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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Ubu Roi + ou les Polonais + +Author: Alfred Jarry + +Release Date: October 16, 2005 [EBook #16884] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UBU ROI *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + +From images generously made available by Gallica +(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +UBU ROI + +ou + +les Polonais + + +par ALFRED JARRY + + +Drame en cinq Actes en prose + +Restitué en son intégrité tel qu'il a été représenté par les +marionnettes du Théâtre des Phynances en 1888. + +Ce Livre est dédié à MARCEL SCHWOB + + + + Adonc le Père Ubu + hoscha la poire, + dont fut depuis + nommé par les Anglois + Shakespeare, + et avez de lui sous + ce nom maintes + belles tragoedies par + escript. + + + + + PERSONNAGES + + Père Ubu. + Mère Ubu. + Capitaine Bordure. + Le Roi Venceslas. + La Reine Rosemonde. + Boleslas...) + Ladislas...) leurs fils. + Bougrelas..) + Le général Lascy. + Stanislas Leczinski. + Jean Sobieski. + Nicolas Rensky. + L'Empereur Alexis. + Giron...) + Pile....) Palotins. + Cotice..) + Conjurés & Soldats. + Peuple. + Michel Fédérovitch. + Nobles. + Magistrats. + Conseillers. + Financiers. + Larbins de Phynances. + Paysans. + Toute l'Armée russe. + Toute l'Armée polonaise. + Les Gardes de la Mère Ubu. + Un Capitaine. + L'Ours. + Le Cheval à Phynances. + La Machine à décerveler. + L'Equipage. + Le Commandant. + + + + +Acte Premier--Scène Première + + +PÈRE UBU, MÈRE UBU + + +Père Ubu: + +--Merdre. + +Mère Ubu: + +--Oh! voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand voyou. + +Père Ubu: + +--Que ne vous assom'je, Mère Ubu! + +Mère Ubu: + +--Ce n'est pas moi, Père Ubu, c'est un autre qu'il faudrait +assassiner. + +Père Ubu: + +--De par ma chandelle verte, je ne comprends pas. + +Mère Ubu: + +--Comment, Père Ubu, vous estes content de votre sort? + +Père Ubu: + +--De par ma chandelle verte, madame, certes oui, je suis content. On +le serait à moins: capitaine de dragons, officier de confiance du roi +Venceslas, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge de Pologne et ancien roi +d'Aragon, que voulez-vous de mieux? + +Mère Ubu: + +--Comment! après avoir été roi d'Aragon vous vous contentez de mener +aux revues une cinquantaine d'estafiers armés de coupe-choux, quand +vous pourriez faire succéder sur votre fiole la couronne de Pologne à +celle d'Aragon? + +Père Ubu: + +--Ah! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis. + +Mère Ubu: + +--Tu es sí bête! + +Père Ubu: + +--De par ma chandelle verte, le roi Venceslas est encore bien vivant: +et même en admettant qu'il meure, n'a-t-il pas des légions d'enfants? + +Mère Ubu: + +--Oui t'empêche de massacrer toute la famille et de te mettre à leur +place? + +Père Ubu: + +--Ah! Mère Ubu, vous me faites injure et vous allez passer tout à +l'heure par la casserole. + +Mère Ubu: + +--Eh! pauvre malheureux, si je passais par la casserole, qui te +raccommoderait tes fonds de culotte? + +Père Ubu: + +--Eh vraiment! et puis après? N'ai-je pas un cul comme les autres? + +Mère Ubu: + +--A ta place, ce cul, je voudrais l'installer sur un trône. Tu +pourrais augmenter indéfiniment tes richesses, manger fort souvent +de l'andouille et rouler carrosse par les rues. + +Père Ubu: + +--Si j'étais roi, je me ferais construire une grande capeline comme +celle que j'avais en Aragon et que ces gredins d'Espagnols m'ont +impudemment volée. + +Mère Ubu: + +--Tu pourrais aussi te procurer un parapluie et un grand caban qui te +tomberait sur les talons. + +Père Ubu: + +--Ah! je cède à la tentation. Bougre de merdre, merdre de bougre, si +jamais je le rencontre au coin d'un bois, il passera un mauvais quart +d'heure. + +Mère Ubu: + +--Ah! bien, Père Ubu, te voilà devenu un véritable homme. + +Père Ubu: + +--Oh non! moi, capitaine de dragons, massacrer le roi de Pologne! +plutôt mourir! + +Mère Ubu (_à part_): + +--Oh! merdre! (_Haut_) Ainsi tu vas rester gueux comme un rat, Père Ubu. + +Père Ubu: + +--Ventrebleu, de par ma chandelle verte, j'aime mieux être gueux comme +un maigre et brave rat que riche comme un méchant et gras chat. + +Mère Ubu: + +--Et la capeline? et le parapluie? et le grand caban? + +Père Ubu: + +--Eh bien, après, Mère Ubu? (_Il s'en va en claquant la porte_.) + +Mère Ubu (_seule_): + +--Vrout, merdre, il a été dur à la détente, mais vrout, merdre, je crois +pourtant l'avoir ébranlé. Grâce à Dieu et à moi-même, peut-être dans +huit jours serai-je reine de Pologne. + + + + +Scène II + + +(_La scène représente une chambre de la maison du Père Ubu où une table +splendide est dressée_.) + + +PÈRE UBU, MÈRE UBU + + +Mère Ubu: + +--Eh! nos invités sont bien en retard. + +Père Ubu: + +--Oui, de par ma chandelle verte. Je crève de faim, Mère Ubu, tu es bien +laide aujourd'hui. Est-ce parce que nous avons du monde? + +Mère Ubu (_haussant les épaules_): + +--Merdre. + +Père Ubu (_saisissant un poulet rôti_): + +--Tiens, j'ai faim. Je vais mordre dans cet oiseau. C'est un poulet, je +crois. Il n'est pas mauvais. + +Mère Ubu: + +--Que fais-tu, malheureux? Que mangeront nos invités? + +Père Ubu: + +--Ils en auront encore bien assez. Je ne toucherai plus à rien. Mère +Ubu, va donc voir à la fenêtre si nos invités arrivent. + +Mère Ubu (_y allant_): + +--Je ne vois rien. (_Pendant ce temps le_ Père Ubu _dérobe une rouelle +de veau_.) + +Mère Ubu: + +--Ah! voilà le capitaine Bordure et ses partisans qui arrivent. Que +manges-tu donc, Père Ubu? + +Père Ubu: + +--Rien, un peu de veau. + +Mère Ubu: + +--Ah! le veau! le veau! veau! Il a mangé le veau! Au secours! + +Père Ubu: + +--De par ma chandelle verte, je te vais arracher les yeux. + +(_La porte s'ouvre_.) + + + + +Scène III + + +PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE et ses partisans. + + +Mère Ubu: + +--Bonjour, messieurs, nous vous attendons avec impatience. Asseyez-vous. + +Capitaine Bordure: + +--Bonjour, madame. Mais où est donc le Père Ubu? + +Père Ubu: + +--Me voilà! me voilà! Sapristi, de par ma chandelle verte, je suis +pourtant assez gros. + +Capitaine Bordure: + +--Bonjour, Père Ubu. Asseyez-vous, mes hommes. (_Ils s'asseyent tous_.) + +Père Ubu: + +--Ouf, un peu plus, j'enfonçais ma chaise. + +Capitaine Bordure: + +--Eh! Mère Ubu! que nous donnez-vous de bon aujourd'hui? + +Mère Ubu: + +--Voici le menu. + +Père Ubu: + +--Oh! ceci m'intéresse. + +Mère Ubu: + +--Soupe polonaise, côtes de rastron, veau, poulet, pâté de chien, +croupions de dinde, charlotte russe... + +Père Ubu: + +--Eh! en voilà assez, je suppose. Y en a-t-il encore? + +Mère Ubu (_continuant_): + +--Bombe, salade, fruits, dessert, bouilli, topinambours, chouxfleurs +à la merdre. + +Père Ubu: + +--Eh! me crois-tu empereur d'Orient pour faire de telles dépenses? + +Mère Ubu: + +--Ne l'écoutez pas, il est imbécile. + +Père Ubu: + +--Ah! je vais aiguiser mes dents contre vos mollets. + +Mère Ubu: + +--Dîne plutôt, Père Ubu. Voilà de la polonaise. + +Père Ubu: + +--Bougre, que c'est mauvais. + +Capitaine Bordure: + +--Ce n'est pas bon, en effet. + +Mère Ubu: + +--Tas d'Arabes, que vous faut-il? + +Père Ubu (_se frappant le front_): + +--Oh! j'ai une idée. Je vais revenir tout à l'heure. (_Il s'enva_.) + +Mère Ubu: + +--Messieurs, nous allons goûter du veau. + +Capitaine Bordure: + +--Il est très bon, j'ai fini. + +Mère Ubu: + +--Aux croupions, maintenant. + +Capitaine Bordure: + +--Exquis, exquis! Vive la mère Ubu. + +Tous: + +--Vive la Mère Ubu. + +Père Ubu (_rentrant_): + +--Et vous allez bientôt crier vive le Père Ubu. (_Il tient un balai +innommable à la main et le lance sur le festin_.) + +Mère Ubu: + +--Misérable, que fais-tu? + +Père Ubu: + +--Goûtez un peu. (_Plusieurs goûtent et tombent empoisonnés_.) + +Père Ubu: + +--Mère Ubu, passe-moi les côtelettes de rastron, que je serve. + +Mère Ubu: + +--Les voici. + +Père Ubu: + +--A la porte tout le monde! Capitaine Bordure, j'ai à vous parler. + +Les Autres: + +--Eh! nous n'avons pas dîné. + +Père Ubu: + +--Comment, vous n'avez pas dîné! A la porte tout le monde! Restez, +Bordure. (_Personne ne bouge_.) + +Père Ubu: + +--Vous n'êtes pas partis? De par ma chandelle verte, je vais vous +assommer de côtes de rastron. (_Il commence à en jeter_.) + +Tous: + +--Oh! Aïe! Au secours! Défendons-nous! malheur! je suis mort! + +Père Ubu: + +--Merdre, merdre, merdre. A la porte! je fais mon effet. + +Tous: + +--Sauve qui peut! Misérable Père Ubu! traître et gueux voyou! + +Père Ubu: + +--Ah! les voilà partis. Je respire, mais j'ai fort mal dîné. Venez, +Bordure. (_Ils sortent avec la_ Mère Ubu.) + + + + +Scène IV + + +PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE + + +Père Ubu: + +--Eh bien, capitaine, avez-vous bien dîné? + +Capitaine Bordure: + +--Fort bien, monsieur, sauf la merdre. + +Père Ubu: + +--Eh! la merdre n'était pas mauvaise. + +Mère Ubu: + +--Chacun son goût. + +Père Ubu: + +--Capitaine Bordure, je suis décidé à vous faire duc de Lithuanie. + +Capitaine Bordure: + +--Comment, je vous croyais fort gueux, Père Ubu. + +Père Ubu: + +--Dans quelques jours, si vous voulez, je règne en Pologne. + +Capitaine Bordure: + +--Vous allez tuer Venceslas? + +Père Ubu: + +--Il n'est pas bête, ce bougre, il a deviné. + +Capitaine Bordure: + +--S'il s'agit de tuer Venceslas, j'en suis. Je suis son mortel ennemi +et je réponds de mes hommes. + +Père Ubu (_se jetant sur lui pour l'embrasser_): + +--Oh! Oh! je vous aime beaucoup, Bordure. + +Capitaine Bordure: + +--Eh! vous empestez, Père Ubu. Vous ne vous lavez donc jamais? + +Père Ubu: + +--Rarement. + +Mère Ubu: + +--Jamais! + +Père Ubu: + +--Je vais te marcher sur les pieds. + +Mère Ubu: + +--Grosse merdre! + +Père Ubu: + +--Allez, Bordure, j'en ai fini avec vous. Mais par ma chandelle verte, +je jure sur la Mère Ubu de vous faire duc de Lithuanie. + +Mère Ubu: + +--Mais... + +Père Ubu: + +--Tais-toi, ma douce enfant. + +(_Ils sortent_.) + + + + +Scène V + + +PÈRE UBU, MÈRE UBU, UN MESSAGER + + +Père Ubu: + +--Monsieur, que voulez-vous? fichez le camp, vous me fatiguez. + +Le Messager: + +--Monsieur, vous êtes appelé de par le roi. + +(_Il sort_.) + +Père Ubu: + +--Oh! merdre, jarnicotonbleu, de par ma chandelle verte, je suis +découvert, je vais être décapité! hélas! hélas! + +Mère Ubu: + +--Quel homme mou! et le temps presse. + +Père Ubu: + +--Oh! j'ai une idée: je dirai que c'est la Mère Ubu et Bordure. + +Mère Ubu: + +--Ah! gros P.U., si tu fais ça... + +Père Ubu: + +--Eh! j'y vais de ce pas. + +(_Il sort_.) + +Mère Ubu (_courant après lui_): + +--Oh! Père Ubu, Père Ubu, je te donnerai de l'andouille. + +(_Elle sort_.) + +Père Ubu (_dans la coulisse_): + +--Oh! merdre! tu en es une fière, d'andouille. + + + + +Scène VI + + +_Le palais du roi_. + +LE ROI VENCESLAS, entouré de ses officiers; BORDURE; les fils du roi, +BOLESLAS, LADISLAS & BOUGRELAS. Puis UBU. + + +Père Ubu (_entrant_): + +--Oh! vous savez, ce n'est pas moi, c'est la mère Ubu et Bordure. + +Le Roi: + +--Qu'as-tu, Père Ubu? + +Bordure: + +--Il a trop bu. + +Le Roi: + +--Comme moi ce matin. + +Père Ubu: + +--Oui, je suis saoul, c'est parce que j'ai bu trop de vin de France. + +Le Roi: + +--Père Ubu, je tiens à récompenser tes nombreux services comme +capitaine de dragons, et je te fais aujourd'hui comte de Sandomir. + +Père Ubu: + +--O monsieur Venceslas, je ne sais comment vous remercier. + +Le Roi: + +--Ne me remercie pas, Père Ubu, et trouve-toi demain matin à la grande +revue. + +Père Ubu: + +--J'y serai, mais acceptez, de grâce, ce petit mirliton. + +(_Il présente au roi un mirliton_.) + +Le Roi: + +--Que veux-tu à mon âge que je fasse d'un mirliton? Je le donnerai à +Bougrelas. + +Le jeune Bougrelas: + +--Est-il bête, ce Père Ubu. + +Père Ubu: + +--Et maintenant je vais foutre le camp. (_Il tombe en se retournant_.) +Oh! aïe! au secours! De par ma chandelle verte, je me suis rompu +l'intestin et crevé la bouzine! + +Le Roi (_le relevant_): + +--Père Ubu, vous estes-vous fait mal? + +Père Ubu: + +--Oui certes, et je vais sûrement crever. Que deviendra la Mère Ubu? + +Le Roi: + +--Nous pourvoirons à son entretien. + +Père Ubu: + +--Vous avez bien de la bonté de reste. (_Il sort_.) Oui, mais, roi +Venceslas, tu n'en seras pas moins massacré. + + + + +Scène VII + + +_La maison d'Ubu_. + +GIRON, PILE, COTICE, PÈRE UBU, MÈRE UBU, Conjurés & Soldats, +CAPITAINE BORDURE. + + +Père Ubu: + +--Eh! mes bons amis, il est grand temps d'arrêter le plan de la +conspiration. Que chacun donne son avis. Je vais d'abord donner le +mien, si vous le permettez. + +Capitaine Bordure: + +--Parlez, Père Ubu. + +Père Ubu: + +--Eh bien, mes amis, je suis d'avis d'empoisonner simplement le roi +en lui fourrant de l'arsenic dans son déjeuner. Quand il voudra le +brouter il tombera mort, et ainsi je serai roi. + +Tous: + +--Fi, le sagouin! + +Père Ubu: + +--Eh quoi, cela ne vous plaît pas? Alors, que Bordure donne son avis. + +Capitaine Bordure: + +--Moi, je suis d'avis de lui ficher un grand coup d'épêe qui le fendra +de la tête à la ceinture. + +Tous: + +--Oui! voilà qui est noble et vaillant. + +Père Ubu: + +--Et sil vous donne des coups de pied? Je me rappelle maintenant qu'il +a pour les revues des souliers de fer qui font très mal. Si je savais, +je filerais vous dénoncer pour me tirer de cette sale affaire, et je +pense qu'il me donnerait aussi de la monnaie. + +Mère Ubu: + +--Oh! le traître, le lâche, le vilain et plat ladre. + +Tous: + +--Conspuez le Père Ub! + +Père Ubu: + +--Hé, messieurs, tenez-vous tranquilles si vous ne voulez visiter mes +poches. Enfin je consens à m'exposer pour vous. De la sorte, Bordure, +tu te charges de pourfendre le roi. + +Capitaine Bordure: + +--Ne vaudrait il pas mieux nous jeter tous à la fois sur lui en +braillant et gueulant? Nous aurions chance ainsi d'entraîner les +troupes. + +Père Ubu: + +--Alors, voilà. Je tâcherai de lui marcher sur les pieds, il +regimbera, alors je lui dirai: MERDRE, et à ce signal vous vous +jetterez sur lui. + +Mère Ubu: + +--Oui, et dès qu'il sera mort tu prendras son sceptre et sa couronne. + +Capitaine Bordure: + +--Et je courrai avec mes hommes à la poursuite de la famille royale. + +Père Ubu: + +--Oui, et je te recommande spécialement le jeune Bougrelas. + +(_Ils sortent_.) + +Père Ubu (_courant après et les faisant revenir_): + +--Messieurs, nous avons oublié une cérémonie indispensable, il faut +jurer de nous escrimer vaillamment. + +Capitaine Bordure: + +--Et comment faire? Nous n'avons pas de prêtre. + +Père Ubu: + +--La Mère Ubu va en tenir lieu. + +Tous: + +--Eh bien, soit. + +Père Ubu: + +--Ainsi, vous jurez de bien tuer le roi? + +Tous: + +--Oui, nous le jurons. Vive le Père Ubu! + + +Fin du premier Acte. + + + * * * * * + + +Acte II--Scène première + + +_Le palais du roi_. + +VENCESLAS, LA REINE ROSEMONDE, BOLESLAS, LADISLAS & BOUGRELAS. + + +Le Roi: + +--Monsieur Bougrelas, vous avez été ce matin fort impertinent avec +Monsieur Ubu, chevalier de mes ordres et comte de Sandomir. C'est +pourquoi je vous défends de paraître à ma revue. + +La Reine: + +--Cependant, Venceslas, vous n'auriez pas trop de toute votre famille +pour vous défendre. + +Le Roi: + +--Madame, je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit. Vous me fatiguez +avec vos sornettes. + +Le jeune Bougrelas: + +--Je me soumets, monsieur mon père. + +La Reine: + +--Enfin, sire, êtes-vous toujours décidé à aller à cette revue? + +Le Roi: + +--Pourquoi non, madame? + +La Reine: + +--Mais, encore une fois, ne l'ai-je pas vu en songe vous frappant de +sa masse d'armes et vous jetant dans la Vistule, et un aigle comme +celui qui figure dans les armes de Pologne lui plaçant la couronne sur +la tête? + +Le Roi: + +--A qui? + +La Reine: + +--Au Père Ubu. + +Le Roi: + +--Quelle folie. Monsieur de Ubu est un fort bon gentilhomme, qui se +ferait tirer à quatre chevaux pour mon service. + +La Reine & Bougrelas: + +--Quelle erreur. + +Le Roi: + +--Taisez-vous, jeune sagouin. Et vous, madame, pour vous prouver +combien je crains peu Monsieur Ubu, je vais aller à la revue comme +je suis, sans arme et sans épée. + +La Reine: + +--Fatale imprudence, je ne vous reverrai pas vivant. + +Le Roi: + +--Venez, Ladislas, venez, Boleslas. + +(_Ils sortent_. La Reine & Bougrelas _vont à la fenêtre_.) + +La Reine & Bougrelas: + +--Que Dieu et le grand saint Nicolas vous gardent. + +La Reine: + +--Bougrelas, venez dans la chapelle avec moi prier pour votre père et +vos frères. + + + + +Scène II + + +_Le champ des revues_. + +L'armée polonaise, LE ROI, BOLESLAS, LADISLAS, PÈRE UBU, CAPITAINE +BORDURE & ses hommes, GIRON, PILE, COTICE. + + +Le Roi: + +--Noble Père Ubu, venez près de moi avec votre suite pour inspecter +les troupes. + +Père Ubu (_aux siens_): + +--Attention, vous autres. (_Au Roi_.) On y va, monsieur, on y va. + +(_Les hommes d'Ubu entourent le Roi_.) + +Le Roi: + +--Ah! voici le régiment des gardes à cheval de Dantzick. Ils sont fort +beaux, ma foi. + +Père Ubu: + +--Vous trouvez? Ils me paraissent misérables. Regardez celui-ci, (_Au +soldat_.) Depuis combien de temps ne t'es-tu débarbouillé, ignoble +drôle? + +Le Roi: + +--Mais ce soldat est fort propre. Qu'avez-vous donc, Père Ubu? + +Père Ubu: + +--Voilà! (_Il lui écrase le pied_.) + +Le Roi: + +--Misérable! + +Père Ubu: + +--MERDRE. A moi, mes hommes! + +Bordure: + +--Hurrah! en avant! (_Tous frappent le Roi_, un Palotin _explose_.) + +Le Roi: + +--Oh! au secours! Sainte Vierge, je suis mort. + +Boleslas (_à Ladislas_): + +--Qu'est cela! Dégainons. + +Père Ubu: + +--Ah! j'ai la couronne! Aux autres, maintenant. + +Capitaine Bordure: + +--Sus aux traîtres!! (_Les fils du Roi s'enfuient, tous les +poursuivent_.) + + + + +Scène III + + +LA REINE & BOUGRELAS + + +La Reine: + +--Enfin, je commence à me rassurer. + +Bougrelas: + +--Vous n'avez aucun sujet de crainte. + +(_Une effroyable clameur se fait entendre au dehors_.) + +Bougrelas: + +--Ah! que vois-je? Mes deux frères poursuivis par le Père Ubu et ses +hommes. + +La Reine: + +--O mon Dieu! Sainte Vierge, ils perdent, ils perdent du terrain! + +Bougrelas: + +--Toute l'armée suit le Père Ubu. Le Roi n'est plus là. Horreur! Au +secours! + +La Reine: + +Voilà Boleslas mort! Il a reçu une balle. + +Bougrelas: + +--Eh! (_Ladislas se retourne_.) Défends-toi! Hurrah, Ladislas. + +La Reine: + +--Oh! Il est entouré. + +Bougrelas: + +--C'en est fait de lui. Bordure vient de le couper en deux comme une +saucisse. + +La Reine: + +--Ah! Hélas! Ces furieux pénètrent dans le palais, ils montent +l'escalier. + +(_La clameur augmente_.) + +La Reine & Bougrelas (_à genoux_): + +--Mon Dieu, défendez-nous. + +Bougrelas: + +--Oh! ce Père Ubu! le coquin, le misérable, si je le tenais... + + + + +Scène IV + + +LES MÊMES, la porte est défoncée, le PÈRE UBU & les forcenés +pénètrent. + + +Père Ubu: + +--Eh! Bougrelas, que me veux-tu faire? + +Bougrelas: + +--Vive Dieu! je défendrai ma mère jusqu'à la mort! Le premier qui fait +un pas est mort. + +Père Ubu: + +--Oh! Bordure, j'ai peur! laissez-moi m'en aller. + +Un Soldat _avance_: + +--Rends-toi, Bougrelas! + +Le jeune Bougrelas: + +--Tiens, voyou! voilà ton compte! (_Il lui fend le crâne_.) + +La Reine: + +--Tiens bon, Bougrelas, tiens bon! + +Plusieurs _avancent_: + +--Bougrelas, nous te promettons la vie sauve. + +Bougrelas: + +--Chenapans, sacs à vins, sagouins payés! + +(_Il fait le moulinet avec son épée et en fait un massacre_.) + +Père Ubu: + +--Oh! je vais bien en venir à bout tout de même! + +Bougrelas: + +--Mère, sauve-toi par l'escalier secret. + +La Reine: + +--Et toi, mon fils, et toi? + +Bougrelas: + +--Je te suis. + +Père Ubu: + +--Tâchez d'attraper la reine. Ah! la voilà partie. Quant à toi, +misérable!... (_Il s'avance vers Bougrelas_.) + +Bougrelas: + +--Ah! vive Dieu! voilà ma vengeance! (_Il lui découd la boudouille +d'un terrible coup d'épée_.) Mère, je te suis! (_Il disparaît par +l'escalier secret_.) + + + + +Scène V + + +_Une caverne dans les montagnes_. + + +Le jeune BOUGRELAS entre suivi de ROSEMONDE. + +Bougrelas: + +--Ici nous serons en sûreté. + +La Reine: + +--Oui, je le crois! Bougrelas, soutiens-moi! (_Elle tombe sur la +neige_.) + +Bougrelas: + +--Ha! qu'as-tu, ma mère? + +La Reine: + +--Je suis bien malade, crois-moi, Bougrelas. Je n'en ai plus que pour +deux heures à vivre. + +Bougrelas: + +--Quoi! le froid t'aurait-il saisie? + +La Reine: + +--Comment veux-tu que je résiste à tant de coups? Le roi massacré, +notre famille détruite, et toi, représentant de la plus noble race +qui ait jamais porté forcé de t'enfuir dans les montagnes comme un +contrebandier. + +Bougrelas: + +--Et par qui, grand Dieu! par qui? Un vulgaire Père Ubu, aventurier +sorti on ne sait d'où, vile crapule, vagabond honteux! Et quand je +pense que mon père l'a décoré et fait comte et que le lendemain ce +vilain n'a pas eu honte de porter la main sur lui. + +La Reine: + +--O Bougrelas! Quand je me rappelle combien nous étions heureux avant +l'arrivée de ce Père Ubu! Mais maintenant, hélas! tout est changé! + +Bougrelas: + +--Que veux-tu? Abondons avec espérance et ne renonçons jamais à nos +droits. + +La Reine: + +--Je te le souhaite, mon cher enfant, mais pour moi je ne verrai pas +cet heureux jour. + +Bougrelas: + +--Eh! qu'as-tu? Elle pâlit, elle tombe, au secours! Mais je suis dans +un désert! O mon Dieu! son coeur ne bat plus. Elle est morte! Est-ce +possible? Encore une victime du Père Ubu! (_Il se cache la figure dans +les mains et pleure_.) O mon Dieu! qu'il est triste de se voir seul à +quatorze ans avec une vengeance terrible à poursuivre! (_Il tombe en +proie au plus violent désespoir_.) + +(_Pendant ce temps_ les Ames _de Venceslas, de Boleslas, de Ladislas, +de Rosemonde entrent dans la grotte_, leurs Ancêtres _les accompagnent +et remplissent la grotte. Le plus vieux s'approche de Bougrelas et le +réveille doucement_.) + +Bougrelas: + +--Eh! que vois-je? toute ma famille, mes ancêtres... Par quel prodige? + +L'Ombre: + +--Apprends, Bougrelas, que j'ai été pendant ma vie le seigneur Mathias +de Königsberg, le premier roi et le fondateur de la maison. Je te +remets le soin de notre vengeance. (_Il lui donne une grande épée_.) +Et que cette épée que je te donne n'ait de repos que quand elle aura +frappé de mort l'usurpateur. + +(_Tous disparaissent, et_ Bougrelas _reste seul dans l'attitude de +l'extase_.) + + + + +Scène VI + + +_Le palais du roi_. + +PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE + + +Père Ubu: + +--Non, je ne veux pas, moi! Voulez-vous me ruiner pour ces bouffres? + +Capitaine Bordure: + +--Mais enfin, Père Ubu, ne voyez-vous pas que le peuple attend le don +de joyeux avènement? + +Mère Ubu: + +--Si tu ne fais pas distribuer des viandes et de l'or, tu seras +renversé d'ici deux heures. + +Père Ubu: + +--Des viandes, oui! de l'or, non! Abattez trois vieux chevaux, c'est +bien bon pour de tels sagouins. + +Mère Ubu: + +--Sagouin toi-même! Qui m'a bâti un animal de cette sorte? + +Père Ubu: + +--Encore une fois, je veux m'enrichir, je ne lâcherai pas un sou. + +Mère Ubu: + +--Quand on a entre les mains tous les trésors de la Pologne. + +Capitaine Bordure: + +--Oui, je sais qu'il y a dans la chapelle un immense trésor, nous le +distribuerons. + +Père Ubu: + +--Misérable, si tu fais ça! + +Capitaine Bordure: + +--Mais, Père Ubu, si tu ne fais pas de distributions le peuple ne +voudra pas payer les impôts. + +Père Ubu: + +--Est-ce bien vrai? + +Mère Ubu: + +--Oui, oui! + +Père Ubu: + +--Oh, alors je consens à tout. Réunissez trois millions, cuisez cent +cinquante boeufs et moutons, d'autant plus que j'en aurai aussi! + +(_Ils sortent_.) + + + + +Scène VII + + +_La cour du palais pleine de_ Peuple. + + +PÈRE UBU couronné, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE, LARBINS chargés de +viande. + +Peuple: + +--Voilà le Roi! Vive le Roi! hurrah! + +Père Ubu (_jetant de l'or_): + +--Tenez, voilà pour vous. Ça ne m'amusait guère de vous donner de +l'argent mais vous savez, c'est la mère Ubu qui a voulu. Au moins, +promettez-moi de bien payer les impôts. + +Tous: + +--Oui, oui! + +Capitaine Bordure: + +--Voyez, Mère Ubu, s'ils se disputent cet or. Quelle bataille. + +Mère Ubu: + +--Il est vrai que c'est horrible. Pouah! en voilà un qui a le crâne +fendu. + +Père Ubu: + +--Quel beau spectacle! Amenez d'autres caisses d'or. + +Capitaine Bordure: + +--Si nous faisions une course. + +Père Ubu: + +--Oui, c'est une idée. (_Au Peuple_.) Mes amis, vous voyez cette +caisse d'or, elle contient trois cent mille nobles à la rose en or, +en monnaie polonaise et de bon aloi. Que ceux qui veulent courir +se mettent au bout de la cour. Vous partirez quand j'agiterai mon +mouchoir et le premier arrivé aura la caisse. Quant à ceux qui ne +gagneront pas, ils auront comme consolation cette autre caisse qu'on +leur partagera. + +Tous: + +--Oui! Vive le Père Ubu! Quel bon roi! On n'en voyait pas tant du +temps de Venceslas. + +Père Ubu (_à la Mère Ubu, avec joie_): + +--Ecoute-les! (_Tout le peuple va se ranger au bout de la cour_.) + +Père Ubu: + +--Une, deux, trois! Y êtes-vous? + +Tous: + +--Oui! oui! + +Père Ubu: + +--Partez! (_Ils partent en se culbutant. Cris et tumulte_.) + +Capitaine Bordure: + +--Ils approchent! ils approchent! + +Père Ubu: + +--Eh! le premier perd du terrain. + +Mère Ubu: + +--Non, il regagne maintenant. + +Capitaine Bordure: + +--Oh! il perd, il perd! fini! c'est l'autre! (_Celui qui était +deuxième arrive le premier_.) + +Tous: + +--Vive Michel Fédérovitch! Vive Michel Fédérovitch! + +Michel Fédérovitch: + +--Sire, je ne sais vraiment comment remercier Votre Majesté... + +Père Ubu: + +--Oh! mon cher ami, ce n'est rien. Emporte ta caisse chez toi, Michel; +et vous, partagez-vous cette autre, prenez une pièce chacun jusqu'à ce +qu'il n'y en ait plus. + +Tous: + +--Vive Michel Fédérovitch! Vive le Père Ubu! + +Père Ubu: + +--Et vous, mes amis, venez dîner! Je vous ouvre aujourd'hui les portes +du palais, veuillez faire honneur à ma table! + +Peuple: + +--Entrons! Entrons! Vive le Père Ubu! c'est le plus noble des +souverains! + +(_Ils entrent dans le palais. On entend le bruit de l'orgie qui se +prolonge jusqu'au lendemain. La toile tombe_.) + + + +Fin du deuxième Acte. + + + * * * * * + + +Acte III--Scène Première + + +_Le palais_. + +PÈRE UBU, MÈRE UBU. + + +Père Ubu: + +--De par ma chandelle verte, me voici roi dans ce pays. Je me suis +déjà flanqué une indigestion et on va m'apporter ma grande capeline. + +Mère Ubu: + +--En quoi est-elle, Père Ubu? car nous avons beau être rois, il faut +être économes. + +Père Ubu: + +--Madame ma femelle, elle est en peau de mouton avec une agrafe et +des brides en peau de chien. + +Mère Ubu: + +--Voilà qui est beau, mais il est encore plus beau d'être rois. + +Père Ubu: + +--Oui, tu as eu raison, Mère Ubu. + +Mère Ubu: + +--Nous avons une grande reconnaissance au duc de Lithuanie. + +Père Ubu: + +--Qui donc? + +Mère Ubu: + +--Eh! le capitaine Bordure. + +Père Ubu: + +--De grâce, Mère Ubu, ne me parle pas de ce bouffre. Maintenant que je +n'ai plus besoin de lui il peut bien se brosser le ventre, il n'aura +point son duché. + +Mère Ubu: + +--Tu as grand tort, Père Ubu, il va se tourner contre toi. + +Père Ubu: + +--Oh! je le plains bien, ce petit homme, je m'en soucie autant que de +Bougrelas. + +Mère Ubu: + +--Eh! crois-tu en avoir fini avec Bougrelas? + +Père Ubu: + +--Sabre à finances, évidemment! que veux-tu qu'il me fasse, ce petit +sagouin de quatorze ans? + +Mère Ubu: + +--Père Ubu, fais attention à ce que je te dis. Crois-moi, tâche de +t'attacher Bougrelas par tes bienfaits. + +Père Ubu: + +--Encore de l'argent à donner. Ah! non, du coup! vous m'avez fait +gâcher bien vingt-deux millions. + +Mère Ubu: + +--Fais à ta tête, Père Ubu, il t'en cuira. + +Père Ubu: + +--Eh bien, tu seras avec moi dans la marmite. + +Mère Ubu: + +--Écoute, encore une fois, je suis sûre que le jeune Bougrelas +l'emportera, car il a pour lui le bon droit. + +Père Ubu: + +--Ah! saleté! le mauvais droit ne vaut-il pas le bon? Ah! tu +m'injuries, Mère Ubu, je vais te mettre en morceaux. (La Mère Ubu +_se sauve poursuivie par_ Ubu.) + + + + +Scène II + + +_La grande salle du palais_. + +PÈRE UBU, MÈRE UBU, OFFICIERS & SOLDATS, GIRON, PILE, COTICE, NOBLES +enchaînés, FINANCIERS, MAGISTRATS, GREFFIERS. + + +Père Ubu: + +--Apportez la caisse à Nobles et le crochet à Nobles et le couteau à +Nobles et le bouquin à Nobles! ensuite, faites avancer les Nobles. + +(_On pousse brutalement les Nobles_.) + +Mère Ubu: + +--De grâce, modère-toi, Père Ubu. + +Père Ubu: + +--J'ai l'honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais +faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens. + +Nobles: + +--Horreur! à nous, peuple et soldats! + +Père Ubu: + +--Amenez le premier Noble et passez-moi le crochet à Nobles. Ceux qui +seront condamnés à mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont +dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-Sous, où on les +décervelera.--(_Au Noble_.) Qui es-tu, bouffre? + +Le Noble: + +--Comte de Vitepsk. + +Père Ubu: + +--De combien sont tes revenus? + +Le Noble: + +--Trois millions de rixdales. + +Père Ubu: + +--Condamné! (_Il le prend avec le crochet et le passe dans le trou_.) + +Mère Ubu: + +--Quelle basse férocité! + +Père Ubu: + +--Second Noble, qui es-tu? (Le Noble _ne répond rien_.) Répondras-tu, +bouffre? + +Le Noble: + +--Grand-duc de Posen. + +Père Ubu: + +--Excellent! excellent! Je n'en demande pas plus long. Dans la trappe. +Troisième Noble, qui es-tu? tu as une sale tête. + +Le Noble: + +--Duc de Courlande, des villes de Riga, de Revel et de Mitau. + +Père Ubu: + +--Très bien! très bien! Tu n'as rien autre chose? + +Le Noble: + +--Rien. + +Père Ubu: + +--Dans la trappe, alors. Quatrième Noble, qui es-tu? + +Le Noble: + +--Prince de Podolie. + +Père Ubu: + +--Quels sont tes revenus? + +Le Noble: + +--Je suis ruiné. + +Père Ubu: + +--Pour cette mauvaise parole, passe dans la trappe. Cinquième noble, +qui es-tu? + +Le Noble: + +--Margrave de Thorn, palatin de Polock. + +Père Ubu: + +--Ça n'est pas lourd. Tu n'as rien autre chose? + +Le Noble: + +--Cela me suffisait. + +Père Ubu: + +--Eh bien! mieux vaut peu que rien. Dans la trappe. Qu'as-tu à pigner, +Mère Ubu? + +Mère Ubu: + +--Tu es trop féroce, Père Ubu. + +Père Ubu: + +--Eh! je m'enrichis. Je vais faire lire MA liste de MES biens. +Greffier, lisez MA liste de MES biens. + +Le Greffier: + +--Comté de Sandomir. + +Père Ubu: + +--Commence par les principautés, stupide bougre! + +Le Greffier: + +--Principauté de Podolie, grand-duché de Posen, duché de Courlande, +comté de Sandomir, comté de Vitepsk, palatinat de Polock, margraviat +de Thorn. + +Père Ubu: + +--Et puis après? + +Le Greffier: + +--C'est tout. + +Père Ubu: + +--Comment, c'est tout! Oh bien alors, en avant les Nobles, et comme je +ne finirai pas de m'enrichir je vais faire exécuter tous les Nobles, +et ainsi j'aurai tous les biens vacants. Allez, passez les Nobles dans +la trappe. (_On empile les Nobles dans la trappe_.) Dépêchez-vous plus +vite, je veux faire des lois maintenant. + +Plusieurs: + +--On va voir ça. + +Père Ubu: + +--Je vais d'abord réformer la justice, après quoi nous procéderons aux +finances. + +Plusieurs Magistrats: + +--Nous nous opposons à tout changement. + +Père Ubu: + +--Merdre. D'abord les magistrats ne seront plus payés. + +Magistrats: + +--Et de quoi vivrons-nous? Nous sommes pauvres. + +Père Ubu: + +--Vous aurez les amendes que vous prononcerez et les biens des +condamnés à mort. + +Un Magistrat: + +--Horreur. + +Deuxième: + +--Infamie. + +Troisième: + +--Scandale. + +Quatrième: + +--Indignité. + +Tous: + +--Nous nous refusons à juger dans des conditions pareilles. + +Père Ubu: + +--A la trappe les magistrats! (_Ils se débattent en vain_.) + +Mère Ubu: + +--Eh! que fais-tu, Père Ubu? Qui rendra maintenant la justice? + +Père Ubu: + +--Tiens! moi. Tu verras comme ça marchera bien. + +Mère Ubu: + +--Oui, ce sera du propre. + +Père Ubu: + +--Allons, tais-toi, bouffresque. Nous allons maintenant, messieurs, +procéder aux finances. + +Financiers: + +--Il n'y a rien à changer. + +Père Ubu: + +--Comment, je veux tout changer, moi. D'abord je veux garder pour moi +la moitié des impôts. + +Financiers: + +--Pas gêné. + +Père Ubu: + +--Messieurs, nous établirons un impôt de dix pour cent sur la +propriété, un autre sur le commerce et l'industrie, et un troisième +sur les mariages et un quatrième fur les décès, de quinze francs +chacun. + +Premier Financier: + +--Mais c'est idiot, Père Ubu. + +Deuxième Financier: + +--C'est absurde. + +Troisième Financier: + +--Ça n'a ni queue ni tête. + +Père Ubu: + +--Vous vous fichez de moi! Dans la trappe les financiers! (_On +enfourne les financiers_.) + +Mère Ubu: + +--Mais enfin, Père Ubu, quel roi tu fais, tu massacres tout le monde. + +Père Ubu: + +--Eh merdre! + +Mère Ubu: + +--Plus de justice, plus de finances. + +Père Ubu: + +--Ne crains rien, ma douce enfant, j'irai moi-même de village en village +recueillir les impôts. + + + + +Scène III + + +_Une maison de paysans dans les environs de Varsovie_. + +PLUSIEURS PAYSANS sont assemblés. + + +Un Paysan (_entrant_): + +--Apprenez la grande nouvelle. Le roi est mort, les ducs aussi et le +jeune Bougrelas s'est sauvé avec sa mère dans les montagnes. De plus, +le Père Ubu s'est emparé du trône. + +Un Autre: + +--J'en sais bien d'autres. Je viens de Cracovie, où j'ai vu emporter +les corps de plus de trois cents nobles et de cinq cents magistrats +qu'on a tués, et il paraît qu'on va doubler les impôts et que le Père +Ubu viendra les ramasser lui-même. + +Tous: + +--Grand Dieu! qu'allons-nous devenir? le Père Ubu est un affreux +sagouin et sa famille est, dit'on, abominable. + +Un Paysan: + +--Mais, écoutez: ne dirait-on pas qu'on frappe à la porte? + +Une voix (_au dehors_): + +--Cornegidouille! Ouvrez, de par ma merdre, par saint Jean, saint +Pierre et saint Nicolas! ouvrez, sabre à finances, corne finances, je +viens chercher les impôts! (_La porte est défoncée_, Ubu _pénètre +suivi d'une légion de_ Grippe-Sous.) + + + + +Scène IV + + +Père Ubu: + +--Qui de vous est le plus vieux? (_Un paysan s'avance_.) Comment te +nommes-tu? + +Le Paysan: + +--Stanislas Leczinski. + +Père Ubu: + +--Eh bien, cornegidouille, écoute-moi bien, sinon ces messieurs te +couperont les oneilles. Mais, vas-tu m'écouter enfin? + +Stanislas: + +--Mais Votre Excellence n'a encore rien dit. + +Père Ubu: + +--Comment, je parle depuis une heure. Crois-tu que ji vienne ici pour +prêcher dans le désert? + +Stanislas: + +--Loin de moi cette pensée. + +Père Ubu: + +--Je viens donc te dire, t'ordonner et te signifier que tu aies à +produire et exhiber promptement ta finance, sinon tu seras massacré. +Allons, messeigneurs les salopins de finance, voiturez ici le voiturin +à phynances. (_On apporte le voiturin_.) + +Stanislas: + +--Sire, nous ne sommes inscrits sur le registre que pour cent +cinquante-deux rixdales que nous avons déjà payées, il y aura +tantôt six semaines à la Saint Mathieu. + +Père Ubu: + +--C'est fort possible, mais j'ai changé le gouvernement et j'ai fait +mettre dans le journal qu'on paierait deux fois tous les impôts et +trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce +système j'aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et +je m'en irai. + +Paysans: + +--Monsieur Ubu, de grâce, ayez pitié de nous. Nous sommes de pauvres +citoyens. + +Père Ubu: + +--Je m'en fiche. Payez. + +Paysans: + +--Nous ne pouvons, nous avons payé. + +Père Ubu: + +--Payez! ou je vous mets dans ma poche avec supplice et décollation du +cou et de la tête! Cornegidouille, je suis le roi peut-être! + +Tous: + +--Ah, c'est ainsi! Aux armes! Vive Bougrelas, par la grâce de Dieu roi +de Pologne et de Lithuanie! + +Père Ubu: + +--En avant, messieurs des Finances, faites votre devoir. + +(_Une lutte s'engage, la maison est détruite et le vieux_ Stanislas +_s'enfuit seul à travers la plaine_. Ubu _reste à ramasser la +finance_.) + + + + +Scène V + + +_Une casemate des fortifications de Thorn_. + +BORDURE enchaîné, PÈRE UBU. + + +Père Ubu: + +--Ah! citoyen, voilà ce que c'est, tu as voulu que je te paye ce que +je te devais, alors tu t'es révolté parce que je n'ai pas voulu, tu as +conspiré et te voilà coffré. Cornefinance, c'est bien fait et le tour +est si bien joué que tu dois toi-même le trouver fort à ton goût. + +Bordure: + +--Prenez garde, Père Ubu. Depuis cinq jours que vous êtes roi, vous +avez commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour damner tous les +saints du Paradis. Le sang du roi et des nobles crie vengeance et ses +cris seront entendus. + +Père Ubu: + +--Eh! mon bel ami, vous avez la langue fort bien pendue. Je ne +doute pas que si vous vous échappiez il en pourrait résulter des +complications, mais je ne crois pas que les casemates de Thorn aient +jamais lâché quelqu'un des honnêtes garçons qu'on leur avait confiés. +C'est pourquoi, bonne nuit, et je vous invite à dormir sur les deux +oneilles, bien que les rats dansent ici une assez belle sarabande. + +(_Il sort_. Les Larbins _viennent verrouiller toutes les portes_.) + + + + +Scène VI + + +_Le palais de Moscou_. + +L'EMPEREUR ALEXIS & sa Cour, BORDURE. + + +Le Czar Alexis: + +--C'est vous, infâme aventurier, qui avez coopéré à la mort de notre +cousin Venceslas? + +Bordure: + +--Sire, pardonnez-moi, j'ai été entraîné malgré moi par le Père Ubu. + +Alexis: + +--Oh! l'affreux menteur. Enfin, que désirez-vous? + +Bordure: + +--Le Père Ubu m'a fait emprisonner sous prétexte de conspiration, +je suis parvenu à m'échapper et j'ai couru cinq jours et cinq nuits +à cheval à travers les steppes pour venir implorer Votre gracieuse +miséricorde. + +Alexis: + +--Que m'apportes-tu comme gage de ta soumission? + +Bordure: + +--Mon épée d'aventurier et un plan détaillé de la ville de Thorn. + +Alexis: + +--Je prends l'épée, mais par Saint Georges, brûlez ce plan, je ne veux +pas devoir ma victoire à une trahison. + +Bordure: + +--Un des fils de Venceslas, le jeune Bougrelas, est encore vivant, je +ferai tout pour le rétablir. + +Alexis: + +--Quel grade avais-tu dans l'armée polonaise? + +Bordure: + +--Je commandais le 5e régiment des dragons de Wilna et une compagnie +franche au service du Père Ubu. + +Alexis: + +--C'est bien, je te nomme sous-lieutenant au 10e régiment de Cosaques, +et gare à toi si tu trahis. Si tu te bats bien, tu seras récompensé. + +Bordure: + +--Ce n'est pas le courage qui me manque, Sire. + +Alexis: + +--C'est bien, disparais de ma présence. + +(_Il sort_.) + + + + +Scène VII + + +_La salle du Conseil d'Ubu_. + +PÈRE UBU, MÈRE UBU, CONSEILLERS DE PHYNANCES. + + +Père Ubu: + +--Messieurs, la séance est ouverte et tâchez de bien écouter et de +vous tenir tranquilles. D'abord, nous allons faire le chapitre des +finances, ensuite nous parlerons d'un petit système que j'ai imaginé +pour faire venir le beau temps et conjurer la pluie. + +Un Conseiller: + +--Fort bien, monsieur Ubu. + +Mère Ubu: + +--Quel sot homme. + +Père Ubu: + +--Madame de ma merdre, garde à vous, car je ne souffrirai pas vos +sottises. Je vous disais donc, messieurs, que les finances vont +passablement. Un nombre considérable de chiens à bas de laine se +répand chaque matin dans les rues et les salopins font merveille. De +tous côtés on ne voit que des maisons brûlées et des gens pliant sous +le poids de nos phynances. + +Le Conseiller: + +--Et les nouveaux impôts, monsieur Ubu, vont-ils bien? + +Mère Ubu: + +--Point du tout. L'impôt sur les mariages n'a encore produit que 11 +sous, et encore le Père Ubu poursuit les gens partout pour les forcer +à se marier. + +Père Ubu: + +--Sabre à finances, corne de ma gidouille, madame la financière, j'ai +des oneilles pour parler et vous une bouche pour m'entendre. (_Éclats +de rire_.) Ou plutôt non! Vous me faites tromper et vous êtes cause +que je suis bête! Mais, corne d'Ubu! (Un Messager _entre_.) Allons, +bon, qu'a-t-il encore celui-là? Va-t-en, sagouin, ou je te poche avec +décollation et torsion des jambes. + +Mère Ubu: + +--Ah! le voilà dehors, mais il y a une lettre. + +Père Ubu: + +--Lis-la. Je crois que je perds l'esprit ou que je ne sais pas lire. +Dépêche-toi, bouffresque, ce doit être de Bordure. + +Mère Ubu: + +--Tout justement. Il dit que le czar l'a accueilli très bien, qu'il va +envahir tes États pour rétablir Bougrelas et que toi tu seras tué. + +Père Ubu: + +--Ho! ho! J'ai peur! J'ai peur! Ha! je pense mourir. O pauvre homme +que je suis. Que devenir, grand Dieu? Ce méchant homme va me tuer, +Saint Antoine et tous les saints, protégez-moi, je vous donnerai de la +phynance et je brûlerai des cierges pour vous. Seigneur, que devenir? +(_Il pleure et sanglote_.) + +Mère Ubu: + +--Il n'y a qu'un parti à prendre, Père Ubu. + +Père Ubu: + +--Lequel, mon amour? + +Mère Ubu: + +--La guerre!! + +Tous: + +--Vive Dieu! Voilà qui est noble! + +Père Ubu: + +--Oui, et je recevrai encore des coups. + +Premier Conseiller: + +--Courons, courons organiser l'armée. + +Deuxième: + +--Et réunir les vivres. + +Troisième: + +--Et préparer l'artillerie et les forteresses. + +Quatrième: + +--Et prendre l'argent pour les troupes. + +Père Ubu: + +--Ah! non, par exemple! Je vais te tuer, toi, je ne veux pas donner +d'argent. En voilà d'une autre! J'étais payé pour faire la guerre et +maintenant il faut la faire à mes dépens. Non, de par ma chandelle +verte, faisons la guerre, puisque vous en êtes enragés, mais ne +déboursons pas un sou. + +Tous: + +--Vive la guerre! + + + + +Scène VIII + + +_Le camp sous Varsovie_. + + +Soldats & Palotins: + +--Vive la Pologne! Vive le Père Ubu! + +Père Ubu: + +--Ah! Mère Ubu, donne-moi ma cuirasse et mon petit bout de bois. +Je vais être bientôt tellement chargé que je ne saurais marcher si +j'étais poursuivi. + +Mère Ubu: + +--Fi, le lâche. + +Père Ubu: + +--Ah! voilà le sabre à merdre qui se sauve et le croc à finances qui +ne tient pas!!! Je n'en finirai jamais, et les Russes avancent et vont +me tuer. + +Un Soldat: + +--Seigneur Ubu, voilà le ciseau à oneilles qui tombe. + +Père Ubu: + +--Ji tou tue au moyen du croc à merdre et du couteau à figure. + +Mère Ubu: + +--Comme il est beau avec son casque et sa cuirasse, on dirait une +citrouille armée. + +Père Ubu: + +--Ah! maintenant je vais monter à cheval. Amenez, messieurs, le cheval +à phynances. + +Mère Ubu: + +--Père Ubu, ton cheval ne saurait plus te porter, il n'a rien mangé +depuis cinq jours et est presque mort. + +Père Ubu: + +--Elle est bonne celle-là! On me fait payer 12 sous par jour pour +cette rosse et elle ne me peut porter. Vous vous fichez, corne d'Ubu, +ou bien si vous me volez? (La Mère Ubu _rougit et baisse les yeux_.) +Alors, que l'on m'apporte une autre bête, mais je n'irai pas à pied, +cornegidouille! + +(_On amène un énorme cheval_.) + +Père Ubu: + +--Je vais monter dessus. Oh! assis plutôt! car je vais tomber. (_Le +cheval part_.) Ah! arrêtez ma bête. Grand Dieu, je vais tomber et être +mort!!! + +Mère Ubu: + +--Il est vraiment imbécile. Ah! le voilà relevé. Mais il est tombé par +terre. + +Père Ubu: + +--Corne physique, je suis à moitié mort! Mais c'est égal, je pars +en guerre et je tuerai tout le monde. Gare à qui ne marchera pas +droit. Ji lon mets dans ma poche avec torsion du nez et des dents +et extraction de la langue. + +Mère Ubu: + +--Bonne chance, monsieur Ubu. + +Père Ubu: + +--J'oubliais de te dire que je te confie la régence. Mais j'ai sur moi +le livre des finances, tant pis pour toi si tu me voles. Je te laisse +pour t'aider le Palotin Giron. Adieu, Mère Ubu. + +Mère Ubu: + +--Adieu, Père Ubu. Tue bien le czar. + +Père Ubu: + +--Pour sûr. Torsion du nez et des dents, extraction de la langue et +enfoncement du petit bout de bois dans les oneilles. + +(_L'armée s'éloigne au bruit des fanfares_.) + +Mère Ubu (_seule_): + +--Maintenant que ce gros pantin est parti, tâchons de faire nos +affaires, tuer Bougrelas et nous emparer du trésor. + + +Fin du Troisième Acte. + + + * * * * * + + +Acte IV--Scène Première + + +_La crypte des anciens rois de Pologne dans la cathédrale de +Varsovie_. + + +MÈRE UBU + +Où donc est ce trésor? Aucune dalle ne sonne creux. J'ai pourtant bien +compté treize pierres après le tombeau de Ladislas le Grand en allant +le long du mur, et il n'y a rien. Il faut qu'on m'ait trompée. Voilà +cependant: ici la pierre sonne creux. A l'oeuvre, Mère Ubu. Courage, +descellons cette pierre. Elle tient bon. Prenons ce bout de croc à +finances qui fera encore son office. Voilà! Voilà l'or au milieu des +ossements des rois. Dans notre sac, alors, tout! Eh! quel est ce +bruit? Dans ces vieilles voûtes y aurait-il encore des vivants? Non, +ce n'est rien, hâtons-nous. Prenons tout. Cet argent sera mieux à la +face du jour qu'au milieu des tombeaux des anciens princes. Remettons +la pierre. Eh quoi! toujours ce bruit. Ma présence en ces lieux me +cause une étrange frayeur. Je prendrai le reste de cet or une autre +fois, je reviendrai demain. + +Une voix (_sortant du tombeau de Jean Sigismond_): + +--Jamais, Mère Ubu! + +(La Mère Ubu _se sauve affolée emportant l'or volé par la porte +secrète_.) + + + + +Scène II + + +_La place de Varsovie_. + +BOUGRELAS & SES PARTISANS, PEUPLE & SOLDATS. + + +Bougrelas: + +--En avant, mes amis! Vive Venceslas et la Pologne! le vieux gredin de +Père Ubu est parti, il ne reste plus que la sorcière de Mère Ubu avec +son Palotin. Je m'offre à marcher à votre tête et à rétablir la race +de mes pères. + +Tous: + +--Vive Bougrelas! + +Bougrelas: + +--Et nous supprimerons tous les impôts établis par l'affreux Père Ub. + +Tous: + +--Hurrah! en avant! Courons au palais et massacrons cette engeance. + +Bougrelas: + +--Eh! voilà la Mère Ubu qui sort avec ses gardes sur le perron! + +Mère Ubu: + +--Que voulez-vous, messieurs? Ah! c'est Bougrelas. + +(_La foule lance des pierres_.) + +Premier Garde: + +--Tous les carreaux sont cassés. + +Deuxième Garde: + +--Saint Georges, me voilà assommé. + +Troisième Garde: + +--Cornebleu, je meurs. + +Bougrelas: + +--Lancez des pierres, mes amis. + +Le Palotin Giron: + +--Hon! C'est ainsi! (_Il dégaîne et se précipite faisant un carnage +épouvantable_.) + +Bougrelas: + +--A nous deux! Défends-toi, lâche pistolet. + +(_Ils se battent_.) + +Giron: + +--Je suis mort! + +Bougrelas: + +--Victoire, mes amis! Sus à la Mère Ubu! + +(_On entend des trompettes_.) + +Bougrelas: + +--Ah! voilà les Nobles qui arrivent. Courons, attrapons la mauvaise +harpie! + +Tous: + +--En attendant que nous étranglions le vieux bandit! + +(La Mère Ubu _se sauve poursuivie par tous_ les Polonais. _Coups de +fusil et grêle de pierres_.) + + + + +Scène III + + +_L'armée polonaise en marche dans l'Ukraine_. + + +Père Ubu: + +--Cornebleu, jambedieu, tête de vache! nous allons périr, car nous +mourons de soif et sommes fatigué. Sire Soldat, ayez l'obligeance de +porter notre casque à finances, et vous, sire Lancier, chargez-vous du +ciseau à merdre et du bâton à physique pour soulager notre personne, +car, je le répète, nous sommes fatigué. + +(_Les soldats obéissent_.) + +Pile: + +--Hon! Monsieuye! il est étonnant que les Russes n'apparaissent point. + +Père Ubu: + +--Il est regrettable que l'état de nos finances ne nous permette pas +d'avoir une voiture à notre taille; car, par crainte de démolir notre +monture, nous avons fait tout le chemin à pied, traînant notre cheval +par la bride. Mais quand nous serons de retour en Pologne, nous +imaginerons, au moyen de notre science en physique et aidé des +lumières de nos conseillers, une voiture à vent pour transporter +toute l'armée. + +Cotice: + +--Voilà Nicolas Rensky qui se précipite. + +Père Ubu: + +--Et qu'a-t-il, ce garçon? + +Rensky: + +--Tout est perdu, Sire, les Polonais sont révoltés. Giron est tué et +la Mère Ubu est en fuite dans les montagnes. + +Père Ubu: + +--Oiseau de nuit, bête de malheur, hibou à guêtres! Où as-tu péché +ces sornettes? En voilà d'une autre! Et qui a fait ça? Bougrelas, je +parie. D'où viens-tu? + +Rensky: + +--De Varsovie, noble Seigneur. + +Père Ubu: + +--Garçon de ma merdre, si je t'en croyais je ferais rebrousser chemin +à toute l'armée. Mais, seigneur garçon, il y a sur tes épaules plus de +plumes que de cervelle et tu as rêvé des sottises. Va aux avant-postes +mon garçon, les Russes ne sont pas loin et nous aurons bientôt à +estocader de nos armes, tant à merdre qu'à phynances et à physique. + +Le général Lascy: + +--Père Ubu, ne voyez-vous pas dans la plaine les Russes? + +Père Ubu: + +--C'est vrai, les Russes! Me voilà joli. Si encore il y avait moyen +de s'en aller, mais pas du tout, nous sommes sur une hauteur et nous +serons en butte à tous les coups. + +L'Armée: + +--Les Russes! L'ennemi! + +Père Ubu: + +--Allons, messieurs, prenons nos dispositions pour la bataille. Nous +allons rester sur la colline et ne commettrons point la sottise de +descendre en bas. Je me tiendrai au milieu comme une citadelle vivante +et vous autres graviterez autour de moi. J'ai à vous recommander de +mettre dans les fusils autant de balles qu'ils en pourront tenir, car +8 balles peuvent tuer 8 Russes et c'est autant que je n'aurai pas sur +le dos. Nous mettrons les fantassins à pied au bas de la colline pour +recevoir les Russes et les tuer un peu, les cavaliers derrière pour se +jeter dans la confusion, et l'artillerie autour du moulin à vent ici +présent pour tirer dans le tas. Quant à nous, nous nous tiendrons dans +le moulin à vent et tirerons avec le pistolet à phynances par la +fenêtre, en travers de la porte nous placerons le bâton à physique, et +si quelqu'un essaye d'entrer, gare au croc à merdre!!! + +Officiers: + +--Vos ordres, Sire Ubu, seront exécutés. + +Père Ubu: + +--Eh cela va bien, nous serons vainqueurs. Quelle heure est-il? + +Le général Lascy: + +--Onze heures du matin. + +Père Ubu: + +--Alors, nous allons dîner, car les Russes n'attaqueront pas avant +midi. Dites aux soldats, Seigneur Général, de faire leurs besoins et +d'entonner la Chanson à Finances. + +(Lasky _s'en va_.) + +Soldats et Palotins: + +--Vive le Père Ubu, notre grand Financier! Ting, ting, ting; ting, +ting, ting; ting, ting, tating! + +Père Ubu: + +--O les braves gens, je les adore. (_Un boulet russe arrive et casse +l'aile du moulin_.) Ah! j'ai peur, Sire Dieu, je suis mort! et +cependant non, je n'ai rien. + + + + +Scène IV + + +LES MÊMES, UN CAPITAINE, puis L'ARMÉE RUSSE. + + +Un Capitaine (_arrivant_): + +--Sire Ubu, les Russes attaquent. + +Père Ubu: + +--Eh bien, après, que veux-tu que j'y fasse? ce n'est pas moi qui le +leur ai dit. Cependant, Messieurs des Finances, préparons-nous au +combat. + +Le Général Lascy: + +--Un second boulet. + +Père Ubu: + +--Ah! je n'y tiens plus. Ici il pleut du plomb et du fer et nous +pourrions endommager notre précieuse personne. Descendons. (_Tous +descendent au pas de course. La bataille vient de s'engager. Ils +disparaissent dans des torrents de fumée au pied de la colline_.) + +Un Russe (_frappant_). + +--Pour Dieu et le Czar! + +Rensky: + +--Ah! je suis mort. + +Père Ubu: + +--En avant! Ah, toi, Monsieur, que je t'attrape, car tu m'as fait mal, +entends-tu? sac à vin! avec ton flingot qui ne part pas. + +Le Russe: + +--Ah! voyez-vous ça. (_Il lui tire un coup de revolver_.) + +Père Ubu: + +--Ah! Oh! Je suis blessé, je suis troué, je suis perforé, je suis +administré, je suis enterré. Oh, mais tout de même! Ah! je le tiens, +(_Il le déchire_.) Tiens! recommenceras-tu, maintenant! + +Le général Lascy: + +--En avant, poussons vigoureusement, passons le fossé. La victoire est +à nous + +Père Ubu: + +--Tu crois? Jusqu'ici je sens sur mon front plus de bosses que de +lauriers. + +Cavaliers russes: + +--Hurrah! Place au Czar! + +Le Czar _arrive accompagné de_ Bordure _déguisé_.) + +Un Polonais: + +--Ah! Seigneur! Sauve qui peut, voilà le Czar! + +Un Autre: + +--Ah! mon Dieu! il passe le fossé. + +Un Autre: + +--Pif! Paf! en voilà quatre d'assommés par ce grand bougre de +lieutenant. + +Bordure: + +--Ah! vous n'avez pas fini, vous autres! Tiens, Jean Sobiesky, voilà +ton compte. (_Il l'assomme_.) A d'autres, maintenant! (_Il fait un +massacre de Polonais_.) + +Père Ubu: + +--En avant, mes amis! Attrapez ce bélître! En compote les Moscovites! +La victoire est à nous. Vive l'Aigle Rouge! + +Tous: + +--En avant! Hurrah! Jambedieu! Attrapez le grand bougre. + +Bordure: + +--Par saint Georges, je suis tombé. + +Père Ubu (_le reconnaissant): + +--Ah! c'est toi, Bordure! Ah! mon ami. Nous sommes bien heureux ainsi +que toute la compagnie de te retrouver. Je vais te faire cuire à petit +feu. Messieurs des Finances, allumez du feu. Oh! Ah! Oh! Je suis mort. +C'est au moins un coup de canon que j'ai reçu. Ah! mon Dieu, +pardonnez-moi mes péchés. Oui, c'est bien un coup de canon. + +Bordure: + +--C'est un coup de pistolet chargé à poudre. + +Père Ubu: + +--Ah! tu te moques de moi! Encore! A la pôche! (_Il se rue sur lui et le +déchire_.) + +Le général Lascy: + +--Père Ubu, nous avançons partout. + +Père Ubu: + +--Je le vois bien, je n'en peux plus, je suis criblé de coups de pied, +je voudrais m'asseoir par terre. Oh! ma bouteille. + +Le général Lascy: + +--Allez prendre celle du Czar, Père Ubu. + +Père Ubu: + +--Eh! j'y vais de ce pas. Allons! Sabre à merdre, fais ton office, +et toi, croc à finances, ne reste pas en arrière. Que le bâton à +physique travaille d'une généreuse émulation et partage avec le petit +bout de bois l'honneur de massacrer, creuser et exploiter l'Empereur +moscovite. En avant. Monsieur notre cheval à finances! (_Il se rue sur +le Czar_.) + +Un Officier russe: + +--En garde, Majesté! + +Père Ubu: + +--Tiens, toi! Oh! aïe! Ah! mais tout de même. Ah! monsieur, pardon, +laissez-moi tranquille. Oh! mais, je n'ai pas fait exprès! + +(_Il se sauve_. Le Czar _le poursuit_.) + +Père Ubu: + +--Sainte Vierge, cet enragé me poursuit! Qu'ai-je fait, grand Dieu! +Ah! bon, il y a encore le fossé à repasser. Ah! je le sens derrière +moi et le fossé devant! Courage, fermons les yeux. + +(_Il saute le fossé_. Le Czar _y tombe_.) + +Le Czar: + +--Bon, je suis dedans. + +Polonais: + +--Hurrah! le Czar est à bas! + +Père Ubu: + +--Ah! j'ose à peine me retourner! Il est dedans. Ah! c'est bien fait +et on tape dessus. Allons, Polonais, allez-y à tour de bras, il a bon +dos le misérable! Moi je n'ose pas le regarder! Et cependant notre +prédiction s'est complètement réalisée, le bâton à physique a fait +merveilles et nul doute que je ne l'eusse complètement tué si une +inexplicable terreur n'était venue combattre et annuler en nous les +effets de notre courage. Mais nous avons dû soudainement tourner +casaque, et nous n'avons dû notre salut qu'à notre habileté comme +cavalier ainsi qu'à la solidité des jarrets de notre cheval à +finances, dont la rapidité n'a d'égale que la solidité et dont la +légèreté fait la célébrité, ainsi qu'à la profondeur du fossé qui +s'est trouvé fort à propos sous les pas de l'ennemi de nous l'ici +présent Maître des Phynances. Tout ceci est fort beau, mais personne +ne m'écoute. Allons! bon, ça recommence! + +(Les Dragons russes _font une charge et délivrent_ le Czar.) + +Le général Lascy: + +--Cette fois, c'est la débandade. + +Père Ubu: + +--Ah! voici l'occasion de se tirer des pieds. Or donc, Messieurs les +Polonais, en avant! ou plutôt en arrière! + +Polonais: + +--Sauve qui peut! + +Père Ubu: + +--Allons! en route. Quel tas de gens, quelle suite, quelle multitude, +comment me tirer de ce gâchis? (_Il est bousculé_.) Ah! mais toi! fais +attention, ou tu vas expérimenter la bouillante valeur du Maître des +Finances. Ah! il est parti, sauvons-nous et vivement pendant que Lascy +ne nous voit pas. (_Il sort, ensuite on voit passer_ le Czar _et_ +l'Armée russe _poursuivant_ les Polonais.) + + + + +Scène V + + +_Une caverne en Lithuanie_ (_il neige_.) + +PÈRE UBU, PILE, COTICE + + +Père Ubu: + +--Ah! le chien de temps, il gèle à pierre à fendre et la personne du +Maître des Finances s'en trouve fort endommagée. + +Pile: + +--Hon! Monsieuye Ubu, êtes-vous remis de votre terreur et de votre +fuite? + +Père Ubu: + +--Oui! je n'ai plus peur, mais j'ai encore la fuite. + +Cotice (_à part_): + +--Quel pourceau. + +Père Ubu: + +--Eh! sire Cotice, votre oneille, comment va-t-elle? + +Cotice: + +--Aussi bien, Monsieuye, qu'elle peut aller tout en allant très mal. +Par conséquent de quoye, le plomb la penche vers la terre et je n'ai +pu extraire la balle. + +Père Ubu: + +--Tiens, c'est bien fait! Toi, aussi, tu voulais toujours taper les +autres. Moi j'ai déployé la plus grande valeur, et sans m'exposer j'ai +massacré quatre ennemis de ma propre main, sans compter tous ceux qui +étaient déjà morts et que nous avons achevés. + +Cotice: + +--Savez-vous, Pile, ce qu'est devenu le petit Rensky? + +Pile: + +--Il a reçu une balle dans la tête. + +Père Ubu: + +--Ainsi que le coquelicot et le pissenlit à la fleur de leur âge sont +fauchés par l'impitoyable faux de l'impitoyable faucheur qui fauche +impitoyablement leur pitoyable binette,--ainsi le petit Rensky a fait +le coquelicot, il s'est fort bien battu cependant, mais aussi il y +avait trop de Russes. + +Pile & Cotice: + +--Hon, Monsieuye! + +Un écho: + +--Hhrron! + +Pile: + +--Qu'est-ce? Armons-nous de nos lumelles. + +Père Ubu: + +--Ah, non! par exemple, encore des Russes, je parie! J'en ai assez! et +puis c'est bien simple, s'ils m'attrapent ji lon fous à la poche. + + + + +Scène VI + + +LES MÊMES, entre UN OURS + + +Cotice: + +--Hon, Monsieuye des Finances! + +Père Ubu: + +--Oh! tiens, regardez donc le petit toutou. Il est gentil, ma foi. + +Pile: + +--Prenez garde! Ah! quel énorme ours: mes cartouches! + +Père Ubu: + +--Un ours! Ah! l'atroce bête. Oh! pauvre homme, me voilà mangé. Que +Dieu me protège. Et il vient sur moi. Non, c'est Cotice qu'il attrape. +Ah! je respire. (L'Ours _se jette sur_ Cotice. Pile _l'attaque à coups +de couteau_. Ubu _se réfugie sur un rocher_.) + +Cotice: + +--A moi, Pile! à moi! au secours, Monsieuye Ubu! + +Père Ubu: + +--Bernique! Débrouille-toi, mon ami: pour le moment, nous faisons +notre Pater Noster. Chacun son tour d'être mangé. + +Pile: + +--Je l'ai, je le tiens. + +Cotice: + +--Ferme, ami, il commence à me lâcher. + +Père Ubu: + +--Sanctificetur nomen tuum. + +Cotice: + +--Lâche bougre! + +Pile: + +--Ah! il me mord! O Seigneur, sauvez-nous, je suis mort. + +Père Ubu: + +--Fiat voluntas tua. + +Cotice: + +--Ah! j'ai réussi à le blesser. + +Pile: + +--Hurrah! il perd son sang. (_Au milieu des cris des_ Palotins, l'Ours +_beugle de douleur et_ Ubu _continue à marmotter_.) + +Cotice: + +--Tiens-le ferme, que j'attrape mon coup-de-poing explosif. + +Père Ubu: + +--Panem nostrum quotidianum da nobis hodie. + +Pile: + +--L'as-tu enfin, je n'en peux plus. + +Père Ubu: + +--Sicut et nos dimittimus debitoribus nostris. + +Cotice: + +--Ah! je l'ai. (_Une explosion retentit et_ l'Ours _tombe mort_.) + +Pile & Cotice: + +--Victoire! + +Père Ubu: + +--Sed libera nos a malo. Amen. Enfin, est-il bien mort? Puis-je +descendre de mon rocher? + +Pile (_avec mépris_): + +--Tant que vous voudrez. + +Père Ubu (_descendant_): + +--Vous pouvez vous flatter que si vous êtes encore vivants et si +vous foulez encore la neige de Lithuanie, vous le devez à la vertu +magnanime du Maître des Finances, qui s'est évertué, échiné et +égofillé à débiter des patenôtres pour votre salut, et qui a manié +avec autant de courage le glaive spirituel de la prière que vous +avez manié avec adresse le temporel de l'ici présent Palotin Cotice +coup-de-poing explosif. Nous avons même poussé plus loin notre +dévouement, car nous n'avons pas hésité à monter sur un rocher fort +haut pour que nos prières aient moins loin à arriver au ciel. + +Pile: + +--Révoltante bourrique. + +Père Ubu: + +--Voici une grosse bête. Grâce à moi, vous avez de quoi souper. Quel +ventre, messieurs! Les Grecs y auraient été plus à l'aise que dans le +cheval de bois, et peu s'en est fallu, chers amis, que nous n'ayons pu +aller vérifier de nos propres yeux sa capacité intérieure. + +Pile: + +--Je meurs de faim. Que manger? + +Cotice: + +--L'ours! + +Père Ubu: + +--Eh! pauvres gens, allez-vous le manger tout cru? Nous n'avons rien +pour faire du feu. + +Pile: + +--N'avons-nous pas nos pierres à fusil? + +Père Ubu: + +--Tiens, c'est vrai. Et puis il me semble que voilà non loin d'ici un +petit bois où il doit y avoir des branches sèches. Va en chercher, +Sire Cotice. (Cotice _s'éloigne à travers la neige_.) + +Pile: + +--Et maintenant, Sire Ubu, allez dépecer l'ours. + +Père Ubu: + +--Oh non! Il n'est peut-être pas mort. Tandis que toi, qui es déjà à +moitié mangé et mordu de toutes parts, c'est tout à fait dans ton +rôle. Je vais allumer du feu en attendant qu'il apporte du bois. +(Pile _commence à dépecer l'ours_.) + +Père Ubu: + +--Oh, prends garde! il a bougé. + +Pile: + +--Mais, Sire Ubu, il est déjà tout froid. + +Père Ubu: + +--C'est dommage, il aurait mieux valu le manger chaud. Ceci va +procurer une indigestion au Maître des Finances. + +Pile (_à part_): + +--C'est révoltant. (_Haut_.) Aidez-nous un peu, Monsieur Ubu, je ne +puis faire toute la besogne. + +Père Ubu: + +--Non, je ne veux rien faire, moi! Je suis fatigué, bien sûr! + +Cotice (_rentrant_): + +--Quelle neige, mes amis, on se dirait en Castille ou au pôle Nord. La +nuit commence à tomber. Dans une heure il fera noir. Hâtons-nous pour +voir encore clair. + +Père Ubu: + +--Oui, entends-tu, Pile? hâte-toi. Hâtez-vous tous les deux! Embrochez +la bête, cuisez la bête, j'ai faim, moi! + +Pile: + +--Ah, c'est trop fort, à la fin! Il faudra travailler ou bien tu +n'auras rien, entends-tu, goinfre! + +Père Ubu: + +--Oh! ça m'est égal, j'aime autant le manger tout cru, c'est vous qui +serez bien attrapés. Et puis j'ai sommeil, moi! + +Cotice: + +--Que voulez-vous, Pile? Faisons le dîner tout seuls. Il n'en aura +pas, voilà tout. Ou bien on pourra lui donner les os. + +Pile: + +--C'est bien. Ah, voilà le feu qui flambe. + +Père Ubu: + +--Oh! c'est bon ça, il fait chaud maintenant. Mais je vois des Russes +partout. Quelle fuite, grand Dieu! Ah! (_Il tombe endormi_.) + +Cotice: + +--Je voudrais savoir si ce que disait Rensky est vrai, si la Mère Ubu +est vraiment détrônée. Ça n'aurait rien d'impossible. + +Pile: + +--Finissons de faire le souper. + +Cotice: + +--Non, nous avons à parler de choses plus importantes. Je pense qu'il +serait bon de nous enquérir de la véracité de ces nouvelles. + +Pile: + +--C'est vrai, faut-il abandonner le Père Ubu ou rester avec lui? + +Cotice: + +--La nuit porte conseil. Dormons, nous verrons demain ce qu'il faut +faire. + +Pile: + +--Non, il vaut mieux profiter de la nuit pour nous en aller. + +Cotice: + +--Partons, alors. + +(_Ils partent_.) + + + + +Scène VII + + +UBU parle en dormant. + + +Ah! Sire Dragon russe, faites attention, ne tirez pas par ici, il y a +du monde. Ah! voilà Bordure, qu'il est mauvais, on dirait un ours. Et +Bougrelas qui vient sur moi! L'ours, l'ours! Ah! le voilà à bas! qu'il +est dur, grand Dieu! Je ne veux rien faire, moi! Va-t'en, Bougrelas! +Entends-tu, drôle? Voilà Rensky maintenant, et le Czar! Oh! ils vont +me battre. Et la Rbue. Où as-tu pris tout cet or? Tu m'as pris mon +or, misérable, tu as été farfouiller dans mon tombeau qui est dans +la cathédrale de Varsovie, près de la Lune. Je suis mort depuis +longtemps, moi, c'est Bougrelas qui m'a tué et je suis enterré à +Varsovie près de Vladislas le Grand, et aussi à Cracovie près de Jean +Sigismond, et aussi à Thorn dans la casemate avec Bordure! Le voilà +encore. Mais va-t'en, maudit ours. Tu ressembles à Bordure. Entends-tu +bête de Satan? Non, il n'entend pas, les Salopins lui ont coupé les +oneilles. Décervelez, tudez, coupez les oneilles, arrachez la finance +et buvez jusqu'à la mort, c'est la vie des Salopins, c'est le bonheur +du Maître des Finances. + +(_Il se tait et dort_.) + + +Fin du Quatrième Acte. + + + * * * * * + + +Acte V--Scène Première + + +Il fait nuit. LE PÈRE UBU dort. Entre LA MÈRE UBU sans le voir. +L'obscurité est complète. + + +Mère Ubu: + +--Enfin, me voilà à l'abri. Je fuis seule ici, ce n'est pas dommage, +mais quelle course effrénée: traverser toute la Pologne en quatre +jours! Tous les malheurs m'ont assaillie à la fois. Aussitôt partie +cette grosse bourrique, je vais à la crypte m'enrichir. Bientôt après +je manque d'être lapidée par ce Bougrelas et ces enragés. Je perds mon +cavalier le Palotin Giron qui était si amoureux de mes attraits qu'il +se pâmait d'aise en me voyant, et même, m'a-t-on assuré, en ne me +voyant pas, ce qui est le comble de la tendresse. Il se serait fait +couper en deux pour moi, le pauvre garçon. La preuve, c'est qu'il a +été coupé en quatre par Bougrelas. Pif paf pan! Ah! je pense mourir. +Ensuite donc je prends la fuite poursuivie par la foule en fureur. +Je quitte le palais, j'arrive à la Vistule, tous les ponts étaient +gardés. Je passe le fleuve à la nage, espérant ainsi lasser mes +persécuteurs. De tous côtés la noblesse se rassemble et me poursuit. +Je manque mille fois périr, étouffée dans un cercle de Polonais +acharnés à me perdre. Enfin je trompai leur fureur, et après quatre +jours de courses dans la neige de ce qui fut mon royaume j'arrive me +réfugier ici. Je n'ai ni bu ni mangé ces quatre jours, Bougrelas me +serrait de près... Enfin me voilà sauvée. Ah! je suis morte de fatigue +et de froid. Mais je voudrais bien savoir ce qu'est devenu mon gros +polichinelle, je veux dire mon très respectable époux. Lui en ai-je +pris, de la finance. Lui en ai-je volé, des rixdales. Lui en ai-je +tiré, des carottes. Et son cheval à finances qui mourait de faim: +il ne voyait pas souvent d'avoine, le pauvre diable. Ah! la bonne +histoire. Mais hélas! j'ai perdu mon trésor! Il est à Varsovie, ira +le chercher qui voudra. + +Père Ubu (_commençant à se réveiller_): + +--Attrapez la Mère Ubu, coupez les oneilles! + +Mère Ubu: + +--Ah! Dieu! Où suis-je? Je perds la tête. Ah! non, Seigneur! + + Grâce au ciel j'entrevoi + Monsieur le Père Ubu qui dort + auprès de moi. + +Faisons la gentille. Eh bien, mon gros bonhomme, as-tu bien dormi? + +Père Ubu: + +--Fort mal! Il était bien dur cet ours! Combat des voraces contre les +coriaces, mais les voraces ont complètement mangé et dévoré les +coriaces, comme vous le verrez quand il fera jour: entendez-vous, nobles +Palotins! + +Mère Ubu: + +--Ou'est-ce qu'il bafouille? Il est encore plus bête que quand il est +parti. A qui en a-t-il? + +Père Ubu: + +--Cotice, Pile, répondez-moi, sac à merdre! Où êtes-vous? Ah! j'ai +peur. Mais enfin on a parlé. Qui a parlé? Ce n'est pas l'ours, je +suppose. Merdre! Où sont mes allumettes? Ah! je les ai perdues à la +bataille. + +Mère Ubu (_à part_): + +--Profitons de la situation et de la nuit, simulons une apparition +surnaturelle et faisons-lui promettre de nous pardonner nos larcins. + +Père Ubu: + +--Mais, par saint Antoine! on parle. Jambedieu! Je veux être pendu! + +Mère Ubu (_grossissant sa voix_): + +--Oui, monsieur Ubu, on parle, en effet, et la trompette de l'archange +qui doit tirer les morts de la cendre et de la poussière finale ne +parlerait pas autrement! Ecoutez cette voix sévère. C'est celle de +saint Gabriel qui ne peut donner que de bons conseils. + +Père Ubu: + +--Oh! ça, en effet! + +Mère Ubu: + +--Ne m'interrompez pas ou je me tais et c'en fera fait de votre +giborgne! + +Père Ubu: + +--Ah! ma gidouille! Je me tais, je ne dis plus mot. Continuez, +madame l'Apparition! + +Mère Ubu: + +--Nous disions, monsieur Ubu, que vous étiez un gros bonhomme! + +Père Ubu: + +--Très gros, en effet, ceci est juste. + +Mère Ubu: + +--Taisez-vous, de par Dieu! + +Père Ubu: + +--Oh! les anges ne jurent pas! + +Mère Ubu (à part): + +--Merdre! (_Continuant_) Vous êtes marié, Monsieur Ubu. + +Père Ubu: + +--Parfaitement, à la dernière des chipies! + +Mère Ubu: + +--Vous voulez dire que c'est une femme charmante. + +Père Ubu: + +--Une horreur. Elle a des griffes partout on ne sait par où la prendre. + +Mère Ubu: + +--Il faut la prendre par la douceur, sire Ubu, et si vous la prenez +ainsi vous verrez qu'elle est au moins l'égale de la Vénus de Capoue. + +Père Ubu: + +--Oui dites-vous qui a des poux? + +Mère Ubu: + +--Vous n'écoutez pas, monsieur Ubu: prêtez-nous une oreille plus +attentive. (_A part_.) Mais hâtons-nous, le jour va se lever. Monsieur +Ubu, votre femme est adorable et délicieuse, elle n'a pas un seul +défaut. + +Père Ubu: + +--Vous vous trompez, il n'y a pas un défaut qu'elle ne possède. + +Mère Ubu: + +--Silence donc! Votre femme ne vous fait pas d'infidélités! + +Père Ubu: + +--Je voudrais bien voir qui pourrait être amoureux d'elle. C'est une +harpie! + +Mère Ubu: + +--Elle ne boit pas! + +Père Ubu: + +--Depuis que j'ai pris la clé de la cave. Avant, à sept heures du +matin elle était ronde et elle se parfumait à l'eau-de-vie. Maintenant +qu'elle se parfume à l'héliotrope elle ne sent pas plus mauvais. Ça +m'est égal, Mais maintenant il n'y a plus que moi à être rond! + +Mère Ubu: + +--Sot personnage!--Votre femme ne vous prend pas votre or. + +Père Ubu: + +--Non, c'est drôle! + +Mère Ubu: + +--Elle ne détourne pas un sou! + +Père Ubu: + +--Témoin monsieur notre noble et infortuné cheval à Phynances, qui, +n'étant pas nourri depuis trois mois, a dû faire la campagne entière +traîné par la bride à travers l'Ukraine. Aussi est-il mort à la tâche, +la pauvre bête! + +Mère Ubu: + +--Tout ceci sont des mensonges, votre femme est un modèle et vous quel +monstre vous faites! + +Père Ubu: + +--Tout ceci sont des vérités. Ma femme est une coquine et vous quelle +andouille vous faites! + +Mère Ubu: + +--Prenez garde, Père Ubu. + +Père Ubu: + +--Ah! c'est vrai, j'oubliais à qui je parlais. Non, je n'ai pas dit ça! + +Mère Ubu: + +--Vous avez tué Venceslas. + +Père Ubu: + +--Ce n'est pas ma faute, moi, bien sur. C'est la Mère Ubu qui a voulu. + +Mère Ubu: + +--Vous avez fait mourir Boleslas et Ladislas. + +Père Ubu: + +--Tant pis pour eux! Ils voulaient me taper! + +Mère Ubu: + +--Vous n'avez pas tenu votre promesse envers Bordure et plus tard vous +l'avez tué. + +Père Ubu: + +--J'aime mieux que ce soit moi que lui qui règne en Lithuanie. Pour le +moment ça n'est ni l'un ni l'autre. Ainsi vous voyez que ça n'est pas +moi. + +Mère Ubu: + +--Vous n'avez qu'une manière de vous faire pardonner tous vos méfaits. + +Père Ubu: + +--Laquelle? Je suis tout disposé à devenir un saint homme, je veux être +évêque et voir mon nom sur le calendrier. + +Mère Ubu: + +--Il faut pardonner à la Mère Ubu d'avoir détourné un peu d'argent. + +Père Ubu: + +--Eh bien, voilà! Je lui pardonnerai quand elle m'aura rendu tout, +qu'elle aura été bien rossée et qu'elle aura ressuscité mon cheval à +finances. + +Mère Ubu: + +--Il en est toqué de son cheval! Ah! je suis perdue, le jour se lève. + +Père Ubu: + +--Mais enfin je suis content de savoir maintenant assurément que ma +chère épouse me volait. Je le sais maintenant de source sûre. Omnis a +Deo scientia, ce qui veut dire: Omnis, toute; a Deo science; scientia, +vient de Dieu. Voilà l'explication du phénomène. Mais madame +l'Apparition ne dit plus rien. Que ne puisse lui offrir de quoi se +réconforter. Ce qu'elle disait était très amusant. Tiens, mais il fait +jour! Ah! Seigneur, de par mon cheval à finances, c'est la Mère Ubu! + +Mère Ubu (_effrontément): + +--Ça n'est pas vrai, je vais vous excommunier. + +Père Ubu: + +--Ah! charogne! + +Mère Ubu: + +--Quelle impiété. + +Père Ubu: + +--Ah! c'est trop fort. Je vois bien que c'est toi, sotte chipie! +Pourquoi diable es-tu ici? + +Mère Ubu: + +--Giron est mort et les Polonais m'ont chassée. + +Père Ubu: + +--Et moi, ce sont les Russes qui m'ont chassé: les beaux esprits se +rencontrent. + +Mère Ubu: + +--Dis donc qu'un bel esprit a rencontré une bourrique! + +Père Ubu: + +--Ah! eh bien, il va rencontrer un palmipède maintenant. (_Il lui jette +l'ours_.) + +Mère Ubu (_tombant accablée sous le poids de l'ours_.) + +--Ah! grand Dieu! Quelle horreur! Ah! je meurs! J'étouffe! il me mord! +Il m'avale! il me digère! + +Père Ubu: + +--Il est mort! grotesque. Oh! mais, au fait, peut-être que non! Ah! +Seigneur! non, il n'est pas mort, sauvons-nous. (_Remontant sur son +rocher_.) Pater noster qui es... + +Mère Ubu (_se débarrassant_): + +--Tiens! où est-il? + +Père Ubu: + +--Ah! Seigneur! la voilà encore! Sotte créature, il n'y a donc pas +moyen de se débarrasser d'elle. Est-il mort, cet ours? + +Mère Ubu: + +--Eh oui, sotte bourrique, il est déjà tout froid. Comment est-il venu +ici? + +Père Ubu (_confus_): + +--Je ne sais pas. Ah! si, je sais! Il a voulu manger Pile et Cotice et +moi je l'ai tué d'un coup de Pater Noster. + +Mère Ubu: + +--Pile, Cotice, Pater Noster. Qu'est-ce que c'est que ça? il est fou, +ma finance! + +Père Ubu: + +--C'est très exact ce que je dis! Et toi tu es idiote, ma giborgne! + +Mère Ubu: + +--Raconte-moi ta campagne, Père Ubu. + +Père Ubu: + +--Oh! dame, non! C'est trop long. Tout ce que je sais, c'est que malgré +mon incontestable vaillance tout le monde m'a battu. + +Mère Ubu: + +--Comment, même les Polonais? + +Père Ubu: + +--Ils criaient: Vive Venceslas et Bougrelas. J'ai cru qu'on voulait +m'écarteler. Oh! les enragés! Et puis ils ont tué Rensky! + +Mère Ubu: + +--Ça m'est bien égal! Tu sais que Bougrelas a tué le Palotin Giron! + +Père Ubu: + +--Ça m'est bien égal! Et puis ils ont tué le pauvre Lascy! + +Mère Ubu: + +--Ça m'est bien égal! + +Père Ubu: + +--Oh! mais tout de même, arrive ici, charogne! Mets-toi à genoux devant +ton maître (_il l'empoigne et la jette à genoux_), tu vas subir le +dernier supplice. + +Mère Ubu: + +--Ho, ho, monsieur Ubu! + +Père Ubu: + +--Oh! oh! oh! après, as-tu fini? Moi je commence: torsion du nez, +arrachement des cheveux, pénétration du petit bout de bois dans les +oneilles, extraction de la cervelle par les talons, lacération du +postérieur, suppression partielle ou même totale de la moelle épinière +(_si au moins ça pouvait lui ôter les épines du caractère_), sans +oublier l'ouverture de la vessie natatoire et finalement la grande +décollation renouvelée de saint Jean-Baptiste, le tout tiré des très +saintes Ecritures, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, mis en +ordre, corrigé et perfectionné par l'ici présent Maître des Finances! +Ça te va-t-il, andouille? + +(_Il la déchire_.) + +Mère Ubu: + +--Grâce, monsieur Ubu! + +(_Grand bruit à l'entrée de la caverne_.) + + + + +Scène II + + +LES MÊMES, BOUGRELAS se ruant dans la caverne avec ses SOLDATS. + + +Bougrelas: + +--En avant, mes amis! Vive la Pologne! + +Père Ubu: + +--Oh! oh! attends un peu, monsieur le Polognard. Attends que j'en aie +fini avec madame ma moitié! + +Bougrelas (_le frappant_): + +--Tiens, lâche, gueux, sacripant, mécréant, musulman! + +Père Ubu (_ripostant_): + +--Tiens! Polognard, soûlard, bâtard, hussard, tartare, calard, cafard, +mouchard, savoyard, communard! + +Mère Ubu (_le battant aussi_): + +--Tiens, capon, cochon, félon, histrion, fripon, souillon, polochon! + +(Les Soldats _se ruent sur_ les Ubs, _qui se défendent de leur mieux_.) + +Père Ubu: + +--Dieux! quels renfoncements! + +Mère Ubu: + +--On a des pieds, messieurs les Polonais. + +Père Ubu: + +--De par ma chandelle verte, ça va-t-il finir, à la fin de la fin? +Encore un! Ah! si j'avais ici mon cheval à phynances! + +Bougrelas: + +--Tapez, tapez toujours. + +Voix au dehors: + +--Vive le Père Ubé, notre grand financier! + +Père Ubu: + +--Ah! les voilà. Hurrah! Voilà les Pères Ubus. En avant, arrivez, on +a besoin de vous, messieurs des Finances! + +(_Entrent_ les Palotins, _qui se jettent dans la mêlée_.) + +Cotice: + +--A la porte les Polonais! + +Pile: + +--Hon! nous nous revoyons, Monsieuye des Finances. En avant, poussez +vigoureusement, gagnez la porte, une fois dehors il n'y aura plus +qu'à se sauver. + +Père Ubu: + +--Oh! ça, c'est mon plus fort. O comme il tape. + +Bougrelas: + +--Dieu! je suis blessé. + +Stanislas Leczinski: + +--Ce n'est rien, Sire. + +Bougrelas: + +--Non, je suis seulement étourdi. + +Jean Sobieski: + +--Tapez, tapez toujours, ils gagnent la porte, les gueux. + +Cotice: + +--On approche, suivez le monde. Par conséquent de quoye, je vois le +ciel. + +Pile: + +--Courage, sire Ubu. + +Père Ubu: + +--Ah! j'en fais dans ma culotte. En avant, cornegidouille! Tudez, +saignez, écorchez, massacrez, corne d'Ubu! Ah! ça diminue! + +Cotice: + +--Il n'y en a plus que deux à garder la porte. + +Père Ubu (_les assommant à coups d'ours_): + +--Et d'un et de deux! Ouf! me voilà dehors! Sauvons-nous! suivez, les +autres, et vivement! + + + + +Scène III + + +La scène représente la province de Livonie couverte de neige. +LES UBS & LEUR SUITE en fuite. + + +Père Ubu: + +--Ah! je crois qu'ils ont renoncé à nous attraper. + +Mère Ubu: + +--Oui, Bougrelas est allé se faire couronner. + +Père Ubu: + +--Je ne la lui envie pas, sa couronne. + +Mère Ubu: + +--Tu as bien raison, Père Ubu. + +(_Ils disparaissent dans le lointain_.) + + + + +Scène IV + + +Le pont d'un navire courant au plus près sur la Baltique. Sur le pont +le PÈRE UBU & toute sa bande. + + +Le Commandant: + +--Ah! quelle belle brise. + +Père Ubu: + +--Il est de fait que nous filons avec une rapidité qui tient du +prodige. Nous devons faire au moins un million de noeuds à l'heure +et ces noeuds ont ceci de bon qu'une fois faits ils ne se défont +pas. Il est vrai que nous avons vent arrière. + +Pile: + +--Quel triste imbécile. + +(_Une risée arrive, le navire couche et blanchit la mer_.) + +Père Ubu: + +--Oh! Ah! Dieu! nous voilà chavirés. Mais il va tout de travers, il va +tomber ton bateau. + +Le Commandant: + +--Tout le monde sous le vent, bordez la misaine! + +Père Ubu: + +--Ah! mais non, par exemple! Ne vous mettez pas tous du même côté! +C'est imprudent ça. Et supposez que le vent vienne à changer de côté: +tout le monde irait au fond de l'eau et les poissons nous mangeront. + +Le Commandant: + +--N'arrivez pas, serrez près et plein! + +Père Ubu: + +--Si! Si! Arrivez. Je suis pressé, moi! Arrivez, entendez-vous! C'est +ta faute, brute de capitaine, si nous n'arrivons pas. Nous devrions +être arrivés. Oh oh, mais je vais commander, moi, alors! Pare à virer! +A Dieu vat. Mouillez, virez vent devant, virez vent arrière. Hissez les +voiles, serrez les voiles, la barre dessus, la barre dessous, la barre +à côté. Vous voyez, ça va très bien. Venez en travers à la lame et +alors ce sera parfait. + +(_Tous se tordent, la brise fraîchit_.) + +Le Commandant: + +--Amenez le grand foc, prenez un ris aux huniers! + +Père Ubu: + +--Ceci n'est pas mal, c'est même bon! Entendez-vous, monsieur +l'Equipage? amenez le grand coq et allez faire un tour dans les +pruniers. + +(_Plusieurs agonisent de rire. Une lame embarque_.) + +Père Ubu: + +Oh! quel déluge! Ceci est un effet des manoeuvres que nous avons +données. + +Mère Ubu & Pile: + +--Délicieuse chose que la navigation. + +(_Deuxième lame embarque_.) + +Pile (_inondé_): + +--Méfiez-vous de Satan et de ses pompes. + +Père Ubu: + +--Sire garçon, apportez-nous à boire. + +(_Tous s'installent à boire_.) + +Mère Ubu: + +Ah! quel délice de revoir bientôt la douce France, nos vieux amis et +notre château de Mondragon! + +Père Ubu: + +--Eh! nous y serons bientôt. Nous arrivons à l'instant sous le château +d'Elseneur. + +Pile: + +--Je me sens ragaillardi à l'idée de revoir ma chère Espagne. + +Cotice: + +--Oui, et nous éblouirons nos compatriotes des récits de nos aventures +merveilleuses. + +Père Ubu: + +--Oh! ça, évidemment! Et moi je me ferai nommer Maître des Finances +à Paris. + +Mère Ubu: + +--C'est cela! Ah! quelle secousse! + +Cotice: + +--Ce n'est rien, nous venons de doubler la pointe d'Elfeneur. + +Pile: + +--Et maintenant notre noble navire s'élance à toute vitesse sur les +sombres lames de la mer du Nord. + +Père Ubu: + +--Mer farouche et inhospitalière qui baigne le pays appelé Germanie, +ainsi nommé parce que les habitants de ce pays sont tous cousins +germains. + +Mère Ubu: + +--Voilà ce que j'appelle de l'érudition. On dit ce pays fort beau. + +Père Ubu: + +--Ah! messieurs! si beau qu'il soit il ne vaut pas la Pologne. S'il +n'y avait pas de Pologne il n'y aurait pas de Polonais! + + +FIN. + + + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ubu Roi, by Alfred Jarry + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UBU ROI *** + +***** This file should be named 16884-8.txt or 16884-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/8/16884/ + +Produced by Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Ubu Roi + ou les Polonais + +Author: Alfred Jarry + +Release Date: October 16, 2005 [EBook #16884] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UBU ROI *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + +From images generously made available by Gallica +(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + +<!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. --> +<a href="#acI"><b>Acte Premier</b></a><br /> +<a href="#acII"><b>Acte Deuxième</b></a><br /> +<a href="#acIII"><b>Acte Troisième</b></a><br /> +<a href="#acIV"><b>Acte Quatrième</b></a><br /> +<a href="#acV"><b>Acte Cinquième</b></a><br /> +<!-- End Autogenerated TOC. --> + +<br /> +<h1>UBU ROI</h1> + +<h3>ou</h3> + +<h3>les Polonais</h3> +<br /> + +<h3>par</h3> + +<h2>ALFRED JARRY</h2> + <br /> + +<hr style='width: 45%;' /> +<br /> + +<img src="./Images/ubu1.png" alt="Véritable portret de Monsieur Ubu."><br /> +<br /><br /> +<img src="./Images/ubu2.png" alt="Autre portret de Monsieur Ubu."><br /> + +<hr style='width: 45%;' /> +<br /> +<p>Drame en cinq Actes en prose</p> + +<p>Restitué en son intégrité tel qu'il a été représenté par les +marionnettes du Théâtre des Phynances en 1888.</p> +<br /><br /> +<p>Ce Livre est dédié à MARCEL SCHWOB</p> +<br /><br /> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Adonc le Père Ubu</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">hoscha la poire,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">dont fut depuis</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">nommé par les Anglois</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Shakespeare,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">et avez de lui sous</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">ce nom maintes</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">belles tragoedies par</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">escript.</span><br /> +</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">PERSONNAGES</span><br /><br /> + +<span style="margin-left: 2.5em;">Père Ubu</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mère Ubu</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Capitaine Bordure</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le Roi Venceslas</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La Reine Rosemonde</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Boleslas...)</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ladislas...) leurs fils</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Bougrelas..)</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le général Lascy</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Stanislas Leczinski</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Jean Sobieski</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Nicolas Rensky</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'Empereur Alexis</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Giron...)</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Pile....) Palotins</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Cotice..)</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Conjurés & Soldats</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Peuple</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Michel Fédérovitch</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Nobles</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Magistrats</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Conseillers</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Financiers</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Larbins de Phynances</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Paysans</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Toute l'Armée russe</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Toute l'Armée polonaise</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Les Gardes de la Mère Ubu</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Un Capitaine</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'Ours</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le Cheval à Phynances</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La Machine à décerveler</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'Equipage</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le Commandant</span><br /> +</p> + +<br /><br /><br /> + +<a name="acI"></a><p><b>Acte Premier</b></p> + +<p>Scène Première</p> +<br /> + +<p>PÈRE UBU, MÈRE UBU</p> +<br /> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Merdre.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Oh! voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand voyou.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Que ne vous assom'je, Mère Ubu!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Ce n'est pas moi, Père Ubu, c'est un autre qu'il faudrait +assassiner.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—De par ma chandelle verte, je ne comprends pas.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Comment, Père Ubu, vous estes content de votre sort?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—De par ma chandelle verte, madame, certes oui, je suis content. On +le serait à moins: capitaine de dragons, officier de confiance du roi +Venceslas, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge de Pologne et ancien roi +d'Aragon, que voulez-vous de mieux?</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Comment! après avoir été roi d'Aragon vous vous contentez de mener +aux revues une cinquantaine d'estafiers armés de coupe-choux, quand +vous pourriez faire succéder sur votre fiole la couronne de Pologne à +celle d'Aragon?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Tu es si bête!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—De par ma chandelle verte, le roi Venceslas est encore bien vivant: +et même en admettant qu'il meure, n'a-t-il pas des légions d'enfants?</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Oui t'empêche de massacrer toute la famille et de te mettre à leur +place?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! Mère Ubu, vous me faites injure et vous allez passer tout à +l'heure par la casserole.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Eh! pauvre malheureux, si je passais par la casserole, qui te +raccommoderait tes fonds de culotte?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh vraiment! et puis après? N'ai-je pas un cul comme les autres?</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—A ta place, ce cul, je voudrais l'installer sur un trône. Tu +pourrais augmenter indéfiniment tes richesses, manger fort souvent +de l'andouille et rouler carrosse par les rues.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Si j'étais roi, je me ferais construire une grande capeline comme +celle que j'avais en Aragon et que ces gredins d'Espagnols m'ont +impudemment volée.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Tu pourrais aussi te procurer un parapluie et un grand caban qui te +tomberait sur les talons.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! je cède à la tentation. Bougre de merdre, merdre de bougre, si +jamais je le rencontre au coin d'un bois, il passera un mauvais quart +d'heure.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Ah! bien, Père Ubu, te voilà devenu un véritable homme.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh non! moi, capitaine de dragons, massacrer le roi de Pologne! +plutôt mourir!</p> + +<p>Mère Ubu (<i>à part</i>):</p> + +<p>—Oh! merdre! (<i>Haut</i>) Ainsi tu vas rester gueux comme un rat, Père Ubu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ventrebleu, de par ma chandelle verte, j'aime mieux être gueux comme +un maigre et brave rat que riche comme un méchant et gras chat.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Et la capeline? et le parapluie? et le grand caban?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh bien, après, Mère Ubu? (<i>Il s'en va en claquant la porte</i>.)</p> + +<p>Mère Ubu (<i>seule</i>):</p> + +<p>—Vrout, merdre, il a été dur à la détente, mais vrout, merdre, je crois +pourtant l'avoir ébranlé. Grâce à Dieu et à moi-même, peut-être dans +huit jours serai-je reine de Pologne.</p> +<br /> + +<p>Scène II</p> +<br /> + +<p>(<i>La scène représente une chambre de la maison du Père Ubu où une table +splendide est dressée</i>.)</p> +<br /> + +<p>PÈRE UBU, MÈRE UBU</p> +<br /> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Eh! nos invités sont bien en retard.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oui, de par ma chandelle verte. Je crève de faim, Mère Ubu, tu es bien +laide aujourd'hui. Est-ce parce que nous avons du monde?</p> + +<p>Mère Ubu (<i>haussant les épaules</i>):</p> + +<p>—Merdre.</p> + +<p>Père Ubu (<i>saisissant un poulet rôti</i>):</p> + +<p>—Tiens, j'ai faim. Je vais mordre dans cet oiseau. C'est un poulet, je +crois. Il n'est pas mauvais.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Que fais-tu, malheureux? Que mangeront nos invités?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ils en auront encore bien assez. Je ne toucherai plus à rien. Mère +Ubu, va donc voir à la fenêtre si nos invités arrivent.</p> + +<p>Mère Ubu (<i>y allant</i>):</p> + +<p>—Je ne vois rien. (<i>Pendant ce temps le</i> Père Ubu <i>dérobe une rouelle +de veau</i>.)</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Ah! voilà le capitaine Bordure et ses partisans qui arrivent. Que +manges-tu donc, Père Ubu?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Rien, un peu de veau.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Ah! le veau! le veau! veau! Il a mangé le veau! Au secours!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—De par ma chandelle verte, je te vais arracher les yeux.</p> + +<p>(<i>La porte s'ouvre</i>.)</p> + +<br /> +<p>Scène III</p> +<br /> + +<p>PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE et ses partisans.</p> +<br /> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Bonjour, messieurs, nous vous attendons avec impatience. Asseyez-vous.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Bonjour, madame. Mais où est donc le Père Ubu?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Me voilà! me voilà! Sapristi, de par ma chandelle verte, je suis +pourtant assez gros.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Bonjour, Père Ubu. Asseyez-vous, mes hommes. (<i>Ils s'asseyent tous</i>.)</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ouf, un peu plus, j'enfonçais ma chaise.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Eh! Mère Ubu! que nous donnez-vous de bon aujourd'hui?</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Voici le menu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! ceci m'intéresse.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Soupe polonaise, côtes de rastron, veau, poulet, pâté de chien, +croupions de dinde, charlotte russe...</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh! en voilà assez, je suppose. Y en a-t-il encore?</p> + +<p>Mère Ubu (<i>continuant</i>):</p> + +<p>—Bombe, salade, fruits, dessert, bouilli, topinambours, chouxfleurs +à la merdre.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh! me crois-tu empereur d'Orient pour faire de telles dépenses?</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Ne l'écoutez pas, il est imbécile.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! je vais aiguiser mes dents contre vos mollets.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Dîne plutôt, Père Ubu. Voilà de la polonaise.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Bougre, que c'est mauvais.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Ce n'est pas bon, en effet.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Tas d'Arabes, que vous faut-il?</p> + +<p>Père Ubu (<i>se frappant le front</i>):</p> + +<p>—Oh! j'ai une idée. Je vais revenir tout à l'heure. (<i>Il s'enva</i>.)</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Messieurs, nous allons goûter du veau.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Il est très bon, j'ai fini.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Aux croupions, maintenant.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Exquis, exquis! Vive la mère Ubu.</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Vive la Mère Ubu.</p> + +<p>Père Ubu (<i>rentrant</i>):</p> + +<p>—Et vous allez bientôt crier vive le Père Ubu. (<i>Il tient un balai +innommable à la main et le lance sur le festin</i>.)</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Misérable, que fais-tu?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Goûtez un peu. (<i>Plusieurs goûtent et tombent empoisonnés</i>.)</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Mère Ubu, passe-moi les côtelettes de rastron, que je serve.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Les voici.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—A la porte tout le monde! Capitaine Bordure, j'ai à vous parler.</p> + +<p>Les Autres:</p> + +<p>—Eh! nous n'avons pas dîné.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Comment, vous n'avez pas dîné! A la porte tout le monde! Restez, +Bordure. (<i>Personne ne bouge</i>.)</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Vous n'êtes pas partis? De par ma chandelle verte, je vais vous +assommer de côtes de rastron. (<i>Il commence à en jeter</i>.)</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Oh! Aïe! Au secours! Défendons-nous! malheur! je suis mort!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Merdre, merdre, merdre. A la porte! je fais mon effet.</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Sauve qui peut! Misérable Père Ubu! traître et gueux voyou!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! les voilà partis. Je respire, mais j'ai fort mal dîné. Venez, +Bordure. (<i>Ils sortent avec la Mère Ubu</i>.)</p> + +<br /> +<p>Scène IV</p> +<br /> + +<p>PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE</p> +<br /> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh bien, capitaine, avez-vous bien dîné?</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Fort bien, monsieur, sauf la merdre.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh! la merdre n'était pas mauvaise.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Chacun son goût.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Capitaine Bordure, je suis décidé à vous faire duc de Lithuanie.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Comment, je vous croyais fort gueux, Père Ubu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Dans quelques jours, si vous voulez, je règne en Pologne.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Vous allez tuer Venceslas?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Il n'est pas bête, ce bougre, il a deviné.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—S'il s'agit de tuer Venceslas, j'en suis. Je suis son mortel ennemi +et je réponds de mes hommes.</p> + +<p>Père Ubu (<i>se jetant sur lui pour l'embrasser</i>):</p> + +<p>—Oh! Oh! je vous aime beaucoup, Bordure.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Eh! vous empestez, Père Ubu. Vous ne vous lavez donc jamais?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Rarement.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Je vais te marcher sur les pieds.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Grosse merdre!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Allez, Bordure, j'en ai fini avec vous. Mais par ma chandelle verte, +je jure sur la Mère Ubu de vous faire duc de Lithuanie.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Tais-toi, ma douce enfant.</p> + +<p>(<i>Ils sortent</i>.)</p> + +<br /> +<p>Scène V</p> +<br /> + +<p>PÈRE UBU, MÈRE UBU, UN MESSAGER</p> +<br /> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Monsieur, que voulez-vous? fichez le camp, vous me fatiguez.</p> + +<p>Le Messager:</p> + +<p>—Monsieur, vous êtes appelé de par le roi.</p> + +<p>(<i>Il sort</i>.)</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! merdre, jarnicotonbleu, de par ma chandelle verte, je suis +découvert, je vais être décapité! hélas! hélas!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Quel homme mou! et le temps presse.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! j'ai une idée: je dirai que c'est la Mère Ubu et Bordure.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Ah! gros P.U., si tu fais ça...</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh! j'y vais de ce pas.</p> + +<p>(<i>Il sort</i>.)</p> + +<p>Mère Ubu (<i>courant après lui</i>):</p> + +<p>—Oh! Père Ubu, Père Ubu, je te donnerai de l'andouille.</p> + +<p>(<i>Elle sort</i>.)</p> + +<p>Père Ubu (<i>dans la coulisse</i>):</p> + +<p>—Oh! merdre! tu en es une fière, d'andouille.</p> + +<br /> +<p>Scène VI</p> +<br /> + +<p><i>Le palais du roi</i>.</p> + +<p>LE ROI VENCESLAS, entouré de ses officiers; BORDURE; les fils du roi, +BOLESLAS, LADISLAS & BOUGRELAS. Puis UBU.</p> +<br /> + +<p>Père Ubu (<i>entrant</i>):</p> + +<p>—Oh! vous savez, ce n'est pas moi, c'est la mère Ubu et Bordure.</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Qu'as'tu, Père Ubu?</p> + +<p>Bordure:</p> + +<p>—Il a trop bu.</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Comme moi ce matin.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oui, je suis saoul, c'est parce que j'ai bu trop de vin de France.</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Père Ubu, je tiens à récompenser tes nombreux services comme +capitaine de dragons, et je te fais aujourd'hui comte de Sandomir.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—O monsieur Venceslas, je ne sais comment vous remercier.</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Ne me remercie pas, Père Ubu, et trouve-toi demain matin à la grande +revue.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—J'y serai, mais acceptez, de grâce, ce petit mirliton.</p> + +<p>(<i>Il présente au roi un mirliton</i>.)</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Que veux-tu à mon âge que je fasse d'un mirliton? Je le donnerai à +Bougrelas.</p> + +<p>Le jeune Bougrelas:</p> + +<p>—Est-il bête, ce Père Ubu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Et maintenant je vais foutre le camp. (<i>Il tombe en se retournant</i>.) +Oh! aïe! au secours! De par ma chandelle verte, je me suis rompu +l'intestin et crevé la bouzine!</p> + +<p>Le Roi (<i>le relevant</i>):</p> + +<p>—Père Ubu, vous estes-vous fait mal?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oui certes, et je vais sûrement crever. Que deviendra la Mère Ubu?</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Nous pourvoirons à son entretien.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Vous avez bien de la bonté de reste. (<i>Il sort</i>.) Oui, mais, roi +Venceslas, tu n'en seras pas moins massacré.</p> + +<br /> +<p>Scène VII</p> +<br /> + +<p><i>La maison d'Ubu</i>.</p> + +<p>GIRON, PILE, COTICE, PÈRE UBU, MÈRE UBU, Conjurés & Soldats, +CAPITAINE BORDURE.</p> +<br /> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh! mes bons amis, il est grand temps d'arrêter le plan de la +conspiration. Que chacun donne son avis. Je vais d'abord donner le +mien, si vous le permettez.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Parlez, Père Ubu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh bien, mes amis, je suis d'avis d'empoisonner simplement le roi +en lui fourrant de l'arsenic dans son déjeuner. Quand il voudra le +brouter il tombera mort, et ainsi je serai roi.</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Fi, le sagouin!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh quoi, cela ne vous plaît pas? Alors, que Bordure donne son avis.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Moi, je suis d'avis de lui ficher un grand coup d'épée qui le fendra +de la tête à la ceinture.</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Oui! voilà qui est noble et vaillant.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Et sil vous donne des coups de pied? Je me rappelle maintenant qu'il +a pour les revues des souliers de fer qui font très mal. Si je savais, +je filerais vous dénoncer pour me tirer de cette sale affaire, et je +pense qu'il me donnerait aussi de la monnaie.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Oh! le traître, le lâche, le vilain et plat ladre.</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Conspuez le Père Ub!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Hé, messieurs, tenez-vous tranquilles si vous ne voulez visiter mes +poches. Enfin je consens à m'exposer pour vous. De la sorte, Bordure, +tu te charges de pourfendre le roi.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Ne vaudrait il pas mieux nous jeter tous à la fois sur lui en +braillant et gueulant? Nous aurions chance ainsi d'entraîner les +troupes.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Alors, voilà. Je tâcherai de lui marcher sur les pieds, il +regimbera, alors je lui dirai: MERDRE, et à ce signal vous vous +jetterez sur lui.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Oui, et dès qu'il sera mort tu prendras son sceptre et sa couronne.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Et je courrai avec mes hommes à la poursuite de la famille royale.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oui, et je te recommande spécialement le jeune Bougrelas.</p> + +<p>(<i>Ils sortent</i>.)</p> + +<p>Père Ubu (<i>courant après et les faisant revenir</i>):</p> + +<p>—Messieurs, nous avons oublié une cérémonie indispensable, il faut +jurer de nous escrimer vaillamment.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Et comment faire? Nous n'avons pas de prêtre.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—La Mère Ubu va en tenir lieu.</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Eh bien, soit.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ainsi, vous jurez de bien tuer le roi?</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Oui, nous le jurons. Vive le Père Ubu!</p> +<br /> + +<p>Fin du premier Acte.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> +<br /> + +<a name="acII"></a><p><b>Acte Deuxième</b></p> + +<p>Scène première</p> +<br /> + +<p><i>Le palais du roi</i>.</p> + +<p>VENCESLAS, LA REINE ROSEMONDE, BOLESLAS, LADISLAS & BOUGRELAS.</p> +<br /> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Monsieur Bougrelas, vous avez été ce matin fort impertinent avec +Monsieur Ubu, chevalier de mes ordres et comte de Sandomir. C'est +pourquoi je vous défends de paraître à ma revue.</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—Cependant, Venceslas, vous n'auriez pas trop de toute votre famille +pour vous défendre.</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Madame, je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit. Vous me fatiguez +avec vos sornettes.</p> + +<p>Le jeune Bougrelas:</p> + +<p>—Je me soumets, monsieur mon père.</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—Enfin, sire, êtes-vous toujours décidé à aller à cette revue?</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Pourquoi non, madame?</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—Mais, encore une fois, ne l'ai-je pas vu en songe vous frappant de +sa masse d'armes et vous jetant dans la Vistule, et un aigle comme +celui qui figure dans les armes de Pologne lui plaçant la couronne sur +la tête?</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—A qui?</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—Au Père Ubu.</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Quelle folie. Monsieur de Ubu est un fort bon gentilhomme, qui se +ferait tirer à quatre chevaux pour mon service.</p> + +<p>La Reine & Bougrelas:</p> + +<p>—Quelle erreur.</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Taisez-vous, jeune sagouin. Et vous, madame, pour vous prouver +combien je crains peu Monsieur Ubu, je vais aller à la revue comme +je suis, sans arme et sans épée.</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—Fatale imprudence, je ne vous reverrai pas vivant.</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Venez, Ladislas, venez, Boleslas.</p> + +<p>(<i>Ils sortent</i>. La Reine & Bougrelas <i>vont à la fenêtre</i>.)</p> + +<p>La Reine & Bougrelas:</p> + +<p>—Que Dieu et le grand saint Nicolas vous gardent.</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—Bougrelas, venez dans la chapelle avec moi prier pour votre père et +vos frères.</p> + +<br /> +<p>Scène II</p> +<br /> + +<p><i>Le champ des revues</i>.</p> + +<p>L'armée polonaise, LE ROI, BOLESLAS, LADISLAS, PÈRE UBU, CAPITAINE +BORDURE & ses hommes, GIRON, PILE, COTICE.</p> +<br /> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Noble Père Ubu, venez près de moi avec votre suite pour inspecter +les troupes.</p> + +<p>Père Ubu (<i>aux siens</i>):</p> + +<p>—Attention, vous autres. (<i>Au Roi</i>.) On y va, monsieur, on y va.</p> + +<p>(<i>Les hommes d'Ubu entourent le Roi</i>.)</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Ah! voici le régiment des gardes à cheval de Dantzick. Ils sont fort +beaux, ma foi.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Vous trouvez? Ils me paraissent misérables. Regardez celui-ci, (<i>Au +soldat</i>.) Depuis combien de temps ne t'es-tu débarbouillé, ignoble +drôle?</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Mais ce soldat est fort propre. Qu'avez-vous donc, Père Ubu?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Voilà! (<i>Il lui écrase le pied</i>.)</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Misérable!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—MERDRE. A moi, mes hommes!</p> + +<p>Bordure:</p> + +<p>—Hurrah! en avant! (<i>Tous frappent le Roi</i>, un Palotin <i>explose</i>.)</p> + +<p>Le Roi:</p> + +<p>—Oh! au secours! Sainte Vierge, je suis mort.</p> + +<p>Boleslas (<i>à Ladislas</i>):</p> + +<p>—Qu'est cela! Dégainons.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! j'ai la couronne! Aux autres, maintenant.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Sus aux traîtres!! (<i>Les fils du Roi s'enfuient, tous les +poursuivent</i>.)</p> + +<br /> +<p>Scène III</p> +<br /> + +<p>LA REINE & BOUGRELAS</p> +<br /> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—Enfin, je commence à me rassurer.</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Vous n'avez aucun sujet de crainte.</p> + +<p>(<i>Une effroyable clameur se fait entendre au dehors</i>.)</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Ah! que vois-je? Mes deux frères poursuivis par le Père Ubu et ses +hommes.</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—O mon Dieu! Sainte Vierge, ils perdent, ils perdent du terrain!</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Toute l'armée suit le Père Ubu. Le Roi n'est plus là. Horreur! Au +secours!</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>Voilà Boleslas mort! Il a reçu une balle.</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Eh! (<i>Ladislas se retourne</i>) Défends-toi! Hurrah, Ladislas.</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—Oh! Il est entouré.</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—C'en est fait de lui. Bordure vient de le couper en deux comme une +saucisse.</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—Ah! Hélas! Ces furieux pénètrent dans le palais, ils montent +l'escalier.</p> + +<p>(<i>La clameur augmente</i>.)</p> + +<p>La Reine & Bougrelas (<i>à genoux</i>):</p> + +<p>—Mon Dieu, défendez-nous.</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Oh! ce Père Ubu! le coquin, le misérable, si je le tenais...</p> + +<br /> +<p>Scène IV</p> +<br /> + +<p>LES MÊMES, la porte est défoncée, le PÈRE UBU & les forcenés +pénètrent.</p> +<br /> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh! Bougrelas, que me veux-tu faire?</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Vive Dieu! je défendrai ma mère jusqu'à la mort! Le premier qui fait +un pas est mort.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! Bordure, j'ai peur! laissez-moi m'en aller.</p> + +<p>Un Soldat <i>avance</i>:</p> + +<p>—Rends-toi, Bougrelas!</p> + +<p>Le jeune Bougrelas:</p> + +<p>—Tiens, voyou! voilà ton compte! (<i>Il lui fend le crâne</i>.)</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—Tiens bon, Bougrelas, tiens bon!</p> + +<p>Plusieurs <i>avancent</i>:</p> + +<p>—Bougrelas, nous te promettons la vie sauve.</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Chenapans, sacs à vins, sagouins payés!</p> + +<p>(<i>Il fait le moulinet avec son épée et en fait un massacre</i>.)</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! je vais bien en venir à bout tout de même!</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Mère, sauve-toi par l'escalier secret.</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—Et toi, mon fils, et toi?</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Je te suis.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Tâchez d'attraper la reine. Ah! la voilà partie. Quant à toi, +misérable!... (<i>Il s'avance vers Bougrelas</i>.)</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Ah! vive Dieu! voilà ma vengeance! (<i>Il lui découd la boudouille +d'un terrible coup d'épée</i>.) Mère, je te suis! (<i>Il disparaît par +l'escalier secret</i>.)</p> + +<br /> +<p>Scène V</p> +<br /> + +<p><i>Une caverne dans les montagnes</i>.</p> +<br /> + +<p>Le jeune BOUGRELAS entre suivi de ROSEMONDE.</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Ici nous serons en sûreté.</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—Oui, je le crois! Bougrelas, soutiens-moi! (<i>Elle tombe sur la +neige</i>.)</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Ha! qu'as-tu, ma mère?</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—Je suis bien malade, crois-moi, Bougrelas. Je n'en ai plus que pour +deux heures à vivre.</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Quoi! le froid t'aurait-il saisie?</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—Comment veux-tu que je résiste à tant de coups? Le roi massacré, +notre famille détruite, et toi, représentant de la plus noble race +qui ait jamais porté forcé de t'enfuir dans les montagnes comme un +contrebandier.</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Et par qui, grand Dieu! par qui? Un vulgaire Père Ubu, aventurier +sorti on ne sait d'où, vile crapule, vagabond honteux! Et quand je +pense que mon père l'a décoré et fait comte et que le lendemain ce +vilain n'a pas eu honte de porter la main sur lui.</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—O Bougrelas! Quand je me rappelle combien nous étions heureux avant +l'arrivée de ce Père Ubu! Mais maintenant, hélas! tout est changé!</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Que veux-tu? Abondons avec espérance et ne renonçons jamais à nos +droits.</p> + +<p>La Reine:</p> + +<p>—Je te le souhaite, mon cher enfant, mais pour moi je ne verrai pas +cet heureux jour.</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Eh! qu'as-tu? Elle pâlit, elle tombe, au secours! Mais je suis dans +un désert! O mon Dieu! son cœur ne bat plus. Elle est morte! Est-ce +possible? Encore une victime du Père Ubu! (<i>Il se cache la figure dans +les mains et pleure</i>.) O mon Dieu! qu'il est triste de se voir seul à +quatorze ans avec une vengeance terrible à poursuivre! (<i>Il tombe en +proie au plus violent désespoir</i>.)</p> + +<p>(<i>Pendant ce temps</i> les Ames <i>de Venceslas, de Boleslas, de Ladislas, +de Rosemonde entrent dans la grotte</i>, leurs Ancêtres <i>les accompagnent +et remplissent la grotte. Le plus vieux s'approche de Bougrelas et le +réveille doucement</i>.)</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Eh! que vois-je? toute ma famille, mes ancêtres... Par quel prodige?</p> + +<p>L'Ombre:</p> + +<p>—Apprends, Bougrelas, que j'ai été pendant ma vie le seigneur Mathias +de Königsberg, le premier roi et le fondateur de la maison. Je te +remets le soin de notre vengeance. (<i>Il lui donne une grande épée</i>.) +Et que cette épée que je te donne n'ait de repos que quand elle aura +frappé de mort l'usurpateur.</p> + +<p>(<i>Tous disparaissent, et</i> Bougrelas <i>reste seul dans l'attitude de +l'extase</i>.)</p> + +<br /> +<p>Scène VI</p> +<br /> + +<p><i>Le palais du roi</i>.</p> + +<p>PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE</p> +<br /> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Non, je ne veux pas, moi! Voulez-vous me ruiner pour ces bouffres?</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Mais enfin, Père Ubu, ne voyez-vous pas que le peuple attend le don +de joyeux avènement?</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Si tu ne fais pas distribuer des viandes et de l'or, tu seras +renversé d'ici deux heures.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Des viandes, oui! de l'or, non! Abattez trois vieux chevaux, c'est +bien bon pour de tels sagouins.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Sagouin toi-même! Qui m'a bâti un animal de cette sorte?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Encore une fois, je veux m'enrichir, je ne lâcherai pas un sou.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Quand on a entre les mains tous les trésors de la Pologne.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Oui, je sais qu'il y a dans la chapelle un immense trésor, nous le +distribuerons.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Misérable, si tu fais ça!</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Mais, Père Ubu, si tu ne fais pas de distributions le peuple ne +voudra pas payer les impôts.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Est-ce bien vrai?</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Oui, oui!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh, alors je consens à tout. Réunissez trois millions, cuisez cent +cinquante bœufs et moutons, d'autant plus que j'en aurai aussi!</p> + +<p>(<i>Ils sortent</i>.)</p> +<br /> +<p>Scène VII</p> +<br /> + +<p><i>La cour du palais pleine de</i> Peuple.</p> +<br /> + +<p>PÈRE UBU couronné, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE, LARBINS chargés de +viande.</p> + +<p>Peuple:</p> + +<p>—Voilà le Roi! Vive le Roi! hurrah!</p> + +<p>Père Ubu (<i>jetant de l'or</i>):</p> + +<p>—Tenez, voilà pour vous. Ça ne m'amusait guère de vous donner de +l'argent mais vous savez, c'est la mère Ubu qui a voulu. Au moins, +promettez-moi de bien payer les impôts.</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Oui, oui!</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Voyez, Mère Ubu, s'ils se disputent cet or. Quelle bataille.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Il est vrai que c'est horrible. Pouah! en voilà un qui a le crâne +fendu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Quel beau spectacle! Amenez d'autres caisses d'or.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Si nous faisions une course.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oui, c'est une idée. (<i>Au Peuple</i>.) Mes amis, vous voyez cette +caisse d'or, elle contient trois cent mille nobles à la rose en or, +en monnaie polonaise et de bon aloi. Que ceux qui veulent courir +se mettent au bout de la cour. Vous partirez quand j'agiterai mon +mouchoir et le premier arrivé aura la caisse. Quant à ceux qui ne +gagneront pas, ils auront comme consolation cette autre caisse qu'on +leur partagera.</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Oui! Vive le Père Ubu! Quel bon roi! On n'en voyait pas tant du +temps de Venceslas.</p> + +<p>Père Ubu (<i>à la Mère Ubu, avec joie</i>):</p> + +<p>—Ecoute-les! (<i>Tout le peuple va se ranger au bout de la cour</i>.)</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Une, deux, trois! Y êtes-vous?</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Oui! oui!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Partez! (<i>Ils partent en se culbutant. Cris et tumulte</i>.)</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Ils approchent! ils approchent!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh! le premier perd du terrain.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Non, il regagne maintenant.</p> + +<p>Capitaine Bordure:</p> + +<p>—Oh! il perd, il perd! fini! c'est l'autre! (<i>Celui qui était +deuxième arrive le premier</i>.)</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Vive Michel Fédérovitch! Vive Michel Fédérovitch!</p> + +<p>Michel Fédérovitch:</p> + +<p>—Sire, je ne sais vraiment comment remercier Votre Majesté...</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! mon cher ami, ce n'est rien. Emporte ta caisse chez toi, Michel; +et vous, partagez-vous cette autre, prenez une pièce chacun jusqu'à ce +qu'il n'y en ait plus.</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Vive Michel Fédérovitch! Vive le Père Ubu!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Et vous, mes amis, venez dîner! Je vous ouvre aujourd'hui les portes +du palais, veuillez faire honneur à ma table!</p> + +<p>Peuple:</p> + +<p>—Entrons! Entrons! Vive le Père Ubu! c'est le plus noble des +souverains!</p> + +<p>(<i>Ils entrent dans le palais. On entend le bruit de l'orgie qui se +prolonge jusqu'au lendemain. La toile tombe</i>.)</p> + +<br /> + +<p>Fin du deuxième Acte.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> +<br /> + +<a name="acIII"></a><p><b>Acte Troisième</b></p> + +<p>Scène Première</p> +<br /> + +<p><i>Le palais</i>.</p> + +<p>PÈRE UBU, MÈRE UBU.</p> +<br /> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—De par ma chandelle verte, me voici roi dans ce pays. Je me suis +déjà flanqué une indigestion et on va m'apporter ma grande capeline.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—En quoi est-elle, Père Ubu? car nous avons beau être rois, il faut +être économes.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Madame ma femelle, elle est en peau de mouton avec une agrafe et +des brides en peau de chien.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Voilà qui est beau, mais il est encore plus beau d'être rois.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oui, tu as eu raison, Mère Ubu.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Nous avons une grande reconnaissance au duc de Lithuanie.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Eh! le capitaine Bordure.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—De grâce, Mère Ubu, ne me parle pas de ce bouffre. Maintenant que je +n'ai plus besoin de lui il peut bien se brosser le ventre, il n'aura +point son duché.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Tu as grand tort, Père Ubu, il va se tourner contre toi.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! je le plains bien, ce petit homme, je m'en soucie autant que de +Bougrelas.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Eh! crois-tu en avoir fini avec Bougrelas?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Sabre à finances, évidemment! que veux-tu qu'il me fasse, ce petit +sagouin de quatorze ans?</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Père Ubu, fais attention à ce que je te dis. Crois-moi, tâche de +t'attacher Bougrelas par tes bienfaits.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Encore de l'argent à donner. Ah! non, du coup! vous m'avez fait +gâcher bien vingt-deux millions.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Fais à ta tête, Père Ubu, il t'en cuira.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh bien, tu seras avec moi dans la marmite.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Écoute, encore une fois, je suis sûre que le jeune Bougrelas +l'emportera, car il a pour lui le bon droit.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! saleté! le mauvais droit ne vaut-il pas le bon? Ah! tu +m'injuries, Mère Ubu, je vais te mettre en morceaux. (La Mère Ubu +<i>se sauve poursuivie par</i> Ubu.)</p> +<br /> +<p>Scène II</p> +<br /> + +<p><i>La grande salle du palais</i>.</p> + +<p>PÈRE UBU, MÈRE UBU, OFFICIERS & SOLDATS, GIRON, PILE, COTICE, NOBLES +enchaînés, FINANCIERS, MAGISTRATS, GREFFIERS.</p> +<br /> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Apportez la caisse à Nobles et le crochet à Nobles et le couteau à +Nobles et le bouquin à Nobles! ensuite, faites avancer les Nobles.</p> + +<p>(<i>On pousse brutalement les Nobles</i>.)</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—De grâce, modère-toi, Père Ubu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—J'ai l'honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais +faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens.</p> + +<p>Nobles:</p> + +<p>—Horreur! à nous, peuple et soldats!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Amenez le premier Noble et passez-moi le crochet à Nobles. Ceux qui +seront condamnés à mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont +dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-Sous, où on les +décervelera.—(<i>Au Noble</i>.) Qui es-tu, bouffre?</p> + +<p>Le Noble:</p> + +<p>—Comte de Vitepsk.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—De combien sont tes revenus?</p> + +<p>Le Noble:</p> + +<p>—Trois millions de rixdales.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Condamné! (<i>Il le prend avec le crochet et le passe dans le trou</i>.)</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Quelle basse férocité!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Second Noble, qui es-tu? (Le Noble <i>ne répond rien</i>.) Répondras-tu, +bouffre?</p> + +<p>Le Noble:</p> + +<p>—Grand-duc de Posen.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Excellent! excellent! Je n'en demande pas plus long. Dans la trappe. +Troisième Noble, qui es-tu? tu as une sale tête.</p> + +<p>Le Noble:</p> + +<p>—Duc de Courlande, des villes de Riga, de Revel et de Mitau.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Très bien! très bien! Tu n'as rien autre chose?</p> + +<p>Le Noble:</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Dans la trappe, alors. Quatrième Noble, qui es-tu?</p> + +<p>Le Noble:</p> + +<p>—Prince de Podolie.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Quels sont tes revenus?</p> + +<p>Le Noble:</p> + +<p>—Je suis ruiné.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Pour cette mauvaise parole, passe dans la trappe. Cinquième noble, +qui es-tu?</p> + +<p>Le Noble:</p> + +<p>—Margrave de Thorn, palatin de Polock.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ça n'est pas lourd. Tu n'as rien autre chose?</p> + +<p>Le Noble:</p> + +<p>—Cela me suffisait.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh bien! mieux vaut peu que rien. Dans la trappe. Qu'as-tu à pigner, +Mère Ubu?</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Tu es trop féroce, Père Ubu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh! je m'enrichis. Je vais faire lire MA liste de MES biens. +Greffier, lisez MA liste de MES biens.</p> + +<p>Le Greffier:</p> + +<p>—Comté de Sandomir.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Commence par les principautés, stupide bougre!</p> + +<p>Le Greffier:</p> + +<p>—Principauté de Podolie, grand-duché de Posen, duché de Courlande, +comté de Sandomir, comté de Vitepsk, palatinat de Polock, margraviat +de Thorn.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Et puis après?</p> + +<p>Le Greffier:</p> + +<p>—C'est tout.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Comment, c'est tout! Oh bien alors, en avant les Nobles, et comme je +ne finirai pas de m'enrichir je vais faire exécuter tous les Nobles, +et ainsi j'aurai tous les biens vacants. Allez, passez les Nobles dans +la trappe. (<i>On empile les Nobles dans la trappe</i>.) Dépêchez-vous plus +vite, je veux faire des lois maintenant.</p> + +<p>Plusieurs:</p> + +<p>—On va voir ça.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Je vais d'abord réformer la justice, après quoi nous procéderons aux +finances.</p> + +<p>Plusieurs Magistrats:</p> + +<p>—Nous nous opposons à tout changement.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Merdre. D'abord les magistrats ne seront plus payés.</p> + +<p>Magistrats:</p> + +<p>—Et de quoi vivrons-nous? Nous sommes pauvres.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Vous aurez les amendes que vous prononcerez et les biens des +condamnés à mort.</p> + +<p>Un Magistrat:</p> + +<p>—Horreur.</p> + +<p>Deuxième:</p> + +<p>—Infamie.</p> + +<p>Troisième:</p> + +<p>—Scandale.</p> + +<p>Quatrième:</p> + +<p>—Indignité.</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Nous nous refusons à juger dans des conditions pareilles.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—A la trappe les magistrats! (<i>Ils se débattent en vain</i>.)</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Eh! que fais-tu, Père Ubu? Qui rendra maintenant la justice?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Tiens! moi. Tu verras comme ça marchera bien.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Oui, ce sera du propre.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Allons, tais-toi, bouffresque. Nous allons maintenant, messieurs, +procéder aux finances.</p> + +<p>Financiers:</p> + +<p>—Il n'y a rien à changer.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Comment, je veux tout changer, moi. D'abord je veux garder pour moi +la moitié des impôts.</p> + +<p>Financiers:</p> + +<p>—Pas gêné.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Messieurs, nous établirons un impôt de dix pour cent sur la +propriété, un autre sur le commerce et l'industrie, et un troisième +sur les mariages et un quatrième fur les décès, de quinze francs +chacun.</p> + +<p>Premier Financier:</p> + +<p>—Mais c'est idiot, Père Ubu.</p> + +<p>Deuxième Financier:</p> + +<p>—C'est absurde.</p> + +<p>Troisième Financier:</p> + +<p>—Ça n'a ni queue ni tête.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Vous vous fichez de moi! Dans la trappe les financiers! (<i>On +enfourne les financiers</i>.)</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Mais enfin, Père Ubu, quel roi tu fais, tu massacres tout le monde.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh merdre!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Plus de justice, plus de finances.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ne crains rien, ma douce enfant, j'irai moi-même de village en village +recueillir les impôts.</p> +<br /> +<p>Scène III</p> +<br /> + +<p><i>Une maison de paysans dans les environs de Varsovie</i>.</p> + +<p>PLUSIEURS PAYSANS sont assemblés.</p> +<br /> + +<p>Un Paysan (<i>entrant</i>):</p> + +<p>—Apprenez la grande nouvelle. Le roi est mort, les ducs aussi et le +jeune Bougrelas s'est sauvé avec sa mère dans les montagnes. De plus, +le Père Ubu s'est emparé du trône.</p> + +<p>Un Autre:</p> + +<p>—J'en sais bien d'autres. Je viens de Cracovie, où j'ai vu emporter +les corps de plus de trois cents nobles et de cinq cents magistrats +qu'on a tués, et il paraît qu'on va doubler les impôts et que le Père +Ubu viendra les ramasser lui-même.</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Grand Dieu! qu'allons-nous devenir? le Père Ubu est un affreux +sagouin et sa famille est, dit'on, abominable.</p> + +<p>Un Paysan:</p> + +<p>—Mais, écoutez: ne dirait-on pas qu'on frappe à la porte?</p> + +<p>Une voix (<i>au dehors</i>):</p> + +<p>—Cornegidouille! Ouvrez, de par ma merdre, par saint Jean, saint +Pierre et saint Nicolas! ouvrez, sabre à finances, corne finances, je +viens chercher les impôts! (<i>La porte est défoncée</i>, Ubu <i>pénètre +suivi d'une légion de</i> Grippe-Sous.)</p> +<br /> +<p>Scène IV</p> +<br /> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Qui de vous est le plus vieux? (<i>Un paysan s'avance</i>.) Comment te +nommes-tu?</p> + +<p>Le Paysan:</p> + +<p>—Stanislas Leczinski.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh bien, cornegidouille, écoute-moi bien, sinon ces messieurs te +couperont les oneilles. Mais, vas-tu m'écouter enfin?</p> + +<p>Stanislas:</p> + +<p>—Mais Votre Excellence n'a encore rien dit.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Comment, je parle depuis une heure. Crois-tu que ji vienne ici pour +prêcher dans le désert?</p> + +<p>Stanislas:</p> + +<p>—Loin de moi cette pensée.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Je viens donc te dire, t'ordonner et te signifier que tu aies à +produire et exhiber promptement ta finance, sinon tu seras massacré. +Allons, messeigneurs les salopins de finance, voiturez ici le voiturin +à phynances. (<i>On apporte le voiturin</i>.)</p> + +<p>Stanislas:</p> + +<p>—Sire, nous ne sommes inscrits sur le registre que pour cent +cinquante-deux rixdales que nous avons déjà payées, il y aura +tantôt six semaines à la Saint Mathieu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—C'est fort possible, mais j'ai changé le gouvernement et j'ai fait +mettre dans le journal qu'on paierait deux fois tous les impôts et +trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce +système j'aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et +je m'en irai.</p> + +<p>Paysans:</p> + +<p>—Monsieur Ubu, de grâce, ayez pitié de nous. Nous sommes de pauvres +citoyens.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Je m'en fiche. Payez.</p> + +<p>Paysans:</p> + +<p>—Nous ne pouvons, nous avons payé.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Payez! ou je vous mets dans ma poche avec supplice et décollation du +cou et de la tête! Cornegidouille, je suis le roi peut-être!</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Ah, c'est ainsi! Aux armes! Vive Bougrelas, par la grâce de Dieu roi +de Pologne et de Lithuanie!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—En avant, messieurs des Finances, faites votre devoir.</p> + +<p>(<i>Une lutte s'engage, la maison est détruite et le vieux</i> Stanislas +<i>s'enfuit seul à travers la plaine</i>. Ubu <i>reste à ramasser la +finance</i>.)</p> +<br /> +<p>Scène V</p> +<br /> + +<p><i>Une casemate des fortifications de Thorn</i>.</p> + +<p>BORDURE enchaîné, PÈRE UBU.</p> +<br /> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! citoyen, voilà ce que c'est, tu as voulu que je te paye ce que +je te devais, alors tu t'es révolté parce que je n'ai pas voulu, tu as +conspiré et te voilà coffré. Cornefinance, c'est bien fait et le tour +est si bien joué que tu dois toi-même le trouver fort à ton goût.</p> + +<p>Bordure:</p> + +<p>—Prenez garde, Père Ubu. Depuis cinq jours que vous êtes roi, vous +avez commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour damner tous les +saints du Paradis. Le sang du roi et des nobles crie vengeance et ses +cris seront entendus.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh! mon bel ami, vous avez la langue fort bien pendue. Je ne +doute pas que si vous vous échappiez il en pourrait résulter des +complications, mais je ne crois pas que les casemates de Thorn aient +jamais lâché quelqu'un des honnêtes garçons qu'on leur avait confiés. +C'est pourquoi, bonne nuit, et je vous invite à dormir sur les deux +oneilles, bien que les rats dansent ici une assez belle sarabande.</p> + +<p>(<i>Il sort</i>. Les Larbins <i>viennent verrouiller toutes les portes</i>.)</p> +<br /> +<p>Scène VI</p> +<br /> + +<p><i>Le palais de Moscou</i>.</p> + +<p>L'EMPEREUR ALEXIS & sa Cour, BORDURE.</p> +<br /> + +<p>Le Czar Alexis:</p> + +<p>—C'est vous, infâme aventurier, qui avez coopéré à la mort de notre +cousin Venceslas?</p> + +<p>Bordure:</p> + +<p>—Sire, pardonnez-moi, j'ai été entraîné malgré moi par le Père Ubu.</p> + +<p>Alexis:</p> + +<p>—Oh! l'affreux menteur. Enfin, que désirez-vous?</p> + +<p>Bordure:</p> + +<p>—Le Père Ubu m'a fait emprisonner sous prétexte de conspiration, +je suis parvenu à m'échapper et j'ai couru cinq jours et cinq nuits +à cheval à travers les steppes pour venir implorer Votre gracieuse +miséricorde.</p> + +<p>Alexis:</p> + +<p>—Que m'apportes-tu comme gage de ta soumission?</p> + +<p>Bordure:</p> + +<p>—Mon épée d'aventurier et un plan détaillé de la ville de Thorn.</p> + +<p>Alexis:</p> + +<p>—Je prends l'épée, mais par Saint Georges, brûlez ce plan, je ne veux +pas devoir ma victoire à une trahison.</p> + +<p>Bordure:</p> + +<p>—Un des fils de Venceslas, le jeune Bougrelas, est encore vivant, je +ferai tout pour le rétablir.</p> + +<p>Alexis:</p> + +<p>—Quel grade avais-tu dans l'armée polonaise?</p> + +<p>Bordure:</p> + +<p>—Je commandais le 5e régiment des dragons de Wilna et une compagnie +franche au service du Père Ubu.</p> + +<p>Alexis:</p> + +<p>—C'est bien, je te nomme sous-lieutenant au 10e régiment de Cosaques, +et gare à toi si tu trahis. Si tu te bats bien, tu seras récompensé.</p> + +<p>Bordure:</p> + +<p>—Ce n'est pas le courage qui me manque, Sire.</p> + +<p>Alexis:</p> + +<p>—C'est bien, disparais de ma présence.</p> + +<p>(<i>Il sort</i>.)</p> +<br /> +<p>Scène VII</p> +<br /> + +<p><i>La salle du Conseil d'Ubu</i>.</p> + +<p>PÈRE UBU, MÈRE UBU, CONSEILLERS DE PHYNANCES.</p> +<br /> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Messieurs, la séance est ouverte et tâchez de bien écouter et de +vous tenir tranquilles. D'abord, nous allons faire le chapitre des +finances, ensuite nous parlerons d'un petit système que j'ai imaginé +pour faire venir le beau temps et conjurer la pluie.</p> + +<p>Un Conseiller:</p> + +<p>—Fort bien, monsieur Ubu.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Quel sot homme.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Madame de ma merdre, garde à vous, car je ne souffrirai pas vos +sottises. Je vous disais donc, messieurs, que les finances vont +passablement. Un nombre considérable de chiens à bas de laine se +répand chaque matin dans les rues et les salopins font merveille. De +tous côtés on ne voit que des maisons brûlées et des gens pliant sous +le poids de nos phynances.</p> + +<p>Le Conseiller:</p> + +<p>—Et les nouveaux impôts, monsieur Ubu, vont-ils bien?</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Point du tout. L'impôt sur les mariages n'a encore produit que 11 +sous, et encore le Père Ubu poursuit les gens partout pour les forcer +à se marier.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Sabre à finances, corne de ma gidouille, madame la financière, j'ai +des oneilles pour parler et vous une bouche pour m'entendre. (<i>Éclats +de rire</i>.) Ou plutôt non! Vous me faites tromper et vous êtes cause +que je suis bête! Mais, corne d'Ubu! (Un Messager <i>entre</i>.) Allons, +bon, qu'a-t-il encore celui-là? Va-t-en, sagouin, ou je te poche avec +décollation et torsion des jambes.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Ah! le voilà dehors, mais il y a une lettre.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Lis-la. Je crois que je perds l'esprit ou que je ne sais pas lire. +Dépêche-toi, bouffresque, ce doit être de Bordure.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Tout justement. Il dit que le czar l'a accueilli très bien, qu'il va +envahir tes États pour rétablir Bougrelas et que toi tu seras tué.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ho! ho! J'ai peur! J'ai peur! Ha! je pense mourir. O pauvre homme +que je suis. Que devenir, grand Dieu? Ce méchant homme va me tuer, +Saint Antoine et tous les saints, protégez-moi, je vous donnerai de la +phynance et je brûlerai des cierges pour vous. Seigneur, que devenir? +(<i>Il pleure et sanglote</i>.)</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Il n'y a qu'un parti à prendre, Père Ubu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Lequel, mon amour?</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—La guerre!!</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Vive Dieu! Voilà qui est noble!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oui, et je recevrai encore des coups.</p> + +<p>Premier Conseiller:</p> + +<p>—Courons, courons organiser l'armée.</p> + +<p>Deuxième:</p> + +<p>—Et réunir les vivres.</p> + +<p>Troisième:</p> + +<p>—Et préparer l'artillerie et les forteresses.</p> + +<p>Quatrième:</p> + +<p>—Et prendre l'argent pour les troupes.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! non, par exemple! Je vais te tuer, toi, je ne veux pas donner +d'argent. En voilà d'une autre! J'étais payé pour faire la guerre et +maintenant il faut la faire à mes dépens. Non, de par ma chandelle +verte, faisons la guerre, puisque vous en êtes enragés, mais ne +déboursons pas un sou.</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Vive la guerre!</p> +<br /> +<p>Scène VIII</p> +<br /> + +<p><i>Le camp sous Varsovie</i>.</p> +<br /> + +<p>Soldats & Palotins:</p> + +<p>—Vive la Pologne! Vive le Père Ubu!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! Mère Ubu, donne-moi ma cuirasse et mon petit bout de bois. +Je vais être bientôt tellement chargé que je ne saurais marcher si +j'étais poursuivi.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Fi, le lâche.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! voilà le sabre à merdre qui se sauve et le croc à finances qui +ne tient pas!!! Je n'en finirai jamais, et les Russes avancent et vont +me tuer.</p> + +<p>Un Soldat:</p> + +<p>—Seigneur Ubu, voilà le ciseau à oneilles qui tombe.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ji tou tue au moyen du croc à merdre et du couteau à figure.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Comme il est beau avec son casque et sa cuirasse, on dirait une +citrouille armée.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! maintenant je vais monter à cheval. Amenez, messieurs, le cheval +à phynances.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Père Ubu, ton cheval ne saurait plus te porter, il n'a rien mangé +depuis cinq jours et est presque mort.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Elle est bonne celle-là! On me fait payer 12 sous par jour pour +cette rosse et elle ne me peut porter. Vous vous fichez, corne d'Ubu, +ou bien si vous me volez? (La Mère Ubu <i>rougit et baisse les yeux</i>.) +Alors, que l'on m'apporte une autre bête, mais je n'irai pas à pied, +cornegidouille!</p> + +<p>(<i>On amène un énorme cheval</i>.)</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Je vais monter dessus. Oh! assis plutôt! car je vais tomber. (<i>Le +cheval part</i>.) Ah! arrêtez ma bête. Grand Dieu, je vais tomber et être +mort!!!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Il est vraiment imbécile. Ah! le voilà relevé. Mais il est tombé par +terre.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Corne physique, je suis à moitié mort! Mais c'est égal, je pars +en guerre et je tuerai tout le monde. Gare à qui ne marchera pas +droit. Ji lon mets dans ma poche avec torsion du nez et des dents +et extraction de la langue.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Bonne chance, monsieur Ubu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—J'oubliais de te dire que je te confie la régence. Mais j'ai sur moi +le livre des finances, tant pis pour toi si tu me voles. Je te laisse +pour t'aider le Palotin Giron. Adieu, Mère Ubu.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Adieu, Père Ubu. Tue bien le czar.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Pour sûr. Torsion du nez et des dents, extraction de la langue et +enfoncement du petit bout de bois dans les oneilles.</p> + +<p>(<i>L'armée s'éloigne au bruit des fanfares</i>.)</p> + +<p>Mère Ubu (<i>seule</i>):</p> + +<p>—Maintenant que ce gros pantin est parti, tâchons de faire nos +affaires, tuer Bougrelas et nous emparer du trésor.</p> +<br /> + +<p>Fin du Troisième Acte.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> +<br /> + +<a name="acIV"></a><p><b>Acte Quatrième</b></p> + +<p>Scène Première</p> +<br /> + +<p><i>La crypte des anciens rois de Pologne dans la cathédrale de +Varsovie</i>.</p> +<br /> + +<p>MÈRE UBU</p> + +<p>Où donc est ce trésor? Aucune dalle ne sonne creux. J'ai pourtant bien +compté treize pierres après le tombeau de Ladislas le Grand en allant +le long du mur, et il n'y a rien. Il faut qu'on m'ait trompée. Voilà +cependant: ici la pierre sonne creux. A l'œuvre, Mère Ubu. Courage, +descellons cette pierre. Elle tient bon. Prenons ce bout de croc à +finances qui fera encore son office. Voilà! Voilà l'or au milieu des +ossements des rois. Dans notre sac, alors, tout! Eh! quel est ce +bruit? Dans ces vieilles voûtes y aurait-il encore des vivants? Non, +ce n'est rien, hâtons-nous. Prenons tout. Cet argent sera mieux à la +face du jour qu'au milieu des tombeaux des anciens princes. Remettons +la pierre. Eh quoi! toujours ce bruit. Ma présence en ces lieux me +cause une étrange frayeur. Je prendrai le reste de cet or une autre +fois, je reviendrai demain.</p> + +<p>Une voix (<i>sortant du tombeau de Jean Sigismond</i>):</p> + +<p>—Jamais, Mère Ubu!</p> + +<p>(La Mère Ubu <i>se sauve affolée emportant l'or volé par la porte +secrète</i>.)</p> +<br /> +<p>Scène II</p> +<br /> + +<p><i>La place de Varsovie</i>.</p> + +<p>BOUGRELAS & SES PARTISANS, PEUPLE & SOLDATS.</p> +<br /> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—En avant, mes amis! Vive Venceslas et la Pologne! le vieux gredin de +Père Ubu est parti, il ne reste plus que la sorcière de Mère Ubu avec +son Palotin. Je m'offre à marcher à votre tête et à rétablir la race +de mes pères.</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Vive Bougrelas!</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Et nous supprimerons tous les impôts établis par l'affreux Père Ub.</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—Hurrah! en avant! Courons au palais et massacrons cette engeance.</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Eh! voilà la Mère Ubu qui sort avec ses gardes sur le perron!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Que voulez-vous, messieurs? Ah! c'est Bougrelas.</p> + +<p>(<i>La foule lance des pierres</i>.)</p> + +<p>Premier Garde:</p> + +<p>—Tous les carreaux sont cassés.</p> + +<p>Deuxième Garde:</p> + +<p>—Saint Georges, me voilà assommé.</p> + +<p>Troisième Garde:</p> + +<p>—Cornebleu, je meurs.</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Lancez des pierres, mes amis.</p> + +<p>Le Palotin Giron:</p> + +<p>—Hon! C'est ainsi! (<i>Il dégaîne et se précipite faisant un carnage +épouvantable</i>.)</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—A nous deux! Défends-toi, lâche pistolet.</p> + +<p>(<i>Ils se battent</i>.)</p> + +<p>Giron:</p> + +<p>—Je suis mort!</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Victoire, mes amis! Sus à la Mère Ubu!</p> + +<p>(<i>On entend des trompettes</i>.)</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Ah! voilà les Nobles qui arrivent. Courons, attrapons la mauvaise +harpie!</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—En attendant que nous étranglions le vieux bandit!</p> + +<p>(La Mère Ubu <i>se sauve poursuivie par tous</i> les Polonais. <i>Coups de +fusil et grêle de pierres</i>.)</p> +<br /> +<p>Scène III</p> +<br /> + +<p><i>L'armée polonaise en marche dans l'Ukraine</i>.</p> +<br /> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Cornebleu, jambedieu, tête de vache! nous allons périr, car nous +mourons de soif et sommes fatigué. Sire Soldat, ayez l'obligeance de +porter notre casque à finances, et vous, sire Lancier, chargez-vous du +ciseau à merdre et du bâton à physique pour soulager notre personne, +car, je le répète, nous sommes fatigué.</p> + +<p>(<i>Les soldats obéissent</i>.)</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Hon! Monsieuye! il est étonnant que les Russes n'apparaissent point.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Il est regrettable que l'état de nos finances ne nous permette pas +d'avoir une voiture à notre taille; car, par crainte de démolir notre +monture, nous avons fait tout le chemin à pied, traînant notre cheval +par la bride. Mais quand nous serons de retour en Pologne, nous +imaginerons, au moyen de notre science en physique et aidé des +lumières de nos conseillers, une voiture à vent pour transporter +toute l'armée.</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Voilà Nicolas Rensky qui se précipite.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Et qu'a-t-il, ce garçon?</p> + +<p>Rensky:</p> + +<p>—Tout est perdu, Sire, les Polonais sont révoltés. Giron est tué et +la Mère Ubu est en fuite dans les montagnes.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oiseau de nuit, bête de malheur, hibou à guêtres! Où as-tu péché +ces sornettes? En voilà d'une autre! Et qui a fait ça? Bougrelas, je +parie. D'où viens-tu?</p> + +<p>Rensky:</p> + +<p>—De Varsovie, noble Seigneur.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Garçon de ma merdre, si je t'en croyais je ferais rebrousser chemin +à toute l'armée. Mais, seigneur garçon, il y a sur tes épaules plus de +plumes que de cervelle et tu as rêvé des sottises. Va aux avant-postes +mon garçon, les Russes ne sont pas loin et nous aurons bientôt à +estocader de nos armes, tant à merdre qu'à phynances et à physique.</p> + +<p>Le général Lascy:</p> + +<p>—Père Ubu, ne voyez-vous pas dans la plaine les Russes?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—C'est vrai, les Russes! Me voilà joli. Si encore il y avait moyen +de s'en aller, mais pas du tout, nous sommes sur une hauteur et nous +serons en butte à tous les coups.</p> + +<p>L'Armée:</p> + +<p>—Les Russes! L'ennemi!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Allons, messieurs, prenons nos dispositions pour la bataille. Nous +allons rester sur la colline et ne commettrons point la sottise de +descendre en bas. Je me tiendrai au milieu comme une citadelle vivante +et vous autres graviterez autour de moi. J'ai à vous recommander de +mettre dans les fusils autant de balles qu'ils en pourront tenir, car +8 balles peuvent tuer 8 Russes et c'est autant que je n'aurai pas sur +le dos. Nous mettrons les fantassins à pied au bas de la colline pour +recevoir les Russes et les tuer un peu, les cavaliers derrière pour se +jeter dans la confusion, et l'artillerie autour du moulin à vent ici +présent pour tirer dans le tas. Quant à nous, nous nous tiendrons dans +le moulin à vent et tirerons avec le pistolet à phynances par la +fenêtre, en travers de la porte nous placerons le bâton à physique, et +si quelqu'un essaye d'entrer, gare au croc à merdre!!!</p> + +<p>Officiers:</p> + +<p>—Vos ordres, Sire Ubu, seront exécutés.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh cela va bien, nous serons vainqueurs. Quelle heure est-il?</p> + +<p>Le général Lascy:</p> + +<p>—Onze heures du matin.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Alors, nous allons dîner, car les Russes n'attaqueront pas avant +midi. Dites aux soldats, Seigneur Général, de faire leurs besoins et +d'entonner la Chanson à Finances.</p> + +<p>(Lasky <i>s'en va</i>.)</p> + +<p>Soldats et Palotins:</p> + +<p>—Vive le Père Ubu, notre grand Financier! Ting, ting, ting, ting, +ting, ting, ting, ting, tating!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—O les braves gens, je les adore. (<i>Un boulet russe arrive et casse +l'aile du moulin</i>.) Ah! j'ai peur, Sire Dieu, je suis mort! et +cependant non, je n'ai rien.</p> +<br /> +<p>Scène IV</p> +<br /> + +<p>LES MÊMES, UN CAPITAINE, puis L'ARMÉE RUSSE.</p> +<br /> + +<p>Un Capitaine (<i>arrivant</i>):</p> + +<p>—Sire Ubu, les Russes attaquent.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh bien, après, que veux-tu que j'y fasse? ce n'est pas moi qui le +leur ai dit. Cependant, Messieurs des Finances, préparons-nous au +combat.</p> + +<p>Le Général Lascy:</p> + +<p>—Un second boulet.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! je n'y tiens plus. Ici il pleut du plomb et du fer et nous +pourrions endommager notre précieuse personne. Descendons. (<i>Tous +descendent au pas de course. La bataille vient de s'engager. Ils +disparaissent dans des torrents de fumée au pied de la colline</i>.)</p> + +<p>Un Russe (<i>frappant</i>).</p> + +<p>—Pour Dieu et le Czar!</p> + +<p>Rensky:</p> + +<p>—Ah! je suis mort.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—En avant! Ah, toi, Monsieur, que je t'attrape, car tu m'as fait mal, +entends-tu? sac à vin! avec ton flingot qui ne part pas.</p> + +<p>Le Russe:</p> + +<p>—Ah! voyez-vous ça. (<i>Il lui tire un coup de revolver</i>.)</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! Oh! Je suis blessé, je suis troué, je suis perforé, je suis +administré, je suis enterré. Oh, mais tout de même! Ah! je le tiens, +(<i>Il le déchire</i>.) Tiens! recommenceras-tu, maintenant!</p> + +<p>Le général Lascy:</p> + +<p>—En avant, poussons vigoureusement, passons le fossé. La victoire est +à nous</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Tu crois? Jusqu'ici je sens sur mon front plus de bosses que de +lauriers.</p> + +<p>Cavaliers russes:</p> + +<p>—Hurrah! Place au Czar!</p> + +<p>Le Czar <i>arrive accompagné de</i> Bordure <i>déguisé</i>.)</p> + +<p>Un Polonais:</p> + +<p>—Ah! Seigneur! Sauve qui peut, voilà le Czar!</p> + +<p>Un Autre:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! il passe le fossé.</p> + +<p>Un Autre:</p> + +<p>—Pif! Paf! en voilà quatre d'assommés par ce grand bougre de +lieutenant.</p> + +<p>Bordure:</p> + +<p>—Ah! vous n'avez pas fini, vous autres! Tiens, Jean Sobiesky, voilà +ton compte. (<i>Il l'assomme</i>.) A d'autres, maintenant! (<i>Il fait un +massacre de Polonais</i>.)</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—En avant, mes amis! Attrapez ce bélître! En compote les Moscovites! +La victoire est à nous. Vive l'Aigle Rouge!</p> + +<p>Tous:</p> + +<p>—En avant! Hurrah! Jambedieu! Attrapez le grand bougre.</p> + +<p>Bordure:</p> + +<p>—Par saint Georges, je suis tombé.</p> + +<p>Père Ubu (<i>le reconnaissant</i>):</p> + +<p>—Ah! c'est toi, Bordure! Ah! mon ami. Nous sommes bien heureux ainsi +que toute la compagnie de te retrouver. Je vais te faire cuire à petit +feu. Messieurs des Finances, allumez du feu. Oh! Ah! Oh! Je suis mort. +C'est au moins un coup de canon que j'ai reçu. Ah! mon Dieu, +pardonnez-moi mes péchés. Oui, c'est bien un coup de canon.</p> + +<p>Bordure:</p> + +<p>—C'est un coup de pistolet chargé à poudre.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! tu te moques de moi! Encore! A la pôche! (<i>Il se rue sur lui et le +déchire</i>.)</p> + +<p>Le général Lascy:</p> + +<p>—Père Ubu, nous avançons partout.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Je le vois bien, je n'en peux plus, je suis criblé de coups de pied, +je voudrais m'asseoir par terre, Oh! ma bouteille.</p> + +<p>Le général Lascy:</p> + +<p>—Allez prendre celle du Czar, Père Ubu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh! j'y vais de ce pas. Allons! Sabre à merdre, fais ton office, +et toi, croc à finances, ne reste pas en arrière. Que le bâton à +physique travaille d'une généreuse émulation et partage avec le petit +bout de bois l'honneur de massacrer, creuser et exploiter l'Empereur +moscovite. En avant. Monsieur notre cheval à finances! (<i>Il se rue sur +le Czar</i>.)</p> + +<p>Un Officier russe:</p> + +<p>—En garde, Majesté!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Tiens, toi! Oh! aïe! Ah! mais tout de même. Ah! monsieur, pardon, +laissez-moi tranquille. Oh! mais, je n'ai pas fait exprès!</p> + +<p>(<i>Il se sauve</i>. Le Czar <i>le poursuit</i>.)</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Sainte Vierge, cet enragé me poursuit! Qu'ai-je fait, grand Dieu! +Ah! bon, il y a encore le fossé à repasser. Ah! je le sens derrière +moi et le fossé devant! Courage, fermons les yeux.</p> + +<p>(<i>Il saute le fossé</i>. Le Czar <i>y tombe</i>.)</p> + +<p>Le Czar:</p> + +<p>—Bon, je suis dedans.</p> + +<p>Polonais:</p> + +<p>—Hurrah! le Czar est à bas!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! j'ose à peine me retourner! Il est dedans. Ah! c'est bien fait +et on tape dessus. Allons, Polonais, allez-y à tour de bras, il a bon +dos le misérable! Moi je n'ose pas le regarder! Et cependant notre +prédiction s'est complètement réalisée, le bâton à physique a fait +merveilles et nul doute que je ne l'eusse complètement tué si une +inexplicable terreur n'était venue combattre et annuler en nous les +effets de notre courage. Mais nous avons dû soudainement tourner +casaque, et nous n'avons dû notre salut qu'à notre habileté comme +cavalier ainsi qu'à la solidité des jarrets de notre cheval à +finances, dont la rapidité n'a d'égale que la solidité et dont la +légèreté fait la célébrité, ainsi qu'à la profondeur du fossé qui +s'est trouvé fort à propos sous les pas de l'ennemi de nous l'ici +présent Maître des Phynances. Tout ceci est fort beau, mais personne +ne m'écoute. Allons! bon, ça recommence!</p> + +<p>(Les Dragons russes <i>font une charge et délivrent</i> le Czar.)</p> + +<p>Le général Lascy:</p> + +<p>—Cette fois, c'est la débandade.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! voici l'occasion de se tirer des pieds. Or donc, Messieurs les +Polonais, en avant! ou plutôt en arrière!</p> + +<p>Polonais:</p> + +<p>—Sauve qui peut!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Allons! en route. Quel tas de gens, quelle suite, quelle multitude, +comment me tirer de ce gâchis? (<i>Il est bousculé</i>.) Ah! mais toi! fais +attention, ou tu vas expérimenter la bouillante valeur du Maître des +Finances. Ah! il est parti, sauvons-nous et vivement pendant que Lascy +ne nous voit pas. (<i>Il sort, ensuite on voit passer</i> le Czar <i>et</i> +l'Armée russe <i>poursuivant</i> les Polonais.)</p> +<br /> +<p>Scène V</p> +<br /> + +<p><i>Une caverne en Lithuanie</i> (<i>il neige</i>.)</p> + +<p>PÈRE UBU, PILE, COTICE</p> +<br /> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! le chien de temps, il gèle à pierre à fendre et la personne du +Maître des Finances s'en trouve fort endommagée.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Hon! Monsieuye Ubu, êtes-vous remis de votre terreur et de votre +fuite?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oui! je n'ai plus peur, mais j'ai encore la fuite.</p> + +<p>Cotice (<i>à part</i>):</p> + +<p>—Quel pourceau.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh! sire Cotice, votre oneille, comment va-t-elle?</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Aussi bien, Monsieuye, qu'elle peut aller tout en allant très mal. +Par conséquent de quoye, le plomb la penche vers la terre et je n'ai +pu extraire la balle.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Tiens, c'est bien fait! Toi, aussi, tu voulais toujours taper les +autres. Moi j'ai déployé la plus grande valeur, et sans m'exposer j'ai +massacré quatre ennemis de ma propre main, sans compter tous ceux qui +étaient déjà morts et que nous avons achevés.</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Savez-vous, Pile, ce qu'est devenu le petit Rensky?</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Il a reçu une balle dans la tête.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ainsi que le coquelicot et le pissenlit à la fleur de leur âge sont +fauchés par l'impitoyable faux de l'impitoyable faucheur qui fauche +impitoyablement leur pitoyable binette,—ainsi le petit Rensky a fait +le coquelicot, il s'est fort bien battu cependant, mais aussi il y +avait trop de Russes.</p> + +<p>Pile & Cotice:</p> + +<p>—Hon, Monsieuye!</p> + +<p>Un écho:</p> + +<p>—Hhrron!</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Qu'est-ce? Armons-nous de nos lumelles.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah, non! par exemple, encore des Russes, je parie! J'en ai assez! et +puis c'est bien simple, s'ils m'attrapent ji lon fous à la poche.</p> +<br /> +<p>Scène VI</p> +<br /> + +<p>LES MÊMES, entre UN OURS</p> +<br /> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Hon, Monsieuye des Finances!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! tiens, regardez donc le petit toutou. Il est gentil, ma foi.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Prenez garde! Ah! quel énorme ours: mes cartouches!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Un ours! Ah! l'atroce bête. Oh! pauvre homme, me voilà mangé. Que +Dieu me protège. Et il vient sur moi. Non, c'est Cotice qu'il attrape. +Ah! je respire. (L'Ours <i>se jette sur</i> Cotice. Pile <i>l'attaque à coups +de couteau</i>. Ubu <i>se réfugie sur un rocher</i>.)</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—A moi, Pile! à moi! au secours, Monsieuye Ubu!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Bernique! Débrouille-toi, mon ami: pour le moment, nous faisons +notre Pater Noster. Chacun son tour d'être mangé.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Je l'ai, je le tiens.</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Ferme, ami, il commence à me lâcher.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Sanctificetur nomen tuum.</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Lâche bougre!</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Ah! il me mord! O Seigneur, sauvez-nous, je suis mort.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Fiat voluntas tua.</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Ah! j'ai réussi à le blesser.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Hurrah! il perd son sang. (<i>Au milieu des cris des</i> Palotins, l'Ours +<i>beugle de douleur et</i> Ubu <i>continue à marmotter</i>.)</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Tiens-le ferme, que j'attrape mon coup-de-poing explosif.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Panem nostrum quotidianum da nobis hodie.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—L'as-tu enfin, je n'en peux plus.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Sicut et nos dimittimus debitoribus nostris.</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Ah! je l'ai. (<i>Une explosion retentit et</i> l'Ours <i>tombe mort</i>.)</p> + +<p>Pile & Cotice:</p> + +<p>—Victoire!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Sed libera nos a malo. Amen. Enfin, est-il bien mort? Puis-je +descendre de mon rocher?</p> + +<p>Pile (<i>avec mépris</i>):</p> + +<p>—Tant que vous voudrez.</p> + +<p>Père Ubu (<i>descendant</i>):</p> + +<p>—Vous pouvez vous flatter que si vous êtes encore vivants et si +vous foulez encore la neige de Lithuanie, vous le devez à la vertu +magnanime du Maître des Finances, qui s'est évertué, échiné et +égofillé à débiter des patenôtres pour votre salut, et qui a manié +avec autant de courage le glaive spirituel de la prière que vous +avez manié avec adresse le temporel de l'ici présent Palotin Cotice +coup-de-poing explosif. Nous avons même poussé plus loin notre +dévouement, car nous n'avons pas hésité à monter sur un rocher fort +haut pour que nos prières aient moins loin à arriver au ciel.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Révoltante bourrique.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Voici une grosse bête. Grâce à moi, vous avez de quoi souper. Quel +ventre, messieurs! Les Grecs y auraient été plus à l'aise que dans le +cheval de bois, et peu s'en est fallu, chers amis, que nous n'ayons pu +aller vérifier de nos propres yeux sa capacité intérieure.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Je meurs de faim. Que manger?</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—L'ours!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh! pauvres gens, allez-vous le manger tout cru? Nous n'avons rien +pour faire du feu.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—N'avons-nous pas nos pierres à fusil?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Tiens, c'est vrai. Et puis il me semble que voilà non loin d'ici un +petit bois où il doit y avoir des branches sèches. Va en chercher, +Sire Cotice. (Cotice <i>s'éloigne à travers la neige</i>.)</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Et maintenant, Sire Ubu, allez dépecer l'ours.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh non! Il n'est peut-être pas mort. Tandis que toi, qui es déjà à +moitié mangé et mordu de toutes parts, c'est tout à fait dans ton +rôle. Je vais allumer du feu en attendant qu'il apporte du bois. +(Pile <i>commence à dépecer l'ours</i>.)</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh, prends garde! il a bougé.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Mais, Sire Ubu, il est déjà tout froid.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—C'est dommage, il aurait mieux valu le manger chaud. Ceci va +procurer une indigestion au Maître des Finances.</p> + +<p>Pile (<i>à part</i>):</p> + +<p>—C'est révoltant. (<i>Haut</i>.) Aidez-nous un peu, Monsieur Ubu, je ne +puis faire toute la besogne.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Non, je ne veux rien faire, moi! Je suis fatigué, bien sûr!</p> + +<p>Cotice (<i>rentrant</i>):</p> + +<p>—Quelle neige, mes amis, on se dirait en Castille ou au pôle Nord. La +nuit commence à tomber. Dans une heure il fera noir. Hâtons-nous pour +voir encore clair.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oui, entends-tu, Pile? hâte-toi. Hâtez-vous tous les deux! Embrochez +la bête, cuisez la bête, j'ai faim, moi!</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Ah, c'est trop fort, à la fin! Il faudra travailler ou bien tu +n'auras rien, entends-tu, goinfre!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! ça m'est égal, j'aime autant le manger tout cru, c'est vous qui +serez bien attrapés. Et puis j'ai sommeil, moi!</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Que voulez-vous, Pile? Faisons le dîner tout seuls. Il n'en aura +pas, voilà tout. Ou bien on pourra lui donner les os.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—C'est bien. Ah, voilà le feu qui flambe.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! c'est bon ça, il fait chaud maintenant. Mais je vois des Russes +partout. Quelle fuite, grand Dieu! Ah! (<i>Il tombe endormi</i>.)</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Je voudrais savoir si ce que disait Rensky est vrai, si la Mère Ubu +est vraiment détrônée. Ça n'aurait rien d'impossible.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Finissons de faire le souper.</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Non, nous avons à parler de choses plus importantes. Je pense qu'il +serait bon de nous enquérir de la véracité de ces nouvelles.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—C'est vrai, faut-il abandonner le Père Ubu ou rester avec lui?</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—La nuit porte conseil. Dormons, nous verrons demain ce qu'il faut +faire.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Non, il vaut mieux profiter de la nuit pour nous en aller.</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Partons, alors.</p> + +<p>(<i>Ils partent</i>.)</p> +<br /> +<p>Scène VII</p> +<br /> + +<p>UBU parle en dormant.</p> +<br /> + +<p>Ah! Sire Dragon russe, faites attention, ne tirez pas par ici, il y a +du monde. Ah! voilà Bordure, qu'il est mauvais, on dirait un ours. Et +Bougrelas qui vient sur moi! L'ours, l'ours! Ah! le voilà à bas! qu'il +est dur, grand Dieu! Je ne veux rien faire, moi! Va-t'en, Bougrelas! +Entends-tu, drôle? Voilà Rensky maintenant, et le Czar! Oh! ils vont +me battre. Et la Rbue. Où as-tu pris tout cet or? Tu m'as pris mon +or, misérable, tu as été farfouiller dans mon tombeau qui est dans +la cathédrale de Varsovie, près de la Lune. Je suis mort depuis +longtemps, moi, c'est Bougrelas qui m'a tué et je suis enterré à +Varsovie près de Vladislas le Grand, et aussi à Cracovie près de Jean +Sigismond, et aussi à Thorn dans la casemate avec Bordure! Le voilà +encore. Mais va-t'en, maudit ours. Tu ressembles à Bordure. Entends-tu +bête de Satan? Non, il n'entend pas, les Salopins lui ont coupé les +oneilles. Décervelez, tudez, coupez les oneilles, arrachez la finance +et buvez jusqu'à la mort, c'est la vie des Salopins, c'est le bonheur +du Maître des Finances.</p> + +<p>(<i>Il se tait et dort</i>.)</p> +<br /> + +<p>Fin du Quatrième Acte.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> +<br /> + +<a name="acV"></a><p><b>Acte Cinqième</b></p> + +<p>Scène Première</p> +<br /> + +<p>Il fait nuit. LE PÈRE UBU dort. Entre LA MÈRE UBU sans le voir. +L'obscurité est complète.</p> +<br /> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Enfin, me voilà à l'abri. Je fuis seule ici, ce n'est pas dommage, +mais quelle course effrénée: traverser toute la Pologne en quatre +jours! Tous les malheurs m'ont assaillie à la fois. Aussitôt partie +cette grosse bourrique, je vais à la crypte m'enrichir. Bientôt après +je manque d'être lapidée par ce Bougrelas et ces enragés. Je perds mon +cavalier le Palotin Giron qui était si amoureux de mes attraits qu'il +se pâmait d'aise en me voyant, et même, m'a-t-on assuré, en ne me +voyant pas, ce qui est le comble de la tendresse. Il se serait fait +couper en deux pour moi, le pauvre garçon. La preuve, c'est qu'il a +été coupé en quatre par Bougrelas, Pif paf pan! Ah! je pense mourir. +Ensuite donc je prends la fuite poursuivie par la foule en fureur. +Je quitte le palais, j'arrive à la Vistule, tous les ponts étaient +gardés. Je passe le fleuve à la nage, espérant ainsi lasser mes +persécuteurs. De tous côtés la noblesse se rassemble et me poursuit. +Je manque mille fois périr, étouffée dans un cercle de Polonais +acharnés à me perdre. Enfin je trompai leur fureur, et après quatre +jours de courses dans la neige de ce qui fut mon royaume j'arrive me +réfugier ici. Je n'ai ni bu ni mangé ces quatre jours, Bougrelas me +serrait de près... Enfin me voilà sauvée. Ah! je suis morte de fatigue +et de froid. Mais je voudrais bien savoir ce qu'est devenu mon gros +polichinelle, je veux dire mon très respectable époux. Lui en ai-je +pris, de la finance. Lui en ai-je volé, des rixdales. Lui en ai-je +tiré, des carottes. Et son cheval à finances qui mourait de faim: +il ne voyait pas souvent d'avoine, le pauvre diable. Ah! la bonne +histoire. Mais hélas! j'ai perdu mon trésor! Il est à Varsovie, ira +le chercher qui voudra.</p> + +<p>Père Ubu (<i>commençant à se réveiller</i>):</p> + +<p>—Attrapez la Mère Ubu, coupez les oneilles!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Ah! Dieu! Où suis-je? Je perds la tête. Ah! non, Seigneur!</p> + +<span style="margin-left: 5em;">Grâce au ciel j'entrevoi</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Monsieur le Père Ubu qui dort</span><br /> +<span style="margin-left: 8.5em;">auprès de moi.</span><br /> + +<p>Faisons la gentille. Eh bien, mon gros bonhomme, as-tu bien dormi?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Fort mal! Il était bien dur cet ours! Combat des voraces contre les +coriaces, mais les voraces ont complètement mangé et dévoré les +coriaces, comme vous le verrez quand il fera jour: entendez-vous, nobles +Palotins!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Ou'est-ce qu'il bafouille? Il est encore plus bête que quand il est +parti. A qui en a-t-il?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Cotice, Pile, répondez-moi, sac à merdre! Où êtes-vous? Ah! j'ai +peur. Mais enfin on a parlé. Qui a parlé? Ce n'est pas l'ours, je +suppose. Merdre! Où sont mes allumettes? Ah! je les ai perdues à la +bataille.</p> + +<p>Mère Ubu (<i>à part</i>):</p> + +<p>—Profitons de la situation et de la nuit, simulons une apparition +surnaturelle et faisons-lui promettre de nous pardonner nos larcins.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Mais, par saint Antoine! on parle. Jambedieu! Je veux être pendu!</p> + +<p>Mère Ubu (<i>grossissant sa voix</i>):</p> + +<p>—Oui, monsieur Ubu, on parle, en effet, et la trompette de l'archange +qui doit tirer les morts de la cendre et de la poussière finale ne +parlerait pas autrement! Ecoutez cette voix sévère. C'est celle de +saint Gabriel qui ne peut donner que de bons conseils.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! ça, en effet!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Ne m'interrompez pas ou je me tais et c'en fera fait de votre +giborgne!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! ma gidouille! Je me tais, je ne dis plus mot. Continuez, +madame l'Apparition!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Nous disions, monsieur Ubu, que vous étiez un gros bonhomme!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Très gros, en effet, ceci est juste.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Taisez-vous, de par Dieu!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! les anges ne jurent pas!</p> + +<p>Mère Ubu (à part):</p> + +<p>—Merdre! (<i>Continuant</i>) Vous êtes marié, Monsieur Ubu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Parfaitement, à la dernière des chipies!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Vous voulez dire que c'est une femme charmante.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Une horreur. Elle a des griffes partout on ne sait par où la prendre.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Il faut la prendre par la douceur, sire Ubu, et si vous la prenez +ainsi vous verrez qu'elle est au moins l'égale de la Vénus de Capoue.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oui dites-vous qui a des poux?</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Vous n'écoutez pas, monsieur Ubu: prêtez-nous une oreille plus +attentive. (<i>A part</i>.) Mais hâtons-nous, le jour va se lever. Monsieur +Ubu, votre femme est adorable et délicieuse, elle n'a pas un seul +défaut.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Vous vous trompez, il n'y a pas un défaut qu'elle ne possède.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Silence donc! Votre femme ne vous fait pas d'infidélités!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Je voudrais bien voir qui pourrait être amoureux d'elle. C'est une +harpie!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Elle ne boit pas!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Depuis que j'ai pris la clé de la cave. Avant, à sept heures du +matin elle était ronde et elle se parfumait à l'eau-de-vie. Maintenant +qu'elle se parfume à l'héliotrope elle ne sent pas plus mauvais. Ça +m'est égal, Mais maintenant il n'y a plus que moi à être rond!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Sot personnage!--Votre femme ne vous prend pas votre or.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Non, c'est drôle!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Elle ne détourne pas un sou!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Témoin monsieur notre noble et infortuné cheval à Phynances, qui, +n'étant pas nourri depuis trois mois, a dû faire la campagne entière +traîné par la bride à travers l'Ukraine. Aussi est-il mort à la tâche, +la pauvre bête!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Tout ceci sont des mensonges, votre femme est un modèle et vous quel +monstre vous faites!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Tout ceci sont des vérités. Ma femme est une coquine et vous quelle +andouille vous faites!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Prenez garde, Père Ubu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, j'oubliais à qui je parlais. Non, je n'ai pas dit ça!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Vous avez tué Venceslas.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ce n'est pas ma faute, moi, bien sur. C'est la Mère Ubu qui a voulu.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Vous avez fait mourir Boleslas et Ladislas.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Tant pis pour eux! Ils voulaient me taper!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Vous n'avez pas tenu votre promesse envers Bordure et plus tard vous +l'avez tué.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—J'aime mieux que ce soit moi que lui qui règne en Lithuanie. Pour le +moment ça n'est ni l'un ni l'autre. Ainsi vous voyez que ça n'est pas +moi.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Vous n'avez qu'une manière de vous faire pardonner tous vos méfaits.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Laquelle? Je suis tout disposé à devenir un saint homme, je veux être +évêque et voir mon nom sur le calendrier.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Il faut pardonner à la Mère Ubu d'avoir détourné un peu d'argent.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh bien, voilà! Je lui pardonnerai quand elle m'aura rendu tout, +qu'elle aura été bien rossée et qu'elle aura ressuscité mon cheval à +finances.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Il en est toqué de son cheval! Ah! je suis perdue, le jour se lève.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Mais enfin je suis content de savoir maintenant assurément que ma +chère épouse me volait. Je le sais maintenant de source sûre. Omnis a +Deo scientia, ce qui veut dire: Omnis, toute; a Deo science; scientia, +vient de Dieu. Voilà l'explication du phénomène. Mais madame +l'Apparition ne dit plus rien. Que ne puisse lui offrir de quoi se +réconforter. Ce qu'elle disait était très amusant. Tiens, mais il fait +jour! Ah! Seigneur, de par mon cheval à finances, c'est la Mère Ubu!</p> + +<p>Mère Ubu (<i>effrontément</i>):</p> + +<p>—Ça n'est pas vrai, je vais vous excommunier.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! charogne!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Quelle impiété.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! c'est trop fort. Je vois bien que c'est toi, sotte chipie! +Pourquoi diable es-tu ici?</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Giron est mort et les Polonais m'ont chassée.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Et moi, ce sont les Russes qui m'ont chassé: les beaux esprits se +rencontrent.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Dis donc qu'un bel esprit a rencontré une bourrique!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! eh bien, il va rencontrer un palmipède maintenant. (<i>Il lui jette +l'ours</i>.)</p> + +<p>Mère Ubu (<i>tombant accablée sous le poids de l'ours</i>.)</p> + +<p>—Ah! grand Dieu! Quelle horreur! Ah! je meurs! J'étouffe! il me mord! +Il m'avale! il me digère!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Il est mort! grotesque. Oh! mais, au fait, peut-être que non! Ah! +Seigneur! non, il n'est pas mort, sauvons-nous. (<i>Remontant sur son +rocher</i>.) Pater noster qui es...</p> + +<p>Mère Ubu (<i>se débarrassant</i>):</p> + +<p>—Tiens! où est-il?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! Seigneur! la voilà encore! Sotte créature, il n'y a donc pas +moyen de se débarrasser d'elle. Est-il mort, cet ours?</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Eh oui, sotte bourrique, il est déjà tout froid. Comment est-il venu +ici?</p> + +<p>Père Ubu (<i>confus</i>):</p> + +<p>—Je ne sais pas. Ah! si, je sais! Il a voulu manger Pile et Cotice et +moi je l'ai tué d'un coup de Pater Noster.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Pile, Cotice, Pater Noster. Qu'est-ce que c'est que ça? il est fou, +ma finance!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—C'est très exact ce que je dis! Et toi tu es idiote, ma giborgne!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Raconte-moi ta campagne, Père Ubu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! dame, non! C'est trop long. Tout ce que je sais, c'est que malgré +mon incontestable vaillance tout le monde m'a battu.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Comment, même les Polonais?</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ils criaient: Vive Venceslas et Bougrelas. J'ai cru qu'on voulait +m'écarteler. Oh! les enragés! Et puis ils ont tué Rensky!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Ça m'est bien égal! Tu sais que Bougrelas a tué le Palotin Giron!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ça m'est bien égal! Et puis ils ont tué le pauvre Lascy!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Ça m'est bien égal!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! mais tout de même, arrive ici, charogne! Mets-toi à genoux devant +ton maître (<i>il l'empoigne et la jette à genoux</i>), tu vas subir le +dernier supplice.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Ho, ho, monsieur Ubu!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! oh! oh! après, as-tu fini? Moi je commence: torsion du nez, +arrachement des cheveux, pénétration du petit bout de bois dans les +oneilles, extraction de la cervelle par les talons, lacération du +postérieur, suppression partielle ou même totale de la mœlle épinière +(<i>si au moins ça pouvait lui ôter les épines du caractère</i>, sans +oublier l'ouverture de la vessie natatoire et finalement la grande +décollation renouvelée de saint Jean-Baptiste, le tout tiré des très +saintes Ecritures, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, mis en +ordre, corrigé et perfectionné par l'ici présent Maître des Finances! +Ça te va-t-il, andouille?</p> + +<p>(<i>Il la déchire</i>.)</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Grâce, monsieur Ubu!</p> + +<p>(<i>Grand bruit à l'entrée de la caverne</i>.)</p> +<br /> +<p>Scène II</p> +<br /> + +<p>LES MÊMES, BOUGRELAS se ruant dans la caverne avec ses SOLDATS.</p> +<br /> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—En avant, mes amis! Vive la Pologne!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! oh! attends un peu, monsieur le Polognard. Attends que j'en aie +fini avec madame ma moitié!</p> + +<p>Bougrelas (<i>le frappant</i>):</p> + +<p>—Tiens, lâche, gueux, sacripant, mécréant, musulman!</p> + +<p>Père Ubu (<i>ripostant</i>):</p> + +<p>—Tiens! Polognard, soûlard, bâtard, hussard, tartare, calard, cafard, +mouchard, savoyard, communard!</p> + +<p>Mère Ubu (<i>le battant aussi</i>):</p> + +<p>—Tiens, capon, cochon, félon, histrion, fripon, souillon, polochon!</p> + +<p>(Les Soldats <i>se ruent sur</i> les Ubs, <i>qui se défendent de leur mieux</i>.)</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Dieux! quels renfoncements!</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—On a des pieds, messieurs les Polonais.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—De par ma chandelle verte, ça va-t-il finir, à la fin de la fin? +Encore un! Ah! si j'avais ici mon cheval à phynances!</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Tapez, tapez toujours.</p> + +<p>Voix au dehors:</p> + +<p>—Vive le Père Ubé, notre grand financier!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! les voilà, Hurrah! Voilà les Pères Ubus. En avant, arrivez, on +a besoin de vous, messieurs des Finances!</p> + +<p>(<i>Entrent</i> les Palotins, <i>qui se jettent dans la mêlée</i>.)</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—A la porte les Polonais!</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Hon! nous nous revoyons, Monsieuye des Finances. En avant, poussez +vigoureusement, gagnez la porte, une fois dehors il n'y aura plus +qu'à se sauver.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! ça, c'est mon plus fort. O comme il tape.</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Dieu! je suis blessé.</p> + +<p>Stanislas Leczinski:</p> + +<p>—Ce n'est rien, Sire.</p> + +<p>Bougrelas:</p> + +<p>—Non, je suis seulement étourdi.</p> + +<p>Jean Sobieski:</p> + +<p>—Tapez, tapez toujours, ils gagnent la porte, les gueux.</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—On approche, suivez le monde. Par conséquent de quoye, je vois le +ciel.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Courage, sire Ubu.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! j'en fais dans ma culotte. En avant, cornegidouille! Tuez, +saignez, écorchez, massacrez, corne d'Ubu! Ah! ça diminue!</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Il n'y en a plus que deux à garder la porte.</p> + +<p>Père Ubu (<i>les assommant à coups d'ours</i>):</p> + +<p>—Et d'un et de deux! Ouf! me voilà dehors! Sauvons-nous! suivez, les +autres, et vivement!</p> +<br /> +<p>Scène III</p> +<br /> + +<p>La scène représente la province de Livonie couverte de neige. +LES UBS & LEUR SUITE en fuite.</p> +<br /> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! je crois qu'ils ont renoncé à nous attraper.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Oui, Bougrelas est allé se faire couronner.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Je ne la lui envie pas, sa couronne.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Tu as bien raison, Père Ubu.</p> + +<p>(<i>Ils disparaissent dans le lointain</i>.)</p> +<br /> +<p>Scène IV</p> +<br /> + +<p>Le pont d'un navire courant au plus près sur la Baltique. Sur le pont +le PÈRE UBU & toute sa bande.</p> +<br /> + +<p>Le Commandant:</p> + +<p>—Ah! quelle belle brise.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Il est de fait que nous filons avec une rapidité qui tient du +prodige. Nous devons faire au moins un million de nœuds à l'heure +et ces nœuds ont ceci de bon qu'une fois faits ils ne se défont +pas. Il est vrai que nous avons vent arrière.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Quel triste imbécile.</p> + +<p>(<i>Une risée arrive, le navire couche et blanchit la mer</i>.)</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! Ah! Dieu! nous voilà chavirés. Mais il va tout de travers, il va +tomber ton bateau.</p> + +<p>Le Commandant:</p> + +<p>—Tout le monde sous le vent, bordez la misaine!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! mais non, par exemple! Ne vous mettez pas tous du même côté! +C'est imprudent ça. Et supposez que le vent vienne à changer de côté: +tout le monde irait au fond de l'eau et les poissons nous mangeront.</p> + +<p>Le Commandant:</p> + +<p>—N'arrivez pas, serrez près et plein!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Si! Si! Arrivez. Je suis pressé, moi! Arrivez, entendez-vous! C'est +ta faute, brute de capitaine, si nous n'arrivons pas. Nous devrions +être arrivés. Oh oh, mais je vais commander, moi, alors! Pare à virer! +A Dieu vat. Mouillez, virez vent devant, virez vent arrière. Hissez les +voiles, serrez les voiles, la barre dessus, la barre dessous, la barre +à côté. Vous voyez, ça va très bien. Venez en travers à la lame et +alors ce sera parfait.</p> + +<p>(<i>Tous se tordent, la brise fraîchit</i>.)</p> + +<p>Le Commandant:</p> + +<p>—Amenez le grand foc, prenez un ris aux huniers!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ceci n'est pas mal, c'est même bon! Entendez-vous, monsieur +l'Equipage? amenez le grand coq et allez faire un tour dans les +pruniers.</p> + +<p>(<i>Plusieurs agonisent de rire. Une lame embarque</i>.)</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>Oh! quel déluge! Ceci est un effet des manœuvres que nous avons +données.</p> + +<p>Mère Ubu & Pile:</p> + +<p>—Délicieuse chose que la navigation.</p> + +<p>(<i>Deuxième lame embarque</i>.)</p> + +<p>Pile (<i>inondé</i>):</p> + +<p>—Méfiez-vous de Satan et de ses pompes.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Sire garçon, apportez-nous à boire.</p> + +<p>(<i>Tous s'installent à boire</i>.)</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>Ah! quel délice de revoir bientôt la douce France, nos vieux amis et +notre château de Mondragon!</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Eh! nous y serons bientôt, Nous arrivons à l'instant sous le château +d'Elseneur.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Je me sens ragaillardi à l'idée de revoir ma chère Espagne.</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Oui, et nous éblouirons nos compatriotes des récits de nos aventures +merveilleuses.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Oh! ça, évidemment! Et moi je me ferai nommer Maître des Finances +à Paris.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—C'est cela! Ah! quelle secousse!</p> + +<p>Cotice:</p> + +<p>—Ce n'est rien, nous venons de doubler la pointe d'Elfeneur.</p> + +<p>Pile:</p> + +<p>—Et maintenant notre noble navire s'élance à toute vitesse sur les +sombres lames de la mer du Nord.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Mer farouche et inhospitalière qui baigne le pays appelé Germanie, +ainsi nommé parce que les habitants de ce pays sont tous cousins +germains.</p> + +<p>Mère Ubu:</p> + +<p>—Voilà ce que j'appelle de l'érudition, On dit ce pays fort beau.</p> + +<p>Père Ubu:</p> + +<p>—Ah! messieurs! si beau qu'il soit il ne vaut pas la Pologne. S'il +n'y avait pas de Pologne il n'y aurait pas de Polonais!</p> +<br /> + +<p>FIN.</p> + + + + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ubu Roi, by Alfred Jarry + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UBU ROI *** + +***** This file should be named 16884-h.htm or 16884-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/8/16884/ + +Produced by Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + + + + + + diff --git a/16884-h/Images/ubu1.png b/16884-h/Images/ubu1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3e9a109 --- /dev/null +++ b/16884-h/Images/ubu1.png diff --git a/16884-h/Images/ubu2.png b/16884-h/Images/ubu2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3dc6c21 --- /dev/null +++ b/16884-h/Images/ubu2.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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