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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Paula Monti, Tome II + ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine + +Author: Eugène Sue + +Release Date: October 14, 2005 [EBook #16876] +[Last updated on Novevember 4, 2007] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME II *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +PAULA MONTI OU L'HOTEL LAMBERT + + +HISTOIRE CONTEMPORAINE +PAR +EUGÈNE SÜE + +TOME DEUXIÈME. + +PARIS +PAULIN, ÉDITEUR +RUE RICHELIEU, 60. + +1845 + +IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11. + + + +PAULA MONTI. + +DEUXIÈME PARTIE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +LE LIVRE NOIR. + + +En proposant à madame de Hansfeld de répondre pour elle à M. de +Brévannes au sujet de l'entrevue qui devait avoir lieu au +Jardin-des-Plantes, non seulement Iris empêchait la princesse de +commettre un acte imprudent, mais, à l'insu de celle-ci, elle la rendait +complice d'un projet diabolique. + +On se souvient sans doute d'un _livre noir_ dont Iris avait parlé à M. +de Brévannes, et dans lequel, disait-elle, la princesse écrivait presque +chaque jour ses plus secrètes pensées. + +Rien n'était plus faux. + +Jamais Paula n'avait possédé un livre pareil; mais il importait au +projet d'Iris que M. de Brévannes crût à ce mensonge, et il devait y +croire en reconnaissant dans ce livre une écriture pareille à celle du +billet que madame de Hansfeld lui avait fait remettre. + +On s'étonnera peut-être de la profonde dissimulation d'Iris et de +l'opiniâtre et ténébreuse audace de ses desseins. On comprendra +peut-être aussi difficilement son affection sauvage, sa jalousie +furieuse, qui tournaient presque à une monomanie féroce. + +Malheureusement, les faits principaux de cette histoire, les traits +saillants du caractère d'Iris sont d'une grande réalité. + +Il s'est trouvé une jeune fille aux passions ardentes, implacables, qui +les a réunies, concentrées dans l'attachement aveugle qu'elle avait pour +sa bienfaitrice, attachement singulier, qui tenait de la vénération +filiale par son religieux dévouement, de la tendresse maternelle par sa +familiarité charmante et pure, de l'amour par sa jalousie vindicative. + +Si, dans la suite de cette histoire, on trouve chez Iris une assez +grande puissance d'imagination jointe à un esprit inventif, rusé, +adroit, hardi; si quelques-unes de ses combinaisons semblent ourdies +avec une perfidie, avec une habileté ordinairement rares chez une fille +de cet âge, nous le répéterons, la solitude avait singulièrement +développé ses facultés naturelles, incessamment tendues vers un même +but; forcée d'agir seule et à l'ombre de la plus profonde dissimulation, +tout moyen lui semblait bon pour arriver à ce terme unique de ses +désirs: + +_Isoler sa maîtresse de toute affection_; + +Faire, pour ainsi dire, le _vide_ autour d'elle, et lui devenir d'autant +plus nécessaire que tous les autres attachements lui manqueraient. + +Ce dernier voeu d'Iris avait été jusqu'alors trompé. + +Sans doute madame de Hansfeld ressentait pour sa demoiselle de compagnie +un véritable attachement, lui témoignait une confiance sans bornes, se +montrait à son égard affectueuse et bonne; mais cet attachement ne +suffisait pas au coeur d'Iris. + +Elle éprouvait d'amers, de douloureux ressentiments de ce qu'elle +appelait une déception; mais comme elle ne pouvait haïr sa maîtresse, +son exécration s'accumulait sur les personnes qui inspiraient quelque +intérêt à la princesse. + +Ces explications étaient nécessaires pour préparer le lecteur aux +incidents qui vont suivre. + +Dans les deux entretiens qui succédèrent à sa première entrevue avec M. +de Brévannes, Iris, d'après l'ordre de Paula, avait tâché de deviner +quelles étaient les intentions de cet homme. + +Si infâme qu'elle fût, la calomnie qu'il pouvait répandre était +redoutable pour madame de Hansfeld. Raphaël avait cru à son abominable +mensonge; comment le monde, ou plutôt M. de Morville (c'était le monde +pour Paula), n'y croirait-il pas? + +Madame de Hansfeld ne savait que résoudre. + +Depuis qu'elle aimait M. de Morville, elle abhorrait plus encore M. de +Brévannes; aussi n'eut-elle pas assez d'indignation, assez de mépris +pour qualifier l'audace de ce dernier, lors de ses tentatives pour +obtenir une entrevue avec elle, par l'intermédiaire d'Iris. Mais +celle-ci fit sagement observer à sa maîtresse que la colère de M. de +Brévannes serait dangereuse, et qu'au lieu de l'exaspérer il fallait +tâcher de l'éconduire doucement. + +Malheureusement l'amour violent et opiniâtre du mari de Berthe ne +s'accommoda pas de ces ménagements. Ainsi qu'on l'a vu lors de son +troisième entretien avec Iris, il lui déclara positivement qu'il +parlerait si la princesse lui refusait plus longtemps une entrevue. + +Iris avait continué de jouer son double rôle pour augmenter la confiance +de M. de Brévannes, feignant de pas avoir à se louer de sa maîtresse +afin d'éloigner tout soupçon de connivence, et paraissant très flattée +des galantes cajoleries de M. de Brévannes. + +Elle lui laissait entendre que madame de Hansfeld semblait éprouver à +son égard une sorte de colère mêlée d'intérêt... bizarre ressentiment +qu'Iris ne s'expliquait pas, disait-elle, car elle était censée ignorer +ce qui s'était passé à Florence entre M. de Brévannes et Paula. Telle +était la source des secrètes espérances du mari de Berthe, espérances +nées de son aveugle amour-propre et augmentées par les fausses +confidences d'Iris. + +Ceci posé, nous conduirons le lecteur dans la petite maison que +possédait M. de Brévannes dans la rue des Martyrs, et qu'il occupait +alors tout seul. + +C'était le lendemain du jour où Iris lui avait remis le prétendu billet +de la princesse. En le recevant, M. de Brévannes avait osé pour la +première fois parler du _livre noir_, de son désir de le posséder +pendant un moment. + +Iris, après des difficultés sans nombre, avait répondu qu'il serait +peut-être possible de soustraire ce livre le lendemain, pour quelques +heures seulement, la princesse devant aller passer la matinée chez +madame de Lormoy, tante de M. de Morville. + +M. de Brévannes avait demandé à la jeune fille d'apporter le précieux +mémento rue des Martyrs; il le lirait en sa présence et le lui +remettrait à l'instant avec la récompense due à un tel service, +récompense qu'elle promit d'accepter pour ne pas éveiller les soupçons +de M. de Brévannes. + +Ce dernier attendait donc Iris dans le petit salon dont nous avons +parlé. + +Si l'on n'a pas oublié le caractère de M. de Brévannes, son indomptable +opiniâtreté, son orgueil, son acharnement à réussir dans ce qu'il +entreprenait; si l'on pense que sa volonté, son obstination, sa vanité +étaient mises en jeu par un amour profond, exalté, contre lequel il se +débattait depuis deux ans, on concevra avec quelle violence passionnée +il désirait être aimé de madame de Hansfeld, cette femme si séduisante, +si enviée, si respectée. + +Il était midi. M. de Brévannes attendait Iris avec une extrême +impatience dans la petite maison de la rue des Martyrs. + +Madame Grassot, gardienne de cette mystérieuse demeure, restait à +l'étage supérieur. La jeune fille arriva; M. de Brévannes courut à sa +rencontre. + +Iris paraissait tremblante et effrayée. M. de Brévannes la rassura et la +fit entrer dans le salon; elle tenait à la main un petit album relié en +maroquin noir et fermé par une serrure d'argent. Frémissant de joie et +d'impatience à la vue de ce livret, M. de Brévannes prit sur la cheminée +une bague ornée d'un assez gros brillant, la passa au doigt d'Iris, +malgré sa faible résistance. + +--De grâce, charmante Iris--lui dit-il--recevez ce faible gage de ma +reconnaissance. Cette jolie main n'a pas besoin d'ornement, mais c'est +un souvenir que je vous demande en grâce de porter.... Vous m'avez +promis de l'accepter. + +--Sans doute... mais je ne sais si je dois... ce diamant.... + +--Qu'importe le diamant!... c'est seulement de la bague qu'il s'agit. + +--Et c'est aussi la bague que j'accepte--dit Iris avec un sourire d'une +tristesse hypocrite--puisque ma condition m'expose à de certaines +récompenses. + +--Si j'ai choisi ce diamant--reprit M. de Brévannes--c'est qu'il offre +l'emblème de la pureté et de la durée de ma reconnaissance. + +Et il tendit la main vers le livre noir. + +--Non, non--dit Iris en paraissant encore combattue par le devoir--cela +est horrible.... Je me damne pour vous. + +--Mais quel mal faites-vous?... c'est tout au plus une indiscrétion... +ma chère Iris; puisque votre maîtresse est souvent injuste envers vous, +c'est de votre part une petite vengeance permise... et innocente. + +--Oh! je suis inexcusable, je le sens... et puis une fois que vous aurez +lu ce livre... vous oublierez la pauvre Iris... vous n'aurez plus besoin +d'elle.... Mais de quoi me plaindrai-je? n'aurez-vous pas d'ailleurs +payé ma trahison--ajouta-t-elle avec amertume. + +--Cette petite fille s'est affolée de moi--pensa M. de +Brévannes--comment diable m'en débarrasserai-je? Est-ce que maintenant +qu'elle a ma bague elle ne voudrait plus se dessaisir du livre? + +Il reprit tout haut d'un ton pénétré: + +--Vous vous trompez, Iris. D'abord, je ne me croirai jamais quitte +envers vous.... Quant à vous oublier... ne le craignez pas.... Pour mon +repos, je voudrais le pouvoir.... Il faut toute la gravité des choses +dont j'ai à entretenir votre maîtresse pour me distraire un peu de mon +amour pour vous.... Iris, car je vous aime.... Mais ne parlons pas de +cela maintenant.... De graves intérêts sont en jeu.... Comment se +trouve votre maîtresse? + +--Elle est rêveuse et triste depuis qu'elle vous a accordé l'entrevue +que vous demandiez si impérieusement. + + +--Elle m'y a forcé... J'étais si malheureux de son refus que je me suis +oublié jusqu'à lui faire cette menace, que je ne regrette plus, car j'ai +ainsi obtenu ce que je désirais dans son intérêt et dans le mien.... +Mais elle est rêveuse et triste, dites-vous? + +--Oui... quelquefois elle reste longtemps comme accablée... puis tout à +coup elle se lève impétueusement et marche pendant quelque temps avec +agitation. + +--Et à quoi attribuez-vous ses préoccupations? + +--Je ne sais.... + +--Ce livre que vous hésitez à me confier et que je n'ose plus vous +demander nous l'apprendrait. + +--Oh! je ne tiens pas à savoir les secrets de la princesse.... C'est +pour vous être agréable, pour vous obéir que j'ai soustrait ce livre... +la clef est à son fermoir, je ne l'ai pas ouvert. + +--Eh bien! ouvrons-le.... Maintenant ce que vous appelez la méchante +action est commis. Il ne s'agit plus que de me rendre un grand service. +Hésitez-vous encore? Je sais que ne n'ai d'autre droit à cette bonté de +votre part que.... + +--Tenez, tenez, lisez vite--dit Iris en détournant la tête et en donnant +l'album à M. de Brévannes. + +--Ce que je fais est infâme; mais je ne puis résister à l'influence que +vous avez sur moi. + +--Influence d'une volonté ferme--pensa M. de Brévannes en ouvrant +précipitamment le livre noir, où il lut ce qui suit, pendant qu'Iris, +accoudée à la cheminée, la figure dans ses mains, et n'ayant pas l'air +de voir sa dupe, l'examinait attentivement dans la glace. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE II. + +PENSÉES DÉTACHÉES. + + +Iris avait écrit les passages suivants d'une main en apparence émue et +mal affermie, comme si les idées se fussent pressées confuses et +désordonnées, dans la tête de la princesse: + +«Je viens de le revoir à la Comédie-Française. Toutes mes douleurs, tous +mes regrets se sont réveillés à son aspect. + +«Il me poursuivra donc partout.... Jamais je n'ai éprouvé une commotion +plus violente; être obligée de tout cacher aux regards pénétrants du +monde, aux regards indifférents de mon mari.... Est-ce la haine, +l'indignation, la colère qui m'ont ainsi bouleversée? + +«Oui... n'est-ce pas de la haine, de l'indignation, de la colère que je +dois ressentir contre celui qui a tué le fiancé à qui j'étais promise et +que j'aimais depuis mon enfance? Ne dois-je pas exécrer celui qui m'a +déshonorée par une calomnie infâme?... Oh! oui... je le hais... je le +hais, et pourtant!...» + +Ici se trouvaient quelques mots absolument indéchiffrables; ils +terminaient ce premier passage, et fournirent à M. de Brévannes le texte +d'une foule de conjectures. + +Ces mots _et pourtant_! lui semblaient surtout une réticence d'un +heureux augure... il continua. + +«J'étais tellement épouvantée de ma pensée de tout à l'heure, que je +n'ai osé continuer--ni confier au papier.... Hélas! mon seul +confident... ce qui causait mon effroi.... + +«Je devrais dire ma honte.... Quel abîme que notre âme!... quels +contrastes!... Oh! non, non; je hais cet homme.... Il y a dans la +persistance avec laquelle il a poursuivi son dessein quelque chose +d'infernal;... et si ce que je ressens à son égard diffère de la haine, +c'est qu'un vague effroi se joint à cette haine. Oui, c'est cela sans +doute.... Et puis il s'y joint encore une sorte de regret de voir une +volonté si ferme, une opiniâtreté si grande employées à mal faire, à +nuire, à calomnier! + +«En se vouant à de nobles desseins quels admirables résultats n'eût-il +pas obtenus!... + +«Oui, je suis épouvantée quand je songe à l'habileté avec laquelle il +est parvenu à s'introduire autrefois chez nous, à se rendre +indispensable à nos intérêts; avec quelle dissimulation impénétrable il +m'avait caché son amour... dont il ne m'a parlé qu'une seule fois; avec +quelle indignation je l'ai accueilli.... + +«Ne devais-je pas croire, quoiqu'il m'ait dit le contraire, que les +soins qu'il rendait à ma tante étaient sérieux? M'étais-je trompée? +Voulais-je me tromper à cet égard? + +«L'abominable calomnie dont j'ai été victime ne m'a pas même instruite +de la vérité. Pauvre tante! que de chagrins elle m'a causés, sans le +savoir!... + +«Il n'a manqué à cet homme que de placer mieux son amour, son dévouement +passionné... Sans doute, il eût vaillamment aimé une femme libre de son +coeur.... Mais pourquoi m'a-t-il aimée, moi? N'étais je pas fiancée à +Raphaël? Ne m'avait-il pas souvent entendu parler de notre prochain +mariage?... Et après un premier et dernier aveu... il a recouru à la +plus infâme calomnie pour déshonorer celle à qui une fois, une seule +fois, il avait parlé d'amour.... + +«Il me semble que je suis soulagée en épanchant ainsi les pensées qui me +sont si douloureuses.... Oui, cela m'aide à lire dans mon coeur.... + +«Hélas! j'étais déjà si malheureuse! avais-je besoin de ce surcroît de +chagrins?... Oh! soyez maudit vous qui m'avez presque forcée à un +mariage sans amour... en tuant mon fiancé... que j'aimais tendrement.... + +«Oui; je l'aimais d'un attachement d'enfance qui s'était changé avec les +années en un sentiment plus vif que l'amitié, mais plus calme que +l'amour.... + +«Quelle est ma vie maintenant? Horrible... horrible... avec toutes les +apparences du bonheur.. si la richesse est le bonheur.... A jamais +enchaînée à un homme qui bien souvent, hélas! me fait regretter le sort +de Raphaël. + +Pauvre Raphaël! mourir si jeune!... Hélas! en provoquant M. de +Brévannes, il cédait à un élan de juste et courageux désespoir.... Et +pourtant son meurtrier a, de son côté, non sans raison, invoqué le droit +de légitime défense.... + +«Il n'importe, Raphaël au moins ne souffre plus; moi je souffre chaque +jour; chaque instant de ma vie est un supplice.... Que faire? + +«Se résigner. + +«Pour sortir de ma douloureuse apathie, il m'a fallu revoir cet homme, +qui a causé tous mes chagrins. + +«Chose étrange! je m'étais fait une idée tout autre de ce que je devais, +selon moi, ressentir à son aspect.... Oui, je l'avoue avec horreur (qui +saura jamais cet aveu?) mon courroux, mon exécration, ne me semblent pas +à la hauteur de ses crimes.... + +«En vain je maudis ma faiblesse... en vain je me dis que cet homme m'a +calomniée d'une manière infâme; en vain je me répète qu'il a tué +Raphaël, qu'il est presque l'auteur des maux que j'endure... qu'il peut +à cette heure me perdre.... Et malgré moi j'ai la lâcheté de penser que +c'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme +d'horribles actions.... Oserai-je le dire? je suis quelquefois capable +de l'excuser.» + +M. de Brévannes sentait son coeur battre avec violence, son orgueil +effréné, l'aveuglement de sa passion servaient Iris au-delà de toute +espérance. + +Rien de plus vulgaire, de plus suranné, mais aussi de plus vrai que cet +adage:--_On croit ce que l'on désire_. + +Dans ces pages qu'il supposait écrites par madame de Hansfeld, M. de +Brévannes voyait la preuve d'une impression qui tenait à la fois de la +haine et de l'amour, de la terreur et de l'admiration. + +Admiration à peine avouée, il est vrai, mais qui, selon la vanité de M. +de Brévannes, n'était que de l'amour ignoré ou combattu. + +Une circonstance assez étrange, habilement exploitée par Iris, +contribuait à augmenter l'erreur de M. de Brévannes: il n'avait fait +qu'un seul aveu à Paula, et, d'après les fragments que nous venons de +citer, il pouvait croire que celle-ci n'avait pas répondu à sa passion +par jalousie des soins apparents qu'il rendait à sa tante, enfin, il +pouvait aussi croire son abominable calomnie, sinon oubliée, du moins +presque excusée par ces mots prétendus de la princesse: + +«C'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme +d'horribles actions; je me sens quelquefois capable de l'excuser.» + +Quant à la mort de Raphaël, que Paula aimait d'un _sentiment plus vif +que l'amitié, plus calme que l'amour_, ce meurtre, presque justifié par +l'agression de cet infortuné, était, il est vrai, une des causes qui +combattaient le plus vivement l'irrésistible penchant de madame de +Hansfeld pour M. de Brévannes. + +Sans l'autorité du _Livre noir_, il eût fallu un complet aveuglement +pour expliquer ainsi la conduite de madame de Hansfeld; mais M. de +Brévannes, croyant lire un écrit tracé par elle, avait trop d'orgueil et +d'amour pour ne pas accepter cette interprétation d'ailleurs si +naturelle. + +Pourquoi M. de Brévannes se serait-il défié d'Iris? Pourquoi l'aurait-il +crue capable d'une si étrange supercherie? Quant à la princesse, dans +quel but aurait-elle écrit ces pages que personne ne devait lire? + +En supposant que, d'accord avec Iris, elle eût autorisé cette +communication afin de persuader à M. de Brévannes que ses torts étaient +effacés par l'amour, un tel dessein ne pouvait que le flatter. + +On comprendra donc qu'il continua la lecture du livre noir avec un +intérêt et un espoir croissants. + +«Que me veut donc cet homme? Il est parvenu à se ménager une entrevue +avec Iris; pauvre enfant, simple et ingénue; il lui a proposé de se +charger d'une lettre pour moi, elle a refusé? Que peut-il donc me +vouloir?... quelle est donc son audace? comment supporterait-il mon +regard? + +«Cet homme est fou... qu'a-t-il à me dire? penserait-il à excuser sa +conduite? mais je.... + +«Hier, je n'ai pu continuer; j'ai été interrompue par l'arrivée de mon +mari. + +«Le prince a donc toute sa vie étudié les effets de la douleur pour +porter des coups plus assurés. Mais c'est un monstre... mais il a des +raffinements de tortures inouïs.... Oh! maintenant, je comprends +pourquoi je ne hais pas assez M. de Brévannes... toute ma haine s'est +usée contre mon bourreau. + +«Et être pour la vie... pour la vie enchaînée à cet homme!... Ne pouvoir +briser ces liens odieux... que par la mort.... + +«Oh! qu'elle me frappe donc, qu'elle me frappe bientôt... puisqu'il faut +que l'un de nous deux meure pour rompre cette horrible union, que ce +soit moi... plutôt que mon mari...» + +M. de Brévannes frémit à ces paroles, et s'écria en s'adressant à Iris: + +--La princesse est donc bien malheureuse? + +--Bien malheureuse!...--répondit sourdement Iris. + +--Son mari est donc sans pitié pour elle? + +--Sans pitié... + +M. de Brévannes continua de lire: + +«Oui, oui, la mort.... Je ne mérite pas de vivre... j'ai été infidèle à +la mémoire de Raphaël... je ne mérite aucune commisération; si mon mari +est un monstre de cruauté, que suis-je donc moi, qui ne puis détacher ma +pensée de l'homme qui a causé tous mes maux en tuant mon fiancé!... + +«Oh! j'ai honte de moi-même.... Il faut que j'écrive ces horribles +choses... que je les voie, là... matériellement... sous mes yeux... pour +que je les croie possibles.... + +«Arriver, mon Dieu! à ce dernier degré d'abaissement! + +«Est-ce ma faute, aussi? La douleur déprave tant.... Oui... elle +déprave, elle rend criminelle... car quelquefois, brisée par le +désespoir, je m'écrie:--Puisqu'il était dans la destinée de M. de +Brévannes d'être meurtrier... pourquoi le sort, au lieu de livrer +Raphaël à ses coups, ne lui a-t-il pas livré mon bourreau?» + +Ces pages s'arrêtaient là. + +Iris avait voulu sans doute laisser M. de Brévannes réfléchir mûrement +sur ce voeu homicide. + +Il s'écria vivement en fermant le livre: + +--Iris, vous n'avez rien lu de ce qui est écrit là?... + +La jeune fille parut n'avoir pas entendu ces paroles; elle regardait +fixement M. de Brévannes. + +--Iris--reprit-il--vous n'avez rien lu de ces pages?... + +--Rien... rien--dit-elle en sortant de sa rêverie--que m'importe ce +livre? + +--Elle ne songe qu'à moi--pensa-t-il--son indiscrétion n'est pas à +craindre. + +Il referma le livre, le rendit à la jeune fille et lui dit: + +--Vous avez, sans le savoir, rendu le plus grand service à votre +maîtresse. + +--Vous l'aimez?--lui demanda brusquement Iris, en attachant sur lui un +regard perçant. + +--Moi!--dit M. de Brévannes de l'air du monde le plus +détaché--singulière preuve d'amour que de cruellement menacer la femme +qu'on aime. Non, non, je n'ai pas d'amour pour elle... l'austère amitié +peut seule recourir à des moyens si extrêmes.... + +--Il faut bien vous croire--dit tristement Iris en reprenant le livre. + +--Adieu, Iris, à demain--dit M. de Brévannes;--vous rappellerez bien à +madame de Hansfeld l'entrevue qu'elle m'a promise. + +Elle n'y manquera pas.... Mais j'y songe... au nom du ciel, que rien ne +puisse lui faire soupçonner que vous avez lu dans ce livre; je serais +perdue. + +--Rassurez-vous, ma chère Iris, j'aurai l'air d'être aussi étranger +qu'elle à ses pensées les plus secrètes.... Rien ne trahira la +connaissance que j'en ai. Promettez-moi seulement de m'apporter encore +ce livre... il serait pour moi de la dernière importance de le +consulter ensuite de l'entrevue que j'aurai demain avec votre +maîtresse.... Me le promettez-vous? + +--Encore mal faire... encore abuser de sa confiance.... Ah! maintenant +je n'ai plus le droit de me plaindre de son injustice. + +--Iris, je vous en supplie.... + +--Vous me le demandez, n'est-ce pas pour moi plus qu'un ordre. + +Dans sa reconnaissance, M. de Brévannes prit la main d'Iris, et, +l'attirant près de lui, voulut la baiser au front; la jeune fille le +repoussa violemment et fièrement, à la grande surprise de M. de +Brévannes, qui croyait combler les voeux de la jeune fille en se +montrant si _bon seigneur_. + +En arrivant sur le quai, Iris jeta à la rivière la bague qu'elle avait +reçue pour prix de sa trahison. + +Après avoir attentivement lu le _Livre noir_, M. de Brévannes tomba dans +une méditation profonde. Il n'en doutait pas, il était aimé, mais madame +de Hansfeld combattait de toutes ses forces ce penchant involontaire. + +Son mari la rendait si horriblement malheureuse, qu'elle allait +quelquefois jusqu'à désirer sa mort. + +Quoique le voeu lui parût toucher à l'exagération, M. de Brévannes +regardait toutes ces circonstances comme favorables pour lui, et il +attendait avec anxiété le moment du rendez-vous que madame de Hansfeld +lui avait donné pour le lendemain au Jardin-des-Plantes. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE III. + +ARNOLD ET BERTHE. + + +Madame de Brévannes avait plusieurs fois rencontré chez Pierre Raimond +M. de Hansfeld sous le nom d'Arnold Schneider; il avait sauvé la vie du +vieux graveur, rien de plus naturel que ses visites à ce dernier. + +Berthe ayant résolu de recommencer d'enseigner le piano pour subvenir +aux besoins de son père, venait chez lui trois fois par semaine et y +restait jusqu'à trois heures pour donner, en sa présence, ses leçons de +musique. + +On n'a pas oublié que Berthe avait fait sur M. de Hansfeld une +impression profonde la première fois qu'il l'avait aperçue à la +Comédie-Française. Lorsqu'il la rencontra ensuite chez Pierre Raimond, +qu'il venait d'arracher à une mort presque certaine, vivement frappé de +la circonstance qui le rapprochait ainsi de Berthe, Arnold y vit une +sorte de fatalité qui augmenta encore son amour. + +Le charme des manières de M. de Hansfeld, la grâce de son esprit, ses +prévenances respectueuses, presque filiales, pour Pierre Raimond, +changèrent bientôt en une affection sincère la reconnaissance que le +vieillard avait d'abord vouée à son sauveur. + +Arnold était simple et bon, il parlait avec un goût et un savoir infini +des grands peintres, objet de l'admiration passionnée du graveur qui +avait employé une partie de sa vie à reproduire sur le cuivre les plus +belles oeuvres de Raphaël, du Vinci et du Titien; il avait montré à +Arnold ces travaux de sa jeunesse et de son âge mûr; Arnold les avait +appréciés en connaisseur et en habile artiste. + +Ses louanges ne décelaient pas le complaisant ou le flatteur; modérées, +justes, éclairées, elles en étaient plus précieuses à Pierre Raimond, +qui avait la conscience de son art; comme les artistes sérieux et +modestes, il connaissait mieux que personne le fort et le faible de ses +ouvrages. Ce n'était pas tout: Arnold semblait par ses opinions +politiques appartenir à ce parti exalté de la jeune Allemagne, qui offre +beaucoup d'analogie avec certaines nuances de l'école républicaine. + +Grâce à ses nombreux points de contact, la récente intimité de Pierre +Raimond et d'Arnold se resserrait chaque jour davantage. Ce dernier +était de bonne foi, il ressentait véritablement de l'attrait pour ce +rude et austère vieillard, qui conservait dans toute leur ardeur les +admirations et les idées de sa jeunesse. + +M. de Hansfeld était d'une excessive timidité; les obligations de son +rang lui pesaient tellement que, pour leur échapper, il avait affecté +les plus grandes excentricités. Ses goûts, ses penchants se portaient à +une vie simple, obscure, paisiblement occupée d'arts et de théories +sociales. Aussi, même en l'absence de Berthe, il trouvait dans les deux +pauvres chambres de Pierre Raimond plus de plaisir, de bonheur, de +contentement qu'il n'en avait trouvé jusqu'alors dans tous ses palais. + +S'il avait seulement voulu dissimuler ses assiduités auprès de Berthe +sous de trompeuses prévenances envers le graveur, celui-ci avait trop +l'instinct du vrai pour ne pas s'en être aperçu, et trop de rigide +fierté pour ne pas fermer sa porte à Arnold. + +Pierre Raimond n'ignorait pas que son jeune ami trouvait Berthe +charmante, et qu'il admirait autant son talent d'artiste que la candeur +de son caractère, que la grâce de son esprit. + +Dans son orgueil paternel, loin de s'alarmer, Pierre Raimond se +réjouissait de cette admiration. N'avait-il pas une confiance aveugle +dans les principes de Berthe? Ne devait-il pas la vie à Arnold? Comment +supposer que ce jeune homme au coeur noble, aux idées généreuses, +abuserait indignement des relations que la reconnaissance avait établies +entre lui et l'homme qu'il avait sauvé. + +Aux yeux de Pierre Raimond, cela eût été plus infâme encore que de +déshonorer la fille de son bienfaiteur. + +Enfin, Arnold avait dit appartenir au peuple, et, dans l'exagération de +ses idées absolues, Pierre Raimond lui accordait une confiance qu'il +n'eût jamais accordée au prince de Hansfeld. + +Berthe, d'abord attirée vers Arnold par la reconnaissance, avait peu à +peu subi l'influence de cet être bon et charmant. Il assistait souvent, +en présence du vieux graveur, aux leçons de musique de Berthe; il était +lui-même excellent musicien, et quelquefois Berthe l'écoutait avec +autant d'intérêt que de plaisir parler savamment d'un art qu'elle +adorait, raconter la vie des grands compositeurs d'Allemagne, et lui +exposer, pour ainsi dire, la poétique de leurs oeuvres et en faire +ressortir les innombrables beautés. + +Que de douces heures ainsi passées entre Berthe, Arnold et Pierre +Raimond! Celui-ci ne savait pas la musique; mais son jeune ami lui +traduisait, lui expliquait pour ainsi dire la pensée musicale des grands +maîtres, l'analysant phrase par phrase, et faisant pour l'oeuvre de +Mozart, de Beethoven, de Gluck, ce qu'Hoffmann a si merveilleusement +fait pour _Don Juan_. + +Berthe, profondément touchée des soins d'Arnold pour Pierre Raimond, +leur attribuait à eux seuls la vive sympathie qui, chaque jour, la +rapprochait davantage du prince. Celui-ci était d'autant plus dangereux +qu'il était plus sincère et plus naturel; rien dans son langage, dans +ses manières, ne pouvait avertir madame de Brévannes du péril qu'elle +courait. + +La conduite d'Arnold était un aveu continuel, il n'avait pas besoin de +dire un mot d'amour; si par hasard il se trouvait seul avec Berthe, son +regard, son accent étaient les mêmes qu'en présence du graveur. Celui-ci +rentrait-il, Arnold pouvait toujours finir la phrase qu'il avait +commencée. + +Comment madame de Brévannes se serait-elle défiée de ces relations si +pures et si paisibles? Jamais Arnold ne lui avait dit: Je vous aime; +jamais elle n'avait un moment songé qu'elle pût l'aimer, et déjà ils +étaient tous deux sous le charme irrésistible de l'amour. + +Nous le répétons, par un singulier hasard, ces trois personnes, sincères +dans leurs affections, sans défiance et sans arrière-pensée, s'aimaient: +Arnold aimait tendrement le vieillard et sa fille, ceux-ci lui rendaient +vivement cette affection; tous trois enfin se trouvaient si heureux, que +par une sorte d'instinct conservatif du bonheur, ils n'avaient jamais +songé à analyser leur félicité, ils en jouissaient sans regarder en-deçà +ou au-delà. + +La seule chose qui aurait pu peut-être éclairer Berthe sur le sentiment +auquel son coeur s'ouvrait de jour en jour, était l'espèce +d'indifférence avec laquelle elle supportait les duretés de son mari; +elle s'étonnait même vaguement de ressentir alors si peu des blessures +naguère si douloureuses.... + +Lorsque son père, profondément irrité contre M. de Brévannes, lui avait +sérieusement, presque sévèrement demandé compte des procédés de M. de +Brévannes, elle n'avait pas menti en répondant que depuis quelque temps +elle ne s'en tourmentait plus. + +Le vieillard avait eu d'autant plus de foi aux paroles de Berthe, que +peu à peu elle redevenait calme, souriante, et que sa physionomie, +autrefois si triste, révélait alors la plus douce quiétude. + +Peut-être blâmera-t-on l'aveugle confiance de Pierre Raimond; cette +confiance aveugle était une des nécessités de son caractère. + +Ces antécédents posés, nous conduirons le lecteur dans le modeste réduit +de Pierre Raimond, le lendemain du jour où M. de Hansfeld avait signifié +à sa femme qu'elle devait quitter Paris dans trois jours. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE IV. + +INTIMITÉ. + + +Un bon feu pétillait dans l'âtre, au dehors la neige tombait et la bise +faisait rage; Pierre Raimond était assis d'un côté de la cheminée, +Arnold de l'autre; depuis que le prince était amoureux, ses traits +reprenaient une apparence de force et de santé, quoique son visage fût +toujours un peu pâle. + +Une grande discussion s'était élevée entre Pierre Raimond et Arnold, car +pour compléter le charme de leur intimité ils différaient de manière de +voir sur quelques questions artistiques, entre autres sur la façon de +juger Michel-Ange. + +Arnold, tout en rendant un juste hommage à l'immense génie du vieux +tailleur de marbre, ne ressentait pour ses productions aucune sympathie, +quoiqu'il comprît l'admiration qu'elles inspiraient; le goût délicat et +pur d'Arnold, surtout épris de la beauté dans l'art, s'effrayait des +sombres et terribles écarts du fougueux Buonarotti, et leur préférait de +beaucoup la grâce divine de Raphaël. + +Pierre Raimond défendait _son vieux sculpteur_ avec énergie, et il se +passionnait autant pour la fière indépendance du caractère de +Michel-Ange que pour la gigantesque puissance de son talent. + +--Votre tendre Raphaël avait l'âme amollie d'un courtisan--disait le +vieillard à Arnold--tandis que le rude créateur du Moïse et de la +chapelle Sixtine avait l'âme républicaine; et il devait menacer, comme +il l'en a menacé, le pape Jules de le jeter en bas de son échafaudage +s'il lui manquait de respect. + +M. de Hansfeld ne put s'empêcher de sourire de l'exaltation de Pierre +Raimond, et répondit: + +--Je ne nie pas l'énergie un peu farouche de Michel-Ange; il était, +malheureusement, d'un caractère morose, fier, taciturne, ombrageux, +altier et difficile. + +--Malheureusement!... Qu'entendez-vous par ce mot... malheureusement? + +--J'entends qu'il était malheureux, pour les sincères admirateurs de ce +grand homme, de ne pouvoir nouer avec lui des relations agréables et +douces. + +--Je l'espère bien.... Est-ce que vous le prenez pour un Raphaël, pour +un homme banal comme votre héros? Car--ajouta le graveur avec un accent +de dédain--il n'y avait personne au monde d'un caractère plus facile, +plus insinuant, plus aimable que votre Raphaël. + +--Vous reconnaissez au moins ses qualités.... + +--Ses qualités!!! c'est justement à cause de ces _qualités_ +insupportables que je le déteste comme homme... quoique je le vénère +comme artiste. + +--Et moi, mon cher monsieur Raimond, c'est justement à cause des défauts +du caractère diabolique de Michel-Ange qu'il m'est antipathique, comme +homme, quoique je m'incline devant son génie. + +--Votre admiration n'est pas naturelle; elle est forcée... elle est +exagérée--s'écria le graveur. + +--Comment!--dit Arnold stupéfait--vous détestez Raphaël à cause de ses +qualités.... Moi, je n'aime pas Michel-Ange à cause de ses défauts... +et vous m'accusez d'exagération? + +--Certainement... on n'est grand homme, on n'est Michel-Ange qu'à +certaines conditions. J'admire dans le lion jusqu'à ses instincts +sauvages et féroces; il n'est lion qu'à condition d'être sauvage et +féroce, il ne peut avoir les _vertus_ d'un _mouton_ comme votre Raphaël. + +--Mais au moins permettez-moi d'aimer dans Raphaël ces vertus de +_mouton_, qui sont, si vous le voulez, les conséquences de sa nature, de +son talent.... + +--A votre aise: admirez, si vous trouvez qu'un tel caractère mérite +l'admiration.... Quant à moi, physiquement parlant, je ne mets pas +seulement en balance la fade figure du beau, du céleste Raphaël, tout +couvert de velours et de broderies, avec le mâle visage de mon vieux +Buonarotti, sombre, farouche, hâlé par le soleil, et vêtu d'une +souquenille à moitié cachée par son tablier de cuir de tailleur de +pierre! Allons donc! est-ce que ces deux natures peuvent se comparer +seulement? Ah! ah! ah!... quel plaisant contraste!... Je vois d'ici... +le divin Raphaël.... + +--Le divin Raphaël aurait fléchi le genou et respectueusement baisé la +puissante main du vieux Michel-Ange, son maître et son aïeul dans +l'art--dit doucement Arnold en tendant la main à Pierre Raimond. + +--Vous avez raison--reprit celui-ci en répondant avec effusion au +témoignage de cordialité de M. de Hansfeld.--Je suis un vieux fou... +aussi emporté qu'à vingt ans.... + +A ce moment Berthe entra. + +Il eût été difficile de peindre la ravissante expression de sa +physionomie en voyant son père et Arnold se serrer ainsi la main. Ses +yeux se remplirent de larmes de bonheur. + +--Viens à mon secours, enfant--dit Pierre Raimond.--Je suis battu... ma +folle barbe grise est obligée de s'incliner devant cette vénérable +moustache blonde.... Il reste calme comme la raison, et je m'emporte... +comme si j'avais tort.... + +--Et le sujet de cette grave discussion?--dit Berthe en souriant et en +regardant alternativement Arnold et son père. + +--Michel-Ange...--dit Pierre Raimond. + +--Raphaël...--dit Arnold. + +--Comment, monsieur Arnold, vous ne pouvez pas céder à mon père? + +--Je voudrais bien voir qu'il me cédât sans discussion!... Je ne veux +pas qu'il cède... mais qu'il soit convaincu.... + +--Quant à cela, monsieur Raimond... j'en doute... les convictions ne +s'imposent pas, et Raphaël.... + +--Mais Michel-Ange.... + +--Allons--dit Berthe--pour vous mettre d'accord, je vais jouer l'air de +_Fidelio_, que M. Arnold aime tant... qu'il vous l'a aussi fait aimer, +mon père. + +--Avouez, _don Raphaël_--dit en riant le vieillard à Arnold--qu'elle a +plus de bon sens que nous. + +--Je le crois, seigneur Michel-Ange; madame Berthe sait bien que quand +on l'écoute on ne songe guère à parler. + +--Oh! monsieur Arnold, je ne suis pas dupe de vos flatteries. + +--Pour le lui prouver, mon enfant, commence l'ouverture de Fidelio: tu +sais que c'est mon morceau de prédilection depuis que notre ami m'en a +fait comprendre les beautés. + +Berthe commença de jouer cette oeuvre avec _amour_; la présence d'Arnold +semblait donner une nouvelle puissance au talent de la jeune femme. + +Au bout de quelques minutes, M. de Hansfeld parut complètement absorbé +dans une profonde et douloureuse méditation; quoiqu'il eût plusieurs +fois entendu Berthe jouer ce morceau, jamais les tristes souvenirs qu'il +éveillait en lui n'avaient été plus péniblement excités. + +Berthe, qui de temps en temps cherchait le regard d'Arnold, fut effrayée +de sa pâleur croissante, et s'écria: + +--Monsieur Arnold... qu'avez-vous? mon Dieu!... comme vous êtes pâle! + +--Votre main est glacée, mon ami--dit Pierre Raimond, qui était assis à +côté de M. de Hansfeld. + +--Je n'ai rien... rien--répondit celui-ci;--je suis d'une faiblesse +ridicule.... Certains airs sont pour moi... de véritables dates... et +plusieurs motifs de _Fidelio_... se rattachent à un passé bien +triste.... + +--J'avais pourtant déjà joué ce morceau--dit Berthe en quittant le piano +et en venant s'asseoir à côté de son père. + +--Sans doute.... J'étais alors tout au plaisir d'entendre votre +exécution. Mais à cette heure, je ne sais pourquoi.... Oh! pardon... +pardon de ne pouvoir vaincre mon émotion.... + +Et M. de Hansfeld cacha son visage entre ses mains. + +Berthe et le vieillard se regardèrent tristement, partageant le chagrin +de leur ami sans le comprendre. + +Après quelques moments de silence, Arnold releva la tête. Il est +impossible de rendre l'expression de tristesse navrante dont son pâle et +doux visage était empreint. Une larme vint aux yeux de Berthe; par un +mouvement d'ingénuité charmante, elle prit la main de son père pour +l'essuyer. + +--Vous souffrez--dit le vieillard à Arnold.--Que notre amitié n'est-elle +plus ancienne! vous pourriez peut-être apaiser vos chagrins en les +épanchant.... + +--Oh! bien souvent j'y ai pensé... mais la honte m'a retenu--dit Arnold +avec une sorte d'accablement. + +--La honte! s'écria Raimond avec surprise. + +--Ne vous méprenez pas sur ce mot... mon ami--dit Arnold;--Dieu merci! +je n'ai rien fait dont j'aie à rougir.... Seulement, j'ai honte de ma +faiblesse... j'ai honte d'être encore si sensible à des souvenirs qui +devraient être aussi méprisés qu'oubliés. + +--Ne craignez rien; nous vous comprendrons... nous vous plaindrons. Ma +pauvre enfant a souvent aussi bien pleuré ici à propos de souvenirs qui, +comme les vôtres, devraient être aussi méprisés qu'oubliés. + +--Mon père! + +--Tenez.... Arnold--dit le graveur--si je désire votre confiance, c'est +que nous aussi nous aurions peut-être de tristes aveux à vous faire.... + +--Vous aussi, vous avez été malheureux?--dit Arnold. + +--Bien malheureux--répondit le vieillard;--mais, Dieu merci! ces mauvais +jours sont, je crois, passés. Il me semble que vous nous avez porté +bonheur. Non seulement vous m'avez sauvé la vie, mais, cette vie, vous +me l'avez rendue charmante. Oui, depuis bien longtemps je n'avais +rencontré personne dont l'esprit eût autant de rapports avec le mien. Je +ne sais quelle est l'influence de votre heureuse étoile; mais, depuis +que nous vous connaissons, ma pauvre Berthe elle-même est moins +triste... ses chagrins domestiques semblent adoucis.... Vous avez enfin +été pour nous l'heureux augure d'une vie douce et calme. + +--Oh! ce que vous dit mon père est bien vrai, monsieur Arnold--dit +Berthe.--Si vous saviez combien il vous aime! et lorsque je suis seule +avec lui en quels termes il parle de vous! + +--C'est vrai--dit le vieillard.--Si vous nous entendiez, vous verriez +que vous n'avez pas d'amis plus sincères.... Berthe vous est si +reconnaissante de ce que vous m'avez sauvé la vie, qu'après moi vous +êtes ce qu'elle aime le plus au monde. + +--Oh! oui... pauvre père--dit Berthe en embrassant le vieillard. + +M. de Hansfeld écoutait Pierre Raimond avec une vénération profonde. Ce +langage franc et loyal était aussi nouveau que flatteur pour lui. Ne +fallait-il pas qu'il inspirât une bien noble confiance à Pierre Raimond +pour que celui-ci ne craignît pas de lui parler ainsi devant sa fille! + +Berthe elle-même, loin de se montrer confuse, embarrassée, semblait +confirmer ce que disait son père; son front rayonnait de candeur et de +sérénité. + +En présence de cette noble franchise, M. de Hansfeld rougit de sa +dissimulation; il fut sur le point d'apprendre à Pierre Raimond son +véritable nom; mais il redouta l'indignation que cet aveu tardif +exciterait peut-être chez le vieux graveur, dont il connaissait +d'ailleurs les préventions anti-aristocratiques; il trouva donc une +sorte de _mezzo termine_ dans la demi-confidence qu'il fit à Berthe et à +son père. + +Après quelques moments de silence, il dit à Pierre Raimond: + +--Vous avez raison, mon ami... vous m'avez donné l'exemple de la +confiance... je vous imiterai.... Peut-être vous inspirerai-je un peu +d'intérêt par quelques rapports entre ma position et celle de votre +fille... car vous m'avez dit que son mariage n'était pas heureux... et +c'est aussi à mon mariage que j'ai dû d'atroces chagrins. + +--Vous êtes marié?... si jeune--dit Raimond avec étonnement. + +--Depuis deux ans. + +--Et votre femme...--dit Berthe. + +--Elle est en Allemagne--répondit M. de Hansfeld après un moment +d'hésitation. + +--Et quelques passages de l'ouverture de _Fidelio_ que jouait Berthe +vous ont sans doute rappelé de douloureux souvenirs? + +--Hélas! oui. Lorsque j'ai connu la femme que j'ai épousée, j'étais dans +tout le feu de ma première admiration pour cet opéra de Beethoven.... +J'ai toujours eu l'habitude d'attacher mes pensées du moment à certains +passages de la musique que j'aime... pensées qui, pour moi, deviennent +pour ainsi dire les paroles des airs que j'affectionne le plus; eh bien! +l'opéra de _Fidelio_ me rappelle ainsi toutes les phases d'un amour +malheureux. + +--Ah! maintenant je comprends votre émotion--dit Berthe en secouant la +tête avec tristesse. + +--Voyons, mon ami--dit cordialement Pierre Raimond--jamais vous ne +parlerez à des coeurs plus sympathiques. + +Et M. de Hansfeld raconta ainsi qu'il suit l'histoire de son mariage +avec Paula Monti; histoire vraie en tous points, sauf la substitution du +nom d'Arnold Schneider à celui de Hansfeld. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE V. + +RÉCIT. + + +--Orphelin presque en naissant--dit le prince--j'ai été élevé par un +vieux serviteur de ma famille. Nous habitions un village retiré, nous y +vivions dans une complète solitude. Le pasteur était peintre et +musicien; il reconnut en moi quelques dispositions pour ces arts +auxquels je consacrais tout mon temps. + +Ces premières années de ma vie furent paisibles et heureuses. J'aimais +le vieux Frantz comme un père; il avait pour moi les soins les plus +tendres; il me reprochait seulement de fuir les exercices violents, de +ne sortir de mon cabinet d'études que pour quelques rares promenades +dans nos belles montagnes. Je n'avais aucun des goûts de mon âge; +j'étais sérieux, taciturne, mélancolique; la musique me causait des +ravissements presque extatiques, auxquels je m'abandonnais avec +délices.... A dix-huit ans j'entrepris avec mon vieux serviteur un +voyage en Italie. Pendant deux ans j'étudiai les chefs-d'oeuvre des +grands maîtres dans les différentes villes où je m'arrêtai, voyant peu +de monde et me trouvant heureux de ma vie indolente, rêveuse et +contemplative.... J'arrivai à Venise; mon culte pour les arts avait +jusqu'alors rempli ma vie, l'admiration passionnée qu'ils m'inspiraient +suffisait à occuper mon coeur.... A Venise, le hasard me fit rencontrer +une femme dont l'influence devait m'être funeste. Cette femme, que j'ai +épousée, se nommait Paula Monti.... + +--Elle était belle?--demanda Berthe. + +--Très belle... mais d'une beauté sombre.... Étrange contraste! j'ai +toujours été faible et timide, je me suis épris d'une femme au caractère +énergique et viril.... C'était mon premier amour.... Sans doute j'obéis +plus à l'instinct, au besoin d'aimer, qu'à un sentiment réfléchi, et je +devins passionnément amoureux de Paula Monti; elle accueillit mes soins +avec indifférence; je ne me rebutai pas; elle me semblait très +malheureuse. J'eus quelque espoir, je redoublai d'assiduités, et je +demandai formellement sa main à sa tante. J'étais riche alors, ce +mariage lui parut inespéré; elle y consentit. J'eus avec Paula une +entrevue décisive.... Je dois le dire, elle m'avoua qu'elle avait +ardemment aimé un homme qui devait être son mari; et quoique cet homme +fût mort, son souvenir vivait encore si présent et si cher à sa pensée, +qu'il l'absorbait tout entière, et que mon amour lui était indifférent. +Cet aveu me fit mal; mais je vis dans la franchise de Paula une garantie +pour l'avenir; je ne désespérai pas de vaincre, à force de soins, la +froideur qu'elle me témoignait.... Elle ne me cacha pas que, sans +l'incessante influence d'un passé qu'elle regrettait amèrement, elle +aurait peut-être pu m'aimer. + +Alors je me laissai bercer des plus folles espérances; ma passion était +vraie.... Paula Monti en fut touchée; mais sa délicatesse s'effrayait +encore de la disproportion de nos fortunes. La perte d'un procès venait +de complètement ruiner sa famille. Je surmontai ses scrupules; elle me +promit sa main... mais en me répétant encore qu'elle ne pouvait m'offrir +qu'une affection presque fraternelle. + +Cependant cette froide union fut pour moi un bonheur immense. D'abord +mes espérances s'accrurent, à part quelques moments de profonde +tristesse, le caractère de Paula était mélancolique, mais égal, +quelquefois même affectueux. Déjà j'entrevoyais un avenir plus heureux, +lorsqu'un jour.... Oh! non, non, jamais... je n'aurai la force de +continuer--reprit le prince en cachant sa figure entre ses mains. + +Berthe et son père se regardèrent en silence, n'osant pas demander à +Arnold la suite d'un récit qui lui semblait si pénible. Pourtant il +poursuivit: + +--Pourquoi cacherais-je ses crimes? Mon indulgence n'a-t-elle pas été +une faiblesse coupable? Je dois en porter la peine. Nous étions allés +passer l'été à Trieste. Depuis plusieurs jours, Paula se montrait d'une +humeur sombre, irritable; je la voyais à peine. Lors de ces accès de +noire tristesse, elle ne voulait auprès d'elle qu'une jeune bohémienne +qu'elle avait recueillie par charité. Cette pauvre enfant était, par +reconnaissance, tendrement dévouée à ma femme. + +Pour l'intelligence du récit qui va suivre--continua le prince--il me +faut entrer dans quelques particularités minutieuses. Au bout du jardin +de notre maison de Trieste était un pavillon où nous allions prendre le +thé presque chaque soir. Un soir Paula m'avait à grand'peine promis d'y +venir passer une heure.... J'espérais ainsi la distraire de ses tristes +pensées. + +Jamais je n'oublierai l'expression morne et désolée de sa physionomie +pendant cette soirée; elle accueillit presque avec colère et dédain +quelques mots de tendresse que je lui adressais. + +Douloureusement blessé de sa dureté, je sortis du pavillon. + +Après quelques tours de jardin, je me calmai peu à peu, me rappelant que +Paula m'avait prévenu qu'elle était encore quelquefois sous le coup de +souvenirs pénibles. Je rentrai dans le pavillon. Elle n'y était plus. On +avait servi le thé pendant mon absence, je trouvai préparée la tasse de +lait sucré que je prenais chaque soir; je sus gré à Paula de cette +attention dont pourtant je ne profitai pas.... J'avais un épagneul que +j'affectionnais beaucoup.... Machinalement je lui présentai la tasse que +Paula m'avait apprêtée; il la but avidement, et presque aussitôt le +malheureux animal tomba par terre, trembla convulsivement, et mourut +après quelques minutes d'agonie.... + +--Oh! je comprends... mais cela est horrible...--s'écria Pierre Raimond. + +Berthe regarda son père avec surprise. + +--Qu'y a-t-il donc, mon père?...--dit-elle;--puis, éclairée par un +moment de réflexion, elle ajouta avec horreur:--Oh! non, non, c'est +impossible... monsieur Arnold... c'est impossible! une femme est +incapable d'un crime si affreux. + +--N'est-ce pas?--reprit Arnold avec amertume.--Après quelques +réflexions, j'ai dit comme vous... c'est impossible... j'ai attribué au +hasard ce fait effrayant, je me suis même cruellement reproché d'avoir +pu un moment soupçonner Paula. + +--Et lorsque vous revîtes votre femme--dit Pierre Raimond--quel fut son +accueil? + +--Il fut calme, confiant; et si j'avais alors conservé quelques doutes, +ils eussent été à l'instant dissipés: le soir j'avais laissé Paula +sombre, presque courroucée; le lendemain je la trouvai tranquille, +affectueuse et bonne... elle me tendit la main en me demandant pardon de +m'avoir si brusquement quitté la veille.... + +--C'est d'une inconcevable hypocrisie...--dit Pierre Raimond. + +--Oh! non, non, elle n'était pas coupable, son calme le prouve--dit +Berthe. + +--Je pensais comme vous--reprit M. de Hansfeld;--il y avait tant de +sincérité dans son accent, dans son regard; ses paroles étaient si +naturelles, qu'accablé de remords, de honte, je tombai à ses pieds en +fondant en larmes et en lui demandant pardon.... Elle me regarda d'un +air surpris. Je n'osai m'expliquer davantage. Innocente, mon soupçon +était un abominable outrage. Je lui répondis que je craignais de l'avoir +contrariée la veille.... Elle me crut, et cette scène n'eut pas d'autre +suite. + +Comment vous expliquer ce qui se passa en moi depuis ce jour.... Mon fol +amour pour Paula augmenta pour ainsi dire en raison des torts que je me +reprochais envers elle; je ne pouvais me pardonner d'avoir osé accuser +une femme qui m'avait donné tant de preuves de franchise. + +--En effet--dit Berthe--lorsque vous avez demandé sa main, pourquoi vous +aurait-elle dit que son coeur n'était pas libre, au risque de manquer un +mariage si avantageux pour elle?... Non, non; elle était innocente de +cet horrible crime. + +--Et vous n'aviez pas d'ennemis?--dit Pierre Raimond. + +--Aucun, que je sache.... + +--Mais comment vous êtes-vous expliqué la mort subite, convulsive, de +cet épagneul, mort dans laquelle se retrouvaient tous les symptômes +d'un empoisonnement? + +--Je parvins à m'étourdir sur ce fait inexplicable, à empêcher pour +ainsi dire ma pensée de s'y arrêter, tant je voulais croire à +l'innocence de Paula. J'expiais douloureusement cet atroce soupçon; +vingt fois je fus sur le point de lui tout avouer; mais je n'osais pas: +son affection pour moi était déjà si tiède, si incertaine... un tel aveu +me l'eût à jamais aliénée. Pourtant... pour mon repos, j'aurais dû tout +lui dire, car elle commença de trouver quelques-unes de mes paroles +étranges; mes réticences involontaires lui semblèrent incohérentes; +quelquefois, profondément touché d'un mot ou d'une attention tendre de +sa part, je m'écriais dans une sorte d'égarement: + +--Oh! je suis bien coupable... pardonnez-moi... j'ai eu tort.... + +Elle me demandait la signification de ces mots; je revenais à moi, et au +lieu de m'expliquer, je lui réitérais les protestations les plus +passionnées.... Hélas! bientôt la pâle affection que j'en avais obtenue +par tant de soins, avec tant de peine, fit place à une nouvelle +froideur.... Elle me regardait quelquefois d'un air inquiet et +craintif... ses accès d'humeur sombre redoublèrent... alors aussi... les +soupçons que j'avais d'abord si énergiquement repoussés revinrent à ma +pensée; puis je les chassais de nouveau; quelquefois j'examinais malgré +moi avec défiance les mets qu'on me servait; puis, rougissant de cette +crainte si insultante pour Paula, je quittais brusquement la table.... + +Dans cette lutte sourde et concentrée, ma santé s'altéra, mon caractère +s'aigrit; Paula me témoigna un éloignement de plus en plus prononcé. + +--Quelle vie... mon Dieu, quelle vie!--s'écria Berthe en essuyant ses +yeux humides. + +--Hélas! dit M. de Hansfeld, cela n'était rien encore. Nous quittâmes +Trieste à la fin de l'automne; ma femme voulait aller passer l'hiver à +Genève, puis venir ensuite en France; surpris par un orage violent, nous +nous arrêtâmes à quelques lieues de Trieste, dans une misérable auberge +à la tombée de la nuit. La tempête redoubla de fureur, un torrent que +nous devions traverser était débordé; il fallut nous résigner à passer +la nuit dans cette demeure. L'endroit était désert. Il me sembla que le +maître de l'auberge avait une figure sinistre. Je proposai à ma femme de +veiller le plus tard possible, et de sommeiller ensuite sur une chaise, +afin de pouvoir partir avant le jour, dès que les chemins seraient +praticables. Notre suite se composait de deux domestiques à moi et de la +jeune fille qui accompagnait Paula. J'avais pour cette enfant toutes les +bontés possibles, je savais en cela plaire à ma femme; d'ailleurs, Iris +(c'est le nom de cette bohémienne) m'était presque aussi dévouée qu'à sa +maîtresse. Nous occupions pendant cette nuit fatale... oh! bien +fatale... une petite chambre dont l'unique porte ouvrait sur un cabinet +où se trouvait Frantz, mon vieux serviteur.... Paula ne pouvait cacher +son effroi; le vent semblait ébranler la maison jusque dans ses +fondements; nous veillâmes tous deux assez tard. Seuls dans cette +chambre, je m'étais assis sur un mauvais grabat, pendant que ma femme +reposait dans un fauteuil. Je succombai au sommeil, malgré tous mes +efforts. + +J'ignore depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus brusquement +éveillé par une douleur aiguë à la partie interne du bras gauche. +L'obscurité la plus profonde régnait dans cette pièce. Mon premier soin +fut de saisir la main que je sentais peser sur moi.... Cette main frêle +et délicate tenait un stylet très aigu.... + +--Mon Dieu!--s'écria Berthe épouvantée en joignant les mains. + +--Encore... une tentative... mais cela est effroyable--dit Pierre +Raimond. + +Arnold continua: + +--Grâce à l'obscurité, on avait enfoncé le stylet entre mon corps et mon +bras gauche, étroitement serré contre moi. A la légère résistance que +rencontra la lame en glissant dans cet étroit intervalle, on dut croire +qu'elle pénétrait dans ma poitrine. Cette erreur me sauva; j'en fus +quitte pour une légère blessure au bras. + +--Quel bonheur!--dit Berthe. + +--Je vous l'ai dit, mon premier mouvement en m'éveillant fut de saisir +la main que je sentais peser sur moi; tout-à-coup cette main devint +glacée; j'étendis l'autre bras, je touchai une robe de femme.... Je +sentis un parfum léger, mais pénétrant, dont se servait habituellement +Paula.... Une épouvantable idée me traversa l'esprit.... Je me rappelai +le poison de Trieste.... Je n'eus plus aucun doute.... Cette révélation +fut si foudroyante, que je ne sais ce qui se passa en moi; ma raison +s'égara; pendant quelques secondes, je me crus le jouet d'un horrible +songe.... Durant cet instant de vertige, la main que je tenais s'échappa +sans doute.... Quand je revins à moi, j'étais seul, toujours dans les +ténèbres:--Frantz.... Frantz... m'écriai-je en frappant à la cloison qui +séparait ma chambre du cabinet où était mon domestique. Frantz ne +dormait pas; en une minute il entra tenant une lampe à la main. + +--Et votre femme?--s'écria Berthe. + +--Figurez-vous ma surprise... ma stupeur... c'était à douter de ma +raison; Paula était profondément endormie dans un fauteuil auprès de la +cheminée. + +--Elle feignait de dormir...--s'écria Pierre Raimond. + +--Je vous dis que c'était à devenir fou; elle dormait, ou plutôt elle +simulait si parfaitement un profond et paisible sommeil, que sa +respiration douce, régulière, n'était pas même accélérée par la terrible +émotion qu'elle devait ressentir; sa figure était calme; sa bouche +légèrement entr'ouverte; son teint faiblement coloré par la chaleur du +sommeil; et sa physionomie, ordinairement sérieuse, était presque +souriante. + +--Mais cela est à peine croyable--s'écria Pierre Raimond;--comment! +votre femme dormait paisiblement après une pareille tentative? + +--Son sommeil était, vous dis-je, d'une sérénité si profonde, que je ne +pouvais non plus en croire mes yeux. Debout, pâle, immobile, je la +contemplais d'un air hagard. + +--Et il n'y avait pas d'autre femme que la vôtre dans cette +auberge?--demanda Berthe. + +--Il n'y avait qu'elle. + +--Et cette jeune fille, cette bohémienne?--dit Pierre Raimond. + +--Elle était couchée dans une pièce qui donnait sur la chambre où +veillait Frantz; il ne dormait pas, il avait de la lumière, il était +impossible d'entrer chez nous sans qu'il le vît. + +--Il faut donc le croire... cette fois, c'était bien elle,--dit +Berthe.--Un tel crime est-il possible, mon Dieu! + +--Une dissimulation pareille m'épouvante encore plus que le crime--dit +Pierre Raimond. + +--Une dernière preuve d'ailleurs ne me laissait presque aucun doute--dit +Arnold.--Sur le plancher, aux pieds de ma femme, je reconnus une dague +florentine, arme précieuse, ciselée par Benvenuto Cellini, qui avait +été, je crois, léguée à Paula par son père. + +--Dès lors vous n'avez plus gardé aucun ménagement!--s'écria le +graveur;--et c'est ensuite de ce nouveau crime que vous avez relégué +cette infâme en Allemagne. + +--Si j'hésitais à vous raconter cette horrible histoire, mon ami--reprit +le prince d'un air confus--c'est que j'avais la conscience de ma +faiblesse, ou plutôt de l'inexplicable influence que Paula conservait +sur moi.... + +--Comment! après cette nouvelle tentative.... + +--Oh! si vous saviez ce qu'il y a d'affreux dans le doute.... + +--Mais ce coup de poignard?--dit Pierre Raimond. + +--Mais ce sommeil si profond? mais ce réveil si doux, si paisible? + +--Lorsqu'elle vous vit blessé, que dit-elle?--s'écria Berthe. + +--Vous peindre son angoisse, sa stupeur, ses soins empressés, me serait +impossible. De l'air du monde le plus naturel, elle s'écria qu'il +fallait faire partout des perquisitions. Elle avait aussi remarqué la +veille la sinistre physionomie du maître de cette auberge; comme moi +elle s'épuisait en vaines conjectures. Frantz affirmait n'avoir vu +passer personne, et qu'on avait dû s'introduire par une fenêtre qui +s'ouvrait sur un balcon; mais cette fenêtre se trouva parfaitement +fermée. L'accent de Paula fut si naturel, que mon vieux serviteur, qui +ne l'aimait pas, qui avait vu mon mariage avec peine, n'eut pas un +instant la pensée d'accuser ma femme. + +--Mais cette petite main frêle que vous avez saisie?... mais cette +senteur de parfum particulière à votre femme?--s'écria Pierre Raimond. + +--Je vous le répète... ma raison s'égarait dans ce dédale de +contradictions singulières. Paula, aidée de Frantz, voulut elle-même +panser ma blessure; rien dans ses manières, dans son langage, n'était +affecté. + +--Commettre un tel crime et faire montre de tant d'hypocrisie... c'était +là le comble de la scélératesse--dit le graveur. + +--Sans doute, et la monstruosité même d'un tel caractère éveillait +encore mes doutes, malgré l'évidence. Pour comble de fatalité, Paula, +soit intérêt, soit pitié, soit calcul, ne s'était jamais montrée plus +affectueuse, je dirais presque plus tendre, qu'en me prodiguant les +premiers soins après cet accident. + +--Ruse, ruse infernale!--s'écria Pierre Raimond. + +--C'était peut-être le remords de son crime--dit Berthe. + +--Mon malheur voulut que j'hésitasse tour à tour entre ces convictions +si diverses.... Il eût été moins funeste pour moi de croire Paula +tout-à-fait coupable ou tout-à-fait innocente; mais au contraire... par +une inconcevable mobilité d'impressions, je passais tour à tour envers +elle de l'amour passionné à des accès de haine et d'horreur; mes +angoisses de Trieste n'étaient rien auprès des tortures que j'endurais +alors.... Une tête plus faible que la mienne n'eût pas résisté à ces +secousses. Quelquefois, après avoir témoigné à ma femme, par quelques +paroles incohérentes, la terreur qu'elle m'inspirait, réfléchissant que, +malgré d'effrayantes apparences, je n'avais pas de certitude réelle et +que je me trompais peut-être, je poussais des sanglots déchirants en lui +demandant pardon. Elle finit par croire ma raison égarée.... Que vous +dirai-je... je trouvai d'abord une satisfaction amère à laisser prendre +quelque consistance à ce bruit, puis à l'augmenter et à l'accréditer par +des bizarreries calculées. Le monde m'était odieux, je voulais ainsi +échapper à ses exigences. Ce n'était pas tout: dès qu'on me crut sujet à +des moments de folie, je pus, à l'abri de ce prétexte, me livrer sans +scrupule à mes accès de méfiance, sans que mes précautions, ainsi +attribuées à un dérangement d'esprit, pussent compromettre ou accuser ma +femme. Tantôt, croyant ma vie menacée, je m'enfermais seul pendant des +journées entières, ne mangeant que du pain et des fruits que mon fidèle +Frantz allait m'acheter lui-même; et encore souvent, dans ma terreur +insensée, je n'osais pas même toucher à ces aliments.... D'autres fois, +rougissant de mon effroi, convaincu de l'innocence de Paula, je revenais +à elle avec un repentir déchirant; mais son accueil était glacial, +méprisant. + +--Pauvre Arnold!--dit Pierre Raimond avec émotion.--Sans doute vous êtes +faible; mais cette faiblesse même dérivait d'une noble source... vous +craigniez d'accuser injustement Paula. En effet, c'est quelque chose +d'effrayant que de dire à quelqu'un, et cela sans preuves certaines: +Vous êtes homicide... vous avez voulu deux fois m'assassiner.... + +--N'est-ce pas? surtout lorsqu'il s'agit d'adresser ces foudroyantes +paroles à une femme que l'on a passionnément aimée, surtout lorsqu'à +côté de preuves matérielles presque irrécusables, il est pour ainsi dire +d'autres preuves morales toutes contraires; lorsqu'enfin quelquefois une +voix secrète, une révélation occulte, vous dit avec une irrésistible +autorité: Non, cette femme n'est pas coupable.... Oh! je vous l'assure, +c'était un enfer... un enfer.... + +--Maintenant--dit Berthe--je conçois que vous ayez feint d'être insensé. + +--Mais--dit Pierre Raimond--une dernière tentative ne vous a laissé +aucun doute.... + +--Aucun cette fois.... Le crime me parut avéré... ou plutôt, comme mon +amour s'était usé et éteint dans ces luttes, dans ces angoisses +continuelles, j'ai eu cette fois plus de courage que je n'en avais eu +jusque-là. + +--Vous ne l'aimez plus, enfin?--dit Berthe. + +--Non, car, en admettent même que j'eusse été aussi insensé que je le +paraissais, je méritais au moins quelque pitié, quelque intérêt... et ma +femme ne m'en témoignait aucun. Profitant de la solitude où je vivais +(nous habitions alors une grande ville), elle courait les fêtes et +s'informait à peine de moi. Cette dureté de coeur me révolta.... Ou ma +femme était coupable, et ma générosité à son égard aurait dû toucher +l'âme la plus perverse, ou elle était innocente, alors les accès de +douleur auxquels je me livrais après l'avoir vaguement accusée auraient +dû l'émouvoir. + +--Mais pourquoi n'avez-vous jamais, avec elle, abordé franchement cette +question? Pourquoi n'avoir jamais nettement formulé vos reproches?--dit +Pierre Raimond. + +--Songez-y; il me fallait lui dire:--Je vous soupçonne, je vous accuse +d'avoir voulu m'assassiner deux fois.... Ne pouvais-je pas me tromper? + +--En effet, cette position était affreuse--dit. Berthe. Et le dernier +trait qui a amené votre séparation, quel est-il? + +--Il y a très peu de temps de cela--dit M. de Hansfeld en baissant les +yeux.--J'occupais avec ma femme une maison isolée: je ne sais pourquoi +mes soupçons étaient revenus avec une nouvelle violence; je sortais +rarement de mon appartement. Quelquefois pourtant, le soir, je montais à +un petit belvédère situé au faîte de notre demeure; c'était une espèce +de terrasse très élevée, entourée d'une légère grille à hauteur d'appui, +sur laquelle je m'accoudais ordinairement pour regarder au loin les +tristes horizons que présente une grande ville pendant la nuit; je +passais là quelquefois de longues heures dans une rêverie profonde. Un +soir, la Providence voulut qu'au lieu de m'accouder et de me pencher +comme d'habitude sur la balustrade... j'y posai la main.... A peine +l'eus-je touchée que, à mon grand effroi, elle céda et tomba avec un +fracas horrible.... + +--Ciel!--s'écria Berthe. + +--La hauteur était si grande que cette grille de fer fut brisée en +morceaux en tombant sur le pavé. + +--Quelle atroce combinaison!--dit Pierre Raimond en levant les mains au +ciel. + +--Ma mort était inévitable si je me fusse appuyé sur cette rampe.... Qui +pouvais-je accuser, si ce n'est Paula? Personne n'avait d'intérêt à ma +mort. Ignorant qu'une faillite m'avait enlevé presque toute ma fortune, +elle se souvenait sans doute que dans des temps plus heureux je lui +avais fait donation de mes biens. Cette idée ne m'était jamais venue +tant qu'avait duré mon amour.... Il m'a toujours semblé impossible de +soupçonner d'une infamie les gens que j'aime.... J'aurais pu, à la +rigueur, croire ma femme capable d'obéir à un mouvement de haine +insensée, mais non d'agir par un calcul si lâche et si odieux; pourtant, +une fois mon amour éteint, en présence de ce nouveau piége si meurtrier, +je ne reculai devant aucune supposition. Seulement, pour éviter de +tristes scandales, je me contentai de déclarer à Paula qu'elle +quitterait à l'instant la ville que nous habitions, que je ne la +reverrais jamais, et que j'étais assez indulgent, ou plutôt assez faible +pour la livrer à ses seuls remords.... Que vous dirai-je de plus! à +quoi bon vous indigner en vous parlant de l'audace avec laquelle cette +femme brava mes reproches, de l'horrible hypocrisie avec laquelle elle +affecta de les attribuer à l'égarement de ma raison. Tant de cynisme et +d'effronterie me révolta... je la quittai.... De ce moment ma vie fut +bien triste... mais au moins j'étais délivré d'une horrible +appréhension. + +Quelque temps après je vous rencontrai--ajouta M. de Hansfeld en tendant +la main à Pierre Raimond.--Tout à l'heure vous parliez d'heureuse +étoile.... Vous aviez raison, la mienne m'a fait me trouver sur votre +chemin... avant d'avoir eu le bonheur de vous sauver la vie, j'étais +seul, abattu et sous le coup de bien amers souvenirs; tout a changé pour +moi, j'ai trouvé en vous un ami; mes chagrins sont passés, et si je +pouvais compter sur la durée de nos relations, je n'aurais été de ma vie +plus heureux.... + +--Et pourquoi, mon ami, ces relations vous manqueraient-elles jamais? Le +charme du commerce des honnêtes gens est dans sa sûreté: qui pourrait +altérer notre amitié? N'est-elle pas basée sur des services rendus, sur +des services réciproques? N'est-elle pas également chère à ma fille, à +vous, à moi?... Et puis enfin les tristes motifs qui nous font trouver +dans cette intimité si douce une sorte de refuge contre des pensées +cruelles, ces motifs existeront toujours: pour vous, ce sont les crimes +de votre femme; pour Berthe, la cruelle conduite de son mari; pour moi, +le ressentiment des chagrins de mon enfant.... + +--Vous avez raison, nous n'avons pas le droit de douter de l'avenir. + +--Mon Dieu! que vous avez dû souffrir, monsieur Arnold--dit tristement +Berthe. + +--Si vous avez témoigné quelque faiblesse--dit Pierre Raimond--votre +conduite a été admirable de mansuétude.... C'est le propre d'une âme +pleine de délicatesse et d'élévation que de s'imposer les cruelles +tortures du doute plutôt que de risquer un reproche... terrible... bien +terrible... si contre toute probabilité votre femme eût été +innocente.... Ce long récit de vos infortunes me donne de nouvelles +preuves de la bonté de votre coeur; et comme on a toujours les défauts +de ses qualités, je trouve même dans l'espèce de faiblesse qu'on +pourrait vous reprocher une preuve de délicatesse exquise. + +--Vous êtes trop indulgent, mon ami.... + +--Je suis juste... et aussi peu flatteur que Michel-Ange.... Est-ce bien +cela--ajouta le vieillard en riant. + +--Voici l'heure de mes leçons--dit Berthe;--cette triste confidence +finit à temps; j'en suis tout attristée. Ah! monsieur Arnold, quelles +souffrances!... Il vous faudra bien du bonheur pour les oublier.... + +A ce moment deux écolières de Berthe arrivèrent et rompirent la +conversation. + +M. de Hansfeld quitta Pierre Raimond et sa fille, un peu soulagé par +l'aveu qu'il venait de leur faire, mais regrettant encore l'incognito +qu'il gardait envers eux. + +Désirant avant tout éloigner sa femme, qu'il voulait faire partir le +lendemain, M. de Hansfeld revint à l'hôtel Lambert. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE VI. + +MENACES. + + +Madame de Hansfeld se trouvait dans une cruelle perplexité: son mari +exigeait d'elle qu'elle partît le lendemain pour l'Allemagne; il lui +fallait ainsi renoncer à M. de Morville, nécessairement retenu à Paris +par la santé chancelante de sa mère. + +L'éloignement de Paula pour le prince se changeait en aversion, en haine +profonde; elle croyait ce sentiment presque excusé par les bizarreries +et par les duretés de son mari. Le dernier coup qu'il lui portait était +surtout affreux; la forcer de quitter Paris au moment même où sa passion +pour M. de Morville, si longtemps cachée, si longtemps combattue, +allait être aussi heureuse qu'elle pouvait l'être. + +Iris, en révélant à sa maîtresse que le prince se rendait souvent chez +Pierre Raimond, sous un nom supposé, pour y rencontrer madame de +Brévannes, avait excité la colère de Paula contre Berthe; c'était sans +doute pour garder plus facilement un incognito qui favorisait son amour +que le prince exigeait le départ de madame de Hansfeld. + +Après de mûres réflexions, Paula crut entrevoir quelque chance de salut +dans la passion même de son mari pour madame de Brévannes. + +Malgré l'ordre du prince, madame de Hansfeld n'avait annoncé son départ +à personne, et ne se préparait nullement à ce voyage, espérant que +peut-être son mari renoncerait à sa première détermination. Quant à ses +menaces de dévoiler les crimes de sa femme et de l'abandonner à la +justice des hommes, Paula n'y avait vu qu'une nouvelle preuve de +l'aberration de l'esprit d'Arnold. + +Jusqu'alors les différents accès de ce qu'elle appelait la _folie_ de M. +de Hansfeld lui avaient presque inspiré autant de commisération que +d'effroi. Mais dans son dernier entretien, le prince s'était montré si +dur, si injuste, elle se voyait si cruellement sacrifiée à l'affection +qu'il ressentait pour Berthe, que, blessée dans ce qu'elle avait de plus +précieux au monde... son amour pour M. de Morville, Paula partageait sa +haine entre son mari et madame de Brévannes. + +Telles étaient les réflexions de madame de Hansfeld, lorsque le prince +entra chez elle; il sortait de chez Pierre Raimond; son air était encore +plus ferme, encore plus impérieux que la veille. + +--Il me semble, madame, que vous ne vous hâtez pas de faire vos +préparatifs de départ--lui dit-il sèchement.--Du reste, comme vous ne +verrez et ne recevrez personne au château de Hansfeld, où je vous +envoie, vous n'avez pas besoin d'un grand attirail de toilette.... Vous +pouvez emporter vos diamants... je vous les abandonne.... Frantz, que je +charge de vous conduire en Allemagne, est incorruptible.... Si j'avais +pu hésiter à vous laisser ces pierreries... ç'aurait été dans la crainte +de vous donner les moyens de gagner votre guide.... + +Madame de Hansfeld interrompit son mari: + +--Je vous remercie, monsieur, de me procurer cette occasion de vous +rendre ces pierreries. + +Et, se levant, elle alla prendre dans un secrétaire un grand écrin +qu'elle remit au prince. + +--J'ai autrefois accepté ces présents... depuis longtemps j'aurais dû +les remettre entre vos mains. + +--Soit--dit le prince en les prenant avec indifférence;--la tendresse +la plus vive, l'affection la plus dévouée n'ont pu vous désarmer... ma +générosité devait être aussi impuissante.... Il est vrai--ajouta-t-il +avec un sourire de mépris écrasant--que j'avais par contrat disposé en +votre faveur de la plus grande partie de ma fortune..., et qu'après ma +mort vous héritiez de tout... des pierreries comme du reste.... + +--Monsieur.... + +--Seulement, comme vous m'avez paru un peu pressée de jouir de ces +avantages, j'ai trouvé moyen, en dénaturant une partie de ma fortune, de +neutraliser ces dons d'autrefois.... Je vous dis cela pour vous +convaincre que si je mourais demain... vos espérances intéressées +seraient déçues. J'aurais dû vous prévenir plus tôt... cela vous eût +évité... quelques actions un peu _hasardées_ que votre vif désir d'être +veuve explique, mais n'excuse pas--ajouta M. de Hansfeld avec une +sanglante ironie. + +Ces mots cruels firent une étrange impression sur madame de Hansfeld. + +Parfaitement indifférente aux reproches qu'ils renfermaient et qu'elle +ne comprenait pas, car elle ne les méritait en rien, elle ne fut frappée +que de leur injustice et de leur cruauté. + +M. de Hansfeld fût alors tombé mort à ses pieds qu'elle aurait été loin +de le regretter; car à ce moment même elle se souvint que M. de Morville +lui avait écrit: _Mon amour sera toujours malheureux, puisque je ne puis +prétendre à votre main_. + +Néanmoins la princesse eut bientôt honte et horreur de sa pensée, ou +plutôt de son voeu barbare; elle répondit froidement à son mari: + +--Je ne veux pas comprendre le sens de vos paroles, monsieur; il est si +odieux qu'il en est ridicule. Quant à la question d'intérêt, vous le +savez... c'est contre mon gré que vous m'avez si magnifiquement +avantagée; je trouve naturel que vous reveniez sur ces dispositions. + +--Tant d'hypocrisie dans les paroles, tant d'audace dans les actions les +plus criminelles--dit le prince à demi-voix et comme s'il se fût parlé à +lui-même--voilà ce qui confondait ma raison et me faisait toujours +douter des crimes de cette femme. Heureusement, à cette heure, elle est +dévoilée tout-à-fait... car mon fatal amour est éteint.... + +Puis il reprit en s'adressant à Paula: + +--Je suis venu ici, madame, pour vous ordonner de presser les +préparatifs de votre départ. Il faut que demain soir vous ayez quitté +Paris.... + +--Monsieur... je ne quitterai pas Paris.... + +--Vous préférez alors que je parle, madame? + +--Voilà plusieurs fois que vous me faites cette menace, monsieur.... +Pour l'amour du ciel, parlez donc... je saurai enfin ce que vous avez à +me reprocher.... + +--Vous comptez trop sur le respect que j'ai pour mon nom et sur ma +crainte d'un terrible scandale. Prenez garde... ne me poussez pas à +bout. Croyez-moi, partez... partez.... + +--Franchement, monsieur, je ne suis pas votre dupe... vous voulez +m'effrayer... me forcer de quitter Paris... et pourquoi? pour faire +croire aussi à voire départ et conserver ainsi plus facilement votre +incognito.... + +--Que dites-vous, madame? + +--Et continuer, grâce à cet incognito, à être favorablement accueilli +par Pierre Raimond, père de madame de Brévannes.... + +--Madame, prenez garde.... + +--De madame de Brévannes dont vous êtes épris... et que vous rencontrez +souvent chez son père. + +A ces mots, le prince resta frappé de stupeur, son pâle visage devint +pourpre; après un moment de silence, il s'écria: + +--Pas un mot de plus, madame... pas un mot de plus. + +--Vous aimez cette femme--ajouta madame de Hansfeld. + +--Pas un mot de plus, vous dis-je, madame. + +--Ainsi, elle vous donne déjà des rendez-vous chez son père; c'est un +peu prompt--ajouta madame de Hansfeld avec mépris. + +--Vous êtes indigne de prononcer seulement le nom de cet +ange!...--s'écria le prince. + +--Vraiment; eh bien! je suis curieuse de savoir ce que le mari de cet +_ange_ pensera de vos entrevues avec sa femme. + +--Vous oseriez?... + +--Surtout lorsqu'il saura que c'est sous un nom supposé que vous vous +introduisez chez Pierre Raimond. + +--Mais vous avez donc juré de me mettre hors de moi!... s'écria le +prince avec rage.--Vous parlez de folie..., mais c'est vous qui êtes +folle, malheureuse femme, de jouer ainsi que vous le faites avec votre +destinée. + +--L'avenir prouvera qui de vous ou de moi est insensé, monsieur. Il y a +longtemps d'ailleurs que vous m'avez habituée aux égarements de votre +raison... je ne sais si à cette heure même vous êtes dans votre bon +sens. En tout cas, retenez bien ceci: je vous déclare que si vous vous +obstinez à me faire quitter Paris... je fais tout savoir à M. de +Brévannes. + +--Silence, madame... silence. + +--Soit, je me tairai... mais vous savez à quelles conditions. + +--Des conditions à moi... vous osez m'en imposer.... + +--Je l'ose, car je veux croire qu'à part votre monomanie de m'adresser +des reproches incompréhensibles, vous êtes ordinairement un homme de bon +sens.... Nous avons des motifs de nous ménager mutuellement sur certains +sujets.... Votre raison n'est pas très saine, je pourrais me mettre sous +la protection des lois; mais il me répugnerait d'attirer l'attention +publique par un procès contre vous et délivrer à la malignité des +curieux les secrets de notre intérieur.... Vous devez craindre de votre +côté que M. de Brévannes n'apprenne que vous vous occupez de sa femme... +restons donc dans les termes où nous sommes.... Je n'ai aucune +prétention sur votre coeur... le mien ne vous a jamais appartenu, +agissez donc librement.... S'il vous est même nécessaire de feindre une +absence, je consens à me prêter à cette supercherie et à dire que vous +avez quitté Paris.... Tout ce que je vous demande en retour, monsieur, +c'est de me permettre de rester ici quelque temps... mes prétentions, je +crois, ne sont pas exorbitantes. + +M. de Hansfeld était stupéfait de l'assurance de Paula. Malheureusement +pour lui, elle possédait un secret qu'il tremblait de voir ébruiter. +Cette considération, plus que la crainte des scandales d'un procès, +suffisait pour le mettre jusqu'à un certain point dans la dépendance de +sa femme. + +Il est impossible de peindre ses regrets de savoir la princesse +instruite des visites qu'il rendait à Pierre Raimond et du motif qui +l'attirait chez le graveur. La réputation de Berthe était, pour ainsi +dire, à la merci d'une femme pour laquelle Arnold ressentait autant de +mépris que d'horreur. + +Sans doute la conduite de madame de Brévannes était irréprochable; mais +le moindre soupçon, mais la simple découverte du véritable nom du prince +suffirait pour exciter la défiance de Pierre Raimond, l'empêcher de +recevoir désormais Arnold Schneider... d'un mot la princesse pourrait +soulever ces orages! + +Qu'on juge de la colère du prince, il se trouvait presque sous la +domination de Paula. + +Celle-ci triomphait; elle sentait la force de sa position: gagner du +temps, rester à Paris, voir quelquefois M. de Morville, lui écrire +souvent, après lui avoir peut-être avoué qu'il ne s'était pas trompé sur +l'auteur de la mystérieuse correspondance dont nous avons parlé... tel +était le voeu le plus ardent de madame de Hansfeld; et, grâce au secret +qu'elle possédait, elle pouvait réaliser ce voeu. Elle profita de +l'espèce d'accablement de son mari pour ajouter: + +--Cela est convenu, monsieur, vous emportez vos pierreries. Je renonce à +tous les avantages que vous m'avez faits; mon seul but est de vivre +aussi éloignée et séparée de vous qu'il me sera possible... plus encore +même, si cela se peut, que par le passé... mon silence est à ce prix.... +Vous le voyez, monsieur... vous êtes venu ici la menace aux lèvres.... +Les rôles sont changés. + +--Non!--s'écria le prince dans un accès d'indignation violente--non, la +femme qui a trois fois attenté à mes jours n'osera pas tenir un tel +langage... et me menacer! moi... moi, dont la clémence a été si folle... +moi qui, par un reste de ménagement stupide, ai toujours reculé devant +cette accusation terrible qui pouvait vous mettre en face de l'échafaud! + +Madame de Hansfeld regarda son mari avec stupeur. + +--Monsieur, prenez garde! votre raison s'égare!... + +--Je vous dis que, par trois fois, vous avez voulu m'assassiner, madame! + +--Moi? + +--Vous, madame.... Et le pavillon de Trieste?... et l'auberge déserte de +la route de Genève?... et la dernière tentative que l'on a faite, il y a +deux jours, contre ma vie?... + +--Moi, moi?... mais il est impossible que vous disiez cela sérieusement, +monsieur--s'écria Paula.--Dans quel but aurais-je commis un crime si +noir? mais c'est affreux, mais rien dans ma conduite n'a pu autoriser +vos effroyables soupçons.... + +--Des soupçons?... madame, dites donc des certitudes. + +--Des certitudes? et sur quels faits? sur quelles preuves les +basez-vous? Mais j'ai tort de discuter avec vous; en vérité, c'est de la +folie. + +--Vous osez parler de ma folie... mais cette folie était de la clémence, +madame... je ne pouvais ainsi m'isoler dans ma défiance, m'entourer de +précautions, sans en expliquer la cause, car cette cause vous aurait +perdue. + +Madame de Hansfeld regardait son mari avec une surprise croissante; elle +ne pouvait croire à ce qu'elle entendait. + +--Maintenant, monsieur--dit-elle en rassemblant ses souvenirs--toutes +vos bizarreries, toutes vos réticences s'expliquent.... Cette odieuse +accusation a du moins le mérite d'être précise... ma justification sera +d'autant plus facile.... + +--Vous prétendez.... + +--Me justifier... oui, et j'exige que vous m'écoutiez. + +--Cette audace me confond.... Autrefois j'ai pu en être dupe... mais à +cette heure.... + +--A cette heure, monsieur, vous allez me dire sur quoi repose votre +accusation; quelles sont vos preuves? Je les dissiperai une à une; il +n'y a pas de logique plus puissante que celle de la vérité. + +M. de Hansfeld, confondu de cette assurance, regardait à son tour sa +femme avec un étonnement profond. Elle était si calme, elle semblait +aller de si bonne foi au-devant d'explications qu'une conscience +criminelle aurait redoutées, que ses doutes revinrent en foule. + +--Comment, madame--s'écria-t-il--vous niez qu'à Trieste, un soir, après +une assez pénible discussion, vous ayez tenté de vous débarrasser de moi +en jetant, dans une tasse de lait qu'on m'avait servie, un poison si +violent qu'un épagneul que j'aimais beaucoup est mort un instant après +l'avoir bue? + +--Moi... moi... du poison?--s'écria-t-elle en joignant les mains avec +horreur.--Mais qui a pu, grand Dieu! vous inspirer de tels soupçons? En +quoi les ai-je mérités? Comment, depuis cette époque vous me croyez +capable d'un tel crime? + +--Et ce crime n'est pas le seul, madame. + +--Si les autres ne vous sont pas plus prouvés que celui-là, monsieur, +Dieu vous demandera compte de ces terribles accusations.... + +Après un silence et une réflexion de quelques moments, Paula reprit: + +--Oui, oui, maintenant je me rappelle la circonstance à laquelle vous +faites allusion, et aussi une autre qui me disculpe entièrement et dont +vous pourrez vous informer auprès de Frantz, en qui vous avez, je crois, +toute confiance. Je me souviens parfaitement que lorsqu'après une +pénible discussion, vous êtes sorti du pavillon, on ne nous avait pas +encore servi le thé. + +--Il est vrai, c'est en rentrant dans ce kiosque que j'ai trouvé la +tasse que vous m'avez servie sans doute pendant mon absence.... + +--Vous vous trompez. Heureusement les moindres détails de cette soirée +me sont présents. Je quittai le pavillon après vous; au moment où +j'allais descendre, Frantz apporta le thé, il le déposa devant moi sur +la table et m'accompagna jusqu'à notre maison, où je l'occupai une +partie de la soirée. Interrogez-le à l'instant, et que je meure s'il +contredit une seule de mes paroles. + +--Mais qui a donc pu jeter ce poison dans ma tasse? + +--Je prétends me disculper, mais non pas éclairer cet horrible +mystère.... + +--Vous seriez disculpée sans doute si Frantz confirmait vos paroles.... +Mais l'assassinat de l'auberge de la route de Genève? + +--Après votre premier soupçon--dit Paula en souriant avec +amertume--celui-ci ne me surprend pas. Pourtant vous auriez dû vous +souvenir que je dormais profondément et que vous avez eu beaucoup de +peine à m'arracher au sommeil. Quant aux soins que je vous ai donnés +après ce funeste événement, je ne crois pas que vous les suspectiez! + +--Mais ce stylet qui vous appartenait et qui a servi au crime? + +--Je ne m'explique pas plus que vous cet étrange incident.... Cette +dague assez précieuse et jusqu'alors fort inoffensive me servait de +couteau à papier, et je la serrais habituellement dans mon nécessaire à +écrire.... Mais j'y songe, cette fois encore Frantz peut témoigner en ma +faveur.... Il gardait les clefs des coffres de notre voiture, il avait +lui-même serré ce nécessaire, qu'il n'ouvrit qu'à Genève. En partant de +Trieste, il l'avait mis en ordre avec Iris. Informez-vous auprès d'eux +si la dague y était enfermée.... Ils vous l'affirmeront, j'en suis sûre. +Or, pendant ce voyage, je ne vous ai pas quitté d'un moment, et Frantz a +toujours eu sur lui les clefs de la voiture; comment aurais-je pris +cette dague? + +Ce que disait madame de Hansfeld paraissait parfaitement vraisemblable; +le prince croyait entendre de nouveau cette voix secrète qui lui avait +si souvent répété: «Paula n'est pas coupable.» + +Le prince sentit encore ses soupçons se dissiper presque complètement; +quoiqu'il n'aimât plus Paula, il avait un caractère si généreux qu'il +regrettait amèrement d'avoir accusé madame de Hansfeld, et déjà il +s'imposait l'obligation (si elle se justifiait complètement) de lui +faire une éclatante et solennelle réparation. + +--Vous avez, monsieur--dit-elle--une dernière accusation à porter contre +moi.... Veuillez vous expliquer.... Terminons, je vous prie, cet +entretien, qui, vous le concevez, doit m'être bien pénible.... + +--Avant-hier, madame, la grille de fer qui entoure la petite terrasse du +belvédère de l'hôtel a été sciée au niveau des dalles, elle ne tenait +plus à rien; au lieu de m'y appuyer comme de coutume, j'y portai +machinalement la main..., la balustrade est tombée. + +--Quelle horreur--s'écria Paula;--et vous avez cru... mais pourquoi +non..., ce crime n'est pas plus horrible que les autres... j'aurai plus +de peine à me disculper cette fois... tout ce que je puis vous dire... +c'est qu'avant-hier je suis sortie à onze heures du matin pour aller +déjeuner chez madame de Lormoy, je suis rentrée à quatre heures, et vos +gens ont pu voir que depuis cette heure jusqu'au moment où je suis +partie pour l'Opéra... je n'ai pas quitté mon appartement... il m'aurait +fallu traverser la cour pour aller dans votre galerie qui communique +seule avec l'escalier du belvédère, et personne n'entre chez vous à +l'exception de Frantz... interrogez-le... peut-être par lui saurez-vous +quelque chose; quant à moi, je n'ai à ce sujet rien à vous dire de plus. + +Après quelques moments de silence, M. de Hansfeld se leva et dit à sa +femme: + +--Ce que vous m'apprenez, madame, change toutes mes résolutions. Ce +départ, que j'exigeais, je ne l'exige plus. Lorsque j'aurai causé avec +Frantz je vous reverrai. + +Et le prince sortit de chez sa femme d'un air profondément abattu. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE VII. + +RÉFLEXIONS. + + +Tout entière à la surprise, à l'effroi que lui causaient les accusations +de son mari, madame de Hansfeld, pendant cet entretien, n'avait songé +qu'à se disculper; le prince sorti, elle put réfléchir plus +profondément. + +D'abord elle sentit s'augmenter son indignation contre un homme qui +osait la croire coupable de forfaits si noirs, puis elle éprouva pour +lui une sorte de reconnaissance en songeant que, moins réservé, moins +généreux, il aurait pu parler haut de ces soupçons, auxquels le hasard +donnait tant de vraisemblance. + +Par un rapprochement bizarre, Paula se souvint en même temps de ces mots +de M. de Morville: _Mon amour ne saurait être heureux que si je pouvais +obtenir votre main_. + +Entre ces paroles et les terribles accusations de son mari, madame de +Hansfeld vit un rapprochement étrange, fatal, qui la frappa. + +En admettant que les mystérieuses et homicides tentatives auxquelles le +prince avait été exposé eussent réussi, elle se serait trouvée libre... +elle aurait pu épouser celui qu'elle idolâtrait et le rendre ainsi le +plus heureux des hommes. + +Il n'y eut d'abord rien de criminel dans les pensées de Paula. + +Que de fois les coeurs les plus purs, les caractères les plus élevés, se +sont passagèrement laissé entraîner non pas même à des voeux, mais +seulement à de simples suppositions qui, réalisées, eussent été de +grands crimes. + +Combien de femmes pieusement résignées, endurant avec une douceur +angélique les plus mauvais traitements d'un mari brutal et méchant, ont +dit: Hélas! que n'ai-je épousé un homme généreux et bon! + +Il n'y a rien de meurtrier dans cette supposition, elle n'exprime pas +même l'espérance ou le désir de voir la fin des tortures que l'on +souffre, et pourtant cette supposition contient le germe d'un voeu +meurtrier... c'est l'instinct de conservation qui s'éveille et qui +cherche vaguement les moyens de fuir la douleur. + +Bien des êtres souffrants s'arrêtent à cette exclamation, et leur vie +n'est qu'un long et triste gémissement. + +D'autres, blessés plus à vif ou moins résignés, s'écrient:--Oh! si +j'étais délivré de mon bourreau!...--D'autres enfin:--Pourquoi la mort +ne m'en débarrasse-t-elle pas? + +Que l'on suive attentivement les conséquences, la logique de ces +plaintes, de ces espérances, de ces voeux... on arrivera toujours à un +résultat _véniellement_ meurtrier. + +C'est toujours plus ou moins l'effrayante et fatale _nécessité_ qui +conduit Macbeth de crime en crime. + +Que d'honnêtes gens ont frémi, épouvantés du nombre de crimes +_platoniques_ qu'ils étaient entraînés à commettre par une première +pensée juste en apparence! + +Pour Paula, une des idées résultant de son entretien avec M. de Hansfeld +fut donc celle-ci: + +--Mon mari, que je n'aime pas; mon mari, que j'ai épousé par obsession; +mon mari, qui a de moi une opinion si infâme qu'il m'a crue capable +d'avoir trois fois attenté à ses jours... mon mari aurait pu mourir..., +et sa mort me permettait de récompenser l'amour le plus passionné. + +En vain Paula, qui pressentait la funeste attraction de cette idée, +voulut la fuir.... Elle y revint sans cesse, et presqu'à son insu, de +même qu'on revient sans cesse et malgré soi au point central d'un +labyrinthe où l'on est égaré. + +Nous le répétons, rien de plus effrayant que l'entraînement forcé de +certaines réflexions. + +A cette idée succéda celle-ci: + +--La personne qui attentait avec acharnement aux jours de M. de Hansfeld +doit vivre dans notre intérieur.... Par quel motif veut-elle cette mort? + +Après quelques moments de méditation, Paula, frappée d'une clarté +soudaine, se rappela certains mots mystérieux d'Iris, l'attachement +aveugle, presque sauvage de cette jeune fille, la haine qu'elle avait +quelquefois montrée contre le prince lorsqu'elle, Paula, lui disait ses +regrets d'avoir épousé cet homme capricieux et fantasque; plus elle y +réfléchit, plus elle crut être sur la trace du véritable auteur de ce +crime.... Son premier mouvement fut bon... Épouvantée de l'opiniâtreté +féroce avec laquelle Iris poursuivait sa trame homicide, craignant +qu'elle ne s'arrêtât pas là, elle voulut l'interroger et la confondre. + +Une heure après le départ du prince, Iris, mandée par sa maîtresse, +entrait dans la chambre de celle-ci. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE VIII. + +INTERROGATOIRE. + + +Madame de Hansfeld hésitait sur la manière d'ouvrir la conversation et +d'arriver à la connaissance de la vérité, elle craignait qu'en lui +parlant avec rigueur, Iris, effrayée, s'obstinât dans une négation +absolue. Elle crut avoir trouvé le moyen d'éviter cet écueil. + +--M. de Hansfeld sort d'ici--dit-elle tristement à Iris.--Je sais enfin +la cause de toutes les étrangetés qui m'avaient fait croire sa raison +égarée. + +--Ce motif, marraine? + +--Trois fois on a attenté à ses jours.... + +--C'est un rêve... comme il en fait tant. + +--Trois fois, te dis-je, on a attenté à ses jours... il en a les +preuves.... + +--Alors, il connaît le coupable?... + +--Il croit le connaître. + +--Et le coupable, marraine? + +--C'est moi.... + +--Vous?... + +--Il le croit.... + +--Il vous a menacée?... + +--Oui. + +--Et de quoi? + +--De la justice... des tribunaux.... + +--Vous êtes innocente, que vous importe? + +--Mais le scandale d'un procès... mais la honte d'être soupçonnée.... + +--Je pourrai vous suivre, au moins.... Votre pauvre Iris ne vous +abandonnera pas.. elle.... Dans un tel malheur son dévouement vous sera +nécessaire. + +Cette naïveté franche fit frémir Paula; elle commença d'entrevoir une +partie de la vérité; elle redoubla donc de prudence, de réserve, tendit +la main à Iris, et lui dit: + +--Sans doute, dans une telle extrémité tes soins me seraient bien doux; +mais, par intérêt pour toi, je les refuserais.... + +--Marraine!... + +--Rien au monde ne me les ferait accepter. + +--Par intérêt pour moi, vous les refuseriez? + +--Oui, Marianne ou une autre de mes femmes m'accompagnerait. + +--Mais moi, moi? + +--Je prierais le prince de te renvoyer en Allemagne avant le procès.... +Il ne me refuserait pas cela. + +--Marraine... je ne vous comprends pas. Pourquoi m'éloigner de vous +lorsque tout le monde vous abandonnerait sans doute? + +--Parce que ton attachement pour moi est connu... parce qu'il pourrait +te faire paraître complice de crimes dont je suis pourtant innocente. + +--Mais moi... je veux rester auprès de vous; tant mieux si l'on me croit +votre complice. + +--Mais moi, Iris, j'exigerais ton départ.... A tous les chagrins qui +m'accablent, à tous ceux qui vont m'accabler encore, je ne voudrais pas +joindre celui de te voir malheureuse. + +Iris réfléchit un moment; sa maîtresse l'examinait avec attention; la +jeune fille reprit froidement: + +--Puisque le prince vous accuse, marraine, je vais aller le trouver et +lui dire que je suis votre complice.... Ainsi, l'on ne me séparera pas +de vous. + +Paula fut effrayée: Iris était capable de cette démarche. + +--Mais, malheureuse enfant! l'avouer ma complice, c'est te dire +coupable... c'est m'accuser... c'est peut-être me pousser à l'échafaud! + +--Eh bien, j'y monterai avec vous! + +--Que dis-tu?--s'écria la princesse, épouvantée du regard triomphant +d'Iris et de l'infernale résolution de sa physionomie. + +--Je dis--reprit la bohémienne avec une exaltation farouche--je dis que +la part que j'ai dans votre vie, marraine, est misérable; je dis que +mon voeu le plus ardent serait de vous voir dans une position telle que +mon dévouement pour vous fût votre suprême bonheur, votre seule joie, +votre seule consolation; je dis que j'aimerais autant vous voir morte +qu'indifférente à ce que je ressens pour vous... que j'aime comme ma +mère, comme ma soeur, comme mon Dieu; je dis que ceux que vous avez +aimés, c'est-à-dire Raphaël et Morville, n'ont pas fait pour vous la +millième partie de ce que j'ai fait moi-même, et ils ont occupé, et ils +occupent votre vie, votre pensée tout entière, tandis que moi je ne suis +rien pour vous.... Cela est injuste, marraine... bien injuste. + +--Osez-vous parler ainsi, vous que j'ai recueillie, comblée de mes +dons.... Et qu'avez-vous donc fait pour reconnaître mes bontés? + +--Vous me demandez ce que j'ai fait, marraine! Eh bien! je vais vous le +dire à cette heure... car il faut que notre destinée s'accomplisse. Ce +que j'ai fait? J'ai fait tuer Raphaël par M. Charles de Brévannes, +d'abord.... + +--Toi... toi.... Mon Dieu! elle m'épouvante. + +--Oui, moi.... Vous ne saviez pas ce que c'était que Raphaël.... Vingt +fois, en voyant vos larmes, vos regrets, j'ai été sur le point de vous +dire: Vous n'avez rien à regretter.... Raphaël était indigne de vous.... +Mais je ne voulais pas parler... je vous dirai tout à l'heure pourquoi. + +--Malheureuse! explique-toi... que veux-tu dire? Tout ceci n'est-il +qu'une sanglante raillerie?--Non, non, Iris ne raille pas lorsqu'il +s'agit de vous... Écoutez-moi donc. Vous m'aviez hissée à Venise, cela +me fit une peine horrible; vous ne vous en êtes pas seulement aperçue, +ou, du moins, mon chagrin vous a été indifférent... mon désir de vous +accompagner vous a semblé importun.... Mon Dieu!... il fallait me +laisser périr dans la rue plutôt que de faire naître en moi une +reconnaissance dont les témoignages vous devaient être à charge. + +--Mais cette malheureuse est folle.... Et que faisait cela à Raphaël? + +--Vous m'aviez laissée à Venise; je vous l'ai dit, cela me causa une +violente douleur; je ne pus me résigner à rester dans l'ignorance de +votre vie et à recevoir seulement de temps à autre quelque froide lettre +de vous. A force de prières, je parvins à obtenir d'Inès, votre +camériste, qu'elle me tiendrait au courant de vos actions. Vous ne savez +pas ce qu'il m'a fallu de persévérance, de promesses, de séductions pour +intéresser à mon désir cette indifférente fille, et l'amener à m'écrire +presque chaque jour.... Par cela... jugez ce qu'est mon attachement pour +vous. + +--Je ne sais s'il faut l'exécrer, la plaindre ou l'admirer--se dit +Paula. + +--Peut-être je mérite à la fois la pitié, la haine et +l'admiration--reprit Iris.--Mais écoutez encore.... Par Inès, je sus que +Charles de Brévannes vous obsédait de soins, que le bruit public vous +accusait de l'aimer, mais que cela était faux.... Vous ne songiez qu'à +Raphaël, dont vous parliez presque toujours avec votre tante en présence +d'Inès.... Pendant ce temps Raphaël vous trompait.... + +--Raphaël!... oh! tu mens... tu mens.... + +--Il vous trompait, vous dis-je, vous en aurez la preuve. Il était venu +à Venise pour dégager sa parole; il était fiancé avec une jeune Grecque +de Zante... nommée Cora.... Je vous le prouverai.... Il connaissait +votre confiance en moi, il m'attribuait sur vous une influence que je +n'avais pas.... Ce fut donc à moi qu'il fit les premiers aveux de sa +trahison, en me suppliant de vous en instruire avec tous les ménagements +possibles. De moi... ce coup devait vous paraître moins cruel. + +--Mais son duel avec Brévannes? + +--Tout à l'heure... laissez-moi continuer. En entendant les lâches et +parjures paroles de Raphaël... je fus à la fois joyeuse et courroucée. + +--Joyeuse? + +--Oui, car je hais presque autant ceux qui vous aiment que ceux qui vous +sont ennemis. + +--Mais c'est le démon... que cette insensée.... Ah! maudit soit le jour +où je t'ai rencontrée sur mon chemin!... + +--Maudit soit ce jour pour nous deux peut-être. En apprenant la trahison +de Raphaël, je fus donc joyeuse et courroucée; pour vous venger à +l'instant, là... sous mes yeux, je dis à Raphaël qu'il avait tort de +prendre de tels ménagements; que vous l'aviez dès longtemps imité, sinon +prévenu dans son insouciance, car, depuis votre arrivée à Florence, +vous étiez la maîtresse d'un Français, de Charles de Brévannes.... + +--Mais Inès t'avait écrit le contraire.... + +--Mais elle m'avait aussi écrit que les apparences étaient contre vous, +et que le bruit public vous accusait.... Je ne croyais que porter un +coup douloureux à l'amour-propre de Raphaël: mon attente fut +dépassée.... L'orgueil des hommes est si féroce que ce traître, qui vous +avait sacrifiée, se révolta en se croyant trompé à son tour. J'irritai +encore sa colère. La vanité offensée fit ce que l'amour n'avait pu +faire.... Raphaël partit furieux pour Venise avec Osorio, afin de se +venger de votre prétendu parjure. Oui... cet homme qui naguère oubliait +sans remords ses promesses les plus saintes, parce qu'il se croyait +éperdument aimé de vous, se reprit d'une folle passion lorsqu'il se vit +dédaigné. Vous savez le reste... comment son erreur fut encore augmentée +par la fatuité de Brévannes... qui le tua après l'avoir convaincu de +votre infidélité... + +--Cela est-il possible, mon Dieu! + +--Ces preuves de la trahison de Raphaël, je vous les donnerai... vous +dis-je.... Elles consistent dans une lettre pour vous qu'il m'avait +apportée à Venise, et dans laquelle il vous prévenait de son prochain +mariage avec cette Grecque.... Après le duel, Osorio m'écrivit pour me +supplier de ne pas vous remettre cette lettre, voulant venger son ami en +vous laissant croire que vous étiez la seule coupable, et que Raphaël +vous avait toujours aimée, ainsi qu'il vous l'écrivait dans son dernier +billet. + +--Mais pourquoi m'as-tu laissée à mes remords?... Pourquoi, en me voyant +rester si longtemps fidèle au souvenir d'un homme qui m'avait trompée... +ne m'as-tu pas dit qu'il était indigne de moi?... + +--Pourquoi?... + +--Oui. + +--Parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un mort... que d'un +vivant. + +--Et lorsque je te faisais part de mes scrupules d'aimer M. de Morville, +et d'être ainsi infidèle au souvenir de Raphaël, pourquoi d'un mot +n'as-tu pas fait évanouir mes regrets? + +--Je vous le répète... parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un +mort que d'un vivant... et puis j'espérais que le souvenir de Raphaël +surmonterait votre amour pour M. de Morville. + +--Mais tu le hais donc aussi, M. de Morville?--s'écria madame de +Hansfeld, reculant épouvantée de ce que le génie infernal de cette fille +pouvait imaginer et exécuter. + +Avant de répondre, Iris resta quelques moments silencieuse, puis elle +reprit d'un air sombre: + +--Je vous l'ai dit... ceux qui vous aiment et que vous aimez, je les +hais presque autant que vos ennemis.... Cela est mon sentiment, cela est +mon impression. + +--Ainsi, M. de Morville.... + +--Mais parce que je suis jalouse de votre affection--reprit Iris en +interrompant sa maîtresse--mais parce que je souffre... oh! bien +cruellement, de vous voir dépenser des trésors d'attachement pour des +êtres qui ne vous chérissent pas comme moi... il ne s'ensuit pas que je +pousse l'égoïsme jusqu'à vouloir vous priver d'un bonheur, par cela +seulement que ce bonheur fait mon désespoir; non, non. Quelquefois, dans +mes mauvais jours..., j'ai de ces pensées; mais je les chasse. + +--Ainsi--reprit madame de Hansfeld avec amertume--vous me permettez +d'aimer M. de Morville?... + +--Je ferai mieux que cela--dit la bohémienne en jetant un regard perçant +sur sa maîtresse. + +Sans pouvoir se rendre compte ni de ce qu'elle éprouvait, ni de la +signification de ce regard, madame de Hansfeld baissa la tête et rougit. + +Iris reprit d'un ton plus humble: + +--Maintenant que je vous ai dit, marraine, ce qui concernait Raphaël... +je dois vous dire... ce qui concerne le prince.... + +--Elle va tout avouer... enfin--dit la princesse. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE IX. + +RÉVÉLATIONS. + + +Après un moment de silence, Iris reprit, en attachant son regard +scrutateur sur madame de Hansfeld: + +--Vous n'aviez épousé le prince qu'avec regret, et pour assurer un +avenir à votre tante; plusieurs fois vous me l'avez dit. + +--Cela est vrai.... + +--Vous m'avez dit encore que, grâce à la générosité de M. de Hansfeld, +la plus grande partie de sa fortune devait vous appartenir après sa +mort.... + +--Ah! malheureuse... vous m'épouvantez.... Ainsi ces tentatives +réitérées.... + +Sans répondre à sa maîtresse, Iris continua. + +--Peu de temps après votre mariage, votre tristesse a redoublé... Je +n'ai plus hésité, et un soir, à Trieste, sans que personne me vît... +dans une tasse de lait.... + +--Mais vous êtes un monstre! + +--J'avais pris mes précautions.... Si le crime eût été découvert, moi +seule pouvais être accusée... et d'ailleurs je me serais avouée la seule +coupable. + +--C'est horrible! horrible!... Et vous n'avez pas reculé devant +l'énormité du crime que vous alliez commettre? + +--Vous désiriez être veuve.... + +--Vous l'ai-je jamais dit? me l'étais je seulement dit à moi-même? + +--Vous regrettiez de vous être mariée... je vous rendais votre +liberté... + +--Mais vous n'avez donc aucune notion du mal et du bien? + +--Le bien... c'est votre bonheur;... le mal... c'est votre chagrin.... + +--Qui pourrait croire, mon Dieu! à cette sauvage et féroce +exaltation.... Comment votre main n'a-t-elle pas tremblé? comment +avez-vous pu méditer un tel crime? Comment surtout avez-vous pu +récidiver? + +--Après la première tentative... vous avez été encore plus triste que +d'habitude.... Vous vous êtes souvent plainte à moi de tout ce que vous +faisait souffrir l'inégalité du caractère du prince; devant moi bien +souvent vous avez maudit le jour où vous aviez consenti à ce mariage; +quelquefois même, en déplorant votre triste existence, vous regrettiez +de n'être pas morte.... Alors une seconde fois j'ai voulu le tuer... +dans cette auberge isolée; je m'étais introduite dans sa chambre par le +balcon de la fenêtre entr'ouverte; je l'avais presque refermée en m'en +allant, après le coup manqué... + +--Non, non, je ne puis croire à ce que j'entends... si jeune... et un +pareil sang-froid, un tel endurcissement.... + +--Si vous saviez la douleur que je ressens de vos douleurs... si vous +saviez combien vos larmes retombent brûlantes sur mon coeur... vous +comprendriez mon sang-froid, mon endurcissement, comme vous dites.... +Oui... si vous saviez à quel point la vie me pèse depuis que j'ai la +conviction d'être si peu pour vous... vous comprendriez que j'ai voulu +assurer votre bonheur en risquant une vie qui m'est indifférente. Si je +n'ai pas tenté plus souvent, c'est que le prince s'est entouré de telles +précautions.... + +--Assez!... assez! tu me fais horreur.... Et maintenant?... que vais-je +faire? j'ai l'aveu de ton crime.... + +--Peu m'importe. + +--Croyez-vous que je puisse à cette heure vous garder près de moi... +vous qui trois fois avez tenté de donner la mort à l'homme généreux et +bon qui simulait la folie pour ne pas m'accuser? + +--Maintenant comme autrefois... vous désirez la mort de cet homme +généreux et bon.... + +--Taisez-vous.... + +--S'il mourait, vous épouseriez M. de Morville.... + +Paula resta un moment comme écrasée sous ces foudroyantes paroles; puis +elle reprit avec indignation: + +--Et qui vous donne le droit de scruter ma pensée? Et parce que la mort +de M. de Hansfeld me rendrait la liberté, est-ce une raison pour que je +la désire? + +--Oui... vous la désirez.... + +--Sortez! sortez!... + +--Oh! grâce! grâce! marraine...--dit Iris en tombant à genoux devant +Paula.--Puis elle continua d'une voix déchirante:--Je suis bien +coupable, je suis bien criminelle; je sais toute l'étendue, toutes les +conséquences des actions que j'ai commises; j'ai agi avec réflexion.... +Mais, je vous le répète, pour moi, le mal, c'est votre chagrin; le bien, +c'est votre bonheur... peu m'importe le reste! Pourquoi donc me +chasseriez-vous? Est-ce pour moi que j'ai cherché à commettre les crimes +qui vous épouvantent? N'était-ce pas avant tout... vous, et toujours +vous, que je voulais servir?... + +--Mais, me servir par de tels moyens... c'était me rendre votre +complice! + +--Eh bien! je me repens... je vous demande pardon à genoux... mais ne me +chassez pas; ce serait vouloir ma mort! Oui... si vous me chassez, je me +tuerai.... Vous me connaissez... vous savez si j'en suis capable.... Je +tiens à la vie, parce que je puis vous être utile encore.... + +--Non, non; va-t'en.... Tu veux mourir?... Eh bien! meurs!... ce sera un +bienfait pour le monde... et pour moi.... Depuis les accusations du +prince et tes révélations, je me sens dans une atmosphère de trahisons +et de crimes qui m'épouvante; on dirait qu'elle m'oppresse, qu'elle me +pénètre.... J'aurais peur de devenir aussi criminelle que toi. +Va-t'en... va-t'en, te dis-je... va-t'en.... + +Iris se leva pâle et triste, prit la main de sa maîtresse qu'elle baisa, +et fit un pas vers la porte. + +Madame de Hansfeld crut lire dans les traits de la jeune fille une si +effrayante résolution qu'elle s'écria: + +--Iris!... restez!... + +Iris revint sur ses pas et interrogea Paula du regard. + +--Mais enfin--s'écria la princesse--que dire au prince? Une fois +convaincu de mon innocence... il voudra connaître le coupable... que lui +répondrai-je s'il m'interroge? Ses soupçons, d'ailleurs, ne +t'atteindront-ils pas? Et maintenant, mon Dieu!... j'y pense... ne +pourra-t-il pas croire que tu as agi par mon ordre, ou du moins sous mon +inspiration?... Vois dans quel affreux dédale tu m'as jetée!... + +--Marraine, permettez-moi de rester ici.... Si je suis chassée de cette +maison, que ce ne soit pas par vous au moins: je saurai me résigner si +le prince exige mon départ, ou s'il m'accuse; mais que ce coup terrible +ne vienne pas de vous! + +--Mais en admettant même que les soupçons de M. de Hansfeld ne +t'atteignent pas, n'est-il pas criminel à moi de garder dans ma maison +une créature qui trois fois a attenté à la vie de mon mari, et qui +pourrait peut-être, par la même monomanie sauvage, y attenter encore? + +--Marraine, si vous l'exigez... jamais plus je n'attenterai aux jours du +prince.... + +--Si je l'exige.... Mon Dieu! pouvez-vous en douter? + +--Eh bien!... je vous le jure _sur vous_ (c'est pour moi le seul serment +que je puisse faire), je vous jure sur vous de respecter les jours de M. +de Hansfeld comme je respecterai les vôtres...--dit la bohémienne avec +un air singulier et en regardant Paula comme si elle eût voulu pénétrer +au plus profond de son coeur.--Mais si jamais vous vouliez épouser M. de +Morville sans avoir à vous reprocher la mort du prince, mort à laquelle +je serais aussi étrangère que vous..., dites un mot, ou plutôt... non, +pas même une parole...--et Iris, jetant les yeux autour d'elle comme +pour chercher quelque chose, et avisant sur la cheminée une épingle d'or +surmontée d'une boule d'émail constellée de perles, elle la prit et +ajouta:--Vous n'auriez qu'à me remettre cette épingle, et, sans qu'aux +yeux de Dieu et des hommes ni vous, ni moi, fussions pour rien dans la +mort du prince... vous pourriez épouser M. de Morville.... Ce que je +vous dis ne doit pas vous étonner.... Vous n'avez pas d'autre désir que +ce mariage, je n'ai pas d'autre désir que de vous voir heureuse. + +Avant que la princesse pût lui répondre, Iris disparut. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE X. + +AVEUX. + + +Le vieux graveur et sa fille s'étaient profondément émus du récit de M. +de Hansfeld. Berthe avait plaint Arnold, obligé de lutter tour à tour +contre son amour et contre d'horribles soupçons; elle trouvait entre +elle et lui une étrange conformité de position: tous deux, enchaînés +pour jamais à des êtres indignes de leur affection, devaient passer leur +vie dans des regrets ou des espérances stériles. + +Pourtant elle s'avouait que son malheur aurait été plus grand encore si +elle n'eût pas rencontré dans le sauveur de son père un homme qui lui +inspirait une sympathie aussi vive qu'honorable. + +Elle ne prévoyait, elle n'ambitionnait d'autre bonheur que celui de voir +souvent Arnold et de l'entendre causer avec Pierre Raimond d'une façon +si intéressante et si enjouée; nous ne disons rien du ravissement de la +jeune femme lorsque le vieux graveur, resté seul avec elle, s'extasiant +sur le savoir et sur l'esprit d'Arnold, le plaçait au-dessus de tous les +hommes qu'il avait connus. + +Le lendemain du jour où madame de Hansfeld avait eu avec Iris la +conversation que nous avons reproduite, M. de Brévannes, aigri par une +préoccupation et une anxiété violentes, avait de nouveau brutalisé sa +femme, dont la présence lui devenait de plus en plus insupportable; +persuadé que, libre et garçon, il aurait eu plus de loisir, plus de +facilités pour mettre à fin son aventure avec madame de Hansfeld, le +matin même du jour dont nous parlons, il avait fait à sa femme une scène +violente. + +Berthe n'était plus au temps où elle s'éplorait sur ces injustices, elle +s'accusait même de s'en consoler trop facilement en songeant que chez +son père elle pouvait rencontrer Arnold. + +Elle se rendit donc chez Pierre Raimond. + +Qu'on juge de la joie du vieillard lorsqu'il vit entrer sa fille, qu'il +n'attendait que le lendemain. + +--Quel bonheur! chère enfant, je n'espérais pas te voir aujourd'hui.... +Allons... je devine... quelque nouvelle brutalité. Ma foi! maintenant +que les grossièretés de ce méchant homme, auxquelles tu deviens de plus +en plus indifférente, me valent une longue visite de toi... je sens ma +haine de beaucoup diminuer; si tu n'es pas heureuse, du moins tu n'es +plus malheureuse... c'est un progrès, et je ne désespère pas... de.... +Mais à quoi bon te parler de ces rêveries d'un vieux fou? + +--Oh! dites... mon père, dites. + +--Eh bien! en prenant ainsi l'habitude de te laisser passer la moitié de +ta vie chez moi, j'espère qu'un jour il ne te refusera pas la permission +de venir habiter tout-à-fait ici.... + +--Ah! je n'ose le croire... il sait trop la joie que cela me +causerait.... + +--Peut-être.... Mon Dieu! si cela était, juge donc aussi de ma joie, à +moi.... Hélas! cette séparation, ne saurait être consentie que par lui; +les lois sont ainsi faites, qu'il y a mille tortures qu'une pauvre femme +est obligée de souffrir et dont on peut l'accabler impunément.... S'il +faut tout dire, je crois que cet homme a quelque mauvaise passion au +coeur; son redoublement de brutalité, son besoin de t'éloigner de lui, +tout me le dit. S'il en est ainsi, une séparation ne lui coûtera pas.... +Que nous faut-il de plus? Depuis le peu de temps que tu t'es remise à +donner des leçons, tu refuses des écolières.... Ce gain modeste nous +suffira pour nous faire vivre.... Tu reprendras ta chambre de jeune +fille; nous verrons notre ami Arnold presque chaque jour. Que nous +faudra-t-il de plus? + +--Oh! rien, mon père, mais ce rêve est trop beau.... + +--Encore une fois... qui sait!... quoique je connaisse ton attachement +pour moi, chère enfant... la compagnie d'un vieillard est si triste que +j'aurais eu presque un remords à accepter ton dévouement.... Mais don +Raphaël Arnold,--ajouta Pierre Raimond en souriant,--égaiera quelquefois +notre solitude, et à ce propos, mon enfant..., vois donc ce que les +coeurs honnêtes gagnent... à être honnêtes.... Sans la profonde estime +qui nous unit tous trois, et qui rend notre intimité si douce, que de +bonheur perdu! Si j'avais cru Arnold capable de t'aimer criminellement +et de souiller indignement les relations sacrées du bienfaiteur et de +l'obligé..., il eût été privé de notre amitié, qui lui est aussi +nécessaire que la sienne nous l'est, à nous. + +En ce moment, on frappa à la porte du graveur. + +--Entrez, dit-il. + +La porta s'ouvrit.... Arnold parut. + +--Quel heureux hasard!--s'écria Pierre Raimond,--vous venez à propos, +mon cher Arnold.... Mais qu'avez-vous? vous semblez soucieux, préoccupé, +triste. + +--En effet, monsieur Arnold, vous ne répondez pas, vous avez l'air +accablé, auriez-vous quelque chagrin? Quelque mauvaise nouvelle de votre +femme, peut-être.... + +Arnold tressaillit, sourit tristement et répondit: + +--Vous dites vrai... il s'agit de ma femme. + +--Comment! cette misérable ose encore relever la tête après votre... je +dirai le mot... après votre faiblesse?...--s'écria Pierre Raimond.--Oh! +cette fois soyez sans pitié, pas de ménagements pour des crimes +semblables. Prenez garde d'aller trop loin par excès de générosité... il +y a un abîme entre la générosité et une indifférence coupable pour les +méchants.... + +M. de Hansfeld était si abattu qu'il ne chercha pas à interrompre Pierre +Raimond; lorsque celui-ci eut parlé, il lui dit tristement: + +--Ma femme n'est pas coupable... et moi je vous ai trompé... je me suis +introduit chez vous sous un faux nom... je dois vous faire cet aveu. + +--Que voulez-vous dire, monsieur?--s'écria le vieillard en se levant +brusquement. + +Berthe, pâle, effrayée, regardait M. de Hansfeld avec une douloureuse +anxiété; Pierre Raimond était sombre et sévère. + +--Expliquez-vous, monsieur... je ne puis qualifier votre conduite avant +de vous avoir entendu. + +--Je vous dirai tout; seulement daignez réfléchir que rien ne +m'obligeait à l'aveu que je vous fais.... Si j'agis ainsi, c'est pour +rester digne de votre amitié. + +--Digne de mon amitié après un tel mensonge! N'y comptez plus, monsieur. + +--Peut-être serez-vous indulgent, veuillez donc m'écouter.... Lorsque le +hasard me mit à même de vous secourir, et qu'à mon tour secouru par vous +je fus transporté dans cette maison, mon premier mouvement fut de vous +déclarer mon véritable nom... mais à ce moment votre fille entra.... + +--Eh bien!... monsieur... que fait cela? + +--Je la connaissais. + +--Vous la connaissiez?--dit le vieillard avec étonnement. + +--Moi!...--s'écria Berthe. + +--De vue seulement--reprit Arnold.--Oui, quelques jours auparavant, +j'avais rencontré votre fille aux Français; on l'avait nommée devant +moi, et plus tard j'entendis rendre un juste hommage à la noble et +austère fierté de son père. + +--A cette heure, monsieur... ces louanges sont de trop...--s'écria +Pierre Raimond avec impatience. + +--Je ne vous loue pas, monsieur... je vous explique la raison qui m'a +fait vous cacher mon titre... puisque le hasard veut que j'aie un +titre.... + +--Vous avez, monsieur, très habilement trompé la confiance d'un +vieillard et la candeur d'une jeune femme; je vous en félicite.... + +--J'ai eu tort; mais voici pourquoi j'ai agi de la sorte.... Connaissant +votre antipathie pour certaines classes de la société... je craignais +donc que ma position ne fût un obstacle aux relations que je désirais +déjà si vivement nouer avec vous.... + +--Pour tâcher de séduire ma fille, sans doute! abuser de ce qu'il y a de +plus saint... la reconnaissance d'un obligé... Ah! vous et les vôtres... +vous serez toujours les mêmes--dit amèrement Pierre Raimond; puis il +reprit avec indignation:--Et moi qui tout à l'heure encore parlais de la +noble confiance qui rend certaines relations si douces entre les gens +de bien.... + +--Ah! monsieur--dit Berthe au prince, avec un accent de tristesse +profonde--vous ne savez pas tout le mal que nous cause votre conduite +peu loyale.... Mon père avait en vous une foi si aveugle.... + +--Je mérite ces reproches... et c'est volontairement que je suis venu +m'y exposer. + +--Mais qui êtes-vous donc, monsieur?--s'écria le graveur. + +--Le prince de Hansfeld!...--dit tristement Arnold en baissant la tête. + +--Vous habitez l'hôtel Lambert... ici près? + +--Le prince de Hansfeld! répéta Berthe avec une surprise mêlée d'intérêt +et d'effroi. + +--En vous racontant sous un nom supposé les suites funestes de mon +mariage, je vous disais vrai; mon nom seul avait été changé. Alors, +convaincu de la culpabilité de ma femme, surtout après la dernière +tentative que je vous ai racontée, j'étais décidé à l'obliger de quitter +la France.... Aujourd'hui même, j'aurais fait répandre le bruit que je +partais avec elle, abandonnant l'hôtel Lambert; conservant précieusement +l'incognito à l'abri duquel je m'étais créé des relations si chères, je +voulais vivre obscurément... ou plutôt heureusement dans une retraite +voisine de la vôtre.... Quelques promenades, ma solitude et notre +intimité chaque jour plus resserrée, voilà quelle était mon +ambition.... Il me faut renoncer à ces rêves.... Hier, en vous +quittant, je suis entré chez madame de Hansfeld; irrité de voir que ses +préparatifs de départ n'étaient pas encore faits, exaspéré par son +audace, j'articulai enfin le terrible reproche que je n'avais jamais eu +le courage de lui faire. + +--Et elle n'était pas coupable?--s'écria Berthe.--Ah! je le savais +bien... de tels crimes étaient impossibles. + +--Ma femme était innocente--répéta M. de Hansfeld;--elle s'est justifiée +avec franchise et dignité... Les raisons qu'elle m'a données m'ont paru +convaincantes; et un vieux serviteur, en qui j'ai toute confiance..., +m'a confirmé... qu'il avait été matériellement impossible à madame de +Hansfeld de faire aucune de ces trois tentatives sur ma vie.... Je ne +puis dire les impressions contraires dont je fus agité après cette +découverte.... Tantôt je m'applaudissais d'avoir, malgré les preuves en +apparence les plus positives, écouté la voix secrète qui me disait: Elle +est innocente; tantôt je me reprochais vivement les accusations, les +réticences bizarres qui avaient dû torturer cette malheureuse femme, et +changer en haine la faible affection qu'elle me portait; je songeais +avec douleur aux chagrins que mes soupçons odieux lui avaient causés; je +le sentais, j'avais beaucoup à expier, beaucoup à me faire pardonner. +Cette découverte n'a pas ranimé mon amour pour ma femme..., il s'est à +jamais éteint au milieu de ces doutes incessants; mais par cela même +que je ne l'aime plus, je dois redoubler envers elle d'égards et de +soins.... Maintenant.. voici pourquoi je viens vous apprendre une chose +que vous eussiez peut-être toujours ignorée.... Je regarderais comme +indigne de moi de surprendre, grâce à des faits dont à cette heure je +connais la fausseté, un intérêt qui eût encore resserré les liens +d'affection qui nous unissaient.... Bien souvent même j'avais été sur le +point de vous révéler mon véritable nom... mais la crainte d'exciter +votre indignation par cet aveu tardif m'a toujours retenu.... Maintenant +vous savez tout... encore une fois, je ne veux pas nier mes torts; +seulement songez à ce que je souffrais, aux consolations ineffables que +je trouvais ici, et peut-être me pardonnerez-vous d'avoir reculé devant +la crainte de perdre un pareil bonheur. + +Pierre Raimond était resté pensif pendant que M. de Hansfeld parlait; +peu à peu sa dure physionomie perdit son expression d'amertume et de +colère; un peu avant qu'Arnold eût cessé de parler, Pierre Raimond fit +même un signe de tête approbatif en regardant Berthe, comme pour +applaudir aux paroles de M. de Hansfeld. Berthe, les yeux baissés, était +dans une tristesse profonde; elle connaissait trop son père pour espérer +qu'après l'aveu du prince il consentirait encore à le recevoir; il lui +fallait donc renoncer à la seule consolation qui l'aidât à supporter ses +chagrins; cette idée était affreuse. + +Après quelques moments de silence, Pierre Raimond tendit la main à M. de +Hansfeld et lui dit: + +--Bien... très bien.... Vous triomphez de mes préventions... car vous +allez noblement au-devant d'un sacrifice... qui devra vous coûter autant +qu'à nous... et il nous coûtera beaucoup.... + +--Je ne dois donc plus vous revoir?--dit tristement Arnold.... + +--Cela est impossible.... J'ai pu accueillir chez moi mon sauveur et +lier avec lui une amitié que notre égalité de position autorisait.... +Confiant dans la loyauté de l'homme qui m'avait sauvé la vie, j'ai pu +voir sans scrupules son affection honnête et pure pour ma fille... mais +de tels rapports ne peuvent plus durer maintenant.... Un pauvre artisan +comme moi ne fréquente pas de princes. Enfin, je puis pardonner la ruse +dont vous vous êtes servi pour entrer chez moi; mais ce serait +l'approuver que de souffrir désormais vos visites. + +--Mon Dieu! croyez.... + +--Je crois que cette séparation vous sera pénible... bien pénible... pas +plus qu'à nous, pourtant.... + +--Oh! non...--murmura Berthe, qui ne put retenir ses larmes. + +--Et encore--reprit Pierre Raimond--vous avez, vous, les plaisirs de +votre rang.... + +--Les plaisirs... le croyez-vous? + +--Les devoirs... si vous voulez. Vous avez à faire oublier à votre femme +les chagrins que vous lui avez causés, et, pour une âme généreuse, +c'est une occupation noble et grande. Mais nous... que nous reste-t-il +pour remplacer une intimité bien chère à notre coeur? Tant que j'aurai +cette pauvre femme auprès de moi, je vous regretterai moins; mais +lorsque je serai seul! Ma fille elle-même devenait presque insouciante +des chagrins qui l'accablaient chez elle, en songeant à la joie douce et +calme qui l'attendait ici.... Maintenant, encore une fois, que lui +reste-t-il? les regrets d'un passé qu'il aurait mieux pour elle valu ne +pas connaître. + +--Mon père, j'aurai du courage--reprit Berthe.--Ne me restez-vous pas? + +--Oui... et nous parlerons souvent de lui... je te le promets--ajouta le +vieillard en tendant la main à Arnold, qui la serra tendrement dans les +siennes. + +--Allons, du courage, monsieur Arnold--dit Berthe en tâchant de sourire +à travers ses larmes.--Mon père vous l'a dit: nous ne vous oublierons +jamais; nous parlerons bien souvent de vous. Adieu... et pour toujours, +adieu.... + +M. de Hansfeld pouvait à peine contenir son émotion; il répondit d'une +voix altérée:--Adieu, et pour toujours adieu.... Croyez... et.... + +Mais il ne put achever; les sanglots étouffèrent sa voix, et il cacha sa +figure dans ses mains. + +--Vous le voyez--dit-il après un moment de silence à Pierre Raimond qui +le contemplait tristement--faible... toujours faible.... Que vous devez +me mépriser, homme rude et stoïque.... + +Sans lui répondre, Pierre Raimond s'écria tout-à-coup: + +--Mon Dieu! maintenant j'y songe... votre femme est innocente... soit... +mais ce crime si obstinément répété... qui l'a commis? A Trieste, ici, +des étrangers pouvaient en être accusés... mais en voyage, dans cette +auberge, il faut que ce soit quelqu'un de votre maison, à moins d'une +coïncidence extraordinaire. + +--Je me suis fait aussi cette question, et elle est demeurée pour moi +inextricable.... En voyage, nous n'étions accompagnés que de trois +personnes: un vieux serviteur qui m'a élevé, une jeune fille recueillie +par madame de Hansfeld, mon chasseur qui nous servait de courrier et que +j'ai depuis très longtemps à mon service. Soupçonner mon vieux Frantz ou +une jeune fille de dix-sept ans d'un crime si noir, si inutile, serait +absurde; il ne resterait donc que le chasseur.... Mais quoique bon et +dévoué, si vous connaissiez la bêtise de ce malheureux garçon, vous +comprendriez que, plutôt que de le croire coupable, j'accuserais mon +vieux Frantz ou la demoiselle de compagnie de ma femme. + +--Mais cependant... ces tentatives.... + +--Tenez, mon ami, mes injustes soupçons m'ont déjà causé trop de +malheurs pour que j'ose encore en avoir.... + +--Mais ces tentatives sont réelles.... Si on les renouvelle? + +--Tant mieux.... Hier je les aurais redoutées... aujourd'hui j'irais au +devant.... + +--Ah! monsieur Arnold... et les amis qui vous restent.... Comment! vous +ne ferez aucune perquisition pour découvrir le coupable? + +--Aucune.... A quoi bon?... Ne viens-je pas de vous dire: _Adieu... et +pour toujours_? + +Et M. de Hansfeld sortit désespéré. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XI. + +LE RENDEZ-VOUS. + + +Ce matin-là même M. de Brévannes devait rencontrer madame de Hansfeld au +Jardin-des-Plantes. + +Il s'y rendit vers onze heures. + +La lecture du _livre noir_, ce mystérieux confident des plus intimes +pensées de Paula, avait donné au mari de Berthe presque des espérances; +les secrets qu'il croyait avoir surpris se résumaient ainsi: + +«Madame de Hansfeld se reprochait de ne pas haïr assez M. de Brévannes, +meurtrier de Raphaël. + +«Le prince la rendait si malheureuse, qu'elle désirait sa mort.» + +Iris avait surtout recommandé à M. de Brévannes de ne faire en rien +soupçonner à la princesse qu'il connaissait, pour ainsi dire, ses plus +secrètes pensées. + +Ce conseil servait trop les intérêts de M. de Brévannes pour qu'il ne le +suivît pas scrupuleusement. + +--Madame de Hansfeld venait à cette entrevue avec moins de sécurité que +M. de Brévannes; elle le savait capable de la calomnier indignement; la +portée de ses calomnies pouvait être terrible et arriver jusqu'à M. de +Morville. + +Paula devait donc beaucoup ménager cet homme qui lui inspirait une +aversion profonde, et lui témoigner une menteuse bienveillance, afin de +paralyser pendant quelque temps ses médisances. + +Mais madame de Hansfeld ne s'abusait pas.... Du moment où M. de +Brévannes se verrait joué, il se vengerait par la calomnie, et sa +vengeance pouvait avoir une funeste influence sur l'amour de M. de +Morville. + +Le plus léger soupçon devait être mortel à cet amour idéal, +désintéressé, romanesque, et surtout basé sur une estime et sur une +confiance réciproques. + +Madame de Hansfeld se rendit au Jardin-des-Plantes avec Iris, malgré +l'horreur que lui inspiraient les crimes de cette jeune fille. Elle +n'avait pu se passer d'elle dans cette circonstance. + +Onze heures sonnaient lorsque Paula et la bohémienne arrivèrent au pied +du labyrinthe; le froid était vif, le jour pur et beau; dans cette +saison les promeneurs sont rares, surtout en cet endroit; les deux +femmes atteignirent le fameux _cèdre_ sans rencontrer personne. + +M. de Brévannes était depuis une demi-heure assis au pied de cet arbre +immense; il se leva à la vue de madame de Hansfeld. + +Celle-ci cacha difficilement son émotion; après plusieurs années elle +revoyait un homme qu'elle avait tant de raisons de détester. Son coeur +battit avec violence, elle dit tout bas à Iris de ne pas la quitter. + +M. de Brévannes, vain et orgueilleux, interpréta cette émotion à son +avantage; il contemplait avec ravissement l'admirable figure de Paula, +que le froid nuançait des plus vives couleurs. Sa taille charmante se +dessinait à ravir sous une robe de velours grenat fourrée d'hermine. + +Le mari de Berthe se laissait entraîner aux plus folles espérances en +songeant qu'à force d'opiniâtreté il avait obtenu un rendez-vous de +cette femme, qui réunissait tant de grâces à tant de dignité, tant de +charmes à une si haute position sociale; ce qui, pour M. de Brévannes, +n'était pas la moindre des séductions de la princesse. + +Plein d'espoir et d'amour, il s'approcha de Paula et lui dit +respectueusement: + +--Avec quelle impatience, madame, j'attendais ce moment.... Combien je +vous sais gré... de votre excessive bonté pour moi! + +--Vous savez mieux que personne, monsieur, par qui cette démarche m'est +imposée--dit amèrement la princesse en faisant allusion aux menaces de +M. de Brévannes. + +--Je vous comprends, madame--dit M. de Brévannes;--mais si vous saviez +dans quel égarement peut vous jeter une passion violente à laquelle on +est en proie depuis des années? Ah! que de fois je me suis souvenu avec +délices de ce temps où je vous voyais chaque jour... où, à l'abri de +l'amour que je feignais pour votre tante.... + +--Assez, monsieur... assez... vous ne m'avez pas sans doute demandé cet +entretien pour me parler d'un passé... que pour tant de raisons vous +devez tâcher d'oublier. + +--L'oublier... le puis-je? Ce souvenir a effacé tous les souvenirs de ma +vie. + +--Veuillez me répondre, monsieur. En insistant avec tant d'opiniâtreté +pour obtenir ce rendez-vous, quel était votre but? + +--Vous parler de mon amour plus passionné que jamais, vous intéresser... +presque malgré vous, aux tourments que je souffre.... + +--Écoutez, monsieur de Brévannes--dit froidement Paula en +l'interrompant--il y a deux ans, vous m'avez une fois parlé de votre +amour... je ne vous ai pas cru.... Le silence que vous avez ensuite +gardé sur cette prétendue passion m'a prouvé que voire aveu était sans +conséquence.... Lorsqu'on m'a dit votre obstination à me rencontrer ici, +j'ai attribué ce désir à un tout autre motif que celui de me parler d'un +amour qui m'offense et qui me rappelle d'atroces calomnies.... + +--Eh bien! je ne vous parlerai plus de cet amour... je me contenterai de +vous aimer sans vous le dire.... Attendant tout du temps, de la +sincérité du sentiment que je vous porte, permettez-moi seulement de +vous voir quelquefois.... J'aurais pu demander à l'un de nos amis +communs de vous être présenté; j'ai préféré d'attendre votre agrément +avant de tenter cette démarche. + +--Je ne reçois que quelques personnes de mon intimité, monsieur--reprit +sèchement Paula.--M. de Hansfeld vit très seul... il m'est impossible... +surtout après votre étrange aveu, de changer en rien mes habitudes. + +M. de Brévannes ne put réprimer un mouvement de dépit et de colère qui +rappela à madame de Hansfeld qu'elle devait ménager cet homme; elle +ajouta d'un ton plus familier: + +--Songez, de grâce, à tout ce qui s'est passé à Florence... et avouez +qu'il m'est impossible de vous recevoir... lors même que je le +désirerais. + +Ces derniers mots, seulement dits par madame de Hansfeld pour adoucir +l'effet de son refus, parurent à M. de Brévannes fort encourageants. Il +se souvint à propos des confidences du _livre noir_, et prit la +froideur contrainte de la princesse pour de la réserve et de la +dissimulation à l'endroit d'un amour qu'elle ne voulait pas s'avouer +encore; il crut devoir ménager ces scrupules, certain qu'après quelques +refus de pure convenance, Paula lui accorderait les moyens de la voir. + +M. de Brévannes reprit: + +--Je n'ose vous supplier encore, madame, de permettre que je vous sois +présenté. Pourtant... quel inconvénient y aurait-il? croyez-moi, loin +d'abuser de cette faveur... j'en userais avec la plus extrême +réserve.... + +--Je vous assure, monsieur, que cela est impraticable.... Sous quel +prétexte d'ailleurs?... que dirais-je à M. de Hansfeld? + +--Que j'ai eu l'honneur de vous connaître en Italie.... Et puis, un +homme marié--ajouta-t-il en souriant--n'inspire jamais de défiance. Je +pourrais même, et seulement pour la forme, avoir l'honneur de vous +amener madame de Brévannes... quoiqu'elle ne soit pas digne de vous +occuper un moment. + +Cette proposition de M. de Brévannes frappa vivement Paula. + +Sachant le prince très épris de Berthe, elle ne put dissimuler un +sourire d'ironie en entendant M. de Brévannes parler de présenter sa +femme à l'hôtel Lambert. + +Un vague pressentiment dont madame de Hansfeld ne put se rendre compte, +lui dit que cette circonstance pourrait peut-être servir un jour sa +haine contre M. de Brévannes. Elle reprit avec un embarras affecté: + +--Si cela était possible... j'aurais le plus grand plaisir à connaître +madame de Brévannes... car j'ai beaucoup de raisons pour croire que vous +la jugez trop sévèrement. Aussi, dans le cas où il me serait permis de +vous recevoir, ce serait uniquement, entendez-vous bien, uniquement à +cause de madame de Brévannes; je vous en préviens, monsieur. + +--Il en est toujours ainsi, les femmes n'ont pas de meilleure amie que +celle à qui elles enlèvent un mari; elle s'est trahie--se dit M. de +Brévannes--et il reprit tout haut: + +--Vous sentez, madame, combien je serais heureux de tout ce qui pourrait +rendre mes relations avec vous plus suivies; permettez-moi donc alors, +pour l'amour de madame de Brévannes--dit-il avec un nouveau sourire--de +vous la présenter en vous demandant la permission de l'accompagner +quelquefois. + +--Très rarement, monsieur, surtout dans les premiers temps de ma liaison +avec madame de Brévannes--ajouta madame de Hansfeld après un moment +d'hésitation. + +--Je ne veux pas chercher les raisons qui vous obligent à agir ainsi, +madame... mais je m'y soumets. + +Et il pensa: + +--C'est un chef-d'oeuvre d'habileté sans doute; le prince est jaloux; +elle veut d'abord éloigner les soupçons de son mari, et capter la +confiance de ma femme. + +--A ces conditions--reprit madame de Hansfeld en baissant les yeux--je +vous permettrais de me présenter madame de Brévannes... mais il serait +formellement entendu que désormais vous ne me diriez jamais un mot... +d'un amour aussi vain qu'insensé. + +--Je demanderais une modification à cette clause, madame.... Je +m'engagerais à faire tout au monde pour vous oublier... seulement, afin +de m'encourager et de me fortifier dans ma bonne résolution, vous me +permettriez quelquefois de venir vous instruire des résultats de mes +efforts... et comme selon vos désirs je ne vous verrais que très +rarement chez vous... vous daigneriez peut-être quelquefois m'accorder +les moyens de vous rencontrer ailleurs? + +--Monsieur.... + +--Seulement pour m'entendre vous dire que je tâche de vous oublier.... +Le sacrifice que je fais n'est-il pas assez grand pour que vous +m'accordiez au moins cette compensation? + +--C'est une étrange manière d'oublier les gens que celle-là... Mais si +vous la croyez d'un effet certain, monsieur... un jour peut-être je +consentirai à revenir ici. + +--Ah! madame, que de bontés! + +--Mais prenez garde, si je ne suis pas satisfaite des progrès de votre +indifférence, vous n'obtiendrez pas une seule entrevue de moi. + +--Je crois pouvoir vous promettre, madame, que vous n'aurez pas à +regretter la grâce que vous m'accordez.... + +Après un moment de silence, Paula reprit: + +--Vous devez trouver surprenant, monsieur, qu'après ce qui s'est +autrefois passé entre nous.... + +--Madame.... + +--Je n'en veux pas dire davantage.... Un jour vous saurez le motif de ma +conduite et de ma générosité... Mais il se fait tard, je dois +rentrer.... Dites-moi quelle est la personne qui me présentera madame de +Brévannes? + +--Madame de Saint-Pierre, cousine de M. de Luceval. Elle avait bien +voulu m'offrir ses bons offices. + +--Je la rencontre, en effet, assez souvent dans le monde. Rappelez-lui +donc cette promesse, monsieur... et j'accueillerai sa demande.... + +--Vous vous retirez déjà?... Mon Dieu! j'aurais tant de choses à vous +dire.... Encore un mot, encore... de grâce!... + +--Impossible.... Iris, venez.... + +La jeune fille revint auprès de sa maîtresse, et descendit les rampes du +labyrinthe après avoir échangé un regard d'intelligence avec M. de +Brévannes. + +Le mari de Berthe devait être d'autant plus dupe du stratagème d'Iris +au sujet du _livre noir_, que, par suite des révélations de la +bohémienne au sujet de l'infidélité de Raphaël, Paula n'avait pas +témoigné l'horreur qu'elle aurait dû ressentir à la vue du meurtrier de +son fiancé. + +Cette circonstance donnait une nouvelle autorité au recueil des _pensées +intimes_ de madame de Hansfeld. + +M. de Brévannes, aussi glorieux que ravi de l'empressement de madame de +Hansfeld à se rapprocher de Berthe, se crut le seul et véritable motif +de cette liaison, qui devait sans doute, plus tard, assurer et faciliter +ses relations journalières avec Paula. + +En attendant avec une vive et confiante impatience le moment de +connaître par le livre noir l'impression _vraie_ que cette entrevue +avait causée à madame de Hansfeld, M. de Brévannes rentra donc chez lui +le coeur léger et content. + +Peu de temps auparavant, Berthe était revenue de chez son père triste +et accablée; elle venait de voir M. de Hansfeld, sans doute pour la +dernière fois; il lui fallait à tout jamais renoncer aux doux et beaux +rêves dont elle s'était bercée. + +Apprenant que sa femme était chez elle, M. de Brévannes s'y rendit à +l'instant même. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XII. + +PROPOSITIONS. + + +M. de Brévannes ne réfléchit pas un moment à tout ce qu'il y avait +d'humiliant et d'odieux dans le rôle qu'il préparait à sa femme; nulle +considération, nul scrupule ne pouvait empêcher cet homme d'aller droit +à son but. + +Dans cette circonstance, en songeant à se servir de Berthe comme d'un +moyen, il se dit avec une sorte de forfanterie cynique:--Voici la +première fois que mon mariage m'aura été bon à quelque chose. + +Il crut néanmoins nécessaire de prendre envers sa femme un ton moins dur +que d'habitude pour la décider à se laisser présenter à la princesse de +Hansfeld. Berthe allait peu dans le monde; elle était fort timide; or, +s'attendant à quelques difficultés de sa part, il préférait les vaincre +par la douceur, ses menaces pouvant rester vaincues devant un refus +obstiné de sa femme. + +Celle-ci s'attendait si peu à la visite de son mari, qu'elle donnait un +libre cours à ses larmes en pensant à M. de Hansfeld qu'elle ne devait +plus revoir. + +Pour la première fois elle sentait à quel point elle l'aimait. Elle +avait le courage de ne pas maudire cette séparation cruelle, en songeant +au trouble qu'une passion coupable aurait apporté dans sa vie. Ne voyant +plus Arnold, du moins elle serait à l'abri de tout danger. + +Une _consolation_ pareille coûte toujours bien des larmes; aussi la +jeune femme eut-elle à peine le temps d'essuyer ses yeux avant que son +mari fût près d'elle. + +Berthe avait assez de sujets de chagrin pour que M. de Brévannes ne +s'étonnât pas de la voir pleurer; il fut néanmoins contrarié de ces +larmes, car il ne pouvait, sans transition, parler à sa femme des +plaisirs du monde et de sa présentation à madame de Hansfeld. Réprimant +donc un léger mouvement d'impatience, il dit doucement à Berthe, en +n'ayant pas l'air de s'apercevoir de sa tristesse (cela rendait la +transition d'autant plus rapide): + +--Pardon... ma chère amie.... Je vous dérange.. + +--Non... non, Charles... vous ne me dérangez pas--dit Berthe en essuyant +de nouveau ses larmes, qu'elle se reprochait presque comme une faute. + +--Ce matin, vous avez vu votre père? + +--Oui... vous m'avez permis d'y aller... quand je.... + +--Oh!...--dit M. de Brévannes en interrompant Berthe--ce n'est pas un +reproche que je vous fais. Je n'aime pas le caractère de votre père, il +me serait impossible de vivre avec lui; mais je rends justice à sa +loyauté, à l'austérité de ses principes, et je suis parfaitement +tranquille quand je vous sais chez lui. + +Berthe n'avait rien à se reprocher; pourtant son coeur se serra comme si +elle eût abusé de la confiance de son mari, qui, pour la première fois +depuis bien longtemps, lui parlait avec bonté; elle baissa la tête sans +répondre. + +M. de Brévannes continua: + +--Et puis, enfin, ces visites à votre père sont vos seules +distractions... depuis notre arrivée à Paris.... A l'exception de cette +première représentation des Français, vous n'êtes allée nulle part...; +aussi je songea vous tirer de votre solitude.... + +--Vous êtes trop bon, Charles; vous le savez, j'aime peu le monde... je +suis accoutumée depuis longtemps à la vie que je mène. Ne vous occupez +donc pas de ce que vous appelez mes plaisirs.... + +--Allons, allons, vous êtes une enfant, laissez-moi penser et décider +pour vous à ce sujet-là... Vous ne vous en repentirez pas.... + +--Mais, Charles.... + +--Oh! je serai très opiniâtre... comme toujours, et plus que jamais; car +il s'agit de vous être agréable... malgré vous. Oui... une fois votre +première timidité passée, le monde, qui vous inspire tant d'effroi, aura +pour vous mille attraits.... + +Berthe regardait son mari, toute surprise de ce changement +extraordinaire dans son accent, dans ses manières. Il lui parlait avec +une douceur inaccoutumée au moment même où elle se reprochait de porter +une trop vive affection à M. de Hansfeld. L'angoisse, nous dirons +presque le remords de la jeune femme, augmentait en raison de +l'apparente bienveillance de son mari; elle répondit en rougissant: + +--En vérité, Charles, je suis bien reconnaissante de ce que vous voulez +faire pour moi.. je m'en étonne même. + +--Pauvre chère amie, sans y songer, vous m'adressez là un grand +reproche. + +--Oh! pardon, je ne voulais pas.... + +--Mais ce reproche, je l'accepte, car je le mérite.... Oui, depuis notre +retour je vous ai assez négligée pour que la moindre prévenance de ma +part vous étonne.... Mais, patience, j'ai ma revanche à prendre.... Ce +n'est pas tout; on me croit un Othello; on croit que c'est par jalousie +que je cache mon trésor à tous les yeux; je veux répondre à ces +malveillants en conduisant mon trésor beaucoup dans le monde cet hiver, +et prouver ainsi que vous m'inspirez autant d'orgueil que de confiance. + +--Je ne puis répondre à des offres si gracieuses qu'en les acceptant, +quoiqu'à regret et seulement pour vous obéir... car je préférerais +beaucoup la solitude; et, si vous me le permettiez, Charles, je vivrais +comme par le passé... + +--Non, non, je vous l'ai dit; je serai aussi opiniâtre que vous.... + +--Eh bien! soit, je ferai ce que vous désirez; seulement soyez assez bon +pour me promettre de ne pas me forcer de m'amuser trop--dit Berthe en +souriant tristement.--J'irai dans le monde puisque vous le désirez +vivement... mais pas trop souvent, n'est-ce pas? + +--Soyez tranquille; lorsque vous y serez allée quelquefois, ce sera moi +qui, j'en suis sûr, serai obligé de modérer vos désirs d'y retourner. + +--Oh! ne craignez pas cela, Charles. + +--Vous verrez, vous verrez. + +--Je me trouve si gênée chez les personnes que je ne connais pas; il me +semble voir partout des regards malveillants. + +--Vous êtes beaucoup trop jolie pour ne pas exciter l'envie et la +malveillance des femmes; mais l'admiration des hommes vous vengera. Sans +compter que parmi les personnes auxquelles je veux vous présenter, il en +est de si hautement placées, de si exclusives même, que votre admission +chez elles fera bien des jaloux. + +--Que voulez-vous dire, Charles? + +--Vous allez le savoir, ma chère amie, et je me fais une joie de vous +l'apprendre. Je suis ravi de vous voir entrer si bien dans mes vues; je +m'attendais, je vous l'avoue, à avoir plus de résistance à vaincre.... + +--Si j'ai cédé si vite... c'est par crainte de vous déplaire. Dites un +mot, et vous verrez avec quelle facilité je renoncerai à des plaisirs +sans doute bien enviés. + +--Certes, je ne dirai pas ce mot, ma chère amie; loin de là, j'en dirai +un qui, au contraire, vous empêcherait de renoncer à ces vaines joies du +monde dont vous semblez faire si bon marché. + +--Comment! ce mot.... + +--Vous souvenez-vous, de cette première représentation aux Français? + +--Oui, sans doute. + +--Je veux dire, vous souvenez-vous des choses qui ont le plus attiré +l'attention du public, non pas sur la scène, mais dans la salle? + +--L'étrange coiffure de madame Girard, d'abord. + +--Le sobieska, sans doute? Mais ensuite.... + +Berthe était si loin de s'attendre à ce qu'allait lui dire son mari, +qu'elle chercha un moment dans sa pensée et répondit: + +--Je ne sais.... Madame la marquise de Luceval? + +--Vous approchez à la fois et de la vérité et de la loge de la personne +dont je veux parler. + +--Comment cela? + +--Dans la loge voisine de celle de madame de Luceval, n'y avait-il pas +une belle princesse étrangère dont tout le monde parlait avec +admiration? + +--Une princesse étrangère!--répéta machinalement Berthe, dont le coeur +se serra par un pressentiment indéfinissable. + +--Oui, madame la princesse de Hansfeld. + +--La princesse! comment! c'est à elle.... + +--Que je vous présenterai après-demain, je l'espère. + +--Oh! jamais... jamais!--s'écria involontairement Berthe. + +Profiter de cette offre, qui lui donnait les moyens de revoir le prince, +lui semblait une odieuse perfidie. + +M. de Brévannes, quoique étonné de l'exclamation de sa femme, crut +d'abord qu'elle refusait par timidité, et reprit: + +--Allons, vous êtes une enfant. Bien que très grande dame, la princesse +de Hansfeld est la personne la plus simple du monde; vous lui plairez +beaucoup, j'en suis sûr. + +--Mon ami, je vous en conjure, ne me conduisez pas chez la princesse; +laissez-moi dans la retraite où j'ai vécu jusqu'ici. + +--Ma chère amie, je vous en conjure à mon tour--dit M. de Brévannes en +se contenant--n'ayez pas de caprices de mauvais goût. Tout à l'heure +vous étiez décidée à ce que je désirais, et voici que maintenant vous +revenez sur vos promesses! Soyez donc raisonnable. + +--Mais c'est impossible.... Non, non, Charles... je vous en supplie en +grâce... n'exigez pas cela de moi.... + +--Ah çà, sérieusement, vous êtes folle! Vous refusez avec obstination ce +que tant d'autres demanderaient comme une faveur inespérée? + +--Je le sais, je le sais.... Aussi croyez que si je refuse, c'est que +j'ai des raisons pour cela. + +--Des raisons? des raisons?... Et lesquelles, s'il vous plaît? + +--Mon Dieu! aucune de particulière; mais je désire ne pas aller dans le +monde. + +M. de Brévannes, stupéfait de cette résistance, en cherchait vainement +la cause; il pressentait que le goût de la retraite ne dictait pas seul +ce refus; un moment il crut sa femme jalouse de la princesse. Aussi +reprit-il avec une certaine complaisance: + +--Voyons, soyez franche, ne me cachez rien. N'y aurait-il pas un peu de +jalousie sous jeu? + +--De la jalousie?... + +--Oui... ne seriez-vous pas assez folle pour vous imaginer que je +m'occupe de la princesse? + +--Non, non, je ne crois pas cela... je vous l'assure. + +--Mais qu'est-ce donc alors?--s'écria M. de Brévannes avec une +impatience longtemps contenue. + +--Charles, soyez bon, soyez généreux.... + +--Je me lasse de l'être, madame; et puisque vous ne tenez aucun compte +de mes prières, vous exécuterez mes ordres, et après-demain vous +m'accompagnerez chez madame de Hansfeld, m'entendez-vous! + +--Charles, un mot, de grâce.... C'est pour m'être agréable, n'est-ce +pas, que vous voulez me conduire chez la princesse? + +--Sans doute; eh bien? + +--Eh bien! puisque c'était pour moi que vous aviez formé ce projet... je +vous en supplie, renoncez-y.... + +--Vous m'obéirez. + +--Mon Dieu! mon Dieu! mais allez-y seul! Peu vous importe que, moi, +je.... + +--Cela m'importe tellement que vous irez, est-ce clair? + +--Il me coûte de vous refuser; mais comme vous ne pourrez me contraindre +à cela.... + +--Eh bien? + +--Je n'irai pas. + +--Vous n'irez pas? + +--Non. + +--Voilà un bien stupide entêtement.... Et vous croyez me faire la loi? + +--J'agis comme je le dois. + +--En refusant d'aller chez madame de Hansfeld? + +--Oui, Charles. + +--Je suis peu disposé à deviner des charades; aussi je terminerai notre +entretien par deux mots: si vous persistez dans votre refus, de votre +vie vous ne reverrez votre père... car dans huit jours vous partirez +pour la Lorraine, d'où vous ne reviendrez pas.... J'ai le droit de vous +assigner le lieu de votre résidence.... Vous le savez, ma volonté est +inébranlable; ainsi réfléchissez. + +Berthe baissa la tête sans répondre. + +Son mari pouvait en effet l'envoyer en Lorraine, la séparer de son père, +dont elle était alors l'unique ressource, puisque, par un juste +sentiment de fierté, Pierre Raimond refusait la pension que lui avait +faite M. de Brévannes. + +Ce n'était pas tout; en obéissant à son mari, Berthe devait cacher au +graveur à quelle condition elle continuait de le voir, car celui-ci eût +cent mille fois préféré laisser sa fille partir pour la Lorraine que de +l'engager à obéir aux ordres de son mari, puisque ces ordres la +rapprochaient d'Arnold. + +Un moment elle voulut avouer à M. de Brévannes le motif de la résistance +qu'elle lui opposait; mais songeant à la jalousie féroce de son mari, à +la colère qu'il ressentirait contre le graveur, dont il l'éloignerait +peut-être encore, elle rejeta cette idée. + +Il n'y avait, malheureusement pour Berthe, aucun moyen-terme entre ces +différentes alternatives. Son premier mouvement avait été de résister +opiniâtrement aux désirs de son mari, parce que les larmes qu'elle +versait au souvenir d'Arnold l'éclairaient sur le danger de cet amour +jusqu'alors si calme; mais elle devait se courber devant une fatale +nécessité. + +Elle répondit à son mari avec accablement: + +--Vous l'exigez... monsieur... je vous obéirai.... + +--C'est, en vérité, bien heureux, madame.... + +--Seulement... rappelez-vous toujours... que j'ai de toutes mes forces +résisté à vos ordres... que je vous ai conjuré, supplié de me laisser +vivre dans la retraite... et que c'est vous... vous qui avez voulu m'en +tirer, pour me jeter au milieu du tourbillon du monde...--dit Berthe en +s'animant;--du monde... où je n'aurai ni appui ni conseil, où je serai +exposée à tous les dangers qui assiègent une jeune femme absolument +isolée.... + +--Isolée!... mais moi, madame.... + +--Écoutez-moi, monsieur: j'ai vingt-deux ans à peine... vous m'avez +accablée de chagrins... je ne vous aime plus.... Je suis sans doute +résolue de ne jamais oublier mes devoirs... mais quoique sûre de moi... +je préférerais ne pas affronter certains périls. + +Berthe, cette fois, croyait avoir frappé juste en éveillant vaguement la +jalousie forcenée de M. de Brévannes: elle espérait ainsi le faire +réfléchir aux inconvénients de jeter au milieu des séductions du monde +une jeune femme sans amour et sans confiance pour son mari. + +En effet, M. de Brévannes, stupéfait de ce nouveau langage, regardait +Berthe avec une irritation mêlée de surprise. + +--Qu'est-ce à dire, madame?--s'écria-t-il.--Voulez-vous me faire +entendre que vous pourriez avoir l'indignité d'oublier ce que j'ai fait +pour vous?... Oh! prenez garde, madame, prenez garde... ne jouez pas +avec ces idées-là, elles sont terribles.... Songez bien que +l'amour-propre est mille fois plus irritable et plus ardent à la +vengeance que l'amour.... Si jamais vous aviez seulement la pensée de me +tromper.... Mais, tenez--dit-il en blêmissant de rage à cette seule +idée--ne soulevons pas une telle question... elle est sanglante.... + +--Et c'est parce qu'elle peut devenir un jour sanglante, monsieur, que +je la soulève, moi, et qu'en honnête femme je vous supplie de me laisser +dans ma retraite, de ne pas volontairement m'exposer à des périls que je +n'aurais peut-être pas la force de surmonter. Je vous dois beaucoup, +sans doute; mais, croyez-moi, ne m'obligez pas à compter aussi les +larmes que j'ai versées; je pourrais me croire quitte.... + +--Quelle audace!... + +--J'aime mieux être audacieuse avant d'avoir fait le mal qu'hypocrite +après une faute. Encore une fois, pour votre repos et pour le mien, +monsieur, laissez-moi vivre obscure et ignorée.... A ce prix je puis +vous promettre de ne jamais faillir... sinon.... + +--Sinon?... + +--Vous m'aurez jetée presque désarmée au milieu des périls du monde.... +Je connais mes devoirs, j'essaierai de lutter... mais je vous le dis... +il peut se rencontrer des circonstances où la force me manque. + +Le bon sens, la franchise de ces paroles, faisaient bouillonner la +jalousie de M. de Brévannes; il connaissait trop ses torts envers Berthe +pour ne pas prévoir qu'elle lutterait seulement et absolument par +_devoir_; et le devoir sans affection est souvent impuissant contre les +entraînements de la passion. + +L'enfer de cet homme commençait. Placé entre sa jalousie et son amour, +il hésitait entre le désir de nouer des relations suivies avec madame de +Hansfeld, grâce à la présentation de Berthe, et la crainte de voir sa +femme entourée d'adorateurs. + +La pensée d'être jaloux du prince, qu'il ne connaissait que par le récit +de ses bizarreries, ne lui vint pas un moment à l'esprit; mais à défaut +du prince il se créa les fantômes les plus effrayants, c'est-à-dire les +plus charmants. Déjà il se voyait moqué, montré au doigt; lui qui avait +fait un mariage d'amour, mariage ridicule s'il en est, pensait-il, lui +qui avait sacrifié sa vanité, son ambition, sa cupidité, à une pauvre +fille obscure, ne serait-il donc pas à l'abri du mauvais sort? Serait-il +donc aux yeux du monde toujours dupe, avant et après son mariage? A ces +pensées, M. de Brévannes tressaillait de fureur. + +Tantôt il voyait dans la franchise de Berthe une garantie pour l'avenir, +tantôt au contraire il y voyait une sorte de cynique défi, tant enfin il +s'effrayait de ce langage d'une honnête femme qui, dédaignée de son mari +qu'elle n'aime plus, ne s'abuse pas sur la fragilité humaine, et +préfère fuir le danger que de l'affronter. + +Pourtant ne pas présenter Berthe à la princesse, s'était renoncer à +l'avenir qu'il entrevoyait si brillant. + +Ce sacrifice lui fut impossible; comme ceux qui, renonçant à se faire +aimer, espèrent se faire craindre, il essaya d'intimider Berthe, et lui +dit brutalement: + +--Lorsqu'on a l'effronterie de professer ouvertement de tels principes, +madame, on n'a pas besoin d'aller dans le monde pour tromper son mari. + +--Assez, monsieur... assez--dit fièrement Berthe;--puisque vous me +comprenez ainsi, je n'ai rien à ajouter.... Je vous accompagnerai quand +vous le voudrez chez madame la princesse de Hansfeld. + +--Et prenez bien garde à ce que vous ferez... au moins.... Rappelez-vous +bien ceci... je vous le répète à dessein... l'amour peut être indulgent, +généreux... l'orgueil, jamais.... Ainsi je serais pour vous +impitoyable... si vous aviez le malheur de vous mal conduire, je vous +briserais, je vous écraserais sans pitié, entendez-vous?--ajouta-t-il, +les lèvres contractées par la colère en saisissant rudement le bras de +Berthe. + +Celle-ci, très calme, se dégagea doucement et lui répondit: + +--Avec toute autre que moi, monsieur, vous auriez peut-être tort de +joindre l'attrait du danger... à l'attrait que peut offrir l'amour.... +Croyez-moi, lorsque le devoir est impuissant, la terreur est vaine.... + +En disant ces mots, Berthe rentra chez elle et laissa M. de Brévannes +dans une irritation et dans une anxiété profondes. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XIII. + +CORRESPONDANCE. + + +Madame de Hansfeld revint assez satisfaite de son entretien avec M. de +Brévannes. En songeant à la proposition qu'il lui avait faite de lui +présenter Berthe, Paula éprouvait des ressentiments étranges: d'abord, +sachant l'amour d'Arnold pour madame de Brévannes, elle avait voulu +jouer un perfide et méchant tour à M. de Brévannes, espérant jouir +ensuite de la confusion de M. de Hansfeld lorsqu'il serait reconnu par +Berthe (Paula ignorait qu'Arnold eût révélé son véritable nom à Pierre +Raimond). + +Lorsqu'elle avait fait part à Iris de la prochaine présentation de +madame de Brévannes à l'hôtel Lambert, la bohémienne s'était écriée en +tressaillant de joie: + +--Maintenant... vous n'avez plus rien à désirer... vos voeux seront +comblés quand il vous plaira de me faire un signe. + +En vain Paula avait voulu forcer Iris à s'expliquer davantage; celle-ci +s'était renfermée dans un silence absolu après avoir seulement ajouté: + +--Réfléchissez bien, marraine... vous me comprendrez. + +La princesse avait réfléchi. + +En arrêtant d'abord sa pensée sur M. de Hansfeld, elle s'était demandé +ce qu'il lui inspirait depuis qu'il l'avait soupçonnée des crimes les +plus horribles.... Elle ressentait autant de haine que de mépris contre +lui, haine contre l'homme capable de concevoir de tels soupçons, mépris +pour l'homme assez faible pour ne pas accuser hardiment celle qu'il +soupçonnait. + +Paula était doublement injuste; elle oubliait qu'Arnold l'avait +passionnément aimée, et qu'il n'avait tant souffert que par suite de +cette lutte entre son amour et ses méfiances.... + +Chose étrange, elle n'avait jamais aimé son mari d'amour: elle était +passionnément éprise de M. de Morville, et pourtant elle se trouvait +blessée de l'amour du prince pour Berthe; rien de plus absurde, mais de +plus commun que la jalousie d'orgueil. + +Si la pensée de madame de Hansfeld se reportait sur M. de Morville, à +l'instant ces trois mots sinistres flamboyaient à sa vue: + +--_Si j'étais veuve_!... + +Et elle n'osait pas s'avouer qu'elle eût été satisfaite si l'une des +tentatives d'Iris avait réussi. + +Nous l'avons dit, rien de plus fatal que de familiariser sa pensée avec +de simples suppositions qui, réalisées, seraient des crimes; si +monstrueuses qu'elles paraissent d'abord, peu à peu l'esprit les admet +d'autant plus facilement qu'elles flattent davantage et incessamment les +intérêts qu'elles serviraient. + +Cela est funeste... la vue continuelle d'une proie facile éveille les +appétits sanguinaires les plus endormis. + +Rentrée chez elle, Paula réfléchit longtemps aux paroles mystérieuses +d'Iris, à propos de la présentation de Berthe à l'hôtel Lambert. + +--«Maintenant vous n'avez plus rien à désirer... quand il vous plaira +vos voeux seront comblés.» + +Un secret instinct lui disait que du rapprochement du prince, de M. de +Brévannes et de Berthe, il pouvait résulter de graves complications; +mais que pouvait y gagner son amour à elle, pour M. de Morville? + +A ce moment, madame de Hansfeld fut interrompue par Iris. + +--Que voulez-vous?--lui dit-elle brusquement. + +--Marraine, un commissionnaire vient de m'apporter une enveloppe à mon +adresse; dans cette enveloppe était une lettre pour vous. + +Paula prit la lettre et tressaillit. + +Elle reconnut l'écriture de M. de Morville. + +Ce billet contenait seulement ces mots: + +«Les circonstances, madame, me forcent à un parti extrême.... J'adresse +à tout hasard ce billet à votre demoiselle de compagnie.... Un affreux +et dernier coup accable le malheureux auquel vous avez déjà daigné +tendre la main... il n'a pas désespéré de votre pitié... aujourd'hui +même avec ces paroles magiques: _Faust et Manfred_, vous pourrez sinon +le rendre à la vie... du moins adoucir son agonie.» + +Un moment madame de Hansfeld ne comprit pas la signification de cette +lettre. Puis tout à coup s'adressant à Iris: + +--Quel jour sommes-nous aujourd'hui? + +--Jeudi, marraine. + +--Jeudi... non, ce n'est pas cela...--se dit madame de Hansfeld--j'avais +cru... mais...--reprit-elle avec anxiété--n'est-ce pas aujourd'hui la +mi-carême? + +--Oui, marraine... quelques masques ont passé dans la rue. + +--Oh! je comprends... je comprends--s'écria madame de Hansfeld--et +courant à son secrétaire elle écrivit ces mots à la hâte: + +«Ce soir, à minuit et demi, à l'Opéra, au même endroit que la dernière +fois, _Faust et Manfred_!... un ruban vert au camail du domino.» + +Puis, cachetant et donnant cette lettre à Iris, elle lui dit: + +--Voici la réponse, remettez-la.... + +Iris sortit. + + * * * * * + +Le soir, à minuit et demi, au bal de l'Opéra, Léon de Morville et madame +de Hansfeld, tous deux masqués comme ils l'étaient lors de leur première +entrevue, se rencontrèrent au fond du corridor des secondes loges à +gauche du spectateur, et entrèrent dans le salon de l'avant-scène où +avait eu lieu leur premier et leur dernier entretien. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XIV. + +LE MARIAGE. + + +Madame de Hansfeld fut épouvantée du changement des traits de M. de +Morville et de l'expression de douleur désespérée qui les contractait. + +--Qu'y a-t-il donc, mon Dieu?--s'écria-t-elle en jetant son masque à ses +pieds. + +--Un mot... d'abord--dit M. de Morville.--Je ne m'étais pas trompé; +cette mystérieuse amie... qui m'écrivait sans se faire connaître.... + +--C'était moi... oui; oui, votre coeur avait deviné juste... mais au nom +du ciel qu'y a-t-il; votre vie est-elle menacée? + +--Tout est menacé, ma vie, ma raison, mon amour, mon honneur. + +--Que dites-vous?... + +--Je dis que je me tuerai... je dis que les passions les plus mauvaises +germent en moi... je dis que je ne me reconnais plus... je dis qu'à mon +amour pour vous je veux sacrifier tout ce qu'il y a de plus saint, de +plus sacré parmi les hommes... dussé-je être parjure et parricide. + +--Mon Dieu! vous m'effrayez.... + +--Paula... m'aimez-vous... comme je vous aime?... + +--Ne suis-je pas ici?... + +--Vous m'aimez?... + +--Oui... oh! oui.... + +--Paula... fuyons.... Venez... venez.... + +--Et vos serments?... + +--Qu'importe! + +--Et votre mère? + +--Qu'importe! + +--Ah!... que dites-vous?... + +--Venez, vous dis-je.... Cet amour est fatal.... Notre destinée +s'accomplira.... + +--En grâce, calmez-vous.... Songez à ce que vous m'écriviez encore il y +a peu de jours: _Un obstacle insurmontable nous sépare_... + +--Je ne veux songer à rien... je vous aime... je vous aime... je vous +aime.... Cet amour a subi toutes les épreuves, il a grandi dans le +silence, il a résisté à votre indifférence affectée, il a pénétré votre +tendresse cachée, il m'a rendu insouciant de ce que j'adorais, +dédaigneux de ce que j'honorais.... Il brûle mon sang, il égare ma +raison, il déborde mon coeur. Paula, si vous m'aimez, fuyons, ou je +meurs!... + +--Mon Dieu! mon ami, croyez-vous être seul à souffrir ainsi?... +Souffrir... oh! non, maintenant je puis défier une vie de tourments... +je puis mourir... j'ai été aimée... comme j'avais rêvé d'être aimée... +aimée avec délire; aimée sans réflexion, sans scrupule, sans remords; +aimée avec tant d'aveuglement, que vous ne soupçonnez pas l'énormité des +sacrifices que vous m'offrez, la profondeur de l'abîme où vous voulez +nous précipiter.... + +--Paula, Paula, ne me parlez pas ainsi, vous me rendez fou; vous ne +savez pas... non, vous ne savez pas ce que c'est que l'entraînement +d'une seule pensée qui engloutit toutes les autres dans son courant +toujours plus large, plus rapide, plus profond.... Moi qui jusqu'ici +pouvais marcher le front haut... je ne l'ose plus... il y a des regards +que j'évite. + +--Vous?... vous?... + +--Savez-vous ce que je me suis dit bien souvent... depuis qu'un serment +dont je ne veux plus tenir compte maintenant m'a tenu éloigné de vous? + +--Ne parlez pas ainsi. + +--Eh bien! d'abord en songeant à la frêle santé de votre mari, je me +suis dit: M. de Hansfeld mourrait... je n'en serais pas affligé... +puis... sa vie... dépendrait de moi... que je le laisserais périr.... +Puis j'ai été plus loin... j'ai... mais non, non je n'ose vous dire +cela... même à vous... je vous ferais horreur.... Ah! maudit soit le +jour... où pour la première fois cette pensée m'est venue. + +Et M. de Morville cacha sa tête dans ses mains. + +Les derniers mots qu'il venait de prononcer devaient retentir longtemps +dans le coeur de Paula. + +Elle était à la fois épouvantée, et pourtant presque heureuse de +l'étrange complicité morale qui faisait partager ses voeux homicides +contre le prince par M. de Morville, lui, jusqu'alors si loyal et si +généreux. Dans ce bouleversement complet des principes de l'homme dont +elle était adorée, elle vit une nouvelle preuve de l'influence qu'elle +exerçait. + +Mais par une de ces contradictions, un de ces dévouements si familiers +aux femmes, madame de Hansfeld se promit de tout faire pour éloigner +désormais, et pour toujours, des pensées pareilles de l'esprit de M. de +Morville, et cela parce que peut-être, de ce moment même, elle prenait +les résolutions les plus criminelles; quoi qu'il arrivât, elle ne +voulait pas que M. de Morville pût se reprocher un jour les voeux qu'il +avait faits dans un moment d'égarement. + +M. de Morville était tombé la tête dans ses mains avec accablement; +madame de Hansfeld lui dit d'un ton doux et ferme: + +--J'aurai du courage pour vous et pour moi... je vous rappellerai des +serments autrefois si puissants sur vous; la violence de votre amour +même ne doit pas vous les faire oublier. De grâce, revenez à vous... +vous parlez de nouveaux chagrins... quels sont-ils? votre mère est-elle +plus souffrante? + +--Eh! qu'importe?... + +--Ah! de grâce, ne parlez pas ainsi. Croyez-moi.... Une femme peut être +fière de voir son influence un moment supérieure aux plus nobles +principes... mais c'est à condition que ces principes reprendront leur +cours.... J'aurais horreur de vous et de moi si au lieu du coeur +généreux que j'ai surtout chéri je ne retrouvais maintenant qu'un coeur +égoïste et desséché... Serait-ce donc là le fruit de notre amour? + +M. de Morville secoua tristement la tête. + +--Hélas! je le crains--dit-il d'une voix sourde--je n'ai plus la force +de résister au courant qui m'emporte.... Rien de ce que je vénérais +autrefois n'est plus capable maintenant de m'arrêter.... Avant tout +votre amour.... Périsse le reste.... + +--Heureusement... j'aurai le courage qui vous manque.... + +--Ah! vous ne m'aimez pas.... + +--Je ne vous aime pas?... Mais laissons cela, dites-moi sous quelle +exaltation vous étiez lorsque vous m'avez écrit ce billet qui m'a si +fort alarmée et qui m'a fait venir ici... ce soir.... + +--Ne sachant comment vous l'adresser, j'ai compté sur la fidélité de +votre demoiselle de compagnie.... D'ailleurs ce billet n'était +compréhensible que pour vous seule.... Eût-il tombé entre les mains de +M. de Hansfeld, il ne vous eût pas compromise. + +--J'ai reconnu là votre tact habituel.... Mais la cause de ce billet?... + +--Votre sang-froid me fait honte.... Moi aussi j'aurai du courage.... Je +vous sais gré de me rappeler à moi-même.... Eh bien! voici ce qui vient +de nouveau m'accabler.... Hier ma mère... m'a fait appeler.... Elle +était plus faible et plus souffrante qu'à l'ordinaire.... Je n'ose +penser que depuis quelque temps je suis moins soigneux pour elle.... + +--Ah! vous ne savez pas le mal que vous me faites en parlant ainsi.... + +--Elle me dit après quelque hésitation qu'elle sentait ses forces +s'épuiser... qu'il lui restait peu de temps à vivre.... Elle attendait +de moi une preuve suprême de soumission à ses volontés.... Il s'agissait +de la tranquillité de ses derniers instants; je la priai de s'expliquer; +elle me dit qu'un de nos alliés, qu'elle me nomma, un de ses plus +anciens amis, avait une fille charmante et accomplie.... + +--Je comprends tout...--dit madame de Hansfeld avec fermeté.--En grâce, +continuez. + +--Continuer.... Et que vous dirais-je de plus? ma mère a voulu me faire +promettre que mon mariage se ferait de son vivant, c'est-à-dire très +prochainement; j'ai refusé. Elle m'a demandé si j'avais à faire la +moindre objection sur la beauté, la naissance, les qualités de cette +jeune fille; j'ai reconnu, ce qui est vrai, qu'elle était accomplie de +tous points; mais j'ai signifié à ma mère que je ne voulais pas +absolument me marier.... Alors... elle s'est prise à pleurer; les +émotions vives lui sont tellement funestes, faible comme elle est... +qu'elle s'est évanouie.... J'ai cru, mon Dieu, que j'allais la perdre... +et j'ai retrouvé ma tendresse d'autrefois.... En revenant à elle, ma +mère m'a serré la main, et, avec une bonté navrante, elle m'a demandé +pardon de m'avoir contrarié par ses désirs... dont elle ne me +reparlerait plus.... Mais je le sais, je lui ai porté par mon refus un +coup douloureux.... Je n'ose en prévoir les suites.... Elle avait fondé +de si grandes espérances sur ce mariage! + +Hier, son état a empiré; je l'ai trouvée profondément abattue; elle ne +m'a pas dit un mot relatif à cette union.... Mais, malgré son doux et +triste sourire, j'ai lu son chagrin dans son regard, je l'ai quittée le +coeur déchiré. Sa santé défaillante ne résistera pas peut-être à de si +violentes secousses. Eh bien! dites, Paula, est-il un sort plus +malheureux que le mien? J'ai la tête perdue. N'était-ce pas assez d'être +séparé de vous par un serment solennel? Il m'interdisait le présent, +mais il me laissait au moins l'avenir. Maintenant il faut pour rendre +l'agonie de ma mère plus douce, il faut que je me résigne à ce mariage +odieux, impossible, car il détruirait jusqu'aux faibles espérances qui +me restent.... Encore une fois, cela ne sera pas; non, non, mille fois +non. Paula, si vous m'aimez, si vous êtes capable de sacrifier autant +que je vous sacrifie, nous n'aurons pas à rougir l'un de l'autre. + +--Non, car tous deux nous aurons foulé aux pieds nos serments et nos +devoirs--dit Paula en interrompant M. de Morville. + +--Nous fuirons au bout du monde, et.... + +--Et la première effervescence de l'amour passée, la haine, le mépris +que nous ressentirons l'un pour l'autre vengeront ceux que nous aurons +sacrifiés. Mon pauvre ami, votre raison s'égare. + +--Mais que voulez-vous que je fasse? + +--Que vous ne soyez pas parjure... que vous ne hâtiez pas la mort de +votre mère. + +--Renoncer à vous, me marier.... Jamais! jamais! + +--Écoutez-moi bien. Je vous déclare que je ne pourrais pas aimer un +homme lâche et parjure, lors même que ce serait pour moi qu'il se +parjurerait lâchement. Mon amour-propre de femme est satisfait de ce que +chez vous, pendant quelques moments, la passion a vaincu le devoir; +c'est assez. Vous avez juré de ne jamais me dire un mot qui pût +m'engager à oublier mes devoirs, vous tiendrez ce serment? + +--Mais.... + +--Je le tiendrai pour vous si vous êtes tenté d'y manquer. + +--Et ce mariage?--dit M. de Morville avec amertume;--ce mariage, vous me +conseillez sans doute d'y consentir? + +--Non. + +--Non? Ah! je n'en doute plus... vous m'aimez! + +--Si je vous aime! Ah! croyez-moi, ce mariage me porterait +un coup encore plus cruel qu'à vous--dit Paula avec +émotion--mais--ajouta-t-elle--il faut ménager votre pauvre mère, ne pas +refuser positivement de lui obéir... temporiser... lui dire que vous +êtes revenu sur votre première résolution... mais que vous voulez +réfléchir à loisir avant de prendre une détermination aussi grave.... +Gagnez du temps, enfin. + +--Mais ensuite, ensuite? + +--Ah! savons-nous ce qui appartient à l'avenir. Remercions le sort de +l'heure, de la minute présente; demain n'est pas à nous. + +--Mais quand pourrai-je vous écrire, vous revoir? Quelle sera l'issue de +cet amour? il me brûle, il me dévore, il me tue. + +--Et moi aussi il me brûle, il me dévore, il me tue; vous ne souffrez +pas seul... n'est-ce pas assez? + +--Mais qu'espérer? + +--Que sais-je! Aimer pour aimer, n'est-ce donc rien? + +--Mais que je puisse au moins vous voir quelquefois chez vous, vous +rencontrer dans le monde. + +--Chez moi, non; dans le monde, votre serment s'y oppose. + +--Ah! vous êtes sans pitié. + +--Calmez votre mère, non par des promesses, mais par des temporisations. +Dans huit jours je vous écrirai. + +--Pour me dire?... + +--Vous le verrez... peut-être serez-vous plus heureux que vous ne vous y +attendez. + +--Il se pourrait? Ah! parlez, parlez. + +--Ne vous hâtez pas de bâtir de folles espérances sur mes paroles. +Rappelez-vous bien ceci: jamais je ne souffrirai que vous manquiez à la +foi jurée... mais comme je vous aime passionnément.... + +--Eh bien? + +--Le reste est mon secret. + +--Oh! que vous êtes cruelle! + +--Oh! bien cruelle, car je veux que demain vous m'écriviez que votre +mère est moins souffrante, que vous l'avez un peu tranquillisée; j'en +serai si heureuse!... car je me reproche amèrement ses chagrins; +n'est-ce pas moi qui les cause involontairement? + +--Je vous le promets. Et vous, à votre tour? + +--Dans huit jours vous saurez mon secret. Je regrette moins de ne pas +vous recevoir chez moi. Nous allons, je le crains, rompre nos habitudes +de retraite. M. de Hansfeld m'a priée de recevoir plusieurs personnes, +entre autres M. et madame de Brévannes. Les connaissez-vous? + +--Je rencontre quelquefois M. de Brévannes; on dit sa femme charmante. + +--Charmante, et je crains pour le repos de mon mari qu'il ne s'en +aperçoive. + +--Que dites-vous! + +--Je le crois sérieusement occupé de madame de Brévannes. + +--Le prince? + +--Il est parfaitement libre de ses actions, autant que je le suis des +miennes. + +--Et vous refusez de me recevoir chez vous... lorsque votre mari.... + +Paula interrompit M. de Morville. + +--Je vous refuse cela, d'abord parce que vous avez juré de ne jamais +vous présenter chez moi; et puis, condamnable ou non, la conduite de mon +mari ne doit en rien influencer la mienne; il est des délicatesses de +position que vous devez apprécier mieux que personne.... Dans huit jours +vous en saurez davantage. + +--Dans huit jours... pas avant?... + +--Non. + +--Que je suis malheureux! + +--Bien malheureux, en effet! Vous venez ici accablé, désespéré, vous +reprochant votre dureté avec votre mère, oubliant tout ce qu'un homme +comme vous ne doit jamais oublier; je vous calme, je vous console, je +vous offre le moyen de ménager à la fois les volontés de votre mère et +nos propres intérêts.... + +--Oui, oui, vous avez raison.... Pardon, j'étais venu ici avec des +pensées misérables; vous m'avez fait rougir, vous m'avez relevé à mes +propres yeux, vous m'avez rappelé à l'honneur, à la foi jurée, à ce que +je dois à ma mère. Merci, merci; vous avez raison, pourquoi songer à +demain quand l'heure présente est heureuse? Merci d'être venue à moi dès +que je vous ai dit que j'étais accablé par la douleur, par le désespoir. +Tout à l'heure j'étais désolé, maintenant je me sens rempli de force et +d'espoir; le coeur me bat noblement; vous m'avez sauvé la vie, vous +m'avez sauvé l'honneur; mon courage est retrempé au feu de votre amour, +je me sens aimé! Je ferme les yeux, je me laisse conduire par vous; +ordonnez, j'obéis, je n'ai plus de volonté; je vous confie le sort de +cet amour qui est toute ma vie, qui est toute la vôtre. + +--Oh! oui, toute ma vie!--s'écria madame de Hansfeld avec une exaltation +contenue.--En ayant en moi une confiance aveugle, vous verrez ce que +peut une femme qui sait aimer. Demain écrivez-moi des nouvelles de votre +mère, et dans huit jours vous saurez mon secret.... Jusque-là, sauf la +lettre de demain, pas un mot... je l'exige. + +--Pas un mot! et pourquoi? + +--Vous le saurez; mais promettez-moi ce que je vous demande... dans +l'intérêt de notre amour.... + +--Je vous le promets. + +--Maintenant, adieu. + +--Déjà? + +--Il le faut. N'est-il pas bien imprudent que je sois ici? + +--Adieu, Paula. Votre main... un baiser... un seul. + +--Et votre serment!--dit Paula en remettant son masque et refusant de se +déganter. + +Elle sortit de la loge, traversa la foule et quitta le théâtre. + +Iris l'attendait dans le fiacre comme la dernière fois. + +Pendant tout le temps du trajet, madame de Hansfeld fut sombre et +taciturne; elle revint à l'hôtel Lambert par la petite porte secrète, +elle monta chez elle accompagnée d'Iris. + +L'amour passionné de Paula pour M. de Morville était arrivé à son +paroxysme; elle se sentait capable des déterminations les plus funestes; +sa raison était presque égarée; elle craignait surtout que M. de +Morville, malgré sa répugnance pour le mariage qu'on lui proposait, ne +s'y décidât, vaincu par les sollicitations de sa mère mourante. Il +pourrait peut-être gagner quelque temps; mais avant huit jours tout +devait être décidé pour Paula. + +Iris, voyant la sombre préoccupation de sa maîtresse, en devina la cause +et lui dit, après un assez long silence, en lui montrant une épingle à +tête d'or constellée de turquoises, et fichée à une pelote recouverte de +dentelle: + +--Marraine, souvenez-vous de mes paroles.... Lorsque vous voudrez que la +pensée que vous n'osez vous avouer se réalise sans que vous ou moi +prenions la moindre part à son exécution, remettez-moi cette épingle, +peu de jours après, vous n'aurez plus rien à désirer.... Depuis que je +vous ai parlé, l'idée a germé dans le coeur où je l'avais semée; elle a +grandi, elle sera bientôt mûre. Encore une fois, cette épingle, et vous +pourrez épouser M. de Morville. + +--Cette épingle?--dit madame de Hansfeld en pâlissant et en prenant sur +la pelote le bijou et le contemplant pendant quelques moments avec une +effrayante anxiété. + +--Cette épingle--dit Iris en avançant la main pour la saisir, le regard +brillant d'un éclat sauvage. + +Madame de Hansfeld, sans lever les yeux, dit d'une voix basse et +tremblante: + +--Ce que vous dites, Iris, est une sinistre plaisanterie, n'est-ce pas? +Cela est impossible.... Comment pourrez-vous?... + +--Donnez-moi l'épingle... ne vous inquiétez pas du reste. + +--Je serais folle de vous croire. Par quel miracle?... + +En parlant ainsi, Paula, accoudée sur la cheminée et tenant toujours +l'épingle, l'avait machinalement et comme en se jouant approchée de la +main d'Iris, étendue sur le marbre. + +La bohémienne saisit vivement l'épingle. + +La princesse, épouvantée, la lui retira des mains avec force en +s'écriant: + +--Non, non; ce serait horrible.... Oh! jamais, jamais!... meurent plutôt +toutes mes espérances. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XV. + +LE LIVRE NOIR. + + +Deux jours après la première entrevue de madame de Hansfeld et de M. de +Morville au bal de l'Opéra, Iris avait apporté, selon sa promesse, le +_livre noir_ à M. de Brévannes; celui-ci y avait lu les lignes +suivantes, attribuées à la princesse: + +«Je suis si troublée de cet entretien, que je puis à peine rassembler +mes souvenirs; j'ai peur de me rappeler ce que j'ai promis à M. de +Brévannes, ce que je lui ai laissé deviner, peut-être.... + +«Quelle est donc la puissance de cet homme? J'étais allée là bien résolue +d'être pour lui d'une froideur impitoyable; à peine l'ai-je vu... que +j'ai oublié tout... jusqu'à ses menaces.... + +«Quelle fatalité l'a donc, pour mon malheur, ramené ici?... + +«Non, non, je ne l'aimerai pas.... + +«Je me fais horreur à moi-même.... Comment! en présence du meurtrier de +Raphaël... je n'ai ressenti ni haine ni fureur.... Oh! honte sur moi! il +a remarqué ma faiblesse.... + +«Hélas! que faire?... Lorsque j'entends sa voix, lorsque son ardent +regard... s'attache sur moi... mes résolutions les plus fermes +m'abandonnent... je ne pense qu'à l'écouter... qu'à le contempler.... + +«Il est si beau de cette beauté virile et hardie qui, la première fois +que je l'ai vu, m'a laissé une impression profonde... ineffaçable.... +Tout en lui, annonce un de ces hommes passionnément énergiques qui +aiment... comme je saurais aimer... comme je n'ai jamais été aimée.... +Oh! si ma volonté et la sienne étaient unies... à quel terme de félicité +n'arriverions-nous pas!... + +«Béni soit ce livre... je puis lui dire ce que je n'oserais dire à aucune +créature humaine... ce que je n'oserais même relire tout haut.... + +«Il m'a demandé de me présenter sa femme.... D'avance, je la hais... +c'est pourtant à elle que je devrai de recevoir un jour son mari... mais +cette obligation m'irrite contre elle; c'est son bonheur que j'envie... +elle porte le nom de cet homme qui exerce sur moi une si incroyable +influence... ce nom que maintenant je ne puis entendre sans trouble.... +Oh! cette femme, je la hais, je la hais... elle est trop heureuse! + +«Après tout, pourquoi rougir de mon amour? Il ne sera jamais coupable... +car il ne sera jamais heureux.... + +«Mon ambition de coeur est trop grande... jamais _lui_ ne saura ce qu'il +aurait pu être pour moi, si tous deux nous eussions été libres! Oh! quel +rêve! quel paradis! + +«La passion que j'éprouve est trop puissante, trop immense, pour +descendre jusqu'aux mensonges auxquels nous serions réduits, lui et moi, +si nous cherchions les plaisirs d'un amour vulgaire.... Non, non... lui +appartenir au grand jour, à la face de tous, porter noblement et +fièrement son nom... ou ensevelir mon malheureux amour au plus profond +de mon coeur... aucune puissance humaine ne me fera sortir de l'une de +ces deux alternatives.... + +«Or, comme lui et moi portons les chaînes du mariage... chaînes bien +lourdes!... or, comme le hasard; en libérant l'un de nous deux, ne +libérerait pas l'autre... ma vie ne sera qu'un long regret, qu'un long +supplice.... Ce que je dis est vrai; je n'ai aucun intérêt à me mentir à +moi-même.... Je connais assez la fermeté de mon caractère pour être sûre +de ma résolution.... + +«Et puis, _lui_ aussi a tant de volonté, tant d'énergie, que c'est être +digne de lui que de l'imiter dans son énergie, dans sa volonté, lors +même qu'elles seraient employées à lui résister.... + +«Oh! il ne sait pas ce que c'est de pouvoir se dire qu'on a résisté à un +homme comme lui. + +«J'éprouve un charme étrange à me rendre ainsi compte des pensées qu'il +ignorera toujours, à être dans ces confidences muettes aussi tendre, +aussi passionnée pour lui que je serai froide, réservée en sa présence; +je suis contente de ma dernière épreuve à ce sujet.... De quel air +glacial je l'ai reçu! + +«Mais aussi quel courage il m'a fallu!... Sans la présence d'Iris, +j'eusse été plus froide encore; mais, la sachant là, j'étais rassurée +contre moi-même. + +«Cette jeune fille m'inquiète, elle m'entoure de soins; pourtant je ne +sais quel vague pressentiment me dit qu'il y a de l'hypocrisie dans sa +conduite. Elle est sombre, distraite, préoccupée; que lui ai-je fait? +Quelquefois, il est vrai, dans un accès de tristesse et de morosité, je +la rudoie.... J'y songerai... je la surveillerai. + +«Que viens-je d'apprendre?... Non, non, c'est impossible... l'enfer n'a +pas voulu cela.... + +«Sa femme.... Berthe de Brévannes, lui serait infidèle!... + +«Si les preuves qu'on vient de m'apporter étaient vraies.... + +«Oh! il est indignement joué... La misérable!... avec son air doux et +candide... elle ne sent donc pas ce que c'est que d'être assez heureuse, +assez honorée pour porter son nom? Lui!... lui trompé... comme le +dernier des hommes... lui raillé, moqué peut-être.... Je ne sais ce que +je ressens à cette idée, qui ne m'était jamais venue. + +«Oh! je suis folle... folle... ce n'est pas de l'amour, c'est de +l'_idolâtrie_.» + +Le mémento supposé de madame de Hansfeld avait été perfidement +interrompu à cet endroit. + +En lisant les derniers mots, qui avaient rapport à une prétendue +infidélité de Berthe, M. de Brévannes bondit de douleur et de rage. + +Par cela même que la lecture de la première partie de ce journal l'avait +plongé dans tous les ravissements de l'orgueil, et de l'orgueil exalté +jusqu'à sa dernière puissance, ce contre-coup lui fut plus douloureux +encore; il ne se posséda pas de fureur en pensant qu'il jouait peut-être +un rôle ridicule aux yeux de Paula; il connaissait assez les femmes pour +savoir que s'il leur est doux, très doux, d'enlever un mari ou un amant +à un coeur fidèle, elles se soucient médiocrement de servir de +vengeance, de représailles à un homme qu'on a trompé. + +Iris elle-même avait été effrayée de l'expression de colère et de haine +qui contracta les traits de M. de Brévannes lorsqu'il eut lu ce passage +du livre noir; elle quitta le mari de Berthe, bien certaine d'avoir +frappé où elle voulait frapper. + +En effet, elle laissa M. de Brévannes dans un état d'exaltation +impossible à décrire. + +D'un côté, il se flattait d'être aimé par madame de Hansfeld avec une +incroyable énergie; mais il avait presque la certitude de ne pouvoir +rien obtenir d'une femme si résolue, qui puisait dans la violence même +de son amour la force de résistance qu'elle comptait déployer, voulant +et croyant fermement prouver sa passion par des refus opiniâtres dont +elle se glorifiait. + +D'un autre côté, son sang bouillonnait de courroux en songeant que +Berthe le trompait, qu'il était peut-être déjà l'objet des sarcasmes du +monde. Les moindres circonstances de son entretien avec sa femme lui +revinrent à l'esprit, il y trouva la confirmation des soupçons que +quelques lignes du livre noir venaient d'éveiller. + +Il ne savait que résoudre. Le lendemain il devait présenter sa femme +chez madame de Hansfeld; il lui fallait donc ménager Berthe jusqu'après +cette présentation, qu'il regardait comme si importante pour l'avenir de +son amour; mais comment se contraindrait-il jusque là, lui toujours +habitué de faire sous le moindre prétexte supporter à sa femme ses accès +d'humeur? + +Il s'épuisait à chercher quel pouvait être le complice de madame de +Brévannes; après de mûres réflexions, se souvenant des goûts retirés que +Berthe avait récemment affectés, il se persuada que celle-ci +s'abandonnait à quelque obscur et vulgaire amour. + +Iris, avec une infernale sagacité, avait justement dans le livre noir +fait insister Paula sur le bonheur et sur l'orgueil qu'elle aurait à +porter le nom de M. de Brévannes.... Et c'était ce nom que Berthe +déshonorait. + +Le piège était trop habilement tendu pour que cet homme vain, jaloux, +orgueilleux, et d'une méchanceté cruelle lorsqu'on blessait son +amour-propre, pour que cet homme, disons-nous, n'y tombât pas, et +n'entrât pas ainsi dans un ordre d'idées nécessaires au plan diabolique +d'Iris.... + +En effet, après avoir passé par tous les degrés de la colère et s'être +mentalement abandonné aux menaces les plus violentes contre Berthe et +son complice inconnu, tout à coup M. de Brévannes sourit avec une sorte +de joie féroce; il se calma, s'apaisa, plus que satisfait de la trahison +de Berthe; il n'eut plus qu'une crainte... celle de ne pas pouvoir se +procurer des preuves flagrantes de son déshonneur. + +Il jugea nécessaire à ses projets de cacher à madame de Brévannes la +dénonciation qu'il avait reçue, pour épier ses moindres démarches; il +voulait l'endormir dans la plus profonde sécurité. + +Aussi, le lendemain (jour de la présentation de Berthe à madame de +Hansfeld) M. de Brévannes entra chez sa femme, après s'être fait +précéder d'un énorme bouquet et d'une charmante parure de fleurs +naturelles. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XVI. + +CONVERSATION. + + +Berthe, peu accoutumée à de telles prévenances de la part de M. de +Brévannes, fut doublement surprise de ce cadeau de fleurs, surtout après +la scène de la veille, scène dans laquelle son mari s'était montré si +grossier. + +Elle fut non moins étonnée de son air contrit et doucereux; mais dans +son ingénuité elle se laissa bientôt prendre au faux sourire de bonté +qui tempérait à ce moment la rudesse habituelle des traits de M. de +Brévannes. + +Quoiqu'elle eût fait son possible pour ne pas aller à l'hôtel Lambert +dans la crainte d'y rencontrer M. de Hansfeld, Berthe se sentait +intérieurement coupable de cacher à son mari les entrevues qu'elle avait +eues chez Pierre Raimond avec Arnold; aussi s'exagérait-elle encore ses +torts à la moindre bonne parole de M. de Brévannes. + +Ce fut donc presque avec confusion qu'elle le remercia des fleurs qu'il +lui avait envoyées. + +--En vérité, Charles--lui dit-elle--vous êtes mille fois bon, vous me +gâtez... ce bouquet était magnifique, cette parure de camélias est de +trop. + +--Vous avez raison, ma chère amie, vous n'avez pas besoin de tout cela +pour être charmante... mais je n'ai pu résister au désir de vous envoyer +ces fleurs, malgré leur inutilité; je suis ravi que cette légère +attention vous ait fait plaisir.... J'ai tant à me faire pardonner.... + +--Que voulez-vous dire? + +--Sans doute: hier, n'ai-je pas été brusque, grondeur?... N'ai-je pas +enfin fait tout ce qu'il fallait faire pour être exécré? Mais les maris +sont toujours ainsi. + +--Je vous assure, Charles, que j'avais complètement oublié.... + +--Vous êtes si bonne et si généreuse.... Vraiment quelquefois je ne sais +comment j'ai pu méconnaître tant de précieuses qualités.... + +--Charles... de grâce. + +--Non vraiment... cela m'explique l'incroyable, l'aveugle confiance que +j'ai toujours eue en vous, à part quelques accès de jalousie sans motif, +bien entendu.... Tenez, vous ne sauriez croire combien surtout notre +conversation d'hier a augmenté ma confiance en vous. + +--Mon ami.... + +--Dans le premier moment, je l'avoue... la franchise de vos craintes m'a +un peu effrayé; mais depuis, en y réfléchissant, j'y ai trouvé au +contraire les plus sérieuses garanties pour l'avenir, et une preuve de +plus de votre excellente conduite.... + +--Je vous en prie, ne parlons plus de cela--dit Berthe avec un embarras +qui n'échappa pas à son mari. + +--Au contraire, parlons-en beaucoup, ce sera ma punition, car j'avoue +mes torts.... J'étais stupide de me fâcher de votre loyauté! Pourquoi +n'aurait-on pas la modestie de l'honneur comme la modestie du talent? Si +je vous avais priée de chanter dans un salon, devant un nombreux public, +m'auriez-vous dit:--Je suis certaine de chanter admirablement bien?... +Non, vous eussiez manifesté toutes sortes de craintes.... Et pourtant il +est certain que peu de talents égalent le vôtre.... Eh bien! vous m'avez +parlé avec la même modestie de votre future condition dans le monde où +je vous oblige d'aller, vous m'avez dit avec raison: «--J'ai le désir de +rester fidèle à mes devoirs, mais je redoute les séductions et les +périls qui entourent ordinairement une jeune femme, et j'aime mieux fuir +ces dangers que les combattre....» + +--Encore une fois, je vous en prie, oublions tout ceci--dit Berthe +véritablement émue et touchée de la bonté de son mari. + +--Oh! je ne vous céderai pas sur ce point--reprit celui-ci--je vous +prouverai que je m'obstine dans le bien comme dans le mal; ma franchise +égalera votre loyauté... ce qui n'est pas peu dire, et vous saurez +aujourd'hui ce que je vous ai tu hier. + +--Quoi donc? + +--Je vous parle rarement de mes affaires... mais cette fois vous +m'excuserez si j'entre dans quelques détails. + +--Mon Dieu... je vous prie.... + +--Un des parents de madame la princesse de Hansfeld est très haut placé +en Autriche et peut me servir beaucoup en faisant obtenir d'importants +priviléges à une compagnie industrielle qui se forme à Vienne et dans +laquelle j'ai des capitaux engagés. En me faisant présenter à la +princesse, en vous priant d'être aimable pour elle, vous le voyez, +j'agis un peu par intérêt... mais cet intérêt est le vôtre... puisqu'il +s'agit de notre fortune. + +--Mon Dieu, pourquoi ne m'avoir pas dit cela hier? + +--Je vous l'aurais dit probablement; mais la persistance de vos refus à +propos de cette présentation m'a contrarié. Vous savez que j'ai un très +mauvais caractère; ma tête est partie... nous nous sommes séparés +presque fâchés, et je n'ai pas eu l'occasion de vous apprendre ce que je +voulais vous dire. + +--S'il en est ainsi, Charles, croyez que je ferai tout mon possible pour +être agréable à la princesse, puisqu'il s'agit de vos intérêts; j'aurai +de la sorte un but en allant chez elle, et je redouterai beaucoup moins +les périls que j'ai la vanité de craindre. + +--Voyez, ma chère enfant, ce que c'est que de s'entendre, comme toutes +les difficultés s'aplanissent.... Oh! que je m'en veux de ma vivacité; +on s'explique si mal quand on est fâché! Mais tenez, puisque nous sommes +en confiance, laissez-moi vous parler à coeur ouvert. + +--Je vous en prie... si vous saviez combien je suis touchée de ce +langage si nouveau pour moi. + +--C'est que le sentiment que j'éprouve pour vous est aussi presque +nouveau pour moi. + +--Charles, je ne vous comprends pas. + +Après un moment de silence, M. de Brévannes reprit: + +--Écoutez-moi, ma chère enfant. On aime sa femme de deux façons, comme +maîtresse ou comme amie. Pendant longtemps je vous ai aimée de la +première façon. Des torts que je ne veux pas nier, mais que vous avez +punis par une décision irrévocable, ne me permettent plus de vous aimer +que comme amie; mais pour passer de l'un à l'autre de ces deux +sentiments, la transition est pénible... surtout lorsqu'il faut renoncer +à une aussi charmante maîtresse. + +--De grâce.... + +--Le sacrifice est fait... c'est à mon amie, à ma sincère amie que je +parle, que je parlerai désormais. + +M. de Brévannes dissimula si parfaitement ses mauvais desseins, et dit +ces mots d'une voix si pénétrante, qu'une larme roula dans les yeux de +Berthe; un aveu de ses torts lui vint aux lèvres. Elle prit la main de +son mari, la serra cordialement entre les siennes et répondit: + +--Et désormais votre amie fera tout au monde pour être digne de.... + +--Assez, ma chère enfant--dit M. de Brévannes en interrompant +Berthe;--je sais tout ce que vous valez... et qu'on est toujours sûr +d'être entendu lorsqu'on s'adresse à votre délicatesse.... Mais +permettez-moi de terminer ce que j'ai à vous dire.... Par cela même +qu'il y a deux manières d'aimer sa femme, il y a deux manières d'en être +jaloux.. + +--Je ne vous comprends pas, mon ami. + +C'est ce que je crains, surtout à propos de quelques-unes de mes paroles +d'hier que vous avez peut-être mal interprétées. + +--Comment? + +--Sans doute; malheureusement notre entretien est monté tout à coup sur +un ton si haut que tout s'est élevé en proportion; quand je vous parlais +de la différence de la jalousie, de l'amour et de l'amour-propre, je +voulais dire que l'on n'est pas jaloux de la même façon lorsque votre +femme est votre amie au lieu d'être votre maîtresse; dans le premier +cas, le coeur souffre; dans le second, c'est l'orgueil; et +malheureusement l'orgueil n'a pas, comme l'amour, de ces retours de +tendresse qui calment et adoucissent les blessures les plus +douloureuses... me comprenez-vous? + +--Mais.... + +--Pas encore, je le vois. Je voudrais vous parler plus franchement... +mais je crains de mal m'expliquer et de vous choquer peut-être. + +--Parlez... ne craignez rien. + +--Eh bien, écoutez-moi, ma chère enfant. Depuis longtemps vous n'êtes +plus pour moi qu'une amie; mais vous avez à peine vingt-deux ans. Ces +séductions dont vous parlez, vous avez raison de les craindre; personne +plus que vous ne peut y être exposée... car ma conduite envers vous, je +ne le nie pas, pourrait sinon autoriser, du moins excuser vos fautes. + +--Ah! monsieur... pouvez-vous penser?... + +--Laissez-moi achever.... Si j'ai toujours le droit d'être, comme je le +suis, horriblement jaloux par orgueil, c'est-à-dire jaloux des dehors, +des apparences de votre conduite, j'ai malheureusement perdu le droit +d'être jaloux de votre coeur; j'ai seul causé votre refroidissement par +mes infidélités, par mes duretés. Il serait donc souverainement injuste +et absurde de ma part, je ne dirai pas d'exiger, mais d'espérer qu'à +votre âge votre coeur soit à tout jamais mort pour l'amour. + +Berthe regarda son mari avec stupeur. + +--Tout ce que je demande, tout ce que j'ai le droit d'attendre de mon +amie--reprit-il--et à ce sujet elle me trouverait inexorable, c'est, par +sa conduite extérieure, de respecter aussi scrupuleusement l'honneur de +mon nom que si elle m'aimait comme le plus aimé des amants; en un mot, +ma chère enfant, votre vie publique m'appartient parce que vous portez +mon nom... la vie de votre coeur doit être murée pour moi, puisque j'ai +perdu le droit d'y être intéressé. Tout ce que je vous dis semble vous +étonner; pourtant, réfléchissez bien; souvenez-vous de notre +conversation d'hier, et vous verrez que je vous dis à peu près les mêmes +choses... le ton seul diffère.... Pour me résumer en deux mots, de ce +jour vous avez votre liberté complète, absolue; vous vous appartenez +tout entière... nous sommes séparés sinon de droit, du moins de fait. +Mais par cela même que cette liberté intime est plus absolue, vous devez +pousser jusqu'au dernier scrupule la stricte observation de vos devoirs +apparents; et, je vous le répète, autant vous me trouverez tolérant ou +plutôt ignorant à propos de vos intérêts de coeur, autant vous me +trouverez rigoureux, impitoyable à l'endroit du respect des convenances. +Méditez bien ceci, ma chère enfant; dès aujourd'hui nos positions sont +nettement tranchées. J'aurai sans doute plutôt besoin que vous de cette +tolérance mutuelle à laquelle nous venons de nous engager pour nos +affaires de coeur... mais je n'en suis pas encore aux confidences; et +plus tard j'aurai peut-être à solliciter l'indulgence de mon amie. A +propos d'indulgence, je vous demanderai bientôt la permission de vous +quitter et de vous laisser seule.... D'ici à peu de jours je partirai +pour un voyage très court, mais très important.... + +--Vous partez... vous partez... dans ce moment?... + +--Pour très peu de temps, vous dis-je, une ou deux semaines au plus.... +Des affaires urgentes.... Mais pendant ce temps je vous confierai mes +intérêts auprès de madame de Hansfeld, bien certain qu'ils ne peuvent +être mieux placés qu'entre vos mains.... Allons, ma chère enfant, à +tantôt. Faites-vous bien belle; car si je n'ai plus ma vanité d'amant, +j'ai ma vanité de mari. + +Ce disant, M. de Brévannes baisa Berthe au front et sortit. + +Quelques moments de plus, sa haine et sa rage éclataient malgré lui. + +Les mille émotions qui s'étaient peintes sur la candide physionomie de +Berthe pendant que son mari parlait, l'espèce de joie involontaire dont +elle avait eu honte un moment après, mais qu'elle n'avait d'abord pu +cacher lorsqu'il lui avait rendu sa liberté; son inquiétude vague, ses +espérances tour à tour éveillées et contenues, tout avait éclairé M. de +Brévannes sur la position du coeur de Berthe. + +Il n'en doutait plus, elle aimait; il était trop sagace pour s'y +tromper. + +Il avait un rival... sa femme le trompait. + +Ce fut donc avec une secrète et sombre satisfaction qu'il s'applaudit +d'avoir plongé madame de Brévannes dans la plus complète, dans la plus +profonde sécurité. + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE. + + * * * * * + + + + +TROISIÈME PARTIE. + + + + +CHAPITRE XVII. + +RÉSOLUTION. + + +La passion de madame de Hansfeld pour M. de Morville avait encore +augmenté depuis sa dernière entrevue au bal de l'Opéra. + +Cet amour était chez Paula un bizarre mélange de nobles exaltations et +de funestes arrière-pensées. Elle aurait cru avilir l'homme qu'elle +aimait, en souffrant qu'il se parjurât, et elle était résolue sinon +d'ourdir, du moins de laisser tramer par Iris un complot infernal contre +les jours de son mari, pour pouvoir épouser M. de Morville, sans que +celui-ci faillît à son serment. + +En vain Paula restait étrangère à cette machination, dont elle +entrevoyait à peine les résultats; elle sentait, à la violence même de +ses hésitations, de ses craintes, de ses remords anticipés, quelle part +criminelle elle prenait dans cette épouvantable action, uniquement +conçue dans l'intérêt de son amour. + +Chose étrange pourtant!... Si les révélations d'Iris avaient eu lieu +quelques mois plus tôt, alors, que le prince éprouvait toute la +première ardeur de sa passion pour Paula, passion à la fois si aveugle +et si clairvoyante, qu'elle ne pouvait s'affaiblir par l'apparente +évidence des crimes de sa femme, dont il pressentait l'innocence; si les +révélations d'Iris, disons-nous, avaient eu lieu, lorsque le seul +obstacle que Paula pût opposer à l'amour du prince était le souvenir de +Raphaël.... Raphaël toujours regretté, toujours adoré; qu'arrivait-il? + +Arnold apprenait l'innocence de Paula; Paula, l'indigne tromperie de +Raphaël. + +Que de chances alors pour que madame de Hansfeld partageât l'amour du +prince qui méritait tant d'être aimé, qui s'était montré si vaillamment +épris! A force de soins, de tendresse, il se serait fait pardonner des +soupçons dont il avait le premier si généreusement souffert; Paula eût +reconnu combien il avait, en effet, fallu de passion, d'opiniâtre +passion à son mari pour continuer de l'aimer malgré de si funestes +apparences: la vie la plus heureuse se fût alors ouverte devant elle, +devant lui. + +Malheureusement, les révélations d'Iris avaient été trop tardivement +forcées; plus malheureusement encore M. de Hansfeld aimait Berthe, et +madame de Hansfeld M. de Morville. Ce double et fatal amour rendait leur +position intolérable. + +Madame de Hansfeld devait rester à jamais enchaînée à un homme qui ne +l'aimait plus; cet homme aimait une autre femme; et pour faire oublier +à Paula les odieux soupçons dont elle avait été victime, il ne pouvait +que l'entourer d'égards froids et contraints. + +Et séparée de lui par un obstacle insurmontable, elle voyait à travers +le prisme enchanteur de l'amour un homme jeune, beau, spirituel, +passionné... si passionné qu'il avait voulu lui sacrifier ces deux +religions de toute sa vie: _sa parole! sa mère_! et Paula n'avait pas +même la consolation de songer que l'accomplissement de ses devoirs +ferait au moins le bonheur de M. de Hansfeld. + +Celui-ci, trouvant de son côté réunies chez Berthe les grâces et les +qualités les plus séduisantes, se livrait sans remords à cet amour. +Paula lui ayant toujours manifesté son indifférence. + +Telle était la position de M. et de madame de Hansfeld, au moment où +celle-ci, pour ménager M. de Brévannes, qui pouvait la calomnier si +dangereusement, allait le recevoir à l'hôtel Lambert, ainsi que Berthe. + +L'exaltation de Paula était arrivée à ce point qu'elle ne pouvait +supporter plus longtemps sa position. Elle avait fixé à M. de Morville +le terme de huit jours pour lui faire part de sa résolution suprême, +parce qu'elle voulait qu'avant huit jours le sort de sa vie entière fût +décidé. + +Ou elle aurait le courage de profiter des offres d'Iris, ou elle se +tuerait... si le projet de la jeune fille lui semblait exiger une +complicité pour ainsi dire trop directe, trop personnelle. + +Rien ne semble plus étrange, et rien n'est pourtant plus réel que ces +compositions, que ces attermoiements avec le crime.... Les juges ne sont +pas les seuls à y trouver des _circonstances atténuantes_. + +Madame de Hansfeld venait de faire demander Iris: celle-ci entra. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XVIII. + +L'ÉPINGLE. + + +--Vous m'avez demandée, marraine?--dit Iris. + +--Oui.... Fermez la porte... et voyez si personne ne peut nous entendre. +Iris sortit un instant et revint. + +--Personne, marraine. + +Le coeur de Paula battait d'une façon étrange; elle baissait les yeux +devant le regard pénétrant de la bohémienne; enfin elle lui dit avec +effort: + +--Écoutez bien; la conversation que je vais avoir avec vous sera la +dernière que nous aurons au sujet de... ce que vous savez. Vous m'avez +dit, il y a quelques jours: Un mot, un signe de vous... cette épingle... +je suppose, et.... + +Paula ne put achever. + +Iris reprit: + +--Et vous êtes libre!... + +--Vous m'avez dit cela.... + +--Je le répète.... + +--Vous prétendez m'être dévouée? + +--Autrefois, maintenant, toujours. + +--Donnez-m'en une preuve. + +--Parlez, marraine. + +--Dites-moi par quel moyen vous prétendez _me rendre libre_... + +La voix de madame de Hansfeld s'altéra; elle reprit aussitôt et plus +vivement:--Sans que ni vous ni moi soyons complices de... ce... ce qu'il +faut faire pour cela. + +Ces mots semblèrent brûler les lèvres de madame de Hansfeld. + +--Pourquoi cette question? + +--Je ne crois pas à la possibilité de ce que vous m'avez proposé; je ne +songe pas à en profiter; mais je veux connaître par quels moyens... vous +prétendez... enfin, vous me comprenez.... + +--A quoi bon vous en instruire?... + +--S'ils me paraissent moins horribles que je ne le suppose... +peut-être... je ne sais...--Puis la princesse, épouvantée de ce qu'elle +venait de dire, mit la main sur ses yeux et s'écria:--Non, non, +laissez-moi... allez-vous-en, ne revenez plus, je ne veux plus vous +voir... sortez.... + +--Marraine, en grâce!... + +--Non... sortez, vous dis-je.... + +--Eh bien! je vais vous dire par quels moyens.... + +Et Iris baissa la voix, attendant avec anxiété une nouvelle injonction +de sortir. + +Paula resta muette. + +Iris continua: + +--Oui, je puis, si vous l'exigez, vous dire par quels moyens vous pouvez +être libre.... Mais prenez garde... prenez garde.... + +Madame de Hansfeld regarda fixement Iris. + +--Que je prenne garde? + +--Oui... vous pourrez amèrement regretter de m'avoir interrogée à ce +sujet.... Vous avez des scrupules, ils deviendront plus grands encore si +vous êtes instruite de mes desseins.... Sans la parole que vous m'avez +fait donner de ne pas agir à votre insu... je vous aurais épargné ces +angoisses.... Quelquefois même je me demande s'il n'est pas insensé à +moi de vous obéir pour cela.... Je n'ai d'autre but que votre +bonheur.... L'odieux du parjure ne retomberait que sur moi... peu +importe... vous seriez heureuse. + +--Oseriez-vous manquer à ce que vous m'avez promis? + +--Malheureusement je ne l'ose pas; un mot de vous est une loi pour +moi.... Au moins que cette soumission à vos volontés vous donne une foi +profonde, aveugle, dans ma parole.... + +--Dans votre parole?--dit amèrement Paula. + +--Oui... et je vous jure que les événements ont marché de telle sorte, +sans que vous y soyez mêlée en rien, vous le savez mieux que personne... +qu'avant huit jours... vous serez peut-être libre... et non seulement +aucun soupçon ne vous atteindra, mais l'intérêt, mais les sympathies du +monde seront pour vous.. + +Madame de Hansfeld regarda Iris avec surprise, presque avec stupeur. + +--Mais, s'il en est ainsi, pourquoi ne pas me faire part de ces +événements, puisque j'y suis, dites-vous, absolument étrangère? + +--A cause de vos scrupules, marraine. + +--De mes scrupules! pourquoi en aurais-je? Ne suis-je pas innocente de +ce qui se passe? + +--Vos scrupules naîtront... quoique insensés.... Ils naîtront, vous +dis-je, et vous les écouterez. + +--Comment cela? + +--Supposez-vous instruite, par je ne sais quel prodige, de l'avenir +d'une personne qui vous soit absolument indifférente... que vous ne +connaissez même pas.... Cette prescience vous apprend que cette personne +doit mourir dans huit jours... mourir fatalement, sans que vous soyez +pour rien dans les causes de cette mort, sans qu'elle vous profite en +rien... sans que vous puissiez changer le cours des événements qui +l'amènent.... N'éprouverez-vous pas une sorte d'angoisse à cette +révélation? ne vous regarderez-vous pas pour ainsi dire comme complice +du destin en voyant cette personne ignorante du sort terrible qui +l'attend, tandis que vous en êtes instruite... vous? + +--Je ne me croirais pas complice de cette mort, mais j'éprouverais de la +terreur en voyant cette personne marcher, confiante et paisible, vers un +abîme qu'elle ignore. + +--Eh bien! cette terreur ne deviendra-t-elle pas un remords s'il s'agit +de votre mari, si sa mort comble tous vos voeux, réalise toutes vos +espérances? + +--Que dites-vous? + +--Quelque innocente que vous fussiez d'une telle catastrophe, ne vous +regarderiez-vous pas presque comme criminelle... seulement parce que +vous étiez instruite à l'avance? Encore une fois, ne m'interrogez pas +davantage... ne me forcez pas à parler... vous vous en repentiriez, il +serait trop tard.... Confiez-vous à moi. + +--Me confier à vous... non, non, je sais ce dont vous êtes capable.... +J'étais certainement innocente de vos affreuses tentatives sur M. de +Hansfeld... et les apparences me condamnaient. Pourtant je vous dis que +je veux tout savoir. + +--Êtes-vous décidée à renoncer à M. de Morville? + +--Que vous importe?... + +--Il faut que je le sache... dans ce cas seulement je dois parler.... Il +serait cruel de laisser périr pour rien... deux créatures de Dieu.... + +--La vie de deux personnes serait donc en danger?--s'écria madame de +Hansfeld. + +--Malheur sur moi! malheur sur vous!--dit Iris désolée ou paraissant +l'être de l'indiscrétion qui lui échappait.--Vous me faites dire ce que +je ne voulais pas dire. Eh bien! oui, à cette heure, la vie de deux +personnes est en danger.... + +--Béni soit Dieu qui t'a fait parler; jamais je n'achèterai le bonheur +de ma vie entière à un tel prix.... Je renonce à M. de Morville, et que +je sois maudite si jamais.... + +--Arrêtez... marraine. Je sais la puissance de vos scrupules... mais je +sais aussi la puissance de votre amour.... Quoiqu'il s'agisse de la vie +de deux personnes... vous pourriez être maudite.... + +--Malheureuse.... + +--Tenez, marraine, laissons les événements suivre leur cours... ce qui +sera... sera.... + +--Maintenant que tu m'as rempli l'âme de terreur, car je sais ce dont tu +es capable, tu veux le taire.... Non, non, parle... je l'exige.... + +--Eh bien donc, puisque vous m'y forcez, apprenez tout.... Le prince +aime Berthe et il en est aimé... Vous savez la jalousie féroce de M. de +Brévannes.... Il hait déjà le prince parce qu'il est votre mari.... +Maintenant qu'il le sait aimé de sa femme, il le hait à la mort.... +Supposez Berthe assez imprudente pour accorder un rendez-vous à M. de +Hansfeld, rendez-vous innocent ou coupable, volontaire ou forcé, peu +importe; M. de Brévannes en est instruit, il les surprend tous deux par +la ruse: les apparences sont contre eux.... Que fait-il? dites, que +fait-il? + +--Mon Dieu!... mon Dieu!... + +--Que fait-il! Il se croit aimé de vous, il croit qu'en vous rendant +libres, vous et lui, par le double meurtre qu'il peut commettre +impunément, il obtiendra votre main.... + +--Mais c'est une machination infernale.... + +--Mais seriez-vous libre... ou non?... Et en quoi auriez-vous participé +à tout ceci?... Votre mari vous trompe... pour la femme d'un homme que +vous haïssez.... Qu'y pouvez-vous?... Cet homme les tue tous les deux... +Êtes-vous sa complice? Qui vous empêche ensuite d'épouser M. de +Morville?... En quoi lui-même peut-il jamais vous soupçonner d'avoir +trempé dans cette machination?... Bien plus, ainsi que je vous le +disais, l'intérêt, les sympathies du monde ne seront-ils pas pour +vous?... + +--Vous êtes folle.... A peine M. de Brévannes se porterait-il à une si +terrible extrémité s'il se croyait aimé de moi, et encore il n'oserait +pas m'offrir une main... teinte du sang de mon mari.... + +--Cet homme est d'une jalousie d'orgueil si sauvage, que dans aucune +circonstance il n'aurait hésité à tuer sa femme et son séducteur; mais +comme il vous aime avec d'autant plus d'ardeur qu'il se croit follement +aimé de vous, il ne doute pas que vous ne braviez les convenances +jusqu'à lui donner votre main, et il se hâte à cette heure de tendre le +piége où sa femme et votre mari doivent infailliblement périr. + +--Mais vous perdez la raison. Cet homme, si vaniteux qu'il soit, ne se +croira jamais aimé de moi. A peine lui ai-je dit quelques paroles +bienveillantes pour conjurer le mal qu'il pouvait me faire. + +--Mais... j'ai parlé pour vous... moi! + +--Vous avez parlé pour moi? + +Et Iris raconta à madame de Hansfeld l'histoire du _livre noir_. + +Paula resta muette, anéantie, à cette révélation. + +Elle ne pouvait croire à tant d'audace, à une combinaison si diabolique. + +--Mais c'est épouvantable!--s'écria-t-elle. + +Iris regarda sa maîtresse en souriant d'un air étrange, et lui dit: + +--Vous m'aviez jusqu'ici reproché d'agir sans votre consentement... j'ai +eu tort.... Je voulais vous cacher le fil des événements qui se +préparaient, vous m'avez forcée de vous le découvrir.... Vous devez vous +en repentir, maintenant que vous savez tout.... Ignorante de cette +trame, son succès était pour vous un coup du hasard, vous en profitiez +sans remords; maintenant vous en êtes instruite... si vous ne la +dévoilez pas, vous en êtes complice. + +--Et pourquoi m'avez vous obéi?--s'écria machinalement madame de +Hansfeld.--Pourquoi m'avez-vous appris ces horreurs? + +Ce mot était odieux, il révélait la secrète et homicide pensée de Paula. + +--Je vous ai obéi--reprit amèrement Iris--parce que j'attendais cet +ordre avec impatience, et que si vous ne me l'aviez pas donné je vous +aurais de moi-même instruite de tout ceci.... + +--Que dit-elle? + +--Je ne m'abuse pas; en travaillant à votre bonheur, c'est à ma perte +que je cours: lorsque vous aurez épousé M. de Morville, je ne serai plus +pour vous qu'un objet de mépris et d'horreur.... Certes, j'aurais pu +agir en silence, sans vous prévenir, et vous laisser recueillir +innocemment le fruit de cette sanglante combinaison. Mais je l'avoue... +je n'ai pas eu ce courage; je veux bien mourir pour vous, mais à +condition que vous me disiez au moins:--Meurs pour moi! + +--Étrange et abominable créature! + +--Votre bonheur causera ma perte, je le sais; mais au moins, au sein de +votre heureux amour, peut-être aurez-vous un souvenir pour moi.... + +--Si vous vous sacrifiiez ainsi dans mon intérêt, vous eussiez attendu +que ce que vous appelez mon bonheur fût assuré pour me faire cette +nouvelle révélation.... + +--Non, marraine; il se peut que vous ayez plus de vertu que d'amour, et +alors votre bonheur eût été à tout jamais empoisonné. A cette heure, au +contraire, en apprenant à quel prix vous auriez épousé M. de Morville, +vous pouvez choisir, vous avez entre vos mains l'avenir de votre amour +pour M. de Morville, le sort de Berthe de Brévannes et de votre mari.... +Un mot de vous à M. de Brévannes au sujet du _livre noir_... et il sait +que vous ne l'aimez pas, qu'il est dupe d'une fourberie dont je suis +l'auteur, et qu'au lieu de conduire sa femme à l'hôtel Lambert pour la +faire plus sûrement tomber dans le piége qu'il lui tend ainsi qu'à M. de +Hansfeld, il doit arracher Berthe à cet amour innocent encore... puisque +la mort de sa femme et du prince lui est inutile; tel est votre devoir, +marraine, faites-le. Sans doute, M. de Brévannes, furieux, répandra +contre vous les plus atroces calomnies.... Que vous importe?... ce sont +des calomnies.... Sans doute, M. de Morville pourra s'en affliger, y +croire, et sourire amèrement en songeant à l'amour idéal et romanesque +qu'il avait pour vous; cela est triste; que vous importe?... pendant la +longue vie qu'il vous reste à passer auprès du prince que vous n'aimez +pas, et qui ne vous aime plus... vous pourrez vous répéter glorieusement +chaque jour: J'ai fait mon devoir. + +--Oh! maudite sois-tu, démon vomi par l'enfer!... s'écria madame de +Hansfeld avec égarement;--laisse-moi... laisse-moi.... Pourquoi viens-tu +m'enfermer dans un cercle affreux dont je ne puis sortir sans causer la +mort de deux infortunés, ou sans me jeter dans l'abîme d'un désespoir +sans fin? + +--Vous assombrissez bien les couleurs du tableau, marraine; vous pouvez +sortir du cercle affreux dont vous parlez... mais pour aller le front +haut et fier à l'autel avec M. de Morville, pour passer auprès de lui +la vie la plus belle et la plus honorée. + +--Oh! tais-toi... tais-toi! + +--Et cela sans lui faire parjurer ses serments, et cela sans le rendre +coupable envers sa mère, car elle bénirait ce mariage, que vous pouvez +contracter avec joie... sans honte, sans crime, en restant paisible à +attendre les événements... ne provoquant rien, ne faisant rien, ne +sachant rien.... + +--Tais-toi! oh! tais-toi! + +--N'encourageant pas même par un mot hypocrite la vengeance féroce et +intéressée de M. de Brévannes, en étant toujours avec lui froidement +polie.... Tout est prévu.... Le livre noir parlera pour vous: le livre +noir dira que, pour rendre plus tard votre mariage possible, il ne faut +pas qu'on soupçonne M. de Brévannes de vous aimer et d'avoir calculé la +vengeance qu'il aura tirée du prince et de Berthe.... Cela vous épargne +encore une assiduité qui, remarquée dans le monde, aurait pu éveiller la +jalousie de M. de Morville.... Je vous dis que tout était prévu... +soigneusement prévu, marraine. + +--Mon Dieu!... mon Dieu, délivrez-moi de l'obsession de cette créature! + +--De sorte qu'après le tragique événement--reprit imperturbablement +Iris--M. de Brévannes n'a aucun reproche à vous faire, et vous lui +fermez votre porte sans un mot d'explication. Brévannes éclatera... que +pourra t-il faire ou dire? Le livre noir est entre mes mains, il n'a +pas une lettre de vous; d'ailleurs, pour se plaindre, il lui faudrait +avouer l'infâme calcul qui lui a presque fait provoquer son déshonneur +pour avoir le droit de tuer sa femme et votre mari.... Mais il +n'oserait, car il inspirerait autant de mépris que d'horreur, qu'en +dites-vous, marraine? + +--Laisse-moi... te dis-je... va-t'en... va-t'en... tu m'épouvantes! + +--Mon Dieu! que fais-je autre chose que de vous exposer le bien et le +mal?... Maintenant vous êtes libre... choisissez! + +--Monstre!... tu sais bien la portée de les paroles... et des +criminelles espérances que tu évoques à ma pensée. + +--Suis-je un monstre... pour vous dire de choisir entre le bien et le +mal? La vertu est donc une terrible chose à pratiquer, qu'elle coûte +autant de larmes que le crime?... + +--Seigneur, ayez pitié de moi! + +--Un dernier mot, marraine. J'ai pu mettre en jeu certaines passions, +préparer certains événements... mais il ne dépend plus de moi de modérer +leur marche; car... ils semblent se précipiter... demain, peut-être, il +serait trop tard.... Si vous êtes décidée au _bien_... c'est-à-dire à +prévenir votre mari du danger qu'il va courir, et M. de Brévannes de la +mystification dont il est dupe... agissez sans délai, aujourd'hui même, +à l'instant.... Une heure de retard peut tout perdre... c'est-à dire +tout gagner dans l'intérêt de votre amour.... + +A ce moment, un valet de chambre entra, après avoir frappé, chez Paula. + +--Qu'est-ce?--dit-elle à cet homme. + +--Ne sachant pas si madame la princesse recevait, j'ai prié M. et madame +de Brévannes d'attendre. + +--Ils sont là?--s'écria madame de Hansfeld en tressaillant. + +--Oui, princesse. + +--Madame a oublié qu'elle avait donné rendez-vous à M. et madame de +Brévannes ce matin...--dit Iris. + +--En effet--reprit Paula d'une voix émue--je... oui... sans doute. + +--La princesse reçoit--se hâta de dire Iris.--Priez seulement M. et +madame de Brévannes d'attendre... un moment. + +Le valet de chambre sortit. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XIX. + +DÉCISION. + + +--Jamais... jamais... je n'aurai le courage de recevoir monsieur et +madame de Brévannes--s'écria la princesse avec désespoir--car.... + +La voix du prince interrompit Paula. + +Le salon où elle se trouvait était séparé des autres appartements par +une longue galerie semblable à celle que M. de Hansfeld occupait à +l'étage supérieur. + +Des portières de velours remplaçaient les portes; Paula entendit son +mari demander au valet de chambre, qui se tenait à l'extrémité de cette +galerie, si la princesse était chez elle. + +--C'est le prince!--s'écria Iris. + +--Il va se rencontrer avec cette jeune femme...--dit Paula.--Tous deux +ignorent que M. de Brévannes est instruit de leur amour, et que par un +affreux calcul il doit feindre d'ignorer cet amour.... Oh! c'est +horrible... les laisser dans cette funeste confiance.... + +Iris se hâta de lui dire: + +--Vous voulez épargner ces malheureux et renoncer à M. de Morville? +Soit; tout à l'heure, au moment où M. de Brévannes sortira de l'hôtel, +je trouverai moyen de lui parler, et en deux mots je lui apprends la +fourberie du livre noir. + +Paula fit un mouvement. + +--N'est-ce pas là votre volonté, marraine? + +--Oui, oui. + +--Pourtant, si par hasard cette volonté changeait, si vous vouliez +profiter des événements que cette rencontre du prince et de Berthe chez +vous va précipiter encore... à moins que vous ne vous y opposiez lorsque +vous me verrez me lever pour aller attendre M. de Brévannes, donnez-moi +cette épingle en me disant de la serrer... cela voudra dire que M. de +Brévannes doit rester dans son erreur.... + +--Mais.... + +--Voici le prince.... Tout à l'heure donnez-moi cette épingle... et dans +huit jours vous êtes libre, sinon... renoncez à jamais à M. de Morville. + +M. de Hansfeld entra chez sa femme. + +Iris avait l'habitude de rester auprès de sa maîtresse, lors même que +celle-ci recevait des visites. Sa présence à la scène suivante parut +donc au prince fort naturelle. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XX. + +LA CHASSE AU MARAIS. + + +M. de Hansfeld était à la fois surpris, ému, troublé. + +Il venait de voir Berthe descendre de voiture avec M. de Brévannes, +Berthe à qui il avait cru dire à tout jamais adieu lors de sa dernière +entrevue avec elle chez Pierre Raimond. + +Ayant toujours ignoré que Paula connaissait M. de Brévannes, Arnold ne +pouvait concevoir pourquoi celui-ci conduisait sa femme à l'hôtel +Lambert, et comment madame de Hansfeld s'était liée avec Berthe, dont +elle le savait épris. Paula, pour échapper au voyage d'Allemagne dont +son mari la menaçait, ne l'avait-elle pas menacé à son tour de révéler +les entrevues qu'il avait avec Berthe chez le graveur, de les révéler, +disons-nous, à M. de Brévannes? + +Quel était donc le but de Paula en recevant Berthe à l'hôtel Lambert? +Était-ce affectation, indifférence? + +Arnold se perdait en conjectures; en songeant qu'il allait revoir +Berthe, l'étonnement, le bonheur, la crainte l'agitaient malgré lui. Il +dit à Paula, d'une voix légèrement émue: + +--Il me semble que je viens de voir entrer une visite pour vous? + +--Oui...--répondit madame de Hansfeld avec embarras.--Une femme de mes +amies m'a présenté dans le monde madame de Brévannes, que l'on dit +charmante et que vous trouvez telle...--ajouta-t-elle en riant d'un air +forcé.--Madame de Brévannes m'a demandé quand je restais chez moi, je +lui ai dit aujourd'hui et je l'avais oublié... On l'a fait un moment +attendre avec son mari.... Ne vous ayant pas vu, il m'a été impossible +de vous prévenir de cette visite... qui, je le crois, ne pouvait +d'ailleurs vous être désagréable. + +--Ma marraine me permettra-t-elle de lui faire observer que voilà déjà +bien longtemps que les personnes attendent?--dit Iris avec une sorte de +familiarité respectueuse à laquelle on était habitué. + +--Elle a raison--dit M. de Hansfeld, imprudemment entraîné par le désir +de revoir Berthe; il sonna. + +Un laquais parut. + +--Faites entrer--dit le prince. + +Le laquais sortit. + +Iris et Paula échangèrent un regard. + +Pour l'intelligence de la scène suivante, nous dirons que quelques +lignes du livre noir, toujours écrites au nom de Paula et communiquées +le matin même par Iris à M. de Brévannes, apprenaient à celui-ci que +l'objet de l'amour de Berthe était le prince de Hansfeld, et que très +souvent elle avait eu des entrevues avec lui, sous un nom supposé, chez +Pierre Raimond. + +Quelques mots expressifs indiquaient le parti terrible que M. de +Brévannes pouvait tirer de cet amour, dont la punition, s'il devenait +coupable et flagrant, pouvait assurer la liberté de M. de Brévannes et +de Paula. + +Après cette découverte, M. de Brévannes redoubla d'hypocrisie afin +d'augmenter encore la sécurité de sa femme, qu'il se promit néanmoins +d'observer attentivement, quoiqu'il ne doutât pas qu'elle aimât le +prince. + +Le premier refus de Berthe de se rendre à l'hôtel Lambert, son émotion +croissante en approchant des lieux où elle allait revoir Arnold, étaient +des preuves convaincantes de cet amour. M. de Brévannes s'étant +d'ailleurs informé auprès du portier de Pierre Raimond des visites que +recevait le graveur, M. de Hansfeld lui avait été si exactement dépeint +qu'il n'attendait que l'occasion de voir le prince pour s'assurer de son +identité avec le visiteur assidu de Pierre Raimond. + +Paula, assise auprès de la cheminée, avait à côté d'elle une petite +table sur laquelle était placée la fatale épingle qui, remise à Iris, +devait l'empêcher de dévoiler à M. de Brévannes la fourberie dont il +était dupe, et le laisser dans la créance qu'en se débarrassant de sa +femme et du prince il pourrait épouser Paula. + +La bohémienne, occupée d'un travail de tapisserie, était demi-cachée par +les rideaux de la fenêtre auprès de laquelle elle se tenait; mais elle +pouvait néanmoins ne pas quitter sa maîtresse du regard. + +Et il faut le dire, ce regard semblait quelquefois exercer sur Paula une +sorte de fascination. + +Enfin M. de Hansfeld, debout devant la cheminée, dissimulait à peine son +émotion. + +La porte s'ouvre, un valet de chambre annonce: + +--M. et madame de Brévannes. + +Peut-être trouvera-t-on un contraste assez dramatique entre la +conversation futile, oiseuse, désintéressée des quatre acteurs de cette +scène, et les anxiétés, les passions diverses et profondes qui les +agitaient. + +Madame de Hansfeld se leva, fit quelques pas au-devant de Berthe, et lui +dit avec grâce: + +--Vous êtes, madame, mille fois aimable d'avoir bien voulu vous rappeler +que je restais chez moi aujourd'hui. + +--Madame... vous... êtes bien bonne--balbutia Berthe, en baissant les +yeux de peur de rencontrer ceux d'Arnold. + +La malheureuse femme se sentait défaillir. + +La princesse ajouta: + +--Voulez-vous me permettre, madame, de vous présenter monsieur de +Hansfeld, qui n'a pas eu, jusqu'à présent, l'honneur de vous +rencontrer? + +Arnold s'avança, salua profondément et dit à Berthe: + +--Je regrette toujours de ne pas accompagner madame de Hansfeld dans le +monde aussi souvent que je le désirerais; mais après la bonne fortune +qu'elle vous a due, madame, je le regrette doublement; pourtant je me +console, puisque je suis assez heureux pour pouvoir vous présenter +mes... hommages. + +Voulant venir au secours de Berthe, qui de plus en plus troublée ne +trouvait pas un mot à répondre à Arnold, madame de Hansfeld dit à +celui-ci en lui présentant M. de Brévannes d'un geste: + +--Monsieur de Brévannes.... + +Ce dernier salua. + +Le prince lui rendit ce salut et lui dit avec affabilité: + +--Je serai toujours enchanté, monsieur, de vous rencontrer chez madame +de Hansfeld, et j'espère que j'aurai le plaisir de vous y voir souvent. + +--Aussi souvent, monsieur, qu'il me sera possible de profiter d'une +offre si aimable sans en abuser.... + +Après ces préliminaires indispensables, les quatre personnages +s'assirent. Paula à sa place, à droite de la cheminée, Berthe à gauche, +M. de Brévannes à côté de madame de Hansfeld, et Arnold auprès de la +fille du graveur. + +Le prince, sentant la nécessité de vaincre son émotion, faisait les +honneurs de chez lui avec la plus parfaite dignité. + +Berthe, de son côté, se rassurait peu à peu; Paula tâchait de ne pas +céder aux terribles préoccupations que devait lui causer son dernier +entretien avec Iris. + +M. de Brévannes, qui avait toujours entendu parler du prince de Hansfeld +comme d'une sorte d'original, farouche, bizarre, à demi-insensé, et qui +s'était demandé comment sa femme avait pu s'éprendre d'un tel homme, M. +de Brévannes resta stupéfait de la distinction et de la gracieuse +urbanité du prince, dont la figure juvénile et douce était des plus +charmantes. + +Alors il comprit parfaitement l'amour de Berthe, et sa rage s'en +augmenta contre elle et contre M. de Hansfeld. Aussi, jetait-il +quelquefois sur celui-ci à la dérobée des regards de tigre; puis il +cherchait les yeux de Paula avec un air d'intelligence tour à tour +sombre et passionné qui prouva à madame de Hansfeld qu'Iris ne l'avait +pas trompée au sujet du livre noir. + +Un silence assez embarrassant avait succédé aux premières banalités de +la conversation. + +Le prince le rompit en disant à Berthe: + +--Vous avez dû, madame, avoir bien de la peine à trouver cette demeure +isolée au milieu de ce quartier désert? + +--Non, monsieur,--répondit Berthe en rougissant jusqu'aux yeux;--mon +père... habite très près d'ici. + +Cette réponse, que la jeune femme avait, pour ainsi dire, faite +involontairement, redoubla sa confusion en lui rappelant les premiers +temps de son amour pour Arnold. Celui-ci se hâta d'ajouter: + +--C'est différent, madame; mais venir à l'île Saint-Louis, c'est +toujours une espèce de voyage pour les véritables Parisiens. + +--Du moins--dit M. de Brévannes--on est bien dédommagé de ce voyage... +comme vous dites, monsieur, en pouvant admirer cet hôtel... un véritable +palais!... + +--En effet--dit Paula pour prendre part à la conversation--dans le +faubourg Saint-Germain, ce quartier des beaux hôtels que nous avons +habité pendant quelque temps, on ne trouve rien de comparable à cette +demeure véritablement grandiose. + +--On ne peut plus bâtir des palais maintenant--dit M. de Brévannes--les +fortunes sont beaucoup trop divisées.... Vous avez beaucoup plus de bon +sens que nous, messieurs les étrangers; en Angleterre, en Russie, en +Allemagne aussi, je le suppose, le droit d'aînesse a sagement maintenu +le principe de la grande propriété. + +--Je suis sûr, monsieur--dit en souriant M. de Hansfeld--que vous n'avez +jamais eu de frère ou de soeur? + +--C'est vrai, monsieur; mais qui vous donne cette certitude? + +--Votre admiration pour l'excellence du droit d'aînesse. + +M. de Brévannes ne comprit pas ce qu'il y avait d'aimable dans les +paroles du prince, et il répondit: + +--Vous croyez, monsieur, que si je n'étais pas fils unique j'aurais eu +d'autres manières de voir à ce sujet? + +--Je crois, monsieur, que votre manière d'aimer vos frères et vos soeurs +aurait complètement changé votre manière de voir à ce sujet. Mais, +pardonnez-nous, madame--dit le prince en s'adressant à Berthe--de parler +pour ainsi dire politique; ainsi, sans transition aucune, je vous +demanderai ce que vous pensez de la nouvelle comédie... donnée au +Théâtre-Français. Madame de Hansfeld et moi, nous avons eu le plaisir de +vous y voir, je n'ose dire de vous y remarquer. + +--Cela ne pouvait guère être autrement--dit Berthe en reprenant un peu +d'assurance--j'étais à côté de madame Girard, qui avait une coiffure si +singulière qu'elle attirait tous les regards. + +--Je vous assure, madame--reprit Paula--qu'en jetant les yeux dans votre +loge nous n'avons vu le singulier bonnet... le sobieska de madame +Girard, que par hasard. + +--Cette comédie m'a paru charmante et remplie d'intérêt--dit Berthe--et, +sans connaître l'auteur, M. de Gercourt, j'ai été enchantée de son +succès... il avait tant d'envieux! + +--L'auteur, M. de Gercourt, est tout à fait un homme du +monde?...--demanda madame de Hansfeld. + +--Oui, madame--reprit M. de Brévannes--il a été l'un des cinq ou six +hommes des plus à la mode de Paris; on le classait même immédiatement +après le _beau_ Morville, cet astre qui a longtemps brillé d'un éclat +sans égal; entre nous, je ne sais pas trop pourquoi; c'était un +engouement ridicule, rien de plus, car Gercourt et beaucoup d'autres ont +mille fois plus d'agréments que ce prétentieux M. de Morville. + +Paula tressaillit en entendant prononcer un nom si cher à son coeur. + +Le regard de la princesse rencontra le regard d'Iris... ce regard lui +pesa sur le coeur comme du plomb. + +Ignorant complètement l'amour de Paula pour M. de Morville, et croyant +d'un bon effet aux yeux de madame de Hansfeld, de faire montre de dédain +à l'endroit d'un des hommes les plus recherchés de Paris; cédant +d'ailleurs à un sentiment d'envie et à une habitude de dénigrement qu'il +avait depuis longtemps prise à l'égard de M. de Morville, qu'il +détestait, sans autre motif qu'une basse jalousie, M. de Brévannes, +continua: + +--Ce M. de Morville a une jolie figure, si l'on veut; mais il a l'air si +stupidement satisfait de lui-même, qu'il en fait mal au coeur. On parle +de ses succès; après tout, il n'a jamais réussi qu'auprès de ces femmes +faciles auxquelles on peut prétendre, pourvu qu'on soit du monde dont +elles sont.... On a fait beaucoup de bruit de sa liaison avec cette +Anglaise: il en était fort épris, soit; mais elle se moquait de lui, +comme fera toute femme de bon goût; car ne trouvez-vous pas, madame, +qu'on peut toujours à peu près juger de la valeur d'une femme par la +valeur de l'homme qu'elle distingue? + +--C'est généralement vrai, monsieur--dit Paula en se contenant. + +--Eh bien! madame, vous venez d'apprécier les sots et ridicules +enthousiastes de ce sot et ridicule Morville. + +Rien de plus vulgaire que ce dicton: Les petites causes produisent +souvent de grands effets. Mais aussi rien de plus vrai que cette +vulgarité. + +En voici une nouvelle preuve: + +M. de Hansfeld ne connaissait pas M. de Morville, il lui était donc +indifférent d'en entendre parler en mal ou en bien; mais cédant, malgré +lui sans doute, à un vague désir de se mettre bien avec M. de Brévannes, +il crut lui être agréable en partageant son avis au sujet de M. de +Morville. + +Enfin, la pauvre Berthe elle-même, autant par envie de complaire à son +mari que par suite de cette déférence, de cet acquiescement involontaire +qu'une femme accorde toujours au jugement de celui qu'elle aime, la +pauvre Berthe, disons-nous, fut, pour ainsi dire, le naïf et timide écho +du prince dans la conversation suivante. + +Cette conversation fut la _cause_; nous dirons tout à l'heure l'_effet_. + +M. de Hansfeld reprit donc: + +--Je ne connais pas M. de Morville, je l'ai aperçu deux ou trois fois; +il m'a paru beau, mais d'une affectation presque ridicule, et j'ai +entendu dire que l'on exagérait beaucoup son mérite.... + +--C'est aussi ce que j'ai entendu dire...--ajouta la malheureuse +Berthe;--il a, ce me semble, une figure très régulière... mais peut-être +un peu insignifiante. + +Paula ne dit pas un mot; elle prit sur la petite table l'épingle fatale +et se mit à jouer avec ce bijou. + +Iris ne quittait pas sa maîtresse du regard. + +Elle tressaillit d'une sombre joie au mouvement de sa maîtresse. + +On le voit, la petite _cause_ commençait à produire son _effet_. + +--Je suis enchanté de voir une personne de goût comme vous, +monsieur--dit M. de Brévannes au prince--rendre mon jugement décisif en +l'approuvant. + +Arnold, pour achever de se mettre tout à fait dans les bonnes grâces du +mari de Berthe, hasarda un léger mensonge et reprit: + +--Je me souviens même d'avoir un jour écouté sa conversation, et je l'ai +trouvée au-dessous du médiocre.... + +--Il est vrai que M. de Morville ne passe pas, dit-on, pour avoir +infiniment d'esprit...--ajouta le doux et tendre écho en baissant ses +grands yeux bleus, et en rougissant à la fois et de mentir et de faire +une sorte de _bassesse_ pour être agréable à M. de Brévannes. + +La petite cause continuait de produire son effet. + +Tenant dans sa main droite l'épingle constellée madame de Hansfeld +battait pour ainsi dire sur sa main gauche la mesure du crescendo de +colère qui l'agitait, et qui enveloppait Berthe, M. de Brévannes et le +prince. + +Dans ce moment elle rencontra les yeux d'Iris, et, au lieu de détourner +son regard de celui de la bohémienne, elle la regarda un moment d'un air +tellement significatif, qu'Iris crut qu'elle allait lui donner +l'épingle. + +M. de Brévannes reprit, en s'adressant à madame de Hansfeld: + +--Mais vous-même, madame, que pensez-vous de M. de Morville? +N'avons-nous pas raison de nous révolter un peu contre l'admiration +moutonnière qui fait une idole d'un homme nul? + +--Certainement, monsieur--dit Paula--il est très bien de ne pas accepter +des renommées par cela seulement qu'elles sont des renommées.... + +--C'est qu'aussi jamais renommée ne fut moins méritée; et je ne suis pas +le seul, je vous le jure, qui proteste contre elle.... Beaucoup de +personnes pensent comme moi; et ce qui indispose contre ce M. de +Morville, c'est qu'il prétend à tous les succès. A l'entendre, il monte +à cheval mieux que personne, il fait des armes mieux que personne, il +lire à la chasse mieux que personne.... + +--Est-ce que M. de Morville est grand chasseur?--dit Arnold. + +--Il en a du moins la prétention, car il les a toutes; mais je suis sûr +qu'il justifie aussi peu celle-là que les autres, et qu'il chasse par +ton et non par plaisir. + +--Il a tort--dit Arnold--car c'est un des plus vifs plaisirs que je +connaisse.... + +--Vous êtes chasseur, monsieur?--dit M. de Brévannes. + +--Nous avons de si belles chasses en Allemagne, qu'il est impossible de +ne pas avoir ce goût. Il est surtout une chasse que j'aimais beaucoup, +et qui n'est peut-être pas très connue en France.... + +--Quelle chasse, monsieur?... Je puis vous renseigner, car j'ai aimé, +j'aime encore passionnément la chasse.... + +--La chasse au marais. Nous avons en Allemagne d'admirables passages +d'oiseaux aquatiques. + +--Vous aimez la chasse au marais!...--s'écria M. de Brévannes après un +moment de réflexion, et comme éclairé par une idée subite. + +--A la folie... monsieur.... Mais avez-vous en France beaucoup de ces +chasses? + +--Nous en avons, et je puis même dire que j'en ai une chez moi, en +Lorraine, des plus belles de la province.... + +--Certainement--dit naïvement Berthe--ce matin même encore le régisseur +de M. de Brévannes lui a annoncé qu'il y avait en ce moment un passage +extraordinaire de...--je ne me rappelle pas le nom de ces oiseaux--dit +Berthe en souriant. + +--Un passage de halbrans; ils sont venus s'abattre sur nos étangs par +nuées... et, tenez, monsieur--dit M. de Brévannes avec une expression de +franche cordialité--si je ne craignais pas de passer pour un vrai paysan +du Danube... pour un homme par trop sans façon.... + +Le prince regardait M. de Brévannes avec surprise. + +--En vérité, monsieur--lui dit-il--je ne comprends pas.... + +--Eh bien, ma foi, arrière la honte, entre chasseurs la franchise avant +tout. Le passage des halbrans est magnifique cette année, il dure +toujours au moins une huitaine. J'ai quatre cents arpents d'étangs; ma +maison est confortablement arrangée pour l'hiver.... Permettez-moi de +vous offrir d'y venir tirer quelques coups de fusil; en trente-six +heures nous serons chez moi.... Et, si par un hasard inespéré, madame de +Hansfeld n'avait pas trop d'aversion pour la campagne pendant quelques +jours d'hiver, madame de Brévannes tâcherait de lui en rendre le séjour +le moins désagréable possible. Vous le voyez, monsieur, lorsque je me +mets à être indiscret, je ne le suis pas à demi.... + +A cette proposition si brusque, si inattendue, si en dehors des +habitudes et des usages reçus, et qui, acceptée par M. de Hansfeld +pouvait avoir de si terribles résultats, la princesse tressaillit. + +Berthe rougit et frissonna. + +Iris bondit sur sa chaise. M. de Hansfeld put à peine dissimuler sa +joie; pourtant, avant d'accepter, il tâcha, mais en vain, de rencontrer +le regard de Berthe. La jeune femme n'osait lever les yeux. + +Arnold interpréta cette expression négative en sa faveur, et répondit: + +--En vérité, monsieur, cette offre est si aimable et faite avec tant de +bonne grâce... que je craindrais de vous laisser voir tout le plaisir +qu'elle me fait, si, comme vous le dites, entre chasseurs on ne devait +pas avant tout accepter franchement ce qu'on vous offre franchement. + +--Vous acceptez donc, monsieur?--s'écria M. de Brévannes.--Puis, +s'adressant à Paula:--Puis-je espérer, madame, que l'exemple de M. de +Hansfeld vous encouragera, si sauvage que soit mon invitation, si +insolite que soit en plein hiver, je n'ose dire... une telle partie de +plaisir. Je suis sûr que madame de Brévannes ferait de son mieux pour +vous faire trouver moins longs ces quelques jours de solitude au milieu +de nos bois. + +--Croyez, madame--dit Berthe d'une voix altérée--que je serais bien +heureuse si vous daigniez nous accorder cette faveur. + +--Vous êtes mille fois aimable, madame; mais je crains de vous causer un +tel dérangement...--dit Paula dans une inexprimable angoisse. Elle +sentait que de son consentement allait dépendre son avenir, celui de M. +de Morville, celui de Berthe et d'Arnold; car, ainsi que l'avait prévu +Iris, sans s'attendre pourtant à cet incident si peu prévu, elle +sentait que les événements allaient se précipiter d'une manière +effrayante. + +--Soyez généreuse, madame--dit M. de Brévannes;--nous tâcherons de vous +distraire... nous organiserons pour vous de véritables chasses de +demoiselles; j'ai des furets excellents.... Si vous ne connaissez pas le +divertissement du furetage, cela vous amusera, je le crois.... Le temps +est assez doux cet hiver... je puis vous promettre une pêche aux +flambeaux.... Enfin, j'ai une réserve bien peuplée de daims et de +chevreuils; vous en verrez prendre quelques-uns dans les toiles. Je me +hâte de vous dire que cette chasse n'a rien de barbare, car les victimes +restent vivantes. Je sais, madame, que ce sont là de rustiques et +simples amusements; mais le contraste même qu'ils offrent avec la ville +de Paris pendant l'hiver peut leur donner quelque piquant... de même +qu'après les avoir goûtés vous trouverez peut-être plus de saveur aux +brillants plaisirs du monde. + +--Croyez, monsieur--répondit Paula, dans une anxiété de plus en plus +profonde--que cette partie de plaisir improvisée me serait extrêmement +agréable par la seule présence de madame de Brévannes; mais je crains +vraiment qu'elle ne consente à ce voyage impromptu que par considération +pour moi. + +--Oh! non, madame, j'y trouverai, je vous assure, le plus grand +charme... le plus grand plaisir.... + +Encore un effet important causé par une petite cause. + +Ces paroles furent prononcées par Berthe avec une si naïve expression de +bonheur et de joie... le regard qu'elle échangea en ce moment avec +Arnold (regard rapidement intercepté par Paula) trahissait une passion +si profonde, si ineffable, si radieuse, que tous les serpents de l'envie +et de la rage mordirent madame de Hansfeld au coeur. + +Paula aussi aimait avec passion, avec enivrement... et cet amour ne +devait jamais être heureux. La vue d'un bonheur qui lui était interdit +redoubla sa colère; elle se souvint de la malveillance presque +méprisante avec laquelle M. de Brévannes, M. de Hansfeld et Berthe +avaient parlé de M. de Morville; elle les enveloppa tous trois dans le +même sentiment de haine; dans ce moment d'exaspération, d'autant plus +violente qu'elle était plus contrainte, elle accepta l'offre de M. de +Brévannes, et dit à Berthe d'une voix dont elle sut parfaitement +dissimuler l'émotion: + +--Eh bien, madame, au risque d'être véritablement fâcheuse en me rendant +à votre aimable insistance... j'accepte. + +--Oh! que vous êtes bonne, madame!--s'écria Berthe. + +--Et quand partons-nous, monsieur de Brévannes?--dit le prince sans +pouvoir dissimuler sa joie;--je me fais une fête de cette chasse. + +--Je serai aux ordres de madame de Hansfeld--dit M. de +Brévannes;--seulement je lui ferai observer que le séjour des oiseaux de +passage est ordinairement assez court, et que nous devrions nous rendre +chez moi le plus tôt possible. + +--Qu'en pensez-vous, madame?--dit M. de Hansfeld à sa femme. + +--Mais si demain... convient à madame de Brévannes.... + +--A merveille--dit M. de Brévannes.--Moi et ma femme, nous partirons ce +soir pour vous précéder de quelques heures, et avoir au moins le plaisir +de vous attendre. + +A ce moment, Iris se leva. + +Ce mouvement rappela à madame de Hansfeld toute la terrible réalité de +sa position. + +Un nuage lui passa devant les yeux, sa respiration se suspendit un +moment sous la violence des battements de son coeur; elle frissonna +comme si une main de glace eût passé dans ses cheveux. + +Le moment fatal était arrivé. + +Il s'agissait pour elle de faire le premier pas dans la voie du crime. + +Si elle laissait sortir Iris sans lui donner l'épingle, Iris allait tout +révéler à M. de Brévannes, et Paula renonçait à l'espoir alors si +prochain, si probable, d'épouser M. de Morville, en profitant d'un +double meurtre dont elle serait toujours complètement innocente aux yeux +du monde. + +Iris rangea assez bruyamment quelques objets sur sa table, pour donner +un avertissement à sa maîtresse. + +Paula hésitait encore.... + +Iris fit un pas vers la porte.... + +Une lutte terrible s'engagea dans l'âme de madame de Hansfeld entre son +bon et son mauvais ange. + +Iris fit encore un pas, atteignit la porte, leva lentement la main pour +la poser sur le bouton de la serrure. + +Le pêne cria.... + +Le mauvais ange de Paula eut le dessus dans la lutte; madame de Hansfeld +dit d'une voix si basse, si basse:--Iris!... qu'il fallut toute +l'attention que prêtait la bohémienne à cette scène pour que ce mot +parvînt jusqu'à elle. + +Iris fut en deux pas auprès de sa maîtresse. + +--Tenez... allez, je vous en prie, serrer cette épingle...--dit Paula +d'une voix défaillante.... + +Et elle remit l'épingle à la bohémienne. + +Iris, en touchant la main de sa maîtresse pour prendre ce bijou, la +sentit humide et glacée. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XXI. + +LE CHÂTEAU DE BRÉVANNES. + + +La terre de M. de Brévannes, située en Lorraine près de Longueville, à +quelques lieues de Bar-le-Duc, était une confortable résidence. Beau +parc, belles réserves de bois, magnifiques étangs alimentés par quelques +effluvions de l'Ornain, maison d'habitation vaste et commode, tout, dans +cette propriété, répondait au tableau que M. de Brévannes en avait tracé +à M. de Hansfeld. + +Depuis trois jours Berthe, son mari, le prince et Paula sont arrivés au +château; Iris a été nécessairement comprise dans l'invitation de M. de +Brévannes, invitation que chacun de nos personnages avait de trop +puissantes raisons d'accepter pour s'arrêter à la singularité d'un tel +voyage dans cette saison. + +Paula avait continuellement évité toute occasion de se rencontrer seule +avec M. de Brévannes. Ce dernier, selon les prévisions d'Iris, avait +imité madame de Hansfeld, afin de ne pas donner une apparence de +préméditation à la vengeance qu'il calculait avec un atroce sang-froid. + +Berthe était pourtant agitée de sinistres pressentiments. Pendant toute +la route de Paris à Brévannes, son mari avait été tour à tour d'une +gaieté forcée et d'une si obséquieuse prévenance, que la défiance de +Berthe s'était vaguement éveillée. + +Un moment elle avait songé à prier son mari de la laisser à Paris; mais +après l'engagement formel pris avec le prince et la princesse de +Hansfeld, elle abandonna cette idée. + +En arrivant à Brévannes, elle s'occupa des soins de la réception de ses +hôtes. Chose étrange! il ne lui vint pas un moment à la pensée que son +mari pût être épris de madame de Hansfeld; cette conviction l'eût +peut-être rassurée. Quoique la manière dont cette partie de campagne +s'était engagée eût été assez naturelle, un secret instinct disait à +Berthe que ce voyage avait un autre but que la chasse au marais. + +La seule personne complètement heureuse, et heureuse sans crainte et +sans arrière-pensée, était Arnold. Un hasard inattendu servait si bien +son amour naguère inespéré, qu'il se laissait aller au bonheur de passer +quelques jours avec Berthe dans une intimité de chaque instant. + +Iris observait tout et épiait surtout les moindres démarches d'Arnold et +de madame de Brévannes. Malheureusement pour la bohémienne, ces +derniers, malgré les soins incessants que M. de Brévannes avait mis à +leur ménager des occasions de tête-à-tête, les avaient constamment +évitées. + +Il restait à Iris un dernier et immanquable moyen de forcer Berthe et M. +de Hansfeld à une entrevue secrète et d'une apparence compromettante: +dès que la nuit approcherait, elle irait dire à Berthe que son père, +horriblement inquiet de son départ précipité, s'était mis en route, et +que, pour ne pas rencontrer M. de Brévannes, il priait Berthe d'aller +l'attendre dans le chalet où, l'été, celle-ci passait ordinairement ses +journées. Cette maisonnette, située au milieu d'un massif de bois, était +proche de la grille du parc; rien de plus vraisemblable que l'arrivée de +Pierre Raimond; Berthe irait l'attendre au pavillon: au lieu du vieux +graveur, elle verrait arriver Arnold; puis... prévenu par Iris, M. de +Brévannes surviendrait.... Le reste se devine. + +Le troisième jour de son arrivée à Brévannes, la bohémienne, lassée +d'épier en vain, cherchait Berthe pour la rendre victime de la +machination qu'elle avait méditée, lorsqu'elle aperçut celle-ci venant +du côté du pavillon dont il est question, et un peu plus loin, derrière +elle, M. de Hansfeld. + +Iris se glissa dans un fourré de houx et de buis énormes qui +ombrageaient le parc en cet endroit et formaient une allée sinueuse qui, +longeant les murs, allait de la grille au chalet. + +Il est bon de dire que cette fabrique, située à l'angle des murs du +parc, se composait de deux pièces de rez-de-chaussée. + +Il était quatre heures environ, le jour très bas, le ciel pluvieux et +menaçant. Au moment où Iris se cacha dans les buis, Arnold rejoignait +Berthe. + +Celle-ci tressaillit à la vue du prince et fit quelques pas pour +retourner au château; mais Arnold, la prenant par la main d'un air +suppliant, lui dit: + +--Enfin... je puis avoir un moment d'entretien avec vous... depuis deux +jours! On dirait, en vérité, que vous me fuyez... moi, si heureux de ce +voyage improvisé... Tenez, Berthe, j'ai peine à croire à mon bonheur.... + +--Je vous en supplie... laissez-moi.... Je vous évite parce que j'ai +peur.... + +--Peur... et de quoi, mon Dieu?... + +--Tenez, monsieur de Hansfeld... vous m'aimez, n'est-ce pas?--s'écria +tout à coup Berthe. + +--Si je vous aime!... + +--Eh bien!... ne me refusez pas la seule grâce que je vous aie +demandée.... + +--Que voulez-vous dire?... + +--Partez.... + +--Partir... à peine arrivé... lorsque.... + +--Je vous dis que si vous m'aimez vous prendrez, bon ou mauvais, le +premier prétexte venu... et vous quitterez cette maison. + +--Mais je ne vous comprends pas.... Pourquoi... lorsque votre mari?... + +--Ah! ici... ne prononcez pas son nom.... + +Rassurez-vous.... Je partage vos scrupules.... Je suis ici chez lui.... +Je ne vous parlerai pas d'amour; je ne vous dirai rien que votre père ne +pût entendre s'il était là. Ce que je vous demande, Berthe, ce sont +quelques-unes de ces bonnes et tendres paroles que vous adressiez à +votre frère Arnold dans ces longues causeries que nous faisions en tiers +avec votre père. + +--Silence... quelqu'un a marché dans le taillis...--dit Berthe avec +inquiétude. + +--Que vous êtes enfant.... C'est le vent qui agite les arbres. Tenez!... +voilà le givre et la pluie qui tombent... et vous sortez sans votre +manteau africain; c'est un double tort; ce burnous à capuchon vous rend +si jolie.... + +--Je l'ai laissé dans le vestibule... mais je vous en prie, rentrons au +château.... + +--Il est trop loin, la pluie tombe... pourquoi ne pas aller dans le +chalet, là-bas, attendre que cette averse soit passée? + +--Non, non.... + +--Oubliez-vous votre promesse de me faire visiter ce pavillon, votre +retraite chérie? Oh! je n'abandonne pas cette bonne occasion de vous +forcer à remplir votre promesse.... Tenez, la pluie augmente; venez... +de grâce? Mais qu'avez-vous donc, vous me répondez à peine.... Vous +tremblez, c'est de froid, sans doute... imprudente!... + +--Je ne puis vous dire ce que j'éprouve, mais je ressens une terreur +vague, involontaire.... Je vous en supplie, malgré la pluie, retournons +au château. + +--Mais c'est un enfantillage auquel je ne consentirai pas. Vous vous +trouvez un peu souffrante, il ne faut donc pas vous exposer +davantage.... Cette pluie est glacée, le chalet est à vingt pas. + +--Eh bien! promettez-moi de partir demain. + +--Encore? + +--Oui.... Ne me demandez pas pourquoi; j'ai peur pour vous, pour moi; je +ne serai tranquille que lorsque vous serez éloigné d'ici. Je ne +m'explique pas ces craintes... mais je les éprouve cruellement. + +--Mais enfin... admettez que votre mari soit jaloux.. qu'avez-vous à +redouter? quel mal faisons-nous? Il est d'ailleurs plein d'attentions +pour vous, il ne soupçonne rien. + +--Ce sont justement ses bontés... si nouvelles pour moi... et sa douceur +hypocrite qui m'épouvantent.... Lui, autrefois si brusque.... Et un +jour...--Berthe tressaillit et s'écria en s'interrompant et en mettant +une main tremblante sur le bras d'Arnold:--Encore!!! je vous assure +qu'on marche dans ce taillis.... On nous suit. + +Arnold prêta l'oreille, entendit en effet quelques branches crier dans +l'épais fourré de buis et de houx; malgré la difficulté de pénétrer dans +ce massif inextricable, Arnold allait s'y enfoncer, lorsque le bruit +augmenta, le feuillage frémit, et à quelques pas un chevreuil bondit et +sauta sur la route. + +Arnold ne put retenir un éclat de rire, et dit à Berthe: + +--Voyez-vous votre espion? + +La jeune femme, un peu rassurée, reprit le bras d'Arnold; ils n'étaient +plus qu'à quelques pas du chalet. + +--Eh bien! pauvre peureuse--dit Arnold. + +--Je vous en supplie, ne plaisantez pas, je crois aux pressentiments, +Dieu nous les envoie. + +--Mais comment, parce que votre mari semble revenir envers vous à de +meilleurs sentiments, vous vous effrayez? Admettez même qu'il feigne +cette bienveillance hypocrite pour vous tendre un piége, qu'avez-vous à +redouter? que peut-il surprendre? Après tout, que demandé-je, sinon de +jouir loyalement de ce qu'il m'a offert loyalement, de passer quelques +jours auprès de vous? Je vous le jure, je ne sais pas quels seront mes +voeux dans l'avenir... mais je me trouve à cette heure le plus heureux +des hommes, je ne veux rien de plus; le présent est si beau, si doux, +que ce serait le profaner que de songer à autre chose.... + +La pluie redoublait de violence. + +Le jour, très sombre, commençait à baisser. + +Berthe et le prince entrèrent dans le chalet. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XXII. + +LE CHALET. + + +Berthe, pour faire honneur à ses hôtes, avait fait disposer ce petit +pavillon de la même manière que lorsqu'elle l'habitait. + +Sur les murs on voyait quelques gravures dues au burin de son père, des +aquarelles peintes par Berthe, ses livres, son piano. Un bon feu +flamboyait dans la cheminée, ses vives lueurs luttaient contre +l'obscurité croissante.... Une fenêtre carrée, semblable à celles des +chaumières suisses, garnie de plomb et composée de petits carreaux +verdâtres, grands comme la paume de la main, laissait voir l'allée du +bois qui conduisait de la grille au chalet; la porte était restée +entr'ouverte; Berthe, debout près de la cheminée, appuyait son front sur +sa main, ne pouvant vaincre l'émotion qui l'accablait. Arnold, plein +d'une joie d'enfant, ou plutôt d'amant, examinait avec une sorte de +tendre curiosité tous les objets dont Berthe s'entourait habituellement. + +--Quel bonheur pour moi--lui dit-il--de pouvoir emporter ce souvenir +des lieux que vous habitez! et ce tableau sera toujours vivant dans ma +pensée.... Voilà votre piano, cet ami des longues heures de rêverie et +de tristesse... ces belles gravures, oeuvres de votre père, où vous avez +dû souvent attacher vos yeux attendris, en vous reportant par la pensée +auprès de lui, dans sa modeste retraite.... + +--Oui, sans-doute--dit Berthe avec distraction;--mais, mon Dieu, +qu'ai-je donc? je ne sais pourquoi mes idées roulent dans un cercle +sinistre. Savez-vous à quoi je pense à toute heure? aux tentatives de +meurtre auxquelles vous avez si miraculeusement échappé... Ne savez-vous +donc rien de nouveau? avez-vous pu découvrir l'auteur de ces criminelles +tentatives? + +M. de Hansfeld tenait à ce moment un volume des _Ballades_ de Victor +Hugo et ouvrait curieusement le livre à une page marquée par Berthe. + +Il retourna à demi la tête, sans fermer le livre, et dit à la jeune +femme avec un sourire d'une étrange sérénité: + +--Je crois connaître... ce... meurtrier.... Et il ajouta:--Quel plaisir +de lire les lignes où vos yeux se sont arrêtés... ma soeur! + +--Vous le connaissez?... s'écria Berthe. + +--Je le crois.... Vous avez passé la journée d'hier et celle +d'aujourd'hui avec cette homicide personne.--Puis s'interrompant +encore:--Que je suis aise que vous partagiez mon admiration pour cette +ravissante ballade la _Grand'mère_... une des plus touchantes +inspirations de l'illustre poëte.... Vous avez, entre autres, souligné +ces vers, d'une naïveté enchanteresse, que j'aime autant que vous les +aimez.... + +Berthe croyait rêver en voyant le sang-froid du prince.--Que +dites-vous?--reprit-elle--j'ai passé la journée d'hier et d'aujourd'hui +avec.... + +--Avec une meurtrière.... Oui.... Mais écoutez, que ces vers sont +adorables.... Pauvres petits enfants! + + Tu nous trouveras morts près de la lampe éteinte; + Alors que diras-tu? + Quand tu t'éveilleras, + Tes enfants à leur tour seront sourds à ta plainte. + Pour nous rendre la vie.... + +--Grand Dieu! s'écria Berthe, en interrompant Arnold;--mais c'est donc +votre femme qui est coupable de ces tentatives de meurtre? Pourtant vous +nous aviez dit.... + +--Ce n'est pas ma femme,--reprit le prince en replaçant le livre sur la +tablette;--mais c'est, si je ne me trompe... son âme damnée... cette +jeune fille au teint cuivré... + +--Iris!... + +--Iris... j'en suis même à peu près sûr. + +--Et votre femme? + +--Ignorait tout.. j'aime à le croire. + +--Et vous gardez ce monstre auprès de vous, dans votre maison? Mais si +elle renouvelait ses tentatives? + +--Eh bien!--dit Arnold avec un sourire à la fois si mélancolique, si +calme et si doux, que les yeux de Berthe se mouillèrent de larmes. + +--Comment, eh bien! s'écria-t-elle;--et si...; mais cette idée est +horrible.... + +--Si elle recommençait ses expériences, ma chère soeur..., et qu'elle +réussît, je lui en saurais gré. + +--Que dites-vous? + +--Franchement, quelle est ma vie désormais? Pendant ces quelques jours +passés près de vous, l'ivresse du présent m'empêchera de songer à +l'avenir; mais après? De deux choses l'une..., ou nous serons +heureux.... Et, malgré votre indifférence pour votre mari, mon bonheur +vous coûtera tant de larmes... tant de remords..., noble et loyale comme +vous l'êtes, que mon amour vous causera autant de chagrins que les +cruautés de votre mari.... Si, au contraire, les circonstances nous +forcent de nous séparer, que restera-t-il? l'oubli!!! Malgré les +serments de se souvenir toujours, hélas! il y a quelque chose de plus +horrible que la mort de ceux que nous aimons... c'est l'oubli de cette +mort! Vous le voyez... quel avenir! Avec vous, il n'y en aurait eu qu'un +de possible pour votre bonheur et pour le mien... c'était de vous +épouser.... Mais c'est un rêve! eh bien! ne vaut-il pas mieux que cette +bonne et prévoyante bohémienne soit là comme une providence mortuaire, +et qu'elle fasse de moi ce que, je l'avoue, je n'aurais peut-être pas +le courage de faire moi-même... quelque chose qui a vécu!... + +--Oh! ce que vous dites est affreux; mais dans quel but, mon Dieu, +commettrait-elle ce crime? + +--Que sais-je? je ne lui ai jamais fait de mal... je l'ai toujours +comblée.... Mais les bohémiens sont si bizarres.... Une superstition... +un rien... que sais-je! La pauvre enfant se donne bien du mal peut-être +pour machiner son coup, tandis qu'après ces huit jours, bien entendu, je +serais très disposé à faire la moitié du chemin. + +A ce moment, la porte se ferma brusquement. + +Berthe poussa un cri de frayeur. + +--Cette porte... qui la ferme? + +--Le vent...--dit Arnold. + +La clef tourna deux fois dans la serrure. + +--On nous enferme--s'écria Berthe. + +Arnold courut à la porte, l'ébranla; ce fut en vain. + +--Mon Dieu! je suis perdue.... La nuit est presque venue... et enfermée +avec vous au bout de ce parc.... + +--Mais la fenêtre...--s'écria Arnold. + +Il y courut. + +--Il regarda. Il ne vit personne. + +Il voulut la briser.... Impossible. Le treillis de plomb était si serré +qu'il courbait, mais qu'il ne cassait pas; et puis cette fenêtre était à +châssis fixe et immobile. Celle qui éclairait la porte du fond avait le +même inconvénient. + +Mon Dieu! ayez pitié de moi!--dit Berthe en tombant agenouillée. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XXIII. + +LE DOUBLE MEURTRE. + + +Iris, cachée dans le taillis, avait suivi Berthe et Arnold depuis le +commencement de leur entretien jusqu'à leur entrée dans le chalet. + +De grands massifs de buis et de houx dérobaient la bohémienne aux +regards de ceux qu'elle épiait. C'était elle qui avait mis sur pied et +fait bondir le chevreuil qui avait franchi l'allée devant Berthe. Après +s'être approchée peu à peu du pavillon, Iris ferma la porte à double +tour, et triomphante alla retrouver M. de Brévannes, qui l'attendait à +une assez grande distance. + +Si le hasard n'eût pas servi le détestable dessein d'Iris en réunissant +Berthe et Arnold, elle se servait de la ruse qu'elle avait projetée en +attirant la jeune femme dans le pavillon sous le prétexte de lui faire +rencontrer Pierre Raimond. + +M. de Brévannes était armé d'un fusil à deux coups et vêtu d'un costume +de chasse; le choix de son arme éloignait toute idée de préméditation, +rien de plus naturel que sa conduite. En rentrant de la chasse, il +surprenait chez lui sa femme et M. de Hansfeld, renfermés dans un +pavillon écarté à la nuit tombante. Il les tuait. + +Qui pourrait dire qu'il n'y avait rien de coupable dans leur entretien? + +Personne.... + +Qui pourrait dire que la porte était fermée en dehors? + +Personne.... + +Malgré sa résolution, M. de Brévannes frémit à la vue d'Iris. + +Le moment décisif était venu. + +La bohémienne dissimula sa joie féroce, et lui dit avec un accent de +douleur profonde: + +--Je les ai suivis à leur insu, ainsi que je faisais d'après vos ordres +depuis leur arrivée ici. Ils se parlaient bas; leurs lèvres se +touchaient presque... _Lui_ avait un bras passé autour de la taille de +votre femme. Tout à l'heure ils sont entrés ainsi dans le chalet; alors +j'ai fermé la porte... et je suis venue.... + +M. de Brévannes ne répondit rien. + +On entendit seulement le bruit sec des deux batteries de son fusil qu'il +arma, et ses pas précipités qui bruirent sur les feuilles sèches dont +l'allée était jonchée. + +La nuit était sombre. + +Il lui fallait environ un quart d'heure pour arriver au pavillon. + +Nous devons dire qu'à ce moment cet homme était autant poussé au meurtre +par les fureurs de la jalousie que par le calcul atroce et insensé de +tuer M. de Hansfeld afin d'épouser ensuite sa veuve.... Il croyait +Berthe et le prince coupables. + +En ce moment M. de Brévannes était, ivre de rage; le sang lui battait +aux tempes. + +Après une assez longue marche, il aperçut au bout de l'allée les faibles +lueurs que jetait le feu allumé dans la cheminée du chalet à travers la +fenêtre treillagée de plomb. + +Il hâta le pas. + +La pluie et le givre tombaient à torrents. + +A mesure qu'il approchait du pavillon, il se sentait tour à tour baigné +d'une sueur froide ou brûlant de tous les feux de la fièvre. + +Enfin... il arriva, marchant légèrement et avec précaution: il approcha +l'oeil des carreaux verdâtres. + +A la lueur expirante du foyer, il reconnut l'espèce de manteau blanc à +capuchon que Berthe portait ordinairement. + +Assise sur un divan, la jeune femme lui tournait le dos; elle appuyait +ses lèvres sur le front d'un homme agenouillé à ses pieds qui +l'entourait de ses deux bras. + +Par un mouvement plus rapide que la pensée, M. de Brévannes ouvrit la +porte, entra, appuya le canon de son fusil entre les deux épaules de sa +victime et tira. + +Elle tomba sans pousser un cri sur l'épaule de celui qui la tenait +embrassée. + +--Maintenant à vous, beau prince, coup double!...--s'écria M. de +Brévannes en dirigeant le canon de son fusil sur le crâne de l'homme qui +tâchait de se relever. + +Au moment où il allait tirer, la porte de la seconde chambre du chalet +s'ouvrit violemment derrière lui. + +Quelqu'un qu'il ne voyait pas lui saisit le bras, détourna le fusil et +l'empêcha de commettre un second crime. M. de Brévannes se retourna et +vit.... M. de Hansfeld! + +A ce moment, l'homme agenouillé devant la femme se releva, se précipita +sur M. de Brévannes en criant: + +--Assassin! + +--M. de Morville!--s'écria M. de Brévannes en reconnaissant ce dernier à +la lueur d'un jet de flammes. + +--Tu as tué madame de Hansfeld, assassin!--répéta M. de Morville. + +M. de Brévannes recula d'un pas, tenant toujours son fusil à la main; +ses cheveux se dressaient de terreur. Il se précipita vers la femme dont +le corps avait glissé à terre, mais dont la tête reposait sur le +sofa.... + +Il reconnut Paula. + +En s'apercevant de cette sanglante méprise, qui le rendait coupable d'un +assassinat que rien ne pouvait excuser, en trouvant M. de Morville +auprès de la femme dont il se croyait passionnément aimé, un vertige +furieux saisit M. de Brévannes; il poussa un éclat de rire féroce et +disparut. + +Le prince, M. de Morville, bouleversés par cette scène horrible, ne +s'opposèrent pas à son départ. + +Quelques secondes après, on entendit une détonation. + +M. de Brévannes venait de se tuer. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XXIV. + +EXPLICATION. + + +Il nous reste à expliquer l'arrivée de M. de Morville au château de +Brévannes, et sa présence, ainsi que celle de Paula dans le chalet, où +se trouvaient Berthe et Arnold un quart d'heure auparavant. + +M. de Morville avait appris par madame de Lormoy, sa tante, que Paula +était subitement partie avec son mari pour la Lorraine, au milieu de +l'hiver, pour aller passer quelque temps chez M. de Brévannes. + +M. de Morville ignorait complètement que Paula connût M. de Brévannes; +ce départ si subit, si extraordinaire en cette saison, annonçait une +intimité bien grande. De plus, il se souvenait de quelques mots, de +quelques réticences de Paula lors de sa dernière entrevue avec elle au +bal masqué. Il se crut sacrifié, trahi, ou plutôt il ne put trouver une +raison plausible au départ de Paula; sa raison se perdit. Au risque de +compromettre Paula par l'invraisemblance du prétexte de son voyage, il +partit pour la Lorraine, décidé à parler à tout prix à madame de +Hansfeld et à éclaircir ce mystère. + +Il arriva en effet sur les quatre heures du soir, fit arrêter sa voiture +à la grille du parc qui avoisinait le chalet, ainsi que nous l'avons +dit, et envoya son domestique à madame de Hansfeld avec ces mots: + +«Madame, + +«Par suite d'un pari avec ma tante, madame de Lormoy, qui, surprise de +votre brusque départ et assez inquiète sur votre santé, désirait +vivement savoir de vos nouvelles, j'ai gagé que je viendrais m'en +informer auprès de vous, et que je retournerais à l'instant à Paris +rassurer madame de Lormoy. Si vous êtes assez bonne pour vous intéresser +à mon pari, veuillez me le faire savoir. N'ayant pas l'honneur de +connaître M. de Brévannes, et ayant promis de ne pas même descendre de +voiture, j'attends votre réponse à la grille du parc.» + +Paula reçut ce billet au moment où elle rentrait de la promenade. Il +pleuvait. Prendre à l'instant le premier manteau venu (ce fut celui de +Berthe, il se trouvait dans un vestibule), courir auprès de M. de +Morville, tel fut le premier mouvement de Paula. + +Au milieu de ses terribles angoisses, elle voulait à tout prix éloigner +M. de Morville d'un lieu où pourrait se passer un événement si tragique. + +M. de Morville descendit de voiture à la vue de Paula, entra dans le +parc, prit son bras et lui fit de tendres reproches sur son départ si +brusque, la suppliant de lui expliquer cette détermination si bizarre. + +Craignant d'être rencontrés dans le parc, quoique la nuit commençât à +venir, Paula conduisit, tout en marchant, M. de Morville vers le +pavillon où se trouvaient enfermés Berthe et M. de Hansfeld. + +En entendant ouvrir la porte, Berthe, par un mouvement de frayeur +involontaire, se réfugia dans la seconde pièce du pavillon; Arnold la +suivit et put, en entendant le rapide entretien de M. de Morville et de +Paula, s'assurer que du moins Paula n'avait jamais oublié ses devoirs. + +M. de Morville, rassuré par les plus tendres protestations de Paula qui +le pressait de partir, venait de lui demander un seul baiser sur le +front... lorsque M. de Brévannes la tua, trompé par l'obscurité, par le +manteau de Berthe, et surtout par la conviction qu'il avait de la +présence de celle-ci dans le pavillon. + +On retrouva, le lendemain, le châle d'Iris flottant sur un des étangs. + +On se souvient que M. de Morville avait dit à Paula qu'un serment sacré +le forçait de fuir toutes les occasions de la voir. + +C'était encore une machination d'Iris. + +Jalouse de ce nouvel attachement de sa maîtresse, elle était allée +trouver madame de Morville, lui avait fait un effrayant tableau de la +jalousie cruelle et soupçonneuse du prince de Hansfeld, capable, +dit-elle, de faire tomber M. de Morville dans un sanglant guet-apens +s'il s'occupait plus longtemps de la princesse. + +Madame de Morville, épouvantée des dangers que courait son fils, lui fit +jurer, sans lui découvrir la cause de son effroi, de ne plus songer à +madame de Hansfeld à moins que celle-ci ne devînt veuve. M. de Morville, +quoique ce serment lui coutât beaucoup, vit sa mère qu'il adorait, si +émue, si suppliante, elle était d'une santé si chancelante, qu'il sentit +que la refuser serait lui porter un coup terrible, peut-être mortel. Il +céda... il promit. + + * * * * * + +Dix-huit mois après ces événements, Berthe Raimond, princesse de +Hansfeld, partit avec Arnold et le vieux graveur pour habiter +l'Allemagne, où ils se fixèrent tous trois. + + +FIN. + + + + +TABLE DES CHAPITRES. + +DEUXIÈME PARTIE. + +I. Le livre noir + +II. Pensées détachées + +III. Arnold et Berthe + +IV. Intimité + +V. Récit + +VI. Menaces + +VII. Réflexions + +VIII. Interrogatoire + +IX. Révélations + +X. Aveux + +XI. Rendez-vous + +XII. Propositions + +XIII. Correspondance + +XIV. Le mariage + +XV. Le livre noir + +XVI. Conversation + +TROISIÈME PARTIE + +XVII. Résolution + +XVIII. L'épingle + +XIX. Décision + +XX. La chasse au marais + +XXI. Le château de Brévannes + +XXII. Le chalet + +XXIII. Le double meurtre + +XXIV. Explication + + +FIN DE LA TABLE. + + + +IMP. DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, II. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome II, by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME II *** + +***** This file should be named 16876-8.txt or 16876-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/7/16876/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/16876-8.zip b/16876-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..92a95b3 --- /dev/null +++ b/16876-8.zip diff --git a/16876-h.zip b/16876-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2aa8f4b --- /dev/null +++ b/16876-h.zip diff --git a/16876-h/16876-h.htm b/16876-h/16876-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8c7ebdf --- /dev/null +++ b/16876-h/16876-h.htm @@ -0,0 +1,6650 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Paula Monti ou L'hotel Lambert, by Eugène Sue. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + P {text-indent: 2% } + P.noindent {text-indent: 0% } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .center {text-align: center;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome II, by Eugène Sue + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Paula Monti, Tome II + ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine + +Author: Eugène Sue + +Release Date: October 14, 2005 [EBook #16876] +[Last updated on Novevember 4, 2007] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME II *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + +<hr style="width: 45%;" /> + +<h1><big>PAULA MONTI<br /> +OU<br /> +L'HOTEL LAMBERT</big></h1> +<hr style="width: 45%;" /> + +<h3>HISTOIRE CONTEMPORAINE</h3> + +<h3>PAR</h3> + +<h1>EUGÈNE SÜE.</h1> +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>TOME DEUXIÈME.</h3> +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>PARIS</h3> + +<h3>PAULIN, ÉDITEUR</h3> + +<h3>RUE RICHELIEU, 60.</h3> + +<h3>1845</h3> + +<h3>IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.</h3> +<hr style="width: 65%;" /> + + +<table summary="CHAPITRES"><tr><td> +<h3>CHAPITRES:</h3> +<p><b>DEUXIÈME PARTIE.</b></p> +<a href="#CHAPITRE_PREMIER"><b>I. Le livre noir</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_II"><b>II. Pensées détachées</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_III"><b>III. Arnold et Berthe</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IV"><b>IV. Intimité</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_V"><b>V. Récit</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VI"><b>VI. Menaces</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VII"><b>VII. Réflexions</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>VIII. Interrogatoire</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IX"><b>IX. Révélations</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_X"><b>X. Aveux</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XI"><b>XI. Rendez-vous</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XII"><b>XII. Propositions</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIII"><b>XIII. Correspondance</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIV"><b>XIV. Le mariage</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XV"><b>XV. Le livre noir</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XVI"><b>XVI. Conversation</b></a><br /> +<p><b>TROISIÈME PARTIE.</b></p> +<a href="#CHAPITRE_XVII"><b>XVII. Résolution</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XVIII"><b>XVIII. L'épingle</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIX"><b>XIX. Décision</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XX"><b>XX. La chasse au marais</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXI"><b>XXI. Le château de Brévannes</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXII"><b>XXII. Le chalet</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXIII"><b>XXIII. Le double meurtre</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXIV"><b>XXIV. Explication</b></a><br /> +</td></tr></table> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>PAULA MONTI.</h1> +<hr style="width: 5%;" /> +<h2>DEUXIÈME PARTIE.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<h3>LE LIVRE NOIR.</h3> + + +<p>En proposant à madame de Hansfeld de répondre pour elle à M. de +Brévannes au sujet de l'entrevue qui devait avoir lieu au +Jardin-des-Plantes, non seulement Iris empêchait la princesse de +commettre un acte imprudent, mais, à l'insu de celle-ci, elle la rendait +complice d'un projet diabolique.</p> + +<p>On se souvient sans doute d'un <i>livre noir</i> dont Iris avait parlé à M. +de Brévannes, et dans lequel, disait-elle, la princesse écrivait presque +chaque jour ses plus secrètes pensées.</p> + +<p>Rien n'était plus faux.</p> + +<p>Jamais Paula n'avait possédé un livre pareil; mais il importait au +projet d'Iris que M. de Brévannes crût à ce mensonge, et il devait y +croire en reconnaissant dans ce livre une écriture pareille à celle du +billet que madame de Hansfeld lui avait fait remettre.</p> + +<p>On s'étonnera peut-être de la profonde dissimulation d'Iris et de +l'opiniâtre et ténébreuse audace de ses desseins. On comprendra +peut-être aussi difficilement son affection sauvage, sa jalousie +furieuse, qui tournaient presque à une monomanie féroce.</p> + +<p>Malheureusement, les faits principaux de cette histoire, les traits +saillants du caractère d'Iris sont d'une grande réalité.</p> + +<p>Il s'est trouvé une jeune fille aux passions ardentes, implacables, qui +les a réunies, concentrées dans l'attachement aveugle qu'elle avait pour +sa bienfaitrice, attachement singulier, qui tenait de la vénération +filiale par son religieux dévouement, de la tendresse maternelle par sa +familiarité charmante et pure, de l'amour par sa jalousie vindicative.</p> + +<p>Si, dans la suite de cette histoire, on trouve chez Iris une assez +grande puissance d'imagination jointe à un esprit inventif, rusé, +adroit, hardi; si quelques-unes de ses combinaisons semblent ourdies +avec une perfidie, avec une habileté ordinairement rares chez une fille +de cet âge, nous le répéterons, la solitude avait singulièrement +développé ses facultés naturelles, incessamment tendues vers un même +but; forcée d'agir seule et à l'ombre de la plus profonde dissimulation, +tout moyen lui semblait bon pour arriver à ce terme unique de ses +désirs:</p> + +<p><i>Isoler sa maîtresse de toute affection</i>;</p> + +<p>Faire, pour ainsi dire, le <i>vide</i> autour d'elle, et lui devenir d'autant +plus nécessaire que tous les autres attachements lui manqueraient.</p> + +<p>Ce dernier vœu d'Iris avait été jusqu'alors trompé.</p> + +<p>Sans doute madame de Hansfeld ressentait pour sa demoiselle de compagnie +un véritable attachement, lui témoignait une confiance sans bornes, se +montrait à son égard affectueuse et bonne; mais cet attachement ne +suffisait pas au cœur d'Iris.</p> + +<p>Elle éprouvait d'amers, de douloureux ressentiments de ce qu'elle +appelait une déception; mais comme elle ne pouvait haïr sa maîtresse, +son exécration s'accumulait sur les personnes qui inspiraient quelque +intérêt à la princesse.</p> + +<p>Ces explications étaient nécessaires pour préparer le lecteur aux +incidents qui vont suivre.</p> + +<p>Dans les deux entretiens qui succédèrent à sa première entrevue avec M. +de Brévannes, Iris, d'après l'ordre de Paula, avait tâché de deviner +quelles étaient les intentions de cet homme.</p> + +<p>Si infâme qu'elle fût, la calomnie qu'il pouvait répandre était +redoutable pour madame de Hansfeld. Raphaël avait cru à son abominable +mensonge; comment le monde, ou plutôt M. de Morville (c'était le monde +pour Paula), n'y croirait-il pas?</p> + +<p>Madame de Hansfeld ne savait que résoudre.</p> + +<p>Depuis qu'elle aimait M. de Morville, elle abhorrait plus encore M. de +Brévannes; aussi n'eut-elle pas assez d'indignation, assez de mépris +pour qualifier l'audace de ce dernier, lors de ses tentatives pour +obtenir une entrevue avec elle, par l'intermédiaire d'Iris. Mais +celle-ci fit sagement observer à sa maîtresse que la colère de M. de +Brévannes serait dangereuse, et qu'au lieu de l'exaspérer il fallait +tâcher de l'éconduire doucement.</p> + +<p>Malheureusement l'amour violent et opiniâtre du mari de Berthe ne +s'accommoda pas de ces ménagements. Ainsi qu'on l'a vu lors de son +troisième entretien avec Iris, il lui déclara positivement qu'il +parlerait si la princesse lui refusait plus longtemps une entrevue.</p> + +<p>Iris avait continué de jouer son double rôle pour augmenter la confiance +de M. de Brévannes, feignant de pas avoir à se louer de sa maîtresse +afin d'éloigner tout soupçon de connivence, et paraissant très flattée +des galantes cajoleries de M. de Brévannes.</p> + +<p>Elle lui laissait entendre que madame de Hansfeld semblait éprouver à +son égard une sorte de colère mêlée d'intérêt... bizarre ressentiment +qu'Iris ne s'expliquait pas, disait-elle, car elle était censée ignorer +ce qui s'était passé à Florence entre M. de Brévannes et Paula. Telle +était la source des secrètes espérances du mari de Berthe, espérances +nées de son aveugle amour-propre et augmentées par les fausses +confidences d'Iris.</p> + +<p>Ceci posé, nous conduirons le lecteur dans la petite maison que +possédait M. de Brévannes dans la rue des Martyrs, et qu'il occupait +alors tout seul.</p> + +<p>C'était le lendemain du jour où Iris lui avait remis le prétendu billet +de la princesse. En le recevant, M. de Brévannes avait osé pour la +première fois parler du <i>livre noir</i>, de son désir de le posséder +pendant un moment.</p> + +<p>Iris, après des difficultés sans nombre, avait répondu qu'il serait +peut-être possible de soustraire ce livre le lendemain, pour quelques +heures seulement, la princesse devant aller passer la matinée chez +madame de Lormoy, tante de M. de Morville.</p> + +<p>M. de Brévannes avait demandé à la jeune fille d'apporter le précieux +mémento rue des Martyrs; il le lirait en sa présence et le lui +remettrait à l'instant avec la récompense due à un tel service, +récompense qu'elle promit d'accepter pour ne pas éveiller les soupçons +de M. de Brévannes.</p> + +<p>Ce dernier attendait donc Iris dans le petit salon dont nous avons +parlé.</p> + +<p>Si l'on n'a pas oublié le caractère de M. de Brévannes, son indomptable +opiniâtreté, son orgueil, son acharnement à réussir dans ce qu'il +entreprenait; si l'on pense que sa volonté, son obstination, sa vanité +étaient mises en jeu par un amour profond, exalté, contre lequel il se +débattait depuis deux ans, on concevra avec quelle violence passionnée +il désirait être aimé de madame de Hansfeld, cette femme si séduisante, +si enviée, si respectée.</p> + +<p>Il était midi. M. de Brévannes attendait Iris avec une extrême +impatience dans la petite maison de la rue des Martyrs.</p> + +<p>Madame Grassot, gardienne de cette mystérieuse demeure, restait à +l'étage supérieur. La jeune fille arriva; M. de Brévannes courut à sa +rencontre.</p> + +<p>Iris paraissait tremblante et effrayée. M. de Brévannes la rassura et la +fit entrer dans le salon; elle tenait à la main un petit album relié en +maroquin noir et fermé par une serrure d'argent. Frémissant de joie et +d'impatience à la vue de ce livret, M. de Brévannes prit sur la cheminée +une bague ornée d'un assez gros brillant, la passa au doigt d'Iris, +malgré sa faible résistance.</p> + +<p>—De grâce, charmante Iris—lui dit-il—recevez ce faible gage de ma +reconnaissance. Cette jolie main n'a pas besoin d'ornement, mais c'est +un souvenir que je vous demande en grâce de porter.... Vous m'avez +promis de l'accepter.</p> + +<p>—Sans doute... mais je ne sais si je dois... ce diamant....</p> + +<p>—Qu'importe le diamant!... c'est seulement de la bague qu'il s'agit.</p> + +<p>—Et c'est aussi la bague que j'accepte—dit Iris avec un sourire d'une +tristesse hypocrite—puisque ma condition m'expose à de certaines +récompenses.</p> + +<p>—Si j'ai choisi ce diamant—reprit M. de Brévannes—c'est qu'il offre +l'emblème de la pureté et de la durée de ma reconnaissance.</p> + +<p>Et il tendit la main vers le livre noir.</p> + +<p>—Non, non—dit Iris en paraissant encore combattue par le devoir—cela +est horrible.... Je me damne pour vous.</p> + +<p>—Mais quel mal faites-vous?... c'est tout au plus une indiscrétion... +ma chère Iris; puisque votre maîtresse est souvent injuste envers vous, +c'est de votre part une petite vengeance permise... et innocente.</p> + +<p>—Oh! je suis inexcusable, je le sens... et puis une fois que vous aurez +lu ce livre... vous oublierez la pauvre Iris... vous n'aurez plus besoin +d'elle.... Mais de quoi me plaindrai-je? n'aurez-vous pas d'ailleurs +payé ma trahison—ajouta-t-elle avec amertume.</p> + +<p>—Cette petite fille s'est affolée de moi—pensa M. de +Brévannes—comment diable m'en débarrasserai-je? Est-ce que maintenant +qu'elle a ma bague elle ne voudrait plus se dessaisir du livre?</p> + +<p>Il reprit tout haut d'un ton pénétré:</p> + +<p>—Vous vous trompez, Iris. D'abord, je ne me croirai jamais quitte +envers vous.... Quant à vous oublier... ne le craignez pas.... Pour mon +repos, je voudrais le pouvoir.... Il faut toute la gravité des choses +dont j'ai à entretenir votre maîtresse pour me distraire un peu de mon +amour pour vous.... Iris, car je vous aime.... Mais ne parlons pas de +cela maintenant.... De graves intérêts sont en jeu.... Comment se +trouve votre maîtresse?</p> + +<p>—Elle est rêveuse et triste depuis qu'elle vous a accordé l'entrevue +que vous demandiez si impérieusement.</p> + + +<p>—Elle m'y a forcé... J'étais si malheureux de son refus que je me suis +oublié jusqu'à lui faire cette menace, que je ne regrette plus, car j'ai +ainsi obtenu ce que je désirais dans son intérêt et dans le mien.... +Mais elle est rêveuse et triste, dites-vous?</p> + +<p>—Oui... quelquefois elle reste longtemps comme accablée... puis tout à +coup elle se lève impétueusement et marche pendant quelque temps avec +agitation.</p> + +<p>—Et à quoi attribuez-vous ses préoccupations?</p> + +<p>—Je ne sais....</p> + +<p>—Ce livre que vous hésitez à me confier et que je n'ose plus vous +demander nous l'apprendrait.</p> + +<p>—Oh! je ne tiens pas à savoir les secrets de la princesse.... C'est +pour vous être agréable, pour vous obéir que j'ai soustrait ce livre... +la clef est à son fermoir, je ne l'ai pas ouvert.</p> + +<p>—Eh bien! ouvrons-le.... Maintenant ce que vous appelez la méchante +action est commis. Il ne s'agit plus que de me rendre un grand service. +Hésitez-vous encore? Je sais que ne n'ai d'autre droit à cette bonté de +votre part que....</p> + +<p>—Tenez, tenez, lisez vite—dit Iris en détournant la tête et en donnant +l'album à M. de Brévannes.</p> + +<p>—Ce que je fais est infâme; mais je ne puis résister à l'influence que +vous avez sur moi.</p> + +<p>—Influence d'une volonté ferme—pensa M. de Brévannes en ouvrant +précipitamment le livre noir, où il lut ce qui suit, pendant qu'Iris, +accoudée à la cheminée, la figure dans ses mains, et n'ayant pas l'air +de voir sa dupe, l'examinait attentivement dans la glace.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h2> + +<h3>PENSÉES DÉTACHÉES.</h3> + + +<p>Iris avait écrit les passages suivants d'une main en apparence émue et +mal affermie, comme si les idées se fussent pressées confuses et +désordonnées, dans la tête de la princesse:</p> + +<p>«Je viens de le revoir à la Comédie-Française. Toutes mes douleurs, tous +mes regrets se sont réveillés à son aspect.</p> + +<p>«Il me poursuivra donc partout.... Jamais je n'ai éprouvé une commotion +plus violente; être obligée de tout cacher aux regards pénétrants du +monde, aux regards indifférents de mon mari.... Est-ce la haine, +l'indignation, la colère qui m'ont ainsi bouleversée?</p> + +<p>«Oui... n'est-ce pas de la haine, de l'indignation, de la colère que je +dois ressentir contre celui qui a tué le fiancé à qui j'étais promise et +que j'aimais depuis mon enfance? Ne dois-je pas exécrer celui qui m'a +déshonorée par une calomnie infâme?... Oh! oui... je le hais... je le +hais, et pourtant!..»</p> + +<p>Ici se trouvaient quelques mots absolument indéchiffrables; ils +terminaient ce premier passage, et fournirent à M. de Brévannes le texte +d'une foule de conjectures.</p> + +<p>Ces mots <i>et pourtant</i>! lui semblaient surtout une réticence d'un +heureux augure... il continua.</p> + +<p>«J'étais tellement épouvantée de ma pensée de tout à l'heure, que je +n'ai osé continuer—ni confier au papier.... Hélas! mon seul +confident... ce qui causait mon effroi....</p> + +<p>«Je devrais dire ma honte.... Quel abîme que notre âme!... quels +contrastes!... Oh! non, non; je hais cet homme.... Il y a dans la +persistance avec laquelle il a poursuivi son dessein quelque chose +d'infernal;... et si ce que je ressens à son égard diffère de la haine, +c'est qu'un vague effroi se joint à cette haine. Oui, c'est cela sans +doute.... Et puis il s'y joint encore une sorte de regret de voir une +volonté si ferme, une opiniâtreté si grande employées à mal faire, à +nuire, à calomnier!</p> + +<p>«En se vouant à de nobles desseins quels admirables résultats n'eût-il +pas obtenus!...</p> + +<p>«Oui, je suis épouvantée quand je songe à l'habileté avec laquelle il +est parvenu à s'introduire autrefois chez nous, à se rendre +indispensable à nos intérêts; avec quelle dissimulation impénétrable il +m'avait caché son amour... dont il ne m'a parlé qu'une seule fois; avec +quelle indignation je l'ai accueilli....</p> + +<p>«Ne devais-je pas croire, quoiqu'il m'ait dit le contraire, que les +soins qu'il rendait à ma tante étaient sérieux? M'étais-je trompée? +Voulais-je me tromper à cet égard?</p> + +<p>«L'abominable calomnie dont j'ai été victime ne m'a pas même instruite +de la vérité. Pauvre tante! que de chagrins elle m'a causés, sans le +savoir!...</p> + +<p>«Il n'a manqué à cet homme que de placer mieux son amour, son dévouement +passionné... Sans doute, il eût vaillamment aimé une femme libre de son +cœur.... Mais pourquoi m'a-t-il aimée, moi? N'étais je pas fiancée à +Raphaël? Ne m'avait-il pas souvent entendu parler de notre prochain +mariage?... Et après un premier et dernier aveu... il a recouru à la +plus infâme calomnie pour déshonorer celle à qui une fois, une seule +fois, il avait parlé d'amour....</p> + +<p>«Il me semble que je suis soulagée en épanchant ainsi les pensées qui me +sont si douloureuses.... Oui, cela m'aide à lire dans mon cœur....</p> + +<p>«Hélas! j'étais déjà si malheureuse! avais-je besoin de ce surcroît de +chagrins?... Oh! soyez maudit vous qui m'avez presque forcée à un +mariage sans amour... en tuant mon fiancé... que j'aimais tendrement....</p> + +<p>«Oui; je l'aimais d'un attachement d'enfance qui s'était changé avec les +années en un sentiment plus vif que l'amitié, mais plus calme que +l'amour....</p> + +<p>«Quelle est ma vie maintenant? Horrible... horrible... avec toutes les +apparences du bonheur.. si la richesse est le bonheur.... A jamais +enchaînée à un homme qui bien souvent, hélas! me fait regretter le sort +de Raphaël.</p> + +<p>Pauvre Raphaël! mourir si jeune!... Hélas! en provoquant M. de +Brévannes, il cédait à un élan de juste et courageux désespoir.... Et +pourtant son meurtrier a, de son côté, non sans raison, invoqué le droit +de légitime défense....</p> + +<p>«Il n'importe, Raphaël au moins ne souffre plus; moi je souffre chaque +jour; chaque instant de ma vie est un supplice.... Que faire?</p> + +<p>«Se résigner.</p> + +<p>«Pour sortir de ma douloureuse apathie, il m'a fallu revoir cet homme, +qui a causé tous mes chagrins.</p> + +<p>«Chose étrange! je m'étais fait une idée tout autre de ce que je devais, +selon moi, ressentir à son aspect.... Oui, je l'avoue avec horreur (qui +saura jamais cet aveu?) mon courroux, mon exécration, ne me semblent pas +à la hauteur de ses crimes....</p> + +<p>«En vain je maudis ma faiblesse... en vain je me dis que cet homme m'a +calomniée d'une manière infâme; en vain je me répète qu'il a tué +Raphaël, qu'il est presque l'auteur des maux que j'endure... qu'il peut +à cette heure me perdre.... Et malgré moi j'ai la lâcheté de penser que +c'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme +d'horribles actions.... Oserai-je le dire? je suis quelquefois capable +de l'excuser.»</p> + +<p>M. de Brévannes sentait son cœur battre avec violence, son orgueil +effréné, l'aveuglement de sa passion servaient Iris au-delà de toute +espérance.</p> + +<p>Rien de plus vulgaire, de plus suranné, mais aussi de plus vrai que cet +adage:—<i>On croit ce que l'on désire</i>.</p> + +<p>Dans ces pages qu'il supposait écrites par madame de Hansfeld, M. de +Brévannes voyait la preuve d'une impression qui tenait à la fois de la +haine et de l'amour, de la terreur et de l'admiration.</p> + +<p>Admiration à peine avouée, il est vrai, mais qui, selon la vanité de M. +de Brévannes, n'était que de l'amour ignoré ou combattu.</p> + +<p>Une circonstance assez étrange, habilement exploitée par Iris, +contribuait à augmenter l'erreur de M. de Brévannes: il n'avait fait +qu'un seul aveu à Paula, et, d'après les fragments que nous venons de +citer, il pouvait croire que celle-ci n'avait pas répondu à sa passion +par jalousie des soins apparents qu'il rendait à sa tante, enfin, il +pouvait aussi croire son abominable calomnie, sinon oubliée, du moins +presque excusée par ces mots prétendus de la princesse:</p> + +<p>«C'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme +d'horribles actions; je me sens quelquefois capable de l'excuser.»</p> + +<p>Quant à la mort de Raphaël, que Paula aimait d'un <i>sentiment plus vif +que l'amitié, plus calme que l'amour</i>, ce meurtre, presque justifié par +l'agression de cet infortuné, était, il est vrai, une des causes qui +combattaient le plus vivement l'irrésistible penchant de madame de +Hansfeld pour M. de Brévannes.</p> + +<p>Sans l'autorité du <i>Livre noir</i>, il eût fallu un complet aveuglement +pour expliquer ainsi la conduite de madame de Hansfeld; mais M. de +Brévannes, croyant lire un écrit tracé par elle, avait trop d'orgueil et +d'amour pour ne pas accepter cette interprétation d'ailleurs si +naturelle.</p> + +<p>Pourquoi M. de Brévannes se serait-il défié d'Iris? Pourquoi l'aurait-il +crue capable d'une si étrange supercherie? Quant à la princesse, dans +quel but aurait-elle écrit ces pages que personne ne devait lire?</p> + +<p>En supposant que, d'accord avec Iris, elle eût autorisé cette +communication afin de persuader à M. de Brévannes que ses torts étaient +effacés par l'amour, un tel dessein ne pouvait que le flatter.</p> + +<p>On comprendra donc qu'il continua la lecture du livre noir avec un +intérêt et un espoir croissants.</p> + +<p>«Que me veut donc cet homme? Il est parvenu à se ménager une entrevue +avec Iris; pauvre enfant, simple et ingénue; il lui a proposé de se +charger d'une lettre pour moi, elle a refusé? Que peut-il donc me +vouloir?... quelle est donc son audace? comment supporterait-il mon +regard?</p> + +<p>«Cet homme est fou... qu'a-t-il à me dire? penserait-il à excuser sa +conduite? mais je....</p> + +<p>«Hier, je n'ai pu continuer; j'ai été interrompue par l'arrivée de mon +mari.</p> + +<p>«Le prince a donc toute sa vie étudié les effets de la douleur pour +porter des coups plus assurés. Mais c'est un monstre... mais il a des +raffinements de tortures inouïs.... Oh! maintenant, je comprends +pourquoi je ne hais pas assez M. de Brévannes... toute ma haine s'est +usée contre mon bourreau.</p> + +<p>«Et être pour la vie... pour la vie enchaînée à cet homme!... Ne pouvoir +briser ces liens odieux... que par la mort....</p> + +<p>«Oh! qu'elle me frappe donc, qu'elle me frappe bientôt... puisqu'il faut +que l'un de nous deux meure pour rompre cette horrible union, que ce +soit moi... plutôt que mon mari...»</p> + +<p>M. de Brévannes frémit à ces paroles, et s'écria en s'adressant à Iris:</p> + +<p>—La princesse est donc bien malheureuse?</p> + +<p>—Bien malheureuse!...—répondit sourdement Iris.</p> + +<p>—Son mari est donc sans pitié pour elle?</p> + +<p>—Sans pitié...</p> + +<p>M. de Brévannes continua de lire:</p> + +<p>«Oui, oui, la mort.... Je ne mérite pas de vivre... j'ai été infidèle à +la mémoire de Raphaël... je ne mérite aucune commisération; si mon mari +est un monstre de cruauté, que suis-je donc moi, qui ne puis détacher ma +pensée de l'homme qui a causé tous mes maux en tuant mon fiancé!...</p> + +<p>«Oh! j'ai honte de moi-même.... Il faut que j'écrive ces horribles +choses... que je les voie, là... matériellement... sous mes yeux... pour +que je les croie possibles....</p> + +<p>«Arriver, mon Dieu! à ce dernier degré d'abaissement!</p> + +<p>«Est-ce ma faute, aussi? La douleur déprave tant.... Oui... elle +déprave, elle rend criminelle... car quelquefois, brisée par le +désespoir, je m'écrie:—Puisqu'il était dans la destinée de M. de +Brévannes d'être meurtrier... pourquoi le sort, au lieu de livrer +Raphaël à ses coups, ne lui a-t-il pas livré mon bourreau?»</p> + +<p>Ces pages s'arrêtaient là.</p> + +<p>Iris avait voulu sans doute laisser M. de Brévannes réfléchir mûrement +sur ce vœu homicide.</p> + +<p>Il s'écria vivement en fermant le livre:</p> + +<p>—Iris, vous n'avez rien lu de ce qui est écrit là?...</p> + +<p>La jeune fille parut n'avoir pas entendu ces paroles; elle regardait +fixement M. de Brévannes.</p> + +<p>—Iris—reprit-il—vous n'avez rien lu de ces pages?...</p> + +<p>—Rien... rien—dit-elle en sortant de sa rêverie—que m'importe ce +livre?</p> + +<p>—Elle ne songe qu'à moi—pensa-t-il—son indiscrétion n'est pas à +craindre.</p> + +<p>Il referma le livre, le rendit à la jeune fille et lui dit:</p> + +<p>—Vous avez, sans le savoir, rendu le plus grand service à votre +maîtresse.</p> + +<p>—Vous l'aimez?—lui demanda brusquement Iris, en attachant sur lui un +regard perçant.</p> + +<p>—Moi!—dit M. de Brévannes de l'air du monde le plus +détaché—singulière preuve d'amour que de cruellement menacer la femme +qu'on aime. Non, non, je n'ai pas d'amour pour elle... l'austère amitié +peut seule recourir à des moyens si extrêmes....</p> + +<p>—Il faut bien vous croire—dit tristement Iris en reprenant le livre.</p> + +<p>—Adieu, Iris, à demain—dit M. de Brévannes;—vous rappellerez bien à +madame de Hansfeld l'entrevue qu'elle m'a promise.</p> + +<p>Elle n'y manquera pas.... Mais j'y songe... au nom du ciel, que rien ne +puisse lui faire soupçonner que vous avez lu dans ce livre; je serais +perdue.</p> + +<p>—Rassurez-vous, ma chère Iris, j'aurai l'air d'être aussi étranger +qu'elle à ses pensées les plus secrètes.... Rien ne trahira la +connaissance que j'en ai. Promettez-moi seulement de m'apporter encore +ce livre... il serait pour moi de la dernière importance de le +consulter ensuite de l'entrevue que j'aurai demain avec votre +maîtresse.... Me le promettez-vous?</p> + +<p>—Encore mal faire... encore abuser de sa confiance.... Ah! maintenant +je n'ai plus le droit de me plaindre de son injustice.</p> + +<p>—Iris, je vous en supplie....</p> + +<p>—Vous me le demandez, n'est-ce pas pour moi plus qu'un ordre.</p> + +<p>Dans sa reconnaissance, M. de Brévannes prit la main d'Iris, et, +l'attirant près de lui, voulut la baiser au front; la jeune fille le +repoussa violemment et fièrement, à la grande surprise de M. de +Brévannes, qui croyait combler les vœux de la jeune fille en se +montrant si <i>bon seigneur</i>.</p> + +<p>En arrivant sur le quai, Iris jeta à la rivière la bague qu'elle avait +reçue pour prix de sa trahison.</p> + +<p>Après avoir attentivement lu le <i>Livre noir</i>, M. de Brévannes tomba dans +une méditation profonde. Il n'en doutait pas, il était aimé, mais madame +de Hansfeld combattait de toutes ses forces ce penchant involontaire.</p> + +<p>Son mari la rendait si horriblement malheureuse, qu'elle allait +quelquefois jusqu'à désirer sa mort.</p> + +<p>Quoique le vœu lui parût toucher à l'exagération, M. de Brévannes +regardait toutes ces circonstances comme favorables pour lui, et il +attendait avec anxiété le moment du rendez-vous que madame de Hansfeld +lui avait donné pour le lendemain au Jardin-des-Plantes.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h2> + +<h3>ARNOLD ET BERTHE.</h3> + + +<p>Madame de Brévannes avait plusieurs fois rencontré chez Pierre Raimond +M. de Hansfeld sous le nom d'Arnold Schneider; il avait sauvé la vie du +vieux graveur, rien de plus naturel que ses visites à ce dernier.</p> + +<p>Berthe ayant résolu de recommencer d'enseigner le piano pour subvenir +aux besoins de son père, venait chez lui trois fois par semaine et y +restait jusqu'à trois heures pour donner, en sa présence, ses leçons de +musique.</p> + +<p>On n'a pas oublié que Berthe avait fait sur M. de Hansfeld une +impression profonde la première fois qu'il l'avait aperçue à la +Comédie-Française. Lorsqu'il la rencontra ensuite chez Pierre Raimond, +qu'il venait d'arracher à une mort presque certaine, vivement frappé de +la circonstance qui le rapprochait ainsi de Berthe, Arnold y vit une +sorte de fatalité qui augmenta encore son amour.</p> + +<p>Le charme des manières de M. de Hansfeld, la grâce de son esprit, ses +prévenances respectueuses, presque filiales, pour Pierre Raimond, +changèrent bientôt en une affection sincère la reconnaissance que le +vieillard avait d'abord vouée à son sauveur.</p> + +<p>Arnold était simple et bon, il parlait avec un goût et un savoir infini +des grands peintres, objet de l'admiration passionnée du graveur qui +avait employé une partie de sa vie à reproduire sur le cuivre les plus +belles œuvres de Raphaël, du Vinci et du Titien; il avait montré à +Arnold ces travaux de sa jeunesse et de son âge mûr; Arnold les avait +appréciés en connaisseur et en habile artiste.</p> + +<p>Ses louanges ne décelaient pas le complaisant ou le flatteur; modérées, +justes, éclairées, elles en étaient plus précieuses à Pierre Raimond, +qui avait la conscience de son art; comme les artistes sérieux et +modestes, il connaissait mieux que personne le fort et le faible de ses +ouvrages. Ce n'était pas tout: Arnold semblait par ses opinions +politiques appartenir à ce parti exalté de la jeune Allemagne, qui offre +beaucoup d'analogie avec certaines nuances de l'école républicaine.</p> + +<p>Grâce à ses nombreux points de contact, la récente intimité de Pierre +Raimond et d'Arnold se resserrait chaque jour davantage. Ce dernier +était de bonne foi, il ressentait véritablement de l'attrait pour ce +rude et austère vieillard, qui conservait dans toute leur ardeur les +admirations et les idées de sa jeunesse.</p> + +<p>M. de Hansfeld était d'une excessive timidité; les obligations de son +rang lui pesaient tellement que, pour leur échapper, il avait affecté +les plus grandes excentricités. Ses goûts, ses penchants se portaient à +une vie simple, obscure, paisiblement occupée d'arts et de théories +sociales. Aussi, même en l'absence de Berthe, il trouvait dans les deux +pauvres chambres de Pierre Raimond plus de plaisir, de bonheur, de +contentement qu'il n'en avait trouvé jusqu'alors dans tous ses palais.</p> + +<p>S'il avait seulement voulu dissimuler ses assiduités auprès de Berthe +sous de trompeuses prévenances envers le graveur, celui-ci avait trop +l'instinct du vrai pour ne pas s'en être aperçu, et trop de rigide +fierté pour ne pas fermer sa porte à Arnold.</p> + +<p>Pierre Raimond n'ignorait pas que son jeune ami trouvait Berthe +charmante, et qu'il admirait autant son talent d'artiste que la candeur +de son caractère, que la grâce de son esprit.</p> + +<p>Dans son orgueil paternel, loin de s'alarmer, Pierre Raimond se +réjouissait de cette admiration. N'avait-il pas une confiance aveugle +dans les principes de Berthe? Ne devait-il pas la vie à Arnold? Comment +supposer que ce jeune homme au cœur noble, aux idées généreuses, +abuserait indignement des relations que la reconnaissance avait établies +entre lui et l'homme qu'il avait sauvé.</p> + +<p>Aux yeux de Pierre Raimond, cela eût été plus infâme encore que de +déshonorer la fille de son bienfaiteur.</p> + +<p>Enfin, Arnold avait dit appartenir au peuple, et, dans l'exagération de +ses idées absolues, Pierre Raimond lui accordait une confiance qu'il +n'eût jamais accordée au prince de Hansfeld.</p> + +<p>Berthe, d'abord attirée vers Arnold par la reconnaissance, avait peu à +peu subi l'influence de cet être bon et charmant. Il assistait souvent, +en présence du vieux graveur, aux leçons de musique de Berthe; il était +lui-même excellent musicien, et quelquefois Berthe l'écoutait avec +autant d'intérêt que de plaisir parler savamment d'un art qu'elle +adorait, raconter la vie des grands compositeurs d'Allemagne, et lui +exposer, pour ainsi dire, la poétique de leurs œuvres et en faire +ressortir les innombrables beautés.</p> + +<p>Que de douces heures ainsi passées entre Berthe, Arnold et Pierre +Raimond! Celui-ci ne savait pas la musique; mais son jeune ami lui +traduisait, lui expliquait pour ainsi dire la pensée musicale des grands +maîtres, l'analysant phrase par phrase, et faisant pour l'œuvre de +Mozart, de Beethoven, de Gluck, ce qu'Hoffmann a si merveilleusement +fait pour <i>Don Juan</i>.</p> + +<p>Berthe, profondément touchée des soins d'Arnold pour Pierre Raimond, +leur attribuait à eux seuls la vive sympathie qui, chaque jour, la +rapprochait davantage du prince. Celui-ci était d'autant plus dangereux +qu'il était plus sincère et plus naturel; rien dans son langage, dans +ses manières, ne pouvait avertir madame de Brévannes du péril qu'elle +courait.</p> + +<p>La conduite d'Arnold était un aveu continuel, il n'avait pas besoin de +dire un mot d'amour; si par hasard il se trouvait seul avec Berthe, son +regard, son accent étaient les mêmes qu'en présence du graveur. Celui-ci +rentrait-il, Arnold pouvait toujours finir la phrase qu'il avait +commencée.</p> + +<p>Comment madame de Brévannes se serait-elle défiée de ces relations si +pures et si paisibles? Jamais Arnold ne lui avait dit: Je vous aime; +jamais elle n'avait un moment songé qu'elle pût l'aimer, et déjà ils +étaient tous deux sous le charme irrésistible de l'amour.</p> + +<p>Nous le répétons, par un singulier hasard, ces trois personnes, sincères +dans leurs affections, sans défiance et sans arrière-pensée, s'aimaient: +Arnold aimait tendrement le vieillard et sa fille, ceux-ci lui rendaient +vivement cette affection; tous trois enfin se trouvaient si heureux, que +par une sorte d'instinct conservatif du bonheur, ils n'avaient jamais +songé à analyser leur félicité, ils en jouissaient sans regarder en-deçà +ou au-delà.</p> + +<p>La seule chose qui aurait pu peut-être éclairer Berthe sur le sentiment +auquel son cœur s'ouvrait de jour en jour, était l'espèce +d'indifférence avec laquelle elle supportait les duretés de son mari; +elle s'étonnait même vaguement de ressentir alors si peu des blessures +naguère si douloureuses....</p> + +<p>Lorsque son père, profondément irrité contre M. de Brévannes, lui avait +sérieusement, presque sévèrement demandé compte des procédés de M. de +Brévannes, elle n'avait pas menti en répondant que depuis quelque temps +elle ne s'en tourmentait plus.</p> + +<p>Le vieillard avait eu d'autant plus de foi aux paroles de Berthe, que +peu à peu elle redevenait calme, souriante, et que sa physionomie, +autrefois si triste, révélait alors la plus douce quiétude.</p> + +<p>Peut-être blâmera-t-on l'aveugle confiance de Pierre Raimond; cette +confiance aveugle était une des nécessités de son caractère.</p> + +<p>Ces antécédents posés, nous conduirons le lecteur dans le modeste réduit +de Pierre Raimond, le lendemain du jour où M. de Hansfeld avait signifié +à sa femme qu'elle devait quitter Paris dans trois jours.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h2> + +<h3>INTIMITÉ.</h3> + + +<p>Un bon feu pétillait dans l'âtre, au dehors la neige tombait et la bise +faisait rage; Pierre Raimond était assis d'un côté de la cheminée, +Arnold de l'autre; depuis que le prince était amoureux, ses traits +reprenaient une apparence de force et de santé, quoique son visage fût +toujours un peu pâle.</p> + +<p>Une grande discussion s'était élevée entre Pierre Raimond et Arnold, car +pour compléter le charme de leur intimité ils différaient de manière de +voir sur quelques questions artistiques, entre autres sur la façon de +juger Michel-Ange.</p> + +<p>Arnold, tout en rendant un juste hommage à l'immense génie du vieux +tailleur de marbre, ne ressentait pour ses productions aucune sympathie, +quoiqu'il comprît l'admiration qu'elles inspiraient; le goût délicat et +pur d'Arnold, surtout épris de la beauté dans l'art, s'effrayait des +sombres et terribles écarts du fougueux Buonarotti, et leur préférait de +beaucoup la grâce divine de Raphaël.</p> + +<p>Pierre Raimond défendait <i>son vieux sculpteur</i> avec énergie, et il se +passionnait autant pour la fière indépendance du caractère de +Michel-Ange que pour la gigantesque puissance de son talent.</p> + +<p>—Votre tendre Raphaël avait l'âme amollie d'un courtisan—disait le +vieillard à Arnold—tandis que le rude créateur du Moïse et de la +chapelle Sixtine avait l'âme républicaine; et il devait menacer, comme +il l'en a menacé, le pape Jules de le jeter en bas de son échafaudage +s'il lui manquait de respect.</p> + +<p>M. de Hansfeld ne put s'empêcher de sourire de l'exaltation de Pierre +Raimond, et répondit:</p> + +<p>—Je ne nie pas l'énergie un peu farouche de Michel-Ange; il était, +malheureusement, d'un caractère morose, fier, taciturne, ombrageux, +altier et difficile.</p> + +<p>—Malheureusement!... Qu'entendez-vous par ce mot... malheureusement?</p> + +<p>—J'entends qu'il était malheureux, pour les sincères admirateurs de ce +grand homme, de ne pouvoir nouer avec lui des relations agréables et +douces.</p> + +<p>—Je l'espère bien.... Est-ce que vous le prenez pour un Raphaël, pour +un homme banal comme votre héros? Car—ajouta le graveur avec un accent +de dédain—il n'y avait personne au monde d'un caractère plus facile, +plus insinuant, plus aimable que votre Raphaël.</p> + +<p>—Vous reconnaissez au moins ses qualités....</p> + +<p>—Ses qualités!!! c'est justement à cause de ces <i>qualités</i> +insupportables que je le déteste comme homme... quoique je le vénère +comme artiste.</p> + +<p>—Et moi, mon cher monsieur Raimond, c'est justement à cause des défauts +du caractère diabolique de Michel-Ange qu'il m'est antipathique, comme +homme, quoique je m'incline devant son génie.</p> + +<p>—Votre admiration n'est pas naturelle; elle est forcée... elle est +exagérée—s'écria le graveur.</p> + +<p>—Comment!—dit Arnold stupéfait—vous détestez Raphaël à cause de ses +qualités.... Moi, je n'aime pas Michel-Ange à cause de ses défauts... +et vous m'accusez d'exagération?</p> + +<p>—Certainement... on n'est grand homme, on n'est Michel-Ange qu'à +certaines conditions. J'admire dans le lion jusqu'à ses instincts +sauvages et féroces; il n'est lion qu'à condition d'être sauvage et +féroce, il ne peut avoir les <i>vertus</i> d'un <i>mouton</i> comme votre Raphaël.</p> + +<p>—Mais au moins permettez-moi d'aimer dans Raphaël ces vertus de +<i>mouton</i>, qui sont, si vous le voulez, les conséquences de sa nature, de +son talent....</p> + +<p>—A votre aise: admirez, si vous trouvez qu'un tel caractère mérite +l'admiration.... Quant à moi, physiquement parlant, je ne mets pas +seulement en balance la fade figure du beau, du céleste Raphaël, tout +couvert de velours et de broderies, avec le mâle visage de mon vieux +Buonarotti, sombre, farouche, hâlé par le soleil, et vêtu d'une +souquenille à moitié cachée par son tablier de cuir de tailleur de +pierre! Allons donc! est-ce que ces deux natures peuvent se comparer +seulement? Ah! ah! ah!... quel plaisant contraste!... Je vois d'ici... +le divin Raphaël....</p> + +<p>—Le divin Raphaël aurait fléchi le genou et respectueusement baisé la +puissante main du vieux Michel-Ange, son maître et son aïeul dans +l'art—dit doucement Arnold en tendant la main à Pierre Raimond.</p> + +<p>—Vous avez raison—reprit celui-ci en répondant avec effusion au +témoignage de cordialité de M. de Hansfeld.—Je suis un vieux fou... +aussi emporté qu'à vingt ans....</p> + +<p>A ce moment Berthe entra.</p> + +<p>Il eût été difficile de peindre la ravissante expression de sa +physionomie en voyant son père et Arnold se serrer ainsi la main. Ses +yeux se remplirent de larmes de bonheur.</p> + +<p>—Viens à mon secours, enfant—dit Pierre Raimond.—Je suis battu... ma +folle barbe grise est obligée de s'incliner devant cette vénérable +moustache blonde.... Il reste calme comme la raison, et je m'emporte... +comme si j'avais tort....</p> + +<p>—Et le sujet de cette grave discussion?—dit Berthe en souriant et en +regardant alternativement Arnold et son père.</p> + +<p>—Michel-Ange...—dit Pierre Raimond.</p> + +<p>—Raphaël...—dit Arnold.</p> + +<p>—Comment, monsieur Arnold, vous ne pouvez pas céder à mon père?</p> + +<p>—Je voudrais bien voir qu'il me cédât sans discussion!... Je ne veux +pas qu'il cède... mais qu'il soit convaincu....</p> + +<p>—Quant à cela, monsieur Raimond... j'en doute... les convictions ne +s'imposent pas, et Raphaël....</p> + +<p>—Mais Michel-Ange....</p> + +<p>—Allons—dit Berthe—pour vous mettre d'accord, je vais jouer l'air de +<i>Fidelio</i>, que M. Arnold aime tant... qu'il vous l'a aussi fait aimer, +mon père.</p> + +<p>—Avouez, <i>don Raphaël</i>—dit en riant le vieillard à Arnold—qu'elle a +plus de bon sens que nous.</p> + +<p>—Je le crois, seigneur Michel-Ange; madame Berthe sait bien que quand +on l'écoute on ne songe guère à parler.</p> + +<p>—Oh! monsieur Arnold, je ne suis pas dupe de vos flatteries.</p> + +<p>—Pour le lui prouver, mon enfant, commence l'ouverture de Fidelio: tu +sais que c'est mon morceau de prédilection depuis que notre ami m'en a +fait comprendre les beautés.</p> + +<p>Berthe commença de jouer cette œuvre avec <i>amour</i>; la présence d'Arnold +semblait donner une nouvelle puissance au talent de la jeune femme.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, M. de Hansfeld parut complètement absorbé +dans une profonde et douloureuse méditation; quoiqu'il eût plusieurs +fois entendu Berthe jouer ce morceau, jamais les tristes souvenirs qu'il +éveillait en lui n'avaient été plus péniblement excités.</p> + +<p>Berthe, qui de temps en temps cherchait le regard d'Arnold, fut effrayée +de sa pâleur croissante, et s'écria:</p> + +<p>—Monsieur Arnold... qu'avez-vous? mon Dieu!... comme vous êtes pâle!</p> + +<p>—Votre main est glacée, mon ami—dit Pierre Raimond, qui était assis à +côté de M. de Hansfeld.</p> + +<p>—Je n'ai rien... rien—répondit celui-ci;—je suis d'une faiblesse +ridicule.... Certains airs sont pour moi... de véritables dates... et +plusieurs motifs de <i>Fidelio</i>... se rattachent à un passé bien +triste....</p> + +<p>—J'avais pourtant déjà joué ce morceau—dit Berthe en quittant le piano +et en venant s'asseoir à côté de son père.</p> + +<p>—Sans doute.... J'étais alors tout au plaisir d'entendre votre +exécution. Mais à cette heure, je ne sais pourquoi.... Oh! pardon... +pardon de ne pouvoir vaincre mon émotion....</p> + +<p>Et M. de Hansfeld cacha son visage entre ses mains.</p> + +<p>Berthe et le vieillard se regardèrent tristement, partageant le chagrin +de leur ami sans le comprendre.</p> + +<p>Après quelques moments de silence, Arnold releva la tête. Il est +impossible de rendre l'expression de tristesse navrante dont son pâle et +doux visage était empreint. Une larme vint aux yeux de Berthe; par un +mouvement d'ingénuité charmante, elle prit la main de son père pour +l'essuyer.</p> + +<p>—Vous souffrez—dit le vieillard à Arnold.—Que notre amitié n'est-elle +plus ancienne! vous pourriez peut-être apaiser vos chagrins en les +épanchant....</p> + +<p>—Oh! bien souvent j'y ai pensé... mais la honte m'a retenu—dit Arnold +avec une sorte d'accablement.</p> + +<p>—La honte! s'écria Raimond avec surprise.</p> + +<p>—Ne vous méprenez pas sur ce mot... mon ami—dit Arnold;—Dieu merci! +je n'ai rien fait dont j'aie à rougir.... Seulement, j'ai honte de ma +faiblesse... j'ai honte d'être encore si sensible à des souvenirs qui +devraient être aussi méprisés qu'oubliés.</p> + +<p>—Ne craignez rien; nous vous comprendrons... nous vous plaindrons. Ma +pauvre enfant a souvent aussi bien pleuré ici à propos de souvenirs qui, +comme les vôtres, devraient être aussi méprisés qu'oubliés.</p> + +<p>—Mon père!</p> + +<p>—Tenez.... Arnold—dit le graveur—si je désire votre confiance, c'est +que nous aussi nous aurions peut-être de tristes aveux à vous faire....</p> + +<p>—Vous aussi, vous avez été malheureux?—dit Arnold.</p> + +<p>—Bien malheureux—répondit le vieillard;—mais, Dieu merci! ces mauvais +jours sont, je crois, passés. Il me semble que vous nous avez porté +bonheur. Non seulement vous m'avez sauvé la vie, mais, cette vie, vous +me l'avez rendue charmante. Oui, depuis bien longtemps je n'avais +rencontré personne dont l'esprit eût autant de rapports avec le mien. Je +ne sais quelle est l'influence de votre heureuse étoile; mais, depuis +que nous vous connaissons, ma pauvre Berthe elle-même est moins +triste... ses chagrins domestiques semblent adoucis.... Vous avez enfin +été pour nous l'heureux augure d'une vie douce et calme.</p> + +<p>—Oh! ce que vous dit mon père est bien vrai, monsieur Arnold—dit +Berthe.—Si vous saviez combien il vous aime! et lorsque je suis seule +avec lui en quels termes il parle de vous!</p> + +<p>—C'est vrai—dit le vieillard.—Si vous nous entendiez, vous verriez +que vous n'avez pas d'amis plus sincères.... Berthe vous est si +reconnaissante de ce que vous m'avez sauvé la vie, qu'après moi vous +êtes ce qu'elle aime le plus au monde.</p> + +<p>—Oh! oui... pauvre père—dit Berthe en embrassant le vieillard.</p> + +<p>M. de Hansfeld écoutait Pierre Raimond avec une vénération profonde. Ce +langage franc et loyal était aussi nouveau que flatteur pour lui. Ne +fallait-il pas qu'il inspirât une bien noble confiance à Pierre Raimond +pour que celui-ci ne craignît pas de lui parler ainsi devant sa fille!</p> + +<p>Berthe elle-même, loin de se montrer confuse, embarrassée, semblait +confirmer ce que disait son père; son front rayonnait de candeur et de +sérénité.</p> + +<p>En présence de cette noble franchise, M. de Hansfeld rougit de sa +dissimulation; il fut sur le point d'apprendre à Pierre Raimond son +véritable nom; mais il redouta l'indignation que cet aveu tardif +exciterait peut-être chez le vieux graveur, dont il connaissait +d'ailleurs les préventions anti-aristocratiques; il trouva donc une +sorte de <i>mezzo termine</i> dans la demi-confidence qu'il fit à Berthe et à +son père.</p> + +<p>Après quelques moments de silence, il dit à Pierre Raimond:</p> + +<p>—Vous avez raison, mon ami... vous m'avez donné l'exemple de la +confiance... je vous imiterai.... Peut-être vous inspirerai-je un peu +d'intérêt par quelques rapports entre ma position et celle de votre +fille... car vous m'avez dit que son mariage n'était pas heureux... et +c'est aussi à mon mariage que j'ai dû d'atroces chagrins.</p> + +<p>—Vous êtes marié?... si jeune—dit Raimond avec étonnement.</p> + +<p>—Depuis deux ans.</p> + +<p>—Et votre femme...—dit Berthe.</p> + +<p>—Elle est en Allemagne—répondit M. de Hansfeld après un moment +d'hésitation.</p> + +<p>—Et quelques passages de l'ouverture de <i>Fidelio</i> que jouait Berthe +vous ont sans doute rappelé de douloureux souvenirs?</p> + +<p>—Hélas! oui. Lorsque j'ai connu la femme que j'ai épousée, j'étais dans +tout le feu de ma première admiration pour cet opéra de Beethoven.... +J'ai toujours eu l'habitude d'attacher mes pensées du moment à certains +passages de la musique que j'aime... pensées qui, pour moi, deviennent +pour ainsi dire les paroles des airs que j'affectionne le plus; eh bien! +l'opéra de <i>Fidelio</i> me rappelle ainsi toutes les phases d'un amour +malheureux.</p> + +<p>—Ah! maintenant je comprends votre émotion—dit Berthe en secouant la +tête avec tristesse.</p> + +<p>—Voyons, mon ami—dit cordialement Pierre Raimond—jamais vous ne +parlerez à des cœurs plus sympathiques.</p> + +<p>Et M. de Hansfeld raconta ainsi qu'il suit l'histoire de son mariage +avec Paula Monti; histoire vraie en tous points, sauf la substitution du +nom d'Arnold Schneider à celui de Hansfeld.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h2> + +<h3>RÉCIT.</h3> + + +<p>—Orphelin presque en naissant—dit le prince—j'ai été élevé par un +vieux serviteur de ma famille. Nous habitions un village retiré, nous y +vivions dans une complète solitude. Le pasteur était peintre et +musicien; il reconnut en moi quelques dispositions pour ces arts +auxquels je consacrais tout mon temps.</p> + +<p>Ces premières années de ma vie furent paisibles et heureuses. J'aimais +le vieux Frantz comme un père; il avait pour moi les soins les plus +tendres; il me reprochait seulement de fuir les exercices violents, de +ne sortir de mon cabinet d'études que pour quelques rares promenades +dans nos belles montagnes. Je n'avais aucun des goûts de mon âge; +j'étais sérieux, taciturne, mélancolique; la musique me causait des +ravissements presque extatiques, auxquels je m'abandonnais avec +délices.... A dix-huit ans j'entrepris avec mon vieux serviteur un +voyage en Italie. Pendant deux ans j'étudiai les chefs-d'œuvre des +grands maîtres dans les différentes villes où je m'arrêtai, voyant peu +de monde et me trouvant heureux de ma vie indolente, rêveuse et +contemplative.... J'arrivai à Venise; mon culte pour les arts avait +jusqu'alors rempli ma vie, l'admiration passionnée qu'ils m'inspiraient +suffisait à occuper mon cœur.... A Venise, le hasard me fit rencontrer +une femme dont l'influence devait m'être funeste. Cette femme, que j'ai +épousée, se nommait Paula Monti....</p> + +<p>—Elle était belle?—demanda Berthe.</p> + +<p>—Très belle... mais d'une beauté sombre.... Étrange contraste! j'ai +toujours été faible et timide, je me suis épris d'une femme au caractère +énergique et viril.... C'était mon premier amour.... Sans doute j'obéis +plus à l'instinct, au besoin d'aimer, qu'à un sentiment réfléchi, et je +devins passionnément amoureux de Paula Monti; elle accueillit mes soins +avec indifférence; je ne me rebutai pas; elle me semblait très +malheureuse. J'eus quelque espoir, je redoublai d'assiduités, et je +demandai formellement sa main à sa tante. J'étais riche alors, ce +mariage lui parut inespéré; elle y consentit. J'eus avec Paula une +entrevue décisive.... Je dois le dire, elle m'avoua qu'elle avait +ardemment aimé un homme qui devait être son mari; et quoique cet homme +fût mort, son souvenir vivait encore si présent et si cher à sa pensée, +qu'il l'absorbait tout entière, et que mon amour lui était indifférent. +Cet aveu me fit mal; mais je vis dans la franchise de Paula une garantie +pour l'avenir; je ne désespérai pas de vaincre, à force de soins, la +froideur qu'elle me témoignait.... Elle ne me cacha pas que, sans +l'incessante influence d'un passé qu'elle regrettait amèrement, elle +aurait peut-être pu m'aimer.</p> + +<p>Alors je me laissai bercer des plus folles espérances; ma passion était +vraie.... Paula Monti en fut touchée; mais sa délicatesse s'effrayait +encore de la disproportion de nos fortunes. La perte d'un procès venait +de complètement ruiner sa famille. Je surmontai ses scrupules; elle me +promit sa main... mais en me répétant encore qu'elle ne pouvait m'offrir +qu'une affection presque fraternelle.</p> + +<p>Cependant cette froide union fut pour moi un bonheur immense. D'abord +mes espérances s'accrurent, à part quelques moments de profonde +tristesse, le caractère de Paula était mélancolique, mais égal, +quelquefois même affectueux. Déjà j'entrevoyais un avenir plus heureux, +lorsqu'un jour.... Oh! non, non, jamais... je n'aurai la force de +continuer—reprit le prince en cachant sa figure entre ses mains.</p> + +<p>Berthe et son père se regardèrent en silence, n'osant pas demander à +Arnold la suite d'un récit qui lui semblait si pénible. Pourtant il +poursuivit:</p> + +<p>—Pourquoi cacherais-je ses crimes? Mon indulgence n'a-t-elle pas été +une faiblesse coupable? Je dois en porter la peine. Nous étions allés +passer l'été à Trieste. Depuis plusieurs jours, Paula se montrait d'une +humeur sombre, irritable; je la voyais à peine. Lors de ces accès de +noire tristesse, elle ne voulait auprès d'elle qu'une jeune bohémienne +qu'elle avait recueillie par charité. Cette pauvre enfant était, par +reconnaissance, tendrement dévouée à ma femme.</p> + +<p>Pour l'intelligence du récit qui va suivre—continua le prince—il me +faut entrer dans quelques particularités minutieuses. Au bout du jardin +de notre maison de Trieste était un pavillon où nous allions prendre le +thé presque chaque soir. Un soir Paula m'avait à grand'peine promis d'y +venir passer une heure.... J'espérais ainsi la distraire de ses tristes +pensées.</p> + +<p>Jamais je n'oublierai l'expression morne et désolée de sa physionomie +pendant cette soirée; elle accueillit presque avec colère et dédain +quelques mots de tendresse que je lui adressais.</p> + +<p>Douloureusement blessé de sa dureté, je sortis du pavillon.</p> + +<p>Après quelques tours de jardin, je me calmai peu à peu, me rappelant que +Paula m'avait prévenu qu'elle était encore quelquefois sous le coup de +souvenirs pénibles. Je rentrai dans le pavillon. Elle n'y était plus. On +avait servi le thé pendant mon absence, je trouvai préparée la tasse de +lait sucré que je prenais chaque soir; je sus gré à Paula de cette +attention dont pourtant je ne profitai pas.... J'avais un épagneul que +j'affectionnais beaucoup.... Machinalement je lui présentai la tasse que +Paula m'avait apprêtée; il la but avidement, et presque aussitôt le +malheureux animal tomba par terre, trembla convulsivement, et mourut +après quelques minutes d'agonie....</p> + +<p>—Oh! je comprends... mais cela est horrible...—s'écria Pierre Raimond.</p> + +<p>Berthe regarda son père avec surprise.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc, mon père?...—dit-elle;—puis, éclairée par un +moment de réflexion, elle ajouta avec horreur:—Oh! non, non, c'est +impossible... monsieur Arnold... c'est impossible! une femme est +incapable d'un crime si affreux.</p> + +<p>—N'est-ce pas?—reprit Arnold avec amertume.—Après quelques +réflexions, j'ai dit comme vous... c'est impossible... j'ai attribué au +hasard ce fait effrayant, je me suis même cruellement reproché d'avoir +pu un moment soupçonner Paula.</p> + +<p>—Et lorsque vous revîtes votre femme—dit Pierre Raimond—quel fut son +accueil?</p> + +<p>—Il fut calme, confiant; et si j'avais alors conservé quelques doutes, +ils eussent été à l'instant dissipés: le soir j'avais laissé Paula +sombre, presque courroucée; le lendemain je la trouvai tranquille, +affectueuse et bonne... elle me tendit la main en me demandant pardon de +m'avoir si brusquement quitté la veille....</p> + +<p>—C'est d'une inconcevable hypocrisie...—dit Pierre Raimond.</p> + +<p>—Oh! non, non, elle n'était pas coupable, son calme le prouve—dit +Berthe.</p> + +<p>—Je pensais comme vous—reprit M. de Hansfeld;—il y avait tant de +sincérité dans son accent, dans son regard; ses paroles étaient si +naturelles, qu'accablé de remords, de honte, je tombai à ses pieds en +fondant en larmes et en lui demandant pardon.... Elle me regarda d'un +air surpris. Je n'osai m'expliquer davantage. Innocente, mon soupçon +était un abominable outrage. Je lui répondis que je craignais de l'avoir +contrariée la veille.... Elle me crut, et cette scène n'eut pas d'autre +suite.</p> + +<p>Comment vous expliquer ce qui se passa en moi depuis ce jour.... Mon fol +amour pour Paula augmenta pour ainsi dire en raison des torts que je me +reprochais envers elle; je ne pouvais me pardonner d'avoir osé accuser +une femme qui m'avait donné tant de preuves de franchise.</p> + +<p>—En effet—dit Berthe—lorsque vous avez demandé sa main, pourquoi vous +aurait-elle dit que son cœur n'était pas libre, au risque de manquer un +mariage si avantageux pour elle?... Non, non; elle était innocente de +cet horrible crime.</p> + +<p>—Et vous n'aviez pas d'ennemis?—dit Pierre Raimond.</p> + +<p>—Aucun, que je sache....</p> + +<p>—Mais comment vous êtes-vous expliqué la mort subite, convulsive, de +cet épagneul, mort dans laquelle se retrouvaient tous les symptômes +d'un empoisonnement?</p> + +<p>—Je parvins à m'étourdir sur ce fait inexplicable, à empêcher pour +ainsi dire ma pensée de s'y arrêter, tant je voulais croire à +l'innocence de Paula. J'expiais douloureusement cet atroce soupçon; +vingt fois je fus sur le point de lui tout avouer; mais je n'osais pas: +son affection pour moi était déjà si tiède, si incertaine... un tel aveu +me l'eût à jamais aliénée. Pourtant... pour mon repos, j'aurais dû tout +lui dire, car elle commença de trouver quelques-unes de mes paroles +étranges; mes réticences involontaires lui semblèrent incohérentes; +quelquefois, profondément touché d'un mot ou d'une attention tendre de +sa part, je m'écriais dans une sorte d'égarement:</p> + +<p>—Oh! je suis bien coupable... pardonnez-moi... j'ai eu tort....</p> + +<p>Elle me demandait la signification de ces mots; je revenais à moi, et au +lieu de m'expliquer, je lui réitérais les protestations les plus +passionnées.... Hélas! bientôt la pâle affection que j'en avais obtenue +par tant de soins, avec tant de peine, fit place à une nouvelle +froideur.... Elle me regardait quelquefois d'un air inquiet et +craintif... ses accès d'humeur sombre redoublèrent... alors aussi... les +soupçons que j'avais d'abord si énergiquement repoussés revinrent à ma +pensée; puis je les chassais de nouveau; quelquefois j'examinais malgré +moi avec défiance les mets qu'on me servait; puis, rougissant de cette +crainte si insultante pour Paula, je quittais brusquement la table....</p> + +<p>Dans cette lutte sourde et concentrée, ma santé s'altéra, mon caractère +s'aigrit; Paula me témoigna un éloignement de plus en plus prononcé.</p> + +<p>—Quelle vie... mon Dieu, quelle vie!—s'écria Berthe en essuyant ses +yeux humides.</p> + +<p>—Hélas! dit M. de Hansfeld, cela n'était rien encore. Nous quittâmes +Trieste à la fin de l'automne; ma femme voulait aller passer l'hiver à +Genève, puis venir ensuite en France; surpris par un orage violent, nous +nous arrêtâmes à quelques lieues de Trieste, dans une misérable auberge +à la tombée de la nuit. La tempête redoubla de fureur, un torrent que +nous devions traverser était débordé; il fallut nous résigner à passer +la nuit dans cette demeure. L'endroit était désert. Il me sembla que le +maître de l'auberge avait une figure sinistre. Je proposai à ma femme de +veiller le plus tard possible, et de sommeiller ensuite sur une chaise, +afin de pouvoir partir avant le jour, dès que les chemins seraient +praticables. Notre suite se composait de deux domestiques à moi et de la +jeune fille qui accompagnait Paula. J'avais pour cette enfant toutes les +bontés possibles, je savais en cela plaire à ma femme; d'ailleurs, Iris +(c'est le nom de cette bohémienne) m'était presque aussi dévouée qu'à sa +maîtresse. Nous occupions pendant cette nuit fatale... oh! bien +fatale... une petite chambre dont l'unique porte ouvrait sur un cabinet +où se trouvait Frantz, mon vieux serviteur.... Paula ne pouvait cacher +son effroi; le vent semblait ébranler la maison jusque dans ses +fondements; nous veillâmes tous deux assez tard. Seuls dans cette +chambre, je m'étais assis sur un mauvais grabat, pendant que ma femme +reposait dans un fauteuil. Je succombai au sommeil, malgré tous mes +efforts.</p> + +<p>J'ignore depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus brusquement +éveillé par une douleur aiguë à la partie interne du bras gauche. +L'obscurité la plus profonde régnait dans cette pièce. Mon premier soin +fut de saisir la main que je sentais peser sur moi.... Cette main frêle +et délicate tenait un stylet très aigu....</p> + +<p>—Mon Dieu!—s'écria Berthe épouvantée en joignant les mains.</p> + +<p>—Encore... une tentative... mais cela est effroyable—dit Pierre +Raimond.</p> + +<p>Arnold continua:</p> + +<p>—Grâce à l'obscurité, on avait enfoncé le stylet entre mon corps et mon +bras gauche, étroitement serré contre moi. A la légère résistance que +rencontra la lame en glissant dans cet étroit intervalle, on dut croire +qu'elle pénétrait dans ma poitrine. Cette erreur me sauva; j'en fus +quitte pour une légère blessure au bras.</p> + +<p>—Quel bonheur!—dit Berthe.</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, mon premier mouvement en m'éveillant fut de saisir +la main que je sentais peser sur moi; tout-à-coup cette main devint +glacée; j'étendis l'autre bras, je touchai une robe de femme.... Je +sentis un parfum léger, mais pénétrant, dont se servait habituellement +Paula.... Une épouvantable idée me traversa l'esprit.... Je me rappelai +le poison de Trieste.... Je n'eus plus aucun doute.... Cette révélation +fut si foudroyante, que je ne sais ce qui se passa en moi; ma raison +s'égara; pendant quelques secondes, je me crus le jouet d'un horrible +songe.... Durant cet instant de vertige, la main que je tenais s'échappa +sans doute.... Quand je revins à moi, j'étais seul, toujours dans les +ténèbres:—Frantz.... Frantz... m'écriai-je en frappant à la cloison qui +séparait ma chambre du cabinet où était mon domestique. Frantz ne +dormait pas; en une minute il entra tenant une lampe à la main.</p> + +<p>—Et votre femme?—s'écria Berthe.</p> + +<p>—Figurez-vous ma surprise... ma stupeur... c'était à douter de ma +raison; Paula était profondément endormie dans un fauteuil auprès de la +cheminée.</p> + +<p>—Elle feignait de dormir...—s'écria Pierre Raimond.</p> + +<p>—Je vous dis que c'était à devenir fou; elle dormait, ou plutôt elle +simulait si parfaitement un profond et paisible sommeil, que sa +respiration douce, régulière, n'était pas même accélérée par la terrible +émotion qu'elle devait ressentir; sa figure était calme; sa bouche +légèrement entr'ouverte; son teint faiblement coloré par la chaleur du +sommeil; et sa physionomie, ordinairement sérieuse, était presque +souriante.</p> + +<p>—Mais cela est à peine croyable—s'écria Pierre Raimond;—comment! +votre femme dormait paisiblement après une pareille tentative?</p> + +<p>—Son sommeil était, vous dis-je, d'une sérénité si profonde, que je ne +pouvais non plus en croire mes yeux. Debout, pâle, immobile, je la +contemplais d'un air hagard.</p> + +<p>—Et il n'y avait pas d'autre femme que la vôtre dans cette +auberge?—demanda Berthe.</p> + +<p>—Il n'y avait qu'elle.</p> + +<p>—Et cette jeune fille, cette bohémienne?—dit Pierre Raimond.</p> + +<p>—Elle était couchée dans une pièce qui donnait sur la chambre où +veillait Frantz; il ne dormait pas, il avait de la lumière, il était +impossible d'entrer chez nous sans qu'il le vît.</p> + +<p>—Il faut donc le croire... cette fois, c'était bien elle,—dit +Berthe.—Un tel crime est-il possible, mon Dieu!</p> + +<p>—Une dissimulation pareille m'épouvante encore plus que le crime—dit +Pierre Raimond.</p> + +<p>—Une dernière preuve d'ailleurs ne me laissait presque aucun doute—dit +Arnold.—Sur le plancher, aux pieds de ma femme, je reconnus une dague +florentine, arme précieuse, ciselée par Benvenuto Cellini, qui avait +été, je crois, léguée à Paula par son père.</p> + +<p>—Dès lors vous n'avez plus gardé aucun ménagement!—s'écria le +graveur;—et c'est ensuite de ce nouveau crime que vous avez relégué +cette infâme en Allemagne.</p> + +<p>—Si j'hésitais à vous raconter cette horrible histoire, mon ami—reprit +le prince d'un air confus—c'est que j'avais la conscience de ma +faiblesse, ou plutôt de l'inexplicable influence que Paula conservait +sur moi....</p> + +<p>—Comment! après cette nouvelle tentative....</p> + +<p>—Oh! si vous saviez ce qu'il y a d'affreux dans le doute....</p> + +<p>—Mais ce coup de poignard?—dit Pierre Raimond.</p> + +<p>—Mais ce sommeil si profond? mais ce réveil si doux, si paisible?</p> + +<p>—Lorsqu'elle vous vit blessé, que dit-elle?—s'écria Berthe.</p> + +<p>—Vous peindre son angoisse, sa stupeur, ses soins empressés, me serait +impossible. De l'air du monde le plus naturel, elle s'écria qu'il +fallait faire partout des perquisitions. Elle avait aussi remarqué la +veille la sinistre physionomie du maître de cette auberge; comme moi +elle s'épuisait en vaines conjectures. Frantz affirmait n'avoir vu +passer personne, et qu'on avait dû s'introduire par une fenêtre qui +s'ouvrait sur un balcon; mais cette fenêtre se trouva parfaitement +fermée. L'accent de Paula fut si naturel, que mon vieux serviteur, qui +ne l'aimait pas, qui avait vu mon mariage avec peine, n'eut pas un +instant la pensée d'accuser ma femme.</p> + +<p>—Mais cette petite main frêle que vous avez saisie?... mais cette +senteur de parfum particulière à votre femme?—s'écria Pierre Raimond.</p> + +<p>—Je vous le répète... ma raison s'égarait dans ce dédale de +contradictions singulières. Paula, aidée de Frantz, voulut elle-même +panser ma blessure; rien dans ses manières, dans son langage, n'était +affecté.</p> + +<p>—Commettre un tel crime et faire montre de tant d'hypocrisie... c'était +là le comble de la scélératesse—dit le graveur.</p> + +<p>—Sans doute, et la monstruosité même d'un tel caractère éveillait +encore mes doutes, malgré l'évidence. Pour comble de fatalité, Paula, +soit intérêt, soit pitié, soit calcul, ne s'était jamais montrée plus +affectueuse, je dirais presque plus tendre, qu'en me prodiguant les +premiers soins après cet accident.</p> + +<p>—Ruse, ruse infernale!—s'écria Pierre Raimond.</p> + +<p>—C'était peut-être le remords de son crime—dit Berthe.</p> + +<p>—Mon malheur voulut que j'hésitasse tour à tour entre ces convictions +si diverses.... Il eût été moins funeste pour moi de croire Paula +tout-à-fait coupable ou tout-à-fait innocente; mais au contraire... par +une inconcevable mobilité d'impressions, je passais tour à tour envers +elle de l'amour passionné à des accès de haine et d'horreur; mes +angoisses de Trieste n'étaient rien auprès des tortures que j'endurais +alors.... Une tête plus faible que la mienne n'eût pas résisté à ces +secousses. Quelquefois, après avoir témoigné à ma femme, par quelques +paroles incohérentes, la terreur qu'elle m'inspirait, réfléchissant que, +malgré d'effrayantes apparences, je n'avais pas de certitude réelle et +que je me trompais peut-être, je poussais des sanglots déchirants en lui +demandant pardon. Elle finit par croire ma raison égarée.... Que vous +dirai-je... je trouvai d'abord une satisfaction amère à laisser prendre +quelque consistance à ce bruit, puis à l'augmenter et à l'accréditer par +des bizarreries calculées. Le monde m'était odieux, je voulais ainsi +échapper à ses exigences. Ce n'était pas tout: dès qu'on me crut sujet à +des moments de folie, je pus, à l'abri de ce prétexte, me livrer sans +scrupule à mes accès de méfiance, sans que mes précautions, ainsi +attribuées à un dérangement d'esprit, pussent compromettre ou accuser ma +femme. Tantôt, croyant ma vie menacée, je m'enfermais seul pendant des +journées entières, ne mangeant que du pain et des fruits que mon fidèle +Frantz allait m'acheter lui-même; et encore souvent, dans ma terreur +insensée, je n'osais pas même toucher à ces aliments.... D'autres fois, +rougissant de mon effroi, convaincu de l'innocence de Paula, je revenais +à elle avec un repentir déchirant; mais son accueil était glacial, +méprisant.</p> + +<p>—Pauvre Arnold!—dit Pierre Raimond avec émotion.—Sans doute vous êtes +faible; mais cette faiblesse même dérivait d'une noble source... vous +craigniez d'accuser injustement Paula. En effet, c'est quelque chose +d'effrayant que de dire à quelqu'un, et cela sans preuves certaines: +Vous êtes homicide... vous avez voulu deux fois m'assassiner....</p> + +<p>—N'est-ce pas? surtout lorsqu'il s'agit d'adresser ces foudroyantes +paroles à une femme que l'on a passionnément aimée, surtout lorsqu'à +côté de preuves matérielles presque irrécusables, il est pour ainsi dire +d'autres preuves morales toutes contraires; lorsqu'enfin quelquefois une +voix secrète, une révélation occulte, vous dit avec une irrésistible +autorité: Non, cette femme n'est pas coupable.... Oh! je vous l'assure, +c'était un enfer... un enfer....</p> + +<p>—Maintenant—dit Berthe—je conçois que vous ayez feint d'être insensé.</p> + +<p>—Mais—dit Pierre Raimond—une dernière tentative ne vous a laissé +aucun doute....</p> + +<p>—Aucun cette fois.... Le crime me parut avéré... ou plutôt, comme mon +amour s'était usé et éteint dans ces luttes, dans ces angoisses +continuelles, j'ai eu cette fois plus de courage que je n'en avais eu +jusque-là.</p> + +<p>—Vous ne l'aimez plus, enfin?—dit Berthe.</p> + +<p>—Non, car, en admettent même que j'eusse été aussi insensé que je le +paraissais, je méritais au moins quelque pitié, quelque intérêt... et ma +femme ne m'en témoignait aucun. Profitant de la solitude où je vivais +(nous habitions alors une grande ville), elle courait les fêtes et +s'informait à peine de moi. Cette dureté de cœur me révolta.... Ou ma +femme était coupable, et ma générosité à son égard aurait dû toucher +l'âme la plus perverse, ou elle était innocente, alors les accès de +douleur auxquels je me livrais après l'avoir vaguement accusée auraient +dû l'émouvoir.</p> + +<p>—Mais pourquoi n'avez-vous jamais, avec elle, abordé franchement cette +question? Pourquoi n'avoir jamais nettement formulé vos reproches?—dit +Pierre Raimond.</p> + +<p>—Songez-y; il me fallait lui dire:—Je vous soupçonne, je vous accuse +d'avoir voulu m'assassiner deux fois.... Ne pouvais-je pas me tromper?</p> + +<p>—En effet, cette position était affreuse—dit. Berthe. Et le dernier +trait qui a amené votre séparation, quel est-il?</p> + +<p>—Il y a très peu de temps de cela—dit M. de Hansfeld en baissant les +yeux.—J'occupais avec ma femme une maison isolée: je ne sais pourquoi +mes soupçons étaient revenus avec une nouvelle violence; je sortais +rarement de mon appartement. Quelquefois pourtant, le soir, je montais à +un petit belvédère situé au faîte de notre demeure; c'était une espèce +de terrasse très élevée, entourée d'une légère grille à hauteur d'appui, +sur laquelle je m'accoudais ordinairement pour regarder au loin les +tristes horizons que présente une grande ville pendant la nuit; je +passais là quelquefois de longues heures dans une rêverie profonde. Un +soir, la Providence voulut qu'au lieu de m'accouder et de me pencher +comme d'habitude sur la balustrade... j'y posai la main.... A peine +l'eus-je touchée que, à mon grand effroi, elle céda et tomba avec un +fracas horrible....</p> + +<p>—Ciel!—s'écria Berthe.</p> + +<p>—La hauteur était si grande que cette grille de fer fut brisée en +morceaux en tombant sur le pavé.</p> + +<p>—Quelle atroce combinaison!—dit Pierre Raimond en levant les mains au +ciel.</p> + +<p>—Ma mort était inévitable si je me fusse appuyé sur cette rampe.... Qui +pouvais-je accuser, si ce n'est Paula? Personne n'avait d'intérêt à ma +mort. Ignorant qu'une faillite m'avait enlevé presque toute ma fortune, +elle se souvenait sans doute que dans des temps plus heureux je lui +avais fait donation de mes biens. Cette idée ne m'était jamais venue +tant qu'avait duré mon amour.... Il m'a toujours semblé impossible de +soupçonner d'une infamie les gens que j'aime.... J'aurais pu, à la +rigueur, croire ma femme capable d'obéir à un mouvement de haine +insensée, mais non d'agir par un calcul si lâche et si odieux; pourtant, +une fois mon amour éteint, en présence de ce nouveau piége si meurtrier, +je ne reculai devant aucune supposition. Seulement, pour éviter de +tristes scandales, je me contentai de déclarer à Paula qu'elle +quitterait à l'instant la ville que nous habitions, que je ne la +reverrais jamais, et que j'étais assez indulgent, ou plutôt assez faible +pour la livrer à ses seuls remords.... Que vous dirai-je de plus! à +quoi bon vous indigner en vous parlant de l'audace avec laquelle cette +femme brava mes reproches, de l'horrible hypocrisie avec laquelle elle +affecta de les attribuer à l'égarement de ma raison. Tant de cynisme et +d'effronterie me révolta... je la quittai.... De ce moment ma vie fut +bien triste... mais au moins j'étais délivré d'une horrible +appréhension.</p> + +<p>Quelque temps après je vous rencontrai—ajouta M. de Hansfeld en tendant +la main à Pierre Raimond.—Tout à l'heure vous parliez d'heureuse +étoile.... Vous aviez raison, la mienne m'a fait me trouver sur votre +chemin... avant d'avoir eu le bonheur de vous sauver la vie, j'étais +seul, abattu et sous le coup de bien amers souvenirs; tout a changé pour +moi, j'ai trouvé en vous un ami; mes chagrins sont passés, et si je +pouvais compter sur la durée de nos relations, je n'aurais été de ma vie +plus heureux....</p> + +<p>—Et pourquoi, mon ami, ces relations vous manqueraient-elles jamais? Le +charme du commerce des honnêtes gens est dans sa sûreté: qui pourrait +altérer notre amitié? N'est-elle pas basée sur des services rendus, sur +des services réciproques? N'est-elle pas également chère à ma fille, à +vous, à moi?... Et puis enfin les tristes motifs qui nous font trouver +dans cette intimité si douce une sorte de refuge contre des pensées +cruelles, ces motifs existeront toujours: pour vous, ce sont les crimes +de votre femme; pour Berthe, la cruelle conduite de son mari; pour moi, +le ressentiment des chagrins de mon enfant....</p> + +<p>—Vous avez raison, nous n'avons pas le droit de douter de l'avenir.</p> + +<p>—Mon Dieu! que vous avez dû souffrir, monsieur Arnold—dit tristement +Berthe.</p> + +<p>—Si vous avez témoigné quelque faiblesse—dit Pierre Raimond—votre +conduite a été admirable de mansuétude.... C'est le propre d'une âme +pleine de délicatesse et d'élévation que de s'imposer les cruelles +tortures du doute plutôt que de risquer un reproche... terrible... bien +terrible... si contre toute probabilité votre femme eût été +innocente.... Ce long récit de vos infortunes me donne de nouvelles +preuves de la bonté de votre cœur; et comme on a toujours les défauts +de ses qualités, je trouve même dans l'espèce de faiblesse qu'on +pourrait vous reprocher une preuve de délicatesse exquise.</p> + +<p>—Vous êtes trop indulgent, mon ami....</p> + +<p>—Je suis juste... et aussi peu flatteur que Michel-Ange.... Est-ce bien +cela—ajouta le vieillard en riant.</p> + +<p>—Voici l'heure de mes leçons—dit Berthe;—cette triste confidence +finit à temps; j'en suis tout attristée. Ah! monsieur Arnold, quelles +souffrances!... Il vous faudra bien du bonheur pour les oublier....</p> + +<p>A ce moment deux écolières de Berthe arrivèrent et rompirent la +conversation.</p> + +<p>M. de Hansfeld quitta Pierre Raimond et sa fille, un peu soulagé par +l'aveu qu'il venait de leur faire, mais regrettant encore l'incognito +qu'il gardait envers eux.</p> + +<p>Désirant avant tout éloigner sa femme, qu'il voulait faire partir le +lendemain, M. de Hansfeld revint à l'hôtel Lambert.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h2> + +<h3>MENACES.</h3> + + +<p>Madame de Hansfeld se trouvait dans une cruelle perplexité: son mari +exigeait d'elle qu'elle partît le lendemain pour l'Allemagne; il lui +fallait ainsi renoncer à M. de Morville, nécessairement retenu à Paris +par la santé chancelante de sa mère.</p> + +<p>L'éloignement de Paula pour le prince se changeait en aversion, en haine +profonde; elle croyait ce sentiment presque excusé par les bizarreries +et par les duretés de son mari. Le dernier coup qu'il lui portait était +surtout affreux; la forcer de quitter Paris au moment même où sa passion +pour M. de Morville, si longtemps cachée, si longtemps combattue, +allait être aussi heureuse qu'elle pouvait l'être.</p> + +<p>Iris, en révélant à sa maîtresse que le prince se rendait souvent chez +Pierre Raimond, sous un nom supposé, pour y rencontrer madame de +Brévannes, avait excité la colère de Paula contre Berthe; c'était sans +doute pour garder plus facilement un incognito qui favorisait son amour +que le prince exigeait le départ de madame de Hansfeld.</p> + +<p>Après de mûres réflexions, Paula crut entrevoir quelque chance de salut +dans la passion même de son mari pour madame de Brévannes.</p> + +<p>Malgré l'ordre du prince, madame de Hansfeld n'avait annoncé son départ +à personne, et ne se préparait nullement à ce voyage, espérant que +peut-être son mari renoncerait à sa première détermination. Quant à ses +menaces de dévoiler les crimes de sa femme et de l'abandonner à la +justice des hommes, Paula n'y avait vu qu'une nouvelle preuve de +l'aberration de l'esprit d'Arnold.</p> + +<p>Jusqu'alors les différents accès de ce qu'elle appelait la <i>folie</i> de M. +de Hansfeld lui avaient presque inspiré autant de commisération que +d'effroi. Mais dans son dernier entretien, le prince s'était montré si +dur, si injuste, elle se voyait si cruellement sacrifiée à l'affection +qu'il ressentait pour Berthe, que, blessée dans ce qu'elle avait de plus +précieux au monde... son amour pour M. de Morville, Paula partageait sa +haine entre son mari et madame de Brévannes.</p> + +<p>Telles étaient les réflexions de madame de Hansfeld, lorsque le prince +entra chez elle; il sortait de chez Pierre Raimond; son air était encore +plus ferme, encore plus impérieux que la veille.</p> + +<p>—Il me semble, madame, que vous ne vous hâtez pas de faire vos +préparatifs de départ—lui dit-il sèchement.—Du reste, comme vous ne +verrez et ne recevrez personne au château de Hansfeld, où je vous +envoie, vous n'avez pas besoin d'un grand attirail de toilette.... Vous +pouvez emporter vos diamants... je vous les abandonne.... Frantz, que je +charge de vous conduire en Allemagne, est incorruptible.... Si j'avais +pu hésiter à vous laisser ces pierreries... ç'aurait été dans la crainte +de vous donner les moyens de gagner votre guide....</p> + +<p>Madame de Hansfeld interrompit son mari:</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur, de me procurer cette occasion de vous +rendre ces pierreries.</p> + +<p>Et, se levant, elle alla prendre dans un secrétaire un grand écrin +qu'elle remit au prince.</p> + +<p>—J'ai autrefois accepté ces présents... depuis longtemps j'aurais dû +les remettre entre vos mains.</p> + +<p>—Soit—dit le prince en les prenant avec indifférence;—la tendresse +la plus vive, l'affection la plus dévouée n'ont pu vous désarmer... ma +générosité devait être aussi impuissante.... Il est vrai—ajouta-t-il +avec un sourire de mépris écrasant—que j'avais par contrat disposé en +votre faveur de la plus grande partie de ma fortune..., et qu'après ma +mort vous héritiez de tout... des pierreries comme du reste....</p> + +<p>—Monsieur....</p> + +<p>—Seulement, comme vous m'avez paru un peu pressée de jouir de ces +avantages, j'ai trouvé moyen, en dénaturant une partie de ma fortune, de +neutraliser ces dons d'autrefois.... Je vous dis cela pour vous +convaincre que si je mourais demain... vos espérances intéressées +seraient déçues. J'aurais dû vous prévenir plus tôt... cela vous eût +évité... quelques actions un peu <i>hasardées</i> que votre vif désir d'être +veuve explique, mais n'excuse pas—ajouta M. de Hansfeld avec une +sanglante ironie.</p> + +<p>Ces mots cruels firent une étrange impression sur madame de Hansfeld.</p> + +<p>Parfaitement indifférente aux reproches qu'ils renfermaient et qu'elle +ne comprenait pas, car elle ne les méritait en rien, elle ne fut frappée +que de leur injustice et de leur cruauté.</p> + +<p>M. de Hansfeld fût alors tombé mort à ses pieds qu'elle aurait été loin +de le regretter; car à ce moment même elle se souvint que M. de Morville +lui avait écrit: <i>Mon amour sera toujours malheureux, puisque je ne puis +prétendre à votre main</i>.</p> + +<p>Néanmoins la princesse eut bientôt honte et horreur de sa pensée, ou +plutôt de son vœu barbare; elle répondit froidement à son mari:</p> + +<p>—Je ne veux pas comprendre le sens de vos paroles, monsieur; il est si +odieux qu'il en est ridicule. Quant à la question d'intérêt, vous le +savez... c'est contre mon gré que vous m'avez si magnifiquement +avantagée; je trouve naturel que vous reveniez sur ces dispositions.</p> + +<p>—Tant d'hypocrisie dans les paroles, tant d'audace dans les actions les +plus criminelles—dit le prince à demi-voix et comme s'il se fût parlé à +lui-même—voilà ce qui confondait ma raison et me faisait toujours +douter des crimes de cette femme. Heureusement, à cette heure, elle est +dévoilée tout-à-fait... car mon fatal amour est éteint....</p> + +<p>Puis il reprit en s'adressant à Paula:</p> + +<p>—Je suis venu ici, madame, pour vous ordonner de presser les +préparatifs de votre départ. Il faut que demain soir vous ayez quitté +Paris....</p> + +<p>—Monsieur... je ne quitterai pas Paris....</p> + +<p>—Vous préférez alors que je parle, madame?</p> + +<p>—Voilà plusieurs fois que vous me faites cette menace, monsieur.... +Pour l'amour du ciel, parlez donc... je saurai enfin ce que vous avez à +me reprocher....</p> + +<p>—Vous comptez trop sur le respect que j'ai pour mon nom et sur ma +crainte d'un terrible scandale. Prenez garde... ne me poussez pas à +bout. Croyez-moi, partez... partez....</p> + +<p>—Franchement, monsieur, je ne suis pas votre dupe... vous voulez +m'effrayer... me forcer de quitter Paris... et pourquoi? pour faire +croire aussi à voire départ et conserver ainsi plus facilement votre +incognito....</p> + +<p>—Que dites-vous, madame?</p> + +<p>—Et continuer, grâce à cet incognito, à être favorablement accueilli +par Pierre Raimond, père de madame de Brévannes....</p> + +<p>—Madame, prenez garde....</p> + +<p>—De madame de Brévannes dont vous êtes épris... et que vous rencontrez +souvent chez son père.</p> + +<p>A ces mots, le prince resta frappé de stupeur, son pâle visage devint +pourpre; après un moment de silence, il s'écria:</p> + +<p>—Pas un mot de plus, madame... pas un mot de plus.</p> + +<p>—Vous aimez cette femme—ajouta madame de Hansfeld.</p> + +<p>—Pas un mot de plus, vous dis-je, madame.</p> + +<p>—Ainsi, elle vous donne déjà des rendez-vous chez son père; c'est un +peu prompt—ajouta madame de Hansfeld avec mépris.</p> + +<p>—Vous êtes indigne de prononcer seulement le nom de cet +ange!...—s'écria le prince.</p> + +<p>—Vraiment; eh bien! je suis curieuse de savoir ce que le mari de cet +<i>ange</i> pensera de vos entrevues avec sa femme.</p> + +<p>—Vous oseriez?...</p> + +<p>—Surtout lorsqu'il saura que c'est sous un nom supposé que vous vous +introduisez chez Pierre Raimond.</p> + +<p>—Mais vous avez donc juré de me mettre hors de moi!... s'écria le +prince avec rage.—Vous parlez de folie..., mais c'est vous qui êtes +folle, malheureuse femme, de jouer ainsi que vous le faites avec votre +destinée.</p> + +<p>—L'avenir prouvera qui de vous ou de moi est insensé, monsieur. Il y a +longtemps d'ailleurs que vous m'avez habituée aux égarements de votre +raison... je ne sais si à cette heure même vous êtes dans votre bon +sens. En tout cas, retenez bien ceci: je vous déclare que si vous vous +obstinez à me faire quitter Paris... je fais tout savoir à M. de +Brévannes.</p> + +<p>—Silence, madame... silence.</p> + +<p>—Soit, je me tairai... mais vous savez à quelles conditions.</p> + +<p>—Des conditions à moi... vous osez m'en imposer....</p> + +<p>—Je l'ose, car je veux croire qu'à part votre monomanie de m'adresser +des reproches incompréhensibles, vous êtes ordinairement un homme de bon +sens.... Nous avons des motifs de nous ménager mutuellement sur certains +sujets.... Votre raison n'est pas très saine, je pourrais me mettre sous +la protection des lois; mais il me répugnerait d'attirer l'attention +publique par un procès contre vous et délivrer à la malignité des +curieux les secrets de notre intérieur.... Vous devez craindre de votre +côté que M. de Brévannes n'apprenne que vous vous occupez de sa femme... +restons donc dans les termes où nous sommes.... Je n'ai aucune +prétention sur votre cœur... le mien ne vous a jamais appartenu, +agissez donc librement.... S'il vous est même nécessaire de feindre une +absence, je consens à me prêter à cette supercherie et à dire que vous +avez quitté Paris.... Tout ce que je vous demande en retour, monsieur, +c'est de me permettre de rester ici quelque temps... mes prétentions, je +crois, ne sont pas exorbitantes.</p> + +<p>M. de Hansfeld était stupéfait de l'assurance de Paula. Malheureusement +pour lui, elle possédait un secret qu'il tremblait de voir ébruiter. +Cette considération, plus que la crainte des scandales d'un procès, +suffisait pour le mettre jusqu'à un certain point dans la dépendance de +sa femme.</p> + +<p>Il est impossible de peindre ses regrets de savoir la princesse +instruite des visites qu'il rendait à Pierre Raimond et du motif qui +l'attirait chez le graveur. La réputation de Berthe était, pour ainsi +dire, à la merci d'une femme pour laquelle Arnold ressentait autant de +mépris que d'horreur.</p> + +<p>Sans doute la conduite de madame de Brévannes était irréprochable; mais +le moindre soupçon, mais la simple découverte du véritable nom du prince +suffirait pour exciter la défiance de Pierre Raimond, l'empêcher de +recevoir désormais Arnold Schneider... d'un mot la princesse pourrait +soulever ces orages!</p> + +<p>Qu'on juge de la colère du prince, il se trouvait presque sous la +domination de Paula.</p> + +<p>Celle-ci triomphait; elle sentait la force de sa position: gagner du +temps, rester à Paris, voir quelquefois M. de Morville, lui écrire +souvent, après lui avoir peut-être avoué qu'il ne s'était pas trompé sur +l'auteur de la mystérieuse correspondance dont nous avons parlé... tel +était le vœu le plus ardent de madame de Hansfeld; et, grâce au secret +qu'elle possédait, elle pouvait réaliser ce vœu. Elle profita de +l'espèce d'accablement de son mari pour ajouter:</p> + +<p>—Cela est convenu, monsieur, vous emportez vos pierreries. Je renonce à +tous les avantages que vous m'avez faits; mon seul but est de vivre +aussi éloignée et séparée de vous qu'il me sera possible... plus encore +même, si cela se peut, que par le passé... mon silence est à ce prix.... +Vous le voyez, monsieur... vous êtes venu ici la menace aux lèvres.... +Les rôles sont changés.</p> + +<p>—Non!—s'écria le prince dans un accès d'indignation violente—non, la +femme qui a trois fois attenté à mes jours n'osera pas tenir un tel +langage... et me menacer! moi... moi, dont la clémence a été si folle... +moi qui, par un reste de ménagement stupide, ai toujours reculé devant +cette accusation terrible qui pouvait vous mettre en face de l'échafaud!</p> + +<p>Madame de Hansfeld regarda son mari avec stupeur.</p> + +<p>—Monsieur, prenez garde! votre raison s'égare!..</p> + +<p>—Je vous dis que, par trois fois, vous avez voulu m'assassiner, madame!</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Vous, madame.... Et le pavillon de Trieste?... et l'auberge déserte de +la route de Genève?... et la dernière tentative que l'on a faite, il y a +deux jours, contre ma vie?...</p> + +<p>—Moi, moi?... mais il est impossible que vous disiez cela sérieusement, +monsieur—s'écria Paula.—Dans quel but aurais-je commis un crime si +noir? mais c'est affreux, mais rien dans ma conduite n'a pu autoriser +vos effroyables soupçons....</p> + +<p>—Des soupçons?... madame, dites donc des certitudes.</p> + +<p>—Des certitudes? et sur quels faits? sur quelles preuves les +basez-vous? Mais j'ai tort de discuter avec vous; en vérité, c'est de la +folie.</p> + +<p>—Vous osez parler de ma folie... mais cette folie était de la clémence, +madame... je ne pouvais ainsi m'isoler dans ma défiance, m'entourer de +précautions, sans en expliquer la cause, car cette cause vous aurait +perdue.</p> + +<p>Madame de Hansfeld regardait son mari avec une surprise croissante; elle +ne pouvait croire à ce qu'elle entendait.</p> + +<p>—Maintenant, monsieur—dit-elle en rassemblant ses souvenirs—toutes +vos bizarreries, toutes vos réticences s'expliquent.... Cette odieuse +accusation a du moins le mérite d'être précise... ma justification sera +d'autant plus facile....</p> + +<p>—Vous prétendez....</p> + +<p>—Me justifier... oui, et j'exige que vous m'écoutiez.</p> + +<p>—Cette audace me confond.... Autrefois j'ai pu en être dupe... mais à +cette heure....</p> + +<p>—A cette heure, monsieur, vous allez me dire sur quoi repose votre +accusation; quelles sont vos preuves? Je les dissiperai une à une; il +n'y a pas de logique plus puissante que celle de la vérité.</p> + +<p>M. de Hansfeld, confondu de cette assurance, regardait à son tour sa +femme avec un étonnement profond. Elle était si calme, elle semblait +aller de si bonne foi au-devant d'explications qu'une conscience +criminelle aurait redoutées, que ses doutes revinrent en foule.</p> + +<p>—Comment, madame—s'écria-t-il—vous niez qu'à Trieste, un soir, après +une assez pénible discussion, vous ayez tenté de vous débarrasser de moi +en jetant, dans une tasse de lait qu'on m'avait servie, un poison si +violent qu'un épagneul que j'aimais beaucoup est mort un instant après +l'avoir bue?</p> + +<p>—Moi... moi... du poison?—s'écria-t-elle en joignant les mains avec +horreur.—Mais qui a pu, grand Dieu! vous inspirer de tels soupçons? En +quoi les ai-je mérités? Comment, depuis cette époque vous me croyez +capable d'un tel crime?</p> + +<p>—Et ce crime n'est pas le seul, madame.</p> + +<p>—Si les autres ne vous sont pas plus prouvés que celui-là, monsieur, +Dieu vous demandera compte de ces terribles accusations....</p> + +<p>Après un silence et une réflexion de quelques moments, Paula reprit:</p> + +<p>—Oui, oui, maintenant je me rappelle la circonstance à laquelle vous +faites allusion, et aussi une autre qui me disculpe entièrement et dont +vous pourrez vous informer auprès de Frantz, en qui vous avez, je crois, +toute confiance. Je me souviens parfaitement que lorsqu'après une +pénible discussion, vous êtes sorti du pavillon, on ne nous avait pas +encore servi le thé.</p> + +<p>—Il est vrai, c'est en rentrant dans ce kiosque que j'ai trouvé la +tasse que vous m'avez servie sans doute pendant mon absence....</p> + +<p>—Vous vous trompez. Heureusement les moindres détails de cette soirée +me sont présents. Je quittai le pavillon après vous; au moment où +j'allais descendre, Frantz apporta le thé, il le déposa devant moi sur +la table et m'accompagna jusqu'à notre maison, où je l'occupai une +partie de la soirée. Interrogez-le à l'instant, et que je meure s'il +contredit une seule de mes paroles.</p> + +<p>—Mais qui a donc pu jeter ce poison dans ma tasse?</p> + +<p>—Je prétends me disculper, mais non pas éclairer cet horrible +mystère....</p> + +<p>—Vous seriez disculpée sans doute si Frantz confirmait vos paroles.... +Mais l'assassinat de l'auberge de la route de Genève?</p> + +<p>—Après votre premier soupçon—dit Paula en souriant avec +amertume—celui-ci ne me surprend pas. Pourtant vous auriez dû vous +souvenir que je dormais profondément et que vous avez eu beaucoup de +peine à m'arracher au sommeil. Quant aux soins que je vous ai donnés +après ce funeste événement, je ne crois pas que vous les suspectiez!</p> + +<p>—Mais ce stylet qui vous appartenait et qui a servi au crime?</p> + +<p>—Je ne m'explique pas plus que vous cet étrange incident.... Cette +dague assez précieuse et jusqu'alors fort inoffensive me servait de +couteau à papier, et je la serrais habituellement dans mon nécessaire à +écrire.... Mais j'y songe, cette fois encore Frantz peut témoigner en ma +faveur.... Il gardait les clefs des coffres de notre voiture, il avait +lui-même serré ce nécessaire, qu'il n'ouvrit qu'à Genève. En partant de +Trieste, il l'avait mis en ordre avec Iris. Informez-vous auprès d'eux +si la dague y était enfermée.... Ils vous l'affirmeront, j'en suis sûre. +Or, pendant ce voyage, je ne vous ai pas quitté d'un moment, et Frantz a +toujours eu sur lui les clefs de la voiture; comment aurais-je pris +cette dague?</p> + +<p>Ce que disait madame de Hansfeld paraissait parfaitement vraisemblable; +le prince croyait entendre de nouveau cette voix secrète qui lui avait +si souvent répété: «Paula n'est pas coupable.»</p> + +<p>Le prince sentit encore ses soupçons se dissiper presque complètement; +quoiqu'il n'aimât plus Paula, il avait un caractère si généreux qu'il +regrettait amèrement d'avoir accusé madame de Hansfeld, et déjà il +s'imposait l'obligation (si elle se justifiait complètement) de lui +faire une éclatante et solennelle réparation.</p> + +<p>—Vous avez, monsieur—dit-elle—une dernière accusation à porter contre +moi.... Veuillez vous expliquer.... Terminons, je vous prie, cet +entretien, qui, vous le concevez, doit m'être bien pénible....</p> + +<p>—Avant-hier, madame, la grille de fer qui entoure la petite terrasse du +belvédère de l'hôtel a été sciée au niveau des dalles, elle ne tenait +plus à rien; au lieu de m'y appuyer comme de coutume, j'y portai +machinalement la main..., la balustrade est tombée.</p> + +<p>—Quelle horreur—s'écria Paula;—et vous avez cru... mais pourquoi +non..., ce crime n'est pas plus horrible que les autres... j'aurai plus +de peine à me disculper cette fois... tout ce que je puis vous dire... +c'est qu'avant-hier je suis sortie à onze heures du matin pour aller +déjeuner chez madame de Lormoy, je suis rentrée à quatre heures, et vos +gens ont pu voir que depuis cette heure jusqu'au moment où je suis +partie pour l'Opéra... je n'ai pas quitté mon appartement... il m'aurait +fallu traverser la cour pour aller dans votre galerie qui communique +seule avec l'escalier du belvédère, et personne n'entre chez vous à +l'exception de Frantz... interrogez-le... peut-être par lui saurez-vous +quelque chose; quant à moi, je n'ai à ce sujet rien à vous dire de plus.</p> + +<p>Après quelques moments de silence, M. de Hansfeld se leva et dit à sa +femme:</p> + +<p>—Ce que vous m'apprenez, madame, change toutes mes résolutions. Ce +départ, que j'exigeais, je ne l'exige plus. Lorsque j'aurai causé avec +Frantz je vous reverrai.</p> + +<p>Et le prince sortit de chez sa femme d'un air profondément abattu.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h2> + +<h3>RÉFLEXIONS.</h3> + + +<p>Tout entière à la surprise, à l'effroi que lui causaient les accusations +de son mari, madame de Hansfeld, pendant cet entretien, n'avait songé +qu'à se disculper; le prince sorti, elle put réfléchir plus +profondément.</p> + +<p>D'abord elle sentit s'augmenter son indignation contre un homme qui +osait la croire coupable de forfaits si noirs, puis elle éprouva pour +lui une sorte de reconnaissance en songeant que, moins réservé, moins +généreux, il aurait pu parler haut de ces soupçons, auxquels le hasard +donnait tant de vraisemblance.</p> + +<p>Par un rapprochement bizarre, Paula se souvint en même temps de ces mots +de M. de Morville: <i>Mon amour ne saurait être heureux que si je pouvais +obtenir votre main</i>.</p> + +<p>Entre ces paroles et les terribles accusations de son mari, madame de +Hansfeld vit un rapprochement étrange, fatal, qui la frappa.</p> + +<p>En admettant que les mystérieuses et homicides tentatives auxquelles le +prince avait été exposé eussent réussi, elle se serait trouvée libre... +elle aurait pu épouser celui qu'elle idolâtrait et le rendre ainsi le +plus heureux des hommes.</p> + +<p>Il n'y eut d'abord rien de criminel dans les pensées de Paula.</p> + +<p>Que de fois les cœurs les plus purs, les caractères les plus élevés, se +sont passagèrement laissé entraîner non pas même à des vœux, mais +seulement à de simples suppositions qui, réalisées, eussent été de +grands crimes.</p> + +<p>Combien de femmes pieusement résignées, endurant avec une douceur +angélique les plus mauvais traitements d'un mari brutal et méchant, ont +dit: Hélas! que n'ai-je épousé un homme généreux et bon!</p> + +<p>Il n'y a rien de meurtrier dans cette supposition, elle n'exprime pas +même l'espérance ou le désir de voir la fin des tortures que l'on +souffre, et pourtant cette supposition contient le germe d'un vœu +meurtrier... c'est l'instinct de conservation qui s'éveille et qui +cherche vaguement les moyens de fuir la douleur.</p> + +<p>Bien des êtres souffrants s'arrêtent à cette exclamation, et leur vie +n'est qu'un long et triste gémissement.</p> + +<p>D'autres, blessés plus à vif ou moins résignés, s'écrient:—Oh! si +j'étais délivré de mon bourreau!...—D'autres enfin:—Pourquoi la mort +ne m'en débarrasse-t-elle pas?</p> + +<p>Que l'on suive attentivement les conséquences, la logique de ces +plaintes, de ces espérances, de ces vœux... on arrivera toujours à un +résultat <i>véniellement</i> meurtrier.</p> + +<p>C'est toujours plus ou moins l'effrayante et fatale <i>nécessité</i> qui +conduit Macbeth de crime en crime.</p> + +<p>Que d'honnêtes gens ont frémi, épouvantés du nombre de crimes +<i>platoniques</i> qu'ils étaient entraînés à commettre par une première +pensée juste en apparence!</p> + +<p>Pour Paula, une des idées résultant de son entretien avec M. de Hansfeld +fut donc celle-ci:</p> + +<p>—Mon mari, que je n'aime pas; mon mari, que j'ai épousé par obsession; +mon mari, qui a de moi une opinion si infâme qu'il m'a crue capable +d'avoir trois fois attenté à ses jours... mon mari aurait pu mourir..., +et sa mort me permettait de récompenser l'amour le plus passionné.</p> + +<p>En vain Paula, qui pressentait la funeste attraction de cette idée, +voulut la fuir.... Elle y revint sans cesse, et presqu'à son insu, de +même qu'on revient sans cesse et malgré soi au point central d'un +labyrinthe où l'on est égaré.</p> + +<p>Nous le répétons, rien de plus effrayant que l'entraînement forcé de +certaines réflexions.</p> + +<p>A cette idée succéda celle-ci:</p> + +<p>—La personne qui attentait avec acharnement aux jours de M. de Hansfeld +doit vivre dans notre intérieur.... Par quel motif veut-elle cette mort?</p> + +<p>Après quelques moments de méditation, Paula, frappée d'une clarté +soudaine, se rappela certains mots mystérieux d'Iris, l'attachement +aveugle, presque sauvage de cette jeune fille, la haine qu'elle avait +quelquefois montrée contre le prince lorsqu'elle, Paula, lui disait ses +regrets d'avoir épousé cet homme capricieux et fantasque; plus elle y +réfléchit, plus elle crut être sur la trace du véritable auteur de ce +crime.... Son premier mouvement fut bon... Épouvantée de l'opiniâtreté +féroce avec laquelle Iris poursuivait sa trame homicide, craignant +qu'elle ne s'arrêtât pas là, elle voulut l'interroger et la confondre.</p> + +<p>Une heure après le départ du prince, Iris, mandée par sa maîtresse, +entrait dans la chambre de celle-ci.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h2> + +<h3>INTERROGATOIRE.</h3> + + +<p>Madame de Hansfeld hésitait sur la manière d'ouvrir la conversation et +d'arriver à la connaissance de la vérité, elle craignait qu'en lui +parlant avec rigueur, Iris, effrayée, s'obstinât dans une négation +absolue. Elle crut avoir trouvé le moyen d'éviter cet écueil.</p> + +<p>—M. de Hansfeld sort d'ici—dit-elle tristement à Iris.—Je sais enfin +la cause de toutes les étrangetés qui m'avaient fait croire sa raison +égarée.</p> + +<p>—Ce motif, marraine?</p> + +<p>—Trois fois on a attenté à ses jours....</p> + +<p>—C'est un rêve... comme il en fait tant.</p> + +<p>—Trois fois, te dis-je, on a attenté à ses jours... il en a les +preuves....</p> + +<p>—Alors, il connaît le coupable?...</p> + +<p>—Il croit le connaître.</p> + +<p>—Et le coupable, marraine?</p> + +<p>—C'est moi....</p> + +<p>—Vous?...</p> + +<p>—Il le croit....</p> + +<p>—Il vous a menacée?...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et de quoi?</p> + +<p>—De la justice... des tribunaux....</p> + +<p>—Vous êtes innocente, que vous importe?</p> + +<p>—Mais le scandale d'un procès... mais la honte d'être soupçonnée....</p> + +<p>—Je pourrai vous suivre, au moins.... Votre pauvre Iris ne vous +abandonnera pas.. elle.... Dans un tel malheur son dévouement vous sera +nécessaire.</p> + +<p>Cette naïveté franche fit frémir Paula; elle commença d'entrevoir une +partie de la vérité; elle redoubla donc de prudence, de réserve, tendit +la main à Iris, et lui dit:</p> + +<p>—Sans doute, dans une telle extrémité tes soins me seraient bien doux; +mais, par intérêt pour toi, je les refuserais....</p> + +<p>—Marraine!...</p> + +<p>—Rien au monde ne me les ferait accepter.</p> + +<p>—Par intérêt pour moi, vous les refuseriez?</p> + +<p>—Oui, Marianne ou une autre de mes femmes m'accompagnerait.</p> + +<p>—Mais moi, moi?</p> + +<p>—Je prierais le prince de te renvoyer en Allemagne avant le procès.... +Il ne me refuserait pas cela.</p> + +<p>—Marraine... je ne vous comprends pas. Pourquoi m'éloigner de vous +lorsque tout le monde vous abandonnerait sans doute?</p> + +<p>—Parce que ton attachement pour moi est connu... parce qu'il pourrait +te faire paraître complice de crimes dont je suis pourtant innocente.</p> + +<p>—Mais moi... je veux rester auprès de vous; tant mieux si l'on me croit +votre complice.</p> + +<p>—Mais moi, Iris, j'exigerais ton départ.... A tous les chagrins qui +m'accablent, à tous ceux qui vont m'accabler encore, je ne voudrais pas +joindre celui de te voir malheureuse.</p> + +<p>Iris réfléchit un moment; sa maîtresse l'examinait avec attention; la +jeune fille reprit froidement:</p> + +<p>—Puisque le prince vous accuse, marraine, je vais aller le trouver et +lui dire que je suis votre complice.... Ainsi, l'on ne me séparera pas +de vous.</p> + +<p>Paula fut effrayée: Iris était capable de cette démarche.</p> + +<p>—Mais, malheureuse enfant! l'avouer ma complice, c'est te dire +coupable... c'est m'accuser... c'est peut-être me pousser à l'échafaud!</p> + +<p>—Eh bien, j'y monterai avec vous!</p> + +<p>—Que dis-tu?—s'écria la princesse, épouvantée du regard triomphant +d'Iris et de l'infernale résolution de sa physionomie.</p> + +<p>—Je dis—reprit la bohémienne avec une exaltation farouche—je dis que +la part que j'ai dans votre vie, marraine, est misérable; je dis que +mon vœu le plus ardent serait de vous voir dans une position telle que +mon dévouement pour vous fût votre suprême bonheur, votre seule joie, +votre seule consolation; je dis que j'aimerais autant vous voir morte +qu'indifférente à ce que je ressens pour vous... que j'aime comme ma +mère, comme ma sœur, comme mon Dieu; je dis que ceux que vous avez +aimés, c'est-à-dire Raphaël et Morville, n'ont pas fait pour vous la +millième partie de ce que j'ai fait moi-même, et ils ont occupé, et ils +occupent votre vie, votre pensée tout entière, tandis que moi je ne suis +rien pour vous.... Cela est injuste, marraine... bien injuste.</p> + +<p>—Osez-vous parler ainsi, vous que j'ai recueillie, comblée de mes +dons.... Et qu'avez-vous donc fait pour reconnaître mes bontés?</p> + +<p>—Vous me demandez ce que j'ai fait, marraine! Eh bien! je vais vous le +dire à cette heure... car il faut que notre destinée s'accomplisse. Ce +que j'ai fait? J'ai fait tuer Raphaël par M. Charles de Brévannes, +d'abord....</p> + +<p>—Toi... toi.... Mon Dieu! elle m'épouvante.</p> + +<p>—Oui, moi.... Vous ne saviez pas ce que c'était que Raphaël.... Vingt +fois, en voyant vos larmes, vos regrets, j'ai été sur le point de vous +dire: Vous n'avez rien à regretter.... Raphaël était indigne de vous.... +Mais je ne voulais pas parler... je vous dirai tout à l'heure pourquoi.</p> + +<p>—Malheureuse! explique-toi... que veux-tu dire? Tout ceci n'est-il +qu'une sanglante raillerie?—Non, non, Iris ne raille pas lorsqu'il +s'agit de vous... Écoutez-moi donc. Vous m'aviez hissée à Venise, cela +me fit une peine horrible; vous ne vous en êtes pas seulement aperçue, +ou, du moins, mon chagrin vous a été indifférent... mon désir de vous +accompagner vous a semblé importun.... Mon Dieu!... il fallait me +laisser périr dans la rue plutôt que de faire naître en moi une +reconnaissance dont les témoignages vous devaient être à charge.</p> + +<p>—Mais cette malheureuse est folle.... Et que faisait cela à Raphaël?</p> + +<p>—Vous m'aviez laissée à Venise; je vous l'ai dit, cela me causa une +violente douleur; je ne pus me résigner à rester dans l'ignorance de +votre vie et à recevoir seulement de temps à autre quelque froide lettre +de vous. A force de prières, je parvins à obtenir d'Inès, votre +camériste, qu'elle me tiendrait au courant de vos actions. Vous ne savez +pas ce qu'il m'a fallu de persévérance, de promesses, de séductions pour +intéresser à mon désir cette indifférente fille, et l'amener à m'écrire +presque chaque jour.... Par cela... jugez ce qu'est mon attachement pour +vous.</p> + +<p>—Je ne sais s'il faut l'exécrer, la plaindre ou l'admirer—se dit +Paula.</p> + +<p>—Peut-être je mérite à la fois la pitié, la haine et +l'admiration—reprit Iris.—Mais écoutez encore.... Par Inès, je sus que +Charles de Brévannes vous obsédait de soins, que le bruit public vous +accusait de l'aimer, mais que cela était faux.... Vous ne songiez qu'à +Raphaël, dont vous parliez presque toujours avec votre tante en présence +d'Inès.... Pendant ce temps Raphaël vous trompait....</p> + +<p>—Raphaël!... oh! tu mens... tu mens....</p> + +<p>—Il vous trompait, vous dis-je, vous en aurez la preuve. Il était venu +à Venise pour dégager sa parole; il était fiancé avec une jeune Grecque +de Zante... nommée Cora.... Je vous le prouverai.... Il connaissait +votre confiance en moi, il m'attribuait sur vous une influence que je +n'avais pas.... Ce fut donc à moi qu'il fit les premiers aveux de sa +trahison, en me suppliant de vous en instruire avec tous les ménagements +possibles. De moi... ce coup devait vous paraître moins cruel.</p> + +<p>—Mais son duel avec Brévannes?</p> + +<p>—Tout à l'heure... laissez-moi continuer. En entendant les lâches et +parjures paroles de Raphaël... je fus à la fois joyeuse et courroucée.</p> + +<p>—Joyeuse?</p> + +<p>—Oui, car je hais presque autant ceux qui vous aiment que ceux qui vous +sont ennemis.</p> + +<p>—Mais c'est le démon... que cette insensée.... Ah! maudit soit le jour +où je t'ai rencontrée sur mon chemin!...</p> + +<p>—Maudit soit ce jour pour nous deux peut-être. En apprenant la trahison +de Raphaël, je fus donc joyeuse et courroucée; pour vous venger à +l'instant, là... sous mes yeux, je dis à Raphaël qu'il avait tort de +prendre de tels ménagements; que vous l'aviez dès longtemps imité, sinon +prévenu dans son insouciance, car, depuis votre arrivée à Florence, +vous étiez la maîtresse d'un Français, de Charles de Brévannes....</p> + +<p>—Mais Inès t'avait écrit le contraire....</p> + +<p>—Mais elle m'avait aussi écrit que les apparences étaient contre vous, +et que le bruit public vous accusait.... Je ne croyais que porter un +coup douloureux à l'amour-propre de Raphaël: mon attente fut +dépassée.... L'orgueil des hommes est si féroce que ce traître, qui vous +avait sacrifiée, se révolta en se croyant trompé à son tour. J'irritai +encore sa colère. La vanité offensée fit ce que l'amour n'avait pu +faire.... Raphaël partit furieux pour Venise avec Osorio, afin de se +venger de votre prétendu parjure. Oui... cet homme qui naguère oubliait +sans remords ses promesses les plus saintes, parce qu'il se croyait +éperdument aimé de vous, se reprit d'une folle passion lorsqu'il se vit +dédaigné. Vous savez le reste... comment son erreur fut encore augmentée +par la fatuité de Brévannes... qui le tua après l'avoir convaincu de +votre infidélité...</p> + +<p>—Cela est-il possible, mon Dieu!</p> + +<p>—Ces preuves de la trahison de Raphaël, je vous les donnerai... vous +dis-je.... Elles consistent dans une lettre pour vous qu'il m'avait +apportée à Venise, et dans laquelle il vous prévenait de son prochain +mariage avec cette Grecque.... Après le duel, Osorio m'écrivit pour me +supplier de ne pas vous remettre cette lettre, voulant venger son ami en +vous laissant croire que vous étiez la seule coupable, et que Raphaël +vous avait toujours aimée, ainsi qu'il vous l'écrivait dans son dernier +billet.</p> + +<p>—Mais pourquoi m'as-tu laissée à mes remords?... Pourquoi, en me voyant +rester si longtemps fidèle au souvenir d'un homme qui m'avait trompée... +ne m'as-tu pas dit qu'il était indigne de moi?...</p> + +<p>—Pourquoi?...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un mort... que d'un +vivant.</p> + +<p>—Et lorsque je te faisais part de mes scrupules d'aimer M. de Morville, +et d'être ainsi infidèle au souvenir de Raphaël, pourquoi d'un mot +n'as-tu pas fait évanouir mes regrets?</p> + +<p>—Je vous le répète... parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un +mort que d'un vivant... et puis j'espérais que le souvenir de Raphaël +surmonterait votre amour pour M. de Morville.</p> + +<p>—Mais tu le hais donc aussi, M. de Morville?—s'écria madame de +Hansfeld, reculant épouvantée de ce que le génie infernal de cette fille +pouvait imaginer et exécuter.</p> + +<p>Avant de répondre, Iris resta quelques moments silencieuse, puis elle +reprit d'un air sombre:</p> + +<p>—Je vous l'ai dit... ceux qui vous aiment et que vous aimez, je les +hais presque autant que vos ennemis.... Cela est mon sentiment, cela est +mon impression.</p> + +<p>—Ainsi, M. de Morville....</p> + +<p>—Mais parce que je suis jalouse de votre affection—reprit Iris en +interrompant sa maîtresse—mais parce que je souffre... oh! bien +cruellement, de vous voir dépenser des trésors d'attachement pour des +êtres qui ne vous chérissent pas comme moi... il ne s'ensuit pas que je +pousse l'égoïsme jusqu'à vouloir vous priver d'un bonheur, par cela +seulement que ce bonheur fait mon désespoir; non, non. Quelquefois, dans +mes mauvais jours..., j'ai de ces pensées; mais je les chasse.</p> + +<p>—Ainsi—reprit madame de Hansfeld avec amertume—vous me permettez +d'aimer M. de Morville?...</p> + +<p>—Je ferai mieux que cela—dit la bohémienne en jetant un regard perçant +sur sa maîtresse.</p> + +<p>Sans pouvoir se rendre compte ni de ce qu'elle éprouvait, ni de la +signification de ce regard, madame de Hansfeld baissa la tête et rougit.</p> + +<p>Iris reprit d'un ton plus humble:</p> + +<p>—Maintenant que je vous ai dit, marraine, ce qui concernait Raphaël... +je dois vous dire... ce qui concerne le prince....</p> + +<p>—Elle va tout avouer... enfin—dit la princesse.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h2> + +<h3>RÉVÉLATIONS.</h3> + + +<p>Après un moment de silence, Iris reprit, en attachant son regard +scrutateur sur madame de Hansfeld:</p> + +<p>—Vous n'aviez épousé le prince qu'avec regret, et pour assurer un +avenir à votre tante; plusieurs fois vous me l'avez dit.</p> + +<p>—Cela est vrai....</p> + +<p>—Vous m'avez dit encore que, grâce à la générosité de M. de Hansfeld, +la plus grande partie de sa fortune devait vous appartenir après sa +mort....</p> + +<p>—Ah! malheureuse... vous m'épouvantez.... Ainsi ces tentatives +réitérées....</p> + +<p>Sans répondre à sa maîtresse, Iris continua.</p> + +<p>—Peu de temps après votre mariage, votre tristesse a redoublé... Je +n'ai plus hésité, et un soir, à Trieste, sans que personne me vît... +dans une tasse de lait....</p> + +<p>—Mais vous êtes un monstre!</p> + +<p>—J'avais pris mes précautions.... Si le crime eût été découvert, moi +seule pouvais être accusée... et d'ailleurs je me serais avouée la seule +coupable.</p> + +<p>—C'est horrible! horrible!... Et vous n'avez pas reculé devant +l'énormité du crime que vous alliez commettre?</p> + +<p>—Vous désiriez être veuve....</p> + +<p>—Vous l'ai-je jamais dit? me l'étais je seulement dit à moi-même?</p> + +<p>—Vous regrettiez de vous être mariée... je vous rendais votre +liberté...</p> + +<p>—Mais vous n'avez donc aucune notion du mal et du bien?</p> + +<p>—Le bien... c'est votre bonheur;... le mal... c'est votre chagrin....</p> + +<p>—Qui pourrait croire, mon Dieu! à cette sauvage et féroce +exaltation.... Comment votre main n'a-t-elle pas tremblé? comment +avez-vous pu méditer un tel crime? Comment surtout avez-vous pu +récidiver?</p> + +<p>—Après la première tentative... vous avez été encore plus triste que +d'habitude.... Vous vous êtes souvent plainte à moi de tout ce que vous +faisait souffrir l'inégalité du caractère du prince; devant moi bien +souvent vous avez maudit le jour où vous aviez consenti à ce mariage; +quelquefois même, en déplorant votre triste existence, vous regrettiez +de n'être pas morte.... Alors une seconde fois j'ai voulu le tuer... +dans cette auberge isolée; je m'étais introduite dans sa chambre par le +balcon de la fenêtre entr'ouverte; je l'avais presque refermée en m'en +allant, après le coup manqué...</p> + +<p>—Non, non, je ne puis croire à ce que j'entends... si jeune... et un +pareil sang-froid, un tel endurcissement....</p> + +<p>—Si vous saviez la douleur que je ressens de vos douleurs... si vous +saviez combien vos larmes retombent brûlantes sur mon cœur... vous +comprendriez mon sang-froid, mon endurcissement, comme vous dites.... +Oui... si vous saviez à quel point la vie me pèse depuis que j'ai la +conviction d'être si peu pour vous... vous comprendriez que j'ai voulu +assurer votre bonheur en risquant une vie qui m'est indifférente. Si je +n'ai pas tenté plus souvent, c'est que le prince s'est entouré de telles +précautions....</p> + +<p>—Assez!... assez! tu me fais horreur.... Et maintenant?... que vais-je +faire? j'ai l'aveu de ton crime....</p> + +<p>—Peu m'importe.</p> + +<p>—Croyez-vous que je puisse à cette heure vous garder près de moi... +vous qui trois fois avez tenté de donner la mort à l'homme généreux et +bon qui simulait la folie pour ne pas m'accuser?</p> + +<p>—Maintenant comme autrefois... vous désirez la mort de cet homme +généreux et bon....</p> + +<p>—Taisez-vous....</p> + +<p>—S'il mourait, vous épouseriez M. de Morville....</p> + +<p>Paula resta un moment comme écrasée sous ces foudroyantes paroles; puis +elle reprit avec indignation:</p> + +<p>—Et qui vous donne le droit de scruter ma pensée? Et parce que la mort +de M. de Hansfeld me rendrait la liberté, est-ce une raison pour que je +la désire?</p> + +<p>—Oui... vous la désirez....</p> + +<p>—Sortez! sortez!...</p> + +<p>—Oh! grâce! grâce! marraine...—dit Iris en tombant à genoux devant +Paula.—Puis elle continua d'une voix déchirante:—Je suis bien +coupable, je suis bien criminelle; je sais toute l'étendue, toutes les +conséquences des actions que j'ai commises; j'ai agi avec réflexion.... +Mais, je vous le répète, pour moi, le mal, c'est votre chagrin; le bien, +c'est votre bonheur... peu m'importe le reste! Pourquoi donc me +chasseriez-vous? Est-ce pour moi que j'ai cherché à commettre les crimes +qui vous épouvantent? N'était-ce pas avant tout... vous, et toujours +vous, que je voulais servir?...</p> + +<p>—Mais, me servir par de tels moyens... c'était me rendre votre +complice!</p> + +<p>—Eh bien! je me repens... je vous demande pardon à genoux... mais ne me +chassez pas; ce serait vouloir ma mort! Oui... si vous me chassez, je me +tuerai.... Vous me connaissez... vous savez si j'en suis capable.... Je +tiens à la vie, parce que je puis vous être utile encore....</p> + +<p>—Non, non; va-t'en.... Tu veux mourir?... Eh bien! meurs!... ce sera un +bienfait pour le monde... et pour moi.... Depuis les accusations du +prince et tes révélations, je me sens dans une atmosphère de trahisons +et de crimes qui m'épouvante; on dirait qu'elle m'oppresse, qu'elle me +pénètre.... J'aurais peur de devenir aussi criminelle que toi. +Va-t'en... va-t'en, te dis-je... va-t'en....</p> + +<p>Iris se leva pâle et triste, prit la main de sa maîtresse qu'elle baisa, +et fit un pas vers la porte.</p> + +<p>Madame de Hansfeld crut lire dans les traits de la jeune fille une si +effrayante résolution qu'elle s'écria:</p> + +<p>—Iris!... restez!...</p> + +<p>Iris revint sur ses pas et interrogea Paula du regard.</p> + +<p>—Mais enfin—s'écria la princesse—que dire au prince? Une fois +convaincu de mon innocence... il voudra connaître le coupable... que lui +répondrai-je s'il m'interroge? Ses soupçons, d'ailleurs, ne +t'atteindront-ils pas? Et maintenant, mon Dieu!... j'y pense... ne +pourra-t-il pas croire que tu as agi par mon ordre, ou du moins sous mon +inspiration?... Vois dans quel affreux dédale tu m'as jetée!...</p> + +<p>—Marraine, permettez-moi de rester ici.... Si je suis chassée de cette +maison, que ce ne soit pas par vous au moins: je saurai me résigner si +le prince exige mon départ, ou s'il m'accuse; mais que ce coup terrible +ne vienne pas de vous!</p> + +<p>—Mais en admettant même que les soupçons de M. de Hansfeld ne +t'atteignent pas, n'est-il pas criminel à moi de garder dans ma maison +une créature qui trois fois a attenté à la vie de mon mari, et qui +pourrait peut-être, par la même monomanie sauvage, y attenter encore?</p> + +<p>—Marraine, si vous l'exigez... jamais plus je n'attenterai aux jours du +prince....</p> + +<p>—Si je l'exige.... Mon Dieu! pouvez-vous en douter?</p> + +<p>—Eh bien!... je vous le jure <i>sur vous</i> (c'est pour moi le seul serment +que je puisse faire), je vous jure sur vous de respecter les jours de M. +de Hansfeld comme je respecterai les vôtres...—dit la bohémienne avec +un air singulier et en regardant Paula comme si elle eût voulu pénétrer +au plus profond de son cœur.—Mais si jamais vous vouliez épouser M. de +Morville sans avoir à vous reprocher la mort du prince, mort à laquelle +je serais aussi étrangère que vous..., dites un mot, ou plutôt... non, +pas même une parole...—et Iris, jetant les yeux autour d'elle comme +pour chercher quelque chose, et avisant sur la cheminée une épingle d'or +surmontée d'une boule d'émail constellée de perles, elle la prit et +ajouta:—Vous n'auriez qu'à me remettre cette épingle, et, sans qu'aux +yeux de Dieu et des hommes ni vous, ni moi, fussions pour rien dans la +mort du prince... vous pourriez épouser M. de Morville.... Ce que je +vous dis ne doit pas vous étonner.... Vous n'avez pas d'autre désir que +ce mariage, je n'ai pas d'autre désir que de vous voir heureuse.</p> + +<p>Avant que la princesse pût lui répondre, Iris disparut.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h2> + +<h3>AVEUX.</h3> + + +<p>Le vieux graveur et sa fille s'étaient profondément émus du récit de M. +de Hansfeld. Berthe avait plaint Arnold, obligé de lutter tour à tour +contre son amour et contre d'horribles soupçons; elle trouvait entre +elle et lui une étrange conformité de position: tous deux, enchaînés +pour jamais à des êtres indignes de leur affection, devaient passer leur +vie dans des regrets ou des espérances stériles.</p> + +<p>Pourtant elle s'avouait que son malheur aurait été plus grand encore si +elle n'eût pas rencontré dans le sauveur de son père un homme qui lui +inspirait une sympathie aussi vive qu'honorable.</p> + +<p>Elle ne prévoyait, elle n'ambitionnait d'autre bonheur que celui de voir +souvent Arnold et de l'entendre causer avec Pierre Raimond d'une façon +si intéressante et si enjouée; nous ne disons rien du ravissement de la +jeune femme lorsque le vieux graveur, resté seul avec elle, s'extasiant +sur le savoir et sur l'esprit d'Arnold, le plaçait au-dessus de tous les +hommes qu'il avait connus.</p> + +<p>Le lendemain du jour où madame de Hansfeld avait eu avec Iris la +conversation que nous avons reproduite, M. de Brévannes, aigri par une +préoccupation et une anxiété violentes, avait de nouveau brutalisé sa +femme, dont la présence lui devenait de plus en plus insupportable; +persuadé que, libre et garçon, il aurait eu plus de loisir, plus de +facilités pour mettre à fin son aventure avec madame de Hansfeld, le +matin même du jour dont nous parlons, il avait fait à sa femme une scène +violente.</p> + +<p>Berthe n'était plus au temps où elle s'éplorait sur ces injustices, elle +s'accusait même de s'en consoler trop facilement en songeant que chez +son père elle pouvait rencontrer Arnold.</p> + +<p>Elle se rendit donc chez Pierre Raimond.</p> + +<p>Qu'on juge de la joie du vieillard lorsqu'il vit entrer sa fille, qu'il +n'attendait que le lendemain.</p> + +<p>—Quel bonheur! chère enfant, je n'espérais pas te voir aujourd'hui.... +Allons... je devine... quelque nouvelle brutalité. Ma foi! maintenant +que les grossièretés de ce méchant homme, auxquelles tu deviens de plus +en plus indifférente, me valent une longue visite de toi... je sens ma +haine de beaucoup diminuer; si tu n'es pas heureuse, du moins tu n'es +plus malheureuse... c'est un progrès, et je ne désespère pas... de.... +Mais à quoi bon te parler de ces rêveries d'un vieux fou?</p> + +<p>—Oh! dites... mon père, dites.</p> + +<p>—Eh bien! en prenant ainsi l'habitude de te laisser passer la moitié de +ta vie chez moi, j'espère qu'un jour il ne te refusera pas la permission +de venir habiter tout-à-fait ici....</p> + +<p>—Ah! je n'ose le croire... il sait trop la joie que cela me +causerait....</p> + +<p>—Peut-être.... Mon Dieu! si cela était, juge donc aussi de ma joie, à +moi.... Hélas! cette séparation, ne saurait être consentie que par lui; +les lois sont ainsi faites, qu'il y a mille tortures qu'une pauvre femme +est obligée de souffrir et dont on peut l'accabler impunément.... S'il +faut tout dire, je crois que cet homme a quelque mauvaise passion au +cœur; son redoublement de brutalité, son besoin de t'éloigner de lui, +tout me le dit. S'il en est ainsi, une séparation ne lui coûtera pas.... +Que nous faut-il de plus? Depuis le peu de temps que tu t'es remise à +donner des leçons, tu refuses des écolières.... Ce gain modeste nous +suffira pour nous faire vivre.... Tu reprendras ta chambre de jeune +fille; nous verrons notre ami Arnold presque chaque jour. Que nous +faudra-t-il de plus?</p> + +<p>—Oh! rien, mon père, mais ce rêve est trop beau....</p> + +<p>—Encore une fois... qui sait!... quoique je connaisse ton attachement +pour moi, chère enfant... la compagnie d'un vieillard est si triste que +j'aurais eu presque un remords à accepter ton dévouement.... Mais don +Raphaël Arnold,—ajouta Pierre Raimond en souriant,—égaiera quelquefois +notre solitude, et à ce propos, mon enfant..., vois donc ce que les +cœurs honnêtes gagnent... à être honnêtes.... Sans la profonde estime +qui nous unit tous trois, et qui rend notre intimité si douce, que de +bonheur perdu! Si j'avais cru Arnold capable de t'aimer criminellement +et de souiller indignement les relations sacrées du bienfaiteur et de +l'obligé..., il eût été privé de notre amitié, qui lui est aussi +nécessaire que la sienne nous l'est, à nous.</p> + +<p>En ce moment, on frappa à la porte du graveur.</p> + +<p>—Entrez, dit-il.</p> + +<p>La porta s'ouvrit.... Arnold parut.</p> + +<p>—Quel heureux hasard!—s'écria Pierre Raimond,—vous venez à propos, +mon cher Arnold.... Mais qu'avez-vous? vous semblez soucieux, préoccupé, +triste.</p> + +<p>—En effet, monsieur Arnold, vous ne répondez pas, vous avez l'air +accablé, auriez-vous quelque chagrin? Quelque mauvaise nouvelle de votre +femme, peut-être....</p> + +<p>Arnold tressaillit, sourit tristement et répondit:</p> + +<p>—Vous dites vrai... il s'agit de ma femme.</p> + +<p>—Comment! cette misérable ose encore relever la tête après votre... je +dirai le mot... après votre faiblesse?...—s'écria Pierre Raimond.—Oh! +cette fois soyez sans pitié, pas de ménagements pour des crimes +semblables. Prenez garde d'aller trop loin par excès de générosité... il +y a un abîme entre la générosité et une indifférence coupable pour les +méchants....</p> + +<p>M. de Hansfeld était si abattu qu'il ne chercha pas à interrompre Pierre +Raimond; lorsque celui-ci eut parlé, il lui dit tristement:</p> + +<p>—Ma femme n'est pas coupable... et moi je vous ai trompé... je me suis +introduit chez vous sous un faux nom... je dois vous faire cet aveu.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, monsieur?—s'écria le vieillard en se levant +brusquement.</p> + +<p>Berthe, pâle, effrayée, regardait M. de Hansfeld avec une douloureuse +anxiété; Pierre Raimond était sombre et sévère.</p> + +<p>—Expliquez-vous, monsieur... je ne puis qualifier votre conduite avant +de vous avoir entendu.</p> + +<p>—Je vous dirai tout; seulement daignez réfléchir que rien ne +m'obligeait à l'aveu que je vous fais.... Si j'agis ainsi, c'est pour +rester digne de votre amitié.</p> + +<p>—Digne de mon amitié après un tel mensonge! N'y comptez plus, monsieur.</p> + +<p>—Peut-être serez-vous indulgent, veuillez donc m'écouter.... Lorsque le +hasard me mit à même de vous secourir, et qu'à mon tour secouru par vous +je fus transporté dans cette maison, mon premier mouvement fut de vous +déclarer mon véritable nom... mais à ce moment votre fille entra....</p> + +<p>—Eh bien!... monsieur... que fait cela?</p> + +<p>—Je la connaissais.</p> + +<p>—Vous la connaissiez?—dit le vieillard avec étonnement.</p> + +<p>—Moi!...—s'écria Berthe.</p> + +<p>—De vue seulement—reprit Arnold.—Oui, quelques jours auparavant, +j'avais rencontré votre fille aux Français; on l'avait nommée devant +moi, et plus tard j'entendis rendre un juste hommage à la noble et +austère fierté de son père.</p> + +<p>—A cette heure, monsieur... ces louanges sont de trop...—s'écria +Pierre Raimond avec impatience.</p> + +<p>—Je ne vous loue pas, monsieur... je vous explique la raison qui m'a +fait vous cacher mon titre... puisque le hasard veut que j'aie un +titre....</p> + +<p>—Vous avez, monsieur, très habilement trompé la confiance d'un +vieillard et la candeur d'une jeune femme; je vous en félicite....</p> + +<p>—J'ai eu tort; mais voici pourquoi j'ai agi de la sorte.... Connaissant +votre antipathie pour certaines classes de la société... je craignais +donc que ma position ne fût un obstacle aux relations que je désirais +déjà si vivement nouer avec vous....</p> + +<p>—Pour tâcher de séduire ma fille, sans doute! abuser de ce qu'il y a de +plus saint... la reconnaissance d'un obligé... Ah! vous et les vôtres... +vous serez toujours les mêmes—dit amèrement Pierre Raimond; puis il +reprit avec indignation:—Et moi qui tout à l'heure encore parlais de la +noble confiance qui rend certaines relations si douces entre les gens +de bien....</p> + +<p>—Ah! monsieur—dit Berthe au prince, avec un accent de tristesse +profonde—vous ne savez pas tout le mal que nous cause votre conduite +peu loyale.... Mon père avait en vous une foi si aveugle....</p> + +<p>—Je mérite ces reproches... et c'est volontairement que je suis venu +m'y exposer.</p> + +<p>—Mais qui êtes-vous donc, monsieur?—s'écria le graveur.</p> + +<p>—Le prince de Hansfeld!...—dit tristement Arnold en baissant la tête.</p> + +<p>—Vous habitez l'hôtel Lambert... ici près?</p> + +<p>—Le prince de Hansfeld! répéta Berthe avec une surprise mêlée d'intérêt +et d'effroi.</p> + +<p>—En vous racontant sous un nom supposé les suites funestes de mon +mariage, je vous disais vrai; mon nom seul avait été changé. Alors, +convaincu de la culpabilité de ma femme, surtout après la dernière +tentative que je vous ai racontée, j'étais décidé à l'obliger de quitter +la France.... Aujourd'hui même, j'aurais fait répandre le bruit que je +partais avec elle, abandonnant l'hôtel Lambert; conservant précieusement +l'incognito à l'abri duquel je m'étais créé des relations si chères, je +voulais vivre obscurément... ou plutôt heureusement dans une retraite +voisine de la vôtre.... Quelques promenades, ma solitude et notre +intimité chaque jour plus resserrée, voilà quelle était mon +ambition.... Il me faut renoncer à ces rêves.... Hier, en vous +quittant, je suis entré chez madame de Hansfeld; irrité de voir que ses +préparatifs de départ n'étaient pas encore faits, exaspéré par son +audace, j'articulai enfin le terrible reproche que je n'avais jamais eu +le courage de lui faire.</p> + +<p>—Et elle n'était pas coupable?—s'écria Berthe.—Ah! je le savais +bien... de tels crimes étaient impossibles.</p> + +<p>—Ma femme était innocente—répéta M. de Hansfeld;—elle s'est justifiée +avec franchise et dignité... Les raisons qu'elle m'a données m'ont paru +convaincantes; et un vieux serviteur, en qui j'ai toute confiance..., +m'a confirmé... qu'il avait été matériellement impossible à madame de +Hansfeld de faire aucune de ces trois tentatives sur ma vie.... Je ne +puis dire les impressions contraires dont je fus agité après cette +découverte.... Tantôt je m'applaudissais d'avoir, malgré les preuves en +apparence les plus positives, écouté la voix secrète qui me disait: Elle +est innocente; tantôt je me reprochais vivement les accusations, les +réticences bizarres qui avaient dû torturer cette malheureuse femme, et +changer en haine la faible affection qu'elle me portait; je songeais +avec douleur aux chagrins que mes soupçons odieux lui avaient causés; je +le sentais, j'avais beaucoup à expier, beaucoup à me faire pardonner. +Cette découverte n'a pas ranimé mon amour pour ma femme..., il s'est à +jamais éteint au milieu de ces doutes incessants; mais par cela même +que je ne l'aime plus, je dois redoubler envers elle d'égards et de +soins.... Maintenant.. voici pourquoi je viens vous apprendre une chose +que vous eussiez peut-être toujours ignorée.... Je regarderais comme +indigne de moi de surprendre, grâce à des faits dont à cette heure je +connais la fausseté, un intérêt qui eût encore resserré les liens +d'affection qui nous unissaient.... Bien souvent même j'avais été sur le +point de vous révéler mon véritable nom... mais la crainte d'exciter +votre indignation par cet aveu tardif m'a toujours retenu.... Maintenant +vous savez tout... encore une fois, je ne veux pas nier mes torts; +seulement songez à ce que je souffrais, aux consolations ineffables que +je trouvais ici, et peut-être me pardonnerez-vous d'avoir reculé devant +la crainte de perdre un pareil bonheur.</p> + +<p>Pierre Raimond était resté pensif pendant que M. de Hansfeld parlait; +peu à peu sa dure physionomie perdit son expression d'amertume et de +colère; un peu avant qu'Arnold eût cessé de parler, Pierre Raimond fit +même un signe de tête approbatif en regardant Berthe, comme pour +applaudir aux paroles de M. de Hansfeld. Berthe, les yeux baissés, était +dans une tristesse profonde; elle connaissait trop son père pour espérer +qu'après l'aveu du prince il consentirait encore à le recevoir; il lui +fallait donc renoncer à la seule consolation qui l'aidât à supporter ses +chagrins; cette idée était affreuse.</p> + +<p>Après quelques moments de silence, Pierre Raimond tendit la main à M. de +Hansfeld et lui dit:</p> + +<p>—Bien... très bien.... Vous triomphez de mes préventions... car vous +allez noblement au-devant d'un sacrifice... qui devra vous coûter autant +qu'à nous... et il nous coûtera beaucoup....</p> + +<p>—Je ne dois donc plus vous revoir?—dit tristement Arnold....</p> + +<p>—Cela est impossible.... J'ai pu accueillir chez moi mon sauveur et +lier avec lui une amitié que notre égalité de position autorisait.... +Confiant dans la loyauté de l'homme qui m'avait sauvé la vie, j'ai pu +voir sans scrupules son affection honnête et pure pour ma fille... mais +de tels rapports ne peuvent plus durer maintenant.... Un pauvre artisan +comme moi ne fréquente pas de princes. Enfin, je puis pardonner la ruse +dont vous vous êtes servi pour entrer chez moi; mais ce serait +l'approuver que de souffrir désormais vos visites.</p> + +<p>—Mon Dieu! croyez....</p> + +<p>—Je crois que cette séparation vous sera pénible... bien pénible... pas +plus qu'à nous, pourtant....</p> + +<p>—Oh! non...—murmura Berthe, qui ne put retenir ses larmes.</p> + +<p>—Et encore—reprit Pierre Raimond—vous avez, vous, les plaisirs de +votre rang....</p> + +<p>—Les plaisirs... le croyez-vous?</p> + +<p>—Les devoirs... si vous voulez. Vous avez à faire oublier à votre femme +les chagrins que vous lui avez causés, et, pour une âme généreuse, +c'est une occupation noble et grande. Mais nous... que nous reste-t-il +pour remplacer une intimité bien chère à notre cœur? Tant que j'aurai +cette pauvre femme auprès de moi, je vous regretterai moins; mais +lorsque je serai seul! Ma fille elle-même devenait presque insouciante +des chagrins qui l'accablaient chez elle, en songeant à la joie douce et +calme qui l'attendait ici.... Maintenant, encore une fois, que lui +reste-t-il? les regrets d'un passé qu'il aurait mieux pour elle valu ne +pas connaître.</p> + +<p>—Mon père, j'aurai du courage—reprit Berthe.—Ne me restez-vous pas?</p> + +<p>—Oui... et nous parlerons souvent de lui... je te le promets—ajouta le +vieillard en tendant la main à Arnold, qui la serra tendrement dans les +siennes.</p> + +<p>—Allons, du courage, monsieur Arnold—dit Berthe en tâchant de sourire +à travers ses larmes.—Mon père vous l'a dit: nous ne vous oublierons +jamais; nous parlerons bien souvent de vous. Adieu... et pour toujours, +adieu....</p> + +<p>M. de Hansfeld pouvait à peine contenir son émotion; il répondit d'une +voix altérée:—Adieu, et pour toujours adieu.... Croyez... et....</p> + +<p>Mais il ne put achever; les sanglots étouffèrent sa voix, et il cacha sa +figure dans ses mains.</p> + +<p>—Vous le voyez—dit-il après un moment de silence à Pierre Raimond qui +le contemplait tristement—faible... toujours faible.... Que vous devez +me mépriser, homme rude et stoïque....</p> + +<p>Sans lui répondre, Pierre Raimond s'écria tout-à-coup:</p> + +<p>—Mon Dieu! maintenant j'y songe... votre femme est innocente... soit... +mais ce crime si obstinément répété... qui l'a commis? A Trieste, ici, +des étrangers pouvaient en être accusés... mais en voyage, dans cette +auberge, il faut que ce soit quelqu'un de votre maison, à moins d'une +coïncidence extraordinaire.</p> + +<p>—Je me suis fait aussi cette question, et elle est demeurée pour moi +inextricable.... En voyage, nous n'étions accompagnés que de trois +personnes: un vieux serviteur qui m'a élevé, une jeune fille recueillie +par madame de Hansfeld, mon chasseur qui nous servait de courrier et que +j'ai depuis très longtemps à mon service. Soupçonner mon vieux Frantz ou +une jeune fille de dix-sept ans d'un crime si noir, si inutile, serait +absurde; il ne resterait donc que le chasseur.... Mais quoique bon et +dévoué, si vous connaissiez la bêtise de ce malheureux garçon, vous +comprendriez que, plutôt que de le croire coupable, j'accuserais mon +vieux Frantz ou la demoiselle de compagnie de ma femme.</p> + +<p>—Mais cependant... ces tentatives....</p> + +<p>—Tenez, mon ami, mes injustes soupçons m'ont déjà causé trop de +malheurs pour que j'ose encore en avoir....</p> + +<p>—Mais ces tentatives sont réelles.... Si on les renouvelle?</p> + +<p>—Tant mieux.... Hier je les aurais redoutées... aujourd'hui j'irais au +devant....</p> + +<p>—Ah! monsieur Arnold... et les amis qui vous restent.... Comment! vous +ne ferez aucune perquisition pour découvrir le coupable?</p> + +<p>—Aucune.... A quoi bon?... Ne viens-je pas de vous dire: <i>Adieu... et +pour toujours</i>?</p> + +<p>Et M. de Hansfeld sortit désespéré.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h2> + +<h3>LE RENDEZ-VOUS.</h3> + + +<p>Ce matin-là même M. de Brévannes devait rencontrer madame de Hansfeld au +Jardin-des-Plantes.</p> + +<p>Il s'y rendit vers onze heures.</p> + +<p>La lecture du <i>livre noir</i>, ce mystérieux confident des plus intimes +pensées de Paula, avait donné au mari de Berthe presque des espérances; +les secrets qu'il croyait avoir surpris se résumaient ainsi:</p> + +<p>«Madame de Hansfeld se reprochait de ne pas haïr assez M. de Brévannes, +meurtrier de Raphaël.</p> + +<p>«Le prince la rendait si malheureuse, qu'elle désirait sa mort.»</p> + +<p>Iris avait surtout recommandé à M. de Brévannes de ne faire en rien +soupçonner à la princesse qu'il connaissait, pour ainsi dire, ses plus +secrètes pensées.</p> + +<p>Ce conseil servait trop les intérêts de M. de Brévannes pour qu'il ne le +suivît pas scrupuleusement.</p> + +<p>—Madame de Hansfeld venait à cette entrevue avec moins de sécurité que +M. de Brévannes; elle le savait capable de la calomnier indignement; la +portée de ses calomnies pouvait être terrible et arriver jusqu'à M. de +Morville.</p> + +<p>Paula devait donc beaucoup ménager cet homme qui lui inspirait une +aversion profonde, et lui témoigner une menteuse bienveillance, afin de +paralyser pendant quelque temps ses médisances.</p> + +<p>Mais madame de Hansfeld ne s'abusait pas.... Du moment où M. de +Brévannes se verrait joué, il se vengerait par la calomnie, et sa +vengeance pouvait avoir une funeste influence sur l'amour de M. de +Morville.</p> + +<p>Le plus léger soupçon devait être mortel à cet amour idéal, +désintéressé, romanesque, et surtout basé sur une estime et sur une +confiance réciproques.</p> + +<p>Madame de Hansfeld se rendit au Jardin-des-Plantes avec Iris, malgré +l'horreur que lui inspiraient les crimes de cette jeune fille. Elle +n'avait pu se passer d'elle dans cette circonstance.</p> + +<p>Onze heures sonnaient lorsque Paula et la bohémienne arrivèrent au pied +du labyrinthe; le froid était vif, le jour pur et beau; dans cette +saison les promeneurs sont rares, surtout en cet endroit; les deux +femmes atteignirent le fameux <i>cèdre</i> sans rencontrer personne.</p> + +<p>M. de Brévannes était depuis une demi-heure assis au pied de cet arbre +immense; il se leva à la vue de madame de Hansfeld.</p> + +<p>Celle-ci cacha difficilement son émotion; après plusieurs années elle +revoyait un homme qu'elle avait tant de raisons de détester. Son cœur +battit avec violence, elle dit tout bas à Iris de ne pas la quitter.</p> + +<p>M. de Brévannes, vain et orgueilleux, interpréta cette émotion à son +avantage; il contemplait avec ravissement l'admirable figure de Paula, +que le froid nuançait des plus vives couleurs. Sa taille charmante se +dessinait à ravir sous une robe de velours grenat fourrée d'hermine.</p> + +<p>Le mari de Berthe se laissait entraîner aux plus folles espérances en +songeant qu'à force d'opiniâtreté il avait obtenu un rendez-vous de +cette femme, qui réunissait tant de grâces à tant de dignité, tant de +charmes à une si haute position sociale; ce qui, pour M. de Brévannes, +n'était pas la moindre des séductions de la princesse.</p> + +<p>Plein d'espoir et d'amour, il s'approcha de Paula et lui dit +respectueusement:</p> + +<p>—Avec quelle impatience, madame, j'attendais ce moment.... Combien je +vous sais gré... de votre excessive bonté pour moi!</p> + +<p>—Vous savez mieux que personne, monsieur, par qui cette démarche m'est +imposée—dit amèrement la princesse en faisant allusion aux menaces de +M. de Brévannes.</p> + +<p>—Je vous comprends, madame—dit M. de Brévannes;—mais si vous saviez +dans quel égarement peut vous jeter une passion violente à laquelle on +est en proie depuis des années? Ah! que de fois je me suis souvenu avec +délices de ce temps où je vous voyais chaque jour... où, à l'abri de +l'amour que je feignais pour votre tante....</p> + +<p>—Assez, monsieur... assez... vous ne m'avez pas sans doute demandé cet +entretien pour me parler d'un passé... que pour tant de raisons vous +devez tâcher d'oublier.</p> + +<p>—L'oublier... le puis-je? Ce souvenir a effacé tous les souvenirs de ma +vie.</p> + +<p>—Veuillez me répondre, monsieur. En insistant avec tant d'opiniâtreté +pour obtenir ce rendez-vous, quel était votre but?</p> + +<p>—Vous parler de mon amour plus passionné que jamais, vous intéresser... +presque malgré vous, aux tourments que je souffre....</p> + +<p>—Écoutez, monsieur de Brévannes—dit froidement Paula en +l'interrompant—il y a deux ans, vous m'avez une fois parlé de votre +amour... je ne vous ai pas cru.... Le silence que vous avez ensuite +gardé sur cette prétendue passion m'a prouvé que voire aveu était sans +conséquence.... Lorsqu'on m'a dit votre obstination à me rencontrer ici, +j'ai attribué ce désir à un tout autre motif que celui de me parler d'un +amour qui m'offense et qui me rappelle d'atroces calomnies....</p> + +<p>—Eh bien! je ne vous parlerai plus de cet amour... je me contenterai de +vous aimer sans vous le dire.... Attendant tout du temps, de la +sincérité du sentiment que je vous porte, permettez-moi seulement de +vous voir quelquefois.... J'aurais pu demander à l'un de nos amis +communs de vous être présenté; j'ai préféré d'attendre votre agrément +avant de tenter cette démarche.</p> + +<p>—Je ne reçois que quelques personnes de mon intimité, monsieur—reprit +sèchement Paula.—M. de Hansfeld vit très seul... il m'est impossible... +surtout après votre étrange aveu, de changer en rien mes habitudes.</p> + +<p>M. de Brévannes ne put réprimer un mouvement de dépit et de colère qui +rappela à madame de Hansfeld qu'elle devait ménager cet homme; elle +ajouta d'un ton plus familier:</p> + +<p>—Songez, de grâce, à tout ce qui s'est passé à Florence... et avouez +qu'il m'est impossible de vous recevoir... lors même que je le +désirerais.</p> + +<p>Ces derniers mots, seulement dits par madame de Hansfeld pour adoucir +l'effet de son refus, parurent à M. de Brévannes fort encourageants. Il +se souvint à propos des confidences du <i>livre noir</i>, et prit la +froideur contrainte de la princesse pour de la réserve et de la +dissimulation à l'endroit d'un amour qu'elle ne voulait pas s'avouer +encore; il crut devoir ménager ces scrupules, certain qu'après quelques +refus de pure convenance, Paula lui accorderait les moyens de la voir.</p> + +<p>M. de Brévannes reprit:</p> + +<p>—Je n'ose vous supplier encore, madame, de permettre que je vous sois +présenté. Pourtant... quel inconvénient y aurait-il? croyez-moi, loin +d'abuser de cette faveur... j'en userais avec la plus extrême +réserve....</p> + +<p>—Je vous assure, monsieur, que cela est impraticable.... Sous quel +prétexte d'ailleurs?... que dirais-je à M. de Hansfeld?</p> + +<p>—Que j'ai eu l'honneur de vous connaître en Italie.... Et puis, un +homme marié—ajouta-t-il en souriant—n'inspire jamais de défiance. Je +pourrais même, et seulement pour la forme, avoir l'honneur de vous +amener madame de Brévannes... quoiqu'elle ne soit pas digne de vous +occuper un moment.</p> + +<p>Cette proposition de M. de Brévannes frappa vivement Paula.</p> + +<p>Sachant le prince très épris de Berthe, elle ne put dissimuler un +sourire d'ironie en entendant M. de Brévannes parler de présenter sa +femme à l'hôtel Lambert.</p> + +<p>Un vague pressentiment dont madame de Hansfeld ne put se rendre compte, +lui dit que cette circonstance pourrait peut-être servir un jour sa +haine contre M. de Brévannes. Elle reprit avec un embarras affecté:</p> + +<p>—Si cela était possible... j'aurais le plus grand plaisir à connaître +madame de Brévannes... car j'ai beaucoup de raisons pour croire que vous +la jugez trop sévèrement. Aussi, dans le cas où il me serait permis de +vous recevoir, ce serait uniquement, entendez-vous bien, uniquement à +cause de madame de Brévannes; je vous en préviens, monsieur.</p> + +<p>—Il en est toujours ainsi, les femmes n'ont pas de meilleure amie que +celle à qui elles enlèvent un mari; elle s'est trahie—se dit M. de +Brévannes—et il reprit tout haut:</p> + +<p>—Vous sentez, madame, combien je serais heureux de tout ce qui pourrait +rendre mes relations avec vous plus suivies; permettez-moi donc alors, +pour l'amour de madame de Brévannes—dit-il avec un nouveau sourire—de +vous la présenter en vous demandant la permission de l'accompagner +quelquefois.</p> + +<p>—Très rarement, monsieur, surtout dans les premiers temps de ma liaison +avec madame de Brévannes—ajouta madame de Hansfeld après un moment +d'hésitation.</p> + +<p>—Je ne veux pas chercher les raisons qui vous obligent à agir ainsi, +madame... mais je m'y soumets.</p> + +<p>Et il pensa:</p> + +<p>—C'est un chef-d'œuvre d'habileté sans doute; le prince est jaloux; +elle veut d'abord éloigner les soupçons de son mari, et capter la +confiance de ma femme.</p> + +<p>—A ces conditions—reprit madame de Hansfeld en baissant les yeux—je +vous permettrais de me présenter madame de Brévannes... mais il serait +formellement entendu que désormais vous ne me diriez jamais un mot... +d'un amour aussi vain qu'insensé.</p> + +<p>—Je demanderais une modification à cette clause, madame.... Je +m'engagerais à faire tout au monde pour vous oublier... seulement, afin +de m'encourager et de me fortifier dans ma bonne résolution, vous me +permettriez quelquefois de venir vous instruire des résultats de mes +efforts... et comme selon vos désirs je ne vous verrais que très +rarement chez vous... vous daigneriez peut-être quelquefois m'accorder +les moyens de vous rencontrer ailleurs?</p> + +<p>—Monsieur....</p> + +<p>—Seulement pour m'entendre vous dire que je tâche de vous oublier.... +Le sacrifice que je fais n'est-il pas assez grand pour que vous +m'accordiez au moins cette compensation?</p> + +<p>—C'est une étrange manière d'oublier les gens que celle-là... Mais si +vous la croyez d'un effet certain, monsieur... un jour peut-être je +consentirai à revenir ici.</p> + +<p>—Ah! madame, que de bontés!</p> + +<p>—Mais prenez garde, si je ne suis pas satisfaite des progrès de votre +indifférence, vous n'obtiendrez pas une seule entrevue de moi.</p> + +<p>—Je crois pouvoir vous promettre, madame, que vous n'aurez pas à +regretter la grâce que vous m'accordez....</p> + +<p>Après un moment de silence, Paula reprit:</p> + +<p>—Vous devez trouver surprenant, monsieur, qu'après ce qui s'est +autrefois passé entre nous....</p> + +<p>—Madame....</p> + +<p>—Je n'en veux pas dire davantage.... Un jour vous saurez le motif de ma +conduite et de ma générosité... Mais il se fait tard, je dois +rentrer.... Dites-moi quelle est la personne qui me présentera madame de +Brévannes?</p> + +<p>—Madame de Saint-Pierre, cousine de M. de Luceval. Elle avait bien +voulu m'offrir ses bons offices.</p> + +<p>—Je la rencontre, en effet, assez souvent dans le monde. Rappelez-lui +donc cette promesse, monsieur... et j'accueillerai sa demande....</p> + +<p>—Vous vous retirez déjà?... Mon Dieu! j'aurais tant de choses à vous +dire.... Encore un mot, encore... de grâce!...</p> + +<p>—Impossible.... Iris, venez....</p> + +<p>La jeune fille revint auprès de sa maîtresse, et descendit les rampes du +labyrinthe après avoir échangé un regard d'intelligence avec M. de +Brévannes.</p> + +<p>Le mari de Berthe devait être d'autant plus dupe du stratagème d'Iris +au sujet du <i>livre noir</i>, que, par suite des révélations de la +bohémienne au sujet de l'infidélité de Raphaël, Paula n'avait pas +témoigné l'horreur qu'elle aurait dû ressentir à la vue du meurtrier de +son fiancé.</p> + +<p>Cette circonstance donnait une nouvelle autorité au recueil des <i>pensées +intimes</i> de madame de Hansfeld.</p> + +<p>M. de Brévannes, aussi glorieux que ravi de l'empressement de madame de +Hansfeld à se rapprocher de Berthe, se crut le seul et véritable motif +de cette liaison, qui devait sans doute, plus tard, assurer et faciliter +ses relations journalières avec Paula.</p> + +<p>En attendant avec une vive et confiante impatience le moment de +connaître par le livre noir l'impression <i>vraie</i> que cette entrevue +avait causée à madame de Hansfeld, M. de Brévannes rentra donc chez lui +le cœur léger et content.</p> + +<p>Peu de temps auparavant, Berthe était revenue de chez son père triste +et accablée; elle venait de voir M. de Hansfeld, sans doute pour la +dernière fois; il lui fallait à tout jamais renoncer aux doux et beaux +rêves dont elle s'était bercée.</p> + +<p>Apprenant que sa femme était chez elle, M. de Brévannes s'y rendit à +l'instant même.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h2> + +<h3>PROPOSITIONS.</h3> + + +<p>M. de Brévannes ne réfléchit pas un moment à tout ce qu'il y avait +d'humiliant et d'odieux dans le rôle qu'il préparait à sa femme; nulle +considération, nul scrupule ne pouvait empêcher cet homme d'aller droit +à son but.</p> + +<p>Dans cette circonstance, en songeant à se servir de Berthe comme d'un +moyen, il se dit avec une sorte de forfanterie cynique:—Voici la +première fois que mon mariage m'aura été bon à quelque chose.</p> + +<p>Il crut néanmoins nécessaire de prendre envers sa femme un ton moins dur +que d'habitude pour la décider à se laisser présenter à la princesse de +Hansfeld. Berthe allait peu dans le monde; elle était fort timide; or, +s'attendant à quelques difficultés de sa part, il préférait les vaincre +par la douceur, ses menaces pouvant rester vaincues devant un refus +obstiné de sa femme.</p> + +<p>Celle-ci s'attendait si peu à la visite de son mari, qu'elle donnait un +libre cours à ses larmes en pensant à M. de Hansfeld qu'elle ne devait +plus revoir.</p> + +<p>Pour la première fois elle sentait à quel point elle l'aimait. Elle +avait le courage de ne pas maudire cette séparation cruelle, en songeant +au trouble qu'une passion coupable aurait apporté dans sa vie. Ne voyant +plus Arnold, du moins elle serait à l'abri de tout danger.</p> + +<p>Une <i>consolation</i> pareille coûte toujours bien des larmes; aussi la +jeune femme eut-elle à peine le temps d'essuyer ses yeux avant que son +mari fût près d'elle.</p> + +<p>Berthe avait assez de sujets de chagrin pour que M. de Brévannes ne +s'étonnât pas de la voir pleurer; il fut néanmoins contrarié de ces +larmes, car il ne pouvait, sans transition, parler à sa femme des +plaisirs du monde et de sa présentation à madame de Hansfeld. Réprimant +donc un léger mouvement d'impatience, il dit doucement à Berthe, en +n'ayant pas l'air de s'apercevoir de sa tristesse (cela rendait la +transition d'autant plus rapide):</p> + +<p>—Pardon... ma chère amie.... Je vous dérange..</p> + +<p>—Non... non, Charles... vous ne me dérangez pas—dit Berthe en essuyant +de nouveau ses larmes, qu'elle se reprochait presque comme une faute.</p> + +<p>—Ce matin, vous avez vu votre père?</p> + +<p>—Oui... vous m'avez permis d'y aller... quand je....</p> + +<p>—Oh!...—dit M. de Brévannes en interrompant Berthe—ce n'est pas un +reproche que je vous fais. Je n'aime pas le caractère de votre père, il +me serait impossible de vivre avec lui; mais je rends justice à sa +loyauté, à l'austérité de ses principes, et je suis parfaitement +tranquille quand je vous sais chez lui.</p> + +<p>Berthe n'avait rien à se reprocher; pourtant son cœur se serra comme si +elle eût abusé de la confiance de son mari, qui, pour la première fois +depuis bien longtemps, lui parlait avec bonté; elle baissa la tête sans +répondre.</p> + +<p>M. de Brévannes continua:</p> + +<p>—Et puis, enfin, ces visites à votre père sont vos seules +distractions... depuis notre arrivée à Paris.... A l'exception de cette +première représentation des Français, vous n'êtes allée nulle part...; +aussi je songea vous tirer de votre solitude....</p> + +<p>—Vous êtes trop bon, Charles; vous le savez, j'aime peu le monde... je +suis accoutumée depuis longtemps à la vie que je mène. Ne vous occupez +donc pas de ce que vous appelez mes plaisirs....</p> + +<p>—Allons, allons, vous êtes une enfant, laissez-moi penser et décider +pour vous à ce sujet-là... Vous ne vous en repentirez pas....</p> + +<p>—Mais, Charles....</p> + +<p>—Oh! je serai très opiniâtre... comme toujours, et plus que jamais; car +il s'agit de vous être agréable... malgré vous. Oui... une fois votre +première timidité passée, le monde, qui vous inspire tant d'effroi, aura +pour vous mille attraits....</p> + +<p>Berthe regardait son mari, toute surprise de ce changement +extraordinaire dans son accent, dans ses manières. Il lui parlait avec +une douceur inaccoutumée au moment même où elle se reprochait de porter +une trop vive affection à M. de Hansfeld. L'angoisse, nous dirons +presque le remords de la jeune femme, augmentait en raison de +l'apparente bienveillance de son mari; elle répondit en rougissant:</p> + +<p>—En vérité, Charles, je suis bien reconnaissante de ce que vous voulez +faire pour moi.. je m'en étonne même.</p> + +<p>—Pauvre chère amie, sans y songer, vous m'adressez là un grand +reproche.</p> + +<p>—Oh! pardon, je ne voulais pas....</p> + +<p>—Mais ce reproche, je l'accepte, car je le mérite.... Oui, depuis notre +retour je vous ai assez négligée pour que la moindre prévenance de ma +part vous étonne.... Mais, patience, j'ai ma revanche à prendre.... Ce +n'est pas tout; on me croit un Othello; on croit que c'est par jalousie +que je cache mon trésor à tous les yeux; je veux répondre à ces +malveillants en conduisant mon trésor beaucoup dans le monde cet hiver, +et prouver ainsi que vous m'inspirez autant d'orgueil que de confiance.</p> + +<p>—Je ne puis répondre à des offres si gracieuses qu'en les acceptant, +quoiqu'à regret et seulement pour vous obéir... car je préférerais +beaucoup la solitude; et, si vous me le permettiez, Charles, je vivrais +comme par le passé...</p> + +<p>—Non, non, je vous l'ai dit; je serai aussi opiniâtre que vous....</p> + +<p>—Eh bien! soit, je ferai ce que vous désirez; seulement soyez assez bon +pour me promettre de ne pas me forcer de m'amuser trop—dit Berthe en +souriant tristement.—J'irai dans le monde puisque vous le désirez +vivement... mais pas trop souvent, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Soyez tranquille; lorsque vous y serez allée quelquefois, ce sera moi +qui, j'en suis sûr, serai obligé de modérer vos désirs d'y retourner.</p> + +<p>—Oh! ne craignez pas cela, Charles.</p> + +<p>—Vous verrez, vous verrez.</p> + +<p>—Je me trouve si gênée chez les personnes que je ne connais pas; il me +semble voir partout des regards malveillants.</p> + +<p>—Vous êtes beaucoup trop jolie pour ne pas exciter l'envie et la +malveillance des femmes; mais l'admiration des hommes vous vengera. Sans +compter que parmi les personnes auxquelles je veux vous présenter, il en +est de si hautement placées, de si exclusives même, que votre admission +chez elles fera bien des jaloux.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, Charles?</p> + +<p>—Vous allez le savoir, ma chère amie, et je me fais une joie de vous +l'apprendre. Je suis ravi de vous voir entrer si bien dans mes vues; je +m'attendais, je vous l'avoue, à avoir plus de résistance à vaincre....</p> + +<p>—Si j'ai cédé si vite... c'est par crainte de vous déplaire. Dites un +mot, et vous verrez avec quelle facilité je renoncerai à des plaisirs +sans doute bien enviés.</p> + +<p>—Certes, je ne dirai pas ce mot, ma chère amie; loin de là, j'en dirai +un qui, au contraire, vous empêcherait de renoncer à ces vaines joies du +monde dont vous semblez faire si bon marché.</p> + +<p>—Comment! ce mot....</p> + +<p>—Vous souvenez-vous, de cette première représentation aux Français?</p> + +<p>—Oui, sans doute.</p> + +<p>—Je veux dire, vous souvenez-vous des choses qui ont le plus attiré +l'attention du public, non pas sur la scène, mais dans la salle?</p> + +<p>—L'étrange coiffure de madame Girard, d'abord.</p> + +<p>—Le sobieska, sans doute? Mais ensuite....</p> + +<p>Berthe était si loin de s'attendre à ce qu'allait lui dire son mari, +qu'elle chercha un moment dans sa pensée et répondit:</p> + +<p>—Je ne sais.... Madame la marquise de Luceval?</p> + +<p>—Vous approchez à la fois et de la vérité et de la loge de la personne +dont je veux parler.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Dans la loge voisine de celle de madame de Luceval, n'y avait-il pas +une belle princesse étrangère dont tout le monde parlait avec +admiration?</p> + +<p>—Une princesse étrangère!—répéta machinalement Berthe, dont le cœur +se serra par un pressentiment indéfinissable.</p> + +<p>—Oui, madame la princesse de Hansfeld.</p> + +<p>—La princesse! comment! c'est à elle....</p> + +<p>—Que je vous présenterai après-demain, je l'espère.</p> + +<p>—Oh! jamais... jamais!—s'écria involontairement Berthe.</p> + +<p>Profiter de cette offre, qui lui donnait les moyens de revoir le prince, +lui semblait une odieuse perfidie.</p> + +<p>M. de Brévannes, quoique étonné de l'exclamation de sa femme, crut +d'abord qu'elle refusait par timidité, et reprit:</p> + +<p>—Allons, vous êtes une enfant. Bien que très grande dame, la princesse +de Hansfeld est la personne la plus simple du monde; vous lui plairez +beaucoup, j'en suis sûr.</p> + +<p>—Mon ami, je vous en conjure, ne me conduisez pas chez la princesse; +laissez-moi dans la retraite où j'ai vécu jusqu'ici.</p> + +<p>—Ma chère amie, je vous en conjure à mon tour—dit M. de Brévannes en +se contenant—n'ayez pas de caprices de mauvais goût. Tout à l'heure +vous étiez décidée à ce que je désirais, et voici que maintenant vous +revenez sur vos promesses! Soyez donc raisonnable.</p> + +<p>—Mais c'est impossible.... Non, non, Charles... je vous en supplie en +grâce... n'exigez pas cela de moi....</p> + +<p>—Ah çà, sérieusement, vous êtes folle! Vous refusez avec obstination ce +que tant d'autres demanderaient comme une faveur inespérée?</p> + +<p>—Je le sais, je le sais.... Aussi croyez que si je refuse, c'est que +j'ai des raisons pour cela.</p> + +<p>—Des raisons? des raisons?... Et lesquelles, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Mon Dieu! aucune de particulière; mais je désire ne pas aller dans le +monde.</p> + +<p>M. de Brévannes, stupéfait de cette résistance, en cherchait vainement +la cause; il pressentait que le goût de la retraite ne dictait pas seul +ce refus; un moment il crut sa femme jalouse de la princesse. Aussi +reprit-il avec une certaine complaisance:</p> + +<p>—Voyons, soyez franche, ne me cachez rien. N'y aurait-il pas un peu de +jalousie sous jeu?</p> + +<p>—De la jalousie?...</p> + +<p>—Oui... ne seriez-vous pas assez folle pour vous imaginer que je +m'occupe de la princesse?</p> + +<p>—Non, non, je ne crois pas cela... je vous l'assure.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce donc alors?—s'écria M. de Brévannes avec une +impatience longtemps contenue.</p> + +<p>—Charles, soyez bon, soyez généreux....</p> + +<p>—Je me lasse de l'être, madame; et puisque vous ne tenez aucun compte +de mes prières, vous exécuterez mes ordres, et après-demain vous +m'accompagnerez chez madame de Hansfeld, m'entendez-vous!</p> + +<p>—Charles, un mot, de grâce.... C'est pour m'être agréable, n'est-ce +pas, que vous voulez me conduire chez la princesse?</p> + +<p>—Sans doute; eh bien?</p> + +<p>—Eh bien! puisque c'était pour moi que vous aviez formé ce projet... je +vous en supplie, renoncez-y....</p> + +<p>—Vous m'obéirez.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! mais allez-y seul! Peu vous importe que, moi, +je....</p> + +<p>—Cela m'importe tellement que vous irez, est-ce clair?</p> + +<p>—Il me coûte de vous refuser; mais comme vous ne pourrez me contraindre +à cela....</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Je n'irai pas.</p> + +<p>—Vous n'irez pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Voilà un bien stupide entêtement.... Et vous croyez me faire la loi?</p> + +<p>—J'agis comme je le dois.</p> + +<p>—En refusant d'aller chez madame de Hansfeld?</p> + +<p>—Oui, Charles.</p> + +<p>—Je suis peu disposé à deviner des charades; aussi je terminerai notre +entretien par deux mots: si vous persistez dans votre refus, de votre +vie vous ne reverrez votre père... car dans huit jours vous partirez +pour la Lorraine, d'où vous ne reviendrez pas.... J'ai le droit de vous +assigner le lieu de votre résidence.... Vous le savez, ma volonté est +inébranlable; ainsi réfléchissez.</p> + +<p>Berthe baissa la tête sans répondre.</p> + +<p>Son mari pouvait en effet l'envoyer en Lorraine, la séparer de son père, +dont elle était alors l'unique ressource, puisque, par un juste +sentiment de fierté, Pierre Raimond refusait la pension que lui avait +faite M. de Brévannes.</p> + +<p>Ce n'était pas tout; en obéissant à son mari, Berthe devait cacher au +graveur à quelle condition elle continuait de le voir, car celui-ci eût +cent mille fois préféré laisser sa fille partir pour la Lorraine que de +l'engager à obéir aux ordres de son mari, puisque ces ordres la +rapprochaient d'Arnold.</p> + +<p>Un moment elle voulut avouer à M. de Brévannes le motif de la résistance +qu'elle lui opposait; mais songeant à la jalousie féroce de son mari, à +la colère qu'il ressentirait contre le graveur, dont il l'éloignerait +peut-être encore, elle rejeta cette idée.</p> + +<p>Il n'y avait, malheureusement pour Berthe, aucun moyen-terme entre ces +différentes alternatives. Son premier mouvement avait été de résister +opiniâtrement aux désirs de son mari, parce que les larmes qu'elle +versait au souvenir d'Arnold l'éclairaient sur le danger de cet amour +jusqu'alors si calme; mais elle devait se courber devant une fatale +nécessité.</p> + +<p>Elle répondit à son mari avec accablement:</p> + +<p>—Vous l'exigez... monsieur... je vous obéirai....</p> + +<p>—C'est, en vérité, bien heureux, madame....</p> + +<p>—Seulement... rappelez-vous toujours... que j'ai de toutes mes forces +résisté à vos ordres... que je vous ai conjuré, supplié de me laisser +vivre dans la retraite... et que c'est vous... vous qui avez voulu m'en +tirer, pour me jeter au milieu du tourbillon du monde...—dit Berthe en +s'animant;—du monde... où je n'aurai ni appui ni conseil, où je serai +exposée à tous les dangers qui assiègent une jeune femme absolument +isolée....</p> + +<p>—Isolée!... mais moi, madame....</p> + +<p>—Écoutez-moi, monsieur: j'ai vingt-deux ans à peine... vous m'avez +accablée de chagrins... je ne vous aime plus.... Je suis sans doute +résolue de ne jamais oublier mes devoirs... mais quoique sûre de moi... +je préférerais ne pas affronter certains périls.</p> + +<p>Berthe, cette fois, croyait avoir frappé juste en éveillant vaguement la +jalousie forcenée de M. de Brévannes: elle espérait ainsi le faire +réfléchir aux inconvénients de jeter au milieu des séductions du monde +une jeune femme sans amour et sans confiance pour son mari.</p> + +<p>En effet, M. de Brévannes, stupéfait de ce nouveau langage, regardait +Berthe avec une irritation mêlée de surprise.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire, madame?—s'écria-t-il.—Voulez-vous me faire +entendre que vous pourriez avoir l'indignité d'oublier ce que j'ai fait +pour vous?... Oh! prenez garde, madame, prenez garde... ne jouez pas +avec ces idées-là, elles sont terribles.... Songez bien que +l'amour-propre est mille fois plus irritable et plus ardent à la +vengeance que l'amour.... Si jamais vous aviez seulement la pensée de me +tromper.... Mais, tenez—dit-il en blêmissant de rage à cette seule +idée—ne soulevons pas une telle question... elle est sanglante....</p> + +<p>—Et c'est parce qu'elle peut devenir un jour sanglante, monsieur, que +je la soulève, moi, et qu'en honnête femme je vous supplie de me laisser +dans ma retraite, de ne pas volontairement m'exposer à des périls que je +n'aurais peut-être pas la force de surmonter. Je vous dois beaucoup, +sans doute; mais, croyez-moi, ne m'obligez pas à compter aussi les +larmes que j'ai versées; je pourrais me croire quitte....</p> + +<p>—Quelle audace!...</p> + +<p>—J'aime mieux être audacieuse avant d'avoir fait le mal qu'hypocrite +après une faute. Encore une fois, pour votre repos et pour le mien, +monsieur, laissez-moi vivre obscure et ignorée.... A ce prix je puis +vous promettre de ne jamais faillir... sinon....</p> + +<p>—Sinon?...</p> + +<p>—Vous m'aurez jetée presque désarmée au milieu des périls du monde.... +Je connais mes devoirs, j'essaierai de lutter... mais je vous le dis... +il peut se rencontrer des circonstances où la force me manque.</p> + +<p>Le bon sens, la franchise de ces paroles, faisaient bouillonner la +jalousie de M. de Brévannes; il connaissait trop ses torts envers Berthe +pour ne pas prévoir qu'elle lutterait seulement et absolument par +<i>devoir</i>; et le devoir sans affection est souvent impuissant contre les +entraînements de la passion.</p> + +<p>L'enfer de cet homme commençait. Placé entre sa jalousie et son amour, +il hésitait entre le désir de nouer des relations suivies avec madame de +Hansfeld, grâce à la présentation de Berthe, et la crainte de voir sa +femme entourée d'adorateurs.</p> + +<p>La pensée d'être jaloux du prince, qu'il ne connaissait que par le récit +de ses bizarreries, ne lui vint pas un moment à l'esprit; mais à défaut +du prince il se créa les fantômes les plus effrayants, c'est-à-dire les +plus charmants. Déjà il se voyait moqué, montré au doigt; lui qui avait +fait un mariage d'amour, mariage ridicule s'il en est, pensait-il, lui +qui avait sacrifié sa vanité, son ambition, sa cupidité, à une pauvre +fille obscure, ne serait-il donc pas à l'abri du mauvais sort? Serait-il +donc aux yeux du monde toujours dupe, avant et après son mariage? A ces +pensées, M. de Brévannes tressaillait de fureur.</p> + +<p>Tantôt il voyait dans la franchise de Berthe une garantie pour l'avenir, +tantôt au contraire il y voyait une sorte de cynique défi, tant enfin il +s'effrayait de ce langage d'une honnête femme qui, dédaignée de son mari +qu'elle n'aime plus, ne s'abuse pas sur la fragilité humaine, et +préfère fuir le danger que de l'affronter.</p> + +<p>Pourtant ne pas présenter Berthe à la princesse, s'était renoncer à +l'avenir qu'il entrevoyait si brillant.</p> + +<p>Ce sacrifice lui fut impossible; comme ceux qui, renonçant à se faire +aimer, espèrent se faire craindre, il essaya d'intimider Berthe, et lui +dit brutalement:</p> + +<p>—Lorsqu'on a l'effronterie de professer ouvertement de tels principes, +madame, on n'a pas besoin d'aller dans le monde pour tromper son mari.</p> + +<p>—Assez, monsieur... assez—dit fièrement Berthe;—puisque vous me +comprenez ainsi, je n'ai rien à ajouter.... Je vous accompagnerai quand +vous le voudrez chez madame la princesse de Hansfeld.</p> + +<p>—Et prenez bien garde à ce que vous ferez... au moins.... Rappelez-vous +bien ceci... je vous le répète à dessein... l'amour peut être indulgent, +généreux... l'orgueil, jamais.... Ainsi je serais pour vous +impitoyable... si vous aviez le malheur de vous mal conduire, je vous +briserais, je vous écraserais sans pitié, entendez-vous?—ajouta-t-il, +les lèvres contractées par la colère en saisissant rudement le bras de +Berthe.</p> + +<p>Celle-ci, très calme, se dégagea doucement et lui répondit:</p> + +<p>—Avec toute autre que moi, monsieur, vous auriez peut-être tort de +joindre l'attrait du danger... à l'attrait que peut offrir l'amour.... +Croyez-moi, lorsque le devoir est impuissant, la terreur est vaine....</p> + +<p>En disant ces mots, Berthe rentra chez elle et laissa M. de Brévannes +dans une irritation et dans une anxiété profondes.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h2> + +<h3>CORRESPONDANCE.</h3> + + +<p>Madame de Hansfeld revint assez satisfaite de son entretien avec M. de +Brévannes. En songeant à la proposition qu'il lui avait faite de lui +présenter Berthe, Paula éprouvait des ressentiments étranges: d'abord, +sachant l'amour d'Arnold pour madame de Brévannes, elle avait voulu +jouer un perfide et méchant tour à M. de Brévannes, espérant jouir +ensuite de la confusion de M. de Hansfeld lorsqu'il serait reconnu par +Berthe (Paula ignorait qu'Arnold eût révélé son véritable nom à Pierre +Raimond).</p> + +<p>Lorsqu'elle avait fait part à Iris de la prochaine présentation de +madame de Brévannes à l'hôtel Lambert, la bohémienne s'était écriée en +tressaillant de joie:</p> + +<p>—Maintenant... vous n'avez plus rien à désirer... vos vœux seront +comblés quand il vous plaira de me faire un signe.</p> + +<p>En vain Paula avait voulu forcer Iris à s'expliquer davantage; celle-ci +s'était renfermée dans un silence absolu après avoir seulement ajouté:</p> + +<p>—Réfléchissez bien, marraine... vous me comprendrez.</p> + +<p>La princesse avait réfléchi.</p> + +<p>En arrêtant d'abord sa pensée sur M. de Hansfeld, elle s'était demandé +ce qu'il lui inspirait depuis qu'il l'avait soupçonnée des crimes les +plus horribles.... Elle ressentait autant de haine que de mépris contre +lui, haine contre l'homme capable de concevoir de tels soupçons, mépris +pour l'homme assez faible pour ne pas accuser hardiment celle qu'il +soupçonnait.</p> + +<p>Paula était doublement injuste; elle oubliait qu'Arnold l'avait +passionnément aimée, et qu'il n'avait tant souffert que par suite de +cette lutte entre son amour et ses méfiances....</p> + +<p>Chose étrange, elle n'avait jamais aimé son mari d'amour: elle était +passionnément éprise de M. de Morville, et pourtant elle se trouvait +blessée de l'amour du prince pour Berthe; rien de plus absurde, mais de +plus commun que la jalousie d'orgueil.</p> + +<p>Si la pensée de madame de Hansfeld se reportait sur M. de Morville, à +l'instant ces trois mots sinistres flamboyaient à sa vue:</p> + +<p>—<i>Si j'étais veuve</i>!...</p> + +<p>Et elle n'osait pas s'avouer qu'elle eût été satisfaite si l'une des +tentatives d'Iris avait réussi.</p> + +<p>Nous l'avons dit, rien de plus fatal que de familiariser sa pensée avec +de simples suppositions qui, réalisées, seraient des crimes; si +monstrueuses qu'elles paraissent d'abord, peu à peu l'esprit les admet +d'autant plus facilement qu'elles flattent davantage et incessamment les +intérêts qu'elles serviraient.</p> + +<p>Cela est funeste... la vue continuelle d'une proie facile éveille les +appétits sanguinaires les plus endormis.</p> + +<p>Rentrée chez elle, Paula réfléchit longtemps aux paroles mystérieuses +d'Iris, à propos de la présentation de Berthe à l'hôtel Lambert.</p> + +<p>—«Maintenant vous n'avez plus rien à désirer... quand il vous plaira +vos vœux seront comblés.»</p> + +<p>Un secret instinct lui disait que du rapprochement du prince, de M. de +Brévannes et de Berthe, il pouvait résulter de graves complications; +mais que pouvait y gagner son amour à elle, pour M. de Morville?</p> + +<p>A ce moment, madame de Hansfeld fut interrompue par Iris.</p> + +<p>—Que voulez-vous?—lui dit-elle brusquement.</p> + +<p>—Marraine, un commissionnaire vient de m'apporter une enveloppe à mon +adresse; dans cette enveloppe était une lettre pour vous.</p> + +<p>Paula prit la lettre et tressaillit.</p> + +<p>Elle reconnut l'écriture de M. de Morville.</p> + +<p>Ce billet contenait seulement ces mots:</p> + +<p>«Les circonstances, madame, me forcent à un parti extrême.... J'adresse +à tout hasard ce billet à votre demoiselle de compagnie.... Un affreux +et dernier coup accable le malheureux auquel vous avez déjà daigné +tendre la main... il n'a pas désespéré de votre pitié... aujourd'hui +même avec ces paroles magiques: <i>Faust et Manfred</i>, vous pourrez sinon +le rendre à la vie... du moins adoucir son agonie.»</p> + +<p>Un moment madame de Hansfeld ne comprit pas la signification de cette +lettre. Puis tout à coup s'adressant à Iris:</p> + +<p>—Quel jour sommes-nous aujourd'hui?</p> + +<p>—Jeudi, marraine.</p> + +<p>—Jeudi... non, ce n'est pas cela...—se dit madame de Hansfeld—j'avais +cru... mais...—reprit-elle avec anxiété—n'est-ce pas aujourd'hui la +mi-carême?</p> + +<p>—Oui, marraine... quelques masques ont passé dans la rue.</p> + +<p>—Oh! je comprends... je comprends—s'écria madame de Hansfeld—et +courant à son secrétaire elle écrivit ces mots à la hâte:</p> + +<p>«Ce soir, à minuit et demi, à l'Opéra, au même endroit que la dernière +fois, <i>Faust et Manfred</i>!... un ruban vert au camail du domino.»</p> + +<p>Puis, cachetant et donnant cette lettre à Iris, elle lui dit:</p> + +<p>—Voici la réponse, remettez-la....</p> + +<p>Iris sortit.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le soir, à minuit et demi, au bal de l'Opéra, Léon de Morville et madame +de Hansfeld, tous deux masqués comme ils l'étaient lors de leur première +entrevue, se rencontrèrent au fond du corridor des secondes loges à +gauche du spectateur, et entrèrent dans le salon de l'avant-scène où +avait eu lieu leur premier et leur dernier entretien.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h2> + +<h3>LE MARIAGE.</h3> + + +<p>Madame de Hansfeld fut épouvantée du changement des traits de M. de +Morville et de l'expression de douleur désespérée qui les contractait.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc, mon Dieu?—s'écria-t-elle en jetant son masque à ses +pieds.</p> + +<p>—Un mot... d'abord—dit M. de Morville.—Je ne m'étais pas trompé; +cette mystérieuse amie... qui m'écrivait sans se faire connaître....</p> + +<p>—C'était moi... oui; oui, votre cœur avait deviné juste... mais au nom +du ciel qu'y a-t-il; votre vie est-elle menacée?</p> + +<p>—Tout est menacé, ma vie, ma raison, mon amour, mon honneur.</p> + +<p>—Que dites-vous?...</p> + +<p>—Je dis que je me tuerai... je dis que les passions les plus mauvaises +germent en moi... je dis que je ne me reconnais plus... je dis qu'à mon +amour pour vous je veux sacrifier tout ce qu'il y a de plus saint, de +plus sacré parmi les hommes... dussé-je être parjure et parricide.</p> + +<p>—Mon Dieu! vous m'effrayez....</p> + +<p>—Paula... m'aimez-vous... comme je vous aime?...</p> + +<p>—Ne suis-je pas ici?...</p> + +<p>—Vous m'aimez?...</p> + +<p>—Oui... oh! oui....</p> + +<p>—Paula... fuyons.... Venez... venez....</p> + +<p>—Et vos serments?...</p> + +<p>—Qu'importe!</p> + +<p>—Et votre mère?</p> + +<p>—Qu'importe!</p> + +<p>—Ah!... que dites-vous?...</p> + +<p>—Venez, vous dis-je.... Cet amour est fatal.... Notre destinée +s'accomplira....</p> + +<p>—En grâce, calmez-vous.... Songez à ce que vous m'écriviez encore il y +a peu de jours: <i>Un obstacle insurmontable nous sépare</i>...</p> + +<p>—Je ne veux songer à rien... je vous aime... je vous aime... je vous +aime.... Cet amour a subi toutes les épreuves, il a grandi dans le +silence, il a résisté à votre indifférence affectée, il a pénétré votre +tendresse cachée, il m'a rendu insouciant de ce que j'adorais, +dédaigneux de ce que j'honorais.... Il brûle mon sang, il égare ma +raison, il déborde mon cœur. Paula, si vous m'aimez, fuyons, ou je +meurs!...</p> + +<p>—Mon Dieu! mon ami, croyez-vous être seul à souffrir ainsi?... +Souffrir... oh! non, maintenant je puis défier une vie de tourments... +je puis mourir... j'ai été aimée... comme j'avais rêvé d'être aimée... +aimée avec délire; aimée sans réflexion, sans scrupule, sans remords; +aimée avec tant d'aveuglement, que vous ne soupçonnez pas l'énormité des +sacrifices que vous m'offrez, la profondeur de l'abîme où vous voulez +nous précipiter....</p> + +<p>—Paula, Paula, ne me parlez pas ainsi, vous me rendez fou; vous ne +savez pas... non, vous ne savez pas ce que c'est que l'entraînement +d'une seule pensée qui engloutit toutes les autres dans son courant +toujours plus large, plus rapide, plus profond.... Moi qui jusqu'ici +pouvais marcher le front haut... je ne l'ose plus... il y a des regards +que j'évite.</p> + +<p>—Vous?... vous?...</p> + +<p>—Savez-vous ce que je me suis dit bien souvent... depuis qu'un serment +dont je ne veux plus tenir compte maintenant m'a tenu éloigné de vous?</p> + +<p>—Ne parlez pas ainsi.</p> + +<p>—Eh bien! d'abord en songeant à la frêle santé de votre mari, je me +suis dit: M. de Hansfeld mourrait... je n'en serais pas affligé... +puis... sa vie... dépendrait de moi... que je le laisserais périr.... +Puis j'ai été plus loin... j'ai... mais non, non je n'ose vous dire +cela... même à vous... je vous ferais horreur.... Ah! maudit soit le +jour... où pour la première fois cette pensée m'est venue.</p> + +<p>Et M. de Morville cacha sa tête dans ses mains.</p> + +<p>Les derniers mots qu'il venait de prononcer devaient retentir longtemps +dans le cœur de Paula.</p> + +<p>Elle était à la fois épouvantée, et pourtant presque heureuse de +l'étrange complicité morale qui faisait partager ses vœux homicides +contre le prince par M. de Morville, lui, jusqu'alors si loyal et si +généreux. Dans ce bouleversement complet des principes de l'homme dont +elle était adorée, elle vit une nouvelle preuve de l'influence qu'elle +exerçait.</p> + +<p>Mais par une de ces contradictions, un de ces dévouements si familiers +aux femmes, madame de Hansfeld se promit de tout faire pour éloigner +désormais, et pour toujours, des pensées pareilles de l'esprit de M. de +Morville, et cela parce que peut-être, de ce moment même, elle prenait +les résolutions les plus criminelles; quoi qu'il arrivât, elle ne +voulait pas que M. de Morville pût se reprocher un jour les vœux qu'il +avait faits dans un moment d'égarement.</p> + +<p>M. de Morville était tombé la tête dans ses mains avec accablement; +madame de Hansfeld lui dit d'un ton doux et ferme:</p> + +<p>—J'aurai du courage pour vous et pour moi... je vous rappellerai des +serments autrefois si puissants sur vous; la violence de votre amour +même ne doit pas vous les faire oublier. De grâce, revenez à vous... +vous parlez de nouveaux chagrins... quels sont-ils? votre mère est-elle +plus souffrante?</p> + +<p>—Eh! qu'importe?...</p> + +<p>—Ah! de grâce, ne parlez pas ainsi. Croyez-moi.... Une femme peut être +fière de voir son influence un moment supérieure aux plus nobles +principes... mais c'est à condition que ces principes reprendront leur +cours.... J'aurais horreur de vous et de moi si au lieu du cœur +généreux que j'ai surtout chéri je ne retrouvais maintenant qu'un cœur +égoïste et desséché... Serait-ce donc là le fruit de notre amour?</p> + +<p>M. de Morville secoua tristement la tête.</p> + +<p>—Hélas! je le crains—dit-il d'une voix sourde—je n'ai plus la force +de résister au courant qui m'emporte.... Rien de ce que je vénérais +autrefois n'est plus capable maintenant de m'arrêter.... Avant tout +votre amour.... Périsse le reste....</p> + +<p>—Heureusement... j'aurai le courage qui vous manque....</p> + +<p>—Ah! vous ne m'aimez pas....</p> + +<p>—Je ne vous aime pas?... Mais laissons cela, dites-moi sous quelle +exaltation vous étiez lorsque vous m'avez écrit ce billet qui m'a si +fort alarmée et qui m'a fait venir ici... ce soir....</p> + +<p>—Ne sachant comment vous l'adresser, j'ai compté sur la fidélité de +votre demoiselle de compagnie.... D'ailleurs ce billet n'était +compréhensible que pour vous seule.... Eût-il tombé entre les mains de +M. de Hansfeld, il ne vous eût pas compromise.</p> + +<p>—J'ai reconnu là votre tact habituel.... Mais la cause de ce billet?...</p> + +<p>—Votre sang-froid me fait honte.... Moi aussi j'aurai du courage.... Je +vous sais gré de me rappeler à moi-même.... Eh bien! voici ce qui vient +de nouveau m'accabler.... Hier ma mère... m'a fait appeler.... Elle +était plus faible et plus souffrante qu'à l'ordinaire.... Je n'ose +penser que depuis quelque temps je suis moins soigneux pour elle....</p> + +<p>—Ah! vous ne savez pas le mal que vous me faites en parlant ainsi....</p> + +<p>—Elle me dit après quelque hésitation qu'elle sentait ses forces +s'épuiser... qu'il lui restait peu de temps à vivre.... Elle attendait +de moi une preuve suprême de soumission à ses volontés.... Il s'agissait +de la tranquillité de ses derniers instants; je la priai de s'expliquer; +elle me dit qu'un de nos alliés, qu'elle me nomma, un de ses plus +anciens amis, avait une fille charmante et accomplie....</p> + +<p>—Je comprends tout...—dit madame de Hansfeld avec fermeté.—En grâce, +continuez.</p> + +<p>—Continuer.... Et que vous dirais-je de plus? ma mère a voulu me faire +promettre que mon mariage se ferait de son vivant, c'est-à-dire très +prochainement; j'ai refusé. Elle m'a demandé si j'avais à faire la +moindre objection sur la beauté, la naissance, les qualités de cette +jeune fille; j'ai reconnu, ce qui est vrai, qu'elle était accomplie de +tous points; mais j'ai signifié à ma mère que je ne voulais pas +absolument me marier.... Alors... elle s'est prise à pleurer; les +émotions vives lui sont tellement funestes, faible comme elle est... +qu'elle s'est évanouie.... J'ai cru, mon Dieu, que j'allais la perdre... +et j'ai retrouvé ma tendresse d'autrefois.... En revenant à elle, ma +mère m'a serré la main, et, avec une bonté navrante, elle m'a demandé +pardon de m'avoir contrarié par ses désirs... dont elle ne me +reparlerait plus.... Mais je le sais, je lui ai porté par mon refus un +coup douloureux.... Je n'ose en prévoir les suites.... Elle avait fondé +de si grandes espérances sur ce mariage!</p> + +<p>Hier, son état a empiré; je l'ai trouvée profondément abattue; elle ne +m'a pas dit un mot relatif à cette union.... Mais, malgré son doux et +triste sourire, j'ai lu son chagrin dans son regard, je l'ai quittée le +cœur déchiré. Sa santé défaillante ne résistera pas peut-être à de si +violentes secousses. Eh bien! dites, Paula, est-il un sort plus +malheureux que le mien? J'ai la tête perdue. N'était-ce pas assez d'être +séparé de vous par un serment solennel? Il m'interdisait le présent, +mais il me laissait au moins l'avenir. Maintenant il faut pour rendre +l'agonie de ma mère plus douce, il faut que je me résigne à ce mariage +odieux, impossible, car il détruirait jusqu'aux faibles espérances qui +me restent.... Encore une fois, cela ne sera pas; non, non, mille fois +non. Paula, si vous m'aimez, si vous êtes capable de sacrifier autant +que je vous sacrifie, nous n'aurons pas à rougir l'un de l'autre.</p> + +<p>—Non, car tous deux nous aurons foulé aux pieds nos serments et nos +devoirs—dit Paula en interrompant M. de Morville.</p> + +<p>—Nous fuirons au bout du monde, et....</p> + +<p>—Et la première effervescence de l'amour passée, la haine, le mépris +que nous ressentirons l'un pour l'autre vengeront ceux que nous aurons +sacrifiés. Mon pauvre ami, votre raison s'égare.</p> + +<p>—Mais que voulez-vous que je fasse?</p> + +<p>—Que vous ne soyez pas parjure... que vous ne hâtiez pas la mort de +votre mère.</p> + +<p>—Renoncer à vous, me marier.... Jamais! jamais!</p> + +<p>—Écoutez-moi bien. Je vous déclare que je ne pourrais pas aimer un +homme lâche et parjure, lors même que ce serait pour moi qu'il se +parjurerait lâchement. Mon amour-propre de femme est satisfait de ce que +chez vous, pendant quelques moments, la passion a vaincu le devoir; +c'est assez. Vous avez juré de ne jamais me dire un mot qui pût +m'engager à oublier mes devoirs, vous tiendrez ce serment?</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Je le tiendrai pour vous si vous êtes tenté d'y manquer.</p> + +<p>—Et ce mariage?—dit M. de Morville avec amertume;—ce mariage, vous me +conseillez sans doute d'y consentir?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Non? Ah! je n'en doute plus... vous m'aimez!</p> + +<p>—Si je vous aime! Ah! croyez-moi, ce mariage me porterait +un coup encore plus cruel qu'à vous—dit Paula avec +émotion—mais—ajouta-t-elle—il faut ménager votre pauvre mère, ne pas +refuser positivement de lui obéir... temporiser... lui dire que vous +êtes revenu sur votre première résolution... mais que vous voulez +réfléchir à loisir avant de prendre une détermination aussi grave.... +Gagnez du temps, enfin.</p> + +<p>—Mais ensuite, ensuite?</p> + +<p>—Ah! savons-nous ce qui appartient à l'avenir. Remercions le sort de +l'heure, de la minute présente; demain n'est pas à nous.</p> + +<p>—Mais quand pourrai-je vous écrire, vous revoir? Quelle sera l'issue de +cet amour? il me brûle, il me dévore, il me tue.</p> + +<p>—Et moi aussi il me brûle, il me dévore, il me tue; vous ne souffrez +pas seul... n'est-ce pas assez?</p> + +<p>—Mais qu'espérer?</p> + +<p>—Que sais-je! Aimer pour aimer, n'est-ce donc rien?</p> + +<p>—Mais que je puisse au moins vous voir quelquefois chez vous, vous +rencontrer dans le monde.</p> + +<p>—Chez moi, non; dans le monde, votre serment s'y oppose.</p> + +<p>—Ah! vous êtes sans pitié.</p> + +<p>—Calmez votre mère, non par des promesses, mais par des temporisations. +Dans huit jours je vous écrirai.</p> + +<p>—Pour me dire?...</p> + +<p>—Vous le verrez... peut-être serez-vous plus heureux que vous ne vous y +attendez.</p> + +<p>—Il se pourrait? Ah! parlez, parlez.</p> + +<p>—Ne vous hâtez pas de bâtir de folles espérances sur mes paroles. +Rappelez-vous bien ceci: jamais je ne souffrirai que vous manquiez à la +foi jurée... mais comme je vous aime passionnément....</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Le reste est mon secret.</p> + +<p>—Oh! que vous êtes cruelle!</p> + +<p>—Oh! bien cruelle, car je veux que demain vous m'écriviez que votre +mère est moins souffrante, que vous l'avez un peu tranquillisée; j'en +serai si heureuse!... car je me reproche amèrement ses chagrins; +n'est-ce pas moi qui les cause involontairement?</p> + +<p>—Je vous le promets. Et vous, à votre tour?</p> + +<p>—Dans huit jours vous saurez mon secret. Je regrette moins de ne pas +vous recevoir chez moi. Nous allons, je le crains, rompre nos habitudes +de retraite. M. de Hansfeld m'a priée de recevoir plusieurs personnes, +entre autres M. et madame de Brévannes. Les connaissez-vous?</p> + +<p>—Je rencontre quelquefois M. de Brévannes; on dit sa femme charmante.</p> + +<p>—Charmante, et je crains pour le repos de mon mari qu'il ne s'en +aperçoive.</p> + +<p>—Que dites-vous!</p> + +<p>—Je le crois sérieusement occupé de madame de Brévannes.</p> + +<p>—Le prince?</p> + +<p>—Il est parfaitement libre de ses actions, autant que je le suis des +miennes.</p> + +<p>—Et vous refusez de me recevoir chez vous... lorsque votre mari....</p> + +<p>Paula interrompit M. de Morville.</p> + +<p>—Je vous refuse cela, d'abord parce que vous avez juré de ne jamais +vous présenter chez moi; et puis, condamnable ou non, la conduite de mon +mari ne doit en rien influencer la mienne; il est des délicatesses de +position que vous devez apprécier mieux que personne.... Dans huit jours +vous en saurez davantage.</p> + +<p>—Dans huit jours... pas avant?...</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Que je suis malheureux!</p> + +<p>—Bien malheureux, en effet! Vous venez ici accablé, désespéré, vous +reprochant votre dureté avec votre mère, oubliant tout ce qu'un homme +comme vous ne doit jamais oublier; je vous calme, je vous console, je +vous offre le moyen de ménager à la fois les volontés de votre mère et +nos propres intérêts....</p> + +<p>—Oui, oui, vous avez raison.... Pardon, j'étais venu ici avec des +pensées misérables; vous m'avez fait rougir, vous m'avez relevé à mes +propres yeux, vous m'avez rappelé à l'honneur, à la foi jurée, à ce que +je dois à ma mère. Merci, merci; vous avez raison, pourquoi songer à +demain quand l'heure présente est heureuse? Merci d'être venue à moi dès +que je vous ai dit que j'étais accablé par la douleur, par le désespoir. +Tout à l'heure j'étais désolé, maintenant je me sens rempli de force et +d'espoir; le cœur me bat noblement; vous m'avez sauvé la vie, vous +m'avez sauvé l'honneur; mon courage est retrempé au feu de votre amour, +je me sens aimé! Je ferme les yeux, je me laisse conduire par vous; +ordonnez, j'obéis, je n'ai plus de volonté; je vous confie le sort de +cet amour qui est toute ma vie, qui est toute la vôtre.</p> + +<p>—Oh! oui, toute ma vie!—s'écria madame de Hansfeld avec une exaltation +contenue.—En ayant en moi une confiance aveugle, vous verrez ce que +peut une femme qui sait aimer. Demain écrivez-moi des nouvelles de votre +mère, et dans huit jours vous saurez mon secret.... Jusque-là, sauf la +lettre de demain, pas un mot... je l'exige.</p> + +<p>—Pas un mot! et pourquoi?</p> + +<p>—Vous le saurez; mais promettez-moi ce que je vous demande... dans +l'intérêt de notre amour....</p> + +<p>—Je vous le promets.</p> + +<p>—Maintenant, adieu.</p> + +<p>—Déjà?</p> + +<p>—Il le faut. N'est-il pas bien imprudent que je sois ici?</p> + +<p>—Adieu, Paula. Votre main... un baiser... un seul.</p> + +<p>—Et votre serment!—dit Paula en remettant son masque et refusant de se +déganter.</p> + +<p>Elle sortit de la loge, traversa la foule et quitta le théâtre.</p> + +<p>Iris l'attendait dans le fiacre comme la dernière fois.</p> + +<p>Pendant tout le temps du trajet, madame de Hansfeld fut sombre et +taciturne; elle revint à l'hôtel Lambert par la petite porte secrète, +elle monta chez elle accompagnée d'Iris.</p> + +<p>L'amour passionné de Paula pour M. de Morville était arrivé à son +paroxysme; elle se sentait capable des déterminations les plus funestes; +sa raison était presque égarée; elle craignait surtout que M. de +Morville, malgré sa répugnance pour le mariage qu'on lui proposait, ne +s'y décidât, vaincu par les sollicitations de sa mère mourante. Il +pourrait peut-être gagner quelque temps; mais avant huit jours tout +devait être décidé pour Paula.</p> + +<p>Iris, voyant la sombre préoccupation de sa maîtresse, en devina la cause +et lui dit, après un assez long silence, en lui montrant une épingle à +tête d'or constellée de turquoises, et fichée à une pelote recouverte de +dentelle:</p> + +<p>—Marraine, souvenez-vous de mes paroles.... Lorsque vous voudrez que la +pensée que vous n'osez vous avouer se réalise sans que vous ou moi +prenions la moindre part à son exécution, remettez-moi cette épingle, +peu de jours après, vous n'aurez plus rien à désirer.... Depuis que je +vous ai parlé, l'idée a germé dans le cœur où je l'avais semée; elle a +grandi, elle sera bientôt mûre. Encore une fois, cette épingle, et vous +pourrez épouser M. de Morville.</p> + +<p>—Cette épingle?—dit madame de Hansfeld en pâlissant et en prenant sur +la pelote le bijou et le contemplant pendant quelques moments avec une +effrayante anxiété.</p> + +<p>—Cette épingle—dit Iris en avançant la main pour la saisir, le regard +brillant d'un éclat sauvage.</p> + +<p>Madame de Hansfeld, sans lever les yeux, dit d'une voix basse et +tremblante:</p> + +<p>—Ce que vous dites, Iris, est une sinistre plaisanterie, n'est-ce pas? +Cela est impossible.... Comment pourrez-vous?...</p> + +<p>—Donnez-moi l'épingle... ne vous inquiétez pas du reste.</p> + +<p>—Je serais folle de vous croire. Par quel miracle?...</p> + +<p>En parlant ainsi, Paula, accoudée sur la cheminée et tenant toujours +l'épingle, l'avait machinalement et comme en se jouant approchée de la +main d'Iris, étendue sur le marbre.</p> + +<p>La bohémienne saisit vivement l'épingle.</p> + +<p>La princesse, épouvantée, la lui retira des mains avec force en +s'écriant:</p> + +<p>—Non, non; ce serait horrible.... Oh! jamais, jamais!... meurent plutôt +toutes mes espérances.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h2> + +<h3>LE LIVRE NOIR.</h3> + + +<p>Deux jours après la première entrevue de madame de Hansfeld et de M. de +Morville au bal de l'Opéra, Iris avait apporté, selon sa promesse, le +<i>livre noir</i> à M. de Brévannes; celui-ci y avait lu les lignes +suivantes, attribuées à la princesse:</p> + +<p>«Je suis si troublée de cet entretien, que je puis à peine rassembler +mes souvenirs; j'ai peur de me rappeler ce que j'ai promis à M. de +Brévannes, ce que je lui ai laissé deviner, peut-être....</p> + +<p>«Quelle est donc la puissance de cet homme? J'étais allée là bien résolue +d'être pour lui d'une froideur impitoyable; à peine l'ai-je vu... que +j'ai oublié tout... jusqu'à ses menaces....</p> + +<p>«Quelle fatalité l'a donc, pour mon malheur, ramené ici?...</p> + +<p>«Non, non, je ne l'aimerai pas....</p> + +<p>«Je me fais horreur à moi-même.... Comment! en présence du meurtrier de +Raphaël... je n'ai ressenti ni haine ni fureur.... Oh! honte sur moi! il +a remarqué ma faiblesse....</p> + +<p>«Hélas! que faire?... Lorsque j'entends sa voix, lorsque son ardent +regard... s'attache sur moi... mes résolutions les plus fermes +m'abandonnent... je ne pense qu'à l'écouter... qu'à le contempler....</p> + +<p>«Il est si beau de cette beauté virile et hardie qui, la première fois +que je l'ai vu, m'a laissé une impression profonde... ineffaçable.... +Tout en lui, annonce un de ces hommes passionnément énergiques qui +aiment... comme je saurais aimer... comme je n'ai jamais été aimée.... +Oh! si ma volonté et la sienne étaient unies... à quel terme de félicité +n'arriverions-nous pas!...</p> + +<p>«Béni soit ce livre... je puis lui dire ce que je n'oserais dire à aucune +créature humaine... ce que je n'oserais même relire tout haut....</p> + +<p>«Il m'a demandé de me présenter sa femme.... D'avance, je la hais... +c'est pourtant à elle que je devrai de recevoir un jour son mari... mais +cette obligation m'irrite contre elle; c'est son bonheur que j'envie... +elle porte le nom de cet homme qui exerce sur moi une si incroyable +influence... ce nom que maintenant je ne puis entendre sans trouble.... +Oh! cette femme, je la hais, je la hais... elle est trop heureuse!</p> + +<p>«Après tout, pourquoi rougir de mon amour? Il ne sera jamais coupable... +car il ne sera jamais heureux....</p> + +<p>«Mon ambition de cœur est trop grande... jamais <i>lui</i> ne saura ce qu'il +aurait pu être pour moi, si tous deux nous eussions été libres! Oh! quel +rêve! quel paradis!</p> + +<p>«La passion que j'éprouve est trop puissante, trop immense, pour +descendre jusqu'aux mensonges auxquels nous serions réduits, lui et moi, +si nous cherchions les plaisirs d'un amour vulgaire.... Non, non... lui +appartenir au grand jour, à la face de tous, porter noblement et +fièrement son nom... ou ensevelir mon malheureux amour au plus profond +de mon cœur... aucune puissance humaine ne me fera sortir de l'une de +ces deux alternatives....</p> + +<p>«Or, comme lui et moi portons les chaînes du mariage... chaînes bien +lourdes!... or, comme le hasard; en libérant l'un de nous deux, ne +libérerait pas l'autre... ma vie ne sera qu'un long regret, qu'un long +supplice.... Ce que je dis est vrai; je n'ai aucun intérêt à me mentir à +moi-même.... Je connais assez la fermeté de mon caractère pour être sûre +de ma résolution....</p> + +<p>«Et puis, <i>lui</i> aussi a tant de volonté, tant d'énergie, que c'est être +digne de lui que de l'imiter dans son énergie, dans sa volonté, lors +même qu'elles seraient employées à lui résister....</p> + +<p>«Oh! il ne sait pas ce que c'est de pouvoir se dire qu'on a résisté à un +homme comme lui.</p> + +<p>«J'éprouve un charme étrange à me rendre ainsi compte des pensées qu'il +ignorera toujours, à être dans ces confidences muettes aussi tendre, +aussi passionnée pour lui que je serai froide, réservée en sa présence; +je suis contente de ma dernière épreuve a ce sujet.... De quel air +glacial je l'ai reçu!</p> + +<p>«Mais aussi quel courage il m'a fallu!... Sans la présence d'Iris, +j'eusse été plus froide encore; mais, la sachant là, j'étais rassurée +contre moi-même.</p> + +<p>«Cette jeune fille m'inquiète, elle m'entoure de soins; pourtant je ne +sais quel vague pressentiment me dit qu'il y a de l'hypocrisie dans sa +conduite. Elle est sombre, distraite, préoccupée; que lui ai-je fait? +Quelquefois, il est vrai, dans un accès de tristesse et de morosité, je +la rudoie.... J'y songerai... je la surveillerai.</p> + +<p>«Que viens-je d'apprendre?... Non, non, c'est impossible... l'enfer n'a +pas voulu cela....</p> + +<p>«Sa femme.... Berthe de Brévannes, lui serait infidèle!...</p> + +<p>«Si les preuves qu'on vient de m'apporter étaient vraies....</p> + +<p>«Oh! il est indignement joué... La misérable!... avec son air doux et +candide... elle ne sent donc pas ce que c'est que d'être assez heureuse, +assez honorée pour porter son nom? Lui!... lui trompé... comme le +dernier des hommes... lui raillé, moqué peut-être.... Je ne sais ce que +je ressens à cette idée, qui ne m'était jamais venue.</p> + +<p>«Oh! je suis folle... folle... ce n'est pas de l'amour, c'est de +l'<i>idolâtrie</i>.»</p> + +<p>Le mémento supposé de madame de Hansfeld avait été perfidement +interrompu à cet endroit.</p> + +<p>En lisant les derniers mots, qui avaient rapport à une prétendue +infidélité de Berthe, M. de Brévannes bondit de douleur et de rage.</p> + +<p>Par cela même que la lecture de la première partie de ce journal l'avait +plongé dans tous les ravissements de l'orgueil, et de l'orgueil exalté +jusqu'à sa dernière puissance, ce contre-coup lui fut plus douloureux +encore; il ne se posséda pas de fureur en pensant qu'il jouait peut-être +un rôle ridicule aux yeux de Paula; il connaissait assez les femmes pour +savoir que s'il leur est doux, très doux, d'enlever un mari ou un amant +à un cœur fidèle, elles se soucient médiocrement de servir de +vengeance, de représailles à un homme qu'on a trompé.</p> + +<p>Iris elle-même avait été effrayée de l'expression de colère et de haine +qui contracta les traits de M. de Brévannes lorsqu'il eut lu ce passage +du livre noir; elle quitta le mari de Berthe, bien certaine d'avoir +frappé où elle voulait frapper.</p> + +<p>En effet, elle laissa M. de Brévannes dans un état d'exaltation +impossible à décrire.</p> + +<p>D'un côté, il se flattait d'être aimé par madame de Hansfeld avec une +incroyable énergie; mais il avait presque la certitude de ne pouvoir +rien obtenir d'une femme si résolue, qui puisait dans la violence même +de son amour la force de résistance qu'elle comptait déployer, voulant +et croyant fermement prouver sa passion par des refus opiniâtres dont +elle se glorifiait.</p> + +<p>D'un autre côté, son sang bouillonnait de courroux en songeant que +Berthe le trompait, qu'il était peut-être déjà l'objet des sarcasmes du +monde. Les moindres circonstances de son entretien avec sa femme lui +revinrent à l'esprit, il y trouva la confirmation des soupçons que +quelques lignes du livre noir venaient d'éveiller.</p> + +<p>Il ne savait que résoudre. Le lendemain il devait présenter sa femme +chez madame de Hansfeld; il lui fallait donc ménager Berthe jusqu'après +cette présentation, qu'il regardait comme si importante pour l'avenir de +son amour; mais comment se contraindrait-il jusque là, lui toujours +habitué de faire sous le moindre prétexte supporter à sa femme ses accès +d'humeur?</p> + +<p>Il s'épuisait à chercher quel pouvait être le complice de madame de +Brévannes; après de mûres réflexions, se souvenant des goûts retirés que +Berthe avait récemment affectés, il se persuada que celle-ci +s'abandonnait à quelque obscur et vulgaire amour.</p> + +<p>Iris, avec une infernale sagacité, avait justement dans le livre noir +fait insister Paula sur le bonheur et sur l'orgueil qu'elle aurait à +porter le nom de M. de Brévannes.... Et c'était ce nom que Berthe +déshonorait.</p> + +<p>Le piège était trop habilement tendu pour que cet homme vain, jaloux, +orgueilleux, et d'une méchanceté cruelle lorsqu'on blessait son +amour-propre, pour que cet homme, disons-nous, n'y tombât pas, et +n'entrât pas ainsi dans un ordre d'idées nécessaires au plan diabolique +d'Iris....</p> + +<p>En effet, après avoir passé par tous les degrés de la colère et s'être +mentalement abandonné aux menaces les plus violentes contre Berthe et +son complice inconnu, tout à coup M. de Brévannes sourit avec une sorte +de joie féroce; il se calma, s'apaisa, plus que satisfait de la trahison +de Berthe; il n'eut plus qu'une crainte... celle de ne pas pouvoir se +procurer des preuves flagrantes de son déshonneur.</p> + +<p>Il jugea nécessaire à ses projets de cacher à madame de Brévannes la +dénonciation qu'il avait reçue, pour épier ses moindres démarches; il +voulait l'endormir dans la plus profonde sécurité.</p> + +<p>Aussi, le lendemain (jour de la présentation de Berthe à madame de +Hansfeld) M. de Brévannes entra chez sa femme, après s'être fait +précéder d'un énorme bouquet et d'une charmante parure de fleurs +naturelles.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h2> + +<h3>CONVERSATION.</h3> + + +<p>Berthe, peu accoutumée à de telles prévenances de la part de M. de +Brévannes, fut doublement surprise de ce cadeau de fleurs, surtout après +la scène de la veille, scène dans laquelle son mari s'était montré si +grossier.</p> + +<p>Elle fut non moins étonnée de son air contrit et doucereux; mais dans +son ingénuité elle se laissa bientôt prendre au faux sourire de bonté +qui tempérait à ce moment la rudesse habituelle des traits de M. de +Brévannes.</p> + +<p>Quoiqu'elle eût fait son possible pour ne pas aller à l'hôtel Lambert +dans la crainte d'y rencontrer M. de Hansfeld, Berthe se sentait +intérieurement coupable de cacher à son mari les entrevues qu'elle avait +eues chez Pierre Raimond avec Arnold; aussi s'exagérait-elle encore ses +torts à la moindre bonne parole de M. de Brévannes.</p> + +<p>Ce fut donc presque avec confusion qu'elle le remercia des fleurs qu'il +lui avait envoyées.</p> + +<p>—En vérité, Charles—lui dit-elle—vous êtes mille fois bon, vous me +gâtez... ce bouquet était magnifique, cette parure de camélias est de +trop.</p> + +<p>—Vous avez raison, ma chère amie, vous n'avez pas besoin de tout cela +pour être charmante... mais je n'ai pu résister au désir de vous envoyer +ces fleurs, malgré leur inutilité; je suis ravi que cette légère +attention vous ait fait plaisir.... J'ai tant à me faire pardonner....</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Sans doute: hier, n'ai-je pas été brusque, grondeur?... N'ai-je pas +enfin fait tout ce qu'il fallait faire pour être exécré? Mais les maris +sont toujours ainsi.</p> + +<p>—Je vous assure, Charles, que j'avais complètement oublié....</p> + +<p>—Vous êtes si bonne et si généreuse.... Vraiment quelquefois je ne sais +comment j'ai pu méconnaître tant de précieuses qualités....</p> + +<p>—Charles... de grâce.</p> + +<p>—Non vraiment... cela m'explique l'incroyable, l'aveugle confiance que +j'ai toujours eue en vous, à part quelques accès de jalousie sans motif, +bien entendu.... Tenez, vous ne sauriez croire combien surtout notre +conversation d'hier a augmenté ma confiance en vous.</p> + +<p>—Mon ami....</p> + +<p>—Dans le premier moment, je l'avoue... la franchise de vos craintes m'a +un peu effrayé; mais depuis, en y réfléchissant, j'y ai trouvé au +contraire les plus sérieuses garanties pour l'avenir, et une preuve de +plus de votre excellente conduite....</p> + +<p>—Je vous en prie, ne parlons plus de cela—dit Berthe avec un embarras +qui n'échappa pas à son mari.</p> + +<p>—Au contraire, parlons-en beaucoup, ce sera ma punition, car j'avoue +mes torts.... J'étais stupide de me fâcher de votre loyauté! Pourquoi +n'aurait-on pas la modestie de l'honneur comme la modestie du talent? Si +je vous avais priée de chanter dans un salon, devant un nombreux public, +m'auriez-vous dit:—Je suis certaine de chanter admirablement bien?... +Non, vous eussiez manifesté toutes sortes de craintes.... Et pourtant il +est certain que peu de talents égalent le vôtre.... Eh bien! vous m'avez +parlé avec la même modestie de votre future condition dans le monde où +je vous oblige d'aller, vous m'avez dit avec raison: «—J'ai le désir de +rester fidèle à mes devoirs, mais je redoute les séductions et les +périls qui entourent ordinairement une jeune femme, et j'aime mieux fuir +ces dangers que les combattre....»</p> + +<p>—Encore une fois, je vous en prie, oublions tout ceci—dit Berthe +véritablement émue et touchée de la bonté de son mari.</p> + +<p>—Oh! je ne vous céderai pas sur ce point—reprit celui-ci—je vous +prouverai que je m'obstine dans le bien comme dans le mal; ma franchise +égalera votre loyauté... ce qui n'est pas peu dire, et vous saurez +aujourd'hui ce que je vous ai tu hier.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Je vous parle rarement de mes affaires... mais cette fois vous +m'excuserez si j'entre dans quelques détails.</p> + +<p>—Mon Dieu... je vous prie....</p> + +<p>—Un des parents de madame la princesse de Hansfeld est très haut placé +en Autriche et peut me servir beaucoup en faisant obtenir d'importants +priviléges à une compagnie industrielle qui se forme à Vienne et dans +laquelle j'ai des capitaux engagés. En me faisant présenter à la +princesse, en vous priant d'être aimable pour elle, vous le voyez, +j'agis un peu par intérêt... mais cet intérêt est le vôtre... puisqu'il +s'agit de notre fortune.</p> + +<p>—Mon Dieu, pourquoi ne m'avoir pas dit cela hier?</p> + +<p>—Je vous l'aurais dit probablement; mais la persistance de vos refus à +propos de cette présentation m'a contrarié. Vous savez que j'ai un très +mauvais caractère; ma tête est partie... nous nous sommes séparés +presque fâchés, et je n'ai pas eu l'occasion de vous apprendre ce que je +voulais vous dire.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, Charles, croyez que je ferai tout mon possible pour +être agréable à la princesse, puisqu'il s'agit de vos intérêts; j'aurai +de la sorte un but en allant chez elle, et je redouterai beaucoup moins +les périls que j'ai la vanité de craindre.</p> + +<p>—Voyez, ma chère enfant, ce que c'est que de s'entendre, comme toutes +les difficultés s'aplanissent.... Oh! que je m'en veux de ma vivacité; +on s'explique si mal quand on est fâché! Mais tenez, puisque nous sommes +en confiance, laissez-moi vous parler à cœur ouvert.</p> + +<p>—Je vous en prie... si vous saviez combien je suis touchée de ce +langage si nouveau pour moi.</p> + +<p>—C'est que le sentiment que j'éprouve pour vous est aussi presque +nouveau pour moi.</p> + +<p>—Charles, je ne vous comprends pas.</p> + +<p>Après un moment de silence, M. de Brévannes reprit:</p> + +<p>—Écoutez-moi, ma chère enfant. On aime sa femme de deux façons, comme +maîtresse ou comme amie. Pendant longtemps je vous ai aimée de la +première façon. Des torts que je ne veux pas nier, mais que vous avez +punis par une décision irrévocable, ne me permettent plus de vous aimer +que comme amie; mais pour passer de l'un à l'autre de ces deux +sentiments, la transition est pénible... surtout lorsqu'il faut renoncer +à une aussi charmante maîtresse.</p> + +<p>—De grâce....</p> + +<p>—Le sacrifice est fait... c'est à mon amie, à ma sincère amie que je +parle, que je parlerai désormais.</p> + +<p>M. de Brévannes dissimula si parfaitement ses mauvais desseins, et dit +ces mots d'une voix si pénétrante, qu'une larme roula dans les yeux de +Berthe; un aveu de ses torts lui vint aux lèvres. Elle prit la main de +son mari, la serra cordialement entre les siennes et répondit:</p> + +<p>—Et désormais votre amie fera tout au monde pour être digne de....</p> + +<p>—Assez, ma chère enfant—dit M. de Brévannes en interrompant +Berthe;—je sais tout ce que vous valez... et qu'on est toujours sûr +d'être entendu lorsqu'on s'adresse à votre délicatesse.... Mais +permettez-moi de terminer ce que j'ai à vous dire.... Par cela même +qu'il y a deux manières d'aimer sa femme, il y a deux manières d'en être +jaloux..</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, mon ami.</p> + +<p>C'est ce que je crains, surtout à propos de quelques-unes de mes paroles +d'hier que vous avez peut-être mal interprétées.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Sans doute; malheureusement notre entretien est monté tout à coup sur +un ton si haut que tout s'est élevé en proportion; quand je vous parlais +de la différence de la jalousie, de l'amour et de l'amour-propre, je +voulais dire que l'on n'est pas jaloux de la même façon lorsque votre +femme est votre amie au lieu d'être votre maîtresse; dans le premier +cas, le cœur souffre; dans le second, c'est l'orgueil; et +malheureusement l'orgueil n'a pas, comme l'amour, de ces retours de +tendresse qui calment et adoucissent les blessures les plus +douloureuses... me comprenez-vous?</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Pas encore, je le vois. Je voudrais vous parler plus franchement... +mais je crains de mal m'expliquer et de vous choquer peut-être.</p> + +<p>—Parlez... ne craignez rien.</p> + +<p>—Eh bien, écoutez-moi, ma chère enfant. Depuis longtemps vous n'êtes +plus pour moi qu'une amie; mais vous avez à peine vingt-deux ans. Ces +séductions dont vous parlez, vous avez raison de les craindre; personne +plus que vous ne peut y être exposée... car ma conduite envers vous, je +ne le nie pas, pourrait sinon autoriser, du moins excuser vos fautes.</p> + +<p>—Ah! monsieur... pouvez-vous penser?...</p> + +<p>—Laissez-moi achever.... Si j'ai toujours le droit d'être, comme je le +suis, horriblement jaloux par orgueil, c'est-à-dire jaloux des dehors, +des apparences de votre conduite, j'ai malheureusement perdu le droit +d'être jaloux de votre cœur; j'ai seul causé votre refroidissement par +mes infidélités, par mes duretés. Il serait donc souverainement injuste +et absurde de ma part, je ne dirai pas d'exiger, mais d'espérer qu'à +votre âge votre cœur soit à tout jamais mort pour l'amour.</p> + +<p>Berthe regarda son mari avec stupeur.</p> + +<p>—Tout ce que je demande, tout ce que j'ai le droit d'attendre de mon +amie—reprit-il—et à ce sujet elle me trouverait inexorable, c'est, par +sa conduite extérieure, de respecter aussi scrupuleusement l'honneur de +mon nom que si elle m'aimait comme le plus aimé des amants; en un mot, +ma chère enfant, votre vie publique m'appartient parce que vous portez +mon nom... la vie de votre cœur doit être murée pour moi, puisque j'ai +perdu le droit d'y être intéressé. Tout ce que je vous dis semble vous +étonner; pourtant, réfléchissez bien; souvenez-vous de notre +conversation d'hier, et vous verrez que je vous dis à peu près les mêmes +choses... le ton seul diffère.... Pour me résumer en deux mots, de ce +jour vous avez votre liberté complète, absolue; vous vous appartenez +tout entière... nous sommes séparés sinon de droit, du moins de fait. +Mais par cela même que cette liberté intime est plus absolue, vous devez +pousser jusqu'au dernier scrupule la stricte observation de vos devoirs +apparents; et, je vous le répète, autant vous me trouverez tolérant ou +plutôt ignorant à propos de vos intérêts de cœur, autant vous me +trouverez rigoureux, impitoyable à l'endroit du respect des convenances. +Méditez bien ceci, ma chère enfant; dès aujourd'hui nos positions sont +nettement tranchées. J'aurai sans doute plutôt besoin que vous de cette +tolérance mutuelle à laquelle nous venons de nous engager pour nos +affaires de cœur... mais je n'en suis pas encore aux confidences; et +plus tard j'aurai peut-être à solliciter l'indulgence de mon amie. A +propos d'indulgence, je vous demanderai bientôt la permission de vous +quitter et de vous laisser seule.... D'ici à peu de jours je partirai +pour un voyage très court, mais très important....</p> + +<p>—Vous partez... vous partez... dans ce moment?...</p> + +<p>—Pour très peu de temps, vous dis-je, une ou deux semaines au plus.... +Des affaires urgentes.... Mais pendant ce temps je vous confierai mes +intérêts auprès de madame de Hansfeld, bien certain qu'ils ne peuvent +être mieux placés qu'entre vos mains.... Allons, ma chère enfant, à +tantôt. Faites-vous bien belle; car si je n'ai plus ma vanité d'amant, +j'ai ma vanité de mari.</p> + +<p>Ce disant, M. de Brévannes baisa Berthe au front et sortit.</p> + +<p>Quelques moments de plus, sa haine et sa rage éclataient malgré lui.</p> + +<p>Les mille émotions qui s'étaient peintes sur la candide physionomie de +Berthe pendant que son mari parlait, l'espèce de joie involontaire dont +elle avait eu honte un moment après, mais qu'elle n'avait d'abord pu +cacher lorsqu'il lui avait rendu sa liberté; son inquiétude vague, ses +espérances tour à tour éveillées et contenues, tout avait éclairé M. de +Brévannes sur la position du cœur de Berthe.</p> + +<p>Il n'en doutait plus, elle aimait; il était trop sagace pour s'y +tromper.</p> + +<p>Il avait un rival... sa femme le trompait.</p> + +<p>Ce fut donc avec une secrète et sombre satisfaction qu'il s'applaudit +d'avoir plongé madame de Brévannes dans la plus complète, dans la plus +profonde sécurité.</p> + +<h3>FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h2> + +<h3>RÉSOLUTION.</h3> + + +<p>La passion de madame de Hansfeld pour M. de Morville avait encore +augmenté depuis sa dernière entrevue au bal de l'Opéra.</p> + +<p>Cet amour était chez Paula un bizarre mélange de nobles exaltations et +de funestes arrière-pensées. Elle aurait cru avilir l'homme qu'elle +aimait, en souffrant qu'il se parjurât, et elle était résolue sinon +d'ourdir, du moins de laisser tramer par Iris un complot infernal contre +les jours de son mari, pour pouvoir épouser M. de Morville, sans que +celui-ci faillît à son serment.</p> + +<p>En vain Paula restait étrangère à cette machination, dont elle +entrevoyait à peine les résultats; elle sentait, à la violence même de +ses hésitations, de ses craintes, de ses remords anticipés, quelle part +criminelle elle prenait dans cette épouvantable action, uniquement +conçue dans l'intérêt de son amour.</p> + +<p>Chose étrange pourtant!... Si les révélations d'Iris avaient eu lieu +quelques mois plus tôt, alors, que le prince éprouvait toute la +première ardeur de sa passion pour Paula, passion à la fois si aveugle +et si clairvoyante, qu'elle ne pouvait s'affaiblir par l'apparente +évidence des crimes de sa femme, dont il pressentait l'innocence; si les +révélations d'Iris, disons-nous, avaient eu lieu, lorsque le seul +obstacle que Paula pût opposer à l'amour du prince était le souvenir de +Raphaël.... Raphaël toujours regretté, toujours adoré; qu'arrivait-il?</p> + +<p>Arnold apprenait l'innocence de Paula; Paula, l'indigne tromperie de +Raphaël.</p> + +<p>Que de chances alors pour que madame de Hansfeld partageât l'amour du +prince qui méritait tant d'être aimé, qui s'était montré si vaillamment +épris! A force de soins, de tendresse, il se serait fait pardonner des +soupçons dont il avait le premier si généreusement souffert; Paula eût +reconnu combien il avait, en effet, fallu de passion, d'opiniâtre +passion à son mari pour continuer de l'aimer malgré de si funestes +apparences: la vie la plus heureuse se fût alors ouverte devant elle, +devant lui.</p> + +<p>Malheureusement, les révélations d'Iris avaient été trop tardivement +forcées; plus malheureusement encore M. de Hansfeld aimait Berthe, et +madame de Hansfeld M. de Morville. Ce double et fatal amour rendait leur +position intolérable.</p> + +<p>Madame de Hansfeld devait rester à jamais enchaînée à un homme qui ne +l'aimait plus; cet homme aimait une autre femme; et pour faire oublier +à Paula les odieux soupçons dont elle avait été victime, il ne pouvait +que l'entourer d'égards froids et contraints.</p> + +<p>Et séparée de lui par un obstacle insurmontable, elle voyait à travers +le prisme enchanteur de l'amour un homme jeune, beau, spirituel, +passionné... si passionné qu'il avait voulu lui sacrifier ces deux +religions de toute sa vie: <i>sa parole! sa mère</i>! et Paula n'avait pas +même la consolation de songer que l'accomplissement de ses devoirs +ferait au moins le bonheur de M. de Hansfeld.</p> + +<p>Celui-ci, trouvant de son côté réunies chez Berthe les grâces et les +qualités les plus séduisantes, se livrait sans remords à cet amour. +Paula lui ayant toujours manifesté son indifférence.</p> + +<p>Telle était la position de M. et de madame de Hansfeld, au moment où +celle-ci, pour ménager M. de Brévannes, qui pouvait la calomnier si +dangereusement, allait le recevoir à l'hôtel Lambert, ainsi que Berthe.</p> + +<p>L'exaltation de Paula était arrivée à ce point qu'elle ne pouvait +supporter plus longtemps sa position. Elle avait fixé à M. de Morville +le terme de huit jours pour lui faire part de sa résolution suprême, +parce qu'elle voulait qu'avant huit jours le sort de sa vie entière fût +décidé.</p> + +<p>Ou elle aurait le courage de profiter des offres d'Iris, ou elle se +tuerait... si le projet de la jeune fille lui semblait exiger une +complicité pour ainsi dire trop directe, trop personnelle.</p> + +<p>Rien ne semble plus étrange, et rien n'est pourtant plus réel que ces +compositions, que ces attermoiements avec le crime.... Les juges ne sont +pas les seuls à y trouver des <i>circonstances atténuantes</i>.</p> + +<p>Madame de Hansfeld venait de faire demander Iris: celle-ci entra.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.</h2> + +<h3>L'ÉPINGLE.</h3> + + +<p>—Vous m'avez demandée, marraine?—dit Iris.</p> + +<p>—Oui.... Fermez la porte... et voyez si personne ne peut nous entendre. +Iris sortit un instant et revint.</p> + +<p>—Personne, marraine.</p> + +<p>Le cœur de Paula battait d'une façon étrange; elle baissait les yeux +devant le regard pénétrant de la bohémienne; enfin elle lui dit avec +effort:</p> + +<p>—Écoutez bien; la conversation que je vais avoir avec vous sera la +dernière que nous aurons au sujet de... ce que vous savez. Vous m'avez +dit, il y a quelques jours: Un mot, un signe de vous... cette épingle... +je suppose, et....</p> + +<p>Paula ne put achever.</p> + +<p>Iris reprit:</p> + +<p>—Et vous êtes libre!...</p> + +<p>—Vous m'avez dit cela....</p> + +<p>—Je le répète....</p> + +<p>—Vous prétendez m'être dévouée?</p> + +<p>—Autrefois, maintenant, toujours.</p> + +<p>—Donnez-m'en une preuve.</p> + +<p>—Parlez, marraine.</p> + +<p>—Dites-moi par quel moyen vous prétendez <i>me rendre libre</i>...</p> + +<p>La voix de madame de Hansfeld s'altéra; elle reprit aussitôt et plus +vivement:—Sans que ni vous ni moi soyons complices de... ce... ce qu'il +faut faire pour cela.</p> + +<p>Ces mots semblèrent brûler les lèvres de madame de Hansfeld.</p> + +<p>—Pourquoi cette question?</p> + +<p>—Je ne crois pas à la possibilité de ce que vous m'avez proposé; je ne +songe pas à en profiter; mais je veux connaître par quels moyens... vous +prétendez... enfin, vous me comprenez....</p> + +<p>—A quoi bon vous en instruire?...</p> + +<p>—S'ils me paraissent moins horribles que je ne le suppose... +peut-être... je ne sais...—Puis la princesse, épouvantée de ce qu'elle +venait de dire, mit la main sur ses yeux et s'écria:—Non, non, +laissez-moi... allez-vous-en, ne revenez plus, je ne veux plus vous +voir... sortez....</p> + +<p>—Marraine, en grâce!...</p> + +<p>—Non... sortez, vous dis-je....</p> + +<p>—Eh bien! je vais vous dire par quels moyens....</p> + +<p>Et Iris baissa la voix, attendant avec anxiété une nouvelle injonction +de sortir.</p> + +<p>Paula resta muette.</p> + +<p>Iris continua:</p> + +<p>—Oui, je puis, si vous l'exigez, vous dire par quels moyens vous pouvez +être libre.... Mais prenez garde... prenez garde....</p> + +<p>Madame de Hansfeld regarda fixement Iris.</p> + +<p>—Que je prenne garde?</p> + +<p>—Oui... vous pourrez amèrement regretter de m'avoir interrogée à ce +sujet.... Vous avez des scrupules, ils deviendront plus grands encore si +vous êtes instruite de mes desseins.... Sans la parole que vous m'avez +fait donner de ne pas agir à votre insu... je vous aurais épargné ces +angoisses.... Quelquefois même je me demande s'il n'est pas insensé à +moi de vous obéir pour cela.... Je n'ai d'autre but que votre +bonheur.... L'odieux du parjure ne retomberait que sur moi... peu +importe... vous seriez heureuse.</p> + +<p>—Oseriez-vous manquer à ce que vous m'avez promis?</p> + +<p>—Malheureusement je ne l'ose pas; un mot de vous est une loi pour +moi.... Au moins que cette soumission à vos volontés vous donne une foi +profonde, aveugle, dans ma parole....</p> + +<p>—Dans votre parole?—dit amèrement Paula.</p> + +<p>—Oui... et je vous jure que les événements ont marché de telle sorte, +sans que vous y soyez mêlée en rien, vous le savez mieux que personne... +qu'avant huit jours... vous serez peut-être libre... et non seulement +aucun soupçon ne vous atteindra, mais l'intérêt, mais les sympathies du +monde seront pour vous..</p> + +<p>Madame de Hansfeld regarda Iris avec surprise, presque avec stupeur.</p> + +<p>—Mais, s'il en est ainsi, pourquoi ne pas me faire part de ces +événements, puisque j'y suis, dites-vous, absolument étrangère?</p> + +<p>—A cause de vos scrupules, marraine.</p> + +<p>—De mes scrupules! pourquoi en aurais-je? Ne suis-je pas innocente de +ce qui se passe?</p> + +<p>—Vos scrupules naîtront... quoique insensés.... Ils naîtront, vous +dis-je, et vous les écouterez.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Supposez-vous instruite, par je ne sais quel prodige, de l'avenir +d'une personne qui vous soit absolument indifférente... que vous ne +connaissez même pas.... Cette prescience vous apprend que cette personne +doit mourir dans huit jours... mourir fatalement, sans que vous soyez +pour rien dans les causes de cette mort, sans qu'elle vous profite en +rien... sans que vous puissiez changer le cours des événements qui +l'amènent.... N'éprouverez-vous pas une sorte d'angoisse à cette +révélation? ne vous regarderez-vous pas pour ainsi dire comme complice +du destin en voyant cette personne ignorante du sort terrible qui +l'attend, tandis que vous en êtes instruite... vous?</p> + +<p>—Je ne me croirais pas complice de cette mort, mais j'éprouverais de la +terreur en voyant cette personne marcher, confiante et paisible, vers un +abîme qu'elle ignore.</p> + +<p>—Eh bien! cette terreur ne deviendra-t-elle pas un remords s'il s'agit +de votre mari, si sa mort comble tous vos vœux, réalise toutes vos +espérances?</p> + +<p>—Que dites-vous?</p> + +<p>—Quelque innocente que vous fussiez d'une telle catastrophe, ne vous +regarderiez-vous pas presque comme criminelle... seulement parce que +vous étiez instruite à l'avance? Encore une fois, ne m'interrogez pas +davantage... ne me forcez pas à parler... vous vous en repentiriez, il +serait trop tard.... Confiez-vous à moi.</p> + +<p>—Me confier à vous... non, non, je sais ce dont vous êtes capable.... +J'étais certainement innocente de vos affreuses tentatives sur M. de +Hansfeld... et les apparences me condamnaient. Pourtant je vous dis que +je veux tout savoir.</p> + +<p>—Êtes-vous décidée à renoncer à M. de Morville?</p> + +<p>—Que vous importe?...</p> + +<p>—Il faut que je le sache... dans ce cas seulement je dois parler.... Il +serait cruel de laisser périr pour rien... deux créatures de Dieu....</p> + +<p>—La vie de deux personnes serait donc en danger?—s'écria madame de +Hansfeld.</p> + +<p>—Malheur sur moi! malheur sur vous!—dit Iris désolée ou paraissant +l'être de l'indiscrétion qui lui échappait.—Vous me faites dire ce que +je ne voulais pas dire. Eh bien! oui, à cette heure, la vie de deux +personnes est en danger....</p> + +<p>—Béni soit Dieu qui t'a fait parler; jamais je n'achèterai le bonheur +de ma vie entière à un tel prix.... Je renonce à M. de Morville, et que +je sois maudite si jamais....</p> + +<p>—Arrêtez... marraine. Je sais la puissance de vos scrupules... mais je +sais aussi la puissance de votre amour.... Quoiqu'il s'agisse de la vie +de deux personnes... vous pourriez être maudite....</p> + +<p>—Malheureuse....</p> + +<p>—Tenez, marraine, laissons les événements suivre leur cours... ce qui +sera... sera....</p> + +<p>—Maintenant que tu m'as rempli l'âme de terreur, car je sais ce dont tu +es capable, tu veux le taire.... Non, non, parle... je l'exige....</p> + +<p>—Eh bien donc, puisque vous m'y forcez, apprenez tout.... Le prince +aime Berthe et il en est aimé... Vous savez la jalousie féroce de M. de +Brévannes.... Il hait déjà le prince parce qu'il est votre mari.... +Maintenant qu'il le sait aimé de sa femme, il le hait à la mort.... +Supposez Berthe assez imprudente pour accorder un rendez-vous à M. de +Hansfeld, rendez-vous innocent ou coupable, volontaire ou forcé, peu +importe; M. de Brévannes en est instruit, il les surprend tous deux par +la ruse: les apparences sont contre eux.... Que fait-il? dites, que +fait-il?</p> + +<p>—Mon Dieu!... mon Dieu!...</p> + +<p>—Que fait-il! Il se croit aimé de vous, il croit qu'en vous rendant +libres, vous et lui, par le double meurtre qu'il peut commettre +impunément, il obtiendra votre main....</p> + +<p>—Mais c'est une machination infernale....</p> + +<p>—Mais seriez-vous libre... ou non?... Et en quoi auriez-vous participé +à tout ceci?... Votre mari vous trompe... pour la femme d'un homme que +vous haïssez.... Qu'y pouvez-vous?... Cet homme les tue tous les deux... +Êtes-vous sa complice? Qui vous empêche ensuite d'épouser M. de +Morville?... En quoi lui-même peut-il jamais vous soupçonner d'avoir +trempé dans cette machination?... Bien plus, ainsi que je vous le +disais, l'intérêt, les sympathies du monde ne seront-ils pas pour +vous?...</p> + +<p>—Vous êtes folle.... A peine M. de Brévannes se porterait-il à une si +terrible extrémité s'il se croyait aimé de moi, et encore il n'oserait +pas m'offrir une main... teinte du sang de mon mari....</p> + +<p>—Cet homme est d'une jalousie d'orgueil si sauvage, que dans aucune +circonstance il n'aurait hésité à tuer sa femme et son séducteur; mais +comme il vous aime avec d'autant plus d'ardeur qu'il se croit follement +aimé de vous, il ne doute pas que vous ne braviez les convenances +jusqu'à lui donner votre main, et il se hâte à cette heure de tendre le +piége où sa femme et votre mari doivent infailliblement périr.</p> + +<p>—Mais vous perdez la raison. Cet homme, si vaniteux qu'il soit, ne se +croira jamais aimé de moi. A peine lui ai-je dit quelques paroles +bienveillantes pour conjurer le mal qu'il pouvait me faire.</p> + +<p>—Mais... j'ai parlé pour vous... moi!</p> + +<p>—Vous avez parlé pour moi?</p> + +<p>Et Iris raconta à madame de Hansfeld l'histoire du <i>livre noir</i>.</p> + +<p>Paula resta muette, anéantie, à cette révélation.</p> + +<p>Elle ne pouvait croire à tant d'audace, à une combinaison si diabolique.</p> + +<p>—Mais c'est épouvantable!—s'écria-t-elle.</p> + +<p>Iris regarda sa maîtresse en souriant d'un air étrange, et lui dit:</p> + +<p>—Vous m'aviez jusqu'ici reproché d'agir sans votre consentement... j'ai +eu tort.... Je voulais vous cacher le fil des événements qui se +préparaient, vous m'avez forcée de vous le découvrir.... Vous devez vous +en repentir, maintenant que vous savez tout.... Ignorante de cette +trame, son succès était pour vous un coup du hasard, vous en profitiez +sans remords; maintenant vous en êtes instruite... si vous ne la +dévoilez pas, vous en êtes complice.</p> + +<p>—Et pourquoi m'avez vous obéi?—s'écria machinalement madame de +Hansfeld.—Pourquoi m'avez-vous appris ces horreurs?</p> + +<p>Ce mot était odieux, il révélait la secrète et homicide pensée de Paula.</p> + +<p>—Je vous ai obéi—reprit amèrement Iris—parce que j'attendais cet +ordre avec impatience, et que si vous ne me l'aviez pas donné je vous +aurais de moi-même instruite de tout ceci....</p> + +<p>—Que dit-elle?</p> + +<p>—Je ne m'abuse pas; en travaillant à votre bonheur, c'est à ma perte +que je cours: lorsque vous aurez épousé M. de Morville, je ne serai plus +pour vous qu'un objet de mépris et d'horreur.... Certes, j'aurais pu +agir en silence, sans vous prévenir, et vous laisser recueillir +innocemment le fruit de cette sanglante combinaison. Mais je l'avoue... +je n'ai pas eu ce courage; je veux bien mourir pour vous, mais à +condition que vous me disiez au moins:—Meurs pour moi!</p> + +<p>—Étrange et abominable créature!</p> + +<p>—Votre bonheur causera ma perte, je le sais; mais au moins, au sein de +votre heureux amour, peut-être aurez-vous un souvenir pour moi....</p> + +<p>—Si vous vous sacrifiiez ainsi dans mon intérêt, vous eussiez attendu +que ce que vous appelez mon bonheur fût assuré pour me faire cette +nouvelle révélation....</p> + +<p>—Non, marraine; il se peut que vous ayez plus de vertu que d'amour, et +alors votre bonheur eût été à tout jamais empoisonné. A cette heure, au +contraire, en apprenant à quel prix vous auriez épousé M. de Morville, +vous pouvez choisir, vous avez entre vos mains l'avenir de votre amour +pour M. de Morville, le sort de Berthe de Brévannes et de votre mari.... +Un mot de vous à M. de Brévannes au sujet du <i>livre noir</i>... et il sait +que vous ne l'aimez pas, qu'il est dupe d'une fourberie dont je suis +l'auteur, et qu'au lieu de conduire sa femme à l'hôtel Lambert pour la +faire plus sûrement tomber dans le piége qu'il lui tend ainsi qu'à M. de +Hansfeld, il doit arracher Berthe à cet amour innocent encore... puisque +la mort de sa femme et du prince lui est inutile; tel est votre devoir, +marraine, faites-le. Sans doute, M. de Brévannes, furieux, répandra +contre vous les plus atroces calomnies.... Que vous importe?... ce sont +des calomnies.... Sans doute, M. de Morville pourra s'en affliger, y +croire, et sourire amèrement en songeant à l'amour idéal et romanesque +qu'il avait pour vous; cela est triste; que vous importe?... pendant la +longue vie qu'il vous reste à passer auprès du prince que vous n'aimez +pas, et qui ne vous aime plus... vous pourrez vous répéter glorieusement +chaque jour: J'ai fait mon devoir.</p> + +<p>—Oh! maudite sois-tu, démon vomi par l'enfer!... s'écria madame de +Hansfeld avec égarement;—laisse-moi... laisse-moi.... Pourquoi viens-tu +m'enfermer dans un cercle affreux dont je ne puis sortir sans causer la +mort de deux infortunés, ou sans me jeter dans l'abîme d'un désespoir +sans fin?</p> + +<p>—Vous assombrissez bien les couleurs du tableau, marraine; vous pouvez +sortir du cercle affreux dont vous parlez... mais pour aller le front +haut et fier à l'autel avec M. de Morville, pour passer auprès de lui +la vie la plus belle et la plus honorée.</p> + +<p>—Oh! tais-toi... tais-toi!</p> + +<p>—Et cela sans lui faire parjurer ses serments, et cela sans le rendre +coupable envers sa mère, car elle bénirait ce mariage, que vous pouvez +contracter avec joie... sans honte, sans crime, en restant paisible à +attendre les événements... ne provoquant rien, ne faisant rien, ne +sachant rien....</p> + +<p>—Tais-toi! oh! tais-toi!</p> + +<p>—N'encourageant pas même par un mot hypocrite la vengeance féroce et +intéressée de M. de Brévannes, en étant toujours avec lui froidement +polie.... Tout est prévu.... Le livre noir parlera pour vous: le livre +noir dira que, pour rendre plus tard votre mariage possible, il ne faut +pas qu'on soupçonne M. de Brévannes de vous aimer et d'avoir calculé la +vengeance qu'il aura tirée du prince et de Berthe.... Cela vous épargne +encore une assiduité qui, remarquée dans le monde, aurait pu éveiller la +jalousie de M. de Morville.... Je vous dis que tout était prévu... +soigneusement prévu, marraine.</p> + +<p>—Mon Dieu!... mon Dieu, délivrez-moi de l'obsession de cette créature!</p> + +<p>—De sorte qu'après le tragique événement—reprit imperturbablement +Iris—M. de Brévannes n'a aucun reproche à vous faire, et vous lui +fermez votre porte sans un mot d'explication. Brévannes éclatera... que +pourra t-il faire ou dire? Le livre noir est entre mes mains, il n'a +pas une lettre de vous; d'ailleurs, pour se plaindre, il lui faudrait +avouer l'infâme calcul qui lui a presque fait provoquer son déshonneur +pour avoir le droit de tuer sa femme et votre mari.... Mais il +n'oserait, car il inspirerait autant de mépris que d'horreur, qu'en +dites-vous, marraine?</p> + +<p>—Laisse-moi... te dis-je... va-t'en... va-t'en... tu m'épouvantes!</p> + +<p>—Mon Dieu! que fais-je autre chose que de vous exposer le bien et le +mal?... Maintenant vous êtes libre... choisissez!</p> + +<p>—Monstre!... tu sais bien la portée de les paroles... et des +criminelles espérances que tu évoques à ma pensée.</p> + +<p>—Suis-je un monstre... pour vous dire de choisir entre le bien et le +mal? La vertu est donc une terrible chose à pratiquer, qu'elle coûte +autant de larmes que le crime?...</p> + +<p>—Seigneur, ayez pitié de moi!</p> + +<p>—Un dernier mot, marraine. J'ai pu mettre en jeu certaines passions, +préparer certains événements... mais il ne dépend plus de moi de modérer +leur marche; car... ils semblent se précipiter... demain, peut-être, il +serait trop tard.... Si vous êtes décidée au <i>bien</i>... c'est-à-dire à +prévenir votre mari du danger qu'il va courir, et M. de Brévannes de la +mystification dont il est dupe... agissez sans délai, aujourd'hui même, +à l'instant.... Une heure de retard peut tout perdre... c'est-à dire +tout gagner dans l'intérêt de votre amour....</p> + +<p>A ce moment, un valet de chambre entra, après avoir frappé, chez Paula.</p> + +<p>—Qu'est-ce?—dit-elle à cet homme.</p> + +<p>—Ne sachant pas si madame la princesse recevait, j'ai prié M. et madame +de Brévannes d'attendre.</p> + +<p>—Ils sont là?—s'écria madame de Hansfeld en tressaillant.</p> + +<p>—Oui, princesse.</p> + +<p>—Madame a oublié qu'elle avait donné rendez-vous à M. et madame de +Brévannes ce matin...—dit Iris.</p> + +<p>—En effet—reprit Paula d'une voix émue—je... oui... sans doute.</p> + +<p>—La princesse reçoit—se hâta de dire Iris.—Priez seulement M. et +madame de Brévannes d'attendre... un moment.</p> + +<p>Le valet de chambre sortit.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h2> + +<h3>DÉCISION.</h3> + + +<p>—Jamais... jamais... je n'aurai le courage de recevoir monsieur et +madame de Brévannes—s'écria la princesse avec désespoir—car....</p> + +<p>La voix du prince interrompit Paula.</p> + +<p>Le salon où elle se trouvait était séparé des autres appartements par +une longue galerie semblable à celle que M. de Hansfeld occupait à +l'étage supérieur.</p> + +<p>Des portières de velours remplaçaient les portes; Paula entendit son +mari demander au valet de chambre, qui se tenait à l'extrémité de cette +galerie, si la princesse était chez elle.</p> + +<p>—C'est le prince!—s'écria Iris.</p> + +<p>—Il va se rencontrer avec cette jeune femme...—dit Paula.—Tous deux +ignorent que M. de Brévannes est instruit de leur amour, et que par un +affreux calcul il doit feindre d'ignorer cet amour.... Oh! c'est +horrible... les laisser dans cette funeste confiance....</p> + +<p>Iris se hâta de lui dire:</p> + +<p>—Vous voulez épargner ces malheureux et renoncer à M. de Morville? +Soit; tout à l'heure, au moment où M. de Brévannes sortira de l'hôtel, +je trouverai moyen de lui parler, et en deux mots je lui apprends la +fourberie du livre noir.</p> + +<p>Paula fit un mouvement.</p> + +<p>—N'est-ce pas là votre volonté, marraine?</p> + +<p>—Oui, oui.</p> + +<p>—Pourtant, si par hasard cette volonté changeait, si vous vouliez +profiter des événements que cette rencontre du prince et de Berthe chez +vous va précipiter encore... à moins que vous ne vous y opposiez lorsque +vous me verrez me lever pour aller attendre M. de Brévannes, donnez-moi +cette épingle en me disant de la serrer... cela voudra dire que M. de +Brévannes doit rester dans son erreur....</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Voici le prince.... Tout à l'heure donnez-moi cette épingle... et dans +huit jours vous êtes libre, sinon... renoncez à jamais à M. de Morville.</p> + +<p>M. de Hansfeld entra chez sa femme.</p> + +<p>Iris avait l'habitude de rester auprès de sa maîtresse, lors même que +celle-ci recevait des visites. Sa présence à la scène suivante parut +donc au prince fort naturelle.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.</h2> + +<h3>LA CHASSE AU MARAIS.</h3> + + +<p>M. de Hansfeld était à la fois surpris, ému, troublé.</p> + +<p>Il venait de voir Berthe descendre de voiture avec M. de Brévannes, +Berthe à qui il avait cru dire à tout jamais adieu lors de sa dernière +entrevue avec elle chez Pierre Raimond.</p> + +<p>Ayant toujours ignoré que Paula connaissait M. de Brévannes, Arnold ne +pouvait concevoir pourquoi celui-ci conduisait sa femme à l'hôtel +Lambert, et comment madame de Hansfeld s'était liée avec Berthe, dont +elle le savait épris. Paula, pour échapper au voyage d'Allemagne dont +son mari la menaçait, ne l'avait-elle pas menacé à son tour de révéler +les entrevues qu'il avait avec Berthe chez le graveur, de les révéler, +disons-nous, à M. de Brévannes?</p> + +<p>Quel était donc le but de Paula en recevant Berthe à l'hôtel Lambert? +Était-ce affectation, indifférence?</p> + +<p>Arnold se perdait en conjectures; en songeant qu'il allait revoir +Berthe, l'étonnement, le bonheur, la crainte l'agitaient malgré lui. Il +dit à Paula, d'une voix légèrement émue:</p> + +<p>—Il me semble que je viens de voir entrer une visite pour vous?</p> + +<p>—Oui...—répondit madame de Hansfeld avec embarras.—Une femme de mes +amies m'a présenté dans le monde madame de Brévannes, que l'on dit +charmante et que vous trouvez telle...—ajouta-t-elle en riant d'un air +forcé.—Madame de Brévannes m'a demandé quand je restais chez moi, je +lui ai dit aujourd'hui et je l'avais oublié... On l'a fait un moment +attendre avec son mari.... Ne vous ayant pas vu, il m'a été impossible +de vous prévenir de cette visite... qui, je le crois, ne pouvait +d'ailleurs vous être désagréable.</p> + +<p>—Ma marraine me permettra-t-elle de lui faire observer que voilà déjà +bien longtemps que les personnes attendent?—dit Iris avec une sorte de +familiarité respectueuse à laquelle on était habitué.</p> + +<p>—Elle a raison—dit M. de Hansfeld, imprudemment entraîné par le désir +de revoir Berthe; il sonna.</p> + +<p>Un laquais parut.</p> + +<p>—Faites entrer—dit le prince.</p> + +<p>Le laquais sortit.</p> + +<p>Iris et Paula échangèrent un regard.</p> + +<p>Pour l'intelligence de la scène suivante, nous dirons que quelques +lignes du livre noir, toujours écrites au nom de Paula et communiquées +le matin même par Iris à M. de Brévannes, apprenaient à celui-ci que +l'objet de l'amour de Berthe était le prince de Hansfeld, et que très +souvent elle avait eu des entrevues avec lui, sous un nom supposé, chez +Pierre Raimond.</p> + +<p>Quelques mots expressifs indiquaient le parti terrible que M. de +Brévannes pouvait tirer de cet amour, dont la punition, s'il devenait +coupable et flagrant, pouvait assurer la liberté de M. de Brévannes et +de Paula.</p> + +<p>Après cette découverte, M. de Brévannes redoubla d'hypocrisie afin +d'augmenter encore la sécurité de sa femme, qu'il se promit néanmoins +d'observer attentivement, quoiqu'il ne doutât pas qu'elle aimât le +prince.</p> + +<p>Le premier refus de Berthe de se rendre à l'hôtel Lambert, son émotion +croissante en approchant des lieux où elle allait revoir Arnold, étaient +des preuves convaincantes de cet amour. M. de Brévannes s'étant +d'ailleurs informé auprès du portier de Pierre Raimond des visites que +recevait le graveur, M. de Hansfeld lui avait été si exactement dépeint +qu'il n'attendait que l'occasion de voir le prince pour s'assurer de son +identité avec le visiteur assidu de Pierre Raimond.</p> + +<p>Paula, assise auprès de la cheminée, avait à côté d'elle une petite +table sur laquelle était placée la fatale épingle qui, remise à Iris, +devait l'empêcher de dévoiler à M. de Brévannes la fourberie dont il +était dupe, et le laisser dans la créance qu'en se débarrassant de sa +femme et du prince il pourrait épouser Paula.</p> + +<p>La bohémienne, occupée d'un travail de tapisserie, était demi-cachée par +les rideaux de la fenêtre auprès de laquelle elle se tenait; mais elle +pouvait néanmoins ne pas quitter sa maîtresse du regard.</p> + +<p>Et il faut le dire, ce regard semblait quelquefois exercer sur Paula une +sorte de fascination.</p> + +<p>Enfin M. de Hansfeld, debout devant la cheminée, dissimulait à peine son +émotion.</p> + +<p>La porte s'ouvre, un valet de chambre annonce:</p> + +<p>—M. et madame de Brévannes.</p> + +<p>Peut-être trouvera-t-on un contraste assez dramatique entre la +conversation futile, oiseuse, désintéressée des quatre acteurs de cette +scène, et les anxiétés, les passions diverses et profondes qui les +agitaient.</p> + +<p>Madame de Hansfeld se leva, fit quelques pas au-devant de Berthe, et lui +dit avec grâce:</p> + +<p>—Vous êtes, madame, mille fois aimable d'avoir bien voulu vous rappeler +que je restais chez moi aujourd'hui.</p> + +<p>—Madame... vous... êtes bien bonne—balbutia Berthe, en baissant les +yeux de peur de rencontrer ceux d'Arnold.</p> + +<p>La malheureuse femme se sentait défaillir.</p> + +<p>La princesse ajouta:</p> + +<p>—Voulez-vous me permettre, madame, de vous présenter monsieur de +Hansfeld, qui n'a pas eu, jusqu'à présent, l'honneur de vous +rencontrer?</p> + +<p>Arnold s'avança, salua profondément et dit à Berthe:</p> + +<p>—Je regrette toujours de ne pas accompagner madame de Hansfeld dans le +monde aussi souvent que je le désirerais; mais après la bonne fortune +qu'elle vous a due, madame, je le regrette doublement; pourtant je me +console, puisque je suis assez heureux pour pouvoir vous présenter +mes... hommages.</p> + +<p>Voulant venir au secours de Berthe, qui de plus en plus troublée ne +trouvait pas un mot à répondre à Arnold, madame de Hansfeld dit à +celui-ci en lui présentant M. de Brévannes d'un geste:</p> + +<p>—Monsieur de Brévannes....</p> + +<p>Ce dernier salua.</p> + +<p>Le prince lui rendit ce salut et lui dit avec affabilité:</p> + +<p>—Je serai toujours enchanté, monsieur, de vous rencontrer chez madame +de Hansfeld, et j'espère que j'aurai le plaisir de vous y voir souvent.</p> + +<p>—Aussi souvent, monsieur, qu'il me sera possible de profiter d'une +offre si aimable sans en abuser....</p> + +<p>Après ces préliminaires indispensables, les quatre personnages +s'assirent. Paula à sa place, à droite de la cheminée, Berthe à gauche, +M. de Brévannes à côté de madame de Hansfeld, et Arnold auprès de la +fille du graveur.</p> + +<p>Le prince, sentant la nécessité de vaincre son émotion, faisait les +honneurs de chez lui avec la plus parfaite dignité.</p> + +<p>Berthe, de son côté, se rassurait peu à peu; Paula tâchait de ne pas +céder aux terribles préoccupations que devait lui causer son dernier +entretien avec Iris.</p> + +<p>M. de Brévannes, qui avait toujours entendu parler du prince de Hansfeld +comme d'une sorte d'original, farouche, bizarre, à demi-insensé, et qui +s'était demandé comment sa femme avait pu s'éprendre d'un tel homme, M. +de Brévannes resta stupéfait de la distinction et de la gracieuse +urbanité du prince, dont la figure juvénile et douce était des plus +charmantes.</p> + +<p>Alors il comprit parfaitement l'amour de Berthe, et sa rage s'en +augmenta contre elle et contre M. de Hansfeld. Aussi, jetait-il +quelquefois sur celui-ci à la dérobée des regards de tigre; puis il +cherchait les yeux de Paula avec un air d'intelligence tour à tour +sombre et passionné qui prouva à madame de Hansfeld qu'Iris ne l'avait +pas trompée au sujet du livre noir.</p> + +<p>Un silence assez embarrassant avait succédé aux premières banalités de +la conversation.</p> + +<p>Le prince le rompit en disant à Berthe:</p> + +<p>—Vous avez dû, madame, avoir bien de la peine à trouver cette demeure +isolée au milieu de ce quartier désert?</p> + +<p>—Non, monsieur,—répondit Berthe en rougissant jusqu'aux yeux;—mon +père... habite très près d'ici.</p> + +<p>Cette réponse, que la jeune femme avait, pour ainsi dire, faite +involontairement, redoubla sa confusion en lui rappelant les premiers +temps de son amour pour Arnold. Celui-ci se hâta d'ajouter:</p> + +<p>—C'est différent, madame; mais venir à l'île Saint-Louis, c'est +toujours une espèce de voyage pour les véritables Parisiens.</p> + +<p>—Du moins—dit M. de Brévannes—on est bien dédommagé de ce voyage... +comme vous dites, monsieur, en pouvant admirer cet hôtel... un véritable +palais!...</p> + +<p>—En effet—dit Paula pour prendre part à la conversation—dans le +faubourg Saint-Germain, ce quartier des beaux hôtels que nous avons +habité pendant quelque temps, on ne trouve rien de comparable à cette +demeure véritablement grandiose.</p> + +<p>—On ne peut plus bâtir des palais maintenant—dit M. de Brévannes—les +fortunes sont beaucoup trop divisées.... Vous avez beaucoup plus de bon +sens que nous, messieurs les étrangers; en Angleterre, en Russie, en +Allemagne aussi, je le suppose, le droit d'aînesse a sagement maintenu +le principe de la grande propriété.</p> + +<p>—Je suis sûr, monsieur—dit en souriant M. de Hansfeld—que vous n'avez +jamais eu de frère ou de sœur?</p> + +<p>—C'est vrai, monsieur; mais qui vous donne cette certitude?</p> + +<p>—Votre admiration pour l'excellence du droit d'aînesse.</p> + +<p>M. de Brévannes ne comprit pas ce qu'il y avait d'aimable dans les +paroles du prince, et il répondit:</p> + +<p>—Vous croyez, monsieur, que si je n'étais pas fils unique j'aurais eu +d'autres manières de voir à ce sujet?</p> + +<p>—Je crois, monsieur, que votre manière d'aimer vos frères et vos sœurs +aurait complètement changé votre manière de voir à ce sujet. Mais, +pardonnez-nous, madame—dit le prince en s'adressant à Berthe—de parler +pour ainsi dire politique; ainsi, sans transition aucune, je vous +demanderai ce que vous pensez de la nouvelle comédie... donnée au +Théâtre-Français. Madame de Hansfeld et moi, nous avons eu le plaisir de +vous y voir, je n'ose dire de vous y remarquer.</p> + +<p>—Cela ne pouvait guère être autrement—dit Berthe en reprenant un peu +d'assurance—j'étais à côté de madame Girard, qui avait une coiffure si +singulière qu'elle attirait tous les regards.</p> + +<p>—Je vous assure, madame—reprit Paula—qu'en jetant les yeux dans votre +loge nous n'avons vu le singulier bonnet... le sobieska de madame +Girard, que par hasard.</p> + +<p>—Cette comédie m'a paru charmante et remplie d'intérêt—dit Berthe—et, +sans connaître l'auteur, M. de Gercourt, j'ai été enchantée de son +succès... il avait tant d'envieux!</p> + +<p>—L'auteur, M. de Gercourt, est tout à fait un homme du +monde?...—demanda madame de Hansfeld.</p> + +<p>—Oui, madame—reprit M. de Brévannes—il a été l'un des cinq ou six +hommes des plus à la mode de Paris; on le classait même immédiatement +après le <i>beau</i> Morville, cet astre qui a longtemps brillé d'un éclat +sans égal; entre nous, je ne sais pas trop pourquoi; c'était un +engouement ridicule, rien de plus, car Gercourt et beaucoup d'autres ont +mille fois plus d'agréments que ce prétentieux M. de Morville.</p> + +<p>Paula tressaillit en entendant prononcer un nom si cher à son cœur.</p> + +<p>Le regard de la princesse rencontra le regard d'Iris... ce regard lui +pesa sur le cœur comme du plomb.</p> + +<p>Ignorant complètement l'amour de Paula pour M. de Morville, et croyant +d'un bon effet aux yeux de madame de Hansfeld, de faire montre de dédain +à l'endroit d'un des hommes les plus recherchés de Paris; cédant +d'ailleurs à un sentiment d'envie et à une habitude de dénigrement qu'il +avait depuis longtemps prise à l'égard de M. de Morville, qu'il +détestait, sans autre motif qu'une basse jalousie, M. de Brévannes, +continua:</p> + +<p>—Ce M. de Morville a une jolie figure, si l'on veut; mais il a l'air si +stupidement satisfait de lui-même, qu'il en fait mal au cœur. On parle +de ses succès; après tout, il n'a jamais réussi qu'auprès de ces femmes +faciles auxquelles on peut prétendre, pourvu qu'on soit du monde dont +elles sont.... On a fait beaucoup de bruit de sa liaison avec cette +Anglaise: il en était fort épris, soit; mais elle se moquait de lui, +comme fera toute femme de bon goût; car ne trouvez-vous pas, madame, +qu'on peut toujours à peu près juger de la valeur d'une femme par la +valeur de l'homme qu'elle distingue?</p> + +<p>—C'est généralement vrai, monsieur—dit Paula en se contenant.</p> + +<p>—Eh bien! madame, vous venez d'apprécier les sots et ridicules +enthousiastes de ce sot et ridicule Morville.</p> + +<p>Rien de plus vulgaire que ce dicton: Les petites causes produisent +souvent de grands effets. Mais aussi rien de plus vrai que cette +vulgarité.</p> + +<p>En voici une nouvelle preuve:</p> + +<p>M. de Hansfeld ne connaissait pas M. de Morville, il lui était donc +indifférent d'en entendre parler en mal ou en bien; mais cédant, malgré +lui sans doute, à un vague désir de se mettre bien avec M. de Brévannes, +il crut lui être agréable en partageant son avis au sujet de M. de +Morville.</p> + +<p>Enfin, la pauvre Berthe elle-même, autant par envie de complaire à son +mari que par suite de cette déférence, de cet acquiescement involontaire +qu'une femme accorde toujours au jugement de celui qu'elle aime, la +pauvre Berthe, disons-nous, fut, pour ainsi dire, le naïf et timide écho +du prince dans la conversation suivante.</p> + +<p>Cette conversation fut la <i>cause</i>; nous dirons tout à l'heure l'<i>effet</i>.</p> + +<p>M. de Hansfeld reprit donc:</p> + +<p>—Je ne connais pas M. de Morville, je l'ai aperçu deux ou trois fois; +il m'a paru beau, mais d'une affectation presque ridicule, et j'ai +entendu dire que l'on exagérait beaucoup son mérite....</p> + +<p>—C'est aussi ce que j'ai entendu dire...—ajouta la malheureuse +Berthe;—il a, ce me semble, une figure très régulière... mais peut-être +un peu insignifiante.</p> + +<p>Paula ne dit pas un mot; elle prit sur la petite table l'épingle fatale +et se mit à jouer avec ce bijou.</p> + +<p>Iris ne quittait pas sa maîtresse du regard.</p> + +<p>Elle tressaillit d'une sombre joie au mouvement de sa maîtresse.</p> + +<p>On le voit, la petite <i>cause</i> commençait à produire son <i>effet</i>.</p> + +<p>—Je suis enchanté de voir une personne de goût comme vous, +monsieur—dit M. de Brévannes au prince—rendre mon jugement décisif en +l'approuvant.</p> + +<p>Arnold, pour achever de se mettre tout à fait dans les bonnes grâces du +mari de Berthe, hasarda un léger mensonge et reprit:</p> + +<p>—Je me souviens même d'avoir un jour écouté sa conversation, et je l'ai +trouvée au-dessous du médiocre....</p> + +<p>—Il est vrai que M. de Morville ne passe pas, dit-on, pour avoir +infiniment d'esprit...—ajouta le doux et tendre écho en baissant ses +grands yeux bleus, et en rougissant à la fois et de mentir et de faire +une sorte de <i>bassesse</i> pour être agréable à M. de Brévannes.</p> + +<p>La petite cause continuait de produire son effet.</p> + +<p>Tenant dans sa main droite l'épingle constellée madame de Hansfeld +battait pour ainsi dire sur sa main gauche la mesure du crescendo de +colère qui l'agitait, et qui enveloppait Berthe, M. de Brévannes et le +prince.</p> + +<p>Dans ce moment elle rencontra les yeux d'Iris, et, au lieu de détourner +son regard de celui de la bohémienne, elle la regarda un moment d'un air +tellement significatif, qu'Iris crut qu'elle allait lui donner +l'épingle.</p> + +<p>M. de Brévannes reprit, en s'adressant à madame de Hansfeld:</p> + +<p>—Mais vous-même, madame, que pensez-vous de M. de Morville? +N'avons-nous pas raison de nous révolter un peu contre l'admiration +moutonnière qui fait une idole d'un homme nul?</p> + +<p>—Certainement, monsieur—dit Paula—il est très bien de ne pas accepter +des renommées par cela seulement qu'elles sont des renommées....</p> + +<p>—C'est qu'aussi jamais renommée ne fut moins méritée; et je ne suis pas +le seul, je vous le jure, qui proteste contre elle.... Beaucoup de +personnes pensent comme moi; et ce qui indispose contre ce M. de +Morville, c'est qu'il prétend à tous les succès. A l'entendre, il monte +à cheval mieux que personne, il fait des armes mieux que personne, il +lire à la chasse mieux que personne....</p> + +<p>—Est-ce que M. de Morville est grand chasseur?—dit Arnold.</p> + +<p>—Il en a du moins la prétention, car il les a toutes; mais je suis sûr +qu'il justifie aussi peu celle-là que les autres, et qu'il chasse par +ton et non par plaisir.</p> + +<p>—Il a tort—dit Arnold—car c'est un des plus vifs plaisirs que je +connaisse....</p> + +<p>—Vous êtes chasseur, monsieur?—dit M. de Brévannes.</p> + +<p>—Nous avons de si belles chasses en Allemagne, qu'il est impossible de +ne pas avoir ce goût. Il est surtout une chasse que j'aimais beaucoup, +et qui n'est peut-être pas très connue en France....</p> + +<p>—Quelle chasse, monsieur?... Je puis vous renseigner, car j'ai aimé, +j'aime encore passionnément la chasse....</p> + +<p>—La chasse au marais. Nous avons en Allemagne d'admirables passages +d'oiseaux aquatiques.</p> + +<p>—Vous aimez la chasse au marais!...—s'écria M. de Brévannes après un +moment de réflexion, et comme éclairé par une idée subite.</p> + +<p>—A la folie... monsieur.... Mais avez-vous en France beaucoup de ces +chasses?</p> + +<p>—Nous en avons, et je puis même dire que j'en ai une chez moi, en +Lorraine, des plus belles de la province....</p> + +<p>—Certainement—dit naïvement Berthe—ce matin même encore le régisseur +de M. de Brévannes lui a annoncé qu'il y avait en ce moment un passage +extraordinaire de...—je ne me rappelle pas le nom de ces oiseaux—dit +Berthe en souriant.</p> + +<p>—Un passage de halbrans; ils sont venus s'abattre sur nos étangs par +nuées... et, tenez, monsieur—dit M. de Brévannes avec une expression de +franche cordialité—si je ne craignais pas de passer pour un vrai paysan +du Danube... pour un homme par trop sans façon....</p> + +<p>Le prince regardait M. de Brévannes avec surprise.</p> + +<p>—En vérité, monsieur—lui dit-il—je ne comprends pas....</p> + +<p>—Eh bien, ma foi, arrière la honte, entre chasseurs la franchise avant +tout. Le passage des halbrans est magnifique cette année, il dure +toujours au moins une huitaine. J'ai quatre cents arpents d'étangs; ma +maison est confortablement arrangée pour l'hiver.... Permettez-moi de +vous offrir d'y venir tirer quelques coups de fusil; en trente-six +heures nous serons chez moi.... Et, si par un hasard inespéré, madame de +Hansfeld n'avait pas trop d'aversion pour la campagne pendant quelques +jours d'hiver, madame de Brévannes tâcherait de lui en rendre le séjour +le moins désagréable possible. Vous le voyez, monsieur, lorsque je me +mets à être indiscret, je ne le suis pas à demi....</p> + +<p>A cette proposition si brusque, si inattendue, si en dehors des +habitudes et des usages reçus, et qui, acceptée par M. de Hansfeld +pouvait avoir de si terribles résultats, la princesse tressaillit.</p> + +<p>Berthe rougit et frissonna.</p> + +<p>Iris bondit sur sa chaise. M. de Hansfeld put à peine dissimuler sa +joie; pourtant, avant d'accepter, il tâcha, mais en vain, de rencontrer +le regard de Berthe. La jeune femme n'osait lever les yeux.</p> + +<p>Arnold interpréta cette expression négative en sa faveur, et répondit:</p> + +<p>—En vérité, monsieur, cette offre est si aimable et faite avec tant de +bonne grâce... que je craindrais de vous laisser voir tout le plaisir +qu'elle me fait, si, comme vous le dites, entre chasseurs on ne devait +pas avant tout accepter franchement ce qu'on vous offre franchement.</p> + +<p>—Vous acceptez donc, monsieur?—s'écria M. de Brévannes.—Puis, +s'adressant à Paula:—Puis-je espérer, madame, que l'exemple de M. de +Hansfeld vous encouragera, si sauvage que soit mon invitation, si +insolite que soit en plein hiver, je n'ose dire... une telle partie de +plaisir. Je suis sûr que madame de Brévannes ferait de son mieux pour +vous faire trouver moins longs ces quelques jours de solitude au milieu +de nos bois.</p> + +<p>—Croyez, madame—dit Berthe d'une voix altérée—que je serais bien +heureuse si vous daigniez nous accorder cette faveur.</p> + +<p>—Vous êtes mille fois aimable, madame; mais je crains de vous causer un +tel dérangement...—dit Paula dans une inexprimable angoisse. Elle +sentait que de son consentement allait dépendre son avenir, celui de M. +de Morville, celui de Berthe et d'Arnold; car, ainsi que l'avait prévu +Iris, sans s'attendre pourtant à cet incident si peu prévu, elle +sentait que les événements allaient se précipiter d'une manière +effrayante.</p> + +<p>—Soyez généreuse, madame—dit M. de Brévannes;—nous tâcherons de vous +distraire... nous organiserons pour vous de véritables chasses de +demoiselles; j'ai des furets excellents.... Si vous ne connaissez pas le +divertissement du furetage, cela vous amusera, je le crois.... Le temps +est assez doux cet hiver... je puis vous promettre une pêche aux +flambeaux.... Enfin, j'ai une réserve bien peuplée de daims et de +chevreuils; vous en verrez prendre quelques-uns dans les toiles. Je me +hâte de vous dire que cette chasse n'a rien de barbare, car les victimes +restent vivantes. Je sais, madame, que ce sont là de rustiques et +simples amusements; mais le contraste même qu'ils offrent avec la ville +de Paris pendant l'hiver peut leur donner quelque piquant... de même +qu'après les avoir goûtés vous trouverez peut-être plus de saveur aux +brillants plaisirs du monde.</p> + +<p>—Croyez, monsieur—répondit Paula, dans une anxiété de plus en plus +profonde—que cette partie de plaisir improvisée me serait extrêmement +agréable par la seule présence de madame de Brévannes; mais je crains +vraiment qu'elle ne consente à ce voyage impromptu que par considération +pour moi.</p> + +<p>—Oh! non, madame, j'y trouverai, je vous assure, le plus grand +charme... le plus grand plaisir....</p> + +<p>Encore un effet important causé par une petite cause.</p> + +<p>Ces paroles furent prononcées par Berthe avec une si naïve expression de +bonheur et de joie... le regard qu'elle échangea en ce moment avec +Arnold (regard rapidement intercepté par Paula) trahissait une passion +si profonde, si ineffable, si radieuse, que tous les serpents de l'envie +et de la rage mordirent madame de Hansfeld au cœur.</p> + +<p>Paula aussi aimait avec passion, avec enivrement... et cet amour ne +devait jamais être heureux. La vue d'un bonheur qui lui était interdit +redoubla sa colère; elle se souvint de la malveillance presque +méprisante avec laquelle M. de Brévannes, M. de Hansfeld et Berthe +avaient parlé de M. de Morville; elle les enveloppa tous trois dans le +même sentiment de haine; dans ce moment d'exaspération, d'autant plus +violente qu'elle était plus contrainte, elle accepta l'offre de M. de +Brévannes, et dit à Berthe d'une voix dont elle sut parfaitement +dissimuler l'émotion:</p> + +<p>—Eh bien, madame, au risque d'être véritablement fâcheuse en me rendant +à votre aimable insistance... j'accepte.</p> + +<p>—Oh! que vous êtes bonne, madame!—s'écria Berthe.</p> + +<p>—Et quand partons-nous, monsieur de Brévannes?—dit le prince sans +pouvoir dissimuler sa joie;—je me fais une fête de cette chasse.</p> + +<p>—Je serai aux ordres de madame de Hansfeld—dit M. de +Brévannes;—seulement je lui ferai observer que le séjour des oiseaux de +passage est ordinairement assez court, et que nous devrions nous rendre +chez moi le plus tôt possible.</p> + +<p>—Qu'en pensez-vous, madame?—dit M. de Hansfeld à sa femme.</p> + +<p>—Mais si demain... convient à madame de Brévannes....</p> + +<p>—A merveille—dit M. de Brévannes.—Moi et ma femme, nous partirons ce +soir pour vous précéder de quelques heures, et avoir au moins le plaisir +de vous attendre.</p> + +<p>A ce moment, Iris se leva.</p> + +<p>Ce mouvement rappela à madame de Hansfeld toute la terrible réalité de +sa position.</p> + +<p>Un nuage lui passa devant les yeux, sa respiration se suspendit un +moment sous la violence des battements de son cœur; elle frissonna +comme si une main de glace eût passé dans ses cheveux.</p> + +<p>Le moment fatal était arrivé.</p> + +<p>Il s'agissait pour elle de faire le premier pas dans la voie du crime.</p> + +<p>Si elle laissait sortir Iris sans lui donner l'épingle, Iris allait tout +révéler à M. de Brévannes, et Paula renonçait à l'espoir alors si +prochain, si probable, d'épouser M. de Morville, en profitant d'un +double meurtre dont elle serait toujours complètement innocente aux yeux +du monde.</p> + +<p>Iris rangea assez bruyamment quelques objets sur sa table, pour donner +un avertissement à sa maîtresse.</p> + +<p>Paula hésitait encore....</p> + +<p>Iris fit un pas vers la porte....</p> + +<p>Une lutte terrible s'engagea dans l'âme de madame de Hansfeld entre son +bon et son mauvais ange.</p> + +<p>Iris fit encore un pas, atteignit la porte, leva lentement la main pour +la poser sur le bouton de la serrure.</p> + +<p>Le pêne cria....</p> + +<p>Le mauvais ange de Paula eut le dessus dans la lutte; madame de Hansfeld +dit d'une voix si basse, si basse:—Iris!... qu'il fallut toute +l'attention que prêtait la bohémienne à cette scène pour que ce mot +parvînt jusqu'à elle.</p> + +<p>Iris fut en deux pas auprès de sa maîtresse.</p> + +<p>—Tenez... allez, je vous en prie, serrer cette épingle...—dit Paula +d'une voix défaillante....</p> + +<p>Et elle remit l'épingle à la bohémienne.</p> + +<p>Iris, en touchant la main de sa maîtresse pour prendre ce bijou, la +sentit humide et glacée.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI.</h2> + +<h3>LE CHATEAU DE BRÉVANNES.</h3> + + +<p>La terre de M. de Brévannes, située en Lorraine près de Longueville, à +quelques lieues de Bar-le-Duc, était une confortable résidence. Beau +parc, belles réserves de bois, magnifiques étangs alimentés par quelques +effluvions de l'Ornain, maison d'habitation vaste et commode, tout, dans +cette propriété, répondait au tableau que M. de Brévannes en avait tracé +à M. de Hansfeld.</p> + +<p>Depuis trois jours Berthe, son mari, le prince et Paula sont arrivés au +château; Iris a été nécessairement comprise dans l'invitation de M. de +Brévannes, invitation que chacun de nos personnages avait de trop +puissantes raisons d'accepter pour s'arrêter à la singularité d'un tel +voyage dans cette saison.</p> + +<p>Paula avait continuellement évité toute occasion de se rencontrer seule +avec M. de Brévannes. Ce dernier, selon les prévisions d'Iris, avait +imité madame de Hansfeld, afin de ne pas donner une apparence de +préméditation à la vengeance qu'il calculait avec un atroce sang-froid.</p> + +<p>Berthe était pourtant agitée de sinistres pressentiments. Pendant toute +la route de Paris à Brévannes, son mari avait été tour à tour d'une +gaieté forcée et d'une si obséquieuse prévenance, que la défiance de +Berthe s'était vaguement éveillée.</p> + +<p>Un moment elle avait songé à prier son mari de la laisser à Paris; mais +après l'engagement formel pris avec le prince et la princesse de +Hansfeld, elle abandonna cette idée.</p> + +<p>En arrivant à Brévannes, elle s'occupa des soins de la réception de ses +hôtes. Chose étrange! il ne lui vint pas un moment à la pensée que son +mari pût être épris de madame de Hansfeld; cette conviction l'eût +peut-être rassurée. Quoique la manière dont cette partie de campagne +s'était engagée eût été assez naturelle, un secret instinct disait à +Berthe que ce voyage avait un autre but que la chasse au marais.</p> + +<p>La seule personne complètement heureuse, et heureuse sans crainte et +sans arrière-pensée, était Arnold. Un hasard inattendu servait si bien +son amour naguère inespéré, qu'il se laissait aller au bonheur de passer +quelques jours avec Berthe dans une intimité de chaque instant.</p> + +<p>Iris observait tout et épiait surtout les moindres démarches d'Arnold et +de madame de Brévannes. Malheureusement pour la bohémienne, ces +derniers, malgré les soins incessants que M. de Brévannes avait mis à +leur ménager des occasions de tête-à-tête, les avaient constamment +évitées.</p> + +<p>Il restait à Iris un dernier et immanquable moyen de forcer Berthe et M. +de Hansfeld à une entrevue secrète et d'une apparence compromettante: +dès que la nuit approcherait, elle irait dire à Berthe que son père, +horriblement inquiet de son départ précipité, s'était mis en route, et +que, pour ne pas rencontrer M. de Brévannes, il priait Berthe d'aller +l'attendre dans le chalet où, l'été, celle-ci passait ordinairement ses +journées. Cette maisonnette, située au milieu d'un massif de bois, était +proche de la grille du parc; rien de plus vraisemblable que l'arrivée de +Pierre Raimond; Berthe irait l'attendre au pavillon: au lieu du vieux +graveur, elle verrait arriver Arnold; puis... prévenu par Iris, M. de +Brévannes surviendrait.... Le reste se devine.</p> + +<p>Le troisième jour de son arrivée à Brévannes, la bohémienne, lassée +d'épier en vain, cherchait Berthe pour la rendre victime de la +machination qu'elle avait méditée, lorsqu'elle aperçut celle-ci venant +du côté du pavillon dont il est question, et un peu plus loin, derrière +elle, M. de Hansfeld.</p> + +<p>Iris se glissa dans un fourré de houx et de buis énormes qui +ombrageaient le parc en cet endroit et formaient une allée sinueuse qui, +longeant les murs, allait de la grille au chalet.</p> + +<p>Il est bon de dire que cette fabrique, située à l'angle des murs du +parc, se composait de deux pièces de rez-de-chaussée.</p> + +<p>Il était quatre heures environ, le jour très bas, le ciel pluvieux et +menaçant. Au moment où Iris se cacha dans les buis, Arnold rejoignait +Berthe.</p> + +<p>Celle-ci tressaillit à la vue du prince et fit quelques pas pour +retourner au château; mais Arnold, la prenant par la main d'un air +suppliant, lui dit:</p> + +<p>—Enfin... je puis avoir un moment d'entretien avec vous... depuis deux +jours! On dirait, en vérité, que vous me fuyez... moi, si heureux de ce +voyage improvisé... Tenez, Berthe, j'ai peine à croire à mon bonheur....</p> + +<p>—Je vous en supplie... laissez-moi.... Je vous évite parce que j'ai +peur....</p> + +<p>—Peur... et de quoi, mon Dieu?...</p> + +<p>—Tenez, monsieur de Hansfeld... vous m'aimez, n'est-ce pas?—s'écria +tout à coup Berthe.</p> + +<p>—Si je vous aime!...</p> + +<p>—Eh bien!... ne me refusez pas la seule grâce que je vous aie +demandée....</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?...</p> + +<p>—Partez....</p> + +<p>—Partir... à peine arrivé... lorsque....</p> + +<p>—Je vous dis que si vous m'aimez vous prendrez, bon ou mauvais, le +premier prétexte venu... et vous quitterez cette maison.</p> + +<p>—Mais je ne vous comprends pas.... Pourquoi... lorsque votre mari?...</p> + +<p>—Ah! ici... ne prononcez pas son nom....</p> + +<p>Rassurez-vous.... Je partage vos scrupules.... Je suis ici chez lui.... +Je ne vous parlerai pas d'amour; je ne vous dirai rien que votre père ne +pût entendre s'il était là. Ce que je vous demande, Berthe, ce sont +quelques-unes de ces bonnes et tendres paroles que vous adressiez à +votre frère Arnold dans ces longues causeries que nous faisions en tiers +avec votre père.</p> + +<p>—Silence... quelqu'un a marché dans le taillis...—dit Berthe avec +inquiétude.</p> + +<p>—Que vous êtes enfant.... C'est le vent qui agite les arbres. Tenez!... +voilà le givre et la pluie qui tombent... et vous sortez sans votre +manteau africain; c'est un double tort; ce burnous à capuchon vous rend +si jolie....</p> + +<p>—Je l'ai laissé dans le vestibule... mais je vous en prie, rentrons au +château....</p> + +<p>—Il est trop loin, la pluie tombe... pourquoi ne pas aller dans le +chalet, là-bas, attendre que cette averse soit passée?</p> + +<p>—Non, non....</p> + +<p>—Oubliez-vous votre promesse de me faire visiter ce pavillon, votre +retraite chérie? Oh! je n'abandonne pas cette bonne occasion de vous +forcer à remplir votre promesse.... Tenez, la pluie augmente; venez... +de grâce? Mais qu'avez-vous donc, vous me répondez à peine.... Vous +tremblez, c'est de froid, sans doute... imprudente!...</p> + +<p>—Je ne puis vous dire ce que j'éprouve, mais je ressens une terreur +vague, involontaire.... Je vous en supplie, malgré la pluie, retournons +au château.</p> + +<p>—Mais c'est un enfantillage auquel je ne consentirai pas. Vous vous +trouvez un peu souffrante, il ne faut donc pas vous exposer +davantage.... Cette pluie est glacée, le chalet est à vingt pas.</p> + +<p>—Eh bien! promettez-moi de partir demain.</p> + +<p>—Encore?</p> + +<p>—Oui.... Ne me demandez pas pourquoi; j'ai peur pour vous, pour moi; je +ne serai tranquille que lorsque vous serez éloigné d'ici. Je ne +m'explique pas ces craintes... mais je les éprouve cruellement.</p> + +<p>—Mais enfin... admettez que votre mari soit jaloux.. qu'avez-vous à +redouter? quel mal faisons-nous? Il est d'ailleurs plein d'attentions +pour vous, il ne soupçonne rien.</p> + +<p>—Ce sont justement ses bontés... si nouvelles pour moi... et sa douceur +hypocrite qui m'épouvantent.... Lui, autrefois si brusque.... Et un +jour...—Berthe tressaillit et s'écria en s'interrompant et en mettant +une main tremblante sur le bras d'Arnold:—Encore!!! je vous assure +qu'on marche dans ce taillis.... On nous suit.</p> + +<p>Arnold prêta l'oreille, entendit en effet quelques branches crier dans +l'épais fourré de buis et de houx; malgré la difficulté de pénétrer dans +ce massif inextricable, Arnold allait s'y enfoncer, lorsque le bruit +augmenta, le feuillage frémit, et à quelques pas un chevreuil bondit et +sauta sur la route.</p> + +<p>Arnold ne put retenir un éclat de rire, et dit à Berthe:</p> + +<p>—Voyez-vous votre espion?</p> + +<p>La jeune femme, un peu rassurée, reprit le bras d'Arnold; ils n'étaient +plus qu'à quelques pas du chalet.</p> + +<p>—Eh bien! pauvre peureuse—dit Arnold.</p> + +<p>—Je vous en supplie, ne plaisantez pas, je crois aux pressentiments, +Dieu nous les envoie.</p> + +<p>—Mais comment, parce que votre mari semble revenir envers vous à de +meilleurs sentiments, vous vous effrayez? Admettez même qu'il feigne +cette bienveillance hypocrite pour vous tendre un piége, qu'avez-vous à +redouter? que peut-il surprendre? Après tout, que demandé-je, sinon de +jouir loyalement de ce qu'il m'a offert loyalement, de passer quelques +jours auprès de vous? Je vous le jure, je ne sais pas quels seront mes +vœux dans l'avenir... mais je me trouve à cette heure le plus heureux +des hommes, je ne veux rien de plus; le présent est si beau, si doux, +que ce serait le profaner que de songer à autre chose....</p> + +<p>La pluie redoublait de violence.</p> + +<p>Le jour, très sombre, commençait à baisser.</p> + +<p>Berthe et le prince entrèrent dans le chalet.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII.</h2> + +<h3>LE CHALET.</h3> + + +<p>Berthe, pour faire honneur à ses hôtes, avait fait disposer ce petit +pavillon de la même manière que lorsqu'elle l'habitait.</p> + +<p>Sur les murs on voyait quelques gravures dues au burin de son père, des +aquarelles peintes par Berthe, ses livres, son piano. Un bon feu +flamboyait dans la cheminée, ses vives lueurs luttaient contre +l'obscurité croissante.... Une fenêtre carrée, semblable à celles des +chaumières suisses, garnie de plomb et composée de petits carreaux +verdâtres, grands comme la paume de la main, laissait voir l'allée du +bois qui conduisait de la grille au chalet; la porte était restée +entr'ouverte; Berthe, debout près de la cheminée, appuyait son front sur +sa main, ne pouvant vaincre l'émotion qui l'accablait. Arnold, plein +d'une joie d'enfant, ou plutôt d'amant, examinait avec une sorte de +tendre curiosité tous les objets dont Berthe s'entourait habituellement.</p> + +<p>—Quel bonheur pour moi—lui dit-il—de pouvoir emporter ce souvenir +des lieux que vous habitez! et ce tableau sera toujours vivant dans ma +pensée.... Voilà votre piano, cet ami des longues heures de rêverie et +de tristesse... ces belles gravures, œuvres de votre père, où vous avez +dû souvent attacher vos yeux attendris, en vous reportant par la pensée +auprès de lui, dans sa modeste retraite....</p> + +<p>—Oui, sans-doute—dit Berthe avec distraction;—mais, mon Dieu, +qu'ai-je donc? je ne sais pourquoi mes idées roulent dans un cercle +sinistre. Savez-vous à quoi je pense à toute heure? aux tentatives de +meurtre auxquelles vous avez si miraculeusement échappé... Ne savez-vous +donc rien de nouveau? avez-vous pu découvrir l'auteur de ces criminelles +tentatives?</p> + +<p>M. de Hansfeld tenait à ce moment un volume des <i>Ballades</i> de Victor +Hugo et ouvrait curieusement le livre à une page marquée par Berthe.</p> + +<p>Il retourna à demi la tête, sans fermer le livre, et dit à la jeune +femme avec un sourire d'une étrange sérénité:</p> + +<p>—Je crois connaître... ce... meurtrier.... Et il ajouta:—Quel plaisir +de lire les lignes où vos yeux se sont arrêtés... ma sœur!</p> + +<p>—Vous le connaissez?... s'écria Berthe.</p> + +<p>—Je le crois.... Vous avez passé la journée d'hier et celle +d'aujourd'hui avec cette homicide personne.—Puis s'interrompant +encore:—Que je suis aise que vous partagiez mon admiration pour cette +ravissante ballade la <i>Grand'mère</i>... une des plus touchantes +inspirations de l'illustre poëte.... Vous avez, entre autres, souligné +ces vers, d'une naïveté enchanteresse, que j'aime autant que vous les +aimez....</p> + +<p>Berthe croyait rêver en voyant le sang-froid du prince.—Que +dites-vous?—reprit-elle—j'ai passé la journée d'hier et d'aujourd'hui +avec....</p> + +<p>—Avec une meurtrière.... Oui.... Mais écoutez, que ces vers sont +adorables.... Pauvres petits enfants!</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 10%;">Tu nous trouveras morts près de la lampe éteinte;</span><br /> +<span style="margin-left: 10%;">Alors que diras-tu?</span><br /> +<span style="margin-left: 10%;">Quand tu t'éveilleras,</span><br /> +<span style="margin-left: 10%;">Tes enfants à leur tour seront sourds à ta plainte.</span><br /> +<span style="margin-left: 10%;">Pour nous rendre la vie...</span><br /> +<br /> +</p> + +<p>—Grand Dieu! s'écria Berthe, en interrompant Arnold;—mais c'est donc +votre femme qui est coupable de ces tentatives de meurtre? Pourtant vous +nous aviez dit....</p> + +<p>—Ce n'est pas ma femme,—reprit le prince en replaçant le livre sur la +tablette;—mais c'est, si je ne me trompe... son âme damnée... cette +jeune fille au teint cuivré...</p> + +<p>—Iris!...</p> + +<p>—Iris... j'en suis même à peu près sûr.</p> + +<p>—Et votre femme?</p> + +<p>—Ignorait tout.. j'aime à le croire.</p> + +<p>—Et vous gardez ce monstre auprès de vous, dans votre maison? Mais si +elle renouvelait ses tentatives?</p> + +<p>—Eh bien!—dit Arnold avec un sourire à la fois si mélancolique, si +calme et si doux, que les yeux de Berthe se mouillèrent de larmes.</p> + +<p>—Comment, eh bien! s'écria-t-elle;—et si...; mais cette idée est +horrible....</p> + +<p>—Si elle recommençait ses expériences, ma chère sœur..., et qu'elle +réussît, je lui en saurais gré.</p> + +<p>—Que dites-vous?</p> + +<p>—Franchement, quelle est ma vie désormais? Pendant ces quelques jours +passés près de vous, l'ivresse du présent m'empêchera de songer à +l'avenir; mais après? De deux choses l'une..., ou nous serons +heureux.... Et, malgré votre indifférence pour votre mari, mon bonheur +vous coûtera tant de larmes... tant de remords..., noble et loyale comme +vous l'êtes, que mon amour vous causera autant de chagrins que les +cruautés de votre mari.... Si, au contraire, les circonstances nous +forcent de nous séparer, que restera-t-il? l'oubli!!! Malgré les +serments de se souvenir toujours, hélas! il y a quelque chose de plus +horrible que la mort de ceux que nous aimons... c'est l'oubli de cette +mort! Vous le voyez... quel avenir! Avec vous, il n'y en aurait eu qu'un +de possible pour votre bonheur et pour le mien... c'était de vous +épouser.... Mais c'est un rêve! eh bien! ne vaut-il pas mieux que cette +bonne et prévoyante bohémienne soit là comme une providence mortuaire, +et qu'elle fasse de moi ce que, je l'avoue, je n'aurais peut-être pas +le courage de faire moi-même... quelque chose qui a vécu!...</p> + +<p>—Oh! ce que vous dites est affreux; mais dans quel but, mon Dieu, +commettrait-elle ce crime?</p> + +<p>—Que sais-je? je ne lui ai jamais fait de mal... je l'ai toujours +comblée.... Mais les bohémiens sont si bizarres.... Une superstition... +un rien... que sais-je! La pauvre enfant se donne bien du mal peut-être +pour machiner son coup, tandis qu'après ces huit jours, bien entendu, je +serais très disposé à faire la moitié du chemin.</p> + +<p>A ce moment, la porte se ferma brusquement.</p> + +<p>Berthe poussa un cri de frayeur.</p> + +<p>—Cette porte... qui la ferme?</p> + +<p>—Le vent...—dit Arnold.</p> + +<p>La clef tourna deux fois dans la serrure.</p> + +<p>—On nous enferme—s'écria Berthe.</p> + +<p>Arnold courut à la porte, l'ébranla; ce fut en vain.</p> + +<p>—Mon Dieu! je suis perdue.... La nuit est presque venue... et enfermée +avec vous au bout de ce parc....</p> + +<p>—Mais la fenêtre...—s'écria Arnold.</p> + +<p>Il y courut.</p> + +<p>—Il regarda. Il ne vit personne.</p> + +<p>Il voulut la briser.... Impossible. Le treillis de plomb était si serré +qu'il courbait, mais qu'il ne cassait pas; et puis cette fenêtre était à +châssis fixe et immobile. Celle qui éclairait la porte du fond avait le +même inconvénient.</p> + +<p>Mon Dieu! ayez pitié de moi!—dit Berthe en tombant agenouillée.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.</h2> + +<h3>LE DOUBLE MEURTRE.</h3> + + +<p>Iris, cachée dans le taillis, avait suivi Berthe et Arnold depuis le +commencement de leur entretien jusqu'à leur entrée dans le chalet.</p> + +<p>De grands massifs de buis et de houx dérobaient la bohémienne aux +regards de ceux qu'elle épiait. C'était elle qui avait mis sur pied et +fait bondir le chevreuil qui avait franchi l'allée devant Berthe. Après +s'être approchée peu à peu du pavillon, Iris ferma la porte à double +tour, et triomphante alla retrouver M. de Brévannes, qui l'attendait à +une assez grande distance.</p> + +<p>Si le hasard n'eût pas servi le détestable dessein d'Iris en réunissant +Berthe et Arnold, elle se servait de la ruse qu'elle avait projetée en +attirant la jeune femme dans le pavillon sous le prétexte de lui faire +rencontrer Pierre Raimond.</p> + +<p>M. de Brévannes était armé d'un fusil à deux coups et vêtu d'un costume +de chasse; le choix de son arme éloignait toute idée de préméditation, +rien de plus naturel que sa conduite. En rentrant de la chasse, il +surprenait chez lui sa femme et M. de Hansfeld, renfermés dans un +pavillon écarté à la nuit tombante. Il les tuait.</p> + +<p>Qui pourrait dire qu'il n'y avait rien de coupable dans leur entretien?</p> + +<p>Personne....</p> + +<p>Qui pourrait dire que la porte était fermée en dehors?</p> + +<p>Personne....</p> + +<p>Malgré sa résolution, M. de Brévannes frémit à la vue d'Iris.</p> + +<p>Le moment décisif était venu.</p> + +<p>La bohémienne dissimula sa joie féroce, et lui dit avec un accent de +douleur profonde:</p> + +<p>—Je les ai suivis à leur insu, ainsi que je faisais d'après vos ordres +depuis leur arrivée ici. Ils se parlaient bas; leurs lèvres se +touchaient presque... <i>Lui</i> avait un bras passé autour de la taille de +votre femme. Tout à l'heure ils sont entrés ainsi dans le chalet; alors +j'ai fermé la porte... et je suis venue....</p> + +<p>M. de Brévannes ne répondit rien.</p> + +<p>On entendit seulement le bruit sec des deux batteries de son fusil qu'il +arma, et ses pas précipités qui bruirent sur les feuilles sèches dont +l'allée était jonchée.</p> + +<p>La nuit était sombre.</p> + +<p>Il lui fallait environ un quart d'heure pour arriver au pavillon.</p> + +<p>Nous devons dire qu'à ce moment cet homme était autant poussé au meurtre +par les fureurs de la jalousie que par le calcul atroce et insensé de +tuer M. de Hansfeld afin d'épouser ensuite sa veuve.... Il croyait +Berthe et le prince coupables.</p> + +<p>En ce moment M. de Brévannes était, ivre de rage; le sang lui battait +aux tempes.</p> + +<p>Après une assez longue marche, il aperçut au bout de l'allée les faibles +lueurs que jetait le feu allumé dans la cheminée du chalet à travers la +fenêtre treillagée de plomb.</p> + +<p>Il hâta le pas.</p> + +<p>La pluie et le givre tombaient à torrents.</p> + +<p>A mesure qu'il approchait du pavillon, il se sentait tour à tour baigné +d'une sueur froide ou brûlant de tous les feux de la fièvre.</p> + +<p>Enfin... il arriva, marchant légèrement et avec précaution: il approcha +l'œil des carreaux verdâtres.</p> + +<p>A la lueur expirante du foyer, il reconnut l'espèce de manteau blanc à +capuchon que Berthe portait ordinairement.</p> + +<p>Assise sur un divan, la jeune femme lui tournait le dos; elle appuyait +ses lèvres sur le front d'un homme agenouillé à ses pieds qui +l'entourait de ses deux bras.</p> + +<p>Par un mouvement plus rapide que la pensée, M. de Brévannes ouvrit la +porte, entra, appuya le canon de son fusil entre les deux épaules de sa +victime et tira.</p> + +<p>Elle tomba sans pousser un cri sur l'épaule de celui qui la tenait +embrassée.</p> + +<p>—Maintenant à vous, beau prince, coup double!...—s'écria M. de +Brévannes en dirigeant le canon de son fusil sur le crâne de l'homme qui +tâchait de se relever.</p> + +<p>Au moment où il allait tirer, la porte de la seconde chambre du chalet +s'ouvrit violemment derrière lui.</p> + +<p>Quelqu'un qu'il ne voyait pas lui saisit le bras, détourna le fusil et +l'empêcha de commettre un second crime. M. de Brévannes se retourna et +vit.... M. de Hansfeld!</p> + +<p>A ce moment, l'homme agenouillé devant la femme se releva, se précipita +sur M. de Brévannes en criant:</p> + +<p>—Assassin!</p> + +<p>—M. de Morville!—s'écria M. de Brévannes en reconnaissant ce dernier à +la lueur d'un jet de flammes.</p> + +<p>—Tu as tué madame de Hansfeld, assassin!—répéta M. de Morville.</p> + +<p>M. de Brévannes recula d'un pas, tenant toujours son fusil à la main; +ses cheveux se dressaient de terreur. Il se précipita vers la femme dont +le corps avait glissé à terre, mais dont la tête reposait sur le +sofa....</p> + +<p>Il reconnut Paula.</p> + +<p>En s'apercevant de cette sanglante méprise, qui le rendait coupable d'un +assassinat que rien ne pouvait excuser, en trouvant M. de Morville +auprès de la femme dont il se croyait passionnément aimé, un vertige +furieux saisit M. de Brévannes; il poussa un éclat de rire féroce et +disparut.</p> + +<p>Le prince, M. de Morville, bouleversés par cette scène horrible, ne +s'opposèrent pas à son départ.</p> + +<p>Quelques secondes après, on entendit une détonation.</p> + +<p>M. de Brévannes venait de se tuer.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV.</h2> + +<h3>EXPLICATION.</h3> + + +<p>Il nous reste à expliquer l'arrivée de M. de Morville au château de +Brévannes, et sa présence, ainsi que celle de Paula dans le chalet, où +se trouvaient Berthe et Arnold un quart d'heure auparavant.</p> + +<p>M. de Morville avait appris par madame de Lormoy, sa tante, que Paula +était subitement partie avec son mari pour la Lorraine, au milieu de +l'hiver, pour aller passer quelque temps chez M. de Brévannes.</p> + +<p>M. de Morville ignorait complètement que Paula connût M. de Brévannes; +ce départ si subit, si extraordinaire en cette saison, annonçait une +intimité bien grande. De plus, il se souvenait de quelques mots, de +quelques réticences de Paula lors de sa dernière entrevue avec elle au +bal masqué. Il se crut sacrifié, trahi, ou plutôt il ne put trouver une +raison plausible au départ de Paula; sa raison se perdit. Au risque de +compromettre Paula par l'invraisemblance du prétexte de son voyage, il +partit pour la Lorraine, décidé à parler à tout prix à madame de +Hansfeld et à éclaircir ce mystère.</p> + +<p>Il arriva en effet sur les quatre heures du soir, fit arrêter sa voiture +à la grille du parc qui avoisinait le chalet, ainsi que nous l'avons +dit, et envoya son domestique à madame de Hansfeld avec ces mots:</p> + +<p>«Madame,</p> + +<p>«Par suite d'un pari avec ma tante, madame de Lormoy, qui, surprise de +votre brusque départ et assez inquiète sur votre santé, désirait +vivement savoir de vos nouvelles, j'ai gagé que je viendrais m'en +informer auprès de vous, et que je retournerais à l'instant à Paris +rassurer madame de Lormoy. Si vous êtes assez bonne pour vous intéresser +à mon pari, veuillez me le faire savoir. N'ayant pas l'honneur de +connaître M. de Brévannes, et ayant promis de ne pas même descendre de +voiture, j'attends votre réponse à la grille du parc.»</p> + +<p>Paula reçut ce billet au moment où elle rentrait de la promenade. Il +pleuvait. Prendre à l'instant le premier manteau venu (ce fut celui de +Berthe, il se trouvait dans un vestibule), courir auprès de M. de +Morville, tel fut le premier mouvement de Paula.</p> + +<p>Au milieu de ses terribles angoisses, elle voulait à tout prix éloigner +M. de Morville d'un lieu où pourrait se passer un événement si tragique.</p> + +<p>M. de Morville descendit de voiture à la vue de Paula, entra dans le +parc, prit son bras et lui fit de tendres reproches sur son départ si +brusque, la suppliant de lui expliquer cette détermination si bizarre.</p> + +<p>Craignant d'être rencontrés dans le parc, quoique la nuit commençât à +venir, Paula conduisit, tout en marchant, M. de Morville vers le +pavillon où se trouvaient enfermés Berthe et M. de Hansfeld.</p> + +<p>En entendant ouvrir la porte, Berthe, par un mouvement de frayeur +involontaire, se réfugia dans la seconde pièce du pavillon; Arnold la +suivit et put, en entendant le rapide entretien de M. de Morville et de +Paula, s'assurer que du moins Paula n'avait jamais oublié ses devoirs.</p> + +<p>M. de Morville, rassuré par les plus tendres protestations de Paula qui +le pressait de partir, venait de lui demander un seul baiser sur le +front... lorsque M. de Brévannes la tua, trompé par l'obscurité, par le +manteau de Berthe, et surtout par la conviction qu'il avait de la +présence de celle-ci dans le pavillon.</p> + +<p>On retrouva, le lendemain, le châle d'Iris flottant sur un des étangs.</p> + +<p>On se souvient que M. de Morville avait dit à Paula qu'un serment sacré +le forçait de fuir toutes les occasions de la voir.</p> + +<p>C'était encore une machination d'Iris.</p> + +<p>Jalouse de ce nouvel attachement de sa maîtresse, elle était allée +trouver madame de Morville, lui avait fait un effrayant tableau de la +jalousie cruelle et soupçonneuse du prince de Hansfeld, capable, +dit-elle, de faire tomber M. de Morville dans un sanglant guet-apens +s'il s'occupait plus longtemps de la princesse.</p> + +<p>Madame de Morville, épouvantée des dangers que courait son fils, lui fit +jurer, sans lui découvrir la cause de son effroi, de ne plus songer à +madame de Hansfeld à moins que celle-ci ne devînt veuve. M. de Morville, +quoique ce serment lui coutât beaucoup, vit sa mère qu'il adorait, si +émue, si suppliante, elle était d'une santé si chancelante, qu'il sentit +que la refuser serait lui porter un coup terrible, peut-être mortel. Il +céda... il promit.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Dix-huit mois après ces événements, Berthe Raimond, princesse de +Hansfeld, partit avec Arnold et le vieux graveur pour habiter +l'Allemagne, où ils se fixèrent tous trois.</p> +<hr style="width: 5%;" /> + +<h2>FIN.</h2> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3>IMP. DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, II.</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome II, by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME II *** + +***** This file should be named 16876-h.htm or 16876-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/7/16876/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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