summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:49:52 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:49:52 -0700
commit41b4011bbbfbe1815d1de4bdc20f7600b13c21dd (patch)
tree6a8993cc75f48d22a7b1063daec1b3c98d8189ef
initial commit of ebook 16876HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--16876-8.txt6689
-rw-r--r--16876-8.zipbin0 -> 107080 bytes
-rw-r--r--16876-h.zipbin0 -> 114049 bytes
-rw-r--r--16876-h/16876-h.htm6650
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 13355 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/16876-8.txt b/16876-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..1f21a68
--- /dev/null
+++ b/16876-8.txt
@@ -0,0 +1,6689 @@
+The Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome II, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Paula Monti, Tome II
+ ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: October 14, 2005 [EBook #16876]
+[Last updated on Novevember 4, 2007]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+PAULA MONTI OU L'HOTEL LAMBERT
+
+
+HISTOIRE CONTEMPORAINE
+PAR
+EUGÈNE SÜE
+
+TOME DEUXIÈME.
+
+PARIS
+PAULIN, ÉDITEUR
+RUE RICHELIEU, 60.
+
+1845
+
+IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.
+
+
+
+PAULA MONTI.
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+LE LIVRE NOIR.
+
+
+En proposant à madame de Hansfeld de répondre pour elle à M. de
+Brévannes au sujet de l'entrevue qui devait avoir lieu au
+Jardin-des-Plantes, non seulement Iris empêchait la princesse de
+commettre un acte imprudent, mais, à l'insu de celle-ci, elle la rendait
+complice d'un projet diabolique.
+
+On se souvient sans doute d'un _livre noir_ dont Iris avait parlé à M.
+de Brévannes, et dans lequel, disait-elle, la princesse écrivait presque
+chaque jour ses plus secrètes pensées.
+
+Rien n'était plus faux.
+
+Jamais Paula n'avait possédé un livre pareil; mais il importait au
+projet d'Iris que M. de Brévannes crût à ce mensonge, et il devait y
+croire en reconnaissant dans ce livre une écriture pareille à celle du
+billet que madame de Hansfeld lui avait fait remettre.
+
+On s'étonnera peut-être de la profonde dissimulation d'Iris et de
+l'opiniâtre et ténébreuse audace de ses desseins. On comprendra
+peut-être aussi difficilement son affection sauvage, sa jalousie
+furieuse, qui tournaient presque à une monomanie féroce.
+
+Malheureusement, les faits principaux de cette histoire, les traits
+saillants du caractère d'Iris sont d'une grande réalité.
+
+Il s'est trouvé une jeune fille aux passions ardentes, implacables, qui
+les a réunies, concentrées dans l'attachement aveugle qu'elle avait pour
+sa bienfaitrice, attachement singulier, qui tenait de la vénération
+filiale par son religieux dévouement, de la tendresse maternelle par sa
+familiarité charmante et pure, de l'amour par sa jalousie vindicative.
+
+Si, dans la suite de cette histoire, on trouve chez Iris une assez
+grande puissance d'imagination jointe à un esprit inventif, rusé,
+adroit, hardi; si quelques-unes de ses combinaisons semblent ourdies
+avec une perfidie, avec une habileté ordinairement rares chez une fille
+de cet âge, nous le répéterons, la solitude avait singulièrement
+développé ses facultés naturelles, incessamment tendues vers un même
+but; forcée d'agir seule et à l'ombre de la plus profonde dissimulation,
+tout moyen lui semblait bon pour arriver à ce terme unique de ses
+désirs:
+
+_Isoler sa maîtresse de toute affection_;
+
+Faire, pour ainsi dire, le _vide_ autour d'elle, et lui devenir d'autant
+plus nécessaire que tous les autres attachements lui manqueraient.
+
+Ce dernier voeu d'Iris avait été jusqu'alors trompé.
+
+Sans doute madame de Hansfeld ressentait pour sa demoiselle de compagnie
+un véritable attachement, lui témoignait une confiance sans bornes, se
+montrait à son égard affectueuse et bonne; mais cet attachement ne
+suffisait pas au coeur d'Iris.
+
+Elle éprouvait d'amers, de douloureux ressentiments de ce qu'elle
+appelait une déception; mais comme elle ne pouvait haïr sa maîtresse,
+son exécration s'accumulait sur les personnes qui inspiraient quelque
+intérêt à la princesse.
+
+Ces explications étaient nécessaires pour préparer le lecteur aux
+incidents qui vont suivre.
+
+Dans les deux entretiens qui succédèrent à sa première entrevue avec M.
+de Brévannes, Iris, d'après l'ordre de Paula, avait tâché de deviner
+quelles étaient les intentions de cet homme.
+
+Si infâme qu'elle fût, la calomnie qu'il pouvait répandre était
+redoutable pour madame de Hansfeld. Raphaël avait cru à son abominable
+mensonge; comment le monde, ou plutôt M. de Morville (c'était le monde
+pour Paula), n'y croirait-il pas?
+
+Madame de Hansfeld ne savait que résoudre.
+
+Depuis qu'elle aimait M. de Morville, elle abhorrait plus encore M. de
+Brévannes; aussi n'eut-elle pas assez d'indignation, assez de mépris
+pour qualifier l'audace de ce dernier, lors de ses tentatives pour
+obtenir une entrevue avec elle, par l'intermédiaire d'Iris. Mais
+celle-ci fit sagement observer à sa maîtresse que la colère de M. de
+Brévannes serait dangereuse, et qu'au lieu de l'exaspérer il fallait
+tâcher de l'éconduire doucement.
+
+Malheureusement l'amour violent et opiniâtre du mari de Berthe ne
+s'accommoda pas de ces ménagements. Ainsi qu'on l'a vu lors de son
+troisième entretien avec Iris, il lui déclara positivement qu'il
+parlerait si la princesse lui refusait plus longtemps une entrevue.
+
+Iris avait continué de jouer son double rôle pour augmenter la confiance
+de M. de Brévannes, feignant de pas avoir à se louer de sa maîtresse
+afin d'éloigner tout soupçon de connivence, et paraissant très flattée
+des galantes cajoleries de M. de Brévannes.
+
+Elle lui laissait entendre que madame de Hansfeld semblait éprouver à
+son égard une sorte de colère mêlée d'intérêt... bizarre ressentiment
+qu'Iris ne s'expliquait pas, disait-elle, car elle était censée ignorer
+ce qui s'était passé à Florence entre M. de Brévannes et Paula. Telle
+était la source des secrètes espérances du mari de Berthe, espérances
+nées de son aveugle amour-propre et augmentées par les fausses
+confidences d'Iris.
+
+Ceci posé, nous conduirons le lecteur dans la petite maison que
+possédait M. de Brévannes dans la rue des Martyrs, et qu'il occupait
+alors tout seul.
+
+C'était le lendemain du jour où Iris lui avait remis le prétendu billet
+de la princesse. En le recevant, M. de Brévannes avait osé pour la
+première fois parler du _livre noir_, de son désir de le posséder
+pendant un moment.
+
+Iris, après des difficultés sans nombre, avait répondu qu'il serait
+peut-être possible de soustraire ce livre le lendemain, pour quelques
+heures seulement, la princesse devant aller passer la matinée chez
+madame de Lormoy, tante de M. de Morville.
+
+M. de Brévannes avait demandé à la jeune fille d'apporter le précieux
+mémento rue des Martyrs; il le lirait en sa présence et le lui
+remettrait à l'instant avec la récompense due à un tel service,
+récompense qu'elle promit d'accepter pour ne pas éveiller les soupçons
+de M. de Brévannes.
+
+Ce dernier attendait donc Iris dans le petit salon dont nous avons
+parlé.
+
+Si l'on n'a pas oublié le caractère de M. de Brévannes, son indomptable
+opiniâtreté, son orgueil, son acharnement à réussir dans ce qu'il
+entreprenait; si l'on pense que sa volonté, son obstination, sa vanité
+étaient mises en jeu par un amour profond, exalté, contre lequel il se
+débattait depuis deux ans, on concevra avec quelle violence passionnée
+il désirait être aimé de madame de Hansfeld, cette femme si séduisante,
+si enviée, si respectée.
+
+Il était midi. M. de Brévannes attendait Iris avec une extrême
+impatience dans la petite maison de la rue des Martyrs.
+
+Madame Grassot, gardienne de cette mystérieuse demeure, restait à
+l'étage supérieur. La jeune fille arriva; M. de Brévannes courut à sa
+rencontre.
+
+Iris paraissait tremblante et effrayée. M. de Brévannes la rassura et la
+fit entrer dans le salon; elle tenait à la main un petit album relié en
+maroquin noir et fermé par une serrure d'argent. Frémissant de joie et
+d'impatience à la vue de ce livret, M. de Brévannes prit sur la cheminée
+une bague ornée d'un assez gros brillant, la passa au doigt d'Iris,
+malgré sa faible résistance.
+
+--De grâce, charmante Iris--lui dit-il--recevez ce faible gage de ma
+reconnaissance. Cette jolie main n'a pas besoin d'ornement, mais c'est
+un souvenir que je vous demande en grâce de porter.... Vous m'avez
+promis de l'accepter.
+
+--Sans doute... mais je ne sais si je dois... ce diamant....
+
+--Qu'importe le diamant!... c'est seulement de la bague qu'il s'agit.
+
+--Et c'est aussi la bague que j'accepte--dit Iris avec un sourire d'une
+tristesse hypocrite--puisque ma condition m'expose à de certaines
+récompenses.
+
+--Si j'ai choisi ce diamant--reprit M. de Brévannes--c'est qu'il offre
+l'emblème de la pureté et de la durée de ma reconnaissance.
+
+Et il tendit la main vers le livre noir.
+
+--Non, non--dit Iris en paraissant encore combattue par le devoir--cela
+est horrible.... Je me damne pour vous.
+
+--Mais quel mal faites-vous?... c'est tout au plus une indiscrétion...
+ma chère Iris; puisque votre maîtresse est souvent injuste envers vous,
+c'est de votre part une petite vengeance permise... et innocente.
+
+--Oh! je suis inexcusable, je le sens... et puis une fois que vous aurez
+lu ce livre... vous oublierez la pauvre Iris... vous n'aurez plus besoin
+d'elle.... Mais de quoi me plaindrai-je? n'aurez-vous pas d'ailleurs
+payé ma trahison--ajouta-t-elle avec amertume.
+
+--Cette petite fille s'est affolée de moi--pensa M. de
+Brévannes--comment diable m'en débarrasserai-je? Est-ce que maintenant
+qu'elle a ma bague elle ne voudrait plus se dessaisir du livre?
+
+Il reprit tout haut d'un ton pénétré:
+
+--Vous vous trompez, Iris. D'abord, je ne me croirai jamais quitte
+envers vous.... Quant à vous oublier... ne le craignez pas.... Pour mon
+repos, je voudrais le pouvoir.... Il faut toute la gravité des choses
+dont j'ai à entretenir votre maîtresse pour me distraire un peu de mon
+amour pour vous.... Iris, car je vous aime.... Mais ne parlons pas de
+cela maintenant.... De graves intérêts sont en jeu.... Comment se
+trouve votre maîtresse?
+
+--Elle est rêveuse et triste depuis qu'elle vous a accordé l'entrevue
+que vous demandiez si impérieusement.
+
+
+--Elle m'y a forcé... J'étais si malheureux de son refus que je me suis
+oublié jusqu'à lui faire cette menace, que je ne regrette plus, car j'ai
+ainsi obtenu ce que je désirais dans son intérêt et dans le mien....
+Mais elle est rêveuse et triste, dites-vous?
+
+--Oui... quelquefois elle reste longtemps comme accablée... puis tout à
+coup elle se lève impétueusement et marche pendant quelque temps avec
+agitation.
+
+--Et à quoi attribuez-vous ses préoccupations?
+
+--Je ne sais....
+
+--Ce livre que vous hésitez à me confier et que je n'ose plus vous
+demander nous l'apprendrait.
+
+--Oh! je ne tiens pas à savoir les secrets de la princesse.... C'est
+pour vous être agréable, pour vous obéir que j'ai soustrait ce livre...
+la clef est à son fermoir, je ne l'ai pas ouvert.
+
+--Eh bien! ouvrons-le.... Maintenant ce que vous appelez la méchante
+action est commis. Il ne s'agit plus que de me rendre un grand service.
+Hésitez-vous encore? Je sais que ne n'ai d'autre droit à cette bonté de
+votre part que....
+
+--Tenez, tenez, lisez vite--dit Iris en détournant la tête et en donnant
+l'album à M. de Brévannes.
+
+--Ce que je fais est infâme; mais je ne puis résister à l'influence que
+vous avez sur moi.
+
+--Influence d'une volonté ferme--pensa M. de Brévannes en ouvrant
+précipitamment le livre noir, où il lut ce qui suit, pendant qu'Iris,
+accoudée à la cheminée, la figure dans ses mains, et n'ayant pas l'air
+de voir sa dupe, l'examinait attentivement dans la glace.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+PENSÉES DÉTACHÉES.
+
+
+Iris avait écrit les passages suivants d'une main en apparence émue et
+mal affermie, comme si les idées se fussent pressées confuses et
+désordonnées, dans la tête de la princesse:
+
+«Je viens de le revoir à la Comédie-Française. Toutes mes douleurs, tous
+mes regrets se sont réveillés à son aspect.
+
+«Il me poursuivra donc partout.... Jamais je n'ai éprouvé une commotion
+plus violente; être obligée de tout cacher aux regards pénétrants du
+monde, aux regards indifférents de mon mari.... Est-ce la haine,
+l'indignation, la colère qui m'ont ainsi bouleversée?
+
+«Oui... n'est-ce pas de la haine, de l'indignation, de la colère que je
+dois ressentir contre celui qui a tué le fiancé à qui j'étais promise et
+que j'aimais depuis mon enfance? Ne dois-je pas exécrer celui qui m'a
+déshonorée par une calomnie infâme?... Oh! oui... je le hais... je le
+hais, et pourtant!...»
+
+Ici se trouvaient quelques mots absolument indéchiffrables; ils
+terminaient ce premier passage, et fournirent à M. de Brévannes le texte
+d'une foule de conjectures.
+
+Ces mots _et pourtant_! lui semblaient surtout une réticence d'un
+heureux augure... il continua.
+
+«J'étais tellement épouvantée de ma pensée de tout à l'heure, que je
+n'ai osé continuer--ni confier au papier.... Hélas! mon seul
+confident... ce qui causait mon effroi....
+
+«Je devrais dire ma honte.... Quel abîme que notre âme!... quels
+contrastes!... Oh! non, non; je hais cet homme.... Il y a dans la
+persistance avec laquelle il a poursuivi son dessein quelque chose
+d'infernal;... et si ce que je ressens à son égard diffère de la haine,
+c'est qu'un vague effroi se joint à cette haine. Oui, c'est cela sans
+doute.... Et puis il s'y joint encore une sorte de regret de voir une
+volonté si ferme, une opiniâtreté si grande employées à mal faire, à
+nuire, à calomnier!
+
+«En se vouant à de nobles desseins quels admirables résultats n'eût-il
+pas obtenus!...
+
+«Oui, je suis épouvantée quand je songe à l'habileté avec laquelle il
+est parvenu à s'introduire autrefois chez nous, à se rendre
+indispensable à nos intérêts; avec quelle dissimulation impénétrable il
+m'avait caché son amour... dont il ne m'a parlé qu'une seule fois; avec
+quelle indignation je l'ai accueilli....
+
+«Ne devais-je pas croire, quoiqu'il m'ait dit le contraire, que les
+soins qu'il rendait à ma tante étaient sérieux? M'étais-je trompée?
+Voulais-je me tromper à cet égard?
+
+«L'abominable calomnie dont j'ai été victime ne m'a pas même instruite
+de la vérité. Pauvre tante! que de chagrins elle m'a causés, sans le
+savoir!...
+
+«Il n'a manqué à cet homme que de placer mieux son amour, son dévouement
+passionné... Sans doute, il eût vaillamment aimé une femme libre de son
+coeur.... Mais pourquoi m'a-t-il aimée, moi? N'étais je pas fiancée à
+Raphaël? Ne m'avait-il pas souvent entendu parler de notre prochain
+mariage?... Et après un premier et dernier aveu... il a recouru à la
+plus infâme calomnie pour déshonorer celle à qui une fois, une seule
+fois, il avait parlé d'amour....
+
+«Il me semble que je suis soulagée en épanchant ainsi les pensées qui me
+sont si douloureuses.... Oui, cela m'aide à lire dans mon coeur....
+
+«Hélas! j'étais déjà si malheureuse! avais-je besoin de ce surcroît de
+chagrins?... Oh! soyez maudit vous qui m'avez presque forcée à un
+mariage sans amour... en tuant mon fiancé... que j'aimais tendrement....
+
+«Oui; je l'aimais d'un attachement d'enfance qui s'était changé avec les
+années en un sentiment plus vif que l'amitié, mais plus calme que
+l'amour....
+
+«Quelle est ma vie maintenant? Horrible... horrible... avec toutes les
+apparences du bonheur.. si la richesse est le bonheur.... A jamais
+enchaînée à un homme qui bien souvent, hélas! me fait regretter le sort
+de Raphaël.
+
+Pauvre Raphaël! mourir si jeune!... Hélas! en provoquant M. de
+Brévannes, il cédait à un élan de juste et courageux désespoir.... Et
+pourtant son meurtrier a, de son côté, non sans raison, invoqué le droit
+de légitime défense....
+
+«Il n'importe, Raphaël au moins ne souffre plus; moi je souffre chaque
+jour; chaque instant de ma vie est un supplice.... Que faire?
+
+«Se résigner.
+
+«Pour sortir de ma douloureuse apathie, il m'a fallu revoir cet homme,
+qui a causé tous mes chagrins.
+
+«Chose étrange! je m'étais fait une idée tout autre de ce que je devais,
+selon moi, ressentir à son aspect.... Oui, je l'avoue avec horreur (qui
+saura jamais cet aveu?) mon courroux, mon exécration, ne me semblent pas
+à la hauteur de ses crimes....
+
+«En vain je maudis ma faiblesse... en vain je me dis que cet homme m'a
+calomniée d'une manière infâme; en vain je me répète qu'il a tué
+Raphaël, qu'il est presque l'auteur des maux que j'endure... qu'il peut
+à cette heure me perdre.... Et malgré moi j'ai la lâcheté de penser que
+c'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme
+d'horribles actions.... Oserai-je le dire? je suis quelquefois capable
+de l'excuser.»
+
+M. de Brévannes sentait son coeur battre avec violence, son orgueil
+effréné, l'aveuglement de sa passion servaient Iris au-delà de toute
+espérance.
+
+Rien de plus vulgaire, de plus suranné, mais aussi de plus vrai que cet
+adage:--_On croit ce que l'on désire_.
+
+Dans ces pages qu'il supposait écrites par madame de Hansfeld, M. de
+Brévannes voyait la preuve d'une impression qui tenait à la fois de la
+haine et de l'amour, de la terreur et de l'admiration.
+
+Admiration à peine avouée, il est vrai, mais qui, selon la vanité de M.
+de Brévannes, n'était que de l'amour ignoré ou combattu.
+
+Une circonstance assez étrange, habilement exploitée par Iris,
+contribuait à augmenter l'erreur de M. de Brévannes: il n'avait fait
+qu'un seul aveu à Paula, et, d'après les fragments que nous venons de
+citer, il pouvait croire que celle-ci n'avait pas répondu à sa passion
+par jalousie des soins apparents qu'il rendait à sa tante, enfin, il
+pouvait aussi croire son abominable calomnie, sinon oubliée, du moins
+presque excusée par ces mots prétendus de la princesse:
+
+«C'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme
+d'horribles actions; je me sens quelquefois capable de l'excuser.»
+
+Quant à la mort de Raphaël, que Paula aimait d'un _sentiment plus vif
+que l'amitié, plus calme que l'amour_, ce meurtre, presque justifié par
+l'agression de cet infortuné, était, il est vrai, une des causes qui
+combattaient le plus vivement l'irrésistible penchant de madame de
+Hansfeld pour M. de Brévannes.
+
+Sans l'autorité du _Livre noir_, il eût fallu un complet aveuglement
+pour expliquer ainsi la conduite de madame de Hansfeld; mais M. de
+Brévannes, croyant lire un écrit tracé par elle, avait trop d'orgueil et
+d'amour pour ne pas accepter cette interprétation d'ailleurs si
+naturelle.
+
+Pourquoi M. de Brévannes se serait-il défié d'Iris? Pourquoi l'aurait-il
+crue capable d'une si étrange supercherie? Quant à la princesse, dans
+quel but aurait-elle écrit ces pages que personne ne devait lire?
+
+En supposant que, d'accord avec Iris, elle eût autorisé cette
+communication afin de persuader à M. de Brévannes que ses torts étaient
+effacés par l'amour, un tel dessein ne pouvait que le flatter.
+
+On comprendra donc qu'il continua la lecture du livre noir avec un
+intérêt et un espoir croissants.
+
+«Que me veut donc cet homme? Il est parvenu à se ménager une entrevue
+avec Iris; pauvre enfant, simple et ingénue; il lui a proposé de se
+charger d'une lettre pour moi, elle a refusé? Que peut-il donc me
+vouloir?... quelle est donc son audace? comment supporterait-il mon
+regard?
+
+«Cet homme est fou... qu'a-t-il à me dire? penserait-il à excuser sa
+conduite? mais je....
+
+«Hier, je n'ai pu continuer; j'ai été interrompue par l'arrivée de mon
+mari.
+
+«Le prince a donc toute sa vie étudié les effets de la douleur pour
+porter des coups plus assurés. Mais c'est un monstre... mais il a des
+raffinements de tortures inouïs.... Oh! maintenant, je comprends
+pourquoi je ne hais pas assez M. de Brévannes... toute ma haine s'est
+usée contre mon bourreau.
+
+«Et être pour la vie... pour la vie enchaînée à cet homme!... Ne pouvoir
+briser ces liens odieux... que par la mort....
+
+«Oh! qu'elle me frappe donc, qu'elle me frappe bientôt... puisqu'il faut
+que l'un de nous deux meure pour rompre cette horrible union, que ce
+soit moi... plutôt que mon mari...»
+
+M. de Brévannes frémit à ces paroles, et s'écria en s'adressant à Iris:
+
+--La princesse est donc bien malheureuse?
+
+--Bien malheureuse!...--répondit sourdement Iris.
+
+--Son mari est donc sans pitié pour elle?
+
+--Sans pitié...
+
+M. de Brévannes continua de lire:
+
+«Oui, oui, la mort.... Je ne mérite pas de vivre... j'ai été infidèle à
+la mémoire de Raphaël... je ne mérite aucune commisération; si mon mari
+est un monstre de cruauté, que suis-je donc moi, qui ne puis détacher ma
+pensée de l'homme qui a causé tous mes maux en tuant mon fiancé!...
+
+«Oh! j'ai honte de moi-même.... Il faut que j'écrive ces horribles
+choses... que je les voie, là... matériellement... sous mes yeux... pour
+que je les croie possibles....
+
+«Arriver, mon Dieu! à ce dernier degré d'abaissement!
+
+«Est-ce ma faute, aussi? La douleur déprave tant.... Oui... elle
+déprave, elle rend criminelle... car quelquefois, brisée par le
+désespoir, je m'écrie:--Puisqu'il était dans la destinée de M. de
+Brévannes d'être meurtrier... pourquoi le sort, au lieu de livrer
+Raphaël à ses coups, ne lui a-t-il pas livré mon bourreau?»
+
+Ces pages s'arrêtaient là.
+
+Iris avait voulu sans doute laisser M. de Brévannes réfléchir mûrement
+sur ce voeu homicide.
+
+Il s'écria vivement en fermant le livre:
+
+--Iris, vous n'avez rien lu de ce qui est écrit là?...
+
+La jeune fille parut n'avoir pas entendu ces paroles; elle regardait
+fixement M. de Brévannes.
+
+--Iris--reprit-il--vous n'avez rien lu de ces pages?...
+
+--Rien... rien--dit-elle en sortant de sa rêverie--que m'importe ce
+livre?
+
+--Elle ne songe qu'à moi--pensa-t-il--son indiscrétion n'est pas à
+craindre.
+
+Il referma le livre, le rendit à la jeune fille et lui dit:
+
+--Vous avez, sans le savoir, rendu le plus grand service à votre
+maîtresse.
+
+--Vous l'aimez?--lui demanda brusquement Iris, en attachant sur lui un
+regard perçant.
+
+--Moi!--dit M. de Brévannes de l'air du monde le plus
+détaché--singulière preuve d'amour que de cruellement menacer la femme
+qu'on aime. Non, non, je n'ai pas d'amour pour elle... l'austère amitié
+peut seule recourir à des moyens si extrêmes....
+
+--Il faut bien vous croire--dit tristement Iris en reprenant le livre.
+
+--Adieu, Iris, à demain--dit M. de Brévannes;--vous rappellerez bien à
+madame de Hansfeld l'entrevue qu'elle m'a promise.
+
+Elle n'y manquera pas.... Mais j'y songe... au nom du ciel, que rien ne
+puisse lui faire soupçonner que vous avez lu dans ce livre; je serais
+perdue.
+
+--Rassurez-vous, ma chère Iris, j'aurai l'air d'être aussi étranger
+qu'elle à ses pensées les plus secrètes.... Rien ne trahira la
+connaissance que j'en ai. Promettez-moi seulement de m'apporter encore
+ce livre... il serait pour moi de la dernière importance de le
+consulter ensuite de l'entrevue que j'aurai demain avec votre
+maîtresse.... Me le promettez-vous?
+
+--Encore mal faire... encore abuser de sa confiance.... Ah! maintenant
+je n'ai plus le droit de me plaindre de son injustice.
+
+--Iris, je vous en supplie....
+
+--Vous me le demandez, n'est-ce pas pour moi plus qu'un ordre.
+
+Dans sa reconnaissance, M. de Brévannes prit la main d'Iris, et,
+l'attirant près de lui, voulut la baiser au front; la jeune fille le
+repoussa violemment et fièrement, à la grande surprise de M. de
+Brévannes, qui croyait combler les voeux de la jeune fille en se
+montrant si _bon seigneur_.
+
+En arrivant sur le quai, Iris jeta à la rivière la bague qu'elle avait
+reçue pour prix de sa trahison.
+
+Après avoir attentivement lu le _Livre noir_, M. de Brévannes tomba dans
+une méditation profonde. Il n'en doutait pas, il était aimé, mais madame
+de Hansfeld combattait de toutes ses forces ce penchant involontaire.
+
+Son mari la rendait si horriblement malheureuse, qu'elle allait
+quelquefois jusqu'à désirer sa mort.
+
+Quoique le voeu lui parût toucher à l'exagération, M. de Brévannes
+regardait toutes ces circonstances comme favorables pour lui, et il
+attendait avec anxiété le moment du rendez-vous que madame de Hansfeld
+lui avait donné pour le lendemain au Jardin-des-Plantes.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+ARNOLD ET BERTHE.
+
+
+Madame de Brévannes avait plusieurs fois rencontré chez Pierre Raimond
+M. de Hansfeld sous le nom d'Arnold Schneider; il avait sauvé la vie du
+vieux graveur, rien de plus naturel que ses visites à ce dernier.
+
+Berthe ayant résolu de recommencer d'enseigner le piano pour subvenir
+aux besoins de son père, venait chez lui trois fois par semaine et y
+restait jusqu'à trois heures pour donner, en sa présence, ses leçons de
+musique.
+
+On n'a pas oublié que Berthe avait fait sur M. de Hansfeld une
+impression profonde la première fois qu'il l'avait aperçue à la
+Comédie-Française. Lorsqu'il la rencontra ensuite chez Pierre Raimond,
+qu'il venait d'arracher à une mort presque certaine, vivement frappé de
+la circonstance qui le rapprochait ainsi de Berthe, Arnold y vit une
+sorte de fatalité qui augmenta encore son amour.
+
+Le charme des manières de M. de Hansfeld, la grâce de son esprit, ses
+prévenances respectueuses, presque filiales, pour Pierre Raimond,
+changèrent bientôt en une affection sincère la reconnaissance que le
+vieillard avait d'abord vouée à son sauveur.
+
+Arnold était simple et bon, il parlait avec un goût et un savoir infini
+des grands peintres, objet de l'admiration passionnée du graveur qui
+avait employé une partie de sa vie à reproduire sur le cuivre les plus
+belles oeuvres de Raphaël, du Vinci et du Titien; il avait montré à
+Arnold ces travaux de sa jeunesse et de son âge mûr; Arnold les avait
+appréciés en connaisseur et en habile artiste.
+
+Ses louanges ne décelaient pas le complaisant ou le flatteur; modérées,
+justes, éclairées, elles en étaient plus précieuses à Pierre Raimond,
+qui avait la conscience de son art; comme les artistes sérieux et
+modestes, il connaissait mieux que personne le fort et le faible de ses
+ouvrages. Ce n'était pas tout: Arnold semblait par ses opinions
+politiques appartenir à ce parti exalté de la jeune Allemagne, qui offre
+beaucoup d'analogie avec certaines nuances de l'école républicaine.
+
+Grâce à ses nombreux points de contact, la récente intimité de Pierre
+Raimond et d'Arnold se resserrait chaque jour davantage. Ce dernier
+était de bonne foi, il ressentait véritablement de l'attrait pour ce
+rude et austère vieillard, qui conservait dans toute leur ardeur les
+admirations et les idées de sa jeunesse.
+
+M. de Hansfeld était d'une excessive timidité; les obligations de son
+rang lui pesaient tellement que, pour leur échapper, il avait affecté
+les plus grandes excentricités. Ses goûts, ses penchants se portaient à
+une vie simple, obscure, paisiblement occupée d'arts et de théories
+sociales. Aussi, même en l'absence de Berthe, il trouvait dans les deux
+pauvres chambres de Pierre Raimond plus de plaisir, de bonheur, de
+contentement qu'il n'en avait trouvé jusqu'alors dans tous ses palais.
+
+S'il avait seulement voulu dissimuler ses assiduités auprès de Berthe
+sous de trompeuses prévenances envers le graveur, celui-ci avait trop
+l'instinct du vrai pour ne pas s'en être aperçu, et trop de rigide
+fierté pour ne pas fermer sa porte à Arnold.
+
+Pierre Raimond n'ignorait pas que son jeune ami trouvait Berthe
+charmante, et qu'il admirait autant son talent d'artiste que la candeur
+de son caractère, que la grâce de son esprit.
+
+Dans son orgueil paternel, loin de s'alarmer, Pierre Raimond se
+réjouissait de cette admiration. N'avait-il pas une confiance aveugle
+dans les principes de Berthe? Ne devait-il pas la vie à Arnold? Comment
+supposer que ce jeune homme au coeur noble, aux idées généreuses,
+abuserait indignement des relations que la reconnaissance avait établies
+entre lui et l'homme qu'il avait sauvé.
+
+Aux yeux de Pierre Raimond, cela eût été plus infâme encore que de
+déshonorer la fille de son bienfaiteur.
+
+Enfin, Arnold avait dit appartenir au peuple, et, dans l'exagération de
+ses idées absolues, Pierre Raimond lui accordait une confiance qu'il
+n'eût jamais accordée au prince de Hansfeld.
+
+Berthe, d'abord attirée vers Arnold par la reconnaissance, avait peu à
+peu subi l'influence de cet être bon et charmant. Il assistait souvent,
+en présence du vieux graveur, aux leçons de musique de Berthe; il était
+lui-même excellent musicien, et quelquefois Berthe l'écoutait avec
+autant d'intérêt que de plaisir parler savamment d'un art qu'elle
+adorait, raconter la vie des grands compositeurs d'Allemagne, et lui
+exposer, pour ainsi dire, la poétique de leurs oeuvres et en faire
+ressortir les innombrables beautés.
+
+Que de douces heures ainsi passées entre Berthe, Arnold et Pierre
+Raimond! Celui-ci ne savait pas la musique; mais son jeune ami lui
+traduisait, lui expliquait pour ainsi dire la pensée musicale des grands
+maîtres, l'analysant phrase par phrase, et faisant pour l'oeuvre de
+Mozart, de Beethoven, de Gluck, ce qu'Hoffmann a si merveilleusement
+fait pour _Don Juan_.
+
+Berthe, profondément touchée des soins d'Arnold pour Pierre Raimond,
+leur attribuait à eux seuls la vive sympathie qui, chaque jour, la
+rapprochait davantage du prince. Celui-ci était d'autant plus dangereux
+qu'il était plus sincère et plus naturel; rien dans son langage, dans
+ses manières, ne pouvait avertir madame de Brévannes du péril qu'elle
+courait.
+
+La conduite d'Arnold était un aveu continuel, il n'avait pas besoin de
+dire un mot d'amour; si par hasard il se trouvait seul avec Berthe, son
+regard, son accent étaient les mêmes qu'en présence du graveur. Celui-ci
+rentrait-il, Arnold pouvait toujours finir la phrase qu'il avait
+commencée.
+
+Comment madame de Brévannes se serait-elle défiée de ces relations si
+pures et si paisibles? Jamais Arnold ne lui avait dit: Je vous aime;
+jamais elle n'avait un moment songé qu'elle pût l'aimer, et déjà ils
+étaient tous deux sous le charme irrésistible de l'amour.
+
+Nous le répétons, par un singulier hasard, ces trois personnes, sincères
+dans leurs affections, sans défiance et sans arrière-pensée, s'aimaient:
+Arnold aimait tendrement le vieillard et sa fille, ceux-ci lui rendaient
+vivement cette affection; tous trois enfin se trouvaient si heureux, que
+par une sorte d'instinct conservatif du bonheur, ils n'avaient jamais
+songé à analyser leur félicité, ils en jouissaient sans regarder en-deçà
+ou au-delà.
+
+La seule chose qui aurait pu peut-être éclairer Berthe sur le sentiment
+auquel son coeur s'ouvrait de jour en jour, était l'espèce
+d'indifférence avec laquelle elle supportait les duretés de son mari;
+elle s'étonnait même vaguement de ressentir alors si peu des blessures
+naguère si douloureuses....
+
+Lorsque son père, profondément irrité contre M. de Brévannes, lui avait
+sérieusement, presque sévèrement demandé compte des procédés de M. de
+Brévannes, elle n'avait pas menti en répondant que depuis quelque temps
+elle ne s'en tourmentait plus.
+
+Le vieillard avait eu d'autant plus de foi aux paroles de Berthe, que
+peu à peu elle redevenait calme, souriante, et que sa physionomie,
+autrefois si triste, révélait alors la plus douce quiétude.
+
+Peut-être blâmera-t-on l'aveugle confiance de Pierre Raimond; cette
+confiance aveugle était une des nécessités de son caractère.
+
+Ces antécédents posés, nous conduirons le lecteur dans le modeste réduit
+de Pierre Raimond, le lendemain du jour où M. de Hansfeld avait signifié
+à sa femme qu'elle devait quitter Paris dans trois jours.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+INTIMITÉ.
+
+
+Un bon feu pétillait dans l'âtre, au dehors la neige tombait et la bise
+faisait rage; Pierre Raimond était assis d'un côté de la cheminée,
+Arnold de l'autre; depuis que le prince était amoureux, ses traits
+reprenaient une apparence de force et de santé, quoique son visage fût
+toujours un peu pâle.
+
+Une grande discussion s'était élevée entre Pierre Raimond et Arnold, car
+pour compléter le charme de leur intimité ils différaient de manière de
+voir sur quelques questions artistiques, entre autres sur la façon de
+juger Michel-Ange.
+
+Arnold, tout en rendant un juste hommage à l'immense génie du vieux
+tailleur de marbre, ne ressentait pour ses productions aucune sympathie,
+quoiqu'il comprît l'admiration qu'elles inspiraient; le goût délicat et
+pur d'Arnold, surtout épris de la beauté dans l'art, s'effrayait des
+sombres et terribles écarts du fougueux Buonarotti, et leur préférait de
+beaucoup la grâce divine de Raphaël.
+
+Pierre Raimond défendait _son vieux sculpteur_ avec énergie, et il se
+passionnait autant pour la fière indépendance du caractère de
+Michel-Ange que pour la gigantesque puissance de son talent.
+
+--Votre tendre Raphaël avait l'âme amollie d'un courtisan--disait le
+vieillard à Arnold--tandis que le rude créateur du Moïse et de la
+chapelle Sixtine avait l'âme républicaine; et il devait menacer, comme
+il l'en a menacé, le pape Jules de le jeter en bas de son échafaudage
+s'il lui manquait de respect.
+
+M. de Hansfeld ne put s'empêcher de sourire de l'exaltation de Pierre
+Raimond, et répondit:
+
+--Je ne nie pas l'énergie un peu farouche de Michel-Ange; il était,
+malheureusement, d'un caractère morose, fier, taciturne, ombrageux,
+altier et difficile.
+
+--Malheureusement!... Qu'entendez-vous par ce mot... malheureusement?
+
+--J'entends qu'il était malheureux, pour les sincères admirateurs de ce
+grand homme, de ne pouvoir nouer avec lui des relations agréables et
+douces.
+
+--Je l'espère bien.... Est-ce que vous le prenez pour un Raphaël, pour
+un homme banal comme votre héros? Car--ajouta le graveur avec un accent
+de dédain--il n'y avait personne au monde d'un caractère plus facile,
+plus insinuant, plus aimable que votre Raphaël.
+
+--Vous reconnaissez au moins ses qualités....
+
+--Ses qualités!!! c'est justement à cause de ces _qualités_
+insupportables que je le déteste comme homme... quoique je le vénère
+comme artiste.
+
+--Et moi, mon cher monsieur Raimond, c'est justement à cause des défauts
+du caractère diabolique de Michel-Ange qu'il m'est antipathique, comme
+homme, quoique je m'incline devant son génie.
+
+--Votre admiration n'est pas naturelle; elle est forcée... elle est
+exagérée--s'écria le graveur.
+
+--Comment!--dit Arnold stupéfait--vous détestez Raphaël à cause de ses
+qualités.... Moi, je n'aime pas Michel-Ange à cause de ses défauts...
+et vous m'accusez d'exagération?
+
+--Certainement... on n'est grand homme, on n'est Michel-Ange qu'à
+certaines conditions. J'admire dans le lion jusqu'à ses instincts
+sauvages et féroces; il n'est lion qu'à condition d'être sauvage et
+féroce, il ne peut avoir les _vertus_ d'un _mouton_ comme votre Raphaël.
+
+--Mais au moins permettez-moi d'aimer dans Raphaël ces vertus de
+_mouton_, qui sont, si vous le voulez, les conséquences de sa nature, de
+son talent....
+
+--A votre aise: admirez, si vous trouvez qu'un tel caractère mérite
+l'admiration.... Quant à moi, physiquement parlant, je ne mets pas
+seulement en balance la fade figure du beau, du céleste Raphaël, tout
+couvert de velours et de broderies, avec le mâle visage de mon vieux
+Buonarotti, sombre, farouche, hâlé par le soleil, et vêtu d'une
+souquenille à moitié cachée par son tablier de cuir de tailleur de
+pierre! Allons donc! est-ce que ces deux natures peuvent se comparer
+seulement? Ah! ah! ah!... quel plaisant contraste!... Je vois d'ici...
+le divin Raphaël....
+
+--Le divin Raphaël aurait fléchi le genou et respectueusement baisé la
+puissante main du vieux Michel-Ange, son maître et son aïeul dans
+l'art--dit doucement Arnold en tendant la main à Pierre Raimond.
+
+--Vous avez raison--reprit celui-ci en répondant avec effusion au
+témoignage de cordialité de M. de Hansfeld.--Je suis un vieux fou...
+aussi emporté qu'à vingt ans....
+
+A ce moment Berthe entra.
+
+Il eût été difficile de peindre la ravissante expression de sa
+physionomie en voyant son père et Arnold se serrer ainsi la main. Ses
+yeux se remplirent de larmes de bonheur.
+
+--Viens à mon secours, enfant--dit Pierre Raimond.--Je suis battu... ma
+folle barbe grise est obligée de s'incliner devant cette vénérable
+moustache blonde.... Il reste calme comme la raison, et je m'emporte...
+comme si j'avais tort....
+
+--Et le sujet de cette grave discussion?--dit Berthe en souriant et en
+regardant alternativement Arnold et son père.
+
+--Michel-Ange...--dit Pierre Raimond.
+
+--Raphaël...--dit Arnold.
+
+--Comment, monsieur Arnold, vous ne pouvez pas céder à mon père?
+
+--Je voudrais bien voir qu'il me cédât sans discussion!... Je ne veux
+pas qu'il cède... mais qu'il soit convaincu....
+
+--Quant à cela, monsieur Raimond... j'en doute... les convictions ne
+s'imposent pas, et Raphaël....
+
+--Mais Michel-Ange....
+
+--Allons--dit Berthe--pour vous mettre d'accord, je vais jouer l'air de
+_Fidelio_, que M. Arnold aime tant... qu'il vous l'a aussi fait aimer,
+mon père.
+
+--Avouez, _don Raphaël_--dit en riant le vieillard à Arnold--qu'elle a
+plus de bon sens que nous.
+
+--Je le crois, seigneur Michel-Ange; madame Berthe sait bien que quand
+on l'écoute on ne songe guère à parler.
+
+--Oh! monsieur Arnold, je ne suis pas dupe de vos flatteries.
+
+--Pour le lui prouver, mon enfant, commence l'ouverture de Fidelio: tu
+sais que c'est mon morceau de prédilection depuis que notre ami m'en a
+fait comprendre les beautés.
+
+Berthe commença de jouer cette oeuvre avec _amour_; la présence d'Arnold
+semblait donner une nouvelle puissance au talent de la jeune femme.
+
+Au bout de quelques minutes, M. de Hansfeld parut complètement absorbé
+dans une profonde et douloureuse méditation; quoiqu'il eût plusieurs
+fois entendu Berthe jouer ce morceau, jamais les tristes souvenirs qu'il
+éveillait en lui n'avaient été plus péniblement excités.
+
+Berthe, qui de temps en temps cherchait le regard d'Arnold, fut effrayée
+de sa pâleur croissante, et s'écria:
+
+--Monsieur Arnold... qu'avez-vous? mon Dieu!... comme vous êtes pâle!
+
+--Votre main est glacée, mon ami--dit Pierre Raimond, qui était assis à
+côté de M. de Hansfeld.
+
+--Je n'ai rien... rien--répondit celui-ci;--je suis d'une faiblesse
+ridicule.... Certains airs sont pour moi... de véritables dates... et
+plusieurs motifs de _Fidelio_... se rattachent à un passé bien
+triste....
+
+--J'avais pourtant déjà joué ce morceau--dit Berthe en quittant le piano
+et en venant s'asseoir à côté de son père.
+
+--Sans doute.... J'étais alors tout au plaisir d'entendre votre
+exécution. Mais à cette heure, je ne sais pourquoi.... Oh! pardon...
+pardon de ne pouvoir vaincre mon émotion....
+
+Et M. de Hansfeld cacha son visage entre ses mains.
+
+Berthe et le vieillard se regardèrent tristement, partageant le chagrin
+de leur ami sans le comprendre.
+
+Après quelques moments de silence, Arnold releva la tête. Il est
+impossible de rendre l'expression de tristesse navrante dont son pâle et
+doux visage était empreint. Une larme vint aux yeux de Berthe; par un
+mouvement d'ingénuité charmante, elle prit la main de son père pour
+l'essuyer.
+
+--Vous souffrez--dit le vieillard à Arnold.--Que notre amitié n'est-elle
+plus ancienne! vous pourriez peut-être apaiser vos chagrins en les
+épanchant....
+
+--Oh! bien souvent j'y ai pensé... mais la honte m'a retenu--dit Arnold
+avec une sorte d'accablement.
+
+--La honte! s'écria Raimond avec surprise.
+
+--Ne vous méprenez pas sur ce mot... mon ami--dit Arnold;--Dieu merci!
+je n'ai rien fait dont j'aie à rougir.... Seulement, j'ai honte de ma
+faiblesse... j'ai honte d'être encore si sensible à des souvenirs qui
+devraient être aussi méprisés qu'oubliés.
+
+--Ne craignez rien; nous vous comprendrons... nous vous plaindrons. Ma
+pauvre enfant a souvent aussi bien pleuré ici à propos de souvenirs qui,
+comme les vôtres, devraient être aussi méprisés qu'oubliés.
+
+--Mon père!
+
+--Tenez.... Arnold--dit le graveur--si je désire votre confiance, c'est
+que nous aussi nous aurions peut-être de tristes aveux à vous faire....
+
+--Vous aussi, vous avez été malheureux?--dit Arnold.
+
+--Bien malheureux--répondit le vieillard;--mais, Dieu merci! ces mauvais
+jours sont, je crois, passés. Il me semble que vous nous avez porté
+bonheur. Non seulement vous m'avez sauvé la vie, mais, cette vie, vous
+me l'avez rendue charmante. Oui, depuis bien longtemps je n'avais
+rencontré personne dont l'esprit eût autant de rapports avec le mien. Je
+ne sais quelle est l'influence de votre heureuse étoile; mais, depuis
+que nous vous connaissons, ma pauvre Berthe elle-même est moins
+triste... ses chagrins domestiques semblent adoucis.... Vous avez enfin
+été pour nous l'heureux augure d'une vie douce et calme.
+
+--Oh! ce que vous dit mon père est bien vrai, monsieur Arnold--dit
+Berthe.--Si vous saviez combien il vous aime! et lorsque je suis seule
+avec lui en quels termes il parle de vous!
+
+--C'est vrai--dit le vieillard.--Si vous nous entendiez, vous verriez
+que vous n'avez pas d'amis plus sincères.... Berthe vous est si
+reconnaissante de ce que vous m'avez sauvé la vie, qu'après moi vous
+êtes ce qu'elle aime le plus au monde.
+
+--Oh! oui... pauvre père--dit Berthe en embrassant le vieillard.
+
+M. de Hansfeld écoutait Pierre Raimond avec une vénération profonde. Ce
+langage franc et loyal était aussi nouveau que flatteur pour lui. Ne
+fallait-il pas qu'il inspirât une bien noble confiance à Pierre Raimond
+pour que celui-ci ne craignît pas de lui parler ainsi devant sa fille!
+
+Berthe elle-même, loin de se montrer confuse, embarrassée, semblait
+confirmer ce que disait son père; son front rayonnait de candeur et de
+sérénité.
+
+En présence de cette noble franchise, M. de Hansfeld rougit de sa
+dissimulation; il fut sur le point d'apprendre à Pierre Raimond son
+véritable nom; mais il redouta l'indignation que cet aveu tardif
+exciterait peut-être chez le vieux graveur, dont il connaissait
+d'ailleurs les préventions anti-aristocratiques; il trouva donc une
+sorte de _mezzo termine_ dans la demi-confidence qu'il fit à Berthe et à
+son père.
+
+Après quelques moments de silence, il dit à Pierre Raimond:
+
+--Vous avez raison, mon ami... vous m'avez donné l'exemple de la
+confiance... je vous imiterai.... Peut-être vous inspirerai-je un peu
+d'intérêt par quelques rapports entre ma position et celle de votre
+fille... car vous m'avez dit que son mariage n'était pas heureux... et
+c'est aussi à mon mariage que j'ai dû d'atroces chagrins.
+
+--Vous êtes marié?... si jeune--dit Raimond avec étonnement.
+
+--Depuis deux ans.
+
+--Et votre femme...--dit Berthe.
+
+--Elle est en Allemagne--répondit M. de Hansfeld après un moment
+d'hésitation.
+
+--Et quelques passages de l'ouverture de _Fidelio_ que jouait Berthe
+vous ont sans doute rappelé de douloureux souvenirs?
+
+--Hélas! oui. Lorsque j'ai connu la femme que j'ai épousée, j'étais dans
+tout le feu de ma première admiration pour cet opéra de Beethoven....
+J'ai toujours eu l'habitude d'attacher mes pensées du moment à certains
+passages de la musique que j'aime... pensées qui, pour moi, deviennent
+pour ainsi dire les paroles des airs que j'affectionne le plus; eh bien!
+l'opéra de _Fidelio_ me rappelle ainsi toutes les phases d'un amour
+malheureux.
+
+--Ah! maintenant je comprends votre émotion--dit Berthe en secouant la
+tête avec tristesse.
+
+--Voyons, mon ami--dit cordialement Pierre Raimond--jamais vous ne
+parlerez à des coeurs plus sympathiques.
+
+Et M. de Hansfeld raconta ainsi qu'il suit l'histoire de son mariage
+avec Paula Monti; histoire vraie en tous points, sauf la substitution du
+nom d'Arnold Schneider à celui de Hansfeld.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+RÉCIT.
+
+
+--Orphelin presque en naissant--dit le prince--j'ai été élevé par un
+vieux serviteur de ma famille. Nous habitions un village retiré, nous y
+vivions dans une complète solitude. Le pasteur était peintre et
+musicien; il reconnut en moi quelques dispositions pour ces arts
+auxquels je consacrais tout mon temps.
+
+Ces premières années de ma vie furent paisibles et heureuses. J'aimais
+le vieux Frantz comme un père; il avait pour moi les soins les plus
+tendres; il me reprochait seulement de fuir les exercices violents, de
+ne sortir de mon cabinet d'études que pour quelques rares promenades
+dans nos belles montagnes. Je n'avais aucun des goûts de mon âge;
+j'étais sérieux, taciturne, mélancolique; la musique me causait des
+ravissements presque extatiques, auxquels je m'abandonnais avec
+délices.... A dix-huit ans j'entrepris avec mon vieux serviteur un
+voyage en Italie. Pendant deux ans j'étudiai les chefs-d'oeuvre des
+grands maîtres dans les différentes villes où je m'arrêtai, voyant peu
+de monde et me trouvant heureux de ma vie indolente, rêveuse et
+contemplative.... J'arrivai à Venise; mon culte pour les arts avait
+jusqu'alors rempli ma vie, l'admiration passionnée qu'ils m'inspiraient
+suffisait à occuper mon coeur.... A Venise, le hasard me fit rencontrer
+une femme dont l'influence devait m'être funeste. Cette femme, que j'ai
+épousée, se nommait Paula Monti....
+
+--Elle était belle?--demanda Berthe.
+
+--Très belle... mais d'une beauté sombre.... Étrange contraste! j'ai
+toujours été faible et timide, je me suis épris d'une femme au caractère
+énergique et viril.... C'était mon premier amour.... Sans doute j'obéis
+plus à l'instinct, au besoin d'aimer, qu'à un sentiment réfléchi, et je
+devins passionnément amoureux de Paula Monti; elle accueillit mes soins
+avec indifférence; je ne me rebutai pas; elle me semblait très
+malheureuse. J'eus quelque espoir, je redoublai d'assiduités, et je
+demandai formellement sa main à sa tante. J'étais riche alors, ce
+mariage lui parut inespéré; elle y consentit. J'eus avec Paula une
+entrevue décisive.... Je dois le dire, elle m'avoua qu'elle avait
+ardemment aimé un homme qui devait être son mari; et quoique cet homme
+fût mort, son souvenir vivait encore si présent et si cher à sa pensée,
+qu'il l'absorbait tout entière, et que mon amour lui était indifférent.
+Cet aveu me fit mal; mais je vis dans la franchise de Paula une garantie
+pour l'avenir; je ne désespérai pas de vaincre, à force de soins, la
+froideur qu'elle me témoignait.... Elle ne me cacha pas que, sans
+l'incessante influence d'un passé qu'elle regrettait amèrement, elle
+aurait peut-être pu m'aimer.
+
+Alors je me laissai bercer des plus folles espérances; ma passion était
+vraie.... Paula Monti en fut touchée; mais sa délicatesse s'effrayait
+encore de la disproportion de nos fortunes. La perte d'un procès venait
+de complètement ruiner sa famille. Je surmontai ses scrupules; elle me
+promit sa main... mais en me répétant encore qu'elle ne pouvait m'offrir
+qu'une affection presque fraternelle.
+
+Cependant cette froide union fut pour moi un bonheur immense. D'abord
+mes espérances s'accrurent, à part quelques moments de profonde
+tristesse, le caractère de Paula était mélancolique, mais égal,
+quelquefois même affectueux. Déjà j'entrevoyais un avenir plus heureux,
+lorsqu'un jour.... Oh! non, non, jamais... je n'aurai la force de
+continuer--reprit le prince en cachant sa figure entre ses mains.
+
+Berthe et son père se regardèrent en silence, n'osant pas demander à
+Arnold la suite d'un récit qui lui semblait si pénible. Pourtant il
+poursuivit:
+
+--Pourquoi cacherais-je ses crimes? Mon indulgence n'a-t-elle pas été
+une faiblesse coupable? Je dois en porter la peine. Nous étions allés
+passer l'été à Trieste. Depuis plusieurs jours, Paula se montrait d'une
+humeur sombre, irritable; je la voyais à peine. Lors de ces accès de
+noire tristesse, elle ne voulait auprès d'elle qu'une jeune bohémienne
+qu'elle avait recueillie par charité. Cette pauvre enfant était, par
+reconnaissance, tendrement dévouée à ma femme.
+
+Pour l'intelligence du récit qui va suivre--continua le prince--il me
+faut entrer dans quelques particularités minutieuses. Au bout du jardin
+de notre maison de Trieste était un pavillon où nous allions prendre le
+thé presque chaque soir. Un soir Paula m'avait à grand'peine promis d'y
+venir passer une heure.... J'espérais ainsi la distraire de ses tristes
+pensées.
+
+Jamais je n'oublierai l'expression morne et désolée de sa physionomie
+pendant cette soirée; elle accueillit presque avec colère et dédain
+quelques mots de tendresse que je lui adressais.
+
+Douloureusement blessé de sa dureté, je sortis du pavillon.
+
+Après quelques tours de jardin, je me calmai peu à peu, me rappelant que
+Paula m'avait prévenu qu'elle était encore quelquefois sous le coup de
+souvenirs pénibles. Je rentrai dans le pavillon. Elle n'y était plus. On
+avait servi le thé pendant mon absence, je trouvai préparée la tasse de
+lait sucré que je prenais chaque soir; je sus gré à Paula de cette
+attention dont pourtant je ne profitai pas.... J'avais un épagneul que
+j'affectionnais beaucoup.... Machinalement je lui présentai la tasse que
+Paula m'avait apprêtée; il la but avidement, et presque aussitôt le
+malheureux animal tomba par terre, trembla convulsivement, et mourut
+après quelques minutes d'agonie....
+
+--Oh! je comprends... mais cela est horrible...--s'écria Pierre Raimond.
+
+Berthe regarda son père avec surprise.
+
+--Qu'y a-t-il donc, mon père?...--dit-elle;--puis, éclairée par un
+moment de réflexion, elle ajouta avec horreur:--Oh! non, non, c'est
+impossible... monsieur Arnold... c'est impossible! une femme est
+incapable d'un crime si affreux.
+
+--N'est-ce pas?--reprit Arnold avec amertume.--Après quelques
+réflexions, j'ai dit comme vous... c'est impossible... j'ai attribué au
+hasard ce fait effrayant, je me suis même cruellement reproché d'avoir
+pu un moment soupçonner Paula.
+
+--Et lorsque vous revîtes votre femme--dit Pierre Raimond--quel fut son
+accueil?
+
+--Il fut calme, confiant; et si j'avais alors conservé quelques doutes,
+ils eussent été à l'instant dissipés: le soir j'avais laissé Paula
+sombre, presque courroucée; le lendemain je la trouvai tranquille,
+affectueuse et bonne... elle me tendit la main en me demandant pardon de
+m'avoir si brusquement quitté la veille....
+
+--C'est d'une inconcevable hypocrisie...--dit Pierre Raimond.
+
+--Oh! non, non, elle n'était pas coupable, son calme le prouve--dit
+Berthe.
+
+--Je pensais comme vous--reprit M. de Hansfeld;--il y avait tant de
+sincérité dans son accent, dans son regard; ses paroles étaient si
+naturelles, qu'accablé de remords, de honte, je tombai à ses pieds en
+fondant en larmes et en lui demandant pardon.... Elle me regarda d'un
+air surpris. Je n'osai m'expliquer davantage. Innocente, mon soupçon
+était un abominable outrage. Je lui répondis que je craignais de l'avoir
+contrariée la veille.... Elle me crut, et cette scène n'eut pas d'autre
+suite.
+
+Comment vous expliquer ce qui se passa en moi depuis ce jour.... Mon fol
+amour pour Paula augmenta pour ainsi dire en raison des torts que je me
+reprochais envers elle; je ne pouvais me pardonner d'avoir osé accuser
+une femme qui m'avait donné tant de preuves de franchise.
+
+--En effet--dit Berthe--lorsque vous avez demandé sa main, pourquoi vous
+aurait-elle dit que son coeur n'était pas libre, au risque de manquer un
+mariage si avantageux pour elle?... Non, non; elle était innocente de
+cet horrible crime.
+
+--Et vous n'aviez pas d'ennemis?--dit Pierre Raimond.
+
+--Aucun, que je sache....
+
+--Mais comment vous êtes-vous expliqué la mort subite, convulsive, de
+cet épagneul, mort dans laquelle se retrouvaient tous les symptômes
+d'un empoisonnement?
+
+--Je parvins à m'étourdir sur ce fait inexplicable, à empêcher pour
+ainsi dire ma pensée de s'y arrêter, tant je voulais croire à
+l'innocence de Paula. J'expiais douloureusement cet atroce soupçon;
+vingt fois je fus sur le point de lui tout avouer; mais je n'osais pas:
+son affection pour moi était déjà si tiède, si incertaine... un tel aveu
+me l'eût à jamais aliénée. Pourtant... pour mon repos, j'aurais dû tout
+lui dire, car elle commença de trouver quelques-unes de mes paroles
+étranges; mes réticences involontaires lui semblèrent incohérentes;
+quelquefois, profondément touché d'un mot ou d'une attention tendre de
+sa part, je m'écriais dans une sorte d'égarement:
+
+--Oh! je suis bien coupable... pardonnez-moi... j'ai eu tort....
+
+Elle me demandait la signification de ces mots; je revenais à moi, et au
+lieu de m'expliquer, je lui réitérais les protestations les plus
+passionnées.... Hélas! bientôt la pâle affection que j'en avais obtenue
+par tant de soins, avec tant de peine, fit place à une nouvelle
+froideur.... Elle me regardait quelquefois d'un air inquiet et
+craintif... ses accès d'humeur sombre redoublèrent... alors aussi... les
+soupçons que j'avais d'abord si énergiquement repoussés revinrent à ma
+pensée; puis je les chassais de nouveau; quelquefois j'examinais malgré
+moi avec défiance les mets qu'on me servait; puis, rougissant de cette
+crainte si insultante pour Paula, je quittais brusquement la table....
+
+Dans cette lutte sourde et concentrée, ma santé s'altéra, mon caractère
+s'aigrit; Paula me témoigna un éloignement de plus en plus prononcé.
+
+--Quelle vie... mon Dieu, quelle vie!--s'écria Berthe en essuyant ses
+yeux humides.
+
+--Hélas! dit M. de Hansfeld, cela n'était rien encore. Nous quittâmes
+Trieste à la fin de l'automne; ma femme voulait aller passer l'hiver à
+Genève, puis venir ensuite en France; surpris par un orage violent, nous
+nous arrêtâmes à quelques lieues de Trieste, dans une misérable auberge
+à la tombée de la nuit. La tempête redoubla de fureur, un torrent que
+nous devions traverser était débordé; il fallut nous résigner à passer
+la nuit dans cette demeure. L'endroit était désert. Il me sembla que le
+maître de l'auberge avait une figure sinistre. Je proposai à ma femme de
+veiller le plus tard possible, et de sommeiller ensuite sur une chaise,
+afin de pouvoir partir avant le jour, dès que les chemins seraient
+praticables. Notre suite se composait de deux domestiques à moi et de la
+jeune fille qui accompagnait Paula. J'avais pour cette enfant toutes les
+bontés possibles, je savais en cela plaire à ma femme; d'ailleurs, Iris
+(c'est le nom de cette bohémienne) m'était presque aussi dévouée qu'à sa
+maîtresse. Nous occupions pendant cette nuit fatale... oh! bien
+fatale... une petite chambre dont l'unique porte ouvrait sur un cabinet
+où se trouvait Frantz, mon vieux serviteur.... Paula ne pouvait cacher
+son effroi; le vent semblait ébranler la maison jusque dans ses
+fondements; nous veillâmes tous deux assez tard. Seuls dans cette
+chambre, je m'étais assis sur un mauvais grabat, pendant que ma femme
+reposait dans un fauteuil. Je succombai au sommeil, malgré tous mes
+efforts.
+
+J'ignore depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus brusquement
+éveillé par une douleur aiguë à la partie interne du bras gauche.
+L'obscurité la plus profonde régnait dans cette pièce. Mon premier soin
+fut de saisir la main que je sentais peser sur moi.... Cette main frêle
+et délicate tenait un stylet très aigu....
+
+--Mon Dieu!--s'écria Berthe épouvantée en joignant les mains.
+
+--Encore... une tentative... mais cela est effroyable--dit Pierre
+Raimond.
+
+Arnold continua:
+
+--Grâce à l'obscurité, on avait enfoncé le stylet entre mon corps et mon
+bras gauche, étroitement serré contre moi. A la légère résistance que
+rencontra la lame en glissant dans cet étroit intervalle, on dut croire
+qu'elle pénétrait dans ma poitrine. Cette erreur me sauva; j'en fus
+quitte pour une légère blessure au bras.
+
+--Quel bonheur!--dit Berthe.
+
+--Je vous l'ai dit, mon premier mouvement en m'éveillant fut de saisir
+la main que je sentais peser sur moi; tout-à-coup cette main devint
+glacée; j'étendis l'autre bras, je touchai une robe de femme.... Je
+sentis un parfum léger, mais pénétrant, dont se servait habituellement
+Paula.... Une épouvantable idée me traversa l'esprit.... Je me rappelai
+le poison de Trieste.... Je n'eus plus aucun doute.... Cette révélation
+fut si foudroyante, que je ne sais ce qui se passa en moi; ma raison
+s'égara; pendant quelques secondes, je me crus le jouet d'un horrible
+songe.... Durant cet instant de vertige, la main que je tenais s'échappa
+sans doute.... Quand je revins à moi, j'étais seul, toujours dans les
+ténèbres:--Frantz.... Frantz... m'écriai-je en frappant à la cloison qui
+séparait ma chambre du cabinet où était mon domestique. Frantz ne
+dormait pas; en une minute il entra tenant une lampe à la main.
+
+--Et votre femme?--s'écria Berthe.
+
+--Figurez-vous ma surprise... ma stupeur... c'était à douter de ma
+raison; Paula était profondément endormie dans un fauteuil auprès de la
+cheminée.
+
+--Elle feignait de dormir...--s'écria Pierre Raimond.
+
+--Je vous dis que c'était à devenir fou; elle dormait, ou plutôt elle
+simulait si parfaitement un profond et paisible sommeil, que sa
+respiration douce, régulière, n'était pas même accélérée par la terrible
+émotion qu'elle devait ressentir; sa figure était calme; sa bouche
+légèrement entr'ouverte; son teint faiblement coloré par la chaleur du
+sommeil; et sa physionomie, ordinairement sérieuse, était presque
+souriante.
+
+--Mais cela est à peine croyable--s'écria Pierre Raimond;--comment!
+votre femme dormait paisiblement après une pareille tentative?
+
+--Son sommeil était, vous dis-je, d'une sérénité si profonde, que je ne
+pouvais non plus en croire mes yeux. Debout, pâle, immobile, je la
+contemplais d'un air hagard.
+
+--Et il n'y avait pas d'autre femme que la vôtre dans cette
+auberge?--demanda Berthe.
+
+--Il n'y avait qu'elle.
+
+--Et cette jeune fille, cette bohémienne?--dit Pierre Raimond.
+
+--Elle était couchée dans une pièce qui donnait sur la chambre où
+veillait Frantz; il ne dormait pas, il avait de la lumière, il était
+impossible d'entrer chez nous sans qu'il le vît.
+
+--Il faut donc le croire... cette fois, c'était bien elle,--dit
+Berthe.--Un tel crime est-il possible, mon Dieu!
+
+--Une dissimulation pareille m'épouvante encore plus que le crime--dit
+Pierre Raimond.
+
+--Une dernière preuve d'ailleurs ne me laissait presque aucun doute--dit
+Arnold.--Sur le plancher, aux pieds de ma femme, je reconnus une dague
+florentine, arme précieuse, ciselée par Benvenuto Cellini, qui avait
+été, je crois, léguée à Paula par son père.
+
+--Dès lors vous n'avez plus gardé aucun ménagement!--s'écria le
+graveur;--et c'est ensuite de ce nouveau crime que vous avez relégué
+cette infâme en Allemagne.
+
+--Si j'hésitais à vous raconter cette horrible histoire, mon ami--reprit
+le prince d'un air confus--c'est que j'avais la conscience de ma
+faiblesse, ou plutôt de l'inexplicable influence que Paula conservait
+sur moi....
+
+--Comment! après cette nouvelle tentative....
+
+--Oh! si vous saviez ce qu'il y a d'affreux dans le doute....
+
+--Mais ce coup de poignard?--dit Pierre Raimond.
+
+--Mais ce sommeil si profond? mais ce réveil si doux, si paisible?
+
+--Lorsqu'elle vous vit blessé, que dit-elle?--s'écria Berthe.
+
+--Vous peindre son angoisse, sa stupeur, ses soins empressés, me serait
+impossible. De l'air du monde le plus naturel, elle s'écria qu'il
+fallait faire partout des perquisitions. Elle avait aussi remarqué la
+veille la sinistre physionomie du maître de cette auberge; comme moi
+elle s'épuisait en vaines conjectures. Frantz affirmait n'avoir vu
+passer personne, et qu'on avait dû s'introduire par une fenêtre qui
+s'ouvrait sur un balcon; mais cette fenêtre se trouva parfaitement
+fermée. L'accent de Paula fut si naturel, que mon vieux serviteur, qui
+ne l'aimait pas, qui avait vu mon mariage avec peine, n'eut pas un
+instant la pensée d'accuser ma femme.
+
+--Mais cette petite main frêle que vous avez saisie?... mais cette
+senteur de parfum particulière à votre femme?--s'écria Pierre Raimond.
+
+--Je vous le répète... ma raison s'égarait dans ce dédale de
+contradictions singulières. Paula, aidée de Frantz, voulut elle-même
+panser ma blessure; rien dans ses manières, dans son langage, n'était
+affecté.
+
+--Commettre un tel crime et faire montre de tant d'hypocrisie... c'était
+là le comble de la scélératesse--dit le graveur.
+
+--Sans doute, et la monstruosité même d'un tel caractère éveillait
+encore mes doutes, malgré l'évidence. Pour comble de fatalité, Paula,
+soit intérêt, soit pitié, soit calcul, ne s'était jamais montrée plus
+affectueuse, je dirais presque plus tendre, qu'en me prodiguant les
+premiers soins après cet accident.
+
+--Ruse, ruse infernale!--s'écria Pierre Raimond.
+
+--C'était peut-être le remords de son crime--dit Berthe.
+
+--Mon malheur voulut que j'hésitasse tour à tour entre ces convictions
+si diverses.... Il eût été moins funeste pour moi de croire Paula
+tout-à-fait coupable ou tout-à-fait innocente; mais au contraire... par
+une inconcevable mobilité d'impressions, je passais tour à tour envers
+elle de l'amour passionné à des accès de haine et d'horreur; mes
+angoisses de Trieste n'étaient rien auprès des tortures que j'endurais
+alors.... Une tête plus faible que la mienne n'eût pas résisté à ces
+secousses. Quelquefois, après avoir témoigné à ma femme, par quelques
+paroles incohérentes, la terreur qu'elle m'inspirait, réfléchissant que,
+malgré d'effrayantes apparences, je n'avais pas de certitude réelle et
+que je me trompais peut-être, je poussais des sanglots déchirants en lui
+demandant pardon. Elle finit par croire ma raison égarée.... Que vous
+dirai-je... je trouvai d'abord une satisfaction amère à laisser prendre
+quelque consistance à ce bruit, puis à l'augmenter et à l'accréditer par
+des bizarreries calculées. Le monde m'était odieux, je voulais ainsi
+échapper à ses exigences. Ce n'était pas tout: dès qu'on me crut sujet à
+des moments de folie, je pus, à l'abri de ce prétexte, me livrer sans
+scrupule à mes accès de méfiance, sans que mes précautions, ainsi
+attribuées à un dérangement d'esprit, pussent compromettre ou accuser ma
+femme. Tantôt, croyant ma vie menacée, je m'enfermais seul pendant des
+journées entières, ne mangeant que du pain et des fruits que mon fidèle
+Frantz allait m'acheter lui-même; et encore souvent, dans ma terreur
+insensée, je n'osais pas même toucher à ces aliments.... D'autres fois,
+rougissant de mon effroi, convaincu de l'innocence de Paula, je revenais
+à elle avec un repentir déchirant; mais son accueil était glacial,
+méprisant.
+
+--Pauvre Arnold!--dit Pierre Raimond avec émotion.--Sans doute vous êtes
+faible; mais cette faiblesse même dérivait d'une noble source... vous
+craigniez d'accuser injustement Paula. En effet, c'est quelque chose
+d'effrayant que de dire à quelqu'un, et cela sans preuves certaines:
+Vous êtes homicide... vous avez voulu deux fois m'assassiner....
+
+--N'est-ce pas? surtout lorsqu'il s'agit d'adresser ces foudroyantes
+paroles à une femme que l'on a passionnément aimée, surtout lorsqu'à
+côté de preuves matérielles presque irrécusables, il est pour ainsi dire
+d'autres preuves morales toutes contraires; lorsqu'enfin quelquefois une
+voix secrète, une révélation occulte, vous dit avec une irrésistible
+autorité: Non, cette femme n'est pas coupable.... Oh! je vous l'assure,
+c'était un enfer... un enfer....
+
+--Maintenant--dit Berthe--je conçois que vous ayez feint d'être insensé.
+
+--Mais--dit Pierre Raimond--une dernière tentative ne vous a laissé
+aucun doute....
+
+--Aucun cette fois.... Le crime me parut avéré... ou plutôt, comme mon
+amour s'était usé et éteint dans ces luttes, dans ces angoisses
+continuelles, j'ai eu cette fois plus de courage que je n'en avais eu
+jusque-là.
+
+--Vous ne l'aimez plus, enfin?--dit Berthe.
+
+--Non, car, en admettent même que j'eusse été aussi insensé que je le
+paraissais, je méritais au moins quelque pitié, quelque intérêt... et ma
+femme ne m'en témoignait aucun. Profitant de la solitude où je vivais
+(nous habitions alors une grande ville), elle courait les fêtes et
+s'informait à peine de moi. Cette dureté de coeur me révolta.... Ou ma
+femme était coupable, et ma générosité à son égard aurait dû toucher
+l'âme la plus perverse, ou elle était innocente, alors les accès de
+douleur auxquels je me livrais après l'avoir vaguement accusée auraient
+dû l'émouvoir.
+
+--Mais pourquoi n'avez-vous jamais, avec elle, abordé franchement cette
+question? Pourquoi n'avoir jamais nettement formulé vos reproches?--dit
+Pierre Raimond.
+
+--Songez-y; il me fallait lui dire:--Je vous soupçonne, je vous accuse
+d'avoir voulu m'assassiner deux fois.... Ne pouvais-je pas me tromper?
+
+--En effet, cette position était affreuse--dit. Berthe. Et le dernier
+trait qui a amené votre séparation, quel est-il?
+
+--Il y a très peu de temps de cela--dit M. de Hansfeld en baissant les
+yeux.--J'occupais avec ma femme une maison isolée: je ne sais pourquoi
+mes soupçons étaient revenus avec une nouvelle violence; je sortais
+rarement de mon appartement. Quelquefois pourtant, le soir, je montais à
+un petit belvédère situé au faîte de notre demeure; c'était une espèce
+de terrasse très élevée, entourée d'une légère grille à hauteur d'appui,
+sur laquelle je m'accoudais ordinairement pour regarder au loin les
+tristes horizons que présente une grande ville pendant la nuit; je
+passais là quelquefois de longues heures dans une rêverie profonde. Un
+soir, la Providence voulut qu'au lieu de m'accouder et de me pencher
+comme d'habitude sur la balustrade... j'y posai la main.... A peine
+l'eus-je touchée que, à mon grand effroi, elle céda et tomba avec un
+fracas horrible....
+
+--Ciel!--s'écria Berthe.
+
+--La hauteur était si grande que cette grille de fer fut brisée en
+morceaux en tombant sur le pavé.
+
+--Quelle atroce combinaison!--dit Pierre Raimond en levant les mains au
+ciel.
+
+--Ma mort était inévitable si je me fusse appuyé sur cette rampe.... Qui
+pouvais-je accuser, si ce n'est Paula? Personne n'avait d'intérêt à ma
+mort. Ignorant qu'une faillite m'avait enlevé presque toute ma fortune,
+elle se souvenait sans doute que dans des temps plus heureux je lui
+avais fait donation de mes biens. Cette idée ne m'était jamais venue
+tant qu'avait duré mon amour.... Il m'a toujours semblé impossible de
+soupçonner d'une infamie les gens que j'aime.... J'aurais pu, à la
+rigueur, croire ma femme capable d'obéir à un mouvement de haine
+insensée, mais non d'agir par un calcul si lâche et si odieux; pourtant,
+une fois mon amour éteint, en présence de ce nouveau piége si meurtrier,
+je ne reculai devant aucune supposition. Seulement, pour éviter de
+tristes scandales, je me contentai de déclarer à Paula qu'elle
+quitterait à l'instant la ville que nous habitions, que je ne la
+reverrais jamais, et que j'étais assez indulgent, ou plutôt assez faible
+pour la livrer à ses seuls remords.... Que vous dirai-je de plus! à
+quoi bon vous indigner en vous parlant de l'audace avec laquelle cette
+femme brava mes reproches, de l'horrible hypocrisie avec laquelle elle
+affecta de les attribuer à l'égarement de ma raison. Tant de cynisme et
+d'effronterie me révolta... je la quittai.... De ce moment ma vie fut
+bien triste... mais au moins j'étais délivré d'une horrible
+appréhension.
+
+Quelque temps après je vous rencontrai--ajouta M. de Hansfeld en tendant
+la main à Pierre Raimond.--Tout à l'heure vous parliez d'heureuse
+étoile.... Vous aviez raison, la mienne m'a fait me trouver sur votre
+chemin... avant d'avoir eu le bonheur de vous sauver la vie, j'étais
+seul, abattu et sous le coup de bien amers souvenirs; tout a changé pour
+moi, j'ai trouvé en vous un ami; mes chagrins sont passés, et si je
+pouvais compter sur la durée de nos relations, je n'aurais été de ma vie
+plus heureux....
+
+--Et pourquoi, mon ami, ces relations vous manqueraient-elles jamais? Le
+charme du commerce des honnêtes gens est dans sa sûreté: qui pourrait
+altérer notre amitié? N'est-elle pas basée sur des services rendus, sur
+des services réciproques? N'est-elle pas également chère à ma fille, à
+vous, à moi?... Et puis enfin les tristes motifs qui nous font trouver
+dans cette intimité si douce une sorte de refuge contre des pensées
+cruelles, ces motifs existeront toujours: pour vous, ce sont les crimes
+de votre femme; pour Berthe, la cruelle conduite de son mari; pour moi,
+le ressentiment des chagrins de mon enfant....
+
+--Vous avez raison, nous n'avons pas le droit de douter de l'avenir.
+
+--Mon Dieu! que vous avez dû souffrir, monsieur Arnold--dit tristement
+Berthe.
+
+--Si vous avez témoigné quelque faiblesse--dit Pierre Raimond--votre
+conduite a été admirable de mansuétude.... C'est le propre d'une âme
+pleine de délicatesse et d'élévation que de s'imposer les cruelles
+tortures du doute plutôt que de risquer un reproche... terrible... bien
+terrible... si contre toute probabilité votre femme eût été
+innocente.... Ce long récit de vos infortunes me donne de nouvelles
+preuves de la bonté de votre coeur; et comme on a toujours les défauts
+de ses qualités, je trouve même dans l'espèce de faiblesse qu'on
+pourrait vous reprocher une preuve de délicatesse exquise.
+
+--Vous êtes trop indulgent, mon ami....
+
+--Je suis juste... et aussi peu flatteur que Michel-Ange.... Est-ce bien
+cela--ajouta le vieillard en riant.
+
+--Voici l'heure de mes leçons--dit Berthe;--cette triste confidence
+finit à temps; j'en suis tout attristée. Ah! monsieur Arnold, quelles
+souffrances!... Il vous faudra bien du bonheur pour les oublier....
+
+A ce moment deux écolières de Berthe arrivèrent et rompirent la
+conversation.
+
+M. de Hansfeld quitta Pierre Raimond et sa fille, un peu soulagé par
+l'aveu qu'il venait de leur faire, mais regrettant encore l'incognito
+qu'il gardait envers eux.
+
+Désirant avant tout éloigner sa femme, qu'il voulait faire partir le
+lendemain, M. de Hansfeld revint à l'hôtel Lambert.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+MENACES.
+
+
+Madame de Hansfeld se trouvait dans une cruelle perplexité: son mari
+exigeait d'elle qu'elle partît le lendemain pour l'Allemagne; il lui
+fallait ainsi renoncer à M. de Morville, nécessairement retenu à Paris
+par la santé chancelante de sa mère.
+
+L'éloignement de Paula pour le prince se changeait en aversion, en haine
+profonde; elle croyait ce sentiment presque excusé par les bizarreries
+et par les duretés de son mari. Le dernier coup qu'il lui portait était
+surtout affreux; la forcer de quitter Paris au moment même où sa passion
+pour M. de Morville, si longtemps cachée, si longtemps combattue,
+allait être aussi heureuse qu'elle pouvait l'être.
+
+Iris, en révélant à sa maîtresse que le prince se rendait souvent chez
+Pierre Raimond, sous un nom supposé, pour y rencontrer madame de
+Brévannes, avait excité la colère de Paula contre Berthe; c'était sans
+doute pour garder plus facilement un incognito qui favorisait son amour
+que le prince exigeait le départ de madame de Hansfeld.
+
+Après de mûres réflexions, Paula crut entrevoir quelque chance de salut
+dans la passion même de son mari pour madame de Brévannes.
+
+Malgré l'ordre du prince, madame de Hansfeld n'avait annoncé son départ
+à personne, et ne se préparait nullement à ce voyage, espérant que
+peut-être son mari renoncerait à sa première détermination. Quant à ses
+menaces de dévoiler les crimes de sa femme et de l'abandonner à la
+justice des hommes, Paula n'y avait vu qu'une nouvelle preuve de
+l'aberration de l'esprit d'Arnold.
+
+Jusqu'alors les différents accès de ce qu'elle appelait la _folie_ de M.
+de Hansfeld lui avaient presque inspiré autant de commisération que
+d'effroi. Mais dans son dernier entretien, le prince s'était montré si
+dur, si injuste, elle se voyait si cruellement sacrifiée à l'affection
+qu'il ressentait pour Berthe, que, blessée dans ce qu'elle avait de plus
+précieux au monde... son amour pour M. de Morville, Paula partageait sa
+haine entre son mari et madame de Brévannes.
+
+Telles étaient les réflexions de madame de Hansfeld, lorsque le prince
+entra chez elle; il sortait de chez Pierre Raimond; son air était encore
+plus ferme, encore plus impérieux que la veille.
+
+--Il me semble, madame, que vous ne vous hâtez pas de faire vos
+préparatifs de départ--lui dit-il sèchement.--Du reste, comme vous ne
+verrez et ne recevrez personne au château de Hansfeld, où je vous
+envoie, vous n'avez pas besoin d'un grand attirail de toilette.... Vous
+pouvez emporter vos diamants... je vous les abandonne.... Frantz, que je
+charge de vous conduire en Allemagne, est incorruptible.... Si j'avais
+pu hésiter à vous laisser ces pierreries... ç'aurait été dans la crainte
+de vous donner les moyens de gagner votre guide....
+
+Madame de Hansfeld interrompit son mari:
+
+--Je vous remercie, monsieur, de me procurer cette occasion de vous
+rendre ces pierreries.
+
+Et, se levant, elle alla prendre dans un secrétaire un grand écrin
+qu'elle remit au prince.
+
+--J'ai autrefois accepté ces présents... depuis longtemps j'aurais dû
+les remettre entre vos mains.
+
+--Soit--dit le prince en les prenant avec indifférence;--la tendresse
+la plus vive, l'affection la plus dévouée n'ont pu vous désarmer... ma
+générosité devait être aussi impuissante.... Il est vrai--ajouta-t-il
+avec un sourire de mépris écrasant--que j'avais par contrat disposé en
+votre faveur de la plus grande partie de ma fortune..., et qu'après ma
+mort vous héritiez de tout... des pierreries comme du reste....
+
+--Monsieur....
+
+--Seulement, comme vous m'avez paru un peu pressée de jouir de ces
+avantages, j'ai trouvé moyen, en dénaturant une partie de ma fortune, de
+neutraliser ces dons d'autrefois.... Je vous dis cela pour vous
+convaincre que si je mourais demain... vos espérances intéressées
+seraient déçues. J'aurais dû vous prévenir plus tôt... cela vous eût
+évité... quelques actions un peu _hasardées_ que votre vif désir d'être
+veuve explique, mais n'excuse pas--ajouta M. de Hansfeld avec une
+sanglante ironie.
+
+Ces mots cruels firent une étrange impression sur madame de Hansfeld.
+
+Parfaitement indifférente aux reproches qu'ils renfermaient et qu'elle
+ne comprenait pas, car elle ne les méritait en rien, elle ne fut frappée
+que de leur injustice et de leur cruauté.
+
+M. de Hansfeld fût alors tombé mort à ses pieds qu'elle aurait été loin
+de le regretter; car à ce moment même elle se souvint que M. de Morville
+lui avait écrit: _Mon amour sera toujours malheureux, puisque je ne puis
+prétendre à votre main_.
+
+Néanmoins la princesse eut bientôt honte et horreur de sa pensée, ou
+plutôt de son voeu barbare; elle répondit froidement à son mari:
+
+--Je ne veux pas comprendre le sens de vos paroles, monsieur; il est si
+odieux qu'il en est ridicule. Quant à la question d'intérêt, vous le
+savez... c'est contre mon gré que vous m'avez si magnifiquement
+avantagée; je trouve naturel que vous reveniez sur ces dispositions.
+
+--Tant d'hypocrisie dans les paroles, tant d'audace dans les actions les
+plus criminelles--dit le prince à demi-voix et comme s'il se fût parlé à
+lui-même--voilà ce qui confondait ma raison et me faisait toujours
+douter des crimes de cette femme. Heureusement, à cette heure, elle est
+dévoilée tout-à-fait... car mon fatal amour est éteint....
+
+Puis il reprit en s'adressant à Paula:
+
+--Je suis venu ici, madame, pour vous ordonner de presser les
+préparatifs de votre départ. Il faut que demain soir vous ayez quitté
+Paris....
+
+--Monsieur... je ne quitterai pas Paris....
+
+--Vous préférez alors que je parle, madame?
+
+--Voilà plusieurs fois que vous me faites cette menace, monsieur....
+Pour l'amour du ciel, parlez donc... je saurai enfin ce que vous avez à
+me reprocher....
+
+--Vous comptez trop sur le respect que j'ai pour mon nom et sur ma
+crainte d'un terrible scandale. Prenez garde... ne me poussez pas à
+bout. Croyez-moi, partez... partez....
+
+--Franchement, monsieur, je ne suis pas votre dupe... vous voulez
+m'effrayer... me forcer de quitter Paris... et pourquoi? pour faire
+croire aussi à voire départ et conserver ainsi plus facilement votre
+incognito....
+
+--Que dites-vous, madame?
+
+--Et continuer, grâce à cet incognito, à être favorablement accueilli
+par Pierre Raimond, père de madame de Brévannes....
+
+--Madame, prenez garde....
+
+--De madame de Brévannes dont vous êtes épris... et que vous rencontrez
+souvent chez son père.
+
+A ces mots, le prince resta frappé de stupeur, son pâle visage devint
+pourpre; après un moment de silence, il s'écria:
+
+--Pas un mot de plus, madame... pas un mot de plus.
+
+--Vous aimez cette femme--ajouta madame de Hansfeld.
+
+--Pas un mot de plus, vous dis-je, madame.
+
+--Ainsi, elle vous donne déjà des rendez-vous chez son père; c'est un
+peu prompt--ajouta madame de Hansfeld avec mépris.
+
+--Vous êtes indigne de prononcer seulement le nom de cet
+ange!...--s'écria le prince.
+
+--Vraiment; eh bien! je suis curieuse de savoir ce que le mari de cet
+_ange_ pensera de vos entrevues avec sa femme.
+
+--Vous oseriez?...
+
+--Surtout lorsqu'il saura que c'est sous un nom supposé que vous vous
+introduisez chez Pierre Raimond.
+
+--Mais vous avez donc juré de me mettre hors de moi!... s'écria le
+prince avec rage.--Vous parlez de folie..., mais c'est vous qui êtes
+folle, malheureuse femme, de jouer ainsi que vous le faites avec votre
+destinée.
+
+--L'avenir prouvera qui de vous ou de moi est insensé, monsieur. Il y a
+longtemps d'ailleurs que vous m'avez habituée aux égarements de votre
+raison... je ne sais si à cette heure même vous êtes dans votre bon
+sens. En tout cas, retenez bien ceci: je vous déclare que si vous vous
+obstinez à me faire quitter Paris... je fais tout savoir à M. de
+Brévannes.
+
+--Silence, madame... silence.
+
+--Soit, je me tairai... mais vous savez à quelles conditions.
+
+--Des conditions à moi... vous osez m'en imposer....
+
+--Je l'ose, car je veux croire qu'à part votre monomanie de m'adresser
+des reproches incompréhensibles, vous êtes ordinairement un homme de bon
+sens.... Nous avons des motifs de nous ménager mutuellement sur certains
+sujets.... Votre raison n'est pas très saine, je pourrais me mettre sous
+la protection des lois; mais il me répugnerait d'attirer l'attention
+publique par un procès contre vous et délivrer à la malignité des
+curieux les secrets de notre intérieur.... Vous devez craindre de votre
+côté que M. de Brévannes n'apprenne que vous vous occupez de sa femme...
+restons donc dans les termes où nous sommes.... Je n'ai aucune
+prétention sur votre coeur... le mien ne vous a jamais appartenu,
+agissez donc librement.... S'il vous est même nécessaire de feindre une
+absence, je consens à me prêter à cette supercherie et à dire que vous
+avez quitté Paris.... Tout ce que je vous demande en retour, monsieur,
+c'est de me permettre de rester ici quelque temps... mes prétentions, je
+crois, ne sont pas exorbitantes.
+
+M. de Hansfeld était stupéfait de l'assurance de Paula. Malheureusement
+pour lui, elle possédait un secret qu'il tremblait de voir ébruiter.
+Cette considération, plus que la crainte des scandales d'un procès,
+suffisait pour le mettre jusqu'à un certain point dans la dépendance de
+sa femme.
+
+Il est impossible de peindre ses regrets de savoir la princesse
+instruite des visites qu'il rendait à Pierre Raimond et du motif qui
+l'attirait chez le graveur. La réputation de Berthe était, pour ainsi
+dire, à la merci d'une femme pour laquelle Arnold ressentait autant de
+mépris que d'horreur.
+
+Sans doute la conduite de madame de Brévannes était irréprochable; mais
+le moindre soupçon, mais la simple découverte du véritable nom du prince
+suffirait pour exciter la défiance de Pierre Raimond, l'empêcher de
+recevoir désormais Arnold Schneider... d'un mot la princesse pourrait
+soulever ces orages!
+
+Qu'on juge de la colère du prince, il se trouvait presque sous la
+domination de Paula.
+
+Celle-ci triomphait; elle sentait la force de sa position: gagner du
+temps, rester à Paris, voir quelquefois M. de Morville, lui écrire
+souvent, après lui avoir peut-être avoué qu'il ne s'était pas trompé sur
+l'auteur de la mystérieuse correspondance dont nous avons parlé... tel
+était le voeu le plus ardent de madame de Hansfeld; et, grâce au secret
+qu'elle possédait, elle pouvait réaliser ce voeu. Elle profita de
+l'espèce d'accablement de son mari pour ajouter:
+
+--Cela est convenu, monsieur, vous emportez vos pierreries. Je renonce à
+tous les avantages que vous m'avez faits; mon seul but est de vivre
+aussi éloignée et séparée de vous qu'il me sera possible... plus encore
+même, si cela se peut, que par le passé... mon silence est à ce prix....
+Vous le voyez, monsieur... vous êtes venu ici la menace aux lèvres....
+Les rôles sont changés.
+
+--Non!--s'écria le prince dans un accès d'indignation violente--non, la
+femme qui a trois fois attenté à mes jours n'osera pas tenir un tel
+langage... et me menacer! moi... moi, dont la clémence a été si folle...
+moi qui, par un reste de ménagement stupide, ai toujours reculé devant
+cette accusation terrible qui pouvait vous mettre en face de l'échafaud!
+
+Madame de Hansfeld regarda son mari avec stupeur.
+
+--Monsieur, prenez garde! votre raison s'égare!...
+
+--Je vous dis que, par trois fois, vous avez voulu m'assassiner, madame!
+
+--Moi?
+
+--Vous, madame.... Et le pavillon de Trieste?... et l'auberge déserte de
+la route de Genève?... et la dernière tentative que l'on a faite, il y a
+deux jours, contre ma vie?...
+
+--Moi, moi?... mais il est impossible que vous disiez cela sérieusement,
+monsieur--s'écria Paula.--Dans quel but aurais-je commis un crime si
+noir? mais c'est affreux, mais rien dans ma conduite n'a pu autoriser
+vos effroyables soupçons....
+
+--Des soupçons?... madame, dites donc des certitudes.
+
+--Des certitudes? et sur quels faits? sur quelles preuves les
+basez-vous? Mais j'ai tort de discuter avec vous; en vérité, c'est de la
+folie.
+
+--Vous osez parler de ma folie... mais cette folie était de la clémence,
+madame... je ne pouvais ainsi m'isoler dans ma défiance, m'entourer de
+précautions, sans en expliquer la cause, car cette cause vous aurait
+perdue.
+
+Madame de Hansfeld regardait son mari avec une surprise croissante; elle
+ne pouvait croire à ce qu'elle entendait.
+
+--Maintenant, monsieur--dit-elle en rassemblant ses souvenirs--toutes
+vos bizarreries, toutes vos réticences s'expliquent.... Cette odieuse
+accusation a du moins le mérite d'être précise... ma justification sera
+d'autant plus facile....
+
+--Vous prétendez....
+
+--Me justifier... oui, et j'exige que vous m'écoutiez.
+
+--Cette audace me confond.... Autrefois j'ai pu en être dupe... mais à
+cette heure....
+
+--A cette heure, monsieur, vous allez me dire sur quoi repose votre
+accusation; quelles sont vos preuves? Je les dissiperai une à une; il
+n'y a pas de logique plus puissante que celle de la vérité.
+
+M. de Hansfeld, confondu de cette assurance, regardait à son tour sa
+femme avec un étonnement profond. Elle était si calme, elle semblait
+aller de si bonne foi au-devant d'explications qu'une conscience
+criminelle aurait redoutées, que ses doutes revinrent en foule.
+
+--Comment, madame--s'écria-t-il--vous niez qu'à Trieste, un soir, après
+une assez pénible discussion, vous ayez tenté de vous débarrasser de moi
+en jetant, dans une tasse de lait qu'on m'avait servie, un poison si
+violent qu'un épagneul que j'aimais beaucoup est mort un instant après
+l'avoir bue?
+
+--Moi... moi... du poison?--s'écria-t-elle en joignant les mains avec
+horreur.--Mais qui a pu, grand Dieu! vous inspirer de tels soupçons? En
+quoi les ai-je mérités? Comment, depuis cette époque vous me croyez
+capable d'un tel crime?
+
+--Et ce crime n'est pas le seul, madame.
+
+--Si les autres ne vous sont pas plus prouvés que celui-là, monsieur,
+Dieu vous demandera compte de ces terribles accusations....
+
+Après un silence et une réflexion de quelques moments, Paula reprit:
+
+--Oui, oui, maintenant je me rappelle la circonstance à laquelle vous
+faites allusion, et aussi une autre qui me disculpe entièrement et dont
+vous pourrez vous informer auprès de Frantz, en qui vous avez, je crois,
+toute confiance. Je me souviens parfaitement que lorsqu'après une
+pénible discussion, vous êtes sorti du pavillon, on ne nous avait pas
+encore servi le thé.
+
+--Il est vrai, c'est en rentrant dans ce kiosque que j'ai trouvé la
+tasse que vous m'avez servie sans doute pendant mon absence....
+
+--Vous vous trompez. Heureusement les moindres détails de cette soirée
+me sont présents. Je quittai le pavillon après vous; au moment où
+j'allais descendre, Frantz apporta le thé, il le déposa devant moi sur
+la table et m'accompagna jusqu'à notre maison, où je l'occupai une
+partie de la soirée. Interrogez-le à l'instant, et que je meure s'il
+contredit une seule de mes paroles.
+
+--Mais qui a donc pu jeter ce poison dans ma tasse?
+
+--Je prétends me disculper, mais non pas éclairer cet horrible
+mystère....
+
+--Vous seriez disculpée sans doute si Frantz confirmait vos paroles....
+Mais l'assassinat de l'auberge de la route de Genève?
+
+--Après votre premier soupçon--dit Paula en souriant avec
+amertume--celui-ci ne me surprend pas. Pourtant vous auriez dû vous
+souvenir que je dormais profondément et que vous avez eu beaucoup de
+peine à m'arracher au sommeil. Quant aux soins que je vous ai donnés
+après ce funeste événement, je ne crois pas que vous les suspectiez!
+
+--Mais ce stylet qui vous appartenait et qui a servi au crime?
+
+--Je ne m'explique pas plus que vous cet étrange incident.... Cette
+dague assez précieuse et jusqu'alors fort inoffensive me servait de
+couteau à papier, et je la serrais habituellement dans mon nécessaire à
+écrire.... Mais j'y songe, cette fois encore Frantz peut témoigner en ma
+faveur.... Il gardait les clefs des coffres de notre voiture, il avait
+lui-même serré ce nécessaire, qu'il n'ouvrit qu'à Genève. En partant de
+Trieste, il l'avait mis en ordre avec Iris. Informez-vous auprès d'eux
+si la dague y était enfermée.... Ils vous l'affirmeront, j'en suis sûre.
+Or, pendant ce voyage, je ne vous ai pas quitté d'un moment, et Frantz a
+toujours eu sur lui les clefs de la voiture; comment aurais-je pris
+cette dague?
+
+Ce que disait madame de Hansfeld paraissait parfaitement vraisemblable;
+le prince croyait entendre de nouveau cette voix secrète qui lui avait
+si souvent répété: «Paula n'est pas coupable.»
+
+Le prince sentit encore ses soupçons se dissiper presque complètement;
+quoiqu'il n'aimât plus Paula, il avait un caractère si généreux qu'il
+regrettait amèrement d'avoir accusé madame de Hansfeld, et déjà il
+s'imposait l'obligation (si elle se justifiait complètement) de lui
+faire une éclatante et solennelle réparation.
+
+--Vous avez, monsieur--dit-elle--une dernière accusation à porter contre
+moi.... Veuillez vous expliquer.... Terminons, je vous prie, cet
+entretien, qui, vous le concevez, doit m'être bien pénible....
+
+--Avant-hier, madame, la grille de fer qui entoure la petite terrasse du
+belvédère de l'hôtel a été sciée au niveau des dalles, elle ne tenait
+plus à rien; au lieu de m'y appuyer comme de coutume, j'y portai
+machinalement la main..., la balustrade est tombée.
+
+--Quelle horreur--s'écria Paula;--et vous avez cru... mais pourquoi
+non..., ce crime n'est pas plus horrible que les autres... j'aurai plus
+de peine à me disculper cette fois... tout ce que je puis vous dire...
+c'est qu'avant-hier je suis sortie à onze heures du matin pour aller
+déjeuner chez madame de Lormoy, je suis rentrée à quatre heures, et vos
+gens ont pu voir que depuis cette heure jusqu'au moment où je suis
+partie pour l'Opéra... je n'ai pas quitté mon appartement... il m'aurait
+fallu traverser la cour pour aller dans votre galerie qui communique
+seule avec l'escalier du belvédère, et personne n'entre chez vous à
+l'exception de Frantz... interrogez-le... peut-être par lui saurez-vous
+quelque chose; quant à moi, je n'ai à ce sujet rien à vous dire de plus.
+
+Après quelques moments de silence, M. de Hansfeld se leva et dit à sa
+femme:
+
+--Ce que vous m'apprenez, madame, change toutes mes résolutions. Ce
+départ, que j'exigeais, je ne l'exige plus. Lorsque j'aurai causé avec
+Frantz je vous reverrai.
+
+Et le prince sortit de chez sa femme d'un air profondément abattu.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+RÉFLEXIONS.
+
+
+Tout entière à la surprise, à l'effroi que lui causaient les accusations
+de son mari, madame de Hansfeld, pendant cet entretien, n'avait songé
+qu'à se disculper; le prince sorti, elle put réfléchir plus
+profondément.
+
+D'abord elle sentit s'augmenter son indignation contre un homme qui
+osait la croire coupable de forfaits si noirs, puis elle éprouva pour
+lui une sorte de reconnaissance en songeant que, moins réservé, moins
+généreux, il aurait pu parler haut de ces soupçons, auxquels le hasard
+donnait tant de vraisemblance.
+
+Par un rapprochement bizarre, Paula se souvint en même temps de ces mots
+de M. de Morville: _Mon amour ne saurait être heureux que si je pouvais
+obtenir votre main_.
+
+Entre ces paroles et les terribles accusations de son mari, madame de
+Hansfeld vit un rapprochement étrange, fatal, qui la frappa.
+
+En admettant que les mystérieuses et homicides tentatives auxquelles le
+prince avait été exposé eussent réussi, elle se serait trouvée libre...
+elle aurait pu épouser celui qu'elle idolâtrait et le rendre ainsi le
+plus heureux des hommes.
+
+Il n'y eut d'abord rien de criminel dans les pensées de Paula.
+
+Que de fois les coeurs les plus purs, les caractères les plus élevés, se
+sont passagèrement laissé entraîner non pas même à des voeux, mais
+seulement à de simples suppositions qui, réalisées, eussent été de
+grands crimes.
+
+Combien de femmes pieusement résignées, endurant avec une douceur
+angélique les plus mauvais traitements d'un mari brutal et méchant, ont
+dit: Hélas! que n'ai-je épousé un homme généreux et bon!
+
+Il n'y a rien de meurtrier dans cette supposition, elle n'exprime pas
+même l'espérance ou le désir de voir la fin des tortures que l'on
+souffre, et pourtant cette supposition contient le germe d'un voeu
+meurtrier... c'est l'instinct de conservation qui s'éveille et qui
+cherche vaguement les moyens de fuir la douleur.
+
+Bien des êtres souffrants s'arrêtent à cette exclamation, et leur vie
+n'est qu'un long et triste gémissement.
+
+D'autres, blessés plus à vif ou moins résignés, s'écrient:--Oh! si
+j'étais délivré de mon bourreau!...--D'autres enfin:--Pourquoi la mort
+ne m'en débarrasse-t-elle pas?
+
+Que l'on suive attentivement les conséquences, la logique de ces
+plaintes, de ces espérances, de ces voeux... on arrivera toujours à un
+résultat _véniellement_ meurtrier.
+
+C'est toujours plus ou moins l'effrayante et fatale _nécessité_ qui
+conduit Macbeth de crime en crime.
+
+Que d'honnêtes gens ont frémi, épouvantés du nombre de crimes
+_platoniques_ qu'ils étaient entraînés à commettre par une première
+pensée juste en apparence!
+
+Pour Paula, une des idées résultant de son entretien avec M. de Hansfeld
+fut donc celle-ci:
+
+--Mon mari, que je n'aime pas; mon mari, que j'ai épousé par obsession;
+mon mari, qui a de moi une opinion si infâme qu'il m'a crue capable
+d'avoir trois fois attenté à ses jours... mon mari aurait pu mourir...,
+et sa mort me permettait de récompenser l'amour le plus passionné.
+
+En vain Paula, qui pressentait la funeste attraction de cette idée,
+voulut la fuir.... Elle y revint sans cesse, et presqu'à son insu, de
+même qu'on revient sans cesse et malgré soi au point central d'un
+labyrinthe où l'on est égaré.
+
+Nous le répétons, rien de plus effrayant que l'entraînement forcé de
+certaines réflexions.
+
+A cette idée succéda celle-ci:
+
+--La personne qui attentait avec acharnement aux jours de M. de Hansfeld
+doit vivre dans notre intérieur.... Par quel motif veut-elle cette mort?
+
+Après quelques moments de méditation, Paula, frappée d'une clarté
+soudaine, se rappela certains mots mystérieux d'Iris, l'attachement
+aveugle, presque sauvage de cette jeune fille, la haine qu'elle avait
+quelquefois montrée contre le prince lorsqu'elle, Paula, lui disait ses
+regrets d'avoir épousé cet homme capricieux et fantasque; plus elle y
+réfléchit, plus elle crut être sur la trace du véritable auteur de ce
+crime.... Son premier mouvement fut bon... Épouvantée de l'opiniâtreté
+féroce avec laquelle Iris poursuivait sa trame homicide, craignant
+qu'elle ne s'arrêtât pas là, elle voulut l'interroger et la confondre.
+
+Une heure après le départ du prince, Iris, mandée par sa maîtresse,
+entrait dans la chambre de celle-ci.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+INTERROGATOIRE.
+
+
+Madame de Hansfeld hésitait sur la manière d'ouvrir la conversation et
+d'arriver à la connaissance de la vérité, elle craignait qu'en lui
+parlant avec rigueur, Iris, effrayée, s'obstinât dans une négation
+absolue. Elle crut avoir trouvé le moyen d'éviter cet écueil.
+
+--M. de Hansfeld sort d'ici--dit-elle tristement à Iris.--Je sais enfin
+la cause de toutes les étrangetés qui m'avaient fait croire sa raison
+égarée.
+
+--Ce motif, marraine?
+
+--Trois fois on a attenté à ses jours....
+
+--C'est un rêve... comme il en fait tant.
+
+--Trois fois, te dis-je, on a attenté à ses jours... il en a les
+preuves....
+
+--Alors, il connaît le coupable?...
+
+--Il croit le connaître.
+
+--Et le coupable, marraine?
+
+--C'est moi....
+
+--Vous?...
+
+--Il le croit....
+
+--Il vous a menacée?...
+
+--Oui.
+
+--Et de quoi?
+
+--De la justice... des tribunaux....
+
+--Vous êtes innocente, que vous importe?
+
+--Mais le scandale d'un procès... mais la honte d'être soupçonnée....
+
+--Je pourrai vous suivre, au moins.... Votre pauvre Iris ne vous
+abandonnera pas.. elle.... Dans un tel malheur son dévouement vous sera
+nécessaire.
+
+Cette naïveté franche fit frémir Paula; elle commença d'entrevoir une
+partie de la vérité; elle redoubla donc de prudence, de réserve, tendit
+la main à Iris, et lui dit:
+
+--Sans doute, dans une telle extrémité tes soins me seraient bien doux;
+mais, par intérêt pour toi, je les refuserais....
+
+--Marraine!...
+
+--Rien au monde ne me les ferait accepter.
+
+--Par intérêt pour moi, vous les refuseriez?
+
+--Oui, Marianne ou une autre de mes femmes m'accompagnerait.
+
+--Mais moi, moi?
+
+--Je prierais le prince de te renvoyer en Allemagne avant le procès....
+Il ne me refuserait pas cela.
+
+--Marraine... je ne vous comprends pas. Pourquoi m'éloigner de vous
+lorsque tout le monde vous abandonnerait sans doute?
+
+--Parce que ton attachement pour moi est connu... parce qu'il pourrait
+te faire paraître complice de crimes dont je suis pourtant innocente.
+
+--Mais moi... je veux rester auprès de vous; tant mieux si l'on me croit
+votre complice.
+
+--Mais moi, Iris, j'exigerais ton départ.... A tous les chagrins qui
+m'accablent, à tous ceux qui vont m'accabler encore, je ne voudrais pas
+joindre celui de te voir malheureuse.
+
+Iris réfléchit un moment; sa maîtresse l'examinait avec attention; la
+jeune fille reprit froidement:
+
+--Puisque le prince vous accuse, marraine, je vais aller le trouver et
+lui dire que je suis votre complice.... Ainsi, l'on ne me séparera pas
+de vous.
+
+Paula fut effrayée: Iris était capable de cette démarche.
+
+--Mais, malheureuse enfant! l'avouer ma complice, c'est te dire
+coupable... c'est m'accuser... c'est peut-être me pousser à l'échafaud!
+
+--Eh bien, j'y monterai avec vous!
+
+--Que dis-tu?--s'écria la princesse, épouvantée du regard triomphant
+d'Iris et de l'infernale résolution de sa physionomie.
+
+--Je dis--reprit la bohémienne avec une exaltation farouche--je dis que
+la part que j'ai dans votre vie, marraine, est misérable; je dis que
+mon voeu le plus ardent serait de vous voir dans une position telle que
+mon dévouement pour vous fût votre suprême bonheur, votre seule joie,
+votre seule consolation; je dis que j'aimerais autant vous voir morte
+qu'indifférente à ce que je ressens pour vous... que j'aime comme ma
+mère, comme ma soeur, comme mon Dieu; je dis que ceux que vous avez
+aimés, c'est-à-dire Raphaël et Morville, n'ont pas fait pour vous la
+millième partie de ce que j'ai fait moi-même, et ils ont occupé, et ils
+occupent votre vie, votre pensée tout entière, tandis que moi je ne suis
+rien pour vous.... Cela est injuste, marraine... bien injuste.
+
+--Osez-vous parler ainsi, vous que j'ai recueillie, comblée de mes
+dons.... Et qu'avez-vous donc fait pour reconnaître mes bontés?
+
+--Vous me demandez ce que j'ai fait, marraine! Eh bien! je vais vous le
+dire à cette heure... car il faut que notre destinée s'accomplisse. Ce
+que j'ai fait? J'ai fait tuer Raphaël par M. Charles de Brévannes,
+d'abord....
+
+--Toi... toi.... Mon Dieu! elle m'épouvante.
+
+--Oui, moi.... Vous ne saviez pas ce que c'était que Raphaël.... Vingt
+fois, en voyant vos larmes, vos regrets, j'ai été sur le point de vous
+dire: Vous n'avez rien à regretter.... Raphaël était indigne de vous....
+Mais je ne voulais pas parler... je vous dirai tout à l'heure pourquoi.
+
+--Malheureuse! explique-toi... que veux-tu dire? Tout ceci n'est-il
+qu'une sanglante raillerie?--Non, non, Iris ne raille pas lorsqu'il
+s'agit de vous... Écoutez-moi donc. Vous m'aviez hissée à Venise, cela
+me fit une peine horrible; vous ne vous en êtes pas seulement aperçue,
+ou, du moins, mon chagrin vous a été indifférent... mon désir de vous
+accompagner vous a semblé importun.... Mon Dieu!... il fallait me
+laisser périr dans la rue plutôt que de faire naître en moi une
+reconnaissance dont les témoignages vous devaient être à charge.
+
+--Mais cette malheureuse est folle.... Et que faisait cela à Raphaël?
+
+--Vous m'aviez laissée à Venise; je vous l'ai dit, cela me causa une
+violente douleur; je ne pus me résigner à rester dans l'ignorance de
+votre vie et à recevoir seulement de temps à autre quelque froide lettre
+de vous. A force de prières, je parvins à obtenir d'Inès, votre
+camériste, qu'elle me tiendrait au courant de vos actions. Vous ne savez
+pas ce qu'il m'a fallu de persévérance, de promesses, de séductions pour
+intéresser à mon désir cette indifférente fille, et l'amener à m'écrire
+presque chaque jour.... Par cela... jugez ce qu'est mon attachement pour
+vous.
+
+--Je ne sais s'il faut l'exécrer, la plaindre ou l'admirer--se dit
+Paula.
+
+--Peut-être je mérite à la fois la pitié, la haine et
+l'admiration--reprit Iris.--Mais écoutez encore.... Par Inès, je sus que
+Charles de Brévannes vous obsédait de soins, que le bruit public vous
+accusait de l'aimer, mais que cela était faux.... Vous ne songiez qu'à
+Raphaël, dont vous parliez presque toujours avec votre tante en présence
+d'Inès.... Pendant ce temps Raphaël vous trompait....
+
+--Raphaël!... oh! tu mens... tu mens....
+
+--Il vous trompait, vous dis-je, vous en aurez la preuve. Il était venu
+à Venise pour dégager sa parole; il était fiancé avec une jeune Grecque
+de Zante... nommée Cora.... Je vous le prouverai.... Il connaissait
+votre confiance en moi, il m'attribuait sur vous une influence que je
+n'avais pas.... Ce fut donc à moi qu'il fit les premiers aveux de sa
+trahison, en me suppliant de vous en instruire avec tous les ménagements
+possibles. De moi... ce coup devait vous paraître moins cruel.
+
+--Mais son duel avec Brévannes?
+
+--Tout à l'heure... laissez-moi continuer. En entendant les lâches et
+parjures paroles de Raphaël... je fus à la fois joyeuse et courroucée.
+
+--Joyeuse?
+
+--Oui, car je hais presque autant ceux qui vous aiment que ceux qui vous
+sont ennemis.
+
+--Mais c'est le démon... que cette insensée.... Ah! maudit soit le jour
+où je t'ai rencontrée sur mon chemin!...
+
+--Maudit soit ce jour pour nous deux peut-être. En apprenant la trahison
+de Raphaël, je fus donc joyeuse et courroucée; pour vous venger à
+l'instant, là... sous mes yeux, je dis à Raphaël qu'il avait tort de
+prendre de tels ménagements; que vous l'aviez dès longtemps imité, sinon
+prévenu dans son insouciance, car, depuis votre arrivée à Florence,
+vous étiez la maîtresse d'un Français, de Charles de Brévannes....
+
+--Mais Inès t'avait écrit le contraire....
+
+--Mais elle m'avait aussi écrit que les apparences étaient contre vous,
+et que le bruit public vous accusait.... Je ne croyais que porter un
+coup douloureux à l'amour-propre de Raphaël: mon attente fut
+dépassée.... L'orgueil des hommes est si féroce que ce traître, qui vous
+avait sacrifiée, se révolta en se croyant trompé à son tour. J'irritai
+encore sa colère. La vanité offensée fit ce que l'amour n'avait pu
+faire.... Raphaël partit furieux pour Venise avec Osorio, afin de se
+venger de votre prétendu parjure. Oui... cet homme qui naguère oubliait
+sans remords ses promesses les plus saintes, parce qu'il se croyait
+éperdument aimé de vous, se reprit d'une folle passion lorsqu'il se vit
+dédaigné. Vous savez le reste... comment son erreur fut encore augmentée
+par la fatuité de Brévannes... qui le tua après l'avoir convaincu de
+votre infidélité...
+
+--Cela est-il possible, mon Dieu!
+
+--Ces preuves de la trahison de Raphaël, je vous les donnerai... vous
+dis-je.... Elles consistent dans une lettre pour vous qu'il m'avait
+apportée à Venise, et dans laquelle il vous prévenait de son prochain
+mariage avec cette Grecque.... Après le duel, Osorio m'écrivit pour me
+supplier de ne pas vous remettre cette lettre, voulant venger son ami en
+vous laissant croire que vous étiez la seule coupable, et que Raphaël
+vous avait toujours aimée, ainsi qu'il vous l'écrivait dans son dernier
+billet.
+
+--Mais pourquoi m'as-tu laissée à mes remords?... Pourquoi, en me voyant
+rester si longtemps fidèle au souvenir d'un homme qui m'avait trompée...
+ne m'as-tu pas dit qu'il était indigne de moi?...
+
+--Pourquoi?...
+
+--Oui.
+
+--Parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un mort... que d'un
+vivant.
+
+--Et lorsque je te faisais part de mes scrupules d'aimer M. de Morville,
+et d'être ainsi infidèle au souvenir de Raphaël, pourquoi d'un mot
+n'as-tu pas fait évanouir mes regrets?
+
+--Je vous le répète... parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un
+mort que d'un vivant... et puis j'espérais que le souvenir de Raphaël
+surmonterait votre amour pour M. de Morville.
+
+--Mais tu le hais donc aussi, M. de Morville?--s'écria madame de
+Hansfeld, reculant épouvantée de ce que le génie infernal de cette fille
+pouvait imaginer et exécuter.
+
+Avant de répondre, Iris resta quelques moments silencieuse, puis elle
+reprit d'un air sombre:
+
+--Je vous l'ai dit... ceux qui vous aiment et que vous aimez, je les
+hais presque autant que vos ennemis.... Cela est mon sentiment, cela est
+mon impression.
+
+--Ainsi, M. de Morville....
+
+--Mais parce que je suis jalouse de votre affection--reprit Iris en
+interrompant sa maîtresse--mais parce que je souffre... oh! bien
+cruellement, de vous voir dépenser des trésors d'attachement pour des
+êtres qui ne vous chérissent pas comme moi... il ne s'ensuit pas que je
+pousse l'égoïsme jusqu'à vouloir vous priver d'un bonheur, par cela
+seulement que ce bonheur fait mon désespoir; non, non. Quelquefois, dans
+mes mauvais jours..., j'ai de ces pensées; mais je les chasse.
+
+--Ainsi--reprit madame de Hansfeld avec amertume--vous me permettez
+d'aimer M. de Morville?...
+
+--Je ferai mieux que cela--dit la bohémienne en jetant un regard perçant
+sur sa maîtresse.
+
+Sans pouvoir se rendre compte ni de ce qu'elle éprouvait, ni de la
+signification de ce regard, madame de Hansfeld baissa la tête et rougit.
+
+Iris reprit d'un ton plus humble:
+
+--Maintenant que je vous ai dit, marraine, ce qui concernait Raphaël...
+je dois vous dire... ce qui concerne le prince....
+
+--Elle va tout avouer... enfin--dit la princesse.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+RÉVÉLATIONS.
+
+
+Après un moment de silence, Iris reprit, en attachant son regard
+scrutateur sur madame de Hansfeld:
+
+--Vous n'aviez épousé le prince qu'avec regret, et pour assurer un
+avenir à votre tante; plusieurs fois vous me l'avez dit.
+
+--Cela est vrai....
+
+--Vous m'avez dit encore que, grâce à la générosité de M. de Hansfeld,
+la plus grande partie de sa fortune devait vous appartenir après sa
+mort....
+
+--Ah! malheureuse... vous m'épouvantez.... Ainsi ces tentatives
+réitérées....
+
+Sans répondre à sa maîtresse, Iris continua.
+
+--Peu de temps après votre mariage, votre tristesse a redoublé... Je
+n'ai plus hésité, et un soir, à Trieste, sans que personne me vît...
+dans une tasse de lait....
+
+--Mais vous êtes un monstre!
+
+--J'avais pris mes précautions.... Si le crime eût été découvert, moi
+seule pouvais être accusée... et d'ailleurs je me serais avouée la seule
+coupable.
+
+--C'est horrible! horrible!... Et vous n'avez pas reculé devant
+l'énormité du crime que vous alliez commettre?
+
+--Vous désiriez être veuve....
+
+--Vous l'ai-je jamais dit? me l'étais je seulement dit à moi-même?
+
+--Vous regrettiez de vous être mariée... je vous rendais votre
+liberté...
+
+--Mais vous n'avez donc aucune notion du mal et du bien?
+
+--Le bien... c'est votre bonheur;... le mal... c'est votre chagrin....
+
+--Qui pourrait croire, mon Dieu! à cette sauvage et féroce
+exaltation.... Comment votre main n'a-t-elle pas tremblé? comment
+avez-vous pu méditer un tel crime? Comment surtout avez-vous pu
+récidiver?
+
+--Après la première tentative... vous avez été encore plus triste que
+d'habitude.... Vous vous êtes souvent plainte à moi de tout ce que vous
+faisait souffrir l'inégalité du caractère du prince; devant moi bien
+souvent vous avez maudit le jour où vous aviez consenti à ce mariage;
+quelquefois même, en déplorant votre triste existence, vous regrettiez
+de n'être pas morte.... Alors une seconde fois j'ai voulu le tuer...
+dans cette auberge isolée; je m'étais introduite dans sa chambre par le
+balcon de la fenêtre entr'ouverte; je l'avais presque refermée en m'en
+allant, après le coup manqué...
+
+--Non, non, je ne puis croire à ce que j'entends... si jeune... et un
+pareil sang-froid, un tel endurcissement....
+
+--Si vous saviez la douleur que je ressens de vos douleurs... si vous
+saviez combien vos larmes retombent brûlantes sur mon coeur... vous
+comprendriez mon sang-froid, mon endurcissement, comme vous dites....
+Oui... si vous saviez à quel point la vie me pèse depuis que j'ai la
+conviction d'être si peu pour vous... vous comprendriez que j'ai voulu
+assurer votre bonheur en risquant une vie qui m'est indifférente. Si je
+n'ai pas tenté plus souvent, c'est que le prince s'est entouré de telles
+précautions....
+
+--Assez!... assez! tu me fais horreur.... Et maintenant?... que vais-je
+faire? j'ai l'aveu de ton crime....
+
+--Peu m'importe.
+
+--Croyez-vous que je puisse à cette heure vous garder près de moi...
+vous qui trois fois avez tenté de donner la mort à l'homme généreux et
+bon qui simulait la folie pour ne pas m'accuser?
+
+--Maintenant comme autrefois... vous désirez la mort de cet homme
+généreux et bon....
+
+--Taisez-vous....
+
+--S'il mourait, vous épouseriez M. de Morville....
+
+Paula resta un moment comme écrasée sous ces foudroyantes paroles; puis
+elle reprit avec indignation:
+
+--Et qui vous donne le droit de scruter ma pensée? Et parce que la mort
+de M. de Hansfeld me rendrait la liberté, est-ce une raison pour que je
+la désire?
+
+--Oui... vous la désirez....
+
+--Sortez! sortez!...
+
+--Oh! grâce! grâce! marraine...--dit Iris en tombant à genoux devant
+Paula.--Puis elle continua d'une voix déchirante:--Je suis bien
+coupable, je suis bien criminelle; je sais toute l'étendue, toutes les
+conséquences des actions que j'ai commises; j'ai agi avec réflexion....
+Mais, je vous le répète, pour moi, le mal, c'est votre chagrin; le bien,
+c'est votre bonheur... peu m'importe le reste! Pourquoi donc me
+chasseriez-vous? Est-ce pour moi que j'ai cherché à commettre les crimes
+qui vous épouvantent? N'était-ce pas avant tout... vous, et toujours
+vous, que je voulais servir?...
+
+--Mais, me servir par de tels moyens... c'était me rendre votre
+complice!
+
+--Eh bien! je me repens... je vous demande pardon à genoux... mais ne me
+chassez pas; ce serait vouloir ma mort! Oui... si vous me chassez, je me
+tuerai.... Vous me connaissez... vous savez si j'en suis capable.... Je
+tiens à la vie, parce que je puis vous être utile encore....
+
+--Non, non; va-t'en.... Tu veux mourir?... Eh bien! meurs!... ce sera un
+bienfait pour le monde... et pour moi.... Depuis les accusations du
+prince et tes révélations, je me sens dans une atmosphère de trahisons
+et de crimes qui m'épouvante; on dirait qu'elle m'oppresse, qu'elle me
+pénètre.... J'aurais peur de devenir aussi criminelle que toi.
+Va-t'en... va-t'en, te dis-je... va-t'en....
+
+Iris se leva pâle et triste, prit la main de sa maîtresse qu'elle baisa,
+et fit un pas vers la porte.
+
+Madame de Hansfeld crut lire dans les traits de la jeune fille une si
+effrayante résolution qu'elle s'écria:
+
+--Iris!... restez!...
+
+Iris revint sur ses pas et interrogea Paula du regard.
+
+--Mais enfin--s'écria la princesse--que dire au prince? Une fois
+convaincu de mon innocence... il voudra connaître le coupable... que lui
+répondrai-je s'il m'interroge? Ses soupçons, d'ailleurs, ne
+t'atteindront-ils pas? Et maintenant, mon Dieu!... j'y pense... ne
+pourra-t-il pas croire que tu as agi par mon ordre, ou du moins sous mon
+inspiration?... Vois dans quel affreux dédale tu m'as jetée!...
+
+--Marraine, permettez-moi de rester ici.... Si je suis chassée de cette
+maison, que ce ne soit pas par vous au moins: je saurai me résigner si
+le prince exige mon départ, ou s'il m'accuse; mais que ce coup terrible
+ne vienne pas de vous!
+
+--Mais en admettant même que les soupçons de M. de Hansfeld ne
+t'atteignent pas, n'est-il pas criminel à moi de garder dans ma maison
+une créature qui trois fois a attenté à la vie de mon mari, et qui
+pourrait peut-être, par la même monomanie sauvage, y attenter encore?
+
+--Marraine, si vous l'exigez... jamais plus je n'attenterai aux jours du
+prince....
+
+--Si je l'exige.... Mon Dieu! pouvez-vous en douter?
+
+--Eh bien!... je vous le jure _sur vous_ (c'est pour moi le seul serment
+que je puisse faire), je vous jure sur vous de respecter les jours de M.
+de Hansfeld comme je respecterai les vôtres...--dit la bohémienne avec
+un air singulier et en regardant Paula comme si elle eût voulu pénétrer
+au plus profond de son coeur.--Mais si jamais vous vouliez épouser M. de
+Morville sans avoir à vous reprocher la mort du prince, mort à laquelle
+je serais aussi étrangère que vous..., dites un mot, ou plutôt... non,
+pas même une parole...--et Iris, jetant les yeux autour d'elle comme
+pour chercher quelque chose, et avisant sur la cheminée une épingle d'or
+surmontée d'une boule d'émail constellée de perles, elle la prit et
+ajouta:--Vous n'auriez qu'à me remettre cette épingle, et, sans qu'aux
+yeux de Dieu et des hommes ni vous, ni moi, fussions pour rien dans la
+mort du prince... vous pourriez épouser M. de Morville.... Ce que je
+vous dis ne doit pas vous étonner.... Vous n'avez pas d'autre désir que
+ce mariage, je n'ai pas d'autre désir que de vous voir heureuse.
+
+Avant que la princesse pût lui répondre, Iris disparut.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+AVEUX.
+
+
+Le vieux graveur et sa fille s'étaient profondément émus du récit de M.
+de Hansfeld. Berthe avait plaint Arnold, obligé de lutter tour à tour
+contre son amour et contre d'horribles soupçons; elle trouvait entre
+elle et lui une étrange conformité de position: tous deux, enchaînés
+pour jamais à des êtres indignes de leur affection, devaient passer leur
+vie dans des regrets ou des espérances stériles.
+
+Pourtant elle s'avouait que son malheur aurait été plus grand encore si
+elle n'eût pas rencontré dans le sauveur de son père un homme qui lui
+inspirait une sympathie aussi vive qu'honorable.
+
+Elle ne prévoyait, elle n'ambitionnait d'autre bonheur que celui de voir
+souvent Arnold et de l'entendre causer avec Pierre Raimond d'une façon
+si intéressante et si enjouée; nous ne disons rien du ravissement de la
+jeune femme lorsque le vieux graveur, resté seul avec elle, s'extasiant
+sur le savoir et sur l'esprit d'Arnold, le plaçait au-dessus de tous les
+hommes qu'il avait connus.
+
+Le lendemain du jour où madame de Hansfeld avait eu avec Iris la
+conversation que nous avons reproduite, M. de Brévannes, aigri par une
+préoccupation et une anxiété violentes, avait de nouveau brutalisé sa
+femme, dont la présence lui devenait de plus en plus insupportable;
+persuadé que, libre et garçon, il aurait eu plus de loisir, plus de
+facilités pour mettre à fin son aventure avec madame de Hansfeld, le
+matin même du jour dont nous parlons, il avait fait à sa femme une scène
+violente.
+
+Berthe n'était plus au temps où elle s'éplorait sur ces injustices, elle
+s'accusait même de s'en consoler trop facilement en songeant que chez
+son père elle pouvait rencontrer Arnold.
+
+Elle se rendit donc chez Pierre Raimond.
+
+Qu'on juge de la joie du vieillard lorsqu'il vit entrer sa fille, qu'il
+n'attendait que le lendemain.
+
+--Quel bonheur! chère enfant, je n'espérais pas te voir aujourd'hui....
+Allons... je devine... quelque nouvelle brutalité. Ma foi! maintenant
+que les grossièretés de ce méchant homme, auxquelles tu deviens de plus
+en plus indifférente, me valent une longue visite de toi... je sens ma
+haine de beaucoup diminuer; si tu n'es pas heureuse, du moins tu n'es
+plus malheureuse... c'est un progrès, et je ne désespère pas... de....
+Mais à quoi bon te parler de ces rêveries d'un vieux fou?
+
+--Oh! dites... mon père, dites.
+
+--Eh bien! en prenant ainsi l'habitude de te laisser passer la moitié de
+ta vie chez moi, j'espère qu'un jour il ne te refusera pas la permission
+de venir habiter tout-à-fait ici....
+
+--Ah! je n'ose le croire... il sait trop la joie que cela me
+causerait....
+
+--Peut-être.... Mon Dieu! si cela était, juge donc aussi de ma joie, à
+moi.... Hélas! cette séparation, ne saurait être consentie que par lui;
+les lois sont ainsi faites, qu'il y a mille tortures qu'une pauvre femme
+est obligée de souffrir et dont on peut l'accabler impunément.... S'il
+faut tout dire, je crois que cet homme a quelque mauvaise passion au
+coeur; son redoublement de brutalité, son besoin de t'éloigner de lui,
+tout me le dit. S'il en est ainsi, une séparation ne lui coûtera pas....
+Que nous faut-il de plus? Depuis le peu de temps que tu t'es remise à
+donner des leçons, tu refuses des écolières.... Ce gain modeste nous
+suffira pour nous faire vivre.... Tu reprendras ta chambre de jeune
+fille; nous verrons notre ami Arnold presque chaque jour. Que nous
+faudra-t-il de plus?
+
+--Oh! rien, mon père, mais ce rêve est trop beau....
+
+--Encore une fois... qui sait!... quoique je connaisse ton attachement
+pour moi, chère enfant... la compagnie d'un vieillard est si triste que
+j'aurais eu presque un remords à accepter ton dévouement.... Mais don
+Raphaël Arnold,--ajouta Pierre Raimond en souriant,--égaiera quelquefois
+notre solitude, et à ce propos, mon enfant..., vois donc ce que les
+coeurs honnêtes gagnent... à être honnêtes.... Sans la profonde estime
+qui nous unit tous trois, et qui rend notre intimité si douce, que de
+bonheur perdu! Si j'avais cru Arnold capable de t'aimer criminellement
+et de souiller indignement les relations sacrées du bienfaiteur et de
+l'obligé..., il eût été privé de notre amitié, qui lui est aussi
+nécessaire que la sienne nous l'est, à nous.
+
+En ce moment, on frappa à la porte du graveur.
+
+--Entrez, dit-il.
+
+La porta s'ouvrit.... Arnold parut.
+
+--Quel heureux hasard!--s'écria Pierre Raimond,--vous venez à propos,
+mon cher Arnold.... Mais qu'avez-vous? vous semblez soucieux, préoccupé,
+triste.
+
+--En effet, monsieur Arnold, vous ne répondez pas, vous avez l'air
+accablé, auriez-vous quelque chagrin? Quelque mauvaise nouvelle de votre
+femme, peut-être....
+
+Arnold tressaillit, sourit tristement et répondit:
+
+--Vous dites vrai... il s'agit de ma femme.
+
+--Comment! cette misérable ose encore relever la tête après votre... je
+dirai le mot... après votre faiblesse?...--s'écria Pierre Raimond.--Oh!
+cette fois soyez sans pitié, pas de ménagements pour des crimes
+semblables. Prenez garde d'aller trop loin par excès de générosité... il
+y a un abîme entre la générosité et une indifférence coupable pour les
+méchants....
+
+M. de Hansfeld était si abattu qu'il ne chercha pas à interrompre Pierre
+Raimond; lorsque celui-ci eut parlé, il lui dit tristement:
+
+--Ma femme n'est pas coupable... et moi je vous ai trompé... je me suis
+introduit chez vous sous un faux nom... je dois vous faire cet aveu.
+
+--Que voulez-vous dire, monsieur?--s'écria le vieillard en se levant
+brusquement.
+
+Berthe, pâle, effrayée, regardait M. de Hansfeld avec une douloureuse
+anxiété; Pierre Raimond était sombre et sévère.
+
+--Expliquez-vous, monsieur... je ne puis qualifier votre conduite avant
+de vous avoir entendu.
+
+--Je vous dirai tout; seulement daignez réfléchir que rien ne
+m'obligeait à l'aveu que je vous fais.... Si j'agis ainsi, c'est pour
+rester digne de votre amitié.
+
+--Digne de mon amitié après un tel mensonge! N'y comptez plus, monsieur.
+
+--Peut-être serez-vous indulgent, veuillez donc m'écouter.... Lorsque le
+hasard me mit à même de vous secourir, et qu'à mon tour secouru par vous
+je fus transporté dans cette maison, mon premier mouvement fut de vous
+déclarer mon véritable nom... mais à ce moment votre fille entra....
+
+--Eh bien!... monsieur... que fait cela?
+
+--Je la connaissais.
+
+--Vous la connaissiez?--dit le vieillard avec étonnement.
+
+--Moi!...--s'écria Berthe.
+
+--De vue seulement--reprit Arnold.--Oui, quelques jours auparavant,
+j'avais rencontré votre fille aux Français; on l'avait nommée devant
+moi, et plus tard j'entendis rendre un juste hommage à la noble et
+austère fierté de son père.
+
+--A cette heure, monsieur... ces louanges sont de trop...--s'écria
+Pierre Raimond avec impatience.
+
+--Je ne vous loue pas, monsieur... je vous explique la raison qui m'a
+fait vous cacher mon titre... puisque le hasard veut que j'aie un
+titre....
+
+--Vous avez, monsieur, très habilement trompé la confiance d'un
+vieillard et la candeur d'une jeune femme; je vous en félicite....
+
+--J'ai eu tort; mais voici pourquoi j'ai agi de la sorte.... Connaissant
+votre antipathie pour certaines classes de la société... je craignais
+donc que ma position ne fût un obstacle aux relations que je désirais
+déjà si vivement nouer avec vous....
+
+--Pour tâcher de séduire ma fille, sans doute! abuser de ce qu'il y a de
+plus saint... la reconnaissance d'un obligé... Ah! vous et les vôtres...
+vous serez toujours les mêmes--dit amèrement Pierre Raimond; puis il
+reprit avec indignation:--Et moi qui tout à l'heure encore parlais de la
+noble confiance qui rend certaines relations si douces entre les gens
+de bien....
+
+--Ah! monsieur--dit Berthe au prince, avec un accent de tristesse
+profonde--vous ne savez pas tout le mal que nous cause votre conduite
+peu loyale.... Mon père avait en vous une foi si aveugle....
+
+--Je mérite ces reproches... et c'est volontairement que je suis venu
+m'y exposer.
+
+--Mais qui êtes-vous donc, monsieur?--s'écria le graveur.
+
+--Le prince de Hansfeld!...--dit tristement Arnold en baissant la tête.
+
+--Vous habitez l'hôtel Lambert... ici près?
+
+--Le prince de Hansfeld! répéta Berthe avec une surprise mêlée d'intérêt
+et d'effroi.
+
+--En vous racontant sous un nom supposé les suites funestes de mon
+mariage, je vous disais vrai; mon nom seul avait été changé. Alors,
+convaincu de la culpabilité de ma femme, surtout après la dernière
+tentative que je vous ai racontée, j'étais décidé à l'obliger de quitter
+la France.... Aujourd'hui même, j'aurais fait répandre le bruit que je
+partais avec elle, abandonnant l'hôtel Lambert; conservant précieusement
+l'incognito à l'abri duquel je m'étais créé des relations si chères, je
+voulais vivre obscurément... ou plutôt heureusement dans une retraite
+voisine de la vôtre.... Quelques promenades, ma solitude et notre
+intimité chaque jour plus resserrée, voilà quelle était mon
+ambition.... Il me faut renoncer à ces rêves.... Hier, en vous
+quittant, je suis entré chez madame de Hansfeld; irrité de voir que ses
+préparatifs de départ n'étaient pas encore faits, exaspéré par son
+audace, j'articulai enfin le terrible reproche que je n'avais jamais eu
+le courage de lui faire.
+
+--Et elle n'était pas coupable?--s'écria Berthe.--Ah! je le savais
+bien... de tels crimes étaient impossibles.
+
+--Ma femme était innocente--répéta M. de Hansfeld;--elle s'est justifiée
+avec franchise et dignité... Les raisons qu'elle m'a données m'ont paru
+convaincantes; et un vieux serviteur, en qui j'ai toute confiance...,
+m'a confirmé... qu'il avait été matériellement impossible à madame de
+Hansfeld de faire aucune de ces trois tentatives sur ma vie.... Je ne
+puis dire les impressions contraires dont je fus agité après cette
+découverte.... Tantôt je m'applaudissais d'avoir, malgré les preuves en
+apparence les plus positives, écouté la voix secrète qui me disait: Elle
+est innocente; tantôt je me reprochais vivement les accusations, les
+réticences bizarres qui avaient dû torturer cette malheureuse femme, et
+changer en haine la faible affection qu'elle me portait; je songeais
+avec douleur aux chagrins que mes soupçons odieux lui avaient causés; je
+le sentais, j'avais beaucoup à expier, beaucoup à me faire pardonner.
+Cette découverte n'a pas ranimé mon amour pour ma femme..., il s'est à
+jamais éteint au milieu de ces doutes incessants; mais par cela même
+que je ne l'aime plus, je dois redoubler envers elle d'égards et de
+soins.... Maintenant.. voici pourquoi je viens vous apprendre une chose
+que vous eussiez peut-être toujours ignorée.... Je regarderais comme
+indigne de moi de surprendre, grâce à des faits dont à cette heure je
+connais la fausseté, un intérêt qui eût encore resserré les liens
+d'affection qui nous unissaient.... Bien souvent même j'avais été sur le
+point de vous révéler mon véritable nom... mais la crainte d'exciter
+votre indignation par cet aveu tardif m'a toujours retenu.... Maintenant
+vous savez tout... encore une fois, je ne veux pas nier mes torts;
+seulement songez à ce que je souffrais, aux consolations ineffables que
+je trouvais ici, et peut-être me pardonnerez-vous d'avoir reculé devant
+la crainte de perdre un pareil bonheur.
+
+Pierre Raimond était resté pensif pendant que M. de Hansfeld parlait;
+peu à peu sa dure physionomie perdit son expression d'amertume et de
+colère; un peu avant qu'Arnold eût cessé de parler, Pierre Raimond fit
+même un signe de tête approbatif en regardant Berthe, comme pour
+applaudir aux paroles de M. de Hansfeld. Berthe, les yeux baissés, était
+dans une tristesse profonde; elle connaissait trop son père pour espérer
+qu'après l'aveu du prince il consentirait encore à le recevoir; il lui
+fallait donc renoncer à la seule consolation qui l'aidât à supporter ses
+chagrins; cette idée était affreuse.
+
+Après quelques moments de silence, Pierre Raimond tendit la main à M. de
+Hansfeld et lui dit:
+
+--Bien... très bien.... Vous triomphez de mes préventions... car vous
+allez noblement au-devant d'un sacrifice... qui devra vous coûter autant
+qu'à nous... et il nous coûtera beaucoup....
+
+--Je ne dois donc plus vous revoir?--dit tristement Arnold....
+
+--Cela est impossible.... J'ai pu accueillir chez moi mon sauveur et
+lier avec lui une amitié que notre égalité de position autorisait....
+Confiant dans la loyauté de l'homme qui m'avait sauvé la vie, j'ai pu
+voir sans scrupules son affection honnête et pure pour ma fille... mais
+de tels rapports ne peuvent plus durer maintenant.... Un pauvre artisan
+comme moi ne fréquente pas de princes. Enfin, je puis pardonner la ruse
+dont vous vous êtes servi pour entrer chez moi; mais ce serait
+l'approuver que de souffrir désormais vos visites.
+
+--Mon Dieu! croyez....
+
+--Je crois que cette séparation vous sera pénible... bien pénible... pas
+plus qu'à nous, pourtant....
+
+--Oh! non...--murmura Berthe, qui ne put retenir ses larmes.
+
+--Et encore--reprit Pierre Raimond--vous avez, vous, les plaisirs de
+votre rang....
+
+--Les plaisirs... le croyez-vous?
+
+--Les devoirs... si vous voulez. Vous avez à faire oublier à votre femme
+les chagrins que vous lui avez causés, et, pour une âme généreuse,
+c'est une occupation noble et grande. Mais nous... que nous reste-t-il
+pour remplacer une intimité bien chère à notre coeur? Tant que j'aurai
+cette pauvre femme auprès de moi, je vous regretterai moins; mais
+lorsque je serai seul! Ma fille elle-même devenait presque insouciante
+des chagrins qui l'accablaient chez elle, en songeant à la joie douce et
+calme qui l'attendait ici.... Maintenant, encore une fois, que lui
+reste-t-il? les regrets d'un passé qu'il aurait mieux pour elle valu ne
+pas connaître.
+
+--Mon père, j'aurai du courage--reprit Berthe.--Ne me restez-vous pas?
+
+--Oui... et nous parlerons souvent de lui... je te le promets--ajouta le
+vieillard en tendant la main à Arnold, qui la serra tendrement dans les
+siennes.
+
+--Allons, du courage, monsieur Arnold--dit Berthe en tâchant de sourire
+à travers ses larmes.--Mon père vous l'a dit: nous ne vous oublierons
+jamais; nous parlerons bien souvent de vous. Adieu... et pour toujours,
+adieu....
+
+M. de Hansfeld pouvait à peine contenir son émotion; il répondit d'une
+voix altérée:--Adieu, et pour toujours adieu.... Croyez... et....
+
+Mais il ne put achever; les sanglots étouffèrent sa voix, et il cacha sa
+figure dans ses mains.
+
+--Vous le voyez--dit-il après un moment de silence à Pierre Raimond qui
+le contemplait tristement--faible... toujours faible.... Que vous devez
+me mépriser, homme rude et stoïque....
+
+Sans lui répondre, Pierre Raimond s'écria tout-à-coup:
+
+--Mon Dieu! maintenant j'y songe... votre femme est innocente... soit...
+mais ce crime si obstinément répété... qui l'a commis? A Trieste, ici,
+des étrangers pouvaient en être accusés... mais en voyage, dans cette
+auberge, il faut que ce soit quelqu'un de votre maison, à moins d'une
+coïncidence extraordinaire.
+
+--Je me suis fait aussi cette question, et elle est demeurée pour moi
+inextricable.... En voyage, nous n'étions accompagnés que de trois
+personnes: un vieux serviteur qui m'a élevé, une jeune fille recueillie
+par madame de Hansfeld, mon chasseur qui nous servait de courrier et que
+j'ai depuis très longtemps à mon service. Soupçonner mon vieux Frantz ou
+une jeune fille de dix-sept ans d'un crime si noir, si inutile, serait
+absurde; il ne resterait donc que le chasseur.... Mais quoique bon et
+dévoué, si vous connaissiez la bêtise de ce malheureux garçon, vous
+comprendriez que, plutôt que de le croire coupable, j'accuserais mon
+vieux Frantz ou la demoiselle de compagnie de ma femme.
+
+--Mais cependant... ces tentatives....
+
+--Tenez, mon ami, mes injustes soupçons m'ont déjà causé trop de
+malheurs pour que j'ose encore en avoir....
+
+--Mais ces tentatives sont réelles.... Si on les renouvelle?
+
+--Tant mieux.... Hier je les aurais redoutées... aujourd'hui j'irais au
+devant....
+
+--Ah! monsieur Arnold... et les amis qui vous restent.... Comment! vous
+ne ferez aucune perquisition pour découvrir le coupable?
+
+--Aucune.... A quoi bon?... Ne viens-je pas de vous dire: _Adieu... et
+pour toujours_?
+
+Et M. de Hansfeld sortit désespéré.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LE RENDEZ-VOUS.
+
+
+Ce matin-là même M. de Brévannes devait rencontrer madame de Hansfeld au
+Jardin-des-Plantes.
+
+Il s'y rendit vers onze heures.
+
+La lecture du _livre noir_, ce mystérieux confident des plus intimes
+pensées de Paula, avait donné au mari de Berthe presque des espérances;
+les secrets qu'il croyait avoir surpris se résumaient ainsi:
+
+«Madame de Hansfeld se reprochait de ne pas haïr assez M. de Brévannes,
+meurtrier de Raphaël.
+
+«Le prince la rendait si malheureuse, qu'elle désirait sa mort.»
+
+Iris avait surtout recommandé à M. de Brévannes de ne faire en rien
+soupçonner à la princesse qu'il connaissait, pour ainsi dire, ses plus
+secrètes pensées.
+
+Ce conseil servait trop les intérêts de M. de Brévannes pour qu'il ne le
+suivît pas scrupuleusement.
+
+--Madame de Hansfeld venait à cette entrevue avec moins de sécurité que
+M. de Brévannes; elle le savait capable de la calomnier indignement; la
+portée de ses calomnies pouvait être terrible et arriver jusqu'à M. de
+Morville.
+
+Paula devait donc beaucoup ménager cet homme qui lui inspirait une
+aversion profonde, et lui témoigner une menteuse bienveillance, afin de
+paralyser pendant quelque temps ses médisances.
+
+Mais madame de Hansfeld ne s'abusait pas.... Du moment où M. de
+Brévannes se verrait joué, il se vengerait par la calomnie, et sa
+vengeance pouvait avoir une funeste influence sur l'amour de M. de
+Morville.
+
+Le plus léger soupçon devait être mortel à cet amour idéal,
+désintéressé, romanesque, et surtout basé sur une estime et sur une
+confiance réciproques.
+
+Madame de Hansfeld se rendit au Jardin-des-Plantes avec Iris, malgré
+l'horreur que lui inspiraient les crimes de cette jeune fille. Elle
+n'avait pu se passer d'elle dans cette circonstance.
+
+Onze heures sonnaient lorsque Paula et la bohémienne arrivèrent au pied
+du labyrinthe; le froid était vif, le jour pur et beau; dans cette
+saison les promeneurs sont rares, surtout en cet endroit; les deux
+femmes atteignirent le fameux _cèdre_ sans rencontrer personne.
+
+M. de Brévannes était depuis une demi-heure assis au pied de cet arbre
+immense; il se leva à la vue de madame de Hansfeld.
+
+Celle-ci cacha difficilement son émotion; après plusieurs années elle
+revoyait un homme qu'elle avait tant de raisons de détester. Son coeur
+battit avec violence, elle dit tout bas à Iris de ne pas la quitter.
+
+M. de Brévannes, vain et orgueilleux, interpréta cette émotion à son
+avantage; il contemplait avec ravissement l'admirable figure de Paula,
+que le froid nuançait des plus vives couleurs. Sa taille charmante se
+dessinait à ravir sous une robe de velours grenat fourrée d'hermine.
+
+Le mari de Berthe se laissait entraîner aux plus folles espérances en
+songeant qu'à force d'opiniâtreté il avait obtenu un rendez-vous de
+cette femme, qui réunissait tant de grâces à tant de dignité, tant de
+charmes à une si haute position sociale; ce qui, pour M. de Brévannes,
+n'était pas la moindre des séductions de la princesse.
+
+Plein d'espoir et d'amour, il s'approcha de Paula et lui dit
+respectueusement:
+
+--Avec quelle impatience, madame, j'attendais ce moment.... Combien je
+vous sais gré... de votre excessive bonté pour moi!
+
+--Vous savez mieux que personne, monsieur, par qui cette démarche m'est
+imposée--dit amèrement la princesse en faisant allusion aux menaces de
+M. de Brévannes.
+
+--Je vous comprends, madame--dit M. de Brévannes;--mais si vous saviez
+dans quel égarement peut vous jeter une passion violente à laquelle on
+est en proie depuis des années? Ah! que de fois je me suis souvenu avec
+délices de ce temps où je vous voyais chaque jour... où, à l'abri de
+l'amour que je feignais pour votre tante....
+
+--Assez, monsieur... assez... vous ne m'avez pas sans doute demandé cet
+entretien pour me parler d'un passé... que pour tant de raisons vous
+devez tâcher d'oublier.
+
+--L'oublier... le puis-je? Ce souvenir a effacé tous les souvenirs de ma
+vie.
+
+--Veuillez me répondre, monsieur. En insistant avec tant d'opiniâtreté
+pour obtenir ce rendez-vous, quel était votre but?
+
+--Vous parler de mon amour plus passionné que jamais, vous intéresser...
+presque malgré vous, aux tourments que je souffre....
+
+--Écoutez, monsieur de Brévannes--dit froidement Paula en
+l'interrompant--il y a deux ans, vous m'avez une fois parlé de votre
+amour... je ne vous ai pas cru.... Le silence que vous avez ensuite
+gardé sur cette prétendue passion m'a prouvé que voire aveu était sans
+conséquence.... Lorsqu'on m'a dit votre obstination à me rencontrer ici,
+j'ai attribué ce désir à un tout autre motif que celui de me parler d'un
+amour qui m'offense et qui me rappelle d'atroces calomnies....
+
+--Eh bien! je ne vous parlerai plus de cet amour... je me contenterai de
+vous aimer sans vous le dire.... Attendant tout du temps, de la
+sincérité du sentiment que je vous porte, permettez-moi seulement de
+vous voir quelquefois.... J'aurais pu demander à l'un de nos amis
+communs de vous être présenté; j'ai préféré d'attendre votre agrément
+avant de tenter cette démarche.
+
+--Je ne reçois que quelques personnes de mon intimité, monsieur--reprit
+sèchement Paula.--M. de Hansfeld vit très seul... il m'est impossible...
+surtout après votre étrange aveu, de changer en rien mes habitudes.
+
+M. de Brévannes ne put réprimer un mouvement de dépit et de colère qui
+rappela à madame de Hansfeld qu'elle devait ménager cet homme; elle
+ajouta d'un ton plus familier:
+
+--Songez, de grâce, à tout ce qui s'est passé à Florence... et avouez
+qu'il m'est impossible de vous recevoir... lors même que je le
+désirerais.
+
+Ces derniers mots, seulement dits par madame de Hansfeld pour adoucir
+l'effet de son refus, parurent à M. de Brévannes fort encourageants. Il
+se souvint à propos des confidences du _livre noir_, et prit la
+froideur contrainte de la princesse pour de la réserve et de la
+dissimulation à l'endroit d'un amour qu'elle ne voulait pas s'avouer
+encore; il crut devoir ménager ces scrupules, certain qu'après quelques
+refus de pure convenance, Paula lui accorderait les moyens de la voir.
+
+M. de Brévannes reprit:
+
+--Je n'ose vous supplier encore, madame, de permettre que je vous sois
+présenté. Pourtant... quel inconvénient y aurait-il? croyez-moi, loin
+d'abuser de cette faveur... j'en userais avec la plus extrême
+réserve....
+
+--Je vous assure, monsieur, que cela est impraticable.... Sous quel
+prétexte d'ailleurs?... que dirais-je à M. de Hansfeld?
+
+--Que j'ai eu l'honneur de vous connaître en Italie.... Et puis, un
+homme marié--ajouta-t-il en souriant--n'inspire jamais de défiance. Je
+pourrais même, et seulement pour la forme, avoir l'honneur de vous
+amener madame de Brévannes... quoiqu'elle ne soit pas digne de vous
+occuper un moment.
+
+Cette proposition de M. de Brévannes frappa vivement Paula.
+
+Sachant le prince très épris de Berthe, elle ne put dissimuler un
+sourire d'ironie en entendant M. de Brévannes parler de présenter sa
+femme à l'hôtel Lambert.
+
+Un vague pressentiment dont madame de Hansfeld ne put se rendre compte,
+lui dit que cette circonstance pourrait peut-être servir un jour sa
+haine contre M. de Brévannes. Elle reprit avec un embarras affecté:
+
+--Si cela était possible... j'aurais le plus grand plaisir à connaître
+madame de Brévannes... car j'ai beaucoup de raisons pour croire que vous
+la jugez trop sévèrement. Aussi, dans le cas où il me serait permis de
+vous recevoir, ce serait uniquement, entendez-vous bien, uniquement à
+cause de madame de Brévannes; je vous en préviens, monsieur.
+
+--Il en est toujours ainsi, les femmes n'ont pas de meilleure amie que
+celle à qui elles enlèvent un mari; elle s'est trahie--se dit M. de
+Brévannes--et il reprit tout haut:
+
+--Vous sentez, madame, combien je serais heureux de tout ce qui pourrait
+rendre mes relations avec vous plus suivies; permettez-moi donc alors,
+pour l'amour de madame de Brévannes--dit-il avec un nouveau sourire--de
+vous la présenter en vous demandant la permission de l'accompagner
+quelquefois.
+
+--Très rarement, monsieur, surtout dans les premiers temps de ma liaison
+avec madame de Brévannes--ajouta madame de Hansfeld après un moment
+d'hésitation.
+
+--Je ne veux pas chercher les raisons qui vous obligent à agir ainsi,
+madame... mais je m'y soumets.
+
+Et il pensa:
+
+--C'est un chef-d'oeuvre d'habileté sans doute; le prince est jaloux;
+elle veut d'abord éloigner les soupçons de son mari, et capter la
+confiance de ma femme.
+
+--A ces conditions--reprit madame de Hansfeld en baissant les yeux--je
+vous permettrais de me présenter madame de Brévannes... mais il serait
+formellement entendu que désormais vous ne me diriez jamais un mot...
+d'un amour aussi vain qu'insensé.
+
+--Je demanderais une modification à cette clause, madame.... Je
+m'engagerais à faire tout au monde pour vous oublier... seulement, afin
+de m'encourager et de me fortifier dans ma bonne résolution, vous me
+permettriez quelquefois de venir vous instruire des résultats de mes
+efforts... et comme selon vos désirs je ne vous verrais que très
+rarement chez vous... vous daigneriez peut-être quelquefois m'accorder
+les moyens de vous rencontrer ailleurs?
+
+--Monsieur....
+
+--Seulement pour m'entendre vous dire que je tâche de vous oublier....
+Le sacrifice que je fais n'est-il pas assez grand pour que vous
+m'accordiez au moins cette compensation?
+
+--C'est une étrange manière d'oublier les gens que celle-là... Mais si
+vous la croyez d'un effet certain, monsieur... un jour peut-être je
+consentirai à revenir ici.
+
+--Ah! madame, que de bontés!
+
+--Mais prenez garde, si je ne suis pas satisfaite des progrès de votre
+indifférence, vous n'obtiendrez pas une seule entrevue de moi.
+
+--Je crois pouvoir vous promettre, madame, que vous n'aurez pas à
+regretter la grâce que vous m'accordez....
+
+Après un moment de silence, Paula reprit:
+
+--Vous devez trouver surprenant, monsieur, qu'après ce qui s'est
+autrefois passé entre nous....
+
+--Madame....
+
+--Je n'en veux pas dire davantage.... Un jour vous saurez le motif de ma
+conduite et de ma générosité... Mais il se fait tard, je dois
+rentrer.... Dites-moi quelle est la personne qui me présentera madame de
+Brévannes?
+
+--Madame de Saint-Pierre, cousine de M. de Luceval. Elle avait bien
+voulu m'offrir ses bons offices.
+
+--Je la rencontre, en effet, assez souvent dans le monde. Rappelez-lui
+donc cette promesse, monsieur... et j'accueillerai sa demande....
+
+--Vous vous retirez déjà?... Mon Dieu! j'aurais tant de choses à vous
+dire.... Encore un mot, encore... de grâce!...
+
+--Impossible.... Iris, venez....
+
+La jeune fille revint auprès de sa maîtresse, et descendit les rampes du
+labyrinthe après avoir échangé un regard d'intelligence avec M. de
+Brévannes.
+
+Le mari de Berthe devait être d'autant plus dupe du stratagème d'Iris
+au sujet du _livre noir_, que, par suite des révélations de la
+bohémienne au sujet de l'infidélité de Raphaël, Paula n'avait pas
+témoigné l'horreur qu'elle aurait dû ressentir à la vue du meurtrier de
+son fiancé.
+
+Cette circonstance donnait une nouvelle autorité au recueil des _pensées
+intimes_ de madame de Hansfeld.
+
+M. de Brévannes, aussi glorieux que ravi de l'empressement de madame de
+Hansfeld à se rapprocher de Berthe, se crut le seul et véritable motif
+de cette liaison, qui devait sans doute, plus tard, assurer et faciliter
+ses relations journalières avec Paula.
+
+En attendant avec une vive et confiante impatience le moment de
+connaître par le livre noir l'impression _vraie_ que cette entrevue
+avait causée à madame de Hansfeld, M. de Brévannes rentra donc chez lui
+le coeur léger et content.
+
+Peu de temps auparavant, Berthe était revenue de chez son père triste
+et accablée; elle venait de voir M. de Hansfeld, sans doute pour la
+dernière fois; il lui fallait à tout jamais renoncer aux doux et beaux
+rêves dont elle s'était bercée.
+
+Apprenant que sa femme était chez elle, M. de Brévannes s'y rendit à
+l'instant même.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+PROPOSITIONS.
+
+
+M. de Brévannes ne réfléchit pas un moment à tout ce qu'il y avait
+d'humiliant et d'odieux dans le rôle qu'il préparait à sa femme; nulle
+considération, nul scrupule ne pouvait empêcher cet homme d'aller droit
+à son but.
+
+Dans cette circonstance, en songeant à se servir de Berthe comme d'un
+moyen, il se dit avec une sorte de forfanterie cynique:--Voici la
+première fois que mon mariage m'aura été bon à quelque chose.
+
+Il crut néanmoins nécessaire de prendre envers sa femme un ton moins dur
+que d'habitude pour la décider à se laisser présenter à la princesse de
+Hansfeld. Berthe allait peu dans le monde; elle était fort timide; or,
+s'attendant à quelques difficultés de sa part, il préférait les vaincre
+par la douceur, ses menaces pouvant rester vaincues devant un refus
+obstiné de sa femme.
+
+Celle-ci s'attendait si peu à la visite de son mari, qu'elle donnait un
+libre cours à ses larmes en pensant à M. de Hansfeld qu'elle ne devait
+plus revoir.
+
+Pour la première fois elle sentait à quel point elle l'aimait. Elle
+avait le courage de ne pas maudire cette séparation cruelle, en songeant
+au trouble qu'une passion coupable aurait apporté dans sa vie. Ne voyant
+plus Arnold, du moins elle serait à l'abri de tout danger.
+
+Une _consolation_ pareille coûte toujours bien des larmes; aussi la
+jeune femme eut-elle à peine le temps d'essuyer ses yeux avant que son
+mari fût près d'elle.
+
+Berthe avait assez de sujets de chagrin pour que M. de Brévannes ne
+s'étonnât pas de la voir pleurer; il fut néanmoins contrarié de ces
+larmes, car il ne pouvait, sans transition, parler à sa femme des
+plaisirs du monde et de sa présentation à madame de Hansfeld. Réprimant
+donc un léger mouvement d'impatience, il dit doucement à Berthe, en
+n'ayant pas l'air de s'apercevoir de sa tristesse (cela rendait la
+transition d'autant plus rapide):
+
+--Pardon... ma chère amie.... Je vous dérange..
+
+--Non... non, Charles... vous ne me dérangez pas--dit Berthe en essuyant
+de nouveau ses larmes, qu'elle se reprochait presque comme une faute.
+
+--Ce matin, vous avez vu votre père?
+
+--Oui... vous m'avez permis d'y aller... quand je....
+
+--Oh!...--dit M. de Brévannes en interrompant Berthe--ce n'est pas un
+reproche que je vous fais. Je n'aime pas le caractère de votre père, il
+me serait impossible de vivre avec lui; mais je rends justice à sa
+loyauté, à l'austérité de ses principes, et je suis parfaitement
+tranquille quand je vous sais chez lui.
+
+Berthe n'avait rien à se reprocher; pourtant son coeur se serra comme si
+elle eût abusé de la confiance de son mari, qui, pour la première fois
+depuis bien longtemps, lui parlait avec bonté; elle baissa la tête sans
+répondre.
+
+M. de Brévannes continua:
+
+--Et puis, enfin, ces visites à votre père sont vos seules
+distractions... depuis notre arrivée à Paris.... A l'exception de cette
+première représentation des Français, vous n'êtes allée nulle part...;
+aussi je songea vous tirer de votre solitude....
+
+--Vous êtes trop bon, Charles; vous le savez, j'aime peu le monde... je
+suis accoutumée depuis longtemps à la vie que je mène. Ne vous occupez
+donc pas de ce que vous appelez mes plaisirs....
+
+--Allons, allons, vous êtes une enfant, laissez-moi penser et décider
+pour vous à ce sujet-là... Vous ne vous en repentirez pas....
+
+--Mais, Charles....
+
+--Oh! je serai très opiniâtre... comme toujours, et plus que jamais; car
+il s'agit de vous être agréable... malgré vous. Oui... une fois votre
+première timidité passée, le monde, qui vous inspire tant d'effroi, aura
+pour vous mille attraits....
+
+Berthe regardait son mari, toute surprise de ce changement
+extraordinaire dans son accent, dans ses manières. Il lui parlait avec
+une douceur inaccoutumée au moment même où elle se reprochait de porter
+une trop vive affection à M. de Hansfeld. L'angoisse, nous dirons
+presque le remords de la jeune femme, augmentait en raison de
+l'apparente bienveillance de son mari; elle répondit en rougissant:
+
+--En vérité, Charles, je suis bien reconnaissante de ce que vous voulez
+faire pour moi.. je m'en étonne même.
+
+--Pauvre chère amie, sans y songer, vous m'adressez là un grand
+reproche.
+
+--Oh! pardon, je ne voulais pas....
+
+--Mais ce reproche, je l'accepte, car je le mérite.... Oui, depuis notre
+retour je vous ai assez négligée pour que la moindre prévenance de ma
+part vous étonne.... Mais, patience, j'ai ma revanche à prendre.... Ce
+n'est pas tout; on me croit un Othello; on croit que c'est par jalousie
+que je cache mon trésor à tous les yeux; je veux répondre à ces
+malveillants en conduisant mon trésor beaucoup dans le monde cet hiver,
+et prouver ainsi que vous m'inspirez autant d'orgueil que de confiance.
+
+--Je ne puis répondre à des offres si gracieuses qu'en les acceptant,
+quoiqu'à regret et seulement pour vous obéir... car je préférerais
+beaucoup la solitude; et, si vous me le permettiez, Charles, je vivrais
+comme par le passé...
+
+--Non, non, je vous l'ai dit; je serai aussi opiniâtre que vous....
+
+--Eh bien! soit, je ferai ce que vous désirez; seulement soyez assez bon
+pour me promettre de ne pas me forcer de m'amuser trop--dit Berthe en
+souriant tristement.--J'irai dans le monde puisque vous le désirez
+vivement... mais pas trop souvent, n'est-ce pas?
+
+--Soyez tranquille; lorsque vous y serez allée quelquefois, ce sera moi
+qui, j'en suis sûr, serai obligé de modérer vos désirs d'y retourner.
+
+--Oh! ne craignez pas cela, Charles.
+
+--Vous verrez, vous verrez.
+
+--Je me trouve si gênée chez les personnes que je ne connais pas; il me
+semble voir partout des regards malveillants.
+
+--Vous êtes beaucoup trop jolie pour ne pas exciter l'envie et la
+malveillance des femmes; mais l'admiration des hommes vous vengera. Sans
+compter que parmi les personnes auxquelles je veux vous présenter, il en
+est de si hautement placées, de si exclusives même, que votre admission
+chez elles fera bien des jaloux.
+
+--Que voulez-vous dire, Charles?
+
+--Vous allez le savoir, ma chère amie, et je me fais une joie de vous
+l'apprendre. Je suis ravi de vous voir entrer si bien dans mes vues; je
+m'attendais, je vous l'avoue, à avoir plus de résistance à vaincre....
+
+--Si j'ai cédé si vite... c'est par crainte de vous déplaire. Dites un
+mot, et vous verrez avec quelle facilité je renoncerai à des plaisirs
+sans doute bien enviés.
+
+--Certes, je ne dirai pas ce mot, ma chère amie; loin de là, j'en dirai
+un qui, au contraire, vous empêcherait de renoncer à ces vaines joies du
+monde dont vous semblez faire si bon marché.
+
+--Comment! ce mot....
+
+--Vous souvenez-vous, de cette première représentation aux Français?
+
+--Oui, sans doute.
+
+--Je veux dire, vous souvenez-vous des choses qui ont le plus attiré
+l'attention du public, non pas sur la scène, mais dans la salle?
+
+--L'étrange coiffure de madame Girard, d'abord.
+
+--Le sobieska, sans doute? Mais ensuite....
+
+Berthe était si loin de s'attendre à ce qu'allait lui dire son mari,
+qu'elle chercha un moment dans sa pensée et répondit:
+
+--Je ne sais.... Madame la marquise de Luceval?
+
+--Vous approchez à la fois et de la vérité et de la loge de la personne
+dont je veux parler.
+
+--Comment cela?
+
+--Dans la loge voisine de celle de madame de Luceval, n'y avait-il pas
+une belle princesse étrangère dont tout le monde parlait avec
+admiration?
+
+--Une princesse étrangère!--répéta machinalement Berthe, dont le coeur
+se serra par un pressentiment indéfinissable.
+
+--Oui, madame la princesse de Hansfeld.
+
+--La princesse! comment! c'est à elle....
+
+--Que je vous présenterai après-demain, je l'espère.
+
+--Oh! jamais... jamais!--s'écria involontairement Berthe.
+
+Profiter de cette offre, qui lui donnait les moyens de revoir le prince,
+lui semblait une odieuse perfidie.
+
+M. de Brévannes, quoique étonné de l'exclamation de sa femme, crut
+d'abord qu'elle refusait par timidité, et reprit:
+
+--Allons, vous êtes une enfant. Bien que très grande dame, la princesse
+de Hansfeld est la personne la plus simple du monde; vous lui plairez
+beaucoup, j'en suis sûr.
+
+--Mon ami, je vous en conjure, ne me conduisez pas chez la princesse;
+laissez-moi dans la retraite où j'ai vécu jusqu'ici.
+
+--Ma chère amie, je vous en conjure à mon tour--dit M. de Brévannes en
+se contenant--n'ayez pas de caprices de mauvais goût. Tout à l'heure
+vous étiez décidée à ce que je désirais, et voici que maintenant vous
+revenez sur vos promesses! Soyez donc raisonnable.
+
+--Mais c'est impossible.... Non, non, Charles... je vous en supplie en
+grâce... n'exigez pas cela de moi....
+
+--Ah çà, sérieusement, vous êtes folle! Vous refusez avec obstination ce
+que tant d'autres demanderaient comme une faveur inespérée?
+
+--Je le sais, je le sais.... Aussi croyez que si je refuse, c'est que
+j'ai des raisons pour cela.
+
+--Des raisons? des raisons?... Et lesquelles, s'il vous plaît?
+
+--Mon Dieu! aucune de particulière; mais je désire ne pas aller dans le
+monde.
+
+M. de Brévannes, stupéfait de cette résistance, en cherchait vainement
+la cause; il pressentait que le goût de la retraite ne dictait pas seul
+ce refus; un moment il crut sa femme jalouse de la princesse. Aussi
+reprit-il avec une certaine complaisance:
+
+--Voyons, soyez franche, ne me cachez rien. N'y aurait-il pas un peu de
+jalousie sous jeu?
+
+--De la jalousie?...
+
+--Oui... ne seriez-vous pas assez folle pour vous imaginer que je
+m'occupe de la princesse?
+
+--Non, non, je ne crois pas cela... je vous l'assure.
+
+--Mais qu'est-ce donc alors?--s'écria M. de Brévannes avec une
+impatience longtemps contenue.
+
+--Charles, soyez bon, soyez généreux....
+
+--Je me lasse de l'être, madame; et puisque vous ne tenez aucun compte
+de mes prières, vous exécuterez mes ordres, et après-demain vous
+m'accompagnerez chez madame de Hansfeld, m'entendez-vous!
+
+--Charles, un mot, de grâce.... C'est pour m'être agréable, n'est-ce
+pas, que vous voulez me conduire chez la princesse?
+
+--Sans doute; eh bien?
+
+--Eh bien! puisque c'était pour moi que vous aviez formé ce projet... je
+vous en supplie, renoncez-y....
+
+--Vous m'obéirez.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! mais allez-y seul! Peu vous importe que, moi,
+je....
+
+--Cela m'importe tellement que vous irez, est-ce clair?
+
+--Il me coûte de vous refuser; mais comme vous ne pourrez me contraindre
+à cela....
+
+--Eh bien?
+
+--Je n'irai pas.
+
+--Vous n'irez pas?
+
+--Non.
+
+--Voilà un bien stupide entêtement.... Et vous croyez me faire la loi?
+
+--J'agis comme je le dois.
+
+--En refusant d'aller chez madame de Hansfeld?
+
+--Oui, Charles.
+
+--Je suis peu disposé à deviner des charades; aussi je terminerai notre
+entretien par deux mots: si vous persistez dans votre refus, de votre
+vie vous ne reverrez votre père... car dans huit jours vous partirez
+pour la Lorraine, d'où vous ne reviendrez pas.... J'ai le droit de vous
+assigner le lieu de votre résidence.... Vous le savez, ma volonté est
+inébranlable; ainsi réfléchissez.
+
+Berthe baissa la tête sans répondre.
+
+Son mari pouvait en effet l'envoyer en Lorraine, la séparer de son père,
+dont elle était alors l'unique ressource, puisque, par un juste
+sentiment de fierté, Pierre Raimond refusait la pension que lui avait
+faite M. de Brévannes.
+
+Ce n'était pas tout; en obéissant à son mari, Berthe devait cacher au
+graveur à quelle condition elle continuait de le voir, car celui-ci eût
+cent mille fois préféré laisser sa fille partir pour la Lorraine que de
+l'engager à obéir aux ordres de son mari, puisque ces ordres la
+rapprochaient d'Arnold.
+
+Un moment elle voulut avouer à M. de Brévannes le motif de la résistance
+qu'elle lui opposait; mais songeant à la jalousie féroce de son mari, à
+la colère qu'il ressentirait contre le graveur, dont il l'éloignerait
+peut-être encore, elle rejeta cette idée.
+
+Il n'y avait, malheureusement pour Berthe, aucun moyen-terme entre ces
+différentes alternatives. Son premier mouvement avait été de résister
+opiniâtrement aux désirs de son mari, parce que les larmes qu'elle
+versait au souvenir d'Arnold l'éclairaient sur le danger de cet amour
+jusqu'alors si calme; mais elle devait se courber devant une fatale
+nécessité.
+
+Elle répondit à son mari avec accablement:
+
+--Vous l'exigez... monsieur... je vous obéirai....
+
+--C'est, en vérité, bien heureux, madame....
+
+--Seulement... rappelez-vous toujours... que j'ai de toutes mes forces
+résisté à vos ordres... que je vous ai conjuré, supplié de me laisser
+vivre dans la retraite... et que c'est vous... vous qui avez voulu m'en
+tirer, pour me jeter au milieu du tourbillon du monde...--dit Berthe en
+s'animant;--du monde... où je n'aurai ni appui ni conseil, où je serai
+exposée à tous les dangers qui assiègent une jeune femme absolument
+isolée....
+
+--Isolée!... mais moi, madame....
+
+--Écoutez-moi, monsieur: j'ai vingt-deux ans à peine... vous m'avez
+accablée de chagrins... je ne vous aime plus.... Je suis sans doute
+résolue de ne jamais oublier mes devoirs... mais quoique sûre de moi...
+je préférerais ne pas affronter certains périls.
+
+Berthe, cette fois, croyait avoir frappé juste en éveillant vaguement la
+jalousie forcenée de M. de Brévannes: elle espérait ainsi le faire
+réfléchir aux inconvénients de jeter au milieu des séductions du monde
+une jeune femme sans amour et sans confiance pour son mari.
+
+En effet, M. de Brévannes, stupéfait de ce nouveau langage, regardait
+Berthe avec une irritation mêlée de surprise.
+
+--Qu'est-ce à dire, madame?--s'écria-t-il.--Voulez-vous me faire
+entendre que vous pourriez avoir l'indignité d'oublier ce que j'ai fait
+pour vous?... Oh! prenez garde, madame, prenez garde... ne jouez pas
+avec ces idées-là, elles sont terribles.... Songez bien que
+l'amour-propre est mille fois plus irritable et plus ardent à la
+vengeance que l'amour.... Si jamais vous aviez seulement la pensée de me
+tromper.... Mais, tenez--dit-il en blêmissant de rage à cette seule
+idée--ne soulevons pas une telle question... elle est sanglante....
+
+--Et c'est parce qu'elle peut devenir un jour sanglante, monsieur, que
+je la soulève, moi, et qu'en honnête femme je vous supplie de me laisser
+dans ma retraite, de ne pas volontairement m'exposer à des périls que je
+n'aurais peut-être pas la force de surmonter. Je vous dois beaucoup,
+sans doute; mais, croyez-moi, ne m'obligez pas à compter aussi les
+larmes que j'ai versées; je pourrais me croire quitte....
+
+--Quelle audace!...
+
+--J'aime mieux être audacieuse avant d'avoir fait le mal qu'hypocrite
+après une faute. Encore une fois, pour votre repos et pour le mien,
+monsieur, laissez-moi vivre obscure et ignorée.... A ce prix je puis
+vous promettre de ne jamais faillir... sinon....
+
+--Sinon?...
+
+--Vous m'aurez jetée presque désarmée au milieu des périls du monde....
+Je connais mes devoirs, j'essaierai de lutter... mais je vous le dis...
+il peut se rencontrer des circonstances où la force me manque.
+
+Le bon sens, la franchise de ces paroles, faisaient bouillonner la
+jalousie de M. de Brévannes; il connaissait trop ses torts envers Berthe
+pour ne pas prévoir qu'elle lutterait seulement et absolument par
+_devoir_; et le devoir sans affection est souvent impuissant contre les
+entraînements de la passion.
+
+L'enfer de cet homme commençait. Placé entre sa jalousie et son amour,
+il hésitait entre le désir de nouer des relations suivies avec madame de
+Hansfeld, grâce à la présentation de Berthe, et la crainte de voir sa
+femme entourée d'adorateurs.
+
+La pensée d'être jaloux du prince, qu'il ne connaissait que par le récit
+de ses bizarreries, ne lui vint pas un moment à l'esprit; mais à défaut
+du prince il se créa les fantômes les plus effrayants, c'est-à-dire les
+plus charmants. Déjà il se voyait moqué, montré au doigt; lui qui avait
+fait un mariage d'amour, mariage ridicule s'il en est, pensait-il, lui
+qui avait sacrifié sa vanité, son ambition, sa cupidité, à une pauvre
+fille obscure, ne serait-il donc pas à l'abri du mauvais sort? Serait-il
+donc aux yeux du monde toujours dupe, avant et après son mariage? A ces
+pensées, M. de Brévannes tressaillait de fureur.
+
+Tantôt il voyait dans la franchise de Berthe une garantie pour l'avenir,
+tantôt au contraire il y voyait une sorte de cynique défi, tant enfin il
+s'effrayait de ce langage d'une honnête femme qui, dédaignée de son mari
+qu'elle n'aime plus, ne s'abuse pas sur la fragilité humaine, et
+préfère fuir le danger que de l'affronter.
+
+Pourtant ne pas présenter Berthe à la princesse, s'était renoncer à
+l'avenir qu'il entrevoyait si brillant.
+
+Ce sacrifice lui fut impossible; comme ceux qui, renonçant à se faire
+aimer, espèrent se faire craindre, il essaya d'intimider Berthe, et lui
+dit brutalement:
+
+--Lorsqu'on a l'effronterie de professer ouvertement de tels principes,
+madame, on n'a pas besoin d'aller dans le monde pour tromper son mari.
+
+--Assez, monsieur... assez--dit fièrement Berthe;--puisque vous me
+comprenez ainsi, je n'ai rien à ajouter.... Je vous accompagnerai quand
+vous le voudrez chez madame la princesse de Hansfeld.
+
+--Et prenez bien garde à ce que vous ferez... au moins.... Rappelez-vous
+bien ceci... je vous le répète à dessein... l'amour peut être indulgent,
+généreux... l'orgueil, jamais.... Ainsi je serais pour vous
+impitoyable... si vous aviez le malheur de vous mal conduire, je vous
+briserais, je vous écraserais sans pitié, entendez-vous?--ajouta-t-il,
+les lèvres contractées par la colère en saisissant rudement le bras de
+Berthe.
+
+Celle-ci, très calme, se dégagea doucement et lui répondit:
+
+--Avec toute autre que moi, monsieur, vous auriez peut-être tort de
+joindre l'attrait du danger... à l'attrait que peut offrir l'amour....
+Croyez-moi, lorsque le devoir est impuissant, la terreur est vaine....
+
+En disant ces mots, Berthe rentra chez elle et laissa M. de Brévannes
+dans une irritation et dans une anxiété profondes.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+CORRESPONDANCE.
+
+
+Madame de Hansfeld revint assez satisfaite de son entretien avec M. de
+Brévannes. En songeant à la proposition qu'il lui avait faite de lui
+présenter Berthe, Paula éprouvait des ressentiments étranges: d'abord,
+sachant l'amour d'Arnold pour madame de Brévannes, elle avait voulu
+jouer un perfide et méchant tour à M. de Brévannes, espérant jouir
+ensuite de la confusion de M. de Hansfeld lorsqu'il serait reconnu par
+Berthe (Paula ignorait qu'Arnold eût révélé son véritable nom à Pierre
+Raimond).
+
+Lorsqu'elle avait fait part à Iris de la prochaine présentation de
+madame de Brévannes à l'hôtel Lambert, la bohémienne s'était écriée en
+tressaillant de joie:
+
+--Maintenant... vous n'avez plus rien à désirer... vos voeux seront
+comblés quand il vous plaira de me faire un signe.
+
+En vain Paula avait voulu forcer Iris à s'expliquer davantage; celle-ci
+s'était renfermée dans un silence absolu après avoir seulement ajouté:
+
+--Réfléchissez bien, marraine... vous me comprendrez.
+
+La princesse avait réfléchi.
+
+En arrêtant d'abord sa pensée sur M. de Hansfeld, elle s'était demandé
+ce qu'il lui inspirait depuis qu'il l'avait soupçonnée des crimes les
+plus horribles.... Elle ressentait autant de haine que de mépris contre
+lui, haine contre l'homme capable de concevoir de tels soupçons, mépris
+pour l'homme assez faible pour ne pas accuser hardiment celle qu'il
+soupçonnait.
+
+Paula était doublement injuste; elle oubliait qu'Arnold l'avait
+passionnément aimée, et qu'il n'avait tant souffert que par suite de
+cette lutte entre son amour et ses méfiances....
+
+Chose étrange, elle n'avait jamais aimé son mari d'amour: elle était
+passionnément éprise de M. de Morville, et pourtant elle se trouvait
+blessée de l'amour du prince pour Berthe; rien de plus absurde, mais de
+plus commun que la jalousie d'orgueil.
+
+Si la pensée de madame de Hansfeld se reportait sur M. de Morville, à
+l'instant ces trois mots sinistres flamboyaient à sa vue:
+
+--_Si j'étais veuve_!...
+
+Et elle n'osait pas s'avouer qu'elle eût été satisfaite si l'une des
+tentatives d'Iris avait réussi.
+
+Nous l'avons dit, rien de plus fatal que de familiariser sa pensée avec
+de simples suppositions qui, réalisées, seraient des crimes; si
+monstrueuses qu'elles paraissent d'abord, peu à peu l'esprit les admet
+d'autant plus facilement qu'elles flattent davantage et incessamment les
+intérêts qu'elles serviraient.
+
+Cela est funeste... la vue continuelle d'une proie facile éveille les
+appétits sanguinaires les plus endormis.
+
+Rentrée chez elle, Paula réfléchit longtemps aux paroles mystérieuses
+d'Iris, à propos de la présentation de Berthe à l'hôtel Lambert.
+
+--«Maintenant vous n'avez plus rien à désirer... quand il vous plaira
+vos voeux seront comblés.»
+
+Un secret instinct lui disait que du rapprochement du prince, de M. de
+Brévannes et de Berthe, il pouvait résulter de graves complications;
+mais que pouvait y gagner son amour à elle, pour M. de Morville?
+
+A ce moment, madame de Hansfeld fut interrompue par Iris.
+
+--Que voulez-vous?--lui dit-elle brusquement.
+
+--Marraine, un commissionnaire vient de m'apporter une enveloppe à mon
+adresse; dans cette enveloppe était une lettre pour vous.
+
+Paula prit la lettre et tressaillit.
+
+Elle reconnut l'écriture de M. de Morville.
+
+Ce billet contenait seulement ces mots:
+
+«Les circonstances, madame, me forcent à un parti extrême.... J'adresse
+à tout hasard ce billet à votre demoiselle de compagnie.... Un affreux
+et dernier coup accable le malheureux auquel vous avez déjà daigné
+tendre la main... il n'a pas désespéré de votre pitié... aujourd'hui
+même avec ces paroles magiques: _Faust et Manfred_, vous pourrez sinon
+le rendre à la vie... du moins adoucir son agonie.»
+
+Un moment madame de Hansfeld ne comprit pas la signification de cette
+lettre. Puis tout à coup s'adressant à Iris:
+
+--Quel jour sommes-nous aujourd'hui?
+
+--Jeudi, marraine.
+
+--Jeudi... non, ce n'est pas cela...--se dit madame de Hansfeld--j'avais
+cru... mais...--reprit-elle avec anxiété--n'est-ce pas aujourd'hui la
+mi-carême?
+
+--Oui, marraine... quelques masques ont passé dans la rue.
+
+--Oh! je comprends... je comprends--s'écria madame de Hansfeld--et
+courant à son secrétaire elle écrivit ces mots à la hâte:
+
+«Ce soir, à minuit et demi, à l'Opéra, au même endroit que la dernière
+fois, _Faust et Manfred_!... un ruban vert au camail du domino.»
+
+Puis, cachetant et donnant cette lettre à Iris, elle lui dit:
+
+--Voici la réponse, remettez-la....
+
+Iris sortit.
+
+ * * * * *
+
+Le soir, à minuit et demi, au bal de l'Opéra, Léon de Morville et madame
+de Hansfeld, tous deux masqués comme ils l'étaient lors de leur première
+entrevue, se rencontrèrent au fond du corridor des secondes loges à
+gauche du spectateur, et entrèrent dans le salon de l'avant-scène où
+avait eu lieu leur premier et leur dernier entretien.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+LE MARIAGE.
+
+
+Madame de Hansfeld fut épouvantée du changement des traits de M. de
+Morville et de l'expression de douleur désespérée qui les contractait.
+
+--Qu'y a-t-il donc, mon Dieu?--s'écria-t-elle en jetant son masque à ses
+pieds.
+
+--Un mot... d'abord--dit M. de Morville.--Je ne m'étais pas trompé;
+cette mystérieuse amie... qui m'écrivait sans se faire connaître....
+
+--C'était moi... oui; oui, votre coeur avait deviné juste... mais au nom
+du ciel qu'y a-t-il; votre vie est-elle menacée?
+
+--Tout est menacé, ma vie, ma raison, mon amour, mon honneur.
+
+--Que dites-vous?...
+
+--Je dis que je me tuerai... je dis que les passions les plus mauvaises
+germent en moi... je dis que je ne me reconnais plus... je dis qu'à mon
+amour pour vous je veux sacrifier tout ce qu'il y a de plus saint, de
+plus sacré parmi les hommes... dussé-je être parjure et parricide.
+
+--Mon Dieu! vous m'effrayez....
+
+--Paula... m'aimez-vous... comme je vous aime?...
+
+--Ne suis-je pas ici?...
+
+--Vous m'aimez?...
+
+--Oui... oh! oui....
+
+--Paula... fuyons.... Venez... venez....
+
+--Et vos serments?...
+
+--Qu'importe!
+
+--Et votre mère?
+
+--Qu'importe!
+
+--Ah!... que dites-vous?...
+
+--Venez, vous dis-je.... Cet amour est fatal.... Notre destinée
+s'accomplira....
+
+--En grâce, calmez-vous.... Songez à ce que vous m'écriviez encore il y
+a peu de jours: _Un obstacle insurmontable nous sépare_...
+
+--Je ne veux songer à rien... je vous aime... je vous aime... je vous
+aime.... Cet amour a subi toutes les épreuves, il a grandi dans le
+silence, il a résisté à votre indifférence affectée, il a pénétré votre
+tendresse cachée, il m'a rendu insouciant de ce que j'adorais,
+dédaigneux de ce que j'honorais.... Il brûle mon sang, il égare ma
+raison, il déborde mon coeur. Paula, si vous m'aimez, fuyons, ou je
+meurs!...
+
+--Mon Dieu! mon ami, croyez-vous être seul à souffrir ainsi?...
+Souffrir... oh! non, maintenant je puis défier une vie de tourments...
+je puis mourir... j'ai été aimée... comme j'avais rêvé d'être aimée...
+aimée avec délire; aimée sans réflexion, sans scrupule, sans remords;
+aimée avec tant d'aveuglement, que vous ne soupçonnez pas l'énormité des
+sacrifices que vous m'offrez, la profondeur de l'abîme où vous voulez
+nous précipiter....
+
+--Paula, Paula, ne me parlez pas ainsi, vous me rendez fou; vous ne
+savez pas... non, vous ne savez pas ce que c'est que l'entraînement
+d'une seule pensée qui engloutit toutes les autres dans son courant
+toujours plus large, plus rapide, plus profond.... Moi qui jusqu'ici
+pouvais marcher le front haut... je ne l'ose plus... il y a des regards
+que j'évite.
+
+--Vous?... vous?...
+
+--Savez-vous ce que je me suis dit bien souvent... depuis qu'un serment
+dont je ne veux plus tenir compte maintenant m'a tenu éloigné de vous?
+
+--Ne parlez pas ainsi.
+
+--Eh bien! d'abord en songeant à la frêle santé de votre mari, je me
+suis dit: M. de Hansfeld mourrait... je n'en serais pas affligé...
+puis... sa vie... dépendrait de moi... que je le laisserais périr....
+Puis j'ai été plus loin... j'ai... mais non, non je n'ose vous dire
+cela... même à vous... je vous ferais horreur.... Ah! maudit soit le
+jour... où pour la première fois cette pensée m'est venue.
+
+Et M. de Morville cacha sa tête dans ses mains.
+
+Les derniers mots qu'il venait de prononcer devaient retentir longtemps
+dans le coeur de Paula.
+
+Elle était à la fois épouvantée, et pourtant presque heureuse de
+l'étrange complicité morale qui faisait partager ses voeux homicides
+contre le prince par M. de Morville, lui, jusqu'alors si loyal et si
+généreux. Dans ce bouleversement complet des principes de l'homme dont
+elle était adorée, elle vit une nouvelle preuve de l'influence qu'elle
+exerçait.
+
+Mais par une de ces contradictions, un de ces dévouements si familiers
+aux femmes, madame de Hansfeld se promit de tout faire pour éloigner
+désormais, et pour toujours, des pensées pareilles de l'esprit de M. de
+Morville, et cela parce que peut-être, de ce moment même, elle prenait
+les résolutions les plus criminelles; quoi qu'il arrivât, elle ne
+voulait pas que M. de Morville pût se reprocher un jour les voeux qu'il
+avait faits dans un moment d'égarement.
+
+M. de Morville était tombé la tête dans ses mains avec accablement;
+madame de Hansfeld lui dit d'un ton doux et ferme:
+
+--J'aurai du courage pour vous et pour moi... je vous rappellerai des
+serments autrefois si puissants sur vous; la violence de votre amour
+même ne doit pas vous les faire oublier. De grâce, revenez à vous...
+vous parlez de nouveaux chagrins... quels sont-ils? votre mère est-elle
+plus souffrante?
+
+--Eh! qu'importe?...
+
+--Ah! de grâce, ne parlez pas ainsi. Croyez-moi.... Une femme peut être
+fière de voir son influence un moment supérieure aux plus nobles
+principes... mais c'est à condition que ces principes reprendront leur
+cours.... J'aurais horreur de vous et de moi si au lieu du coeur
+généreux que j'ai surtout chéri je ne retrouvais maintenant qu'un coeur
+égoïste et desséché... Serait-ce donc là le fruit de notre amour?
+
+M. de Morville secoua tristement la tête.
+
+--Hélas! je le crains--dit-il d'une voix sourde--je n'ai plus la force
+de résister au courant qui m'emporte.... Rien de ce que je vénérais
+autrefois n'est plus capable maintenant de m'arrêter.... Avant tout
+votre amour.... Périsse le reste....
+
+--Heureusement... j'aurai le courage qui vous manque....
+
+--Ah! vous ne m'aimez pas....
+
+--Je ne vous aime pas?... Mais laissons cela, dites-moi sous quelle
+exaltation vous étiez lorsque vous m'avez écrit ce billet qui m'a si
+fort alarmée et qui m'a fait venir ici... ce soir....
+
+--Ne sachant comment vous l'adresser, j'ai compté sur la fidélité de
+votre demoiselle de compagnie.... D'ailleurs ce billet n'était
+compréhensible que pour vous seule.... Eût-il tombé entre les mains de
+M. de Hansfeld, il ne vous eût pas compromise.
+
+--J'ai reconnu là votre tact habituel.... Mais la cause de ce billet?...
+
+--Votre sang-froid me fait honte.... Moi aussi j'aurai du courage.... Je
+vous sais gré de me rappeler à moi-même.... Eh bien! voici ce qui vient
+de nouveau m'accabler.... Hier ma mère... m'a fait appeler.... Elle
+était plus faible et plus souffrante qu'à l'ordinaire.... Je n'ose
+penser que depuis quelque temps je suis moins soigneux pour elle....
+
+--Ah! vous ne savez pas le mal que vous me faites en parlant ainsi....
+
+--Elle me dit après quelque hésitation qu'elle sentait ses forces
+s'épuiser... qu'il lui restait peu de temps à vivre.... Elle attendait
+de moi une preuve suprême de soumission à ses volontés.... Il s'agissait
+de la tranquillité de ses derniers instants; je la priai de s'expliquer;
+elle me dit qu'un de nos alliés, qu'elle me nomma, un de ses plus
+anciens amis, avait une fille charmante et accomplie....
+
+--Je comprends tout...--dit madame de Hansfeld avec fermeté.--En grâce,
+continuez.
+
+--Continuer.... Et que vous dirais-je de plus? ma mère a voulu me faire
+promettre que mon mariage se ferait de son vivant, c'est-à-dire très
+prochainement; j'ai refusé. Elle m'a demandé si j'avais à faire la
+moindre objection sur la beauté, la naissance, les qualités de cette
+jeune fille; j'ai reconnu, ce qui est vrai, qu'elle était accomplie de
+tous points; mais j'ai signifié à ma mère que je ne voulais pas
+absolument me marier.... Alors... elle s'est prise à pleurer; les
+émotions vives lui sont tellement funestes, faible comme elle est...
+qu'elle s'est évanouie.... J'ai cru, mon Dieu, que j'allais la perdre...
+et j'ai retrouvé ma tendresse d'autrefois.... En revenant à elle, ma
+mère m'a serré la main, et, avec une bonté navrante, elle m'a demandé
+pardon de m'avoir contrarié par ses désirs... dont elle ne me
+reparlerait plus.... Mais je le sais, je lui ai porté par mon refus un
+coup douloureux.... Je n'ose en prévoir les suites.... Elle avait fondé
+de si grandes espérances sur ce mariage!
+
+Hier, son état a empiré; je l'ai trouvée profondément abattue; elle ne
+m'a pas dit un mot relatif à cette union.... Mais, malgré son doux et
+triste sourire, j'ai lu son chagrin dans son regard, je l'ai quittée le
+coeur déchiré. Sa santé défaillante ne résistera pas peut-être à de si
+violentes secousses. Eh bien! dites, Paula, est-il un sort plus
+malheureux que le mien? J'ai la tête perdue. N'était-ce pas assez d'être
+séparé de vous par un serment solennel? Il m'interdisait le présent,
+mais il me laissait au moins l'avenir. Maintenant il faut pour rendre
+l'agonie de ma mère plus douce, il faut que je me résigne à ce mariage
+odieux, impossible, car il détruirait jusqu'aux faibles espérances qui
+me restent.... Encore une fois, cela ne sera pas; non, non, mille fois
+non. Paula, si vous m'aimez, si vous êtes capable de sacrifier autant
+que je vous sacrifie, nous n'aurons pas à rougir l'un de l'autre.
+
+--Non, car tous deux nous aurons foulé aux pieds nos serments et nos
+devoirs--dit Paula en interrompant M. de Morville.
+
+--Nous fuirons au bout du monde, et....
+
+--Et la première effervescence de l'amour passée, la haine, le mépris
+que nous ressentirons l'un pour l'autre vengeront ceux que nous aurons
+sacrifiés. Mon pauvre ami, votre raison s'égare.
+
+--Mais que voulez-vous que je fasse?
+
+--Que vous ne soyez pas parjure... que vous ne hâtiez pas la mort de
+votre mère.
+
+--Renoncer à vous, me marier.... Jamais! jamais!
+
+--Écoutez-moi bien. Je vous déclare que je ne pourrais pas aimer un
+homme lâche et parjure, lors même que ce serait pour moi qu'il se
+parjurerait lâchement. Mon amour-propre de femme est satisfait de ce que
+chez vous, pendant quelques moments, la passion a vaincu le devoir;
+c'est assez. Vous avez juré de ne jamais me dire un mot qui pût
+m'engager à oublier mes devoirs, vous tiendrez ce serment?
+
+--Mais....
+
+--Je le tiendrai pour vous si vous êtes tenté d'y manquer.
+
+--Et ce mariage?--dit M. de Morville avec amertume;--ce mariage, vous me
+conseillez sans doute d'y consentir?
+
+--Non.
+
+--Non? Ah! je n'en doute plus... vous m'aimez!
+
+--Si je vous aime! Ah! croyez-moi, ce mariage me porterait
+un coup encore plus cruel qu'à vous--dit Paula avec
+émotion--mais--ajouta-t-elle--il faut ménager votre pauvre mère, ne pas
+refuser positivement de lui obéir... temporiser... lui dire que vous
+êtes revenu sur votre première résolution... mais que vous voulez
+réfléchir à loisir avant de prendre une détermination aussi grave....
+Gagnez du temps, enfin.
+
+--Mais ensuite, ensuite?
+
+--Ah! savons-nous ce qui appartient à l'avenir. Remercions le sort de
+l'heure, de la minute présente; demain n'est pas à nous.
+
+--Mais quand pourrai-je vous écrire, vous revoir? Quelle sera l'issue de
+cet amour? il me brûle, il me dévore, il me tue.
+
+--Et moi aussi il me brûle, il me dévore, il me tue; vous ne souffrez
+pas seul... n'est-ce pas assez?
+
+--Mais qu'espérer?
+
+--Que sais-je! Aimer pour aimer, n'est-ce donc rien?
+
+--Mais que je puisse au moins vous voir quelquefois chez vous, vous
+rencontrer dans le monde.
+
+--Chez moi, non; dans le monde, votre serment s'y oppose.
+
+--Ah! vous êtes sans pitié.
+
+--Calmez votre mère, non par des promesses, mais par des temporisations.
+Dans huit jours je vous écrirai.
+
+--Pour me dire?...
+
+--Vous le verrez... peut-être serez-vous plus heureux que vous ne vous y
+attendez.
+
+--Il se pourrait? Ah! parlez, parlez.
+
+--Ne vous hâtez pas de bâtir de folles espérances sur mes paroles.
+Rappelez-vous bien ceci: jamais je ne souffrirai que vous manquiez à la
+foi jurée... mais comme je vous aime passionnément....
+
+--Eh bien?
+
+--Le reste est mon secret.
+
+--Oh! que vous êtes cruelle!
+
+--Oh! bien cruelle, car je veux que demain vous m'écriviez que votre
+mère est moins souffrante, que vous l'avez un peu tranquillisée; j'en
+serai si heureuse!... car je me reproche amèrement ses chagrins;
+n'est-ce pas moi qui les cause involontairement?
+
+--Je vous le promets. Et vous, à votre tour?
+
+--Dans huit jours vous saurez mon secret. Je regrette moins de ne pas
+vous recevoir chez moi. Nous allons, je le crains, rompre nos habitudes
+de retraite. M. de Hansfeld m'a priée de recevoir plusieurs personnes,
+entre autres M. et madame de Brévannes. Les connaissez-vous?
+
+--Je rencontre quelquefois M. de Brévannes; on dit sa femme charmante.
+
+--Charmante, et je crains pour le repos de mon mari qu'il ne s'en
+aperçoive.
+
+--Que dites-vous!
+
+--Je le crois sérieusement occupé de madame de Brévannes.
+
+--Le prince?
+
+--Il est parfaitement libre de ses actions, autant que je le suis des
+miennes.
+
+--Et vous refusez de me recevoir chez vous... lorsque votre mari....
+
+Paula interrompit M. de Morville.
+
+--Je vous refuse cela, d'abord parce que vous avez juré de ne jamais
+vous présenter chez moi; et puis, condamnable ou non, la conduite de mon
+mari ne doit en rien influencer la mienne; il est des délicatesses de
+position que vous devez apprécier mieux que personne.... Dans huit jours
+vous en saurez davantage.
+
+--Dans huit jours... pas avant?...
+
+--Non.
+
+--Que je suis malheureux!
+
+--Bien malheureux, en effet! Vous venez ici accablé, désespéré, vous
+reprochant votre dureté avec votre mère, oubliant tout ce qu'un homme
+comme vous ne doit jamais oublier; je vous calme, je vous console, je
+vous offre le moyen de ménager à la fois les volontés de votre mère et
+nos propres intérêts....
+
+--Oui, oui, vous avez raison.... Pardon, j'étais venu ici avec des
+pensées misérables; vous m'avez fait rougir, vous m'avez relevé à mes
+propres yeux, vous m'avez rappelé à l'honneur, à la foi jurée, à ce que
+je dois à ma mère. Merci, merci; vous avez raison, pourquoi songer à
+demain quand l'heure présente est heureuse? Merci d'être venue à moi dès
+que je vous ai dit que j'étais accablé par la douleur, par le désespoir.
+Tout à l'heure j'étais désolé, maintenant je me sens rempli de force et
+d'espoir; le coeur me bat noblement; vous m'avez sauvé la vie, vous
+m'avez sauvé l'honneur; mon courage est retrempé au feu de votre amour,
+je me sens aimé! Je ferme les yeux, je me laisse conduire par vous;
+ordonnez, j'obéis, je n'ai plus de volonté; je vous confie le sort de
+cet amour qui est toute ma vie, qui est toute la vôtre.
+
+--Oh! oui, toute ma vie!--s'écria madame de Hansfeld avec une exaltation
+contenue.--En ayant en moi une confiance aveugle, vous verrez ce que
+peut une femme qui sait aimer. Demain écrivez-moi des nouvelles de votre
+mère, et dans huit jours vous saurez mon secret.... Jusque-là, sauf la
+lettre de demain, pas un mot... je l'exige.
+
+--Pas un mot! et pourquoi?
+
+--Vous le saurez; mais promettez-moi ce que je vous demande... dans
+l'intérêt de notre amour....
+
+--Je vous le promets.
+
+--Maintenant, adieu.
+
+--Déjà?
+
+--Il le faut. N'est-il pas bien imprudent que je sois ici?
+
+--Adieu, Paula. Votre main... un baiser... un seul.
+
+--Et votre serment!--dit Paula en remettant son masque et refusant de se
+déganter.
+
+Elle sortit de la loge, traversa la foule et quitta le théâtre.
+
+Iris l'attendait dans le fiacre comme la dernière fois.
+
+Pendant tout le temps du trajet, madame de Hansfeld fut sombre et
+taciturne; elle revint à l'hôtel Lambert par la petite porte secrète,
+elle monta chez elle accompagnée d'Iris.
+
+L'amour passionné de Paula pour M. de Morville était arrivé à son
+paroxysme; elle se sentait capable des déterminations les plus funestes;
+sa raison était presque égarée; elle craignait surtout que M. de
+Morville, malgré sa répugnance pour le mariage qu'on lui proposait, ne
+s'y décidât, vaincu par les sollicitations de sa mère mourante. Il
+pourrait peut-être gagner quelque temps; mais avant huit jours tout
+devait être décidé pour Paula.
+
+Iris, voyant la sombre préoccupation de sa maîtresse, en devina la cause
+et lui dit, après un assez long silence, en lui montrant une épingle à
+tête d'or constellée de turquoises, et fichée à une pelote recouverte de
+dentelle:
+
+--Marraine, souvenez-vous de mes paroles.... Lorsque vous voudrez que la
+pensée que vous n'osez vous avouer se réalise sans que vous ou moi
+prenions la moindre part à son exécution, remettez-moi cette épingle,
+peu de jours après, vous n'aurez plus rien à désirer.... Depuis que je
+vous ai parlé, l'idée a germé dans le coeur où je l'avais semée; elle a
+grandi, elle sera bientôt mûre. Encore une fois, cette épingle, et vous
+pourrez épouser M. de Morville.
+
+--Cette épingle?--dit madame de Hansfeld en pâlissant et en prenant sur
+la pelote le bijou et le contemplant pendant quelques moments avec une
+effrayante anxiété.
+
+--Cette épingle--dit Iris en avançant la main pour la saisir, le regard
+brillant d'un éclat sauvage.
+
+Madame de Hansfeld, sans lever les yeux, dit d'une voix basse et
+tremblante:
+
+--Ce que vous dites, Iris, est une sinistre plaisanterie, n'est-ce pas?
+Cela est impossible.... Comment pourrez-vous?...
+
+--Donnez-moi l'épingle... ne vous inquiétez pas du reste.
+
+--Je serais folle de vous croire. Par quel miracle?...
+
+En parlant ainsi, Paula, accoudée sur la cheminée et tenant toujours
+l'épingle, l'avait machinalement et comme en se jouant approchée de la
+main d'Iris, étendue sur le marbre.
+
+La bohémienne saisit vivement l'épingle.
+
+La princesse, épouvantée, la lui retira des mains avec force en
+s'écriant:
+
+--Non, non; ce serait horrible.... Oh! jamais, jamais!... meurent plutôt
+toutes mes espérances.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+LE LIVRE NOIR.
+
+
+Deux jours après la première entrevue de madame de Hansfeld et de M. de
+Morville au bal de l'Opéra, Iris avait apporté, selon sa promesse, le
+_livre noir_ à M. de Brévannes; celui-ci y avait lu les lignes
+suivantes, attribuées à la princesse:
+
+«Je suis si troublée de cet entretien, que je puis à peine rassembler
+mes souvenirs; j'ai peur de me rappeler ce que j'ai promis à M. de
+Brévannes, ce que je lui ai laissé deviner, peut-être....
+
+«Quelle est donc la puissance de cet homme? J'étais allée là bien résolue
+d'être pour lui d'une froideur impitoyable; à peine l'ai-je vu... que
+j'ai oublié tout... jusqu'à ses menaces....
+
+«Quelle fatalité l'a donc, pour mon malheur, ramené ici?...
+
+«Non, non, je ne l'aimerai pas....
+
+«Je me fais horreur à moi-même.... Comment! en présence du meurtrier de
+Raphaël... je n'ai ressenti ni haine ni fureur.... Oh! honte sur moi! il
+a remarqué ma faiblesse....
+
+«Hélas! que faire?... Lorsque j'entends sa voix, lorsque son ardent
+regard... s'attache sur moi... mes résolutions les plus fermes
+m'abandonnent... je ne pense qu'à l'écouter... qu'à le contempler....
+
+«Il est si beau de cette beauté virile et hardie qui, la première fois
+que je l'ai vu, m'a laissé une impression profonde... ineffaçable....
+Tout en lui, annonce un de ces hommes passionnément énergiques qui
+aiment... comme je saurais aimer... comme je n'ai jamais été aimée....
+Oh! si ma volonté et la sienne étaient unies... à quel terme de félicité
+n'arriverions-nous pas!...
+
+«Béni soit ce livre... je puis lui dire ce que je n'oserais dire à aucune
+créature humaine... ce que je n'oserais même relire tout haut....
+
+«Il m'a demandé de me présenter sa femme.... D'avance, je la hais...
+c'est pourtant à elle que je devrai de recevoir un jour son mari... mais
+cette obligation m'irrite contre elle; c'est son bonheur que j'envie...
+elle porte le nom de cet homme qui exerce sur moi une si incroyable
+influence... ce nom que maintenant je ne puis entendre sans trouble....
+Oh! cette femme, je la hais, je la hais... elle est trop heureuse!
+
+«Après tout, pourquoi rougir de mon amour? Il ne sera jamais coupable...
+car il ne sera jamais heureux....
+
+«Mon ambition de coeur est trop grande... jamais _lui_ ne saura ce qu'il
+aurait pu être pour moi, si tous deux nous eussions été libres! Oh! quel
+rêve! quel paradis!
+
+«La passion que j'éprouve est trop puissante, trop immense, pour
+descendre jusqu'aux mensonges auxquels nous serions réduits, lui et moi,
+si nous cherchions les plaisirs d'un amour vulgaire.... Non, non... lui
+appartenir au grand jour, à la face de tous, porter noblement et
+fièrement son nom... ou ensevelir mon malheureux amour au plus profond
+de mon coeur... aucune puissance humaine ne me fera sortir de l'une de
+ces deux alternatives....
+
+«Or, comme lui et moi portons les chaînes du mariage... chaînes bien
+lourdes!... or, comme le hasard; en libérant l'un de nous deux, ne
+libérerait pas l'autre... ma vie ne sera qu'un long regret, qu'un long
+supplice.... Ce que je dis est vrai; je n'ai aucun intérêt à me mentir à
+moi-même.... Je connais assez la fermeté de mon caractère pour être sûre
+de ma résolution....
+
+«Et puis, _lui_ aussi a tant de volonté, tant d'énergie, que c'est être
+digne de lui que de l'imiter dans son énergie, dans sa volonté, lors
+même qu'elles seraient employées à lui résister....
+
+«Oh! il ne sait pas ce que c'est de pouvoir se dire qu'on a résisté à un
+homme comme lui.
+
+«J'éprouve un charme étrange à me rendre ainsi compte des pensées qu'il
+ignorera toujours, à être dans ces confidences muettes aussi tendre,
+aussi passionnée pour lui que je serai froide, réservée en sa présence;
+je suis contente de ma dernière épreuve à ce sujet.... De quel air
+glacial je l'ai reçu!
+
+«Mais aussi quel courage il m'a fallu!... Sans la présence d'Iris,
+j'eusse été plus froide encore; mais, la sachant là, j'étais rassurée
+contre moi-même.
+
+«Cette jeune fille m'inquiète, elle m'entoure de soins; pourtant je ne
+sais quel vague pressentiment me dit qu'il y a de l'hypocrisie dans sa
+conduite. Elle est sombre, distraite, préoccupée; que lui ai-je fait?
+Quelquefois, il est vrai, dans un accès de tristesse et de morosité, je
+la rudoie.... J'y songerai... je la surveillerai.
+
+«Que viens-je d'apprendre?... Non, non, c'est impossible... l'enfer n'a
+pas voulu cela....
+
+«Sa femme.... Berthe de Brévannes, lui serait infidèle!...
+
+«Si les preuves qu'on vient de m'apporter étaient vraies....
+
+«Oh! il est indignement joué... La misérable!... avec son air doux et
+candide... elle ne sent donc pas ce que c'est que d'être assez heureuse,
+assez honorée pour porter son nom? Lui!... lui trompé... comme le
+dernier des hommes... lui raillé, moqué peut-être.... Je ne sais ce que
+je ressens à cette idée, qui ne m'était jamais venue.
+
+«Oh! je suis folle... folle... ce n'est pas de l'amour, c'est de
+l'_idolâtrie_.»
+
+Le mémento supposé de madame de Hansfeld avait été perfidement
+interrompu à cet endroit.
+
+En lisant les derniers mots, qui avaient rapport à une prétendue
+infidélité de Berthe, M. de Brévannes bondit de douleur et de rage.
+
+Par cela même que la lecture de la première partie de ce journal l'avait
+plongé dans tous les ravissements de l'orgueil, et de l'orgueil exalté
+jusqu'à sa dernière puissance, ce contre-coup lui fut plus douloureux
+encore; il ne se posséda pas de fureur en pensant qu'il jouait peut-être
+un rôle ridicule aux yeux de Paula; il connaissait assez les femmes pour
+savoir que s'il leur est doux, très doux, d'enlever un mari ou un amant
+à un coeur fidèle, elles se soucient médiocrement de servir de
+vengeance, de représailles à un homme qu'on a trompé.
+
+Iris elle-même avait été effrayée de l'expression de colère et de haine
+qui contracta les traits de M. de Brévannes lorsqu'il eut lu ce passage
+du livre noir; elle quitta le mari de Berthe, bien certaine d'avoir
+frappé où elle voulait frapper.
+
+En effet, elle laissa M. de Brévannes dans un état d'exaltation
+impossible à décrire.
+
+D'un côté, il se flattait d'être aimé par madame de Hansfeld avec une
+incroyable énergie; mais il avait presque la certitude de ne pouvoir
+rien obtenir d'une femme si résolue, qui puisait dans la violence même
+de son amour la force de résistance qu'elle comptait déployer, voulant
+et croyant fermement prouver sa passion par des refus opiniâtres dont
+elle se glorifiait.
+
+D'un autre côté, son sang bouillonnait de courroux en songeant que
+Berthe le trompait, qu'il était peut-être déjà l'objet des sarcasmes du
+monde. Les moindres circonstances de son entretien avec sa femme lui
+revinrent à l'esprit, il y trouva la confirmation des soupçons que
+quelques lignes du livre noir venaient d'éveiller.
+
+Il ne savait que résoudre. Le lendemain il devait présenter sa femme
+chez madame de Hansfeld; il lui fallait donc ménager Berthe jusqu'après
+cette présentation, qu'il regardait comme si importante pour l'avenir de
+son amour; mais comment se contraindrait-il jusque là, lui toujours
+habitué de faire sous le moindre prétexte supporter à sa femme ses accès
+d'humeur?
+
+Il s'épuisait à chercher quel pouvait être le complice de madame de
+Brévannes; après de mûres réflexions, se souvenant des goûts retirés que
+Berthe avait récemment affectés, il se persuada que celle-ci
+s'abandonnait à quelque obscur et vulgaire amour.
+
+Iris, avec une infernale sagacité, avait justement dans le livre noir
+fait insister Paula sur le bonheur et sur l'orgueil qu'elle aurait à
+porter le nom de M. de Brévannes.... Et c'était ce nom que Berthe
+déshonorait.
+
+Le piège était trop habilement tendu pour que cet homme vain, jaloux,
+orgueilleux, et d'une méchanceté cruelle lorsqu'on blessait son
+amour-propre, pour que cet homme, disons-nous, n'y tombât pas, et
+n'entrât pas ainsi dans un ordre d'idées nécessaires au plan diabolique
+d'Iris....
+
+En effet, après avoir passé par tous les degrés de la colère et s'être
+mentalement abandonné aux menaces les plus violentes contre Berthe et
+son complice inconnu, tout à coup M. de Brévannes sourit avec une sorte
+de joie féroce; il se calma, s'apaisa, plus que satisfait de la trahison
+de Berthe; il n'eut plus qu'une crainte... celle de ne pas pouvoir se
+procurer des preuves flagrantes de son déshonneur.
+
+Il jugea nécessaire à ses projets de cacher à madame de Brévannes la
+dénonciation qu'il avait reçue, pour épier ses moindres démarches; il
+voulait l'endormir dans la plus profonde sécurité.
+
+Aussi, le lendemain (jour de la présentation de Berthe à madame de
+Hansfeld) M. de Brévannes entra chez sa femme, après s'être fait
+précéder d'un énorme bouquet et d'une charmante parure de fleurs
+naturelles.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+CONVERSATION.
+
+
+Berthe, peu accoutumée à de telles prévenances de la part de M. de
+Brévannes, fut doublement surprise de ce cadeau de fleurs, surtout après
+la scène de la veille, scène dans laquelle son mari s'était montré si
+grossier.
+
+Elle fut non moins étonnée de son air contrit et doucereux; mais dans
+son ingénuité elle se laissa bientôt prendre au faux sourire de bonté
+qui tempérait à ce moment la rudesse habituelle des traits de M. de
+Brévannes.
+
+Quoiqu'elle eût fait son possible pour ne pas aller à l'hôtel Lambert
+dans la crainte d'y rencontrer M. de Hansfeld, Berthe se sentait
+intérieurement coupable de cacher à son mari les entrevues qu'elle avait
+eues chez Pierre Raimond avec Arnold; aussi s'exagérait-elle encore ses
+torts à la moindre bonne parole de M. de Brévannes.
+
+Ce fut donc presque avec confusion qu'elle le remercia des fleurs qu'il
+lui avait envoyées.
+
+--En vérité, Charles--lui dit-elle--vous êtes mille fois bon, vous me
+gâtez... ce bouquet était magnifique, cette parure de camélias est de
+trop.
+
+--Vous avez raison, ma chère amie, vous n'avez pas besoin de tout cela
+pour être charmante... mais je n'ai pu résister au désir de vous envoyer
+ces fleurs, malgré leur inutilité; je suis ravi que cette légère
+attention vous ait fait plaisir.... J'ai tant à me faire pardonner....
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Sans doute: hier, n'ai-je pas été brusque, grondeur?... N'ai-je pas
+enfin fait tout ce qu'il fallait faire pour être exécré? Mais les maris
+sont toujours ainsi.
+
+--Je vous assure, Charles, que j'avais complètement oublié....
+
+--Vous êtes si bonne et si généreuse.... Vraiment quelquefois je ne sais
+comment j'ai pu méconnaître tant de précieuses qualités....
+
+--Charles... de grâce.
+
+--Non vraiment... cela m'explique l'incroyable, l'aveugle confiance que
+j'ai toujours eue en vous, à part quelques accès de jalousie sans motif,
+bien entendu.... Tenez, vous ne sauriez croire combien surtout notre
+conversation d'hier a augmenté ma confiance en vous.
+
+--Mon ami....
+
+--Dans le premier moment, je l'avoue... la franchise de vos craintes m'a
+un peu effrayé; mais depuis, en y réfléchissant, j'y ai trouvé au
+contraire les plus sérieuses garanties pour l'avenir, et une preuve de
+plus de votre excellente conduite....
+
+--Je vous en prie, ne parlons plus de cela--dit Berthe avec un embarras
+qui n'échappa pas à son mari.
+
+--Au contraire, parlons-en beaucoup, ce sera ma punition, car j'avoue
+mes torts.... J'étais stupide de me fâcher de votre loyauté! Pourquoi
+n'aurait-on pas la modestie de l'honneur comme la modestie du talent? Si
+je vous avais priée de chanter dans un salon, devant un nombreux public,
+m'auriez-vous dit:--Je suis certaine de chanter admirablement bien?...
+Non, vous eussiez manifesté toutes sortes de craintes.... Et pourtant il
+est certain que peu de talents égalent le vôtre.... Eh bien! vous m'avez
+parlé avec la même modestie de votre future condition dans le monde où
+je vous oblige d'aller, vous m'avez dit avec raison: «--J'ai le désir de
+rester fidèle à mes devoirs, mais je redoute les séductions et les
+périls qui entourent ordinairement une jeune femme, et j'aime mieux fuir
+ces dangers que les combattre....»
+
+--Encore une fois, je vous en prie, oublions tout ceci--dit Berthe
+véritablement émue et touchée de la bonté de son mari.
+
+--Oh! je ne vous céderai pas sur ce point--reprit celui-ci--je vous
+prouverai que je m'obstine dans le bien comme dans le mal; ma franchise
+égalera votre loyauté... ce qui n'est pas peu dire, et vous saurez
+aujourd'hui ce que je vous ai tu hier.
+
+--Quoi donc?
+
+--Je vous parle rarement de mes affaires... mais cette fois vous
+m'excuserez si j'entre dans quelques détails.
+
+--Mon Dieu... je vous prie....
+
+--Un des parents de madame la princesse de Hansfeld est très haut placé
+en Autriche et peut me servir beaucoup en faisant obtenir d'importants
+priviléges à une compagnie industrielle qui se forme à Vienne et dans
+laquelle j'ai des capitaux engagés. En me faisant présenter à la
+princesse, en vous priant d'être aimable pour elle, vous le voyez,
+j'agis un peu par intérêt... mais cet intérêt est le vôtre... puisqu'il
+s'agit de notre fortune.
+
+--Mon Dieu, pourquoi ne m'avoir pas dit cela hier?
+
+--Je vous l'aurais dit probablement; mais la persistance de vos refus à
+propos de cette présentation m'a contrarié. Vous savez que j'ai un très
+mauvais caractère; ma tête est partie... nous nous sommes séparés
+presque fâchés, et je n'ai pas eu l'occasion de vous apprendre ce que je
+voulais vous dire.
+
+--S'il en est ainsi, Charles, croyez que je ferai tout mon possible pour
+être agréable à la princesse, puisqu'il s'agit de vos intérêts; j'aurai
+de la sorte un but en allant chez elle, et je redouterai beaucoup moins
+les périls que j'ai la vanité de craindre.
+
+--Voyez, ma chère enfant, ce que c'est que de s'entendre, comme toutes
+les difficultés s'aplanissent.... Oh! que je m'en veux de ma vivacité;
+on s'explique si mal quand on est fâché! Mais tenez, puisque nous sommes
+en confiance, laissez-moi vous parler à coeur ouvert.
+
+--Je vous en prie... si vous saviez combien je suis touchée de ce
+langage si nouveau pour moi.
+
+--C'est que le sentiment que j'éprouve pour vous est aussi presque
+nouveau pour moi.
+
+--Charles, je ne vous comprends pas.
+
+Après un moment de silence, M. de Brévannes reprit:
+
+--Écoutez-moi, ma chère enfant. On aime sa femme de deux façons, comme
+maîtresse ou comme amie. Pendant longtemps je vous ai aimée de la
+première façon. Des torts que je ne veux pas nier, mais que vous avez
+punis par une décision irrévocable, ne me permettent plus de vous aimer
+que comme amie; mais pour passer de l'un à l'autre de ces deux
+sentiments, la transition est pénible... surtout lorsqu'il faut renoncer
+à une aussi charmante maîtresse.
+
+--De grâce....
+
+--Le sacrifice est fait... c'est à mon amie, à ma sincère amie que je
+parle, que je parlerai désormais.
+
+M. de Brévannes dissimula si parfaitement ses mauvais desseins, et dit
+ces mots d'une voix si pénétrante, qu'une larme roula dans les yeux de
+Berthe; un aveu de ses torts lui vint aux lèvres. Elle prit la main de
+son mari, la serra cordialement entre les siennes et répondit:
+
+--Et désormais votre amie fera tout au monde pour être digne de....
+
+--Assez, ma chère enfant--dit M. de Brévannes en interrompant
+Berthe;--je sais tout ce que vous valez... et qu'on est toujours sûr
+d'être entendu lorsqu'on s'adresse à votre délicatesse.... Mais
+permettez-moi de terminer ce que j'ai à vous dire.... Par cela même
+qu'il y a deux manières d'aimer sa femme, il y a deux manières d'en être
+jaloux..
+
+--Je ne vous comprends pas, mon ami.
+
+C'est ce que je crains, surtout à propos de quelques-unes de mes paroles
+d'hier que vous avez peut-être mal interprétées.
+
+--Comment?
+
+--Sans doute; malheureusement notre entretien est monté tout à coup sur
+un ton si haut que tout s'est élevé en proportion; quand je vous parlais
+de la différence de la jalousie, de l'amour et de l'amour-propre, je
+voulais dire que l'on n'est pas jaloux de la même façon lorsque votre
+femme est votre amie au lieu d'être votre maîtresse; dans le premier
+cas, le coeur souffre; dans le second, c'est l'orgueil; et
+malheureusement l'orgueil n'a pas, comme l'amour, de ces retours de
+tendresse qui calment et adoucissent les blessures les plus
+douloureuses... me comprenez-vous?
+
+--Mais....
+
+--Pas encore, je le vois. Je voudrais vous parler plus franchement...
+mais je crains de mal m'expliquer et de vous choquer peut-être.
+
+--Parlez... ne craignez rien.
+
+--Eh bien, écoutez-moi, ma chère enfant. Depuis longtemps vous n'êtes
+plus pour moi qu'une amie; mais vous avez à peine vingt-deux ans. Ces
+séductions dont vous parlez, vous avez raison de les craindre; personne
+plus que vous ne peut y être exposée... car ma conduite envers vous, je
+ne le nie pas, pourrait sinon autoriser, du moins excuser vos fautes.
+
+--Ah! monsieur... pouvez-vous penser?...
+
+--Laissez-moi achever.... Si j'ai toujours le droit d'être, comme je le
+suis, horriblement jaloux par orgueil, c'est-à-dire jaloux des dehors,
+des apparences de votre conduite, j'ai malheureusement perdu le droit
+d'être jaloux de votre coeur; j'ai seul causé votre refroidissement par
+mes infidélités, par mes duretés. Il serait donc souverainement injuste
+et absurde de ma part, je ne dirai pas d'exiger, mais d'espérer qu'à
+votre âge votre coeur soit à tout jamais mort pour l'amour.
+
+Berthe regarda son mari avec stupeur.
+
+--Tout ce que je demande, tout ce que j'ai le droit d'attendre de mon
+amie--reprit-il--et à ce sujet elle me trouverait inexorable, c'est, par
+sa conduite extérieure, de respecter aussi scrupuleusement l'honneur de
+mon nom que si elle m'aimait comme le plus aimé des amants; en un mot,
+ma chère enfant, votre vie publique m'appartient parce que vous portez
+mon nom... la vie de votre coeur doit être murée pour moi, puisque j'ai
+perdu le droit d'y être intéressé. Tout ce que je vous dis semble vous
+étonner; pourtant, réfléchissez bien; souvenez-vous de notre
+conversation d'hier, et vous verrez que je vous dis à peu près les mêmes
+choses... le ton seul diffère.... Pour me résumer en deux mots, de ce
+jour vous avez votre liberté complète, absolue; vous vous appartenez
+tout entière... nous sommes séparés sinon de droit, du moins de fait.
+Mais par cela même que cette liberté intime est plus absolue, vous devez
+pousser jusqu'au dernier scrupule la stricte observation de vos devoirs
+apparents; et, je vous le répète, autant vous me trouverez tolérant ou
+plutôt ignorant à propos de vos intérêts de coeur, autant vous me
+trouverez rigoureux, impitoyable à l'endroit du respect des convenances.
+Méditez bien ceci, ma chère enfant; dès aujourd'hui nos positions sont
+nettement tranchées. J'aurai sans doute plutôt besoin que vous de cette
+tolérance mutuelle à laquelle nous venons de nous engager pour nos
+affaires de coeur... mais je n'en suis pas encore aux confidences; et
+plus tard j'aurai peut-être à solliciter l'indulgence de mon amie. A
+propos d'indulgence, je vous demanderai bientôt la permission de vous
+quitter et de vous laisser seule.... D'ici à peu de jours je partirai
+pour un voyage très court, mais très important....
+
+--Vous partez... vous partez... dans ce moment?...
+
+--Pour très peu de temps, vous dis-je, une ou deux semaines au plus....
+Des affaires urgentes.... Mais pendant ce temps je vous confierai mes
+intérêts auprès de madame de Hansfeld, bien certain qu'ils ne peuvent
+être mieux placés qu'entre vos mains.... Allons, ma chère enfant, à
+tantôt. Faites-vous bien belle; car si je n'ai plus ma vanité d'amant,
+j'ai ma vanité de mari.
+
+Ce disant, M. de Brévannes baisa Berthe au front et sortit.
+
+Quelques moments de plus, sa haine et sa rage éclataient malgré lui.
+
+Les mille émotions qui s'étaient peintes sur la candide physionomie de
+Berthe pendant que son mari parlait, l'espèce de joie involontaire dont
+elle avait eu honte un moment après, mais qu'elle n'avait d'abord pu
+cacher lorsqu'il lui avait rendu sa liberté; son inquiétude vague, ses
+espérances tour à tour éveillées et contenues, tout avait éclairé M. de
+Brévannes sur la position du coeur de Berthe.
+
+Il n'en doutait plus, elle aimait; il était trop sagace pour s'y
+tromper.
+
+Il avait un rival... sa femme le trompait.
+
+Ce fut donc avec une secrète et sombre satisfaction qu'il s'applaudit
+d'avoir plongé madame de Brévannes dans la plus complète, dans la plus
+profonde sécurité.
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+RÉSOLUTION.
+
+
+La passion de madame de Hansfeld pour M. de Morville avait encore
+augmenté depuis sa dernière entrevue au bal de l'Opéra.
+
+Cet amour était chez Paula un bizarre mélange de nobles exaltations et
+de funestes arrière-pensées. Elle aurait cru avilir l'homme qu'elle
+aimait, en souffrant qu'il se parjurât, et elle était résolue sinon
+d'ourdir, du moins de laisser tramer par Iris un complot infernal contre
+les jours de son mari, pour pouvoir épouser M. de Morville, sans que
+celui-ci faillît à son serment.
+
+En vain Paula restait étrangère à cette machination, dont elle
+entrevoyait à peine les résultats; elle sentait, à la violence même de
+ses hésitations, de ses craintes, de ses remords anticipés, quelle part
+criminelle elle prenait dans cette épouvantable action, uniquement
+conçue dans l'intérêt de son amour.
+
+Chose étrange pourtant!... Si les révélations d'Iris avaient eu lieu
+quelques mois plus tôt, alors, que le prince éprouvait toute la
+première ardeur de sa passion pour Paula, passion à la fois si aveugle
+et si clairvoyante, qu'elle ne pouvait s'affaiblir par l'apparente
+évidence des crimes de sa femme, dont il pressentait l'innocence; si les
+révélations d'Iris, disons-nous, avaient eu lieu, lorsque le seul
+obstacle que Paula pût opposer à l'amour du prince était le souvenir de
+Raphaël.... Raphaël toujours regretté, toujours adoré; qu'arrivait-il?
+
+Arnold apprenait l'innocence de Paula; Paula, l'indigne tromperie de
+Raphaël.
+
+Que de chances alors pour que madame de Hansfeld partageât l'amour du
+prince qui méritait tant d'être aimé, qui s'était montré si vaillamment
+épris! A force de soins, de tendresse, il se serait fait pardonner des
+soupçons dont il avait le premier si généreusement souffert; Paula eût
+reconnu combien il avait, en effet, fallu de passion, d'opiniâtre
+passion à son mari pour continuer de l'aimer malgré de si funestes
+apparences: la vie la plus heureuse se fût alors ouverte devant elle,
+devant lui.
+
+Malheureusement, les révélations d'Iris avaient été trop tardivement
+forcées; plus malheureusement encore M. de Hansfeld aimait Berthe, et
+madame de Hansfeld M. de Morville. Ce double et fatal amour rendait leur
+position intolérable.
+
+Madame de Hansfeld devait rester à jamais enchaînée à un homme qui ne
+l'aimait plus; cet homme aimait une autre femme; et pour faire oublier
+à Paula les odieux soupçons dont elle avait été victime, il ne pouvait
+que l'entourer d'égards froids et contraints.
+
+Et séparée de lui par un obstacle insurmontable, elle voyait à travers
+le prisme enchanteur de l'amour un homme jeune, beau, spirituel,
+passionné... si passionné qu'il avait voulu lui sacrifier ces deux
+religions de toute sa vie: _sa parole! sa mère_! et Paula n'avait pas
+même la consolation de songer que l'accomplissement de ses devoirs
+ferait au moins le bonheur de M. de Hansfeld.
+
+Celui-ci, trouvant de son côté réunies chez Berthe les grâces et les
+qualités les plus séduisantes, se livrait sans remords à cet amour.
+Paula lui ayant toujours manifesté son indifférence.
+
+Telle était la position de M. et de madame de Hansfeld, au moment où
+celle-ci, pour ménager M. de Brévannes, qui pouvait la calomnier si
+dangereusement, allait le recevoir à l'hôtel Lambert, ainsi que Berthe.
+
+L'exaltation de Paula était arrivée à ce point qu'elle ne pouvait
+supporter plus longtemps sa position. Elle avait fixé à M. de Morville
+le terme de huit jours pour lui faire part de sa résolution suprême,
+parce qu'elle voulait qu'avant huit jours le sort de sa vie entière fût
+décidé.
+
+Ou elle aurait le courage de profiter des offres d'Iris, ou elle se
+tuerait... si le projet de la jeune fille lui semblait exiger une
+complicité pour ainsi dire trop directe, trop personnelle.
+
+Rien ne semble plus étrange, et rien n'est pourtant plus réel que ces
+compositions, que ces attermoiements avec le crime.... Les juges ne sont
+pas les seuls à y trouver des _circonstances atténuantes_.
+
+Madame de Hansfeld venait de faire demander Iris: celle-ci entra.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+L'ÉPINGLE.
+
+
+--Vous m'avez demandée, marraine?--dit Iris.
+
+--Oui.... Fermez la porte... et voyez si personne ne peut nous entendre.
+Iris sortit un instant et revint.
+
+--Personne, marraine.
+
+Le coeur de Paula battait d'une façon étrange; elle baissait les yeux
+devant le regard pénétrant de la bohémienne; enfin elle lui dit avec
+effort:
+
+--Écoutez bien; la conversation que je vais avoir avec vous sera la
+dernière que nous aurons au sujet de... ce que vous savez. Vous m'avez
+dit, il y a quelques jours: Un mot, un signe de vous... cette épingle...
+je suppose, et....
+
+Paula ne put achever.
+
+Iris reprit:
+
+--Et vous êtes libre!...
+
+--Vous m'avez dit cela....
+
+--Je le répète....
+
+--Vous prétendez m'être dévouée?
+
+--Autrefois, maintenant, toujours.
+
+--Donnez-m'en une preuve.
+
+--Parlez, marraine.
+
+--Dites-moi par quel moyen vous prétendez _me rendre libre_...
+
+La voix de madame de Hansfeld s'altéra; elle reprit aussitôt et plus
+vivement:--Sans que ni vous ni moi soyons complices de... ce... ce qu'il
+faut faire pour cela.
+
+Ces mots semblèrent brûler les lèvres de madame de Hansfeld.
+
+--Pourquoi cette question?
+
+--Je ne crois pas à la possibilité de ce que vous m'avez proposé; je ne
+songe pas à en profiter; mais je veux connaître par quels moyens... vous
+prétendez... enfin, vous me comprenez....
+
+--A quoi bon vous en instruire?...
+
+--S'ils me paraissent moins horribles que je ne le suppose...
+peut-être... je ne sais...--Puis la princesse, épouvantée de ce qu'elle
+venait de dire, mit la main sur ses yeux et s'écria:--Non, non,
+laissez-moi... allez-vous-en, ne revenez plus, je ne veux plus vous
+voir... sortez....
+
+--Marraine, en grâce!...
+
+--Non... sortez, vous dis-je....
+
+--Eh bien! je vais vous dire par quels moyens....
+
+Et Iris baissa la voix, attendant avec anxiété une nouvelle injonction
+de sortir.
+
+Paula resta muette.
+
+Iris continua:
+
+--Oui, je puis, si vous l'exigez, vous dire par quels moyens vous pouvez
+être libre.... Mais prenez garde... prenez garde....
+
+Madame de Hansfeld regarda fixement Iris.
+
+--Que je prenne garde?
+
+--Oui... vous pourrez amèrement regretter de m'avoir interrogée à ce
+sujet.... Vous avez des scrupules, ils deviendront plus grands encore si
+vous êtes instruite de mes desseins.... Sans la parole que vous m'avez
+fait donner de ne pas agir à votre insu... je vous aurais épargné ces
+angoisses.... Quelquefois même je me demande s'il n'est pas insensé à
+moi de vous obéir pour cela.... Je n'ai d'autre but que votre
+bonheur.... L'odieux du parjure ne retomberait que sur moi... peu
+importe... vous seriez heureuse.
+
+--Oseriez-vous manquer à ce que vous m'avez promis?
+
+--Malheureusement je ne l'ose pas; un mot de vous est une loi pour
+moi.... Au moins que cette soumission à vos volontés vous donne une foi
+profonde, aveugle, dans ma parole....
+
+--Dans votre parole?--dit amèrement Paula.
+
+--Oui... et je vous jure que les événements ont marché de telle sorte,
+sans que vous y soyez mêlée en rien, vous le savez mieux que personne...
+qu'avant huit jours... vous serez peut-être libre... et non seulement
+aucun soupçon ne vous atteindra, mais l'intérêt, mais les sympathies du
+monde seront pour vous..
+
+Madame de Hansfeld regarda Iris avec surprise, presque avec stupeur.
+
+--Mais, s'il en est ainsi, pourquoi ne pas me faire part de ces
+événements, puisque j'y suis, dites-vous, absolument étrangère?
+
+--A cause de vos scrupules, marraine.
+
+--De mes scrupules! pourquoi en aurais-je? Ne suis-je pas innocente de
+ce qui se passe?
+
+--Vos scrupules naîtront... quoique insensés.... Ils naîtront, vous
+dis-je, et vous les écouterez.
+
+--Comment cela?
+
+--Supposez-vous instruite, par je ne sais quel prodige, de l'avenir
+d'une personne qui vous soit absolument indifférente... que vous ne
+connaissez même pas.... Cette prescience vous apprend que cette personne
+doit mourir dans huit jours... mourir fatalement, sans que vous soyez
+pour rien dans les causes de cette mort, sans qu'elle vous profite en
+rien... sans que vous puissiez changer le cours des événements qui
+l'amènent.... N'éprouverez-vous pas une sorte d'angoisse à cette
+révélation? ne vous regarderez-vous pas pour ainsi dire comme complice
+du destin en voyant cette personne ignorante du sort terrible qui
+l'attend, tandis que vous en êtes instruite... vous?
+
+--Je ne me croirais pas complice de cette mort, mais j'éprouverais de la
+terreur en voyant cette personne marcher, confiante et paisible, vers un
+abîme qu'elle ignore.
+
+--Eh bien! cette terreur ne deviendra-t-elle pas un remords s'il s'agit
+de votre mari, si sa mort comble tous vos voeux, réalise toutes vos
+espérances?
+
+--Que dites-vous?
+
+--Quelque innocente que vous fussiez d'une telle catastrophe, ne vous
+regarderiez-vous pas presque comme criminelle... seulement parce que
+vous étiez instruite à l'avance? Encore une fois, ne m'interrogez pas
+davantage... ne me forcez pas à parler... vous vous en repentiriez, il
+serait trop tard.... Confiez-vous à moi.
+
+--Me confier à vous... non, non, je sais ce dont vous êtes capable....
+J'étais certainement innocente de vos affreuses tentatives sur M. de
+Hansfeld... et les apparences me condamnaient. Pourtant je vous dis que
+je veux tout savoir.
+
+--Êtes-vous décidée à renoncer à M. de Morville?
+
+--Que vous importe?...
+
+--Il faut que je le sache... dans ce cas seulement je dois parler.... Il
+serait cruel de laisser périr pour rien... deux créatures de Dieu....
+
+--La vie de deux personnes serait donc en danger?--s'écria madame de
+Hansfeld.
+
+--Malheur sur moi! malheur sur vous!--dit Iris désolée ou paraissant
+l'être de l'indiscrétion qui lui échappait.--Vous me faites dire ce que
+je ne voulais pas dire. Eh bien! oui, à cette heure, la vie de deux
+personnes est en danger....
+
+--Béni soit Dieu qui t'a fait parler; jamais je n'achèterai le bonheur
+de ma vie entière à un tel prix.... Je renonce à M. de Morville, et que
+je sois maudite si jamais....
+
+--Arrêtez... marraine. Je sais la puissance de vos scrupules... mais je
+sais aussi la puissance de votre amour.... Quoiqu'il s'agisse de la vie
+de deux personnes... vous pourriez être maudite....
+
+--Malheureuse....
+
+--Tenez, marraine, laissons les événements suivre leur cours... ce qui
+sera... sera....
+
+--Maintenant que tu m'as rempli l'âme de terreur, car je sais ce dont tu
+es capable, tu veux le taire.... Non, non, parle... je l'exige....
+
+--Eh bien donc, puisque vous m'y forcez, apprenez tout.... Le prince
+aime Berthe et il en est aimé... Vous savez la jalousie féroce de M. de
+Brévannes.... Il hait déjà le prince parce qu'il est votre mari....
+Maintenant qu'il le sait aimé de sa femme, il le hait à la mort....
+Supposez Berthe assez imprudente pour accorder un rendez-vous à M. de
+Hansfeld, rendez-vous innocent ou coupable, volontaire ou forcé, peu
+importe; M. de Brévannes en est instruit, il les surprend tous deux par
+la ruse: les apparences sont contre eux.... Que fait-il? dites, que
+fait-il?
+
+--Mon Dieu!... mon Dieu!...
+
+--Que fait-il! Il se croit aimé de vous, il croit qu'en vous rendant
+libres, vous et lui, par le double meurtre qu'il peut commettre
+impunément, il obtiendra votre main....
+
+--Mais c'est une machination infernale....
+
+--Mais seriez-vous libre... ou non?... Et en quoi auriez-vous participé
+à tout ceci?... Votre mari vous trompe... pour la femme d'un homme que
+vous haïssez.... Qu'y pouvez-vous?... Cet homme les tue tous les deux...
+Êtes-vous sa complice? Qui vous empêche ensuite d'épouser M. de
+Morville?... En quoi lui-même peut-il jamais vous soupçonner d'avoir
+trempé dans cette machination?... Bien plus, ainsi que je vous le
+disais, l'intérêt, les sympathies du monde ne seront-ils pas pour
+vous?...
+
+--Vous êtes folle.... A peine M. de Brévannes se porterait-il à une si
+terrible extrémité s'il se croyait aimé de moi, et encore il n'oserait
+pas m'offrir une main... teinte du sang de mon mari....
+
+--Cet homme est d'une jalousie d'orgueil si sauvage, que dans aucune
+circonstance il n'aurait hésité à tuer sa femme et son séducteur; mais
+comme il vous aime avec d'autant plus d'ardeur qu'il se croit follement
+aimé de vous, il ne doute pas que vous ne braviez les convenances
+jusqu'à lui donner votre main, et il se hâte à cette heure de tendre le
+piége où sa femme et votre mari doivent infailliblement périr.
+
+--Mais vous perdez la raison. Cet homme, si vaniteux qu'il soit, ne se
+croira jamais aimé de moi. A peine lui ai-je dit quelques paroles
+bienveillantes pour conjurer le mal qu'il pouvait me faire.
+
+--Mais... j'ai parlé pour vous... moi!
+
+--Vous avez parlé pour moi?
+
+Et Iris raconta à madame de Hansfeld l'histoire du _livre noir_.
+
+Paula resta muette, anéantie, à cette révélation.
+
+Elle ne pouvait croire à tant d'audace, à une combinaison si diabolique.
+
+--Mais c'est épouvantable!--s'écria-t-elle.
+
+Iris regarda sa maîtresse en souriant d'un air étrange, et lui dit:
+
+--Vous m'aviez jusqu'ici reproché d'agir sans votre consentement... j'ai
+eu tort.... Je voulais vous cacher le fil des événements qui se
+préparaient, vous m'avez forcée de vous le découvrir.... Vous devez vous
+en repentir, maintenant que vous savez tout.... Ignorante de cette
+trame, son succès était pour vous un coup du hasard, vous en profitiez
+sans remords; maintenant vous en êtes instruite... si vous ne la
+dévoilez pas, vous en êtes complice.
+
+--Et pourquoi m'avez vous obéi?--s'écria machinalement madame de
+Hansfeld.--Pourquoi m'avez-vous appris ces horreurs?
+
+Ce mot était odieux, il révélait la secrète et homicide pensée de Paula.
+
+--Je vous ai obéi--reprit amèrement Iris--parce que j'attendais cet
+ordre avec impatience, et que si vous ne me l'aviez pas donné je vous
+aurais de moi-même instruite de tout ceci....
+
+--Que dit-elle?
+
+--Je ne m'abuse pas; en travaillant à votre bonheur, c'est à ma perte
+que je cours: lorsque vous aurez épousé M. de Morville, je ne serai plus
+pour vous qu'un objet de mépris et d'horreur.... Certes, j'aurais pu
+agir en silence, sans vous prévenir, et vous laisser recueillir
+innocemment le fruit de cette sanglante combinaison. Mais je l'avoue...
+je n'ai pas eu ce courage; je veux bien mourir pour vous, mais à
+condition que vous me disiez au moins:--Meurs pour moi!
+
+--Étrange et abominable créature!
+
+--Votre bonheur causera ma perte, je le sais; mais au moins, au sein de
+votre heureux amour, peut-être aurez-vous un souvenir pour moi....
+
+--Si vous vous sacrifiiez ainsi dans mon intérêt, vous eussiez attendu
+que ce que vous appelez mon bonheur fût assuré pour me faire cette
+nouvelle révélation....
+
+--Non, marraine; il se peut que vous ayez plus de vertu que d'amour, et
+alors votre bonheur eût été à tout jamais empoisonné. A cette heure, au
+contraire, en apprenant à quel prix vous auriez épousé M. de Morville,
+vous pouvez choisir, vous avez entre vos mains l'avenir de votre amour
+pour M. de Morville, le sort de Berthe de Brévannes et de votre mari....
+Un mot de vous à M. de Brévannes au sujet du _livre noir_... et il sait
+que vous ne l'aimez pas, qu'il est dupe d'une fourberie dont je suis
+l'auteur, et qu'au lieu de conduire sa femme à l'hôtel Lambert pour la
+faire plus sûrement tomber dans le piége qu'il lui tend ainsi qu'à M. de
+Hansfeld, il doit arracher Berthe à cet amour innocent encore... puisque
+la mort de sa femme et du prince lui est inutile; tel est votre devoir,
+marraine, faites-le. Sans doute, M. de Brévannes, furieux, répandra
+contre vous les plus atroces calomnies.... Que vous importe?... ce sont
+des calomnies.... Sans doute, M. de Morville pourra s'en affliger, y
+croire, et sourire amèrement en songeant à l'amour idéal et romanesque
+qu'il avait pour vous; cela est triste; que vous importe?... pendant la
+longue vie qu'il vous reste à passer auprès du prince que vous n'aimez
+pas, et qui ne vous aime plus... vous pourrez vous répéter glorieusement
+chaque jour: J'ai fait mon devoir.
+
+--Oh! maudite sois-tu, démon vomi par l'enfer!... s'écria madame de
+Hansfeld avec égarement;--laisse-moi... laisse-moi.... Pourquoi viens-tu
+m'enfermer dans un cercle affreux dont je ne puis sortir sans causer la
+mort de deux infortunés, ou sans me jeter dans l'abîme d'un désespoir
+sans fin?
+
+--Vous assombrissez bien les couleurs du tableau, marraine; vous pouvez
+sortir du cercle affreux dont vous parlez... mais pour aller le front
+haut et fier à l'autel avec M. de Morville, pour passer auprès de lui
+la vie la plus belle et la plus honorée.
+
+--Oh! tais-toi... tais-toi!
+
+--Et cela sans lui faire parjurer ses serments, et cela sans le rendre
+coupable envers sa mère, car elle bénirait ce mariage, que vous pouvez
+contracter avec joie... sans honte, sans crime, en restant paisible à
+attendre les événements... ne provoquant rien, ne faisant rien, ne
+sachant rien....
+
+--Tais-toi! oh! tais-toi!
+
+--N'encourageant pas même par un mot hypocrite la vengeance féroce et
+intéressée de M. de Brévannes, en étant toujours avec lui froidement
+polie.... Tout est prévu.... Le livre noir parlera pour vous: le livre
+noir dira que, pour rendre plus tard votre mariage possible, il ne faut
+pas qu'on soupçonne M. de Brévannes de vous aimer et d'avoir calculé la
+vengeance qu'il aura tirée du prince et de Berthe.... Cela vous épargne
+encore une assiduité qui, remarquée dans le monde, aurait pu éveiller la
+jalousie de M. de Morville.... Je vous dis que tout était prévu...
+soigneusement prévu, marraine.
+
+--Mon Dieu!... mon Dieu, délivrez-moi de l'obsession de cette créature!
+
+--De sorte qu'après le tragique événement--reprit imperturbablement
+Iris--M. de Brévannes n'a aucun reproche à vous faire, et vous lui
+fermez votre porte sans un mot d'explication. Brévannes éclatera... que
+pourra t-il faire ou dire? Le livre noir est entre mes mains, il n'a
+pas une lettre de vous; d'ailleurs, pour se plaindre, il lui faudrait
+avouer l'infâme calcul qui lui a presque fait provoquer son déshonneur
+pour avoir le droit de tuer sa femme et votre mari.... Mais il
+n'oserait, car il inspirerait autant de mépris que d'horreur, qu'en
+dites-vous, marraine?
+
+--Laisse-moi... te dis-je... va-t'en... va-t'en... tu m'épouvantes!
+
+--Mon Dieu! que fais-je autre chose que de vous exposer le bien et le
+mal?... Maintenant vous êtes libre... choisissez!
+
+--Monstre!... tu sais bien la portée de les paroles... et des
+criminelles espérances que tu évoques à ma pensée.
+
+--Suis-je un monstre... pour vous dire de choisir entre le bien et le
+mal? La vertu est donc une terrible chose à pratiquer, qu'elle coûte
+autant de larmes que le crime?...
+
+--Seigneur, ayez pitié de moi!
+
+--Un dernier mot, marraine. J'ai pu mettre en jeu certaines passions,
+préparer certains événements... mais il ne dépend plus de moi de modérer
+leur marche; car... ils semblent se précipiter... demain, peut-être, il
+serait trop tard.... Si vous êtes décidée au _bien_... c'est-à-dire à
+prévenir votre mari du danger qu'il va courir, et M. de Brévannes de la
+mystification dont il est dupe... agissez sans délai, aujourd'hui même,
+à l'instant.... Une heure de retard peut tout perdre... c'est-à dire
+tout gagner dans l'intérêt de votre amour....
+
+A ce moment, un valet de chambre entra, après avoir frappé, chez Paula.
+
+--Qu'est-ce?--dit-elle à cet homme.
+
+--Ne sachant pas si madame la princesse recevait, j'ai prié M. et madame
+de Brévannes d'attendre.
+
+--Ils sont là?--s'écria madame de Hansfeld en tressaillant.
+
+--Oui, princesse.
+
+--Madame a oublié qu'elle avait donné rendez-vous à M. et madame de
+Brévannes ce matin...--dit Iris.
+
+--En effet--reprit Paula d'une voix émue--je... oui... sans doute.
+
+--La princesse reçoit--se hâta de dire Iris.--Priez seulement M. et
+madame de Brévannes d'attendre... un moment.
+
+Le valet de chambre sortit.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+DÉCISION.
+
+
+--Jamais... jamais... je n'aurai le courage de recevoir monsieur et
+madame de Brévannes--s'écria la princesse avec désespoir--car....
+
+La voix du prince interrompit Paula.
+
+Le salon où elle se trouvait était séparé des autres appartements par
+une longue galerie semblable à celle que M. de Hansfeld occupait à
+l'étage supérieur.
+
+Des portières de velours remplaçaient les portes; Paula entendit son
+mari demander au valet de chambre, qui se tenait à l'extrémité de cette
+galerie, si la princesse était chez elle.
+
+--C'est le prince!--s'écria Iris.
+
+--Il va se rencontrer avec cette jeune femme...--dit Paula.--Tous deux
+ignorent que M. de Brévannes est instruit de leur amour, et que par un
+affreux calcul il doit feindre d'ignorer cet amour.... Oh! c'est
+horrible... les laisser dans cette funeste confiance....
+
+Iris se hâta de lui dire:
+
+--Vous voulez épargner ces malheureux et renoncer à M. de Morville?
+Soit; tout à l'heure, au moment où M. de Brévannes sortira de l'hôtel,
+je trouverai moyen de lui parler, et en deux mots je lui apprends la
+fourberie du livre noir.
+
+Paula fit un mouvement.
+
+--N'est-ce pas là votre volonté, marraine?
+
+--Oui, oui.
+
+--Pourtant, si par hasard cette volonté changeait, si vous vouliez
+profiter des événements que cette rencontre du prince et de Berthe chez
+vous va précipiter encore... à moins que vous ne vous y opposiez lorsque
+vous me verrez me lever pour aller attendre M. de Brévannes, donnez-moi
+cette épingle en me disant de la serrer... cela voudra dire que M. de
+Brévannes doit rester dans son erreur....
+
+--Mais....
+
+--Voici le prince.... Tout à l'heure donnez-moi cette épingle... et dans
+huit jours vous êtes libre, sinon... renoncez à jamais à M. de Morville.
+
+M. de Hansfeld entra chez sa femme.
+
+Iris avait l'habitude de rester auprès de sa maîtresse, lors même que
+celle-ci recevait des visites. Sa présence à la scène suivante parut
+donc au prince fort naturelle.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+LA CHASSE AU MARAIS.
+
+
+M. de Hansfeld était à la fois surpris, ému, troublé.
+
+Il venait de voir Berthe descendre de voiture avec M. de Brévannes,
+Berthe à qui il avait cru dire à tout jamais adieu lors de sa dernière
+entrevue avec elle chez Pierre Raimond.
+
+Ayant toujours ignoré que Paula connaissait M. de Brévannes, Arnold ne
+pouvait concevoir pourquoi celui-ci conduisait sa femme à l'hôtel
+Lambert, et comment madame de Hansfeld s'était liée avec Berthe, dont
+elle le savait épris. Paula, pour échapper au voyage d'Allemagne dont
+son mari la menaçait, ne l'avait-elle pas menacé à son tour de révéler
+les entrevues qu'il avait avec Berthe chez le graveur, de les révéler,
+disons-nous, à M. de Brévannes?
+
+Quel était donc le but de Paula en recevant Berthe à l'hôtel Lambert?
+Était-ce affectation, indifférence?
+
+Arnold se perdait en conjectures; en songeant qu'il allait revoir
+Berthe, l'étonnement, le bonheur, la crainte l'agitaient malgré lui. Il
+dit à Paula, d'une voix légèrement émue:
+
+--Il me semble que je viens de voir entrer une visite pour vous?
+
+--Oui...--répondit madame de Hansfeld avec embarras.--Une femme de mes
+amies m'a présenté dans le monde madame de Brévannes, que l'on dit
+charmante et que vous trouvez telle...--ajouta-t-elle en riant d'un air
+forcé.--Madame de Brévannes m'a demandé quand je restais chez moi, je
+lui ai dit aujourd'hui et je l'avais oublié... On l'a fait un moment
+attendre avec son mari.... Ne vous ayant pas vu, il m'a été impossible
+de vous prévenir de cette visite... qui, je le crois, ne pouvait
+d'ailleurs vous être désagréable.
+
+--Ma marraine me permettra-t-elle de lui faire observer que voilà déjà
+bien longtemps que les personnes attendent?--dit Iris avec une sorte de
+familiarité respectueuse à laquelle on était habitué.
+
+--Elle a raison--dit M. de Hansfeld, imprudemment entraîné par le désir
+de revoir Berthe; il sonna.
+
+Un laquais parut.
+
+--Faites entrer--dit le prince.
+
+Le laquais sortit.
+
+Iris et Paula échangèrent un regard.
+
+Pour l'intelligence de la scène suivante, nous dirons que quelques
+lignes du livre noir, toujours écrites au nom de Paula et communiquées
+le matin même par Iris à M. de Brévannes, apprenaient à celui-ci que
+l'objet de l'amour de Berthe était le prince de Hansfeld, et que très
+souvent elle avait eu des entrevues avec lui, sous un nom supposé, chez
+Pierre Raimond.
+
+Quelques mots expressifs indiquaient le parti terrible que M. de
+Brévannes pouvait tirer de cet amour, dont la punition, s'il devenait
+coupable et flagrant, pouvait assurer la liberté de M. de Brévannes et
+de Paula.
+
+Après cette découverte, M. de Brévannes redoubla d'hypocrisie afin
+d'augmenter encore la sécurité de sa femme, qu'il se promit néanmoins
+d'observer attentivement, quoiqu'il ne doutât pas qu'elle aimât le
+prince.
+
+Le premier refus de Berthe de se rendre à l'hôtel Lambert, son émotion
+croissante en approchant des lieux où elle allait revoir Arnold, étaient
+des preuves convaincantes de cet amour. M. de Brévannes s'étant
+d'ailleurs informé auprès du portier de Pierre Raimond des visites que
+recevait le graveur, M. de Hansfeld lui avait été si exactement dépeint
+qu'il n'attendait que l'occasion de voir le prince pour s'assurer de son
+identité avec le visiteur assidu de Pierre Raimond.
+
+Paula, assise auprès de la cheminée, avait à côté d'elle une petite
+table sur laquelle était placée la fatale épingle qui, remise à Iris,
+devait l'empêcher de dévoiler à M. de Brévannes la fourberie dont il
+était dupe, et le laisser dans la créance qu'en se débarrassant de sa
+femme et du prince il pourrait épouser Paula.
+
+La bohémienne, occupée d'un travail de tapisserie, était demi-cachée par
+les rideaux de la fenêtre auprès de laquelle elle se tenait; mais elle
+pouvait néanmoins ne pas quitter sa maîtresse du regard.
+
+Et il faut le dire, ce regard semblait quelquefois exercer sur Paula une
+sorte de fascination.
+
+Enfin M. de Hansfeld, debout devant la cheminée, dissimulait à peine son
+émotion.
+
+La porte s'ouvre, un valet de chambre annonce:
+
+--M. et madame de Brévannes.
+
+Peut-être trouvera-t-on un contraste assez dramatique entre la
+conversation futile, oiseuse, désintéressée des quatre acteurs de cette
+scène, et les anxiétés, les passions diverses et profondes qui les
+agitaient.
+
+Madame de Hansfeld se leva, fit quelques pas au-devant de Berthe, et lui
+dit avec grâce:
+
+--Vous êtes, madame, mille fois aimable d'avoir bien voulu vous rappeler
+que je restais chez moi aujourd'hui.
+
+--Madame... vous... êtes bien bonne--balbutia Berthe, en baissant les
+yeux de peur de rencontrer ceux d'Arnold.
+
+La malheureuse femme se sentait défaillir.
+
+La princesse ajouta:
+
+--Voulez-vous me permettre, madame, de vous présenter monsieur de
+Hansfeld, qui n'a pas eu, jusqu'à présent, l'honneur de vous
+rencontrer?
+
+Arnold s'avança, salua profondément et dit à Berthe:
+
+--Je regrette toujours de ne pas accompagner madame de Hansfeld dans le
+monde aussi souvent que je le désirerais; mais après la bonne fortune
+qu'elle vous a due, madame, je le regrette doublement; pourtant je me
+console, puisque je suis assez heureux pour pouvoir vous présenter
+mes... hommages.
+
+Voulant venir au secours de Berthe, qui de plus en plus troublée ne
+trouvait pas un mot à répondre à Arnold, madame de Hansfeld dit à
+celui-ci en lui présentant M. de Brévannes d'un geste:
+
+--Monsieur de Brévannes....
+
+Ce dernier salua.
+
+Le prince lui rendit ce salut et lui dit avec affabilité:
+
+--Je serai toujours enchanté, monsieur, de vous rencontrer chez madame
+de Hansfeld, et j'espère que j'aurai le plaisir de vous y voir souvent.
+
+--Aussi souvent, monsieur, qu'il me sera possible de profiter d'une
+offre si aimable sans en abuser....
+
+Après ces préliminaires indispensables, les quatre personnages
+s'assirent. Paula à sa place, à droite de la cheminée, Berthe à gauche,
+M. de Brévannes à côté de madame de Hansfeld, et Arnold auprès de la
+fille du graveur.
+
+Le prince, sentant la nécessité de vaincre son émotion, faisait les
+honneurs de chez lui avec la plus parfaite dignité.
+
+Berthe, de son côté, se rassurait peu à peu; Paula tâchait de ne pas
+céder aux terribles préoccupations que devait lui causer son dernier
+entretien avec Iris.
+
+M. de Brévannes, qui avait toujours entendu parler du prince de Hansfeld
+comme d'une sorte d'original, farouche, bizarre, à demi-insensé, et qui
+s'était demandé comment sa femme avait pu s'éprendre d'un tel homme, M.
+de Brévannes resta stupéfait de la distinction et de la gracieuse
+urbanité du prince, dont la figure juvénile et douce était des plus
+charmantes.
+
+Alors il comprit parfaitement l'amour de Berthe, et sa rage s'en
+augmenta contre elle et contre M. de Hansfeld. Aussi, jetait-il
+quelquefois sur celui-ci à la dérobée des regards de tigre; puis il
+cherchait les yeux de Paula avec un air d'intelligence tour à tour
+sombre et passionné qui prouva à madame de Hansfeld qu'Iris ne l'avait
+pas trompée au sujet du livre noir.
+
+Un silence assez embarrassant avait succédé aux premières banalités de
+la conversation.
+
+Le prince le rompit en disant à Berthe:
+
+--Vous avez dû, madame, avoir bien de la peine à trouver cette demeure
+isolée au milieu de ce quartier désert?
+
+--Non, monsieur,--répondit Berthe en rougissant jusqu'aux yeux;--mon
+père... habite très près d'ici.
+
+Cette réponse, que la jeune femme avait, pour ainsi dire, faite
+involontairement, redoubla sa confusion en lui rappelant les premiers
+temps de son amour pour Arnold. Celui-ci se hâta d'ajouter:
+
+--C'est différent, madame; mais venir à l'île Saint-Louis, c'est
+toujours une espèce de voyage pour les véritables Parisiens.
+
+--Du moins--dit M. de Brévannes--on est bien dédommagé de ce voyage...
+comme vous dites, monsieur, en pouvant admirer cet hôtel... un véritable
+palais!...
+
+--En effet--dit Paula pour prendre part à la conversation--dans le
+faubourg Saint-Germain, ce quartier des beaux hôtels que nous avons
+habité pendant quelque temps, on ne trouve rien de comparable à cette
+demeure véritablement grandiose.
+
+--On ne peut plus bâtir des palais maintenant--dit M. de Brévannes--les
+fortunes sont beaucoup trop divisées.... Vous avez beaucoup plus de bon
+sens que nous, messieurs les étrangers; en Angleterre, en Russie, en
+Allemagne aussi, je le suppose, le droit d'aînesse a sagement maintenu
+le principe de la grande propriété.
+
+--Je suis sûr, monsieur--dit en souriant M. de Hansfeld--que vous n'avez
+jamais eu de frère ou de soeur?
+
+--C'est vrai, monsieur; mais qui vous donne cette certitude?
+
+--Votre admiration pour l'excellence du droit d'aînesse.
+
+M. de Brévannes ne comprit pas ce qu'il y avait d'aimable dans les
+paroles du prince, et il répondit:
+
+--Vous croyez, monsieur, que si je n'étais pas fils unique j'aurais eu
+d'autres manières de voir à ce sujet?
+
+--Je crois, monsieur, que votre manière d'aimer vos frères et vos soeurs
+aurait complètement changé votre manière de voir à ce sujet. Mais,
+pardonnez-nous, madame--dit le prince en s'adressant à Berthe--de parler
+pour ainsi dire politique; ainsi, sans transition aucune, je vous
+demanderai ce que vous pensez de la nouvelle comédie... donnée au
+Théâtre-Français. Madame de Hansfeld et moi, nous avons eu le plaisir de
+vous y voir, je n'ose dire de vous y remarquer.
+
+--Cela ne pouvait guère être autrement--dit Berthe en reprenant un peu
+d'assurance--j'étais à côté de madame Girard, qui avait une coiffure si
+singulière qu'elle attirait tous les regards.
+
+--Je vous assure, madame--reprit Paula--qu'en jetant les yeux dans votre
+loge nous n'avons vu le singulier bonnet... le sobieska de madame
+Girard, que par hasard.
+
+--Cette comédie m'a paru charmante et remplie d'intérêt--dit Berthe--et,
+sans connaître l'auteur, M. de Gercourt, j'ai été enchantée de son
+succès... il avait tant d'envieux!
+
+--L'auteur, M. de Gercourt, est tout à fait un homme du
+monde?...--demanda madame de Hansfeld.
+
+--Oui, madame--reprit M. de Brévannes--il a été l'un des cinq ou six
+hommes des plus à la mode de Paris; on le classait même immédiatement
+après le _beau_ Morville, cet astre qui a longtemps brillé d'un éclat
+sans égal; entre nous, je ne sais pas trop pourquoi; c'était un
+engouement ridicule, rien de plus, car Gercourt et beaucoup d'autres ont
+mille fois plus d'agréments que ce prétentieux M. de Morville.
+
+Paula tressaillit en entendant prononcer un nom si cher à son coeur.
+
+Le regard de la princesse rencontra le regard d'Iris... ce regard lui
+pesa sur le coeur comme du plomb.
+
+Ignorant complètement l'amour de Paula pour M. de Morville, et croyant
+d'un bon effet aux yeux de madame de Hansfeld, de faire montre de dédain
+à l'endroit d'un des hommes les plus recherchés de Paris; cédant
+d'ailleurs à un sentiment d'envie et à une habitude de dénigrement qu'il
+avait depuis longtemps prise à l'égard de M. de Morville, qu'il
+détestait, sans autre motif qu'une basse jalousie, M. de Brévannes,
+continua:
+
+--Ce M. de Morville a une jolie figure, si l'on veut; mais il a l'air si
+stupidement satisfait de lui-même, qu'il en fait mal au coeur. On parle
+de ses succès; après tout, il n'a jamais réussi qu'auprès de ces femmes
+faciles auxquelles on peut prétendre, pourvu qu'on soit du monde dont
+elles sont.... On a fait beaucoup de bruit de sa liaison avec cette
+Anglaise: il en était fort épris, soit; mais elle se moquait de lui,
+comme fera toute femme de bon goût; car ne trouvez-vous pas, madame,
+qu'on peut toujours à peu près juger de la valeur d'une femme par la
+valeur de l'homme qu'elle distingue?
+
+--C'est généralement vrai, monsieur--dit Paula en se contenant.
+
+--Eh bien! madame, vous venez d'apprécier les sots et ridicules
+enthousiastes de ce sot et ridicule Morville.
+
+Rien de plus vulgaire que ce dicton: Les petites causes produisent
+souvent de grands effets. Mais aussi rien de plus vrai que cette
+vulgarité.
+
+En voici une nouvelle preuve:
+
+M. de Hansfeld ne connaissait pas M. de Morville, il lui était donc
+indifférent d'en entendre parler en mal ou en bien; mais cédant, malgré
+lui sans doute, à un vague désir de se mettre bien avec M. de Brévannes,
+il crut lui être agréable en partageant son avis au sujet de M. de
+Morville.
+
+Enfin, la pauvre Berthe elle-même, autant par envie de complaire à son
+mari que par suite de cette déférence, de cet acquiescement involontaire
+qu'une femme accorde toujours au jugement de celui qu'elle aime, la
+pauvre Berthe, disons-nous, fut, pour ainsi dire, le naïf et timide écho
+du prince dans la conversation suivante.
+
+Cette conversation fut la _cause_; nous dirons tout à l'heure l'_effet_.
+
+M. de Hansfeld reprit donc:
+
+--Je ne connais pas M. de Morville, je l'ai aperçu deux ou trois fois;
+il m'a paru beau, mais d'une affectation presque ridicule, et j'ai
+entendu dire que l'on exagérait beaucoup son mérite....
+
+--C'est aussi ce que j'ai entendu dire...--ajouta la malheureuse
+Berthe;--il a, ce me semble, une figure très régulière... mais peut-être
+un peu insignifiante.
+
+Paula ne dit pas un mot; elle prit sur la petite table l'épingle fatale
+et se mit à jouer avec ce bijou.
+
+Iris ne quittait pas sa maîtresse du regard.
+
+Elle tressaillit d'une sombre joie au mouvement de sa maîtresse.
+
+On le voit, la petite _cause_ commençait à produire son _effet_.
+
+--Je suis enchanté de voir une personne de goût comme vous,
+monsieur--dit M. de Brévannes au prince--rendre mon jugement décisif en
+l'approuvant.
+
+Arnold, pour achever de se mettre tout à fait dans les bonnes grâces du
+mari de Berthe, hasarda un léger mensonge et reprit:
+
+--Je me souviens même d'avoir un jour écouté sa conversation, et je l'ai
+trouvée au-dessous du médiocre....
+
+--Il est vrai que M. de Morville ne passe pas, dit-on, pour avoir
+infiniment d'esprit...--ajouta le doux et tendre écho en baissant ses
+grands yeux bleus, et en rougissant à la fois et de mentir et de faire
+une sorte de _bassesse_ pour être agréable à M. de Brévannes.
+
+La petite cause continuait de produire son effet.
+
+Tenant dans sa main droite l'épingle constellée madame de Hansfeld
+battait pour ainsi dire sur sa main gauche la mesure du crescendo de
+colère qui l'agitait, et qui enveloppait Berthe, M. de Brévannes et le
+prince.
+
+Dans ce moment elle rencontra les yeux d'Iris, et, au lieu de détourner
+son regard de celui de la bohémienne, elle la regarda un moment d'un air
+tellement significatif, qu'Iris crut qu'elle allait lui donner
+l'épingle.
+
+M. de Brévannes reprit, en s'adressant à madame de Hansfeld:
+
+--Mais vous-même, madame, que pensez-vous de M. de Morville?
+N'avons-nous pas raison de nous révolter un peu contre l'admiration
+moutonnière qui fait une idole d'un homme nul?
+
+--Certainement, monsieur--dit Paula--il est très bien de ne pas accepter
+des renommées par cela seulement qu'elles sont des renommées....
+
+--C'est qu'aussi jamais renommée ne fut moins méritée; et je ne suis pas
+le seul, je vous le jure, qui proteste contre elle.... Beaucoup de
+personnes pensent comme moi; et ce qui indispose contre ce M. de
+Morville, c'est qu'il prétend à tous les succès. A l'entendre, il monte
+à cheval mieux que personne, il fait des armes mieux que personne, il
+lire à la chasse mieux que personne....
+
+--Est-ce que M. de Morville est grand chasseur?--dit Arnold.
+
+--Il en a du moins la prétention, car il les a toutes; mais je suis sûr
+qu'il justifie aussi peu celle-là que les autres, et qu'il chasse par
+ton et non par plaisir.
+
+--Il a tort--dit Arnold--car c'est un des plus vifs plaisirs que je
+connaisse....
+
+--Vous êtes chasseur, monsieur?--dit M. de Brévannes.
+
+--Nous avons de si belles chasses en Allemagne, qu'il est impossible de
+ne pas avoir ce goût. Il est surtout une chasse que j'aimais beaucoup,
+et qui n'est peut-être pas très connue en France....
+
+--Quelle chasse, monsieur?... Je puis vous renseigner, car j'ai aimé,
+j'aime encore passionnément la chasse....
+
+--La chasse au marais. Nous avons en Allemagne d'admirables passages
+d'oiseaux aquatiques.
+
+--Vous aimez la chasse au marais!...--s'écria M. de Brévannes après un
+moment de réflexion, et comme éclairé par une idée subite.
+
+--A la folie... monsieur.... Mais avez-vous en France beaucoup de ces
+chasses?
+
+--Nous en avons, et je puis même dire que j'en ai une chez moi, en
+Lorraine, des plus belles de la province....
+
+--Certainement--dit naïvement Berthe--ce matin même encore le régisseur
+de M. de Brévannes lui a annoncé qu'il y avait en ce moment un passage
+extraordinaire de...--je ne me rappelle pas le nom de ces oiseaux--dit
+Berthe en souriant.
+
+--Un passage de halbrans; ils sont venus s'abattre sur nos étangs par
+nuées... et, tenez, monsieur--dit M. de Brévannes avec une expression de
+franche cordialité--si je ne craignais pas de passer pour un vrai paysan
+du Danube... pour un homme par trop sans façon....
+
+Le prince regardait M. de Brévannes avec surprise.
+
+--En vérité, monsieur--lui dit-il--je ne comprends pas....
+
+--Eh bien, ma foi, arrière la honte, entre chasseurs la franchise avant
+tout. Le passage des halbrans est magnifique cette année, il dure
+toujours au moins une huitaine. J'ai quatre cents arpents d'étangs; ma
+maison est confortablement arrangée pour l'hiver.... Permettez-moi de
+vous offrir d'y venir tirer quelques coups de fusil; en trente-six
+heures nous serons chez moi.... Et, si par un hasard inespéré, madame de
+Hansfeld n'avait pas trop d'aversion pour la campagne pendant quelques
+jours d'hiver, madame de Brévannes tâcherait de lui en rendre le séjour
+le moins désagréable possible. Vous le voyez, monsieur, lorsque je me
+mets à être indiscret, je ne le suis pas à demi....
+
+A cette proposition si brusque, si inattendue, si en dehors des
+habitudes et des usages reçus, et qui, acceptée par M. de Hansfeld
+pouvait avoir de si terribles résultats, la princesse tressaillit.
+
+Berthe rougit et frissonna.
+
+Iris bondit sur sa chaise. M. de Hansfeld put à peine dissimuler sa
+joie; pourtant, avant d'accepter, il tâcha, mais en vain, de rencontrer
+le regard de Berthe. La jeune femme n'osait lever les yeux.
+
+Arnold interpréta cette expression négative en sa faveur, et répondit:
+
+--En vérité, monsieur, cette offre est si aimable et faite avec tant de
+bonne grâce... que je craindrais de vous laisser voir tout le plaisir
+qu'elle me fait, si, comme vous le dites, entre chasseurs on ne devait
+pas avant tout accepter franchement ce qu'on vous offre franchement.
+
+--Vous acceptez donc, monsieur?--s'écria M. de Brévannes.--Puis,
+s'adressant à Paula:--Puis-je espérer, madame, que l'exemple de M. de
+Hansfeld vous encouragera, si sauvage que soit mon invitation, si
+insolite que soit en plein hiver, je n'ose dire... une telle partie de
+plaisir. Je suis sûr que madame de Brévannes ferait de son mieux pour
+vous faire trouver moins longs ces quelques jours de solitude au milieu
+de nos bois.
+
+--Croyez, madame--dit Berthe d'une voix altérée--que je serais bien
+heureuse si vous daigniez nous accorder cette faveur.
+
+--Vous êtes mille fois aimable, madame; mais je crains de vous causer un
+tel dérangement...--dit Paula dans une inexprimable angoisse. Elle
+sentait que de son consentement allait dépendre son avenir, celui de M.
+de Morville, celui de Berthe et d'Arnold; car, ainsi que l'avait prévu
+Iris, sans s'attendre pourtant à cet incident si peu prévu, elle
+sentait que les événements allaient se précipiter d'une manière
+effrayante.
+
+--Soyez généreuse, madame--dit M. de Brévannes;--nous tâcherons de vous
+distraire... nous organiserons pour vous de véritables chasses de
+demoiselles; j'ai des furets excellents.... Si vous ne connaissez pas le
+divertissement du furetage, cela vous amusera, je le crois.... Le temps
+est assez doux cet hiver... je puis vous promettre une pêche aux
+flambeaux.... Enfin, j'ai une réserve bien peuplée de daims et de
+chevreuils; vous en verrez prendre quelques-uns dans les toiles. Je me
+hâte de vous dire que cette chasse n'a rien de barbare, car les victimes
+restent vivantes. Je sais, madame, que ce sont là de rustiques et
+simples amusements; mais le contraste même qu'ils offrent avec la ville
+de Paris pendant l'hiver peut leur donner quelque piquant... de même
+qu'après les avoir goûtés vous trouverez peut-être plus de saveur aux
+brillants plaisirs du monde.
+
+--Croyez, monsieur--répondit Paula, dans une anxiété de plus en plus
+profonde--que cette partie de plaisir improvisée me serait extrêmement
+agréable par la seule présence de madame de Brévannes; mais je crains
+vraiment qu'elle ne consente à ce voyage impromptu que par considération
+pour moi.
+
+--Oh! non, madame, j'y trouverai, je vous assure, le plus grand
+charme... le plus grand plaisir....
+
+Encore un effet important causé par une petite cause.
+
+Ces paroles furent prononcées par Berthe avec une si naïve expression de
+bonheur et de joie... le regard qu'elle échangea en ce moment avec
+Arnold (regard rapidement intercepté par Paula) trahissait une passion
+si profonde, si ineffable, si radieuse, que tous les serpents de l'envie
+et de la rage mordirent madame de Hansfeld au coeur.
+
+Paula aussi aimait avec passion, avec enivrement... et cet amour ne
+devait jamais être heureux. La vue d'un bonheur qui lui était interdit
+redoubla sa colère; elle se souvint de la malveillance presque
+méprisante avec laquelle M. de Brévannes, M. de Hansfeld et Berthe
+avaient parlé de M. de Morville; elle les enveloppa tous trois dans le
+même sentiment de haine; dans ce moment d'exaspération, d'autant plus
+violente qu'elle était plus contrainte, elle accepta l'offre de M. de
+Brévannes, et dit à Berthe d'une voix dont elle sut parfaitement
+dissimuler l'émotion:
+
+--Eh bien, madame, au risque d'être véritablement fâcheuse en me rendant
+à votre aimable insistance... j'accepte.
+
+--Oh! que vous êtes bonne, madame!--s'écria Berthe.
+
+--Et quand partons-nous, monsieur de Brévannes?--dit le prince sans
+pouvoir dissimuler sa joie;--je me fais une fête de cette chasse.
+
+--Je serai aux ordres de madame de Hansfeld--dit M. de
+Brévannes;--seulement je lui ferai observer que le séjour des oiseaux de
+passage est ordinairement assez court, et que nous devrions nous rendre
+chez moi le plus tôt possible.
+
+--Qu'en pensez-vous, madame?--dit M. de Hansfeld à sa femme.
+
+--Mais si demain... convient à madame de Brévannes....
+
+--A merveille--dit M. de Brévannes.--Moi et ma femme, nous partirons ce
+soir pour vous précéder de quelques heures, et avoir au moins le plaisir
+de vous attendre.
+
+A ce moment, Iris se leva.
+
+Ce mouvement rappela à madame de Hansfeld toute la terrible réalité de
+sa position.
+
+Un nuage lui passa devant les yeux, sa respiration se suspendit un
+moment sous la violence des battements de son coeur; elle frissonna
+comme si une main de glace eût passé dans ses cheveux.
+
+Le moment fatal était arrivé.
+
+Il s'agissait pour elle de faire le premier pas dans la voie du crime.
+
+Si elle laissait sortir Iris sans lui donner l'épingle, Iris allait tout
+révéler à M. de Brévannes, et Paula renonçait à l'espoir alors si
+prochain, si probable, d'épouser M. de Morville, en profitant d'un
+double meurtre dont elle serait toujours complètement innocente aux yeux
+du monde.
+
+Iris rangea assez bruyamment quelques objets sur sa table, pour donner
+un avertissement à sa maîtresse.
+
+Paula hésitait encore....
+
+Iris fit un pas vers la porte....
+
+Une lutte terrible s'engagea dans l'âme de madame de Hansfeld entre son
+bon et son mauvais ange.
+
+Iris fit encore un pas, atteignit la porte, leva lentement la main pour
+la poser sur le bouton de la serrure.
+
+Le pêne cria....
+
+Le mauvais ange de Paula eut le dessus dans la lutte; madame de Hansfeld
+dit d'une voix si basse, si basse:--Iris!... qu'il fallut toute
+l'attention que prêtait la bohémienne à cette scène pour que ce mot
+parvînt jusqu'à elle.
+
+Iris fut en deux pas auprès de sa maîtresse.
+
+--Tenez... allez, je vous en prie, serrer cette épingle...--dit Paula
+d'une voix défaillante....
+
+Et elle remit l'épingle à la bohémienne.
+
+Iris, en touchant la main de sa maîtresse pour prendre ce bijou, la
+sentit humide et glacée.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+LE CHÂTEAU DE BRÉVANNES.
+
+
+La terre de M. de Brévannes, située en Lorraine près de Longueville, à
+quelques lieues de Bar-le-Duc, était une confortable résidence. Beau
+parc, belles réserves de bois, magnifiques étangs alimentés par quelques
+effluvions de l'Ornain, maison d'habitation vaste et commode, tout, dans
+cette propriété, répondait au tableau que M. de Brévannes en avait tracé
+à M. de Hansfeld.
+
+Depuis trois jours Berthe, son mari, le prince et Paula sont arrivés au
+château; Iris a été nécessairement comprise dans l'invitation de M. de
+Brévannes, invitation que chacun de nos personnages avait de trop
+puissantes raisons d'accepter pour s'arrêter à la singularité d'un tel
+voyage dans cette saison.
+
+Paula avait continuellement évité toute occasion de se rencontrer seule
+avec M. de Brévannes. Ce dernier, selon les prévisions d'Iris, avait
+imité madame de Hansfeld, afin de ne pas donner une apparence de
+préméditation à la vengeance qu'il calculait avec un atroce sang-froid.
+
+Berthe était pourtant agitée de sinistres pressentiments. Pendant toute
+la route de Paris à Brévannes, son mari avait été tour à tour d'une
+gaieté forcée et d'une si obséquieuse prévenance, que la défiance de
+Berthe s'était vaguement éveillée.
+
+Un moment elle avait songé à prier son mari de la laisser à Paris; mais
+après l'engagement formel pris avec le prince et la princesse de
+Hansfeld, elle abandonna cette idée.
+
+En arrivant à Brévannes, elle s'occupa des soins de la réception de ses
+hôtes. Chose étrange! il ne lui vint pas un moment à la pensée que son
+mari pût être épris de madame de Hansfeld; cette conviction l'eût
+peut-être rassurée. Quoique la manière dont cette partie de campagne
+s'était engagée eût été assez naturelle, un secret instinct disait à
+Berthe que ce voyage avait un autre but que la chasse au marais.
+
+La seule personne complètement heureuse, et heureuse sans crainte et
+sans arrière-pensée, était Arnold. Un hasard inattendu servait si bien
+son amour naguère inespéré, qu'il se laissait aller au bonheur de passer
+quelques jours avec Berthe dans une intimité de chaque instant.
+
+Iris observait tout et épiait surtout les moindres démarches d'Arnold et
+de madame de Brévannes. Malheureusement pour la bohémienne, ces
+derniers, malgré les soins incessants que M. de Brévannes avait mis à
+leur ménager des occasions de tête-à-tête, les avaient constamment
+évitées.
+
+Il restait à Iris un dernier et immanquable moyen de forcer Berthe et M.
+de Hansfeld à une entrevue secrète et d'une apparence compromettante:
+dès que la nuit approcherait, elle irait dire à Berthe que son père,
+horriblement inquiet de son départ précipité, s'était mis en route, et
+que, pour ne pas rencontrer M. de Brévannes, il priait Berthe d'aller
+l'attendre dans le chalet où, l'été, celle-ci passait ordinairement ses
+journées. Cette maisonnette, située au milieu d'un massif de bois, était
+proche de la grille du parc; rien de plus vraisemblable que l'arrivée de
+Pierre Raimond; Berthe irait l'attendre au pavillon: au lieu du vieux
+graveur, elle verrait arriver Arnold; puis... prévenu par Iris, M. de
+Brévannes surviendrait.... Le reste se devine.
+
+Le troisième jour de son arrivée à Brévannes, la bohémienne, lassée
+d'épier en vain, cherchait Berthe pour la rendre victime de la
+machination qu'elle avait méditée, lorsqu'elle aperçut celle-ci venant
+du côté du pavillon dont il est question, et un peu plus loin, derrière
+elle, M. de Hansfeld.
+
+Iris se glissa dans un fourré de houx et de buis énormes qui
+ombrageaient le parc en cet endroit et formaient une allée sinueuse qui,
+longeant les murs, allait de la grille au chalet.
+
+Il est bon de dire que cette fabrique, située à l'angle des murs du
+parc, se composait de deux pièces de rez-de-chaussée.
+
+Il était quatre heures environ, le jour très bas, le ciel pluvieux et
+menaçant. Au moment où Iris se cacha dans les buis, Arnold rejoignait
+Berthe.
+
+Celle-ci tressaillit à la vue du prince et fit quelques pas pour
+retourner au château; mais Arnold, la prenant par la main d'un air
+suppliant, lui dit:
+
+--Enfin... je puis avoir un moment d'entretien avec vous... depuis deux
+jours! On dirait, en vérité, que vous me fuyez... moi, si heureux de ce
+voyage improvisé... Tenez, Berthe, j'ai peine à croire à mon bonheur....
+
+--Je vous en supplie... laissez-moi.... Je vous évite parce que j'ai
+peur....
+
+--Peur... et de quoi, mon Dieu?...
+
+--Tenez, monsieur de Hansfeld... vous m'aimez, n'est-ce pas?--s'écria
+tout à coup Berthe.
+
+--Si je vous aime!...
+
+--Eh bien!... ne me refusez pas la seule grâce que je vous aie
+demandée....
+
+--Que voulez-vous dire?...
+
+--Partez....
+
+--Partir... à peine arrivé... lorsque....
+
+--Je vous dis que si vous m'aimez vous prendrez, bon ou mauvais, le
+premier prétexte venu... et vous quitterez cette maison.
+
+--Mais je ne vous comprends pas.... Pourquoi... lorsque votre mari?...
+
+--Ah! ici... ne prononcez pas son nom....
+
+Rassurez-vous.... Je partage vos scrupules.... Je suis ici chez lui....
+Je ne vous parlerai pas d'amour; je ne vous dirai rien que votre père ne
+pût entendre s'il était là. Ce que je vous demande, Berthe, ce sont
+quelques-unes de ces bonnes et tendres paroles que vous adressiez à
+votre frère Arnold dans ces longues causeries que nous faisions en tiers
+avec votre père.
+
+--Silence... quelqu'un a marché dans le taillis...--dit Berthe avec
+inquiétude.
+
+--Que vous êtes enfant.... C'est le vent qui agite les arbres. Tenez!...
+voilà le givre et la pluie qui tombent... et vous sortez sans votre
+manteau africain; c'est un double tort; ce burnous à capuchon vous rend
+si jolie....
+
+--Je l'ai laissé dans le vestibule... mais je vous en prie, rentrons au
+château....
+
+--Il est trop loin, la pluie tombe... pourquoi ne pas aller dans le
+chalet, là-bas, attendre que cette averse soit passée?
+
+--Non, non....
+
+--Oubliez-vous votre promesse de me faire visiter ce pavillon, votre
+retraite chérie? Oh! je n'abandonne pas cette bonne occasion de vous
+forcer à remplir votre promesse.... Tenez, la pluie augmente; venez...
+de grâce? Mais qu'avez-vous donc, vous me répondez à peine.... Vous
+tremblez, c'est de froid, sans doute... imprudente!...
+
+--Je ne puis vous dire ce que j'éprouve, mais je ressens une terreur
+vague, involontaire.... Je vous en supplie, malgré la pluie, retournons
+au château.
+
+--Mais c'est un enfantillage auquel je ne consentirai pas. Vous vous
+trouvez un peu souffrante, il ne faut donc pas vous exposer
+davantage.... Cette pluie est glacée, le chalet est à vingt pas.
+
+--Eh bien! promettez-moi de partir demain.
+
+--Encore?
+
+--Oui.... Ne me demandez pas pourquoi; j'ai peur pour vous, pour moi; je
+ne serai tranquille que lorsque vous serez éloigné d'ici. Je ne
+m'explique pas ces craintes... mais je les éprouve cruellement.
+
+--Mais enfin... admettez que votre mari soit jaloux.. qu'avez-vous à
+redouter? quel mal faisons-nous? Il est d'ailleurs plein d'attentions
+pour vous, il ne soupçonne rien.
+
+--Ce sont justement ses bontés... si nouvelles pour moi... et sa douceur
+hypocrite qui m'épouvantent.... Lui, autrefois si brusque.... Et un
+jour...--Berthe tressaillit et s'écria en s'interrompant et en mettant
+une main tremblante sur le bras d'Arnold:--Encore!!! je vous assure
+qu'on marche dans ce taillis.... On nous suit.
+
+Arnold prêta l'oreille, entendit en effet quelques branches crier dans
+l'épais fourré de buis et de houx; malgré la difficulté de pénétrer dans
+ce massif inextricable, Arnold allait s'y enfoncer, lorsque le bruit
+augmenta, le feuillage frémit, et à quelques pas un chevreuil bondit et
+sauta sur la route.
+
+Arnold ne put retenir un éclat de rire, et dit à Berthe:
+
+--Voyez-vous votre espion?
+
+La jeune femme, un peu rassurée, reprit le bras d'Arnold; ils n'étaient
+plus qu'à quelques pas du chalet.
+
+--Eh bien! pauvre peureuse--dit Arnold.
+
+--Je vous en supplie, ne plaisantez pas, je crois aux pressentiments,
+Dieu nous les envoie.
+
+--Mais comment, parce que votre mari semble revenir envers vous à de
+meilleurs sentiments, vous vous effrayez? Admettez même qu'il feigne
+cette bienveillance hypocrite pour vous tendre un piége, qu'avez-vous à
+redouter? que peut-il surprendre? Après tout, que demandé-je, sinon de
+jouir loyalement de ce qu'il m'a offert loyalement, de passer quelques
+jours auprès de vous? Je vous le jure, je ne sais pas quels seront mes
+voeux dans l'avenir... mais je me trouve à cette heure le plus heureux
+des hommes, je ne veux rien de plus; le présent est si beau, si doux,
+que ce serait le profaner que de songer à autre chose....
+
+La pluie redoublait de violence.
+
+Le jour, très sombre, commençait à baisser.
+
+Berthe et le prince entrèrent dans le chalet.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+LE CHALET.
+
+
+Berthe, pour faire honneur à ses hôtes, avait fait disposer ce petit
+pavillon de la même manière que lorsqu'elle l'habitait.
+
+Sur les murs on voyait quelques gravures dues au burin de son père, des
+aquarelles peintes par Berthe, ses livres, son piano. Un bon feu
+flamboyait dans la cheminée, ses vives lueurs luttaient contre
+l'obscurité croissante.... Une fenêtre carrée, semblable à celles des
+chaumières suisses, garnie de plomb et composée de petits carreaux
+verdâtres, grands comme la paume de la main, laissait voir l'allée du
+bois qui conduisait de la grille au chalet; la porte était restée
+entr'ouverte; Berthe, debout près de la cheminée, appuyait son front sur
+sa main, ne pouvant vaincre l'émotion qui l'accablait. Arnold, plein
+d'une joie d'enfant, ou plutôt d'amant, examinait avec une sorte de
+tendre curiosité tous les objets dont Berthe s'entourait habituellement.
+
+--Quel bonheur pour moi--lui dit-il--de pouvoir emporter ce souvenir
+des lieux que vous habitez! et ce tableau sera toujours vivant dans ma
+pensée.... Voilà votre piano, cet ami des longues heures de rêverie et
+de tristesse... ces belles gravures, oeuvres de votre père, où vous avez
+dû souvent attacher vos yeux attendris, en vous reportant par la pensée
+auprès de lui, dans sa modeste retraite....
+
+--Oui, sans-doute--dit Berthe avec distraction;--mais, mon Dieu,
+qu'ai-je donc? je ne sais pourquoi mes idées roulent dans un cercle
+sinistre. Savez-vous à quoi je pense à toute heure? aux tentatives de
+meurtre auxquelles vous avez si miraculeusement échappé... Ne savez-vous
+donc rien de nouveau? avez-vous pu découvrir l'auteur de ces criminelles
+tentatives?
+
+M. de Hansfeld tenait à ce moment un volume des _Ballades_ de Victor
+Hugo et ouvrait curieusement le livre à une page marquée par Berthe.
+
+Il retourna à demi la tête, sans fermer le livre, et dit à la jeune
+femme avec un sourire d'une étrange sérénité:
+
+--Je crois connaître... ce... meurtrier.... Et il ajouta:--Quel plaisir
+de lire les lignes où vos yeux se sont arrêtés... ma soeur!
+
+--Vous le connaissez?... s'écria Berthe.
+
+--Je le crois.... Vous avez passé la journée d'hier et celle
+d'aujourd'hui avec cette homicide personne.--Puis s'interrompant
+encore:--Que je suis aise que vous partagiez mon admiration pour cette
+ravissante ballade la _Grand'mère_... une des plus touchantes
+inspirations de l'illustre poëte.... Vous avez, entre autres, souligné
+ces vers, d'une naïveté enchanteresse, que j'aime autant que vous les
+aimez....
+
+Berthe croyait rêver en voyant le sang-froid du prince.--Que
+dites-vous?--reprit-elle--j'ai passé la journée d'hier et d'aujourd'hui
+avec....
+
+--Avec une meurtrière.... Oui.... Mais écoutez, que ces vers sont
+adorables.... Pauvres petits enfants!
+
+ Tu nous trouveras morts près de la lampe éteinte;
+ Alors que diras-tu?
+ Quand tu t'éveilleras,
+ Tes enfants à leur tour seront sourds à ta plainte.
+ Pour nous rendre la vie....
+
+--Grand Dieu! s'écria Berthe, en interrompant Arnold;--mais c'est donc
+votre femme qui est coupable de ces tentatives de meurtre? Pourtant vous
+nous aviez dit....
+
+--Ce n'est pas ma femme,--reprit le prince en replaçant le livre sur la
+tablette;--mais c'est, si je ne me trompe... son âme damnée... cette
+jeune fille au teint cuivré...
+
+--Iris!...
+
+--Iris... j'en suis même à peu près sûr.
+
+--Et votre femme?
+
+--Ignorait tout.. j'aime à le croire.
+
+--Et vous gardez ce monstre auprès de vous, dans votre maison? Mais si
+elle renouvelait ses tentatives?
+
+--Eh bien!--dit Arnold avec un sourire à la fois si mélancolique, si
+calme et si doux, que les yeux de Berthe se mouillèrent de larmes.
+
+--Comment, eh bien! s'écria-t-elle;--et si...; mais cette idée est
+horrible....
+
+--Si elle recommençait ses expériences, ma chère soeur..., et qu'elle
+réussît, je lui en saurais gré.
+
+--Que dites-vous?
+
+--Franchement, quelle est ma vie désormais? Pendant ces quelques jours
+passés près de vous, l'ivresse du présent m'empêchera de songer à
+l'avenir; mais après? De deux choses l'une..., ou nous serons
+heureux.... Et, malgré votre indifférence pour votre mari, mon bonheur
+vous coûtera tant de larmes... tant de remords..., noble et loyale comme
+vous l'êtes, que mon amour vous causera autant de chagrins que les
+cruautés de votre mari.... Si, au contraire, les circonstances nous
+forcent de nous séparer, que restera-t-il? l'oubli!!! Malgré les
+serments de se souvenir toujours, hélas! il y a quelque chose de plus
+horrible que la mort de ceux que nous aimons... c'est l'oubli de cette
+mort! Vous le voyez... quel avenir! Avec vous, il n'y en aurait eu qu'un
+de possible pour votre bonheur et pour le mien... c'était de vous
+épouser.... Mais c'est un rêve! eh bien! ne vaut-il pas mieux que cette
+bonne et prévoyante bohémienne soit là comme une providence mortuaire,
+et qu'elle fasse de moi ce que, je l'avoue, je n'aurais peut-être pas
+le courage de faire moi-même... quelque chose qui a vécu!...
+
+--Oh! ce que vous dites est affreux; mais dans quel but, mon Dieu,
+commettrait-elle ce crime?
+
+--Que sais-je? je ne lui ai jamais fait de mal... je l'ai toujours
+comblée.... Mais les bohémiens sont si bizarres.... Une superstition...
+un rien... que sais-je! La pauvre enfant se donne bien du mal peut-être
+pour machiner son coup, tandis qu'après ces huit jours, bien entendu, je
+serais très disposé à faire la moitié du chemin.
+
+A ce moment, la porte se ferma brusquement.
+
+Berthe poussa un cri de frayeur.
+
+--Cette porte... qui la ferme?
+
+--Le vent...--dit Arnold.
+
+La clef tourna deux fois dans la serrure.
+
+--On nous enferme--s'écria Berthe.
+
+Arnold courut à la porte, l'ébranla; ce fut en vain.
+
+--Mon Dieu! je suis perdue.... La nuit est presque venue... et enfermée
+avec vous au bout de ce parc....
+
+--Mais la fenêtre...--s'écria Arnold.
+
+Il y courut.
+
+--Il regarda. Il ne vit personne.
+
+Il voulut la briser.... Impossible. Le treillis de plomb était si serré
+qu'il courbait, mais qu'il ne cassait pas; et puis cette fenêtre était à
+châssis fixe et immobile. Celle qui éclairait la porte du fond avait le
+même inconvénient.
+
+Mon Dieu! ayez pitié de moi!--dit Berthe en tombant agenouillée.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+LE DOUBLE MEURTRE.
+
+
+Iris, cachée dans le taillis, avait suivi Berthe et Arnold depuis le
+commencement de leur entretien jusqu'à leur entrée dans le chalet.
+
+De grands massifs de buis et de houx dérobaient la bohémienne aux
+regards de ceux qu'elle épiait. C'était elle qui avait mis sur pied et
+fait bondir le chevreuil qui avait franchi l'allée devant Berthe. Après
+s'être approchée peu à peu du pavillon, Iris ferma la porte à double
+tour, et triomphante alla retrouver M. de Brévannes, qui l'attendait à
+une assez grande distance.
+
+Si le hasard n'eût pas servi le détestable dessein d'Iris en réunissant
+Berthe et Arnold, elle se servait de la ruse qu'elle avait projetée en
+attirant la jeune femme dans le pavillon sous le prétexte de lui faire
+rencontrer Pierre Raimond.
+
+M. de Brévannes était armé d'un fusil à deux coups et vêtu d'un costume
+de chasse; le choix de son arme éloignait toute idée de préméditation,
+rien de plus naturel que sa conduite. En rentrant de la chasse, il
+surprenait chez lui sa femme et M. de Hansfeld, renfermés dans un
+pavillon écarté à la nuit tombante. Il les tuait.
+
+Qui pourrait dire qu'il n'y avait rien de coupable dans leur entretien?
+
+Personne....
+
+Qui pourrait dire que la porte était fermée en dehors?
+
+Personne....
+
+Malgré sa résolution, M. de Brévannes frémit à la vue d'Iris.
+
+Le moment décisif était venu.
+
+La bohémienne dissimula sa joie féroce, et lui dit avec un accent de
+douleur profonde:
+
+--Je les ai suivis à leur insu, ainsi que je faisais d'après vos ordres
+depuis leur arrivée ici. Ils se parlaient bas; leurs lèvres se
+touchaient presque... _Lui_ avait un bras passé autour de la taille de
+votre femme. Tout à l'heure ils sont entrés ainsi dans le chalet; alors
+j'ai fermé la porte... et je suis venue....
+
+M. de Brévannes ne répondit rien.
+
+On entendit seulement le bruit sec des deux batteries de son fusil qu'il
+arma, et ses pas précipités qui bruirent sur les feuilles sèches dont
+l'allée était jonchée.
+
+La nuit était sombre.
+
+Il lui fallait environ un quart d'heure pour arriver au pavillon.
+
+Nous devons dire qu'à ce moment cet homme était autant poussé au meurtre
+par les fureurs de la jalousie que par le calcul atroce et insensé de
+tuer M. de Hansfeld afin d'épouser ensuite sa veuve.... Il croyait
+Berthe et le prince coupables.
+
+En ce moment M. de Brévannes était, ivre de rage; le sang lui battait
+aux tempes.
+
+Après une assez longue marche, il aperçut au bout de l'allée les faibles
+lueurs que jetait le feu allumé dans la cheminée du chalet à travers la
+fenêtre treillagée de plomb.
+
+Il hâta le pas.
+
+La pluie et le givre tombaient à torrents.
+
+A mesure qu'il approchait du pavillon, il se sentait tour à tour baigné
+d'une sueur froide ou brûlant de tous les feux de la fièvre.
+
+Enfin... il arriva, marchant légèrement et avec précaution: il approcha
+l'oeil des carreaux verdâtres.
+
+A la lueur expirante du foyer, il reconnut l'espèce de manteau blanc à
+capuchon que Berthe portait ordinairement.
+
+Assise sur un divan, la jeune femme lui tournait le dos; elle appuyait
+ses lèvres sur le front d'un homme agenouillé à ses pieds qui
+l'entourait de ses deux bras.
+
+Par un mouvement plus rapide que la pensée, M. de Brévannes ouvrit la
+porte, entra, appuya le canon de son fusil entre les deux épaules de sa
+victime et tira.
+
+Elle tomba sans pousser un cri sur l'épaule de celui qui la tenait
+embrassée.
+
+--Maintenant à vous, beau prince, coup double!...--s'écria M. de
+Brévannes en dirigeant le canon de son fusil sur le crâne de l'homme qui
+tâchait de se relever.
+
+Au moment où il allait tirer, la porte de la seconde chambre du chalet
+s'ouvrit violemment derrière lui.
+
+Quelqu'un qu'il ne voyait pas lui saisit le bras, détourna le fusil et
+l'empêcha de commettre un second crime. M. de Brévannes se retourna et
+vit.... M. de Hansfeld!
+
+A ce moment, l'homme agenouillé devant la femme se releva, se précipita
+sur M. de Brévannes en criant:
+
+--Assassin!
+
+--M. de Morville!--s'écria M. de Brévannes en reconnaissant ce dernier à
+la lueur d'un jet de flammes.
+
+--Tu as tué madame de Hansfeld, assassin!--répéta M. de Morville.
+
+M. de Brévannes recula d'un pas, tenant toujours son fusil à la main;
+ses cheveux se dressaient de terreur. Il se précipita vers la femme dont
+le corps avait glissé à terre, mais dont la tête reposait sur le
+sofa....
+
+Il reconnut Paula.
+
+En s'apercevant de cette sanglante méprise, qui le rendait coupable d'un
+assassinat que rien ne pouvait excuser, en trouvant M. de Morville
+auprès de la femme dont il se croyait passionnément aimé, un vertige
+furieux saisit M. de Brévannes; il poussa un éclat de rire féroce et
+disparut.
+
+Le prince, M. de Morville, bouleversés par cette scène horrible, ne
+s'opposèrent pas à son départ.
+
+Quelques secondes après, on entendit une détonation.
+
+M. de Brévannes venait de se tuer.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+EXPLICATION.
+
+
+Il nous reste à expliquer l'arrivée de M. de Morville au château de
+Brévannes, et sa présence, ainsi que celle de Paula dans le chalet, où
+se trouvaient Berthe et Arnold un quart d'heure auparavant.
+
+M. de Morville avait appris par madame de Lormoy, sa tante, que Paula
+était subitement partie avec son mari pour la Lorraine, au milieu de
+l'hiver, pour aller passer quelque temps chez M. de Brévannes.
+
+M. de Morville ignorait complètement que Paula connût M. de Brévannes;
+ce départ si subit, si extraordinaire en cette saison, annonçait une
+intimité bien grande. De plus, il se souvenait de quelques mots, de
+quelques réticences de Paula lors de sa dernière entrevue avec elle au
+bal masqué. Il se crut sacrifié, trahi, ou plutôt il ne put trouver une
+raison plausible au départ de Paula; sa raison se perdit. Au risque de
+compromettre Paula par l'invraisemblance du prétexte de son voyage, il
+partit pour la Lorraine, décidé à parler à tout prix à madame de
+Hansfeld et à éclaircir ce mystère.
+
+Il arriva en effet sur les quatre heures du soir, fit arrêter sa voiture
+à la grille du parc qui avoisinait le chalet, ainsi que nous l'avons
+dit, et envoya son domestique à madame de Hansfeld avec ces mots:
+
+«Madame,
+
+«Par suite d'un pari avec ma tante, madame de Lormoy, qui, surprise de
+votre brusque départ et assez inquiète sur votre santé, désirait
+vivement savoir de vos nouvelles, j'ai gagé que je viendrais m'en
+informer auprès de vous, et que je retournerais à l'instant à Paris
+rassurer madame de Lormoy. Si vous êtes assez bonne pour vous intéresser
+à mon pari, veuillez me le faire savoir. N'ayant pas l'honneur de
+connaître M. de Brévannes, et ayant promis de ne pas même descendre de
+voiture, j'attends votre réponse à la grille du parc.»
+
+Paula reçut ce billet au moment où elle rentrait de la promenade. Il
+pleuvait. Prendre à l'instant le premier manteau venu (ce fut celui de
+Berthe, il se trouvait dans un vestibule), courir auprès de M. de
+Morville, tel fut le premier mouvement de Paula.
+
+Au milieu de ses terribles angoisses, elle voulait à tout prix éloigner
+M. de Morville d'un lieu où pourrait se passer un événement si tragique.
+
+M. de Morville descendit de voiture à la vue de Paula, entra dans le
+parc, prit son bras et lui fit de tendres reproches sur son départ si
+brusque, la suppliant de lui expliquer cette détermination si bizarre.
+
+Craignant d'être rencontrés dans le parc, quoique la nuit commençât à
+venir, Paula conduisit, tout en marchant, M. de Morville vers le
+pavillon où se trouvaient enfermés Berthe et M. de Hansfeld.
+
+En entendant ouvrir la porte, Berthe, par un mouvement de frayeur
+involontaire, se réfugia dans la seconde pièce du pavillon; Arnold la
+suivit et put, en entendant le rapide entretien de M. de Morville et de
+Paula, s'assurer que du moins Paula n'avait jamais oublié ses devoirs.
+
+M. de Morville, rassuré par les plus tendres protestations de Paula qui
+le pressait de partir, venait de lui demander un seul baiser sur le
+front... lorsque M. de Brévannes la tua, trompé par l'obscurité, par le
+manteau de Berthe, et surtout par la conviction qu'il avait de la
+présence de celle-ci dans le pavillon.
+
+On retrouva, le lendemain, le châle d'Iris flottant sur un des étangs.
+
+On se souvient que M. de Morville avait dit à Paula qu'un serment sacré
+le forçait de fuir toutes les occasions de la voir.
+
+C'était encore une machination d'Iris.
+
+Jalouse de ce nouvel attachement de sa maîtresse, elle était allée
+trouver madame de Morville, lui avait fait un effrayant tableau de la
+jalousie cruelle et soupçonneuse du prince de Hansfeld, capable,
+dit-elle, de faire tomber M. de Morville dans un sanglant guet-apens
+s'il s'occupait plus longtemps de la princesse.
+
+Madame de Morville, épouvantée des dangers que courait son fils, lui fit
+jurer, sans lui découvrir la cause de son effroi, de ne plus songer à
+madame de Hansfeld à moins que celle-ci ne devînt veuve. M. de Morville,
+quoique ce serment lui coutât beaucoup, vit sa mère qu'il adorait, si
+émue, si suppliante, elle était d'une santé si chancelante, qu'il sentit
+que la refuser serait lui porter un coup terrible, peut-être mortel. Il
+céda... il promit.
+
+ * * * * *
+
+Dix-huit mois après ces événements, Berthe Raimond, princesse de
+Hansfeld, partit avec Arnold et le vieux graveur pour habiter
+l'Allemagne, où ils se fixèrent tous trois.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+I. Le livre noir
+
+II. Pensées détachées
+
+III. Arnold et Berthe
+
+IV. Intimité
+
+V. Récit
+
+VI. Menaces
+
+VII. Réflexions
+
+VIII. Interrogatoire
+
+IX. Révélations
+
+X. Aveux
+
+XI. Rendez-vous
+
+XII. Propositions
+
+XIII. Correspondance
+
+XIV. Le mariage
+
+XV. Le livre noir
+
+XVI. Conversation
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+XVII. Résolution
+
+XVIII. L'épingle
+
+XIX. Décision
+
+XX. La chasse au marais
+
+XXI. Le château de Brévannes
+
+XXII. Le chalet
+
+XXIII. Le double meurtre
+
+XXIV. Explication
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+IMP. DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, II.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome II, by Eugène Sue
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME II ***
+
+***** This file should be named 16876-8.txt or 16876-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/8/7/16876/
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
diff --git a/16876-8.zip b/16876-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..92a95b3
--- /dev/null
+++ b/16876-8.zip
Binary files differ
diff --git a/16876-h.zip b/16876-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..2aa8f4b
--- /dev/null
+++ b/16876-h.zip
Binary files differ
diff --git a/16876-h/16876-h.htm b/16876-h/16876-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..8c7ebdf
--- /dev/null
+++ b/16876-h/16876-h.htm
@@ -0,0 +1,6650 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of Paula Monti ou L'hotel Lambert, by Eugène Sue.
+ </title>
+ <style type="text/css">
+/*<![CDATA[ XML blockout */
+<!--
+ p { margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+ }
+ h1,h2,h3 {
+ text-align: center; /* all headings centered */
+ clear: both;
+ }
+ hr { width: 33%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+ }
+ P {text-indent: 2% }
+ P.noindent {text-indent: 0% }
+ a:link {color: blue; text-decoration: none; }
+ link {color: blue; text-decoration: none; }
+ a:visited {color: blue; text-decoration: none; }
+ a:hover {color: red }
+ table {margin-left: auto; margin-right: auto;}
+ body{margin-left: 10%;
+ margin-right: 10%;
+ }
+ .center {text-align: center;}
+ // -->
+ /* XML end ]]>*/
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome II, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Paula Monti, Tome II
+ ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: October 14, 2005 [EBook #16876]
+[Last updated on Novevember 4, 2007]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<h1><big>PAULA MONTI<br />
+OU<br />
+L'HOTEL LAMBERT</big></h1>
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<h3>HISTOIRE CONTEMPORAINE</h3>
+
+<h3>PAR</h3>
+
+<h1>EUG&Egrave;NE S&Uuml;E.</h1>
+<hr style="width: 5%;" />
+
+<h3>TOME DEUXI&Egrave;ME.</h3>
+<hr style="width: 5%;" />
+
+<h3>PARIS</h3>
+
+<h3>PAULIN, &Eacute;DITEUR</h3>
+
+<h3>RUE RICHELIEU, 60.</h3>
+
+<h3>1845</h3>
+
+<h3>IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+<table summary="CHAPITRES"><tr><td>
+<h3>CHAPITRES:</h3>
+<p><b>DEUXI&Egrave;ME PARTIE.</b></p>
+<a href="#CHAPITRE_PREMIER"><b>I. Le livre noir</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_II"><b>II.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Pens&eacute;es d&eacute;tach&eacute;es</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_III"><b>III.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Arnold et Berthe</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b>IV.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Intimit&eacute;</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_V"><b>V.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;R&eacute;cit</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VI"><b>VI.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Menaces</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VII"><b>VII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;R&eacute;flexions</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>VIII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Interrogatoire</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IX"><b>IX.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;R&eacute;v&eacute;lations</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_X"><b>X.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Aveux</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XI"><b>XI.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Rendez-vous</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XII"><b>XII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Propositions</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIII"><b>XIII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Correspondance</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIV"><b>XIV.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le mariage</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XV"><b>XV.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le livre noir</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XVI"><b>XVI.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Conversation</b></a><br />
+<p><b>TROISI&Egrave;ME PARTIE.</b></p>
+<a href="#CHAPITRE_XVII"><b>XVII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;R&eacute;solution</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XVIII"><b>XVIII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'&eacute;pingle</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIX"><b>XIX.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;D&eacute;cision</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XX"><b>XX.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La chasse au marais</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXI"><b>XXI.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le ch&acirc;teau de Br&eacute;vannes</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXII"><b>XXII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le chalet</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXIII"><b>XXIII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le double meurtre</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXIV"><b>XXIV.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Explication</b></a><br />
+</td></tr></table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h1>PAULA MONTI.</h1>
+<hr style="width: 5%;" />
+<h2>DEUXI&Egrave;ME PARTIE.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<h3>LE LIVRE NOIR.</h3>
+
+
+<p>En proposant &agrave; madame de Hansfeld de r&eacute;pondre pour elle &agrave; M. de
+Br&eacute;vannes au sujet de l'entrevue qui devait avoir lieu au
+Jardin-des-Plantes, non seulement Iris emp&ecirc;chait la princesse de
+commettre un acte imprudent, mais, &agrave; l'insu de celle-ci, elle la rendait
+complice d'un projet diabolique.</p>
+
+<p>On se souvient sans doute d'un <i>livre noir</i> dont Iris avait parl&eacute; &agrave; M.
+de Br&eacute;vannes, et dans lequel, disait-elle, la princesse &eacute;crivait presque
+chaque jour ses plus secr&egrave;tes pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Rien n'&eacute;tait plus faux.</p>
+
+<p>Jamais Paula n'avait poss&eacute;d&eacute; un livre pareil; mais il importait au
+projet d'Iris que M. de Br&eacute;vannes cr&ucirc;t &agrave; ce mensonge, et il devait y
+croire en reconnaissant dans ce livre une &eacute;criture pareille &agrave; celle du
+billet que madame de Hansfeld lui avait fait remettre.</p>
+
+<p>On s'&eacute;tonnera peut-&ecirc;tre de la profonde dissimulation d'Iris et de
+l'opini&acirc;tre et t&eacute;n&eacute;breuse audace de ses desseins. On comprendra
+peut-&ecirc;tre aussi difficilement son affection sauvage, sa jalousie
+furieuse, qui tournaient presque &agrave; une monomanie f&eacute;roce.</p>
+
+<p>Malheureusement, les faits principaux de cette histoire, les traits
+saillants du caract&egrave;re d'Iris sont d'une grande r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Il s'est trouv&eacute; une jeune fille aux passions ardentes, implacables, qui
+les a r&eacute;unies, concentr&eacute;es dans l'attachement aveugle qu'elle avait pour
+sa bienfaitrice, attachement singulier, qui tenait de la v&eacute;n&eacute;ration
+filiale par son religieux d&eacute;vouement, de la tendresse maternelle par sa
+familiarit&eacute; charmante et pure, de l'amour par sa jalousie vindicative.</p>
+
+<p>Si, dans la suite de cette histoire, on trouve chez Iris une assez
+grande puissance d'imagination jointe &agrave; un esprit inventif, rus&eacute;,
+adroit, hardi; si quelques-unes de ses combinaisons semblent ourdies
+avec une perfidie, avec une habilet&eacute; ordinairement rares chez une fille
+de cet &acirc;ge, nous le r&eacute;p&eacute;terons, la solitude avait singuli&egrave;rement
+d&eacute;velopp&eacute; ses facult&eacute;s naturelles, incessamment tendues vers un m&ecirc;me
+but; forc&eacute;e d'agir seule et &agrave; l'ombre de la plus profonde dissimulation,
+tout moyen lui semblait bon pour arriver &agrave; ce terme unique de ses
+d&eacute;sirs:</p>
+
+<p><i>Isoler sa ma&icirc;tresse de toute affection</i>;</p>
+
+<p>Faire, pour ainsi dire, le <i>vide</i> autour d'elle, et lui devenir d'autant
+plus n&eacute;cessaire que tous les autres attachements lui manqueraient.</p>
+
+<p>Ce dernier v&oelig;u d'Iris avait &eacute;t&eacute; jusqu'alors tromp&eacute;.</p>
+
+<p>Sans doute madame de Hansfeld ressentait pour sa demoiselle de compagnie
+un v&eacute;ritable attachement, lui t&eacute;moignait une confiance sans bornes, se
+montrait &agrave; son &eacute;gard affectueuse et bonne; mais cet attachement ne
+suffisait pas au c&oelig;ur d'Iris.</p>
+
+<p>Elle &eacute;prouvait d'amers, de douloureux ressentiments de ce qu'elle
+appelait une d&eacute;ception; mais comme elle ne pouvait ha&iuml;r sa ma&icirc;tresse,
+son ex&eacute;cration s'accumulait sur les personnes qui inspiraient quelque
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; la princesse.</p>
+
+<p>Ces explications &eacute;taient n&eacute;cessaires pour pr&eacute;parer le lecteur aux
+incidents qui vont suivre.</p>
+
+<p>Dans les deux entretiens qui succ&eacute;d&egrave;rent &agrave; sa premi&egrave;re entrevue avec M.
+de Br&eacute;vannes, Iris, d'apr&egrave;s l'ordre de Paula, avait t&acirc;ch&eacute; de deviner
+quelles &eacute;taient les intentions de cet homme.</p>
+
+<p>Si inf&acirc;me qu'elle f&ucirc;t, la calomnie qu'il pouvait r&eacute;pandre &eacute;tait
+redoutable pour madame de Hansfeld. Rapha&euml;l avait cru &agrave; son abominable
+mensonge; comment le monde, ou plut&ocirc;t M. de Morville (c'&eacute;tait le monde
+pour Paula), n'y croirait-il pas?</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld ne savait que r&eacute;soudre.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle aimait M. de Morville, elle abhorrait plus encore M. de
+Br&eacute;vannes; aussi n'eut-elle pas assez d'indignation, assez de m&eacute;pris
+pour qualifier l'audace de ce dernier, lors de ses tentatives pour
+obtenir une entrevue avec elle, par l'interm&eacute;diaire d'Iris. Mais
+celle-ci fit sagement observer &agrave; sa ma&icirc;tresse que la col&egrave;re de M. de
+Br&eacute;vannes serait dangereuse, et qu'au lieu de l'exasp&eacute;rer il fallait
+t&acirc;cher de l'&eacute;conduire doucement.</p>
+
+<p>Malheureusement l'amour violent et opini&acirc;tre du mari de Berthe ne
+s'accommoda pas de ces m&eacute;nagements. Ainsi qu'on l'a vu lors de son
+troisi&egrave;me entretien avec Iris, il lui d&eacute;clara positivement qu'il
+parlerait si la princesse lui refusait plus longtemps une entrevue.</p>
+
+<p>Iris avait continu&eacute; de jouer son double r&ocirc;le pour augmenter la confiance
+de M. de Br&eacute;vannes, feignant de pas avoir &agrave; se louer de sa ma&icirc;tresse
+afin d'&eacute;loigner tout soup&ccedil;on de connivence, et paraissant tr&egrave;s flatt&eacute;e
+des galantes cajoleries de M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Elle lui laissait entendre que madame de Hansfeld semblait &eacute;prouver &agrave;
+son &eacute;gard une sorte de col&egrave;re m&ecirc;l&eacute;e d'int&eacute;r&ecirc;t... bizarre ressentiment
+qu'Iris ne s'expliquait pas, disait-elle, car elle &eacute;tait cens&eacute;e ignorer
+ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; &agrave; Florence entre M. de Br&eacute;vannes et Paula. Telle
+&eacute;tait la source des secr&egrave;tes esp&eacute;rances du mari de Berthe, esp&eacute;rances
+n&eacute;es de son aveugle amour-propre et augment&eacute;es par les fausses
+confidences d'Iris.</p>
+
+<p>Ceci pos&eacute;, nous conduirons le lecteur dans la petite maison que
+poss&eacute;dait M. de Br&eacute;vannes dans la rue des Martyrs, et qu'il occupait
+alors tout seul.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le lendemain du jour o&ugrave; Iris lui avait remis le pr&eacute;tendu billet
+de la princesse. En le recevant, M. de Br&eacute;vannes avait os&eacute; pour la
+premi&egrave;re fois parler du <i>livre noir</i>, de son d&eacute;sir de le poss&eacute;der
+pendant un moment.</p>
+
+<p>Iris, apr&egrave;s des difficult&eacute;s sans nombre, avait r&eacute;pondu qu'il serait
+peut-&ecirc;tre possible de soustraire ce livre le lendemain, pour quelques
+heures seulement, la princesse devant aller passer la matin&eacute;e chez
+madame de Lormoy, tante de M. de Morville.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes avait demand&eacute; &agrave; la jeune fille d'apporter le pr&eacute;cieux
+m&eacute;mento rue des Martyrs; il le lirait en sa pr&eacute;sence et le lui
+remettrait &agrave; l'instant avec la r&eacute;compense due &agrave; un tel service,
+r&eacute;compense qu'elle promit d'accepter pour ne pas &eacute;veiller les soup&ccedil;ons
+de M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Ce dernier attendait donc Iris dans le petit salon dont nous avons
+parl&eacute;.</p>
+
+<p>Si l'on n'a pas oubli&eacute; le caract&egrave;re de M. de Br&eacute;vannes, son indomptable
+opini&acirc;tret&eacute;, son orgueil, son acharnement &agrave; r&eacute;ussir dans ce qu'il
+entreprenait; si l'on pense que sa volont&eacute;, son obstination, sa vanit&eacute;
+&eacute;taient mises en jeu par un amour profond, exalt&eacute;, contre lequel il se
+d&eacute;battait depuis deux ans, on concevra avec quelle violence passionn&eacute;e
+il d&eacute;sirait &ecirc;tre aim&eacute; de madame de Hansfeld, cette femme si s&eacute;duisante,
+si envi&eacute;e, si respect&eacute;e.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait midi. M. de Br&eacute;vannes attendait Iris avec une extr&ecirc;me
+impatience dans la petite maison de la rue des Martyrs.</p>
+
+<p>Madame Grassot, gardienne de cette myst&eacute;rieuse demeure, restait &agrave;
+l'&eacute;tage sup&eacute;rieur. La jeune fille arriva; M. de Br&eacute;vannes courut &agrave; sa
+rencontre.</p>
+
+<p>Iris paraissait tremblante et effray&eacute;e. M. de Br&eacute;vannes la rassura et la
+fit entrer dans le salon; elle tenait &agrave; la main un petit album reli&eacute; en
+maroquin noir et ferm&eacute; par une serrure d'argent. Fr&eacute;missant de joie et
+d'impatience &agrave; la vue de ce livret, M. de Br&eacute;vannes prit sur la chemin&eacute;e
+une bague orn&eacute;e d'un assez gros brillant, la passa au doigt d'Iris,
+malgr&eacute; sa faible r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, charmante Iris&mdash;lui dit-il&mdash;recevez ce faible gage de ma
+reconnaissance. Cette jolie main n'a pas besoin d'ornement, mais c'est
+un souvenir que je vous demande en gr&acirc;ce de porter.... Vous m'avez
+promis de l'accepter.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... mais je ne sais si je dois... ce diamant....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe le diamant!... c'est seulement de la bague qu'il s'agit.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est aussi la bague que j'accepte&mdash;dit Iris avec un sourire d'une
+tristesse hypocrite&mdash;puisque ma condition m'expose &agrave; de certaines
+r&eacute;compenses.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai choisi ce diamant&mdash;reprit M. de Br&eacute;vannes&mdash;c'est qu'il offre
+l'embl&egrave;me de la puret&eacute; et de la dur&eacute;e de ma reconnaissance.</p>
+
+<p>Et il tendit la main vers le livre noir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non&mdash;dit Iris en paraissant encore combattue par le devoir&mdash;cela
+est horrible.... Je me damne pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel mal faites-vous?... c'est tout au plus une indiscr&eacute;tion...
+ma ch&egrave;re Iris; puisque votre ma&icirc;tresse est souvent injuste envers vous,
+c'est de votre part une petite vengeance permise... et innocente.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je suis inexcusable, je le sens... et puis une fois que vous aurez
+lu ce livre... vous oublierez la pauvre Iris... vous n'aurez plus besoin
+d'elle.... Mais de quoi me plaindrai-je? n'aurez-vous pas d'ailleurs
+pay&eacute; ma trahison&mdash;ajouta-t-elle avec amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Cette petite fille s'est affol&eacute;e de moi&mdash;pensa M. de
+Br&eacute;vannes&mdash;comment diable m'en d&eacute;barrasserai-je? Est-ce que maintenant
+qu'elle a ma bague elle ne voudrait plus se dessaisir du livre?</p>
+
+<p>Il reprit tout haut d'un ton p&eacute;n&eacute;tr&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, Iris. D'abord, je ne me croirai jamais quitte
+envers vous.... Quant &agrave; vous oublier... ne le craignez pas.... Pour mon
+repos, je voudrais le pouvoir.... Il faut toute la gravit&eacute; des choses
+dont j'ai &agrave; entretenir votre ma&icirc;tresse pour me distraire un peu de mon
+amour pour vous.... Iris, car je vous aime.... Mais ne parlons pas de
+cela maintenant.... De graves int&eacute;r&ecirc;ts sont en jeu.... Comment se
+trouve votre ma&icirc;tresse?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est r&ecirc;veuse et triste depuis qu'elle vous a accord&eacute; l'entrevue
+que vous demandiez si imp&eacute;rieusement.</p>
+
+
+<p>&mdash;Elle m'y a forc&eacute;... J'&eacute;tais si malheureux de son refus que je me suis
+oubli&eacute; jusqu'&agrave; lui faire cette menace, que je ne regrette plus, car j'ai
+ainsi obtenu ce que je d&eacute;sirais dans son int&eacute;r&ecirc;t et dans le mien....
+Mais elle est r&ecirc;veuse et triste, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... quelquefois elle reste longtemps comme accabl&eacute;e... puis tout &agrave;
+coup elle se l&egrave;ve imp&eacute;tueusement et marche pendant quelque temps avec
+agitation.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; quoi attribuez-vous ses pr&eacute;occupations?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais....</p>
+
+<p>&mdash;Ce livre que vous h&eacute;sitez &agrave; me confier et que je n'ose plus vous
+demander nous l'apprendrait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne tiens pas &agrave; savoir les secrets de la princesse.... C'est
+pour vous &ecirc;tre agr&eacute;able, pour vous ob&eacute;ir que j'ai soustrait ce livre...
+la clef est &agrave; son fermoir, je ne l'ai pas ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ouvrons-le.... Maintenant ce que vous appelez la m&eacute;chante
+action est commis. Il ne s'agit plus que de me rendre un grand service.
+H&eacute;sitez-vous encore? Je sais que ne n'ai d'autre droit &agrave; cette bont&eacute; de
+votre part que....</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, tenez, lisez vite&mdash;dit Iris en d&eacute;tournant la t&ecirc;te et en donnant
+l'album &agrave; M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je fais est inf&acirc;me; mais je ne puis r&eacute;sister &agrave; l'influence que
+vous avez sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Influence d'une volont&eacute; ferme&mdash;pensa M. de Br&eacute;vannes en ouvrant
+pr&eacute;cipitamment le livre noir, o&ugrave; il lut ce qui suit, pendant qu'Iris,
+accoud&eacute;e &agrave; la chemin&eacute;e, la figure dans ses mains, et n'ayant pas l'air
+de voir sa dupe, l'examinait attentivement dans la glace.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h2>
+
+<h3>PENS&Eacute;ES D&Eacute;TACH&Eacute;ES.</h3>
+
+
+<p>Iris avait &eacute;crit les passages suivants d'une main en apparence &eacute;mue et
+mal affermie, comme si les id&eacute;es se fussent press&eacute;es confuses et
+d&eacute;sordonn&eacute;es, dans la t&ecirc;te de la princesse:</p>
+
+<p>&laquo;Je viens de le revoir &agrave; la Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise. Toutes mes douleurs, tous
+mes regrets se sont r&eacute;veill&eacute;s &agrave; son aspect.</p>
+
+<p>&laquo;Il me poursuivra donc partout.... Jamais je n'ai &eacute;prouv&eacute; une commotion
+plus violente; &ecirc;tre oblig&eacute;e de tout cacher aux regards p&eacute;n&eacute;trants du
+monde, aux regards indiff&eacute;rents de mon mari.... Est-ce la haine,
+l'indignation, la col&egrave;re qui m'ont ainsi boulevers&eacute;e?</p>
+
+<p>&laquo;Oui... n'est-ce pas de la haine, de l'indignation, de la col&egrave;re que je
+dois ressentir contre celui qui a tu&eacute; le fianc&eacute; &agrave; qui j'&eacute;tais promise et
+que j'aimais depuis mon enfance? Ne dois-je pas ex&eacute;crer celui qui m'a
+d&eacute;shonor&eacute;e par une calomnie inf&acirc;me?... Oh! oui... je le hais... je le
+hais, et pourtant!..&raquo;</p>
+
+<p>Ici se trouvaient quelques mots absolument ind&eacute;chiffrables; ils
+terminaient ce premier passage, et fournirent &agrave; M. de Br&eacute;vannes le texte
+d'une foule de conjectures.</p>
+
+<p>Ces mots <i>et pourtant</i>! lui semblaient surtout une r&eacute;ticence d'un
+heureux augure... il continua.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tais tellement &eacute;pouvant&eacute;e de ma pens&eacute;e de tout &agrave; l'heure, que je
+n'ai os&eacute; continuer&mdash;ni confier au papier.... H&eacute;las! mon seul
+confident... ce qui causait mon effroi....</p>
+
+<p>&laquo;Je devrais dire ma honte.... Quel ab&icirc;me que notre &acirc;me!... quels
+contrastes!... Oh! non, non; je hais cet homme.... Il y a dans la
+persistance avec laquelle il a poursuivi son dessein quelque chose
+d'infernal;... et si ce que je ressens &agrave; son &eacute;gard diff&egrave;re de la haine,
+c'est qu'un vague effroi se joint &agrave; cette haine. Oui, c'est cela sans
+doute.... Et puis il s'y joint encore une sorte de regret de voir une
+volont&eacute; si ferme, une opini&acirc;tret&eacute; si grande employ&eacute;es &agrave; mal faire, &agrave;
+nuire, &agrave; calomnier!</p>
+
+<p>&laquo;En se vouant &agrave; de nobles desseins quels admirables r&eacute;sultats n'e&ucirc;t-il
+pas obtenus!...</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je suis &eacute;pouvant&eacute;e quand je songe &agrave; l'habilet&eacute; avec laquelle il
+est parvenu &agrave; s'introduire autrefois chez nous, &agrave; se rendre
+indispensable &agrave; nos int&eacute;r&ecirc;ts; avec quelle dissimulation imp&eacute;n&eacute;trable il
+m'avait cach&eacute; son amour... dont il ne m'a parl&eacute; qu'une seule fois; avec
+quelle indignation je l'ai accueilli....</p>
+
+<p>&laquo;Ne devais-je pas croire, quoiqu'il m'ait dit le contraire, que les
+soins qu'il rendait &agrave; ma tante &eacute;taient s&eacute;rieux? M'&eacute;tais-je tromp&eacute;e?
+Voulais-je me tromper &agrave; cet &eacute;gard?</p>
+
+<p>&laquo;L'abominable calomnie dont j'ai &eacute;t&eacute; victime ne m'a pas m&ecirc;me instruite
+de la v&eacute;rit&eacute;. Pauvre tante! que de chagrins elle m'a caus&eacute;s, sans le
+savoir!...</p>
+
+<p>&laquo;Il n'a manqu&eacute; &agrave; cet homme que de placer mieux son amour, son d&eacute;vouement
+passionn&eacute;... Sans doute, il e&ucirc;t vaillamment aim&eacute; une femme libre de son
+c&oelig;ur.... Mais pourquoi m'a-t-il aim&eacute;e, moi? N'&eacute;tais je pas fianc&eacute;e &agrave;
+Rapha&euml;l? Ne m'avait-il pas souvent entendu parler de notre prochain
+mariage?... Et apr&egrave;s un premier et dernier aveu... il a recouru &agrave; la
+plus inf&acirc;me calomnie pour d&eacute;shonorer celle &agrave; qui une fois, une seule
+fois, il avait parl&eacute; d'amour....</p>
+
+<p>&laquo;Il me semble que je suis soulag&eacute;e en &eacute;panchant ainsi les pens&eacute;es qui me
+sont si douloureuses.... Oui, cela m'aide &agrave; lire dans mon c&oelig;ur....</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! j'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; si malheureuse! avais-je besoin de ce surcro&icirc;t de
+chagrins?... Oh! soyez maudit vous qui m'avez presque forc&eacute;e &agrave; un
+mariage sans amour... en tuant mon fianc&eacute;... que j'aimais tendrement....</p>
+
+<p>&laquo;Oui; je l'aimais d'un attachement d'enfance qui s'&eacute;tait chang&eacute; avec les
+ann&eacute;es en un sentiment plus vif que l'amiti&eacute;, mais plus calme que
+l'amour....</p>
+
+<p>&laquo;Quelle est ma vie maintenant? Horrible... horrible... avec toutes les
+apparences du bonheur.. si la richesse est le bonheur.... A jamais
+encha&icirc;n&eacute;e &agrave; un homme qui bien souvent, h&eacute;las! me fait regretter le sort
+de Rapha&euml;l.</p>
+
+<p>Pauvre Rapha&euml;l! mourir si jeune!... H&eacute;las! en provoquant M. de
+Br&eacute;vannes, il c&eacute;dait &agrave; un &eacute;lan de juste et courageux d&eacute;sespoir.... Et
+pourtant son meurtrier a, de son c&ocirc;t&eacute;, non sans raison, invoqu&eacute; le droit
+de l&eacute;gitime d&eacute;fense....</p>
+
+<p>&laquo;Il n'importe, Rapha&euml;l au moins ne souffre plus; moi je souffre chaque
+jour; chaque instant de ma vie est un supplice.... Que faire?</p>
+
+<p>&laquo;Se r&eacute;signer.</p>
+
+<p>&laquo;Pour sortir de ma douloureuse apathie, il m'a fallu revoir cet homme,
+qui a caus&eacute; tous mes chagrins.</p>
+
+<p>&laquo;Chose &eacute;trange! je m'&eacute;tais fait une id&eacute;e tout autre de ce que je devais,
+selon moi, ressentir &agrave; son aspect.... Oui, je l'avoue avec horreur (qui
+saura jamais cet aveu?) mon courroux, mon ex&eacute;cration, ne me semblent pas
+&agrave; la hauteur de ses crimes....</p>
+
+<p>&laquo;En vain je maudis ma faiblesse... en vain je me dis que cet homme m'a
+calomni&eacute;e d'une mani&egrave;re inf&acirc;me; en vain je me r&eacute;p&egrave;te qu'il a tu&eacute;
+Rapha&euml;l, qu'il est presque l'auteur des maux que j'endure... qu'il peut
+&agrave; cette heure me perdre.... Et malgr&eacute; moi j'ai la l&acirc;chet&eacute; de penser que
+c'est l'amour que je lui ai inspir&eacute; qui l'a plong&eacute; dans cet ab&icirc;me
+d'horribles actions.... Oserai-je le dire? je suis quelquefois capable
+de l'excuser.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes sentait son c&oelig;ur battre avec violence, son orgueil
+effr&eacute;n&eacute;, l'aveuglement de sa passion servaient Iris au-del&agrave; de toute
+esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Rien de plus vulgaire, de plus surann&eacute;, mais aussi de plus vrai que cet
+adage:&mdash;<i>On croit ce que l'on d&eacute;sire</i>.</p>
+
+<p>Dans ces pages qu'il supposait &eacute;crites par madame de Hansfeld, M. de
+Br&eacute;vannes voyait la preuve d'une impression qui tenait &agrave; la fois de la
+haine et de l'amour, de la terreur et de l'admiration.</p>
+
+<p>Admiration &agrave; peine avou&eacute;e, il est vrai, mais qui, selon la vanit&eacute; de M.
+de Br&eacute;vannes, n'&eacute;tait que de l'amour ignor&eacute; ou combattu.</p>
+
+<p>Une circonstance assez &eacute;trange, habilement exploit&eacute;e par Iris,
+contribuait &agrave; augmenter l'erreur de M. de Br&eacute;vannes: il n'avait fait
+qu'un seul aveu &agrave; Paula, et, d'apr&egrave;s les fragments que nous venons de
+citer, il pouvait croire que celle-ci n'avait pas r&eacute;pondu &agrave; sa passion
+par jalousie des soins apparents qu'il rendait &agrave; sa tante, enfin, il
+pouvait aussi croire son abominable calomnie, sinon oubli&eacute;e, du moins
+presque excus&eacute;e par ces mots pr&eacute;tendus de la princesse:</p>
+
+<p>&laquo;C'est l'amour que je lui ai inspir&eacute; qui l'a plong&eacute; dans cet ab&icirc;me
+d'horribles actions; je me sens quelquefois capable de l'excuser.&raquo;</p>
+
+<p>Quant &agrave; la mort de Rapha&euml;l, que Paula aimait d'un <i>sentiment plus vif
+que l'amiti&eacute;, plus calme que l'amour</i>, ce meurtre, presque justifi&eacute; par
+l'agression de cet infortun&eacute;, &eacute;tait, il est vrai, une des causes qui
+combattaient le plus vivement l'irr&eacute;sistible penchant de madame de
+Hansfeld pour M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Sans l'autorit&eacute; du <i>Livre noir</i>, il e&ucirc;t fallu un complet aveuglement
+pour expliquer ainsi la conduite de madame de Hansfeld; mais M. de
+Br&eacute;vannes, croyant lire un &eacute;crit trac&eacute; par elle, avait trop d'orgueil et
+d'amour pour ne pas accepter cette interpr&eacute;tation d'ailleurs si
+naturelle.</p>
+
+<p>Pourquoi M. de Br&eacute;vannes se serait-il d&eacute;fi&eacute; d'Iris? Pourquoi l'aurait-il
+crue capable d'une si &eacute;trange supercherie? Quant &agrave; la princesse, dans
+quel but aurait-elle &eacute;crit ces pages que personne ne devait lire?</p>
+
+<p>En supposant que, d'accord avec Iris, elle e&ucirc;t autoris&eacute; cette
+communication afin de persuader &agrave; M. de Br&eacute;vannes que ses torts &eacute;taient
+effac&eacute;s par l'amour, un tel dessein ne pouvait que le flatter.</p>
+
+<p>On comprendra donc qu'il continua la lecture du livre noir avec un
+int&eacute;r&ecirc;t et un espoir croissants.</p>
+
+<p>&laquo;Que me veut donc cet homme? Il est parvenu &agrave; se m&eacute;nager une entrevue
+avec Iris; pauvre enfant, simple et ing&eacute;nue; il lui a propos&eacute; de se
+charger d'une lettre pour moi, elle a refus&eacute;? Que peut-il donc me
+vouloir?... quelle est donc son audace? comment supporterait-il mon
+regard?</p>
+
+<p>&laquo;Cet homme est fou... qu'a-t-il &agrave; me dire? penserait-il &agrave; excuser sa
+conduite? mais je....</p>
+
+<p>&laquo;Hier, je n'ai pu continuer; j'ai &eacute;t&eacute; interrompue par l'arriv&eacute;e de mon
+mari.</p>
+
+<p>&laquo;Le prince a donc toute sa vie &eacute;tudi&eacute; les effets de la douleur pour
+porter des coups plus assur&eacute;s. Mais c'est un monstre... mais il a des
+raffinements de tortures inou&iuml;s.... Oh! maintenant, je comprends
+pourquoi je ne hais pas assez M. de Br&eacute;vannes... toute ma haine s'est
+us&eacute;e contre mon bourreau.</p>
+
+<p>&laquo;Et &ecirc;tre pour la vie... pour la vie encha&icirc;n&eacute;e &agrave; cet homme!... Ne pouvoir
+briser ces liens odieux... que par la mort....</p>
+
+<p>&laquo;Oh! qu'elle me frappe donc, qu'elle me frappe bient&ocirc;t... puisqu'il faut
+que l'un de nous deux meure pour rompre cette horrible union, que ce
+soit moi... plut&ocirc;t que mon mari...&raquo;</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes fr&eacute;mit &agrave; ces paroles, et s'&eacute;cria en s'adressant &agrave; Iris:</p>
+
+<p>&mdash;La princesse est donc bien malheureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Bien malheureuse!...&mdash;r&eacute;pondit sourdement Iris.</p>
+
+<p>&mdash;Son mari est donc sans piti&eacute; pour elle?</p>
+
+<p>&mdash;Sans piti&eacute;...</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes continua de lire:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, la mort.... Je ne m&eacute;rite pas de vivre... j'ai &eacute;t&eacute; infid&egrave;le &agrave;
+la m&eacute;moire de Rapha&euml;l... je ne m&eacute;rite aucune commis&eacute;ration; si mon mari
+est un monstre de cruaut&eacute;, que suis-je donc moi, qui ne puis d&eacute;tacher ma
+pens&eacute;e de l'homme qui a caus&eacute; tous mes maux en tuant mon fianc&eacute;!...</p>
+
+<p>&laquo;Oh! j'ai honte de moi-m&ecirc;me.... Il faut que j'&eacute;crive ces horribles
+choses... que je les voie, l&agrave;... mat&eacute;riellement... sous mes yeux... pour
+que je les croie possibles....</p>
+
+<p>&laquo;Arriver, mon Dieu! &agrave; ce dernier degr&eacute; d'abaissement!</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce ma faute, aussi? La douleur d&eacute;prave tant.... Oui... elle
+d&eacute;prave, elle rend criminelle... car quelquefois, bris&eacute;e par le
+d&eacute;sespoir, je m'&eacute;crie:&mdash;Puisqu'il &eacute;tait dans la destin&eacute;e de M. de
+Br&eacute;vannes d'&ecirc;tre meurtrier... pourquoi le sort, au lieu de livrer
+Rapha&euml;l &agrave; ses coups, ne lui a-t-il pas livr&eacute; mon bourreau?&raquo;</p>
+
+<p>Ces pages s'arr&ecirc;taient l&agrave;.</p>
+
+<p>Iris avait voulu sans doute laisser M. de Br&eacute;vannes r&eacute;fl&eacute;chir m&ucirc;rement
+sur ce v&oelig;u homicide.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;cria vivement en fermant le livre:</p>
+
+<p>&mdash;Iris, vous n'avez rien lu de ce qui est &eacute;crit l&agrave;?...</p>
+
+<p>La jeune fille parut n'avoir pas entendu ces paroles; elle regardait
+fixement M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Iris&mdash;reprit-il&mdash;vous n'avez rien lu de ces pages?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien... rien&mdash;dit-elle en sortant de sa r&ecirc;verie&mdash;que m'importe ce
+livre?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne songe qu'&agrave; moi&mdash;pensa-t-il&mdash;son indiscr&eacute;tion n'est pas &agrave;
+craindre.</p>
+
+<p>Il referma le livre, le rendit &agrave; la jeune fille et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez, sans le savoir, rendu le plus grand service &agrave; votre
+ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez?&mdash;lui demanda brusquement Iris, en attachant sur lui un
+regard per&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes de l'air du monde le plus
+d&eacute;tach&eacute;&mdash;singuli&egrave;re preuve d'amour que de cruellement menacer la femme
+qu'on aime. Non, non, je n'ai pas d'amour pour elle... l'aust&egrave;re amiti&eacute;
+peut seule recourir &agrave; des moyens si extr&ecirc;mes....</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien vous croire&mdash;dit tristement Iris en reprenant le livre.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Iris, &agrave; demain&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes;&mdash;vous rappellerez bien &agrave;
+madame de Hansfeld l'entrevue qu'elle m'a promise.</p>
+
+<p>Elle n'y manquera pas.... Mais j'y songe... au nom du ciel, que rien ne
+puisse lui faire soup&ccedil;onner que vous avez lu dans ce livre; je serais
+perdue.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, ma ch&egrave;re Iris, j'aurai l'air d'&ecirc;tre aussi &eacute;tranger
+qu'elle &agrave; ses pens&eacute;es les plus secr&egrave;tes.... Rien ne trahira la
+connaissance que j'en ai. Promettez-moi seulement de m'apporter encore
+ce livre... il serait pour moi de la derni&egrave;re importance de le
+consulter ensuite de l'entrevue que j'aurai demain avec votre
+ma&icirc;tresse.... Me le promettez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Encore mal faire... encore abuser de sa confiance.... Ah! maintenant
+je n'ai plus le droit de me plaindre de son injustice.</p>
+
+<p>&mdash;Iris, je vous en supplie....</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le demandez, n'est-ce pas pour moi plus qu'un ordre.</p>
+
+<p>Dans sa reconnaissance, M. de Br&eacute;vannes prit la main d'Iris, et,
+l'attirant pr&egrave;s de lui, voulut la baiser au front; la jeune fille le
+repoussa violemment et fi&egrave;rement, &agrave; la grande surprise de M. de
+Br&eacute;vannes, qui croyait combler les v&oelig;ux de la jeune fille en se
+montrant si <i>bon seigneur</i>.</p>
+
+<p>En arrivant sur le quai, Iris jeta &agrave; la rivi&egrave;re la bague qu'elle avait
+re&ccedil;ue pour prix de sa trahison.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir attentivement lu le <i>Livre noir</i>, M. de Br&eacute;vannes tomba dans
+une m&eacute;ditation profonde. Il n'en doutait pas, il &eacute;tait aim&eacute;, mais madame
+de Hansfeld combattait de toutes ses forces ce penchant involontaire.</p>
+
+<p>Son mari la rendait si horriblement malheureuse, qu'elle allait
+quelquefois jusqu'&agrave; d&eacute;sirer sa mort.</p>
+
+<p>Quoique le v&oelig;u lui par&ucirc;t toucher &agrave; l'exag&eacute;ration, M. de Br&eacute;vannes
+regardait toutes ces circonstances comme favorables pour lui, et il
+attendait avec anxi&eacute;t&eacute; le moment du rendez-vous que madame de Hansfeld
+lui avait donn&eacute; pour le lendemain au Jardin-des-Plantes.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h2>
+
+<h3>ARNOLD ET BERTHE.</h3>
+
+
+<p>Madame de Br&eacute;vannes avait plusieurs fois rencontr&eacute; chez Pierre Raimond
+M. de Hansfeld sous le nom d'Arnold Schneider; il avait sauv&eacute; la vie du
+vieux graveur, rien de plus naturel que ses visites &agrave; ce dernier.</p>
+
+<p>Berthe ayant r&eacute;solu de recommencer d'enseigner le piano pour subvenir
+aux besoins de son p&egrave;re, venait chez lui trois fois par semaine et y
+restait jusqu'&agrave; trois heures pour donner, en sa pr&eacute;sence, ses le&ccedil;ons de
+musique.</p>
+
+<p>On n'a pas oubli&eacute; que Berthe avait fait sur M. de Hansfeld une
+impression profonde la premi&egrave;re fois qu'il l'avait aper&ccedil;ue &agrave; la
+Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise. Lorsqu'il la rencontra ensuite chez Pierre Raimond,
+qu'il venait d'arracher &agrave; une mort presque certaine, vivement frapp&eacute; de
+la circonstance qui le rapprochait ainsi de Berthe, Arnold y vit une
+sorte de fatalit&eacute; qui augmenta encore son amour.</p>
+
+<p>Le charme des mani&egrave;res de M. de Hansfeld, la gr&acirc;ce de son esprit, ses
+pr&eacute;venances respectueuses, presque filiales, pour Pierre Raimond,
+chang&egrave;rent bient&ocirc;t en une affection sinc&egrave;re la reconnaissance que le
+vieillard avait d'abord vou&eacute;e &agrave; son sauveur.</p>
+
+<p>Arnold &eacute;tait simple et bon, il parlait avec un go&ucirc;t et un savoir infini
+des grands peintres, objet de l'admiration passionn&eacute;e du graveur qui
+avait employ&eacute; une partie de sa vie &agrave; reproduire sur le cuivre les plus
+belles &oelig;uvres de Rapha&euml;l, du Vinci et du Titien; il avait montr&eacute; &agrave;
+Arnold ces travaux de sa jeunesse et de son &acirc;ge m&ucirc;r; Arnold les avait
+appr&eacute;ci&eacute;s en connaisseur et en habile artiste.</p>
+
+<p>Ses louanges ne d&eacute;celaient pas le complaisant ou le flatteur; mod&eacute;r&eacute;es,
+justes, &eacute;clair&eacute;es, elles en &eacute;taient plus pr&eacute;cieuses &agrave; Pierre Raimond,
+qui avait la conscience de son art; comme les artistes s&eacute;rieux et
+modestes, il connaissait mieux que personne le fort et le faible de ses
+ouvrages. Ce n'&eacute;tait pas tout: Arnold semblait par ses opinions
+politiques appartenir &agrave; ce parti exalt&eacute; de la jeune Allemagne, qui offre
+beaucoup d'analogie avec certaines nuances de l'&eacute;cole r&eacute;publicaine.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; ses nombreux points de contact, la r&eacute;cente intimit&eacute; de Pierre
+Raimond et d'Arnold se resserrait chaque jour davantage. Ce dernier
+&eacute;tait de bonne foi, il ressentait v&eacute;ritablement de l'attrait pour ce
+rude et aust&egrave;re vieillard, qui conservait dans toute leur ardeur les
+admirations et les id&eacute;es de sa jeunesse.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld &eacute;tait d'une excessive timidit&eacute;; les obligations de son
+rang lui pesaient tellement que, pour leur &eacute;chapper, il avait affect&eacute;
+les plus grandes excentricit&eacute;s. Ses go&ucirc;ts, ses penchants se portaient &agrave;
+une vie simple, obscure, paisiblement occup&eacute;e d'arts et de th&eacute;ories
+sociales. Aussi, m&ecirc;me en l'absence de Berthe, il trouvait dans les deux
+pauvres chambres de Pierre Raimond plus de plaisir, de bonheur, de
+contentement qu'il n'en avait trouv&eacute; jusqu'alors dans tous ses palais.</p>
+
+<p>S'il avait seulement voulu dissimuler ses assiduit&eacute;s aupr&egrave;s de Berthe
+sous de trompeuses pr&eacute;venances envers le graveur, celui-ci avait trop
+l'instinct du vrai pour ne pas s'en &ecirc;tre aper&ccedil;u, et trop de rigide
+fiert&eacute; pour ne pas fermer sa porte &agrave; Arnold.</p>
+
+<p>Pierre Raimond n'ignorait pas que son jeune ami trouvait Berthe
+charmante, et qu'il admirait autant son talent d'artiste que la candeur
+de son caract&egrave;re, que la gr&acirc;ce de son esprit.</p>
+
+<p>Dans son orgueil paternel, loin de s'alarmer, Pierre Raimond se
+r&eacute;jouissait de cette admiration. N'avait-il pas une confiance aveugle
+dans les principes de Berthe? Ne devait-il pas la vie &agrave; Arnold? Comment
+supposer que ce jeune homme au c&oelig;ur noble, aux id&eacute;es g&eacute;n&eacute;reuses,
+abuserait indignement des relations que la reconnaissance avait &eacute;tablies
+entre lui et l'homme qu'il avait sauv&eacute;.</p>
+
+<p>Aux yeux de Pierre Raimond, cela e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus inf&acirc;me encore que de
+d&eacute;shonorer la fille de son bienfaiteur.</p>
+
+<p>Enfin, Arnold avait dit appartenir au peuple, et, dans l'exag&eacute;ration de
+ses id&eacute;es absolues, Pierre Raimond lui accordait une confiance qu'il
+n'e&ucirc;t jamais accord&eacute;e au prince de Hansfeld.</p>
+
+<p>Berthe, d'abord attir&eacute;e vers Arnold par la reconnaissance, avait peu &agrave;
+peu subi l'influence de cet &ecirc;tre bon et charmant. Il assistait souvent,
+en pr&eacute;sence du vieux graveur, aux le&ccedil;ons de musique de Berthe; il &eacute;tait
+lui-m&ecirc;me excellent musicien, et quelquefois Berthe l'&eacute;coutait avec
+autant d'int&eacute;r&ecirc;t que de plaisir parler savamment d'un art qu'elle
+adorait, raconter la vie des grands compositeurs d'Allemagne, et lui
+exposer, pour ainsi dire, la po&eacute;tique de leurs &oelig;uvres et en faire
+ressortir les innombrables beaut&eacute;s.</p>
+
+<p>Que de douces heures ainsi pass&eacute;es entre Berthe, Arnold et Pierre
+Raimond! Celui-ci ne savait pas la musique; mais son jeune ami lui
+traduisait, lui expliquait pour ainsi dire la pens&eacute;e musicale des grands
+ma&icirc;tres, l'analysant phrase par phrase, et faisant pour l'&oelig;uvre de
+Mozart, de Beethoven, de Gluck, ce qu'Hoffmann a si merveilleusement
+fait pour <i>Don Juan</i>.</p>
+
+<p>Berthe, profond&eacute;ment touch&eacute;e des soins d'Arnold pour Pierre Raimond,
+leur attribuait &agrave; eux seuls la vive sympathie qui, chaque jour, la
+rapprochait davantage du prince. Celui-ci &eacute;tait d'autant plus dangereux
+qu'il &eacute;tait plus sinc&egrave;re et plus naturel; rien dans son langage, dans
+ses mani&egrave;res, ne pouvait avertir madame de Br&eacute;vannes du p&eacute;ril qu'elle
+courait.</p>
+
+<p>La conduite d'Arnold &eacute;tait un aveu continuel, il n'avait pas besoin de
+dire un mot d'amour; si par hasard il se trouvait seul avec Berthe, son
+regard, son accent &eacute;taient les m&ecirc;mes qu'en pr&eacute;sence du graveur. Celui-ci
+rentrait-il, Arnold pouvait toujours finir la phrase qu'il avait
+commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>Comment madame de Br&eacute;vannes se serait-elle d&eacute;fi&eacute;e de ces relations si
+pures et si paisibles? Jamais Arnold ne lui avait dit: Je vous aime;
+jamais elle n'avait un moment song&eacute; qu'elle p&ucirc;t l'aimer, et d&eacute;j&agrave; ils
+&eacute;taient tous deux sous le charme irr&eacute;sistible de l'amour.</p>
+
+<p>Nous le r&eacute;p&eacute;tons, par un singulier hasard, ces trois personnes, sinc&egrave;res
+dans leurs affections, sans d&eacute;fiance et sans arri&egrave;re-pens&eacute;e, s'aimaient:
+Arnold aimait tendrement le vieillard et sa fille, ceux-ci lui rendaient
+vivement cette affection; tous trois enfin se trouvaient si heureux, que
+par une sorte d'instinct conservatif du bonheur, ils n'avaient jamais
+song&eacute; &agrave; analyser leur f&eacute;licit&eacute;, ils en jouissaient sans regarder en-de&ccedil;&agrave;
+ou au-del&agrave;.</p>
+
+<p>La seule chose qui aurait pu peut-&ecirc;tre &eacute;clairer Berthe sur le sentiment
+auquel son c&oelig;ur s'ouvrait de jour en jour, &eacute;tait l'esp&egrave;ce
+d'indiff&eacute;rence avec laquelle elle supportait les duret&eacute;s de son mari;
+elle s'&eacute;tonnait m&ecirc;me vaguement de ressentir alors si peu des blessures
+nagu&egrave;re si douloureuses....</p>
+
+<p>Lorsque son p&egrave;re, profond&eacute;ment irrit&eacute; contre M. de Br&eacute;vannes, lui avait
+s&eacute;rieusement, presque s&eacute;v&egrave;rement demand&eacute; compte des proc&eacute;d&eacute;s de M. de
+Br&eacute;vannes, elle n'avait pas menti en r&eacute;pondant que depuis quelque temps
+elle ne s'en tourmentait plus.</p>
+
+<p>Le vieillard avait eu d'autant plus de foi aux paroles de Berthe, que
+peu &agrave; peu elle redevenait calme, souriante, et que sa physionomie,
+autrefois si triste, r&eacute;v&eacute;lait alors la plus douce qui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre bl&acirc;mera-t-on l'aveugle confiance de Pierre Raimond; cette
+confiance aveugle &eacute;tait une des n&eacute;cessit&eacute;s de son caract&egrave;re.</p>
+
+<p>Ces ant&eacute;c&eacute;dents pos&eacute;s, nous conduirons le lecteur dans le modeste r&eacute;duit
+de Pierre Raimond, le lendemain du jour o&ugrave; M. de Hansfeld avait signifi&eacute;
+&agrave; sa femme qu'elle devait quitter Paris dans trois jours.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<h3>INTIMIT&Eacute;.</h3>
+
+
+<p>Un bon feu p&eacute;tillait dans l'&acirc;tre, au dehors la neige tombait et la bise
+faisait rage; Pierre Raimond &eacute;tait assis d'un c&ocirc;t&eacute; de la chemin&eacute;e,
+Arnold de l'autre; depuis que le prince &eacute;tait amoureux, ses traits
+reprenaient une apparence de force et de sant&eacute;, quoique son visage f&ucirc;t
+toujours un peu p&acirc;le.</p>
+
+<p>Une grande discussion s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e entre Pierre Raimond et Arnold, car
+pour compl&eacute;ter le charme de leur intimit&eacute; ils diff&eacute;raient de mani&egrave;re de
+voir sur quelques questions artistiques, entre autres sur la fa&ccedil;on de
+juger Michel-Ange.</p>
+
+<p>Arnold, tout en rendant un juste hommage &agrave; l'immense g&eacute;nie du vieux
+tailleur de marbre, ne ressentait pour ses productions aucune sympathie,
+quoiqu'il compr&icirc;t l'admiration qu'elles inspiraient; le go&ucirc;t d&eacute;licat et
+pur d'Arnold, surtout &eacute;pris de la beaut&eacute; dans l'art, s'effrayait des
+sombres et terribles &eacute;carts du fougueux Buonarotti, et leur pr&eacute;f&eacute;rait de
+beaucoup la gr&acirc;ce divine de Rapha&euml;l.</p>
+
+<p>Pierre Raimond d&eacute;fendait <i>son vieux sculpteur</i> avec &eacute;nergie, et il se
+passionnait autant pour la fi&egrave;re ind&eacute;pendance du caract&egrave;re de
+Michel-Ange que pour la gigantesque puissance de son talent.</p>
+
+<p>&mdash;Votre tendre Rapha&euml;l avait l'&acirc;me amollie d'un courtisan&mdash;disait le
+vieillard &agrave; Arnold&mdash;tandis que le rude cr&eacute;ateur du Mo&iuml;se et de la
+chapelle Sixtine avait l'&acirc;me r&eacute;publicaine; et il devait menacer, comme
+il l'en a menac&eacute;, le pape Jules de le jeter en bas de son &eacute;chafaudage
+s'il lui manquait de respect.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld ne put s'emp&ecirc;cher de sourire de l'exaltation de Pierre
+Raimond, et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne nie pas l'&eacute;nergie un peu farouche de Michel-Ange; il &eacute;tait,
+malheureusement, d'un caract&egrave;re morose, fier, taciturne, ombrageux,
+altier et difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement!... Qu'entendez-vous par ce mot... malheureusement?</p>
+
+<p>&mdash;J'entends qu'il &eacute;tait malheureux, pour les sinc&egrave;res admirateurs de ce
+grand homme, de ne pouvoir nouer avec lui des relations agr&eacute;ables et
+douces.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'esp&egrave;re bien.... Est-ce que vous le prenez pour un Rapha&euml;l, pour
+un homme banal comme votre h&eacute;ros? Car&mdash;ajouta le graveur avec un accent
+de d&eacute;dain&mdash;il n'y avait personne au monde d'un caract&egrave;re plus facile,
+plus insinuant, plus aimable que votre Rapha&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Vous reconnaissez au moins ses qualit&eacute;s....</p>
+
+<p>&mdash;Ses qualit&eacute;s!!! c'est justement &agrave; cause de ces <i>qualit&eacute;s</i>
+insupportables que je le d&eacute;teste comme homme... quoique je le v&eacute;n&egrave;re
+comme artiste.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, mon cher monsieur Raimond, c'est justement &agrave; cause des d&eacute;fauts
+du caract&egrave;re diabolique de Michel-Ange qu'il m'est antipathique, comme
+homme, quoique je m'incline devant son g&eacute;nie.</p>
+
+<p>&mdash;Votre admiration n'est pas naturelle; elle est forc&eacute;e... elle est
+exag&eacute;r&eacute;e&mdash;s'&eacute;cria le graveur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!&mdash;dit Arnold stup&eacute;fait&mdash;vous d&eacute;testez Rapha&euml;l &agrave; cause de ses
+qualit&eacute;s.... Moi, je n'aime pas Michel-Ange &agrave; cause de ses d&eacute;fauts...
+et vous m'accusez d'exag&eacute;ration?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement... on n'est grand homme, on n'est Michel-Ange qu'&agrave;
+certaines conditions. J'admire dans le lion jusqu'&agrave; ses instincts
+sauvages et f&eacute;roces; il n'est lion qu'&agrave; condition d'&ecirc;tre sauvage et
+f&eacute;roce, il ne peut avoir les <i>vertus</i> d'un <i>mouton</i> comme votre Rapha&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins permettez-moi d'aimer dans Rapha&euml;l ces vertus de
+<i>mouton</i>, qui sont, si vous le voulez, les cons&eacute;quences de sa nature, de
+son talent....</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise: admirez, si vous trouvez qu'un tel caract&egrave;re m&eacute;rite
+l'admiration.... Quant &agrave; moi, physiquement parlant, je ne mets pas
+seulement en balance la fade figure du beau, du c&eacute;leste Rapha&euml;l, tout
+couvert de velours et de broderies, avec le m&acirc;le visage de mon vieux
+Buonarotti, sombre, farouche, h&acirc;l&eacute; par le soleil, et v&ecirc;tu d'une
+souquenille &agrave; moiti&eacute; cach&eacute;e par son tablier de cuir de tailleur de
+pierre! Allons donc! est-ce que ces deux natures peuvent se comparer
+seulement? Ah! ah! ah!... quel plaisant contraste!... Je vois d'ici...
+le divin Rapha&euml;l....</p>
+
+<p>&mdash;Le divin Rapha&euml;l aurait fl&eacute;chi le genou et respectueusement bais&eacute; la
+puissante main du vieux Michel-Ange, son ma&icirc;tre et son a&iuml;eul dans
+l'art&mdash;dit doucement Arnold en tendant la main &agrave; Pierre Raimond.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison&mdash;reprit celui-ci en r&eacute;pondant avec effusion au
+t&eacute;moignage de cordialit&eacute; de M. de Hansfeld.&mdash;Je suis un vieux fou...
+aussi emport&eacute; qu'&agrave; vingt ans....</p>
+
+<p>A ce moment Berthe entra.</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de peindre la ravissante expression de sa
+physionomie en voyant son p&egrave;re et Arnold se serrer ainsi la main. Ses
+yeux se remplirent de larmes de bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Viens &agrave; mon secours, enfant&mdash;dit Pierre Raimond.&mdash;Je suis battu... ma
+folle barbe grise est oblig&eacute;e de s'incliner devant cette v&eacute;n&eacute;rable
+moustache blonde.... Il reste calme comme la raison, et je m'emporte...
+comme si j'avais tort....</p>
+
+<p>&mdash;Et le sujet de cette grave discussion?&mdash;dit Berthe en souriant et en
+regardant alternativement Arnold et son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Michel-Ange...&mdash;dit Pierre Raimond.</p>
+
+<p>&mdash;Rapha&euml;l...&mdash;dit Arnold.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur Arnold, vous ne pouvez pas c&eacute;der &agrave; mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien voir qu'il me c&eacute;d&acirc;t sans discussion!... Je ne veux
+pas qu'il c&egrave;de... mais qu'il soit convaincu....</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; cela, monsieur Raimond... j'en doute... les convictions ne
+s'imposent pas, et Rapha&euml;l....</p>
+
+<p>&mdash;Mais Michel-Ange....</p>
+
+<p>&mdash;Allons&mdash;dit Berthe&mdash;pour vous mettre d'accord, je vais jouer l'air de
+<i>Fidelio</i>, que M. Arnold aime tant... qu'il vous l'a aussi fait aimer,
+mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Avouez, <i>don Rapha&euml;l</i>&mdash;dit en riant le vieillard &agrave; Arnold&mdash;qu'elle a
+plus de bon sens que nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, seigneur Michel-Ange; madame Berthe sait bien que quand
+on l'&eacute;coute on ne songe gu&egrave;re &agrave; parler.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Arnold, je ne suis pas dupe de vos flatteries.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le lui prouver, mon enfant, commence l'ouverture de Fidelio: tu
+sais que c'est mon morceau de pr&eacute;dilection depuis que notre ami m'en a
+fait comprendre les beaut&eacute;s.</p>
+
+<p>Berthe commen&ccedil;a de jouer cette &oelig;uvre avec <i>amour</i>; la pr&eacute;sence d'Arnold
+semblait donner une nouvelle puissance au talent de la jeune femme.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, M. de Hansfeld parut compl&egrave;tement absorb&eacute;
+dans une profonde et douloureuse m&eacute;ditation; quoiqu'il e&ucirc;t plusieurs
+fois entendu Berthe jouer ce morceau, jamais les tristes souvenirs qu'il
+&eacute;veillait en lui n'avaient &eacute;t&eacute; plus p&eacute;niblement excit&eacute;s.</p>
+
+<p>Berthe, qui de temps en temps cherchait le regard d'Arnold, fut effray&eacute;e
+de sa p&acirc;leur croissante, et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Arnold... qu'avez-vous? mon Dieu!... comme vous &ecirc;tes p&acirc;le!</p>
+
+<p>&mdash;Votre main est glac&eacute;e, mon ami&mdash;dit Pierre Raimond, qui &eacute;tait assis &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de M. de Hansfeld.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien... rien&mdash;r&eacute;pondit celui-ci;&mdash;je suis d'une faiblesse
+ridicule.... Certains airs sont pour moi... de v&eacute;ritables dates... et
+plusieurs motifs de <i>Fidelio</i>... se rattachent &agrave; un pass&eacute; bien
+triste....</p>
+
+<p>&mdash;J'avais pourtant d&eacute;j&agrave; jou&eacute; ce morceau&mdash;dit Berthe en quittant le piano
+et en venant s'asseoir &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.... J'&eacute;tais alors tout au plaisir d'entendre votre
+ex&eacute;cution. Mais &agrave; cette heure, je ne sais pourquoi.... Oh! pardon...
+pardon de ne pouvoir vaincre mon &eacute;motion....</p>
+
+<p>Et M. de Hansfeld cacha son visage entre ses mains.</p>
+
+<p>Berthe et le vieillard se regard&egrave;rent tristement, partageant le chagrin
+de leur ami sans le comprendre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques moments de silence, Arnold releva la t&ecirc;te. Il est
+impossible de rendre l'expression de tristesse navrante dont son p&acirc;le et
+doux visage &eacute;tait empreint. Une larme vint aux yeux de Berthe; par un
+mouvement d'ing&eacute;nuit&eacute; charmante, elle prit la main de son p&egrave;re pour
+l'essuyer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souffrez&mdash;dit le vieillard &agrave; Arnold.&mdash;Que notre amiti&eacute; n'est-elle
+plus ancienne! vous pourriez peut-&ecirc;tre apaiser vos chagrins en les
+&eacute;panchant....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien souvent j'y ai pens&eacute;... mais la honte m'a retenu&mdash;dit Arnold
+avec une sorte d'accablement.</p>
+
+<p>&mdash;La honte! s'&eacute;cria Raimond avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous m&eacute;prenez pas sur ce mot... mon ami&mdash;dit Arnold;&mdash;Dieu merci!
+je n'ai rien fait dont j'aie &agrave; rougir.... Seulement, j'ai honte de ma
+faiblesse... j'ai honte d'&ecirc;tre encore si sensible &agrave; des souvenirs qui
+devraient &ecirc;tre aussi m&eacute;pris&eacute;s qu'oubli&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien; nous vous comprendrons... nous vous plaindrons. Ma
+pauvre enfant a souvent aussi bien pleur&eacute; ici &agrave; propos de souvenirs qui,
+comme les v&ocirc;tres, devraient &ecirc;tre aussi m&eacute;pris&eacute;s qu'oubli&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Tenez.... Arnold&mdash;dit le graveur&mdash;si je d&eacute;sire votre confiance, c'est
+que nous aussi nous aurions peut-&ecirc;tre de tristes aveux &agrave; vous faire....</p>
+
+<p>&mdash;Vous aussi, vous avez &eacute;t&eacute; malheureux?&mdash;dit Arnold.</p>
+
+<p>&mdash;Bien malheureux&mdash;r&eacute;pondit le vieillard;&mdash;mais, Dieu merci! ces mauvais
+jours sont, je crois, pass&eacute;s. Il me semble que vous nous avez port&eacute;
+bonheur. Non seulement vous m'avez sauv&eacute; la vie, mais, cette vie, vous
+me l'avez rendue charmante. Oui, depuis bien longtemps je n'avais
+rencontr&eacute; personne dont l'esprit e&ucirc;t autant de rapports avec le mien. Je
+ne sais quelle est l'influence de votre heureuse &eacute;toile; mais, depuis
+que nous vous connaissons, ma pauvre Berthe elle-m&ecirc;me est moins
+triste... ses chagrins domestiques semblent adoucis.... Vous avez enfin
+&eacute;t&eacute; pour nous l'heureux augure d'une vie douce et calme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce que vous dit mon p&egrave;re est bien vrai, monsieur Arnold&mdash;dit
+Berthe.&mdash;Si vous saviez combien il vous aime! et lorsque je suis seule
+avec lui en quels termes il parle de vous!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai&mdash;dit le vieillard.&mdash;Si vous nous entendiez, vous verriez
+que vous n'avez pas d'amis plus sinc&egrave;res.... Berthe vous est si
+reconnaissante de ce que vous m'avez sauv&eacute; la vie, qu'apr&egrave;s moi vous
+&ecirc;tes ce qu'elle aime le plus au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... pauvre p&egrave;re&mdash;dit Berthe en embrassant le vieillard.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld &eacute;coutait Pierre Raimond avec une v&eacute;n&eacute;ration profonde. Ce
+langage franc et loyal &eacute;tait aussi nouveau que flatteur pour lui. Ne
+fallait-il pas qu'il inspir&acirc;t une bien noble confiance &agrave; Pierre Raimond
+pour que celui-ci ne craign&icirc;t pas de lui parler ainsi devant sa fille!</p>
+
+<p>Berthe elle-m&ecirc;me, loin de se montrer confuse, embarrass&eacute;e, semblait
+confirmer ce que disait son p&egrave;re; son front rayonnait de candeur et de
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.</p>
+
+<p>En pr&eacute;sence de cette noble franchise, M. de Hansfeld rougit de sa
+dissimulation; il fut sur le point d'apprendre &agrave; Pierre Raimond son
+v&eacute;ritable nom; mais il redouta l'indignation que cet aveu tardif
+exciterait peut-&ecirc;tre chez le vieux graveur, dont il connaissait
+d'ailleurs les pr&eacute;ventions anti-aristocratiques; il trouva donc une
+sorte de <i>mezzo termine</i> dans la demi-confidence qu'il fit &agrave; Berthe et &agrave;
+son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques moments de silence, il dit &agrave; Pierre Raimond:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mon ami... vous m'avez donn&eacute; l'exemple de la
+confiance... je vous imiterai.... Peut-&ecirc;tre vous inspirerai-je un peu
+d'int&eacute;r&ecirc;t par quelques rapports entre ma position et celle de votre
+fille... car vous m'avez dit que son mariage n'&eacute;tait pas heureux... et
+c'est aussi &agrave; mon mariage que j'ai d&ucirc; d'atroces chagrins.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes mari&eacute;?... si jeune&mdash;dit Raimond avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre femme...&mdash;dit Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est en Allemagne&mdash;r&eacute;pondit M. de Hansfeld apr&egrave;s un moment
+d'h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelques passages de l'ouverture de <i>Fidelio</i> que jouait Berthe
+vous ont sans doute rappel&eacute; de douloureux souvenirs?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui. Lorsque j'ai connu la femme que j'ai &eacute;pous&eacute;e, j'&eacute;tais dans
+tout le feu de ma premi&egrave;re admiration pour cet op&eacute;ra de Beethoven....
+J'ai toujours eu l'habitude d'attacher mes pens&eacute;es du moment &agrave; certains
+passages de la musique que j'aime... pens&eacute;es qui, pour moi, deviennent
+pour ainsi dire les paroles des airs que j'affectionne le plus; eh bien!
+l'op&eacute;ra de <i>Fidelio</i> me rappelle ainsi toutes les phases d'un amour
+malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maintenant je comprends votre &eacute;motion&mdash;dit Berthe en secouant la
+t&ecirc;te avec tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon ami&mdash;dit cordialement Pierre Raimond&mdash;jamais vous ne
+parlerez &agrave; des c&oelig;urs plus sympathiques.</p>
+
+<p>Et M. de Hansfeld raconta ainsi qu'il suit l'histoire de son mariage
+avec Paula Monti; histoire vraie en tous points, sauf la substitution du
+nom d'Arnold Schneider &agrave; celui de Hansfeld.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h2>
+
+<h3>R&Eacute;CIT.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Orphelin presque en naissant&mdash;dit le prince&mdash;j'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; par un
+vieux serviteur de ma famille. Nous habitions un village retir&eacute;, nous y
+vivions dans une compl&egrave;te solitude. Le pasteur &eacute;tait peintre et
+musicien; il reconnut en moi quelques dispositions pour ces arts
+auxquels je consacrais tout mon temps.</p>
+
+<p>Ces premi&egrave;res ann&eacute;es de ma vie furent paisibles et heureuses. J'aimais
+le vieux Frantz comme un p&egrave;re; il avait pour moi les soins les plus
+tendres; il me reprochait seulement de fuir les exercices violents, de
+ne sortir de mon cabinet d'&eacute;tudes que pour quelques rares promenades
+dans nos belles montagnes. Je n'avais aucun des go&ucirc;ts de mon &acirc;ge;
+j'&eacute;tais s&eacute;rieux, taciturne, m&eacute;lancolique; la musique me causait des
+ravissements presque extatiques, auxquels je m'abandonnais avec
+d&eacute;lices.... A dix-huit ans j'entrepris avec mon vieux serviteur un
+voyage en Italie. Pendant deux ans j'&eacute;tudiai les chefs-d'&oelig;uvre des
+grands ma&icirc;tres dans les diff&eacute;rentes villes o&ugrave; je m'arr&ecirc;tai, voyant peu
+de monde et me trouvant heureux de ma vie indolente, r&ecirc;veuse et
+contemplative.... J'arrivai &agrave; Venise; mon culte pour les arts avait
+jusqu'alors rempli ma vie, l'admiration passionn&eacute;e qu'ils m'inspiraient
+suffisait &agrave; occuper mon c&oelig;ur.... A Venise, le hasard me fit rencontrer
+une femme dont l'influence devait m'&ecirc;tre funeste. Cette femme, que j'ai
+&eacute;pous&eacute;e, se nommait Paula Monti....</p>
+
+<p>&mdash;Elle &eacute;tait belle?&mdash;demanda Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s belle... mais d'une beaut&eacute; sombre.... &Eacute;trange contraste! j'ai
+toujours &eacute;t&eacute; faible et timide, je me suis &eacute;pris d'une femme au caract&egrave;re
+&eacute;nergique et viril.... C'&eacute;tait mon premier amour.... Sans doute j'ob&eacute;is
+plus &agrave; l'instinct, au besoin d'aimer, qu'&agrave; un sentiment r&eacute;fl&eacute;chi, et je
+devins passionn&eacute;ment amoureux de Paula Monti; elle accueillit mes soins
+avec indiff&eacute;rence; je ne me rebutai pas; elle me semblait tr&egrave;s
+malheureuse. J'eus quelque espoir, je redoublai d'assiduit&eacute;s, et je
+demandai formellement sa main &agrave; sa tante. J'&eacute;tais riche alors, ce
+mariage lui parut inesp&eacute;r&eacute;; elle y consentit. J'eus avec Paula une
+entrevue d&eacute;cisive.... Je dois le dire, elle m'avoua qu'elle avait
+ardemment aim&eacute; un homme qui devait &ecirc;tre son mari; et quoique cet homme
+f&ucirc;t mort, son souvenir vivait encore si pr&eacute;sent et si cher &agrave; sa pens&eacute;e,
+qu'il l'absorbait tout enti&egrave;re, et que mon amour lui &eacute;tait indiff&eacute;rent.
+Cet aveu me fit mal; mais je vis dans la franchise de Paula une garantie
+pour l'avenir; je ne d&eacute;sesp&eacute;rai pas de vaincre, &agrave; force de soins, la
+froideur qu'elle me t&eacute;moignait.... Elle ne me cacha pas que, sans
+l'incessante influence d'un pass&eacute; qu'elle regrettait am&egrave;rement, elle
+aurait peut-&ecirc;tre pu m'aimer.</p>
+
+<p>Alors je me laissai bercer des plus folles esp&eacute;rances; ma passion &eacute;tait
+vraie.... Paula Monti en fut touch&eacute;e; mais sa d&eacute;licatesse s'effrayait
+encore de la disproportion de nos fortunes. La perte d'un proc&egrave;s venait
+de compl&egrave;tement ruiner sa famille. Je surmontai ses scrupules; elle me
+promit sa main... mais en me r&eacute;p&eacute;tant encore qu'elle ne pouvait m'offrir
+qu'une affection presque fraternelle.</p>
+
+<p>Cependant cette froide union fut pour moi un bonheur immense. D'abord
+mes esp&eacute;rances s'accrurent, &agrave; part quelques moments de profonde
+tristesse, le caract&egrave;re de Paula &eacute;tait m&eacute;lancolique, mais &eacute;gal,
+quelquefois m&ecirc;me affectueux. D&eacute;j&agrave; j'entrevoyais un avenir plus heureux,
+lorsqu'un jour.... Oh! non, non, jamais... je n'aurai la force de
+continuer&mdash;reprit le prince en cachant sa figure entre ses mains.</p>
+
+<p>Berthe et son p&egrave;re se regard&egrave;rent en silence, n'osant pas demander &agrave;
+Arnold la suite d'un r&eacute;cit qui lui semblait si p&eacute;nible. Pourtant il
+poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cacherais-je ses crimes? Mon indulgence n'a-t-elle pas &eacute;t&eacute;
+une faiblesse coupable? Je dois en porter la peine. Nous &eacute;tions all&eacute;s
+passer l'&eacute;t&eacute; &agrave; Trieste. Depuis plusieurs jours, Paula se montrait d'une
+humeur sombre, irritable; je la voyais &agrave; peine. Lors de ces acc&egrave;s de
+noire tristesse, elle ne voulait aupr&egrave;s d'elle qu'une jeune boh&eacute;mienne
+qu'elle avait recueillie par charit&eacute;. Cette pauvre enfant &eacute;tait, par
+reconnaissance, tendrement d&eacute;vou&eacute;e &agrave; ma femme.</p>
+
+<p>Pour l'intelligence du r&eacute;cit qui va suivre&mdash;continua le prince&mdash;il me
+faut entrer dans quelques particularit&eacute;s minutieuses. Au bout du jardin
+de notre maison de Trieste &eacute;tait un pavillon o&ugrave; nous allions prendre le
+th&eacute; presque chaque soir. Un soir Paula m'avait &agrave; grand'peine promis d'y
+venir passer une heure.... J'esp&eacute;rais ainsi la distraire de ses tristes
+pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Jamais je n'oublierai l'expression morne et d&eacute;sol&eacute;e de sa physionomie
+pendant cette soir&eacute;e; elle accueillit presque avec col&egrave;re et d&eacute;dain
+quelques mots de tendresse que je lui adressais.</p>
+
+<p>Douloureusement bless&eacute; de sa duret&eacute;, je sortis du pavillon.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques tours de jardin, je me calmai peu &agrave; peu, me rappelant que
+Paula m'avait pr&eacute;venu qu'elle &eacute;tait encore quelquefois sous le coup de
+souvenirs p&eacute;nibles. Je rentrai dans le pavillon. Elle n'y &eacute;tait plus. On
+avait servi le th&eacute; pendant mon absence, je trouvai pr&eacute;par&eacute;e la tasse de
+lait sucr&eacute; que je prenais chaque soir; je sus gr&eacute; &agrave; Paula de cette
+attention dont pourtant je ne profitai pas.... J'avais un &eacute;pagneul que
+j'affectionnais beaucoup.... Machinalement je lui pr&eacute;sentai la tasse que
+Paula m'avait appr&ecirc;t&eacute;e; il la but avidement, et presque aussit&ocirc;t le
+malheureux animal tomba par terre, trembla convulsivement, et mourut
+apr&egrave;s quelques minutes d'agonie....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je comprends... mais cela est horrible...&mdash;s'&eacute;cria Pierre Raimond.</p>
+
+<p>Berthe regarda son p&egrave;re avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc, mon p&egrave;re?...&mdash;dit-elle;&mdash;puis, &eacute;clair&eacute;e par un
+moment de r&eacute;flexion, elle ajouta avec horreur:&mdash;Oh! non, non, c'est
+impossible... monsieur Arnold... c'est impossible! une femme est
+incapable d'un crime si affreux.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas?&mdash;reprit Arnold avec amertume.&mdash;Apr&egrave;s quelques
+r&eacute;flexions, j'ai dit comme vous... c'est impossible... j'ai attribu&eacute; au
+hasard ce fait effrayant, je me suis m&ecirc;me cruellement reproch&eacute; d'avoir
+pu un moment soup&ccedil;onner Paula.</p>
+
+<p>&mdash;Et lorsque vous rev&icirc;tes votre femme&mdash;dit Pierre Raimond&mdash;quel fut son
+accueil?</p>
+
+<p>&mdash;Il fut calme, confiant; et si j'avais alors conserv&eacute; quelques doutes,
+ils eussent &eacute;t&eacute; &agrave; l'instant dissip&eacute;s: le soir j'avais laiss&eacute; Paula
+sombre, presque courrouc&eacute;e; le lendemain je la trouvai tranquille,
+affectueuse et bonne... elle me tendit la main en me demandant pardon de
+m'avoir si brusquement quitt&eacute; la veille....</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'une inconcevable hypocrisie...&mdash;dit Pierre Raimond.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, elle n'&eacute;tait pas coupable, son calme le prouve&mdash;dit
+Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Je pensais comme vous&mdash;reprit M. de Hansfeld;&mdash;il y avait tant de
+sinc&eacute;rit&eacute; dans son accent, dans son regard; ses paroles &eacute;taient si
+naturelles, qu'accabl&eacute; de remords, de honte, je tombai &agrave; ses pieds en
+fondant en larmes et en lui demandant pardon.... Elle me regarda d'un
+air surpris. Je n'osai m'expliquer davantage. Innocente, mon soup&ccedil;on
+&eacute;tait un abominable outrage. Je lui r&eacute;pondis que je craignais de l'avoir
+contrari&eacute;e la veille.... Elle me crut, et cette sc&egrave;ne n'eut pas d'autre
+suite.</p>
+
+<p>Comment vous expliquer ce qui se passa en moi depuis ce jour.... Mon fol
+amour pour Paula augmenta pour ainsi dire en raison des torts que je me
+reprochais envers elle; je ne pouvais me pardonner d'avoir os&eacute; accuser
+une femme qui m'avait donn&eacute; tant de preuves de franchise.</p>
+
+<p>&mdash;En effet&mdash;dit Berthe&mdash;lorsque vous avez demand&eacute; sa main, pourquoi vous
+aurait-elle dit que son c&oelig;ur n'&eacute;tait pas libre, au risque de manquer un
+mariage si avantageux pour elle?... Non, non; elle &eacute;tait innocente de
+cet horrible crime.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'aviez pas d'ennemis?&mdash;dit Pierre Raimond.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, que je sache....</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment vous &ecirc;tes-vous expliqu&eacute; la mort subite, convulsive, de
+cet &eacute;pagneul, mort dans laquelle se retrouvaient tous les sympt&ocirc;mes
+d'un empoisonnement?</p>
+
+<p>&mdash;Je parvins &agrave; m'&eacute;tourdir sur ce fait inexplicable, &agrave; emp&ecirc;cher pour
+ainsi dire ma pens&eacute;e de s'y arr&ecirc;ter, tant je voulais croire &agrave;
+l'innocence de Paula. J'expiais douloureusement cet atroce soup&ccedil;on;
+vingt fois je fus sur le point de lui tout avouer; mais je n'osais pas:
+son affection pour moi &eacute;tait d&eacute;j&agrave; si ti&egrave;de, si incertaine... un tel aveu
+me l'e&ucirc;t &agrave; jamais ali&eacute;n&eacute;e. Pourtant... pour mon repos, j'aurais d&ucirc; tout
+lui dire, car elle commen&ccedil;a de trouver quelques-unes de mes paroles
+&eacute;tranges; mes r&eacute;ticences involontaires lui sembl&egrave;rent incoh&eacute;rentes;
+quelquefois, profond&eacute;ment touch&eacute; d'un mot ou d'une attention tendre de
+sa part, je m'&eacute;criais dans une sorte d'&eacute;garement:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je suis bien coupable... pardonnez-moi... j'ai eu tort....</p>
+
+<p>Elle me demandait la signification de ces mots; je revenais &agrave; moi, et au
+lieu de m'expliquer, je lui r&eacute;it&eacute;rais les protestations les plus
+passionn&eacute;es.... H&eacute;las! bient&ocirc;t la p&acirc;le affection que j'en avais obtenue
+par tant de soins, avec tant de peine, fit place &agrave; une nouvelle
+froideur.... Elle me regardait quelquefois d'un air inquiet et
+craintif... ses acc&egrave;s d'humeur sombre redoubl&egrave;rent... alors aussi... les
+soup&ccedil;ons que j'avais d'abord si &eacute;nergiquement repouss&eacute;s revinrent &agrave; ma
+pens&eacute;e; puis je les chassais de nouveau; quelquefois j'examinais malgr&eacute;
+moi avec d&eacute;fiance les mets qu'on me servait; puis, rougissant de cette
+crainte si insultante pour Paula, je quittais brusquement la table....</p>
+
+<p>Dans cette lutte sourde et concentr&eacute;e, ma sant&eacute; s'alt&eacute;ra, mon caract&egrave;re
+s'aigrit; Paula me t&eacute;moigna un &eacute;loignement de plus en plus prononc&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle vie... mon Dieu, quelle vie!&mdash;s'&eacute;cria Berthe en essuyant ses
+yeux humides.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit M. de Hansfeld, cela n'&eacute;tait rien encore. Nous quitt&acirc;mes
+Trieste &agrave; la fin de l'automne; ma femme voulait aller passer l'hiver &agrave;
+Gen&egrave;ve, puis venir ensuite en France; surpris par un orage violent, nous
+nous arr&ecirc;t&acirc;mes &agrave; quelques lieues de Trieste, dans une mis&eacute;rable auberge
+&agrave; la tomb&eacute;e de la nuit. La temp&ecirc;te redoubla de fureur, un torrent que
+nous devions traverser &eacute;tait d&eacute;bord&eacute;; il fallut nous r&eacute;signer &agrave; passer
+la nuit dans cette demeure. L'endroit &eacute;tait d&eacute;sert. Il me sembla que le
+ma&icirc;tre de l'auberge avait une figure sinistre. Je proposai &agrave; ma femme de
+veiller le plus tard possible, et de sommeiller ensuite sur une chaise,
+afin de pouvoir partir avant le jour, d&egrave;s que les chemins seraient
+praticables. Notre suite se composait de deux domestiques &agrave; moi et de la
+jeune fille qui accompagnait Paula. J'avais pour cette enfant toutes les
+bont&eacute;s possibles, je savais en cela plaire &agrave; ma femme; d'ailleurs, Iris
+(c'est le nom de cette boh&eacute;mienne) m'&eacute;tait presque aussi d&eacute;vou&eacute;e qu'&agrave; sa
+ma&icirc;tresse. Nous occupions pendant cette nuit fatale... oh! bien
+fatale... une petite chambre dont l'unique porte ouvrait sur un cabinet
+o&ugrave; se trouvait Frantz, mon vieux serviteur.... Paula ne pouvait cacher
+son effroi; le vent semblait &eacute;branler la maison jusque dans ses
+fondements; nous veill&acirc;mes tous deux assez tard. Seuls dans cette
+chambre, je m'&eacute;tais assis sur un mauvais grabat, pendant que ma femme
+reposait dans un fauteuil. Je succombai au sommeil, malgr&eacute; tous mes
+efforts.</p>
+
+<p>J'ignore depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus brusquement
+&eacute;veill&eacute; par une douleur aigu&euml; &agrave; la partie interne du bras gauche.
+L'obscurit&eacute; la plus profonde r&eacute;gnait dans cette pi&egrave;ce. Mon premier soin
+fut de saisir la main que je sentais peser sur moi.... Cette main fr&ecirc;le
+et d&eacute;licate tenait un stylet tr&egrave;s aigu....</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!&mdash;s'&eacute;cria Berthe &eacute;pouvant&eacute;e en joignant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Encore... une tentative... mais cela est effroyable&mdash;dit Pierre
+Raimond.</p>
+
+<p>Arnold continua:</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; l'obscurit&eacute;, on avait enfonc&eacute; le stylet entre mon corps et mon
+bras gauche, &eacute;troitement serr&eacute; contre moi. A la l&eacute;g&egrave;re r&eacute;sistance que
+rencontra la lame en glissant dans cet &eacute;troit intervalle, on dut croire
+qu'elle p&eacute;n&eacute;trait dans ma poitrine. Cette erreur me sauva; j'en fus
+quitte pour une l&eacute;g&egrave;re blessure au bras.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur!&mdash;dit Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, mon premier mouvement en m'&eacute;veillant fut de saisir
+la main que je sentais peser sur moi; tout-&agrave;-coup cette main devint
+glac&eacute;e; j'&eacute;tendis l'autre bras, je touchai une robe de femme.... Je
+sentis un parfum l&eacute;ger, mais p&eacute;n&eacute;trant, dont se servait habituellement
+Paula.... Une &eacute;pouvantable id&eacute;e me traversa l'esprit.... Je me rappelai
+le poison de Trieste.... Je n'eus plus aucun doute.... Cette r&eacute;v&eacute;lation
+fut si foudroyante, que je ne sais ce qui se passa en moi; ma raison
+s'&eacute;gara; pendant quelques secondes, je me crus le jouet d'un horrible
+songe.... Durant cet instant de vertige, la main que je tenais s'&eacute;chappa
+sans doute.... Quand je revins &agrave; moi, j'&eacute;tais seul, toujours dans les
+t&eacute;n&egrave;bres:&mdash;Frantz.... Frantz... m'&eacute;criai-je en frappant &agrave; la cloison qui
+s&eacute;parait ma chambre du cabinet o&ugrave; &eacute;tait mon domestique. Frantz ne
+dormait pas; en une minute il entra tenant une lampe &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre femme?&mdash;s'&eacute;cria Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous ma surprise... ma stupeur... c'&eacute;tait &agrave; douter de ma
+raison; Paula &eacute;tait profond&eacute;ment endormie dans un fauteuil aupr&egrave;s de la
+chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Elle feignait de dormir...&mdash;s'&eacute;cria Pierre Raimond.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que c'&eacute;tait &agrave; devenir fou; elle dormait, ou plut&ocirc;t elle
+simulait si parfaitement un profond et paisible sommeil, que sa
+respiration douce, r&eacute;guli&egrave;re, n'&eacute;tait pas m&ecirc;me acc&eacute;l&eacute;r&eacute;e par la terrible
+&eacute;motion qu'elle devait ressentir; sa figure &eacute;tait calme; sa bouche
+l&eacute;g&egrave;rement entr'ouverte; son teint faiblement color&eacute; par la chaleur du
+sommeil; et sa physionomie, ordinairement s&eacute;rieuse, &eacute;tait presque
+souriante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela est &agrave; peine croyable&mdash;s'&eacute;cria Pierre Raimond;&mdash;comment!
+votre femme dormait paisiblement apr&egrave;s une pareille tentative?</p>
+
+<p>&mdash;Son sommeil &eacute;tait, vous dis-je, d'une s&eacute;r&eacute;nit&eacute; si profonde, que je ne
+pouvais non plus en croire mes yeux. Debout, p&acirc;le, immobile, je la
+contemplais d'un air hagard.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'y avait pas d'autre femme que la v&ocirc;tre dans cette
+auberge?&mdash;demanda Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette jeune fille, cette boh&eacute;mienne?&mdash;dit Pierre Raimond.</p>
+
+<p>&mdash;Elle &eacute;tait couch&eacute;e dans une pi&egrave;ce qui donnait sur la chambre o&ugrave;
+veillait Frantz; il ne dormait pas, il avait de la lumi&egrave;re, il &eacute;tait
+impossible d'entrer chez nous sans qu'il le v&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc le croire... cette fois, c'&eacute;tait bien elle,&mdash;dit
+Berthe.&mdash;Un tel crime est-il possible, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Une dissimulation pareille m'&eacute;pouvante encore plus que le crime&mdash;dit
+Pierre Raimond.</p>
+
+<p>&mdash;Une derni&egrave;re preuve d'ailleurs ne me laissait presque aucun doute&mdash;dit
+Arnold.&mdash;Sur le plancher, aux pieds de ma femme, je reconnus une dague
+florentine, arme pr&eacute;cieuse, cisel&eacute;e par Benvenuto Cellini, qui avait
+&eacute;t&eacute;, je crois, l&eacute;gu&eacute;e &agrave; Paula par son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;D&egrave;s lors vous n'avez plus gard&eacute; aucun m&eacute;nagement!&mdash;s'&eacute;cria le
+graveur;&mdash;et c'est ensuite de ce nouveau crime que vous avez rel&eacute;gu&eacute;
+cette inf&acirc;me en Allemagne.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'h&eacute;sitais &agrave; vous raconter cette horrible histoire, mon ami&mdash;reprit
+le prince d'un air confus&mdash;c'est que j'avais la conscience de ma
+faiblesse, ou plut&ocirc;t de l'inexplicable influence que Paula conservait
+sur moi....</p>
+
+<p>&mdash;Comment! apr&egrave;s cette nouvelle tentative....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous saviez ce qu'il y a d'affreux dans le doute....</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce coup de poignard?&mdash;dit Pierre Raimond.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce sommeil si profond? mais ce r&eacute;veil si doux, si paisible?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'elle vous vit bless&eacute;, que dit-elle?&mdash;s'&eacute;cria Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous peindre son angoisse, sa stupeur, ses soins empress&eacute;s, me serait
+impossible. De l'air du monde le plus naturel, elle s'&eacute;cria qu'il
+fallait faire partout des perquisitions. Elle avait aussi remarqu&eacute; la
+veille la sinistre physionomie du ma&icirc;tre de cette auberge; comme moi
+elle s'&eacute;puisait en vaines conjectures. Frantz affirmait n'avoir vu
+passer personne, et qu'on avait d&ucirc; s'introduire par une fen&ecirc;tre qui
+s'ouvrait sur un balcon; mais cette fen&ecirc;tre se trouva parfaitement
+ferm&eacute;e. L'accent de Paula fut si naturel, que mon vieux serviteur, qui
+ne l'aimait pas, qui avait vu mon mariage avec peine, n'eut pas un
+instant la pens&eacute;e d'accuser ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette petite main fr&ecirc;le que vous avez saisie?... mais cette
+senteur de parfum particuli&egrave;re &agrave; votre femme?&mdash;s'&eacute;cria Pierre Raimond.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le r&eacute;p&egrave;te... ma raison s'&eacute;garait dans ce d&eacute;dale de
+contradictions singuli&egrave;res. Paula, aid&eacute;e de Frantz, voulut elle-m&ecirc;me
+panser ma blessure; rien dans ses mani&egrave;res, dans son langage, n'&eacute;tait
+affect&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Commettre un tel crime et faire montre de tant d'hypocrisie... c'&eacute;tait
+l&agrave; le comble de la sc&eacute;l&eacute;ratesse&mdash;dit le graveur.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, et la monstruosit&eacute; m&ecirc;me d'un tel caract&egrave;re &eacute;veillait
+encore mes doutes, malgr&eacute; l'&eacute;vidence. Pour comble de fatalit&eacute;, Paula,
+soit int&eacute;r&ecirc;t, soit piti&eacute;, soit calcul, ne s'&eacute;tait jamais montr&eacute;e plus
+affectueuse, je dirais presque plus tendre, qu'en me prodiguant les
+premiers soins apr&egrave;s cet accident.</p>
+
+<p>&mdash;Ruse, ruse infernale!&mdash;s'&eacute;cria Pierre Raimond.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait peut-&ecirc;tre le remords de son crime&mdash;dit Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Mon malheur voulut que j'h&eacute;sitasse tour &agrave; tour entre ces convictions
+si diverses.... Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; moins funeste pour moi de croire Paula
+tout-&agrave;-fait coupable ou tout-&agrave;-fait innocente; mais au contraire... par
+une inconcevable mobilit&eacute; d'impressions, je passais tour &agrave; tour envers
+elle de l'amour passionn&eacute; &agrave; des acc&egrave;s de haine et d'horreur; mes
+angoisses de Trieste n'&eacute;taient rien aupr&egrave;s des tortures que j'endurais
+alors.... Une t&ecirc;te plus faible que la mienne n'e&ucirc;t pas r&eacute;sist&eacute; &agrave; ces
+secousses. Quelquefois, apr&egrave;s avoir t&eacute;moign&eacute; &agrave; ma femme, par quelques
+paroles incoh&eacute;rentes, la terreur qu'elle m'inspirait, r&eacute;fl&eacute;chissant que,
+malgr&eacute; d'effrayantes apparences, je n'avais pas de certitude r&eacute;elle et
+que je me trompais peut-&ecirc;tre, je poussais des sanglots d&eacute;chirants en lui
+demandant pardon. Elle finit par croire ma raison &eacute;gar&eacute;e.... Que vous
+dirai-je... je trouvai d'abord une satisfaction am&egrave;re &agrave; laisser prendre
+quelque consistance &agrave; ce bruit, puis &agrave; l'augmenter et &agrave; l'accr&eacute;diter par
+des bizarreries calcul&eacute;es. Le monde m'&eacute;tait odieux, je voulais ainsi
+&eacute;chapper &agrave; ses exigences. Ce n'&eacute;tait pas tout: d&egrave;s qu'on me crut sujet &agrave;
+des moments de folie, je pus, &agrave; l'abri de ce pr&eacute;texte, me livrer sans
+scrupule &agrave; mes acc&egrave;s de m&eacute;fiance, sans que mes pr&eacute;cautions, ainsi
+attribu&eacute;es &agrave; un d&eacute;rangement d'esprit, pussent compromettre ou accuser ma
+femme. Tant&ocirc;t, croyant ma vie menac&eacute;e, je m'enfermais seul pendant des
+journ&eacute;es enti&egrave;res, ne mangeant que du pain et des fruits que mon fid&egrave;le
+Frantz allait m'acheter lui-m&ecirc;me; et encore souvent, dans ma terreur
+insens&eacute;e, je n'osais pas m&ecirc;me toucher &agrave; ces aliments.... D'autres fois,
+rougissant de mon effroi, convaincu de l'innocence de Paula, je revenais
+&agrave; elle avec un repentir d&eacute;chirant; mais son accueil &eacute;tait glacial,
+m&eacute;prisant.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Arnold!&mdash;dit Pierre Raimond avec &eacute;motion.&mdash;Sans doute vous &ecirc;tes
+faible; mais cette faiblesse m&ecirc;me d&eacute;rivait d'une noble source... vous
+craigniez d'accuser injustement Paula. En effet, c'est quelque chose
+d'effrayant que de dire &agrave; quelqu'un, et cela sans preuves certaines:
+Vous &ecirc;tes homicide... vous avez voulu deux fois m'assassiner....</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? surtout lorsqu'il s'agit d'adresser ces foudroyantes
+paroles &agrave; une femme que l'on a passionn&eacute;ment aim&eacute;e, surtout lorsqu'&agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de preuves mat&eacute;rielles presque irr&eacute;cusables, il est pour ainsi dire
+d'autres preuves morales toutes contraires; lorsqu'enfin quelquefois une
+voix secr&egrave;te, une r&eacute;v&eacute;lation occulte, vous dit avec une irr&eacute;sistible
+autorit&eacute;: Non, cette femme n'est pas coupable.... Oh! je vous l'assure,
+c'&eacute;tait un enfer... un enfer....</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant&mdash;dit Berthe&mdash;je con&ccedil;ois que vous ayez feint d'&ecirc;tre insens&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais&mdash;dit Pierre Raimond&mdash;une derni&egrave;re tentative ne vous a laiss&eacute;
+aucun doute....</p>
+
+<p>&mdash;Aucun cette fois.... Le crime me parut av&eacute;r&eacute;... ou plut&ocirc;t, comme mon
+amour s'&eacute;tait us&eacute; et &eacute;teint dans ces luttes, dans ces angoisses
+continuelles, j'ai eu cette fois plus de courage que je n'en avais eu
+jusque-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'aimez plus, enfin?&mdash;dit Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Non, car, en admettent m&ecirc;me que j'eusse &eacute;t&eacute; aussi insens&eacute; que je le
+paraissais, je m&eacute;ritais au moins quelque piti&eacute;, quelque int&eacute;r&ecirc;t... et ma
+femme ne m'en t&eacute;moignait aucun. Profitant de la solitude o&ugrave; je vivais
+(nous habitions alors une grande ville), elle courait les f&ecirc;tes et
+s'informait &agrave; peine de moi. Cette duret&eacute; de c&oelig;ur me r&eacute;volta.... Ou ma
+femme &eacute;tait coupable, et ma g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; &agrave; son &eacute;gard aurait d&ucirc; toucher
+l'&acirc;me la plus perverse, ou elle &eacute;tait innocente, alors les acc&egrave;s de
+douleur auxquels je me livrais apr&egrave;s l'avoir vaguement accus&eacute;e auraient
+d&ucirc; l'&eacute;mouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi n'avez-vous jamais, avec elle, abord&eacute; franchement cette
+question? Pourquoi n'avoir jamais nettement formul&eacute; vos reproches?&mdash;dit
+Pierre Raimond.</p>
+
+<p>&mdash;Songez-y; il me fallait lui dire:&mdash;Je vous soup&ccedil;onne, je vous accuse
+d'avoir voulu m'assassiner deux fois.... Ne pouvais-je pas me tromper?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, cette position &eacute;tait affreuse&mdash;dit. Berthe. Et le dernier
+trait qui a amen&eacute; votre s&eacute;paration, quel est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a tr&egrave;s peu de temps de cela&mdash;dit M. de Hansfeld en baissant les
+yeux.&mdash;J'occupais avec ma femme une maison isol&eacute;e: je ne sais pourquoi
+mes soup&ccedil;ons &eacute;taient revenus avec une nouvelle violence; je sortais
+rarement de mon appartement. Quelquefois pourtant, le soir, je montais &agrave;
+un petit belv&eacute;d&egrave;re situ&eacute; au fa&icirc;te de notre demeure; c'&eacute;tait une esp&egrave;ce
+de terrasse tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;e, entour&eacute;e d'une l&eacute;g&egrave;re grille &agrave; hauteur d'appui,
+sur laquelle je m'accoudais ordinairement pour regarder au loin les
+tristes horizons que pr&eacute;sente une grande ville pendant la nuit; je
+passais l&agrave; quelquefois de longues heures dans une r&ecirc;verie profonde. Un
+soir, la Providence voulut qu'au lieu de m'accouder et de me pencher
+comme d'habitude sur la balustrade... j'y posai la main.... A peine
+l'eus-je touch&eacute;e que, &agrave; mon grand effroi, elle c&eacute;da et tomba avec un
+fracas horrible....</p>
+
+<p>&mdash;Ciel!&mdash;s'&eacute;cria Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;La hauteur &eacute;tait si grande que cette grille de fer fut bris&eacute;e en
+morceaux en tombant sur le pav&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle atroce combinaison!&mdash;dit Pierre Raimond en levant les mains au
+ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mort &eacute;tait in&eacute;vitable si je me fusse appuy&eacute; sur cette rampe.... Qui
+pouvais-je accuser, si ce n'est Paula? Personne n'avait d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ma
+mort. Ignorant qu'une faillite m'avait enlev&eacute; presque toute ma fortune,
+elle se souvenait sans doute que dans des temps plus heureux je lui
+avais fait donation de mes biens. Cette id&eacute;e ne m'&eacute;tait jamais venue
+tant qu'avait dur&eacute; mon amour.... Il m'a toujours sembl&eacute; impossible de
+soup&ccedil;onner d'une infamie les gens que j'aime.... J'aurais pu, &agrave; la
+rigueur, croire ma femme capable d'ob&eacute;ir &agrave; un mouvement de haine
+insens&eacute;e, mais non d'agir par un calcul si l&acirc;che et si odieux; pourtant,
+une fois mon amour &eacute;teint, en pr&eacute;sence de ce nouveau pi&eacute;ge si meurtrier,
+je ne reculai devant aucune supposition. Seulement, pour &eacute;viter de
+tristes scandales, je me contentai de d&eacute;clarer &agrave; Paula qu'elle
+quitterait &agrave; l'instant la ville que nous habitions, que je ne la
+reverrais jamais, et que j'&eacute;tais assez indulgent, ou plut&ocirc;t assez faible
+pour la livrer &agrave; ses seuls remords.... Que vous dirai-je de plus! &agrave;
+quoi bon vous indigner en vous parlant de l'audace avec laquelle cette
+femme brava mes reproches, de l'horrible hypocrisie avec laquelle elle
+affecta de les attribuer &agrave; l'&eacute;garement de ma raison. Tant de cynisme et
+d'effronterie me r&eacute;volta... je la quittai.... De ce moment ma vie fut
+bien triste... mais au moins j'&eacute;tais d&eacute;livr&eacute; d'une horrible
+appr&eacute;hension.</p>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s je vous rencontrai&mdash;ajouta M. de Hansfeld en tendant
+la main &agrave; Pierre Raimond.&mdash;Tout &agrave; l'heure vous parliez d'heureuse
+&eacute;toile.... Vous aviez raison, la mienne m'a fait me trouver sur votre
+chemin... avant d'avoir eu le bonheur de vous sauver la vie, j'&eacute;tais
+seul, abattu et sous le coup de bien amers souvenirs; tout a chang&eacute; pour
+moi, j'ai trouv&eacute; en vous un ami; mes chagrins sont pass&eacute;s, et si je
+pouvais compter sur la dur&eacute;e de nos relations, je n'aurais &eacute;t&eacute; de ma vie
+plus heureux....</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi, mon ami, ces relations vous manqueraient-elles jamais? Le
+charme du commerce des honn&ecirc;tes gens est dans sa s&ucirc;ret&eacute;: qui pourrait
+alt&eacute;rer notre amiti&eacute;? N'est-elle pas bas&eacute;e sur des services rendus, sur
+des services r&eacute;ciproques? N'est-elle pas &eacute;galement ch&egrave;re &agrave; ma fille, &agrave;
+vous, &agrave; moi?... Et puis enfin les tristes motifs qui nous font trouver
+dans cette intimit&eacute; si douce une sorte de refuge contre des pens&eacute;es
+cruelles, ces motifs existeront toujours: pour vous, ce sont les crimes
+de votre femme; pour Berthe, la cruelle conduite de son mari; pour moi,
+le ressentiment des chagrins de mon enfant....</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, nous n'avons pas le droit de douter de l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que vous avez d&ucirc; souffrir, monsieur Arnold&mdash;dit tristement
+Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous avez t&eacute;moign&eacute; quelque faiblesse&mdash;dit Pierre Raimond&mdash;votre
+conduite a &eacute;t&eacute; admirable de mansu&eacute;tude.... C'est le propre d'une &acirc;me
+pleine de d&eacute;licatesse et d'&eacute;l&eacute;vation que de s'imposer les cruelles
+tortures du doute plut&ocirc;t que de risquer un reproche... terrible... bien
+terrible... si contre toute probabilit&eacute; votre femme e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+innocente.... Ce long r&eacute;cit de vos infortunes me donne de nouvelles
+preuves de la bont&eacute; de votre c&oelig;ur; et comme on a toujours les d&eacute;fauts
+de ses qualit&eacute;s, je trouve m&ecirc;me dans l'esp&egrave;ce de faiblesse qu'on
+pourrait vous reprocher une preuve de d&eacute;licatesse exquise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes trop indulgent, mon ami....</p>
+
+<p>&mdash;Je suis juste... et aussi peu flatteur que Michel-Ange.... Est-ce bien
+cela&mdash;ajouta le vieillard en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'heure de mes le&ccedil;ons&mdash;dit Berthe;&mdash;cette triste confidence
+finit &agrave; temps; j'en suis tout attrist&eacute;e. Ah! monsieur Arnold, quelles
+souffrances!... Il vous faudra bien du bonheur pour les oublier....</p>
+
+<p>A ce moment deux &eacute;coli&egrave;res de Berthe arriv&egrave;rent et rompirent la
+conversation.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld quitta Pierre Raimond et sa fille, un peu soulag&eacute; par
+l'aveu qu'il venait de leur faire, mais regrettant encore l'incognito
+qu'il gardait envers eux.</p>
+
+<p>D&eacute;sirant avant tout &eacute;loigner sa femme, qu'il voulait faire partir le
+lendemain, M. de Hansfeld revint &agrave; l'h&ocirc;tel Lambert.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<h3>MENACES.</h3>
+
+
+<p>Madame de Hansfeld se trouvait dans une cruelle perplexit&eacute;: son mari
+exigeait d'elle qu'elle part&icirc;t le lendemain pour l'Allemagne; il lui
+fallait ainsi renoncer &agrave; M. de Morville, n&eacute;cessairement retenu &agrave; Paris
+par la sant&eacute; chancelante de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>L'&eacute;loignement de Paula pour le prince se changeait en aversion, en haine
+profonde; elle croyait ce sentiment presque excus&eacute; par les bizarreries
+et par les duret&eacute;s de son mari. Le dernier coup qu'il lui portait &eacute;tait
+surtout affreux; la forcer de quitter Paris au moment m&ecirc;me o&ugrave; sa passion
+pour M. de Morville, si longtemps cach&eacute;e, si longtemps combattue,
+allait &ecirc;tre aussi heureuse qu'elle pouvait l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Iris, en r&eacute;v&eacute;lant &agrave; sa ma&icirc;tresse que le prince se rendait souvent chez
+Pierre Raimond, sous un nom suppos&eacute;, pour y rencontrer madame de
+Br&eacute;vannes, avait excit&eacute; la col&egrave;re de Paula contre Berthe; c'&eacute;tait sans
+doute pour garder plus facilement un incognito qui favorisait son amour
+que le prince exigeait le d&eacute;part de madame de Hansfeld.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s de m&ucirc;res r&eacute;flexions, Paula crut entrevoir quelque chance de salut
+dans la passion m&ecirc;me de son mari pour madame de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; l'ordre du prince, madame de Hansfeld n'avait annonc&eacute; son d&eacute;part
+&agrave; personne, et ne se pr&eacute;parait nullement &agrave; ce voyage, esp&eacute;rant que
+peut-&ecirc;tre son mari renoncerait &agrave; sa premi&egrave;re d&eacute;termination. Quant &agrave; ses
+menaces de d&eacute;voiler les crimes de sa femme et de l'abandonner &agrave; la
+justice des hommes, Paula n'y avait vu qu'une nouvelle preuve de
+l'aberration de l'esprit d'Arnold.</p>
+
+<p>Jusqu'alors les diff&eacute;rents acc&egrave;s de ce qu'elle appelait la <i>folie</i> de M.
+de Hansfeld lui avaient presque inspir&eacute; autant de commis&eacute;ration que
+d'effroi. Mais dans son dernier entretien, le prince s'&eacute;tait montr&eacute; si
+dur, si injuste, elle se voyait si cruellement sacrifi&eacute;e &agrave; l'affection
+qu'il ressentait pour Berthe, que, bless&eacute;e dans ce qu'elle avait de plus
+pr&eacute;cieux au monde... son amour pour M. de Morville, Paula partageait sa
+haine entre son mari et madame de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Telles &eacute;taient les r&eacute;flexions de madame de Hansfeld, lorsque le prince
+entra chez elle; il sortait de chez Pierre Raimond; son air &eacute;tait encore
+plus ferme, encore plus imp&eacute;rieux que la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, madame, que vous ne vous h&acirc;tez pas de faire vos
+pr&eacute;paratifs de d&eacute;part&mdash;lui dit-il s&egrave;chement.&mdash;Du reste, comme vous ne
+verrez et ne recevrez personne au ch&acirc;teau de Hansfeld, o&ugrave; je vous
+envoie, vous n'avez pas besoin d'un grand attirail de toilette.... Vous
+pouvez emporter vos diamants... je vous les abandonne.... Frantz, que je
+charge de vous conduire en Allemagne, est incorruptible.... Si j'avais
+pu h&eacute;siter &agrave; vous laisser ces pierreries... &ccedil;'aurait &eacute;t&eacute; dans la crainte
+de vous donner les moyens de gagner votre guide....</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld interrompit son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur, de me procurer cette occasion de vous
+rendre ces pierreries.</p>
+
+<p>Et, se levant, elle alla prendre dans un secr&eacute;taire un grand &eacute;crin
+qu'elle remit au prince.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai autrefois accept&eacute; ces pr&eacute;sents... depuis longtemps j'aurais d&ucirc;
+les remettre entre vos mains.</p>
+
+<p>&mdash;Soit&mdash;dit le prince en les prenant avec indiff&eacute;rence;&mdash;la tendresse
+la plus vive, l'affection la plus d&eacute;vou&eacute;e n'ont pu vous d&eacute;sarmer... ma
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; devait &ecirc;tre aussi impuissante.... Il est vrai&mdash;ajouta-t-il
+avec un sourire de m&eacute;pris &eacute;crasant&mdash;que j'avais par contrat dispos&eacute; en
+votre faveur de la plus grande partie de ma fortune..., et qu'apr&egrave;s ma
+mort vous h&eacute;ritiez de tout... des pierreries comme du reste....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, comme vous m'avez paru un peu press&eacute;e de jouir de ces
+avantages, j'ai trouv&eacute; moyen, en d&eacute;naturant une partie de ma fortune, de
+neutraliser ces dons d'autrefois.... Je vous dis cela pour vous
+convaincre que si je mourais demain... vos esp&eacute;rances int&eacute;ress&eacute;es
+seraient d&eacute;&ccedil;ues. J'aurais d&ucirc; vous pr&eacute;venir plus t&ocirc;t... cela vous e&ucirc;t
+&eacute;vit&eacute;... quelques actions un peu <i>hasard&eacute;es</i> que votre vif d&eacute;sir d'&ecirc;tre
+veuve explique, mais n'excuse pas&mdash;ajouta M. de Hansfeld avec une
+sanglante ironie.</p>
+
+<p>Ces mots cruels firent une &eacute;trange impression sur madame de Hansfeld.</p>
+
+<p>Parfaitement indiff&eacute;rente aux reproches qu'ils renfermaient et qu'elle
+ne comprenait pas, car elle ne les m&eacute;ritait en rien, elle ne fut frapp&eacute;e
+que de leur injustice et de leur cruaut&eacute;.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld f&ucirc;t alors tomb&eacute; mort &agrave; ses pieds qu'elle aurait &eacute;t&eacute; loin
+de le regretter; car &agrave; ce moment m&ecirc;me elle se souvint que M. de Morville
+lui avait &eacute;crit: <i>Mon amour sera toujours malheureux, puisque je ne puis
+pr&eacute;tendre &agrave; votre main</i>.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins la princesse eut bient&ocirc;t honte et horreur de sa pens&eacute;e, ou
+plut&ocirc;t de son v&oelig;u barbare; elle r&eacute;pondit froidement &agrave; son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas comprendre le sens de vos paroles, monsieur; il est si
+odieux qu'il en est ridicule. Quant &agrave; la question d'int&eacute;r&ecirc;t, vous le
+savez... c'est contre mon gr&eacute; que vous m'avez si magnifiquement
+avantag&eacute;e; je trouve naturel que vous reveniez sur ces dispositions.</p>
+
+<p>&mdash;Tant d'hypocrisie dans les paroles, tant d'audace dans les actions les
+plus criminelles&mdash;dit le prince &agrave; demi-voix et comme s'il se f&ucirc;t parl&eacute; &agrave;
+lui-m&ecirc;me&mdash;voil&agrave; ce qui confondait ma raison et me faisait toujours
+douter des crimes de cette femme. Heureusement, &agrave; cette heure, elle est
+d&eacute;voil&eacute;e tout-&agrave;-fait... car mon fatal amour est &eacute;teint....</p>
+
+<p>Puis il reprit en s'adressant &agrave; Paula:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu ici, madame, pour vous ordonner de presser les
+pr&eacute;paratifs de votre d&eacute;part. Il faut que demain soir vous ayez quitt&eacute;
+Paris....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... je ne quitterai pas Paris....</p>
+
+<p>&mdash;Vous pr&eacute;f&eacute;rez alors que je parle, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; plusieurs fois que vous me faites cette menace, monsieur....
+Pour l'amour du ciel, parlez donc... je saurai enfin ce que vous avez &agrave;
+me reprocher....</p>
+
+<p>&mdash;Vous comptez trop sur le respect que j'ai pour mon nom et sur ma
+crainte d'un terrible scandale. Prenez garde... ne me poussez pas &agrave;
+bout. Croyez-moi, partez... partez....</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, monsieur, je ne suis pas votre dupe... vous voulez
+m'effrayer... me forcer de quitter Paris... et pourquoi? pour faire
+croire aussi &agrave; voire d&eacute;part et conserver ainsi plus facilement votre
+incognito....</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Et continuer, gr&acirc;ce &agrave; cet incognito, &agrave; &ecirc;tre favorablement accueilli
+par Pierre Raimond, p&egrave;re de madame de Br&eacute;vannes....</p>
+
+<p>&mdash;Madame, prenez garde....</p>
+
+<p>&mdash;De madame de Br&eacute;vannes dont vous &ecirc;tes &eacute;pris... et que vous rencontrez
+souvent chez son p&egrave;re.</p>
+
+<p>A ces mots, le prince resta frapp&eacute; de stupeur, son p&acirc;le visage devint
+pourpre; apr&egrave;s un moment de silence, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot de plus, madame... pas un mot de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez cette femme&mdash;ajouta madame de Hansfeld.</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot de plus, vous dis-je, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, elle vous donne d&eacute;j&agrave; des rendez-vous chez son p&egrave;re; c'est un
+peu prompt&mdash;ajouta madame de Hansfeld avec m&eacute;pris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes indigne de prononcer seulement le nom de cet
+ange!...&mdash;s'&eacute;cria le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment; eh bien! je suis curieuse de savoir ce que le mari de cet
+<i>ange</i> pensera de vos entrevues avec sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oseriez?...</p>
+
+<p>&mdash;Surtout lorsqu'il saura que c'est sous un nom suppos&eacute; que vous vous
+introduisez chez Pierre Raimond.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez donc jur&eacute; de me mettre hors de moi!... s'&eacute;cria le
+prince avec rage.&mdash;Vous parlez de folie..., mais c'est vous qui &ecirc;tes
+folle, malheureuse femme, de jouer ainsi que vous le faites avec votre
+destin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;L'avenir prouvera qui de vous ou de moi est insens&eacute;, monsieur. Il y a
+longtemps d'ailleurs que vous m'avez habitu&eacute;e aux &eacute;garements de votre
+raison... je ne sais si &agrave; cette heure m&ecirc;me vous &ecirc;tes dans votre bon
+sens. En tout cas, retenez bien ceci: je vous d&eacute;clare que si vous vous
+obstinez &agrave; me faire quitter Paris... je fais tout savoir &agrave; M. de
+Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, madame... silence.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, je me tairai... mais vous savez &agrave; quelles conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Des conditions &agrave; moi... vous osez m'en imposer....</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ose, car je veux croire qu'&agrave; part votre monomanie de m'adresser
+des reproches incompr&eacute;hensibles, vous &ecirc;tes ordinairement un homme de bon
+sens.... Nous avons des motifs de nous m&eacute;nager mutuellement sur certains
+sujets.... Votre raison n'est pas tr&egrave;s saine, je pourrais me mettre sous
+la protection des lois; mais il me r&eacute;pugnerait d'attirer l'attention
+publique par un proc&egrave;s contre vous et d&eacute;livrer &agrave; la malignit&eacute; des
+curieux les secrets de notre int&eacute;rieur.... Vous devez craindre de votre
+c&ocirc;t&eacute; que M. de Br&eacute;vannes n'apprenne que vous vous occupez de sa femme...
+restons donc dans les termes o&ugrave; nous sommes.... Je n'ai aucune
+pr&eacute;tention sur votre c&oelig;ur... le mien ne vous a jamais appartenu,
+agissez donc librement.... S'il vous est m&ecirc;me n&eacute;cessaire de feindre une
+absence, je consens &agrave; me pr&ecirc;ter &agrave; cette supercherie et &agrave; dire que vous
+avez quitt&eacute; Paris.... Tout ce que je vous demande en retour, monsieur,
+c'est de me permettre de rester ici quelque temps... mes pr&eacute;tentions, je
+crois, ne sont pas exorbitantes.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld &eacute;tait stup&eacute;fait de l'assurance de Paula. Malheureusement
+pour lui, elle poss&eacute;dait un secret qu'il tremblait de voir &eacute;bruiter.
+Cette consid&eacute;ration, plus que la crainte des scandales d'un proc&egrave;s,
+suffisait pour le mettre jusqu'&agrave; un certain point dans la d&eacute;pendance de
+sa femme.</p>
+
+<p>Il est impossible de peindre ses regrets de savoir la princesse
+instruite des visites qu'il rendait &agrave; Pierre Raimond et du motif qui
+l'attirait chez le graveur. La r&eacute;putation de Berthe &eacute;tait, pour ainsi
+dire, &agrave; la merci d'une femme pour laquelle Arnold ressentait autant de
+m&eacute;pris que d'horreur.</p>
+
+<p>Sans doute la conduite de madame de Br&eacute;vannes &eacute;tait irr&eacute;prochable; mais
+le moindre soup&ccedil;on, mais la simple d&eacute;couverte du v&eacute;ritable nom du prince
+suffirait pour exciter la d&eacute;fiance de Pierre Raimond, l'emp&ecirc;cher de
+recevoir d&eacute;sormais Arnold Schneider... d'un mot la princesse pourrait
+soulever ces orages!</p>
+
+<p>Qu'on juge de la col&egrave;re du prince, il se trouvait presque sous la
+domination de Paula.</p>
+
+<p>Celle-ci triomphait; elle sentait la force de sa position: gagner du
+temps, rester &agrave; Paris, voir quelquefois M. de Morville, lui &eacute;crire
+souvent, apr&egrave;s lui avoir peut-&ecirc;tre avou&eacute; qu'il ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute; sur
+l'auteur de la myst&eacute;rieuse correspondance dont nous avons parl&eacute;... tel
+&eacute;tait le v&oelig;u le plus ardent de madame de Hansfeld; et, gr&acirc;ce au secret
+qu'elle poss&eacute;dait, elle pouvait r&eacute;aliser ce v&oelig;u. Elle profita de
+l'esp&egrave;ce d'accablement de son mari pour ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Cela est convenu, monsieur, vous emportez vos pierreries. Je renonce &agrave;
+tous les avantages que vous m'avez faits; mon seul but est de vivre
+aussi &eacute;loign&eacute;e et s&eacute;par&eacute;e de vous qu'il me sera possible... plus encore
+m&ecirc;me, si cela se peut, que par le pass&eacute;... mon silence est &agrave; ce prix....
+Vous le voyez, monsieur... vous &ecirc;tes venu ici la menace aux l&egrave;vres....
+Les r&ocirc;les sont chang&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Non!&mdash;s'&eacute;cria le prince dans un acc&egrave;s d'indignation violente&mdash;non, la
+femme qui a trois fois attent&eacute; &agrave; mes jours n'osera pas tenir un tel
+langage... et me menacer! moi... moi, dont la cl&eacute;mence a &eacute;t&eacute; si folle...
+moi qui, par un reste de m&eacute;nagement stupide, ai toujours recul&eacute; devant
+cette accusation terrible qui pouvait vous mettre en face de l'&eacute;chafaud!</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld regarda son mari avec stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, prenez garde! votre raison s'&eacute;gare!..</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que, par trois fois, vous avez voulu m'assassiner, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, madame.... Et le pavillon de Trieste?... et l'auberge d&eacute;serte de
+la route de Gen&egrave;ve?... et la derni&egrave;re tentative que l'on a faite, il y a
+deux jours, contre ma vie?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, moi?... mais il est impossible que vous disiez cela s&eacute;rieusement,
+monsieur&mdash;s'&eacute;cria Paula.&mdash;Dans quel but aurais-je commis un crime si
+noir? mais c'est affreux, mais rien dans ma conduite n'a pu autoriser
+vos effroyables soup&ccedil;ons....</p>
+
+<p>&mdash;Des soup&ccedil;ons?... madame, dites donc des certitudes.</p>
+
+<p>&mdash;Des certitudes? et sur quels faits? sur quelles preuves les
+basez-vous? Mais j'ai tort de discuter avec vous; en v&eacute;rit&eacute;, c'est de la
+folie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous osez parler de ma folie... mais cette folie &eacute;tait de la cl&eacute;mence,
+madame... je ne pouvais ainsi m'isoler dans ma d&eacute;fiance, m'entourer de
+pr&eacute;cautions, sans en expliquer la cause, car cette cause vous aurait
+perdue.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld regardait son mari avec une surprise croissante; elle
+ne pouvait croire &agrave; ce qu'elle entendait.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur&mdash;dit-elle en rassemblant ses souvenirs&mdash;toutes
+vos bizarreries, toutes vos r&eacute;ticences s'expliquent.... Cette odieuse
+accusation a du moins le m&eacute;rite d'&ecirc;tre pr&eacute;cise... ma justification sera
+d'autant plus facile....</p>
+
+<p>&mdash;Vous pr&eacute;tendez....</p>
+
+<p>&mdash;Me justifier... oui, et j'exige que vous m'&eacute;coutiez.</p>
+
+<p>&mdash;Cette audace me confond.... Autrefois j'ai pu en &ecirc;tre dupe... mais &agrave;
+cette heure....</p>
+
+<p>&mdash;A cette heure, monsieur, vous allez me dire sur quoi repose votre
+accusation; quelles sont vos preuves? Je les dissiperai une &agrave; une; il
+n'y a pas de logique plus puissante que celle de la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld, confondu de cette assurance, regardait &agrave; son tour sa
+femme avec un &eacute;tonnement profond. Elle &eacute;tait si calme, elle semblait
+aller de si bonne foi au-devant d'explications qu'une conscience
+criminelle aurait redout&eacute;es, que ses doutes revinrent en foule.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, madame&mdash;s'&eacute;cria-t-il&mdash;vous niez qu'&agrave; Trieste, un soir, apr&egrave;s
+une assez p&eacute;nible discussion, vous ayez tent&eacute; de vous d&eacute;barrasser de moi
+en jetant, dans une tasse de lait qu'on m'avait servie, un poison si
+violent qu'un &eacute;pagneul que j'aimais beaucoup est mort un instant apr&egrave;s
+l'avoir bue?</p>
+
+<p>&mdash;Moi... moi... du poison?&mdash;s'&eacute;cria-t-elle en joignant les mains avec
+horreur.&mdash;Mais qui a pu, grand Dieu! vous inspirer de tels soup&ccedil;ons? En
+quoi les ai-je m&eacute;rit&eacute;s? Comment, depuis cette &eacute;poque vous me croyez
+capable d'un tel crime?</p>
+
+<p>&mdash;Et ce crime n'est pas le seul, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Si les autres ne vous sont pas plus prouv&eacute;s que celui-l&agrave;, monsieur,
+Dieu vous demandera compte de ces terribles accusations....</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un silence et une r&eacute;flexion de quelques moments, Paula reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, maintenant je me rappelle la circonstance &agrave; laquelle vous
+faites allusion, et aussi une autre qui me disculpe enti&egrave;rement et dont
+vous pourrez vous informer aupr&egrave;s de Frantz, en qui vous avez, je crois,
+toute confiance. Je me souviens parfaitement que lorsqu'apr&egrave;s une
+p&eacute;nible discussion, vous &ecirc;tes sorti du pavillon, on ne nous avait pas
+encore servi le th&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, c'est en rentrant dans ce kiosque que j'ai trouv&eacute; la
+tasse que vous m'avez servie sans doute pendant mon absence....</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez. Heureusement les moindres d&eacute;tails de cette soir&eacute;e
+me sont pr&eacute;sents. Je quittai le pavillon apr&egrave;s vous; au moment o&ugrave;
+j'allais descendre, Frantz apporta le th&eacute;, il le d&eacute;posa devant moi sur
+la table et m'accompagna jusqu'&agrave; notre maison, o&ugrave; je l'occupai une
+partie de la soir&eacute;e. Interrogez-le &agrave; l'instant, et que je meure s'il
+contredit une seule de mes paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui a donc pu jeter ce poison dans ma tasse?</p>
+
+<p>&mdash;Je pr&eacute;tends me disculper, mais non pas &eacute;clairer cet horrible
+myst&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Vous seriez disculp&eacute;e sans doute si Frantz confirmait vos paroles....
+Mais l'assassinat de l'auberge de la route de Gen&egrave;ve?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s votre premier soup&ccedil;on&mdash;dit Paula en souriant avec
+amertume&mdash;celui-ci ne me surprend pas. Pourtant vous auriez d&ucirc; vous
+souvenir que je dormais profond&eacute;ment et que vous avez eu beaucoup de
+peine &agrave; m'arracher au sommeil. Quant aux soins que je vous ai donn&eacute;s
+apr&egrave;s ce funeste &eacute;v&eacute;nement, je ne crois pas que vous les suspectiez!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce stylet qui vous appartenait et qui a servi au crime?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'explique pas plus que vous cet &eacute;trange incident.... Cette
+dague assez pr&eacute;cieuse et jusqu'alors fort inoffensive me servait de
+couteau &agrave; papier, et je la serrais habituellement dans mon n&eacute;cessaire &agrave;
+&eacute;crire.... Mais j'y songe, cette fois encore Frantz peut t&eacute;moigner en ma
+faveur.... Il gardait les clefs des coffres de notre voiture, il avait
+lui-m&ecirc;me serr&eacute; ce n&eacute;cessaire, qu'il n'ouvrit qu'&agrave; Gen&egrave;ve. En partant de
+Trieste, il l'avait mis en ordre avec Iris. Informez-vous aupr&egrave;s d'eux
+si la dague y &eacute;tait enferm&eacute;e.... Ils vous l'affirmeront, j'en suis s&ucirc;re.
+Or, pendant ce voyage, je ne vous ai pas quitt&eacute; d'un moment, et Frantz a
+toujours eu sur lui les clefs de la voiture; comment aurais-je pris
+cette dague?</p>
+
+<p>Ce que disait madame de Hansfeld paraissait parfaitement vraisemblable;
+le prince croyait entendre de nouveau cette voix secr&egrave;te qui lui avait
+si souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute;: &laquo;Paula n'est pas coupable.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince sentit encore ses soup&ccedil;ons se dissiper presque compl&egrave;tement;
+quoiqu'il n'aim&acirc;t plus Paula, il avait un caract&egrave;re si g&eacute;n&eacute;reux qu'il
+regrettait am&egrave;rement d'avoir accus&eacute; madame de Hansfeld, et d&eacute;j&agrave; il
+s'imposait l'obligation (si elle se justifiait compl&egrave;tement) de lui
+faire une &eacute;clatante et solennelle r&eacute;paration.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez, monsieur&mdash;dit-elle&mdash;une derni&egrave;re accusation &agrave; porter contre
+moi.... Veuillez vous expliquer.... Terminons, je vous prie, cet
+entretien, qui, vous le concevez, doit m'&ecirc;tre bien p&eacute;nible....</p>
+
+<p>&mdash;Avant-hier, madame, la grille de fer qui entoure la petite terrasse du
+belv&eacute;d&egrave;re de l'h&ocirc;tel a &eacute;t&eacute; sci&eacute;e au niveau des dalles, elle ne tenait
+plus &agrave; rien; au lieu de m'y appuyer comme de coutume, j'y portai
+machinalement la main..., la balustrade est tomb&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle horreur&mdash;s'&eacute;cria Paula;&mdash;et vous avez cru... mais pourquoi
+non..., ce crime n'est pas plus horrible que les autres... j'aurai plus
+de peine &agrave; me disculper cette fois... tout ce que je puis vous dire...
+c'est qu'avant-hier je suis sortie &agrave; onze heures du matin pour aller
+d&eacute;jeuner chez madame de Lormoy, je suis rentr&eacute;e &agrave; quatre heures, et vos
+gens ont pu voir que depuis cette heure jusqu'au moment o&ugrave; je suis
+partie pour l'Op&eacute;ra... je n'ai pas quitt&eacute; mon appartement... il m'aurait
+fallu traverser la cour pour aller dans votre galerie qui communique
+seule avec l'escalier du belv&eacute;d&egrave;re, et personne n'entre chez vous &agrave;
+l'exception de Frantz... interrogez-le... peut-&ecirc;tre par lui saurez-vous
+quelque chose; quant &agrave; moi, je n'ai &agrave; ce sujet rien &agrave; vous dire de plus.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques moments de silence, M. de Hansfeld se leva et dit &agrave; sa
+femme:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous m'apprenez, madame, change toutes mes r&eacute;solutions. Ce
+d&eacute;part, que j'exigeais, je ne l'exige plus. Lorsque j'aurai caus&eacute; avec
+Frantz je vous reverrai.</p>
+
+<p>Et le prince sortit de chez sa femme d'un air profond&eacute;ment abattu.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h2>
+
+<h3>R&Eacute;FLEXIONS.</h3>
+
+
+<p>Tout enti&egrave;re &agrave; la surprise, &agrave; l'effroi que lui causaient les accusations
+de son mari, madame de Hansfeld, pendant cet entretien, n'avait song&eacute;
+qu'&agrave; se disculper; le prince sorti, elle put r&eacute;fl&eacute;chir plus
+profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>D'abord elle sentit s'augmenter son indignation contre un homme qui
+osait la croire coupable de forfaits si noirs, puis elle &eacute;prouva pour
+lui une sorte de reconnaissance en songeant que, moins r&eacute;serv&eacute;, moins
+g&eacute;n&eacute;reux, il aurait pu parler haut de ces soup&ccedil;ons, auxquels le hasard
+donnait tant de vraisemblance.</p>
+
+<p>Par un rapprochement bizarre, Paula se souvint en m&ecirc;me temps de ces mots
+de M. de Morville: <i>Mon amour ne saurait &ecirc;tre heureux que si je pouvais
+obtenir votre main</i>.</p>
+
+<p>Entre ces paroles et les terribles accusations de son mari, madame de
+Hansfeld vit un rapprochement &eacute;trange, fatal, qui la frappa.</p>
+
+<p>En admettant que les myst&eacute;rieuses et homicides tentatives auxquelles le
+prince avait &eacute;t&eacute; expos&eacute; eussent r&eacute;ussi, elle se serait trouv&eacute;e libre...
+elle aurait pu &eacute;pouser celui qu'elle idol&acirc;trait et le rendre ainsi le
+plus heureux des hommes.</p>
+
+<p>Il n'y eut d'abord rien de criminel dans les pens&eacute;es de Paula.</p>
+
+<p>Que de fois les c&oelig;urs les plus purs, les caract&egrave;res les plus &eacute;lev&eacute;s, se
+sont passag&egrave;rement laiss&eacute; entra&icirc;ner non pas m&ecirc;me &agrave; des v&oelig;ux, mais
+seulement &agrave; de simples suppositions qui, r&eacute;alis&eacute;es, eussent &eacute;t&eacute; de
+grands crimes.</p>
+
+<p>Combien de femmes pieusement r&eacute;sign&eacute;es, endurant avec une douceur
+ang&eacute;lique les plus mauvais traitements d'un mari brutal et m&eacute;chant, ont
+dit: H&eacute;las! que n'ai-je &eacute;pous&eacute; un homme g&eacute;n&eacute;reux et bon!</p>
+
+<p>Il n'y a rien de meurtrier dans cette supposition, elle n'exprime pas
+m&ecirc;me l'esp&eacute;rance ou le d&eacute;sir de voir la fin des tortures que l'on
+souffre, et pourtant cette supposition contient le germe d'un v&oelig;u
+meurtrier... c'est l'instinct de conservation qui s'&eacute;veille et qui
+cherche vaguement les moyens de fuir la douleur.</p>
+
+<p>Bien des &ecirc;tres souffrants s'arr&ecirc;tent &agrave; cette exclamation, et leur vie
+n'est qu'un long et triste g&eacute;missement.</p>
+
+<p>D'autres, bless&eacute;s plus &agrave; vif ou moins r&eacute;sign&eacute;s, s'&eacute;crient:&mdash;Oh! si
+j'&eacute;tais d&eacute;livr&eacute; de mon bourreau!...&mdash;D'autres enfin:&mdash;Pourquoi la mort
+ne m'en d&eacute;barrasse-t-elle pas?</p>
+
+<p>Que l'on suive attentivement les cons&eacute;quences, la logique de ces
+plaintes, de ces esp&eacute;rances, de ces v&oelig;ux... on arrivera toujours &agrave; un
+r&eacute;sultat <i>v&eacute;niellement</i> meurtrier.</p>
+
+<p>C'est toujours plus ou moins l'effrayante et fatale <i>n&eacute;cessit&eacute;</i> qui
+conduit Macbeth de crime en crime.</p>
+
+<p>Que d'honn&ecirc;tes gens ont fr&eacute;mi, &eacute;pouvant&eacute;s du nombre de crimes
+<i>platoniques</i> qu'ils &eacute;taient entra&icirc;n&eacute;s &agrave; commettre par une premi&egrave;re
+pens&eacute;e juste en apparence!</p>
+
+<p>Pour Paula, une des id&eacute;es r&eacute;sultant de son entretien avec M. de Hansfeld
+fut donc celle-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari, que je n'aime pas; mon mari, que j'ai &eacute;pous&eacute; par obsession;
+mon mari, qui a de moi une opinion si inf&acirc;me qu'il m'a crue capable
+d'avoir trois fois attent&eacute; &agrave; ses jours... mon mari aurait pu mourir...,
+et sa mort me permettait de r&eacute;compenser l'amour le plus passionn&eacute;.</p>
+
+<p>En vain Paula, qui pressentait la funeste attraction de cette id&eacute;e,
+voulut la fuir.... Elle y revint sans cesse, et presqu'&agrave; son insu, de
+m&ecirc;me qu'on revient sans cesse et malgr&eacute; soi au point central d'un
+labyrinthe o&ugrave; l'on est &eacute;gar&eacute;.</p>
+
+<p>Nous le r&eacute;p&eacute;tons, rien de plus effrayant que l'entra&icirc;nement forc&eacute; de
+certaines r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>A cette id&eacute;e succ&eacute;da celle-ci:</p>
+
+<p>&mdash;La personne qui attentait avec acharnement aux jours de M. de Hansfeld
+doit vivre dans notre int&eacute;rieur.... Par quel motif veut-elle cette mort?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques moments de m&eacute;ditation, Paula, frapp&eacute;e d'une clart&eacute;
+soudaine, se rappela certains mots myst&eacute;rieux d'Iris, l'attachement
+aveugle, presque sauvage de cette jeune fille, la haine qu'elle avait
+quelquefois montr&eacute;e contre le prince lorsqu'elle, Paula, lui disait ses
+regrets d'avoir &eacute;pous&eacute; cet homme capricieux et fantasque; plus elle y
+r&eacute;fl&eacute;chit, plus elle crut &ecirc;tre sur la trace du v&eacute;ritable auteur de ce
+crime.... Son premier mouvement fut bon... &Eacute;pouvant&eacute;e de l'opini&acirc;tret&eacute;
+f&eacute;roce avec laquelle Iris poursuivait sa trame homicide, craignant
+qu'elle ne s'arr&ecirc;t&acirc;t pas l&agrave;, elle voulut l'interroger et la confondre.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s le d&eacute;part du prince, Iris, mand&eacute;e par sa ma&icirc;tresse,
+entrait dans la chambre de celle-ci.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h2>
+
+<h3>INTERROGATOIRE.</h3>
+
+
+<p>Madame de Hansfeld h&eacute;sitait sur la mani&egrave;re d'ouvrir la conversation et
+d'arriver &agrave; la connaissance de la v&eacute;rit&eacute;, elle craignait qu'en lui
+parlant avec rigueur, Iris, effray&eacute;e, s'obstin&acirc;t dans une n&eacute;gation
+absolue. Elle crut avoir trouv&eacute; le moyen d'&eacute;viter cet &eacute;cueil.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Hansfeld sort d'ici&mdash;dit-elle tristement &agrave; Iris.&mdash;Je sais enfin
+la cause de toutes les &eacute;tranget&eacute;s qui m'avaient fait croire sa raison
+&eacute;gar&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ce motif, marraine?</p>
+
+<p>&mdash;Trois fois on a attent&eacute; &agrave; ses jours....</p>
+
+<p>&mdash;C'est un r&ecirc;ve... comme il en fait tant.</p>
+
+<p>&mdash;Trois fois, te dis-je, on a attent&eacute; &agrave; ses jours... il en a les
+preuves....</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il conna&icirc;t le coupable?...</p>
+
+<p>&mdash;Il croit le conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Et le coupable, marraine?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi....</p>
+
+<p>&mdash;Vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Il le croit....</p>
+
+<p>&mdash;Il vous a menac&eacute;e?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De la justice... des tribunaux....</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes innocente, que vous importe?</p>
+
+<p>&mdash;Mais le scandale d'un proc&egrave;s... mais la honte d'&ecirc;tre soup&ccedil;onn&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrai vous suivre, au moins.... Votre pauvre Iris ne vous
+abandonnera pas.. elle.... Dans un tel malheur son d&eacute;vouement vous sera
+n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>Cette na&iuml;vet&eacute; franche fit fr&eacute;mir Paula; elle commen&ccedil;a d'entrevoir une
+partie de la v&eacute;rit&eacute;; elle redoubla donc de prudence, de r&eacute;serve, tendit
+la main &agrave; Iris, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dans une telle extr&eacute;mit&eacute; tes soins me seraient bien doux;
+mais, par int&eacute;r&ecirc;t pour toi, je les refuserais....</p>
+
+<p>&mdash;Marraine!...</p>
+
+<p>&mdash;Rien au monde ne me les ferait accepter.</p>
+
+<p>&mdash;Par int&eacute;r&ecirc;t pour moi, vous les refuseriez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Marianne ou une autre de mes femmes m'accompagnerait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je prierais le prince de te renvoyer en Allemagne avant le proc&egrave;s....
+Il ne me refuserait pas cela.</p>
+
+<p>&mdash;Marraine... je ne vous comprends pas. Pourquoi m'&eacute;loigner de vous
+lorsque tout le monde vous abandonnerait sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ton attachement pour moi est connu... parce qu'il pourrait
+te faire para&icirc;tre complice de crimes dont je suis pourtant innocente.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi... je veux rester aupr&egrave;s de vous; tant mieux si l'on me croit
+votre complice.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, Iris, j'exigerais ton d&eacute;part.... A tous les chagrins qui
+m'accablent, &agrave; tous ceux qui vont m'accabler encore, je ne voudrais pas
+joindre celui de te voir malheureuse.</p>
+
+<p>Iris r&eacute;fl&eacute;chit un moment; sa ma&icirc;tresse l'examinait avec attention; la
+jeune fille reprit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque le prince vous accuse, marraine, je vais aller le trouver et
+lui dire que je suis votre complice.... Ainsi, l'on ne me s&eacute;parera pas
+de vous.</p>
+
+<p>Paula fut effray&eacute;e: Iris &eacute;tait capable de cette d&eacute;marche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureuse enfant! l'avouer ma complice, c'est te dire
+coupable... c'est m'accuser... c'est peut-&ecirc;tre me pousser &agrave; l'&eacute;chafaud!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'y monterai avec vous!</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu?&mdash;s'&eacute;cria la princesse, &eacute;pouvant&eacute;e du regard triomphant
+d'Iris et de l'infernale r&eacute;solution de sa physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis&mdash;reprit la boh&eacute;mienne avec une exaltation farouche&mdash;je dis que
+la part que j'ai dans votre vie, marraine, est mis&eacute;rable; je dis que
+mon v&oelig;u le plus ardent serait de vous voir dans une position telle que
+mon d&eacute;vouement pour vous f&ucirc;t votre supr&ecirc;me bonheur, votre seule joie,
+votre seule consolation; je dis que j'aimerais autant vous voir morte
+qu'indiff&eacute;rente &agrave; ce que je ressens pour vous... que j'aime comme ma
+m&egrave;re, comme ma s&oelig;ur, comme mon Dieu; je dis que ceux que vous avez
+aim&eacute;s, c'est-&agrave;-dire Rapha&euml;l et Morville, n'ont pas fait pour vous la
+milli&egrave;me partie de ce que j'ai fait moi-m&ecirc;me, et ils ont occup&eacute;, et ils
+occupent votre vie, votre pens&eacute;e tout enti&egrave;re, tandis que moi je ne suis
+rien pour vous.... Cela est injuste, marraine... bien injuste.</p>
+
+<p>&mdash;Osez-vous parler ainsi, vous que j'ai recueillie, combl&eacute;e de mes
+dons.... Et qu'avez-vous donc fait pour reconna&icirc;tre mes bont&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez ce que j'ai fait, marraine! Eh bien! je vais vous le
+dire &agrave; cette heure... car il faut que notre destin&eacute;e s'accomplisse. Ce
+que j'ai fait? J'ai fait tuer Rapha&euml;l par M. Charles de Br&eacute;vannes,
+d'abord....</p>
+
+<p>&mdash;Toi... toi.... Mon Dieu! elle m'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi.... Vous ne saviez pas ce que c'&eacute;tait que Rapha&euml;l.... Vingt
+fois, en voyant vos larmes, vos regrets, j'ai &eacute;t&eacute; sur le point de vous
+dire: Vous n'avez rien &agrave; regretter.... Rapha&euml;l &eacute;tait indigne de vous....
+Mais je ne voulais pas parler... je vous dirai tout &agrave; l'heure pourquoi.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse! explique-toi... que veux-tu dire? Tout ceci n'est-il
+qu'une sanglante raillerie?&mdash;Non, non, Iris ne raille pas lorsqu'il
+s'agit de vous... &Eacute;coutez-moi donc. Vous m'aviez hiss&eacute;e &agrave; Venise, cela
+me fit une peine horrible; vous ne vous en &ecirc;tes pas seulement aper&ccedil;ue,
+ou, du moins, mon chagrin vous a &eacute;t&eacute; indiff&eacute;rent... mon d&eacute;sir de vous
+accompagner vous a sembl&eacute; importun.... Mon Dieu!... il fallait me
+laisser p&eacute;rir dans la rue plut&ocirc;t que de faire na&icirc;tre en moi une
+reconnaissance dont les t&eacute;moignages vous devaient &ecirc;tre &agrave; charge.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette malheureuse est folle.... Et que faisait cela &agrave; Rapha&euml;l?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez laiss&eacute;e &agrave; Venise; je vous l'ai dit, cela me causa une
+violente douleur; je ne pus me r&eacute;signer &agrave; rester dans l'ignorance de
+votre vie et &agrave; recevoir seulement de temps &agrave; autre quelque froide lettre
+de vous. A force de pri&egrave;res, je parvins &agrave; obtenir d'In&egrave;s, votre
+cam&eacute;riste, qu'elle me tiendrait au courant de vos actions. Vous ne savez
+pas ce qu'il m'a fallu de pers&eacute;v&eacute;rance, de promesses, de s&eacute;ductions pour
+int&eacute;resser &agrave; mon d&eacute;sir cette indiff&eacute;rente fille, et l'amener &agrave; m'&eacute;crire
+presque chaque jour.... Par cela... jugez ce qu'est mon attachement pour
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais s'il faut l'ex&eacute;crer, la plaindre ou l'admirer&mdash;se dit
+Paula.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre je m&eacute;rite &agrave; la fois la piti&eacute;, la haine et
+l'admiration&mdash;reprit Iris.&mdash;Mais &eacute;coutez encore.... Par In&egrave;s, je sus que
+Charles de Br&eacute;vannes vous obs&eacute;dait de soins, que le bruit public vous
+accusait de l'aimer, mais que cela &eacute;tait faux.... Vous ne songiez qu'&agrave;
+Rapha&euml;l, dont vous parliez presque toujours avec votre tante en pr&eacute;sence
+d'In&egrave;s.... Pendant ce temps Rapha&euml;l vous trompait....</p>
+
+<p>&mdash;Rapha&euml;l!... oh! tu mens... tu mens....</p>
+
+<p>&mdash;Il vous trompait, vous dis-je, vous en aurez la preuve. Il &eacute;tait venu
+&agrave; Venise pour d&eacute;gager sa parole; il &eacute;tait fianc&eacute; avec une jeune Grecque
+de Zante... nomm&eacute;e Cora.... Je vous le prouverai.... Il connaissait
+votre confiance en moi, il m'attribuait sur vous une influence que je
+n'avais pas.... Ce fut donc &agrave; moi qu'il fit les premiers aveux de sa
+trahison, en me suppliant de vous en instruire avec tous les m&eacute;nagements
+possibles. De moi... ce coup devait vous para&icirc;tre moins cruel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais son duel avec Br&eacute;vannes?</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure... laissez-moi continuer. En entendant les l&acirc;ches et
+parjures paroles de Rapha&euml;l... je fus &agrave; la fois joyeuse et courrouc&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Joyeuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car je hais presque autant ceux qui vous aiment que ceux qui vous
+sont ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est le d&eacute;mon... que cette insens&eacute;e.... Ah! maudit soit le jour
+o&ugrave; je t'ai rencontr&eacute;e sur mon chemin!...</p>
+
+<p>&mdash;Maudit soit ce jour pour nous deux peut-&ecirc;tre. En apprenant la trahison
+de Rapha&euml;l, je fus donc joyeuse et courrouc&eacute;e; pour vous venger &agrave;
+l'instant, l&agrave;... sous mes yeux, je dis &agrave; Rapha&euml;l qu'il avait tort de
+prendre de tels m&eacute;nagements; que vous l'aviez d&egrave;s longtemps imit&eacute;, sinon
+pr&eacute;venu dans son insouciance, car, depuis votre arriv&eacute;e &agrave; Florence,
+vous &eacute;tiez la ma&icirc;tresse d'un Fran&ccedil;ais, de Charles de Br&eacute;vannes....</p>
+
+<p>&mdash;Mais In&egrave;s t'avait &eacute;crit le contraire....</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle m'avait aussi &eacute;crit que les apparences &eacute;taient contre vous,
+et que le bruit public vous accusait.... Je ne croyais que porter un
+coup douloureux &agrave; l'amour-propre de Rapha&euml;l: mon attente fut
+d&eacute;pass&eacute;e.... L'orgueil des hommes est si f&eacute;roce que ce tra&icirc;tre, qui vous
+avait sacrifi&eacute;e, se r&eacute;volta en se croyant tromp&eacute; &agrave; son tour. J'irritai
+encore sa col&egrave;re. La vanit&eacute; offens&eacute;e fit ce que l'amour n'avait pu
+faire.... Rapha&euml;l partit furieux pour Venise avec Osorio, afin de se
+venger de votre pr&eacute;tendu parjure. Oui... cet homme qui nagu&egrave;re oubliait
+sans remords ses promesses les plus saintes, parce qu'il se croyait
+&eacute;perdument aim&eacute; de vous, se reprit d'une folle passion lorsqu'il se vit
+d&eacute;daign&eacute;. Vous savez le reste... comment son erreur fut encore augment&eacute;e
+par la fatuit&eacute; de Br&eacute;vannes... qui le tua apr&egrave;s l'avoir convaincu de
+votre infid&eacute;lit&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Cela est-il possible, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Ces preuves de la trahison de Rapha&euml;l, je vous les donnerai... vous
+dis-je.... Elles consistent dans une lettre pour vous qu'il m'avait
+apport&eacute;e &agrave; Venise, et dans laquelle il vous pr&eacute;venait de son prochain
+mariage avec cette Grecque.... Apr&egrave;s le duel, Osorio m'&eacute;crivit pour me
+supplier de ne pas vous remettre cette lettre, voulant venger son ami en
+vous laissant croire que vous &eacute;tiez la seule coupable, et que Rapha&euml;l
+vous avait toujours aim&eacute;e, ainsi qu'il vous l'&eacute;crivait dans son dernier
+billet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi m'as-tu laiss&eacute;e &agrave; mes remords?... Pourquoi, en me voyant
+rester si longtemps fid&egrave;le au souvenir d'un homme qui m'avait tromp&eacute;e...
+ne m'as-tu pas dit qu'il &eacute;tait indigne de moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'aimais mieux vous voir &eacute;prise d'un mort... que d'un
+vivant.</p>
+
+<p>&mdash;Et lorsque je te faisais part de mes scrupules d'aimer M. de Morville,
+et d'&ecirc;tre ainsi infid&egrave;le au souvenir de Rapha&euml;l, pourquoi d'un mot
+n'as-tu pas fait &eacute;vanouir mes regrets?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le r&eacute;p&egrave;te... parce que j'aimais mieux vous voir &eacute;prise d'un
+mort que d'un vivant... et puis j'esp&eacute;rais que le souvenir de Rapha&euml;l
+surmonterait votre amour pour M. de Morville.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu le hais donc aussi, M. de Morville?&mdash;s'&eacute;cria madame de
+Hansfeld, reculant &eacute;pouvant&eacute;e de ce que le g&eacute;nie infernal de cette fille
+pouvait imaginer et ex&eacute;cuter.</p>
+
+<p>Avant de r&eacute;pondre, Iris resta quelques moments silencieuse, puis elle
+reprit d'un air sombre:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit... ceux qui vous aiment et que vous aimez, je les
+hais presque autant que vos ennemis.... Cela est mon sentiment, cela est
+mon impression.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, M. de Morville....</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que je suis jalouse de votre affection&mdash;reprit Iris en
+interrompant sa ma&icirc;tresse&mdash;mais parce que je souffre... oh! bien
+cruellement, de vous voir d&eacute;penser des tr&eacute;sors d'attachement pour des
+&ecirc;tres qui ne vous ch&eacute;rissent pas comme moi... il ne s'ensuit pas que je
+pousse l'&eacute;go&iuml;sme jusqu'&agrave; vouloir vous priver d'un bonheur, par cela
+seulement que ce bonheur fait mon d&eacute;sespoir; non, non. Quelquefois, dans
+mes mauvais jours..., j'ai de ces pens&eacute;es; mais je les chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi&mdash;reprit madame de Hansfeld avec amertume&mdash;vous me permettez
+d'aimer M. de Morville?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai mieux que cela&mdash;dit la boh&eacute;mienne en jetant un regard per&ccedil;ant
+sur sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Sans pouvoir se rendre compte ni de ce qu'elle &eacute;prouvait, ni de la
+signification de ce regard, madame de Hansfeld baissa la t&ecirc;te et rougit.</p>
+
+<p>Iris reprit d'un ton plus humble:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que je vous ai dit, marraine, ce qui concernait Rapha&euml;l...
+je dois vous dire... ce qui concerne le prince....</p>
+
+<p>&mdash;Elle va tout avouer... enfin&mdash;dit la princesse.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h2>
+
+<h3>R&Eacute;V&Eacute;LATIONS.</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence, Iris reprit, en attachant son regard
+scrutateur sur madame de Hansfeld:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aviez &eacute;pous&eacute; le prince qu'avec regret, et pour assurer un
+avenir &agrave; votre tante; plusieurs fois vous me l'avez dit.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai....</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit encore que, gr&acirc;ce &agrave; la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de M. de Hansfeld,
+la plus grande partie de sa fortune devait vous appartenir apr&egrave;s sa
+mort....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! malheureuse... vous m'&eacute;pouvantez.... Ainsi ces tentatives
+r&eacute;it&eacute;r&eacute;es....</p>
+
+<p>Sans r&eacute;pondre &agrave; sa ma&icirc;tresse, Iris continua.</p>
+
+<p>&mdash;Peu de temps apr&egrave;s votre mariage, votre tristesse a redoubl&eacute;... Je
+n'ai plus h&eacute;sit&eacute;, et un soir, &agrave; Trieste, sans que personne me v&icirc;t...
+dans une tasse de lait....</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous &ecirc;tes un monstre!</p>
+
+<p>&mdash;J'avais pris mes pr&eacute;cautions.... Si le crime e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;couvert, moi
+seule pouvais &ecirc;tre accus&eacute;e... et d'ailleurs je me serais avou&eacute;e la seule
+coupable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible! horrible!... Et vous n'avez pas recul&eacute; devant
+l'&eacute;normit&eacute; du crime que vous alliez commettre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous d&eacute;siriez &ecirc;tre veuve....</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'ai-je jamais dit? me l'&eacute;tais je seulement dit &agrave; moi-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Vous regrettiez de vous &ecirc;tre mari&eacute;e... je vous rendais votre
+libert&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'avez donc aucune notion du mal et du bien?</p>
+
+<p>&mdash;Le bien... c'est votre bonheur;... le mal... c'est votre chagrin....</p>
+
+<p>&mdash;Qui pourrait croire, mon Dieu! &agrave; cette sauvage et f&eacute;roce
+exaltation.... Comment votre main n'a-t-elle pas trembl&eacute;? comment
+avez-vous pu m&eacute;diter un tel crime? Comment surtout avez-vous pu
+r&eacute;cidiver?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s la premi&egrave;re tentative... vous avez &eacute;t&eacute; encore plus triste que
+d'habitude.... Vous vous &ecirc;tes souvent plainte &agrave; moi de tout ce que vous
+faisait souffrir l'in&eacute;galit&eacute; du caract&egrave;re du prince; devant moi bien
+souvent vous avez maudit le jour o&ugrave; vous aviez consenti &agrave; ce mariage;
+quelquefois m&ecirc;me, en d&eacute;plorant votre triste existence, vous regrettiez
+de n'&ecirc;tre pas morte.... Alors une seconde fois j'ai voulu le tuer...
+dans cette auberge isol&eacute;e; je m'&eacute;tais introduite dans sa chambre par le
+balcon de la fen&ecirc;tre entr'ouverte; je l'avais presque referm&eacute;e en m'en
+allant, apr&egrave;s le coup manqu&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne puis croire &agrave; ce que j'entends... si jeune... et un
+pareil sang-froid, un tel endurcissement....</p>
+
+<p>&mdash;Si vous saviez la douleur que je ressens de vos douleurs... si vous
+saviez combien vos larmes retombent br&ucirc;lantes sur mon c&oelig;ur... vous
+comprendriez mon sang-froid, mon endurcissement, comme vous dites....
+Oui... si vous saviez &agrave; quel point la vie me p&egrave;se depuis que j'ai la
+conviction d'&ecirc;tre si peu pour vous... vous comprendriez que j'ai voulu
+assurer votre bonheur en risquant une vie qui m'est indiff&eacute;rente. Si je
+n'ai pas tent&eacute; plus souvent, c'est que le prince s'est entour&eacute; de telles
+pr&eacute;cautions....</p>
+
+<p>&mdash;Assez!... assez! tu me fais horreur.... Et maintenant?... que vais-je
+faire? j'ai l'aveu de ton crime....</p>
+
+<p>&mdash;Peu m'importe.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que je puisse &agrave; cette heure vous garder pr&egrave;s de moi...
+vous qui trois fois avez tent&eacute; de donner la mort &agrave; l'homme g&eacute;n&eacute;reux et
+bon qui simulait la folie pour ne pas m'accuser?</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant comme autrefois... vous d&eacute;sirez la mort de cet homme
+g&eacute;n&eacute;reux et bon....</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous....</p>
+
+<p>&mdash;S'il mourait, vous &eacute;pouseriez M. de Morville....</p>
+
+<p>Paula resta un moment comme &eacute;cras&eacute;e sous ces foudroyantes paroles; puis
+elle reprit avec indignation:</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous donne le droit de scruter ma pens&eacute;e? Et parce que la mort
+de M. de Hansfeld me rendrait la libert&eacute;, est-ce une raison pour que je
+la d&eacute;sire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... vous la d&eacute;sirez....</p>
+
+<p>&mdash;Sortez! sortez!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! gr&acirc;ce! gr&acirc;ce! marraine...&mdash;dit Iris en tombant &agrave; genoux devant
+Paula.&mdash;Puis elle continua d'une voix d&eacute;chirante:&mdash;Je suis bien
+coupable, je suis bien criminelle; je sais toute l'&eacute;tendue, toutes les
+cons&eacute;quences des actions que j'ai commises; j'ai agi avec r&eacute;flexion....
+Mais, je vous le r&eacute;p&egrave;te, pour moi, le mal, c'est votre chagrin; le bien,
+c'est votre bonheur... peu m'importe le reste! Pourquoi donc me
+chasseriez-vous? Est-ce pour moi que j'ai cherch&eacute; &agrave; commettre les crimes
+qui vous &eacute;pouvantent? N'&eacute;tait-ce pas avant tout... vous, et toujours
+vous, que je voulais servir?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, me servir par de tels moyens... c'&eacute;tait me rendre votre
+complice!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je me repens... je vous demande pardon &agrave; genoux... mais ne me
+chassez pas; ce serait vouloir ma mort! Oui... si vous me chassez, je me
+tuerai.... Vous me connaissez... vous savez si j'en suis capable.... Je
+tiens &agrave; la vie, parce que je puis vous &ecirc;tre utile encore....</p>
+
+<p>&mdash;Non, non; va-t'en.... Tu veux mourir?... Eh bien! meurs!... ce sera un
+bienfait pour le monde... et pour moi.... Depuis les accusations du
+prince et tes r&eacute;v&eacute;lations, je me sens dans une atmosph&egrave;re de trahisons
+et de crimes qui m'&eacute;pouvante; on dirait qu'elle m'oppresse, qu'elle me
+p&eacute;n&egrave;tre.... J'aurais peur de devenir aussi criminelle que toi.
+Va-t'en... va-t'en, te dis-je... va-t'en....</p>
+
+<p>Iris se leva p&acirc;le et triste, prit la main de sa ma&icirc;tresse qu'elle baisa,
+et fit un pas vers la porte.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld crut lire dans les traits de la jeune fille une si
+effrayante r&eacute;solution qu'elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Iris!... restez!...</p>
+
+<p>Iris revint sur ses pas et interrogea Paula du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin&mdash;s'&eacute;cria la princesse&mdash;que dire au prince? Une fois
+convaincu de mon innocence... il voudra conna&icirc;tre le coupable... que lui
+r&eacute;pondrai-je s'il m'interroge? Ses soup&ccedil;ons, d'ailleurs, ne
+t'atteindront-ils pas? Et maintenant, mon Dieu!... j'y pense... ne
+pourra-t-il pas croire que tu as agi par mon ordre, ou du moins sous mon
+inspiration?... Vois dans quel affreux d&eacute;dale tu m'as jet&eacute;e!...</p>
+
+<p>&mdash;Marraine, permettez-moi de rester ici.... Si je suis chass&eacute;e de cette
+maison, que ce ne soit pas par vous au moins: je saurai me r&eacute;signer si
+le prince exige mon d&eacute;part, ou s'il m'accuse; mais que ce coup terrible
+ne vienne pas de vous!</p>
+
+<p>&mdash;Mais en admettant m&ecirc;me que les soup&ccedil;ons de M. de Hansfeld ne
+t'atteignent pas, n'est-il pas criminel &agrave; moi de garder dans ma maison
+une cr&eacute;ature qui trois fois a attent&eacute; &agrave; la vie de mon mari, et qui
+pourrait peut-&ecirc;tre, par la m&ecirc;me monomanie sauvage, y attenter encore?</p>
+
+<p>&mdash;Marraine, si vous l'exigez... jamais plus je n'attenterai aux jours du
+prince....</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'exige.... Mon Dieu! pouvez-vous en douter?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... je vous le jure <i>sur vous</i> (c'est pour moi le seul serment
+que je puisse faire), je vous jure sur vous de respecter les jours de M.
+de Hansfeld comme je respecterai les v&ocirc;tres...&mdash;dit la boh&eacute;mienne avec
+un air singulier et en regardant Paula comme si elle e&ucirc;t voulu p&eacute;n&eacute;trer
+au plus profond de son c&oelig;ur.&mdash;Mais si jamais vous vouliez &eacute;pouser M. de
+Morville sans avoir &agrave; vous reprocher la mort du prince, mort &agrave; laquelle
+je serais aussi &eacute;trang&egrave;re que vous..., dites un mot, ou plut&ocirc;t... non,
+pas m&ecirc;me une parole...&mdash;et Iris, jetant les yeux autour d'elle comme
+pour chercher quelque chose, et avisant sur la chemin&eacute;e une &eacute;pingle d'or
+surmont&eacute;e d'une boule d'&eacute;mail constell&eacute;e de perles, elle la prit et
+ajouta:&mdash;Vous n'auriez qu'&agrave; me remettre cette &eacute;pingle, et, sans qu'aux
+yeux de Dieu et des hommes ni vous, ni moi, fussions pour rien dans la
+mort du prince... vous pourriez &eacute;pouser M. de Morville.... Ce que je
+vous dis ne doit pas vous &eacute;tonner.... Vous n'avez pas d'autre d&eacute;sir que
+ce mariage, je n'ai pas d'autre d&eacute;sir que de vous voir heureuse.</p>
+
+<p>Avant que la princesse p&ucirc;t lui r&eacute;pondre, Iris disparut.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h2>
+
+<h3>AVEUX.</h3>
+
+
+<p>Le vieux graveur et sa fille s'&eacute;taient profond&eacute;ment &eacute;mus du r&eacute;cit de M.
+de Hansfeld. Berthe avait plaint Arnold, oblig&eacute; de lutter tour &agrave; tour
+contre son amour et contre d'horribles soup&ccedil;ons; elle trouvait entre
+elle et lui une &eacute;trange conformit&eacute; de position: tous deux, encha&icirc;n&eacute;s
+pour jamais &agrave; des &ecirc;tres indignes de leur affection, devaient passer leur
+vie dans des regrets ou des esp&eacute;rances st&eacute;riles.</p>
+
+<p>Pourtant elle s'avouait que son malheur aurait &eacute;t&eacute; plus grand encore si
+elle n'e&ucirc;t pas rencontr&eacute; dans le sauveur de son p&egrave;re un homme qui lui
+inspirait une sympathie aussi vive qu'honorable.</p>
+
+<p>Elle ne pr&eacute;voyait, elle n'ambitionnait d'autre bonheur que celui de voir
+souvent Arnold et de l'entendre causer avec Pierre Raimond d'une fa&ccedil;on
+si int&eacute;ressante et si enjou&eacute;e; nous ne disons rien du ravissement de la
+jeune femme lorsque le vieux graveur, rest&eacute; seul avec elle, s'extasiant
+sur le savoir et sur l'esprit d'Arnold, le pla&ccedil;ait au-dessus de tous les
+hommes qu'il avait connus.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour o&ugrave; madame de Hansfeld avait eu avec Iris la
+conversation que nous avons reproduite, M. de Br&eacute;vannes, aigri par une
+pr&eacute;occupation et une anxi&eacute;t&eacute; violentes, avait de nouveau brutalis&eacute; sa
+femme, dont la pr&eacute;sence lui devenait de plus en plus insupportable;
+persuad&eacute; que, libre et gar&ccedil;on, il aurait eu plus de loisir, plus de
+facilit&eacute;s pour mettre &agrave; fin son aventure avec madame de Hansfeld, le
+matin m&ecirc;me du jour dont nous parlons, il avait fait &agrave; sa femme une sc&egrave;ne
+violente.</p>
+
+<p>Berthe n'&eacute;tait plus au temps o&ugrave; elle s'&eacute;plorait sur ces injustices, elle
+s'accusait m&ecirc;me de s'en consoler trop facilement en songeant que chez
+son p&egrave;re elle pouvait rencontrer Arnold.</p>
+
+<p>Elle se rendit donc chez Pierre Raimond.</p>
+
+<p>Qu'on juge de la joie du vieillard lorsqu'il vit entrer sa fille, qu'il
+n'attendait que le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! ch&egrave;re enfant, je n'esp&eacute;rais pas te voir aujourd'hui....
+Allons... je devine... quelque nouvelle brutalit&eacute;. Ma foi! maintenant
+que les grossi&egrave;ret&eacute;s de ce m&eacute;chant homme, auxquelles tu deviens de plus
+en plus indiff&eacute;rente, me valent une longue visite de toi... je sens ma
+haine de beaucoup diminuer; si tu n'es pas heureuse, du moins tu n'es
+plus malheureuse... c'est un progr&egrave;s, et je ne d&eacute;sesp&egrave;re pas... de....
+Mais &agrave; quoi bon te parler de ces r&ecirc;veries d'un vieux fou?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dites... mon p&egrave;re, dites.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! en prenant ainsi l'habitude de te laisser passer la moiti&eacute; de
+ta vie chez moi, j'esp&egrave;re qu'un jour il ne te refusera pas la permission
+de venir habiter tout-&agrave;-fait ici....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je n'ose le croire... il sait trop la joie que cela me
+causerait....</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre.... Mon Dieu! si cela &eacute;tait, juge donc aussi de ma joie, &agrave;
+moi.... H&eacute;las! cette s&eacute;paration, ne saurait &ecirc;tre consentie que par lui;
+les lois sont ainsi faites, qu'il y a mille tortures qu'une pauvre femme
+est oblig&eacute;e de souffrir et dont on peut l'accabler impun&eacute;ment.... S'il
+faut tout dire, je crois que cet homme a quelque mauvaise passion au
+c&oelig;ur; son redoublement de brutalit&eacute;, son besoin de t'&eacute;loigner de lui,
+tout me le dit. S'il en est ainsi, une s&eacute;paration ne lui co&ucirc;tera pas....
+Que nous faut-il de plus? Depuis le peu de temps que tu t'es remise &agrave;
+donner des le&ccedil;ons, tu refuses des &eacute;coli&egrave;res.... Ce gain modeste nous
+suffira pour nous faire vivre.... Tu reprendras ta chambre de jeune
+fille; nous verrons notre ami Arnold presque chaque jour. Que nous
+faudra-t-il de plus?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien, mon p&egrave;re, mais ce r&ecirc;ve est trop beau....</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois... qui sait!... quoique je connaisse ton attachement
+pour moi, ch&egrave;re enfant... la compagnie d'un vieillard est si triste que
+j'aurais eu presque un remords &agrave; accepter ton d&eacute;vouement.... Mais don
+Rapha&euml;l Arnold,&mdash;ajouta Pierre Raimond en souriant,&mdash;&eacute;gaiera quelquefois
+notre solitude, et &agrave; ce propos, mon enfant..., vois donc ce que les
+c&oelig;urs honn&ecirc;tes gagnent... &agrave; &ecirc;tre honn&ecirc;tes.... Sans la profonde estime
+qui nous unit tous trois, et qui rend notre intimit&eacute; si douce, que de
+bonheur perdu! Si j'avais cru Arnold capable de t'aimer criminellement
+et de souiller indignement les relations sacr&eacute;es du bienfaiteur et de
+l'oblig&eacute;..., il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; priv&eacute; de notre amiti&eacute;, qui lui est aussi
+n&eacute;cessaire que la sienne nous l'est, &agrave; nous.</p>
+
+<p>En ce moment, on frappa &agrave; la porte du graveur.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit-il.</p>
+
+<p>La porta s'ouvrit.... Arnold parut.</p>
+
+<p>&mdash;Quel heureux hasard!&mdash;s'&eacute;cria Pierre Raimond,&mdash;vous venez &agrave; propos,
+mon cher Arnold.... Mais qu'avez-vous? vous semblez soucieux, pr&eacute;occup&eacute;,
+triste.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur Arnold, vous ne r&eacute;pondez pas, vous avez l'air
+accabl&eacute;, auriez-vous quelque chagrin? Quelque mauvaise nouvelle de votre
+femme, peut-&ecirc;tre....</p>
+
+<p>Arnold tressaillit, sourit tristement et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites vrai... il s'agit de ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! cette mis&eacute;rable ose encore relever la t&ecirc;te apr&egrave;s votre... je
+dirai le mot... apr&egrave;s votre faiblesse?...&mdash;s'&eacute;cria Pierre Raimond.&mdash;Oh!
+cette fois soyez sans piti&eacute;, pas de m&eacute;nagements pour des crimes
+semblables. Prenez garde d'aller trop loin par exc&egrave;s de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;... il
+y a un ab&icirc;me entre la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et une indiff&eacute;rence coupable pour les
+m&eacute;chants....</p>
+
+<p>M. de Hansfeld &eacute;tait si abattu qu'il ne chercha pas &agrave; interrompre Pierre
+Raimond; lorsque celui-ci eut parl&eacute;, il lui dit tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme n'est pas coupable... et moi je vous ai tromp&eacute;... je me suis
+introduit chez vous sous un faux nom... je dois vous faire cet aveu.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, monsieur?&mdash;s'&eacute;cria le vieillard en se levant
+brusquement.</p>
+
+<p>Berthe, p&acirc;le, effray&eacute;e, regardait M. de Hansfeld avec une douloureuse
+anxi&eacute;t&eacute;; Pierre Raimond &eacute;tait sombre et s&eacute;v&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, monsieur... je ne puis qualifier votre conduite avant
+de vous avoir entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirai tout; seulement daignez r&eacute;fl&eacute;chir que rien ne
+m'obligeait &agrave; l'aveu que je vous fais.... Si j'agis ainsi, c'est pour
+rester digne de votre amiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Digne de mon amiti&eacute; apr&egrave;s un tel mensonge! N'y comptez plus, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre serez-vous indulgent, veuillez donc m'&eacute;couter.... Lorsque le
+hasard me mit &agrave; m&ecirc;me de vous secourir, et qu'&agrave; mon tour secouru par vous
+je fus transport&eacute; dans cette maison, mon premier mouvement fut de vous
+d&eacute;clarer mon v&eacute;ritable nom... mais &agrave; ce moment votre fille entra....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... monsieur... que fait cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je la connaissais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissiez?&mdash;dit le vieillard avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!...&mdash;s'&eacute;cria Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;De vue seulement&mdash;reprit Arnold.&mdash;Oui, quelques jours auparavant,
+j'avais rencontr&eacute; votre fille aux Fran&ccedil;ais; on l'avait nomm&eacute;e devant
+moi, et plus tard j'entendis rendre un juste hommage &agrave; la noble et
+aust&egrave;re fiert&eacute; de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;A cette heure, monsieur... ces louanges sont de trop...&mdash;s'&eacute;cria
+Pierre Raimond avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous loue pas, monsieur... je vous explique la raison qui m'a
+fait vous cacher mon titre... puisque le hasard veut que j'aie un
+titre....</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez, monsieur, tr&egrave;s habilement tromp&eacute; la confiance d'un
+vieillard et la candeur d'une jeune femme; je vous en f&eacute;licite....</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu tort; mais voici pourquoi j'ai agi de la sorte.... Connaissant
+votre antipathie pour certaines classes de la soci&eacute;t&eacute;... je craignais
+donc que ma position ne f&ucirc;t un obstacle aux relations que je d&eacute;sirais
+d&eacute;j&agrave; si vivement nouer avec vous....</p>
+
+<p>&mdash;Pour t&acirc;cher de s&eacute;duire ma fille, sans doute! abuser de ce qu'il y a de
+plus saint... la reconnaissance d'un oblig&eacute;... Ah! vous et les v&ocirc;tres...
+vous serez toujours les m&ecirc;mes&mdash;dit am&egrave;rement Pierre Raimond; puis il
+reprit avec indignation:&mdash;Et moi qui tout &agrave; l'heure encore parlais de la
+noble confiance qui rend certaines relations si douces entre les gens
+de bien....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur&mdash;dit Berthe au prince, avec un accent de tristesse
+profonde&mdash;vous ne savez pas tout le mal que nous cause votre conduite
+peu loyale.... Mon p&egrave;re avait en vous une foi si aveugle....</p>
+
+<p>&mdash;Je m&eacute;rite ces reproches... et c'est volontairement que je suis venu
+m'y exposer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui &ecirc;tes-vous donc, monsieur?&mdash;s'&eacute;cria le graveur.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince de Hansfeld!...&mdash;dit tristement Arnold en baissant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Vous habitez l'h&ocirc;tel Lambert... ici pr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Le prince de Hansfeld! r&eacute;p&eacute;ta Berthe avec une surprise m&ecirc;l&eacute;e d'int&eacute;r&ecirc;t
+et d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;En vous racontant sous un nom suppos&eacute; les suites funestes de mon
+mariage, je vous disais vrai; mon nom seul avait &eacute;t&eacute; chang&eacute;. Alors,
+convaincu de la culpabilit&eacute; de ma femme, surtout apr&egrave;s la derni&egrave;re
+tentative que je vous ai racont&eacute;e, j'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute; &agrave; l'obliger de quitter
+la France.... Aujourd'hui m&ecirc;me, j'aurais fait r&eacute;pandre le bruit que je
+partais avec elle, abandonnant l'h&ocirc;tel Lambert; conservant pr&eacute;cieusement
+l'incognito &agrave; l'abri duquel je m'&eacute;tais cr&eacute;&eacute; des relations si ch&egrave;res, je
+voulais vivre obscur&eacute;ment... ou plut&ocirc;t heureusement dans une retraite
+voisine de la v&ocirc;tre.... Quelques promenades, ma solitude et notre
+intimit&eacute; chaque jour plus resserr&eacute;e, voil&agrave; quelle &eacute;tait mon
+ambition.... Il me faut renoncer &agrave; ces r&ecirc;ves.... Hier, en vous
+quittant, je suis entr&eacute; chez madame de Hansfeld; irrit&eacute; de voir que ses
+pr&eacute;paratifs de d&eacute;part n'&eacute;taient pas encore faits, exasp&eacute;r&eacute; par son
+audace, j'articulai enfin le terrible reproche que je n'avais jamais eu
+le courage de lui faire.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle n'&eacute;tait pas coupable?&mdash;s'&eacute;cria Berthe.&mdash;Ah! je le savais
+bien... de tels crimes &eacute;taient impossibles.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme &eacute;tait innocente&mdash;r&eacute;p&eacute;ta M. de Hansfeld;&mdash;elle s'est justifi&eacute;e
+avec franchise et dignit&eacute;... Les raisons qu'elle m'a donn&eacute;es m'ont paru
+convaincantes; et un vieux serviteur, en qui j'ai toute confiance...,
+m'a confirm&eacute;... qu'il avait &eacute;t&eacute; mat&eacute;riellement impossible &agrave; madame de
+Hansfeld de faire aucune de ces trois tentatives sur ma vie.... Je ne
+puis dire les impressions contraires dont je fus agit&eacute; apr&egrave;s cette
+d&eacute;couverte.... Tant&ocirc;t je m'applaudissais d'avoir, malgr&eacute; les preuves en
+apparence les plus positives, &eacute;cout&eacute; la voix secr&egrave;te qui me disait: Elle
+est innocente; tant&ocirc;t je me reprochais vivement les accusations, les
+r&eacute;ticences bizarres qui avaient d&ucirc; torturer cette malheureuse femme, et
+changer en haine la faible affection qu'elle me portait; je songeais
+avec douleur aux chagrins que mes soup&ccedil;ons odieux lui avaient caus&eacute;s; je
+le sentais, j'avais beaucoup &agrave; expier, beaucoup &agrave; me faire pardonner.
+Cette d&eacute;couverte n'a pas ranim&eacute; mon amour pour ma femme..., il s'est &agrave;
+jamais &eacute;teint au milieu de ces doutes incessants; mais par cela m&ecirc;me
+que je ne l'aime plus, je dois redoubler envers elle d'&eacute;gards et de
+soins.... Maintenant.. voici pourquoi je viens vous apprendre une chose
+que vous eussiez peut-&ecirc;tre toujours ignor&eacute;e.... Je regarderais comme
+indigne de moi de surprendre, gr&acirc;ce &agrave; des faits dont &agrave; cette heure je
+connais la fausset&eacute;, un int&eacute;r&ecirc;t qui e&ucirc;t encore resserr&eacute; les liens
+d'affection qui nous unissaient.... Bien souvent m&ecirc;me j'avais &eacute;t&eacute; sur le
+point de vous r&eacute;v&eacute;ler mon v&eacute;ritable nom... mais la crainte d'exciter
+votre indignation par cet aveu tardif m'a toujours retenu.... Maintenant
+vous savez tout... encore une fois, je ne veux pas nier mes torts;
+seulement songez &agrave; ce que je souffrais, aux consolations ineffables que
+je trouvais ici, et peut-&ecirc;tre me pardonnerez-vous d'avoir recul&eacute; devant
+la crainte de perdre un pareil bonheur.</p>
+
+<p>Pierre Raimond &eacute;tait rest&eacute; pensif pendant que M. de Hansfeld parlait;
+peu &agrave; peu sa dure physionomie perdit son expression d'amertume et de
+col&egrave;re; un peu avant qu'Arnold e&ucirc;t cess&eacute; de parler, Pierre Raimond fit
+m&ecirc;me un signe de t&ecirc;te approbatif en regardant Berthe, comme pour
+applaudir aux paroles de M. de Hansfeld. Berthe, les yeux baiss&eacute;s, &eacute;tait
+dans une tristesse profonde; elle connaissait trop son p&egrave;re pour esp&eacute;rer
+qu'apr&egrave;s l'aveu du prince il consentirait encore &agrave; le recevoir; il lui
+fallait donc renoncer &agrave; la seule consolation qui l'aid&acirc;t &agrave; supporter ses
+chagrins; cette id&eacute;e &eacute;tait affreuse.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques moments de silence, Pierre Raimond tendit la main &agrave; M. de
+Hansfeld et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bien... tr&egrave;s bien.... Vous triomphez de mes pr&eacute;ventions... car vous
+allez noblement au-devant d'un sacrifice... qui devra vous co&ucirc;ter autant
+qu'&agrave; nous... et il nous co&ucirc;tera beaucoup....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dois donc plus vous revoir?&mdash;dit tristement Arnold....</p>
+
+<p>&mdash;Cela est impossible.... J'ai pu accueillir chez moi mon sauveur et
+lier avec lui une amiti&eacute; que notre &eacute;galit&eacute; de position autorisait....
+Confiant dans la loyaut&eacute; de l'homme qui m'avait sauv&eacute; la vie, j'ai pu
+voir sans scrupules son affection honn&ecirc;te et pure pour ma fille... mais
+de tels rapports ne peuvent plus durer maintenant.... Un pauvre artisan
+comme moi ne fr&eacute;quente pas de princes. Enfin, je puis pardonner la ruse
+dont vous vous &ecirc;tes servi pour entrer chez moi; mais ce serait
+l'approuver que de souffrir d&eacute;sormais vos visites.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! croyez....</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que cette s&eacute;paration vous sera p&eacute;nible... bien p&eacute;nible... pas
+plus qu'&agrave; nous, pourtant....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non...&mdash;murmura Berthe, qui ne put retenir ses larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Et encore&mdash;reprit Pierre Raimond&mdash;vous avez, vous, les plaisirs de
+votre rang....</p>
+
+<p>&mdash;Les plaisirs... le croyez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Les devoirs... si vous voulez. Vous avez &agrave; faire oublier &agrave; votre femme
+les chagrins que vous lui avez caus&eacute;s, et, pour une &acirc;me g&eacute;n&eacute;reuse,
+c'est une occupation noble et grande. Mais nous... que nous reste-t-il
+pour remplacer une intimit&eacute; bien ch&egrave;re &agrave; notre c&oelig;ur? Tant que j'aurai
+cette pauvre femme aupr&egrave;s de moi, je vous regretterai moins; mais
+lorsque je serai seul! Ma fille elle-m&ecirc;me devenait presque insouciante
+des chagrins qui l'accablaient chez elle, en songeant &agrave; la joie douce et
+calme qui l'attendait ici.... Maintenant, encore une fois, que lui
+reste-t-il? les regrets d'un pass&eacute; qu'il aurait mieux pour elle valu ne
+pas conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, j'aurai du courage&mdash;reprit Berthe.&mdash;Ne me restez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et nous parlerons souvent de lui... je te le promets&mdash;ajouta le
+vieillard en tendant la main &agrave; Arnold, qui la serra tendrement dans les
+siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, du courage, monsieur Arnold&mdash;dit Berthe en t&acirc;chant de sourire
+&agrave; travers ses larmes.&mdash;Mon p&egrave;re vous l'a dit: nous ne vous oublierons
+jamais; nous parlerons bien souvent de vous. Adieu... et pour toujours,
+adieu....</p>
+
+<p>M. de Hansfeld pouvait &agrave; peine contenir son &eacute;motion; il r&eacute;pondit d'une
+voix alt&eacute;r&eacute;e:&mdash;Adieu, et pour toujours adieu.... Croyez... et....</p>
+
+<p>Mais il ne put achever; les sanglots &eacute;touff&egrave;rent sa voix, et il cacha sa
+figure dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez&mdash;dit-il apr&egrave;s un moment de silence &agrave; Pierre Raimond qui
+le contemplait tristement&mdash;faible... toujours faible.... Que vous devez
+me m&eacute;priser, homme rude et sto&iuml;que....</p>
+
+<p>Sans lui r&eacute;pondre, Pierre Raimond s'&eacute;cria tout-&agrave;-coup:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! maintenant j'y songe... votre femme est innocente... soit...
+mais ce crime si obstin&eacute;ment r&eacute;p&eacute;t&eacute;... qui l'a commis? A Trieste, ici,
+des &eacute;trangers pouvaient en &ecirc;tre accus&eacute;s... mais en voyage, dans cette
+auberge, il faut que ce soit quelqu'un de votre maison, &agrave; moins d'une
+co&iuml;ncidence extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis fait aussi cette question, et elle est demeur&eacute;e pour moi
+inextricable.... En voyage, nous n'&eacute;tions accompagn&eacute;s que de trois
+personnes: un vieux serviteur qui m'a &eacute;lev&eacute;, une jeune fille recueillie
+par madame de Hansfeld, mon chasseur qui nous servait de courrier et que
+j'ai depuis tr&egrave;s longtemps &agrave; mon service. Soup&ccedil;onner mon vieux Frantz ou
+une jeune fille de dix-sept ans d'un crime si noir, si inutile, serait
+absurde; il ne resterait donc que le chasseur.... Mais quoique bon et
+d&eacute;vou&eacute;, si vous connaissiez la b&ecirc;tise de ce malheureux gar&ccedil;on, vous
+comprendriez que, plut&ocirc;t que de le croire coupable, j'accuserais mon
+vieux Frantz ou la demoiselle de compagnie de ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cependant... ces tentatives....</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon ami, mes injustes soup&ccedil;ons m'ont d&eacute;j&agrave; caus&eacute; trop de
+malheurs pour que j'ose encore en avoir....</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces tentatives sont r&eacute;elles.... Si on les renouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux.... Hier je les aurais redout&eacute;es... aujourd'hui j'irais au
+devant....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Arnold... et les amis qui vous restent.... Comment! vous
+ne ferez aucune perquisition pour d&eacute;couvrir le coupable?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune.... A quoi bon?... Ne viens-je pas de vous dire: <i>Adieu... et
+pour toujours</i>?</p>
+
+<p>Et M. de Hansfeld sortit d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h2>
+
+<h3>LE RENDEZ-VOUS.</h3>
+
+
+<p>Ce matin-l&agrave; m&ecirc;me M. de Br&eacute;vannes devait rencontrer madame de Hansfeld au
+Jardin-des-Plantes.</p>
+
+<p>Il s'y rendit vers onze heures.</p>
+
+<p>La lecture du <i>livre noir</i>, ce myst&eacute;rieux confident des plus intimes
+pens&eacute;es de Paula, avait donn&eacute; au mari de Berthe presque des esp&eacute;rances;
+les secrets qu'il croyait avoir surpris se r&eacute;sumaient ainsi:</p>
+
+<p>&laquo;Madame de Hansfeld se reprochait de ne pas ha&iuml;r assez M. de Br&eacute;vannes,
+meurtrier de Rapha&euml;l.</p>
+
+<p>&laquo;Le prince la rendait si malheureuse, qu'elle d&eacute;sirait sa mort.&raquo;</p>
+
+<p>Iris avait surtout recommand&eacute; &agrave; M. de Br&eacute;vannes de ne faire en rien
+soup&ccedil;onner &agrave; la princesse qu'il connaissait, pour ainsi dire, ses plus
+secr&egrave;tes pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Ce conseil servait trop les int&eacute;r&ecirc;ts de M. de Br&eacute;vannes pour qu'il ne le
+suiv&icirc;t pas scrupuleusement.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Hansfeld venait &agrave; cette entrevue avec moins de s&eacute;curit&eacute; que
+M. de Br&eacute;vannes; elle le savait capable de la calomnier indignement; la
+port&eacute;e de ses calomnies pouvait &ecirc;tre terrible et arriver jusqu'&agrave; M. de
+Morville.</p>
+
+<p>Paula devait donc beaucoup m&eacute;nager cet homme qui lui inspirait une
+aversion profonde, et lui t&eacute;moigner une menteuse bienveillance, afin de
+paralyser pendant quelque temps ses m&eacute;disances.</p>
+
+<p>Mais madame de Hansfeld ne s'abusait pas.... Du moment o&ugrave; M. de
+Br&eacute;vannes se verrait jou&eacute;, il se vengerait par la calomnie, et sa
+vengeance pouvait avoir une funeste influence sur l'amour de M. de
+Morville.</p>
+
+<p>Le plus l&eacute;ger soup&ccedil;on devait &ecirc;tre mortel &agrave; cet amour id&eacute;al,
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, romanesque, et surtout bas&eacute; sur une estime et sur une
+confiance r&eacute;ciproques.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld se rendit au Jardin-des-Plantes avec Iris, malgr&eacute;
+l'horreur que lui inspiraient les crimes de cette jeune fille. Elle
+n'avait pu se passer d'elle dans cette circonstance.</p>
+
+<p>Onze heures sonnaient lorsque Paula et la boh&eacute;mienne arriv&egrave;rent au pied
+du labyrinthe; le froid &eacute;tait vif, le jour pur et beau; dans cette
+saison les promeneurs sont rares, surtout en cet endroit; les deux
+femmes atteignirent le fameux <i>c&egrave;dre</i> sans rencontrer personne.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes &eacute;tait depuis une demi-heure assis au pied de cet arbre
+immense; il se leva &agrave; la vue de madame de Hansfeld.</p>
+
+<p>Celle-ci cacha difficilement son &eacute;motion; apr&egrave;s plusieurs ann&eacute;es elle
+revoyait un homme qu'elle avait tant de raisons de d&eacute;tester. Son c&oelig;ur
+battit avec violence, elle dit tout bas &agrave; Iris de ne pas la quitter.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes, vain et orgueilleux, interpr&eacute;ta cette &eacute;motion &agrave; son
+avantage; il contemplait avec ravissement l'admirable figure de Paula,
+que le froid nuan&ccedil;ait des plus vives couleurs. Sa taille charmante se
+dessinait &agrave; ravir sous une robe de velours grenat fourr&eacute;e d'hermine.</p>
+
+<p>Le mari de Berthe se laissait entra&icirc;ner aux plus folles esp&eacute;rances en
+songeant qu'&agrave; force d'opini&acirc;tret&eacute; il avait obtenu un rendez-vous de
+cette femme, qui r&eacute;unissait tant de gr&acirc;ces &agrave; tant de dignit&eacute;, tant de
+charmes &agrave; une si haute position sociale; ce qui, pour M. de Br&eacute;vannes,
+n'&eacute;tait pas la moindre des s&eacute;ductions de la princesse.</p>
+
+<p>Plein d'espoir et d'amour, il s'approcha de Paula et lui dit
+respectueusement:</p>
+
+<p>&mdash;Avec quelle impatience, madame, j'attendais ce moment.... Combien je
+vous sais gr&eacute;... de votre excessive bont&eacute; pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez mieux que personne, monsieur, par qui cette d&eacute;marche m'est
+impos&eacute;e&mdash;dit am&egrave;rement la princesse en faisant allusion aux menaces de
+M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends, madame&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes;&mdash;mais si vous saviez
+dans quel &eacute;garement peut vous jeter une passion violente &agrave; laquelle on
+est en proie depuis des ann&eacute;es? Ah! que de fois je me suis souvenu avec
+d&eacute;lices de ce temps o&ugrave; je vous voyais chaque jour... o&ugrave;, &agrave; l'abri de
+l'amour que je feignais pour votre tante....</p>
+
+<p>&mdash;Assez, monsieur... assez... vous ne m'avez pas sans doute demand&eacute; cet
+entretien pour me parler d'un pass&eacute;... que pour tant de raisons vous
+devez t&acirc;cher d'oublier.</p>
+
+<p>&mdash;L'oublier... le puis-je? Ce souvenir a effac&eacute; tous les souvenirs de ma
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez me r&eacute;pondre, monsieur. En insistant avec tant d'opini&acirc;tret&eacute;
+pour obtenir ce rendez-vous, quel &eacute;tait votre but?</p>
+
+<p>&mdash;Vous parler de mon amour plus passionn&eacute; que jamais, vous int&eacute;resser...
+presque malgr&eacute; vous, aux tourments que je souffre....</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, monsieur de Br&eacute;vannes&mdash;dit froidement Paula en
+l'interrompant&mdash;il y a deux ans, vous m'avez une fois parl&eacute; de votre
+amour... je ne vous ai pas cru.... Le silence que vous avez ensuite
+gard&eacute; sur cette pr&eacute;tendue passion m'a prouv&eacute; que voire aveu &eacute;tait sans
+cons&eacute;quence.... Lorsqu'on m'a dit votre obstination &agrave; me rencontrer ici,
+j'ai attribu&eacute; ce d&eacute;sir &agrave; un tout autre motif que celui de me parler d'un
+amour qui m'offense et qui me rappelle d'atroces calomnies....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je ne vous parlerai plus de cet amour... je me contenterai de
+vous aimer sans vous le dire.... Attendant tout du temps, de la
+sinc&eacute;rit&eacute; du sentiment que je vous porte, permettez-moi seulement de
+vous voir quelquefois.... J'aurais pu demander &agrave; l'un de nos amis
+communs de vous &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;; j'ai pr&eacute;f&eacute;r&eacute; d'attendre votre agr&eacute;ment
+avant de tenter cette d&eacute;marche.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne re&ccedil;ois que quelques personnes de mon intimit&eacute;, monsieur&mdash;reprit
+s&egrave;chement Paula.&mdash;M. de Hansfeld vit tr&egrave;s seul... il m'est impossible...
+surtout apr&egrave;s votre &eacute;trange aveu, de changer en rien mes habitudes.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes ne put r&eacute;primer un mouvement de d&eacute;pit et de col&egrave;re qui
+rappela &agrave; madame de Hansfeld qu'elle devait m&eacute;nager cet homme; elle
+ajouta d'un ton plus familier:</p>
+
+<p>&mdash;Songez, de gr&acirc;ce, &agrave; tout ce qui s'est pass&eacute; &agrave; Florence... et avouez
+qu'il m'est impossible de vous recevoir... lors m&ecirc;me que je le
+d&eacute;sirerais.</p>
+
+<p>Ces derniers mots, seulement dits par madame de Hansfeld pour adoucir
+l'effet de son refus, parurent &agrave; M. de Br&eacute;vannes fort encourageants. Il
+se souvint &agrave; propos des confidences du <i>livre noir</i>, et prit la
+froideur contrainte de la princesse pour de la r&eacute;serve et de la
+dissimulation &agrave; l'endroit d'un amour qu'elle ne voulait pas s'avouer
+encore; il crut devoir m&eacute;nager ces scrupules, certain qu'apr&egrave;s quelques
+refus de pure convenance, Paula lui accorderait les moyens de la voir.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose vous supplier encore, madame, de permettre que je vous sois
+pr&eacute;sent&eacute;. Pourtant... quel inconv&eacute;nient y aurait-il? croyez-moi, loin
+d'abuser de cette faveur... j'en userais avec la plus extr&ecirc;me
+r&eacute;serve....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, monsieur, que cela est impraticable.... Sous quel
+pr&eacute;texte d'ailleurs?... que dirais-je &agrave; M. de Hansfeld?</p>
+
+<p>&mdash;Que j'ai eu l'honneur de vous conna&icirc;tre en Italie.... Et puis, un
+homme mari&eacute;&mdash;ajouta-t-il en souriant&mdash;n'inspire jamais de d&eacute;fiance. Je
+pourrais m&ecirc;me, et seulement pour la forme, avoir l'honneur de vous
+amener madame de Br&eacute;vannes... quoiqu'elle ne soit pas digne de vous
+occuper un moment.</p>
+
+<p>Cette proposition de M. de Br&eacute;vannes frappa vivement Paula.</p>
+
+<p>Sachant le prince tr&egrave;s &eacute;pris de Berthe, elle ne put dissimuler un
+sourire d'ironie en entendant M. de Br&eacute;vannes parler de pr&eacute;senter sa
+femme &agrave; l'h&ocirc;tel Lambert.</p>
+
+<p>Un vague pressentiment dont madame de Hansfeld ne put se rendre compte,
+lui dit que cette circonstance pourrait peut-&ecirc;tre servir un jour sa
+haine contre M. de Br&eacute;vannes. Elle reprit avec un embarras affect&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Si cela &eacute;tait possible... j'aurais le plus grand plaisir &agrave; conna&icirc;tre
+madame de Br&eacute;vannes... car j'ai beaucoup de raisons pour croire que vous
+la jugez trop s&eacute;v&egrave;rement. Aussi, dans le cas o&ugrave; il me serait permis de
+vous recevoir, ce serait uniquement, entendez-vous bien, uniquement &agrave;
+cause de madame de Br&eacute;vannes; je vous en pr&eacute;viens, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Il en est toujours ainsi, les femmes n'ont pas de meilleure amie que
+celle &agrave; qui elles enl&egrave;vent un mari; elle s'est trahie&mdash;se dit M. de
+Br&eacute;vannes&mdash;et il reprit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez, madame, combien je serais heureux de tout ce qui pourrait
+rendre mes relations avec vous plus suivies; permettez-moi donc alors,
+pour l'amour de madame de Br&eacute;vannes&mdash;dit-il avec un nouveau sourire&mdash;de
+vous la pr&eacute;senter en vous demandant la permission de l'accompagner
+quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s rarement, monsieur, surtout dans les premiers temps de ma liaison
+avec madame de Br&eacute;vannes&mdash;ajouta madame de Hansfeld apr&egrave;s un moment
+d'h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas chercher les raisons qui vous obligent &agrave; agir ainsi,
+madame... mais je m'y soumets.</p>
+
+<p>Et il pensa:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un chef-d'&oelig;uvre d'habilet&eacute; sans doute; le prince est jaloux;
+elle veut d'abord &eacute;loigner les soup&ccedil;ons de son mari, et capter la
+confiance de ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;A ces conditions&mdash;reprit madame de Hansfeld en baissant les yeux&mdash;je
+vous permettrais de me pr&eacute;senter madame de Br&eacute;vannes... mais il serait
+formellement entendu que d&eacute;sormais vous ne me diriez jamais un mot...
+d'un amour aussi vain qu'insens&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je demanderais une modification &agrave; cette clause, madame.... Je
+m'engagerais &agrave; faire tout au monde pour vous oublier... seulement, afin
+de m'encourager et de me fortifier dans ma bonne r&eacute;solution, vous me
+permettriez quelquefois de venir vous instruire des r&eacute;sultats de mes
+efforts... et comme selon vos d&eacute;sirs je ne vous verrais que tr&egrave;s
+rarement chez vous... vous daigneriez peut-&ecirc;tre quelquefois m'accorder
+les moyens de vous rencontrer ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Seulement pour m'entendre vous dire que je t&acirc;che de vous oublier....
+Le sacrifice que je fais n'est-il pas assez grand pour que vous
+m'accordiez au moins cette compensation?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une &eacute;trange mani&egrave;re d'oublier les gens que celle-l&agrave;... Mais si
+vous la croyez d'un effet certain, monsieur... un jour peut-&ecirc;tre je
+consentirai &agrave; revenir ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, que de bont&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Mais prenez garde, si je ne suis pas satisfaite des progr&egrave;s de votre
+indiff&eacute;rence, vous n'obtiendrez pas une seule entrevue de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois pouvoir vous promettre, madame, que vous n'aurez pas &agrave;
+regretter la gr&acirc;ce que vous m'accordez....</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence, Paula reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez trouver surprenant, monsieur, qu'apr&egrave;s ce qui s'est
+autrefois pass&eacute; entre nous....</p>
+
+<p>&mdash;Madame....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en veux pas dire davantage.... Un jour vous saurez le motif de ma
+conduite et de ma g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;... Mais il se fait tard, je dois
+rentrer.... Dites-moi quelle est la personne qui me pr&eacute;sentera madame de
+Br&eacute;vannes?</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Saint-Pierre, cousine de M. de Luceval. Elle avait bien
+voulu m'offrir ses bons offices.</p>
+
+<p>&mdash;Je la rencontre, en effet, assez souvent dans le monde. Rappelez-lui
+donc cette promesse, monsieur... et j'accueillerai sa demande....</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous retirez d&eacute;j&agrave;?... Mon Dieu! j'aurais tant de choses &agrave; vous
+dire.... Encore un mot, encore... de gr&acirc;ce!...</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.... Iris, venez....</p>
+
+<p>La jeune fille revint aupr&egrave;s de sa ma&icirc;tresse, et descendit les rampes du
+labyrinthe apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute; un regard d'intelligence avec M. de
+Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Le mari de Berthe devait &ecirc;tre d'autant plus dupe du stratag&egrave;me d'Iris
+au sujet du <i>livre noir</i>, que, par suite des r&eacute;v&eacute;lations de la
+boh&eacute;mienne au sujet de l'infid&eacute;lit&eacute; de Rapha&euml;l, Paula n'avait pas
+t&eacute;moign&eacute; l'horreur qu'elle aurait d&ucirc; ressentir &agrave; la vue du meurtrier de
+son fianc&eacute;.</p>
+
+<p>Cette circonstance donnait une nouvelle autorit&eacute; au recueil des <i>pens&eacute;es
+intimes</i> de madame de Hansfeld.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes, aussi glorieux que ravi de l'empressement de madame de
+Hansfeld &agrave; se rapprocher de Berthe, se crut le seul et v&eacute;ritable motif
+de cette liaison, qui devait sans doute, plus tard, assurer et faciliter
+ses relations journali&egrave;res avec Paula.</p>
+
+<p>En attendant avec une vive et confiante impatience le moment de
+conna&icirc;tre par le livre noir l'impression <i>vraie</i> que cette entrevue
+avait caus&eacute;e &agrave; madame de Hansfeld, M. de Br&eacute;vannes rentra donc chez lui
+le c&oelig;ur l&eacute;ger et content.</p>
+
+<p>Peu de temps auparavant, Berthe &eacute;tait revenue de chez son p&egrave;re triste
+et accabl&eacute;e; elle venait de voir M. de Hansfeld, sans doute pour la
+derni&egrave;re fois; il lui fallait &agrave; tout jamais renoncer aux doux et beaux
+r&ecirc;ves dont elle s'&eacute;tait berc&eacute;e.</p>
+
+<p>Apprenant que sa femme &eacute;tait chez elle, M. de Br&eacute;vannes s'y rendit &agrave;
+l'instant m&ecirc;me.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h2>
+
+<h3>PROPOSITIONS.</h3>
+
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes ne r&eacute;fl&eacute;chit pas un moment &agrave; tout ce qu'il y avait
+d'humiliant et d'odieux dans le r&ocirc;le qu'il pr&eacute;parait &agrave; sa femme; nulle
+consid&eacute;ration, nul scrupule ne pouvait emp&ecirc;cher cet homme d'aller droit
+&agrave; son but.</p>
+
+<p>Dans cette circonstance, en songeant &agrave; se servir de Berthe comme d'un
+moyen, il se dit avec une sorte de forfanterie cynique:&mdash;Voici la
+premi&egrave;re fois que mon mariage m'aura &eacute;t&eacute; bon &agrave; quelque chose.</p>
+
+<p>Il crut n&eacute;anmoins n&eacute;cessaire de prendre envers sa femme un ton moins dur
+que d'habitude pour la d&eacute;cider &agrave; se laisser pr&eacute;senter &agrave; la princesse de
+Hansfeld. Berthe allait peu dans le monde; elle &eacute;tait fort timide; or,
+s'attendant &agrave; quelques difficult&eacute;s de sa part, il pr&eacute;f&eacute;rait les vaincre
+par la douceur, ses menaces pouvant rester vaincues devant un refus
+obstin&eacute; de sa femme.</p>
+
+<p>Celle-ci s'attendait si peu &agrave; la visite de son mari, qu'elle donnait un
+libre cours &agrave; ses larmes en pensant &agrave; M. de Hansfeld qu'elle ne devait
+plus revoir.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois elle sentait &agrave; quel point elle l'aimait. Elle
+avait le courage de ne pas maudire cette s&eacute;paration cruelle, en songeant
+au trouble qu'une passion coupable aurait apport&eacute; dans sa vie. Ne voyant
+plus Arnold, du moins elle serait &agrave; l'abri de tout danger.</p>
+
+<p>Une <i>consolation</i> pareille co&ucirc;te toujours bien des larmes; aussi la
+jeune femme eut-elle &agrave; peine le temps d'essuyer ses yeux avant que son
+mari f&ucirc;t pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Berthe avait assez de sujets de chagrin pour que M. de Br&eacute;vannes ne
+s'&eacute;tonn&acirc;t pas de la voir pleurer; il fut n&eacute;anmoins contrari&eacute; de ces
+larmes, car il ne pouvait, sans transition, parler &agrave; sa femme des
+plaisirs du monde et de sa pr&eacute;sentation &agrave; madame de Hansfeld. R&eacute;primant
+donc un l&eacute;ger mouvement d'impatience, il dit doucement &agrave; Berthe, en
+n'ayant pas l'air de s'apercevoir de sa tristesse (cela rendait la
+transition d'autant plus rapide):</p>
+
+<p>&mdash;Pardon... ma ch&egrave;re amie.... Je vous d&eacute;range..</p>
+
+<p>&mdash;Non... non, Charles... vous ne me d&eacute;rangez pas&mdash;dit Berthe en essuyant
+de nouveau ses larmes, qu'elle se reprochait presque comme une faute.</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, vous avez vu votre p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... vous m'avez permis d'y aller... quand je....</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes en interrompant Berthe&mdash;ce n'est pas un
+reproche que je vous fais. Je n'aime pas le caract&egrave;re de votre p&egrave;re, il
+me serait impossible de vivre avec lui; mais je rends justice &agrave; sa
+loyaut&eacute;, &agrave; l'aust&eacute;rit&eacute; de ses principes, et je suis parfaitement
+tranquille quand je vous sais chez lui.</p>
+
+<p>Berthe n'avait rien &agrave; se reprocher; pourtant son c&oelig;ur se serra comme si
+elle e&ucirc;t abus&eacute; de la confiance de son mari, qui, pour la premi&egrave;re fois
+depuis bien longtemps, lui parlait avec bont&eacute;; elle baissa la t&ecirc;te sans
+r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes continua:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, enfin, ces visites &agrave; votre p&egrave;re sont vos seules
+distractions... depuis notre arriv&eacute;e &agrave; Paris.... A l'exception de cette
+premi&egrave;re repr&eacute;sentation des Fran&ccedil;ais, vous n'&ecirc;tes all&eacute;e nulle part...;
+aussi je songea vous tirer de votre solitude....</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes trop bon, Charles; vous le savez, j'aime peu le monde... je
+suis accoutum&eacute;e depuis longtemps &agrave; la vie que je m&egrave;ne. Ne vous occupez
+donc pas de ce que vous appelez mes plaisirs....</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, vous &ecirc;tes une enfant, laissez-moi penser et d&eacute;cider
+pour vous &agrave; ce sujet-l&agrave;... Vous ne vous en repentirez pas....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Charles....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je serai tr&egrave;s opini&acirc;tre... comme toujours, et plus que jamais; car
+il s'agit de vous &ecirc;tre agr&eacute;able... malgr&eacute; vous. Oui... une fois votre
+premi&egrave;re timidit&eacute; pass&eacute;e, le monde, qui vous inspire tant d'effroi, aura
+pour vous mille attraits....</p>
+
+<p>Berthe regardait son mari, toute surprise de ce changement
+extraordinaire dans son accent, dans ses mani&egrave;res. Il lui parlait avec
+une douceur inaccoutum&eacute;e au moment m&ecirc;me o&ugrave; elle se reprochait de porter
+une trop vive affection &agrave; M. de Hansfeld. L'angoisse, nous dirons
+presque le remords de la jeune femme, augmentait en raison de
+l'apparente bienveillance de son mari; elle r&eacute;pondit en rougissant:</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, Charles, je suis bien reconnaissante de ce que vous voulez
+faire pour moi.. je m'en &eacute;tonne m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ch&egrave;re amie, sans y songer, vous m'adressez l&agrave; un grand
+reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardon, je ne voulais pas....</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce reproche, je l'accepte, car je le m&eacute;rite.... Oui, depuis notre
+retour je vous ai assez n&eacute;glig&eacute;e pour que la moindre pr&eacute;venance de ma
+part vous &eacute;tonne.... Mais, patience, j'ai ma revanche &agrave; prendre.... Ce
+n'est pas tout; on me croit un Othello; on croit que c'est par jalousie
+que je cache mon tr&eacute;sor &agrave; tous les yeux; je veux r&eacute;pondre &agrave; ces
+malveillants en conduisant mon tr&eacute;sor beaucoup dans le monde cet hiver,
+et prouver ainsi que vous m'inspirez autant d'orgueil que de confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis r&eacute;pondre &agrave; des offres si gracieuses qu'en les acceptant,
+quoiqu'&agrave; regret et seulement pour vous ob&eacute;ir... car je pr&eacute;f&eacute;rerais
+beaucoup la solitude; et, si vous me le permettiez, Charles, je vivrais
+comme par le pass&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je vous l'ai dit; je serai aussi opini&acirc;tre que vous....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit, je ferai ce que vous d&eacute;sirez; seulement soyez assez bon
+pour me promettre de ne pas me forcer de m'amuser trop&mdash;dit Berthe en
+souriant tristement.&mdash;J'irai dans le monde puisque vous le d&eacute;sirez
+vivement... mais pas trop souvent, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille; lorsque vous y serez all&eacute;e quelquefois, ce sera moi
+qui, j'en suis s&ucirc;r, serai oblig&eacute; de mod&eacute;rer vos d&eacute;sirs d'y retourner.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne craignez pas cela, Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez, vous verrez.</p>
+
+<p>&mdash;Je me trouve si g&ecirc;n&eacute;e chez les personnes que je ne connais pas; il me
+semble voir partout des regards malveillants.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes beaucoup trop jolie pour ne pas exciter l'envie et la
+malveillance des femmes; mais l'admiration des hommes vous vengera. Sans
+compter que parmi les personnes auxquelles je veux vous pr&eacute;senter, il en
+est de si hautement plac&eacute;es, de si exclusives m&ecirc;me, que votre admission
+chez elles fera bien des jaloux.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, Charles?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le savoir, ma ch&egrave;re amie, et je me fais une joie de vous
+l'apprendre. Je suis ravi de vous voir entrer si bien dans mes vues; je
+m'attendais, je vous l'avoue, &agrave; avoir plus de r&eacute;sistance &agrave; vaincre....</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai c&eacute;d&eacute; si vite... c'est par crainte de vous d&eacute;plaire. Dites un
+mot, et vous verrez avec quelle facilit&eacute; je renoncerai &agrave; des plaisirs
+sans doute bien envi&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, je ne dirai pas ce mot, ma ch&egrave;re amie; loin de l&agrave;, j'en dirai
+un qui, au contraire, vous emp&ecirc;cherait de renoncer &agrave; ces vaines joies du
+monde dont vous semblez faire si bon march&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ce mot....</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvenez-vous, de cette premi&egrave;re repr&eacute;sentation aux Fran&ccedil;ais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, vous souvenez-vous des choses qui ont le plus attir&eacute;
+l'attention du public, non pas sur la sc&egrave;ne, mais dans la salle?</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;trange coiffure de madame Girard, d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Le sobieska, sans doute? Mais ensuite....</p>
+
+<p>Berthe &eacute;tait si loin de s'attendre &agrave; ce qu'allait lui dire son mari,
+qu'elle chercha un moment dans sa pens&eacute;e et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais.... Madame la marquise de Luceval?</p>
+
+<p>&mdash;Vous approchez &agrave; la fois et de la v&eacute;rit&eacute; et de la loge de la personne
+dont je veux parler.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la loge voisine de celle de madame de Luceval, n'y avait-il pas
+une belle princesse &eacute;trang&egrave;re dont tout le monde parlait avec
+admiration?</p>
+
+<p>&mdash;Une princesse &eacute;trang&egrave;re!&mdash;r&eacute;p&eacute;ta machinalement Berthe, dont le c&oelig;ur
+se serra par un pressentiment ind&eacute;finissable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame la princesse de Hansfeld.</p>
+
+<p>&mdash;La princesse! comment! c'est &agrave; elle....</p>
+
+<p>&mdash;Que je vous pr&eacute;senterai apr&egrave;s-demain, je l'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! jamais... jamais!&mdash;s'&eacute;cria involontairement Berthe.</p>
+
+<p>Profiter de cette offre, qui lui donnait les moyens de revoir le prince,
+lui semblait une odieuse perfidie.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes, quoique &eacute;tonn&eacute; de l'exclamation de sa femme, crut
+d'abord qu'elle refusait par timidit&eacute;, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous &ecirc;tes une enfant. Bien que tr&egrave;s grande dame, la princesse
+de Hansfeld est la personne la plus simple du monde; vous lui plairez
+beaucoup, j'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, je vous en conjure, ne me conduisez pas chez la princesse;
+laissez-moi dans la retraite o&ugrave; j'ai v&eacute;cu jusqu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re amie, je vous en conjure &agrave; mon tour&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes en
+se contenant&mdash;n'ayez pas de caprices de mauvais go&ucirc;t. Tout &agrave; l'heure
+vous &eacute;tiez d&eacute;cid&eacute;e &agrave; ce que je d&eacute;sirais, et voici que maintenant vous
+revenez sur vos promesses! Soyez donc raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est impossible.... Non, non, Charles... je vous en supplie en
+gr&acirc;ce... n'exigez pas cela de moi....</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, s&eacute;rieusement, vous &ecirc;tes folle! Vous refusez avec obstination ce
+que tant d'autres demanderaient comme une faveur inesp&eacute;r&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, je le sais.... Aussi croyez que si je refuse, c'est que
+j'ai des raisons pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Des raisons? des raisons?... Et lesquelles, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! aucune de particuli&egrave;re; mais je d&eacute;sire ne pas aller dans le
+monde.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes, stup&eacute;fait de cette r&eacute;sistance, en cherchait vainement
+la cause; il pressentait que le go&ucirc;t de la retraite ne dictait pas seul
+ce refus; un moment il crut sa femme jalouse de la princesse. Aussi
+reprit-il avec une certaine complaisance:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, soyez franche, ne me cachez rien. N'y aurait-il pas un peu de
+jalousie sous jeu?</p>
+
+<p>&mdash;De la jalousie?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... ne seriez-vous pas assez folle pour vous imaginer que je
+m'occupe de la princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne crois pas cela... je vous l'assure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce donc alors?&mdash;s'&eacute;cria M. de Br&eacute;vannes avec une
+impatience longtemps contenue.</p>
+
+<p>&mdash;Charles, soyez bon, soyez g&eacute;n&eacute;reux....</p>
+
+<p>&mdash;Je me lasse de l'&ecirc;tre, madame; et puisque vous ne tenez aucun compte
+de mes pri&egrave;res, vous ex&eacute;cuterez mes ordres, et apr&egrave;s-demain vous
+m'accompagnerez chez madame de Hansfeld, m'entendez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Charles, un mot, de gr&acirc;ce.... C'est pour m'&ecirc;tre agr&eacute;able, n'est-ce
+pas, que vous voulez me conduire chez la princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! puisque c'&eacute;tait pour moi que vous aviez form&eacute; ce projet... je
+vous en supplie, renoncez-y....</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'ob&eacute;irez.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! mais allez-y seul! Peu vous importe que, moi,
+je....</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'importe tellement que vous irez, est-ce clair?</p>
+
+<p>&mdash;Il me co&ucirc;te de vous refuser; mais comme vous ne pourrez me contraindre
+&agrave; cela....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'irai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'irez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un bien stupide ent&ecirc;tement.... Et vous croyez me faire la loi?</p>
+
+<p>&mdash;J'agis comme je le dois.</p>
+
+<p>&mdash;En refusant d'aller chez madame de Hansfeld?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis peu dispos&eacute; &agrave; deviner des charades; aussi je terminerai notre
+entretien par deux mots: si vous persistez dans votre refus, de votre
+vie vous ne reverrez votre p&egrave;re... car dans huit jours vous partirez
+pour la Lorraine, d'o&ugrave; vous ne reviendrez pas.... J'ai le droit de vous
+assigner le lieu de votre r&eacute;sidence.... Vous le savez, ma volont&eacute; est
+in&eacute;branlable; ainsi r&eacute;fl&eacute;chissez.</p>
+
+<p>Berthe baissa la t&ecirc;te sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Son mari pouvait en effet l'envoyer en Lorraine, la s&eacute;parer de son p&egrave;re,
+dont elle &eacute;tait alors l'unique ressource, puisque, par un juste
+sentiment de fiert&eacute;, Pierre Raimond refusait la pension que lui avait
+faite M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas tout; en ob&eacute;issant &agrave; son mari, Berthe devait cacher au
+graveur &agrave; quelle condition elle continuait de le voir, car celui-ci e&ucirc;t
+cent mille fois pr&eacute;f&eacute;r&eacute; laisser sa fille partir pour la Lorraine que de
+l'engager &agrave; ob&eacute;ir aux ordres de son mari, puisque ces ordres la
+rapprochaient d'Arnold.</p>
+
+<p>Un moment elle voulut avouer &agrave; M. de Br&eacute;vannes le motif de la r&eacute;sistance
+qu'elle lui opposait; mais songeant &agrave; la jalousie f&eacute;roce de son mari, &agrave;
+la col&egrave;re qu'il ressentirait contre le graveur, dont il l'&eacute;loignerait
+peut-&ecirc;tre encore, elle rejeta cette id&eacute;e.</p>
+
+<p>Il n'y avait, malheureusement pour Berthe, aucun moyen-terme entre ces
+diff&eacute;rentes alternatives. Son premier mouvement avait &eacute;t&eacute; de r&eacute;sister
+opini&acirc;trement aux d&eacute;sirs de son mari, parce que les larmes qu'elle
+versait au souvenir d'Arnold l'&eacute;clairaient sur le danger de cet amour
+jusqu'alors si calme; mais elle devait se courber devant une fatale
+n&eacute;cessit&eacute;.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit &agrave; son mari avec accablement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'exigez... monsieur... je vous ob&eacute;irai....</p>
+
+<p>&mdash;C'est, en v&eacute;rit&eacute;, bien heureux, madame....</p>
+
+<p>&mdash;Seulement... rappelez-vous toujours... que j'ai de toutes mes forces
+r&eacute;sist&eacute; &agrave; vos ordres... que je vous ai conjur&eacute;, suppli&eacute; de me laisser
+vivre dans la retraite... et que c'est vous... vous qui avez voulu m'en
+tirer, pour me jeter au milieu du tourbillon du monde...&mdash;dit Berthe en
+s'animant;&mdash;du monde... o&ugrave; je n'aurai ni appui ni conseil, o&ugrave; je serai
+expos&eacute;e &agrave; tous les dangers qui assi&egrave;gent une jeune femme absolument
+isol&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Isol&eacute;e!... mais moi, madame....</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, monsieur: j'ai vingt-deux ans &agrave; peine... vous m'avez
+accabl&eacute;e de chagrins... je ne vous aime plus.... Je suis sans doute
+r&eacute;solue de ne jamais oublier mes devoirs... mais quoique s&ucirc;re de moi...
+je pr&eacute;f&eacute;rerais ne pas affronter certains p&eacute;rils.</p>
+
+<p>Berthe, cette fois, croyait avoir frapp&eacute; juste en &eacute;veillant vaguement la
+jalousie forcen&eacute;e de M. de Br&eacute;vannes: elle esp&eacute;rait ainsi le faire
+r&eacute;fl&eacute;chir aux inconv&eacute;nients de jeter au milieu des s&eacute;ductions du monde
+une jeune femme sans amour et sans confiance pour son mari.</p>
+
+<p>En effet, M. de Br&eacute;vannes, stup&eacute;fait de ce nouveau langage, regardait
+Berthe avec une irritation m&ecirc;l&eacute;e de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce &agrave; dire, madame?&mdash;s'&eacute;cria-t-il.&mdash;Voulez-vous me faire
+entendre que vous pourriez avoir l'indignit&eacute; d'oublier ce que j'ai fait
+pour vous?... Oh! prenez garde, madame, prenez garde... ne jouez pas
+avec ces id&eacute;es-l&agrave;, elles sont terribles.... Songez bien que
+l'amour-propre est mille fois plus irritable et plus ardent &agrave; la
+vengeance que l'amour.... Si jamais vous aviez seulement la pens&eacute;e de me
+tromper.... Mais, tenez&mdash;dit-il en bl&ecirc;missant de rage &agrave; cette seule
+id&eacute;e&mdash;ne soulevons pas une telle question... elle est sanglante....</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est parce qu'elle peut devenir un jour sanglante, monsieur, que
+je la soul&egrave;ve, moi, et qu'en honn&ecirc;te femme je vous supplie de me laisser
+dans ma retraite, de ne pas volontairement m'exposer &agrave; des p&eacute;rils que je
+n'aurais peut-&ecirc;tre pas la force de surmonter. Je vous dois beaucoup,
+sans doute; mais, croyez-moi, ne m'obligez pas &agrave; compter aussi les
+larmes que j'ai vers&eacute;es; je pourrais me croire quitte....</p>
+
+<p>&mdash;Quelle audace!...</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux &ecirc;tre audacieuse avant d'avoir fait le mal qu'hypocrite
+apr&egrave;s une faute. Encore une fois, pour votre repos et pour le mien,
+monsieur, laissez-moi vivre obscure et ignor&eacute;e.... A ce prix je puis
+vous promettre de ne jamais faillir... sinon....</p>
+
+<p>&mdash;Sinon?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aurez jet&eacute;e presque d&eacute;sarm&eacute;e au milieu des p&eacute;rils du monde....
+Je connais mes devoirs, j'essaierai de lutter... mais je vous le dis...
+il peut se rencontrer des circonstances o&ugrave; la force me manque.</p>
+
+<p>Le bon sens, la franchise de ces paroles, faisaient bouillonner la
+jalousie de M. de Br&eacute;vannes; il connaissait trop ses torts envers Berthe
+pour ne pas pr&eacute;voir qu'elle lutterait seulement et absolument par
+<i>devoir</i>; et le devoir sans affection est souvent impuissant contre les
+entra&icirc;nements de la passion.</p>
+
+<p>L'enfer de cet homme commen&ccedil;ait. Plac&eacute; entre sa jalousie et son amour,
+il h&eacute;sitait entre le d&eacute;sir de nouer des relations suivies avec madame de
+Hansfeld, gr&acirc;ce &agrave; la pr&eacute;sentation de Berthe, et la crainte de voir sa
+femme entour&eacute;e d'adorateurs.</p>
+
+<p>La pens&eacute;e d'&ecirc;tre jaloux du prince, qu'il ne connaissait que par le r&eacute;cit
+de ses bizarreries, ne lui vint pas un moment &agrave; l'esprit; mais &agrave; d&eacute;faut
+du prince il se cr&eacute;a les fant&ocirc;mes les plus effrayants, c'est-&agrave;-dire les
+plus charmants. D&eacute;j&agrave; il se voyait moqu&eacute;, montr&eacute; au doigt; lui qui avait
+fait un mariage d'amour, mariage ridicule s'il en est, pensait-il, lui
+qui avait sacrifi&eacute; sa vanit&eacute;, son ambition, sa cupidit&eacute;, &agrave; une pauvre
+fille obscure, ne serait-il donc pas &agrave; l'abri du mauvais sort? Serait-il
+donc aux yeux du monde toujours dupe, avant et apr&egrave;s son mariage? A ces
+pens&eacute;es, M. de Br&eacute;vannes tressaillait de fureur.</p>
+
+<p>Tant&ocirc;t il voyait dans la franchise de Berthe une garantie pour l'avenir,
+tant&ocirc;t au contraire il y voyait une sorte de cynique d&eacute;fi, tant enfin il
+s'effrayait de ce langage d'une honn&ecirc;te femme qui, d&eacute;daign&eacute;e de son mari
+qu'elle n'aime plus, ne s'abuse pas sur la fragilit&eacute; humaine, et
+pr&eacute;f&egrave;re fuir le danger que de l'affronter.</p>
+
+<p>Pourtant ne pas pr&eacute;senter Berthe &agrave; la princesse, s'&eacute;tait renoncer &agrave;
+l'avenir qu'il entrevoyait si brillant.</p>
+
+<p>Ce sacrifice lui fut impossible; comme ceux qui, renon&ccedil;ant &agrave; se faire
+aimer, esp&egrave;rent se faire craindre, il essaya d'intimider Berthe, et lui
+dit brutalement:</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'on a l'effronterie de professer ouvertement de tels principes,
+madame, on n'a pas besoin d'aller dans le monde pour tromper son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, monsieur... assez&mdash;dit fi&egrave;rement Berthe;&mdash;puisque vous me
+comprenez ainsi, je n'ai rien &agrave; ajouter.... Je vous accompagnerai quand
+vous le voudrez chez madame la princesse de Hansfeld.</p>
+
+<p>&mdash;Et prenez bien garde &agrave; ce que vous ferez... au moins.... Rappelez-vous
+bien ceci... je vous le r&eacute;p&egrave;te &agrave; dessein... l'amour peut &ecirc;tre indulgent,
+g&eacute;n&eacute;reux... l'orgueil, jamais.... Ainsi je serais pour vous
+impitoyable... si vous aviez le malheur de vous mal conduire, je vous
+briserais, je vous &eacute;craserais sans piti&eacute;, entendez-vous?&mdash;ajouta-t-il,
+les l&egrave;vres contract&eacute;es par la col&egrave;re en saisissant rudement le bras de
+Berthe.</p>
+
+<p>Celle-ci, tr&egrave;s calme, se d&eacute;gagea doucement et lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Avec toute autre que moi, monsieur, vous auriez peut-&ecirc;tre tort de
+joindre l'attrait du danger... &agrave; l'attrait que peut offrir l'amour....
+Croyez-moi, lorsque le devoir est impuissant, la terreur est vaine....</p>
+
+<p>En disant ces mots, Berthe rentra chez elle et laissa M. de Br&eacute;vannes
+dans une irritation et dans une anxi&eacute;t&eacute; profondes.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h2>
+
+<h3>CORRESPONDANCE.</h3>
+
+
+<p>Madame de Hansfeld revint assez satisfaite de son entretien avec M. de
+Br&eacute;vannes. En songeant &agrave; la proposition qu'il lui avait faite de lui
+pr&eacute;senter Berthe, Paula &eacute;prouvait des ressentiments &eacute;tranges: d'abord,
+sachant l'amour d'Arnold pour madame de Br&eacute;vannes, elle avait voulu
+jouer un perfide et m&eacute;chant tour &agrave; M. de Br&eacute;vannes, esp&eacute;rant jouir
+ensuite de la confusion de M. de Hansfeld lorsqu'il serait reconnu par
+Berthe (Paula ignorait qu'Arnold e&ucirc;t r&eacute;v&eacute;l&eacute; son v&eacute;ritable nom &agrave; Pierre
+Raimond).</p>
+
+<p>Lorsqu'elle avait fait part &agrave; Iris de la prochaine pr&eacute;sentation de
+madame de Br&eacute;vannes &agrave; l'h&ocirc;tel Lambert, la boh&eacute;mienne s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute;e en
+tressaillant de joie:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant... vous n'avez plus rien &agrave; d&eacute;sirer... vos v&oelig;ux seront
+combl&eacute;s quand il vous plaira de me faire un signe.</p>
+
+<p>En vain Paula avait voulu forcer Iris &agrave; s'expliquer davantage; celle-ci
+s'&eacute;tait renferm&eacute;e dans un silence absolu apr&egrave;s avoir seulement ajout&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;fl&eacute;chissez bien, marraine... vous me comprendrez.</p>
+
+<p>La princesse avait r&eacute;fl&eacute;chi.</p>
+
+<p>En arr&ecirc;tant d'abord sa pens&eacute;e sur M. de Hansfeld, elle s'&eacute;tait demand&eacute;
+ce qu'il lui inspirait depuis qu'il l'avait soup&ccedil;onn&eacute;e des crimes les
+plus horribles.... Elle ressentait autant de haine que de m&eacute;pris contre
+lui, haine contre l'homme capable de concevoir de tels soup&ccedil;ons, m&eacute;pris
+pour l'homme assez faible pour ne pas accuser hardiment celle qu'il
+soup&ccedil;onnait.</p>
+
+<p>Paula &eacute;tait doublement injuste; elle oubliait qu'Arnold l'avait
+passionn&eacute;ment aim&eacute;e, et qu'il n'avait tant souffert que par suite de
+cette lutte entre son amour et ses m&eacute;fiances....</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange, elle n'avait jamais aim&eacute; son mari d'amour: elle &eacute;tait
+passionn&eacute;ment &eacute;prise de M. de Morville, et pourtant elle se trouvait
+bless&eacute;e de l'amour du prince pour Berthe; rien de plus absurde, mais de
+plus commun que la jalousie d'orgueil.</p>
+
+<p>Si la pens&eacute;e de madame de Hansfeld se reportait sur M. de Morville, &agrave;
+l'instant ces trois mots sinistres flamboyaient &agrave; sa vue:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Si j'&eacute;tais veuve</i>!...</p>
+
+<p>Et elle n'osait pas s'avouer qu'elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; satisfaite si l'une des
+tentatives d'Iris avait r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit, rien de plus fatal que de familiariser sa pens&eacute;e avec
+de simples suppositions qui, r&eacute;alis&eacute;es, seraient des crimes; si
+monstrueuses qu'elles paraissent d'abord, peu &agrave; peu l'esprit les admet
+d'autant plus facilement qu'elles flattent davantage et incessamment les
+int&eacute;r&ecirc;ts qu'elles serviraient.</p>
+
+<p>Cela est funeste... la vue continuelle d'une proie facile &eacute;veille les
+app&eacute;tits sanguinaires les plus endormis.</p>
+
+<p>Rentr&eacute;e chez elle, Paula r&eacute;fl&eacute;chit longtemps aux paroles myst&eacute;rieuses
+d'Iris, &agrave; propos de la pr&eacute;sentation de Berthe &agrave; l'h&ocirc;tel Lambert.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Maintenant vous n'avez plus rien &agrave; d&eacute;sirer... quand il vous plaira
+vos v&oelig;ux seront combl&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Un secret instinct lui disait que du rapprochement du prince, de M. de
+Br&eacute;vannes et de Berthe, il pouvait r&eacute;sulter de graves complications;
+mais que pouvait y gagner son amour &agrave; elle, pour M. de Morville?</p>
+
+<p>A ce moment, madame de Hansfeld fut interrompue par Iris.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous?&mdash;lui dit-elle brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Marraine, un commissionnaire vient de m'apporter une enveloppe &agrave; mon
+adresse; dans cette enveloppe &eacute;tait une lettre pour vous.</p>
+
+<p>Paula prit la lettre et tressaillit.</p>
+
+<p>Elle reconnut l'&eacute;criture de M. de Morville.</p>
+
+<p>Ce billet contenait seulement ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Les circonstances, madame, me forcent &agrave; un parti extr&ecirc;me.... J'adresse
+&agrave; tout hasard ce billet &agrave; votre demoiselle de compagnie.... Un affreux
+et dernier coup accable le malheureux auquel vous avez d&eacute;j&agrave; daign&eacute;
+tendre la main... il n'a pas d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de votre piti&eacute;... aujourd'hui
+m&ecirc;me avec ces paroles magiques: <i>Faust et Manfred</i>, vous pourrez sinon
+le rendre &agrave; la vie... du moins adoucir son agonie.&raquo;</p>
+
+<p>Un moment madame de Hansfeld ne comprit pas la signification de cette
+lettre. Puis tout &agrave; coup s'adressant &agrave; Iris:</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour sommes-nous aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Jeudi, marraine.</p>
+
+<p>&mdash;Jeudi... non, ce n'est pas cela...&mdash;se dit madame de Hansfeld&mdash;j'avais
+cru... mais...&mdash;reprit-elle avec anxi&eacute;t&eacute;&mdash;n'est-ce pas aujourd'hui la
+mi-car&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, marraine... quelques masques ont pass&eacute; dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je comprends... je comprends&mdash;s'&eacute;cria madame de Hansfeld&mdash;et
+courant &agrave; son secr&eacute;taire elle &eacute;crivit ces mots &agrave; la h&acirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;Ce soir, &agrave; minuit et demi, &agrave; l'Op&eacute;ra, au m&ecirc;me endroit que la derni&egrave;re
+fois, <i>Faust et Manfred</i>!... un ruban vert au camail du domino.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, cachetant et donnant cette lettre &agrave; Iris, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici la r&eacute;ponse, remettez-la....</p>
+
+<p>Iris sortit.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le soir, &agrave; minuit et demi, au bal de l'Op&eacute;ra, L&eacute;on de Morville et madame
+de Hansfeld, tous deux masqu&eacute;s comme ils l'&eacute;taient lors de leur premi&egrave;re
+entrevue, se rencontr&egrave;rent au fond du corridor des secondes loges &agrave;
+gauche du spectateur, et entr&egrave;rent dans le salon de l'avant-sc&egrave;ne o&ugrave;
+avait eu lieu leur premier et leur dernier entretien.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h2>
+
+<h3>LE MARIAGE.</h3>
+
+
+<p>Madame de Hansfeld fut &eacute;pouvant&eacute;e du changement des traits de M. de
+Morville et de l'expression de douleur d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e qui les contractait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc, mon Dieu?&mdash;s'&eacute;cria-t-elle en jetant son masque &agrave; ses
+pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot... d'abord&mdash;dit M. de Morville.&mdash;Je ne m'&eacute;tais pas tromp&eacute;;
+cette myst&eacute;rieuse amie... qui m'&eacute;crivait sans se faire conna&icirc;tre....</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait moi... oui; oui, votre c&oelig;ur avait devin&eacute; juste... mais au nom
+du ciel qu'y a-t-il; votre vie est-elle menac&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Tout est menac&eacute;, ma vie, ma raison, mon amour, mon honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que je me tuerai... je dis que les passions les plus mauvaises
+germent en moi... je dis que je ne me reconnais plus... je dis qu'&agrave; mon
+amour pour vous je veux sacrifier tout ce qu'il y a de plus saint, de
+plus sacr&eacute; parmi les hommes... duss&eacute;-je &ecirc;tre parjure et parricide.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! vous m'effrayez....</p>
+
+<p>&mdash;Paula... m'aimez-vous... comme je vous aime?...</p>
+
+<p>&mdash;Ne suis-je pas ici?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimez?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oh! oui....</p>
+
+<p>&mdash;Paula... fuyons.... Venez... venez....</p>
+
+<p>&mdash;Et vos serments?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe!</p>
+
+<p>&mdash;Et votre m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe!</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... que dites-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Venez, vous dis-je.... Cet amour est fatal.... Notre destin&eacute;e
+s'accomplira....</p>
+
+<p>&mdash;En gr&acirc;ce, calmez-vous.... Songez &agrave; ce que vous m'&eacute;criviez encore il y
+a peu de jours: <i>Un obstacle insurmontable nous s&eacute;pare</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux songer &agrave; rien... je vous aime... je vous aime... je vous
+aime.... Cet amour a subi toutes les &eacute;preuves, il a grandi dans le
+silence, il a r&eacute;sist&eacute; &agrave; votre indiff&eacute;rence affect&eacute;e, il a p&eacute;n&eacute;tr&eacute; votre
+tendresse cach&eacute;e, il m'a rendu insouciant de ce que j'adorais,
+d&eacute;daigneux de ce que j'honorais.... Il br&ucirc;le mon sang, il &eacute;gare ma
+raison, il d&eacute;borde mon c&oelig;ur. Paula, si vous m'aimez, fuyons, ou je
+meurs!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon ami, croyez-vous &ecirc;tre seul &agrave; souffrir ainsi?...
+Souffrir... oh! non, maintenant je puis d&eacute;fier une vie de tourments...
+je puis mourir... j'ai &eacute;t&eacute; aim&eacute;e... comme j'avais r&ecirc;v&eacute; d'&ecirc;tre aim&eacute;e...
+aim&eacute;e avec d&eacute;lire; aim&eacute;e sans r&eacute;flexion, sans scrupule, sans remords;
+aim&eacute;e avec tant d'aveuglement, que vous ne soup&ccedil;onnez pas l'&eacute;normit&eacute; des
+sacrifices que vous m'offrez, la profondeur de l'ab&icirc;me o&ugrave; vous voulez
+nous pr&eacute;cipiter....</p>
+
+<p>&mdash;Paula, Paula, ne me parlez pas ainsi, vous me rendez fou; vous ne
+savez pas... non, vous ne savez pas ce que c'est que l'entra&icirc;nement
+d'une seule pens&eacute;e qui engloutit toutes les autres dans son courant
+toujours plus large, plus rapide, plus profond.... Moi qui jusqu'ici
+pouvais marcher le front haut... je ne l'ose plus... il y a des regards
+que j'&eacute;vite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?... vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que je me suis dit bien souvent... depuis qu'un serment
+dont je ne veux plus tenir compte maintenant m'a tenu &eacute;loign&eacute; de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! d'abord en songeant &agrave; la fr&ecirc;le sant&eacute; de votre mari, je me
+suis dit: M. de Hansfeld mourrait... je n'en serais pas afflig&eacute;...
+puis... sa vie... d&eacute;pendrait de moi... que je le laisserais p&eacute;rir....
+Puis j'ai &eacute;t&eacute; plus loin... j'ai... mais non, non je n'ose vous dire
+cela... m&ecirc;me &agrave; vous... je vous ferais horreur.... Ah! maudit soit le
+jour... o&ugrave; pour la premi&egrave;re fois cette pens&eacute;e m'est venue.</p>
+
+<p>Et M. de Morville cacha sa t&ecirc;te dans ses mains.</p>
+
+<p>Les derniers mots qu'il venait de prononcer devaient retentir longtemps
+dans le c&oelig;ur de Paula.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait &agrave; la fois &eacute;pouvant&eacute;e, et pourtant presque heureuse de
+l'&eacute;trange complicit&eacute; morale qui faisait partager ses v&oelig;ux homicides
+contre le prince par M. de Morville, lui, jusqu'alors si loyal et si
+g&eacute;n&eacute;reux. Dans ce bouleversement complet des principes de l'homme dont
+elle &eacute;tait ador&eacute;e, elle vit une nouvelle preuve de l'influence qu'elle
+exer&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Mais par une de ces contradictions, un de ces d&eacute;vouements si familiers
+aux femmes, madame de Hansfeld se promit de tout faire pour &eacute;loigner
+d&eacute;sormais, et pour toujours, des pens&eacute;es pareilles de l'esprit de M. de
+Morville, et cela parce que peut-&ecirc;tre, de ce moment m&ecirc;me, elle prenait
+les r&eacute;solutions les plus criminelles; quoi qu'il arriv&acirc;t, elle ne
+voulait pas que M. de Morville p&ucirc;t se reprocher un jour les v&oelig;ux qu'il
+avait faits dans un moment d'&eacute;garement.</p>
+
+<p>M. de Morville &eacute;tait tomb&eacute; la t&ecirc;te dans ses mains avec accablement;
+madame de Hansfeld lui dit d'un ton doux et ferme:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai du courage pour vous et pour moi... je vous rappellerai des
+serments autrefois si puissants sur vous; la violence de votre amour
+m&ecirc;me ne doit pas vous les faire oublier. De gr&acirc;ce, revenez &agrave; vous...
+vous parlez de nouveaux chagrins... quels sont-ils? votre m&egrave;re est-elle
+plus souffrante?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qu'importe?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! de gr&acirc;ce, ne parlez pas ainsi. Croyez-moi.... Une femme peut &ecirc;tre
+fi&egrave;re de voir son influence un moment sup&eacute;rieure aux plus nobles
+principes... mais c'est &agrave; condition que ces principes reprendront leur
+cours.... J'aurais horreur de vous et de moi si au lieu du c&oelig;ur
+g&eacute;n&eacute;reux que j'ai surtout ch&eacute;ri je ne retrouvais maintenant qu'un c&oelig;ur
+&eacute;go&iuml;ste et dess&eacute;ch&eacute;... Serait-ce donc l&agrave; le fruit de notre amour?</p>
+
+<p>M. de Morville secoua tristement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! je le crains&mdash;dit-il d'une voix sourde&mdash;je n'ai plus la force
+de r&eacute;sister au courant qui m'emporte.... Rien de ce que je v&eacute;n&eacute;rais
+autrefois n'est plus capable maintenant de m'arr&ecirc;ter.... Avant tout
+votre amour.... P&eacute;risse le reste....</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement... j'aurai le courage qui vous manque....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne m'aimez pas....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous aime pas?... Mais laissons cela, dites-moi sous quelle
+exaltation vous &eacute;tiez lorsque vous m'avez &eacute;crit ce billet qui m'a si
+fort alarm&eacute;e et qui m'a fait venir ici... ce soir....</p>
+
+<p>&mdash;Ne sachant comment vous l'adresser, j'ai compt&eacute; sur la fid&eacute;lit&eacute; de
+votre demoiselle de compagnie.... D'ailleurs ce billet n'&eacute;tait
+compr&eacute;hensible que pour vous seule.... E&ucirc;t-il tomb&eacute; entre les mains de
+M. de Hansfeld, il ne vous e&ucirc;t pas compromise.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai reconnu l&agrave; votre tact habituel.... Mais la cause de ce billet?...</p>
+
+<p>&mdash;Votre sang-froid me fait honte.... Moi aussi j'aurai du courage.... Je
+vous sais gr&eacute; de me rappeler &agrave; moi-m&ecirc;me.... Eh bien! voici ce qui vient
+de nouveau m'accabler.... Hier ma m&egrave;re... m'a fait appeler.... Elle
+&eacute;tait plus faible et plus souffrante qu'&agrave; l'ordinaire.... Je n'ose
+penser que depuis quelque temps je suis moins soigneux pour elle....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne savez pas le mal que vous me faites en parlant ainsi....</p>
+
+<p>&mdash;Elle me dit apr&egrave;s quelque h&eacute;sitation qu'elle sentait ses forces
+s'&eacute;puiser... qu'il lui restait peu de temps &agrave; vivre.... Elle attendait
+de moi une preuve supr&ecirc;me de soumission &agrave; ses volont&eacute;s.... Il s'agissait
+de la tranquillit&eacute; de ses derniers instants; je la priai de s'expliquer;
+elle me dit qu'un de nos alli&eacute;s, qu'elle me nomma, un de ses plus
+anciens amis, avait une fille charmante et accomplie....</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends tout...&mdash;dit madame de Hansfeld avec fermet&eacute;.&mdash;En gr&acirc;ce,
+continuez.</p>
+
+<p>&mdash;Continuer.... Et que vous dirais-je de plus? ma m&egrave;re a voulu me faire
+promettre que mon mariage se ferait de son vivant, c'est-&agrave;-dire tr&egrave;s
+prochainement; j'ai refus&eacute;. Elle m'a demand&eacute; si j'avais &agrave; faire la
+moindre objection sur la beaut&eacute;, la naissance, les qualit&eacute;s de cette
+jeune fille; j'ai reconnu, ce qui est vrai, qu'elle &eacute;tait accomplie de
+tous points; mais j'ai signifi&eacute; &agrave; ma m&egrave;re que je ne voulais pas
+absolument me marier.... Alors... elle s'est prise &agrave; pleurer; les
+&eacute;motions vives lui sont tellement funestes, faible comme elle est...
+qu'elle s'est &eacute;vanouie.... J'ai cru, mon Dieu, que j'allais la perdre...
+et j'ai retrouv&eacute; ma tendresse d'autrefois.... En revenant &agrave; elle, ma
+m&egrave;re m'a serr&eacute; la main, et, avec une bont&eacute; navrante, elle m'a demand&eacute;
+pardon de m'avoir contrari&eacute; par ses d&eacute;sirs... dont elle ne me
+reparlerait plus.... Mais je le sais, je lui ai port&eacute; par mon refus un
+coup douloureux.... Je n'ose en pr&eacute;voir les suites.... Elle avait fond&eacute;
+de si grandes esp&eacute;rances sur ce mariage!</p>
+
+<p>Hier, son &eacute;tat a empir&eacute;; je l'ai trouv&eacute;e profond&eacute;ment abattue; elle ne
+m'a pas dit un mot relatif &agrave; cette union.... Mais, malgr&eacute; son doux et
+triste sourire, j'ai lu son chagrin dans son regard, je l'ai quitt&eacute;e le
+c&oelig;ur d&eacute;chir&eacute;. Sa sant&eacute; d&eacute;faillante ne r&eacute;sistera pas peut-&ecirc;tre &agrave; de si
+violentes secousses. Eh bien! dites, Paula, est-il un sort plus
+malheureux que le mien? J'ai la t&ecirc;te perdue. N'&eacute;tait-ce pas assez d'&ecirc;tre
+s&eacute;par&eacute; de vous par un serment solennel? Il m'interdisait le pr&eacute;sent,
+mais il me laissait au moins l'avenir. Maintenant il faut pour rendre
+l'agonie de ma m&egrave;re plus douce, il faut que je me r&eacute;signe &agrave; ce mariage
+odieux, impossible, car il d&eacute;truirait jusqu'aux faibles esp&eacute;rances qui
+me restent.... Encore une fois, cela ne sera pas; non, non, mille fois
+non. Paula, si vous m'aimez, si vous &ecirc;tes capable de sacrifier autant
+que je vous sacrifie, nous n'aurons pas &agrave; rougir l'un de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, car tous deux nous aurons foul&eacute; aux pieds nos serments et nos
+devoirs&mdash;dit Paula en interrompant M. de Morville.</p>
+
+<p>&mdash;Nous fuirons au bout du monde, et....</p>
+
+<p>&mdash;Et la premi&egrave;re effervescence de l'amour pass&eacute;e, la haine, le m&eacute;pris
+que nous ressentirons l'un pour l'autre vengeront ceux que nous aurons
+sacrifi&eacute;s. Mon pauvre ami, votre raison s'&eacute;gare.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous que je fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous ne soyez pas parjure... que vous ne h&acirc;tiez pas la mort de
+votre m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Renoncer &agrave; vous, me marier.... Jamais! jamais!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi bien. Je vous d&eacute;clare que je ne pourrais pas aimer un
+homme l&acirc;che et parjure, lors m&ecirc;me que ce serait pour moi qu'il se
+parjurerait l&acirc;chement. Mon amour-propre de femme est satisfait de ce que
+chez vous, pendant quelques moments, la passion a vaincu le devoir;
+c'est assez. Vous avez jur&eacute; de ne jamais me dire un mot qui p&ucirc;t
+m'engager &agrave; oublier mes devoirs, vous tiendrez ce serment?</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Je le tiendrai pour vous si vous &ecirc;tes tent&eacute; d'y manquer.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce mariage?&mdash;dit M. de Morville avec amertume;&mdash;ce mariage, vous me
+conseillez sans doute d'y consentir?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Non? Ah! je n'en doute plus... vous m'aimez!</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous aime! Ah! croyez-moi, ce mariage me porterait
+un coup encore plus cruel qu'&agrave; vous&mdash;dit Paula avec
+&eacute;motion&mdash;mais&mdash;ajouta-t-elle&mdash;il faut m&eacute;nager votre pauvre m&egrave;re, ne pas
+refuser positivement de lui ob&eacute;ir... temporiser... lui dire que vous
+&ecirc;tes revenu sur votre premi&egrave;re r&eacute;solution... mais que vous voulez
+r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; loisir avant de prendre une d&eacute;termination aussi grave....
+Gagnez du temps, enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ensuite, ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! savons-nous ce qui appartient &agrave; l'avenir. Remercions le sort de
+l'heure, de la minute pr&eacute;sente; demain n'est pas &agrave; nous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand pourrai-je vous &eacute;crire, vous revoir? Quelle sera l'issue de
+cet amour? il me br&ucirc;le, il me d&eacute;vore, il me tue.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi il me br&ucirc;le, il me d&eacute;vore, il me tue; vous ne souffrez
+pas seul... n'est-ce pas assez?</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'esp&eacute;rer?</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je! Aimer pour aimer, n'est-ce donc rien?</p>
+
+<p>&mdash;Mais que je puisse au moins vous voir quelquefois chez vous, vous
+rencontrer dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, non; dans le monde, votre serment s'y oppose.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous &ecirc;tes sans piti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Calmez votre m&egrave;re, non par des promesses, mais par des temporisations.
+Dans huit jours je vous &eacute;crirai.</p>
+
+<p>&mdash;Pour me dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le verrez... peut-&ecirc;tre serez-vous plus heureux que vous ne vous y
+attendez.</p>
+
+<p>&mdash;Il se pourrait? Ah! parlez, parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous h&acirc;tez pas de b&acirc;tir de folles esp&eacute;rances sur mes paroles.
+Rappelez-vous bien ceci: jamais je ne souffrirai que vous manquiez &agrave; la
+foi jur&eacute;e... mais comme je vous aime passionn&eacute;ment....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Le reste est mon secret.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que vous &ecirc;tes cruelle!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien cruelle, car je veux que demain vous m'&eacute;criviez que votre
+m&egrave;re est moins souffrante, que vous l'avez un peu tranquillis&eacute;e; j'en
+serai si heureuse!... car je me reproche am&egrave;rement ses chagrins;
+n'est-ce pas moi qui les cause involontairement?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets. Et vous, &agrave; votre tour?</p>
+
+<p>&mdash;Dans huit jours vous saurez mon secret. Je regrette moins de ne pas
+vous recevoir chez moi. Nous allons, je le crains, rompre nos habitudes
+de retraite. M. de Hansfeld m'a pri&eacute;e de recevoir plusieurs personnes,
+entre autres M. et madame de Br&eacute;vannes. Les connaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je rencontre quelquefois M. de Br&eacute;vannes; on dit sa femme charmante.</p>
+
+<p>&mdash;Charmante, et je crains pour le repos de mon mari qu'il ne s'en
+aper&ccedil;oive.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois s&eacute;rieusement occup&eacute; de madame de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince?</p>
+
+<p>&mdash;Il est parfaitement libre de ses actions, autant que je le suis des
+miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous refusez de me recevoir chez vous... lorsque votre mari....</p>
+
+<p>Paula interrompit M. de Morville.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous refuse cela, d'abord parce que vous avez jur&eacute; de ne jamais
+vous pr&eacute;senter chez moi; et puis, condamnable ou non, la conduite de mon
+mari ne doit en rien influencer la mienne; il est des d&eacute;licatesses de
+position que vous devez appr&eacute;cier mieux que personne.... Dans huit jours
+vous en saurez davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Dans huit jours... pas avant?...</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Bien malheureux, en effet! Vous venez ici accabl&eacute;, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, vous
+reprochant votre duret&eacute; avec votre m&egrave;re, oubliant tout ce qu'un homme
+comme vous ne doit jamais oublier; je vous calme, je vous console, je
+vous offre le moyen de m&eacute;nager &agrave; la fois les volont&eacute;s de votre m&egrave;re et
+nos propres int&eacute;r&ecirc;ts....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, vous avez raison.... Pardon, j'&eacute;tais venu ici avec des
+pens&eacute;es mis&eacute;rables; vous m'avez fait rougir, vous m'avez relev&eacute; &agrave; mes
+propres yeux, vous m'avez rappel&eacute; &agrave; l'honneur, &agrave; la foi jur&eacute;e, &agrave; ce que
+je dois &agrave; ma m&egrave;re. Merci, merci; vous avez raison, pourquoi songer &agrave;
+demain quand l'heure pr&eacute;sente est heureuse? Merci d'&ecirc;tre venue &agrave; moi d&egrave;s
+que je vous ai dit que j'&eacute;tais accabl&eacute; par la douleur, par le d&eacute;sespoir.
+Tout &agrave; l'heure j'&eacute;tais d&eacute;sol&eacute;, maintenant je me sens rempli de force et
+d'espoir; le c&oelig;ur me bat noblement; vous m'avez sauv&eacute; la vie, vous
+m'avez sauv&eacute; l'honneur; mon courage est retremp&eacute; au feu de votre amour,
+je me sens aim&eacute;! Je ferme les yeux, je me laisse conduire par vous;
+ordonnez, j'ob&eacute;is, je n'ai plus de volont&eacute;; je vous confie le sort de
+cet amour qui est toute ma vie, qui est toute la v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, toute ma vie!&mdash;s'&eacute;cria madame de Hansfeld avec une exaltation
+contenue.&mdash;En ayant en moi une confiance aveugle, vous verrez ce que
+peut une femme qui sait aimer. Demain &eacute;crivez-moi des nouvelles de votre
+m&egrave;re, et dans huit jours vous saurez mon secret.... Jusque-l&agrave;, sauf la
+lettre de demain, pas un mot... je l'exige.</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot! et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saurez; mais promettez-moi ce que je vous demande... dans
+l'int&eacute;r&ecirc;t de notre amour....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, adieu.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut. N'est-il pas bien imprudent que je sois ici?</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Paula. Votre main... un baiser... un seul.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre serment!&mdash;dit Paula en remettant son masque et refusant de se
+d&eacute;ganter.</p>
+
+<p>Elle sortit de la loge, traversa la foule et quitta le th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Iris l'attendait dans le fiacre comme la derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Pendant tout le temps du trajet, madame de Hansfeld fut sombre et
+taciturne; elle revint &agrave; l'h&ocirc;tel Lambert par la petite porte secr&egrave;te,
+elle monta chez elle accompagn&eacute;e d'Iris.</p>
+
+<p>L'amour passionn&eacute; de Paula pour M. de Morville &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; son
+paroxysme; elle se sentait capable des d&eacute;terminations les plus funestes;
+sa raison &eacute;tait presque &eacute;gar&eacute;e; elle craignait surtout que M. de
+Morville, malgr&eacute; sa r&eacute;pugnance pour le mariage qu'on lui proposait, ne
+s'y d&eacute;cid&acirc;t, vaincu par les sollicitations de sa m&egrave;re mourante. Il
+pourrait peut-&ecirc;tre gagner quelque temps; mais avant huit jours tout
+devait &ecirc;tre d&eacute;cid&eacute; pour Paula.</p>
+
+<p>Iris, voyant la sombre pr&eacute;occupation de sa ma&icirc;tresse, en devina la cause
+et lui dit, apr&egrave;s un assez long silence, en lui montrant une &eacute;pingle &agrave;
+t&ecirc;te d'or constell&eacute;e de turquoises, et fich&eacute;e &agrave; une pelote recouverte de
+dentelle:</p>
+
+<p>&mdash;Marraine, souvenez-vous de mes paroles.... Lorsque vous voudrez que la
+pens&eacute;e que vous n'osez vous avouer se r&eacute;alise sans que vous ou moi
+prenions la moindre part &agrave; son ex&eacute;cution, remettez-moi cette &eacute;pingle,
+peu de jours apr&egrave;s, vous n'aurez plus rien &agrave; d&eacute;sirer.... Depuis que je
+vous ai parl&eacute;, l'id&eacute;e a germ&eacute; dans le c&oelig;ur o&ugrave; je l'avais sem&eacute;e; elle a
+grandi, elle sera bient&ocirc;t m&ucirc;re. Encore une fois, cette &eacute;pingle, et vous
+pourrez &eacute;pouser M. de Morville.</p>
+
+<p>&mdash;Cette &eacute;pingle?&mdash;dit madame de Hansfeld en p&acirc;lissant et en prenant sur
+la pelote le bijou et le contemplant pendant quelques moments avec une
+effrayante anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Cette &eacute;pingle&mdash;dit Iris en avan&ccedil;ant la main pour la saisir, le regard
+brillant d'un &eacute;clat sauvage.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld, sans lever les yeux, dit d'une voix basse et
+tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites, Iris, est une sinistre plaisanterie, n'est-ce pas?
+Cela est impossible.... Comment pourrez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi l'&eacute;pingle... ne vous inqui&eacute;tez pas du reste.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais folle de vous croire. Par quel miracle?...</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Paula, accoud&eacute;e sur la chemin&eacute;e et tenant toujours
+l'&eacute;pingle, l'avait machinalement et comme en se jouant approch&eacute;e de la
+main d'Iris, &eacute;tendue sur le marbre.</p>
+
+<p>La boh&eacute;mienne saisit vivement l'&eacute;pingle.</p>
+
+<p>La princesse, &eacute;pouvant&eacute;e, la lui retira des mains avec force en
+s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non; ce serait horrible.... Oh! jamais, jamais!... meurent plut&ocirc;t
+toutes mes esp&eacute;rances.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h2>
+
+<h3>LE LIVRE NOIR.</h3>
+
+
+<p>Deux jours apr&egrave;s la premi&egrave;re entrevue de madame de Hansfeld et de M. de
+Morville au bal de l'Op&eacute;ra, Iris avait apport&eacute;, selon sa promesse, le
+<i>livre noir</i> &agrave; M. de Br&eacute;vannes; celui-ci y avait lu les lignes
+suivantes, attribu&eacute;es &agrave; la princesse:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis si troubl&eacute;e de cet entretien, que je puis &agrave; peine rassembler
+mes souvenirs; j'ai peur de me rappeler ce que j'ai promis &agrave; M. de
+Br&eacute;vannes, ce que je lui ai laiss&eacute; deviner, peut-&ecirc;tre....</p>
+
+<p>&laquo;Quelle est donc la puissance de cet homme? J'&eacute;tais all&eacute;e l&agrave; bien r&eacute;solue
+d'&ecirc;tre pour lui d'une froideur impitoyable; &agrave; peine l'ai-je vu... que
+j'ai oubli&eacute; tout... jusqu'&agrave; ses menaces....</p>
+
+<p>&laquo;Quelle fatalit&eacute; l'a donc, pour mon malheur, ramen&eacute; ici?...</p>
+
+<p>&laquo;Non, non, je ne l'aimerai pas....</p>
+
+<p>&laquo;Je me fais horreur &agrave; moi-m&ecirc;me.... Comment! en pr&eacute;sence du meurtrier de
+Rapha&euml;l... je n'ai ressenti ni haine ni fureur.... Oh! honte sur moi! il
+a remarqu&eacute; ma faiblesse....</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! que faire?... Lorsque j'entends sa voix, lorsque son ardent
+regard... s'attache sur moi... mes r&eacute;solutions les plus fermes
+m'abandonnent... je ne pense qu'&agrave; l'&eacute;couter... qu'&agrave; le contempler....</p>
+
+<p>&laquo;Il est si beau de cette beaut&eacute; virile et hardie qui, la premi&egrave;re fois
+que je l'ai vu, m'a laiss&eacute; une impression profonde... ineffa&ccedil;able....
+Tout en lui, annonce un de ces hommes passionn&eacute;ment &eacute;nergiques qui
+aiment... comme je saurais aimer... comme je n'ai jamais &eacute;t&eacute; aim&eacute;e....
+Oh! si ma volont&eacute; et la sienne &eacute;taient unies... &agrave; quel terme de f&eacute;licit&eacute;
+n'arriverions-nous pas!...</p>
+
+<p>&laquo;B&eacute;ni soit ce livre... je puis lui dire ce que je n'oserais dire &agrave; aucune
+cr&eacute;ature humaine... ce que je n'oserais m&ecirc;me relire tout haut....</p>
+
+<p>&laquo;Il m'a demand&eacute; de me pr&eacute;senter sa femme.... D'avance, je la hais...
+c'est pourtant &agrave; elle que je devrai de recevoir un jour son mari... mais
+cette obligation m'irrite contre elle; c'est son bonheur que j'envie...
+elle porte le nom de cet homme qui exerce sur moi une si incroyable
+influence... ce nom que maintenant je ne puis entendre sans trouble....
+Oh! cette femme, je la hais, je la hais... elle est trop heureuse!</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s tout, pourquoi rougir de mon amour? Il ne sera jamais coupable...
+car il ne sera jamais heureux....</p>
+
+<p>&laquo;Mon ambition de c&oelig;ur est trop grande... jamais <i>lui</i> ne saura ce qu'il
+aurait pu &ecirc;tre pour moi, si tous deux nous eussions &eacute;t&eacute; libres! Oh! quel
+r&ecirc;ve! quel paradis!</p>
+
+<p>&laquo;La passion que j'&eacute;prouve est trop puissante, trop immense, pour
+descendre jusqu'aux mensonges auxquels nous serions r&eacute;duits, lui et moi,
+si nous cherchions les plaisirs d'un amour vulgaire.... Non, non... lui
+appartenir au grand jour, &agrave; la face de tous, porter noblement et
+fi&egrave;rement son nom... ou ensevelir mon malheureux amour au plus profond
+de mon c&oelig;ur... aucune puissance humaine ne me fera sortir de l'une de
+ces deux alternatives....</p>
+
+<p>&laquo;Or, comme lui et moi portons les cha&icirc;nes du mariage... cha&icirc;nes bien
+lourdes!... or, comme le hasard; en lib&eacute;rant l'un de nous deux, ne
+lib&eacute;rerait pas l'autre... ma vie ne sera qu'un long regret, qu'un long
+supplice.... Ce que je dis est vrai; je n'ai aucun int&eacute;r&ecirc;t &agrave; me mentir &agrave;
+moi-m&ecirc;me.... Je connais assez la fermet&eacute; de mon caract&egrave;re pour &ecirc;tre s&ucirc;re
+de ma r&eacute;solution....</p>
+
+<p>&laquo;Et puis, <i>lui</i> aussi a tant de volont&eacute;, tant d'&eacute;nergie, que c'est &ecirc;tre
+digne de lui que de l'imiter dans son &eacute;nergie, dans sa volont&eacute;, lors
+m&ecirc;me qu'elles seraient employ&eacute;es &agrave; lui r&eacute;sister....</p>
+
+<p>&laquo;Oh! il ne sait pas ce que c'est de pouvoir se dire qu'on a r&eacute;sist&eacute; &agrave; un
+homme comme lui.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;prouve un charme &eacute;trange &agrave; me rendre ainsi compte des pens&eacute;es qu'il
+ignorera toujours, &agrave; &ecirc;tre dans ces confidences muettes aussi tendre,
+aussi passionn&eacute;e pour lui que je serai froide, r&eacute;serv&eacute;e en sa pr&eacute;sence;
+je suis contente de ma derni&egrave;re &eacute;preuve a ce sujet.... De quel air
+glacial je l'ai re&ccedil;u!</p>
+
+<p>&laquo;Mais aussi quel courage il m'a fallu!... Sans la pr&eacute;sence d'Iris,
+j'eusse &eacute;t&eacute; plus froide encore; mais, la sachant l&agrave;, j'&eacute;tais rassur&eacute;e
+contre moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Cette jeune fille m'inqui&egrave;te, elle m'entoure de soins; pourtant je ne
+sais quel vague pressentiment me dit qu'il y a de l'hypocrisie dans sa
+conduite. Elle est sombre, distraite, pr&eacute;occup&eacute;e; que lui ai-je fait?
+Quelquefois, il est vrai, dans un acc&egrave;s de tristesse et de morosit&eacute;, je
+la rudoie.... J'y songerai... je la surveillerai.</p>
+
+<p>&laquo;Que viens-je d'apprendre?... Non, non, c'est impossible... l'enfer n'a
+pas voulu cela....</p>
+
+<p>&laquo;Sa femme.... Berthe de Br&eacute;vannes, lui serait infid&egrave;le!...</p>
+
+<p>&laquo;Si les preuves qu'on vient de m'apporter &eacute;taient vraies....</p>
+
+<p>&laquo;Oh! il est indignement jou&eacute;... La mis&eacute;rable!... avec son air doux et
+candide... elle ne sent donc pas ce que c'est que d'&ecirc;tre assez heureuse,
+assez honor&eacute;e pour porter son nom? Lui!... lui tromp&eacute;... comme le
+dernier des hommes... lui raill&eacute;, moqu&eacute; peut-&ecirc;tre.... Je ne sais ce que
+je ressens &agrave; cette id&eacute;e, qui ne m'&eacute;tait jamais venue.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! je suis folle... folle... ce n'est pas de l'amour, c'est de
+l'<i>idol&acirc;trie</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Le m&eacute;mento suppos&eacute; de madame de Hansfeld avait &eacute;t&eacute; perfidement
+interrompu &agrave; cet endroit.</p>
+
+<p>En lisant les derniers mots, qui avaient rapport &agrave; une pr&eacute;tendue
+infid&eacute;lit&eacute; de Berthe, M. de Br&eacute;vannes bondit de douleur et de rage.</p>
+
+<p>Par cela m&ecirc;me que la lecture de la premi&egrave;re partie de ce journal l'avait
+plong&eacute; dans tous les ravissements de l'orgueil, et de l'orgueil exalt&eacute;
+jusqu'&agrave; sa derni&egrave;re puissance, ce contre-coup lui fut plus douloureux
+encore; il ne se poss&eacute;da pas de fureur en pensant qu'il jouait peut-&ecirc;tre
+un r&ocirc;le ridicule aux yeux de Paula; il connaissait assez les femmes pour
+savoir que s'il leur est doux, tr&egrave;s doux, d'enlever un mari ou un amant
+&agrave; un c&oelig;ur fid&egrave;le, elles se soucient m&eacute;diocrement de servir de
+vengeance, de repr&eacute;sailles &agrave; un homme qu'on a tromp&eacute;.</p>
+
+<p>Iris elle-m&ecirc;me avait &eacute;t&eacute; effray&eacute;e de l'expression de col&egrave;re et de haine
+qui contracta les traits de M. de Br&eacute;vannes lorsqu'il eut lu ce passage
+du livre noir; elle quitta le mari de Berthe, bien certaine d'avoir
+frapp&eacute; o&ugrave; elle voulait frapper.</p>
+
+<p>En effet, elle laissa M. de Br&eacute;vannes dans un &eacute;tat d'exaltation
+impossible &agrave; d&eacute;crire.</p>
+
+<p>D'un c&ocirc;t&eacute;, il se flattait d'&ecirc;tre aim&eacute; par madame de Hansfeld avec une
+incroyable &eacute;nergie; mais il avait presque la certitude de ne pouvoir
+rien obtenir d'une femme si r&eacute;solue, qui puisait dans la violence m&ecirc;me
+de son amour la force de r&eacute;sistance qu'elle comptait d&eacute;ployer, voulant
+et croyant fermement prouver sa passion par des refus opini&acirc;tres dont
+elle se glorifiait.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, son sang bouillonnait de courroux en songeant que
+Berthe le trompait, qu'il &eacute;tait peut-&ecirc;tre d&eacute;j&agrave; l'objet des sarcasmes du
+monde. Les moindres circonstances de son entretien avec sa femme lui
+revinrent &agrave; l'esprit, il y trouva la confirmation des soup&ccedil;ons que
+quelques lignes du livre noir venaient d'&eacute;veiller.</p>
+
+<p>Il ne savait que r&eacute;soudre. Le lendemain il devait pr&eacute;senter sa femme
+chez madame de Hansfeld; il lui fallait donc m&eacute;nager Berthe jusqu'apr&egrave;s
+cette pr&eacute;sentation, qu'il regardait comme si importante pour l'avenir de
+son amour; mais comment se contraindrait-il jusque l&agrave;, lui toujours
+habitu&eacute; de faire sous le moindre pr&eacute;texte supporter &agrave; sa femme ses acc&egrave;s
+d'humeur?</p>
+
+<p>Il s'&eacute;puisait &agrave; chercher quel pouvait &ecirc;tre le complice de madame de
+Br&eacute;vannes; apr&egrave;s de m&ucirc;res r&eacute;flexions, se souvenant des go&ucirc;ts retir&eacute;s que
+Berthe avait r&eacute;cemment affect&eacute;s, il se persuada que celle-ci
+s'abandonnait &agrave; quelque obscur et vulgaire amour.</p>
+
+<p>Iris, avec une infernale sagacit&eacute;, avait justement dans le livre noir
+fait insister Paula sur le bonheur et sur l'orgueil qu'elle aurait &agrave;
+porter le nom de M. de Br&eacute;vannes.... Et c'&eacute;tait ce nom que Berthe
+d&eacute;shonorait.</p>
+
+<p>Le pi&egrave;ge &eacute;tait trop habilement tendu pour que cet homme vain, jaloux,
+orgueilleux, et d'une m&eacute;chancet&eacute; cruelle lorsqu'on blessait son
+amour-propre, pour que cet homme, disons-nous, n'y tomb&acirc;t pas, et
+n'entr&acirc;t pas ainsi dans un ordre d'id&eacute;es n&eacute;cessaires au plan diabolique
+d'Iris....</p>
+
+<p>En effet, apr&egrave;s avoir pass&eacute; par tous les degr&eacute;s de la col&egrave;re et s'&ecirc;tre
+mentalement abandonn&eacute; aux menaces les plus violentes contre Berthe et
+son complice inconnu, tout &agrave; coup M. de Br&eacute;vannes sourit avec une sorte
+de joie f&eacute;roce; il se calma, s'apaisa, plus que satisfait de la trahison
+de Berthe; il n'eut plus qu'une crainte... celle de ne pas pouvoir se
+procurer des preuves flagrantes de son d&eacute;shonneur.</p>
+
+<p>Il jugea n&eacute;cessaire &agrave; ses projets de cacher &agrave; madame de Br&eacute;vannes la
+d&eacute;nonciation qu'il avait re&ccedil;ue, pour &eacute;pier ses moindres d&eacute;marches; il
+voulait l'endormir dans la plus profonde s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<p>Aussi, le lendemain (jour de la pr&eacute;sentation de Berthe &agrave; madame de
+Hansfeld) M. de Br&eacute;vannes entra chez sa femme, apr&egrave;s s'&ecirc;tre fait
+pr&eacute;c&eacute;der d'un &eacute;norme bouquet et d'une charmante parure de fleurs
+naturelles.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h2>
+
+<h3>CONVERSATION.</h3>
+
+
+<p>Berthe, peu accoutum&eacute;e &agrave; de telles pr&eacute;venances de la part de M. de
+Br&eacute;vannes, fut doublement surprise de ce cadeau de fleurs, surtout apr&egrave;s
+la sc&egrave;ne de la veille, sc&egrave;ne dans laquelle son mari s'&eacute;tait montr&eacute; si
+grossier.</p>
+
+<p>Elle fut non moins &eacute;tonn&eacute;e de son air contrit et doucereux; mais dans
+son ing&eacute;nuit&eacute; elle se laissa bient&ocirc;t prendre au faux sourire de bont&eacute;
+qui temp&eacute;rait &agrave; ce moment la rudesse habituelle des traits de M. de
+Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Quoiqu'elle e&ucirc;t fait son possible pour ne pas aller &agrave; l'h&ocirc;tel Lambert
+dans la crainte d'y rencontrer M. de Hansfeld, Berthe se sentait
+int&eacute;rieurement coupable de cacher &agrave; son mari les entrevues qu'elle avait
+eues chez Pierre Raimond avec Arnold; aussi s'exag&eacute;rait-elle encore ses
+torts &agrave; la moindre bonne parole de M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Ce fut donc presque avec confusion qu'elle le remercia des fleurs qu'il
+lui avait envoy&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, Charles&mdash;lui dit-elle&mdash;vous &ecirc;tes mille fois bon, vous me
+g&acirc;tez... ce bouquet &eacute;tait magnifique, cette parure de cam&eacute;lias est de
+trop.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, ma ch&egrave;re amie, vous n'avez pas besoin de tout cela
+pour &ecirc;tre charmante... mais je n'ai pu r&eacute;sister au d&eacute;sir de vous envoyer
+ces fleurs, malgr&eacute; leur inutilit&eacute;; je suis ravi que cette l&eacute;g&egrave;re
+attention vous ait fait plaisir.... J'ai tant &agrave; me faire pardonner....</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute: hier, n'ai-je pas &eacute;t&eacute; brusque, grondeur?... N'ai-je pas
+enfin fait tout ce qu'il fallait faire pour &ecirc;tre ex&eacute;cr&eacute;? Mais les maris
+sont toujours ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, Charles, que j'avais compl&egrave;tement oubli&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes si bonne et si g&eacute;n&eacute;reuse.... Vraiment quelquefois je ne sais
+comment j'ai pu m&eacute;conna&icirc;tre tant de pr&eacute;cieuses qualit&eacute;s....</p>
+
+<p>&mdash;Charles... de gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Non vraiment... cela m'explique l'incroyable, l'aveugle confiance que
+j'ai toujours eue en vous, &agrave; part quelques acc&egrave;s de jalousie sans motif,
+bien entendu.... Tenez, vous ne sauriez croire combien surtout notre
+conversation d'hier a augment&eacute; ma confiance en vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami....</p>
+
+<p>&mdash;Dans le premier moment, je l'avoue... la franchise de vos craintes m'a
+un peu effray&eacute;; mais depuis, en y r&eacute;fl&eacute;chissant, j'y ai trouv&eacute; au
+contraire les plus s&eacute;rieuses garanties pour l'avenir, et une preuve de
+plus de votre excellente conduite....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, ne parlons plus de cela&mdash;dit Berthe avec un embarras
+qui n'&eacute;chappa pas &agrave; son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, parlons-en beaucoup, ce sera ma punition, car j'avoue
+mes torts.... J'&eacute;tais stupide de me f&acirc;cher de votre loyaut&eacute;! Pourquoi
+n'aurait-on pas la modestie de l'honneur comme la modestie du talent? Si
+je vous avais pri&eacute;e de chanter dans un salon, devant un nombreux public,
+m'auriez-vous dit:&mdash;Je suis certaine de chanter admirablement bien?...
+Non, vous eussiez manifest&eacute; toutes sortes de craintes.... Et pourtant il
+est certain que peu de talents &eacute;galent le v&ocirc;tre.... Eh bien! vous m'avez
+parl&eacute; avec la m&ecirc;me modestie de votre future condition dans le monde o&ugrave;
+je vous oblige d'aller, vous m'avez dit avec raison: &laquo;&mdash;J'ai le d&eacute;sir de
+rester fid&egrave;le &agrave; mes devoirs, mais je redoute les s&eacute;ductions et les
+p&eacute;rils qui entourent ordinairement une jeune femme, et j'aime mieux fuir
+ces dangers que les combattre....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, je vous en prie, oublions tout ceci&mdash;dit Berthe
+v&eacute;ritablement &eacute;mue et touch&eacute;e de la bont&eacute; de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne vous c&eacute;derai pas sur ce point&mdash;reprit celui-ci&mdash;je vous
+prouverai que je m'obstine dans le bien comme dans le mal; ma franchise
+&eacute;galera votre loyaut&eacute;... ce qui n'est pas peu dire, et vous saurez
+aujourd'hui ce que je vous ai tu hier.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous parle rarement de mes affaires... mais cette fois vous
+m'excuserez si j'entre dans quelques d&eacute;tails.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu... je vous prie....</p>
+
+<p>&mdash;Un des parents de madame la princesse de Hansfeld est tr&egrave;s haut plac&eacute;
+en Autriche et peut me servir beaucoup en faisant obtenir d'importants
+privil&eacute;ges &agrave; une compagnie industrielle qui se forme &agrave; Vienne et dans
+laquelle j'ai des capitaux engag&eacute;s. En me faisant pr&eacute;senter &agrave; la
+princesse, en vous priant d'&ecirc;tre aimable pour elle, vous le voyez,
+j'agis un peu par int&eacute;r&ecirc;t... mais cet int&eacute;r&ecirc;t est le v&ocirc;tre... puisqu'il
+s'agit de notre fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, pourquoi ne m'avoir pas dit cela hier?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'aurais dit probablement; mais la persistance de vos refus &agrave;
+propos de cette pr&eacute;sentation m'a contrari&eacute;. Vous savez que j'ai un tr&egrave;s
+mauvais caract&egrave;re; ma t&ecirc;te est partie... nous nous sommes s&eacute;par&eacute;s
+presque f&acirc;ch&eacute;s, et je n'ai pas eu l'occasion de vous apprendre ce que je
+voulais vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, Charles, croyez que je ferai tout mon possible pour
+&ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; la princesse, puisqu'il s'agit de vos int&eacute;r&ecirc;ts; j'aurai
+de la sorte un but en allant chez elle, et je redouterai beaucoup moins
+les p&eacute;rils que j'ai la vanit&eacute; de craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, ma ch&egrave;re enfant, ce que c'est que de s'entendre, comme toutes
+les difficult&eacute;s s'aplanissent.... Oh! que je m'en veux de ma vivacit&eacute;;
+on s'explique si mal quand on est f&acirc;ch&eacute;! Mais tenez, puisque nous sommes
+en confiance, laissez-moi vous parler &agrave; c&oelig;ur ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie... si vous saviez combien je suis touch&eacute;e de ce
+langage si nouveau pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que le sentiment que j'&eacute;prouve pour vous est aussi presque
+nouveau pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Charles, je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence, M. de Br&eacute;vannes reprit:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, ma ch&egrave;re enfant. On aime sa femme de deux fa&ccedil;ons, comme
+ma&icirc;tresse ou comme amie. Pendant longtemps je vous ai aim&eacute;e de la
+premi&egrave;re fa&ccedil;on. Des torts que je ne veux pas nier, mais que vous avez
+punis par une d&eacute;cision irr&eacute;vocable, ne me permettent plus de vous aimer
+que comme amie; mais pour passer de l'un &agrave; l'autre de ces deux
+sentiments, la transition est p&eacute;nible... surtout lorsqu'il faut renoncer
+&agrave; une aussi charmante ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce....</p>
+
+<p>&mdash;Le sacrifice est fait... c'est &agrave; mon amie, &agrave; ma sinc&egrave;re amie que je
+parle, que je parlerai d&eacute;sormais.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes dissimula si parfaitement ses mauvais desseins, et dit
+ces mots d'une voix si p&eacute;n&eacute;trante, qu'une larme roula dans les yeux de
+Berthe; un aveu de ses torts lui vint aux l&egrave;vres. Elle prit la main de
+son mari, la serra cordialement entre les siennes et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Et d&eacute;sormais votre amie fera tout au monde pour &ecirc;tre digne de....</p>
+
+<p>&mdash;Assez, ma ch&egrave;re enfant&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes en interrompant
+Berthe;&mdash;je sais tout ce que vous valez... et qu'on est toujours s&ucirc;r
+d'&ecirc;tre entendu lorsqu'on s'adresse &agrave; votre d&eacute;licatesse.... Mais
+permettez-moi de terminer ce que j'ai &agrave; vous dire.... Par cela m&ecirc;me
+qu'il y a deux mani&egrave;res d'aimer sa femme, il y a deux mani&egrave;res d'en &ecirc;tre
+jaloux..</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, mon ami.</p>
+
+<p>C'est ce que je crains, surtout &agrave; propos de quelques-unes de mes paroles
+d'hier que vous avez peut-&ecirc;tre mal interpr&eacute;t&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; malheureusement notre entretien est mont&eacute; tout &agrave; coup sur
+un ton si haut que tout s'est &eacute;lev&eacute; en proportion; quand je vous parlais
+de la diff&eacute;rence de la jalousie, de l'amour et de l'amour-propre, je
+voulais dire que l'on n'est pas jaloux de la m&ecirc;me fa&ccedil;on lorsque votre
+femme est votre amie au lieu d'&ecirc;tre votre ma&icirc;tresse; dans le premier
+cas, le c&oelig;ur souffre; dans le second, c'est l'orgueil; et
+malheureusement l'orgueil n'a pas, comme l'amour, de ces retours de
+tendresse qui calment et adoucissent les blessures les plus
+douloureuses... me comprenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, je le vois. Je voudrais vous parler plus franchement...
+mais je crains de mal m'expliquer et de vous choquer peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez... ne craignez rien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, &eacute;coutez-moi, ma ch&egrave;re enfant. Depuis longtemps vous n'&ecirc;tes
+plus pour moi qu'une amie; mais vous avez &agrave; peine vingt-deux ans. Ces
+s&eacute;ductions dont vous parlez, vous avez raison de les craindre; personne
+plus que vous ne peut y &ecirc;tre expos&eacute;e... car ma conduite envers vous, je
+ne le nie pas, pourrait sinon autoriser, du moins excuser vos fautes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur... pouvez-vous penser?...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi achever.... Si j'ai toujours le droit d'&ecirc;tre, comme je le
+suis, horriblement jaloux par orgueil, c'est-&agrave;-dire jaloux des dehors,
+des apparences de votre conduite, j'ai malheureusement perdu le droit
+d'&ecirc;tre jaloux de votre c&oelig;ur; j'ai seul caus&eacute; votre refroidissement par
+mes infid&eacute;lit&eacute;s, par mes duret&eacute;s. Il serait donc souverainement injuste
+et absurde de ma part, je ne dirai pas d'exiger, mais d'esp&eacute;rer qu'&agrave;
+votre &acirc;ge votre c&oelig;ur soit &agrave; tout jamais mort pour l'amour.</p>
+
+<p>Berthe regarda son mari avec stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je demande, tout ce que j'ai le droit d'attendre de mon
+amie&mdash;reprit-il&mdash;et &agrave; ce sujet elle me trouverait inexorable, c'est, par
+sa conduite ext&eacute;rieure, de respecter aussi scrupuleusement l'honneur de
+mon nom que si elle m'aimait comme le plus aim&eacute; des amants; en un mot,
+ma ch&egrave;re enfant, votre vie publique m'appartient parce que vous portez
+mon nom... la vie de votre c&oelig;ur doit &ecirc;tre mur&eacute;e pour moi, puisque j'ai
+perdu le droit d'y &ecirc;tre int&eacute;ress&eacute;. Tout ce que je vous dis semble vous
+&eacute;tonner; pourtant, r&eacute;fl&eacute;chissez bien; souvenez-vous de notre
+conversation d'hier, et vous verrez que je vous dis &agrave; peu pr&egrave;s les m&ecirc;mes
+choses... le ton seul diff&egrave;re.... Pour me r&eacute;sumer en deux mots, de ce
+jour vous avez votre libert&eacute; compl&egrave;te, absolue; vous vous appartenez
+tout enti&egrave;re... nous sommes s&eacute;par&eacute;s sinon de droit, du moins de fait.
+Mais par cela m&ecirc;me que cette libert&eacute; intime est plus absolue, vous devez
+pousser jusqu'au dernier scrupule la stricte observation de vos devoirs
+apparents; et, je vous le r&eacute;p&egrave;te, autant vous me trouverez tol&eacute;rant ou
+plut&ocirc;t ignorant &agrave; propos de vos int&eacute;r&ecirc;ts de c&oelig;ur, autant vous me
+trouverez rigoureux, impitoyable &agrave; l'endroit du respect des convenances.
+M&eacute;ditez bien ceci, ma ch&egrave;re enfant; d&egrave;s aujourd'hui nos positions sont
+nettement tranch&eacute;es. J'aurai sans doute plut&ocirc;t besoin que vous de cette
+tol&eacute;rance mutuelle &agrave; laquelle nous venons de nous engager pour nos
+affaires de c&oelig;ur... mais je n'en suis pas encore aux confidences; et
+plus tard j'aurai peut-&ecirc;tre &agrave; solliciter l'indulgence de mon amie. A
+propos d'indulgence, je vous demanderai bient&ocirc;t la permission de vous
+quitter et de vous laisser seule.... D'ici &agrave; peu de jours je partirai
+pour un voyage tr&egrave;s court, mais tr&egrave;s important....</p>
+
+<p>&mdash;Vous partez... vous partez... dans ce moment?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour tr&egrave;s peu de temps, vous dis-je, une ou deux semaines au plus....
+Des affaires urgentes.... Mais pendant ce temps je vous confierai mes
+int&eacute;r&ecirc;ts aupr&egrave;s de madame de Hansfeld, bien certain qu'ils ne peuvent
+&ecirc;tre mieux plac&eacute;s qu'entre vos mains.... Allons, ma ch&egrave;re enfant, &agrave;
+tant&ocirc;t. Faites-vous bien belle; car si je n'ai plus ma vanit&eacute; d'amant,
+j'ai ma vanit&eacute; de mari.</p>
+
+<p>Ce disant, M. de Br&eacute;vannes baisa Berthe au front et sortit.</p>
+
+<p>Quelques moments de plus, sa haine et sa rage &eacute;clataient malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>Les mille &eacute;motions qui s'&eacute;taient peintes sur la candide physionomie de
+Berthe pendant que son mari parlait, l'esp&egrave;ce de joie involontaire dont
+elle avait eu honte un moment apr&egrave;s, mais qu'elle n'avait d'abord pu
+cacher lorsqu'il lui avait rendu sa libert&eacute;; son inqui&eacute;tude vague, ses
+esp&eacute;rances tour &agrave; tour &eacute;veill&eacute;es et contenues, tout avait &eacute;clair&eacute; M. de
+Br&eacute;vannes sur la position du c&oelig;ur de Berthe.</p>
+
+<p>Il n'en doutait plus, elle aimait; il &eacute;tait trop sagace pour s'y
+tromper.</p>
+
+<p>Il avait un rival... sa femme le trompait.</p>
+
+<p>Ce fut donc avec une secr&egrave;te et sombre satisfaction qu'il s'applaudit
+d'avoir plong&eacute; madame de Br&eacute;vannes dans la plus compl&egrave;te, dans la plus
+profonde s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<h3>FIN DE LA DEUXI&Egrave;ME PARTIE.</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>TROISI&Egrave;ME PARTIE.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h2>
+
+<h3>R&Eacute;SOLUTION.</h3>
+
+
+<p>La passion de madame de Hansfeld pour M. de Morville avait encore
+augment&eacute; depuis sa derni&egrave;re entrevue au bal de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>Cet amour &eacute;tait chez Paula un bizarre m&eacute;lange de nobles exaltations et
+de funestes arri&egrave;re-pens&eacute;es. Elle aurait cru avilir l'homme qu'elle
+aimait, en souffrant qu'il se parjur&acirc;t, et elle &eacute;tait r&eacute;solue sinon
+d'ourdir, du moins de laisser tramer par Iris un complot infernal contre
+les jours de son mari, pour pouvoir &eacute;pouser M. de Morville, sans que
+celui-ci faill&icirc;t &agrave; son serment.</p>
+
+<p>En vain Paula restait &eacute;trang&egrave;re &agrave; cette machination, dont elle
+entrevoyait &agrave; peine les r&eacute;sultats; elle sentait, &agrave; la violence m&ecirc;me de
+ses h&eacute;sitations, de ses craintes, de ses remords anticip&eacute;s, quelle part
+criminelle elle prenait dans cette &eacute;pouvantable action, uniquement
+con&ccedil;ue dans l'int&eacute;r&ecirc;t de son amour.</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange pourtant!... Si les r&eacute;v&eacute;lations d'Iris avaient eu lieu
+quelques mois plus t&ocirc;t, alors, que le prince &eacute;prouvait toute la
+premi&egrave;re ardeur de sa passion pour Paula, passion &agrave; la fois si aveugle
+et si clairvoyante, qu'elle ne pouvait s'affaiblir par l'apparente
+&eacute;vidence des crimes de sa femme, dont il pressentait l'innocence; si les
+r&eacute;v&eacute;lations d'Iris, disons-nous, avaient eu lieu, lorsque le seul
+obstacle que Paula p&ucirc;t opposer &agrave; l'amour du prince &eacute;tait le souvenir de
+Rapha&euml;l.... Rapha&euml;l toujours regrett&eacute;, toujours ador&eacute;; qu'arrivait-il?</p>
+
+<p>Arnold apprenait l'innocence de Paula; Paula, l'indigne tromperie de
+Rapha&euml;l.</p>
+
+<p>Que de chances alors pour que madame de Hansfeld partage&acirc;t l'amour du
+prince qui m&eacute;ritait tant d'&ecirc;tre aim&eacute;, qui s'&eacute;tait montr&eacute; si vaillamment
+&eacute;pris! A force de soins, de tendresse, il se serait fait pardonner des
+soup&ccedil;ons dont il avait le premier si g&eacute;n&eacute;reusement souffert; Paula e&ucirc;t
+reconnu combien il avait, en effet, fallu de passion, d'opini&acirc;tre
+passion &agrave; son mari pour continuer de l'aimer malgr&eacute; de si funestes
+apparences: la vie la plus heureuse se f&ucirc;t alors ouverte devant elle,
+devant lui.</p>
+
+<p>Malheureusement, les r&eacute;v&eacute;lations d'Iris avaient &eacute;t&eacute; trop tardivement
+forc&eacute;es; plus malheureusement encore M. de Hansfeld aimait Berthe, et
+madame de Hansfeld M. de Morville. Ce double et fatal amour rendait leur
+position intol&eacute;rable.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld devait rester &agrave; jamais encha&icirc;n&eacute;e &agrave; un homme qui ne
+l'aimait plus; cet homme aimait une autre femme; et pour faire oublier
+&agrave; Paula les odieux soup&ccedil;ons dont elle avait &eacute;t&eacute; victime, il ne pouvait
+que l'entourer d'&eacute;gards froids et contraints.</p>
+
+<p>Et s&eacute;par&eacute;e de lui par un obstacle insurmontable, elle voyait &agrave; travers
+le prisme enchanteur de l'amour un homme jeune, beau, spirituel,
+passionn&eacute;... si passionn&eacute; qu'il avait voulu lui sacrifier ces deux
+religions de toute sa vie: <i>sa parole! sa m&egrave;re</i>! et Paula n'avait pas
+m&ecirc;me la consolation de songer que l'accomplissement de ses devoirs
+ferait au moins le bonheur de M. de Hansfeld.</p>
+
+<p>Celui-ci, trouvant de son c&ocirc;t&eacute; r&eacute;unies chez Berthe les gr&acirc;ces et les
+qualit&eacute;s les plus s&eacute;duisantes, se livrait sans remords &agrave; cet amour.
+Paula lui ayant toujours manifest&eacute; son indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait la position de M. et de madame de Hansfeld, au moment o&ugrave;
+celle-ci, pour m&eacute;nager M. de Br&eacute;vannes, qui pouvait la calomnier si
+dangereusement, allait le recevoir &agrave; l'h&ocirc;tel Lambert, ainsi que Berthe.</p>
+
+<p>L'exaltation de Paula &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; ce point qu'elle ne pouvait
+supporter plus longtemps sa position. Elle avait fix&eacute; &agrave; M. de Morville
+le terme de huit jours pour lui faire part de sa r&eacute;solution supr&ecirc;me,
+parce qu'elle voulait qu'avant huit jours le sort de sa vie enti&egrave;re f&ucirc;t
+d&eacute;cid&eacute;.</p>
+
+<p>Ou elle aurait le courage de profiter des offres d'Iris, ou elle se
+tuerait... si le projet de la jeune fille lui semblait exiger une
+complicit&eacute; pour ainsi dire trop directe, trop personnelle.</p>
+
+<p>Rien ne semble plus &eacute;trange, et rien n'est pourtant plus r&eacute;el que ces
+compositions, que ces attermoiements avec le crime.... Les juges ne sont
+pas les seuls &agrave; y trouver des <i>circonstances att&eacute;nuantes</i>.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld venait de faire demander Iris: celle-ci entra.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.</h2>
+
+<h3>L'&Eacute;PINGLE.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Vous m'avez demand&eacute;e, marraine?&mdash;dit Iris.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.... Fermez la porte... et voyez si personne ne peut nous entendre.
+Iris sortit un instant et revint.</p>
+
+<p>&mdash;Personne, marraine.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de Paula battait d'une fa&ccedil;on &eacute;trange; elle baissait les yeux
+devant le regard p&eacute;n&eacute;trant de la boh&eacute;mienne; enfin elle lui dit avec
+effort:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez bien; la conversation que je vais avoir avec vous sera la
+derni&egrave;re que nous aurons au sujet de... ce que vous savez. Vous m'avez
+dit, il y a quelques jours: Un mot, un signe de vous... cette &eacute;pingle...
+je suppose, et....</p>
+
+<p>Paula ne put achever.</p>
+
+<p>Iris reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous &ecirc;tes libre!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit cela....</p>
+
+<p>&mdash;Je le r&eacute;p&egrave;te....</p>
+
+<p>&mdash;Vous pr&eacute;tendez m'&ecirc;tre d&eacute;vou&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, maintenant, toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-m'en une preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, marraine.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi par quel moyen vous pr&eacute;tendez <i>me rendre libre</i>...</p>
+
+<p>La voix de madame de Hansfeld s'alt&eacute;ra; elle reprit aussit&ocirc;t et plus
+vivement:&mdash;Sans que ni vous ni moi soyons complices de... ce... ce qu'il
+faut faire pour cela.</p>
+
+<p>Ces mots sembl&egrave;rent br&ucirc;ler les l&egrave;vres de madame de Hansfeld.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette question?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas &agrave; la possibilit&eacute; de ce que vous m'avez propos&eacute;; je ne
+songe pas &agrave; en profiter; mais je veux conna&icirc;tre par quels moyens... vous
+pr&eacute;tendez... enfin, vous me comprenez....</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon vous en instruire?...</p>
+
+<p>&mdash;S'ils me paraissent moins horribles que je ne le suppose...
+peut-&ecirc;tre... je ne sais...&mdash;Puis la princesse, &eacute;pouvant&eacute;e de ce qu'elle
+venait de dire, mit la main sur ses yeux et s'&eacute;cria:&mdash;Non, non,
+laissez-moi... allez-vous-en, ne revenez plus, je ne veux plus vous
+voir... sortez....</p>
+
+<p>&mdash;Marraine, en gr&acirc;ce!...</p>
+
+<p>&mdash;Non... sortez, vous dis-je....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vais vous dire par quels moyens....</p>
+
+<p>Et Iris baissa la voix, attendant avec anxi&eacute;t&eacute; une nouvelle injonction
+de sortir.</p>
+
+<p>Paula resta muette.</p>
+
+<p>Iris continua:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je puis, si vous l'exigez, vous dire par quels moyens vous pouvez
+&ecirc;tre libre.... Mais prenez garde... prenez garde....</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld regarda fixement Iris.</p>
+
+<p>&mdash;Que je prenne garde?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... vous pourrez am&egrave;rement regretter de m'avoir interrog&eacute;e &agrave; ce
+sujet.... Vous avez des scrupules, ils deviendront plus grands encore si
+vous &ecirc;tes instruite de mes desseins.... Sans la parole que vous m'avez
+fait donner de ne pas agir &agrave; votre insu... je vous aurais &eacute;pargn&eacute; ces
+angoisses.... Quelquefois m&ecirc;me je me demande s'il n'est pas insens&eacute; &agrave;
+moi de vous ob&eacute;ir pour cela.... Je n'ai d'autre but que votre
+bonheur.... L'odieux du parjure ne retomberait que sur moi... peu
+importe... vous seriez heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oseriez-vous manquer &agrave; ce que vous m'avez promis?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement je ne l'ose pas; un mot de vous est une loi pour
+moi.... Au moins que cette soumission &agrave; vos volont&eacute;s vous donne une foi
+profonde, aveugle, dans ma parole....</p>
+
+<p>&mdash;Dans votre parole?&mdash;dit am&egrave;rement Paula.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et je vous jure que les &eacute;v&eacute;nements ont march&eacute; de telle sorte,
+sans que vous y soyez m&ecirc;l&eacute;e en rien, vous le savez mieux que personne...
+qu'avant huit jours... vous serez peut-&ecirc;tre libre... et non seulement
+aucun soup&ccedil;on ne vous atteindra, mais l'int&eacute;r&ecirc;t, mais les sympathies du
+monde seront pour vous..</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld regarda Iris avec surprise, presque avec stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'il en est ainsi, pourquoi ne pas me faire part de ces
+&eacute;v&eacute;nements, puisque j'y suis, dites-vous, absolument &eacute;trang&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;A cause de vos scrupules, marraine.</p>
+
+<p>&mdash;De mes scrupules! pourquoi en aurais-je? Ne suis-je pas innocente de
+ce qui se passe?</p>
+
+<p>&mdash;Vos scrupules na&icirc;tront... quoique insens&eacute;s.... Ils na&icirc;tront, vous
+dis-je, et vous les &eacute;couterez.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Supposez-vous instruite, par je ne sais quel prodige, de l'avenir
+d'une personne qui vous soit absolument indiff&eacute;rente... que vous ne
+connaissez m&ecirc;me pas.... Cette prescience vous apprend que cette personne
+doit mourir dans huit jours... mourir fatalement, sans que vous soyez
+pour rien dans les causes de cette mort, sans qu'elle vous profite en
+rien... sans que vous puissiez changer le cours des &eacute;v&eacute;nements qui
+l'am&egrave;nent.... N'&eacute;prouverez-vous pas une sorte d'angoisse &agrave; cette
+r&eacute;v&eacute;lation? ne vous regarderez-vous pas pour ainsi dire comme complice
+du destin en voyant cette personne ignorante du sort terrible qui
+l'attend, tandis que vous en &ecirc;tes instruite... vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me croirais pas complice de cette mort, mais j'&eacute;prouverais de la
+terreur en voyant cette personne marcher, confiante et paisible, vers un
+ab&icirc;me qu'elle ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cette terreur ne deviendra-t-elle pas un remords s'il s'agit
+de votre mari, si sa mort comble tous vos v&oelig;ux, r&eacute;alise toutes vos
+esp&eacute;rances?</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque innocente que vous fussiez d'une telle catastrophe, ne vous
+regarderiez-vous pas presque comme criminelle... seulement parce que
+vous &eacute;tiez instruite &agrave; l'avance? Encore une fois, ne m'interrogez pas
+davantage... ne me forcez pas &agrave; parler... vous vous en repentiriez, il
+serait trop tard.... Confiez-vous &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Me confier &agrave; vous... non, non, je sais ce dont vous &ecirc;tes capable....
+J'&eacute;tais certainement innocente de vos affreuses tentatives sur M. de
+Hansfeld... et les apparences me condamnaient. Pourtant je vous dis que
+je veux tout savoir.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous d&eacute;cid&eacute;e &agrave; renoncer &agrave; M. de Morville?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe?...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je le sache... dans ce cas seulement je dois parler.... Il
+serait cruel de laisser p&eacute;rir pour rien... deux cr&eacute;atures de Dieu....</p>
+
+<p>&mdash;La vie de deux personnes serait donc en danger?&mdash;s'&eacute;cria madame de
+Hansfeld.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur sur moi! malheur sur vous!&mdash;dit Iris d&eacute;sol&eacute;e ou paraissant
+l'&ecirc;tre de l'indiscr&eacute;tion qui lui &eacute;chappait.&mdash;Vous me faites dire ce que
+je ne voulais pas dire. Eh bien! oui, &agrave; cette heure, la vie de deux
+personnes est en danger....</p>
+
+<p>&mdash;B&eacute;ni soit Dieu qui t'a fait parler; jamais je n'ach&egrave;terai le bonheur
+de ma vie enti&egrave;re &agrave; un tel prix.... Je renonce &agrave; M. de Morville, et que
+je sois maudite si jamais....</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;tez... marraine. Je sais la puissance de vos scrupules... mais je
+sais aussi la puissance de votre amour.... Quoiqu'il s'agisse de la vie
+de deux personnes... vous pourriez &ecirc;tre maudite....</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse....</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, marraine, laissons les &eacute;v&eacute;nements suivre leur cours... ce qui
+sera... sera....</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que tu m'as rempli l'&acirc;me de terreur, car je sais ce dont tu
+es capable, tu veux le taire.... Non, non, parle... je l'exige....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien donc, puisque vous m'y forcez, apprenez tout.... Le prince
+aime Berthe et il en est aim&eacute;... Vous savez la jalousie f&eacute;roce de M. de
+Br&eacute;vannes.... Il hait d&eacute;j&agrave; le prince parce qu'il est votre mari....
+Maintenant qu'il le sait aim&eacute; de sa femme, il le hait &agrave; la mort....
+Supposez Berthe assez imprudente pour accorder un rendez-vous &agrave; M. de
+Hansfeld, rendez-vous innocent ou coupable, volontaire ou forc&eacute;, peu
+importe; M. de Br&eacute;vannes en est instruit, il les surprend tous deux par
+la ruse: les apparences sont contre eux.... Que fait-il? dites, que
+fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... mon Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Que fait-il! Il se croit aim&eacute; de vous, il croit qu'en vous rendant
+libres, vous et lui, par le double meurtre qu'il peut commettre
+impun&eacute;ment, il obtiendra votre main....</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une machination infernale....</p>
+
+<p>&mdash;Mais seriez-vous libre... ou non?... Et en quoi auriez-vous particip&eacute;
+&agrave; tout ceci?... Votre mari vous trompe... pour la femme d'un homme que
+vous ha&iuml;ssez.... Qu'y pouvez-vous?... Cet homme les tue tous les deux...
+&Ecirc;tes-vous sa complice? Qui vous emp&ecirc;che ensuite d'&eacute;pouser M. de
+Morville?... En quoi lui-m&ecirc;me peut-il jamais vous soup&ccedil;onner d'avoir
+tremp&eacute; dans cette machination?... Bien plus, ainsi que je vous le
+disais, l'int&eacute;r&ecirc;t, les sympathies du monde ne seront-ils pas pour
+vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes folle.... A peine M. de Br&eacute;vannes se porterait-il &agrave; une si
+terrible extr&eacute;mit&eacute; s'il se croyait aim&eacute; de moi, et encore il n'oserait
+pas m'offrir une main... teinte du sang de mon mari....</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est d'une jalousie d'orgueil si sauvage, que dans aucune
+circonstance il n'aurait h&eacute;sit&eacute; &agrave; tuer sa femme et son s&eacute;ducteur; mais
+comme il vous aime avec d'autant plus d'ardeur qu'il se croit follement
+aim&eacute; de vous, il ne doute pas que vous ne braviez les convenances
+jusqu'&agrave; lui donner votre main, et il se h&acirc;te &agrave; cette heure de tendre le
+pi&eacute;ge o&ugrave; sa femme et votre mari doivent infailliblement p&eacute;rir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous perdez la raison. Cet homme, si vaniteux qu'il soit, ne se
+croira jamais aim&eacute; de moi. A peine lui ai-je dit quelques paroles
+bienveillantes pour conjurer le mal qu'il pouvait me faire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... j'ai parl&eacute; pour vous... moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parl&eacute; pour moi?</p>
+
+<p>Et Iris raconta &agrave; madame de Hansfeld l'histoire du <i>livre noir</i>.</p>
+
+<p>Paula resta muette, an&eacute;antie, &agrave; cette r&eacute;v&eacute;lation.</p>
+
+<p>Elle ne pouvait croire &agrave; tant d'audace, &agrave; une combinaison si diabolique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est &eacute;pouvantable!&mdash;s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>Iris regarda sa ma&icirc;tresse en souriant d'un air &eacute;trange, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez jusqu'ici reproch&eacute; d'agir sans votre consentement... j'ai
+eu tort.... Je voulais vous cacher le fil des &eacute;v&eacute;nements qui se
+pr&eacute;paraient, vous m'avez forc&eacute;e de vous le d&eacute;couvrir.... Vous devez vous
+en repentir, maintenant que vous savez tout.... Ignorante de cette
+trame, son succ&egrave;s &eacute;tait pour vous un coup du hasard, vous en profitiez
+sans remords; maintenant vous en &ecirc;tes instruite... si vous ne la
+d&eacute;voilez pas, vous en &ecirc;tes complice.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi m'avez vous ob&eacute;i?&mdash;s'&eacute;cria machinalement madame de
+Hansfeld.&mdash;Pourquoi m'avez-vous appris ces horreurs?</p>
+
+<p>Ce mot &eacute;tait odieux, il r&eacute;v&eacute;lait la secr&egrave;te et homicide pens&eacute;e de Paula.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai ob&eacute;i&mdash;reprit am&egrave;rement Iris&mdash;parce que j'attendais cet
+ordre avec impatience, et que si vous ne me l'aviez pas donn&eacute; je vous
+aurais de moi-m&ecirc;me instruite de tout ceci....</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'abuse pas; en travaillant &agrave; votre bonheur, c'est &agrave; ma perte
+que je cours: lorsque vous aurez &eacute;pous&eacute; M. de Morville, je ne serai plus
+pour vous qu'un objet de m&eacute;pris et d'horreur.... Certes, j'aurais pu
+agir en silence, sans vous pr&eacute;venir, et vous laisser recueillir
+innocemment le fruit de cette sanglante combinaison. Mais je l'avoue...
+je n'ai pas eu ce courage; je veux bien mourir pour vous, mais &agrave;
+condition que vous me disiez au moins:&mdash;Meurs pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;trange et abominable cr&eacute;ature!</p>
+
+<p>&mdash;Votre bonheur causera ma perte, je le sais; mais au moins, au sein de
+votre heureux amour, peut-&ecirc;tre aurez-vous un souvenir pour moi....</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vous sacrifiiez ainsi dans mon int&eacute;r&ecirc;t, vous eussiez attendu
+que ce que vous appelez mon bonheur f&ucirc;t assur&eacute; pour me faire cette
+nouvelle r&eacute;v&eacute;lation....</p>
+
+<p>&mdash;Non, marraine; il se peut que vous ayez plus de vertu que d'amour, et
+alors votre bonheur e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &agrave; tout jamais empoisonn&eacute;. A cette heure, au
+contraire, en apprenant &agrave; quel prix vous auriez &eacute;pous&eacute; M. de Morville,
+vous pouvez choisir, vous avez entre vos mains l'avenir de votre amour
+pour M. de Morville, le sort de Berthe de Br&eacute;vannes et de votre mari....
+Un mot de vous &agrave; M. de Br&eacute;vannes au sujet du <i>livre noir</i>... et il sait
+que vous ne l'aimez pas, qu'il est dupe d'une fourberie dont je suis
+l'auteur, et qu'au lieu de conduire sa femme &agrave; l'h&ocirc;tel Lambert pour la
+faire plus s&ucirc;rement tomber dans le pi&eacute;ge qu'il lui tend ainsi qu'&agrave; M. de
+Hansfeld, il doit arracher Berthe &agrave; cet amour innocent encore... puisque
+la mort de sa femme et du prince lui est inutile; tel est votre devoir,
+marraine, faites-le. Sans doute, M. de Br&eacute;vannes, furieux, r&eacute;pandra
+contre vous les plus atroces calomnies.... Que vous importe?... ce sont
+des calomnies.... Sans doute, M. de Morville pourra s'en affliger, y
+croire, et sourire am&egrave;rement en songeant &agrave; l'amour id&eacute;al et romanesque
+qu'il avait pour vous; cela est triste; que vous importe?... pendant la
+longue vie qu'il vous reste &agrave; passer aupr&egrave;s du prince que vous n'aimez
+pas, et qui ne vous aime plus... vous pourrez vous r&eacute;p&eacute;ter glorieusement
+chaque jour: J'ai fait mon devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maudite sois-tu, d&eacute;mon vomi par l'enfer!... s'&eacute;cria madame de
+Hansfeld avec &eacute;garement;&mdash;laisse-moi... laisse-moi.... Pourquoi viens-tu
+m'enfermer dans un cercle affreux dont je ne puis sortir sans causer la
+mort de deux infortun&eacute;s, ou sans me jeter dans l'ab&icirc;me d'un d&eacute;sespoir
+sans fin?</p>
+
+<p>&mdash;Vous assombrissez bien les couleurs du tableau, marraine; vous pouvez
+sortir du cercle affreux dont vous parlez... mais pour aller le front
+haut et fier &agrave; l'autel avec M. de Morville, pour passer aupr&egrave;s de lui
+la vie la plus belle et la plus honor&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tais-toi... tais-toi!</p>
+
+<p>&mdash;Et cela sans lui faire parjurer ses serments, et cela sans le rendre
+coupable envers sa m&egrave;re, car elle b&eacute;nirait ce mariage, que vous pouvez
+contracter avec joie... sans honte, sans crime, en restant paisible &agrave;
+attendre les &eacute;v&eacute;nements... ne provoquant rien, ne faisant rien, ne
+sachant rien....</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! oh! tais-toi!</p>
+
+<p>&mdash;N'encourageant pas m&ecirc;me par un mot hypocrite la vengeance f&eacute;roce et
+int&eacute;ress&eacute;e de M. de Br&eacute;vannes, en &eacute;tant toujours avec lui froidement
+polie.... Tout est pr&eacute;vu.... Le livre noir parlera pour vous: le livre
+noir dira que, pour rendre plus tard votre mariage possible, il ne faut
+pas qu'on soup&ccedil;onne M. de Br&eacute;vannes de vous aimer et d'avoir calcul&eacute; la
+vengeance qu'il aura tir&eacute;e du prince et de Berthe.... Cela vous &eacute;pargne
+encore une assiduit&eacute; qui, remarqu&eacute;e dans le monde, aurait pu &eacute;veiller la
+jalousie de M. de Morville.... Je vous dis que tout &eacute;tait pr&eacute;vu...
+soigneusement pr&eacute;vu, marraine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... mon Dieu, d&eacute;livrez-moi de l'obsession de cette cr&eacute;ature!</p>
+
+<p>&mdash;De sorte qu'apr&egrave;s le tragique &eacute;v&eacute;nement&mdash;reprit imperturbablement
+Iris&mdash;M. de Br&eacute;vannes n'a aucun reproche &agrave; vous faire, et vous lui
+fermez votre porte sans un mot d'explication. Br&eacute;vannes &eacute;clatera... que
+pourra t-il faire ou dire? Le livre noir est entre mes mains, il n'a
+pas une lettre de vous; d'ailleurs, pour se plaindre, il lui faudrait
+avouer l'inf&acirc;me calcul qui lui a presque fait provoquer son d&eacute;shonneur
+pour avoir le droit de tuer sa femme et votre mari.... Mais il
+n'oserait, car il inspirerait autant de m&eacute;pris que d'horreur, qu'en
+dites-vous, marraine?</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi... te dis-je... va-t'en... va-t'en... tu m'&eacute;pouvantes!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que fais-je autre chose que de vous exposer le bien et le
+mal?... Maintenant vous &ecirc;tes libre... choisissez!</p>
+
+<p>&mdash;Monstre!... tu sais bien la port&eacute;e de les paroles... et des
+criminelles esp&eacute;rances que tu &eacute;voques &agrave; ma pens&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je un monstre... pour vous dire de choisir entre le bien et le
+mal? La vertu est donc une terrible chose &agrave; pratiquer, qu'elle co&ucirc;te
+autant de larmes que le crime?...</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, ayez piti&eacute; de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Un dernier mot, marraine. J'ai pu mettre en jeu certaines passions,
+pr&eacute;parer certains &eacute;v&eacute;nements... mais il ne d&eacute;pend plus de moi de mod&eacute;rer
+leur marche; car... ils semblent se pr&eacute;cipiter... demain, peut-&ecirc;tre, il
+serait trop tard.... Si vous &ecirc;tes d&eacute;cid&eacute;e au <i>bien</i>... c'est-&agrave;-dire &agrave;
+pr&eacute;venir votre mari du danger qu'il va courir, et M. de Br&eacute;vannes de la
+mystification dont il est dupe... agissez sans d&eacute;lai, aujourd'hui m&ecirc;me,
+&agrave; l'instant.... Une heure de retard peut tout perdre... c'est-&agrave; dire
+tout gagner dans l'int&eacute;r&ecirc;t de votre amour....</p>
+
+<p>A ce moment, un valet de chambre entra, apr&egrave;s avoir frapp&eacute;, chez Paula.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce?&mdash;dit-elle &agrave; cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ne sachant pas si madame la princesse recevait, j'ai pri&eacute; M. et madame
+de Br&eacute;vannes d'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont l&agrave;?&mdash;s'&eacute;cria madame de Hansfeld en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Madame a oubli&eacute; qu'elle avait donn&eacute; rendez-vous &agrave; M. et madame de
+Br&eacute;vannes ce matin...&mdash;dit Iris.</p>
+
+<p>&mdash;En effet&mdash;reprit Paula d'une voix &eacute;mue&mdash;je... oui... sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;La princesse re&ccedil;oit&mdash;se h&acirc;ta de dire Iris.&mdash;Priez seulement M. et
+madame de Br&eacute;vannes d'attendre... un moment.</p>
+
+<p>Le valet de chambre sortit.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h2>
+
+<h3>D&Eacute;CISION.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Jamais... jamais... je n'aurai le courage de recevoir monsieur et
+madame de Br&eacute;vannes&mdash;s'&eacute;cria la princesse avec d&eacute;sespoir&mdash;car....</p>
+
+<p>La voix du prince interrompit Paula.</p>
+
+<p>Le salon o&ugrave; elle se trouvait &eacute;tait s&eacute;par&eacute; des autres appartements par
+une longue galerie semblable &agrave; celle que M. de Hansfeld occupait &agrave;
+l'&eacute;tage sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Des porti&egrave;res de velours rempla&ccedil;aient les portes; Paula entendit son
+mari demander au valet de chambre, qui se tenait &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de cette
+galerie, si la princesse &eacute;tait chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le prince!&mdash;s'&eacute;cria Iris.</p>
+
+<p>&mdash;Il va se rencontrer avec cette jeune femme...&mdash;dit Paula.&mdash;Tous deux
+ignorent que M. de Br&eacute;vannes est instruit de leur amour, et que par un
+affreux calcul il doit feindre d'ignorer cet amour.... Oh! c'est
+horrible... les laisser dans cette funeste confiance....</p>
+
+<p>Iris se h&acirc;ta de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez &eacute;pargner ces malheureux et renoncer &agrave; M. de Morville?
+Soit; tout &agrave; l'heure, au moment o&ugrave; M. de Br&eacute;vannes sortira de l'h&ocirc;tel,
+je trouverai moyen de lui parler, et en deux mots je lui apprends la
+fourberie du livre noir.</p>
+
+<p>Paula fit un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas l&agrave; votre volont&eacute;, marraine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, si par hasard cette volont&eacute; changeait, si vous vouliez
+profiter des &eacute;v&eacute;nements que cette rencontre du prince et de Berthe chez
+vous va pr&eacute;cipiter encore... &agrave; moins que vous ne vous y opposiez lorsque
+vous me verrez me lever pour aller attendre M. de Br&eacute;vannes, donnez-moi
+cette &eacute;pingle en me disant de la serrer... cela voudra dire que M. de
+Br&eacute;vannes doit rester dans son erreur....</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Voici le prince.... Tout &agrave; l'heure donnez-moi cette &eacute;pingle... et dans
+huit jours vous &ecirc;tes libre, sinon... renoncez &agrave; jamais &agrave; M. de Morville.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld entra chez sa femme.</p>
+
+<p>Iris avait l'habitude de rester aupr&egrave;s de sa ma&icirc;tresse, lors m&ecirc;me que
+celle-ci recevait des visites. Sa pr&eacute;sence &agrave; la sc&egrave;ne suivante parut
+donc au prince fort naturelle.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.</h2>
+
+<h3>LA CHASSE AU MARAIS.</h3>
+
+
+<p>M. de Hansfeld &eacute;tait &agrave; la fois surpris, &eacute;mu, troubl&eacute;.</p>
+
+<p>Il venait de voir Berthe descendre de voiture avec M. de Br&eacute;vannes,
+Berthe &agrave; qui il avait cru dire &agrave; tout jamais adieu lors de sa derni&egrave;re
+entrevue avec elle chez Pierre Raimond.</p>
+
+<p>Ayant toujours ignor&eacute; que Paula connaissait M. de Br&eacute;vannes, Arnold ne
+pouvait concevoir pourquoi celui-ci conduisait sa femme &agrave; l'h&ocirc;tel
+Lambert, et comment madame de Hansfeld s'&eacute;tait li&eacute;e avec Berthe, dont
+elle le savait &eacute;pris. Paula, pour &eacute;chapper au voyage d'Allemagne dont
+son mari la mena&ccedil;ait, ne l'avait-elle pas menac&eacute; &agrave; son tour de r&eacute;v&eacute;ler
+les entrevues qu'il avait avec Berthe chez le graveur, de les r&eacute;v&eacute;ler,
+disons-nous, &agrave; M. de Br&eacute;vannes?</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait donc le but de Paula en recevant Berthe &agrave; l'h&ocirc;tel Lambert?
+&Eacute;tait-ce affectation, indiff&eacute;rence?</p>
+
+<p>Arnold se perdait en conjectures; en songeant qu'il allait revoir
+Berthe, l'&eacute;tonnement, le bonheur, la crainte l'agitaient malgr&eacute; lui. Il
+dit &agrave; Paula, d'une voix l&eacute;g&egrave;rement &eacute;mue:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je viens de voir entrer une visite pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...&mdash;r&eacute;pondit madame de Hansfeld avec embarras.&mdash;Une femme de mes
+amies m'a pr&eacute;sent&eacute; dans le monde madame de Br&eacute;vannes, que l'on dit
+charmante et que vous trouvez telle...&mdash;ajouta-t-elle en riant d'un air
+forc&eacute;.&mdash;Madame de Br&eacute;vannes m'a demand&eacute; quand je restais chez moi, je
+lui ai dit aujourd'hui et je l'avais oubli&eacute;... On l'a fait un moment
+attendre avec son mari.... Ne vous ayant pas vu, il m'a &eacute;t&eacute; impossible
+de vous pr&eacute;venir de cette visite... qui, je le crois, ne pouvait
+d'ailleurs vous &ecirc;tre d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>&mdash;Ma marraine me permettra-t-elle de lui faire observer que voil&agrave; d&eacute;j&agrave;
+bien longtemps que les personnes attendent?&mdash;dit Iris avec une sorte de
+familiarit&eacute; respectueuse &agrave; laquelle on &eacute;tait habitu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a raison&mdash;dit M. de Hansfeld, imprudemment entra&icirc;n&eacute; par le d&eacute;sir
+de revoir Berthe; il sonna.</p>
+
+<p>Un laquais parut.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer&mdash;dit le prince.</p>
+
+<p>Le laquais sortit.</p>
+
+<p>Iris et Paula &eacute;chang&egrave;rent un regard.</p>
+
+<p>Pour l'intelligence de la sc&egrave;ne suivante, nous dirons que quelques
+lignes du livre noir, toujours &eacute;crites au nom de Paula et communiqu&eacute;es
+le matin m&ecirc;me par Iris &agrave; M. de Br&eacute;vannes, apprenaient &agrave; celui-ci que
+l'objet de l'amour de Berthe &eacute;tait le prince de Hansfeld, et que tr&egrave;s
+souvent elle avait eu des entrevues avec lui, sous un nom suppos&eacute;, chez
+Pierre Raimond.</p>
+
+<p>Quelques mots expressifs indiquaient le parti terrible que M. de
+Br&eacute;vannes pouvait tirer de cet amour, dont la punition, s'il devenait
+coupable et flagrant, pouvait assurer la libert&eacute; de M. de Br&eacute;vannes et
+de Paula.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette d&eacute;couverte, M. de Br&eacute;vannes redoubla d'hypocrisie afin
+d'augmenter encore la s&eacute;curit&eacute; de sa femme, qu'il se promit n&eacute;anmoins
+d'observer attentivement, quoiqu'il ne dout&acirc;t pas qu'elle aim&acirc;t le
+prince.</p>
+
+<p>Le premier refus de Berthe de se rendre &agrave; l'h&ocirc;tel Lambert, son &eacute;motion
+croissante en approchant des lieux o&ugrave; elle allait revoir Arnold, &eacute;taient
+des preuves convaincantes de cet amour. M. de Br&eacute;vannes s'&eacute;tant
+d'ailleurs inform&eacute; aupr&egrave;s du portier de Pierre Raimond des visites que
+recevait le graveur, M. de Hansfeld lui avait &eacute;t&eacute; si exactement d&eacute;peint
+qu'il n'attendait que l'occasion de voir le prince pour s'assurer de son
+identit&eacute; avec le visiteur assidu de Pierre Raimond.</p>
+
+<p>Paula, assise aupr&egrave;s de la chemin&eacute;e, avait &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle une petite
+table sur laquelle &eacute;tait plac&eacute;e la fatale &eacute;pingle qui, remise &agrave; Iris,
+devait l'emp&ecirc;cher de d&eacute;voiler &agrave; M. de Br&eacute;vannes la fourberie dont il
+&eacute;tait dupe, et le laisser dans la cr&eacute;ance qu'en se d&eacute;barrassant de sa
+femme et du prince il pourrait &eacute;pouser Paula.</p>
+
+<p>La boh&eacute;mienne, occup&eacute;e d'un travail de tapisserie, &eacute;tait demi-cach&eacute;e par
+les rideaux de la fen&ecirc;tre aupr&egrave;s de laquelle elle se tenait; mais elle
+pouvait n&eacute;anmoins ne pas quitter sa ma&icirc;tresse du regard.</p>
+
+<p>Et il faut le dire, ce regard semblait quelquefois exercer sur Paula une
+sorte de fascination.</p>
+
+<p>Enfin M. de Hansfeld, debout devant la chemin&eacute;e, dissimulait &agrave; peine son
+&eacute;motion.</p>
+
+<p>La porte s'ouvre, un valet de chambre annonce:</p>
+
+<p>&mdash;M. et madame de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre trouvera-t-on un contraste assez dramatique entre la
+conversation futile, oiseuse, d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e des quatre acteurs de cette
+sc&egrave;ne, et les anxi&eacute;t&eacute;s, les passions diverses et profondes qui les
+agitaient.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld se leva, fit quelques pas au-devant de Berthe, et lui
+dit avec gr&acirc;ce:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes, madame, mille fois aimable d'avoir bien voulu vous rappeler
+que je restais chez moi aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Madame... vous... &ecirc;tes bien bonne&mdash;balbutia Berthe, en baissant les
+yeux de peur de rencontrer ceux d'Arnold.</p>
+
+<p>La malheureuse femme se sentait d&eacute;faillir.</p>
+
+<p>La princesse ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me permettre, madame, de vous pr&eacute;senter monsieur de
+Hansfeld, qui n'a pas eu, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, l'honneur de vous
+rencontrer?</p>
+
+<p>Arnold s'avan&ccedil;a, salua profond&eacute;ment et dit &agrave; Berthe:</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette toujours de ne pas accompagner madame de Hansfeld dans le
+monde aussi souvent que je le d&eacute;sirerais; mais apr&egrave;s la bonne fortune
+qu'elle vous a due, madame, je le regrette doublement; pourtant je me
+console, puisque je suis assez heureux pour pouvoir vous pr&eacute;senter
+mes... hommages.</p>
+
+<p>Voulant venir au secours de Berthe, qui de plus en plus troubl&eacute;e ne
+trouvait pas un mot &agrave; r&eacute;pondre &agrave; Arnold, madame de Hansfeld dit &agrave;
+celui-ci en lui pr&eacute;sentant M. de Br&eacute;vannes d'un geste:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Br&eacute;vannes....</p>
+
+<p>Ce dernier salua.</p>
+
+<p>Le prince lui rendit ce salut et lui dit avec affabilit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je serai toujours enchant&eacute;, monsieur, de vous rencontrer chez madame
+de Hansfeld, et j'esp&egrave;re que j'aurai le plaisir de vous y voir souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi souvent, monsieur, qu'il me sera possible de profiter d'une
+offre si aimable sans en abuser....</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces pr&eacute;liminaires indispensables, les quatre personnages
+s'assirent. Paula &agrave; sa place, &agrave; droite de la chemin&eacute;e, Berthe &agrave; gauche,
+M. de Br&eacute;vannes &agrave; c&ocirc;t&eacute; de madame de Hansfeld, et Arnold aupr&egrave;s de la
+fille du graveur.</p>
+
+<p>Le prince, sentant la n&eacute;cessit&eacute; de vaincre son &eacute;motion, faisait les
+honneurs de chez lui avec la plus parfaite dignit&eacute;.</p>
+
+<p>Berthe, de son c&ocirc;t&eacute;, se rassurait peu &agrave; peu; Paula t&acirc;chait de ne pas
+c&eacute;der aux terribles pr&eacute;occupations que devait lui causer son dernier
+entretien avec Iris.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes, qui avait toujours entendu parler du prince de Hansfeld
+comme d'une sorte d'original, farouche, bizarre, &agrave; demi-insens&eacute;, et qui
+s'&eacute;tait demand&eacute; comment sa femme avait pu s'&eacute;prendre d'un tel homme, M.
+de Br&eacute;vannes resta stup&eacute;fait de la distinction et de la gracieuse
+urbanit&eacute; du prince, dont la figure juv&eacute;nile et douce &eacute;tait des plus
+charmantes.</p>
+
+<p>Alors il comprit parfaitement l'amour de Berthe, et sa rage s'en
+augmenta contre elle et contre M. de Hansfeld. Aussi, jetait-il
+quelquefois sur celui-ci &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e des regards de tigre; puis il
+cherchait les yeux de Paula avec un air d'intelligence tour &agrave; tour
+sombre et passionn&eacute; qui prouva &agrave; madame de Hansfeld qu'Iris ne l'avait
+pas tromp&eacute;e au sujet du livre noir.</p>
+
+<p>Un silence assez embarrassant avait succ&eacute;d&eacute; aux premi&egrave;res banalit&eacute;s de
+la conversation.</p>
+
+<p>Le prince le rompit en disant &agrave; Berthe:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez d&ucirc;, madame, avoir bien de la peine &agrave; trouver cette demeure
+isol&eacute;e au milieu de ce quartier d&eacute;sert?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur,&mdash;r&eacute;pondit Berthe en rougissant jusqu'aux yeux;&mdash;mon
+p&egrave;re... habite tr&egrave;s pr&egrave;s d'ici.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse, que la jeune femme avait, pour ainsi dire, faite
+involontairement, redoubla sa confusion en lui rappelant les premiers
+temps de son amour pour Arnold. Celui-ci se h&acirc;ta d'ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;C'est diff&eacute;rent, madame; mais venir &agrave; l'&icirc;le Saint-Louis, c'est
+toujours une esp&egrave;ce de voyage pour les v&eacute;ritables Parisiens.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes&mdash;on est bien d&eacute;dommag&eacute; de ce voyage...
+comme vous dites, monsieur, en pouvant admirer cet h&ocirc;tel... un v&eacute;ritable
+palais!...</p>
+
+<p>&mdash;En effet&mdash;dit Paula pour prendre part &agrave; la conversation&mdash;dans le
+faubourg Saint-Germain, ce quartier des beaux h&ocirc;tels que nous avons
+habit&eacute; pendant quelque temps, on ne trouve rien de comparable &agrave; cette
+demeure v&eacute;ritablement grandiose.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut plus b&acirc;tir des palais maintenant&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes&mdash;les
+fortunes sont beaucoup trop divis&eacute;es.... Vous avez beaucoup plus de bon
+sens que nous, messieurs les &eacute;trangers; en Angleterre, en Russie, en
+Allemagne aussi, je le suppose, le droit d'a&icirc;nesse a sagement maintenu
+le principe de la grande propri&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;r, monsieur&mdash;dit en souriant M. de Hansfeld&mdash;que vous n'avez
+jamais eu de fr&egrave;re ou de s&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur; mais qui vous donne cette certitude?</p>
+
+<p>&mdash;Votre admiration pour l'excellence du droit d'a&icirc;nesse.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes ne comprit pas ce qu'il y avait d'aimable dans les
+paroles du prince, et il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, monsieur, que si je n'&eacute;tais pas fils unique j'aurais eu
+d'autres mani&egrave;res de voir &agrave; ce sujet?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, monsieur, que votre mani&egrave;re d'aimer vos fr&egrave;res et vos s&oelig;urs
+aurait compl&egrave;tement chang&eacute; votre mani&egrave;re de voir &agrave; ce sujet. Mais,
+pardonnez-nous, madame&mdash;dit le prince en s'adressant &agrave; Berthe&mdash;de parler
+pour ainsi dire politique; ainsi, sans transition aucune, je vous
+demanderai ce que vous pensez de la nouvelle com&eacute;die... donn&eacute;e au
+Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais. Madame de Hansfeld et moi, nous avons eu le plaisir de
+vous y voir, je n'ose dire de vous y remarquer.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne pouvait gu&egrave;re &ecirc;tre autrement&mdash;dit Berthe en reprenant un peu
+d'assurance&mdash;j'&eacute;tais &agrave; c&ocirc;t&eacute; de madame Girard, qui avait une coiffure si
+singuli&egrave;re qu'elle attirait tous les regards.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, madame&mdash;reprit Paula&mdash;qu'en jetant les yeux dans votre
+loge nous n'avons vu le singulier bonnet... le sobieska de madame
+Girard, que par hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Cette com&eacute;die m'a paru charmante et remplie d'int&eacute;r&ecirc;t&mdash;dit Berthe&mdash;et,
+sans conna&icirc;tre l'auteur, M. de Gercourt, j'ai &eacute;t&eacute; enchant&eacute;e de son
+succ&egrave;s... il avait tant d'envieux!</p>
+
+<p>&mdash;L'auteur, M. de Gercourt, est tout &agrave; fait un homme du
+monde?...&mdash;demanda madame de Hansfeld.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame&mdash;reprit M. de Br&eacute;vannes&mdash;il a &eacute;t&eacute; l'un des cinq ou six
+hommes des plus &agrave; la mode de Paris; on le classait m&ecirc;me imm&eacute;diatement
+apr&egrave;s le <i>beau</i> Morville, cet astre qui a longtemps brill&eacute; d'un &eacute;clat
+sans &eacute;gal; entre nous, je ne sais pas trop pourquoi; c'&eacute;tait un
+engouement ridicule, rien de plus, car Gercourt et beaucoup d'autres ont
+mille fois plus d'agr&eacute;ments que ce pr&eacute;tentieux M. de Morville.</p>
+
+<p>Paula tressaillit en entendant prononcer un nom si cher &agrave; son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le regard de la princesse rencontra le regard d'Iris... ce regard lui
+pesa sur le c&oelig;ur comme du plomb.</p>
+
+<p>Ignorant compl&egrave;tement l'amour de Paula pour M. de Morville, et croyant
+d'un bon effet aux yeux de madame de Hansfeld, de faire montre de d&eacute;dain
+&agrave; l'endroit d'un des hommes les plus recherch&eacute;s de Paris; c&eacute;dant
+d'ailleurs &agrave; un sentiment d'envie et &agrave; une habitude de d&eacute;nigrement qu'il
+avait depuis longtemps prise &agrave; l'&eacute;gard de M. de Morville, qu'il
+d&eacute;testait, sans autre motif qu'une basse jalousie, M. de Br&eacute;vannes,
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ce M. de Morville a une jolie figure, si l'on veut; mais il a l'air si
+stupidement satisfait de lui-m&ecirc;me, qu'il en fait mal au c&oelig;ur. On parle
+de ses succ&egrave;s; apr&egrave;s tout, il n'a jamais r&eacute;ussi qu'aupr&egrave;s de ces femmes
+faciles auxquelles on peut pr&eacute;tendre, pourvu qu'on soit du monde dont
+elles sont.... On a fait beaucoup de bruit de sa liaison avec cette
+Anglaise: il en &eacute;tait fort &eacute;pris, soit; mais elle se moquait de lui,
+comme fera toute femme de bon go&ucirc;t; car ne trouvez-vous pas, madame,
+qu'on peut toujours &agrave; peu pr&egrave;s juger de la valeur d'une femme par la
+valeur de l'homme qu'elle distingue?</p>
+
+<p>&mdash;C'est g&eacute;n&eacute;ralement vrai, monsieur&mdash;dit Paula en se contenant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, vous venez d'appr&eacute;cier les sots et ridicules
+enthousiastes de ce sot et ridicule Morville.</p>
+
+<p>Rien de plus vulgaire que ce dicton: Les petites causes produisent
+souvent de grands effets. Mais aussi rien de plus vrai que cette
+vulgarit&eacute;.</p>
+
+<p>En voici une nouvelle preuve:</p>
+
+<p>M. de Hansfeld ne connaissait pas M. de Morville, il lui &eacute;tait donc
+indiff&eacute;rent d'en entendre parler en mal ou en bien; mais c&eacute;dant, malgr&eacute;
+lui sans doute, &agrave; un vague d&eacute;sir de se mettre bien avec M. de Br&eacute;vannes,
+il crut lui &ecirc;tre agr&eacute;able en partageant son avis au sujet de M. de
+Morville.</p>
+
+<p>Enfin, la pauvre Berthe elle-m&ecirc;me, autant par envie de complaire &agrave; son
+mari que par suite de cette d&eacute;f&eacute;rence, de cet acquiescement involontaire
+qu'une femme accorde toujours au jugement de celui qu'elle aime, la
+pauvre Berthe, disons-nous, fut, pour ainsi dire, le na&iuml;f et timide &eacute;cho
+du prince dans la conversation suivante.</p>
+
+<p>Cette conversation fut la <i>cause</i>; nous dirons tout &agrave; l'heure l'<i>effet</i>.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld reprit donc:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas M. de Morville, je l'ai aper&ccedil;u deux ou trois fois;
+il m'a paru beau, mais d'une affectation presque ridicule, et j'ai
+entendu dire que l'on exag&eacute;rait beaucoup son m&eacute;rite....</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussi ce que j'ai entendu dire...&mdash;ajouta la malheureuse
+Berthe;&mdash;il a, ce me semble, une figure tr&egrave;s r&eacute;guli&egrave;re... mais peut-&ecirc;tre
+un peu insignifiante.</p>
+
+<p>Paula ne dit pas un mot; elle prit sur la petite table l'&eacute;pingle fatale
+et se mit &agrave; jouer avec ce bijou.</p>
+
+<p>Iris ne quittait pas sa ma&icirc;tresse du regard.</p>
+
+<p>Elle tressaillit d'une sombre joie au mouvement de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>On le voit, la petite <i>cause</i> commen&ccedil;ait &agrave; produire son <i>effet</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis enchant&eacute; de voir une personne de go&ucirc;t comme vous,
+monsieur&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes au prince&mdash;rendre mon jugement d&eacute;cisif en
+l'approuvant.</p>
+
+<p>Arnold, pour achever de se mettre tout &agrave; fait dans les bonnes gr&acirc;ces du
+mari de Berthe, hasarda un l&eacute;ger mensonge et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens m&ecirc;me d'avoir un jour &eacute;cout&eacute; sa conversation, et je l'ai
+trouv&eacute;e au-dessous du m&eacute;diocre....</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que M. de Morville ne passe pas, dit-on, pour avoir
+infiniment d'esprit...&mdash;ajouta le doux et tendre &eacute;cho en baissant ses
+grands yeux bleus, et en rougissant &agrave; la fois et de mentir et de faire
+une sorte de <i>bassesse</i> pour &ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>La petite cause continuait de produire son effet.</p>
+
+<p>Tenant dans sa main droite l'&eacute;pingle constell&eacute;e madame de Hansfeld
+battait pour ainsi dire sur sa main gauche la mesure du crescendo de
+col&egrave;re qui l'agitait, et qui enveloppait Berthe, M. de Br&eacute;vannes et le
+prince.</p>
+
+<p>Dans ce moment elle rencontra les yeux d'Iris, et, au lieu de d&eacute;tourner
+son regard de celui de la boh&eacute;mienne, elle la regarda un moment d'un air
+tellement significatif, qu'Iris crut qu'elle allait lui donner
+l'&eacute;pingle.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes reprit, en s'adressant &agrave; madame de Hansfeld:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous-m&ecirc;me, madame, que pensez-vous de M. de Morville?
+N'avons-nous pas raison de nous r&eacute;volter un peu contre l'admiration
+moutonni&egrave;re qui fait une idole d'un homme nul?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monsieur&mdash;dit Paula&mdash;il est tr&egrave;s bien de ne pas accepter
+des renomm&eacute;es par cela seulement qu'elles sont des renomm&eacute;es....</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'aussi jamais renomm&eacute;e ne fut moins m&eacute;rit&eacute;e; et je ne suis pas
+le seul, je vous le jure, qui proteste contre elle.... Beaucoup de
+personnes pensent comme moi; et ce qui indispose contre ce M. de
+Morville, c'est qu'il pr&eacute;tend &agrave; tous les succ&egrave;s. A l'entendre, il monte
+&agrave; cheval mieux que personne, il fait des armes mieux que personne, il
+lire &agrave; la chasse mieux que personne....</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que M. de Morville est grand chasseur?&mdash;dit Arnold.</p>
+
+<p>&mdash;Il en a du moins la pr&eacute;tention, car il les a toutes; mais je suis s&ucirc;r
+qu'il justifie aussi peu celle-l&agrave; que les autres, et qu'il chasse par
+ton et non par plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Il a tort&mdash;dit Arnold&mdash;car c'est un des plus vifs plaisirs que je
+connaisse....</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes chasseur, monsieur?&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons de si belles chasses en Allemagne, qu'il est impossible de
+ne pas avoir ce go&ucirc;t. Il est surtout une chasse que j'aimais beaucoup,
+et qui n'est peut-&ecirc;tre pas tr&egrave;s connue en France....</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chasse, monsieur?... Je puis vous renseigner, car j'ai aim&eacute;,
+j'aime encore passionn&eacute;ment la chasse....</p>
+
+<p>&mdash;La chasse au marais. Nous avons en Allemagne d'admirables passages
+d'oiseaux aquatiques.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez la chasse au marais!...&mdash;s'&eacute;cria M. de Br&eacute;vannes apr&egrave;s un
+moment de r&eacute;flexion, et comme &eacute;clair&eacute; par une id&eacute;e subite.</p>
+
+<p>&mdash;A la folie... monsieur.... Mais avez-vous en France beaucoup de ces
+chasses?</p>
+
+<p>&mdash;Nous en avons, et je puis m&ecirc;me dire que j'en ai une chez moi, en
+Lorraine, des plus belles de la province....</p>
+
+<p>&mdash;Certainement&mdash;dit na&iuml;vement Berthe&mdash;ce matin m&ecirc;me encore le r&eacute;gisseur
+de M. de Br&eacute;vannes lui a annonc&eacute; qu'il y avait en ce moment un passage
+extraordinaire de...&mdash;je ne me rappelle pas le nom de ces oiseaux&mdash;dit
+Berthe en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Un passage de halbrans; ils sont venus s'abattre sur nos &eacute;tangs par
+nu&eacute;es... et, tenez, monsieur&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes avec une expression de
+franche cordialit&eacute;&mdash;si je ne craignais pas de passer pour un vrai paysan
+du Danube... pour un homme par trop sans fa&ccedil;on....</p>
+
+<p>Le prince regardait M. de Br&eacute;vannes avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, monsieur&mdash;lui dit-il&mdash;je ne comprends pas....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma foi, arri&egrave;re la honte, entre chasseurs la franchise avant
+tout. Le passage des halbrans est magnifique cette ann&eacute;e, il dure
+toujours au moins une huitaine. J'ai quatre cents arpents d'&eacute;tangs; ma
+maison est confortablement arrang&eacute;e pour l'hiver.... Permettez-moi de
+vous offrir d'y venir tirer quelques coups de fusil; en trente-six
+heures nous serons chez moi.... Et, si par un hasard inesp&eacute;r&eacute;, madame de
+Hansfeld n'avait pas trop d'aversion pour la campagne pendant quelques
+jours d'hiver, madame de Br&eacute;vannes t&acirc;cherait de lui en rendre le s&eacute;jour
+le moins d&eacute;sagr&eacute;able possible. Vous le voyez, monsieur, lorsque je me
+mets &agrave; &ecirc;tre indiscret, je ne le suis pas &agrave; demi....</p>
+
+<p>A cette proposition si brusque, si inattendue, si en dehors des
+habitudes et des usages re&ccedil;us, et qui, accept&eacute;e par M. de Hansfeld
+pouvait avoir de si terribles r&eacute;sultats, la princesse tressaillit.</p>
+
+<p>Berthe rougit et frissonna.</p>
+
+<p>Iris bondit sur sa chaise. M. de Hansfeld put &agrave; peine dissimuler sa
+joie; pourtant, avant d'accepter, il t&acirc;cha, mais en vain, de rencontrer
+le regard de Berthe. La jeune femme n'osait lever les yeux.</p>
+
+<p>Arnold interpr&eacute;ta cette expression n&eacute;gative en sa faveur, et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, monsieur, cette offre est si aimable et faite avec tant de
+bonne gr&acirc;ce... que je craindrais de vous laisser voir tout le plaisir
+qu'elle me fait, si, comme vous le dites, entre chasseurs on ne devait
+pas avant tout accepter franchement ce qu'on vous offre franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous acceptez donc, monsieur?&mdash;s'&eacute;cria M. de Br&eacute;vannes.&mdash;Puis,
+s'adressant &agrave; Paula:&mdash;Puis-je esp&eacute;rer, madame, que l'exemple de M. de
+Hansfeld vous encouragera, si sauvage que soit mon invitation, si
+insolite que soit en plein hiver, je n'ose dire... une telle partie de
+plaisir. Je suis s&ucirc;r que madame de Br&eacute;vannes ferait de son mieux pour
+vous faire trouver moins longs ces quelques jours de solitude au milieu
+de nos bois.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez, madame&mdash;dit Berthe d'une voix alt&eacute;r&eacute;e&mdash;que je serais bien
+heureuse si vous daigniez nous accorder cette faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes mille fois aimable, madame; mais je crains de vous causer un
+tel d&eacute;rangement...&mdash;dit Paula dans une inexprimable angoisse. Elle
+sentait que de son consentement allait d&eacute;pendre son avenir, celui de M.
+de Morville, celui de Berthe et d'Arnold; car, ainsi que l'avait pr&eacute;vu
+Iris, sans s'attendre pourtant &agrave; cet incident si peu pr&eacute;vu, elle
+sentait que les &eacute;v&eacute;nements allaient se pr&eacute;cipiter d'une mani&egrave;re
+effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez g&eacute;n&eacute;reuse, madame&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes;&mdash;nous t&acirc;cherons de vous
+distraire... nous organiserons pour vous de v&eacute;ritables chasses de
+demoiselles; j'ai des furets excellents.... Si vous ne connaissez pas le
+divertissement du furetage, cela vous amusera, je le crois.... Le temps
+est assez doux cet hiver... je puis vous promettre une p&ecirc;che aux
+flambeaux.... Enfin, j'ai une r&eacute;serve bien peupl&eacute;e de daims et de
+chevreuils; vous en verrez prendre quelques-uns dans les toiles. Je me
+h&acirc;te de vous dire que cette chasse n'a rien de barbare, car les victimes
+restent vivantes. Je sais, madame, que ce sont l&agrave; de rustiques et
+simples amusements; mais le contraste m&ecirc;me qu'ils offrent avec la ville
+de Paris pendant l'hiver peut leur donner quelque piquant... de m&ecirc;me
+qu'apr&egrave;s les avoir go&ucirc;t&eacute;s vous trouverez peut-&ecirc;tre plus de saveur aux
+brillants plaisirs du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez, monsieur&mdash;r&eacute;pondit Paula, dans une anxi&eacute;t&eacute; de plus en plus
+profonde&mdash;que cette partie de plaisir improvis&eacute;e me serait extr&ecirc;mement
+agr&eacute;able par la seule pr&eacute;sence de madame de Br&eacute;vannes; mais je crains
+vraiment qu'elle ne consente &agrave; ce voyage impromptu que par consid&eacute;ration
+pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, madame, j'y trouverai, je vous assure, le plus grand
+charme... le plus grand plaisir....</p>
+
+<p>Encore un effet important caus&eacute; par une petite cause.</p>
+
+<p>Ces paroles furent prononc&eacute;es par Berthe avec une si na&iuml;ve expression de
+bonheur et de joie... le regard qu'elle &eacute;changea en ce moment avec
+Arnold (regard rapidement intercept&eacute; par Paula) trahissait une passion
+si profonde, si ineffable, si radieuse, que tous les serpents de l'envie
+et de la rage mordirent madame de Hansfeld au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Paula aussi aimait avec passion, avec enivrement... et cet amour ne
+devait jamais &ecirc;tre heureux. La vue d'un bonheur qui lui &eacute;tait interdit
+redoubla sa col&egrave;re; elle se souvint de la malveillance presque
+m&eacute;prisante avec laquelle M. de Br&eacute;vannes, M. de Hansfeld et Berthe
+avaient parl&eacute; de M. de Morville; elle les enveloppa tous trois dans le
+m&ecirc;me sentiment de haine; dans ce moment d'exasp&eacute;ration, d'autant plus
+violente qu'elle &eacute;tait plus contrainte, elle accepta l'offre de M. de
+Br&eacute;vannes, et dit &agrave; Berthe d'une voix dont elle sut parfaitement
+dissimuler l'&eacute;motion:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, au risque d'&ecirc;tre v&eacute;ritablement f&acirc;cheuse en me rendant
+&agrave; votre aimable insistance... j'accepte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que vous &ecirc;tes bonne, madame!&mdash;s'&eacute;cria Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand partons-nous, monsieur de Br&eacute;vannes?&mdash;dit le prince sans
+pouvoir dissimuler sa joie;&mdash;je me fais une f&ecirc;te de cette chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai aux ordres de madame de Hansfeld&mdash;dit M. de
+Br&eacute;vannes;&mdash;seulement je lui ferai observer que le s&eacute;jour des oiseaux de
+passage est ordinairement assez court, et que nous devrions nous rendre
+chez moi le plus t&ocirc;t possible.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en pensez-vous, madame?&mdash;dit M. de Hansfeld &agrave; sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si demain... convient &agrave; madame de Br&eacute;vannes....</p>
+
+<p>&mdash;A merveille&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes.&mdash;Moi et ma femme, nous partirons ce
+soir pour vous pr&eacute;c&eacute;der de quelques heures, et avoir au moins le plaisir
+de vous attendre.</p>
+
+<p>A ce moment, Iris se leva.</p>
+
+<p>Ce mouvement rappela &agrave; madame de Hansfeld toute la terrible r&eacute;alit&eacute; de
+sa position.</p>
+
+<p>Un nuage lui passa devant les yeux, sa respiration se suspendit un
+moment sous la violence des battements de son c&oelig;ur; elle frissonna
+comme si une main de glace e&ucirc;t pass&eacute; dans ses cheveux.</p>
+
+<p>Le moment fatal &eacute;tait arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Il s'agissait pour elle de faire le premier pas dans la voie du crime.</p>
+
+<p>Si elle laissait sortir Iris sans lui donner l'&eacute;pingle, Iris allait tout
+r&eacute;v&eacute;ler &agrave; M. de Br&eacute;vannes, et Paula renon&ccedil;ait &agrave; l'espoir alors si
+prochain, si probable, d'&eacute;pouser M. de Morville, en profitant d'un
+double meurtre dont elle serait toujours compl&egrave;tement innocente aux yeux
+du monde.</p>
+
+<p>Iris rangea assez bruyamment quelques objets sur sa table, pour donner
+un avertissement &agrave; sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Paula h&eacute;sitait encore....</p>
+
+<p>Iris fit un pas vers la porte....</p>
+
+<p>Une lutte terrible s'engagea dans l'&acirc;me de madame de Hansfeld entre son
+bon et son mauvais ange.</p>
+
+<p>Iris fit encore un pas, atteignit la porte, leva lentement la main pour
+la poser sur le bouton de la serrure.</p>
+
+<p>Le p&ecirc;ne cria....</p>
+
+<p>Le mauvais ange de Paula eut le dessus dans la lutte; madame de Hansfeld
+dit d'une voix si basse, si basse:&mdash;Iris!... qu'il fallut toute
+l'attention que pr&ecirc;tait la boh&eacute;mienne &agrave; cette sc&egrave;ne pour que ce mot
+parv&icirc;nt jusqu'&agrave; elle.</p>
+
+<p>Iris fut en deux pas aupr&egrave;s de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez... allez, je vous en prie, serrer cette &eacute;pingle...&mdash;dit Paula
+d'une voix d&eacute;faillante....</p>
+
+<p>Et elle remit l'&eacute;pingle &agrave; la boh&eacute;mienne.</p>
+
+<p>Iris, en touchant la main de sa ma&icirc;tresse pour prendre ce bijou, la
+sentit humide et glac&eacute;e.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI.</h2>
+
+<h3>LE CHATEAU DE BR&Eacute;VANNES.</h3>
+
+
+<p>La terre de M. de Br&eacute;vannes, situ&eacute;e en Lorraine pr&egrave;s de Longueville, &agrave;
+quelques lieues de Bar-le-Duc, &eacute;tait une confortable r&eacute;sidence. Beau
+parc, belles r&eacute;serves de bois, magnifiques &eacute;tangs aliment&eacute;s par quelques
+effluvions de l'Ornain, maison d'habitation vaste et commode, tout, dans
+cette propri&eacute;t&eacute;, r&eacute;pondait au tableau que M. de Br&eacute;vannes en avait trac&eacute;
+&agrave; M. de Hansfeld.</p>
+
+<p>Depuis trois jours Berthe, son mari, le prince et Paula sont arriv&eacute;s au
+ch&acirc;teau; Iris a &eacute;t&eacute; n&eacute;cessairement comprise dans l'invitation de M. de
+Br&eacute;vannes, invitation que chacun de nos personnages avait de trop
+puissantes raisons d'accepter pour s'arr&ecirc;ter &agrave; la singularit&eacute; d'un tel
+voyage dans cette saison.</p>
+
+<p>Paula avait continuellement &eacute;vit&eacute; toute occasion de se rencontrer seule
+avec M. de Br&eacute;vannes. Ce dernier, selon les pr&eacute;visions d'Iris, avait
+imit&eacute; madame de Hansfeld, afin de ne pas donner une apparence de
+pr&eacute;m&eacute;ditation &agrave; la vengeance qu'il calculait avec un atroce sang-froid.</p>
+
+<p>Berthe &eacute;tait pourtant agit&eacute;e de sinistres pressentiments. Pendant toute
+la route de Paris &agrave; Br&eacute;vannes, son mari avait &eacute;t&eacute; tour &agrave; tour d'une
+gaiet&eacute; forc&eacute;e et d'une si obs&eacute;quieuse pr&eacute;venance, que la d&eacute;fiance de
+Berthe s'&eacute;tait vaguement &eacute;veill&eacute;e.</p>
+
+<p>Un moment elle avait song&eacute; &agrave; prier son mari de la laisser &agrave; Paris; mais
+apr&egrave;s l'engagement formel pris avec le prince et la princesse de
+Hansfeld, elle abandonna cette id&eacute;e.</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; Br&eacute;vannes, elle s'occupa des soins de la r&eacute;ception de ses
+h&ocirc;tes. Chose &eacute;trange! il ne lui vint pas un moment &agrave; la pens&eacute;e que son
+mari p&ucirc;t &ecirc;tre &eacute;pris de madame de Hansfeld; cette conviction l'e&ucirc;t
+peut-&ecirc;tre rassur&eacute;e. Quoique la mani&egrave;re dont cette partie de campagne
+s'&eacute;tait engag&eacute;e e&ucirc;t &eacute;t&eacute; assez naturelle, un secret instinct disait &agrave;
+Berthe que ce voyage avait un autre but que la chasse au marais.</p>
+
+<p>La seule personne compl&egrave;tement heureuse, et heureuse sans crainte et
+sans arri&egrave;re-pens&eacute;e, &eacute;tait Arnold. Un hasard inattendu servait si bien
+son amour nagu&egrave;re inesp&eacute;r&eacute;, qu'il se laissait aller au bonheur de passer
+quelques jours avec Berthe dans une intimit&eacute; de chaque instant.</p>
+
+<p>Iris observait tout et &eacute;piait surtout les moindres d&eacute;marches d'Arnold et
+de madame de Br&eacute;vannes. Malheureusement pour la boh&eacute;mienne, ces
+derniers, malgr&eacute; les soins incessants que M. de Br&eacute;vannes avait mis &agrave;
+leur m&eacute;nager des occasions de t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, les avaient constamment
+&eacute;vit&eacute;es.</p>
+
+<p>Il restait &agrave; Iris un dernier et immanquable moyen de forcer Berthe et M.
+de Hansfeld &agrave; une entrevue secr&egrave;te et d'une apparence compromettante:
+d&egrave;s que la nuit approcherait, elle irait dire &agrave; Berthe que son p&egrave;re,
+horriblement inquiet de son d&eacute;part pr&eacute;cipit&eacute;, s'&eacute;tait mis en route, et
+que, pour ne pas rencontrer M. de Br&eacute;vannes, il priait Berthe d'aller
+l'attendre dans le chalet o&ugrave;, l'&eacute;t&eacute;, celle-ci passait ordinairement ses
+journ&eacute;es. Cette maisonnette, situ&eacute;e au milieu d'un massif de bois, &eacute;tait
+proche de la grille du parc; rien de plus vraisemblable que l'arriv&eacute;e de
+Pierre Raimond; Berthe irait l'attendre au pavillon: au lieu du vieux
+graveur, elle verrait arriver Arnold; puis... pr&eacute;venu par Iris, M. de
+Br&eacute;vannes surviendrait.... Le reste se devine.</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me jour de son arriv&eacute;e &agrave; Br&eacute;vannes, la boh&eacute;mienne, lass&eacute;e
+d'&eacute;pier en vain, cherchait Berthe pour la rendre victime de la
+machination qu'elle avait m&eacute;dit&eacute;e, lorsqu'elle aper&ccedil;ut celle-ci venant
+du c&ocirc;t&eacute; du pavillon dont il est question, et un peu plus loin, derri&egrave;re
+elle, M. de Hansfeld.</p>
+
+<p>Iris se glissa dans un fourr&eacute; de houx et de buis &eacute;normes qui
+ombrageaient le parc en cet endroit et formaient une all&eacute;e sinueuse qui,
+longeant les murs, allait de la grille au chalet.</p>
+
+<p>Il est bon de dire que cette fabrique, situ&eacute;e &agrave; l'angle des murs du
+parc, se composait de deux pi&egrave;ces de rez-de-chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait quatre heures environ, le jour tr&egrave;s bas, le ciel pluvieux et
+mena&ccedil;ant. Au moment o&ugrave; Iris se cacha dans les buis, Arnold rejoignait
+Berthe.</p>
+
+<p>Celle-ci tressaillit &agrave; la vue du prince et fit quelques pas pour
+retourner au ch&acirc;teau; mais Arnold, la prenant par la main d'un air
+suppliant, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin... je puis avoir un moment d'entretien avec vous... depuis deux
+jours! On dirait, en v&eacute;rit&eacute;, que vous me fuyez... moi, si heureux de ce
+voyage improvis&eacute;... Tenez, Berthe, j'ai peine &agrave; croire &agrave; mon bonheur....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie... laissez-moi.... Je vous &eacute;vite parce que j'ai
+peur....</p>
+
+<p>&mdash;Peur... et de quoi, mon Dieu?...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, monsieur de Hansfeld... vous m'aimez, n'est-ce pas?&mdash;s'&eacute;cria
+tout &agrave; coup Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous aime!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... ne me refusez pas la seule gr&acirc;ce que je vous aie
+demand&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Partez....</p>
+
+<p>&mdash;Partir... &agrave; peine arriv&eacute;... lorsque....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que si vous m'aimez vous prendrez, bon ou mauvais, le
+premier pr&eacute;texte venu... et vous quitterez cette maison.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne vous comprends pas.... Pourquoi... lorsque votre mari?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ici... ne prononcez pas son nom....</p>
+
+<p>Rassurez-vous.... Je partage vos scrupules.... Je suis ici chez lui....
+Je ne vous parlerai pas d'amour; je ne vous dirai rien que votre p&egrave;re ne
+p&ucirc;t entendre s'il &eacute;tait l&agrave;. Ce que je vous demande, Berthe, ce sont
+quelques-unes de ces bonnes et tendres paroles que vous adressiez &agrave;
+votre fr&egrave;re Arnold dans ces longues causeries que nous faisions en tiers
+avec votre p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Silence... quelqu'un a march&eacute; dans le taillis...&mdash;dit Berthe avec
+inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous &ecirc;tes enfant.... C'est le vent qui agite les arbres. Tenez!...
+voil&agrave; le givre et la pluie qui tombent... et vous sortez sans votre
+manteau africain; c'est un double tort; ce burnous &agrave; capuchon vous rend
+si jolie....</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai laiss&eacute; dans le vestibule... mais je vous en prie, rentrons au
+ch&acirc;teau....</p>
+
+<p>&mdash;Il est trop loin, la pluie tombe... pourquoi ne pas aller dans le
+chalet, l&agrave;-bas, attendre que cette averse soit pass&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non....</p>
+
+<p>&mdash;Oubliez-vous votre promesse de me faire visiter ce pavillon, votre
+retraite ch&eacute;rie? Oh! je n'abandonne pas cette bonne occasion de vous
+forcer &agrave; remplir votre promesse.... Tenez, la pluie augmente; venez...
+de gr&acirc;ce? Mais qu'avez-vous donc, vous me r&eacute;pondez &agrave; peine.... Vous
+tremblez, c'est de froid, sans doute... imprudente!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous dire ce que j'&eacute;prouve, mais je ressens une terreur
+vague, involontaire.... Je vous en supplie, malgr&eacute; la pluie, retournons
+au ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est un enfantillage auquel je ne consentirai pas. Vous vous
+trouvez un peu souffrante, il ne faut donc pas vous exposer
+davantage.... Cette pluie est glac&eacute;e, le chalet est &agrave; vingt pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! promettez-moi de partir demain.</p>
+
+<p>&mdash;Encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.... Ne me demandez pas pourquoi; j'ai peur pour vous, pour moi; je
+ne serai tranquille que lorsque vous serez &eacute;loign&eacute; d'ici. Je ne
+m'explique pas ces craintes... mais je les &eacute;prouve cruellement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin... admettez que votre mari soit jaloux.. qu'avez-vous &agrave;
+redouter? quel mal faisons-nous? Il est d'ailleurs plein d'attentions
+pour vous, il ne soup&ccedil;onne rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont justement ses bont&eacute;s... si nouvelles pour moi... et sa douceur
+hypocrite qui m'&eacute;pouvantent.... Lui, autrefois si brusque.... Et un
+jour...&mdash;Berthe tressaillit et s'&eacute;cria en s'interrompant et en mettant
+une main tremblante sur le bras d'Arnold:&mdash;Encore!!! je vous assure
+qu'on marche dans ce taillis.... On nous suit.</p>
+
+<p>Arnold pr&ecirc;ta l'oreille, entendit en effet quelques branches crier dans
+l'&eacute;pais fourr&eacute; de buis et de houx; malgr&eacute; la difficult&eacute; de p&eacute;n&eacute;trer dans
+ce massif inextricable, Arnold allait s'y enfoncer, lorsque le bruit
+augmenta, le feuillage fr&eacute;mit, et &agrave; quelques pas un chevreuil bondit et
+sauta sur la route.</p>
+
+<p>Arnold ne put retenir un &eacute;clat de rire, et dit &agrave; Berthe:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous votre espion?</p>
+
+<p>La jeune femme, un peu rassur&eacute;e, reprit le bras d'Arnold; ils n'&eacute;taient
+plus qu'&agrave; quelques pas du chalet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pauvre peureuse&mdash;dit Arnold.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie, ne plaisantez pas, je crois aux pressentiments,
+Dieu nous les envoie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment, parce que votre mari semble revenir envers vous &agrave; de
+meilleurs sentiments, vous vous effrayez? Admettez m&ecirc;me qu'il feigne
+cette bienveillance hypocrite pour vous tendre un pi&eacute;ge, qu'avez-vous &agrave;
+redouter? que peut-il surprendre? Apr&egrave;s tout, que demand&eacute;-je, sinon de
+jouir loyalement de ce qu'il m'a offert loyalement, de passer quelques
+jours aupr&egrave;s de vous? Je vous le jure, je ne sais pas quels seront mes
+v&oelig;ux dans l'avenir... mais je me trouve &agrave; cette heure le plus heureux
+des hommes, je ne veux rien de plus; le pr&eacute;sent est si beau, si doux,
+que ce serait le profaner que de songer &agrave; autre chose....</p>
+
+<p>La pluie redoublait de violence.</p>
+
+<p>Le jour, tr&egrave;s sombre, commen&ccedil;ait &agrave; baisser.</p>
+
+<p>Berthe et le prince entr&egrave;rent dans le chalet.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII.</h2>
+
+<h3>LE CHALET.</h3>
+
+
+<p>Berthe, pour faire honneur &agrave; ses h&ocirc;tes, avait fait disposer ce petit
+pavillon de la m&ecirc;me mani&egrave;re que lorsqu'elle l'habitait.</p>
+
+<p>Sur les murs on voyait quelques gravures dues au burin de son p&egrave;re, des
+aquarelles peintes par Berthe, ses livres, son piano. Un bon feu
+flamboyait dans la chemin&eacute;e, ses vives lueurs luttaient contre
+l'obscurit&eacute; croissante.... Une fen&ecirc;tre carr&eacute;e, semblable &agrave; celles des
+chaumi&egrave;res suisses, garnie de plomb et compos&eacute;e de petits carreaux
+verd&acirc;tres, grands comme la paume de la main, laissait voir l'all&eacute;e du
+bois qui conduisait de la grille au chalet; la porte &eacute;tait rest&eacute;e
+entr'ouverte; Berthe, debout pr&egrave;s de la chemin&eacute;e, appuyait son front sur
+sa main, ne pouvant vaincre l'&eacute;motion qui l'accablait. Arnold, plein
+d'une joie d'enfant, ou plut&ocirc;t d'amant, examinait avec une sorte de
+tendre curiosit&eacute; tous les objets dont Berthe s'entourait habituellement.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur pour moi&mdash;lui dit-il&mdash;de pouvoir emporter ce souvenir
+des lieux que vous habitez! et ce tableau sera toujours vivant dans ma
+pens&eacute;e.... Voil&agrave; votre piano, cet ami des longues heures de r&ecirc;verie et
+de tristesse... ces belles gravures, &oelig;uvres de votre p&egrave;re, o&ugrave; vous avez
+d&ucirc; souvent attacher vos yeux attendris, en vous reportant par la pens&eacute;e
+aupr&egrave;s de lui, dans sa modeste retraite....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans-doute&mdash;dit Berthe avec distraction;&mdash;mais, mon Dieu,
+qu'ai-je donc? je ne sais pourquoi mes id&eacute;es roulent dans un cercle
+sinistre. Savez-vous &agrave; quoi je pense &agrave; toute heure? aux tentatives de
+meurtre auxquelles vous avez si miraculeusement &eacute;chapp&eacute;... Ne savez-vous
+donc rien de nouveau? avez-vous pu d&eacute;couvrir l'auteur de ces criminelles
+tentatives?</p>
+
+<p>M. de Hansfeld tenait &agrave; ce moment un volume des <i>Ballades</i> de Victor
+Hugo et ouvrait curieusement le livre &agrave; une page marqu&eacute;e par Berthe.</p>
+
+<p>Il retourna &agrave; demi la t&ecirc;te, sans fermer le livre, et dit &agrave; la jeune
+femme avec un sourire d'une &eacute;trange s&eacute;r&eacute;nit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois conna&icirc;tre... ce... meurtrier.... Et il ajouta:&mdash;Quel plaisir
+de lire les lignes o&ugrave; vos yeux se sont arr&ecirc;t&eacute;s... ma s&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez?... s'&eacute;cria Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.... Vous avez pass&eacute; la journ&eacute;e d'hier et celle
+d'aujourd'hui avec cette homicide personne.&mdash;Puis s'interrompant
+encore:&mdash;Que je suis aise que vous partagiez mon admiration pour cette
+ravissante ballade la <i>Grand'm&egrave;re</i>... une des plus touchantes
+inspirations de l'illustre po&euml;te.... Vous avez, entre autres, soulign&eacute;
+ces vers, d'une na&iuml;vet&eacute; enchanteresse, que j'aime autant que vous les
+aimez....</p>
+
+<p>Berthe croyait r&ecirc;ver en voyant le sang-froid du prince.&mdash;Que
+dites-vous?&mdash;reprit-elle&mdash;j'ai pass&eacute; la journ&eacute;e d'hier et d'aujourd'hui
+avec....</p>
+
+<p>&mdash;Avec une meurtri&egrave;re.... Oui.... Mais &eacute;coutez, que ces vers sont
+adorables.... Pauvres petits enfants!</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 10%;">Tu nous trouveras morts pr&egrave;s de la lampe &eacute;teinte;</span><br />
+<span style="margin-left: 10%;">Alors que diras-tu?</span><br />
+<span style="margin-left: 10%;">Quand tu t'&eacute;veilleras,</span><br />
+<span style="margin-left: 10%;">Tes enfants &agrave; leur tour seront sourds &agrave; ta plainte.</span><br />
+<span style="margin-left: 10%;">Pour nous rendre la vie...</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! s'&eacute;cria Berthe, en interrompant Arnold;&mdash;mais c'est donc
+votre femme qui est coupable de ces tentatives de meurtre? Pourtant vous
+nous aviez dit....</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ma femme,&mdash;reprit le prince en repla&ccedil;ant le livre sur la
+tablette;&mdash;mais c'est, si je ne me trompe... son &acirc;me damn&eacute;e... cette
+jeune fille au teint cuivr&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Iris!...</p>
+
+<p>&mdash;Iris... j'en suis m&ecirc;me &agrave; peu pr&egrave;s s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre femme?</p>
+
+<p>&mdash;Ignorait tout.. j'aime &agrave; le croire.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous gardez ce monstre aupr&egrave;s de vous, dans votre maison? Mais si
+elle renouvelait ses tentatives?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!&mdash;dit Arnold avec un sourire &agrave; la fois si m&eacute;lancolique, si
+calme et si doux, que les yeux de Berthe se mouill&egrave;rent de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, eh bien! s'&eacute;cria-t-elle;&mdash;et si...; mais cette id&eacute;e est
+horrible....</p>
+
+<p>&mdash;Si elle recommen&ccedil;ait ses exp&eacute;riences, ma ch&egrave;re s&oelig;ur..., et qu'elle
+r&eacute;uss&icirc;t, je lui en saurais gr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, quelle est ma vie d&eacute;sormais? Pendant ces quelques jours
+pass&eacute;s pr&egrave;s de vous, l'ivresse du pr&eacute;sent m'emp&ecirc;chera de songer &agrave;
+l'avenir; mais apr&egrave;s? De deux choses l'une..., ou nous serons
+heureux.... Et, malgr&eacute; votre indiff&eacute;rence pour votre mari, mon bonheur
+vous co&ucirc;tera tant de larmes... tant de remords..., noble et loyale comme
+vous l'&ecirc;tes, que mon amour vous causera autant de chagrins que les
+cruaut&eacute;s de votre mari.... Si, au contraire, les circonstances nous
+forcent de nous s&eacute;parer, que restera-t-il? l'oubli!!! Malgr&eacute; les
+serments de se souvenir toujours, h&eacute;las! il y a quelque chose de plus
+horrible que la mort de ceux que nous aimons... c'est l'oubli de cette
+mort! Vous le voyez... quel avenir! Avec vous, il n'y en aurait eu qu'un
+de possible pour votre bonheur et pour le mien... c'&eacute;tait de vous
+&eacute;pouser.... Mais c'est un r&ecirc;ve! eh bien! ne vaut-il pas mieux que cette
+bonne et pr&eacute;voyante boh&eacute;mienne soit l&agrave; comme une providence mortuaire,
+et qu'elle fasse de moi ce que, je l'avoue, je n'aurais peut-&ecirc;tre pas
+le courage de faire moi-m&ecirc;me... quelque chose qui a v&eacute;cu!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce que vous dites est affreux; mais dans quel but, mon Dieu,
+commettrait-elle ce crime?</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je? je ne lui ai jamais fait de mal... je l'ai toujours
+combl&eacute;e.... Mais les boh&eacute;miens sont si bizarres.... Une superstition...
+un rien... que sais-je! La pauvre enfant se donne bien du mal peut-&ecirc;tre
+pour machiner son coup, tandis qu'apr&egrave;s ces huit jours, bien entendu, je
+serais tr&egrave;s dispos&eacute; &agrave; faire la moiti&eacute; du chemin.</p>
+
+<p>A ce moment, la porte se ferma brusquement.</p>
+
+<p>Berthe poussa un cri de frayeur.</p>
+
+<p>&mdash;Cette porte... qui la ferme?</p>
+
+<p>&mdash;Le vent...&mdash;dit Arnold.</p>
+
+<p>La clef tourna deux fois dans la serrure.</p>
+
+<p>&mdash;On nous enferme&mdash;s'&eacute;cria Berthe.</p>
+
+<p>Arnold courut &agrave; la porte, l'&eacute;branla; ce fut en vain.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! je suis perdue.... La nuit est presque venue... et enferm&eacute;e
+avec vous au bout de ce parc....</p>
+
+<p>&mdash;Mais la fen&ecirc;tre...&mdash;s'&eacute;cria Arnold.</p>
+
+<p>Il y courut.</p>
+
+<p>&mdash;Il regarda. Il ne vit personne.</p>
+
+<p>Il voulut la briser.... Impossible. Le treillis de plomb &eacute;tait si serr&eacute;
+qu'il courbait, mais qu'il ne cassait pas; et puis cette fen&ecirc;tre &eacute;tait &agrave;
+ch&acirc;ssis fixe et immobile. Celle qui &eacute;clairait la porte du fond avait le
+m&ecirc;me inconv&eacute;nient.</p>
+
+<p>Mon Dieu! ayez piti&eacute; de moi!&mdash;dit Berthe en tombant agenouill&eacute;e.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.</h2>
+
+<h3>LE DOUBLE MEURTRE.</h3>
+
+
+<p>Iris, cach&eacute;e dans le taillis, avait suivi Berthe et Arnold depuis le
+commencement de leur entretien jusqu'&agrave; leur entr&eacute;e dans le chalet.</p>
+
+<p>De grands massifs de buis et de houx d&eacute;robaient la boh&eacute;mienne aux
+regards de ceux qu'elle &eacute;piait. C'&eacute;tait elle qui avait mis sur pied et
+fait bondir le chevreuil qui avait franchi l'all&eacute;e devant Berthe. Apr&egrave;s
+s'&ecirc;tre approch&eacute;e peu &agrave; peu du pavillon, Iris ferma la porte &agrave; double
+tour, et triomphante alla retrouver M. de Br&eacute;vannes, qui l'attendait &agrave;
+une assez grande distance.</p>
+
+<p>Si le hasard n'e&ucirc;t pas servi le d&eacute;testable dessein d'Iris en r&eacute;unissant
+Berthe et Arnold, elle se servait de la ruse qu'elle avait projet&eacute;e en
+attirant la jeune femme dans le pavillon sous le pr&eacute;texte de lui faire
+rencontrer Pierre Raimond.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes &eacute;tait arm&eacute; d'un fusil &agrave; deux coups et v&ecirc;tu d'un costume
+de chasse; le choix de son arme &eacute;loignait toute id&eacute;e de pr&eacute;m&eacute;ditation,
+rien de plus naturel que sa conduite. En rentrant de la chasse, il
+surprenait chez lui sa femme et M. de Hansfeld, renferm&eacute;s dans un
+pavillon &eacute;cart&eacute; &agrave; la nuit tombante. Il les tuait.</p>
+
+<p>Qui pourrait dire qu'il n'y avait rien de coupable dans leur entretien?</p>
+
+<p>Personne....</p>
+
+<p>Qui pourrait dire que la porte &eacute;tait ferm&eacute;e en dehors?</p>
+
+<p>Personne....</p>
+
+<p>Malgr&eacute; sa r&eacute;solution, M. de Br&eacute;vannes fr&eacute;mit &agrave; la vue d'Iris.</p>
+
+<p>Le moment d&eacute;cisif &eacute;tait venu.</p>
+
+<p>La boh&eacute;mienne dissimula sa joie f&eacute;roce, et lui dit avec un accent de
+douleur profonde:</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai suivis &agrave; leur insu, ainsi que je faisais d'apr&egrave;s vos ordres
+depuis leur arriv&eacute;e ici. Ils se parlaient bas; leurs l&egrave;vres se
+touchaient presque... <i>Lui</i> avait un bras pass&eacute; autour de la taille de
+votre femme. Tout &agrave; l'heure ils sont entr&eacute;s ainsi dans le chalet; alors
+j'ai ferm&eacute; la porte... et je suis venue....</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes ne r&eacute;pondit rien.</p>
+
+<p>On entendit seulement le bruit sec des deux batteries de son fusil qu'il
+arma, et ses pas pr&eacute;cipit&eacute;s qui bruirent sur les feuilles s&egrave;ches dont
+l'all&eacute;e &eacute;tait jonch&eacute;e.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait sombre.</p>
+
+<p>Il lui fallait environ un quart d'heure pour arriver au pavillon.</p>
+
+<p>Nous devons dire qu'&agrave; ce moment cet homme &eacute;tait autant pouss&eacute; au meurtre
+par les fureurs de la jalousie que par le calcul atroce et insens&eacute; de
+tuer M. de Hansfeld afin d'&eacute;pouser ensuite sa veuve.... Il croyait
+Berthe et le prince coupables.</p>
+
+<p>En ce moment M. de Br&eacute;vannes &eacute;tait, ivre de rage; le sang lui battait
+aux tempes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une assez longue marche, il aper&ccedil;ut au bout de l'all&eacute;e les faibles
+lueurs que jetait le feu allum&eacute; dans la chemin&eacute;e du chalet &agrave; travers la
+fen&ecirc;tre treillag&eacute;e de plomb.</p>
+
+<p>Il h&acirc;ta le pas.</p>
+
+<p>La pluie et le givre tombaient &agrave; torrents.</p>
+
+<p>A mesure qu'il approchait du pavillon, il se sentait tour &agrave; tour baign&eacute;
+d'une sueur froide ou br&ucirc;lant de tous les feux de la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Enfin... il arriva, marchant l&eacute;g&egrave;rement et avec pr&eacute;caution: il approcha
+l'&oelig;il des carreaux verd&acirc;tres.</p>
+
+<p>A la lueur expirante du foyer, il reconnut l'esp&egrave;ce de manteau blanc &agrave;
+capuchon que Berthe portait ordinairement.</p>
+
+<p>Assise sur un divan, la jeune femme lui tournait le dos; elle appuyait
+ses l&egrave;vres sur le front d'un homme agenouill&eacute; &agrave; ses pieds qui
+l'entourait de ses deux bras.</p>
+
+<p>Par un mouvement plus rapide que la pens&eacute;e, M. de Br&eacute;vannes ouvrit la
+porte, entra, appuya le canon de son fusil entre les deux &eacute;paules de sa
+victime et tira.</p>
+
+<p>Elle tomba sans pousser un cri sur l'&eacute;paule de celui qui la tenait
+embrass&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant &agrave; vous, beau prince, coup double!...&mdash;s'&eacute;cria M. de
+Br&eacute;vannes en dirigeant le canon de son fusil sur le cr&acirc;ne de l'homme qui
+t&acirc;chait de se relever.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il allait tirer, la porte de la seconde chambre du chalet
+s'ouvrit violemment derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Quelqu'un qu'il ne voyait pas lui saisit le bras, d&eacute;tourna le fusil et
+l'emp&ecirc;cha de commettre un second crime. M. de Br&eacute;vannes se retourna et
+vit.... M. de Hansfeld!</p>
+
+<p>A ce moment, l'homme agenouill&eacute; devant la femme se releva, se pr&eacute;cipita
+sur M. de Br&eacute;vannes en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Assassin!</p>
+
+<p>&mdash;M. de Morville!&mdash;s'&eacute;cria M. de Br&eacute;vannes en reconnaissant ce dernier &agrave;
+la lueur d'un jet de flammes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tu&eacute; madame de Hansfeld, assassin!&mdash;r&eacute;p&eacute;ta M. de Morville.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes recula d'un pas, tenant toujours son fusil &agrave; la main;
+ses cheveux se dressaient de terreur. Il se pr&eacute;cipita vers la femme dont
+le corps avait gliss&eacute; &agrave; terre, mais dont la t&ecirc;te reposait sur le
+sofa....</p>
+
+<p>Il reconnut Paula.</p>
+
+<p>En s'apercevant de cette sanglante m&eacute;prise, qui le rendait coupable d'un
+assassinat que rien ne pouvait excuser, en trouvant M. de Morville
+aupr&egrave;s de la femme dont il se croyait passionn&eacute;ment aim&eacute;, un vertige
+furieux saisit M. de Br&eacute;vannes; il poussa un &eacute;clat de rire f&eacute;roce et
+disparut.</p>
+
+<p>Le prince, M. de Morville, boulevers&eacute;s par cette sc&egrave;ne horrible, ne
+s'oppos&egrave;rent pas &agrave; son d&eacute;part.</p>
+
+<p>Quelques secondes apr&egrave;s, on entendit une d&eacute;tonation.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes venait de se tuer.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV.</h2>
+
+<h3>EXPLICATION.</h3>
+
+
+<p>Il nous reste &agrave; expliquer l'arriv&eacute;e de M. de Morville au ch&acirc;teau de
+Br&eacute;vannes, et sa pr&eacute;sence, ainsi que celle de Paula dans le chalet, o&ugrave;
+se trouvaient Berthe et Arnold un quart d'heure auparavant.</p>
+
+<p>M. de Morville avait appris par madame de Lormoy, sa tante, que Paula
+&eacute;tait subitement partie avec son mari pour la Lorraine, au milieu de
+l'hiver, pour aller passer quelque temps chez M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>M. de Morville ignorait compl&egrave;tement que Paula conn&ucirc;t M. de Br&eacute;vannes;
+ce d&eacute;part si subit, si extraordinaire en cette saison, annon&ccedil;ait une
+intimit&eacute; bien grande. De plus, il se souvenait de quelques mots, de
+quelques r&eacute;ticences de Paula lors de sa derni&egrave;re entrevue avec elle au
+bal masqu&eacute;. Il se crut sacrifi&eacute;, trahi, ou plut&ocirc;t il ne put trouver une
+raison plausible au d&eacute;part de Paula; sa raison se perdit. Au risque de
+compromettre Paula par l'invraisemblance du pr&eacute;texte de son voyage, il
+partit pour la Lorraine, d&eacute;cid&eacute; &agrave; parler &agrave; tout prix &agrave; madame de
+Hansfeld et &agrave; &eacute;claircir ce myst&egrave;re.</p>
+
+<p>Il arriva en effet sur les quatre heures du soir, fit arr&ecirc;ter sa voiture
+&agrave; la grille du parc qui avoisinait le chalet, ainsi que nous l'avons
+dit, et envoya son domestique &agrave; madame de Hansfeld avec ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Madame,</p>
+
+<p>&laquo;Par suite d'un pari avec ma tante, madame de Lormoy, qui, surprise de
+votre brusque d&eacute;part et assez inqui&egrave;te sur votre sant&eacute;, d&eacute;sirait
+vivement savoir de vos nouvelles, j'ai gag&eacute; que je viendrais m'en
+informer aupr&egrave;s de vous, et que je retournerais &agrave; l'instant &agrave; Paris
+rassurer madame de Lormoy. Si vous &ecirc;tes assez bonne pour vous int&eacute;resser
+&agrave; mon pari, veuillez me le faire savoir. N'ayant pas l'honneur de
+conna&icirc;tre M. de Br&eacute;vannes, et ayant promis de ne pas m&ecirc;me descendre de
+voiture, j'attends votre r&eacute;ponse &agrave; la grille du parc.&raquo;</p>
+
+<p>Paula re&ccedil;ut ce billet au moment o&ugrave; elle rentrait de la promenade. Il
+pleuvait. Prendre &agrave; l'instant le premier manteau venu (ce fut celui de
+Berthe, il se trouvait dans un vestibule), courir aupr&egrave;s de M. de
+Morville, tel fut le premier mouvement de Paula.</p>
+
+<p>Au milieu de ses terribles angoisses, elle voulait &agrave; tout prix &eacute;loigner
+M. de Morville d'un lieu o&ugrave; pourrait se passer un &eacute;v&eacute;nement si tragique.</p>
+
+<p>M. de Morville descendit de voiture &agrave; la vue de Paula, entra dans le
+parc, prit son bras et lui fit de tendres reproches sur son d&eacute;part si
+brusque, la suppliant de lui expliquer cette d&eacute;termination si bizarre.</p>
+
+<p>Craignant d'&ecirc;tre rencontr&eacute;s dans le parc, quoique la nuit commen&ccedil;&acirc;t &agrave;
+venir, Paula conduisit, tout en marchant, M. de Morville vers le
+pavillon o&ugrave; se trouvaient enferm&eacute;s Berthe et M. de Hansfeld.</p>
+
+<p>En entendant ouvrir la porte, Berthe, par un mouvement de frayeur
+involontaire, se r&eacute;fugia dans la seconde pi&egrave;ce du pavillon; Arnold la
+suivit et put, en entendant le rapide entretien de M. de Morville et de
+Paula, s'assurer que du moins Paula n'avait jamais oubli&eacute; ses devoirs.</p>
+
+<p>M. de Morville, rassur&eacute; par les plus tendres protestations de Paula qui
+le pressait de partir, venait de lui demander un seul baiser sur le
+front... lorsque M. de Br&eacute;vannes la tua, tromp&eacute; par l'obscurit&eacute;, par le
+manteau de Berthe, et surtout par la conviction qu'il avait de la
+pr&eacute;sence de celle-ci dans le pavillon.</p>
+
+<p>On retrouva, le lendemain, le ch&acirc;le d'Iris flottant sur un des &eacute;tangs.</p>
+
+<p>On se souvient que M. de Morville avait dit &agrave; Paula qu'un serment sacr&eacute;
+le for&ccedil;ait de fuir toutes les occasions de la voir.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait encore une machination d'Iris.</p>
+
+<p>Jalouse de ce nouvel attachement de sa ma&icirc;tresse, elle &eacute;tait all&eacute;e
+trouver madame de Morville, lui avait fait un effrayant tableau de la
+jalousie cruelle et soup&ccedil;onneuse du prince de Hansfeld, capable,
+dit-elle, de faire tomber M. de Morville dans un sanglant guet-apens
+s'il s'occupait plus longtemps de la princesse.</p>
+
+<p>Madame de Morville, &eacute;pouvant&eacute;e des dangers que courait son fils, lui fit
+jurer, sans lui d&eacute;couvrir la cause de son effroi, de ne plus songer &agrave;
+madame de Hansfeld &agrave; moins que celle-ci ne dev&icirc;nt veuve. M. de Morville,
+quoique ce serment lui cout&acirc;t beaucoup, vit sa m&egrave;re qu'il adorait, si
+&eacute;mue, si suppliante, elle &eacute;tait d'une sant&eacute; si chancelante, qu'il sentit
+que la refuser serait lui porter un coup terrible, peut-&ecirc;tre mortel. Il
+c&eacute;da... il promit.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Dix-huit mois apr&egrave;s ces &eacute;v&eacute;nements, Berthe Raimond, princesse de
+Hansfeld, partit avec Arnold et le vieux graveur pour habiter
+l'Allemagne, o&ugrave; ils se fix&egrave;rent tous trois.</p>
+<hr style="width: 5%;" />
+
+<h2>FIN.</h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3>IMP. DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, II.</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome II, by Eugène Sue
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME II ***
+
+***** This file should be named 16876-h.htm or 16876-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/8/7/16876/
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..61bed7f
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #16876 (https://www.gutenberg.org/ebooks/16876)