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+The Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome I, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Paula Monti, Tome I
+ ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: October 14, 2005 [EBook #16875]
+[Last updated on Novevember 4, 2007]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+PAULA MONTI OU L'HOTEL LAMBERT
+
+
+HISTOIRE CONTEMPORAINE
+PAR
+EUGÈNE SÜE.
+
+TOME PREMIER.
+
+PARIS
+PAULIN, ÉDITEUR
+RUE RICHELIEU, 60.
+
+1845
+
+IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.
+
+
+
+PAULA MONTI.
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+LE BAL DE L'OPÉRA.
+
+
+En 1837, le bal de l'Opéra n'était pas encore tout à fait envahi par
+cette cohue de danseurs frénétiques et échevelés, _chicards_ et
+_chicandards_ (cela se dit ainsi), qui, de nos jours, ont presque
+entièrement banni de ces réunions les anciennes traditions de
+l'_intrigue_ et ce ton de bonne compagnie qui n'ôtait rien au piquant
+des aventures.
+
+Alors, comme aujourd'hui, les gens du monde se rassemblaient autour d'un
+_grand coffre_ placé dans le corridor des premières loges, entre les
+deux portes du foyer de l'Opéra.
+
+Les privilégiés se faisaient un siège de ce coffre et le partageaient
+souvent avec quelques dominos égrillards qui n'étaient pas toujours du
+_monde_, mais qui le connaissaient assez par ouï-dire pour faire assaut
+de médisance avec les plus médisants.
+
+Au dernier bal du mois de janvier 1837, vers deux heures du matin, un
+assez grand nombre d'hommes se pressaient autour d'un domino féminin
+assis sur le coffre dont nous avons parlé.
+
+De bruyants éclats de rire accueillaient les paroles de cette femme.
+Elle ne manquait pas d'esprit; mais certaines expressions vulgaires et
+le mode de _tutoiement_ qu'elle employait prouvaient qu'elle
+n'appartenait pas à la très bonne compagnie, quoiqu'elle parût
+parfaitement instruite de ce qui se passait dans la société la plus
+choisie, la plus exclusive.
+
+On riait encore d'une des dernières saillies de ce domino, lorsque,
+avisant un jeune homme qui traversait le corridor d'un air affairé pour
+entrer dans le foyer, cette femme lui dit:
+
+--Bonsoir, Fierval... où vas-tu donc? Tu parais bien occupé; est-ce que
+tu cherches la belle princesse de Hansfeld, à qui tu fais une cour si
+assidue? Tu perdras ton temps, je t'en préviens; elle n'est pas femme à
+aller au bal de l'Opéra.... C'est une rude vertu; vous vous brûlerez
+tous à la chandelle, beaux papillons!
+
+M. de Fierval s'arrêta et répondit en sonnant:
+
+--Beau masque, j'admire en effet beaucoup madame la princesse de
+Hansfeld; mais j'ai trop peu de mérite pour prétendre le moins du monde
+à être distingué par elle.
+
+--Ah! mon Dieu! quel ton formaliste et respectueux! on dirait que tu
+espères être entendu par la princesse!
+
+--Je n'ai jamais parlé de madame de Hansfeld qu'avec le respect qu'elle
+inspire à tout le monde--dit M. de Fierval.
+
+--Tu crois peut-être que la princesse... c'est moi?
+
+--Il faudrait pour cela, beau masque, que vous eussiez au moins sa
+taille, et il s'en faut de beaucoup.
+
+--Madame de Hansfeld au bal de l'Opéra?--dit un des hommes du groupe qui
+entourait le domino--le fait est que ce serait curieux.
+
+--Pourquoi donc?--demanda le domino.
+
+--Elle demeure trop loin... hôtel Lambert... en face de l'île Louviers.
+Autant venir de Londres.
+
+--Cette plaisanterie sur les quartiers perdus est bien usée...--reprit
+le domino.--Ce qui est vrai, c'est que madame de Hansfeld est trop prude
+pour commettre une telle légèreté, elle que l'on voit chaque jour à
+l'église....
+
+--Mais le bal de l'Opéra n'a été inventé que pour favoriser, au moins
+une fois par an, les légèretés des prudes--dit un nouvel arrivant, qui
+s'était mêlé au cercle sans qu'on le remarquât.
+
+Ce personnage fut accueilli par de grandes exclamations de surprise.
+
+--Eh! c'est Brévannes; d'où sors-tu donc?
+
+--Il arrive sans doute de Lorraine.
+
+--Te voilà, mauvais sujet?
+
+--Sa première visite est pour le bal de l'Opéra, c'est de règle.
+
+--Il vient revoir ses anciennes mauvaises connaissances.
+
+--Ou en faire de nouvelles.
+
+--Il est allé se mettre au vert dans ses terres.
+
+--Comme ça lui a profité!
+
+--On ne le reconnaîtra plus au foyer de la danse.
+
+--Je parie qu'il a laissé sa femme à la campagne, afin de mener plus à
+son aise la vie de garçon.
+
+--Voilà toujours comme finissent les mariages d'inclination.
+
+--Nous avons arrangé un souper pour ce soir... Brévannes.
+
+--Tu y viendras, ça te remettra au fait de Paris.
+
+M. de Brévannes était un homme de trente-cinq ans environ, d'un teint
+fort brun, presque olivâtre; sa figure, assez régulière, avait une rare
+expression d'énergie. Ses cheveux, ses sourcils et sa barbe très noirs
+lui donnaient l'air dur; ses manières étaient distinguées, sa mise
+simple de bon goût.
+
+Après avoir écouté les nombreuses interpellations qu'on lui adressait,
+M. de Brévannes dit en riant:
+
+--Maintenant j'essaierai de répondre, puisqu'on m'en laisse le loisir;
+mes réponses, ne seront pas longues. Je suis arrivé hier de Lorraine. Je
+suis meilleur mari que vous ne le pensez, car j'ai ramené ma femme à
+Paris.
+
+--Madame de Brévannes t'aurait peut-être trouvé encore meilleur mari si
+tu l'avais laissée en Lorraine--dit le domino;--mais tu es trop jaloux
+pour cela.
+
+--Vraiment? reprit M. de Brévannes en regardant le masque avec
+curiosité--je suis jaloux?
+
+--Aussi jaloux qu'opiniâtre... c'est tout dire.
+
+--Le fait est--reprit M. de Fierval--que, lorsque ce diable de Brévannes
+a mis quelque chose dans sa tête....
+
+--Cela y reste--dit en riant M. de Brévannes;--je méritais d'être
+Breton. Aussi, beau masque, puisque tu me connais si bien, tu dois
+savoir ma devise:--_vouloir c'est pouvoir_.
+
+--Et comme tu crains qu'à son tour ta femme ne te prouve aussi que...
+_vouloir c'est pouvoir_, tu es jaloux comme un tigre.
+
+--Jaloux?... moi? Allons donc... tu me vantes.... Je ne mérite pas cet
+éloge....
+
+--Ce n'est pas un éloge, car tu es aussi infidèle que jaloux, ou, si tu
+le préfères, aussi orgueilleux que volage. C'était bien la peine de
+faire un mariage d'amour et d'épouser une fille du peuple.... Pauvre
+Berthe Raimond! je suis sûre qu'elle paye cher ce que les sots appellent
+son élévation--dit le domino avec ironie.
+
+M. de Brévannes fronça imperceptiblement le sourcil; ce nuage passé, il
+reprit gaiement:
+
+--Beau masque, tu te trompes; ma femme est la plus heureuse des femmes,
+je suis le plus heureux des hommes; ainsi notre _ménage_ n'offre aucune
+prise à la médisance... ne parlons donc plus de moi. Je suis une mode de
+l'an passé.
+
+--Tu es trop modeste... tu es toujours, sous le rapport de la médisance,
+très à la mode. Préfères-tu que nous causions de ton voyage d'Italie?
+
+M. de Brévannes dissimula un nouveau mouvement d'impatience; le domino
+semblait connaître à merveille les endroits vulnérables de l'homme qu'il
+intriguait.
+
+--Sois donc généreux, méchant masque--répondit M. de Brévannes--immole
+maintenant d'autres victimes.... Tu me sembles très bien instruit;
+mets-moi un peu au fait des histoires du jour.... Quelles sont les
+femmes à la mode? Leurs adorateurs de l'autre hiver durent-ils encore
+cette saison? Ont-ils impunément traversé l'épreuve de l'absence, de
+l'été, des voyages?
+
+--Allons, j'ai pitié de toi... ou plutôt je te réserve pour une
+meilleure occasion--reprit le domino.--Tu parles de nouvelles beautés?
+Justement nous nous entretenions tout à l'heure... de la femme la plus à
+la mode de cet hiver... une belle étrangère... la princesse de
+Hansfeld....
+
+--Rien qu'à ce nom--dit M. de Brévannes--on voit qu'il s'agit d'une
+Allemande... blonde et vaporeuse comme une mélodie de Schubert, j'en
+suis sûr.
+
+--Tu te trompes--dit le domino--elle est brune et sauvage comme la
+jalouse passion d'Othello... pour suivre ta comparaison musicale et
+ampoulée.
+
+--Est-ce qu'il y a aussi un prince de Hansfeld?--demanda M. de
+Brévannes.
+
+--Certainement....
+
+--Et ce cher prince, à quelle école appartient-il? A l'école allemande,
+italienne?... ou à l'école... des maris?
+
+--Tu en demandes plus qu'on n'en sait.
+
+--Comment! cette belle princesse serait mariée à un prince _in
+partibus_?
+
+--Pas du tout--reprit M. de Fierval--le prince est ici, mais personne ne
+l'a encore vu; il ne va jamais dans le monde. On en parle comme d'un
+être bizarre, excentrique... on fait sur lui les récits les plus
+extravagants.
+
+--On assure qu'il est complètement idiot--dit l'un.
+
+--J'ai entendu soutenir que c'était un homme de génie--reprit un autre.
+
+--Pour vous mettre d'accord, messieurs, il faut avouer que cela se
+ressemble quelquefois beaucoup--dit Brévannes--surtout quand l'homme de
+génie est _au repos_. Et le prince est-il jeune ou vieux?
+
+--On ne le connaît pas--dit Fierval;--ceux-ci prétendent qu'on le tient
+en charte privée, de crainte que ses étrangetés ne donnent à rire....
+
+--Ceux-là, au contraire, affirment qu'il a un si souverain mépris pour
+le monde, ou tant d'amour pour la science, qu'il ne sort jamais de chez
+lui.
+
+--Diable! dit M. de Brévannes--c'est un personnage très mystérieux que
+cet Allemand; comme mari, il doit être fort commode. Sait-on qui
+s'occupe de la princesse?
+
+--Personne--dit Fierval.
+
+--Tout le monde!--s'écria le domino.
+
+--C'est la même chose--reprit M. de Brévannes.--Mais cette madame de
+Hansfeld est donc bien séduisante?
+
+--Je suis femme... et je suis obligée d'avouer que l'on ne peut rien
+voir de plus remarquablement beau--dit le domino.
+
+--Elle a surtout des yeux... des yeux... oh!... on n'a jamais vu des
+yeux pareils--dit M. de Fierval.
+
+--Quant à sa taille--ajouta le domino--c'est une perfection... de
+contrastes... imposante comme une reine, svelte et souple comme une
+bayadère.
+
+--Ces louanges-là sont bien près de devenir des méchancetés, beau
+masque--dit Brévannes.
+
+--Vraiment--reprit Fierval--il n'y a personne à comparer à la princesse
+pour la taille, pour la dignité, pour la grâce, pour la distinction des
+traits. Et puis son regard a quelque chose de sombre, d'ardent et de
+fier, qui contraste avec le calme habituel de sa physionomie.
+
+--Moi, je l'avoue, il me semble que madame de Hansfeld a quelque chose
+de sinistre dans la figure... si beaux que soient ses yeux, on dirait
+des yeux... diaboliques.
+
+--Peste! cela devient intéressant--s'écria M. de Brévannes;--la
+princesse est une véritable héroïne de roman moderne. Après tout ce que
+je viens d'entendre dire sur sa figure, je n'ose vous parler de son
+esprit. Ordinairement on n'exulte certaines miraculeuses perfections
+qu'aux dépens des imperfections les plus prononcées.
+
+--Tu te trompes--dit le domino.--Ceux qui ont entendu parler madame de
+Hansfeld, et ceux-là sont rares, la disent aussi spirituelle que belle.
+
+--C'est vrai--reprit Fierval;--on peut seulement lui reprocher sa
+sauvagerie, qui s'effarouche des plaisanteries les plus innocentes.
+
+--Il faut que la princesse y prenne garde--dit le domino.--Si ses
+affections de pruderie durent encore quelque temps, elle se verra aussi
+abandonnée des hommes que recherchée des femmes, qui à cette heure la
+redoutent encore, ne sachant pas si son rigorisme est réel ou affecté.
+
+--Mais--dit M. de Brévannes--qui peut faire supposer la princesse
+capable d'hypocrisie?
+
+--Rien. Elle est très pieuse--reprit M. de Fierval.
+
+--Dis donc dévote--reprit le domino--ça n'est pas la même chose.
+
+--Quand on aime si passionnément l'église--dit un autre--on aime moins
+les salons et on donne moins de soin à sa toilette.
+
+--Voilà qui est injuste--dit M. de Fierval en souriant.--La princesse
+s'habille toujours de la même manière et avec la plus grande simplicité:
+le soir une robe de velours noir ou grenat foncé avec ses cheveux en
+bandeaux.
+
+--Oui; mais ces robes, admirablement coupées, laissent admirer des
+épaules ravissantes, des bras d'une perfection rare, une taille de
+créole, un pied de Cendrillon, et quel luxe de pierreries!
+
+--Autre injustice!--s'écria M. de Fierval,--elle ne porte qu'un simple
+ruban de velours noir ou grenat autour du cou, assorti à la couleur de
+sa robe....
+
+--Oui--reprit le domino--et ce pauvre petit ruban est attaché par un
+modeste fermoir composé d'une seule pierre.... Il est vrai que c'est un
+diamant, un rubis ou un saphir de vingt ou trente mille francs.... La
+princesse possède, entre autres merveilles, une émeraude grosse comme
+une noix.
+
+--Ça n'est toujours que l'accessoire du ruban de velours--dit gaiement
+M. de Fierval.
+
+--Mais le prince, le prince m'inquiète... moi--reprit M. de
+Brévannes.--Sérieusement, est-il aussi mystérieux qu'on le dit?
+
+--Sérieusement, reprit M. de Fierval.--Après avoir demeuré quelque temps
+rue Saint-Guillaume, il est allé se loger sur le quai d'Anjou, au
+Diable-Vert, dans cet ancien et immense hôtel Lambert. Une femme de ma
+connaissance, madame de Lormoy, est allée rendre visite à la princesse;
+elle n'a pas vu le prince, on l'a dit souffrant. Il paraît que rien
+n'est plus triste que ce palais énorme, où l'on est comme perdu, où l'on
+n'entend pas plus de bruit qu'au milieu d'une plaine, tant ces rues et
+ces quais sont déserts.
+
+Puisque vous connaissez des personnes qui ont pénétré dans cette
+habitation mystérieuse, mon cher Fierval--dit un autre--est-il vrai que
+la princesse a toujours à côté d'elle une espèce de nain ou de naine,
+nègre ou négresse, mais difforme?
+
+--Quelle exagération! dit M. de Fierval en riant.
+
+Et _voilà justement comme on écrit l'histoire_!
+
+--Le nain ou la naine n'existe pas.
+
+--Je suis désolé, messieurs, de détruire vos illusions. Madame de
+Lormoy, qui, je vous le répète, va souvent à l'hôtel Lambert, a
+seulement remarqué la fille de compagnie de madame de Hansfeld; c'est
+une très jeune personne qui n'est pas négresse, mais dont le teint est
+cuivré, et dont les traits ont le caractère arabe.
+
+Voilà nécessairement la source d'où est sortie la naine noire et
+difforme.
+
+--C'est dommage, je regrette le nain nègre et hideux; c'était
+furieusement moyen-âge! dit M. de Brévannes.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+UNE INTRIGUE.
+
+
+Un assez grand attroupement de curieux, formé autour du coffre où
+trônait le domino dont nous avons parlé, écoutait avidement les bizarres
+versions qui circulaient sur la vie mystérieuse du prince et de la
+princesse de Hansfeld.
+
+Heureusement pour les curieux, ces récits n'étaient pas à leur fin.
+
+--Il est à remarquer--reprit M. de Fierval--que madame de Lormoy, la
+seule personne qui voie assez intimement madame de Hansfeld, en dit un
+bien infini.
+
+--C'est tout simple--reprit M. de Brévannes--le moindre petit rocher est
+toujours une Amérique pour les modernes Colomb.... Madame de Lormoy a
+_découvert_ l'hôtel Lambert, elle doit raconter des merveilles de la
+princesse.... Mais, à propos de madame de Lormoy, que devient son neveu,
+le beau des beaux, Léon de Morville? Quelle heureuse femme adore
+maintenant sa figure d'archange, depuis qu'il a été obligé de se
+séparer de lady Melford?
+
+--Il est toujours fidèle au souvenir de sa belle _insulaire_--répondit
+M. de Fierval.
+
+--A la grande colère de plusieurs femmes à la mode--ajouta le
+domino--entre autres de la petite marquise de Luceval, qui affecte
+l'originalité comme si elle n'était pas assez jolie pour être naturelle;
+n'ayant pu enlever Léon de Morville à sa lady du _vivant_ de cet amour,
+elle espérait au moins en hériter.
+
+--Une liaison de cinq ans, c'est si rare....
+
+--Ce qui est plus rare encore, c'est qu'on soit fidèle... à un
+souvenir.... Je n'en reviens pas--dit M. de Brévannes.
+
+--Surtout lorsque le _fidèle_ est aussi recherché que l'est Morville....
+
+--Quant à moi, je n'ai jamais pu souffrir M. de Morville--dit M. de
+Brévannes.--J'ai toujours évité de le rencontrer.
+
+--Je vous assure, mon cher--dit M. de Fierval--qu'il est le meilleur
+garçon du monde....
+
+--Cela se peut, mais il a l'air si vain de sa jolie figure!
+
+--Lui?... allons donc!...
+
+--Heureusement que cet Adonis est aussi bête qu'il est beau--dit le
+domino.
+
+--Beau masque, prenez garde--dit un nouvel arrivant qui s'était fait
+jour jusqu'au premier rang des auditeurs;--en vous entendant parler
+ainsi de Léon de Morville, on pourrait croire que vos séductions ont
+échoué contre sa fidélité à lady Melford.... vous dites trop de mal de
+lui pour ne pas lui avoir voulu... trop de bien.
+
+--Vraiment, Gercourt--reprit gaiement le domino--tu me parais très
+bienveillant aujourd'hui.... Est-ce qu'on joue ta comédie demain?
+
+--Comment, beau masque! vous me croyez intéressé à ce point?
+
+--Sans doute... un homme du monde comme toi... à la mode comme toi...
+d'esprit comme toi... qui ose se permettre d'avoir plus d'esprit que les
+autres... hommes d'esprit, bien, entendu, est condamné à toutes sortes
+de fâcheux ménagements.... Malgré cela, si ta comédie tombe... n'en
+accuse que tes amis.
+
+--Je ne serai pas si injuste, beau masque, si ma comédie tombe, je
+n'accuserai que moi.... Quand on a des amis comme Léon de Morville, dont
+vous dites un mal si flatteur, on croit à l'amitié.
+
+--Tu vas recommencer notre querelle?
+
+--Sans doute.
+
+--Soutenir que Léon de Morville a de l'esprit?
+
+--Malheureusement pour lui, il est très beau; aussi les envieux
+aiment-ils à supposer qu'il est très bête.... S'il était louche, bègue
+ou bossu... peste!... on ne s'aviserait pas de contester son esprit. De
+nos jours il est inouï combien la laideur a d'avantages.
+
+--Tu dis cela pour la plupart de nos hommes d'État?--reprit le
+domino.--Le fait est qu'on pourrait dire maintenant: _Laid comme un
+ministre_.
+
+--Et puis, dans ce siècle _sérieux_, rien n'est plus sérieux que la
+laideur.
+
+--Sans compter--reprit le domino--qu'une figure patibulaire est toujours
+une sorte d'introduction, de préparation à une vilenie: sous ce rapport,
+il est très adroit à certains hommes d'État d'être hideux.
+
+--Pour en revenir à M. de Morville, je n'ai jamais entendu vanter son
+esprit--dit sèchement M. de Brévannes.
+
+--Tant mieux pour lui--reprit M. de Gercourt--je me défie des gens dont
+on cite les bons mots.... Je douterais de M. de Talleyrand si je ne
+l'avais pas entendu causer.... Avouez du moins, mon cher Brévannes, que
+Morville n'a pas un ennemi, malgré l'envie que ses succès devraient
+exciter.
+
+--Parce qu'il est niais--reprit opiniâtrément le domino;--les gens
+vraiment supérieurs ont toujours des ennemis.
+
+--Il me semble alors, beau masque--reprit M. de Gercourt--que votre
+hostilité acharnée constate fort la supériorité de Léon de Morville.
+
+--Bah! bah!--reprit le domino sans répondre à cette attaque--la preuve
+que M. de Morville est un pauvre sire... c'est qu'il cherche toujours à
+produire de l'effet, à se faire remarquer.... Ridicule ou non, peu lui
+importe le moyen.
+
+--Comment cela?--dit M. de Gercourt.
+
+--Nous parlions tout à l'heure de l'admiration générale qu'inspirait la
+princesse de Hansfeld--dit le domino.--Eh bien! M. de Morville affecte
+de faire le contraire de tout le monde. Qu'il soit indifférent à la
+beauté de madame de Hansfeld, soit; mais de l'indifférence à la
+version, il y a loin....
+
+--A l'aversion! Que voulez-vous dire?--demanda M. de Brévannes.
+
+--Voilà un nouveau crime dont mon pauvre Morville est bien innocent,
+j'en suis sûr--dit M. de Gercourt.
+
+--Tout le monde sait--repartit le domino--qu'il feint l'aversion la plus
+prononcée pour madame de Hansfeld.
+
+--Morville?
+
+--Certainement, quoiqu'il aille assez peu dans le monde, maintenant il
+affecte de fuir les endroits où il peut rencontrer la princesse. C'est à
+ce point, qu'on ne le voit plus que très rarement chez sa tante, madame
+de Lormoy, sans doute par crainte d'y trouver madame de Hansfeld.
+Voyons, Fierval, vous qui connaissez madame de Lormoy, est-ce vrai?
+
+--Le fait est que je rencontre maintenant rarement Morville chez elle.
+
+--Tu l'entends?--dit le domino triomphant en s'adressant à M. de
+Gercourt.--L'antipathie de Morville pour la princesse se remarque; on en
+jase... on s'en étonne.... Voilà tout ce que voulait cet Apollon sans
+cervelle.
+
+--Cela est impossible--dit M. de Gercourt; personne n'est moins affecté
+que Morville; c'est un des hommes les plus aimables, les plus
+naturellement aimables que je connaisse; de sa vie, je crois, il n'a
+jamais haï, feint ou menti; il pousse même le respect de la foi jurée
+jusqu'à l'exagération.
+
+Je suis de l'avis de Gercourt--dit M. de Fierval.--Seulement depuis
+longtemps de Morville, profondément triste, va fort peu dans le monde.
+
+--Cela s'explique--dit un des auditeurs de cet entretien.--Depuis
+dix-huit mois que lady Melford est partie, il ne cesse de la regretter.
+
+--Et puis--dit un autre--la mère de M. de Morville est dans un état très
+alarmant, et personne n'ignore combien il adore sa mère.
+
+--Son attachement pour sa mère ne fait rien à l'affaire--répondit le
+domino.--Quant à sa fidélité au souvenir de lady Melford... il a changé
+de ridicule et d'exagération; c'est généreux à lui, il varie nos
+plaisirs... il a reconnu le ridicule de cette exagération....
+
+--Comment cela?
+
+--Je ne suis pas dupe de son affectation à fuir madame de Hansfeld. Je
+parie qu'il est épris d'elle, et qu'il veut attirer son attention par
+cette originalité calculée....
+
+--C'est impossible--dit Fierval.
+
+--Ce moyen est trop vulgaire--dit Gercourt.
+
+--C'est justement pour cela que M. de Morville l'emploie. Il est trop
+sot pour en inventer un autre....
+
+--Comment!... il aurait attendu l'arrivée de madame de Hansfeld pour être
+infidèle... lorsque depuis près de deux ans... il n'aurait eu qu'à
+choisir parmi les plus charmantes consolatrices?
+
+--Rien de plus simple--dit le domino.--La difficulté l'aura tenté...
+Personne n'a réussi auprès de madame de Hansfeld, et il serait jaloux de
+ce succès.... Parce que de Morville est bête, il ne s'ensuit pas qu'il
+ne soit pas vaniteux....
+
+--Et parce que vous avez de l'esprit, beau masque--dit M. de
+Brévannes--il ne s'ensuit pas que vous soyez équitable....
+
+Un domino prit M. de Gercourt par le bras et mit fin à cette discussion
+sur M. de Morville, qui perdit ainsi son plus vaillant défenseur.
+
+--Et depuis quand cette princesse enchanteresse est-elle à
+Paris?--demanda M. de Brévannes.
+
+--Depuis trois ou quatre mois environ--. dit M. de Fierval.
+
+--Et qui l'a présentée dans le monde?
+
+--La femme du ministre de Saxe; mais en vérité le prince est Saxon.
+
+--Prince!--reprit M. de Brévannes--il est impossible qu'on ne sache rien
+de plus sur ce secret mystérieux?
+
+--Je puis vous dire, moi--reprit M. de Fierval--que, curieux comme tout
+le monde de pénétrer un coin de ce mystère, j'ai interrogé le ministre
+de Saxe.
+
+--Eh bien?
+
+--Il m'a répondu d'une manière évasive. Le prince, d'une santé fort
+délicate, vivait dans une retraite absolue... on lui imposait les plus
+grands ménagements... son voyage l'avait beaucoup fatigué... enfin, je
+vis que mes questions embarrassaient visiblement le ministre, je rompis
+la conversation; depuis, je me suis abstenu de lui reparler de M. de
+Hansfeld.
+
+--C'est très bizarre, en effet, dit M. de Brévannes, et personne parmi
+les étrangers ne connaît ce prince?
+
+--Tout ce que j'ai pu savoir, c'est qu'il s'est marié en Italie... et
+qu'après un voyage en Angleterre, il est venu s'établir ici.
+
+--Autant qu'on peut avoir une opinion sur des choses si obscures, dit un
+autre, je croirais décidément que le prince est imbécile, ou quelque
+chose d'approchant.
+
+--Au fait, dit le domino, le soin qu'on met à le cacher à tous les
+yeux....
+
+--L'embarras du ministre de Saxe à vous répondre, dit M. de Brévannes à
+M. de Fierval.
+
+--L'air sombre et mélancolique de la princesse.
+
+--Mais alors--reprit Brévannes--pourquoi cette belle mélancolique
+va-t-elle dans le monde?
+
+--Ne voulez vous pas qu'elle s'enterre avec son idiot... si idiot il y
+a?
+
+--Mais si elle a toujours l'air mélancolique et même sinistre dont vous
+parlez, quel plaisir trouve-t-elle dans le monde?
+
+--Ma foi, je n'en sais rien, dit M. de Fierval; c'est justement cette
+espèce de mystère qui, joint à la beauté de madame de Hansfeld, la met
+si à la mode.
+
+--Elle n'a pas d'amie intime qui puisse en raconter quelque chose?
+demanda M. de Brévannes.
+
+--J'ai entendu dire à madame de Lormoy qu'étant allée un matin voir
+madame de Hansfeld à l'hôtel Lambert, elle avait tout à coup entendu,
+assez près de l'appartement où elle se trouvait, une phrase musicale
+d'une ravissante harmonie jouée sur un buffet d'orgue avec un rare
+talent.... La princesse ne put réprimer un léger mouvement d'impatience.
+Elle fit un signe à sa fille de compagnie au visage cuivré. Celle-ci
+sortit sur-le-champ. Peu d'instants après... _les chants avaient
+cessé_!!
+
+--Et madame de Lormoy ne lui demanda pas d'où venait le son de cet
+orgue.
+
+--Si fait.
+
+--Et que répondit la princesse?
+
+--Qu'elle n'en savait rien... que c'était sans doute dans le voisinage
+que l'on touchait de cet instrument, dont le son lui agaçait
+horriblement les nerfs.... Madame de Lormoy lui lit observer que,
+l'hôtel Lambert étant parfaitement isolé, l'orgue dont on jouait devait
+être dans la maison.... Madame de Hansfeld parla d'autres choses.
+
+--D'où il faut conclure--reprit le domino--que personne ne saura le mot
+de cette énigme.... Ah! si j'étais homme... demain je le saurais, moi!
+
+Cette conversation fut interrompue par ces mots de M. de Fierval, qui
+absorbèrent l'attention:
+
+--Quel est ce grand domino évidemment masculin qui cherche aventure? Ce
+noeud de rubans jaune et bleu à son camail lui sert sans doute de signe
+de ralliement et de reconnaissance.
+
+--Oh!--dit le domino en descendant du coffre où il était assis--c'est
+quelque grave rendez-vous. Je vais m'amuser à contrarier cette intrigue
+en m'attachant aux pas de ce mystérieux personnage....
+
+Malheureusement pour ce malin désir, un flot de foule emporta le domino
+qui portait un noeud de rubans jaune et bleu, et il disparut.
+
+Quelques moments après, ce même domino _masculin_, qui venait d'échapper
+à la curieuse poursuite du domino du _coffre_, monta l'escalier qui
+conduit aux secondes loges, et se promena quelques minutes dans le
+corridor.
+
+Il fut bientôt rejoint par un domino féminin, portant aussi un noeud de
+rubans jaune et bleu.
+
+Après un moment d'examen et d'hésitation, la femme s'approcha et dit à
+voix basse:
+
+--_Childe-Harold_.
+
+--_Faust_--répondit le domino masculin.
+
+Ces mots échangés, la femme prit le bras de l'homme, qui la conduisit
+dans le salon d'une des loges d'avant-scène.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+LE DOMINO.
+
+
+M. Léon de Morville (l'un des deux dominos qui venaient d'entrer dans ce
+salon) se démasqua.
+
+Les louanges que l'on avait données à sa figure n'étaient pas exagérées;
+son visage, d'une pureté de lignes idéale, réalisait presque le divin
+type de l'_Antinoüs_, encore poétisé, si cela se peut dire, par une
+charmante expression de mélancolie, expression complètement étrangère à
+la beauté païenne. De longs cheveux noirs et bouclés encadraient cette
+noble et gracieuse physionomie.
+
+Très romanesque en amour, M. de Morville avait pour les femmes un culte
+religieux qui prenait sa source dans la vénération passionnée qu'il
+ressentait pour sa mère.
+
+D'une bonté, d'une mansuétude adorables, on citait de lui mille traits
+de délicatesse et de dévouement. Lorsqu'il paraissait, les femmes
+n'avaient de regards, de sourires, de prévenances que pour lui; il
+savait répondre à cette bienveillance générale avec tant de tact et de
+spirituelle modestie, qu'il ne blessait aucun amour-propre; sans sa
+fidélité romanesque pour une femme qu'il avait éperdument aimée, et dont
+il ne s'était séparé que par la force des circonstances, il aurait eu
+les plus nombreux, les plus brillants succès.
+
+M. de Morville était surtout doué d'un grand charme de manières; son
+affabilité naturelle lui inspirait toujours des paroles aimables ou
+flatteuses; la douce égalité de son caractère n'était même jamais
+altérée par les déceptions qui devaient blesser de temps à autre cette
+âme délicate et sensible.
+
+Peut-être son caractère manquait-il un peu de virilité; loin d'être
+hardiment agressif à ce qui était misérable et injuste, loin de rendre
+le mal pour le mal, loin de punir les perfidies que sa générosité
+encourageait souvent, M. de Morville avait une telle horreur ou plutôt
+un tel dégoût des laideurs humaines, qu'il détournait ses yeux des
+coupables au lieu de s'en venger.
+
+Au lieu d'écraser un immonde reptile, il aurait cherché du regard
+quelque fleur parfumée, quelque nid de blanche tourterelle, quelque
+horizon riant et pur, pour reposer, pour consoler sa vue.
+
+Ce système de commisération infinie vous expose souvent à être de
+nouveau mordu par le reptile, alors que vous regardez au ciel pour ne
+pas le voir; les meilleures choses ont leurs inconvénients.
+
+De ceci il ne faudrait pas conclure que M. de Morville fût sans courage.
+Il avait trop d'honneur, trop de loyauté, pour n'être pas très brave,
+ses épreuves étaient faites: mais, sauf les griefs qu'un homme ne
+pardonne jamais, il se montrait d'une clémence tellement inépuisable
+que, s'il n'eût pas douloureusement ressenti certains torts, cette
+clémence eût passé pour de l'indifférence ou du dédain.
+
+Ce crayon du caractère de M. de Morville était nécessaire pour
+l'intelligence de la scène qui va suivre.
+
+Nous l'avons dit, une fois entré dans le salon qui précédait la loge, M.
+de Morville s'était démasqué; il attendait avec peut-être plus
+d'inquiétude que de plaisir l'issue de cette mystérieuse entrevue.
+
+La femme qu'il avait accompagnée était masquée avec un soin extrême; son
+capuchon rabattu empêchait absolument de voir ses cheveux, son domino
+très ample déguisait sa taille; des gants, des souliers très larges
+empêchaient enfin de reconnaître les mains et les pieds, indices si
+certains, si révélateurs.
+
+Cette femme semblait émue; plusieurs fois elle voulut parler, les mots
+expirèrent sur ses lèvres.
+
+M. de Morville rompit le premier le silence, et lui dit:
+
+--J'ai reçu, madame, la lettre que vous avez bien voulu m'écrire, en me
+priant de me rendre ici masqué, avec un signe et des mots de
+reconnaissance; votre lettre m'a paru si sérieuse que, malgré les
+inquiétudes que m'inspire l'état de ma mère, je me suis rendu à vos
+ordres....
+
+M. de Morville ne put continuer.
+
+D'une main tremblante d'émotion, le domino se démasqua violemment.
+
+--Madame de Hansfeld!--s'écria M. de Morville, frappé de stupeur.
+
+C'était la princesse.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+PAULA MONTI.
+
+
+M. de Morville ne pouvait en croire ses yeux.
+
+Ce n'était pas une illusion... il se trouvait en présence de madame de
+Hansfeld.
+
+Il faudrait le talent d'un grand artiste pour rendre le caractère
+énergique, sévère de ce visage impérial, pâle et beau comme un masque de
+marbre antique, pour peindre ce regard noir, profond, impénétrable, que
+les traditions du Nord prêtent aux mauvais esprits.
+
+Qu'on excuse notre ambitieuse comparaison, mais en évoquant la qualité
+poétique de Cléopâtre et de lady Macbeth, on se figurerait peut-être le
+mélange de séduction dominatrice et de grandeur sombre empreint sur la
+physionomie de la Vénitienne Paula Monti, princesse de Hansfeld.
+
+Madame de Hansfeld avait arraché son masque.
+
+Son capuchon abattu projetait une ombre vigoureuse sur son front, tandis
+que le reste de son visage était vivement éclairé; ses yeux brillaient
+d'un nouvel éclat au milieu du clair-obscur où se trouvait la partie
+supérieure de la figure.
+
+A l'exception du rayonnement de ce regard scintillant comme une étoile
+dans les ténèbres, le reste de la physionomie de madame de Hansfeld
+était impassible.
+
+La princesse dit à M. de Morville d'une voix mâle et grave:
+
+--Je confie sans crainte le secret de cette entrevue à votre honneur,
+monsieur....
+
+--Je serai digne de votre confiance, madame.
+
+--Je le sais, j'ai eu besoin de cette certitude pour risquer une
+démarche... qu'à votre insu... vous avez provoquée....
+
+--Moi, madame?...
+
+--Vos procédés seuls me forcent de venir ici, monsieur.
+
+--Madame, expliquez-vous? de grâce.
+
+--Il y a environ deux mois, monsieur, vous aviez prié madame de Lormoy
+votre tante, que je vois assez fréquemment, de vous présenter à moi;
+j'avais accédé à sa demande. Quelque jours après, vous avez annoncé à
+madame de Lormoy que vous ne pouviez plus vous résoudre à cette
+présentation.
+
+M. de Morville baissa la tête et répondit:
+
+--Cela est vrai, madame.
+
+--De ce moment, monsieur, vous avez affecté de fuir tous les endroits où
+vous pouviez me rencontrer....
+
+--Je ne le nie pas, madame--répondit tristement M. de Morville.
+
+Madame de Hansfeld reprit:
+
+--Ainsi il y a quelque temps, ignorant que madame de Senneterre m'avait
+donné une place dans sa loge, vous y êtes venu; au bout d'un quart
+d'heure vous êtes sorti sous un vain prétexte qui n'a trompé
+personne....
+
+--Cela est encore vrai, madame.
+
+--Enfin, madame de Sémur vous ayant invité, ainsi qu'un très petit
+nombre de personnes, à une lecture intéressante que vous désiriez
+beaucoup d'entendre, vous avez accepté avec un vif plaisir. Mais madame
+de Sémur ayant ajouté que j'assisterais à cette réunion, vous n'y avez
+pas paru.
+
+--Cela est encore vrai, madame.
+
+--Enfin, monsieur, vous avez mis à m'éviter, une telle persistance, je
+devrais dire une telle affectation, qu'elle a été remarquée par bien
+d'autres que par moi.
+
+--Madame... croyez....
+
+--On vante, monsieur, la loyauté de votre caractère, on cite votre
+parfaite urbanité; il vous faut donc de sérieux motifs pour afficher à
+mon égard des procédés si étranges.... Je me hâte de vous dire qu'ils
+m'eussent été très indifférents... sans une circonstance dont je dois
+vous entretenir....
+
+--Madame, je sais combien ma conduite doit vous paraître bizarre,
+grossière, pourtant....
+
+Madame de Hansfeld interrompit M. de Morville, avec un sourire amer:
+
+--Encore une fois, monsieur, je ne vous ai pas demandé ce rendez-vous
+pour me plaindre de votre éloignement.... J'ai lieu de croire que votre
+résolution de m'éviter est dictée par des motifs si graves... que s'ils
+étaient pénétrés, le repos... la vie peut-être de deux personnes
+seraient compromis.
+
+Et la princesse jeta un regard perçant sur M. de Morville.
+
+Celui-ci répondit en rougissant:
+
+--Je vous assure, madame, que si vous saviez....
+
+--Je sais, monsieur--dit vivement la princesse--qu'il y a un secret
+entre vous et moi.... Vous avez appris ce secret dans l'intervalle du
+jour où vous aviez demandé à m'être présenté, et le jour fixé pour cette
+présentation... de ce moment a daté votre résolution de m'éviter....
+Vous êtes homme d'honneur... dites-moi si je me trompe... jurez-moi que
+vous n'avez eu aucun motif de manifester l'éloignement dont je vous
+parle, jurez-moi que cet éloignement a été causé par le hasard, le
+caprice... je vous croirai, monsieur... et dès lors, grâce à Dieu! cet
+entretien n'aura plus de but.
+
+Après quelques moments d'hésitation pénible, M. de Morville parut
+prendre un parti violent et dit:
+
+--Je ne puis pas mentir, madame, eh bien! oui... un secret des plus
+graves!...
+
+--Il suffit, monsieur--s'écria madame de Hansfeld, interrompant M. de
+Morville:--je ne m'étais pas trompée, vous possédez un secret que je ne
+croyais connu que de deux personnes... je croyais l'une d'elles morte...
+l'autre avait le plus puissant intérêt à garder le silence, car il
+s'agissait de son déshonneur.... Aussi me suis-je décidée à vous
+demander cette entrevue, ne pouvant vous recevoir... et n'ayant
+maintenant aucune chance de vous rencontrer dans le monde.... Peu
+m'importe l'opinion que vous avez dû concevoir de moi après la
+révélation qu'on vous a faite; vos fréquents témoignages d'aversion me
+prouvent que cette opinion est horrible; cela doit être.... Dieu sera
+mon juge.... Mais il ne s'agit pas de cela--reprit la princesse;--vous
+ignorez peut-être, monsieur, de quelle terrible importance est le secret
+que l'on vous a confié ou que vous avez surpris. Osorio... n'est donc
+pas mort? Il est donc vrai qu'il n'a pas péri à Alexandrie, ainsi qu'on
+l'avait cru d'abord? Répondez, monsieur, de grâce, répondez.... S'il en
+était ainsi, bien des mystères me seraient expliqués....
+
+--Osorio?... je n'ai jamais entendu prononcer ce nom, madame....
+
+--C'est donc M. de Brévannes?...--s'écria la princesse involontairement.
+
+M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec une surprise croissante,
+depuis quelques minutes il ne la comprenait plus.
+
+--Je connais à peine M. de Brévannes, j'ignore s'il est à Paris en ce
+moment... madame.
+
+Pour la première fois, depuis le commencement de cet entretien, madame
+de Hansfeld sortit de son calme feint ou naturel. Elle se leva
+brusquement, son pâle visage devint pourpre, elle s'écria:
+
+--Il n'y a au monde qu'Osorio ou M. de Brévannes qui ait pu vous dire ce
+qui s'était passé à Venise, il y a trois ans, dans la nuit du 13 avril!
+
+--Il y a trois ans? à Venise?... dans la nuit du 13 avril?--répéta
+machinalement M. de Morville de plus en plus étonné.--Sur l'honneur,
+madame, il n'est pas question de cela.... De grâce, pas un mot de
+plus.... Je serais désolé de surprendre une grave confidence.... Encore
+une fois, madame, je vous le jure sur l'honneur; le motif qui m'oblige à
+vous éviter n'a aucun rapport avec les noms, les dates et les lieux que
+vous venez de citer.... Ce motif n'a rien qui puisse altérer la
+profonde, la sincère admiration que je porte à votre caractère.... En
+évitant de vous voir, madame, j'accomplis une sainte promesse... j'obéis
+à un devoir sacré....
+
+--Grand Dieu!.. qu'ai-je dit!...--s'écria madame de Hansfeld en cachant
+sa tête dans ses mains et en songeant à la demi-révélation qu'elle avait
+involontairement faite à M. de Morville.--Non... non... ce n'est pas un
+piège indigne!
+
+Puis, s'adressant à M. de Morville:
+
+--Je vous crois, monsieur, par un rapprochement, par un quiproquo
+étrange, lorsque j'ai su que vous aviez une puissante raison de me fuir,
+j'ai cru qu'il s'agissait d'une triste... bien triste circonstance dans
+laquelle à des yeux prévenus je pourrais paraître avoir joué un rôle
+indigne de moi et mériter même l'aversion que vous me témoigniez....
+Votre serment me rassure... je m'étais trompée.... Rien sans doute n'a
+transpiré de cette funeste aventure. Maintenant, monsieur, cet entretien
+n'a plus de but... j'étais venue ici pour vous faire connaître les
+suites funestes que pouvait avoir l'indiscrétion que je redoutais....
+Heureusement mes craintes étaient vaines. Maintenant, peu m'importe que
+l'on remarque ou non que vous évitez toutes les occasions de me
+rencontrer; quant à la cause qui vous obligea me fuir, elle m'est
+indifférente.... Adieu, monsieur... vous êtes homme d'honneur, je ne
+doute pas de votre discrétion.
+
+Et madame de Hansfeld fit un mouvement pour sortir.
+
+M. de Morville l'arrêta respectueusement par la main:
+
+--Un mot encore, madame... jamais, sans doute, je ne me retrouverai seul
+avec vous.... Sachez au moins une partie de mon secret. Alors vous me
+plaindrez peut-être... oui... car vous saurez qu'il me faut une grande
+résolution pour vous fuir, madame.... Lorsqu'un sentiment contraire à la
+haine.... Oh! ne prenez pas ceci pour une parole de galanterie.... De
+grâce, écoutez-moi.
+
+Madame de Hansfeld, qui s'était levée, se rassit, et écouta en silence
+M. de Morville.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+L'AVEU.
+
+
+--Lors de votre arrivée à Paris, madame--dit M. de Morville à madame de
+Hansfeld--avant d'aller occuper l'hôtel Lambert, vous avez habité
+pendant quelque temps rue Saint-Guillaume; vous ignoriez sans doute que
+la maison de ma mère était voisine de la vôtre?
+
+--Je l'ignorais, monsieur.
+
+--Permettez-moi d'entrer dans quelques détails, peut-être puérils, mais
+indispensables.... Dans la maison de ma mère, une petite croisée, haute,
+étroite, presque entièrement cachée par les rameaux d'un lierre
+immense, s'ouvrait sur votre jardin.... C'est de là que je vous aperçus
+par hasard et à votre insu, madame, car vous deviez croire que personne
+au monde ne pouvait voir dans l'allée couverte et reculée où vous vous
+promeniez habituellement.
+
+Madame de Hansfeld parut rassembler ses souvenirs, et dit:
+
+--En effet, monsieur, je me souviens de ce mur tapissé de lierre;
+j'ignorais qu'une fenêtre y fût cachée.
+
+--Pardonnez-moi l'indiscrétion que je commis alors, madame; elle devait
+m'être funeste....
+
+--Expliquez-vous, monsieur.
+
+--Retenu auprès de ma mère souffrante, je sortais fort peu; mon seul
+plaisir était de me mettre à cette croisée; l'espérance de vous voir me
+retenait de longues heures derrière le rideau de lierre.... Enfin
+arrivait le moment de votre promenade; vous marchiez tantôt à pas
+lents... tantôt à pas précipités... souvent vous tombiez comme accablée
+sur un banc de marbre, où vous restiez longtemps le front caché dans vos
+mains.... Hélas! que de fois, lorsque vous releviez la tête après ces
+longues méditations, je vis votre visage baigné de larmes.
+
+A ce souvenir, M. de Morville ne put vaincre l'émotion de sa voix.
+
+Madame de Hansfeld lui dit sèchement:
+
+--Il ne s'agit pas, monsieur, d'impressions plus ou moins fugitives que
+vous avez pu indiscrètement surprendre, mais d'un secret dont vous
+croyez devoir m'instruire.
+
+M. de Morville regarda tristement madame de Hansfeld, et continua:
+
+--Au bout de quelques jours... pardonnez ma présomption, madame, je crus
+deviner le motif... de votre chagrin....
+
+--Vous êtes pénétrant, monsieur.
+
+--Je souffrais alors d'une peine pareille à celle que vous me sembliez
+éprouver... je le pense du moins. Voilà le secret de ma pénétration.
+
+--Monsieur, je ne puis croire que vous parliez sérieusement.. et une
+plaisanterie serait déplacée....
+
+--Je parle sérieusement, madame.
+
+--Ainsi, monsieur--dit madame de Hansfeld avec un sourire moqueur--vous
+me supposez des chagrins, et vous prétendez en savoir la cause!
+
+--Il est des symptômes qui ne trompent pas.
+
+--L'expression de toutes les douleurs est la même, monsieur.
+
+--Ah! madame, il n'y a qu'une manière de pleurer un objet aimé!...
+
+--Est-ce une confidence, monsieur? une allusion à vos regrets amoureux?
+
+--Hélas! madame, je n'ai plus de regrets, vous m'avez fait oublier le
+passé....
+
+--Je ne vous comprends pas, monsieur... il s'agit d'un secret dont vous
+jugiez à propos de m'instruire, et jusqu'à présent....
+
+--Encore un mot, madame. Un sentiment profond, que j'avais cru
+inaltérable, un souvenir bien cher, s'effaçait peu à peu et malgré moi
+de mon coeur; en vain je maudissais ma faiblesse, en vain je prévoyais
+les peines que me causerait cet amour; le charme était trop puissant...
+j'y cédai.... Je n'eus plus qu'une pensée, qu'un désir, qu'un bonheur...
+vous voir.... A force de contempler vos traits, je crus lire sur votre
+physionomie, tantôt rêveuse, mélancolique ou désolée, ce désespoir tour
+à tour morne et violent que cause l'absence ou la perte de ceux que nous
+aimons....
+
+Madame de Hansfeld tressaillit, mais resta muette.
+
+--Hélas! madame, je vous le répète, j'avais moi-même trop souffert pour
+ne pas reconnaître les mêmes souffrances chez vous, à certains signes
+indéfinissables, et pourtant sensibles. Avec quelle triste curiosité je
+tâchais de surprendre vos moindres pensées sur votre visage! La partie
+du jardin qui vous plaisait davantage était séparée du reste de
+l'habitation par une grille que vous ouvriez et refermiez vous-même...
+vous seule entriez dans cette allée réservée; je risquai une folie...
+qui du moins ne pouvait être dangereuse: chaque jour je jetai au pied du
+banc où vous aviez coutume de vous asseoir une sorte de mémento des
+pensées qui, selon moi, avaient dû vous agiter la veille. Comment vous
+exprimer mes angoisses la première fois que je vous vis prendre une de
+ces lettres. Jamais je n'oublierai l'expression de surprise qui se
+peignit sur vos traits après avoir lu.... Pardonnez aux rêveries d'un
+fou.... Mais je ne vous crus pas irritée d'être ainsi devinée; car, au
+lieu de déchirer cette lettre, vous l'avez gardée. Un jour votre
+agitation était si grande que vous ne vîtes pas ma lettre.... Vous
+sembliez transportée de colère et de douleur.... Mon instinct me dit que
+ce chagrin n'était pas nouveau. Il me sembla qu'on devait avoir réveillé
+en vous un funeste souvenir.... Je vous écrivis en ce sens, et, le
+lendemain, en lisant ma lettre vos larmes coulèrent.
+
+Madame de Hansfeld fit un mouvement.
+
+--Oh! madame, ne me reprochez pas de m'appesantir sur ces souvenirs; ils
+sont ma seule consolation.... Ainsi, encouragé par la curiosité avec
+laquelle vous sembliez attendre ces billets, j'écrivis chaque jour.
+Malheureusement l'état de ma mère devint alarmant; pendant deux nuits je
+ne quittai pas son chevet... je ne songeai qu'à elle. Son danger
+diminua; mes inquiétudes se calmèrent: ma première pensée fut de courir
+à ma précieuse fenêtre.... Peu de temps après vous entriez dans l'allée;
+j'en crus à peine mes yeux lorsque je vous vis courir légèrement au banc
+de marbre... il n'y avait pas de lettre.... Un moment d'impatience vous
+échappa... j'osai l'interpréter favorablement....
+
+M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec inquiétude; ses yeux
+étaient baissés, ses bras croisés sur sa poitrine; sa figure restait
+impassible.
+
+En parlant de la sorte, en instruisant madame de Hansfeld des
+circonstances qu'il avait surprises, M. de Morville _brûlait ses
+vaisseaux_; mais il ne devait pas revoir la princesse, il n'eût pas
+commis sans cela une pareille maladresse.
+
+--Que vous dirai-je, madame?--reprit-il--je jouissais depuis deux mois
+du bonheur ineffable, de vous voir ainsi chaque jour, lorsque j'appris
+que vous quittiez la maison voisine de la nôtre pour aller habiter à
+l'île Saint-Louis l'ancien hôtel Lambert. Alors mon chagrin fut
+profond... oh! bien profond!... Peut-être alors seulement je sentis
+combien je vous aimais, madame....
+
+A ces derniers mots, prononcés par M. de Morville d'une vois émue,
+madame de Hansfeld redressa vivement la tête; une légère rougeur colora
+son pâle visage, elle répondit d'un ton de raillerie glaciale:
+
+--Ce singulier aveu est sans doute indispensable à la révélation du
+secret que vous avez à m'apprendre, monsieur?
+
+--Oui, madame....
+
+--Je vous écoute.
+
+--Jusqu'au moment où vous quittâtes la maison voisine de celle de ma
+mère, je vous avais souvent rencontrée chez quelques personnes de ma
+connaissance; je n'avais voulu faire aucune démarche pour avoir
+l'honneur de vous être présenté. Je trouvais un grand charme au mystère
+qui entourait mon amour; je vous étais absolument inconnu, moi qui vous
+connaissais si bien, moi témoin invisible de toutes les émotions qui se
+révélaient sur votre physionomie; et puis vous parler de banalités au
+milieu de la contrainte du monde, qu'eût été cela pour moi auprès de mes
+longues heures de contemplation silencieuse et passionnée! Mais lorsque
+votre départ me priva de ce bonheur de chaque jour, je reconnus le prix
+de ces relations mondaines que j'avais d'abord dédaignées, je résolus de
+vous être présenté; vous vous étiez tout récemment liée avec une de mes
+tantes, madame de Lormoy, qui professe pour vous la plus haute estime.
+Ainsi que tout le monde, elle ignorait l'heureux hasard qui m'avait
+rapproché de vous; je lui demandai de vous être présenté.
+Malheureusement, le lendemain du jour où elle m'avait promis cette
+grâce, on me fit une révélation telle... que loin de chercher à me
+rapprocher de vous, madame, je dus vous fuir.... Sans la déplorable
+santé de ma mère, j'aurais quitté Paris pour éviter toutes les occasions
+de vous voir et d'aviver ainsi ma funeste passion... oh! bien funeste;
+car si votre indifférence m'accable, votre amour me mettrait au
+désespoir.... Vous me regardez avec surprise... vous ne me comprenez
+pas? Eh bien! sachez-le donc, madame... et pardonnez cette supposition
+insensée... vous m'aimeriez aussi éperdument que je vous aime, que je
+serais le plus malheureux des hommes... car je ne pourrais répondre à
+cet amour inespéré sans porter un coup mortel à ma mère... sans fouler
+aux pieds le devoir le plus saint... le serment le plus sacré, sans être
+enfin parjure et criminel!...
+
+--Criminel!--s'écria madame de Hansfeld en se levant à demi, les traits
+bouleversés par la crainte et par la douleur.
+
+Ce cri involontaire était un aveu; il trahissait l'amour de la
+princesse, amour jusqu'alors profondément caché.
+
+Si M. de Morville eût été indifférent à madame de Hansfeld, aurait-elle
+manifesté ce désespoir, cette épouvante? Non, sans doute. Mais elle
+voyait une barrière infranchissable s'élever entre elle et M. de
+Morville; n'avait-il pas dit: _Si vous m'aimiez je serais le plus
+malheureux des hommes, car je ne pourrais vous aimer sans parjure, sans
+crime, sans porter un coup mortel à ma mère_?
+
+Et M. de Morville était cité pour sa loyauté, et il ne vivait que pour
+sa mère....
+
+Madame de Hansfeld comprit la portée du mot qui lui était échappé. Un
+éclair de bonheur rayonnait sur les traits de M. de Morville... son
+instinct ne le trompa pas... il se crut aimé; mais ce premier enivrement
+passé, il frémit en songeant à l'abîme de maux et de douleurs que
+l'involontaire aveu de madame de Hansfeld ouvrait devant lui.
+
+La princesse se possédait trop pour ne pas vaincre l'émotion qui l'avait
+un moment trahie. Espérant donner le change à M. de Morville, elle lui
+dit en souriant avec un ton de légèreté qui le confondit et renversa
+ses idées:
+
+--Vous avouerez, monsieur, que ma surprise... je dirai même ma frayeur,
+était assez naturelle... en vous entendant dire que mon amour pouvait
+entraîner à sa suite de si épouvantables résultats... le parjure... le
+crime.... Mon Dieu!... j'en frissonne encore.... Jugez donc quel bonheur
+pour vous... surtout, que je sois parfaitement indifférente à cette
+passion... éperdue... que vous croyez ressentir.... En vérité, monsieur,
+vous êtes trop heureux... vous avez pour vous sauvegarder de la
+tentation de m'aimer désormais, non seulement mon indifférence, mais
+encore les plus graves motifs qui puissent déterminer un homme comme
+vous.... Seulement il me semble que, parmi ces obstacles formidables qui
+devaient si mortellement contrarier mon amour pour vous, monsieur, vous
+auriez pu dire un mot de mon mariage avec M. de Hansfeld. Vous me
+permettrez de vous signaler cet oubli, et de vous avouer qu'à mes yeux
+cet obstacle est le plus sérieux de tous.... Il me reste, monsieur, à
+vous parler des lettres que j'ai reçues de vous parce que je ne pouvais
+pas faire autrement, et que j'ai lues... et quelquefois gardées, parce
+qu'un recueil de pensées très spirituellement écrites et attribuées,
+comme elles l'étaient, à un être imaginaire, ne peut passer pour une
+correspondance. Vous avez trop de mérite, monsieur, pour être vain; je
+ne blesserai donc pas votre amour-propre d_'auteur_--ajouta la
+princesse en souriant--en vous avouant encore que si j'ai lu ces
+_oeuvres_ distinguées toujours avec curiosité, souvent avec une vive
+émotion, c'est un peu grâce au mystère qui entourait cette
+correspondance dont vous faisiez seul les frais, et aussi parce que le
+hasard vous inspirait parfois des pensées fort touchantes dont j'étais
+émue jusqu'aux larmes... car j'ai le malheur... ou plutôt le bonheur de
+pleurer à la lecture du moindre roman sentimental....
+
+--Ah! madame, vous raillez cruellement.
+
+--Je voudrais du moins, monsieur, que cette entrevue, commencée sous de
+si sombres auspices, se terminât un peu plus gaiement; car, après tout,
+nous sommes au bal de l'Opéra.... Pourquoi d'ailleurs, monsieur, nous
+quitter si tristement? Je vous avais cru instruit d'un secret assez
+maussade.... Il n'en est rien, je suis complètement rassurée.... J'ai
+pour me défendre de vos séductions mon respect pour mes devoirs, mon
+indifférence et la révélation qu'on vous a faite.... Notre position est
+parfaitement tranchée, que pouvons-nous désirer de plus? Adieu,
+monsieur.... Cette entrevue m'a confirmé tout le bien qu'on dit de
+vous.... Je sais qu'il est inutile de vous recommander le secret... sur
+ma démarche, qui pourrait être indignement calomniée.... Pour plus de
+prudence... je sortirai d'ici la première.... Vous voudrez bien attendre
+quelque temps avant de quitter cette loge.
+
+Et madame de Hansfeld, se levant, remit son masque et se dirigea vers la
+porte.
+
+--Ah! madame, de grâce... un mot, un dernier mot--s'écria M. de Morville,
+à peine revenu de sa surprise, et en se précipitant vers la porte.
+
+Et madame de Hansfeld fit un geste si fier, si impérieux, que M. de
+Morville n'insista pas pour prolonger cet entretien.
+
+La princesse ouvrit la porte et sortit.
+
+Peu d'instants après, M. de Morville l'imita.
+
+En passant auprès du coffre dont nous avons parlé, il vit un assez grand
+tumulte: la foule était compacte; obligé d'attendre pour s'y frayer un
+passage, M. de Morville entendit ces mots:
+
+--Peste!... Brévannes--disait le malin domino qui, depuis le
+commencement de la soirée, était assis sur le coffre--quel effet tu
+produis! quel cri a jeté ce domino à noeud de rubans jaune et bleu en
+t'apercevant.
+
+--Je nie le fait--répondit gaiement M. de Brévannes;--je ne suis, pas
+plus que Fierval ou qu'Hérouville, responsable du cri étouffé qu'a fait
+ce beau masque en passant près de nous tous.
+
+--Ce domino aurait vu le diable en personne qu'il n'aurait pas paru plus
+épouvanté...--dit M. de Fierval.
+
+M. de Morville écouta très attentivement, remarquant que l'on parlait de
+la princesse. (Elle portait, on s'en souvient, un noeud de rubans jaune
+et bleu qu'elle n'avait pas songé à ôter après avoir retrouvé M. de
+Morville, précaution que celui-ci avait eue.)
+
+--C'est peut-être une de vos victimes, monstre!--dit en riant M. de
+Fierval à M. de Brévannes.
+
+--La malheureuse l'aura subitement reconnu--dit un autre.
+
+--Infidèle!
+
+--Monstre de perfidie!
+
+--Qui sait?--dit le malin domino--c'est peut-être ta femme, Brévannes.
+
+Un éclat de rire universel accueillit cette plaisanterie.
+
+--Ça serait très piquant, au moins... tu lui as peut-être caché que tu
+venais au bal de l'Opéra.... Dans sa candeur, elle l'aura cru... et dans
+sa candeur... elle sera venue de son côté.
+
+M. de Brévannes endurait à merveille toutes les plaisanteries, sauf
+celles qui concernaient sa femme. Il ne put dissimuler sa mauvaise
+humeur, et tâcha de rompre la conversation, en disant à M. de Fierval:
+
+--Venez-vous souper, Fierval? il est assez tard.
+
+--Oh! affreux jaloux!--s'écria le domino--il est capable de faire, en
+rentrant chez lui, une scène horrible à sa malheureuse femme, le tout à
+cause de la plaisanterie stupide d'un domino.... Pauvre Berthe!
+
+--La preuve que je ne suis pas piqué, beau masque--dit M. de Brévannes
+en riant d'un air contraint--et que je ne te garde pas rancune, c'est
+que je m'estimerais très heureux si tu voulais venir souper avec nous.
+
+--Je suis trop généreuse pour cela.... Je ne pourrais m'empêcher de te
+dire de dures vérités... ce qui serait fastidieux pour les convives....
+Leur seule compensation serait de te voir sous un nouveau et très vilain
+jour.... Et puis, enfin, il ne me convient pas encore de faire une
+_exécution_ publique.... Si tu n'es pas _sage_... si tu reviens ici...
+je te retrouverai à l'un des prochains samedis, et alors... prends bien
+garde... ce coffre me servira de tribunal... et tu entendras de
+singulières choses si tu oses t'y présenter... mais tu n'oseras pas.
+
+--Lui.... Brévannes?... ne pas oser?--dit Fierval en riant.
+
+--Tu ne le connais donc pas, beau masque?
+
+--Tu ne sais donc pas... qu'il peut tout ce qu'il veut?...--dit un
+autre.
+
+--J'espère que vous ne reculez pas, Brévannes, et que vous reviendrez
+samedi--reprit Fierval--_sage ou non_.
+
+--Je n'ai rien de mieux à te dire, beau masque--ajouta Brévannes.--Ces
+messieurs sont ma caution... à samedi.... Si c'est un défi, je
+l'accepte.
+
+--A samedi--reprit le domino--mais je te le répète, le cri de surprise,
+presque d'effroi, jeté par le domino à noeuds jaune et bleu s'adressait
+à toi....
+
+--Allons... tu es folle. Puisque tu ne veux pas venir souper avec nous,
+je te laisse.
+
+--Oui... mais à samedi.
+
+--A samedi--reprit Brévannes en s'éloignant. M. de Morville avait
+attentivement écouté cette conversation; il ne doutait pas que la vue de
+Brévannes n'eût, en effet, causé la surprise et l'effroi de la
+princesse.
+
+Dans l'entrevue qu'il venait d'avoir avec madame de Hansfeld, celle-ci
+lui avait nommé M. de Brévannes comme étant une des deux personnes qui
+possédaient le secret dont elle redoutait si fort la révélation.
+
+Quelles circonstances avaient pu rapprocher M. de Brévannes de madame de
+Hansfeld?
+
+Où l'avait-il connue?
+
+Quel était ce secret qu'il possédait?
+
+Le sang-froid railleur de madame de Hansfeld, à la fin de l'entretien
+qu'elle avait eu avec M. de Morville, était-il réel ou affecté?
+
+Telles furent les questions que se posa M. de Morville, en revenant
+tristement chez lui.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+M. DE BRÉVANNES.
+
+
+Quelques mots sur M. de Brévannes, acteur important à cette histoire,
+sont ici nécessaires.
+
+Le père de M. de Brévannes s'appelait Joseph Burdin. Originaire de Lyon,
+il était venu chercher fortune à Paris sous le Directoire. A force de
+finesse, de persévérance et d'entente des affaires, en peu d'années il
+réalisa, dans les fournitures des armées, une de ces fortunes
+scandaleuses si fréquentes à cette époque.
+
+Riche, le nom de Burdin lui parut vulgaire; il acheta la terre de
+_Brévannes_ en Lorraine, s'appela pendant quelque temps Burdin de
+Brévannes, puis enfin seulement de _Brévannes_. Sa femme, fille d'un
+notaire fort riche, qui s'était ruiné par des spéculations hasardeuses,
+mourut peu de temps avant la Restauration.
+
+M. de Brévannes ne lui survécut pas longtemps. La tutelle de son fils,
+Charles de Brévannes, fut confiée à l'un de ses anciens associés. Soit
+incurie, soit infidélité, cet homme ne géra pas avantageusement les
+intérêts de son pupille, qui, majeur en 1825, ne se trouva en possession
+que de quarante mille livres de rentes environ.
+
+M. de Brévannes, retrouvant dans le monde plusieurs de ses camarades de
+collège, mena durant quelques années une joyeuse vie de jeune homme,
+sans pousser néanmoins ses dépenses jusqu'à la prodigalité; il était
+égoïste et ordonné.
+
+Vers la fin de 1831, il épousa Berthe Raimond.
+
+Pour expliquer ce mariage, il est nécessaire de poser le caractère de M.
+de Brévannes. Assez mal élevé, n'ayant reçu qu'une banale éducation de
+collège, rien n'avait adouci, tempéré sa fougue naturelle. Le trait
+culminant, primordial de ce caractère singulièrement énergique et
+orgueilleux, était une incroyable opiniâtreté de volonté.
+
+Pour parvenir à son but, M. de Brévannes ne reculait devant aucun
+sacrifice, devant aucun excès, devant aucun expêchement.
+
+Ce qu'il souhaitait, il voulait le posséder, autant pour satisfaire son
+goût, son caprice du moment, que pour satisfaire l'espèce d'orgueil
+tenace qu'il mettait à réussir, bon gré, mal gré, coûte que coûte, dans
+tout ce qu'il entreprenait.
+
+M. de Brévannes poussait l'économie jusqu'aux limites de l'avarice, la
+personnalité jusqu'à l'égoïsme, la sécheresse d'âme jusqu'à la dureté.
+Fallait-il triompher d'un obstacle, il devenait dévoué, généreux,
+délicat, si cela servait ses projets, mais, l'obstacle surmonté, ces
+qualités éphémères disparaissaient avec la cause qui les avait
+produites, son caractère normal reprenait son cours, et ses mauvais
+penchants se dédommageaient d'une contrainte passagère en redoublant de
+violence.
+
+Malheureusement les gens de cette trempe vigoureuse, résolue, prouvent
+souvent que pour eux--_vouloir_ c'est _pouvoir_--comme disait M. de
+Brévannes.
+
+Maintenant parlons de son mariage.
+
+M. de Brévannes occupait à Paris le premier étage d'une maison qui lui
+appartenait. De nouveaux locataires vinrent habiter deux petites
+chambres du quatrième: c'était Berthe Raimond et son père. (Madame
+Raimond était morte depuis longtemps.)
+
+D'abord graveur en taille-douce, Pierre Raimond avait la vue tellement
+affaiblie, qu'il ne gravait plus que la musique. Berthe, excellente
+artiste, donnait des leçons de piano; grâce à ces ressources, le père et
+la fille vivaient à peu près dans l'aisance.
+
+Berthe était remarquablement jolie. M. de Brévannes la rencontra
+souvent, ressentit pour elle un goût assez vif, et s'introduisit chez
+Pierre Raimond sous un prétexte de _propriétaire_.
+
+M. de Brévannes avait une détestable idée de l'humanité, il espérait, à
+l'aide de quelques cajoleries, de quelques libéralités, triompher de la
+vertu de Berthe et des scrupules de Pierre Raimond. Il se trompa: en
+payant le premier terme du modeste loyer de ses deux chambres, le
+graveur donna congé à M. de Brévannes pour le terme suivant, et le pria
+très nettement de cesser ses visites, qui avaient d'ailleurs été très
+bornées.
+
+M. de Brévannes fut piqué de cet insuccès; cette résistance inattendue
+irrita son désir, blessa son orgueil; son caprice devint de l'amour, du
+moins il en eut l'ardeur impatiente.
+
+S'étant ménagé quelques entretiens avec mademoiselle Raimond, soit en la
+suivant dans la rue lorsqu'elle allait donner ses leçons, soit en la
+rencontrant chez une de ses écolières, M. de Brévannes parvint à nouer
+une correspondance avec Berthe et fut bientôt aimé d'elle. Il était
+jeune, il avait de l'esprit et de l'usage, une figure sinon belle, du
+moins mâle et expressive. Berthe ne résista pas à ces avantages; mais
+son amour était aussi chaste que son âme, et les mauvaises espérances de
+M. de Brévannes furent déçues. En lui avouant naïvement une affection
+dont elle n'avait pas à rougir, Berthe lui dit qu'il était trop riche
+pour l'épouser; il fallait donc rompre des relations vaines pour lui,
+douloureuses pour elle.
+
+La fin du terme arriva; Berthe et son père allèrent s'établir dans un
+des quartiers les plus solitaires de Paris, rue Poultier, île
+Saint-Louis.
+
+Ce départ blessa de nouveau l'orgueil et le coeur de M. de Brévannes. Il
+découvrit le lieu de la retraite de la jeune fille, prétexta un voyage
+de quelques mois, et alla secrètement s'établir à l'île Saint-Louis,
+dans un hôtel garni du quai d'Orléans, tout auprès de la rue où
+demeurait Pierre Raimond.
+
+La première fois que Berthe revit M. de Brévannes, elle trahit par son
+émotion la constance de ses sentiments pour lui; elle ne lui cacha rien,
+ni la joie que lui causait son retour, ni les larmes cruelles et
+pourtant chéries qu'elle avait versées pendant son absence.
+
+Malgré ces aveux, M. de Brévannes ne fut pas plus heureux; séductions,
+ruses, promesses, emportement, désespoir, tout vint échouer devant la
+vertu de Berthe, vertu simple et forte comme son amour.
+
+Ceux qui connaissent le coeur de l'homme et surtout des hommes
+orgueilleux et opiniâtres comme M. de Brévannes, comprendront ses
+ressentiments amers contre cette jeune fille, aussi inflexible dans sa
+pureté que lui dans sa corruption.
+
+Un homme ne pardonne jamais à une femme d'avoir échappé, par adresse,
+par instinct ou par vertu, au piège déshonorant qu'il lui tendait.
+
+Il serait impossible de nombrer les imprécations _mentales_ dont M. de
+Brévannes accablait Berthe; il alla jusqu'à supposer cette énormité,
+que, «par ses refus calculés, cette petite fille avait l'audacieuse
+visée de l'amener un jour à l'épouser.»
+
+Abominable machination, tramée sans doute avec le vieux graveur!
+
+M. de Brévannes haussa les épaules de pitié en songeant à une manoeuvre
+aussi odieuse qu'absurde, et résolut de quitter Paris. Avant de partir
+il eut un dernier entretien avec Berthe. Il s'attendait à une scène de
+désespoir: il trouva la jeune fille triste, calme, résignée. Jamais elle
+ne s'était fait illusion sur son amour pour M. de Brévannes; elle
+s'était toujours attendue aux pénibles conséquences de ce malheureux
+attachement.
+
+Et puis encore, chose singulière, Pierre Raimond, artiste probe,
+austère, d'un rigorisme stoïque, avait élevé sa fille dans de telles
+idées sur la richesse, que la disproportion de fortune qui existait
+entre M. de Brévannes et Berthe semblait à celle-ci aussi
+infranchissable que la distance qui sépare un roi d'une fille du peuple.
+
+Ainsi, loin de lui demander pourquoi, étant libre, il ne l'épousait pas,
+moyen fort simple de mettre d'accord l'amour et le devoir, Berthe avait
+ingénument avoué à M. de Brévannes que leur amour était d'autant plus
+désespéré que Pierre Raimond, dans sa fière pauvreté, ne consentirait
+jamais à marier sa fille à un homme riche.
+
+Au moment de se séparer de M. de Brévannes, Berthe lui promit de faire
+tout au monde pour l'oublier, afin d'épouser un homme pauvre comme elle;
+sinon, elle ne se marierait jamais.
+
+Ces paroles, exemptes de toute exagération, simples, vraies comme la
+pauvre fille qui les prononçait, ne firent aucune impression sur M. de
+Brévannes; dans l'angélique résignation de Berthe, il vit une flagrante
+et dernière preuve du complot que l'on tramait contre lui afin de
+l'amener à un mariage absurde.
+
+M. de Brévannes partit pour les bains de mer de Dieppe, se croyant
+parfaitement délivré de son amour; fier d'avoir échappé à un piège
+indigne, il attendait avec une haineuse impatience une humble prière de
+retour, qu'il se préparait à accueillir avec le dernier mépris. A son
+grand étonnement, il ne reçut aucune nouvelle de Berthe.
+
+A Dieppe, M. de Brévannes rencontra une madame Beauvoisis (le domino du
+_coffre_), fort jolie, fort à la mode dans un certain monde, fort
+coquette, et fort aimée d'un homme des plus agréables.
+
+Pour se venger du silence de Berthe et de quelques souvenirs importuns,
+et aussi pour se relever à ses propres yeux de son échec auprès de la
+fille du graveur, M. de Brévannes entreprit de plaire à madame
+Beauvoisis et de supplanter l'amant aimé. Il réussit.
+
+M. de Brévannes fut d'autant plus irrité, d'autant plus humilié de
+n'avoir rien pu obtenir de Berthe, que la _conquête_ de madame
+Beauvoisis lui sembla plus flatteuse. Son amour-propre se révolta de ce
+qu'une malheureuse petite fille, pauvre, inconnue, eût osé résister à
+l'homme qu'une femme très désirable avait choisi.
+
+Nous sommes loin de prétendre que M. de Brévannes n'eût pas d'amour pour
+Berthe; mais chez lui les tendres espérances de l'amour, ses charmantes
+impatiences, ses craintes mélancoliques, s'étaient transformées en
+désirs effrénés, en orgueilleuse irritation.
+
+Il résumait amèrement et brutalement la question en disant:
+
+«J'ai mis dans ma tête que cette fille serait à moi.... Coûte que coûte,
+elle sera à moi.»
+
+Courroucé de ne pas recevoir de lettres de Berthe depuis six semaines
+qu'il l'avait quittée, M. de Brévannes rompit brusquement avec madame
+Beauvoisis, l'idole de la saison des eaux de Dieppe, et revint
+s'enterrer dans l'île Saint-Louis. Lorsqu'il arriva, Berthe se mourait;
+elle n'avait pu résister à tant de chagrins....
+
+Presque touché de cette preuve d'amour, voulant d'ailleurs à tout prix
+que cette jeune fille fût à lui, M. de Brévannes, malgré ses résolutions
+de ne jamais faire un mariage _de dupe_, comme il disait, alla trouver
+Pierre Raimond, et lui demanda formellement la main de sa fille,
+s'attendant à une explosion de reconnaissance de la part du vieux
+graveur.
+
+Chose incroyable, inouïe, exorbitante, qui renversa toutes les idées de
+M. de Brévannes, Pierre Raimond ne voulut pas consentir à cette union.
+
+«M. de Brévannes était né riche, Berthe était née pauvre, il n'y avait
+entre eux aucune sympathie de classe, aucune convenance de position,
+aucuns rapports d'habitude, d'éducation, de principes; parlant, aucune
+garantie de bonheur pour l'avenir.»
+
+Tel fut le thème invariable de Pierre Raimond.
+
+Il y avait dans la manière absolue dont cet homme austère envisageait la
+distance qui sépare les riches des pauvres, plus de fierté que
+d'humilité. Il établissait entre ces deux conditions, qu'il regardait
+comme hétérogènes et inconciliables, une ligne aussi tranchée, aussi
+infranchissable, que celle que les républicains tracent entre eux et les
+aristocraties.
+
+L'énergique opiniâtreté de M. de Brévannes eût échoué devant la fière
+pauvreté de Pierre Raimond, si la vie de Berthe n'eût pas été
+compromise.
+
+L'instinct d'un père est presque toujours d'une admirable perspicacité;
+lorsque cet instinct s'allie à un rare bon sens, il atteint à la
+divination.
+
+Pierre Raimond pressentait le sort de sa fille. Néanmoins, obligé
+d'opter entre la mort de cette enfant chérie et un avenir redoutable,
+qu'il serait peut-être possible de conjurer, le graveur consentit enfin
+au mariage, qui se fit peu de temps après le retour de M. de Brévannes.
+
+Berthe n'avait pas un moment douté de l'amour de son mari.
+
+Ce coeur simple et bon, noble et confiant, n'avait pu se défendre contre
+le vouloir implacable de cet homme dont l'emportement l'avait flatté;
+dans sa vanité naïve, la jeune fille se demandait avec une certaine
+fierté s'il ne fallait pas que M. de Brévannes l'aimât beaucoup pour
+avoir poursuivi ses desseins sur elle avec une ténacité si énergique.
+
+La pauvre Berthe confondait, hélas! l'entêtement orgueilleux d'un esprit
+impatient de toute résistance avec l'abnégation, avec l'opiniâtre
+dévouement de la passion.
+
+M. de Brévannes était capable d'employer tous les moyens possibles, même
+les voies en apparence les plus honorables, pour parvenir à ses fins;
+mais, le but atteint, il était capable aussi de se venger cruellement
+des sacrifices qu'il s'était imposés lui-même pour triompher dans une
+lutte où son orgueil était aussi vivement intéressé que son amour.
+
+Pour ce caractère intraitable, le lendemain de la victoire était
+rarement heureux; plus l'attaque avait été rude, plus la résistance
+avait duré, plus sa vanité souffrait. Dans la chaleur de l'action, il
+oubliait les blessures de son amour-propre; mais, après le succès, il
+ressentait douloureusement ces plaies saignantes, et son caractère
+véritable reprenait le dessus.
+
+Lorsque la fièvre de vouloir acharné qui avait contraint M. de Brévannes
+à épouser Berthe eut cessé, il eut des regrets extrêmes de ce
+mariage.... Oui... il eut honte de son alliance avec une fille obscure
+et pauvre; en songeant aux riches partis auxquels il aurait pu
+prétendre, les qualités charmantes, la beauté, l'âme angélique de Berthe
+lui parurent à peine une consolation. Il se crut en butte à tous les
+sarcasmes; il ne devait pas y avoir de railleries assez piquantes pour
+qualifier son ridicule mariage d'inclination.
+
+M. de Brévannes se trompait: beaucoup de gens, en le voyant épouser une
+fille belle, vertueuse et pauvre, lui supposèrent un caractère généreux,
+élevé; on prôna, on vanta son admirable désintéressement, et il fut
+absous d'avance de tous les tourments qu'il pourrait faire endurer à une
+femme pour laquelle il _avait tant fait_.
+
+Les uns regardaient la conduite de Berthe comme un chef-d'oeuvre de ruse
+et d'habileté; les autres se moquèrent de M. de Brévannes et de son
+mariage d'inclination, parce qu'ils se moquaient généralement de tout le
+monde.
+
+Personne ne soupçonna le véritable motif de ce mariage, et que
+l'entêtement de M. de Brévannes y avait eu au moins autant de part que
+son amour....
+
+Dernier trait du caractère de M. de Brévannes.
+
+Depuis quatre ans il était marié. Berthe, plus aimante, plus résignée
+que jamais, ne lui avait pas donné le moindre sujet de plainte.
+Quoiqu'il lui eût fait ouvertement des infidélités fréquentes,
+quelquefois donné des rivales du plus bas étage... la malheureuse femme
+avait secrètement versé des larmes amères, mais ne s'était jamais
+plainte.
+
+Malgré cette patience, malgré cette douceur parfaite, M. de Brévannes se
+livrait quelquefois à d'inconcevables soupçons de jalousie, et cela sous
+le prétexte le plus frivole.
+
+Cette violente jalousie n'était pas une preuve de l'amour de M. de
+Brévannes. S'il entrait en fureur à la seule pensée (complètement fausse
+et injuste) que sa femme pouvait lui être infidèle, c'était surtout
+parce que la faute de Berthe aurait couvert (pensait-il) d'un ridicule
+ineffaçable ce _mariage d'inclination_ auquel il avait tant sacrifié. M.
+de Brévannes voulait au moins pouvoir se vanter de la conduite
+irréprochable, exemplaire, de la femme pauvre et obscure qu'il avait
+choisie.
+
+Après dix-huit mois de mariage, M. de Brévannes, s'ennuyant beaucoup de
+son bonheur, avait été faire en Italie un voyage de quelques mois,
+laissant sa femme sous la protection de Pierre Raimond, dont il
+reconnaissait d'ailleurs l'austère moralité. Le vieux graveur n'avait
+jamais voulu consentir à venir habiter avec sa fille chez M. de
+Brévannes pendant l'absence de son mari. Berthe alla s'établir auprès de
+son père dans l'île Saint-Louis, et reprendre, rue Poultier, sa petite
+chambre de jeune fille.
+
+Depuis ce voyage d'Italie, où il avait connu madame de Hansfeld, ainsi
+qu'on le verra plus tard, l'humeur de M. de Brévannes s'était beaucoup
+aigrie; son caractère était devenu sombre, irascible, souvent même d'une
+dureté cruelle, et Berthe en avait quelquefois douloureusement souffert.
+Ces préliminaires établis, nous suivrons M. de Brévannes chez lui à son
+retour du bal de l'Opéra, où il avait été si malignement _intrigué_ par
+madame Beauvoisis (le domino du _coffre_).
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+MADAME DE BRÉVANNES.
+
+
+La maison dont M. de Brévannes occupait le premier étage était située
+rue Saint-Florentin. Fort indifférent aux jouissances et aux recherches
+délicates du _chez soi_, il avait chargé un tapissier de le _meubler_
+richement; grâce à cette latitude laissée au marchand, ce logis avait
+complétement l'aspect de ce qu'on appelle un _bel appartement garni_,
+c'est-à-dire l'aspect le plus banal, le plus triste, le plus froid qu'on
+puisse imaginer. Rien de particulier, rien de personnel, rien qui trahît
+un goût, une passion: pas un portrait, pas un tableau, pas un objet
+d'art. La seule pièce de ce vaste appartement qui n'eût pas un aspect
+vulgaire et glacial, était un petit salon où Berthe se tenait
+habituellement.
+
+Malgré l'heure avancée de la nuit (quatre heures du matin), c'est dans
+cette pièce que nous conduirons le lecteur.
+
+Madame de Brévannes, toujours inquiète des absences prolongées de son
+mari, quoiqu'elle dût y être habituée, se couchait rarement avant d'être
+assurée de son retour.
+
+Il est donc quatre heures du matin. Berthe, assise dans un fauteuil, les
+mains jointes sur ses genoux, regarde machinalement le foyer qui
+s'éteint; une lampe, placée auprès d'elle sur une petite table où l'on
+voit un livre entr'ouvert, éclaire vivement la figure de la jeune femme,
+et brille doucement sur ses bandeaux de cheveux châtains qui, ne
+laissant voir que le lobe de sa petite oreille rose, vont se perdre dans
+la natte épaisse qui se tord derrière sa tête.
+
+Ce qui frappait tout d'abord dans le gracieux visage de Berthe, c'était
+son expression d'angélique bonté; lorsqu'elle levait ses grands yeux
+bleus si beaux et si doux, le charme devenait irrésistible; sa bouche,
+un peu sérieuse, semblait plutôt faite pour le sourire bienveillant et
+affectueux que pour le rire bruyant de gaieté; son col blanc arrondi, un
+peu long, se courbait avec une grâce indicible lorsqu'elle penchait sa
+tête sur son sein.
+
+Berthe portait une robe de soie gris-clair, dont la pâle nuance
+s'harmonisait à merveille avec la délicate blancheur de son teint; d'un
+côté de la cheminée on voyait un piano ouvert et chargé de musique;
+au-dessus, deux portraits de grandeur inégale représentaient la mère et
+le père de Berthe. Un grand nombre de modestes cadres de bois noir,
+renfermant des gravures en taille-douce qui formaient l'_oeuvre_ de
+Pierre Raimond, ornaient ce petit salon tendu de papier rouge velouté,
+et lui donnaient une apparence très différente du reste de l'habitation;
+enfin, sur la cheminée, on voyait une vieille pendule de marqueterie et
+deux petits flambeaux blancs et bleus, en émail de Limoges, qui avaient
+appartenu à la mère de Berthe, et avaient été le cadeau de noce du
+graveur.
+
+Une larme longtemps suspendue au bout des longs cils de la jeune femme
+roula sur sa joue comme une goutte de rosée; son sein se souleva à
+plusieurs reprises, elle tressaillit.... Une rougeur subite colora son
+front, puis Berthe retomba dans sa morne apathie.
+
+En deux mots nous dirons la cause de la tristesse et de l'abattement de
+Berthe.
+
+Pendant son dernier séjour en Lorraine, M. de Brévannes avait accordé
+une protection très particulière à une des _femmes_ de Berthe.
+L'insolence de cette fille ouvrit les yeux de madame de Brévannes, ou du
+moins lui donna des soupçons assez violents pour exiger le départ de
+cette créature.
+
+Cette scène cruelle s'était passée quelques jours avant le retour de M.
+de Brévannes à Paris, et avait laissé un douloureux ressentiment dans le
+coeur de Berthe. Elle avait jusqu'alors souvent souffert des infidélités
+de son mari, mais elle n'avait jamais subi une humiliation pareille.
+
+Quatre heures du matin sonnèrent; absorbée dans une profonde rêverie,
+madame de Brévannes n'avait pas cru la nuit si avancée; une voiture
+s'arrêta à la porte. Berthe regretta d'avoir veillé si tard; une fois
+pour toutes son mari lui avait expressément défendu de l'attendre; ses
+gens même se couchaient. Il rentrait habituellement par une petite porte
+bâtarde de sa maison dont il avait la clef; il lui fallait passer par le
+petit salon de Berthe pour entrer dans une des deux chambres à coucher
+qui communiquaient à cette pièce.
+
+Lorsque son mari parut, Berthe se leva et alla à sa rencontre en tâchant
+de sourire afin de conjurer l'orage qu'elle redoutait.
+
+Les traits contractés de M. de Brévannes témoignaient de sa mauvaise
+humeur. Les quelques mots dits au hasard par madame de Beauvoisis sur
+son voyage d'Italie avaient éveillé en lui une foule d'idées pénibles,
+forcément contraintes pendant le bal et le souper. Il fut presque
+satisfait de trouver sa femme encore levée; en la querellant il espérait
+épancher l'amertume qui le dévorait.
+
+--Comment!--s'écria-t-il,--vous n'êtes pas encore couchée! à quatre
+heures du matin! A quoi pensez-vous donc? Suis-je ou non maître de mes
+actions? A peine arrivés ici, votre système d'inquisition va-t-il
+recommencer? Aussi bien, puisque nous voilà sur ce chapitre, épuisons-le
+une bonne fois, afin de n'y plus revenir de tout l'hiver.
+
+Et il s'assit brusquement dans le fauteuil de Berthe, qui resta debout
+près du piano, stupéfaite de ce brusque débordement de reproches.
+
+--Mon ami,--dit-elle timidement,--vous savez que votre volonté est
+toujours la mienne. Donnez-moi vos ordres, je les suivrai. Ce n'est pas
+pour épier vos actions que j'ai veillé si tard.... Je m'étais amusée à
+mettre ce petit salon en ordre. Cela m'a occupée jusqu'à une heure du
+matin. Alors, supposant que vous ne tarderiez pas à rentrer, j'ai voulu
+vous attendre. J'ai sommeillé un peu.... Quatre heures sont arrivées
+sans que je m'en aperçusse. Voilà mon crime, Charles, me le
+pardonnerez-vous?--dit-elle en souriant et en levant son angélique
+regard sur son mari.
+
+M. de Brévannes ne parut pas désarmé.
+
+--Mon Dieu!--reprit-il,--ce n'est pas un _crime_ que je vous reproche;
+il est inutile de prêter un sens ridicule à mes paroles. Je ne suis pas
+dupe de cette veillée.... Vous avez voulu vous assurer par vous-même de
+l'heure à laquelle je rentrais.... Mais vous m'obligerez de ne pas
+prendre cette habitude. Je n'entends pas que les scènes de l'an passé se
+renouvellent, et que par vos bouderies et vos airs de victime vous me
+reprochiez ou ceci ou cela.
+
+--Charles, ai-je jamais dit un mot... excepté....
+
+--Mou Dieu!--s'écria M. de Brévannes en interrompant sa femme,--certains
+silences, certaines physionomies sont aussi significatifs que des
+paroles.
+
+--Mais enfin, Charles, puis-je m'empêcher d'être triste?
+
+--Et pourquoi seriez-vous triste? Que vous manque-t-il? N'êtes-vous pas
+dans une position inespérée? N'ai-je pas humainement fait tout ce que je
+pouvais faire pour vous?
+
+--Charles, vous savez si je suis ingrate; mon seul regret est de ne
+pouvoir vous mieux prouver ma reconnaissance.
+
+--Tout ce que je vous demande, c'est de me rendre ma maison agréable,
+c'est d'avoir toujours l'air riant et heureux, au lieu de censurer ma
+conduite par vos affections mélancoliques.... Si j'ai suivi mon
+inclination en me mariant avec vous, ç'a été d'abord parce que je vous
+aimais... et ensuite pour....
+
+--Pour avoir une femme soumise à toutes vos volontés, mon ami, je le
+sais; vous m'avez préférée à un parti riche, parce que la reconnaissance
+du sacrifice que vous m'avez fait m'impose des devoirs plus grands
+encore.... J'aurais été désolée que vous eussiez calculé autrement,
+Charles, car je n'aurais pu m'acquitter envers vous. Seulement, vous
+vous trompez si vous croyez que ma tristesse, souvent involontaire, est
+une critique de vos actions: il ne m'appartient pas de les juger.
+
+--Mais que signifie donc alors cette tristesse?
+
+Après un moment d'hésitation, Berthe reprit en baissant les yeux:
+
+--Quelques-unes de vos actions peuvent m'attrister sans que je me
+plaigne.
+
+--Ceci est trop subtil pour moi. Je vais être plus clair, et vous
+révéler à vous-même ce que vous pensez et ce que vous n'osez dire.... Au
+lieu d'avoir recours à toutes ces circonlocutions hypocrites, pourquoi
+ne pas avouer franchement que vous êtes jalouse?
+
+--Mon ami, ne parlons pas de cela, je vous en prie.
+
+--Et pourquoi donc? je trouve, moi, qu'il est au contraire excellent de
+poser nettement notre position.... Que j'aie ou non des maîtresses,
+voilà le grand mot lâché... c'est ce que vous devez complètement ignorer
+ou feindre d'ignorer.... Telle est la conduite que doit tenir une femme
+de bon sens, au lieu de passer sa vie dans les ennuis de la jalousie.
+
+--Charles... franchement... est-ce bien à vous à dire qu'on peut
+raisonner... vaincre la jalousie, si peu fondée qu'elle soit, ou si
+indignes qu'en soient les objets?
+
+--Fort bien, madame, vous me reprochez d'être jaloux.
+
+--Je ne vous en fais pas un reproche, mon ami.... Je suis indulgente
+pour ce sentiment, dont j'ai éprouvé toutes les angoisses.
+
+--Vous vous trompez complètement, madame, si vous nous croyez dans une
+position pareille à cet égard.... Que j'aie ou non des maîtresses, votre
+considération n'en sera nullement altérée; mais moi qui ai tout sacrifié
+pour vous... que je sois encore couvert de ridicule.... Tenez, ajouta
+M. de Brévannes en se levant, les dents serrées, et en fermant les
+poings avec rage, à cette seule pensée je ne me possède pas.
+
+Et il se mit à marcher à grands pas.
+
+--Vous avez raison, Charles, dit tristement Berthe, notre jalousie n'est
+pas pareille; la mienne intéresse mon coeur, la vôtre votre orgueil;
+mais il n'importe, je la respecte. M'avez-vous jamais entendue me
+plaindre de l'isolement où je vis? Excepté mon père, que vous me
+permettez d'aller voir deux fois par semaine, et quelques personnes de
+votre famille que vous désirez que je reçoive, je vis seule...; heureuse
+de vivre seule, je me hâte de vous le dire.
+
+--Ce qui ne vous empêche pas de trouver le temps long, n'est-ce pas? Et
+tout le monde sait l'effet de la solitude et du désoeuvrement chez les
+femmes....
+
+--Je ne suis pas désoeuvrée, mon ami; j'aime passionnément la musique...
+je dessine, je lis. Quant à la solitude, il ne dépend pas de moi que
+vous restiez davantage chez vous.
+
+Pendant que madame de Brévannes parlait, son mari s'était machinalement
+approché de la croisée, dont il avait entr'ouvert les rideaux.
+
+Il vit de l'autre côté de la rue, au premier étage d'une maison située
+en face de la sienne, une fenêtre aussi éclairée, et derrière les
+vitres la silhouette d'un homme qui regardait par cette fenêtre.
+
+Il était près de cinq heures du matin, la nuit profonde, la rue déserte,
+que pouvait regarder cet homme, sinon la fenêtre du salon de madame de
+Brévannes, seule fenêtre qui fût sans doute encore éclairée dans la
+maison.
+
+Un de ces soupçons absurdes qui ne tombent que dans la cervelle des
+jaloux trompeurs (classe essentiellement distincte de celle des jaloux
+trompés), un de ces soupçons absurdes, disons-nous, traversa l'esprit de
+M. de Brévannes; il se retourna vers sa femme, le regard irrité, le
+front menaçant.
+
+--Madame, pourquoi y a-t-il de la lumière dans cette maison en face?
+s'écria-t-il.
+
+Puis, s'interrompant pour céder à une inspiration non moins ridicule que
+sa jalousie, il tira brusquement les rideaux, ouvrit la croisée, et
+s'avança sur le balcon, où il se campa fièrement.
+
+A cette brusque apparition, les rideaux de la fenêtre de la maison d'en
+face se refermèrent subitement, l'ombre s'effaça, et un moment après la
+lumière disparut.
+
+Madame de Brévannes, ne comprenant rien au courroux de son mari, et
+encore moins à sa fantaisie d'ouvrir les croisées par une nuit de
+janvier, s'avançait vers le balcon, lorsque M. de Brévannes se retourna,
+ferma violemment les rideaux, et s'écria:
+
+--Ah! c'est ainsi que vous occupiez vos loisirs en m'attendant,
+madame....
+
+--En vérité, Charles, je ne vous comprends pas....
+
+--Vous ne comprenez pas? Pourquoi cette fenêtre du premier étage de la
+maison d'en face était-elle encore éclairée il n'y a qu'un moment?
+
+--Il n'y a qu'un moment?... une fenêtre?... dans la maison d'en face?
+demanda Berthe avec une surprise croissante.
+
+--Faites donc l'étonnée, madame! Tout à l'heure quelqu'un regardait
+attentivement votre fenêtre. On a disparu dès que je me suis montré.
+
+--Cela peut être, Charles, je n'en sais rien.... Mais pourquoi me
+dites-vous cela?
+
+--Pourquoi!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que vous êtes sans doute d'intelligence avec cette personne....
+Et qu'il y a là-dessous quelque intrigue.... Je ne m'étonne plus de
+votre veillée.
+
+A cette accusation si brusque, si stupide, si inconcevable, Berthe ne
+put trouver un mot à répondre; elle joignit les mains en levant les yeux
+au ciel.
+
+--Ce n'est pas répondre, madame, s'écria M. de Brévannes exaspéré. Je
+vous demande pourquoi il y avait de la lumière dans cette chambre en
+face, pourquoi un homme regardait ici?
+
+--Mais, mon Dieu! le sais-je?--s'écria Berthe.
+
+--Encore une fois, cela n'est pas répondre, madame.
+
+--Mais que voulez-vous que je vous réponde?
+
+--Prenez garde! s'écria M. de Brévannes hors de lui. Ne me croyez pas
+assez sot pour être dupe de votre hypocrisie.... J'ai vu ce que j'ai vu;
+je ne suis pas aveugle. Quelle est la personne qui habite en face?
+
+--Mais, Charles, je n'en sais rien; nous sommes arrivés depuis hier
+matin.
+
+M. de Brévannes interrompit sa femme, se frappa le front et s'écria:
+
+--C'est cela... je me le rappelle maintenant... une voiture de poste est
+arrivée peu de temps après nous et est entrée dans cette maison; on nous
+suivait... peut-être même en Lorraine.... Oh! j'en suis sûr, il y a
+là-dessous quelque indigne mystère... mais je le découvrirai...
+malheureuse que vous êtes!
+
+Cette injure, cette dureté, ce reproche, si peu mérités, touchèrent
+Berthe jusqu'au vif. Malgré sa douceur, malgré sa résignation
+habituelle, sa dignité, sa conscience se révoltèrent; elle dit d'un ton
+ferme à son mari:
+
+--Vous avez tort de me parler de la sorte, Charles; vous pourriez
+pousser ma patience à bout, et me faire dire des choses... que, pour
+votre propre dignité, je voudrais taire.
+
+--Des menaces....
+
+--Ce ne sont point des menaces, Charles, seulement... il n'est pas
+généreux à vous, qui m'avez donné tant de fois des sujets de plaintes et
+de chagrin, de m'accuser, et de me traiter avec ce mépris à propos d'un
+soupçon insensé.
+
+--Voilà, pardieu! un nouveau langage.
+
+--Charles, je me lasse de subir en silence d'injustes reproches, tandis
+que je pourrais moi-même vous en adresser de malheureusement trop
+fondés.
+
+--De mieux en mieux....
+
+--Vous dites, Charles, que je dois fermer les yeux sur votre conduite;
+je l'ai toujours fait; est-ce de ma faute si le bruit de vos aventures
+est venu jusqu'à moi, à moi qui vis seule loin du monde?... N'est-ce pas
+encore le bruit public et les insolences de la misérable créature que
+j'ai chassée de chez moi il y a huit jours qui....
+
+--Madame, pas un mot de plus.
+
+--Pardonnez-moi, Charles, je parlerai; je ne veux pas abuser de la
+position que mon dévoûment à mes devoirs m'a faite; mais je veux que
+vous la respectiez.... Je consens à fermer les yeux sur des erreurs si
+basses, qu'elles ne méritent pas même mon indignation... mais je ne
+souffrirai pas que vous m'écrasiez injustement....
+
+--Sur ma parole, madame, votre audace me confond. Et vous voulez, sans
+doute, me faire entendre que quatre ans de fidélité et de respect pour
+vos devoirs vous ont acquittée envers moi, et que vous êtes maintenant
+libre d'agir comme bon vous semblera? Mais c'est incroyable! mais vous
+oubliez donc que je vous ai tirée de la misère, que votre père vit de
+mes bienfaits, et que j'avais été assez bon pour lui offrir autrefois
+d'habiter chez moi?...
+
+--Je n'ai jamais oublié que vous m'avez tirée de la misère, comme vous
+le dites, Charles, et cela a été d'autant plus méritoire de ma part, que
+j'étais parfaitement indifférente à cette misère; il m'a fallu, pour
+vous aimer, _quoique riche_, surmonter peut-être autant de répugnance
+qu'il vous a fallu en surmonter pour m'aimer _quoique pauvre_!
+
+--Vraiment! vous m'avez fait cette grâce-là, de m'aimer malgré mes
+quarante mille livres de rentes?
+
+--Quant à ce reproche, Charles, que mon père vit de vos bienfaits...
+c'est la première fois que vous me le faites... ce sera la dernière....
+Depuis bientôt un an la vue de mon père est si affaiblie qu'il a été
+obligé de renoncer au travail qui jusque-là lui avait suffi pour
+vivre.... A force d'instances, je suis parvenue à lui faire accepter une
+modique pension... il a consenti à la recevoir.
+
+--Afin de n'être pas au-dessous de vous en fait de condescendance, M.
+Raimond m'a fait aussi la grâce d'accepter de quoi vivre à l'aise au
+lieu d'aller à l'hospice.
+
+--Oui, mon père a fait grâce à votre vanité en n'allant pas à l'hospice.
+Dans ses principes, il n'y avait là rien de déshonorant; vieux, infirme,
+hors d'état de vivre de son travail, ainsi qu'il l'avait toujours fait,
+il aurait usé sans honte de l'asile que la charité publique offre à
+l'infortune honnête.... Mais puisque....
+
+--Mais puisque je reconnais si mal, n'est-ce pas, les bontés de monsieur
+votre père pour moi, il n'aura pas l'obligeance de me permettre de le
+soutenir plus longtemps; il me fera la mauvaise plaisanterie d'aller
+s'établir à l'hôpital.
+
+--Cela est certain, Charles, car je ne puis pas lui laisser ignorer vos
+reproches....
+
+En prononçant ces dernières paroles, la voix de Berthe, jusqu'alors
+ferme, s'émut beaucoup; ses forces étaient à bout; elle avait depuis
+longtemps contraint les larmes qui l'oppressaient, mais elle ne put
+conserver davantage cet empire sur elle-même: elle cacha sa tête dans
+ses mains, retomba dans un fauteuil, et se prit à pleurer avec amertume.
+
+M. de Brévannes était égoïste, dur, orgueilleux; mais il était fort
+intelligent. Malgré ses sarcasmes sur les étranges principes du père de
+Berthe à l'endroit des bienfaits des riches, il savait parfaitement que,
+raisonnable ou absurde, la conviction de sa femme et de Pierre Raimond
+était à ce sujet sincère et profonde. Ses plaisanteries n'avaient été
+qu'un jeu cruel....
+
+La douleur de Berthe le toucha d'autant plus qu'il se rappela ses
+derniers torts envers elle; il réfléchit enfin à tout ce qu'il lui avait
+dit d'humiliant. Plus elle semblait dépendre de lui, plus il devait
+ménager sa délicatesse et ne pas l'accabler de reproches si cruels.
+
+Et puis il faut tout dire: pourrions-nous dévoiler un de ces mille
+replis du coeur humain, ou plutôt de l'organisation humaine?
+pourrions-nous faire croire à l'un de ces revirements soudains, brutaux,
+dont les hommes seuls sont capables, après les plus aigres, les plus
+basses, les plus injurieuses récriminations?
+
+Berthe était retombée assise sur son fauteuil, accablée sous
+l'impression que lui avait causée cette scène cruelle. La jeune femme
+baissait la tête; son joli cou, ses charmantes épaules blanches et
+polies comme de l'ivoire, que l'émotion couvrait d'un léger incarnat,
+frappèrent la vue de M. de Brévannes.
+
+Selon que cela arrive toujours, vingt fois il avait oublié sa femme pour
+des créatures indignes de lui être comparées, même sous le rapport de la
+beauté... Depuis la scène à laquelle Berthe avait fait allusion en
+parlant d'une femme-de-chambre qu'elle avait chassée, les deux époux
+étaient restés l'un envers l'autre sous une profonde impression de
+froideur et de contrainte. L'amour de Berthe pour son mari avait reçu un
+mortel et dernier coup.
+
+M. de Brévannes, voyant le chagrin de sa femme, se figura, par une de
+ces imaginations grossières naturelles à l'homme, qu'en flattant Berthe
+sur la puissance et sur l'éclat de sa beauté, il se ferait pardonner les
+outrages dont il venait de l'accabler; il s'approcha donc
+silencieusement de Berthe, puis, entourant sa taille, lui dit:
+
+--Voyons, ma bonne petite Berthe, sois gentille... faisons la paix.
+
+Il est impossible de rendre l'expression de répugnance, de honte, de
+douleur profonde qui éclata sur les traits de la jeune femme. Elle se
+dégagea brusquement des bras de M. de Brévannes, se leva et s'écria:
+
+--Ah! monsieur, il me manquait cette dernière insulte.... Celle-là, du
+moins, jamais je ne la supporterai....
+
+Et Berthe se précipita dans sa chambre, dont elle ferma la porte sur
+elle.
+
+Nous renonçons à peindre la rage de M. de Brévannes et le regard de
+courroux et de haine dont il poursuivit sa femme.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+LE RETOUR.
+
+
+L'ancien et immense hôtel Lambert, occupé par le prince et par la
+princesse de Hansfeld, était situé rue _Saint-Louis en l'île_; les murs
+du jardin terminaient le quai d'Anjou: ce quai est séparé de l'Arsenal
+par les bras de la Seine qui entourent l'île Louviers.
+
+Nous l'avons dit, rien de plus désert que les abords de ce palais. Les
+curieux peuvent encore visiter ces salles énormes, proportionnées aux
+splendeurs des existences princières des temps passés.
+
+On ne peut de nos jours contempler sans ressentiments mélancoliques ces
+vieux hôtels autrefois si peuplés de pages, de gardes, d'écuyers, de
+gentilshommes, innombrables satellites de ces glorieuses planètes, de
+ces illustres maisons qui jetaient tant d'éclat sur la France.
+
+Rien de plus triste que de voir ces constructions massives, bâties pour
+des siècles, tromper si vite l'espoir de ceux qui les avaient fondées
+pour leurs puissantes races.
+
+Heureusement l'édifice dont nous parlons conservait un peu de sa poésie,
+grâce à la solitude du quartier désert où il s'élevait. Lorsque les
+ombres transparentes de la nuit le voilaient à demi, cette antique
+demeure reprenait la sévère majesté de son caractère monumental.
+
+La nuit, la solitude, le silence ne varient pas avec les siècles;
+contemporains de tous les âges, ils sont immuables comme l'éternité...
+Aussi, lorsque l'on contemple ces vieux édifices au milieu de la nuit,
+du silence et de la solitude, on dirait que rien n'a changé... la
+distance du présent au passé s'efface....
+
+C'est à peu près au moment où M. de Brévannes sortait de l'Opéra que
+nous conduirons le lecteur à l'hôtel Lambert.
+
+Des nuages épais et gris, chassés par l'âpre bise du nord, couraient
+rapidement sur le ciel. En se couchant, la lune argentait les contours
+fantastiques des nuées. Au-dessus d'elle, çà et là quelques étoiles
+scintillaient sur le profond et sombre azur du firmament.
+
+La masse irrégulière du vieux palais, avec ses toits aigus, ses
+cheminées, ses gargouilles bizarres, son fronton massif, se découpait en
+noir sur la limpidité bleuâtre et nocturne de l'atmosphère; une allée de
+pins séculaires dressaient leurs pyramides d'un vert sombre au-dessus
+des murs du jardin qui se prolongeait sur le quai.
+
+Les eaux de la Seine, gonflées par les pluies d'hiver, se brisaient sur
+la grève, et répondaient, par un triste murmure, aux longs sifflements
+de la bise du nord.
+
+Le bruit du vent et des grandes eaux troublait seul le silence où était
+enseveli ce quartier de Paris..
+
+Quatre heures et demie sonnaient dans le lointain à l'Arsenal, lorsqu'un
+fiacre s'arrêta devant la muraille du jardin.
+
+Une personne coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un manteau,
+descendit de cette voiture, ouvrit une petite porte, et bientôt après,
+madame de Hansfeld, toujours en domino, sortit à son tour du fiacre et
+entra dans le jardin.
+
+La princesse parcourut d'un pas rapide la longue allée de pins qui
+aboutissait à une des ailes de l'hôtel.
+
+De temps à autre les rayons de la lune, glissant à travers le branchage
+touffu, faisaient une pâle trouée dans les ténèbres qui couvraient cette
+allée; c'était alors quelque chose de bizarre à voir que la figure de la
+princesse, passant avec sa robe et son camail noirs au milieu de ces
+éclaircies de lumière douteuse et blanchâtre.
+
+Les anciennes habitations comme l'hôtel Lambert avaient toujours de
+mystérieux petits escaliers aboutissant à l'alcôve ou aux cabinets des
+chambres à coucher. L'habitude d'un grand apparat, les exigences de la
+représentation et d'une rigoureuse étiquette, le nombre immense de
+domestiques de tous grades, sans cesse allant et venant pour leurs
+services variés, laissaient si peu de liberté qu'on était généralement
+réduit aux expédients nocturnes.
+
+On ne s'étonnera donc pas de voir madame de Hansfeld, en arrivant à
+l'aile gauche de l'hôtel, ouvrir une petite porte cachée dans un massif
+d'arbres, et gravir lestement un escalier étroit et rapide qui la
+conduisit en peu d'instants dans un vaste cabinet qui précédait sa
+chambre à coucher.
+
+A peine entrée, la princesse se jeta dans un grand fauteuil, comme si
+elle eût été épuisée de fatigue.
+
+Pendant ce temps, la personne qui l'avait suivie verrouilla la porte de
+l'escalier secret, se débarrassa de son manteau et de son chapeau
+d'homme à larges bords.
+
+C'était une femme.
+
+Elle ranima le foyer à demi éteint, alluma deux bougies et entra dans la
+chambre de madame de Hansfeld pour s'assurer que rien n'avait pu faire
+soupçonner son absence.
+
+La princesse, après un moment d'abattement, arracha son masque, se leva
+brusquement, dénoua la ceinture de son domino, et le foula aux pieds
+avec colère.
+
+Sous ce premier vêtement elle portait une robe noire à manches courtes,
+qui laissait voir ses épaules, ses bras et sa taille dignes de la Diane
+antique.
+
+Sa physionomie hautaine, froide, imperturbable pendant son entretien
+avec M. de Morville, était alors agitée par la violence des plus
+furieuses passions.
+
+Ses yeux, un peu creux, étincelaient comme deux diamants noirs. Debout
+devant la glace de la cheminée, elle semblait vouloir pétrir le marbre
+du chambranle sous ses mains convulsives. Emportée par le flot de ses
+tumultueuses pensées, elle ne s'aperçut pas du retour de la personne qui
+l'avait accompagnée.
+
+L'aspect de cette jeune fille était étrange.
+
+Une couleur chaude, brune comme le bronze florentin, couvrait son teint
+mat et faisait ressortir la blancheur nacrée du globe de l'oeil et le
+bleu clair de la pupille; ses cheveux châtains, épais, courts, frisés,
+se séparaient sur son front à la manière des hommes qui, de nos jours,
+portent leur chevelure très longue; ses traits, assez réguliers, avaient
+quelque chose de viril, de résolu; lorsqu'elle entr'ouvrait ses lèvres
+rouges et charnues, on voyait des dents très blanches, mais écartées les
+unes des autres.
+
+Cette jeune fille, presque aussi grande que madame de Hansfeld, était
+beaucoup plus mince; elle portait une robe noire montante, et une petite
+cravate de soie serrait autour de son col sa collerette à plis très
+fins.
+
+Coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un long manteau, cette jeune
+fille avait pu passer pour un homme et accompagner madame de Hansfeld,
+qui craignait de revenir seule la nuit dans ce quartier désert et de se
+trouver presque à la merci d'un cocher.
+
+Pendant l'entrevue du bal de l'Opéra, la jeune fille avait attendu la
+princesse dans un fiacre et l'avait ensuite ramenée.
+
+Elle s'aperçut de la préoccupation de madame de Hansfeld, et lui dit:
+
+--Marraine, il est bien tard... il faudrait vous coucher....
+
+--Je l'ai vu! il peut me perdre!--s'écria impétueusement la princesse,
+le visage enflammé de colère, en se retournant vers sa filleule (nous
+l'appellerons Iris, en nous excusant de cette mythologie).
+
+--Qui donc avez-vous vu, marraine?--dit la jeune tille, effrayée de
+l'exaspération de madame de Hansfeld.
+
+--Charles de Brévannes.
+
+--Il est ici?
+
+--Tout à l'heure... à l'Opéra... je l'ai vu.... Oh! c'était bien lui....
+La présence de cet homme m'annonce quelque nouveau malheur....
+
+--Je ne connais pas cet homme, marraine.... Je ne sais pourquoi vous le
+haïssez... mais je le hais parce que vous m'avez dit qu'autrefois il
+vous avait causé de grands chagrins.
+
+En prononçant ces mots: Je ne sais pourquoi vous haïssez cet homme, Iris
+ne put vaincre un léger tressaillement qui ne fut pas remarqué par
+madame de Hansfeld.
+
+--Pourquoi je le hais, tu me le demandes!--s'écria la princesse presque
+avec égarement.
+
+--Je ne vous le demande pas par curiosité, marraine; si vous haïssez...
+vous voulez vous venger....
+
+--Me venger... oh! oui.... Je voudrais une vengeance éclatante,
+terrible... comme le mal qu'il m'a fait....
+
+--Si je puis vous servir, parlez.
+
+--Toi, pauvre fille?
+
+--Ordonnez, j'obéis; Iris est à vous, c'est votre bien; elle vit par
+votre vie, elle respire par votre souffle, elle voit par vos yeux, elle
+veut par votre volonté.
+
+Sans lui répondre, madame de Hansfeld tendit sa belle main à Iris;
+celle-ci en approcha ses lèvres rouges et humides avec une expression de
+respect et de dévouement filial: puis elle se redressa vivement et
+s'écria:
+
+--Mon Dieu! marraine, votre main est glacée... vous frissonnez.... Il
+faut vous coucher....
+
+--Pas encore... mais écoute.... Je ne sais ce que me présage l'arrivée
+de Charles de Brévannes; de grands malheurs peuvent s'ensuivre.... Tes
+services me seront peut-être plus nécessaires que jamais.... Il faut que
+tu saches... tout... oui... le crime de cet homme.... Alors tu
+comprendras que la vengeance devient aujourd'hui pour moi... une
+expiation....
+
+Et la princesse s'assit près de la cheminée.
+
+Iris prit un manteau de velours doublé d'hermine, et en enveloppa
+soigneusement sa marraine; car, malgré le feu qui brûlait dans l'âtre,
+ces pièces immenses devenaient glaciales à la fin des nuits d'hiver.
+
+Madame de Hansfeld resta quelques moments rêveuse avant de parler.
+
+Iris aimait madame de Hansfeld avec une sorte de tendresse à la fois
+respectueuse, farouche et passionnée.
+
+C'était un de ces attachements aveugles, sauvages, on dirait presque
+impitoyables, tant ils sont exclusifs.
+
+La princesse croyait s'être à jamais attaché par une profonde
+reconnaissance cette jeune fille, qu'elle avait presque élevée; elle ne
+se trompait pas, mais elle ignorait avec quelle violence ce sentiment,
+absorbant tous les autres, s'était développé dans le coeur de sa
+filleule.
+
+Celle-ci avait toujours soigneusement caché les accès de jalousie féroce
+que lui causaient les moindres préférences de sa maîtresse....
+
+Sombre, taciturne, impérieuse avec les autres domestiques de la
+princesse, Iris était généralement crainte ou détestée à l'hôtel
+Lambert.
+
+Sa fonction de demoiselle de compagnie lui permettait de s'isoler
+complètement et de se vouer à cette idée fixe, absolue, incessante:
+
+_Vivre pour sa marraine_.
+
+Son chagrin de tous les instants était de ne pas se trouver assez utile,
+assez nécessaire à madame de Hansfeld, qui, riche, titrée, libre de ses
+actions, pouvait se passer du secours ou du dévouement de sa
+filleule....
+
+Alors quelquefois, dans la funeste exagération de son attachement, Iris
+formait des voeux détestables: elle désirait presque voir sa maîtresse
+malheureuse pour avoir l'ineffable bonheur de la consoler, de la
+secourir, de lui consacrer ses jours et ses nuits, pour pouvoir enfin
+développer dans toute sa puissance le sentiment qui la dominait.
+
+D'après cet aperçu du caractère d'Iris, enfant abandonnée, bohémienne ou
+Maure, on doit penser qu'elle poursuivait d'une haine amère les ennemis,
+non seulement de madame de Hansfeld, mais encore toutes les personnes
+auxquelles celle-ci témoignait quelque bienveillance. Sa haine
+augmentait toujours en raison de la vivacité des sentiments qu'on
+inspirait à sa marraine.
+
+Ainsi, la sachant passionnément éprise de M. de Morville, elle exécrait
+celui-ci autant... plus même que M. de Brévannes... car elle ressentait
+une sorte de bizarre reconnaissance envers ceux qui inspiraient de
+l'aversion à la princesse.
+
+Iris sortait à peine de l'enfance; elle s'entourait d'une impénétrable
+dissimulation. Jamais madame de Hansfeld ne l'avait crue capable de
+cette exaltation sauvage; et cependant cette jeune fille, poursuivant
+son but avec une inflexible énergie, égarée par une jalousie féroce,
+avait frappé sa maîtresse dans ses affections les plus chères..
+
+Après un assez long silence, madame de Hansfeld, sortant de sa rêverie,
+fit signe à Iris de s'approcher d'elle.
+
+Celle-ci, s'agenouillant et s'accroupissant, ainsi que font les
+Espagnols à l'église, croisa les bras, attacha ses grands yeux clairs,
+fixes et perçants sur les yeux de madame de Hansfeld avec ce mélange
+d'intelligence, de soumission et de dévoûment particulier à la race
+canine; et, de crainte de perdre un mot, un geste, une nuance de la
+physionomie de sa marraine, dès que celle-ci eut commencé de parler,
+elle se suspendit à ses lèvres... pour nous servir de l'expression
+consacrée.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LE RÉCIT.
+
+
+--Tu te souviens qu'il y a deux ans, avant mon mariage, je te laissai à
+Venise pour aller à Florence avec ma tante Vasari et Gianetta notre
+camériste; tu venais d'être longtemps malade et tu ne pouvais nous
+accompagner.
+
+--Je m'en souviens.... Gianetta m'écrivit quelquefois par votre ordre,
+afin de me donner de vos nouvelles....
+
+--Cette Gianetta était curieuse, indiscrète, sans fidélité; je crains de
+l'avoir trop longtemps gardée à mon service.
+
+--Pendant votre séjour à Florence elle m'écrivait à peine quelques
+lignes... pour me dire que vous vous portiez bien... cette tâche
+semblait lui coûter--ajouta Iris avec une assurance incroyable. Elle
+mentait.... Gianetta l'avait au contraire tenue parfaitement au courant
+de ce qui s'était passé à Florence, pendant le voyage de sa marraine.
+
+--Au bout de six mois d'absence--reprit la princesse--je revins à
+Venise.
+
+--Alors vous eûtes cette longue maladie de langueur dont vous avez
+failli mourir.
+
+--Et pendant laquelle tu m'as donné tant de preuves de dévouement et
+d'affection, Iris, que de ce moment-là je t'aimai comme une soeur, comme
+une fille....
+
+Iris prit la main de sa marraine et la porta silencieusement à ses
+lèvres.
+
+--Ma tante Vasari--reprit Paula--se rendait à Florence pour suivre un
+procès; elle sortait toute la journée pour solliciter ses juges. Le
+soir, nous allions à la promenade; là, je rencontrai plusieurs fois un
+Français.... M. Charles de Brévannes. Bientôt il fut toujours sur mes
+pas; ses poursuites devinrent incessantes, obstinées; alors mon
+indifférence se changea en aversion.
+
+--Était-il donc fait pour inspirer tant d'éloignement?
+
+--Que dis-tu?--s'écria la princesse en regardant Iris avec surprise.
+Puis elle ajouta:
+
+--Tu étais si jeune alors que tu n'auras pas remarqué.... Oui, cela
+était naturel à ton âge.... Tu te rappelles mon cousin Raphaël Monti...
+fils du frère de mon père?
+
+Iris contracta imperceptiblement ses sourcils et répondit d'une voix
+brève:
+
+--Oui, à chaque retour de mer il venait passer son congé à Venise....
+N'est-il pas en Orient? Avez-vous eu de ses nouvelles? A notre départ
+d'Italie, sa mère commençait à s'inquiéter de son absence.
+
+--Il est mort...--dit madame de Hansfeld avec un calme effrayant.
+
+--Raphaël... mort!!--s'écria Iris en feignant l'étonnement.
+
+--Charles de Brévannes l'a tué!!
+
+--Et votre tante ignore?...
+
+--Écoute... l'heure est venue de tout te dire.... J'avais été, tu le
+sais, élevée avec Raphaël; enfant, je l'aimai comme un frère; jeune
+fille, comme mon fiancé, ou plutôt ces deux sentiments se fondirent en
+un seul.... Tu étais alors si étourdie que notre amour a dû t'échapper.
+
+--En effet, marraine, maintenant je me souviens de quelques
+circonstances qui auraient du m'éclairer. Mais est-ce possible....
+Raphaël mort!... Et quand cela? où cela?
+
+--Écoute encore: je devais l'épouser à mon retour de Florence.... Tu
+comprends maintenant pourquoi M. de Brévannes m'inspirait tant
+d'aversion.
+
+--Je comprends....
+
+--Ses poursuites redoublèrent: instruit du sujet de notre séjour à
+Florence, à force de persévérance, d'adresse, il parvint à se lier avec
+les personnes qui pouvaient servir ma tante dans son procès, et à
+prendre tellement d'influence sur elles, qu'il fut bientôt en état de
+nous être du plus grand secours.
+
+Les voies ainsi préparées, il se fit un jour audacieusement annoncer
+chez ma tante, sous le prétexte qu'il logeait dans notre hôtellerie.
+Notre accueil fut glacial; mais cet homme se montra bientôt si
+insinuant, si flatteur, il prouva si clairement à ma tante de quelle
+utilité il pouvait lui être pour le gain de son procès, qu'elle le pria
+instamment de revenir. En s'en allant il me jeta un regard
+significatif.... Il n'avait tant fait que pour se rapprocher de moi.
+
+Je fis part à ma tante de mes soupçons; elle me répondit que j'étais
+folle... qu'il fallait se servir de la bonne volonté de M. de Brévannes,
+puisqu'il pouvait nous être si utile.... Tu le sais, ma tante avait été
+très belle, elle n'avait pas quarante ans. M. de Brévannes s'aperçut un
+jour qu'elle prenait au sérieux quelques galanteries qu'il lui adressait
+par plaisanterie. Il redoubla de soins, bientôt elle ne put se passer de
+lui. Il nous accompagnait partout, à la promenade, au théâtre. Je fis
+observer à ma tante qu'il était jeune, riche, que cette intimité pouvait
+me compromettre. Elle me dit alors avec autant de joie que d'orgueil que
+je m'alarmais à tort. Elle était veuve, libre; M. de Brévannes lui avait
+déclaré son amour, et avoué qu'il ne s'était si vivement intéressé à
+notre procès qu'afin d'avoir accès auprès d'elle. Je voulus faire
+quelques observations à ma tante; elle ne me laissa pas achever, se
+récria avec aigreur sur la vanité des jeunes filles, et me reprocha
+d'avoir pu croire que M. de Brévannes s'occupait de moi. Il nous voyait
+chaque jour, envoyait souvent des musiciens sous nos fenêtres, nous
+offrait des bouquets toujours pareils, disait-il à ma tante, pour ne
+pas blesser mon amour-propre.
+
+Un jour, me trouvant seule, il me déclara son amour, se faisant un
+mérite à mes yeux de l'habileté avec laquelle il avait, disait-il,
+trompé, égaré l'opinion, en paraissant s'occuper de ma tante: sacrifice
+énorme, dont je lui devais savoir gré.
+
+--Et votre tante ne fut pas instruite de l'aveu de Charles de Brévannes?
+
+--Le soir même elle sut tout.
+
+--Le voilà démasqué.
+
+--Enfant..., tu connais peu la faiblesse et la vanité des femmes!
+
+--Elle ne vous crut pas?
+
+--Si, d'abord..., ce soir-là, notre porte fut refusée à M. de Brévannes.
+Il devina tout, écrivit une longue lettre à ma tante... le lendemain il
+fut reçu plus affectueusement encore que d'habitude.--En le quittant, ma
+tante vint me gronder sévèrement.--Jalouse, me dit-elle, de la passion
+de M. de Brévannes, je l'avais calomnié, afin de lui faire interdire
+l'entrée de la maison.
+
+--Malheureuse femme...; elle était folle....
+
+--Les choses reprirent leur marche accoutumée.... Charles de Brévannes
+ne me dit plus un mot d'amour, mais il passait des journées entières
+avec nous.... Le 13 avril..., oh! jamais je n'oublierai cette date, ma
+tante me dit, après déjeuner, que le bruit de la cour de l'hôtellerie
+l'incommodait, et qu'elle changerait le soir même de logement avec moi.
+Ma chambre donnait sur la rue, et avait un balcon. Ce qui me reste à te
+dire est affreux.... Ce jour-là, nous avions fait une longue promenade
+en voiture avec M. de Brévannes. Au retour, la veillée s'était prolongée
+fort tard; ma tante paraissait préoccupée. Il se retira. Je me couchai.
+
+La princesse devint horriblement pâle, tressaillit, puis continua d'une
+voix émue....
+
+--Le lendemain je voulus aller, comme d'habitude, souhaiter le bonjour à
+ma tante: Gianetta me dit d'un air embarrassé que madame Vasari était
+souffrante et qu'elle ne pouvait me recevoir.
+
+Au moment où je rentrais chez moi, un inconnu me demanda. Cet homme,
+sombre, pâle... me remit une lettre... sans me dire un mot.... Je ne
+sais pourquoi un frisson me saisit. J'ouvris cette lettre, elle
+renfermait un anneau que j'avais donné à Raphaël.
+
+--Et cette lettre, marraine, cette lettre?
+
+--Elle était de Raphaël mourant.
+
+--De Raphaël?
+
+--Oui. Elle contenait ces mots, que je crus voir tracés en caractères de
+sang:
+
+«Je suis à Florence depuis deux jours. Je sais tout. Cette nuit j'ai vu
+Brévannes descendre de votre balcon... vous avez ensuite fermé la
+fenêtre. Je me suis battu avec lui... tout à l'heure... cela était
+convenu. J'ai cherché la mort: il me l'a donnée. Soyez maudite....
+Osorio vous dira... lorsque vous retournerez à Venise.... Cachez à ma
+mère.... Ma vue se...»
+
+--Puis plus rien--s'écria madame de Hansfeld avec une expression
+déchirante... rien que quelques caractères sans forme.
+
+--Quel mystère! dit Iris en joignant les mains--qui avait donc paru à la
+fenêtre de votre chambre?...
+
+--Ne t'ai-je pas dit que ma tante avait pris le soir la même chambre que
+j'occupais encore le matin? Sans doute Charles de Brévannes en avait
+obtenu un rendez-vous pour servir ses affreux desseins... tu vas voir
+comment.... Elle est de ma taille, brune comme moi: de là cette fatale
+méprise de Raphaël.
+
+--Oh! c'est horrible....
+
+--Après avoir lu cette lettre, j'étais comme folle, je croyais rêver....
+Osorio m'apprit le reste.... Raphaël, à son retour d'un voyage à
+Constantinople, vint à Venise.... Il ne passa qu'un jour dans cette
+ville... mais, trompé par je ne sais quelle abominable calomnie venue
+jusque-là de Florence, il partit subitement pour cette ville avec
+Osorio, auquel il dit:--«On m'assure que Paula me trompe indignement; si
+cela est vrai, je tuerai mon rival ou il me tuera.»
+
+--Mais qui avait ainsi pu vous calomnier à Venise?
+
+--Le sais-je?... Raphaël n'y avait pas même vu sa mère; tout le monde a
+ignoré sa courte apparition à Venise; en vain j'ai interrogé Osorio à ce
+sujet, il est resté muet.
+
+--Cela est étrange....
+
+--Malheureusement il partageait les préventions de Raphaël.... Ce que
+j'avais prévu était arrivé: les assiduités de M. de Brévannes,
+interprétées par ses infâmes calomnies, m'avaient affreusement
+compromise. Je passais à Florence pour être sa maîtresse; et lorsque
+Raphaël s'informa de moi, il n'y eut qu'une voix pour m'accuser.
+Pourtant, ne voulant pas se fier aux apparences, il était allé trouver
+loyalement M. de Brévannes, lui avait dit son amour pour moi, que nous
+étions fiancés... que souvent les jeunes filles, sans être coupables,
+étaient légères, inconsidérées... le monde méchant; il supplia M. de
+Brévannes, au nom de l'honneur, de ne pas cacher la vérité; quelle
+qu'elle fût, il le croirait.
+
+--Et Charles de Brévannes?
+
+--Loin d'être touché de ce langage, il traita Raphaël avec hauteur et
+lui dit:
+
+«--Puisque vous épiez Paula Monti depuis deux jours, vous devez savoir
+où est sa chambre.--Je le sais; sans qu'elle me vît, ce matin même je
+l'ai aperçue à son balcon.--Eh bien! trouvez-vous cette nuit à trois
+heures du matin devant ce balcon, vous aurez ma réponse.»--Tu sais le
+reste.... Brévannes dit alors insolemment à Raphaël: «Êtes-vous
+satisfait?»
+
+Dans sa rage, Raphaël le frappa au visage; un duel s'ensuivit au point
+du jour, il succomba.... Son dernier voeu fut de cacher sa mort à sa
+mère. Il préférait la laisser dans l'incertitude où l'on demeure
+souvent de longues années au sujet du sort des marins, que de lui faire
+savoir que ma trahison l'avait tué. Voilà ce que m'apprit Osorio. Cette
+funeste mission terminée, il repartit sans vouloir entendre un mot de
+mes protestations.... J'ai entendu dire depuis qu'il était mort en
+Orient... et la mère de Raphaël attend toujours son fils.... Et il est
+mort en me maudissant... mort en m'appelant et me croyant infâme et
+parjure.... Mort... tué par Charles de Brévannes, calomniateur et
+meurtrier!
+
+--Oh! c'est affreux.... Et votre tante Vasari?... Après un instant de
+silence pendant lequel la princesse paraissait être sous le poids d'un
+souvenir pénible, elle reprit ainsi:
+
+--Les lois sur le duel étaient d'une sévérité extrême: Charles de
+Brévannes partit le jour même; Raphaël était inconnu à Florence; ni
+Osorio ni le témoin de M. de Brévannes ne reparurent.... Personne ne put
+donc trahir ce malheureux secret. Ma tante fut d'autant plus
+inconsolable du brusque départ de Charles de Brévannes que, son appui
+lui manquant, elle perdit son procès et fut complètement ruinée. Nous
+revînmes à Venise, où je tombai malade.
+
+--Et un an après vous étiez princesse de Hansfeld.
+
+--Oui, pour sauver ma famille d'une horrible infortune, je me résignai à
+ce mariage, qui aurait dû me paraître inespéré... Grâce à la bonté, aux
+soins et à la délicatesse du prince, j'entrevoyais déjà des jours plus
+heureux; à la reconnaissance allait peut-être succéder un sentiment plus
+doux... lorsque tout à coup M. de Hansfeld..., frappé de je ne sais quel
+vertige, oubliant sa bonté, sa douceur accoutumée... enfin,--reprit
+madame de Hansfeld avec un profond soupir,--commença la vie atroce que
+je mène.... Quelquefois je me demande comment ma raison a pu supporter
+des chocs si violents sans s'ébranler. La crainte, la stupeur que me
+cause la conduite bizarre, effrayante du prince, me poursuivent jusque
+dans le monde où je vais parfois chercher, non des distractions, mais de
+l'étourdissement. Il y a six mois, je traînais cette vie misérable... en
+apparence si splendide, si heureuse, lorsque par hasard je rencontrai M.
+de Morville; je le remarquai, parce que j'entendis vanter la fidélité
+qu'il avait vouée comme moi à un souvenir adoré... Partout on parlait de
+son dévouement, de sa délicatesse..., et surtout de sa tendre constance
+pour une femme dont il avait été forcé de se séparer.... Attristé par
+son amour, pieusement dévoué à sa mère souffrante, il sortait peu.... Il
+demeurait près de nous, rue Saint-Guillaume. Un jour, je trouvai une
+lettre sur le banc d'une partie réservée de notre jardin.... Sans
+pouvoir comprendre par quel moyen cette lettre se trouvait là, mon
+premier mouvement, tu le sais, fut de croire qu'elle venait de lui.
+
+Et je m'en assurai en restant, le lendemain, toute une journée cachée
+dans un massif, et le soir je vis tomber une autre lettre lancée d'une
+petite fenêtre cachée par un lierre.
+
+M. de Morville semblait deviner les pensées qui m'agitaient: gaies, si
+j'étais gaie; tristes, si j'étais triste; sombres et désolées, si
+j'étais sombre et désolée; ses lettres semblaient l'écho de mes
+impressions les plus fugitives.
+
+--Comment les devinait-il?
+
+--En m'observant... il lisait sur mon visage la disposition de mon
+esprit..
+
+--Il vous aimait bien...--dit Iris d'une voix profondément altérée.
+
+--Tu le vois.... Comme moi, M. de Morville regrettait un amour passé...
+et, chose étrange, fatale!... nos regrets communs ont servi pour ainsi
+dire de lien entre cet amour passé et notre amour nouveau.
+
+--Vous pouvez aimer.... Le prince vous a rendu votre liberté....
+
+--Je le sais... je le sais... mais souvent aussi il est revenu sur ces
+dures paroles.... Que de fois il a passé de la cruauté la plus froide...
+la plus dédaigneuse, la plus écrasante, à des paroles de tendresse
+adorable.... Mais qu'importe maintenant... ses cruautés et ses
+tendresses me trouvent insensible... mon amour me donne le courage de
+les braver... mon amour!... et pourtant ma conscience me reproche
+d'oublier Raphaël!!! Depuis que j'ai revu M. de Brévannes, il me semble
+qu'en redoublant de haine contre ce... meurtrier... je cherche à expier
+mon inconstance; il me semble enfin que si j'obtenais une vengeance
+éclatante de cet homme, mon nouvel amour me serait pardonné... Et
+encore... malheur à moi!... ce nouvel amour a-t-il besoin d'être
+pardonné?... une barrière insurmontable me sépare à jamais de M. de
+Morville....
+
+--Une barrière insurmontable?--dit Iris.
+
+--Oui... je ne sais quelle fatalité me poursuit... mon âme commençait à
+renaître; l'avenir le plus doux, le plus enchanteur s'ouvrait à moi; je
+me croyais sûre de l'amour de M. de Morville.... J'étais parvenue à me
+lier avec madame de Lormoy, une de ses parentes; il avait demandé à
+m'être présenté... lorsque tout à coup il paraît me vouer l'aversion la
+plus profonde, il évite de me rencontrer avec une persistance si
+blessante, que je me suis décidée à cette démarche d'aujourd'hui.
+
+--Et le motif de sa haine, marraine?
+
+--Oh! ce n'est pas de la haine... il m'aime, mon enfant; il m'aime aussi
+passionnément que je l'aime... quoique je lui aie caché ce sentiment.
+Mais, je te le répète... un obstacle insurmontable... nous sépare à
+jamais.... Te dire ce que j'ai souffert à cette révélation, la force
+qu'il m'a fallu pour me contraindre... ce serait impossible.... Eh bien!
+pourtant j'aurais accepté cette position presque avec bonheur, sans cet
+infernal Brévannes.
+
+--Comment cela?
+
+--Consacrée tout entière à cet amour triste et pur, je n'aurais jamais
+revu M. de Morville; mais au moins j'aurais su qu'il m'aimait... autant
+que je l'aimais.... L'humanité est si fantasque, que les raisons qui
+s'opposaient à ce que cet amour fût heureux, en auraient peut-être
+assuré la durée; mais si M. de Brévannes parle... malheur... malheur à
+moi!... Le mépris succède à l'adoration dans le coeur de M. de
+Morville.. Cet homme si franc, si loyal, n'aura pas assez de dédain pour
+m'accabler.... Méprisée par lui... ah! je sais ce que j'ai souffert...
+lorsque je l'ai cru possesseur de ce fatal secret.... Et songer que
+Brévannes peut me porter ce coup affreux en répandant de nouveau la
+calomnie infâme qui a causé la mort de Raphaël; oh! c'est à en devenir
+folle!...
+
+--De tout cela, marraine, il résulte deux choses.... Il faut connaître
+le mystère qui force Morville à vous fuir... il faut réduire Charles de
+Brévannes au silence....
+
+--Oui, il le faudrait; mais comment faire? hélas!... oh! je suis bien
+malheureuse!...
+
+--Iris n'est rien pour vous?--dit la jeune fille avec une farouche
+amertume.
+
+La princesse en fut frappée et lui répondit avec bonté:
+
+--Si, mon enfant; je puis tout te dire, à toi... cela me soulage....
+
+A ce moment un bruit grave, sonore, puissant, plein de suave harmonie,
+mais affaibli par la distance, arriva aux oreilles des deux femmes.
+
+C'était le son d'un orgue dont on touchait avec un rare talent et une
+expression mélancolique. A ce son la princesse tressaillit et s'écria:
+
+--Oh! c'est lui... il veille encore... tiens, maintenant ma tête est si
+faible, que le bruit de cet orgue me semble effrayant, surnaturel... ce
+ne sont plus les sons de cet instrument que j'entends, mais les voix
+mystérieuses d'un monde invisible, répondant au prince qui les
+interroge.... Oh! grâce!... grâce!... cela m'épouvante!...
+
+Par un hasard singulier, et comme si le voeu de la princesse eût été
+entendu, le chant de l'orgue expira lentement dans le silence de la
+nuit, en s'exhalant comme une plainte....
+
+--Cet entretien m'a abattue, je frissonne,--dit Paula.
+
+--Il faut vous coucher, marraine.
+
+Après avoir présidé au coucher de madame de Hansfeld avec la plus
+grande sollicitude, et baisé respectueusement sa main, Iris ferma la
+porte de la chambre de sa marraine, plaça en travers un divan qui,
+découvert, formait un lit, et, après avoir verrouillé l'entrée de
+l'escalier secret, s'endormit profondément.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+LE PRINCE DE HANSFELD.
+
+
+Une pièce immense, occupant une aile de l'hôtel Lambert, formait à elle
+seule l'appartement d'Arnold de Glustein, prince de Hansfeld, personnage
+mystérieux dont l'existence prêtait à de si étranges commentaires.
+
+L'aspect de cette galerie suffisait de reste pour justifier tant
+d'accusations d'originalité. Nous y conduirons le lecteur, un peu après
+le moment où les sons de l'orgue avaient cessé, au grand plaisir de la
+princesse... c'est-à-dire alors que la pâle clarté d'un jour d'hiver
+commençait à dissiper la brume du matin....
+
+Qu'on se figure une salle longue de cent pieds environ, un plafond rayé
+de solives saillantes, autrefois peintes et dorées, ainsi que les
+caissons qui les séparaient. Par un caprice du prince, toutes les
+fenêtres avaient été bouchées, sauf une haute, longue et étroite ogive,
+garnie de vitraux de couleurs, et placée à l'extrémité de la galerie. Le
+jour, pénétrant par cette étroite ouverture, produisait un effet
+bizarre, car il luttait contre la clarté des six bougies d'un petit
+lustre de cuivre rouge gothique, suspendu à l'une des poutrelles du
+plafond par un cordon de soie, très près du vitrail.
+
+Grâce à ce mode d'éclairage, dont le foyer, factice ou naturel, se
+concentrait en cet endroit, qu'il fît nuit ou qu'il fît jour, la
+lumière, d'abord rassemblée dans la partie avoisinante de la croisée,
+s'amoindrissait de telle sorte, que le premier tiers de la galerie se
+trouvait dans un clair-obscur assez lumineux, mais que le reste de cette
+salle immense se perdait dans l'ombre.
+
+Rien de plus étrange que la décroissance successive de cette lumière
+qui, d'autant plus vive qu'elle était d'abord filtrée par une haute
+fenêtre, s'éteignait insensiblement dans de profondes ténèbres. La
+coloration des divers objets qu'elle frappait, participant aussi de cet
+affaiblissement gradué, semblait prendre des formes étranges.
+
+Ainsi, vers l'extrémité de la galerie où venait mourir la lumière, ces
+dernières lueurs s'accrochant aux reliefs de quelques armures d'acier
+damasquinées, de rares étincelles de lumière scintillaient ça et là dans
+l'obscurité.
+
+Presque à côté de l'unique petite porte qui communiquait à cette
+galerie, dans un coin sombre, on distinguait une forme blanchâtre.
+C'était un squelette bizarrement accoutré: sur son crâne il portait une
+mitre épiscopale, il s'appuyait d'une main sur un glaive du plus beau
+temps de la renaissance; de l'autre main il tenait un luth d'ivoire à
+sept cordes, dont la base reposait sur la rotule; par un caprice
+bizarre, une couronne de roses (rareté pour la saison) d'une fraîcheur
+et d'un parfum adorables surmontait ce luth; un manteau de drap blanc,
+constellé d'X et d'M entrelacés, brodés en rouge, se drapait en plis
+majestueux sur la cage obscure de la poitrine du squelette, et ne
+laissait voir que l'extrémité du tibia et du pied droit. Ce pied, d'une
+petitesse remarquable, était (amère dérision!) chaussé d'un soulier de
+satin blanc, dont les cothurnes de soie flottaient en longue rosette sur
+l'os de la jambe, poli comme l'ivoire.
+
+Si l'oeil, s'habituant aux ténèbres, pouvait percevoir certains détails,
+on remarquait sur ces cothurnes de soie et sur ce soulier de satin
+quelques taches d'un brun rougeâtre... que l'on reconnaissait facilement
+pour des traces de sang.
+
+Ce singulier _objet de curiosité_ était posé sur un socle d'ébène
+merveilleusement rehaussé de bas-reliefs et d'incrustations d'argent et
+d'ivoire.
+
+Par un étrange contraste, car là tout était contraste, les ornements de
+ce piédestal ne participaient en rien de la tristesse de l'_ossuaire_
+qu'il supportait; tout ce que l'art florentin du XVe siècle
+a de plus gracieux, de plus pur et de plus charmant, semblait revivre
+dans ce délicieux ouvrage, véritable chef-d'oeuvre de ciselure et de
+sculpture. Néanmoins ces ornements enchanteurs n'étaient pas absolument
+étrangers au lugubre objet dont ils décoraient la base; la figure du
+squelette, s'appuyant d'une main sur une épée nue, de l'autre sur une
+lyre, et portant une mitre épiscopale en tête, et un soulier de femme au
+pied; cette figure, disons-nous, se retrouvait partout au milieu des
+plus charmantes combinaisons artistiques.
+
+Ainsi, des amours supportés par ces fabuleux oiseaux de la renaissance,
+qui tenaient de l'aigle par la tête, par les ailes, et de la syrène par
+les capricieux enroulements de leur queue, semblaient enlever dans leurs
+petits bras cette lugubre image.
+
+Ailleurs, des nymphes, dont les poses remplies d'une élégance à la fois
+chaste et voluptueuse eussent été avouées par les Grecs, se jouaient
+sous l'attique d'une salle du plus beau style, en s'occupant des apprêts
+de la toilette du fantôme; l'une portait le glaive, l'autre la lyre,
+celle-ci la mitre.
+
+Dans un coin de cet admirable bas-relief, deux ravissantes nymphes,
+tenant chacune un des cothurnes du soulier, le balançaient entre elles,
+tandis qu'un petit amour, niché dans l'intérieur de cette chaussure de
+Cendrillon, s'en servait comme d'une escarpolette....
+
+Pendant ces apprêts, la sinistre figure à demi-couchée sur un lit grec à
+draperies traînantes, accoudée sur son bras gauche, regardait en
+souriant (comme une tête de mort peut sourire) les folâtres jeux des
+nymphes, tandis que de ses phalanges osseuses elle effeuillait un
+bouquet de roses que lui présentait un groupe d'adorables enfants.
+
+Un petit trépied de vermeil d'un travail exquis, placé auprès de ce
+socle, pouvait à la fois servir de lampe et de cassolette à parfums.
+
+Si les autres objets qui meublaient la galerie n'offraient pas cette
+bizarre alliance des sujets les plus funèbres et des idées les plus
+riantes, ils n'en étaient pas moins singuliers et remarquables, les uns
+par leur rareté, les autres par les incroyables mutilations qu'ils
+avaient subies.
+
+Un tableau, placé dans une des zones de la galerie où n'arrivait qu'un
+demi-jour, représentait une femme d'une beauté rare; à la fraîcheur du
+coloris, à la transparence voilée du clair-obscur, à la grâce divine du
+dessin, à la suavité de la touche, on reconnaissait la main inimitable
+de Léonard de Vinci.... Mais, hélas! au lieu de ce regard fluide,
+transparent, auquel le peintre avait sans doute donné la vie, les yeux,
+barbarement, outrageusement crevés, dardaient deux lames de stylets,
+fines, aiguës, étincelantes.
+
+Était-ce une triste et sauvage raillerie de ce vieux dicton
+mythologique: _Les yeux de la beauté lancent des traits mortels_.
+
+On ne pouvait voir sans indignation cet outrage à l'un des
+chefs-d'oeuvre de l'art, et pourtant, un peu plus loin, on admirait une
+sorte de petit monument de marbre blanc aux ornements empruntés aux
+mythologies païenne et chrétienne.
+
+Dans un cartouche supporté par des amours et par des anges, on lisait en
+lettres d'or: _Phidias_, _Raphaël_; puis au bas une sorte de prie-Dieu
+(qu'on pardonne cette profanation de l'adoration due au seul Créateur en
+faveur de la créature) dont le coussin de velours usé prouvait un
+fréquent usage, comme si quelque fervent et religieux admirateur de ces
+deux génies immortels venait souvent leur demander à genoux de hautes
+inspirations, ou les remercier des ineffables jouissances que la science
+du beau donne à l'homme.
+
+En effet, des gravures ou des copies des plus beaux cartons de Raphaël,
+placées tout auprès de quelques fragments des bas-reliefs du Parthénon,
+choisis avec un goût excellent, annonçaient un amour et un sentiment de
+l'art qui semblaient incompatibles avec la barbarie des mutilations dont
+nous avons parlé.
+
+A mesure que l'on se rapprochait de la zone la plus lumineuse de cette
+galerie, étrange retraite du prince de Hansfeld, les objets changeaient
+aussi de caractère.... Plus ils devaient être éclairés, plus ils
+augmentaient de splendeur.
+
+Ainsi, près de la fenêtre, on voyait une rare collection d'armes
+indiennes et orientales, des sabres d'argent incrustés de corail, des
+poignards au fourreau de velours rouge brodé d'or, à la poignée enrichie
+de pierres précieuses; le bleuâtre acier de Damas se recourbait sous sa
+garde d'or étincelante de rubis et d'émeraudes; des boucliers indiens
+aux reliefs de vermeil étaient constellés de pierreries.
+
+Près de la fenêtre, c'était un fourmillement lumineux, coloré,
+scintillant, éblouissant, auquel la lumière prismatique des vitraux
+donnait encore des tons plus chauds et plus riches; il est impossible de
+nombrer les curieux objets d'orfèvrerie émaillés, ciselés, entassés sur
+des étagères de nacre qui avoisinaient la fenêtre.
+
+A voir tomber de la haute fenêtre cette éblouissante cascade de lumière
+irisée par les lueurs chatoyantes des objets qui la reflétaient, on eût
+dit une de ces nappes d'eau que le soleil colore de toutes les nuances
+du prisme.
+
+Cette comparaison semblait d'autant plus vraie que, immédiatement
+au-dessous de la croisée, et occupant toute la largeur de sa baie, on
+voyait un grand buffet d'orgue: deux figures d'anges de trois pieds de
+haut, sculptées en ivoire, supportaient le clavier de l'instrument, de
+même matière; le reste du buffet, dont le sommet atteignait l'appui de
+la fenêtre, se composait de panneaux gothiques, aussi d'ivoire;
+travaillés à jour comme une dentelle, ils n'altéraient en rien la
+sonorité de l'instrument; quatre sveltes cariatides d'argent, émaillées
+de couronnes d'or, ornées de pierreries, comme des ostensoirs,
+séparaient ces légers panneaux, et supportaient une frise en pierres
+dures, représentant une guirlande de feuilles, de fleurs et de fruits...
+cerises de cornaline, prunes d'améthyste, abricots de topaze, bluets de
+lapis, feuilles de malachite, jacinthes d'aigues marines, luttaient
+d'éclat et de vérité relative.
+
+Cet orgue, de dix pieds de haut et de cinq pieds de large, remplissait
+le soubassement de la longue fenêtre à vitraux coloriés, percée à l'une
+des extrémités de la galerie.
+
+L'espace qui restait de chaque côté de cette fenêtre pour atteindre les
+parois latérales de la galerie, était rempli, encombré des innombrables
+richesses dont nous avons parlé.
+
+Le prince de Hansfeld était assis devant cet orgue d'ivoire; il portait
+une longue tunique de laine noire serrée autour de sa taille; une sorte
+de berret de velours de même couleur laissait échapper de longues mèches
+de cheveux blonds qui tombaient en profusion sur ses épaules un peu
+courbées.
+
+Ses larges manches étaient presque relevées jusqu'au coude par la
+position que prenaient ses mains en parcourant le clavier. Ses bras
+amaigris, ses mains fluettes, effilées, étaient d'une blancheur de
+marbre; mais les ongles longs, durs, polis comme des agates, n'avaient
+pas cette nuance rose, signe certain de la santé; ils étaient cerclés
+d'un pâle azur; la position de la tête un peu repliée en arrière
+annonçait que le prince de Hansfeld avait les yeux levés au plafond.
+
+Après s'être interrompu un moment, il recommença à jouer de l'orgue,
+mais _pianissimo_.
+
+Était-ce la qualité supérieure de cet admirable instrument, était-ce la
+puissance du talent de l'exécutant? jamais orgue n'exhala des sons à la
+fois plus suaves, plus sonores, plus mélancoliques, d'une tristesse, si
+cela peut se dire, plus passionnée!
+
+Il serait impossible de deviner quel était le motif de ces chants d'une
+expression à la fois plaintive comme un soupir... ineffable comme le
+sourire d'une mère à son enfant... harmonie vague, indécise, capricieuse
+comme la pensée qui, flottant au milieu des nuages d'une imagination
+attristée, aperçoit quelquefois l'azur d'un ciel pur, éclairci,
+serein....
+
+Le coeur le plus bronzé se fût amolli, détendu à ces mélodies
+pénétrantes, douces comme une rosée de larmes.
+
+Au milieu, du silence de la nuit, les sons déjà si graves de l'orgue
+augmentaient encore de solennité; ils montaient au ciel... comme
+l'encens....
+
+Il y avait surtout une phrase d'une pureté charmante qui revenait
+souvent et comme par intermittence dans le chant de l'orgue.
+
+Pour rendre les idées qu'éveillait cette phrase enchanteresse, jouée sur
+les notes les plus élevées, les plus _cristallines_ de l'instrument, il
+faudrait évoquer les idéalités les plus riantes, les plus jeunes, les
+plus fraîches;
+
+Tout ce qu'il y a de perles humides sur la mousse et de lueurs roses
+dans l'aube d'un beau jour de printemps;
+
+Tout ce qu'il y a de mystère, de rêverie dans les clartés argentines de
+la lune, lorsqu'au milieu d'une tiède nuit d'été elles se jouent dans la
+pénombre des grands bois qui semblent frissonner amoureusement aux
+solitaires accents du rossignol;
+
+Tout ce qu'il y a de bonheur, de joie candide, d'espérance ingénue dans
+le doux refrain d'une jeune fille de seize ans qui chante, parce qu'elle
+se sent heureuse en regardant sa mère et en voyant le soleil dorer la
+cime des arbres au moment où les fleurs redressent leur calice embaumé;
+
+Tout ce qu'il y a enfin de doux, de grave, d'élevé dans la contemplation
+où nous plonge souvent l'incommensurable scintillation des astres qui
+décrivent leurs cours dans l'immensité;
+
+Oui, à peine cette évocation de riantes poésies donnerait-elle une idée
+de la mélodie pleine de grâce et de sérénité qui, à d'assez longs
+intervalles, revenait se dessiner, pour ainsi dire, rose, lumineuse et
+sereine, sur la couleur sombre du morceau que jouait le prince....
+
+Quant à ce morceau que l'on pourrait considérer comme l'expression
+constante du caractère d'Arnold de Hansfeld, c'était l'idéalisation de
+la rêverie allemande, ou la douce fantaisie de Mignon, non celle qui
+fait éclore de gracieux mirages, mais celle qui, dans sa noire
+tristesse, évoque le pâle fantôme de Lénore.
+
+La tristesse d'Arnold était caractéristique en cela qu'elle était
+résignée, mais non pas amère et irritée.
+
+Il semblait se complaire à moduler avec amour la phrase musicale dont
+nous avons parlé, comme on s'abandonne à un souvenir chéri de sa
+jeunesse.
+
+Le tintement aigu, strident et prolongé d'un timbre le fit tressaillir
+douloureusement.
+
+A ce bruit aigre, il interrompit de nouveau son chant.... Les dernières
+vibrations de l'orgue s'exhalèrent dans la vaste galerie comme un long
+soupir.
+
+Arnold inclina avec accablement sa tête sur sa poitrine; ses mains
+blanches et effilées, se détachant du clavier, retombèrent inertes sur
+ses genoux. Sa taille mince et frêle se courba, la force factice,
+fiévreuse, qui l'avait jusqu'alors soutenu, l'abandonna; il s'affaissa
+sur lui-même....
+
+Les premières lueurs d'une matinée d'hiver, se joignant à la clarté des
+bougies du lustre gothique, formaient une lumière fausse, lugubre comme
+celle des cierges qui brûlent pendant le jour autour d'un lit mortuaire;
+cette lumière tombait d'aplomb sur le front et sur la saillie des joues
+d'Arnold, car il avait la tête inclinée sur sa poitrine.
+
+A travers ses longs cils baissés, on aurait pu voir la prunelle immobile
+perdre l'humide éclat de son bleu limpide, et devenir fixe, presque
+terne.
+
+Ses doigts se roidirent par l'intensité du froid; car depuis longtemps
+le feu était éteint dans la vaste cheminée....
+
+A ce moment, le tintement du timbre retentit de nouveau... et par deux
+fois.
+
+Le prince sembla sortir d'un sommeil léthargique, se leva péniblement
+et alla au fond de la galerie, dans laquelle on ne pouvait entrer que
+par une petite porte épaisse et bardée de fer.
+
+Arnold ouvrit à moitié et d'un air soupçonneux un guichet pratiqué dans
+cette porte, et dit d'une voix faible:
+
+--C'est vous, Frank?
+
+--Oui, Arnold... voici le jour.... Tiens... prends la cassette, mon cher
+enfant--répondit une autre voix un peu cassée.
+
+--C'est bien vous.... Frank?--répéta le prince.
+
+--Par tous les saints, qui veux-tu que ce soit, sinon le vieux Frank?...
+ouvre la porte... tu me verras en pied....
+
+--Oh! non, non, pas aujourd'hui....
+
+--Calme-toi... mon cher enfant... tu as tes vapeurs... je le sais...
+mais prends donc la cassette... j'ai acheté le pain d'un côté... les
+fruits de l'autre....
+
+Le prince allongea la main, et prit avidement une petite caisse de bois
+d'acajou cerclée d'acier qu'on lui passa par le guichet....
+
+--Bonne nuit... ou plutôt bonjour, Arnold.
+
+--Adieu, Frank....
+
+Et le guichet se referma.
+
+Non loin de la porte était un lit composé de deux épaisses et soyeuses
+peaux d'ours étendues sur un vaste divan. Arnold s'assit sur ce lit et
+mit la cassette sur une petite table d'ébène d'un curieux travail où
+était déposée une paire de pistolets chargés.
+
+--Il prit une clef sur cette table et ouvrit la cassette; elle
+contenait un petit pain sortant du four et quelques fruits d'hiver.
+
+Le prince regarda ces comestibles dignes d'un anachorète avec une sorte
+de défiance, ses soupçons luttaient contre son appétit; pourtant il
+cassa le pain en deux morceaux, et après avoir longtemps examiné,
+flairé, il le porta enfin à ses lèvres....
+
+Mais tout à coup il le jeta loin de lui avec épouvante....
+
+Alors, cachant sa figure dans ses mains, Arnold de Hansfeld se renversa
+sur son lit en pleurant avec amertume.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LE PÈRE ET LA FILLE.
+
+
+Berthe de Brévannes allait ordinairement passer chez Pierre Raimond, son
+père, les matinées du dimanche et du jeudi. Il demeurait toujours île
+_Saint-Louis_, rue _Poultier_, près de l'hôtel Lambert, habité par le
+prince de Hansfeld.
+
+Depuis le retour de sa fille à Paris, le vieux graveur ne l'avait pas
+revue; mais, prévenu de son arrivée, il l'attendait le dimanche matin,
+car les différentes scènes que nous venons de raconter s'étaient passées
+dans la nuit du samedi.
+
+Pierre Raimond, tout heureux de cette visite, tâchait, selon sa coutume,
+de donner un air de fête à son pauvre logis, composé d'une petite
+cuisine et de deux chambres situées au quatrième étage.
+
+Des fenêtres on dominait le quai, la Seine; à l'horizon s'élevaient les
+massifs d'arbres du Jardin-des-Plantes, et plus loin encore le dôme du
+Panthéon.
+
+La chambre autrefois occupée par Berthe était pour le graveur l'objet
+d'une sorte de culte. Rien n'y avait été changé; on y voyait encore le
+petit lit de bois peint en gris, les rideaux de coton blancs, l'antique
+commode de noyer qui avait appartenu à madame Raimond, un vieux et
+mauvais piano en merisier où Berthe avait étudié et appris son art;
+enfin, sous verre et renfermées dans un cadre, les couronnes que la
+jeune fille avait remportées au Conservatoire.
+
+Pierre Raimond avait soixante-dix ans; sa grande taille était courbée
+par l'âge; son crâne chauve, sa barbe blanche, qu'il ne rasait plus
+depuis plusieurs années, ajoutaient encore à l'austérité de ses traits;
+ses paupières toujours à demi baissées témoignaient du mauvais état de
+sa vue affaiblie par l'excès du travail; cette infirmité, jointe à un
+léger tremblement nerveux, suite d'une longue maladie, l'avait obligé de
+renoncer à la gravure de la musique, et à accepter, malgré sa
+répugnance, une pension de douze cents francs de M. de Brévannes.
+
+La chambre de Pierre Raimond, qui lui servait autrefois d'atelier, était
+d'une scrupuleuse propreté. Au-dessus de la fenêtre on voyait son établi
+de graveur, ses burins depuis longtemps abandonnés, et quelques planches
+préparées pour la gravure de la musique; une couchette de fer, une
+table, quatre chaises de noyer, composaient cet ameublement d'une
+simplicité stoïque.
+
+Un vieux sabre d'honneur, gagné par Pierre Raimond, ancien volontaire
+des armées de la république, ornait son alcôve. Au-dessous de ce sabre
+était encadré un exemplaire de ce fameux appel fait par la Convention au
+peuple lors de l'assassinat des envoyés français:
+
+ _Le neuf floréal de l'an sept_,
+ _A neuf heures du soir_,
+_Le gouvernement autrichien a fait assassiner les ministres_
+ _la république française:_ _Bonnier_, _Roberjot et Jean_
+ _Debry_, _chargés par le Directoire exécutif_
+ _de négocier la paix de Rastadt_.
+
+LEUR SANG FUME... IL DEMANDE... IL OBTIENDRA VENGEANCE!
+
+Pierre Raimond conservait religieusement ce curieux spécimen de la
+farouche éloquence de cette époque sanglante, terrible, mais non pas
+sans gloire. Il est inutile de dire que le graveur était resté fidèle à
+l'utopie républicaine, dans ce qu'elle avait de généreux, de
+patriotique.
+
+Probe et rude, juste et loyal, on ne pouvait reprocher à Pierre Raimond
+que des idées trop absolues sur les différences morales qui existaient,
+selon lui, entre les riches et les pauvres. S'il poussait jusqu'à
+l'exagération l'orgueil de la pauvreté, il faisait excuser ce travers
+par le plus noble désintéressement.
+
+Ainsi, pouvant épouser la fille d'un riche éditeur de gravures, il avait
+refusé, parce qu'il aimait la mère de Berthe, aussi pauvre que lui.
+
+Après trente ans de travail et d'économie, il était parvenu à amasser
+vingt-cinq mille francs qu'il destinait à sa fille. Un notaire
+banqueroutier lui vola cette somme; il redoubla de labeur afin de donner
+au moins à sa fille, très jeune encore, une profession qui la mît à
+l'abri du besoin.
+
+On pense avec quelle inquiétude Pierre Raimond attendait Berthe.
+
+Enfin une voiture s'arrêta sur le quai; il entendit dans l'escalier un
+pas léger, rapide et bien connu.
+
+Quelques secondes après, Berthe embrassait son père.
+
+--Enfin... te voilà, te voilà--répétait le vieillard d'une voix émue, en
+serrant sa fille dans ses bras.
+
+--Mon bon père!... disait Berthe en pleurant.
+
+Pierre Raimond débarrassa lui-même la jeune femme de son chapeau, de
+son manteau, qu'il porta sur son lit; puis, la faisant asseoir dans son
+fauteuil, au coin du feu, il prit ses mains qui étaient froides.
+
+--Pauvre petite... tu es glacée, réchauffe-toi....
+
+--Père.. tu gâtes toujours ton enfant....
+
+Sans lui répondre, le vieillard la regardait avec bonheur.
+
+--Te voilà donc.. Depuis six mois... six mois!...
+
+--Pauvre père... le temps t'a bien duré....
+
+--Mais tu étais heureuse?...
+
+--Oui, oh! oui....
+
+--Bien heureuse?...
+
+--Comme toujours....
+
+--Jusqu'à présent ton bonheur a fait mon courage.... Ainsi ton mari...
+est pour toi toujours bon, prévenant, dévoué?...
+
+--Sans doute....
+
+--Et pendant ton séjour en Lorraine?... Ces six grands mois passés dans
+le tête-à-tête ont été plus doux encore pour toi, s'il est possible, que
+le temps de ton séjour à Paris?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Tu es toujours fière d'être sa femme?
+
+--Toujours.... Mais pourquoi ces questions?
+
+--Brévannes est enfin tel que tu l'avais jugé lorsque tu m'as déclaré
+que tu n'épouserais que lui?
+
+--Oui, certainement--répondit Berthe de plus en plus étonnée des paroles
+de son père, paroles qui prouvent du moins qu'elle lui avait
+soigneusement caché ses chagrins.
+
+--C'est toujours enfin l'homme digne d'inspirer la passion dont tu
+serais morte, malheureuse enfant, si j'avais persisté dans mes refus?...
+
+--Oui, mon père.... Charles n'a pas changé.
+
+--Dieu soit loué! Eh bien! je l'avoue... je me suis trompé....
+
+--Trompé?... Et sur qui, bon père?
+
+--Tu ne sais pas pourquoi, cette année, j'attendais ton retour avec plus
+d'impatience encore que les autres années?
+
+--Mon Dieu, non.
+
+--Tu ne sais pas pourquoi je suis doublement ravi de te voir
+aujourd'hui?
+
+--Explique-toi donc.... Mais, mon Dieu!... tu pleures... tu pleures!
+
+--Et tu ne sais pas pourquoi je pleure... mais c'est de joie, vois-tu...
+oh! bien de joie.
+
+--Oh! tant mieux!
+
+--Mon enfant... l'épreuve a assez duré.
+
+--Quelle épreuve?
+
+--Je souffrais tant! vieux, infirme, réduit à passer mes jours seul...
+moi, qui depuis ta naissance n'avais pas manqué de t'embrasser le matin
+et le soir... j'avais reporté sur toi la tendresse que j'avais pour ta
+mère.... Quelle amertume d'être condamné à ne te voir que quelques
+heures par semaine et à ne pas te voir pendant des mois entiers.
+
+--Bon père... je souffrais bien aussi....
+
+--Ce n'est pas tout encore: le temps que tu as passé ici pendant que ton
+mari était en Italie m'avait rendu notre nouvelle séparation plus
+pénible encore; c'était te perdre une seconde fois.
+
+--Mais, mon père....
+
+--Je sais ce que tu vas me dire... aux premiers jours de ton mariage,
+Brévannes m'avait offert un petit appartement dans sa maison.... Bien
+souvent depuis tu étais revenue sur cette proposition... je t'avais
+constamment refusée....
+
+--Hélas! oui.
+
+--C'est que, vois-tu, je doutais de Brévannes; je doutais de la durée de
+cet amour, d'abord si violent.... Je n'aurais pu être tranquille
+spectateur de tes chagrins; ma défiance même aurait troublé ton ménage.
+Je me suis donc imposé un rigoureux devoir... je me suis dit:
+J'attendrai.... Berthe ne m'a jamais menti.... Si, après quatre années
+de mariage, elle est aussi heureuse qu'elle le dit, je verrai là une
+garantie certaine pour l'avenir et une preuve de la bonté du coeur de
+Brévannes. Ce moment est arrivé. Ton mari est digne de toi; aujourd'hui
+je lui dirai: J'ai douté de vous, j'ai eu tort... je vous en demande
+pardon.... Maintenant j'ai foi et confiance en vous... j'accepte l'offre
+que vous m'avez faite... je ne vous quitterai plus, ni vous ni Berthe.
+
+--Tu dis, père?--s'écria Berthe.
+
+--Je dis, mon enfant chérie, que je n'ai plus assez d'années à vivre
+pour les passer loin de toi.... Ma foi, je me laisse être heureux tout à
+mon aise; ton mari, toi et moi, nous ne nous quitterons plus...
+désormais.
+
+Berthe se jeta en pleurant au cou du vieillard.
+
+Il se méprit sur ce mouvement, sur ces larmes, et pressa tendrement la
+jeune femme dans ses bras.
+
+--Allons, allons, folle... qu'adviendra-t-il donc des chagrins si la
+joie t'agite et t'éplore à ce point....
+
+--Entre nous--ajouta Pierre Raimond en souriant--je fais le brave, le
+Brutus, et je suis aussi ému que toi... en pensant que je ne te
+quitterai plus.
+
+Il passa sa main tremblante sur ses yeux humides.
+
+La position de Berthe était cruelle.
+
+M. de Brévannes, non content d'avoir comblé la mesure de ses torts
+envers elle, venait encore de lui reprocher durement la modique pension
+qu'il faisait à son père. A ce moment même Pierre Raimond, abusé par les
+généreux mensonges de sa fille, s'apprêtait à aller vivre chez M. de
+Brévannes dans la plus complète intimité.
+
+Berthe avait pu jusqu'alors dissimuler à son père ses chagrins
+croissants, attribuer sa tristesse à ses regrets de vivre éloignée de
+lui; mais les espérances de Pierre Raimond contrastaient tellement avec
+la scène cruelle qui s'était passée la veille entre Berthe et M. de
+Brévannes, que la jeune femme resta frappée de stupeur, presque de
+crainte.
+
+Au lieu d'accueillir la résolution de son père avec la joie la plus
+vive, par un mouvement involontaire elle se jeta en pleurant dans ses
+bras.
+
+Pierre Raimond connaissait le coeur de sa fille; il attribua d'abord ses
+pleurs à la joie, à une surprise inespérée; mais ces larmes se
+changèrent en sanglots. Berthe reposa sa tête sur l'épaule du vieillard,
+et de temps en temps elle serra ses mains dans les siennes par un
+mouvement convulsif.
+
+Pierre Raimond comprit une partie de la vérité; ses anciens soupçons
+revinrent, il repoussa presque brusquement sa fille, et s'écria d'une
+voix sévère:
+
+--Berthe... vous me trompiez.... Vous n'êtes pas heureuse!...
+
+Berthe, rappelée à elle-même par ces paroles, frémit de son imprudence,
+et regretta malheureusement trop tard l'émotion qu'elle n'avait pu
+cacher.
+
+Elle allait rassurer son père, lorsque la porte s'ouvrit:
+
+--Mon mari!...--s'écria Berthe avec crainte. M. de Brévannes entrait
+chez le graveur.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+LE BEAU-PÈRE ET LE GENDRE.
+
+
+L'apparition de M. de Brévannes fit régner un silence de quelques
+instants entre les trois acteurs de cette scène.
+
+Berthe frémit en lisant sur les traits de son mari l'ironie et la
+dureté.
+
+L'austère figure de Pierre Raimond, jusqu'alors douce et bonne, prit
+tout à coup un caractère d'énergie hautaine. Redressant sa grande
+taille, et mettant sa fille derrière lui comme pour la protéger, il
+marcha deux pas à la rencontre de M. de Brévannes:
+
+--Que voulez-vous, monsieur?
+
+--Je voulais savoir, monsieur, si madame ne m'en imposait pas, si elle
+venait passer la matinée chez vous, ainsi qu'elle me l'a dit; j'ai mes
+raisons pour en douter.
+
+--Ah! Charles!--dit tristement madame de Brévannes.
+
+--Je vous défends de soupçonner ma fille de mensonge, monsieur.
+
+--Mon père...--s'écria Berthe.
+
+--Je n'ai, monsieur Raimond, de compte à rendre à personne.... Si je
+soupçonne ma femme de mensonge, c'est que....
+
+--Si elle a menti... ce n'est pas à vous, c'est à moi--s'écria Pierre
+Raimond en interrompant son gendre.
+
+--Comment cela, monsieur?--dit celui-ci en regardant Berthe avec
+étonnement.
+
+--Charles, je vous en conjure.... Et vous, mon père....
+
+--Elle m'a menti--reprit le vieillard d'une voix forte;--tout à l'heure
+encore, elle se disait heureuse....
+
+--Ah! j'y suis--reprit froidement M. de Brévannes--madame est venue
+parler ici de son bonheur avec des gémissements hypocrites.... C'est
+fort adroit....
+
+--Monsieur de Brévannes--s'écria Pierre Raimond--il y a quatre ans, ma
+fille se mourait dans cette chambre.... Je vous disais: J'aime mieux
+perdre maintenant cette enfant... que la perdre un jour par suite des
+tortures que vous lui causerez.... J'avais raison, vous la tuerez!
+
+--Mon père--dit Berthe--je ne dois pas vous laisser dans une fâcheuse
+erreur.... Il m'en coûte, mais je dirai la vérité; je ne justifierai pas
+par mon silence les reproches peu mérités, je vous l'assure, que vous
+adressez à mon mari.... J'ai pu vous cacher quelques contrariétés
+domestiques auxquelles les meilleurs ménages n'échappent pas. Vous
+étiez si content de me savoir complètement, absolument heureuse, que je
+voulais vous laisser cette illusion; elle ne nuisait à personne, et
+j'espérais vous rapprocher de celui que vous jugez trop sévèrement.
+
+--Ma fille, je connais votre faiblesse; c'est à moi d'être sévère....
+
+--D'être sévère!--s'écria M. de Brévannes avec un éclat de rire
+sardonique...--d'être sévère.... Ah cà! est-ce que je suis ici à
+l'école, monsieur Raimond? A qui croyez-vous parler, s'il vous plaît?
+
+--Au bourreau de ma fille....
+
+--Ceci tombe dans l'exagération, monsieur Raimond... vos souvenirs
+révolutionnaires vous égarent....
+
+--Berthe... emmène cet homme...--dit froidement le graveur.
+
+--Charles, je vous en prie, venez... venez. Mon père, à jeudi...
+pardonnez-moi de vous quitter sitôt... peut-être reviendrai-je
+demain,--dit Berthe en voulant à tout prix rompre cette fâcheuse
+conversation.
+
+--Puisque vous êtes en train de donner des leçons, monsieur--dit M. de
+Brévannes--dites donc à votre fille qu'il est toujours maladroit de
+témoigner à son mari de méprisantes froideurs lorsqu'il aurait peut-être
+le droit d'être jaloux....
+
+--Berthe, que veut-il dire?
+
+--Ah! Charles... est-ce à vous de rappeler cette scène....
+
+--Je ne suis pas dupe, madame, de votre feinte délicatesse... de vos
+beaux scrupules.... Il y a là-dessous... quelque intrigue... je la
+pénétrerai....
+
+--De grâce, Charles, ne parlons pas de cela ici.... Adieu, mon père.
+
+Après un moment de silence, Pierre Raimond dit à sa fille:
+
+--Berthe... méritez-vous ce reproche?
+
+--Non, mon père...--répondit Berthe avec dignité.
+
+--Je vous crois, mon enfant.... Maintenant, monsieur, écoutez-moi.
+Pendant quatre ans j'ai été votre dupe, j'ai cru ma fille heureuse;
+aujourd'hui je sais la vérité... Berthe n'a pas au monde d'autre appui
+que moi... je suis infirme, pauvre, vieux... il n'importe, prenez
+garde....
+
+--Des menaces, monsieur....
+
+--Oui, notre position sera nette.... Dès aujourd'hui... je renonce aux
+secours que j'avais acceptés à la seule instance de ma fille....
+
+--Il vous est plus commode d'être ingrat....
+
+--Ingrat... parce que j'ai bien voulu ménager votre orgueil....
+
+--Mon père....
+
+--Ainsi, monsieur--dit Pierre Raimond--c'est de vous à moi, d'homme à
+homme, que vous me rendrez compte du bonheur de ma fille.... Je vous
+donne quinze jours pour abjurer vos torts....
+
+--Quinze jours? Pas davantage?...
+
+--Et si au bout de quinze jours vous n'êtes pas pour Berthe ce que vous
+devez être....
+
+--Eh bien! monsieur, que ferez-vous?
+
+--Vous le verrez.
+
+--Venez, madame--dit M. de Brévannes en prenant Berthe par le bras.
+
+--Mon père, adieu.... Je reviendrai; de grâce, calmez-vous.
+
+--Vous reviendrez si je vous le permets--dit M. de Brévannes avec
+ironie.
+
+--Sois tranquille, mon enfant, je veillerai sur toi--dit Pierre Raimond.
+
+Berthe suivit son mari en pleurant.
+
+Le vieillard resta seul.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION.
+
+
+On donnait ce soir-là à la Comédie-Française la première représentation
+du _Séducteur_, comédie en cinq actes et en vers.
+
+Cette oeuvre était le début littéraire de M. le vicomte de Gercourt.
+Très jeune encore et fort à la mode, d'une figure extrêmement agréable,
+il passait à bon droit dans le monde pour un homme d'esprit, gracieux,
+de manières charmantes, et du caractère le plus honorable.
+
+La première représentation de sa comédie avait nécessairement attiré la
+meilleure compagnie de Paris, à laquelle il appartenait.
+
+Grâce à son naturel aimable et bienveillant, et surtout à quelques
+revers de fortune qui avaient suffisamment contenté l'envie, pendant
+longtemps M. de Gercourt n'avait pas eu d'ennemis. Malheureusement son
+ambition littéraire (ambition louable, noble, grande, s'il en est pour
+un homme de cette sorte) lui créa d'innombrables et d'hostiles
+jalousies. Quelques rares amis lui restèrent fidèles, mais une chute
+humiliante et ridicule aurait seule pu lui rendre la bienveillance
+générale.
+
+La majorité des gens de lettres voyait avec jalousie les débuts de cet
+intrus, de ce profane.
+
+Nous n'avons jamais compris cette aigreur des gens du monde et des
+écrivains contre un homme dont le seul tort est de vouloir élever ses
+loisirs à la dignité des lettres.
+
+Nous conduirons le lecteur dans quelques loges différentes, où il
+rencontrera plusieurs personnages de cette histoire que la curiosité
+générale avait attirés à cette _solennité dramatique_.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+PREMIÈRES LOGES N° 7.
+
+
+Berthe de Brévannes occupait une des places de cette loge; son mari
+était derrière elle; les deux autres places étaient vacantes.
+
+Berthe, coiffée en cheveux, portait une robe de crêpe noir; sa belle
+chevelure blonde, son teint pur et transparent, son cou et ses épaules
+d'ivoire brillaient d'un doux éclat; ses traits étaient empreints de
+mélancolie, car, trois jours auparavant, son mari avait eu avec Pierre
+Raimond le pénible entretien que nous avons raconté; elle aurait désiré
+rester chez elle; mais, craignant d'irriter M. de Brévannes, elle avait
+consenti à l'accompagner.
+
+Ce dernier, par un de ces contrastes fort naturels à l'homme, était
+profondément blessé de la froideur de sa femme, et il s'obstinait à en
+triompher, moins par repentir du passé, que pour obéir à l'opiniâtreté
+naturelle de son caractère. Mais en vain il tâchait de lui faire oublier
+les torts dont il devait rougir; elle avait été trop cruellement
+ulcérée pour se guérir si vite.
+
+M. de Brévannes avait loué une loge pour cette curieuse représentation,
+dans le but d'être agréable à sa femme.
+
+La toile n'était pas encore levée, peu à peu la salle se garnissait.
+Berthe allait fort rarement dans le monde; malgré sa tristesse, elle
+regardait avec une curiosité d'enfant les personnes qui arrivaient dans
+les loges, puis retombait dans de pénibles préoccupations.
+
+M. de Brévannes, impatienté du silence de sa femme, lui dit en
+contraignant sa mauvaise humeur:
+
+--Berthe, qu'as-tu donc?
+
+--Je n'ai rien, Charles....
+
+--Vous n'avez rien, vous n'avez rien, et vous êtes triste à périr. En
+admettant que j'aie eu des torts... vous me les faites cruellement
+sentir....
+
+--Je voudrais pouvoir les oublier... peut-être un jour....
+
+--La perspective est agréable.
+
+--Ce n'est pas ma faute, mais ne parlons plus de cela. Vous savez que
+les motifs de tristesse ne me manquent pas.
+
+--Est-ce pour votre père que vous dites cela?... Avouez au moins qu'il a
+été bien violent envers moi....
+
+--Il m'aime tant... qu'il s'est encore exagéré vos torts.... Il n'a que
+moi au monde.... Aussi, Charles, je ne puis croire que vous me refusiez
+désormais la permission d'aller le voir comme de coutume.
+
+--Ma petite Berthe, vous êtes trop jolie pour que je ne mette pas des
+conditions à cette promesse.
+
+--Mon ami, soyez généreux tout à fait.
+
+--Ce que vous dites là est flatteur, dit brusquement M. de Brévannes;
+puis il reprit doucement: Allons, voyons, vous faites de moi tout ce que
+vous voulez; j'y consens.
+
+--Vrai... vrai... je pourrai retourner chez mon père, dit Berthe en se
+retournant vers lui les yeux brillants, la physionomie presque radieuse.
+
+M. de Brévannes, placé dans le fond de la loge, se mit en riant la main
+sur les yeux et dit:
+
+--Je ne veux pas te voir pour pouvoir tenir ma promesse.
+
+--Oh! merci! merci, Charles! me voilà heureuse pour toute la soirée.
+
+--C'est-à-dire jolie... et tant mieux, car mon amour-propre de mari
+n'aura pas à craindre pour toi le voisinage de madame Girard.
+
+--Je n'ai pas la prétention de lutter avec elle. Mais comme elle arrive
+tard... Êtes-vous sur qu'elle aura reçu le coupon que vous lui avez
+envoyé il y a deux jours?
+
+--Sans doute, on l'a remis à Girard lui-même; mais en sa qualité de
+merveilleuse... surnuméraire, madame Girard ne peut arriver qu'après
+tout le monde... pour produire son effet.
+
+--Charles, vous êtes méchant.
+
+--Parce que madame Girard est ridicule, parce qu'elle gâte une jolie
+figure par les plus sottes prétentions du monde.... Elle n'a qu'une
+pensée, celle d'imiter, ou plutôt de parodier en tout la mise de madame
+de Luceval, parce que celle-ci est la femme la plus à la mode de Paris.
+
+--En effet, vous m'avez déjà parlé de ce travers de madame Girard. Je
+voudrais bien voir madame de Luceval... la marquise de Luceval, je
+crois? on la dit charmante.
+
+--Charmante, très originale, risquant des toilettes qui ne vont qu'à
+elle, et que cette petite sotte de madame Girard copie avec acharnement,
+sous le prétexte qu'elle lui ressemble.
+
+--Est-ce qu'en effet?...
+
+--Oui--reprit M. de Brévannes--comme une oie ressemble à un cygne....
+
+A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et madame Girard entra suivie
+de M. Girard, manufacturier enrichi, portant l'éventail, le flacon de sa
+femme; de plus, il avait, en manière de plastron, entre son habit et sa
+redingote, une petite chancelière en maroquin doublée d'hermine, madame
+Girard ayant toujours très froid aux pieds, disait-elle, ce qui n'était
+pas vrai; mais elle avait vu un des valets géants et poudrés de la
+marquise de Luceval la suivre en portant une pareille chancelière, et, à
+défaut d'un valet de pied géant et poudré, le pauvre M. Girard se
+chargeait de la fourrure.
+
+Madame Girard était une petite femme brune, rougeaude, assez bien faite,
+qui eût été jolie sans d'insupportables affectations. La pauvre Berthe
+ne put cacher sa surprise en voyant la singulière coiffure de madame
+Girard.
+
+Voici en quoi consistait cette _chose_, bien faite pour exciter
+l'étonnement.
+
+Qu'on se figure une espèce de casquette polonaise en velours noir et à
+petite visière, ornée d'un bouquet de plumes blanches attachées sur le
+côté par un gros chou de satin ponceau, le tout crânement posé un peu de
+travers sur la tête de madame Girard, dont les cheveux bruns étaient
+crêpés en grosses touffes.
+
+Avec cette _chose_ madame Girard portait une robe montante de velours
+nacarat à corsage juste comme un habit de cheval et ornée de
+brandebourgs de soie assortis à la couleur.
+
+Cet habillement n'avait rigoureusement rien de ridicule; mais complété
+par la casquette à plumes, il devenait si extraordinairement étrange,
+qu'il fit, pour ainsi dire, événement dans la salle... et toutes les
+lorgnettes commencèrent à se diriger sur madame Girard, qui ne se
+possédait pas d'aise, tandis que Berthe rougissait de confusion.
+
+M. de Brévannes se mordit les lèvres de dépit en se voyant, lui et sa
+femme, pour ainsi dire affichés par l'inconcevable casquette de madame
+Girard; il ne put s'empêcher de dire tout bas au Girard:
+
+--Quelle diable de coiffure a donc choisie votre femme, elle qui se met
+toujours si bien?
+
+Le pauvre mari donna un coup de coude à M. de Brévannes d'un air effaré,
+en lui disant tout bas:
+
+--Chut!...
+
+Pendant ce temps-là, madame Girard, se penchant hors de sa loge,
+regardait de tous côtés avec une expression d'impatience.
+
+--Alphonsine--lui dit tendrement M. Girard--est-ce que tu cherches
+quelqu'un?
+
+--Sans doute--reprit Alphonsine d'un petit air agaçant, malicieux et
+triomphant--je cherche la marquise de Luceval, elle va être joliment
+furieuse..
+
+--Pourquoi donc cela, madame?...--demanda Berthe, qui ne savait quelle
+contenance garder.
+
+--Il s'agit d'un excellent tour--reprit madame Girard--que j'ai joué à
+la marquise; vous savez combien elle tient à avoir la primeur des modes,
+et à ce qu'on ne porte rien qu'après elle. Je vais, il y a deux jours,
+chez Barenne, notre marchande de modes à la marquise et à moi, et je lui
+demande, comme toujours, si la marquise n'avait rien commandé pour ce
+soit, tout Paris devant être aux Français. Après des difficultés sans
+nombre je lui arrache le grand secret. La marquise de Luceval s'était
+commandé une coiffure ravissante, originale, mais qui ne pouvait aller
+qu'à elle...--Aller qu'à elle!--dit madame Girard en piaffant fièrement
+sous sa casquette.--Enfin, à force de promesses et de câlineries,
+j'obtiens de cette chère Barenne de me montrer cette délicieuse coiffure
+et de m'en faire une pareille à celle de la marquise, et... la voici....
+Cela s'appelle un _sobieska_. Vous jugez du dépit de madame de Luceval,
+qui, croyant avoir l'étrenne de cette coiffure, me la verra portez ainsi
+qu'elle.
+
+--Vous me permettrez, madame, d'être d'un avis contraire--dit Berthe en
+souriant à demi.--Je crois qu'elle sera très contente de ne pas être la
+seule coiffée ainsi.
+
+--Je vous assure, ma chère, qu'elle sera furieuse--riposta madame
+Girard.
+
+--Je pense comme toi, bonne amie--dit M. Girard.
+
+--Monsieur Girard... je vous prie de ne pas me tutoyer--dit Alphonsine
+avec dignité.--Vous avez l'air d'un portier.
+
+--Je voulais dire, Alphonsine, que vous aurez peut-être à vous reprocher
+d'avoir fait perdre à votre marchande de modes la pratique de madame la
+marquise de Luceval. Car, permettez-moi de vous le dire, bonne amie, il
+y a abus de confiance; n'est-ce pas, Brévannes, il y a abus de
+confiance?...
+
+--Timoléon--dit madame Girard à son mari sans lui répondre autrement--il
+n'y a plus que trois loges vides aux premières. Allez demander si l'une
+d'elles n'est pas louée à la marquise de Luceval....
+
+Timoléon se leva comme s'il avait été mû par un ressort et partit
+précipitamment.
+
+--Connaissez-vous M. de Gercourt, l'auteur de la pièce? On dit qu'il est
+charmant--dit madame Girard.
+
+--Je l'ai souvent rencontré; il est fort aimable.
+
+--Mais pourquoi se mêle-t-il d'écrire?
+
+--Quand ce ne serait, madame--répondit M. de Brévannes--que pour avoir
+le plaisir de vous voir assister à la première représentation de son
+ouvrage avec un si délicieux sobi... sobé...
+
+--Sobieska...--dit vivement madame Girard.
+
+--A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et M. Girard reparut.
+
+--Eh bien?--lui demanda sa femme.
+
+--Alphonsine, vous ne vous êtes pas trompée... il y a une de ces loges
+louée à madame la marquise de Luceval.
+
+--Bravo! dit Alphonsine.
+
+--Ce n'est pas tout: vous qui êtes curieuse de nouvelles, je vais vous
+en donner une fameuse.
+
+--Comment?
+
+--Pendant que je questionnais l'ouvreuse, il est arrivé un chasseur
+galonné sur toutes les coutures, demandant où était la loge louée à
+madame la princesse de Hansfeld.... C'était justement la loge voisine de
+celle de madame de Luceval... là, juste en face de nous.
+
+--Quel bonheur! je ne l'ai jamais rencontrée, la princesse; on la dit
+si belle!...--dit madame Girard.
+
+--Ma foi, je suis tout aussi ravi que vous, madame--reprit M. de
+Brévannes--de voir enfin cette mystérieuse beauté. L'autre jour, au bal
+de l'Opéra, on ne parlait que d'elle, des étrangetés de son invisible
+mari.
+
+--Il ne sera du moins pas invisible ce soir--dit M. Girard.
+
+--Pourquoi cela?--demanda sa femme.
+
+--Par une raison toute simple, bonne amie, c'est que le chasseur est
+venu demander si l'on ne pourrait pas avoir un fauteuil pour S.E., qui
+est, dit-on, fort souffrante, et qui sort pour la première fois depuis
+une longue maladie.
+
+--Quelle idée! venir au spectacle!--dit madame Girard.
+
+--Fantaisie de malade, sans doute--reprit Brévannes.
+
+--L'ouvreuse a répondu au chasseur qu'il fallait demander cela au
+contrôleur--reprit M. Girard.--Là-dessus le chasseur est descendu, et je
+suis bien vite revenu vous apporter, bonne amie, mon petit butin de
+nouvelles.
+
+--Enfin, c'est heureux--dit Brévannes--nous allons donc voir ce couple
+singulier, étrange, fantastique.
+
+--Quelle est donc cette princesse, mon ami?--demanda Berthe à M. de
+Brévannes.
+
+--Une très belle et admirable personne, dit-on, à la mode cet hiver, et
+auprès de qui tous nos élégants ont perdu leurs galanteries.... Quant au
+prince, on se perd dans les suppositions les plus extraordinaires et la
+plus contradictoires; mais....
+
+--Ah! mon Dieu!--s'écria madame Girard en interrompant M. de
+Brévannes--voilà la marquise de Luceval dans sa loge... elle n'a pas son
+sobieska!
+
+Nous conduirons le lecteur dans la loge de la marquise de Luceval, où il
+apprendra peut-être pourquoi elle n'a pas son sobieska.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+LOGE DE PREMIÈRE, N° 29.
+
+
+Madame la marquise de Luceval n'avait pas en effet de sobieska.
+
+Elle était mise avec autant de goût que de simplicité. La seule
+innovation qu'elle se fût permise consistait dans un très haut peigne
+d'écaille à l'espagnole qui rattachait à ses beaux cheveux bruns un
+demi-voile de blonde noire (la marquise était en deuil).
+
+Cette coiffure, que portent toutes les femmes andalouses, était charmant
+et donnait un nouvel attrait à la piquante physionomie de madame de
+Luceval. Elle était accompagnée de son frère et de sa belle-soeur, M. et
+madame de Beaulieu.
+
+--Alfred... regardez, j'ai gagné mon pari--s'écria gaiement la marquise
+en s'adressant à son frère.--Madame Girard porte mon sobieska... Ma
+chère Alix, votre lorgnette, je vous en supplie!--ajouta-t-elle en
+s'adressant à sa belle-soeur.
+
+--Quel pari avez-vous donc fait avec Alfred?--demanda madame de
+Beaulieu,--et qu'est-ce que madame Girard?
+
+--Alix, je vous en prie, ne riez pas trop, et regardez juste en face de
+nous aux premières... une femme en robe montante, de couleur nacarat....
+
+Naturellement madame de Beaulieu était très rieuse; la figure
+contractée, courroucée de madame Girard, qui fronçait les sourcils sous
+sa casquette à plumes, lui donnait une physionomie si burlesque, que la
+belle-soeur de madame de Luceval eut grand'peine à se contenir.
+
+--Cette Girard doit sans doute, en sortant d'ici, représenter la Pologne
+dans un bal patriotique, fantastique et allégorique...--dit madame de
+Beaulieu.
+
+--Mais, ma chère Émilie,--reprit madame de Beaulieu en contraignant son
+envie de rire,--quel rapport a donc votre pari avec cet adorable
+toquet?
+
+--Rien de plus simple,--dit madame de Luceval;--je ne pouvais avoir une
+coiffure sans me voir à l'instant imitée, ou plutôt parodiée par cette
+madame Girard. Cela m'impatientait tellement que j'ai parié avec Alfred
+que j'imaginerais la coiffure la plus ridicule du monde, que
+mademoiselle Barenne la montrerait en secret à madame Girard, comme
+m'étant destinée, et que madame Girard la supplierait de lui en faire
+une toute semblable.... J'ai inventé le sobieska. Mademoiselle Barenne
+s'est mise à l'oeuvre. Vous voyez madame Girard ornée du sobieska; j'ai
+gagné mon pari, et mon cher frère me doit une garniture de fleurs
+naturelles.
+
+--Le tour est parfait; et comme la pièce ne commence pas encore,--dit M.
+de Beaulieu,--je vais aller répandre cette malice pour doubler l'effet
+du sobieska de madame Girard.
+
+--Mais savez-vous,--reprit madame de Luceval,--qu'il y a une charmante
+personne dans la loge de cette ridicule Girard? Alfred, tâchez donc de
+savoir qui elle est.
+
+--En effet,--dit madame de Beaulieu en regardant attentivement
+Berthe,--elle est on ne peut plus jolie... et mise si simplement....
+Voilà qui contraste avec le sobieska;... je ne puis concevoir qu'on
+n'aime pas la simplicité, et par conséquent le bon goût. C'est si
+commode, et il faut toujours se donner tant de peine pour se rendre
+ridicule....
+
+--Est-ce que vous dites cela à propos de M. de Gercourt et de sa
+comédie, ma chère Alix?
+
+--Méchante!... un de vos amis, un de vos anciens adorateurs.
+
+--Il lui était si facile de ne pas faire cette comédie.
+
+--Mais attendez au moins... pour la juger....
+
+--Pas du tout, je serais influencée. Maintenant mon jugement est bien
+plus indépendant....
+
+--Folle que vous êtes!... et vous avez encouragé M. de Gercourt dans
+cette tentative....
+
+--Il est si bon d'avoir à consoler ses amis dans leur infortune!
+
+--Vous êtes un peu comme ces gens qui, au risque de vous noyer, vous
+jettent à l'eau pour avoir le plaisir de vous sauver....
+
+--Votre comparaison n'est pas juste, ma chère Alix; car je ne pourrais
+pas sauver la comédie de ce pauvre M. de Gercourt.
+
+--Émilie, Émilie, prenez garde,--dit en souriant madame de Beaulieu.--M.
+de Gercourt vous a longtemps admirée.... Vous feriez croire qu'il y a
+chez vous du dépit et....
+
+--Mais, sans doute, je lui en veux de ce qu'il a renoncé trop tôt à
+l'espoir de me plaire. Ses soins m'amusaient; voyez comme je suis
+franche.
+
+--Oh! l'infernale coquette! elle ne pardonne pas même qu'on renonce à
+elle.... Il faut que sa victime reste là pour souffrir.
+
+--Hélas! M. de Gercourt va bien se venger ce soir.... Je n'ai demandé ma
+voiture qu'à onze heures.
+
+Ce charitable entretien fut troublé par M. de Beaulieu et par M. de
+Fierval.
+
+--Ma chère Émilie,--dit M. de Beaulieu à sa soeur,--je vous amène un
+renseignement vivant sur la charmante femme qui est à côté du sobieska.
+
+--Vous connaissez cette jolie personne, monsieur de Fierval?--demanda
+madame de Luceval.
+
+--Je ne la connais pas, madame, mais je connais son mari.... C'est M. de
+Brévannes.
+
+--Brévannes? N'est-ce pas le fils d'un ancien homme d'affaires?
+
+--A peu près.... Le père était environ comme fournisseur... agioteur.
+
+--Et cette jeune femme?
+
+--Une pauvre fille sans fortune. Elle donnait des leçons de piano pour
+vivre....
+
+--Il est impossible d'avoir l'air plus distingué,--reprit madame de
+Luceval.
+
+--Elle est mise à ravir.... C'est donc un mariage d'amour?...
+
+--Certainement... mais Brévannes est très infidèle, dit-on.
+
+--Comment! ce gros homme à lunettes?
+
+--Non, ma chère; ceci doit être au moins le Sobieski de la
+Sobieska,--dit M. de Beaulieu à sa soeur.
+
+--M. de Brévannes--reprit Fierval--est cet homme très brun à figure
+expressive; la casquette de madame Girard vous le cache... tenez....
+
+--Dieu! quelle mauvaise physionomie!... Il a l'air méchant.
+
+--Mais non, je vous assure; Brévannes est ce qu'on appelle un très bon
+garçon; seulement il a un caractère de fer... et ce qu'il veut, il le
+veut....
+
+Au bruit de quelques chaises que l'on dérangea dans la loge voisine,
+madame de Luceval avança un peu la tête et reconnut madame de Lormoy,
+tante de M. de Morville.
+
+--Ah! madame, quel heureux voisinage?--dit madame de Luceval--êtes-vous
+seule dans votre loge? j'irai vous faire une visite....
+
+--J'attends madame de Hansfeld, et par extraordinaire son mari
+l'accompagne--dit madame de Lormoy.
+
+--Vraiment?... quel malheur! d'ici je ne pourrai pas voir ce mystérieux
+personnage.... Tâchez qu'il reste jusqu'à la sortie....
+
+--S'il vous avait aperçue, ma chère Émilie, je n'aurais pas à le lui
+demander... mais malheureusement....
+
+Madame de Lormoy, entendant du bruit, s'interrompit, retourna la tête,
+et dit à madame de Luceval:
+
+--Le voici.
+
+C'était en effet le prince et la princesse de Hansfeld qui entraient
+dans la loge.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+LES STALLES D'AMIS.
+
+
+--Que de monde!... que de monde!...
+
+--A la place de Gercourt, moi, j'aurais à cette heure une furieuse
+émotion; et vous?
+
+--Moi aussi....
+
+--Mais quelle fantaisie lui a pris?
+
+--Il ne peut rien faire comme tout le monde.
+
+--Ah! bah! Est-ce que sa comédie est vraiment très extraordinaire?
+
+--Non, non, je veux dire que les gens du monde ne font pas de comédies;
+il n'avait qu'à faire comme eux et se tenir tranquille.
+
+--Je croyais que vous aviez vu une répétition générale.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien!
+
+--Je suis arrivé au troisième acte, et, ma foi, je me suis trouvé à côté
+de mademoiselle ***, que je n'avais jamais vue hors la scène; j'ai causé
+tout le temps avec elle, et je n'ai rien écouté du tout de la pièce de
+Gercourt. Elle est très gentille, cette demoiselle ***.
+
+--Alors vous ne savez rien de la pièce?
+
+--Saint-Clair, qui a vu deux répétitions, dit que c'est très faible.
+Moi, je voudrais que sa pièce réussît, bien certainement; mais quant à
+applaudir comme un claqueur.... Vous entendez bien....
+
+--Dieu nous en préserve!
+
+--Il n'y a rien de plus mauvais goût que d'applaudir.
+
+--Tout le club sera ici.
+
+--Ils viendront gris.... Ce sera drôle.
+
+--Ah! voilà l'ambassadeur turc....
+
+--Allons, bon! voilà la petite marquise de Luceval qui se démanche le
+cou pour voir l'ambassadeur ou pour en être vue....
+
+--Pardieu! elle qui ne recherche que ce qui est excentrique, elle doit
+avoir la plus grande envie de coqueter avec ce Turc....
+
+--Je déteste cette femme-là... elle est si moqueuse....
+
+--Et si mauvaise langue!
+
+--Est-ce que vous la trouvez réellement très jolie?
+
+--Hen... hen! elle a du piquant, de la physionomie, voilà tout.
+
+--Quelle différence avec madame de Longpré, qui entre dans cette
+loge!... Voilà une femme réellement ravissante.
+
+--Elle est avec cette petite bête de madame de Dinville.
+
+--Il faut toujours que cette sotte créature s'accroche à une femme à la
+mode....
+
+--Tiens, à propos de madame de Longpré... où est donc Maubray?
+
+--Le voilà qui entre dans leur loge.... Est-ce que monsieur de Longpré
+peut se passer de lui?...
+
+--Malheureux Longpré!...
+
+--Ah! voilà mademoiselle Dumoulin avec son baron.... Qu'elle est
+jolie!... Avouez qu'il y a encore bien peu de femmes du monde qui la
+vaillent.
+
+--C'est vrai.
+
+--Et c'est bien moins ennuyeux... c'est bien plus commode.... Il n'y a
+pas de soins à avoir, on n'est pas forcé à des égards.
+
+--Sans doute; mais on est si bête.... On préfère à tout la vanité.
+
+--Décidément, la princesse de Hansfeld est en beauté... Cette robe de
+velours grenat lui sied à ravir.... Quelles admirables épaules!... Je ne
+l'ai jamais vue mieux qu'aujourd'hui.... Avec qui est-elle donc là?
+
+--Avec madame de Lormoy, la tante de Morville.
+
+--Mais on dirait qu'il y a encore quelqu'un dans le fond de la loge....
+
+--Non.
+
+--Si... je vous assure.
+
+--Ces loges sont si obscures!
+
+--C'est peut-être le prince....
+
+--Est-ce qu'on le lâche maintenant?
+
+--Il paraît.... Mais on ne peut voir sa figure, la tante de Morville le
+cache.
+
+--A propos de Morville, comment n'est-il pas ici... lui, l'ami intime de
+Gercourt?
+
+--Il viendra tout à l'heure, je l'ai rencontré; sa mère va mieux.
+
+--Et lui, comment va-t-il?
+
+--Comment, lui?
+
+--Il ne guérit pas de son Anglaise?
+
+--Non.... Voilà une fidélité incurable.
+
+--Madame de Luceval aurait bien voulu s'en faire adorer par esprit de
+contradiction, mais il n'y a pas eu moyen, Morville a tenu bon....
+
+--A-t-elle dû être vexée! elle est si coquette... elle aime tant à
+tourmenter les autres femmes....
+
+--Oh! je voudrais la voir tomber entre les mains de quelqu'un qui la
+mène durement!
+
+--Elle a rendu ce pauvre Saint-Renant à moitié fou.
+
+--Est-ce que leur liaison dure toujours?
+
+--On le dit, car il s'abrutit de plus en plus.
+
+--Silence... le voilà... Bonjour, Saint-Renant....
+
+--Bonjour, très chers.... Avez-vous vu la femme en casquette polonaise,
+en sobieska?
+
+--Non. Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--Tenez, là... aux premières, à côté d'une très jolie femme blonde.
+
+--Ça?... mais c'est un homme!
+
+--C'est un écuyer du Cirque.
+
+--C'est une dame colonelle des hussardes chamborannes.
+
+--Dites plutôt de _lancières_ polonaises.
+
+--Moi, je demande le nom de la petite femme blonde... elle est
+ravissante.
+
+--C'est madame de Brévannes.
+
+--La femme de ce grand brun qui s'avance!...
+
+--Oui....
+
+--Ah! voilà Morville.
+
+--Dites donc, Morville, le fameux prince invisible est ici; mais ça
+n'avance guère, il est retranché dans sa loge, avec votre tante et la
+princesse de Hansfeld; on ne peut l'apercevoir.
+
+--Madame de Hansfeld est ici?
+
+--Oui, là... tenez, Morville.
+
+--En effet....
+
+--Allez donc saluer votre tante. Vous nous direz comment est de près la
+figure du prince; d'ici on ne voit rien.... Voyons, faites cela pour
+nous, Morville.
+
+--Impossible, je n'oserais pas approcher de ma tante: j'ai fumé un
+cigare.... Il y a de quoi la faire évanouir. Je vais tâcher au contraire
+de n'être pas vu par elle, puisque je ne puis aller dans sa loge. Ah çà!
+j'espère que nous allons soutenir Gercourt, je suis ému pour lui.
+
+--Est-ce que vous comptez applaudir beaucoup, vous, Morville?
+
+--Mais sans doute. La pièce le mérite, d'abord.... Et puis il faut
+encourager Gercourt. S'il réussit, on ne nous appellera plus des gens
+oisifs, inutiles; et il réussira, il a tant d'esprit!
+
+--Oui; mais s'il tombe, nous serons pour ainsi dire responsables de sa
+chute.
+
+--Pas plus que vous ne serez responsables de son succès.
+
+--Mais voici les trois coups....
+
+--Le moment solennel....
+
+--Malheureux Gercourt....
+
+--Silence, messieurs, écoutons....
+
+--Soyez tranquille, Morville.
+
+--Nous sommes tout oreilles.
+
+--Tiens! ça se passe sous Louis XV!...
+
+--Moi, d'abord, je déteste les pièces du temps de la Régence....
+
+--Quel affreux habit a ce père noble!
+
+--Mais, par exemple, mademoiselle *** est mise à merveille.
+
+--Elle a trop de rouge....
+
+--On en mettait alors beaucoup.
+
+--Certainement, et très près des yeux....
+
+--Comme la poudre lui va bien!
+
+--Est-ce que vous savez son aventure avec Octave?... Elle est très
+piquante.... Figurez-vous....
+
+--Messieurs, pour ce pauvre Gercourt, écoutez donc un peu la pièce.
+
+--C'est très joli! très joli!
+
+--Les décors sont charmants.
+
+--Le fait est que pour une première pièce....
+
+--Pour quelqu'un qui n'en fait pas son état....
+
+--Oh! un monologue?... Moi, je n'écoute jamais les monologues... c'est
+assommant.
+
+--Ni moi non plus....
+
+--Eh bien! pour en revenir à Octave, imaginez-vous qu'il voit plusieurs
+fois mademoiselle *** dans son dernier rôle... vous savez la pièce de
+Scribe.... Il en devient très amoureux... quand je dis amoureux....
+
+--Parbleu....
+
+--Il connaissait... dans la maison de....
+
+--Mon cher Auguste, de grâce, écoutez donc un peu.... Gercourt est de
+nos amis.
+
+--Nous parlons justement d'une actrice de sa pièce....
+
+--Et puis les monologues... sont toujours du remplissage....
+
+--Bravo! bravo!
+
+--Diable! ceci est un peu risqué. Ça ne se dit pas en bonne
+compagnie....
+
+--Oui, mais sous la Régence....
+
+--Ah! voilà madame d'Hauterive et sa soeur dans la loge du ministre....
+Quand on peut aller quelque part gratis on est bien sûr de les y voir.
+
+--Si ce n'est pas honteux! avec deux cent mille livres de rente.
+
+--Il y a des gens si avares!
+
+--Voyons, écoutons; je vous raconterai une autre fois l'histoire
+d'Octave, ça désolerait ce pauvre Morville.
+
+--Oui, écoutons....
+
+--Ah!... ah!... ah!... Charmant ce mot-là...
+
+--Il est dommage que mademoiselle *** ait le cou si long....
+
+--Et l'amoureux, comme il parle du nez....
+
+--Ah! voilà les deux loges du club qui se garnissent....
+
+--Ils ont trop dîné...
+
+--Ils vont se faire mettre à la porte....
+
+--Regardez donc d'Orville, il est écarlate....
+
+--Bon! voilà qu'il parle aux acteurs....
+
+--Je le reconnais bien là... il est si spirituel!... Je parie qu'il va
+leur dire de drôles de choses....
+
+--On le fait se tenir tranquille....
+
+--C'est dommage.... Une fois nous avons été ensemble à la Gaîté: il y
+avait un mouton dans la pièce; nous étions dans une avant-scène de
+baignoires; d'Orville a tiré le mouton par les pattes de derrière....
+
+--Ah! ah! cela devait être bien drôle.
+
+--Je vous en réponds.... Mais voyons, écoutons, écoutons.... Hum....
+Dites donc, ça me paraît très embrouillé... cette intrigue.
+
+--Le fait est que je n'y comprends rien....
+
+--De qui est-il père, celui-là?...
+
+--L'habit ponceau?
+
+--Non, l'autre à gauche du théâtre, le maigre, celui du monologue.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Est-ce que vous trouvez ça très amusant?
+
+--C'est glacial.
+
+--Quelle diable d'idée a eue Gercourt de faire une comédie?
+
+--Pourtant ce mot-là est joli.
+
+--Oui, mais qu'est-ce que cela, des mots?
+
+--C'est égal, voyez comme on applaudit. Allons, ça réussit... mais c'est
+faible....
+
+--Le premier acte est enlevé; au second maintenant.
+
+--Eh bien! messieurs, que vous avais-je dit?
+
+--Entre nous, mon cher Morville, c'est dommage que cela commence si
+bien.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Le reste de la pièce ne pourra certainement pas se soutenir à cette
+hauteur.
+
+--Nous verrons bien; moi qui la connais, je ne doute plus maintenant du
+succès.
+
+--Oh! vous, Morville, vous êtes toujours optimiste. Le fait est que
+l'exposition est très embrouillée.
+
+--Vous n'écoutez pas.
+
+--Oh! parbleu! s'il faut faire des efforts d'attention pour comprendre,
+c'est un vrai travail alors.
+
+--Et l'on ne vient pas au spectacle pour se fatiguer à chercher des
+explications....
+
+--Si c'est embrouillé... ça regarde l'auteur.... Je ne peux pas, pour
+son plaisir, m'empêcher de parler à mon voisin....
+
+--C'est juste... le triomphe de l'art est de se faire comprendre sans
+être écouté...
+
+--Diable de Morville, est-il fanatique de Gercourt!
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+ENTR'ACTES. LOGE N° 7.
+
+
+Cette loge était, nous l'avons dit, occupée par M. de Brévannes et par
+sa femme.
+
+Dans la princesse de Hansfeld, il venait de reconnaître Paula Monti....
+
+Heureusement l'attention de Berthe était occupée, car la profonde
+altération des traits de son mari ne lui aurait pas échappé. Malgré la
+trempe énergique de son caractère, M. de Brévannes se sentit défaillir.
+Il eut besoin de s'appuyer aux parois de la loge pour se soutenir; il
+sentit se réveiller avec une nouvelle violence la folle passion que lui
+avait inspirée Paula.
+
+Il revoyait cette femme plus belle que jamais, admirée par tous les
+hommes, enviée par toutes les femmes, dans la position sociale la plus
+éminente; et cette femme pouvait lui demander un terrible compte du
+sang qu'il avait répandu, du moyen infâme qu'il avait employé pour
+donner une apparence à ses lâches calomnies.
+
+Dans la crainte des poursuites qui devaient lui être intentées après son
+duel avec Raphaël (duel où celui-ci succomba), M. de Brévannes avait
+précipitamment quitté Florence. Depuis lors, il avait cherché à
+s'étourdir, par des amours coupables, sur son indigne conduite et sur sa
+passion indomptable, qui, malgré lui, couvait toujours au fond de son
+coeur.
+
+Son aigreur, sa brusquerie, sa dureté envers Berthe, n'avaient pas
+d'autre cause que le ressentiment de ce passé qu'il ne pouvait chasser
+de sa mémoire.
+
+Que devint-il lorsqu'il se retrouva face à face avec madame de Hansfeld
+et qu'il se vit reconnu par elle! car les regards de la princesse,
+d'abord attirés par le sobieska de madame Girard, s'arrêtèrent ensuite
+sur M. de Brévannes au moment même où, reconnaissant en elle Paula
+Monti, il la contemplait avec stupeur....
+
+Il la vit tressaillir, porter vivement la main à ses yeux, puis
+redevenir bientôt impassible.
+
+ * * * * *
+
+Berthe avait été très intéressée; allant peu au spectacle, elle y
+apportait des émotions jeunes et fraîches. Tout entière à l'action de la
+comédie, fort indifférente à ce qui se passait dans la salle, le
+commencement du second acte du _Séducteur_ l'absorba complètement.
+
+Le second acte eut un succès peut-être encore plus complet que le
+premier. Les amis de M. de Gercourt commencèrent à s'impatienter de cet
+_heureux hasard_, et l'un des plus dévoués dit:
+
+--Maintenant je suis tranquille; si cela tombe, malgré le talent qu'il y
+a dans ces deux actes, ce pauvre Gercourt sera bien innocent de cette
+chute.... Je le dis à présent, sans savoir ce qui arrivera... tant mieux
+ou tant pis pour lui. Gercourt n'est pas l'auteur de cette pièce; ça
+n'est pas son esprit.
+
+Pendant cet entr'acte, nous conduirons le lecteur dans la loge de madame
+de Hansfeld.
+
+Madame de Lormoy qui l'accompagnait, femme de cinquante ans environ,
+était une grande dame dans toute l'acception du mot.
+
+Maintenant quelques mots du prince de Hansfeld, que le lecteur a déjà
+entrevu dans la galerie de l'hôtel Lambert.
+
+M. de Hansfeld, si enfoncé dans sa loge que de la salle on ne pouvait
+l'apercevoir, était de taille moyenne, frêle, mince, et âgé de
+vingt-deux ou de vingt-trois ans; ses traits étaient d'une extrême
+délicatesse, ses cheveux blonds; une moustache et une barbe peu
+fournies, mais fines et soyeuses et d'une nuance cendrée, s'harmonisaient
+avec la pâleur transparente de son visage. Ses yeux très grands, très
+doux, étaient d'un bleu si lumineux que, malgré la demi-obscurité de la
+loge, on distinguait la transparence du regard d'Arnold; la lumière
+semblait ne pas s'y réfléchir, mais le traverser, et lui donnait la
+limpidité bleuâtre d'un saphir.
+
+Son sourire était plein de mansuétude, de finesse et de grâce. Il
+manquait à ce charmant visage la chaude coloration de la vie et de la
+santé; de même que les fleurs qui végètent à l'ombre et loin des rayons
+salutaires du soleil perdent la vivacité de leur coloris et se nuancent
+de teintes pâles d'une délicatesse extrême, de même les traits d'Arnold
+avaient quelque chose d'étiolé et de languissant.
+
+Depuis quelques moments il était profondément préoccupé.
+
+Lorsque madame de Lormoy avait fait remarquer à la princesse la ridicule
+coiffure de madame Girard, portant machinalement les yeux de ce côté, M.
+de Hansfeld était resté en contemplation devant Berthe.
+
+Madame de Brévannes n'était pas d'une beauté étourdissante; mais son
+doux et joli visage avait une si touchante expression de mélancolie,
+qu'Arnold se sentit ému.... A ce moment même de l'entr'acte, Berthe, par
+un retour involontaire sur sa position et sur celle de son père, trop
+fier pour accepter désormais le moindre secours de M. de Brévannes, et
+trop pauvre pour s'en passer; Berthe, disons-nous, n'étant plus
+distraite par l'intérêt du spectacle, se laissait aller à la tristesse
+de ses pensées; la taille un peu courbée, la tête inclinée sur sa
+poitrine, effeuillant machinalement un bouquet de camélias roses
+qu'elle tenait à la main, elle semblait plier sous le poids de quelque
+chagrin.
+
+M. de Hansfeld se sentait attiré vers cette jeune femme par la
+mystérieuse et puissante sympathie de la souffrance.... Il lui était
+presque reconnaissant d'être, ainsi que lui, étrangère au bruit, au
+mouvement joyeux de cette salle brillante.... Voulant juger si la
+perfection des traits de Berthe répondait à leur gracieux ensemble, il
+prit sa lorgnette.
+
+A cet instant, madame de Lormoy se tourna vers lui.
+
+--Eh bien! prince, comment vous trouvez-vous?
+
+--Mille grâces, madame!--répondit le prince en français et sans aucun
+accent, mais d'une voix faible et douce,--je me trouve très bien.
+
+--La lumière vous fatigue peut-être, mon ami?--demanda la princesse à
+son mari.
+
+--Un peu... mais il faut que je m'y habitue... je vais devenir si
+mondain!--ajouta-t-il en souriant.
+
+--A la bonne heure, prince,--reprit madame de Lormoy.--Il n'y a rien de
+tel pour les maladies nerveuses que le mouvement.... Je ne vous
+recommande pas les plus aimables distractions, madame de Hansfeld est
+auprès de vous.
+
+--C'est elle qui aurait au contraire besoin de se distraire,--dit le
+prince avec bonté; mais j'ai une peine extrême à obtenir d'elle qu'elle
+aille davantage dans le monde.
+
+--Mon Dieu, prince, j'ai mon neveu, M. de Morville, que je poursuis des
+mêmes reproches.... Ma pauvre soeur, sa mère, a été si longtemps malade,
+et il l'a si affectueusement soignée, qu'il s'est déshabitué du monde.
+Dieu merci! elle va mieux maintenant, mais mon neveu n'en persiste pas
+moins dans sa sauvagerie. Il devient bizarre, capricieux; et j'ai été
+obligée de l'excuser auprès de vous, chère princesse, car après m'avoir
+demandé la grâce de vous être présenté, sa sauvagerie a repris le
+dessus, et il a prétexté de son éloignement du monde pour renoncer à
+cette faveur d'abord si désirée.
+
+Madame de Hansfeld resta impassible en entendant ainsi parler de M. de
+Morville, qu'elle avait depuis longtemps aperçu aux stalles de
+l'orchestre. Elle répondit en souriant:
+
+--J'ai entendu attribuer à une cause très romanesque la sauvagerie de M.
+de Morville. On parlait d'une peine de coeur très profonde... d'une
+fidélité qui n'est plus de ce temps-ci.
+
+--Et on disait vrai.... Les tantes doivent toujours avoir l'air
+d'ignorer ces amoureuses faiblesses; sans cela, je vanterais la
+constance héroïque de mon neveu.... Ah! mon Dieu! mais c'est lui, le
+voilà aux stalles...--dit tout à coup madame de Lormoy en apercevant M.
+de Morville.
+
+--Monsieur de Fierval, puisque Léon ne veut pas me voir, ayez donc la
+bonté d'aller lui dire que je suis ici.... Il ne nous échappera pas
+cette fois.
+
+M. de Fierval, qui était venu faire une visite à madame de Lormoy et à
+la princesse, quitta aussitôt la loge pour se rendre aux ordres de la
+tante de M. de Morville.
+
+--Mais vraiment, madame, dit en riant madame de Hansfeld lorsque M. de
+Fierval fut sorti, je serais désolée de faire tomber M. de Morville dans
+un véritable piège et de surprendre ainsi une présentation qu'il désire
+peut-être éviter.
+
+--Ma chère princesse, s'il a ses bizarreries j'ai les miennes, et entre
+autres celle d'être fière de mon neveu, et son plus beau succès serait
+de mériter votre bienveillance.
+
+--Je n'ai pas le droit de la refuser à quelqu'un qui vous appartient
+d'aussi près que M. de Morville; seulement je regrette que cette
+bienveillance n'ait pas la valeur que vous voulez bien lui donner.
+
+--Permettez-moi de vous dire que quant à cela vous vous trompez
+complètement.
+
+--Mais...--ajouta madame de Lormoy--décidément il faut que je vous
+dénonce M. de Hansfeld. Il me paraît beaucoup trop préoccupé du
+_sobieska_ de madame Girard, il ne cesse de la lorgner; à moins que ce
+ne soit cette jolie madame de Brévannes, que M. de Fierval nous a nommée
+tout à l'heure.
+
+--Et qui est véritablement charmante--dit la princesse en lorgnant
+intrépidemment dans la loge de Charles de Brévannes.
+
+M. de Hansfeld n'entendit pas, ou feignit de ne pas entendre sa femme,
+et continua de regarder Berthe.
+
+--Mais--reprit madame de Lormoy--savez-vous, princesse, que j'admire
+beaucoup ce M. de Brévannes? D'après ce que nous a dit M. de Fierval, il
+s'est montré plein de délicatesse et de générosité dans ce mariage...
+épouser par amour une pauvre fille... cela se voit si rarement de nos
+jours!... D'après un trait pareil, il me semble qu'on peut préjuger de
+la valeur d'un homme.... Ne le pensez-vous pas? Avec l'élévation d'idées
+que je vous connais, vous devez faire grand cas de M. de Brévannes, ou
+plutôt de son noble désintéressement, de sa belle action, puisqu'il n'a
+pas le bonheur de vous connaître....
+
+Madame de Brévannes est si jolie--dit la princesse sans trahir aucune
+émotion--elle paraît si distinguée, que le _sacrifice_ de M. de
+Brévannes me paraît simplement _du bonheur_.
+
+--Sous ce rapport, vous avez parfaitement raison; mais à voir la figure
+caractérisée, presque dure, de M. de Brévannes, je ne l'aurais jamais
+cru capable d'un pareil trait de tendre passion.... Et vous, princesse?
+
+--Les physionomies sont quelquefois si trompeuses!--répondit Paula,
+dont le calme ne se démentait pas.
+
+A ce moment M. de Fierval rentra dans la loge.
+
+--Comment! seul?--dit madame de Lormoy.
+
+--Et Léon?
+
+--Il me charge, madame, de vous exprimer tous ses regrets; mais après
+avoir dîné au club il a fumé un cigare... et....
+
+--Je comprends, il sait mon horreur pour l'abominable odeur du tabac.
+Puisse au moins la leçon lui profiter en songeant à ce que lui fait
+perdre cette habitude de corps-de-garde! Encore une fois, pardon et
+regret pour lui, chère princesse.
+
+--Nous y perdons tous, madame--reprit Paula.
+
+On le voit, l'excuse que donnait M. de Morville pour ne pas se rendre
+auprès de sa tante était conséquente à sa résolution d'éviter désormais
+la rencontre de la princesse.
+
+--Que dit-on de la pièce?--demanda madame de Lormoy à M. de Fierval.
+
+--On ne s'attendait pas, madame, à un semblable succès, et les _amis_ de
+Gercourt... en sont... consternés....
+
+--C'est indigne! Du reste, tant mieux, il faut bien que les envieux
+portent la peine de leur odieux sentiment. Je voudrais que le succès de
+M. de Gercourt leur fût plus désagréable encore.
+
+--M. de Gercourt est de vos amis, madame?--demanda madame de Hansfeld.
+
+--S'il en est! Certainement, et des meilleurs. Au retour de ses voyages,
+avant la révolution de juillet, il est entré dans le monde sous mon
+patronage et sous celui de la duchesse de Bellecourt; nous étions, je
+vous assure, très fières de mettre M. de Gercourt dans le monde; il
+était charmant, et quoique fort jeune il devint tout de suite fort à la
+mode. Avec une grande fortune, un beau nom, une jolie figure et des
+manières parfaites, il n'avait qu'à vouloir plaire pour plaire..., et
+parce qu'après avoir joui en jeune homme de tous les plaisirs de son
+âge, il cherche maintenant des jouissances plus élevées, des occupations
+plus sérieuses, il soulève un déchaînement universel. En vérité, cela
+fait honte et pitié... mon Dieu! Pourquoi donc les sots ne sont-ils pas
+aussi indulgents pour le mérite d'autrui qu'ils le sont pour leur propre
+nullité?... On ne leur en demande pas davantage.
+
+--Il est bon d'être de vos amis, madame,--dit Paula en souriant de
+l'exaltation avec laquelle madame de Lormoy avait dit ces paroles.
+
+--Certes--dit M. de Fierval..., et je regrette d'être de l'avis de
+madame de Lormoy sur Gercourt, pour n'avoir pas le plaisir d'être
+converti par elle.
+
+--Oh! je ne prétends pas convertir, mais dire vertement leur fait aux
+méchants et aux jaloux... c'est un privilège de vieilles femmes, j'en
+use, et j'ai raison; n'est-il pas vrai, prince? Mais qu'avez-vous? Mon
+Dieu, comme vous êtes pâle!...
+
+En effet, M. de Hansfeld avait sa tête appuyée sur une des parois de la
+loge, et semblait au moment de se trouver mal....
+
+--Princesse, votre flacon!--s'écria madame de Lormoy.
+
+Madame de Hansfeld se leva à demi.
+
+Son mari la repoussa avec terreur, en disant d'une vois effrayée:
+
+--Non..., non, pas ce flacon....
+
+Et le prince perdit connaissance.
+
+Malgré son impassibilité habituelle, madame de Hansfeld n'avait pu
+s'empêcher de tressaillir et de froncer ses noirs sourcils au mouvement
+d'effroi du prince, lorsqu'elle lui avait offert son flacon; mais ni
+madame de Lormoy, ni M. de Fierval, occupés auprès du prince, ne
+remarquèrent l'émotion de la princesse.
+
+L'accident survenu au prince avait eu lieu pendant un entr'acte.
+Beaucoup de personnes virent transporter M. de Hansfeld à sa voiture;
+parmi ces curieux était M. Girard, que sa femme avait envoyé savoir
+comment son _sobieska_ était accueilli du public.
+
+M. Girard n'avait osé faire aucune question à ce sujet, se promettant
+bien de dire à sa femme que son audacieuse casquette avait excité
+l'admiration générale. Il revint donc en hâte auprès de sa femme pour
+lui raconter l'évanouissement du prince. A peine eut-il entr'ouvert la
+porte et dit à madame Girard:--Bonne amie...--que celle-ci, sans lui
+laisser le temps de parler davantage, s'écria:
+
+--Courez vite vous informer de ce qui vient d'arriver au prince de
+Hansfeld; on vient de l'emporter, à ce qu'on dit, à la galerie, là,
+devant nous.
+
+--Mais, bonne amie....
+
+--Allez vite, allez.
+
+--Mais, bonne amie, je viens....
+
+--Mais allez donc, Timoléon.
+
+--Écoutez de grâce, je....
+
+--Mon Dieu que vous êtes impatientant! Courez donc vite.
+
+--Je viens justement pour....
+
+--Il ne s'agit pas de cela, mais du prince.... Encore une fois, allez
+donc vite.
+
+--Mais, bonne amie, je viens vous raconter ce que vous désirez
+savoir!--s'écria M. Girard avec une extrême volubilité.
+
+C'est différent; entrez et fermez la porte de la loge.... Il fallait
+dire cela tout de suite.
+
+--Bonne amie, vous ne m'en avez pas laissé le temps, et je....
+
+--Au fait, au fait.
+
+--Est-ce que le prince a complètement perdu connaissance?--demanda
+Berthe avec intérêt.
+
+--La princesse est sans doute partie avec lui?--dit M. de Brévannes.
+
+--Est-ce qu'on lui a donné là les premiers secours?--repartit madame
+Girard-Timoléon.--Mais répondez donc, vous restez là comme un _tertre_,
+sans mot dire.
+
+--Je ne puis répondre à tant de questions à la fois.... D'après ce que
+j'ai pu recueillir dans la foule, selon les uns, le prince sortait d'une
+longue maladie, la chaleur de la salle l'a gravement incommodé; selon
+d'autres, c'était un accès de folie qui lui avait pris lorsqu'on le
+croyait pourtant complètement guéri; selon ceux-là, enfin, c'était une
+émotion violente et inattendue qui a causé sa défaillance.
+
+--Pauvre prince, si jeune et si souffrant--dit naïvement Berthe à M. de
+Brévannes;--jusqu'à ses douleurs, tout est donc un mystère?...
+
+--Ah! ma chère madame de Brévannes, comme cela est intéressant, n'est-ce
+pas?--s'écria madame Girard avec exaltation.--Quel dommage que nous
+n'ayons pas pu le voir! car il était tellement caché dans le fond de la
+loge que nous ne pouvions distinguer ses traits.
+
+--J'avoue--dit Berthe--que j'aurais été curieuse de voir sa figure....
+
+M. de Brévannes avait froncé le sourcil en examinant avec intention la
+physionomie de Berthe, lorsque celle-ci avait manifesté son intérêt pour
+M. de Hansfeld.... Il attendit avec une certaine inquiétude la réponse
+de madame Girard qui avait ajouté sentimentalement:
+
+--En admettant que le prince fût jeune et beau, intéressant comme il
+l'est, on ne choisirait pas autrement son idéal si l'on était jeune
+fille et maîtresse de son coeur; n'est-ce pas, madame de Brévannes?
+
+--Pourtant, bonne amie, il me semble que je n'ai pas contrarié votre
+inclination, et que....
+
+--Ah ça! j'espère bien, Timoléon, que vous n'avez jamais eu la
+prétention d'être un être idéal, fantastique?
+
+--Je n'ai pas la prétention d'être fantastique, bonne amie, mais....
+
+--Silence! on lève la toile....
+
+M. Girard se tut.
+
+Berthe et madame Girard prêtèrent une nouvelle attention au dernier acte
+de la comédie, et M. de Brévannes, dont les traits s'assombrissaient de
+plus en plus, jeta plusieurs fois sur Berthe de singuliers regards; son
+absurde jalousie s'alarmait de l'intérêt que Berthe venait de témoigner
+en entendant parler des souffrances du prince dont elle n'avait même pas
+vu les traits.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+LA SORTIE.
+
+
+--Eh bien!
+
+--C'est un succès.
+
+--Un grand succès.
+
+--Ce diable de Gercourt a du bonheur.
+
+--C'est un beau début.
+
+--Bah! ce n'est pas lui qui a fait cela.
+
+--C'est l'idée qui m'est venue à mesure que le succès se décidait.
+
+--Si cela n'avait que médiocrement réussi, on aurait pu croire à la
+rigueur Gercourt auteur de cette comédie.
+
+--Si elle était tombée on n'aurait pas eu le moindre doute.
+
+--C'est un succès, à la bonne heure; mais le jeu des acteurs est tout
+dans ces espèces de pièces-là.
+
+--C'est très vrai; tout à l'heure je passais à côté d'un journaliste: il
+disait que c'était spirituel, mais que ce n'était pas _charpenté_.
+
+--Voilà justement le mot que je cherchais; ça n'est pas ce que l'on
+appelle charpenté.
+
+--Que diable! quand on veut se mêler d'écrire pour le théâtre, il faut
+au moins savoir charpenter.
+
+--La charpente, c'est toute une pièce.
+
+--Mais il y a des gens qui croient avoir la science infuse.
+
+--Moi, je sais que je trouvais Gercourt très bon garçon, très aimable
+avant qu'il n'eût sa manie d'écrire.... Maintenant il a un air
+mystérieux, occupé...
+
+--C'est du dernier ridicule.
+
+--Voilà Morville. Malgré sa mélancolie, il a l'air aussi satisfait que
+s'il était l'auteur lui-même.
+
+--Il n'y a pourtant pas de quoi.
+
+--Eh bien, messieurs, je vous l'avais bien dit: le dénouement, quel
+effet! Ça n'est pas un succès, c'est un vrai triomphe....
+
+--Ça prouve surtout en faveur de notre amitié, nous étions tous là, nous
+remplissions la salle... Ça s'est passé en famille.
+
+--Il faudra voir cela devant un vrai public.
+
+--Franchement, c'est malgré votre amitié que Gercourt a réussi.
+
+--Oh! vous voilà toujours avec vos paradoxes, vous, Morville.... Dès que
+quelqu'un est votre ami, il aurait tué père et mère qu'il serait
+excusable à vos yeux.
+
+--A plus forte raison, mon cher, lorsque cet ami a commis une charmante
+comédie; au moins reconnaissez quelques circonstances atténuantes à son
+crime. D'abord, il ne croyait pas que le succès qu'il ambitionnait pût
+vous être si désagréable; il n'y a pas eu, quant à cela, préméditation,
+je vous le jure.
+
+--Vous plaisantez, Morville.
+
+--Mais c'est la vérité...
+
+--Tenez, si vous étiez l'ami de cette femme qui porte cette drôle de
+casquette polonaise, vous seriez capable de soutenir que cette coiffure
+est de bon goût.
+
+--De quelle femme voulez-vous donc parler? où est-elle?
+
+--Là-bas, au pied de la statue de Voltaire, à côte de madame de
+Brévannes, qui a l'air toute honteuse du _compagnonnage_.
+
+--Est-ce que M. de Brévannes est à Paris?
+
+--Sans doute, mon cher Morville, mais de quel air vous demandez cela?
+
+--Et depuis longtemps?
+
+--Je ne le crois pas; je l'ai vu pour la première fois, depuis son
+retour, au bal de l'Opéra.--Ah çà, qu'avez-vous donc, Morville? Vous
+semblez tout préoccupé de Brévannes, est-ce que vous seriez amoureux de
+sa femme? Elle en vaut la peine.
+
+--Son seul défaut est d'avoir des amies qui portent de pareils loquets.
+
+--Vous qui prenez tant de pari aux succès de Gercourt, mon cher
+Morville, vous oubliez le plus beau.... Sa comédie a fait un tel effet
+sur le prince de Hansfeld, qu'elle l'a rendu plus imbécile que jamais.
+On l'a transporté dans sa voiture presque sans connaissance. Pour sa
+première sortie, dit-on, il a eu du bonheur.
+
+--Comme c'est agréable pour madame de Hansfeld!
+
+--Oh! de celle-là nous pouvons dire tout le mal possible, Morville la
+déteste, et son prétexte de sentir le cigare, qu'il a donné pour n'aller
+pas répondre à sa tante et à cette belle princesse, était une défaite...
+Êtes-vous original assez, Morville?
+
+--Et vous dites qu'il n'y a pas longtemps que M. de Brévannes est à
+Paris?
+
+--Allons, vous en êtes encore à M. de Brévannes? Je vous y laisse.
+Bonsoir, Morville.... Voici ma voiture.
+
+--Décidément, Morville est timbré.
+
+--Voilà pourtant ce que c'est que de nous, lorsque nous sommes abrutis
+par la passion.
+
+--Lady Melfort a fait là un bel ouvrage.
+
+--Pauvre garçon!... Ah! voici Gercourt là-bas; il a l'air de se
+sauver... d'échapper à son triomphe. Quelle fatuité!
+
+--Il faut l'appeler:--Gercourt!... Gercourt!...
+
+--Il va être ravi.
+
+--Bravo! mon cher ami.
+
+--C'est un beau succès.
+
+--Un grand succès.
+
+--Vous ne pouvez vous imaginer combien nous en sommes heureux.
+
+--Ah! mes amis.
+
+--Nous le disions tout à l'heure: d'un homme dont c'est le métier...
+c'eût été déjà très bien; mais d'un homme du monde, c'est double mérite.
+
+--Eh bien! vrai, ce que vous me dites là, ces témoignages de bonne
+amitié me sont plus précieux que le succès en lui-même.
+
+--Mais c'est tout simple, on a un succès autant pour ses amis que pour
+soi.
+
+--Mais à quoi pense donc Morville? Est-ce qu'il n'est pas content de ma
+pièce?
+
+--Vous savez, mon cher, combien il est difficile pour tout le monde....
+Il a l'air de ne pas vous voir.
+
+--Et moi, je me sauve, car on me regarde et je ne suis nullement curieux
+de faire le _lion_, adieu....
+
+--Adieu, mon cher, et encore bravo.
+
+--C'est-à-dire qu'il est charmé d'avoir fait son effet.
+
+--Quelle ridicule et insupportable vanité!
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+LA POSTE RESTANTE.
+
+
+Huit jours environ s'étaient passés depuis l'entrevue de madame de
+Hansfeld et de M. de Morville à l'Opéra.
+
+M. de Morville, accablé d'une mélancolie profonde, n'avait pas quitté sa
+mère, qui se trouvait de plus en plus souffrante. Il se souvenait avec
+un mélange de joie et d'amertume de son entretien avec madame de
+Hansfeld; le cri qui était échappé à la princesse lui donnait un fugitif
+espoir d'être aimé par elle, mais rendait plus pénible encore la lutte
+qu'il avait à soutenir contre le devoir.
+
+Par une fatalité à laquelle tous les hommes obéissent, son amour
+s'augmentait en raison des obstacles insurmontables qui le séparaient de
+Paula.
+
+Par cela même qu'il accomplissait un douloureux sacrifice en la fuyant,
+il se consolait en nourrissant au fond de son coeur cette fatale
+passion; quelquefois, mais en vain, il voulait se reprendre à son ancien
+amour pour lady Melfort, il voulait faire jaillir quelque étincelle de
+ces cendres refroidies.
+
+En vain il se demandait par quel décroissement insensible il était
+arrivé si vite à l'oubli complet d'un sentiment qui naguère encore
+occupait toute sa pensée.... En vain il se demandait la cause de son
+amour pour madame de Hansfeld. Elle était sans doute d'une beauté
+remarquable.... Quant à son coeur, à son esprit, il ne pouvait en juger.
+Dans son unique conversation avec la princesse, celle-ci avait été
+dédaigneuse, ironique et froide....
+
+Dans cet examen des causes de sa passion, M. de Morville oubliait la plus
+essentielle... ses lettres à madame de Hansfeld, lorsqu'il avait compris
+par une singulière intuition de l'amour, presque toutes les émotions
+dont elle était agitée. S'il est vrai qu'on aime souvent en raison des
+sacrifices que l'on a faits à l'objet aimé, certaines âmes d'élite
+aiment en raison de l'élévation des sentiments qu'on leur inspire. Et M.
+de Morville devait à son amour pour madame de Hansfeld les plus nobles
+inspirations.
+
+Que si l'on objecte que jeune, beau, sensible, délicat, entouré de
+séductions, il fallait que M. de Morville fût une manière de Scipion
+pour se vouer à un amour impossible après être resté si longtemps fidèle
+au souvenir d'une femme aimée, nous répondions que si ces exemples de
+constance phénoménale se rencontrent quelquefois, c'est surtout parmi
+les honnies jeunes et beaux, sensibles, délicats et entourés de
+séductions; ils ont eu assez de succès pour n'être pas infidèles par
+fausse honte, ou pour ajouter par vanité un chiffre de plus à leurs
+heureuses fortunes.
+
+Puis la facilité même des triomphes auxquels ils peuvent prétendre les
+en éloigne. Enfin, sans être absolument rassasiés de plaisirs, leur
+première fougue étant dès longtemps apaisée, ils sont alors avides de
+jouissances plus délicates... heureux d'y consacrer la plus large part
+de leur existence....
+
+Pour exercer ainsi leurs facultés sensitives, il n'est pas besoin d'un
+amour heureux; ils trouvent un charme doux et triste aux regrets
+incessants que cause un souvenir adoré, aux tendres angoisses d'un amour
+sans espoir; ils comprennent enfin l'ineffable volupté de la mélancolie,
+les raffinements des passions pures et élevées.
+
+Des hommes moins bien doués, moins accoutumés au succès, sont fidèles ou
+_désintéressés_ en amour... par nécessité.
+
+Les gens comme M. de Morville le sont, si cela se peut dire, par luxe.
+
+C'est parce qu'il ne tiendrait qu'à eux d'_avoir_, qu'ils mettent une
+sorte de noble dépravation à ne pas avoir. Et puis enfin (nous voulons à
+tout prix excuser la constance et la résignation de notre héros),
+certains gourmets sensés savent de temps à autre rafraîchir, renouveler
+la sensibilité de leur goût par une intelligente sobriété. Ceci posé, M.
+de Morville disculpé (nous l'espérons du moins), des ridicules inhérents
+à la position d'amant fidèle ou d'amant malheureux, nous instruirons le
+lecteur d'une nouvelle particularité.
+
+Huit jours environ après son entretien avec madame de Hansfeld, M. de
+Morville reçut par la poste la lettre suivante d'une écriture inconnue:
+
+«La démarche que l'on tente auprès de vous est étrange et folle; vous
+pouvez y voir une raillerie, un badinage ou un caprice; vous pouvez y
+répondre par le silence, par les plaisanteries ou par le dédain; on ne
+s'abuse pas; il y a mille raisons pour que cette démarche, pourtant
+aussi sérieuse, aussi solennelle qu'il en soit au monde, vous semble
+ridicule ou indigne de votre attention.... Cependant on a joué toute une
+existence... sur l'espoir presque insensé que l'instinct de votre coeur
+vous révélerait ce qu'il y a de sincère, de grave dans la question qu'on
+va vous faire: _Votre coeur est-il libre_?
+
+«On sait qu'un souvenir chéri le remplit depuis presque deux années;
+mais il ne s'agit pas de ce passé: on s'adresse à votre honneur, à votre
+loyauté bien connus. Pouvez-vous répondre à un amour profond, nourri
+depuis longtemps dans le silence et dans le mystère, amour passionné que
+vous seul pouvez inspirer et justifier?
+
+«Répondez.... Voulez-vous de cet amour?...
+
+«Bien des hommes seraient fiers de le partager. On ne vous dit pas cela
+par orgueil... car cet amour... on le met à vos pieds avec autant
+d'humilité que de crainte.... Si vous êtes libre, si vous pouvez
+consacrer... ou plutôt si vous permettez qu'on vous consacre une vie
+tout entière... dites un mot... et demain vous saurez qui vous écrit
+cette lettre....
+
+«La confiance que l'on a en vous est telle que l'on vous croira
+aveuglement. Rien ne vous sera plus facile que de tromper un coeur
+rempli de vous. Vous pourrez prendre impunément cet amour comme un jouet
+avec l'arrière-pensée de le briser bientôt; vous pourrez légèrement,
+insoucieusement, porter un coup mortel à un coeur trop épris.... On vous
+dit cela parce qu'on vous sait bon et généreux... parce qu'on ne présume
+pas trop de votre coeur et de votre franchise en attendant une réponse
+loyale.... Quelle qu'elle soit, elle sera reçue avec reconnaissance....
+Votre sincérité consolera du moins l'amertume d'un refus. Ce malheureux
+amour rentrera dans le mystère et dans l'obscurité dont il n'aurait
+jamais dû sortir; quoiqu'il ne soit pas partagé, il ne sera pas moins
+fervent et éternel; vous pouvez y être insensible, mais vous ne pouvez
+l'empêcher d'exister.
+
+«P.S. Répondre poste restante, à Paris, à madame Derval.»
+
+Soit qu'il fût dans un milieu d'idées romanesques et mélancoliques, soit
+qu'il crût à la sincérité de cette lettre, soit enfin que, décidé à
+refuser l'_offre de ce coeur_, il évitât, de la sorte, le ridicule
+d'être dupe d'une plaisanterie, M. de Morville répondit sérieusement à
+cette proposition, et envoya ces mots: Poste restante, à l'adresse de
+madame Derval.
+
+«J'aimerais mieux mille fois être victime d'une plaisanterie que risquer
+de répondre légèrement à l'expression d'un sentiment dont un honnête
+homme doit toujours se montrer fier et reconnaissant. Il est un mérite
+que je prétends avoir, c'est celui de la franchise; jamais je n'ai
+commis une action lâche ou méchante, jamais je n'ai regardé comme vains
+et frivoles les engagements de deux coeurs qui se donnent l'un à
+l'autre, engagements dans lesquels une femme met presque toujours son
+repos, son honneur, son avenir à la merci d'un homme; engagements dans
+lesquels la femme risque tout, l'homme rien....
+
+«Je répondrai donc: _Non, mon coeur n'est pas libre; j'aime, et j'aime
+sans espoir_....
+
+«Serai-je compris, lorsque je dirai qu'en répondant de la sorte je crois
+être à la hauteur du sentiment que l'on m'exprime, et dont je suis aussi
+touché qu'honoré?
+
+«En admettant la réalité du sentiment dont on me parle, je suis absous
+de présomption par cette vérité bien connue: _Être aimé ne prouve pas
+qu'on mérite d'être aimé_. Mais, quant à moi, j'ai toujours pensé que
+ceux qui aimaient méritaient toujours autant de respect que
+d'admiration.
+
+ «LÉON DE MORVILLE.»
+
+Le lendemain, M. de Morville reçut cette réponse par la poste:
+
+«On vous avait bien jugé, noble et généreux coeur; votre lettre a fait
+couler des larmes sans amertume. Votre rare délicatesse aurait encore,
+si cela était possible, augmenté la folle passion que vous avez
+inspirée.... Folle passion!... oh! non... non... jamais amour n'a été
+plus réfléchi, plus médité, plus sage... car vous êtes digne de répondre
+à toutes les exigences de l'âme la plus pure, la plus élevée.
+
+«Non, ce n'est pas une folle passion que celle que vous inspirez; on
+s'en honore, on s'en pare comme d'une vertu.... Maintenant on a une
+dernière grâce à vous demander; on sait que si vous ne l'accordez pas
+elle est inopportune; si, au contraire, vous l'accordez, c'est que vous
+comprendrez de quelle immense consolation elle peut-être pour un coeur
+rempli de vous. On voudrait de temps à autre vous écrire, non pas pour
+vous parler d'un amour qui désormais n'élèvera plus la voix, mais pour
+vous faire entendre quelquefois les accents d'une voix amie.
+
+«_Votre coeur n'est pas libre, et vous aimez sans espoir_.
+
+«On a cru que cette confidence imposait des devoirs parce qu'elle vous
+présageait des chagrins. Ceux qui ont souffert doivent venir à ceux qui
+souffrent; si votre amour continue d'être malheureux, peut-être au
+milieu de vos tristesses accueillerez-vous avec reconnaissance la
+consolation d'un coeur tendre et dévoué qui, mieux que tout autre, saura
+compatir à votre douleur.
+
+«Si vous êtes heureux, vous serez généreux, et vous aurez quelques
+bonnes et douces paroles pour l'amie inconnue qui oubliera ses chagrins
+en songeant à vos souffrances ou à votre bonheur.... Vous êtes si loyal
+que vous ne suspecterez pas la loyauté des autres. Le but de cette
+correspondance n'est pas de tendre un piége à votre affection, ou de
+profiter d'un moment de dépit pour vous offrir de nouveau un coeur que
+vous avez repoussé; vous croirez cela parce que vous savez qu'il est des
+âmes dignes de la vôtre; vous croirez cela parce que, quoi qu'il arrive,
+jamais vous ne saurez qui vous écrit.
+
+«Enfin, vous ne verrez dans cette résolution ni orgueil froissé, ni
+amertume. L'élévation du sentiment qui dicte cette lettre le met hors
+d'atteinte de ces misérables passions. Le sort a voulu que cette offre
+d'un coeur dévoué vous fût faite trop tôt ou trop tard.... Ce coeur n'en
+est pas moins à vous, c'est-à-dire toujours digne de vous.
+
+«Répondez poste restante, à la même adresse.»
+
+Le calme et la dignité de cette nouvelle lettre frappèrent M. de
+Morville; il en fut touché, malgré les préoccupations que lui causait
+son amour pour madame de Hansfeld. Il répondit avec sa sincérité
+habituelle:
+
+«J'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites.... Mon coeur
+est triste; je n'ai jamais eu de confident, mais j'aimerais à épancher
+mes impressions, non pas raconter des faits agréables ou pénibles, et
+les confidents s'inquiètent des personnes, non des sentiments. Il se
+peut donc que je trouve un grand charme, une grande consolation à dire
+mes tristesses ou mes espérances, ou à m'entendre plaindre si je
+souffre, ou féliciter si je suis heureux, par la mystérieuse et
+généreuse amie qui vient à moi.»
+
+ «LÉON DE MORVILLE.»
+
+Ce dernier billet écrit et envoyé à son adresse, M. de Morville, absorbé
+par son amour croissant pour madame de Hansfeld, ne songea plus que
+rarement à sa mystérieuse correspondante, la personne inconnue (que le
+lecteur a sans doute devinée) ne voulant pas abuser par une hâte
+indiscrète de la permission que M. de Morville lui avait donnée.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+L'ÉMISSAIRE.
+
+
+Huit jours s'étaient passés depuis que M. de Brévannes avait reconnu, à
+la Comédie-Française, Paula Monti dans madame la princesse de Hansfeld.
+
+Il était dix heures du matin: M. de Brévannes descendait de fiacre à la
+porte d'une maison de médiocre apparence, située à l'extrémité de la rue
+des Martyrs, rue généralement assez déserte, ainsi que chacun sait.
+
+Il n'y avait pas de portier dans cette maison: M. de Brévannes monta
+donc jusqu'au premier étage où il sonna en maître. Presque aussitôt la
+porte lui fut ouverte par une femme assez âgée, modestement mais
+proprement vêtue. Son visage était fortement couperosé; elle portait des
+lunettes et tenait une tabatière à la main.
+
+En deux mots nous dirons que cette femme, appelée madame Grassot, était
+gardienne d'un petit appartement loué par M. de Brévannes pour y
+recevoir en toute sécurité les rivales de Berthe.
+
+--Eh bien! madame Grassot, quelles nouvelles?--dit M. de Brévannes en
+entrant dans un joli salon où flambait un bon feu.
+
+--De très bonnes, monsieur Charles--dit la vieille en ôtant ses lunettes
+et en aspirant une forte prise de tabac.
+
+--De très bonnes?--s'écria M. de Brévannes en se retournant vers elle.
+
+--D'excellentes, monsieur Charles. Est-ce que cela vous étonne?
+
+--Non, car je sais par expérience que vous êtes habile.... Pourtant il
+s'agissait d'une chose très difficile....
+
+--Et vous doutiez de moi?...
+
+--Il y avait tant d'obstacles à surmonter.... Enfin que savez vous?...
+
+--Vous m'aviez donné huit jour?... et en cinq j'ai réussi.
+
+--Eh bien!...
+
+--Eh bien!... commençons, comme on dit, par le commencement, et
+écoutez-moi attentivement.
+
+--Je n'y manquerai pas.
+
+--Mardi matin, vous m'avez dit: Madame Grassot, il faut absolument que
+vous trouviez moyen de vous aboucher avec un des domestiques ou une des
+femmes de madame la princesse de Hansfeld, qui demeure rue Saint-Louis,
+hôtel Lambert.
+
+--Vous me faites mourir d'impatience....
+
+--Ah! monsieur Charles, si vous m'interrompez....
+
+--Mais vous ne savez pas à quel point ceci m'intéresse....
+
+Laissez-moi parler. Aussitôt pris, aussitôt pendu, comme on dit. Dès que
+vous avez eu tourné les talons, je suis descendue à pied jusqu'au
+boulevard Montmartre, j'ai pris l'omnibus de la Bastille; de la porte
+Saint-Antoine, je suis arrivée dans l'île Saint-Louis. J'ai commencé,
+comme de juste, par faire le tour de l'hôtel, à partir de la grande
+porte située rue Saint-Louis-en-l'Ile jusqu'à l'extrémité du mur du
+jardin qui donne sur le quai d'Anjou....
+
+--Je vous avais surtout recommandé d'observer de ce côté; il y a une
+petite porte qui s'ouvre sur ce quai désert....
+
+--Je n'ai rien oublié, soyez tranquille.... Mais pour mes premières
+observations, je devais d'abord m'attacher à la porte cochère.... Comme
+il n'y avait ni café, ni cabaret où j'aurais pu m'établir pour observer,
+et que, dans les rues désertes, on eût bien vite remarqué ma présence,
+je descendis jusqu'à la place de fiacres du quai Saint-Paul. J'y pris
+une petite voiture à l'heure, et baissant bien les stores, j'allai
+m'embusquer au coin de la rue Poultier, où demeure votre beau-père.
+
+--C'est bon... c'est bon.... Eh bien!...
+
+--De là j'apercevais parfaitement la porte de l'hôtel sans être dans la
+rue; jusqu'à trois heures je ne vis personne; les jours sont si courts
+que j'allais me retirer, lorsqu'une femme, vêtue d'une robe puce et d'un
+chapeau brun, sortit de l'hôtel et se dirigea justement de mon côté:
+c'était une jeune fille, noire comme un diable, comme qui dirait une
+mulâtresse, avec des yeux bleu-clair. Je n'ai jamais vu une figure
+pareille; j'ai laissé passer la moricaude, j'ai payé mon fiacre, et j'ai
+suivi....
+
+--Eh bien!
+
+--Elle a pris la rue Poultier, le quai d'Orléans, le pont, elle a fait
+enfin le tour de l'île, et est rentrée par la petite porte en question.
+C'était une simple promenade.
+
+--Lui avez-vous parlé?
+
+--Peste! comme vous y allez, monsieur Charles; vous savez que mon fort,
+c'est la prudence.... Jusqu'au moment où j'ai vu la moricaude rentrer
+par la petite porte, rien ne me disait qu'elle fût de la maison de la
+princesse.... Voilà pour le premier jour. Ça n'a l'air de rien, mais je
+savais déjà qui demander en me présentant à l'hôtel.
+
+--Soit. Mais ensuite!
+
+--Le lendemain, j'ai pris mon carton avec mes échantillons de dentelles
+et de guipures. Quelle bonne idée que ce carton, monsieur Charles! nous
+a-t-il servi! mon Dieu... nous a-t-il servi!...
+
+--Au fait... au fait....
+
+--Cette fois-là, j'arrive bravement à la grand'porte; je frappe, on
+m'ouvre. Vous me croirez, si vous voulez, monsieur Charles, je ne suis
+pas poltronne; eh bien! je n'ai pu m'empêcher de sentir un tic-tac en
+entrant là-dedans.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--La cour est petite, dallée et entourée de grands bâtiments sombres.
+C'est triste comme un cloître. Le soleil ne doit jamais venir là-dedans,
+c'est sûr. Au fond de la cour, il y a comme un péristyle énorme et si
+profond qu'il faisait noir; on y voyait pourtant, à cause de sa
+blancheur, la balustre en pierre d'un immense escalier en fer à cheval
+qui montait en dehors jusqu'au premier étage; le péristyle allait
+jusqu'au fond.
+
+--Mais c'est un palais.
+
+--Oui, mais si triste, si triste, que j'aimerais autant habiter un
+tombeau que de vivre là-dedans. Un vieux portier borgne, qui m'avait
+ouvert, m'examinait comme s'il avait voulu me manger en me barrant le
+passage.--Que voulez-vous? me dit-il.--C'est bien ici l'hôtel
+Lambert?--Oui.--Habité par madame la princesse de Hansfeld?--Oui.--Eh
+bien! je viens lui apporter des dentelles choisies hier par une jeune
+dame très brune qui est venue à mon magasin sur les quatre heures. Comme
+la mulâtresse était sortie la veille à cette heure-là, mon conte parut
+vraisemblable; le cerbère me laissa passer. Je n'avais pas fait quatre
+pas que j'entendis siffler derrière moi, ni plus ni moins que dans une
+caverne de brigands. C'était le concierge qui annonçait.
+
+--En effet, on m'a dit qu'il y avait encore quelques maisons du Marais
+où l'on sifflait de la sorte.
+
+--C'est un drôle d'usage toujours; moi qui ne le connaissais pas,
+naturellement ça m'a surprise. Je monte cet énorme escalier qui ne
+finissait pas; j'arrive au premier, et je trouve une espèce de grand
+olibrius vêtu en chasseur, avec de grandes moustaches, qui baragouinait
+le français. Je lui dis que j'apporte des dentelles pour la princesse;
+il me prie d'attendre et il me laisse dans une antichambre à colonnes de
+pierre, grande comme une maison, sonore comme une église, si grande
+enfin qu'il y avait de l'écho; jugez comme c'était gai. Au bout de cinq
+minutes, l'olibrius revient me dire que sa maîtresse n'avait pas demandé
+de dentelles, et il me montre la porte; je réponds que c'est une jeune
+mulâtresse qui est venue.--C'est donc mademoiselle Iris, la demoiselle
+de compagnie de S.E. la princesse?--me dit l'olibrius.--Justement, c'est
+mademoiselle Iris; j'avais oublié son nom--répondis-je. Et le chasseur
+s'en va en grommelant chercher mademoiselle Iris. J'avais gagné à cela
+de savoir que la moricaude était demoiselle de compagnie, et s'appelait
+Iris....
+
+--Iris?... quel nom singulier....
+
+--Il y a bien d'autres choses singulières dans cette diable de maison.
+Comme je l'avais prévu, mademoiselle Iris vient en personne pour me dire
+que j'étais une menteuse, et qu'elle ne m'avait pas demandé de
+dentelles. Le chasseur était resté, ce qui ne m'empêche pas de dire
+rapidement et tout bas à la mulâtresse:--J'ai quelque chose de très
+important à vous communiquer; il y va de la mort d'un homme. Demain à
+la nuit tombante et les jours suivants, je serai sur le quai d'Anjou, à
+la petite porte du jardin; je vous attendrai jusqu'à ce que vous
+veniez...--Vous concevez, monsieur Charles... _la mort d'un homme_... on
+dit toujours ça... c'est d'un effet sûr pour piquer la curiosité des
+jeunesses.
+
+--Qu'a répondu la mulâtresse?
+
+--Elle m'a répondu très aigrement (je m'y attendais) qu'elle ne savait
+pas ce que je voulais dire, que j'avais l'air d'une vieille intrigante;
+finalement elle dit à l'olibrius en me montrant: «Qu'on ne laisse jamais
+rentrer cette femme ici!» L'olibrius me fait un geste et me montre la
+porte. Je prends mon carton, mon sac et mes quilles, comme on dit, et je
+descends le grand escalier comme si j'avais retrouvé mes jambes de
+quinze ans.... Voilà pour le second jour. Vous voyez que ça marche
+joliment bon train.
+
+--Pas trop.
+
+--Comment, pas trop?... Ce n'était rien de donner un rendez-vous à cette
+moricaude en lui annonçant qu'il y allait de la mort d'un homme?
+
+--Mais cette jeune fille vous avait dit qu'elle ne viendrait pas.
+
+--Mon Dieu! monsieur Charles, est-ce vous, à votre âge, avec votre
+expérience, qui me faites une telle observation? Si je lui avais dit:
+«Je serai seulement demain à la petite porte du jardin pour vous
+apprendre quelque chose de très important.» la curiosité de la
+mulâtresse aurait pu se contenir jusqu'à demain, et après-demain il
+était trop tard pour y céder à cette curiosité; mais remarquez donc bien
+que j'avais dit demain et les _jours suivants_... je lui laissais le
+temps de succomber.
+
+--C'est juste.
+
+--Or, une sainte, une vraie sainte ne résisterait pas à la curiosité de
+savoir, si, comme je l'avais dit, je viendrais tous les jours par un
+temps d'hiver me camper à la porte; et si j'y venais, le secret était
+donc bien important; il était donc possible qu'il s'agît de la mort d'un
+homme. Et quelle est la sainte, je le répète, qui résisterait au désir
+de connaître un tel secret?
+
+--Allons, allons, madame Grassot, je me rétracte; vous êtes une
+maîtresse femme.... Ceci est fort habile.
+
+--Je le crois bien.
+
+--Continuez.
+
+--Le troisième jour, vers les quatre heures, je prends un petit fiacre,
+une boule d'eau chaude pour me tenir les pieds chauds, parce que la
+faction pouvait être longue, je m'enveloppe dans mon manteau, et:
+Cocher, quai d'Anjou, la dernière petite porte du quai à main droite; je
+m'attendais bien à ne pas voir la moricaude. Ce soir-là, en effet, je me
+morfonds jusqu'à neuf heures, j'étais gelée... rien....
+
+--Et le lendemain?
+
+--Ah! monsieur Charles, il faut que ça soit vous.... Le lendemain, même
+jeu.... J'arrive en fiacre; il s'arrête à raser la petite porte; ses
+lanternes l'éclairaient comme en plein jour.... A sept heures environ,
+la petite porte s'entr'ouvre et se referme brusquement. C'était chose
+gagnée, la curieuse était à moi. Pourtant le lendemain, à mon grand
+étonnement, je ne vis personne; j'attendis jusqu'à dix heures et demie,
+rien.... Mais enfin, hier soir, j'ai été bien dédommagée....
+
+--Et je vais l'être aussi de tous ces détails.
+
+--Cela vous impatiente, monsieur Charles. Êtes-vous impatient! Enfin,
+hier, j'arrive; on m'attendait, car la petite porte s'ouvre tout de
+suite, et la moricaude, enveloppée dans un manteau, s'avance sur le pas
+de la porte; j'abaisse la vitre du fiacre, et elle demande à voix basse
+si c'est bien la marchande de dentelles qui est là.... Pauvre agneau!!
+
+«C'est elle-même, ma belle demoiselle; mais si vous voulez monter avec
+moi un petit moment dans le fiacre, nous causerons plus à notre aise...»
+
+«Oh! madame, je n'ose pas.» La pauvre petite était toute effrayée; c'est
+si jeune et si timide. Enfin, après des si et des mais dont je vous fais
+grâce, elle consent à monter dans le fiacre auprès de moi. Je dis au
+cocher de faire le tour de l'île au pas, et nous partons. La pauvre
+petite tremblait si fort que j'ai eu toutes les peines du monde à la
+rassurer. Je m'y connais; je vous donne la moricaude pour la plus fière
+trembleuse, la plus fameuse ingénue....
+
+--Enfin... enfin....
+
+«Vous m'avez dit, madame, reprit-elle, que vous aviez quelque chose de
+bien important à m'apprendre... qu'il s'agissait de la mort d'un homme?»
+Voyez-vous, monsieur Charles, ça fait toujours son effet.
+
+«Oui, ma belle demoiselle; mais ce qui doit vous rassurer, c'est que ce
+secret ne vous regarde pas, il regarde votre bonne, votre excellente
+maîtresse, que vous aimez de tout votre coeur, n'est-ce pas?--Oui,
+madame.--Et à qui vous ne voudriez pas causer de chagrins?--Non,
+madame.--Eh bien! mon enfant, vous lui en causeriez un bien vif en ne la
+mettant pas à même d'empêcher un grand malheur.--Comment cela,
+madame?--Un malheureux jeune homme.... Mais je ne puis vous en dire
+davantage, mon enfant.... Ce pauvre jeune homme!... Si vous consentez à
+l'écouter, il viendra à ma place demain soir, en fiacre, à la petite
+porte, et il vous expliquera tout cela.--Oh! madame, je n'oserai
+jamais.--Mais il s'agit de quelque chose de très grave pour votre
+maîtresse.--Alors j'en parlerai à Son Excellence (vous voyez comme la
+moricaude est simple, monsieur Charles).--Gardez-vous-en bien,--lui
+dis-je,--écoutez d'abord ce malheureux jeune homme, et si ce qu'il vous
+dit ne vous persuade pas, vous ne parlerez de rien à votre maîtresse. Il
+y aurait, il est vrai, quelque chose de plus simple; ce serait que Son
+Excellence vînt avec vous.... Attendez donc, ne vous effarouchez pas
+ainsi, mon enfant; c'est en tout bien tout honneur.... Ne croyez pas
+qu'il s'agisse d'amour, au moins, une femme comme moi ne se mêlerait pas
+de tels tripotages. Non, il s'agit de sauver la vie d'un malheureux....
+Mais je ne puis vous en dire davantage.... Accordez le rendez-vous que
+je vous demande; au besoin même prévenez-en la princesse.--Et le prince,
+madame, faudrait-il aussi le prévenir?»--me dit l'innocente.
+
+--Diable!...
+
+--Je vous avoue qu'à ces mots, monsieur Charles, je me repentis d'avoir
+été si avant; mais je m'assurai bientôt que c'était pure ingénuité de la
+part de cette petite, qui a l'air d'avoir seize ans... jugez.... Enfin,
+à force de raisonnements, de promesses, je l'ai décidée à vous donner
+rendez-vous, comme à moi, à la petite porte du jardin.
+
+--Ce soir?
+
+--Non, demain. Elle m'a dit que sa maîtresse ne sortait pas aujourd'hui;
+mais qu'elle irait demain à l'Opéra, et qu'alors, sur les neuf heures,
+vous pouviez venir en fiacre à la petite porte. Maintenant, monsieur
+Charles, le reste vous regarde; vous voici en relation avec la petite,
+et jusqu'à un certain point avec sa maîtresse; car, ingénue comme est
+cette jeune fille, elle ne manquera pas probablement de tout dire à sa
+maîtresse; et, si la mulâtresse reparaît avec l'agrément de la
+princesse, vous êtes en bonne voie.... Si elle ne reparaît pas, c'est
+mauvais signe.
+
+--Allons, maman Grassot, vous êtes une femme incomparable. Tenez, voici
+cinq louis pour vos frais de fiacre.
+
+--Monsieur est bien bon; monsieur n'a rien de plus à m'ordonner?
+
+--Non; mais dites-moi: avez-vous demandé au locataire du second s'il
+voulait déménager? je préférerais avoir cette petite maison à moi seul.
+
+--Que je suis étourdie, à mon âge! j'oubliais de dire à monsieur que ce
+locataire consentirait à déménager sur-le-champ, si on lui donnait mille
+francs d'indemnité.
+
+--Il est fou; son loyer est à peine de quatre cents francs.
+
+--J'ai bataillé; il n'y a pas eu moyen de le faire démordre.
+
+--Mais c'est me mettre le pistolet sur la gorge.
+
+--Sans doute; il faut payer la convenance, et il s'en irait tout de
+suite. Dans vingt-quatre heures, son déménagement serait fait.
+
+--Allons, tenez, voici un billet de 1,000 francs et un de 500 francs,
+vous payerez six mois d'avance et vous me tiendrez compte du reste....
+
+--Monsieur sera en effet bien plus tranquille en étant seul dans la
+maison. Quant à moi, je n'en serai pas plus effrayée, quoiqu'il n'y ait
+pas de portier; je n'ai peur ni des revenants ni des voleurs, moi.
+
+--D'ailleurs le quartier est très sûr quoique solitaire.
+
+--Sans compter le factionnaire du coin qui, de sa guérite, voit notre
+porte.
+
+--Allons, madame Grassot, faites vite déménager ce locataire du second,
+j'ai hâte d'être seul ici.
+
+--Après-demain ce sera fait, monsieur.... Allons, bonne chance.... Je
+sais bien pour qui je voudrais l'étrenne de cette maison, après que le
+locataire du second sera parti.... Mais je connais monsieur, ça sera
+plus tôt que plus tard... quand monsieur a mis quelque chose dans sa
+tête....
+
+--Vous êtes une flatteuse, madame Grassot.
+
+Et M. de Brévannes quitta la petite maison de la rue des Martyrs.
+
+Après avoir attendu le lendemain soir avec une extrême impatience, il
+arriva vers les huit heures quai d'Anjou; il faisait une très belle nuit
+d'hiver, le froid était vif et sec, la lune brillait. Après quelques
+moments d'attente, la petite porte du jardin de l'hôtel s'ouvrit: Iris
+parut sur le seuil bien encapuchonnée. M. de Brévannes avait laissé sa
+voiture à quelques pas; il accourut auprès de la jeune mulâtresse, qui
+prit son bras en tremblant.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+L'ENTRETIEN.
+
+
+--Tenez, d'abord, ma chère enfant, voici pour vous--dit M. de Brévannes
+en voulant glisser une bourse dans la main de la mulâtresse.
+
+Celle-ci repoussa fièrement la bourse en disant:
+
+--Vous vous trompez, monsieur.
+
+--C'est une faible marque de mon estime--reprit M. de Brévannes en
+insistant.
+
+--De votre estime, monsieur?
+
+A l'expression d'ironie amère qui accompagna ces mots, M. de Brévannes
+s'aperçut de sa maladresse; il remit sa bourse dans sa poche, et dit:
+
+--Vous êtes demoiselle de compagnie de madame de Hansfeld?
+
+--Oui.
+
+--Y a-t-il longtemps que vous êtes à son service?
+
+--Il y a longtemps.
+
+--Sans doute depuis son retour d'un voyage qu'elle avait fait à Florence
+avec sa tante?
+
+--Oui..
+
+--La femme que je vous ai envoyée a dû vous dire que j'avais des choses
+du plus haut intérêt à communiquer à la princesse?
+
+--Elle me l'a dit.
+
+--Avez-vous prévenu madame de Hansfeld des démarches de cette femme et
+de l'entretien que vous m'accordiez ici?
+
+--Non....
+
+--Vous avez sans doute gardé le même secret à l'égard du prince?
+
+--Je ne parle jamais à Son Excellence.
+
+--Vous êtes donc venue....
+
+--Pour savoir ce que vous aviez à dire à ma maîtresse, et l'en
+instruire, si je le jugeais convenable....
+
+--Vous êtes bien jeune, et je ne sais à quel point vous êtes dans la
+confiance de madame de Hansfeld pour....
+
+--Alors adressez-vous directement à elle....
+
+--C'est ce que je vous demande: donnez-m'en les moyens.
+
+--Cela dépend de ma maîtresse....
+
+--Quel que soit le prix que vous mettiez à ce service....
+
+--Je ne puis rien faire sans l'avis de la princesse.
+
+--Remettez-lui cette lettre.
+
+--Impossible....
+
+--Il ne s'y trouve rien de compromettant.... Je lui dis seulement
+qu'ayant les choses les plus graves à lui écrire, je la supplie de me
+mettre à même de lui adresser une lettre en toute sécurité...
+
+--Alors cette lettre est inutile.... Je lui ferai cette proposition; si
+elle accepte, elle vous le fera savoir. Quel est votre nom, votre
+adresse?
+
+--Je m'appelle Charles de Brévannes; voici ma carte.... Vous entendez
+bien? Charles de Brévannes.
+
+--J'entends bien....
+
+--Ce nom vous est tout à fait inconnu?
+
+--Tout à fait.
+
+--Jamais madame de Hansfeld ne l'avait prononcé devant vous?
+
+--Jamais.
+
+M. de Brévannes, contrarié de la réserve de la jeune fille, tenta une
+autre voie pour la gagner.
+
+--Tenez, ma chère enfant, il faut tout vous dire.... J'ai en effet des
+choses intéressantes à révéler à madame de Hansfeld; mais--ajouta-t-il
+avec un accent flatteur, presque tendre--j'ai quelque chose aussi à vous
+dire, à vous.
+
+--A moi?
+
+--Sans doute. Je vous ai vue l'autre jour passer dans la rue
+Saint-Louis, je vous ai trouvée charmante... trop charmante pour mon
+repos....
+
+La mulâtresse baissa la tête sans répondre.
+
+Peut-être sera-t-elle plus sensible à des douceurs, à des cajoleries
+qu'à de l'argent, pensa M. de Brévannes; il reprit:
+
+--Oui, et depuis ce jour j'ai doublement désiré de vous voir, d'abord
+pour vous parler de l'impression que vous avez faite sur moi, et puis
+des choses importantes qui regardent la princesse.
+
+--Vous vous moquez, monsieur?
+
+--Ne croyez pas cela.... J'aurais peut-être trouvé d'autres moyens de
+parvenir jusqu'à madame de Hansfeld; mais j'ai préféré avoir recours à
+vous; votre physionomie expressive annonce tant d'esprit, des passions
+si ardentes, si généreuses, qu'en vous parlant de la maîtresse que vous
+aimez et de l'amour que vous inspirez... on doit mériter d'être bien
+accueilli par vous.... Iris....
+
+--Vous savez mon nom?
+
+--Je sais bien d'autres choses encore.... Depuis très longtemps je ne
+m'occupe que de vous.... Votre sincère attachement pour la princesse a
+encore augmenté mon intérêt pour vous.
+
+--Je ne dois pas entendre ces paroles--dit Iris d'une voix légèrement
+émue.
+
+Elle est à moi, cette petite fille ne pouvait résister à quelques
+amoureuses fleurettes, c'est un enfant. Madame Grassot avait dit vrai,
+pensa M. de Brévannes; il reprit tout haut:
+
+--Mais donnez-moi donc votre joli bras, au lieu de marcher ainsi loin de
+moi, ma chère Iris.
+
+--Non, il faut que je rentre.
+
+--Pas encore... à peine si j'ai eu le temps de causer avec vous.
+
+--Parlez-moi de la princesse... je vous en prie, monsieur.
+
+--C'est mon plus vif désir; mais pour cela il faut que nous soyons bien
+en confiance l'un avec l'autre; alors nous pourrions peut-être à nous
+deux prévenir de grands malheurs.
+
+--Que dites-vous? la princesse risquerait....
+
+--N'ayez pas peur... ma charmante Iris; si vous le voulez, nous
+conjurerons ces malheurs.... Avec une jolie alliée comme vous, on ferait
+des prodiges.... Et maintenant j'y songe, si nous nous entendions bien,
+nous, il serait peut-être mieux de ne pas prévenir encore la princesse.
+
+--Comment cela?
+
+--Elle pourrait ne pas rester maîtresse d'elle-même, s'effrayer et
+compromettre l'heureux succès des projets que je forme dans son intérêt.
+
+--Mais, que puis-je faire, moi? Pourquoi faut-il que nous nous
+entendions bien ensemble?
+
+--Je vous expliquerai cela...; mais il faudrait d'abord répondre avec
+franchise à quelques-unes de mes questions. Le voulez-vous?
+
+--Hélas! monsieur, je ne sais pourquoi, malgré moi, vous m'inspirez
+presque de la confiance.
+
+--Parce que mon langage et mes sentiments sont sincères....
+
+--Non, non, je ne dois pas vous croire.... Cette femme que vous m'avez
+envoyée si souvent... tant de ruses, tant de persévérance....
+
+--Mon violent désir de parvenir jusqu'à vous, jusqu'à la princesse, est
+mon excuse; vous l'accepterez, charmante Iris.
+
+--Je ne le devrais pas peut-être.... M'amener presque maigri moi à vous
+donner un rendez-vous.
+
+Décidément madame Grassot est une grande physionomiste, pensa M. de
+Brévannes; cette jeune fille est ingénue et niaise autant que possible;
+et il reprit:
+
+--Quel mal y a-t-il à cela... m'accorder un rendez-vous... presque
+malgré vous?... D'abord, vous n'avez pas cédé tout de suite, et puis
+vous me rendez si heureux....
+
+--Vous le dites....
+
+--N'en doutez pas. N'est-ce rien que d'avoir ce bras charmant sous le
+mien?...
+
+--Je vous en supplie, parlons de la princesse....
+
+--C'est maintenant vous qui me le demandez....
+
+--Oui... puisque c'est pour elle que vous venez ici.
+
+--Parlons encore de vous, ou plutôt laissez-moi jouir en silence du
+plaisir d'être près de vous.
+
+--Non, non, je veux rentrer.... Je vois bien que vous voulez me
+tromper.... Vous n'avez aucune raison de vouloir parler à Son
+Excellence: c'est un piége que vous me tendiez....
+
+--Quand cela serait....
+
+--Ah! cela est bien mal... de vouloir ainsi tromper une pauvre fille....
+Laissez-moi.... Je veux rentrer.
+
+--Eh bien!... voyons, voyons, calmez-vous, Iris.... Mais à quoi bon vous
+entretenir de madame de Hansfeld, si vous ne voulez pas répondre.
+
+--J'aime mieux, parler de ma maîtresse que de vous entendre ainsi parler
+de moi.
+
+--Eh bien!... dites-moi... il y a environ une huitaine de jours...
+madame de Hansfeld est allée aux Français avec son mari, n'est-ce pas?
+
+--Oui. Le prince sortait pour la première fois depuis longtemps.
+
+--Et vous étiez restée seule, peut-être, à l'hôtel, charmante Iris....
+Quel bonheur pour celui qui aurait pu partager ces douces heures avec
+vous!
+
+--Parlons de la princesse, monsieur, ou je rentre.
+
+--Eh bien! en revenant des Français... comment s'est trouvée votre
+maîtresse?
+
+--Très inquiète, d'abord, car le prince n'a été complètement remis de
+son indisposition qu'une heure après son retour à l'hôtel....
+
+--Mon Dieu! Iris, que vos yeux sont beaux et brillants.... Bénie soit la
+clarté de la lune qui me permet de les admirer!
+
+--N'avez-vous donc plus rien à me dire sur Son Excellence?...
+
+--Lorsqu'elle a été rassurée sur l'état de son mari... elle est
+redevenue sans doute calme... comme à l'ordinaire?... Quelle jolie main
+vous avez.
+
+--Laissez-moi donc, monsieur... à quoi bon me faire des questions, vous
+ne vous occupez pas des réponses?
+
+--Voyons, je vous écoute.... Vous avez raison, de graves intérêts sont
+en jeu, c'est malgré moi que je cède aux distractions que vous me
+causez. Eh bien! la princesse?
+
+--Loin d'être calme lorsque l'état du prince ne l'a plus inquiétée, son
+agitation a encore augmenté; j'étais, comme d'habitude, venue avec ses
+femmes, elle les a renvoyées et m'a gardée seule.... Alors elle a
+pleuré, oh! bien longtemps pleuré.
+
+--Elle a pleuré!
+
+--Et moi-même je n'ai pu retenir mes larmes.
+
+--Elle avait l'air bien courroucée, n'est-ce pas?
+
+--Elle... oh non, mon Dieu! au contraire, elle était abattue, accablée;
+elle levait de temps en temps les mains et les yeux au ciel, puis ses
+larmes recommençaient de couler.... Vers une heure elle a sonné ses
+femmes, on l'a déshabillée, elle est restée seule avec moi; alors, au
+lieu de se coucher, elle s'est mise à écrire sur son livre noir à
+secret, où elle écrit toujours, je l'ai remarqué, lorsqu'il lui arrive
+quelque chose d'extraordinaire.... Je lui ai dit qu'elle allait se
+fatiguer encore; elle m'a répondu que non, que cela la calmerait au
+contraire. Je l'ai quittée vers les quatre heures du matin. Voyant
+encore de la lumière chez elle, je suis entrée doucement; elle écrivait
+toujours.
+
+Ce que venait de dire la mulâtresse (elle mentait complètement à
+l'endroit du livre noir et de l'_accablement_ de la princesse) était
+pour M. de Brévannes d'un prix inestimable. Il se figura que sa
+rencontre imprévue avait causé l'agitation, l'anxiété, les larmes de la
+princesse. Il ignorait que madame de Hansfeld l'avait déjà vu au bal de
+l'Opéra, il s'étonnait seulement qu'elle eût paru plus accablée
+qu'irritée de cette rencontre.
+
+M. de Brévannes était non seulement opiniâtre et égoïste, il était
+singulièrement vain; malgré la froideur, l'éloignement que madame de
+Hansfeld lui avait témoignés en Italie, il n'avait jamais désespéré de
+s'en faire aimer. Son duel funeste, en le forçant de la quitter, n'avait
+ni éteint son amour, ni ruiné ses espérances, et bien souvent il s'était
+dit que, sans sa fuite, devenue nécessaire par la rigueur des lois
+italiennes, il serait parvenu à intéresser Paula Monti par la violence,
+les excès même de son amour pour elle... et à lui faire oublier le nom
+de Raphaël, qui, après tout, l'avait provoqué.
+
+La vanité est au moins aussi aveugle que l'amour.... M. de Brévannes
+était aussi vaniteux qu'amoureux; on concevra donc qu'il eût une lueur
+d'espoir en apprenant que la princesse avait été plus accablée
+qu'irritée à son aspect.... Ce qui lui donnait encore beaucoup à penser
+était cette circonstance:
+
+Paula avait, ensuite de cette rencontre, longuement écrit dans un livre
+auquel elle confiait ses plus secrètes pensées....
+
+Il s'agissait évidemment et de la mort de Raphaël et des circonstances
+qui l'avaient amenée.... Donc il devait être question de lui, de
+Brévannes.
+
+Posséder ce livre, y surprendre les pensées les plus intimes de madame
+de Hansfeld, tel fut dès lors l'unique désir de M. de Brévannes; mais
+plus la satisfaction de ce désir était importante pour lui, plus il
+devait craindre d'en compromettre la réussite; il crut donc prudent et
+habile d'avoir l'air de n'attacher aucune importance à la révélation
+qu'Iris avait paru lui faire avec la naïveté d'un enfant.
+
+La mulâtresse, surprise de son silence, lui dit:
+
+--Eh bien! monsieur, à quoi songez-vous donc?
+
+--A vous, Iris.... Encore une distraction....
+
+--Comment, monsieur, malgré vos promesses?... Et moi qui réponds à
+toutes vos questions, moi qui vous en dis plus que je ne le devrais...
+vous ne m'avez pas écoutée....
+
+--Si... très bien, mais vous le voyez, Iris, les questions que je vous
+adresse sur la princesse sont bien simples, elles ne la compromettront
+en rien si vous y répondez; je ne puis encore vous dire quel en est le
+but.... Bientôt peut-être je vous demanderai davantage; mais alors
+j'aurai, je l'espère, fait assez de progrès dans votre confiance pour
+que vous ayez toute foi en moi.
+
+--Je ne devrais pas consentir à vous revoir, monsieur... à quoi bon? Je
+le vois, je ne suis là qu'un moyen de correspondance entre vous et la
+princesse.... Mais pourquoi me plaindre? les malheureux n'ont-ils pas
+toujours été sacrifiés... aux heureux... aux grands de ce monde?
+
+L'imperceptible accent d'amertume avec lequel Iris sembla prononcer ces
+derniers mots fit tressaillir M. de Brévannes; une idée nouvelle lui
+vint à l'esprit.
+
+Peut-être la fille de compagnie était-elle jalouse de sa maîtresse, et
+mécontente de sa position, quoi de plus naturel?
+
+Les gens de l'espèce de M. de Brévannes, si rusés qu'ils soient, sont
+presque toujours dupes de leur funeste dédain pour l'espèce humaine, et
+de leur propension à croire surtout aux mauvais sentiments. Au lieu de
+supposer, selon toute probabilité, que la mulâtresse était dévouée à sa
+maîtresse, et de se tenir prudemment sur la réserve, il suffit à M. de
+Brévannes, non pas même d'un mot, mais d'une seule inflexion de voix,
+pour croire Iris envieuse de madame de Hansfeld et peut-être même
+hostile à sa maîtresse.
+
+Il était d'autant plus porté à admettre cette hypothèse qu'elle servait
+parfaitement ses projets. Il eût été pour lui d'une haute importance
+d'avoir chez madame de Hansfeld un être à sa dévotion qui ne fût retenu
+par aucun lien de reconnaissance, par aucun scrupule de dévoûment.
+Voulant pourtant s'assurer de la réalité de son soupçon, il dit à Iris
+d'un ton affectueux de tendre intérêt:
+
+--Vous êtes heureuse? très heureuse auprès de la princesse... n'est-ce
+pas?
+
+La jeune fille comprit la portée de cette question, qu'elle avait très
+habilement amenée. Elle ne répondit pas d'abord, elle soupira, puis
+après un silence de quelques secondes, elle dit:
+
+--Oui, oui, très heureuse; et quand bien même je ne le serais pas, à
+quoi bon me plaindre?...
+
+Puis, dégageant brusquement son bras de celui de M. de Brévannes, elle
+courut vers la petite porte du jardin, restée entr'ouverte.
+
+Étonné de cette fuite soudaine, M. de Brévannes la suivit en disant:
+
+--Mais au moins je vous reverrai?...
+
+--Je ne sais, répondit-elle.
+
+--Mais quand cela? après demain? à la même heure?
+
+--Peut-être... et encore... non, non, plus jamais, je suis déjà assez
+malheureuse.
+
+Et la porte du jardin se referma sur M. de Brévannes.
+
+Celui-ci revint chez lui, on ne peut plus satisfait de sa première
+entrevue avec Iris....
+
+Iris, non moins satisfaite, alla rejoindre madame de Hansfeld, et lui
+rendre compte de son entrevue avec M. de Brévannes.
+
+La jeune fille se réservait, néanmoins, de supprimer certains détails se
+rapportant à un projet infernal récemment éclos dans sa pensée.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+RENCONTRE.
+
+
+Quelques jours après l'entrevue d'Iris et de M. de Brévannes, au moment
+où quatre heures venaient de sonner à l'église de Saint-Louis, un
+brouillard, rendu plus intense par le voisinage des deux bras de la
+Seine qui baignent l'île Saint-Louis, se répandit sur ce quartier
+solitaire.
+
+Environ à la hauteur de l'ancien hôtel de Bretonvilliers alors en
+démolition, le quai d'Orléans, n'étant pas encore revêtu d'un parapet,
+formait un talus très escarpé, qui, à cet endroit, encaissait la
+rivière.
+
+Un homme enveloppé d'un manteau se promenait lentement sur cette berge,
+s'arrêtant quelquefois pour regarder le rapide courant de la Seine,
+gonflée par les pluies d'hiver. Ce quartier, toujours si désert, était
+plongé dans un morne silence; la brume s'épaississait de plus en plus,
+cachait presque entièrement l'autre rive du fleuve, et, voilant à demi
+les bâtiments abattus de l'hôtel Bretonvilliers, leur donnait une
+apparence presque grandiose. Ces hautes murailles, en partie détruites,
+çà et là découpées à jour par de larges baies vides de fenêtres,
+dessinant leurs masses noircies par le temps sur le ciel gris,
+ressemblaient à des ruines imposantes.
+
+L'homme dont nous parlons contemplait avec tristesse l'aspect
+mélancolique de ce quartier. La tête baissée sur sa poitrine, il
+marchait lentement le long du talus, s'arrêtant de temps à autre pour
+écouter le murmure des eaux sur la grève, ou pour regarder d'un oeil
+fixe le courant du fleuve.
+
+Il fut tiré de sa rêverie par un bruit de pas; il leva la tête, et vit
+s'approcher un homme de grande stature, portant une longue barbe
+blanche, et marchant d'un pas ferme, quoiqu'il parût de temps à autre
+tâter le terrain avec sa canne.
+
+Le brouillard était devenu très épais: ce vieillard (le lecteur a déjà
+reconnu Pierre Raimond), dont la vue était faible et incertaine, au lieu
+de suivre la ligne du quai, avait beaucoup dévié à droite, et s'avançait
+directement vers l'homme au manteau, qu'il n'apercevait pas.
+
+Ce dernier, placé sur le bord du talus, se dérangea machinalement pour
+le laisser passer.
+
+Pierre Raimond atteignit le sommet de la berge, perdit l'équilibre,
+roula sur la pente de l'escarpement, et disparut dans le fleuve en
+étendant les bras et en poussant un cri affreux.
+
+Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.
+
+Se débarrasser de son manteau, se précipiter dans la Seine, et plonger
+pour arracher ce malheureux à la mort, tel fut le premier mouvement du
+prince de Hansfeld, car c'était lui qui se promenait sur ce quai désert,
+voisin, comme on le sait, de l'hôtel Lambert.
+
+Frêle, débile, mais d'une organisation très nerveuse, Arnold de Hansfeld
+pouvait, par une violente surexcitation, trouver dans son énergie une
+force passagère; après des efforts inouïs, il parvint à saisir Pierre
+Raimond.
+
+Le courant était si rapide que, pendant le peu d'instants que dura ce
+_sauvetage_ inespéré, les deux hommes se trouvèrent entraînés bien loin
+du talus, et heureusement vers un endroit du rivage très plane, très
+accessible, car les forces de M. de Hansfeld étaient à bout.
+
+Dans ce danger, Pierre Raimond, conservant tout son sang-froid, facilita
+les efforts de son sauveur au lieu de les paralyser, ainsi que cela
+arrive quelquefois dans ces luttes désespérées contre la mort.
+
+Lorsque M. de Hansfeld et Pierre Raimond furent en sûreté sur la grève,
+le vieux graveur eut, pour ainsi dire, à sauver à son tour son sauveur;
+à la force factice, fébrile du prince succéda un anéantissement complet.
+
+La nuit approchait, le crépuscule rendait la brume encore plus sombre;
+en vain Pierre Raimond appela du secours, le bruit du vent et des
+grandes eaux couvrit sa voix; vains appels d'ailleurs, il ne passait
+presque personne sur ces quais solitaires.
+
+M. de Hansfeld tremblait convulsivement; frêle et chétif, il lui avait
+fallu être deux fois courageux pour s'exposer à un si grand péril avec
+si peu de forces pour le surmonter. Le vieux graveur, encore robuste
+pour son âge, prit Arnold entre ses bras comme on prendrait un enfant,
+remonta la grève en marchant avec précaution, et atteignit un escalier
+qui conduisait au quai.
+
+Pierre Raimond se trouva en face de sa maison, située à l'angle de la
+rue Poultier et du quai d'Anjou.
+
+Aidé de son portier, le père de Berthe transporta M. de Hansfeld dans
+son appartement, et malgré son culte pour la chambre de sa fille, il l'y
+établit devant un bon feu.
+
+M. de Hansfeld commençait à reprendre connaissance; il regardait autour
+de lui avec étonnement.
+
+--Monsieur, je vous dois la vie... vous m'avez sauvé au risque de périr
+mille fois.... Les termes me manquent pour vous dire ma
+reconnaissance--s'écria le graveur.
+
+--Où suis-je!... Qui êtes-vous, monsieur?--dit Arnold de Hansfeld en
+cherchant à rassembler ses idées.
+
+--Remettez-vous, monsieur... voici ce qui est arrivé... Tout à l'heure,
+trompé par le brouillard et par la faiblesse de ma vue, j'ai dévié de
+mon chemin; je me suis trouvé, sans m'en apercevoir, sur le talus qui
+encaisse la rivière devant les démolitions de l'hôtel Bretonvilliers; je
+n'ai pu me retenir sur cette pente rapide, et je suis tombé à l'eau....
+Alors, n'écoutant que votre généreux dévouement....
+
+--Je me souviens de tout maintenant--dit le prince.--Je me souviens même
+que si mon premier mouvement a été de tâcher de vous arracher au péril
+qui vous menaçait, ma première pensée a été de craindre que ma bonne
+volonté vous fût fatale.... Je suis si faible qu'il vous a peut-être
+fallu vous défendre de mes maladroits efforts, et me sauver moi-même
+après vous être sauvé--dit M. de Hansfeld en souriant.
+
+--Non, non, monsieur, rassurez-vous; comme les coeurs braves et
+généreux, vous avez été fort... tant qu'il vous a fallu être fort pour
+m'arracher à une mort certaine.... Sauvé par vous, j'ai dû à mon tour
+venir en aide à votre faiblesse, car vous avez plus de courage que de
+force.... Je vous ai transporté ici, chez moi, Pierre Raimond, graveur.
+
+M. de Hansfeld allait sans doute se nommer à son tour, lorsque la porte
+de la chambre s'ouvrit. Pierre Raimond se retourna; Berthe, pâle, les
+yeux noyés de larmes, les traits bouleversés, se jeta dans ses bras en
+s'écriant:
+
+--Mon père, je n'ai plus de refuge que chez toi!...
+
+Berthe s'était, en entrant, si brusquement précipitée dans les bras de
+son père, qui, retourné vers elle, lui cachait complètement M. de
+Hansfeld, qu'elle n'avait pas aperçu ce dernier.
+
+--Il m'a chassée... chassée de chez lui,--murmura Berthe d'une voix
+entrecoupée de sanglots en tenant son père étroitement embrassé.
+
+--Mon enfant, nous ne sommes pas seuls--dit tout bas le vieillard.
+
+M. de Hansfeld avait tressailli de joie et de surprise à la vue de
+Berthe.... Il retrouvait en elle la jeune femme qui avait fait sur lui
+une si profonde impression à la Comédie-Française... impression qui
+s'était changée en une sorte d'amour vague, romanesque, idéal.
+
+On se souvient que la loge du prince était si obscure que madame de
+Brévannes, malgré sa curiosité, n'avait pu l'apercevoir.
+
+A ces mots de Pierre Raimond: «Nous ne sommes pas seuls,» Berthe,
+rougissant de confusion, fit un pas vers la porte.
+
+Mais Pierre Raimond prit sa fille par la main, et lui montrant M. de
+Hansfeld:
+
+--Ma fille... mon sauveur.
+
+--Que dites-vous, mon père?
+
+--Tout à l'heure, perdu au milieu du brouillard, me trompant de chemin,
+je suis tombé dans la rivière.
+
+--Grand Dieu!
+
+Et Berthe se précipita dans les bras du vieux graveur, le serra
+fortement contre son coeur, puis le regarda avec anxiété.
+
+--Monsieur se trouvait par hasard sur le quai--reprit Pierre Raimond--il
+m'a sauvé... Mais ses forces s'étaient épuisées dans la lutte, je l'ai
+transporté ici....
+
+--Ah! monsieur--s'écria Berthe--vous m'avez rendu mon père, alors que je
+n'ai peut-être jamais eu plus besoin de sa tendresse... et de sa
+protection!... Hélas! nous ne pouvons rien pour vous; mais Dieu se
+chargera d'acquitter notre dette....
+
+--Je suis trop payé, madame, en apprenant que j'ai rendu un père à sa
+fille.
+
+--Mais au moins que nous sachions à qui nous devons tant--dit Pierre
+Raimond.
+
+--Quel nom joindre à nos prières en priant Dieu de vous bénir?--ajouta
+Berthe.
+
+--Je m'appelle Arnold.... Arnold Schneider--dit M. de Hansfeld en
+rougissant et balbutiant un peu.
+
+Pierre Raimond attribua cet embarras à la modestie de son sauveur, et
+reprit:
+
+--Mais où pourrai-je aller, monsieur, vous rendre grâce de m'avoir
+conservé pour mon enfant?
+
+M. de Hansfeld rougit de nouveau; après un moment de silence il
+répondit:
+
+--Si vous le permettez, monsieur, c'est moi qui viendrai quelquefois
+m'informer de vous, et recevoir ainsi le prix de ce que vous appelez...
+ma bonne action....
+
+--Je n'insiste pas, monsieur--dit Pierre Raimond;--je conçois le
+sentiment qui vous fait nous cacher votre demeure, peut-être même votre
+vrai nom. Je respecterai votre réserve... seulement, soyez assez
+généreux pour venir quelquefois à moi, puisque vous ne me permettez pas
+d'aller à vous.... Promettez-le-moi... épargnez-moi jusqu'à l'apparence
+de l'ingratitude.
+
+--Je vous le promets, monsieur.... Mais je me sens tout à fait remis à
+cette heure; auriez-vous la bonté, si cela se peut, de me faire venir
+une voiture?... je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
+hospitalité.
+
+Le portier étant resté dans la chambre du graveur, Berthe alla lui dire
+d'amener un fiacre.
+
+Au bout de quelques instants, M. de Hansfeld sortit de la maison du
+graveur.
+
+Pierre Raimond quitta ses vêtements mouillés, et revint trouver sa
+fille.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+CHAGRINS.
+
+
+En le voyant, Berthe se jeta de nouveau dans ses bras en s'écriant:
+
+--Maintenant je puis sans crainte me livrer à ma joie... tu es là, tu es
+là.. et j'ai failli te perdre... toi... toi... pauvre père!... cela est
+horrible.... Je suis si heureuse de te voir que je ne puis croire que tu
+aies couru ce péril.... Non, non... quand je venais ici, quelque
+pressentiment m'aurait appris qu'un grand danger te menaçait... car
+enfin... ou n'est pas sur le point de perdre son père sans qu'un affreux
+brisement de coeur vous en avertisse....
+
+--Calme-toi, chère enfant, la Providence a eu pitié de nous. Aucun
+pressentiment ne t'a avertie parce que sans doute je devais être
+sauvé... Tu le vois--dit Pierre Raimond en souriant tristement--tu me
+rends aussi superstitieux que toi... mais n'oublions jamais ce que nous
+devons à ce généreux inconnu.
+
+--Oh! jamais... jamais je ne l'oublierai; mais je crains que ma
+reconnaissance se confonde et se perde dans ma joie de te revoir, bon,
+excellent père... maintenant je n'ai plus que toi au monde...--s'écria
+Berthe en fondant en larmes.
+
+Pierre Raimond serra tendrement les mains de Berthe dans les siennes et
+lui dit avec amertume:
+
+--Encore de nouveaux chagrins!... malheureuse enfant!...
+
+--Il ne m'aime plus!... je _lui_ suis à charge!... je lui suis
+odieuse!...--dit Berthe en fondant en larmes.
+
+--Oh! mes prédictions!...--s'écria douloureusement le vieillard.
+
+--Mon père, ne m'accablez pas!...
+
+--Ce n'est pas un reproche, pauvre petite.... Hélas! c'est un cri de
+satisfaction amère.... Mon amour pour toi ne m'avait pas trompé... Mais
+qu'y a-t-il donc encore?
+
+--Vous le savez, depuis la pénible scène qui eut lieu ici le
+surlendemain de notre arrivée, l'humeur de Charles s'est de plus en plus
+aigrie, surtout à dater du jour où nous sommes allés aux Français.
+Jusqu'alors au moins il avait gardé quelque mesure; il m'avait même
+exprimé son regret de s'être montré un peu dur envers vous.... Mais à
+partir de cette funeste représentation aux Français, je dis funeste,
+parce que le lendemain ont commencé pour moi de nouveaux tourments....
+
+--Et tu me les avais encore cachés? Lorsque tu es venue dimanche...
+pourquoi ne m'as-tu rien dit?
+
+--Je craignais tant de vous affliger.... Mais à présent... mes forces
+sont à bout. Si vous saviez, mon Dieu... si vous saviez....
+
+--Courage... mon enfant... courage. Explique-toi... dis-moi tout....
+
+--Eh bien, mon père... depuis cette représentation des Français,
+l'humeur de mon mari déjà très irritable... est devenue sombre et
+méchante. Je le voyais à peine... il sortait toute la journée et ne
+revenait qu'à une heure avancée de la nuit. A l'heure du repas, il était
+taciturne, préoccupé... deux ou trois fois il se leva de table avant la
+fin du dîner et alla se renfermer chez lui. Si je l'interrogeais sur les
+soucis qu'il paraissait avoir, il me répondait durement que cela ne me
+regardait pas... depuis je ne hasardais plus un mot à ce sujet.... Ce
+matin, pourtant... lui voyant l'air plus content que de coutume, je lui
+dis: Vous me paraissez mieux aujourd'hui que les autres jours,
+Charles.... Voilà tout... mon père, pas autre chose, je te le jure.
+
+--Pauvre enfant...--Continue.
+
+--Ses traits se rembrunirent aussitôt; il s'écria avec amertume:--A quoi
+cela me sert-il d'être mieux? A quoi bon espérer... si j'ai quelque
+chose à espérer... lorsque vous êtes là comme une chaîne à laquelle je
+suis désormais et pour toujours attaché... Maudit, maudit soit le jour
+où j'ai été assez faible pour vous épouser... pour donner, comme un sot,
+dans le piége que vous et votre père m'avez tendu....
+
+Le vieillard comprima un mouvement de colère, et reprit d'une voix
+ferme:--Et puis ensuite... mon enfant....
+
+--Ce reproche était si cruel, si blessant, si peu attendu, que je n'ai
+su que répondre... j'ai pleuré. Il s'est levé violemment en
+s'écriant:--_Quel supplice! oh! ma liberté! ma liberté_!... Mon Dieu...
+je ne le gêne en rien.... Pourtant, tout ce que je lui demande, c'est de
+me permettre de venir vous voir.
+
+--Oh! patience... patience...--s'écria le graveur d'une voix contenue.
+
+--Voyant qu'il me traitait ainsi--reprit Berthe--je m'écriai: Charles,
+voulez-vous vous séparer de moi? si je vous suis à charge, dites-le....
+
+--Eh bien! oui--me répondit-il en fureur--oui! vous m'êtes à charge;
+oui, je vous hais... car vous m'avez contraint de faire le plus sot des
+mariages..., et jamais je ne vous le pardonnerai...--Mais, mon Dieu--lui
+dis-je--qu'ai-je fait, qu'avez-vous à me reprocher?
+
+--Oh! rien! vous êtes trop adroite pour cela.... Vous savez bien que si
+vous me trompiez je vous tuerais, vous et votre complice. Ce n'est pas
+la vertu qui vous retient dans le devoir, c'est la peur.... En disant,
+ces mots, il est sorti violemment... et votre fille est venue vous
+trouver, mon père... car elle n'a plus que vous au monde--s'écria Berthe
+en fondant en larmes.
+
+--Cela devait être--dit Pierre Raimond;--ce coeur égoïste, ce caractère
+orgueilleux et têtu devait te faire payer cher... bien cher un jour...
+les sacrifices qu'il s'était imposés pour obtenir ta main... à tout
+prix. Mais cela ne peut pas se passer ainsi.. tu comprends bien qu'il
+faudra que j'empêche cet homme de torturer de la sorte mon enfant
+chérie; tu t'es toujours admirablement conduite envers lui.... Il ne te
+brisera pas comme un jouet de son caprice.
+
+--Mais que faire à cela? que faire?
+
+--Sois tranquille.... Dieu merci, j'ai encore de la force et de
+l'énergie.
+
+--Oh! de grâce, pas de scènes violentes!
+
+--Pas de violence... mais de la fermeté. J'ai le bon droit et la raison
+pour moi, je défends la cause de mon enfant... je suis tranquille. Mais
+d'abord, il me faut quitter ce logis.... Heureusement j'ai vécu assez
+économiquement avec ce que tu m'as forcé d'accepter pour avoir mis une
+petite somme de côté... Jointe à la vente de ce modeste mobilier... elle
+assurera mon entrée à Sainte-Périne.
+
+--Oh! mon père.... Jamais... jamais....
+
+--Berthe... mon enfant..., tu sais ce que je pense au sujet de ces
+asiles dus et ouverts à l'infortune honnête; et d'ailleurs, voyons,
+crois-tu que dans notre position je puisse avoir la moindre obligation à
+ton mari?
+
+--Non, sans doute.... Oh! jamais.... Après ses durs et humiliants
+reproches.
+
+--Eh bien donc!... que faire? comment vivre?
+
+--Ecoute, mon bon père.... Depuis la scène pénible qui a eu lieu ici...
+il y a quelques jours, lorsque mon mari a osé vous reprocher le secours
+qu'il vous accordait..., j'ai bien réfléchi à votre position, et j'ai,
+je crois, trouvé un bon moyen de l'améliorer... si vous voulez toutefois
+me seconder.
+
+--Parle... parle.
+
+--Hélas! je suis aussi pauvre que vous, mais il me reste, Dieu merci, le
+talent que vous m'avez donné... Autrefois, il nous aida à vivre....
+Depuis mon mariage, il a été ma consolation pendant de cruels moments de
+chagrins.... Il sera aujourd'hui notre ressource.
+
+--Chère enfant... que veux-tu dire?
+
+--Charles me laisse libre de vous consacrer les matinées du jeudi et du
+dimanche de chaque semaine.... Qui m'empêche ces jours-là d'avoir ici,
+comme autrefois, des écolières dans la chambre que vous m'avez
+conservée? je prierai quelques-unes de mes anciennes élèves de m'en
+chercher... et pour que l'amour-propre de mon mari n'en souffre pas, je
+donnerai, s'il le faut, les leçons sous mon nom de fille.... De la
+sorte, bon père, vous ne manquerez de rien, et....
+
+Pierre Raimond interrompit Berthe en la prenant dans ses bras avec
+attendrissement.
+
+--Pauvre chère enfant.... Non... je ne souffrirai pas que tu joignes les
+préoccupations de l'étude, du travail, à tes autres chagrins....
+
+--Oh! mon père, ce sera au contraire pour moi la plus charmante des
+consolations... voyons... me refuserez-vous le seul bonheur peut-être
+dont je puisse jouir?
+
+--Non... eh bien, non... mon enfant bien-aimée... cette résolution est
+noble, et belle... l'accepter... c'est l'apprécier ce qu'elle vaut....
+
+--Vous consentez...--s'écria Berthe avec une joie indicible.
+
+--J'y consens... et cette nouvelle marque de l'élévation de ton coeur
+m'impose plus que jamais le devoir d'exiger que ton mari te traite avec
+les égards, les soins, le respect que tu mérites, et aussi vrai que je
+m'appelle Pierre Raimond... non seulement je l'exigerai, mais je
+l'obtiendrai.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+DÉCOUVERTE.
+
+
+Madame de Hansfeld, continuant d'écrire à M. de Morville sous un nom
+supposé, avait reçu plusieurs réponses. Un matin (quelques jours après
+que M. de Hansfeld eut sauvé la vie du père de Berthe de Brévannes),
+Iris, revenant du bureau de la poste restante, apporta une lettre à sa
+maîtresse.
+
+Le coeur de la princesse battit de joie en reconnaissant l'écriture de
+M. de Morville.
+
+Celle lettre était ainsi conçue:
+
+«Voilà la cinquième fois que j'écris à ma mystérieuse amie, ses
+consolations me sont tellement douces et précieuses, elles me viennent
+si bien en aide pour supporter la tristesse où me plonge un amour
+malheureux, que je ne saurais trop la remercier de son tendre intérêt.
+Il y a pour moi un charme singulier dans ces confidences à la fois si
+vagues et si précises faites à une inconnue, qui apprécie l'état de mon
+coeur avec une délicatesse infinie.... J'ai été frappé de ce que vous me
+dites sur _le bonheur d'aimer même sans espoir, de même qu'on aime Dieu
+pour Dieu, et de trouver dans la seule dévotion à l'objet adoré une pure
+et ineffable félicité_. Vos pensées, à ce sujet, sont en tout si
+semblables aux miennes... et cela dans leurs nuances les plus
+insaisissables, qu'à force de m'en étonner, il m'est venu à l'esprit une
+idée absurde, bizarre, folle.... Cette idée est que... mais non... je
+n'oserai pas même vous l'écrire... du moins, avant de vous avoir avoué
+une autre de mes croyances.. Je suis fermement convaincu que deux
+personnes, passionnément éprises l'une de l'autre, doivent avoir sur
+l'amour certaines idées absolument semblables.... Aussi, en conséquence
+de toutes mes folles pensées, je suis assez fou pour conclure... que
+vous pourriez bien être... la femme que j'aime... sans espoir, et qui, à
+un bal de l'Opéra, m'a dit ces mots: _Faust_ et _Childe-Harold_... lors
+d'une soirée que je n'oublierai de ma vie.»
+
+En lisant ce passage, madame de Hansfeld tressaillit et devint pourpre
+de surprise, de bonheur et de confusion; elle continua de lire avec un
+violent battement de coeur.
+
+«Pardonnez-moi cet espoir insensé... Si je me trompe, ces mots seront
+incompréhensibles pour vous; si je ne me trompe pas, il peut néanmoins
+vous convenir que je _n'aie pas deviné_, alors vous me répondrez que je
+suis dans l'erreur, et notre correspondance continuera comme par le
+passé.
+
+«Maintenant, par quel pressentiment, par quel instinct ai-je été amené
+à croire que ces lettres m'étaient écrites par vous? Je l'ignore....
+Sans doute la présence de l'être aimé se manifeste en tout et partout,
+même malgré le mystère qui semble le plus impénétrable. Si l'on
+distingue entre mille voix... une voix adorée, pourquoi ne
+reconnaîtrait-on pas de même l'esprit, la pensée de la femme que l'on
+chérit? Si je ne me suis pas trompé... ce phénomène s'expliquerait plus
+encore par la sincérité que par la sagacité de mon amour. Alors... je
+vous en supplie, ne me refusez pas la seule consolation qui me reste...
+j'allais presque dire qui nous reste. Songez à tout le bonheur que nous
+pouvons encore espérer de cette correspondance... et puis quelle
+confiance absolue, aveugle, doit nous donner l'un pour l'autre mon
+étrange découverte! Ne prouverait-elle pas autant en faveur de votre
+amour que du mien? Vous ne m'avez pas écrit un mot qui pût vous déceler,
+et pourtant je vous ai reconnue.... Oh! de grâce, répondez-moi! Oui,
+nous pouvons être encore bien heureux, malgré la barrière
+infranchissable qui nous sépare. Croyant n'être pas aimé de vous, je
+vous fuyais obstinément, dans la crainte d'augmenter encore les chagrins
+d'une passion déjà si malheureuse; mais si vous la partagiez... pourquoi
+me refuseriez-vous le bonheur de vous rencontrer souvent... tout en
+restant, aux yeux du monde, étrangers l'un à l'autre? J'ai juré... non
+de ne plus vous aimer, cela m'était impossible; mais j'ai juré, lors
+même que vous répondriez à mon amour, de ne jamais porter atteinte à la
+sainteté de vos devoirs, et de ne jamais me présenter chez vous. En
+restant fidèle, comme je le dois, à ce serment, quels seraient nos
+torts? qu'aurions-nous à redouter? N'êtes-vous pas liée par votre amour
+comme je le suis par ma parole... parole dont je ne serais délié que le
+jour où je _pourrais aspirer à votre main_?
+
+«Mais à quoi bon entrer dans de pareils détails si mon coeur se
+trompe... si vous n'êtes pas _vous_? Un mot encore... si j'ai deviné
+juste, je vous le jure sur l'honneur, personne au monde ne m'a rien dit
+qui put me faire soupçonner que vous m'écriviez.... Cette découverte est
+un de ces miracles de l'amour, qui ne semblent impossibles qu'aux impies
+et aux athées.
+
+«L. DE M.»
+
+A la lecture de cette lettre, Paula fut pour ainsi dire éblouie. Cette
+preuve éclatante de divination dans l'amour la confondait et la
+ravissait à la fois. Ne fallait-il pas aimer immensément pour arriver à
+ce point de pénétration?
+
+Madame de Hansfeld croyait avec raison M. de Morville incapable d'un
+mensonge; aussi elle se livrait en toute sécurité aux enchantements de
+cette lettre, qu'elle relut plusieurs fois avec adoration.
+
+Involontairement la princesse ressentit une sorte de frisson à ce
+passage où M. de Morville disait clairement qu'il ne serait délié de
+son serment que si elle devenait veuve.
+
+Pour la première fois de sa vie, madame de Hansfeld eut une pensé qui
+lui fit horreur, et qu'elle se reprocha comme un crime.
+
+Elle chercha, pour ainsi dire, un refuge dans les nobles sentiments que
+devait lui inspirer l'amour de M. de Morville; comme lui, elle vit un
+avenir de bonheur dans cet attachement pur et ignoré. Il échapperait au
+moins à la grossière malignité du monde, et conserverait, caché dans
+l'ombre, toute sa délicatesse, toute sa fleur, tout son parfum....
+
+Écrire souvent à M. de Morville, l'apercevoir quelquefois, se savoir
+aimée de lui... lui répéter sans cesse qu'elle l'aimait... n'avoir
+jamais à rougir de cette affection si passionnément partagée... quelles
+brillantes, quelles radieuses espérances!
+
+Un léger frappement qu'elle entendit à sa porte rappela madame de
+Hansfeld à elle-même. Elle serra la lettre de M. de Morville dans un
+meuble à secret, et dit:
+
+--Entrez.
+
+La porte s'ouvrit, le prince de Hansfeld entra chez sa femme.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+DOULEUR.
+
+
+La physionomie du prince était froide et hautaine. On aurait
+difficilement cru que ses traits fins, mélancoliques et d'une
+délicatesse toute juvénile, pussent se prêter à cette expression de
+dureté glaciale.
+
+La princesse regarda son mari avec autant de surprise que d'inquiétude.
+Jamais elle ne lui avait vu un pareil visage. Arnold était pâle et vêtu
+de noir.
+
+Voulant dissimuler son embarras, Paula lui dit:
+
+--Êtes-vous dans l'intention de sortir ce soir... Arnold?
+
+--Non, madame... je vous prie de m'accorder quelques moments....
+
+--Je vous écoute.
+
+--J'ai décidé que nous quitterions cet hôtel....
+
+--Comme il vous plaira, monsieur; seulement, après les dépenses toutes
+récentes que vous y avez faites....
+
+--Cela me regarde.
+
+--Je n'ai plus la moindre objection à élever. Je vous avouerai même
+franchement... que je suis fort contente d'abandonner ce quartier désert
+où vous aviez absolument voulu habiter.
+
+--Je suis si bizarre, si original.... Mais voici qui vous paraîtra,
+madame, plus original et plus bizarre encore... nous quitterons cet
+hôtel après-demain.
+
+--Et où irons-nous loger, monsieur?
+
+--Vous partirez pour l'Allemagne.
+
+--Vous dites, monsieur?
+
+--Que vous partirez pour l'Allemagne.
+
+--C'est une plaisanterie, sans doute?
+
+--Je n'ai guère l'habitude de plaisanter.
+
+--En ce cas, monsieur, puis-je savoir pour quel motif vous quittez si
+brusquement Paris au milieu de l'hiver?
+
+--Je ne quitte pas Paris... madame... mais _vous_, vous quitterez Paris
+après-demain.... Dans un mois, j'irai probablement vous rejoindre.... Je
+l'ai résolu... cela sera.
+
+Madame de Hansfeld regardait le prince avec stupeur. Souvent il s'était
+montré courroucé, violent; mais au milieu de ces emportements dont Paula
+cherchait en vain la cause, il y avait des élans de passion, des cris de
+désespoir dont elle était aussi apitoyée que blessée; jamais de sa vie
+le prince ne lui avait parlé de ce ton froid, dur et tranchant. Elle
+répondit donc avec une sorte de crainte causée par la surprise:
+
+--J'espère, monsieur, que vous n'insisterez pas sur ce projet de voyage,
+lorsque vous saurez qu'il me serait extrêmement désagréable de quitter
+Paris en ce moment.
+
+--Vous vous trompez, madame... vous partirez..
+
+--Monsieur....
+
+--Madame... après-demain vous partirez.
+
+--Je ne partirai pas....
+
+--Vraiment?
+
+--D'ailleurs, je suis bien folle de prendre au sérieux ce que vous me
+dites.... Quelquefois vos idées sont tellement... bizarres, vos caprices
+si étranges, vos volontés si éphémères, qu'il y a de l'enfantillage à
+moi de m'inquiéter de cette nouvelle fantaisie.
+
+--Peu m'importe, madame, que vous vous inquiétiez, pourvu que prévenue
+vous obéissiez.
+
+--Obéir... le mot est un peu dur... monsieur....
+
+--Il est juste.
+
+--Ainsi, monsieur... c'est un ordre?
+
+--Un ordre.
+
+--Si j'étais capable de m'y soumettre, avouez au moins qu'il serait bien
+tyrannique....
+
+--Je serais très indulgent.
+
+--Indulgent!... Et qu'avez-vous à me reprocher, monsieur? N'est-ce pas
+moi... qui ai mille fois été indulgente de supporter vos emportements,
+de les soigneusement cacher à tout le monde.... Ne m'avez-vous pas cent
+fois répété que, bien que nous vécussions sous le même toit... j'étais
+libre de mes actions.... Il est vrai que bientôt après vous veniez tout
+éploré renier vos paroles. Encore une fois, monsieur, tenez, j'ai tort
+de vous répondre.... Je suis sans doute à cette heure, et comme vous,
+dupe d'une aberration de votre esprit.
+
+--Je suis fou, n'est-ce pas, ainsi que mes bizarreries semblent le faire
+croire? Oh! il n'a pas tenu à vous que ces apparences, dont vous étiez
+la seule cause, que j'affectais par compassion pour vous (vous ne
+méritez pas que je vous explique le sens de ces paroles); il n'a pas
+tenu à vous, dis-je, que ces apparences ne devinssent une réalité...
+Mais je croyais au moins qu'éclairée par ces alternatives de passion et
+d'horreur....
+
+--D'horreur!--s'écria la princesse.
+
+--D'horreur--reprit froidement le prince;--je croyais que vous auriez
+compris l'énormité de vos forfaits et l'opiniâtreté de ma passion qui
+leur survivait.... Mais non!... pas même cela.... Heureusement pour moi,
+à cette heure la passion est morte; votre dernier trait l'a tuée....
+Mais l'horreur survit... l'horreur, entendez-vous bien?
+
+--Je vous entends, mon Dieu... mais je ne vous comprends pas.
+
+--Mais je vous ai aimée, vous portez mon nom... cet abominable secret
+restera donc enseveli entre vous et moi. Ainsi donc, partez... au nom du
+ciel, partez... et remerciez-moi à genoux d'être aussi clément que je
+le suis.
+
+Madame de Hansfeld regardait son mari avec épouvante; elle n'avait à se
+reprocher que son amour pour M. de Morville, et cet amour ne méritait
+pas les reproches affreux dont l'accablait le prince. Celui-ci pourtant
+semblait plein de raison; il n'y avait rien d'égaré dans son regard,
+d'altéré dans son accent. Voulant voir s'il ferait allusion à l'amour
+qu'elle ressentait pour M. de Morville, amour que, par un hasard
+inexplicable, M. de Hansfeld avait peut-être pénétré, elle lui dit:
+
+--Lorsque je vous ai épousé, monsieur, je vous l'ai dit loyalement...
+mon coeur n'était pas libre... j'ai aimé, passionnément aimé... Ce que
+je vous disais alors, à cette heure je vous le répète.... Je ne vous
+aime pas d'amour; mais devant Dieu qui m'entend, jamais je ne vous ai
+été infidèle....
+
+--M'être infidèle!--s'écria le prince--ce serait une action louable
+auprès des crimes que vous avez commis.
+
+--Moi!--s'écria Paula en joignant les mains avec force--mais c'est une
+calomnie aussi infâme qu'absurde....
+
+--Comment... vous oserez nier qu'hier soir.... Oh! non, jamais!--s'écria
+le prince en frémissant;--jamais machination plus infernale n'est entrée
+dans une tête humaine. J'ai frissonné d'épouvante autant que de
+surprise.... Et vous n'êtes pas à genoux... devant moi, les mains
+suppliantes.... Et vous êtes là, froide, méprisante.... Mais vous ne
+savez donc pas qu'il y a des juges et un échafaud, madame!
+
+Paula, cette fois, trembla.
+
+Jusqu'alors elle n'avait souffert des bizarreries de M. de Hansfeld que
+dans ses accès de colère ou plutôt de douleur désespérée. Il lui avait
+fait de vagues reproches, presque toujours suspendus par des réticences;
+mais jamais il n'avait formulé contre elle une accusation aussi précise,
+aussi terrible.
+
+La princesse crut sincèrement que la raison d'Arnold était égarée.
+Celui-ci prit la stupeur de la princesse pour un aveu tacite, et lui dit
+d'une voix plus calme, mais avec une indignation profonde et concentrée:
+
+--Vous voyez bien qu'il faut que vous partiez, madame, non par égard
+pour vous, mais par égard pour mon nom.... Je serai censé vous
+accompagner. Je passe pour fou--ajouta-t-il avec un sourire amer--on ne
+s'étonnera pas de mon départ précipité. Je resterai ici sous un nom
+emprunté. Excepté madame de Lormoy et un homme de ses amis qui est venu
+dans sa loge, personne ne me connaît; cette fable sera donc facilement
+admise.... D'ailleurs, je fréquenterai peu le monde; et dans un mois ou
+deux, avant peut-être, je quitterai Paris pour aller vous rejoindre en
+Bohème, où vous vous rendrez sous la conduite de Frantz, qui a mes
+ordres.... Alors je vous dirai mes volontés, sinon je vous les écrirai.
+Ce soir, vous irez à l'Opéra; on répandra le bruit de mon départ
+subit.... Ce sera une bizarrerie de plus; vous pourrez l'attribuer à
+l'aberration de mon caractère... on y croira sans peine. Vous partirez
+dans une voiture fermée; tous mes gens vous suivront; on croira
+facilement que je vous ai accompagnée. Un mot encore. Le mépris et
+l'exécration que vous m'inspirez sont tels, que je tiens à vous bien
+persuader que c'est non par clémence, mais par respect pour mon nom que
+je ne dévoile pas ici tous vos crimes.... Mais prenez bien garde; à la
+moindre hésitation de votre part à m'obéir, soit ici, soit ailleurs, je
+surmonte ce dégoût, et je vous abandonne à la vengeance divine et
+humaine.
+
+Et le prince sortit.
+
+Madame de Hansfeld l'avait écouté sans l'interrompre, se disant qu'il
+fallait toujours se garder de contrarier les fous.
+
+Iris entra d'un air effrayé:
+
+--Ah! marraine... quel malheur!--s'écria-t-elle.
+
+--Qu'as-tu?...
+
+--D'après vos ordres, je suis allée au troisième rendez-vous que m'a
+donné Charles de Brévannes....
+
+--Eh bien!
+
+--Je lui ai dit que vous ne vouliez pas consentir à le voir....
+
+--Ensuite!
+
+--Il s'est écrié les yeux brillants de fureur:
+
+«Dis à ta maîtresse que je suis là... que si elle ne me donne pas un
+rendez-vous prochain où tu assisteras... j'y consens... ce soir je
+répands partout l'histoire de Raphaël Monti... ta maîtresse me
+comprendra...»
+
+--Il a dit cela... il a dit cela?...
+
+--Et il a ajouté: «Elle doit savoir que je puis la perdre, et je la
+perdrai.»
+
+--Malheur!... malheur à moi! Et M. de Morville?... Que pensera-t-il de
+moi?... Il croira ces calomnies... le malheureux Raphaël y a bien cru!
+
+--Vous lui indiquerez un rendez-vous dans un endroit retiré... Le
+Luxembourg, m'a-t-il dit, ou le Jardin-des-Plantes.... Vous y viendrez
+avec moi... et il s'y trouvera.... Sinon... il parlera. Que faire?...
+que faire?... Ce méchant homme est capable de tout....
+
+Après quelques moments de réflexion, Paula dit à Iris d'une voix ferme:
+
+--Donnez-moi... du papier... une plume....
+
+--Que voulez-vous faire?
+
+--Donner à M. de Brévannes un rendez-vous où tu viendras.
+
+--Y pensez-vous, marraine: écrire... laisser une lettre de vous entre
+les mains de cet homme? Quelle imprudence!... Mais.... Il ne connaît pas
+votre écriture?
+
+--Non....
+
+--Si j'écrivais pour vous.
+
+--Tu as raison... écris....
+
+_Après-demain, à dix heures, au Jardin-des-Plantes_... _sous le cèdre du
+labyrinthe_....
+
+--As-tu écrit?
+
+--Oui, marraine.
+
+--Signe... _Paula Monti_.
+
+--Et s'il veut abuser de ce billet, dit Iris après avoir signé, il sera
+dupe de sa propre infamie....
+
+--Quand lui remettras-tu cette lettre?
+
+--A l'instant.... Il attend votre réponse à la petite porte du quai
+d'Anjou.
+
+--Va vite et reviens....
+
+--Et j'aurai bien des choses à vous dire que j'apprends à l'instant.
+
+--Qu'est-ce?
+
+--Depuis huit jours... le prince est allé quatre fois chez un vieil
+homme, nommé Pierre Raimond, qui demeure ici près....
+
+--Et qu'importe!
+
+--Mais Pierre Raimond est le père de Berthe de Brévannes, que vous
+trouvez si jolie.
+
+--Que dis-tu?
+
+--Et c'est chez Pierre Raimond que Berthe a deux fois rencontré le
+prince....
+
+--Lui... lui?
+
+--Sous un faux nom... sous celui d'Arnold Schneider....
+
+--Ah! maintenant... je comprends tout--s'écria la princesse en mettant
+ses deux mains sur son front.
+
+--Quoi donc, marraine?
+
+--Tu le sauras plus tard... laisse-moi.
+
+Iris sortit.
+
+Quelques minutes après, trompé par les perfides paroles d'Iris, M. de
+Brévannes, ivre d'une espérance insensée, couvrait de baisers passionnés
+le billet qu'il croyait avoir été écrit par la princesse de Hansfeld.
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+
+CHAPITRE I.
+
+I. Le bal de l'Opéra
+
+II. Une intrigue
+
+III. Le domino
+
+IV. Paula Monti
+
+V. L'aveu
+
+VI. M. de Brévannes
+
+VII. Madame de Brévannes
+
+VIII. Le retour
+
+IX. Le récit
+
+X. Le prince de Hansfeld
+
+XI. Le père et la fille
+
+XII. Le beau-père et le gendre
+
+XIII. Une première représentation
+
+XIV. Premières loges, n° 7
+
+XV. Loge de première, n° 29
+
+XVI. Les stalles d'amis
+
+XVII. Entr'actes. Loge n° 7
+
+XVIII. La sortie
+
+XIX. La poste restante
+
+XX. L'émissaire
+
+XXI. L'entretien
+
+XXII. Rencontre
+
+XXIII. Chagrins
+
+XXIV. Découverte
+
+XXV. Douleur
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome I, by Eugène Sue
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME I ***
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+