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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Paula Monti, Tome I + ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine + +Author: Eugène Sue + +Release Date: October 14, 2005 [EBook #16875] +[Last updated on Novevember 4, 2007] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME I *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +PAULA MONTI OU L'HOTEL LAMBERT + + +HISTOIRE CONTEMPORAINE +PAR +EUGÈNE SÜE. + +TOME PREMIER. + +PARIS +PAULIN, ÉDITEUR +RUE RICHELIEU, 60. + +1845 + +IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11. + + + +PAULA MONTI. + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +LE BAL DE L'OPÉRA. + + +En 1837, le bal de l'Opéra n'était pas encore tout à fait envahi par +cette cohue de danseurs frénétiques et échevelés, _chicards_ et +_chicandards_ (cela se dit ainsi), qui, de nos jours, ont presque +entièrement banni de ces réunions les anciennes traditions de +l'_intrigue_ et ce ton de bonne compagnie qui n'ôtait rien au piquant +des aventures. + +Alors, comme aujourd'hui, les gens du monde se rassemblaient autour d'un +_grand coffre_ placé dans le corridor des premières loges, entre les +deux portes du foyer de l'Opéra. + +Les privilégiés se faisaient un siège de ce coffre et le partageaient +souvent avec quelques dominos égrillards qui n'étaient pas toujours du +_monde_, mais qui le connaissaient assez par ouï-dire pour faire assaut +de médisance avec les plus médisants. + +Au dernier bal du mois de janvier 1837, vers deux heures du matin, un +assez grand nombre d'hommes se pressaient autour d'un domino féminin +assis sur le coffre dont nous avons parlé. + +De bruyants éclats de rire accueillaient les paroles de cette femme. +Elle ne manquait pas d'esprit; mais certaines expressions vulgaires et +le mode de _tutoiement_ qu'elle employait prouvaient qu'elle +n'appartenait pas à la très bonne compagnie, quoiqu'elle parût +parfaitement instruite de ce qui se passait dans la société la plus +choisie, la plus exclusive. + +On riait encore d'une des dernières saillies de ce domino, lorsque, +avisant un jeune homme qui traversait le corridor d'un air affairé pour +entrer dans le foyer, cette femme lui dit: + +--Bonsoir, Fierval... où vas-tu donc? Tu parais bien occupé; est-ce que +tu cherches la belle princesse de Hansfeld, à qui tu fais une cour si +assidue? Tu perdras ton temps, je t'en préviens; elle n'est pas femme à +aller au bal de l'Opéra.... C'est une rude vertu; vous vous brûlerez +tous à la chandelle, beaux papillons! + +M. de Fierval s'arrêta et répondit en sonnant: + +--Beau masque, j'admire en effet beaucoup madame la princesse de +Hansfeld; mais j'ai trop peu de mérite pour prétendre le moins du monde +à être distingué par elle. + +--Ah! mon Dieu! quel ton formaliste et respectueux! on dirait que tu +espères être entendu par la princesse! + +--Je n'ai jamais parlé de madame de Hansfeld qu'avec le respect qu'elle +inspire à tout le monde--dit M. de Fierval. + +--Tu crois peut-être que la princesse... c'est moi? + +--Il faudrait pour cela, beau masque, que vous eussiez au moins sa +taille, et il s'en faut de beaucoup. + +--Madame de Hansfeld au bal de l'Opéra?--dit un des hommes du groupe qui +entourait le domino--le fait est que ce serait curieux. + +--Pourquoi donc?--demanda le domino. + +--Elle demeure trop loin... hôtel Lambert... en face de l'île Louviers. +Autant venir de Londres. + +--Cette plaisanterie sur les quartiers perdus est bien usée...--reprit +le domino.--Ce qui est vrai, c'est que madame de Hansfeld est trop prude +pour commettre une telle légèreté, elle que l'on voit chaque jour à +l'église.... + +--Mais le bal de l'Opéra n'a été inventé que pour favoriser, au moins +une fois par an, les légèretés des prudes--dit un nouvel arrivant, qui +s'était mêlé au cercle sans qu'on le remarquât. + +Ce personnage fut accueilli par de grandes exclamations de surprise. + +--Eh! c'est Brévannes; d'où sors-tu donc? + +--Il arrive sans doute de Lorraine. + +--Te voilà, mauvais sujet? + +--Sa première visite est pour le bal de l'Opéra, c'est de règle. + +--Il vient revoir ses anciennes mauvaises connaissances. + +--Ou en faire de nouvelles. + +--Il est allé se mettre au vert dans ses terres. + +--Comme ça lui a profité! + +--On ne le reconnaîtra plus au foyer de la danse. + +--Je parie qu'il a laissé sa femme à la campagne, afin de mener plus à +son aise la vie de garçon. + +--Voilà toujours comme finissent les mariages d'inclination. + +--Nous avons arrangé un souper pour ce soir... Brévannes. + +--Tu y viendras, ça te remettra au fait de Paris. + +M. de Brévannes était un homme de trente-cinq ans environ, d'un teint +fort brun, presque olivâtre; sa figure, assez régulière, avait une rare +expression d'énergie. Ses cheveux, ses sourcils et sa barbe très noirs +lui donnaient l'air dur; ses manières étaient distinguées, sa mise +simple de bon goût. + +Après avoir écouté les nombreuses interpellations qu'on lui adressait, +M. de Brévannes dit en riant: + +--Maintenant j'essaierai de répondre, puisqu'on m'en laisse le loisir; +mes réponses, ne seront pas longues. Je suis arrivé hier de Lorraine. Je +suis meilleur mari que vous ne le pensez, car j'ai ramené ma femme à +Paris. + +--Madame de Brévannes t'aurait peut-être trouvé encore meilleur mari si +tu l'avais laissée en Lorraine--dit le domino;--mais tu es trop jaloux +pour cela. + +--Vraiment? reprit M. de Brévannes en regardant le masque avec +curiosité--je suis jaloux? + +--Aussi jaloux qu'opiniâtre... c'est tout dire. + +--Le fait est--reprit M. de Fierval--que, lorsque ce diable de Brévannes +a mis quelque chose dans sa tête.... + +--Cela y reste--dit en riant M. de Brévannes;--je méritais d'être +Breton. Aussi, beau masque, puisque tu me connais si bien, tu dois +savoir ma devise:--_vouloir c'est pouvoir_. + +--Et comme tu crains qu'à son tour ta femme ne te prouve aussi que... +_vouloir c'est pouvoir_, tu es jaloux comme un tigre. + +--Jaloux?... moi? Allons donc... tu me vantes.... Je ne mérite pas cet +éloge.... + +--Ce n'est pas un éloge, car tu es aussi infidèle que jaloux, ou, si tu +le préfères, aussi orgueilleux que volage. C'était bien la peine de +faire un mariage d'amour et d'épouser une fille du peuple.... Pauvre +Berthe Raimond! je suis sûre qu'elle paye cher ce que les sots appellent +son élévation--dit le domino avec ironie. + +M. de Brévannes fronça imperceptiblement le sourcil; ce nuage passé, il +reprit gaiement: + +--Beau masque, tu te trompes; ma femme est la plus heureuse des femmes, +je suis le plus heureux des hommes; ainsi notre _ménage_ n'offre aucune +prise à la médisance... ne parlons donc plus de moi. Je suis une mode de +l'an passé. + +--Tu es trop modeste... tu es toujours, sous le rapport de la médisance, +très à la mode. Préfères-tu que nous causions de ton voyage d'Italie? + +M. de Brévannes dissimula un nouveau mouvement d'impatience; le domino +semblait connaître à merveille les endroits vulnérables de l'homme qu'il +intriguait. + +--Sois donc généreux, méchant masque--répondit M. de Brévannes--immole +maintenant d'autres victimes.... Tu me sembles très bien instruit; +mets-moi un peu au fait des histoires du jour.... Quelles sont les +femmes à la mode? Leurs adorateurs de l'autre hiver durent-ils encore +cette saison? Ont-ils impunément traversé l'épreuve de l'absence, de +l'été, des voyages? + +--Allons, j'ai pitié de toi... ou plutôt je te réserve pour une +meilleure occasion--reprit le domino.--Tu parles de nouvelles beautés? +Justement nous nous entretenions tout à l'heure... de la femme la plus à +la mode de cet hiver... une belle étrangère... la princesse de +Hansfeld.... + +--Rien qu'à ce nom--dit M. de Brévannes--on voit qu'il s'agit d'une +Allemande... blonde et vaporeuse comme une mélodie de Schubert, j'en +suis sûr. + +--Tu te trompes--dit le domino--elle est brune et sauvage comme la +jalouse passion d'Othello... pour suivre ta comparaison musicale et +ampoulée. + +--Est-ce qu'il y a aussi un prince de Hansfeld?--demanda M. de +Brévannes. + +--Certainement.... + +--Et ce cher prince, à quelle école appartient-il? A l'école allemande, +italienne?... ou à l'école... des maris? + +--Tu en demandes plus qu'on n'en sait. + +--Comment! cette belle princesse serait mariée à un prince _in +partibus_? + +--Pas du tout--reprit M. de Fierval--le prince est ici, mais personne ne +l'a encore vu; il ne va jamais dans le monde. On en parle comme d'un +être bizarre, excentrique... on fait sur lui les récits les plus +extravagants. + +--On assure qu'il est complètement idiot--dit l'un. + +--J'ai entendu soutenir que c'était un homme de génie--reprit un autre. + +--Pour vous mettre d'accord, messieurs, il faut avouer que cela se +ressemble quelquefois beaucoup--dit Brévannes--surtout quand l'homme de +génie est _au repos_. Et le prince est-il jeune ou vieux? + +--On ne le connaît pas--dit Fierval;--ceux-ci prétendent qu'on le tient +en charte privée, de crainte que ses étrangetés ne donnent à rire.... + +--Ceux-là, au contraire, affirment qu'il a un si souverain mépris pour +le monde, ou tant d'amour pour la science, qu'il ne sort jamais de chez +lui. + +--Diable! dit M. de Brévannes--c'est un personnage très mystérieux que +cet Allemand; comme mari, il doit être fort commode. Sait-on qui +s'occupe de la princesse? + +--Personne--dit Fierval. + +--Tout le monde!--s'écria le domino. + +--C'est la même chose--reprit M. de Brévannes.--Mais cette madame de +Hansfeld est donc bien séduisante? + +--Je suis femme... et je suis obligée d'avouer que l'on ne peut rien +voir de plus remarquablement beau--dit le domino. + +--Elle a surtout des yeux... des yeux... oh!... on n'a jamais vu des +yeux pareils--dit M. de Fierval. + +--Quant à sa taille--ajouta le domino--c'est une perfection... de +contrastes... imposante comme une reine, svelte et souple comme une +bayadère. + +--Ces louanges-là sont bien près de devenir des méchancetés, beau +masque--dit Brévannes. + +--Vraiment--reprit Fierval--il n'y a personne à comparer à la princesse +pour la taille, pour la dignité, pour la grâce, pour la distinction des +traits. Et puis son regard a quelque chose de sombre, d'ardent et de +fier, qui contraste avec le calme habituel de sa physionomie. + +--Moi, je l'avoue, il me semble que madame de Hansfeld a quelque chose +de sinistre dans la figure... si beaux que soient ses yeux, on dirait +des yeux... diaboliques. + +--Peste! cela devient intéressant--s'écria M. de Brévannes;--la +princesse est une véritable héroïne de roman moderne. Après tout ce que +je viens d'entendre dire sur sa figure, je n'ose vous parler de son +esprit. Ordinairement on n'exulte certaines miraculeuses perfections +qu'aux dépens des imperfections les plus prononcées. + +--Tu te trompes--dit le domino.--Ceux qui ont entendu parler madame de +Hansfeld, et ceux-là sont rares, la disent aussi spirituelle que belle. + +--C'est vrai--reprit Fierval;--on peut seulement lui reprocher sa +sauvagerie, qui s'effarouche des plaisanteries les plus innocentes. + +--Il faut que la princesse y prenne garde--dit le domino.--Si ses +affections de pruderie durent encore quelque temps, elle se verra aussi +abandonnée des hommes que recherchée des femmes, qui à cette heure la +redoutent encore, ne sachant pas si son rigorisme est réel ou affecté. + +--Mais--dit M. de Brévannes--qui peut faire supposer la princesse +capable d'hypocrisie? + +--Rien. Elle est très pieuse--reprit M. de Fierval. + +--Dis donc dévote--reprit le domino--ça n'est pas la même chose. + +--Quand on aime si passionnément l'église--dit un autre--on aime moins +les salons et on donne moins de soin à sa toilette. + +--Voilà qui est injuste--dit M. de Fierval en souriant.--La princesse +s'habille toujours de la même manière et avec la plus grande simplicité: +le soir une robe de velours noir ou grenat foncé avec ses cheveux en +bandeaux. + +--Oui; mais ces robes, admirablement coupées, laissent admirer des +épaules ravissantes, des bras d'une perfection rare, une taille de +créole, un pied de Cendrillon, et quel luxe de pierreries! + +--Autre injustice!--s'écria M. de Fierval,--elle ne porte qu'un simple +ruban de velours noir ou grenat autour du cou, assorti à la couleur de +sa robe.... + +--Oui--reprit le domino--et ce pauvre petit ruban est attaché par un +modeste fermoir composé d'une seule pierre.... Il est vrai que c'est un +diamant, un rubis ou un saphir de vingt ou trente mille francs.... La +princesse possède, entre autres merveilles, une émeraude grosse comme +une noix. + +--Ça n'est toujours que l'accessoire du ruban de velours--dit gaiement +M. de Fierval. + +--Mais le prince, le prince m'inquiète... moi--reprit M. de +Brévannes.--Sérieusement, est-il aussi mystérieux qu'on le dit? + +--Sérieusement, reprit M. de Fierval.--Après avoir demeuré quelque temps +rue Saint-Guillaume, il est allé se loger sur le quai d'Anjou, au +Diable-Vert, dans cet ancien et immense hôtel Lambert. Une femme de ma +connaissance, madame de Lormoy, est allée rendre visite à la princesse; +elle n'a pas vu le prince, on l'a dit souffrant. Il paraît que rien +n'est plus triste que ce palais énorme, où l'on est comme perdu, où l'on +n'entend pas plus de bruit qu'au milieu d'une plaine, tant ces rues et +ces quais sont déserts. + +Puisque vous connaissez des personnes qui ont pénétré dans cette +habitation mystérieuse, mon cher Fierval--dit un autre--est-il vrai que +la princesse a toujours à côté d'elle une espèce de nain ou de naine, +nègre ou négresse, mais difforme? + +--Quelle exagération! dit M. de Fierval en riant. + +Et _voilà justement comme on écrit l'histoire_! + +--Le nain ou la naine n'existe pas. + +--Je suis désolé, messieurs, de détruire vos illusions. Madame de +Lormoy, qui, je vous le répète, va souvent à l'hôtel Lambert, a +seulement remarqué la fille de compagnie de madame de Hansfeld; c'est +une très jeune personne qui n'est pas négresse, mais dont le teint est +cuivré, et dont les traits ont le caractère arabe. + +Voilà nécessairement la source d'où est sortie la naine noire et +difforme. + +--C'est dommage, je regrette le nain nègre et hideux; c'était +furieusement moyen-âge! dit M. de Brévannes. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE II. + +UNE INTRIGUE. + + +Un assez grand attroupement de curieux, formé autour du coffre où +trônait le domino dont nous avons parlé, écoutait avidement les bizarres +versions qui circulaient sur la vie mystérieuse du prince et de la +princesse de Hansfeld. + +Heureusement pour les curieux, ces récits n'étaient pas à leur fin. + +--Il est à remarquer--reprit M. de Fierval--que madame de Lormoy, la +seule personne qui voie assez intimement madame de Hansfeld, en dit un +bien infini. + +--C'est tout simple--reprit M. de Brévannes--le moindre petit rocher est +toujours une Amérique pour les modernes Colomb.... Madame de Lormoy a +_découvert_ l'hôtel Lambert, elle doit raconter des merveilles de la +princesse.... Mais, à propos de madame de Lormoy, que devient son neveu, +le beau des beaux, Léon de Morville? Quelle heureuse femme adore +maintenant sa figure d'archange, depuis qu'il a été obligé de se +séparer de lady Melford? + +--Il est toujours fidèle au souvenir de sa belle _insulaire_--répondit +M. de Fierval. + +--A la grande colère de plusieurs femmes à la mode--ajouta le +domino--entre autres de la petite marquise de Luceval, qui affecte +l'originalité comme si elle n'était pas assez jolie pour être naturelle; +n'ayant pu enlever Léon de Morville à sa lady du _vivant_ de cet amour, +elle espérait au moins en hériter. + +--Une liaison de cinq ans, c'est si rare.... + +--Ce qui est plus rare encore, c'est qu'on soit fidèle... à un +souvenir.... Je n'en reviens pas--dit M. de Brévannes. + +--Surtout lorsque le _fidèle_ est aussi recherché que l'est Morville.... + +--Quant à moi, je n'ai jamais pu souffrir M. de Morville--dit M. de +Brévannes.--J'ai toujours évité de le rencontrer. + +--Je vous assure, mon cher--dit M. de Fierval--qu'il est le meilleur +garçon du monde.... + +--Cela se peut, mais il a l'air si vain de sa jolie figure! + +--Lui?... allons donc!... + +--Heureusement que cet Adonis est aussi bête qu'il est beau--dit le +domino. + +--Beau masque, prenez garde--dit un nouvel arrivant qui s'était fait +jour jusqu'au premier rang des auditeurs;--en vous entendant parler +ainsi de Léon de Morville, on pourrait croire que vos séductions ont +échoué contre sa fidélité à lady Melford.... vous dites trop de mal de +lui pour ne pas lui avoir voulu... trop de bien. + +--Vraiment, Gercourt--reprit gaiement le domino--tu me parais très +bienveillant aujourd'hui.... Est-ce qu'on joue ta comédie demain? + +--Comment, beau masque! vous me croyez intéressé à ce point? + +--Sans doute... un homme du monde comme toi... à la mode comme toi... +d'esprit comme toi... qui ose se permettre d'avoir plus d'esprit que les +autres... hommes d'esprit, bien, entendu, est condamné à toutes sortes +de fâcheux ménagements.... Malgré cela, si ta comédie tombe... n'en +accuse que tes amis. + +--Je ne serai pas si injuste, beau masque, si ma comédie tombe, je +n'accuserai que moi.... Quand on a des amis comme Léon de Morville, dont +vous dites un mal si flatteur, on croit à l'amitié. + +--Tu vas recommencer notre querelle? + +--Sans doute. + +--Soutenir que Léon de Morville a de l'esprit? + +--Malheureusement pour lui, il est très beau; aussi les envieux +aiment-ils à supposer qu'il est très bête.... S'il était louche, bègue +ou bossu... peste!... on ne s'aviserait pas de contester son esprit. De +nos jours il est inouï combien la laideur a d'avantages. + +--Tu dis cela pour la plupart de nos hommes d'État?--reprit le +domino.--Le fait est qu'on pourrait dire maintenant: _Laid comme un +ministre_. + +--Et puis, dans ce siècle _sérieux_, rien n'est plus sérieux que la +laideur. + +--Sans compter--reprit le domino--qu'une figure patibulaire est toujours +une sorte d'introduction, de préparation à une vilenie: sous ce rapport, +il est très adroit à certains hommes d'État d'être hideux. + +--Pour en revenir à M. de Morville, je n'ai jamais entendu vanter son +esprit--dit sèchement M. de Brévannes. + +--Tant mieux pour lui--reprit M. de Gercourt--je me défie des gens dont +on cite les bons mots.... Je douterais de M. de Talleyrand si je ne +l'avais pas entendu causer.... Avouez du moins, mon cher Brévannes, que +Morville n'a pas un ennemi, malgré l'envie que ses succès devraient +exciter. + +--Parce qu'il est niais--reprit opiniâtrément le domino;--les gens +vraiment supérieurs ont toujours des ennemis. + +--Il me semble alors, beau masque--reprit M. de Gercourt--que votre +hostilité acharnée constate fort la supériorité de Léon de Morville. + +--Bah! bah!--reprit le domino sans répondre à cette attaque--la preuve +que M. de Morville est un pauvre sire... c'est qu'il cherche toujours à +produire de l'effet, à se faire remarquer.... Ridicule ou non, peu lui +importe le moyen. + +--Comment cela?--dit M. de Gercourt. + +--Nous parlions tout à l'heure de l'admiration générale qu'inspirait la +princesse de Hansfeld--dit le domino.--Eh bien! M. de Morville affecte +de faire le contraire de tout le monde. Qu'il soit indifférent à la +beauté de madame de Hansfeld, soit; mais de l'indifférence à la +version, il y a loin.... + +--A l'aversion! Que voulez-vous dire?--demanda M. de Brévannes. + +--Voilà un nouveau crime dont mon pauvre Morville est bien innocent, +j'en suis sûr--dit M. de Gercourt. + +--Tout le monde sait--repartit le domino--qu'il feint l'aversion la plus +prononcée pour madame de Hansfeld. + +--Morville? + +--Certainement, quoiqu'il aille assez peu dans le monde, maintenant il +affecte de fuir les endroits où il peut rencontrer la princesse. C'est à +ce point, qu'on ne le voit plus que très rarement chez sa tante, madame +de Lormoy, sans doute par crainte d'y trouver madame de Hansfeld. +Voyons, Fierval, vous qui connaissez madame de Lormoy, est-ce vrai? + +--Le fait est que je rencontre maintenant rarement Morville chez elle. + +--Tu l'entends?--dit le domino triomphant en s'adressant à M. de +Gercourt.--L'antipathie de Morville pour la princesse se remarque; on en +jase... on s'en étonne.... Voilà tout ce que voulait cet Apollon sans +cervelle. + +--Cela est impossible--dit M. de Gercourt; personne n'est moins affecté +que Morville; c'est un des hommes les plus aimables, les plus +naturellement aimables que je connaisse; de sa vie, je crois, il n'a +jamais haï, feint ou menti; il pousse même le respect de la foi jurée +jusqu'à l'exagération. + +Je suis de l'avis de Gercourt--dit M. de Fierval.--Seulement depuis +longtemps de Morville, profondément triste, va fort peu dans le monde. + +--Cela s'explique--dit un des auditeurs de cet entretien.--Depuis +dix-huit mois que lady Melford est partie, il ne cesse de la regretter. + +--Et puis--dit un autre--la mère de M. de Morville est dans un état très +alarmant, et personne n'ignore combien il adore sa mère. + +--Son attachement pour sa mère ne fait rien à l'affaire--répondit le +domino.--Quant à sa fidélité au souvenir de lady Melford... il a changé +de ridicule et d'exagération; c'est généreux à lui, il varie nos +plaisirs... il a reconnu le ridicule de cette exagération.... + +--Comment cela? + +--Je ne suis pas dupe de son affectation à fuir madame de Hansfeld. Je +parie qu'il est épris d'elle, et qu'il veut attirer son attention par +cette originalité calculée.... + +--C'est impossible--dit Fierval. + +--Ce moyen est trop vulgaire--dit Gercourt. + +--C'est justement pour cela que M. de Morville l'emploie. Il est trop +sot pour en inventer un autre.... + +--Comment!... il aurait attendu l'arrivée de madame de Hansfeld pour être +infidèle... lorsque depuis près de deux ans... il n'aurait eu qu'à +choisir parmi les plus charmantes consolatrices? + +--Rien de plus simple--dit le domino.--La difficulté l'aura tenté... +Personne n'a réussi auprès de madame de Hansfeld, et il serait jaloux de +ce succès.... Parce que de Morville est bête, il ne s'ensuit pas qu'il +ne soit pas vaniteux.... + +--Et parce que vous avez de l'esprit, beau masque--dit M. de +Brévannes--il ne s'ensuit pas que vous soyez équitable.... + +Un domino prit M. de Gercourt par le bras et mit fin à cette discussion +sur M. de Morville, qui perdit ainsi son plus vaillant défenseur. + +--Et depuis quand cette princesse enchanteresse est-elle à +Paris?--demanda M. de Brévannes. + +--Depuis trois ou quatre mois environ--. dit M. de Fierval. + +--Et qui l'a présentée dans le monde? + +--La femme du ministre de Saxe; mais en vérité le prince est Saxon. + +--Prince!--reprit M. de Brévannes--il est impossible qu'on ne sache rien +de plus sur ce secret mystérieux? + +--Je puis vous dire, moi--reprit M. de Fierval--que, curieux comme tout +le monde de pénétrer un coin de ce mystère, j'ai interrogé le ministre +de Saxe. + +--Eh bien? + +--Il m'a répondu d'une manière évasive. Le prince, d'une santé fort +délicate, vivait dans une retraite absolue... on lui imposait les plus +grands ménagements... son voyage l'avait beaucoup fatigué... enfin, je +vis que mes questions embarrassaient visiblement le ministre, je rompis +la conversation; depuis, je me suis abstenu de lui reparler de M. de +Hansfeld. + +--C'est très bizarre, en effet, dit M. de Brévannes, et personne parmi +les étrangers ne connaît ce prince? + +--Tout ce que j'ai pu savoir, c'est qu'il s'est marié en Italie... et +qu'après un voyage en Angleterre, il est venu s'établir ici. + +--Autant qu'on peut avoir une opinion sur des choses si obscures, dit un +autre, je croirais décidément que le prince est imbécile, ou quelque +chose d'approchant. + +--Au fait, dit le domino, le soin qu'on met à le cacher à tous les +yeux.... + +--L'embarras du ministre de Saxe à vous répondre, dit M. de Brévannes à +M. de Fierval. + +--L'air sombre et mélancolique de la princesse. + +--Mais alors--reprit Brévannes--pourquoi cette belle mélancolique +va-t-elle dans le monde? + +--Ne voulez vous pas qu'elle s'enterre avec son idiot... si idiot il y +a? + +--Mais si elle a toujours l'air mélancolique et même sinistre dont vous +parlez, quel plaisir trouve-t-elle dans le monde? + +--Ma foi, je n'en sais rien, dit M. de Fierval; c'est justement cette +espèce de mystère qui, joint à la beauté de madame de Hansfeld, la met +si à la mode. + +--Elle n'a pas d'amie intime qui puisse en raconter quelque chose? +demanda M. de Brévannes. + +--J'ai entendu dire à madame de Lormoy qu'étant allée un matin voir +madame de Hansfeld à l'hôtel Lambert, elle avait tout à coup entendu, +assez près de l'appartement où elle se trouvait, une phrase musicale +d'une ravissante harmonie jouée sur un buffet d'orgue avec un rare +talent.... La princesse ne put réprimer un léger mouvement d'impatience. +Elle fit un signe à sa fille de compagnie au visage cuivré. Celle-ci +sortit sur-le-champ. Peu d'instants après... _les chants avaient +cessé_!! + +--Et madame de Lormoy ne lui demanda pas d'où venait le son de cet +orgue. + +--Si fait. + +--Et que répondit la princesse? + +--Qu'elle n'en savait rien... que c'était sans doute dans le voisinage +que l'on touchait de cet instrument, dont le son lui agaçait +horriblement les nerfs.... Madame de Lormoy lui lit observer que, +l'hôtel Lambert étant parfaitement isolé, l'orgue dont on jouait devait +être dans la maison.... Madame de Hansfeld parla d'autres choses. + +--D'où il faut conclure--reprit le domino--que personne ne saura le mot +de cette énigme.... Ah! si j'étais homme... demain je le saurais, moi! + +Cette conversation fut interrompue par ces mots de M. de Fierval, qui +absorbèrent l'attention: + +--Quel est ce grand domino évidemment masculin qui cherche aventure? Ce +noeud de rubans jaune et bleu à son camail lui sert sans doute de signe +de ralliement et de reconnaissance. + +--Oh!--dit le domino en descendant du coffre où il était assis--c'est +quelque grave rendez-vous. Je vais m'amuser à contrarier cette intrigue +en m'attachant aux pas de ce mystérieux personnage.... + +Malheureusement pour ce malin désir, un flot de foule emporta le domino +qui portait un noeud de rubans jaune et bleu, et il disparut. + +Quelques moments après, ce même domino _masculin_, qui venait d'échapper +à la curieuse poursuite du domino du _coffre_, monta l'escalier qui +conduit aux secondes loges, et se promena quelques minutes dans le +corridor. + +Il fut bientôt rejoint par un domino féminin, portant aussi un noeud de +rubans jaune et bleu. + +Après un moment d'examen et d'hésitation, la femme s'approcha et dit à +voix basse: + +--_Childe-Harold_. + +--_Faust_--répondit le domino masculin. + +Ces mots échangés, la femme prit le bras de l'homme, qui la conduisit +dans le salon d'une des loges d'avant-scène. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE III. + +LE DOMINO. + + +M. Léon de Morville (l'un des deux dominos qui venaient d'entrer dans ce +salon) se démasqua. + +Les louanges que l'on avait données à sa figure n'étaient pas exagérées; +son visage, d'une pureté de lignes idéale, réalisait presque le divin +type de l'_Antinoüs_, encore poétisé, si cela se peut dire, par une +charmante expression de mélancolie, expression complètement étrangère à +la beauté païenne. De longs cheveux noirs et bouclés encadraient cette +noble et gracieuse physionomie. + +Très romanesque en amour, M. de Morville avait pour les femmes un culte +religieux qui prenait sa source dans la vénération passionnée qu'il +ressentait pour sa mère. + +D'une bonté, d'une mansuétude adorables, on citait de lui mille traits +de délicatesse et de dévouement. Lorsqu'il paraissait, les femmes +n'avaient de regards, de sourires, de prévenances que pour lui; il +savait répondre à cette bienveillance générale avec tant de tact et de +spirituelle modestie, qu'il ne blessait aucun amour-propre; sans sa +fidélité romanesque pour une femme qu'il avait éperdument aimée, et dont +il ne s'était séparé que par la force des circonstances, il aurait eu +les plus nombreux, les plus brillants succès. + +M. de Morville était surtout doué d'un grand charme de manières; son +affabilité naturelle lui inspirait toujours des paroles aimables ou +flatteuses; la douce égalité de son caractère n'était même jamais +altérée par les déceptions qui devaient blesser de temps à autre cette +âme délicate et sensible. + +Peut-être son caractère manquait-il un peu de virilité; loin d'être +hardiment agressif à ce qui était misérable et injuste, loin de rendre +le mal pour le mal, loin de punir les perfidies que sa générosité +encourageait souvent, M. de Morville avait une telle horreur ou plutôt +un tel dégoût des laideurs humaines, qu'il détournait ses yeux des +coupables au lieu de s'en venger. + +Au lieu d'écraser un immonde reptile, il aurait cherché du regard +quelque fleur parfumée, quelque nid de blanche tourterelle, quelque +horizon riant et pur, pour reposer, pour consoler sa vue. + +Ce système de commisération infinie vous expose souvent à être de +nouveau mordu par le reptile, alors que vous regardez au ciel pour ne +pas le voir; les meilleures choses ont leurs inconvénients. + +De ceci il ne faudrait pas conclure que M. de Morville fût sans courage. +Il avait trop d'honneur, trop de loyauté, pour n'être pas très brave, +ses épreuves étaient faites: mais, sauf les griefs qu'un homme ne +pardonne jamais, il se montrait d'une clémence tellement inépuisable +que, s'il n'eût pas douloureusement ressenti certains torts, cette +clémence eût passé pour de l'indifférence ou du dédain. + +Ce crayon du caractère de M. de Morville était nécessaire pour +l'intelligence de la scène qui va suivre. + +Nous l'avons dit, une fois entré dans le salon qui précédait la loge, M. +de Morville s'était démasqué; il attendait avec peut-être plus +d'inquiétude que de plaisir l'issue de cette mystérieuse entrevue. + +La femme qu'il avait accompagnée était masquée avec un soin extrême; son +capuchon rabattu empêchait absolument de voir ses cheveux, son domino +très ample déguisait sa taille; des gants, des souliers très larges +empêchaient enfin de reconnaître les mains et les pieds, indices si +certains, si révélateurs. + +Cette femme semblait émue; plusieurs fois elle voulut parler, les mots +expirèrent sur ses lèvres. + +M. de Morville rompit le premier le silence, et lui dit: + +--J'ai reçu, madame, la lettre que vous avez bien voulu m'écrire, en me +priant de me rendre ici masqué, avec un signe et des mots de +reconnaissance; votre lettre m'a paru si sérieuse que, malgré les +inquiétudes que m'inspire l'état de ma mère, je me suis rendu à vos +ordres.... + +M. de Morville ne put continuer. + +D'une main tremblante d'émotion, le domino se démasqua violemment. + +--Madame de Hansfeld!--s'écria M. de Morville, frappé de stupeur. + +C'était la princesse. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE IV. + +PAULA MONTI. + + +M. de Morville ne pouvait en croire ses yeux. + +Ce n'était pas une illusion... il se trouvait en présence de madame de +Hansfeld. + +Il faudrait le talent d'un grand artiste pour rendre le caractère +énergique, sévère de ce visage impérial, pâle et beau comme un masque de +marbre antique, pour peindre ce regard noir, profond, impénétrable, que +les traditions du Nord prêtent aux mauvais esprits. + +Qu'on excuse notre ambitieuse comparaison, mais en évoquant la qualité +poétique de Cléopâtre et de lady Macbeth, on se figurerait peut-être le +mélange de séduction dominatrice et de grandeur sombre empreint sur la +physionomie de la Vénitienne Paula Monti, princesse de Hansfeld. + +Madame de Hansfeld avait arraché son masque. + +Son capuchon abattu projetait une ombre vigoureuse sur son front, tandis +que le reste de son visage était vivement éclairé; ses yeux brillaient +d'un nouvel éclat au milieu du clair-obscur où se trouvait la partie +supérieure de la figure. + +A l'exception du rayonnement de ce regard scintillant comme une étoile +dans les ténèbres, le reste de la physionomie de madame de Hansfeld +était impassible. + +La princesse dit à M. de Morville d'une voix mâle et grave: + +--Je confie sans crainte le secret de cette entrevue à votre honneur, +monsieur.... + +--Je serai digne de votre confiance, madame. + +--Je le sais, j'ai eu besoin de cette certitude pour risquer une +démarche... qu'à votre insu... vous avez provoquée.... + +--Moi, madame?... + +--Vos procédés seuls me forcent de venir ici, monsieur. + +--Madame, expliquez-vous? de grâce. + +--Il y a environ deux mois, monsieur, vous aviez prié madame de Lormoy +votre tante, que je vois assez fréquemment, de vous présenter à moi; +j'avais accédé à sa demande. Quelque jours après, vous avez annoncé à +madame de Lormoy que vous ne pouviez plus vous résoudre à cette +présentation. + +M. de Morville baissa la tête et répondit: + +--Cela est vrai, madame. + +--De ce moment, monsieur, vous avez affecté de fuir tous les endroits où +vous pouviez me rencontrer.... + +--Je ne le nie pas, madame--répondit tristement M. de Morville. + +Madame de Hansfeld reprit: + +--Ainsi il y a quelque temps, ignorant que madame de Senneterre m'avait +donné une place dans sa loge, vous y êtes venu; au bout d'un quart +d'heure vous êtes sorti sous un vain prétexte qui n'a trompé +personne.... + +--Cela est encore vrai, madame. + +--Enfin, madame de Sémur vous ayant invité, ainsi qu'un très petit +nombre de personnes, à une lecture intéressante que vous désiriez +beaucoup d'entendre, vous avez accepté avec un vif plaisir. Mais madame +de Sémur ayant ajouté que j'assisterais à cette réunion, vous n'y avez +pas paru. + +--Cela est encore vrai, madame. + +--Enfin, monsieur, vous avez mis à m'éviter, une telle persistance, je +devrais dire une telle affectation, qu'elle a été remarquée par bien +d'autres que par moi. + +--Madame... croyez.... + +--On vante, monsieur, la loyauté de votre caractère, on cite votre +parfaite urbanité; il vous faut donc de sérieux motifs pour afficher à +mon égard des procédés si étranges.... Je me hâte de vous dire qu'ils +m'eussent été très indifférents... sans une circonstance dont je dois +vous entretenir.... + +--Madame, je sais combien ma conduite doit vous paraître bizarre, +grossière, pourtant.... + +Madame de Hansfeld interrompit M. de Morville, avec un sourire amer: + +--Encore une fois, monsieur, je ne vous ai pas demandé ce rendez-vous +pour me plaindre de votre éloignement.... J'ai lieu de croire que votre +résolution de m'éviter est dictée par des motifs si graves... que s'ils +étaient pénétrés, le repos... la vie peut-être de deux personnes +seraient compromis. + +Et la princesse jeta un regard perçant sur M. de Morville. + +Celui-ci répondit en rougissant: + +--Je vous assure, madame, que si vous saviez.... + +--Je sais, monsieur--dit vivement la princesse--qu'il y a un secret +entre vous et moi.... Vous avez appris ce secret dans l'intervalle du +jour où vous aviez demandé à m'être présenté, et le jour fixé pour cette +présentation... de ce moment a daté votre résolution de m'éviter.... +Vous êtes homme d'honneur... dites-moi si je me trompe... jurez-moi que +vous n'avez eu aucun motif de manifester l'éloignement dont je vous +parle, jurez-moi que cet éloignement a été causé par le hasard, le +caprice... je vous croirai, monsieur... et dès lors, grâce à Dieu! cet +entretien n'aura plus de but. + +Après quelques moments d'hésitation pénible, M. de Morville parut +prendre un parti violent et dit: + +--Je ne puis pas mentir, madame, eh bien! oui... un secret des plus +graves!... + +--Il suffit, monsieur--s'écria madame de Hansfeld, interrompant M. de +Morville:--je ne m'étais pas trompée, vous possédez un secret que je ne +croyais connu que de deux personnes... je croyais l'une d'elles morte... +l'autre avait le plus puissant intérêt à garder le silence, car il +s'agissait de son déshonneur.... Aussi me suis-je décidée à vous +demander cette entrevue, ne pouvant vous recevoir... et n'ayant +maintenant aucune chance de vous rencontrer dans le monde.... Peu +m'importe l'opinion que vous avez dû concevoir de moi après la +révélation qu'on vous a faite; vos fréquents témoignages d'aversion me +prouvent que cette opinion est horrible; cela doit être.... Dieu sera +mon juge.... Mais il ne s'agit pas de cela--reprit la princesse;--vous +ignorez peut-être, monsieur, de quelle terrible importance est le secret +que l'on vous a confié ou que vous avez surpris. Osorio... n'est donc +pas mort? Il est donc vrai qu'il n'a pas péri à Alexandrie, ainsi qu'on +l'avait cru d'abord? Répondez, monsieur, de grâce, répondez.... S'il en +était ainsi, bien des mystères me seraient expliqués.... + +--Osorio?... je n'ai jamais entendu prononcer ce nom, madame.... + +--C'est donc M. de Brévannes?...--s'écria la princesse involontairement. + +M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec une surprise croissante, +depuis quelques minutes il ne la comprenait plus. + +--Je connais à peine M. de Brévannes, j'ignore s'il est à Paris en ce +moment... madame. + +Pour la première fois, depuis le commencement de cet entretien, madame +de Hansfeld sortit de son calme feint ou naturel. Elle se leva +brusquement, son pâle visage devint pourpre, elle s'écria: + +--Il n'y a au monde qu'Osorio ou M. de Brévannes qui ait pu vous dire ce +qui s'était passé à Venise, il y a trois ans, dans la nuit du 13 avril! + +--Il y a trois ans? à Venise?... dans la nuit du 13 avril?--répéta +machinalement M. de Morville de plus en plus étonné.--Sur l'honneur, +madame, il n'est pas question de cela.... De grâce, pas un mot de +plus.... Je serais désolé de surprendre une grave confidence.... Encore +une fois, madame, je vous le jure sur l'honneur; le motif qui m'oblige à +vous éviter n'a aucun rapport avec les noms, les dates et les lieux que +vous venez de citer.... Ce motif n'a rien qui puisse altérer la +profonde, la sincère admiration que je porte à votre caractère.... En +évitant de vous voir, madame, j'accomplis une sainte promesse... j'obéis +à un devoir sacré.... + +--Grand Dieu!.. qu'ai-je dit!...--s'écria madame de Hansfeld en cachant +sa tête dans ses mains et en songeant à la demi-révélation qu'elle avait +involontairement faite à M. de Morville.--Non... non... ce n'est pas un +piège indigne! + +Puis, s'adressant à M. de Morville: + +--Je vous crois, monsieur, par un rapprochement, par un quiproquo +étrange, lorsque j'ai su que vous aviez une puissante raison de me fuir, +j'ai cru qu'il s'agissait d'une triste... bien triste circonstance dans +laquelle à des yeux prévenus je pourrais paraître avoir joué un rôle +indigne de moi et mériter même l'aversion que vous me témoigniez.... +Votre serment me rassure... je m'étais trompée.... Rien sans doute n'a +transpiré de cette funeste aventure. Maintenant, monsieur, cet entretien +n'a plus de but... j'étais venue ici pour vous faire connaître les +suites funestes que pouvait avoir l'indiscrétion que je redoutais.... +Heureusement mes craintes étaient vaines. Maintenant, peu m'importe que +l'on remarque ou non que vous évitez toutes les occasions de me +rencontrer; quant à la cause qui vous obligea me fuir, elle m'est +indifférente.... Adieu, monsieur... vous êtes homme d'honneur, je ne +doute pas de votre discrétion. + +Et madame de Hansfeld fit un mouvement pour sortir. + +M. de Morville l'arrêta respectueusement par la main: + +--Un mot encore, madame... jamais, sans doute, je ne me retrouverai seul +avec vous.... Sachez au moins une partie de mon secret. Alors vous me +plaindrez peut-être... oui... car vous saurez qu'il me faut une grande +résolution pour vous fuir, madame.... Lorsqu'un sentiment contraire à la +haine.... Oh! ne prenez pas ceci pour une parole de galanterie.... De +grâce, écoutez-moi. + +Madame de Hansfeld, qui s'était levée, se rassit, et écouta en silence +M. de Morville. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE V. + +L'AVEU. + + +--Lors de votre arrivée à Paris, madame--dit M. de Morville à madame de +Hansfeld--avant d'aller occuper l'hôtel Lambert, vous avez habité +pendant quelque temps rue Saint-Guillaume; vous ignoriez sans doute que +la maison de ma mère était voisine de la vôtre? + +--Je l'ignorais, monsieur. + +--Permettez-moi d'entrer dans quelques détails, peut-être puérils, mais +indispensables.... Dans la maison de ma mère, une petite croisée, haute, +étroite, presque entièrement cachée par les rameaux d'un lierre +immense, s'ouvrait sur votre jardin.... C'est de là que je vous aperçus +par hasard et à votre insu, madame, car vous deviez croire que personne +au monde ne pouvait voir dans l'allée couverte et reculée où vous vous +promeniez habituellement. + +Madame de Hansfeld parut rassembler ses souvenirs, et dit: + +--En effet, monsieur, je me souviens de ce mur tapissé de lierre; +j'ignorais qu'une fenêtre y fût cachée. + +--Pardonnez-moi l'indiscrétion que je commis alors, madame; elle devait +m'être funeste.... + +--Expliquez-vous, monsieur. + +--Retenu auprès de ma mère souffrante, je sortais fort peu; mon seul +plaisir était de me mettre à cette croisée; l'espérance de vous voir me +retenait de longues heures derrière le rideau de lierre.... Enfin +arrivait le moment de votre promenade; vous marchiez tantôt à pas +lents... tantôt à pas précipités... souvent vous tombiez comme accablée +sur un banc de marbre, où vous restiez longtemps le front caché dans vos +mains.... Hélas! que de fois, lorsque vous releviez la tête après ces +longues méditations, je vis votre visage baigné de larmes. + +A ce souvenir, M. de Morville ne put vaincre l'émotion de sa voix. + +Madame de Hansfeld lui dit sèchement: + +--Il ne s'agit pas, monsieur, d'impressions plus ou moins fugitives que +vous avez pu indiscrètement surprendre, mais d'un secret dont vous +croyez devoir m'instruire. + +M. de Morville regarda tristement madame de Hansfeld, et continua: + +--Au bout de quelques jours... pardonnez ma présomption, madame, je crus +deviner le motif... de votre chagrin.... + +--Vous êtes pénétrant, monsieur. + +--Je souffrais alors d'une peine pareille à celle que vous me sembliez +éprouver... je le pense du moins. Voilà le secret de ma pénétration. + +--Monsieur, je ne puis croire que vous parliez sérieusement.. et une +plaisanterie serait déplacée.... + +--Je parle sérieusement, madame. + +--Ainsi, monsieur--dit madame de Hansfeld avec un sourire moqueur--vous +me supposez des chagrins, et vous prétendez en savoir la cause! + +--Il est des symptômes qui ne trompent pas. + +--L'expression de toutes les douleurs est la même, monsieur. + +--Ah! madame, il n'y a qu'une manière de pleurer un objet aimé!... + +--Est-ce une confidence, monsieur? une allusion à vos regrets amoureux? + +--Hélas! madame, je n'ai plus de regrets, vous m'avez fait oublier le +passé.... + +--Je ne vous comprends pas, monsieur... il s'agit d'un secret dont vous +jugiez à propos de m'instruire, et jusqu'à présent.... + +--Encore un mot, madame. Un sentiment profond, que j'avais cru +inaltérable, un souvenir bien cher, s'effaçait peu à peu et malgré moi +de mon coeur; en vain je maudissais ma faiblesse, en vain je prévoyais +les peines que me causerait cet amour; le charme était trop puissant... +j'y cédai.... Je n'eus plus qu'une pensée, qu'un désir, qu'un bonheur... +vous voir.... A force de contempler vos traits, je crus lire sur votre +physionomie, tantôt rêveuse, mélancolique ou désolée, ce désespoir tour +à tour morne et violent que cause l'absence ou la perte de ceux que nous +aimons.... + +Madame de Hansfeld tressaillit, mais resta muette. + +--Hélas! madame, je vous le répète, j'avais moi-même trop souffert pour +ne pas reconnaître les mêmes souffrances chez vous, à certains signes +indéfinissables, et pourtant sensibles. Avec quelle triste curiosité je +tâchais de surprendre vos moindres pensées sur votre visage! La partie +du jardin qui vous plaisait davantage était séparée du reste de +l'habitation par une grille que vous ouvriez et refermiez vous-même... +vous seule entriez dans cette allée réservée; je risquai une folie... +qui du moins ne pouvait être dangereuse: chaque jour je jetai au pied du +banc où vous aviez coutume de vous asseoir une sorte de mémento des +pensées qui, selon moi, avaient dû vous agiter la veille. Comment vous +exprimer mes angoisses la première fois que je vous vis prendre une de +ces lettres. Jamais je n'oublierai l'expression de surprise qui se +peignit sur vos traits après avoir lu.... Pardonnez aux rêveries d'un +fou.... Mais je ne vous crus pas irritée d'être ainsi devinée; car, au +lieu de déchirer cette lettre, vous l'avez gardée. Un jour votre +agitation était si grande que vous ne vîtes pas ma lettre.... Vous +sembliez transportée de colère et de douleur.... Mon instinct me dit que +ce chagrin n'était pas nouveau. Il me sembla qu'on devait avoir réveillé +en vous un funeste souvenir.... Je vous écrivis en ce sens, et, le +lendemain, en lisant ma lettre vos larmes coulèrent. + +Madame de Hansfeld fit un mouvement. + +--Oh! madame, ne me reprochez pas de m'appesantir sur ces souvenirs; ils +sont ma seule consolation.... Ainsi, encouragé par la curiosité avec +laquelle vous sembliez attendre ces billets, j'écrivis chaque jour. +Malheureusement l'état de ma mère devint alarmant; pendant deux nuits je +ne quittai pas son chevet... je ne songeai qu'à elle. Son danger +diminua; mes inquiétudes se calmèrent: ma première pensée fut de courir +à ma précieuse fenêtre.... Peu de temps après vous entriez dans l'allée; +j'en crus à peine mes yeux lorsque je vous vis courir légèrement au banc +de marbre... il n'y avait pas de lettre.... Un moment d'impatience vous +échappa... j'osai l'interpréter favorablement.... + +M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec inquiétude; ses yeux +étaient baissés, ses bras croisés sur sa poitrine; sa figure restait +impassible. + +En parlant de la sorte, en instruisant madame de Hansfeld des +circonstances qu'il avait surprises, M. de Morville _brûlait ses +vaisseaux_; mais il ne devait pas revoir la princesse, il n'eût pas +commis sans cela une pareille maladresse. + +--Que vous dirai-je, madame?--reprit-il--je jouissais depuis deux mois +du bonheur ineffable, de vous voir ainsi chaque jour, lorsque j'appris +que vous quittiez la maison voisine de la nôtre pour aller habiter à +l'île Saint-Louis l'ancien hôtel Lambert. Alors mon chagrin fut +profond... oh! bien profond!... Peut-être alors seulement je sentis +combien je vous aimais, madame.... + +A ces derniers mots, prononcés par M. de Morville d'une vois émue, +madame de Hansfeld redressa vivement la tête; une légère rougeur colora +son pâle visage, elle répondit d'un ton de raillerie glaciale: + +--Ce singulier aveu est sans doute indispensable à la révélation du +secret que vous avez à m'apprendre, monsieur? + +--Oui, madame.... + +--Je vous écoute. + +--Jusqu'au moment où vous quittâtes la maison voisine de celle de ma +mère, je vous avais souvent rencontrée chez quelques personnes de ma +connaissance; je n'avais voulu faire aucune démarche pour avoir +l'honneur de vous être présenté. Je trouvais un grand charme au mystère +qui entourait mon amour; je vous étais absolument inconnu, moi qui vous +connaissais si bien, moi témoin invisible de toutes les émotions qui se +révélaient sur votre physionomie; et puis vous parler de banalités au +milieu de la contrainte du monde, qu'eût été cela pour moi auprès de mes +longues heures de contemplation silencieuse et passionnée! Mais lorsque +votre départ me priva de ce bonheur de chaque jour, je reconnus le prix +de ces relations mondaines que j'avais d'abord dédaignées, je résolus de +vous être présenté; vous vous étiez tout récemment liée avec une de mes +tantes, madame de Lormoy, qui professe pour vous la plus haute estime. +Ainsi que tout le monde, elle ignorait l'heureux hasard qui m'avait +rapproché de vous; je lui demandai de vous être présenté. +Malheureusement, le lendemain du jour où elle m'avait promis cette +grâce, on me fit une révélation telle... que loin de chercher à me +rapprocher de vous, madame, je dus vous fuir.... Sans la déplorable +santé de ma mère, j'aurais quitté Paris pour éviter toutes les occasions +de vous voir et d'aviver ainsi ma funeste passion... oh! bien funeste; +car si votre indifférence m'accable, votre amour me mettrait au +désespoir.... Vous me regardez avec surprise... vous ne me comprenez +pas? Eh bien! sachez-le donc, madame... et pardonnez cette supposition +insensée... vous m'aimeriez aussi éperdument que je vous aime, que je +serais le plus malheureux des hommes... car je ne pourrais répondre à +cet amour inespéré sans porter un coup mortel à ma mère... sans fouler +aux pieds le devoir le plus saint... le serment le plus sacré, sans être +enfin parjure et criminel!... + +--Criminel!--s'écria madame de Hansfeld en se levant à demi, les traits +bouleversés par la crainte et par la douleur. + +Ce cri involontaire était un aveu; il trahissait l'amour de la +princesse, amour jusqu'alors profondément caché. + +Si M. de Morville eût été indifférent à madame de Hansfeld, aurait-elle +manifesté ce désespoir, cette épouvante? Non, sans doute. Mais elle +voyait une barrière infranchissable s'élever entre elle et M. de +Morville; n'avait-il pas dit: _Si vous m'aimiez je serais le plus +malheureux des hommes, car je ne pourrais vous aimer sans parjure, sans +crime, sans porter un coup mortel à ma mère_? + +Et M. de Morville était cité pour sa loyauté, et il ne vivait que pour +sa mère.... + +Madame de Hansfeld comprit la portée du mot qui lui était échappé. Un +éclair de bonheur rayonnait sur les traits de M. de Morville... son +instinct ne le trompa pas... il se crut aimé; mais ce premier enivrement +passé, il frémit en songeant à l'abîme de maux et de douleurs que +l'involontaire aveu de madame de Hansfeld ouvrait devant lui. + +La princesse se possédait trop pour ne pas vaincre l'émotion qui l'avait +un moment trahie. Espérant donner le change à M. de Morville, elle lui +dit en souriant avec un ton de légèreté qui le confondit et renversa +ses idées: + +--Vous avouerez, monsieur, que ma surprise... je dirai même ma frayeur, +était assez naturelle... en vous entendant dire que mon amour pouvait +entraîner à sa suite de si épouvantables résultats... le parjure... le +crime.... Mon Dieu!... j'en frissonne encore.... Jugez donc quel bonheur +pour vous... surtout, que je sois parfaitement indifférente à cette +passion... éperdue... que vous croyez ressentir.... En vérité, monsieur, +vous êtes trop heureux... vous avez pour vous sauvegarder de la +tentation de m'aimer désormais, non seulement mon indifférence, mais +encore les plus graves motifs qui puissent déterminer un homme comme +vous.... Seulement il me semble que, parmi ces obstacles formidables qui +devaient si mortellement contrarier mon amour pour vous, monsieur, vous +auriez pu dire un mot de mon mariage avec M. de Hansfeld. Vous me +permettrez de vous signaler cet oubli, et de vous avouer qu'à mes yeux +cet obstacle est le plus sérieux de tous.... Il me reste, monsieur, à +vous parler des lettres que j'ai reçues de vous parce que je ne pouvais +pas faire autrement, et que j'ai lues... et quelquefois gardées, parce +qu'un recueil de pensées très spirituellement écrites et attribuées, +comme elles l'étaient, à un être imaginaire, ne peut passer pour une +correspondance. Vous avez trop de mérite, monsieur, pour être vain; je +ne blesserai donc pas votre amour-propre d_'auteur_--ajouta la +princesse en souriant--en vous avouant encore que si j'ai lu ces +_oeuvres_ distinguées toujours avec curiosité, souvent avec une vive +émotion, c'est un peu grâce au mystère qui entourait cette +correspondance dont vous faisiez seul les frais, et aussi parce que le +hasard vous inspirait parfois des pensées fort touchantes dont j'étais +émue jusqu'aux larmes... car j'ai le malheur... ou plutôt le bonheur de +pleurer à la lecture du moindre roman sentimental.... + +--Ah! madame, vous raillez cruellement. + +--Je voudrais du moins, monsieur, que cette entrevue, commencée sous de +si sombres auspices, se terminât un peu plus gaiement; car, après tout, +nous sommes au bal de l'Opéra.... Pourquoi d'ailleurs, monsieur, nous +quitter si tristement? Je vous avais cru instruit d'un secret assez +maussade.... Il n'en est rien, je suis complètement rassurée.... J'ai +pour me défendre de vos séductions mon respect pour mes devoirs, mon +indifférence et la révélation qu'on vous a faite.... Notre position est +parfaitement tranchée, que pouvons-nous désirer de plus? Adieu, +monsieur.... Cette entrevue m'a confirmé tout le bien qu'on dit de +vous.... Je sais qu'il est inutile de vous recommander le secret... sur +ma démarche, qui pourrait être indignement calomniée.... Pour plus de +prudence... je sortirai d'ici la première.... Vous voudrez bien attendre +quelque temps avant de quitter cette loge. + +Et madame de Hansfeld, se levant, remit son masque et se dirigea vers la +porte. + +--Ah! madame, de grâce... un mot, un dernier mot--s'écria M. de Morville, +à peine revenu de sa surprise, et en se précipitant vers la porte. + +Et madame de Hansfeld fit un geste si fier, si impérieux, que M. de +Morville n'insista pas pour prolonger cet entretien. + +La princesse ouvrit la porte et sortit. + +Peu d'instants après, M. de Morville l'imita. + +En passant auprès du coffre dont nous avons parlé, il vit un assez grand +tumulte: la foule était compacte; obligé d'attendre pour s'y frayer un +passage, M. de Morville entendit ces mots: + +--Peste!... Brévannes--disait le malin domino qui, depuis le +commencement de la soirée, était assis sur le coffre--quel effet tu +produis! quel cri a jeté ce domino à noeud de rubans jaune et bleu en +t'apercevant. + +--Je nie le fait--répondit gaiement M. de Brévannes;--je ne suis, pas +plus que Fierval ou qu'Hérouville, responsable du cri étouffé qu'a fait +ce beau masque en passant près de nous tous. + +--Ce domino aurait vu le diable en personne qu'il n'aurait pas paru plus +épouvanté...--dit M. de Fierval. + +M. de Morville écouta très attentivement, remarquant que l'on parlait de +la princesse. (Elle portait, on s'en souvient, un noeud de rubans jaune +et bleu qu'elle n'avait pas songé à ôter après avoir retrouvé M. de +Morville, précaution que celui-ci avait eue.) + +--C'est peut-être une de vos victimes, monstre!--dit en riant M. de +Fierval à M. de Brévannes. + +--La malheureuse l'aura subitement reconnu--dit un autre. + +--Infidèle! + +--Monstre de perfidie! + +--Qui sait?--dit le malin domino--c'est peut-être ta femme, Brévannes. + +Un éclat de rire universel accueillit cette plaisanterie. + +--Ça serait très piquant, au moins... tu lui as peut-être caché que tu +venais au bal de l'Opéra.... Dans sa candeur, elle l'aura cru... et dans +sa candeur... elle sera venue de son côté. + +M. de Brévannes endurait à merveille toutes les plaisanteries, sauf +celles qui concernaient sa femme. Il ne put dissimuler sa mauvaise +humeur, et tâcha de rompre la conversation, en disant à M. de Fierval: + +--Venez-vous souper, Fierval? il est assez tard. + +--Oh! affreux jaloux!--s'écria le domino--il est capable de faire, en +rentrant chez lui, une scène horrible à sa malheureuse femme, le tout à +cause de la plaisanterie stupide d'un domino.... Pauvre Berthe! + +--La preuve que je ne suis pas piqué, beau masque--dit M. de Brévannes +en riant d'un air contraint--et que je ne te garde pas rancune, c'est +que je m'estimerais très heureux si tu voulais venir souper avec nous. + +--Je suis trop généreuse pour cela.... Je ne pourrais m'empêcher de te +dire de dures vérités... ce qui serait fastidieux pour les convives.... +Leur seule compensation serait de te voir sous un nouveau et très vilain +jour.... Et puis, enfin, il ne me convient pas encore de faire une +_exécution_ publique.... Si tu n'es pas _sage_... si tu reviens ici... +je te retrouverai à l'un des prochains samedis, et alors... prends bien +garde... ce coffre me servira de tribunal... et tu entendras de +singulières choses si tu oses t'y présenter... mais tu n'oseras pas. + +--Lui.... Brévannes?... ne pas oser?--dit Fierval en riant. + +--Tu ne le connais donc pas, beau masque? + +--Tu ne sais donc pas... qu'il peut tout ce qu'il veut?...--dit un +autre. + +--J'espère que vous ne reculez pas, Brévannes, et que vous reviendrez +samedi--reprit Fierval--_sage ou non_. + +--Je n'ai rien de mieux à te dire, beau masque--ajouta Brévannes.--Ces +messieurs sont ma caution... à samedi.... Si c'est un défi, je +l'accepte. + +--A samedi--reprit le domino--mais je te le répète, le cri de surprise, +presque d'effroi, jeté par le domino à noeuds jaune et bleu s'adressait +à toi.... + +--Allons... tu es folle. Puisque tu ne veux pas venir souper avec nous, +je te laisse. + +--Oui... mais à samedi. + +--A samedi--reprit Brévannes en s'éloignant. M. de Morville avait +attentivement écouté cette conversation; il ne doutait pas que la vue de +Brévannes n'eût, en effet, causé la surprise et l'effroi de la +princesse. + +Dans l'entrevue qu'il venait d'avoir avec madame de Hansfeld, celle-ci +lui avait nommé M. de Brévannes comme étant une des deux personnes qui +possédaient le secret dont elle redoutait si fort la révélation. + +Quelles circonstances avaient pu rapprocher M. de Brévannes de madame de +Hansfeld? + +Où l'avait-il connue? + +Quel était ce secret qu'il possédait? + +Le sang-froid railleur de madame de Hansfeld, à la fin de l'entretien +qu'elle avait eu avec M. de Morville, était-il réel ou affecté? + +Telles furent les questions que se posa M. de Morville, en revenant +tristement chez lui. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE VI. + +M. DE BRÉVANNES. + + +Quelques mots sur M. de Brévannes, acteur important à cette histoire, +sont ici nécessaires. + +Le père de M. de Brévannes s'appelait Joseph Burdin. Originaire de Lyon, +il était venu chercher fortune à Paris sous le Directoire. A force de +finesse, de persévérance et d'entente des affaires, en peu d'années il +réalisa, dans les fournitures des armées, une de ces fortunes +scandaleuses si fréquentes à cette époque. + +Riche, le nom de Burdin lui parut vulgaire; il acheta la terre de +_Brévannes_ en Lorraine, s'appela pendant quelque temps Burdin de +Brévannes, puis enfin seulement de _Brévannes_. Sa femme, fille d'un +notaire fort riche, qui s'était ruiné par des spéculations hasardeuses, +mourut peu de temps avant la Restauration. + +M. de Brévannes ne lui survécut pas longtemps. La tutelle de son fils, +Charles de Brévannes, fut confiée à l'un de ses anciens associés. Soit +incurie, soit infidélité, cet homme ne géra pas avantageusement les +intérêts de son pupille, qui, majeur en 1825, ne se trouva en possession +que de quarante mille livres de rentes environ. + +M. de Brévannes, retrouvant dans le monde plusieurs de ses camarades de +collège, mena durant quelques années une joyeuse vie de jeune homme, +sans pousser néanmoins ses dépenses jusqu'à la prodigalité; il était +égoïste et ordonné. + +Vers la fin de 1831, il épousa Berthe Raimond. + +Pour expliquer ce mariage, il est nécessaire de poser le caractère de M. +de Brévannes. Assez mal élevé, n'ayant reçu qu'une banale éducation de +collège, rien n'avait adouci, tempéré sa fougue naturelle. Le trait +culminant, primordial de ce caractère singulièrement énergique et +orgueilleux, était une incroyable opiniâtreté de volonté. + +Pour parvenir à son but, M. de Brévannes ne reculait devant aucun +sacrifice, devant aucun excès, devant aucun expêchement. + +Ce qu'il souhaitait, il voulait le posséder, autant pour satisfaire son +goût, son caprice du moment, que pour satisfaire l'espèce d'orgueil +tenace qu'il mettait à réussir, bon gré, mal gré, coûte que coûte, dans +tout ce qu'il entreprenait. + +M. de Brévannes poussait l'économie jusqu'aux limites de l'avarice, la +personnalité jusqu'à l'égoïsme, la sécheresse d'âme jusqu'à la dureté. +Fallait-il triompher d'un obstacle, il devenait dévoué, généreux, +délicat, si cela servait ses projets, mais, l'obstacle surmonté, ces +qualités éphémères disparaissaient avec la cause qui les avait +produites, son caractère normal reprenait son cours, et ses mauvais +penchants se dédommageaient d'une contrainte passagère en redoublant de +violence. + +Malheureusement les gens de cette trempe vigoureuse, résolue, prouvent +souvent que pour eux--_vouloir_ c'est _pouvoir_--comme disait M. de +Brévannes. + +Maintenant parlons de son mariage. + +M. de Brévannes occupait à Paris le premier étage d'une maison qui lui +appartenait. De nouveaux locataires vinrent habiter deux petites +chambres du quatrième: c'était Berthe Raimond et son père. (Madame +Raimond était morte depuis longtemps.) + +D'abord graveur en taille-douce, Pierre Raimond avait la vue tellement +affaiblie, qu'il ne gravait plus que la musique. Berthe, excellente +artiste, donnait des leçons de piano; grâce à ces ressources, le père et +la fille vivaient à peu près dans l'aisance. + +Berthe était remarquablement jolie. M. de Brévannes la rencontra +souvent, ressentit pour elle un goût assez vif, et s'introduisit chez +Pierre Raimond sous un prétexte de _propriétaire_. + +M. de Brévannes avait une détestable idée de l'humanité, il espérait, à +l'aide de quelques cajoleries, de quelques libéralités, triompher de la +vertu de Berthe et des scrupules de Pierre Raimond. Il se trompa: en +payant le premier terme du modeste loyer de ses deux chambres, le +graveur donna congé à M. de Brévannes pour le terme suivant, et le pria +très nettement de cesser ses visites, qui avaient d'ailleurs été très +bornées. + +M. de Brévannes fut piqué de cet insuccès; cette résistance inattendue +irrita son désir, blessa son orgueil; son caprice devint de l'amour, du +moins il en eut l'ardeur impatiente. + +S'étant ménagé quelques entretiens avec mademoiselle Raimond, soit en la +suivant dans la rue lorsqu'elle allait donner ses leçons, soit en la +rencontrant chez une de ses écolières, M. de Brévannes parvint à nouer +une correspondance avec Berthe et fut bientôt aimé d'elle. Il était +jeune, il avait de l'esprit et de l'usage, une figure sinon belle, du +moins mâle et expressive. Berthe ne résista pas à ces avantages; mais +son amour était aussi chaste que son âme, et les mauvaises espérances de +M. de Brévannes furent déçues. En lui avouant naïvement une affection +dont elle n'avait pas à rougir, Berthe lui dit qu'il était trop riche +pour l'épouser; il fallait donc rompre des relations vaines pour lui, +douloureuses pour elle. + +La fin du terme arriva; Berthe et son père allèrent s'établir dans un +des quartiers les plus solitaires de Paris, rue Poultier, île +Saint-Louis. + +Ce départ blessa de nouveau l'orgueil et le coeur de M. de Brévannes. Il +découvrit le lieu de la retraite de la jeune fille, prétexta un voyage +de quelques mois, et alla secrètement s'établir à l'île Saint-Louis, +dans un hôtel garni du quai d'Orléans, tout auprès de la rue où +demeurait Pierre Raimond. + +La première fois que Berthe revit M. de Brévannes, elle trahit par son +émotion la constance de ses sentiments pour lui; elle ne lui cacha rien, +ni la joie que lui causait son retour, ni les larmes cruelles et +pourtant chéries qu'elle avait versées pendant son absence. + +Malgré ces aveux, M. de Brévannes ne fut pas plus heureux; séductions, +ruses, promesses, emportement, désespoir, tout vint échouer devant la +vertu de Berthe, vertu simple et forte comme son amour. + +Ceux qui connaissent le coeur de l'homme et surtout des hommes +orgueilleux et opiniâtres comme M. de Brévannes, comprendront ses +ressentiments amers contre cette jeune fille, aussi inflexible dans sa +pureté que lui dans sa corruption. + +Un homme ne pardonne jamais à une femme d'avoir échappé, par adresse, +par instinct ou par vertu, au piège déshonorant qu'il lui tendait. + +Il serait impossible de nombrer les imprécations _mentales_ dont M. de +Brévannes accablait Berthe; il alla jusqu'à supposer cette énormité, +que, «par ses refus calculés, cette petite fille avait l'audacieuse +visée de l'amener un jour à l'épouser.» + +Abominable machination, tramée sans doute avec le vieux graveur! + +M. de Brévannes haussa les épaules de pitié en songeant à une manoeuvre +aussi odieuse qu'absurde, et résolut de quitter Paris. Avant de partir +il eut un dernier entretien avec Berthe. Il s'attendait à une scène de +désespoir: il trouva la jeune fille triste, calme, résignée. Jamais elle +ne s'était fait illusion sur son amour pour M. de Brévannes; elle +s'était toujours attendue aux pénibles conséquences de ce malheureux +attachement. + +Et puis encore, chose singulière, Pierre Raimond, artiste probe, +austère, d'un rigorisme stoïque, avait élevé sa fille dans de telles +idées sur la richesse, que la disproportion de fortune qui existait +entre M. de Brévannes et Berthe semblait à celle-ci aussi +infranchissable que la distance qui sépare un roi d'une fille du peuple. + +Ainsi, loin de lui demander pourquoi, étant libre, il ne l'épousait pas, +moyen fort simple de mettre d'accord l'amour et le devoir, Berthe avait +ingénument avoué à M. de Brévannes que leur amour était d'autant plus +désespéré que Pierre Raimond, dans sa fière pauvreté, ne consentirait +jamais à marier sa fille à un homme riche. + +Au moment de se séparer de M. de Brévannes, Berthe lui promit de faire +tout au monde pour l'oublier, afin d'épouser un homme pauvre comme elle; +sinon, elle ne se marierait jamais. + +Ces paroles, exemptes de toute exagération, simples, vraies comme la +pauvre fille qui les prononçait, ne firent aucune impression sur M. de +Brévannes; dans l'angélique résignation de Berthe, il vit une flagrante +et dernière preuve du complot que l'on tramait contre lui afin de +l'amener à un mariage absurde. + +M. de Brévannes partit pour les bains de mer de Dieppe, se croyant +parfaitement délivré de son amour; fier d'avoir échappé à un piège +indigne, il attendait avec une haineuse impatience une humble prière de +retour, qu'il se préparait à accueillir avec le dernier mépris. A son +grand étonnement, il ne reçut aucune nouvelle de Berthe. + +A Dieppe, M. de Brévannes rencontra une madame Beauvoisis (le domino du +_coffre_), fort jolie, fort à la mode dans un certain monde, fort +coquette, et fort aimée d'un homme des plus agréables. + +Pour se venger du silence de Berthe et de quelques souvenirs importuns, +et aussi pour se relever à ses propres yeux de son échec auprès de la +fille du graveur, M. de Brévannes entreprit de plaire à madame +Beauvoisis et de supplanter l'amant aimé. Il réussit. + +M. de Brévannes fut d'autant plus irrité, d'autant plus humilié de +n'avoir rien pu obtenir de Berthe, que la _conquête_ de madame +Beauvoisis lui sembla plus flatteuse. Son amour-propre se révolta de ce +qu'une malheureuse petite fille, pauvre, inconnue, eût osé résister à +l'homme qu'une femme très désirable avait choisi. + +Nous sommes loin de prétendre que M. de Brévannes n'eût pas d'amour pour +Berthe; mais chez lui les tendres espérances de l'amour, ses charmantes +impatiences, ses craintes mélancoliques, s'étaient transformées en +désirs effrénés, en orgueilleuse irritation. + +Il résumait amèrement et brutalement la question en disant: + +«J'ai mis dans ma tête que cette fille serait à moi.... Coûte que coûte, +elle sera à moi.» + +Courroucé de ne pas recevoir de lettres de Berthe depuis six semaines +qu'il l'avait quittée, M. de Brévannes rompit brusquement avec madame +Beauvoisis, l'idole de la saison des eaux de Dieppe, et revint +s'enterrer dans l'île Saint-Louis. Lorsqu'il arriva, Berthe se mourait; +elle n'avait pu résister à tant de chagrins.... + +Presque touché de cette preuve d'amour, voulant d'ailleurs à tout prix +que cette jeune fille fût à lui, M. de Brévannes, malgré ses résolutions +de ne jamais faire un mariage _de dupe_, comme il disait, alla trouver +Pierre Raimond, et lui demanda formellement la main de sa fille, +s'attendant à une explosion de reconnaissance de la part du vieux +graveur. + +Chose incroyable, inouïe, exorbitante, qui renversa toutes les idées de +M. de Brévannes, Pierre Raimond ne voulut pas consentir à cette union. + +«M. de Brévannes était né riche, Berthe était née pauvre, il n'y avait +entre eux aucune sympathie de classe, aucune convenance de position, +aucuns rapports d'habitude, d'éducation, de principes; parlant, aucune +garantie de bonheur pour l'avenir.» + +Tel fut le thème invariable de Pierre Raimond. + +Il y avait dans la manière absolue dont cet homme austère envisageait la +distance qui sépare les riches des pauvres, plus de fierté que +d'humilité. Il établissait entre ces deux conditions, qu'il regardait +comme hétérogènes et inconciliables, une ligne aussi tranchée, aussi +infranchissable, que celle que les républicains tracent entre eux et les +aristocraties. + +L'énergique opiniâtreté de M. de Brévannes eût échoué devant la fière +pauvreté de Pierre Raimond, si la vie de Berthe n'eût pas été +compromise. + +L'instinct d'un père est presque toujours d'une admirable perspicacité; +lorsque cet instinct s'allie à un rare bon sens, il atteint à la +divination. + +Pierre Raimond pressentait le sort de sa fille. Néanmoins, obligé +d'opter entre la mort de cette enfant chérie et un avenir redoutable, +qu'il serait peut-être possible de conjurer, le graveur consentit enfin +au mariage, qui se fit peu de temps après le retour de M. de Brévannes. + +Berthe n'avait pas un moment douté de l'amour de son mari. + +Ce coeur simple et bon, noble et confiant, n'avait pu se défendre contre +le vouloir implacable de cet homme dont l'emportement l'avait flatté; +dans sa vanité naïve, la jeune fille se demandait avec une certaine +fierté s'il ne fallait pas que M. de Brévannes l'aimât beaucoup pour +avoir poursuivi ses desseins sur elle avec une ténacité si énergique. + +La pauvre Berthe confondait, hélas! l'entêtement orgueilleux d'un esprit +impatient de toute résistance avec l'abnégation, avec l'opiniâtre +dévouement de la passion. + +M. de Brévannes était capable d'employer tous les moyens possibles, même +les voies en apparence les plus honorables, pour parvenir à ses fins; +mais, le but atteint, il était capable aussi de se venger cruellement +des sacrifices qu'il s'était imposés lui-même pour triompher dans une +lutte où son orgueil était aussi vivement intéressé que son amour. + +Pour ce caractère intraitable, le lendemain de la victoire était +rarement heureux; plus l'attaque avait été rude, plus la résistance +avait duré, plus sa vanité souffrait. Dans la chaleur de l'action, il +oubliait les blessures de son amour-propre; mais, après le succès, il +ressentait douloureusement ces plaies saignantes, et son caractère +véritable reprenait le dessus. + +Lorsque la fièvre de vouloir acharné qui avait contraint M. de Brévannes +à épouser Berthe eut cessé, il eut des regrets extrêmes de ce +mariage.... Oui... il eut honte de son alliance avec une fille obscure +et pauvre; en songeant aux riches partis auxquels il aurait pu +prétendre, les qualités charmantes, la beauté, l'âme angélique de Berthe +lui parurent à peine une consolation. Il se crut en butte à tous les +sarcasmes; il ne devait pas y avoir de railleries assez piquantes pour +qualifier son ridicule mariage d'inclination. + +M. de Brévannes se trompait: beaucoup de gens, en le voyant épouser une +fille belle, vertueuse et pauvre, lui supposèrent un caractère généreux, +élevé; on prôna, on vanta son admirable désintéressement, et il fut +absous d'avance de tous les tourments qu'il pourrait faire endurer à une +femme pour laquelle il _avait tant fait_. + +Les uns regardaient la conduite de Berthe comme un chef-d'oeuvre de ruse +et d'habileté; les autres se moquèrent de M. de Brévannes et de son +mariage d'inclination, parce qu'ils se moquaient généralement de tout le +monde. + +Personne ne soupçonna le véritable motif de ce mariage, et que +l'entêtement de M. de Brévannes y avait eu au moins autant de part que +son amour.... + +Dernier trait du caractère de M. de Brévannes. + +Depuis quatre ans il était marié. Berthe, plus aimante, plus résignée +que jamais, ne lui avait pas donné le moindre sujet de plainte. +Quoiqu'il lui eût fait ouvertement des infidélités fréquentes, +quelquefois donné des rivales du plus bas étage... la malheureuse femme +avait secrètement versé des larmes amères, mais ne s'était jamais +plainte. + +Malgré cette patience, malgré cette douceur parfaite, M. de Brévannes se +livrait quelquefois à d'inconcevables soupçons de jalousie, et cela sous +le prétexte le plus frivole. + +Cette violente jalousie n'était pas une preuve de l'amour de M. de +Brévannes. S'il entrait en fureur à la seule pensée (complètement fausse +et injuste) que sa femme pouvait lui être infidèle, c'était surtout +parce que la faute de Berthe aurait couvert (pensait-il) d'un ridicule +ineffaçable ce _mariage d'inclination_ auquel il avait tant sacrifié. M. +de Brévannes voulait au moins pouvoir se vanter de la conduite +irréprochable, exemplaire, de la femme pauvre et obscure qu'il avait +choisie. + +Après dix-huit mois de mariage, M. de Brévannes, s'ennuyant beaucoup de +son bonheur, avait été faire en Italie un voyage de quelques mois, +laissant sa femme sous la protection de Pierre Raimond, dont il +reconnaissait d'ailleurs l'austère moralité. Le vieux graveur n'avait +jamais voulu consentir à venir habiter avec sa fille chez M. de +Brévannes pendant l'absence de son mari. Berthe alla s'établir auprès de +son père dans l'île Saint-Louis, et reprendre, rue Poultier, sa petite +chambre de jeune fille. + +Depuis ce voyage d'Italie, où il avait connu madame de Hansfeld, ainsi +qu'on le verra plus tard, l'humeur de M. de Brévannes s'était beaucoup +aigrie; son caractère était devenu sombre, irascible, souvent même d'une +dureté cruelle, et Berthe en avait quelquefois douloureusement souffert. +Ces préliminaires établis, nous suivrons M. de Brévannes chez lui à son +retour du bal de l'Opéra, où il avait été si malignement _intrigué_ par +madame Beauvoisis (le domino du _coffre_). + + * * * * * + + + + +CHAPITRE VII. + +MADAME DE BRÉVANNES. + + +La maison dont M. de Brévannes occupait le premier étage était située +rue Saint-Florentin. Fort indifférent aux jouissances et aux recherches +délicates du _chez soi_, il avait chargé un tapissier de le _meubler_ +richement; grâce à cette latitude laissée au marchand, ce logis avait +complétement l'aspect de ce qu'on appelle un _bel appartement garni_, +c'est-à-dire l'aspect le plus banal, le plus triste, le plus froid qu'on +puisse imaginer. Rien de particulier, rien de personnel, rien qui trahît +un goût, une passion: pas un portrait, pas un tableau, pas un objet +d'art. La seule pièce de ce vaste appartement qui n'eût pas un aspect +vulgaire et glacial, était un petit salon où Berthe se tenait +habituellement. + +Malgré l'heure avancée de la nuit (quatre heures du matin), c'est dans +cette pièce que nous conduirons le lecteur. + +Madame de Brévannes, toujours inquiète des absences prolongées de son +mari, quoiqu'elle dût y être habituée, se couchait rarement avant d'être +assurée de son retour. + +Il est donc quatre heures du matin. Berthe, assise dans un fauteuil, les +mains jointes sur ses genoux, regarde machinalement le foyer qui +s'éteint; une lampe, placée auprès d'elle sur une petite table où l'on +voit un livre entr'ouvert, éclaire vivement la figure de la jeune femme, +et brille doucement sur ses bandeaux de cheveux châtains qui, ne +laissant voir que le lobe de sa petite oreille rose, vont se perdre dans +la natte épaisse qui se tord derrière sa tête. + +Ce qui frappait tout d'abord dans le gracieux visage de Berthe, c'était +son expression d'angélique bonté; lorsqu'elle levait ses grands yeux +bleus si beaux et si doux, le charme devenait irrésistible; sa bouche, +un peu sérieuse, semblait plutôt faite pour le sourire bienveillant et +affectueux que pour le rire bruyant de gaieté; son col blanc arrondi, un +peu long, se courbait avec une grâce indicible lorsqu'elle penchait sa +tête sur son sein. + +Berthe portait une robe de soie gris-clair, dont la pâle nuance +s'harmonisait à merveille avec la délicate blancheur de son teint; d'un +côté de la cheminée on voyait un piano ouvert et chargé de musique; +au-dessus, deux portraits de grandeur inégale représentaient la mère et +le père de Berthe. Un grand nombre de modestes cadres de bois noir, +renfermant des gravures en taille-douce qui formaient l'_oeuvre_ de +Pierre Raimond, ornaient ce petit salon tendu de papier rouge velouté, +et lui donnaient une apparence très différente du reste de l'habitation; +enfin, sur la cheminée, on voyait une vieille pendule de marqueterie et +deux petits flambeaux blancs et bleus, en émail de Limoges, qui avaient +appartenu à la mère de Berthe, et avaient été le cadeau de noce du +graveur. + +Une larme longtemps suspendue au bout des longs cils de la jeune femme +roula sur sa joue comme une goutte de rosée; son sein se souleva à +plusieurs reprises, elle tressaillit.... Une rougeur subite colora son +front, puis Berthe retomba dans sa morne apathie. + +En deux mots nous dirons la cause de la tristesse et de l'abattement de +Berthe. + +Pendant son dernier séjour en Lorraine, M. de Brévannes avait accordé +une protection très particulière à une des _femmes_ de Berthe. +L'insolence de cette fille ouvrit les yeux de madame de Brévannes, ou du +moins lui donna des soupçons assez violents pour exiger le départ de +cette créature. + +Cette scène cruelle s'était passée quelques jours avant le retour de M. +de Brévannes à Paris, et avait laissé un douloureux ressentiment dans le +coeur de Berthe. Elle avait jusqu'alors souvent souffert des infidélités +de son mari, mais elle n'avait jamais subi une humiliation pareille. + +Quatre heures du matin sonnèrent; absorbée dans une profonde rêverie, +madame de Brévannes n'avait pas cru la nuit si avancée; une voiture +s'arrêta à la porte. Berthe regretta d'avoir veillé si tard; une fois +pour toutes son mari lui avait expressément défendu de l'attendre; ses +gens même se couchaient. Il rentrait habituellement par une petite porte +bâtarde de sa maison dont il avait la clef; il lui fallait passer par le +petit salon de Berthe pour entrer dans une des deux chambres à coucher +qui communiquaient à cette pièce. + +Lorsque son mari parut, Berthe se leva et alla à sa rencontre en tâchant +de sourire afin de conjurer l'orage qu'elle redoutait. + +Les traits contractés de M. de Brévannes témoignaient de sa mauvaise +humeur. Les quelques mots dits au hasard par madame de Beauvoisis sur +son voyage d'Italie avaient éveillé en lui une foule d'idées pénibles, +forcément contraintes pendant le bal et le souper. Il fut presque +satisfait de trouver sa femme encore levée; en la querellant il espérait +épancher l'amertume qui le dévorait. + +--Comment!--s'écria-t-il,--vous n'êtes pas encore couchée! à quatre +heures du matin! A quoi pensez-vous donc? Suis-je ou non maître de mes +actions? A peine arrivés ici, votre système d'inquisition va-t-il +recommencer? Aussi bien, puisque nous voilà sur ce chapitre, épuisons-le +une bonne fois, afin de n'y plus revenir de tout l'hiver. + +Et il s'assit brusquement dans le fauteuil de Berthe, qui resta debout +près du piano, stupéfaite de ce brusque débordement de reproches. + +--Mon ami,--dit-elle timidement,--vous savez que votre volonté est +toujours la mienne. Donnez-moi vos ordres, je les suivrai. Ce n'est pas +pour épier vos actions que j'ai veillé si tard.... Je m'étais amusée à +mettre ce petit salon en ordre. Cela m'a occupée jusqu'à une heure du +matin. Alors, supposant que vous ne tarderiez pas à rentrer, j'ai voulu +vous attendre. J'ai sommeillé un peu.... Quatre heures sont arrivées +sans que je m'en aperçusse. Voilà mon crime, Charles, me le +pardonnerez-vous?--dit-elle en souriant et en levant son angélique +regard sur son mari. + +M. de Brévannes ne parut pas désarmé. + +--Mon Dieu!--reprit-il,--ce n'est pas un _crime_ que je vous reproche; +il est inutile de prêter un sens ridicule à mes paroles. Je ne suis pas +dupe de cette veillée.... Vous avez voulu vous assurer par vous-même de +l'heure à laquelle je rentrais.... Mais vous m'obligerez de ne pas +prendre cette habitude. Je n'entends pas que les scènes de l'an passé se +renouvellent, et que par vos bouderies et vos airs de victime vous me +reprochiez ou ceci ou cela. + +--Charles, ai-je jamais dit un mot... excepté.... + +--Mou Dieu!--s'écria M. de Brévannes en interrompant sa femme,--certains +silences, certaines physionomies sont aussi significatifs que des +paroles. + +--Mais enfin, Charles, puis-je m'empêcher d'être triste? + +--Et pourquoi seriez-vous triste? Que vous manque-t-il? N'êtes-vous pas +dans une position inespérée? N'ai-je pas humainement fait tout ce que je +pouvais faire pour vous? + +--Charles, vous savez si je suis ingrate; mon seul regret est de ne +pouvoir vous mieux prouver ma reconnaissance. + +--Tout ce que je vous demande, c'est de me rendre ma maison agréable, +c'est d'avoir toujours l'air riant et heureux, au lieu de censurer ma +conduite par vos affections mélancoliques.... Si j'ai suivi mon +inclination en me mariant avec vous, ç'a été d'abord parce que je vous +aimais... et ensuite pour.... + +--Pour avoir une femme soumise à toutes vos volontés, mon ami, je le +sais; vous m'avez préférée à un parti riche, parce que la reconnaissance +du sacrifice que vous m'avez fait m'impose des devoirs plus grands +encore.... J'aurais été désolée que vous eussiez calculé autrement, +Charles, car je n'aurais pu m'acquitter envers vous. Seulement, vous +vous trompez si vous croyez que ma tristesse, souvent involontaire, est +une critique de vos actions: il ne m'appartient pas de les juger. + +--Mais que signifie donc alors cette tristesse? + +Après un moment d'hésitation, Berthe reprit en baissant les yeux: + +--Quelques-unes de vos actions peuvent m'attrister sans que je me +plaigne. + +--Ceci est trop subtil pour moi. Je vais être plus clair, et vous +révéler à vous-même ce que vous pensez et ce que vous n'osez dire.... Au +lieu d'avoir recours à toutes ces circonlocutions hypocrites, pourquoi +ne pas avouer franchement que vous êtes jalouse? + +--Mon ami, ne parlons pas de cela, je vous en prie. + +--Et pourquoi donc? je trouve, moi, qu'il est au contraire excellent de +poser nettement notre position.... Que j'aie ou non des maîtresses, +voilà le grand mot lâché... c'est ce que vous devez complètement ignorer +ou feindre d'ignorer.... Telle est la conduite que doit tenir une femme +de bon sens, au lieu de passer sa vie dans les ennuis de la jalousie. + +--Charles... franchement... est-ce bien à vous à dire qu'on peut +raisonner... vaincre la jalousie, si peu fondée qu'elle soit, ou si +indignes qu'en soient les objets? + +--Fort bien, madame, vous me reprochez d'être jaloux. + +--Je ne vous en fais pas un reproche, mon ami.... Je suis indulgente +pour ce sentiment, dont j'ai éprouvé toutes les angoisses. + +--Vous vous trompez complètement, madame, si vous nous croyez dans une +position pareille à cet égard.... Que j'aie ou non des maîtresses, votre +considération n'en sera nullement altérée; mais moi qui ai tout sacrifié +pour vous... que je sois encore couvert de ridicule.... Tenez, ajouta +M. de Brévannes en se levant, les dents serrées, et en fermant les +poings avec rage, à cette seule pensée je ne me possède pas. + +Et il se mit à marcher à grands pas. + +--Vous avez raison, Charles, dit tristement Berthe, notre jalousie n'est +pas pareille; la mienne intéresse mon coeur, la vôtre votre orgueil; +mais il n'importe, je la respecte. M'avez-vous jamais entendue me +plaindre de l'isolement où je vis? Excepté mon père, que vous me +permettez d'aller voir deux fois par semaine, et quelques personnes de +votre famille que vous désirez que je reçoive, je vis seule...; heureuse +de vivre seule, je me hâte de vous le dire. + +--Ce qui ne vous empêche pas de trouver le temps long, n'est-ce pas? Et +tout le monde sait l'effet de la solitude et du désoeuvrement chez les +femmes.... + +--Je ne suis pas désoeuvrée, mon ami; j'aime passionnément la musique... +je dessine, je lis. Quant à la solitude, il ne dépend pas de moi que +vous restiez davantage chez vous. + +Pendant que madame de Brévannes parlait, son mari s'était machinalement +approché de la croisée, dont il avait entr'ouvert les rideaux. + +Il vit de l'autre côté de la rue, au premier étage d'une maison située +en face de la sienne, une fenêtre aussi éclairée, et derrière les +vitres la silhouette d'un homme qui regardait par cette fenêtre. + +Il était près de cinq heures du matin, la nuit profonde, la rue déserte, +que pouvait regarder cet homme, sinon la fenêtre du salon de madame de +Brévannes, seule fenêtre qui fût sans doute encore éclairée dans la +maison. + +Un de ces soupçons absurdes qui ne tombent que dans la cervelle des +jaloux trompeurs (classe essentiellement distincte de celle des jaloux +trompés), un de ces soupçons absurdes, disons-nous, traversa l'esprit de +M. de Brévannes; il se retourna vers sa femme, le regard irrité, le +front menaçant. + +--Madame, pourquoi y a-t-il de la lumière dans cette maison en face? +s'écria-t-il. + +Puis, s'interrompant pour céder à une inspiration non moins ridicule que +sa jalousie, il tira brusquement les rideaux, ouvrit la croisée, et +s'avança sur le balcon, où il se campa fièrement. + +A cette brusque apparition, les rideaux de la fenêtre de la maison d'en +face se refermèrent subitement, l'ombre s'effaça, et un moment après la +lumière disparut. + +Madame de Brévannes, ne comprenant rien au courroux de son mari, et +encore moins à sa fantaisie d'ouvrir les croisées par une nuit de +janvier, s'avançait vers le balcon, lorsque M. de Brévannes se retourna, +ferma violemment les rideaux, et s'écria: + +--Ah! c'est ainsi que vous occupiez vos loisirs en m'attendant, +madame.... + +--En vérité, Charles, je ne vous comprends pas.... + +--Vous ne comprenez pas? Pourquoi cette fenêtre du premier étage de la +maison d'en face était-elle encore éclairée il n'y a qu'un moment? + +--Il n'y a qu'un moment?... une fenêtre?... dans la maison d'en face? +demanda Berthe avec une surprise croissante. + +--Faites donc l'étonnée, madame! Tout à l'heure quelqu'un regardait +attentivement votre fenêtre. On a disparu dès que je me suis montré. + +--Cela peut être, Charles, je n'en sais rien.... Mais pourquoi me +dites-vous cela? + +--Pourquoi! + +--Pourquoi? + +--Parce que vous êtes sans doute d'intelligence avec cette personne.... +Et qu'il y a là-dessous quelque intrigue.... Je ne m'étonne plus de +votre veillée. + +A cette accusation si brusque, si stupide, si inconcevable, Berthe ne +put trouver un mot à répondre; elle joignit les mains en levant les yeux +au ciel. + +--Ce n'est pas répondre, madame, s'écria M. de Brévannes exaspéré. Je +vous demande pourquoi il y avait de la lumière dans cette chambre en +face, pourquoi un homme regardait ici? + +--Mais, mon Dieu! le sais-je?--s'écria Berthe. + +--Encore une fois, cela n'est pas répondre, madame. + +--Mais que voulez-vous que je vous réponde? + +--Prenez garde! s'écria M. de Brévannes hors de lui. Ne me croyez pas +assez sot pour être dupe de votre hypocrisie.... J'ai vu ce que j'ai vu; +je ne suis pas aveugle. Quelle est la personne qui habite en face? + +--Mais, Charles, je n'en sais rien; nous sommes arrivés depuis hier +matin. + +M. de Brévannes interrompit sa femme, se frappa le front et s'écria: + +--C'est cela... je me le rappelle maintenant... une voiture de poste est +arrivée peu de temps après nous et est entrée dans cette maison; on nous +suivait... peut-être même en Lorraine.... Oh! j'en suis sûr, il y a +là-dessous quelque indigne mystère... mais je le découvrirai... +malheureuse que vous êtes! + +Cette injure, cette dureté, ce reproche, si peu mérités, touchèrent +Berthe jusqu'au vif. Malgré sa douceur, malgré sa résignation +habituelle, sa dignité, sa conscience se révoltèrent; elle dit d'un ton +ferme à son mari: + +--Vous avez tort de me parler de la sorte, Charles; vous pourriez +pousser ma patience à bout, et me faire dire des choses... que, pour +votre propre dignité, je voudrais taire. + +--Des menaces.... + +--Ce ne sont point des menaces, Charles, seulement... il n'est pas +généreux à vous, qui m'avez donné tant de fois des sujets de plaintes et +de chagrin, de m'accuser, et de me traiter avec ce mépris à propos d'un +soupçon insensé. + +--Voilà, pardieu! un nouveau langage. + +--Charles, je me lasse de subir en silence d'injustes reproches, tandis +que je pourrais moi-même vous en adresser de malheureusement trop +fondés. + +--De mieux en mieux.... + +--Vous dites, Charles, que je dois fermer les yeux sur votre conduite; +je l'ai toujours fait; est-ce de ma faute si le bruit de vos aventures +est venu jusqu'à moi, à moi qui vis seule loin du monde?... N'est-ce pas +encore le bruit public et les insolences de la misérable créature que +j'ai chassée de chez moi il y a huit jours qui.... + +--Madame, pas un mot de plus. + +--Pardonnez-moi, Charles, je parlerai; je ne veux pas abuser de la +position que mon dévoûment à mes devoirs m'a faite; mais je veux que +vous la respectiez.... Je consens à fermer les yeux sur des erreurs si +basses, qu'elles ne méritent pas même mon indignation... mais je ne +souffrirai pas que vous m'écrasiez injustement.... + +--Sur ma parole, madame, votre audace me confond. Et vous voulez, sans +doute, me faire entendre que quatre ans de fidélité et de respect pour +vos devoirs vous ont acquittée envers moi, et que vous êtes maintenant +libre d'agir comme bon vous semblera? Mais c'est incroyable! mais vous +oubliez donc que je vous ai tirée de la misère, que votre père vit de +mes bienfaits, et que j'avais été assez bon pour lui offrir autrefois +d'habiter chez moi?... + +--Je n'ai jamais oublié que vous m'avez tirée de la misère, comme vous +le dites, Charles, et cela a été d'autant plus méritoire de ma part, que +j'étais parfaitement indifférente à cette misère; il m'a fallu, pour +vous aimer, _quoique riche_, surmonter peut-être autant de répugnance +qu'il vous a fallu en surmonter pour m'aimer _quoique pauvre_! + +--Vraiment! vous m'avez fait cette grâce-là, de m'aimer malgré mes +quarante mille livres de rentes? + +--Quant à ce reproche, Charles, que mon père vit de vos bienfaits... +c'est la première fois que vous me le faites... ce sera la dernière.... +Depuis bientôt un an la vue de mon père est si affaiblie qu'il a été +obligé de renoncer au travail qui jusque-là lui avait suffi pour +vivre.... A force d'instances, je suis parvenue à lui faire accepter une +modique pension... il a consenti à la recevoir. + +--Afin de n'être pas au-dessous de vous en fait de condescendance, M. +Raimond m'a fait aussi la grâce d'accepter de quoi vivre à l'aise au +lieu d'aller à l'hospice. + +--Oui, mon père a fait grâce à votre vanité en n'allant pas à l'hospice. +Dans ses principes, il n'y avait là rien de déshonorant; vieux, infirme, +hors d'état de vivre de son travail, ainsi qu'il l'avait toujours fait, +il aurait usé sans honte de l'asile que la charité publique offre à +l'infortune honnête.... Mais puisque.... + +--Mais puisque je reconnais si mal, n'est-ce pas, les bontés de monsieur +votre père pour moi, il n'aura pas l'obligeance de me permettre de le +soutenir plus longtemps; il me fera la mauvaise plaisanterie d'aller +s'établir à l'hôpital. + +--Cela est certain, Charles, car je ne puis pas lui laisser ignorer vos +reproches.... + +En prononçant ces dernières paroles, la voix de Berthe, jusqu'alors +ferme, s'émut beaucoup; ses forces étaient à bout; elle avait depuis +longtemps contraint les larmes qui l'oppressaient, mais elle ne put +conserver davantage cet empire sur elle-même: elle cacha sa tête dans +ses mains, retomba dans un fauteuil, et se prit à pleurer avec amertume. + +M. de Brévannes était égoïste, dur, orgueilleux; mais il était fort +intelligent. Malgré ses sarcasmes sur les étranges principes du père de +Berthe à l'endroit des bienfaits des riches, il savait parfaitement que, +raisonnable ou absurde, la conviction de sa femme et de Pierre Raimond +était à ce sujet sincère et profonde. Ses plaisanteries n'avaient été +qu'un jeu cruel.... + +La douleur de Berthe le toucha d'autant plus qu'il se rappela ses +derniers torts envers elle; il réfléchit enfin à tout ce qu'il lui avait +dit d'humiliant. Plus elle semblait dépendre de lui, plus il devait +ménager sa délicatesse et ne pas l'accabler de reproches si cruels. + +Et puis il faut tout dire: pourrions-nous dévoiler un de ces mille +replis du coeur humain, ou plutôt de l'organisation humaine? +pourrions-nous faire croire à l'un de ces revirements soudains, brutaux, +dont les hommes seuls sont capables, après les plus aigres, les plus +basses, les plus injurieuses récriminations? + +Berthe était retombée assise sur son fauteuil, accablée sous +l'impression que lui avait causée cette scène cruelle. La jeune femme +baissait la tête; son joli cou, ses charmantes épaules blanches et +polies comme de l'ivoire, que l'émotion couvrait d'un léger incarnat, +frappèrent la vue de M. de Brévannes. + +Selon que cela arrive toujours, vingt fois il avait oublié sa femme pour +des créatures indignes de lui être comparées, même sous le rapport de la +beauté... Depuis la scène à laquelle Berthe avait fait allusion en +parlant d'une femme-de-chambre qu'elle avait chassée, les deux époux +étaient restés l'un envers l'autre sous une profonde impression de +froideur et de contrainte. L'amour de Berthe pour son mari avait reçu un +mortel et dernier coup. + +M. de Brévannes, voyant le chagrin de sa femme, se figura, par une de +ces imaginations grossières naturelles à l'homme, qu'en flattant Berthe +sur la puissance et sur l'éclat de sa beauté, il se ferait pardonner les +outrages dont il venait de l'accabler; il s'approcha donc +silencieusement de Berthe, puis, entourant sa taille, lui dit: + +--Voyons, ma bonne petite Berthe, sois gentille... faisons la paix. + +Il est impossible de rendre l'expression de répugnance, de honte, de +douleur profonde qui éclata sur les traits de la jeune femme. Elle se +dégagea brusquement des bras de M. de Brévannes, se leva et s'écria: + +--Ah! monsieur, il me manquait cette dernière insulte.... Celle-là, du +moins, jamais je ne la supporterai.... + +Et Berthe se précipita dans sa chambre, dont elle ferma la porte sur +elle. + +Nous renonçons à peindre la rage de M. de Brévannes et le regard de +courroux et de haine dont il poursuivit sa femme. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE VIII. + +LE RETOUR. + + +L'ancien et immense hôtel Lambert, occupé par le prince et par la +princesse de Hansfeld, était situé rue _Saint-Louis en l'île_; les murs +du jardin terminaient le quai d'Anjou: ce quai est séparé de l'Arsenal +par les bras de la Seine qui entourent l'île Louviers. + +Nous l'avons dit, rien de plus désert que les abords de ce palais. Les +curieux peuvent encore visiter ces salles énormes, proportionnées aux +splendeurs des existences princières des temps passés. + +On ne peut de nos jours contempler sans ressentiments mélancoliques ces +vieux hôtels autrefois si peuplés de pages, de gardes, d'écuyers, de +gentilshommes, innombrables satellites de ces glorieuses planètes, de +ces illustres maisons qui jetaient tant d'éclat sur la France. + +Rien de plus triste que de voir ces constructions massives, bâties pour +des siècles, tromper si vite l'espoir de ceux qui les avaient fondées +pour leurs puissantes races. + +Heureusement l'édifice dont nous parlons conservait un peu de sa poésie, +grâce à la solitude du quartier désert où il s'élevait. Lorsque les +ombres transparentes de la nuit le voilaient à demi, cette antique +demeure reprenait la sévère majesté de son caractère monumental. + +La nuit, la solitude, le silence ne varient pas avec les siècles; +contemporains de tous les âges, ils sont immuables comme l'éternité... +Aussi, lorsque l'on contemple ces vieux édifices au milieu de la nuit, +du silence et de la solitude, on dirait que rien n'a changé... la +distance du présent au passé s'efface.... + +C'est à peu près au moment où M. de Brévannes sortait de l'Opéra que +nous conduirons le lecteur à l'hôtel Lambert. + +Des nuages épais et gris, chassés par l'âpre bise du nord, couraient +rapidement sur le ciel. En se couchant, la lune argentait les contours +fantastiques des nuées. Au-dessus d'elle, çà et là quelques étoiles +scintillaient sur le profond et sombre azur du firmament. + +La masse irrégulière du vieux palais, avec ses toits aigus, ses +cheminées, ses gargouilles bizarres, son fronton massif, se découpait en +noir sur la limpidité bleuâtre et nocturne de l'atmosphère; une allée de +pins séculaires dressaient leurs pyramides d'un vert sombre au-dessus +des murs du jardin qui se prolongeait sur le quai. + +Les eaux de la Seine, gonflées par les pluies d'hiver, se brisaient sur +la grève, et répondaient, par un triste murmure, aux longs sifflements +de la bise du nord. + +Le bruit du vent et des grandes eaux troublait seul le silence où était +enseveli ce quartier de Paris.. + +Quatre heures et demie sonnaient dans le lointain à l'Arsenal, lorsqu'un +fiacre s'arrêta devant la muraille du jardin. + +Une personne coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un manteau, +descendit de cette voiture, ouvrit une petite porte, et bientôt après, +madame de Hansfeld, toujours en domino, sortit à son tour du fiacre et +entra dans le jardin. + +La princesse parcourut d'un pas rapide la longue allée de pins qui +aboutissait à une des ailes de l'hôtel. + +De temps à autre les rayons de la lune, glissant à travers le branchage +touffu, faisaient une pâle trouée dans les ténèbres qui couvraient cette +allée; c'était alors quelque chose de bizarre à voir que la figure de la +princesse, passant avec sa robe et son camail noirs au milieu de ces +éclaircies de lumière douteuse et blanchâtre. + +Les anciennes habitations comme l'hôtel Lambert avaient toujours de +mystérieux petits escaliers aboutissant à l'alcôve ou aux cabinets des +chambres à coucher. L'habitude d'un grand apparat, les exigences de la +représentation et d'une rigoureuse étiquette, le nombre immense de +domestiques de tous grades, sans cesse allant et venant pour leurs +services variés, laissaient si peu de liberté qu'on était généralement +réduit aux expédients nocturnes. + +On ne s'étonnera donc pas de voir madame de Hansfeld, en arrivant à +l'aile gauche de l'hôtel, ouvrir une petite porte cachée dans un massif +d'arbres, et gravir lestement un escalier étroit et rapide qui la +conduisit en peu d'instants dans un vaste cabinet qui précédait sa +chambre à coucher. + +A peine entrée, la princesse se jeta dans un grand fauteuil, comme si +elle eût été épuisée de fatigue. + +Pendant ce temps, la personne qui l'avait suivie verrouilla la porte de +l'escalier secret, se débarrassa de son manteau et de son chapeau +d'homme à larges bords. + +C'était une femme. + +Elle ranima le foyer à demi éteint, alluma deux bougies et entra dans la +chambre de madame de Hansfeld pour s'assurer que rien n'avait pu faire +soupçonner son absence. + +La princesse, après un moment d'abattement, arracha son masque, se leva +brusquement, dénoua la ceinture de son domino, et le foula aux pieds +avec colère. + +Sous ce premier vêtement elle portait une robe noire à manches courtes, +qui laissait voir ses épaules, ses bras et sa taille dignes de la Diane +antique. + +Sa physionomie hautaine, froide, imperturbable pendant son entretien +avec M. de Morville, était alors agitée par la violence des plus +furieuses passions. + +Ses yeux, un peu creux, étincelaient comme deux diamants noirs. Debout +devant la glace de la cheminée, elle semblait vouloir pétrir le marbre +du chambranle sous ses mains convulsives. Emportée par le flot de ses +tumultueuses pensées, elle ne s'aperçut pas du retour de la personne qui +l'avait accompagnée. + +L'aspect de cette jeune fille était étrange. + +Une couleur chaude, brune comme le bronze florentin, couvrait son teint +mat et faisait ressortir la blancheur nacrée du globe de l'oeil et le +bleu clair de la pupille; ses cheveux châtains, épais, courts, frisés, +se séparaient sur son front à la manière des hommes qui, de nos jours, +portent leur chevelure très longue; ses traits, assez réguliers, avaient +quelque chose de viril, de résolu; lorsqu'elle entr'ouvrait ses lèvres +rouges et charnues, on voyait des dents très blanches, mais écartées les +unes des autres. + +Cette jeune fille, presque aussi grande que madame de Hansfeld, était +beaucoup plus mince; elle portait une robe noire montante, et une petite +cravate de soie serrait autour de son col sa collerette à plis très +fins. + +Coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un long manteau, cette jeune +fille avait pu passer pour un homme et accompagner madame de Hansfeld, +qui craignait de revenir seule la nuit dans ce quartier désert et de se +trouver presque à la merci d'un cocher. + +Pendant l'entrevue du bal de l'Opéra, la jeune fille avait attendu la +princesse dans un fiacre et l'avait ensuite ramenée. + +Elle s'aperçut de la préoccupation de madame de Hansfeld, et lui dit: + +--Marraine, il est bien tard... il faudrait vous coucher.... + +--Je l'ai vu! il peut me perdre!--s'écria impétueusement la princesse, +le visage enflammé de colère, en se retournant vers sa filleule (nous +l'appellerons Iris, en nous excusant de cette mythologie). + +--Qui donc avez-vous vu, marraine?--dit la jeune tille, effrayée de +l'exaspération de madame de Hansfeld. + +--Charles de Brévannes. + +--Il est ici? + +--Tout à l'heure... à l'Opéra... je l'ai vu.... Oh! c'était bien lui.... +La présence de cet homme m'annonce quelque nouveau malheur.... + +--Je ne connais pas cet homme, marraine.... Je ne sais pourquoi vous le +haïssez... mais je le hais parce que vous m'avez dit qu'autrefois il +vous avait causé de grands chagrins. + +En prononçant ces mots: Je ne sais pourquoi vous haïssez cet homme, Iris +ne put vaincre un léger tressaillement qui ne fut pas remarqué par +madame de Hansfeld. + +--Pourquoi je le hais, tu me le demandes!--s'écria la princesse presque +avec égarement. + +--Je ne vous le demande pas par curiosité, marraine; si vous haïssez... +vous voulez vous venger.... + +--Me venger... oh! oui.... Je voudrais une vengeance éclatante, +terrible... comme le mal qu'il m'a fait.... + +--Si je puis vous servir, parlez. + +--Toi, pauvre fille? + +--Ordonnez, j'obéis; Iris est à vous, c'est votre bien; elle vit par +votre vie, elle respire par votre souffle, elle voit par vos yeux, elle +veut par votre volonté. + +Sans lui répondre, madame de Hansfeld tendit sa belle main à Iris; +celle-ci en approcha ses lèvres rouges et humides avec une expression de +respect et de dévouement filial: puis elle se redressa vivement et +s'écria: + +--Mon Dieu! marraine, votre main est glacée... vous frissonnez.... Il +faut vous coucher.... + +--Pas encore... mais écoute.... Je ne sais ce que me présage l'arrivée +de Charles de Brévannes; de grands malheurs peuvent s'ensuivre.... Tes +services me seront peut-être plus nécessaires que jamais.... Il faut que +tu saches... tout... oui... le crime de cet homme.... Alors tu +comprendras que la vengeance devient aujourd'hui pour moi... une +expiation.... + +Et la princesse s'assit près de la cheminée. + +Iris prit un manteau de velours doublé d'hermine, et en enveloppa +soigneusement sa marraine; car, malgré le feu qui brûlait dans l'âtre, +ces pièces immenses devenaient glaciales à la fin des nuits d'hiver. + +Madame de Hansfeld resta quelques moments rêveuse avant de parler. + +Iris aimait madame de Hansfeld avec une sorte de tendresse à la fois +respectueuse, farouche et passionnée. + +C'était un de ces attachements aveugles, sauvages, on dirait presque +impitoyables, tant ils sont exclusifs. + +La princesse croyait s'être à jamais attaché par une profonde +reconnaissance cette jeune fille, qu'elle avait presque élevée; elle ne +se trompait pas, mais elle ignorait avec quelle violence ce sentiment, +absorbant tous les autres, s'était développé dans le coeur de sa +filleule. + +Celle-ci avait toujours soigneusement caché les accès de jalousie féroce +que lui causaient les moindres préférences de sa maîtresse.... + +Sombre, taciturne, impérieuse avec les autres domestiques de la +princesse, Iris était généralement crainte ou détestée à l'hôtel +Lambert. + +Sa fonction de demoiselle de compagnie lui permettait de s'isoler +complètement et de se vouer à cette idée fixe, absolue, incessante: + +_Vivre pour sa marraine_. + +Son chagrin de tous les instants était de ne pas se trouver assez utile, +assez nécessaire à madame de Hansfeld, qui, riche, titrée, libre de ses +actions, pouvait se passer du secours ou du dévouement de sa +filleule.... + +Alors quelquefois, dans la funeste exagération de son attachement, Iris +formait des voeux détestables: elle désirait presque voir sa maîtresse +malheureuse pour avoir l'ineffable bonheur de la consoler, de la +secourir, de lui consacrer ses jours et ses nuits, pour pouvoir enfin +développer dans toute sa puissance le sentiment qui la dominait. + +D'après cet aperçu du caractère d'Iris, enfant abandonnée, bohémienne ou +Maure, on doit penser qu'elle poursuivait d'une haine amère les ennemis, +non seulement de madame de Hansfeld, mais encore toutes les personnes +auxquelles celle-ci témoignait quelque bienveillance. Sa haine +augmentait toujours en raison de la vivacité des sentiments qu'on +inspirait à sa marraine. + +Ainsi, la sachant passionnément éprise de M. de Morville, elle exécrait +celui-ci autant... plus même que M. de Brévannes... car elle ressentait +une sorte de bizarre reconnaissance envers ceux qui inspiraient de +l'aversion à la princesse. + +Iris sortait à peine de l'enfance; elle s'entourait d'une impénétrable +dissimulation. Jamais madame de Hansfeld ne l'avait crue capable de +cette exaltation sauvage; et cependant cette jeune fille, poursuivant +son but avec une inflexible énergie, égarée par une jalousie féroce, +avait frappé sa maîtresse dans ses affections les plus chères.. + +Après un assez long silence, madame de Hansfeld, sortant de sa rêverie, +fit signe à Iris de s'approcher d'elle. + +Celle-ci, s'agenouillant et s'accroupissant, ainsi que font les +Espagnols à l'église, croisa les bras, attacha ses grands yeux clairs, +fixes et perçants sur les yeux de madame de Hansfeld avec ce mélange +d'intelligence, de soumission et de dévoûment particulier à la race +canine; et, de crainte de perdre un mot, un geste, une nuance de la +physionomie de sa marraine, dès que celle-ci eut commencé de parler, +elle se suspendit à ses lèvres... pour nous servir de l'expression +consacrée. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE IX. + +LE RÉCIT. + + +--Tu te souviens qu'il y a deux ans, avant mon mariage, je te laissai à +Venise pour aller à Florence avec ma tante Vasari et Gianetta notre +camériste; tu venais d'être longtemps malade et tu ne pouvais nous +accompagner. + +--Je m'en souviens.... Gianetta m'écrivit quelquefois par votre ordre, +afin de me donner de vos nouvelles.... + +--Cette Gianetta était curieuse, indiscrète, sans fidélité; je crains de +l'avoir trop longtemps gardée à mon service. + +--Pendant votre séjour à Florence elle m'écrivait à peine quelques +lignes... pour me dire que vous vous portiez bien... cette tâche +semblait lui coûter--ajouta Iris avec une assurance incroyable. Elle +mentait.... Gianetta l'avait au contraire tenue parfaitement au courant +de ce qui s'était passé à Florence, pendant le voyage de sa marraine. + +--Au bout de six mois d'absence--reprit la princesse--je revins à +Venise. + +--Alors vous eûtes cette longue maladie de langueur dont vous avez +failli mourir. + +--Et pendant laquelle tu m'as donné tant de preuves de dévouement et +d'affection, Iris, que de ce moment-là je t'aimai comme une soeur, comme +une fille.... + +Iris prit la main de sa marraine et la porta silencieusement à ses +lèvres. + +--Ma tante Vasari--reprit Paula--se rendait à Florence pour suivre un +procès; elle sortait toute la journée pour solliciter ses juges. Le +soir, nous allions à la promenade; là, je rencontrai plusieurs fois un +Français.... M. Charles de Brévannes. Bientôt il fut toujours sur mes +pas; ses poursuites devinrent incessantes, obstinées; alors mon +indifférence se changea en aversion. + +--Était-il donc fait pour inspirer tant d'éloignement? + +--Que dis-tu?--s'écria la princesse en regardant Iris avec surprise. +Puis elle ajouta: + +--Tu étais si jeune alors que tu n'auras pas remarqué.... Oui, cela +était naturel à ton âge.... Tu te rappelles mon cousin Raphaël Monti... +fils du frère de mon père? + +Iris contracta imperceptiblement ses sourcils et répondit d'une voix +brève: + +--Oui, à chaque retour de mer il venait passer son congé à Venise.... +N'est-il pas en Orient? Avez-vous eu de ses nouvelles? A notre départ +d'Italie, sa mère commençait à s'inquiéter de son absence. + +--Il est mort...--dit madame de Hansfeld avec un calme effrayant. + +--Raphaël... mort!!--s'écria Iris en feignant l'étonnement. + +--Charles de Brévannes l'a tué!! + +--Et votre tante ignore?... + +--Écoute... l'heure est venue de tout te dire.... J'avais été, tu le +sais, élevée avec Raphaël; enfant, je l'aimai comme un frère; jeune +fille, comme mon fiancé, ou plutôt ces deux sentiments se fondirent en +un seul.... Tu étais alors si étourdie que notre amour a dû t'échapper. + +--En effet, marraine, maintenant je me souviens de quelques +circonstances qui auraient du m'éclairer. Mais est-ce possible.... +Raphaël mort!... Et quand cela? où cela? + +--Écoute encore: je devais l'épouser à mon retour de Florence.... Tu +comprends maintenant pourquoi M. de Brévannes m'inspirait tant +d'aversion. + +--Je comprends.... + +--Ses poursuites redoublèrent: instruit du sujet de notre séjour à +Florence, à force de persévérance, d'adresse, il parvint à se lier avec +les personnes qui pouvaient servir ma tante dans son procès, et à +prendre tellement d'influence sur elles, qu'il fut bientôt en état de +nous être du plus grand secours. + +Les voies ainsi préparées, il se fit un jour audacieusement annoncer +chez ma tante, sous le prétexte qu'il logeait dans notre hôtellerie. +Notre accueil fut glacial; mais cet homme se montra bientôt si +insinuant, si flatteur, il prouva si clairement à ma tante de quelle +utilité il pouvait lui être pour le gain de son procès, qu'elle le pria +instamment de revenir. En s'en allant il me jeta un regard +significatif.... Il n'avait tant fait que pour se rapprocher de moi. + +Je fis part à ma tante de mes soupçons; elle me répondit que j'étais +folle... qu'il fallait se servir de la bonne volonté de M. de Brévannes, +puisqu'il pouvait nous être si utile.... Tu le sais, ma tante avait été +très belle, elle n'avait pas quarante ans. M. de Brévannes s'aperçut un +jour qu'elle prenait au sérieux quelques galanteries qu'il lui adressait +par plaisanterie. Il redoubla de soins, bientôt elle ne put se passer de +lui. Il nous accompagnait partout, à la promenade, au théâtre. Je fis +observer à ma tante qu'il était jeune, riche, que cette intimité pouvait +me compromettre. Elle me dit alors avec autant de joie que d'orgueil que +je m'alarmais à tort. Elle était veuve, libre; M. de Brévannes lui avait +déclaré son amour, et avoué qu'il ne s'était si vivement intéressé à +notre procès qu'afin d'avoir accès auprès d'elle. Je voulus faire +quelques observations à ma tante; elle ne me laissa pas achever, se +récria avec aigreur sur la vanité des jeunes filles, et me reprocha +d'avoir pu croire que M. de Brévannes s'occupait de moi. Il nous voyait +chaque jour, envoyait souvent des musiciens sous nos fenêtres, nous +offrait des bouquets toujours pareils, disait-il à ma tante, pour ne +pas blesser mon amour-propre. + +Un jour, me trouvant seule, il me déclara son amour, se faisant un +mérite à mes yeux de l'habileté avec laquelle il avait, disait-il, +trompé, égaré l'opinion, en paraissant s'occuper de ma tante: sacrifice +énorme, dont je lui devais savoir gré. + +--Et votre tante ne fut pas instruite de l'aveu de Charles de Brévannes? + +--Le soir même elle sut tout. + +--Le voilà démasqué. + +--Enfant..., tu connais peu la faiblesse et la vanité des femmes! + +--Elle ne vous crut pas? + +--Si, d'abord..., ce soir-là, notre porte fut refusée à M. de Brévannes. +Il devina tout, écrivit une longue lettre à ma tante... le lendemain il +fut reçu plus affectueusement encore que d'habitude.--En le quittant, ma +tante vint me gronder sévèrement.--Jalouse, me dit-elle, de la passion +de M. de Brévannes, je l'avais calomnié, afin de lui faire interdire +l'entrée de la maison. + +--Malheureuse femme...; elle était folle.... + +--Les choses reprirent leur marche accoutumée.... Charles de Brévannes +ne me dit plus un mot d'amour, mais il passait des journées entières +avec nous.... Le 13 avril..., oh! jamais je n'oublierai cette date, ma +tante me dit, après déjeuner, que le bruit de la cour de l'hôtellerie +l'incommodait, et qu'elle changerait le soir même de logement avec moi. +Ma chambre donnait sur la rue, et avait un balcon. Ce qui me reste à te +dire est affreux.... Ce jour-là, nous avions fait une longue promenade +en voiture avec M. de Brévannes. Au retour, la veillée s'était prolongée +fort tard; ma tante paraissait préoccupée. Il se retira. Je me couchai. + +La princesse devint horriblement pâle, tressaillit, puis continua d'une +voix émue.... + +--Le lendemain je voulus aller, comme d'habitude, souhaiter le bonjour à +ma tante: Gianetta me dit d'un air embarrassé que madame Vasari était +souffrante et qu'elle ne pouvait me recevoir. + +Au moment où je rentrais chez moi, un inconnu me demanda. Cet homme, +sombre, pâle... me remit une lettre... sans me dire un mot.... Je ne +sais pourquoi un frisson me saisit. J'ouvris cette lettre, elle +renfermait un anneau que j'avais donné à Raphaël. + +--Et cette lettre, marraine, cette lettre? + +--Elle était de Raphaël mourant. + +--De Raphaël? + +--Oui. Elle contenait ces mots, que je crus voir tracés en caractères de +sang: + +«Je suis à Florence depuis deux jours. Je sais tout. Cette nuit j'ai vu +Brévannes descendre de votre balcon... vous avez ensuite fermé la +fenêtre. Je me suis battu avec lui... tout à l'heure... cela était +convenu. J'ai cherché la mort: il me l'a donnée. Soyez maudite.... +Osorio vous dira... lorsque vous retournerez à Venise.... Cachez à ma +mère.... Ma vue se...» + +--Puis plus rien--s'écria madame de Hansfeld avec une expression +déchirante... rien que quelques caractères sans forme. + +--Quel mystère! dit Iris en joignant les mains--qui avait donc paru à la +fenêtre de votre chambre?... + +--Ne t'ai-je pas dit que ma tante avait pris le soir la même chambre que +j'occupais encore le matin? Sans doute Charles de Brévannes en avait +obtenu un rendez-vous pour servir ses affreux desseins... tu vas voir +comment.... Elle est de ma taille, brune comme moi: de là cette fatale +méprise de Raphaël. + +--Oh! c'est horrible.... + +--Après avoir lu cette lettre, j'étais comme folle, je croyais rêver.... +Osorio m'apprit le reste.... Raphaël, à son retour d'un voyage à +Constantinople, vint à Venise.... Il ne passa qu'un jour dans cette +ville... mais, trompé par je ne sais quelle abominable calomnie venue +jusque-là de Florence, il partit subitement pour cette ville avec +Osorio, auquel il dit:--«On m'assure que Paula me trompe indignement; si +cela est vrai, je tuerai mon rival ou il me tuera.» + +--Mais qui avait ainsi pu vous calomnier à Venise? + +--Le sais-je?... Raphaël n'y avait pas même vu sa mère; tout le monde a +ignoré sa courte apparition à Venise; en vain j'ai interrogé Osorio à ce +sujet, il est resté muet. + +--Cela est étrange.... + +--Malheureusement il partageait les préventions de Raphaël.... Ce que +j'avais prévu était arrivé: les assiduités de M. de Brévannes, +interprétées par ses infâmes calomnies, m'avaient affreusement +compromise. Je passais à Florence pour être sa maîtresse; et lorsque +Raphaël s'informa de moi, il n'y eut qu'une voix pour m'accuser. +Pourtant, ne voulant pas se fier aux apparences, il était allé trouver +loyalement M. de Brévannes, lui avait dit son amour pour moi, que nous +étions fiancés... que souvent les jeunes filles, sans être coupables, +étaient légères, inconsidérées... le monde méchant; il supplia M. de +Brévannes, au nom de l'honneur, de ne pas cacher la vérité; quelle +qu'elle fût, il le croirait. + +--Et Charles de Brévannes? + +--Loin d'être touché de ce langage, il traita Raphaël avec hauteur et +lui dit: + +«--Puisque vous épiez Paula Monti depuis deux jours, vous devez savoir +où est sa chambre.--Je le sais; sans qu'elle me vît, ce matin même je +l'ai aperçue à son balcon.--Eh bien! trouvez-vous cette nuit à trois +heures du matin devant ce balcon, vous aurez ma réponse.»--Tu sais le +reste.... Brévannes dit alors insolemment à Raphaël: «Êtes-vous +satisfait?» + +Dans sa rage, Raphaël le frappa au visage; un duel s'ensuivit au point +du jour, il succomba.... Son dernier voeu fut de cacher sa mort à sa +mère. Il préférait la laisser dans l'incertitude où l'on demeure +souvent de longues années au sujet du sort des marins, que de lui faire +savoir que ma trahison l'avait tué. Voilà ce que m'apprit Osorio. Cette +funeste mission terminée, il repartit sans vouloir entendre un mot de +mes protestations.... J'ai entendu dire depuis qu'il était mort en +Orient... et la mère de Raphaël attend toujours son fils.... Et il est +mort en me maudissant... mort en m'appelant et me croyant infâme et +parjure.... Mort... tué par Charles de Brévannes, calomniateur et +meurtrier! + +--Oh! c'est affreux.... Et votre tante Vasari?... Après un instant de +silence pendant lequel la princesse paraissait être sous le poids d'un +souvenir pénible, elle reprit ainsi: + +--Les lois sur le duel étaient d'une sévérité extrême: Charles de +Brévannes partit le jour même; Raphaël était inconnu à Florence; ni +Osorio ni le témoin de M. de Brévannes ne reparurent.... Personne ne put +donc trahir ce malheureux secret. Ma tante fut d'autant plus +inconsolable du brusque départ de Charles de Brévannes que, son appui +lui manquant, elle perdit son procès et fut complètement ruinée. Nous +revînmes à Venise, où je tombai malade. + +--Et un an après vous étiez princesse de Hansfeld. + +--Oui, pour sauver ma famille d'une horrible infortune, je me résignai à +ce mariage, qui aurait dû me paraître inespéré... Grâce à la bonté, aux +soins et à la délicatesse du prince, j'entrevoyais déjà des jours plus +heureux; à la reconnaissance allait peut-être succéder un sentiment plus +doux... lorsque tout à coup M. de Hansfeld..., frappé de je ne sais quel +vertige, oubliant sa bonté, sa douceur accoutumée... enfin,--reprit +madame de Hansfeld avec un profond soupir,--commença la vie atroce que +je mène.... Quelquefois je me demande comment ma raison a pu supporter +des chocs si violents sans s'ébranler. La crainte, la stupeur que me +cause la conduite bizarre, effrayante du prince, me poursuivent jusque +dans le monde où je vais parfois chercher, non des distractions, mais de +l'étourdissement. Il y a six mois, je traînais cette vie misérable... en +apparence si splendide, si heureuse, lorsque par hasard je rencontrai M. +de Morville; je le remarquai, parce que j'entendis vanter la fidélité +qu'il avait vouée comme moi à un souvenir adoré... Partout on parlait de +son dévouement, de sa délicatesse..., et surtout de sa tendre constance +pour une femme dont il avait été forcé de se séparer.... Attristé par +son amour, pieusement dévoué à sa mère souffrante, il sortait peu.... Il +demeurait près de nous, rue Saint-Guillaume. Un jour, je trouvai une +lettre sur le banc d'une partie réservée de notre jardin.... Sans +pouvoir comprendre par quel moyen cette lettre se trouvait là, mon +premier mouvement, tu le sais, fut de croire qu'elle venait de lui. + +Et je m'en assurai en restant, le lendemain, toute une journée cachée +dans un massif, et le soir je vis tomber une autre lettre lancée d'une +petite fenêtre cachée par un lierre. + +M. de Morville semblait deviner les pensées qui m'agitaient: gaies, si +j'étais gaie; tristes, si j'étais triste; sombres et désolées, si +j'étais sombre et désolée; ses lettres semblaient l'écho de mes +impressions les plus fugitives. + +--Comment les devinait-il? + +--En m'observant... il lisait sur mon visage la disposition de mon +esprit.. + +--Il vous aimait bien...--dit Iris d'une voix profondément altérée. + +--Tu le vois.... Comme moi, M. de Morville regrettait un amour passé... +et, chose étrange, fatale!... nos regrets communs ont servi pour ainsi +dire de lien entre cet amour passé et notre amour nouveau. + +--Vous pouvez aimer.... Le prince vous a rendu votre liberté.... + +--Je le sais... je le sais... mais souvent aussi il est revenu sur ces +dures paroles.... Que de fois il a passé de la cruauté la plus froide... +la plus dédaigneuse, la plus écrasante, à des paroles de tendresse +adorable.... Mais qu'importe maintenant... ses cruautés et ses +tendresses me trouvent insensible... mon amour me donne le courage de +les braver... mon amour!... et pourtant ma conscience me reproche +d'oublier Raphaël!!! Depuis que j'ai revu M. de Brévannes, il me semble +qu'en redoublant de haine contre ce... meurtrier... je cherche à expier +mon inconstance; il me semble enfin que si j'obtenais une vengeance +éclatante de cet homme, mon nouvel amour me serait pardonné... Et +encore... malheur à moi!... ce nouvel amour a-t-il besoin d'être +pardonné?... une barrière insurmontable me sépare à jamais de M. de +Morville.... + +--Une barrière insurmontable?--dit Iris. + +--Oui... je ne sais quelle fatalité me poursuit... mon âme commençait à +renaître; l'avenir le plus doux, le plus enchanteur s'ouvrait à moi; je +me croyais sûre de l'amour de M. de Morville.... J'étais parvenue à me +lier avec madame de Lormoy, une de ses parentes; il avait demandé à +m'être présenté... lorsque tout à coup il paraît me vouer l'aversion la +plus profonde, il évite de me rencontrer avec une persistance si +blessante, que je me suis décidée à cette démarche d'aujourd'hui. + +--Et le motif de sa haine, marraine? + +--Oh! ce n'est pas de la haine... il m'aime, mon enfant; il m'aime aussi +passionnément que je l'aime... quoique je lui aie caché ce sentiment. +Mais, je te le répète... un obstacle insurmontable... nous sépare à +jamais.... Te dire ce que j'ai souffert à cette révélation, la force +qu'il m'a fallu pour me contraindre... ce serait impossible.... Eh bien! +pourtant j'aurais accepté cette position presque avec bonheur, sans cet +infernal Brévannes. + +--Comment cela? + +--Consacrée tout entière à cet amour triste et pur, je n'aurais jamais +revu M. de Morville; mais au moins j'aurais su qu'il m'aimait... autant +que je l'aimais.... L'humanité est si fantasque, que les raisons qui +s'opposaient à ce que cet amour fût heureux, en auraient peut-être +assuré la durée; mais si M. de Brévannes parle... malheur... malheur à +moi!... Le mépris succède à l'adoration dans le coeur de M. de +Morville.. Cet homme si franc, si loyal, n'aura pas assez de dédain pour +m'accabler.... Méprisée par lui... ah! je sais ce que j'ai souffert... +lorsque je l'ai cru possesseur de ce fatal secret.... Et songer que +Brévannes peut me porter ce coup affreux en répandant de nouveau la +calomnie infâme qui a causé la mort de Raphaël; oh! c'est à en devenir +folle!... + +--De tout cela, marraine, il résulte deux choses.... Il faut connaître +le mystère qui force Morville à vous fuir... il faut réduire Charles de +Brévannes au silence.... + +--Oui, il le faudrait; mais comment faire? hélas!... oh! je suis bien +malheureuse!... + +--Iris n'est rien pour vous?--dit la jeune fille avec une farouche +amertume. + +La princesse en fut frappée et lui répondit avec bonté: + +--Si, mon enfant; je puis tout te dire, à toi... cela me soulage.... + +A ce moment un bruit grave, sonore, puissant, plein de suave harmonie, +mais affaibli par la distance, arriva aux oreilles des deux femmes. + +C'était le son d'un orgue dont on touchait avec un rare talent et une +expression mélancolique. A ce son la princesse tressaillit et s'écria: + +--Oh! c'est lui... il veille encore... tiens, maintenant ma tête est si +faible, que le bruit de cet orgue me semble effrayant, surnaturel... ce +ne sont plus les sons de cet instrument que j'entends, mais les voix +mystérieuses d'un monde invisible, répondant au prince qui les +interroge.... Oh! grâce!... grâce!... cela m'épouvante!... + +Par un hasard singulier, et comme si le voeu de la princesse eût été +entendu, le chant de l'orgue expira lentement dans le silence de la +nuit, en s'exhalant comme une plainte.... + +--Cet entretien m'a abattue, je frissonne,--dit Paula. + +--Il faut vous coucher, marraine. + +Après avoir présidé au coucher de madame de Hansfeld avec la plus +grande sollicitude, et baisé respectueusement sa main, Iris ferma la +porte de la chambre de sa marraine, plaça en travers un divan qui, +découvert, formait un lit, et, après avoir verrouillé l'entrée de +l'escalier secret, s'endormit profondément. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE X. + +LE PRINCE DE HANSFELD. + + +Une pièce immense, occupant une aile de l'hôtel Lambert, formait à elle +seule l'appartement d'Arnold de Glustein, prince de Hansfeld, personnage +mystérieux dont l'existence prêtait à de si étranges commentaires. + +L'aspect de cette galerie suffisait de reste pour justifier tant +d'accusations d'originalité. Nous y conduirons le lecteur, un peu après +le moment où les sons de l'orgue avaient cessé, au grand plaisir de la +princesse... c'est-à-dire alors que la pâle clarté d'un jour d'hiver +commençait à dissiper la brume du matin.... + +Qu'on se figure une salle longue de cent pieds environ, un plafond rayé +de solives saillantes, autrefois peintes et dorées, ainsi que les +caissons qui les séparaient. Par un caprice du prince, toutes les +fenêtres avaient été bouchées, sauf une haute, longue et étroite ogive, +garnie de vitraux de couleurs, et placée à l'extrémité de la galerie. Le +jour, pénétrant par cette étroite ouverture, produisait un effet +bizarre, car il luttait contre la clarté des six bougies d'un petit +lustre de cuivre rouge gothique, suspendu à l'une des poutrelles du +plafond par un cordon de soie, très près du vitrail. + +Grâce à ce mode d'éclairage, dont le foyer, factice ou naturel, se +concentrait en cet endroit, qu'il fît nuit ou qu'il fît jour, la +lumière, d'abord rassemblée dans la partie avoisinante de la croisée, +s'amoindrissait de telle sorte, que le premier tiers de la galerie se +trouvait dans un clair-obscur assez lumineux, mais que le reste de cette +salle immense se perdait dans l'ombre. + +Rien de plus étrange que la décroissance successive de cette lumière +qui, d'autant plus vive qu'elle était d'abord filtrée par une haute +fenêtre, s'éteignait insensiblement dans de profondes ténèbres. La +coloration des divers objets qu'elle frappait, participant aussi de cet +affaiblissement gradué, semblait prendre des formes étranges. + +Ainsi, vers l'extrémité de la galerie où venait mourir la lumière, ces +dernières lueurs s'accrochant aux reliefs de quelques armures d'acier +damasquinées, de rares étincelles de lumière scintillaient ça et là dans +l'obscurité. + +Presque à côté de l'unique petite porte qui communiquait à cette +galerie, dans un coin sombre, on distinguait une forme blanchâtre. +C'était un squelette bizarrement accoutré: sur son crâne il portait une +mitre épiscopale, il s'appuyait d'une main sur un glaive du plus beau +temps de la renaissance; de l'autre main il tenait un luth d'ivoire à +sept cordes, dont la base reposait sur la rotule; par un caprice +bizarre, une couronne de roses (rareté pour la saison) d'une fraîcheur +et d'un parfum adorables surmontait ce luth; un manteau de drap blanc, +constellé d'X et d'M entrelacés, brodés en rouge, se drapait en plis +majestueux sur la cage obscure de la poitrine du squelette, et ne +laissait voir que l'extrémité du tibia et du pied droit. Ce pied, d'une +petitesse remarquable, était (amère dérision!) chaussé d'un soulier de +satin blanc, dont les cothurnes de soie flottaient en longue rosette sur +l'os de la jambe, poli comme l'ivoire. + +Si l'oeil, s'habituant aux ténèbres, pouvait percevoir certains détails, +on remarquait sur ces cothurnes de soie et sur ce soulier de satin +quelques taches d'un brun rougeâtre... que l'on reconnaissait facilement +pour des traces de sang. + +Ce singulier _objet de curiosité_ était posé sur un socle d'ébène +merveilleusement rehaussé de bas-reliefs et d'incrustations d'argent et +d'ivoire. + +Par un étrange contraste, car là tout était contraste, les ornements de +ce piédestal ne participaient en rien de la tristesse de l'_ossuaire_ +qu'il supportait; tout ce que l'art florentin du XVe siècle +a de plus gracieux, de plus pur et de plus charmant, semblait revivre +dans ce délicieux ouvrage, véritable chef-d'oeuvre de ciselure et de +sculpture. Néanmoins ces ornements enchanteurs n'étaient pas absolument +étrangers au lugubre objet dont ils décoraient la base; la figure du +squelette, s'appuyant d'une main sur une épée nue, de l'autre sur une +lyre, et portant une mitre épiscopale en tête, et un soulier de femme au +pied; cette figure, disons-nous, se retrouvait partout au milieu des +plus charmantes combinaisons artistiques. + +Ainsi, des amours supportés par ces fabuleux oiseaux de la renaissance, +qui tenaient de l'aigle par la tête, par les ailes, et de la syrène par +les capricieux enroulements de leur queue, semblaient enlever dans leurs +petits bras cette lugubre image. + +Ailleurs, des nymphes, dont les poses remplies d'une élégance à la fois +chaste et voluptueuse eussent été avouées par les Grecs, se jouaient +sous l'attique d'une salle du plus beau style, en s'occupant des apprêts +de la toilette du fantôme; l'une portait le glaive, l'autre la lyre, +celle-ci la mitre. + +Dans un coin de cet admirable bas-relief, deux ravissantes nymphes, +tenant chacune un des cothurnes du soulier, le balançaient entre elles, +tandis qu'un petit amour, niché dans l'intérieur de cette chaussure de +Cendrillon, s'en servait comme d'une escarpolette.... + +Pendant ces apprêts, la sinistre figure à demi-couchée sur un lit grec à +draperies traînantes, accoudée sur son bras gauche, regardait en +souriant (comme une tête de mort peut sourire) les folâtres jeux des +nymphes, tandis que de ses phalanges osseuses elle effeuillait un +bouquet de roses que lui présentait un groupe d'adorables enfants. + +Un petit trépied de vermeil d'un travail exquis, placé auprès de ce +socle, pouvait à la fois servir de lampe et de cassolette à parfums. + +Si les autres objets qui meublaient la galerie n'offraient pas cette +bizarre alliance des sujets les plus funèbres et des idées les plus +riantes, ils n'en étaient pas moins singuliers et remarquables, les uns +par leur rareté, les autres par les incroyables mutilations qu'ils +avaient subies. + +Un tableau, placé dans une des zones de la galerie où n'arrivait qu'un +demi-jour, représentait une femme d'une beauté rare; à la fraîcheur du +coloris, à la transparence voilée du clair-obscur, à la grâce divine du +dessin, à la suavité de la touche, on reconnaissait la main inimitable +de Léonard de Vinci.... Mais, hélas! au lieu de ce regard fluide, +transparent, auquel le peintre avait sans doute donné la vie, les yeux, +barbarement, outrageusement crevés, dardaient deux lames de stylets, +fines, aiguës, étincelantes. + +Était-ce une triste et sauvage raillerie de ce vieux dicton +mythologique: _Les yeux de la beauté lancent des traits mortels_. + +On ne pouvait voir sans indignation cet outrage à l'un des +chefs-d'oeuvre de l'art, et pourtant, un peu plus loin, on admirait une +sorte de petit monument de marbre blanc aux ornements empruntés aux +mythologies païenne et chrétienne. + +Dans un cartouche supporté par des amours et par des anges, on lisait en +lettres d'or: _Phidias_, _Raphaël_; puis au bas une sorte de prie-Dieu +(qu'on pardonne cette profanation de l'adoration due au seul Créateur en +faveur de la créature) dont le coussin de velours usé prouvait un +fréquent usage, comme si quelque fervent et religieux admirateur de ces +deux génies immortels venait souvent leur demander à genoux de hautes +inspirations, ou les remercier des ineffables jouissances que la science +du beau donne à l'homme. + +En effet, des gravures ou des copies des plus beaux cartons de Raphaël, +placées tout auprès de quelques fragments des bas-reliefs du Parthénon, +choisis avec un goût excellent, annonçaient un amour et un sentiment de +l'art qui semblaient incompatibles avec la barbarie des mutilations dont +nous avons parlé. + +A mesure que l'on se rapprochait de la zone la plus lumineuse de cette +galerie, étrange retraite du prince de Hansfeld, les objets changeaient +aussi de caractère.... Plus ils devaient être éclairés, plus ils +augmentaient de splendeur. + +Ainsi, près de la fenêtre, on voyait une rare collection d'armes +indiennes et orientales, des sabres d'argent incrustés de corail, des +poignards au fourreau de velours rouge brodé d'or, à la poignée enrichie +de pierres précieuses; le bleuâtre acier de Damas se recourbait sous sa +garde d'or étincelante de rubis et d'émeraudes; des boucliers indiens +aux reliefs de vermeil étaient constellés de pierreries. + +Près de la fenêtre, c'était un fourmillement lumineux, coloré, +scintillant, éblouissant, auquel la lumière prismatique des vitraux +donnait encore des tons plus chauds et plus riches; il est impossible de +nombrer les curieux objets d'orfèvrerie émaillés, ciselés, entassés sur +des étagères de nacre qui avoisinaient la fenêtre. + +A voir tomber de la haute fenêtre cette éblouissante cascade de lumière +irisée par les lueurs chatoyantes des objets qui la reflétaient, on eût +dit une de ces nappes d'eau que le soleil colore de toutes les nuances +du prisme. + +Cette comparaison semblait d'autant plus vraie que, immédiatement +au-dessous de la croisée, et occupant toute la largeur de sa baie, on +voyait un grand buffet d'orgue: deux figures d'anges de trois pieds de +haut, sculptées en ivoire, supportaient le clavier de l'instrument, de +même matière; le reste du buffet, dont le sommet atteignait l'appui de +la fenêtre, se composait de panneaux gothiques, aussi d'ivoire; +travaillés à jour comme une dentelle, ils n'altéraient en rien la +sonorité de l'instrument; quatre sveltes cariatides d'argent, émaillées +de couronnes d'or, ornées de pierreries, comme des ostensoirs, +séparaient ces légers panneaux, et supportaient une frise en pierres +dures, représentant une guirlande de feuilles, de fleurs et de fruits... +cerises de cornaline, prunes d'améthyste, abricots de topaze, bluets de +lapis, feuilles de malachite, jacinthes d'aigues marines, luttaient +d'éclat et de vérité relative. + +Cet orgue, de dix pieds de haut et de cinq pieds de large, remplissait +le soubassement de la longue fenêtre à vitraux coloriés, percée à l'une +des extrémités de la galerie. + +L'espace qui restait de chaque côté de cette fenêtre pour atteindre les +parois latérales de la galerie, était rempli, encombré des innombrables +richesses dont nous avons parlé. + +Le prince de Hansfeld était assis devant cet orgue d'ivoire; il portait +une longue tunique de laine noire serrée autour de sa taille; une sorte +de berret de velours de même couleur laissait échapper de longues mèches +de cheveux blonds qui tombaient en profusion sur ses épaules un peu +courbées. + +Ses larges manches étaient presque relevées jusqu'au coude par la +position que prenaient ses mains en parcourant le clavier. Ses bras +amaigris, ses mains fluettes, effilées, étaient d'une blancheur de +marbre; mais les ongles longs, durs, polis comme des agates, n'avaient +pas cette nuance rose, signe certain de la santé; ils étaient cerclés +d'un pâle azur; la position de la tête un peu repliée en arrière +annonçait que le prince de Hansfeld avait les yeux levés au plafond. + +Après s'être interrompu un moment, il recommença à jouer de l'orgue, +mais _pianissimo_. + +Était-ce la qualité supérieure de cet admirable instrument, était-ce la +puissance du talent de l'exécutant? jamais orgue n'exhala des sons à la +fois plus suaves, plus sonores, plus mélancoliques, d'une tristesse, si +cela peut se dire, plus passionnée! + +Il serait impossible de deviner quel était le motif de ces chants d'une +expression à la fois plaintive comme un soupir... ineffable comme le +sourire d'une mère à son enfant... harmonie vague, indécise, capricieuse +comme la pensée qui, flottant au milieu des nuages d'une imagination +attristée, aperçoit quelquefois l'azur d'un ciel pur, éclairci, +serein.... + +Le coeur le plus bronzé se fût amolli, détendu à ces mélodies +pénétrantes, douces comme une rosée de larmes. + +Au milieu, du silence de la nuit, les sons déjà si graves de l'orgue +augmentaient encore de solennité; ils montaient au ciel... comme +l'encens.... + +Il y avait surtout une phrase d'une pureté charmante qui revenait +souvent et comme par intermittence dans le chant de l'orgue. + +Pour rendre les idées qu'éveillait cette phrase enchanteresse, jouée sur +les notes les plus élevées, les plus _cristallines_ de l'instrument, il +faudrait évoquer les idéalités les plus riantes, les plus jeunes, les +plus fraîches; + +Tout ce qu'il y a de perles humides sur la mousse et de lueurs roses +dans l'aube d'un beau jour de printemps; + +Tout ce qu'il y a de mystère, de rêverie dans les clartés argentines de +la lune, lorsqu'au milieu d'une tiède nuit d'été elles se jouent dans la +pénombre des grands bois qui semblent frissonner amoureusement aux +solitaires accents du rossignol; + +Tout ce qu'il y a de bonheur, de joie candide, d'espérance ingénue dans +le doux refrain d'une jeune fille de seize ans qui chante, parce qu'elle +se sent heureuse en regardant sa mère et en voyant le soleil dorer la +cime des arbres au moment où les fleurs redressent leur calice embaumé; + +Tout ce qu'il y a enfin de doux, de grave, d'élevé dans la contemplation +où nous plonge souvent l'incommensurable scintillation des astres qui +décrivent leurs cours dans l'immensité; + +Oui, à peine cette évocation de riantes poésies donnerait-elle une idée +de la mélodie pleine de grâce et de sérénité qui, à d'assez longs +intervalles, revenait se dessiner, pour ainsi dire, rose, lumineuse et +sereine, sur la couleur sombre du morceau que jouait le prince.... + +Quant à ce morceau que l'on pourrait considérer comme l'expression +constante du caractère d'Arnold de Hansfeld, c'était l'idéalisation de +la rêverie allemande, ou la douce fantaisie de Mignon, non celle qui +fait éclore de gracieux mirages, mais celle qui, dans sa noire +tristesse, évoque le pâle fantôme de Lénore. + +La tristesse d'Arnold était caractéristique en cela qu'elle était +résignée, mais non pas amère et irritée. + +Il semblait se complaire à moduler avec amour la phrase musicale dont +nous avons parlé, comme on s'abandonne à un souvenir chéri de sa +jeunesse. + +Le tintement aigu, strident et prolongé d'un timbre le fit tressaillir +douloureusement. + +A ce bruit aigre, il interrompit de nouveau son chant.... Les dernières +vibrations de l'orgue s'exhalèrent dans la vaste galerie comme un long +soupir. + +Arnold inclina avec accablement sa tête sur sa poitrine; ses mains +blanches et effilées, se détachant du clavier, retombèrent inertes sur +ses genoux. Sa taille mince et frêle se courba, la force factice, +fiévreuse, qui l'avait jusqu'alors soutenu, l'abandonna; il s'affaissa +sur lui-même.... + +Les premières lueurs d'une matinée d'hiver, se joignant à la clarté des +bougies du lustre gothique, formaient une lumière fausse, lugubre comme +celle des cierges qui brûlent pendant le jour autour d'un lit mortuaire; +cette lumière tombait d'aplomb sur le front et sur la saillie des joues +d'Arnold, car il avait la tête inclinée sur sa poitrine. + +A travers ses longs cils baissés, on aurait pu voir la prunelle immobile +perdre l'humide éclat de son bleu limpide, et devenir fixe, presque +terne. + +Ses doigts se roidirent par l'intensité du froid; car depuis longtemps +le feu était éteint dans la vaste cheminée.... + +A ce moment, le tintement du timbre retentit de nouveau... et par deux +fois. + +Le prince sembla sortir d'un sommeil léthargique, se leva péniblement +et alla au fond de la galerie, dans laquelle on ne pouvait entrer que +par une petite porte épaisse et bardée de fer. + +Arnold ouvrit à moitié et d'un air soupçonneux un guichet pratiqué dans +cette porte, et dit d'une voix faible: + +--C'est vous, Frank? + +--Oui, Arnold... voici le jour.... Tiens... prends la cassette, mon cher +enfant--répondit une autre voix un peu cassée. + +--C'est bien vous.... Frank?--répéta le prince. + +--Par tous les saints, qui veux-tu que ce soit, sinon le vieux Frank?... +ouvre la porte... tu me verras en pied.... + +--Oh! non, non, pas aujourd'hui.... + +--Calme-toi... mon cher enfant... tu as tes vapeurs... je le sais... +mais prends donc la cassette... j'ai acheté le pain d'un côté... les +fruits de l'autre.... + +Le prince allongea la main, et prit avidement une petite caisse de bois +d'acajou cerclée d'acier qu'on lui passa par le guichet.... + +--Bonne nuit... ou plutôt bonjour, Arnold. + +--Adieu, Frank.... + +Et le guichet se referma. + +Non loin de la porte était un lit composé de deux épaisses et soyeuses +peaux d'ours étendues sur un vaste divan. Arnold s'assit sur ce lit et +mit la cassette sur une petite table d'ébène d'un curieux travail où +était déposée une paire de pistolets chargés. + +--Il prit une clef sur cette table et ouvrit la cassette; elle +contenait un petit pain sortant du four et quelques fruits d'hiver. + +Le prince regarda ces comestibles dignes d'un anachorète avec une sorte +de défiance, ses soupçons luttaient contre son appétit; pourtant il +cassa le pain en deux morceaux, et après avoir longtemps examiné, +flairé, il le porta enfin à ses lèvres.... + +Mais tout à coup il le jeta loin de lui avec épouvante.... + +Alors, cachant sa figure dans ses mains, Arnold de Hansfeld se renversa +sur son lit en pleurant avec amertume. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XI. + +LE PÈRE ET LA FILLE. + + +Berthe de Brévannes allait ordinairement passer chez Pierre Raimond, son +père, les matinées du dimanche et du jeudi. Il demeurait toujours île +_Saint-Louis_, rue _Poultier_, près de l'hôtel Lambert, habité par le +prince de Hansfeld. + +Depuis le retour de sa fille à Paris, le vieux graveur ne l'avait pas +revue; mais, prévenu de son arrivée, il l'attendait le dimanche matin, +car les différentes scènes que nous venons de raconter s'étaient passées +dans la nuit du samedi. + +Pierre Raimond, tout heureux de cette visite, tâchait, selon sa coutume, +de donner un air de fête à son pauvre logis, composé d'une petite +cuisine et de deux chambres situées au quatrième étage. + +Des fenêtres on dominait le quai, la Seine; à l'horizon s'élevaient les +massifs d'arbres du Jardin-des-Plantes, et plus loin encore le dôme du +Panthéon. + +La chambre autrefois occupée par Berthe était pour le graveur l'objet +d'une sorte de culte. Rien n'y avait été changé; on y voyait encore le +petit lit de bois peint en gris, les rideaux de coton blancs, l'antique +commode de noyer qui avait appartenu à madame Raimond, un vieux et +mauvais piano en merisier où Berthe avait étudié et appris son art; +enfin, sous verre et renfermées dans un cadre, les couronnes que la +jeune fille avait remportées au Conservatoire. + +Pierre Raimond avait soixante-dix ans; sa grande taille était courbée +par l'âge; son crâne chauve, sa barbe blanche, qu'il ne rasait plus +depuis plusieurs années, ajoutaient encore à l'austérité de ses traits; +ses paupières toujours à demi baissées témoignaient du mauvais état de +sa vue affaiblie par l'excès du travail; cette infirmité, jointe à un +léger tremblement nerveux, suite d'une longue maladie, l'avait obligé de +renoncer à la gravure de la musique, et à accepter, malgré sa +répugnance, une pension de douze cents francs de M. de Brévannes. + +La chambre de Pierre Raimond, qui lui servait autrefois d'atelier, était +d'une scrupuleuse propreté. Au-dessus de la fenêtre on voyait son établi +de graveur, ses burins depuis longtemps abandonnés, et quelques planches +préparées pour la gravure de la musique; une couchette de fer, une +table, quatre chaises de noyer, composaient cet ameublement d'une +simplicité stoïque. + +Un vieux sabre d'honneur, gagné par Pierre Raimond, ancien volontaire +des armées de la république, ornait son alcôve. Au-dessous de ce sabre +était encadré un exemplaire de ce fameux appel fait par la Convention au +peuple lors de l'assassinat des envoyés français: + + _Le neuf floréal de l'an sept_, + _A neuf heures du soir_, +_Le gouvernement autrichien a fait assassiner les ministres_ + _la république française:_ _Bonnier_, _Roberjot et Jean_ + _Debry_, _chargés par le Directoire exécutif_ + _de négocier la paix de Rastadt_. + +LEUR SANG FUME... IL DEMANDE... IL OBTIENDRA VENGEANCE! + +Pierre Raimond conservait religieusement ce curieux spécimen de la +farouche éloquence de cette époque sanglante, terrible, mais non pas +sans gloire. Il est inutile de dire que le graveur était resté fidèle à +l'utopie républicaine, dans ce qu'elle avait de généreux, de +patriotique. + +Probe et rude, juste et loyal, on ne pouvait reprocher à Pierre Raimond +que des idées trop absolues sur les différences morales qui existaient, +selon lui, entre les riches et les pauvres. S'il poussait jusqu'à +l'exagération l'orgueil de la pauvreté, il faisait excuser ce travers +par le plus noble désintéressement. + +Ainsi, pouvant épouser la fille d'un riche éditeur de gravures, il avait +refusé, parce qu'il aimait la mère de Berthe, aussi pauvre que lui. + +Après trente ans de travail et d'économie, il était parvenu à amasser +vingt-cinq mille francs qu'il destinait à sa fille. Un notaire +banqueroutier lui vola cette somme; il redoubla de labeur afin de donner +au moins à sa fille, très jeune encore, une profession qui la mît à +l'abri du besoin. + +On pense avec quelle inquiétude Pierre Raimond attendait Berthe. + +Enfin une voiture s'arrêta sur le quai; il entendit dans l'escalier un +pas léger, rapide et bien connu. + +Quelques secondes après, Berthe embrassait son père. + +--Enfin... te voilà, te voilà--répétait le vieillard d'une voix émue, en +serrant sa fille dans ses bras. + +--Mon bon père!... disait Berthe en pleurant. + +Pierre Raimond débarrassa lui-même la jeune femme de son chapeau, de +son manteau, qu'il porta sur son lit; puis, la faisant asseoir dans son +fauteuil, au coin du feu, il prit ses mains qui étaient froides. + +--Pauvre petite... tu es glacée, réchauffe-toi.... + +--Père.. tu gâtes toujours ton enfant.... + +Sans lui répondre, le vieillard la regardait avec bonheur. + +--Te voilà donc.. Depuis six mois... six mois!... + +--Pauvre père... le temps t'a bien duré.... + +--Mais tu étais heureuse?... + +--Oui, oh! oui.... + +--Bien heureuse?... + +--Comme toujours.... + +--Jusqu'à présent ton bonheur a fait mon courage.... Ainsi ton mari... +est pour toi toujours bon, prévenant, dévoué?... + +--Sans doute.... + +--Et pendant ton séjour en Lorraine?... Ces six grands mois passés dans +le tête-à-tête ont été plus doux encore pour toi, s'il est possible, que +le temps de ton séjour à Paris? + +--Oui, mon père. + +--Tu es toujours fière d'être sa femme? + +--Toujours.... Mais pourquoi ces questions? + +--Brévannes est enfin tel que tu l'avais jugé lorsque tu m'as déclaré +que tu n'épouserais que lui? + +--Oui, certainement--répondit Berthe de plus en plus étonnée des paroles +de son père, paroles qui prouvent du moins qu'elle lui avait +soigneusement caché ses chagrins. + +--C'est toujours enfin l'homme digne d'inspirer la passion dont tu +serais morte, malheureuse enfant, si j'avais persisté dans mes refus?... + +--Oui, mon père.... Charles n'a pas changé. + +--Dieu soit loué! Eh bien! je l'avoue... je me suis trompé.... + +--Trompé?... Et sur qui, bon père? + +--Tu ne sais pas pourquoi, cette année, j'attendais ton retour avec plus +d'impatience encore que les autres années? + +--Mon Dieu, non. + +--Tu ne sais pas pourquoi je suis doublement ravi de te voir +aujourd'hui? + +--Explique-toi donc.... Mais, mon Dieu!... tu pleures... tu pleures! + +--Et tu ne sais pas pourquoi je pleure... mais c'est de joie, vois-tu... +oh! bien de joie. + +--Oh! tant mieux! + +--Mon enfant... l'épreuve a assez duré. + +--Quelle épreuve? + +--Je souffrais tant! vieux, infirme, réduit à passer mes jours seul... +moi, qui depuis ta naissance n'avais pas manqué de t'embrasser le matin +et le soir... j'avais reporté sur toi la tendresse que j'avais pour ta +mère.... Quelle amertume d'être condamné à ne te voir que quelques +heures par semaine et à ne pas te voir pendant des mois entiers. + +--Bon père... je souffrais bien aussi.... + +--Ce n'est pas tout encore: le temps que tu as passé ici pendant que ton +mari était en Italie m'avait rendu notre nouvelle séparation plus +pénible encore; c'était te perdre une seconde fois. + +--Mais, mon père.... + +--Je sais ce que tu vas me dire... aux premiers jours de ton mariage, +Brévannes m'avait offert un petit appartement dans sa maison.... Bien +souvent depuis tu étais revenue sur cette proposition... je t'avais +constamment refusée.... + +--Hélas! oui. + +--C'est que, vois-tu, je doutais de Brévannes; je doutais de la durée de +cet amour, d'abord si violent.... Je n'aurais pu être tranquille +spectateur de tes chagrins; ma défiance même aurait troublé ton ménage. +Je me suis donc imposé un rigoureux devoir... je me suis dit: +J'attendrai.... Berthe ne m'a jamais menti.... Si, après quatre années +de mariage, elle est aussi heureuse qu'elle le dit, je verrai là une +garantie certaine pour l'avenir et une preuve de la bonté du coeur de +Brévannes. Ce moment est arrivé. Ton mari est digne de toi; aujourd'hui +je lui dirai: J'ai douté de vous, j'ai eu tort... je vous en demande +pardon.... Maintenant j'ai foi et confiance en vous... j'accepte l'offre +que vous m'avez faite... je ne vous quitterai plus, ni vous ni Berthe. + +--Tu dis, père?--s'écria Berthe. + +--Je dis, mon enfant chérie, que je n'ai plus assez d'années à vivre +pour les passer loin de toi.... Ma foi, je me laisse être heureux tout à +mon aise; ton mari, toi et moi, nous ne nous quitterons plus... +désormais. + +Berthe se jeta en pleurant au cou du vieillard. + +Il se méprit sur ce mouvement, sur ces larmes, et pressa tendrement la +jeune femme dans ses bras. + +--Allons, allons, folle... qu'adviendra-t-il donc des chagrins si la +joie t'agite et t'éplore à ce point.... + +--Entre nous--ajouta Pierre Raimond en souriant--je fais le brave, le +Brutus, et je suis aussi ému que toi... en pensant que je ne te +quitterai plus. + +Il passa sa main tremblante sur ses yeux humides. + +La position de Berthe était cruelle. + +M. de Brévannes, non content d'avoir comblé la mesure de ses torts +envers elle, venait encore de lui reprocher durement la modique pension +qu'il faisait à son père. A ce moment même Pierre Raimond, abusé par les +généreux mensonges de sa fille, s'apprêtait à aller vivre chez M. de +Brévannes dans la plus complète intimité. + +Berthe avait pu jusqu'alors dissimuler à son père ses chagrins +croissants, attribuer sa tristesse à ses regrets de vivre éloignée de +lui; mais les espérances de Pierre Raimond contrastaient tellement avec +la scène cruelle qui s'était passée la veille entre Berthe et M. de +Brévannes, que la jeune femme resta frappée de stupeur, presque de +crainte. + +Au lieu d'accueillir la résolution de son père avec la joie la plus +vive, par un mouvement involontaire elle se jeta en pleurant dans ses +bras. + +Pierre Raimond connaissait le coeur de sa fille; il attribua d'abord ses +pleurs à la joie, à une surprise inespérée; mais ces larmes se +changèrent en sanglots. Berthe reposa sa tête sur l'épaule du vieillard, +et de temps en temps elle serra ses mains dans les siennes par un +mouvement convulsif. + +Pierre Raimond comprit une partie de la vérité; ses anciens soupçons +revinrent, il repoussa presque brusquement sa fille, et s'écria d'une +voix sévère: + +--Berthe... vous me trompiez.... Vous n'êtes pas heureuse!... + +Berthe, rappelée à elle-même par ces paroles, frémit de son imprudence, +et regretta malheureusement trop tard l'émotion qu'elle n'avait pu +cacher. + +Elle allait rassurer son père, lorsque la porte s'ouvrit: + +--Mon mari!...--s'écria Berthe avec crainte. M. de Brévannes entrait +chez le graveur. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XII. + +LE BEAU-PÈRE ET LE GENDRE. + + +L'apparition de M. de Brévannes fit régner un silence de quelques +instants entre les trois acteurs de cette scène. + +Berthe frémit en lisant sur les traits de son mari l'ironie et la +dureté. + +L'austère figure de Pierre Raimond, jusqu'alors douce et bonne, prit +tout à coup un caractère d'énergie hautaine. Redressant sa grande +taille, et mettant sa fille derrière lui comme pour la protéger, il +marcha deux pas à la rencontre de M. de Brévannes: + +--Que voulez-vous, monsieur? + +--Je voulais savoir, monsieur, si madame ne m'en imposait pas, si elle +venait passer la matinée chez vous, ainsi qu'elle me l'a dit; j'ai mes +raisons pour en douter. + +--Ah! Charles!--dit tristement madame de Brévannes. + +--Je vous défends de soupçonner ma fille de mensonge, monsieur. + +--Mon père...--s'écria Berthe. + +--Je n'ai, monsieur Raimond, de compte à rendre à personne.... Si je +soupçonne ma femme de mensonge, c'est que.... + +--Si elle a menti... ce n'est pas à vous, c'est à moi--s'écria Pierre +Raimond en interrompant son gendre. + +--Comment cela, monsieur?--dit celui-ci en regardant Berthe avec +étonnement. + +--Charles, je vous en conjure.... Et vous, mon père.... + +--Elle m'a menti--reprit le vieillard d'une voix forte;--tout à l'heure +encore, elle se disait heureuse.... + +--Ah! j'y suis--reprit froidement M. de Brévannes--madame est venue +parler ici de son bonheur avec des gémissements hypocrites.... C'est +fort adroit.... + +--Monsieur de Brévannes--s'écria Pierre Raimond--il y a quatre ans, ma +fille se mourait dans cette chambre.... Je vous disais: J'aime mieux +perdre maintenant cette enfant... que la perdre un jour par suite des +tortures que vous lui causerez.... J'avais raison, vous la tuerez! + +--Mon père--dit Berthe--je ne dois pas vous laisser dans une fâcheuse +erreur.... Il m'en coûte, mais je dirai la vérité; je ne justifierai pas +par mon silence les reproches peu mérités, je vous l'assure, que vous +adressez à mon mari.... J'ai pu vous cacher quelques contrariétés +domestiques auxquelles les meilleurs ménages n'échappent pas. Vous +étiez si content de me savoir complètement, absolument heureuse, que je +voulais vous laisser cette illusion; elle ne nuisait à personne, et +j'espérais vous rapprocher de celui que vous jugez trop sévèrement. + +--Ma fille, je connais votre faiblesse; c'est à moi d'être sévère.... + +--D'être sévère!--s'écria M. de Brévannes avec un éclat de rire +sardonique...--d'être sévère.... Ah cà! est-ce que je suis ici à +l'école, monsieur Raimond? A qui croyez-vous parler, s'il vous plaît? + +--Au bourreau de ma fille.... + +--Ceci tombe dans l'exagération, monsieur Raimond... vos souvenirs +révolutionnaires vous égarent.... + +--Berthe... emmène cet homme...--dit froidement le graveur. + +--Charles, je vous en prie, venez... venez. Mon père, à jeudi... +pardonnez-moi de vous quitter sitôt... peut-être reviendrai-je +demain,--dit Berthe en voulant à tout prix rompre cette fâcheuse +conversation. + +--Puisque vous êtes en train de donner des leçons, monsieur--dit M. de +Brévannes--dites donc à votre fille qu'il est toujours maladroit de +témoigner à son mari de méprisantes froideurs lorsqu'il aurait peut-être +le droit d'être jaloux.... + +--Berthe, que veut-il dire? + +--Ah! Charles... est-ce à vous de rappeler cette scène.... + +--Je ne suis pas dupe, madame, de votre feinte délicatesse... de vos +beaux scrupules.... Il y a là-dessous... quelque intrigue... je la +pénétrerai.... + +--De grâce, Charles, ne parlons pas de cela ici.... Adieu, mon père. + +Après un moment de silence, Pierre Raimond dit à sa fille: + +--Berthe... méritez-vous ce reproche? + +--Non, mon père...--répondit Berthe avec dignité. + +--Je vous crois, mon enfant.... Maintenant, monsieur, écoutez-moi. +Pendant quatre ans j'ai été votre dupe, j'ai cru ma fille heureuse; +aujourd'hui je sais la vérité... Berthe n'a pas au monde d'autre appui +que moi... je suis infirme, pauvre, vieux... il n'importe, prenez +garde.... + +--Des menaces, monsieur.... + +--Oui, notre position sera nette.... Dès aujourd'hui... je renonce aux +secours que j'avais acceptés à la seule instance de ma fille.... + +--Il vous est plus commode d'être ingrat.... + +--Ingrat... parce que j'ai bien voulu ménager votre orgueil.... + +--Mon père.... + +--Ainsi, monsieur--dit Pierre Raimond--c'est de vous à moi, d'homme à +homme, que vous me rendrez compte du bonheur de ma fille.... Je vous +donne quinze jours pour abjurer vos torts.... + +--Quinze jours? Pas davantage?... + +--Et si au bout de quinze jours vous n'êtes pas pour Berthe ce que vous +devez être.... + +--Eh bien! monsieur, que ferez-vous? + +--Vous le verrez. + +--Venez, madame--dit M. de Brévannes en prenant Berthe par le bras. + +--Mon père, adieu.... Je reviendrai; de grâce, calmez-vous. + +--Vous reviendrez si je vous le permets--dit M. de Brévannes avec +ironie. + +--Sois tranquille, mon enfant, je veillerai sur toi--dit Pierre Raimond. + +Berthe suivit son mari en pleurant. + +Le vieillard resta seul. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XIII. + +UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION. + + +On donnait ce soir-là à la Comédie-Française la première représentation +du _Séducteur_, comédie en cinq actes et en vers. + +Cette oeuvre était le début littéraire de M. le vicomte de Gercourt. +Très jeune encore et fort à la mode, d'une figure extrêmement agréable, +il passait à bon droit dans le monde pour un homme d'esprit, gracieux, +de manières charmantes, et du caractère le plus honorable. + +La première représentation de sa comédie avait nécessairement attiré la +meilleure compagnie de Paris, à laquelle il appartenait. + +Grâce à son naturel aimable et bienveillant, et surtout à quelques +revers de fortune qui avaient suffisamment contenté l'envie, pendant +longtemps M. de Gercourt n'avait pas eu d'ennemis. Malheureusement son +ambition littéraire (ambition louable, noble, grande, s'il en est pour +un homme de cette sorte) lui créa d'innombrables et d'hostiles +jalousies. Quelques rares amis lui restèrent fidèles, mais une chute +humiliante et ridicule aurait seule pu lui rendre la bienveillance +générale. + +La majorité des gens de lettres voyait avec jalousie les débuts de cet +intrus, de ce profane. + +Nous n'avons jamais compris cette aigreur des gens du monde et des +écrivains contre un homme dont le seul tort est de vouloir élever ses +loisirs à la dignité des lettres. + +Nous conduirons le lecteur dans quelques loges différentes, où il +rencontrera plusieurs personnages de cette histoire que la curiosité +générale avait attirés à cette _solennité dramatique_. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XIV. + +PREMIÈRES LOGES N° 7. + + +Berthe de Brévannes occupait une des places de cette loge; son mari +était derrière elle; les deux autres places étaient vacantes. + +Berthe, coiffée en cheveux, portait une robe de crêpe noir; sa belle +chevelure blonde, son teint pur et transparent, son cou et ses épaules +d'ivoire brillaient d'un doux éclat; ses traits étaient empreints de +mélancolie, car, trois jours auparavant, son mari avait eu avec Pierre +Raimond le pénible entretien que nous avons raconté; elle aurait désiré +rester chez elle; mais, craignant d'irriter M. de Brévannes, elle avait +consenti à l'accompagner. + +Ce dernier, par un de ces contrastes fort naturels à l'homme, était +profondément blessé de la froideur de sa femme, et il s'obstinait à en +triompher, moins par repentir du passé, que pour obéir à l'opiniâtreté +naturelle de son caractère. Mais en vain il tâchait de lui faire oublier +les torts dont il devait rougir; elle avait été trop cruellement +ulcérée pour se guérir si vite. + +M. de Brévannes avait loué une loge pour cette curieuse représentation, +dans le but d'être agréable à sa femme. + +La toile n'était pas encore levée, peu à peu la salle se garnissait. +Berthe allait fort rarement dans le monde; malgré sa tristesse, elle +regardait avec une curiosité d'enfant les personnes qui arrivaient dans +les loges, puis retombait dans de pénibles préoccupations. + +M. de Brévannes, impatienté du silence de sa femme, lui dit en +contraignant sa mauvaise humeur: + +--Berthe, qu'as-tu donc? + +--Je n'ai rien, Charles.... + +--Vous n'avez rien, vous n'avez rien, et vous êtes triste à périr. En +admettant que j'aie eu des torts... vous me les faites cruellement +sentir.... + +--Je voudrais pouvoir les oublier... peut-être un jour.... + +--La perspective est agréable. + +--Ce n'est pas ma faute, mais ne parlons plus de cela. Vous savez que +les motifs de tristesse ne me manquent pas. + +--Est-ce pour votre père que vous dites cela?... Avouez au moins qu'il a +été bien violent envers moi.... + +--Il m'aime tant... qu'il s'est encore exagéré vos torts.... Il n'a que +moi au monde.... Aussi, Charles, je ne puis croire que vous me refusiez +désormais la permission d'aller le voir comme de coutume. + +--Ma petite Berthe, vous êtes trop jolie pour que je ne mette pas des +conditions à cette promesse. + +--Mon ami, soyez généreux tout à fait. + +--Ce que vous dites là est flatteur, dit brusquement M. de Brévannes; +puis il reprit doucement: Allons, voyons, vous faites de moi tout ce que +vous voulez; j'y consens. + +--Vrai... vrai... je pourrai retourner chez mon père, dit Berthe en se +retournant vers lui les yeux brillants, la physionomie presque radieuse. + +M. de Brévannes, placé dans le fond de la loge, se mit en riant la main +sur les yeux et dit: + +--Je ne veux pas te voir pour pouvoir tenir ma promesse. + +--Oh! merci! merci, Charles! me voilà heureuse pour toute la soirée. + +--C'est-à-dire jolie... et tant mieux, car mon amour-propre de mari +n'aura pas à craindre pour toi le voisinage de madame Girard. + +--Je n'ai pas la prétention de lutter avec elle. Mais comme elle arrive +tard... Êtes-vous sur qu'elle aura reçu le coupon que vous lui avez +envoyé il y a deux jours? + +--Sans doute, on l'a remis à Girard lui-même; mais en sa qualité de +merveilleuse... surnuméraire, madame Girard ne peut arriver qu'après +tout le monde... pour produire son effet. + +--Charles, vous êtes méchant. + +--Parce que madame Girard est ridicule, parce qu'elle gâte une jolie +figure par les plus sottes prétentions du monde.... Elle n'a qu'une +pensée, celle d'imiter, ou plutôt de parodier en tout la mise de madame +de Luceval, parce que celle-ci est la femme la plus à la mode de Paris. + +--En effet, vous m'avez déjà parlé de ce travers de madame Girard. Je +voudrais bien voir madame de Luceval... la marquise de Luceval, je +crois? on la dit charmante. + +--Charmante, très originale, risquant des toilettes qui ne vont qu'à +elle, et que cette petite sotte de madame Girard copie avec acharnement, +sous le prétexte qu'elle lui ressemble. + +--Est-ce qu'en effet?... + +--Oui--reprit M. de Brévannes--comme une oie ressemble à un cygne.... + +A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et madame Girard entra suivie +de M. Girard, manufacturier enrichi, portant l'éventail, le flacon de sa +femme; de plus, il avait, en manière de plastron, entre son habit et sa +redingote, une petite chancelière en maroquin doublée d'hermine, madame +Girard ayant toujours très froid aux pieds, disait-elle, ce qui n'était +pas vrai; mais elle avait vu un des valets géants et poudrés de la +marquise de Luceval la suivre en portant une pareille chancelière, et, à +défaut d'un valet de pied géant et poudré, le pauvre M. Girard se +chargeait de la fourrure. + +Madame Girard était une petite femme brune, rougeaude, assez bien faite, +qui eût été jolie sans d'insupportables affectations. La pauvre Berthe +ne put cacher sa surprise en voyant la singulière coiffure de madame +Girard. + +Voici en quoi consistait cette _chose_, bien faite pour exciter +l'étonnement. + +Qu'on se figure une espèce de casquette polonaise en velours noir et à +petite visière, ornée d'un bouquet de plumes blanches attachées sur le +côté par un gros chou de satin ponceau, le tout crânement posé un peu de +travers sur la tête de madame Girard, dont les cheveux bruns étaient +crêpés en grosses touffes. + +Avec cette _chose_ madame Girard portait une robe montante de velours +nacarat à corsage juste comme un habit de cheval et ornée de +brandebourgs de soie assortis à la couleur. + +Cet habillement n'avait rigoureusement rien de ridicule; mais complété +par la casquette à plumes, il devenait si extraordinairement étrange, +qu'il fit, pour ainsi dire, événement dans la salle... et toutes les +lorgnettes commencèrent à se diriger sur madame Girard, qui ne se +possédait pas d'aise, tandis que Berthe rougissait de confusion. + +M. de Brévannes se mordit les lèvres de dépit en se voyant, lui et sa +femme, pour ainsi dire affichés par l'inconcevable casquette de madame +Girard; il ne put s'empêcher de dire tout bas au Girard: + +--Quelle diable de coiffure a donc choisie votre femme, elle qui se met +toujours si bien? + +Le pauvre mari donna un coup de coude à M. de Brévannes d'un air effaré, +en lui disant tout bas: + +--Chut!... + +Pendant ce temps-là, madame Girard, se penchant hors de sa loge, +regardait de tous côtés avec une expression d'impatience. + +--Alphonsine--lui dit tendrement M. Girard--est-ce que tu cherches +quelqu'un? + +--Sans doute--reprit Alphonsine d'un petit air agaçant, malicieux et +triomphant--je cherche la marquise de Luceval, elle va être joliment +furieuse.. + +--Pourquoi donc cela, madame?...--demanda Berthe, qui ne savait quelle +contenance garder. + +--Il s'agit d'un excellent tour--reprit madame Girard--que j'ai joué à +la marquise; vous savez combien elle tient à avoir la primeur des modes, +et à ce qu'on ne porte rien qu'après elle. Je vais, il y a deux jours, +chez Barenne, notre marchande de modes à la marquise et à moi, et je lui +demande, comme toujours, si la marquise n'avait rien commandé pour ce +soit, tout Paris devant être aux Français. Après des difficultés sans +nombre je lui arrache le grand secret. La marquise de Luceval s'était +commandé une coiffure ravissante, originale, mais qui ne pouvait aller +qu'à elle...--Aller qu'à elle!--dit madame Girard en piaffant fièrement +sous sa casquette.--Enfin, à force de promesses et de câlineries, +j'obtiens de cette chère Barenne de me montrer cette délicieuse coiffure +et de m'en faire une pareille à celle de la marquise, et... la voici.... +Cela s'appelle un _sobieska_. Vous jugez du dépit de madame de Luceval, +qui, croyant avoir l'étrenne de cette coiffure, me la verra portez ainsi +qu'elle. + +--Vous me permettrez, madame, d'être d'un avis contraire--dit Berthe en +souriant à demi.--Je crois qu'elle sera très contente de ne pas être la +seule coiffée ainsi. + +--Je vous assure, ma chère, qu'elle sera furieuse--riposta madame +Girard. + +--Je pense comme toi, bonne amie--dit M. Girard. + +--Monsieur Girard... je vous prie de ne pas me tutoyer--dit Alphonsine +avec dignité.--Vous avez l'air d'un portier. + +--Je voulais dire, Alphonsine, que vous aurez peut-être à vous reprocher +d'avoir fait perdre à votre marchande de modes la pratique de madame la +marquise de Luceval. Car, permettez-moi de vous le dire, bonne amie, il +y a abus de confiance; n'est-ce pas, Brévannes, il y a abus de +confiance?... + +--Timoléon--dit madame Girard à son mari sans lui répondre autrement--il +n'y a plus que trois loges vides aux premières. Allez demander si l'une +d'elles n'est pas louée à la marquise de Luceval.... + +Timoléon se leva comme s'il avait été mû par un ressort et partit +précipitamment. + +--Connaissez-vous M. de Gercourt, l'auteur de la pièce? On dit qu'il est +charmant--dit madame Girard. + +--Je l'ai souvent rencontré; il est fort aimable. + +--Mais pourquoi se mêle-t-il d'écrire? + +--Quand ce ne serait, madame--répondit M. de Brévannes--que pour avoir +le plaisir de vous voir assister à la première représentation de son +ouvrage avec un si délicieux sobi... sobé... + +--Sobieska...--dit vivement madame Girard. + +--A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et M. Girard reparut. + +--Eh bien?--lui demanda sa femme. + +--Alphonsine, vous ne vous êtes pas trompée... il y a une de ces loges +louée à madame la marquise de Luceval. + +--Bravo! dit Alphonsine. + +--Ce n'est pas tout: vous qui êtes curieuse de nouvelles, je vais vous +en donner une fameuse. + +--Comment? + +--Pendant que je questionnais l'ouvreuse, il est arrivé un chasseur +galonné sur toutes les coutures, demandant où était la loge louée à +madame la princesse de Hansfeld.... C'était justement la loge voisine de +celle de madame de Luceval... là, juste en face de nous. + +--Quel bonheur! je ne l'ai jamais rencontrée, la princesse; on la dit +si belle!...--dit madame Girard. + +--Ma foi, je suis tout aussi ravi que vous, madame--reprit M. de +Brévannes--de voir enfin cette mystérieuse beauté. L'autre jour, au bal +de l'Opéra, on ne parlait que d'elle, des étrangetés de son invisible +mari. + +--Il ne sera du moins pas invisible ce soir--dit M. Girard. + +--Pourquoi cela?--demanda sa femme. + +--Par une raison toute simple, bonne amie, c'est que le chasseur est +venu demander si l'on ne pourrait pas avoir un fauteuil pour S.E., qui +est, dit-on, fort souffrante, et qui sort pour la première fois depuis +une longue maladie. + +--Quelle idée! venir au spectacle!--dit madame Girard. + +--Fantaisie de malade, sans doute--reprit Brévannes. + +--L'ouvreuse a répondu au chasseur qu'il fallait demander cela au +contrôleur--reprit M. Girard.--Là-dessus le chasseur est descendu, et je +suis bien vite revenu vous apporter, bonne amie, mon petit butin de +nouvelles. + +--Enfin, c'est heureux--dit Brévannes--nous allons donc voir ce couple +singulier, étrange, fantastique. + +--Quelle est donc cette princesse, mon ami?--demanda Berthe à M. de +Brévannes. + +--Une très belle et admirable personne, dit-on, à la mode cet hiver, et +auprès de qui tous nos élégants ont perdu leurs galanteries.... Quant au +prince, on se perd dans les suppositions les plus extraordinaires et la +plus contradictoires; mais.... + +--Ah! mon Dieu!--s'écria madame Girard en interrompant M. de +Brévannes--voilà la marquise de Luceval dans sa loge... elle n'a pas son +sobieska! + +Nous conduirons le lecteur dans la loge de la marquise de Luceval, où il +apprendra peut-être pourquoi elle n'a pas son sobieska. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XV. + +LOGE DE PREMIÈRE, N° 29. + + +Madame la marquise de Luceval n'avait pas en effet de sobieska. + +Elle était mise avec autant de goût que de simplicité. La seule +innovation qu'elle se fût permise consistait dans un très haut peigne +d'écaille à l'espagnole qui rattachait à ses beaux cheveux bruns un +demi-voile de blonde noire (la marquise était en deuil). + +Cette coiffure, que portent toutes les femmes andalouses, était charmant +et donnait un nouvel attrait à la piquante physionomie de madame de +Luceval. Elle était accompagnée de son frère et de sa belle-soeur, M. et +madame de Beaulieu. + +--Alfred... regardez, j'ai gagné mon pari--s'écria gaiement la marquise +en s'adressant à son frère.--Madame Girard porte mon sobieska... Ma +chère Alix, votre lorgnette, je vous en supplie!--ajouta-t-elle en +s'adressant à sa belle-soeur. + +--Quel pari avez-vous donc fait avec Alfred?--demanda madame de +Beaulieu,--et qu'est-ce que madame Girard? + +--Alix, je vous en prie, ne riez pas trop, et regardez juste en face de +nous aux premières... une femme en robe montante, de couleur nacarat.... + +Naturellement madame de Beaulieu était très rieuse; la figure +contractée, courroucée de madame Girard, qui fronçait les sourcils sous +sa casquette à plumes, lui donnait une physionomie si burlesque, que la +belle-soeur de madame de Luceval eut grand'peine à se contenir. + +--Cette Girard doit sans doute, en sortant d'ici, représenter la Pologne +dans un bal patriotique, fantastique et allégorique...--dit madame de +Beaulieu. + +--Mais, ma chère Émilie,--reprit madame de Beaulieu en contraignant son +envie de rire,--quel rapport a donc votre pari avec cet adorable +toquet? + +--Rien de plus simple,--dit madame de Luceval;--je ne pouvais avoir une +coiffure sans me voir à l'instant imitée, ou plutôt parodiée par cette +madame Girard. Cela m'impatientait tellement que j'ai parié avec Alfred +que j'imaginerais la coiffure la plus ridicule du monde, que +mademoiselle Barenne la montrerait en secret à madame Girard, comme +m'étant destinée, et que madame Girard la supplierait de lui en faire +une toute semblable.... J'ai inventé le sobieska. Mademoiselle Barenne +s'est mise à l'oeuvre. Vous voyez madame Girard ornée du sobieska; j'ai +gagné mon pari, et mon cher frère me doit une garniture de fleurs +naturelles. + +--Le tour est parfait; et comme la pièce ne commence pas encore,--dit M. +de Beaulieu,--je vais aller répandre cette malice pour doubler l'effet +du sobieska de madame Girard. + +--Mais savez-vous,--reprit madame de Luceval,--qu'il y a une charmante +personne dans la loge de cette ridicule Girard? Alfred, tâchez donc de +savoir qui elle est. + +--En effet,--dit madame de Beaulieu en regardant attentivement +Berthe,--elle est on ne peut plus jolie... et mise si simplement.... +Voilà qui contraste avec le sobieska;... je ne puis concevoir qu'on +n'aime pas la simplicité, et par conséquent le bon goût. C'est si +commode, et il faut toujours se donner tant de peine pour se rendre +ridicule.... + +--Est-ce que vous dites cela à propos de M. de Gercourt et de sa +comédie, ma chère Alix? + +--Méchante!... un de vos amis, un de vos anciens adorateurs. + +--Il lui était si facile de ne pas faire cette comédie. + +--Mais attendez au moins... pour la juger.... + +--Pas du tout, je serais influencée. Maintenant mon jugement est bien +plus indépendant.... + +--Folle que vous êtes!... et vous avez encouragé M. de Gercourt dans +cette tentative.... + +--Il est si bon d'avoir à consoler ses amis dans leur infortune! + +--Vous êtes un peu comme ces gens qui, au risque de vous noyer, vous +jettent à l'eau pour avoir le plaisir de vous sauver.... + +--Votre comparaison n'est pas juste, ma chère Alix; car je ne pourrais +pas sauver la comédie de ce pauvre M. de Gercourt. + +--Émilie, Émilie, prenez garde,--dit en souriant madame de Beaulieu.--M. +de Gercourt vous a longtemps admirée.... Vous feriez croire qu'il y a +chez vous du dépit et.... + +--Mais, sans doute, je lui en veux de ce qu'il a renoncé trop tôt à +l'espoir de me plaire. Ses soins m'amusaient; voyez comme je suis +franche. + +--Oh! l'infernale coquette! elle ne pardonne pas même qu'on renonce à +elle.... Il faut que sa victime reste là pour souffrir. + +--Hélas! M. de Gercourt va bien se venger ce soir.... Je n'ai demandé ma +voiture qu'à onze heures. + +Ce charitable entretien fut troublé par M. de Beaulieu et par M. de +Fierval. + +--Ma chère Émilie,--dit M. de Beaulieu à sa soeur,--je vous amène un +renseignement vivant sur la charmante femme qui est à côté du sobieska. + +--Vous connaissez cette jolie personne, monsieur de Fierval?--demanda +madame de Luceval. + +--Je ne la connais pas, madame, mais je connais son mari.... C'est M. de +Brévannes. + +--Brévannes? N'est-ce pas le fils d'un ancien homme d'affaires? + +--A peu près.... Le père était environ comme fournisseur... agioteur. + +--Et cette jeune femme? + +--Une pauvre fille sans fortune. Elle donnait des leçons de piano pour +vivre.... + +--Il est impossible d'avoir l'air plus distingué,--reprit madame de +Luceval. + +--Elle est mise à ravir.... C'est donc un mariage d'amour?... + +--Certainement... mais Brévannes est très infidèle, dit-on. + +--Comment! ce gros homme à lunettes? + +--Non, ma chère; ceci doit être au moins le Sobieski de la +Sobieska,--dit M. de Beaulieu à sa soeur. + +--M. de Brévannes--reprit Fierval--est cet homme très brun à figure +expressive; la casquette de madame Girard vous le cache... tenez.... + +--Dieu! quelle mauvaise physionomie!... Il a l'air méchant. + +--Mais non, je vous assure; Brévannes est ce qu'on appelle un très bon +garçon; seulement il a un caractère de fer... et ce qu'il veut, il le +veut.... + +Au bruit de quelques chaises que l'on dérangea dans la loge voisine, +madame de Luceval avança un peu la tête et reconnut madame de Lormoy, +tante de M. de Morville. + +--Ah! madame, quel heureux voisinage?--dit madame de Luceval--êtes-vous +seule dans votre loge? j'irai vous faire une visite.... + +--J'attends madame de Hansfeld, et par extraordinaire son mari +l'accompagne--dit madame de Lormoy. + +--Vraiment?... quel malheur! d'ici je ne pourrai pas voir ce mystérieux +personnage.... Tâchez qu'il reste jusqu'à la sortie.... + +--S'il vous avait aperçue, ma chère Émilie, je n'aurais pas à le lui +demander... mais malheureusement.... + +Madame de Lormoy, entendant du bruit, s'interrompit, retourna la tête, +et dit à madame de Luceval: + +--Le voici. + +C'était en effet le prince et la princesse de Hansfeld qui entraient +dans la loge. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XVI. + +LES STALLES D'AMIS. + + +--Que de monde!... que de monde!... + +--A la place de Gercourt, moi, j'aurais à cette heure une furieuse +émotion; et vous? + +--Moi aussi.... + +--Mais quelle fantaisie lui a pris? + +--Il ne peut rien faire comme tout le monde. + +--Ah! bah! Est-ce que sa comédie est vraiment très extraordinaire? + +--Non, non, je veux dire que les gens du monde ne font pas de comédies; +il n'avait qu'à faire comme eux et se tenir tranquille. + +--Je croyais que vous aviez vu une répétition générale. + +--Oui. + +--Eh bien! + +--Je suis arrivé au troisième acte, et, ma foi, je me suis trouvé à côté +de mademoiselle ***, que je n'avais jamais vue hors la scène; j'ai causé +tout le temps avec elle, et je n'ai rien écouté du tout de la pièce de +Gercourt. Elle est très gentille, cette demoiselle ***. + +--Alors vous ne savez rien de la pièce? + +--Saint-Clair, qui a vu deux répétitions, dit que c'est très faible. +Moi, je voudrais que sa pièce réussît, bien certainement; mais quant à +applaudir comme un claqueur.... Vous entendez bien.... + +--Dieu nous en préserve! + +--Il n'y a rien de plus mauvais goût que d'applaudir. + +--Tout le club sera ici. + +--Ils viendront gris.... Ce sera drôle. + +--Ah! voilà l'ambassadeur turc.... + +--Allons, bon! voilà la petite marquise de Luceval qui se démanche le +cou pour voir l'ambassadeur ou pour en être vue.... + +--Pardieu! elle qui ne recherche que ce qui est excentrique, elle doit +avoir la plus grande envie de coqueter avec ce Turc.... + +--Je déteste cette femme-là... elle est si moqueuse.... + +--Et si mauvaise langue! + +--Est-ce que vous la trouvez réellement très jolie? + +--Hen... hen! elle a du piquant, de la physionomie, voilà tout. + +--Quelle différence avec madame de Longpré, qui entre dans cette +loge!... Voilà une femme réellement ravissante. + +--Elle est avec cette petite bête de madame de Dinville. + +--Il faut toujours que cette sotte créature s'accroche à une femme à la +mode.... + +--Tiens, à propos de madame de Longpré... où est donc Maubray? + +--Le voilà qui entre dans leur loge.... Est-ce que monsieur de Longpré +peut se passer de lui?... + +--Malheureux Longpré!... + +--Ah! voilà mademoiselle Dumoulin avec son baron.... Qu'elle est +jolie!... Avouez qu'il y a encore bien peu de femmes du monde qui la +vaillent. + +--C'est vrai. + +--Et c'est bien moins ennuyeux... c'est bien plus commode.... Il n'y a +pas de soins à avoir, on n'est pas forcé à des égards. + +--Sans doute; mais on est si bête.... On préfère à tout la vanité. + +--Décidément, la princesse de Hansfeld est en beauté... Cette robe de +velours grenat lui sied à ravir.... Quelles admirables épaules!... Je ne +l'ai jamais vue mieux qu'aujourd'hui.... Avec qui est-elle donc là? + +--Avec madame de Lormoy, la tante de Morville. + +--Mais on dirait qu'il y a encore quelqu'un dans le fond de la loge.... + +--Non. + +--Si... je vous assure. + +--Ces loges sont si obscures! + +--C'est peut-être le prince.... + +--Est-ce qu'on le lâche maintenant? + +--Il paraît.... Mais on ne peut voir sa figure, la tante de Morville le +cache. + +--A propos de Morville, comment n'est-il pas ici... lui, l'ami intime de +Gercourt? + +--Il viendra tout à l'heure, je l'ai rencontré; sa mère va mieux. + +--Et lui, comment va-t-il? + +--Comment, lui? + +--Il ne guérit pas de son Anglaise? + +--Non.... Voilà une fidélité incurable. + +--Madame de Luceval aurait bien voulu s'en faire adorer par esprit de +contradiction, mais il n'y a pas eu moyen, Morville a tenu bon.... + +--A-t-elle dû être vexée! elle est si coquette... elle aime tant à +tourmenter les autres femmes.... + +--Oh! je voudrais la voir tomber entre les mains de quelqu'un qui la +mène durement! + +--Elle a rendu ce pauvre Saint-Renant à moitié fou. + +--Est-ce que leur liaison dure toujours? + +--On le dit, car il s'abrutit de plus en plus. + +--Silence... le voilà... Bonjour, Saint-Renant.... + +--Bonjour, très chers.... Avez-vous vu la femme en casquette polonaise, +en sobieska? + +--Non. Qu'est-ce que c'est que ça? + +--Tenez, là... aux premières, à côté d'une très jolie femme blonde. + +--Ça?... mais c'est un homme! + +--C'est un écuyer du Cirque. + +--C'est une dame colonelle des hussardes chamborannes. + +--Dites plutôt de _lancières_ polonaises. + +--Moi, je demande le nom de la petite femme blonde... elle est +ravissante. + +--C'est madame de Brévannes. + +--La femme de ce grand brun qui s'avance!... + +--Oui.... + +--Ah! voilà Morville. + +--Dites donc, Morville, le fameux prince invisible est ici; mais ça +n'avance guère, il est retranché dans sa loge, avec votre tante et la +princesse de Hansfeld; on ne peut l'apercevoir. + +--Madame de Hansfeld est ici? + +--Oui, là... tenez, Morville. + +--En effet.... + +--Allez donc saluer votre tante. Vous nous direz comment est de près la +figure du prince; d'ici on ne voit rien.... Voyons, faites cela pour +nous, Morville. + +--Impossible, je n'oserais pas approcher de ma tante: j'ai fumé un +cigare.... Il y a de quoi la faire évanouir. Je vais tâcher au contraire +de n'être pas vu par elle, puisque je ne puis aller dans sa loge. Ah çà! +j'espère que nous allons soutenir Gercourt, je suis ému pour lui. + +--Est-ce que vous comptez applaudir beaucoup, vous, Morville? + +--Mais sans doute. La pièce le mérite, d'abord.... Et puis il faut +encourager Gercourt. S'il réussit, on ne nous appellera plus des gens +oisifs, inutiles; et il réussira, il a tant d'esprit! + +--Oui; mais s'il tombe, nous serons pour ainsi dire responsables de sa +chute. + +--Pas plus que vous ne serez responsables de son succès. + +--Mais voici les trois coups.... + +--Le moment solennel.... + +--Malheureux Gercourt.... + +--Silence, messieurs, écoutons.... + +--Soyez tranquille, Morville. + +--Nous sommes tout oreilles. + +--Tiens! ça se passe sous Louis XV!... + +--Moi, d'abord, je déteste les pièces du temps de la Régence.... + +--Quel affreux habit a ce père noble! + +--Mais, par exemple, mademoiselle *** est mise à merveille. + +--Elle a trop de rouge.... + +--On en mettait alors beaucoup. + +--Certainement, et très près des yeux.... + +--Comme la poudre lui va bien! + +--Est-ce que vous savez son aventure avec Octave?... Elle est très +piquante.... Figurez-vous.... + +--Messieurs, pour ce pauvre Gercourt, écoutez donc un peu la pièce. + +--C'est très joli! très joli! + +--Les décors sont charmants. + +--Le fait est que pour une première pièce.... + +--Pour quelqu'un qui n'en fait pas son état.... + +--Oh! un monologue?... Moi, je n'écoute jamais les monologues... c'est +assommant. + +--Ni moi non plus.... + +--Eh bien! pour en revenir à Octave, imaginez-vous qu'il voit plusieurs +fois mademoiselle *** dans son dernier rôle... vous savez la pièce de +Scribe.... Il en devient très amoureux... quand je dis amoureux.... + +--Parbleu.... + +--Il connaissait... dans la maison de.... + +--Mon cher Auguste, de grâce, écoutez donc un peu.... Gercourt est de +nos amis. + +--Nous parlons justement d'une actrice de sa pièce.... + +--Et puis les monologues... sont toujours du remplissage.... + +--Bravo! bravo! + +--Diable! ceci est un peu risqué. Ça ne se dit pas en bonne +compagnie.... + +--Oui, mais sous la Régence.... + +--Ah! voilà madame d'Hauterive et sa soeur dans la loge du ministre.... +Quand on peut aller quelque part gratis on est bien sûr de les y voir. + +--Si ce n'est pas honteux! avec deux cent mille livres de rente. + +--Il y a des gens si avares! + +--Voyons, écoutons; je vous raconterai une autre fois l'histoire +d'Octave, ça désolerait ce pauvre Morville. + +--Oui, écoutons.... + +--Ah!... ah!... ah!... Charmant ce mot-là... + +--Il est dommage que mademoiselle *** ait le cou si long.... + +--Et l'amoureux, comme il parle du nez.... + +--Ah! voilà les deux loges du club qui se garnissent.... + +--Ils ont trop dîné... + +--Ils vont se faire mettre à la porte.... + +--Regardez donc d'Orville, il est écarlate.... + +--Bon! voilà qu'il parle aux acteurs.... + +--Je le reconnais bien là... il est si spirituel!... Je parie qu'il va +leur dire de drôles de choses.... + +--On le fait se tenir tranquille.... + +--C'est dommage.... Une fois nous avons été ensemble à la Gaîté: il y +avait un mouton dans la pièce; nous étions dans une avant-scène de +baignoires; d'Orville a tiré le mouton par les pattes de derrière.... + +--Ah! ah! cela devait être bien drôle. + +--Je vous en réponds.... Mais voyons, écoutons, écoutons.... Hum.... +Dites donc, ça me paraît très embrouillé... cette intrigue. + +--Le fait est que je n'y comprends rien.... + +--De qui est-il père, celui-là?... + +--L'habit ponceau? + +--Non, l'autre à gauche du théâtre, le maigre, celui du monologue. + +--Je ne sais pas. + +--Est-ce que vous trouvez ça très amusant? + +--C'est glacial. + +--Quelle diable d'idée a eue Gercourt de faire une comédie? + +--Pourtant ce mot-là est joli. + +--Oui, mais qu'est-ce que cela, des mots? + +--C'est égal, voyez comme on applaudit. Allons, ça réussit... mais c'est +faible.... + +--Le premier acte est enlevé; au second maintenant. + +--Eh bien! messieurs, que vous avais-je dit? + +--Entre nous, mon cher Morville, c'est dommage que cela commence si +bien. + +--Pourquoi donc? + +--Le reste de la pièce ne pourra certainement pas se soutenir à cette +hauteur. + +--Nous verrons bien; moi qui la connais, je ne doute plus maintenant du +succès. + +--Oh! vous, Morville, vous êtes toujours optimiste. Le fait est que +l'exposition est très embrouillée. + +--Vous n'écoutez pas. + +--Oh! parbleu! s'il faut faire des efforts d'attention pour comprendre, +c'est un vrai travail alors. + +--Et l'on ne vient pas au spectacle pour se fatiguer à chercher des +explications.... + +--Si c'est embrouillé... ça regarde l'auteur.... Je ne peux pas, pour +son plaisir, m'empêcher de parler à mon voisin.... + +--C'est juste... le triomphe de l'art est de se faire comprendre sans +être écouté... + +--Diable de Morville, est-il fanatique de Gercourt! + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XVII. + +ENTR'ACTES. LOGE N° 7. + + +Cette loge était, nous l'avons dit, occupée par M. de Brévannes et par +sa femme. + +Dans la princesse de Hansfeld, il venait de reconnaître Paula Monti.... + +Heureusement l'attention de Berthe était occupée, car la profonde +altération des traits de son mari ne lui aurait pas échappé. Malgré la +trempe énergique de son caractère, M. de Brévannes se sentit défaillir. +Il eut besoin de s'appuyer aux parois de la loge pour se soutenir; il +sentit se réveiller avec une nouvelle violence la folle passion que lui +avait inspirée Paula. + +Il revoyait cette femme plus belle que jamais, admirée par tous les +hommes, enviée par toutes les femmes, dans la position sociale la plus +éminente; et cette femme pouvait lui demander un terrible compte du +sang qu'il avait répandu, du moyen infâme qu'il avait employé pour +donner une apparence à ses lâches calomnies. + +Dans la crainte des poursuites qui devaient lui être intentées après son +duel avec Raphaël (duel où celui-ci succomba), M. de Brévannes avait +précipitamment quitté Florence. Depuis lors, il avait cherché à +s'étourdir, par des amours coupables, sur son indigne conduite et sur sa +passion indomptable, qui, malgré lui, couvait toujours au fond de son +coeur. + +Son aigreur, sa brusquerie, sa dureté envers Berthe, n'avaient pas +d'autre cause que le ressentiment de ce passé qu'il ne pouvait chasser +de sa mémoire. + +Que devint-il lorsqu'il se retrouva face à face avec madame de Hansfeld +et qu'il se vit reconnu par elle! car les regards de la princesse, +d'abord attirés par le sobieska de madame Girard, s'arrêtèrent ensuite +sur M. de Brévannes au moment même où, reconnaissant en elle Paula +Monti, il la contemplait avec stupeur.... + +Il la vit tressaillir, porter vivement la main à ses yeux, puis +redevenir bientôt impassible. + + * * * * * + +Berthe avait été très intéressée; allant peu au spectacle, elle y +apportait des émotions jeunes et fraîches. Tout entière à l'action de la +comédie, fort indifférente à ce qui se passait dans la salle, le +commencement du second acte du _Séducteur_ l'absorba complètement. + +Le second acte eut un succès peut-être encore plus complet que le +premier. Les amis de M. de Gercourt commencèrent à s'impatienter de cet +_heureux hasard_, et l'un des plus dévoués dit: + +--Maintenant je suis tranquille; si cela tombe, malgré le talent qu'il y +a dans ces deux actes, ce pauvre Gercourt sera bien innocent de cette +chute.... Je le dis à présent, sans savoir ce qui arrivera... tant mieux +ou tant pis pour lui. Gercourt n'est pas l'auteur de cette pièce; ça +n'est pas son esprit. + +Pendant cet entr'acte, nous conduirons le lecteur dans la loge de madame +de Hansfeld. + +Madame de Lormoy qui l'accompagnait, femme de cinquante ans environ, +était une grande dame dans toute l'acception du mot. + +Maintenant quelques mots du prince de Hansfeld, que le lecteur a déjà +entrevu dans la galerie de l'hôtel Lambert. + +M. de Hansfeld, si enfoncé dans sa loge que de la salle on ne pouvait +l'apercevoir, était de taille moyenne, frêle, mince, et âgé de +vingt-deux ou de vingt-trois ans; ses traits étaient d'une extrême +délicatesse, ses cheveux blonds; une moustache et une barbe peu +fournies, mais fines et soyeuses et d'une nuance cendrée, s'harmonisaient +avec la pâleur transparente de son visage. Ses yeux très grands, très +doux, étaient d'un bleu si lumineux que, malgré la demi-obscurité de la +loge, on distinguait la transparence du regard d'Arnold; la lumière +semblait ne pas s'y réfléchir, mais le traverser, et lui donnait la +limpidité bleuâtre d'un saphir. + +Son sourire était plein de mansuétude, de finesse et de grâce. Il +manquait à ce charmant visage la chaude coloration de la vie et de la +santé; de même que les fleurs qui végètent à l'ombre et loin des rayons +salutaires du soleil perdent la vivacité de leur coloris et se nuancent +de teintes pâles d'une délicatesse extrême, de même les traits d'Arnold +avaient quelque chose d'étiolé et de languissant. + +Depuis quelques moments il était profondément préoccupé. + +Lorsque madame de Lormoy avait fait remarquer à la princesse la ridicule +coiffure de madame Girard, portant machinalement les yeux de ce côté, M. +de Hansfeld était resté en contemplation devant Berthe. + +Madame de Brévannes n'était pas d'une beauté étourdissante; mais son +doux et joli visage avait une si touchante expression de mélancolie, +qu'Arnold se sentit ému.... A ce moment même de l'entr'acte, Berthe, par +un retour involontaire sur sa position et sur celle de son père, trop +fier pour accepter désormais le moindre secours de M. de Brévannes, et +trop pauvre pour s'en passer; Berthe, disons-nous, n'étant plus +distraite par l'intérêt du spectacle, se laissait aller à la tristesse +de ses pensées; la taille un peu courbée, la tête inclinée sur sa +poitrine, effeuillant machinalement un bouquet de camélias roses +qu'elle tenait à la main, elle semblait plier sous le poids de quelque +chagrin. + +M. de Hansfeld se sentait attiré vers cette jeune femme par la +mystérieuse et puissante sympathie de la souffrance.... Il lui était +presque reconnaissant d'être, ainsi que lui, étrangère au bruit, au +mouvement joyeux de cette salle brillante.... Voulant juger si la +perfection des traits de Berthe répondait à leur gracieux ensemble, il +prit sa lorgnette. + +A cet instant, madame de Lormoy se tourna vers lui. + +--Eh bien! prince, comment vous trouvez-vous? + +--Mille grâces, madame!--répondit le prince en français et sans aucun +accent, mais d'une voix faible et douce,--je me trouve très bien. + +--La lumière vous fatigue peut-être, mon ami?--demanda la princesse à +son mari. + +--Un peu... mais il faut que je m'y habitue... je vais devenir si +mondain!--ajouta-t-il en souriant. + +--A la bonne heure, prince,--reprit madame de Lormoy.--Il n'y a rien de +tel pour les maladies nerveuses que le mouvement.... Je ne vous +recommande pas les plus aimables distractions, madame de Hansfeld est +auprès de vous. + +--C'est elle qui aurait au contraire besoin de se distraire,--dit le +prince avec bonté; mais j'ai une peine extrême à obtenir d'elle qu'elle +aille davantage dans le monde. + +--Mon Dieu, prince, j'ai mon neveu, M. de Morville, que je poursuis des +mêmes reproches.... Ma pauvre soeur, sa mère, a été si longtemps malade, +et il l'a si affectueusement soignée, qu'il s'est déshabitué du monde. +Dieu merci! elle va mieux maintenant, mais mon neveu n'en persiste pas +moins dans sa sauvagerie. Il devient bizarre, capricieux; et j'ai été +obligée de l'excuser auprès de vous, chère princesse, car après m'avoir +demandé la grâce de vous être présenté, sa sauvagerie a repris le +dessus, et il a prétexté de son éloignement du monde pour renoncer à +cette faveur d'abord si désirée. + +Madame de Hansfeld resta impassible en entendant ainsi parler de M. de +Morville, qu'elle avait depuis longtemps aperçu aux stalles de +l'orchestre. Elle répondit en souriant: + +--J'ai entendu attribuer à une cause très romanesque la sauvagerie de M. +de Morville. On parlait d'une peine de coeur très profonde... d'une +fidélité qui n'est plus de ce temps-ci. + +--Et on disait vrai.... Les tantes doivent toujours avoir l'air +d'ignorer ces amoureuses faiblesses; sans cela, je vanterais la +constance héroïque de mon neveu.... Ah! mon Dieu! mais c'est lui, le +voilà aux stalles...--dit tout à coup madame de Lormoy en apercevant M. +de Morville. + +--Monsieur de Fierval, puisque Léon ne veut pas me voir, ayez donc la +bonté d'aller lui dire que je suis ici.... Il ne nous échappera pas +cette fois. + +M. de Fierval, qui était venu faire une visite à madame de Lormoy et à +la princesse, quitta aussitôt la loge pour se rendre aux ordres de la +tante de M. de Morville. + +--Mais vraiment, madame, dit en riant madame de Hansfeld lorsque M. de +Fierval fut sorti, je serais désolée de faire tomber M. de Morville dans +un véritable piège et de surprendre ainsi une présentation qu'il désire +peut-être éviter. + +--Ma chère princesse, s'il a ses bizarreries j'ai les miennes, et entre +autres celle d'être fière de mon neveu, et son plus beau succès serait +de mériter votre bienveillance. + +--Je n'ai pas le droit de la refuser à quelqu'un qui vous appartient +d'aussi près que M. de Morville; seulement je regrette que cette +bienveillance n'ait pas la valeur que vous voulez bien lui donner. + +--Permettez-moi de vous dire que quant à cela vous vous trompez +complètement. + +--Mais...--ajouta madame de Lormoy--décidément il faut que je vous +dénonce M. de Hansfeld. Il me paraît beaucoup trop préoccupé du +_sobieska_ de madame Girard, il ne cesse de la lorgner; à moins que ce +ne soit cette jolie madame de Brévannes, que M. de Fierval nous a nommée +tout à l'heure. + +--Et qui est véritablement charmante--dit la princesse en lorgnant +intrépidemment dans la loge de Charles de Brévannes. + +M. de Hansfeld n'entendit pas, ou feignit de ne pas entendre sa femme, +et continua de regarder Berthe. + +--Mais--reprit madame de Lormoy--savez-vous, princesse, que j'admire +beaucoup ce M. de Brévannes? D'après ce que nous a dit M. de Fierval, il +s'est montré plein de délicatesse et de générosité dans ce mariage... +épouser par amour une pauvre fille... cela se voit si rarement de nos +jours!... D'après un trait pareil, il me semble qu'on peut préjuger de +la valeur d'un homme.... Ne le pensez-vous pas? Avec l'élévation d'idées +que je vous connais, vous devez faire grand cas de M. de Brévannes, ou +plutôt de son noble désintéressement, de sa belle action, puisqu'il n'a +pas le bonheur de vous connaître.... + +Madame de Brévannes est si jolie--dit la princesse sans trahir aucune +émotion--elle paraît si distinguée, que le _sacrifice_ de M. de +Brévannes me paraît simplement _du bonheur_. + +--Sous ce rapport, vous avez parfaitement raison; mais à voir la figure +caractérisée, presque dure, de M. de Brévannes, je ne l'aurais jamais +cru capable d'un pareil trait de tendre passion.... Et vous, princesse? + +--Les physionomies sont quelquefois si trompeuses!--répondit Paula, +dont le calme ne se démentait pas. + +A ce moment M. de Fierval rentra dans la loge. + +--Comment! seul?--dit madame de Lormoy. + +--Et Léon? + +--Il me charge, madame, de vous exprimer tous ses regrets; mais après +avoir dîné au club il a fumé un cigare... et.... + +--Je comprends, il sait mon horreur pour l'abominable odeur du tabac. +Puisse au moins la leçon lui profiter en songeant à ce que lui fait +perdre cette habitude de corps-de-garde! Encore une fois, pardon et +regret pour lui, chère princesse. + +--Nous y perdons tous, madame--reprit Paula. + +On le voit, l'excuse que donnait M. de Morville pour ne pas se rendre +auprès de sa tante était conséquente à sa résolution d'éviter désormais +la rencontre de la princesse. + +--Que dit-on de la pièce?--demanda madame de Lormoy à M. de Fierval. + +--On ne s'attendait pas, madame, à un semblable succès, et les _amis_ de +Gercourt... en sont... consternés.... + +--C'est indigne! Du reste, tant mieux, il faut bien que les envieux +portent la peine de leur odieux sentiment. Je voudrais que le succès de +M. de Gercourt leur fût plus désagréable encore. + +--M. de Gercourt est de vos amis, madame?--demanda madame de Hansfeld. + +--S'il en est! Certainement, et des meilleurs. Au retour de ses voyages, +avant la révolution de juillet, il est entré dans le monde sous mon +patronage et sous celui de la duchesse de Bellecourt; nous étions, je +vous assure, très fières de mettre M. de Gercourt dans le monde; il +était charmant, et quoique fort jeune il devint tout de suite fort à la +mode. Avec une grande fortune, un beau nom, une jolie figure et des +manières parfaites, il n'avait qu'à vouloir plaire pour plaire..., et +parce qu'après avoir joui en jeune homme de tous les plaisirs de son +âge, il cherche maintenant des jouissances plus élevées, des occupations +plus sérieuses, il soulève un déchaînement universel. En vérité, cela +fait honte et pitié... mon Dieu! Pourquoi donc les sots ne sont-ils pas +aussi indulgents pour le mérite d'autrui qu'ils le sont pour leur propre +nullité?... On ne leur en demande pas davantage. + +--Il est bon d'être de vos amis, madame,--dit Paula en souriant de +l'exaltation avec laquelle madame de Lormoy avait dit ces paroles. + +--Certes--dit M. de Fierval..., et je regrette d'être de l'avis de +madame de Lormoy sur Gercourt, pour n'avoir pas le plaisir d'être +converti par elle. + +--Oh! je ne prétends pas convertir, mais dire vertement leur fait aux +méchants et aux jaloux... c'est un privilège de vieilles femmes, j'en +use, et j'ai raison; n'est-il pas vrai, prince? Mais qu'avez-vous? Mon +Dieu, comme vous êtes pâle!... + +En effet, M. de Hansfeld avait sa tête appuyée sur une des parois de la +loge, et semblait au moment de se trouver mal.... + +--Princesse, votre flacon!--s'écria madame de Lormoy. + +Madame de Hansfeld se leva à demi. + +Son mari la repoussa avec terreur, en disant d'une vois effrayée: + +--Non..., non, pas ce flacon.... + +Et le prince perdit connaissance. + +Malgré son impassibilité habituelle, madame de Hansfeld n'avait pu +s'empêcher de tressaillir et de froncer ses noirs sourcils au mouvement +d'effroi du prince, lorsqu'elle lui avait offert son flacon; mais ni +madame de Lormoy, ni M. de Fierval, occupés auprès du prince, ne +remarquèrent l'émotion de la princesse. + +L'accident survenu au prince avait eu lieu pendant un entr'acte. +Beaucoup de personnes virent transporter M. de Hansfeld à sa voiture; +parmi ces curieux était M. Girard, que sa femme avait envoyé savoir +comment son _sobieska_ était accueilli du public. + +M. Girard n'avait osé faire aucune question à ce sujet, se promettant +bien de dire à sa femme que son audacieuse casquette avait excité +l'admiration générale. Il revint donc en hâte auprès de sa femme pour +lui raconter l'évanouissement du prince. A peine eut-il entr'ouvert la +porte et dit à madame Girard:--Bonne amie...--que celle-ci, sans lui +laisser le temps de parler davantage, s'écria: + +--Courez vite vous informer de ce qui vient d'arriver au prince de +Hansfeld; on vient de l'emporter, à ce qu'on dit, à la galerie, là, +devant nous. + +--Mais, bonne amie.... + +--Allez vite, allez. + +--Mais, bonne amie, je viens.... + +--Mais allez donc, Timoléon. + +--Écoutez de grâce, je.... + +--Mon Dieu que vous êtes impatientant! Courez donc vite. + +--Je viens justement pour.... + +--Il ne s'agit pas de cela, mais du prince.... Encore une fois, allez +donc vite. + +--Mais, bonne amie, je viens vous raconter ce que vous désirez +savoir!--s'écria M. Girard avec une extrême volubilité. + +C'est différent; entrez et fermez la porte de la loge.... Il fallait +dire cela tout de suite. + +--Bonne amie, vous ne m'en avez pas laissé le temps, et je.... + +--Au fait, au fait. + +--Est-ce que le prince a complètement perdu connaissance?--demanda +Berthe avec intérêt. + +--La princesse est sans doute partie avec lui?--dit M. de Brévannes. + +--Est-ce qu'on lui a donné là les premiers secours?--repartit madame +Girard-Timoléon.--Mais répondez donc, vous restez là comme un _tertre_, +sans mot dire. + +--Je ne puis répondre à tant de questions à la fois.... D'après ce que +j'ai pu recueillir dans la foule, selon les uns, le prince sortait d'une +longue maladie, la chaleur de la salle l'a gravement incommodé; selon +d'autres, c'était un accès de folie qui lui avait pris lorsqu'on le +croyait pourtant complètement guéri; selon ceux-là, enfin, c'était une +émotion violente et inattendue qui a causé sa défaillance. + +--Pauvre prince, si jeune et si souffrant--dit naïvement Berthe à M. de +Brévannes;--jusqu'à ses douleurs, tout est donc un mystère?... + +--Ah! ma chère madame de Brévannes, comme cela est intéressant, n'est-ce +pas?--s'écria madame Girard avec exaltation.--Quel dommage que nous +n'ayons pas pu le voir! car il était tellement caché dans le fond de la +loge que nous ne pouvions distinguer ses traits. + +--J'avoue--dit Berthe--que j'aurais été curieuse de voir sa figure.... + +M. de Brévannes avait froncé le sourcil en examinant avec intention la +physionomie de Berthe, lorsque celle-ci avait manifesté son intérêt pour +M. de Hansfeld.... Il attendit avec une certaine inquiétude la réponse +de madame Girard qui avait ajouté sentimentalement: + +--En admettant que le prince fût jeune et beau, intéressant comme il +l'est, on ne choisirait pas autrement son idéal si l'on était jeune +fille et maîtresse de son coeur; n'est-ce pas, madame de Brévannes? + +--Pourtant, bonne amie, il me semble que je n'ai pas contrarié votre +inclination, et que.... + +--Ah ça! j'espère bien, Timoléon, que vous n'avez jamais eu la +prétention d'être un être idéal, fantastique? + +--Je n'ai pas la prétention d'être fantastique, bonne amie, mais.... + +--Silence! on lève la toile.... + +M. Girard se tut. + +Berthe et madame Girard prêtèrent une nouvelle attention au dernier acte +de la comédie, et M. de Brévannes, dont les traits s'assombrissaient de +plus en plus, jeta plusieurs fois sur Berthe de singuliers regards; son +absurde jalousie s'alarmait de l'intérêt que Berthe venait de témoigner +en entendant parler des souffrances du prince dont elle n'avait même pas +vu les traits. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XVIII. + +LA SORTIE. + + +--Eh bien! + +--C'est un succès. + +--Un grand succès. + +--Ce diable de Gercourt a du bonheur. + +--C'est un beau début. + +--Bah! ce n'est pas lui qui a fait cela. + +--C'est l'idée qui m'est venue à mesure que le succès se décidait. + +--Si cela n'avait que médiocrement réussi, on aurait pu croire à la +rigueur Gercourt auteur de cette comédie. + +--Si elle était tombée on n'aurait pas eu le moindre doute. + +--C'est un succès, à la bonne heure; mais le jeu des acteurs est tout +dans ces espèces de pièces-là. + +--C'est très vrai; tout à l'heure je passais à côté d'un journaliste: il +disait que c'était spirituel, mais que ce n'était pas _charpenté_. + +--Voilà justement le mot que je cherchais; ça n'est pas ce que l'on +appelle charpenté. + +--Que diable! quand on veut se mêler d'écrire pour le théâtre, il faut +au moins savoir charpenter. + +--La charpente, c'est toute une pièce. + +--Mais il y a des gens qui croient avoir la science infuse. + +--Moi, je sais que je trouvais Gercourt très bon garçon, très aimable +avant qu'il n'eût sa manie d'écrire.... Maintenant il a un air +mystérieux, occupé... + +--C'est du dernier ridicule. + +--Voilà Morville. Malgré sa mélancolie, il a l'air aussi satisfait que +s'il était l'auteur lui-même. + +--Il n'y a pourtant pas de quoi. + +--Eh bien, messieurs, je vous l'avais bien dit: le dénouement, quel +effet! Ça n'est pas un succès, c'est un vrai triomphe.... + +--Ça prouve surtout en faveur de notre amitié, nous étions tous là, nous +remplissions la salle... Ça s'est passé en famille. + +--Il faudra voir cela devant un vrai public. + +--Franchement, c'est malgré votre amitié que Gercourt a réussi. + +--Oh! vous voilà toujours avec vos paradoxes, vous, Morville.... Dès que +quelqu'un est votre ami, il aurait tué père et mère qu'il serait +excusable à vos yeux. + +--A plus forte raison, mon cher, lorsque cet ami a commis une charmante +comédie; au moins reconnaissez quelques circonstances atténuantes à son +crime. D'abord, il ne croyait pas que le succès qu'il ambitionnait pût +vous être si désagréable; il n'y a pas eu, quant à cela, préméditation, +je vous le jure. + +--Vous plaisantez, Morville. + +--Mais c'est la vérité... + +--Tenez, si vous étiez l'ami de cette femme qui porte cette drôle de +casquette polonaise, vous seriez capable de soutenir que cette coiffure +est de bon goût. + +--De quelle femme voulez-vous donc parler? où est-elle? + +--Là-bas, au pied de la statue de Voltaire, à côte de madame de +Brévannes, qui a l'air toute honteuse du _compagnonnage_. + +--Est-ce que M. de Brévannes est à Paris? + +--Sans doute, mon cher Morville, mais de quel air vous demandez cela? + +--Et depuis longtemps? + +--Je ne le crois pas; je l'ai vu pour la première fois, depuis son +retour, au bal de l'Opéra.--Ah çà, qu'avez-vous donc, Morville? Vous +semblez tout préoccupé de Brévannes, est-ce que vous seriez amoureux de +sa femme? Elle en vaut la peine. + +--Son seul défaut est d'avoir des amies qui portent de pareils loquets. + +--Vous qui prenez tant de pari aux succès de Gercourt, mon cher +Morville, vous oubliez le plus beau.... Sa comédie a fait un tel effet +sur le prince de Hansfeld, qu'elle l'a rendu plus imbécile que jamais. +On l'a transporté dans sa voiture presque sans connaissance. Pour sa +première sortie, dit-on, il a eu du bonheur. + +--Comme c'est agréable pour madame de Hansfeld! + +--Oh! de celle-là nous pouvons dire tout le mal possible, Morville la +déteste, et son prétexte de sentir le cigare, qu'il a donné pour n'aller +pas répondre à sa tante et à cette belle princesse, était une défaite... +Êtes-vous original assez, Morville? + +--Et vous dites qu'il n'y a pas longtemps que M. de Brévannes est à +Paris? + +--Allons, vous en êtes encore à M. de Brévannes? Je vous y laisse. +Bonsoir, Morville.... Voici ma voiture. + +--Décidément, Morville est timbré. + +--Voilà pourtant ce que c'est que de nous, lorsque nous sommes abrutis +par la passion. + +--Lady Melfort a fait là un bel ouvrage. + +--Pauvre garçon!... Ah! voici Gercourt là-bas; il a l'air de se +sauver... d'échapper à son triomphe. Quelle fatuité! + +--Il faut l'appeler:--Gercourt!... Gercourt!... + +--Il va être ravi. + +--Bravo! mon cher ami. + +--C'est un beau succès. + +--Un grand succès. + +--Vous ne pouvez vous imaginer combien nous en sommes heureux. + +--Ah! mes amis. + +--Nous le disions tout à l'heure: d'un homme dont c'est le métier... +c'eût été déjà très bien; mais d'un homme du monde, c'est double mérite. + +--Eh bien! vrai, ce que vous me dites là, ces témoignages de bonne +amitié me sont plus précieux que le succès en lui-même. + +--Mais c'est tout simple, on a un succès autant pour ses amis que pour +soi. + +--Mais à quoi pense donc Morville? Est-ce qu'il n'est pas content de ma +pièce? + +--Vous savez, mon cher, combien il est difficile pour tout le monde.... +Il a l'air de ne pas vous voir. + +--Et moi, je me sauve, car on me regarde et je ne suis nullement curieux +de faire le _lion_, adieu.... + +--Adieu, mon cher, et encore bravo. + +--C'est-à-dire qu'il est charmé d'avoir fait son effet. + +--Quelle ridicule et insupportable vanité! + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XIX. + +LA POSTE RESTANTE. + + +Huit jours environ s'étaient passés depuis l'entrevue de madame de +Hansfeld et de M. de Morville à l'Opéra. + +M. de Morville, accablé d'une mélancolie profonde, n'avait pas quitté sa +mère, qui se trouvait de plus en plus souffrante. Il se souvenait avec +un mélange de joie et d'amertume de son entretien avec madame de +Hansfeld; le cri qui était échappé à la princesse lui donnait un fugitif +espoir d'être aimé par elle, mais rendait plus pénible encore la lutte +qu'il avait à soutenir contre le devoir. + +Par une fatalité à laquelle tous les hommes obéissent, son amour +s'augmentait en raison des obstacles insurmontables qui le séparaient de +Paula. + +Par cela même qu'il accomplissait un douloureux sacrifice en la fuyant, +il se consolait en nourrissant au fond de son coeur cette fatale +passion; quelquefois, mais en vain, il voulait se reprendre à son ancien +amour pour lady Melfort, il voulait faire jaillir quelque étincelle de +ces cendres refroidies. + +En vain il se demandait par quel décroissement insensible il était +arrivé si vite à l'oubli complet d'un sentiment qui naguère encore +occupait toute sa pensée.... En vain il se demandait la cause de son +amour pour madame de Hansfeld. Elle était sans doute d'une beauté +remarquable.... Quant à son coeur, à son esprit, il ne pouvait en juger. +Dans son unique conversation avec la princesse, celle-ci avait été +dédaigneuse, ironique et froide.... + +Dans cet examen des causes de sa passion, M. de Morville oubliait la plus +essentielle... ses lettres à madame de Hansfeld, lorsqu'il avait compris +par une singulière intuition de l'amour, presque toutes les émotions +dont elle était agitée. S'il est vrai qu'on aime souvent en raison des +sacrifices que l'on a faits à l'objet aimé, certaines âmes d'élite +aiment en raison de l'élévation des sentiments qu'on leur inspire. Et M. +de Morville devait à son amour pour madame de Hansfeld les plus nobles +inspirations. + +Que si l'on objecte que jeune, beau, sensible, délicat, entouré de +séductions, il fallait que M. de Morville fût une manière de Scipion +pour se vouer à un amour impossible après être resté si longtemps fidèle +au souvenir d'une femme aimée, nous répondions que si ces exemples de +constance phénoménale se rencontrent quelquefois, c'est surtout parmi +les honnies jeunes et beaux, sensibles, délicats et entourés de +séductions; ils ont eu assez de succès pour n'être pas infidèles par +fausse honte, ou pour ajouter par vanité un chiffre de plus à leurs +heureuses fortunes. + +Puis la facilité même des triomphes auxquels ils peuvent prétendre les +en éloigne. Enfin, sans être absolument rassasiés de plaisirs, leur +première fougue étant dès longtemps apaisée, ils sont alors avides de +jouissances plus délicates... heureux d'y consacrer la plus large part +de leur existence.... + +Pour exercer ainsi leurs facultés sensitives, il n'est pas besoin d'un +amour heureux; ils trouvent un charme doux et triste aux regrets +incessants que cause un souvenir adoré, aux tendres angoisses d'un amour +sans espoir; ils comprennent enfin l'ineffable volupté de la mélancolie, +les raffinements des passions pures et élevées. + +Des hommes moins bien doués, moins accoutumés au succès, sont fidèles ou +_désintéressés_ en amour... par nécessité. + +Les gens comme M. de Morville le sont, si cela se peut dire, par luxe. + +C'est parce qu'il ne tiendrait qu'à eux d'_avoir_, qu'ils mettent une +sorte de noble dépravation à ne pas avoir. Et puis enfin (nous voulons à +tout prix excuser la constance et la résignation de notre héros), +certains gourmets sensés savent de temps à autre rafraîchir, renouveler +la sensibilité de leur goût par une intelligente sobriété. Ceci posé, M. +de Morville disculpé (nous l'espérons du moins), des ridicules inhérents +à la position d'amant fidèle ou d'amant malheureux, nous instruirons le +lecteur d'une nouvelle particularité. + +Huit jours environ après son entretien avec madame de Hansfeld, M. de +Morville reçut par la poste la lettre suivante d'une écriture inconnue: + +«La démarche que l'on tente auprès de vous est étrange et folle; vous +pouvez y voir une raillerie, un badinage ou un caprice; vous pouvez y +répondre par le silence, par les plaisanteries ou par le dédain; on ne +s'abuse pas; il y a mille raisons pour que cette démarche, pourtant +aussi sérieuse, aussi solennelle qu'il en soit au monde, vous semble +ridicule ou indigne de votre attention.... Cependant on a joué toute une +existence... sur l'espoir presque insensé que l'instinct de votre coeur +vous révélerait ce qu'il y a de sincère, de grave dans la question qu'on +va vous faire: _Votre coeur est-il libre_? + +«On sait qu'un souvenir chéri le remplit depuis presque deux années; +mais il ne s'agit pas de ce passé: on s'adresse à votre honneur, à votre +loyauté bien connus. Pouvez-vous répondre à un amour profond, nourri +depuis longtemps dans le silence et dans le mystère, amour passionné que +vous seul pouvez inspirer et justifier? + +«Répondez.... Voulez-vous de cet amour?... + +«Bien des hommes seraient fiers de le partager. On ne vous dit pas cela +par orgueil... car cet amour... on le met à vos pieds avec autant +d'humilité que de crainte.... Si vous êtes libre, si vous pouvez +consacrer... ou plutôt si vous permettez qu'on vous consacre une vie +tout entière... dites un mot... et demain vous saurez qui vous écrit +cette lettre.... + +«La confiance que l'on a en vous est telle que l'on vous croira +aveuglement. Rien ne vous sera plus facile que de tromper un coeur +rempli de vous. Vous pourrez prendre impunément cet amour comme un jouet +avec l'arrière-pensée de le briser bientôt; vous pourrez légèrement, +insoucieusement, porter un coup mortel à un coeur trop épris.... On vous +dit cela parce qu'on vous sait bon et généreux... parce qu'on ne présume +pas trop de votre coeur et de votre franchise en attendant une réponse +loyale.... Quelle qu'elle soit, elle sera reçue avec reconnaissance.... +Votre sincérité consolera du moins l'amertume d'un refus. Ce malheureux +amour rentrera dans le mystère et dans l'obscurité dont il n'aurait +jamais dû sortir; quoiqu'il ne soit pas partagé, il ne sera pas moins +fervent et éternel; vous pouvez y être insensible, mais vous ne pouvez +l'empêcher d'exister. + +«P.S. Répondre poste restante, à Paris, à madame Derval.» + +Soit qu'il fût dans un milieu d'idées romanesques et mélancoliques, soit +qu'il crût à la sincérité de cette lettre, soit enfin que, décidé à +refuser l'_offre de ce coeur_, il évitât, de la sorte, le ridicule +d'être dupe d'une plaisanterie, M. de Morville répondit sérieusement à +cette proposition, et envoya ces mots: Poste restante, à l'adresse de +madame Derval. + +«J'aimerais mieux mille fois être victime d'une plaisanterie que risquer +de répondre légèrement à l'expression d'un sentiment dont un honnête +homme doit toujours se montrer fier et reconnaissant. Il est un mérite +que je prétends avoir, c'est celui de la franchise; jamais je n'ai +commis une action lâche ou méchante, jamais je n'ai regardé comme vains +et frivoles les engagements de deux coeurs qui se donnent l'un à +l'autre, engagements dans lesquels une femme met presque toujours son +repos, son honneur, son avenir à la merci d'un homme; engagements dans +lesquels la femme risque tout, l'homme rien.... + +«Je répondrai donc: _Non, mon coeur n'est pas libre; j'aime, et j'aime +sans espoir_.... + +«Serai-je compris, lorsque je dirai qu'en répondant de la sorte je crois +être à la hauteur du sentiment que l'on m'exprime, et dont je suis aussi +touché qu'honoré? + +«En admettant la réalité du sentiment dont on me parle, je suis absous +de présomption par cette vérité bien connue: _Être aimé ne prouve pas +qu'on mérite d'être aimé_. Mais, quant à moi, j'ai toujours pensé que +ceux qui aimaient méritaient toujours autant de respect que +d'admiration. + + «LÉON DE MORVILLE.» + +Le lendemain, M. de Morville reçut cette réponse par la poste: + +«On vous avait bien jugé, noble et généreux coeur; votre lettre a fait +couler des larmes sans amertume. Votre rare délicatesse aurait encore, +si cela était possible, augmenté la folle passion que vous avez +inspirée.... Folle passion!... oh! non... non... jamais amour n'a été +plus réfléchi, plus médité, plus sage... car vous êtes digne de répondre +à toutes les exigences de l'âme la plus pure, la plus élevée. + +«Non, ce n'est pas une folle passion que celle que vous inspirez; on +s'en honore, on s'en pare comme d'une vertu.... Maintenant on a une +dernière grâce à vous demander; on sait que si vous ne l'accordez pas +elle est inopportune; si, au contraire, vous l'accordez, c'est que vous +comprendrez de quelle immense consolation elle peut-être pour un coeur +rempli de vous. On voudrait de temps à autre vous écrire, non pas pour +vous parler d'un amour qui désormais n'élèvera plus la voix, mais pour +vous faire entendre quelquefois les accents d'une voix amie. + +«_Votre coeur n'est pas libre, et vous aimez sans espoir_. + +«On a cru que cette confidence imposait des devoirs parce qu'elle vous +présageait des chagrins. Ceux qui ont souffert doivent venir à ceux qui +souffrent; si votre amour continue d'être malheureux, peut-être au +milieu de vos tristesses accueillerez-vous avec reconnaissance la +consolation d'un coeur tendre et dévoué qui, mieux que tout autre, saura +compatir à votre douleur. + +«Si vous êtes heureux, vous serez généreux, et vous aurez quelques +bonnes et douces paroles pour l'amie inconnue qui oubliera ses chagrins +en songeant à vos souffrances ou à votre bonheur.... Vous êtes si loyal +que vous ne suspecterez pas la loyauté des autres. Le but de cette +correspondance n'est pas de tendre un piége à votre affection, ou de +profiter d'un moment de dépit pour vous offrir de nouveau un coeur que +vous avez repoussé; vous croirez cela parce que vous savez qu'il est des +âmes dignes de la vôtre; vous croirez cela parce que, quoi qu'il arrive, +jamais vous ne saurez qui vous écrit. + +«Enfin, vous ne verrez dans cette résolution ni orgueil froissé, ni +amertume. L'élévation du sentiment qui dicte cette lettre le met hors +d'atteinte de ces misérables passions. Le sort a voulu que cette offre +d'un coeur dévoué vous fût faite trop tôt ou trop tard.... Ce coeur n'en +est pas moins à vous, c'est-à-dire toujours digne de vous. + +«Répondez poste restante, à la même adresse.» + +Le calme et la dignité de cette nouvelle lettre frappèrent M. de +Morville; il en fut touché, malgré les préoccupations que lui causait +son amour pour madame de Hansfeld. Il répondit avec sa sincérité +habituelle: + +«J'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites.... Mon coeur +est triste; je n'ai jamais eu de confident, mais j'aimerais à épancher +mes impressions, non pas raconter des faits agréables ou pénibles, et +les confidents s'inquiètent des personnes, non des sentiments. Il se +peut donc que je trouve un grand charme, une grande consolation à dire +mes tristesses ou mes espérances, ou à m'entendre plaindre si je +souffre, ou féliciter si je suis heureux, par la mystérieuse et +généreuse amie qui vient à moi.» + + «LÉON DE MORVILLE.» + +Ce dernier billet écrit et envoyé à son adresse, M. de Morville, absorbé +par son amour croissant pour madame de Hansfeld, ne songea plus que +rarement à sa mystérieuse correspondante, la personne inconnue (que le +lecteur a sans doute devinée) ne voulant pas abuser par une hâte +indiscrète de la permission que M. de Morville lui avait donnée. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XX. + +L'ÉMISSAIRE. + + +Huit jours s'étaient passés depuis que M. de Brévannes avait reconnu, à +la Comédie-Française, Paula Monti dans madame la princesse de Hansfeld. + +Il était dix heures du matin: M. de Brévannes descendait de fiacre à la +porte d'une maison de médiocre apparence, située à l'extrémité de la rue +des Martyrs, rue généralement assez déserte, ainsi que chacun sait. + +Il n'y avait pas de portier dans cette maison: M. de Brévannes monta +donc jusqu'au premier étage où il sonna en maître. Presque aussitôt la +porte lui fut ouverte par une femme assez âgée, modestement mais +proprement vêtue. Son visage était fortement couperosé; elle portait des +lunettes et tenait une tabatière à la main. + +En deux mots nous dirons que cette femme, appelée madame Grassot, était +gardienne d'un petit appartement loué par M. de Brévannes pour y +recevoir en toute sécurité les rivales de Berthe. + +--Eh bien! madame Grassot, quelles nouvelles?--dit M. de Brévannes en +entrant dans un joli salon où flambait un bon feu. + +--De très bonnes, monsieur Charles--dit la vieille en ôtant ses lunettes +et en aspirant une forte prise de tabac. + +--De très bonnes?--s'écria M. de Brévannes en se retournant vers elle. + +--D'excellentes, monsieur Charles. Est-ce que cela vous étonne? + +--Non, car je sais par expérience que vous êtes habile.... Pourtant il +s'agissait d'une chose très difficile.... + +--Et vous doutiez de moi?... + +--Il y avait tant d'obstacles à surmonter.... Enfin que savez vous?... + +--Vous m'aviez donné huit jour?... et en cinq j'ai réussi. + +--Eh bien!... + +--Eh bien!... commençons, comme on dit, par le commencement, et +écoutez-moi attentivement. + +--Je n'y manquerai pas. + +--Mardi matin, vous m'avez dit: Madame Grassot, il faut absolument que +vous trouviez moyen de vous aboucher avec un des domestiques ou une des +femmes de madame la princesse de Hansfeld, qui demeure rue Saint-Louis, +hôtel Lambert. + +--Vous me faites mourir d'impatience.... + +--Ah! monsieur Charles, si vous m'interrompez.... + +--Mais vous ne savez pas à quel point ceci m'intéresse.... + +Laissez-moi parler. Aussitôt pris, aussitôt pendu, comme on dit. Dès que +vous avez eu tourné les talons, je suis descendue à pied jusqu'au +boulevard Montmartre, j'ai pris l'omnibus de la Bastille; de la porte +Saint-Antoine, je suis arrivée dans l'île Saint-Louis. J'ai commencé, +comme de juste, par faire le tour de l'hôtel, à partir de la grande +porte située rue Saint-Louis-en-l'Ile jusqu'à l'extrémité du mur du +jardin qui donne sur le quai d'Anjou.... + +--Je vous avais surtout recommandé d'observer de ce côté; il y a une +petite porte qui s'ouvre sur ce quai désert.... + +--Je n'ai rien oublié, soyez tranquille.... Mais pour mes premières +observations, je devais d'abord m'attacher à la porte cochère.... Comme +il n'y avait ni café, ni cabaret où j'aurais pu m'établir pour observer, +et que, dans les rues désertes, on eût bien vite remarqué ma présence, +je descendis jusqu'à la place de fiacres du quai Saint-Paul. J'y pris +une petite voiture à l'heure, et baissant bien les stores, j'allai +m'embusquer au coin de la rue Poultier, où demeure votre beau-père. + +--C'est bon... c'est bon.... Eh bien!... + +--De là j'apercevais parfaitement la porte de l'hôtel sans être dans la +rue; jusqu'à trois heures je ne vis personne; les jours sont si courts +que j'allais me retirer, lorsqu'une femme, vêtue d'une robe puce et d'un +chapeau brun, sortit de l'hôtel et se dirigea justement de mon côté: +c'était une jeune fille, noire comme un diable, comme qui dirait une +mulâtresse, avec des yeux bleu-clair. Je n'ai jamais vu une figure +pareille; j'ai laissé passer la moricaude, j'ai payé mon fiacre, et j'ai +suivi.... + +--Eh bien! + +--Elle a pris la rue Poultier, le quai d'Orléans, le pont, elle a fait +enfin le tour de l'île, et est rentrée par la petite porte en question. +C'était une simple promenade. + +--Lui avez-vous parlé? + +--Peste! comme vous y allez, monsieur Charles; vous savez que mon fort, +c'est la prudence.... Jusqu'au moment où j'ai vu la moricaude rentrer +par la petite porte, rien ne me disait qu'elle fût de la maison de la +princesse.... Voilà pour le premier jour. Ça n'a l'air de rien, mais je +savais déjà qui demander en me présentant à l'hôtel. + +--Soit. Mais ensuite! + +--Le lendemain, j'ai pris mon carton avec mes échantillons de dentelles +et de guipures. Quelle bonne idée que ce carton, monsieur Charles! nous +a-t-il servi! mon Dieu... nous a-t-il servi!... + +--Au fait... au fait.... + +--Cette fois-là, j'arrive bravement à la grand'porte; je frappe, on +m'ouvre. Vous me croirez, si vous voulez, monsieur Charles, je ne suis +pas poltronne; eh bien! je n'ai pu m'empêcher de sentir un tic-tac en +entrant là-dedans. + +--Pourquoi cela? + +--La cour est petite, dallée et entourée de grands bâtiments sombres. +C'est triste comme un cloître. Le soleil ne doit jamais venir là-dedans, +c'est sûr. Au fond de la cour, il y a comme un péristyle énorme et si +profond qu'il faisait noir; on y voyait pourtant, à cause de sa +blancheur, la balustre en pierre d'un immense escalier en fer à cheval +qui montait en dehors jusqu'au premier étage; le péristyle allait +jusqu'au fond. + +--Mais c'est un palais. + +--Oui, mais si triste, si triste, que j'aimerais autant habiter un +tombeau que de vivre là-dedans. Un vieux portier borgne, qui m'avait +ouvert, m'examinait comme s'il avait voulu me manger en me barrant le +passage.--Que voulez-vous? me dit-il.--C'est bien ici l'hôtel +Lambert?--Oui.--Habité par madame la princesse de Hansfeld?--Oui.--Eh +bien! je viens lui apporter des dentelles choisies hier par une jeune +dame très brune qui est venue à mon magasin sur les quatre heures. Comme +la mulâtresse était sortie la veille à cette heure-là, mon conte parut +vraisemblable; le cerbère me laissa passer. Je n'avais pas fait quatre +pas que j'entendis siffler derrière moi, ni plus ni moins que dans une +caverne de brigands. C'était le concierge qui annonçait. + +--En effet, on m'a dit qu'il y avait encore quelques maisons du Marais +où l'on sifflait de la sorte. + +--C'est un drôle d'usage toujours; moi qui ne le connaissais pas, +naturellement ça m'a surprise. Je monte cet énorme escalier qui ne +finissait pas; j'arrive au premier, et je trouve une espèce de grand +olibrius vêtu en chasseur, avec de grandes moustaches, qui baragouinait +le français. Je lui dis que j'apporte des dentelles pour la princesse; +il me prie d'attendre et il me laisse dans une antichambre à colonnes de +pierre, grande comme une maison, sonore comme une église, si grande +enfin qu'il y avait de l'écho; jugez comme c'était gai. Au bout de cinq +minutes, l'olibrius revient me dire que sa maîtresse n'avait pas demandé +de dentelles, et il me montre la porte; je réponds que c'est une jeune +mulâtresse qui est venue.--C'est donc mademoiselle Iris, la demoiselle +de compagnie de S.E. la princesse?--me dit l'olibrius.--Justement, c'est +mademoiselle Iris; j'avais oublié son nom--répondis-je. Et le chasseur +s'en va en grommelant chercher mademoiselle Iris. J'avais gagné à cela +de savoir que la moricaude était demoiselle de compagnie, et s'appelait +Iris.... + +--Iris?... quel nom singulier.... + +--Il y a bien d'autres choses singulières dans cette diable de maison. +Comme je l'avais prévu, mademoiselle Iris vient en personne pour me dire +que j'étais une menteuse, et qu'elle ne m'avait pas demandé de +dentelles. Le chasseur était resté, ce qui ne m'empêche pas de dire +rapidement et tout bas à la mulâtresse:--J'ai quelque chose de très +important à vous communiquer; il y va de la mort d'un homme. Demain à +la nuit tombante et les jours suivants, je serai sur le quai d'Anjou, à +la petite porte du jardin; je vous attendrai jusqu'à ce que vous +veniez...--Vous concevez, monsieur Charles... _la mort d'un homme_... on +dit toujours ça... c'est d'un effet sûr pour piquer la curiosité des +jeunesses. + +--Qu'a répondu la mulâtresse? + +--Elle m'a répondu très aigrement (je m'y attendais) qu'elle ne savait +pas ce que je voulais dire, que j'avais l'air d'une vieille intrigante; +finalement elle dit à l'olibrius en me montrant: «Qu'on ne laisse jamais +rentrer cette femme ici!» L'olibrius me fait un geste et me montre la +porte. Je prends mon carton, mon sac et mes quilles, comme on dit, et je +descends le grand escalier comme si j'avais retrouvé mes jambes de +quinze ans.... Voilà pour le second jour. Vous voyez que ça marche +joliment bon train. + +--Pas trop. + +--Comment, pas trop?... Ce n'était rien de donner un rendez-vous à cette +moricaude en lui annonçant qu'il y allait de la mort d'un homme? + +--Mais cette jeune fille vous avait dit qu'elle ne viendrait pas. + +--Mon Dieu! monsieur Charles, est-ce vous, à votre âge, avec votre +expérience, qui me faites une telle observation? Si je lui avais dit: +«Je serai seulement demain à la petite porte du jardin pour vous +apprendre quelque chose de très important.» la curiosité de la +mulâtresse aurait pu se contenir jusqu'à demain, et après-demain il +était trop tard pour y céder à cette curiosité; mais remarquez donc bien +que j'avais dit demain et les _jours suivants_... je lui laissais le +temps de succomber. + +--C'est juste. + +--Or, une sainte, une vraie sainte ne résisterait pas à la curiosité de +savoir, si, comme je l'avais dit, je viendrais tous les jours par un +temps d'hiver me camper à la porte; et si j'y venais, le secret était +donc bien important; il était donc possible qu'il s'agît de la mort d'un +homme. Et quelle est la sainte, je le répète, qui résisterait au désir +de connaître un tel secret? + +--Allons, allons, madame Grassot, je me rétracte; vous êtes une +maîtresse femme.... Ceci est fort habile. + +--Je le crois bien. + +--Continuez. + +--Le troisième jour, vers les quatre heures, je prends un petit fiacre, +une boule d'eau chaude pour me tenir les pieds chauds, parce que la +faction pouvait être longue, je m'enveloppe dans mon manteau, et: +Cocher, quai d'Anjou, la dernière petite porte du quai à main droite; je +m'attendais bien à ne pas voir la moricaude. Ce soir-là, en effet, je me +morfonds jusqu'à neuf heures, j'étais gelée... rien.... + +--Et le lendemain? + +--Ah! monsieur Charles, il faut que ça soit vous.... Le lendemain, même +jeu.... J'arrive en fiacre; il s'arrête à raser la petite porte; ses +lanternes l'éclairaient comme en plein jour.... A sept heures environ, +la petite porte s'entr'ouvre et se referme brusquement. C'était chose +gagnée, la curieuse était à moi. Pourtant le lendemain, à mon grand +étonnement, je ne vis personne; j'attendis jusqu'à dix heures et demie, +rien.... Mais enfin, hier soir, j'ai été bien dédommagée.... + +--Et je vais l'être aussi de tous ces détails. + +--Cela vous impatiente, monsieur Charles. Êtes-vous impatient! Enfin, +hier, j'arrive; on m'attendait, car la petite porte s'ouvre tout de +suite, et la moricaude, enveloppée dans un manteau, s'avance sur le pas +de la porte; j'abaisse la vitre du fiacre, et elle demande à voix basse +si c'est bien la marchande de dentelles qui est là.... Pauvre agneau!! + +«C'est elle-même, ma belle demoiselle; mais si vous voulez monter avec +moi un petit moment dans le fiacre, nous causerons plus à notre aise...» + +«Oh! madame, je n'ose pas.» La pauvre petite était toute effrayée; c'est +si jeune et si timide. Enfin, après des si et des mais dont je vous fais +grâce, elle consent à monter dans le fiacre auprès de moi. Je dis au +cocher de faire le tour de l'île au pas, et nous partons. La pauvre +petite tremblait si fort que j'ai eu toutes les peines du monde à la +rassurer. Je m'y connais; je vous donne la moricaude pour la plus fière +trembleuse, la plus fameuse ingénue.... + +--Enfin... enfin.... + +«Vous m'avez dit, madame, reprit-elle, que vous aviez quelque chose de +bien important à m'apprendre... qu'il s'agissait de la mort d'un homme?» +Voyez-vous, monsieur Charles, ça fait toujours son effet. + +«Oui, ma belle demoiselle; mais ce qui doit vous rassurer, c'est que ce +secret ne vous regarde pas, il regarde votre bonne, votre excellente +maîtresse, que vous aimez de tout votre coeur, n'est-ce pas?--Oui, +madame.--Et à qui vous ne voudriez pas causer de chagrins?--Non, +madame.--Eh bien! mon enfant, vous lui en causeriez un bien vif en ne la +mettant pas à même d'empêcher un grand malheur.--Comment cela, +madame?--Un malheureux jeune homme.... Mais je ne puis vous en dire +davantage, mon enfant.... Ce pauvre jeune homme!... Si vous consentez à +l'écouter, il viendra à ma place demain soir, en fiacre, à la petite +porte, et il vous expliquera tout cela.--Oh! madame, je n'oserai +jamais.--Mais il s'agit de quelque chose de très grave pour votre +maîtresse.--Alors j'en parlerai à Son Excellence (vous voyez comme la +moricaude est simple, monsieur Charles).--Gardez-vous-en bien,--lui +dis-je,--écoutez d'abord ce malheureux jeune homme, et si ce qu'il vous +dit ne vous persuade pas, vous ne parlerez de rien à votre maîtresse. Il +y aurait, il est vrai, quelque chose de plus simple; ce serait que Son +Excellence vînt avec vous.... Attendez donc, ne vous effarouchez pas +ainsi, mon enfant; c'est en tout bien tout honneur.... Ne croyez pas +qu'il s'agisse d'amour, au moins, une femme comme moi ne se mêlerait pas +de tels tripotages. Non, il s'agit de sauver la vie d'un malheureux.... +Mais je ne puis vous en dire davantage.... Accordez le rendez-vous que +je vous demande; au besoin même prévenez-en la princesse.--Et le prince, +madame, faudrait-il aussi le prévenir?»--me dit l'innocente. + +--Diable!... + +--Je vous avoue qu'à ces mots, monsieur Charles, je me repentis d'avoir +été si avant; mais je m'assurai bientôt que c'était pure ingénuité de la +part de cette petite, qui a l'air d'avoir seize ans... jugez.... Enfin, +à force de raisonnements, de promesses, je l'ai décidée à vous donner +rendez-vous, comme à moi, à la petite porte du jardin. + +--Ce soir? + +--Non, demain. Elle m'a dit que sa maîtresse ne sortait pas aujourd'hui; +mais qu'elle irait demain à l'Opéra, et qu'alors, sur les neuf heures, +vous pouviez venir en fiacre à la petite porte. Maintenant, monsieur +Charles, le reste vous regarde; vous voici en relation avec la petite, +et jusqu'à un certain point avec sa maîtresse; car, ingénue comme est +cette jeune fille, elle ne manquera pas probablement de tout dire à sa +maîtresse; et, si la mulâtresse reparaît avec l'agrément de la +princesse, vous êtes en bonne voie.... Si elle ne reparaît pas, c'est +mauvais signe. + +--Allons, maman Grassot, vous êtes une femme incomparable. Tenez, voici +cinq louis pour vos frais de fiacre. + +--Monsieur est bien bon; monsieur n'a rien de plus à m'ordonner? + +--Non; mais dites-moi: avez-vous demandé au locataire du second s'il +voulait déménager? je préférerais avoir cette petite maison à moi seul. + +--Que je suis étourdie, à mon âge! j'oubliais de dire à monsieur que ce +locataire consentirait à déménager sur-le-champ, si on lui donnait mille +francs d'indemnité. + +--Il est fou; son loyer est à peine de quatre cents francs. + +--J'ai bataillé; il n'y a pas eu moyen de le faire démordre. + +--Mais c'est me mettre le pistolet sur la gorge. + +--Sans doute; il faut payer la convenance, et il s'en irait tout de +suite. Dans vingt-quatre heures, son déménagement serait fait. + +--Allons, tenez, voici un billet de 1,000 francs et un de 500 francs, +vous payerez six mois d'avance et vous me tiendrez compte du reste.... + +--Monsieur sera en effet bien plus tranquille en étant seul dans la +maison. Quant à moi, je n'en serai pas plus effrayée, quoiqu'il n'y ait +pas de portier; je n'ai peur ni des revenants ni des voleurs, moi. + +--D'ailleurs le quartier est très sûr quoique solitaire. + +--Sans compter le factionnaire du coin qui, de sa guérite, voit notre +porte. + +--Allons, madame Grassot, faites vite déménager ce locataire du second, +j'ai hâte d'être seul ici. + +--Après-demain ce sera fait, monsieur.... Allons, bonne chance.... Je +sais bien pour qui je voudrais l'étrenne de cette maison, après que le +locataire du second sera parti.... Mais je connais monsieur, ça sera +plus tôt que plus tard... quand monsieur a mis quelque chose dans sa +tête.... + +--Vous êtes une flatteuse, madame Grassot. + +Et M. de Brévannes quitta la petite maison de la rue des Martyrs. + +Après avoir attendu le lendemain soir avec une extrême impatience, il +arriva vers les huit heures quai d'Anjou; il faisait une très belle nuit +d'hiver, le froid était vif et sec, la lune brillait. Après quelques +moments d'attente, la petite porte du jardin de l'hôtel s'ouvrit: Iris +parut sur le seuil bien encapuchonnée. M. de Brévannes avait laissé sa +voiture à quelques pas; il accourut auprès de la jeune mulâtresse, qui +prit son bras en tremblant. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XXI. + +L'ENTRETIEN. + + +--Tenez, d'abord, ma chère enfant, voici pour vous--dit M. de Brévannes +en voulant glisser une bourse dans la main de la mulâtresse. + +Celle-ci repoussa fièrement la bourse en disant: + +--Vous vous trompez, monsieur. + +--C'est une faible marque de mon estime--reprit M. de Brévannes en +insistant. + +--De votre estime, monsieur? + +A l'expression d'ironie amère qui accompagna ces mots, M. de Brévannes +s'aperçut de sa maladresse; il remit sa bourse dans sa poche, et dit: + +--Vous êtes demoiselle de compagnie de madame de Hansfeld? + +--Oui. + +--Y a-t-il longtemps que vous êtes à son service? + +--Il y a longtemps. + +--Sans doute depuis son retour d'un voyage qu'elle avait fait à Florence +avec sa tante? + +--Oui.. + +--La femme que je vous ai envoyée a dû vous dire que j'avais des choses +du plus haut intérêt à communiquer à la princesse? + +--Elle me l'a dit. + +--Avez-vous prévenu madame de Hansfeld des démarches de cette femme et +de l'entretien que vous m'accordiez ici? + +--Non.... + +--Vous avez sans doute gardé le même secret à l'égard du prince? + +--Je ne parle jamais à Son Excellence. + +--Vous êtes donc venue.... + +--Pour savoir ce que vous aviez à dire à ma maîtresse, et l'en +instruire, si je le jugeais convenable.... + +--Vous êtes bien jeune, et je ne sais à quel point vous êtes dans la +confiance de madame de Hansfeld pour.... + +--Alors adressez-vous directement à elle.... + +--C'est ce que je vous demande: donnez-m'en les moyens. + +--Cela dépend de ma maîtresse.... + +--Quel que soit le prix que vous mettiez à ce service.... + +--Je ne puis rien faire sans l'avis de la princesse. + +--Remettez-lui cette lettre. + +--Impossible.... + +--Il ne s'y trouve rien de compromettant.... Je lui dis seulement +qu'ayant les choses les plus graves à lui écrire, je la supplie de me +mettre à même de lui adresser une lettre en toute sécurité... + +--Alors cette lettre est inutile.... Je lui ferai cette proposition; si +elle accepte, elle vous le fera savoir. Quel est votre nom, votre +adresse? + +--Je m'appelle Charles de Brévannes; voici ma carte.... Vous entendez +bien? Charles de Brévannes. + +--J'entends bien.... + +--Ce nom vous est tout à fait inconnu? + +--Tout à fait. + +--Jamais madame de Hansfeld ne l'avait prononcé devant vous? + +--Jamais. + +M. de Brévannes, contrarié de la réserve de la jeune fille, tenta une +autre voie pour la gagner. + +--Tenez, ma chère enfant, il faut tout vous dire.... J'ai en effet des +choses intéressantes à révéler à madame de Hansfeld; mais--ajouta-t-il +avec un accent flatteur, presque tendre--j'ai quelque chose aussi à vous +dire, à vous. + +--A moi? + +--Sans doute. Je vous ai vue l'autre jour passer dans la rue +Saint-Louis, je vous ai trouvée charmante... trop charmante pour mon +repos.... + +La mulâtresse baissa la tête sans répondre. + +Peut-être sera-t-elle plus sensible à des douceurs, à des cajoleries +qu'à de l'argent, pensa M. de Brévannes; il reprit: + +--Oui, et depuis ce jour j'ai doublement désiré de vous voir, d'abord +pour vous parler de l'impression que vous avez faite sur moi, et puis +des choses importantes qui regardent la princesse. + +--Vous vous moquez, monsieur? + +--Ne croyez pas cela.... J'aurais peut-être trouvé d'autres moyens de +parvenir jusqu'à madame de Hansfeld; mais j'ai préféré avoir recours à +vous; votre physionomie expressive annonce tant d'esprit, des passions +si ardentes, si généreuses, qu'en vous parlant de la maîtresse que vous +aimez et de l'amour que vous inspirez... on doit mériter d'être bien +accueilli par vous.... Iris.... + +--Vous savez mon nom? + +--Je sais bien d'autres choses encore.... Depuis très longtemps je ne +m'occupe que de vous.... Votre sincère attachement pour la princesse a +encore augmenté mon intérêt pour vous. + +--Je ne dois pas entendre ces paroles--dit Iris d'une voix légèrement +émue. + +Elle est à moi, cette petite fille ne pouvait résister à quelques +amoureuses fleurettes, c'est un enfant. Madame Grassot avait dit vrai, +pensa M. de Brévannes; il reprit tout haut: + +--Mais donnez-moi donc votre joli bras, au lieu de marcher ainsi loin de +moi, ma chère Iris. + +--Non, il faut que je rentre. + +--Pas encore... à peine si j'ai eu le temps de causer avec vous. + +--Parlez-moi de la princesse... je vous en prie, monsieur. + +--C'est mon plus vif désir; mais pour cela il faut que nous soyons bien +en confiance l'un avec l'autre; alors nous pourrions peut-être à nous +deux prévenir de grands malheurs. + +--Que dites-vous? la princesse risquerait.... + +--N'ayez pas peur... ma charmante Iris; si vous le voulez, nous +conjurerons ces malheurs.... Avec une jolie alliée comme vous, on ferait +des prodiges.... Et maintenant j'y songe, si nous nous entendions bien, +nous, il serait peut-être mieux de ne pas prévenir encore la princesse. + +--Comment cela? + +--Elle pourrait ne pas rester maîtresse d'elle-même, s'effrayer et +compromettre l'heureux succès des projets que je forme dans son intérêt. + +--Mais, que puis-je faire, moi? Pourquoi faut-il que nous nous +entendions bien ensemble? + +--Je vous expliquerai cela...; mais il faudrait d'abord répondre avec +franchise à quelques-unes de mes questions. Le voulez-vous? + +--Hélas! monsieur, je ne sais pourquoi, malgré moi, vous m'inspirez +presque de la confiance. + +--Parce que mon langage et mes sentiments sont sincères.... + +--Non, non, je ne dois pas vous croire.... Cette femme que vous m'avez +envoyée si souvent... tant de ruses, tant de persévérance.... + +--Mon violent désir de parvenir jusqu'à vous, jusqu'à la princesse, est +mon excuse; vous l'accepterez, charmante Iris. + +--Je ne le devrais pas peut-être.... M'amener presque maigri moi à vous +donner un rendez-vous. + +Décidément madame Grassot est une grande physionomiste, pensa M. de +Brévannes; cette jeune fille est ingénue et niaise autant que possible; +et il reprit: + +--Quel mal y a-t-il à cela... m'accorder un rendez-vous... presque +malgré vous?... D'abord, vous n'avez pas cédé tout de suite, et puis +vous me rendez si heureux.... + +--Vous le dites.... + +--N'en doutez pas. N'est-ce rien que d'avoir ce bras charmant sous le +mien?... + +--Je vous en supplie, parlons de la princesse.... + +--C'est maintenant vous qui me le demandez.... + +--Oui... puisque c'est pour elle que vous venez ici. + +--Parlons encore de vous, ou plutôt laissez-moi jouir en silence du +plaisir d'être près de vous. + +--Non, non, je veux rentrer.... Je vois bien que vous voulez me +tromper.... Vous n'avez aucune raison de vouloir parler à Son +Excellence: c'est un piége que vous me tendiez.... + +--Quand cela serait.... + +--Ah! cela est bien mal... de vouloir ainsi tromper une pauvre fille.... +Laissez-moi.... Je veux rentrer. + +--Eh bien!... voyons, voyons, calmez-vous, Iris.... Mais à quoi bon vous +entretenir de madame de Hansfeld, si vous ne voulez pas répondre. + +--J'aime mieux, parler de ma maîtresse que de vous entendre ainsi parler +de moi. + +--Eh bien!... dites-moi... il y a environ une huitaine de jours... +madame de Hansfeld est allée aux Français avec son mari, n'est-ce pas? + +--Oui. Le prince sortait pour la première fois depuis longtemps. + +--Et vous étiez restée seule, peut-être, à l'hôtel, charmante Iris.... +Quel bonheur pour celui qui aurait pu partager ces douces heures avec +vous! + +--Parlons de la princesse, monsieur, ou je rentre. + +--Eh bien! en revenant des Français... comment s'est trouvée votre +maîtresse? + +--Très inquiète, d'abord, car le prince n'a été complètement remis de +son indisposition qu'une heure après son retour à l'hôtel.... + +--Mon Dieu! Iris, que vos yeux sont beaux et brillants.... Bénie soit la +clarté de la lune qui me permet de les admirer! + +--N'avez-vous donc plus rien à me dire sur Son Excellence?... + +--Lorsqu'elle a été rassurée sur l'état de son mari... elle est +redevenue sans doute calme... comme à l'ordinaire?... Quelle jolie main +vous avez. + +--Laissez-moi donc, monsieur... à quoi bon me faire des questions, vous +ne vous occupez pas des réponses? + +--Voyons, je vous écoute.... Vous avez raison, de graves intérêts sont +en jeu, c'est malgré moi que je cède aux distractions que vous me +causez. Eh bien! la princesse? + +--Loin d'être calme lorsque l'état du prince ne l'a plus inquiétée, son +agitation a encore augmenté; j'étais, comme d'habitude, venue avec ses +femmes, elle les a renvoyées et m'a gardée seule.... Alors elle a +pleuré, oh! bien longtemps pleuré. + +--Elle a pleuré! + +--Et moi-même je n'ai pu retenir mes larmes. + +--Elle avait l'air bien courroucée, n'est-ce pas? + +--Elle... oh non, mon Dieu! au contraire, elle était abattue, accablée; +elle levait de temps en temps les mains et les yeux au ciel, puis ses +larmes recommençaient de couler.... Vers une heure elle a sonné ses +femmes, on l'a déshabillée, elle est restée seule avec moi; alors, au +lieu de se coucher, elle s'est mise à écrire sur son livre noir à +secret, où elle écrit toujours, je l'ai remarqué, lorsqu'il lui arrive +quelque chose d'extraordinaire.... Je lui ai dit qu'elle allait se +fatiguer encore; elle m'a répondu que non, que cela la calmerait au +contraire. Je l'ai quittée vers les quatre heures du matin. Voyant +encore de la lumière chez elle, je suis entrée doucement; elle écrivait +toujours. + +Ce que venait de dire la mulâtresse (elle mentait complètement à +l'endroit du livre noir et de l'_accablement_ de la princesse) était +pour M. de Brévannes d'un prix inestimable. Il se figura que sa +rencontre imprévue avait causé l'agitation, l'anxiété, les larmes de la +princesse. Il ignorait que madame de Hansfeld l'avait déjà vu au bal de +l'Opéra, il s'étonnait seulement qu'elle eût paru plus accablée +qu'irritée de cette rencontre. + +M. de Brévannes était non seulement opiniâtre et égoïste, il était +singulièrement vain; malgré la froideur, l'éloignement que madame de +Hansfeld lui avait témoignés en Italie, il n'avait jamais désespéré de +s'en faire aimer. Son duel funeste, en le forçant de la quitter, n'avait +ni éteint son amour, ni ruiné ses espérances, et bien souvent il s'était +dit que, sans sa fuite, devenue nécessaire par la rigueur des lois +italiennes, il serait parvenu à intéresser Paula Monti par la violence, +les excès même de son amour pour elle... et à lui faire oublier le nom +de Raphaël, qui, après tout, l'avait provoqué. + +La vanité est au moins aussi aveugle que l'amour.... M. de Brévannes +était aussi vaniteux qu'amoureux; on concevra donc qu'il eût une lueur +d'espoir en apprenant que la princesse avait été plus accablée +qu'irritée à son aspect.... Ce qui lui donnait encore beaucoup à penser +était cette circonstance: + +Paula avait, ensuite de cette rencontre, longuement écrit dans un livre +auquel elle confiait ses plus secrètes pensées.... + +Il s'agissait évidemment et de la mort de Raphaël et des circonstances +qui l'avaient amenée.... Donc il devait être question de lui, de +Brévannes. + +Posséder ce livre, y surprendre les pensées les plus intimes de madame +de Hansfeld, tel fut dès lors l'unique désir de M. de Brévannes; mais +plus la satisfaction de ce désir était importante pour lui, plus il +devait craindre d'en compromettre la réussite; il crut donc prudent et +habile d'avoir l'air de n'attacher aucune importance à la révélation +qu'Iris avait paru lui faire avec la naïveté d'un enfant. + +La mulâtresse, surprise de son silence, lui dit: + +--Eh bien! monsieur, à quoi songez-vous donc? + +--A vous, Iris.... Encore une distraction.... + +--Comment, monsieur, malgré vos promesses?... Et moi qui réponds à +toutes vos questions, moi qui vous en dis plus que je ne le devrais... +vous ne m'avez pas écoutée.... + +--Si... très bien, mais vous le voyez, Iris, les questions que je vous +adresse sur la princesse sont bien simples, elles ne la compromettront +en rien si vous y répondez; je ne puis encore vous dire quel en est le +but.... Bientôt peut-être je vous demanderai davantage; mais alors +j'aurai, je l'espère, fait assez de progrès dans votre confiance pour +que vous ayez toute foi en moi. + +--Je ne devrais pas consentir à vous revoir, monsieur... à quoi bon? Je +le vois, je ne suis là qu'un moyen de correspondance entre vous et la +princesse.... Mais pourquoi me plaindre? les malheureux n'ont-ils pas +toujours été sacrifiés... aux heureux... aux grands de ce monde? + +L'imperceptible accent d'amertume avec lequel Iris sembla prononcer ces +derniers mots fit tressaillir M. de Brévannes; une idée nouvelle lui +vint à l'esprit. + +Peut-être la fille de compagnie était-elle jalouse de sa maîtresse, et +mécontente de sa position, quoi de plus naturel? + +Les gens de l'espèce de M. de Brévannes, si rusés qu'ils soient, sont +presque toujours dupes de leur funeste dédain pour l'espèce humaine, et +de leur propension à croire surtout aux mauvais sentiments. Au lieu de +supposer, selon toute probabilité, que la mulâtresse était dévouée à sa +maîtresse, et de se tenir prudemment sur la réserve, il suffit à M. de +Brévannes, non pas même d'un mot, mais d'une seule inflexion de voix, +pour croire Iris envieuse de madame de Hansfeld et peut-être même +hostile à sa maîtresse. + +Il était d'autant plus porté à admettre cette hypothèse qu'elle servait +parfaitement ses projets. Il eût été pour lui d'une haute importance +d'avoir chez madame de Hansfeld un être à sa dévotion qui ne fût retenu +par aucun lien de reconnaissance, par aucun scrupule de dévoûment. +Voulant pourtant s'assurer de la réalité de son soupçon, il dit à Iris +d'un ton affectueux de tendre intérêt: + +--Vous êtes heureuse? très heureuse auprès de la princesse... n'est-ce +pas? + +La jeune fille comprit la portée de cette question, qu'elle avait très +habilement amenée. Elle ne répondit pas d'abord, elle soupira, puis +après un silence de quelques secondes, elle dit: + +--Oui, oui, très heureuse; et quand bien même je ne le serais pas, à +quoi bon me plaindre?... + +Puis, dégageant brusquement son bras de celui de M. de Brévannes, elle +courut vers la petite porte du jardin, restée entr'ouverte. + +Étonné de cette fuite soudaine, M. de Brévannes la suivit en disant: + +--Mais au moins je vous reverrai?... + +--Je ne sais, répondit-elle. + +--Mais quand cela? après demain? à la même heure? + +--Peut-être... et encore... non, non, plus jamais, je suis déjà assez +malheureuse. + +Et la porte du jardin se referma sur M. de Brévannes. + +Celui-ci revint chez lui, on ne peut plus satisfait de sa première +entrevue avec Iris.... + +Iris, non moins satisfaite, alla rejoindre madame de Hansfeld, et lui +rendre compte de son entrevue avec M. de Brévannes. + +La jeune fille se réservait, néanmoins, de supprimer certains détails se +rapportant à un projet infernal récemment éclos dans sa pensée. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XXII. + +RENCONTRE. + + +Quelques jours après l'entrevue d'Iris et de M. de Brévannes, au moment +où quatre heures venaient de sonner à l'église de Saint-Louis, un +brouillard, rendu plus intense par le voisinage des deux bras de la +Seine qui baignent l'île Saint-Louis, se répandit sur ce quartier +solitaire. + +Environ à la hauteur de l'ancien hôtel de Bretonvilliers alors en +démolition, le quai d'Orléans, n'étant pas encore revêtu d'un parapet, +formait un talus très escarpé, qui, à cet endroit, encaissait la +rivière. + +Un homme enveloppé d'un manteau se promenait lentement sur cette berge, +s'arrêtant quelquefois pour regarder le rapide courant de la Seine, +gonflée par les pluies d'hiver. Ce quartier, toujours si désert, était +plongé dans un morne silence; la brume s'épaississait de plus en plus, +cachait presque entièrement l'autre rive du fleuve, et, voilant à demi +les bâtiments abattus de l'hôtel Bretonvilliers, leur donnait une +apparence presque grandiose. Ces hautes murailles, en partie détruites, +çà et là découpées à jour par de larges baies vides de fenêtres, +dessinant leurs masses noircies par le temps sur le ciel gris, +ressemblaient à des ruines imposantes. + +L'homme dont nous parlons contemplait avec tristesse l'aspect +mélancolique de ce quartier. La tête baissée sur sa poitrine, il +marchait lentement le long du talus, s'arrêtant de temps à autre pour +écouter le murmure des eaux sur la grève, ou pour regarder d'un oeil +fixe le courant du fleuve. + +Il fut tiré de sa rêverie par un bruit de pas; il leva la tête, et vit +s'approcher un homme de grande stature, portant une longue barbe +blanche, et marchant d'un pas ferme, quoiqu'il parût de temps à autre +tâter le terrain avec sa canne. + +Le brouillard était devenu très épais: ce vieillard (le lecteur a déjà +reconnu Pierre Raimond), dont la vue était faible et incertaine, au lieu +de suivre la ligne du quai, avait beaucoup dévié à droite, et s'avançait +directement vers l'homme au manteau, qu'il n'apercevait pas. + +Ce dernier, placé sur le bord du talus, se dérangea machinalement pour +le laisser passer. + +Pierre Raimond atteignit le sommet de la berge, perdit l'équilibre, +roula sur la pente de l'escarpement, et disparut dans le fleuve en +étendant les bras et en poussant un cri affreux. + +Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. + +Se débarrasser de son manteau, se précipiter dans la Seine, et plonger +pour arracher ce malheureux à la mort, tel fut le premier mouvement du +prince de Hansfeld, car c'était lui qui se promenait sur ce quai désert, +voisin, comme on le sait, de l'hôtel Lambert. + +Frêle, débile, mais d'une organisation très nerveuse, Arnold de Hansfeld +pouvait, par une violente surexcitation, trouver dans son énergie une +force passagère; après des efforts inouïs, il parvint à saisir Pierre +Raimond. + +Le courant était si rapide que, pendant le peu d'instants que dura ce +_sauvetage_ inespéré, les deux hommes se trouvèrent entraînés bien loin +du talus, et heureusement vers un endroit du rivage très plane, très +accessible, car les forces de M. de Hansfeld étaient à bout. + +Dans ce danger, Pierre Raimond, conservant tout son sang-froid, facilita +les efforts de son sauveur au lieu de les paralyser, ainsi que cela +arrive quelquefois dans ces luttes désespérées contre la mort. + +Lorsque M. de Hansfeld et Pierre Raimond furent en sûreté sur la grève, +le vieux graveur eut, pour ainsi dire, à sauver à son tour son sauveur; +à la force factice, fébrile du prince succéda un anéantissement complet. + +La nuit approchait, le crépuscule rendait la brume encore plus sombre; +en vain Pierre Raimond appela du secours, le bruit du vent et des +grandes eaux couvrit sa voix; vains appels d'ailleurs, il ne passait +presque personne sur ces quais solitaires. + +M. de Hansfeld tremblait convulsivement; frêle et chétif, il lui avait +fallu être deux fois courageux pour s'exposer à un si grand péril avec +si peu de forces pour le surmonter. Le vieux graveur, encore robuste +pour son âge, prit Arnold entre ses bras comme on prendrait un enfant, +remonta la grève en marchant avec précaution, et atteignit un escalier +qui conduisait au quai. + +Pierre Raimond se trouva en face de sa maison, située à l'angle de la +rue Poultier et du quai d'Anjou. + +Aidé de son portier, le père de Berthe transporta M. de Hansfeld dans +son appartement, et malgré son culte pour la chambre de sa fille, il l'y +établit devant un bon feu. + +M. de Hansfeld commençait à reprendre connaissance; il regardait autour +de lui avec étonnement. + +--Monsieur, je vous dois la vie... vous m'avez sauvé au risque de périr +mille fois.... Les termes me manquent pour vous dire ma +reconnaissance--s'écria le graveur. + +--Où suis-je!... Qui êtes-vous, monsieur?--dit Arnold de Hansfeld en +cherchant à rassembler ses idées. + +--Remettez-vous, monsieur... voici ce qui est arrivé... Tout à l'heure, +trompé par le brouillard et par la faiblesse de ma vue, j'ai dévié de +mon chemin; je me suis trouvé, sans m'en apercevoir, sur le talus qui +encaisse la rivière devant les démolitions de l'hôtel Bretonvilliers; je +n'ai pu me retenir sur cette pente rapide, et je suis tombé à l'eau.... +Alors, n'écoutant que votre généreux dévouement.... + +--Je me souviens de tout maintenant--dit le prince.--Je me souviens même +que si mon premier mouvement a été de tâcher de vous arracher au péril +qui vous menaçait, ma première pensée a été de craindre que ma bonne +volonté vous fût fatale.... Je suis si faible qu'il vous a peut-être +fallu vous défendre de mes maladroits efforts, et me sauver moi-même +après vous être sauvé--dit M. de Hansfeld en souriant. + +--Non, non, monsieur, rassurez-vous; comme les coeurs braves et +généreux, vous avez été fort... tant qu'il vous a fallu être fort pour +m'arracher à une mort certaine.... Sauvé par vous, j'ai dû à mon tour +venir en aide à votre faiblesse, car vous avez plus de courage que de +force.... Je vous ai transporté ici, chez moi, Pierre Raimond, graveur. + +M. de Hansfeld allait sans doute se nommer à son tour, lorsque la porte +de la chambre s'ouvrit. Pierre Raimond se retourna; Berthe, pâle, les +yeux noyés de larmes, les traits bouleversés, se jeta dans ses bras en +s'écriant: + +--Mon père, je n'ai plus de refuge que chez toi!... + +Berthe s'était, en entrant, si brusquement précipitée dans les bras de +son père, qui, retourné vers elle, lui cachait complètement M. de +Hansfeld, qu'elle n'avait pas aperçu ce dernier. + +--Il m'a chassée... chassée de chez lui,--murmura Berthe d'une voix +entrecoupée de sanglots en tenant son père étroitement embrassé. + +--Mon enfant, nous ne sommes pas seuls--dit tout bas le vieillard. + +M. de Hansfeld avait tressailli de joie et de surprise à la vue de +Berthe.... Il retrouvait en elle la jeune femme qui avait fait sur lui +une si profonde impression à la Comédie-Française... impression qui +s'était changée en une sorte d'amour vague, romanesque, idéal. + +On se souvient que la loge du prince était si obscure que madame de +Brévannes, malgré sa curiosité, n'avait pu l'apercevoir. + +A ces mots de Pierre Raimond: «Nous ne sommes pas seuls,» Berthe, +rougissant de confusion, fit un pas vers la porte. + +Mais Pierre Raimond prit sa fille par la main, et lui montrant M. de +Hansfeld: + +--Ma fille... mon sauveur. + +--Que dites-vous, mon père? + +--Tout à l'heure, perdu au milieu du brouillard, me trompant de chemin, +je suis tombé dans la rivière. + +--Grand Dieu! + +Et Berthe se précipita dans les bras du vieux graveur, le serra +fortement contre son coeur, puis le regarda avec anxiété. + +--Monsieur se trouvait par hasard sur le quai--reprit Pierre Raimond--il +m'a sauvé... Mais ses forces s'étaient épuisées dans la lutte, je l'ai +transporté ici.... + +--Ah! monsieur--s'écria Berthe--vous m'avez rendu mon père, alors que je +n'ai peut-être jamais eu plus besoin de sa tendresse... et de sa +protection!... Hélas! nous ne pouvons rien pour vous; mais Dieu se +chargera d'acquitter notre dette.... + +--Je suis trop payé, madame, en apprenant que j'ai rendu un père à sa +fille. + +--Mais au moins que nous sachions à qui nous devons tant--dit Pierre +Raimond. + +--Quel nom joindre à nos prières en priant Dieu de vous bénir?--ajouta +Berthe. + +--Je m'appelle Arnold.... Arnold Schneider--dit M. de Hansfeld en +rougissant et balbutiant un peu. + +Pierre Raimond attribua cet embarras à la modestie de son sauveur, et +reprit: + +--Mais où pourrai-je aller, monsieur, vous rendre grâce de m'avoir +conservé pour mon enfant? + +M. de Hansfeld rougit de nouveau; après un moment de silence il +répondit: + +--Si vous le permettez, monsieur, c'est moi qui viendrai quelquefois +m'informer de vous, et recevoir ainsi le prix de ce que vous appelez... +ma bonne action.... + +--Je n'insiste pas, monsieur--dit Pierre Raimond;--je conçois le +sentiment qui vous fait nous cacher votre demeure, peut-être même votre +vrai nom. Je respecterai votre réserve... seulement, soyez assez +généreux pour venir quelquefois à moi, puisque vous ne me permettez pas +d'aller à vous.... Promettez-le-moi... épargnez-moi jusqu'à l'apparence +de l'ingratitude. + +--Je vous le promets, monsieur.... Mais je me sens tout à fait remis à +cette heure; auriez-vous la bonté, si cela se peut, de me faire venir +une voiture?... je ne veux pas abuser plus longtemps de votre +hospitalité. + +Le portier étant resté dans la chambre du graveur, Berthe alla lui dire +d'amener un fiacre. + +Au bout de quelques instants, M. de Hansfeld sortit de la maison du +graveur. + +Pierre Raimond quitta ses vêtements mouillés, et revint trouver sa +fille. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XXIII. + +CHAGRINS. + + +En le voyant, Berthe se jeta de nouveau dans ses bras en s'écriant: + +--Maintenant je puis sans crainte me livrer à ma joie... tu es là, tu es +là.. et j'ai failli te perdre... toi... toi... pauvre père!... cela est +horrible.... Je suis si heureuse de te voir que je ne puis croire que tu +aies couru ce péril.... Non, non... quand je venais ici, quelque +pressentiment m'aurait appris qu'un grand danger te menaçait... car +enfin... ou n'est pas sur le point de perdre son père sans qu'un affreux +brisement de coeur vous en avertisse.... + +--Calme-toi, chère enfant, la Providence a eu pitié de nous. Aucun +pressentiment ne t'a avertie parce que sans doute je devais être +sauvé... Tu le vois--dit Pierre Raimond en souriant tristement--tu me +rends aussi superstitieux que toi... mais n'oublions jamais ce que nous +devons à ce généreux inconnu. + +--Oh! jamais... jamais je ne l'oublierai; mais je crains que ma +reconnaissance se confonde et se perde dans ma joie de te revoir, bon, +excellent père... maintenant je n'ai plus que toi au monde...--s'écria +Berthe en fondant en larmes. + +Pierre Raimond serra tendrement les mains de Berthe dans les siennes et +lui dit avec amertume: + +--Encore de nouveaux chagrins!... malheureuse enfant!... + +--Il ne m'aime plus!... je _lui_ suis à charge!... je lui suis +odieuse!...--dit Berthe en fondant en larmes. + +--Oh! mes prédictions!...--s'écria douloureusement le vieillard. + +--Mon père, ne m'accablez pas!... + +--Ce n'est pas un reproche, pauvre petite.... Hélas! c'est un cri de +satisfaction amère.... Mon amour pour toi ne m'avait pas trompé... Mais +qu'y a-t-il donc encore? + +--Vous le savez, depuis la pénible scène qui eut lieu ici le +surlendemain de notre arrivée, l'humeur de Charles s'est de plus en plus +aigrie, surtout à dater du jour où nous sommes allés aux Français. +Jusqu'alors au moins il avait gardé quelque mesure; il m'avait même +exprimé son regret de s'être montré un peu dur envers vous.... Mais à +partir de cette funeste représentation aux Français, je dis funeste, +parce que le lendemain ont commencé pour moi de nouveaux tourments.... + +--Et tu me les avais encore cachés? Lorsque tu es venue dimanche... +pourquoi ne m'as-tu rien dit? + +--Je craignais tant de vous affliger.... Mais à présent... mes forces +sont à bout. Si vous saviez, mon Dieu... si vous saviez.... + +--Courage... mon enfant... courage. Explique-toi... dis-moi tout.... + +--Eh bien, mon père... depuis cette représentation des Français, +l'humeur de mon mari déjà très irritable... est devenue sombre et +méchante. Je le voyais à peine... il sortait toute la journée et ne +revenait qu'à une heure avancée de la nuit. A l'heure du repas, il était +taciturne, préoccupé... deux ou trois fois il se leva de table avant la +fin du dîner et alla se renfermer chez lui. Si je l'interrogeais sur les +soucis qu'il paraissait avoir, il me répondait durement que cela ne me +regardait pas... depuis je ne hasardais plus un mot à ce sujet.... Ce +matin, pourtant... lui voyant l'air plus content que de coutume, je lui +dis: Vous me paraissez mieux aujourd'hui que les autres jours, +Charles.... Voilà tout... mon père, pas autre chose, je te le jure. + +--Pauvre enfant...--Continue. + +--Ses traits se rembrunirent aussitôt; il s'écria avec amertume:--A quoi +cela me sert-il d'être mieux? A quoi bon espérer... si j'ai quelque +chose à espérer... lorsque vous êtes là comme une chaîne à laquelle je +suis désormais et pour toujours attaché... Maudit, maudit soit le jour +où j'ai été assez faible pour vous épouser... pour donner, comme un sot, +dans le piége que vous et votre père m'avez tendu.... + +Le vieillard comprima un mouvement de colère, et reprit d'une voix +ferme:--Et puis ensuite... mon enfant.... + +--Ce reproche était si cruel, si blessant, si peu attendu, que je n'ai +su que répondre... j'ai pleuré. Il s'est levé violemment en +s'écriant:--_Quel supplice! oh! ma liberté! ma liberté_!... Mon Dieu... +je ne le gêne en rien.... Pourtant, tout ce que je lui demande, c'est de +me permettre de venir vous voir. + +--Oh! patience... patience...--s'écria le graveur d'une voix contenue. + +--Voyant qu'il me traitait ainsi--reprit Berthe--je m'écriai: Charles, +voulez-vous vous séparer de moi? si je vous suis à charge, dites-le.... + +--Eh bien! oui--me répondit-il en fureur--oui! vous m'êtes à charge; +oui, je vous hais... car vous m'avez contraint de faire le plus sot des +mariages..., et jamais je ne vous le pardonnerai...--Mais, mon Dieu--lui +dis-je--qu'ai-je fait, qu'avez-vous à me reprocher? + +--Oh! rien! vous êtes trop adroite pour cela.... Vous savez bien que si +vous me trompiez je vous tuerais, vous et votre complice. Ce n'est pas +la vertu qui vous retient dans le devoir, c'est la peur.... En disant, +ces mots, il est sorti violemment... et votre fille est venue vous +trouver, mon père... car elle n'a plus que vous au monde--s'écria Berthe +en fondant en larmes. + +--Cela devait être--dit Pierre Raimond;--ce coeur égoïste, ce caractère +orgueilleux et têtu devait te faire payer cher... bien cher un jour... +les sacrifices qu'il s'était imposés pour obtenir ta main... à tout +prix. Mais cela ne peut pas se passer ainsi.. tu comprends bien qu'il +faudra que j'empêche cet homme de torturer de la sorte mon enfant +chérie; tu t'es toujours admirablement conduite envers lui.... Il ne te +brisera pas comme un jouet de son caprice. + +--Mais que faire à cela? que faire? + +--Sois tranquille.... Dieu merci, j'ai encore de la force et de +l'énergie. + +--Oh! de grâce, pas de scènes violentes! + +--Pas de violence... mais de la fermeté. J'ai le bon droit et la raison +pour moi, je défends la cause de mon enfant... je suis tranquille. Mais +d'abord, il me faut quitter ce logis.... Heureusement j'ai vécu assez +économiquement avec ce que tu m'as forcé d'accepter pour avoir mis une +petite somme de côté... Jointe à la vente de ce modeste mobilier... elle +assurera mon entrée à Sainte-Périne. + +--Oh! mon père.... Jamais... jamais.... + +--Berthe... mon enfant..., tu sais ce que je pense au sujet de ces +asiles dus et ouverts à l'infortune honnête; et d'ailleurs, voyons, +crois-tu que dans notre position je puisse avoir la moindre obligation à +ton mari? + +--Non, sans doute.... Oh! jamais.... Après ses durs et humiliants +reproches. + +--Eh bien donc!... que faire? comment vivre? + +--Ecoute, mon bon père.... Depuis la scène pénible qui a eu lieu ici... +il y a quelques jours, lorsque mon mari a osé vous reprocher le secours +qu'il vous accordait..., j'ai bien réfléchi à votre position, et j'ai, +je crois, trouvé un bon moyen de l'améliorer... si vous voulez toutefois +me seconder. + +--Parle... parle. + +--Hélas! je suis aussi pauvre que vous, mais il me reste, Dieu merci, le +talent que vous m'avez donné... Autrefois, il nous aida à vivre.... +Depuis mon mariage, il a été ma consolation pendant de cruels moments de +chagrins.... Il sera aujourd'hui notre ressource. + +--Chère enfant... que veux-tu dire? + +--Charles me laisse libre de vous consacrer les matinées du jeudi et du +dimanche de chaque semaine.... Qui m'empêche ces jours-là d'avoir ici, +comme autrefois, des écolières dans la chambre que vous m'avez +conservée? je prierai quelques-unes de mes anciennes élèves de m'en +chercher... et pour que l'amour-propre de mon mari n'en souffre pas, je +donnerai, s'il le faut, les leçons sous mon nom de fille.... De la +sorte, bon père, vous ne manquerez de rien, et.... + +Pierre Raimond interrompit Berthe en la prenant dans ses bras avec +attendrissement. + +--Pauvre chère enfant.... Non... je ne souffrirai pas que tu joignes les +préoccupations de l'étude, du travail, à tes autres chagrins.... + +--Oh! mon père, ce sera au contraire pour moi la plus charmante des +consolations... voyons... me refuserez-vous le seul bonheur peut-être +dont je puisse jouir? + +--Non... eh bien, non... mon enfant bien-aimée... cette résolution est +noble, et belle... l'accepter... c'est l'apprécier ce qu'elle vaut.... + +--Vous consentez...--s'écria Berthe avec une joie indicible. + +--J'y consens... et cette nouvelle marque de l'élévation de ton coeur +m'impose plus que jamais le devoir d'exiger que ton mari te traite avec +les égards, les soins, le respect que tu mérites, et aussi vrai que je +m'appelle Pierre Raimond... non seulement je l'exigerai, mais je +l'obtiendrai. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XXIV. + +DÉCOUVERTE. + + +Madame de Hansfeld, continuant d'écrire à M. de Morville sous un nom +supposé, avait reçu plusieurs réponses. Un matin (quelques jours après +que M. de Hansfeld eut sauvé la vie du père de Berthe de Brévannes), +Iris, revenant du bureau de la poste restante, apporta une lettre à sa +maîtresse. + +Le coeur de la princesse battit de joie en reconnaissant l'écriture de +M. de Morville. + +Celle lettre était ainsi conçue: + +«Voilà la cinquième fois que j'écris à ma mystérieuse amie, ses +consolations me sont tellement douces et précieuses, elles me viennent +si bien en aide pour supporter la tristesse où me plonge un amour +malheureux, que je ne saurais trop la remercier de son tendre intérêt. +Il y a pour moi un charme singulier dans ces confidences à la fois si +vagues et si précises faites à une inconnue, qui apprécie l'état de mon +coeur avec une délicatesse infinie.... J'ai été frappé de ce que vous me +dites sur _le bonheur d'aimer même sans espoir, de même qu'on aime Dieu +pour Dieu, et de trouver dans la seule dévotion à l'objet adoré une pure +et ineffable félicité_. Vos pensées, à ce sujet, sont en tout si +semblables aux miennes... et cela dans leurs nuances les plus +insaisissables, qu'à force de m'en étonner, il m'est venu à l'esprit une +idée absurde, bizarre, folle.... Cette idée est que... mais non... je +n'oserai pas même vous l'écrire... du moins, avant de vous avoir avoué +une autre de mes croyances.. Je suis fermement convaincu que deux +personnes, passionnément éprises l'une de l'autre, doivent avoir sur +l'amour certaines idées absolument semblables.... Aussi, en conséquence +de toutes mes folles pensées, je suis assez fou pour conclure... que +vous pourriez bien être... la femme que j'aime... sans espoir, et qui, à +un bal de l'Opéra, m'a dit ces mots: _Faust_ et _Childe-Harold_... lors +d'une soirée que je n'oublierai de ma vie.» + +En lisant ce passage, madame de Hansfeld tressaillit et devint pourpre +de surprise, de bonheur et de confusion; elle continua de lire avec un +violent battement de coeur. + +«Pardonnez-moi cet espoir insensé... Si je me trompe, ces mots seront +incompréhensibles pour vous; si je ne me trompe pas, il peut néanmoins +vous convenir que je _n'aie pas deviné_, alors vous me répondrez que je +suis dans l'erreur, et notre correspondance continuera comme par le +passé. + +«Maintenant, par quel pressentiment, par quel instinct ai-je été amené +à croire que ces lettres m'étaient écrites par vous? Je l'ignore.... +Sans doute la présence de l'être aimé se manifeste en tout et partout, +même malgré le mystère qui semble le plus impénétrable. Si l'on +distingue entre mille voix... une voix adorée, pourquoi ne +reconnaîtrait-on pas de même l'esprit, la pensée de la femme que l'on +chérit? Si je ne me suis pas trompé... ce phénomène s'expliquerait plus +encore par la sincérité que par la sagacité de mon amour. Alors... je +vous en supplie, ne me refusez pas la seule consolation qui me reste... +j'allais presque dire qui nous reste. Songez à tout le bonheur que nous +pouvons encore espérer de cette correspondance... et puis quelle +confiance absolue, aveugle, doit nous donner l'un pour l'autre mon +étrange découverte! Ne prouverait-elle pas autant en faveur de votre +amour que du mien? Vous ne m'avez pas écrit un mot qui pût vous déceler, +et pourtant je vous ai reconnue.... Oh! de grâce, répondez-moi! Oui, +nous pouvons être encore bien heureux, malgré la barrière +infranchissable qui nous sépare. Croyant n'être pas aimé de vous, je +vous fuyais obstinément, dans la crainte d'augmenter encore les chagrins +d'une passion déjà si malheureuse; mais si vous la partagiez... pourquoi +me refuseriez-vous le bonheur de vous rencontrer souvent... tout en +restant, aux yeux du monde, étrangers l'un à l'autre? J'ai juré... non +de ne plus vous aimer, cela m'était impossible; mais j'ai juré, lors +même que vous répondriez à mon amour, de ne jamais porter atteinte à la +sainteté de vos devoirs, et de ne jamais me présenter chez vous. En +restant fidèle, comme je le dois, à ce serment, quels seraient nos +torts? qu'aurions-nous à redouter? N'êtes-vous pas liée par votre amour +comme je le suis par ma parole... parole dont je ne serais délié que le +jour où je _pourrais aspirer à votre main_? + +«Mais à quoi bon entrer dans de pareils détails si mon coeur se +trompe... si vous n'êtes pas _vous_? Un mot encore... si j'ai deviné +juste, je vous le jure sur l'honneur, personne au monde ne m'a rien dit +qui put me faire soupçonner que vous m'écriviez.... Cette découverte est +un de ces miracles de l'amour, qui ne semblent impossibles qu'aux impies +et aux athées. + +«L. DE M.» + +A la lecture de cette lettre, Paula fut pour ainsi dire éblouie. Cette +preuve éclatante de divination dans l'amour la confondait et la +ravissait à la fois. Ne fallait-il pas aimer immensément pour arriver à +ce point de pénétration? + +Madame de Hansfeld croyait avec raison M. de Morville incapable d'un +mensonge; aussi elle se livrait en toute sécurité aux enchantements de +cette lettre, qu'elle relut plusieurs fois avec adoration. + +Involontairement la princesse ressentit une sorte de frisson à ce +passage où M. de Morville disait clairement qu'il ne serait délié de +son serment que si elle devenait veuve. + +Pour la première fois de sa vie, madame de Hansfeld eut une pensé qui +lui fit horreur, et qu'elle se reprocha comme un crime. + +Elle chercha, pour ainsi dire, un refuge dans les nobles sentiments que +devait lui inspirer l'amour de M. de Morville; comme lui, elle vit un +avenir de bonheur dans cet attachement pur et ignoré. Il échapperait au +moins à la grossière malignité du monde, et conserverait, caché dans +l'ombre, toute sa délicatesse, toute sa fleur, tout son parfum.... + +Écrire souvent à M. de Morville, l'apercevoir quelquefois, se savoir +aimée de lui... lui répéter sans cesse qu'elle l'aimait... n'avoir +jamais à rougir de cette affection si passionnément partagée... quelles +brillantes, quelles radieuses espérances! + +Un léger frappement qu'elle entendit à sa porte rappela madame de +Hansfeld à elle-même. Elle serra la lettre de M. de Morville dans un +meuble à secret, et dit: + +--Entrez. + +La porte s'ouvrit, le prince de Hansfeld entra chez sa femme. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE XXV. + +DOULEUR. + + +La physionomie du prince était froide et hautaine. On aurait +difficilement cru que ses traits fins, mélancoliques et d'une +délicatesse toute juvénile, pussent se prêter à cette expression de +dureté glaciale. + +La princesse regarda son mari avec autant de surprise que d'inquiétude. +Jamais elle ne lui avait vu un pareil visage. Arnold était pâle et vêtu +de noir. + +Voulant dissimuler son embarras, Paula lui dit: + +--Êtes-vous dans l'intention de sortir ce soir... Arnold? + +--Non, madame... je vous prie de m'accorder quelques moments.... + +--Je vous écoute. + +--J'ai décidé que nous quitterions cet hôtel.... + +--Comme il vous plaira, monsieur; seulement, après les dépenses toutes +récentes que vous y avez faites.... + +--Cela me regarde. + +--Je n'ai plus la moindre objection à élever. Je vous avouerai même +franchement... que je suis fort contente d'abandonner ce quartier désert +où vous aviez absolument voulu habiter. + +--Je suis si bizarre, si original.... Mais voici qui vous paraîtra, +madame, plus original et plus bizarre encore... nous quitterons cet +hôtel après-demain. + +--Et où irons-nous loger, monsieur? + +--Vous partirez pour l'Allemagne. + +--Vous dites, monsieur? + +--Que vous partirez pour l'Allemagne. + +--C'est une plaisanterie, sans doute? + +--Je n'ai guère l'habitude de plaisanter. + +--En ce cas, monsieur, puis-je savoir pour quel motif vous quittez si +brusquement Paris au milieu de l'hiver? + +--Je ne quitte pas Paris... madame... mais _vous_, vous quitterez Paris +après-demain.... Dans un mois, j'irai probablement vous rejoindre.... Je +l'ai résolu... cela sera. + +Madame de Hansfeld regardait le prince avec stupeur. Souvent il s'était +montré courroucé, violent; mais au milieu de ces emportements dont Paula +cherchait en vain la cause, il y avait des élans de passion, des cris de +désespoir dont elle était aussi apitoyée que blessée; jamais de sa vie +le prince ne lui avait parlé de ce ton froid, dur et tranchant. Elle +répondit donc avec une sorte de crainte causée par la surprise: + +--J'espère, monsieur, que vous n'insisterez pas sur ce projet de voyage, +lorsque vous saurez qu'il me serait extrêmement désagréable de quitter +Paris en ce moment. + +--Vous vous trompez, madame... vous partirez.. + +--Monsieur.... + +--Madame... après-demain vous partirez. + +--Je ne partirai pas.... + +--Vraiment? + +--D'ailleurs, je suis bien folle de prendre au sérieux ce que vous me +dites.... Quelquefois vos idées sont tellement... bizarres, vos caprices +si étranges, vos volontés si éphémères, qu'il y a de l'enfantillage à +moi de m'inquiéter de cette nouvelle fantaisie. + +--Peu m'importe, madame, que vous vous inquiétiez, pourvu que prévenue +vous obéissiez. + +--Obéir... le mot est un peu dur... monsieur.... + +--Il est juste. + +--Ainsi, monsieur... c'est un ordre? + +--Un ordre. + +--Si j'étais capable de m'y soumettre, avouez au moins qu'il serait bien +tyrannique.... + +--Je serais très indulgent. + +--Indulgent!... Et qu'avez-vous à me reprocher, monsieur? N'est-ce pas +moi... qui ai mille fois été indulgente de supporter vos emportements, +de les soigneusement cacher à tout le monde.... Ne m'avez-vous pas cent +fois répété que, bien que nous vécussions sous le même toit... j'étais +libre de mes actions.... Il est vrai que bientôt après vous veniez tout +éploré renier vos paroles. Encore une fois, monsieur, tenez, j'ai tort +de vous répondre.... Je suis sans doute à cette heure, et comme vous, +dupe d'une aberration de votre esprit. + +--Je suis fou, n'est-ce pas, ainsi que mes bizarreries semblent le faire +croire? Oh! il n'a pas tenu à vous que ces apparences, dont vous étiez +la seule cause, que j'affectais par compassion pour vous (vous ne +méritez pas que je vous explique le sens de ces paroles); il n'a pas +tenu à vous, dis-je, que ces apparences ne devinssent une réalité... +Mais je croyais au moins qu'éclairée par ces alternatives de passion et +d'horreur.... + +--D'horreur!--s'écria la princesse. + +--D'horreur--reprit froidement le prince;--je croyais que vous auriez +compris l'énormité de vos forfaits et l'opiniâtreté de ma passion qui +leur survivait.... Mais non!... pas même cela.... Heureusement pour moi, +à cette heure la passion est morte; votre dernier trait l'a tuée.... +Mais l'horreur survit... l'horreur, entendez-vous bien? + +--Je vous entends, mon Dieu... mais je ne vous comprends pas. + +--Mais je vous ai aimée, vous portez mon nom... cet abominable secret +restera donc enseveli entre vous et moi. Ainsi donc, partez... au nom du +ciel, partez... et remerciez-moi à genoux d'être aussi clément que je +le suis. + +Madame de Hansfeld regardait son mari avec épouvante; elle n'avait à se +reprocher que son amour pour M. de Morville, et cet amour ne méritait +pas les reproches affreux dont l'accablait le prince. Celui-ci pourtant +semblait plein de raison; il n'y avait rien d'égaré dans son regard, +d'altéré dans son accent. Voulant voir s'il ferait allusion à l'amour +qu'elle ressentait pour M. de Morville, amour que, par un hasard +inexplicable, M. de Hansfeld avait peut-être pénétré, elle lui dit: + +--Lorsque je vous ai épousé, monsieur, je vous l'ai dit loyalement... +mon coeur n'était pas libre... j'ai aimé, passionnément aimé... Ce que +je vous disais alors, à cette heure je vous le répète.... Je ne vous +aime pas d'amour; mais devant Dieu qui m'entend, jamais je ne vous ai +été infidèle.... + +--M'être infidèle!--s'écria le prince--ce serait une action louable +auprès des crimes que vous avez commis. + +--Moi!--s'écria Paula en joignant les mains avec force--mais c'est une +calomnie aussi infâme qu'absurde.... + +--Comment... vous oserez nier qu'hier soir.... Oh! non, jamais!--s'écria +le prince en frémissant;--jamais machination plus infernale n'est entrée +dans une tête humaine. J'ai frissonné d'épouvante autant que de +surprise.... Et vous n'êtes pas à genoux... devant moi, les mains +suppliantes.... Et vous êtes là, froide, méprisante.... Mais vous ne +savez donc pas qu'il y a des juges et un échafaud, madame! + +Paula, cette fois, trembla. + +Jusqu'alors elle n'avait souffert des bizarreries de M. de Hansfeld que +dans ses accès de colère ou plutôt de douleur désespérée. Il lui avait +fait de vagues reproches, presque toujours suspendus par des réticences; +mais jamais il n'avait formulé contre elle une accusation aussi précise, +aussi terrible. + +La princesse crut sincèrement que la raison d'Arnold était égarée. +Celui-ci prit la stupeur de la princesse pour un aveu tacite, et lui dit +d'une voix plus calme, mais avec une indignation profonde et concentrée: + +--Vous voyez bien qu'il faut que vous partiez, madame, non par égard +pour vous, mais par égard pour mon nom.... Je serai censé vous +accompagner. Je passe pour fou--ajouta-t-il avec un sourire amer--on ne +s'étonnera pas de mon départ précipité. Je resterai ici sous un nom +emprunté. Excepté madame de Lormoy et un homme de ses amis qui est venu +dans sa loge, personne ne me connaît; cette fable sera donc facilement +admise.... D'ailleurs, je fréquenterai peu le monde; et dans un mois ou +deux, avant peut-être, je quitterai Paris pour aller vous rejoindre en +Bohème, où vous vous rendrez sous la conduite de Frantz, qui a mes +ordres.... Alors je vous dirai mes volontés, sinon je vous les écrirai. +Ce soir, vous irez à l'Opéra; on répandra le bruit de mon départ +subit.... Ce sera une bizarrerie de plus; vous pourrez l'attribuer à +l'aberration de mon caractère... on y croira sans peine. Vous partirez +dans une voiture fermée; tous mes gens vous suivront; on croira +facilement que je vous ai accompagnée. Un mot encore. Le mépris et +l'exécration que vous m'inspirez sont tels, que je tiens à vous bien +persuader que c'est non par clémence, mais par respect pour mon nom que +je ne dévoile pas ici tous vos crimes.... Mais prenez bien garde; à la +moindre hésitation de votre part à m'obéir, soit ici, soit ailleurs, je +surmonte ce dégoût, et je vous abandonne à la vengeance divine et +humaine. + +Et le prince sortit. + +Madame de Hansfeld l'avait écouté sans l'interrompre, se disant qu'il +fallait toujours se garder de contrarier les fous. + +Iris entra d'un air effrayé: + +--Ah! marraine... quel malheur!--s'écria-t-elle. + +--Qu'as-tu?... + +--D'après vos ordres, je suis allée au troisième rendez-vous que m'a +donné Charles de Brévannes.... + +--Eh bien! + +--Je lui ai dit que vous ne vouliez pas consentir à le voir.... + +--Ensuite! + +--Il s'est écrié les yeux brillants de fureur: + +«Dis à ta maîtresse que je suis là... que si elle ne me donne pas un +rendez-vous prochain où tu assisteras... j'y consens... ce soir je +répands partout l'histoire de Raphaël Monti... ta maîtresse me +comprendra...» + +--Il a dit cela... il a dit cela?... + +--Et il a ajouté: «Elle doit savoir que je puis la perdre, et je la +perdrai.» + +--Malheur!... malheur à moi! Et M. de Morville?... Que pensera-t-il de +moi?... Il croira ces calomnies... le malheureux Raphaël y a bien cru! + +--Vous lui indiquerez un rendez-vous dans un endroit retiré... Le +Luxembourg, m'a-t-il dit, ou le Jardin-des-Plantes.... Vous y viendrez +avec moi... et il s'y trouvera.... Sinon... il parlera. Que faire?... +que faire?... Ce méchant homme est capable de tout.... + +Après quelques moments de réflexion, Paula dit à Iris d'une voix ferme: + +--Donnez-moi... du papier... une plume.... + +--Que voulez-vous faire? + +--Donner à M. de Brévannes un rendez-vous où tu viendras. + +--Y pensez-vous, marraine: écrire... laisser une lettre de vous entre +les mains de cet homme? Quelle imprudence!... Mais.... Il ne connaît pas +votre écriture? + +--Non.... + +--Si j'écrivais pour vous. + +--Tu as raison... écris.... + +_Après-demain, à dix heures, au Jardin-des-Plantes_... _sous le cèdre du +labyrinthe_.... + +--As-tu écrit? + +--Oui, marraine. + +--Signe... _Paula Monti_. + +--Et s'il veut abuser de ce billet, dit Iris après avoir signé, il sera +dupe de sa propre infamie.... + +--Quand lui remettras-tu cette lettre? + +--A l'instant.... Il attend votre réponse à la petite porte du quai +d'Anjou. + +--Va vite et reviens.... + +--Et j'aurai bien des choses à vous dire que j'apprends à l'instant. + +--Qu'est-ce? + +--Depuis huit jours... le prince est allé quatre fois chez un vieil +homme, nommé Pierre Raimond, qui demeure ici près.... + +--Et qu'importe! + +--Mais Pierre Raimond est le père de Berthe de Brévannes, que vous +trouvez si jolie. + +--Que dis-tu? + +--Et c'est chez Pierre Raimond que Berthe a deux fois rencontré le +prince.... + +--Lui... lui? + +--Sous un faux nom... sous celui d'Arnold Schneider.... + +--Ah! maintenant... je comprends tout--s'écria la princesse en mettant +ses deux mains sur son front. + +--Quoi donc, marraine? + +--Tu le sauras plus tard... laisse-moi. + +Iris sortit. + +Quelques minutes après, trompé par les perfides paroles d'Iris, M. de +Brévannes, ivre d'une espérance insensée, couvrait de baisers passionnés +le billet qu'il croyait avoir été écrit par la princesse de Hansfeld. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + + + +TABLE DES CHAPITRES. + + +CHAPITRE I. + +I. Le bal de l'Opéra + +II. Une intrigue + +III. Le domino + +IV. Paula Monti + +V. L'aveu + +VI. M. de Brévannes + +VII. Madame de Brévannes + +VIII. Le retour + +IX. Le récit + +X. Le prince de Hansfeld + +XI. Le père et la fille + +XII. Le beau-père et le gendre + +XIII. Une première représentation + +XIV. Premières loges, n° 7 + +XV. Loge de première, n° 29 + +XVI. Les stalles d'amis + +XVII. Entr'actes. Loge n° 7 + +XVIII. La sortie + +XIX. La poste restante + +XX. L'émissaire + +XXI. L'entretien + +XXII. Rencontre + +XXIII. Chagrins + +XXIV. Découverte + +XXV. Douleur + +FIN DE LA TABLE. + + + * * * * * + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome I, by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME I *** + +***** This file should be named 16875-8.txt or 16875-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/7/16875/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/16875-8.zip b/16875-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..df9af1a --- /dev/null +++ b/16875-8.zip diff --git a/16875-h.zip b/16875-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d110618 --- /dev/null +++ b/16875-h.zip diff --git a/16875-h/16875-h.htm b/16875-h/16875-h.htm new file mode 100644 index 0000000..bb83c6e --- /dev/null +++ b/16875-h/16875-h.htm @@ -0,0 +1,7240 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Paula Monti ou L'Hotel Lambert, by Eugène Sue. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + P {text-indent: 2% } + P.noindent {text-indent: 0% } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome I, by Eugène Sue + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Paula Monti, Tome I + ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine + +Author: Eugène Sue + +Release Date: October 14, 2005 [EBook #16875] +[Last updated on Novevember 4, 2007] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME I *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<hr style="width: 45%;" /> + +<h1><big>PAULA MONTI<br /> +OU<br /> +L'HOTEL LAMBERT</big></h1> +<hr style="width: 45%;" /> + +<h3>HISTOIRE CONTEMPORAINE</h3> + +<h3>PAR</h3> + +<h1>EUGÈNE SÜE.</h1> +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>TOME PREMIER.</h3> +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>PARIS</h3> + +<h3>PAULIN, ÉDITEUR</h3> + +<h3>RUE RICHELIEU, 60.</h3> + +<h3>1845</h3> + +<h3>IMPRIMERIE DE GUSTAVE CRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.</h3> +<hr style="width: 65%;" /> + +<table summary="CHAPITRES"><tr><td> +<b><big>CHAPITRES:</big></b><br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_PREMIER"><b>I. Le bal de l'Opéra</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_II"><b>II. Une intrigue</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_III"><b>III. Le domino</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IV"><b>IV. Paula Monti</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_V"><b>V. L'aveu</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VI"><b>VI. M. de Brévannes</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VII"><b>VII. Madame de Brévannes</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>VIII. Le retour</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IX"><b>IX. Le récit</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_X"><b>X. Le prince de Hansfeld</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XI"><b>XI. Le père et la fille</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XII"><b>XII. Le beau-père et le gendre</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIII"><b>XIII. Une première représentation</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIV"><b>XIV. Premières loges, n° 7</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XV"><b>XV. Loge de première, n° 29</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XVI"><b>XVI. Les stalles d'amis</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XVII"><b>XVII. Entr'actes. Loge n° 7</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XVIII"><b>XVIII. La sortie</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIX"><b>XIX. La poste restante</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XX"><b>XX. L'émissaire</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXI"><b>XXI. L'entretien</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXII"><b>XXII. encontre</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXIII"><b>XXIII. Chagrins</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXIV"><b>XXIV. Découverte</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XXV"><b>XXV. Douleur</b></a><br /> +</td></tr></table> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>PAULA MONTI.</h1> +<hr style="width: 5%;" /> +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<h3>LE BAL DE L'OPÉRA.</h3> + + +<p>En 1837, le bal de l'Opéra n'était pas encore tout à fait envahi par +cette cohue de danseurs frénétiques et échevelés, <i>chicards</i> et +<i>chicandards</i> (cela se dit ainsi), qui, de nos jours, ont presque +entièrement banni de ces réunions les anciennes traditions de +l'<i>intrigue</i> et ce ton de bonne compagnie qui n'ôtait rien au piquant +des aventures.</p> + +<p>Alors, comme aujourd'hui, les gens du monde se rassemblaient autour d'un +<i>grand coffre</i> placé dans le corridor des premières loges, entre les +deux portes du foyer de l'Opéra.</p> + +<p>Les privilégiés se faisaient un siège de ce coffre et le partageaient +souvent avec quelques dominos égrillards qui n'étaient pas toujours du +<i>monde</i>, mais qui le connaissaient assez par ouï-dire pour faire assaut +de médisance avec les plus médisants.</p> + +<p>Au dernier bal du mois de janvier 1837, vers deux heures du matin, un +assez grand nombre d'hommes se pressaient autour d'un domino féminin +assis sur le coffre dont nous avons parlé.</p> + +<p>De bruyants éclats de rire accueillaient les paroles de cette femme. +Elle ne manquait pas d'esprit; mais certaines expressions vulgaires et +le mode de <i>tutoiement</i> qu'elle employait prouvaient qu'elle +n'appartenait pas à la très bonne compagnie, quoiqu'elle parût +parfaitement instruite de ce qui se passait dans la société la plus +choisie, la plus exclusive.</p> + +<p>On riait encore d'une des dernières saillies de ce domino, lorsque, +avisant un jeune homme qui traversait le corridor d'un air affairé pour +entrer dans le foyer, cette femme lui dit:</p> + +<p>—Bonsoir, Fierval... où vas-tu donc? Tu parais bien occupé; est-ce que +tu cherches la belle princesse de Hansfeld, à qui tu fais une cour si +assidue? Tu perdras ton temps, je t'en préviens; elle n'est pas femme à +aller au bal de l'Opéra.... C'est une rude vertu; vous vous brûlerez +tous à la chandelle, beaux papillons!</p> + +<p>M. de Fierval s'arrêta et répondit en sonnant:</p> + +<p>—Beau masque, j'admire en effet beaucoup madame la princesse de +Hansfeld; mais j'ai trop peu de mérite pour prétendre le moins du monde +à être distingué par elle.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! quel ton formaliste et respectueux! on dirait que tu +espères être entendu par la princesse!</p> + +<p>—Je n'ai jamais parlé de madame de Hansfeld qu'avec le respect qu'elle +inspire à tout le monde—dit M. de Fierval.</p> + +<p>—Tu crois peut-être que la princesse... c'est moi?</p> + +<p>—Il faudrait pour cela, beau masque, que vous eussiez au moins sa +taille, et il s'en faut de beaucoup.</p> + +<p>—Madame de Hansfeld au bal de l'Opéra?—dit un des hommes du groupe qui +entourait le domino—le fait est que ce serait curieux.</p> + +<p>—Pourquoi donc?—demanda le domino.</p> + +<p>—Elle demeure trop loin... hôtel Lambert... en face de l'île Louviers. +Autant venir de Londres.</p> + +<p>—Cette plaisanterie sur les quartiers perdus est bien usée...—reprit +le domino.—Ce qui est vrai, c'est que madame de Hansfeld est trop prude +pour commettre une telle légèreté, elle que l'on voit chaque jour à +l'église....</p> + +<p>—Mais le bal de l'Opéra n'a été inventé que pour favoriser, au moins +une fois par an, les légèretés des prudes—dit un nouvel arrivant, qui +s'était mêlé au cercle sans qu'on le remarquât.</p> + +<p>Ce personnage fut accueilli par de grandes exclamations de surprise.</p> + +<p>—Eh! c'est Brévannes; d'où sors-tu donc?</p> + +<p>—Il arrive sans doute de Lorraine.</p> + +<p>—Te voilà, mauvais sujet?</p> + +<p>—Sa première visite est pour le bal de l'Opéra, c'est de règle.</p> + +<p>—Il vient revoir ses anciennes mauvaises connaissances.</p> + +<p>—Ou en faire de nouvelles.</p> + +<p>—Il est allé se mettre au vert dans ses terres.</p> + +<p>—Comme ça lui a profité!</p> + +<p>—On ne le reconnaîtra plus au foyer de la danse.</p> + +<p>—Je parie qu'il a laissé sa femme à la campagne, afin de mener plus à +son aise la vie de garçon.</p> + +<p>—Voilà toujours comme finissent les mariages d'inclination.</p> + +<p>—Nous avons arrangé un souper pour ce soir... Brévannes.</p> + +<p>—Tu y viendras, ça te remettra au fait de Paris.</p> + +<p>M. de Brévannes était un homme de trente-cinq ans environ, d'un teint +fort brun, presque olivâtre; sa figure, assez régulière, avait une rare +expression d'énergie. Ses cheveux, ses sourcils et sa barbe très noirs +lui donnaient l'air dur; ses manières étaient distinguées, sa mise +simple de bon goût.</p> + +<p>Après avoir écouté les nombreuses interpellations qu'on lui adressait, +M. de Brévannes dit en riant:</p> + +<p>—Maintenant j'essaierai de répondre, puisqu'on m'en laisse le loisir; +mes réponses, ne seront pas longues. Je suis arrivé hier de Lorraine. Je +suis meilleur mari que vous ne le pensez, car j'ai ramené ma femme à +Paris.</p> + +<p>—Madame de Brévannes t'aurait peut-être trouvé encore meilleur mari si +tu l'avais laissée en Lorraine—dit le domino;—mais tu es trop jaloux +pour cela.</p> + +<p>—Vraiment? reprit M. de Brévannes en regardant le masque avec +curiosité—je suis jaloux?</p> + +<p>—Aussi jaloux qu'opiniâtre... c'est tout dire.</p> + +<p>—Le fait est—reprit M. de Fierval—que, lorsque ce diable de Brévannes +a mis quelque chose dans sa tête....</p> + +<p>—Cela y reste—dit en riant M. de Brévannes;—je méritais d'être +Breton. Aussi, beau masque, puisque tu me connais si bien, tu dois +savoir ma devise:—<i>vouloir c'est pouvoir</i>.</p> + +<p>—Et comme tu crains qu'à son tour ta femme ne te prouve aussi que... +<i>vouloir c'est pouvoir</i>, tu es jaloux comme un tigre.</p> + +<p>—Jaloux?... moi? Allons donc... tu me vantes.... Je ne mérite pas cet +éloge....</p> + +<p>—Ce n'est pas un éloge, car tu es aussi infidèle que jaloux, ou, si tu +le préfères, aussi orgueilleux que volage. C'était bien la peine de +faire un mariage d'amour et d'épouser une fille du peuple.... Pauvre +Berthe Raimond! je suis sûre qu'elle paye cher ce que les sots appellent +son élévation—dit le domino avec ironie.</p> + +<p>M. de Brévannes fronça imperceptiblement le sourcil; ce nuage passé, il +reprit gaiement:</p> + +<p>—Beau masque, tu te trompes; ma femme est la plus heureuse des femmes, +je suis le plus heureux des hommes; ainsi notre <i>ménage</i> n'offre aucune +prise à la médisance... ne parlons donc plus de moi. Je suis une mode de +l'an passé.</p> + +<p>—Tu es trop modeste... tu es toujours, sous le rapport de la médisance, +très à la mode. Préfères-tu que nous causions de ton voyage d'Italie?</p> + +<p>M. de Brévannes dissimula un nouveau mouvement d'impatience; le domino +semblait connaître à merveille les endroits vulnérables de l'homme qu'il +intriguait.</p> + +<p>—Sois donc généreux, méchant masque—répondit M. de Brévannes—immole +maintenant d'autres victimes.... Tu me sembles très bien instruit; +mets-moi un peu au fait des histoires du jour.... Quelles sont les +femmes à la mode? Leurs adorateurs de l'autre hiver durent-ils encore +cette saison? Ont-ils impunément traversé l'épreuve de l'absence, de +l'été, des voyages?</p> + +<p>—Allons, j'ai pitié de toi... ou plutôt je te réserve pour une +meilleure occasion—reprit le domino.—Tu parles de nouvelles beautés? +Justement nous nous entretenions tout à l'heure... de la femme la plus à +la mode de cet hiver... une belle étrangère... la princesse de +Hansfeld....</p> + +<p>—Rien qu'à ce nom—dit M. de Brévannes—on voit qu'il s'agit d'une +Allemande... blonde et vaporeuse comme une mélodie de Schubert, j'en +suis sûr.</p> + +<p>—Tu te trompes—dit le domino—elle est brune et sauvage comme la +jalouse passion d'Othello... pour suivre ta comparaison musicale et +ampoulée.</p> + +<p>—Est-ce qu'il y a aussi un prince de Hansfeld?—demanda M. de +Brévannes.</p> + +<p>—Certainement....</p> + +<p>—Et ce cher prince, à quelle école appartient-il? A l'école allemande, +italienne?... ou à l'école... des maris?</p> + +<p>—Tu en demandes plus qu'on n'en sait.</p> + +<p>—Comment! cette belle princesse serait mariée à un prince <i>in +partibus</i>?</p> + +<p>—Pas du tout—reprit M. de Fierval—le prince est ici, mais personne ne +l'a encore vu; il ne va jamais dans le monde. On en parle comme d'un +être bizarre, excentrique... on fait sur lui les récits les plus +extravagants.</p> + +<p>—On assure qu'il est complètement idiot—dit l'un.</p> + +<p>—J'ai entendu soutenir que c'était un homme de génie—reprit un autre.</p> + +<p>—Pour vous mettre d'accord, messieurs, il faut avouer que cela se +ressemble quelquefois beaucoup—dit Brévannes—surtout quand l'homme de +génie est <i>au repos</i>. Et le prince est-il jeune ou vieux?</p> + +<p>—On ne le connaît pas—dit Fierval;—ceux-ci prétendent qu'on le tient +en charte privée, de crainte que ses étrangetés ne donnent à rire....</p> + +<p>—Ceux-là, au contraire, affirment qu'il a un si souverain mépris pour +le monde, ou tant d'amour pour la science, qu'il ne sort jamais de chez +lui.</p> + +<p>—Diable! dit M. de Brévannes—c'est un personnage très mystérieux que +cet Allemand; comme mari, il doit être fort commode. Sait-on qui +s'occupe de la princesse?</p> + +<p>—Personne—dit Fierval.</p> + +<p>—Tout le monde!—s'écria le domino.</p> + +<p>—C'est la même chose—reprit M. de Brévannes.—Mais cette madame de +Hansfeld est donc bien séduisante?</p> + +<p>—Je suis femme... et je suis obligée d'avouer que l'on ne peut rien +voir de plus remarquablement beau—dit le domino.</p> + +<p>—Elle a surtout des yeux... des yeux... oh!... on n'a jamais vu des +yeux pareils—dit M. de Fierval.</p> + +<p>—Quant à sa taille—ajouta le domino—c'est une perfection... de +contrastes... imposante comme une reine, svelte et souple comme une +bayadère.</p> + +<p>—Ces louanges-là sont bien près de devenir des méchancetés, beau +masque—dit Brévannes.</p> + +<p>—Vraiment—reprit Fierval—il n'y a personne à comparer à la princesse +pour la taille, pour la dignité, pour la grâce, pour la distinction des +traits. Et puis son regard a quelque chose de sombre, d'ardent et de +fier, qui contraste avec le calme habituel de sa physionomie.</p> + +<p>—Moi, je l'avoue, il me semble que madame de Hansfeld a quelque chose +de sinistre dans la figure... si beaux que soient ses yeux, on dirait +des yeux... diaboliques.</p> + +<p>—Peste! cela devient intéressant—s'écria M. de Brévannes;—la +princesse est une véritable héroïne de roman moderne. Après tout ce que +je viens d'entendre dire sur sa figure, je n'ose vous parler de son +esprit. Ordinairement on n'exulte certaines miraculeuses perfections +qu'aux dépens des imperfections les plus prononcées.</p> + +<p>—Tu te trompes—dit le domino.—Ceux qui ont entendu parler madame de +Hansfeld, et ceux-là sont rares, la disent aussi spirituelle que belle.</p> + +<p>—C'est vrai—reprit Fierval;—on peut seulement lui reprocher sa +sauvagerie, qui s'effarouche des plaisanteries les plus innocentes.</p> + +<p>—Il faut que la princesse y prenne garde—dit le domino.—Si ses +affections de pruderie durent encore quelque temps, elle se verra aussi +abandonnée des hommes que recherchée des femmes, qui à cette heure la +redoutent encore, ne sachant pas si son rigorisme est réel ou affecté.</p> + +<p>—Mais—dit M. de Brévannes—qui peut faire supposer la princesse +capable d'hypocrisie?</p> + +<p>—Rien. Elle est très pieuse—reprit M. de Fierval.</p> + +<p>—Dis donc dévote—reprit le domino—ça n'est pas la même chose.</p> + +<p>—Quand on aime si passionnément l'église—dit un autre—on aime moins +les salons et on donne moins de soin à sa toilette.</p> + +<p>—Voilà qui est injuste—dit M. de Fierval en souriant.—La princesse +s'habille toujours de la même manière et avec la plus grande simplicité: +le soir une robe de velours noir ou grenat foncé avec ses cheveux en +bandeaux.</p> + +<p>—Oui; mais ces robes, admirablement coupées, laissent admirer des +épaules ravissantes, des bras d'une perfection rare, une taille de +créole, un pied de Cendrillon, et quel luxe de pierreries!</p> + +<p>—Autre injustice!—s'écria M. de Fierval,—elle ne porte qu'un simple +ruban de velours noir ou grenat autour du cou, assorti à la couleur de +sa robe....</p> + +<p>—Oui—reprit le domino—et ce pauvre petit ruban est attaché par un +modeste fermoir composé d'une seule pierre.... Il est vrai que c'est un +diamant, un rubis ou un saphir de vingt ou trente mille francs.... La +princesse possède, entre autres merveilles, une émeraude grosse comme +une noix.</p> + +<p>—Ça n'est toujours que l'accessoire du ruban de velours—dit gaiement +M. de Fierval.</p> + +<p>—Mais le prince, le prince m'inquiète... moi—reprit M. de +Brévannes.—Sérieusement, est-il aussi mystérieux qu'on le dit?</p> + +<p>—Sérieusement, reprit M. de Fierval.—Après avoir demeuré quelque temps +rue Saint-Guillaume, il est allé se loger sur le quai d'Anjou, au +Diable-Vert, dans cet ancien et immense hôtel Lambert. Une femme de ma +connaissance, madame de Lormoy, est allée rendre visite à la princesse; +elle n'a pas vu le prince, on l'a dit souffrant. Il paraît que rien +n'est plus triste que ce palais énorme, où l'on est comme perdu, où l'on +n'entend pas plus de bruit qu'au milieu d'une plaine, tant ces rues et +ces quais sont déserts.</p> + +<p>Puisque vous connaissez des personnes qui ont pénétré dans cette +habitation mystérieuse, mon cher Fierval—dit un autre—est-il vrai que +la princesse a toujours à côté d'elle une espèce de nain ou de naine, +nègre ou négresse, mais difforme?</p> + +<p>—Quelle exagération! dit M. de Fierval en riant.</p> + +<p>Et <i>voilà justement comme on écrit l'histoire</i>!</p> + +<p>—Le nain ou la naine n'existe pas.</p> + +<p>—Je suis désolé, messieurs, de détruire vos illusions. Madame de +Lormoy, qui, je vous le répète, va souvent à l'hôtel Lambert, a +seulement remarqué la fille de compagnie de madame de Hansfeld; c'est +une très jeune personne qui n'est pas négresse, mais dont le teint est +cuivré, et dont les traits ont le caractère arabe.</p> + +<p>Voilà nécessairement la source d'où est sortie la naine noire et +difforme.</p> + +<p>—C'est dommage, je regrette le nain nègre et hideux; c'était +furieusement moyen-âge! dit M. de Brévannes.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h2> + +<h3>UNE INTRIGUE.</h3> + + +<p>Un assez grand attroupement de curieux, formé autour du coffre où +trônait le domino dont nous avons parlé, écoutait avidement les bizarres +versions qui circulaient sur la vie mystérieuse du prince et de la +princesse de Hansfeld.</p> + +<p>Heureusement pour les curieux, ces récits n'étaient pas à leur fin.</p> + +<p>—Il est à remarquer—reprit M. de Fierval—que madame de Lormoy, la +seule personne qui voie assez intimement madame de Hansfeld, en dit un +bien infini.</p> + +<p>—C'est tout simple—reprit M. de Brévannes—le moindre petit rocher est +toujours une Amérique pour les modernes Colomb.... Madame de Lormoy a +<i>découvert</i> l'hôtel Lambert, elle doit raconter des merveilles de la +princesse.... Mais, à propos de madame de Lormoy, que devient son neveu, +le beau des beaux, Léon de Morville? Quelle heureuse femme adore +maintenant sa figure d'archange, depuis qu'il a été obligé de se +séparer de lady Melford?</p> + +<p>—Il est toujours fidèle au souvenir de sa belle <i>insulaire</i>—répondit +M. de Fierval.</p> + +<p>—A la grande colère de plusieurs femmes à la mode—ajouta le +domino—entre autres de la petite marquise de Luceval, qui affecte +l'originalité comme si elle n'était pas assez jolie pour être naturelle; +n'ayant pu enlever Léon de Morville à sa lady du <i>vivant</i> de cet amour, +elle espérait au moins en hériter.</p> + +<p>—Une liaison de cinq ans, c'est si rare....</p> + +<p>—Ce qui est plus rare encore, c'est qu'on soit fidèle... à un +souvenir.... Je n'en reviens pas—dit M. de Brévannes.</p> + +<p>—Surtout lorsque le <i>fidèle</i> est aussi recherché que l'est Morville....</p> + +<p>—Quant à moi, je n'ai jamais pu souffrir M. de Morville—dit M. de +Brévannes.—J'ai toujours évité de le rencontrer.</p> + +<p>—Je vous assure, mon cher—dit M. de Fierval—qu'il est le meilleur +garçon du monde....</p> + +<p>—Cela se peut, mais il a l'air si vain de sa jolie figure!</p> + +<p>—Lui?... allons donc!...</p> + +<p>—Heureusement que cet Adonis est aussi bête qu'il est beau—dit le +domino.</p> + +<p>—Beau masque, prenez garde—dit un nouvel arrivant qui s'était fait +jour jusqu'au premier rang des auditeurs;—en vous entendant parler +ainsi de Léon de Morville, on pourrait croire que vos séductions ont +échoué contre sa fidélité à lady Melford.... vous dites trop de mal de +lui pour ne pas lui avoir voulu... trop de bien.</p> + +<p>—Vraiment, Gercourt—reprit gaiement le domino—tu me parais très +bienveillant aujourd'hui.... Est-ce qu'on joue ta comédie demain?</p> + +<p>—Comment, beau masque! vous me croyez intéressé à ce point?</p> + +<p>—Sans doute... un homme du monde comme toi... à la mode comme toi... +d'esprit comme toi... qui ose se permettre d'avoir plus d'esprit que les +autres... hommes d'esprit, bien, entendu, est condamné à toutes sortes +de fâcheux ménagements.... Malgré cela, si ta comédie tombe... n'en +accuse que tes amis.</p> + +<p>—Je ne serai pas si injuste, beau masque, si ma comédie tombe, je +n'accuserai que moi.... Quand on a des amis comme Léon de Morville, dont +vous dites un mal si flatteur, on croit à l'amitié.</p> + +<p>—Tu vas recommencer notre querelle?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Soutenir que Léon de Morville a de l'esprit?</p> + +<p>—Malheureusement pour lui, il est très beau; aussi les envieux +aiment-ils à supposer qu'il est très bête.... S'il était louche, bègue +ou bossu... peste!... on ne s'aviserait pas de contester son esprit. De +nos jours il est inouï combien la laideur a d'avantages.</p> + +<p>—Tu dis cela pour la plupart de nos hommes d'État?—reprit le +domino.—Le fait est qu'on pourrait dire maintenant: <i>Laid comme un +ministre</i>.</p> + +<p>—Et puis, dans ce siècle <i>sérieux</i>, rien n'est plus sérieux que la +laideur.</p> + +<p>—Sans compter—reprit le domino—qu'une figure patibulaire est toujours +une sorte d'introduction, de préparation à une vilenie: sous ce rapport, +il est très adroit à certains hommes d'État d'être hideux.</p> + +<p>—Pour en revenir à M. de Morville, je n'ai jamais entendu vanter son +esprit—dit sèchement M. de Brévannes.</p> + +<p>—Tant mieux pour lui—reprit M. de Gercourt—je me défie des gens dont +on cite les bons mots.... Je douterais de M. de Talleyrand si je ne +l'avais pas entendu causer.... Avouez du moins, mon cher Brévannes, que +Morville n'a pas un ennemi, malgré l'envie que ses succès devraient +exciter.</p> + +<p>—Parce qu'il est niais—reprit opiniâtrément le domino;—les gens +vraiment supérieurs ont toujours des ennemis.</p> + +<p>—Il me semble alors, beau masque—reprit M. de Gercourt—que votre +hostilité acharnée constate fort la supériorité de Léon de Morville.</p> + +<p>—Bah! bah!—reprit le domino sans répondre à cette attaque—la preuve +que M. de Morville est un pauvre sire... c'est qu'il cherche toujours à +produire de l'effet, à se faire remarquer.... Ridicule ou non, peu lui +importe le moyen.</p> + +<p>—Comment cela?—dit M. de Gercourt.</p> + +<p>—Nous parlions tout à l'heure de l'admiration générale qu'inspirait la +princesse de Hansfeld—dit le domino.—Eh bien! M. de Morville affecte +de faire le contraire de tout le monde. Qu'il soit indifférent à la +beauté de madame de Hansfeld, soit; mais de l'indifférence à la +version, il y a loin....</p> + +<p>—A l'aversion! Que voulez-vous dire?—demanda M. de Brévannes.</p> + +<p>—Voilà un nouveau crime dont mon pauvre Morville est bien innocent, +j'en suis sûr—dit M. de Gercourt.</p> + +<p>—Tout le monde sait—repartit le domino—qu'il feint l'aversion la plus +prononcée pour madame de Hansfeld.</p> + +<p>—Morville?</p> + +<p>—Certainement, quoiqu'il aille assez peu dans le monde, maintenant il +affecte de fuir les endroits où il peut rencontrer la princesse. C'est à +ce point, qu'on ne le voit plus que très rarement chez sa tante, madame +de Lormoy, sans doute par crainte d'y trouver madame de Hansfeld. +Voyons, Fierval, vous qui connaissez madame de Lormoy, est-ce vrai?</p> + +<p>—Le fait est que je rencontre maintenant rarement Morville chez elle.</p> + +<p>—Tu l'entends?—dit le domino triomphant en s'adressant à M. de +Gercourt.—L'antipathie de Morville pour la princesse se remarque; on en +jase... on s'en étonne.... Voilà tout ce que voulait cet Apollon sans +cervelle.</p> + +<p>—Cela est impossible—dit M. de Gercourt; personne n'est moins affecté +que Morville; c'est un des hommes les plus aimables, les plus +naturellement aimables que je connaisse; de sa vie, je crois, il n'a +jamais haï, feint ou menti; il pousse même le respect de la foi jurée +jusqu'à l'exagération.</p> + +<p>Je suis de l'avis de Gercourt—dit M. de Fierval.—Seulement depuis +longtemps de Morville, profondément triste, va fort peu dans le monde.</p> + +<p>—Cela s'explique—dit un des auditeurs de cet entretien.—Depuis +dix-huit mois que lady Melford est partie, il ne cesse de la regretter.</p> + +<p>—Et puis—dit un autre—la mère de M. de Morville est dans un état très +alarmant, et personne n'ignore combien il adore sa mère.</p> + +<p>—Son attachement pour sa mère ne fait rien à l'affaire—répondit le +domino.—Quant à sa fidélité au souvenir de lady Melford... il a changé +de ridicule et d'exagération; c'est généreux à lui, il varie nos +plaisirs... il a reconnu le ridicule de cette exagération....</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Je ne suis pas dupe de son affectation à fuir madame de Hansfeld. Je +parie qu'il est épris d'elle, et qu'il veut attirer son attention par +cette originalité calculée....</p> + +<p>—C'est impossible—dit Fierval.</p> + +<p>—Ce moyen est trop vulgaire—dit Gercourt.</p> + +<p>—C'est justement pour cela que M. de Morville l'emploie. Il est trop +sot pour en inventer un autre....</p> + +<p>—Comment!.. il aurait attendu l'arrivée de madame de Hansfeld pour être +infidèle... lorsque depuis près de deux ans... il n'aurait eu qu'à +choisir parmi les plus charmantes consolatrices?</p> + +<p>—Rien de plus simple—dit le domino.—La difficulté l'aura tenté... +Personne n'a réussi auprès de madame de Hansfeld, et il serait jaloux de +ce succès.... Parce que de Morville est bête, il ne s'ensuit pas qu'il +ne soit pas vaniteux....</p> + +<p>—Et parce que vous avez de l'esprit, beau masque—dit M. de +Brévannes—il ne s'ensuit pas que vous soyez équitable....</p> + +<p>Un domino prit M. de Gercourt par le bras et mit fin à cette discussion +sur M. de Morville, qui perdit ainsi son plus vaillant défenseur.</p> + +<p>—Et depuis quand cette princesse enchanteresse est-elle à +Paris?—demanda M. de Brévannes.</p> + +<p>—Depuis trois ou quatre mois environ—. dit M. de Fierval.</p> + +<p>—Et qui l'a présentée dans le monde?</p> + +<p>—La femme du ministre de Saxe; mais en vérité le prince est Saxon.</p> + +<p>—Prince!—reprit M. de Brévannes—il est impossible qu'on ne sache rien +de plus sur ce secret mystérieux?</p> + +<p>—Je puis vous dire, moi—reprit M. de Fierval—que, curieux comme tout +le monde de pénétrer un coin de ce mystère, j'ai interrogé le ministre +de Saxe.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Il m'a répondu d'une manière évasive. Le prince, d'une santé fort +délicate, vivait dans une retraite absolue... on lui imposait les plus +grands ménagements... son voyage l'avait beaucoup fatigué... enfin, je +vis que mes questions embarrassaient visiblement le ministre, je rompis +la conversation; depuis, je me suis abstenu de lui reparler de M. de +Hansfeld.</p> + +<p>—C'est très bizarre, en effet, dit M. de Brévannes, et personne parmi +les étrangers ne connaît ce prince?</p> + +<p>—Tout ce que j'ai pu savoir, c'est qu'il s'est marié en Italie... et +qu'après un voyage en Angleterre, il est venu s'établir ici.</p> + +<p>—Autant qu'on peut avoir une opinion sur des choses si obscures, dit un +autre, je croirais décidément que le prince est imbécile, ou quelque +chose d'approchant.</p> + +<p>—Au fait, dit le domino, le soin qu'on met à le cacher à tous les +yeux....</p> + +<p>—L'embarras du ministre de Saxe à vous répondre, dit M. de Brévannes à +M. de Fierval.</p> + +<p>—L'air sombre et mélancolique de la princesse.</p> + +<p>—Mais alors—reprit Brévannes—pourquoi cette belle mélancolique +va-t-elle dans le monde?</p> + +<p>—Ne voulez vous pas qu'elle s'enterre avec son idiot... si idiot il y +a?</p> + +<p>—Mais si elle a toujours l'air mélancolique et même sinistre dont vous +parlez, quel plaisir trouve-t-elle dans le monde?</p> + +<p>—Ma foi, je n'en sais rien, dit M. de Fierval; c'est justement cette +espèce de mystère qui, joint à la beauté de madame de Hansfeld, la met +si à la mode.</p> + +<p>—Elle n'a pas d'amie intime qui puisse en raconter quelque chose? +demanda M. de Brévannes.</p> + +<p>—J'ai entendu dire à madame de Lormoy qu'étant allée un matin voir +madame de Hansfeld à l'hôtel Lambert, elle avait tout à coup entendu, +assez près de l'appartement où elle se trouvait, une phrase musicale +d'une ravissante harmonie jouée sur un buffet d'orgue avec un rare +talent.... La princesse ne put réprimer un léger mouvement d'impatience. +Elle fit un signe à sa fille de compagnie au visage cuivré. Celle-ci +sortit sur-le-champ. Peu d'instants après... <i>les chants avaient +cessé</i>!!</p> + +<p>—Et madame de Lormoy ne lui demanda pas d'où venait le son de cet +orgue.</p> + +<p>—Si fait.</p> + +<p>—Et que répondit la princesse?</p> + +<p>—Qu'elle n'en savait rien... que c'était sans doute dans le voisinage +que l'on touchait de cet instrument, dont le son lui agaçait +horriblement les nerfs.... Madame de Lormoy lui lit observer que, +l'hôtel Lambert étant parfaitement isolé, l'orgue dont on jouait devait +être dans la maison.... Madame de Hansfeld parla d'autres choses.</p> + +<p>—D'où il faut conclure—reprit le domino—que personne ne saura le mot +de cette énigme.... Ah! si j'étais homme... demain je le saurais, moi!</p> + +<p>Cette conversation fut interrompue par ces mots de M. de Fierval, qui +absorbèrent l'attention:</p> + +<p>—Quel est ce grand domino évidemment masculin qui cherche aventure? Ce +nœud de rubans jaune et bleu à son camail lui sert sans doute de signe +de ralliement et de reconnaissance.</p> + +<p>—Oh!—dit le domino en descendant du coffre où il était assis—c'est +quelque grave rendez-vous. Je vais m'amuser à contrarier cette intrigue +en m'attachant aux pas de ce mystérieux personnage....</p> + +<p>Malheureusement pour ce malin désir, un flot de foule emporta le domino +qui portait un nœud de rubans jaune et bleu, et il disparut.</p> + +<p>Quelques moments après, ce même domino <i>masculin</i>, qui venait d'échapper +à la curieuse poursuite du domino du <i>coffre</i>, monta l'escalier qui +conduit aux secondes loges, et se promena quelques minutes dans le +corridor.</p> + +<p>Il fut bientôt rejoint par un domino féminin, portant aussi un nœud de +rubans jaune et bleu.</p> + +<p>Après un moment d'examen et d'hésitation, la femme s'approcha et dit à +voix basse:</p> + +<p>—<i>Childe-Harold</i>.</p> + +<p>—<i>Faust</i>—répondit le domino masculin.</p> + +<p>Ces mots échangés, la femme prit le bras de l'homme, qui la conduisit +dans le salon d'une des loges d'avant-scène.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h2> + +<h3>LE DOMINO.</h3> + + +<p>M. Léon de Morville (l'un des deux dominos qui venaient d'entrer dans ce +salon) se démasqua.</p> + +<p>Les louanges que l'on avait données à sa figure n'étaient pas exagérées; +son visage, d'une pureté de lignes idéale, réalisait presque le divin +type de l'<i>Antinoüs</i>, encore poétisé, si cela se peut dire, par une +charmante expression de mélancolie, expression complètement étrangère à +la beauté païenne. De longs cheveux noirs et bouclés encadraient cette +noble et gracieuse physionomie.</p> + +<p>Très romanesque en amour, M. de Morville avait pour les femmes un culte +religieux qui prenait sa source dans la vénération passionnée qu'il +ressentait pour sa mère.</p> + +<p>D'une bonté, d'une mansuétude adorables, on citait de lui mille traits +de délicatesse et de dévouement. Lorsqu'il paraissait, les femmes +n'avaient de regards, de sourires, de prévenances que pour lui; il +savait répondre à cette bienveillance générale avec tant de tact et de +spirituelle modestie, qu'il ne blessait aucun amour-propre; sans sa +fidélité romanesque pour une femme qu'il avait éperdument aimée, et dont +il ne s'était séparé que par la force des circonstances, il aurait eu +les plus nombreux, les plus brillants succès.</p> + +<p>M. de Morville était surtout doué d'un grand charme de manières; son +affabilité naturelle lui inspirait toujours des paroles aimables ou +flatteuses; la douce égalité de son caractère n'était même jamais +altérée par les déceptions qui devaient blesser de temps à autre cette +âme délicate et sensible.</p> + +<p>Peut-être son caractère manquait-il un peu de virilité; loin d'être +hardiment agressif à ce qui était misérable et injuste, loin de rendre +le mal pour le mal, loin de punir les perfidies que sa générosité +encourageait souvent, M. de Morville avait une telle horreur ou plutôt +un tel dégoût des laideurs humaines, qu'il détournait ses yeux des +coupables au lieu de s'en venger.</p> + +<p>Au lieu d'écraser un immonde reptile, il aurait cherché du regard +quelque fleur parfumée, quelque nid de blanche tourterelle, quelque +horizon riant et pur, pour reposer, pour consoler sa vue.</p> + +<p>Ce système de commisération infinie vous expose souvent à être de +nouveau mordu par le reptile, alors que vous regardez au ciel pour ne +pas le voir; les meilleures choses ont leurs inconvénients.</p> + +<p>De ceci il ne faudrait pas conclure que M. de Morville fût sans courage. +Il avait trop d'honneur, trop de loyauté, pour n'être pas très brave, +ses épreuves étaient faites: mais, sauf les griefs qu'un homme ne +pardonne jamais, il se montrait d'une clémence tellement inépuisable +que, s'il n'eût pas douloureusement ressenti certains torts, cette +clémence eût passé pour de l'indifférence ou du dédain.</p> + +<p>Ce crayon du caractère de M. de Morville était nécessaire pour +l'intelligence de la scène qui va suivre.</p> + +<p>Nous l'avons dit, une fois entré dans le salon qui précédait la loge, M. +de Morville s'était démasqué; il attendait avec peut-être plus +d'inquiétude que de plaisir l'issue de cette mystérieuse entrevue.</p> + +<p>La femme qu'il avait accompagnée était masquée avec un soin extrême; son +capuchon rabattu empêchait absolument de voir ses cheveux, son domino +très ample déguisait sa taille; des gants, des souliers très larges +empêchaient enfin de reconnaître les mains et les pieds, indices si +certains, si révélateurs.</p> + +<p>Cette femme semblait émue; plusieurs fois elle voulut parler, les mots +expirèrent sur ses lèvres.</p> + +<p>M. de Morville rompit le premier le silence, et lui dit:</p> + +<p>—J'ai reçu, madame, la lettre que vous avez bien voulu m'écrire, en me +priant de me rendre ici masqué, avec un signe et des mots de +reconnaissance; votre lettre m'a paru si sérieuse que, malgré les +inquiétudes que m'inspire l'état de ma mère, je me suis rendu à vos +ordres....</p> + +<p>M. de Morville ne put continuer.</p> + +<p>D'une main tremblante d'émotion, le domino se démasqua violemment.</p> + +<p>—Madame de Hansfeld!—s'écria M. de Morville, frappé de stupeur.</p> + +<p>C'était la princesse.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h2> + +<h3>PAULA MONTI.</h3> + + +<p>M. de Morville ne pouvait en croire ses yeux.</p> + +<p>Ce n'était pas une illusion... il se trouvait en présence de madame de +Hansfeld.</p> + +<p>Il faudrait le talent d'un grand artiste pour rendre le caractère +énergique, sévère de ce visage impérial, pâle et beau comme un masque de +marbre antique, pour peindre ce regard noir, profond, impénétrable, que +les traditions du Nord prêtent aux mauvais esprits.</p> + +<p>Qu'on excuse notre ambitieuse comparaison, mais en évoquant la qualité +poétique de Cléopâtre et de lady Macbeth, on se figurerait peut-être le +mélange de séduction dominatrice et de grandeur sombre empreint sur la +physionomie de la Vénitienne Paula Monti, princesse de Hansfeld.</p> + +<p>Madame de Hansfeld avait arraché son masque.</p> + +<p>Son capuchon abattu projetait une ombre vigoureuse sur son front, tandis +que le reste de son visage était vivement éclairé; ses yeux brillaient +d'un nouvel éclat au milieu du clair-obscur où se trouvait la partie +supérieure de la figure.</p> + +<p>A l'exception du rayonnement de ce regard scintillant comme une étoile +dans les ténèbres, le reste de la physionomie de madame de Hansfeld +était impassible.</p> + +<p>La princesse dit à M. de Morville d'une voix mâle et grave:</p> + +<p>—Je confie sans crainte le secret de cette entrevue à votre honneur, +monsieur....</p> + +<p>—Je serai digne de votre confiance, madame.</p> + +<p>—Je le sais, j'ai eu besoin de cette certitude pour risquer une +démarche... qu'à votre insu... vous avez provoquée....</p> + +<p>—Moi, madame?...</p> + +<p>—Vos procédés seuls me forcent de venir ici, monsieur.</p> + +<p>—Madame, expliquez-vous? de grâce.</p> + +<p>—Il y a environ deux mois, monsieur, vous aviez prié madame de Lormoy +votre tante, que je vois assez fréquemment, de vous présenter à moi; +j'avais accédé à sa demande. Quelque jours après, vous avez annoncé à +madame de Lormoy que vous ne pouviez plus vous résoudre à cette +présentation.</p> + +<p>M. de Morville baissa la tête et répondit:</p> + +<p>—Cela est vrai, madame.</p> + +<p>—De ce moment, monsieur, vous avez affecté de fuir tous les endroits où +vous pouviez me rencontrer....</p> + +<p>—Je ne le nie pas, madame—répondit tristement M. de Morville.</p> + +<p>Madame de Hansfeld reprit:</p> + +<p>—Ainsi il y a quelque temps, ignorant que madame de Senneterre m'avait +donné une place dans sa loge, vous y êtes venu; au bout d'un quart +d'heure vous êtes sorti sous un vain prétexte qui n'a trompé +personne....</p> + +<p>—Cela est encore vrai, madame.</p> + +<p>—Enfin, madame de Sémur vous ayant invité, ainsi qu'un très petit +nombre de personnes, à une lecture intéressante que vous désiriez +beaucoup d'entendre, vous avez accepté avec un vif plaisir. Mais madame +de Sémur ayant ajouté que j'assisterais à cette réunion, vous n'y avez +pas paru.</p> + +<p>—Cela est encore vrai, madame.</p> + +<p>—Enfin, monsieur, vous avez mis à m'éviter, une telle persistance, je +devrais dire une telle affectation, qu'elle a été remarquée par bien +d'autres que par moi.</p> + +<p>—Madame... croyez....</p> + +<p>—On vante, monsieur, la loyauté de votre caractère, on cite votre +parfaite urbanité; il vous faut donc de sérieux motifs pour afficher à +mon égard des procédés si étranges.... Je me hâte de vous dire qu'ils +m'eussent été très indifférents... sans une circonstance dont je dois +vous entretenir....</p> + +<p>—Madame, je sais combien ma conduite doit vous paraître bizarre, +grossière, pourtant....</p> + +<p>Madame de Hansfeld interrompit M. de Morville, avec un sourire amer:</p> + +<p>—Encore une fois, monsieur, je ne vous ai pas demandé ce rendez-vous +pour me plaindre de votre éloignement.... J'ai lieu de croire que votre +résolution de m'éviter est dictée par des motifs si graves... que s'ils +étaient pénétrés, le repos... la vie peut-être de deux personnes +seraient compromis.</p> + +<p>Et la princesse jeta un regard perçant sur M. de Morville.</p> + +<p>Celui-ci répondit en rougissant:</p> + +<p>—Je vous assure, madame, que si vous saviez....</p> + +<p>—Je sais, monsieur—dit vivement la princesse—qu'il y a un secret +entre vous et moi.... Vous avez appris ce secret dans l'intervalle du +jour où vous aviez demandé à m'être présenté, et le jour fixé pour cette +présentation... de ce moment a daté votre résolution de m'éviter.... +Vous êtes homme d'honneur... dites-moi si je me trompe... jurez-moi que +vous n'avez eu aucun motif de manifester l'éloignement dont je vous +parle, jurez-moi que cet éloignement a été causé par le hasard, le +caprice... je vous croirai, monsieur... et dès lors, grâce à Dieu! cet +entretien n'aura plus de but.</p> + +<p>Après quelques moments d'hésitation pénible, M. de Morville parut +prendre un parti violent et dit:</p> + +<p>—Je ne puis pas mentir, madame, eh bien! oui... un secret des plus +graves!...</p> + +<p>—Il suffit, monsieur—s'écria madame de Hansfeld, interrompant M. de +Morville:—je ne m'étais pas trompée, vous possédez un secret que je ne +croyais connu que de deux personnes... je croyais l'une d'elles morte... +l'autre avait le plus puissant intérêt à garder le silence, car il +s'agissait de son déshonneur.... Aussi me suis-je décidée à vous +demander cette entrevue, ne pouvant vous recevoir... et n'ayant +maintenant aucune chance de vous rencontrer dans le monde.... Peu +m'importe l'opinion que vous avez dû concevoir de moi après la +révélation qu'on vous a faite; vos fréquents témoignages d'aversion me +prouvent que cette opinion est horrible; cela doit être.... Dieu sera +mon juge.... Mais il ne s'agit pas de cela—reprit la princesse;—vous +ignorez peut-être, monsieur, de quelle terrible importance est le secret +que l'on vous a confié ou que vous avez surpris. Osorio... n'est donc +pas mort? Il est donc vrai qu'il n'a pas péri à Alexandrie, ainsi qu'on +l'avait cru d'abord? Répondez, monsieur, de grâce, répondez.... S'il en +était ainsi, bien des mystères me seraient expliqués....</p> + +<p>—Osorio?... je n'ai jamais entendu prononcer ce nom, madame....</p> + +<p>—C'est donc M. de Brévannes?...—s'écria la princesse involontairement.</p> + +<p>M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec une surprise croissante, +depuis quelques minutes il ne la comprenait plus.</p> + +<p>—Je connais à peine M. de Brévannes, j'ignore s'il est à Paris en ce +moment... madame.</p> + +<p>Pour la première fois, depuis le commencement de cet entretien, madame +de Hansfeld sortit de son calme feint ou naturel. Elle se leva +brusquement, son pâle visage devint pourpre, elle s'écria:</p> + +<p>—Il n'y a au monde qu'Osorio ou M. de Brévannes qui ait pu vous dire ce +qui s'était passé à Venise, il y a trois ans, dans la nuit du 13 avril!</p> + +<p>—Il y a trois ans? à Venise?... dans la nuit du 13 avril?—répéta +machinalement M. de Morville de plus en plus étonné.—Sur l'honneur, +madame, il n'est pas question de cela.... De grâce, pas un mot de +plus.... Je serais désolé de surprendre une grave confidence.... Encore +une fois, madame, je vous le jure sur l'honneur; le motif qui m'oblige à +vous éviter n'a aucun rapport avec les noms, les dates et les lieux que +vous venez de citer.... Ce motif n'a rien qui puisse altérer la +profonde, la sincère admiration que je porte à votre caractère.... En +évitant de vous voir, madame, j'accomplis une sainte promesse... j'obéis +à un devoir sacré....</p> + +<p>—Grand Dieu!.. qu'ai-je dit!...—s'écria madame de Hansfeld en cachant +sa tête dans ses mains et en songeant à la demi-révélation qu'elle avait +involontairement faite à M. de Morville.—Non... non... ce n'est pas un +piège indigne!</p> + +<p>Puis, s'adressant à M. de Morville:</p> + +<p>—Je vous crois, monsieur, par un rapprochement, par un quiproquo +étrange, lorsque j'ai su que vous aviez une puissante raison de me fuir, +j'ai cru qu'il s'agissait d'une triste... bien triste circonstance dans +laquelle à des yeux prévenus je pourrais paraître avoir joué un rôle +indigne de moi et mériter même l'aversion que vous me témoigniez.... +Votre serment me rassure... je m'étais trompée.... Rien sans doute n'a +transpiré de cette funeste aventure. Maintenant, monsieur, cet entretien +n'a plus de but... j'étais venue ici pour vous faire connaître les +suites funestes que pouvait avoir l'indiscrétion que je redoutais.... +Heureusement mes craintes étaient vaines. Maintenant, peu m'importe que +l'on remarque ou non que vous évitez toutes les occasions de me +rencontrer; quant à la cause qui vous obligea me fuir, elle m'est +indifférente.... Adieu, monsieur... vous êtes homme d'honneur, je ne +doute pas de votre discrétion.</p> + +<p>Et madame de Hansfeld fit un mouvement pour sortir.</p> + +<p>M. de Morville l'arrêta respectueusement par la main:</p> + +<p>—Un mot encore, madame... jamais, sans doute, je ne me retrouverai seul +avec vous.... Sachez au moins une partie de mon secret. Alors vous me +plaindrez peut-être... oui... car vous saurez qu'il me faut une grande +résolution pour vous fuir, madame.... Lorsqu'un sentiment contraire à la +haine.... Oh! ne prenez pas ceci pour une parole de galanterie.... De +grâce, écoutez-moi.</p> + +<p>Madame de Hansfeld, qui s'était levée, se rassit, et écouta en silence +M. de Morville.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h2> + +<h3>L'AVEU.</h3> + + +<p>—Lors de votre arrivée à Paris, madame—dit M. de Morville à madame de +Hansfeld—avant d'aller occuper l'hôtel Lambert, vous avez habité +pendant quelque temps rue Saint-Guillaume; vous ignoriez sans doute que +la maison de ma mère était voisine de la vôtre?</p> + +<p>—Je l'ignorais, monsieur.</p> + +<p>—Permettez-moi d'entrer dans quelques détails, peut-être puérils, mais +indispensables.... Dans la maison de ma mère, une petite croisée, haute, +étroite, presque entièrement cachée par les rameaux d'un lierre +immense, s'ouvrait sur votre jardin.... C'est de là que je vous aperçus +par hasard et à votre insu, madame, car vous deviez croire que personne +au monde ne pouvait voir dans l'allée couverte et reculée où vous vous +promeniez habituellement.</p> + +<p>Madame de Hansfeld parut rassembler ses souvenirs, et dit:</p> + +<p>—En effet, monsieur, je me souviens de ce mur tapissé de lierre; +j'ignorais qu'une fenêtre y fût cachée.</p> + +<p>—Pardonnez-moi l'indiscrétion que je commis alors, madame; elle devait +m'être funeste....</p> + +<p>—Expliquez-vous, monsieur.</p> + +<p>—Retenu auprès de ma mère souffrante, je sortais fort peu; mon seul +plaisir était de me mettre à cette croisée; l'espérance de vous voir me +retenait de longues heures derrière le rideau de lierre.... Enfin +arrivait le moment de votre promenade; vous marchiez tantôt à pas +lents... tantôt à pas précipités... souvent vous tombiez comme accablée +sur un banc de marbre, où vous restiez longtemps le front caché dans vos +mains.... Hélas! que de fois, lorsque vous releviez la tête après ces +longues méditations, je vis votre visage baigné de larmes.</p> + +<p>A ce souvenir, M. de Morville ne put vaincre l'émotion de sa voix.</p> + +<p>Madame de Hansfeld lui dit sèchement:</p> + +<p>—Il ne s'agit pas, monsieur, d'impressions plus ou moins fugitives que +vous avez pu indiscrètement surprendre, mais d'un secret dont vous +croyez devoir m'instruire.</p> + +<p>M. de Morville regarda tristement madame de Hansfeld, et continua:</p> + +<p>—Au bout de quelques jours... pardonnez ma présomption, madame, je crus +deviner le motif... de votre chagrin....</p> + +<p>—Vous êtes pénétrant, monsieur.</p> + +<p>—Je souffrais alors d'une peine pareille à celle que vous me sembliez +éprouver... je le pense du moins. Voilà le secret de ma pénétration.</p> + +<p>—Monsieur, je ne puis croire que vous parliez sérieusement.. et une +plaisanterie serait déplacée....</p> + +<p>—Je parle sérieusement, madame.</p> + +<p>—Ainsi, monsieur—dit madame de Hansfeld avec un sourire moqueur—vous +me supposez des chagrins, et vous prétendez en savoir la cause!</p> + +<p>—Il est des symptômes qui ne trompent pas.</p> + +<p>—L'expression de toutes les douleurs est la même, monsieur.</p> + +<p>—Ah! madame, il n'y a qu'une manière de pleurer un objet aimé!...</p> + +<p>—Est-ce une confidence, monsieur? une allusion à vos regrets amoureux?</p> + +<p>—Hélas! madame, je n'ai plus de regrets, vous m'avez fait oublier le +passé....</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, monsieur... il s'agit d'un secret dont vous +jugiez à propos de m'instruire, et jusqu'à présent....</p> + +<p>—Encore un mot, madame. Un sentiment profond, que j'avais cru +inaltérable, un souvenir bien cher, s'effaçait peu à peu et malgré moi +de mon cœur; en vain je maudissais ma faiblesse, en vain je prévoyais +les peines que me causerait cet amour; le charme était trop puissant... +j'y cédai.... Je n'eus plus qu'une pensée, qu'un désir, qu'un bonheur... +vous voir.... A force de contempler vos traits, je crus lire sur votre +physionomie, tantôt rêveuse, mélancolique ou désolée, ce désespoir tour +à tour morne et violent que cause l'absence ou la perte de ceux que nous +aimons....</p> + +<p>Madame de Hansfeld tressaillit, mais resta muette.</p> + +<p>—Hélas! madame, je vous le répète, j'avais moi-même trop souffert pour +ne pas reconnaître les mêmes souffrances chez vous, à certains signes +indéfinissables, et pourtant sensibles. Avec quelle triste curiosité je +tâchais de surprendre vos moindres pensées sur votre visage! La partie +du jardin qui vous plaisait davantage était séparée du reste de +l'habitation par une grille que vous ouvriez et refermiez vous-même... +vous seule entriez dans cette allée réservée; je risquai une folie... +qui du moins ne pouvait être dangereuse: chaque jour je jetai au pied du +banc où vous aviez coutume de vous asseoir une sorte de mémento des +pensées qui, selon moi, avaient dû vous agiter la veille. Comment vous +exprimer mes angoisses la première fois que je vous vis prendre une de +ces lettres. Jamais je n'oublierai l'expression de surprise qui se +peignit sur vos traits après avoir lu.... Pardonnez aux rêveries d'un +fou.... Mais je ne vous crus pas irritée d'être ainsi devinée; car, au +lieu de déchirer cette lettre, vous l'avez gardée. Un jour votre +agitation était si grande que vous ne vîtes pas ma lettre.... Vous +sembliez transportée de colère et de douleur.... Mon instinct me dit que +ce chagrin n'était pas nouveau. Il me sembla qu'on devait avoir réveillé +en vous un funeste souvenir.... Je vous écrivis en ce sens, et, le +lendemain, en lisant ma lettre vos larmes coulèrent.</p> + +<p>Madame de Hansfeld fit un mouvement.</p> + +<p>—Oh! madame, ne me reprochez pas de m'appesantir sur ces souvenirs; ils +sont ma seule consolation.... Ainsi, encouragé par la curiosité avec +laquelle vous sembliez attendre ces billets, j'écrivis chaque jour. +Malheureusement l'état de ma mère devint alarmant; pendant deux nuits je +ne quittai pas son chevet... je ne songeai qu'à elle. Son danger +diminua; mes inquiétudes se calmèrent: ma première pensée fut de courir +à ma précieuse fenêtre.... Peu de temps après vous entriez dans l'allée; +j'en crus à peine mes yeux lorsque je vous vis courir légèrement au banc +de marbre... il n'y avait pas de lettre.... Un moment d'impatience vous +échappa... j'osai l'interpréter favorablement....</p> + +<p>M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec inquiétude; ses yeux +étaient baissés, ses bras croisés sur sa poitrine; sa figure restait +impassible.</p> + +<p>En parlant de la sorte, en instruisant madame de Hansfeld des +circonstances qu'il avait surprises, M. de Morville <i>brûlait ses +vaisseaux</i>; mais il ne devait pas revoir la princesse, il n'eût pas +commis sans cela une pareille maladresse.</p> + +<p>—Que vous dirai-je, madame?—reprit-il—je jouissais depuis deux mois +du bonheur ineffable, de vous voir ainsi chaque jour, lorsque j'appris +que vous quittiez la maison voisine de la nôtre pour aller habiter à +l'île Saint-Louis l'ancien hôtel Lambert. Alors mon chagrin fut +profond... oh! bien profond!... Peut-être alors seulement je sentis +combien je vous aimais, madame....</p> + +<p>A ces derniers mots, prononcés par M. de Morville d'une vois émue, +madame de Hansfeld redressa vivement la tête; une légère rougeur colora +son pâle visage, elle répondit d'un ton de raillerie glaciale:</p> + +<p>—Ce singulier aveu est sans doute indispensable à la révélation du +secret que vous avez à m'apprendre, monsieur?</p> + +<p>—Oui, madame....</p> + +<p>—Je vous écoute.</p> + +<p>—Jusqu'au moment où vous quittâtes la maison voisine de celle de ma +mère, je vous avais souvent rencontrée chez quelques personnes de ma +connaissance; je n'avais voulu faire aucune démarche pour avoir +l'honneur de vous être présenté. Je trouvais un grand charme au mystère +qui entourait mon amour; je vous étais absolument inconnu, moi qui vous +connaissais si bien, moi témoin invisible de toutes les émotions qui se +révélaient sur votre physionomie; et puis vous parler de banalités au +milieu de la contrainte du monde, qu'eût été cela pour moi auprès de mes +longues heures de contemplation silencieuse et passionnée! Mais lorsque +votre départ me priva de ce bonheur de chaque jour, je reconnus le prix +de ces relations mondaines que j'avais d'abord dédaignées, je résolus de +vous être présenté; vous vous étiez tout récemment liée avec une de mes +tantes, madame de Lormoy, qui professe pour vous la plus haute estime. +Ainsi que tout le monde, elle ignorait l'heureux hasard qui m'avait +rapproché de vous; je lui demandai de vous être présenté. +Malheureusement, le lendemain du jour où elle m'avait promis cette +grâce, on me fit une révélation telle... que loin de chercher à me +rapprocher de vous, madame, je dus vous fuir.... Sans la déplorable +santé de ma mère, j'aurais quitté Paris pour éviter toutes les occasions +de vous voir et d'aviver ainsi ma funeste passion... oh! bien funeste; +car si votre indifférence m'accable, votre amour me mettrait au +désespoir.... Vous me regardez avec surprise... vous ne me comprenez +pas? Eh bien! sachez-le donc, madame... et pardonnez cette supposition +insensée... vous m'aimeriez aussi éperdument que je vous aime, que je +serais le plus malheureux des hommes... car je ne pourrais répondre à +cet amour inespéré sans porter un coup mortel à ma mère... sans fouler +aux pieds le devoir le plus saint... le serment le plus sacré, sans être +enfin parjure et criminel!...</p> + +<p>—Criminel!—s'écria madame de Hansfeld en se levant à demi, les traits +bouleversés par la crainte et par la douleur.</p> + +<p>Ce cri involontaire était un aveu; il trahissait l'amour de la +princesse, amour jusqu'alors profondément caché.</p> + +<p>Si M. de Morville eût été indifférent à madame de Hansfeld, aurait-elle +manifesté ce désespoir, cette épouvante? Non, sans doute. Mais elle +voyait une barrière infranchissable s'élever entre elle et M. de +Morville; n'avait-il pas dit: <i>Si vous m'aimiez je serais le plus +malheureux des hommes, car je ne pourrais vous aimer sans parjure, sans +crime, sans porter un coup mortel à ma mère</i>?</p> + +<p>Et M. de Morville était cité pour sa loyauté, et il ne vivait que pour +sa mère....</p> + +<p>Madame de Hansfeld comprit la portée du mot qui lui était échappé. Un +éclair de bonheur rayonnait sur les traits de M. de Morville... son +instinct ne le trompa pas... il se crut aimé; mais ce premier enivrement +passé, il frémit en songeant a l'abîme de maux et de douleurs que +l'involontaire aveu de madame de Hansfeld ouvrait devant lui.</p> + +<p>La princesse se possédait trop pour ne pas vaincre l'émotion qui l'avait +un moment trahie. Espérant donner le change à M. de Morville, elle lui +dit en souriant avec un ton de légèreté qui le confondit et renversa +ses idées:</p> + +<p>—Vous avouerez, monsieur, que ma surprise... je dirai même ma frayeur, +était assez naturelle... en vous entendant dire que mon amour pouvait +entraîner à sa suite de si épouvantables résultats... le parjure... le +crime.... Mon Dieu!... j'en frissonne encore.... Jugez donc quel bonheur +pour vous... surtout, que je sois parfaitement indifférente à cette +passion... éperdue... que vous croyez ressentir.... En vérité, monsieur, +vous êtes trop heureux... vous avez pour vous sauvegarder de la +tentation de m'aimer désormais, non seulement mon indifférence, mais +encore les plus graves motifs qui puissent déterminer un homme comme +vous.... Seulement il me semble que, parmi ces obstacles formidables qui +devaient si mortellement contrarier mon amour pour vous, monsieur, vous +auriez pu dire un mot de mon mariage avec M. de Hansfeld. Vous me +permettrez de vous signaler cet oubli, et de vous avouer qu'à mes yeux +cet obstacle est le plus sérieux de tous.... Il me reste, monsieur, à +vous parler des lettres que j'ai reçues de vous parce que je ne pouvais +pas faire autrement, et que j'ai lues... et quelquefois gardées, parce +qu'un recueil de pensées très spirituellement écrites et attribuées, +comme elles l'étaient, à un être imaginaire, ne peut passer pour une +correspondance. Vous avez trop de mérite, monsieur, pour être vain; je +ne blesserai donc pas votre amour-propre d<i>'auteur</i>—ajouta la +princesse en souriant—en vous avouant encore que si j'ai lu ces +<i>œuvres</i> distinguées toujours avec curiosité, souvent avec une vive +émotion, c'est un peu grâce au mystère qui entourait cette +correspondance dont vous faisiez seul les frais, et aussi parce que le +hasard vous inspirait parfois des pensées fort touchantes dont j'étais +émue jusqu'aux larmes... car j'ai le malheur... ou plutôt le bonheur de +pleurer à la lecture du moindre roman sentimental....</p> + +<p>—Ah! madame, vous raillez cruellement.</p> + +<p>—Je voudrais du moins, monsieur, que cette entrevue, commencée sous de +si sombres auspices, se terminât un peu plus gaiement; car, après tout, +nous sommes au bal de l'Opéra.... Pourquoi d'ailleurs, monsieur, nous +quitter si tristement? Je vous avais cru instruit d'un secret assez +maussade.... Il n'en est rien, je suis complètement rassurée.... J'ai +pour me défendre de vos séductions mon respect pour mes devoirs, mon +indifférence et la révélation qu'on vous a faite.... Notre position est +parfaitement tranchée, que pouvons-nous désirer de plus? Adieu, +monsieur.... Cette entrevue m'a confirmé tout le bien qu'on dit de +vous.... Je sais qu'il est inutile de vous recommander le secret... sur +ma démarche, qui pourrait être indignement calomniée.... Pour plus de +prudence... je sortirai d'ici la première.... Vous voudrez bien attendre +quelque temps avant de quitter cette loge.</p> + +<p>Et madame de Hansfeld, se levant, remit son masque et se dirigea vers la +porte.</p> + +<p>—Ah! madame, de grâce... un mot, un dernier mot—s'écria M. de Morville, +à peine revenu de sa surprise, et en se précipitant vers la porte.</p> + +<p>Et madame de Hansfeld fit un geste si fier, si impérieux, que M. de +Morville n'insista pas pour prolonger cet entretien.</p> + +<p>La princesse ouvrit la porte et sortit.</p> + +<p>Peu d'instants après, M. de Morville l'imita.</p> + +<p>En passant auprès du coffre dont nous avons parlé, il vit un assez grand +tumulte: la foule était compacte; obligé d'attendre pour s'y frayer un +passage, M. de Morville entendit ces mots:</p> + +<p>—Peste!... Brévannes—disait le malin domino qui, depuis le +commencement de la soirée, était assis sur le coffre—quel effet tu +produis! quel cri a jeté ce domino à nœud de rubans jaune et bleu en +t'apercevant.</p> + +<p>—Je nie le fait—répondit gaiement M. de Brévannes;—je ne suis, pas +plus que Fierval ou qu'Hérouville, responsable du cri étouffé qu'a fait +ce beau masque en passant près de nous tous.</p> + +<p>—Ce domino aurait vu le diable en personne qu'il n'aurait pas paru plus +épouvanté...—dit M. de Fierval.</p> + +<p>M. de Morville écouta très attentivement, remarquant que l'on parlait de +la princesse. (Elle portait, on s'en souvient, un nœud de rubans jaune +et bleu qu'elle n'avait pas songé à ôter après avoir retrouvé M. de +Morville, précaution que celui-ci avait eue.)</p> + +<p>—C'est peut-être une de vos victimes, monstre!—dit en riant M. de +Fierval à M. de Brévannes.</p> + +<p>—La malheureuse l'aura subitement reconnu—dit un autre.</p> + +<p>—Infidèle!</p> + +<p>—Monstre de perfidie!</p> + +<p>—Qui sait?—dit le malin domino—c'est peut-être ta femme, Brévannes.</p> + +<p>Un éclat de rire universel accueillit cette plaisanterie.</p> + +<p>—Ça serait très piquant, au moins... tu lui as peut-être caché que tu +venais au bal de l'Opéra.... Dans sa candeur, elle l'aura cru... et dans +sa candeur... elle sera venue de son côté.</p> + +<p>M. de Brévannes endurait à merveille toutes les plaisanteries, sauf +celles qui concernaient sa femme. Il ne put dissimuler sa mauvaise +humeur, et tâcha de rompre la conversation, en disant à M. de Fierval:</p> + +<p>—Venez-vous souper, Fierval? il est assez tard.</p> + +<p>—Oh! affreux jaloux!—s'écria le domino—il est capable de faire, en +rentrant chez lui, une scène horrible à sa malheureuse femme, le tout à +cause de la plaisanterie stupide d'un domino.... Pauvre Berthe!</p> + +<p>—La preuve que je ne suis pas piqué, beau masque—dit M. de Brévannes +en riant d'un air contraint—et que je ne te garde pas rancune, c'est +que je m'estimerais très heureux si tu voulais venir souper avec nous.</p> + +<p>—Je suis trop généreuse pour cela.... Je ne pourrais m'empêcher de te +dire de dures vérités... ce qui serait fastidieux pour les convives.... +Leur seule compensation serait de te voir sous un nouveau et très vilain +jour.... Et puis, enfin, il ne me convient pas encore de faire une +<i>exécution</i> publique.... Si tu n'es pas <i>sage</i>... si tu reviens ici... +je te retrouverai à l'un des prochains samedis, et alors... prends bien +garde... ce coffre me servira de tribunal... et tu entendras de +singulières choses si tu oses t'y présenter... mais tu n'oseras pas.</p> + +<p>—Lui.... Brévannes?... ne pas oser?—dit Fierval en riant.</p> + +<p>—Tu ne le connais donc pas, beau masque?</p> + +<p>—Tu ne sais donc pas... qu'il peut tout ce qu'il veut?...—dit un +autre.</p> + +<p>—J'espère que vous ne reculez pas, Brévannes, et que vous reviendrez +samedi—reprit Fierval—<i>sage ou non</i>.</p> + +<p>—Je n'ai rien de mieux à te dire, beau masque—ajouta Brévannes.—Ces +messieurs sont ma caution... à samedi.... Si c'est un défi, je +l'accepte.</p> + +<p>—A samedi—reprit le domino—mais je te le répète, le cri de surprise, +presque d'effroi, jeté par le domino à nœuds jaune et bleu s'adressait +à toi....</p> + +<p>—Allons... tu es folle. Puisque tu ne veux pas venir souper avec nous, +je te laisse.</p> + +<p>—Oui... mais à samedi.</p> + +<p>—A samedi—reprit Brévannes en s'éloignant. M. de Morville avait +attentivement écouté cette conversation; il ne doutait pas que la vue de +Brévannes n'eût, en effet, causé la surprise et l'effroi de la +princesse.</p> + +<p>Dans l'entrevue qu'il venait d'avoir avec madame de Hansfeld, celle-ci +lui avait nommé M. de Brévannes comme étant une des deux personnes qui +possédaient le secret dont elle redoutait si fort la révélation.</p> + +<p>Quelles circonstances avaient pu rapprocher M. de Brévannes de madame de +Hansfeld?</p> + +<p>Où l'avait-il connue?</p> + +<p>Quel était ce secret qu'il possédait?</p> + +<p>Le sang-froid railleur de madame de Hansfeld, à la fin de l'entretien +qu'elle avait eu avec M. de Morville, était-il réel ou affecté?</p> + +<p>Telles furent les questions que se posa M. de Morville, en revenant +tristement chez lui.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h2> + +<h3>M. DE BRÉVANNES.</h3> + + +<p>Quelques mots sur M. de Brévannes, acteur important à cette histoire, +sont ici nécessaires.</p> + +<p>Le père de M. de Brévannes s'appelait Joseph Burdin. Originaire de Lyon, +il était venu chercher fortune à Paris sous le Directoire. A force de +finesse, de persévérance et d'entente des affaires, en peu d'années il +réalisa, dans les fournitures des armées, une de ces fortunes +scandaleuses si fréquentes à cette époque.</p> + +<p>Riche, le nom de Burdin lui parut vulgaire; il acheta la terre de +<i>Brévannes</i> en Lorraine, s'appela pendant quelque temps Burdin de +Brévannes, puis enfin seulement de <i>Brévannes</i>. Sa femme, fille d'un +notaire fort riche, qui s'était ruiné par des spéculations hasardeuses, +mourut peu de temps avant la Restauration.</p> + +<p>M. de Brévannes ne lui survécut pas longtemps. La tutelle de son fils, +Charles de Brévannes, fut confiée à l'un de ses anciens associés. Soit +incurie, soit infidélité, cet homme ne géra pas avantageusement les +intérêts de son pupille, qui, majeur en 1825, ne se trouva en possession +que de quarante mille livres de rentes environ.</p> + +<p>M. de Brévannes, retrouvant dans le monde plusieurs de ses camarades de +collège, mena durant quelques années une joyeuse vie de jeune homme, +sans pousser néanmoins ses dépenses jusqu'à la prodigalité; il était +égoïste et ordonné.</p> + +<p>Vers la fin de 1831, il épousa Berthe Raimond.</p> + +<p>Pour expliquer ce mariage, il est nécessaire de poser le caractère de M. +de Brévannes. Assez mal élevé, n'ayant reçu qu'une banale éducation de +collège, rien n'avait adouci, tempéré sa fougue naturelle. Le trait +culminant, primordial de ce caractère singulièrement énergique et +orgueilleux, était une incroyable opiniâtreté de volonté.</p> + +<p>Pour parvenir à son but, M. de Brévannes ne reculait devant aucun +sacrifice, devant aucun excès, devant aucun expêchement.</p> + +<p>Ce qu'il souhaitait, il voulait le posséder, autant pour satisfaire son +goût, son caprice du moment, que pour satisfaire l'espèce d'orgueil +tenace qu'il mettait à réussir, bon gré, mal gré, coûte que coûte, dans +tout ce qu'il entreprenait.</p> + +<p>M. de Brévannes poussait l'économie jusqu'aux limites de l'avarice, la +personnalité jusqu'à l'égoïsme, la sécheresse d'âme jusqu'à la dureté. +Fallait-il triompher d'un obstacle, il devenait dévoué, généreux, +délicat, si cela servait ses projets, mais, l'obstacle surmonté, ces +qualités éphémères disparaissaient avec la cause qui les avait +produites, son caractère normal reprenait son cours, et ses mauvais +penchants se dédommageaient d'une contrainte passagère en redoublant de +violence.</p> + +<p>Malheureusement les gens de cette trempe vigoureuse, résolue, prouvent +souvent que pour eux—<i>vouloir</i> c'est <i>pouvoir</i>—comme disait M. de +Brévannes.</p> + +<p>Maintenant parlons de son mariage.</p> + +<p>M. de Brévannes occupait à Paris le premier étage d'une maison qui lui +appartenait. De nouveaux locataires vinrent habiter deux petites +chambres du quatrième: c'était Berthe Raimond et son père. (Madame +Raimond était morte depuis longtemps.)</p> + +<p>D'abord graveur en taille-douce, Pierre Raimond avait la vue tellement +affaiblie, qu'il ne gravait plus que la musique. Berthe, excellente +artiste, donnait des leçons de piano; grâce à ces ressources, le père et +la fille vivaient à peu près dans l'aisance.</p> + +<p>Berthe était remarquablement jolie. M. de Brévannes la rencontra +souvent, ressentit pour elle un goût assez vif, et s'introduisit chez +Pierre Raimond sous un prétexte de <i>propriétaire</i>.</p> + +<p>M. de Brévannes avait une détestable idée de l'humanité, il espérait, à +l'aide de quelques cajoleries, de quelques libéralités, triompher de la +vertu de Berthe et des scrupules de Pierre Raimond. Il se trompa: en +payant le premier terme du modeste loyer de ses deux chambres, le +graveur donna congé à M. de Brévannes pour le terme suivant, et le pria +très nettement de cesser ses visites, qui avaient d'ailleurs été très +bornées.</p> + +<p>M. de Brévannes fut piqué de cet insuccès; cette résistance inattendue +irrita son désir, blessa son orgueil; son caprice devint de l'amour, du +moins il en eut l'ardeur impatiente.</p> + +<p>S'étant ménagé quelques entretiens avec mademoiselle Raimond, soit en la +suivant dans la rue lorsqu'elle allait donner ses leçons, soit en la +rencontrant chez une de ses écolières, M. de Brévannes parvint à nouer +une correspondance avec Berthe et fut bientôt aimé d'elle. Il était +jeune, il avait de l'esprit et de l'usage, une figure sinon belle, du +moins mâle et expressive. Berthe ne résista pas à ces avantages; mais +son amour était aussi chaste que son âme, et les mauvaises espérances de +M. de Brévannes furent déçues. En lui avouant naïvement une affection +dont elle n'avait pas à rougir, Berthe lui dit qu'il était trop riche +pour l'épouser; il fallait donc rompre des relations vaines pour lui, +douloureuses pour elle.</p> + +<p>La fin du terme arriva; Berthe et son père allèrent s'établir dans un +des quartiers les plus solitaires de Paris, rue Poultier, île +Saint-Louis.</p> + +<p>Ce départ blessa de nouveau l'orgueil et le cœur de M. de Brévannes. Il +découvrit le lieu de la retraite de la jeune fille, prétexta un voyage +de quelques mois, et alla secrètement s'établir à l'île Saint-Louis, +dans un hôtel garni du quai d'Orléans, tout auprès de la rue où +demeurait Pierre Raimond.</p> + +<p>La première fois que Berthe revit M. de Brévannes, elle trahit par son +émotion la constance de ses sentiments pour lui; elle ne lui cacha rien, +ni la joie que lui causait son retour, ni les larmes cruelles et +pourtant chéries qu'elle avait versées pendant son absence.</p> + +<p>Malgré ces aveux, M. de Brévannes ne fut pas plus heureux; séductions, +ruses, promesses, emportement, désespoir, tout vint échouer devant la +vertu de Berthe, vertu simple et forte comme son amour.</p> + +<p>Ceux qui connaissent le cœur de l'homme et surtout des hommes +orgueilleux et opiniâtres comme M. de Brévannes, comprendront ses +ressentiments amers contre cette jeune fille, aussi inflexible dans sa +pureté que lui dans sa corruption.</p> + +<p>Un homme ne pardonne jamais à une femme d'avoir échappé, par adresse, +par instinct ou par vertu, au piège déshonorant qu'il lui tendait.</p> + +<p>Il serait impossible de nombrer les imprécations <i>mentales</i> dont M. de +Brévannes accablait Berthe; il alla jusqu'à supposer cette énormité, +que, «par ses refus calculés, cette petite fille avait l'audacieuse +visée de l'amener un jour à l'épouser.»</p> + +<p>Abominable machination, tramée sans doute avec le vieux graveur!</p> + +<p>M. de Brévannes haussa les épaules de pitié en songeant à une manœuvre +aussi odieuse qu'absurde, et résolut de quitter Paris. Avant de partir +il eut un dernier entretien avec Berthe. Il s'attendait à une scène de +désespoir: il trouva la jeune fille triste, calme, résignée. Jamais elle +ne s'était fait illusion sur son amour pour M. de Brévannes; elle +s'était toujours attendue aux pénibles conséquences de ce malheureux +attachement.</p> + +<p>Et puis encore, chose singulière, Pierre Raimond, artiste probe, +austère, d'un rigorisme stoïque, avait élevé sa fille dans de telles +idées sur la richesse, que la disproportion de fortune qui existait +entre M. de Brévannes et Berthe semblait à celle-ci aussi +infranchissable que la distance qui sépare un roi d'une fille du peuple.</p> + +<p>Ainsi, loin de lui demander pourquoi, étant libre, il ne l'épousait pas, +moyen fort simple de mettre d'accord l'amour et le devoir, Berthe avait +ingénument avoué à M. de Brévannes que leur amour était d'autant plus +désespéré que Pierre Raimond, dans sa fière pauvreté, ne consentirait +jamais à marier sa fille à un homme riche.</p> + +<p>Au moment de se séparer de M. de Brévannes, Berthe lui promit de faire +tout au monde pour l'oublier, afin d'épouser un homme pauvre comme elle; +sinon, elle ne se marierait jamais.</p> + +<p>Ces paroles, exemptes de toute exagération, simples, vraies comme la +pauvre fille qui les prononçait, ne firent aucune impression sur M. de +Brévannes; dans l'angélique résignation de Berthe, il vit une flagrante +et dernière preuve du complot que l'on tramait contre lui afin de +l'amener à un mariage absurde.</p> + +<p>M. de Brévannes partit pour les bains de mer de Dieppe, se croyant +parfaitement délivré de son amour; fier d'avoir échappé à un piège +indigne, il attendait avec une haineuse impatience une humble prière de +retour, qu'il se préparait à accueillir avec le dernier mépris. A son +grand étonnement, il ne reçut aucune nouvelle de Berthe.</p> + +<p>A Dieppe, M. de Brévannes rencontra une madame Beauvoisis (le domino du +<i>coffre</i>), fort jolie, fort à la mode dans un certain monde, fort +coquette, et fort aimée d'un homme des plus agréables.</p> + +<p>Pour se venger du silence de Berthe et de quelques souvenirs importuns, +et aussi pour se relever à ses propres yeux de son échec auprès de la +fille du graveur, M. de Brévannes entreprit de plaire à madame +Beauvoisis et de supplanter l'amant aimé. Il réussit.</p> + +<p>M. de Brévannes fut d'autant plus irrité, d'autant plus humilié de +n'avoir rien pu obtenir de Berthe, que la <i>conquête</i> de madame +Beauvoisis lui sembla plus flatteuse. Son amour-propre se révolta de ce +qu'une malheureuse petite fille, pauvre, inconnue, eût osé résister à +l'homme qu'une femme très désirable avait choisi.</p> + +<p>Nous sommes loin de prétendre que M. de Brévannes n'eût pas d'amour pour +Berthe; mais chez lui les tendres espérances de l'amour, ses charmantes +impatiences, ses craintes mélancoliques, s'étaient transformées en +désirs effrénés, en orgueilleuse irritation.</p> + +<p>Il résumait amèrement et brutalement la question en disant:</p> + +<p>«J'ai mis dans ma tête que cette fille serait à moi.... Coûte que coûte, +elle sera à moi.»</p> + +<p>Courroucé de ne pas recevoir de lettres de Berthe depuis six semaines +qu'il l'avait quittée, M. de Brévannes rompit brusquement avec madame +Beauvoisis, l'idole de la saison des eaux de Dieppe, et revint +s'enterrer dans l'île Saint-Louis. Lorsqu'il arriva, Berthe se mourait; +elle n'avait pu résister à tant de chagrins....</p> + +<p>Presque touché de cette preuve d'amour, voulant d'ailleurs à tout prix +que cette jeune fille fût à lui, M. de Brévannes, malgré ses résolutions +de ne jamais faire un mariage <i>de dupe</i>, comme il disait, alla trouver +Pierre Raimond, et lui demanda formellement la main de sa fille, +s'attendant à une explosion de reconnaissance de la part du vieux +graveur.</p> + +<p>Chose incroyable, inouïe, exorbitante, qui renversa toutes les idées de +M. de Brévannes, Pierre Raimond ne voulut pas consentir à cette union.</p> + +<p>«M. de Brévannes était né riche, Berthe était née pauvre, il n'y avait +entre eux aucune sympathie de classe, aucune convenance de position, +aucuns rapports d'habitude, d'éducation, de principes; parlant, aucune +garantie de bonheur pour l'avenir.»</p> + +<p>Tel fut le thème invariable de Pierre Raimond.</p> + +<p>Il y avait dans la manière absolue dont cet homme austère envisageait la +distance qui sépare les riches des pauvres, plus de fierté que +d'humilité. Il établissait entre ces deux conditions, qu'il regardait +comme hétérogènes et inconciliables, une ligne aussi tranchée, aussi +infranchissable, que celle que les républicains tracent entre eux et les +aristocraties.</p> + +<p>L'énergique opiniâtreté de M. de Brévannes eût échoué devant la fière +pauvreté de Pierre Raimond, si la vie de Berthe n'eût pas été +compromise.</p> + +<p>L'instinct d'un père est presque toujours d'une admirable perspicacité; +lorsque cet instinct s'allie à un rare bon sens, il atteint à la +divination.</p> + +<p>Pierre Raimond pressentait le sort de sa fille. Néanmoins, obligé +d'opter entre la mort de cette enfant chérie et un avenir redoutable, +qu'il serait peut-être possible de conjurer, le graveur consentit enfin +au mariage, qui se fit peu de temps après le retour de M. de Brévannes.</p> + +<p>Berthe n'avait pas un moment douté de l'amour de son mari.</p> + +<p>Ce cœur simple et bon, noble et confiant, n'avait pu se défendre contre +le vouloir implacable de cet homme dont l'emportement l'avait flatté; +dans sa vanité naïve, la jeune fille se demandait avec une certaine +fierté s'il ne fallait pas que M. de Brévannes l'aimât beaucoup pour +avoir poursuivi ses desseins sur elle avec une ténacité si énergique.</p> + +<p>La pauvre Berthe confondait, hélas! l'entêtement orgueilleux d'un esprit +impatient de toute résistance avec l'abnégation, avec l'opiniâtre +dévouement de la passion.</p> + +<p>M. de Brévannes était capable d'employer tous les moyens possibles, même +les voies en apparence les plus honorables, pour parvenir à ses fins; +mais, le but atteint, il était capable aussi de se venger cruellement +des sacrifices qu'il s'était imposés lui-même pour triompher dans une +lutte où son orgueil était aussi vivement intéressé que son amour.</p> + +<p>Pour ce caractère intraitable, le lendemain de la victoire était +rarement heureux; plus l'attaque avait été rude, plus la résistance +avait duré, plus sa vanité souffrait. Dans la chaleur de l'action, il +oubliait les blessures de son amour-propre; mais, après le succès, il +ressentait douloureusement ces plaies saignantes, et son caractère +véritable reprenait le dessus.</p> + +<p>Lorsque la fièvre de vouloir acharné qui avait contraint M. de Brévannes +à épouser Berthe eut cessé, il eut des regrets extrêmes de ce +mariage.... Oui... il eut honte de son alliance avec une fille obscure +et pauvre; en songeant aux riches partis auxquels il aurait pu +prétendre, les qualités charmantes, la beauté, l'âme angélique de Berthe +lui parurent à peine une consolation. Il se crut en butte à tous les +sarcasmes; il ne devait pas y avoir de railleries assez piquantes pour +qualifier son ridicule mariage d'inclination.</p> + +<p>M. de Brévannes se trompait: beaucoup de gens, en le voyant épouser une +fille belle, vertueuse et pauvre, lui supposèrent un caractère généreux, +élevé; on prôna, on vanta son admirable désintéressement, et il fut +absous d'avance de tous les tourments qu'il pourrait faire endurer à une +femme pour laquelle il <i>avait tant fait</i>.</p> + +<p>Les uns regardaient la conduite de Berthe comme un chef-d'œuvre de ruse +et d'habileté; les autres se moquèrent de M. de Brévannes et de son +mariage d'inclination, parce qu'ils se moquaient généralement de tout le +monde.</p> + +<p>Personne ne soupçonna le véritable motif de ce mariage, et que +l'entêtement de M. de Brévannes y avait eu au moins autant de part que +son amour....</p> + +<p>Dernier trait du caractère de M. de Brévannes.</p> + +<p>Depuis quatre ans il était marié. Berthe, plus aimante, plus résignée +que jamais, ne lui avait pas donné le moindre sujet de plainte. +Quoiqu'il lui eût fait ouvertement des infidélités fréquentes, +quelquefois donné des rivales du plus bas étage... la malheureuse femme +avait secrètement versé des larmes amères, mais ne s'était jamais +plainte.</p> + +<p>Malgré cette patience, malgré cette douceur parfaite, M. de Brévannes se +livrait quelquefois à d'inconcevables soupçons de jalousie, et cela sous +le prétexte le plus frivole.</p> + +<p>Cette violente jalousie n'était pas une preuve de l'amour de M. de +Brévannes. S'il entrait en fureur à la seule pensée (complètement fausse +et injuste) que sa femme pouvait lui être infidèle, c'était surtout +parce que la faute de Berthe aurait couvert (pensait-il) d'un ridicule +ineffaçable ce <i>mariage d'inclination</i> auquel il avait tant sacrifié. M. +de Brévannes voulait au moins pouvoir se vanter de la conduite +irréprochable, exemplaire, de la femme pauvre et obscure qu'il avait +choisie.</p> + +<p>Après dix-huit mois de mariage, M. de Brévannes, s'ennuyant beaucoup de +son bonheur, avait été faire en Italie un voyage de quelques mois, +laissant sa femme sous la protection de Pierre Raimond, dont il +reconnaissait d'ailleurs l'austère moralité. Le vieux graveur n'avait +jamais voulu consentir à venir habiter avec sa fille chez M. de +Brévannes pendant l'absence de son mari. Berthe alla s'établir auprès de +son père dans l'île Saint-Louis, et reprendre, rue Poultier, sa petite +chambre de jeune fille.</p> + +<p>Depuis ce voyage d'Italie, où il avait connu madame de Hansfeld, ainsi +qu'on le verra plus tard, l'humeur de M. de Brévannes s'était beaucoup +aigrie; son caractère était devenu sombre, irascible, souvent même d'une +dureté cruelle, et Berthe en avait quelquefois douloureusement souffert. +Ces préliminaires établis, nous suivrons M. de Brévannes chez lui à son +retour du bal de l'Opéra, où il avait été si malignement <i>intrigué</i> par +madame Beauvoisis (le domino du <i>coffre</i>).</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h2> + +<h3>MADAME DE BRÉVANNES.</h3> + + +<p>La maison dont M. de Brévannes occupait le premier étage était située +rue Saint-Florentin. Fort indifférent aux jouissances et aux recherches +délicates du <i>chez soi</i>, il avait chargé un tapissier de le <i>meubler</i> +richement; grâce à cette latitude laissée au marchand, ce logis avait +complétement l'aspect de ce qu'on appelle un <i>bel appartement garni</i>, +c'est-à-dire l'aspect le plus banal, le plus triste, le plus froid qu'on +puisse imaginer. Rien de particulier, rien de personnel, rien qui trahît +un goût, une passion: pas un portrait, pas un tableau, pas un objet +d'art. La seule pièce de ce vaste appartement qui n'eût pas un aspect +vulgaire et glacial, était un petit salon où Berthe se tenait +habituellement.</p> + +<p>Malgré l'heure avancée de la nuit (quatre heures du matin), c'est dans +cette pièce que nous conduirons le lecteur.</p> + +<p>Madame de Brévannes, toujours inquiète des absences prolongées de son +mari, quoiqu'elle dût y être habituée, se couchait rarement avant d'être +assurée de son retour.</p> + +<p>Il est donc quatre heures du matin. Berthe, assise dans un fauteuil, les +mains jointes sur ses genoux, regarde machinalement le foyer qui +s'éteint; une lampe, placée auprès d'elle sur une petite table où l'on +voit un livre entr'ouvert, éclaire vivement la figure de la jeune femme, +et brille doucement sur ses bandeaux de cheveux châtains qui, ne +laissant voir que le lobe de sa petite oreille rose, vont se perdre dans +la natte épaisse qui se tord derrière sa tête.</p> + +<p>Ce qui frappait tout d'abord dans le gracieux visage de Berthe, c'était +son expression d'angélique bonté; lorsqu'elle levait ses grands yeux +bleus si beaux et si doux, le charme devenait irrésistible; sa bouche, +un peu sérieuse, semblait plutôt faite pour le sourire bienveillant et +affectueux que pour le rire bruyant de gaieté; son col blanc arrondi, un +peu long, se courbait avec une grâce indicible lorsqu'elle penchait sa +tête sur son sein.</p> + +<p>Berthe portait une robe de soie gris-clair, dont la pâle nuance +s'harmoniait à merveille avec la délicate blancheur de son teint; d'un +côté de la cheminée on voyait un piano ouvert et chargé de musique; +au-dessus, deux portraits de grandeur inégale représentaient la mère et +le père de Berthe. Un grand nombre de modestes cadres de bois noir, +renfermant des gravures en taille-douce qui formaient l'<i>œuvre</i> de +Pierre Raimond, ornaient ce petit salon tendu de papier rouge velouté, +et lui donnaient une apparence très différente du reste de l'habitation; +enfin, sur la cheminée, on voyait une vieille pendule de marqueterie et +deux petits flambeaux blancs et bleus, en émail de Limoges, qui avaient +appartenu à la mère de Berthe, et avaient été le cadeau de noce du +graveur.</p> + +<p>Une larme longtemps suspendue au bout des longs cils de la jeune femme +roula sur sa joue comme une goutte de rosée; son sein se souleva à +plusieurs reprises, elle tressaillit.... Une rougeur subite colora son +front, puis Berthe retomba dans sa morne apathie.</p> + +<p>En deux mots nous dirons la cause de la tristesse et de l'abattement de +Berthe.</p> + +<p>Pendant son dernier séjour en Lorraine, M. de Brévannes avait accordé +une protection très particulière à une des <i>femmes</i> de Berthe. +L'insolence de cette fille ouvrit les yeux de madame de Brévannes, ou du +moins lui donna des soupçons assez violents pour exiger le départ de +cette créature.</p> + +<p>Cette scène cruelle s'était passée quelques jours avant le retour de M. +de Brévannes à Paris, et avait laissé un douloureux ressentiment dans le +cœur de Berthe. Elle avait jusqu'alors souvent souffert des infidélités +de son mari, mais elle n'avait jamais subi une humiliation pareille.</p> + +<p>Quatre heures du matin sonnèrent; absorbée dans une profonde rêverie, +madame de Brévannes n'avait pas cru la nuit si avancée; une voiture +s'arrêta à la porte. Berthe regretta d'avoir veillé si tard; une fois +pour toutes son mari lui avait expressément défendu de l'attendre; ses +gens même se couchaient. Il rentrait habituellement par une petite porte +bâtarde de sa maison dont il avait la clef; il lui fallait passer par le +petit salon de Berthe pour entrer dans une des deux chambres à coucher +qui communiquaient à cette pièce.</p> + +<p>Lorsque son mari parut, Berthe se leva et alla à sa rencontre en tâchant +de sourire afin de conjurer l'orage qu'elle redoutait.</p> + +<p>Les traits contractés de M. de Brévannes témoignaient de sa mauvaise +humeur. Les quelques mots dits au hasard par madame de Beauvoisis sur +son voyage d'Italie avaient éveillé en lui une foule d'idées pénibles, +forcément contraintes pendant le bal et le souper. Il fut presque +satisfait de trouver sa femme encore levée; en la querellant il espérait +épancher l'amertume qui le dévorait.</p> + +<p>—Comment!—s'écria-t-il,—vous n'êtes pas encore couchée! à quatre +heures du matin! A quoi pensez-vous donc? Suis-je ou non maître de mes +actions? A peine arrivés ici, votre système d'inquisition va-t-il +recommencer? Aussi bien, puisque nous voilà sur ce chapitre, épuisons-le +une bonne fois, afin de n'y plus revenir de tout l'hiver.</p> + +<p>Et il s'assit brusquement dans le fauteuil de Berthe, qui resta debout +près du piano, stupéfaite de ce brusque débordement de reproches.</p> + +<p>—Mon ami,—dit-elle timidement,—vous savez que votre volonté est +toujours la mienne. Donnez-moi vos ordres, je les suivrai. Ce n'est pas +pour épier vos actions que j'ai veillé si tard.... Je m'étais amusée à +mettre ce petit salon en ordre. Cela m'a occupée jusqu'à une heure du +matin. Alors, supposant que vous ne tarderiez pas à rentrer, j'ai voulu +vous attendre. J'ai sommeillé un peu.... Quatre heures sont arrivées +sans que je m'en aperçusse. Voilà mon crime, Charles, me le +pardonnerez-vous?—dit-elle en souriant et en levant son angélique +regard sur son mari.</p> + +<p>M. de Brévannes ne parut pas désarmé.</p> + +<p>—Mon Dieu!—reprit-il,—ce n'est pas un <i>crime</i> que je vous reproche; +il est inutile de prêter un sens ridicule à mes paroles. Je ne suis pas +dupe de cette veillée.... Vous avez voulu vous assurer par vous-même de +l'heure à laquelle je rentrais.... Mais vous m'obligerez de ne pas +prendre cette habitude. Je n'entends pas que les scènes de l'an passé se +renouvellent, et que par vos bouderies et vos airs de victime vous me +reprochiez ou ceci ou cela.</p> + +<p>—Charles, ai-je jamais dit un mot... excepté....</p> + +<p>—Mou Dieu!—s'écria M. de Brévannes en interrompant sa femme,—certains +silences, certaines physionomies sont aussi significatifs que des +paroles.</p> + +<p>—Mais enfin, Charles, puis-je m'empêcher d'être triste?</p> + +<p>—Et pourquoi seriez-vous triste? Que vous manque-t-il? N'êtes-vous pas +dans une position inespérée? N'ai-je pas humainement fait tout ce que je +pouvais faire pour vous?</p> + +<p>—Charles, vous savez si je suis ingrate; mon seul regret est de ne +pouvoir vous mieux prouver ma reconnaissance.</p> + +<p>—Tout ce que je vous demande, c'est de me rendre ma maison agréable, +c'est d'avoir toujours l'air riant et heureux, au lieu de censurer ma +conduite par vos affections mélancoliques.... Si j'ai suivi mon +inclination en me mariant avec vous, ç'a été d'abord parce que je vous +aimais... et ensuite pour....</p> + +<p>—Pour avoir une femme soumise à toutes vos volontés, mon ami, je le +sais; vous m'avez préférée à un parti riche, parce que la reconnaissance +du sacrifice que vous m'avez fait m'impose des devoirs plus grands +encore.... J'aurais été désolée que vous eussiez calculé autrement, +Charles, car je n'aurais pu m'acquitter envers vous. Seulement, vous +vous trompez si vous croyez que ma tristesse, souvent involontaire, est +une critique de vos actions: il ne m'appartient pas de les juger.</p> + +<p>—Mais que signifie donc alors cette tristesse?</p> + +<p>Après un moment d'hésitation, Berthe reprit en baissant les yeux:</p> + +<p>—Quelques-unes de vos actions peuvent m'attrister sans que je me +plaigne.</p> + +<p>—Ceci est trop subtil pour moi. Je vais être plus clair, et vous +révéler à vous-même ce que vous pensez et ce que vous n'osez dire.... Au +lieu d'avoir recours à toutes ces circonlocutions hypocrites, pourquoi +ne pas avouer franchement que vous êtes jalouse?</p> + +<p>—Mon ami, ne parlons pas de cela, je vous en prie.</p> + +<p>—Et pourquoi donc? je trouve, moi, qu'il est au contraire excellent de +poser nettement notre position.... Que j'aie ou non des maîtresses, +voilà le grand mot lâché... c'est ce que vous devez complètement ignorer +ou feindre d'ignorer.... Telle est la conduite que doit tenir une femme +de bon sens, au lieu de passer sa vie dans les ennuis de la jalousie.</p> + +<p>—Charles... franchement... est-ce bien à vous à dire qu'on peut +raisonner... vaincre la jalousie, si peu fondée qu'elle soit, ou si +indignes qu'en soient les objets?</p> + +<p>—Fort bien, madame, vous me reprochez d'être jaloux.</p> + +<p>—Je ne vous en fais pas un reproche, mon ami.... Je suis indulgente +pour ce sentiment, dont j'ai éprouvé toutes les angoisses.</p> + +<p>—Vous vous trompez complètement, madame, si vous nous croyez dans une +position pareille à cet égard.... Que j'aie ou non des maîtresses, votre +considération n'en sera nullement altérée; mais moi qui ai tout sacrifié +pour vous... que je sois encore couvert de ridicule.... Tenez, ajouta +M. de Brévannes en se levant, les dents serrées, et en fermant les +poings avec rage, à cette seule pensée je ne me possède pas.</p> + +<p>Et il se mit à marcher à grands pas.</p> + +<p>—Vous avez raison, Charles, dit tristement Berthe, notre jalousie n'est +pas pareille; la mienne intéresse mon cœur, la vôtre votre orgueil; +mais il n'importe, je la respecte. M'avez-vous jamais entendue me +plaindre de l'isolement où je vis? Excepté mon père, que vous me +permettez d'aller voir deux fois par semaine, et quelques personnes de +votre famille que vous désirez que je reçoive, je vis seule...; heureuse +de vivre seule, je me hâte de vous le dire.</p> + +<p>—Ce qui ne vous empêche pas de trouver le temps long, n'est-ce pas? Et +tout le monde sait l'effet de la solitude et du désœuvrement chez les +femmes....</p> + +<p>—Je ne suis pas désœuvrée, mon ami; j'aime passionnément la musique... +je dessine, je lis. Quant à la solitude, il ne dépend pas de moi que +vous restiez davantage chez vous.</p> + +<p>Pendant que madame de Brévannes parlait, son mari s'était machinalement +approché de la croisée, dont il avait entr'ouvert les rideaux.</p> + +<p>Il vit de l'autre côté de la rue, au premier étage d'une maison située +en face de la sienne, une fenêtre aussi éclairée, et derrière les +vitres la silhouette d'un homme qui regardait par cette fenêtre.</p> + +<p>Il était près de cinq heures du matin, la nuit profonde, la rue déserte, +que pouvait regarder cet homme, sinon la fenêtre du salon de madame de +Brévannes, seule fenêtre qui fût sans doute encore éclairée dans la +maison.</p> + +<p>Un de ces soupçons absurdes qui ne tombent que dans la cervelle des +jaloux trompeurs (classe essentiellement distincte de celle des jaloux +trompés), un de ces soupçons absurdes, disons-nous, traversa l'esprit de +M. de Brévannes; il se retourna vers sa femme, le regard irrité, le +front menaçant.</p> + +<p>—Madame, pourquoi y a-t-il de la lumière dans cette maison en face? +s'écria-t-il.</p> + +<p>Puis, s'interrompant pour céder à une inspiration non moins ridicule que +sa jalousie, il tira brusquement les rideaux, ouvrit la croisée, et +s'avança sur le balcon, où il se campa fièrement.</p> + +<p>A cette brusque apparition, les rideaux de la fenêtre de la maison d'en +face se refermèrent subitement, l'ombre s'effaça, et un moment après la +lumière disparut.</p> + +<p>Madame de Brévannes, ne comprenant rien au courroux de son mari, et +encore moins à sa fantaisie d'ouvrir les croisées par une nuit de +janvier, s'avançait vers le balcon, lorsque M. de Brévannes se retourna, +ferma violemment les rideaux, et s'écria:</p> + +<p>—Ah! c'est ainsi que vous occupiez vos loisirs en m'attendant, +madame....</p> + +<p>—En vérité, Charles, je ne vous comprends pas....</p> + +<p>—Vous ne comprenez pas? Pourquoi cette fenêtre du premier étage de la +maison d'en face était-elle encore éclairée il n'y a qu'un moment?</p> + +<p>—Il n'y a qu'un moment?... une fenêtre?... dans la maison d'en face? +demanda Berthe avec une surprise croissante.</p> + +<p>—Faites donc l'étonnée, madame! Tout à l'heure quelqu'un regardait +attentivement votre fenêtre. On a disparu dès que je me suis montré.</p> + +<p>—Cela peut être, Charles, je n'en sais rien.... Mais pourquoi me +dites-vous cela?</p> + +<p>—Pourquoi!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que vous êtes sans doute d'intelligence avec cette personne.... +Et qu'il y a là-dessous quelque intrigue.... Je ne m'étonne plus de +votre veillée.</p> + +<p>A cette accusation si brusque, si stupide, si inconcevable, Berthe ne +put trouver un mot à répondre; elle joignit les mains en levant les yeux +au ciel.</p> + +<p>—Ce n'est pas répondre, madame, s'écria M. de Brévannes exaspéré. Je +vous demande pourquoi il y avait de la lumière dans cette chambre en +face, pourquoi un homme regardait ici?</p> + +<p>—Mais, mon Dieu! le sais-je?—s'écria Berthe.</p> + +<p>—Encore une fois, cela n'est pas répondre, madame.</p> + +<p>—Mais que voulez-vous que je vous réponde?</p> + +<p>—Prenez garde! s'écria M. de Brévannes hors de lui. Ne me croyez pas +assez sot pour être dupe de votre hypocrisie.... J'ai vu ce que j'ai vu; +je ne suis pas aveugle. Quelle est la personne qui habite en face?</p> + +<p>—Mais, Charles, je n'en sais rien; nous sommes arrivés depuis hier +matin.</p> + +<p>M. de Brévannes interrompit sa femme, se frappa le front et s'écria:</p> + +<p>—C'est cela... je me le rappelle maintenant... une voiture de poste est +arrivée peu de temps après nous et est entrée dans cette maison; on nous +suivait... peut-être même en Lorraine.... Oh! j'en suis sûr, il y a +là-dessous quelque indigne mystère... mais je le découvrirai... +malheureuse que vous êtes!</p> + +<p>Cette injure, cette dureté, ce reproche, si peu mérités, touchèrent +Berthe jusqu'au vif. Malgré sa douceur, malgré sa résignation +habituelle, sa dignité, sa conscience se révoltèrent; elle dit d'un ton +ferme à son mari:</p> + +<p>—Vous avez tort de me parler de la sorte, Charles; vous pourriez +pousser ma patience à bout, et me faire dire des choses... que, pour +votre propre dignité, je voudrais taire.</p> + +<p>—Des menaces....</p> + +<p>—Ce ne sont point des menaces, Charles, seulement... il n'est pas +généreux à vous, qui m'avez donné tant de fois des sujets de plaintes et +de chagrin, de m'accuser, et de me traiter avec ce mépris à propos d'un +soupçon insensé.</p> + +<p>—Voilà, pardieu! un nouveau langage.</p> + +<p>—Charles, je me lasse de subir en silence d'injustes reproches, tandis +que je pourrais moi-même vous en adresser de malheureusement trop +fondés.</p> + +<p>—De mieux en mieux....</p> + +<p>—Vous dites, Charles, que je dois fermer les yeux sur votre conduite; +je l'ai toujours fait; est-ce de ma faute si le bruit de vos aventures +est venu jusqu'à moi, à moi qui vis seule loin du monde?... N'est-ce pas +encore le bruit public et les insolences de la misérable créature que +j'ai chassée de chez moi il y a huit jours qui....</p> + +<p>—Madame, pas un mot de plus.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, Charles, je parlerai; je ne veux pas abuser de la +position que mon dévoûment à mes devoirs m'a faite; mais je veux que +vous la respectiez.... Je consens à fermer les yeux sur des erreurs si +basses, qu'elles ne méritent pas même mon indignation... mais je ne +souffrirai pas que vous m'écrasiez injustement....</p> + +<p>—Sur ma parole, madame, votre audace me confond. Et vous voulez, sans +doute, me faire entendre que quatre ans de fidélité et de respect pour +vos devoirs vous ont acquittée envers moi, et que vous êtes maintenant +libre d'agir comme bon vous semblera? Mais c'est incroyable! mais vous +oubliez donc que je vous ai tirée de la misère, que votre père vit de +mes bienfaits, et que j'avais été assez bon pour lui offrir autrefois +d'habiter chez moi?...</p> + +<p>—Je n'ai jamais oublié que vous m'avez tirée de la misère, comme vous +le dites, Charles, et cela a été d'autant plus méritoire de ma part, que +j'étais parfaitement indifférente à cette misère; il m'a fallu, pour +vous aimer, <i>quoique riche</i>, surmonter peut-être autant de répugnance +qu'il vous a fallu en surmonter pour m'aimer <i>quoique pauvre</i>!</p> + +<p>—Vraiment! vous m'avez fait cette grâce-là, de m'aimer malgré mes +quarante mille livres de rentes?</p> + +<p>—Quant à ce reproche, Charles, que mon père vit de vos bienfaits... +c'est la première fois que vous me le faites... ce sera la dernière.... +Depuis bientôt un an la vue de mon père est si affaiblie qu'il a été +obligé de renoncer au travail qui jusque-là lui avait suffi pour +vivre.... A force d'instances, je suis parvenue à lui faire accepter une +modique pension... il a consenti à la recevoir.</p> + +<p>—Afin de n'être pas au-dessous de vous en fait de condescendance, M. +Raimond m'a fait aussi la grâce d'accepter de quoi vivre à l'aise au +lieu d'aller à l'hospice.</p> + +<p>—Oui, mon père a fait grâce à votre vanité en n'allant pas à l'hospice. +Dans ses principes, il n'y avait là rien de déshonorant; vieux, infirme, +hors d'état de vivre de son travail, ainsi qu'il l'avait toujours fait, +il aurait usé sans honte de l'asile que la charité publique offre à +l'infortune honnête.... Mais puisque....</p> + +<p>—Mais puisque je reconnais si mal, n'est-ce pas, les bontés de monsieur +votre père pour moi, il n'aura pas l'obligeance de me permettre de le +soutenir plus longtemps; il me fera la mauvaise plaisanterie d'aller +s'établir à l'hôpital.</p> + +<p>—Cela est certain, Charles, car je ne puis pas lui laisser ignorer vos +reproches....</p> + +<p>En prononçant ces dernières paroles, la voix de Berthe, jusqu'alors +ferme, s'émut beaucoup; ses forces étaient à bout; elle avait depuis +longtemps contraint les larmes qui l'oppressaient, mais elle ne put +conserver davantage cet empire sur elle-même: elle cacha sa tête dans +ses mains, retomba dans un fauteuil, et se prit à pleurer avec amertume.</p> + +<p>M. de Brévannes était égoïste, dur, orgueilleux; mais il était fort +intelligent. Malgré ses sarcasmes sur les étranges principes du père de +Berthe à l'endroit des bienfaits des riches, il savait parfaitement que, +raisonnable ou absurde, la conviction de sa femme et de Pierre Raimond +était à ce sujet sincère et profonde. Ses plaisanteries n'avaient été +qu'un jeu cruel....</p> + +<p>La douleur de Berthe le toucha d'autant plus qu'il se rappela ses +derniers torts envers elle; il réfléchit enfin à tout ce qu'il lui avait +dit d'humiliant. Plus elle semblait dépendre de lui, plus il devait +ménager sa délicatesse et ne pas l'accabler de reproches si cruels.</p> + +<p>Et puis il faut tout dire: pourrions-nous dévoiler un de ces mille +replis du cœur humain, ou plutôt de l'organisation humaine? +pourrions-nous faire croire à l'un de ces revirements soudains, brutaux, +dont les hommes seuls sont capables, après les plus aigres, les plus +basses, les plus injurieuses récriminations?</p> + +<p>Berthe était retombée assise sur son fauteuil, accablée sous +l'impression que lui avait causée cette scène cruelle. La jeune femme +baissait la tête; son joli cou, ses charmantes épaules blanches et +polies comme de l'ivoire, que l'émotion couvrait d'un léger incarnat, +frappèrent la vue de M. de Brévannes.</p> + +<p>Selon que cela arrive toujours, vingt fois il avait oublié sa femme pour +des créatures indignes de lui être comparées, même sous le rapport de la +beauté... Depuis la scène à laquelle Berthe avait fait allusion en +parlant d'une femme-de-chambre qu'elle avait chassée, les deux époux +étaient restés l'un envers l'autre sous une profonde impression de +froideur et de contrainte. L'amour de Berthe pour son mari avait reçu un +mortel et dernier coup.</p> + +<p>M. de Brévannes, voyant le chagrin de sa femme, se figura, par une de +ces imaginations grossières naturelles à l'homme, qu'en flattant Berthe +sur la puissance et sur l'éclat de sa beauté, il se ferait pardonner les +outrages dont il venait de l'accabler; il s'approcha donc +silencieusement de Berthe, puis, entourant sa taille, lui dit:</p> + +<p>—Voyons, ma bonne petite Berthe, sois gentille... faisons la paix.</p> + +<p>Il est impossible de rendre l'expression de répugnance, de honte, de +douleur profonde qui éclata sur les traits de la jeune femme. Elle se +dégagea brusquement des bras de M. de Brévannes, se leva et s'écria:</p> + +<p>—Ah! monsieur, il me manquait cette dernière insulte.... Celle-là, du +moins, jamais je ne la supporterai....</p> + +<p>Et Berthe se précipita dans sa chambre, dont elle ferma la porte sur +elle.</p> + +<p>Nous renonçons à peindre la rage de M. de Brévannes et le regard de +courroux et de haine dont il poursuivit sa femme.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h2> + +<h3>LE RETOUR.</h3> + + +<p>L'ancien et immense hôtel Lambert, occupé par le prince et par la +princesse de Hansfeld, était situé rue <i>Saint-Louis en l'île</i>; les murs +du jardin terminaient le quai d'Anjou: ce quai est séparé de l'Arsenal +par les bras de la Seine qui entourent l'île Louviers.</p> + +<p>Nous l'avons dit, rien de plus désert que les abords de ce palais. Les +curieux peuvent encore visiter ces salles énormes, proportionnées aux +splendeurs des existences princières des temps passés.</p> + +<p>On ne peut de nos jours contempler sans ressentiments mélancoliques ces +vieux hôtels autrefois si peuplés de pages, de gardes, d'écuyers, de +gentilshommes, innombrables satellites de ces glorieuses planètes, de +ces illustres maisons qui jetaient tant d'éclat sur la France.</p> + +<p>Rien de plus triste que de voir ces constructions massives, bâties pour +des siècles, tromper si vite l'espoir de ceux qui les avaient fondées +pour leurs puissantes races.</p> + +<p>Heureusement l'édifice dont nous parlons conservait un peu de sa poésie, +grâce à la solitude du quartier désert où il s'élevait. Lorsque les +ombres transparentes de la nuit le voilaient à demi, cette antique +demeure reprenait la sévère majesté de son caractère monumental.</p> + +<p>La nuit, la solitude, le silence ne varient pas avec les siècles; +contemporains de tous les âges, ils sont immuables comme l'éternité... +Aussi, lorsque l'on contemple ces vieux édifices au milieu de la nuit, +du silence et de la solitude, on dirait que rien n'a changé... la +distance du présent au passé s'efface....</p> + +<p>C'est à peu près au moment où M. de Brévannes sortait de l'Opéra que +nous conduirons le lecteur à l'hôtel Lambert.</p> + +<p>Des nuages épais et gris, chassés par l'âpre bise du nord, couraient +rapidement sur le ciel. En se couchant, la lune argentait les contours +fantastiques des nuées. Au-dessus d'elle, çà et là quelques étoiles +scintillaient sur le profond et sombre azur du firmament.</p> + +<p>La masse irrégulière du vieux palais, avec ses toits aigus, ses +cheminées, ses gargouilles bizarres, son fronton massif, se découpait en +noir sur la limpidité bleuâtre et nocturne de l'atmosphère; une allée de +pins séculaires dressaient leurs pyramides d'un vert sombre au-dessus +des murs du jardin qui se prolongeait sur le quai.</p> + +<p>Les eaux de la Seine, gonflées par les pluies d'hiver, se brisaient sur +la grève, et répondaient, par un triste murmure, aux longs sifflements +de la bise du nord.</p> + +<p>Le bruit du vent et des grandes eaux troublait seul le silence où était +enseveli ce quartier de Paris..</p> + +<p>Quatre heures et demie sonnaient dans le lointain à l'Arsenal, lorsqu'un +fiacre s'arrêta devant la muraille du jardin.</p> + +<p>Une personne coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un manteau, +descendit de cette voiture, ouvrit une petite porte, et bientôt après, +madame de Hansfeld, toujours en domino, sortit à son tour du fiacre et +entra dans le jardin.</p> + +<p>La princesse parcourut d'un pas rapide la longue allée de pins qui +aboutissait à une des ailes de l'hôtel.</p> + +<p>De temps à autre les rayons de la lune, glissant à travers le branchage +touffu, faisaient une pâle trouée dans les ténèbres qui couvraient cette +allée; c'était alors quelque chose de bizarre à voir que la figure de la +princesse, passant avec sa robe et son camail noirs au milieu de ces +éclaircies de lumière douteuse et blanchâtre.</p> + +<p>Les anciennes habitations comme l'hôtel Lambert avaient toujours de +mystérieux petits escaliers aboutissant à l'alcôve ou aux cabinets des +chambres à coucher. L'habitude d'un grand apparat, les exigences de la +représentation et d'une rigoureuse étiquette, le nombre immense de +domestiques de tous grades, sans cesse allant et venant pour leurs +services variés, laissaient si peu de liberté qu'on était généralement +réduit aux expédients nocturnes.</p> + +<p>On ne s'étonnera donc pas de voir madame de Hansfeld, en arrivant à +l'aile gauche de l'hôtel, ouvrir une petite porte cachée dans un massif +d'arbres, et gravir lestement un escalier étroit et rapide qui la +conduisit en peu d'instants dans un vaste cabinet qui précédait sa +chambre à coucher.</p> + +<p>A peine entrée, la princesse se jeta dans un grand fauteuil, comme si +elle eût été épuisée de fatigue.</p> + +<p>Pendant ce temps, la personne qui l'avait suivie verrouilla la porte de +l'escalier secret, se débarrassa de son manteau et de son chapeau +d'homme à larges bords.</p> + +<p>C'était une femme.</p> + +<p>Elle ranima le foyer à demi éteint, alluma deux bougies et entra dans la +chambre de madame de Hansfeld pour s'assurer que rien n'avait pu faire +soupçonner son absence.</p> + +<p>La princesse, après un moment d'abattement, arracha son masque, se leva +brusquement, dénoua la ceinture de son domino, et le foula aux pieds +avec colère.</p> + +<p>Sous ce premier vêtement elle portait une robe noire à manches courtes, +qui laissait voir ses épaules, ses bras et sa taille dignes de la Diane +antique.</p> + +<p>Sa physionomie hautaine, froide, imperturbable pendant son entretien +avec M. de Morville, était alors agitée par la violence des plus +furieuses passions.</p> + +<p>Ses yeux, un peu creux, étincelaient comme deux diamants noirs. Debout +devant la glace de la cheminée, elle semblait vouloir pétrir le marbre +du chambranle sous ses mains convulsives. Emportée par le flot de ses +tumultueuses pensées, elle ne s'aperçut pas du retour de la personne qui +l'avait accompagnée.</p> + +<p>L'aspect de cette jeune fille était étrange.</p> + +<p>Une couleur chaude, brune comme le bronze florentin, couvrait son teint +mat et faisait ressortir la blancheur nacrée du globe de l'œil et le +bleu clair de la pupille; ses cheveux châtains, épais, courts, frisés, +se séparaient sur son front à la manière des hommes qui, de nos jours, +portent leur chevelure très longue; ses traits, assez réguliers, avaient +quelque chose de viril, de résolu; lorsqu'elle entr'ouvrait ses lèvres +rouges et charnues, on voyait des dents très blanches, mais écartées les +unes des autres.</p> + +<p>Cette jeune fille, presque aussi grande que madame de Hansfeld, était +beaucoup plus mince; elle portait une robe noire montante, et une petite +cravate de soie serrait autour de son col sa collerette à plis très +fins.</p> + +<p>Coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un long manteau, cette jeune +fille avait pu passer pour un homme et accompagner madame de Hansfeld, +qui craignait de revenir seule la nuit dans ce quartier désert et de se +trouver presque à la merci d'un cocher.</p> + +<p>Pendant l'entrevue du bal de l'Opéra, la jeune fille avait attendu la +princesse dans un fiacre et l'avait ensuite ramenée.</p> + +<p>Elle s'aperçut de la préoccupation de madame de Hansfeld, et lui dit:</p> + +<p>—Marraine, il est bien tard... il faudrait vous coucher....</p> + +<p>—Je l'ai vu! il peut me perdre!—s'écria impétueusement la princesse, +le visage enflammé de colère, en se retournant vers sa filleule (nous +l'appellerons Iris, en nous excusant de cette mythologie).</p> + +<p>—Qui donc avez-vous vu, marraine?—dit la jeune tille, effrayée de +l'exaspération de madame de Hansfeld.</p> + +<p>—Charles de Brévannes.</p> + +<p>—Il est ici?</p> + +<p>—Tout à l'heure... à l'Opéra... je l'ai vu.... Oh! c'était bien lui.... +La présence de cet homme m'annonce quelque nouveau malheur....</p> + +<p>—Je ne connais pas cet homme, marraine.... Je ne sais pourquoi vous le +haïssez... mais je le hais parce que vous m'avez dit qu'autrefois il +vous avait causé de grands chagrins.</p> + +<p>En prononçant ces mots: Je ne sais pourquoi vous haïssez cet homme, Iris +ne put vaincre un léger tressaillement qui ne fut pas remarqué par +madame de Hansfeld.</p> + +<p>—Pourquoi je le hais, tu me le demandes!—s'écria la princesse presque +avec égarement.</p> + +<p>—Je ne vous le demande pas par curiosité, marraine; si vous haïssez... +vous voulez vous venger....</p> + +<p>—Me venger... oh! oui.... Je voudrais une vengeance éclatante, +terrible... comme le mal qu'il m'a fait....</p> + +<p>—Si je puis vous servir, parlez.</p> + +<p>—Toi, pauvre fille?</p> + +<p>—Ordonnez, j'obéis; Iris est à vous, c'est votre bien; elle vit par +votre vie, elle respire par votre souffle, elle voit par vos yeux, elle +veut par votre volonté.</p> + +<p>Sans lui répondre, madame de Hansfeld tendit sa belle main à Iris; +celle-ci en approcha ses lèvres rouges et humides avec une expression de +respect et de dévouement filial: puis elle se redressa vivement et +s'écria:</p> + +<p>—Mon Dieu! marraine, votre main est glacée... vous frissonnez.... Il +faut vous coucher....</p> + +<p>—Pas encore... mais écoute.... Je ne sais ce que me présage l'arrivée +de Charles de Brévannes; de grands malheurs peuvent s'ensuivre.... Tes +services me seront peut-être plus nécessaires que jamais.... Il faut que +tu saches... tout... oui... le crime de cet homme.... Alors tu +comprendras que la vengeance devient aujourd'hui pour moi... une +expiation....</p> + +<p>Et la princesse s'assit près de la cheminée.</p> + +<p>Iris prit un manteau de velours doublé d'hermine, et en enveloppa +soigneusement sa marraine; car, malgré le feu qui brûlait dans l'âtre, +ces pièces immenses devenaient glaciales à la fin des nuits d'hiver.</p> + +<p>Madame de Hansfeld resta quelques moments rêveuse avant de parler.</p> + +<p>Iris aimait madame de Hansfeld avec une sorte de tendresse à la fois +respectueuse, farouche et passionnée.</p> + +<p>C'était un de ces attachements aveugles, sauvages, on dirait presque +impitoyables, tant ils sont exclusifs.</p> + +<p>La princesse croyait s'être à jamais attaché par une profonde +reconnaissance cette jeune fille, qu'elle avait presque élevée; elle ne +se trompait pas, mais elle ignorait avec quelle violence ce sentiment, +absorbant tous les autres, s'était développé dans le cœur de sa +filleule.</p> + +<p>Celle-ci avait toujours soigneusement caché les accès de jalousie féroce +que lui causaient les moindres préférences de sa maîtresse....</p> + +<p>Sombre, taciturne, impérieuse avec les autres domestiques de la +princesse, Iris était généralement crainte ou détestée à l'hôtel +Lambert.</p> + +<p>Sa fonction de demoiselle de compagnie lui permettait de s'isoler +complètement et de se vouer à cette idée fixe, absolue, incessante:</p> + +<p><i>Vivre pour sa marraine</i>.</p> + +<p>Son chagrin de tous les instants était de ne pas se trouver assez utile, +assez nécessaire à madame de Hansfeld, qui, riche, titrée, libre de ses +actions, pouvait se passer du secours ou du dévouement de sa +filleule....</p> + +<p>Alors quelquefois, dans la funeste exagération de son attachement, Iris +formait des vœux détestables: elle désirait presque voir sa maîtresse +malheureuse pour avoir l'ineffable bonheur de la consoler, de la +secourir, de lui consacrer ses jours et ses nuits, pour pouvoir enfin +développer dans toute sa puissance le sentiment qui la dominait.</p> + +<p>D'après cet aperçu du caractère d'Iris, enfant abandonnée, bohémienne ou +Maure, on doit penser qu'elle poursuivait d'une haine amère les ennemis, +non seulement de madame de Hansfeld, mais encore toutes les personnes +auxquelles celle-ci témoignait quelque bienveillance. Sa haine +augmentait toujours en raison de la vivacité des sentiments qu'on +inspirait à sa marraine.</p> + +<p>Ainsi, la sachant passionnément éprise de M. de Morville, elle exécrait +celui-ci autant... plus même que M. de Brévannes... car elle ressentait +une sorte de bizarre reconnaissance envers ceux qui inspiraient de +l'aversion à la princesse.</p> + +<p>Iris sortait à peine de l'enfance; elle s'entourait d'une impénétrable +dissimulation. Jamais madame de Hansfeld ne l'avait crue capable de +cette exaltation sauvage; et cependant cette jeune fille, poursuivant +son but avec une inflexible énergie, égarée par une jalousie féroce, +avait frappé sa maîtresse dans ses affections les plus chères..</p> + +<p>Après un assez long silence, madame de Hansfeld, sortant de sa rêverie, +fit signe à Iris de s'approcher d'elle.</p> + +<p>Celle-ci, s'agenouillant et s'accroupissant, ainsi que font les +Espagnols à l'église, croisa les bras, attacha ses grands yeux clairs, +fixes et perçants sur les yeux de madame de Hansfeld avec ce mélange +d'intelligence, de soumission et de dévoument particulier à la race +canine; et, de crainte de perdre un mot, un geste, une nuance de la +physionomie de sa marraine, dès que celle-ci eut commencé de parler, +elle se suspendit à ses lèvres... pour nous servir de l'expression +consacrée.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h2> + +<h3>LE RÉCIT.</h3> + + +<p>—Tu te souviens qu'il y a deux ans, avant mon mariage, je te laissai à +Venise pour aller à Florence avec ma tante Vasari et Gianetta notre +camériste; tu venais d'être longtemps malade et tu ne pouvais nous +accompagner.</p> + +<p>—Je m'en souviens.... Gianetta m'écrivit quelquefois par votre ordre, +afin de me donner de vos nouvelles....</p> + +<p>—Cette Gianetta était curieuse, indiscrète, sans fidélité; je crains de +l'avoir trop longtemps gardée à mon service.</p> + +<p>—Pendant votre séjour à Florence elle m'écrivait à peine quelques +lignes... pour me dire que vous vous portiez bien... cette tâche +semblait lui coûter—ajouta Iris avec une assurance incroyable. Elle +mentait.... Gianetta l'avait au contraire tenue parfaitement au courant +de ce qui s'était passé à Florence, pendant le voyage de sa marraine.</p> + +<p>—Au bout de six mois d'absence—reprit la princesse—je revins à +Venise.</p> + +<p>—Alors vous eûtes cette longue maladie de langueur dont vous avez +failli mourir.</p> + +<p>—Et pendant laquelle tu m'as donné tant de preuves de dévouement et +d'affection, Iris, que de ce moment-là je t'aimai comme une sœur, comme +une fille....</p> + +<p>Iris prit la main de sa marraine et la porta silencieusement à ses +lèvres.</p> + +<p>—Ma tante Vasari—reprit Paula—se rendait à Florence pour suivre un +procès; elle sortait toute la journée pour solliciter ses juges. Le +soir, nous allions à la promenade; là, je rencontrai plusieurs fois un +Français.... M. Charles de Brévannes. Bientôt il fut toujours sur mes +pas; ses poursuites devinrent incessantes, obstinées; alors mon +indifférence se changea en aversion.</p> + +<p>—Etait-il donc fait pour inspirer tant d'éloignement?</p> + +<p>—Que dis-tu?—s'écria la princesse en regardant Iris avec surprise. +Puis elle ajouta:</p> + +<p>—Tu étais si jeune alors que tu n'auras pas remarqué.... Oui, cela +était naturel à ton âge.... Tu te rappelles mon cousin Raphaël Monti... +fils du frère de mon père?</p> + +<p>Iris contracta imperceptiblement ses sourcils et répondit d'une voix +brève:</p> + +<p>—Oui, à chaque retour de mer il venait passer son congé à Venise.... +N'est-il pas en Orient? Avez-vous eu de ses nouvelles? A notre départ +d'Italie, sa mère commençait à s'inquiéter de son absence.</p> + +<p>—Il est mort...—dit madame de Hansfeld avec un calme effrayant.</p> + +<p>—Raphaël... mort!!—s'écria Iris en feignant l'étonnement.</p> + +<p>—Charles de Brévannes l'a tué!!</p> + +<p>—Et votre tante ignore?...</p> + +<p>—Écoute... l'heure est venue de tout te dire.... J'avais été, tu le +sais, élevée avec Raphaël; enfant, je l'aimai comme un frère; jeune +fille, comme mon fiancé, ou plutôt ces deux sentiments se fondirent en +un seul.... Tu étais alors si étourdie que notre amour a dû t'échapper.</p> + +<p>—En effet, marraine, maintenant je me souviens de quelques +circonstances qui auraient du m'éclairer. Mais est-ce possible.... +Raphaël mort!... Et quand cela? où cela?</p> + +<p>—Écoute encore: je devais l'épouser à mon retour de Florence.... Tu +comprends maintenant pourquoi M. de Brévannes m'inspirait tant +d'aversion.</p> + +<p>—Je comprends....</p> + +<p>—Ses poursuites redoublèrent: instruit du sujet de notre séjour à +Florence, à force de persévérance, d'adresse, il parvint à se lier avec +les personnes qui pouvaient servir ma tante dans son procès, et à +prendre tellement d'influence sur elles, qu'il fut bientôt en état de +nous être du plus grand secours.</p> + +<p>Les voies ainsi préparées, il se fit un jour audacieusement annoncer +chez ma tante, sous le prétexte qu'il logeait dans notre hôtellerie. +Notre accueil fut glacial; mais cet homme se montra bientôt si +insinuant, si flatteur, il prouva si clairement à ma tante de quelle +utilité il pouvait lui être pour le gain de son procès, qu'elle le pria +instamment de revenir. En s'en allant il me jeta un regard +significatif.... Il n'avait tant fait que pour se rapprocher de moi.</p> + +<p>Je fis part à ma tante de mes soupçons; elle me répondit que j'étais +folle... qu'il fallait se servir de la bonne volonté de M. de Brévannes, +puisqu'il pouvait nous être si utile.... Tu le sais, ma tante avait été +très belle, elle n'avait pas quarante ans. M. de Brévannes s'aperçut un +jour qu'elle prenait au sérieux quelques galanteries qu'il lui adressait +par plaisanterie. Il redoubla de soins, bientôt elle ne put se passer de +lui. Il nous accompagnait partout, à la promenade, au théâtre. Je fis +observer à ma tante qu'il était jeune, riche, que cette intimité pouvait +me compromettre. Elle me dit alors avec autant de joie que d'orgueil que +je m'alarmais à tort. Elle était veuve, libre; M. de Brévannes lui avait +déclaré son amour, et avoué qu'il ne s'était si vivement intéressé à +notre procès qu'afin d'avoir accès auprès d'elle. Je voulus faire +quelques observations à ma tante; elle ne me laissa pas achever, se +récria avec aigreur sur la vanité des jeunes filles, et me reprocha +d'avoir pu croire que M. de Brévannes s'occupait de moi. Il nous voyait +chaque jour, envoyait souvent des musiciens sous nos fenêtres, nous +offrait des bouquets toujours pareils, disait-il à ma tante, pour ne +pas blesser mon amour-propre.</p> + +<p>Un jour, me trouvant seule, il me déclara son amour, se faisant un +mérite à mes yeux de l'habileté avec laquelle il avait, disait-il, +trompé, égaré l'opinion, en paraissant s'occuper de ma tante: sacrifice +énorme, dont je lui devais savoir gré.</p> + +<p>—Et votre tante ne fut pas instruite de l'aveu de Charles de Brévannes?</p> + +<p>—Le soir même elle sut tout.</p> + +<p>—Le voilà démasqué.</p> + +<p>—Enfant..., tu connais peu la faiblesse et la vanité des femmes!</p> + +<p>—Elle ne vous crut pas?</p> + +<p>—Si, d'abord..., ce soir-là, notre porte fut refusée à M. de Brévannes. +Il devina tout, écrivit une longue lettre à ma tante... le lendemain il +fut reçu plus affectueusement encore que d'habitude.—En le quittant, ma +tante vint me gronder sévèrement.—Jalouse, me dit-elle, de la passion +de M. de Brévannes, je l'avais calomnié, afin de lui faire interdire +l'entrée de la maison.</p> + +<p>—Malheureuse femme...; elle était folle....</p> + +<p>—Les choses reprirent leur marche accoutumée.... Charles de Brévannes +ne me dit plus un mot d'amour, mais il passait des journées entières +avec nous.... Le 13 avril..., oh! jamais je n'oublierai cette date, ma +tante me dit, après déjeuner, que le bruit de la cour de l'hôtellerie +l'incommodait, et qu'elle changerait le soir même de logement avec moi. +Ma chambre donnait sur la rue, et avait un balcon. Ce qui me reste à te +dire est affreux.... Ce jour-là, nous avions fait une longue promenade +en voiture avec M. de Brévannes. Au retour, la veillée s'était prolongée +fort tard; ma tante paraissait préoccupée. Il se retira. Je me couchai.</p> + +<p>La princesse devint horriblement pâle, tressaillit, puis continua d'une +voix émue....</p> + +<p>—Le lendemain je voulus aller, comme d'habitude, souhaiter le bonjour à +ma tante: Gianetta me dit d'un air embarrassé que madame Vasari était +souffrante et qu'elle ne pouvait me recevoir.</p> + +<p>Au moment où je rentrais chez moi, un inconnu me demanda. Cet homme, +sombre, pâle... me remit une lettre... sans me dire un mot.... Je ne +sais pourquoi un frisson me saisit. J'ouvris cette lettre, elle +renfermait un anneau que j'avais donné à Raphaël.</p> + +<p>—Et cette lettre, marraine, cette lettre?</p> + +<p>—Elle était de Raphaël mourant.</p> + +<p>—De Raphaël?</p> + +<p>—Oui. Elle contenait ces mots, que je crus voir tracés en caractères de +sang:</p> + +<p>«Je suis à Florence depuis deux jours. Je sais tout. Cette nuit j'ai vu +Brévannes descendre de votre balcon... vous avez ensuite fermé la +fenêtre. Je me suis battu avec lui... tout à l'heure... cela était +convenu. J'ai cherché la mort: il me l'a donnée. Soyez maudite.... +Osorio vous dira... lorsque vous retournerez à Venise.... Cachez à ma +mère.... Ma vue se...»</p> + +<p>—Puis plus rien—s'écria madame de Hansfeld avec une expression +déchirante... rien que quelques caractères sans forme.</p> + +<p>—Quel mystère! dit Iris en joignant les mains—qui avait donc paru à la +fenêtre de votre chambre?...</p> + +<p>—Ne t'ai-je pas dit que ma tante avait pris le soir la même chambre que +j'occupais encore le matin? Sans doute Charles de Brévannes en avait +obtenu un rendez-vous pour servir ses affreux desseins... tu vas voir +comment.... Elle est de ma taille, brune comme moi: de là cette fatale +méprise de Raphaël.</p> + +<p>—Oh! c'est horrible....</p> + +<p>—Après avoir lu cette lettre, j'étais comme folle, je croyais rêver.... +Osorio m'apprit le reste.... Raphaël, à son retour d'un voyage à +Constantinople, vint à Venise.... Il ne passa qu'un jour dans cette +ville... mais, trompé par je ne sais quelle abominable calomnie venue +jusque-là de Florence, il partit subitement pour cette ville avec +Osorio, auquel il dit:—«On m'assure que Paula me trompe indignement; si +cela est vrai, je tuerai mon rival ou il me tuera.»</p> + +<p>—Mais qui avait ainsi pu vous calomnier à Venise?</p> + +<p>—Le sais-je?... Raphaël n'y avait pas même vu sa mère; tout le monde a +ignoré sa courte apparition à Venise; en vain j'ai interrogé Osorio à ce +sujet, il est resté muet.</p> + +<p>—Cela est étrange....</p> + +<p>—Malheureusement il partageait les préventions de Raphaël.... Ce que +j'avais prévu était arrivé: les assiduités de M. de Brévannes, +interprétées par ses infâmes calomnies, m'avaient affreusement +compromise. Je passais à Florence pour être sa maîtresse; et lorsque +Raphaël s'informa de moi, il n'y eut qu'une voix pour m'accuser. +Pourtant, ne voulant pas se fier aux apparences, il était allé trouver +loyalement M. de Brévannes, lui avait dit son amour pour moi, que nous +étions fiancés... que souvent les jeunes filles, sans être coupables, +étaient légères, inconsidérées... le monde méchant; il supplia M. de +Brévannes, au nom de l'honneur, de ne pas cacher la vérité; quelle +qu'elle fût, il le croirait.</p> + +<p>—Et Charles de Brévannes?</p> + +<p>—Loin d'être touché de ce langage, il traita Raphaël avec hauteur et +lui dit:</p> + +<p>«—Puisque vous épiez Paula Monti depuis deux jours, vous devez savoir +où est sa chambre.—Je le sais; sans qu'elle me vît, ce matin même je +l'ai aperçue à son balcon.—Eh bien! trouvez-vous cette nuit à trois +heures du matin devant ce balcon, vous aurez ma réponse.»—Tu sais le +reste.... Brévannes dit alors insolemment à Raphaël: «Êtes-vous +satisfait?»</p> + +<p>Dans sa rage, Raphaël le frappa au visage; un duel s'ensuivit au point +du jour, il succomba.... Son dernier vœu fut de cacher sa mort à sa +mère. Il préférait la laisser dans l'incertitude où l'on demeure +souvent de longues années au sujet du sort des marins, que de lui faire +savoir que ma trahison l'avait tué. Voilà ce que m'apprit Osorio. Cette +funeste mission terminée, il repartit sans vouloir entendre un mot de +mes protestations.... J'ai entendu dire depuis qu'il était mort en +Orient... et la mère de Raphaël attend toujours son fils.... Et il est +mort en me maudissant... mort en m'appelant et me croyant infâme et +parjure.... Mort... tué par Charles de Brévannes, calomniateur et +meurtrier!</p> + +<p>—Oh! c'est affreux.... Et votre tante Vasari?... Après un instant de +silence pendant lequel la princesse paraissait être sous le poids d'un +souvenir pénible, elle reprit ainsi:</p> + +<p>—Les lois sur le duel étaient d'une sévérité extrême: Charles de +Brévannes partit le jour même; Raphaël était inconnu à Florence; ni +Osorio ni le témoin de M. de Brévannes ne reparurent.... Personne ne put +donc trahir ce malheureux secret. Ma tante fut d'autant plus +inconsolable du brusque départ de Charles de Brévannes que, son appui +lui manquant, elle perdit son procès et fut complètement ruinée. Nous +revînmes à Venise, où je tombai malade.</p> + +<p>—Et un an après vous étiez princesse de Hansfeld.</p> + +<p>—Oui, pour sauver ma famille d'une horrible infortune, je me résignai à +ce mariage, qui aurait dû me paraître inespéré... Grâce à la bonté, aux +soins et à la délicatesse du prince, j'entrevoyais déjà des jours plus +heureux; à la reconnaissance allait peut-être succéder un sentiment plus +doux... lorsque tout à coup M. de Hansfeld..., frappé de je ne sais quel +vertige, oubliant sa bonté, sa douceur accoutumée... enfin,—reprit +madame de Hansfeld avec un profond soupir,—commença la vie atroce que +je mène.... Quelquefois je me demande comment ma raison a pu supporter +des chocs si violents sans s'ébranler. La crainte, la stupeur que me +cause la conduite bizarre, effrayante du prince, me poursuivent jusque +dans le monde où je vais parfois chercher, non des distractions, mais de +l'étourdissement. Il y a six mois, je traînais cette vie misérable... en +apparence si splendide, si heureuse, lorsque par hasard je rencontrai M. +de Morville; je le remarquai, parce que j'entendis vanter la fidélité +qu'il avait vouée comme moi à un souvenir adoré... Partout on parlait de +son dévouement, de sa délicatesse..., et surtout de sa tendre constance +pour une femme dont il avait été forcé de se séparer.... Attristé par +son amour, pieusement dévoué à sa mère souffrante, il sortait peu.... Il +demeurait près de nous, rue Saint-Guillaume. Un jour, je trouvai une +lettre sur le banc d'une partie réservée de notre jardin.... Sans +pouvoir comprendre par quel moyen cette lettre se trouvait là, mon +premier mouvement, tu le sais, fut de croire qu'elle venait de lui.</p> + +<p>Et je m'en assurai en restant, le lendemain, toute une journée cachée +dans un massif, et le soir je vis tomber une autre lettre lancée d'une +petite fenêtre cachée par un lierre.</p> + +<p>M. de Morville semblait deviner les pensées qui m'agitaient: gaies, si +j'étais gaie; tristes, si j'étais triste; sombres et désolées, si +j'étais sombre et désolée; ses lettres semblaient l'écho de mes +impressions les plus fugitives.</p> + +<p>—Comment les devinait-il?</p> + +<p>—En m'observant... il lisait sur mon visage la disposition de mon +esprit..</p> + +<p>—Il vous aimait bien...—dit Iris d'une voix profondément altérée.</p> + +<p>—Tu le vois.... Comme moi, M. de Morville regrettait un amour passé... +et, chose étrange, fatale!... nos regrets communs ont servi pour ainsi +dire de lien entre cet amour passé et notre amour nouveau.</p> + +<p>—Vous pouvez aimer.... Le prince vous a rendu votre liberté....</p> + +<p>—Je le sais... je le sais... mais souvent aussi il est revenu sur ces +dures paroles.... Que de fois il a passé de la cruauté la plus froide... +la plus dédaigneuse, la plus écrasante, à des paroles de tendresse +adorable.... Mais qu'importe maintenant... ses cruautés et ses +tendresses me trouvent insensible... mon amour me donne le courage de +les braver... mon amour!... et pourtant ma conscience me reproche +d'oublier Raphaël!!! Depuis que j'ai revu M. de Brévannes, il me semble +qu'en redoublant de haine contre ce... meurtrier... je cherche à expier +mon inconstance; il me semble enfin que si j'obtenais une vengeance +éclatante de cet homme, mon nouvel amour me serait pardonné... Et +encore... malheur à moi!... ce nouvel amour a-t-il besoin d'être +pardonné?... une barrière insurmontable me sépare à jamais de M. de +Morville....</p> + +<p>—Une barrière insurmontable?—dit Iris.</p> + +<p>—Oui... je ne sais quelle fatalité me poursuit... mon âme commençait à +renaître; l'avenir le plus doux, le plus enchanteur s'ouvrait à moi; je +me croyais sûre de l'amour de M. de Morville.... J'étais parvenue à me +lier avec madame de Lormoy, une de ses parentes; il avait demandé à +m'être présenté... lorsque tout à coup il paraît me vouer l'aversion la +plus profonde, il évite de me rencontrer avec une persistance si +blessante, que je me suis décidée à cette démarche d'aujourd'hui.</p> + +<p>—Et le motif de sa haine, marraine?</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas de la haine... il m'aime, mon enfant; il m'aime aussi +passionnément que je l'aime... quoique je lui aie caché ce sentiment. +Mais, je te le répète... un obstacle insurmontable... nous sépare à +jamais.... Te dire ce que j'ai souffert à cette révélation, la force +qu'il m'a fallu pour me contraindre... ce serait impossible.... Eh bien! +pourtant j'aurais accepté cette position presque avec bonheur, sans cet +infernal Brévannes.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Consacrée tout entière à cet amour triste et pur, je n'aurais jamais +revu M. de Morville; mais au moins j'aurais su qu'il m'aimait... autant +que je l'aimais.... L'humanité est si fantasque, que les raisons qui +s'opposaient à ce que cet amour fût heureux, en auraient peut-être +assuré la durée; mais si M. de Brévannes parle... malheur... malheur à +moi!... Le mépris succède à l'adoration dans le cœur de M. de +Morville.. Cet homme si franc, si loyal, n'aura pas assez de dédain pour +m'accabler.... Méprisée par lui... ah! je sais ce que j'ai souffert... +lorsque je l'ai cru possesseur de ce fatal secret.... Et songer que +Brévannes peut me porter ce coup affreux en répandant de nouveau la +calomnie infâme qui a causé la mort de Raphaël; oh! c'est à en devenir +folle!...</p> + +<p>—De tout cela, marraine, il résulte deux choses.... Il faut connaître +le mystère qui force Morville à vous fuir... il faut réduire Charles de +Brévannes au silence....</p> + +<p>—Oui, il le faudrait; mais comment faire? hélas!... oh! je suis bien +malheureuse!...</p> + +<p>—Iris n'est rien pour vous?—dit la jeune fille avec une farouche +amertume.</p> + +<p>La princesse en fut frappée et lui répondit avec bonté:</p> + +<p>—Si, mon enfant; je puis tout te dire, à toi... cela me soulage....</p> + +<p>A ce moment un bruit grave, sonore, puissant, plein de suave harmonie, +mais affaibli par la distance, arriva aux oreilles des deux femmes.</p> + +<p>C'était le son d'un orgue dont on touchait avec un rare talent et une +expression mélancolique. A ce son la princesse tressaillit et s'écria:</p> + +<p>—Oh! c'est lui... il veille encore... tiens, maintenant ma tête est si +faible, que le bruit de cet orgue me semble effrayant, surnaturel... ce +ne sont plus les sons de cet instrument que j'entends, mais les voix +mystérieuses d'un monde invisible, répondant au prince qui les +interroge.... Oh! grâce!... grâce!... cela m'épouvante!...</p> + +<p>Par un hasard singulier, et comme si le vœu de la princesse eût été +entendu, le chant de l'orgue expira lentement dans le silence de la +nuit, en s'exhalant comme une plainte....</p> + +<p>—Cet entretien m'a abattue, je frissonne,—dit Paula.</p> + +<p>—Il faut vous coucher, marraine.</p> + +<p>Après avoir présidé au coucher de madame de Hansfeld avec la plus +grande sollicitude, et baisé respectueusement sa main, Iris ferma la +porte de la chambre de sa marraine, plaça en travers un divan qui, +découvert, formait un lit, et, après avoir verrouillé l'entrée de +l'escalier secret, s'endormit profondément.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h2> + +<h3>LE PRINCE DE HANSFELD.</h3> + + +<p>Une pièce immense, occupant une aile de l'hôtel Lambert, formait à elle +seule l'appartement d'Arnold de Glustein, prince de Hansfeld, personnage +mystérieux dont l'existence prêtait à de si étranges commentaires.</p> + +<p>L'aspect de cette galerie suffisait de reste pour justifier tant +d'accusations d'originalité. Nous y conduirons le lecteur, un peu après +le moment où les sons de l'orgue avaient cessé, au grand plaisir de la +princesse... c'est-à-dire alors que la pâle clarté d'un jour d'hiver +commençait à dissiper la brume du matin....</p> + +<p>Qu'on se figure une salle longue de cent pieds environ, un plafond rayé +de solives saillantes, autrefois peintes et dorées, ainsi que les +caissons qui les séparaient. Par un caprice du prince, toutes les +fenêtres avaient été bouchées, sauf une haute, longue et étroite ogive, +garnie de vitraux de couleurs, et placée à l'extrémité de la galerie. Le +jour, pénétrant par cette étroite ouverture, produisait un effet +bizarre, car il luttait contre la clarté des six bougies d'un petit +lustre de cuivre rouge gothique, suspendu à l'une des poutrelles du +plafond par un cordon de soie, très près du vitrail.</p> + +<p>Grâce à ce mode d'éclairage, dont le foyer, factice ou naturel, se +concentrait en cet endroit, qu'il fît nuit ou qu'il fît jour, la +lumière, d'abord rassemblée dans la partie avoisinante de la croisée, +s'amoindrissait de telle sorte, que le premier tiers de la galerie se +trouvait dans un clair-obscur assez lumineux, mais que le reste de cette +salle immense se perdait dans l'ombre.</p> + +<p>Rien de plus étrange que la décroissance successive de cette lumière +qui, d'autant plus vive qu'elle était d'abord filtrée par une haute +fenêtre, s'éteignait insensiblement dans de profondes ténèbres. La +coloration des divers objets qu'elle frappait, participant aussi de cet +affaiblissement gradué, semblait prendre des formes étranges.</p> + +<p>Ainsi, vers l'extrémité de la galerie où venait mourir la lumière, ces +dernières lueurs s'accrochant aux reliefs de quelques armures d'acier +damasquinées, de rares étincelles de lumière scintillaient ça et là dans +l'obscurité.</p> + +<p>Presque à côté de l'unique petite porte qui communiquait à cette +galerie, dans un coin sombre, on distinguait une forme blanchâtre. +C'était un squelette bizarrement accoutré: sur son crâne il portait une +mitre épiscopale, il s'appuyait d'une main sur un glaive du plus beau +temps de la renaissance; de l'autre main il tenait un luth d'ivoire à +sept cordes, dont la base reposait sur la rotule; par un caprice +bizarre, une couronne de roses (rareté pour la saison) d'une fraîcheur +et d'un parfum adorables surmontait ce luth; un manteau de drap blanc, +constellé d'X et d'M entrelacés, brodés en rouge, se drapait en plis +majestueux sur la cage obscure de la poitrine du squelette, et ne +laissait voir que l'extrémité du tibia et du pied droit. Ce pied, d'une +petitesse remarquable, était (amère dérision!) chaussé d'un soulier de +satin blanc, dont les cothurnes de soie flottaient en longue rosette sur +l'os de la jambe, poli comme l'ivoire.</p> + +<p>Si l'œil, s'habituant aux ténèbres, pouvait percevoir certains détails, +on remarquait sur ces cothurnes de soie et sur ce soulier de satin +quelques taches d'un brun rougeâtre... que l'on reconnaissait facilement +pour des traces de sang.</p> + +<p>Ce singulier <i>objet de curiosité</i> était posé sur un socle d'ébène +merveilleusement rehaussé de bas-reliefs et d'incrustations d'argent et +d'ivoire.</p> + +<p>Par un étrange contraste, car là tout était contraste, les ornements de +ce piédestal ne participaient en rien de la tristesse de l'<i>ossuaire</i> +qu'il supportait; tout ce que l'art florentin du <span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> siècle +a de plus gracieux, de plus pur et de plus charmant, semblait revivre +dans ce délicieux ouvrage, véritable chef-d'œuvre de ciselure et de +sculpture. Néanmoins ces ornements enchanteurs n'étaient pas absolument +étrangers au lugubre objet dont ils décoraient la base; la figure du +squelette, s'appuyant d'une main sur une épée nue, de l'autre sur une +lyre, et portant une mitre épiscopale en tête, et un soulier de femme au +pied; cette figure, disons-nous, se retrouvait partout au milieu des +plus charmantes combinaisons artistiques.</p> + +<p>Ainsi, des amours supportés par ces fabuleux oiseaux de la renaissance, +qui tenaient de l'aigle par la tête, par les ailes, et de la syrène par +les capricieux enroulements de leur queue, semblaient enlever dans leurs +petits bras cette lugubre image.</p> + +<p>Ailleurs, des nymphes, dont les poses remplies d'une élégance à la fois +chaste et voluptueuse eussent été avouées par les Grecs, se jouaient +sous l'attique d'une salle du plus beau style, en s'occupant des apprêts +de la toilette du fantôme; l'une portait le glaive, l'autre la lyre, +celle-ci la mitre.</p> + +<p>Dans un coin de cet admirable bas-relief, deux ravissantes nymphes, +tenant chacune un des cothurnes du soulier, le balançaient entre elles, +tandis qu'un petit amour, niché dans l'intérieur de cette chaussure de +Cendrillon, s'en servait comme d'une escarpolette....</p> + +<p>Pendant ces apprêts, la sinistre figure à demi-couchée sur un lit grec à +draperies traînantes, accoudée sur son bras gauche, regardait en +souriant (comme une tête de mort peut sourire) les folâtres jeux des +nymphes, tandis que de ses phalanges osseuses elle effeuillait un +bouquet de roses que lui présentait un groupe d'adorables enfants.</p> + +<p>Un petit trépied de vermeil d'un travail exquis, placé auprès de ce +socle, pouvait à la fois servir de lampe et de cassolette à parfums.</p> + +<p>Si les autres objets qui meublaient la galerie n'offraient pas cette +bizarre alliance des sujets les plus funèbres et des idées les plus +riantes, ils n'en étaient pas moins singuliers et remarquables, les uns +par leur rareté, les autres par les incroyables mutilations qu'ils +avaient subies.</p> + +<p>Un tableau, placé dans une des zones de la galerie où n'arrivait qu'un +demi-jour, représentait une femme d'une beauté rare; à la fraîcheur du +coloris, à la transparence voilée du clair-obscur, à la grâce divine du +dessin, à la suavité de la touche, on reconnaissait la main inimitable +de Léonard de Vinci.... Mais, hélas! au lieu de ce regard fluide, +transparent, auquel le peintre avait sans doute donné la vie, les yeux, +barbarement, outrageusement crevés, dardaient deux lames de stylets, +fines, aiguës, étincelantes.</p> + +<p>Était-ce une triste et sauvage raillerie de ce vieux dicton +mythologique: <i>Les yeux de la beauté lancent des traits mortels</i>.</p> + +<p>On ne pouvait voir sans indignation cet outrage à l'un des +chefs-d'œuvre de l'art, et pourtant, un peu plus loin, on admirait une +sorte de petit monument de marbre blanc aux ornements empruntés aux +mythologies païenne et chrétienne.</p> + +<p>Dans un cartouche supporté par des amours et par des anges, on lisait en +lettres d'or: <i>Phidias</i>, <i>Raphaël</i>; puis au bas une sorte de prie-Dieu +(qu'on pardonne cette profanation de l'adoration due au seul Créateur en +faveur de la créature) dont le coussin de velours usé prouvait un +fréquent usage, comme si quelque fervent et religieux admirateur de ces +deux génies immortels venait souvent leur demander à genoux de hautes +inspirations, ou les remercier des ineffables jouissances que la science +du beau donne à l'homme.</p> + +<p>En effet, des gravures ou des copies des plus beaux cartons de Raphaël, +placées tout auprès de quelques fragments des bas-reliefs du Parthénon, +choisis avec un goût excellent, annonçaient un amour et un sentiment de +l'art qui semblaient incompatibles avec la barbarie dés mutilations dont +nous avons parlé.</p> + +<p>A mesure que l'on se rapprochait de la zone la plus lumineuse de cette +galerie, étrange retraite du prince de Hansfeld, les objets changeaient +aussi de caractère.... Plus ils devaient être éclairés, plus ils +augmentaient de splendeur.</p> + +<p>Ainsi, près de la fenêtre, on voyait une rare collection d'armes +indiennes et orientales, des sabres d'argent incrustés de corail, des +poignards au fourreau de velours rouge brodé d'or, à la poignée enrichie +de pierres précieuses; le bleuâtre acier de Damas se recourbait sous sa +garde d'or étincelante de rubis et d'émeraudes; des boucliers indiens +aux reliefs de vermeil étaient constellés de pierreries.</p> + +<p>Près de la fenêtre, c'était un fourmillement lumineux, coloré, +scintillant, éblouissant, auquel la lumière prismatique des vitraux +donnait encore des tons plus chauds et plus riches; il est impossible de +nombrer les curieux objets d'orfèvrerie émaillés, ciselés, entassés sur +des étagères de nacre qui avoisinaient la fenêtre.</p> + +<p>A voir tomber de la haute fenêtre cette éblouissante cascade de lumière +irisée par les lueurs chatoyantes des objets qui la reflétaient, on eût +dit une de ces nappes d'eau que le soleil colore de toutes les nuances +du prisme.</p> + +<p>Cette comparaison semblait d'autant plus vraie que, immédiatement +au-dessous de la croisée, et occupant toute la largeur de sa baie, on +voyait un grand buffet d'orgue: deux figures d'anges de trois pieds de +haut, sculptées en ivoire, supportaient le clavier de l'instrument, de +même matière; le reste du buffet, dont le sommet atteignait l'appui de +la fenêtre, se composait de panneaux gothiques, aussi d'ivoire; +travaillés à jour comme une dentelle, ils n'altéraient en rien la +sonorité de l'instrument; quatre sveltes cariatides d'argent, émaillées +de couronnes d'or, ornées de pierreries, comme des ostensoirs, +séparaient ces légers panneaux, et supportaient une frise en pierres +dures, représentant une guirlande de feuilles, de fleurs et de fruits... +cerises de cornaline, prunes d'améthyste, abricots de topaze, bluets de +lapis, feuilles de malachite, jacinthes d'aigues marines, luttaient +d'éclat et de vérité relative.</p> + +<p>Cet orgue, de dix pieds de haut et de cinq pieds de large, remplissait +le soubassement de la longue fenêtre à vitraux coloriés, percée à l'une +des extrémités de la galerie.</p> + +<p>L'espace qui restait de chaque côté de cette fenêtre pour atteindre les +parois latérales de la galerie, était rempli, encombré des innombrables +richesses dont nous avons parlé.</p> + +<p>Le prince de Hansfeld était assis devant cet orgue d'ivoire; il portait +une longue tunique de laine noire serrée autour de sa taille; une sorte +de berret de velours de même couleur laissait échapper de longues mèches +de cheveux blonds qui tombaient en profusion sur ses épaules un peu +courbées.</p> + +<p>Ses larges manches étaient presque relevées jusqu'au coude par la +position que prenaient ses mains en parcourant le clavier. Ses bras +amaigris, ses mains fluettes, effilées, étaient d'une blancheur de +marbre; mais les ongles longs, durs, polis comme des agates, n'avaient +pas cette nuance rose, signe certain de la santé; ils étaient cerclés +d'un pâle azur; la position de la tête un peu repliée en arrière +annonçait que le prince de Hansfeld avait les yeux levés au plafond.</p> + +<p>Après s'être interrompu un moment, il recommença à jouer de l'orgue, +mais <i>pianissimo</i>.</p> + +<p>Était-ce la qualité supérieure de cet admirable instrument, était-ce la +puissance du talent de l'exécutant? jamais orgue n'exhala des sons à la +fois plus suaves, plus sonores, plus mélancoliques, d'une tristesse, si +cela peut se dire, plus passionnée!</p> + +<p>Il serait impossible de deviner quel était le motif de ces chants d'une +expression à la fois plaintive comme un soupir... ineffable comme le +sourire d'une mère à son enfant... harmonie vague, indécise, capricieuse +comme la pensée qui, flottant au milieu des nuages d'une imagination +attristée, aperçoit quelquefois l'azur d'un ciel pur, éclairci, +serein....</p> + +<p>Le cœur le plus bronzé se fût amolli, détendu à ces mélodies +pénétrantes, douces comme une rosée de larmes.</p> + +<p>Au milieu, du silence de la nuit, les sons déjà si graves de l'orgue +augmentaient encore de solennité; ils montaient au ciel... comme +l'encens....</p> + +<p>Il y avait surtout une phrase d'une pureté charmante qui revenait +souvent et comme par intermittence dans le chant de l'orgue.</p> + +<p>Pour rendre les idées qu'éveillait cette phrase enchanteresse, jouée sur +les notes les plus élevées, les plus <i>cristallines</i> de l'instrument, il +faudrait évoquer les idéalités les plus riantes, les plus jeunes, les +plus fraîches;</p> + +<p>Tout ce qu'il y a de perles humides sur la mousse et de lueurs rosés +dans l'aube d'un beau jour de printemps;</p> + +<p>Tout ce qu'il y a de mystère, de rêverie dans les clartés argentines de +la lune, lorsqu'au milieu d'une tiède nuit d'été elles se jouent dans la +pénombre des grands bois qui semblent frissonner amoureusement aux +solitaires accents du rossignol;</p> + +<p>Tout ce qu'il y a de bonheur, de joie candide, d'espérance ingénue dans +le doux refrain d'une jeune fille de seize ans qui chante, parce qu'elle +se sent heureuse en regardant sa mère et en voyant le soleil dorer la +cime des arbres au moment où les fleurs redressent leur calice embaumé;</p> + +<p>Tout ce qu'il y a enfin de doux, de grave, d'élevé dans la contemplation +où nous plonge souvent l'incommensurable scintillation des astres qui +décrivent leurs cours dans l'immensité;</p> + +<p>Oui, à peine cette évocation de riantes poésies donnerait-elle une idée +de la mélodie pleine de grâce et de sérénité qui, à d'assez longs +intervalles, revenait se dessiner, pour ainsi dire, rose, lumineuse et +sereine, sur la couleur sombre du morceau que jouait le prince....</p> + +<p>Quant à ce morceau que l'on pourrait considérer comme l'expression +constante du caractère d'Arnold de Hansfeld, c'était l'idéalisation de +la rêverie allemande, ou la douce fantaisie de Mignon, non celle qui +fait éclore de gracieux mirages, mais celle qui, dans sa noire +tristesse, évoque le pâle fantôme de Lénore.</p> + +<p>La tristesse d'Arnold était caractéristique en cela qu'elle était +résignée, mais non pas amère et irritée.</p> + +<p>Il semblait se complaire à moduler avec amour la phrase musicale dont +nous avons parlé, comme on s'abandonne à un souvenir chéri de sa +jeunesse.</p> + +<p>Le tintement aigu, strident et prolongé d'un timbre le fit tressaillir +douloureusement.</p> + +<p>A ce bruit aigre, il interrompit de nouveau son chant.... Les dernières +vibrations de l'orgue s'exhalèrent dans la vaste galerie comme un long +soupir.</p> + +<p>Arnold inclina avec accablement sa tête sur sa poitrine; ses mains +blanches et effilées, se détachant du clavier, retombèrent inertes sur +ses genoux. Sa taille mince et frêle se courba, la force factice, +fiévreuse, qui l'avait jusqu'alors soutenu, l'abandonna; il s'affaissa +sur lui-même....</p> + +<p>Les premières lueurs d'une matinée d'hiver, se joignant à la clarté des +bougies du lustre gothique, formaient une lumière fausse, lugubre comme +celle des cierges qui brûlent pendant le jour autour d'un lit mortuaire; +cette lumière tombait d'aplomb sur le front et sur la saillie des joues +d'Arnold, car il avait la tête inclinée sur sa poitrine.</p> + +<p>A travers ses longs cils baissés, on aurait pu voir la prunelle immobile +perdre l'humide éclat de son bleu limpide, et devenir fixe, presque +terne.</p> + +<p>Ses doigts se roidirent par l'intensité du froid; car depuis longtemps +le feu était éteint dans la vaste cheminée....</p> + +<p>A ce moment, le tintement du timbre retentit de nouveau... et par deux +fois.</p> + +<p>Le prince sembla sortir d'un sommeil léthargique, se leva péniblement +et alla au fond de la galerie, dans laquelle on ne pouvait entrer que +par une petite porte épaisse et bardée de fer.</p> + +<p>Arnold ouvrit à moitié et d'un air soupçonneux un guichet pratiqué dans +cette porte, et dit d'une voix faible:</p> + +<p>—C'est vous, Frank?</p> + +<p>—Oui, Arnold... voici le jour.... Tiens... prends la cassette, mon cher +enfant—répondit une autre voix un peu cassée.</p> + +<p>—C'est bien vous.... Frank?—répéta le prince.</p> + +<p>—Par tous les saints, qui veux-tu que ce soit, sinon le vieux Frank?... +ouvre la porte... tu me verras en pied....</p> + +<p>—Oh! non, non, pas aujourd'hui....</p> + +<p>—Calme-toi... mon cher enfant... tu as tes vapeurs... je le sais... +mais prends donc la cassette... j'ai acheté le pain d'un côté... les +fruits de l'autre....</p> + +<p>Le prince allongea la main, et prit avidement une petite caisse de bois +d'acajou cerclée d'acier qu'on lui passa par le guichet....</p> + +<p>—Bonne nuit... ou plutôt bonjour, Arnold.</p> + +<p>—Adieu, Frank....</p> + +<p>Et le guichet se referma.</p> + +<p>Non loin de la porte était un lit composé de deux épaisses et soyeuses +peaux d'ours étendues sur un vaste divan. Arnold s'assit sur ce lit et +mit la cassette sur une petite table d'ébène d'un curieux travail où +était déposée une paire de pistolets chargés.</p> + +<p>—Il prit une clef sur cette table et ouvrit la cassette; elle +contenait un petit pain sortant du four et quelques fruits d'hiver.</p> + +<p>Le prince regarda ces comestibles dignes d'un anachorète avec une sorte +de défiance, ses soupçons luttaient contre son appétit; pourtant il +cassa le pain en deux morceaux, et après avoir longtemps examiné, +flairé, il le porta enfin à ses lèvres....</p> + +<p>Mais tout à coup il le jeta loin de lui avec épouvante....</p> + +<p>Alors, cachant sa figure dans ses mains, Arnold de Hansfeld se renversa +sur son lit en pleurant avec amertume.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h2> + +<h3>LE PÈRE ET LA FILLE.</h3> + + +<p>Berthe de Brévannes allait ordinairement passer chez Pierre Raimond, son +père, les matinées du dimanche et du jeudi. Il demeurait toujours île +<i>Saint-Louis</i>, rue <i>Poultier</i>, près de l'hôtel Lambert, habité par le +prince de Hansfeld.</p> + +<p>Depuis le retour de sa fille à Paris, le vieux graveur ne l'avait pas +revue; mais, prévenu de son arrivée, il l'attendait le dimanche matin, +car les différentes scènes que nous venons de raconter s'étaient passées +dans la nuit du samedi.</p> + +<p>Pierre Raimond, tout heureux de cette visite, tâchait, selon sa coutume, +de donner un air de fête à son pauvre logis, composé d'une petite +cuisine et de deux chambres situées au quatrième étage.</p> + +<p>Des fenêtres on dominait le quai, la Seine; à l'horizon s'élevaient les +massifs d'arbres du Jardin-des-Plantes, et plus loin encore le dôme du +Panthéon.</p> + +<p>La chambre autrefois occupée par Berthe était pour le graveur l'objet +d'une sorte de culte. Rien n'y avait été changé; on y voyait encore le +petit lit de bois peint en gris, les rideaux de coton blancs, l'antique +commode de noyer qui avait appartenu à madame Raimond, un vieux et +mauvais piano en merisier où Berthe avait étudié et appris son art; +enfin, sous verre et renfermées dans un cadre, les couronnes que la +jeune fille avait remportées au Conservatoire.</p> + +<p>Pierre Raimond avait soixante-dix ans; sa grande taille était courbée +par l'âge; son crâne chauve, sa barbe blanche, qu'il ne rasait plus +depuis plusieurs années, ajoutaient encore à l'austérité de ses traits; +ses paupières toujours à demi baissées témoignaient du mauvais état de +sa vue affaiblie par l'excès du travail; cette infirmité, jointe à un +léger tremblement nerveux, suite d'une longue maladie, l'avait obligé de +renoncer à la gravure de la musique, et à accepter, malgré sa +répugnance, une pension de douze cents francs de M. de Brévannes.</p> + +<p>La chambre de Pierre Raimond, qui lui servait autrefois d'atelier, était +d'une scrupuleuse propreté. Au-dessus de la fenêtre on voyait son établi +de graveur, ses burins depuis longtemps abandonnés, et quelques planches +préparées pour la gravure de la musique; une couchette de fer, une +table, quatre chaises de noyer, composaient cet ameublement d'une +simplicité stoïque.</p> + +<p>Un vieux sabre d'honneur, gagné par Pierre Raimond, ancien volontaire +des armées de la république, ornait son alcôve. Au-dessous de ce sabre +était encadré un exemplaire de ce fameux appel fait par la Convention au +peuple lors de l'assassinat des envoyés français:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 6em;"><i>Le neuf floréal de l'an sept</i>,</span><br /> +<span style="margin-left: 8em;"><i>A neuf heures du soir</i>,</span><br /> +<i>Le gouvernement autrichien a fait assassiner les ministres</i><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>la république française:</i> <i>Bonnier</i>, <i>Roberjot et Jean</i></span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;"><i>Debry</i>, <i>chargés par le Directoire exécutif</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6em;"><i>de négocier la paix de Rastadt</i>.</span><br /> +<br /> +LEUR SANG FUME... IL DEMANDE... IL OBTIENDRA VENGEANCE!<br /> +</p> + +<p>Pierre Raimond conservait religieusement ce curieux spécimen de la +farouche éloquence de cette époque sanglante, terrible, mais non pas +sans gloire. Il est inutile de dire que le graveur était resté fidèle à +l'utopie républicaine, dans ce qu'elle avait de généreux, de +patriotique.</p> + +<p>Probe et rude, juste et loyal, on ne pouvait reprocher à Pierre Raimond +que des idées trop absolues sur les différences morales qui existaient, +selon lui, entre les riches et les pauvres. S'il poussait jusqu'à +l'exagération l'orgueil de la pauvreté, il faisait excuser ce travers +par le plus noble désintéressement.</p> + +<p>Ainsi, pouvant épouser la fille d'un riche éditeur de gravures, il avait +refusé, parce qu'il aimait la mère de Berthe, aussi pauvre que lui.</p> + +<p>Après trente ans de travail et d'économie, il était parvenu à amasser +vingt-cinq mille francs qu'il destinait à sa fille. Un notaire +banqueroutier lui vola cette somme; il redoubla de labeur afin de donner +au moins à sa fille, très jeune encore, une profession qui la mît à +l'abri du besoin.</p> + +<p>On pense avec quelle inquiétude Pierre Raimond attendait Berthe.</p> + +<p>Enfin une voiture s'arrêta sur le quai; il entendit dans l'escalier un +pas léger, rapide et bien connu.</p> + +<p>Quelques secondes après, Berthe embrassait son père.</p> + +<p>—Enfin... te voilà, te voilà—répétait le vieillard d'une voix émue, en +serrant sa fille dans ses bras.</p> + +<p>—Mon bon père!... disait Berthe en pleurant.</p> + +<p>Pierre Raimond débarrassa lui-même la jeune femme de son chapeau, de +son manteau, qu'il porta sur son lit; puis, la faisant asseoir dans son +fauteuil, au coin du feu, il prit ses mains qui étaient froides.</p> + +<p>—Pauvre petite... tu es glacée, réchauffe-toi....</p> + +<p>—Père.. tu gâtes toujours ton enfant....</p> + +<p>Sans lui répondre, le vieillard la regardait avec bonheur.</p> + +<p>—Te voilà donc.. Depuis six mois... six mois!...</p> + +<p>—Pauvre père... le temps t'a bien duré....</p> + +<p>—Mais tu étais heureuse?...</p> + +<p>—Oui, oh! oui....</p> + +<p>—Bien heureuse?...</p> + +<p>—Comme toujours....</p> + +<p>—Jusqu'à présent ton bonheur a fait mon courage.... Ainsi ton mari... +est pour toi toujours bon, prévenant, dévoué?...</p> + +<p>—Sans doute....</p> + +<p>—Et pendant ton séjour en Lorraine?... Ces six grands mois passés dans +le tête-à-tête ont été plus doux encore pour toi, s'il est possible, que +le temps de ton séjour à Paris?</p> + +<p>—Oui, mon père.</p> + +<p>—Tu es toujours fière d'être sa femme?</p> + +<p>—Toujours.... Mais pourquoi ces questions?</p> + +<p>—Brévannes est enfin tel que tu l'avais jugé lorsque tu m'as déclaré +que tu n'épouserais que lui?</p> + +<p>—Oui, certainement—répondit Berthe de plus en plus étonnée des paroles +de son père, paroles qui prouvent du moins qu'elle lui avait +soigneusement caché ses chagrins.</p> + +<p>—C'est toujours enfin l'homme digne d'inspirer la passion dont tu +serais morte, malheureuse enfant, si j'avais persisté dans mes refus?...</p> + +<p>—Oui, mon père.... Charles n'a pas changé.</p> + +<p>—Dieu soit loué! Eh bien! je l'avoue... je me suis trompé....</p> + +<p>—Trompé?... Et sur qui, bon père?</p> + +<p>—Tu ne sais pas pourquoi, cette année, j'attendais ton retour avec plus +d'impatience encore que les autres années?</p> + +<p>—Mon Dieu, non.</p> + +<p>—Tu ne sais pas pourquoi je suis doublement ravi de te voir +aujourd'hui?</p> + +<p>—Explique-toi donc.... Mais, mon Dieu!... tu pleures... tu pleures!</p> + +<p>—Et tu ne sais pas pourquoi je pleure... mais c'est de joie, vois-tu... +oh! bien de joie.</p> + +<p>—Oh! tant mieux!</p> + +<p>—Mon enfant... l'épreuve a assez duré.</p> + +<p>—Quelle épreuve?</p> + +<p>—Je souffrais tant! vieux, infirme, réduit à passer mes jours seul... +moi, qui depuis ta naissance n'avais pas manqué de t'embrasser le matin +et le soir... j'avais reporté sur toi la tendresse que j'avais pour ta +mère.... Quelle amertume d'être condamné à ne te voir que quelques +heures par semaine et à ne pas te voir pendant des mois entiers.</p> + +<p>—Bon père... je souffrais bien aussi....</p> + +<p>—Ce n'est pas tout encore: le temps que tu as passé ici pendant que ton +mari était en Italie m'avait rendu notre nouvelle séparation plus +pénible encore; c'était te perdre une seconde fois.</p> + +<p>—Mais, mon père....</p> + +<p>—Je sais ce que tu vas me dire... aux premiers jours de ton mariage, +Brévannes m'avait offert un petit appartement dans sa maison.... Bien +souvent depuis tu étais revenue sur cette proposition... je t'avais +constamment refusée....</p> + +<p>—Hélas! oui.</p> + +<p>—C'est que, vois-tu, je doutais de Brévannes; je doutais de la durée de +cet amour, d'abord si violent.... Je n'aurais pu être tranquille +spectateur de tes chagrins; ma défiance même aurait troublé ton ménage. +Je me suis donc imposé un rigoureux devoir... je me suis dit: +J'attendrai.... Berthe ne m'a jamais menti.... Si, après quatre années +de mariage, elle est aussi heureuse qu'elle le dit, je verrai là une +garantie certaine pour l'avenir et une preuve de la bonté du cœur de +Brévannes. Ce moment est arrivé. Ton mari est digne de toi; aujourd'hui +je lui dirai: J'ai douté de vous, j'ai eu tort... je vous en demande +pardon.... Maintenant j'ai foi et confiance en vous... j'accepte l'offre +que vous m'avez faite... je ne vous quitterai plus, ni vous ni Berthe.</p> + +<p>—Tu dis, père?—s'écria Berthe.</p> + +<p>—Je dis, mon enfant chérie, que je n'ai plus assez d'années à vivre +pour les passer loin de toi.... Ma foi, je me laisse être heureux tout à +mon aise; ton mari, toi et moi, nous ne nous quitterons plus... +désormais.</p> + +<p>Berthe se jeta en pleurant au cou du vieillard.</p> + +<p>Il se méprit sur ce mouvement, sur ces larmes, et pressa tendrement la +jeune femme dans ses bras.</p> + +<p>—Allons, allons, folle... qu'adviendra-t-il donc des chagrins si la +joie t'agite et t'éplore à ce point....</p> + +<p>—Entre nous—ajouta Pierre Raimond en souriant—je fais le brave, le +Brutus, et je suis aussi ému que toi... en pensant que je ne te +quitterai plus.</p> + +<p>Il passa sa main tremblante sur ses yeux humides.</p> + +<p>La position de Berthe était cruelle.</p> + +<p>M. de Brévannes, non content d'avoir comblé la mesure de ses torts +envers elle, venait encore de lui reprocher durement la modique pension +qu'il faisait à son père. A ce moment même Pierre Raimond, abusé par les +généreux mensonges de sa fille, s'apprêtait à aller vivre chez M. de +Brévannes dans la plus complète intimité.</p> + +<p>Berthe avait pu jusqu'alors dissimuler à son père ses chagrins +croissants, attribuer sa tristesse à ses regrets de vivre éloignée de +lui; mais les espérances de Pierre Raimond contrastaient tellement avec +la scène cruelle qui s'était passée la veille entre Berthe et M. de +Brévannes, que la jeune femme resta frappée de stupeur, presque de +crainte.</p> + +<p>Au lieu d'accueillir la résolution de son père avec la joie la plus +vive, par un mouvement involontaire elle se jeta en pleurant dans ses +bras.</p> + +<p>Pierre Raimond connaissait le cœur de sa fille; il attribua d'abord ses +pleurs à la joie, à une surprise inespérée; mais ces larmes se +changèrent en sanglots. Berthe reposa sa tête sur l'épaule du vieillard, +et de temps en temps elle serra ses mains dans les siennes par un +mouvement convulsif.</p> + +<p>Pierre Raimond comprit une partie de la vérité; ses anciens soupçons +revinrent, il repoussa presque brusquement sa fille, et s'écria d'une +voix sévère:</p> + +<p>—Berthe... vous me trompiez.... Vous n'êtes pas heureuse!...</p> + +<p>Berthe, rappelée à elle-même par ces paroles, frémit de son imprudence, +et regretta malheureusement trop tard l'émotion qu'elle n'avait pu +cacher.</p> + +<p>Elle allait rassurer son père, lorsque la porte s'ouvrit:</p> + +<p>—Mon mari!...—s'écria Berthe avec crainte. M. de Brévannes entrait +chez le graveur.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h2> + +<h3>LE BEAU-PÈRE ET LE GENDRE.</h3> + + +<p>L'apparition de M. de Brévannes fit régner un silence de quelques +instants entre les trois acteurs de cette scène.</p> + +<p>Berthe frémit en lisant sur les traits de son mari l'ironie et la +dureté.</p> + +<p>L'austère figure de Pierre Raimond, jusqu'alors douce et bonne, prit +tout à coup un caractère d'énergie hautaine. Redressant sa grande +taille, et mettant sa fille derrière lui comme pour la protéger, il +marcha deux pas à la rencontre de M. de Brévannes:</p> + +<p>—Que voulez-vous, monsieur?</p> + +<p>—Je voulais savoir, monsieur, si madame ne m'en imposait pas, si elle +venait passer la matinée chez vous, ainsi qu'elle me l'a dit; j'ai mes +raisons pour en douter.</p> + +<p>—Ah! Charles!—dit tristement madame de Brévannes.</p> + +<p>—Je vous défends de soupçonner ma fille de mensonge, monsieur.</p> + +<p>—Mon père...—s'écria Berthe.</p> + +<p>—Je n'ai, monsieur Raimond, de compte à rendre à personne.... Si je +soupçonne ma femme de mensonge, c'est que....</p> + +<p>—Si elle a menti... ce n'est pas à vous, c'est à moi—s'écria Pierre +Raimond en interrompant son gendre.</p> + +<p>—Comment cela, monsieur?—dit celui-ci en regardant Berthe avec +étonnement.</p> + +<p>—Charles, je vous en conjure.... Et vous, mon père....</p> + +<p>—Elle m'a menti—reprit le vieillard d'une voix forte;—tout à l'heure +encore, elle se disait heureuse....</p> + +<p>—Ah! j'y suis—reprit froidement M. de Brévannes—madame est venue +parler ici de son bonheur avec des gémissements hypocrites.... C'est +fort adroit....</p> + +<p>—Monsieur de Brévannes—s'écria Pierre Raimond—il y a quatre ans, ma +fille se mourait dans cette chambre.... Je vous disais: J'aime mieux +perdre maintenant cette enfant... que la perdre un jour par suite des +tortures que vous lui causerez.... J'avais raison, vous la tuerez!</p> + +<p>—Mon père—dit Berthe—je ne dois pas vous laisser dans une fâcheuse +erreur.... Il m'en coûte, mais je dirai la vérité; je ne justifierai pas +par mon silence les reproches peu mérités, je vous l'assure, que vous +adressez à mon mari.... J'ai pu vous cacher quelques contrariétés +domestiques auxquelles les meilleurs ménages n'échappent pas. Vous +étiez si content de me savoir complètement, absolument heureuse, que je +voulais vous laisser cette illusion; elle ne nuisait à personne, et +j'espérais vous rapprocher de celui que vous jugez trop sévèrement.</p> + +<p>—Ma fille, je connais votre faiblesse; c'est à moi d'être sévère....</p> + +<p>—D'être sévère!—s'écria M. de Brévannes avec un éclat de rire +sardonique...—d'être sévère.... Ah cà! est-ce que je suis ici à +l'école, monsieur Raimond? A qui croyez-vous parler, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Au bourreau de ma fille....</p> + +<p>—Ceci tombe dans l'exagération, monsieur Raimond... vos souvenirs +révolutionnaires vous égarent....</p> + +<p>—Berthe... emmène cet homme...—dit froidement le graveur.</p> + +<p>—Charles, je vous en prie, venez... venez. Mon père, à jeudi... +pardonnez-moi de vous quitter sitôt... peut-être reviendrai-je +demain,—dit Berthe en voulant à tout prix rompre cette fâcheuse +conversation.</p> + +<p>—Puisque vous êtes en train de donner des leçons, monsieur—dit M. de +Brévannes—dites donc à votre fille qu'il est toujours maladroit de +témoigner à son mari de méprisantes froideurs lorsqu'il aurait peut-être +le droit d'être jaloux....</p> + +<p>—Berthe, que veut-il dire?</p> + +<p>—Ah! Charles... est-ce à vous de rappeler cette scène....</p> + +<p>—Je ne suis pas dupe, madame, de votre feinte délicatesse... de vos +beaux scrupules.... Il y a là-dessous... quelque intrigue... je la +pénétrerai....</p> + +<p>—De grâce, Charles, ne parlons pas de cela ici.... Adieu, mon père.</p> + +<p>Après un moment de silence, Pierre Raimond dit à sa fille:</p> + +<p>—Berthe... méritez-vous ce reproche?</p> + +<p>—Non, mon père...—répondit Berthe avec dignité.</p> + +<p>—Je vous crois, mon enfant.... Maintenant, monsieur, écoutez-moi. +Pendant quatre ans j'ai été votre dupe, j'ai cru ma fille heureuse; +aujourd'hui je sais la vérité... Berthe n'a pas au monde d'autre appui +que moi... je suis infirme, pauvre, vieux... il n'importe, prenez +garde....</p> + +<p>—Des menaces, monsieur....</p> + +<p>—Oui, notre position sera nette.... Dès aujourd'hui... je renonce aux +secours que j'avais acceptés à la seule instance de ma fille....</p> + +<p>—Il vous est plus commode d'être ingrat....</p> + +<p>—Ingrat... parce que j'ai bien voulu ménager votre orgueil....</p> + +<p>—Mon père....</p> + +<p>—Ainsi, monsieur—dit Pierre Raimond—c'est de vous à moi, d'homme à +homme, que vous me rendrez compte du bonheur de ma fille.... Je vous +donne quinze jours pour abjurer vos torts....</p> + +<p>—Quinze jours? Pas davantage?...</p> + +<p>—Et si au bout de quinze jours vous n'êtes pas pour Berthe ce que vous +devez être....</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, que ferez-vous?</p> + +<p>—Vous le verrez.</p> + +<p>—Venez, madame—dit M. de Brévannes en prenant Berthe par le bras.</p> + +<p>—Mon père, adieu.... Je reviendrai; de grâce, calmez-vous.</p> + +<p>—Vous reviendrez si je vous le permets—dit M. de Brévannes avec +ironie.</p> + +<p>—Sois tranquille, mon enfant, je veillerai sur toi—dit Pierre Raimond.</p> + +<p>Berthe suivit son mari en pleurant.</p> + +<p>Le vieillard resta seul.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h2> + +<h3>UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION.</h3> + + +<p>On donnait ce soir-là à la Comédie-Française la première représentation +du <i>Séducteur</i>, comédie en cinq actes et en vers.</p> + +<p>Cette œuvre était le début littéraire de M. le vicomte de Gercourt. +Très jeune encore et fort à la mode, d'une figure extrêmement agréable, +il passait à bon droit dans le monde pour un homme d'esprit, gracieux, +de manières charmantes, et du caractère le plus honorable.</p> + +<p>La première représentation de sa comédie avait nécessairement attiré la +meilleure compagnie de Paris, à laquelle il appartenait.</p> + +<p>Grâce à son naturel aimable et bienveillant, et surtout à quelques +revers de fortune qui avaient suffisamment contenté l'envie, pendant +longtemps M. de Gercourt n'avait pas eu d'ennemis. Malheureusement son +ambition littéraire (ambition louable, noble, grande, s'il en est pour +un homme de cette sorte) lui créa d'innombrables et d'hostiles +jalousies. Quelques rares amis lui restèrent fidèles, mais une chute +humiliante et ridicule aurait seule pu lui rendre la bienveillance +générale.</p> + +<p>La majorité des gens de lettres voyait avec jalousie les débuts de cet +intrus, de ce profane.</p> + +<p>Nous n'avons jamais compris cette aigreur des gens du monde et des +écrivains contre un homme dont le seul tort est de vouloir élever ses +loisirs à la dignité des lettres.</p> + +<p>Nous conduirons le lecteur dans quelques loges différentes, où il +rencontrera plusieurs personnages de cette histoire que la curiosité +générale avait attirés à cette <i>solennité dramatique</i>.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h2> + +<h3>PREMIÈRES LOGES N° 7.</h3> + + +<p>Berthe de Brévannes occupait une des places de cette loge; son mari +était derrière elle; les deux autres places étaient vacantes.</p> + +<p>Berthe, coiffée en cheveux, portait une robe de crêpe noir; sa belle +chevelure blonde, son teint pur et transparent, son cou et ses épaules +d'ivoire brillaient d'un doux éclat; ses traits étaient empreints de +mélancolie, car, trois jours auparavant, son mari avait eu avec Pierre +Raimond le pénible entretien que nous avons raconté; elle aurait désiré +rester chez elle; mais, craignant d'irriter M. de Brévannes, elle avait +consenti à l'accompagner.</p> + +<p>Ce dernier, par un de ces contrastes fort naturels à l'homme, était +profondément blessé de la froideur de sa femme, et il s'obstinait à en +triompher, moins par repentir du passé, que pour obéir à l'opiniâtreté +naturelle de son caractère. Mais en vain il tâchait de lui faire oublier +les torts dont il devait rougir; elle avait été trop cruellement +ulcérée pour se guérir si vite.</p> + +<p>M. de Brévannes avait loué une loge pour cette curieuse représentation, +dans le but d'être agréable à sa femme.</p> + +<p>La toile n'était pas encore levée, peu à peu la salle se garnissait. +Berthe allait fort rarement dans le monde; malgré sa tristesse, elle +regardait avec une curiosité d'enfant les personnes qui arrivaient dans +les loges, puis retombait dans de pénibles préoccupations.</p> + +<p>M. de Brévannes, impatienté du silence de sa femme, lui dit en +contraignant sa mauvaise humeur:</p> + +<p>—Berthe, qu'as-tu donc?</p> + +<p>—Je n'ai rien, Charles....</p> + +<p>—Vous n'avez rien, vous n'avez rien, et vous êtes triste à périr. En +admettant que j'aie eu des torts... vous me les faites cruellement +sentir....</p> + +<p>—Je voudrais pouvoir les oublier... peut-être un jour....</p> + +<p>—La perspective est agréable.</p> + +<p>—Ce n'est pas ma faute, mais ne parlons plus de cela. Vous savez que +les motifs de tristesse ne me manquent pas.</p> + +<p>—Est-ce pour votre père que vous dites cela?... Avouez au moins qu'il a +été bien violent envers moi....</p> + +<p>—Il m'aime tant... qu'il s'est encore exagéré vos torts.... Il n'a que +moi au monde.... Aussi, Charles, je ne puis croire que vous me refusiez +désormais la permission d'aller le voir comme de coutume.</p> + +<p>—Ma petite Berthe, vous êtes trop jolie pour que je ne mette pas des +conditions à cette promesse.</p> + +<p>—Mon ami, soyez généreux tout à fait.</p> + +<p>—Ce que vous dites là est flatteur, dit brusquement M. de Brévannes; +puis il reprit doucement: Allons, voyons, vous faites de moi tout ce que +vous voulez; j'y consens.</p> + +<p>—Vrai... vrai... je pourrai retourner chez mon père, dit Berthe en se +retournant vers lui les yeux brillants, la physionomie presque radieuse.</p> + +<p>M. de Brévannes, placé dans le fond de la loge, se mit en riant la main +sur les yeux et dit:</p> + +<p>—Je ne veux pas te voir pour pouvoir tenir ma promesse.</p> + +<p>—Oh! merci! merci, Charles! me voilà heureuse pour toute la soirée.</p> + +<p>—C'est-à-dire jolie... et tant mieux, car mon amour-propre de mari +n'aura pas à craindre pour toi le voisinage de madame Girard.</p> + +<p>—Je n'ai pas la prétention de lutter avec elle. Mais comme elle arrive +tard... Êtes-vous sur qu'elle aura reçu le coupon que vous lui avez +envoyé il y a deux jours?</p> + +<p>—Sans doute, on l'a remis à Girard lui-même; mais en sa qualité de +merveilleuse... surnuméraire, madame Girard ne peut arriver qu'après +tout le monde... pour produire son effet.</p> + +<p>—Charles, vous êtes méchant.</p> + +<p>—Parce que madame Girard est ridicule, parce qu'elle gâte une jolie +figure par les plus sottes prétentions du monde.... Elle n'a qu'une +pensée, celle d'imiter, ou plutôt de parodier en tout la mise de madame +de Luceval, parce que celle-ci est la femme la plus à la mode de Paris.</p> + +<p>—En effet, vous m'avez déjà parlé de ce travers de madame Girard. Je +voudrais bien voir madame de Luceval... la marquise de Luceval, je +crois? on la dit charmante.</p> + +<p>—Charmante, très originale, risquant des toilettes qui ne vont qu'à +elle, et que cette petite sotte de madame Girard copie avec acharnement, +sous le prétexte qu'elle lui ressemble.</p> + +<p>—Est-ce qu'en effet?...</p> + +<p>—Oui—reprit M. de Brévannes—comme une oie ressemble à un cygne....</p> + +<p>A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et madame Girard entra suivie +de M. Girard, manufacturier enrichi, portant l'éventail, le flacon de sa +femme; de plus, il avait, en manière de plastron, entre son habit et sa +redingote, une petite chancelière en maroquin doublée d'hermine, madame +Girard ayant toujours très froid aux pieds, disait-elle, ce qui n'était +pas vrai; mais elle avait vu un des valets géants et poudrés de la +marquise de Luceval la suivre en portant une pareille chancelière, et, à +défaut d'un valet de pied géant et poudré, le pauvre M. Girard se +chargeait de la fourrure.</p> + +<p>Madame Girard était une petite femme brune, rougeaude, assez bien faite, +qui eût été jolie sans d'insupportables affectations. La pauvre Berthe +ne put cacher sa surprise en voyant la singulière coiffure de madame +Girard.</p> + +<p>Voici en quoi consistait cette <i>chose</i>, bien faite pour exciter +l'étonnement.</p> + +<p>Qu'on se figure une espèce de casquette polonaise en velours noir et à +petite visière, ornée d'un bouquet de plumes blanches attachées sur le +côté par un gros chou de satin ponceau, le tout crânement posé un peu de +travers sur la tête de madame Girard, dont les cheveux bruns étaient +crêpés en grosses touffes.</p> + +<p>Avec cette <i>chose</i> madame Girard portait une robe montante de velours +nacarat à corsage juste comme un habit de cheval et ornée de +brandebourgs de soie assortis à la couleur.</p> + +<p>Cet habillement n'avait rigoureusement rien de ridicule; mais complété +par la casquette à plumes, il devenait si extraordinairement étrange, +qu'il fit, pour ainsi dire, événement dans la salle... et toutes les +lorgnettes commencèrent à se diriger sur madame Girard, qui ne se +possédait pas d'aise, tandis que Berthe rougissait de confusion.</p> + +<p>M. de Brévannes se mordit les lèvres de dépit en se voyant, lui et sa +femme, pour ainsi dire affichés par l'inconcevable casquette de madame +Girard; il ne put s'empêcher de dire tout bas au Girard:</p> + +<p>—Quelle diable de coiffure a donc choisie votre femme, elle qui se met +toujours si bien?</p> + +<p>Le pauvre mari donna un coup de coude à M. de Brévannes d'un air effaré, +en lui disant tout bas:</p> + +<p>—Chut!...</p> + +<p>Pendant ce temps-là, madame Girard, se penchant hors de sa loge, +regardait de tous côtés avec une expression d'impatience.</p> + +<p>—Alphonsine—lui dit tendrement M. Girard—est-ce que tu cherches +quelqu'un?</p> + +<p>—Sans doute—reprit Alphonsine d'un petit air agaçant, malicieux et +triomphant—je cherche la marquise de Luceval, elle va être joliment +furieuse..</p> + +<p>—Pourquoi donc cela, madame?...—demanda Berthe, qui ne savait quelle +contenance garder.</p> + +<p>—Il s'agit d'un excellent tour—reprit madame Girard—que j'ai joué à +la marquise; vous savez combien elle tient à avoir la primeur des modes, +et à ce qu'on ne porte rien qu'après elle. Je vais, il y a deux jours, +chez Barenne, notre marchande de modes à la marquise et à moi, et je lui +demande, comme toujours, si la marquise n'avait rien commandé pour ce +soit, tout Paris devant être aux Français. Après des difficultés sans +nombre je lui arrache le grand secret. La marquise de Luceval s'était +commandé une coiffure ravissante, originale, mais qui ne pouvait aller +qu'à elle...—Aller qu'à elle!—dit madame Girard en piaffant fièrement +sous sa casquette.—Enfin, à force de promesses et de câlineries, +j'obtiens de cette chère Barenne de me montrer cette délicieuse coiffure +et de m'en faire une pareille à celle de la marquise, et... la voici.... +Cela s'appelle un <i>sobieska</i>. Vous jugez du dépit de madame de Luceval, +qui, croyant avoir l'étrenne de cette coiffure, me la verra portez ainsi +qu'elle.</p> + +<p>—Vous me permettrez, madame, d'être d'un avis contraire—dit Berthe en +souriant à demi.—Je crois qu'elle sera très contente de ne pas être la +seule coiffée ainsi.</p> + +<p>—Je vous assure, ma chère, qu'elle sera furieuse—riposta madame +Girard.</p> + +<p>—Je pense comme toi, bonne amie—dit M. Girard.</p> + +<p>—Monsieur Girard... je vous prie de ne pas me tutoyer—dit Alphonsine +avec dignité.—Vous avez l'air d'un portier.</p> + +<p>—Je voulais dire, Alphonsine, que vous aurez peut-être à vous reprocher +d'avoir fait perdre à votre marchande de modes la pratique de madame la +marquise de Luceval. Car, permettez-moi de vous le dire, bonne amie, il +y a abus de confiance; n'est-ce pas, Brévannes, il y a abus de +confiance?...</p> + +<p>—Timoléon—dit madame Girard à son mari sans lui répondre autrement—il +n'y a plus que trois loges vides aux premières. Allez demander si l'une +d'elles n'est pas louée à la marquise de Luceval....</p> + +<p>Timoléon se leva comme s'il avait été mû par un ressort et partit +précipitamment.</p> + +<p>—Connaissez-vous M. de Gercourt, l'auteur de la pièce? On dit qu'il est +charmant—dit madame Girard.</p> + +<p>—Je l'ai souvent rencontré; il est fort aimable.</p> + +<p>—Mais pourquoi se mêle-t-il d'écrire?</p> + +<p>—Quand ce ne serait, madame—répondit M. de Brévannes—que pour avoir +le plaisir de vous voir assister à la première représentation de son +ouvrage avec un si délicieux sobi... sobé...</p> + +<p>—Sobieska...—dit vivement madame Girard.</p> + +<p>—A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et M. Girard reparut.</p> + +<p>—Eh bien?—lui demanda sa femme.</p> + +<p>—Alphonsine, vous ne vous êtes pas trompée... il y a une de ces loges +louée à madame la marquise de Luceval.</p> + +<p>—Bravo! dit Alphonsine.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout: vous qui êtes curieuse de nouvelles, je vais vous +en donner une fameuse.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Pendant que je questionnais l'ouvreuse, il est arrivé un chasseur +galonné sur toutes les coutures, demandant où était la loge louée à +madame la princesse de Hansfeld.... C'était justement la loge voisine de +celle de madame de Luceval... là, juste en face de nous.</p> + +<p>—Quel bonheur! je ne l'ai jamais rencontrée, la princesse; on la dit +si belle!...—dit madame Girard.</p> + +<p>—Ma foi, je suis tout aussi ravi que vous, madame—reprit M. de +Brévannes—de voir enfin cette mystérieuse beauté. L'autre jour, au bal +de l'Opéra, on ne parlait que d'elle, des étrangetés de son invisible +mari.</p> + +<p>—Il ne sera du moins pas invisible ce soir—dit M. Girard.</p> + +<p>—Pourquoi cela?—demanda sa femme.</p> + +<p>—Par une raison toute simple, bonne amie, c'est que le chasseur est +venu demander si l'on ne pourrait pas avoir un fauteuil pour S.E., qui +est, dit-on, fort souffrante, et qui sort pour la première fois depuis +une longue maladie.</p> + +<p>—Quelle idée! venir au spectacle!—dit madame Girard.</p> + +<p>—Fantaisie de malade, sans doute—reprit Brévannes.</p> + +<p>—L'ouvreuse a répondu au chasseur qu'il fallait demander cela au +contrôleur—reprit M. Girard.—Là-dessus le chasseur est descendu, et je +suis bien vite revenu vous apporter, bonne amie, mon petit butin de +nouvelles.</p> + +<p>—Enfin, c'est heureux—dit Brévannes—nous allons donc voir ce couple +singulier, étrange, fantastique.</p> + +<p>—Quelle est donc cette princesse, mon ami?—demanda Berthe à M. de +Brévannes.</p> + +<p>—Une très belle et admirable personne, dit-on, à la mode cet hiver, et +auprès de qui tous nos élégants ont perdu leurs galanteries.... Quant au +prince, on se perd dans les suppositions les plus extraordinaires et la +plus contradictoires; mais....</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!—s'écria madame Girard en interrompant M. de +Brévannes—voilà la marquise de Luceval dans sa loge... elle n'a pas son +sobieska!</p> + +<p>Nous conduirons le lecteur dans la loge de la marquise de Luceval, où il +apprendra peut-être pourquoi elle n'a pas son sobieska.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h2> + +<h3>LOGE DE PREMIÈRE, N° 29.</h3> + + +<p>Madame la marquise de Luceval n'avait pas en effet de sobieska.</p> + +<p>Elle était mise avec autant de goût que de simplicité. La seule +innovation qu'elle se fût permise consistait dans un très haut peigne +d'écaille à l'espagnole qui rattachait à ses beaux cheveux bruns un +demi-voile de blonde noire (la marquise était en deuil).</p> + +<p>Cette coiffure, que portent toutes les femmes andalouses, était charmant +et donnait un nouvel attrait à la piquante physionomie de madame de +Luceval. Elle était accompagnée de son frère et de sa belle-sœur, M. et +madame de Beaulieu.</p> + +<p>—Alfred... regardez, j'ai gagné mon pari—s'écria gaiement la marquise +en s'adressant à son frère.—Madame Girard porte mon sobieska... Ma +chère Alix, votre lorgnette, je vous en supplie!—ajouta-t-elle en +s'adressant à sa belle-sœur.</p> + +<p>—Quel pari avez-vous donc fait avec Alfred?—demanda madame de +Beaulieu,—et qu'est-ce que madame Girard?</p> + +<p>—Alix, je vous en prie, ne riez pas trop, et regardez juste en face de +nous aux premières... une femme en robe montante, de couleur nacarat....</p> + +<p>Naturellement madame de Beaulieu était très rieuse; la figure +contractée, courroucée de madame Girard, qui fronçait les sourcils sous +sa casquette à plumes, lui donnait une physionomie si burlesque, que la +belle-sœur de madame de Luceval eut grand'peine à se contenir.</p> + +<p>—Cette Girard doit sans doute, en sortant d'ici, représenter la Pologne +dans un bal patriotique, fantastique et allégorique...—dit madame de +Beaulieu.</p> + +<p>—Mais, ma chère Émilie,—reprit madame de Beaulieu en contraignant son +envie de rire,—quel rapport a donc votre pari avec cet adorable +toquet?</p> + +<p>—Rien de plus simple,—dit madame de Luceval;—je ne pouvais avoir une +coiffure sans me voir à l'instant imitée, ou plutôt parodiée par cette +madame Girard. Cela m'impatientait tellement que j'ai parié avec Alfred +que j'imaginerais la coiffure la plus ridicule du monde, que +mademoiselle Barenne la montrerait en secret à madame Girard, comme +m'étant destinée, et que madame Girard la supplierait de lui en faire +une toute semblable.... J'ai inventé le sobieska. Mademoiselle Barenne +s'est mise à l'œuvre. Vous voyez madame Girard ornée du sobieska; j'ai +gagné mon pari, et mon cher frère me doit une garniture de fleurs +naturelles.</p> + +<p>—Le tour est parfait; et comme la pièce ne commence pas encore,—dit M. +de Beaulieu,—je vais aller répandre cette malice pour doubler l'effet +du sobieska de madame Girard.</p> + +<p>—Mais savez-vous,—reprit madame de Luceval,—qu'il y a une charmante +personne dans la loge de cette ridicule Girard? Alfred, tâchez donc de +savoir qui elle est.</p> + +<p>—En effet,—dit madame de Beaulieu en regardant attentivement +Berthe,—elle est on ne peut plus jolie... et mise si simplement.... +Voilà qui contraste avec le sobieska;... je ne puis concevoir qu'on +n'aime pas la simplicité, et par conséquent le bon goût. C'est si +commode, et il faut toujours se donner tant de peine pour se rendre +ridicule....</p> + +<p>—Est-ce que vous dites cela à propos de M. de Gercourt et de sa +comédie, ma chère Alix?</p> + +<p>—Méchante!... un de vos amis, un de vos anciens adorateurs.</p> + +<p>—Il lui était si facile de ne pas faire cette comédie.</p> + +<p>—Mais attendez au moins... pour la juger....</p> + +<p>—Pas du tout, je serais influencée. Maintenant mon jugement est bien +plus indépendant....</p> + +<p>—Folle que vous êtes!... et vous avez encouragé M. de Gercourt dans +cette tentative....</p> + +<p>—Il est si bon d'avoir à consoler ses amis dans leur infortune!</p> + +<p>—Vous êtes un peu comme ces gens qui, au risque de vous noyer, vous +jettent à l'eau pour avoir le plaisir de vous sauver....</p> + +<p>—Votre comparaison n'est pas juste, ma chère Alix; car je ne pourrais +pas sauver la comédie de ce pauvre M. de Gercourt.</p> + +<p>—Émilie, Émilie, prenez garde,—dit en souriant madame de Beaulieu.—M. +de Gercourt vous a longtemps admirée.... Vous feriez croire qu'il y a +chez vous du dépit et....</p> + +<p>—Mais, sans doute, je lui en veux de ce qu'il a renoncé trop tôt à +l'espoir de me plaire. Ses soins m'amusaient; voyez comme je suis +franche.</p> + +<p>—Oh! l'infernale coquette! elle ne pardonne pas même qu'on renonce à +elle.... Il faut que sa victime reste là pour souffrir.</p> + +<p>—Hélas! M. de Gercourt va bien se venger ce soir.... Je n'ai demandé ma +voiture qu'à onze heures.</p> + +<p>Ce charitable entretien fut troublé par M. de Beaulieu et par M. de +Fierval.</p> + +<p>—Ma chère Émilie,—dit M. de Beaulieu à sa sœur,—je vous amène un +renseignement vivant sur la charmante femme qui est à côté du sobieska.</p> + +<p>—Vous connaissez cette jolie personne, monsieur de Fierval?—demanda +madame de Luceval.</p> + +<p>—Je ne la connais pas, madame, mais je connais son mari.... C'est M. de +Brévannes.</p> + +<p>—Brévannes? N'est-ce pas le fils d'un ancien homme d'affaires?</p> + +<p>—A peu près.... Le père était environ comme fournisseur... agioteur.</p> + +<p>—Et cette jeune femme?</p> + +<p>—Une pauvre fille sans fortune. Elle donnait des leçons de piano pour +vivre....</p> + +<p>—Il est impossible d'avoir l'air plus distingué,—reprit madame de +Luceval.</p> + +<p>—Elle est mise à ravir.... C'est donc un mariage d'amour?...</p> + +<p>—Certainement... mais Brévannes est très infidèle, dit-on.</p> + +<p>—Comment! ce gros homme à lunettes?</p> + +<p>—Non, ma chère; ceci doit être au moins le Sobieski de la +Sobieska,—dit M. de Beaulieu à sa sœur.</p> + +<p>—M. de Brévannes—reprit Fierval—est cet homme très brun à figure +expressive; la casquette de madame Girard vous le cache... tenez....</p> + +<p>—Dieu! quelle mauvaise physionomie!... Il a l'air méchant.</p> + +<p>—Mais non, je vous assure; Brévannes est ce qu'on appelle un très bon +garçon; seulement il a un caractère de fer... et ce qu'il veut, il le +veut....</p> + +<p>Au bruit de quelques chaises que l'on dérangea dans la loge voisine, +madame de Luceval avança un peu la tête et reconnut madame de Lormoy, +tante de M. de Morville.</p> + +<p>—Ah! madame, quel heureux voisinage?—dit madame de Luceval—êtes-vous +seule dans votre loge? j'irai vous faire une visite....</p> + +<p>—J'attends madame de Hansfeld, et par extraordinaire son mari +l'accompagne—dit madame de Lormoy.</p> + +<p>—Vraiment?... quel malheur! d'ici je ne pourrai pas voir ce mystérieux +personnage.... Tâchez qu'il reste jusqu'à la sortie....</p> + +<p>—S'il vous avait aperçue, ma chère Émilie, je n'aurais pas à le lui +demander... mais malheureusement....</p> + +<p>Madame de Lormoy, entendant du bruit, s'interrompit, retourna la tête, +et dit à madame de Luceval:</p> + +<p>—Le voici.</p> + +<p>C'était en effet le prince et la princesse de Hansfeld qui entraient +dans la loge.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h2> + +<h3>LES STALLES D'AMIS.</h3> + + +<p>—Que de monde!... que de monde!...</p> + +<p>—A la place de Gercourt, moi, j'aurais à cette heure une furieuse +émotion; et vous?</p> + +<p>—Moi aussi....</p> + +<p>—Mais quelle fantaisie lui a pris?</p> + +<p>—Il ne peut rien faire comme tout le monde.</p> + +<p>—Ah! bah! Est-ce que sa comédie est vraiment très extraordinaire?</p> + +<p>—Non, non, je veux dire que les gens du monde ne font pas de comédies; +il n'avait qu'à faire comme eux et se tenir tranquille.</p> + +<p>—Je croyais que vous aviez vu une répétition générale.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Je suis arrivé au troisième acte, et, ma foi, je me suis trouvé à côté +de mademoiselle ***, que je n'avais jamais vue hors la scène; j'ai causé +tout le temps avec elle, et je n'ai rien écouté du tout de la pièce de +Gercourt. Elle est très gentille, cette demoiselle ***.</p> + +<p>—Alors vous ne savez rien de la pièce?</p> + +<p>—Saint-Clair, qui a vu deux répétitions, dit que c'est très faible. +Moi, je voudrais que sa pièce réussît, bien certainement; mais quant à +applaudir comme un claqueur.... Vous entendez bien....</p> + +<p>—Dieu nous en préserve!</p> + +<p>—Il n'y a rien de plus mauvais goût que d'applaudir.</p> + +<p>—Tout le club sera ici.</p> + +<p>—Ils viendront gris.... Ce sera drôle.</p> + +<p>—Ah! voilà l'ambassadeur turc....</p> + +<p>—Allons, bon! voilà la petite marquise de Luceval qui se démanche le +cou pour voir l'ambassadeur ou pour en être vue....</p> + +<p>—Pardieu! elle qui ne recherche que ce qui est excentrique, elle doit +avoir la plus grande envie de coqueter avec ce Turc....</p> + +<p>—Je déteste cette femme-là... elle est si moqueuse....</p> + +<p>—Et si mauvaise langue!</p> + +<p>—Est-ce que vous la trouvez réellement très jolie?</p> + +<p>—Hen... hen! elle a du piquant, de la physionomie, voilà tout.</p> + +<p>—Quelle différence avec madame de Longpré, qui entre dans cette +loge!... Voilà une femme réellement ravissante.</p> + +<p>—Elle est avec cette petite bête de madame de Dinville.</p> + +<p>—Il faut toujours que cette sotte créature s'accroche à une femme à la +mode....</p> + +<p>—Tiens, à propos de madame de Longpré... où est donc Maubray?</p> + +<p>—Le voilà qui entre dans leur loge.... Est-ce que monsieur de Longpré +peut se passer de lui?...</p> + +<p>—Malheureux Longpré!...</p> + +<p>—Ah! voilà mademoiselle Dumoulin avec son baron.... Qu'elle est +jolie!... Avouez qu'il y a encore bien peu de femmes du monde qui la +vaillent.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Et c'est bien moins ennuyeux... c'est bien plus commode.... Il n'y a +pas de soins à avoir, on n'est pas forcé à des égards.</p> + +<p>—Sans doute; mais on est si bête.... On préfère à tout la vanité.</p> + +<p>—Décidément, la princesse de Hansfeld est en beauté... Cette robe de +velours grenat lui sied à ravir.... Quelles admirables épaules!... Je ne +l'ai jamais vue mieux qu'aujourd'hui.... Avec qui est-elle donc là?</p> + +<p>—Avec madame de Lormoy, la tante de Morville.</p> + +<p>—Mais on dirait qu'il y a encore quelqu'un dans le fond de la loge....</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Si... je vous assure.</p> + +<p>—Ces loges sont si obscures!</p> + +<p>—C'est peut-être le prince....</p> + +<p>—Est-ce qu'on le lâche maintenant?</p> + +<p>—Il paraît.... Mais on ne peut voir sa figure, la tante de Morville le +cache.</p> + +<p>—A propos de Morville, comment n'est-il pas ici... lui, l'ami intime de +Gercourt?</p> + +<p>—Il viendra tout à l'heure, je l'ai rencontré; sa mère va mieux.</p> + +<p>—Et lui, comment va-t-il?</p> + +<p>—Comment, lui?</p> + +<p>—Il ne guérit pas de son Anglaise?</p> + +<p>—Non.... Voilà une fidélité incurable.</p> + +<p>—Madame de Luceval aurait bien voulu s'en faire adorer par esprit de +contradiction, mais il n'y a pas eu moyen, Morville a tenu bon....</p> + +<p>—A-t-elle dû être vexée! elle est si coquette... elle aime tant à +tourmenter les autres femmes....</p> + +<p>—Oh! je voudrais la voir tomber entre les mains de quelqu'un qui la +mène durement!</p> + +<p>—Elle a rendu ce pauvre Saint-Renant à moitié fou.</p> + +<p>—Est-ce que leur liaison dure toujours?</p> + +<p>—On le dit, car il s'abrutit de plus en plus.</p> + +<p>—Silence... le voilà... Bonjour, Saint-Renant....</p> + +<p>—Bonjour, très chers.... Avez-vous vu la femme en casquette polonaise, +en sobieska?</p> + +<p>—Non. Qu'est-ce que c'est que ça?</p> + +<p>—Tenez, là... aux premières, à côté d'une très jolie femme blonde.</p> + +<p>—Ça?... mais c'est un homme!</p> + +<p>—C'est un écuyer du Cirque.</p> + +<p>—C'est une dame colonelle des hussardes chamborannes.</p> + +<p>—Dites plutôt de <i>lancières</i> polonaises.</p> + +<p>—Moi, je demande le nom de la petite femme blonde... elle est +ravissante.</p> + +<p>—C'est madame de Brévannes.</p> + +<p>—La femme de ce grand brun qui s'avance!...</p> + +<p>—Oui....</p> + +<p>—Ah! voilà Morville.</p> + +<p>—Dites donc, Morville, le fameux prince invisible est ici; mais ça +n'avance guère, il est retranché dans sa loge, avec votre tante et la +princesse de Hansfeld; on ne peut l'apercevoir.</p> + +<p>—Madame de Hansfeld est ici?</p> + +<p>—Oui, là... tenez, Morville.</p> + +<p>—En effet....</p> + +<p>—Allez donc saluer votre tante. Vous nous direz comment est de près la +figure du prince; d'ici on ne voit rien.... Voyons, faites cela pour +nous, Morville.</p> + +<p>—Impossible, je n'oserais pas approcher de ma tante: j'ai fumé un +cigare.... Il y a de quoi la faire évanouir. Je vais tâcher au contraire +de n'être pas vu par elle, puisque je ne puis aller dans sa loge. Ah çà! +j'espère que nous allons soutenir Gercourt, je suis ému pour lui.</p> + +<p>—Est-ce que vous comptez applaudir beaucoup, vous, Morville?</p> + +<p>—Mais sans doute. La pièce le mérite, d'abord.... Et puis il faut +encourager Gercourt. S'il réussit, on ne nous appellera plus des gens +oisifs, inutiles; et il réussira, il a tant d'esprit!</p> + +<p>—Oui; mais s'il tombe, nous serons pour ainsi dire responsables de sa +chute.</p> + +<p>—Pas plus que vous ne serez responsables de son succès.</p> + +<p>—Mais voici les trois coups....</p> + +<p>—Le moment solennel....</p> + +<p>—Malheureux Gercourt....</p> + +<p>—Silence, messieurs, écoutons....</p> + +<p>—Soyez tranquille, Morville.</p> + +<p>—Nous sommes tout oreilles.</p> + +<p>—Tiens! ça se passe sous Louis XV!...</p> + +<p>—Moi, d'abord, je déteste les pièces du temps de la Régence....</p> + +<p>—Quel affreux habit a ce père noble!</p> + +<p>—Mais, par exemple, mademoiselle *** est mise à merveille.</p> + +<p>—Elle a trop de rouge....</p> + +<p>—On en mettait alors beaucoup.</p> + +<p>—Certainement, et très près des yeux....</p> + +<p>—Comme la poudre lui va bien!</p> + +<p>—Est-ce que vous savez son aventure avec Octave?... Elle est très +piquante.... Figurez-vous....</p> + +<p>—Messieurs, pour ce pauvre Gercourt, écoutez donc un peu la pièce.</p> + +<p>—C'est très joli! très joli!</p> + +<p>—Les décors sont charmants.</p> + +<p>—Le fait est que pour une première pièce....</p> + +<p>—Pour quelqu'un qui n'en fait pas son état....</p> + +<p>—Oh! un monologue?... Moi, je n'écoute jamais les monologues... c'est +assommant.</p> + +<p>—Ni moi non plus....</p> + +<p>—Eh bien! pour en revenir à Octave, imaginez-vous qu'il voit plusieurs +fois mademoiselle *** dans son dernier rôle... vous savez la pièce de +Scribe.... Il en devient très amoureux... quand je dis amoureux....</p> + +<p>—Parbleu....</p> + +<p>—Il connaissait... dans la maison de....</p> + +<p>—Mon cher Auguste, de grâce, écoutez donc un peu.... Gercourt est de +nos amis.</p> + +<p>—Nous parlons justement d'une actrice de sa pièce....</p> + +<p>—Et puis les monologues... sont toujours du remplissage....</p> + +<p>—Bravo! bravo!</p> + +<p>—Diable! ceci est un peu risqué. Ça ne se dit pas en bonne +compagnie....</p> + +<p>—Oui, mais sous la Régence....</p> + +<p>—Ah! voilà madame d'Hauterive et sa sœur dans la loge du ministre.... +Quand on peut aller quelque part gratis on est bien sûr de les y voir.</p> + +<p>—Si ce n'est pas honteux! avec deux cent mille livres de rente.</p> + +<p>—Il y a des gens si avares!</p> + +<p>—Voyons, écoutons; je vous raconterai une autre fois l'histoire +d'Octave, ça désolerait ce pauvre Morville.</p> + +<p>—Oui, écoutons....</p> + +<p>—Ah!... ah!... ah!... Charmant ce mot-là...</p> + +<p>—Il est dommage que mademoiselle *** ait le cou si long....</p> + +<p>—Et l'amoureux, comme il parle du nez....</p> + +<p>—Ah! voilà les deux loges du club qui se garnissent....</p> + +<p>—Ils ont trop dîné...</p> + +<p>—Ils vont se faire mettre à la porte....</p> + +<p>—Regardez donc d'Orville, il est écarlate....</p> + +<p>—Bon! voilà qu'il parle aux acteurs....</p> + +<p>—Je le reconnais bien là... il est si spirituel!... Je parie qu'il va +leur dire de drôles de choses....</p> + +<p>—On le fait se tenir tranquille....</p> + +<p>—C'est dommage.... Une fois nous avons été ensemble à la Gaîté: il y +avait un mouton dans la pièce; nous étions dans une avant-scène de +baignoires; d'Orville a tiré le mouton par les pattes de derrière....</p> + +<p>—Ah! ah! cela devait être bien drôle.</p> + +<p>—Je vous en réponds.... Mais voyons, écoutons, écoutons.... Hum.... +Dites donc, ça me paraît très embrouillé... cette intrigue.</p> + +<p>—Le fait est que je n'y comprends rien....</p> + +<p>—De qui est-il père, celui-là?...</p> + +<p>—L'habit ponceau?</p> + +<p>—Non, l'autre à gauche du théâtre, le maigre, celui du monologue.</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Est-ce que vous trouvez ça très amusant?</p> + +<p>—C'est glacial.</p> + +<p>—Quelle diable d'idée a eue Gercourt de faire une comédie?</p> + +<p>—Pourtant ce mot-là est joli.</p> + +<p>—Oui, mais qu'est-ce que cela, des mots?</p> + +<p>—C'est égal, voyez comme on applaudit. Allons, ça réussit... mais c'est +faible....</p> + +<p>—Le premier acte est enlevé; au second maintenant.</p> + +<p>—Eh bien! messieurs, que vous avais-je dit?</p> + +<p>—Entre nous, mon cher Morville, c'est dommage que cela commence si +bien.</p> + +<p>—Pourquoi donc?</p> + +<p>—Le reste de la pièce ne pourra certainement pas se soutenir à cette +hauteur.</p> + +<p>—Nous verrons bien; moi qui la connais, je ne doute plus maintenant du +succès.</p> + +<p>—Oh! vous, Morville, vous êtes toujours optimiste. Le fait est que +l'exposition est très embrouillée.</p> + +<p>—Vous n'écoutez pas.</p> + +<p>—Oh! parbleu! s'il faut faire des efforts d'attention pour comprendre, +c'est un vrai travail alors.</p> + +<p>—Et l'on ne vient pas au spectacle pour se fatiguer à chercher des +explications....</p> + +<p>—Si c'est embrouillé... ça regarde l'auteur.... Je ne peux pas, pour +son plaisir, m'empêcher de parler à mon voisin....</p> + +<p>—C'est juste... le triomphe de l'art est de se faire comprendre sans +être écouté...</p> + +<p>—Diable de Morville, est-il fanatique de Gercourt!</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h2> + +<h3>ENTR'ACTES. LOGE N° 7.</h3> + + +<p>Cette loge était, nous l'avons dit, occupée par M. de Brévannes et par +sa femme.</p> + +<p>Dans la princesse de Hansfeld, il venait de reconnaître Paula Monti....</p> + +<p>Heureusement l'attention de Berthe était occupée, car la profonde +altération des traits de son mari ne lui aurait pas échappé. Malgré la +trempe énergique de son caractère, M. de Brévannes se sentit défaillir. +Il eut besoin de s'appuyer aux parois de la loge pour se soutenir; il +sentit se réveiller avec une nouvelle violence la folle passion que lui +avait inspirée Paula.</p> + +<p>Il revoyait cette femme plus belle que jamais, admirée par tous les +hommes, enviée par toutes les femmes, dans la position sociale la plus +éminente; et cette femme pouvait lui demander un terrible compte du +sang qu'il avait répandu, du moyen infâme qu'il avait employé pour +donner une apparence à ses lâches calomnies.</p> + +<p>Dans la crainte des poursuites qui devaient lui être intentées après son +duel avec Raphaël (duel où celui-ci succomba), M. de Brévannes avait +précipitamment quitté Florence. Depuis lors, il avait cherché à +s'étourdir, par des amours coupables, sur son indigne conduite et sur sa +passion indomptable, qui, malgré lui, couvait toujours au fond de son +cœur.</p> + +<p>Son aigreur, sa brusquerie, sa dureté envers Berthe, n'avaient pas +d'autre cause que le ressentiment de ce passé qu'il ne pouvait chasser +de sa mémoire.</p> + +<p>Que devint-il lorsqu'il se retrouva face à face avec madame de Hansfeld +et qu'il se vit reconnu par elle! car les regards de la princesse, +d'abord attirés par le sobieska de madame Girard, s'arrêtèrent ensuite +sur M. de Brévannes au moment même où, reconnaissant en elle Paula +Monti, il la contemplait avec stupeur....</p> + +<p>Il la vit tressaillir, porter vivement la main à ses yeux, puis +redevenir bientôt impassible.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Berthe avait été très intéressée; allant peu au spectacle, elle y +apportait des émotions jeunes et fraîches. Tout entière à l'action de la +comédie, fort indifférente à ce qui se passait dans la salle, le +commencement du second acte du <i>Séducteur</i> l'absorba complètement.</p> + +<p>Le second acte eut un succès peut-être encore plus complet que le +premier. Les amis de M. de Gercourt commencèrent à s'impatienter de cet +<i>heureux hasard</i>, et l'un des plus dévoués dit:</p> + +<p>—Maintenant je suis tranquille; si cela tombe, malgré le talent qu'il y +a dans ces deux actes, ce pauvre Gercourt sera bien innocent de cette +chute.... Je le dis à présent, sans savoir ce qui arrivera... tant mieux +ou tant pis pour lui. Gercourt n'est pas l'auteur de cette pièce; ça +n'est pas son esprit.</p> + +<p>Pendant cet entr'acte, nous conduirons le lecteur dans la loge de madame +de Hansfeld.</p> + +<p>Madame de Lormoy qui l'accompagnait, femme de cinquante ans environ, +était une grande dame dans toute l'acception du mot.</p> + +<p>Maintenant quelques mots du prince de Hansfeld, que le lecteur a déjà +entrevu dans la galerie de l'hôtel Lambert.</p> + +<p>M. de Hansfeld, si enfoncé dans sa loge que de la salle on ne pouvait +l'apercevoir, était de taille moyenne, frêle, mince, et âgé de +vingt-deux ou de vingt-trois ans; ses traits étaient d'une extrême +délicatesse, ses cheveux blonds; une moustache et une barbe peu +fournies, mais fines et soyeuses et d'une nuance cendrée, s'harmoniaient +avec la pâleur transparente de son visage. Ses yeux très grands, très +doux, étaient d'un bleu si lumineux que, malgré la demi-obscurité de la +loge, on distinguait la transparence du regard d'Arnold; la lumière +semblait ne pas s'y réfléchir, mais le traverser, et lui donnait la +limpidité bleuâtre d'un saphir.</p> + +<p>Son sourire était plein de mansuétude, de finesse et de grâce. Il +manquait à ce charmant visage la chaude coloration de la vie et de la +santé; de même que les fleurs qui végètent à l'ombre et loin des rayons +salutaires du soleil perdent la vivacité de leur coloris et se nuancent +de teintes pâles d'une délicatesse extrême, de même les traits d'Arnold +avaient quelque chose d'étiolé et de languissant.</p> + +<p>Depuis quelques moments il était profondément préoccupé.</p> + +<p>Lorsque madame de Lormoy avait fait remarquer à la princesse la ridicule +coiffure de madame Girard, portant machinalement les yeux de ce côté, M. +de Hansfeld était resté en contemplation devant Berthe.</p> + +<p>Madame de Brévannes n'était pas d'une beauté étourdissante; mais son +doux et joli visage avait une si touchante expression de mélancolie, +qu'Arnold se sentit ému.... A ce moment même de l'entr'acte, Berthe, par +un retour involontaire sur sa position et sur celle de son père, trop +fier pour accepter désormais le moindre secours de M. de Brévannes, et +trop pauvre pour s'en passer; Berthe, disons-nous, n'étant plus +distraite par l'intérêt du spectacle, se laissait aller à la tristesse +de ses pensées; la taille un peu courbée, la tête inclinée sur sa +poitrine, effeuillant machinalement un bouquet de camélias rosés +qu'elle tenait à la main, elle semblait plier sous le poids de quelque +chagrin.</p> + +<p>M. de Hansfeld se sentait attiré vers cette jeune femme par la +mystérieuse et puissante sympathie de la souffrance.... Il lui était +presque reconnaissant d'être, ainsi que lui, étrangère au bruit, au +mouvement joyeux de cette salle brillante.... Voulant juger si la +perfection des traits de Berthe répondait à leur gracieux ensemble, il +prit sa lorgnette.</p> + +<p>A cet instant, madame de Lormoy se tourna vers lui.</p> + +<p>—Eh bien! prince, comment vous trouvez-vous?</p> + +<p>—Mille grâces, madame!—répondit le prince en français et sans aucun +accent, mais d'une voix faible et douce,—je me trouve très bien.</p> + +<p>—La lumière vous fatigue peut-être, mon ami?—demanda la princesse à +son mari.</p> + +<p>—Un peu... mais il faut que je m'y habitue... je vais devenir si +mondain!—ajouta-t-il en souriant.</p> + +<p>—A la bonne heure, prince,—reprit madame de Lormoy.—Il n'y a rien de +tel pour les maladies nerveuses que le mouvement.... Je ne vous +recommande pas les plus aimables distractions, madame de Hansfeld est +auprès de vous.</p> + +<p>—C'est elle qui aurait au contraire besoin de se distraire,—dit le +prince avec bonté; mais j'ai une peine extrême à obtenir d'elle qu'elle +aille davantage dans le monde.</p> + +<p>—Mon Dieu, prince, j'ai mon neveu, M. de Morville, que je poursuis des +mêmes reproches.... Ma pauvre sœur, sa mère, a été si longtemps malade, +et il l'a si affectueusement soignée, qu'il s'est déshabitué du monde. +Dieu merci! elle va mieux maintenant, mais mon neveu n'en persiste pas +moins dans sa sauvagerie. Il devient bizarre, capricieux; et j'ai été +obligée de l'excuser auprès de vous, chère princesse, car après m'avoir +demandé la grâce de vous être présenté, sa sauvagerie a repris le +dessus, et il a prétexté de son éloignement du monde pour renoncer à +cette faveur d'abord si désirée.</p> + +<p>Madame de Hansfeld resta impassible en entendant ainsi parler de M. de +Morville, qu'elle avait depuis longtemps aperçu aux stalles de +l'orchestre. Elle répondit en souriant:</p> + +<p>—J'ai entendu attribuer à une cause très romanesque la sauvagerie de M. +de Morville. On parlait d'une peine de cœur très profonde... d'une +fidélité qui n'est plus de ce temps-ci.</p> + +<p>—Et on disait vrai.... Les tantes doivent toujours avoir l'air +d'ignorer ces amoureuses faiblesses; sans cela, je vanterais la +constance héroïque de mon neveu.... Ah! mon Dieu! mais c'est lui, le +voilà aux stalles...—dit tout à coup madame de Lormoy en apercevant M. +de Morville.</p> + +<p>—Monsieur de Fierval, puisque Léon ne veut pas me voir, ayez donc la +bonté d'aller lui dire que je suis ici.... Il ne nous échappera pas +cette fois.</p> + +<p>M. de Fierval, qui était venu faire une visite à madame de Lormoy et à +la princesse, quitta aussitôt la loge pour se rendre aux ordres de la +tante de M. de Morville.</p> + +<p>—Mais vraiment, madame, dit en riant madame de Hansfeld lorsque M. de +Fierval fut sorti, je serais désolée de faire tomber M. de Morville dans +un véritable piège et de surprendre ainsi une présentation qu'il désire +peut-être éviter.</p> + +<p>—Ma chère princesse, s'il a ses bizarreries j'ai les miennes, et entre +autres celle d'être fière de mon neveu, et son plus beau succès serait +de mériter votre bienveillance.</p> + +<p>—Je n'ai pas le droit de la refuser à quelqu'un qui vous appartient +d'aussi près que M. de Morville; seulement je regrette que cette +bienveillance n'ait pas la valeur que vous voulez bien lui donner.</p> + +<p>—Permettez-moi de vous dire que quant à cela vous vous trompez +complètement.</p> + +<p>—Mais...—ajouta madame de Lormoy—décidément il faut que je vous +dénonce M. de Hansfeld. Il me paraît beaucoup trop préoccupé du +<i>sobieska</i> de madame Girard, il ne cesse de la lorgner; à moins que ce +ne soit cette jolie madame de Brévannes, que M. de Fierval nous a nommée +tout à l'heure.</p> + +<p>—Et qui est véritablement charmante—dit la princesse en lorgnant +intrépidemment dans la loge de Charles de Brévannes.</p> + +<p>M. de Hansfeld n'entendit pas, ou feignit de ne pas entendre sa femme, +et continua de regarder Berthe.</p> + +<p>—Mais—reprit madame de Lormoy—savez-vous, princesse, que j'admire +beaucoup ce M. de Brévannes? D'après ce que nous a dit M. de Fierval, il +s'est montré plein de délicatesse et de générosité dans ce mariage... +épouser par amour une pauvre fille... cela se voit si rarement de nos +jours!... D'après un trait pareil, il me semble qu'on peut préjuger de +la valeur d'un homme.... Ne le pensez-vous pas? Avec l'élévation d'idées +que je vous connais, vous devez faire grand cas de M. de Brévannes, ou +plutôt de son noble désintéressement, de sa belle action, puisqu'il n'a +pas le bonheur de vous connaître....</p> + +<p>Madame de Brévannes est si jolie—dit la princesse sans trahir aucune +émotion—elle paraît si distinguée, que le <i>sacrifice</i> de M. de +Brévannes me paraît simplement <i>du bonheur</i>.</p> + +<p>—Sous ce rapport, vous avez parfaitement raison; mais à voir la figure +caractérisée, presque dure, de M. de Brévannes, je ne l'aurais jamais +cru capable d'un pareil trait de tendre passion.... Et vous, princesse?</p> + +<p>—Les physionomies sont quelquefois si trompeuses!—répondit Paula, +dont le calme ne se démentait pas.</p> + +<p>A ce moment M. de Fierval rentra dans la loge.</p> + +<p>—Comment! seul?—dit madame de Lormoy.</p> + +<p>—Et Léon?</p> + +<p>—Il me charge, madame, de vous exprimer tous ses regrets; mais après +avoir dîné au club il a fumé un cigare... et....</p> + +<p>—Je comprends, il sait mon horreur pour l'abominable odeur du tabac. +Puisse au moins la leçon lui profiter en songeant à ce que lui fait +perdre cette habitude de corps-de-garde! Encore une fois, pardon et +regret pour lui, chère princesse.</p> + +<p>—Nous y perdons tous, madame—reprit Paula.</p> + +<p>On le voit, l'excuse que donnait M. de Morville pour ne pas se rendre +auprès de sa tante était conséquente à sa résolution d'éviter désormais +la rencontre de la princesse.</p> + +<p>—Que dit-on de la pièce?—demanda madame de Lormoy à M. de Fierval.</p> + +<p>—On ne s'attendait pas, madame, à un semblable succès, et les <i>amis</i> de +Gercourt... en sont... consternés....</p> + +<p>—C'est indigne! Du reste, tant mieux, il faut bien que les envieux +portent la peine de leur odieux sentiment. Je voudrais que le succès de +M. de Gercourt leur fût plus désagréable encore.</p> + +<p>—M. de Gercourt est de vos amis, madame?—demanda madame de Hansfeld.</p> + +<p>—S'il en est! Certainement, et des meilleurs. Au retour de ses voyages, +avant la révolution de juillet, il est entré dans le monde sous mon +patronage et sous celui de la duchesse de Bellecourt; nous étions, je +vous assure, très fières de mettre M. de Gercourt dans le monde; il +était charmant, et quoique fort jeune il devint tout de suite fort à la +mode. Avec une grande fortune, un beau nom, une jolie figure et des +manières parfaites, il n'avait qu'à vouloir plaire pour plaire..., et +parce qu'après avoir joui en jeune homme de tous les plaisirs de son +âge, il cherche maintenant des jouissances plus élevées, des occupations +plus sérieuses, il soulève un déchaînement universel. En vérité, cela +fait honte et pitié... mon Dieu! Pourquoi donc les sots ne sont-ils pas +aussi indulgents pour le mérite d'autrui qu'ils le sont pour leur propre +nullité?... On ne leur en demande pas davantage.</p> + +<p>—Il est bon d'être de vos amis, madame,—dit Paula en souriant de +l'exaltation avec laquelle madame de Lormoy avait dit ces paroles.</p> + +<p>—Certes—dit M. de Fierval..., et je regrette d'être de l'avis de +madame de Lormoy sur Gercourt, pour n'avoir pas le plaisir d'être +converti par elle.</p> + +<p>—Oh! je ne prétends pas convertir, mais dire vertement leur fait aux +méchants et aux jaloux... c'est un privilège de vieilles femmes, j'en +use, et j'ai raison; n'est-il pas vrai, prince? Mais qu'avez-vous? Mon +Dieu, comme vous êtes pâle!...</p> + +<p>En effet, M. de Hansfeld avait sa tête appuyée sur une des parois de la +loge, et semblait au moment de se trouver mal....</p> + +<p>—Princesse, votre flacon!—s'écria madame de Lormoy.</p> + +<p>Madame de Hansfeld se leva à demi.</p> + +<p>Son mari la repoussa avec terreur, en disant d'une vois effrayée:</p> + +<p>—Non..., non, pas ce flacon....</p> + +<p>Et le prince perdit connaissance.</p> + +<p>Malgré son impassibilité habituelle, madame de Hansfeld n'avait pu +s'empêcher de tressaillir et de froncer ses noirs sourcils au mouvement +d'effroi du prince, lorsqu'elle lui avait offert son flacon; mais ni +madame de Lormoy, ni M. de Fierval, occupés auprès du prince, ne +remarquèrent l'émotion de la princesse.</p> + +<p>L'accident survenu au prince avait eu lieu pendant un entr'acte. +Beaucoup de personnes virent transporter M. de Hansfeld à sa voiture; +parmi ces curieux était M. Girard, que sa femme avait envoyé savoir +comment son <i>sobieska</i> était accueilli du public.</p> + +<p>M. Girard n'avait osé faire aucune question à ce sujet, se promettant +bien de dire à sa femme que son audacieuse casquette avait excité +l'admiration générale. Il revint donc en hâte auprès de sa femme pour +lui raconter l'évanouissement du prince. A peine eut-il entr'ouvert la +porte et dit à madame Girard:—Bonne amie...—que celle-ci, sans lui +laisser le temps de parler davantage, s'écria:</p> + +<p>—Courez vite vous informer de ce qui vient d'arriver au prince de +Hansfeld; on vient de l'emporter, à ce qu'on dit, à la galerie, là, +devant nous.</p> + +<p>—Mais, bonne amie....</p> + +<p>—Allez vite, allez.</p> + +<p>—Mais, bonne amie, je viens....</p> + +<p>—Mais allez donc, Timoléon.</p> + +<p>—Écoutez de grâce, je....</p> + +<p>—Mon Dieu que vous êtes impatientant! Courez donc vite.</p> + +<p>—Je viens justement pour....</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de cela, mais du prince.... Encore une fois, allez +donc vite.</p> + +<p>—Mais, bonne amie, je viens vous raconter ce que vous désirez +savoir!—s'écria M. Girard avec une extrême volubilité.</p> + +<p>C'est différent; entrez et fermez la porte de la loge.... Il fallait +dire cela tout de suite.</p> + +<p>—Bonne amie, vous ne m'en avez pas laissé le temps, et je....</p> + +<p>—Au fait, au fait.</p> + +<p>—Est-ce que le prince a complètement perdu connaissance?—demanda +Berthe avec intérêt.</p> + +<p>—La princesse est sans doute partie avec lui?—dit M. de Brévannes.</p> + +<p>—Est-ce qu'on lui a donné là les premiers secours?—repartit madame +Girard-Timoléon.—Mais répondez donc, vous restez là comme un <i>tertre</i>, +sans mot dire.</p> + +<p>—Je ne puis répondre à tant de questions à la fois.... D'après ce que +j'ai pu recueillir dans la foule, selon les uns, le prince sortait d'une +longue maladie, la chaleur de la salle l'a gravement incommodé; selon +d'autres, c'était un accès de folie qui lui avait pris lorsqu'on le +croyait pourtant complètement guéri; selon ceux-là, enfin, c'était une +émotion violente et inattendue qui a causé sa défaillance.</p> + +<p>—Pauvre prince, si jeune et si souffrant—dit naïvement Berthe à M. de +Brévannes;—jusqu'à ses douleurs, tout est donc un mystère?...</p> + +<p>—Ah! ma chère madame de Brévannes, comme cela est intéressant, n'est-ce +pas?—s'écria madame Girard avec exaltation.—Quel dommage que nous +n'ayons pas pu le voir! car il était tellement caché dans le fond de la +loge que nous ne pouvions distinguer ses traits.</p> + +<p>—J'avoue—dit Berthe—que j'aurais été curieuse de voir sa figure....</p> + +<p>M. de Brévannes avait froncé le sourcil en examinant avec intention la +physionomie de Berthe, lorsque celle-ci avait manifesté son intérêt pour +M. de Hansfeld.... Il attendit avec une certaine inquiétude la réponse +de madame Girard qui avait ajouté sentimentalement:</p> + +<p>—En admettant que le prince fût jeune et beau, intéressant comme il +l'est, on ne choisirait pas autrement son idéal si l'on était jeune +fille et maîtresse de son cœur; n'est-ce pas, madame de Brévannes?</p> + +<p>—Pourtant, bonne amie, il me semble que je n'ai pas contrarié votre +inclination, et que....</p> + +<p>—Ah ça! j'espère bien, Timoléon, que vous n'avez jamais eu la +prétention d'être un être idéal, fantastique?</p> + +<p>—Je n'ai pas la prétention d'être fantastique, bonne amie, mais....</p> + +<p>—Silence! on lève la toile....</p> + +<p>M. Girard se tut.</p> + +<p>Berthe et madame Girard prêtèrent une nouvelle attention au dernier acte +de la comédie, et M. de Brévannes, dont les traits s'assombrissaient de +plus en plus, jeta plusieurs fois sur Berthe de singuliers regards; son +absurde jalousie s'alarmait de l'intérêt que Berthe venait de témoigner +en entendant parler des souffrances du prince dont elle n'avait même pas +vu les traits.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.</h2> + +<h3>LA SORTIE.</h3> + + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—C'est un succès.</p> + +<p>—Un grand succès.</p> + +<p>—Ce diable de Gercourt a du bonheur.</p> + +<p>—C'est un beau début.</p> + +<p>—Bah! ce n'est pas lui qui a fait cela.</p> + +<p>—C'est l'idée qui m'est venue à mesure que le succès se décidait.</p> + +<p>—Si cela n'avait que médiocrement réussi, on aurait pu croire à la +rigueur Gercourt auteur de cette comédie.</p> + +<p>—Si elle était tombée on n'aurait pas eu le moindre doute.</p> + +<p>—C'est un succès, à la bonne heure; mais le jeu des acteurs est tout +dans ces espèces de pièces-là.</p> + +<p>—C'est très vrai; tout à l'heure je passais à côté d'un journaliste: il +disait que c'était spirituel, mais que ce n'était pas <i>charpenté</i>.</p> + +<p>—Voilà justement le mot que je cherchais; ça n'est pas ce que l'on +appelle charpenté.</p> + +<p>—Que diable! quand on veut se mêler d'écrire pour le théâtre, il faut +au moins savoir charpenter.</p> + +<p>—La charpente, c'est toute une pièce.</p> + +<p>—Mais il y a des gens qui croient avoir la science infuse.</p> + +<p>—Moi, je sais que je trouvais Gercourt très bon garçon, très aimable +avant qu'il n'eût sa manie d'écrire.... Maintenant il a un air +mystérieux, occupé...</p> + +<p>—C'est du dernier ridicule.</p> + +<p>—Voilà Morville. Malgré sa mélancolie, il a l'air aussi satisfait que +s'il était l'auteur lui-même.</p> + +<p>—Il n'y a pourtant pas de quoi.</p> + +<p>—Eh bien, messieurs, je vous l'avais bien dit: le dénouement, quel +effet! Ça n'est pas un succès, c'est un vrai triomphe....</p> + +<p>—Ça prouve surtout en faveur de notre amitié, nous étions tous là, nous +remplissions la salle... Ça s'est passé en famille.</p> + +<p>—Il faudra voir cela devant un vrai public.</p> + +<p>—Franchement, c'est malgré votre amitié que Gercourt a réussi.</p> + +<p>—Oh! vous voilà toujours avec vos paradoxes, vous, Morville.... Dès que +quelqu'un est votre ami, il aurait tué père et mère qu'il serait +excusable à vos yeux.</p> + +<p>—A plus forte raison, mon cher, lorsque cet ami a commis une charmante +comédie; au moins reconnaissez quelques circonstances atténuantes à son +crime. D'abord, il ne croyait pas que le succès qu'il ambitionnait pût +vous être si désagréable; il n'y a pas eu, quant à cela, préméditation, +je vous le jure.</p> + +<p>—Vous plaisantez, Morville.</p> + +<p>—Mais c'est la vérité...</p> + +<p>—Tenez, si vous étiez l'ami de cette femme qui porte cette drôle de +casquette polonaise, vous seriez capable de soutenir que cette coiffure +est de bon goût.</p> + +<p>—De quelle femme voulez-vous donc parler? où est-elle?</p> + +<p>—Là-bas, au pied de la statue de Voltaire, à côte de madame de +Brévannes, qui a l'air toute honteuse du <i>compagnonnage</i>.</p> + +<p>—Est-ce que M. de Brévannes est à Paris?</p> + +<p>—Sans doute, mon cher Morville, mais de quel air vous demandez cela?</p> + +<p>—Et depuis longtemps?</p> + +<p>—Je ne le crois pas; je l'ai vu pour la première fois, depuis son +retour, au bal de l'Opéra.—Ah çà, qu'avez-vous donc, Morville? Vous +semblez tout préoccupé de Brévannes, est-ce que vous seriez amoureux de +sa femme? Elle en vaut la peine.</p> + +<p>—Son seul défaut est d'avoir des amies qui portent de pareils loquets.</p> + +<p>—Vous qui prenez tant de pari aux succès de Gercourt, mon cher +Morville, vous oubliez le plus beau.... Sa comédie a fait un tel effet +sur le prince de Hansfeld, qu'elle l'a rendu plus imbécile que jamais. +On l'a transporté dans sa voiture presque sans connaissance. Pour sa +première sortie, dit-on, il a eu du bonheur.</p> + +<p>—Comme c'est agréable pour madame de Hansfeld!</p> + +<p>—Oh! de celle-là nous pouvons dire tout le mal possible, Morville la +déteste, et son prétexte de sentir le cigare, qu'il a donné pour n'aller +pas répondre à sa tante et à cette belle princesse, était une défaite... +Êtes-vous original assez, Morville?</p> + +<p>—Et vous dites qu'il n'y a pas longtemps que M. de Brévannes est à +Paris?</p> + +<p>—Allons, vous en êtes encore à M. de Brévannes? Je vous y laisse. +Bonsoir, Morville.... Voici ma voiture.</p> + +<p>—Décidément, Morville est timbré.</p> + +<p>—Voilà pourtant ce que c'est que de nous, lorsque nous sommes abrutis +par la passion.</p> + +<p>—Lady Melfort a fait là un bel ouvrage.</p> + +<p>—Pauvre garçon!... Ah! voici Gercourt là-bas; il a l'air de se +sauver... d'échapper à son triomphe. Quelle fatuité!</p> + +<p>—Il faut l'appeler:—Gercourt!... Gercourt!...</p> + +<p>—Il va être ravi.</p> + +<p>—Bravo! mon cher ami.</p> + +<p>—C'est un beau succès.</p> + +<p>—Un grand succès.</p> + +<p>—Vous ne pouvez vous imaginer combien nous en sommes heureux.</p> + +<p>—Ah! mes amis.</p> + +<p>—Nous le disions tout à l'heure: d'un homme dont c'est le métier... +c'eût été déjà très bien; mais d'un homme du monde, c'est double mérite.</p> + +<p>—Eh bien! vrai, ce que vous me dites là, ces témoignages de bonne +amitié me sont plus précieux que le succès en lui-même.</p> + +<p>—Mais c'est tout simple, on a un succès autant pour ses amis que pour +soi.</p> + +<p>—Mais à quoi pense donc Morville? Est-ce qu'il n'est pas content de ma +pièce?</p> + +<p>—Vous savez, mon cher, combien il est difficile pour tout le monde.... +Il a l'air de ne pas vous voir.</p> + +<p>—Et moi, je me sauve, car on me regarde et je ne suis nullement curieux +de faire le <i>lion</i>, adieu....</p> + +<p>—Adieu, mon cher, et encore bravo.</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'il est charmé d'avoir fait son effet.</p> + +<p>—Quelle ridicule et insupportable vanité!</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h2> + +<h3>LA POSTE RESTANTE.</h3> + + +<p>Huit jours environ s'étaient passés depuis l'entrevue de madame de +Hansfeld et de M. de Morville à l'Opéra.</p> + +<p>M. de Morville, accablé d'une mélancolie profonde, n'avait pas quitté sa +mère, qui se trouvait de plus en plus souffrante. Il se souvenait avec +un mélange de joie et d'amertume de son entretien avec madame de +Hansfeld; le cri qui était échappé à la princesse lui donnait un fugitif +espoir d'être aimé par elle, mais rendait plus pénible encore la lutte +qu'il avait à soutenir contre le devoir.</p> + +<p>Par une fatalité à laquelle tous les hommes obéissent, son amour +s'augmentait en raison des obstacles insurmontables qui le séparaient de +Paula.</p> + +<p>Par cela même qu'il accomplissait un douloureux sacrifice en la fuyant, +il se consolait en nourrissant au fond de son cœur cette fatale +passion; quelquefois, mais en vain, il voulait se reprendre à son ancien +amour pour lady Melfort, il voulait faire jaillir quelque étincelle de +ces cendres refroidies.</p> + +<p>En vain il se demandait par quel décroissement insensible il était +arrivé si vite à l'oubli complet d'un sentiment qui naguère encore +occupait toute sa pensée.... En vain il se demandait la cause de son +amour pour madame de Hansfeld. Elle était sans doute d'une beauté +remarquable.... Quant à son cœur, à son esprit, il ne pouvait en juger. +Dans son unique conversation avec la princesse, celle-ci avait été +dédaigneuse, ironique et froide....</p> + +<p>Dans cet examen des causes de sa passion, M. de Morville oubliait la plus +essentielle... ses lettres à madame de Hansfeld, lorsqu'il avait compris +par une singulière intuition de l'amour, presque toutes les émotions +dont elle était agitée. S'il est vrai qu'on aime souvent en raison des +sacrifices que l'on a faits à l'objet aimé, certaines âmes d'élite +aiment en raison de l'élévation des sentiments qu'on leur inspire. Et M. +de Morville devait à son amour pour madame de Hansfeld les plus nobles +inspirations.</p> + +<p>Que si l'on objecte que jeune, beau, sensible, délicat, entouré de +séductions, il fallait que M. de Morville fût une manière de Scipion +pour se vouer à un amour impossible après être resté si longtemps fidèle +au souvenir d'une femme aimée, nous répondions que si ces exemples de +constance phénoménale se rencontrent quelquefois, c'est surtout parmi +les honnies jeunes et beaux, sensibles, délicats et entourés de +séductions; ils ont eu assez de succès pour n'être pas infidèles par +fausse honte, ou pour ajouter par vanité un chiffre de plus à leurs +heureuses fortunes.</p> + +<p>Puis la facilité même des triomphes auxquels ils peuvent prétendre les +en éloigne. Enfin, sans être absolument rassasiés de plaisirs, leur +première fougue étant dès longtemps apaisée, ils sont alors avides de +jouissances plus délicates... heureux d'y consacrer la plus large part +de leur existence....</p> + +<p>Pour exercer ainsi leurs facultés sensitives, il n'est pas besoin d'un +amour heureux; ils trouvent un charme doux et triste aux regrets +incessants que cause un souvenir adoré, aux tendres angoisses d'un amour +sans espoir; ils comprennent enfin l'ineffable volupté de la mélancolie, +les raffinements des passions pures et élevées.</p> + +<p>Des hommes moins bien doués, moins accoutumés au succès, sont fidèles ou +<i>désintéressés</i> en amour... par nécessité.</p> + +<p>Les gens comme M. de Morville le sont, si cela se peut dire, par luxe.</p> + +<p>C'est parce qu'il ne tiendrait qu'à eux d'<i>avoir</i>, qu'ils mettent une +sorte de noble dépravation à ne pas avoir. Et puis enfin (nous voulons à +tout prix excuser la constance et la résignation de notre héros), +certains gourmets sensés savent de temps à autre rafraîchir, renouveler +la sensibilité de leur goût par une intelligente sobriété. Ceci posé, M. +de Morville disculpé (nous l'espérons du moins), des ridicules inhérents +à la position d'amant fidèle ou d'amant malheureux, nous instruirons le +lecteur d'une nouvelle particularité.</p> + +<p>Huit jours environ après son entretien avec madame de Hansfeld, M. de +Morville reçut par la poste la lettre suivante d'une écriture inconnue:</p> + +<p>«La démarche que l'on tente auprès de vous est étrange et folle; vous +pouvez y voir une raillerie, un badinage ou un caprice; vous pouvez y +répondre par le silence, par les plaisanteries ou par le dédain; on ne +s'abuse pas; il y a mille raisons pour que cette démarche, pourtant +aussi sérieuse, aussi solennelle qu'il en soit au monde, vous semble +ridicule ou indigne de votre attention.... Cependant on a joué toute une +existence... sur l'espoir presque insensé que l'instinct de votre cœur +vous révélerait ce qu'il y a de sincère, de grave dans la question qu'on +va vous faire: <i>Votre cœur est-il libre</i>?</p> + +<p>«On sait qu'un souvenir chéri le remplit depuis presque deux années; +mais il ne s'agit pas de ce passé: on s'adresse à votre honneur, à votre +loyauté bien connus. Pouvez-vous répondre à un amour profond, nourri +depuis longtemps dans le silence et dans le mystère, amour passionné que +vous seul pouvez inspirer et justifier?</p> + +<p>«Répondez.... Voulez-vous de cet amour?...</p> + +<p>«Bien des hommes seraient fiers de le partager. On ne vous dit pas cela +par orgueil... car cet amour... on le met à vos pieds avec autant +d'humilité que de crainte.... Si vous êtes libre, si vous pouvez +consacrer... ou plutôt si vous permettez qu'on vous consacre une vie +tout entière... dites un mot... et demain vous saurez qui vous écrit +cette lettre....</p> + +<p>«La confiance que l'on a en vous est telle que l'on vous croira +aveugement. Rien ne vous sera plus facile que de tromper un cœur +rempli de vous. Vous pourrez prendre impunément cet amour comme un jouet +avec l'arrière-pensée de le briser bientôt; vous pourrez légèrement, +insoucieusement, porter un coup mortel à un cœur trop épris.... On vous +dit cela parce qu'on vous sait bon et généreux... parce qu'on ne présume +pas trop de votre cœur et de votre franchise en attendant une réponse +loyale.... Quelle qu'elle soit, elle sera reçue avec reconnaissance.... +Votre sincérité consolera du moins l'amertume d'un refus. Ce malheureux +amour rentrera dans le mystère et dans l'obscurité dont il n'aurait +jamais dû sortir; quoiqu'il ne soit pas partagé, il ne sera pas moins +fervent et éternel; vous pouvez y être insensible, mais vous ne pouvez +l'empêcher d'exister.</p> + +<p>«P.S. Répondre poste restante, à Paris, à madame Derval.»</p> + +<p>Soit qu'il fût dans un milieu d'idées romanesques et mélancoliques, soit +qu'il crût à la sincérité de cette lettre, soit enfin que, décidé à +refuser l'<i>offre de ce cœur</i>, il évitât, de la sorte, le ridicule +d'être dupe d'une plaisanterie, M. de Morville répondit sérieusement à +cette proposition, et envoya ces mots: Poste restante, à l'adresse de +madame Derval.</p> + +<p>«J'aimerais mieux mille fois être victime d'une plaisanterie que risquer +de répondre légèrement à l'expression d'un sentiment dont un honnête +homme doit toujours se montrer fier et reconnaissant. Il est un mérite +que je prétends avoir, c'est celui de la franchise; jamais je n'ai +commis une action lâche ou méchante, jamais je n'ai regardé comme vains +et frivoles les engagements de deux cœurs qui se donnent l'un à +l'autre, engagements dans lesquels une femme met presque toujours son +repos, son honneur, son avenir à la merci d'un homme; engagements dans +lesquels la femme risque tout, l'homme rien....</p> + +<p>«Je répondrai donc: <i>Non, mon cœur n'est pas libre; j'aime, et j'aime +sans espoir</i>....</p> + +<p>«Serai-je compris, lorsque je dirai qu'en répondant de la sorte je crois +être à la hauteur du sentiment que l'on m'exprime, et dont je suis aussi +touché qu'honoré?</p> + +<p>«En admettant la réalité du sentiment dont on me parle, je suis absous +de présomption par cette vérité bien connue: <i>Être aimé ne prouve pas +qu'on mérite d'être aimé</i>. Mais, quant à moi, j'ai toujours pensé que +ceux qui aimaient méritaient toujours autant de respect que +d'admiration.</p> + +<span style="margin-left: 5em;">«LÉON DE MORVILLE.»</span><br /> + +<p>Le lendemain, M. de Morville reçut cette réponse par la poste:</p> + +<p>«On vous avait bien jugé, noble et généreux cœur; votre lettre a fait +couler des larmes sans amertume. Votre rare délicatesse aurait encore, +si cela était possible, augmenté la folle passion que vous avez +inspirée.... Folle passion!... oh! non... non... jamais amour n'a été +plus réfléchi, plus médité, plus sage... car vous êtes digne de répondre +à toutes les exigences de l'âme la plus pure, la plus élevée.</p> + +<p>«Non, ce n'est pas une folle passion que celle que vous inspirez; on +s'en honore, on s'en pare comme d'une vertu.... Maintenant on a une +dernière grâce à vous demander; on sait que si vous ne l'accordez pas +elle est inopportune; si, au contraire, vous l'accordez, c'est que vous +comprendrez de quelle immense consolation elle peut-être pour un cœur +rempli de vous. On voudrait de temps à autre vous écrire, non pas pour +vous parler d'un amour qui désormais n'élèvera plus la voix, mais pour +vous faire entendre quelquefois les accents d'une voix amie.</p> + +<p>«<i>Votre cœur n'est pas libre, et vous aimez sans espoir</i>.</p> + +<p>«On a cru que cette confidence imposait des devoirs parce qu'elle vous +présageait des chagrins. Ceux qui ont souffert doivent venir à ceux qui +souffrent; si votre amour continue d'être malheureux, peut-être au +milieu de vos tristesses accueillerez-vous avec reconnaissance la +consolation d'un cœur tendre et dévoué qui, mieux que tout autre, saura +compatir à votre douleur.</p> + +<p>«Si vous êtes heureux, vous serez généreux, et vous aurez quelques +bonnes et douces paroles pour l'amie inconnue qui oubliera ses chagrins +en songeant à vos souffrances ou à votre bonheur.... Vous êtes si loyal +que vous ne suspecterez pas la loyauté des autres. Le but de cette +correspondance n'est pas de tendre un piége à votre affection, ou de +profiter d'un moment de dépit pour vous offrir de nouveau un cœur que +vous avez repoussé; vous croirez cela parce que vous savez qu'il est des +âmes dignes de la vôtre; vous croirez cela parce que, quoi qu'il arrive, +jamais vous ne saurez qui vous écrit.</p> + +<p>«Enfin, vous ne verrez dans cette résolution ni orgueil froissé, ni +amertume. L'élévation du sentiment qui dicte cette lettre le met hors +d'atteinte de ces misérables passions. Le sort a voulu que cette offre +d'un cœur dévoué vous fût faite trop tôt ou trop tard.... Ce cœur n'en +est pas moins à vous, c'est-à-dire toujours digne de vous.</p> + +<p>«Répondez poste restante, à la même adresse.»</p> + +<p>Le calme et la dignité de cette nouvelle lettre frappèrent M. de +Morville; il en fut touché, malgré les préoccupations que lui causait +son amour pour madame de Hansfeld. Il répondit avec sa sincérité +habituelle:</p> + +<p>«J'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites.... Mon cœur +est triste; je n'ai jamais eu de confident, mais j'aimerais à épancher +mes impressions, non pas raconter des faits agréables ou pénibles, et +les confidents s'inquiètent des personnes, non des sentiments. Il se +peut donc que je trouve un grand charme, une grande consolation à dire +mes tristesses ou mes espérances, ou à m'entendre plaindre si je +souffre, ou féliciter si je suis heureux, par la mystérieuse et +généreuse amie qui vient à moi.»</p> + +<span style="margin-left: 5em;">«LÉON DE MORVILLE.»</span><br /> + +<p>Ce dernier billet écrit et envoyé à son adresse, M. de Morville, absorbé +par son amour croissant pour madame de Hansfeld, ne songea plus que +rarement à sa mystérieuse correspondante, la personne inconnue (que le +lecteur a sans doute devinée) ne voulant pas abuser par une hâte +indiscrète de la permission que M. de Morville lui avait donnée.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.</h2> + +<h3>L'ÉMISSAIRE.</h3> + + +<p>Huit jours s'étaient passés depuis que M. de Brévannes avait reconnu, à +la Comédie-Française, Paula Monti dans madame la princesse de Hansfeld.</p> + +<p>Il était dix heures du matin: M. de Brévannes descendait de fiacre à la +porte d'une maison de médiocre apparence, située à l'extrémité de la rue +des Martyrs, rue généralement assez déserte, ainsi que chacun sait.</p> + +<p>Il n'y avait pas de portier dans cette maison: M. de Brévannes monta +donc jusqu'au premier étage où il sonna en maître. Presque aussitôt la +porte lui fut ouverte par une femme assez âgée, modestement mais +proprement vêtue. Son visage était fortement couperosé; elle portait des +lunettes et tenait une tabatière à la main.</p> + +<p>En deux mots nous dirons que cette femme, appelée madame Grassot, était +gardienne d'un petit appartement loué par M. de Brévannes pour y +recevoir en toute sécurité les rivales de Berthe.</p> + +<p>—Eh bien! madame Grassot, quelles nouvelles?—dit M. de Brévannes en +entrant dans un joli salon où flambait un bon feu.</p> + +<p>—De très bonnes, monsieur Charles—dit la vieille en ôtant ses lunettes +et en aspirant une forte prise de tabac.</p> + +<p>—De très bonnes?—s'écria M. de Brévannes en se retournant vers elle.</p> + +<p>—D'excellentes, monsieur Charles. Est-ce que cela vous étonne?</p> + +<p>—Non, car je sais par expérience que vous êtes habile.... Pourtant il +s'agissait d'une chose très difficile....</p> + +<p>—Et vous doutiez de moi?...</p> + +<p>—Il y avait tant d'obstacles à surmonter.... Enfin que savez vous?...</p> + +<p>—Vous m'aviez donné huit jour?... et en cinq j'ai réussi.</p> + +<p>—Eh bien!...</p> + +<p>—Eh bien!... commençons, comme on dit, par le commencement, et +écoutez-moi attentivement.</p> + +<p>—Je n'y manquerai pas.</p> + +<p>—Mardi matin, vous m'avez dit: Madame Grassot, il faut absolument que +vous trouviez moyen de vous aboucher avec un des domestiques ou une des +femmes de madame la princesse de Hansfeld, qui demeure rue Saint-Louis, +hôtel Lambert.</p> + +<p>—Vous me faites mourir d'impatience....</p> + +<p>—Ah! monsieur Charles, si vous m'interrompez....</p> + +<p>—Mais vous ne savez pas à quel point ceci m'intéresse....</p> + +<p>Laissez-moi parler. Aussitôt pris, aussitôt pendu, comme on dit. Dès que +vous avez eu tourné les talons, je suis descendue à pied jusqu'au +boulevard Montmartre, j'ai pris l'omnibus de la Bastille; de la porte +Saint-Antoine, je suis arrivée dans l'île Saint-Louis. J'ai commencé, +comme de juste, par faire le tour de l'hôtel, à partir de la grande +porte située rue Saint-Louis-en-l'Ile jusqu'à l'extrémité du mur du +jardin qui donne sur le quai d'Anjou....</p> + +<p>—Je vous avais surtout recommandé d'observer de ce côté; il y a une +petite porte qui s'ouvre sur ce quai désert....</p> + +<p>—Je n'ai rien oublié, soyez tranquille.... Mais pour mes premières +observations, je devais d'abord m'attacher à la porte cochère.... Comme +il n'y avait ni café, ni cabaret où j'aurais pu m'établir pour observer, +et que, dans les rues désertes, on eût bien vite remarqué ma présence, +je descendis jusqu'à la place de fiacres du quai Saint-Paul. J'y pris +une petite voiture à l'heure, et baissant bien les stores, j'allai +m'embusquer au coin de la rue Poultier, où demeure votre beau-père.</p> + +<p>—C'est bon... c'est bon.... Eh bien!...</p> + +<p>—De là j'apercevais parfaitement la porte de l'hôtel sans être dans la +rue; jusqu'à trois heures je ne vis personne; les jours sont si courts +que j'allais me retirer, lorsqu'une femme, vêtue d'une robe puce et d'un +chapeau brun, sortit de l'hôtel et se dirigea justement de mon côté: +c'était une jeune fille, noire comme un diable, comme qui dirait une +mulâtresse, avec des yeux bleu-clair. Je n'ai jamais vu une figure +pareille; j'ai laissé passer la moricaude, j'ai payé mon fiacre, et j'ai +suivi....</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Elle a pris la rue Poultier, le quai d'Orléans, le pont, elle a fait +enfin le tour de l'île, et est rentrée par la petite porte en question. +C'était une simple promenade.</p> + +<p>—Lui avez-vous parlé?</p> + +<p>—Peste! comme vous y allez, monsieur Charles; vous savez que mon fort, +c'est la prudence.... Jusqu'au moment où j'ai vu la moricaude rentrer +par la petite porte, rien ne me disait qu'elle fût de la maison de la +princesse.... Voilà pour le premier jour. Ça n'a l'air de rien, mais je +savais déjà qui demander en me présentant à l'hôtel.</p> + +<p>—Soit. Mais ensuite!</p> + +<p>—Le lendemain, j'ai pris mon carton avec mes échantillons de dentelles +et de guipures. Quelle bonne idée que ce carton, monsieur Charles! nous +a-t-il servi! mon Dieu... nous a-t-il servi!...</p> + +<p>—Au fait... au fait....</p> + +<p>—Cette fois-là, j'arrive bravement à la grand'porte; je frappe, on +m'ouvre. Vous me croirez, si vous voulez, monsieur Charles, je ne suis +pas poltronne; eh bien! je n'ai pu m'empêcher de sentir un tic-tac en +entrant là-dedans.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—La cour est petite, dallée et entourée de grands bâtiments sombres. +C'est triste comme un cloître. Le soleil ne doit jamais venir là-dedans, +c'est sûr. Au fond de la cour, il y a comme un péristyle énorme et si +profond qu'il faisait noir; on y voyait pourtant, à cause de sa +blancheur, la balustre en pierre d'un immense escalier en fer à cheval +qui montait en dehors jusqu'au premier étage; le péristyle allait +jusqu'au fond.</p> + +<p>—Mais c'est un palais.</p> + +<p>—Oui, mais si triste, si triste, que j'aimerais autant habiter un +tombeau que de vivre là-dedans. Un vieux portier borgne, qui m'avait +ouvert, m'examinait comme s'il avait voulu me manger en me barrant le +passage.—Que voulez-vous? me dit-il.—C'est bien ici l'hôtel +Lambert?—Oui.—Habité par madame la princesse de Hansfeld?—Oui.—Eh +bien! je viens lui apporter des dentelles choisies hier par une jeune +dame très brune qui est venue à mon magasin sur les quatre heures. Comme +la mulâtresse était sortie la veille à cette heure-là, mon conte parut +vraisemblable; le cerbère me laissa passer. Je n'avais pas fait quatre +pas que j'entendis siffler derrière moi, ni plus ni moins que dans une +caverne de brigands. C'était le concierge qui annonçait.</p> + +<p>—En effet, on m'a dit qu'il y avait encore quelques maisons du Marais +où l'on sifflait de la sorte.</p> + +<p>—C'est un drôle d'usage toujours; moi qui ne le connaissais pas, +naturellement ça m'a surprise. Je monte cet énorme escalier qui ne +finissait pas; j'arrive au premier, et je trouve une espèce de grand +olibrius vêtu en chasseur, avec de grandes moustaches, qui baragouinait +le français. Je lui dis que j'apporte des dentelles pour la princesse; +il me prie d'attendre et il me laisse dans une antichambre à colonnes de +pierre, grande comme une maison, sonore comme une église, si grande +enfin qu'il y avait de l'écho; jugez comme c'était gai. Au bout de cinq +minutes, l'olibrius revient me dire que sa maîtresse n'avait pas demandé +de dentelles, et il me montre la porte; je réponds que c'est une jeune +mulâtresse qui est venue.—C'est donc mademoiselle Iris, la demoiselle +de compagnie de S.E. la princesse?—me dit l'olibrius.—Justement, c'est +mademoiselle Iris; j'avais oublié son nom—répondis-je. Et le chasseur +s'en va en grommelant chercher mademoiselle Iris. J'avais gagné à cela +de savoir que la moricaude était demoiselle de compagnie, et s'appelait +Iris....</p> + +<p>—Iris?... quel nom singulier....</p> + +<p>—Il y a bien d'autres choses singulières dans cette diable de maison. +Comme je l'avais prévu, mademoiselle Iris vient en personne pour me dire +que j'étais une menteuse, et qu'elle ne m'avait pas demandé de +dentelles. Le chasseur était resté, ce qui ne m'empêche pas de dire +rapidement et tout bas à la mulâtresse:—J'ai quelque chose de très +important à vous communiquer; il y va de la mort d'un homme. Demain à +la nuit tombante et les jours suivants, je serai sur le quai d'Anjou, à +la petite porte du jardin; je vous attendrai jusqu'à ce que vous +veniez...—Vous concevez, monsieur Charles... <i>la mort d'un homme</i>... on +dit toujours ça... c'est d'un effet sûr pour piquer la curiosité des +jeunesses.</p> + +<p>—Qu'a répondu la mulâtresse?</p> + +<p>—Elle m'a répondu très aigrement (je m'y attendais) qu'elle ne savait +pas ce que je voulais dire, que j'avais l'air d'une vieille intrigante; +finalement elle dit à l'olibrius en me montrant: «Qu'on ne laisse jamais +rentrer cette femme ici!» L'olibrius me fait un geste et me montre la +porte. Je prends mon carton, mon sac et mes quilles, comme on dit, et je +descends le grand escalier comme si j'avais retrouvé mes jambes de +quinze ans.... Voilà pour le second jour. Vous voyez que ça marche +joliment bon train.</p> + +<p>—Pas trop.</p> + +<p>—Comment, pas trop?... Ce n'était rien de donner un rendez-vous à cette +moricaude en lui annonçant qu'il y allait de la mort d'un homme?</p> + +<p>—Mais cette jeune fille vous avait dit qu'elle ne viendrait pas.</p> + +<p>—Mon Dieu! monsieur Charles, est-ce vous, à votre âge, avec votre +expérience, qui me faites une telle observation? Si je lui avais dit: +«Je serai seulement demain à la petite porte du jardin pour vous +apprendre quelque chose de très important.» la curiosité de la +mulâtresse aurait pu se contenir jusqu'à demain, et après-demain il +était trop tard pour y céder à cette curiosité; mais remarquez donc bien +que j'avais dit demain et les <i>jours suivants</i>... je lui laissais le +temps de succomber.</p> + +<p>—C'est juste.</p> + +<p>—Or, une sainte, une vraie sainte ne résisterait pas à la curiosité de +savoir, si, comme je l'avais dit, je viendrais tous les jours par un +temps d'hiver me camper à la porte; et si j'y venais, le secret était +donc bien important; il était donc possible qu'il s'agît de la mort d'un +homme. Et quelle est la sainte, je le répète, qui résisterait au désir +de connaître un tel secret?</p> + +<p>—Allons, allons, madame Grassot, je me rétracte; vous êtes une +maîtresse femme.... Ceci est fort habile.</p> + +<p>—Je le crois bien.</p> + +<p>—Continuez.</p> + +<p>—Le troisième jour, vers les quatre heures, je prends un petit fiacre, +une boule d'eau chaude pour me tenir les pieds chauds, parce que la +faction pouvait être longue, je m'enveloppe dans mon manteau, et: +Cocher, quai d'Anjou, la dernière petite porte du quai à main droite; je +m'attendais bien à ne pas voir la moricaude. Ce soir-là, en effet, je me +morfonds jusqu'à neuf heures, j'étais gelée... rien....</p> + +<p>—Et le lendemain?</p> + +<p>—Ah! monsieur Charles, il faut que ça soit vous.... Le lendemain, même +jeu.... J'arrive en fiacre; il s'arrête à raser la petite porte; ses +lanternes l'éclairaient comme en plein jour.... A sept heures environ, +la petite porte s'entr'ouvre et se referme brusquement. C'était chose +gagnée, la curieuse était à moi. Pourtant le lendemain, à mon grand +étonnement, je ne vis personne; j'attendis jusqu'à dix heures et demie, +rien.... Mais enfin, hier soir, j'ai été bien dédommagée....</p> + +<p>—Et je vais l'être aussi de tous ces détails.</p> + +<p>—Cela vous impatiente, monsieur Charles. Êtes-vous impatient! Enfin, +hier, j'arrive; on m'attendait, car la petite porte s'ouvre tout de +suite, et la moricaude, enveloppée dans un manteau, s'avance sur le pas +de la porte; j'abaisse la vitre du fiacre, et elle demande à voix basse +si c'est bien la marchande de dentelles qui est là.... Pauvre agneau!!</p> + +<p>«C'est elle-même, ma belle demoiselle; mais si vous voulez monter avec +moi un petit moment dans le fiacre, nous causerons plus à notre aise...»</p> + +<p>«Oh! madame, je n'ose pas.» La pauvre petite était toute effrayée; c'est +si jeune et si timide. Enfin, après des si et des mais dont je vous fais +grâce, elle consent à monter dans le fiacre auprès de moi. Je dis au +cocher de faire le tour de l'île au pas, et nous partons. La pauvre +petite tremblait si fort que j'ai eu toutes les peines du monde à la +rassurer. Je m'y connais; je vous donne la moricaude pour la plus fière +trembleuse, la plus fameuse ingénue....</p> + +<p>—Enfin... enfin....</p> + +<p>«Vous m'avez dit, madame, reprit-elle, que vous aviez quelque chose de +bien important à m'apprendre... qu'il s'agissait de la mort d'un homme?» +Voyez-vous, monsieur Charles, ça fait toujours son effet.</p> + +<p>«Oui, ma belle demoiselle; mais ce qui doit vous rassurer, c'est que ce +secret ne vous regarde pas, il regarde votre bonne, votre excellente +maîtresse, que vous aimez de tout votre cœur, n'est-ce pas?—Oui, +madame.—Et à qui vous ne voudriez pas causer de chagrins?—Non, +madame.—Eh bien! mon enfant, vous lui en causeriez un bien vif en ne la +mettant pas à même d'empêcher un grand malheur.—Comment cela, +madame?—Un malheureux jeune homme.... Mais je ne puis vous en dire +davantage, mon enfant.... Ce pauvre jeune homme!... Si vous consentez à +l'écouter, il viendra à ma place demain soir, en fiacre, à la petite +porte, et il vous expliquera tout cela.—Oh! madame, je n'oserai +jamais.—Mais il s'agit de quelque chose de très grave pour votre +maîtresse.—Alors j'en parlerai à Son Excellence (vous voyez comme la +moricaude est simple, monsieur Charles).—Gardez-vous-en bien,—lui +dis-je,—écoutez d'abord ce malheureux jeune homme, et si ce qu'il vous +dit ne vous persuade pas, vous ne parlerez de rien à votre maîtresse. Il +y aurait, il est vrai, quelque chose de plus simple; ce serait que Son +Excellence vînt avec vous.... Attendez donc, ne vous effarouchez pas +ainsi, mon enfant; c'est en tout bien tout honneur.... Ne croyez pas +qu'il s'agisse d'amour, au moins, une femme comme moi ne se mêlerait pas +de tels tripotages. Non, il s'agit de sauver la vie d'un malheureux.... +Mais je ne puis vous en dire davantage.... Accordez le rendez-vous que +je vous demande; au besoin même prévenez-en la princesse.—Et le prince, +madame, faudrait-il aussi le prévenir?»—me dit l'innocente.</p> + +<p>—Diable!...</p> + +<p>—Je vous avoue qu'à ces mots, monsieur Charles, je me repentis d'avoir +été si avant; mais je m'assurai bientôt que c'était pure ingénuité de la +part de cette petite, qui a l'air d'avoir seize ans... jugez.... Enfin, +à force de raisonnements, de promesses, je l'ai décidée à vous donner +rendez-vous, comme à moi, à la petite porte du jardin.</p> + +<p>—Ce soir?</p> + +<p>—Non, demain. Elle m'a dit que sa maîtresse ne sortait pas aujourd'hui; +mais qu'elle irait demain à l'Opéra, et qu'alors, sur les neuf heures, +vous pouviez venir en fiacre à la petite porte. Maintenant, monsieur +Charles, le reste vous regarde; vous voici en relation avec la petite, +et jusqu'à un certain point avec sa maîtresse; car, ingénue comme est +cette jeune fille, elle ne manquera pas probablement de tout dire à sa +maîtresse; et, si la mulâtresse reparaît avec l'agrément de la +princesse, vous êtes en bonne voie.... Si elle ne reparaît pas, c'est +mauvais signe.</p> + +<p>—Allons, maman Grassot, vous êtes une femme incomparable. Tenez, voici +cinq louis pour vos frais de fiacre.</p> + +<p>—Monsieur est bien bon; monsieur n'a rien de plus à m'ordonner?</p> + +<p>—Non; mais dites-moi: avez-vous demandé au locataire du second s'il +voulait déménager? je préférerais avoir cette petite maison à moi seul.</p> + +<p>—Que je suis étourdie, à mon âge! j'oubliais de dire à monsieur que ce +locataire consentirait à déménager sur-le-champ, si on lui donnait mille +francs d'indemnité.</p> + +<p>—Il est fou; son loyer est à peine de quatre cents francs.</p> + +<p>—J'ai bataillé; il n'y a pas eu moyen de le faire démordre.</p> + +<p>—Mais c'est me mettre le pistolet sur la gorge.</p> + +<p>—Sans doute; il faut payer la convenance, et il s'en irait tout de +suite. Dans vingt-quatre heures, son déménagement serait fait.</p> + +<p>—Allons, tenez, voici un billet de 1,000 francs et un de 500 francs, +vous payerez six mois d'avance et vous me tiendrez compte du reste....</p> + +<p>—Monsieur sera en effet bien plus tranquille en étant seul dans la +maison. Quant à moi, je n'en serai pas plus effrayée, quoiqu'il n'y ait +pas de portier; je n'ai peur ni des revenants ni des voleurs, moi.</p> + +<p>—D'ailleurs le quartier est très sûr quoique solitaire.</p> + +<p>—Sans compter le factionnaire du coin qui, de sa guérite, voit notre +porte.</p> + +<p>—Allons, madame Grassot, faites vite déménager ce locataire du second, +j'ai hâte d'être seul ici.</p> + +<p>—Après-demain ce sera fait, monsieur.... Allons, bonne chance.... Je +sais bien pour qui je voudrais l'étrenne de cette maison, après que le +locataire du second sera parti.... Mais je connais monsieur, ça sera +plus tôt que plus tard... quand monsieur a mis quelque chose dans sa +tête....</p> + +<p>—Vous êtes une flatteuse, madame Grassot.</p> + +<p>Et M. de Brévannes quitta la petite maison de la rue des Martyrs.</p> + +<p>Après avoir attendu le lendemain soir avec une extrême impatience, il +arriva vers les huit heures quai d'Anjou; il faisait une très belle nuit +d'hiver, le froid était vif et sec, la lune brillait. Après quelques +moments d'attente, la petite porte du jardin de l'hôtel s'ouvrit: Iris +parut sur le seuil bien encapuchonnée. M. de Brévannes avait laissé sa +voiture à quelques pas; il accourut auprès de la jeune mulâtresse, qui +prit son bras en tremblant.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI.</h2> + +<h3>L'ENTRETIEN.</h3> + + +<p>—Tenez, d'abord, ma chère enfant, voici pour vous—dit M. de Brévannes +en voulant glisser une bourse dans la main de la mulâtresse.</p> + +<p>Celle-ci repoussa fièrement la bourse en disant:</p> + +<p>—Vous vous trompez, monsieur.</p> + +<p>—C'est une faible marque de mon estime—reprit M. de Brévannes en +insistant.</p> + +<p>—De votre estime, monsieur?</p> + +<p>A l'expression d'ironie amère qui accompagna ces mots, M. de Brévannes +s'aperçut de sa maladresse; il remit sa bourse dans sa poche, et dit:</p> + +<p>—Vous êtes demoiselle de compagnie de madame de Hansfeld?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Y a-t-il longtemps que vous êtes à son service?</p> + +<p>—Il y a longtemps.</p> + +<p>—Sans doute depuis son retour d'un voyage qu'elle avait fait à Florence +avec sa tante?</p> + +<p>—Oui..</p> + +<p>—La femme que je vous ai envoyée a dû vous dire que j'avais des choses +du plus haut intérêt à communiquer à la princesse?</p> + +<p>—Elle me l'a dit.</p> + +<p>—Avez-vous prévenu madame de Hansfeld des démarches de cette femme et +de l'entretien que vous m'accordiez ici?</p> + +<p>—Non....</p> + +<p>—Vous avez sans doute gardé le même secret à l'égard du prince?</p> + +<p>—Je ne parle jamais à Son Excellence.</p> + +<p>—Vous êtes donc venue....</p> + +<p>—Pour savoir ce que vous aviez à dire à ma maîtresse, et l'en +instruire, si je le jugeais convenable....</p> + +<p>—Vous êtes bien jeune, et je ne sais à quel point vous êtes dans la +confiance de madame de Hansfeld pour....</p> + +<p>—Alors adressez-vous directement à elle....</p> + +<p>—C'est ce que je vous demande: donnez-m'en les moyens.</p> + +<p>—Cela dépend de ma maîtresse....</p> + +<p>—Quel que soit le prix que vous mettiez à ce service....</p> + +<p>—Je ne puis rien faire sans l'avis de la princesse.</p> + +<p>—Remettez-lui cette lettre.</p> + +<p>—Impossible....</p> + +<p>—Il ne s'y trouve rien de compromettant.... Je lui dis seulement +qu'ayant les choses les plus graves à lui écrire, je la supplie de me +mettre à même de lui adresser une lettre en toute sécurité...</p> + +<p>—Alors cette lettre est inutile.... Je lui ferai cette proposition; si +elle accepte, elle vous le fera savoir. Quel est votre nom, votre +adresse?</p> + +<p>—Je m'appelle Charles de Brévannes; voici ma carte.... Vous entendez +bien? Charles de Brévannes.</p> + +<p>—J'entends bien....</p> + +<p>—Ce nom vous est tout à fait inconnu?</p> + +<p>—Tout à fait.</p> + +<p>—Jamais madame de Hansfeld ne l'avait prononcé devant vous?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>M. de Brévannes, contrarié de la réserve de la jeune fille, tenta une +autre voie pour la gagner.</p> + +<p>—Tenez, ma chère enfant, il faut tout vous dire.... J'ai en effet des +choses intéressantes à révéler à madame de Hansfeld; mais—ajouta-t-il +avec un accent flatteur, presque tendre—j'ai quelque chose aussi à vous +dire, à vous.</p> + +<p>—A moi?</p> + +<p>—Sans doute. Je vous ai vue l'autre jour passer dans la rue +Saint-Louis, je vous ai trouvée charmante... trop charmante pour mon +repos....</p> + +<p>La mulâtresse baissa la tête sans répondre.</p> + +<p>Peut-être sera-t-elle plus sensible à des douceurs, à des cajoleries +qu'à de l'argent, pensa M. de Brévannes; il reprit:</p> + +<p>—Oui, et depuis ce jour j'ai doublement désiré de vous voir, d'abord +pour vous parler de l'impression que vous avez faite sur moi, et puis +des choses importantes qui regardent la princesse.</p> + +<p>—Vous vous moquez, monsieur?</p> + +<p>—Ne croyez pas cela.... J'aurais peut-être trouvé d'autres moyens de +parvenir jusqu'à madame de Hansfeld; mais j'ai préféré avoir recours à +vous; votre physionomie expressive annonce tant d'esprit, des passions +si ardentes, si généreuses, qu'en vous parlant de la maîtresse que vous +aimez et de l'amour que vous inspirez... on doit mériter d'être bien +accueilli par vous.... Iris....</p> + +<p>—Vous savez mon nom?</p> + +<p>—Je sais bien d'autres choses encore.... Depuis très longtemps je ne +m'occupe que de vous.... Votre sincère attachement pour la princesse a +encore augmenté mon intérêt pour vous.</p> + +<p>—Je ne dois pas entendre ces paroles—dit Iris d'une voix légèrement +émue.</p> + +<p>Elle est à moi, cette petite fille ne pouvait résister à quelques +amoureuses fleurettes, c'est un enfant. Madame Grassot avait dit vrai, +pensa M. de Brévannes; il reprit tout haut:</p> + +<p>—Mais donnez-moi donc votre joli bras, au lieu de marcher ainsi loin de +moi, ma chère Iris.</p> + +<p>—Non, il faut que je rentre.</p> + +<p>—Pas encore... à peine si j'ai eu le temps de causer avec vous.</p> + +<p>—Parlez-moi de la princesse... je vous en prie, monsieur.</p> + +<p>—C'est mon plus vif désir; mais pour cela il faut que nous soyons bien +en confiance l'un avec l'autre; alors nous pourrions peut-être à nous +deux prévenir de grands malheurs.</p> + +<p>—Que dites-vous? la princesse risquerait....</p> + +<p>—N'ayez pas peur... ma charmante Iris; si vous le voulez, nous +conjurerons ces malheurs.... Avec une jolie alliée comme vous, on ferait +des prodiges.... Et maintenant j'y songe, si nous nous entendions bien, +nous, il serait peut-être mieux de ne pas prévenir encore la princesse.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Elle pourrait ne pas rester maîtresse d'elle-même, s'effrayer et +compromettre l'heureux succès des projets que je forme dans son intérêt.</p> + +<p>—Mais, que puis-je faire, moi? Pourquoi faut-il que nous nous +entendions bien ensemble?</p> + +<p>—Je vous expliquerai cela...; mais il faudrait d'abord répondre avec +franchise à quelques-unes de mes questions. Le voulez-vous?</p> + +<p>—Hélas! monsieur, je ne sais pourquoi, malgré moi, vous m'inspirez +presque de la confiance.</p> + +<p>—Parce que mon langage et mes sentiments sont sincères....</p> + +<p>—Non, non, je ne dois pas vous croire.... Cette femme que vous m'avez +envoyée si souvent... tant de ruses, tant de persévérance....</p> + +<p>—Mon violent désir de parvenir jusqu'à vous, jusqu'à la princesse, est +mon excuse; vous l'accepterez, charmante Iris.</p> + +<p>—Je ne le devrais pas peut-être.... M'amener presque maigri moi à vous +donner un rendez-vous.</p> + +<p>Décidément madame Grassot est une grande physionomiste, pensa M. de +Brévannes; cette jeune fille est ingénue et niaise autant que possible; +et il reprit:</p> + +<p>—Quel mal y a-t-il à cela... m'accorder un rendez-vous... presque +malgré vous?... D'abord, vous n'avez pas cédé tout de suite, et puis +vous me rendez si heureux....</p> + +<p>—Vous le dites....</p> + +<p>—N'en doutez pas. N'est-ce rien que d'avoir ce bras charmant sous le +mien?...</p> + +<p>—Je vous en supplie, parlons de la princesse....</p> + +<p>—C'est maintenant vous qui me le demandez....</p> + +<p>—Oui... puisque c'est pour elle que vous venez ici.</p> + +<p>—Parlons encore de vous, ou plutôt laissez-moi jouir en silence du +plaisir d'être près de vous.</p> + +<p>—Non, non, je veux rentrer.... Je vois bien que vous voulez me +tromper.... Vous n'avez aucune raison de vouloir parler à Son +Excellence: c'est un piége que vous me tendiez....</p> + +<p>—Quand cela serait....</p> + +<p>—Ah! cela est bien mal... de vouloir ainsi tromper une pauvre fille.... +Laissez-moi.... Je veux rentrer.</p> + +<p>—Eh bien!... voyons, voyons, calmez-vous, Iris.... Mais à quoi bon vous +entretenir de madame de Hansfeld, si vous ne voulez pas répondre.</p> + +<p>—J'aime mieux, parler de ma maîtresse que de vous entendre ainsi parler +de moi.</p> + +<p>—Eh bien!... dites-moi... il y a environ une huitaine de jours... +madame de Hansfeld est allée aux Français avec son mari, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui. Le prince sortait pour la première fois depuis longtemps.</p> + +<p>—Et vous étiez restée seule, peut-être, à l'hôtel, charmante Iris.... +Quel bonheur pour celui qui aurait pu partager ces douces heures avec +vous!</p> + +<p>—Parlons de la princesse, monsieur, ou je rentre.</p> + +<p>—Eh bien! en revenant des Français... comment s'est trouvée votre +maîtresse?</p> + +<p>—Très inquiète, d'abord, car le prince n'a été complètement remis de +son indisposition qu'une heure après son retour à l'hôtel....</p> + +<p>—Mon Dieu! Iris, que vos yeux sont beaux et brillants.... Bénie soit la +clarté de la lune qui me permet de les admirer!</p> + +<p>—N'avez-vous donc plus rien à me dire sur Son Excellence?...</p> + +<p>—Lorsqu'elle a été rassurée sur l'état de son mari... elle est +redevenue sans doute calme... comme à l'ordinaire?... Quelle jolie main +vous avez.</p> + +<p>—Laissez-moi donc, monsieur... à quoi bon me faire des questions, vous +ne vous occupez pas des réponses?</p> + +<p>—Voyons, je vous écoute.... Vous avez raison, de graves intérêts sont +en jeu, c'est malgré moi que je cède aux distractions que vous me +causez. Eh bien! la princesse?</p> + +<p>—Loin d'être calme lorsque l'état du prince ne l'a plus inquiétée, son +agitation a encore augmenté; j'étais, comme d'habitude, venue avec ses +femmes, elle les a renvoyées et m'a gardée seule.... Alors elle a +pleuré, oh! bien longtemps pleuré.</p> + +<p>—Elle a pleuré!</p> + +<p>—Et moi-même je n'ai pu retenir mes larmes.</p> + +<p>—Elle avait l'air bien courroucée, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Elle... oh non, mon Dieu! au contraire, elle était abattue, accablée; +elle levait de temps en temps les mains et les yeux au ciel, puis ses +larmes recommençaient de couler.... Vers une heure elle a sonné ses +femmes, on l'a déshabillée, elle est restée seule avec moi; alors, au +lieu de se coucher, elle s'est mise à écrire sur son livre noir à +secret, où elle écrit toujours, je l'ai remarqué, lorsqu'il lui arrive +quelque chose d'extraordinaire.... Je lui ai dit qu'elle allait se +fatiguer encore; elle m'a répondu que non, que cela la calmerait au +contraire. Je l'ai quittée vers les quatre heures du matin. Voyant +encore de la lumière chez elle, je suis entrée doucement; elle écrivait +toujours.</p> + +<p>Ce que venait de dire la mulâtresse (elle mentait complètement à +l'endroit du livre noir et de l'<i>accablement</i> de la princesse) était +pour M. de Brévannes d'un prix inestimable. Il se figura que sa +rencontre imprévue avait causé l'agitation, l'anxiété, les larmes de la +princesse. Il ignorait que madame de Hansfeld l'avait déjà vu au bal de +l'Opéra, il s'étonnait seulement qu'elle eût paru plus accablée +qu'irritée de cette rencontre.</p> + +<p>M. de Brévannes était non seulement opiniâtre et égoïste, il était +singulièrement vain; malgré la froideur, l'éloignement que madame de +Hansfeld lui avait témoignés en Italie, il n'avait jamais désespéré de +s'en faire aimer. Son duel funeste, en le forçant de la quitter, n'avait +ni éteint son amour, ni ruiné ses espérances, et bien souvent il s'était +dit que, sans sa fuite, devenue nécessaire par la rigueur des lois +italiennes, il serait parvenu à intéresser Paula Monti par la violence, +les excès même de son amour pour elle... et à lui faire oublier le nom +de Raphaël, qui, après tout, l'avait provoqué.</p> + +<p>La vanité est au moins aussi aveugle que l'amour.... M. de Brévannes +était aussi vaniteux qu'amoureux; on concevra donc qu'il eût une lueur +d'espoir en apprenant que la princesse avait été plus accablée +qu'irritée à son aspect.... Ce qui lui donnait encore beaucoup à penser +était cette circonstance:</p> + +<p>Paula avait, ensuite de cette rencontre, longuement écrit dans un livre +auquel elle confiait ses plus secrètes pensées....</p> + +<p>Il s'agissait évidemment et de la mort de Raphaël et des circonstances +qui l'avaient amenée.... Donc il devait être question de lui, de +Brévannes.</p> + +<p>Posséder ce livre, y surprendre les pensées les plus intimes de madame +de Hansfeld, tel fut dès lors l'unique désir de M. de Brévannes; mais +plus la satisfaction de ce désir était importante pour lui, plus il +devait craindre d'en compromettre la réussite; il crut donc prudent et +habile d'avoir l'air de n'attacher aucune importance à la révélation +qu'Iris avait paru lui faire avec la naïveté d'un enfant.</p> + +<p>La mulâtresse, surprise de son silence, lui dit:</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, à quoi songez-vous donc?</p> + +<p>—A vous, Iris.... Encore une distraction....</p> + +<p>—Comment, monsieur, malgré vos promesses?... Et moi qui réponds à +toutes vos questions, moi qui vous en dis plus que je ne le devrais... +vous ne m'avez pas écoutée....</p> + +<p>—Si... très bien, mais vous le voyez, Iris, les questions que je vous +adresse sur la princesse sont bien simples, elles ne la compromettront +en rien si vous y répondez; je ne puis encore vous dire quel en est le +but.... Bientôt peut-être je vous demanderai davantage; mais alors +j'aurai, je l'espère, fait assez de progrès dans votre confiance pour +que vous ayez toute foi en moi.</p> + +<p>—Je ne devrais pas consentir à vous revoir, monsieur... à quoi bon? Je +le vois, je ne suis là qu'un moyen de correspondance entre vous et la +princesse.... Mais pourquoi me plaindre? les malheureux n'ont-ils pas +toujours été sacrifiés... aux heureux... aux grands de ce monde?</p> + +<p>L'imperceptible accent d'amertume avec lequel Iris sembla prononcer ces +derniers mots fit tressaillir M. de Brévannes; une idée nouvelle lui +vint à l'esprit.</p> + +<p>Peut-être la fille de compagnie était-elle jalouse de sa maîtresse, et +mécontente de sa position, quoi de plus naturel?</p> + +<p>Les gens de l'espèce de M. de Brévannes, si rusés qu'ils soient, sont +presque toujours dupes de leur funeste dédain pour l'espèce humaine, et +de leur propension à croire surtout aux mauvais sentiments. Au lieu de +supposer, selon toute probabilité, que la mulâtresse était dévouée à sa +maîtresse, et de se tenir prudemment sur la réserve, il suffit à M. de +Brévannes, non pas même d'un mot, mais d'une seule inflexion de voix, +pour croire Iris envieuse de madame de Hansfeld et peut-être même +hostile à sa maîtresse.</p> + +<p>Il était d'autant plus porté à admettre cette hypothèse qu'elle servait +parfaitement ses projets. Il eût été pour lui d'une haute importance +d'avoir chez madame de Hansfeld un être à sa dévotion qui ne fût retenu +par aucun lien de reconnaissance, par aucun scrupule de dévoûment. +Voulant pourtant s'assurer de la réalité de son soupçon, il dit à Iris +d'un ton affectueux de tendre intérêt:</p> + +<p>—Vous êtes heureuse? très heureuse auprès de la princesse... n'est-ce +pas?</p> + +<p>La jeune fille comprit la portée de cette question, qu'elle avait très +habilement amenée. Elle ne répondit pas d'abord, elle soupira, puis +après un silence de quelques secondes, elle dit:</p> + +<p>—Oui, oui, très heureuse; et quand bien même je ne le serais pas, à +quoi bon me plaindre?...</p> + +<p>Puis, dégageant brusquement son bras de celui de M. de Brévannes, elle +courut vers la petite porte du jardin, restée entr'ouverte.</p> + +<p>Étonné de cette fuite soudaine, M. de Brévannes la suivit en disant:</p> + +<p>—Mais au moins je vous reverrai?...</p> + +<p>—Je ne sais, répondit-elle.</p> + +<p>—Mais quand cela? après demain? à la même heure?</p> + +<p>—Peut-être... et encore... non, non, plus jamais, je suis déjà assez +malheureuse.</p> + +<p>Et la porte du jardin se referma sur M. de Brévannes.</p> + +<p>Celui-ci revint chez lui, on ne peut plus satisfait de sa première +entrevue avec Iris....</p> + +<p>Iris, non moins satisfaite, alla rejoindre madame de Hansfeld, et lui +rendre compte de son entrevue avec M. de Brévannes.</p> + +<p>La jeune fille se réservait, néanmoins, de supprimer certains détails se +rapportant à un projet infernal récemment éclos dans sa pensée.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII.</h2> + +<h3>RENCONTRE.</h3> + + +<p>Quelques jours après l'entrevue d'Iris et de M. de Brévannes, au moment +où quatre heures venaient de sonner à l'église de Saint-Louis, un +brouillard, rendu plus intense par le voisinage des deux bras de la +Seine qui baignent l'île Saint-Louis, se répandit sur ce quartier +solitaire.</p> + +<p>Environ à la hauteur de l'ancien hôtel de Bretonvilliers alors en +démolition, le quai d'Orléans, n'étant pas encore revêtu d'un parapet, +formait un talus très escarpé, qui, à cet endroit, encaissait la +rivière.</p> + +<p>Un homme enveloppé d'un manteau se promenait lentement sur cette berge, +s'arrêtant quelquefois pour regarder le rapide courant de la Seine, +gonflée par les pluies d'hiver. Ce quartier, toujours si désert, était +plongé dans un morne silence; la brume s'épaississait de plus en plus, +cachait presque entièrement l'autre rive du fleuve, et, voilant à demi +les bâtiments abattus de l'hôtel Bretonvilliers, leur donnait une +apparence presque grandiose. Ces hautes murailles, en partie détruites, +çà et là découpées à jour par de larges baies vides de fenêtres, +dessinant leurs masses noircies par le temps sur le ciel gris, +ressemblaient à des ruines imposantes.</p> + +<p>L'homme dont nous parlons contemplait avec tristesse l'aspect +mélancolique de ce quartier. La tête baissée sur sa poitrine, il +marchait lentement le long du talus, s'arrêtant de temps à autre pour +écouter le murmure des eaux sur la grève, ou pour regarder d'un œil +fixe le courant du fleuve.</p> + +<p>Il fut tiré de sa rêverie par un bruit de pas; il leva la tête, et vit +s'approcher un homme de grande stature, portant une longue barbe +blanche, et marchant d'un pas ferme, quoiqu'il parût de temps à autre +tâter le terrain avec sa canne.</p> + +<p>Le brouillard était devenu très épais: ce vieillard (le lecteur a déjà +reconnu Pierre Raimond), dont la vue était faible et incertaine, au lieu +de suivre la ligne du quai, avait beaucoup dévié à droite, et s'avançait +directement vers l'homme au manteau, qu'il n'apercevait pas.</p> + +<p>Ce dernier, placé sur le bord du talus, se dérangea machinalement pour +le laisser passer.</p> + +<p>Pierre Raimond atteignit le sommet de la berge, perdit l'équilibre, +roula sur la pente de l'escarpement, et disparut dans le fleuve en +étendant les bras et en poussant un cri affreux.</p> + +<p>Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.</p> + +<p>Se débarrasser de son manteau, se précipiter dans la Seine, et plonger +pour arracher ce malheureux à la mort, tel fut le premier mouvement du +prince de Hansfeld, car c'était lui qui se promenait sur ce quai désert, +voisin, comme on le sait, de l'hôtel Lambert.</p> + +<p>Frêle, débile, mais d'une organisation très nerveuse, Arnold de Hansfeld +pouvait, par une violente surexcitation, trouver dans son énergie une +force passagère; après des efforts inouïs, il parvint à saisir Pierre +Raimond.</p> + +<p>Le courant était si rapide que, pendant le peu d'instants que dura ce +<i>sauvetage</i> inespéré, les deux hommes se trouvèrent entraînés bien loin +du talus, et heureusement vers un endroit du rivage très plane, très +accessible, car les forces de M. de Hansfeld étaient à bout.</p> + +<p>Dans ce danger, Pierre Raimond, conservant tout son sang-froid, facilita +les efforts de son sauveur au lieu de les paralyser, ainsi que cela +arrive quelquefois dans ces luttes désespérées contre la mort.</p> + +<p>Lorsque M. de Hansfeld et Pierre Raimond furent en sûreté sur la grève, +le vieux graveur eut, pour ainsi dire, à sauver à son tour son sauveur; +à la force factice, fébrile du prince succéda un anéantissement complet.</p> + +<p>La nuit approchait, le crépuscule rendait la brume encore plus sombre; +en vain Pierre Raimond appela du secours, le bruit du vent et des +grandes eaux couvrit sa voix; vains appels d'ailleurs, il ne passait +presque personne sur ces quais solitaires.</p> + +<p>M. de Hansfeld tremblait convulsivement; frêle et chétif, il lui avait +fallu être deux fois courageux pour s'exposer à un si grand péril avec +si peu de forces pour le surmonter. Le vieux graveur, encore robuste +pour son âge, prit Arnold entre ses bras comme on prendrait un enfant, +remonta la grève en marchant avec précaution, et atteignit un escalier +qui conduisait au quai.</p> + +<p>Pierre Raimond se trouva en face de sa maison, située à l'angle de la +rue Poultier et du quai d'Anjou.</p> + +<p>Aidé de son portier, le père de Berthe transporta M. de Hansfeld dans +son appartement, et malgré son culte pour la chambre de sa fille, il l'y +établit devant un bon feu.</p> + +<p>M. de Hansfeld commençait à reprendre connaissance; il regardait autour +de lui avec étonnement.</p> + +<p>—Monsieur, je vous dois la vie... vous m'avez sauvé au risque de périr +mille fois.... Les termes me manquent pour vous dire ma +reconnaissance—s'écria le graveur.</p> + +<p>—Où suis-je!... Qui êtes-vous, monsieur?—dit Arnold de Hansfeld en +cherchant à rassembler ses idées.</p> + +<p>—Remettez-vous, monsieur... voici ce qui est arrivé... Tout à l'heure, +trompé par le brouillard et par la faiblesse de ma vue, j'ai dévié de +mon chemin; je me suis trouvé, sans m'en apercevoir, sur le talus qui +encaisse la rivière devant les démolitions de l'hôtel Bretonvilliers; je +n'ai pu me retenir sur cette pente rapide, et je suis tombé à l'eau.... +Alors, n'écoutant que votre généreux dévouement....</p> + +<p>—Je me souviens de tout maintenant—dit le prince.—Je me souviens même +que si mon premier mouvement a été de tâcher de vous arracher au péril +qui vous menaçait, ma première pensée a été de craindre que ma bonne +volonté vous fût fatale.... Je suis si faible qu'il vous a peut-être +fallu vous défendre de mes maladroits efforts, et me sauver moi-même +après vous être sauvé—dit M. de Hansfeld en souriant.</p> + +<p>—Non, non, monsieur, rassurez-vous; comme les cœurs braves et +généreux, vous avez été fort... tant qu'il vous a fallu être fort pour +m'arracher à une mort certaine.... Sauvé par vous, j'ai dû à mon tour +venir en aide à votre faiblesse, car vous avez plus de courage que de +force.... Je vous ai transporté ici, chez moi, Pierre Raimond, graveur.</p> + +<p>M. de Hansfeld allait sans doute se nommer à son tour, lorsque la porte +de la chambre s'ouvrit. Pierre Raimond se retourna; Berthe, pâle, les +yeux noyés de larmes, les traits bouleversés, se jeta dans ses bras en +s'écriant:</p> + +<p>—Mon père, je n'ai plus de refuge que chez toi!...</p> + +<p>Berthe s'était, en entrant, si brusquement précipitée dans les bras de +son père, qui, retourné vers elle, lui cachait complètement M. de +Hansfeld, qu'elle n'avait pas aperçu ce dernier.</p> + +<p>—Il m'a chassée... chassée de chez lui,—murmura Berthe d'une voix +entrecoupée de sanglots en tenant son père étroitement embrassé.</p> + +<p>—Mon enfant, nous ne sommes pas seuls—dit tout bas le vieillard.</p> + +<p>M. de Hansfeld avait tressailli de joie et de surprise à la vue de +Berthe.... Il retrouvait en elle la jeune femme qui avait fait sur lui +une si profonde impression à la Comédie-Française... impression qui +s'était changée en une sorte d'amour vague, romanesque, idéal.</p> + +<p>On se souvient que la loge du prince était si obscure que madame de +Brévannes, malgré sa curiosité, n'avait pu l'apercevoir.</p> + +<p>A ces mots de Pierre Raimond: «Nous ne sommes pas seuls,» Berthe, +rougissant de confusion, fit un pas vers la porte.</p> + +<p>Mais Pierre Raimond prit sa fille par la main, et lui montrant M. de +Hansfeld:</p> + +<p>—Ma fille... mon sauveur.</p> + +<p>—Que dites-vous, mon père?</p> + +<p>—Tout à l'heure, perdu au milieu du brouillard, me trompant de chemin, +je suis tombé dans la rivière.</p> + +<p>—Grand Dieu!</p> + +<p>Et Berthe se précipita dans les bras du vieux graveur, le serra +fortement contre son cœur, puis le regarda avec anxiété.</p> + +<p>—Monsieur se trouvait par hasard sur le quai—reprit Pierre Raimond—il +m'a sauvé... Mais ses forces s'étaient épuisées dans la lutte, je l'ai +transporté ici....</p> + +<p>—Ah! monsieur—s'écria Berthe—vous m'avez rendu mon père, alors que je +n'ai peut-être jamais eu plus besoin de sa tendresse... et de sa +protection!... Hélas! nous ne pouvons rien pour vous; mais Dieu se +chargera d'acquitter notre dette....</p> + +<p>—Je suis trop payé, madame, en apprenant que j'ai rendu un père à sa +fille.</p> + +<p>—Mais au moins que nous sachions à qui nous devons tant—dit Pierre +Raimond.</p> + +<p>—Quel nom joindre à nos prières en priant Dieu de vous bénir?—ajouta +Berthe.</p> + +<p>—Je m'appelle Arnold.... Arnold Schneider—dit M. de Hansfeld en +rougissant et balbutiant un peu.</p> + +<p>Pierre Raimond attribua cet embarras à la modestie de son sauveur, et +reprit:</p> + +<p>—Mais où pourrai-je aller, monsieur, vous rendre grâce de m'avoir +conservé pour mon enfant?</p> + +<p>M. de Hansfeld rougit de nouveau; après un moment de silence il +répondit:</p> + +<p>—Si vous le permettez, monsieur, c'est moi qui viendrai quelquefois +m'informer de vous, et recevoir ainsi le prix de ce que vous appelez... +ma bonne action....</p> + +<p>—Je n'insiste pas, monsieur—dit Pierre Raimond;—je conçois le +sentiment qui vous fait nous cacher votre demeure, peut-être même votre +vrai nom. Je respecterai votre réserve... seulement, soyez assez +généreux pour venir quelquefois à moi, puisque vous ne me permettez pas +d'aller à vous.... Promettez-le-moi... épargnez-moi jusqu'à l'apparence +de l'ingratitude.</p> + +<p>—Je vous le promets, monsieur.... Mais je me sens tout à fait remis à +cette heure; auriez-vous la bonté, si cela se peut, de me faire venir +une voiture?... je ne veux pas abuser plus longtemps de votre +hospitalité.</p> + +<p>Le portier étant resté dans la chambre du graveur, Berthe alla lui dire +d'amener un fiacre.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, M. de Hansfeld sortit de la maison du +graveur.</p> + +<p>Pierre Raimond quitta ses vêtements mouillés, et revint trouver sa +fille.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.</h2> + +<h3>CHAGRINS.</h3> + + +<p>En le voyant, Berthe se jeta de nouveau dans ses bras en s'écriant:</p> + +<p>—Maintenant je puis sans crainte me livrer à ma joie... tu es là, tu es +là.. et j'ai failli te perdre... toi... toi... pauvre père!... cela est +horrible.... Je suis si heureuse de te voir que je ne puis croire que tu +aies couru ce péril.... Non, non... quand je venais ici, quelque +pressentiment m'aurait appris qu'un grand danger te menaçait... car +enfin... ou n'est pas sur le point de perdre son père sans qu'un affreux +brisement de cœur vous en avertisse....</p> + +<p>—Calme-toi, chère enfant, la Providence a eu pitié de nous. Aucun +pressentiment ne t'a avertie parce que sans doute je devais être +sauvé... Tu le vois—dit Pierre Raimond en souriant tristement—tu me +rends aussi superstitieux que toi... mais n'oublions jamais ce que nous +devons à ce généreux inconnu.</p> + +<p>—Oh! jamais... jamais je ne l'oublierai; mais je crains que ma +reconnaissance se confonde et se perde dans ma joie de te revoir, bon, +excellent père... maintenant je n'ai plus que toi au monde...—s'écria +Berthe en fondant en larmes.</p> + +<p>Pierre Raimond serra tendrement les mains de Berthe dans les siennes et +lui dit avec amertume:</p> + +<p>—Encore de nouveaux chagrins!... malheureuse enfant!...</p> + +<p>—Il ne m'aime plus!... je <i>lui</i> suis à charge!... je lui suis +odieuse!...—dit Berthe en fondant en larmes.</p> + +<p>—Oh! mes prédictions!...—s'écria douloureusement le vieillard.</p> + +<p>—Mon père, ne m'accablez pas!...</p> + +<p>—Ce n'est pas un reproche, pauvre petite.... Hélas! c'est un cri de +satisfaction amère.... Mon amour pour toi ne m'avait pas trompé... Mais +qu'y a-t-il donc encore?</p> + +<p>—Vous le savez, depuis la pénible scène qui eut lieu ici le +surlendemain de notre arrivée, l'humeur de Charles s'est de plus en plus +aigrie, surtout à dater du jour où nous sommes allés aux Français. +Jusqu'alors au moins il avait gardé quelque mesure; il m'avait même +exprimé son regret de s'être montré un peu dur envers vous.... Mais à +partir de cette funeste représentation aux Français, je dis funeste, +parce que le lendemain ont commencé pour moi de nouveaux tourments....</p> + +<p>—Et tu me les avais encore cachés? Lorsque tu es venue dimanche... +pourquoi ne m'as-tu rien dit?</p> + +<p>—Je craignais tant de vous affliger.... Mais à présent... mes forces +sont à bout. Si vous saviez, mon Dieu... si vous saviez....</p> + +<p>—Courage... mon enfant... courage. Explique-toi... dis-moi tout....</p> + +<p>—Eh bien, mon père... depuis cette représentation des Français, +l'humeur de mon mari déjà très irritable... est devenue sombre et +méchante. Je le voyais à peine... il sortait toute la journée et ne +revenait qu'à une heure avancée de la nuit. A l'heure du repas, il était +taciturne, préoccupé... deux ou trois fois il se leva de table avant la +fin du dîner et alla se renfermer chez lui. Si je l'interrogeais sur les +soucis qu'il paraissait avoir, il me répondait durement que cela ne me +regardait pas... depuis je ne hasardais plus un mot à ce sujet.... Ce +matin, pourtant... lui voyant l'air plus content que de coutume, je lui +dis: Vous me paraissez mieux aujourd'hui que les autres jours, +Charles.... Voilà tout... mon père, pas autre chose, je te le jure.</p> + +<p>—Pauvre enfant...—Continue.</p> + +<p>—Ses traits se rembrunirent aussitôt; il s'écria avec amertume:—A quoi +cela me sert-il d'être mieux? A quoi bon espérer... si j'ai quelque +chose à espérer... lorsque vous êtes là comme une chaîne à laquelle je +suis désormais et pour toujours attaché... Maudit, maudit soit le jour +où j'ai été assez faible pour vous épouser... pour donner, comme un sot, +dans le piége que vous et votre père m'avez tendu....</p> + +<p>Le vieillard comprima un mouvement de colère, et reprit d'une voix +ferme:—Et puis ensuite... mon enfant....</p> + +<p>—Ce reproche était si cruel, si blessant, si peu attendu, que je n'ai +su que répondre... j'ai pleuré. Il s'est levé violemment en +s'écriant:—<i>Quel supplice! oh! ma liberté! ma liberté</i>!... Mon Dieu... +je ne le gêne en rien.... Pourtant, tout ce que je lui demande, c'est de +me permettre de venir vous voir.</p> + +<p>—Oh! patience... patience...—s'écria le graveur d'une voix contenue.</p> + +<p>—Voyant qu'il me traitait ainsi—reprit Berthe—je m'écriai: Charles, +voulez-vous vous séparer de moi? si je vous suis à charge, dites-le....</p> + +<p>—Eh bien! oui—me répondit-il en fureur—oui! vous m'êtes à charge; +oui, je vous hais... car vous m'avez contraint de faire le plus sot des +mariages..., et jamais je ne vous le pardonnerai...—Mais, mon Dieu—lui +dis-je—qu'ai-je fait, qu'avez-vous à me reprocher?</p> + +<p>—Oh! rien! vous êtes trop adroite pour cela.... Vous savez bien que si +vous me trompiez je vous tuerais, vous et votre complice. Ce n'est pas +la vertu qui vous retient dans le devoir, c'est la peur.... En disant, +ces mots, il est sorti violemment... et votre fille est venue vous +trouver, mon père... car elle n'a plus que vous au monde—s'écria Berthe +en fondant en larmes.</p> + +<p>—Cela devait être—dit Pierre Raimond;—ce cœur égoïste, ce caractère +orgueilleux et têtu devait te faire payer cher... bien cher un jour... +les sacrifices qu'il s'était imposés pour obtenir ta main... à tout +prix. Mais cela ne peut pas se passer ainsi.. tu comprends bien qu'il +faudra que j'empêche cet homme de torturer de la sorte mon enfant +chérie; tu t'es toujours admirablement conduite envers lui.... Il ne te +brisera pas comme un jouet de son caprice.</p> + +<p>—Mais que faire à cela? que faire?</p> + +<p>—Sois tranquille.... Dieu merci, j'ai encore de la force et de +l'énergie.</p> + +<p>—Oh! de grâce, pas de scènes violentes!</p> + +<p>—Pas de violence... mais de la fermeté. J'ai le bon droit et la raison +pour moi, je défends la cause de mon enfant... je suis tranquille. Mais +d'abord, il me faut quitter ce logis.... Heureusement j'ai vécu assez +économiquement avec ce que tu m'as forcé d'accepter pour avoir mis une +petite somme de côté... Jointe à la vente de ce modeste mobilier... elle +assurera mon entrée à Sainte-Périne.</p> + +<p>—Oh! mon père.... Jamais... jamais....</p> + +<p>—Berthe... mon enfant..., tu sais ce que je pense au sujet de ces +asiles dus et ouverts à l'infortune honnête; et d'ailleurs, voyons, +crois-tu que dans notre position je puisse avoir la moindre obligation à +ton mari?</p> + +<p>—Non, sans doute.... Oh! jamais.... Après ses durs et humiliants +reproches.</p> + +<p>—Eh bien donc!... que faire? comment vivre?</p> + +<p>—Ecoute, mon bon père.... Depuis la scène pénible qui a eu lieu ici... +il y a quelques jours, lorsque mon mari a osé vous reprocher le secours +qu'il vous accordait..., j'ai bien réfléchi à votre position, et j'ai, +je crois, trouvé un bon moyen de l'améliorer... si vous voulez toutefois +me seconder.</p> + +<p>—Parle... parle.</p> + +<p>—Hélas! je suis aussi pauvre que vous, mais il me reste, Dieu merci, le +talent que vous m'avez donné... Autrefois, il nous aida à vivre.... +Depuis mon mariage, il a été ma consolation pendant de cruels moments de +chagrins.... Il sera aujourd'hui notre ressource.</p> + +<p>—Chère enfant... que veux-tu dire?</p> + +<p>—Charles me laisse libre de vous consacrer les matinées du jeudi et du +dimanche de chaque semaine.... Qui m'empêche ces jours-là d'avoir ici, +comme autrefois, des écolières dans la chambre que vous m'avez +conservée? je prierai quelques-unes de mes anciennes élèves de m'en +chercher... et pour que l'amour-propre de mon mari n'en souffre pas, je +donnerai, s'il le faut, les leçons sous mon nom de fille.... De la +sorte, bon père, vous ne manquerez de rien, et....</p> + +<p>Pierre Raimond interrompit Berthe en la prenant dans ses bras avec +attendrissement.</p> + +<p>—Pauvre chère enfant.... Non... je ne souffrirai pas que tu joignes les +préoccupations de l'étude, du travail, à tes autres chagrins....</p> + +<p>—Oh! mon père, ce sera au contraire pour moi la plus charmante des +consolations... voyons... me refuserez-vous le seul bonheur peut-être +dont je puisse jouir?</p> + +<p>—Non... eh bien, non... mon enfant bien-aimée... cette résolution est +noble, et belle... l'accepter... c'est l'apprécier ce qu'elle vaut....</p> + +<p>—Vous consentez...—s'écria Berthe avec une joie indicible.</p> + +<p>—J'y consens... et cette nouvelle marque de l'élévation de ton cœur +m'impose plus que jamais le devoir d'exiger que ton mari te traite avec +les égards, les soins, le respect que tu mérites, et aussi vrai que je +m'appelle Pierre Raimond... non seulement je l'exigerai, mais je +l'obtiendrai.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV.</h2> + +<h3>DÉCOUVERTE.</h3> + + +<p>Madame de Hansfeld, continuant d'écrire à M. de Morville sous un nom +supposé, avait reçu plusieurs réponses. Un matin (quelques jours après +que M. de Hansfeld eut sauvé la vie du père de Berthe de Brévannes), +Iris, revenant du bureau de la poste restante, apporta une lettre à sa +maîtresse.</p> + +<p>Le cœur de la princesse battit de joie en reconnaissant l'écriture de +M. de Morville.</p> + +<p>Celle lettre était ainsi conçue:</p> + +<p>«Voilà la cinquième fois que j'écris à ma mystérieuse amie, ses +consolations me sont tellement douces et précieuses, elles me viennent +si bien en aide pour supporter la tristesse où me plonge un amour +malheureux, que je ne saurais trop la remercier de son tendre intérêt. +Il y a pour moi un charme singulier dans ces confidences à la fois si +vagues et si précises faites à une inconnue, qui apprécie l'état de mon +cœur avec une délicatesse infinie.... J'ai été frappé de ce que vous me +dites sur <i>le bonheur d'aimer même sans espoir, de même qu'on aime Dieu +pour Dieu, et de trouver dans la seule dévotion à l'objet adoré une pure +et ineffable félicité</i>. Vos pensées, à ce sujet, sont en tout si +semblables aux miennes... et cela dans leurs nuances les plus +insaisissables, qu'à force de m'en étonner, il m'est venu à l'esprit une +idée absurde, bizarre, folle.... Cette idée est que... mais non... je +n'oserai pas même vous l'écrire... du moins, avant de vous avoir avoué +une autre de mes croyances.. Je suis fermement convaincu que deux +personnes, passionnément éprises l'une de l'autre, doivent avoir sur +l'amour certaines idées absolument semblables.... Aussi, en conséquence +de toutes mes folles pensées, je suis assez fou pour conclure... que +vous pourriez bien être... la femme que j'aime... sans espoir, et qui, à +un bal de l'Opéra, m'a dit ces mots: <i>Faust</i> et <i>Childe-Harold</i>... lors +d'une soirée que je n'oublierai de ma vie.»</p> + +<p>En lisant ce passage, madame de Hansfeld tressaillit et devint pourpre +de surprise, de bonheur et de confusion; elle continua de lire avec un +violent battement de cœur.</p> + +<p>«Pardonnez-moi cet espoir insensé... Si je me trompe, ces mots seront +incompréhensibles pour vous; si je ne me trompe pas, il peut néanmoins +vous convenir que je <i>n'aie pas deviné</i>, alors vous me répondrez que je +suis dans l'erreur, et notre correspondance continuera comme par le +passé.</p> + +<p>«Maintenant, par quel pressentiment, par quel instinct ai-je été amené +à croire que ces lettres m'étaient écrites par vous? Je l'ignore.... +Sans doute la présence de l'être aimé se manifeste en tout et partout, +même malgré le mystère qui semble le plus impénétrable. Si l'on +distingue entre mille voix... une voix adorée, pourquoi ne +reconnaîtrait-on pas de même l'esprit, la pensée de la femme que l'on +chérit? Si je ne me suis pas trompé... ce phénomène s'expliquerait plus +encore par la sincérité que par la sagacité de mon amour. Alors... je +vous en supplie, ne me refusez pas la seule consolation qui me reste... +j'allais presque dire qui nous reste. Songez à tout le bonheur que nous +pouvons encore espérer de cette correspondance... et puis quelle +confiance absolue, aveugle, doit nous donner l'un pour l'autre mon +étrange découverte! Ne prouverait-elle pas autant en faveur de votre +amour que du mien? Vous ne m'avez pas écrit un mot qui pût vous déceler, +et pourtant je vous ai reconnue.... Oh! de grâce, répondez-moi! Oui, +nous pouvons être encore bien heureux, malgré la barrière +infranchissable qui nous sépare. Croyant n'être pas aimé de vous, je +vous fuyais obstinément, dans la crainte d'augmenter encore les chagrins +d'une passion déjà si malheureuse; mais si vous la partagiez... pourquoi +me refuseriez-vous le bonheur de vous rencontrer souvent... tout en +restant, aux yeux du monde, étrangers l'un à l'autre? J'ai juré... non +de ne plus vous aimer, cela m'était impossible; mais j'ai juré, lors +même que vous répondriez à mon amour, de ne jamais porter atteinte à la +sainteté de vos devoirs, et de ne jamais me présenter chez vous. En +restant fidèle, comme je le dois, à ce serment, quels seraient nos +torts? qu'aurions-nous à redouter? N'êtes-vous pas liée par votre amour +comme je le suis par ma parole... parole dont je ne serais délié que le +jour où je <i>pourrais aspirer à votre main</i>?</p> + +<p>«Mais à quoi bon entrer dans de pareils détails si mon cœur se +trompe... si vous n'êtes pas <i>vous</i>? Un mot encore... si j'ai deviné +juste, je vous le jure sur l'honneur, personne au monde ne m'a rien dit +qui put me faire soupçonner que vous m'écriviez.... Cette découverte est +un de ces miracles de l'amour, qui ne semblent impossibles qu'aux impies +et aux athées.</p> + +<p>«L. DE M.»</p> + +<p>A la lecture de cette lettre, Paula fut pour ainsi dire éblouie. Cette +preuve éclatante de divination dans l'amour la confondait et la +ravissait à la fois. Ne fallait-il pas aimer immensément pour arriver à +ce point de pénétration?</p> + +<p>Madame de Hansfeld croyait avec raison M. de Morville incapable d'un +mensonge; aussi elle se livrait en toute sécurité aux enchantements de +cette lettre, qu'elle relut plusieurs fois avec adoration.</p> + +<p>Involontairement la princesse ressentit une sorte de frisson à ce +passage où M. de Morville disait clairement qu'il ne serait délié de +son serment que si elle devenait veuve.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie, madame de Hansfeld eut une pensé qui +lui fit horreur, et qu'elle se reprocha comme un crime.</p> + + +<p>Elle chercha, pour ainsi dire, un refuge dans les nobles sentiments que +devait lui inspirer l'amour de M. de Morville; comme lui, elle vit un +avenir de bonheur dans cet attachement pur et ignoré. Il échapperait au +moins à la grossière malignité du monde, et conserverait, caché dans +l'ombre, toute sa délicatesse, toute sa fleur, tout son parfum....</p> + +<p>Écrire souvent à M. de Morville, l'apercevoir quelquefois, se savoir +aimée de lui... lui répéter sans cesse qu'elle l'aimait... n'avoir +jamais à rougir de cette affection si passionnément partagée... quelles +brillantes, quelles radieuses espérances!</p> + +<p>Un léger frappement qu'elle entendit à sa porte rappela madame de +Hansfeld à elle-même. Elle serra la lettre de M. de Morville dans un +meuble à secret, et dit:</p> + +<p>—Entrez.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, le prince de Hansfeld entra chez sa femme.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV.</h2> + +<h3>DOULEUR.</h3> + + +<p>La physionomie du prince était froide et hautaine. On aurait +difficilement cru que ses traits fins, mélancoliques et d'une +délicatesse toute juvénile, pussent se prêter à cette expression de +dureté glaciale.</p> + +<p>La princesse regarda son mari avec autant de surprise que d'inquiétude. +Jamais elle ne lui avait vu un pareil visage. Arnold était pâle et vêtu +de noir.</p> + +<p>Voulant dissimuler son embarras, Paula lui dit:</p> + +<p>—Êtes-vous dans l'intention de sortir ce soir... Arnold?</p> + +<p>—Non, madame... je vous prie de m'accorder quelques moments....</p> + +<p>—Je vous écoute.</p> + +<p>—J'ai décidé que nous quitterions cet hôtel....</p> + +<p>—Comme il vous plaira, monsieur; seulement, après les dépenses toutes +récentes que vous y avez faites....</p> + +<p>—Cela me regarde.</p> + +<p>—Je n'ai plus la moindre objection à élever. Je vous avouerai même +franchement... que je suis fort contente d'abandonner ce quartier désert +où vous aviez absolument voulu habiter.</p> + +<p>—Je suis si bizarre, si original.... Mais voici qui vous paraîtra, +madame, plus original et plus bizarre encore... nous quitterons cet +hôtel après-demain.</p> + +<p>—Et où irons-nous loger, monsieur?</p> + +<p>—Vous partirez pour l'Allemagne.</p> + +<p>—Vous dites, monsieur?</p> + +<p>—Que vous partirez pour l'Allemagne.</p> + +<p>—C'est une plaisanterie, sans doute?</p> + +<p>—Je n'ai guère l'habitude de plaisanter.</p> + +<p>—En ce cas, monsieur, puis-je savoir pour quel motif vous quittez si +brusquement Paris au milieu de l'hiver?</p> + +<p>—Je ne quitte pas Paris... madame... mais <i>vous</i>, vous quitterez Paris +après-demain.... Dans un mois, j'irai probablement vous rejoindre.... Je +l'ai résolu... cela sera.</p> + +<p>Madame de Hansfeld regardait le prince avec stupeur. Souvent il s'était +montré courroucé, violent; mais au milieu de ces emportements dont Paula +cherchait en vain la cause, il y avait des élans de passion, des cris de +désespoir dont elle était aussi apitoyée que blessée; jamais de sa vie +le prince ne lui avait parlé de ce ton froid, dur et tranchant. Elle +répondit donc avec une sorte de crainte causée par la surprise:</p> + +<p>—J'espère, monsieur, que vous n'insisterez pas sur ce projet de voyage, +lorsque vous saurez qu'il me serait extrêmement désagréable de quitter +Paris en ce moment.</p> + +<p>—Vous vous trompez, madame... vous partirez..</p> + +<p>—Monsieur....</p> + +<p>—Madame... après-demain vous partirez.</p> + +<p>—Je ne partirai pas....</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—D'ailleurs, je suis bien folle de prendre au sérieux ce que vous me +dites.... Quelquefois vos idées sont tellement... bizarres, vos caprices +si étranges, vos volontés si éphémères, qu'il y a de l'enfantillage à +moi de m'inquiéter de cette nouvelle fantaisie.</p> + +<p>—Peu m'importe, madame, que vous vous inquiétiez, pourvu que prévenue +vous obéissiez.</p> + +<p>—Obéir... le mot est un peu dur... monsieur....</p> + +<p>—Il est juste.</p> + +<p>—Ainsi, monsieur... c'est un ordre?</p> + +<p>—Un ordre.</p> + +<p>—Si j'étais capable de m'y soumettre, avouez au moins qu'il serait bien +tyrannique....</p> + +<p>—Je serais très indulgent.</p> + +<p>—Indulgent!... Et qu'avez-vous à me reprocher, monsieur? N'est-ce pas +moi... qui ai mille fois été indulgente de supporter vos emportements, +de les soigneusement cacher à tout le monde.... Ne m'avez-vous pas cent +fois répété que, bien que nous vécussions sous le même toit... j'étais +libre de mes actions.... Il est vrai que bientôt après vous veniez tout +éploré renier vos paroles. Encore une fois, monsieur, tenez, j'ai tort +de vous répondre.... Je suis sans doute à cette heure, et comme vous, +dupe d'une aberration de votre esprit.</p> + +<p>—Je suis fou, n'est-ce pas, ainsi que mes bizarreries semblent le faire +croire? Oh! il n'a pas tenu à vous que ces apparences, dont vous étiez +la seule cause, que j'affectais par compassion pour vous (vous ne +méritez pas que je vous explique le sens de ces paroles); il n'a pas +tenu à vous, dis-je, que ces apparences ne devinssent une réalité... +Mais je croyais au moins qu'éclairée par ces alternatives de passion et +d'horreur....</p> + +<p>—D'horreur!—s'écria la princesse.</p> + +<p>—D'horreur—reprit froidement le prince;—je croyais que vous auriez +compris l'énormité de vos forfaits et l'opiniâtreté de ma passion qui +leur survivait.... Mais non!... pas même cela.... Heureusement pour moi, +à cette heure la passion est morte; votre dernier trait l'a tuée.... +Mais l'horreur survit... l'horreur, entendez-vous bien?</p> + +<p>—Je vous entends, mon Dieu... mais je ne vous comprends pas.</p> + +<p>—Mais je vous ai aimée, vous portez mon nom... cet abominable secret +restera donc enseveli entre vous et moi. Ainsi donc, partez... au nom du +ciel, partez... et remerciez-moi à genoux d'être aussi clément que je +le suis.</p> + +<p>Madame de Hansfeld regardait son mari avec épouvante; elle n'avait à se +reprocher que son amour pour M. de Morville, et cet amour ne méritait +pas les reproches affreux dont l'accablait le prince. Celui-ci pourtant +semblait plein de raison; il n'y avait rien d'égaré dans son regard, +d'altéré dans son accent. Voulant voir s'il ferait allusion à l'amour +qu'elle ressentait pour M. de Morville, amour que, par un hasard +inexplicable, M. de Hansfeld avait peut-être pénétré, elle lui dit:</p> + +<p>—Lorsque je vous ai épousé, monsieur, je vous l'ai dit loyalement... +mon cœur n'était pas libre... j'ai aimé, passionnément aimé... Ce que +je vous disais alors, à cette heure je vous le répète.... Je ne vous +aime pas d'amour; mais devant Dieu qui m'entend, jamais je ne vous ai +été infidèle....</p> + +<p>—M'être infidèle!—s'écria le prince—ce serait une action louable +auprès des crimes que vous avez commis.</p> + +<p>—Moi!—s'écria Paula en joignant les mains avec force—mais c'est une +calomnie aussi infâme qu'absurde....</p> + +<p>—Comment... vous oserez nier qu'hier soir.... Oh! non, jamais!—s'écria +le prince en frémissant;—jamais machination plus infernale n'est entrée +dans une tête humaine. J'ai frissonné d'épouvante autant que de +surprise.... Et vous n'êtes pas à genoux... devant moi, les mains +suppliantes.... Et vous êtes là, froide, méprisante.... Mais vous ne +savez donc pas qu'il y a des juges et un échafaud, madame!</p> + +<p>Paula, cette fois, trembla.</p> + +<p>Jusqu'alors elle n'avait souffert des bizarreries de M. de Hansfeld que +dans ses accès de colère ou plutôt de douleur désespérée. Il lui avait +fait de vagues reproches, presque toujours suspendus par des réticences; +mais jamais il n'avait formulé contre elle une accusation aussi précise, +aussi terrible.</p> + +<p>La princesse crut sincèrement que la raison d'Arnold était égarée. +Celui-ci prit la stupeur de la princesse pour un aveu tacite, et lui dit +d'une voix plus calme, mais avec une indignation profonde et concentrée:</p> + +<p>—Vous voyez bien qu'il faut que vous partiez, madame, non par égard +pour vous, mais par égard pour mon nom.... Je serai censé vous +accompagner. Je passe pour fou—ajouta-t-il avec un sourire amer—on ne +s'étonnera pas de mon départ précipité. Je resterai ici sous un nom +emprunté. Excepté madame de Lormoy et un homme de ses amis qui est venu +dans sa loge, personne ne me connaît; cette fable sera donc facilement +admise.... D'ailleurs, je fréquenterai peu le monde; et dans un mois ou +deux, avant peut-être, je quitterai Paris pour aller vous rejoindre en +Bohème, où vous vous rendrez sous la conduite de Frantz, qui a mes +ordres.... Alors je vous dirai mes volontés, sinon je vous les écrirai. +Ce soir, vous irez à l'Opéra; on répandra le bruit de mon départ +subit.... Ce sera une bizarrerie de plus; vous pourrez l'attribuer à +l'aberration de mon caractère... on y croira sans peine. Vous partirez +dans une voiture fermée; tous mes gens vous suivront; on croira +facilement que je vous ai accompagnée. Un mot encore. Le mépris et +l'exécration que vous m'inspirez sont tels, que je tiens à vous bien +persuader que c'est non par clémence, mais par respect pour mon nom que +je ne dévoile pas ici tous vos crimes.... Mais prenez bien garde; à la +moindre hésitation de votre part à m'obéir, soit ici, soit ailleurs, je +surmonte ce dégoût, et je vous abandonne à la vengeance divine et +humaine.</p> + +<p>Et le prince sortit.</p> + +<p>Madame de Hansfeld l'avait écouté sans l'interrompre, se disant qu'il +fallait toujours se garder de contrarier les fous.</p> + +<p>Iris entra d'un air effrayé:</p> + +<p>—Ah! marraine... quel malheur!—s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Qu'as-tu?...</p> + +<p>—D'après vos ordres, je suis allée au troisième rendez-vous que m'a +donné Charles de Brévannes....</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Je lui ai dit que vous ne vouliez pas consentir à le voir....</p> + +<p>—Ensuite!</p> + +<p>—Il s'est écrié les yeux brillants de fureur:</p> + +<p>«Dis à ta maîtresse que je suis là... que si elle ne me donne pas un +rendez-vous prochain où tu assisteras... j'y consens... ce soir je +répands partout l'histoire de Raphaël Monti... ta maîtresse me +comprendra...»</p> + +<p>—Il a dit cela... il a dit cela?...</p> + +<p>—Et il a ajouté: «Elle doit savoir que je puis la perdre, et je la +perdrai.»</p> + +<p>—Malheur!... malheur à moi! Et M. de Morville?... Que pensera-t-il de +moi?... Il croira ces calomnies... le malheureux Raphaël y a bien cru!</p> + +<p>—Vous lui indiquerez un rendez-vous dans un endroit retiré... Le +Luxembourg, m'a-t-il dit, ou le Jardin-des-Plantes.... Vous y viendrez +avec moi... et il s'y trouvera.... Sinon... il parlera. Que faire?... +que faire?... Ce méchant homme est capable de tout....</p> + +<p>Après quelques moments de réflexion, Paula dit à Iris d'une voix ferme:</p> + +<p>—Donnez-moi... du papier... une plume....</p> + +<p>—Que voulez-vous faire?</p> + +<p>—Donner à M. de Brévannes un rendez-vous où tu viendras.</p> + +<p>—Y pensez-vous, marraine: écrire... laisser une lettre de vous entre +les mains de cet homme? Quelle imprudence!... Mais.... Il ne connaît pas +votre écriture?</p> + +<p>—Non....</p> + +<p>—Si j'écrivais pour vous.</p> + +<p>—Tu as raison... écris....</p> + +<p><i>Après-demain, à dix heures, au Jardin-des-Plantes</i>... <i>sous le cèdre du +labyrinthe</i>....</p> + +<p>—As-tu écrit?</p> + +<p>—Oui, marraine.</p> + +<p>—Signe... <i>Paula Monti</i>.</p> + +<p>—Et s'il veut abuser de ce billet, dit Iris après avoir signé, il sera +dupe de sa propre infamie....</p> + +<p>—Quand lui remettras-tu cette lettre?</p> + +<p>—A l'instant.... Il attend votre réponse à la petite porte du quai +d'Anjou.</p> + +<p>—Va vite et reviens....</p> + +<p>—Et j'aurai bien des choses à vous dire que j'apprends à l'instant.</p> + +<p>—Qu'est-ce?</p> + +<p>—Depuis huit jours... le prince est allé quatre fois chez un vieil +homme, nommé Pierre Raimond, qui demeure ici près....</p> + +<p>—Et qu'importe!</p> + +<p>—Mais Pierre Raimond est le père de Berthe de Brévannes, que vous +trouvez si jolie.</p> + +<p>—Que dis-tu?</p> + +<p>—Et c'est chez Pierre Raimond que Berthe a deux fois rencontré le +prince....</p> + +<p>—Lui... lui?</p> + +<p>—Sous un faux nom... sous celui d'Arnold Schneider....</p> + +<p>—Ah! maintenant... je comprends tout—s'écria la princesse en mettant +ses deux mains sur son front.</p> + +<p>—Quoi donc, marraine?</p> + +<p>—Tu le sauras plus tard... laisse-moi.</p> + +<p>Iris sortit.</p> + +<p>Quelques minutes après, trompé par les perfides paroles d'Iris, M. de +Brévannes, ivre d'une espérance insensée, couvrait de baisers passionnés +le billet qu'il croyait avoir été écrit par la princesse de Hansfeld.</p> +<hr style="width: 5%;" /> + +<h2>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</h2> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3>IMP. DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, II.</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome I, by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME I *** + +***** This file should be named 16875-h.htm or 16875-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/7/16875/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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