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+The Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome I, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Paula Monti, Tome I
+ ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: October 14, 2005 [EBook #16875]
+[Last updated on Novevember 4, 2007]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+PAULA MONTI OU L'HOTEL LAMBERT
+
+
+HISTOIRE CONTEMPORAINE
+PAR
+EUGÈNE SÜE.
+
+TOME PREMIER.
+
+PARIS
+PAULIN, ÉDITEUR
+RUE RICHELIEU, 60.
+
+1845
+
+IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.
+
+
+
+PAULA MONTI.
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+LE BAL DE L'OPÉRA.
+
+
+En 1837, le bal de l'Opéra n'était pas encore tout à fait envahi par
+cette cohue de danseurs frénétiques et échevelés, _chicards_ et
+_chicandards_ (cela se dit ainsi), qui, de nos jours, ont presque
+entièrement banni de ces réunions les anciennes traditions de
+l'_intrigue_ et ce ton de bonne compagnie qui n'ôtait rien au piquant
+des aventures.
+
+Alors, comme aujourd'hui, les gens du monde se rassemblaient autour d'un
+_grand coffre_ placé dans le corridor des premières loges, entre les
+deux portes du foyer de l'Opéra.
+
+Les privilégiés se faisaient un siège de ce coffre et le partageaient
+souvent avec quelques dominos égrillards qui n'étaient pas toujours du
+_monde_, mais qui le connaissaient assez par ouï-dire pour faire assaut
+de médisance avec les plus médisants.
+
+Au dernier bal du mois de janvier 1837, vers deux heures du matin, un
+assez grand nombre d'hommes se pressaient autour d'un domino féminin
+assis sur le coffre dont nous avons parlé.
+
+De bruyants éclats de rire accueillaient les paroles de cette femme.
+Elle ne manquait pas d'esprit; mais certaines expressions vulgaires et
+le mode de _tutoiement_ qu'elle employait prouvaient qu'elle
+n'appartenait pas à la très bonne compagnie, quoiqu'elle parût
+parfaitement instruite de ce qui se passait dans la société la plus
+choisie, la plus exclusive.
+
+On riait encore d'une des dernières saillies de ce domino, lorsque,
+avisant un jeune homme qui traversait le corridor d'un air affairé pour
+entrer dans le foyer, cette femme lui dit:
+
+--Bonsoir, Fierval... où vas-tu donc? Tu parais bien occupé; est-ce que
+tu cherches la belle princesse de Hansfeld, à qui tu fais une cour si
+assidue? Tu perdras ton temps, je t'en préviens; elle n'est pas femme à
+aller au bal de l'Opéra.... C'est une rude vertu; vous vous brûlerez
+tous à la chandelle, beaux papillons!
+
+M. de Fierval s'arrêta et répondit en sonnant:
+
+--Beau masque, j'admire en effet beaucoup madame la princesse de
+Hansfeld; mais j'ai trop peu de mérite pour prétendre le moins du monde
+à être distingué par elle.
+
+--Ah! mon Dieu! quel ton formaliste et respectueux! on dirait que tu
+espères être entendu par la princesse!
+
+--Je n'ai jamais parlé de madame de Hansfeld qu'avec le respect qu'elle
+inspire à tout le monde--dit M. de Fierval.
+
+--Tu crois peut-être que la princesse... c'est moi?
+
+--Il faudrait pour cela, beau masque, que vous eussiez au moins sa
+taille, et il s'en faut de beaucoup.
+
+--Madame de Hansfeld au bal de l'Opéra?--dit un des hommes du groupe qui
+entourait le domino--le fait est que ce serait curieux.
+
+--Pourquoi donc?--demanda le domino.
+
+--Elle demeure trop loin... hôtel Lambert... en face de l'île Louviers.
+Autant venir de Londres.
+
+--Cette plaisanterie sur les quartiers perdus est bien usée...--reprit
+le domino.--Ce qui est vrai, c'est que madame de Hansfeld est trop prude
+pour commettre une telle légèreté, elle que l'on voit chaque jour à
+l'église....
+
+--Mais le bal de l'Opéra n'a été inventé que pour favoriser, au moins
+une fois par an, les légèretés des prudes--dit un nouvel arrivant, qui
+s'était mêlé au cercle sans qu'on le remarquât.
+
+Ce personnage fut accueilli par de grandes exclamations de surprise.
+
+--Eh! c'est Brévannes; d'où sors-tu donc?
+
+--Il arrive sans doute de Lorraine.
+
+--Te voilà, mauvais sujet?
+
+--Sa première visite est pour le bal de l'Opéra, c'est de règle.
+
+--Il vient revoir ses anciennes mauvaises connaissances.
+
+--Ou en faire de nouvelles.
+
+--Il est allé se mettre au vert dans ses terres.
+
+--Comme ça lui a profité!
+
+--On ne le reconnaîtra plus au foyer de la danse.
+
+--Je parie qu'il a laissé sa femme à la campagne, afin de mener plus à
+son aise la vie de garçon.
+
+--Voilà toujours comme finissent les mariages d'inclination.
+
+--Nous avons arrangé un souper pour ce soir... Brévannes.
+
+--Tu y viendras, ça te remettra au fait de Paris.
+
+M. de Brévannes était un homme de trente-cinq ans environ, d'un teint
+fort brun, presque olivâtre; sa figure, assez régulière, avait une rare
+expression d'énergie. Ses cheveux, ses sourcils et sa barbe très noirs
+lui donnaient l'air dur; ses manières étaient distinguées, sa mise
+simple de bon goût.
+
+Après avoir écouté les nombreuses interpellations qu'on lui adressait,
+M. de Brévannes dit en riant:
+
+--Maintenant j'essaierai de répondre, puisqu'on m'en laisse le loisir;
+mes réponses, ne seront pas longues. Je suis arrivé hier de Lorraine. Je
+suis meilleur mari que vous ne le pensez, car j'ai ramené ma femme à
+Paris.
+
+--Madame de Brévannes t'aurait peut-être trouvé encore meilleur mari si
+tu l'avais laissée en Lorraine--dit le domino;--mais tu es trop jaloux
+pour cela.
+
+--Vraiment? reprit M. de Brévannes en regardant le masque avec
+curiosité--je suis jaloux?
+
+--Aussi jaloux qu'opiniâtre... c'est tout dire.
+
+--Le fait est--reprit M. de Fierval--que, lorsque ce diable de Brévannes
+a mis quelque chose dans sa tête....
+
+--Cela y reste--dit en riant M. de Brévannes;--je méritais d'être
+Breton. Aussi, beau masque, puisque tu me connais si bien, tu dois
+savoir ma devise:--_vouloir c'est pouvoir_.
+
+--Et comme tu crains qu'à son tour ta femme ne te prouve aussi que...
+_vouloir c'est pouvoir_, tu es jaloux comme un tigre.
+
+--Jaloux?... moi? Allons donc... tu me vantes.... Je ne mérite pas cet
+éloge....
+
+--Ce n'est pas un éloge, car tu es aussi infidèle que jaloux, ou, si tu
+le préfères, aussi orgueilleux que volage. C'était bien la peine de
+faire un mariage d'amour et d'épouser une fille du peuple.... Pauvre
+Berthe Raimond! je suis sûre qu'elle paye cher ce que les sots appellent
+son élévation--dit le domino avec ironie.
+
+M. de Brévannes fronça imperceptiblement le sourcil; ce nuage passé, il
+reprit gaiement:
+
+--Beau masque, tu te trompes; ma femme est la plus heureuse des femmes,
+je suis le plus heureux des hommes; ainsi notre _ménage_ n'offre aucune
+prise à la médisance... ne parlons donc plus de moi. Je suis une mode de
+l'an passé.
+
+--Tu es trop modeste... tu es toujours, sous le rapport de la médisance,
+très à la mode. Préfères-tu que nous causions de ton voyage d'Italie?
+
+M. de Brévannes dissimula un nouveau mouvement d'impatience; le domino
+semblait connaître à merveille les endroits vulnérables de l'homme qu'il
+intriguait.
+
+--Sois donc généreux, méchant masque--répondit M. de Brévannes--immole
+maintenant d'autres victimes.... Tu me sembles très bien instruit;
+mets-moi un peu au fait des histoires du jour.... Quelles sont les
+femmes à la mode? Leurs adorateurs de l'autre hiver durent-ils encore
+cette saison? Ont-ils impunément traversé l'épreuve de l'absence, de
+l'été, des voyages?
+
+--Allons, j'ai pitié de toi... ou plutôt je te réserve pour une
+meilleure occasion--reprit le domino.--Tu parles de nouvelles beautés?
+Justement nous nous entretenions tout à l'heure... de la femme la plus à
+la mode de cet hiver... une belle étrangère... la princesse de
+Hansfeld....
+
+--Rien qu'à ce nom--dit M. de Brévannes--on voit qu'il s'agit d'une
+Allemande... blonde et vaporeuse comme une mélodie de Schubert, j'en
+suis sûr.
+
+--Tu te trompes--dit le domino--elle est brune et sauvage comme la
+jalouse passion d'Othello... pour suivre ta comparaison musicale et
+ampoulée.
+
+--Est-ce qu'il y a aussi un prince de Hansfeld?--demanda M. de
+Brévannes.
+
+--Certainement....
+
+--Et ce cher prince, à quelle école appartient-il? A l'école allemande,
+italienne?... ou à l'école... des maris?
+
+--Tu en demandes plus qu'on n'en sait.
+
+--Comment! cette belle princesse serait mariée à un prince _in
+partibus_?
+
+--Pas du tout--reprit M. de Fierval--le prince est ici, mais personne ne
+l'a encore vu; il ne va jamais dans le monde. On en parle comme d'un
+être bizarre, excentrique... on fait sur lui les récits les plus
+extravagants.
+
+--On assure qu'il est complètement idiot--dit l'un.
+
+--J'ai entendu soutenir que c'était un homme de génie--reprit un autre.
+
+--Pour vous mettre d'accord, messieurs, il faut avouer que cela se
+ressemble quelquefois beaucoup--dit Brévannes--surtout quand l'homme de
+génie est _au repos_. Et le prince est-il jeune ou vieux?
+
+--On ne le connaît pas--dit Fierval;--ceux-ci prétendent qu'on le tient
+en charte privée, de crainte que ses étrangetés ne donnent à rire....
+
+--Ceux-là, au contraire, affirment qu'il a un si souverain mépris pour
+le monde, ou tant d'amour pour la science, qu'il ne sort jamais de chez
+lui.
+
+--Diable! dit M. de Brévannes--c'est un personnage très mystérieux que
+cet Allemand; comme mari, il doit être fort commode. Sait-on qui
+s'occupe de la princesse?
+
+--Personne--dit Fierval.
+
+--Tout le monde!--s'écria le domino.
+
+--C'est la même chose--reprit M. de Brévannes.--Mais cette madame de
+Hansfeld est donc bien séduisante?
+
+--Je suis femme... et je suis obligée d'avouer que l'on ne peut rien
+voir de plus remarquablement beau--dit le domino.
+
+--Elle a surtout des yeux... des yeux... oh!... on n'a jamais vu des
+yeux pareils--dit M. de Fierval.
+
+--Quant à sa taille--ajouta le domino--c'est une perfection... de
+contrastes... imposante comme une reine, svelte et souple comme une
+bayadère.
+
+--Ces louanges-là sont bien près de devenir des méchancetés, beau
+masque--dit Brévannes.
+
+--Vraiment--reprit Fierval--il n'y a personne à comparer à la princesse
+pour la taille, pour la dignité, pour la grâce, pour la distinction des
+traits. Et puis son regard a quelque chose de sombre, d'ardent et de
+fier, qui contraste avec le calme habituel de sa physionomie.
+
+--Moi, je l'avoue, il me semble que madame de Hansfeld a quelque chose
+de sinistre dans la figure... si beaux que soient ses yeux, on dirait
+des yeux... diaboliques.
+
+--Peste! cela devient intéressant--s'écria M. de Brévannes;--la
+princesse est une véritable héroïne de roman moderne. Après tout ce que
+je viens d'entendre dire sur sa figure, je n'ose vous parler de son
+esprit. Ordinairement on n'exulte certaines miraculeuses perfections
+qu'aux dépens des imperfections les plus prononcées.
+
+--Tu te trompes--dit le domino.--Ceux qui ont entendu parler madame de
+Hansfeld, et ceux-là sont rares, la disent aussi spirituelle que belle.
+
+--C'est vrai--reprit Fierval;--on peut seulement lui reprocher sa
+sauvagerie, qui s'effarouche des plaisanteries les plus innocentes.
+
+--Il faut que la princesse y prenne garde--dit le domino.--Si ses
+affections de pruderie durent encore quelque temps, elle se verra aussi
+abandonnée des hommes que recherchée des femmes, qui à cette heure la
+redoutent encore, ne sachant pas si son rigorisme est réel ou affecté.
+
+--Mais--dit M. de Brévannes--qui peut faire supposer la princesse
+capable d'hypocrisie?
+
+--Rien. Elle est très pieuse--reprit M. de Fierval.
+
+--Dis donc dévote--reprit le domino--ça n'est pas la même chose.
+
+--Quand on aime si passionnément l'église--dit un autre--on aime moins
+les salons et on donne moins de soin à sa toilette.
+
+--Voilà qui est injuste--dit M. de Fierval en souriant.--La princesse
+s'habille toujours de la même manière et avec la plus grande simplicité:
+le soir une robe de velours noir ou grenat foncé avec ses cheveux en
+bandeaux.
+
+--Oui; mais ces robes, admirablement coupées, laissent admirer des
+épaules ravissantes, des bras d'une perfection rare, une taille de
+créole, un pied de Cendrillon, et quel luxe de pierreries!
+
+--Autre injustice!--s'écria M. de Fierval,--elle ne porte qu'un simple
+ruban de velours noir ou grenat autour du cou, assorti à la couleur de
+sa robe....
+
+--Oui--reprit le domino--et ce pauvre petit ruban est attaché par un
+modeste fermoir composé d'une seule pierre.... Il est vrai que c'est un
+diamant, un rubis ou un saphir de vingt ou trente mille francs.... La
+princesse possède, entre autres merveilles, une émeraude grosse comme
+une noix.
+
+--Ça n'est toujours que l'accessoire du ruban de velours--dit gaiement
+M. de Fierval.
+
+--Mais le prince, le prince m'inquiète... moi--reprit M. de
+Brévannes.--Sérieusement, est-il aussi mystérieux qu'on le dit?
+
+--Sérieusement, reprit M. de Fierval.--Après avoir demeuré quelque temps
+rue Saint-Guillaume, il est allé se loger sur le quai d'Anjou, au
+Diable-Vert, dans cet ancien et immense hôtel Lambert. Une femme de ma
+connaissance, madame de Lormoy, est allée rendre visite à la princesse;
+elle n'a pas vu le prince, on l'a dit souffrant. Il paraît que rien
+n'est plus triste que ce palais énorme, où l'on est comme perdu, où l'on
+n'entend pas plus de bruit qu'au milieu d'une plaine, tant ces rues et
+ces quais sont déserts.
+
+Puisque vous connaissez des personnes qui ont pénétré dans cette
+habitation mystérieuse, mon cher Fierval--dit un autre--est-il vrai que
+la princesse a toujours à côté d'elle une espèce de nain ou de naine,
+nègre ou négresse, mais difforme?
+
+--Quelle exagération! dit M. de Fierval en riant.
+
+Et _voilà justement comme on écrit l'histoire_!
+
+--Le nain ou la naine n'existe pas.
+
+--Je suis désolé, messieurs, de détruire vos illusions. Madame de
+Lormoy, qui, je vous le répète, va souvent à l'hôtel Lambert, a
+seulement remarqué la fille de compagnie de madame de Hansfeld; c'est
+une très jeune personne qui n'est pas négresse, mais dont le teint est
+cuivré, et dont les traits ont le caractère arabe.
+
+Voilà nécessairement la source d'où est sortie la naine noire et
+difforme.
+
+--C'est dommage, je regrette le nain nègre et hideux; c'était
+furieusement moyen-âge! dit M. de Brévannes.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+UNE INTRIGUE.
+
+
+Un assez grand attroupement de curieux, formé autour du coffre où
+trônait le domino dont nous avons parlé, écoutait avidement les bizarres
+versions qui circulaient sur la vie mystérieuse du prince et de la
+princesse de Hansfeld.
+
+Heureusement pour les curieux, ces récits n'étaient pas à leur fin.
+
+--Il est à remarquer--reprit M. de Fierval--que madame de Lormoy, la
+seule personne qui voie assez intimement madame de Hansfeld, en dit un
+bien infini.
+
+--C'est tout simple--reprit M. de Brévannes--le moindre petit rocher est
+toujours une Amérique pour les modernes Colomb.... Madame de Lormoy a
+_découvert_ l'hôtel Lambert, elle doit raconter des merveilles de la
+princesse.... Mais, à propos de madame de Lormoy, que devient son neveu,
+le beau des beaux, Léon de Morville? Quelle heureuse femme adore
+maintenant sa figure d'archange, depuis qu'il a été obligé de se
+séparer de lady Melford?
+
+--Il est toujours fidèle au souvenir de sa belle _insulaire_--répondit
+M. de Fierval.
+
+--A la grande colère de plusieurs femmes à la mode--ajouta le
+domino--entre autres de la petite marquise de Luceval, qui affecte
+l'originalité comme si elle n'était pas assez jolie pour être naturelle;
+n'ayant pu enlever Léon de Morville à sa lady du _vivant_ de cet amour,
+elle espérait au moins en hériter.
+
+--Une liaison de cinq ans, c'est si rare....
+
+--Ce qui est plus rare encore, c'est qu'on soit fidèle... à un
+souvenir.... Je n'en reviens pas--dit M. de Brévannes.
+
+--Surtout lorsque le _fidèle_ est aussi recherché que l'est Morville....
+
+--Quant à moi, je n'ai jamais pu souffrir M. de Morville--dit M. de
+Brévannes.--J'ai toujours évité de le rencontrer.
+
+--Je vous assure, mon cher--dit M. de Fierval--qu'il est le meilleur
+garçon du monde....
+
+--Cela se peut, mais il a l'air si vain de sa jolie figure!
+
+--Lui?... allons donc!...
+
+--Heureusement que cet Adonis est aussi bête qu'il est beau--dit le
+domino.
+
+--Beau masque, prenez garde--dit un nouvel arrivant qui s'était fait
+jour jusqu'au premier rang des auditeurs;--en vous entendant parler
+ainsi de Léon de Morville, on pourrait croire que vos séductions ont
+échoué contre sa fidélité à lady Melford.... vous dites trop de mal de
+lui pour ne pas lui avoir voulu... trop de bien.
+
+--Vraiment, Gercourt--reprit gaiement le domino--tu me parais très
+bienveillant aujourd'hui.... Est-ce qu'on joue ta comédie demain?
+
+--Comment, beau masque! vous me croyez intéressé à ce point?
+
+--Sans doute... un homme du monde comme toi... à la mode comme toi...
+d'esprit comme toi... qui ose se permettre d'avoir plus d'esprit que les
+autres... hommes d'esprit, bien, entendu, est condamné à toutes sortes
+de fâcheux ménagements.... Malgré cela, si ta comédie tombe... n'en
+accuse que tes amis.
+
+--Je ne serai pas si injuste, beau masque, si ma comédie tombe, je
+n'accuserai que moi.... Quand on a des amis comme Léon de Morville, dont
+vous dites un mal si flatteur, on croit à l'amitié.
+
+--Tu vas recommencer notre querelle?
+
+--Sans doute.
+
+--Soutenir que Léon de Morville a de l'esprit?
+
+--Malheureusement pour lui, il est très beau; aussi les envieux
+aiment-ils à supposer qu'il est très bête.... S'il était louche, bègue
+ou bossu... peste!... on ne s'aviserait pas de contester son esprit. De
+nos jours il est inouï combien la laideur a d'avantages.
+
+--Tu dis cela pour la plupart de nos hommes d'État?--reprit le
+domino.--Le fait est qu'on pourrait dire maintenant: _Laid comme un
+ministre_.
+
+--Et puis, dans ce siècle _sérieux_, rien n'est plus sérieux que la
+laideur.
+
+--Sans compter--reprit le domino--qu'une figure patibulaire est toujours
+une sorte d'introduction, de préparation à une vilenie: sous ce rapport,
+il est très adroit à certains hommes d'État d'être hideux.
+
+--Pour en revenir à M. de Morville, je n'ai jamais entendu vanter son
+esprit--dit sèchement M. de Brévannes.
+
+--Tant mieux pour lui--reprit M. de Gercourt--je me défie des gens dont
+on cite les bons mots.... Je douterais de M. de Talleyrand si je ne
+l'avais pas entendu causer.... Avouez du moins, mon cher Brévannes, que
+Morville n'a pas un ennemi, malgré l'envie que ses succès devraient
+exciter.
+
+--Parce qu'il est niais--reprit opiniâtrément le domino;--les gens
+vraiment supérieurs ont toujours des ennemis.
+
+--Il me semble alors, beau masque--reprit M. de Gercourt--que votre
+hostilité acharnée constate fort la supériorité de Léon de Morville.
+
+--Bah! bah!--reprit le domino sans répondre à cette attaque--la preuve
+que M. de Morville est un pauvre sire... c'est qu'il cherche toujours à
+produire de l'effet, à se faire remarquer.... Ridicule ou non, peu lui
+importe le moyen.
+
+--Comment cela?--dit M. de Gercourt.
+
+--Nous parlions tout à l'heure de l'admiration générale qu'inspirait la
+princesse de Hansfeld--dit le domino.--Eh bien! M. de Morville affecte
+de faire le contraire de tout le monde. Qu'il soit indifférent à la
+beauté de madame de Hansfeld, soit; mais de l'indifférence à la
+version, il y a loin....
+
+--A l'aversion! Que voulez-vous dire?--demanda M. de Brévannes.
+
+--Voilà un nouveau crime dont mon pauvre Morville est bien innocent,
+j'en suis sûr--dit M. de Gercourt.
+
+--Tout le monde sait--repartit le domino--qu'il feint l'aversion la plus
+prononcée pour madame de Hansfeld.
+
+--Morville?
+
+--Certainement, quoiqu'il aille assez peu dans le monde, maintenant il
+affecte de fuir les endroits où il peut rencontrer la princesse. C'est à
+ce point, qu'on ne le voit plus que très rarement chez sa tante, madame
+de Lormoy, sans doute par crainte d'y trouver madame de Hansfeld.
+Voyons, Fierval, vous qui connaissez madame de Lormoy, est-ce vrai?
+
+--Le fait est que je rencontre maintenant rarement Morville chez elle.
+
+--Tu l'entends?--dit le domino triomphant en s'adressant à M. de
+Gercourt.--L'antipathie de Morville pour la princesse se remarque; on en
+jase... on s'en étonne.... Voilà tout ce que voulait cet Apollon sans
+cervelle.
+
+--Cela est impossible--dit M. de Gercourt; personne n'est moins affecté
+que Morville; c'est un des hommes les plus aimables, les plus
+naturellement aimables que je connaisse; de sa vie, je crois, il n'a
+jamais haï, feint ou menti; il pousse même le respect de la foi jurée
+jusqu'à l'exagération.
+
+Je suis de l'avis de Gercourt--dit M. de Fierval.--Seulement depuis
+longtemps de Morville, profondément triste, va fort peu dans le monde.
+
+--Cela s'explique--dit un des auditeurs de cet entretien.--Depuis
+dix-huit mois que lady Melford est partie, il ne cesse de la regretter.
+
+--Et puis--dit un autre--la mère de M. de Morville est dans un état très
+alarmant, et personne n'ignore combien il adore sa mère.
+
+--Son attachement pour sa mère ne fait rien à l'affaire--répondit le
+domino.--Quant à sa fidélité au souvenir de lady Melford... il a changé
+de ridicule et d'exagération; c'est généreux à lui, il varie nos
+plaisirs... il a reconnu le ridicule de cette exagération....
+
+--Comment cela?
+
+--Je ne suis pas dupe de son affectation à fuir madame de Hansfeld. Je
+parie qu'il est épris d'elle, et qu'il veut attirer son attention par
+cette originalité calculée....
+
+--C'est impossible--dit Fierval.
+
+--Ce moyen est trop vulgaire--dit Gercourt.
+
+--C'est justement pour cela que M. de Morville l'emploie. Il est trop
+sot pour en inventer un autre....
+
+--Comment!... il aurait attendu l'arrivée de madame de Hansfeld pour être
+infidèle... lorsque depuis près de deux ans... il n'aurait eu qu'à
+choisir parmi les plus charmantes consolatrices?
+
+--Rien de plus simple--dit le domino.--La difficulté l'aura tenté...
+Personne n'a réussi auprès de madame de Hansfeld, et il serait jaloux de
+ce succès.... Parce que de Morville est bête, il ne s'ensuit pas qu'il
+ne soit pas vaniteux....
+
+--Et parce que vous avez de l'esprit, beau masque--dit M. de
+Brévannes--il ne s'ensuit pas que vous soyez équitable....
+
+Un domino prit M. de Gercourt par le bras et mit fin à cette discussion
+sur M. de Morville, qui perdit ainsi son plus vaillant défenseur.
+
+--Et depuis quand cette princesse enchanteresse est-elle à
+Paris?--demanda M. de Brévannes.
+
+--Depuis trois ou quatre mois environ--. dit M. de Fierval.
+
+--Et qui l'a présentée dans le monde?
+
+--La femme du ministre de Saxe; mais en vérité le prince est Saxon.
+
+--Prince!--reprit M. de Brévannes--il est impossible qu'on ne sache rien
+de plus sur ce secret mystérieux?
+
+--Je puis vous dire, moi--reprit M. de Fierval--que, curieux comme tout
+le monde de pénétrer un coin de ce mystère, j'ai interrogé le ministre
+de Saxe.
+
+--Eh bien?
+
+--Il m'a répondu d'une manière évasive. Le prince, d'une santé fort
+délicate, vivait dans une retraite absolue... on lui imposait les plus
+grands ménagements... son voyage l'avait beaucoup fatigué... enfin, je
+vis que mes questions embarrassaient visiblement le ministre, je rompis
+la conversation; depuis, je me suis abstenu de lui reparler de M. de
+Hansfeld.
+
+--C'est très bizarre, en effet, dit M. de Brévannes, et personne parmi
+les étrangers ne connaît ce prince?
+
+--Tout ce que j'ai pu savoir, c'est qu'il s'est marié en Italie... et
+qu'après un voyage en Angleterre, il est venu s'établir ici.
+
+--Autant qu'on peut avoir une opinion sur des choses si obscures, dit un
+autre, je croirais décidément que le prince est imbécile, ou quelque
+chose d'approchant.
+
+--Au fait, dit le domino, le soin qu'on met à le cacher à tous les
+yeux....
+
+--L'embarras du ministre de Saxe à vous répondre, dit M. de Brévannes à
+M. de Fierval.
+
+--L'air sombre et mélancolique de la princesse.
+
+--Mais alors--reprit Brévannes--pourquoi cette belle mélancolique
+va-t-elle dans le monde?
+
+--Ne voulez vous pas qu'elle s'enterre avec son idiot... si idiot il y
+a?
+
+--Mais si elle a toujours l'air mélancolique et même sinistre dont vous
+parlez, quel plaisir trouve-t-elle dans le monde?
+
+--Ma foi, je n'en sais rien, dit M. de Fierval; c'est justement cette
+espèce de mystère qui, joint à la beauté de madame de Hansfeld, la met
+si à la mode.
+
+--Elle n'a pas d'amie intime qui puisse en raconter quelque chose?
+demanda M. de Brévannes.
+
+--J'ai entendu dire à madame de Lormoy qu'étant allée un matin voir
+madame de Hansfeld à l'hôtel Lambert, elle avait tout à coup entendu,
+assez près de l'appartement où elle se trouvait, une phrase musicale
+d'une ravissante harmonie jouée sur un buffet d'orgue avec un rare
+talent.... La princesse ne put réprimer un léger mouvement d'impatience.
+Elle fit un signe à sa fille de compagnie au visage cuivré. Celle-ci
+sortit sur-le-champ. Peu d'instants après... _les chants avaient
+cessé_!!
+
+--Et madame de Lormoy ne lui demanda pas d'où venait le son de cet
+orgue.
+
+--Si fait.
+
+--Et que répondit la princesse?
+
+--Qu'elle n'en savait rien... que c'était sans doute dans le voisinage
+que l'on touchait de cet instrument, dont le son lui agaçait
+horriblement les nerfs.... Madame de Lormoy lui lit observer que,
+l'hôtel Lambert étant parfaitement isolé, l'orgue dont on jouait devait
+être dans la maison.... Madame de Hansfeld parla d'autres choses.
+
+--D'où il faut conclure--reprit le domino--que personne ne saura le mot
+de cette énigme.... Ah! si j'étais homme... demain je le saurais, moi!
+
+Cette conversation fut interrompue par ces mots de M. de Fierval, qui
+absorbèrent l'attention:
+
+--Quel est ce grand domino évidemment masculin qui cherche aventure? Ce
+noeud de rubans jaune et bleu à son camail lui sert sans doute de signe
+de ralliement et de reconnaissance.
+
+--Oh!--dit le domino en descendant du coffre où il était assis--c'est
+quelque grave rendez-vous. Je vais m'amuser à contrarier cette intrigue
+en m'attachant aux pas de ce mystérieux personnage....
+
+Malheureusement pour ce malin désir, un flot de foule emporta le domino
+qui portait un noeud de rubans jaune et bleu, et il disparut.
+
+Quelques moments après, ce même domino _masculin_, qui venait d'échapper
+à la curieuse poursuite du domino du _coffre_, monta l'escalier qui
+conduit aux secondes loges, et se promena quelques minutes dans le
+corridor.
+
+Il fut bientôt rejoint par un domino féminin, portant aussi un noeud de
+rubans jaune et bleu.
+
+Après un moment d'examen et d'hésitation, la femme s'approcha et dit à
+voix basse:
+
+--_Childe-Harold_.
+
+--_Faust_--répondit le domino masculin.
+
+Ces mots échangés, la femme prit le bras de l'homme, qui la conduisit
+dans le salon d'une des loges d'avant-scène.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+LE DOMINO.
+
+
+M. Léon de Morville (l'un des deux dominos qui venaient d'entrer dans ce
+salon) se démasqua.
+
+Les louanges que l'on avait données à sa figure n'étaient pas exagérées;
+son visage, d'une pureté de lignes idéale, réalisait presque le divin
+type de l'_Antinoüs_, encore poétisé, si cela se peut dire, par une
+charmante expression de mélancolie, expression complètement étrangère à
+la beauté païenne. De longs cheveux noirs et bouclés encadraient cette
+noble et gracieuse physionomie.
+
+Très romanesque en amour, M. de Morville avait pour les femmes un culte
+religieux qui prenait sa source dans la vénération passionnée qu'il
+ressentait pour sa mère.
+
+D'une bonté, d'une mansuétude adorables, on citait de lui mille traits
+de délicatesse et de dévouement. Lorsqu'il paraissait, les femmes
+n'avaient de regards, de sourires, de prévenances que pour lui; il
+savait répondre à cette bienveillance générale avec tant de tact et de
+spirituelle modestie, qu'il ne blessait aucun amour-propre; sans sa
+fidélité romanesque pour une femme qu'il avait éperdument aimée, et dont
+il ne s'était séparé que par la force des circonstances, il aurait eu
+les plus nombreux, les plus brillants succès.
+
+M. de Morville était surtout doué d'un grand charme de manières; son
+affabilité naturelle lui inspirait toujours des paroles aimables ou
+flatteuses; la douce égalité de son caractère n'était même jamais
+altérée par les déceptions qui devaient blesser de temps à autre cette
+âme délicate et sensible.
+
+Peut-être son caractère manquait-il un peu de virilité; loin d'être
+hardiment agressif à ce qui était misérable et injuste, loin de rendre
+le mal pour le mal, loin de punir les perfidies que sa générosité
+encourageait souvent, M. de Morville avait une telle horreur ou plutôt
+un tel dégoût des laideurs humaines, qu'il détournait ses yeux des
+coupables au lieu de s'en venger.
+
+Au lieu d'écraser un immonde reptile, il aurait cherché du regard
+quelque fleur parfumée, quelque nid de blanche tourterelle, quelque
+horizon riant et pur, pour reposer, pour consoler sa vue.
+
+Ce système de commisération infinie vous expose souvent à être de
+nouveau mordu par le reptile, alors que vous regardez au ciel pour ne
+pas le voir; les meilleures choses ont leurs inconvénients.
+
+De ceci il ne faudrait pas conclure que M. de Morville fût sans courage.
+Il avait trop d'honneur, trop de loyauté, pour n'être pas très brave,
+ses épreuves étaient faites: mais, sauf les griefs qu'un homme ne
+pardonne jamais, il se montrait d'une clémence tellement inépuisable
+que, s'il n'eût pas douloureusement ressenti certains torts, cette
+clémence eût passé pour de l'indifférence ou du dédain.
+
+Ce crayon du caractère de M. de Morville était nécessaire pour
+l'intelligence de la scène qui va suivre.
+
+Nous l'avons dit, une fois entré dans le salon qui précédait la loge, M.
+de Morville s'était démasqué; il attendait avec peut-être plus
+d'inquiétude que de plaisir l'issue de cette mystérieuse entrevue.
+
+La femme qu'il avait accompagnée était masquée avec un soin extrême; son
+capuchon rabattu empêchait absolument de voir ses cheveux, son domino
+très ample déguisait sa taille; des gants, des souliers très larges
+empêchaient enfin de reconnaître les mains et les pieds, indices si
+certains, si révélateurs.
+
+Cette femme semblait émue; plusieurs fois elle voulut parler, les mots
+expirèrent sur ses lèvres.
+
+M. de Morville rompit le premier le silence, et lui dit:
+
+--J'ai reçu, madame, la lettre que vous avez bien voulu m'écrire, en me
+priant de me rendre ici masqué, avec un signe et des mots de
+reconnaissance; votre lettre m'a paru si sérieuse que, malgré les
+inquiétudes que m'inspire l'état de ma mère, je me suis rendu à vos
+ordres....
+
+M. de Morville ne put continuer.
+
+D'une main tremblante d'émotion, le domino se démasqua violemment.
+
+--Madame de Hansfeld!--s'écria M. de Morville, frappé de stupeur.
+
+C'était la princesse.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+PAULA MONTI.
+
+
+M. de Morville ne pouvait en croire ses yeux.
+
+Ce n'était pas une illusion... il se trouvait en présence de madame de
+Hansfeld.
+
+Il faudrait le talent d'un grand artiste pour rendre le caractère
+énergique, sévère de ce visage impérial, pâle et beau comme un masque de
+marbre antique, pour peindre ce regard noir, profond, impénétrable, que
+les traditions du Nord prêtent aux mauvais esprits.
+
+Qu'on excuse notre ambitieuse comparaison, mais en évoquant la qualité
+poétique de Cléopâtre et de lady Macbeth, on se figurerait peut-être le
+mélange de séduction dominatrice et de grandeur sombre empreint sur la
+physionomie de la Vénitienne Paula Monti, princesse de Hansfeld.
+
+Madame de Hansfeld avait arraché son masque.
+
+Son capuchon abattu projetait une ombre vigoureuse sur son front, tandis
+que le reste de son visage était vivement éclairé; ses yeux brillaient
+d'un nouvel éclat au milieu du clair-obscur où se trouvait la partie
+supérieure de la figure.
+
+A l'exception du rayonnement de ce regard scintillant comme une étoile
+dans les ténèbres, le reste de la physionomie de madame de Hansfeld
+était impassible.
+
+La princesse dit à M. de Morville d'une voix mâle et grave:
+
+--Je confie sans crainte le secret de cette entrevue à votre honneur,
+monsieur....
+
+--Je serai digne de votre confiance, madame.
+
+--Je le sais, j'ai eu besoin de cette certitude pour risquer une
+démarche... qu'à votre insu... vous avez provoquée....
+
+--Moi, madame?...
+
+--Vos procédés seuls me forcent de venir ici, monsieur.
+
+--Madame, expliquez-vous? de grâce.
+
+--Il y a environ deux mois, monsieur, vous aviez prié madame de Lormoy
+votre tante, que je vois assez fréquemment, de vous présenter à moi;
+j'avais accédé à sa demande. Quelque jours après, vous avez annoncé à
+madame de Lormoy que vous ne pouviez plus vous résoudre à cette
+présentation.
+
+M. de Morville baissa la tête et répondit:
+
+--Cela est vrai, madame.
+
+--De ce moment, monsieur, vous avez affecté de fuir tous les endroits où
+vous pouviez me rencontrer....
+
+--Je ne le nie pas, madame--répondit tristement M. de Morville.
+
+Madame de Hansfeld reprit:
+
+--Ainsi il y a quelque temps, ignorant que madame de Senneterre m'avait
+donné une place dans sa loge, vous y êtes venu; au bout d'un quart
+d'heure vous êtes sorti sous un vain prétexte qui n'a trompé
+personne....
+
+--Cela est encore vrai, madame.
+
+--Enfin, madame de Sémur vous ayant invité, ainsi qu'un très petit
+nombre de personnes, à une lecture intéressante que vous désiriez
+beaucoup d'entendre, vous avez accepté avec un vif plaisir. Mais madame
+de Sémur ayant ajouté que j'assisterais à cette réunion, vous n'y avez
+pas paru.
+
+--Cela est encore vrai, madame.
+
+--Enfin, monsieur, vous avez mis à m'éviter, une telle persistance, je
+devrais dire une telle affectation, qu'elle a été remarquée par bien
+d'autres que par moi.
+
+--Madame... croyez....
+
+--On vante, monsieur, la loyauté de votre caractère, on cite votre
+parfaite urbanité; il vous faut donc de sérieux motifs pour afficher à
+mon égard des procédés si étranges.... Je me hâte de vous dire qu'ils
+m'eussent été très indifférents... sans une circonstance dont je dois
+vous entretenir....
+
+--Madame, je sais combien ma conduite doit vous paraître bizarre,
+grossière, pourtant....
+
+Madame de Hansfeld interrompit M. de Morville, avec un sourire amer:
+
+--Encore une fois, monsieur, je ne vous ai pas demandé ce rendez-vous
+pour me plaindre de votre éloignement.... J'ai lieu de croire que votre
+résolution de m'éviter est dictée par des motifs si graves... que s'ils
+étaient pénétrés, le repos... la vie peut-être de deux personnes
+seraient compromis.
+
+Et la princesse jeta un regard perçant sur M. de Morville.
+
+Celui-ci répondit en rougissant:
+
+--Je vous assure, madame, que si vous saviez....
+
+--Je sais, monsieur--dit vivement la princesse--qu'il y a un secret
+entre vous et moi.... Vous avez appris ce secret dans l'intervalle du
+jour où vous aviez demandé à m'être présenté, et le jour fixé pour cette
+présentation... de ce moment a daté votre résolution de m'éviter....
+Vous êtes homme d'honneur... dites-moi si je me trompe... jurez-moi que
+vous n'avez eu aucun motif de manifester l'éloignement dont je vous
+parle, jurez-moi que cet éloignement a été causé par le hasard, le
+caprice... je vous croirai, monsieur... et dès lors, grâce à Dieu! cet
+entretien n'aura plus de but.
+
+Après quelques moments d'hésitation pénible, M. de Morville parut
+prendre un parti violent et dit:
+
+--Je ne puis pas mentir, madame, eh bien! oui... un secret des plus
+graves!...
+
+--Il suffit, monsieur--s'écria madame de Hansfeld, interrompant M. de
+Morville:--je ne m'étais pas trompée, vous possédez un secret que je ne
+croyais connu que de deux personnes... je croyais l'une d'elles morte...
+l'autre avait le plus puissant intérêt à garder le silence, car il
+s'agissait de son déshonneur.... Aussi me suis-je décidée à vous
+demander cette entrevue, ne pouvant vous recevoir... et n'ayant
+maintenant aucune chance de vous rencontrer dans le monde.... Peu
+m'importe l'opinion que vous avez dû concevoir de moi après la
+révélation qu'on vous a faite; vos fréquents témoignages d'aversion me
+prouvent que cette opinion est horrible; cela doit être.... Dieu sera
+mon juge.... Mais il ne s'agit pas de cela--reprit la princesse;--vous
+ignorez peut-être, monsieur, de quelle terrible importance est le secret
+que l'on vous a confié ou que vous avez surpris. Osorio... n'est donc
+pas mort? Il est donc vrai qu'il n'a pas péri à Alexandrie, ainsi qu'on
+l'avait cru d'abord? Répondez, monsieur, de grâce, répondez.... S'il en
+était ainsi, bien des mystères me seraient expliqués....
+
+--Osorio?... je n'ai jamais entendu prononcer ce nom, madame....
+
+--C'est donc M. de Brévannes?...--s'écria la princesse involontairement.
+
+M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec une surprise croissante,
+depuis quelques minutes il ne la comprenait plus.
+
+--Je connais à peine M. de Brévannes, j'ignore s'il est à Paris en ce
+moment... madame.
+
+Pour la première fois, depuis le commencement de cet entretien, madame
+de Hansfeld sortit de son calme feint ou naturel. Elle se leva
+brusquement, son pâle visage devint pourpre, elle s'écria:
+
+--Il n'y a au monde qu'Osorio ou M. de Brévannes qui ait pu vous dire ce
+qui s'était passé à Venise, il y a trois ans, dans la nuit du 13 avril!
+
+--Il y a trois ans? à Venise?... dans la nuit du 13 avril?--répéta
+machinalement M. de Morville de plus en plus étonné.--Sur l'honneur,
+madame, il n'est pas question de cela.... De grâce, pas un mot de
+plus.... Je serais désolé de surprendre une grave confidence.... Encore
+une fois, madame, je vous le jure sur l'honneur; le motif qui m'oblige à
+vous éviter n'a aucun rapport avec les noms, les dates et les lieux que
+vous venez de citer.... Ce motif n'a rien qui puisse altérer la
+profonde, la sincère admiration que je porte à votre caractère.... En
+évitant de vous voir, madame, j'accomplis une sainte promesse... j'obéis
+à un devoir sacré....
+
+--Grand Dieu!.. qu'ai-je dit!...--s'écria madame de Hansfeld en cachant
+sa tête dans ses mains et en songeant à la demi-révélation qu'elle avait
+involontairement faite à M. de Morville.--Non... non... ce n'est pas un
+piège indigne!
+
+Puis, s'adressant à M. de Morville:
+
+--Je vous crois, monsieur, par un rapprochement, par un quiproquo
+étrange, lorsque j'ai su que vous aviez une puissante raison de me fuir,
+j'ai cru qu'il s'agissait d'une triste... bien triste circonstance dans
+laquelle à des yeux prévenus je pourrais paraître avoir joué un rôle
+indigne de moi et mériter même l'aversion que vous me témoigniez....
+Votre serment me rassure... je m'étais trompée.... Rien sans doute n'a
+transpiré de cette funeste aventure. Maintenant, monsieur, cet entretien
+n'a plus de but... j'étais venue ici pour vous faire connaître les
+suites funestes que pouvait avoir l'indiscrétion que je redoutais....
+Heureusement mes craintes étaient vaines. Maintenant, peu m'importe que
+l'on remarque ou non que vous évitez toutes les occasions de me
+rencontrer; quant à la cause qui vous obligea me fuir, elle m'est
+indifférente.... Adieu, monsieur... vous êtes homme d'honneur, je ne
+doute pas de votre discrétion.
+
+Et madame de Hansfeld fit un mouvement pour sortir.
+
+M. de Morville l'arrêta respectueusement par la main:
+
+--Un mot encore, madame... jamais, sans doute, je ne me retrouverai seul
+avec vous.... Sachez au moins une partie de mon secret. Alors vous me
+plaindrez peut-être... oui... car vous saurez qu'il me faut une grande
+résolution pour vous fuir, madame.... Lorsqu'un sentiment contraire à la
+haine.... Oh! ne prenez pas ceci pour une parole de galanterie.... De
+grâce, écoutez-moi.
+
+Madame de Hansfeld, qui s'était levée, se rassit, et écouta en silence
+M. de Morville.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+L'AVEU.
+
+
+--Lors de votre arrivée à Paris, madame--dit M. de Morville à madame de
+Hansfeld--avant d'aller occuper l'hôtel Lambert, vous avez habité
+pendant quelque temps rue Saint-Guillaume; vous ignoriez sans doute que
+la maison de ma mère était voisine de la vôtre?
+
+--Je l'ignorais, monsieur.
+
+--Permettez-moi d'entrer dans quelques détails, peut-être puérils, mais
+indispensables.... Dans la maison de ma mère, une petite croisée, haute,
+étroite, presque entièrement cachée par les rameaux d'un lierre
+immense, s'ouvrait sur votre jardin.... C'est de là que je vous aperçus
+par hasard et à votre insu, madame, car vous deviez croire que personne
+au monde ne pouvait voir dans l'allée couverte et reculée où vous vous
+promeniez habituellement.
+
+Madame de Hansfeld parut rassembler ses souvenirs, et dit:
+
+--En effet, monsieur, je me souviens de ce mur tapissé de lierre;
+j'ignorais qu'une fenêtre y fût cachée.
+
+--Pardonnez-moi l'indiscrétion que je commis alors, madame; elle devait
+m'être funeste....
+
+--Expliquez-vous, monsieur.
+
+--Retenu auprès de ma mère souffrante, je sortais fort peu; mon seul
+plaisir était de me mettre à cette croisée; l'espérance de vous voir me
+retenait de longues heures derrière le rideau de lierre.... Enfin
+arrivait le moment de votre promenade; vous marchiez tantôt à pas
+lents... tantôt à pas précipités... souvent vous tombiez comme accablée
+sur un banc de marbre, où vous restiez longtemps le front caché dans vos
+mains.... Hélas! que de fois, lorsque vous releviez la tête après ces
+longues méditations, je vis votre visage baigné de larmes.
+
+A ce souvenir, M. de Morville ne put vaincre l'émotion de sa voix.
+
+Madame de Hansfeld lui dit sèchement:
+
+--Il ne s'agit pas, monsieur, d'impressions plus ou moins fugitives que
+vous avez pu indiscrètement surprendre, mais d'un secret dont vous
+croyez devoir m'instruire.
+
+M. de Morville regarda tristement madame de Hansfeld, et continua:
+
+--Au bout de quelques jours... pardonnez ma présomption, madame, je crus
+deviner le motif... de votre chagrin....
+
+--Vous êtes pénétrant, monsieur.
+
+--Je souffrais alors d'une peine pareille à celle que vous me sembliez
+éprouver... je le pense du moins. Voilà le secret de ma pénétration.
+
+--Monsieur, je ne puis croire que vous parliez sérieusement.. et une
+plaisanterie serait déplacée....
+
+--Je parle sérieusement, madame.
+
+--Ainsi, monsieur--dit madame de Hansfeld avec un sourire moqueur--vous
+me supposez des chagrins, et vous prétendez en savoir la cause!
+
+--Il est des symptômes qui ne trompent pas.
+
+--L'expression de toutes les douleurs est la même, monsieur.
+
+--Ah! madame, il n'y a qu'une manière de pleurer un objet aimé!...
+
+--Est-ce une confidence, monsieur? une allusion à vos regrets amoureux?
+
+--Hélas! madame, je n'ai plus de regrets, vous m'avez fait oublier le
+passé....
+
+--Je ne vous comprends pas, monsieur... il s'agit d'un secret dont vous
+jugiez à propos de m'instruire, et jusqu'à présent....
+
+--Encore un mot, madame. Un sentiment profond, que j'avais cru
+inaltérable, un souvenir bien cher, s'effaçait peu à peu et malgré moi
+de mon coeur; en vain je maudissais ma faiblesse, en vain je prévoyais
+les peines que me causerait cet amour; le charme était trop puissant...
+j'y cédai.... Je n'eus plus qu'une pensée, qu'un désir, qu'un bonheur...
+vous voir.... A force de contempler vos traits, je crus lire sur votre
+physionomie, tantôt rêveuse, mélancolique ou désolée, ce désespoir tour
+à tour morne et violent que cause l'absence ou la perte de ceux que nous
+aimons....
+
+Madame de Hansfeld tressaillit, mais resta muette.
+
+--Hélas! madame, je vous le répète, j'avais moi-même trop souffert pour
+ne pas reconnaître les mêmes souffrances chez vous, à certains signes
+indéfinissables, et pourtant sensibles. Avec quelle triste curiosité je
+tâchais de surprendre vos moindres pensées sur votre visage! La partie
+du jardin qui vous plaisait davantage était séparée du reste de
+l'habitation par une grille que vous ouvriez et refermiez vous-même...
+vous seule entriez dans cette allée réservée; je risquai une folie...
+qui du moins ne pouvait être dangereuse: chaque jour je jetai au pied du
+banc où vous aviez coutume de vous asseoir une sorte de mémento des
+pensées qui, selon moi, avaient dû vous agiter la veille. Comment vous
+exprimer mes angoisses la première fois que je vous vis prendre une de
+ces lettres. Jamais je n'oublierai l'expression de surprise qui se
+peignit sur vos traits après avoir lu.... Pardonnez aux rêveries d'un
+fou.... Mais je ne vous crus pas irritée d'être ainsi devinée; car, au
+lieu de déchirer cette lettre, vous l'avez gardée. Un jour votre
+agitation était si grande que vous ne vîtes pas ma lettre.... Vous
+sembliez transportée de colère et de douleur.... Mon instinct me dit que
+ce chagrin n'était pas nouveau. Il me sembla qu'on devait avoir réveillé
+en vous un funeste souvenir.... Je vous écrivis en ce sens, et, le
+lendemain, en lisant ma lettre vos larmes coulèrent.
+
+Madame de Hansfeld fit un mouvement.
+
+--Oh! madame, ne me reprochez pas de m'appesantir sur ces souvenirs; ils
+sont ma seule consolation.... Ainsi, encouragé par la curiosité avec
+laquelle vous sembliez attendre ces billets, j'écrivis chaque jour.
+Malheureusement l'état de ma mère devint alarmant; pendant deux nuits je
+ne quittai pas son chevet... je ne songeai qu'à elle. Son danger
+diminua; mes inquiétudes se calmèrent: ma première pensée fut de courir
+à ma précieuse fenêtre.... Peu de temps après vous entriez dans l'allée;
+j'en crus à peine mes yeux lorsque je vous vis courir légèrement au banc
+de marbre... il n'y avait pas de lettre.... Un moment d'impatience vous
+échappa... j'osai l'interpréter favorablement....
+
+M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec inquiétude; ses yeux
+étaient baissés, ses bras croisés sur sa poitrine; sa figure restait
+impassible.
+
+En parlant de la sorte, en instruisant madame de Hansfeld des
+circonstances qu'il avait surprises, M. de Morville _brûlait ses
+vaisseaux_; mais il ne devait pas revoir la princesse, il n'eût pas
+commis sans cela une pareille maladresse.
+
+--Que vous dirai-je, madame?--reprit-il--je jouissais depuis deux mois
+du bonheur ineffable, de vous voir ainsi chaque jour, lorsque j'appris
+que vous quittiez la maison voisine de la nôtre pour aller habiter à
+l'île Saint-Louis l'ancien hôtel Lambert. Alors mon chagrin fut
+profond... oh! bien profond!... Peut-être alors seulement je sentis
+combien je vous aimais, madame....
+
+A ces derniers mots, prononcés par M. de Morville d'une vois émue,
+madame de Hansfeld redressa vivement la tête; une légère rougeur colora
+son pâle visage, elle répondit d'un ton de raillerie glaciale:
+
+--Ce singulier aveu est sans doute indispensable à la révélation du
+secret que vous avez à m'apprendre, monsieur?
+
+--Oui, madame....
+
+--Je vous écoute.
+
+--Jusqu'au moment où vous quittâtes la maison voisine de celle de ma
+mère, je vous avais souvent rencontrée chez quelques personnes de ma
+connaissance; je n'avais voulu faire aucune démarche pour avoir
+l'honneur de vous être présenté. Je trouvais un grand charme au mystère
+qui entourait mon amour; je vous étais absolument inconnu, moi qui vous
+connaissais si bien, moi témoin invisible de toutes les émotions qui se
+révélaient sur votre physionomie; et puis vous parler de banalités au
+milieu de la contrainte du monde, qu'eût été cela pour moi auprès de mes
+longues heures de contemplation silencieuse et passionnée! Mais lorsque
+votre départ me priva de ce bonheur de chaque jour, je reconnus le prix
+de ces relations mondaines que j'avais d'abord dédaignées, je résolus de
+vous être présenté; vous vous étiez tout récemment liée avec une de mes
+tantes, madame de Lormoy, qui professe pour vous la plus haute estime.
+Ainsi que tout le monde, elle ignorait l'heureux hasard qui m'avait
+rapproché de vous; je lui demandai de vous être présenté.
+Malheureusement, le lendemain du jour où elle m'avait promis cette
+grâce, on me fit une révélation telle... que loin de chercher à me
+rapprocher de vous, madame, je dus vous fuir.... Sans la déplorable
+santé de ma mère, j'aurais quitté Paris pour éviter toutes les occasions
+de vous voir et d'aviver ainsi ma funeste passion... oh! bien funeste;
+car si votre indifférence m'accable, votre amour me mettrait au
+désespoir.... Vous me regardez avec surprise... vous ne me comprenez
+pas? Eh bien! sachez-le donc, madame... et pardonnez cette supposition
+insensée... vous m'aimeriez aussi éperdument que je vous aime, que je
+serais le plus malheureux des hommes... car je ne pourrais répondre à
+cet amour inespéré sans porter un coup mortel à ma mère... sans fouler
+aux pieds le devoir le plus saint... le serment le plus sacré, sans être
+enfin parjure et criminel!...
+
+--Criminel!--s'écria madame de Hansfeld en se levant à demi, les traits
+bouleversés par la crainte et par la douleur.
+
+Ce cri involontaire était un aveu; il trahissait l'amour de la
+princesse, amour jusqu'alors profondément caché.
+
+Si M. de Morville eût été indifférent à madame de Hansfeld, aurait-elle
+manifesté ce désespoir, cette épouvante? Non, sans doute. Mais elle
+voyait une barrière infranchissable s'élever entre elle et M. de
+Morville; n'avait-il pas dit: _Si vous m'aimiez je serais le plus
+malheureux des hommes, car je ne pourrais vous aimer sans parjure, sans
+crime, sans porter un coup mortel à ma mère_?
+
+Et M. de Morville était cité pour sa loyauté, et il ne vivait que pour
+sa mère....
+
+Madame de Hansfeld comprit la portée du mot qui lui était échappé. Un
+éclair de bonheur rayonnait sur les traits de M. de Morville... son
+instinct ne le trompa pas... il se crut aimé; mais ce premier enivrement
+passé, il frémit en songeant à l'abîme de maux et de douleurs que
+l'involontaire aveu de madame de Hansfeld ouvrait devant lui.
+
+La princesse se possédait trop pour ne pas vaincre l'émotion qui l'avait
+un moment trahie. Espérant donner le change à M. de Morville, elle lui
+dit en souriant avec un ton de légèreté qui le confondit et renversa
+ses idées:
+
+--Vous avouerez, monsieur, que ma surprise... je dirai même ma frayeur,
+était assez naturelle... en vous entendant dire que mon amour pouvait
+entraîner à sa suite de si épouvantables résultats... le parjure... le
+crime.... Mon Dieu!... j'en frissonne encore.... Jugez donc quel bonheur
+pour vous... surtout, que je sois parfaitement indifférente à cette
+passion... éperdue... que vous croyez ressentir.... En vérité, monsieur,
+vous êtes trop heureux... vous avez pour vous sauvegarder de la
+tentation de m'aimer désormais, non seulement mon indifférence, mais
+encore les plus graves motifs qui puissent déterminer un homme comme
+vous.... Seulement il me semble que, parmi ces obstacles formidables qui
+devaient si mortellement contrarier mon amour pour vous, monsieur, vous
+auriez pu dire un mot de mon mariage avec M. de Hansfeld. Vous me
+permettrez de vous signaler cet oubli, et de vous avouer qu'à mes yeux
+cet obstacle est le plus sérieux de tous.... Il me reste, monsieur, à
+vous parler des lettres que j'ai reçues de vous parce que je ne pouvais
+pas faire autrement, et que j'ai lues... et quelquefois gardées, parce
+qu'un recueil de pensées très spirituellement écrites et attribuées,
+comme elles l'étaient, à un être imaginaire, ne peut passer pour une
+correspondance. Vous avez trop de mérite, monsieur, pour être vain; je
+ne blesserai donc pas votre amour-propre d_'auteur_--ajouta la
+princesse en souriant--en vous avouant encore que si j'ai lu ces
+_oeuvres_ distinguées toujours avec curiosité, souvent avec une vive
+émotion, c'est un peu grâce au mystère qui entourait cette
+correspondance dont vous faisiez seul les frais, et aussi parce que le
+hasard vous inspirait parfois des pensées fort touchantes dont j'étais
+émue jusqu'aux larmes... car j'ai le malheur... ou plutôt le bonheur de
+pleurer à la lecture du moindre roman sentimental....
+
+--Ah! madame, vous raillez cruellement.
+
+--Je voudrais du moins, monsieur, que cette entrevue, commencée sous de
+si sombres auspices, se terminât un peu plus gaiement; car, après tout,
+nous sommes au bal de l'Opéra.... Pourquoi d'ailleurs, monsieur, nous
+quitter si tristement? Je vous avais cru instruit d'un secret assez
+maussade.... Il n'en est rien, je suis complètement rassurée.... J'ai
+pour me défendre de vos séductions mon respect pour mes devoirs, mon
+indifférence et la révélation qu'on vous a faite.... Notre position est
+parfaitement tranchée, que pouvons-nous désirer de plus? Adieu,
+monsieur.... Cette entrevue m'a confirmé tout le bien qu'on dit de
+vous.... Je sais qu'il est inutile de vous recommander le secret... sur
+ma démarche, qui pourrait être indignement calomniée.... Pour plus de
+prudence... je sortirai d'ici la première.... Vous voudrez bien attendre
+quelque temps avant de quitter cette loge.
+
+Et madame de Hansfeld, se levant, remit son masque et se dirigea vers la
+porte.
+
+--Ah! madame, de grâce... un mot, un dernier mot--s'écria M. de Morville,
+à peine revenu de sa surprise, et en se précipitant vers la porte.
+
+Et madame de Hansfeld fit un geste si fier, si impérieux, que M. de
+Morville n'insista pas pour prolonger cet entretien.
+
+La princesse ouvrit la porte et sortit.
+
+Peu d'instants après, M. de Morville l'imita.
+
+En passant auprès du coffre dont nous avons parlé, il vit un assez grand
+tumulte: la foule était compacte; obligé d'attendre pour s'y frayer un
+passage, M. de Morville entendit ces mots:
+
+--Peste!... Brévannes--disait le malin domino qui, depuis le
+commencement de la soirée, était assis sur le coffre--quel effet tu
+produis! quel cri a jeté ce domino à noeud de rubans jaune et bleu en
+t'apercevant.
+
+--Je nie le fait--répondit gaiement M. de Brévannes;--je ne suis, pas
+plus que Fierval ou qu'Hérouville, responsable du cri étouffé qu'a fait
+ce beau masque en passant près de nous tous.
+
+--Ce domino aurait vu le diable en personne qu'il n'aurait pas paru plus
+épouvanté...--dit M. de Fierval.
+
+M. de Morville écouta très attentivement, remarquant que l'on parlait de
+la princesse. (Elle portait, on s'en souvient, un noeud de rubans jaune
+et bleu qu'elle n'avait pas songé à ôter après avoir retrouvé M. de
+Morville, précaution que celui-ci avait eue.)
+
+--C'est peut-être une de vos victimes, monstre!--dit en riant M. de
+Fierval à M. de Brévannes.
+
+--La malheureuse l'aura subitement reconnu--dit un autre.
+
+--Infidèle!
+
+--Monstre de perfidie!
+
+--Qui sait?--dit le malin domino--c'est peut-être ta femme, Brévannes.
+
+Un éclat de rire universel accueillit cette plaisanterie.
+
+--Ça serait très piquant, au moins... tu lui as peut-être caché que tu
+venais au bal de l'Opéra.... Dans sa candeur, elle l'aura cru... et dans
+sa candeur... elle sera venue de son côté.
+
+M. de Brévannes endurait à merveille toutes les plaisanteries, sauf
+celles qui concernaient sa femme. Il ne put dissimuler sa mauvaise
+humeur, et tâcha de rompre la conversation, en disant à M. de Fierval:
+
+--Venez-vous souper, Fierval? il est assez tard.
+
+--Oh! affreux jaloux!--s'écria le domino--il est capable de faire, en
+rentrant chez lui, une scène horrible à sa malheureuse femme, le tout à
+cause de la plaisanterie stupide d'un domino.... Pauvre Berthe!
+
+--La preuve que je ne suis pas piqué, beau masque--dit M. de Brévannes
+en riant d'un air contraint--et que je ne te garde pas rancune, c'est
+que je m'estimerais très heureux si tu voulais venir souper avec nous.
+
+--Je suis trop généreuse pour cela.... Je ne pourrais m'empêcher de te
+dire de dures vérités... ce qui serait fastidieux pour les convives....
+Leur seule compensation serait de te voir sous un nouveau et très vilain
+jour.... Et puis, enfin, il ne me convient pas encore de faire une
+_exécution_ publique.... Si tu n'es pas _sage_... si tu reviens ici...
+je te retrouverai à l'un des prochains samedis, et alors... prends bien
+garde... ce coffre me servira de tribunal... et tu entendras de
+singulières choses si tu oses t'y présenter... mais tu n'oseras pas.
+
+--Lui.... Brévannes?... ne pas oser?--dit Fierval en riant.
+
+--Tu ne le connais donc pas, beau masque?
+
+--Tu ne sais donc pas... qu'il peut tout ce qu'il veut?...--dit un
+autre.
+
+--J'espère que vous ne reculez pas, Brévannes, et que vous reviendrez
+samedi--reprit Fierval--_sage ou non_.
+
+--Je n'ai rien de mieux à te dire, beau masque--ajouta Brévannes.--Ces
+messieurs sont ma caution... à samedi.... Si c'est un défi, je
+l'accepte.
+
+--A samedi--reprit le domino--mais je te le répète, le cri de surprise,
+presque d'effroi, jeté par le domino à noeuds jaune et bleu s'adressait
+à toi....
+
+--Allons... tu es folle. Puisque tu ne veux pas venir souper avec nous,
+je te laisse.
+
+--Oui... mais à samedi.
+
+--A samedi--reprit Brévannes en s'éloignant. M. de Morville avait
+attentivement écouté cette conversation; il ne doutait pas que la vue de
+Brévannes n'eût, en effet, causé la surprise et l'effroi de la
+princesse.
+
+Dans l'entrevue qu'il venait d'avoir avec madame de Hansfeld, celle-ci
+lui avait nommé M. de Brévannes comme étant une des deux personnes qui
+possédaient le secret dont elle redoutait si fort la révélation.
+
+Quelles circonstances avaient pu rapprocher M. de Brévannes de madame de
+Hansfeld?
+
+Où l'avait-il connue?
+
+Quel était ce secret qu'il possédait?
+
+Le sang-froid railleur de madame de Hansfeld, à la fin de l'entretien
+qu'elle avait eu avec M. de Morville, était-il réel ou affecté?
+
+Telles furent les questions que se posa M. de Morville, en revenant
+tristement chez lui.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+M. DE BRÉVANNES.
+
+
+Quelques mots sur M. de Brévannes, acteur important à cette histoire,
+sont ici nécessaires.
+
+Le père de M. de Brévannes s'appelait Joseph Burdin. Originaire de Lyon,
+il était venu chercher fortune à Paris sous le Directoire. A force de
+finesse, de persévérance et d'entente des affaires, en peu d'années il
+réalisa, dans les fournitures des armées, une de ces fortunes
+scandaleuses si fréquentes à cette époque.
+
+Riche, le nom de Burdin lui parut vulgaire; il acheta la terre de
+_Brévannes_ en Lorraine, s'appela pendant quelque temps Burdin de
+Brévannes, puis enfin seulement de _Brévannes_. Sa femme, fille d'un
+notaire fort riche, qui s'était ruiné par des spéculations hasardeuses,
+mourut peu de temps avant la Restauration.
+
+M. de Brévannes ne lui survécut pas longtemps. La tutelle de son fils,
+Charles de Brévannes, fut confiée à l'un de ses anciens associés. Soit
+incurie, soit infidélité, cet homme ne géra pas avantageusement les
+intérêts de son pupille, qui, majeur en 1825, ne se trouva en possession
+que de quarante mille livres de rentes environ.
+
+M. de Brévannes, retrouvant dans le monde plusieurs de ses camarades de
+collège, mena durant quelques années une joyeuse vie de jeune homme,
+sans pousser néanmoins ses dépenses jusqu'à la prodigalité; il était
+égoïste et ordonné.
+
+Vers la fin de 1831, il épousa Berthe Raimond.
+
+Pour expliquer ce mariage, il est nécessaire de poser le caractère de M.
+de Brévannes. Assez mal élevé, n'ayant reçu qu'une banale éducation de
+collège, rien n'avait adouci, tempéré sa fougue naturelle. Le trait
+culminant, primordial de ce caractère singulièrement énergique et
+orgueilleux, était une incroyable opiniâtreté de volonté.
+
+Pour parvenir à son but, M. de Brévannes ne reculait devant aucun
+sacrifice, devant aucun excès, devant aucun expêchement.
+
+Ce qu'il souhaitait, il voulait le posséder, autant pour satisfaire son
+goût, son caprice du moment, que pour satisfaire l'espèce d'orgueil
+tenace qu'il mettait à réussir, bon gré, mal gré, coûte que coûte, dans
+tout ce qu'il entreprenait.
+
+M. de Brévannes poussait l'économie jusqu'aux limites de l'avarice, la
+personnalité jusqu'à l'égoïsme, la sécheresse d'âme jusqu'à la dureté.
+Fallait-il triompher d'un obstacle, il devenait dévoué, généreux,
+délicat, si cela servait ses projets, mais, l'obstacle surmonté, ces
+qualités éphémères disparaissaient avec la cause qui les avait
+produites, son caractère normal reprenait son cours, et ses mauvais
+penchants se dédommageaient d'une contrainte passagère en redoublant de
+violence.
+
+Malheureusement les gens de cette trempe vigoureuse, résolue, prouvent
+souvent que pour eux--_vouloir_ c'est _pouvoir_--comme disait M. de
+Brévannes.
+
+Maintenant parlons de son mariage.
+
+M. de Brévannes occupait à Paris le premier étage d'une maison qui lui
+appartenait. De nouveaux locataires vinrent habiter deux petites
+chambres du quatrième: c'était Berthe Raimond et son père. (Madame
+Raimond était morte depuis longtemps.)
+
+D'abord graveur en taille-douce, Pierre Raimond avait la vue tellement
+affaiblie, qu'il ne gravait plus que la musique. Berthe, excellente
+artiste, donnait des leçons de piano; grâce à ces ressources, le père et
+la fille vivaient à peu près dans l'aisance.
+
+Berthe était remarquablement jolie. M. de Brévannes la rencontra
+souvent, ressentit pour elle un goût assez vif, et s'introduisit chez
+Pierre Raimond sous un prétexte de _propriétaire_.
+
+M. de Brévannes avait une détestable idée de l'humanité, il espérait, à
+l'aide de quelques cajoleries, de quelques libéralités, triompher de la
+vertu de Berthe et des scrupules de Pierre Raimond. Il se trompa: en
+payant le premier terme du modeste loyer de ses deux chambres, le
+graveur donna congé à M. de Brévannes pour le terme suivant, et le pria
+très nettement de cesser ses visites, qui avaient d'ailleurs été très
+bornées.
+
+M. de Brévannes fut piqué de cet insuccès; cette résistance inattendue
+irrita son désir, blessa son orgueil; son caprice devint de l'amour, du
+moins il en eut l'ardeur impatiente.
+
+S'étant ménagé quelques entretiens avec mademoiselle Raimond, soit en la
+suivant dans la rue lorsqu'elle allait donner ses leçons, soit en la
+rencontrant chez une de ses écolières, M. de Brévannes parvint à nouer
+une correspondance avec Berthe et fut bientôt aimé d'elle. Il était
+jeune, il avait de l'esprit et de l'usage, une figure sinon belle, du
+moins mâle et expressive. Berthe ne résista pas à ces avantages; mais
+son amour était aussi chaste que son âme, et les mauvaises espérances de
+M. de Brévannes furent déçues. En lui avouant naïvement une affection
+dont elle n'avait pas à rougir, Berthe lui dit qu'il était trop riche
+pour l'épouser; il fallait donc rompre des relations vaines pour lui,
+douloureuses pour elle.
+
+La fin du terme arriva; Berthe et son père allèrent s'établir dans un
+des quartiers les plus solitaires de Paris, rue Poultier, île
+Saint-Louis.
+
+Ce départ blessa de nouveau l'orgueil et le coeur de M. de Brévannes. Il
+découvrit le lieu de la retraite de la jeune fille, prétexta un voyage
+de quelques mois, et alla secrètement s'établir à l'île Saint-Louis,
+dans un hôtel garni du quai d'Orléans, tout auprès de la rue où
+demeurait Pierre Raimond.
+
+La première fois que Berthe revit M. de Brévannes, elle trahit par son
+émotion la constance de ses sentiments pour lui; elle ne lui cacha rien,
+ni la joie que lui causait son retour, ni les larmes cruelles et
+pourtant chéries qu'elle avait versées pendant son absence.
+
+Malgré ces aveux, M. de Brévannes ne fut pas plus heureux; séductions,
+ruses, promesses, emportement, désespoir, tout vint échouer devant la
+vertu de Berthe, vertu simple et forte comme son amour.
+
+Ceux qui connaissent le coeur de l'homme et surtout des hommes
+orgueilleux et opiniâtres comme M. de Brévannes, comprendront ses
+ressentiments amers contre cette jeune fille, aussi inflexible dans sa
+pureté que lui dans sa corruption.
+
+Un homme ne pardonne jamais à une femme d'avoir échappé, par adresse,
+par instinct ou par vertu, au piège déshonorant qu'il lui tendait.
+
+Il serait impossible de nombrer les imprécations _mentales_ dont M. de
+Brévannes accablait Berthe; il alla jusqu'à supposer cette énormité,
+que, «par ses refus calculés, cette petite fille avait l'audacieuse
+visée de l'amener un jour à l'épouser.»
+
+Abominable machination, tramée sans doute avec le vieux graveur!
+
+M. de Brévannes haussa les épaules de pitié en songeant à une manoeuvre
+aussi odieuse qu'absurde, et résolut de quitter Paris. Avant de partir
+il eut un dernier entretien avec Berthe. Il s'attendait à une scène de
+désespoir: il trouva la jeune fille triste, calme, résignée. Jamais elle
+ne s'était fait illusion sur son amour pour M. de Brévannes; elle
+s'était toujours attendue aux pénibles conséquences de ce malheureux
+attachement.
+
+Et puis encore, chose singulière, Pierre Raimond, artiste probe,
+austère, d'un rigorisme stoïque, avait élevé sa fille dans de telles
+idées sur la richesse, que la disproportion de fortune qui existait
+entre M. de Brévannes et Berthe semblait à celle-ci aussi
+infranchissable que la distance qui sépare un roi d'une fille du peuple.
+
+Ainsi, loin de lui demander pourquoi, étant libre, il ne l'épousait pas,
+moyen fort simple de mettre d'accord l'amour et le devoir, Berthe avait
+ingénument avoué à M. de Brévannes que leur amour était d'autant plus
+désespéré que Pierre Raimond, dans sa fière pauvreté, ne consentirait
+jamais à marier sa fille à un homme riche.
+
+Au moment de se séparer de M. de Brévannes, Berthe lui promit de faire
+tout au monde pour l'oublier, afin d'épouser un homme pauvre comme elle;
+sinon, elle ne se marierait jamais.
+
+Ces paroles, exemptes de toute exagération, simples, vraies comme la
+pauvre fille qui les prononçait, ne firent aucune impression sur M. de
+Brévannes; dans l'angélique résignation de Berthe, il vit une flagrante
+et dernière preuve du complot que l'on tramait contre lui afin de
+l'amener à un mariage absurde.
+
+M. de Brévannes partit pour les bains de mer de Dieppe, se croyant
+parfaitement délivré de son amour; fier d'avoir échappé à un piège
+indigne, il attendait avec une haineuse impatience une humble prière de
+retour, qu'il se préparait à accueillir avec le dernier mépris. A son
+grand étonnement, il ne reçut aucune nouvelle de Berthe.
+
+A Dieppe, M. de Brévannes rencontra une madame Beauvoisis (le domino du
+_coffre_), fort jolie, fort à la mode dans un certain monde, fort
+coquette, et fort aimée d'un homme des plus agréables.
+
+Pour se venger du silence de Berthe et de quelques souvenirs importuns,
+et aussi pour se relever à ses propres yeux de son échec auprès de la
+fille du graveur, M. de Brévannes entreprit de plaire à madame
+Beauvoisis et de supplanter l'amant aimé. Il réussit.
+
+M. de Brévannes fut d'autant plus irrité, d'autant plus humilié de
+n'avoir rien pu obtenir de Berthe, que la _conquête_ de madame
+Beauvoisis lui sembla plus flatteuse. Son amour-propre se révolta de ce
+qu'une malheureuse petite fille, pauvre, inconnue, eût osé résister à
+l'homme qu'une femme très désirable avait choisi.
+
+Nous sommes loin de prétendre que M. de Brévannes n'eût pas d'amour pour
+Berthe; mais chez lui les tendres espérances de l'amour, ses charmantes
+impatiences, ses craintes mélancoliques, s'étaient transformées en
+désirs effrénés, en orgueilleuse irritation.
+
+Il résumait amèrement et brutalement la question en disant:
+
+«J'ai mis dans ma tête que cette fille serait à moi.... Coûte que coûte,
+elle sera à moi.»
+
+Courroucé de ne pas recevoir de lettres de Berthe depuis six semaines
+qu'il l'avait quittée, M. de Brévannes rompit brusquement avec madame
+Beauvoisis, l'idole de la saison des eaux de Dieppe, et revint
+s'enterrer dans l'île Saint-Louis. Lorsqu'il arriva, Berthe se mourait;
+elle n'avait pu résister à tant de chagrins....
+
+Presque touché de cette preuve d'amour, voulant d'ailleurs à tout prix
+que cette jeune fille fût à lui, M. de Brévannes, malgré ses résolutions
+de ne jamais faire un mariage _de dupe_, comme il disait, alla trouver
+Pierre Raimond, et lui demanda formellement la main de sa fille,
+s'attendant à une explosion de reconnaissance de la part du vieux
+graveur.
+
+Chose incroyable, inouïe, exorbitante, qui renversa toutes les idées de
+M. de Brévannes, Pierre Raimond ne voulut pas consentir à cette union.
+
+«M. de Brévannes était né riche, Berthe était née pauvre, il n'y avait
+entre eux aucune sympathie de classe, aucune convenance de position,
+aucuns rapports d'habitude, d'éducation, de principes; parlant, aucune
+garantie de bonheur pour l'avenir.»
+
+Tel fut le thème invariable de Pierre Raimond.
+
+Il y avait dans la manière absolue dont cet homme austère envisageait la
+distance qui sépare les riches des pauvres, plus de fierté que
+d'humilité. Il établissait entre ces deux conditions, qu'il regardait
+comme hétérogènes et inconciliables, une ligne aussi tranchée, aussi
+infranchissable, que celle que les républicains tracent entre eux et les
+aristocraties.
+
+L'énergique opiniâtreté de M. de Brévannes eût échoué devant la fière
+pauvreté de Pierre Raimond, si la vie de Berthe n'eût pas été
+compromise.
+
+L'instinct d'un père est presque toujours d'une admirable perspicacité;
+lorsque cet instinct s'allie à un rare bon sens, il atteint à la
+divination.
+
+Pierre Raimond pressentait le sort de sa fille. Néanmoins, obligé
+d'opter entre la mort de cette enfant chérie et un avenir redoutable,
+qu'il serait peut-être possible de conjurer, le graveur consentit enfin
+au mariage, qui se fit peu de temps après le retour de M. de Brévannes.
+
+Berthe n'avait pas un moment douté de l'amour de son mari.
+
+Ce coeur simple et bon, noble et confiant, n'avait pu se défendre contre
+le vouloir implacable de cet homme dont l'emportement l'avait flatté;
+dans sa vanité naïve, la jeune fille se demandait avec une certaine
+fierté s'il ne fallait pas que M. de Brévannes l'aimât beaucoup pour
+avoir poursuivi ses desseins sur elle avec une ténacité si énergique.
+
+La pauvre Berthe confondait, hélas! l'entêtement orgueilleux d'un esprit
+impatient de toute résistance avec l'abnégation, avec l'opiniâtre
+dévouement de la passion.
+
+M. de Brévannes était capable d'employer tous les moyens possibles, même
+les voies en apparence les plus honorables, pour parvenir à ses fins;
+mais, le but atteint, il était capable aussi de se venger cruellement
+des sacrifices qu'il s'était imposés lui-même pour triompher dans une
+lutte où son orgueil était aussi vivement intéressé que son amour.
+
+Pour ce caractère intraitable, le lendemain de la victoire était
+rarement heureux; plus l'attaque avait été rude, plus la résistance
+avait duré, plus sa vanité souffrait. Dans la chaleur de l'action, il
+oubliait les blessures de son amour-propre; mais, après le succès, il
+ressentait douloureusement ces plaies saignantes, et son caractère
+véritable reprenait le dessus.
+
+Lorsque la fièvre de vouloir acharné qui avait contraint M. de Brévannes
+à épouser Berthe eut cessé, il eut des regrets extrêmes de ce
+mariage.... Oui... il eut honte de son alliance avec une fille obscure
+et pauvre; en songeant aux riches partis auxquels il aurait pu
+prétendre, les qualités charmantes, la beauté, l'âme angélique de Berthe
+lui parurent à peine une consolation. Il se crut en butte à tous les
+sarcasmes; il ne devait pas y avoir de railleries assez piquantes pour
+qualifier son ridicule mariage d'inclination.
+
+M. de Brévannes se trompait: beaucoup de gens, en le voyant épouser une
+fille belle, vertueuse et pauvre, lui supposèrent un caractère généreux,
+élevé; on prôna, on vanta son admirable désintéressement, et il fut
+absous d'avance de tous les tourments qu'il pourrait faire endurer à une
+femme pour laquelle il _avait tant fait_.
+
+Les uns regardaient la conduite de Berthe comme un chef-d'oeuvre de ruse
+et d'habileté; les autres se moquèrent de M. de Brévannes et de son
+mariage d'inclination, parce qu'ils se moquaient généralement de tout le
+monde.
+
+Personne ne soupçonna le véritable motif de ce mariage, et que
+l'entêtement de M. de Brévannes y avait eu au moins autant de part que
+son amour....
+
+Dernier trait du caractère de M. de Brévannes.
+
+Depuis quatre ans il était marié. Berthe, plus aimante, plus résignée
+que jamais, ne lui avait pas donné le moindre sujet de plainte.
+Quoiqu'il lui eût fait ouvertement des infidélités fréquentes,
+quelquefois donné des rivales du plus bas étage... la malheureuse femme
+avait secrètement versé des larmes amères, mais ne s'était jamais
+plainte.
+
+Malgré cette patience, malgré cette douceur parfaite, M. de Brévannes se
+livrait quelquefois à d'inconcevables soupçons de jalousie, et cela sous
+le prétexte le plus frivole.
+
+Cette violente jalousie n'était pas une preuve de l'amour de M. de
+Brévannes. S'il entrait en fureur à la seule pensée (complètement fausse
+et injuste) que sa femme pouvait lui être infidèle, c'était surtout
+parce que la faute de Berthe aurait couvert (pensait-il) d'un ridicule
+ineffaçable ce _mariage d'inclination_ auquel il avait tant sacrifié. M.
+de Brévannes voulait au moins pouvoir se vanter de la conduite
+irréprochable, exemplaire, de la femme pauvre et obscure qu'il avait
+choisie.
+
+Après dix-huit mois de mariage, M. de Brévannes, s'ennuyant beaucoup de
+son bonheur, avait été faire en Italie un voyage de quelques mois,
+laissant sa femme sous la protection de Pierre Raimond, dont il
+reconnaissait d'ailleurs l'austère moralité. Le vieux graveur n'avait
+jamais voulu consentir à venir habiter avec sa fille chez M. de
+Brévannes pendant l'absence de son mari. Berthe alla s'établir auprès de
+son père dans l'île Saint-Louis, et reprendre, rue Poultier, sa petite
+chambre de jeune fille.
+
+Depuis ce voyage d'Italie, où il avait connu madame de Hansfeld, ainsi
+qu'on le verra plus tard, l'humeur de M. de Brévannes s'était beaucoup
+aigrie; son caractère était devenu sombre, irascible, souvent même d'une
+dureté cruelle, et Berthe en avait quelquefois douloureusement souffert.
+Ces préliminaires établis, nous suivrons M. de Brévannes chez lui à son
+retour du bal de l'Opéra, où il avait été si malignement _intrigué_ par
+madame Beauvoisis (le domino du _coffre_).
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+MADAME DE BRÉVANNES.
+
+
+La maison dont M. de Brévannes occupait le premier étage était située
+rue Saint-Florentin. Fort indifférent aux jouissances et aux recherches
+délicates du _chez soi_, il avait chargé un tapissier de le _meubler_
+richement; grâce à cette latitude laissée au marchand, ce logis avait
+complétement l'aspect de ce qu'on appelle un _bel appartement garni_,
+c'est-à-dire l'aspect le plus banal, le plus triste, le plus froid qu'on
+puisse imaginer. Rien de particulier, rien de personnel, rien qui trahît
+un goût, une passion: pas un portrait, pas un tableau, pas un objet
+d'art. La seule pièce de ce vaste appartement qui n'eût pas un aspect
+vulgaire et glacial, était un petit salon où Berthe se tenait
+habituellement.
+
+Malgré l'heure avancée de la nuit (quatre heures du matin), c'est dans
+cette pièce que nous conduirons le lecteur.
+
+Madame de Brévannes, toujours inquiète des absences prolongées de son
+mari, quoiqu'elle dût y être habituée, se couchait rarement avant d'être
+assurée de son retour.
+
+Il est donc quatre heures du matin. Berthe, assise dans un fauteuil, les
+mains jointes sur ses genoux, regarde machinalement le foyer qui
+s'éteint; une lampe, placée auprès d'elle sur une petite table où l'on
+voit un livre entr'ouvert, éclaire vivement la figure de la jeune femme,
+et brille doucement sur ses bandeaux de cheveux châtains qui, ne
+laissant voir que le lobe de sa petite oreille rose, vont se perdre dans
+la natte épaisse qui se tord derrière sa tête.
+
+Ce qui frappait tout d'abord dans le gracieux visage de Berthe, c'était
+son expression d'angélique bonté; lorsqu'elle levait ses grands yeux
+bleus si beaux et si doux, le charme devenait irrésistible; sa bouche,
+un peu sérieuse, semblait plutôt faite pour le sourire bienveillant et
+affectueux que pour le rire bruyant de gaieté; son col blanc arrondi, un
+peu long, se courbait avec une grâce indicible lorsqu'elle penchait sa
+tête sur son sein.
+
+Berthe portait une robe de soie gris-clair, dont la pâle nuance
+s'harmonisait à merveille avec la délicate blancheur de son teint; d'un
+côté de la cheminée on voyait un piano ouvert et chargé de musique;
+au-dessus, deux portraits de grandeur inégale représentaient la mère et
+le père de Berthe. Un grand nombre de modestes cadres de bois noir,
+renfermant des gravures en taille-douce qui formaient l'_oeuvre_ de
+Pierre Raimond, ornaient ce petit salon tendu de papier rouge velouté,
+et lui donnaient une apparence très différente du reste de l'habitation;
+enfin, sur la cheminée, on voyait une vieille pendule de marqueterie et
+deux petits flambeaux blancs et bleus, en émail de Limoges, qui avaient
+appartenu à la mère de Berthe, et avaient été le cadeau de noce du
+graveur.
+
+Une larme longtemps suspendue au bout des longs cils de la jeune femme
+roula sur sa joue comme une goutte de rosée; son sein se souleva à
+plusieurs reprises, elle tressaillit.... Une rougeur subite colora son
+front, puis Berthe retomba dans sa morne apathie.
+
+En deux mots nous dirons la cause de la tristesse et de l'abattement de
+Berthe.
+
+Pendant son dernier séjour en Lorraine, M. de Brévannes avait accordé
+une protection très particulière à une des _femmes_ de Berthe.
+L'insolence de cette fille ouvrit les yeux de madame de Brévannes, ou du
+moins lui donna des soupçons assez violents pour exiger le départ de
+cette créature.
+
+Cette scène cruelle s'était passée quelques jours avant le retour de M.
+de Brévannes à Paris, et avait laissé un douloureux ressentiment dans le
+coeur de Berthe. Elle avait jusqu'alors souvent souffert des infidélités
+de son mari, mais elle n'avait jamais subi une humiliation pareille.
+
+Quatre heures du matin sonnèrent; absorbée dans une profonde rêverie,
+madame de Brévannes n'avait pas cru la nuit si avancée; une voiture
+s'arrêta à la porte. Berthe regretta d'avoir veillé si tard; une fois
+pour toutes son mari lui avait expressément défendu de l'attendre; ses
+gens même se couchaient. Il rentrait habituellement par une petite porte
+bâtarde de sa maison dont il avait la clef; il lui fallait passer par le
+petit salon de Berthe pour entrer dans une des deux chambres à coucher
+qui communiquaient à cette pièce.
+
+Lorsque son mari parut, Berthe se leva et alla à sa rencontre en tâchant
+de sourire afin de conjurer l'orage qu'elle redoutait.
+
+Les traits contractés de M. de Brévannes témoignaient de sa mauvaise
+humeur. Les quelques mots dits au hasard par madame de Beauvoisis sur
+son voyage d'Italie avaient éveillé en lui une foule d'idées pénibles,
+forcément contraintes pendant le bal et le souper. Il fut presque
+satisfait de trouver sa femme encore levée; en la querellant il espérait
+épancher l'amertume qui le dévorait.
+
+--Comment!--s'écria-t-il,--vous n'êtes pas encore couchée! à quatre
+heures du matin! A quoi pensez-vous donc? Suis-je ou non maître de mes
+actions? A peine arrivés ici, votre système d'inquisition va-t-il
+recommencer? Aussi bien, puisque nous voilà sur ce chapitre, épuisons-le
+une bonne fois, afin de n'y plus revenir de tout l'hiver.
+
+Et il s'assit brusquement dans le fauteuil de Berthe, qui resta debout
+près du piano, stupéfaite de ce brusque débordement de reproches.
+
+--Mon ami,--dit-elle timidement,--vous savez que votre volonté est
+toujours la mienne. Donnez-moi vos ordres, je les suivrai. Ce n'est pas
+pour épier vos actions que j'ai veillé si tard.... Je m'étais amusée à
+mettre ce petit salon en ordre. Cela m'a occupée jusqu'à une heure du
+matin. Alors, supposant que vous ne tarderiez pas à rentrer, j'ai voulu
+vous attendre. J'ai sommeillé un peu.... Quatre heures sont arrivées
+sans que je m'en aperçusse. Voilà mon crime, Charles, me le
+pardonnerez-vous?--dit-elle en souriant et en levant son angélique
+regard sur son mari.
+
+M. de Brévannes ne parut pas désarmé.
+
+--Mon Dieu!--reprit-il,--ce n'est pas un _crime_ que je vous reproche;
+il est inutile de prêter un sens ridicule à mes paroles. Je ne suis pas
+dupe de cette veillée.... Vous avez voulu vous assurer par vous-même de
+l'heure à laquelle je rentrais.... Mais vous m'obligerez de ne pas
+prendre cette habitude. Je n'entends pas que les scènes de l'an passé se
+renouvellent, et que par vos bouderies et vos airs de victime vous me
+reprochiez ou ceci ou cela.
+
+--Charles, ai-je jamais dit un mot... excepté....
+
+--Mou Dieu!--s'écria M. de Brévannes en interrompant sa femme,--certains
+silences, certaines physionomies sont aussi significatifs que des
+paroles.
+
+--Mais enfin, Charles, puis-je m'empêcher d'être triste?
+
+--Et pourquoi seriez-vous triste? Que vous manque-t-il? N'êtes-vous pas
+dans une position inespérée? N'ai-je pas humainement fait tout ce que je
+pouvais faire pour vous?
+
+--Charles, vous savez si je suis ingrate; mon seul regret est de ne
+pouvoir vous mieux prouver ma reconnaissance.
+
+--Tout ce que je vous demande, c'est de me rendre ma maison agréable,
+c'est d'avoir toujours l'air riant et heureux, au lieu de censurer ma
+conduite par vos affections mélancoliques.... Si j'ai suivi mon
+inclination en me mariant avec vous, ç'a été d'abord parce que je vous
+aimais... et ensuite pour....
+
+--Pour avoir une femme soumise à toutes vos volontés, mon ami, je le
+sais; vous m'avez préférée à un parti riche, parce que la reconnaissance
+du sacrifice que vous m'avez fait m'impose des devoirs plus grands
+encore.... J'aurais été désolée que vous eussiez calculé autrement,
+Charles, car je n'aurais pu m'acquitter envers vous. Seulement, vous
+vous trompez si vous croyez que ma tristesse, souvent involontaire, est
+une critique de vos actions: il ne m'appartient pas de les juger.
+
+--Mais que signifie donc alors cette tristesse?
+
+Après un moment d'hésitation, Berthe reprit en baissant les yeux:
+
+--Quelques-unes de vos actions peuvent m'attrister sans que je me
+plaigne.
+
+--Ceci est trop subtil pour moi. Je vais être plus clair, et vous
+révéler à vous-même ce que vous pensez et ce que vous n'osez dire.... Au
+lieu d'avoir recours à toutes ces circonlocutions hypocrites, pourquoi
+ne pas avouer franchement que vous êtes jalouse?
+
+--Mon ami, ne parlons pas de cela, je vous en prie.
+
+--Et pourquoi donc? je trouve, moi, qu'il est au contraire excellent de
+poser nettement notre position.... Que j'aie ou non des maîtresses,
+voilà le grand mot lâché... c'est ce que vous devez complètement ignorer
+ou feindre d'ignorer.... Telle est la conduite que doit tenir une femme
+de bon sens, au lieu de passer sa vie dans les ennuis de la jalousie.
+
+--Charles... franchement... est-ce bien à vous à dire qu'on peut
+raisonner... vaincre la jalousie, si peu fondée qu'elle soit, ou si
+indignes qu'en soient les objets?
+
+--Fort bien, madame, vous me reprochez d'être jaloux.
+
+--Je ne vous en fais pas un reproche, mon ami.... Je suis indulgente
+pour ce sentiment, dont j'ai éprouvé toutes les angoisses.
+
+--Vous vous trompez complètement, madame, si vous nous croyez dans une
+position pareille à cet égard.... Que j'aie ou non des maîtresses, votre
+considération n'en sera nullement altérée; mais moi qui ai tout sacrifié
+pour vous... que je sois encore couvert de ridicule.... Tenez, ajouta
+M. de Brévannes en se levant, les dents serrées, et en fermant les
+poings avec rage, à cette seule pensée je ne me possède pas.
+
+Et il se mit à marcher à grands pas.
+
+--Vous avez raison, Charles, dit tristement Berthe, notre jalousie n'est
+pas pareille; la mienne intéresse mon coeur, la vôtre votre orgueil;
+mais il n'importe, je la respecte. M'avez-vous jamais entendue me
+plaindre de l'isolement où je vis? Excepté mon père, que vous me
+permettez d'aller voir deux fois par semaine, et quelques personnes de
+votre famille que vous désirez que je reçoive, je vis seule...; heureuse
+de vivre seule, je me hâte de vous le dire.
+
+--Ce qui ne vous empêche pas de trouver le temps long, n'est-ce pas? Et
+tout le monde sait l'effet de la solitude et du désoeuvrement chez les
+femmes....
+
+--Je ne suis pas désoeuvrée, mon ami; j'aime passionnément la musique...
+je dessine, je lis. Quant à la solitude, il ne dépend pas de moi que
+vous restiez davantage chez vous.
+
+Pendant que madame de Brévannes parlait, son mari s'était machinalement
+approché de la croisée, dont il avait entr'ouvert les rideaux.
+
+Il vit de l'autre côté de la rue, au premier étage d'une maison située
+en face de la sienne, une fenêtre aussi éclairée, et derrière les
+vitres la silhouette d'un homme qui regardait par cette fenêtre.
+
+Il était près de cinq heures du matin, la nuit profonde, la rue déserte,
+que pouvait regarder cet homme, sinon la fenêtre du salon de madame de
+Brévannes, seule fenêtre qui fût sans doute encore éclairée dans la
+maison.
+
+Un de ces soupçons absurdes qui ne tombent que dans la cervelle des
+jaloux trompeurs (classe essentiellement distincte de celle des jaloux
+trompés), un de ces soupçons absurdes, disons-nous, traversa l'esprit de
+M. de Brévannes; il se retourna vers sa femme, le regard irrité, le
+front menaçant.
+
+--Madame, pourquoi y a-t-il de la lumière dans cette maison en face?
+s'écria-t-il.
+
+Puis, s'interrompant pour céder à une inspiration non moins ridicule que
+sa jalousie, il tira brusquement les rideaux, ouvrit la croisée, et
+s'avança sur le balcon, où il se campa fièrement.
+
+A cette brusque apparition, les rideaux de la fenêtre de la maison d'en
+face se refermèrent subitement, l'ombre s'effaça, et un moment après la
+lumière disparut.
+
+Madame de Brévannes, ne comprenant rien au courroux de son mari, et
+encore moins à sa fantaisie d'ouvrir les croisées par une nuit de
+janvier, s'avançait vers le balcon, lorsque M. de Brévannes se retourna,
+ferma violemment les rideaux, et s'écria:
+
+--Ah! c'est ainsi que vous occupiez vos loisirs en m'attendant,
+madame....
+
+--En vérité, Charles, je ne vous comprends pas....
+
+--Vous ne comprenez pas? Pourquoi cette fenêtre du premier étage de la
+maison d'en face était-elle encore éclairée il n'y a qu'un moment?
+
+--Il n'y a qu'un moment?... une fenêtre?... dans la maison d'en face?
+demanda Berthe avec une surprise croissante.
+
+--Faites donc l'étonnée, madame! Tout à l'heure quelqu'un regardait
+attentivement votre fenêtre. On a disparu dès que je me suis montré.
+
+--Cela peut être, Charles, je n'en sais rien.... Mais pourquoi me
+dites-vous cela?
+
+--Pourquoi!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que vous êtes sans doute d'intelligence avec cette personne....
+Et qu'il y a là-dessous quelque intrigue.... Je ne m'étonne plus de
+votre veillée.
+
+A cette accusation si brusque, si stupide, si inconcevable, Berthe ne
+put trouver un mot à répondre; elle joignit les mains en levant les yeux
+au ciel.
+
+--Ce n'est pas répondre, madame, s'écria M. de Brévannes exaspéré. Je
+vous demande pourquoi il y avait de la lumière dans cette chambre en
+face, pourquoi un homme regardait ici?
+
+--Mais, mon Dieu! le sais-je?--s'écria Berthe.
+
+--Encore une fois, cela n'est pas répondre, madame.
+
+--Mais que voulez-vous que je vous réponde?
+
+--Prenez garde! s'écria M. de Brévannes hors de lui. Ne me croyez pas
+assez sot pour être dupe de votre hypocrisie.... J'ai vu ce que j'ai vu;
+je ne suis pas aveugle. Quelle est la personne qui habite en face?
+
+--Mais, Charles, je n'en sais rien; nous sommes arrivés depuis hier
+matin.
+
+M. de Brévannes interrompit sa femme, se frappa le front et s'écria:
+
+--C'est cela... je me le rappelle maintenant... une voiture de poste est
+arrivée peu de temps après nous et est entrée dans cette maison; on nous
+suivait... peut-être même en Lorraine.... Oh! j'en suis sûr, il y a
+là-dessous quelque indigne mystère... mais je le découvrirai...
+malheureuse que vous êtes!
+
+Cette injure, cette dureté, ce reproche, si peu mérités, touchèrent
+Berthe jusqu'au vif. Malgré sa douceur, malgré sa résignation
+habituelle, sa dignité, sa conscience se révoltèrent; elle dit d'un ton
+ferme à son mari:
+
+--Vous avez tort de me parler de la sorte, Charles; vous pourriez
+pousser ma patience à bout, et me faire dire des choses... que, pour
+votre propre dignité, je voudrais taire.
+
+--Des menaces....
+
+--Ce ne sont point des menaces, Charles, seulement... il n'est pas
+généreux à vous, qui m'avez donné tant de fois des sujets de plaintes et
+de chagrin, de m'accuser, et de me traiter avec ce mépris à propos d'un
+soupçon insensé.
+
+--Voilà, pardieu! un nouveau langage.
+
+--Charles, je me lasse de subir en silence d'injustes reproches, tandis
+que je pourrais moi-même vous en adresser de malheureusement trop
+fondés.
+
+--De mieux en mieux....
+
+--Vous dites, Charles, que je dois fermer les yeux sur votre conduite;
+je l'ai toujours fait; est-ce de ma faute si le bruit de vos aventures
+est venu jusqu'à moi, à moi qui vis seule loin du monde?... N'est-ce pas
+encore le bruit public et les insolences de la misérable créature que
+j'ai chassée de chez moi il y a huit jours qui....
+
+--Madame, pas un mot de plus.
+
+--Pardonnez-moi, Charles, je parlerai; je ne veux pas abuser de la
+position que mon dévoûment à mes devoirs m'a faite; mais je veux que
+vous la respectiez.... Je consens à fermer les yeux sur des erreurs si
+basses, qu'elles ne méritent pas même mon indignation... mais je ne
+souffrirai pas que vous m'écrasiez injustement....
+
+--Sur ma parole, madame, votre audace me confond. Et vous voulez, sans
+doute, me faire entendre que quatre ans de fidélité et de respect pour
+vos devoirs vous ont acquittée envers moi, et que vous êtes maintenant
+libre d'agir comme bon vous semblera? Mais c'est incroyable! mais vous
+oubliez donc que je vous ai tirée de la misère, que votre père vit de
+mes bienfaits, et que j'avais été assez bon pour lui offrir autrefois
+d'habiter chez moi?...
+
+--Je n'ai jamais oublié que vous m'avez tirée de la misère, comme vous
+le dites, Charles, et cela a été d'autant plus méritoire de ma part, que
+j'étais parfaitement indifférente à cette misère; il m'a fallu, pour
+vous aimer, _quoique riche_, surmonter peut-être autant de répugnance
+qu'il vous a fallu en surmonter pour m'aimer _quoique pauvre_!
+
+--Vraiment! vous m'avez fait cette grâce-là, de m'aimer malgré mes
+quarante mille livres de rentes?
+
+--Quant à ce reproche, Charles, que mon père vit de vos bienfaits...
+c'est la première fois que vous me le faites... ce sera la dernière....
+Depuis bientôt un an la vue de mon père est si affaiblie qu'il a été
+obligé de renoncer au travail qui jusque-là lui avait suffi pour
+vivre.... A force d'instances, je suis parvenue à lui faire accepter une
+modique pension... il a consenti à la recevoir.
+
+--Afin de n'être pas au-dessous de vous en fait de condescendance, M.
+Raimond m'a fait aussi la grâce d'accepter de quoi vivre à l'aise au
+lieu d'aller à l'hospice.
+
+--Oui, mon père a fait grâce à votre vanité en n'allant pas à l'hospice.
+Dans ses principes, il n'y avait là rien de déshonorant; vieux, infirme,
+hors d'état de vivre de son travail, ainsi qu'il l'avait toujours fait,
+il aurait usé sans honte de l'asile que la charité publique offre à
+l'infortune honnête.... Mais puisque....
+
+--Mais puisque je reconnais si mal, n'est-ce pas, les bontés de monsieur
+votre père pour moi, il n'aura pas l'obligeance de me permettre de le
+soutenir plus longtemps; il me fera la mauvaise plaisanterie d'aller
+s'établir à l'hôpital.
+
+--Cela est certain, Charles, car je ne puis pas lui laisser ignorer vos
+reproches....
+
+En prononçant ces dernières paroles, la voix de Berthe, jusqu'alors
+ferme, s'émut beaucoup; ses forces étaient à bout; elle avait depuis
+longtemps contraint les larmes qui l'oppressaient, mais elle ne put
+conserver davantage cet empire sur elle-même: elle cacha sa tête dans
+ses mains, retomba dans un fauteuil, et se prit à pleurer avec amertume.
+
+M. de Brévannes était égoïste, dur, orgueilleux; mais il était fort
+intelligent. Malgré ses sarcasmes sur les étranges principes du père de
+Berthe à l'endroit des bienfaits des riches, il savait parfaitement que,
+raisonnable ou absurde, la conviction de sa femme et de Pierre Raimond
+était à ce sujet sincère et profonde. Ses plaisanteries n'avaient été
+qu'un jeu cruel....
+
+La douleur de Berthe le toucha d'autant plus qu'il se rappela ses
+derniers torts envers elle; il réfléchit enfin à tout ce qu'il lui avait
+dit d'humiliant. Plus elle semblait dépendre de lui, plus il devait
+ménager sa délicatesse et ne pas l'accabler de reproches si cruels.
+
+Et puis il faut tout dire: pourrions-nous dévoiler un de ces mille
+replis du coeur humain, ou plutôt de l'organisation humaine?
+pourrions-nous faire croire à l'un de ces revirements soudains, brutaux,
+dont les hommes seuls sont capables, après les plus aigres, les plus
+basses, les plus injurieuses récriminations?
+
+Berthe était retombée assise sur son fauteuil, accablée sous
+l'impression que lui avait causée cette scène cruelle. La jeune femme
+baissait la tête; son joli cou, ses charmantes épaules blanches et
+polies comme de l'ivoire, que l'émotion couvrait d'un léger incarnat,
+frappèrent la vue de M. de Brévannes.
+
+Selon que cela arrive toujours, vingt fois il avait oublié sa femme pour
+des créatures indignes de lui être comparées, même sous le rapport de la
+beauté... Depuis la scène à laquelle Berthe avait fait allusion en
+parlant d'une femme-de-chambre qu'elle avait chassée, les deux époux
+étaient restés l'un envers l'autre sous une profonde impression de
+froideur et de contrainte. L'amour de Berthe pour son mari avait reçu un
+mortel et dernier coup.
+
+M. de Brévannes, voyant le chagrin de sa femme, se figura, par une de
+ces imaginations grossières naturelles à l'homme, qu'en flattant Berthe
+sur la puissance et sur l'éclat de sa beauté, il se ferait pardonner les
+outrages dont il venait de l'accabler; il s'approcha donc
+silencieusement de Berthe, puis, entourant sa taille, lui dit:
+
+--Voyons, ma bonne petite Berthe, sois gentille... faisons la paix.
+
+Il est impossible de rendre l'expression de répugnance, de honte, de
+douleur profonde qui éclata sur les traits de la jeune femme. Elle se
+dégagea brusquement des bras de M. de Brévannes, se leva et s'écria:
+
+--Ah! monsieur, il me manquait cette dernière insulte.... Celle-là, du
+moins, jamais je ne la supporterai....
+
+Et Berthe se précipita dans sa chambre, dont elle ferma la porte sur
+elle.
+
+Nous renonçons à peindre la rage de M. de Brévannes et le regard de
+courroux et de haine dont il poursuivit sa femme.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+LE RETOUR.
+
+
+L'ancien et immense hôtel Lambert, occupé par le prince et par la
+princesse de Hansfeld, était situé rue _Saint-Louis en l'île_; les murs
+du jardin terminaient le quai d'Anjou: ce quai est séparé de l'Arsenal
+par les bras de la Seine qui entourent l'île Louviers.
+
+Nous l'avons dit, rien de plus désert que les abords de ce palais. Les
+curieux peuvent encore visiter ces salles énormes, proportionnées aux
+splendeurs des existences princières des temps passés.
+
+On ne peut de nos jours contempler sans ressentiments mélancoliques ces
+vieux hôtels autrefois si peuplés de pages, de gardes, d'écuyers, de
+gentilshommes, innombrables satellites de ces glorieuses planètes, de
+ces illustres maisons qui jetaient tant d'éclat sur la France.
+
+Rien de plus triste que de voir ces constructions massives, bâties pour
+des siècles, tromper si vite l'espoir de ceux qui les avaient fondées
+pour leurs puissantes races.
+
+Heureusement l'édifice dont nous parlons conservait un peu de sa poésie,
+grâce à la solitude du quartier désert où il s'élevait. Lorsque les
+ombres transparentes de la nuit le voilaient à demi, cette antique
+demeure reprenait la sévère majesté de son caractère monumental.
+
+La nuit, la solitude, le silence ne varient pas avec les siècles;
+contemporains de tous les âges, ils sont immuables comme l'éternité...
+Aussi, lorsque l'on contemple ces vieux édifices au milieu de la nuit,
+du silence et de la solitude, on dirait que rien n'a changé... la
+distance du présent au passé s'efface....
+
+C'est à peu près au moment où M. de Brévannes sortait de l'Opéra que
+nous conduirons le lecteur à l'hôtel Lambert.
+
+Des nuages épais et gris, chassés par l'âpre bise du nord, couraient
+rapidement sur le ciel. En se couchant, la lune argentait les contours
+fantastiques des nuées. Au-dessus d'elle, çà et là quelques étoiles
+scintillaient sur le profond et sombre azur du firmament.
+
+La masse irrégulière du vieux palais, avec ses toits aigus, ses
+cheminées, ses gargouilles bizarres, son fronton massif, se découpait en
+noir sur la limpidité bleuâtre et nocturne de l'atmosphère; une allée de
+pins séculaires dressaient leurs pyramides d'un vert sombre au-dessus
+des murs du jardin qui se prolongeait sur le quai.
+
+Les eaux de la Seine, gonflées par les pluies d'hiver, se brisaient sur
+la grève, et répondaient, par un triste murmure, aux longs sifflements
+de la bise du nord.
+
+Le bruit du vent et des grandes eaux troublait seul le silence où était
+enseveli ce quartier de Paris..
+
+Quatre heures et demie sonnaient dans le lointain à l'Arsenal, lorsqu'un
+fiacre s'arrêta devant la muraille du jardin.
+
+Une personne coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un manteau,
+descendit de cette voiture, ouvrit une petite porte, et bientôt après,
+madame de Hansfeld, toujours en domino, sortit à son tour du fiacre et
+entra dans le jardin.
+
+La princesse parcourut d'un pas rapide la longue allée de pins qui
+aboutissait à une des ailes de l'hôtel.
+
+De temps à autre les rayons de la lune, glissant à travers le branchage
+touffu, faisaient une pâle trouée dans les ténèbres qui couvraient cette
+allée; c'était alors quelque chose de bizarre à voir que la figure de la
+princesse, passant avec sa robe et son camail noirs au milieu de ces
+éclaircies de lumière douteuse et blanchâtre.
+
+Les anciennes habitations comme l'hôtel Lambert avaient toujours de
+mystérieux petits escaliers aboutissant à l'alcôve ou aux cabinets des
+chambres à coucher. L'habitude d'un grand apparat, les exigences de la
+représentation et d'une rigoureuse étiquette, le nombre immense de
+domestiques de tous grades, sans cesse allant et venant pour leurs
+services variés, laissaient si peu de liberté qu'on était généralement
+réduit aux expédients nocturnes.
+
+On ne s'étonnera donc pas de voir madame de Hansfeld, en arrivant à
+l'aile gauche de l'hôtel, ouvrir une petite porte cachée dans un massif
+d'arbres, et gravir lestement un escalier étroit et rapide qui la
+conduisit en peu d'instants dans un vaste cabinet qui précédait sa
+chambre à coucher.
+
+A peine entrée, la princesse se jeta dans un grand fauteuil, comme si
+elle eût été épuisée de fatigue.
+
+Pendant ce temps, la personne qui l'avait suivie verrouilla la porte de
+l'escalier secret, se débarrassa de son manteau et de son chapeau
+d'homme à larges bords.
+
+C'était une femme.
+
+Elle ranima le foyer à demi éteint, alluma deux bougies et entra dans la
+chambre de madame de Hansfeld pour s'assurer que rien n'avait pu faire
+soupçonner son absence.
+
+La princesse, après un moment d'abattement, arracha son masque, se leva
+brusquement, dénoua la ceinture de son domino, et le foula aux pieds
+avec colère.
+
+Sous ce premier vêtement elle portait une robe noire à manches courtes,
+qui laissait voir ses épaules, ses bras et sa taille dignes de la Diane
+antique.
+
+Sa physionomie hautaine, froide, imperturbable pendant son entretien
+avec M. de Morville, était alors agitée par la violence des plus
+furieuses passions.
+
+Ses yeux, un peu creux, étincelaient comme deux diamants noirs. Debout
+devant la glace de la cheminée, elle semblait vouloir pétrir le marbre
+du chambranle sous ses mains convulsives. Emportée par le flot de ses
+tumultueuses pensées, elle ne s'aperçut pas du retour de la personne qui
+l'avait accompagnée.
+
+L'aspect de cette jeune fille était étrange.
+
+Une couleur chaude, brune comme le bronze florentin, couvrait son teint
+mat et faisait ressortir la blancheur nacrée du globe de l'oeil et le
+bleu clair de la pupille; ses cheveux châtains, épais, courts, frisés,
+se séparaient sur son front à la manière des hommes qui, de nos jours,
+portent leur chevelure très longue; ses traits, assez réguliers, avaient
+quelque chose de viril, de résolu; lorsqu'elle entr'ouvrait ses lèvres
+rouges et charnues, on voyait des dents très blanches, mais écartées les
+unes des autres.
+
+Cette jeune fille, presque aussi grande que madame de Hansfeld, était
+beaucoup plus mince; elle portait une robe noire montante, et une petite
+cravate de soie serrait autour de son col sa collerette à plis très
+fins.
+
+Coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un long manteau, cette jeune
+fille avait pu passer pour un homme et accompagner madame de Hansfeld,
+qui craignait de revenir seule la nuit dans ce quartier désert et de se
+trouver presque à la merci d'un cocher.
+
+Pendant l'entrevue du bal de l'Opéra, la jeune fille avait attendu la
+princesse dans un fiacre et l'avait ensuite ramenée.
+
+Elle s'aperçut de la préoccupation de madame de Hansfeld, et lui dit:
+
+--Marraine, il est bien tard... il faudrait vous coucher....
+
+--Je l'ai vu! il peut me perdre!--s'écria impétueusement la princesse,
+le visage enflammé de colère, en se retournant vers sa filleule (nous
+l'appellerons Iris, en nous excusant de cette mythologie).
+
+--Qui donc avez-vous vu, marraine?--dit la jeune tille, effrayée de
+l'exaspération de madame de Hansfeld.
+
+--Charles de Brévannes.
+
+--Il est ici?
+
+--Tout à l'heure... à l'Opéra... je l'ai vu.... Oh! c'était bien lui....
+La présence de cet homme m'annonce quelque nouveau malheur....
+
+--Je ne connais pas cet homme, marraine.... Je ne sais pourquoi vous le
+haïssez... mais je le hais parce que vous m'avez dit qu'autrefois il
+vous avait causé de grands chagrins.
+
+En prononçant ces mots: Je ne sais pourquoi vous haïssez cet homme, Iris
+ne put vaincre un léger tressaillement qui ne fut pas remarqué par
+madame de Hansfeld.
+
+--Pourquoi je le hais, tu me le demandes!--s'écria la princesse presque
+avec égarement.
+
+--Je ne vous le demande pas par curiosité, marraine; si vous haïssez...
+vous voulez vous venger....
+
+--Me venger... oh! oui.... Je voudrais une vengeance éclatante,
+terrible... comme le mal qu'il m'a fait....
+
+--Si je puis vous servir, parlez.
+
+--Toi, pauvre fille?
+
+--Ordonnez, j'obéis; Iris est à vous, c'est votre bien; elle vit par
+votre vie, elle respire par votre souffle, elle voit par vos yeux, elle
+veut par votre volonté.
+
+Sans lui répondre, madame de Hansfeld tendit sa belle main à Iris;
+celle-ci en approcha ses lèvres rouges et humides avec une expression de
+respect et de dévouement filial: puis elle se redressa vivement et
+s'écria:
+
+--Mon Dieu! marraine, votre main est glacée... vous frissonnez.... Il
+faut vous coucher....
+
+--Pas encore... mais écoute.... Je ne sais ce que me présage l'arrivée
+de Charles de Brévannes; de grands malheurs peuvent s'ensuivre.... Tes
+services me seront peut-être plus nécessaires que jamais.... Il faut que
+tu saches... tout... oui... le crime de cet homme.... Alors tu
+comprendras que la vengeance devient aujourd'hui pour moi... une
+expiation....
+
+Et la princesse s'assit près de la cheminée.
+
+Iris prit un manteau de velours doublé d'hermine, et en enveloppa
+soigneusement sa marraine; car, malgré le feu qui brûlait dans l'âtre,
+ces pièces immenses devenaient glaciales à la fin des nuits d'hiver.
+
+Madame de Hansfeld resta quelques moments rêveuse avant de parler.
+
+Iris aimait madame de Hansfeld avec une sorte de tendresse à la fois
+respectueuse, farouche et passionnée.
+
+C'était un de ces attachements aveugles, sauvages, on dirait presque
+impitoyables, tant ils sont exclusifs.
+
+La princesse croyait s'être à jamais attaché par une profonde
+reconnaissance cette jeune fille, qu'elle avait presque élevée; elle ne
+se trompait pas, mais elle ignorait avec quelle violence ce sentiment,
+absorbant tous les autres, s'était développé dans le coeur de sa
+filleule.
+
+Celle-ci avait toujours soigneusement caché les accès de jalousie féroce
+que lui causaient les moindres préférences de sa maîtresse....
+
+Sombre, taciturne, impérieuse avec les autres domestiques de la
+princesse, Iris était généralement crainte ou détestée à l'hôtel
+Lambert.
+
+Sa fonction de demoiselle de compagnie lui permettait de s'isoler
+complètement et de se vouer à cette idée fixe, absolue, incessante:
+
+_Vivre pour sa marraine_.
+
+Son chagrin de tous les instants était de ne pas se trouver assez utile,
+assez nécessaire à madame de Hansfeld, qui, riche, titrée, libre de ses
+actions, pouvait se passer du secours ou du dévouement de sa
+filleule....
+
+Alors quelquefois, dans la funeste exagération de son attachement, Iris
+formait des voeux détestables: elle désirait presque voir sa maîtresse
+malheureuse pour avoir l'ineffable bonheur de la consoler, de la
+secourir, de lui consacrer ses jours et ses nuits, pour pouvoir enfin
+développer dans toute sa puissance le sentiment qui la dominait.
+
+D'après cet aperçu du caractère d'Iris, enfant abandonnée, bohémienne ou
+Maure, on doit penser qu'elle poursuivait d'une haine amère les ennemis,
+non seulement de madame de Hansfeld, mais encore toutes les personnes
+auxquelles celle-ci témoignait quelque bienveillance. Sa haine
+augmentait toujours en raison de la vivacité des sentiments qu'on
+inspirait à sa marraine.
+
+Ainsi, la sachant passionnément éprise de M. de Morville, elle exécrait
+celui-ci autant... plus même que M. de Brévannes... car elle ressentait
+une sorte de bizarre reconnaissance envers ceux qui inspiraient de
+l'aversion à la princesse.
+
+Iris sortait à peine de l'enfance; elle s'entourait d'une impénétrable
+dissimulation. Jamais madame de Hansfeld ne l'avait crue capable de
+cette exaltation sauvage; et cependant cette jeune fille, poursuivant
+son but avec une inflexible énergie, égarée par une jalousie féroce,
+avait frappé sa maîtresse dans ses affections les plus chères..
+
+Après un assez long silence, madame de Hansfeld, sortant de sa rêverie,
+fit signe à Iris de s'approcher d'elle.
+
+Celle-ci, s'agenouillant et s'accroupissant, ainsi que font les
+Espagnols à l'église, croisa les bras, attacha ses grands yeux clairs,
+fixes et perçants sur les yeux de madame de Hansfeld avec ce mélange
+d'intelligence, de soumission et de dévoûment particulier à la race
+canine; et, de crainte de perdre un mot, un geste, une nuance de la
+physionomie de sa marraine, dès que celle-ci eut commencé de parler,
+elle se suspendit à ses lèvres... pour nous servir de l'expression
+consacrée.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LE RÉCIT.
+
+
+--Tu te souviens qu'il y a deux ans, avant mon mariage, je te laissai à
+Venise pour aller à Florence avec ma tante Vasari et Gianetta notre
+camériste; tu venais d'être longtemps malade et tu ne pouvais nous
+accompagner.
+
+--Je m'en souviens.... Gianetta m'écrivit quelquefois par votre ordre,
+afin de me donner de vos nouvelles....
+
+--Cette Gianetta était curieuse, indiscrète, sans fidélité; je crains de
+l'avoir trop longtemps gardée à mon service.
+
+--Pendant votre séjour à Florence elle m'écrivait à peine quelques
+lignes... pour me dire que vous vous portiez bien... cette tâche
+semblait lui coûter--ajouta Iris avec une assurance incroyable. Elle
+mentait.... Gianetta l'avait au contraire tenue parfaitement au courant
+de ce qui s'était passé à Florence, pendant le voyage de sa marraine.
+
+--Au bout de six mois d'absence--reprit la princesse--je revins à
+Venise.
+
+--Alors vous eûtes cette longue maladie de langueur dont vous avez
+failli mourir.
+
+--Et pendant laquelle tu m'as donné tant de preuves de dévouement et
+d'affection, Iris, que de ce moment-là je t'aimai comme une soeur, comme
+une fille....
+
+Iris prit la main de sa marraine et la porta silencieusement à ses
+lèvres.
+
+--Ma tante Vasari--reprit Paula--se rendait à Florence pour suivre un
+procès; elle sortait toute la journée pour solliciter ses juges. Le
+soir, nous allions à la promenade; là, je rencontrai plusieurs fois un
+Français.... M. Charles de Brévannes. Bientôt il fut toujours sur mes
+pas; ses poursuites devinrent incessantes, obstinées; alors mon
+indifférence se changea en aversion.
+
+--Était-il donc fait pour inspirer tant d'éloignement?
+
+--Que dis-tu?--s'écria la princesse en regardant Iris avec surprise.
+Puis elle ajouta:
+
+--Tu étais si jeune alors que tu n'auras pas remarqué.... Oui, cela
+était naturel à ton âge.... Tu te rappelles mon cousin Raphaël Monti...
+fils du frère de mon père?
+
+Iris contracta imperceptiblement ses sourcils et répondit d'une voix
+brève:
+
+--Oui, à chaque retour de mer il venait passer son congé à Venise....
+N'est-il pas en Orient? Avez-vous eu de ses nouvelles? A notre départ
+d'Italie, sa mère commençait à s'inquiéter de son absence.
+
+--Il est mort...--dit madame de Hansfeld avec un calme effrayant.
+
+--Raphaël... mort!!--s'écria Iris en feignant l'étonnement.
+
+--Charles de Brévannes l'a tué!!
+
+--Et votre tante ignore?...
+
+--Écoute... l'heure est venue de tout te dire.... J'avais été, tu le
+sais, élevée avec Raphaël; enfant, je l'aimai comme un frère; jeune
+fille, comme mon fiancé, ou plutôt ces deux sentiments se fondirent en
+un seul.... Tu étais alors si étourdie que notre amour a dû t'échapper.
+
+--En effet, marraine, maintenant je me souviens de quelques
+circonstances qui auraient du m'éclairer. Mais est-ce possible....
+Raphaël mort!... Et quand cela? où cela?
+
+--Écoute encore: je devais l'épouser à mon retour de Florence.... Tu
+comprends maintenant pourquoi M. de Brévannes m'inspirait tant
+d'aversion.
+
+--Je comprends....
+
+--Ses poursuites redoublèrent: instruit du sujet de notre séjour à
+Florence, à force de persévérance, d'adresse, il parvint à se lier avec
+les personnes qui pouvaient servir ma tante dans son procès, et à
+prendre tellement d'influence sur elles, qu'il fut bientôt en état de
+nous être du plus grand secours.
+
+Les voies ainsi préparées, il se fit un jour audacieusement annoncer
+chez ma tante, sous le prétexte qu'il logeait dans notre hôtellerie.
+Notre accueil fut glacial; mais cet homme se montra bientôt si
+insinuant, si flatteur, il prouva si clairement à ma tante de quelle
+utilité il pouvait lui être pour le gain de son procès, qu'elle le pria
+instamment de revenir. En s'en allant il me jeta un regard
+significatif.... Il n'avait tant fait que pour se rapprocher de moi.
+
+Je fis part à ma tante de mes soupçons; elle me répondit que j'étais
+folle... qu'il fallait se servir de la bonne volonté de M. de Brévannes,
+puisqu'il pouvait nous être si utile.... Tu le sais, ma tante avait été
+très belle, elle n'avait pas quarante ans. M. de Brévannes s'aperçut un
+jour qu'elle prenait au sérieux quelques galanteries qu'il lui adressait
+par plaisanterie. Il redoubla de soins, bientôt elle ne put se passer de
+lui. Il nous accompagnait partout, à la promenade, au théâtre. Je fis
+observer à ma tante qu'il était jeune, riche, que cette intimité pouvait
+me compromettre. Elle me dit alors avec autant de joie que d'orgueil que
+je m'alarmais à tort. Elle était veuve, libre; M. de Brévannes lui avait
+déclaré son amour, et avoué qu'il ne s'était si vivement intéressé à
+notre procès qu'afin d'avoir accès auprès d'elle. Je voulus faire
+quelques observations à ma tante; elle ne me laissa pas achever, se
+récria avec aigreur sur la vanité des jeunes filles, et me reprocha
+d'avoir pu croire que M. de Brévannes s'occupait de moi. Il nous voyait
+chaque jour, envoyait souvent des musiciens sous nos fenêtres, nous
+offrait des bouquets toujours pareils, disait-il à ma tante, pour ne
+pas blesser mon amour-propre.
+
+Un jour, me trouvant seule, il me déclara son amour, se faisant un
+mérite à mes yeux de l'habileté avec laquelle il avait, disait-il,
+trompé, égaré l'opinion, en paraissant s'occuper de ma tante: sacrifice
+énorme, dont je lui devais savoir gré.
+
+--Et votre tante ne fut pas instruite de l'aveu de Charles de Brévannes?
+
+--Le soir même elle sut tout.
+
+--Le voilà démasqué.
+
+--Enfant..., tu connais peu la faiblesse et la vanité des femmes!
+
+--Elle ne vous crut pas?
+
+--Si, d'abord..., ce soir-là, notre porte fut refusée à M. de Brévannes.
+Il devina tout, écrivit une longue lettre à ma tante... le lendemain il
+fut reçu plus affectueusement encore que d'habitude.--En le quittant, ma
+tante vint me gronder sévèrement.--Jalouse, me dit-elle, de la passion
+de M. de Brévannes, je l'avais calomnié, afin de lui faire interdire
+l'entrée de la maison.
+
+--Malheureuse femme...; elle était folle....
+
+--Les choses reprirent leur marche accoutumée.... Charles de Brévannes
+ne me dit plus un mot d'amour, mais il passait des journées entières
+avec nous.... Le 13 avril..., oh! jamais je n'oublierai cette date, ma
+tante me dit, après déjeuner, que le bruit de la cour de l'hôtellerie
+l'incommodait, et qu'elle changerait le soir même de logement avec moi.
+Ma chambre donnait sur la rue, et avait un balcon. Ce qui me reste à te
+dire est affreux.... Ce jour-là, nous avions fait une longue promenade
+en voiture avec M. de Brévannes. Au retour, la veillée s'était prolongée
+fort tard; ma tante paraissait préoccupée. Il se retira. Je me couchai.
+
+La princesse devint horriblement pâle, tressaillit, puis continua d'une
+voix émue....
+
+--Le lendemain je voulus aller, comme d'habitude, souhaiter le bonjour à
+ma tante: Gianetta me dit d'un air embarrassé que madame Vasari était
+souffrante et qu'elle ne pouvait me recevoir.
+
+Au moment où je rentrais chez moi, un inconnu me demanda. Cet homme,
+sombre, pâle... me remit une lettre... sans me dire un mot.... Je ne
+sais pourquoi un frisson me saisit. J'ouvris cette lettre, elle
+renfermait un anneau que j'avais donné à Raphaël.
+
+--Et cette lettre, marraine, cette lettre?
+
+--Elle était de Raphaël mourant.
+
+--De Raphaël?
+
+--Oui. Elle contenait ces mots, que je crus voir tracés en caractères de
+sang:
+
+«Je suis à Florence depuis deux jours. Je sais tout. Cette nuit j'ai vu
+Brévannes descendre de votre balcon... vous avez ensuite fermé la
+fenêtre. Je me suis battu avec lui... tout à l'heure... cela était
+convenu. J'ai cherché la mort: il me l'a donnée. Soyez maudite....
+Osorio vous dira... lorsque vous retournerez à Venise.... Cachez à ma
+mère.... Ma vue se...»
+
+--Puis plus rien--s'écria madame de Hansfeld avec une expression
+déchirante... rien que quelques caractères sans forme.
+
+--Quel mystère! dit Iris en joignant les mains--qui avait donc paru à la
+fenêtre de votre chambre?...
+
+--Ne t'ai-je pas dit que ma tante avait pris le soir la même chambre que
+j'occupais encore le matin? Sans doute Charles de Brévannes en avait
+obtenu un rendez-vous pour servir ses affreux desseins... tu vas voir
+comment.... Elle est de ma taille, brune comme moi: de là cette fatale
+méprise de Raphaël.
+
+--Oh! c'est horrible....
+
+--Après avoir lu cette lettre, j'étais comme folle, je croyais rêver....
+Osorio m'apprit le reste.... Raphaël, à son retour d'un voyage à
+Constantinople, vint à Venise.... Il ne passa qu'un jour dans cette
+ville... mais, trompé par je ne sais quelle abominable calomnie venue
+jusque-là de Florence, il partit subitement pour cette ville avec
+Osorio, auquel il dit:--«On m'assure que Paula me trompe indignement; si
+cela est vrai, je tuerai mon rival ou il me tuera.»
+
+--Mais qui avait ainsi pu vous calomnier à Venise?
+
+--Le sais-je?... Raphaël n'y avait pas même vu sa mère; tout le monde a
+ignoré sa courte apparition à Venise; en vain j'ai interrogé Osorio à ce
+sujet, il est resté muet.
+
+--Cela est étrange....
+
+--Malheureusement il partageait les préventions de Raphaël.... Ce que
+j'avais prévu était arrivé: les assiduités de M. de Brévannes,
+interprétées par ses infâmes calomnies, m'avaient affreusement
+compromise. Je passais à Florence pour être sa maîtresse; et lorsque
+Raphaël s'informa de moi, il n'y eut qu'une voix pour m'accuser.
+Pourtant, ne voulant pas se fier aux apparences, il était allé trouver
+loyalement M. de Brévannes, lui avait dit son amour pour moi, que nous
+étions fiancés... que souvent les jeunes filles, sans être coupables,
+étaient légères, inconsidérées... le monde méchant; il supplia M. de
+Brévannes, au nom de l'honneur, de ne pas cacher la vérité; quelle
+qu'elle fût, il le croirait.
+
+--Et Charles de Brévannes?
+
+--Loin d'être touché de ce langage, il traita Raphaël avec hauteur et
+lui dit:
+
+«--Puisque vous épiez Paula Monti depuis deux jours, vous devez savoir
+où est sa chambre.--Je le sais; sans qu'elle me vît, ce matin même je
+l'ai aperçue à son balcon.--Eh bien! trouvez-vous cette nuit à trois
+heures du matin devant ce balcon, vous aurez ma réponse.»--Tu sais le
+reste.... Brévannes dit alors insolemment à Raphaël: «Êtes-vous
+satisfait?»
+
+Dans sa rage, Raphaël le frappa au visage; un duel s'ensuivit au point
+du jour, il succomba.... Son dernier voeu fut de cacher sa mort à sa
+mère. Il préférait la laisser dans l'incertitude où l'on demeure
+souvent de longues années au sujet du sort des marins, que de lui faire
+savoir que ma trahison l'avait tué. Voilà ce que m'apprit Osorio. Cette
+funeste mission terminée, il repartit sans vouloir entendre un mot de
+mes protestations.... J'ai entendu dire depuis qu'il était mort en
+Orient... et la mère de Raphaël attend toujours son fils.... Et il est
+mort en me maudissant... mort en m'appelant et me croyant infâme et
+parjure.... Mort... tué par Charles de Brévannes, calomniateur et
+meurtrier!
+
+--Oh! c'est affreux.... Et votre tante Vasari?... Après un instant de
+silence pendant lequel la princesse paraissait être sous le poids d'un
+souvenir pénible, elle reprit ainsi:
+
+--Les lois sur le duel étaient d'une sévérité extrême: Charles de
+Brévannes partit le jour même; Raphaël était inconnu à Florence; ni
+Osorio ni le témoin de M. de Brévannes ne reparurent.... Personne ne put
+donc trahir ce malheureux secret. Ma tante fut d'autant plus
+inconsolable du brusque départ de Charles de Brévannes que, son appui
+lui manquant, elle perdit son procès et fut complètement ruinée. Nous
+revînmes à Venise, où je tombai malade.
+
+--Et un an après vous étiez princesse de Hansfeld.
+
+--Oui, pour sauver ma famille d'une horrible infortune, je me résignai à
+ce mariage, qui aurait dû me paraître inespéré... Grâce à la bonté, aux
+soins et à la délicatesse du prince, j'entrevoyais déjà des jours plus
+heureux; à la reconnaissance allait peut-être succéder un sentiment plus
+doux... lorsque tout à coup M. de Hansfeld..., frappé de je ne sais quel
+vertige, oubliant sa bonté, sa douceur accoutumée... enfin,--reprit
+madame de Hansfeld avec un profond soupir,--commença la vie atroce que
+je mène.... Quelquefois je me demande comment ma raison a pu supporter
+des chocs si violents sans s'ébranler. La crainte, la stupeur que me
+cause la conduite bizarre, effrayante du prince, me poursuivent jusque
+dans le monde où je vais parfois chercher, non des distractions, mais de
+l'étourdissement. Il y a six mois, je traînais cette vie misérable... en
+apparence si splendide, si heureuse, lorsque par hasard je rencontrai M.
+de Morville; je le remarquai, parce que j'entendis vanter la fidélité
+qu'il avait vouée comme moi à un souvenir adoré... Partout on parlait de
+son dévouement, de sa délicatesse..., et surtout de sa tendre constance
+pour une femme dont il avait été forcé de se séparer.... Attristé par
+son amour, pieusement dévoué à sa mère souffrante, il sortait peu.... Il
+demeurait près de nous, rue Saint-Guillaume. Un jour, je trouvai une
+lettre sur le banc d'une partie réservée de notre jardin.... Sans
+pouvoir comprendre par quel moyen cette lettre se trouvait là, mon
+premier mouvement, tu le sais, fut de croire qu'elle venait de lui.
+
+Et je m'en assurai en restant, le lendemain, toute une journée cachée
+dans un massif, et le soir je vis tomber une autre lettre lancée d'une
+petite fenêtre cachée par un lierre.
+
+M. de Morville semblait deviner les pensées qui m'agitaient: gaies, si
+j'étais gaie; tristes, si j'étais triste; sombres et désolées, si
+j'étais sombre et désolée; ses lettres semblaient l'écho de mes
+impressions les plus fugitives.
+
+--Comment les devinait-il?
+
+--En m'observant... il lisait sur mon visage la disposition de mon
+esprit..
+
+--Il vous aimait bien...--dit Iris d'une voix profondément altérée.
+
+--Tu le vois.... Comme moi, M. de Morville regrettait un amour passé...
+et, chose étrange, fatale!... nos regrets communs ont servi pour ainsi
+dire de lien entre cet amour passé et notre amour nouveau.
+
+--Vous pouvez aimer.... Le prince vous a rendu votre liberté....
+
+--Je le sais... je le sais... mais souvent aussi il est revenu sur ces
+dures paroles.... Que de fois il a passé de la cruauté la plus froide...
+la plus dédaigneuse, la plus écrasante, à des paroles de tendresse
+adorable.... Mais qu'importe maintenant... ses cruautés et ses
+tendresses me trouvent insensible... mon amour me donne le courage de
+les braver... mon amour!... et pourtant ma conscience me reproche
+d'oublier Raphaël!!! Depuis que j'ai revu M. de Brévannes, il me semble
+qu'en redoublant de haine contre ce... meurtrier... je cherche à expier
+mon inconstance; il me semble enfin que si j'obtenais une vengeance
+éclatante de cet homme, mon nouvel amour me serait pardonné... Et
+encore... malheur à moi!... ce nouvel amour a-t-il besoin d'être
+pardonné?... une barrière insurmontable me sépare à jamais de M. de
+Morville....
+
+--Une barrière insurmontable?--dit Iris.
+
+--Oui... je ne sais quelle fatalité me poursuit... mon âme commençait à
+renaître; l'avenir le plus doux, le plus enchanteur s'ouvrait à moi; je
+me croyais sûre de l'amour de M. de Morville.... J'étais parvenue à me
+lier avec madame de Lormoy, une de ses parentes; il avait demandé à
+m'être présenté... lorsque tout à coup il paraît me vouer l'aversion la
+plus profonde, il évite de me rencontrer avec une persistance si
+blessante, que je me suis décidée à cette démarche d'aujourd'hui.
+
+--Et le motif de sa haine, marraine?
+
+--Oh! ce n'est pas de la haine... il m'aime, mon enfant; il m'aime aussi
+passionnément que je l'aime... quoique je lui aie caché ce sentiment.
+Mais, je te le répète... un obstacle insurmontable... nous sépare à
+jamais.... Te dire ce que j'ai souffert à cette révélation, la force
+qu'il m'a fallu pour me contraindre... ce serait impossible.... Eh bien!
+pourtant j'aurais accepté cette position presque avec bonheur, sans cet
+infernal Brévannes.
+
+--Comment cela?
+
+--Consacrée tout entière à cet amour triste et pur, je n'aurais jamais
+revu M. de Morville; mais au moins j'aurais su qu'il m'aimait... autant
+que je l'aimais.... L'humanité est si fantasque, que les raisons qui
+s'opposaient à ce que cet amour fût heureux, en auraient peut-être
+assuré la durée; mais si M. de Brévannes parle... malheur... malheur à
+moi!... Le mépris succède à l'adoration dans le coeur de M. de
+Morville.. Cet homme si franc, si loyal, n'aura pas assez de dédain pour
+m'accabler.... Méprisée par lui... ah! je sais ce que j'ai souffert...
+lorsque je l'ai cru possesseur de ce fatal secret.... Et songer que
+Brévannes peut me porter ce coup affreux en répandant de nouveau la
+calomnie infâme qui a causé la mort de Raphaël; oh! c'est à en devenir
+folle!...
+
+--De tout cela, marraine, il résulte deux choses.... Il faut connaître
+le mystère qui force Morville à vous fuir... il faut réduire Charles de
+Brévannes au silence....
+
+--Oui, il le faudrait; mais comment faire? hélas!... oh! je suis bien
+malheureuse!...
+
+--Iris n'est rien pour vous?--dit la jeune fille avec une farouche
+amertume.
+
+La princesse en fut frappée et lui répondit avec bonté:
+
+--Si, mon enfant; je puis tout te dire, à toi... cela me soulage....
+
+A ce moment un bruit grave, sonore, puissant, plein de suave harmonie,
+mais affaibli par la distance, arriva aux oreilles des deux femmes.
+
+C'était le son d'un orgue dont on touchait avec un rare talent et une
+expression mélancolique. A ce son la princesse tressaillit et s'écria:
+
+--Oh! c'est lui... il veille encore... tiens, maintenant ma tête est si
+faible, que le bruit de cet orgue me semble effrayant, surnaturel... ce
+ne sont plus les sons de cet instrument que j'entends, mais les voix
+mystérieuses d'un monde invisible, répondant au prince qui les
+interroge.... Oh! grâce!... grâce!... cela m'épouvante!...
+
+Par un hasard singulier, et comme si le voeu de la princesse eût été
+entendu, le chant de l'orgue expira lentement dans le silence de la
+nuit, en s'exhalant comme une plainte....
+
+--Cet entretien m'a abattue, je frissonne,--dit Paula.
+
+--Il faut vous coucher, marraine.
+
+Après avoir présidé au coucher de madame de Hansfeld avec la plus
+grande sollicitude, et baisé respectueusement sa main, Iris ferma la
+porte de la chambre de sa marraine, plaça en travers un divan qui,
+découvert, formait un lit, et, après avoir verrouillé l'entrée de
+l'escalier secret, s'endormit profondément.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+LE PRINCE DE HANSFELD.
+
+
+Une pièce immense, occupant une aile de l'hôtel Lambert, formait à elle
+seule l'appartement d'Arnold de Glustein, prince de Hansfeld, personnage
+mystérieux dont l'existence prêtait à de si étranges commentaires.
+
+L'aspect de cette galerie suffisait de reste pour justifier tant
+d'accusations d'originalité. Nous y conduirons le lecteur, un peu après
+le moment où les sons de l'orgue avaient cessé, au grand plaisir de la
+princesse... c'est-à-dire alors que la pâle clarté d'un jour d'hiver
+commençait à dissiper la brume du matin....
+
+Qu'on se figure une salle longue de cent pieds environ, un plafond rayé
+de solives saillantes, autrefois peintes et dorées, ainsi que les
+caissons qui les séparaient. Par un caprice du prince, toutes les
+fenêtres avaient été bouchées, sauf une haute, longue et étroite ogive,
+garnie de vitraux de couleurs, et placée à l'extrémité de la galerie. Le
+jour, pénétrant par cette étroite ouverture, produisait un effet
+bizarre, car il luttait contre la clarté des six bougies d'un petit
+lustre de cuivre rouge gothique, suspendu à l'une des poutrelles du
+plafond par un cordon de soie, très près du vitrail.
+
+Grâce à ce mode d'éclairage, dont le foyer, factice ou naturel, se
+concentrait en cet endroit, qu'il fît nuit ou qu'il fît jour, la
+lumière, d'abord rassemblée dans la partie avoisinante de la croisée,
+s'amoindrissait de telle sorte, que le premier tiers de la galerie se
+trouvait dans un clair-obscur assez lumineux, mais que le reste de cette
+salle immense se perdait dans l'ombre.
+
+Rien de plus étrange que la décroissance successive de cette lumière
+qui, d'autant plus vive qu'elle était d'abord filtrée par une haute
+fenêtre, s'éteignait insensiblement dans de profondes ténèbres. La
+coloration des divers objets qu'elle frappait, participant aussi de cet
+affaiblissement gradué, semblait prendre des formes étranges.
+
+Ainsi, vers l'extrémité de la galerie où venait mourir la lumière, ces
+dernières lueurs s'accrochant aux reliefs de quelques armures d'acier
+damasquinées, de rares étincelles de lumière scintillaient ça et là dans
+l'obscurité.
+
+Presque à côté de l'unique petite porte qui communiquait à cette
+galerie, dans un coin sombre, on distinguait une forme blanchâtre.
+C'était un squelette bizarrement accoutré: sur son crâne il portait une
+mitre épiscopale, il s'appuyait d'une main sur un glaive du plus beau
+temps de la renaissance; de l'autre main il tenait un luth d'ivoire à
+sept cordes, dont la base reposait sur la rotule; par un caprice
+bizarre, une couronne de roses (rareté pour la saison) d'une fraîcheur
+et d'un parfum adorables surmontait ce luth; un manteau de drap blanc,
+constellé d'X et d'M entrelacés, brodés en rouge, se drapait en plis
+majestueux sur la cage obscure de la poitrine du squelette, et ne
+laissait voir que l'extrémité du tibia et du pied droit. Ce pied, d'une
+petitesse remarquable, était (amère dérision!) chaussé d'un soulier de
+satin blanc, dont les cothurnes de soie flottaient en longue rosette sur
+l'os de la jambe, poli comme l'ivoire.
+
+Si l'oeil, s'habituant aux ténèbres, pouvait percevoir certains détails,
+on remarquait sur ces cothurnes de soie et sur ce soulier de satin
+quelques taches d'un brun rougeâtre... que l'on reconnaissait facilement
+pour des traces de sang.
+
+Ce singulier _objet de curiosité_ était posé sur un socle d'ébène
+merveilleusement rehaussé de bas-reliefs et d'incrustations d'argent et
+d'ivoire.
+
+Par un étrange contraste, car là tout était contraste, les ornements de
+ce piédestal ne participaient en rien de la tristesse de l'_ossuaire_
+qu'il supportait; tout ce que l'art florentin du XVe siècle
+a de plus gracieux, de plus pur et de plus charmant, semblait revivre
+dans ce délicieux ouvrage, véritable chef-d'oeuvre de ciselure et de
+sculpture. Néanmoins ces ornements enchanteurs n'étaient pas absolument
+étrangers au lugubre objet dont ils décoraient la base; la figure du
+squelette, s'appuyant d'une main sur une épée nue, de l'autre sur une
+lyre, et portant une mitre épiscopale en tête, et un soulier de femme au
+pied; cette figure, disons-nous, se retrouvait partout au milieu des
+plus charmantes combinaisons artistiques.
+
+Ainsi, des amours supportés par ces fabuleux oiseaux de la renaissance,
+qui tenaient de l'aigle par la tête, par les ailes, et de la syrène par
+les capricieux enroulements de leur queue, semblaient enlever dans leurs
+petits bras cette lugubre image.
+
+Ailleurs, des nymphes, dont les poses remplies d'une élégance à la fois
+chaste et voluptueuse eussent été avouées par les Grecs, se jouaient
+sous l'attique d'une salle du plus beau style, en s'occupant des apprêts
+de la toilette du fantôme; l'une portait le glaive, l'autre la lyre,
+celle-ci la mitre.
+
+Dans un coin de cet admirable bas-relief, deux ravissantes nymphes,
+tenant chacune un des cothurnes du soulier, le balançaient entre elles,
+tandis qu'un petit amour, niché dans l'intérieur de cette chaussure de
+Cendrillon, s'en servait comme d'une escarpolette....
+
+Pendant ces apprêts, la sinistre figure à demi-couchée sur un lit grec à
+draperies traînantes, accoudée sur son bras gauche, regardait en
+souriant (comme une tête de mort peut sourire) les folâtres jeux des
+nymphes, tandis que de ses phalanges osseuses elle effeuillait un
+bouquet de roses que lui présentait un groupe d'adorables enfants.
+
+Un petit trépied de vermeil d'un travail exquis, placé auprès de ce
+socle, pouvait à la fois servir de lampe et de cassolette à parfums.
+
+Si les autres objets qui meublaient la galerie n'offraient pas cette
+bizarre alliance des sujets les plus funèbres et des idées les plus
+riantes, ils n'en étaient pas moins singuliers et remarquables, les uns
+par leur rareté, les autres par les incroyables mutilations qu'ils
+avaient subies.
+
+Un tableau, placé dans une des zones de la galerie où n'arrivait qu'un
+demi-jour, représentait une femme d'une beauté rare; à la fraîcheur du
+coloris, à la transparence voilée du clair-obscur, à la grâce divine du
+dessin, à la suavité de la touche, on reconnaissait la main inimitable
+de Léonard de Vinci.... Mais, hélas! au lieu de ce regard fluide,
+transparent, auquel le peintre avait sans doute donné la vie, les yeux,
+barbarement, outrageusement crevés, dardaient deux lames de stylets,
+fines, aiguës, étincelantes.
+
+Était-ce une triste et sauvage raillerie de ce vieux dicton
+mythologique: _Les yeux de la beauté lancent des traits mortels_.
+
+On ne pouvait voir sans indignation cet outrage à l'un des
+chefs-d'oeuvre de l'art, et pourtant, un peu plus loin, on admirait une
+sorte de petit monument de marbre blanc aux ornements empruntés aux
+mythologies païenne et chrétienne.
+
+Dans un cartouche supporté par des amours et par des anges, on lisait en
+lettres d'or: _Phidias_, _Raphaël_; puis au bas une sorte de prie-Dieu
+(qu'on pardonne cette profanation de l'adoration due au seul Créateur en
+faveur de la créature) dont le coussin de velours usé prouvait un
+fréquent usage, comme si quelque fervent et religieux admirateur de ces
+deux génies immortels venait souvent leur demander à genoux de hautes
+inspirations, ou les remercier des ineffables jouissances que la science
+du beau donne à l'homme.
+
+En effet, des gravures ou des copies des plus beaux cartons de Raphaël,
+placées tout auprès de quelques fragments des bas-reliefs du Parthénon,
+choisis avec un goût excellent, annonçaient un amour et un sentiment de
+l'art qui semblaient incompatibles avec la barbarie des mutilations dont
+nous avons parlé.
+
+A mesure que l'on se rapprochait de la zone la plus lumineuse de cette
+galerie, étrange retraite du prince de Hansfeld, les objets changeaient
+aussi de caractère.... Plus ils devaient être éclairés, plus ils
+augmentaient de splendeur.
+
+Ainsi, près de la fenêtre, on voyait une rare collection d'armes
+indiennes et orientales, des sabres d'argent incrustés de corail, des
+poignards au fourreau de velours rouge brodé d'or, à la poignée enrichie
+de pierres précieuses; le bleuâtre acier de Damas se recourbait sous sa
+garde d'or étincelante de rubis et d'émeraudes; des boucliers indiens
+aux reliefs de vermeil étaient constellés de pierreries.
+
+Près de la fenêtre, c'était un fourmillement lumineux, coloré,
+scintillant, éblouissant, auquel la lumière prismatique des vitraux
+donnait encore des tons plus chauds et plus riches; il est impossible de
+nombrer les curieux objets d'orfèvrerie émaillés, ciselés, entassés sur
+des étagères de nacre qui avoisinaient la fenêtre.
+
+A voir tomber de la haute fenêtre cette éblouissante cascade de lumière
+irisée par les lueurs chatoyantes des objets qui la reflétaient, on eût
+dit une de ces nappes d'eau que le soleil colore de toutes les nuances
+du prisme.
+
+Cette comparaison semblait d'autant plus vraie que, immédiatement
+au-dessous de la croisée, et occupant toute la largeur de sa baie, on
+voyait un grand buffet d'orgue: deux figures d'anges de trois pieds de
+haut, sculptées en ivoire, supportaient le clavier de l'instrument, de
+même matière; le reste du buffet, dont le sommet atteignait l'appui de
+la fenêtre, se composait de panneaux gothiques, aussi d'ivoire;
+travaillés à jour comme une dentelle, ils n'altéraient en rien la
+sonorité de l'instrument; quatre sveltes cariatides d'argent, émaillées
+de couronnes d'or, ornées de pierreries, comme des ostensoirs,
+séparaient ces légers panneaux, et supportaient une frise en pierres
+dures, représentant une guirlande de feuilles, de fleurs et de fruits...
+cerises de cornaline, prunes d'améthyste, abricots de topaze, bluets de
+lapis, feuilles de malachite, jacinthes d'aigues marines, luttaient
+d'éclat et de vérité relative.
+
+Cet orgue, de dix pieds de haut et de cinq pieds de large, remplissait
+le soubassement de la longue fenêtre à vitraux coloriés, percée à l'une
+des extrémités de la galerie.
+
+L'espace qui restait de chaque côté de cette fenêtre pour atteindre les
+parois latérales de la galerie, était rempli, encombré des innombrables
+richesses dont nous avons parlé.
+
+Le prince de Hansfeld était assis devant cet orgue d'ivoire; il portait
+une longue tunique de laine noire serrée autour de sa taille; une sorte
+de berret de velours de même couleur laissait échapper de longues mèches
+de cheveux blonds qui tombaient en profusion sur ses épaules un peu
+courbées.
+
+Ses larges manches étaient presque relevées jusqu'au coude par la
+position que prenaient ses mains en parcourant le clavier. Ses bras
+amaigris, ses mains fluettes, effilées, étaient d'une blancheur de
+marbre; mais les ongles longs, durs, polis comme des agates, n'avaient
+pas cette nuance rose, signe certain de la santé; ils étaient cerclés
+d'un pâle azur; la position de la tête un peu repliée en arrière
+annonçait que le prince de Hansfeld avait les yeux levés au plafond.
+
+Après s'être interrompu un moment, il recommença à jouer de l'orgue,
+mais _pianissimo_.
+
+Était-ce la qualité supérieure de cet admirable instrument, était-ce la
+puissance du talent de l'exécutant? jamais orgue n'exhala des sons à la
+fois plus suaves, plus sonores, plus mélancoliques, d'une tristesse, si
+cela peut se dire, plus passionnée!
+
+Il serait impossible de deviner quel était le motif de ces chants d'une
+expression à la fois plaintive comme un soupir... ineffable comme le
+sourire d'une mère à son enfant... harmonie vague, indécise, capricieuse
+comme la pensée qui, flottant au milieu des nuages d'une imagination
+attristée, aperçoit quelquefois l'azur d'un ciel pur, éclairci,
+serein....
+
+Le coeur le plus bronzé se fût amolli, détendu à ces mélodies
+pénétrantes, douces comme une rosée de larmes.
+
+Au milieu, du silence de la nuit, les sons déjà si graves de l'orgue
+augmentaient encore de solennité; ils montaient au ciel... comme
+l'encens....
+
+Il y avait surtout une phrase d'une pureté charmante qui revenait
+souvent et comme par intermittence dans le chant de l'orgue.
+
+Pour rendre les idées qu'éveillait cette phrase enchanteresse, jouée sur
+les notes les plus élevées, les plus _cristallines_ de l'instrument, il
+faudrait évoquer les idéalités les plus riantes, les plus jeunes, les
+plus fraîches;
+
+Tout ce qu'il y a de perles humides sur la mousse et de lueurs roses
+dans l'aube d'un beau jour de printemps;
+
+Tout ce qu'il y a de mystère, de rêverie dans les clartés argentines de
+la lune, lorsqu'au milieu d'une tiède nuit d'été elles se jouent dans la
+pénombre des grands bois qui semblent frissonner amoureusement aux
+solitaires accents du rossignol;
+
+Tout ce qu'il y a de bonheur, de joie candide, d'espérance ingénue dans
+le doux refrain d'une jeune fille de seize ans qui chante, parce qu'elle
+se sent heureuse en regardant sa mère et en voyant le soleil dorer la
+cime des arbres au moment où les fleurs redressent leur calice embaumé;
+
+Tout ce qu'il y a enfin de doux, de grave, d'élevé dans la contemplation
+où nous plonge souvent l'incommensurable scintillation des astres qui
+décrivent leurs cours dans l'immensité;
+
+Oui, à peine cette évocation de riantes poésies donnerait-elle une idée
+de la mélodie pleine de grâce et de sérénité qui, à d'assez longs
+intervalles, revenait se dessiner, pour ainsi dire, rose, lumineuse et
+sereine, sur la couleur sombre du morceau que jouait le prince....
+
+Quant à ce morceau que l'on pourrait considérer comme l'expression
+constante du caractère d'Arnold de Hansfeld, c'était l'idéalisation de
+la rêverie allemande, ou la douce fantaisie de Mignon, non celle qui
+fait éclore de gracieux mirages, mais celle qui, dans sa noire
+tristesse, évoque le pâle fantôme de Lénore.
+
+La tristesse d'Arnold était caractéristique en cela qu'elle était
+résignée, mais non pas amère et irritée.
+
+Il semblait se complaire à moduler avec amour la phrase musicale dont
+nous avons parlé, comme on s'abandonne à un souvenir chéri de sa
+jeunesse.
+
+Le tintement aigu, strident et prolongé d'un timbre le fit tressaillir
+douloureusement.
+
+A ce bruit aigre, il interrompit de nouveau son chant.... Les dernières
+vibrations de l'orgue s'exhalèrent dans la vaste galerie comme un long
+soupir.
+
+Arnold inclina avec accablement sa tête sur sa poitrine; ses mains
+blanches et effilées, se détachant du clavier, retombèrent inertes sur
+ses genoux. Sa taille mince et frêle se courba, la force factice,
+fiévreuse, qui l'avait jusqu'alors soutenu, l'abandonna; il s'affaissa
+sur lui-même....
+
+Les premières lueurs d'une matinée d'hiver, se joignant à la clarté des
+bougies du lustre gothique, formaient une lumière fausse, lugubre comme
+celle des cierges qui brûlent pendant le jour autour d'un lit mortuaire;
+cette lumière tombait d'aplomb sur le front et sur la saillie des joues
+d'Arnold, car il avait la tête inclinée sur sa poitrine.
+
+A travers ses longs cils baissés, on aurait pu voir la prunelle immobile
+perdre l'humide éclat de son bleu limpide, et devenir fixe, presque
+terne.
+
+Ses doigts se roidirent par l'intensité du froid; car depuis longtemps
+le feu était éteint dans la vaste cheminée....
+
+A ce moment, le tintement du timbre retentit de nouveau... et par deux
+fois.
+
+Le prince sembla sortir d'un sommeil léthargique, se leva péniblement
+et alla au fond de la galerie, dans laquelle on ne pouvait entrer que
+par une petite porte épaisse et bardée de fer.
+
+Arnold ouvrit à moitié et d'un air soupçonneux un guichet pratiqué dans
+cette porte, et dit d'une voix faible:
+
+--C'est vous, Frank?
+
+--Oui, Arnold... voici le jour.... Tiens... prends la cassette, mon cher
+enfant--répondit une autre voix un peu cassée.
+
+--C'est bien vous.... Frank?--répéta le prince.
+
+--Par tous les saints, qui veux-tu que ce soit, sinon le vieux Frank?...
+ouvre la porte... tu me verras en pied....
+
+--Oh! non, non, pas aujourd'hui....
+
+--Calme-toi... mon cher enfant... tu as tes vapeurs... je le sais...
+mais prends donc la cassette... j'ai acheté le pain d'un côté... les
+fruits de l'autre....
+
+Le prince allongea la main, et prit avidement une petite caisse de bois
+d'acajou cerclée d'acier qu'on lui passa par le guichet....
+
+--Bonne nuit... ou plutôt bonjour, Arnold.
+
+--Adieu, Frank....
+
+Et le guichet se referma.
+
+Non loin de la porte était un lit composé de deux épaisses et soyeuses
+peaux d'ours étendues sur un vaste divan. Arnold s'assit sur ce lit et
+mit la cassette sur une petite table d'ébène d'un curieux travail où
+était déposée une paire de pistolets chargés.
+
+--Il prit une clef sur cette table et ouvrit la cassette; elle
+contenait un petit pain sortant du four et quelques fruits d'hiver.
+
+Le prince regarda ces comestibles dignes d'un anachorète avec une sorte
+de défiance, ses soupçons luttaient contre son appétit; pourtant il
+cassa le pain en deux morceaux, et après avoir longtemps examiné,
+flairé, il le porta enfin à ses lèvres....
+
+Mais tout à coup il le jeta loin de lui avec épouvante....
+
+Alors, cachant sa figure dans ses mains, Arnold de Hansfeld se renversa
+sur son lit en pleurant avec amertume.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LE PÈRE ET LA FILLE.
+
+
+Berthe de Brévannes allait ordinairement passer chez Pierre Raimond, son
+père, les matinées du dimanche et du jeudi. Il demeurait toujours île
+_Saint-Louis_, rue _Poultier_, près de l'hôtel Lambert, habité par le
+prince de Hansfeld.
+
+Depuis le retour de sa fille à Paris, le vieux graveur ne l'avait pas
+revue; mais, prévenu de son arrivée, il l'attendait le dimanche matin,
+car les différentes scènes que nous venons de raconter s'étaient passées
+dans la nuit du samedi.
+
+Pierre Raimond, tout heureux de cette visite, tâchait, selon sa coutume,
+de donner un air de fête à son pauvre logis, composé d'une petite
+cuisine et de deux chambres situées au quatrième étage.
+
+Des fenêtres on dominait le quai, la Seine; à l'horizon s'élevaient les
+massifs d'arbres du Jardin-des-Plantes, et plus loin encore le dôme du
+Panthéon.
+
+La chambre autrefois occupée par Berthe était pour le graveur l'objet
+d'une sorte de culte. Rien n'y avait été changé; on y voyait encore le
+petit lit de bois peint en gris, les rideaux de coton blancs, l'antique
+commode de noyer qui avait appartenu à madame Raimond, un vieux et
+mauvais piano en merisier où Berthe avait étudié et appris son art;
+enfin, sous verre et renfermées dans un cadre, les couronnes que la
+jeune fille avait remportées au Conservatoire.
+
+Pierre Raimond avait soixante-dix ans; sa grande taille était courbée
+par l'âge; son crâne chauve, sa barbe blanche, qu'il ne rasait plus
+depuis plusieurs années, ajoutaient encore à l'austérité de ses traits;
+ses paupières toujours à demi baissées témoignaient du mauvais état de
+sa vue affaiblie par l'excès du travail; cette infirmité, jointe à un
+léger tremblement nerveux, suite d'une longue maladie, l'avait obligé de
+renoncer à la gravure de la musique, et à accepter, malgré sa
+répugnance, une pension de douze cents francs de M. de Brévannes.
+
+La chambre de Pierre Raimond, qui lui servait autrefois d'atelier, était
+d'une scrupuleuse propreté. Au-dessus de la fenêtre on voyait son établi
+de graveur, ses burins depuis longtemps abandonnés, et quelques planches
+préparées pour la gravure de la musique; une couchette de fer, une
+table, quatre chaises de noyer, composaient cet ameublement d'une
+simplicité stoïque.
+
+Un vieux sabre d'honneur, gagné par Pierre Raimond, ancien volontaire
+des armées de la république, ornait son alcôve. Au-dessous de ce sabre
+était encadré un exemplaire de ce fameux appel fait par la Convention au
+peuple lors de l'assassinat des envoyés français:
+
+ _Le neuf floréal de l'an sept_,
+ _A neuf heures du soir_,
+_Le gouvernement autrichien a fait assassiner les ministres_
+ _la république française:_ _Bonnier_, _Roberjot et Jean_
+ _Debry_, _chargés par le Directoire exécutif_
+ _de négocier la paix de Rastadt_.
+
+LEUR SANG FUME... IL DEMANDE... IL OBTIENDRA VENGEANCE!
+
+Pierre Raimond conservait religieusement ce curieux spécimen de la
+farouche éloquence de cette époque sanglante, terrible, mais non pas
+sans gloire. Il est inutile de dire que le graveur était resté fidèle à
+l'utopie républicaine, dans ce qu'elle avait de généreux, de
+patriotique.
+
+Probe et rude, juste et loyal, on ne pouvait reprocher à Pierre Raimond
+que des idées trop absolues sur les différences morales qui existaient,
+selon lui, entre les riches et les pauvres. S'il poussait jusqu'à
+l'exagération l'orgueil de la pauvreté, il faisait excuser ce travers
+par le plus noble désintéressement.
+
+Ainsi, pouvant épouser la fille d'un riche éditeur de gravures, il avait
+refusé, parce qu'il aimait la mère de Berthe, aussi pauvre que lui.
+
+Après trente ans de travail et d'économie, il était parvenu à amasser
+vingt-cinq mille francs qu'il destinait à sa fille. Un notaire
+banqueroutier lui vola cette somme; il redoubla de labeur afin de donner
+au moins à sa fille, très jeune encore, une profession qui la mît à
+l'abri du besoin.
+
+On pense avec quelle inquiétude Pierre Raimond attendait Berthe.
+
+Enfin une voiture s'arrêta sur le quai; il entendit dans l'escalier un
+pas léger, rapide et bien connu.
+
+Quelques secondes après, Berthe embrassait son père.
+
+--Enfin... te voilà, te voilà--répétait le vieillard d'une voix émue, en
+serrant sa fille dans ses bras.
+
+--Mon bon père!... disait Berthe en pleurant.
+
+Pierre Raimond débarrassa lui-même la jeune femme de son chapeau, de
+son manteau, qu'il porta sur son lit; puis, la faisant asseoir dans son
+fauteuil, au coin du feu, il prit ses mains qui étaient froides.
+
+--Pauvre petite... tu es glacée, réchauffe-toi....
+
+--Père.. tu gâtes toujours ton enfant....
+
+Sans lui répondre, le vieillard la regardait avec bonheur.
+
+--Te voilà donc.. Depuis six mois... six mois!...
+
+--Pauvre père... le temps t'a bien duré....
+
+--Mais tu étais heureuse?...
+
+--Oui, oh! oui....
+
+--Bien heureuse?...
+
+--Comme toujours....
+
+--Jusqu'à présent ton bonheur a fait mon courage.... Ainsi ton mari...
+est pour toi toujours bon, prévenant, dévoué?...
+
+--Sans doute....
+
+--Et pendant ton séjour en Lorraine?... Ces six grands mois passés dans
+le tête-à-tête ont été plus doux encore pour toi, s'il est possible, que
+le temps de ton séjour à Paris?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Tu es toujours fière d'être sa femme?
+
+--Toujours.... Mais pourquoi ces questions?
+
+--Brévannes est enfin tel que tu l'avais jugé lorsque tu m'as déclaré
+que tu n'épouserais que lui?
+
+--Oui, certainement--répondit Berthe de plus en plus étonnée des paroles
+de son père, paroles qui prouvent du moins qu'elle lui avait
+soigneusement caché ses chagrins.
+
+--C'est toujours enfin l'homme digne d'inspirer la passion dont tu
+serais morte, malheureuse enfant, si j'avais persisté dans mes refus?...
+
+--Oui, mon père.... Charles n'a pas changé.
+
+--Dieu soit loué! Eh bien! je l'avoue... je me suis trompé....
+
+--Trompé?... Et sur qui, bon père?
+
+--Tu ne sais pas pourquoi, cette année, j'attendais ton retour avec plus
+d'impatience encore que les autres années?
+
+--Mon Dieu, non.
+
+--Tu ne sais pas pourquoi je suis doublement ravi de te voir
+aujourd'hui?
+
+--Explique-toi donc.... Mais, mon Dieu!... tu pleures... tu pleures!
+
+--Et tu ne sais pas pourquoi je pleure... mais c'est de joie, vois-tu...
+oh! bien de joie.
+
+--Oh! tant mieux!
+
+--Mon enfant... l'épreuve a assez duré.
+
+--Quelle épreuve?
+
+--Je souffrais tant! vieux, infirme, réduit à passer mes jours seul...
+moi, qui depuis ta naissance n'avais pas manqué de t'embrasser le matin
+et le soir... j'avais reporté sur toi la tendresse que j'avais pour ta
+mère.... Quelle amertume d'être condamné à ne te voir que quelques
+heures par semaine et à ne pas te voir pendant des mois entiers.
+
+--Bon père... je souffrais bien aussi....
+
+--Ce n'est pas tout encore: le temps que tu as passé ici pendant que ton
+mari était en Italie m'avait rendu notre nouvelle séparation plus
+pénible encore; c'était te perdre une seconde fois.
+
+--Mais, mon père....
+
+--Je sais ce que tu vas me dire... aux premiers jours de ton mariage,
+Brévannes m'avait offert un petit appartement dans sa maison.... Bien
+souvent depuis tu étais revenue sur cette proposition... je t'avais
+constamment refusée....
+
+--Hélas! oui.
+
+--C'est que, vois-tu, je doutais de Brévannes; je doutais de la durée de
+cet amour, d'abord si violent.... Je n'aurais pu être tranquille
+spectateur de tes chagrins; ma défiance même aurait troublé ton ménage.
+Je me suis donc imposé un rigoureux devoir... je me suis dit:
+J'attendrai.... Berthe ne m'a jamais menti.... Si, après quatre années
+de mariage, elle est aussi heureuse qu'elle le dit, je verrai là une
+garantie certaine pour l'avenir et une preuve de la bonté du coeur de
+Brévannes. Ce moment est arrivé. Ton mari est digne de toi; aujourd'hui
+je lui dirai: J'ai douté de vous, j'ai eu tort... je vous en demande
+pardon.... Maintenant j'ai foi et confiance en vous... j'accepte l'offre
+que vous m'avez faite... je ne vous quitterai plus, ni vous ni Berthe.
+
+--Tu dis, père?--s'écria Berthe.
+
+--Je dis, mon enfant chérie, que je n'ai plus assez d'années à vivre
+pour les passer loin de toi.... Ma foi, je me laisse être heureux tout à
+mon aise; ton mari, toi et moi, nous ne nous quitterons plus...
+désormais.
+
+Berthe se jeta en pleurant au cou du vieillard.
+
+Il se méprit sur ce mouvement, sur ces larmes, et pressa tendrement la
+jeune femme dans ses bras.
+
+--Allons, allons, folle... qu'adviendra-t-il donc des chagrins si la
+joie t'agite et t'éplore à ce point....
+
+--Entre nous--ajouta Pierre Raimond en souriant--je fais le brave, le
+Brutus, et je suis aussi ému que toi... en pensant que je ne te
+quitterai plus.
+
+Il passa sa main tremblante sur ses yeux humides.
+
+La position de Berthe était cruelle.
+
+M. de Brévannes, non content d'avoir comblé la mesure de ses torts
+envers elle, venait encore de lui reprocher durement la modique pension
+qu'il faisait à son père. A ce moment même Pierre Raimond, abusé par les
+généreux mensonges de sa fille, s'apprêtait à aller vivre chez M. de
+Brévannes dans la plus complète intimité.
+
+Berthe avait pu jusqu'alors dissimuler à son père ses chagrins
+croissants, attribuer sa tristesse à ses regrets de vivre éloignée de
+lui; mais les espérances de Pierre Raimond contrastaient tellement avec
+la scène cruelle qui s'était passée la veille entre Berthe et M. de
+Brévannes, que la jeune femme resta frappée de stupeur, presque de
+crainte.
+
+Au lieu d'accueillir la résolution de son père avec la joie la plus
+vive, par un mouvement involontaire elle se jeta en pleurant dans ses
+bras.
+
+Pierre Raimond connaissait le coeur de sa fille; il attribua d'abord ses
+pleurs à la joie, à une surprise inespérée; mais ces larmes se
+changèrent en sanglots. Berthe reposa sa tête sur l'épaule du vieillard,
+et de temps en temps elle serra ses mains dans les siennes par un
+mouvement convulsif.
+
+Pierre Raimond comprit une partie de la vérité; ses anciens soupçons
+revinrent, il repoussa presque brusquement sa fille, et s'écria d'une
+voix sévère:
+
+--Berthe... vous me trompiez.... Vous n'êtes pas heureuse!...
+
+Berthe, rappelée à elle-même par ces paroles, frémit de son imprudence,
+et regretta malheureusement trop tard l'émotion qu'elle n'avait pu
+cacher.
+
+Elle allait rassurer son père, lorsque la porte s'ouvrit:
+
+--Mon mari!...--s'écria Berthe avec crainte. M. de Brévannes entrait
+chez le graveur.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+LE BEAU-PÈRE ET LE GENDRE.
+
+
+L'apparition de M. de Brévannes fit régner un silence de quelques
+instants entre les trois acteurs de cette scène.
+
+Berthe frémit en lisant sur les traits de son mari l'ironie et la
+dureté.
+
+L'austère figure de Pierre Raimond, jusqu'alors douce et bonne, prit
+tout à coup un caractère d'énergie hautaine. Redressant sa grande
+taille, et mettant sa fille derrière lui comme pour la protéger, il
+marcha deux pas à la rencontre de M. de Brévannes:
+
+--Que voulez-vous, monsieur?
+
+--Je voulais savoir, monsieur, si madame ne m'en imposait pas, si elle
+venait passer la matinée chez vous, ainsi qu'elle me l'a dit; j'ai mes
+raisons pour en douter.
+
+--Ah! Charles!--dit tristement madame de Brévannes.
+
+--Je vous défends de soupçonner ma fille de mensonge, monsieur.
+
+--Mon père...--s'écria Berthe.
+
+--Je n'ai, monsieur Raimond, de compte à rendre à personne.... Si je
+soupçonne ma femme de mensonge, c'est que....
+
+--Si elle a menti... ce n'est pas à vous, c'est à moi--s'écria Pierre
+Raimond en interrompant son gendre.
+
+--Comment cela, monsieur?--dit celui-ci en regardant Berthe avec
+étonnement.
+
+--Charles, je vous en conjure.... Et vous, mon père....
+
+--Elle m'a menti--reprit le vieillard d'une voix forte;--tout à l'heure
+encore, elle se disait heureuse....
+
+--Ah! j'y suis--reprit froidement M. de Brévannes--madame est venue
+parler ici de son bonheur avec des gémissements hypocrites.... C'est
+fort adroit....
+
+--Monsieur de Brévannes--s'écria Pierre Raimond--il y a quatre ans, ma
+fille se mourait dans cette chambre.... Je vous disais: J'aime mieux
+perdre maintenant cette enfant... que la perdre un jour par suite des
+tortures que vous lui causerez.... J'avais raison, vous la tuerez!
+
+--Mon père--dit Berthe--je ne dois pas vous laisser dans une fâcheuse
+erreur.... Il m'en coûte, mais je dirai la vérité; je ne justifierai pas
+par mon silence les reproches peu mérités, je vous l'assure, que vous
+adressez à mon mari.... J'ai pu vous cacher quelques contrariétés
+domestiques auxquelles les meilleurs ménages n'échappent pas. Vous
+étiez si content de me savoir complètement, absolument heureuse, que je
+voulais vous laisser cette illusion; elle ne nuisait à personne, et
+j'espérais vous rapprocher de celui que vous jugez trop sévèrement.
+
+--Ma fille, je connais votre faiblesse; c'est à moi d'être sévère....
+
+--D'être sévère!--s'écria M. de Brévannes avec un éclat de rire
+sardonique...--d'être sévère.... Ah cà! est-ce que je suis ici à
+l'école, monsieur Raimond? A qui croyez-vous parler, s'il vous plaît?
+
+--Au bourreau de ma fille....
+
+--Ceci tombe dans l'exagération, monsieur Raimond... vos souvenirs
+révolutionnaires vous égarent....
+
+--Berthe... emmène cet homme...--dit froidement le graveur.
+
+--Charles, je vous en prie, venez... venez. Mon père, à jeudi...
+pardonnez-moi de vous quitter sitôt... peut-être reviendrai-je
+demain,--dit Berthe en voulant à tout prix rompre cette fâcheuse
+conversation.
+
+--Puisque vous êtes en train de donner des leçons, monsieur--dit M. de
+Brévannes--dites donc à votre fille qu'il est toujours maladroit de
+témoigner à son mari de méprisantes froideurs lorsqu'il aurait peut-être
+le droit d'être jaloux....
+
+--Berthe, que veut-il dire?
+
+--Ah! Charles... est-ce à vous de rappeler cette scène....
+
+--Je ne suis pas dupe, madame, de votre feinte délicatesse... de vos
+beaux scrupules.... Il y a là-dessous... quelque intrigue... je la
+pénétrerai....
+
+--De grâce, Charles, ne parlons pas de cela ici.... Adieu, mon père.
+
+Après un moment de silence, Pierre Raimond dit à sa fille:
+
+--Berthe... méritez-vous ce reproche?
+
+--Non, mon père...--répondit Berthe avec dignité.
+
+--Je vous crois, mon enfant.... Maintenant, monsieur, écoutez-moi.
+Pendant quatre ans j'ai été votre dupe, j'ai cru ma fille heureuse;
+aujourd'hui je sais la vérité... Berthe n'a pas au monde d'autre appui
+que moi... je suis infirme, pauvre, vieux... il n'importe, prenez
+garde....
+
+--Des menaces, monsieur....
+
+--Oui, notre position sera nette.... Dès aujourd'hui... je renonce aux
+secours que j'avais acceptés à la seule instance de ma fille....
+
+--Il vous est plus commode d'être ingrat....
+
+--Ingrat... parce que j'ai bien voulu ménager votre orgueil....
+
+--Mon père....
+
+--Ainsi, monsieur--dit Pierre Raimond--c'est de vous à moi, d'homme à
+homme, que vous me rendrez compte du bonheur de ma fille.... Je vous
+donne quinze jours pour abjurer vos torts....
+
+--Quinze jours? Pas davantage?...
+
+--Et si au bout de quinze jours vous n'êtes pas pour Berthe ce que vous
+devez être....
+
+--Eh bien! monsieur, que ferez-vous?
+
+--Vous le verrez.
+
+--Venez, madame--dit M. de Brévannes en prenant Berthe par le bras.
+
+--Mon père, adieu.... Je reviendrai; de grâce, calmez-vous.
+
+--Vous reviendrez si je vous le permets--dit M. de Brévannes avec
+ironie.
+
+--Sois tranquille, mon enfant, je veillerai sur toi--dit Pierre Raimond.
+
+Berthe suivit son mari en pleurant.
+
+Le vieillard resta seul.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION.
+
+
+On donnait ce soir-là à la Comédie-Française la première représentation
+du _Séducteur_, comédie en cinq actes et en vers.
+
+Cette oeuvre était le début littéraire de M. le vicomte de Gercourt.
+Très jeune encore et fort à la mode, d'une figure extrêmement agréable,
+il passait à bon droit dans le monde pour un homme d'esprit, gracieux,
+de manières charmantes, et du caractère le plus honorable.
+
+La première représentation de sa comédie avait nécessairement attiré la
+meilleure compagnie de Paris, à laquelle il appartenait.
+
+Grâce à son naturel aimable et bienveillant, et surtout à quelques
+revers de fortune qui avaient suffisamment contenté l'envie, pendant
+longtemps M. de Gercourt n'avait pas eu d'ennemis. Malheureusement son
+ambition littéraire (ambition louable, noble, grande, s'il en est pour
+un homme de cette sorte) lui créa d'innombrables et d'hostiles
+jalousies. Quelques rares amis lui restèrent fidèles, mais une chute
+humiliante et ridicule aurait seule pu lui rendre la bienveillance
+générale.
+
+La majorité des gens de lettres voyait avec jalousie les débuts de cet
+intrus, de ce profane.
+
+Nous n'avons jamais compris cette aigreur des gens du monde et des
+écrivains contre un homme dont le seul tort est de vouloir élever ses
+loisirs à la dignité des lettres.
+
+Nous conduirons le lecteur dans quelques loges différentes, où il
+rencontrera plusieurs personnages de cette histoire que la curiosité
+générale avait attirés à cette _solennité dramatique_.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+PREMIÈRES LOGES N° 7.
+
+
+Berthe de Brévannes occupait une des places de cette loge; son mari
+était derrière elle; les deux autres places étaient vacantes.
+
+Berthe, coiffée en cheveux, portait une robe de crêpe noir; sa belle
+chevelure blonde, son teint pur et transparent, son cou et ses épaules
+d'ivoire brillaient d'un doux éclat; ses traits étaient empreints de
+mélancolie, car, trois jours auparavant, son mari avait eu avec Pierre
+Raimond le pénible entretien que nous avons raconté; elle aurait désiré
+rester chez elle; mais, craignant d'irriter M. de Brévannes, elle avait
+consenti à l'accompagner.
+
+Ce dernier, par un de ces contrastes fort naturels à l'homme, était
+profondément blessé de la froideur de sa femme, et il s'obstinait à en
+triompher, moins par repentir du passé, que pour obéir à l'opiniâtreté
+naturelle de son caractère. Mais en vain il tâchait de lui faire oublier
+les torts dont il devait rougir; elle avait été trop cruellement
+ulcérée pour se guérir si vite.
+
+M. de Brévannes avait loué une loge pour cette curieuse représentation,
+dans le but d'être agréable à sa femme.
+
+La toile n'était pas encore levée, peu à peu la salle se garnissait.
+Berthe allait fort rarement dans le monde; malgré sa tristesse, elle
+regardait avec une curiosité d'enfant les personnes qui arrivaient dans
+les loges, puis retombait dans de pénibles préoccupations.
+
+M. de Brévannes, impatienté du silence de sa femme, lui dit en
+contraignant sa mauvaise humeur:
+
+--Berthe, qu'as-tu donc?
+
+--Je n'ai rien, Charles....
+
+--Vous n'avez rien, vous n'avez rien, et vous êtes triste à périr. En
+admettant que j'aie eu des torts... vous me les faites cruellement
+sentir....
+
+--Je voudrais pouvoir les oublier... peut-être un jour....
+
+--La perspective est agréable.
+
+--Ce n'est pas ma faute, mais ne parlons plus de cela. Vous savez que
+les motifs de tristesse ne me manquent pas.
+
+--Est-ce pour votre père que vous dites cela?... Avouez au moins qu'il a
+été bien violent envers moi....
+
+--Il m'aime tant... qu'il s'est encore exagéré vos torts.... Il n'a que
+moi au monde.... Aussi, Charles, je ne puis croire que vous me refusiez
+désormais la permission d'aller le voir comme de coutume.
+
+--Ma petite Berthe, vous êtes trop jolie pour que je ne mette pas des
+conditions à cette promesse.
+
+--Mon ami, soyez généreux tout à fait.
+
+--Ce que vous dites là est flatteur, dit brusquement M. de Brévannes;
+puis il reprit doucement: Allons, voyons, vous faites de moi tout ce que
+vous voulez; j'y consens.
+
+--Vrai... vrai... je pourrai retourner chez mon père, dit Berthe en se
+retournant vers lui les yeux brillants, la physionomie presque radieuse.
+
+M. de Brévannes, placé dans le fond de la loge, se mit en riant la main
+sur les yeux et dit:
+
+--Je ne veux pas te voir pour pouvoir tenir ma promesse.
+
+--Oh! merci! merci, Charles! me voilà heureuse pour toute la soirée.
+
+--C'est-à-dire jolie... et tant mieux, car mon amour-propre de mari
+n'aura pas à craindre pour toi le voisinage de madame Girard.
+
+--Je n'ai pas la prétention de lutter avec elle. Mais comme elle arrive
+tard... Êtes-vous sur qu'elle aura reçu le coupon que vous lui avez
+envoyé il y a deux jours?
+
+--Sans doute, on l'a remis à Girard lui-même; mais en sa qualité de
+merveilleuse... surnuméraire, madame Girard ne peut arriver qu'après
+tout le monde... pour produire son effet.
+
+--Charles, vous êtes méchant.
+
+--Parce que madame Girard est ridicule, parce qu'elle gâte une jolie
+figure par les plus sottes prétentions du monde.... Elle n'a qu'une
+pensée, celle d'imiter, ou plutôt de parodier en tout la mise de madame
+de Luceval, parce que celle-ci est la femme la plus à la mode de Paris.
+
+--En effet, vous m'avez déjà parlé de ce travers de madame Girard. Je
+voudrais bien voir madame de Luceval... la marquise de Luceval, je
+crois? on la dit charmante.
+
+--Charmante, très originale, risquant des toilettes qui ne vont qu'à
+elle, et que cette petite sotte de madame Girard copie avec acharnement,
+sous le prétexte qu'elle lui ressemble.
+
+--Est-ce qu'en effet?...
+
+--Oui--reprit M. de Brévannes--comme une oie ressemble à un cygne....
+
+A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et madame Girard entra suivie
+de M. Girard, manufacturier enrichi, portant l'éventail, le flacon de sa
+femme; de plus, il avait, en manière de plastron, entre son habit et sa
+redingote, une petite chancelière en maroquin doublée d'hermine, madame
+Girard ayant toujours très froid aux pieds, disait-elle, ce qui n'était
+pas vrai; mais elle avait vu un des valets géants et poudrés de la
+marquise de Luceval la suivre en portant une pareille chancelière, et, à
+défaut d'un valet de pied géant et poudré, le pauvre M. Girard se
+chargeait de la fourrure.
+
+Madame Girard était une petite femme brune, rougeaude, assez bien faite,
+qui eût été jolie sans d'insupportables affectations. La pauvre Berthe
+ne put cacher sa surprise en voyant la singulière coiffure de madame
+Girard.
+
+Voici en quoi consistait cette _chose_, bien faite pour exciter
+l'étonnement.
+
+Qu'on se figure une espèce de casquette polonaise en velours noir et à
+petite visière, ornée d'un bouquet de plumes blanches attachées sur le
+côté par un gros chou de satin ponceau, le tout crânement posé un peu de
+travers sur la tête de madame Girard, dont les cheveux bruns étaient
+crêpés en grosses touffes.
+
+Avec cette _chose_ madame Girard portait une robe montante de velours
+nacarat à corsage juste comme un habit de cheval et ornée de
+brandebourgs de soie assortis à la couleur.
+
+Cet habillement n'avait rigoureusement rien de ridicule; mais complété
+par la casquette à plumes, il devenait si extraordinairement étrange,
+qu'il fit, pour ainsi dire, événement dans la salle... et toutes les
+lorgnettes commencèrent à se diriger sur madame Girard, qui ne se
+possédait pas d'aise, tandis que Berthe rougissait de confusion.
+
+M. de Brévannes se mordit les lèvres de dépit en se voyant, lui et sa
+femme, pour ainsi dire affichés par l'inconcevable casquette de madame
+Girard; il ne put s'empêcher de dire tout bas au Girard:
+
+--Quelle diable de coiffure a donc choisie votre femme, elle qui se met
+toujours si bien?
+
+Le pauvre mari donna un coup de coude à M. de Brévannes d'un air effaré,
+en lui disant tout bas:
+
+--Chut!...
+
+Pendant ce temps-là, madame Girard, se penchant hors de sa loge,
+regardait de tous côtés avec une expression d'impatience.
+
+--Alphonsine--lui dit tendrement M. Girard--est-ce que tu cherches
+quelqu'un?
+
+--Sans doute--reprit Alphonsine d'un petit air agaçant, malicieux et
+triomphant--je cherche la marquise de Luceval, elle va être joliment
+furieuse..
+
+--Pourquoi donc cela, madame?...--demanda Berthe, qui ne savait quelle
+contenance garder.
+
+--Il s'agit d'un excellent tour--reprit madame Girard--que j'ai joué à
+la marquise; vous savez combien elle tient à avoir la primeur des modes,
+et à ce qu'on ne porte rien qu'après elle. Je vais, il y a deux jours,
+chez Barenne, notre marchande de modes à la marquise et à moi, et je lui
+demande, comme toujours, si la marquise n'avait rien commandé pour ce
+soit, tout Paris devant être aux Français. Après des difficultés sans
+nombre je lui arrache le grand secret. La marquise de Luceval s'était
+commandé une coiffure ravissante, originale, mais qui ne pouvait aller
+qu'à elle...--Aller qu'à elle!--dit madame Girard en piaffant fièrement
+sous sa casquette.--Enfin, à force de promesses et de câlineries,
+j'obtiens de cette chère Barenne de me montrer cette délicieuse coiffure
+et de m'en faire une pareille à celle de la marquise, et... la voici....
+Cela s'appelle un _sobieska_. Vous jugez du dépit de madame de Luceval,
+qui, croyant avoir l'étrenne de cette coiffure, me la verra portez ainsi
+qu'elle.
+
+--Vous me permettrez, madame, d'être d'un avis contraire--dit Berthe en
+souriant à demi.--Je crois qu'elle sera très contente de ne pas être la
+seule coiffée ainsi.
+
+--Je vous assure, ma chère, qu'elle sera furieuse--riposta madame
+Girard.
+
+--Je pense comme toi, bonne amie--dit M. Girard.
+
+--Monsieur Girard... je vous prie de ne pas me tutoyer--dit Alphonsine
+avec dignité.--Vous avez l'air d'un portier.
+
+--Je voulais dire, Alphonsine, que vous aurez peut-être à vous reprocher
+d'avoir fait perdre à votre marchande de modes la pratique de madame la
+marquise de Luceval. Car, permettez-moi de vous le dire, bonne amie, il
+y a abus de confiance; n'est-ce pas, Brévannes, il y a abus de
+confiance?...
+
+--Timoléon--dit madame Girard à son mari sans lui répondre autrement--il
+n'y a plus que trois loges vides aux premières. Allez demander si l'une
+d'elles n'est pas louée à la marquise de Luceval....
+
+Timoléon se leva comme s'il avait été mû par un ressort et partit
+précipitamment.
+
+--Connaissez-vous M. de Gercourt, l'auteur de la pièce? On dit qu'il est
+charmant--dit madame Girard.
+
+--Je l'ai souvent rencontré; il est fort aimable.
+
+--Mais pourquoi se mêle-t-il d'écrire?
+
+--Quand ce ne serait, madame--répondit M. de Brévannes--que pour avoir
+le plaisir de vous voir assister à la première représentation de son
+ouvrage avec un si délicieux sobi... sobé...
+
+--Sobieska...--dit vivement madame Girard.
+
+--A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et M. Girard reparut.
+
+--Eh bien?--lui demanda sa femme.
+
+--Alphonsine, vous ne vous êtes pas trompée... il y a une de ces loges
+louée à madame la marquise de Luceval.
+
+--Bravo! dit Alphonsine.
+
+--Ce n'est pas tout: vous qui êtes curieuse de nouvelles, je vais vous
+en donner une fameuse.
+
+--Comment?
+
+--Pendant que je questionnais l'ouvreuse, il est arrivé un chasseur
+galonné sur toutes les coutures, demandant où était la loge louée à
+madame la princesse de Hansfeld.... C'était justement la loge voisine de
+celle de madame de Luceval... là, juste en face de nous.
+
+--Quel bonheur! je ne l'ai jamais rencontrée, la princesse; on la dit
+si belle!...--dit madame Girard.
+
+--Ma foi, je suis tout aussi ravi que vous, madame--reprit M. de
+Brévannes--de voir enfin cette mystérieuse beauté. L'autre jour, au bal
+de l'Opéra, on ne parlait que d'elle, des étrangetés de son invisible
+mari.
+
+--Il ne sera du moins pas invisible ce soir--dit M. Girard.
+
+--Pourquoi cela?--demanda sa femme.
+
+--Par une raison toute simple, bonne amie, c'est que le chasseur est
+venu demander si l'on ne pourrait pas avoir un fauteuil pour S.E., qui
+est, dit-on, fort souffrante, et qui sort pour la première fois depuis
+une longue maladie.
+
+--Quelle idée! venir au spectacle!--dit madame Girard.
+
+--Fantaisie de malade, sans doute--reprit Brévannes.
+
+--L'ouvreuse a répondu au chasseur qu'il fallait demander cela au
+contrôleur--reprit M. Girard.--Là-dessus le chasseur est descendu, et je
+suis bien vite revenu vous apporter, bonne amie, mon petit butin de
+nouvelles.
+
+--Enfin, c'est heureux--dit Brévannes--nous allons donc voir ce couple
+singulier, étrange, fantastique.
+
+--Quelle est donc cette princesse, mon ami?--demanda Berthe à M. de
+Brévannes.
+
+--Une très belle et admirable personne, dit-on, à la mode cet hiver, et
+auprès de qui tous nos élégants ont perdu leurs galanteries.... Quant au
+prince, on se perd dans les suppositions les plus extraordinaires et la
+plus contradictoires; mais....
+
+--Ah! mon Dieu!--s'écria madame Girard en interrompant M. de
+Brévannes--voilà la marquise de Luceval dans sa loge... elle n'a pas son
+sobieska!
+
+Nous conduirons le lecteur dans la loge de la marquise de Luceval, où il
+apprendra peut-être pourquoi elle n'a pas son sobieska.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+LOGE DE PREMIÈRE, N° 29.
+
+
+Madame la marquise de Luceval n'avait pas en effet de sobieska.
+
+Elle était mise avec autant de goût que de simplicité. La seule
+innovation qu'elle se fût permise consistait dans un très haut peigne
+d'écaille à l'espagnole qui rattachait à ses beaux cheveux bruns un
+demi-voile de blonde noire (la marquise était en deuil).
+
+Cette coiffure, que portent toutes les femmes andalouses, était charmant
+et donnait un nouvel attrait à la piquante physionomie de madame de
+Luceval. Elle était accompagnée de son frère et de sa belle-soeur, M. et
+madame de Beaulieu.
+
+--Alfred... regardez, j'ai gagné mon pari--s'écria gaiement la marquise
+en s'adressant à son frère.--Madame Girard porte mon sobieska... Ma
+chère Alix, votre lorgnette, je vous en supplie!--ajouta-t-elle en
+s'adressant à sa belle-soeur.
+
+--Quel pari avez-vous donc fait avec Alfred?--demanda madame de
+Beaulieu,--et qu'est-ce que madame Girard?
+
+--Alix, je vous en prie, ne riez pas trop, et regardez juste en face de
+nous aux premières... une femme en robe montante, de couleur nacarat....
+
+Naturellement madame de Beaulieu était très rieuse; la figure
+contractée, courroucée de madame Girard, qui fronçait les sourcils sous
+sa casquette à plumes, lui donnait une physionomie si burlesque, que la
+belle-soeur de madame de Luceval eut grand'peine à se contenir.
+
+--Cette Girard doit sans doute, en sortant d'ici, représenter la Pologne
+dans un bal patriotique, fantastique et allégorique...--dit madame de
+Beaulieu.
+
+--Mais, ma chère Émilie,--reprit madame de Beaulieu en contraignant son
+envie de rire,--quel rapport a donc votre pari avec cet adorable
+toquet?
+
+--Rien de plus simple,--dit madame de Luceval;--je ne pouvais avoir une
+coiffure sans me voir à l'instant imitée, ou plutôt parodiée par cette
+madame Girard. Cela m'impatientait tellement que j'ai parié avec Alfred
+que j'imaginerais la coiffure la plus ridicule du monde, que
+mademoiselle Barenne la montrerait en secret à madame Girard, comme
+m'étant destinée, et que madame Girard la supplierait de lui en faire
+une toute semblable.... J'ai inventé le sobieska. Mademoiselle Barenne
+s'est mise à l'oeuvre. Vous voyez madame Girard ornée du sobieska; j'ai
+gagné mon pari, et mon cher frère me doit une garniture de fleurs
+naturelles.
+
+--Le tour est parfait; et comme la pièce ne commence pas encore,--dit M.
+de Beaulieu,--je vais aller répandre cette malice pour doubler l'effet
+du sobieska de madame Girard.
+
+--Mais savez-vous,--reprit madame de Luceval,--qu'il y a une charmante
+personne dans la loge de cette ridicule Girard? Alfred, tâchez donc de
+savoir qui elle est.
+
+--En effet,--dit madame de Beaulieu en regardant attentivement
+Berthe,--elle est on ne peut plus jolie... et mise si simplement....
+Voilà qui contraste avec le sobieska;... je ne puis concevoir qu'on
+n'aime pas la simplicité, et par conséquent le bon goût. C'est si
+commode, et il faut toujours se donner tant de peine pour se rendre
+ridicule....
+
+--Est-ce que vous dites cela à propos de M. de Gercourt et de sa
+comédie, ma chère Alix?
+
+--Méchante!... un de vos amis, un de vos anciens adorateurs.
+
+--Il lui était si facile de ne pas faire cette comédie.
+
+--Mais attendez au moins... pour la juger....
+
+--Pas du tout, je serais influencée. Maintenant mon jugement est bien
+plus indépendant....
+
+--Folle que vous êtes!... et vous avez encouragé M. de Gercourt dans
+cette tentative....
+
+--Il est si bon d'avoir à consoler ses amis dans leur infortune!
+
+--Vous êtes un peu comme ces gens qui, au risque de vous noyer, vous
+jettent à l'eau pour avoir le plaisir de vous sauver....
+
+--Votre comparaison n'est pas juste, ma chère Alix; car je ne pourrais
+pas sauver la comédie de ce pauvre M. de Gercourt.
+
+--Émilie, Émilie, prenez garde,--dit en souriant madame de Beaulieu.--M.
+de Gercourt vous a longtemps admirée.... Vous feriez croire qu'il y a
+chez vous du dépit et....
+
+--Mais, sans doute, je lui en veux de ce qu'il a renoncé trop tôt à
+l'espoir de me plaire. Ses soins m'amusaient; voyez comme je suis
+franche.
+
+--Oh! l'infernale coquette! elle ne pardonne pas même qu'on renonce à
+elle.... Il faut que sa victime reste là pour souffrir.
+
+--Hélas! M. de Gercourt va bien se venger ce soir.... Je n'ai demandé ma
+voiture qu'à onze heures.
+
+Ce charitable entretien fut troublé par M. de Beaulieu et par M. de
+Fierval.
+
+--Ma chère Émilie,--dit M. de Beaulieu à sa soeur,--je vous amène un
+renseignement vivant sur la charmante femme qui est à côté du sobieska.
+
+--Vous connaissez cette jolie personne, monsieur de Fierval?--demanda
+madame de Luceval.
+
+--Je ne la connais pas, madame, mais je connais son mari.... C'est M. de
+Brévannes.
+
+--Brévannes? N'est-ce pas le fils d'un ancien homme d'affaires?
+
+--A peu près.... Le père était environ comme fournisseur... agioteur.
+
+--Et cette jeune femme?
+
+--Une pauvre fille sans fortune. Elle donnait des leçons de piano pour
+vivre....
+
+--Il est impossible d'avoir l'air plus distingué,--reprit madame de
+Luceval.
+
+--Elle est mise à ravir.... C'est donc un mariage d'amour?...
+
+--Certainement... mais Brévannes est très infidèle, dit-on.
+
+--Comment! ce gros homme à lunettes?
+
+--Non, ma chère; ceci doit être au moins le Sobieski de la
+Sobieska,--dit M. de Beaulieu à sa soeur.
+
+--M. de Brévannes--reprit Fierval--est cet homme très brun à figure
+expressive; la casquette de madame Girard vous le cache... tenez....
+
+--Dieu! quelle mauvaise physionomie!... Il a l'air méchant.
+
+--Mais non, je vous assure; Brévannes est ce qu'on appelle un très bon
+garçon; seulement il a un caractère de fer... et ce qu'il veut, il le
+veut....
+
+Au bruit de quelques chaises que l'on dérangea dans la loge voisine,
+madame de Luceval avança un peu la tête et reconnut madame de Lormoy,
+tante de M. de Morville.
+
+--Ah! madame, quel heureux voisinage?--dit madame de Luceval--êtes-vous
+seule dans votre loge? j'irai vous faire une visite....
+
+--J'attends madame de Hansfeld, et par extraordinaire son mari
+l'accompagne--dit madame de Lormoy.
+
+--Vraiment?... quel malheur! d'ici je ne pourrai pas voir ce mystérieux
+personnage.... Tâchez qu'il reste jusqu'à la sortie....
+
+--S'il vous avait aperçue, ma chère Émilie, je n'aurais pas à le lui
+demander... mais malheureusement....
+
+Madame de Lormoy, entendant du bruit, s'interrompit, retourna la tête,
+et dit à madame de Luceval:
+
+--Le voici.
+
+C'était en effet le prince et la princesse de Hansfeld qui entraient
+dans la loge.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+LES STALLES D'AMIS.
+
+
+--Que de monde!... que de monde!...
+
+--A la place de Gercourt, moi, j'aurais à cette heure une furieuse
+émotion; et vous?
+
+--Moi aussi....
+
+--Mais quelle fantaisie lui a pris?
+
+--Il ne peut rien faire comme tout le monde.
+
+--Ah! bah! Est-ce que sa comédie est vraiment très extraordinaire?
+
+--Non, non, je veux dire que les gens du monde ne font pas de comédies;
+il n'avait qu'à faire comme eux et se tenir tranquille.
+
+--Je croyais que vous aviez vu une répétition générale.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien!
+
+--Je suis arrivé au troisième acte, et, ma foi, je me suis trouvé à côté
+de mademoiselle ***, que je n'avais jamais vue hors la scène; j'ai causé
+tout le temps avec elle, et je n'ai rien écouté du tout de la pièce de
+Gercourt. Elle est très gentille, cette demoiselle ***.
+
+--Alors vous ne savez rien de la pièce?
+
+--Saint-Clair, qui a vu deux répétitions, dit que c'est très faible.
+Moi, je voudrais que sa pièce réussît, bien certainement; mais quant à
+applaudir comme un claqueur.... Vous entendez bien....
+
+--Dieu nous en préserve!
+
+--Il n'y a rien de plus mauvais goût que d'applaudir.
+
+--Tout le club sera ici.
+
+--Ils viendront gris.... Ce sera drôle.
+
+--Ah! voilà l'ambassadeur turc....
+
+--Allons, bon! voilà la petite marquise de Luceval qui se démanche le
+cou pour voir l'ambassadeur ou pour en être vue....
+
+--Pardieu! elle qui ne recherche que ce qui est excentrique, elle doit
+avoir la plus grande envie de coqueter avec ce Turc....
+
+--Je déteste cette femme-là... elle est si moqueuse....
+
+--Et si mauvaise langue!
+
+--Est-ce que vous la trouvez réellement très jolie?
+
+--Hen... hen! elle a du piquant, de la physionomie, voilà tout.
+
+--Quelle différence avec madame de Longpré, qui entre dans cette
+loge!... Voilà une femme réellement ravissante.
+
+--Elle est avec cette petite bête de madame de Dinville.
+
+--Il faut toujours que cette sotte créature s'accroche à une femme à la
+mode....
+
+--Tiens, à propos de madame de Longpré... où est donc Maubray?
+
+--Le voilà qui entre dans leur loge.... Est-ce que monsieur de Longpré
+peut se passer de lui?...
+
+--Malheureux Longpré!...
+
+--Ah! voilà mademoiselle Dumoulin avec son baron.... Qu'elle est
+jolie!... Avouez qu'il y a encore bien peu de femmes du monde qui la
+vaillent.
+
+--C'est vrai.
+
+--Et c'est bien moins ennuyeux... c'est bien plus commode.... Il n'y a
+pas de soins à avoir, on n'est pas forcé à des égards.
+
+--Sans doute; mais on est si bête.... On préfère à tout la vanité.
+
+--Décidément, la princesse de Hansfeld est en beauté... Cette robe de
+velours grenat lui sied à ravir.... Quelles admirables épaules!... Je ne
+l'ai jamais vue mieux qu'aujourd'hui.... Avec qui est-elle donc là?
+
+--Avec madame de Lormoy, la tante de Morville.
+
+--Mais on dirait qu'il y a encore quelqu'un dans le fond de la loge....
+
+--Non.
+
+--Si... je vous assure.
+
+--Ces loges sont si obscures!
+
+--C'est peut-être le prince....
+
+--Est-ce qu'on le lâche maintenant?
+
+--Il paraît.... Mais on ne peut voir sa figure, la tante de Morville le
+cache.
+
+--A propos de Morville, comment n'est-il pas ici... lui, l'ami intime de
+Gercourt?
+
+--Il viendra tout à l'heure, je l'ai rencontré; sa mère va mieux.
+
+--Et lui, comment va-t-il?
+
+--Comment, lui?
+
+--Il ne guérit pas de son Anglaise?
+
+--Non.... Voilà une fidélité incurable.
+
+--Madame de Luceval aurait bien voulu s'en faire adorer par esprit de
+contradiction, mais il n'y a pas eu moyen, Morville a tenu bon....
+
+--A-t-elle dû être vexée! elle est si coquette... elle aime tant à
+tourmenter les autres femmes....
+
+--Oh! je voudrais la voir tomber entre les mains de quelqu'un qui la
+mène durement!
+
+--Elle a rendu ce pauvre Saint-Renant à moitié fou.
+
+--Est-ce que leur liaison dure toujours?
+
+--On le dit, car il s'abrutit de plus en plus.
+
+--Silence... le voilà... Bonjour, Saint-Renant....
+
+--Bonjour, très chers.... Avez-vous vu la femme en casquette polonaise,
+en sobieska?
+
+--Non. Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--Tenez, là... aux premières, à côté d'une très jolie femme blonde.
+
+--Ça?... mais c'est un homme!
+
+--C'est un écuyer du Cirque.
+
+--C'est une dame colonelle des hussardes chamborannes.
+
+--Dites plutôt de _lancières_ polonaises.
+
+--Moi, je demande le nom de la petite femme blonde... elle est
+ravissante.
+
+--C'est madame de Brévannes.
+
+--La femme de ce grand brun qui s'avance!...
+
+--Oui....
+
+--Ah! voilà Morville.
+
+--Dites donc, Morville, le fameux prince invisible est ici; mais ça
+n'avance guère, il est retranché dans sa loge, avec votre tante et la
+princesse de Hansfeld; on ne peut l'apercevoir.
+
+--Madame de Hansfeld est ici?
+
+--Oui, là... tenez, Morville.
+
+--En effet....
+
+--Allez donc saluer votre tante. Vous nous direz comment est de près la
+figure du prince; d'ici on ne voit rien.... Voyons, faites cela pour
+nous, Morville.
+
+--Impossible, je n'oserais pas approcher de ma tante: j'ai fumé un
+cigare.... Il y a de quoi la faire évanouir. Je vais tâcher au contraire
+de n'être pas vu par elle, puisque je ne puis aller dans sa loge. Ah çà!
+j'espère que nous allons soutenir Gercourt, je suis ému pour lui.
+
+--Est-ce que vous comptez applaudir beaucoup, vous, Morville?
+
+--Mais sans doute. La pièce le mérite, d'abord.... Et puis il faut
+encourager Gercourt. S'il réussit, on ne nous appellera plus des gens
+oisifs, inutiles; et il réussira, il a tant d'esprit!
+
+--Oui; mais s'il tombe, nous serons pour ainsi dire responsables de sa
+chute.
+
+--Pas plus que vous ne serez responsables de son succès.
+
+--Mais voici les trois coups....
+
+--Le moment solennel....
+
+--Malheureux Gercourt....
+
+--Silence, messieurs, écoutons....
+
+--Soyez tranquille, Morville.
+
+--Nous sommes tout oreilles.
+
+--Tiens! ça se passe sous Louis XV!...
+
+--Moi, d'abord, je déteste les pièces du temps de la Régence....
+
+--Quel affreux habit a ce père noble!
+
+--Mais, par exemple, mademoiselle *** est mise à merveille.
+
+--Elle a trop de rouge....
+
+--On en mettait alors beaucoup.
+
+--Certainement, et très près des yeux....
+
+--Comme la poudre lui va bien!
+
+--Est-ce que vous savez son aventure avec Octave?... Elle est très
+piquante.... Figurez-vous....
+
+--Messieurs, pour ce pauvre Gercourt, écoutez donc un peu la pièce.
+
+--C'est très joli! très joli!
+
+--Les décors sont charmants.
+
+--Le fait est que pour une première pièce....
+
+--Pour quelqu'un qui n'en fait pas son état....
+
+--Oh! un monologue?... Moi, je n'écoute jamais les monologues... c'est
+assommant.
+
+--Ni moi non plus....
+
+--Eh bien! pour en revenir à Octave, imaginez-vous qu'il voit plusieurs
+fois mademoiselle *** dans son dernier rôle... vous savez la pièce de
+Scribe.... Il en devient très amoureux... quand je dis amoureux....
+
+--Parbleu....
+
+--Il connaissait... dans la maison de....
+
+--Mon cher Auguste, de grâce, écoutez donc un peu.... Gercourt est de
+nos amis.
+
+--Nous parlons justement d'une actrice de sa pièce....
+
+--Et puis les monologues... sont toujours du remplissage....
+
+--Bravo! bravo!
+
+--Diable! ceci est un peu risqué. Ça ne se dit pas en bonne
+compagnie....
+
+--Oui, mais sous la Régence....
+
+--Ah! voilà madame d'Hauterive et sa soeur dans la loge du ministre....
+Quand on peut aller quelque part gratis on est bien sûr de les y voir.
+
+--Si ce n'est pas honteux! avec deux cent mille livres de rente.
+
+--Il y a des gens si avares!
+
+--Voyons, écoutons; je vous raconterai une autre fois l'histoire
+d'Octave, ça désolerait ce pauvre Morville.
+
+--Oui, écoutons....
+
+--Ah!... ah!... ah!... Charmant ce mot-là...
+
+--Il est dommage que mademoiselle *** ait le cou si long....
+
+--Et l'amoureux, comme il parle du nez....
+
+--Ah! voilà les deux loges du club qui se garnissent....
+
+--Ils ont trop dîné...
+
+--Ils vont se faire mettre à la porte....
+
+--Regardez donc d'Orville, il est écarlate....
+
+--Bon! voilà qu'il parle aux acteurs....
+
+--Je le reconnais bien là... il est si spirituel!... Je parie qu'il va
+leur dire de drôles de choses....
+
+--On le fait se tenir tranquille....
+
+--C'est dommage.... Une fois nous avons été ensemble à la Gaîté: il y
+avait un mouton dans la pièce; nous étions dans une avant-scène de
+baignoires; d'Orville a tiré le mouton par les pattes de derrière....
+
+--Ah! ah! cela devait être bien drôle.
+
+--Je vous en réponds.... Mais voyons, écoutons, écoutons.... Hum....
+Dites donc, ça me paraît très embrouillé... cette intrigue.
+
+--Le fait est que je n'y comprends rien....
+
+--De qui est-il père, celui-là?...
+
+--L'habit ponceau?
+
+--Non, l'autre à gauche du théâtre, le maigre, celui du monologue.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Est-ce que vous trouvez ça très amusant?
+
+--C'est glacial.
+
+--Quelle diable d'idée a eue Gercourt de faire une comédie?
+
+--Pourtant ce mot-là est joli.
+
+--Oui, mais qu'est-ce que cela, des mots?
+
+--C'est égal, voyez comme on applaudit. Allons, ça réussit... mais c'est
+faible....
+
+--Le premier acte est enlevé; au second maintenant.
+
+--Eh bien! messieurs, que vous avais-je dit?
+
+--Entre nous, mon cher Morville, c'est dommage que cela commence si
+bien.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Le reste de la pièce ne pourra certainement pas se soutenir à cette
+hauteur.
+
+--Nous verrons bien; moi qui la connais, je ne doute plus maintenant du
+succès.
+
+--Oh! vous, Morville, vous êtes toujours optimiste. Le fait est que
+l'exposition est très embrouillée.
+
+--Vous n'écoutez pas.
+
+--Oh! parbleu! s'il faut faire des efforts d'attention pour comprendre,
+c'est un vrai travail alors.
+
+--Et l'on ne vient pas au spectacle pour se fatiguer à chercher des
+explications....
+
+--Si c'est embrouillé... ça regarde l'auteur.... Je ne peux pas, pour
+son plaisir, m'empêcher de parler à mon voisin....
+
+--C'est juste... le triomphe de l'art est de se faire comprendre sans
+être écouté...
+
+--Diable de Morville, est-il fanatique de Gercourt!
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+ENTR'ACTES. LOGE N° 7.
+
+
+Cette loge était, nous l'avons dit, occupée par M. de Brévannes et par
+sa femme.
+
+Dans la princesse de Hansfeld, il venait de reconnaître Paula Monti....
+
+Heureusement l'attention de Berthe était occupée, car la profonde
+altération des traits de son mari ne lui aurait pas échappé. Malgré la
+trempe énergique de son caractère, M. de Brévannes se sentit défaillir.
+Il eut besoin de s'appuyer aux parois de la loge pour se soutenir; il
+sentit se réveiller avec une nouvelle violence la folle passion que lui
+avait inspirée Paula.
+
+Il revoyait cette femme plus belle que jamais, admirée par tous les
+hommes, enviée par toutes les femmes, dans la position sociale la plus
+éminente; et cette femme pouvait lui demander un terrible compte du
+sang qu'il avait répandu, du moyen infâme qu'il avait employé pour
+donner une apparence à ses lâches calomnies.
+
+Dans la crainte des poursuites qui devaient lui être intentées après son
+duel avec Raphaël (duel où celui-ci succomba), M. de Brévannes avait
+précipitamment quitté Florence. Depuis lors, il avait cherché à
+s'étourdir, par des amours coupables, sur son indigne conduite et sur sa
+passion indomptable, qui, malgré lui, couvait toujours au fond de son
+coeur.
+
+Son aigreur, sa brusquerie, sa dureté envers Berthe, n'avaient pas
+d'autre cause que le ressentiment de ce passé qu'il ne pouvait chasser
+de sa mémoire.
+
+Que devint-il lorsqu'il se retrouva face à face avec madame de Hansfeld
+et qu'il se vit reconnu par elle! car les regards de la princesse,
+d'abord attirés par le sobieska de madame Girard, s'arrêtèrent ensuite
+sur M. de Brévannes au moment même où, reconnaissant en elle Paula
+Monti, il la contemplait avec stupeur....
+
+Il la vit tressaillir, porter vivement la main à ses yeux, puis
+redevenir bientôt impassible.
+
+ * * * * *
+
+Berthe avait été très intéressée; allant peu au spectacle, elle y
+apportait des émotions jeunes et fraîches. Tout entière à l'action de la
+comédie, fort indifférente à ce qui se passait dans la salle, le
+commencement du second acte du _Séducteur_ l'absorba complètement.
+
+Le second acte eut un succès peut-être encore plus complet que le
+premier. Les amis de M. de Gercourt commencèrent à s'impatienter de cet
+_heureux hasard_, et l'un des plus dévoués dit:
+
+--Maintenant je suis tranquille; si cela tombe, malgré le talent qu'il y
+a dans ces deux actes, ce pauvre Gercourt sera bien innocent de cette
+chute.... Je le dis à présent, sans savoir ce qui arrivera... tant mieux
+ou tant pis pour lui. Gercourt n'est pas l'auteur de cette pièce; ça
+n'est pas son esprit.
+
+Pendant cet entr'acte, nous conduirons le lecteur dans la loge de madame
+de Hansfeld.
+
+Madame de Lormoy qui l'accompagnait, femme de cinquante ans environ,
+était une grande dame dans toute l'acception du mot.
+
+Maintenant quelques mots du prince de Hansfeld, que le lecteur a déjà
+entrevu dans la galerie de l'hôtel Lambert.
+
+M. de Hansfeld, si enfoncé dans sa loge que de la salle on ne pouvait
+l'apercevoir, était de taille moyenne, frêle, mince, et âgé de
+vingt-deux ou de vingt-trois ans; ses traits étaient d'une extrême
+délicatesse, ses cheveux blonds; une moustache et une barbe peu
+fournies, mais fines et soyeuses et d'une nuance cendrée, s'harmonisaient
+avec la pâleur transparente de son visage. Ses yeux très grands, très
+doux, étaient d'un bleu si lumineux que, malgré la demi-obscurité de la
+loge, on distinguait la transparence du regard d'Arnold; la lumière
+semblait ne pas s'y réfléchir, mais le traverser, et lui donnait la
+limpidité bleuâtre d'un saphir.
+
+Son sourire était plein de mansuétude, de finesse et de grâce. Il
+manquait à ce charmant visage la chaude coloration de la vie et de la
+santé; de même que les fleurs qui végètent à l'ombre et loin des rayons
+salutaires du soleil perdent la vivacité de leur coloris et se nuancent
+de teintes pâles d'une délicatesse extrême, de même les traits d'Arnold
+avaient quelque chose d'étiolé et de languissant.
+
+Depuis quelques moments il était profondément préoccupé.
+
+Lorsque madame de Lormoy avait fait remarquer à la princesse la ridicule
+coiffure de madame Girard, portant machinalement les yeux de ce côté, M.
+de Hansfeld était resté en contemplation devant Berthe.
+
+Madame de Brévannes n'était pas d'une beauté étourdissante; mais son
+doux et joli visage avait une si touchante expression de mélancolie,
+qu'Arnold se sentit ému.... A ce moment même de l'entr'acte, Berthe, par
+un retour involontaire sur sa position et sur celle de son père, trop
+fier pour accepter désormais le moindre secours de M. de Brévannes, et
+trop pauvre pour s'en passer; Berthe, disons-nous, n'étant plus
+distraite par l'intérêt du spectacle, se laissait aller à la tristesse
+de ses pensées; la taille un peu courbée, la tête inclinée sur sa
+poitrine, effeuillant machinalement un bouquet de camélias roses
+qu'elle tenait à la main, elle semblait plier sous le poids de quelque
+chagrin.
+
+M. de Hansfeld se sentait attiré vers cette jeune femme par la
+mystérieuse et puissante sympathie de la souffrance.... Il lui était
+presque reconnaissant d'être, ainsi que lui, étrangère au bruit, au
+mouvement joyeux de cette salle brillante.... Voulant juger si la
+perfection des traits de Berthe répondait à leur gracieux ensemble, il
+prit sa lorgnette.
+
+A cet instant, madame de Lormoy se tourna vers lui.
+
+--Eh bien! prince, comment vous trouvez-vous?
+
+--Mille grâces, madame!--répondit le prince en français et sans aucun
+accent, mais d'une voix faible et douce,--je me trouve très bien.
+
+--La lumière vous fatigue peut-être, mon ami?--demanda la princesse à
+son mari.
+
+--Un peu... mais il faut que je m'y habitue... je vais devenir si
+mondain!--ajouta-t-il en souriant.
+
+--A la bonne heure, prince,--reprit madame de Lormoy.--Il n'y a rien de
+tel pour les maladies nerveuses que le mouvement.... Je ne vous
+recommande pas les plus aimables distractions, madame de Hansfeld est
+auprès de vous.
+
+--C'est elle qui aurait au contraire besoin de se distraire,--dit le
+prince avec bonté; mais j'ai une peine extrême à obtenir d'elle qu'elle
+aille davantage dans le monde.
+
+--Mon Dieu, prince, j'ai mon neveu, M. de Morville, que je poursuis des
+mêmes reproches.... Ma pauvre soeur, sa mère, a été si longtemps malade,
+et il l'a si affectueusement soignée, qu'il s'est déshabitué du monde.
+Dieu merci! elle va mieux maintenant, mais mon neveu n'en persiste pas
+moins dans sa sauvagerie. Il devient bizarre, capricieux; et j'ai été
+obligée de l'excuser auprès de vous, chère princesse, car après m'avoir
+demandé la grâce de vous être présenté, sa sauvagerie a repris le
+dessus, et il a prétexté de son éloignement du monde pour renoncer à
+cette faveur d'abord si désirée.
+
+Madame de Hansfeld resta impassible en entendant ainsi parler de M. de
+Morville, qu'elle avait depuis longtemps aperçu aux stalles de
+l'orchestre. Elle répondit en souriant:
+
+--J'ai entendu attribuer à une cause très romanesque la sauvagerie de M.
+de Morville. On parlait d'une peine de coeur très profonde... d'une
+fidélité qui n'est plus de ce temps-ci.
+
+--Et on disait vrai.... Les tantes doivent toujours avoir l'air
+d'ignorer ces amoureuses faiblesses; sans cela, je vanterais la
+constance héroïque de mon neveu.... Ah! mon Dieu! mais c'est lui, le
+voilà aux stalles...--dit tout à coup madame de Lormoy en apercevant M.
+de Morville.
+
+--Monsieur de Fierval, puisque Léon ne veut pas me voir, ayez donc la
+bonté d'aller lui dire que je suis ici.... Il ne nous échappera pas
+cette fois.
+
+M. de Fierval, qui était venu faire une visite à madame de Lormoy et à
+la princesse, quitta aussitôt la loge pour se rendre aux ordres de la
+tante de M. de Morville.
+
+--Mais vraiment, madame, dit en riant madame de Hansfeld lorsque M. de
+Fierval fut sorti, je serais désolée de faire tomber M. de Morville dans
+un véritable piège et de surprendre ainsi une présentation qu'il désire
+peut-être éviter.
+
+--Ma chère princesse, s'il a ses bizarreries j'ai les miennes, et entre
+autres celle d'être fière de mon neveu, et son plus beau succès serait
+de mériter votre bienveillance.
+
+--Je n'ai pas le droit de la refuser à quelqu'un qui vous appartient
+d'aussi près que M. de Morville; seulement je regrette que cette
+bienveillance n'ait pas la valeur que vous voulez bien lui donner.
+
+--Permettez-moi de vous dire que quant à cela vous vous trompez
+complètement.
+
+--Mais...--ajouta madame de Lormoy--décidément il faut que je vous
+dénonce M. de Hansfeld. Il me paraît beaucoup trop préoccupé du
+_sobieska_ de madame Girard, il ne cesse de la lorgner; à moins que ce
+ne soit cette jolie madame de Brévannes, que M. de Fierval nous a nommée
+tout à l'heure.
+
+--Et qui est véritablement charmante--dit la princesse en lorgnant
+intrépidemment dans la loge de Charles de Brévannes.
+
+M. de Hansfeld n'entendit pas, ou feignit de ne pas entendre sa femme,
+et continua de regarder Berthe.
+
+--Mais--reprit madame de Lormoy--savez-vous, princesse, que j'admire
+beaucoup ce M. de Brévannes? D'après ce que nous a dit M. de Fierval, il
+s'est montré plein de délicatesse et de générosité dans ce mariage...
+épouser par amour une pauvre fille... cela se voit si rarement de nos
+jours!... D'après un trait pareil, il me semble qu'on peut préjuger de
+la valeur d'un homme.... Ne le pensez-vous pas? Avec l'élévation d'idées
+que je vous connais, vous devez faire grand cas de M. de Brévannes, ou
+plutôt de son noble désintéressement, de sa belle action, puisqu'il n'a
+pas le bonheur de vous connaître....
+
+Madame de Brévannes est si jolie--dit la princesse sans trahir aucune
+émotion--elle paraît si distinguée, que le _sacrifice_ de M. de
+Brévannes me paraît simplement _du bonheur_.
+
+--Sous ce rapport, vous avez parfaitement raison; mais à voir la figure
+caractérisée, presque dure, de M. de Brévannes, je ne l'aurais jamais
+cru capable d'un pareil trait de tendre passion.... Et vous, princesse?
+
+--Les physionomies sont quelquefois si trompeuses!--répondit Paula,
+dont le calme ne se démentait pas.
+
+A ce moment M. de Fierval rentra dans la loge.
+
+--Comment! seul?--dit madame de Lormoy.
+
+--Et Léon?
+
+--Il me charge, madame, de vous exprimer tous ses regrets; mais après
+avoir dîné au club il a fumé un cigare... et....
+
+--Je comprends, il sait mon horreur pour l'abominable odeur du tabac.
+Puisse au moins la leçon lui profiter en songeant à ce que lui fait
+perdre cette habitude de corps-de-garde! Encore une fois, pardon et
+regret pour lui, chère princesse.
+
+--Nous y perdons tous, madame--reprit Paula.
+
+On le voit, l'excuse que donnait M. de Morville pour ne pas se rendre
+auprès de sa tante était conséquente à sa résolution d'éviter désormais
+la rencontre de la princesse.
+
+--Que dit-on de la pièce?--demanda madame de Lormoy à M. de Fierval.
+
+--On ne s'attendait pas, madame, à un semblable succès, et les _amis_ de
+Gercourt... en sont... consternés....
+
+--C'est indigne! Du reste, tant mieux, il faut bien que les envieux
+portent la peine de leur odieux sentiment. Je voudrais que le succès de
+M. de Gercourt leur fût plus désagréable encore.
+
+--M. de Gercourt est de vos amis, madame?--demanda madame de Hansfeld.
+
+--S'il en est! Certainement, et des meilleurs. Au retour de ses voyages,
+avant la révolution de juillet, il est entré dans le monde sous mon
+patronage et sous celui de la duchesse de Bellecourt; nous étions, je
+vous assure, très fières de mettre M. de Gercourt dans le monde; il
+était charmant, et quoique fort jeune il devint tout de suite fort à la
+mode. Avec une grande fortune, un beau nom, une jolie figure et des
+manières parfaites, il n'avait qu'à vouloir plaire pour plaire..., et
+parce qu'après avoir joui en jeune homme de tous les plaisirs de son
+âge, il cherche maintenant des jouissances plus élevées, des occupations
+plus sérieuses, il soulève un déchaînement universel. En vérité, cela
+fait honte et pitié... mon Dieu! Pourquoi donc les sots ne sont-ils pas
+aussi indulgents pour le mérite d'autrui qu'ils le sont pour leur propre
+nullité?... On ne leur en demande pas davantage.
+
+--Il est bon d'être de vos amis, madame,--dit Paula en souriant de
+l'exaltation avec laquelle madame de Lormoy avait dit ces paroles.
+
+--Certes--dit M. de Fierval..., et je regrette d'être de l'avis de
+madame de Lormoy sur Gercourt, pour n'avoir pas le plaisir d'être
+converti par elle.
+
+--Oh! je ne prétends pas convertir, mais dire vertement leur fait aux
+méchants et aux jaloux... c'est un privilège de vieilles femmes, j'en
+use, et j'ai raison; n'est-il pas vrai, prince? Mais qu'avez-vous? Mon
+Dieu, comme vous êtes pâle!...
+
+En effet, M. de Hansfeld avait sa tête appuyée sur une des parois de la
+loge, et semblait au moment de se trouver mal....
+
+--Princesse, votre flacon!--s'écria madame de Lormoy.
+
+Madame de Hansfeld se leva à demi.
+
+Son mari la repoussa avec terreur, en disant d'une vois effrayée:
+
+--Non..., non, pas ce flacon....
+
+Et le prince perdit connaissance.
+
+Malgré son impassibilité habituelle, madame de Hansfeld n'avait pu
+s'empêcher de tressaillir et de froncer ses noirs sourcils au mouvement
+d'effroi du prince, lorsqu'elle lui avait offert son flacon; mais ni
+madame de Lormoy, ni M. de Fierval, occupés auprès du prince, ne
+remarquèrent l'émotion de la princesse.
+
+L'accident survenu au prince avait eu lieu pendant un entr'acte.
+Beaucoup de personnes virent transporter M. de Hansfeld à sa voiture;
+parmi ces curieux était M. Girard, que sa femme avait envoyé savoir
+comment son _sobieska_ était accueilli du public.
+
+M. Girard n'avait osé faire aucune question à ce sujet, se promettant
+bien de dire à sa femme que son audacieuse casquette avait excité
+l'admiration générale. Il revint donc en hâte auprès de sa femme pour
+lui raconter l'évanouissement du prince. A peine eut-il entr'ouvert la
+porte et dit à madame Girard:--Bonne amie...--que celle-ci, sans lui
+laisser le temps de parler davantage, s'écria:
+
+--Courez vite vous informer de ce qui vient d'arriver au prince de
+Hansfeld; on vient de l'emporter, à ce qu'on dit, à la galerie, là,
+devant nous.
+
+--Mais, bonne amie....
+
+--Allez vite, allez.
+
+--Mais, bonne amie, je viens....
+
+--Mais allez donc, Timoléon.
+
+--Écoutez de grâce, je....
+
+--Mon Dieu que vous êtes impatientant! Courez donc vite.
+
+--Je viens justement pour....
+
+--Il ne s'agit pas de cela, mais du prince.... Encore une fois, allez
+donc vite.
+
+--Mais, bonne amie, je viens vous raconter ce que vous désirez
+savoir!--s'écria M. Girard avec une extrême volubilité.
+
+C'est différent; entrez et fermez la porte de la loge.... Il fallait
+dire cela tout de suite.
+
+--Bonne amie, vous ne m'en avez pas laissé le temps, et je....
+
+--Au fait, au fait.
+
+--Est-ce que le prince a complètement perdu connaissance?--demanda
+Berthe avec intérêt.
+
+--La princesse est sans doute partie avec lui?--dit M. de Brévannes.
+
+--Est-ce qu'on lui a donné là les premiers secours?--repartit madame
+Girard-Timoléon.--Mais répondez donc, vous restez là comme un _tertre_,
+sans mot dire.
+
+--Je ne puis répondre à tant de questions à la fois.... D'après ce que
+j'ai pu recueillir dans la foule, selon les uns, le prince sortait d'une
+longue maladie, la chaleur de la salle l'a gravement incommodé; selon
+d'autres, c'était un accès de folie qui lui avait pris lorsqu'on le
+croyait pourtant complètement guéri; selon ceux-là, enfin, c'était une
+émotion violente et inattendue qui a causé sa défaillance.
+
+--Pauvre prince, si jeune et si souffrant--dit naïvement Berthe à M. de
+Brévannes;--jusqu'à ses douleurs, tout est donc un mystère?...
+
+--Ah! ma chère madame de Brévannes, comme cela est intéressant, n'est-ce
+pas?--s'écria madame Girard avec exaltation.--Quel dommage que nous
+n'ayons pas pu le voir! car il était tellement caché dans le fond de la
+loge que nous ne pouvions distinguer ses traits.
+
+--J'avoue--dit Berthe--que j'aurais été curieuse de voir sa figure....
+
+M. de Brévannes avait froncé le sourcil en examinant avec intention la
+physionomie de Berthe, lorsque celle-ci avait manifesté son intérêt pour
+M. de Hansfeld.... Il attendit avec une certaine inquiétude la réponse
+de madame Girard qui avait ajouté sentimentalement:
+
+--En admettant que le prince fût jeune et beau, intéressant comme il
+l'est, on ne choisirait pas autrement son idéal si l'on était jeune
+fille et maîtresse de son coeur; n'est-ce pas, madame de Brévannes?
+
+--Pourtant, bonne amie, il me semble que je n'ai pas contrarié votre
+inclination, et que....
+
+--Ah ça! j'espère bien, Timoléon, que vous n'avez jamais eu la
+prétention d'être un être idéal, fantastique?
+
+--Je n'ai pas la prétention d'être fantastique, bonne amie, mais....
+
+--Silence! on lève la toile....
+
+M. Girard se tut.
+
+Berthe et madame Girard prêtèrent une nouvelle attention au dernier acte
+de la comédie, et M. de Brévannes, dont les traits s'assombrissaient de
+plus en plus, jeta plusieurs fois sur Berthe de singuliers regards; son
+absurde jalousie s'alarmait de l'intérêt que Berthe venait de témoigner
+en entendant parler des souffrances du prince dont elle n'avait même pas
+vu les traits.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+LA SORTIE.
+
+
+--Eh bien!
+
+--C'est un succès.
+
+--Un grand succès.
+
+--Ce diable de Gercourt a du bonheur.
+
+--C'est un beau début.
+
+--Bah! ce n'est pas lui qui a fait cela.
+
+--C'est l'idée qui m'est venue à mesure que le succès se décidait.
+
+--Si cela n'avait que médiocrement réussi, on aurait pu croire à la
+rigueur Gercourt auteur de cette comédie.
+
+--Si elle était tombée on n'aurait pas eu le moindre doute.
+
+--C'est un succès, à la bonne heure; mais le jeu des acteurs est tout
+dans ces espèces de pièces-là.
+
+--C'est très vrai; tout à l'heure je passais à côté d'un journaliste: il
+disait que c'était spirituel, mais que ce n'était pas _charpenté_.
+
+--Voilà justement le mot que je cherchais; ça n'est pas ce que l'on
+appelle charpenté.
+
+--Que diable! quand on veut se mêler d'écrire pour le théâtre, il faut
+au moins savoir charpenter.
+
+--La charpente, c'est toute une pièce.
+
+--Mais il y a des gens qui croient avoir la science infuse.
+
+--Moi, je sais que je trouvais Gercourt très bon garçon, très aimable
+avant qu'il n'eût sa manie d'écrire.... Maintenant il a un air
+mystérieux, occupé...
+
+--C'est du dernier ridicule.
+
+--Voilà Morville. Malgré sa mélancolie, il a l'air aussi satisfait que
+s'il était l'auteur lui-même.
+
+--Il n'y a pourtant pas de quoi.
+
+--Eh bien, messieurs, je vous l'avais bien dit: le dénouement, quel
+effet! Ça n'est pas un succès, c'est un vrai triomphe....
+
+--Ça prouve surtout en faveur de notre amitié, nous étions tous là, nous
+remplissions la salle... Ça s'est passé en famille.
+
+--Il faudra voir cela devant un vrai public.
+
+--Franchement, c'est malgré votre amitié que Gercourt a réussi.
+
+--Oh! vous voilà toujours avec vos paradoxes, vous, Morville.... Dès que
+quelqu'un est votre ami, il aurait tué père et mère qu'il serait
+excusable à vos yeux.
+
+--A plus forte raison, mon cher, lorsque cet ami a commis une charmante
+comédie; au moins reconnaissez quelques circonstances atténuantes à son
+crime. D'abord, il ne croyait pas que le succès qu'il ambitionnait pût
+vous être si désagréable; il n'y a pas eu, quant à cela, préméditation,
+je vous le jure.
+
+--Vous plaisantez, Morville.
+
+--Mais c'est la vérité...
+
+--Tenez, si vous étiez l'ami de cette femme qui porte cette drôle de
+casquette polonaise, vous seriez capable de soutenir que cette coiffure
+est de bon goût.
+
+--De quelle femme voulez-vous donc parler? où est-elle?
+
+--Là-bas, au pied de la statue de Voltaire, à côte de madame de
+Brévannes, qui a l'air toute honteuse du _compagnonnage_.
+
+--Est-ce que M. de Brévannes est à Paris?
+
+--Sans doute, mon cher Morville, mais de quel air vous demandez cela?
+
+--Et depuis longtemps?
+
+--Je ne le crois pas; je l'ai vu pour la première fois, depuis son
+retour, au bal de l'Opéra.--Ah çà, qu'avez-vous donc, Morville? Vous
+semblez tout préoccupé de Brévannes, est-ce que vous seriez amoureux de
+sa femme? Elle en vaut la peine.
+
+--Son seul défaut est d'avoir des amies qui portent de pareils loquets.
+
+--Vous qui prenez tant de pari aux succès de Gercourt, mon cher
+Morville, vous oubliez le plus beau.... Sa comédie a fait un tel effet
+sur le prince de Hansfeld, qu'elle l'a rendu plus imbécile que jamais.
+On l'a transporté dans sa voiture presque sans connaissance. Pour sa
+première sortie, dit-on, il a eu du bonheur.
+
+--Comme c'est agréable pour madame de Hansfeld!
+
+--Oh! de celle-là nous pouvons dire tout le mal possible, Morville la
+déteste, et son prétexte de sentir le cigare, qu'il a donné pour n'aller
+pas répondre à sa tante et à cette belle princesse, était une défaite...
+Êtes-vous original assez, Morville?
+
+--Et vous dites qu'il n'y a pas longtemps que M. de Brévannes est à
+Paris?
+
+--Allons, vous en êtes encore à M. de Brévannes? Je vous y laisse.
+Bonsoir, Morville.... Voici ma voiture.
+
+--Décidément, Morville est timbré.
+
+--Voilà pourtant ce que c'est que de nous, lorsque nous sommes abrutis
+par la passion.
+
+--Lady Melfort a fait là un bel ouvrage.
+
+--Pauvre garçon!... Ah! voici Gercourt là-bas; il a l'air de se
+sauver... d'échapper à son triomphe. Quelle fatuité!
+
+--Il faut l'appeler:--Gercourt!... Gercourt!...
+
+--Il va être ravi.
+
+--Bravo! mon cher ami.
+
+--C'est un beau succès.
+
+--Un grand succès.
+
+--Vous ne pouvez vous imaginer combien nous en sommes heureux.
+
+--Ah! mes amis.
+
+--Nous le disions tout à l'heure: d'un homme dont c'est le métier...
+c'eût été déjà très bien; mais d'un homme du monde, c'est double mérite.
+
+--Eh bien! vrai, ce que vous me dites là, ces témoignages de bonne
+amitié me sont plus précieux que le succès en lui-même.
+
+--Mais c'est tout simple, on a un succès autant pour ses amis que pour
+soi.
+
+--Mais à quoi pense donc Morville? Est-ce qu'il n'est pas content de ma
+pièce?
+
+--Vous savez, mon cher, combien il est difficile pour tout le monde....
+Il a l'air de ne pas vous voir.
+
+--Et moi, je me sauve, car on me regarde et je ne suis nullement curieux
+de faire le _lion_, adieu....
+
+--Adieu, mon cher, et encore bravo.
+
+--C'est-à-dire qu'il est charmé d'avoir fait son effet.
+
+--Quelle ridicule et insupportable vanité!
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+LA POSTE RESTANTE.
+
+
+Huit jours environ s'étaient passés depuis l'entrevue de madame de
+Hansfeld et de M. de Morville à l'Opéra.
+
+M. de Morville, accablé d'une mélancolie profonde, n'avait pas quitté sa
+mère, qui se trouvait de plus en plus souffrante. Il se souvenait avec
+un mélange de joie et d'amertume de son entretien avec madame de
+Hansfeld; le cri qui était échappé à la princesse lui donnait un fugitif
+espoir d'être aimé par elle, mais rendait plus pénible encore la lutte
+qu'il avait à soutenir contre le devoir.
+
+Par une fatalité à laquelle tous les hommes obéissent, son amour
+s'augmentait en raison des obstacles insurmontables qui le séparaient de
+Paula.
+
+Par cela même qu'il accomplissait un douloureux sacrifice en la fuyant,
+il se consolait en nourrissant au fond de son coeur cette fatale
+passion; quelquefois, mais en vain, il voulait se reprendre à son ancien
+amour pour lady Melfort, il voulait faire jaillir quelque étincelle de
+ces cendres refroidies.
+
+En vain il se demandait par quel décroissement insensible il était
+arrivé si vite à l'oubli complet d'un sentiment qui naguère encore
+occupait toute sa pensée.... En vain il se demandait la cause de son
+amour pour madame de Hansfeld. Elle était sans doute d'une beauté
+remarquable.... Quant à son coeur, à son esprit, il ne pouvait en juger.
+Dans son unique conversation avec la princesse, celle-ci avait été
+dédaigneuse, ironique et froide....
+
+Dans cet examen des causes de sa passion, M. de Morville oubliait la plus
+essentielle... ses lettres à madame de Hansfeld, lorsqu'il avait compris
+par une singulière intuition de l'amour, presque toutes les émotions
+dont elle était agitée. S'il est vrai qu'on aime souvent en raison des
+sacrifices que l'on a faits à l'objet aimé, certaines âmes d'élite
+aiment en raison de l'élévation des sentiments qu'on leur inspire. Et M.
+de Morville devait à son amour pour madame de Hansfeld les plus nobles
+inspirations.
+
+Que si l'on objecte que jeune, beau, sensible, délicat, entouré de
+séductions, il fallait que M. de Morville fût une manière de Scipion
+pour se vouer à un amour impossible après être resté si longtemps fidèle
+au souvenir d'une femme aimée, nous répondions que si ces exemples de
+constance phénoménale se rencontrent quelquefois, c'est surtout parmi
+les honnies jeunes et beaux, sensibles, délicats et entourés de
+séductions; ils ont eu assez de succès pour n'être pas infidèles par
+fausse honte, ou pour ajouter par vanité un chiffre de plus à leurs
+heureuses fortunes.
+
+Puis la facilité même des triomphes auxquels ils peuvent prétendre les
+en éloigne. Enfin, sans être absolument rassasiés de plaisirs, leur
+première fougue étant dès longtemps apaisée, ils sont alors avides de
+jouissances plus délicates... heureux d'y consacrer la plus large part
+de leur existence....
+
+Pour exercer ainsi leurs facultés sensitives, il n'est pas besoin d'un
+amour heureux; ils trouvent un charme doux et triste aux regrets
+incessants que cause un souvenir adoré, aux tendres angoisses d'un amour
+sans espoir; ils comprennent enfin l'ineffable volupté de la mélancolie,
+les raffinements des passions pures et élevées.
+
+Des hommes moins bien doués, moins accoutumés au succès, sont fidèles ou
+_désintéressés_ en amour... par nécessité.
+
+Les gens comme M. de Morville le sont, si cela se peut dire, par luxe.
+
+C'est parce qu'il ne tiendrait qu'à eux d'_avoir_, qu'ils mettent une
+sorte de noble dépravation à ne pas avoir. Et puis enfin (nous voulons à
+tout prix excuser la constance et la résignation de notre héros),
+certains gourmets sensés savent de temps à autre rafraîchir, renouveler
+la sensibilité de leur goût par une intelligente sobriété. Ceci posé, M.
+de Morville disculpé (nous l'espérons du moins), des ridicules inhérents
+à la position d'amant fidèle ou d'amant malheureux, nous instruirons le
+lecteur d'une nouvelle particularité.
+
+Huit jours environ après son entretien avec madame de Hansfeld, M. de
+Morville reçut par la poste la lettre suivante d'une écriture inconnue:
+
+«La démarche que l'on tente auprès de vous est étrange et folle; vous
+pouvez y voir une raillerie, un badinage ou un caprice; vous pouvez y
+répondre par le silence, par les plaisanteries ou par le dédain; on ne
+s'abuse pas; il y a mille raisons pour que cette démarche, pourtant
+aussi sérieuse, aussi solennelle qu'il en soit au monde, vous semble
+ridicule ou indigne de votre attention.... Cependant on a joué toute une
+existence... sur l'espoir presque insensé que l'instinct de votre coeur
+vous révélerait ce qu'il y a de sincère, de grave dans la question qu'on
+va vous faire: _Votre coeur est-il libre_?
+
+«On sait qu'un souvenir chéri le remplit depuis presque deux années;
+mais il ne s'agit pas de ce passé: on s'adresse à votre honneur, à votre
+loyauté bien connus. Pouvez-vous répondre à un amour profond, nourri
+depuis longtemps dans le silence et dans le mystère, amour passionné que
+vous seul pouvez inspirer et justifier?
+
+«Répondez.... Voulez-vous de cet amour?...
+
+«Bien des hommes seraient fiers de le partager. On ne vous dit pas cela
+par orgueil... car cet amour... on le met à vos pieds avec autant
+d'humilité que de crainte.... Si vous êtes libre, si vous pouvez
+consacrer... ou plutôt si vous permettez qu'on vous consacre une vie
+tout entière... dites un mot... et demain vous saurez qui vous écrit
+cette lettre....
+
+«La confiance que l'on a en vous est telle que l'on vous croira
+aveuglement. Rien ne vous sera plus facile que de tromper un coeur
+rempli de vous. Vous pourrez prendre impunément cet amour comme un jouet
+avec l'arrière-pensée de le briser bientôt; vous pourrez légèrement,
+insoucieusement, porter un coup mortel à un coeur trop épris.... On vous
+dit cela parce qu'on vous sait bon et généreux... parce qu'on ne présume
+pas trop de votre coeur et de votre franchise en attendant une réponse
+loyale.... Quelle qu'elle soit, elle sera reçue avec reconnaissance....
+Votre sincérité consolera du moins l'amertume d'un refus. Ce malheureux
+amour rentrera dans le mystère et dans l'obscurité dont il n'aurait
+jamais dû sortir; quoiqu'il ne soit pas partagé, il ne sera pas moins
+fervent et éternel; vous pouvez y être insensible, mais vous ne pouvez
+l'empêcher d'exister.
+
+«P.S. Répondre poste restante, à Paris, à madame Derval.»
+
+Soit qu'il fût dans un milieu d'idées romanesques et mélancoliques, soit
+qu'il crût à la sincérité de cette lettre, soit enfin que, décidé à
+refuser l'_offre de ce coeur_, il évitât, de la sorte, le ridicule
+d'être dupe d'une plaisanterie, M. de Morville répondit sérieusement à
+cette proposition, et envoya ces mots: Poste restante, à l'adresse de
+madame Derval.
+
+«J'aimerais mieux mille fois être victime d'une plaisanterie que risquer
+de répondre légèrement à l'expression d'un sentiment dont un honnête
+homme doit toujours se montrer fier et reconnaissant. Il est un mérite
+que je prétends avoir, c'est celui de la franchise; jamais je n'ai
+commis une action lâche ou méchante, jamais je n'ai regardé comme vains
+et frivoles les engagements de deux coeurs qui se donnent l'un à
+l'autre, engagements dans lesquels une femme met presque toujours son
+repos, son honneur, son avenir à la merci d'un homme; engagements dans
+lesquels la femme risque tout, l'homme rien....
+
+«Je répondrai donc: _Non, mon coeur n'est pas libre; j'aime, et j'aime
+sans espoir_....
+
+«Serai-je compris, lorsque je dirai qu'en répondant de la sorte je crois
+être à la hauteur du sentiment que l'on m'exprime, et dont je suis aussi
+touché qu'honoré?
+
+«En admettant la réalité du sentiment dont on me parle, je suis absous
+de présomption par cette vérité bien connue: _Être aimé ne prouve pas
+qu'on mérite d'être aimé_. Mais, quant à moi, j'ai toujours pensé que
+ceux qui aimaient méritaient toujours autant de respect que
+d'admiration.
+
+ «LÉON DE MORVILLE.»
+
+Le lendemain, M. de Morville reçut cette réponse par la poste:
+
+«On vous avait bien jugé, noble et généreux coeur; votre lettre a fait
+couler des larmes sans amertume. Votre rare délicatesse aurait encore,
+si cela était possible, augmenté la folle passion que vous avez
+inspirée.... Folle passion!... oh! non... non... jamais amour n'a été
+plus réfléchi, plus médité, plus sage... car vous êtes digne de répondre
+à toutes les exigences de l'âme la plus pure, la plus élevée.
+
+«Non, ce n'est pas une folle passion que celle que vous inspirez; on
+s'en honore, on s'en pare comme d'une vertu.... Maintenant on a une
+dernière grâce à vous demander; on sait que si vous ne l'accordez pas
+elle est inopportune; si, au contraire, vous l'accordez, c'est que vous
+comprendrez de quelle immense consolation elle peut-être pour un coeur
+rempli de vous. On voudrait de temps à autre vous écrire, non pas pour
+vous parler d'un amour qui désormais n'élèvera plus la voix, mais pour
+vous faire entendre quelquefois les accents d'une voix amie.
+
+«_Votre coeur n'est pas libre, et vous aimez sans espoir_.
+
+«On a cru que cette confidence imposait des devoirs parce qu'elle vous
+présageait des chagrins. Ceux qui ont souffert doivent venir à ceux qui
+souffrent; si votre amour continue d'être malheureux, peut-être au
+milieu de vos tristesses accueillerez-vous avec reconnaissance la
+consolation d'un coeur tendre et dévoué qui, mieux que tout autre, saura
+compatir à votre douleur.
+
+«Si vous êtes heureux, vous serez généreux, et vous aurez quelques
+bonnes et douces paroles pour l'amie inconnue qui oubliera ses chagrins
+en songeant à vos souffrances ou à votre bonheur.... Vous êtes si loyal
+que vous ne suspecterez pas la loyauté des autres. Le but de cette
+correspondance n'est pas de tendre un piége à votre affection, ou de
+profiter d'un moment de dépit pour vous offrir de nouveau un coeur que
+vous avez repoussé; vous croirez cela parce que vous savez qu'il est des
+âmes dignes de la vôtre; vous croirez cela parce que, quoi qu'il arrive,
+jamais vous ne saurez qui vous écrit.
+
+«Enfin, vous ne verrez dans cette résolution ni orgueil froissé, ni
+amertume. L'élévation du sentiment qui dicte cette lettre le met hors
+d'atteinte de ces misérables passions. Le sort a voulu que cette offre
+d'un coeur dévoué vous fût faite trop tôt ou trop tard.... Ce coeur n'en
+est pas moins à vous, c'est-à-dire toujours digne de vous.
+
+«Répondez poste restante, à la même adresse.»
+
+Le calme et la dignité de cette nouvelle lettre frappèrent M. de
+Morville; il en fut touché, malgré les préoccupations que lui causait
+son amour pour madame de Hansfeld. Il répondit avec sa sincérité
+habituelle:
+
+«J'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites.... Mon coeur
+est triste; je n'ai jamais eu de confident, mais j'aimerais à épancher
+mes impressions, non pas raconter des faits agréables ou pénibles, et
+les confidents s'inquiètent des personnes, non des sentiments. Il se
+peut donc que je trouve un grand charme, une grande consolation à dire
+mes tristesses ou mes espérances, ou à m'entendre plaindre si je
+souffre, ou féliciter si je suis heureux, par la mystérieuse et
+généreuse amie qui vient à moi.»
+
+ «LÉON DE MORVILLE.»
+
+Ce dernier billet écrit et envoyé à son adresse, M. de Morville, absorbé
+par son amour croissant pour madame de Hansfeld, ne songea plus que
+rarement à sa mystérieuse correspondante, la personne inconnue (que le
+lecteur a sans doute devinée) ne voulant pas abuser par une hâte
+indiscrète de la permission que M. de Morville lui avait donnée.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+L'ÉMISSAIRE.
+
+
+Huit jours s'étaient passés depuis que M. de Brévannes avait reconnu, à
+la Comédie-Française, Paula Monti dans madame la princesse de Hansfeld.
+
+Il était dix heures du matin: M. de Brévannes descendait de fiacre à la
+porte d'une maison de médiocre apparence, située à l'extrémité de la rue
+des Martyrs, rue généralement assez déserte, ainsi que chacun sait.
+
+Il n'y avait pas de portier dans cette maison: M. de Brévannes monta
+donc jusqu'au premier étage où il sonna en maître. Presque aussitôt la
+porte lui fut ouverte par une femme assez âgée, modestement mais
+proprement vêtue. Son visage était fortement couperosé; elle portait des
+lunettes et tenait une tabatière à la main.
+
+En deux mots nous dirons que cette femme, appelée madame Grassot, était
+gardienne d'un petit appartement loué par M. de Brévannes pour y
+recevoir en toute sécurité les rivales de Berthe.
+
+--Eh bien! madame Grassot, quelles nouvelles?--dit M. de Brévannes en
+entrant dans un joli salon où flambait un bon feu.
+
+--De très bonnes, monsieur Charles--dit la vieille en ôtant ses lunettes
+et en aspirant une forte prise de tabac.
+
+--De très bonnes?--s'écria M. de Brévannes en se retournant vers elle.
+
+--D'excellentes, monsieur Charles. Est-ce que cela vous étonne?
+
+--Non, car je sais par expérience que vous êtes habile.... Pourtant il
+s'agissait d'une chose très difficile....
+
+--Et vous doutiez de moi?...
+
+--Il y avait tant d'obstacles à surmonter.... Enfin que savez vous?...
+
+--Vous m'aviez donné huit jour?... et en cinq j'ai réussi.
+
+--Eh bien!...
+
+--Eh bien!... commençons, comme on dit, par le commencement, et
+écoutez-moi attentivement.
+
+--Je n'y manquerai pas.
+
+--Mardi matin, vous m'avez dit: Madame Grassot, il faut absolument que
+vous trouviez moyen de vous aboucher avec un des domestiques ou une des
+femmes de madame la princesse de Hansfeld, qui demeure rue Saint-Louis,
+hôtel Lambert.
+
+--Vous me faites mourir d'impatience....
+
+--Ah! monsieur Charles, si vous m'interrompez....
+
+--Mais vous ne savez pas à quel point ceci m'intéresse....
+
+Laissez-moi parler. Aussitôt pris, aussitôt pendu, comme on dit. Dès que
+vous avez eu tourné les talons, je suis descendue à pied jusqu'au
+boulevard Montmartre, j'ai pris l'omnibus de la Bastille; de la porte
+Saint-Antoine, je suis arrivée dans l'île Saint-Louis. J'ai commencé,
+comme de juste, par faire le tour de l'hôtel, à partir de la grande
+porte située rue Saint-Louis-en-l'Ile jusqu'à l'extrémité du mur du
+jardin qui donne sur le quai d'Anjou....
+
+--Je vous avais surtout recommandé d'observer de ce côté; il y a une
+petite porte qui s'ouvre sur ce quai désert....
+
+--Je n'ai rien oublié, soyez tranquille.... Mais pour mes premières
+observations, je devais d'abord m'attacher à la porte cochère.... Comme
+il n'y avait ni café, ni cabaret où j'aurais pu m'établir pour observer,
+et que, dans les rues désertes, on eût bien vite remarqué ma présence,
+je descendis jusqu'à la place de fiacres du quai Saint-Paul. J'y pris
+une petite voiture à l'heure, et baissant bien les stores, j'allai
+m'embusquer au coin de la rue Poultier, où demeure votre beau-père.
+
+--C'est bon... c'est bon.... Eh bien!...
+
+--De là j'apercevais parfaitement la porte de l'hôtel sans être dans la
+rue; jusqu'à trois heures je ne vis personne; les jours sont si courts
+que j'allais me retirer, lorsqu'une femme, vêtue d'une robe puce et d'un
+chapeau brun, sortit de l'hôtel et se dirigea justement de mon côté:
+c'était une jeune fille, noire comme un diable, comme qui dirait une
+mulâtresse, avec des yeux bleu-clair. Je n'ai jamais vu une figure
+pareille; j'ai laissé passer la moricaude, j'ai payé mon fiacre, et j'ai
+suivi....
+
+--Eh bien!
+
+--Elle a pris la rue Poultier, le quai d'Orléans, le pont, elle a fait
+enfin le tour de l'île, et est rentrée par la petite porte en question.
+C'était une simple promenade.
+
+--Lui avez-vous parlé?
+
+--Peste! comme vous y allez, monsieur Charles; vous savez que mon fort,
+c'est la prudence.... Jusqu'au moment où j'ai vu la moricaude rentrer
+par la petite porte, rien ne me disait qu'elle fût de la maison de la
+princesse.... Voilà pour le premier jour. Ça n'a l'air de rien, mais je
+savais déjà qui demander en me présentant à l'hôtel.
+
+--Soit. Mais ensuite!
+
+--Le lendemain, j'ai pris mon carton avec mes échantillons de dentelles
+et de guipures. Quelle bonne idée que ce carton, monsieur Charles! nous
+a-t-il servi! mon Dieu... nous a-t-il servi!...
+
+--Au fait... au fait....
+
+--Cette fois-là, j'arrive bravement à la grand'porte; je frappe, on
+m'ouvre. Vous me croirez, si vous voulez, monsieur Charles, je ne suis
+pas poltronne; eh bien! je n'ai pu m'empêcher de sentir un tic-tac en
+entrant là-dedans.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--La cour est petite, dallée et entourée de grands bâtiments sombres.
+C'est triste comme un cloître. Le soleil ne doit jamais venir là-dedans,
+c'est sûr. Au fond de la cour, il y a comme un péristyle énorme et si
+profond qu'il faisait noir; on y voyait pourtant, à cause de sa
+blancheur, la balustre en pierre d'un immense escalier en fer à cheval
+qui montait en dehors jusqu'au premier étage; le péristyle allait
+jusqu'au fond.
+
+--Mais c'est un palais.
+
+--Oui, mais si triste, si triste, que j'aimerais autant habiter un
+tombeau que de vivre là-dedans. Un vieux portier borgne, qui m'avait
+ouvert, m'examinait comme s'il avait voulu me manger en me barrant le
+passage.--Que voulez-vous? me dit-il.--C'est bien ici l'hôtel
+Lambert?--Oui.--Habité par madame la princesse de Hansfeld?--Oui.--Eh
+bien! je viens lui apporter des dentelles choisies hier par une jeune
+dame très brune qui est venue à mon magasin sur les quatre heures. Comme
+la mulâtresse était sortie la veille à cette heure-là, mon conte parut
+vraisemblable; le cerbère me laissa passer. Je n'avais pas fait quatre
+pas que j'entendis siffler derrière moi, ni plus ni moins que dans une
+caverne de brigands. C'était le concierge qui annonçait.
+
+--En effet, on m'a dit qu'il y avait encore quelques maisons du Marais
+où l'on sifflait de la sorte.
+
+--C'est un drôle d'usage toujours; moi qui ne le connaissais pas,
+naturellement ça m'a surprise. Je monte cet énorme escalier qui ne
+finissait pas; j'arrive au premier, et je trouve une espèce de grand
+olibrius vêtu en chasseur, avec de grandes moustaches, qui baragouinait
+le français. Je lui dis que j'apporte des dentelles pour la princesse;
+il me prie d'attendre et il me laisse dans une antichambre à colonnes de
+pierre, grande comme une maison, sonore comme une église, si grande
+enfin qu'il y avait de l'écho; jugez comme c'était gai. Au bout de cinq
+minutes, l'olibrius revient me dire que sa maîtresse n'avait pas demandé
+de dentelles, et il me montre la porte; je réponds que c'est une jeune
+mulâtresse qui est venue.--C'est donc mademoiselle Iris, la demoiselle
+de compagnie de S.E. la princesse?--me dit l'olibrius.--Justement, c'est
+mademoiselle Iris; j'avais oublié son nom--répondis-je. Et le chasseur
+s'en va en grommelant chercher mademoiselle Iris. J'avais gagné à cela
+de savoir que la moricaude était demoiselle de compagnie, et s'appelait
+Iris....
+
+--Iris?... quel nom singulier....
+
+--Il y a bien d'autres choses singulières dans cette diable de maison.
+Comme je l'avais prévu, mademoiselle Iris vient en personne pour me dire
+que j'étais une menteuse, et qu'elle ne m'avait pas demandé de
+dentelles. Le chasseur était resté, ce qui ne m'empêche pas de dire
+rapidement et tout bas à la mulâtresse:--J'ai quelque chose de très
+important à vous communiquer; il y va de la mort d'un homme. Demain à
+la nuit tombante et les jours suivants, je serai sur le quai d'Anjou, à
+la petite porte du jardin; je vous attendrai jusqu'à ce que vous
+veniez...--Vous concevez, monsieur Charles... _la mort d'un homme_... on
+dit toujours ça... c'est d'un effet sûr pour piquer la curiosité des
+jeunesses.
+
+--Qu'a répondu la mulâtresse?
+
+--Elle m'a répondu très aigrement (je m'y attendais) qu'elle ne savait
+pas ce que je voulais dire, que j'avais l'air d'une vieille intrigante;
+finalement elle dit à l'olibrius en me montrant: «Qu'on ne laisse jamais
+rentrer cette femme ici!» L'olibrius me fait un geste et me montre la
+porte. Je prends mon carton, mon sac et mes quilles, comme on dit, et je
+descends le grand escalier comme si j'avais retrouvé mes jambes de
+quinze ans.... Voilà pour le second jour. Vous voyez que ça marche
+joliment bon train.
+
+--Pas trop.
+
+--Comment, pas trop?... Ce n'était rien de donner un rendez-vous à cette
+moricaude en lui annonçant qu'il y allait de la mort d'un homme?
+
+--Mais cette jeune fille vous avait dit qu'elle ne viendrait pas.
+
+--Mon Dieu! monsieur Charles, est-ce vous, à votre âge, avec votre
+expérience, qui me faites une telle observation? Si je lui avais dit:
+«Je serai seulement demain à la petite porte du jardin pour vous
+apprendre quelque chose de très important.» la curiosité de la
+mulâtresse aurait pu se contenir jusqu'à demain, et après-demain il
+était trop tard pour y céder à cette curiosité; mais remarquez donc bien
+que j'avais dit demain et les _jours suivants_... je lui laissais le
+temps de succomber.
+
+--C'est juste.
+
+--Or, une sainte, une vraie sainte ne résisterait pas à la curiosité de
+savoir, si, comme je l'avais dit, je viendrais tous les jours par un
+temps d'hiver me camper à la porte; et si j'y venais, le secret était
+donc bien important; il était donc possible qu'il s'agît de la mort d'un
+homme. Et quelle est la sainte, je le répète, qui résisterait au désir
+de connaître un tel secret?
+
+--Allons, allons, madame Grassot, je me rétracte; vous êtes une
+maîtresse femme.... Ceci est fort habile.
+
+--Je le crois bien.
+
+--Continuez.
+
+--Le troisième jour, vers les quatre heures, je prends un petit fiacre,
+une boule d'eau chaude pour me tenir les pieds chauds, parce que la
+faction pouvait être longue, je m'enveloppe dans mon manteau, et:
+Cocher, quai d'Anjou, la dernière petite porte du quai à main droite; je
+m'attendais bien à ne pas voir la moricaude. Ce soir-là, en effet, je me
+morfonds jusqu'à neuf heures, j'étais gelée... rien....
+
+--Et le lendemain?
+
+--Ah! monsieur Charles, il faut que ça soit vous.... Le lendemain, même
+jeu.... J'arrive en fiacre; il s'arrête à raser la petite porte; ses
+lanternes l'éclairaient comme en plein jour.... A sept heures environ,
+la petite porte s'entr'ouvre et se referme brusquement. C'était chose
+gagnée, la curieuse était à moi. Pourtant le lendemain, à mon grand
+étonnement, je ne vis personne; j'attendis jusqu'à dix heures et demie,
+rien.... Mais enfin, hier soir, j'ai été bien dédommagée....
+
+--Et je vais l'être aussi de tous ces détails.
+
+--Cela vous impatiente, monsieur Charles. Êtes-vous impatient! Enfin,
+hier, j'arrive; on m'attendait, car la petite porte s'ouvre tout de
+suite, et la moricaude, enveloppée dans un manteau, s'avance sur le pas
+de la porte; j'abaisse la vitre du fiacre, et elle demande à voix basse
+si c'est bien la marchande de dentelles qui est là.... Pauvre agneau!!
+
+«C'est elle-même, ma belle demoiselle; mais si vous voulez monter avec
+moi un petit moment dans le fiacre, nous causerons plus à notre aise...»
+
+«Oh! madame, je n'ose pas.» La pauvre petite était toute effrayée; c'est
+si jeune et si timide. Enfin, après des si et des mais dont je vous fais
+grâce, elle consent à monter dans le fiacre auprès de moi. Je dis au
+cocher de faire le tour de l'île au pas, et nous partons. La pauvre
+petite tremblait si fort que j'ai eu toutes les peines du monde à la
+rassurer. Je m'y connais; je vous donne la moricaude pour la plus fière
+trembleuse, la plus fameuse ingénue....
+
+--Enfin... enfin....
+
+«Vous m'avez dit, madame, reprit-elle, que vous aviez quelque chose de
+bien important à m'apprendre... qu'il s'agissait de la mort d'un homme?»
+Voyez-vous, monsieur Charles, ça fait toujours son effet.
+
+«Oui, ma belle demoiselle; mais ce qui doit vous rassurer, c'est que ce
+secret ne vous regarde pas, il regarde votre bonne, votre excellente
+maîtresse, que vous aimez de tout votre coeur, n'est-ce pas?--Oui,
+madame.--Et à qui vous ne voudriez pas causer de chagrins?--Non,
+madame.--Eh bien! mon enfant, vous lui en causeriez un bien vif en ne la
+mettant pas à même d'empêcher un grand malheur.--Comment cela,
+madame?--Un malheureux jeune homme.... Mais je ne puis vous en dire
+davantage, mon enfant.... Ce pauvre jeune homme!... Si vous consentez à
+l'écouter, il viendra à ma place demain soir, en fiacre, à la petite
+porte, et il vous expliquera tout cela.--Oh! madame, je n'oserai
+jamais.--Mais il s'agit de quelque chose de très grave pour votre
+maîtresse.--Alors j'en parlerai à Son Excellence (vous voyez comme la
+moricaude est simple, monsieur Charles).--Gardez-vous-en bien,--lui
+dis-je,--écoutez d'abord ce malheureux jeune homme, et si ce qu'il vous
+dit ne vous persuade pas, vous ne parlerez de rien à votre maîtresse. Il
+y aurait, il est vrai, quelque chose de plus simple; ce serait que Son
+Excellence vînt avec vous.... Attendez donc, ne vous effarouchez pas
+ainsi, mon enfant; c'est en tout bien tout honneur.... Ne croyez pas
+qu'il s'agisse d'amour, au moins, une femme comme moi ne se mêlerait pas
+de tels tripotages. Non, il s'agit de sauver la vie d'un malheureux....
+Mais je ne puis vous en dire davantage.... Accordez le rendez-vous que
+je vous demande; au besoin même prévenez-en la princesse.--Et le prince,
+madame, faudrait-il aussi le prévenir?»--me dit l'innocente.
+
+--Diable!...
+
+--Je vous avoue qu'à ces mots, monsieur Charles, je me repentis d'avoir
+été si avant; mais je m'assurai bientôt que c'était pure ingénuité de la
+part de cette petite, qui a l'air d'avoir seize ans... jugez.... Enfin,
+à force de raisonnements, de promesses, je l'ai décidée à vous donner
+rendez-vous, comme à moi, à la petite porte du jardin.
+
+--Ce soir?
+
+--Non, demain. Elle m'a dit que sa maîtresse ne sortait pas aujourd'hui;
+mais qu'elle irait demain à l'Opéra, et qu'alors, sur les neuf heures,
+vous pouviez venir en fiacre à la petite porte. Maintenant, monsieur
+Charles, le reste vous regarde; vous voici en relation avec la petite,
+et jusqu'à un certain point avec sa maîtresse; car, ingénue comme est
+cette jeune fille, elle ne manquera pas probablement de tout dire à sa
+maîtresse; et, si la mulâtresse reparaît avec l'agrément de la
+princesse, vous êtes en bonne voie.... Si elle ne reparaît pas, c'est
+mauvais signe.
+
+--Allons, maman Grassot, vous êtes une femme incomparable. Tenez, voici
+cinq louis pour vos frais de fiacre.
+
+--Monsieur est bien bon; monsieur n'a rien de plus à m'ordonner?
+
+--Non; mais dites-moi: avez-vous demandé au locataire du second s'il
+voulait déménager? je préférerais avoir cette petite maison à moi seul.
+
+--Que je suis étourdie, à mon âge! j'oubliais de dire à monsieur que ce
+locataire consentirait à déménager sur-le-champ, si on lui donnait mille
+francs d'indemnité.
+
+--Il est fou; son loyer est à peine de quatre cents francs.
+
+--J'ai bataillé; il n'y a pas eu moyen de le faire démordre.
+
+--Mais c'est me mettre le pistolet sur la gorge.
+
+--Sans doute; il faut payer la convenance, et il s'en irait tout de
+suite. Dans vingt-quatre heures, son déménagement serait fait.
+
+--Allons, tenez, voici un billet de 1,000 francs et un de 500 francs,
+vous payerez six mois d'avance et vous me tiendrez compte du reste....
+
+--Monsieur sera en effet bien plus tranquille en étant seul dans la
+maison. Quant à moi, je n'en serai pas plus effrayée, quoiqu'il n'y ait
+pas de portier; je n'ai peur ni des revenants ni des voleurs, moi.
+
+--D'ailleurs le quartier est très sûr quoique solitaire.
+
+--Sans compter le factionnaire du coin qui, de sa guérite, voit notre
+porte.
+
+--Allons, madame Grassot, faites vite déménager ce locataire du second,
+j'ai hâte d'être seul ici.
+
+--Après-demain ce sera fait, monsieur.... Allons, bonne chance.... Je
+sais bien pour qui je voudrais l'étrenne de cette maison, après que le
+locataire du second sera parti.... Mais je connais monsieur, ça sera
+plus tôt que plus tard... quand monsieur a mis quelque chose dans sa
+tête....
+
+--Vous êtes une flatteuse, madame Grassot.
+
+Et M. de Brévannes quitta la petite maison de la rue des Martyrs.
+
+Après avoir attendu le lendemain soir avec une extrême impatience, il
+arriva vers les huit heures quai d'Anjou; il faisait une très belle nuit
+d'hiver, le froid était vif et sec, la lune brillait. Après quelques
+moments d'attente, la petite porte du jardin de l'hôtel s'ouvrit: Iris
+parut sur le seuil bien encapuchonnée. M. de Brévannes avait laissé sa
+voiture à quelques pas; il accourut auprès de la jeune mulâtresse, qui
+prit son bras en tremblant.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+L'ENTRETIEN.
+
+
+--Tenez, d'abord, ma chère enfant, voici pour vous--dit M. de Brévannes
+en voulant glisser une bourse dans la main de la mulâtresse.
+
+Celle-ci repoussa fièrement la bourse en disant:
+
+--Vous vous trompez, monsieur.
+
+--C'est une faible marque de mon estime--reprit M. de Brévannes en
+insistant.
+
+--De votre estime, monsieur?
+
+A l'expression d'ironie amère qui accompagna ces mots, M. de Brévannes
+s'aperçut de sa maladresse; il remit sa bourse dans sa poche, et dit:
+
+--Vous êtes demoiselle de compagnie de madame de Hansfeld?
+
+--Oui.
+
+--Y a-t-il longtemps que vous êtes à son service?
+
+--Il y a longtemps.
+
+--Sans doute depuis son retour d'un voyage qu'elle avait fait à Florence
+avec sa tante?
+
+--Oui..
+
+--La femme que je vous ai envoyée a dû vous dire que j'avais des choses
+du plus haut intérêt à communiquer à la princesse?
+
+--Elle me l'a dit.
+
+--Avez-vous prévenu madame de Hansfeld des démarches de cette femme et
+de l'entretien que vous m'accordiez ici?
+
+--Non....
+
+--Vous avez sans doute gardé le même secret à l'égard du prince?
+
+--Je ne parle jamais à Son Excellence.
+
+--Vous êtes donc venue....
+
+--Pour savoir ce que vous aviez à dire à ma maîtresse, et l'en
+instruire, si je le jugeais convenable....
+
+--Vous êtes bien jeune, et je ne sais à quel point vous êtes dans la
+confiance de madame de Hansfeld pour....
+
+--Alors adressez-vous directement à elle....
+
+--C'est ce que je vous demande: donnez-m'en les moyens.
+
+--Cela dépend de ma maîtresse....
+
+--Quel que soit le prix que vous mettiez à ce service....
+
+--Je ne puis rien faire sans l'avis de la princesse.
+
+--Remettez-lui cette lettre.
+
+--Impossible....
+
+--Il ne s'y trouve rien de compromettant.... Je lui dis seulement
+qu'ayant les choses les plus graves à lui écrire, je la supplie de me
+mettre à même de lui adresser une lettre en toute sécurité...
+
+--Alors cette lettre est inutile.... Je lui ferai cette proposition; si
+elle accepte, elle vous le fera savoir. Quel est votre nom, votre
+adresse?
+
+--Je m'appelle Charles de Brévannes; voici ma carte.... Vous entendez
+bien? Charles de Brévannes.
+
+--J'entends bien....
+
+--Ce nom vous est tout à fait inconnu?
+
+--Tout à fait.
+
+--Jamais madame de Hansfeld ne l'avait prononcé devant vous?
+
+--Jamais.
+
+M. de Brévannes, contrarié de la réserve de la jeune fille, tenta une
+autre voie pour la gagner.
+
+--Tenez, ma chère enfant, il faut tout vous dire.... J'ai en effet des
+choses intéressantes à révéler à madame de Hansfeld; mais--ajouta-t-il
+avec un accent flatteur, presque tendre--j'ai quelque chose aussi à vous
+dire, à vous.
+
+--A moi?
+
+--Sans doute. Je vous ai vue l'autre jour passer dans la rue
+Saint-Louis, je vous ai trouvée charmante... trop charmante pour mon
+repos....
+
+La mulâtresse baissa la tête sans répondre.
+
+Peut-être sera-t-elle plus sensible à des douceurs, à des cajoleries
+qu'à de l'argent, pensa M. de Brévannes; il reprit:
+
+--Oui, et depuis ce jour j'ai doublement désiré de vous voir, d'abord
+pour vous parler de l'impression que vous avez faite sur moi, et puis
+des choses importantes qui regardent la princesse.
+
+--Vous vous moquez, monsieur?
+
+--Ne croyez pas cela.... J'aurais peut-être trouvé d'autres moyens de
+parvenir jusqu'à madame de Hansfeld; mais j'ai préféré avoir recours à
+vous; votre physionomie expressive annonce tant d'esprit, des passions
+si ardentes, si généreuses, qu'en vous parlant de la maîtresse que vous
+aimez et de l'amour que vous inspirez... on doit mériter d'être bien
+accueilli par vous.... Iris....
+
+--Vous savez mon nom?
+
+--Je sais bien d'autres choses encore.... Depuis très longtemps je ne
+m'occupe que de vous.... Votre sincère attachement pour la princesse a
+encore augmenté mon intérêt pour vous.
+
+--Je ne dois pas entendre ces paroles--dit Iris d'une voix légèrement
+émue.
+
+Elle est à moi, cette petite fille ne pouvait résister à quelques
+amoureuses fleurettes, c'est un enfant. Madame Grassot avait dit vrai,
+pensa M. de Brévannes; il reprit tout haut:
+
+--Mais donnez-moi donc votre joli bras, au lieu de marcher ainsi loin de
+moi, ma chère Iris.
+
+--Non, il faut que je rentre.
+
+--Pas encore... à peine si j'ai eu le temps de causer avec vous.
+
+--Parlez-moi de la princesse... je vous en prie, monsieur.
+
+--C'est mon plus vif désir; mais pour cela il faut que nous soyons bien
+en confiance l'un avec l'autre; alors nous pourrions peut-être à nous
+deux prévenir de grands malheurs.
+
+--Que dites-vous? la princesse risquerait....
+
+--N'ayez pas peur... ma charmante Iris; si vous le voulez, nous
+conjurerons ces malheurs.... Avec une jolie alliée comme vous, on ferait
+des prodiges.... Et maintenant j'y songe, si nous nous entendions bien,
+nous, il serait peut-être mieux de ne pas prévenir encore la princesse.
+
+--Comment cela?
+
+--Elle pourrait ne pas rester maîtresse d'elle-même, s'effrayer et
+compromettre l'heureux succès des projets que je forme dans son intérêt.
+
+--Mais, que puis-je faire, moi? Pourquoi faut-il que nous nous
+entendions bien ensemble?
+
+--Je vous expliquerai cela...; mais il faudrait d'abord répondre avec
+franchise à quelques-unes de mes questions. Le voulez-vous?
+
+--Hélas! monsieur, je ne sais pourquoi, malgré moi, vous m'inspirez
+presque de la confiance.
+
+--Parce que mon langage et mes sentiments sont sincères....
+
+--Non, non, je ne dois pas vous croire.... Cette femme que vous m'avez
+envoyée si souvent... tant de ruses, tant de persévérance....
+
+--Mon violent désir de parvenir jusqu'à vous, jusqu'à la princesse, est
+mon excuse; vous l'accepterez, charmante Iris.
+
+--Je ne le devrais pas peut-être.... M'amener presque maigri moi à vous
+donner un rendez-vous.
+
+Décidément madame Grassot est une grande physionomiste, pensa M. de
+Brévannes; cette jeune fille est ingénue et niaise autant que possible;
+et il reprit:
+
+--Quel mal y a-t-il à cela... m'accorder un rendez-vous... presque
+malgré vous?... D'abord, vous n'avez pas cédé tout de suite, et puis
+vous me rendez si heureux....
+
+--Vous le dites....
+
+--N'en doutez pas. N'est-ce rien que d'avoir ce bras charmant sous le
+mien?...
+
+--Je vous en supplie, parlons de la princesse....
+
+--C'est maintenant vous qui me le demandez....
+
+--Oui... puisque c'est pour elle que vous venez ici.
+
+--Parlons encore de vous, ou plutôt laissez-moi jouir en silence du
+plaisir d'être près de vous.
+
+--Non, non, je veux rentrer.... Je vois bien que vous voulez me
+tromper.... Vous n'avez aucune raison de vouloir parler à Son
+Excellence: c'est un piége que vous me tendiez....
+
+--Quand cela serait....
+
+--Ah! cela est bien mal... de vouloir ainsi tromper une pauvre fille....
+Laissez-moi.... Je veux rentrer.
+
+--Eh bien!... voyons, voyons, calmez-vous, Iris.... Mais à quoi bon vous
+entretenir de madame de Hansfeld, si vous ne voulez pas répondre.
+
+--J'aime mieux, parler de ma maîtresse que de vous entendre ainsi parler
+de moi.
+
+--Eh bien!... dites-moi... il y a environ une huitaine de jours...
+madame de Hansfeld est allée aux Français avec son mari, n'est-ce pas?
+
+--Oui. Le prince sortait pour la première fois depuis longtemps.
+
+--Et vous étiez restée seule, peut-être, à l'hôtel, charmante Iris....
+Quel bonheur pour celui qui aurait pu partager ces douces heures avec
+vous!
+
+--Parlons de la princesse, monsieur, ou je rentre.
+
+--Eh bien! en revenant des Français... comment s'est trouvée votre
+maîtresse?
+
+--Très inquiète, d'abord, car le prince n'a été complètement remis de
+son indisposition qu'une heure après son retour à l'hôtel....
+
+--Mon Dieu! Iris, que vos yeux sont beaux et brillants.... Bénie soit la
+clarté de la lune qui me permet de les admirer!
+
+--N'avez-vous donc plus rien à me dire sur Son Excellence?...
+
+--Lorsqu'elle a été rassurée sur l'état de son mari... elle est
+redevenue sans doute calme... comme à l'ordinaire?... Quelle jolie main
+vous avez.
+
+--Laissez-moi donc, monsieur... à quoi bon me faire des questions, vous
+ne vous occupez pas des réponses?
+
+--Voyons, je vous écoute.... Vous avez raison, de graves intérêts sont
+en jeu, c'est malgré moi que je cède aux distractions que vous me
+causez. Eh bien! la princesse?
+
+--Loin d'être calme lorsque l'état du prince ne l'a plus inquiétée, son
+agitation a encore augmenté; j'étais, comme d'habitude, venue avec ses
+femmes, elle les a renvoyées et m'a gardée seule.... Alors elle a
+pleuré, oh! bien longtemps pleuré.
+
+--Elle a pleuré!
+
+--Et moi-même je n'ai pu retenir mes larmes.
+
+--Elle avait l'air bien courroucée, n'est-ce pas?
+
+--Elle... oh non, mon Dieu! au contraire, elle était abattue, accablée;
+elle levait de temps en temps les mains et les yeux au ciel, puis ses
+larmes recommençaient de couler.... Vers une heure elle a sonné ses
+femmes, on l'a déshabillée, elle est restée seule avec moi; alors, au
+lieu de se coucher, elle s'est mise à écrire sur son livre noir à
+secret, où elle écrit toujours, je l'ai remarqué, lorsqu'il lui arrive
+quelque chose d'extraordinaire.... Je lui ai dit qu'elle allait se
+fatiguer encore; elle m'a répondu que non, que cela la calmerait au
+contraire. Je l'ai quittée vers les quatre heures du matin. Voyant
+encore de la lumière chez elle, je suis entrée doucement; elle écrivait
+toujours.
+
+Ce que venait de dire la mulâtresse (elle mentait complètement à
+l'endroit du livre noir et de l'_accablement_ de la princesse) était
+pour M. de Brévannes d'un prix inestimable. Il se figura que sa
+rencontre imprévue avait causé l'agitation, l'anxiété, les larmes de la
+princesse. Il ignorait que madame de Hansfeld l'avait déjà vu au bal de
+l'Opéra, il s'étonnait seulement qu'elle eût paru plus accablée
+qu'irritée de cette rencontre.
+
+M. de Brévannes était non seulement opiniâtre et égoïste, il était
+singulièrement vain; malgré la froideur, l'éloignement que madame de
+Hansfeld lui avait témoignés en Italie, il n'avait jamais désespéré de
+s'en faire aimer. Son duel funeste, en le forçant de la quitter, n'avait
+ni éteint son amour, ni ruiné ses espérances, et bien souvent il s'était
+dit que, sans sa fuite, devenue nécessaire par la rigueur des lois
+italiennes, il serait parvenu à intéresser Paula Monti par la violence,
+les excès même de son amour pour elle... et à lui faire oublier le nom
+de Raphaël, qui, après tout, l'avait provoqué.
+
+La vanité est au moins aussi aveugle que l'amour.... M. de Brévannes
+était aussi vaniteux qu'amoureux; on concevra donc qu'il eût une lueur
+d'espoir en apprenant que la princesse avait été plus accablée
+qu'irritée à son aspect.... Ce qui lui donnait encore beaucoup à penser
+était cette circonstance:
+
+Paula avait, ensuite de cette rencontre, longuement écrit dans un livre
+auquel elle confiait ses plus secrètes pensées....
+
+Il s'agissait évidemment et de la mort de Raphaël et des circonstances
+qui l'avaient amenée.... Donc il devait être question de lui, de
+Brévannes.
+
+Posséder ce livre, y surprendre les pensées les plus intimes de madame
+de Hansfeld, tel fut dès lors l'unique désir de M. de Brévannes; mais
+plus la satisfaction de ce désir était importante pour lui, plus il
+devait craindre d'en compromettre la réussite; il crut donc prudent et
+habile d'avoir l'air de n'attacher aucune importance à la révélation
+qu'Iris avait paru lui faire avec la naïveté d'un enfant.
+
+La mulâtresse, surprise de son silence, lui dit:
+
+--Eh bien! monsieur, à quoi songez-vous donc?
+
+--A vous, Iris.... Encore une distraction....
+
+--Comment, monsieur, malgré vos promesses?... Et moi qui réponds à
+toutes vos questions, moi qui vous en dis plus que je ne le devrais...
+vous ne m'avez pas écoutée....
+
+--Si... très bien, mais vous le voyez, Iris, les questions que je vous
+adresse sur la princesse sont bien simples, elles ne la compromettront
+en rien si vous y répondez; je ne puis encore vous dire quel en est le
+but.... Bientôt peut-être je vous demanderai davantage; mais alors
+j'aurai, je l'espère, fait assez de progrès dans votre confiance pour
+que vous ayez toute foi en moi.
+
+--Je ne devrais pas consentir à vous revoir, monsieur... à quoi bon? Je
+le vois, je ne suis là qu'un moyen de correspondance entre vous et la
+princesse.... Mais pourquoi me plaindre? les malheureux n'ont-ils pas
+toujours été sacrifiés... aux heureux... aux grands de ce monde?
+
+L'imperceptible accent d'amertume avec lequel Iris sembla prononcer ces
+derniers mots fit tressaillir M. de Brévannes; une idée nouvelle lui
+vint à l'esprit.
+
+Peut-être la fille de compagnie était-elle jalouse de sa maîtresse, et
+mécontente de sa position, quoi de plus naturel?
+
+Les gens de l'espèce de M. de Brévannes, si rusés qu'ils soient, sont
+presque toujours dupes de leur funeste dédain pour l'espèce humaine, et
+de leur propension à croire surtout aux mauvais sentiments. Au lieu de
+supposer, selon toute probabilité, que la mulâtresse était dévouée à sa
+maîtresse, et de se tenir prudemment sur la réserve, il suffit à M. de
+Brévannes, non pas même d'un mot, mais d'une seule inflexion de voix,
+pour croire Iris envieuse de madame de Hansfeld et peut-être même
+hostile à sa maîtresse.
+
+Il était d'autant plus porté à admettre cette hypothèse qu'elle servait
+parfaitement ses projets. Il eût été pour lui d'une haute importance
+d'avoir chez madame de Hansfeld un être à sa dévotion qui ne fût retenu
+par aucun lien de reconnaissance, par aucun scrupule de dévoûment.
+Voulant pourtant s'assurer de la réalité de son soupçon, il dit à Iris
+d'un ton affectueux de tendre intérêt:
+
+--Vous êtes heureuse? très heureuse auprès de la princesse... n'est-ce
+pas?
+
+La jeune fille comprit la portée de cette question, qu'elle avait très
+habilement amenée. Elle ne répondit pas d'abord, elle soupira, puis
+après un silence de quelques secondes, elle dit:
+
+--Oui, oui, très heureuse; et quand bien même je ne le serais pas, à
+quoi bon me plaindre?...
+
+Puis, dégageant brusquement son bras de celui de M. de Brévannes, elle
+courut vers la petite porte du jardin, restée entr'ouverte.
+
+Étonné de cette fuite soudaine, M. de Brévannes la suivit en disant:
+
+--Mais au moins je vous reverrai?...
+
+--Je ne sais, répondit-elle.
+
+--Mais quand cela? après demain? à la même heure?
+
+--Peut-être... et encore... non, non, plus jamais, je suis déjà assez
+malheureuse.
+
+Et la porte du jardin se referma sur M. de Brévannes.
+
+Celui-ci revint chez lui, on ne peut plus satisfait de sa première
+entrevue avec Iris....
+
+Iris, non moins satisfaite, alla rejoindre madame de Hansfeld, et lui
+rendre compte de son entrevue avec M. de Brévannes.
+
+La jeune fille se réservait, néanmoins, de supprimer certains détails se
+rapportant à un projet infernal récemment éclos dans sa pensée.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+RENCONTRE.
+
+
+Quelques jours après l'entrevue d'Iris et de M. de Brévannes, au moment
+où quatre heures venaient de sonner à l'église de Saint-Louis, un
+brouillard, rendu plus intense par le voisinage des deux bras de la
+Seine qui baignent l'île Saint-Louis, se répandit sur ce quartier
+solitaire.
+
+Environ à la hauteur de l'ancien hôtel de Bretonvilliers alors en
+démolition, le quai d'Orléans, n'étant pas encore revêtu d'un parapet,
+formait un talus très escarpé, qui, à cet endroit, encaissait la
+rivière.
+
+Un homme enveloppé d'un manteau se promenait lentement sur cette berge,
+s'arrêtant quelquefois pour regarder le rapide courant de la Seine,
+gonflée par les pluies d'hiver. Ce quartier, toujours si désert, était
+plongé dans un morne silence; la brume s'épaississait de plus en plus,
+cachait presque entièrement l'autre rive du fleuve, et, voilant à demi
+les bâtiments abattus de l'hôtel Bretonvilliers, leur donnait une
+apparence presque grandiose. Ces hautes murailles, en partie détruites,
+çà et là découpées à jour par de larges baies vides de fenêtres,
+dessinant leurs masses noircies par le temps sur le ciel gris,
+ressemblaient à des ruines imposantes.
+
+L'homme dont nous parlons contemplait avec tristesse l'aspect
+mélancolique de ce quartier. La tête baissée sur sa poitrine, il
+marchait lentement le long du talus, s'arrêtant de temps à autre pour
+écouter le murmure des eaux sur la grève, ou pour regarder d'un oeil
+fixe le courant du fleuve.
+
+Il fut tiré de sa rêverie par un bruit de pas; il leva la tête, et vit
+s'approcher un homme de grande stature, portant une longue barbe
+blanche, et marchant d'un pas ferme, quoiqu'il parût de temps à autre
+tâter le terrain avec sa canne.
+
+Le brouillard était devenu très épais: ce vieillard (le lecteur a déjà
+reconnu Pierre Raimond), dont la vue était faible et incertaine, au lieu
+de suivre la ligne du quai, avait beaucoup dévié à droite, et s'avançait
+directement vers l'homme au manteau, qu'il n'apercevait pas.
+
+Ce dernier, placé sur le bord du talus, se dérangea machinalement pour
+le laisser passer.
+
+Pierre Raimond atteignit le sommet de la berge, perdit l'équilibre,
+roula sur la pente de l'escarpement, et disparut dans le fleuve en
+étendant les bras et en poussant un cri affreux.
+
+Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.
+
+Se débarrasser de son manteau, se précipiter dans la Seine, et plonger
+pour arracher ce malheureux à la mort, tel fut le premier mouvement du
+prince de Hansfeld, car c'était lui qui se promenait sur ce quai désert,
+voisin, comme on le sait, de l'hôtel Lambert.
+
+Frêle, débile, mais d'une organisation très nerveuse, Arnold de Hansfeld
+pouvait, par une violente surexcitation, trouver dans son énergie une
+force passagère; après des efforts inouïs, il parvint à saisir Pierre
+Raimond.
+
+Le courant était si rapide que, pendant le peu d'instants que dura ce
+_sauvetage_ inespéré, les deux hommes se trouvèrent entraînés bien loin
+du talus, et heureusement vers un endroit du rivage très plane, très
+accessible, car les forces de M. de Hansfeld étaient à bout.
+
+Dans ce danger, Pierre Raimond, conservant tout son sang-froid, facilita
+les efforts de son sauveur au lieu de les paralyser, ainsi que cela
+arrive quelquefois dans ces luttes désespérées contre la mort.
+
+Lorsque M. de Hansfeld et Pierre Raimond furent en sûreté sur la grève,
+le vieux graveur eut, pour ainsi dire, à sauver à son tour son sauveur;
+à la force factice, fébrile du prince succéda un anéantissement complet.
+
+La nuit approchait, le crépuscule rendait la brume encore plus sombre;
+en vain Pierre Raimond appela du secours, le bruit du vent et des
+grandes eaux couvrit sa voix; vains appels d'ailleurs, il ne passait
+presque personne sur ces quais solitaires.
+
+M. de Hansfeld tremblait convulsivement; frêle et chétif, il lui avait
+fallu être deux fois courageux pour s'exposer à un si grand péril avec
+si peu de forces pour le surmonter. Le vieux graveur, encore robuste
+pour son âge, prit Arnold entre ses bras comme on prendrait un enfant,
+remonta la grève en marchant avec précaution, et atteignit un escalier
+qui conduisait au quai.
+
+Pierre Raimond se trouva en face de sa maison, située à l'angle de la
+rue Poultier et du quai d'Anjou.
+
+Aidé de son portier, le père de Berthe transporta M. de Hansfeld dans
+son appartement, et malgré son culte pour la chambre de sa fille, il l'y
+établit devant un bon feu.
+
+M. de Hansfeld commençait à reprendre connaissance; il regardait autour
+de lui avec étonnement.
+
+--Monsieur, je vous dois la vie... vous m'avez sauvé au risque de périr
+mille fois.... Les termes me manquent pour vous dire ma
+reconnaissance--s'écria le graveur.
+
+--Où suis-je!... Qui êtes-vous, monsieur?--dit Arnold de Hansfeld en
+cherchant à rassembler ses idées.
+
+--Remettez-vous, monsieur... voici ce qui est arrivé... Tout à l'heure,
+trompé par le brouillard et par la faiblesse de ma vue, j'ai dévié de
+mon chemin; je me suis trouvé, sans m'en apercevoir, sur le talus qui
+encaisse la rivière devant les démolitions de l'hôtel Bretonvilliers; je
+n'ai pu me retenir sur cette pente rapide, et je suis tombé à l'eau....
+Alors, n'écoutant que votre généreux dévouement....
+
+--Je me souviens de tout maintenant--dit le prince.--Je me souviens même
+que si mon premier mouvement a été de tâcher de vous arracher au péril
+qui vous menaçait, ma première pensée a été de craindre que ma bonne
+volonté vous fût fatale.... Je suis si faible qu'il vous a peut-être
+fallu vous défendre de mes maladroits efforts, et me sauver moi-même
+après vous être sauvé--dit M. de Hansfeld en souriant.
+
+--Non, non, monsieur, rassurez-vous; comme les coeurs braves et
+généreux, vous avez été fort... tant qu'il vous a fallu être fort pour
+m'arracher à une mort certaine.... Sauvé par vous, j'ai dû à mon tour
+venir en aide à votre faiblesse, car vous avez plus de courage que de
+force.... Je vous ai transporté ici, chez moi, Pierre Raimond, graveur.
+
+M. de Hansfeld allait sans doute se nommer à son tour, lorsque la porte
+de la chambre s'ouvrit. Pierre Raimond se retourna; Berthe, pâle, les
+yeux noyés de larmes, les traits bouleversés, se jeta dans ses bras en
+s'écriant:
+
+--Mon père, je n'ai plus de refuge que chez toi!...
+
+Berthe s'était, en entrant, si brusquement précipitée dans les bras de
+son père, qui, retourné vers elle, lui cachait complètement M. de
+Hansfeld, qu'elle n'avait pas aperçu ce dernier.
+
+--Il m'a chassée... chassée de chez lui,--murmura Berthe d'une voix
+entrecoupée de sanglots en tenant son père étroitement embrassé.
+
+--Mon enfant, nous ne sommes pas seuls--dit tout bas le vieillard.
+
+M. de Hansfeld avait tressailli de joie et de surprise à la vue de
+Berthe.... Il retrouvait en elle la jeune femme qui avait fait sur lui
+une si profonde impression à la Comédie-Française... impression qui
+s'était changée en une sorte d'amour vague, romanesque, idéal.
+
+On se souvient que la loge du prince était si obscure que madame de
+Brévannes, malgré sa curiosité, n'avait pu l'apercevoir.
+
+A ces mots de Pierre Raimond: «Nous ne sommes pas seuls,» Berthe,
+rougissant de confusion, fit un pas vers la porte.
+
+Mais Pierre Raimond prit sa fille par la main, et lui montrant M. de
+Hansfeld:
+
+--Ma fille... mon sauveur.
+
+--Que dites-vous, mon père?
+
+--Tout à l'heure, perdu au milieu du brouillard, me trompant de chemin,
+je suis tombé dans la rivière.
+
+--Grand Dieu!
+
+Et Berthe se précipita dans les bras du vieux graveur, le serra
+fortement contre son coeur, puis le regarda avec anxiété.
+
+--Monsieur se trouvait par hasard sur le quai--reprit Pierre Raimond--il
+m'a sauvé... Mais ses forces s'étaient épuisées dans la lutte, je l'ai
+transporté ici....
+
+--Ah! monsieur--s'écria Berthe--vous m'avez rendu mon père, alors que je
+n'ai peut-être jamais eu plus besoin de sa tendresse... et de sa
+protection!... Hélas! nous ne pouvons rien pour vous; mais Dieu se
+chargera d'acquitter notre dette....
+
+--Je suis trop payé, madame, en apprenant que j'ai rendu un père à sa
+fille.
+
+--Mais au moins que nous sachions à qui nous devons tant--dit Pierre
+Raimond.
+
+--Quel nom joindre à nos prières en priant Dieu de vous bénir?--ajouta
+Berthe.
+
+--Je m'appelle Arnold.... Arnold Schneider--dit M. de Hansfeld en
+rougissant et balbutiant un peu.
+
+Pierre Raimond attribua cet embarras à la modestie de son sauveur, et
+reprit:
+
+--Mais où pourrai-je aller, monsieur, vous rendre grâce de m'avoir
+conservé pour mon enfant?
+
+M. de Hansfeld rougit de nouveau; après un moment de silence il
+répondit:
+
+--Si vous le permettez, monsieur, c'est moi qui viendrai quelquefois
+m'informer de vous, et recevoir ainsi le prix de ce que vous appelez...
+ma bonne action....
+
+--Je n'insiste pas, monsieur--dit Pierre Raimond;--je conçois le
+sentiment qui vous fait nous cacher votre demeure, peut-être même votre
+vrai nom. Je respecterai votre réserve... seulement, soyez assez
+généreux pour venir quelquefois à moi, puisque vous ne me permettez pas
+d'aller à vous.... Promettez-le-moi... épargnez-moi jusqu'à l'apparence
+de l'ingratitude.
+
+--Je vous le promets, monsieur.... Mais je me sens tout à fait remis à
+cette heure; auriez-vous la bonté, si cela se peut, de me faire venir
+une voiture?... je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
+hospitalité.
+
+Le portier étant resté dans la chambre du graveur, Berthe alla lui dire
+d'amener un fiacre.
+
+Au bout de quelques instants, M. de Hansfeld sortit de la maison du
+graveur.
+
+Pierre Raimond quitta ses vêtements mouillés, et revint trouver sa
+fille.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+CHAGRINS.
+
+
+En le voyant, Berthe se jeta de nouveau dans ses bras en s'écriant:
+
+--Maintenant je puis sans crainte me livrer à ma joie... tu es là, tu es
+là.. et j'ai failli te perdre... toi... toi... pauvre père!... cela est
+horrible.... Je suis si heureuse de te voir que je ne puis croire que tu
+aies couru ce péril.... Non, non... quand je venais ici, quelque
+pressentiment m'aurait appris qu'un grand danger te menaçait... car
+enfin... ou n'est pas sur le point de perdre son père sans qu'un affreux
+brisement de coeur vous en avertisse....
+
+--Calme-toi, chère enfant, la Providence a eu pitié de nous. Aucun
+pressentiment ne t'a avertie parce que sans doute je devais être
+sauvé... Tu le vois--dit Pierre Raimond en souriant tristement--tu me
+rends aussi superstitieux que toi... mais n'oublions jamais ce que nous
+devons à ce généreux inconnu.
+
+--Oh! jamais... jamais je ne l'oublierai; mais je crains que ma
+reconnaissance se confonde et se perde dans ma joie de te revoir, bon,
+excellent père... maintenant je n'ai plus que toi au monde...--s'écria
+Berthe en fondant en larmes.
+
+Pierre Raimond serra tendrement les mains de Berthe dans les siennes et
+lui dit avec amertume:
+
+--Encore de nouveaux chagrins!... malheureuse enfant!...
+
+--Il ne m'aime plus!... je _lui_ suis à charge!... je lui suis
+odieuse!...--dit Berthe en fondant en larmes.
+
+--Oh! mes prédictions!...--s'écria douloureusement le vieillard.
+
+--Mon père, ne m'accablez pas!...
+
+--Ce n'est pas un reproche, pauvre petite.... Hélas! c'est un cri de
+satisfaction amère.... Mon amour pour toi ne m'avait pas trompé... Mais
+qu'y a-t-il donc encore?
+
+--Vous le savez, depuis la pénible scène qui eut lieu ici le
+surlendemain de notre arrivée, l'humeur de Charles s'est de plus en plus
+aigrie, surtout à dater du jour où nous sommes allés aux Français.
+Jusqu'alors au moins il avait gardé quelque mesure; il m'avait même
+exprimé son regret de s'être montré un peu dur envers vous.... Mais à
+partir de cette funeste représentation aux Français, je dis funeste,
+parce que le lendemain ont commencé pour moi de nouveaux tourments....
+
+--Et tu me les avais encore cachés? Lorsque tu es venue dimanche...
+pourquoi ne m'as-tu rien dit?
+
+--Je craignais tant de vous affliger.... Mais à présent... mes forces
+sont à bout. Si vous saviez, mon Dieu... si vous saviez....
+
+--Courage... mon enfant... courage. Explique-toi... dis-moi tout....
+
+--Eh bien, mon père... depuis cette représentation des Français,
+l'humeur de mon mari déjà très irritable... est devenue sombre et
+méchante. Je le voyais à peine... il sortait toute la journée et ne
+revenait qu'à une heure avancée de la nuit. A l'heure du repas, il était
+taciturne, préoccupé... deux ou trois fois il se leva de table avant la
+fin du dîner et alla se renfermer chez lui. Si je l'interrogeais sur les
+soucis qu'il paraissait avoir, il me répondait durement que cela ne me
+regardait pas... depuis je ne hasardais plus un mot à ce sujet.... Ce
+matin, pourtant... lui voyant l'air plus content que de coutume, je lui
+dis: Vous me paraissez mieux aujourd'hui que les autres jours,
+Charles.... Voilà tout... mon père, pas autre chose, je te le jure.
+
+--Pauvre enfant...--Continue.
+
+--Ses traits se rembrunirent aussitôt; il s'écria avec amertume:--A quoi
+cela me sert-il d'être mieux? A quoi bon espérer... si j'ai quelque
+chose à espérer... lorsque vous êtes là comme une chaîne à laquelle je
+suis désormais et pour toujours attaché... Maudit, maudit soit le jour
+où j'ai été assez faible pour vous épouser... pour donner, comme un sot,
+dans le piége que vous et votre père m'avez tendu....
+
+Le vieillard comprima un mouvement de colère, et reprit d'une voix
+ferme:--Et puis ensuite... mon enfant....
+
+--Ce reproche était si cruel, si blessant, si peu attendu, que je n'ai
+su que répondre... j'ai pleuré. Il s'est levé violemment en
+s'écriant:--_Quel supplice! oh! ma liberté! ma liberté_!... Mon Dieu...
+je ne le gêne en rien.... Pourtant, tout ce que je lui demande, c'est de
+me permettre de venir vous voir.
+
+--Oh! patience... patience...--s'écria le graveur d'une voix contenue.
+
+--Voyant qu'il me traitait ainsi--reprit Berthe--je m'écriai: Charles,
+voulez-vous vous séparer de moi? si je vous suis à charge, dites-le....
+
+--Eh bien! oui--me répondit-il en fureur--oui! vous m'êtes à charge;
+oui, je vous hais... car vous m'avez contraint de faire le plus sot des
+mariages..., et jamais je ne vous le pardonnerai...--Mais, mon Dieu--lui
+dis-je--qu'ai-je fait, qu'avez-vous à me reprocher?
+
+--Oh! rien! vous êtes trop adroite pour cela.... Vous savez bien que si
+vous me trompiez je vous tuerais, vous et votre complice. Ce n'est pas
+la vertu qui vous retient dans le devoir, c'est la peur.... En disant,
+ces mots, il est sorti violemment... et votre fille est venue vous
+trouver, mon père... car elle n'a plus que vous au monde--s'écria Berthe
+en fondant en larmes.
+
+--Cela devait être--dit Pierre Raimond;--ce coeur égoïste, ce caractère
+orgueilleux et têtu devait te faire payer cher... bien cher un jour...
+les sacrifices qu'il s'était imposés pour obtenir ta main... à tout
+prix. Mais cela ne peut pas se passer ainsi.. tu comprends bien qu'il
+faudra que j'empêche cet homme de torturer de la sorte mon enfant
+chérie; tu t'es toujours admirablement conduite envers lui.... Il ne te
+brisera pas comme un jouet de son caprice.
+
+--Mais que faire à cela? que faire?
+
+--Sois tranquille.... Dieu merci, j'ai encore de la force et de
+l'énergie.
+
+--Oh! de grâce, pas de scènes violentes!
+
+--Pas de violence... mais de la fermeté. J'ai le bon droit et la raison
+pour moi, je défends la cause de mon enfant... je suis tranquille. Mais
+d'abord, il me faut quitter ce logis.... Heureusement j'ai vécu assez
+économiquement avec ce que tu m'as forcé d'accepter pour avoir mis une
+petite somme de côté... Jointe à la vente de ce modeste mobilier... elle
+assurera mon entrée à Sainte-Périne.
+
+--Oh! mon père.... Jamais... jamais....
+
+--Berthe... mon enfant..., tu sais ce que je pense au sujet de ces
+asiles dus et ouverts à l'infortune honnête; et d'ailleurs, voyons,
+crois-tu que dans notre position je puisse avoir la moindre obligation à
+ton mari?
+
+--Non, sans doute.... Oh! jamais.... Après ses durs et humiliants
+reproches.
+
+--Eh bien donc!... que faire? comment vivre?
+
+--Ecoute, mon bon père.... Depuis la scène pénible qui a eu lieu ici...
+il y a quelques jours, lorsque mon mari a osé vous reprocher le secours
+qu'il vous accordait..., j'ai bien réfléchi à votre position, et j'ai,
+je crois, trouvé un bon moyen de l'améliorer... si vous voulez toutefois
+me seconder.
+
+--Parle... parle.
+
+--Hélas! je suis aussi pauvre que vous, mais il me reste, Dieu merci, le
+talent que vous m'avez donné... Autrefois, il nous aida à vivre....
+Depuis mon mariage, il a été ma consolation pendant de cruels moments de
+chagrins.... Il sera aujourd'hui notre ressource.
+
+--Chère enfant... que veux-tu dire?
+
+--Charles me laisse libre de vous consacrer les matinées du jeudi et du
+dimanche de chaque semaine.... Qui m'empêche ces jours-là d'avoir ici,
+comme autrefois, des écolières dans la chambre que vous m'avez
+conservée? je prierai quelques-unes de mes anciennes élèves de m'en
+chercher... et pour que l'amour-propre de mon mari n'en souffre pas, je
+donnerai, s'il le faut, les leçons sous mon nom de fille.... De la
+sorte, bon père, vous ne manquerez de rien, et....
+
+Pierre Raimond interrompit Berthe en la prenant dans ses bras avec
+attendrissement.
+
+--Pauvre chère enfant.... Non... je ne souffrirai pas que tu joignes les
+préoccupations de l'étude, du travail, à tes autres chagrins....
+
+--Oh! mon père, ce sera au contraire pour moi la plus charmante des
+consolations... voyons... me refuserez-vous le seul bonheur peut-être
+dont je puisse jouir?
+
+--Non... eh bien, non... mon enfant bien-aimée... cette résolution est
+noble, et belle... l'accepter... c'est l'apprécier ce qu'elle vaut....
+
+--Vous consentez...--s'écria Berthe avec une joie indicible.
+
+--J'y consens... et cette nouvelle marque de l'élévation de ton coeur
+m'impose plus que jamais le devoir d'exiger que ton mari te traite avec
+les égards, les soins, le respect que tu mérites, et aussi vrai que je
+m'appelle Pierre Raimond... non seulement je l'exigerai, mais je
+l'obtiendrai.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+DÉCOUVERTE.
+
+
+Madame de Hansfeld, continuant d'écrire à M. de Morville sous un nom
+supposé, avait reçu plusieurs réponses. Un matin (quelques jours après
+que M. de Hansfeld eut sauvé la vie du père de Berthe de Brévannes),
+Iris, revenant du bureau de la poste restante, apporta une lettre à sa
+maîtresse.
+
+Le coeur de la princesse battit de joie en reconnaissant l'écriture de
+M. de Morville.
+
+Celle lettre était ainsi conçue:
+
+«Voilà la cinquième fois que j'écris à ma mystérieuse amie, ses
+consolations me sont tellement douces et précieuses, elles me viennent
+si bien en aide pour supporter la tristesse où me plonge un amour
+malheureux, que je ne saurais trop la remercier de son tendre intérêt.
+Il y a pour moi un charme singulier dans ces confidences à la fois si
+vagues et si précises faites à une inconnue, qui apprécie l'état de mon
+coeur avec une délicatesse infinie.... J'ai été frappé de ce que vous me
+dites sur _le bonheur d'aimer même sans espoir, de même qu'on aime Dieu
+pour Dieu, et de trouver dans la seule dévotion à l'objet adoré une pure
+et ineffable félicité_. Vos pensées, à ce sujet, sont en tout si
+semblables aux miennes... et cela dans leurs nuances les plus
+insaisissables, qu'à force de m'en étonner, il m'est venu à l'esprit une
+idée absurde, bizarre, folle.... Cette idée est que... mais non... je
+n'oserai pas même vous l'écrire... du moins, avant de vous avoir avoué
+une autre de mes croyances.. Je suis fermement convaincu que deux
+personnes, passionnément éprises l'une de l'autre, doivent avoir sur
+l'amour certaines idées absolument semblables.... Aussi, en conséquence
+de toutes mes folles pensées, je suis assez fou pour conclure... que
+vous pourriez bien être... la femme que j'aime... sans espoir, et qui, à
+un bal de l'Opéra, m'a dit ces mots: _Faust_ et _Childe-Harold_... lors
+d'une soirée que je n'oublierai de ma vie.»
+
+En lisant ce passage, madame de Hansfeld tressaillit et devint pourpre
+de surprise, de bonheur et de confusion; elle continua de lire avec un
+violent battement de coeur.
+
+«Pardonnez-moi cet espoir insensé... Si je me trompe, ces mots seront
+incompréhensibles pour vous; si je ne me trompe pas, il peut néanmoins
+vous convenir que je _n'aie pas deviné_, alors vous me répondrez que je
+suis dans l'erreur, et notre correspondance continuera comme par le
+passé.
+
+«Maintenant, par quel pressentiment, par quel instinct ai-je été amené
+à croire que ces lettres m'étaient écrites par vous? Je l'ignore....
+Sans doute la présence de l'être aimé se manifeste en tout et partout,
+même malgré le mystère qui semble le plus impénétrable. Si l'on
+distingue entre mille voix... une voix adorée, pourquoi ne
+reconnaîtrait-on pas de même l'esprit, la pensée de la femme que l'on
+chérit? Si je ne me suis pas trompé... ce phénomène s'expliquerait plus
+encore par la sincérité que par la sagacité de mon amour. Alors... je
+vous en supplie, ne me refusez pas la seule consolation qui me reste...
+j'allais presque dire qui nous reste. Songez à tout le bonheur que nous
+pouvons encore espérer de cette correspondance... et puis quelle
+confiance absolue, aveugle, doit nous donner l'un pour l'autre mon
+étrange découverte! Ne prouverait-elle pas autant en faveur de votre
+amour que du mien? Vous ne m'avez pas écrit un mot qui pût vous déceler,
+et pourtant je vous ai reconnue.... Oh! de grâce, répondez-moi! Oui,
+nous pouvons être encore bien heureux, malgré la barrière
+infranchissable qui nous sépare. Croyant n'être pas aimé de vous, je
+vous fuyais obstinément, dans la crainte d'augmenter encore les chagrins
+d'une passion déjà si malheureuse; mais si vous la partagiez... pourquoi
+me refuseriez-vous le bonheur de vous rencontrer souvent... tout en
+restant, aux yeux du monde, étrangers l'un à l'autre? J'ai juré... non
+de ne plus vous aimer, cela m'était impossible; mais j'ai juré, lors
+même que vous répondriez à mon amour, de ne jamais porter atteinte à la
+sainteté de vos devoirs, et de ne jamais me présenter chez vous. En
+restant fidèle, comme je le dois, à ce serment, quels seraient nos
+torts? qu'aurions-nous à redouter? N'êtes-vous pas liée par votre amour
+comme je le suis par ma parole... parole dont je ne serais délié que le
+jour où je _pourrais aspirer à votre main_?
+
+«Mais à quoi bon entrer dans de pareils détails si mon coeur se
+trompe... si vous n'êtes pas _vous_? Un mot encore... si j'ai deviné
+juste, je vous le jure sur l'honneur, personne au monde ne m'a rien dit
+qui put me faire soupçonner que vous m'écriviez.... Cette découverte est
+un de ces miracles de l'amour, qui ne semblent impossibles qu'aux impies
+et aux athées.
+
+«L. DE M.»
+
+A la lecture de cette lettre, Paula fut pour ainsi dire éblouie. Cette
+preuve éclatante de divination dans l'amour la confondait et la
+ravissait à la fois. Ne fallait-il pas aimer immensément pour arriver à
+ce point de pénétration?
+
+Madame de Hansfeld croyait avec raison M. de Morville incapable d'un
+mensonge; aussi elle se livrait en toute sécurité aux enchantements de
+cette lettre, qu'elle relut plusieurs fois avec adoration.
+
+Involontairement la princesse ressentit une sorte de frisson à ce
+passage où M. de Morville disait clairement qu'il ne serait délié de
+son serment que si elle devenait veuve.
+
+Pour la première fois de sa vie, madame de Hansfeld eut une pensé qui
+lui fit horreur, et qu'elle se reprocha comme un crime.
+
+Elle chercha, pour ainsi dire, un refuge dans les nobles sentiments que
+devait lui inspirer l'amour de M. de Morville; comme lui, elle vit un
+avenir de bonheur dans cet attachement pur et ignoré. Il échapperait au
+moins à la grossière malignité du monde, et conserverait, caché dans
+l'ombre, toute sa délicatesse, toute sa fleur, tout son parfum....
+
+Écrire souvent à M. de Morville, l'apercevoir quelquefois, se savoir
+aimée de lui... lui répéter sans cesse qu'elle l'aimait... n'avoir
+jamais à rougir de cette affection si passionnément partagée... quelles
+brillantes, quelles radieuses espérances!
+
+Un léger frappement qu'elle entendit à sa porte rappela madame de
+Hansfeld à elle-même. Elle serra la lettre de M. de Morville dans un
+meuble à secret, et dit:
+
+--Entrez.
+
+La porte s'ouvrit, le prince de Hansfeld entra chez sa femme.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+DOULEUR.
+
+
+La physionomie du prince était froide et hautaine. On aurait
+difficilement cru que ses traits fins, mélancoliques et d'une
+délicatesse toute juvénile, pussent se prêter à cette expression de
+dureté glaciale.
+
+La princesse regarda son mari avec autant de surprise que d'inquiétude.
+Jamais elle ne lui avait vu un pareil visage. Arnold était pâle et vêtu
+de noir.
+
+Voulant dissimuler son embarras, Paula lui dit:
+
+--Êtes-vous dans l'intention de sortir ce soir... Arnold?
+
+--Non, madame... je vous prie de m'accorder quelques moments....
+
+--Je vous écoute.
+
+--J'ai décidé que nous quitterions cet hôtel....
+
+--Comme il vous plaira, monsieur; seulement, après les dépenses toutes
+récentes que vous y avez faites....
+
+--Cela me regarde.
+
+--Je n'ai plus la moindre objection à élever. Je vous avouerai même
+franchement... que je suis fort contente d'abandonner ce quartier désert
+où vous aviez absolument voulu habiter.
+
+--Je suis si bizarre, si original.... Mais voici qui vous paraîtra,
+madame, plus original et plus bizarre encore... nous quitterons cet
+hôtel après-demain.
+
+--Et où irons-nous loger, monsieur?
+
+--Vous partirez pour l'Allemagne.
+
+--Vous dites, monsieur?
+
+--Que vous partirez pour l'Allemagne.
+
+--C'est une plaisanterie, sans doute?
+
+--Je n'ai guère l'habitude de plaisanter.
+
+--En ce cas, monsieur, puis-je savoir pour quel motif vous quittez si
+brusquement Paris au milieu de l'hiver?
+
+--Je ne quitte pas Paris... madame... mais _vous_, vous quitterez Paris
+après-demain.... Dans un mois, j'irai probablement vous rejoindre.... Je
+l'ai résolu... cela sera.
+
+Madame de Hansfeld regardait le prince avec stupeur. Souvent il s'était
+montré courroucé, violent; mais au milieu de ces emportements dont Paula
+cherchait en vain la cause, il y avait des élans de passion, des cris de
+désespoir dont elle était aussi apitoyée que blessée; jamais de sa vie
+le prince ne lui avait parlé de ce ton froid, dur et tranchant. Elle
+répondit donc avec une sorte de crainte causée par la surprise:
+
+--J'espère, monsieur, que vous n'insisterez pas sur ce projet de voyage,
+lorsque vous saurez qu'il me serait extrêmement désagréable de quitter
+Paris en ce moment.
+
+--Vous vous trompez, madame... vous partirez..
+
+--Monsieur....
+
+--Madame... après-demain vous partirez.
+
+--Je ne partirai pas....
+
+--Vraiment?
+
+--D'ailleurs, je suis bien folle de prendre au sérieux ce que vous me
+dites.... Quelquefois vos idées sont tellement... bizarres, vos caprices
+si étranges, vos volontés si éphémères, qu'il y a de l'enfantillage à
+moi de m'inquiéter de cette nouvelle fantaisie.
+
+--Peu m'importe, madame, que vous vous inquiétiez, pourvu que prévenue
+vous obéissiez.
+
+--Obéir... le mot est un peu dur... monsieur....
+
+--Il est juste.
+
+--Ainsi, monsieur... c'est un ordre?
+
+--Un ordre.
+
+--Si j'étais capable de m'y soumettre, avouez au moins qu'il serait bien
+tyrannique....
+
+--Je serais très indulgent.
+
+--Indulgent!... Et qu'avez-vous à me reprocher, monsieur? N'est-ce pas
+moi... qui ai mille fois été indulgente de supporter vos emportements,
+de les soigneusement cacher à tout le monde.... Ne m'avez-vous pas cent
+fois répété que, bien que nous vécussions sous le même toit... j'étais
+libre de mes actions.... Il est vrai que bientôt après vous veniez tout
+éploré renier vos paroles. Encore une fois, monsieur, tenez, j'ai tort
+de vous répondre.... Je suis sans doute à cette heure, et comme vous,
+dupe d'une aberration de votre esprit.
+
+--Je suis fou, n'est-ce pas, ainsi que mes bizarreries semblent le faire
+croire? Oh! il n'a pas tenu à vous que ces apparences, dont vous étiez
+la seule cause, que j'affectais par compassion pour vous (vous ne
+méritez pas que je vous explique le sens de ces paroles); il n'a pas
+tenu à vous, dis-je, que ces apparences ne devinssent une réalité...
+Mais je croyais au moins qu'éclairée par ces alternatives de passion et
+d'horreur....
+
+--D'horreur!--s'écria la princesse.
+
+--D'horreur--reprit froidement le prince;--je croyais que vous auriez
+compris l'énormité de vos forfaits et l'opiniâtreté de ma passion qui
+leur survivait.... Mais non!... pas même cela.... Heureusement pour moi,
+à cette heure la passion est morte; votre dernier trait l'a tuée....
+Mais l'horreur survit... l'horreur, entendez-vous bien?
+
+--Je vous entends, mon Dieu... mais je ne vous comprends pas.
+
+--Mais je vous ai aimée, vous portez mon nom... cet abominable secret
+restera donc enseveli entre vous et moi. Ainsi donc, partez... au nom du
+ciel, partez... et remerciez-moi à genoux d'être aussi clément que je
+le suis.
+
+Madame de Hansfeld regardait son mari avec épouvante; elle n'avait à se
+reprocher que son amour pour M. de Morville, et cet amour ne méritait
+pas les reproches affreux dont l'accablait le prince. Celui-ci pourtant
+semblait plein de raison; il n'y avait rien d'égaré dans son regard,
+d'altéré dans son accent. Voulant voir s'il ferait allusion à l'amour
+qu'elle ressentait pour M. de Morville, amour que, par un hasard
+inexplicable, M. de Hansfeld avait peut-être pénétré, elle lui dit:
+
+--Lorsque je vous ai épousé, monsieur, je vous l'ai dit loyalement...
+mon coeur n'était pas libre... j'ai aimé, passionnément aimé... Ce que
+je vous disais alors, à cette heure je vous le répète.... Je ne vous
+aime pas d'amour; mais devant Dieu qui m'entend, jamais je ne vous ai
+été infidèle....
+
+--M'être infidèle!--s'écria le prince--ce serait une action louable
+auprès des crimes que vous avez commis.
+
+--Moi!--s'écria Paula en joignant les mains avec force--mais c'est une
+calomnie aussi infâme qu'absurde....
+
+--Comment... vous oserez nier qu'hier soir.... Oh! non, jamais!--s'écria
+le prince en frémissant;--jamais machination plus infernale n'est entrée
+dans une tête humaine. J'ai frissonné d'épouvante autant que de
+surprise.... Et vous n'êtes pas à genoux... devant moi, les mains
+suppliantes.... Et vous êtes là, froide, méprisante.... Mais vous ne
+savez donc pas qu'il y a des juges et un échafaud, madame!
+
+Paula, cette fois, trembla.
+
+Jusqu'alors elle n'avait souffert des bizarreries de M. de Hansfeld que
+dans ses accès de colère ou plutôt de douleur désespérée. Il lui avait
+fait de vagues reproches, presque toujours suspendus par des réticences;
+mais jamais il n'avait formulé contre elle une accusation aussi précise,
+aussi terrible.
+
+La princesse crut sincèrement que la raison d'Arnold était égarée.
+Celui-ci prit la stupeur de la princesse pour un aveu tacite, et lui dit
+d'une voix plus calme, mais avec une indignation profonde et concentrée:
+
+--Vous voyez bien qu'il faut que vous partiez, madame, non par égard
+pour vous, mais par égard pour mon nom.... Je serai censé vous
+accompagner. Je passe pour fou--ajouta-t-il avec un sourire amer--on ne
+s'étonnera pas de mon départ précipité. Je resterai ici sous un nom
+emprunté. Excepté madame de Lormoy et un homme de ses amis qui est venu
+dans sa loge, personne ne me connaît; cette fable sera donc facilement
+admise.... D'ailleurs, je fréquenterai peu le monde; et dans un mois ou
+deux, avant peut-être, je quitterai Paris pour aller vous rejoindre en
+Bohème, où vous vous rendrez sous la conduite de Frantz, qui a mes
+ordres.... Alors je vous dirai mes volontés, sinon je vous les écrirai.
+Ce soir, vous irez à l'Opéra; on répandra le bruit de mon départ
+subit.... Ce sera une bizarrerie de plus; vous pourrez l'attribuer à
+l'aberration de mon caractère... on y croira sans peine. Vous partirez
+dans une voiture fermée; tous mes gens vous suivront; on croira
+facilement que je vous ai accompagnée. Un mot encore. Le mépris et
+l'exécration que vous m'inspirez sont tels, que je tiens à vous bien
+persuader que c'est non par clémence, mais par respect pour mon nom que
+je ne dévoile pas ici tous vos crimes.... Mais prenez bien garde; à la
+moindre hésitation de votre part à m'obéir, soit ici, soit ailleurs, je
+surmonte ce dégoût, et je vous abandonne à la vengeance divine et
+humaine.
+
+Et le prince sortit.
+
+Madame de Hansfeld l'avait écouté sans l'interrompre, se disant qu'il
+fallait toujours se garder de contrarier les fous.
+
+Iris entra d'un air effrayé:
+
+--Ah! marraine... quel malheur!--s'écria-t-elle.
+
+--Qu'as-tu?...
+
+--D'après vos ordres, je suis allée au troisième rendez-vous que m'a
+donné Charles de Brévannes....
+
+--Eh bien!
+
+--Je lui ai dit que vous ne vouliez pas consentir à le voir....
+
+--Ensuite!
+
+--Il s'est écrié les yeux brillants de fureur:
+
+«Dis à ta maîtresse que je suis là... que si elle ne me donne pas un
+rendez-vous prochain où tu assisteras... j'y consens... ce soir je
+répands partout l'histoire de Raphaël Monti... ta maîtresse me
+comprendra...»
+
+--Il a dit cela... il a dit cela?...
+
+--Et il a ajouté: «Elle doit savoir que je puis la perdre, et je la
+perdrai.»
+
+--Malheur!... malheur à moi! Et M. de Morville?... Que pensera-t-il de
+moi?... Il croira ces calomnies... le malheureux Raphaël y a bien cru!
+
+--Vous lui indiquerez un rendez-vous dans un endroit retiré... Le
+Luxembourg, m'a-t-il dit, ou le Jardin-des-Plantes.... Vous y viendrez
+avec moi... et il s'y trouvera.... Sinon... il parlera. Que faire?...
+que faire?... Ce méchant homme est capable de tout....
+
+Après quelques moments de réflexion, Paula dit à Iris d'une voix ferme:
+
+--Donnez-moi... du papier... une plume....
+
+--Que voulez-vous faire?
+
+--Donner à M. de Brévannes un rendez-vous où tu viendras.
+
+--Y pensez-vous, marraine: écrire... laisser une lettre de vous entre
+les mains de cet homme? Quelle imprudence!... Mais.... Il ne connaît pas
+votre écriture?
+
+--Non....
+
+--Si j'écrivais pour vous.
+
+--Tu as raison... écris....
+
+_Après-demain, à dix heures, au Jardin-des-Plantes_... _sous le cèdre du
+labyrinthe_....
+
+--As-tu écrit?
+
+--Oui, marraine.
+
+--Signe... _Paula Monti_.
+
+--Et s'il veut abuser de ce billet, dit Iris après avoir signé, il sera
+dupe de sa propre infamie....
+
+--Quand lui remettras-tu cette lettre?
+
+--A l'instant.... Il attend votre réponse à la petite porte du quai
+d'Anjou.
+
+--Va vite et reviens....
+
+--Et j'aurai bien des choses à vous dire que j'apprends à l'instant.
+
+--Qu'est-ce?
+
+--Depuis huit jours... le prince est allé quatre fois chez un vieil
+homme, nommé Pierre Raimond, qui demeure ici près....
+
+--Et qu'importe!
+
+--Mais Pierre Raimond est le père de Berthe de Brévannes, que vous
+trouvez si jolie.
+
+--Que dis-tu?
+
+--Et c'est chez Pierre Raimond que Berthe a deux fois rencontré le
+prince....
+
+--Lui... lui?
+
+--Sous un faux nom... sous celui d'Arnold Schneider....
+
+--Ah! maintenant... je comprends tout--s'écria la princesse en mettant
+ses deux mains sur son front.
+
+--Quoi donc, marraine?
+
+--Tu le sauras plus tard... laisse-moi.
+
+Iris sortit.
+
+Quelques minutes après, trompé par les perfides paroles d'Iris, M. de
+Brévannes, ivre d'une espérance insensée, couvrait de baisers passionnés
+le billet qu'il croyait avoir été écrit par la princesse de Hansfeld.
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+
+CHAPITRE I.
+
+I. Le bal de l'Opéra
+
+II. Une intrigue
+
+III. Le domino
+
+IV. Paula Monti
+
+V. L'aveu
+
+VI. M. de Brévannes
+
+VII. Madame de Brévannes
+
+VIII. Le retour
+
+IX. Le récit
+
+X. Le prince de Hansfeld
+
+XI. Le père et la fille
+
+XII. Le beau-père et le gendre
+
+XIII. Une première représentation
+
+XIV. Premières loges, n° 7
+
+XV. Loge de première, n° 29
+
+XVI. Les stalles d'amis
+
+XVII. Entr'actes. Loge n° 7
+
+XVIII. La sortie
+
+XIX. La poste restante
+
+XX. L'émissaire
+
+XXI. L'entretien
+
+XXII. Rencontre
+
+XXIII. Chagrins
+
+XXIV. Découverte
+
+XXV. Douleur
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome I, by Eugène Sue
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME I ***
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Literary Archive Foundation
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+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+ The Project Gutenberg eBook of Paula Monti ou L'Hotel Lambert, by Eugène Sue.
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+The Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome I, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Paula Monti, Tome I
+ ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: October 14, 2005 [EBook #16875]
+[Last updated on Novevember 4, 2007]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME I ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+</pre>
+
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<h1><big>PAULA MONTI<br />
+OU<br />
+L'HOTEL LAMBERT</big></h1>
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<h3>HISTOIRE CONTEMPORAINE</h3>
+
+<h3>PAR</h3>
+
+<h1>EUG&Egrave;NE S&Uuml;E.</h1>
+<hr style="width: 5%;" />
+
+<h3>TOME PREMIER.</h3>
+<hr style="width: 5%;" />
+
+<h3>PARIS</h3>
+
+<h3>PAULIN, &Eacute;DITEUR</h3>
+
+<h3>RUE RICHELIEU, 60.</h3>
+
+<h3>1845</h3>
+
+<h3>IMPRIMERIE DE GUSTAVE CRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<table summary="CHAPITRES"><tr><td>
+<b><big>CHAPITRES:</big></b><br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_PREMIER"><b>I.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le bal de l'Op&eacute;ra</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_II"><b>II.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Une intrigue</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_III"><b>III.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le domino</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b>IV.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Paula Monti</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_V"><b>V.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L'aveu</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VI"><b>VI.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; M. de Br&eacute;vannes</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VII"><b>VII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Madame de Br&eacute;vannes</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>VIII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le retour</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IX"><b>IX.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le r&eacute;cit</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_X"><b>X.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le prince de Hansfeld</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XI"><b>XI.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le p&egrave;re et la fille</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XII"><b>XII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le beau-p&egrave;re et le gendre</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIII"><b>XIII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une premi&egrave;re repr&eacute;sentation</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIV"><b>XIV.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Premi&egrave;res loges, n&deg; 7</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XV"><b>XV.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Loge de premi&egrave;re, n&deg; 29</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XVI"><b>XVI.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les stalles d'amis</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XVII"><b>XVII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Entr'actes. Loge n&deg; 7</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XVIII"><b>XVIII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La sortie</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIX"><b>XIX.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La poste restante</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XX"><b>XX.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L'&eacute;missaire</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXI"><b>XXI.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L'entretien</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXII"><b>XXII. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;encontre</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXIII"><b>XXIII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Chagrins</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXIV"><b>XXIV.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; D&eacute;couverte</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XXV"><b>XXV. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Douleur</b></a><br />
+</td></tr></table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h1>PAULA MONTI.</h1>
+<hr style="width: 5%;" />
+<h2>PREMI&Egrave;RE PARTIE.</h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<h3>LE BAL DE L'OP&Eacute;RA.</h3>
+
+
+<p>En 1837, le bal de l'Op&eacute;ra n'&eacute;tait pas encore tout &agrave; fait envahi par
+cette cohue de danseurs fr&eacute;n&eacute;tiques et &eacute;chevel&eacute;s, <i>chicards</i> et
+<i>chicandards</i> (cela se dit ainsi), qui, de nos jours, ont presque
+enti&egrave;rement banni de ces r&eacute;unions les anciennes traditions de
+l'<i>intrigue</i> et ce ton de bonne compagnie qui n'&ocirc;tait rien au piquant
+des aventures.</p>
+
+<p>Alors, comme aujourd'hui, les gens du monde se rassemblaient autour d'un
+<i>grand coffre</i> plac&eacute; dans le corridor des premi&egrave;res loges, entre les
+deux portes du foyer de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>Les privil&eacute;gi&eacute;s se faisaient un si&egrave;ge de ce coffre et le partageaient
+souvent avec quelques dominos &eacute;grillards qui n'&eacute;taient pas toujours du
+<i>monde</i>, mais qui le connaissaient assez par ou&iuml;-dire pour faire assaut
+de m&eacute;disance avec les plus m&eacute;disants.</p>
+
+<p>Au dernier bal du mois de janvier 1837, vers deux heures du matin, un
+assez grand nombre d'hommes se pressaient autour d'un domino f&eacute;minin
+assis sur le coffre dont nous avons parl&eacute;.</p>
+
+<p>De bruyants &eacute;clats de rire accueillaient les paroles de cette femme.
+Elle ne manquait pas d'esprit; mais certaines expressions vulgaires et
+le mode de <i>tutoiement</i> qu'elle employait prouvaient qu'elle
+n'appartenait pas &agrave; la tr&egrave;s bonne compagnie, quoiqu'elle par&ucirc;t
+parfaitement instruite de ce qui se passait dans la soci&eacute;t&eacute; la plus
+choisie, la plus exclusive.</p>
+
+<p>On riait encore d'une des derni&egrave;res saillies de ce domino, lorsque,
+avisant un jeune homme qui traversait le corridor d'un air affair&eacute; pour
+entrer dans le foyer, cette femme lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, Fierval... o&ugrave; vas-tu donc? Tu parais bien occup&eacute;; est-ce que
+tu cherches la belle princesse de Hansfeld, &agrave; qui tu fais une cour si
+assidue? Tu perdras ton temps, je t'en pr&eacute;viens; elle n'est pas femme &agrave;
+aller au bal de l'Op&eacute;ra.... C'est une rude vertu; vous vous br&ucirc;lerez
+tous &agrave; la chandelle, beaux papillons!</p>
+
+<p>M. de Fierval s'arr&ecirc;ta et r&eacute;pondit en sonnant:</p>
+
+<p>&mdash;Beau masque, j'admire en effet beaucoup madame la princesse de
+Hansfeld; mais j'ai trop peu de m&eacute;rite pour pr&eacute;tendre le moins du monde
+&agrave; &ecirc;tre distingu&eacute; par elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! quel ton formaliste et respectueux! on dirait que tu
+esp&egrave;res &ecirc;tre entendu par la princesse!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais parl&eacute; de madame de Hansfeld qu'avec le respect qu'elle
+inspire &agrave; tout le monde&mdash;dit M. de Fierval.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois peut-&ecirc;tre que la princesse... c'est moi?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait pour cela, beau masque, que vous eussiez au moins sa
+taille, et il s'en faut de beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Hansfeld au bal de l'Op&eacute;ra?&mdash;dit un des hommes du groupe qui
+entourait le domino&mdash;le fait est que ce serait curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc?&mdash;demanda le domino.</p>
+
+<p>&mdash;Elle demeure trop loin... h&ocirc;tel Lambert... en face de l'&icirc;le Louviers.
+Autant venir de Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Cette plaisanterie sur les quartiers perdus est bien us&eacute;e...&mdash;reprit
+le domino.&mdash;Ce qui est vrai, c'est que madame de Hansfeld est trop prude
+pour commettre une telle l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, elle que l'on voit chaque jour &agrave;
+l'&eacute;glise....</p>
+
+<p>&mdash;Mais le bal de l'Op&eacute;ra n'a &eacute;t&eacute; invent&eacute; que pour favoriser, au moins
+une fois par an, les l&eacute;g&egrave;ret&eacute;s des prudes&mdash;dit un nouvel arrivant, qui
+s'&eacute;tait m&ecirc;l&eacute; au cercle sans qu'on le remarqu&acirc;t.</p>
+
+<p>Ce personnage fut accueilli par de grandes exclamations de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est Br&eacute;vannes; d'o&ugrave; sors-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il arrive sans doute de Lorraine.</p>
+
+<p>&mdash;Te voil&agrave;, mauvais sujet?</p>
+
+<p>&mdash;Sa premi&egrave;re visite est pour le bal de l'Op&eacute;ra, c'est de r&egrave;gle.</p>
+
+<p>&mdash;Il vient revoir ses anciennes mauvaises connaissances.</p>
+
+<p>&mdash;Ou en faire de nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Il est all&eacute; se mettre au vert dans ses terres.</p>
+
+<p>&mdash;Comme &ccedil;a lui a profit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;On ne le reconna&icirc;tra plus au foyer de la danse.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie qu'il a laiss&eacute; sa femme &agrave; la campagne, afin de mener plus &agrave;
+son aise la vie de gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; toujours comme finissent les mariages d'inclination.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons arrang&eacute; un souper pour ce soir... Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu y viendras, &ccedil;a te remettra au fait de Paris.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes &eacute;tait un homme de trente-cinq ans environ, d'un teint
+fort brun, presque oliv&acirc;tre; sa figure, assez r&eacute;guli&egrave;re, avait une rare
+expression d'&eacute;nergie. Ses cheveux, ses sourcils et sa barbe tr&egrave;s noirs
+lui donnaient l'air dur; ses mani&egrave;res &eacute;taient distingu&eacute;es, sa mise
+simple de bon go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir &eacute;cout&eacute; les nombreuses interpellations qu'on lui adressait,
+M. de Br&eacute;vannes dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant j'essaierai de r&eacute;pondre, puisqu'on m'en laisse le loisir;
+mes r&eacute;ponses, ne seront pas longues. Je suis arriv&eacute; hier de Lorraine. Je
+suis meilleur mari que vous ne le pensez, car j'ai ramen&eacute; ma femme &agrave;
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Br&eacute;vannes t'aurait peut-&ecirc;tre trouv&eacute; encore meilleur mari si
+tu l'avais laiss&eacute;e en Lorraine&mdash;dit le domino;&mdash;mais tu es trop jaloux
+pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? reprit M. de Br&eacute;vannes en regardant le masque avec
+curiosit&eacute;&mdash;je suis jaloux?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi jaloux qu'opini&acirc;tre... c'est tout dire.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est&mdash;reprit M. de Fierval&mdash;que, lorsque ce diable de Br&eacute;vannes
+a mis quelque chose dans sa t&ecirc;te....</p>
+
+<p>&mdash;Cela y reste&mdash;dit en riant M. de Br&eacute;vannes;&mdash;je m&eacute;ritais d'&ecirc;tre
+Breton. Aussi, beau masque, puisque tu me connais si bien, tu dois
+savoir ma devise:&mdash;<i>vouloir c'est pouvoir</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme tu crains qu'&agrave; son tour ta femme ne te prouve aussi que...
+<i>vouloir c'est pouvoir</i>, tu es jaloux comme un tigre.</p>
+
+<p>&mdash;Jaloux?... moi? Allons donc... tu me vantes.... Je ne m&eacute;rite pas cet
+&eacute;loge....</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un &eacute;loge, car tu es aussi infid&egrave;le que jaloux, ou, si tu
+le pr&eacute;f&egrave;res, aussi orgueilleux que volage. C'&eacute;tait bien la peine de
+faire un mariage d'amour et d'&eacute;pouser une fille du peuple.... Pauvre
+Berthe Raimond! je suis s&ucirc;re qu'elle paye cher ce que les sots appellent
+son &eacute;l&eacute;vation&mdash;dit le domino avec ironie.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes fron&ccedil;a imperceptiblement le sourcil; ce nuage pass&eacute;, il
+reprit gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Beau masque, tu te trompes; ma femme est la plus heureuse des femmes,
+je suis le plus heureux des hommes; ainsi notre <i>m&eacute;nage</i> n'offre aucune
+prise &agrave; la m&eacute;disance... ne parlons donc plus de moi. Je suis une mode de
+l'an pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es trop modeste... tu es toujours, sous le rapport de la m&eacute;disance,
+tr&egrave;s &agrave; la mode. Pr&eacute;f&egrave;res-tu que nous causions de ton voyage d'Italie?</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes dissimula un nouveau mouvement d'impatience; le domino
+semblait conna&icirc;tre &agrave; merveille les endroits vuln&eacute;rables de l'homme qu'il
+intriguait.</p>
+
+<p>&mdash;Sois donc g&eacute;n&eacute;reux, m&eacute;chant masque&mdash;r&eacute;pondit M. de Br&eacute;vannes&mdash;immole
+maintenant d'autres victimes.... Tu me sembles tr&egrave;s bien instruit;
+mets-moi un peu au fait des histoires du jour.... Quelles sont les
+femmes &agrave; la mode? Leurs adorateurs de l'autre hiver durent-ils encore
+cette saison? Ont-ils impun&eacute;ment travers&eacute; l'&eacute;preuve de l'absence, de
+l'&eacute;t&eacute;, des voyages?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, j'ai piti&eacute; de toi... ou plut&ocirc;t je te r&eacute;serve pour une
+meilleure occasion&mdash;reprit le domino.&mdash;Tu parles de nouvelles beaut&eacute;s?
+Justement nous nous entretenions tout &agrave; l'heure... de la femme la plus &agrave;
+la mode de cet hiver... une belle &eacute;trang&egrave;re... la princesse de
+Hansfeld....</p>
+
+<p>&mdash;Rien qu'&agrave; ce nom&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes&mdash;on voit qu'il s'agit d'une
+Allemande... blonde et vaporeuse comme une m&eacute;lodie de Schubert, j'en
+suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes&mdash;dit le domino&mdash;elle est brune et sauvage comme la
+jalouse passion d'Othello... pour suivre ta comparaison musicale et
+ampoul&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il y a aussi un prince de Hansfeld?&mdash;demanda M. de
+Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement....</p>
+
+<p>&mdash;Et ce cher prince, &agrave; quelle &eacute;cole appartient-il? A l'&eacute;cole allemande,
+italienne?... ou &agrave; l'&eacute;cole... des maris?</p>
+
+<p>&mdash;Tu en demandes plus qu'on n'en sait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! cette belle princesse serait mari&eacute;e &agrave; un prince <i>in
+partibus</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout&mdash;reprit M. de Fierval&mdash;le prince est ici, mais personne ne
+l'a encore vu; il ne va jamais dans le monde. On en parle comme d'un
+&ecirc;tre bizarre, excentrique... on fait sur lui les r&eacute;cits les plus
+extravagants.</p>
+
+<p>&mdash;On assure qu'il est compl&egrave;tement idiot&mdash;dit l'un.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu soutenir que c'&eacute;tait un homme de g&eacute;nie&mdash;reprit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous mettre d'accord, messieurs, il faut avouer que cela se
+ressemble quelquefois beaucoup&mdash;dit Br&eacute;vannes&mdash;surtout quand l'homme de
+g&eacute;nie est <i>au repos</i>. Et le prince est-il jeune ou vieux?</p>
+
+<p>&mdash;On ne le conna&icirc;t pas&mdash;dit Fierval;&mdash;ceux-ci pr&eacute;tendent qu'on le tient
+en charte priv&eacute;e, de crainte que ses &eacute;tranget&eacute;s ne donnent &agrave; rire....</p>
+
+<p>&mdash;Ceux-l&agrave;, au contraire, affirment qu'il a un si souverain m&eacute;pris pour
+le monde, ou tant d'amour pour la science, qu'il ne sort jamais de chez
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! dit M. de Br&eacute;vannes&mdash;c'est un personnage tr&egrave;s myst&eacute;rieux que
+cet Allemand; comme mari, il doit &ecirc;tre fort commode. Sait-on qui
+s'occupe de la princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Personne&mdash;dit Fierval.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde!&mdash;s'&eacute;cria le domino.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la m&ecirc;me chose&mdash;reprit M. de Br&eacute;vannes.&mdash;Mais cette madame de
+Hansfeld est donc bien s&eacute;duisante?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis femme... et je suis oblig&eacute;e d'avouer que l'on ne peut rien
+voir de plus remarquablement beau&mdash;dit le domino.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a surtout des yeux... des yeux... oh!... on n'a jamais vu des
+yeux pareils&mdash;dit M. de Fierval.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; sa taille&mdash;ajouta le domino&mdash;c'est une perfection... de
+contrastes... imposante comme une reine, svelte et souple comme une
+bayad&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ces louanges-l&agrave; sont bien pr&egrave;s de devenir des m&eacute;chancet&eacute;s, beau
+masque&mdash;dit Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment&mdash;reprit Fierval&mdash;il n'y a personne &agrave; comparer &agrave; la princesse
+pour la taille, pour la dignit&eacute;, pour la gr&acirc;ce, pour la distinction des
+traits. Et puis son regard a quelque chose de sombre, d'ardent et de
+fier, qui contraste avec le calme habituel de sa physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je l'avoue, il me semble que madame de Hansfeld a quelque chose
+de sinistre dans la figure... si beaux que soient ses yeux, on dirait
+des yeux... diaboliques.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! cela devient int&eacute;ressant&mdash;s'&eacute;cria M. de Br&eacute;vannes;&mdash;la
+princesse est une v&eacute;ritable h&eacute;ro&iuml;ne de roman moderne. Apr&egrave;s tout ce que
+je viens d'entendre dire sur sa figure, je n'ose vous parler de son
+esprit. Ordinairement on n'exulte certaines miraculeuses perfections
+qu'aux d&eacute;pens des imperfections les plus prononc&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes&mdash;dit le domino.&mdash;Ceux qui ont entendu parler madame de
+Hansfeld, et ceux-l&agrave; sont rares, la disent aussi spirituelle que belle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai&mdash;reprit Fierval;&mdash;on peut seulement lui reprocher sa
+sauvagerie, qui s'effarouche des plaisanteries les plus innocentes.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que la princesse y prenne garde&mdash;dit le domino.&mdash;Si ses
+affections de pruderie durent encore quelque temps, elle se verra aussi
+abandonn&eacute;e des hommes que recherch&eacute;e des femmes, qui &agrave; cette heure la
+redoutent encore, ne sachant pas si son rigorisme est r&eacute;el ou affect&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes&mdash;qui peut faire supposer la princesse
+capable d'hypocrisie?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Elle est tr&egrave;s pieuse&mdash;reprit M. de Fierval.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc d&eacute;vote&mdash;reprit le domino&mdash;&ccedil;a n'est pas la m&ecirc;me chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on aime si passionn&eacute;ment l'&eacute;glise&mdash;dit un autre&mdash;on aime moins
+les salons et on donne moins de soin &agrave; sa toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est injuste&mdash;dit M. de Fierval en souriant.&mdash;La princesse
+s'habille toujours de la m&ecirc;me mani&egrave;re et avec la plus grande simplicit&eacute;:
+le soir une robe de velours noir ou grenat fonc&eacute; avec ses cheveux en
+bandeaux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais ces robes, admirablement coup&eacute;es, laissent admirer des
+&eacute;paules ravissantes, des bras d'une perfection rare, une taille de
+cr&eacute;ole, un pied de Cendrillon, et quel luxe de pierreries!</p>
+
+<p>&mdash;Autre injustice!&mdash;s'&eacute;cria M. de Fierval,&mdash;elle ne porte qu'un simple
+ruban de velours noir ou grenat autour du cou, assorti &agrave; la couleur de
+sa robe....</p>
+
+<p>&mdash;Oui&mdash;reprit le domino&mdash;et ce pauvre petit ruban est attach&eacute; par un
+modeste fermoir compos&eacute; d'une seule pierre.... Il est vrai que c'est un
+diamant, un rubis ou un saphir de vingt ou trente mille francs.... La
+princesse poss&egrave;de, entre autres merveilles, une &eacute;meraude grosse comme
+une noix.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est toujours que l'accessoire du ruban de velours&mdash;dit gaiement
+M. de Fierval.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le prince, le prince m'inqui&egrave;te... moi&mdash;reprit M. de
+Br&eacute;vannes.&mdash;S&eacute;rieusement, est-il aussi myst&eacute;rieux qu'on le dit?</p>
+
+<p>&mdash;S&eacute;rieusement, reprit M. de Fierval.&mdash;Apr&egrave;s avoir demeur&eacute; quelque temps
+rue Saint-Guillaume, il est all&eacute; se loger sur le quai d'Anjou, au
+Diable-Vert, dans cet ancien et immense h&ocirc;tel Lambert. Une femme de ma
+connaissance, madame de Lormoy, est all&eacute;e rendre visite &agrave; la princesse;
+elle n'a pas vu le prince, on l'a dit souffrant. Il para&icirc;t que rien
+n'est plus triste que ce palais &eacute;norme, o&ugrave; l'on est comme perdu, o&ugrave; l'on
+n'entend pas plus de bruit qu'au milieu d'une plaine, tant ces rues et
+ces quais sont d&eacute;serts.</p>
+
+<p>Puisque vous connaissez des personnes qui ont p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans cette
+habitation myst&eacute;rieuse, mon cher Fierval&mdash;dit un autre&mdash;est-il vrai que
+la princesse a toujours &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle une esp&egrave;ce de nain ou de naine,
+n&egrave;gre ou n&eacute;gresse, mais difforme?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle exag&eacute;ration! dit M. de Fierval en riant.</p>
+
+<p>Et <i>voil&agrave; justement comme on &eacute;crit l'histoire</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Le nain ou la naine n'existe pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis d&eacute;sol&eacute;, messieurs, de d&eacute;truire vos illusions. Madame de
+Lormoy, qui, je vous le r&eacute;p&egrave;te, va souvent &agrave; l'h&ocirc;tel Lambert, a
+seulement remarqu&eacute; la fille de compagnie de madame de Hansfeld; c'est
+une tr&egrave;s jeune personne qui n'est pas n&eacute;gresse, mais dont le teint est
+cuivr&eacute;, et dont les traits ont le caract&egrave;re arabe.</p>
+
+<p>Voil&agrave; n&eacute;cessairement la source d'o&ugrave; est sortie la naine noire et
+difforme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage, je regrette le nain n&egrave;gre et hideux; c'&eacute;tait
+furieusement moyen-&acirc;ge! dit M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h2>
+
+<h3>UNE INTRIGUE.</h3>
+
+
+<p>Un assez grand attroupement de curieux, form&eacute; autour du coffre o&ugrave;
+tr&ocirc;nait le domino dont nous avons parl&eacute;, &eacute;coutait avidement les bizarres
+versions qui circulaient sur la vie myst&eacute;rieuse du prince et de la
+princesse de Hansfeld.</p>
+
+<p>Heureusement pour les curieux, ces r&eacute;cits n'&eacute;taient pas &agrave; leur fin.</p>
+
+<p>&mdash;Il est &agrave; remarquer&mdash;reprit M. de Fierval&mdash;que madame de Lormoy, la
+seule personne qui voie assez intimement madame de Hansfeld, en dit un
+bien infini.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout simple&mdash;reprit M. de Br&eacute;vannes&mdash;le moindre petit rocher est
+toujours une Am&eacute;rique pour les modernes Colomb.... Madame de Lormoy a
+<i>d&eacute;couvert</i> l'h&ocirc;tel Lambert, elle doit raconter des merveilles de la
+princesse.... Mais, &agrave; propos de madame de Lormoy, que devient son neveu,
+le beau des beaux, L&eacute;on de Morville? Quelle heureuse femme adore
+maintenant sa figure d'archange, depuis qu'il a &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de se
+s&eacute;parer de lady Melford?</p>
+
+<p>&mdash;Il est toujours fid&egrave;le au souvenir de sa belle <i>insulaire</i>&mdash;r&eacute;pondit
+M. de Fierval.</p>
+
+<p>&mdash;A la grande col&egrave;re de plusieurs femmes &agrave; la mode&mdash;ajouta le
+domino&mdash;entre autres de la petite marquise de Luceval, qui affecte
+l'originalit&eacute; comme si elle n'&eacute;tait pas assez jolie pour &ecirc;tre naturelle;
+n'ayant pu enlever L&eacute;on de Morville &agrave; sa lady du <i>vivant</i> de cet amour,
+elle esp&eacute;rait au moins en h&eacute;riter.</p>
+
+<p>&mdash;Une liaison de cinq ans, c'est si rare....</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est plus rare encore, c'est qu'on soit fid&egrave;le... &agrave; un
+souvenir.... Je n'en reviens pas&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout lorsque le <i>fid&egrave;le</i> est aussi recherch&eacute; que l'est Morville....</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; moi, je n'ai jamais pu souffrir M. de Morville&mdash;dit M. de
+Br&eacute;vannes.&mdash;J'ai toujours &eacute;vit&eacute; de le rencontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, mon cher&mdash;dit M. de Fierval&mdash;qu'il est le meilleur
+gar&ccedil;on du monde....</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut, mais il a l'air si vain de sa jolie figure!</p>
+
+<p>&mdash;Lui?... allons donc!...</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement que cet Adonis est aussi b&ecirc;te qu'il est beau&mdash;dit le
+domino.</p>
+
+<p>&mdash;Beau masque, prenez garde&mdash;dit un nouvel arrivant qui s'&eacute;tait fait
+jour jusqu'au premier rang des auditeurs;&mdash;en vous entendant parler
+ainsi de L&eacute;on de Morville, on pourrait croire que vos s&eacute;ductions ont
+&eacute;chou&eacute; contre sa fid&eacute;lit&eacute; &agrave; lady Melford.... vous dites trop de mal de
+lui pour ne pas lui avoir voulu... trop de bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, Gercourt&mdash;reprit gaiement le domino&mdash;tu me parais tr&egrave;s
+bienveillant aujourd'hui.... Est-ce qu'on joue ta com&eacute;die demain?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, beau masque! vous me croyez int&eacute;ress&eacute; &agrave; ce point?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... un homme du monde comme toi... &agrave; la mode comme toi...
+d'esprit comme toi... qui ose se permettre d'avoir plus d'esprit que les
+autres... hommes d'esprit, bien, entendu, est condamn&eacute; &agrave; toutes sortes
+de f&acirc;cheux m&eacute;nagements.... Malgr&eacute; cela, si ta com&eacute;die tombe... n'en
+accuse que tes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serai pas si injuste, beau masque, si ma com&eacute;die tombe, je
+n'accuserai que moi.... Quand on a des amis comme L&eacute;on de Morville, dont
+vous dites un mal si flatteur, on croit &agrave; l'amiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas recommencer notre querelle?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Soutenir que L&eacute;on de Morville a de l'esprit?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement pour lui, il est tr&egrave;s beau; aussi les envieux
+aiment-ils &agrave; supposer qu'il est tr&egrave;s b&ecirc;te.... S'il &eacute;tait louche, b&egrave;gue
+ou bossu... peste!... on ne s'aviserait pas de contester son esprit. De
+nos jours il est inou&iuml; combien la laideur a d'avantages.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis cela pour la plupart de nos hommes d'&Eacute;tat?&mdash;reprit le
+domino.&mdash;Le fait est qu'on pourrait dire maintenant: <i>Laid comme un
+ministre</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, dans ce si&egrave;cle <i>s&eacute;rieux</i>, rien n'est plus s&eacute;rieux que la
+laideur.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter&mdash;reprit le domino&mdash;qu'une figure patibulaire est toujours
+une sorte d'introduction, de pr&eacute;paration &agrave; une vilenie: sous ce rapport,
+il est tr&egrave;s adroit &agrave; certains hommes d'&Eacute;tat d'&ecirc;tre hideux.</p>
+
+<p>&mdash;Pour en revenir &agrave; M. de Morville, je n'ai jamais entendu vanter son
+esprit&mdash;dit s&egrave;chement M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux pour lui&mdash;reprit M. de Gercourt&mdash;je me d&eacute;fie des gens dont
+on cite les bons mots.... Je douterais de M. de Talleyrand si je ne
+l'avais pas entendu causer.... Avouez du moins, mon cher Br&eacute;vannes, que
+Morville n'a pas un ennemi, malgr&eacute; l'envie que ses succ&egrave;s devraient
+exciter.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il est niais&mdash;reprit opini&acirc;tr&eacute;ment le domino;&mdash;les gens
+vraiment sup&eacute;rieurs ont toujours des ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble alors, beau masque&mdash;reprit M. de Gercourt&mdash;que votre
+hostilit&eacute; acharn&eacute;e constate fort la sup&eacute;riorit&eacute; de L&eacute;on de Morville.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah!&mdash;reprit le domino sans r&eacute;pondre &agrave; cette attaque&mdash;la preuve
+que M. de Morville est un pauvre sire... c'est qu'il cherche toujours &agrave;
+produire de l'effet, &agrave; se faire remarquer.... Ridicule ou non, peu lui
+importe le moyen.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?&mdash;dit M. de Gercourt.</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlions tout &agrave; l'heure de l'admiration g&eacute;n&eacute;rale qu'inspirait la
+princesse de Hansfeld&mdash;dit le domino.&mdash;Eh bien! M. de Morville affecte
+de faire le contraire de tout le monde. Qu'il soit indiff&eacute;rent &agrave; la
+beaut&eacute; de madame de Hansfeld, soit; mais de l'indiff&eacute;rence &agrave; la
+version, il y a loin....</p>
+
+<p>&mdash;A l'aversion! Que voulez-vous dire?&mdash;demanda M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un nouveau crime dont mon pauvre Morville est bien innocent,
+j'en suis s&ucirc;r&mdash;dit M. de Gercourt.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde sait&mdash;repartit le domino&mdash;qu'il feint l'aversion la plus
+prononc&eacute;e pour madame de Hansfeld.</p>
+
+<p>&mdash;Morville?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, quoiqu'il aille assez peu dans le monde, maintenant il
+affecte de fuir les endroits o&ugrave; il peut rencontrer la princesse. C'est &agrave;
+ce point, qu'on ne le voit plus que tr&egrave;s rarement chez sa tante, madame
+de Lormoy, sans doute par crainte d'y trouver madame de Hansfeld.
+Voyons, Fierval, vous qui connaissez madame de Lormoy, est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que je rencontre maintenant rarement Morville chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'entends?&mdash;dit le domino triomphant en s'adressant &agrave; M. de
+Gercourt.&mdash;L'antipathie de Morville pour la princesse se remarque; on en
+jase... on s'en &eacute;tonne.... Voil&agrave; tout ce que voulait cet Apollon sans
+cervelle.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est impossible&mdash;dit M. de Gercourt; personne n'est moins affect&eacute;
+que Morville; c'est un des hommes les plus aimables, les plus
+naturellement aimables que je connaisse; de sa vie, je crois, il n'a
+jamais ha&iuml;, feint ou menti; il pousse m&ecirc;me le respect de la foi jur&eacute;e
+jusqu'&agrave; l'exag&eacute;ration.</p>
+
+<p>Je suis de l'avis de Gercourt&mdash;dit M. de Fierval.&mdash;Seulement depuis
+longtemps de Morville, profond&eacute;ment triste, va fort peu dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Cela s'explique&mdash;dit un des auditeurs de cet entretien.&mdash;Depuis
+dix-huit mois que lady Melford est partie, il ne cesse de la regretter.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis&mdash;dit un autre&mdash;la m&egrave;re de M. de Morville est dans un &eacute;tat tr&egrave;s
+alarmant, et personne n'ignore combien il adore sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Son attachement pour sa m&egrave;re ne fait rien &agrave; l'affaire&mdash;r&eacute;pondit le
+domino.&mdash;Quant &agrave; sa fid&eacute;lit&eacute; au souvenir de lady Melford... il a chang&eacute;
+de ridicule et d'exag&eacute;ration; c'est g&eacute;n&eacute;reux &agrave; lui, il varie nos
+plaisirs... il a reconnu le ridicule de cette exag&eacute;ration....</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas dupe de son affectation &agrave; fuir madame de Hansfeld. Je
+parie qu'il est &eacute;pris d'elle, et qu'il veut attirer son attention par
+cette originalit&eacute; calcul&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible&mdash;dit Fierval.</p>
+
+<p>&mdash;Ce moyen est trop vulgaire&mdash;dit Gercourt.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement pour cela que M. de Morville l'emploie. Il est trop
+sot pour en inventer un autre....</p>
+
+<p>&mdash;Comment!.. il aurait attendu l'arriv&eacute;e de madame de Hansfeld pour &ecirc;tre
+infid&egrave;le... lorsque depuis pr&egrave;s de deux ans... il n'aurait eu qu'&agrave;
+choisir parmi les plus charmantes consolatrices?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple&mdash;dit le domino.&mdash;La difficult&eacute; l'aura tent&eacute;...
+Personne n'a r&eacute;ussi aupr&egrave;s de madame de Hansfeld, et il serait jaloux de
+ce succ&egrave;s.... Parce que de Morville est b&ecirc;te, il ne s'ensuit pas qu'il
+ne soit pas vaniteux....</p>
+
+<p>&mdash;Et parce que vous avez de l'esprit, beau masque&mdash;dit M. de
+Br&eacute;vannes&mdash;il ne s'ensuit pas que vous soyez &eacute;quitable....</p>
+
+<p>Un domino prit M. de Gercourt par le bras et mit fin &agrave; cette discussion
+sur M. de Morville, qui perdit ainsi son plus vaillant d&eacute;fenseur.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis quand cette princesse enchanteresse est-elle &agrave;
+Paris?&mdash;demanda M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois ou quatre mois environ&mdash;. dit M. de Fierval.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui l'a pr&eacute;sent&eacute;e dans le monde?</p>
+
+<p>&mdash;La femme du ministre de Saxe; mais en v&eacute;rit&eacute; le prince est Saxon.</p>
+
+<p>&mdash;Prince!&mdash;reprit M. de Br&eacute;vannes&mdash;il est impossible qu'on ne sache rien
+de plus sur ce secret myst&eacute;rieux?</p>
+
+<p>&mdash;Je puis vous dire, moi&mdash;reprit M. de Fierval&mdash;que, curieux comme tout
+le monde de p&eacute;n&eacute;trer un coin de ce myst&egrave;re, j'ai interrog&eacute; le ministre
+de Saxe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a r&eacute;pondu d'une mani&egrave;re &eacute;vasive. Le prince, d'une sant&eacute; fort
+d&eacute;licate, vivait dans une retraite absolue... on lui imposait les plus
+grands m&eacute;nagements... son voyage l'avait beaucoup fatigu&eacute;... enfin, je
+vis que mes questions embarrassaient visiblement le ministre, je rompis
+la conversation; depuis, je me suis abstenu de lui reparler de M. de
+Hansfeld.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s bizarre, en effet, dit M. de Br&eacute;vannes, et personne parmi
+les &eacute;trangers ne conna&icirc;t ce prince?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que j'ai pu savoir, c'est qu'il s'est mari&eacute; en Italie... et
+qu'apr&egrave;s un voyage en Angleterre, il est venu s'&eacute;tablir ici.</p>
+
+<p>&mdash;Autant qu'on peut avoir une opinion sur des choses si obscures, dit un
+autre, je croirais d&eacute;cid&eacute;ment que le prince est imb&eacute;cile, ou quelque
+chose d'approchant.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit le domino, le soin qu'on met &agrave; le cacher &agrave; tous les
+yeux....</p>
+
+<p>&mdash;L'embarras du ministre de Saxe &agrave; vous r&eacute;pondre, dit M. de Br&eacute;vannes &agrave;
+M. de Fierval.</p>
+
+<p>&mdash;L'air sombre et m&eacute;lancolique de la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors&mdash;reprit Br&eacute;vannes&mdash;pourquoi cette belle m&eacute;lancolique
+va-t-elle dans le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Ne voulez vous pas qu'elle s'enterre avec son idiot... si idiot il y
+a?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si elle a toujours l'air m&eacute;lancolique et m&ecirc;me sinistre dont vous
+parlez, quel plaisir trouve-t-elle dans le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je n'en sais rien, dit M. de Fierval; c'est justement cette
+esp&egrave;ce de myst&egrave;re qui, joint &agrave; la beaut&eacute; de madame de Hansfeld, la met
+si &agrave; la mode.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a pas d'amie intime qui puisse en raconter quelque chose?
+demanda M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire &agrave; madame de Lormoy qu'&eacute;tant all&eacute;e un matin voir
+madame de Hansfeld &agrave; l'h&ocirc;tel Lambert, elle avait tout &agrave; coup entendu,
+assez pr&egrave;s de l'appartement o&ugrave; elle se trouvait, une phrase musicale
+d'une ravissante harmonie jou&eacute;e sur un buffet d'orgue avec un rare
+talent.... La princesse ne put r&eacute;primer un l&eacute;ger mouvement d'impatience.
+Elle fit un signe &agrave; sa fille de compagnie au visage cuivr&eacute;. Celle-ci
+sortit sur-le-champ. Peu d'instants apr&egrave;s... <i>les chants avaient
+cess&eacute;</i>!!</p>
+
+<p>&mdash;Et madame de Lormoy ne lui demanda pas d'o&ugrave; venait le son de cet
+orgue.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait.</p>
+
+<p>&mdash;Et que r&eacute;pondit la princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle n'en savait rien... que c'&eacute;tait sans doute dans le voisinage
+que l'on touchait de cet instrument, dont le son lui aga&ccedil;ait
+horriblement les nerfs.... Madame de Lormoy lui lit observer que,
+l'h&ocirc;tel Lambert &eacute;tant parfaitement isol&eacute;, l'orgue dont on jouait devait
+&ecirc;tre dans la maison.... Madame de Hansfeld parla d'autres choses.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; il faut conclure&mdash;reprit le domino&mdash;que personne ne saura le mot
+de cette &eacute;nigme.... Ah! si j'&eacute;tais homme... demain je le saurais, moi!</p>
+
+<p>Cette conversation fut interrompue par ces mots de M. de Fierval, qui
+absorb&egrave;rent l'attention:</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce grand domino &eacute;videmment masculin qui cherche aventure? Ce
+n&oelig;ud de rubans jaune et bleu &agrave; son camail lui sert sans doute de signe
+de ralliement et de reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!&mdash;dit le domino en descendant du coffre o&ugrave; il &eacute;tait assis&mdash;c'est
+quelque grave rendez-vous. Je vais m'amuser &agrave; contrarier cette intrigue
+en m'attachant aux pas de ce myst&eacute;rieux personnage....</p>
+
+<p>Malheureusement pour ce malin d&eacute;sir, un flot de foule emporta le domino
+qui portait un n&oelig;ud de rubans jaune et bleu, et il disparut.</p>
+
+<p>Quelques moments apr&egrave;s, ce m&ecirc;me domino <i>masculin</i>, qui venait d'&eacute;chapper
+&agrave; la curieuse poursuite du domino du <i>coffre</i>, monta l'escalier qui
+conduit aux secondes loges, et se promena quelques minutes dans le
+corridor.</p>
+
+<p>Il fut bient&ocirc;t rejoint par un domino f&eacute;minin, portant aussi un n&oelig;ud de
+rubans jaune et bleu.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment d'examen et d'h&eacute;sitation, la femme s'approcha et dit &agrave;
+voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Childe-Harold</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Faust</i>&mdash;r&eacute;pondit le domino masculin.</p>
+
+<p>Ces mots &eacute;chang&eacute;s, la femme prit le bras de l'homme, qui la conduisit
+dans le salon d'une des loges d'avant-sc&egrave;ne.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h2>
+
+<h3>LE DOMINO.</h3>
+
+
+<p>M. L&eacute;on de Morville (l'un des deux dominos qui venaient d'entrer dans ce
+salon) se d&eacute;masqua.</p>
+
+<p>Les louanges que l'on avait donn&eacute;es &agrave; sa figure n'&eacute;taient pas exag&eacute;r&eacute;es;
+son visage, d'une puret&eacute; de lignes id&eacute;ale, r&eacute;alisait presque le divin
+type de l'<i>Antino&uuml;s</i>, encore po&eacute;tis&eacute;, si cela se peut dire, par une
+charmante expression de m&eacute;lancolie, expression compl&egrave;tement &eacute;trang&egrave;re &agrave;
+la beaut&eacute; pa&iuml;enne. De longs cheveux noirs et boucl&eacute;s encadraient cette
+noble et gracieuse physionomie.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s romanesque en amour, M. de Morville avait pour les femmes un culte
+religieux qui prenait sa source dans la v&eacute;n&eacute;ration passionn&eacute;e qu'il
+ressentait pour sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>D'une bont&eacute;, d'une mansu&eacute;tude adorables, on citait de lui mille traits
+de d&eacute;licatesse et de d&eacute;vouement. Lorsqu'il paraissait, les femmes
+n'avaient de regards, de sourires, de pr&eacute;venances que pour lui; il
+savait r&eacute;pondre &agrave; cette bienveillance g&eacute;n&eacute;rale avec tant de tact et de
+spirituelle modestie, qu'il ne blessait aucun amour-propre; sans sa
+fid&eacute;lit&eacute; romanesque pour une femme qu'il avait &eacute;perdument aim&eacute;e, et dont
+il ne s'&eacute;tait s&eacute;par&eacute; que par la force des circonstances, il aurait eu
+les plus nombreux, les plus brillants succ&egrave;s.</p>
+
+<p>M. de Morville &eacute;tait surtout dou&eacute; d'un grand charme de mani&egrave;res; son
+affabilit&eacute; naturelle lui inspirait toujours des paroles aimables ou
+flatteuses; la douce &eacute;galit&eacute; de son caract&egrave;re n'&eacute;tait m&ecirc;me jamais
+alt&eacute;r&eacute;e par les d&eacute;ceptions qui devaient blesser de temps &agrave; autre cette
+&acirc;me d&eacute;licate et sensible.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre son caract&egrave;re manquait-il un peu de virilit&eacute;; loin d'&ecirc;tre
+hardiment agressif &agrave; ce qui &eacute;tait mis&eacute;rable et injuste, loin de rendre
+le mal pour le mal, loin de punir les perfidies que sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+encourageait souvent, M. de Morville avait une telle horreur ou plut&ocirc;t
+un tel d&eacute;go&ucirc;t des laideurs humaines, qu'il d&eacute;tournait ses yeux des
+coupables au lieu de s'en venger.</p>
+
+<p>Au lieu d'&eacute;craser un immonde reptile, il aurait cherch&eacute; du regard
+quelque fleur parfum&eacute;e, quelque nid de blanche tourterelle, quelque
+horizon riant et pur, pour reposer, pour consoler sa vue.</p>
+
+<p>Ce syst&egrave;me de commis&eacute;ration infinie vous expose souvent &agrave; &ecirc;tre de
+nouveau mordu par le reptile, alors que vous regardez au ciel pour ne
+pas le voir; les meilleures choses ont leurs inconv&eacute;nients.</p>
+
+<p>De ceci il ne faudrait pas conclure que M. de Morville f&ucirc;t sans courage.
+Il avait trop d'honneur, trop de loyaut&eacute;, pour n'&ecirc;tre pas tr&egrave;s brave,
+ses &eacute;preuves &eacute;taient faites: mais, sauf les griefs qu'un homme ne
+pardonne jamais, il se montrait d'une cl&eacute;mence tellement in&eacute;puisable
+que, s'il n'e&ucirc;t pas douloureusement ressenti certains torts, cette
+cl&eacute;mence e&ucirc;t pass&eacute; pour de l'indiff&eacute;rence ou du d&eacute;dain.</p>
+
+<p>Ce crayon du caract&egrave;re de M. de Morville &eacute;tait n&eacute;cessaire pour
+l'intelligence de la sc&egrave;ne qui va suivre.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit, une fois entr&eacute; dans le salon qui pr&eacute;c&eacute;dait la loge, M.
+de Morville s'&eacute;tait d&eacute;masqu&eacute;; il attendait avec peut-&ecirc;tre plus
+d'inqui&eacute;tude que de plaisir l'issue de cette myst&eacute;rieuse entrevue.</p>
+
+<p>La femme qu'il avait accompagn&eacute;e &eacute;tait masqu&eacute;e avec un soin extr&ecirc;me; son
+capuchon rabattu emp&ecirc;chait absolument de voir ses cheveux, son domino
+tr&egrave;s ample d&eacute;guisait sa taille; des gants, des souliers tr&egrave;s larges
+emp&ecirc;chaient enfin de reconna&icirc;tre les mains et les pieds, indices si
+certains, si r&eacute;v&eacute;lateurs.</p>
+
+<p>Cette femme semblait &eacute;mue; plusieurs fois elle voulut parler, les mots
+expir&egrave;rent sur ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>M. de Morville rompit le premier le silence, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai re&ccedil;u, madame, la lettre que vous avez bien voulu m'&eacute;crire, en me
+priant de me rendre ici masqu&eacute;, avec un signe et des mots de
+reconnaissance; votre lettre m'a paru si s&eacute;rieuse que, malgr&eacute; les
+inqui&eacute;tudes que m'inspire l'&eacute;tat de ma m&egrave;re, je me suis rendu &agrave; vos
+ordres....</p>
+
+<p>M. de Morville ne put continuer.</p>
+
+<p>D'une main tremblante d'&eacute;motion, le domino se d&eacute;masqua violemment.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Hansfeld!&mdash;s'&eacute;cria M. de Morville, frapp&eacute; de stupeur.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la princesse.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<h3>PAULA MONTI.</h3>
+
+
+<p>M. de Morville ne pouvait en croire ses yeux.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas une illusion... il se trouvait en pr&eacute;sence de madame de
+Hansfeld.</p>
+
+<p>Il faudrait le talent d'un grand artiste pour rendre le caract&egrave;re
+&eacute;nergique, s&eacute;v&egrave;re de ce visage imp&eacute;rial, p&acirc;le et beau comme un masque de
+marbre antique, pour peindre ce regard noir, profond, imp&eacute;n&eacute;trable, que
+les traditions du Nord pr&ecirc;tent aux mauvais esprits.</p>
+
+<p>Qu'on excuse notre ambitieuse comparaison, mais en &eacute;voquant la qualit&eacute;
+po&eacute;tique de Cl&eacute;op&acirc;tre et de lady Macbeth, on se figurerait peut-&ecirc;tre le
+m&eacute;lange de s&eacute;duction dominatrice et de grandeur sombre empreint sur la
+physionomie de la V&eacute;nitienne Paula Monti, princesse de Hansfeld.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld avait arrach&eacute; son masque.</p>
+
+<p>Son capuchon abattu projetait une ombre vigoureuse sur son front, tandis
+que le reste de son visage &eacute;tait vivement &eacute;clair&eacute;; ses yeux brillaient
+d'un nouvel &eacute;clat au milieu du clair-obscur o&ugrave; se trouvait la partie
+sup&eacute;rieure de la figure.</p>
+
+<p>A l'exception du rayonnement de ce regard scintillant comme une &eacute;toile
+dans les t&eacute;n&egrave;bres, le reste de la physionomie de madame de Hansfeld
+&eacute;tait impassible.</p>
+
+<p>La princesse dit &agrave; M. de Morville d'une voix m&acirc;le et grave:</p>
+
+<p>&mdash;Je confie sans crainte le secret de cette entrevue &agrave; votre honneur,
+monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Je serai digne de votre confiance, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, j'ai eu besoin de cette certitude pour risquer une
+d&eacute;marche... qu'&agrave; votre insu... vous avez provoqu&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Moi, madame?...</p>
+
+<p>&mdash;Vos proc&eacute;d&eacute;s seuls me forcent de venir ici, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, expliquez-vous? de gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a environ deux mois, monsieur, vous aviez pri&eacute; madame de Lormoy
+votre tante, que je vois assez fr&eacute;quemment, de vous pr&eacute;senter &agrave; moi;
+j'avais acc&eacute;d&eacute; &agrave; sa demande. Quelque jours apr&egrave;s, vous avez annonc&eacute; &agrave;
+madame de Lormoy que vous ne pouviez plus vous r&eacute;soudre &agrave; cette
+pr&eacute;sentation.</p>
+
+<p>M. de Morville baissa la t&ecirc;te et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, madame.</p>
+
+<p>&mdash;De ce moment, monsieur, vous avez affect&eacute; de fuir tous les endroits o&ugrave;
+vous pouviez me rencontrer....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le nie pas, madame&mdash;r&eacute;pondit tristement M. de Morville.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi il y a quelque temps, ignorant que madame de Senneterre m'avait
+donn&eacute; une place dans sa loge, vous y &ecirc;tes venu; au bout d'un quart
+d'heure vous &ecirc;tes sorti sous un vain pr&eacute;texte qui n'a tromp&eacute;
+personne....</p>
+
+<p>&mdash;Cela est encore vrai, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, madame de S&eacute;mur vous ayant invit&eacute;, ainsi qu'un tr&egrave;s petit
+nombre de personnes, &agrave; une lecture int&eacute;ressante que vous d&eacute;siriez
+beaucoup d'entendre, vous avez accept&eacute; avec un vif plaisir. Mais madame
+de S&eacute;mur ayant ajout&eacute; que j'assisterais &agrave; cette r&eacute;union, vous n'y avez
+pas paru.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est encore vrai, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, monsieur, vous avez mis &agrave; m'&eacute;viter, une telle persistance, je
+devrais dire une telle affectation, qu'elle a &eacute;t&eacute; remarqu&eacute;e par bien
+d'autres que par moi.</p>
+
+<p>&mdash;Madame... croyez....</p>
+
+<p>&mdash;On vante, monsieur, la loyaut&eacute; de votre caract&egrave;re, on cite votre
+parfaite urbanit&eacute;; il vous faut donc de s&eacute;rieux motifs pour afficher &agrave;
+mon &eacute;gard des proc&eacute;d&eacute;s si &eacute;tranges.... Je me h&acirc;te de vous dire qu'ils
+m'eussent &eacute;t&eacute; tr&egrave;s indiff&eacute;rents... sans une circonstance dont je dois
+vous entretenir....</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je sais combien ma conduite doit vous para&icirc;tre bizarre,
+grossi&egrave;re, pourtant....</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld interrompit M. de Morville, avec un sourire amer:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, monsieur, je ne vous ai pas demand&eacute; ce rendez-vous
+pour me plaindre de votre &eacute;loignement.... J'ai lieu de croire que votre
+r&eacute;solution de m'&eacute;viter est dict&eacute;e par des motifs si graves... que s'ils
+&eacute;taient p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s, le repos... la vie peut-&ecirc;tre de deux personnes
+seraient compromis.</p>
+
+<p>Et la princesse jeta un regard per&ccedil;ant sur M. de Morville.</p>
+
+<p>Celui-ci r&eacute;pondit en rougissant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, madame, que si vous saviez....</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, monsieur&mdash;dit vivement la princesse&mdash;qu'il y a un secret
+entre vous et moi.... Vous avez appris ce secret dans l'intervalle du
+jour o&ugrave; vous aviez demand&eacute; &agrave; m'&ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;, et le jour fix&eacute; pour cette
+pr&eacute;sentation... de ce moment a dat&eacute; votre r&eacute;solution de m'&eacute;viter....
+Vous &ecirc;tes homme d'honneur... dites-moi si je me trompe... jurez-moi que
+vous n'avez eu aucun motif de manifester l'&eacute;loignement dont je vous
+parle, jurez-moi que cet &eacute;loignement a &eacute;t&eacute; caus&eacute; par le hasard, le
+caprice... je vous croirai, monsieur... et d&egrave;s lors, gr&acirc;ce &agrave; Dieu! cet
+entretien n'aura plus de but.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques moments d'h&eacute;sitation p&eacute;nible, M. de Morville parut
+prendre un parti violent et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis pas mentir, madame, eh bien! oui... un secret des plus
+graves!...</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, monsieur&mdash;s'&eacute;cria madame de Hansfeld, interrompant M. de
+Morville:&mdash;je ne m'&eacute;tais pas tromp&eacute;e, vous poss&eacute;dez un secret que je ne
+croyais connu que de deux personnes... je croyais l'une d'elles morte...
+l'autre avait le plus puissant int&eacute;r&ecirc;t &agrave; garder le silence, car il
+s'agissait de son d&eacute;shonneur.... Aussi me suis-je d&eacute;cid&eacute;e &agrave; vous
+demander cette entrevue, ne pouvant vous recevoir... et n'ayant
+maintenant aucune chance de vous rencontrer dans le monde.... Peu
+m'importe l'opinion que vous avez d&ucirc; concevoir de moi apr&egrave;s la
+r&eacute;v&eacute;lation qu'on vous a faite; vos fr&eacute;quents t&eacute;moignages d'aversion me
+prouvent que cette opinion est horrible; cela doit &ecirc;tre.... Dieu sera
+mon juge.... Mais il ne s'agit pas de cela&mdash;reprit la princesse;&mdash;vous
+ignorez peut-&ecirc;tre, monsieur, de quelle terrible importance est le secret
+que l'on vous a confi&eacute; ou que vous avez surpris. Osorio... n'est donc
+pas mort? Il est donc vrai qu'il n'a pas p&eacute;ri &agrave; Alexandrie, ainsi qu'on
+l'avait cru d'abord? R&eacute;pondez, monsieur, de gr&acirc;ce, r&eacute;pondez.... S'il en
+&eacute;tait ainsi, bien des myst&egrave;res me seraient expliqu&eacute;s....</p>
+
+<p>&mdash;Osorio?... je n'ai jamais entendu prononcer ce nom, madame....</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc M. de Br&eacute;vannes?...&mdash;s'&eacute;cria la princesse involontairement.</p>
+
+<p>M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec une surprise croissante,
+depuis quelques minutes il ne la comprenait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais &agrave; peine M. de Br&eacute;vannes, j'ignore s'il est &agrave; Paris en ce
+moment... madame.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois, depuis le commencement de cet entretien, madame
+de Hansfeld sortit de son calme feint ou naturel. Elle se leva
+brusquement, son p&acirc;le visage devint pourpre, elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a au monde qu'Osorio ou M. de Br&eacute;vannes qui ait pu vous dire ce
+qui s'&eacute;tait pass&eacute; &agrave; Venise, il y a trois ans, dans la nuit du 13 avril!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trois ans? &agrave; Venise?... dans la nuit du 13 avril?&mdash;r&eacute;p&eacute;ta
+machinalement M. de Morville de plus en plus &eacute;tonn&eacute;.&mdash;Sur l'honneur,
+madame, il n'est pas question de cela.... De gr&acirc;ce, pas un mot de
+plus.... Je serais d&eacute;sol&eacute; de surprendre une grave confidence.... Encore
+une fois, madame, je vous le jure sur l'honneur; le motif qui m'oblige &agrave;
+vous &eacute;viter n'a aucun rapport avec les noms, les dates et les lieux que
+vous venez de citer.... Ce motif n'a rien qui puisse alt&eacute;rer la
+profonde, la sinc&egrave;re admiration que je porte &agrave; votre caract&egrave;re.... En
+&eacute;vitant de vous voir, madame, j'accomplis une sainte promesse... j'ob&eacute;is
+&agrave; un devoir sacr&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!.. qu'ai-je dit!...&mdash;s'&eacute;cria madame de Hansfeld en cachant
+sa t&ecirc;te dans ses mains et en songeant &agrave; la demi-r&eacute;v&eacute;lation qu'elle avait
+involontairement faite &agrave; M. de Morville.&mdash;Non... non... ce n'est pas un
+pi&egrave;ge indigne!</p>
+
+<p>Puis, s'adressant &agrave; M. de Morville:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, monsieur, par un rapprochement, par un quiproquo
+&eacute;trange, lorsque j'ai su que vous aviez une puissante raison de me fuir,
+j'ai cru qu'il s'agissait d'une triste... bien triste circonstance dans
+laquelle &agrave; des yeux pr&eacute;venus je pourrais para&icirc;tre avoir jou&eacute; un r&ocirc;le
+indigne de moi et m&eacute;riter m&ecirc;me l'aversion que vous me t&eacute;moigniez....
+Votre serment me rassure... je m'&eacute;tais tromp&eacute;e.... Rien sans doute n'a
+transpir&eacute; de cette funeste aventure. Maintenant, monsieur, cet entretien
+n'a plus de but... j'&eacute;tais venue ici pour vous faire conna&icirc;tre les
+suites funestes que pouvait avoir l'indiscr&eacute;tion que je redoutais....
+Heureusement mes craintes &eacute;taient vaines. Maintenant, peu m'importe que
+l'on remarque ou non que vous &eacute;vitez toutes les occasions de me
+rencontrer; quant &agrave; la cause qui vous obligea me fuir, elle m'est
+indiff&eacute;rente.... Adieu, monsieur... vous &ecirc;tes homme d'honneur, je ne
+doute pas de votre discr&eacute;tion.</p>
+
+<p>Et madame de Hansfeld fit un mouvement pour sortir.</p>
+
+<p>M. de Morville l'arr&ecirc;ta respectueusement par la main:</p>
+
+<p>&mdash;Un mot encore, madame... jamais, sans doute, je ne me retrouverai seul
+avec vous.... Sachez au moins une partie de mon secret. Alors vous me
+plaindrez peut-&ecirc;tre... oui... car vous saurez qu'il me faut une grande
+r&eacute;solution pour vous fuir, madame.... Lorsqu'un sentiment contraire &agrave; la
+haine.... Oh! ne prenez pas ceci pour une parole de galanterie.... De
+gr&acirc;ce, &eacute;coutez-moi.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld, qui s'&eacute;tait lev&eacute;e, se rassit, et &eacute;couta en silence
+M. de Morville.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h2>
+
+<h3>L'AVEU.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Lors de votre arriv&eacute;e &agrave; Paris, madame&mdash;dit M. de Morville &agrave; madame de
+Hansfeld&mdash;avant d'aller occuper l'h&ocirc;tel Lambert, vous avez habit&eacute;
+pendant quelque temps rue Saint-Guillaume; vous ignoriez sans doute que
+la maison de ma m&egrave;re &eacute;tait voisine de la v&ocirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignorais, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi d'entrer dans quelques d&eacute;tails, peut-&ecirc;tre pu&eacute;rils, mais
+indispensables.... Dans la maison de ma m&egrave;re, une petite crois&eacute;e, haute,
+&eacute;troite, presque enti&egrave;rement cach&eacute;e par les rameaux d'un lierre
+immense, s'ouvrait sur votre jardin.... C'est de l&agrave; que je vous aper&ccedil;us
+par hasard et &agrave; votre insu, madame, car vous deviez croire que personne
+au monde ne pouvait voir dans l'all&eacute;e couverte et recul&eacute;e o&ugrave; vous vous
+promeniez habituellement.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld parut rassembler ses souvenirs, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur, je me souviens de ce mur tapiss&eacute; de lierre;
+j'ignorais qu'une fen&ecirc;tre y f&ucirc;t cach&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi l'indiscr&eacute;tion que je commis alors, madame; elle devait
+m'&ecirc;tre funeste....</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Retenu aupr&egrave;s de ma m&egrave;re souffrante, je sortais fort peu; mon seul
+plaisir &eacute;tait de me mettre &agrave; cette crois&eacute;e; l'esp&eacute;rance de vous voir me
+retenait de longues heures derri&egrave;re le rideau de lierre.... Enfin
+arrivait le moment de votre promenade; vous marchiez tant&ocirc;t &agrave; pas
+lents... tant&ocirc;t &agrave; pas pr&eacute;cipit&eacute;s... souvent vous tombiez comme accabl&eacute;e
+sur un banc de marbre, o&ugrave; vous restiez longtemps le front cach&eacute; dans vos
+mains.... H&eacute;las! que de fois, lorsque vous releviez la t&ecirc;te apr&egrave;s ces
+longues m&eacute;ditations, je vis votre visage baign&eacute; de larmes.</p>
+
+<p>A ce souvenir, M. de Morville ne put vaincre l'&eacute;motion de sa voix.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld lui dit s&egrave;chement:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas, monsieur, d'impressions plus ou moins fugitives que
+vous avez pu indiscr&egrave;tement surprendre, mais d'un secret dont vous
+croyez devoir m'instruire.</p>
+
+<p>M. de Morville regarda tristement madame de Hansfeld, et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Au bout de quelques jours... pardonnez ma pr&eacute;somption, madame, je crus
+deviner le motif... de votre chagrin....</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes p&eacute;n&eacute;trant, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je souffrais alors d'une peine pareille &agrave; celle que vous me sembliez
+&eacute;prouver... je le pense du moins. Voil&agrave; le secret de ma p&eacute;n&eacute;tration.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je ne puis croire que vous parliez s&eacute;rieusement.. et une
+plaisanterie serait d&eacute;plac&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Je parle s&eacute;rieusement, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monsieur&mdash;dit madame de Hansfeld avec un sourire moqueur&mdash;vous
+me supposez des chagrins, et vous pr&eacute;tendez en savoir la cause!</p>
+
+<p>&mdash;Il est des sympt&ocirc;mes qui ne trompent pas.</p>
+
+<p>&mdash;L'expression de toutes les douleurs est la m&ecirc;me, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, il n'y a qu'une mani&egrave;re de pleurer un objet aim&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une confidence, monsieur? une allusion &agrave; vos regrets amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! madame, je n'ai plus de regrets, vous m'avez fait oublier le
+pass&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, monsieur... il s'agit d'un secret dont vous
+jugiez &agrave; propos de m'instruire, et jusqu'&agrave; pr&eacute;sent....</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot, madame. Un sentiment profond, que j'avais cru
+inalt&eacute;rable, un souvenir bien cher, s'effa&ccedil;ait peu &agrave; peu et malgr&eacute; moi
+de mon c&oelig;ur; en vain je maudissais ma faiblesse, en vain je pr&eacute;voyais
+les peines que me causerait cet amour; le charme &eacute;tait trop puissant...
+j'y c&eacute;dai.... Je n'eus plus qu'une pens&eacute;e, qu'un d&eacute;sir, qu'un bonheur...
+vous voir.... A force de contempler vos traits, je crus lire sur votre
+physionomie, tant&ocirc;t r&ecirc;veuse, m&eacute;lancolique ou d&eacute;sol&eacute;e, ce d&eacute;sespoir tour
+&agrave; tour morne et violent que cause l'absence ou la perte de ceux que nous
+aimons....</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld tressaillit, mais resta muette.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! madame, je vous le r&eacute;p&egrave;te, j'avais moi-m&ecirc;me trop souffert pour
+ne pas reconna&icirc;tre les m&ecirc;mes souffrances chez vous, &agrave; certains signes
+ind&eacute;finissables, et pourtant sensibles. Avec quelle triste curiosit&eacute; je
+t&acirc;chais de surprendre vos moindres pens&eacute;es sur votre visage! La partie
+du jardin qui vous plaisait davantage &eacute;tait s&eacute;par&eacute;e du reste de
+l'habitation par une grille que vous ouvriez et refermiez vous-m&ecirc;me...
+vous seule entriez dans cette all&eacute;e r&eacute;serv&eacute;e; je risquai une folie...
+qui du moins ne pouvait &ecirc;tre dangereuse: chaque jour je jetai au pied du
+banc o&ugrave; vous aviez coutume de vous asseoir une sorte de m&eacute;mento des
+pens&eacute;es qui, selon moi, avaient d&ucirc; vous agiter la veille. Comment vous
+exprimer mes angoisses la premi&egrave;re fois que je vous vis prendre une de
+ces lettres. Jamais je n'oublierai l'expression de surprise qui se
+peignit sur vos traits apr&egrave;s avoir lu.... Pardonnez aux r&ecirc;veries d'un
+fou.... Mais je ne vous crus pas irrit&eacute;e d'&ecirc;tre ainsi devin&eacute;e; car, au
+lieu de d&eacute;chirer cette lettre, vous l'avez gard&eacute;e. Un jour votre
+agitation &eacute;tait si grande que vous ne v&icirc;tes pas ma lettre.... Vous
+sembliez transport&eacute;e de col&egrave;re et de douleur.... Mon instinct me dit que
+ce chagrin n'&eacute;tait pas nouveau. Il me sembla qu'on devait avoir r&eacute;veill&eacute;
+en vous un funeste souvenir.... Je vous &eacute;crivis en ce sens, et, le
+lendemain, en lisant ma lettre vos larmes coul&egrave;rent.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld fit un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, ne me reprochez pas de m'appesantir sur ces souvenirs; ils
+sont ma seule consolation.... Ainsi, encourag&eacute; par la curiosit&eacute; avec
+laquelle vous sembliez attendre ces billets, j'&eacute;crivis chaque jour.
+Malheureusement l'&eacute;tat de ma m&egrave;re devint alarmant; pendant deux nuits je
+ne quittai pas son chevet... je ne songeai qu'&agrave; elle. Son danger
+diminua; mes inqui&eacute;tudes se calm&egrave;rent: ma premi&egrave;re pens&eacute;e fut de courir
+&agrave; ma pr&eacute;cieuse fen&ecirc;tre.... Peu de temps apr&egrave;s vous entriez dans l'all&eacute;e;
+j'en crus &agrave; peine mes yeux lorsque je vous vis courir l&eacute;g&egrave;rement au banc
+de marbre... il n'y avait pas de lettre.... Un moment d'impatience vous
+&eacute;chappa... j'osai l'interpr&eacute;ter favorablement....</p>
+
+<p>M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec inqui&eacute;tude; ses yeux
+&eacute;taient baiss&eacute;s, ses bras crois&eacute;s sur sa poitrine; sa figure restait
+impassible.</p>
+
+<p>En parlant de la sorte, en instruisant madame de Hansfeld des
+circonstances qu'il avait surprises, M. de Morville <i>br&ucirc;lait ses
+vaisseaux</i>; mais il ne devait pas revoir la princesse, il n'e&ucirc;t pas
+commis sans cela une pareille maladresse.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous dirai-je, madame?&mdash;reprit-il&mdash;je jouissais depuis deux mois
+du bonheur ineffable, de vous voir ainsi chaque jour, lorsque j'appris
+que vous quittiez la maison voisine de la n&ocirc;tre pour aller habiter &agrave;
+l'&icirc;le Saint-Louis l'ancien h&ocirc;tel Lambert. Alors mon chagrin fut
+profond... oh! bien profond!... Peut-&ecirc;tre alors seulement je sentis
+combien je vous aimais, madame....</p>
+
+<p>A ces derniers mots, prononc&eacute;s par M. de Morville d'une vois &eacute;mue,
+madame de Hansfeld redressa vivement la t&ecirc;te; une l&eacute;g&egrave;re rougeur colora
+son p&acirc;le visage, elle r&eacute;pondit d'un ton de raillerie glaciale:</p>
+
+<p>&mdash;Ce singulier aveu est sans doute indispensable &agrave; la r&eacute;v&eacute;lation du
+secret que vous avez &agrave; m'apprendre, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au moment o&ugrave; vous quitt&acirc;tes la maison voisine de celle de ma
+m&egrave;re, je vous avais souvent rencontr&eacute;e chez quelques personnes de ma
+connaissance; je n'avais voulu faire aucune d&eacute;marche pour avoir
+l'honneur de vous &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;. Je trouvais un grand charme au myst&egrave;re
+qui entourait mon amour; je vous &eacute;tais absolument inconnu, moi qui vous
+connaissais si bien, moi t&eacute;moin invisible de toutes les &eacute;motions qui se
+r&eacute;v&eacute;laient sur votre physionomie; et puis vous parler de banalit&eacute;s au
+milieu de la contrainte du monde, qu'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; cela pour moi aupr&egrave;s de mes
+longues heures de contemplation silencieuse et passionn&eacute;e! Mais lorsque
+votre d&eacute;part me priva de ce bonheur de chaque jour, je reconnus le prix
+de ces relations mondaines que j'avais d'abord d&eacute;daign&eacute;es, je r&eacute;solus de
+vous &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;; vous vous &eacute;tiez tout r&eacute;cemment li&eacute;e avec une de mes
+tantes, madame de Lormoy, qui professe pour vous la plus haute estime.
+Ainsi que tout le monde, elle ignorait l'heureux hasard qui m'avait
+rapproch&eacute; de vous; je lui demandai de vous &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;.
+Malheureusement, le lendemain du jour o&ugrave; elle m'avait promis cette
+gr&acirc;ce, on me fit une r&eacute;v&eacute;lation telle... que loin de chercher &agrave; me
+rapprocher de vous, madame, je dus vous fuir.... Sans la d&eacute;plorable
+sant&eacute; de ma m&egrave;re, j'aurais quitt&eacute; Paris pour &eacute;viter toutes les occasions
+de vous voir et d'aviver ainsi ma funeste passion... oh! bien funeste;
+car si votre indiff&eacute;rence m'accable, votre amour me mettrait au
+d&eacute;sespoir.... Vous me regardez avec surprise... vous ne me comprenez
+pas? Eh bien! sachez-le donc, madame... et pardonnez cette supposition
+insens&eacute;e... vous m'aimeriez aussi &eacute;perdument que je vous aime, que je
+serais le plus malheureux des hommes... car je ne pourrais r&eacute;pondre &agrave;
+cet amour inesp&eacute;r&eacute; sans porter un coup mortel &agrave; ma m&egrave;re... sans fouler
+aux pieds le devoir le plus saint... le serment le plus sacr&eacute;, sans &ecirc;tre
+enfin parjure et criminel!...</p>
+
+<p>&mdash;Criminel!&mdash;s'&eacute;cria madame de Hansfeld en se levant &agrave; demi, les traits
+boulevers&eacute;s par la crainte et par la douleur.</p>
+
+<p>Ce cri involontaire &eacute;tait un aveu; il trahissait l'amour de la
+princesse, amour jusqu'alors profond&eacute;ment cach&eacute;.</p>
+
+<p>Si M. de Morville e&ucirc;t &eacute;t&eacute; indiff&eacute;rent &agrave; madame de Hansfeld, aurait-elle
+manifest&eacute; ce d&eacute;sespoir, cette &eacute;pouvante? Non, sans doute. Mais elle
+voyait une barri&egrave;re infranchissable s'&eacute;lever entre elle et M. de
+Morville; n'avait-il pas dit: <i>Si vous m'aimiez je serais le plus
+malheureux des hommes, car je ne pourrais vous aimer sans parjure, sans
+crime, sans porter un coup mortel &agrave; ma m&egrave;re</i>?</p>
+
+<p>Et M. de Morville &eacute;tait cit&eacute; pour sa loyaut&eacute;, et il ne vivait que pour
+sa m&egrave;re....</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld comprit la port&eacute;e du mot qui lui &eacute;tait &eacute;chapp&eacute;. Un
+&eacute;clair de bonheur rayonnait sur les traits de M. de Morville... son
+instinct ne le trompa pas... il se crut aim&eacute;; mais ce premier enivrement
+pass&eacute;, il fr&eacute;mit en songeant a l'ab&icirc;me de maux et de douleurs que
+l'involontaire aveu de madame de Hansfeld ouvrait devant lui.</p>
+
+<p>La princesse se poss&eacute;dait trop pour ne pas vaincre l'&eacute;motion qui l'avait
+un moment trahie. Esp&eacute;rant donner le change &agrave; M. de Morville, elle lui
+dit en souriant avec un ton de l&eacute;g&egrave;ret&eacute; qui le confondit et renversa
+ses id&eacute;es:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avouerez, monsieur, que ma surprise... je dirai m&ecirc;me ma frayeur,
+&eacute;tait assez naturelle... en vous entendant dire que mon amour pouvait
+entra&icirc;ner &agrave; sa suite de si &eacute;pouvantables r&eacute;sultats... le parjure... le
+crime.... Mon Dieu!... j'en frissonne encore.... Jugez donc quel bonheur
+pour vous... surtout, que je sois parfaitement indiff&eacute;rente &agrave; cette
+passion... &eacute;perdue... que vous croyez ressentir.... En v&eacute;rit&eacute;, monsieur,
+vous &ecirc;tes trop heureux... vous avez pour vous sauvegarder de la
+tentation de m'aimer d&eacute;sormais, non seulement mon indiff&eacute;rence, mais
+encore les plus graves motifs qui puissent d&eacute;terminer un homme comme
+vous.... Seulement il me semble que, parmi ces obstacles formidables qui
+devaient si mortellement contrarier mon amour pour vous, monsieur, vous
+auriez pu dire un mot de mon mariage avec M. de Hansfeld. Vous me
+permettrez de vous signaler cet oubli, et de vous avouer qu'&agrave; mes yeux
+cet obstacle est le plus s&eacute;rieux de tous.... Il me reste, monsieur, &agrave;
+vous parler des lettres que j'ai re&ccedil;ues de vous parce que je ne pouvais
+pas faire autrement, et que j'ai lues... et quelquefois gard&eacute;es, parce
+qu'un recueil de pens&eacute;es tr&egrave;s spirituellement &eacute;crites et attribu&eacute;es,
+comme elles l'&eacute;taient, &agrave; un &ecirc;tre imaginaire, ne peut passer pour une
+correspondance. Vous avez trop de m&eacute;rite, monsieur, pour &ecirc;tre vain; je
+ne blesserai donc pas votre amour-propre d<i>'auteur</i>&mdash;ajouta la
+princesse en souriant&mdash;en vous avouant encore que si j'ai lu ces
+<i>&oelig;uvres</i> distingu&eacute;es toujours avec curiosit&eacute;, souvent avec une vive
+&eacute;motion, c'est un peu gr&acirc;ce au myst&egrave;re qui entourait cette
+correspondance dont vous faisiez seul les frais, et aussi parce que le
+hasard vous inspirait parfois des pens&eacute;es fort touchantes dont j'&eacute;tais
+&eacute;mue jusqu'aux larmes... car j'ai le malheur... ou plut&ocirc;t le bonheur de
+pleurer &agrave; la lecture du moindre roman sentimental....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, vous raillez cruellement.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais du moins, monsieur, que cette entrevue, commenc&eacute;e sous de
+si sombres auspices, se termin&acirc;t un peu plus gaiement; car, apr&egrave;s tout,
+nous sommes au bal de l'Op&eacute;ra.... Pourquoi d'ailleurs, monsieur, nous
+quitter si tristement? Je vous avais cru instruit d'un secret assez
+maussade.... Il n'en est rien, je suis compl&egrave;tement rassur&eacute;e.... J'ai
+pour me d&eacute;fendre de vos s&eacute;ductions mon respect pour mes devoirs, mon
+indiff&eacute;rence et la r&eacute;v&eacute;lation qu'on vous a faite.... Notre position est
+parfaitement tranch&eacute;e, que pouvons-nous d&eacute;sirer de plus? Adieu,
+monsieur.... Cette entrevue m'a confirm&eacute; tout le bien qu'on dit de
+vous.... Je sais qu'il est inutile de vous recommander le secret... sur
+ma d&eacute;marche, qui pourrait &ecirc;tre indignement calomni&eacute;e.... Pour plus de
+prudence... je sortirai d'ici la premi&egrave;re.... Vous voudrez bien attendre
+quelque temps avant de quitter cette loge.</p>
+
+<p>Et madame de Hansfeld, se levant, remit son masque et se dirigea vers la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, de gr&acirc;ce... un mot, un dernier mot&mdash;s'&eacute;cria M. de Morville,
+&agrave; peine revenu de sa surprise, et en se pr&eacute;cipitant vers la porte.</p>
+
+<p>Et madame de Hansfeld fit un geste si fier, si imp&eacute;rieux, que M. de
+Morville n'insista pas pour prolonger cet entretien.</p>
+
+<p>La princesse ouvrit la porte et sortit.</p>
+
+<p>Peu d'instants apr&egrave;s, M. de Morville l'imita.</p>
+
+<p>En passant aupr&egrave;s du coffre dont nous avons parl&eacute;, il vit un assez grand
+tumulte: la foule &eacute;tait compacte; oblig&eacute; d'attendre pour s'y frayer un
+passage, M. de Morville entendit ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Peste!... Br&eacute;vannes&mdash;disait le malin domino qui, depuis le
+commencement de la soir&eacute;e, &eacute;tait assis sur le coffre&mdash;quel effet tu
+produis! quel cri a jet&eacute; ce domino &agrave; n&oelig;ud de rubans jaune et bleu en
+t'apercevant.</p>
+
+<p>&mdash;Je nie le fait&mdash;r&eacute;pondit gaiement M. de Br&eacute;vannes;&mdash;je ne suis, pas
+plus que Fierval ou qu'H&eacute;rouville, responsable du cri &eacute;touff&eacute; qu'a fait
+ce beau masque en passant pr&egrave;s de nous tous.</p>
+
+<p>&mdash;Ce domino aurait vu le diable en personne qu'il n'aurait pas paru plus
+&eacute;pouvant&eacute;...&mdash;dit M. de Fierval.</p>
+
+<p>M. de Morville &eacute;couta tr&egrave;s attentivement, remarquant que l'on parlait de
+la princesse. (Elle portait, on s'en souvient, un n&oelig;ud de rubans jaune
+et bleu qu'elle n'avait pas song&eacute; &agrave; &ocirc;ter apr&egrave;s avoir retrouv&eacute; M. de
+Morville, pr&eacute;caution que celui-ci avait eue.)</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre une de vos victimes, monstre!&mdash;dit en riant M. de
+Fierval &agrave; M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;La malheureuse l'aura subitement reconnu&mdash;dit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Infid&egrave;le!</p>
+
+<p>&mdash;Monstre de perfidie!</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait?&mdash;dit le malin domino&mdash;c'est peut-&ecirc;tre ta femme, Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Un &eacute;clat de rire universel accueillit cette plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a serait tr&egrave;s piquant, au moins... tu lui as peut-&ecirc;tre cach&eacute; que tu
+venais au bal de l'Op&eacute;ra.... Dans sa candeur, elle l'aura cru... et dans
+sa candeur... elle sera venue de son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes endurait &agrave; merveille toutes les plaisanteries, sauf
+celles qui concernaient sa femme. Il ne put dissimuler sa mauvaise
+humeur, et t&acirc;cha de rompre la conversation, en disant &agrave; M. de Fierval:</p>
+
+<p>&mdash;Venez-vous souper, Fierval? il est assez tard.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! affreux jaloux!&mdash;s'&eacute;cria le domino&mdash;il est capable de faire, en
+rentrant chez lui, une sc&egrave;ne horrible &agrave; sa malheureuse femme, le tout &agrave;
+cause de la plaisanterie stupide d'un domino.... Pauvre Berthe!</p>
+
+<p>&mdash;La preuve que je ne suis pas piqu&eacute;, beau masque&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes
+en riant d'un air contraint&mdash;et que je ne te garde pas rancune, c'est
+que je m'estimerais tr&egrave;s heureux si tu voulais venir souper avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis trop g&eacute;n&eacute;reuse pour cela.... Je ne pourrais m'emp&ecirc;cher de te
+dire de dures v&eacute;rit&eacute;s... ce qui serait fastidieux pour les convives....
+Leur seule compensation serait de te voir sous un nouveau et tr&egrave;s vilain
+jour.... Et puis, enfin, il ne me convient pas encore de faire une
+<i>ex&eacute;cution</i> publique.... Si tu n'es pas <i>sage</i>... si tu reviens ici...
+je te retrouverai &agrave; l'un des prochains samedis, et alors... prends bien
+garde... ce coffre me servira de tribunal... et tu entendras de
+singuli&egrave;res choses si tu oses t'y pr&eacute;senter... mais tu n'oseras pas.</p>
+
+<p>&mdash;Lui.... Br&eacute;vannes?... ne pas oser?&mdash;dit Fierval en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne le connais donc pas, beau masque?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais donc pas... qu'il peut tout ce qu'il veut?...&mdash;dit un
+autre.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re que vous ne reculez pas, Br&eacute;vannes, et que vous reviendrez
+samedi&mdash;reprit Fierval&mdash;<i>sage ou non</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien de mieux &agrave; te dire, beau masque&mdash;ajouta Br&eacute;vannes.&mdash;Ces
+messieurs sont ma caution... &agrave; samedi.... Si c'est un d&eacute;fi, je
+l'accepte.</p>
+
+<p>&mdash;A samedi&mdash;reprit le domino&mdash;mais je te le r&eacute;p&egrave;te, le cri de surprise,
+presque d'effroi, jet&eacute; par le domino &agrave; n&oelig;uds jaune et bleu s'adressait
+&agrave; toi....</p>
+
+<p>&mdash;Allons... tu es folle. Puisque tu ne veux pas venir souper avec nous,
+je te laisse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais &agrave; samedi.</p>
+
+<p>&mdash;A samedi&mdash;reprit Br&eacute;vannes en s'&eacute;loignant. M. de Morville avait
+attentivement &eacute;cout&eacute; cette conversation; il ne doutait pas que la vue de
+Br&eacute;vannes n'e&ucirc;t, en effet, caus&eacute; la surprise et l'effroi de la
+princesse.</p>
+
+<p>Dans l'entrevue qu'il venait d'avoir avec madame de Hansfeld, celle-ci
+lui avait nomm&eacute; M. de Br&eacute;vannes comme &eacute;tant une des deux personnes qui
+poss&eacute;daient le secret dont elle redoutait si fort la r&eacute;v&eacute;lation.</p>
+
+<p>Quelles circonstances avaient pu rapprocher M. de Br&eacute;vannes de madame de
+Hansfeld?</p>
+
+<p>O&ugrave; l'avait-il connue?</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait ce secret qu'il poss&eacute;dait?</p>
+
+<p>Le sang-froid railleur de madame de Hansfeld, &agrave; la fin de l'entretien
+qu'elle avait eu avec M. de Morville, &eacute;tait-il r&eacute;el ou affect&eacute;?</p>
+
+<p>Telles furent les questions que se posa M. de Morville, en revenant
+tristement chez lui.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<h3>M. DE BR&Eacute;VANNES.</h3>
+
+
+<p>Quelques mots sur M. de Br&eacute;vannes, acteur important &agrave; cette histoire,
+sont ici n&eacute;cessaires.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re de M. de Br&eacute;vannes s'appelait Joseph Burdin. Originaire de Lyon,
+il &eacute;tait venu chercher fortune &agrave; Paris sous le Directoire. A force de
+finesse, de pers&eacute;v&eacute;rance et d'entente des affaires, en peu d'ann&eacute;es il
+r&eacute;alisa, dans les fournitures des arm&eacute;es, une de ces fortunes
+scandaleuses si fr&eacute;quentes &agrave; cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>Riche, le nom de Burdin lui parut vulgaire; il acheta la terre de
+<i>Br&eacute;vannes</i> en Lorraine, s'appela pendant quelque temps Burdin de
+Br&eacute;vannes, puis enfin seulement de <i>Br&eacute;vannes</i>. Sa femme, fille d'un
+notaire fort riche, qui s'&eacute;tait ruin&eacute; par des sp&eacute;culations hasardeuses,
+mourut peu de temps avant la Restauration.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes ne lui surv&eacute;cut pas longtemps. La tutelle de son fils,
+Charles de Br&eacute;vannes, fut confi&eacute;e &agrave; l'un de ses anciens associ&eacute;s. Soit
+incurie, soit infid&eacute;lit&eacute;, cet homme ne g&eacute;ra pas avantageusement les
+int&eacute;r&ecirc;ts de son pupille, qui, majeur en 1825, ne se trouva en possession
+que de quarante mille livres de rentes environ.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes, retrouvant dans le monde plusieurs de ses camarades de
+coll&egrave;ge, mena durant quelques ann&eacute;es une joyeuse vie de jeune homme,
+sans pousser n&eacute;anmoins ses d&eacute;penses jusqu'&agrave; la prodigalit&eacute;; il &eacute;tait
+&eacute;go&iuml;ste et ordonn&eacute;.</p>
+
+<p>Vers la fin de 1831, il &eacute;pousa Berthe Raimond.</p>
+
+<p>Pour expliquer ce mariage, il est n&eacute;cessaire de poser le caract&egrave;re de M.
+de Br&eacute;vannes. Assez mal &eacute;lev&eacute;, n'ayant re&ccedil;u qu'une banale &eacute;ducation de
+coll&egrave;ge, rien n'avait adouci, temp&eacute;r&eacute; sa fougue naturelle. Le trait
+culminant, primordial de ce caract&egrave;re singuli&egrave;rement &eacute;nergique et
+orgueilleux, &eacute;tait une incroyable opini&acirc;tret&eacute; de volont&eacute;.</p>
+
+<p>Pour parvenir &agrave; son but, M. de Br&eacute;vannes ne reculait devant aucun
+sacrifice, devant aucun exc&egrave;s, devant aucun exp&ecirc;chement.</p>
+
+<p>Ce qu'il souhaitait, il voulait le poss&eacute;der, autant pour satisfaire son
+go&ucirc;t, son caprice du moment, que pour satisfaire l'esp&egrave;ce d'orgueil
+tenace qu'il mettait &agrave; r&eacute;ussir, bon gr&eacute;, mal gr&eacute;, co&ucirc;te que co&ucirc;te, dans
+tout ce qu'il entreprenait.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes poussait l'&eacute;conomie jusqu'aux limites de l'avarice, la
+personnalit&eacute; jusqu'&agrave; l'&eacute;go&iuml;sme, la s&eacute;cheresse d'&acirc;me jusqu'&agrave; la duret&eacute;.
+Fallait-il triompher d'un obstacle, il devenait d&eacute;vou&eacute;, g&eacute;n&eacute;reux,
+d&eacute;licat, si cela servait ses projets, mais, l'obstacle surmont&eacute;, ces
+qualit&eacute;s &eacute;ph&eacute;m&egrave;res disparaissaient avec la cause qui les avait
+produites, son caract&egrave;re normal reprenait son cours, et ses mauvais
+penchants se d&eacute;dommageaient d'une contrainte passag&egrave;re en redoublant de
+violence.</p>
+
+<p>Malheureusement les gens de cette trempe vigoureuse, r&eacute;solue, prouvent
+souvent que pour eux&mdash;<i>vouloir</i> c'est <i>pouvoir</i>&mdash;comme disait M. de
+Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Maintenant parlons de son mariage.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes occupait &agrave; Paris le premier &eacute;tage d'une maison qui lui
+appartenait. De nouveaux locataires vinrent habiter deux petites
+chambres du quatri&egrave;me: c'&eacute;tait Berthe Raimond et son p&egrave;re. (Madame
+Raimond &eacute;tait morte depuis longtemps.)</p>
+
+<p>D'abord graveur en taille-douce, Pierre Raimond avait la vue tellement
+affaiblie, qu'il ne gravait plus que la musique. Berthe, excellente
+artiste, donnait des le&ccedil;ons de piano; gr&acirc;ce &agrave; ces ressources, le p&egrave;re et
+la fille vivaient &agrave; peu pr&egrave;s dans l'aisance.</p>
+
+<p>Berthe &eacute;tait remarquablement jolie. M. de Br&eacute;vannes la rencontra
+souvent, ressentit pour elle un go&ucirc;t assez vif, et s'introduisit chez
+Pierre Raimond sous un pr&eacute;texte de <i>propri&eacute;taire</i>.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes avait une d&eacute;testable id&eacute;e de l'humanit&eacute;, il esp&eacute;rait, &agrave;
+l'aide de quelques cajoleries, de quelques lib&eacute;ralit&eacute;s, triompher de la
+vertu de Berthe et des scrupules de Pierre Raimond. Il se trompa: en
+payant le premier terme du modeste loyer de ses deux chambres, le
+graveur donna cong&eacute; &agrave; M. de Br&eacute;vannes pour le terme suivant, et le pria
+tr&egrave;s nettement de cesser ses visites, qui avaient d'ailleurs &eacute;t&eacute; tr&egrave;s
+born&eacute;es.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes fut piqu&eacute; de cet insucc&egrave;s; cette r&eacute;sistance inattendue
+irrita son d&eacute;sir, blessa son orgueil; son caprice devint de l'amour, du
+moins il en eut l'ardeur impatiente.</p>
+
+<p>S'&eacute;tant m&eacute;nag&eacute; quelques entretiens avec mademoiselle Raimond, soit en la
+suivant dans la rue lorsqu'elle allait donner ses le&ccedil;ons, soit en la
+rencontrant chez une de ses &eacute;coli&egrave;res, M. de Br&eacute;vannes parvint &agrave; nouer
+une correspondance avec Berthe et fut bient&ocirc;t aim&eacute; d'elle. Il &eacute;tait
+jeune, il avait de l'esprit et de l'usage, une figure sinon belle, du
+moins m&acirc;le et expressive. Berthe ne r&eacute;sista pas &agrave; ces avantages; mais
+son amour &eacute;tait aussi chaste que son &acirc;me, et les mauvaises esp&eacute;rances de
+M. de Br&eacute;vannes furent d&eacute;&ccedil;ues. En lui avouant na&iuml;vement une affection
+dont elle n'avait pas &agrave; rougir, Berthe lui dit qu'il &eacute;tait trop riche
+pour l'&eacute;pouser; il fallait donc rompre des relations vaines pour lui,
+douloureuses pour elle.</p>
+
+<p>La fin du terme arriva; Berthe et son p&egrave;re all&egrave;rent s'&eacute;tablir dans un
+des quartiers les plus solitaires de Paris, rue Poultier, &icirc;le
+Saint-Louis.</p>
+
+<p>Ce d&eacute;part blessa de nouveau l'orgueil et le c&oelig;ur de M. de Br&eacute;vannes. Il
+d&eacute;couvrit le lieu de la retraite de la jeune fille, pr&eacute;texta un voyage
+de quelques mois, et alla secr&egrave;tement s'&eacute;tablir &agrave; l'&icirc;le Saint-Louis,
+dans un h&ocirc;tel garni du quai d'Orl&eacute;ans, tout aupr&egrave;s de la rue o&ugrave;
+demeurait Pierre Raimond.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re fois que Berthe revit M. de Br&eacute;vannes, elle trahit par son
+&eacute;motion la constance de ses sentiments pour lui; elle ne lui cacha rien,
+ni la joie que lui causait son retour, ni les larmes cruelles et
+pourtant ch&eacute;ries qu'elle avait vers&eacute;es pendant son absence.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; ces aveux, M. de Br&eacute;vannes ne fut pas plus heureux; s&eacute;ductions,
+ruses, promesses, emportement, d&eacute;sespoir, tout vint &eacute;chouer devant la
+vertu de Berthe, vertu simple et forte comme son amour.</p>
+
+<p>Ceux qui connaissent le c&oelig;ur de l'homme et surtout des hommes
+orgueilleux et opini&acirc;tres comme M. de Br&eacute;vannes, comprendront ses
+ressentiments amers contre cette jeune fille, aussi inflexible dans sa
+puret&eacute; que lui dans sa corruption.</p>
+
+<p>Un homme ne pardonne jamais &agrave; une femme d'avoir &eacute;chapp&eacute;, par adresse,
+par instinct ou par vertu, au pi&egrave;ge d&eacute;shonorant qu'il lui tendait.</p>
+
+<p>Il serait impossible de nombrer les impr&eacute;cations <i>mentales</i> dont M. de
+Br&eacute;vannes accablait Berthe; il alla jusqu'&agrave; supposer cette &eacute;normit&eacute;,
+que, &laquo;par ses refus calcul&eacute;s, cette petite fille avait l'audacieuse
+vis&eacute;e de l'amener un jour &agrave; l'&eacute;pouser.&raquo;</p>
+
+<p>Abominable machination, tram&eacute;e sans doute avec le vieux graveur!</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes haussa les &eacute;paules de piti&eacute; en songeant &agrave; une man&oelig;uvre
+aussi odieuse qu'absurde, et r&eacute;solut de quitter Paris. Avant de partir
+il eut un dernier entretien avec Berthe. Il s'attendait &agrave; une sc&egrave;ne de
+d&eacute;sespoir: il trouva la jeune fille triste, calme, r&eacute;sign&eacute;e. Jamais elle
+ne s'&eacute;tait fait illusion sur son amour pour M. de Br&eacute;vannes; elle
+s'&eacute;tait toujours attendue aux p&eacute;nibles cons&eacute;quences de ce malheureux
+attachement.</p>
+
+<p>Et puis encore, chose singuli&egrave;re, Pierre Raimond, artiste probe,
+aust&egrave;re, d'un rigorisme sto&iuml;que, avait &eacute;lev&eacute; sa fille dans de telles
+id&eacute;es sur la richesse, que la disproportion de fortune qui existait
+entre M. de Br&eacute;vannes et Berthe semblait &agrave; celle-ci aussi
+infranchissable que la distance qui s&eacute;pare un roi d'une fille du peuple.</p>
+
+<p>Ainsi, loin de lui demander pourquoi, &eacute;tant libre, il ne l'&eacute;pousait pas,
+moyen fort simple de mettre d'accord l'amour et le devoir, Berthe avait
+ing&eacute;nument avou&eacute; &agrave; M. de Br&eacute;vannes que leur amour &eacute;tait d'autant plus
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; que Pierre Raimond, dans sa fi&egrave;re pauvret&eacute;, ne consentirait
+jamais &agrave; marier sa fille &agrave; un homme riche.</p>
+
+<p>Au moment de se s&eacute;parer de M. de Br&eacute;vannes, Berthe lui promit de faire
+tout au monde pour l'oublier, afin d'&eacute;pouser un homme pauvre comme elle;
+sinon, elle ne se marierait jamais.</p>
+
+<p>Ces paroles, exemptes de toute exag&eacute;ration, simples, vraies comme la
+pauvre fille qui les pronon&ccedil;ait, ne firent aucune impression sur M. de
+Br&eacute;vannes; dans l'ang&eacute;lique r&eacute;signation de Berthe, il vit une flagrante
+et derni&egrave;re preuve du complot que l'on tramait contre lui afin de
+l'amener &agrave; un mariage absurde.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes partit pour les bains de mer de Dieppe, se croyant
+parfaitement d&eacute;livr&eacute; de son amour; fier d'avoir &eacute;chapp&eacute; &agrave; un pi&egrave;ge
+indigne, il attendait avec une haineuse impatience une humble pri&egrave;re de
+retour, qu'il se pr&eacute;parait &agrave; accueillir avec le dernier m&eacute;pris. A son
+grand &eacute;tonnement, il ne re&ccedil;ut aucune nouvelle de Berthe.</p>
+
+<p>A Dieppe, M. de Br&eacute;vannes rencontra une madame Beauvoisis (le domino du
+<i>coffre</i>), fort jolie, fort &agrave; la mode dans un certain monde, fort
+coquette, et fort aim&eacute;e d'un homme des plus agr&eacute;ables.</p>
+
+<p>Pour se venger du silence de Berthe et de quelques souvenirs importuns,
+et aussi pour se relever &agrave; ses propres yeux de son &eacute;chec aupr&egrave;s de la
+fille du graveur, M. de Br&eacute;vannes entreprit de plaire &agrave; madame
+Beauvoisis et de supplanter l'amant aim&eacute;. Il r&eacute;ussit.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes fut d'autant plus irrit&eacute;, d'autant plus humili&eacute; de
+n'avoir rien pu obtenir de Berthe, que la <i>conqu&ecirc;te</i> de madame
+Beauvoisis lui sembla plus flatteuse. Son amour-propre se r&eacute;volta de ce
+qu'une malheureuse petite fille, pauvre, inconnue, e&ucirc;t os&eacute; r&eacute;sister &agrave;
+l'homme qu'une femme tr&egrave;s d&eacute;sirable avait choisi.</p>
+
+<p>Nous sommes loin de pr&eacute;tendre que M. de Br&eacute;vannes n'e&ucirc;t pas d'amour pour
+Berthe; mais chez lui les tendres esp&eacute;rances de l'amour, ses charmantes
+impatiences, ses craintes m&eacute;lancoliques, s'&eacute;taient transform&eacute;es en
+d&eacute;sirs effr&eacute;n&eacute;s, en orgueilleuse irritation.</p>
+
+<p>Il r&eacute;sumait am&egrave;rement et brutalement la question en disant:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai mis dans ma t&ecirc;te que cette fille serait &agrave; moi.... Co&ucirc;te que co&ucirc;te,
+elle sera &agrave; moi.&raquo;</p>
+
+<p>Courrouc&eacute; de ne pas recevoir de lettres de Berthe depuis six semaines
+qu'il l'avait quitt&eacute;e, M. de Br&eacute;vannes rompit brusquement avec madame
+Beauvoisis, l'idole de la saison des eaux de Dieppe, et revint
+s'enterrer dans l'&icirc;le Saint-Louis. Lorsqu'il arriva, Berthe se mourait;
+elle n'avait pu r&eacute;sister &agrave; tant de chagrins....</p>
+
+<p>Presque touch&eacute; de cette preuve d'amour, voulant d'ailleurs &agrave; tout prix
+que cette jeune fille f&ucirc;t &agrave; lui, M. de Br&eacute;vannes, malgr&eacute; ses r&eacute;solutions
+de ne jamais faire un mariage <i>de dupe</i>, comme il disait, alla trouver
+Pierre Raimond, et lui demanda formellement la main de sa fille,
+s'attendant &agrave; une explosion de reconnaissance de la part du vieux
+graveur.</p>
+
+<p>Chose incroyable, inou&iuml;e, exorbitante, qui renversa toutes les id&eacute;es de
+M. de Br&eacute;vannes, Pierre Raimond ne voulut pas consentir &agrave; cette union.</p>
+
+<p>&laquo;M. de Br&eacute;vannes &eacute;tait n&eacute; riche, Berthe &eacute;tait n&eacute;e pauvre, il n'y avait
+entre eux aucune sympathie de classe, aucune convenance de position,
+aucuns rapports d'habitude, d'&eacute;ducation, de principes; parlant, aucune
+garantie de bonheur pour l'avenir.&raquo;</p>
+
+<p>Tel fut le th&egrave;me invariable de Pierre Raimond.</p>
+
+<p>Il y avait dans la mani&egrave;re absolue dont cet homme aust&egrave;re envisageait la
+distance qui s&eacute;pare les riches des pauvres, plus de fiert&eacute; que
+d'humilit&eacute;. Il &eacute;tablissait entre ces deux conditions, qu'il regardait
+comme h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes et inconciliables, une ligne aussi tranch&eacute;e, aussi
+infranchissable, que celle que les r&eacute;publicains tracent entre eux et les
+aristocraties.</p>
+
+<p>L'&eacute;nergique opini&acirc;tret&eacute; de M. de Br&eacute;vannes e&ucirc;t &eacute;chou&eacute; devant la fi&egrave;re
+pauvret&eacute; de Pierre Raimond, si la vie de Berthe n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute;
+compromise.</p>
+
+<p>L'instinct d'un p&egrave;re est presque toujours d'une admirable perspicacit&eacute;;
+lorsque cet instinct s'allie &agrave; un rare bon sens, il atteint &agrave; la
+divination.</p>
+
+<p>Pierre Raimond pressentait le sort de sa fille. N&eacute;anmoins, oblig&eacute;
+d'opter entre la mort de cette enfant ch&eacute;rie et un avenir redoutable,
+qu'il serait peut-&ecirc;tre possible de conjurer, le graveur consentit enfin
+au mariage, qui se fit peu de temps apr&egrave;s le retour de M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Berthe n'avait pas un moment dout&eacute; de l'amour de son mari.</p>
+
+<p>Ce c&oelig;ur simple et bon, noble et confiant, n'avait pu se d&eacute;fendre contre
+le vouloir implacable de cet homme dont l'emportement l'avait flatt&eacute;;
+dans sa vanit&eacute; na&iuml;ve, la jeune fille se demandait avec une certaine
+fiert&eacute; s'il ne fallait pas que M. de Br&eacute;vannes l'aim&acirc;t beaucoup pour
+avoir poursuivi ses desseins sur elle avec une t&eacute;nacit&eacute; si &eacute;nergique.</p>
+
+<p>La pauvre Berthe confondait, h&eacute;las! l'ent&ecirc;tement orgueilleux d'un esprit
+impatient de toute r&eacute;sistance avec l'abn&eacute;gation, avec l'opini&acirc;tre
+d&eacute;vouement de la passion.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes &eacute;tait capable d'employer tous les moyens possibles, m&ecirc;me
+les voies en apparence les plus honorables, pour parvenir &agrave; ses fins;
+mais, le but atteint, il &eacute;tait capable aussi de se venger cruellement
+des sacrifices qu'il s'&eacute;tait impos&eacute;s lui-m&ecirc;me pour triompher dans une
+lutte o&ugrave; son orgueil &eacute;tait aussi vivement int&eacute;ress&eacute; que son amour.</p>
+
+<p>Pour ce caract&egrave;re intraitable, le lendemain de la victoire &eacute;tait
+rarement heureux; plus l'attaque avait &eacute;t&eacute; rude, plus la r&eacute;sistance
+avait dur&eacute;, plus sa vanit&eacute; souffrait. Dans la chaleur de l'action, il
+oubliait les blessures de son amour-propre; mais, apr&egrave;s le succ&egrave;s, il
+ressentait douloureusement ces plaies saignantes, et son caract&egrave;re
+v&eacute;ritable reprenait le dessus.</p>
+
+<p>Lorsque la fi&egrave;vre de vouloir acharn&eacute; qui avait contraint M. de Br&eacute;vannes
+&agrave; &eacute;pouser Berthe eut cess&eacute;, il eut des regrets extr&ecirc;mes de ce
+mariage.... Oui... il eut honte de son alliance avec une fille obscure
+et pauvre; en songeant aux riches partis auxquels il aurait pu
+pr&eacute;tendre, les qualit&eacute;s charmantes, la beaut&eacute;, l'&acirc;me ang&eacute;lique de Berthe
+lui parurent &agrave; peine une consolation. Il se crut en butte &agrave; tous les
+sarcasmes; il ne devait pas y avoir de railleries assez piquantes pour
+qualifier son ridicule mariage d'inclination.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes se trompait: beaucoup de gens, en le voyant &eacute;pouser une
+fille belle, vertueuse et pauvre, lui suppos&egrave;rent un caract&egrave;re g&eacute;n&eacute;reux,
+&eacute;lev&eacute;; on pr&ocirc;na, on vanta son admirable d&eacute;sint&eacute;ressement, et il fut
+absous d'avance de tous les tourments qu'il pourrait faire endurer &agrave; une
+femme pour laquelle il <i>avait tant fait</i>.</p>
+
+<p>Les uns regardaient la conduite de Berthe comme un chef-d'&oelig;uvre de ruse
+et d'habilet&eacute;; les autres se moqu&egrave;rent de M. de Br&eacute;vannes et de son
+mariage d'inclination, parce qu'ils se moquaient g&eacute;n&eacute;ralement de tout le
+monde.</p>
+
+<p>Personne ne soup&ccedil;onna le v&eacute;ritable motif de ce mariage, et que
+l'ent&ecirc;tement de M. de Br&eacute;vannes y avait eu au moins autant de part que
+son amour....</p>
+
+<p>Dernier trait du caract&egrave;re de M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Depuis quatre ans il &eacute;tait mari&eacute;. Berthe, plus aimante, plus r&eacute;sign&eacute;e
+que jamais, ne lui avait pas donn&eacute; le moindre sujet de plainte.
+Quoiqu'il lui e&ucirc;t fait ouvertement des infid&eacute;lit&eacute;s fr&eacute;quentes,
+quelquefois donn&eacute; des rivales du plus bas &eacute;tage... la malheureuse femme
+avait secr&egrave;tement vers&eacute; des larmes am&egrave;res, mais ne s'&eacute;tait jamais
+plainte.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; cette patience, malgr&eacute; cette douceur parfaite, M. de Br&eacute;vannes se
+livrait quelquefois &agrave; d'inconcevables soup&ccedil;ons de jalousie, et cela sous
+le pr&eacute;texte le plus frivole.</p>
+
+<p>Cette violente jalousie n'&eacute;tait pas une preuve de l'amour de M. de
+Br&eacute;vannes. S'il entrait en fureur &agrave; la seule pens&eacute;e (compl&egrave;tement fausse
+et injuste) que sa femme pouvait lui &ecirc;tre infid&egrave;le, c'&eacute;tait surtout
+parce que la faute de Berthe aurait couvert (pensait-il) d'un ridicule
+ineffa&ccedil;able ce <i>mariage d'inclination</i> auquel il avait tant sacrifi&eacute;. M.
+de Br&eacute;vannes voulait au moins pouvoir se vanter de la conduite
+irr&eacute;prochable, exemplaire, de la femme pauvre et obscure qu'il avait
+choisie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s dix-huit mois de mariage, M. de Br&eacute;vannes, s'ennuyant beaucoup de
+son bonheur, avait &eacute;t&eacute; faire en Italie un voyage de quelques mois,
+laissant sa femme sous la protection de Pierre Raimond, dont il
+reconnaissait d'ailleurs l'aust&egrave;re moralit&eacute;. Le vieux graveur n'avait
+jamais voulu consentir &agrave; venir habiter avec sa fille chez M. de
+Br&eacute;vannes pendant l'absence de son mari. Berthe alla s'&eacute;tablir aupr&egrave;s de
+son p&egrave;re dans l'&icirc;le Saint-Louis, et reprendre, rue Poultier, sa petite
+chambre de jeune fille.</p>
+
+<p>Depuis ce voyage d'Italie, o&ugrave; il avait connu madame de Hansfeld, ainsi
+qu'on le verra plus tard, l'humeur de M. de Br&eacute;vannes s'&eacute;tait beaucoup
+aigrie; son caract&egrave;re &eacute;tait devenu sombre, irascible, souvent m&ecirc;me d'une
+duret&eacute; cruelle, et Berthe en avait quelquefois douloureusement souffert.
+Ces pr&eacute;liminaires &eacute;tablis, nous suivrons M. de Br&eacute;vannes chez lui &agrave; son
+retour du bal de l'Op&eacute;ra, o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; si malignement <i>intrigu&eacute;</i> par
+madame Beauvoisis (le domino du <i>coffre</i>).</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h2>
+
+<h3>MADAME DE BR&Eacute;VANNES.</h3>
+
+
+<p>La maison dont M. de Br&eacute;vannes occupait le premier &eacute;tage &eacute;tait situ&eacute;e
+rue Saint-Florentin. Fort indiff&eacute;rent aux jouissances et aux recherches
+d&eacute;licates du <i>chez soi</i>, il avait charg&eacute; un tapissier de le <i>meubler</i>
+richement; gr&acirc;ce &agrave; cette latitude laiss&eacute;e au marchand, ce logis avait
+compl&eacute;tement l'aspect de ce qu'on appelle un <i>bel appartement garni</i>,
+c'est-&agrave;-dire l'aspect le plus banal, le plus triste, le plus froid qu'on
+puisse imaginer. Rien de particulier, rien de personnel, rien qui trah&icirc;t
+un go&ucirc;t, une passion: pas un portrait, pas un tableau, pas un objet
+d'art. La seule pi&egrave;ce de ce vaste appartement qui n'e&ucirc;t pas un aspect
+vulgaire et glacial, &eacute;tait un petit salon o&ugrave; Berthe se tenait
+habituellement.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; l'heure avanc&eacute;e de la nuit (quatre heures du matin), c'est dans
+cette pi&egrave;ce que nous conduirons le lecteur.</p>
+
+<p>Madame de Br&eacute;vannes, toujours inqui&egrave;te des absences prolong&eacute;es de son
+mari, quoiqu'elle d&ucirc;t y &ecirc;tre habitu&eacute;e, se couchait rarement avant d'&ecirc;tre
+assur&eacute;e de son retour.</p>
+
+<p>Il est donc quatre heures du matin. Berthe, assise dans un fauteuil, les
+mains jointes sur ses genoux, regarde machinalement le foyer qui
+s'&eacute;teint; une lampe, plac&eacute;e aupr&egrave;s d'elle sur une petite table o&ugrave; l'on
+voit un livre entr'ouvert, &eacute;claire vivement la figure de la jeune femme,
+et brille doucement sur ses bandeaux de cheveux ch&acirc;tains qui, ne
+laissant voir que le lobe de sa petite oreille rose, vont se perdre dans
+la natte &eacute;paisse qui se tord derri&egrave;re sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Ce qui frappait tout d'abord dans le gracieux visage de Berthe, c'&eacute;tait
+son expression d'ang&eacute;lique bont&eacute;; lorsqu'elle levait ses grands yeux
+bleus si beaux et si doux, le charme devenait irr&eacute;sistible; sa bouche,
+un peu s&eacute;rieuse, semblait plut&ocirc;t faite pour le sourire bienveillant et
+affectueux que pour le rire bruyant de gaiet&eacute;; son col blanc arrondi, un
+peu long, se courbait avec une gr&acirc;ce indicible lorsqu'elle penchait sa
+t&ecirc;te sur son sein.</p>
+
+<p>Berthe portait une robe de soie gris-clair, dont la p&acirc;le nuance
+s'harmoniait &agrave; merveille avec la d&eacute;licate blancheur de son teint; d'un
+c&ocirc;t&eacute; de la chemin&eacute;e on voyait un piano ouvert et charg&eacute; de musique;
+au-dessus, deux portraits de grandeur in&eacute;gale repr&eacute;sentaient la m&egrave;re et
+le p&egrave;re de Berthe. Un grand nombre de modestes cadres de bois noir,
+renfermant des gravures en taille-douce qui formaient l'<i>&oelig;uvre</i> de
+Pierre Raimond, ornaient ce petit salon tendu de papier rouge velout&eacute;,
+et lui donnaient une apparence tr&egrave;s diff&eacute;rente du reste de l'habitation;
+enfin, sur la chemin&eacute;e, on voyait une vieille pendule de marqueterie et
+deux petits flambeaux blancs et bleus, en &eacute;mail de Limoges, qui avaient
+appartenu &agrave; la m&egrave;re de Berthe, et avaient &eacute;t&eacute; le cadeau de noce du
+graveur.</p>
+
+<p>Une larme longtemps suspendue au bout des longs cils de la jeune femme
+roula sur sa joue comme une goutte de ros&eacute;e; son sein se souleva &agrave;
+plusieurs reprises, elle tressaillit.... Une rougeur subite colora son
+front, puis Berthe retomba dans sa morne apathie.</p>
+
+<p>En deux mots nous dirons la cause de la tristesse et de l'abattement de
+Berthe.</p>
+
+<p>Pendant son dernier s&eacute;jour en Lorraine, M. de Br&eacute;vannes avait accord&eacute;
+une protection tr&egrave;s particuli&egrave;re &agrave; une des <i>femmes</i> de Berthe.
+L'insolence de cette fille ouvrit les yeux de madame de Br&eacute;vannes, ou du
+moins lui donna des soup&ccedil;ons assez violents pour exiger le d&eacute;part de
+cette cr&eacute;ature.</p>
+
+<p>Cette sc&egrave;ne cruelle s'&eacute;tait pass&eacute;e quelques jours avant le retour de M.
+de Br&eacute;vannes &agrave; Paris, et avait laiss&eacute; un douloureux ressentiment dans le
+c&oelig;ur de Berthe. Elle avait jusqu'alors souvent souffert des infid&eacute;lit&eacute;s
+de son mari, mais elle n'avait jamais subi une humiliation pareille.</p>
+
+<p>Quatre heures du matin sonn&egrave;rent; absorb&eacute;e dans une profonde r&ecirc;verie,
+madame de Br&eacute;vannes n'avait pas cru la nuit si avanc&eacute;e; une voiture
+s'arr&ecirc;ta &agrave; la porte. Berthe regretta d'avoir veill&eacute; si tard; une fois
+pour toutes son mari lui avait express&eacute;ment d&eacute;fendu de l'attendre; ses
+gens m&ecirc;me se couchaient. Il rentrait habituellement par une petite porte
+b&acirc;tarde de sa maison dont il avait la clef; il lui fallait passer par le
+petit salon de Berthe pour entrer dans une des deux chambres &agrave; coucher
+qui communiquaient &agrave; cette pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>Lorsque son mari parut, Berthe se leva et alla &agrave; sa rencontre en t&acirc;chant
+de sourire afin de conjurer l'orage qu'elle redoutait.</p>
+
+<p>Les traits contract&eacute;s de M. de Br&eacute;vannes t&eacute;moignaient de sa mauvaise
+humeur. Les quelques mots dits au hasard par madame de Beauvoisis sur
+son voyage d'Italie avaient &eacute;veill&eacute; en lui une foule d'id&eacute;es p&eacute;nibles,
+forc&eacute;ment contraintes pendant le bal et le souper. Il fut presque
+satisfait de trouver sa femme encore lev&eacute;e; en la querellant il esp&eacute;rait
+&eacute;pancher l'amertume qui le d&eacute;vorait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!&mdash;s'&eacute;cria-t-il,&mdash;vous n'&ecirc;tes pas encore couch&eacute;e! &agrave; quatre
+heures du matin! A quoi pensez-vous donc? Suis-je ou non ma&icirc;tre de mes
+actions? A peine arriv&eacute;s ici, votre syst&egrave;me d'inquisition va-t-il
+recommencer? Aussi bien, puisque nous voil&agrave; sur ce chapitre, &eacute;puisons-le
+une bonne fois, afin de n'y plus revenir de tout l'hiver.</p>
+
+<p>Et il s'assit brusquement dans le fauteuil de Berthe, qui resta debout
+pr&egrave;s du piano, stup&eacute;faite de ce brusque d&eacute;bordement de reproches.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami,&mdash;dit-elle timidement,&mdash;vous savez que votre volont&eacute; est
+toujours la mienne. Donnez-moi vos ordres, je les suivrai. Ce n'est pas
+pour &eacute;pier vos actions que j'ai veill&eacute; si tard.... Je m'&eacute;tais amus&eacute;e &agrave;
+mettre ce petit salon en ordre. Cela m'a occup&eacute;e jusqu'&agrave; une heure du
+matin. Alors, supposant que vous ne tarderiez pas &agrave; rentrer, j'ai voulu
+vous attendre. J'ai sommeill&eacute; un peu.... Quatre heures sont arriv&eacute;es
+sans que je m'en aper&ccedil;usse. Voil&agrave; mon crime, Charles, me le
+pardonnerez-vous?&mdash;dit-elle en souriant et en levant son ang&eacute;lique
+regard sur son mari.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes ne parut pas d&eacute;sarm&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!&mdash;reprit-il,&mdash;ce n'est pas un <i>crime</i> que je vous reproche;
+il est inutile de pr&ecirc;ter un sens ridicule &agrave; mes paroles. Je ne suis pas
+dupe de cette veill&eacute;e.... Vous avez voulu vous assurer par vous-m&ecirc;me de
+l'heure &agrave; laquelle je rentrais.... Mais vous m'obligerez de ne pas
+prendre cette habitude. Je n'entends pas que les sc&egrave;nes de l'an pass&eacute; se
+renouvellent, et que par vos bouderies et vos airs de victime vous me
+reprochiez ou ceci ou cela.</p>
+
+<p>&mdash;Charles, ai-je jamais dit un mot... except&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Mou Dieu!&mdash;s'&eacute;cria M. de Br&eacute;vannes en interrompant sa femme,&mdash;certains
+silences, certaines physionomies sont aussi significatifs que des
+paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, Charles, puis-je m'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre triste?</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi seriez-vous triste? Que vous manque-t-il? N'&ecirc;tes-vous pas
+dans une position inesp&eacute;r&eacute;e? N'ai-je pas humainement fait tout ce que je
+pouvais faire pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Charles, vous savez si je suis ingrate; mon seul regret est de ne
+pouvoir vous mieux prouver ma reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je vous demande, c'est de me rendre ma maison agr&eacute;able,
+c'est d'avoir toujours l'air riant et heureux, au lieu de censurer ma
+conduite par vos affections m&eacute;lancoliques.... Si j'ai suivi mon
+inclination en me mariant avec vous, &ccedil;'a &eacute;t&eacute; d'abord parce que je vous
+aimais... et ensuite pour....</p>
+
+<p>&mdash;Pour avoir une femme soumise &agrave; toutes vos volont&eacute;s, mon ami, je le
+sais; vous m'avez pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e &agrave; un parti riche, parce que la reconnaissance
+du sacrifice que vous m'avez fait m'impose des devoirs plus grands
+encore.... J'aurais &eacute;t&eacute; d&eacute;sol&eacute;e que vous eussiez calcul&eacute; autrement,
+Charles, car je n'aurais pu m'acquitter envers vous. Seulement, vous
+vous trompez si vous croyez que ma tristesse, souvent involontaire, est
+une critique de vos actions: il ne m'appartient pas de les juger.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que signifie donc alors cette tristesse?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation, Berthe reprit en baissant les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Quelques-unes de vos actions peuvent m'attrister sans que je me
+plaigne.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est trop subtil pour moi. Je vais &ecirc;tre plus clair, et vous
+r&eacute;v&eacute;ler &agrave; vous-m&ecirc;me ce que vous pensez et ce que vous n'osez dire.... Au
+lieu d'avoir recours &agrave; toutes ces circonlocutions hypocrites, pourquoi
+ne pas avouer franchement que vous &ecirc;tes jalouse?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, ne parlons pas de cela, je vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc? je trouve, moi, qu'il est au contraire excellent de
+poser nettement notre position.... Que j'aie ou non des ma&icirc;tresses,
+voil&agrave; le grand mot l&acirc;ch&eacute;... c'est ce que vous devez compl&egrave;tement ignorer
+ou feindre d'ignorer.... Telle est la conduite que doit tenir une femme
+de bon sens, au lieu de passer sa vie dans les ennuis de la jalousie.</p>
+
+<p>&mdash;Charles... franchement... est-ce bien &agrave; vous &agrave; dire qu'on peut
+raisonner... vaincre la jalousie, si peu fond&eacute;e qu'elle soit, ou si
+indignes qu'en soient les objets?</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, madame, vous me reprochez d'&ecirc;tre jaloux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous en fais pas un reproche, mon ami.... Je suis indulgente
+pour ce sentiment, dont j'ai &eacute;prouv&eacute; toutes les angoisses.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez compl&egrave;tement, madame, si vous nous croyez dans une
+position pareille &agrave; cet &eacute;gard.... Que j'aie ou non des ma&icirc;tresses, votre
+consid&eacute;ration n'en sera nullement alt&eacute;r&eacute;e; mais moi qui ai tout sacrifi&eacute;
+pour vous... que je sois encore couvert de ridicule.... Tenez, ajouta
+M. de Br&eacute;vannes en se levant, les dents serr&eacute;es, et en fermant les
+poings avec rage, &agrave; cette seule pens&eacute;e je ne me poss&egrave;de pas.</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; marcher &agrave; grands pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Charles, dit tristement Berthe, notre jalousie n'est
+pas pareille; la mienne int&eacute;resse mon c&oelig;ur, la v&ocirc;tre votre orgueil;
+mais il n'importe, je la respecte. M'avez-vous jamais entendue me
+plaindre de l'isolement o&ugrave; je vis? Except&eacute; mon p&egrave;re, que vous me
+permettez d'aller voir deux fois par semaine, et quelques personnes de
+votre famille que vous d&eacute;sirez que je re&ccedil;oive, je vis seule...; heureuse
+de vivre seule, je me h&acirc;te de vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui ne vous emp&ecirc;che pas de trouver le temps long, n'est-ce pas? Et
+tout le monde sait l'effet de la solitude et du d&eacute;s&oelig;uvrement chez les
+femmes....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas d&eacute;s&oelig;uvr&eacute;e, mon ami; j'aime passionn&eacute;ment la musique...
+je dessine, je lis. Quant &agrave; la solitude, il ne d&eacute;pend pas de moi que
+vous restiez davantage chez vous.</p>
+
+<p>Pendant que madame de Br&eacute;vannes parlait, son mari s'&eacute;tait machinalement
+approch&eacute; de la crois&eacute;e, dont il avait entr'ouvert les rideaux.</p>
+
+<p>Il vit de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rue, au premier &eacute;tage d'une maison situ&eacute;e
+en face de la sienne, une fen&ecirc;tre aussi &eacute;clair&eacute;e, et derri&egrave;re les
+vitres la silhouette d'un homme qui regardait par cette fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait pr&egrave;s de cinq heures du matin, la nuit profonde, la rue d&eacute;serte,
+que pouvait regarder cet homme, sinon la fen&ecirc;tre du salon de madame de
+Br&eacute;vannes, seule fen&ecirc;tre qui f&ucirc;t sans doute encore &eacute;clair&eacute;e dans la
+maison.</p>
+
+<p>Un de ces soup&ccedil;ons absurdes qui ne tombent que dans la cervelle des
+jaloux trompeurs (classe essentiellement distincte de celle des jaloux
+tromp&eacute;s), un de ces soup&ccedil;ons absurdes, disons-nous, traversa l'esprit de
+M. de Br&eacute;vannes; il se retourna vers sa femme, le regard irrit&eacute;, le
+front mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, pourquoi y a-t-il de la lumi&egrave;re dans cette maison en face?
+s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Puis, s'interrompant pour c&eacute;der &agrave; une inspiration non moins ridicule que
+sa jalousie, il tira brusquement les rideaux, ouvrit la crois&eacute;e, et
+s'avan&ccedil;a sur le balcon, o&ugrave; il se campa fi&egrave;rement.</p>
+
+<p>A cette brusque apparition, les rideaux de la fen&ecirc;tre de la maison d'en
+face se referm&egrave;rent subitement, l'ombre s'effa&ccedil;a, et un moment apr&egrave;s la
+lumi&egrave;re disparut.</p>
+
+<p>Madame de Br&eacute;vannes, ne comprenant rien au courroux de son mari, et
+encore moins &agrave; sa fantaisie d'ouvrir les crois&eacute;es par une nuit de
+janvier, s'avan&ccedil;ait vers le balcon, lorsque M. de Br&eacute;vannes se retourna,
+ferma violemment les rideaux, et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est ainsi que vous occupiez vos loisirs en m'attendant,
+madame....</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, Charles, je ne vous comprends pas....</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprenez pas? Pourquoi cette fen&ecirc;tre du premier &eacute;tage de la
+maison d'en face &eacute;tait-elle encore &eacute;clair&eacute;e il n'y a qu'un moment?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'un moment?... une fen&ecirc;tre?... dans la maison d'en face?
+demanda Berthe avec une surprise croissante.</p>
+
+<p>&mdash;Faites donc l'&eacute;tonn&eacute;e, madame! Tout &agrave; l'heure quelqu'un regardait
+attentivement votre fen&ecirc;tre. On a disparu d&egrave;s que je me suis montr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Cela peut &ecirc;tre, Charles, je n'en sais rien.... Mais pourquoi me
+dites-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous &ecirc;tes sans doute d'intelligence avec cette personne....
+Et qu'il y a l&agrave;-dessous quelque intrigue.... Je ne m'&eacute;tonne plus de
+votre veill&eacute;e.</p>
+
+<p>A cette accusation si brusque, si stupide, si inconcevable, Berthe ne
+put trouver un mot &agrave; r&eacute;pondre; elle joignit les mains en levant les yeux
+au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas r&eacute;pondre, madame, s'&eacute;cria M. de Br&eacute;vannes exasp&eacute;r&eacute;. Je
+vous demande pourquoi il y avait de la lumi&egrave;re dans cette chambre en
+face, pourquoi un homme regardait ici?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu! le sais-je?&mdash;s'&eacute;cria Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, cela n'est pas r&eacute;pondre, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous que je vous r&eacute;ponde?</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! s'&eacute;cria M. de Br&eacute;vannes hors de lui. Ne me croyez pas
+assez sot pour &ecirc;tre dupe de votre hypocrisie.... J'ai vu ce que j'ai vu;
+je ne suis pas aveugle. Quelle est la personne qui habite en face?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Charles, je n'en sais rien; nous sommes arriv&eacute;s depuis hier
+matin.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes interrompit sa femme, se frappa le front et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela... je me le rappelle maintenant... une voiture de poste est
+arriv&eacute;e peu de temps apr&egrave;s nous et est entr&eacute;e dans cette maison; on nous
+suivait... peut-&ecirc;tre m&ecirc;me en Lorraine.... Oh! j'en suis s&ucirc;r, il y a
+l&agrave;-dessous quelque indigne myst&egrave;re... mais je le d&eacute;couvrirai...
+malheureuse que vous &ecirc;tes!</p>
+
+<p>Cette injure, cette duret&eacute;, ce reproche, si peu m&eacute;rit&eacute;s, touch&egrave;rent
+Berthe jusqu'au vif. Malgr&eacute; sa douceur, malgr&eacute; sa r&eacute;signation
+habituelle, sa dignit&eacute;, sa conscience se r&eacute;volt&egrave;rent; elle dit d'un ton
+ferme &agrave; son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort de me parler de la sorte, Charles; vous pourriez
+pousser ma patience &agrave; bout, et me faire dire des choses... que, pour
+votre propre dignit&eacute;, je voudrais taire.</p>
+
+<p>&mdash;Des menaces....</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont point des menaces, Charles, seulement... il n'est pas
+g&eacute;n&eacute;reux &agrave; vous, qui m'avez donn&eacute; tant de fois des sujets de plaintes et
+de chagrin, de m'accuser, et de me traiter avec ce m&eacute;pris &agrave; propos d'un
+soup&ccedil;on insens&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, pardieu! un nouveau langage.</p>
+
+<p>&mdash;Charles, je me lasse de subir en silence d'injustes reproches, tandis
+que je pourrais moi-m&ecirc;me vous en adresser de malheureusement trop
+fond&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;De mieux en mieux....</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, Charles, que je dois fermer les yeux sur votre conduite;
+je l'ai toujours fait; est-ce de ma faute si le bruit de vos aventures
+est venu jusqu'&agrave; moi, &agrave; moi qui vis seule loin du monde?... N'est-ce pas
+encore le bruit public et les insolences de la mis&eacute;rable cr&eacute;ature que
+j'ai chass&eacute;e de chez moi il y a huit jours qui....</p>
+
+<p>&mdash;Madame, pas un mot de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, Charles, je parlerai; je ne veux pas abuser de la
+position que mon d&eacute;vo&ucirc;ment &agrave; mes devoirs m'a faite; mais je veux que
+vous la respectiez.... Je consens &agrave; fermer les yeux sur des erreurs si
+basses, qu'elles ne m&eacute;ritent pas m&ecirc;me mon indignation... mais je ne
+souffrirai pas que vous m'&eacute;crasiez injustement....</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma parole, madame, votre audace me confond. Et vous voulez, sans
+doute, me faire entendre que quatre ans de fid&eacute;lit&eacute; et de respect pour
+vos devoirs vous ont acquitt&eacute;e envers moi, et que vous &ecirc;tes maintenant
+libre d'agir comme bon vous semblera? Mais c'est incroyable! mais vous
+oubliez donc que je vous ai tir&eacute;e de la mis&egrave;re, que votre p&egrave;re vit de
+mes bienfaits, et que j'avais &eacute;t&eacute; assez bon pour lui offrir autrefois
+d'habiter chez moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais oubli&eacute; que vous m'avez tir&eacute;e de la mis&egrave;re, comme vous
+le dites, Charles, et cela a &eacute;t&eacute; d'autant plus m&eacute;ritoire de ma part, que
+j'&eacute;tais parfaitement indiff&eacute;rente &agrave; cette mis&egrave;re; il m'a fallu, pour
+vous aimer, <i>quoique riche</i>, surmonter peut-&ecirc;tre autant de r&eacute;pugnance
+qu'il vous a fallu en surmonter pour m'aimer <i>quoique pauvre</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! vous m'avez fait cette gr&acirc;ce-l&agrave;, de m'aimer malgr&eacute; mes
+quarante mille livres de rentes?</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; ce reproche, Charles, que mon p&egrave;re vit de vos bienfaits...
+c'est la premi&egrave;re fois que vous me le faites... ce sera la derni&egrave;re....
+Depuis bient&ocirc;t un an la vue de mon p&egrave;re est si affaiblie qu'il a &eacute;t&eacute;
+oblig&eacute; de renoncer au travail qui jusque-l&agrave; lui avait suffi pour
+vivre.... A force d'instances, je suis parvenue &agrave; lui faire accepter une
+modique pension... il a consenti &agrave; la recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Afin de n'&ecirc;tre pas au-dessous de vous en fait de condescendance, M.
+Raimond m'a fait aussi la gr&acirc;ce d'accepter de quoi vivre &agrave; l'aise au
+lieu d'aller &agrave; l'hospice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re a fait gr&acirc;ce &agrave; votre vanit&eacute; en n'allant pas &agrave; l'hospice.
+Dans ses principes, il n'y avait l&agrave; rien de d&eacute;shonorant; vieux, infirme,
+hors d'&eacute;tat de vivre de son travail, ainsi qu'il l'avait toujours fait,
+il aurait us&eacute; sans honte de l'asile que la charit&eacute; publique offre &agrave;
+l'infortune honn&ecirc;te.... Mais puisque....</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque je reconnais si mal, n'est-ce pas, les bont&eacute;s de monsieur
+votre p&egrave;re pour moi, il n'aura pas l'obligeance de me permettre de le
+soutenir plus longtemps; il me fera la mauvaise plaisanterie d'aller
+s'&eacute;tablir &agrave; l'h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est certain, Charles, car je ne puis pas lui laisser ignorer vos
+reproches....</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ces derni&egrave;res paroles, la voix de Berthe, jusqu'alors
+ferme, s'&eacute;mut beaucoup; ses forces &eacute;taient &agrave; bout; elle avait depuis
+longtemps contraint les larmes qui l'oppressaient, mais elle ne put
+conserver davantage cet empire sur elle-m&ecirc;me: elle cacha sa t&ecirc;te dans
+ses mains, retomba dans un fauteuil, et se prit &agrave; pleurer avec amertume.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes &eacute;tait &eacute;go&iuml;ste, dur, orgueilleux; mais il &eacute;tait fort
+intelligent. Malgr&eacute; ses sarcasmes sur les &eacute;tranges principes du p&egrave;re de
+Berthe &agrave; l'endroit des bienfaits des riches, il savait parfaitement que,
+raisonnable ou absurde, la conviction de sa femme et de Pierre Raimond
+&eacute;tait &agrave; ce sujet sinc&egrave;re et profonde. Ses plaisanteries n'avaient &eacute;t&eacute;
+qu'un jeu cruel....</p>
+
+<p>La douleur de Berthe le toucha d'autant plus qu'il se rappela ses
+derniers torts envers elle; il r&eacute;fl&eacute;chit enfin &agrave; tout ce qu'il lui avait
+dit d'humiliant. Plus elle semblait d&eacute;pendre de lui, plus il devait
+m&eacute;nager sa d&eacute;licatesse et ne pas l'accabler de reproches si cruels.</p>
+
+<p>Et puis il faut tout dire: pourrions-nous d&eacute;voiler un de ces mille
+replis du c&oelig;ur humain, ou plut&ocirc;t de l'organisation humaine?
+pourrions-nous faire croire &agrave; l'un de ces revirements soudains, brutaux,
+dont les hommes seuls sont capables, apr&egrave;s les plus aigres, les plus
+basses, les plus injurieuses r&eacute;criminations?</p>
+
+<p>Berthe &eacute;tait retomb&eacute;e assise sur son fauteuil, accabl&eacute;e sous
+l'impression que lui avait caus&eacute;e cette sc&egrave;ne cruelle. La jeune femme
+baissait la t&ecirc;te; son joli cou, ses charmantes &eacute;paules blanches et
+polies comme de l'ivoire, que l'&eacute;motion couvrait d'un l&eacute;ger incarnat,
+frapp&egrave;rent la vue de M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Selon que cela arrive toujours, vingt fois il avait oubli&eacute; sa femme pour
+des cr&eacute;atures indignes de lui &ecirc;tre compar&eacute;es, m&ecirc;me sous le rapport de la
+beaut&eacute;... Depuis la sc&egrave;ne &agrave; laquelle Berthe avait fait allusion en
+parlant d'une femme-de-chambre qu'elle avait chass&eacute;e, les deux &eacute;poux
+&eacute;taient rest&eacute;s l'un envers l'autre sous une profonde impression de
+froideur et de contrainte. L'amour de Berthe pour son mari avait re&ccedil;u un
+mortel et dernier coup.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes, voyant le chagrin de sa femme, se figura, par une de
+ces imaginations grossi&egrave;res naturelles &agrave; l'homme, qu'en flattant Berthe
+sur la puissance et sur l'&eacute;clat de sa beaut&eacute;, il se ferait pardonner les
+outrages dont il venait de l'accabler; il s'approcha donc
+silencieusement de Berthe, puis, entourant sa taille, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma bonne petite Berthe, sois gentille... faisons la paix.</p>
+
+<p>Il est impossible de rendre l'expression de r&eacute;pugnance, de honte, de
+douleur profonde qui &eacute;clata sur les traits de la jeune femme. Elle se
+d&eacute;gagea brusquement des bras de M. de Br&eacute;vannes, se leva et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, il me manquait cette derni&egrave;re insulte.... Celle-l&agrave;, du
+moins, jamais je ne la supporterai....</p>
+
+<p>Et Berthe se pr&eacute;cipita dans sa chambre, dont elle ferma la porte sur
+elle.</p>
+
+<p>Nous renon&ccedil;ons &agrave; peindre la rage de M. de Br&eacute;vannes et le regard de
+courroux et de haine dont il poursuivit sa femme.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h2>
+
+<h3>LE RETOUR.</h3>
+
+
+<p>L'ancien et immense h&ocirc;tel Lambert, occup&eacute; par le prince et par la
+princesse de Hansfeld, &eacute;tait situ&eacute; rue <i>Saint-Louis en l'&icirc;le</i>; les murs
+du jardin terminaient le quai d'Anjou: ce quai est s&eacute;par&eacute; de l'Arsenal
+par les bras de la Seine qui entourent l'&icirc;le Louviers.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit, rien de plus d&eacute;sert que les abords de ce palais. Les
+curieux peuvent encore visiter ces salles &eacute;normes, proportionn&eacute;es aux
+splendeurs des existences princi&egrave;res des temps pass&eacute;s.</p>
+
+<p>On ne peut de nos jours contempler sans ressentiments m&eacute;lancoliques ces
+vieux h&ocirc;tels autrefois si peupl&eacute;s de pages, de gardes, d'&eacute;cuyers, de
+gentilshommes, innombrables satellites de ces glorieuses plan&egrave;tes, de
+ces illustres maisons qui jetaient tant d'&eacute;clat sur la France.</p>
+
+<p>Rien de plus triste que de voir ces constructions massives, b&acirc;ties pour
+des si&egrave;cles, tromper si vite l'espoir de ceux qui les avaient fond&eacute;es
+pour leurs puissantes races.</p>
+
+<p>Heureusement l'&eacute;difice dont nous parlons conservait un peu de sa po&eacute;sie,
+gr&acirc;ce &agrave; la solitude du quartier d&eacute;sert o&ugrave; il s'&eacute;levait. Lorsque les
+ombres transparentes de la nuit le voilaient &agrave; demi, cette antique
+demeure reprenait la s&eacute;v&egrave;re majest&eacute; de son caract&egrave;re monumental.</p>
+
+<p>La nuit, la solitude, le silence ne varient pas avec les si&egrave;cles;
+contemporains de tous les &acirc;ges, ils sont immuables comme l'&eacute;ternit&eacute;...
+Aussi, lorsque l'on contemple ces vieux &eacute;difices au milieu de la nuit,
+du silence et de la solitude, on dirait que rien n'a chang&eacute;... la
+distance du pr&eacute;sent au pass&eacute; s'efface....</p>
+
+<p>C'est &agrave; peu pr&egrave;s au moment o&ugrave; M. de Br&eacute;vannes sortait de l'Op&eacute;ra que
+nous conduirons le lecteur &agrave; l'h&ocirc;tel Lambert.</p>
+
+<p>Des nuages &eacute;pais et gris, chass&eacute;s par l'&acirc;pre bise du nord, couraient
+rapidement sur le ciel. En se couchant, la lune argentait les contours
+fantastiques des nu&eacute;es. Au-dessus d'elle, &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques &eacute;toiles
+scintillaient sur le profond et sombre azur du firmament.</p>
+
+<p>La masse irr&eacute;guli&egrave;re du vieux palais, avec ses toits aigus, ses
+chemin&eacute;es, ses gargouilles bizarres, son fronton massif, se d&eacute;coupait en
+noir sur la limpidit&eacute; bleu&acirc;tre et nocturne de l'atmosph&egrave;re; une all&eacute;e de
+pins s&eacute;culaires dressaient leurs pyramides d'un vert sombre au-dessus
+des murs du jardin qui se prolongeait sur le quai.</p>
+
+<p>Les eaux de la Seine, gonfl&eacute;es par les pluies d'hiver, se brisaient sur
+la gr&egrave;ve, et r&eacute;pondaient, par un triste murmure, aux longs sifflements
+de la bise du nord.</p>
+
+<p>Le bruit du vent et des grandes eaux troublait seul le silence o&ugrave; &eacute;tait
+enseveli ce quartier de Paris..</p>
+
+<p>Quatre heures et demie sonnaient dans le lointain &agrave; l'Arsenal, lorsqu'un
+fiacre s'arr&ecirc;ta devant la muraille du jardin.</p>
+
+<p>Une personne coiff&eacute;e d'un chapeau rond, envelopp&eacute;e d'un manteau,
+descendit de cette voiture, ouvrit une petite porte, et bient&ocirc;t apr&egrave;s,
+madame de Hansfeld, toujours en domino, sortit &agrave; son tour du fiacre et
+entra dans le jardin.</p>
+
+<p>La princesse parcourut d'un pas rapide la longue all&eacute;e de pins qui
+aboutissait &agrave; une des ailes de l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre les rayons de la lune, glissant &agrave; travers le branchage
+touffu, faisaient une p&acirc;le trou&eacute;e dans les t&eacute;n&egrave;bres qui couvraient cette
+all&eacute;e; c'&eacute;tait alors quelque chose de bizarre &agrave; voir que la figure de la
+princesse, passant avec sa robe et son camail noirs au milieu de ces
+&eacute;claircies de lumi&egrave;re douteuse et blanch&acirc;tre.</p>
+
+<p>Les anciennes habitations comme l'h&ocirc;tel Lambert avaient toujours de
+myst&eacute;rieux petits escaliers aboutissant &agrave; l'alc&ocirc;ve ou aux cabinets des
+chambres &agrave; coucher. L'habitude d'un grand apparat, les exigences de la
+repr&eacute;sentation et d'une rigoureuse &eacute;tiquette, le nombre immense de
+domestiques de tous grades, sans cesse allant et venant pour leurs
+services vari&eacute;s, laissaient si peu de libert&eacute; qu'on &eacute;tait g&eacute;n&eacute;ralement
+r&eacute;duit aux exp&eacute;dients nocturnes.</p>
+
+<p>On ne s'&eacute;tonnera donc pas de voir madame de Hansfeld, en arrivant &agrave;
+l'aile gauche de l'h&ocirc;tel, ouvrir une petite porte cach&eacute;e dans un massif
+d'arbres, et gravir lestement un escalier &eacute;troit et rapide qui la
+conduisit en peu d'instants dans un vaste cabinet qui pr&eacute;c&eacute;dait sa
+chambre &agrave; coucher.</p>
+
+<p>A peine entr&eacute;e, la princesse se jeta dans un grand fauteuil, comme si
+elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;puis&eacute;e de fatigue.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la personne qui l'avait suivie verrouilla la porte de
+l'escalier secret, se d&eacute;barrassa de son manteau et de son chapeau
+d'homme &agrave; larges bords.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une femme.</p>
+
+<p>Elle ranima le foyer &agrave; demi &eacute;teint, alluma deux bougies et entra dans la
+chambre de madame de Hansfeld pour s'assurer que rien n'avait pu faire
+soup&ccedil;onner son absence.</p>
+
+<p>La princesse, apr&egrave;s un moment d'abattement, arracha son masque, se leva
+brusquement, d&eacute;noua la ceinture de son domino, et le foula aux pieds
+avec col&egrave;re.</p>
+
+<p>Sous ce premier v&ecirc;tement elle portait une robe noire &agrave; manches courtes,
+qui laissait voir ses &eacute;paules, ses bras et sa taille dignes de la Diane
+antique.</p>
+
+<p>Sa physionomie hautaine, froide, imperturbable pendant son entretien
+avec M. de Morville, &eacute;tait alors agit&eacute;e par la violence des plus
+furieuses passions.</p>
+
+<p>Ses yeux, un peu creux, &eacute;tincelaient comme deux diamants noirs. Debout
+devant la glace de la chemin&eacute;e, elle semblait vouloir p&eacute;trir le marbre
+du chambranle sous ses mains convulsives. Emport&eacute;e par le flot de ses
+tumultueuses pens&eacute;es, elle ne s'aper&ccedil;ut pas du retour de la personne qui
+l'avait accompagn&eacute;e.</p>
+
+<p>L'aspect de cette jeune fille &eacute;tait &eacute;trange.</p>
+
+<p>Une couleur chaude, brune comme le bronze florentin, couvrait son teint
+mat et faisait ressortir la blancheur nacr&eacute;e du globe de l'&oelig;il et le
+bleu clair de la pupille; ses cheveux ch&acirc;tains, &eacute;pais, courts, fris&eacute;s,
+se s&eacute;paraient sur son front &agrave; la mani&egrave;re des hommes qui, de nos jours,
+portent leur chevelure tr&egrave;s longue; ses traits, assez r&eacute;guliers, avaient
+quelque chose de viril, de r&eacute;solu; lorsqu'elle entr'ouvrait ses l&egrave;vres
+rouges et charnues, on voyait des dents tr&egrave;s blanches, mais &eacute;cart&eacute;es les
+unes des autres.</p>
+
+<p>Cette jeune fille, presque aussi grande que madame de Hansfeld, &eacute;tait
+beaucoup plus mince; elle portait une robe noire montante, et une petite
+cravate de soie serrait autour de son col sa collerette &agrave; plis tr&egrave;s
+fins.</p>
+
+<p>Coiff&eacute;e d'un chapeau rond, envelopp&eacute;e d'un long manteau, cette jeune
+fille avait pu passer pour un homme et accompagner madame de Hansfeld,
+qui craignait de revenir seule la nuit dans ce quartier d&eacute;sert et de se
+trouver presque &agrave; la merci d'un cocher.</p>
+
+<p>Pendant l'entrevue du bal de l'Op&eacute;ra, la jeune fille avait attendu la
+princesse dans un fiacre et l'avait ensuite ramen&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle s'aper&ccedil;ut de la pr&eacute;occupation de madame de Hansfeld, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Marraine, il est bien tard... il faudrait vous coucher....</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu! il peut me perdre!&mdash;s'&eacute;cria imp&eacute;tueusement la princesse,
+le visage enflamm&eacute; de col&egrave;re, en se retournant vers sa filleule (nous
+l'appellerons Iris, en nous excusant de cette mythologie).</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc avez-vous vu, marraine?&mdash;dit la jeune tille, effray&eacute;e de
+l'exasp&eacute;ration de madame de Hansfeld.</p>
+
+<p>&mdash;Charles de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Il est ici?</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure... &agrave; l'Op&eacute;ra... je l'ai vu.... Oh! c'&eacute;tait bien lui....
+La pr&eacute;sence de cet homme m'annonce quelque nouveau malheur....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas cet homme, marraine.... Je ne sais pourquoi vous le
+ha&iuml;ssez... mais je le hais parce que vous m'avez dit qu'autrefois il
+vous avait caus&eacute; de grands chagrins.</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ces mots: Je ne sais pourquoi vous ha&iuml;ssez cet homme, Iris
+ne put vaincre un l&eacute;ger tressaillement qui ne fut pas remarqu&eacute; par
+madame de Hansfeld.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi je le hais, tu me le demandes!&mdash;s'&eacute;cria la princesse presque
+avec &eacute;garement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous le demande pas par curiosit&eacute;, marraine; si vous ha&iuml;ssez...
+vous voulez vous venger....</p>
+
+<p>&mdash;Me venger... oh! oui.... Je voudrais une vengeance &eacute;clatante,
+terrible... comme le mal qu'il m'a fait....</p>
+
+<p>&mdash;Si je puis vous servir, parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, pauvre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Ordonnez, j'ob&eacute;is; Iris est &agrave; vous, c'est votre bien; elle vit par
+votre vie, elle respire par votre souffle, elle voit par vos yeux, elle
+veut par votre volont&eacute;.</p>
+
+<p>Sans lui r&eacute;pondre, madame de Hansfeld tendit sa belle main &agrave; Iris;
+celle-ci en approcha ses l&egrave;vres rouges et humides avec une expression de
+respect et de d&eacute;vouement filial: puis elle se redressa vivement et
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! marraine, votre main est glac&eacute;e... vous frissonnez.... Il
+faut vous coucher....</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore... mais &eacute;coute.... Je ne sais ce que me pr&eacute;sage l'arriv&eacute;e
+de Charles de Br&eacute;vannes; de grands malheurs peuvent s'ensuivre.... Tes
+services me seront peut-&ecirc;tre plus n&eacute;cessaires que jamais.... Il faut que
+tu saches... tout... oui... le crime de cet homme.... Alors tu
+comprendras que la vengeance devient aujourd'hui pour moi... une
+expiation....</p>
+
+<p>Et la princesse s'assit pr&egrave;s de la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Iris prit un manteau de velours doubl&eacute; d'hermine, et en enveloppa
+soigneusement sa marraine; car, malgr&eacute; le feu qui br&ucirc;lait dans l'&acirc;tre,
+ces pi&egrave;ces immenses devenaient glaciales &agrave; la fin des nuits d'hiver.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld resta quelques moments r&ecirc;veuse avant de parler.</p>
+
+<p>Iris aimait madame de Hansfeld avec une sorte de tendresse &agrave; la fois
+respectueuse, farouche et passionn&eacute;e.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un de ces attachements aveugles, sauvages, on dirait presque
+impitoyables, tant ils sont exclusifs.</p>
+
+<p>La princesse croyait s'&ecirc;tre &agrave; jamais attach&eacute; par une profonde
+reconnaissance cette jeune fille, qu'elle avait presque &eacute;lev&eacute;e; elle ne
+se trompait pas, mais elle ignorait avec quelle violence ce sentiment,
+absorbant tous les autres, s'&eacute;tait d&eacute;velopp&eacute; dans le c&oelig;ur de sa
+filleule.</p>
+
+<p>Celle-ci avait toujours soigneusement cach&eacute; les acc&egrave;s de jalousie f&eacute;roce
+que lui causaient les moindres pr&eacute;f&eacute;rences de sa ma&icirc;tresse....</p>
+
+<p>Sombre, taciturne, imp&eacute;rieuse avec les autres domestiques de la
+princesse, Iris &eacute;tait g&eacute;n&eacute;ralement crainte ou d&eacute;test&eacute;e &agrave; l'h&ocirc;tel
+Lambert.</p>
+
+<p>Sa fonction de demoiselle de compagnie lui permettait de s'isoler
+compl&egrave;tement et de se vouer &agrave; cette id&eacute;e fixe, absolue, incessante:</p>
+
+<p><i>Vivre pour sa marraine</i>.</p>
+
+<p>Son chagrin de tous les instants &eacute;tait de ne pas se trouver assez utile,
+assez n&eacute;cessaire &agrave; madame de Hansfeld, qui, riche, titr&eacute;e, libre de ses
+actions, pouvait se passer du secours ou du d&eacute;vouement de sa
+filleule....</p>
+
+<p>Alors quelquefois, dans la funeste exag&eacute;ration de son attachement, Iris
+formait des v&oelig;ux d&eacute;testables: elle d&eacute;sirait presque voir sa ma&icirc;tresse
+malheureuse pour avoir l'ineffable bonheur de la consoler, de la
+secourir, de lui consacrer ses jours et ses nuits, pour pouvoir enfin
+d&eacute;velopper dans toute sa puissance le sentiment qui la dominait.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s cet aper&ccedil;u du caract&egrave;re d'Iris, enfant abandonn&eacute;e, boh&eacute;mienne ou
+Maure, on doit penser qu'elle poursuivait d'une haine am&egrave;re les ennemis,
+non seulement de madame de Hansfeld, mais encore toutes les personnes
+auxquelles celle-ci t&eacute;moignait quelque bienveillance. Sa haine
+augmentait toujours en raison de la vivacit&eacute; des sentiments qu'on
+inspirait &agrave; sa marraine.</p>
+
+<p>Ainsi, la sachant passionn&eacute;ment &eacute;prise de M. de Morville, elle ex&eacute;crait
+celui-ci autant... plus m&ecirc;me que M. de Br&eacute;vannes... car elle ressentait
+une sorte de bizarre reconnaissance envers ceux qui inspiraient de
+l'aversion &agrave; la princesse.</p>
+
+<p>Iris sortait &agrave; peine de l'enfance; elle s'entourait d'une imp&eacute;n&eacute;trable
+dissimulation. Jamais madame de Hansfeld ne l'avait crue capable de
+cette exaltation sauvage; et cependant cette jeune fille, poursuivant
+son but avec une inflexible &eacute;nergie, &eacute;gar&eacute;e par une jalousie f&eacute;roce,
+avait frapp&eacute; sa ma&icirc;tresse dans ses affections les plus ch&egrave;res..</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un assez long silence, madame de Hansfeld, sortant de sa r&ecirc;verie,
+fit signe &agrave; Iris de s'approcher d'elle.</p>
+
+<p>Celle-ci, s'agenouillant et s'accroupissant, ainsi que font les
+Espagnols &agrave; l'&eacute;glise, croisa les bras, attacha ses grands yeux clairs,
+fixes et per&ccedil;ants sur les yeux de madame de Hansfeld avec ce m&eacute;lange
+d'intelligence, de soumission et de d&eacute;voument particulier &agrave; la race
+canine; et, de crainte de perdre un mot, un geste, une nuance de la
+physionomie de sa marraine, d&egrave;s que celle-ci eut commenc&eacute; de parler,
+elle se suspendit &agrave; ses l&egrave;vres... pour nous servir de l'expression
+consacr&eacute;e.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h2>
+
+<h3>LE R&Eacute;CIT.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Tu te souviens qu'il y a deux ans, avant mon mariage, je te laissai &agrave;
+Venise pour aller &agrave; Florence avec ma tante Vasari et Gianetta notre
+cam&eacute;riste; tu venais d'&ecirc;tre longtemps malade et tu ne pouvais nous
+accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviens.... Gianetta m'&eacute;crivit quelquefois par votre ordre,
+afin de me donner de vos nouvelles....</p>
+
+<p>&mdash;Cette Gianetta &eacute;tait curieuse, indiscr&egrave;te, sans fid&eacute;lit&eacute;; je crains de
+l'avoir trop longtemps gard&eacute;e &agrave; mon service.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant votre s&eacute;jour &agrave; Florence elle m'&eacute;crivait &agrave; peine quelques
+lignes... pour me dire que vous vous portiez bien... cette t&acirc;che
+semblait lui co&ucirc;ter&mdash;ajouta Iris avec une assurance incroyable. Elle
+mentait.... Gianetta l'avait au contraire tenue parfaitement au courant
+de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; &agrave; Florence, pendant le voyage de sa marraine.</p>
+
+<p>&mdash;Au bout de six mois d'absence&mdash;reprit la princesse&mdash;je revins &agrave;
+Venise.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous e&ucirc;tes cette longue maladie de langueur dont vous avez
+failli mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Et pendant laquelle tu m'as donn&eacute; tant de preuves de d&eacute;vouement et
+d'affection, Iris, que de ce moment-l&agrave; je t'aimai comme une s&oelig;ur, comme
+une fille....</p>
+
+<p>Iris prit la main de sa marraine et la porta silencieusement &agrave; ses
+l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Ma tante Vasari&mdash;reprit Paula&mdash;se rendait &agrave; Florence pour suivre un
+proc&egrave;s; elle sortait toute la journ&eacute;e pour solliciter ses juges. Le
+soir, nous allions &agrave; la promenade; l&agrave;, je rencontrai plusieurs fois un
+Fran&ccedil;ais.... M. Charles de Br&eacute;vannes. Bient&ocirc;t il fut toujours sur mes
+pas; ses poursuites devinrent incessantes, obstin&eacute;es; alors mon
+indiff&eacute;rence se changea en aversion.</p>
+
+<p>&mdash;Etait-il donc fait pour inspirer tant d'&eacute;loignement?</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu?&mdash;s'&eacute;cria la princesse en regardant Iris avec surprise.
+Puis elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Tu &eacute;tais si jeune alors que tu n'auras pas remarqu&eacute;.... Oui, cela
+&eacute;tait naturel &agrave; ton &acirc;ge.... Tu te rappelles mon cousin Rapha&euml;l Monti...
+fils du fr&egrave;re de mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>Iris contracta imperceptiblement ses sourcils et r&eacute;pondit d'une voix
+br&egrave;ve:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; chaque retour de mer il venait passer son cong&eacute; &agrave; Venise....
+N'est-il pas en Orient? Avez-vous eu de ses nouvelles? A notre d&eacute;part
+d'Italie, sa m&egrave;re commen&ccedil;ait &agrave; s'inqui&eacute;ter de son absence.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort...&mdash;dit madame de Hansfeld avec un calme effrayant.</p>
+
+<p>&mdash;Rapha&euml;l... mort!!&mdash;s'&eacute;cria Iris en feignant l'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Charles de Br&eacute;vannes l'a tu&eacute;!!</p>
+
+<p>&mdash;Et votre tante ignore?...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute... l'heure est venue de tout te dire.... J'avais &eacute;t&eacute;, tu le
+sais, &eacute;lev&eacute;e avec Rapha&euml;l; enfant, je l'aimai comme un fr&egrave;re; jeune
+fille, comme mon fianc&eacute;, ou plut&ocirc;t ces deux sentiments se fondirent en
+un seul.... Tu &eacute;tais alors si &eacute;tourdie que notre amour a d&ucirc; t'&eacute;chapper.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, marraine, maintenant je me souviens de quelques
+circonstances qui auraient du m'&eacute;clairer. Mais est-ce possible....
+Rapha&euml;l mort!... Et quand cela? o&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute encore: je devais l'&eacute;pouser &agrave; mon retour de Florence.... Tu
+comprends maintenant pourquoi M. de Br&eacute;vannes m'inspirait tant
+d'aversion.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends....</p>
+
+<p>&mdash;Ses poursuites redoubl&egrave;rent: instruit du sujet de notre s&eacute;jour &agrave;
+Florence, &agrave; force de pers&eacute;v&eacute;rance, d'adresse, il parvint &agrave; se lier avec
+les personnes qui pouvaient servir ma tante dans son proc&egrave;s, et &agrave;
+prendre tellement d'influence sur elles, qu'il fut bient&ocirc;t en &eacute;tat de
+nous &ecirc;tre du plus grand secours.</p>
+
+<p>Les voies ainsi pr&eacute;par&eacute;es, il se fit un jour audacieusement annoncer
+chez ma tante, sous le pr&eacute;texte qu'il logeait dans notre h&ocirc;tellerie.
+Notre accueil fut glacial; mais cet homme se montra bient&ocirc;t si
+insinuant, si flatteur, il prouva si clairement &agrave; ma tante de quelle
+utilit&eacute; il pouvait lui &ecirc;tre pour le gain de son proc&egrave;s, qu'elle le pria
+instamment de revenir. En s'en allant il me jeta un regard
+significatif.... Il n'avait tant fait que pour se rapprocher de moi.</p>
+
+<p>Je fis part &agrave; ma tante de mes soup&ccedil;ons; elle me r&eacute;pondit que j'&eacute;tais
+folle... qu'il fallait se servir de la bonne volont&eacute; de M. de Br&eacute;vannes,
+puisqu'il pouvait nous &ecirc;tre si utile.... Tu le sais, ma tante avait &eacute;t&eacute;
+tr&egrave;s belle, elle n'avait pas quarante ans. M. de Br&eacute;vannes s'aper&ccedil;ut un
+jour qu'elle prenait au s&eacute;rieux quelques galanteries qu'il lui adressait
+par plaisanterie. Il redoubla de soins, bient&ocirc;t elle ne put se passer de
+lui. Il nous accompagnait partout, &agrave; la promenade, au th&eacute;&acirc;tre. Je fis
+observer &agrave; ma tante qu'il &eacute;tait jeune, riche, que cette intimit&eacute; pouvait
+me compromettre. Elle me dit alors avec autant de joie que d'orgueil que
+je m'alarmais &agrave; tort. Elle &eacute;tait veuve, libre; M. de Br&eacute;vannes lui avait
+d&eacute;clar&eacute; son amour, et avou&eacute; qu'il ne s'&eacute;tait si vivement int&eacute;ress&eacute; &agrave;
+notre proc&egrave;s qu'afin d'avoir acc&egrave;s aupr&egrave;s d'elle. Je voulus faire
+quelques observations &agrave; ma tante; elle ne me laissa pas achever, se
+r&eacute;cria avec aigreur sur la vanit&eacute; des jeunes filles, et me reprocha
+d'avoir pu croire que M. de Br&eacute;vannes s'occupait de moi. Il nous voyait
+chaque jour, envoyait souvent des musiciens sous nos fen&ecirc;tres, nous
+offrait des bouquets toujours pareils, disait-il &agrave; ma tante, pour ne
+pas blesser mon amour-propre.</p>
+
+<p>Un jour, me trouvant seule, il me d&eacute;clara son amour, se faisant un
+m&eacute;rite &agrave; mes yeux de l'habilet&eacute; avec laquelle il avait, disait-il,
+tromp&eacute;, &eacute;gar&eacute; l'opinion, en paraissant s'occuper de ma tante: sacrifice
+&eacute;norme, dont je lui devais savoir gr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre tante ne fut pas instruite de l'aveu de Charles de Br&eacute;vannes?</p>
+
+<p>&mdash;Le soir m&ecirc;me elle sut tout.</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave; d&eacute;masqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant..., tu connais peu la faiblesse et la vanit&eacute; des femmes!</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne vous crut pas?</p>
+
+<p>&mdash;Si, d'abord..., ce soir-l&agrave;, notre porte fut refus&eacute;e &agrave; M. de Br&eacute;vannes.
+Il devina tout, &eacute;crivit une longue lettre &agrave; ma tante... le lendemain il
+fut re&ccedil;u plus affectueusement encore que d'habitude.&mdash;En le quittant, ma
+tante vint me gronder s&eacute;v&egrave;rement.&mdash;Jalouse, me dit-elle, de la passion
+de M. de Br&eacute;vannes, je l'avais calomni&eacute;, afin de lui faire interdire
+l'entr&eacute;e de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse femme...; elle &eacute;tait folle....</p>
+
+<p>&mdash;Les choses reprirent leur marche accoutum&eacute;e.... Charles de Br&eacute;vannes
+ne me dit plus un mot d'amour, mais il passait des journ&eacute;es enti&egrave;res
+avec nous.... Le 13 avril..., oh! jamais je n'oublierai cette date, ma
+tante me dit, apr&egrave;s d&eacute;jeuner, que le bruit de la cour de l'h&ocirc;tellerie
+l'incommodait, et qu'elle changerait le soir m&ecirc;me de logement avec moi.
+Ma chambre donnait sur la rue, et avait un balcon. Ce qui me reste &agrave; te
+dire est affreux.... Ce jour-l&agrave;, nous avions fait une longue promenade
+en voiture avec M. de Br&eacute;vannes. Au retour, la veill&eacute;e s'&eacute;tait prolong&eacute;e
+fort tard; ma tante paraissait pr&eacute;occup&eacute;e. Il se retira. Je me couchai.</p>
+
+<p>La princesse devint horriblement p&acirc;le, tressaillit, puis continua d'une
+voix &eacute;mue....</p>
+
+<p>&mdash;Le lendemain je voulus aller, comme d'habitude, souhaiter le bonjour &agrave;
+ma tante: Gianetta me dit d'un air embarrass&eacute; que madame Vasari &eacute;tait
+souffrante et qu'elle ne pouvait me recevoir.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; je rentrais chez moi, un inconnu me demanda. Cet homme,
+sombre, p&acirc;le... me remit une lettre... sans me dire un mot.... Je ne
+sais pourquoi un frisson me saisit. J'ouvris cette lettre, elle
+renfermait un anneau que j'avais donn&eacute; &agrave; Rapha&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette lettre, marraine, cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Elle &eacute;tait de Rapha&euml;l mourant.</p>
+
+<p>&mdash;De Rapha&euml;l?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Elle contenait ces mots, que je crus voir trac&eacute;s en caract&egrave;res de
+sang:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis &agrave; Florence depuis deux jours. Je sais tout. Cette nuit j'ai vu
+Br&eacute;vannes descendre de votre balcon... vous avez ensuite ferm&eacute; la
+fen&ecirc;tre. Je me suis battu avec lui... tout &agrave; l'heure... cela &eacute;tait
+convenu. J'ai cherch&eacute; la mort: il me l'a donn&eacute;e. Soyez maudite....
+Osorio vous dira... lorsque vous retournerez &agrave; Venise.... Cachez &agrave; ma
+m&egrave;re.... Ma vue se...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Puis plus rien&mdash;s'&eacute;cria madame de Hansfeld avec une expression
+d&eacute;chirante... rien que quelques caract&egrave;res sans forme.</p>
+
+<p>&mdash;Quel myst&egrave;re! dit Iris en joignant les mains&mdash;qui avait donc paru &agrave; la
+fen&ecirc;tre de votre chambre?...</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'ai-je pas dit que ma tante avait pris le soir la m&ecirc;me chambre que
+j'occupais encore le matin? Sans doute Charles de Br&eacute;vannes en avait
+obtenu un rendez-vous pour servir ses affreux desseins... tu vas voir
+comment.... Elle est de ma taille, brune comme moi: de l&agrave; cette fatale
+m&eacute;prise de Rapha&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est horrible....</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s avoir lu cette lettre, j'&eacute;tais comme folle, je croyais r&ecirc;ver....
+Osorio m'apprit le reste.... Rapha&euml;l, &agrave; son retour d'un voyage &agrave;
+Constantinople, vint &agrave; Venise.... Il ne passa qu'un jour dans cette
+ville... mais, tromp&eacute; par je ne sais quelle abominable calomnie venue
+jusque-l&agrave; de Florence, il partit subitement pour cette ville avec
+Osorio, auquel il dit:&mdash;&laquo;On m'assure que Paula me trompe indignement; si
+cela est vrai, je tuerai mon rival ou il me tuera.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui avait ainsi pu vous calomnier &agrave; Venise?</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je?... Rapha&euml;l n'y avait pas m&ecirc;me vu sa m&egrave;re; tout le monde a
+ignor&eacute; sa courte apparition &agrave; Venise; en vain j'ai interrog&eacute; Osorio &agrave; ce
+sujet, il est rest&eacute; muet.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est &eacute;trange....</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement il partageait les pr&eacute;ventions de Rapha&euml;l.... Ce que
+j'avais pr&eacute;vu &eacute;tait arriv&eacute;: les assiduit&eacute;s de M. de Br&eacute;vannes,
+interpr&eacute;t&eacute;es par ses inf&acirc;mes calomnies, m'avaient affreusement
+compromise. Je passais &agrave; Florence pour &ecirc;tre sa ma&icirc;tresse; et lorsque
+Rapha&euml;l s'informa de moi, il n'y eut qu'une voix pour m'accuser.
+Pourtant, ne voulant pas se fier aux apparences, il &eacute;tait all&eacute; trouver
+loyalement M. de Br&eacute;vannes, lui avait dit son amour pour moi, que nous
+&eacute;tions fianc&eacute;s... que souvent les jeunes filles, sans &ecirc;tre coupables,
+&eacute;taient l&eacute;g&egrave;res, inconsid&eacute;r&eacute;es... le monde m&eacute;chant; il supplia M. de
+Br&eacute;vannes, au nom de l'honneur, de ne pas cacher la v&eacute;rit&eacute;; quelle
+qu'elle f&ucirc;t, il le croirait.</p>
+
+<p>&mdash;Et Charles de Br&eacute;vannes?</p>
+
+<p>&mdash;Loin d'&ecirc;tre touch&eacute; de ce langage, il traita Rapha&euml;l avec hauteur et
+lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Puisque vous &eacute;piez Paula Monti depuis deux jours, vous devez savoir
+o&ugrave; est sa chambre.&mdash;Je le sais; sans qu'elle me v&icirc;t, ce matin m&ecirc;me je
+l'ai aper&ccedil;ue &agrave; son balcon.&mdash;Eh bien! trouvez-vous cette nuit &agrave; trois
+heures du matin devant ce balcon, vous aurez ma r&eacute;ponse.&raquo;&mdash;Tu sais le
+reste.... Br&eacute;vannes dit alors insolemment &agrave; Rapha&euml;l: &laquo;&Ecirc;tes-vous
+satisfait?&raquo;</p>
+
+<p>Dans sa rage, Rapha&euml;l le frappa au visage; un duel s'ensuivit au point
+du jour, il succomba.... Son dernier v&oelig;u fut de cacher sa mort &agrave; sa
+m&egrave;re. Il pr&eacute;f&eacute;rait la laisser dans l'incertitude o&ugrave; l'on demeure
+souvent de longues ann&eacute;es au sujet du sort des marins, que de lui faire
+savoir que ma trahison l'avait tu&eacute;. Voil&agrave; ce que m'apprit Osorio. Cette
+funeste mission termin&eacute;e, il repartit sans vouloir entendre un mot de
+mes protestations.... J'ai entendu dire depuis qu'il &eacute;tait mort en
+Orient... et la m&egrave;re de Rapha&euml;l attend toujours son fils.... Et il est
+mort en me maudissant... mort en m'appelant et me croyant inf&acirc;me et
+parjure.... Mort... tu&eacute; par Charles de Br&eacute;vannes, calomniateur et
+meurtrier!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est affreux.... Et votre tante Vasari?... Apr&egrave;s un instant de
+silence pendant lequel la princesse paraissait &ecirc;tre sous le poids d'un
+souvenir p&eacute;nible, elle reprit ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Les lois sur le duel &eacute;taient d'une s&eacute;v&eacute;rit&eacute; extr&ecirc;me: Charles de
+Br&eacute;vannes partit le jour m&ecirc;me; Rapha&euml;l &eacute;tait inconnu &agrave; Florence; ni
+Osorio ni le t&eacute;moin de M. de Br&eacute;vannes ne reparurent.... Personne ne put
+donc trahir ce malheureux secret. Ma tante fut d'autant plus
+inconsolable du brusque d&eacute;part de Charles de Br&eacute;vannes que, son appui
+lui manquant, elle perdit son proc&egrave;s et fut compl&egrave;tement ruin&eacute;e. Nous
+rev&icirc;nmes &agrave; Venise, o&ugrave; je tombai malade.</p>
+
+<p>&mdash;Et un an apr&egrave;s vous &eacute;tiez princesse de Hansfeld.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour sauver ma famille d'une horrible infortune, je me r&eacute;signai &agrave;
+ce mariage, qui aurait d&ucirc; me para&icirc;tre inesp&eacute;r&eacute;... Gr&acirc;ce &agrave; la bont&eacute;, aux
+soins et &agrave; la d&eacute;licatesse du prince, j'entrevoyais d&eacute;j&agrave; des jours plus
+heureux; &agrave; la reconnaissance allait peut-&ecirc;tre succ&eacute;der un sentiment plus
+doux... lorsque tout &agrave; coup M. de Hansfeld..., frapp&eacute; de je ne sais quel
+vertige, oubliant sa bont&eacute;, sa douceur accoutum&eacute;e... enfin,&mdash;reprit
+madame de Hansfeld avec un profond soupir,&mdash;commen&ccedil;a la vie atroce que
+je m&egrave;ne.... Quelquefois je me demande comment ma raison a pu supporter
+des chocs si violents sans s'&eacute;branler. La crainte, la stupeur que me
+cause la conduite bizarre, effrayante du prince, me poursuivent jusque
+dans le monde o&ugrave; je vais parfois chercher, non des distractions, mais de
+l'&eacute;tourdissement. Il y a six mois, je tra&icirc;nais cette vie mis&eacute;rable... en
+apparence si splendide, si heureuse, lorsque par hasard je rencontrai M.
+de Morville; je le remarquai, parce que j'entendis vanter la fid&eacute;lit&eacute;
+qu'il avait vou&eacute;e comme moi &agrave; un souvenir ador&eacute;... Partout on parlait de
+son d&eacute;vouement, de sa d&eacute;licatesse..., et surtout de sa tendre constance
+pour une femme dont il avait &eacute;t&eacute; forc&eacute; de se s&eacute;parer.... Attrist&eacute; par
+son amour, pieusement d&eacute;vou&eacute; &agrave; sa m&egrave;re souffrante, il sortait peu.... Il
+demeurait pr&egrave;s de nous, rue Saint-Guillaume. Un jour, je trouvai une
+lettre sur le banc d'une partie r&eacute;serv&eacute;e de notre jardin.... Sans
+pouvoir comprendre par quel moyen cette lettre se trouvait l&agrave;, mon
+premier mouvement, tu le sais, fut de croire qu'elle venait de lui.</p>
+
+<p>Et je m'en assurai en restant, le lendemain, toute une journ&eacute;e cach&eacute;e
+dans un massif, et le soir je vis tomber une autre lettre lanc&eacute;e d'une
+petite fen&ecirc;tre cach&eacute;e par un lierre.</p>
+
+<p>M. de Morville semblait deviner les pens&eacute;es qui m'agitaient: gaies, si
+j'&eacute;tais gaie; tristes, si j'&eacute;tais triste; sombres et d&eacute;sol&eacute;es, si
+j'&eacute;tais sombre et d&eacute;sol&eacute;e; ses lettres semblaient l'&eacute;cho de mes
+impressions les plus fugitives.</p>
+
+<p>&mdash;Comment les devinait-il?</p>
+
+<p>&mdash;En m'observant... il lisait sur mon visage la disposition de mon
+esprit..</p>
+
+<p>&mdash;Il vous aimait bien...&mdash;dit Iris d'une voix profond&eacute;ment alt&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le vois.... Comme moi, M. de Morville regrettait un amour pass&eacute;...
+et, chose &eacute;trange, fatale!... nos regrets communs ont servi pour ainsi
+dire de lien entre cet amour pass&eacute; et notre amour nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez aimer.... Le prince vous a rendu votre libert&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais... je le sais... mais souvent aussi il est revenu sur ces
+dures paroles.... Que de fois il a pass&eacute; de la cruaut&eacute; la plus froide...
+la plus d&eacute;daigneuse, la plus &eacute;crasante, &agrave; des paroles de tendresse
+adorable.... Mais qu'importe maintenant... ses cruaut&eacute;s et ses
+tendresses me trouvent insensible... mon amour me donne le courage de
+les braver... mon amour!... et pourtant ma conscience me reproche
+d'oublier Rapha&euml;l!!! Depuis que j'ai revu M. de Br&eacute;vannes, il me semble
+qu'en redoublant de haine contre ce... meurtrier... je cherche &agrave; expier
+mon inconstance; il me semble enfin que si j'obtenais une vengeance
+&eacute;clatante de cet homme, mon nouvel amour me serait pardonn&eacute;... Et
+encore... malheur &agrave; moi!... ce nouvel amour a-t-il besoin d'&ecirc;tre
+pardonn&eacute;?... une barri&egrave;re insurmontable me s&eacute;pare &agrave; jamais de M. de
+Morville....</p>
+
+<p>&mdash;Une barri&egrave;re insurmontable?&mdash;dit Iris.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je ne sais quelle fatalit&eacute; me poursuit... mon &acirc;me commen&ccedil;ait &agrave;
+rena&icirc;tre; l'avenir le plus doux, le plus enchanteur s'ouvrait &agrave; moi; je
+me croyais s&ucirc;re de l'amour de M. de Morville.... J'&eacute;tais parvenue &agrave; me
+lier avec madame de Lormoy, une de ses parentes; il avait demand&eacute; &agrave;
+m'&ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;... lorsque tout &agrave; coup il para&icirc;t me vouer l'aversion la
+plus profonde, il &eacute;vite de me rencontrer avec une persistance si
+blessante, que je me suis d&eacute;cid&eacute;e &agrave; cette d&eacute;marche d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Et le motif de sa haine, marraine?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas de la haine... il m'aime, mon enfant; il m'aime aussi
+passionn&eacute;ment que je l'aime... quoique je lui aie cach&eacute; ce sentiment.
+Mais, je te le r&eacute;p&egrave;te... un obstacle insurmontable... nous s&eacute;pare &agrave;
+jamais.... Te dire ce que j'ai souffert &agrave; cette r&eacute;v&eacute;lation, la force
+qu'il m'a fallu pour me contraindre... ce serait impossible.... Eh bien!
+pourtant j'aurais accept&eacute; cette position presque avec bonheur, sans cet
+infernal Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Consacr&eacute;e tout enti&egrave;re &agrave; cet amour triste et pur, je n'aurais jamais
+revu M. de Morville; mais au moins j'aurais su qu'il m'aimait... autant
+que je l'aimais.... L'humanit&eacute; est si fantasque, que les raisons qui
+s'opposaient &agrave; ce que cet amour f&ucirc;t heureux, en auraient peut-&ecirc;tre
+assur&eacute; la dur&eacute;e; mais si M. de Br&eacute;vannes parle... malheur... malheur &agrave;
+moi!... Le m&eacute;pris succ&egrave;de &agrave; l'adoration dans le c&oelig;ur de M. de
+Morville.. Cet homme si franc, si loyal, n'aura pas assez de d&eacute;dain pour
+m'accabler.... M&eacute;pris&eacute;e par lui... ah! je sais ce que j'ai souffert...
+lorsque je l'ai cru possesseur de ce fatal secret.... Et songer que
+Br&eacute;vannes peut me porter ce coup affreux en r&eacute;pandant de nouveau la
+calomnie inf&acirc;me qui a caus&eacute; la mort de Rapha&euml;l; oh! c'est &agrave; en devenir
+folle!...</p>
+
+<p>&mdash;De tout cela, marraine, il r&eacute;sulte deux choses.... Il faut conna&icirc;tre
+le myst&egrave;re qui force Morville &agrave; vous fuir... il faut r&eacute;duire Charles de
+Br&eacute;vannes au silence....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il le faudrait; mais comment faire? h&eacute;las!... oh! je suis bien
+malheureuse!...</p>
+
+<p>&mdash;Iris n'est rien pour vous?&mdash;dit la jeune fille avec une farouche
+amertume.</p>
+
+<p>La princesse en fut frapp&eacute;e et lui r&eacute;pondit avec bont&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Si, mon enfant; je puis tout te dire, &agrave; toi... cela me soulage....</p>
+
+<p>A ce moment un bruit grave, sonore, puissant, plein de suave harmonie,
+mais affaibli par la distance, arriva aux oreilles des deux femmes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le son d'un orgue dont on touchait avec un rare talent et une
+expression m&eacute;lancolique. A ce son la princesse tressaillit et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est lui... il veille encore... tiens, maintenant ma t&ecirc;te est si
+faible, que le bruit de cet orgue me semble effrayant, surnaturel... ce
+ne sont plus les sons de cet instrument que j'entends, mais les voix
+myst&eacute;rieuses d'un monde invisible, r&eacute;pondant au prince qui les
+interroge.... Oh! gr&acirc;ce!... gr&acirc;ce!... cela m'&eacute;pouvante!...</p>
+
+<p>Par un hasard singulier, et comme si le v&oelig;u de la princesse e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+entendu, le chant de l'orgue expira lentement dans le silence de la
+nuit, en s'exhalant comme une plainte....</p>
+
+<p>&mdash;Cet entretien m'a abattue, je frissonne,&mdash;dit Paula.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut vous coucher, marraine.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pr&eacute;sid&eacute; au coucher de madame de Hansfeld avec la plus
+grande sollicitude, et bais&eacute; respectueusement sa main, Iris ferma la
+porte de la chambre de sa marraine, pla&ccedil;a en travers un divan qui,
+d&eacute;couvert, formait un lit, et, apr&egrave;s avoir verrouill&eacute; l'entr&eacute;e de
+l'escalier secret, s'endormit profond&eacute;ment.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h2>
+
+<h3>LE PRINCE DE HANSFELD.</h3>
+
+
+<p>Une pi&egrave;ce immense, occupant une aile de l'h&ocirc;tel Lambert, formait &agrave; elle
+seule l'appartement d'Arnold de Glustein, prince de Hansfeld, personnage
+myst&eacute;rieux dont l'existence pr&ecirc;tait &agrave; de si &eacute;tranges commentaires.</p>
+
+<p>L'aspect de cette galerie suffisait de reste pour justifier tant
+d'accusations d'originalit&eacute;. Nous y conduirons le lecteur, un peu apr&egrave;s
+le moment o&ugrave; les sons de l'orgue avaient cess&eacute;, au grand plaisir de la
+princesse... c'est-&agrave;-dire alors que la p&acirc;le clart&eacute; d'un jour d'hiver
+commen&ccedil;ait &agrave; dissiper la brume du matin....</p>
+
+<p>Qu'on se figure une salle longue de cent pieds environ, un plafond ray&eacute;
+de solives saillantes, autrefois peintes et dor&eacute;es, ainsi que les
+caissons qui les s&eacute;paraient. Par un caprice du prince, toutes les
+fen&ecirc;tres avaient &eacute;t&eacute; bouch&eacute;es, sauf une haute, longue et &eacute;troite ogive,
+garnie de vitraux de couleurs, et plac&eacute;e &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la galerie. Le
+jour, p&eacute;n&eacute;trant par cette &eacute;troite ouverture, produisait un effet
+bizarre, car il luttait contre la clart&eacute; des six bougies d'un petit
+lustre de cuivre rouge gothique, suspendu &agrave; l'une des poutrelles du
+plafond par un cordon de soie, tr&egrave;s pr&egrave;s du vitrail.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; ce mode d'&eacute;clairage, dont le foyer, factice ou naturel, se
+concentrait en cet endroit, qu'il f&icirc;t nuit ou qu'il f&icirc;t jour, la
+lumi&egrave;re, d'abord rassembl&eacute;e dans la partie avoisinante de la crois&eacute;e,
+s'amoindrissait de telle sorte, que le premier tiers de la galerie se
+trouvait dans un clair-obscur assez lumineux, mais que le reste de cette
+salle immense se perdait dans l'ombre.</p>
+
+<p>Rien de plus &eacute;trange que la d&eacute;croissance successive de cette lumi&egrave;re
+qui, d'autant plus vive qu'elle &eacute;tait d'abord filtr&eacute;e par une haute
+fen&ecirc;tre, s'&eacute;teignait insensiblement dans de profondes t&eacute;n&egrave;bres. La
+coloration des divers objets qu'elle frappait, participant aussi de cet
+affaiblissement gradu&eacute;, semblait prendre des formes &eacute;tranges.</p>
+
+<p>Ainsi, vers l'extr&eacute;mit&eacute; de la galerie o&ugrave; venait mourir la lumi&egrave;re, ces
+derni&egrave;res lueurs s'accrochant aux reliefs de quelques armures d'acier
+damasquin&eacute;es, de rares &eacute;tincelles de lumi&egrave;re scintillaient &ccedil;a et l&agrave; dans
+l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Presque &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'unique petite porte qui communiquait &agrave; cette
+galerie, dans un coin sombre, on distinguait une forme blanch&acirc;tre.
+C'&eacute;tait un squelette bizarrement accoutr&eacute;: sur son cr&acirc;ne il portait une
+mitre &eacute;piscopale, il s'appuyait d'une main sur un glaive du plus beau
+temps de la renaissance; de l'autre main il tenait un luth d'ivoire &agrave;
+sept cordes, dont la base reposait sur la rotule; par un caprice
+bizarre, une couronne de roses (raret&eacute; pour la saison) d'une fra&icirc;cheur
+et d'un parfum adorables surmontait ce luth; un manteau de drap blanc,
+constell&eacute; d'X et d'M entrelac&eacute;s, brod&eacute;s en rouge, se drapait en plis
+majestueux sur la cage obscure de la poitrine du squelette, et ne
+laissait voir que l'extr&eacute;mit&eacute; du tibia et du pied droit. Ce pied, d'une
+petitesse remarquable, &eacute;tait (am&egrave;re d&eacute;rision!) chauss&eacute; d'un soulier de
+satin blanc, dont les cothurnes de soie flottaient en longue rosette sur
+l'os de la jambe, poli comme l'ivoire.</p>
+
+<p>Si l'&oelig;il, s'habituant aux t&eacute;n&egrave;bres, pouvait percevoir certains d&eacute;tails,
+on remarquait sur ces cothurnes de soie et sur ce soulier de satin
+quelques taches d'un brun rouge&acirc;tre... que l'on reconnaissait facilement
+pour des traces de sang.</p>
+
+<p>Ce singulier <i>objet de curiosit&eacute;</i> &eacute;tait pos&eacute; sur un socle d'&eacute;b&egrave;ne
+merveilleusement rehauss&eacute; de bas-reliefs et d'incrustations d'argent et
+d'ivoire.</p>
+
+<p>Par un &eacute;trange contraste, car l&agrave; tout &eacute;tait contraste, les ornements de
+ce pi&eacute;destal ne participaient en rien de la tristesse de l'<i>ossuaire</i>
+qu'il supportait; tout ce que l'art florentin du <span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> si&egrave;cle
+a de plus gracieux, de plus pur et de plus charmant, semblait revivre
+dans ce d&eacute;licieux ouvrage, v&eacute;ritable chef-d'&oelig;uvre de ciselure et de
+sculpture. N&eacute;anmoins ces ornements enchanteurs n'&eacute;taient pas absolument
+&eacute;trangers au lugubre objet dont ils d&eacute;coraient la base; la figure du
+squelette, s'appuyant d'une main sur une &eacute;p&eacute;e nue, de l'autre sur une
+lyre, et portant une mitre &eacute;piscopale en t&ecirc;te, et un soulier de femme au
+pied; cette figure, disons-nous, se retrouvait partout au milieu des
+plus charmantes combinaisons artistiques.</p>
+
+<p>Ainsi, des amours support&eacute;s par ces fabuleux oiseaux de la renaissance,
+qui tenaient de l'aigle par la t&ecirc;te, par les ailes, et de la syr&egrave;ne par
+les capricieux enroulements de leur queue, semblaient enlever dans leurs
+petits bras cette lugubre image.</p>
+
+<p>Ailleurs, des nymphes, dont les poses remplies d'une &eacute;l&eacute;gance &agrave; la fois
+chaste et voluptueuse eussent &eacute;t&eacute; avou&eacute;es par les Grecs, se jouaient
+sous l'attique d'une salle du plus beau style, en s'occupant des appr&ecirc;ts
+de la toilette du fant&ocirc;me; l'une portait le glaive, l'autre la lyre,
+celle-ci la mitre.</p>
+
+<p>Dans un coin de cet admirable bas-relief, deux ravissantes nymphes,
+tenant chacune un des cothurnes du soulier, le balan&ccedil;aient entre elles,
+tandis qu'un petit amour, nich&eacute; dans l'int&eacute;rieur de cette chaussure de
+Cendrillon, s'en servait comme d'une escarpolette....</p>
+
+<p>Pendant ces appr&ecirc;ts, la sinistre figure &agrave; demi-couch&eacute;e sur un lit grec &agrave;
+draperies tra&icirc;nantes, accoud&eacute;e sur son bras gauche, regardait en
+souriant (comme une t&ecirc;te de mort peut sourire) les fol&acirc;tres jeux des
+nymphes, tandis que de ses phalanges osseuses elle effeuillait un
+bouquet de roses que lui pr&eacute;sentait un groupe d'adorables enfants.</p>
+
+<p>Un petit tr&eacute;pied de vermeil d'un travail exquis, plac&eacute; aupr&egrave;s de ce
+socle, pouvait &agrave; la fois servir de lampe et de cassolette &agrave; parfums.</p>
+
+<p>Si les autres objets qui meublaient la galerie n'offraient pas cette
+bizarre alliance des sujets les plus fun&egrave;bres et des id&eacute;es les plus
+riantes, ils n'en &eacute;taient pas moins singuliers et remarquables, les uns
+par leur raret&eacute;, les autres par les incroyables mutilations qu'ils
+avaient subies.</p>
+
+<p>Un tableau, plac&eacute; dans une des zones de la galerie o&ugrave; n'arrivait qu'un
+demi-jour, repr&eacute;sentait une femme d'une beaut&eacute; rare; &agrave; la fra&icirc;cheur du
+coloris, &agrave; la transparence voil&eacute;e du clair-obscur, &agrave; la gr&acirc;ce divine du
+dessin, &agrave; la suavit&eacute; de la touche, on reconnaissait la main inimitable
+de L&eacute;onard de Vinci.... Mais, h&eacute;las! au lieu de ce regard fluide,
+transparent, auquel le peintre avait sans doute donn&eacute; la vie, les yeux,
+barbarement, outrageusement crev&eacute;s, dardaient deux lames de stylets,
+fines, aigu&euml;s, &eacute;tincelantes.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce une triste et sauvage raillerie de ce vieux dicton
+mythologique: <i>Les yeux de la beaut&eacute; lancent des traits mortels</i>.</p>
+
+<p>On ne pouvait voir sans indignation cet outrage &agrave; l'un des
+chefs-d'&oelig;uvre de l'art, et pourtant, un peu plus loin, on admirait une
+sorte de petit monument de marbre blanc aux ornements emprunt&eacute;s aux
+mythologies pa&iuml;enne et chr&eacute;tienne.</p>
+
+<p>Dans un cartouche support&eacute; par des amours et par des anges, on lisait en
+lettres d'or: <i>Phidias</i>, <i>Rapha&euml;l</i>; puis au bas une sorte de prie-Dieu
+(qu'on pardonne cette profanation de l'adoration due au seul Cr&eacute;ateur en
+faveur de la cr&eacute;ature) dont le coussin de velours us&eacute; prouvait un
+fr&eacute;quent usage, comme si quelque fervent et religieux admirateur de ces
+deux g&eacute;nies immortels venait souvent leur demander &agrave; genoux de hautes
+inspirations, ou les remercier des ineffables jouissances que la science
+du beau donne &agrave; l'homme.</p>
+
+<p>En effet, des gravures ou des copies des plus beaux cartons de Rapha&euml;l,
+plac&eacute;es tout aupr&egrave;s de quelques fragments des bas-reliefs du Parth&eacute;non,
+choisis avec un go&ucirc;t excellent, annon&ccedil;aient un amour et un sentiment de
+l'art qui semblaient incompatibles avec la barbarie d&eacute;s mutilations dont
+nous avons parl&eacute;.</p>
+
+<p>A mesure que l'on se rapprochait de la zone la plus lumineuse de cette
+galerie, &eacute;trange retraite du prince de Hansfeld, les objets changeaient
+aussi de caract&egrave;re.... Plus ils devaient &ecirc;tre &eacute;clair&eacute;s, plus ils
+augmentaient de splendeur.</p>
+
+<p>Ainsi, pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, on voyait une rare collection d'armes
+indiennes et orientales, des sabres d'argent incrust&eacute;s de corail, des
+poignards au fourreau de velours rouge brod&eacute; d'or, &agrave; la poign&eacute;e enrichie
+de pierres pr&eacute;cieuses; le bleu&acirc;tre acier de Damas se recourbait sous sa
+garde d'or &eacute;tincelante de rubis et d'&eacute;meraudes; des boucliers indiens
+aux reliefs de vermeil &eacute;taient constell&eacute;s de pierreries.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, c'&eacute;tait un fourmillement lumineux, color&eacute;,
+scintillant, &eacute;blouissant, auquel la lumi&egrave;re prismatique des vitraux
+donnait encore des tons plus chauds et plus riches; il est impossible de
+nombrer les curieux objets d'orf&egrave;vrerie &eacute;maill&eacute;s, cisel&eacute;s, entass&eacute;s sur
+des &eacute;tag&egrave;res de nacre qui avoisinaient la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>A voir tomber de la haute fen&ecirc;tre cette &eacute;blouissante cascade de lumi&egrave;re
+iris&eacute;e par les lueurs chatoyantes des objets qui la refl&eacute;taient, on e&ucirc;t
+dit une de ces nappes d'eau que le soleil colore de toutes les nuances
+du prisme.</p>
+
+<p>Cette comparaison semblait d'autant plus vraie que, imm&eacute;diatement
+au-dessous de la crois&eacute;e, et occupant toute la largeur de sa baie, on
+voyait un grand buffet d'orgue: deux figures d'anges de trois pieds de
+haut, sculpt&eacute;es en ivoire, supportaient le clavier de l'instrument, de
+m&ecirc;me mati&egrave;re; le reste du buffet, dont le sommet atteignait l'appui de
+la fen&ecirc;tre, se composait de panneaux gothiques, aussi d'ivoire;
+travaill&eacute;s &agrave; jour comme une dentelle, ils n'alt&eacute;raient en rien la
+sonorit&eacute; de l'instrument; quatre sveltes cariatides d'argent, &eacute;maill&eacute;es
+de couronnes d'or, orn&eacute;es de pierreries, comme des ostensoirs,
+s&eacute;paraient ces l&eacute;gers panneaux, et supportaient une frise en pierres
+dures, repr&eacute;sentant une guirlande de feuilles, de fleurs et de fruits...
+cerises de cornaline, prunes d'am&eacute;thyste, abricots de topaze, bluets de
+lapis, feuilles de malachite, jacinthes d'aigues marines, luttaient
+d'&eacute;clat et de v&eacute;rit&eacute; relative.</p>
+
+<p>Cet orgue, de dix pieds de haut et de cinq pieds de large, remplissait
+le soubassement de la longue fen&ecirc;tre &agrave; vitraux colori&eacute;s, perc&eacute;e &agrave; l'une
+des extr&eacute;mit&eacute;s de la galerie.</p>
+
+<p>L'espace qui restait de chaque c&ocirc;t&eacute; de cette fen&ecirc;tre pour atteindre les
+parois lat&eacute;rales de la galerie, &eacute;tait rempli, encombr&eacute; des innombrables
+richesses dont nous avons parl&eacute;.</p>
+
+<p>Le prince de Hansfeld &eacute;tait assis devant cet orgue d'ivoire; il portait
+une longue tunique de laine noire serr&eacute;e autour de sa taille; une sorte
+de berret de velours de m&ecirc;me couleur laissait &eacute;chapper de longues m&egrave;ches
+de cheveux blonds qui tombaient en profusion sur ses &eacute;paules un peu
+courb&eacute;es.</p>
+
+<p>Ses larges manches &eacute;taient presque relev&eacute;es jusqu'au coude par la
+position que prenaient ses mains en parcourant le clavier. Ses bras
+amaigris, ses mains fluettes, effil&eacute;es, &eacute;taient d'une blancheur de
+marbre; mais les ongles longs, durs, polis comme des agates, n'avaient
+pas cette nuance rose, signe certain de la sant&eacute;; ils &eacute;taient cercl&eacute;s
+d'un p&acirc;le azur; la position de la t&ecirc;te un peu repli&eacute;e en arri&egrave;re
+annon&ccedil;ait que le prince de Hansfeld avait les yeux lev&eacute;s au plafond.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre interrompu un moment, il recommen&ccedil;a &agrave; jouer de l'orgue,
+mais <i>pianissimo</i>.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce la qualit&eacute; sup&eacute;rieure de cet admirable instrument, &eacute;tait-ce la
+puissance du talent de l'ex&eacute;cutant? jamais orgue n'exhala des sons &agrave; la
+fois plus suaves, plus sonores, plus m&eacute;lancoliques, d'une tristesse, si
+cela peut se dire, plus passionn&eacute;e!</p>
+
+<p>Il serait impossible de deviner quel &eacute;tait le motif de ces chants d'une
+expression &agrave; la fois plaintive comme un soupir... ineffable comme le
+sourire d'une m&egrave;re &agrave; son enfant... harmonie vague, ind&eacute;cise, capricieuse
+comme la pens&eacute;e qui, flottant au milieu des nuages d'une imagination
+attrist&eacute;e, aper&ccedil;oit quelquefois l'azur d'un ciel pur, &eacute;clairci,
+serein....</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur le plus bronz&eacute; se f&ucirc;t amolli, d&eacute;tendu &agrave; ces m&eacute;lodies
+p&eacute;n&eacute;trantes, douces comme une ros&eacute;e de larmes.</p>
+
+<p>Au milieu, du silence de la nuit, les sons d&eacute;j&agrave; si graves de l'orgue
+augmentaient encore de solennit&eacute;; ils montaient au ciel... comme
+l'encens....</p>
+
+<p>Il y avait surtout une phrase d'une puret&eacute; charmante qui revenait
+souvent et comme par intermittence dans le chant de l'orgue.</p>
+
+<p>Pour rendre les id&eacute;es qu'&eacute;veillait cette phrase enchanteresse, jou&eacute;e sur
+les notes les plus &eacute;lev&eacute;es, les plus <i>cristallines</i> de l'instrument, il
+faudrait &eacute;voquer les id&eacute;alit&eacute;s les plus riantes, les plus jeunes, les
+plus fra&icirc;ches;</p>
+
+<p>Tout ce qu'il y a de perles humides sur la mousse et de lueurs ros&eacute;s
+dans l'aube d'un beau jour de printemps;</p>
+
+<p>Tout ce qu'il y a de myst&egrave;re, de r&ecirc;verie dans les clart&eacute;s argentines de
+la lune, lorsqu'au milieu d'une ti&egrave;de nuit d'&eacute;t&eacute; elles se jouent dans la
+p&eacute;nombre des grands bois qui semblent frissonner amoureusement aux
+solitaires accents du rossignol;</p>
+
+<p>Tout ce qu'il y a de bonheur, de joie candide, d'esp&eacute;rance ing&eacute;nue dans
+le doux refrain d'une jeune fille de seize ans qui chante, parce qu'elle
+se sent heureuse en regardant sa m&egrave;re et en voyant le soleil dorer la
+cime des arbres au moment o&ugrave; les fleurs redressent leur calice embaum&eacute;;</p>
+
+<p>Tout ce qu'il y a enfin de doux, de grave, d'&eacute;lev&eacute; dans la contemplation
+o&ugrave; nous plonge souvent l'incommensurable scintillation des astres qui
+d&eacute;crivent leurs cours dans l'immensit&eacute;;</p>
+
+<p>Oui, &agrave; peine cette &eacute;vocation de riantes po&eacute;sies donnerait-elle une id&eacute;e
+de la m&eacute;lodie pleine de gr&acirc;ce et de s&eacute;r&eacute;nit&eacute; qui, &agrave; d'assez longs
+intervalles, revenait se dessiner, pour ainsi dire, rose, lumineuse et
+sereine, sur la couleur sombre du morceau que jouait le prince....</p>
+
+<p>Quant &agrave; ce morceau que l'on pourrait consid&eacute;rer comme l'expression
+constante du caract&egrave;re d'Arnold de Hansfeld, c'&eacute;tait l'id&eacute;alisation de
+la r&ecirc;verie allemande, ou la douce fantaisie de Mignon, non celle qui
+fait &eacute;clore de gracieux mirages, mais celle qui, dans sa noire
+tristesse, &eacute;voque le p&acirc;le fant&ocirc;me de L&eacute;nore.</p>
+
+<p>La tristesse d'Arnold &eacute;tait caract&eacute;ristique en cela qu'elle &eacute;tait
+r&eacute;sign&eacute;e, mais non pas am&egrave;re et irrit&eacute;e.</p>
+
+<p>Il semblait se complaire &agrave; moduler avec amour la phrase musicale dont
+nous avons parl&eacute;, comme on s'abandonne &agrave; un souvenir ch&eacute;ri de sa
+jeunesse.</p>
+
+<p>Le tintement aigu, strident et prolong&eacute; d'un timbre le fit tressaillir
+douloureusement.</p>
+
+<p>A ce bruit aigre, il interrompit de nouveau son chant.... Les derni&egrave;res
+vibrations de l'orgue s'exhal&egrave;rent dans la vaste galerie comme un long
+soupir.</p>
+
+<p>Arnold inclina avec accablement sa t&ecirc;te sur sa poitrine; ses mains
+blanches et effil&eacute;es, se d&eacute;tachant du clavier, retomb&egrave;rent inertes sur
+ses genoux. Sa taille mince et fr&ecirc;le se courba, la force factice,
+fi&eacute;vreuse, qui l'avait jusqu'alors soutenu, l'abandonna; il s'affaissa
+sur lui-m&ecirc;me....</p>
+
+<p>Les premi&egrave;res lueurs d'une matin&eacute;e d'hiver, se joignant &agrave; la clart&eacute; des
+bougies du lustre gothique, formaient une lumi&egrave;re fausse, lugubre comme
+celle des cierges qui br&ucirc;lent pendant le jour autour d'un lit mortuaire;
+cette lumi&egrave;re tombait d'aplomb sur le front et sur la saillie des joues
+d'Arnold, car il avait la t&ecirc;te inclin&eacute;e sur sa poitrine.</p>
+
+<p>A travers ses longs cils baiss&eacute;s, on aurait pu voir la prunelle immobile
+perdre l'humide &eacute;clat de son bleu limpide, et devenir fixe, presque
+terne.</p>
+
+<p>Ses doigts se roidirent par l'intensit&eacute; du froid; car depuis longtemps
+le feu &eacute;tait &eacute;teint dans la vaste chemin&eacute;e....</p>
+
+<p>A ce moment, le tintement du timbre retentit de nouveau... et par deux
+fois.</p>
+
+<p>Le prince sembla sortir d'un sommeil l&eacute;thargique, se leva p&eacute;niblement
+et alla au fond de la galerie, dans laquelle on ne pouvait entrer que
+par une petite porte &eacute;paisse et bard&eacute;e de fer.</p>
+
+<p>Arnold ouvrit &agrave; moiti&eacute; et d'un air soup&ccedil;onneux un guichet pratiqu&eacute; dans
+cette porte, et dit d'une voix faible:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Frank?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Arnold... voici le jour.... Tiens... prends la cassette, mon cher
+enfant&mdash;r&eacute;pondit une autre voix un peu cass&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vous.... Frank?&mdash;r&eacute;p&eacute;ta le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Par tous les saints, qui veux-tu que ce soit, sinon le vieux Frank?...
+ouvre la porte... tu me verras en pied....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, pas aujourd'hui....</p>
+
+<p>&mdash;Calme-toi... mon cher enfant... tu as tes vapeurs... je le sais...
+mais prends donc la cassette... j'ai achet&eacute; le pain d'un c&ocirc;t&eacute;... les
+fruits de l'autre....</p>
+
+<p>Le prince allongea la main, et prit avidement une petite caisse de bois
+d'acajou cercl&eacute;e d'acier qu'on lui passa par le guichet....</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit... ou plut&ocirc;t bonjour, Arnold.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Frank....</p>
+
+<p>Et le guichet se referma.</p>
+
+<p>Non loin de la porte &eacute;tait un lit compos&eacute; de deux &eacute;paisses et soyeuses
+peaux d'ours &eacute;tendues sur un vaste divan. Arnold s'assit sur ce lit et
+mit la cassette sur une petite table d'&eacute;b&egrave;ne d'un curieux travail o&ugrave;
+&eacute;tait d&eacute;pos&eacute;e une paire de pistolets charg&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Il prit une clef sur cette table et ouvrit la cassette; elle
+contenait un petit pain sortant du four et quelques fruits d'hiver.</p>
+
+<p>Le prince regarda ces comestibles dignes d'un anachor&egrave;te avec une sorte
+de d&eacute;fiance, ses soup&ccedil;ons luttaient contre son app&eacute;tit; pourtant il
+cassa le pain en deux morceaux, et apr&egrave;s avoir longtemps examin&eacute;,
+flair&eacute;, il le porta enfin &agrave; ses l&egrave;vres....</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup il le jeta loin de lui avec &eacute;pouvante....</p>
+
+<p>Alors, cachant sa figure dans ses mains, Arnold de Hansfeld se renversa
+sur son lit en pleurant avec amertume.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h2>
+
+<h3>LE P&Egrave;RE ET LA FILLE.</h3>
+
+
+<p>Berthe de Br&eacute;vannes allait ordinairement passer chez Pierre Raimond, son
+p&egrave;re, les matin&eacute;es du dimanche et du jeudi. Il demeurait toujours &icirc;le
+<i>Saint-Louis</i>, rue <i>Poultier</i>, pr&egrave;s de l'h&ocirc;tel Lambert, habit&eacute; par le
+prince de Hansfeld.</p>
+
+<p>Depuis le retour de sa fille &agrave; Paris, le vieux graveur ne l'avait pas
+revue; mais, pr&eacute;venu de son arriv&eacute;e, il l'attendait le dimanche matin,
+car les diff&eacute;rentes sc&egrave;nes que nous venons de raconter s'&eacute;taient pass&eacute;es
+dans la nuit du samedi.</p>
+
+<p>Pierre Raimond, tout heureux de cette visite, t&acirc;chait, selon sa coutume,
+de donner un air de f&ecirc;te &agrave; son pauvre logis, compos&eacute; d'une petite
+cuisine et de deux chambres situ&eacute;es au quatri&egrave;me &eacute;tage.</p>
+
+<p>Des fen&ecirc;tres on dominait le quai, la Seine; &agrave; l'horizon s'&eacute;levaient les
+massifs d'arbres du Jardin-des-Plantes, et plus loin encore le d&ocirc;me du
+Panth&eacute;on.</p>
+
+<p>La chambre autrefois occup&eacute;e par Berthe &eacute;tait pour le graveur l'objet
+d'une sorte de culte. Rien n'y avait &eacute;t&eacute; chang&eacute;; on y voyait encore le
+petit lit de bois peint en gris, les rideaux de coton blancs, l'antique
+commode de noyer qui avait appartenu &agrave; madame Raimond, un vieux et
+mauvais piano en merisier o&ugrave; Berthe avait &eacute;tudi&eacute; et appris son art;
+enfin, sous verre et renferm&eacute;es dans un cadre, les couronnes que la
+jeune fille avait remport&eacute;es au Conservatoire.</p>
+
+<p>Pierre Raimond avait soixante-dix ans; sa grande taille &eacute;tait courb&eacute;e
+par l'&acirc;ge; son cr&acirc;ne chauve, sa barbe blanche, qu'il ne rasait plus
+depuis plusieurs ann&eacute;es, ajoutaient encore &agrave; l'aust&eacute;rit&eacute; de ses traits;
+ses paupi&egrave;res toujours &agrave; demi baiss&eacute;es t&eacute;moignaient du mauvais &eacute;tat de
+sa vue affaiblie par l'exc&egrave;s du travail; cette infirmit&eacute;, jointe &agrave; un
+l&eacute;ger tremblement nerveux, suite d'une longue maladie, l'avait oblig&eacute; de
+renoncer &agrave; la gravure de la musique, et &agrave; accepter, malgr&eacute; sa
+r&eacute;pugnance, une pension de douze cents francs de M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>La chambre de Pierre Raimond, qui lui servait autrefois d'atelier, &eacute;tait
+d'une scrupuleuse propret&eacute;. Au-dessus de la fen&ecirc;tre on voyait son &eacute;tabli
+de graveur, ses burins depuis longtemps abandonn&eacute;s, et quelques planches
+pr&eacute;par&eacute;es pour la gravure de la musique; une couchette de fer, une
+table, quatre chaises de noyer, composaient cet ameublement d'une
+simplicit&eacute; sto&iuml;que.</p>
+
+<p>Un vieux sabre d'honneur, gagn&eacute; par Pierre Raimond, ancien volontaire
+des arm&eacute;es de la r&eacute;publique, ornait son alc&ocirc;ve. Au-dessous de ce sabre
+&eacute;tait encadr&eacute; un exemplaire de ce fameux appel fait par la Convention au
+peuple lors de l'assassinat des envoy&eacute;s fran&ccedil;ais:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 6em;"><i>Le neuf flor&eacute;al de l'an sept</i>,</span><br />
+<span style="margin-left: 8em;"><i>A neuf heures du soir</i>,</span><br />
+<i>Le gouvernement autrichien a fait assassiner les ministres</i><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>la r&eacute;publique fran&ccedil;aise:</i> <i>Bonnier</i>, <i>Roberjot et Jean</i></span><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;"><i>Debry</i>, <i>charg&eacute;s par le Directoire ex&eacute;cutif</i></span><br />
+<span style="margin-left: 6em;"><i>de n&eacute;gocier la paix de Rastadt</i>.</span><br />
+<br />
+LEUR SANG FUME... IL DEMANDE... IL OBTIENDRA VENGEANCE!<br />
+</p>
+
+<p>Pierre Raimond conservait religieusement ce curieux sp&eacute;cimen de la
+farouche &eacute;loquence de cette &eacute;poque sanglante, terrible, mais non pas
+sans gloire. Il est inutile de dire que le graveur &eacute;tait rest&eacute; fid&egrave;le &agrave;
+l'utopie r&eacute;publicaine, dans ce qu'elle avait de g&eacute;n&eacute;reux, de
+patriotique.</p>
+
+<p>Probe et rude, juste et loyal, on ne pouvait reprocher &agrave; Pierre Raimond
+que des id&eacute;es trop absolues sur les diff&eacute;rences morales qui existaient,
+selon lui, entre les riches et les pauvres. S'il poussait jusqu'&agrave;
+l'exag&eacute;ration l'orgueil de la pauvret&eacute;, il faisait excuser ce travers
+par le plus noble d&eacute;sint&eacute;ressement.</p>
+
+<p>Ainsi, pouvant &eacute;pouser la fille d'un riche &eacute;diteur de gravures, il avait
+refus&eacute;, parce qu'il aimait la m&egrave;re de Berthe, aussi pauvre que lui.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s trente ans de travail et d'&eacute;conomie, il &eacute;tait parvenu &agrave; amasser
+vingt-cinq mille francs qu'il destinait &agrave; sa fille. Un notaire
+banqueroutier lui vola cette somme; il redoubla de labeur afin de donner
+au moins &agrave; sa fille, tr&egrave;s jeune encore, une profession qui la m&icirc;t &agrave;
+l'abri du besoin.</p>
+
+<p>On pense avec quelle inqui&eacute;tude Pierre Raimond attendait Berthe.</p>
+
+<p>Enfin une voiture s'arr&ecirc;ta sur le quai; il entendit dans l'escalier un
+pas l&eacute;ger, rapide et bien connu.</p>
+
+<p>Quelques secondes apr&egrave;s, Berthe embrassait son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin... te voil&agrave;, te voil&agrave;&mdash;r&eacute;p&eacute;tait le vieillard d'une voix &eacute;mue, en
+serrant sa fille dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon p&egrave;re!... disait Berthe en pleurant.</p>
+
+<p>Pierre Raimond d&eacute;barrassa lui-m&ecirc;me la jeune femme de son chapeau, de
+son manteau, qu'il porta sur son lit; puis, la faisant asseoir dans son
+fauteuil, au coin du feu, il prit ses mains qui &eacute;taient froides.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite... tu es glac&eacute;e, r&eacute;chauffe-toi....</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re.. tu g&acirc;tes toujours ton enfant....</p>
+
+<p>Sans lui r&eacute;pondre, le vieillard la regardait avec bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Te voil&agrave; donc.. Depuis six mois... six mois!...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre p&egrave;re... le temps t'a bien dur&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu &eacute;tais heureuse?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oh! oui....</p>
+
+<p>&mdash;Bien heureuse?...</p>
+
+<p>&mdash;Comme toujours....</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent ton bonheur a fait mon courage.... Ainsi ton mari...
+est pour toi toujours bon, pr&eacute;venant, d&eacute;vou&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute....</p>
+
+<p>&mdash;Et pendant ton s&eacute;jour en Lorraine?... Ces six grands mois pass&eacute;s dans
+le t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te ont &eacute;t&eacute; plus doux encore pour toi, s'il est possible, que
+le temps de ton s&eacute;jour &agrave; Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es toujours fi&egrave;re d'&ecirc;tre sa femme?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours.... Mais pourquoi ces questions?</p>
+
+<p>&mdash;Br&eacute;vannes est enfin tel que tu l'avais jug&eacute; lorsque tu m'as d&eacute;clar&eacute;
+que tu n'&eacute;pouserais que lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement&mdash;r&eacute;pondit Berthe de plus en plus &eacute;tonn&eacute;e des paroles
+de son p&egrave;re, paroles qui prouvent du moins qu'elle lui avait
+soigneusement cach&eacute; ses chagrins.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours enfin l'homme digne d'inspirer la passion dont tu
+serais morte, malheureuse enfant, si j'avais persist&eacute; dans mes refus?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re.... Charles n'a pas chang&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit lou&eacute;! Eh bien! je l'avoue... je me suis tromp&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Tromp&eacute;?... Et sur qui, bon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas pourquoi, cette ann&eacute;e, j'attendais ton retour avec plus
+d'impatience encore que les autres ann&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, non.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas pourquoi je suis doublement ravi de te voir
+aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi donc.... Mais, mon Dieu!... tu pleures... tu pleures!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne sais pas pourquoi je pleure... mais c'est de joie, vois-tu...
+oh! bien de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tant mieux!</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant... l'&eacute;preuve a assez dur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle &eacute;preuve?</p>
+
+<p>&mdash;Je souffrais tant! vieux, infirme, r&eacute;duit &agrave; passer mes jours seul...
+moi, qui depuis ta naissance n'avais pas manqu&eacute; de t'embrasser le matin
+et le soir... j'avais report&eacute; sur toi la tendresse que j'avais pour ta
+m&egrave;re.... Quelle amertume d'&ecirc;tre condamn&eacute; &agrave; ne te voir que quelques
+heures par semaine et &agrave; ne pas te voir pendant des mois entiers.</p>
+
+<p>&mdash;Bon p&egrave;re... je souffrais bien aussi....</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout encore: le temps que tu as pass&eacute; ici pendant que ton
+mari &eacute;tait en Italie m'avait rendu notre nouvelle s&eacute;paration plus
+p&eacute;nible encore; c'&eacute;tait te perdre une seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon p&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que tu vas me dire... aux premiers jours de ton mariage,
+Br&eacute;vannes m'avait offert un petit appartement dans sa maison.... Bien
+souvent depuis tu &eacute;tais revenue sur cette proposition... je t'avais
+constamment refus&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, vois-tu, je doutais de Br&eacute;vannes; je doutais de la dur&eacute;e de
+cet amour, d'abord si violent.... Je n'aurais pu &ecirc;tre tranquille
+spectateur de tes chagrins; ma d&eacute;fiance m&ecirc;me aurait troubl&eacute; ton m&eacute;nage.
+Je me suis donc impos&eacute; un rigoureux devoir... je me suis dit:
+J'attendrai.... Berthe ne m'a jamais menti.... Si, apr&egrave;s quatre ann&eacute;es
+de mariage, elle est aussi heureuse qu'elle le dit, je verrai l&agrave; une
+garantie certaine pour l'avenir et une preuve de la bont&eacute; du c&oelig;ur de
+Br&eacute;vannes. Ce moment est arriv&eacute;. Ton mari est digne de toi; aujourd'hui
+je lui dirai: J'ai dout&eacute; de vous, j'ai eu tort... je vous en demande
+pardon.... Maintenant j'ai foi et confiance en vous... j'accepte l'offre
+que vous m'avez faite... je ne vous quitterai plus, ni vous ni Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis, p&egrave;re?&mdash;s'&eacute;cria Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, mon enfant ch&eacute;rie, que je n'ai plus assez d'ann&eacute;es &agrave; vivre
+pour les passer loin de toi.... Ma foi, je me laisse &ecirc;tre heureux tout &agrave;
+mon aise; ton mari, toi et moi, nous ne nous quitterons plus...
+d&eacute;sormais.</p>
+
+<p>Berthe se jeta en pleurant au cou du vieillard.</p>
+
+<p>Il se m&eacute;prit sur ce mouvement, sur ces larmes, et pressa tendrement la
+jeune femme dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, folle... qu'adviendra-t-il donc des chagrins si la
+joie t'agite et t'&eacute;plore &agrave; ce point....</p>
+
+<p>&mdash;Entre nous&mdash;ajouta Pierre Raimond en souriant&mdash;je fais le brave, le
+Brutus, et je suis aussi &eacute;mu que toi... en pensant que je ne te
+quitterai plus.</p>
+
+<p>Il passa sa main tremblante sur ses yeux humides.</p>
+
+<p>La position de Berthe &eacute;tait cruelle.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes, non content d'avoir combl&eacute; la mesure de ses torts
+envers elle, venait encore de lui reprocher durement la modique pension
+qu'il faisait &agrave; son p&egrave;re. A ce moment m&ecirc;me Pierre Raimond, abus&eacute; par les
+g&eacute;n&eacute;reux mensonges de sa fille, s'appr&ecirc;tait &agrave; aller vivre chez M. de
+Br&eacute;vannes dans la plus compl&egrave;te intimit&eacute;.</p>
+
+<p>Berthe avait pu jusqu'alors dissimuler &agrave; son p&egrave;re ses chagrins
+croissants, attribuer sa tristesse &agrave; ses regrets de vivre &eacute;loign&eacute;e de
+lui; mais les esp&eacute;rances de Pierre Raimond contrastaient tellement avec
+la sc&egrave;ne cruelle qui s'&eacute;tait pass&eacute;e la veille entre Berthe et M. de
+Br&eacute;vannes, que la jeune femme resta frapp&eacute;e de stupeur, presque de
+crainte.</p>
+
+<p>Au lieu d'accueillir la r&eacute;solution de son p&egrave;re avec la joie la plus
+vive, par un mouvement involontaire elle se jeta en pleurant dans ses
+bras.</p>
+
+<p>Pierre Raimond connaissait le c&oelig;ur de sa fille; il attribua d'abord ses
+pleurs &agrave; la joie, &agrave; une surprise inesp&eacute;r&eacute;e; mais ces larmes se
+chang&egrave;rent en sanglots. Berthe reposa sa t&ecirc;te sur l'&eacute;paule du vieillard,
+et de temps en temps elle serra ses mains dans les siennes par un
+mouvement convulsif.</p>
+
+<p>Pierre Raimond comprit une partie de la v&eacute;rit&eacute;; ses anciens soup&ccedil;ons
+revinrent, il repoussa presque brusquement sa fille, et s'&eacute;cria d'une
+voix s&eacute;v&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Berthe... vous me trompiez.... Vous n'&ecirc;tes pas heureuse!...</p>
+
+<p>Berthe, rappel&eacute;e &agrave; elle-m&ecirc;me par ces paroles, fr&eacute;mit de son imprudence,
+et regretta malheureusement trop tard l'&eacute;motion qu'elle n'avait pu
+cacher.</p>
+
+<p>Elle allait rassurer son p&egrave;re, lorsque la porte s'ouvrit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari!...&mdash;s'&eacute;cria Berthe avec crainte. M. de Br&eacute;vannes entrait
+chez le graveur.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h2>
+
+<h3>LE BEAU-P&Egrave;RE ET LE GENDRE.</h3>
+
+
+<p>L'apparition de M. de Br&eacute;vannes fit r&eacute;gner un silence de quelques
+instants entre les trois acteurs de cette sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>Berthe fr&eacute;mit en lisant sur les traits de son mari l'ironie et la
+duret&eacute;.</p>
+
+<p>L'aust&egrave;re figure de Pierre Raimond, jusqu'alors douce et bonne, prit
+tout &agrave; coup un caract&egrave;re d'&eacute;nergie hautaine. Redressant sa grande
+taille, et mettant sa fille derri&egrave;re lui comme pour la prot&eacute;ger, il
+marcha deux pas &agrave; la rencontre de M. de Br&eacute;vannes:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais savoir, monsieur, si madame ne m'en imposait pas, si elle
+venait passer la matin&eacute;e chez vous, ainsi qu'elle me l'a dit; j'ai mes
+raisons pour en douter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Charles!&mdash;dit tristement madame de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous d&eacute;fends de soup&ccedil;onner ma fille de mensonge, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re...&mdash;s'&eacute;cria Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai, monsieur Raimond, de compte &agrave; rendre &agrave; personne.... Si je
+soup&ccedil;onne ma femme de mensonge, c'est que....</p>
+
+<p>&mdash;Si elle a menti... ce n'est pas &agrave; vous, c'est &agrave; moi&mdash;s'&eacute;cria Pierre
+Raimond en interrompant son gendre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, monsieur?&mdash;dit celui-ci en regardant Berthe avec
+&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Charles, je vous en conjure.... Et vous, mon p&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a menti&mdash;reprit le vieillard d'une voix forte;&mdash;tout &agrave; l'heure
+encore, elle se disait heureuse....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'y suis&mdash;reprit froidement M. de Br&eacute;vannes&mdash;madame est venue
+parler ici de son bonheur avec des g&eacute;missements hypocrites.... C'est
+fort adroit....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Br&eacute;vannes&mdash;s'&eacute;cria Pierre Raimond&mdash;il y a quatre ans, ma
+fille se mourait dans cette chambre.... Je vous disais: J'aime mieux
+perdre maintenant cette enfant... que la perdre un jour par suite des
+tortures que vous lui causerez.... J'avais raison, vous la tuerez!</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re&mdash;dit Berthe&mdash;je ne dois pas vous laisser dans une f&acirc;cheuse
+erreur.... Il m'en co&ucirc;te, mais je dirai la v&eacute;rit&eacute;; je ne justifierai pas
+par mon silence les reproches peu m&eacute;rit&eacute;s, je vous l'assure, que vous
+adressez &agrave; mon mari.... J'ai pu vous cacher quelques contrari&eacute;t&eacute;s
+domestiques auxquelles les meilleurs m&eacute;nages n'&eacute;chappent pas. Vous
+&eacute;tiez si content de me savoir compl&egrave;tement, absolument heureuse, que je
+voulais vous laisser cette illusion; elle ne nuisait &agrave; personne, et
+j'esp&eacute;rais vous rapprocher de celui que vous jugez trop s&eacute;v&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, je connais votre faiblesse; c'est &agrave; moi d'&ecirc;tre s&eacute;v&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;D'&ecirc;tre s&eacute;v&egrave;re!&mdash;s'&eacute;cria M. de Br&eacute;vannes avec un &eacute;clat de rire
+sardonique...&mdash;d'&ecirc;tre s&eacute;v&egrave;re.... Ah c&agrave;! est-ce que je suis ici &agrave;
+l'&eacute;cole, monsieur Raimond? A qui croyez-vous parler, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Au bourreau de ma fille....</p>
+
+<p>&mdash;Ceci tombe dans l'exag&eacute;ration, monsieur Raimond... vos souvenirs
+r&eacute;volutionnaires vous &eacute;garent....</p>
+
+<p>&mdash;Berthe... emm&egrave;ne cet homme...&mdash;dit froidement le graveur.</p>
+
+<p>&mdash;Charles, je vous en prie, venez... venez. Mon p&egrave;re, &agrave; jeudi...
+pardonnez-moi de vous quitter sit&ocirc;t... peut-&ecirc;tre reviendrai-je
+demain,&mdash;dit Berthe en voulant &agrave; tout prix rompre cette f&acirc;cheuse
+conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous &ecirc;tes en train de donner des le&ccedil;ons, monsieur&mdash;dit M. de
+Br&eacute;vannes&mdash;dites donc &agrave; votre fille qu'il est toujours maladroit de
+t&eacute;moigner &agrave; son mari de m&eacute;prisantes froideurs lorsqu'il aurait peut-&ecirc;tre
+le droit d'&ecirc;tre jaloux....</p>
+
+<p>&mdash;Berthe, que veut-il dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Charles... est-ce &agrave; vous de rappeler cette sc&egrave;ne....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas dupe, madame, de votre feinte d&eacute;licatesse... de vos
+beaux scrupules.... Il y a l&agrave;-dessous... quelque intrigue... je la
+p&eacute;n&eacute;trerai....</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, Charles, ne parlons pas de cela ici.... Adieu, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence, Pierre Raimond dit &agrave; sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Berthe... m&eacute;ritez-vous ce reproche?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon p&egrave;re...&mdash;r&eacute;pondit Berthe avec dignit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, mon enfant.... Maintenant, monsieur, &eacute;coutez-moi.
+Pendant quatre ans j'ai &eacute;t&eacute; votre dupe, j'ai cru ma fille heureuse;
+aujourd'hui je sais la v&eacute;rit&eacute;... Berthe n'a pas au monde d'autre appui
+que moi... je suis infirme, pauvre, vieux... il n'importe, prenez
+garde....</p>
+
+<p>&mdash;Des menaces, monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, notre position sera nette.... D&egrave;s aujourd'hui... je renonce aux
+secours que j'avais accept&eacute;s &agrave; la seule instance de ma fille....</p>
+
+<p>&mdash;Il vous est plus commode d'&ecirc;tre ingrat....</p>
+
+<p>&mdash;Ingrat... parce que j'ai bien voulu m&eacute;nager votre orgueil....</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monsieur&mdash;dit Pierre Raimond&mdash;c'est de vous &agrave; moi, d'homme &agrave;
+homme, que vous me rendrez compte du bonheur de ma fille.... Je vous
+donne quinze jours pour abjurer vos torts....</p>
+
+<p>&mdash;Quinze jours? Pas davantage?...</p>
+
+<p>&mdash;Et si au bout de quinze jours vous n'&ecirc;tes pas pour Berthe ce que vous
+devez &ecirc;tre....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, que ferez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le verrez.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, madame&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes en prenant Berthe par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, adieu.... Je reviendrai; de gr&acirc;ce, calmez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous reviendrez si je vous le permets&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes avec
+ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, mon enfant, je veillerai sur toi&mdash;dit Pierre Raimond.</p>
+
+<p>Berthe suivit son mari en pleurant.</p>
+
+<p>Le vieillard resta seul.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h2>
+
+<h3>UNE PREMI&Egrave;RE REPR&Eacute;SENTATION.</h3>
+
+
+<p>On donnait ce soir-l&agrave; &agrave; la Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise la premi&egrave;re repr&eacute;sentation
+du <i>S&eacute;ducteur</i>, com&eacute;die en cinq actes et en vers.</p>
+
+<p>Cette &oelig;uvre &eacute;tait le d&eacute;but litt&eacute;raire de M. le vicomte de Gercourt.
+Tr&egrave;s jeune encore et fort &agrave; la mode, d'une figure extr&ecirc;mement agr&eacute;able,
+il passait &agrave; bon droit dans le monde pour un homme d'esprit, gracieux,
+de mani&egrave;res charmantes, et du caract&egrave;re le plus honorable.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re repr&eacute;sentation de sa com&eacute;die avait n&eacute;cessairement attir&eacute; la
+meilleure compagnie de Paris, &agrave; laquelle il appartenait.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; son naturel aimable et bienveillant, et surtout &agrave; quelques
+revers de fortune qui avaient suffisamment content&eacute; l'envie, pendant
+longtemps M. de Gercourt n'avait pas eu d'ennemis. Malheureusement son
+ambition litt&eacute;raire (ambition louable, noble, grande, s'il en est pour
+un homme de cette sorte) lui cr&eacute;a d'innombrables et d'hostiles
+jalousies. Quelques rares amis lui rest&egrave;rent fid&egrave;les, mais une chute
+humiliante et ridicule aurait seule pu lui rendre la bienveillance
+g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>La majorit&eacute; des gens de lettres voyait avec jalousie les d&eacute;buts de cet
+intrus, de ce profane.</p>
+
+<p>Nous n'avons jamais compris cette aigreur des gens du monde et des
+&eacute;crivains contre un homme dont le seul tort est de vouloir &eacute;lever ses
+loisirs &agrave; la dignit&eacute; des lettres.</p>
+
+<p>Nous conduirons le lecteur dans quelques loges diff&eacute;rentes, o&ugrave; il
+rencontrera plusieurs personnages de cette histoire que la curiosit&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale avait attir&eacute;s &agrave; cette <i>solennit&eacute; dramatique</i>.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h2>
+
+<h3>PREMI&Egrave;RES LOGES N&deg; 7.</h3>
+
+
+<p>Berthe de Br&eacute;vannes occupait une des places de cette loge; son mari
+&eacute;tait derri&egrave;re elle; les deux autres places &eacute;taient vacantes.</p>
+
+<p>Berthe, coiff&eacute;e en cheveux, portait une robe de cr&ecirc;pe noir; sa belle
+chevelure blonde, son teint pur et transparent, son cou et ses &eacute;paules
+d'ivoire brillaient d'un doux &eacute;clat; ses traits &eacute;taient empreints de
+m&eacute;lancolie, car, trois jours auparavant, son mari avait eu avec Pierre
+Raimond le p&eacute;nible entretien que nous avons racont&eacute;; elle aurait d&eacute;sir&eacute;
+rester chez elle; mais, craignant d'irriter M. de Br&eacute;vannes, elle avait
+consenti &agrave; l'accompagner.</p>
+
+<p>Ce dernier, par un de ces contrastes fort naturels &agrave; l'homme, &eacute;tait
+profond&eacute;ment bless&eacute; de la froideur de sa femme, et il s'obstinait &agrave; en
+triompher, moins par repentir du pass&eacute;, que pour ob&eacute;ir &agrave; l'opini&acirc;tret&eacute;
+naturelle de son caract&egrave;re. Mais en vain il t&acirc;chait de lui faire oublier
+les torts dont il devait rougir; elle avait &eacute;t&eacute; trop cruellement
+ulc&eacute;r&eacute;e pour se gu&eacute;rir si vite.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes avait lou&eacute; une loge pour cette curieuse repr&eacute;sentation,
+dans le but d'&ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; sa femme.</p>
+
+<p>La toile n'&eacute;tait pas encore lev&eacute;e, peu &agrave; peu la salle se garnissait.
+Berthe allait fort rarement dans le monde; malgr&eacute; sa tristesse, elle
+regardait avec une curiosit&eacute; d'enfant les personnes qui arrivaient dans
+les loges, puis retombait dans de p&eacute;nibles pr&eacute;occupations.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes, impatient&eacute; du silence de sa femme, lui dit en
+contraignant sa mauvaise humeur:</p>
+
+<p>&mdash;Berthe, qu'as-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien, Charles....</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez rien, vous n'avez rien, et vous &ecirc;tes triste &agrave; p&eacute;rir. En
+admettant que j'aie eu des torts... vous me les faites cruellement
+sentir....</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais pouvoir les oublier... peut-&ecirc;tre un jour....</p>
+
+<p>&mdash;La perspective est agr&eacute;able.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ma faute, mais ne parlons plus de cela. Vous savez que
+les motifs de tristesse ne me manquent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour votre p&egrave;re que vous dites cela?... Avouez au moins qu'il a
+&eacute;t&eacute; bien violent envers moi....</p>
+
+<p>&mdash;Il m'aime tant... qu'il s'est encore exag&eacute;r&eacute; vos torts.... Il n'a que
+moi au monde.... Aussi, Charles, je ne puis croire que vous me refusiez
+d&eacute;sormais la permission d'aller le voir comme de coutume.</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite Berthe, vous &ecirc;tes trop jolie pour que je ne mette pas des
+conditions &agrave; cette promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, soyez g&eacute;n&eacute;reux tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites l&agrave; est flatteur, dit brusquement M. de Br&eacute;vannes;
+puis il reprit doucement: Allons, voyons, vous faites de moi tout ce que
+vous voulez; j'y consens.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai... vrai... je pourrai retourner chez mon p&egrave;re, dit Berthe en se
+retournant vers lui les yeux brillants, la physionomie presque radieuse.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes, plac&eacute; dans le fond de la loge, se mit en riant la main
+sur les yeux et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas te voir pour pouvoir tenir ma promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci! merci, Charles! me voil&agrave; heureuse pour toute la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire jolie... et tant mieux, car mon amour-propre de mari
+n'aura pas &agrave; craindre pour toi le voisinage de madame Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas la pr&eacute;tention de lutter avec elle. Mais comme elle arrive
+tard... &Ecirc;tes-vous sur qu'elle aura re&ccedil;u le coupon que vous lui avez
+envoy&eacute; il y a deux jours?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, on l'a remis &agrave; Girard lui-m&ecirc;me; mais en sa qualit&eacute; de
+merveilleuse... surnum&eacute;raire, madame Girard ne peut arriver qu'apr&egrave;s
+tout le monde... pour produire son effet.</p>
+
+<p>&mdash;Charles, vous &ecirc;tes m&eacute;chant.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que madame Girard est ridicule, parce qu'elle g&acirc;te une jolie
+figure par les plus sottes pr&eacute;tentions du monde.... Elle n'a qu'une
+pens&eacute;e, celle d'imiter, ou plut&ocirc;t de parodier en tout la mise de madame
+de Luceval, parce que celle-ci est la femme la plus &agrave; la mode de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, vous m'avez d&eacute;j&agrave; parl&eacute; de ce travers de madame Girard. Je
+voudrais bien voir madame de Luceval... la marquise de Luceval, je
+crois? on la dit charmante.</p>
+
+<p>&mdash;Charmante, tr&egrave;s originale, risquant des toilettes qui ne vont qu'&agrave;
+elle, et que cette petite sotte de madame Girard copie avec acharnement,
+sous le pr&eacute;texte qu'elle lui ressemble.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'en effet?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui&mdash;reprit M. de Br&eacute;vannes&mdash;comme une oie ressemble &agrave; un cygne....</p>
+
+<p>A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et madame Girard entra suivie
+de M. Girard, manufacturier enrichi, portant l'&eacute;ventail, le flacon de sa
+femme; de plus, il avait, en mani&egrave;re de plastron, entre son habit et sa
+redingote, une petite chanceli&egrave;re en maroquin doubl&eacute;e d'hermine, madame
+Girard ayant toujours tr&egrave;s froid aux pieds, disait-elle, ce qui n'&eacute;tait
+pas vrai; mais elle avait vu un des valets g&eacute;ants et poudr&eacute;s de la
+marquise de Luceval la suivre en portant une pareille chanceli&egrave;re, et, &agrave;
+d&eacute;faut d'un valet de pied g&eacute;ant et poudr&eacute;, le pauvre M. Girard se
+chargeait de la fourrure.</p>
+
+<p>Madame Girard &eacute;tait une petite femme brune, rougeaude, assez bien faite,
+qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; jolie sans d'insupportables affectations. La pauvre Berthe
+ne put cacher sa surprise en voyant la singuli&egrave;re coiffure de madame
+Girard.</p>
+
+<p>Voici en quoi consistait cette <i>chose</i>, bien faite pour exciter
+l'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>Qu'on se figure une esp&egrave;ce de casquette polonaise en velours noir et &agrave;
+petite visi&egrave;re, orn&eacute;e d'un bouquet de plumes blanches attach&eacute;es sur le
+c&ocirc;t&eacute; par un gros chou de satin ponceau, le tout cr&acirc;nement pos&eacute; un peu de
+travers sur la t&ecirc;te de madame Girard, dont les cheveux bruns &eacute;taient
+cr&ecirc;p&eacute;s en grosses touffes.</p>
+
+<p>Avec cette <i>chose</i> madame Girard portait une robe montante de velours
+nacarat &agrave; corsage juste comme un habit de cheval et orn&eacute;e de
+brandebourgs de soie assortis &agrave; la couleur.</p>
+
+<p>Cet habillement n'avait rigoureusement rien de ridicule; mais compl&eacute;t&eacute;
+par la casquette &agrave; plumes, il devenait si extraordinairement &eacute;trange,
+qu'il fit, pour ainsi dire, &eacute;v&eacute;nement dans la salle... et toutes les
+lorgnettes commenc&egrave;rent &agrave; se diriger sur madame Girard, qui ne se
+poss&eacute;dait pas d'aise, tandis que Berthe rougissait de confusion.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes se mordit les l&egrave;vres de d&eacute;pit en se voyant, lui et sa
+femme, pour ainsi dire affich&eacute;s par l'inconcevable casquette de madame
+Girard; il ne put s'emp&ecirc;cher de dire tout bas au Girard:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle diable de coiffure a donc choisie votre femme, elle qui se met
+toujours si bien?</p>
+
+<p>Le pauvre mari donna un coup de coude &agrave; M. de Br&eacute;vannes d'un air effar&eacute;,
+en lui disant tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Chut!...</p>
+
+<p>Pendant ce temps-l&agrave;, madame Girard, se penchant hors de sa loge,
+regardait de tous c&ocirc;t&eacute;s avec une expression d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Alphonsine&mdash;lui dit tendrement M. Girard&mdash;est-ce que tu cherches
+quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute&mdash;reprit Alphonsine d'un petit air aga&ccedil;ant, malicieux et
+triomphant&mdash;je cherche la marquise de Luceval, elle va &ecirc;tre joliment
+furieuse..</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc cela, madame?...&mdash;demanda Berthe, qui ne savait quelle
+contenance garder.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d'un excellent tour&mdash;reprit madame Girard&mdash;que j'ai jou&eacute; &agrave;
+la marquise; vous savez combien elle tient &agrave; avoir la primeur des modes,
+et &agrave; ce qu'on ne porte rien qu'apr&egrave;s elle. Je vais, il y a deux jours,
+chez Barenne, notre marchande de modes &agrave; la marquise et &agrave; moi, et je lui
+demande, comme toujours, si la marquise n'avait rien command&eacute; pour ce
+soit, tout Paris devant &ecirc;tre aux Fran&ccedil;ais. Apr&egrave;s des difficult&eacute;s sans
+nombre je lui arrache le grand secret. La marquise de Luceval s'&eacute;tait
+command&eacute; une coiffure ravissante, originale, mais qui ne pouvait aller
+qu'&agrave; elle...&mdash;Aller qu'&agrave; elle!&mdash;dit madame Girard en piaffant fi&egrave;rement
+sous sa casquette.&mdash;Enfin, &agrave; force de promesses et de c&acirc;lineries,
+j'obtiens de cette ch&egrave;re Barenne de me montrer cette d&eacute;licieuse coiffure
+et de m'en faire une pareille &agrave; celle de la marquise, et... la voici....
+Cela s'appelle un <i>sobieska</i>. Vous jugez du d&eacute;pit de madame de Luceval,
+qui, croyant avoir l'&eacute;trenne de cette coiffure, me la verra portez ainsi
+qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me permettrez, madame, d'&ecirc;tre d'un avis contraire&mdash;dit Berthe en
+souriant &agrave; demi.&mdash;Je crois qu'elle sera tr&egrave;s contente de ne pas &ecirc;tre la
+seule coiff&eacute;e ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, ma ch&egrave;re, qu'elle sera furieuse&mdash;riposta madame
+Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense comme toi, bonne amie&mdash;dit M. Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Girard... je vous prie de ne pas me tutoyer&mdash;dit Alphonsine
+avec dignit&eacute;.&mdash;Vous avez l'air d'un portier.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais dire, Alphonsine, que vous aurez peut-&ecirc;tre &agrave; vous reprocher
+d'avoir fait perdre &agrave; votre marchande de modes la pratique de madame la
+marquise de Luceval. Car, permettez-moi de vous le dire, bonne amie, il
+y a abus de confiance; n'est-ce pas, Br&eacute;vannes, il y a abus de
+confiance?...</p>
+
+<p>&mdash;Timol&eacute;on&mdash;dit madame Girard &agrave; son mari sans lui r&eacute;pondre autrement&mdash;il
+n'y a plus que trois loges vides aux premi&egrave;res. Allez demander si l'une
+d'elles n'est pas lou&eacute;e &agrave; la marquise de Luceval....</p>
+
+<p>Timol&eacute;on se leva comme s'il avait &eacute;t&eacute; m&ucirc; par un ressort et partit
+pr&eacute;cipitamment.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous M. de Gercourt, l'auteur de la pi&egrave;ce? On dit qu'il est
+charmant&mdash;dit madame Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai souvent rencontr&eacute;; il est fort aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi se m&ecirc;le-t-il d'&eacute;crire?</p>
+
+<p>&mdash;Quand ce ne serait, madame&mdash;r&eacute;pondit M. de Br&eacute;vannes&mdash;que pour avoir
+le plaisir de vous voir assister &agrave; la premi&egrave;re repr&eacute;sentation de son
+ouvrage avec un si d&eacute;licieux sobi... sob&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Sobieska...&mdash;dit vivement madame Girard.</p>
+
+<p>&mdash;A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et M. Girard reparut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?&mdash;lui demanda sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Alphonsine, vous ne vous &ecirc;tes pas tromp&eacute;e... il y a une de ces loges
+lou&eacute;e &agrave; madame la marquise de Luceval.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! dit Alphonsine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout: vous qui &ecirc;tes curieuse de nouvelles, je vais vous
+en donner une fameuse.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que je questionnais l'ouvreuse, il est arriv&eacute; un chasseur
+galonn&eacute; sur toutes les coutures, demandant o&ugrave; &eacute;tait la loge lou&eacute;e &agrave;
+madame la princesse de Hansfeld.... C'&eacute;tait justement la loge voisine de
+celle de madame de Luceval... l&agrave;, juste en face de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! je ne l'ai jamais rencontr&eacute;e, la princesse; on la dit
+si belle!...&mdash;dit madame Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je suis tout aussi ravi que vous, madame&mdash;reprit M. de
+Br&eacute;vannes&mdash;de voir enfin cette myst&eacute;rieuse beaut&eacute;. L'autre jour, au bal
+de l'Op&eacute;ra, on ne parlait que d'elle, des &eacute;tranget&eacute;s de son invisible
+mari.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne sera du moins pas invisible ce soir&mdash;dit M. Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?&mdash;demanda sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Par une raison toute simple, bonne amie, c'est que le chasseur est
+venu demander si l'on ne pourrait pas avoir un fauteuil pour S.E., qui
+est, dit-on, fort souffrante, et qui sort pour la premi&egrave;re fois depuis
+une longue maladie.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle id&eacute;e! venir au spectacle!&mdash;dit madame Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Fantaisie de malade, sans doute&mdash;reprit Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;L'ouvreuse a r&eacute;pondu au chasseur qu'il fallait demander cela au
+contr&ocirc;leur&mdash;reprit M. Girard.&mdash;L&agrave;-dessus le chasseur est descendu, et je
+suis bien vite revenu vous apporter, bonne amie, mon petit butin de
+nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, c'est heureux&mdash;dit Br&eacute;vannes&mdash;nous allons donc voir ce couple
+singulier, &eacute;trange, fantastique.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est donc cette princesse, mon ami?&mdash;demanda Berthe &agrave; M. de
+Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Une tr&egrave;s belle et admirable personne, dit-on, &agrave; la mode cet hiver, et
+aupr&egrave;s de qui tous nos &eacute;l&eacute;gants ont perdu leurs galanteries.... Quant au
+prince, on se perd dans les suppositions les plus extraordinaires et la
+plus contradictoires; mais....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu!&mdash;s'&eacute;cria madame Girard en interrompant M. de
+Br&eacute;vannes&mdash;voil&agrave; la marquise de Luceval dans sa loge... elle n'a pas son
+sobieska!</p>
+
+<p>Nous conduirons le lecteur dans la loge de la marquise de Luceval, o&ugrave; il
+apprendra peut-&ecirc;tre pourquoi elle n'a pas son sobieska.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h2>
+
+<h3>LOGE DE PREMI&Egrave;RE, N&deg; 29.</h3>
+
+
+<p>Madame la marquise de Luceval n'avait pas en effet de sobieska.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait mise avec autant de go&ucirc;t que de simplicit&eacute;. La seule
+innovation qu'elle se f&ucirc;t permise consistait dans un tr&egrave;s haut peigne
+d'&eacute;caille &agrave; l'espagnole qui rattachait &agrave; ses beaux cheveux bruns un
+demi-voile de blonde noire (la marquise &eacute;tait en deuil).</p>
+
+<p>Cette coiffure, que portent toutes les femmes andalouses, &eacute;tait charmant
+et donnait un nouvel attrait &agrave; la piquante physionomie de madame de
+Luceval. Elle &eacute;tait accompagn&eacute;e de son fr&egrave;re et de sa belle-s&oelig;ur, M. et
+madame de Beaulieu.</p>
+
+<p>&mdash;Alfred... regardez, j'ai gagn&eacute; mon pari&mdash;s'&eacute;cria gaiement la marquise
+en s'adressant &agrave; son fr&egrave;re.&mdash;Madame Girard porte mon sobieska... Ma
+ch&egrave;re Alix, votre lorgnette, je vous en supplie!&mdash;ajouta-t-elle en
+s'adressant &agrave; sa belle-s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Quel pari avez-vous donc fait avec Alfred?&mdash;demanda madame de
+Beaulieu,&mdash;et qu'est-ce que madame Girard?</p>
+
+<p>&mdash;Alix, je vous en prie, ne riez pas trop, et regardez juste en face de
+nous aux premi&egrave;res... une femme en robe montante, de couleur nacarat....</p>
+
+<p>Naturellement madame de Beaulieu &eacute;tait tr&egrave;s rieuse; la figure
+contract&eacute;e, courrouc&eacute;e de madame Girard, qui fron&ccedil;ait les sourcils sous
+sa casquette &agrave; plumes, lui donnait une physionomie si burlesque, que la
+belle-s&oelig;ur de madame de Luceval eut grand'peine &agrave; se contenir.</p>
+
+<p>&mdash;Cette Girard doit sans doute, en sortant d'ici, repr&eacute;senter la Pologne
+dans un bal patriotique, fantastique et all&eacute;gorique...&mdash;dit madame de
+Beaulieu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma ch&egrave;re &Eacute;milie,&mdash;reprit madame de Beaulieu en contraignant son
+envie de rire,&mdash;quel rapport a donc votre pari avec cet adorable
+toquet?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple,&mdash;dit madame de Luceval;&mdash;je ne pouvais avoir une
+coiffure sans me voir &agrave; l'instant imit&eacute;e, ou plut&ocirc;t parodi&eacute;e par cette
+madame Girard. Cela m'impatientait tellement que j'ai pari&eacute; avec Alfred
+que j'imaginerais la coiffure la plus ridicule du monde, que
+mademoiselle Barenne la montrerait en secret &agrave; madame Girard, comme
+m'&eacute;tant destin&eacute;e, et que madame Girard la supplierait de lui en faire
+une toute semblable.... J'ai invent&eacute; le sobieska. Mademoiselle Barenne
+s'est mise &agrave; l'&oelig;uvre. Vous voyez madame Girard orn&eacute;e du sobieska; j'ai
+gagn&eacute; mon pari, et mon cher fr&egrave;re me doit une garniture de fleurs
+naturelles.</p>
+
+<p>&mdash;Le tour est parfait; et comme la pi&egrave;ce ne commence pas encore,&mdash;dit M.
+de Beaulieu,&mdash;je vais aller r&eacute;pandre cette malice pour doubler l'effet
+du sobieska de madame Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais savez-vous,&mdash;reprit madame de Luceval,&mdash;qu'il y a une charmante
+personne dans la loge de cette ridicule Girard? Alfred, t&acirc;chez donc de
+savoir qui elle est.</p>
+
+<p>&mdash;En effet,&mdash;dit madame de Beaulieu en regardant attentivement
+Berthe,&mdash;elle est on ne peut plus jolie... et mise si simplement....
+Voil&agrave; qui contraste avec le sobieska;... je ne puis concevoir qu'on
+n'aime pas la simplicit&eacute;, et par cons&eacute;quent le bon go&ucirc;t. C'est si
+commode, et il faut toujours se donner tant de peine pour se rendre
+ridicule....</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous dites cela &agrave; propos de M. de Gercourt et de sa
+com&eacute;die, ma ch&egrave;re Alix?</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;chante!... un de vos amis, un de vos anciens adorateurs.</p>
+
+<p>&mdash;Il lui &eacute;tait si facile de ne pas faire cette com&eacute;die.</p>
+
+<p>&mdash;Mais attendez au moins... pour la juger....</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, je serais influenc&eacute;e. Maintenant mon jugement est bien
+plus ind&eacute;pendant....</p>
+
+<p>&mdash;Folle que vous &ecirc;tes!... et vous avez encourag&eacute; M. de Gercourt dans
+cette tentative....</p>
+
+<p>&mdash;Il est si bon d'avoir &agrave; consoler ses amis dans leur infortune!</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un peu comme ces gens qui, au risque de vous noyer, vous
+jettent &agrave; l'eau pour avoir le plaisir de vous sauver....</p>
+
+<p>&mdash;Votre comparaison n'est pas juste, ma ch&egrave;re Alix; car je ne pourrais
+pas sauver la com&eacute;die de ce pauvre M. de Gercourt.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;milie, &Eacute;milie, prenez garde,&mdash;dit en souriant madame de Beaulieu.&mdash;M.
+de Gercourt vous a longtemps admir&eacute;e.... Vous feriez croire qu'il y a
+chez vous du d&eacute;pit et....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sans doute, je lui en veux de ce qu'il a renonc&eacute; trop t&ocirc;t &agrave;
+l'espoir de me plaire. Ses soins m'amusaient; voyez comme je suis
+franche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'infernale coquette! elle ne pardonne pas m&ecirc;me qu'on renonce &agrave;
+elle.... Il faut que sa victime reste l&agrave; pour souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! M. de Gercourt va bien se venger ce soir.... Je n'ai demand&eacute; ma
+voiture qu'&agrave; onze heures.</p>
+
+<p>Ce charitable entretien fut troubl&eacute; par M. de Beaulieu et par M. de
+Fierval.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re &Eacute;milie,&mdash;dit M. de Beaulieu &agrave; sa s&oelig;ur,&mdash;je vous am&egrave;ne un
+renseignement vivant sur la charmante femme qui est &agrave; c&ocirc;t&eacute; du sobieska.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez cette jolie personne, monsieur de Fierval?&mdash;demanda
+madame de Luceval.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la connais pas, madame, mais je connais son mari.... C'est M. de
+Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Br&eacute;vannes? N'est-ce pas le fils d'un ancien homme d'affaires?</p>
+
+<p>&mdash;A peu pr&egrave;s.... Le p&egrave;re &eacute;tait environ comme fournisseur... agioteur.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette jeune femme?</p>
+
+<p>&mdash;Une pauvre fille sans fortune. Elle donnait des le&ccedil;ons de piano pour
+vivre....</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible d'avoir l'air plus distingu&eacute;,&mdash;reprit madame de
+Luceval.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est mise &agrave; ravir.... C'est donc un mariage d'amour?...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement... mais Br&eacute;vannes est tr&egrave;s infid&egrave;le, dit-on.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ce gros homme &agrave; lunettes?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma ch&egrave;re; ceci doit &ecirc;tre au moins le Sobieski de la
+Sobieska,&mdash;dit M. de Beaulieu &agrave; sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Br&eacute;vannes&mdash;reprit Fierval&mdash;est cet homme tr&egrave;s brun &agrave; figure
+expressive; la casquette de madame Girard vous le cache... tenez....</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! quelle mauvaise physionomie!... Il a l'air m&eacute;chant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je vous assure; Br&eacute;vannes est ce qu'on appelle un tr&egrave;s bon
+gar&ccedil;on; seulement il a un caract&egrave;re de fer... et ce qu'il veut, il le
+veut....</p>
+
+<p>Au bruit de quelques chaises que l'on d&eacute;rangea dans la loge voisine,
+madame de Luceval avan&ccedil;a un peu la t&ecirc;te et reconnut madame de Lormoy,
+tante de M. de Morville.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, quel heureux voisinage?&mdash;dit madame de Luceval&mdash;&ecirc;tes-vous
+seule dans votre loge? j'irai vous faire une visite....</p>
+
+<p>&mdash;J'attends madame de Hansfeld, et par extraordinaire son mari
+l'accompagne&mdash;dit madame de Lormoy.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?... quel malheur! d'ici je ne pourrai pas voir ce myst&eacute;rieux
+personnage.... T&acirc;chez qu'il reste jusqu'&agrave; la sortie....</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous avait aper&ccedil;ue, ma ch&egrave;re &Eacute;milie, je n'aurais pas &agrave; le lui
+demander... mais malheureusement....</p>
+
+<p>Madame de Lormoy, entendant du bruit, s'interrompit, retourna la t&ecirc;te,
+et dit &agrave; madame de Luceval:</p>
+
+<p>&mdash;Le voici.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en effet le prince et la princesse de Hansfeld qui entraient
+dans la loge.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h2>
+
+<h3>LES STALLES D'AMIS.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Que de monde!... que de monde!...</p>
+
+<p>&mdash;A la place de Gercourt, moi, j'aurais &agrave; cette heure une furieuse
+&eacute;motion; et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi....</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelle fantaisie lui a pris?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne peut rien faire comme tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! Est-ce que sa com&eacute;die est vraiment tr&egrave;s extraordinaire?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je veux dire que les gens du monde ne font pas de com&eacute;dies;
+il n'avait qu'&agrave; faire comme eux et se tenir tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que vous aviez vu une r&eacute;p&eacute;tition g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arriv&eacute; au troisi&egrave;me acte, et, ma foi, je me suis trouv&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de mademoiselle ***, que je n'avais jamais vue hors la sc&egrave;ne; j'ai caus&eacute;
+tout le temps avec elle, et je n'ai rien &eacute;cout&eacute; du tout de la pi&egrave;ce de
+Gercourt. Elle est tr&egrave;s gentille, cette demoiselle ***.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ne savez rien de la pi&egrave;ce?</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Clair, qui a vu deux r&eacute;p&eacute;titions, dit que c'est tr&egrave;s faible.
+Moi, je voudrais que sa pi&egrave;ce r&eacute;uss&icirc;t, bien certainement; mais quant &agrave;
+applaudir comme un claqueur.... Vous entendez bien....</p>
+
+<p>&mdash;Dieu nous en pr&eacute;serve!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien de plus mauvais go&ucirc;t que d'applaudir.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le club sera ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ils viendront gris.... Ce sera dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; l'ambassadeur turc....</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bon! voil&agrave; la petite marquise de Luceval qui se d&eacute;manche le
+cou pour voir l'ambassadeur ou pour en &ecirc;tre vue....</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! elle qui ne recherche que ce qui est excentrique, elle doit
+avoir la plus grande envie de coqueter avec ce Turc....</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;teste cette femme-l&agrave;... elle est si moqueuse....</p>
+
+<p>&mdash;Et si mauvaise langue!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous la trouvez r&eacute;ellement tr&egrave;s jolie?</p>
+
+<p>&mdash;Hen... hen! elle a du piquant, de la physionomie, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle diff&eacute;rence avec madame de Longpr&eacute;, qui entre dans cette
+loge!... Voil&agrave; une femme r&eacute;ellement ravissante.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est avec cette petite b&ecirc;te de madame de Dinville.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut toujours que cette sotte cr&eacute;ature s'accroche &agrave; une femme &agrave; la
+mode....</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, &agrave; propos de madame de Longpr&eacute;... o&ugrave; est donc Maubray?</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave; qui entre dans leur loge.... Est-ce que monsieur de Longpr&eacute;
+peut se passer de lui?...</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux Longpr&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; mademoiselle Dumoulin avec son baron.... Qu'elle est
+jolie!... Avouez qu'il y a encore bien peu de femmes du monde qui la
+vaillent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est bien moins ennuyeux... c'est bien plus commode.... Il n'y a
+pas de soins &agrave; avoir, on n'est pas forc&eacute; &agrave; des &eacute;gards.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais on est si b&ecirc;te.... On pr&eacute;f&egrave;re &agrave; tout la vanit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, la princesse de Hansfeld est en beaut&eacute;... Cette robe de
+velours grenat lui sied &agrave; ravir.... Quelles admirables &eacute;paules!... Je ne
+l'ai jamais vue mieux qu'aujourd'hui.... Avec qui est-elle donc l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Avec madame de Lormoy, la tante de Morville.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on dirait qu'il y a encore quelqu'un dans le fond de la loge....</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Si... je vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Ces loges sont si obscures!</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre le prince....</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on le l&acirc;che maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t.... Mais on ne peut voir sa figure, la tante de Morville le
+cache.</p>
+
+<p>&mdash;A propos de Morville, comment n'est-il pas ici... lui, l'ami intime de
+Gercourt?</p>
+
+<p>&mdash;Il viendra tout &agrave; l'heure, je l'ai rencontr&eacute;; sa m&egrave;re va mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui, comment va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne gu&eacute;rit pas de son Anglaise?</p>
+
+<p>&mdash;Non.... Voil&agrave; une fid&eacute;lit&eacute; incurable.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Luceval aurait bien voulu s'en faire adorer par esprit de
+contradiction, mais il n'y a pas eu moyen, Morville a tenu bon....</p>
+
+<p>&mdash;A-t-elle d&ucirc; &ecirc;tre vex&eacute;e! elle est si coquette... elle aime tant &agrave;
+tourmenter les autres femmes....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je voudrais la voir tomber entre les mains de quelqu'un qui la
+m&egrave;ne durement!</p>
+
+<p>&mdash;Elle a rendu ce pauvre Saint-Renant &agrave; moiti&eacute; fou.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que leur liaison dure toujours?</p>
+
+<p>&mdash;On le dit, car il s'abrutit de plus en plus.</p>
+
+<p>&mdash;Silence... le voil&agrave;... Bonjour, Saint-Renant....</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, tr&egrave;s chers.... Avez-vous vu la femme en casquette polonaise,
+en sobieska?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, l&agrave;... aux premi&egrave;res, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une tr&egrave;s jolie femme blonde.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a?... mais c'est un homme!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un &eacute;cuyer du Cirque.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une dame colonelle des hussardes chamborannes.</p>
+
+<p>&mdash;Dites plut&ocirc;t de <i>lanci&egrave;res</i> polonaises.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je demande le nom de la petite femme blonde... elle est
+ravissante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est madame de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;La femme de ce grand brun qui s'avance!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; Morville.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, Morville, le fameux prince invisible est ici; mais &ccedil;a
+n'avance gu&egrave;re, il est retranch&eacute; dans sa loge, avec votre tante et la
+princesse de Hansfeld; on ne peut l'apercevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Hansfeld est ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l&agrave;... tenez, Morville.</p>
+
+<p>&mdash;En effet....</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc saluer votre tante. Vous nous direz comment est de pr&egrave;s la
+figure du prince; d'ici on ne voit rien.... Voyons, faites cela pour
+nous, Morville.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, je n'oserais pas approcher de ma tante: j'ai fum&eacute; un
+cigare.... Il y a de quoi la faire &eacute;vanouir. Je vais t&acirc;cher au contraire
+de n'&ecirc;tre pas vu par elle, puisque je ne puis aller dans sa loge. Ah &ccedil;&agrave;!
+j'esp&egrave;re que nous allons soutenir Gercourt, je suis &eacute;mu pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous comptez applaudir beaucoup, vous, Morville?</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute. La pi&egrave;ce le m&eacute;rite, d'abord.... Et puis il faut
+encourager Gercourt. S'il r&eacute;ussit, on ne nous appellera plus des gens
+oisifs, inutiles; et il r&eacute;ussira, il a tant d'esprit!</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais s'il tombe, nous serons pour ainsi dire responsables de sa
+chute.</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que vous ne serez responsables de son succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voici les trois coups....</p>
+
+<p>&mdash;Le moment solennel....</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux Gercourt....</p>
+
+<p>&mdash;Silence, messieurs, &eacute;coutons....</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, Morville.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes tout oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! &ccedil;a se passe sous Louis XV!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, d'abord, je d&eacute;teste les pi&egrave;ces du temps de la R&eacute;gence....</p>
+
+<p>&mdash;Quel affreux habit a ce p&egrave;re noble!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, par exemple, mademoiselle *** est mise &agrave; merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a trop de rouge....</p>
+
+<p>&mdash;On en mettait alors beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, et tr&egrave;s pr&egrave;s des yeux....</p>
+
+<p>&mdash;Comme la poudre lui va bien!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous savez son aventure avec Octave?... Elle est tr&egrave;s
+piquante.... Figurez-vous....</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, pour ce pauvre Gercourt, &eacute;coutez donc un peu la pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s joli! tr&egrave;s joli!</p>
+
+<p>&mdash;Les d&eacute;cors sont charmants.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que pour une premi&egrave;re pi&egrave;ce....</p>
+
+<p>&mdash;Pour quelqu'un qui n'en fait pas son &eacute;tat....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un monologue?... Moi, je n'&eacute;coute jamais les monologues... c'est
+assommant.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pour en revenir &agrave; Octave, imaginez-vous qu'il voit plusieurs
+fois mademoiselle *** dans son dernier r&ocirc;le... vous savez la pi&egrave;ce de
+Scribe.... Il en devient tr&egrave;s amoureux... quand je dis amoureux....</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu....</p>
+
+<p>&mdash;Il connaissait... dans la maison de....</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Auguste, de gr&acirc;ce, &eacute;coutez donc un peu.... Gercourt est de
+nos amis.</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlons justement d'une actrice de sa pi&egrave;ce....</p>
+
+<p>&mdash;Et puis les monologues... sont toujours du remplissage....</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! bravo!</p>
+
+<p>&mdash;Diable! ceci est un peu risqu&eacute;. &Ccedil;a ne se dit pas en bonne
+compagnie....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais sous la R&eacute;gence....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; madame d'Hauterive et sa s&oelig;ur dans la loge du ministre....
+Quand on peut aller quelque part gratis on est bien s&ucirc;r de les y voir.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est pas honteux! avec deux cent mille livres de rente.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des gens si avares!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, &eacute;coutons; je vous raconterai une autre fois l'histoire
+d'Octave, &ccedil;a d&eacute;solerait ce pauvre Morville.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &eacute;coutons....</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... ah!... ah!... Charmant ce mot-l&agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;Il est dommage que mademoiselle *** ait le cou si long....</p>
+
+<p>&mdash;Et l'amoureux, comme il parle du nez....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; les deux loges du club qui se garnissent....</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont trop d&icirc;n&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont se faire mettre &agrave; la porte....</p>
+
+<p>&mdash;Regardez donc d'Orville, il est &eacute;carlate....</p>
+
+<p>&mdash;Bon! voil&agrave; qu'il parle aux acteurs....</p>
+
+<p>&mdash;Je le reconnais bien l&agrave;... il est si spirituel!... Je parie qu'il va
+leur dire de dr&ocirc;les de choses....</p>
+
+<p>&mdash;On le fait se tenir tranquille....</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage.... Une fois nous avons &eacute;t&eacute; ensemble &agrave; la Ga&icirc;t&eacute;: il y
+avait un mouton dans la pi&egrave;ce; nous &eacute;tions dans une avant-sc&egrave;ne de
+baignoires; d'Orville a tir&eacute; le mouton par les pattes de derri&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! cela devait &ecirc;tre bien dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en r&eacute;ponds.... Mais voyons, &eacute;coutons, &eacute;coutons.... Hum....
+Dites donc, &ccedil;a me para&icirc;t tr&egrave;s embrouill&eacute;... cette intrigue.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que je n'y comprends rien....</p>
+
+<p>&mdash;De qui est-il p&egrave;re, celui-l&agrave;?...</p>
+
+<p>&mdash;L'habit ponceau?</p>
+
+<p>&mdash;Non, l'autre &agrave; gauche du th&eacute;&acirc;tre, le maigre, celui du monologue.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous trouvez &ccedil;a tr&egrave;s amusant?</p>
+
+<p>&mdash;C'est glacial.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle diable d'id&eacute;e a eue Gercourt de faire une com&eacute;die?</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant ce mot-l&agrave; est joli.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais qu'est-ce que cela, des mots?</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, voyez comme on applaudit. Allons, &ccedil;a r&eacute;ussit... mais c'est
+faible....</p>
+
+<p>&mdash;Le premier acte est enlev&eacute;; au second maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! messieurs, que vous avais-je dit?</p>
+
+<p>&mdash;Entre nous, mon cher Morville, c'est dommage que cela commence si
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Le reste de la pi&egrave;ce ne pourra certainement pas se soutenir &agrave; cette
+hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons bien; moi qui la connais, je ne doute plus maintenant du
+succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous, Morville, vous &ecirc;tes toujours optimiste. Le fait est que
+l'exposition est tr&egrave;s embrouill&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&eacute;coutez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parbleu! s'il faut faire des efforts d'attention pour comprendre,
+c'est un vrai travail alors.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on ne vient pas au spectacle pour se fatiguer &agrave; chercher des
+explications....</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est embrouill&eacute;... &ccedil;a regarde l'auteur.... Je ne peux pas, pour
+son plaisir, m'emp&ecirc;cher de parler &agrave; mon voisin....</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste... le triomphe de l'art est de se faire comprendre sans
+&ecirc;tre &eacute;cout&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Diable de Morville, est-il fanatique de Gercourt!</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h2>
+
+<h3>ENTR'ACTES. LOGE N&deg; 7.</h3>
+
+
+<p>Cette loge &eacute;tait, nous l'avons dit, occup&eacute;e par M. de Br&eacute;vannes et par
+sa femme.</p>
+
+<p>Dans la princesse de Hansfeld, il venait de reconna&icirc;tre Paula Monti....</p>
+
+<p>Heureusement l'attention de Berthe &eacute;tait occup&eacute;e, car la profonde
+alt&eacute;ration des traits de son mari ne lui aurait pas &eacute;chapp&eacute;. Malgr&eacute; la
+trempe &eacute;nergique de son caract&egrave;re, M. de Br&eacute;vannes se sentit d&eacute;faillir.
+Il eut besoin de s'appuyer aux parois de la loge pour se soutenir; il
+sentit se r&eacute;veiller avec une nouvelle violence la folle passion que lui
+avait inspir&eacute;e Paula.</p>
+
+<p>Il revoyait cette femme plus belle que jamais, admir&eacute;e par tous les
+hommes, envi&eacute;e par toutes les femmes, dans la position sociale la plus
+&eacute;minente; et cette femme pouvait lui demander un terrible compte du
+sang qu'il avait r&eacute;pandu, du moyen inf&acirc;me qu'il avait employ&eacute; pour
+donner une apparence &agrave; ses l&acirc;ches calomnies.</p>
+
+<p>Dans la crainte des poursuites qui devaient lui &ecirc;tre intent&eacute;es apr&egrave;s son
+duel avec Rapha&euml;l (duel o&ugrave; celui-ci succomba), M. de Br&eacute;vannes avait
+pr&eacute;cipitamment quitt&eacute; Florence. Depuis lors, il avait cherch&eacute; &agrave;
+s'&eacute;tourdir, par des amours coupables, sur son indigne conduite et sur sa
+passion indomptable, qui, malgr&eacute; lui, couvait toujours au fond de son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Son aigreur, sa brusquerie, sa duret&eacute; envers Berthe, n'avaient pas
+d'autre cause que le ressentiment de ce pass&eacute; qu'il ne pouvait chasser
+de sa m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Que devint-il lorsqu'il se retrouva face &agrave; face avec madame de Hansfeld
+et qu'il se vit reconnu par elle! car les regards de la princesse,
+d'abord attir&eacute;s par le sobieska de madame Girard, s'arr&ecirc;t&egrave;rent ensuite
+sur M. de Br&eacute;vannes au moment m&ecirc;me o&ugrave;, reconnaissant en elle Paula
+Monti, il la contemplait avec stupeur....</p>
+
+<p>Il la vit tressaillir, porter vivement la main &agrave; ses yeux, puis
+redevenir bient&ocirc;t impassible.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Berthe avait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s int&eacute;ress&eacute;e; allant peu au spectacle, elle y
+apportait des &eacute;motions jeunes et fra&icirc;ches. Tout enti&egrave;re &agrave; l'action de la
+com&eacute;die, fort indiff&eacute;rente &agrave; ce qui se passait dans la salle, le
+commencement du second acte du <i>S&eacute;ducteur</i> l'absorba compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>Le second acte eut un succ&egrave;s peut-&ecirc;tre encore plus complet que le
+premier. Les amis de M. de Gercourt commenc&egrave;rent &agrave; s'impatienter de cet
+<i>heureux hasard</i>, et l'un des plus d&eacute;vou&eacute;s dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant je suis tranquille; si cela tombe, malgr&eacute; le talent qu'il y
+a dans ces deux actes, ce pauvre Gercourt sera bien innocent de cette
+chute.... Je le dis &agrave; pr&eacute;sent, sans savoir ce qui arrivera... tant mieux
+ou tant pis pour lui. Gercourt n'est pas l'auteur de cette pi&egrave;ce; &ccedil;a
+n'est pas son esprit.</p>
+
+<p>Pendant cet entr'acte, nous conduirons le lecteur dans la loge de madame
+de Hansfeld.</p>
+
+<p>Madame de Lormoy qui l'accompagnait, femme de cinquante ans environ,
+&eacute;tait une grande dame dans toute l'acception du mot.</p>
+
+<p>Maintenant quelques mots du prince de Hansfeld, que le lecteur a d&eacute;j&agrave;
+entrevu dans la galerie de l'h&ocirc;tel Lambert.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld, si enfonc&eacute; dans sa loge que de la salle on ne pouvait
+l'apercevoir, &eacute;tait de taille moyenne, fr&ecirc;le, mince, et &acirc;g&eacute; de
+vingt-deux ou de vingt-trois ans; ses traits &eacute;taient d'une extr&ecirc;me
+d&eacute;licatesse, ses cheveux blonds; une moustache et une barbe peu
+fournies, mais fines et soyeuses et d'une nuance cendr&eacute;e, s'harmoniaient
+avec la p&acirc;leur transparente de son visage. Ses yeux tr&egrave;s grands, tr&egrave;s
+doux, &eacute;taient d'un bleu si lumineux que, malgr&eacute; la demi-obscurit&eacute; de la
+loge, on distinguait la transparence du regard d'Arnold; la lumi&egrave;re
+semblait ne pas s'y r&eacute;fl&eacute;chir, mais le traverser, et lui donnait la
+limpidit&eacute; bleu&acirc;tre d'un saphir.</p>
+
+<p>Son sourire &eacute;tait plein de mansu&eacute;tude, de finesse et de gr&acirc;ce. Il
+manquait &agrave; ce charmant visage la chaude coloration de la vie et de la
+sant&eacute;; de m&ecirc;me que les fleurs qui v&eacute;g&egrave;tent &agrave; l'ombre et loin des rayons
+salutaires du soleil perdent la vivacit&eacute; de leur coloris et se nuancent
+de teintes p&acirc;les d'une d&eacute;licatesse extr&ecirc;me, de m&ecirc;me les traits d'Arnold
+avaient quelque chose d'&eacute;tiol&eacute; et de languissant.</p>
+
+<p>Depuis quelques moments il &eacute;tait profond&eacute;ment pr&eacute;occup&eacute;.</p>
+
+<p>Lorsque madame de Lormoy avait fait remarquer &agrave; la princesse la ridicule
+coiffure de madame Girard, portant machinalement les yeux de ce c&ocirc;t&eacute;, M.
+de Hansfeld &eacute;tait rest&eacute; en contemplation devant Berthe.</p>
+
+<p>Madame de Br&eacute;vannes n'&eacute;tait pas d'une beaut&eacute; &eacute;tourdissante; mais son
+doux et joli visage avait une si touchante expression de m&eacute;lancolie,
+qu'Arnold se sentit &eacute;mu.... A ce moment m&ecirc;me de l'entr'acte, Berthe, par
+un retour involontaire sur sa position et sur celle de son p&egrave;re, trop
+fier pour accepter d&eacute;sormais le moindre secours de M. de Br&eacute;vannes, et
+trop pauvre pour s'en passer; Berthe, disons-nous, n'&eacute;tant plus
+distraite par l'int&eacute;r&ecirc;t du spectacle, se laissait aller &agrave; la tristesse
+de ses pens&eacute;es; la taille un peu courb&eacute;e, la t&ecirc;te inclin&eacute;e sur sa
+poitrine, effeuillant machinalement un bouquet de cam&eacute;lias ros&eacute;s
+qu'elle tenait &agrave; la main, elle semblait plier sous le poids de quelque
+chagrin.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld se sentait attir&eacute; vers cette jeune femme par la
+myst&eacute;rieuse et puissante sympathie de la souffrance.... Il lui &eacute;tait
+presque reconnaissant d'&ecirc;tre, ainsi que lui, &eacute;trang&egrave;re au bruit, au
+mouvement joyeux de cette salle brillante.... Voulant juger si la
+perfection des traits de Berthe r&eacute;pondait &agrave; leur gracieux ensemble, il
+prit sa lorgnette.</p>
+
+<p>A cet instant, madame de Lormoy se tourna vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! prince, comment vous trouvez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mille gr&acirc;ces, madame!&mdash;r&eacute;pondit le prince en fran&ccedil;ais et sans aucun
+accent, mais d'une voix faible et douce,&mdash;je me trouve tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>&mdash;La lumi&egrave;re vous fatigue peut-&ecirc;tre, mon ami?&mdash;demanda la princesse &agrave;
+son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu... mais il faut que je m'y habitue... je vais devenir si
+mondain!&mdash;ajouta-t-il en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, prince,&mdash;reprit madame de Lormoy.&mdash;Il n'y a rien de
+tel pour les maladies nerveuses que le mouvement.... Je ne vous
+recommande pas les plus aimables distractions, madame de Hansfeld est
+aupr&egrave;s de vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle qui aurait au contraire besoin de se distraire,&mdash;dit le
+prince avec bont&eacute;; mais j'ai une peine extr&ecirc;me &agrave; obtenir d'elle qu'elle
+aille davantage dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, prince, j'ai mon neveu, M. de Morville, que je poursuis des
+m&ecirc;mes reproches.... Ma pauvre s&oelig;ur, sa m&egrave;re, a &eacute;t&eacute; si longtemps malade,
+et il l'a si affectueusement soign&eacute;e, qu'il s'est d&eacute;shabitu&eacute; du monde.
+Dieu merci! elle va mieux maintenant, mais mon neveu n'en persiste pas
+moins dans sa sauvagerie. Il devient bizarre, capricieux; et j'ai &eacute;t&eacute;
+oblig&eacute;e de l'excuser aupr&egrave;s de vous, ch&egrave;re princesse, car apr&egrave;s m'avoir
+demand&eacute; la gr&acirc;ce de vous &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;, sa sauvagerie a repris le
+dessus, et il a pr&eacute;text&eacute; de son &eacute;loignement du monde pour renoncer &agrave;
+cette faveur d'abord si d&eacute;sir&eacute;e.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld resta impassible en entendant ainsi parler de M. de
+Morville, qu'elle avait depuis longtemps aper&ccedil;u aux stalles de
+l'orchestre. Elle r&eacute;pondit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu attribuer &agrave; une cause tr&egrave;s romanesque la sauvagerie de M.
+de Morville. On parlait d'une peine de c&oelig;ur tr&egrave;s profonde... d'une
+fid&eacute;lit&eacute; qui n'est plus de ce temps-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Et on disait vrai.... Les tantes doivent toujours avoir l'air
+d'ignorer ces amoureuses faiblesses; sans cela, je vanterais la
+constance h&eacute;ro&iuml;que de mon neveu.... Ah! mon Dieu! mais c'est lui, le
+voil&agrave; aux stalles...&mdash;dit tout &agrave; coup madame de Lormoy en apercevant M.
+de Morville.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Fierval, puisque L&eacute;on ne veut pas me voir, ayez donc la
+bont&eacute; d'aller lui dire que je suis ici.... Il ne nous &eacute;chappera pas
+cette fois.</p>
+
+<p>M. de Fierval, qui &eacute;tait venu faire une visite &agrave; madame de Lormoy et &agrave;
+la princesse, quitta aussit&ocirc;t la loge pour se rendre aux ordres de la
+tante de M. de Morville.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vraiment, madame, dit en riant madame de Hansfeld lorsque M. de
+Fierval fut sorti, je serais d&eacute;sol&eacute;e de faire tomber M. de Morville dans
+un v&eacute;ritable pi&egrave;ge et de surprendre ainsi une pr&eacute;sentation qu'il d&eacute;sire
+peut-&ecirc;tre &eacute;viter.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re princesse, s'il a ses bizarreries j'ai les miennes, et entre
+autres celle d'&ecirc;tre fi&egrave;re de mon neveu, et son plus beau succ&egrave;s serait
+de m&eacute;riter votre bienveillance.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le droit de la refuser &agrave; quelqu'un qui vous appartient
+d'aussi pr&egrave;s que M. de Morville; seulement je regrette que cette
+bienveillance n'ait pas la valeur que vous voulez bien lui donner.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous dire que quant &agrave; cela vous vous trompez
+compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais...&mdash;ajouta madame de Lormoy&mdash;d&eacute;cid&eacute;ment il faut que je vous
+d&eacute;nonce M. de Hansfeld. Il me para&icirc;t beaucoup trop pr&eacute;occup&eacute; du
+<i>sobieska</i> de madame Girard, il ne cesse de la lorgner; &agrave; moins que ce
+ne soit cette jolie madame de Br&eacute;vannes, que M. de Fierval nous a nomm&eacute;e
+tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui est v&eacute;ritablement charmante&mdash;dit la princesse en lorgnant
+intr&eacute;pidemment dans la loge de Charles de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld n'entendit pas, ou feignit de ne pas entendre sa femme,
+et continua de regarder Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais&mdash;reprit madame de Lormoy&mdash;savez-vous, princesse, que j'admire
+beaucoup ce M. de Br&eacute;vannes? D'apr&egrave;s ce que nous a dit M. de Fierval, il
+s'est montr&eacute; plein de d&eacute;licatesse et de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; dans ce mariage...
+&eacute;pouser par amour une pauvre fille... cela se voit si rarement de nos
+jours!... D'apr&egrave;s un trait pareil, il me semble qu'on peut pr&eacute;juger de
+la valeur d'un homme.... Ne le pensez-vous pas? Avec l'&eacute;l&eacute;vation d'id&eacute;es
+que je vous connais, vous devez faire grand cas de M. de Br&eacute;vannes, ou
+plut&ocirc;t de son noble d&eacute;sint&eacute;ressement, de sa belle action, puisqu'il n'a
+pas le bonheur de vous conna&icirc;tre....</p>
+
+<p>Madame de Br&eacute;vannes est si jolie&mdash;dit la princesse sans trahir aucune
+&eacute;motion&mdash;elle para&icirc;t si distingu&eacute;e, que le <i>sacrifice</i> de M. de
+Br&eacute;vannes me para&icirc;t simplement <i>du bonheur</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Sous ce rapport, vous avez parfaitement raison; mais &agrave; voir la figure
+caract&eacute;ris&eacute;e, presque dure, de M. de Br&eacute;vannes, je ne l'aurais jamais
+cru capable d'un pareil trait de tendre passion.... Et vous, princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Les physionomies sont quelquefois si trompeuses!&mdash;r&eacute;pondit Paula,
+dont le calme ne se d&eacute;mentait pas.</p>
+
+<p>A ce moment M. de Fierval rentra dans la loge.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! seul?&mdash;dit madame de Lormoy.</p>
+
+<p>&mdash;Et L&eacute;on?</p>
+
+<p>&mdash;Il me charge, madame, de vous exprimer tous ses regrets; mais apr&egrave;s
+avoir d&icirc;n&eacute; au club il a fum&eacute; un cigare... et....</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, il sait mon horreur pour l'abominable odeur du tabac.
+Puisse au moins la le&ccedil;on lui profiter en songeant &agrave; ce que lui fait
+perdre cette habitude de corps-de-garde! Encore une fois, pardon et
+regret pour lui, ch&egrave;re princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y perdons tous, madame&mdash;reprit Paula.</p>
+
+<p>On le voit, l'excuse que donnait M. de Morville pour ne pas se rendre
+aupr&egrave;s de sa tante &eacute;tait cons&eacute;quente &agrave; sa r&eacute;solution d'&eacute;viter d&eacute;sormais
+la rencontre de la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-on de la pi&egrave;ce?&mdash;demanda madame de Lormoy &agrave; M. de Fierval.</p>
+
+<p>&mdash;On ne s'attendait pas, madame, &agrave; un semblable succ&egrave;s, et les <i>amis</i> de
+Gercourt... en sont... constern&eacute;s....</p>
+
+<p>&mdash;C'est indigne! Du reste, tant mieux, il faut bien que les envieux
+portent la peine de leur odieux sentiment. Je voudrais que le succ&egrave;s de
+M. de Gercourt leur f&ucirc;t plus d&eacute;sagr&eacute;able encore.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Gercourt est de vos amis, madame?&mdash;demanda madame de Hansfeld.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est! Certainement, et des meilleurs. Au retour de ses voyages,
+avant la r&eacute;volution de juillet, il est entr&eacute; dans le monde sous mon
+patronage et sous celui de la duchesse de Bellecourt; nous &eacute;tions, je
+vous assure, tr&egrave;s fi&egrave;res de mettre M. de Gercourt dans le monde; il
+&eacute;tait charmant, et quoique fort jeune il devint tout de suite fort &agrave; la
+mode. Avec une grande fortune, un beau nom, une jolie figure et des
+mani&egrave;res parfaites, il n'avait qu'&agrave; vouloir plaire pour plaire..., et
+parce qu'apr&egrave;s avoir joui en jeune homme de tous les plaisirs de son
+&acirc;ge, il cherche maintenant des jouissances plus &eacute;lev&eacute;es, des occupations
+plus s&eacute;rieuses, il soul&egrave;ve un d&eacute;cha&icirc;nement universel. En v&eacute;rit&eacute;, cela
+fait honte et piti&eacute;... mon Dieu! Pourquoi donc les sots ne sont-ils pas
+aussi indulgents pour le m&eacute;rite d'autrui qu'ils le sont pour leur propre
+nullit&eacute;?... On ne leur en demande pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bon d'&ecirc;tre de vos amis, madame,&mdash;dit Paula en souriant de
+l'exaltation avec laquelle madame de Lormoy avait dit ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Certes&mdash;dit M. de Fierval..., et je regrette d'&ecirc;tre de l'avis de
+madame de Lormoy sur Gercourt, pour n'avoir pas le plaisir d'&ecirc;tre
+converti par elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne pr&eacute;tends pas convertir, mais dire vertement leur fait aux
+m&eacute;chants et aux jaloux... c'est un privil&egrave;ge de vieilles femmes, j'en
+use, et j'ai raison; n'est-il pas vrai, prince? Mais qu'avez-vous? Mon
+Dieu, comme vous &ecirc;tes p&acirc;le!...</p>
+
+<p>En effet, M. de Hansfeld avait sa t&ecirc;te appuy&eacute;e sur une des parois de la
+loge, et semblait au moment de se trouver mal....</p>
+
+<p>&mdash;Princesse, votre flacon!&mdash;s'&eacute;cria madame de Lormoy.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld se leva &agrave; demi.</p>
+
+<p>Son mari la repoussa avec terreur, en disant d'une vois effray&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Non..., non, pas ce flacon....</p>
+
+<p>Et le prince perdit connaissance.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; son impassibilit&eacute; habituelle, madame de Hansfeld n'avait pu
+s'emp&ecirc;cher de tressaillir et de froncer ses noirs sourcils au mouvement
+d'effroi du prince, lorsqu'elle lui avait offert son flacon; mais ni
+madame de Lormoy, ni M. de Fierval, occup&eacute;s aupr&egrave;s du prince, ne
+remarqu&egrave;rent l'&eacute;motion de la princesse.</p>
+
+<p>L'accident survenu au prince avait eu lieu pendant un entr'acte.
+Beaucoup de personnes virent transporter M. de Hansfeld &agrave; sa voiture;
+parmi ces curieux &eacute;tait M. Girard, que sa femme avait envoy&eacute; savoir
+comment son <i>sobieska</i> &eacute;tait accueilli du public.</p>
+
+<p>M. Girard n'avait os&eacute; faire aucune question &agrave; ce sujet, se promettant
+bien de dire &agrave; sa femme que son audacieuse casquette avait excit&eacute;
+l'admiration g&eacute;n&eacute;rale. Il revint donc en h&acirc;te aupr&egrave;s de sa femme pour
+lui raconter l'&eacute;vanouissement du prince. A peine eut-il entr'ouvert la
+porte et dit &agrave; madame Girard:&mdash;Bonne amie...&mdash;que celle-ci, sans lui
+laisser le temps de parler davantage, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Courez vite vous informer de ce qui vient d'arriver au prince de
+Hansfeld; on vient de l'emporter, &agrave; ce qu'on dit, &agrave; la galerie, l&agrave;,
+devant nous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, bonne amie....</p>
+
+<p>&mdash;Allez vite, allez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, bonne amie, je viens....</p>
+
+<p>&mdash;Mais allez donc, Timol&eacute;on.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez de gr&acirc;ce, je....</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu que vous &ecirc;tes impatientant! Courez donc vite.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens justement pour....</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de cela, mais du prince.... Encore une fois, allez
+donc vite.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, bonne amie, je viens vous raconter ce que vous d&eacute;sirez
+savoir!&mdash;s'&eacute;cria M. Girard avec une extr&ecirc;me volubilit&eacute;.</p>
+
+<p>C'est diff&eacute;rent; entrez et fermez la porte de la loge.... Il fallait
+dire cela tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne amie, vous ne m'en avez pas laiss&eacute; le temps, et je....</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, au fait.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le prince a compl&egrave;tement perdu connaissance?&mdash;demanda
+Berthe avec int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;La princesse est sans doute partie avec lui?&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on lui a donn&eacute; l&agrave; les premiers secours?&mdash;repartit madame
+Girard-Timol&eacute;on.&mdash;Mais r&eacute;pondez donc, vous restez l&agrave; comme un <i>tertre</i>,
+sans mot dire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis r&eacute;pondre &agrave; tant de questions &agrave; la fois.... D'apr&egrave;s ce que
+j'ai pu recueillir dans la foule, selon les uns, le prince sortait d'une
+longue maladie, la chaleur de la salle l'a gravement incommod&eacute;; selon
+d'autres, c'&eacute;tait un acc&egrave;s de folie qui lui avait pris lorsqu'on le
+croyait pourtant compl&egrave;tement gu&eacute;ri; selon ceux-l&agrave;, enfin, c'&eacute;tait une
+&eacute;motion violente et inattendue qui a caus&eacute; sa d&eacute;faillance.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre prince, si jeune et si souffrant&mdash;dit na&iuml;vement Berthe &agrave; M. de
+Br&eacute;vannes;&mdash;jusqu'&agrave; ses douleurs, tout est donc un myst&egrave;re?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma ch&egrave;re madame de Br&eacute;vannes, comme cela est int&eacute;ressant, n'est-ce
+pas?&mdash;s'&eacute;cria madame Girard avec exaltation.&mdash;Quel dommage que nous
+n'ayons pas pu le voir! car il &eacute;tait tellement cach&eacute; dans le fond de la
+loge que nous ne pouvions distinguer ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue&mdash;dit Berthe&mdash;que j'aurais &eacute;t&eacute; curieuse de voir sa figure....</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes avait fronc&eacute; le sourcil en examinant avec intention la
+physionomie de Berthe, lorsque celle-ci avait manifest&eacute; son int&eacute;r&ecirc;t pour
+M. de Hansfeld.... Il attendit avec une certaine inqui&eacute;tude la r&eacute;ponse
+de madame Girard qui avait ajout&eacute; sentimentalement:</p>
+
+<p>&mdash;En admettant que le prince f&ucirc;t jeune et beau, int&eacute;ressant comme il
+l'est, on ne choisirait pas autrement son id&eacute;al si l'on &eacute;tait jeune
+fille et ma&icirc;tresse de son c&oelig;ur; n'est-ce pas, madame de Br&eacute;vannes?</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, bonne amie, il me semble que je n'ai pas contrari&eacute; votre
+inclination, et que....</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! j'esp&egrave;re bien, Timol&eacute;on, que vous n'avez jamais eu la
+pr&eacute;tention d'&ecirc;tre un &ecirc;tre id&eacute;al, fantastique?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas la pr&eacute;tention d'&ecirc;tre fantastique, bonne amie, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Silence! on l&egrave;ve la toile....</p>
+
+<p>M. Girard se tut.</p>
+
+<p>Berthe et madame Girard pr&ecirc;t&egrave;rent une nouvelle attention au dernier acte
+de la com&eacute;die, et M. de Br&eacute;vannes, dont les traits s'assombrissaient de
+plus en plus, jeta plusieurs fois sur Berthe de singuliers regards; son
+absurde jalousie s'alarmait de l'int&eacute;r&ecirc;t que Berthe venait de t&eacute;moigner
+en entendant parler des souffrances du prince dont elle n'avait m&ecirc;me pas
+vu les traits.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.</h2>
+
+<h3>LA SORTIE.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Un grand succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ce diable de Gercourt a du bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un beau d&eacute;but.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ce n'est pas lui qui a fait cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'id&eacute;e qui m'est venue &agrave; mesure que le succ&egrave;s se d&eacute;cidait.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela n'avait que m&eacute;diocrement r&eacute;ussi, on aurait pu croire &agrave; la
+rigueur Gercourt auteur de cette com&eacute;die.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle &eacute;tait tomb&eacute;e on n'aurait pas eu le moindre doute.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un succ&egrave;s, &agrave; la bonne heure; mais le jeu des acteurs est tout
+dans ces esp&egrave;ces de pi&egrave;ces-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s vrai; tout &agrave; l'heure je passais &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un journaliste: il
+disait que c'&eacute;tait spirituel, mais que ce n'&eacute;tait pas <i>charpent&eacute;</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; justement le mot que je cherchais; &ccedil;a n'est pas ce que l'on
+appelle charpent&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable! quand on veut se m&ecirc;ler d'&eacute;crire pour le th&eacute;&acirc;tre, il faut
+au moins savoir charpenter.</p>
+
+<p>&mdash;La charpente, c'est toute une pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a des gens qui croient avoir la science infuse.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je sais que je trouvais Gercourt tr&egrave;s bon gar&ccedil;on, tr&egrave;s aimable
+avant qu'il n'e&ucirc;t sa manie d'&eacute;crire.... Maintenant il a un air
+myst&eacute;rieux, occup&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;C'est du dernier ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; Morville. Malgr&eacute; sa m&eacute;lancolie, il a l'air aussi satisfait que
+s'il &eacute;tait l'auteur lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pourtant pas de quoi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, messieurs, je vous l'avais bien dit: le d&eacute;nouement, quel
+effet! &Ccedil;a n'est pas un succ&egrave;s, c'est un vrai triomphe....</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a prouve surtout en faveur de notre amiti&eacute;, nous &eacute;tions tous l&agrave;, nous
+remplissions la salle... &Ccedil;a s'est pass&eacute; en famille.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra voir cela devant un vrai public.</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, c'est malgr&eacute; votre amiti&eacute; que Gercourt a r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous voil&agrave; toujours avec vos paradoxes, vous, Morville.... D&egrave;s que
+quelqu'un est votre ami, il aurait tu&eacute; p&egrave;re et m&egrave;re qu'il serait
+excusable &agrave; vos yeux.</p>
+
+<p>&mdash;A plus forte raison, mon cher, lorsque cet ami a commis une charmante
+com&eacute;die; au moins reconnaissez quelques circonstances att&eacute;nuantes &agrave; son
+crime. D'abord, il ne croyait pas que le succ&egrave;s qu'il ambitionnait p&ucirc;t
+vous &ecirc;tre si d&eacute;sagr&eacute;able; il n'y a pas eu, quant &agrave; cela, pr&eacute;m&eacute;ditation,
+je vous le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez, Morville.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est la v&eacute;rit&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, si vous &eacute;tiez l'ami de cette femme qui porte cette dr&ocirc;le de
+casquette polonaise, vous seriez capable de soutenir que cette coiffure
+est de bon go&ucirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle femme voulez-vous donc parler? o&ugrave; est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;-bas, au pied de la statue de Voltaire, &agrave; c&ocirc;te de madame de
+Br&eacute;vannes, qui a l'air toute honteuse du <i>compagnonnage</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que M. de Br&eacute;vannes est &agrave; Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mon cher Morville, mais de quel air vous demandez cela?</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas; je l'ai vu pour la premi&egrave;re fois, depuis son
+retour, au bal de l'Op&eacute;ra.&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, qu'avez-vous donc, Morville? Vous
+semblez tout pr&eacute;occup&eacute; de Br&eacute;vannes, est-ce que vous seriez amoureux de
+sa femme? Elle en vaut la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Son seul d&eacute;faut est d'avoir des amies qui portent de pareils loquets.</p>
+
+<p>&mdash;Vous qui prenez tant de pari aux succ&egrave;s de Gercourt, mon cher
+Morville, vous oubliez le plus beau.... Sa com&eacute;die a fait un tel effet
+sur le prince de Hansfeld, qu'elle l'a rendu plus imb&eacute;cile que jamais.
+On l'a transport&eacute; dans sa voiture presque sans connaissance. Pour sa
+premi&egrave;re sortie, dit-on, il a eu du bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est agr&eacute;able pour madame de Hansfeld!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de celle-l&agrave; nous pouvons dire tout le mal possible, Morville la
+d&eacute;teste, et son pr&eacute;texte de sentir le cigare, qu'il a donn&eacute; pour n'aller
+pas r&eacute;pondre &agrave; sa tante et &agrave; cette belle princesse, &eacute;tait une d&eacute;faite...
+&Ecirc;tes-vous original assez, Morville?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites qu'il n'y a pas longtemps que M. de Br&eacute;vannes est &agrave;
+Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous en &ecirc;tes encore &agrave; M. de Br&eacute;vannes? Je vous y laisse.
+Bonsoir, Morville.... Voici ma voiture.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, Morville est timbr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; pourtant ce que c'est que de nous, lorsque nous sommes abrutis
+par la passion.</p>
+
+<p>&mdash;Lady Melfort a fait l&agrave; un bel ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gar&ccedil;on!... Ah! voici Gercourt l&agrave;-bas; il a l'air de se
+sauver... d'&eacute;chapper &agrave; son triomphe. Quelle fatuit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut l'appeler:&mdash;Gercourt!... Gercourt!...</p>
+
+<p>&mdash;Il va &ecirc;tre ravi.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! mon cher ami.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un beau succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Un grand succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez vous imaginer combien nous en sommes heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le disions tout &agrave; l'heure: d'un homme dont c'est le m&eacute;tier...
+c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s bien; mais d'un homme du monde, c'est double m&eacute;rite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vrai, ce que vous me dites l&agrave;, ces t&eacute;moignages de bonne
+amiti&eacute; me sont plus pr&eacute;cieux que le succ&egrave;s en lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est tout simple, on a un succ&egrave;s autant pour ses amis que pour
+soi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; quoi pense donc Morville? Est-ce qu'il n'est pas content de ma
+pi&egrave;ce?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, mon cher, combien il est difficile pour tout le monde....
+Il a l'air de ne pas vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je me sauve, car on me regarde et je ne suis nullement curieux
+de faire le <i>lion</i>, adieu....</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon cher, et encore bravo.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire qu'il est charm&eacute; d'avoir fait son effet.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle ridicule et insupportable vanit&eacute;!</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h2>
+
+<h3>LA POSTE RESTANTE.</h3>
+
+
+<p>Huit jours environ s'&eacute;taient pass&eacute;s depuis l'entrevue de madame de
+Hansfeld et de M. de Morville &agrave; l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>M. de Morville, accabl&eacute; d'une m&eacute;lancolie profonde, n'avait pas quitt&eacute; sa
+m&egrave;re, qui se trouvait de plus en plus souffrante. Il se souvenait avec
+un m&eacute;lange de joie et d'amertume de son entretien avec madame de
+Hansfeld; le cri qui &eacute;tait &eacute;chapp&eacute; &agrave; la princesse lui donnait un fugitif
+espoir d'&ecirc;tre aim&eacute; par elle, mais rendait plus p&eacute;nible encore la lutte
+qu'il avait &agrave; soutenir contre le devoir.</p>
+
+<p>Par une fatalit&eacute; &agrave; laquelle tous les hommes ob&eacute;issent, son amour
+s'augmentait en raison des obstacles insurmontables qui le s&eacute;paraient de
+Paula.</p>
+
+<p>Par cela m&ecirc;me qu'il accomplissait un douloureux sacrifice en la fuyant,
+il se consolait en nourrissant au fond de son c&oelig;ur cette fatale
+passion; quelquefois, mais en vain, il voulait se reprendre &agrave; son ancien
+amour pour lady Melfort, il voulait faire jaillir quelque &eacute;tincelle de
+ces cendres refroidies.</p>
+
+<p>En vain il se demandait par quel d&eacute;croissement insensible il &eacute;tait
+arriv&eacute; si vite &agrave; l'oubli complet d'un sentiment qui nagu&egrave;re encore
+occupait toute sa pens&eacute;e.... En vain il se demandait la cause de son
+amour pour madame de Hansfeld. Elle &eacute;tait sans doute d'une beaut&eacute;
+remarquable.... Quant &agrave; son c&oelig;ur, &agrave; son esprit, il ne pouvait en juger.
+Dans son unique conversation avec la princesse, celle-ci avait &eacute;t&eacute;
+d&eacute;daigneuse, ironique et froide....</p>
+
+<p>Dans cet examen des causes de sa passion, M. de Morville oubliait la plus
+essentielle... ses lettres &agrave; madame de Hansfeld, lorsqu'il avait compris
+par une singuli&egrave;re intuition de l'amour, presque toutes les &eacute;motions
+dont elle &eacute;tait agit&eacute;e. S'il est vrai qu'on aime souvent en raison des
+sacrifices que l'on a faits &agrave; l'objet aim&eacute;, certaines &acirc;mes d'&eacute;lite
+aiment en raison de l'&eacute;l&eacute;vation des sentiments qu'on leur inspire. Et M.
+de Morville devait &agrave; son amour pour madame de Hansfeld les plus nobles
+inspirations.</p>
+
+<p>Que si l'on objecte que jeune, beau, sensible, d&eacute;licat, entour&eacute; de
+s&eacute;ductions, il fallait que M. de Morville f&ucirc;t une mani&egrave;re de Scipion
+pour se vouer &agrave; un amour impossible apr&egrave;s &ecirc;tre rest&eacute; si longtemps fid&egrave;le
+au souvenir d'une femme aim&eacute;e, nous r&eacute;pondions que si ces exemples de
+constance ph&eacute;nom&eacute;nale se rencontrent quelquefois, c'est surtout parmi
+les honnies jeunes et beaux, sensibles, d&eacute;licats et entour&eacute;s de
+s&eacute;ductions; ils ont eu assez de succ&egrave;s pour n'&ecirc;tre pas infid&egrave;les par
+fausse honte, ou pour ajouter par vanit&eacute; un chiffre de plus &agrave; leurs
+heureuses fortunes.</p>
+
+<p>Puis la facilit&eacute; m&ecirc;me des triomphes auxquels ils peuvent pr&eacute;tendre les
+en &eacute;loigne. Enfin, sans &ecirc;tre absolument rassasi&eacute;s de plaisirs, leur
+premi&egrave;re fougue &eacute;tant d&egrave;s longtemps apais&eacute;e, ils sont alors avides de
+jouissances plus d&eacute;licates... heureux d'y consacrer la plus large part
+de leur existence....</p>
+
+<p>Pour exercer ainsi leurs facult&eacute;s sensitives, il n'est pas besoin d'un
+amour heureux; ils trouvent un charme doux et triste aux regrets
+incessants que cause un souvenir ador&eacute;, aux tendres angoisses d'un amour
+sans espoir; ils comprennent enfin l'ineffable volupt&eacute; de la m&eacute;lancolie,
+les raffinements des passions pures et &eacute;lev&eacute;es.</p>
+
+<p>Des hommes moins bien dou&eacute;s, moins accoutum&eacute;s au succ&egrave;s, sont fid&egrave;les ou
+<i>d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s</i> en amour... par n&eacute;cessit&eacute;.</p>
+
+<p>Les gens comme M. de Morville le sont, si cela se peut dire, par luxe.</p>
+
+<p>C'est parce qu'il ne tiendrait qu'&agrave; eux d'<i>avoir</i>, qu'ils mettent une
+sorte de noble d&eacute;pravation &agrave; ne pas avoir. Et puis enfin (nous voulons &agrave;
+tout prix excuser la constance et la r&eacute;signation de notre h&eacute;ros),
+certains gourmets sens&eacute;s savent de temps &agrave; autre rafra&icirc;chir, renouveler
+la sensibilit&eacute; de leur go&ucirc;t par une intelligente sobri&eacute;t&eacute;. Ceci pos&eacute;, M.
+de Morville disculp&eacute; (nous l'esp&eacute;rons du moins), des ridicules inh&eacute;rents
+&agrave; la position d'amant fid&egrave;le ou d'amant malheureux, nous instruirons le
+lecteur d'une nouvelle particularit&eacute;.</p>
+
+<p>Huit jours environ apr&egrave;s son entretien avec madame de Hansfeld, M. de
+Morville re&ccedil;ut par la poste la lettre suivante d'une &eacute;criture inconnue:</p>
+
+<p>&laquo;La d&eacute;marche que l'on tente aupr&egrave;s de vous est &eacute;trange et folle; vous
+pouvez y voir une raillerie, un badinage ou un caprice; vous pouvez y
+r&eacute;pondre par le silence, par les plaisanteries ou par le d&eacute;dain; on ne
+s'abuse pas; il y a mille raisons pour que cette d&eacute;marche, pourtant
+aussi s&eacute;rieuse, aussi solennelle qu'il en soit au monde, vous semble
+ridicule ou indigne de votre attention.... Cependant on a jou&eacute; toute une
+existence... sur l'espoir presque insens&eacute; que l'instinct de votre c&oelig;ur
+vous r&eacute;v&eacute;lerait ce qu'il y a de sinc&egrave;re, de grave dans la question qu'on
+va vous faire: <i>Votre c&oelig;ur est-il libre</i>?</p>
+
+<p>&laquo;On sait qu'un souvenir ch&eacute;ri le remplit depuis presque deux ann&eacute;es;
+mais il ne s'agit pas de ce pass&eacute;: on s'adresse &agrave; votre honneur, &agrave; votre
+loyaut&eacute; bien connus. Pouvez-vous r&eacute;pondre &agrave; un amour profond, nourri
+depuis longtemps dans le silence et dans le myst&egrave;re, amour passionn&eacute; que
+vous seul pouvez inspirer et justifier?</p>
+
+<p>&laquo;R&eacute;pondez.... Voulez-vous de cet amour?...</p>
+
+<p>&laquo;Bien des hommes seraient fiers de le partager. On ne vous dit pas cela
+par orgueil... car cet amour... on le met &agrave; vos pieds avec autant
+d'humilit&eacute; que de crainte.... Si vous &ecirc;tes libre, si vous pouvez
+consacrer... ou plut&ocirc;t si vous permettez qu'on vous consacre une vie
+tout enti&egrave;re... dites un mot... et demain vous saurez qui vous &eacute;crit
+cette lettre....</p>
+
+<p>&laquo;La confiance que l'on a en vous est telle que l'on vous croira
+aveugement. Rien ne vous sera plus facile que de tromper un c&oelig;ur
+rempli de vous. Vous pourrez prendre impun&eacute;ment cet amour comme un jouet
+avec l'arri&egrave;re-pens&eacute;e de le briser bient&ocirc;t; vous pourrez l&eacute;g&egrave;rement,
+insoucieusement, porter un coup mortel &agrave; un c&oelig;ur trop &eacute;pris.... On vous
+dit cela parce qu'on vous sait bon et g&eacute;n&eacute;reux... parce qu'on ne pr&eacute;sume
+pas trop de votre c&oelig;ur et de votre franchise en attendant une r&eacute;ponse
+loyale.... Quelle qu'elle soit, elle sera re&ccedil;ue avec reconnaissance....
+Votre sinc&eacute;rit&eacute; consolera du moins l'amertume d'un refus. Ce malheureux
+amour rentrera dans le myst&egrave;re et dans l'obscurit&eacute; dont il n'aurait
+jamais d&ucirc; sortir; quoiqu'il ne soit pas partag&eacute;, il ne sera pas moins
+fervent et &eacute;ternel; vous pouvez y &ecirc;tre insensible, mais vous ne pouvez
+l'emp&ecirc;cher d'exister.</p>
+
+<p>&laquo;P.S. R&eacute;pondre poste restante, &agrave; Paris, &agrave; madame Derval.&raquo;</p>
+
+<p>Soit qu'il f&ucirc;t dans un milieu d'id&eacute;es romanesques et m&eacute;lancoliques, soit
+qu'il cr&ucirc;t &agrave; la sinc&eacute;rit&eacute; de cette lettre, soit enfin que, d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+refuser l'<i>offre de ce c&oelig;ur</i>, il &eacute;vit&acirc;t, de la sorte, le ridicule
+d'&ecirc;tre dupe d'une plaisanterie, M. de Morville r&eacute;pondit s&eacute;rieusement &agrave;
+cette proposition, et envoya ces mots: Poste restante, &agrave; l'adresse de
+madame Derval.</p>
+
+<p>&laquo;J'aimerais mieux mille fois &ecirc;tre victime d'une plaisanterie que risquer
+de r&eacute;pondre l&eacute;g&egrave;rement &agrave; l'expression d'un sentiment dont un honn&ecirc;te
+homme doit toujours se montrer fier et reconnaissant. Il est un m&eacute;rite
+que je pr&eacute;tends avoir, c'est celui de la franchise; jamais je n'ai
+commis une action l&acirc;che ou m&eacute;chante, jamais je n'ai regard&eacute; comme vains
+et frivoles les engagements de deux c&oelig;urs qui se donnent l'un &agrave;
+l'autre, engagements dans lesquels une femme met presque toujours son
+repos, son honneur, son avenir &agrave; la merci d'un homme; engagements dans
+lesquels la femme risque tout, l'homme rien....</p>
+
+<p>&laquo;Je r&eacute;pondrai donc: <i>Non, mon c&oelig;ur n'est pas libre; j'aime, et j'aime
+sans espoir</i>....</p>
+
+<p>&laquo;Serai-je compris, lorsque je dirai qu'en r&eacute;pondant de la sorte je crois
+&ecirc;tre &agrave; la hauteur du sentiment que l'on m'exprime, et dont je suis aussi
+touch&eacute; qu'honor&eacute;?</p>
+
+<p>&laquo;En admettant la r&eacute;alit&eacute; du sentiment dont on me parle, je suis absous
+de pr&eacute;somption par cette v&eacute;rit&eacute; bien connue: <i>&Ecirc;tre aim&eacute; ne prouve pas
+qu'on m&eacute;rite d'&ecirc;tre aim&eacute;</i>. Mais, quant &agrave; moi, j'ai toujours pens&eacute; que
+ceux qui aimaient m&eacute;ritaient toujours autant de respect que
+d'admiration.</p>
+
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;L&Eacute;ON DE MORVILLE.&raquo;</span><br />
+
+<p>Le lendemain, M. de Morville re&ccedil;ut cette r&eacute;ponse par la poste:</p>
+
+<p>&laquo;On vous avait bien jug&eacute;, noble et g&eacute;n&eacute;reux c&oelig;ur; votre lettre a fait
+couler des larmes sans amertume. Votre rare d&eacute;licatesse aurait encore,
+si cela &eacute;tait possible, augment&eacute; la folle passion que vous avez
+inspir&eacute;e.... Folle passion!... oh! non... non... jamais amour n'a &eacute;t&eacute;
+plus r&eacute;fl&eacute;chi, plus m&eacute;dit&eacute;, plus sage... car vous &ecirc;tes digne de r&eacute;pondre
+&agrave; toutes les exigences de l'&acirc;me la plus pure, la plus &eacute;lev&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Non, ce n'est pas une folle passion que celle que vous inspirez; on
+s'en honore, on s'en pare comme d'une vertu.... Maintenant on a une
+derni&egrave;re gr&acirc;ce &agrave; vous demander; on sait que si vous ne l'accordez pas
+elle est inopportune; si, au contraire, vous l'accordez, c'est que vous
+comprendrez de quelle immense consolation elle peut-&ecirc;tre pour un c&oelig;ur
+rempli de vous. On voudrait de temps &agrave; autre vous &eacute;crire, non pas pour
+vous parler d'un amour qui d&eacute;sormais n'&eacute;l&egrave;vera plus la voix, mais pour
+vous faire entendre quelquefois les accents d'une voix amie.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Votre c&oelig;ur n'est pas libre, et vous aimez sans espoir</i>.</p>
+
+<p>&laquo;On a cru que cette confidence imposait des devoirs parce qu'elle vous
+pr&eacute;sageait des chagrins. Ceux qui ont souffert doivent venir &agrave; ceux qui
+souffrent; si votre amour continue d'&ecirc;tre malheureux, peut-&ecirc;tre au
+milieu de vos tristesses accueillerez-vous avec reconnaissance la
+consolation d'un c&oelig;ur tendre et d&eacute;vou&eacute; qui, mieux que tout autre, saura
+compatir &agrave; votre douleur.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous &ecirc;tes heureux, vous serez g&eacute;n&eacute;reux, et vous aurez quelques
+bonnes et douces paroles pour l'amie inconnue qui oubliera ses chagrins
+en songeant &agrave; vos souffrances ou &agrave; votre bonheur.... Vous &ecirc;tes si loyal
+que vous ne suspecterez pas la loyaut&eacute; des autres. Le but de cette
+correspondance n'est pas de tendre un pi&eacute;ge &agrave; votre affection, ou de
+profiter d'un moment de d&eacute;pit pour vous offrir de nouveau un c&oelig;ur que
+vous avez repouss&eacute;; vous croirez cela parce que vous savez qu'il est des
+&acirc;mes dignes de la v&ocirc;tre; vous croirez cela parce que, quoi qu'il arrive,
+jamais vous ne saurez qui vous &eacute;crit.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, vous ne verrez dans cette r&eacute;solution ni orgueil froiss&eacute;, ni
+amertume. L'&eacute;l&eacute;vation du sentiment qui dicte cette lettre le met hors
+d'atteinte de ces mis&eacute;rables passions. Le sort a voulu que cette offre
+d'un c&oelig;ur d&eacute;vou&eacute; vous f&ucirc;t faite trop t&ocirc;t ou trop tard.... Ce c&oelig;ur n'en
+est pas moins &agrave; vous, c'est-&agrave;-dire toujours digne de vous.</p>
+
+<p>&laquo;R&eacute;pondez poste restante, &agrave; la m&ecirc;me adresse.&raquo;</p>
+
+<p>Le calme et la dignit&eacute; de cette nouvelle lettre frapp&egrave;rent M. de
+Morville; il en fut touch&eacute;, malgr&eacute; les pr&eacute;occupations que lui causait
+son amour pour madame de Hansfeld. Il r&eacute;pondit avec sa sinc&eacute;rit&eacute;
+habituelle:</p>
+
+<p>&laquo;J'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites.... Mon c&oelig;ur
+est triste; je n'ai jamais eu de confident, mais j'aimerais &agrave; &eacute;pancher
+mes impressions, non pas raconter des faits agr&eacute;ables ou p&eacute;nibles, et
+les confidents s'inqui&egrave;tent des personnes, non des sentiments. Il se
+peut donc que je trouve un grand charme, une grande consolation &agrave; dire
+mes tristesses ou mes esp&eacute;rances, ou &agrave; m'entendre plaindre si je
+souffre, ou f&eacute;liciter si je suis heureux, par la myst&eacute;rieuse et
+g&eacute;n&eacute;reuse amie qui vient &agrave; moi.&raquo;</p>
+
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;L&Eacute;ON DE MORVILLE.&raquo;</span><br />
+
+<p>Ce dernier billet &eacute;crit et envoy&eacute; &agrave; son adresse, M. de Morville, absorb&eacute;
+par son amour croissant pour madame de Hansfeld, ne songea plus que
+rarement &agrave; sa myst&eacute;rieuse correspondante, la personne inconnue (que le
+lecteur a sans doute devin&eacute;e) ne voulant pas abuser par une h&acirc;te
+indiscr&egrave;te de la permission que M. de Morville lui avait donn&eacute;e.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.</h2>
+
+<h3>L'&Eacute;MISSAIRE.</h3>
+
+
+<p>Huit jours s'&eacute;taient pass&eacute;s depuis que M. de Br&eacute;vannes avait reconnu, &agrave;
+la Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise, Paula Monti dans madame la princesse de Hansfeld.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait dix heures du matin: M. de Br&eacute;vannes descendait de fiacre &agrave; la
+porte d'une maison de m&eacute;diocre apparence, situ&eacute;e &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la rue
+des Martyrs, rue g&eacute;n&eacute;ralement assez d&eacute;serte, ainsi que chacun sait.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de portier dans cette maison: M. de Br&eacute;vannes monta
+donc jusqu'au premier &eacute;tage o&ugrave; il sonna en ma&icirc;tre. Presque aussit&ocirc;t la
+porte lui fut ouverte par une femme assez &acirc;g&eacute;e, modestement mais
+proprement v&ecirc;tue. Son visage &eacute;tait fortement couperos&eacute;; elle portait des
+lunettes et tenait une tabati&egrave;re &agrave; la main.</p>
+
+<p>En deux mots nous dirons que cette femme, appel&eacute;e madame Grassot, &eacute;tait
+gardienne d'un petit appartement lou&eacute; par M. de Br&eacute;vannes pour y
+recevoir en toute s&eacute;curit&eacute; les rivales de Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame Grassot, quelles nouvelles?&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes en
+entrant dans un joli salon o&ugrave; flambait un bon feu.</p>
+
+<p>&mdash;De tr&egrave;s bonnes, monsieur Charles&mdash;dit la vieille en &ocirc;tant ses lunettes
+et en aspirant une forte prise de tabac.</p>
+
+<p>&mdash;De tr&egrave;s bonnes?&mdash;s'&eacute;cria M. de Br&eacute;vannes en se retournant vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;D'excellentes, monsieur Charles. Est-ce que cela vous &eacute;tonne?</p>
+
+<p>&mdash;Non, car je sais par exp&eacute;rience que vous &ecirc;tes habile.... Pourtant il
+s'agissait d'une chose tr&egrave;s difficile....</p>
+
+<p>&mdash;Et vous doutiez de moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait tant d'obstacles &agrave; surmonter.... Enfin que savez vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez donn&eacute; huit jour?... et en cinq j'ai r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... commen&ccedil;ons, comme on dit, par le commencement, et
+&eacute;coutez-moi attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y manquerai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mardi matin, vous m'avez dit: Madame Grassot, il faut absolument que
+vous trouviez moyen de vous aboucher avec un des domestiques ou une des
+femmes de madame la princesse de Hansfeld, qui demeure rue Saint-Louis,
+h&ocirc;tel Lambert.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites mourir d'impatience....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Charles, si vous m'interrompez....</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne savez pas &agrave; quel point ceci m'int&eacute;resse....</p>
+
+<p>Laissez-moi parler. Aussit&ocirc;t pris, aussit&ocirc;t pendu, comme on dit. D&egrave;s que
+vous avez eu tourn&eacute; les talons, je suis descendue &agrave; pied jusqu'au
+boulevard Montmartre, j'ai pris l'omnibus de la Bastille; de la porte
+Saint-Antoine, je suis arriv&eacute;e dans l'&icirc;le Saint-Louis. J'ai commenc&eacute;,
+comme de juste, par faire le tour de l'h&ocirc;tel, &agrave; partir de la grande
+porte situ&eacute;e rue Saint-Louis-en-l'Ile jusqu'&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du mur du
+jardin qui donne sur le quai d'Anjou....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avais surtout recommand&eacute; d'observer de ce c&ocirc;t&eacute;; il y a une
+petite porte qui s'ouvre sur ce quai d&eacute;sert....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien oubli&eacute;, soyez tranquille.... Mais pour mes premi&egrave;res
+observations, je devais d'abord m'attacher &agrave; la porte coch&egrave;re.... Comme
+il n'y avait ni caf&eacute;, ni cabaret o&ugrave; j'aurais pu m'&eacute;tablir pour observer,
+et que, dans les rues d&eacute;sertes, on e&ucirc;t bien vite remarqu&eacute; ma pr&eacute;sence,
+je descendis jusqu'&agrave; la place de fiacres du quai Saint-Paul. J'y pris
+une petite voiture &agrave; l'heure, et baissant bien les stores, j'allai
+m'embusquer au coin de la rue Poultier, o&ugrave; demeure votre beau-p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon... c'est bon.... Eh bien!...</p>
+
+<p>&mdash;De l&agrave; j'apercevais parfaitement la porte de l'h&ocirc;tel sans &ecirc;tre dans la
+rue; jusqu'&agrave; trois heures je ne vis personne; les jours sont si courts
+que j'allais me retirer, lorsqu'une femme, v&ecirc;tue d'une robe puce et d'un
+chapeau brun, sortit de l'h&ocirc;tel et se dirigea justement de mon c&ocirc;t&eacute;:
+c'&eacute;tait une jeune fille, noire comme un diable, comme qui dirait une
+mul&acirc;tresse, avec des yeux bleu-clair. Je n'ai jamais vu une figure
+pareille; j'ai laiss&eacute; passer la moricaude, j'ai pay&eacute; mon fiacre, et j'ai
+suivi....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Elle a pris la rue Poultier, le quai d'Orl&eacute;ans, le pont, elle a fait
+enfin le tour de l'&icirc;le, et est rentr&eacute;e par la petite porte en question.
+C'&eacute;tait une simple promenade.</p>
+
+<p>&mdash;Lui avez-vous parl&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Peste! comme vous y allez, monsieur Charles; vous savez que mon fort,
+c'est la prudence.... Jusqu'au moment o&ugrave; j'ai vu la moricaude rentrer
+par la petite porte, rien ne me disait qu'elle f&ucirc;t de la maison de la
+princesse.... Voil&agrave; pour le premier jour. &Ccedil;a n'a l'air de rien, mais je
+savais d&eacute;j&agrave; qui demander en me pr&eacute;sentant &agrave; l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Mais ensuite!</p>
+
+<p>&mdash;Le lendemain, j'ai pris mon carton avec mes &eacute;chantillons de dentelles
+et de guipures. Quelle bonne id&eacute;e que ce carton, monsieur Charles! nous
+a-t-il servi! mon Dieu... nous a-t-il servi!...</p>
+
+<p>&mdash;Au fait... au fait....</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois-l&agrave;, j'arrive bravement &agrave; la grand'porte; je frappe, on
+m'ouvre. Vous me croirez, si vous voulez, monsieur Charles, je ne suis
+pas poltronne; eh bien! je n'ai pu m'emp&ecirc;cher de sentir un tic-tac en
+entrant l&agrave;-dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;La cour est petite, dall&eacute;e et entour&eacute;e de grands b&acirc;timents sombres.
+C'est triste comme un clo&icirc;tre. Le soleil ne doit jamais venir l&agrave;-dedans,
+c'est s&ucirc;r. Au fond de la cour, il y a comme un p&eacute;ristyle &eacute;norme et si
+profond qu'il faisait noir; on y voyait pourtant, &agrave; cause de sa
+blancheur, la balustre en pierre d'un immense escalier en fer &agrave; cheval
+qui montait en dehors jusqu'au premier &eacute;tage; le p&eacute;ristyle allait
+jusqu'au fond.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est un palais.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais si triste, si triste, que j'aimerais autant habiter un
+tombeau que de vivre l&agrave;-dedans. Un vieux portier borgne, qui m'avait
+ouvert, m'examinait comme s'il avait voulu me manger en me barrant le
+passage.&mdash;Que voulez-vous? me dit-il.&mdash;C'est bien ici l'h&ocirc;tel
+Lambert?&mdash;Oui.&mdash;Habit&eacute; par madame la princesse de Hansfeld?&mdash;Oui.&mdash;Eh
+bien! je viens lui apporter des dentelles choisies hier par une jeune
+dame tr&egrave;s brune qui est venue &agrave; mon magasin sur les quatre heures. Comme
+la mul&acirc;tresse &eacute;tait sortie la veille &agrave; cette heure-l&agrave;, mon conte parut
+vraisemblable; le cerb&egrave;re me laissa passer. Je n'avais pas fait quatre
+pas que j'entendis siffler derri&egrave;re moi, ni plus ni moins que dans une
+caverne de brigands. C'&eacute;tait le concierge qui annon&ccedil;ait.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, on m'a dit qu'il y avait encore quelques maisons du Marais
+o&ugrave; l'on sifflait de la sorte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un dr&ocirc;le d'usage toujours; moi qui ne le connaissais pas,
+naturellement &ccedil;a m'a surprise. Je monte cet &eacute;norme escalier qui ne
+finissait pas; j'arrive au premier, et je trouve une esp&egrave;ce de grand
+olibrius v&ecirc;tu en chasseur, avec de grandes moustaches, qui baragouinait
+le fran&ccedil;ais. Je lui dis que j'apporte des dentelles pour la princesse;
+il me prie d'attendre et il me laisse dans une antichambre &agrave; colonnes de
+pierre, grande comme une maison, sonore comme une &eacute;glise, si grande
+enfin qu'il y avait de l'&eacute;cho; jugez comme c'&eacute;tait gai. Au bout de cinq
+minutes, l'olibrius revient me dire que sa ma&icirc;tresse n'avait pas demand&eacute;
+de dentelles, et il me montre la porte; je r&eacute;ponds que c'est une jeune
+mul&acirc;tresse qui est venue.&mdash;C'est donc mademoiselle Iris, la demoiselle
+de compagnie de S.E. la princesse?&mdash;me dit l'olibrius.&mdash;Justement, c'est
+mademoiselle Iris; j'avais oubli&eacute; son nom&mdash;r&eacute;pondis-je. Et le chasseur
+s'en va en grommelant chercher mademoiselle Iris. J'avais gagn&eacute; &agrave; cela
+de savoir que la moricaude &eacute;tait demoiselle de compagnie, et s'appelait
+Iris....</p>
+
+<p>&mdash;Iris?... quel nom singulier....</p>
+
+<p>&mdash;Il y a bien d'autres choses singuli&egrave;res dans cette diable de maison.
+Comme je l'avais pr&eacute;vu, mademoiselle Iris vient en personne pour me dire
+que j'&eacute;tais une menteuse, et qu'elle ne m'avait pas demand&eacute; de
+dentelles. Le chasseur &eacute;tait rest&eacute;, ce qui ne m'emp&ecirc;che pas de dire
+rapidement et tout bas &agrave; la mul&acirc;tresse:&mdash;J'ai quelque chose de tr&egrave;s
+important &agrave; vous communiquer; il y va de la mort d'un homme. Demain &agrave;
+la nuit tombante et les jours suivants, je serai sur le quai d'Anjou, &agrave;
+la petite porte du jardin; je vous attendrai jusqu'&agrave; ce que vous
+veniez...&mdash;Vous concevez, monsieur Charles... <i>la mort d'un homme</i>... on
+dit toujours &ccedil;a... c'est d'un effet s&ucirc;r pour piquer la curiosit&eacute; des
+jeunesses.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a r&eacute;pondu la mul&acirc;tresse?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a r&eacute;pondu tr&egrave;s aigrement (je m'y attendais) qu'elle ne savait
+pas ce que je voulais dire, que j'avais l'air d'une vieille intrigante;
+finalement elle dit &agrave; l'olibrius en me montrant: &laquo;Qu'on ne laisse jamais
+rentrer cette femme ici!&raquo; L'olibrius me fait un geste et me montre la
+porte. Je prends mon carton, mon sac et mes quilles, comme on dit, et je
+descends le grand escalier comme si j'avais retrouv&eacute; mes jambes de
+quinze ans.... Voil&agrave; pour le second jour. Vous voyez que &ccedil;a marche
+joliment bon train.</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pas trop?... Ce n'&eacute;tait rien de donner un rendez-vous &agrave; cette
+moricaude en lui annon&ccedil;ant qu'il y allait de la mort d'un homme?</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette jeune fille vous avait dit qu'elle ne viendrait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! monsieur Charles, est-ce vous, &agrave; votre &acirc;ge, avec votre
+exp&eacute;rience, qui me faites une telle observation? Si je lui avais dit:
+&laquo;Je serai seulement demain &agrave; la petite porte du jardin pour vous
+apprendre quelque chose de tr&egrave;s important.&raquo; la curiosit&eacute; de la
+mul&acirc;tresse aurait pu se contenir jusqu'&agrave; demain, et apr&egrave;s-demain il
+&eacute;tait trop tard pour y c&eacute;der &agrave; cette curiosit&eacute;; mais remarquez donc bien
+que j'avais dit demain et les <i>jours suivants</i>... je lui laissais le
+temps de succomber.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>&mdash;Or, une sainte, une vraie sainte ne r&eacute;sisterait pas &agrave; la curiosit&eacute; de
+savoir, si, comme je l'avais dit, je viendrais tous les jours par un
+temps d'hiver me camper &agrave; la porte; et si j'y venais, le secret &eacute;tait
+donc bien important; il &eacute;tait donc possible qu'il s'ag&icirc;t de la mort d'un
+homme. Et quelle est la sainte, je le r&eacute;p&egrave;te, qui r&eacute;sisterait au d&eacute;sir
+de conna&icirc;tre un tel secret?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, madame Grassot, je me r&eacute;tracte; vous &ecirc;tes une
+ma&icirc;tresse femme.... Ceci est fort habile.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez.</p>
+
+<p>&mdash;Le troisi&egrave;me jour, vers les quatre heures, je prends un petit fiacre,
+une boule d'eau chaude pour me tenir les pieds chauds, parce que la
+faction pouvait &ecirc;tre longue, je m'enveloppe dans mon manteau, et:
+Cocher, quai d'Anjou, la derni&egrave;re petite porte du quai &agrave; main droite; je
+m'attendais bien &agrave; ne pas voir la moricaude. Ce soir-l&agrave;, en effet, je me
+morfonds jusqu'&agrave; neuf heures, j'&eacute;tais gel&eacute;e... rien....</p>
+
+<p>&mdash;Et le lendemain?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Charles, il faut que &ccedil;a soit vous.... Le lendemain, m&ecirc;me
+jeu.... J'arrive en fiacre; il s'arr&ecirc;te &agrave; raser la petite porte; ses
+lanternes l'&eacute;clairaient comme en plein jour.... A sept heures environ,
+la petite porte s'entr'ouvre et se referme brusquement. C'&eacute;tait chose
+gagn&eacute;e, la curieuse &eacute;tait &agrave; moi. Pourtant le lendemain, &agrave; mon grand
+&eacute;tonnement, je ne vis personne; j'attendis jusqu'&agrave; dix heures et demie,
+rien.... Mais enfin, hier soir, j'ai &eacute;t&eacute; bien d&eacute;dommag&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Et je vais l'&ecirc;tre aussi de tous ces d&eacute;tails.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous impatiente, monsieur Charles. &Ecirc;tes-vous impatient! Enfin,
+hier, j'arrive; on m'attendait, car la petite porte s'ouvre tout de
+suite, et la moricaude, envelopp&eacute;e dans un manteau, s'avance sur le pas
+de la porte; j'abaisse la vitre du fiacre, et elle demande &agrave; voix basse
+si c'est bien la marchande de dentelles qui est l&agrave;.... Pauvre agneau!!</p>
+
+<p>&laquo;C'est elle-m&ecirc;me, ma belle demoiselle; mais si vous voulez monter avec
+moi un petit moment dans le fiacre, nous causerons plus &agrave; notre aise...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oh! madame, je n'ose pas.&raquo; La pauvre petite &eacute;tait toute effray&eacute;e; c'est
+si jeune et si timide. Enfin, apr&egrave;s des si et des mais dont je vous fais
+gr&acirc;ce, elle consent &agrave; monter dans le fiacre aupr&egrave;s de moi. Je dis au
+cocher de faire le tour de l'&icirc;le au pas, et nous partons. La pauvre
+petite tremblait si fort que j'ai eu toutes les peines du monde &agrave; la
+rassurer. Je m'y connais; je vous donne la moricaude pour la plus fi&egrave;re
+trembleuse, la plus fameuse ing&eacute;nue....</p>
+
+<p>&mdash;Enfin... enfin....</p>
+
+<p>&laquo;Vous m'avez dit, madame, reprit-elle, que vous aviez quelque chose de
+bien important &agrave; m'apprendre... qu'il s'agissait de la mort d'un homme?&raquo;
+Voyez-vous, monsieur Charles, &ccedil;a fait toujours son effet.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, ma belle demoiselle; mais ce qui doit vous rassurer, c'est que ce
+secret ne vous regarde pas, il regarde votre bonne, votre excellente
+ma&icirc;tresse, que vous aimez de tout votre c&oelig;ur, n'est-ce pas?&mdash;Oui,
+madame.&mdash;Et &agrave; qui vous ne voudriez pas causer de chagrins?&mdash;Non,
+madame.&mdash;Eh bien! mon enfant, vous lui en causeriez un bien vif en ne la
+mettant pas &agrave; m&ecirc;me d'emp&ecirc;cher un grand malheur.&mdash;Comment cela,
+madame?&mdash;Un malheureux jeune homme.... Mais je ne puis vous en dire
+davantage, mon enfant.... Ce pauvre jeune homme!... Si vous consentez &agrave;
+l'&eacute;couter, il viendra &agrave; ma place demain soir, en fiacre, &agrave; la petite
+porte, et il vous expliquera tout cela.&mdash;Oh! madame, je n'oserai
+jamais.&mdash;Mais il s'agit de quelque chose de tr&egrave;s grave pour votre
+ma&icirc;tresse.&mdash;Alors j'en parlerai &agrave; Son Excellence (vous voyez comme la
+moricaude est simple, monsieur Charles).&mdash;Gardez-vous-en bien,&mdash;lui
+dis-je,&mdash;&eacute;coutez d'abord ce malheureux jeune homme, et si ce qu'il vous
+dit ne vous persuade pas, vous ne parlerez de rien &agrave; votre ma&icirc;tresse. Il
+y aurait, il est vrai, quelque chose de plus simple; ce serait que Son
+Excellence v&icirc;nt avec vous.... Attendez donc, ne vous effarouchez pas
+ainsi, mon enfant; c'est en tout bien tout honneur.... Ne croyez pas
+qu'il s'agisse d'amour, au moins, une femme comme moi ne se m&ecirc;lerait pas
+de tels tripotages. Non, il s'agit de sauver la vie d'un malheureux....
+Mais je ne puis vous en dire davantage.... Accordez le rendez-vous que
+je vous demande; au besoin m&ecirc;me pr&eacute;venez-en la princesse.&mdash;Et le prince,
+madame, faudrait-il aussi le pr&eacute;venir?&raquo;&mdash;me dit l'innocente.</p>
+
+<p>&mdash;Diable!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avoue qu'&agrave; ces mots, monsieur Charles, je me repentis d'avoir
+&eacute;t&eacute; si avant; mais je m'assurai bient&ocirc;t que c'&eacute;tait pure ing&eacute;nuit&eacute; de la
+part de cette petite, qui a l'air d'avoir seize ans... jugez.... Enfin,
+&agrave; force de raisonnements, de promesses, je l'ai d&eacute;cid&eacute;e &agrave; vous donner
+rendez-vous, comme &agrave; moi, &agrave; la petite porte du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, demain. Elle m'a dit que sa ma&icirc;tresse ne sortait pas aujourd'hui;
+mais qu'elle irait demain &agrave; l'Op&eacute;ra, et qu'alors, sur les neuf heures,
+vous pouviez venir en fiacre &agrave; la petite porte. Maintenant, monsieur
+Charles, le reste vous regarde; vous voici en relation avec la petite,
+et jusqu'&agrave; un certain point avec sa ma&icirc;tresse; car, ing&eacute;nue comme est
+cette jeune fille, elle ne manquera pas probablement de tout dire &agrave; sa
+ma&icirc;tresse; et, si la mul&acirc;tresse repara&icirc;t avec l'agr&eacute;ment de la
+princesse, vous &ecirc;tes en bonne voie.... Si elle ne repara&icirc;t pas, c'est
+mauvais signe.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, maman Grassot, vous &ecirc;tes une femme incomparable. Tenez, voici
+cinq louis pour vos frais de fiacre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est bien bon; monsieur n'a rien de plus &agrave; m'ordonner?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais dites-moi: avez-vous demand&eacute; au locataire du second s'il
+voulait d&eacute;m&eacute;nager? je pr&eacute;f&eacute;rerais avoir cette petite maison &agrave; moi seul.</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis &eacute;tourdie, &agrave; mon &acirc;ge! j'oubliais de dire &agrave; monsieur que ce
+locataire consentirait &agrave; d&eacute;m&eacute;nager sur-le-champ, si on lui donnait mille
+francs d'indemnit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il est fou; son loyer est &agrave; peine de quatre cents francs.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bataill&eacute;; il n'y a pas eu moyen de le faire d&eacute;mordre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est me mettre le pistolet sur la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; il faut payer la convenance, et il s'en irait tout de
+suite. Dans vingt-quatre heures, son d&eacute;m&eacute;nagement serait fait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tenez, voici un billet de 1,000 francs et un de 500 francs,
+vous payerez six mois d'avance et vous me tiendrez compte du reste....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur sera en effet bien plus tranquille en &eacute;tant seul dans la
+maison. Quant &agrave; moi, je n'en serai pas plus effray&eacute;e, quoiqu'il n'y ait
+pas de portier; je n'ai peur ni des revenants ni des voleurs, moi.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs le quartier est tr&egrave;s s&ucirc;r quoique solitaire.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter le factionnaire du coin qui, de sa gu&eacute;rite, voit notre
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, madame Grassot, faites vite d&eacute;m&eacute;nager ce locataire du second,
+j'ai h&acirc;te d'&ecirc;tre seul ici.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s-demain ce sera fait, monsieur.... Allons, bonne chance.... Je
+sais bien pour qui je voudrais l'&eacute;trenne de cette maison, apr&egrave;s que le
+locataire du second sera parti.... Mais je connais monsieur, &ccedil;a sera
+plus t&ocirc;t que plus tard... quand monsieur a mis quelque chose dans sa
+t&ecirc;te....</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes une flatteuse, madame Grassot.</p>
+
+<p>Et M. de Br&eacute;vannes quitta la petite maison de la rue des Martyrs.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir attendu le lendemain soir avec une extr&ecirc;me impatience, il
+arriva vers les huit heures quai d'Anjou; il faisait une tr&egrave;s belle nuit
+d'hiver, le froid &eacute;tait vif et sec, la lune brillait. Apr&egrave;s quelques
+moments d'attente, la petite porte du jardin de l'h&ocirc;tel s'ouvrit: Iris
+parut sur le seuil bien encapuchonn&eacute;e. M. de Br&eacute;vannes avait laiss&eacute; sa
+voiture &agrave; quelques pas; il accourut aupr&egrave;s de la jeune mul&acirc;tresse, qui
+prit son bras en tremblant.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI.</h2>
+
+<h3>L'ENTRETIEN.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Tenez, d'abord, ma ch&egrave;re enfant, voici pour vous&mdash;dit M. de Br&eacute;vannes
+en voulant glisser une bourse dans la main de la mul&acirc;tresse.</p>
+
+<p>Celle-ci repoussa fi&egrave;rement la bourse en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une faible marque de mon estime&mdash;reprit M. de Br&eacute;vannes en
+insistant.</p>
+
+<p>&mdash;De votre estime, monsieur?</p>
+
+<p>A l'expression d'ironie am&egrave;re qui accompagna ces mots, M. de Br&eacute;vannes
+s'aper&ccedil;ut de sa maladresse; il remit sa bourse dans sa poche, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes demoiselle de compagnie de madame de Hansfeld?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il longtemps que vous &ecirc;tes &agrave; son service?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute depuis son retour d'un voyage qu'elle avait fait &agrave; Florence
+avec sa tante?</p>
+
+<p>&mdash;Oui..</p>
+
+<p>&mdash;La femme que je vous ai envoy&eacute;e a d&ucirc; vous dire que j'avais des choses
+du plus haut int&eacute;r&ecirc;t &agrave; communiquer &agrave; la princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Elle me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous pr&eacute;venu madame de Hansfeld des d&eacute;marches de cette femme et
+de l'entretien que vous m'accordiez ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non....</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez sans doute gard&eacute; le m&ecirc;me secret &agrave; l'&eacute;gard du prince?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne parle jamais &agrave; Son Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes donc venue....</p>
+
+<p>&mdash;Pour savoir ce que vous aviez &agrave; dire &agrave; ma ma&icirc;tresse, et l'en
+instruire, si je le jugeais convenable....</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien jeune, et je ne sais &agrave; quel point vous &ecirc;tes dans la
+confiance de madame de Hansfeld pour....</p>
+
+<p>&mdash;Alors adressez-vous directement &agrave; elle....</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je vous demande: donnez-m'en les moyens.</p>
+
+<p>&mdash;Cela d&eacute;pend de ma ma&icirc;tresse....</p>
+
+<p>&mdash;Quel que soit le prix que vous mettiez &agrave; ce service....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis rien faire sans l'avis de la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Remettez-lui cette lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible....</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'y trouve rien de compromettant.... Je lui dis seulement
+qu'ayant les choses les plus graves &agrave; lui &eacute;crire, je la supplie de me
+mettre &agrave; m&ecirc;me de lui adresser une lettre en toute s&eacute;curit&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Alors cette lettre est inutile.... Je lui ferai cette proposition; si
+elle accepte, elle vous le fera savoir. Quel est votre nom, votre
+adresse?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Charles de Br&eacute;vannes; voici ma carte.... Vous entendez
+bien? Charles de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien....</p>
+
+<p>&mdash;Ce nom vous est tout &agrave; fait inconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais madame de Hansfeld ne l'avait prononc&eacute; devant vous?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes, contrari&eacute; de la r&eacute;serve de la jeune fille, tenta une
+autre voie pour la gagner.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, ma ch&egrave;re enfant, il faut tout vous dire.... J'ai en effet des
+choses int&eacute;ressantes &agrave; r&eacute;v&eacute;ler &agrave; madame de Hansfeld; mais&mdash;ajouta-t-il
+avec un accent flatteur, presque tendre&mdash;j'ai quelque chose aussi &agrave; vous
+dire, &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;A moi?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Je vous ai vue l'autre jour passer dans la rue
+Saint-Louis, je vous ai trouv&eacute;e charmante... trop charmante pour mon
+repos....</p>
+
+<p>La mul&acirc;tresse baissa la t&ecirc;te sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre sera-t-elle plus sensible &agrave; des douceurs, &agrave; des cajoleries
+qu'&agrave; de l'argent, pensa M. de Br&eacute;vannes; il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et depuis ce jour j'ai doublement d&eacute;sir&eacute; de vous voir, d'abord
+pour vous parler de l'impression que vous avez faite sur moi, et puis
+des choses importantes qui regardent la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous moquez, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas cela.... J'aurais peut-&ecirc;tre trouv&eacute; d'autres moyens de
+parvenir jusqu'&agrave; madame de Hansfeld; mais j'ai pr&eacute;f&eacute;r&eacute; avoir recours &agrave;
+vous; votre physionomie expressive annonce tant d'esprit, des passions
+si ardentes, si g&eacute;n&eacute;reuses, qu'en vous parlant de la ma&icirc;tresse que vous
+aimez et de l'amour que vous inspirez... on doit m&eacute;riter d'&ecirc;tre bien
+accueilli par vous.... Iris....</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez mon nom?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien d'autres choses encore.... Depuis tr&egrave;s longtemps je ne
+m'occupe que de vous.... Votre sinc&egrave;re attachement pour la princesse a
+encore augment&eacute; mon int&eacute;r&ecirc;t pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dois pas entendre ces paroles&mdash;dit Iris d'une voix l&eacute;g&egrave;rement
+&eacute;mue.</p>
+
+<p>Elle est &agrave; moi, cette petite fille ne pouvait r&eacute;sister &agrave; quelques
+amoureuses fleurettes, c'est un enfant. Madame Grassot avait dit vrai,
+pensa M. de Br&eacute;vannes; il reprit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Mais donnez-moi donc votre joli bras, au lieu de marcher ainsi loin de
+moi, ma ch&egrave;re Iris.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il faut que je rentre.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore... &agrave; peine si j'ai eu le temps de causer avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-moi de la princesse... je vous en prie, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon plus vif d&eacute;sir; mais pour cela il faut que nous soyons bien
+en confiance l'un avec l'autre; alors nous pourrions peut-&ecirc;tre &agrave; nous
+deux pr&eacute;venir de grands malheurs.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous? la princesse risquerait....</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas peur... ma charmante Iris; si vous le voulez, nous
+conjurerons ces malheurs.... Avec une jolie alli&eacute;e comme vous, on ferait
+des prodiges.... Et maintenant j'y songe, si nous nous entendions bien,
+nous, il serait peut-&ecirc;tre mieux de ne pas pr&eacute;venir encore la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Elle pourrait ne pas rester ma&icirc;tresse d'elle-m&ecirc;me, s'effrayer et
+compromettre l'heureux succ&egrave;s des projets que je forme dans son int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, que puis-je faire, moi? Pourquoi faut-il que nous nous
+entendions bien ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous expliquerai cela...; mais il faudrait d'abord r&eacute;pondre avec
+franchise &agrave; quelques-unes de mes questions. Le voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! monsieur, je ne sais pourquoi, malgr&eacute; moi, vous m'inspirez
+presque de la confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que mon langage et mes sentiments sont sinc&egrave;res....</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne dois pas vous croire.... Cette femme que vous m'avez
+envoy&eacute;e si souvent... tant de ruses, tant de pers&eacute;v&eacute;rance....</p>
+
+<p>&mdash;Mon violent d&eacute;sir de parvenir jusqu'&agrave; vous, jusqu'&agrave; la princesse, est
+mon excuse; vous l'accepterez, charmante Iris.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le devrais pas peut-&ecirc;tre.... M'amener presque maigri moi &agrave; vous
+donner un rendez-vous.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment madame Grassot est une grande physionomiste, pensa M. de
+Br&eacute;vannes; cette jeune fille est ing&eacute;nue et niaise autant que possible;
+et il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Quel mal y a-t-il &agrave; cela... m'accorder un rendez-vous... presque
+malgr&eacute; vous?... D'abord, vous n'avez pas c&eacute;d&eacute; tout de suite, et puis
+vous me rendez si heureux....</p>
+
+<p>&mdash;Vous le dites....</p>
+
+<p>&mdash;N'en doutez pas. N'est-ce rien que d'avoir ce bras charmant sous le
+mien?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie, parlons de la princesse....</p>
+
+<p>&mdash;C'est maintenant vous qui me le demandez....</p>
+
+<p>&mdash;Oui... puisque c'est pour elle que vous venez ici.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons encore de vous, ou plut&ocirc;t laissez-moi jouir en silence du
+plaisir d'&ecirc;tre pr&egrave;s de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je veux rentrer.... Je vois bien que vous voulez me
+tromper.... Vous n'avez aucune raison de vouloir parler &agrave; Son
+Excellence: c'est un pi&eacute;ge que vous me tendiez....</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela serait....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela est bien mal... de vouloir ainsi tromper une pauvre fille....
+Laissez-moi.... Je veux rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... voyons, voyons, calmez-vous, Iris.... Mais &agrave; quoi bon vous
+entretenir de madame de Hansfeld, si vous ne voulez pas r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux, parler de ma ma&icirc;tresse que de vous entendre ainsi parler
+de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... dites-moi... il y a environ une huitaine de jours...
+madame de Hansfeld est all&eacute;e aux Fran&ccedil;ais avec son mari, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Le prince sortait pour la premi&egrave;re fois depuis longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous &eacute;tiez rest&eacute;e seule, peut-&ecirc;tre, &agrave; l'h&ocirc;tel, charmante Iris....
+Quel bonheur pour celui qui aurait pu partager ces douces heures avec
+vous!</p>
+
+<p>&mdash;Parlons de la princesse, monsieur, ou je rentre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! en revenant des Fran&ccedil;ais... comment s'est trouv&eacute;e votre
+ma&icirc;tresse?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s inqui&egrave;te, d'abord, car le prince n'a &eacute;t&eacute; compl&egrave;tement remis de
+son indisposition qu'une heure apr&egrave;s son retour &agrave; l'h&ocirc;tel....</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Iris, que vos yeux sont beaux et brillants.... B&eacute;nie soit la
+clart&eacute; de la lune qui me permet de les admirer!</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous donc plus rien &agrave; me dire sur Son Excellence?...</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'elle a &eacute;t&eacute; rassur&eacute;e sur l'&eacute;tat de son mari... elle est
+redevenue sans doute calme... comme &agrave; l'ordinaire?... Quelle jolie main
+vous avez.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi donc, monsieur... &agrave; quoi bon me faire des questions, vous
+ne vous occupez pas des r&eacute;ponses?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, je vous &eacute;coute.... Vous avez raison, de graves int&eacute;r&ecirc;ts sont
+en jeu, c'est malgr&eacute; moi que je c&egrave;de aux distractions que vous me
+causez. Eh bien! la princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Loin d'&ecirc;tre calme lorsque l'&eacute;tat du prince ne l'a plus inqui&eacute;t&eacute;e, son
+agitation a encore augment&eacute;; j'&eacute;tais, comme d'habitude, venue avec ses
+femmes, elle les a renvoy&eacute;es et m'a gard&eacute;e seule.... Alors elle a
+pleur&eacute;, oh! bien longtemps pleur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a pleur&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi-m&ecirc;me je n'ai pu retenir mes larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Elle avait l'air bien courrouc&eacute;e, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Elle... oh non, mon Dieu! au contraire, elle &eacute;tait abattue, accabl&eacute;e;
+elle levait de temps en temps les mains et les yeux au ciel, puis ses
+larmes recommen&ccedil;aient de couler.... Vers une heure elle a sonn&eacute; ses
+femmes, on l'a d&eacute;shabill&eacute;e, elle est rest&eacute;e seule avec moi; alors, au
+lieu de se coucher, elle s'est mise &agrave; &eacute;crire sur son livre noir &agrave;
+secret, o&ugrave; elle &eacute;crit toujours, je l'ai remarqu&eacute;, lorsqu'il lui arrive
+quelque chose d'extraordinaire.... Je lui ai dit qu'elle allait se
+fatiguer encore; elle m'a r&eacute;pondu que non, que cela la calmerait au
+contraire. Je l'ai quitt&eacute;e vers les quatre heures du matin. Voyant
+encore de la lumi&egrave;re chez elle, je suis entr&eacute;e doucement; elle &eacute;crivait
+toujours.</p>
+
+<p>Ce que venait de dire la mul&acirc;tresse (elle mentait compl&egrave;tement &agrave;
+l'endroit du livre noir et de l'<i>accablement</i> de la princesse) &eacute;tait
+pour M. de Br&eacute;vannes d'un prix inestimable. Il se figura que sa
+rencontre impr&eacute;vue avait caus&eacute; l'agitation, l'anxi&eacute;t&eacute;, les larmes de la
+princesse. Il ignorait que madame de Hansfeld l'avait d&eacute;j&agrave; vu au bal de
+l'Op&eacute;ra, il s'&eacute;tonnait seulement qu'elle e&ucirc;t paru plus accabl&eacute;e
+qu'irrit&eacute;e de cette rencontre.</p>
+
+<p>M. de Br&eacute;vannes &eacute;tait non seulement opini&acirc;tre et &eacute;go&iuml;ste, il &eacute;tait
+singuli&egrave;rement vain; malgr&eacute; la froideur, l'&eacute;loignement que madame de
+Hansfeld lui avait t&eacute;moign&eacute;s en Italie, il n'avait jamais d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de
+s'en faire aimer. Son duel funeste, en le for&ccedil;ant de la quitter, n'avait
+ni &eacute;teint son amour, ni ruin&eacute; ses esp&eacute;rances, et bien souvent il s'&eacute;tait
+dit que, sans sa fuite, devenue n&eacute;cessaire par la rigueur des lois
+italiennes, il serait parvenu &agrave; int&eacute;resser Paula Monti par la violence,
+les exc&egrave;s m&ecirc;me de son amour pour elle... et &agrave; lui faire oublier le nom
+de Rapha&euml;l, qui, apr&egrave;s tout, l'avait provoqu&eacute;.</p>
+
+<p>La vanit&eacute; est au moins aussi aveugle que l'amour.... M. de Br&eacute;vannes
+&eacute;tait aussi vaniteux qu'amoureux; on concevra donc qu'il e&ucirc;t une lueur
+d'espoir en apprenant que la princesse avait &eacute;t&eacute; plus accabl&eacute;e
+qu'irrit&eacute;e &agrave; son aspect.... Ce qui lui donnait encore beaucoup &agrave; penser
+&eacute;tait cette circonstance:</p>
+
+<p>Paula avait, ensuite de cette rencontre, longuement &eacute;crit dans un livre
+auquel elle confiait ses plus secr&egrave;tes pens&eacute;es....</p>
+
+<p>Il s'agissait &eacute;videmment et de la mort de Rapha&euml;l et des circonstances
+qui l'avaient amen&eacute;e.... Donc il devait &ecirc;tre question de lui, de
+Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Poss&eacute;der ce livre, y surprendre les pens&eacute;es les plus intimes de madame
+de Hansfeld, tel fut d&egrave;s lors l'unique d&eacute;sir de M. de Br&eacute;vannes; mais
+plus la satisfaction de ce d&eacute;sir &eacute;tait importante pour lui, plus il
+devait craindre d'en compromettre la r&eacute;ussite; il crut donc prudent et
+habile d'avoir l'air de n'attacher aucune importance &agrave; la r&eacute;v&eacute;lation
+qu'Iris avait paru lui faire avec la na&iuml;vet&eacute; d'un enfant.</p>
+
+<p>La mul&acirc;tresse, surprise de son silence, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, &agrave; quoi songez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;A vous, Iris.... Encore une distraction....</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur, malgr&eacute; vos promesses?... Et moi qui r&eacute;ponds &agrave;
+toutes vos questions, moi qui vous en dis plus que je ne le devrais...
+vous ne m'avez pas &eacute;cout&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Si... tr&egrave;s bien, mais vous le voyez, Iris, les questions que je vous
+adresse sur la princesse sont bien simples, elles ne la compromettront
+en rien si vous y r&eacute;pondez; je ne puis encore vous dire quel en est le
+but.... Bient&ocirc;t peut-&ecirc;tre je vous demanderai davantage; mais alors
+j'aurai, je l'esp&egrave;re, fait assez de progr&egrave;s dans votre confiance pour
+que vous ayez toute foi en moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne devrais pas consentir &agrave; vous revoir, monsieur... &agrave; quoi bon? Je
+le vois, je ne suis l&agrave; qu'un moyen de correspondance entre vous et la
+princesse.... Mais pourquoi me plaindre? les malheureux n'ont-ils pas
+toujours &eacute;t&eacute; sacrifi&eacute;s... aux heureux... aux grands de ce monde?</p>
+
+<p>L'imperceptible accent d'amertume avec lequel Iris sembla prononcer ces
+derniers mots fit tressaillir M. de Br&eacute;vannes; une id&eacute;e nouvelle lui
+vint &agrave; l'esprit.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre la fille de compagnie &eacute;tait-elle jalouse de sa ma&icirc;tresse, et
+m&eacute;contente de sa position, quoi de plus naturel?</p>
+
+<p>Les gens de l'esp&egrave;ce de M. de Br&eacute;vannes, si rus&eacute;s qu'ils soient, sont
+presque toujours dupes de leur funeste d&eacute;dain pour l'esp&egrave;ce humaine, et
+de leur propension &agrave; croire surtout aux mauvais sentiments. Au lieu de
+supposer, selon toute probabilit&eacute;, que la mul&acirc;tresse &eacute;tait d&eacute;vou&eacute;e &agrave; sa
+ma&icirc;tresse, et de se tenir prudemment sur la r&eacute;serve, il suffit &agrave; M. de
+Br&eacute;vannes, non pas m&ecirc;me d'un mot, mais d'une seule inflexion de voix,
+pour croire Iris envieuse de madame de Hansfeld et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me
+hostile &agrave; sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait d'autant plus port&eacute; &agrave; admettre cette hypoth&egrave;se qu'elle servait
+parfaitement ses projets. Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pour lui d'une haute importance
+d'avoir chez madame de Hansfeld un &ecirc;tre &agrave; sa d&eacute;votion qui ne f&ucirc;t retenu
+par aucun lien de reconnaissance, par aucun scrupule de d&eacute;vo&ucirc;ment.
+Voulant pourtant s'assurer de la r&eacute;alit&eacute; de son soup&ccedil;on, il dit &agrave; Iris
+d'un ton affectueux de tendre int&eacute;r&ecirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes heureuse? tr&egrave;s heureuse aupr&egrave;s de la princesse... n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>La jeune fille comprit la port&eacute;e de cette question, qu'elle avait tr&egrave;s
+habilement amen&eacute;e. Elle ne r&eacute;pondit pas d'abord, elle soupira, puis
+apr&egrave;s un silence de quelques secondes, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, tr&egrave;s heureuse; et quand bien m&ecirc;me je ne le serais pas, &agrave;
+quoi bon me plaindre?...</p>
+
+<p>Puis, d&eacute;gageant brusquement son bras de celui de M. de Br&eacute;vannes, elle
+courut vers la petite porte du jardin, rest&eacute;e entr'ouverte.</p>
+
+<p>&Eacute;tonn&eacute; de cette fuite soudaine, M. de Br&eacute;vannes la suivit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins je vous reverrai?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand cela? apr&egrave;s demain? &agrave; la m&ecirc;me heure?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre... et encore... non, non, plus jamais, je suis d&eacute;j&agrave; assez
+malheureuse.</p>
+
+<p>Et la porte du jardin se referma sur M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>Celui-ci revint chez lui, on ne peut plus satisfait de sa premi&egrave;re
+entrevue avec Iris....</p>
+
+<p>Iris, non moins satisfaite, alla rejoindre madame de Hansfeld, et lui
+rendre compte de son entrevue avec M. de Br&eacute;vannes.</p>
+
+<p>La jeune fille se r&eacute;servait, n&eacute;anmoins, de supprimer certains d&eacute;tails se
+rapportant &agrave; un projet infernal r&eacute;cemment &eacute;clos dans sa pens&eacute;e.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII.</h2>
+
+<h3>RENCONTRE.</h3>
+
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s l'entrevue d'Iris et de M. de Br&eacute;vannes, au moment
+o&ugrave; quatre heures venaient de sonner &agrave; l'&eacute;glise de Saint-Louis, un
+brouillard, rendu plus intense par le voisinage des deux bras de la
+Seine qui baignent l'&icirc;le Saint-Louis, se r&eacute;pandit sur ce quartier
+solitaire.</p>
+
+<p>Environ &agrave; la hauteur de l'ancien h&ocirc;tel de Bretonvilliers alors en
+d&eacute;molition, le quai d'Orl&eacute;ans, n'&eacute;tant pas encore rev&ecirc;tu d'un parapet,
+formait un talus tr&egrave;s escarp&eacute;, qui, &agrave; cet endroit, encaissait la
+rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Un homme envelopp&eacute; d'un manteau se promenait lentement sur cette berge,
+s'arr&ecirc;tant quelquefois pour regarder le rapide courant de la Seine,
+gonfl&eacute;e par les pluies d'hiver. Ce quartier, toujours si d&eacute;sert, &eacute;tait
+plong&eacute; dans un morne silence; la brume s'&eacute;paississait de plus en plus,
+cachait presque enti&egrave;rement l'autre rive du fleuve, et, voilant &agrave; demi
+les b&acirc;timents abattus de l'h&ocirc;tel Bretonvilliers, leur donnait une
+apparence presque grandiose. Ces hautes murailles, en partie d&eacute;truites,
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; d&eacute;coup&eacute;es &agrave; jour par de larges baies vides de fen&ecirc;tres,
+dessinant leurs masses noircies par le temps sur le ciel gris,
+ressemblaient &agrave; des ruines imposantes.</p>
+
+<p>L'homme dont nous parlons contemplait avec tristesse l'aspect
+m&eacute;lancolique de ce quartier. La t&ecirc;te baiss&eacute;e sur sa poitrine, il
+marchait lentement le long du talus, s'arr&ecirc;tant de temps &agrave; autre pour
+&eacute;couter le murmure des eaux sur la gr&egrave;ve, ou pour regarder d'un &oelig;il
+fixe le courant du fleuve.</p>
+
+<p>Il fut tir&eacute; de sa r&ecirc;verie par un bruit de pas; il leva la t&ecirc;te, et vit
+s'approcher un homme de grande stature, portant une longue barbe
+blanche, et marchant d'un pas ferme, quoiqu'il par&ucirc;t de temps &agrave; autre
+t&acirc;ter le terrain avec sa canne.</p>
+
+<p>Le brouillard &eacute;tait devenu tr&egrave;s &eacute;pais: ce vieillard (le lecteur a d&eacute;j&agrave;
+reconnu Pierre Raimond), dont la vue &eacute;tait faible et incertaine, au lieu
+de suivre la ligne du quai, avait beaucoup d&eacute;vi&eacute; &agrave; droite, et s'avan&ccedil;ait
+directement vers l'homme au manteau, qu'il n'apercevait pas.</p>
+
+<p>Ce dernier, plac&eacute; sur le bord du talus, se d&eacute;rangea machinalement pour
+le laisser passer.</p>
+
+<p>Pierre Raimond atteignit le sommet de la berge, perdit l'&eacute;quilibre,
+roula sur la pente de l'escarpement, et disparut dans le fleuve en
+&eacute;tendant les bras et en poussant un cri affreux.</p>
+
+<p>Tout ceci s'&eacute;tait pass&eacute; en moins de temps qu'il n'en faut pour l'&eacute;crire.</p>
+
+<p>Se d&eacute;barrasser de son manteau, se pr&eacute;cipiter dans la Seine, et plonger
+pour arracher ce malheureux &agrave; la mort, tel fut le premier mouvement du
+prince de Hansfeld, car c'&eacute;tait lui qui se promenait sur ce quai d&eacute;sert,
+voisin, comme on le sait, de l'h&ocirc;tel Lambert.</p>
+
+<p>Fr&ecirc;le, d&eacute;bile, mais d'une organisation tr&egrave;s nerveuse, Arnold de Hansfeld
+pouvait, par une violente surexcitation, trouver dans son &eacute;nergie une
+force passag&egrave;re; apr&egrave;s des efforts inou&iuml;s, il parvint &agrave; saisir Pierre
+Raimond.</p>
+
+<p>Le courant &eacute;tait si rapide que, pendant le peu d'instants que dura ce
+<i>sauvetage</i> inesp&eacute;r&eacute;, les deux hommes se trouv&egrave;rent entra&icirc;n&eacute;s bien loin
+du talus, et heureusement vers un endroit du rivage tr&egrave;s plane, tr&egrave;s
+accessible, car les forces de M. de Hansfeld &eacute;taient &agrave; bout.</p>
+
+<p>Dans ce danger, Pierre Raimond, conservant tout son sang-froid, facilita
+les efforts de son sauveur au lieu de les paralyser, ainsi que cela
+arrive quelquefois dans ces luttes d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es contre la mort.</p>
+
+<p>Lorsque M. de Hansfeld et Pierre Raimond furent en s&ucirc;ret&eacute; sur la gr&egrave;ve,
+le vieux graveur eut, pour ainsi dire, &agrave; sauver &agrave; son tour son sauveur;
+&agrave; la force factice, f&eacute;brile du prince succ&eacute;da un an&eacute;antissement complet.</p>
+
+<p>La nuit approchait, le cr&eacute;puscule rendait la brume encore plus sombre;
+en vain Pierre Raimond appela du secours, le bruit du vent et des
+grandes eaux couvrit sa voix; vains appels d'ailleurs, il ne passait
+presque personne sur ces quais solitaires.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld tremblait convulsivement; fr&ecirc;le et ch&eacute;tif, il lui avait
+fallu &ecirc;tre deux fois courageux pour s'exposer &agrave; un si grand p&eacute;ril avec
+si peu de forces pour le surmonter. Le vieux graveur, encore robuste
+pour son &acirc;ge, prit Arnold entre ses bras comme on prendrait un enfant,
+remonta la gr&egrave;ve en marchant avec pr&eacute;caution, et atteignit un escalier
+qui conduisait au quai.</p>
+
+<p>Pierre Raimond se trouva en face de sa maison, situ&eacute;e &agrave; l'angle de la
+rue Poultier et du quai d'Anjou.</p>
+
+<p>Aid&eacute; de son portier, le p&egrave;re de Berthe transporta M. de Hansfeld dans
+son appartement, et malgr&eacute; son culte pour la chambre de sa fille, il l'y
+&eacute;tablit devant un bon feu.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld commen&ccedil;ait &agrave; reprendre connaissance; il regardait autour
+de lui avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous dois la vie... vous m'avez sauv&eacute; au risque de p&eacute;rir
+mille fois.... Les termes me manquent pour vous dire ma
+reconnaissance&mdash;s'&eacute;cria le graveur.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; suis-je!... Qui &ecirc;tes-vous, monsieur?&mdash;dit Arnold de Hansfeld en
+cherchant &agrave; rassembler ses id&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Remettez-vous, monsieur... voici ce qui est arriv&eacute;... Tout &agrave; l'heure,
+tromp&eacute; par le brouillard et par la faiblesse de ma vue, j'ai d&eacute;vi&eacute; de
+mon chemin; je me suis trouv&eacute;, sans m'en apercevoir, sur le talus qui
+encaisse la rivi&egrave;re devant les d&eacute;molitions de l'h&ocirc;tel Bretonvilliers; je
+n'ai pu me retenir sur cette pente rapide, et je suis tomb&eacute; &agrave; l'eau....
+Alors, n'&eacute;coutant que votre g&eacute;n&eacute;reux d&eacute;vouement....</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens de tout maintenant&mdash;dit le prince.&mdash;Je me souviens m&ecirc;me
+que si mon premier mouvement a &eacute;t&eacute; de t&acirc;cher de vous arracher au p&eacute;ril
+qui vous mena&ccedil;ait, ma premi&egrave;re pens&eacute;e a &eacute;t&eacute; de craindre que ma bonne
+volont&eacute; vous f&ucirc;t fatale.... Je suis si faible qu'il vous a peut-&ecirc;tre
+fallu vous d&eacute;fendre de mes maladroits efforts, et me sauver moi-m&ecirc;me
+apr&egrave;s vous &ecirc;tre sauv&eacute;&mdash;dit M. de Hansfeld en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, monsieur, rassurez-vous; comme les c&oelig;urs braves et
+g&eacute;n&eacute;reux, vous avez &eacute;t&eacute; fort... tant qu'il vous a fallu &ecirc;tre fort pour
+m'arracher &agrave; une mort certaine.... Sauv&eacute; par vous, j'ai d&ucirc; &agrave; mon tour
+venir en aide &agrave; votre faiblesse, car vous avez plus de courage que de
+force.... Je vous ai transport&eacute; ici, chez moi, Pierre Raimond, graveur.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld allait sans doute se nommer &agrave; son tour, lorsque la porte
+de la chambre s'ouvrit. Pierre Raimond se retourna; Berthe, p&acirc;le, les
+yeux noy&eacute;s de larmes, les traits boulevers&eacute;s, se jeta dans ses bras en
+s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, je n'ai plus de refuge que chez toi!...</p>
+
+<p>Berthe s'&eacute;tait, en entrant, si brusquement pr&eacute;cipit&eacute;e dans les bras de
+son p&egrave;re, qui, retourn&eacute; vers elle, lui cachait compl&egrave;tement M. de
+Hansfeld, qu'elle n'avait pas aper&ccedil;u ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a chass&eacute;e... chass&eacute;e de chez lui,&mdash;murmura Berthe d'une voix
+entrecoup&eacute;e de sanglots en tenant son p&egrave;re &eacute;troitement embrass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, nous ne sommes pas seuls&mdash;dit tout bas le vieillard.</p>
+
+<p>M. de Hansfeld avait tressailli de joie et de surprise &agrave; la vue de
+Berthe.... Il retrouvait en elle la jeune femme qui avait fait sur lui
+une si profonde impression &agrave; la Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise... impression qui
+s'&eacute;tait chang&eacute;e en une sorte d'amour vague, romanesque, id&eacute;al.</p>
+
+<p>On se souvient que la loge du prince &eacute;tait si obscure que madame de
+Br&eacute;vannes, malgr&eacute; sa curiosit&eacute;, n'avait pu l'apercevoir.</p>
+
+<p>A ces mots de Pierre Raimond: &laquo;Nous ne sommes pas seuls,&raquo; Berthe,
+rougissant de confusion, fit un pas vers la porte.</p>
+
+<p>Mais Pierre Raimond prit sa fille par la main, et lui montrant M. de
+Hansfeld:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille... mon sauveur.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, perdu au milieu du brouillard, me trompant de chemin,
+je suis tomb&eacute; dans la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!</p>
+
+<p>Et Berthe se pr&eacute;cipita dans les bras du vieux graveur, le serra
+fortement contre son c&oelig;ur, puis le regarda avec anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur se trouvait par hasard sur le quai&mdash;reprit Pierre Raimond&mdash;il
+m'a sauv&eacute;... Mais ses forces s'&eacute;taient &eacute;puis&eacute;es dans la lutte, je l'ai
+transport&eacute; ici....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur&mdash;s'&eacute;cria Berthe&mdash;vous m'avez rendu mon p&egrave;re, alors que je
+n'ai peut-&ecirc;tre jamais eu plus besoin de sa tendresse... et de sa
+protection!... H&eacute;las! nous ne pouvons rien pour vous; mais Dieu se
+chargera d'acquitter notre dette....</p>
+
+<p>&mdash;Je suis trop pay&eacute;, madame, en apprenant que j'ai rendu un p&egrave;re &agrave; sa
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins que nous sachions &agrave; qui nous devons tant&mdash;dit Pierre
+Raimond.</p>
+
+<p>&mdash;Quel nom joindre &agrave; nos pri&egrave;res en priant Dieu de vous b&eacute;nir?&mdash;ajouta
+Berthe.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Arnold.... Arnold Schneider&mdash;dit M. de Hansfeld en
+rougissant et balbutiant un peu.</p>
+
+<p>Pierre Raimond attribua cet embarras &agrave; la modestie de son sauveur, et
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; pourrai-je aller, monsieur, vous rendre gr&acirc;ce de m'avoir
+conserv&eacute; pour mon enfant?</p>
+
+<p>M. de Hansfeld rougit de nouveau; apr&egrave;s un moment de silence il
+r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le permettez, monsieur, c'est moi qui viendrai quelquefois
+m'informer de vous, et recevoir ainsi le prix de ce que vous appelez...
+ma bonne action....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'insiste pas, monsieur&mdash;dit Pierre Raimond;&mdash;je con&ccedil;ois le
+sentiment qui vous fait nous cacher votre demeure, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me votre
+vrai nom. Je respecterai votre r&eacute;serve... seulement, soyez assez
+g&eacute;n&eacute;reux pour venir quelquefois &agrave; moi, puisque vous ne me permettez pas
+d'aller &agrave; vous.... Promettez-le-moi... &eacute;pargnez-moi jusqu'&agrave; l'apparence
+de l'ingratitude.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets, monsieur.... Mais je me sens tout &agrave; fait remis &agrave;
+cette heure; auriez-vous la bont&eacute;, si cela se peut, de me faire venir
+une voiture?... je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
+hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>Le portier &eacute;tant rest&eacute; dans la chambre du graveur, Berthe alla lui dire
+d'amener un fiacre.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, M. de Hansfeld sortit de la maison du
+graveur.</p>
+
+<p>Pierre Raimond quitta ses v&ecirc;tements mouill&eacute;s, et revint trouver sa
+fille.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.</h2>
+
+<h3>CHAGRINS.</h3>
+
+
+<p>En le voyant, Berthe se jeta de nouveau dans ses bras en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant je puis sans crainte me livrer &agrave; ma joie... tu es l&agrave;, tu es
+l&agrave;.. et j'ai failli te perdre... toi... toi... pauvre p&egrave;re!... cela est
+horrible.... Je suis si heureuse de te voir que je ne puis croire que tu
+aies couru ce p&eacute;ril.... Non, non... quand je venais ici, quelque
+pressentiment m'aurait appris qu'un grand danger te mena&ccedil;ait... car
+enfin... ou n'est pas sur le point de perdre son p&egrave;re sans qu'un affreux
+brisement de c&oelig;ur vous en avertisse....</p>
+
+<p>&mdash;Calme-toi, ch&egrave;re enfant, la Providence a eu piti&eacute; de nous. Aucun
+pressentiment ne t'a avertie parce que sans doute je devais &ecirc;tre
+sauv&eacute;... Tu le vois&mdash;dit Pierre Raimond en souriant tristement&mdash;tu me
+rends aussi superstitieux que toi... mais n'oublions jamais ce que nous
+devons &agrave; ce g&eacute;n&eacute;reux inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! jamais... jamais je ne l'oublierai; mais je crains que ma
+reconnaissance se confonde et se perde dans ma joie de te revoir, bon,
+excellent p&egrave;re... maintenant je n'ai plus que toi au monde...&mdash;s'&eacute;cria
+Berthe en fondant en larmes.</p>
+
+<p>Pierre Raimond serra tendrement les mains de Berthe dans les siennes et
+lui dit avec amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Encore de nouveaux chagrins!... malheureuse enfant!...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'aime plus!... je <i>lui</i> suis &agrave; charge!... je lui suis
+odieuse!...&mdash;dit Berthe en fondant en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mes pr&eacute;dictions!...&mdash;s'&eacute;cria douloureusement le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, ne m'accablez pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un reproche, pauvre petite.... H&eacute;las! c'est un cri de
+satisfaction am&egrave;re.... Mon amour pour toi ne m'avait pas tromp&eacute;... Mais
+qu'y a-t-il donc encore?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez, depuis la p&eacute;nible sc&egrave;ne qui eut lieu ici le
+surlendemain de notre arriv&eacute;e, l'humeur de Charles s'est de plus en plus
+aigrie, surtout &agrave; dater du jour o&ugrave; nous sommes all&eacute;s aux Fran&ccedil;ais.
+Jusqu'alors au moins il avait gard&eacute; quelque mesure; il m'avait m&ecirc;me
+exprim&eacute; son regret de s'&ecirc;tre montr&eacute; un peu dur envers vous.... Mais &agrave;
+partir de cette funeste repr&eacute;sentation aux Fran&ccedil;ais, je dis funeste,
+parce que le lendemain ont commenc&eacute; pour moi de nouveaux tourments....</p>
+
+<p>&mdash;Et tu me les avais encore cach&eacute;s? Lorsque tu es venue dimanche...
+pourquoi ne m'as-tu rien dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je craignais tant de vous affliger.... Mais &agrave; pr&eacute;sent... mes forces
+sont &agrave; bout. Si vous saviez, mon Dieu... si vous saviez....</p>
+
+<p>&mdash;Courage... mon enfant... courage. Explique-toi... dis-moi tout....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon p&egrave;re... depuis cette repr&eacute;sentation des Fran&ccedil;ais,
+l'humeur de mon mari d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s irritable... est devenue sombre et
+m&eacute;chante. Je le voyais &agrave; peine... il sortait toute la journ&eacute;e et ne
+revenait qu'&agrave; une heure avanc&eacute;e de la nuit. A l'heure du repas, il &eacute;tait
+taciturne, pr&eacute;occup&eacute;... deux ou trois fois il se leva de table avant la
+fin du d&icirc;ner et alla se renfermer chez lui. Si je l'interrogeais sur les
+soucis qu'il paraissait avoir, il me r&eacute;pondait durement que cela ne me
+regardait pas... depuis je ne hasardais plus un mot &agrave; ce sujet.... Ce
+matin, pourtant... lui voyant l'air plus content que de coutume, je lui
+dis: Vous me paraissez mieux aujourd'hui que les autres jours,
+Charles.... Voil&agrave; tout... mon p&egrave;re, pas autre chose, je te le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant...&mdash;Continue.</p>
+
+<p>&mdash;Ses traits se rembrunirent aussit&ocirc;t; il s'&eacute;cria avec amertume:&mdash;A quoi
+cela me sert-il d'&ecirc;tre mieux? A quoi bon esp&eacute;rer... si j'ai quelque
+chose &agrave; esp&eacute;rer... lorsque vous &ecirc;tes l&agrave; comme une cha&icirc;ne &agrave; laquelle je
+suis d&eacute;sormais et pour toujours attach&eacute;... Maudit, maudit soit le jour
+o&ugrave; j'ai &eacute;t&eacute; assez faible pour vous &eacute;pouser... pour donner, comme un sot,
+dans le pi&eacute;ge que vous et votre p&egrave;re m'avez tendu....</p>
+
+<p>Le vieillard comprima un mouvement de col&egrave;re, et reprit d'une voix
+ferme:&mdash;Et puis ensuite... mon enfant....</p>
+
+<p>&mdash;Ce reproche &eacute;tait si cruel, si blessant, si peu attendu, que je n'ai
+su que r&eacute;pondre... j'ai pleur&eacute;. Il s'est lev&eacute; violemment en
+s'&eacute;criant:&mdash;<i>Quel supplice! oh! ma libert&eacute;! ma libert&eacute;</i>!... Mon Dieu...
+je ne le g&ecirc;ne en rien.... Pourtant, tout ce que je lui demande, c'est de
+me permettre de venir vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! patience... patience...&mdash;s'&eacute;cria le graveur d'une voix contenue.</p>
+
+<p>&mdash;Voyant qu'il me traitait ainsi&mdash;reprit Berthe&mdash;je m'&eacute;criai: Charles,
+voulez-vous vous s&eacute;parer de moi? si je vous suis &agrave; charge, dites-le....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui&mdash;me r&eacute;pondit-il en fureur&mdash;oui! vous m'&ecirc;tes &agrave; charge;
+oui, je vous hais... car vous m'avez contraint de faire le plus sot des
+mariages..., et jamais je ne vous le pardonnerai...&mdash;Mais, mon Dieu&mdash;lui
+dis-je&mdash;qu'ai-je fait, qu'avez-vous &agrave; me reprocher?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien! vous &ecirc;tes trop adroite pour cela.... Vous savez bien que si
+vous me trompiez je vous tuerais, vous et votre complice. Ce n'est pas
+la vertu qui vous retient dans le devoir, c'est la peur.... En disant,
+ces mots, il est sorti violemment... et votre fille est venue vous
+trouver, mon p&egrave;re... car elle n'a plus que vous au monde&mdash;s'&eacute;cria Berthe
+en fondant en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Cela devait &ecirc;tre&mdash;dit Pierre Raimond;&mdash;ce c&oelig;ur &eacute;go&iuml;ste, ce caract&egrave;re
+orgueilleux et t&ecirc;tu devait te faire payer cher... bien cher un jour...
+les sacrifices qu'il s'&eacute;tait impos&eacute;s pour obtenir ta main... &agrave; tout
+prix. Mais cela ne peut pas se passer ainsi.. tu comprends bien qu'il
+faudra que j'emp&ecirc;che cet homme de torturer de la sorte mon enfant
+ch&eacute;rie; tu t'es toujours admirablement conduite envers lui.... Il ne te
+brisera pas comme un jouet de son caprice.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que faire &agrave; cela? que faire?</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille.... Dieu merci, j'ai encore de la force et de
+l'&eacute;nergie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de gr&acirc;ce, pas de sc&egrave;nes violentes!</p>
+
+<p>&mdash;Pas de violence... mais de la fermet&eacute;. J'ai le bon droit et la raison
+pour moi, je d&eacute;fends la cause de mon enfant... je suis tranquille. Mais
+d'abord, il me faut quitter ce logis.... Heureusement j'ai v&eacute;cu assez
+&eacute;conomiquement avec ce que tu m'as forc&eacute; d'accepter pour avoir mis une
+petite somme de c&ocirc;t&eacute;... Jointe &agrave; la vente de ce modeste mobilier... elle
+assurera mon entr&eacute;e &agrave; Sainte-P&eacute;rine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon p&egrave;re.... Jamais... jamais....</p>
+
+<p>&mdash;Berthe... mon enfant..., tu sais ce que je pense au sujet de ces
+asiles dus et ouverts &agrave; l'infortune honn&ecirc;te; et d'ailleurs, voyons,
+crois-tu que dans notre position je puisse avoir la moindre obligation &agrave;
+ton mari?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sans doute.... Oh! jamais.... Apr&egrave;s ses durs et humiliants
+reproches.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien donc!... que faire? comment vivre?</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, mon bon p&egrave;re.... Depuis la sc&egrave;ne p&eacute;nible qui a eu lieu ici...
+il y a quelques jours, lorsque mon mari a os&eacute; vous reprocher le secours
+qu'il vous accordait..., j'ai bien r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; votre position, et j'ai,
+je crois, trouv&eacute; un bon moyen de l'am&eacute;liorer... si vous voulez toutefois
+me seconder.</p>
+
+<p>&mdash;Parle... parle.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! je suis aussi pauvre que vous, mais il me reste, Dieu merci, le
+talent que vous m'avez donn&eacute;... Autrefois, il nous aida &agrave; vivre....
+Depuis mon mariage, il a &eacute;t&eacute; ma consolation pendant de cruels moments de
+chagrins.... Il sera aujourd'hui notre ressource.</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re enfant... que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Charles me laisse libre de vous consacrer les matin&eacute;es du jeudi et du
+dimanche de chaque semaine.... Qui m'emp&ecirc;che ces jours-l&agrave; d'avoir ici,
+comme autrefois, des &eacute;coli&egrave;res dans la chambre que vous m'avez
+conserv&eacute;e? je prierai quelques-unes de mes anciennes &eacute;l&egrave;ves de m'en
+chercher... et pour que l'amour-propre de mon mari n'en souffre pas, je
+donnerai, s'il le faut, les le&ccedil;ons sous mon nom de fille.... De la
+sorte, bon p&egrave;re, vous ne manquerez de rien, et....</p>
+
+<p>Pierre Raimond interrompit Berthe en la prenant dans ses bras avec
+attendrissement.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ch&egrave;re enfant.... Non... je ne souffrirai pas que tu joignes les
+pr&eacute;occupations de l'&eacute;tude, du travail, &agrave; tes autres chagrins....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon p&egrave;re, ce sera au contraire pour moi la plus charmante des
+consolations... voyons... me refuserez-vous le seul bonheur peut-&ecirc;tre
+dont je puisse jouir?</p>
+
+<p>&mdash;Non... eh bien, non... mon enfant bien-aim&eacute;e... cette r&eacute;solution est
+noble, et belle... l'accepter... c'est l'appr&eacute;cier ce qu'elle vaut....</p>
+
+<p>&mdash;Vous consentez...&mdash;s'&eacute;cria Berthe avec une joie indicible.</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens... et cette nouvelle marque de l'&eacute;l&eacute;vation de ton c&oelig;ur
+m'impose plus que jamais le devoir d'exiger que ton mari te traite avec
+les &eacute;gards, les soins, le respect que tu m&eacute;rites, et aussi vrai que je
+m'appelle Pierre Raimond... non seulement je l'exigerai, mais je
+l'obtiendrai.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV.</h2>
+
+<h3>D&Eacute;COUVERTE.</h3>
+
+
+<p>Madame de Hansfeld, continuant d'&eacute;crire &agrave; M. de Morville sous un nom
+suppos&eacute;, avait re&ccedil;u plusieurs r&eacute;ponses. Un matin (quelques jours apr&egrave;s
+que M. de Hansfeld eut sauv&eacute; la vie du p&egrave;re de Berthe de Br&eacute;vannes),
+Iris, revenant du bureau de la poste restante, apporta une lettre &agrave; sa
+ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de la princesse battit de joie en reconnaissant l'&eacute;criture de
+M. de Morville.</p>
+
+<p>Celle lettre &eacute;tait ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; la cinqui&egrave;me fois que j'&eacute;cris &agrave; ma myst&eacute;rieuse amie, ses
+consolations me sont tellement douces et pr&eacute;cieuses, elles me viennent
+si bien en aide pour supporter la tristesse o&ugrave; me plonge un amour
+malheureux, que je ne saurais trop la remercier de son tendre int&eacute;r&ecirc;t.
+Il y a pour moi un charme singulier dans ces confidences &agrave; la fois si
+vagues et si pr&eacute;cises faites &agrave; une inconnue, qui appr&eacute;cie l'&eacute;tat de mon
+c&oelig;ur avec une d&eacute;licatesse infinie.... J'ai &eacute;t&eacute; frapp&eacute; de ce que vous me
+dites sur <i>le bonheur d'aimer m&ecirc;me sans espoir, de m&ecirc;me qu'on aime Dieu
+pour Dieu, et de trouver dans la seule d&eacute;votion &agrave; l'objet ador&eacute; une pure
+et ineffable f&eacute;licit&eacute;</i>. Vos pens&eacute;es, &agrave; ce sujet, sont en tout si
+semblables aux miennes... et cela dans leurs nuances les plus
+insaisissables, qu'&agrave; force de m'en &eacute;tonner, il m'est venu &agrave; l'esprit une
+id&eacute;e absurde, bizarre, folle.... Cette id&eacute;e est que... mais non... je
+n'oserai pas m&ecirc;me vous l'&eacute;crire... du moins, avant de vous avoir avou&eacute;
+une autre de mes croyances.. Je suis fermement convaincu que deux
+personnes, passionn&eacute;ment &eacute;prises l'une de l'autre, doivent avoir sur
+l'amour certaines id&eacute;es absolument semblables.... Aussi, en cons&eacute;quence
+de toutes mes folles pens&eacute;es, je suis assez fou pour conclure... que
+vous pourriez bien &ecirc;tre... la femme que j'aime... sans espoir, et qui, &agrave;
+un bal de l'Op&eacute;ra, m'a dit ces mots: <i>Faust</i> et <i>Childe-Harold</i>... lors
+d'une soir&eacute;e que je n'oublierai de ma vie.&raquo;</p>
+
+<p>En lisant ce passage, madame de Hansfeld tressaillit et devint pourpre
+de surprise, de bonheur et de confusion; elle continua de lire avec un
+violent battement de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;Pardonnez-moi cet espoir insens&eacute;... Si je me trompe, ces mots seront
+incompr&eacute;hensibles pour vous; si je ne me trompe pas, il peut n&eacute;anmoins
+vous convenir que je <i>n'aie pas devin&eacute;</i>, alors vous me r&eacute;pondrez que je
+suis dans l'erreur, et notre correspondance continuera comme par le
+pass&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, par quel pressentiment, par quel instinct ai-je &eacute;t&eacute; amen&eacute;
+&agrave; croire que ces lettres m'&eacute;taient &eacute;crites par vous? Je l'ignore....
+Sans doute la pr&eacute;sence de l'&ecirc;tre aim&eacute; se manifeste en tout et partout,
+m&ecirc;me malgr&eacute; le myst&egrave;re qui semble le plus imp&eacute;n&eacute;trable. Si l'on
+distingue entre mille voix... une voix ador&eacute;e, pourquoi ne
+reconna&icirc;trait-on pas de m&ecirc;me l'esprit, la pens&eacute;e de la femme que l'on
+ch&eacute;rit? Si je ne me suis pas tromp&eacute;... ce ph&eacute;nom&egrave;ne s'expliquerait plus
+encore par la sinc&eacute;rit&eacute; que par la sagacit&eacute; de mon amour. Alors... je
+vous en supplie, ne me refusez pas la seule consolation qui me reste...
+j'allais presque dire qui nous reste. Songez &agrave; tout le bonheur que nous
+pouvons encore esp&eacute;rer de cette correspondance... et puis quelle
+confiance absolue, aveugle, doit nous donner l'un pour l'autre mon
+&eacute;trange d&eacute;couverte! Ne prouverait-elle pas autant en faveur de votre
+amour que du mien? Vous ne m'avez pas &eacute;crit un mot qui p&ucirc;t vous d&eacute;celer,
+et pourtant je vous ai reconnue.... Oh! de gr&acirc;ce, r&eacute;pondez-moi! Oui,
+nous pouvons &ecirc;tre encore bien heureux, malgr&eacute; la barri&egrave;re
+infranchissable qui nous s&eacute;pare. Croyant n'&ecirc;tre pas aim&eacute; de vous, je
+vous fuyais obstin&eacute;ment, dans la crainte d'augmenter encore les chagrins
+d'une passion d&eacute;j&agrave; si malheureuse; mais si vous la partagiez... pourquoi
+me refuseriez-vous le bonheur de vous rencontrer souvent... tout en
+restant, aux yeux du monde, &eacute;trangers l'un &agrave; l'autre? J'ai jur&eacute;... non
+de ne plus vous aimer, cela m'&eacute;tait impossible; mais j'ai jur&eacute;, lors
+m&ecirc;me que vous r&eacute;pondriez &agrave; mon amour, de ne jamais porter atteinte &agrave; la
+saintet&eacute; de vos devoirs, et de ne jamais me pr&eacute;senter chez vous. En
+restant fid&egrave;le, comme je le dois, &agrave; ce serment, quels seraient nos
+torts? qu'aurions-nous &agrave; redouter? N'&ecirc;tes-vous pas li&eacute;e par votre amour
+comme je le suis par ma parole... parole dont je ne serais d&eacute;li&eacute; que le
+jour o&ugrave; je <i>pourrais aspirer &agrave; votre main</i>?</p>
+
+<p>&laquo;Mais &agrave; quoi bon entrer dans de pareils d&eacute;tails si mon c&oelig;ur se
+trompe... si vous n'&ecirc;tes pas <i>vous</i>? Un mot encore... si j'ai devin&eacute;
+juste, je vous le jure sur l'honneur, personne au monde ne m'a rien dit
+qui put me faire soup&ccedil;onner que vous m'&eacute;criviez.... Cette d&eacute;couverte est
+un de ces miracles de l'amour, qui ne semblent impossibles qu'aux impies
+et aux ath&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;L. DE M.&raquo;</p>
+
+<p>A la lecture de cette lettre, Paula fut pour ainsi dire &eacute;blouie. Cette
+preuve &eacute;clatante de divination dans l'amour la confondait et la
+ravissait &agrave; la fois. Ne fallait-il pas aimer immens&eacute;ment pour arriver &agrave;
+ce point de p&eacute;n&eacute;tration?</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld croyait avec raison M. de Morville incapable d'un
+mensonge; aussi elle se livrait en toute s&eacute;curit&eacute; aux enchantements de
+cette lettre, qu'elle relut plusieurs fois avec adoration.</p>
+
+<p>Involontairement la princesse ressentit une sorte de frisson &agrave; ce
+passage o&ugrave; M. de Morville disait clairement qu'il ne serait d&eacute;li&eacute; de
+son serment que si elle devenait veuve.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois de sa vie, madame de Hansfeld eut une pens&eacute; qui
+lui fit horreur, et qu'elle se reprocha comme un crime.</p>
+
+
+<p>Elle chercha, pour ainsi dire, un refuge dans les nobles sentiments que
+devait lui inspirer l'amour de M. de Morville; comme lui, elle vit un
+avenir de bonheur dans cet attachement pur et ignor&eacute;. Il &eacute;chapperait au
+moins &agrave; la grossi&egrave;re malignit&eacute; du monde, et conserverait, cach&eacute; dans
+l'ombre, toute sa d&eacute;licatesse, toute sa fleur, tout son parfum....</p>
+
+<p>&Eacute;crire souvent &agrave; M. de Morville, l'apercevoir quelquefois, se savoir
+aim&eacute;e de lui... lui r&eacute;p&eacute;ter sans cesse qu'elle l'aimait... n'avoir
+jamais &agrave; rougir de cette affection si passionn&eacute;ment partag&eacute;e... quelles
+brillantes, quelles radieuses esp&eacute;rances!</p>
+
+<p>Un l&eacute;ger frappement qu'elle entendit &agrave; sa porte rappela madame de
+Hansfeld &agrave; elle-m&ecirc;me. Elle serra la lettre de M. de Morville dans un
+meuble &agrave; secret, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, le prince de Hansfeld entra chez sa femme.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV.</h2>
+
+<h3>DOULEUR.</h3>
+
+
+<p>La physionomie du prince &eacute;tait froide et hautaine. On aurait
+difficilement cru que ses traits fins, m&eacute;lancoliques et d'une
+d&eacute;licatesse toute juv&eacute;nile, pussent se pr&ecirc;ter &agrave; cette expression de
+duret&eacute; glaciale.</p>
+
+<p>La princesse regarda son mari avec autant de surprise que d'inqui&eacute;tude.
+Jamais elle ne lui avait vu un pareil visage. Arnold &eacute;tait p&acirc;le et v&ecirc;tu
+de noir.</p>
+
+<p>Voulant dissimuler son embarras, Paula lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous dans l'intention de sortir ce soir... Arnold?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame... je vous prie de m'accorder quelques moments....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;cid&eacute; que nous quitterions cet h&ocirc;tel....</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira, monsieur; seulement, apr&egrave;s les d&eacute;penses toutes
+r&eacute;centes que vous y avez faites....</p>
+
+<p>&mdash;Cela me regarde.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus la moindre objection &agrave; &eacute;lever. Je vous avouerai m&ecirc;me
+franchement... que je suis fort contente d'abandonner ce quartier d&eacute;sert
+o&ugrave; vous aviez absolument voulu habiter.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis si bizarre, si original.... Mais voici qui vous para&icirc;tra,
+madame, plus original et plus bizarre encore... nous quitterons cet
+h&ocirc;tel apr&egrave;s-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; irons-nous loger, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous partirez pour l'Allemagne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous partirez pour l'Allemagne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une plaisanterie, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai gu&egrave;re l'habitude de plaisanter.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, monsieur, puis-je savoir pour quel motif vous quittez si
+brusquement Paris au milieu de l'hiver?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne quitte pas Paris... madame... mais <i>vous</i>, vous quitterez Paris
+apr&egrave;s-demain.... Dans un mois, j'irai probablement vous rejoindre.... Je
+l'ai r&eacute;solu... cela sera.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld regardait le prince avec stupeur. Souvent il s'&eacute;tait
+montr&eacute; courrouc&eacute;, violent; mais au milieu de ces emportements dont Paula
+cherchait en vain la cause, il y avait des &eacute;lans de passion, des cris de
+d&eacute;sespoir dont elle &eacute;tait aussi apitoy&eacute;e que bless&eacute;e; jamais de sa vie
+le prince ne lui avait parl&eacute; de ce ton froid, dur et tranchant. Elle
+r&eacute;pondit donc avec une sorte de crainte caus&eacute;e par la surprise:</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re, monsieur, que vous n'insisterez pas sur ce projet de voyage,
+lorsque vous saurez qu'il me serait extr&ecirc;mement d&eacute;sagr&eacute;able de quitter
+Paris en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, madame... vous partirez..</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Madame... apr&egrave;s-demain vous partirez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne partirai pas....</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, je suis bien folle de prendre au s&eacute;rieux ce que vous me
+dites.... Quelquefois vos id&eacute;es sont tellement... bizarres, vos caprices
+si &eacute;tranges, vos volont&eacute;s si &eacute;ph&eacute;m&egrave;res, qu'il y a de l'enfantillage &agrave;
+moi de m'inqui&eacute;ter de cette nouvelle fantaisie.</p>
+
+<p>&mdash;Peu m'importe, madame, que vous vous inqui&eacute;tiez, pourvu que pr&eacute;venue
+vous ob&eacute;issiez.</p>
+
+<p>&mdash;Ob&eacute;ir... le mot est un peu dur... monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Il est juste.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monsieur... c'est un ordre?</p>
+
+<p>&mdash;Un ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'&eacute;tais capable de m'y soumettre, avouez au moins qu'il serait bien
+tyrannique....</p>
+
+<p>&mdash;Je serais tr&egrave;s indulgent.</p>
+
+<p>&mdash;Indulgent!... Et qu'avez-vous &agrave; me reprocher, monsieur? N'est-ce pas
+moi... qui ai mille fois &eacute;t&eacute; indulgente de supporter vos emportements,
+de les soigneusement cacher &agrave; tout le monde.... Ne m'avez-vous pas cent
+fois r&eacute;p&eacute;t&eacute; que, bien que nous v&eacute;cussions sous le m&ecirc;me toit... j'&eacute;tais
+libre de mes actions.... Il est vrai que bient&ocirc;t apr&egrave;s vous veniez tout
+&eacute;plor&eacute; renier vos paroles. Encore une fois, monsieur, tenez, j'ai tort
+de vous r&eacute;pondre.... Je suis sans doute &agrave; cette heure, et comme vous,
+dupe d'une aberration de votre esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fou, n'est-ce pas, ainsi que mes bizarreries semblent le faire
+croire? Oh! il n'a pas tenu &agrave; vous que ces apparences, dont vous &eacute;tiez
+la seule cause, que j'affectais par compassion pour vous (vous ne
+m&eacute;ritez pas que je vous explique le sens de ces paroles); il n'a pas
+tenu &agrave; vous, dis-je, que ces apparences ne devinssent une r&eacute;alit&eacute;...
+Mais je croyais au moins qu'&eacute;clair&eacute;e par ces alternatives de passion et
+d'horreur....</p>
+
+<p>&mdash;D'horreur!&mdash;s'&eacute;cria la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;D'horreur&mdash;reprit froidement le prince;&mdash;je croyais que vous auriez
+compris l'&eacute;normit&eacute; de vos forfaits et l'opini&acirc;tret&eacute; de ma passion qui
+leur survivait.... Mais non!... pas m&ecirc;me cela.... Heureusement pour moi,
+&agrave; cette heure la passion est morte; votre dernier trait l'a tu&eacute;e....
+Mais l'horreur survit... l'horreur, entendez-vous bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends, mon Dieu... mais je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous ai aim&eacute;e, vous portez mon nom... cet abominable secret
+restera donc enseveli entre vous et moi. Ainsi donc, partez... au nom du
+ciel, partez... et remerciez-moi &agrave; genoux d'&ecirc;tre aussi cl&eacute;ment que je
+le suis.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld regardait son mari avec &eacute;pouvante; elle n'avait &agrave; se
+reprocher que son amour pour M. de Morville, et cet amour ne m&eacute;ritait
+pas les reproches affreux dont l'accablait le prince. Celui-ci pourtant
+semblait plein de raison; il n'y avait rien d'&eacute;gar&eacute; dans son regard,
+d'alt&eacute;r&eacute; dans son accent. Voulant voir s'il ferait allusion &agrave; l'amour
+qu'elle ressentait pour M. de Morville, amour que, par un hasard
+inexplicable, M. de Hansfeld avait peut-&ecirc;tre p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque je vous ai &eacute;pous&eacute;, monsieur, je vous l'ai dit loyalement...
+mon c&oelig;ur n'&eacute;tait pas libre... j'ai aim&eacute;, passionn&eacute;ment aim&eacute;... Ce que
+je vous disais alors, &agrave; cette heure je vous le r&eacute;p&egrave;te.... Je ne vous
+aime pas d'amour; mais devant Dieu qui m'entend, jamais je ne vous ai
+&eacute;t&eacute; infid&egrave;le....</p>
+
+<p>&mdash;M'&ecirc;tre infid&egrave;le!&mdash;s'&eacute;cria le prince&mdash;ce serait une action louable
+aupr&egrave;s des crimes que vous avez commis.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!&mdash;s'&eacute;cria Paula en joignant les mains avec force&mdash;mais c'est une
+calomnie aussi inf&acirc;me qu'absurde....</p>
+
+<p>&mdash;Comment... vous oserez nier qu'hier soir.... Oh! non, jamais!&mdash;s'&eacute;cria
+le prince en fr&eacute;missant;&mdash;jamais machination plus infernale n'est entr&eacute;e
+dans une t&ecirc;te humaine. J'ai frissonn&eacute; d'&eacute;pouvante autant que de
+surprise.... Et vous n'&ecirc;tes pas &agrave; genoux... devant moi, les mains
+suppliantes.... Et vous &ecirc;tes l&agrave;, froide, m&eacute;prisante.... Mais vous ne
+savez donc pas qu'il y a des juges et un &eacute;chafaud, madame!</p>
+
+<p>Paula, cette fois, trembla.</p>
+
+<p>Jusqu'alors elle n'avait souffert des bizarreries de M. de Hansfeld que
+dans ses acc&egrave;s de col&egrave;re ou plut&ocirc;t de douleur d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. Il lui avait
+fait de vagues reproches, presque toujours suspendus par des r&eacute;ticences;
+mais jamais il n'avait formul&eacute; contre elle une accusation aussi pr&eacute;cise,
+aussi terrible.</p>
+
+<p>La princesse crut sinc&egrave;rement que la raison d'Arnold &eacute;tait &eacute;gar&eacute;e.
+Celui-ci prit la stupeur de la princesse pour un aveu tacite, et lui dit
+d'une voix plus calme, mais avec une indignation profonde et concentr&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien qu'il faut que vous partiez, madame, non par &eacute;gard
+pour vous, mais par &eacute;gard pour mon nom.... Je serai cens&eacute; vous
+accompagner. Je passe pour fou&mdash;ajouta-t-il avec un sourire amer&mdash;on ne
+s'&eacute;tonnera pas de mon d&eacute;part pr&eacute;cipit&eacute;. Je resterai ici sous un nom
+emprunt&eacute;. Except&eacute; madame de Lormoy et un homme de ses amis qui est venu
+dans sa loge, personne ne me conna&icirc;t; cette fable sera donc facilement
+admise.... D'ailleurs, je fr&eacute;quenterai peu le monde; et dans un mois ou
+deux, avant peut-&ecirc;tre, je quitterai Paris pour aller vous rejoindre en
+Boh&egrave;me, o&ugrave; vous vous rendrez sous la conduite de Frantz, qui a mes
+ordres.... Alors je vous dirai mes volont&eacute;s, sinon je vous les &eacute;crirai.
+Ce soir, vous irez &agrave; l'Op&eacute;ra; on r&eacute;pandra le bruit de mon d&eacute;part
+subit.... Ce sera une bizarrerie de plus; vous pourrez l'attribuer &agrave;
+l'aberration de mon caract&egrave;re... on y croira sans peine. Vous partirez
+dans une voiture ferm&eacute;e; tous mes gens vous suivront; on croira
+facilement que je vous ai accompagn&eacute;e. Un mot encore. Le m&eacute;pris et
+l'ex&eacute;cration que vous m'inspirez sont tels, que je tiens &agrave; vous bien
+persuader que c'est non par cl&eacute;mence, mais par respect pour mon nom que
+je ne d&eacute;voile pas ici tous vos crimes.... Mais prenez bien garde; &agrave; la
+moindre h&eacute;sitation de votre part &agrave; m'ob&eacute;ir, soit ici, soit ailleurs, je
+surmonte ce d&eacute;go&ucirc;t, et je vous abandonne &agrave; la vengeance divine et
+humaine.</p>
+
+<p>Et le prince sortit.</p>
+
+<p>Madame de Hansfeld l'avait &eacute;cout&eacute; sans l'interrompre, se disant qu'il
+fallait toujours se garder de contrarier les fous.</p>
+
+<p>Iris entra d'un air effray&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! marraine... quel malheur!&mdash;s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;D'apr&egrave;s vos ordres, je suis all&eacute;e au troisi&egrave;me rendez-vous que m'a
+donn&eacute; Charles de Br&eacute;vannes....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai dit que vous ne vouliez pas consentir &agrave; le voir....</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite!</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est &eacute;cri&eacute; les yeux brillants de fureur:</p>
+
+<p>&laquo;Dis &agrave; ta ma&icirc;tresse que je suis l&agrave;... que si elle ne me donne pas un
+rendez-vous prochain o&ugrave; tu assisteras... j'y consens... ce soir je
+r&eacute;pands partout l'histoire de Rapha&euml;l Monti... ta ma&icirc;tresse me
+comprendra...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit cela... il a dit cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Et il a ajout&eacute;: &laquo;Elle doit savoir que je puis la perdre, et je la
+perdrai.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Malheur!... malheur &agrave; moi! Et M. de Morville?... Que pensera-t-il de
+moi?... Il croira ces calomnies... le malheureux Rapha&euml;l y a bien cru!</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui indiquerez un rendez-vous dans un endroit retir&eacute;... Le
+Luxembourg, m'a-t-il dit, ou le Jardin-des-Plantes.... Vous y viendrez
+avec moi... et il s'y trouvera.... Sinon... il parlera. Que faire?...
+que faire?... Ce m&eacute;chant homme est capable de tout....</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques moments de r&eacute;flexion, Paula dit &agrave; Iris d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi... du papier... une plume....</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Donner &agrave; M. de Br&eacute;vannes un rendez-vous o&ugrave; tu viendras.</p>
+
+<p>&mdash;Y pensez-vous, marraine: &eacute;crire... laisser une lettre de vous entre
+les mains de cet homme? Quelle imprudence!... Mais.... Il ne conna&icirc;t pas
+votre &eacute;criture?</p>
+
+<p>&mdash;Non....</p>
+
+<p>&mdash;Si j'&eacute;crivais pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison... &eacute;cris....</p>
+
+<p><i>Apr&egrave;s-demain, &agrave; dix heures, au Jardin-des-Plantes</i>... <i>sous le c&egrave;dre du
+labyrinthe</i>....</p>
+
+<p>&mdash;As-tu &eacute;crit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, marraine.</p>
+
+<p>&mdash;Signe... <i>Paula Monti</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il veut abuser de ce billet, dit Iris apr&egrave;s avoir sign&eacute;, il sera
+dupe de sa propre infamie....</p>
+
+<p>&mdash;Quand lui remettras-tu cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant.... Il attend votre r&eacute;ponse &agrave; la petite porte du quai
+d'Anjou.</p>
+
+<p>&mdash;Va vite et reviens....</p>
+
+<p>&mdash;Et j'aurai bien des choses &agrave; vous dire que j'apprends &agrave; l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis huit jours... le prince est all&eacute; quatre fois chez un vieil
+homme, nomm&eacute; Pierre Raimond, qui demeure ici pr&egrave;s....</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'importe!</p>
+
+<p>&mdash;Mais Pierre Raimond est le p&egrave;re de Berthe de Br&eacute;vannes, que vous
+trouvez si jolie.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est chez Pierre Raimond que Berthe a deux fois rencontr&eacute; le
+prince....</p>
+
+<p>&mdash;Lui... lui?</p>
+
+<p>&mdash;Sous un faux nom... sous celui d'Arnold Schneider....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maintenant... je comprends tout&mdash;s'&eacute;cria la princesse en mettant
+ses deux mains sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, marraine?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sauras plus tard... laisse-moi.</p>
+
+<p>Iris sortit.</p>
+
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, tromp&eacute; par les perfides paroles d'Iris, M. de
+Br&eacute;vannes, ivre d'une esp&eacute;rance insens&eacute;e, couvrait de baisers passionn&eacute;s
+le billet qu'il croyait avoir &eacute;t&eacute; &eacute;crit par la princesse de Hansfeld.</p>
+<hr style="width: 5%;" />
+
+<h2>FIN DE LA PREMI&Egrave;RE PARTIE.</h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3>IMP. DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, II.</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome I, by Eugène Sue
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME I ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
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+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
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index 0000000..6312041
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+++ b/LICENSE.txt
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #16875 (https://www.gutenberg.org/ebooks/16875)