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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:49:52 -0700 |
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This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + Alfred Assollant + + + + CLAUDE ET JULIETTE + + + + + I + + Où il est clairement prouvé que la vertu trouve toujours sa + récompense, et que le premier devoir d'un Français est de + venir au secours de la beauté. + + +En 1846, vivait à Paris, sur les hauteurs de la place du Panthéon, +un jeune peintre d'un laideur si rare, que ses camarades l'avaient +surnommé Quasimodo. Il avait le nez long et gros, les cheveux crépus, +les yeux petits et enfoncés sous l'arcade sourcilière, la bouche +fendue jusqu'aux oreilles, et le menton pointu. Sa taille était +droite, ses bras longs et nerveux, ses mains larges et fortes, et ses +pieds d'une longueur excessive. + +_Le beau n'est pas toujours camarade du bon._ Quasidomo était la +douceur même. Il était instruit, habile dans son art, plein d'esprit, +de courage, et amoureux de la gloire. Un seul défaut déparait ses +belles qualités et le rendait insupportable à lui-même. C'était une +tristesse incurable dont il ne disait le secret à personne. Il aimait +la beauté avec une passion que Phidias, Raphaël et Titien seuls ont +connue, et il ne pouvait se regarder dans une glace sans frémir. +Presque tous les hommes sont laids, il faut l'avouer; mais l'habitude, +la vanité, l'ignorance des vrais principes de la beauté physique, +le plaisir qu'on éprouve à se tromper soi même, leur cachent +ordinairement cette cruelle infirmité. Malheureusement, le pauvre +Quasimodo avait trop étudié son art, et il était trop sincère avec +lui-même pour se faire illusion. Il n'était que laid, et il se croyait +effroyable. Il ne s'en consolait pas. Les railleries de ses camarades, +qu'il supportait sans se plaindre, mettaient le comble à sa douleur. +Vingt fois il avait songé à se tuer; mais il avait ving-deux ans, et à +cet âge, peut-on désespérer de tout? On veut vivre, ne fût-ce que +par curiosité. Il n'espérait pas être aimé. Il pouvait aspirer à la +gloire; et qu'y a-t-il de plus désirable sur la terre? + +Un soir, ces réflexions l'ayant occupé plus que de coutume, il +s'accorda un sursis, et résolut de vivre jusqu'à trente ans: à cet +âge, pensa-t-il, si je n'ai ni amour ni gloire, je me tuerai. Ayant +pris cette sage résolution, il vit que le temps était beau, que la +lune éclairait Paris, et il alla se promener aux Champs-Élysées. + +Il avait à peine fait cent pas dans la grande avenue, lorsqu'il +aperçut une jeune fille, simplement vêtue et d'une tournure gracieuse, +qui marchait devant lui. Un gros homme, orné de breloques, d'une canne +et d'épais favoris, la suivait de près, en marmottant à voix basse +quelques paroles que le peintre n'entendit pas, mais dont il devina le +sens. La jeune fille, sans répondre, traversa la chaussée et continua +sa route sur le trottoir opposé. Le gros homme la suivit et recommença +son discours. Pendant ce temps, le peintre réfléchissait. + +«Que fait là cette femme? il est minuit. Ce n'est pas l'heure où les +pensionnaires courent les rues. Cherche-telle les aventures? Mais elle +fuit ce gros homme. Peut-être est-il trop gros. A quoi tient la vertu +des femmes? Peut-être est-ce une femme vertueuse qui aime le clair de +lune. Cela se voit quelquefois. Dans tous les cas, il est clair que ce +gros homme la gêne fort. Qu'importe qu'elle soit vertueuse ou non?» + +Il traversa la chaussée à son tour. + +«Voilà, se dit-il, une belle occasion de faire le chevalier errant. +Bayard, sans peur et sans reproche, ne l'eût pas laissée échapper. Si +j'allais au secours de la beauté en danger! C'est une de ces occasions +où, si l'on n'est pas sublime, ou est tout à fait ridicule. Sublime ou +ridicule, il y a de quoi réfléchir. Attendons encore.... Décidément, +ce gros homme est insupportable. Quelle parole grossière a-t-il pu +lui dire? La jeune fille marche comme si elle courait. Elle regarde +de tous côtés. Que cherche-t-elle? un sergent de ville, sans doute. +Hélas! Le sergent de ville est aujourd'hui le successeur de Roland +et de Bayard, et le défenseur de la belle Angélique. O temps! ô +moeurs!... Puisque le sergent de ville n'est pas à son poste, faisons +ce qu'il aurait dû faire.» + +Il boutonna son paletot, hâta le pas, et joignit bientôt le couple +qu'il suivait. Au même instant, le gros homme terminait son discours +par cette péroraison décisive: + +«Une chaumière et mon coeur, mademoiselle. La chaumière vaut un +million.» + +Tout en parlant, il prenait la jeune fille par le bras et cherchait à +l'entraîner. Celle-ci poussa un cri de frayeur. Tout à coup, le gros +homme, saisi à son tour par deux mains vigoureuses, tourna brusquement +sur lui-même, et se trouva face à face avec le peintre. + +«Qui êtes-vous? que me voulez-vous? s'écria-t-il. + +--Je suis le cousin de mademoiselle, répondit le peintre d'un ton +ferme, et je vous prie de chercher fortune ailleurs. + +--Le cousin! ah! ah! la plaisanterie est bonne. Vous êtes bien jeune +pour un cousin, monsieur le défenseur des belles. + +--Cousin ou non, dit le peintre, je vous défends de la suivre. + +--Et de quel droit, mon brave? + +--Du droit du plus fort.» + +A ce mot, le gros homme leva sa canne sur son adversaire: celui-ci +l'arracha de ses mains et la jeta au loin. + +«Monsieur, s'écria le gros homme, vous me payerez cher cette injure. +Donnez-moi votre adresse. + +--Volontiers je m'appelle Jean Claude, et je demeure place du +Panthéon, 5. + +--Eh bien, Jean Claude, demain je vous enverrai mes témoins. + +--C'est bon, brave homme. Je te conseille de tenir mieux ton épée que +ta canne.» + +Le gros homme s'éloigna en grommelant, et Jean Claude, sans +s'inquiéter de ses menaces, se retourna vers sa protégée pour la +rassurer. + +C'était la plus rare et la plus naïve beauté qu'on pût voir; à quoi +puis-je la comparer? Il y a des figures plus délicates, des nez +mieux dessinés, des bouches plus fines. On aurait peine à trouver une +physionomie plus douce et plus attrayante. Ce n'était pourtant qu'une +lingère. + +«Qu'elle est belle! pensa le peintre. Dieux immortels! je vous +remercie de m'avoir préservé du suicide!... mais quelle idée +singulière de courir seule, la nuit, dans les Champs-Élysées!» + +Claude fut bientôt interrompu dans ses réflexions. + +«Monsieur, lui dit la jeune fille avec une grâce charmante, je vous +remercie de m'avoir protégée contre ce méchant homme, et je vous prie +de me pardonner la fâcheuse querelle où vous vous êtes engagé à cause +de moi. + +--Ne parlons pas de cette querelle, répondit-il avec émotion. Je +voudrais, mademoiselle, vous donner ma vie tout entière.» + +Elle fit un mouvement d'inquiétude. Il s'en aperçut. + +«Pardonnez-moi ma hardiesse, dit-il tristement. Je mourrais de douleur +si j'avais pu vous offenser, et je vois que vous vous défiez de moi. +Que faut-il que je fasse pour vous rassurer?» + +Elle garda le silence. + +«Je vous entends, mademoiselle. Vous voulez que je vous quitte. +J'obéis. Peut-être avez-vous un frère ou un père que vous craignez +d'inquiéter? Hélas! regardez-moi: qui pourrait prendre ombrage d'une +si effroyable laideur? Quelle femme n'est pas en sûreté près de moi? +Souffrez que je vous accompagne, ou tout au moins que je vous suive. +Tout à l'heure, vous avez pu voir à quel danger vous étiez exposée. + +--Monsieur, dit-elle en souriant, je ne puis accepter votre offre +généreuse. Il y a loin d'ici à Passy. + +--Quoi! vous allez seule à Passy, et vous ne craignez pas les rôdeurs +de barrières? + +--Hélas! monsieur, je crains tout; mais que puis-je faire? Je suis +ouvrière, seule à Paris depuis trois semaines, et je travaille dans +un magasin de lingerie. Je n'ai d'autre famille qu'une tante qui est +fruitière à Passy, et qui m'a élevée. Ce soir, elle m'écrit qu'elle +est malade, et qu'elle me prie d'aller la voir. Si j'y manquais, elle +croirait que je la néglige et que je l'aime moins, elle qui a pour moi +toute la tendresse d'une mère. On n'a voulu me laisser sortir qu'après +dix heures et la fermeture du magasin. + +--Voilà, pensa Claude, une histoire bien naturelle. Ai-je affaire +à une Agnès ou à une femme trop habile? Mais quel intérêt peut-elle +avoir à me tromper?--Mademoiselle, dit-il tout haut, la nuit est +belle, le clair de lune est magnifique. Peu importe que j'aille à +Passy ou à Saint-Mandé. Permettez-moi de vous accompagner; la route +n'est pas sûre. Ayez confiance en moi. Je vous jure qu'au premier +signe je serai prêt à vous quitter.» + +La jeune fille hésita quelque temps et prit le bras de son compagnon. + +C'est une chose singulière que l'imagination. Claude avait vivement +désiré que son offre fût acceptée, et tout à coup il se repentit de +l'avoir faite. + +«Ce ne sont pas mes paroles qui la rassurent, pensa-t-il, c'est ma +difformité.» + +Cette idée troubla sa joie, et il garda quelque temps le silence. + +«Monsieur, lui dit la jeune fille, pourquoi êtes-vous triste? +Avez-vous perdu quelqu'un de vos parents ou de vos amis? + +--J'ai tout perdu, dit Claude en soupirant. Mon père, vieux capitaine +en retraite, qui vivait de sa pension et qui ne connaissait rien de +plus beau que l'épaulette, me fit élever comme un savant. Il rêvait de +me voir prendre des villes et succéder à Vauban? + +--Qu'est-ce que M. Vauban? demanda-t-elle naïvement. + +--C'est un caporal qui s'ennuya de tuer les hommes et qui voulut +enseigner l'art de les nourrir. On le mit en demi-solde. + +--Et votre père voulait que vous fussiez caporal? + +--Caporal.... ou général, c'est tout un. Malheureusement, j'avais +quelques dispositions pour le dessin. Un grand peintre me prit en +affection, et m'apprit à aimer l'art et l'éternelle beauté. Je laissai +la géométrie à ceux qui en vivent, et je me fis peintre. + +--En bâtiments? + +--Non; peintre de paysages. + +--De paysages? Qu'est-ce que cela? Excusez mon ignorance, monsieur, +j'en suis toute honteuse; mais je n'ai jamais appris qu'à lire, à +écrire, à faire les comptes de ma tante et à coudre des chemises. + +--Vous savez coudre, dit Claude avec enthousiasme, et vous parlez +de votre ignorance! Allez, vous êtes trop modeste! Combien de +demoiselles, élevées à grand frais loin des yeux de leurs mères, +devraient aller à votre école! Pieuse et sainte ignorance! Plût à Dieu +que toutes les filles de France fussent aussi ignorantes que vous, +elles trouveraient plus aisément des maris. + +--Je vous crois, monsieur, sans savoir pourquoi; mais vous ne répondez +pas à ma question. Qu'est-ce qu'un peintre de paysages? + +--Pas grand'chose, ma chère enfant. C'est un pauvre homme qui ne sait +ni semer le blé, ni le moissonner, ni le moudre, ni le faire cuire, +ni bâtir une maison, ni raboter des planches, ni tracer un chemin, ni +ferrer un cheval, ni forger, ni faire aucun métier qui serve à qui que +ce soit. + +--C'est donc un fainéant? + +--Point du tout. C'est un des êtres les plus occupés de la création. +Ce que Dieu a fait, il l'imite, et, quand il a fait assez fidèlement +le portrait d'un pré, d'une étable et de deux cochons, on dit qu'il a +du génie. C'est un Poussin, un Claude Lorrain, un Ruysdaël. + +--Pardonnez-moi, monsieur, de vous interrompre sans cesse. Vous disiez +donc que vous vous étiez fait peintre de paysages? + +--Oui, et j'eus le malheur de réussir. Mon père mourut peu de temps +après, désespéré de voir que je renonçais pour toujours aux demi-lunes +et aux contrescarpes, et aux épaulettes qui en sont la suite +naturelle. Depuis sa mort, je vis seul. Le grand peintre dont +j'étais l'élève est mort lui-même, et je n'ai point d'amis parmi mes +camarades. + +--Pourquoi, monsieur? Vous paraissez si bon et si obligeant! + +--Que sais-je? Dans les arts, on n'aime pas celui qui réussit. On +le trouve orgueilleux; il veut se distinguer de la foule. C'est d'un +mauvais exemple. Je souffre d'ailleurs d'une infirmité. + +--Vous êtes malade? + +--Oui, d'une maladie morale; la plus cruelle de toutes. Regardez-moi. +Ne remarquez-vous rien? + +--Non. + +--Quoi! ma laideur effroyable ne vous étonne pas? + +--Pourquoi m'étonnerait-elle? Tous les hommes me semblent laids. Je ne +suis pas assez habile pour juger du plus ou du moins. + +--Eh bien, elle étonne tellement mes camarades, qui se disent mes +amis, qu'ils m'ont surnommé Quasimodo. + +--Quasimodo! quel est ce nom-là? + +--C'est celui d'un sonneur de cloches, bossu, boiteux et borgne, qui +devint amoureux d'une duchesse, et qui se pendit par amour pour elle. + +--Y a-t-il longtemps? + +--Au temps de Napoléon. + +--N'était-ce pas un dimanche? + +--Précisément. + +--Et n'est-ce pas depuis ce temps que le dimanche d'après Pâques a +pris son nom? + +--Comme vous dites. Vous ne lisez donc pas de romans? + +--Jamais. Ma tante me l'a défendu. + +--Quel âge avez-vous? + +--Dix-sept ans. + +--Et comment vous appelez-vous? + +--Juliette. + +--Juliette! Juliette! que ce beau nom est doux!» + +Les deux promeneurs approchaient de Passy. Claude était ravi de +l'extraordinaire naïveté de la jeune fille. La naïveté n'est pas le +défaut des Parisiennes ni peut-être des femmes de France, à quelque +degré de l'échelle qu'on les prenne. Il offrit à Juliette de faire son +portrait secrètement, et de l'offrir à la vieille tante le jour de +sa fête; il prit l'intérêt le plus vif au récit de tous les petits +chagrins de la jeune fille, et des persécutions de ses camarades, qui +se moquaient de sa simplicité; enfin, il obtint la promesse qu'elle +viendrait le voir dans son atelier le dimanche suivant, et qu'il +pourrait commencer son portrait ce jour-là. + +Il était temps, car ils arrivaient à la porte de la fruitière. Claude, +le coeur pénétré d'une joie inconnue, offrit d'attendre la jeune +fille; mais elle le remercia de son offre obligeante. + +«Demain matin, dit-elle, je retournerai à Paris en omnibus.» + +Claude partit comme un trait et courut jusqu'au matin dans les bois +de Saint-Cloud et de Ville-d'Avray. Il criait, il chantait, il +bondissait, il se livrait à toutes les folies que connaissent les +jeunes gens qui ont le bonheur d'aimer. + +«Dieux immortels! s'écriait-il, je ne suis plus le laid, le difforme, +le triste Quasimodo, le rebut de l'espèce humaine. J'aime, et l'amour +m'a fait ton égal, ô puissant Jupiter! + +L'amour est le plus puissant des dieux! O resplendissantes étoiles, +mondes lointains qui roulez à travers les espaces, parmi les êtres +innombrables qui vous habitent, y eut-il jamais un être vivant plus +heureux que moi? Que me manque-t-il aujourd'hui? Qu'elle m'aime à son +tour, que j'enseigne l'amour à cette jeune âme ignorante et vierge! Y +réussirai-je?» + +En rentrant chez lui, il esquissa de mémoire le portrait delà jeune +fille et la représenta donnant le bras à un homme qui tournait le dos +au spectateur. Comme il terminait cette esquisse, un de ses anciens +camarades d'atelier entra. + +«Bonjour, Claude. + +--Bonjour, Buridan.» + +Le nouveau venu était un grand garçon bien fait, robuste, content +de lui-même et d'un talent médiocre. Il regarda l'esquisse de Claude +par-dessus son épaule. + +«Où as-tu pris cette fille-là? dit-il. + +--C'est une cousine. + +--Je t'en fais mon compliment. Les cousines sont très présentables +dans ta famille. Est-ce qu'elle a posé pour toi? + +--Non. Je fais son portrait de mémoire. + +--Quelle mémoire? celle du coeur? + +--Buridan, tu m'ennuies. + +--Tu fais le mystérieux avec un ami; c'est mal. + +--Il n'y a pas de mystère. Hier, je me promenais. J'ai rencontré +une jeune fille charmante qui se débattait contre un gros homme à +breloques. J'ai envoyé promener les breloques, et j'ai offert mon bras +à Juliette. + +--Ah! elle s'appelle Juliette. Joli nom, ma foi!.. Qu'ont dit les +breloques? + +--Qu'elles m'enverraient des témoins, ce matin. + +--A la bonne heure. Voilà une affaire crânement engagée. La fille +est-elle belle? + +--Comme Vénus. + +--Laquelle? Vénus callipyge? Il n'y paraît guère dans ton dessin. + +--Mon cher, tu es insupportable avec tes plaisanteries. + +--Et toi, avec tes réticences. N'ai-je pas le droit de m'informer +si elle est maigre? Moi, je pense sur ce point comme le magnifique +sultan. Je n'aime que les femmes cylindriques. + +--Laissons-la le sultan. Veux-tu être mon témoin? + +--Accordé; mais tu me feras voir l'original de ton esquisse. + +--Viens dimanche, à neuf heures du matin; tu la verras. + +--En es-tu déjà là? Qui l'eût cru de cet innocent Quasimodo? A qui se +fier, grand Dieu! La nature vous pétrit un homme le plus mal qu'elle +peut; elle élève son nez comme la bosse d'un chameau, elle enfonce ses +yeux comme des trous de vrille, elle termine son menton en pointe, et +ce gaillard, ainsi fait, séduit à première vue une jeune vierge trop +peu callipyge, qui résiste à des breloques de similor?» + +Claude haussa les épaules sans répondre; il pouvait, d'un mot, faire +cesser cette plaisanterie, si cruelle pour lui; mais il n'oserait +avouer sa souffrance et la plaie secrète dont son coeur était dévoré. +Il se remit au travail. + + + + + II + + Terrible duel. Heureux déjeuner. + Comment le beau Buridan mit la nappe + aidé de la jeune Pasithéa. + + +On frappa à la porte, et deux hommes boutonnés jusqu'au cou entrèrent. + +«Messieurs, dit l'un d'eux, qui de vous est M. Jean Claude? + +--C'est moi, répondit celui-ci. + +--Monsieur, continua l'orateur d'un ton diplomatique, vous avez +gravement insulté M. le comte de Seckendorf, et nous venons de sa part +vous demander une réparation. + +--Monsieur, dit Claude, votre ami n'est-il pas un gros homme avec des +favoris noirs, des breloques et une canne? + +--Précisément. + +--De quoi se plaint-il? + +--D'une grave injure. Il ne nous a donné aucun détail. + +--Je vais vous en donner, moi. + +M. le comte de Seckendorf a insulté hier une jeune fille sans défense. +Je passais, j'ai voulu la protéger, il a levé sur moi sa canne. Je +l'ai arrachée de ses mains et jetée sur la chaussée. Voilà toute +l'injure. C'est à vous, messieurs, de voir quelle réparation peut +demander votre ami. + +--Monsieur, dit celui qui avait déjà parlé, ceci ne nous regarde pas. +Seckendorf veut se battre et il se battra. + +--Comme il vous plaira. M. le comte de Seckendorf est-il Français? + +--Non, monsieur; il a comme moi l'honneur d'être Prussien. + +--Je vous en fais à tous deux mon compliment. Soyez assez bon, +monsieur, je vous prie, pour lui dire de ma part que cette querelle +est une vraie querelle d'Allemand; du reste, je suis à ses ordres. +Quelle est votre heure? + +--Trois heures. + +--Votre arme? + +--Le sabre. + +--Et le lieu? + +--Vincennes, derrière les bosquets d'Idalie. + +Les deux envoyés sortirent. + +--Sais-tu te battre? dit Buridan. + +--Moi! point du tout. + +--Le Prussien va te découper comme une mauviette. + +--Je l'en défie, dit Claude. J'ai le poignet solide, le pied leste, et +du sang-froid. Ces trois choses valent bien cent leçons de Grisier.» + +A trois heures, Claude, accompagné de Buridan et d'un autre témoin, +arrivait au bosquet d'Idalie. Il y trouva son adversaire. Les sabres +mesurés et les cérémonies d'usage terminées, les deux adversaires se +mirent en garde. + +Dès la première passe, les deux témoins de Claude frémirent. +Seckendorf était de première force au sabre. Claude seul ne désespéra +point. Il s'escrimait d'estoc et de taille, attaquant toujours avec +un vivacité inouïe et ne cherchant pas à se défendre. La seule chose +prudente qu'il pût faire était de ne montrer aucune prudence. Au bout +d'une minute, il reçut dans la poitrine la pointe du sabre du Prussien +et tomba. Le vainqueur essuya proprement son sabre sur l'herbe, +endossa sa redingote et partit avec ses témoins sans prononcer une +parole. + +Claude s'évanouit. On le transporta chez lui. + +«La blessure est grave, dit le chirurgien à Buridan, mais il n'en +mourra pas. Le sang qu'il a perdu est la seule cause de sa faiblesse.» + +Buridan s'assit à côté du lit et prit soin du blessé. + +Le dimanche suivant, Claude était hors d'affaire. Trop faible encore +pour se lever, il ne songeait plus qu'à la visite de Juliette. Dès +cinq heures du matin, il s'agitait impatiemment dans son lit. Neuf +heures sonnèrent, et une main légère frappa à la porte. + +«Vénus est exacte comme un huissier, dit Buridan. + +--Au nom du ciel! dit Claude, ouvre la porte et épargne-lui tes +mauvaises plaisanteries.» + +Juliette entra, et fut très surprise de trouver Claude dans son lit. +Elle fit un pas en arrière. + +«Pardon, messieurs, dit-elle, je me trompe, sans doute. + +--Non, voua ne vous trompez pas, céleste jeune fille, dit le beau +Buridan. Vous êtes ici dans le palais de Raphaël. Malheureusement, +Raphaël a reçu un coup de sabre dans le sternum, et je remplis, par +intérim, le rôle de grand-maître des cérémonies. + +--Quoi! vous êtes blessé, monsieur, et à cause de moi peut-être? + +--Rassurez-vous, mademoiselle, dit Claude, c'est une blessure très +légère, et je suis trop heureux,... + +--De mourir à votre service, interrompit Buridan. Oui, mademoiselle, +des chevaliers français tel est le caractère. + +--Buridan, s'écria Clause, viens ici. + +Scélérat, lui dit-il tout bas, tu veux donc me faire mourir. Tu +vas l'effrayer et l'obliger de partir. Je me sens de l'appétit. Va +commander le déjeuner. + +--Pour trois? demanda le peintre. + +--Assurément.» + +Buridan sortit, la belle Juliette s'approcha de Claude et lui dit +d'une voix émue: + +«Combien je regrette, monsieur, le malheur qui vous frappe. Je ne me +consolerai jamais d'en avoir été cause. + +--Mademoiselle, dit Claude voulez-vous guérir d'un seul coup ma +blessure et me rendre plus heureux que je ne le fus jamais? Donnez-moi +votre main.» + +Juliette la tendit avec un sourire charmant. Le bon Claude la baisa +avec une telle dévotion que la jeune fille rougit et alla s'asseoir +près de la fenêtre. + +«Je viens de l'effrayer comme un sot, pensa Claude. O malheur éternel! +je l'adore, et elle ne m'aimera jamais.» + +Des deux côtés, le silence devenait embarrassant. Le peintre vit que +Juliette allait sortir; il fit un effort sur lui-même. + +«Mademoiselle, dit-il, reconnaissez-vous cette esquisse, que j'ai +commencée le lendemain de notre rencontre?» + +Elle la regarda et la trouva fort ressemblante. + +«Ah! monsieur, dit-elle naïvement, que vous m'avez faite belle! Est-ce +le portrait que vous voulez me donner pour la fête de ma tante? + +--Non, Juliette, ceci est un souvenir que je garderai éternellement de +la première heure de ma vie où j'aie goûté un bonheur parfait. Quant à +votre portrait, vous l'aurez, si vous voulez poser seulement quelques +heures devant moi. + +--Oui, monsieur, aussi longtemps que vous voudrez. Ma tante sera bien +heureuse.» + +Buridan rentra, suivi d'un garçon de restaurant qui portait dans ses +bras un déjeûner fort convenable. Le vin surtout n'y manquait pas. + +«O la plus belle des Grâces, dit Buridan, divine Pasithéa, aidez-moi, +je vous prie, à mettre la nappe. + +--Monsieur, dit simplement Juliette, je le veux bien; mais pourquoi +m'appelez-vous la divine Pasithéa? + +--Pasithéa, dit le peintre, était une impératrice qui n'avait pas sa +pareille pour raccommoder les serviettes de son mari et ourler son +linge. + +--Eh bien, monsieur, c'est justement mon fort, et de plus, je fais de +belles chemises, je m'en vante. + +--Voilà, dit Buridan, une rencontre admirable; j'ai besoin justement +d'une douzaine de chemises, et si vous voulez bien vous charger de la +commande, ma chère demoiselle Pasithéa.... + +--Juliette, monsieur, interrompit-elle. + +--C'est cela même, Juliette Pasithéa. + +--Le déjeuner sera froid, dit Claude, qui craignit quelque +plaisanterie trop forte de son ami. Mangeons.» + +Le déjeuner fut très gai. Claude était plongé dans les ravissantes +délices d'un premier amour. Tout ce que disait Juliette lui paraissait +admirable. Son ingénuité le remplissait de joie. Il était devant elle +comme une mère qui trouve dans les premières paroles de son enfant des +symptômes d'un génie supérieur. Elle demandait à boire avec une grâce +sans pareille. Elle se renversait sur sa chaise d'une façon toute +divine. Elle riait avec une délicatesse exquise. Oh! les belles dents! +les purs diamants! Oh! la bouche petite et gracieuse! Oh! les yeux +bleus et doux! Oh! les cheveux fins et soyeux! Claude n'avait pas tort +d'admirer. C'était une chevelure abondante et épaisse comme une forêt +des tropiques. Disons tout en un mot. Elle était vraiment belle, et +Claude l'adorait. + +Pendant ce temps, Buridan ne perdait pas un coup de dent. C'était un +bon compagnon, peu mélancolique, qui aimait toutes les femmes, et qui, +moyennant quelques complaisances, les tenait quitte de tout. Claude +s'étant égaré dans une théorie platonique, Buridan lui répondit avec +chaleur: + +«Mon petit, ta méthode peut être bonne, mais la mienne est excellente. +Les femmes sont faites pour rire, pour aimer et pour avoir des +enfants. Hors de là, elles ne sont bonnes à rien. + +--Oh! dit Claude indigné. + +--Tu as beau te récrier, reprit Buridan, il faut se soumettre à +l'inflexible vérité. Dis-leur qu'elles sont belles, elles te sauteront +au cou; parle-leur de philosophie, tu les verras bâiller comme des +carpes hors de l'eau. Prends la plus vertueuse de toutes, dis-lui +qu'elle a le pied bien fait, elle relèvera sa robe jusqu'au genou. Tu +ne peux pas savoir tout cela, mon pauvre Quasimodo; tu vis comme un +ermite, et les pensées de ce monde ne t'occupent guère; mais je +les connais, moi, et je te jure que la plus sage de toutes est une +écervelée. + +--Tais-toi, malheureux ivrogne, dit Claude, et cuve en paix ton +vin. N'outrage pas la seule partie du genre humain qui vaille encore +quelque chose. Qui es-tu pour parler ainsi? Parce que tu barbouilles +quelques singes et quelques chats, tu te crois un grand homme et +quelque chose de précieux sur la terre. Réponds-moi, Buridan; combien +de gens ont barbouillé, barbouillent et barbouilleront mille fois +mieux que toi? Quelle idée as-tu mise au monde? Quelle invention as-tu +faite pour la patrie? Toi qui n'atteins dans tes oeuvres la beauté +véritable que par hasard, et qui souvent la défigures; toi qui es +fier de quelques coups de pinceau où peut-être son ombre a laissé des +traces, tu oses mépriser la femme, qui est la beauté même, l'éternelle +beauté, et la seule image de Dieu sur la terre! Sur la foi de quelques +créatures qui ne sont d'aucun sexe, tu oses dire que les femmes ne +sont faites que pour la joie et les plaisirs. Rentre en toi-même, +malheureux Buridan, et confesse ton repentir, si tu ne veux pas que la +foudre céleste te punisse de ton blasphème. + +--Brrrr! dit le peintre en allumant un cigare, comme tu pérores +pour un homme qui a reçu deux pouces de fer entre la troisième et la +quatrième côte! Respectons ce sexe aimable, puisque tu le protéges. +Divine Pasithéa, fumez-vous? + +--Non, monsieur, je vous remercie. + +--C'est dommage; voilà un vrai _puro_.» + +En même temps, il entonna, d'une voix puissante cette chanson: + + Aux environs de Lille en Flandre | bis. + Lon lan la | + + Je rencontrai deux Flamandes | bis. + Lon lan la | + +Ici le sage Claude interrompit fort à propos le chanteur. + +«Que le diable t'emporte! dit Buridan, à moitié ivre. On ne peut donc +plus rire ici. On ne boit plus, on ne chante plus, on parle poliment +des belles. Si cela continue, on ne pourra plus fumer. Adieu, les +amis. Je reviendrai quand vous serez plus gais. + +Son départ fit grand plaisir à Claude. + +«Votre ami est bien amusant, dit Juliette, mais il est bien mal élevé. + +--C'est un charmant garçon, répliqua le peintre, qui a été mon témoin +mardi dernier et qui a grand soin de ma blessure; mais il n'est pas +habitué à parler aux honnêtes femmes. + +--Est-ce qu'il a des maîtresses? demanda la jeune fille. + +--Je n'en sais rien, répondit Claude étonné. Pourquoi me faites-vous +cette question? + +--J'ai parlé au hasard, dit-elle en rougissant. Qu'est-ce que cela me +fait, que M. Buridan ait des maîtresses ou non?» + +Si Claude avait eu plus d'expérience, cette rougeur subite l'eût +inquiété. Peu à peu, Juliette devint pensive, et ne répondit plus qu'à +peine aux discours du jeune homme. Après quelques instants, elle se +leva, promettant de revenir. + +Huit jours après, Claude, encore fatigué de la perte de son sang, +mais déjà guéri, commença le portrait de la belle Juliette. On croira +aisément qu'il n'allait pas vite en besogne. Aucune esquisse ne lui +paraissait digne de son modèle. Il s'était fait pendant la semaine +un plan de campagne profondément combiné. «Puisque le hasard veut que +j'aie rencontré, disait-il, l'une des plus jolies filles de Paris, +et à coup sûr l'une des plus innocentes, je veux qu'elle n'ait pas +d'autre maître que moi. Le ciel m'a refusé la beauté, mais il m'a +laissé l'ascendant qu'un esprit cultivé et une passion forte donnent +à un homme sur une femme ignorante et pure. J'éclairerai son esprit, +j'élèverai son âme, je lui ferai connaître le ciel et la terre, et +peut-être pourrai-je surmonter les obstacles que m'oppose la nature. +Le destin se lassera de poursuivre un malheureux.» + +Claude était éloquent; il était savant comme un peintre de ce seizième +siècle, où Michel-Ange et Raphaël connaissaient et pratiquaient à la +fois tous les arts. Tout le monde sait la puissance de la solitude. Le +peintre, plein de force et de génie, avait vécu comme les solitaires +de la Thébaïde; ses passions, longtemps contenues, n'en étaient que +plus fortes. Il aimait Juliette avec la violence d'un homme qui aime +pour la première fois, et qui n'attache de prix qu'à l'amour. + +Elle se sentait troublée devant lui sans savoir pourquoi. Il affectait +de lui parler peinture; mais ses yeux ardents, fixés sur elle, +l'instruisaient assez de ce qu'il ne voulait pas avouer. Il était +heureux d'aimer; mais le sentiment de son irrémédiable laideur glaçait +la parole sur ses lèvres. Le triste nom de Quasimodo lui revenait +sans cesse à l'esprit. La laideur n'est-elle pas, comme la vieillesse, +l'antipode de l'amour? + +Après une heure de travail, la belle Juliette voulut retourner à +Passy. Claude l'accompagna, et la conduisit à travers le bois de +Boulogne. La matinée était belle; les arbres étaient couverts de +feuilles; le ciel était pur, et les oiseaux chantaient sur la cime +des chênes. Claude se sentait rempli d'une joie délicieuse. Il courait +légèrement dans les allées, entraînant sa compagne, qui était aussi +gaie que lui-même. Il jouissait du bonheur de faire goûter le premier +à cette âme naïve le fruit de l'arbre de la science. Il lui expliquait +tout ce qu'il voyait; il lui parlait botanique, religion, philosophie, +histoire même, proportionnant son langage à la faiblesse de cette +intelligence encore peu exercée. Il lui enseignait les lois et les +moeurs des animaux, des végétaux et leurs amours; il parlait des pays +lointains, de l'Italie, qu'il avait vue; de l'Orient, qu'il voulait +voir et qu'il devinait déjà. La jeune fille écoutait ses discours avec +une admiration profonde; elle comprenait tout, et elle questionnait +toujours. Au sortir du bois, Claude voulut se retirer. + +«Pourquoi ne venez-vous pas avec moi? dit-elle. + +--Votre tante ne me connaît pas. + +--Elle vous connaît parfaitement. Croyez-vous que je n'aie point parlé +de vous le premier jour, et du service que vous m'avez rendu? Suis-je +si ingrate? Ma tante sera ravie de vous voir. Elle sait la surprise +que vous lui ménagez, et serait offensée si vous refusiez de venir +chez elle. + +--Par le Dieu vivant! pensa le peintre, je suis en veine aujourd'hui. +Une journée tout entière avec elle! Aurais-je osé l'espérer?» + +Là-dessus, sans faire la moindre objection, il suivit la jeune fille +et entra chez la fruitière. + +C'était une grosse femme gaie, rouge de teint, active, bavarde, +prompte à faire connaissance, et regardant comme ses amis tous ceux +qu'elle connaissait. Elle était riche, et quarante mille francs +placés en rentes sur l'État, joints aux profits de son petit commerce, +ajoutaient à son bonheur. Elle avait une tendresse aveugle pour sa +nièce, qu'elle regardait comme le miroir de la sagesse et comme un +puits d'érudition. + +A peine eut-elle vu le peintre, qu'elle lui donna la main, le fit +asseoir, le fit manger, le fit parler, et lui vanta sa nièce, de sorte +qu'au bout de trois quarts d'heure, Claude croyait avoir vécu toute sa +vie dans la maison et prenait goût à la fruiterie. + +Le dimanche suivant était le jour de la fête de la bonne femme, et il +fut convenu que Claude se hâterait de terminer le fameux portrait, et +que la fruitière donnerait ce jour-là un grand dîner, suivi d'un bal +de voisins. + +Claude partit. A peine était-il sur le seuil que Juliette le rappela. +Il accourut, léger comme un chevreuil. + +«A propos, dit-elle, puisque ma tante donne un grand dîner dimanche, +ne voulez-vous pas amener quelqu'un de vos amis? + +--Je n'ai guère d'amis, dit Claude. + +--Et ce monsieur qui vous a servi de témoin, et qui m'appelait la +divine Pasithéa, comment le nommez-vous? + +--Buridan. + +--Il est bien mal élevé, mais il nous fera rire. N'est-ce pas, tante, +tu veux bien que M. Claude l'invite? + +--Si je le veux! dit la fruitière. Tu n'as qu'à parler, ma petite, et +tout ce que tu demanderas te sera servi sur-le-champ. + +--Je l'amènerai, dit Claude. Et vous, Juliette, ne m'accorderez-vous +rien en échange? + +--Que voulez-vous que je vous donne? + +--Cette rose que vous tenez. + +--La voici.» + +Claude rentra chez lui, plein d'amour et d'illusions. Il aimait, et +paraît son idole de toutes les vertus. Juliette s'endormit eu rêvant +que Buridan l'embrassait. + + + + + III + + Grandes réjouissances. L'oie aux marrons et la famille Ventéjols. + Ressemblance de M. Paturot et de Napoléon. + Geneviève de Brabant et la phrénologie. + Pensées diverses. Conclusion. + + +Le lendemain, Buridan vint dans l'atelier de son ami. + +«Eh bien! dit-il, comment va ton coup de sabre, chevalier de la +Triste-Figure? + +--Parfaitement. J'en serai quitte pour une cicatrice. + +--Qu'est devenue la petite Pasithéa? + +--Une estimable lingère de la rue Vivienne. + +--Son portrait est-il terminé? + +--Pas encore. Elle doit venir ce soir, après son travail, pour me +donner une séance. + +--Heureux coquin! ce n'est pas à un bel homme comme moi qu'une +pareille chance arrivera jamais. Ainsi, tu n'as pas besoin de courir +les rues à la recherche de l'amour. Tu as du pain sur la planche. + +--Que veux-tu dire? + +--Parbleu! il est bien clair que les petites filles ne viennent pas à +dix heures du soir dans ton atelier pour entendre les histoires de la +_Morale en action_. + +--Mon cher Buridan, tu es beau, tu es bien fait, tu as de l'esprit, tu +as de l'argent, mais tu n'as pas le sens commun. Apprends que je suis +trop heureux d'avoir trouvé cette petite fleur des champs, cette rose +sauvage, poussée entre deux pavés de Paris, pour la souiller même d'un +désir. Premièrement, s'il me plaisait de lui dire que je l'aime, je +doute que la confidence fût bien reçue; secondement, je ne le ferai +pas par égard pour moi-même. L'idéal est trop rare et trop beau pour +que je me hâte de le transformer en une vulgaire et prosaïque réalité. + +--Salut, dit Buridan, à l'amant de l'idéal, à l'esclave des belles, au +vertueux Amadis. Claude, tu n'es pas de ce temps. Songe donc, mon cher +ami, que nous sommes en plein Paris, en plein dix-neuvième siècle, +en pleine civilisation. Songe que nous avons un roi, une charte, deux +Chambres, des électeurs, des usines, des chemins de fer et des bureaux +de tabac. Songe qu'il faut vivre comme tout le monde, et sors de ton +rêve sublime et ridicule. Cette petite est jolie, elle paraît bonne +enfant. Tu n'as pas le temps de prendre femme et d'interrompre tes +travaux pour donner la becquée à toute une marmaille. L'Institut et la +postérité te réclament. Cependant, il ne faut pas vivre seul; cela est +immoral. Va donc, et puisque le hasard t'offre une proie facile et qui +n'est pas à dédaigner, par amour pour toi-même, pour ta patrie et pour +la gloire, fais-en ta Fornarina. Tu hausses les épaules, tu fais +le vertueux! Honnête et splendide idiot! Si tu ne la prends pas, +quelqu'autre la prendra. Un de ces soirs, un cocher robuste et +largement abreuvé de vin d'Argenteuil lui offrira son coeur et sera +accepté, et tu resteras sur la rive, dans la pose ridicule d'Hercule à +qui Nessus enlève Déjanire. + +--Tu me fais regretter, dit Claude, la commission dont elle m'a +chargée. + +--Quelle commission? + +--Tu es prié d'assister à la dissection d'une oie aux marrons, +dimanche prochain, chez sa tante, la fruitière de Passy. On dansera. + +--Quoi! vraiment, la bonne femme m'invite. + +--Et moi aussi, par dessus le marché. + +--Décidément, cette petite a du discernement. Eh bien! va pour l'oie +aux marrons; cela m'amusera.» + +Le dimanche suivant, grâce au zèle de Juliette, qui venait poser tous +les soirs dans l'atelier de Claude, le portrait était terminé. Le +peintre, accompagné de Buridan, l'apporta à la fruitière en grande +cérémonie. + +Celle-ci, pour n'être pas dérangée dans un si grand jour, avait dès le +matin fermé sa boutique. Elle attendait ses invités dans sa chambre à +coucher, dont elle avait fait à cette occasion une salle à manger. Un +bonnet blanc à larges plis ornait sa bonne et rougeaude figure. Autour +d'elle, et dans une attitude recueillie, les yeux fixés sur l'oie +aux marrons qui rôtissait devant le feu, se tenaient huit personnes +pleines de calme et de dignité. C'était, par ordre d'importance, le +boulanger, M. Paturot, avec sa femme et sa fille, Mlle Cécile Paturot, +et le marchand de vin, M. Ventéjols, avec sa femme, ses deux fils, +âgés, l'un de huit ans, l'autre de dix ans, et sa fille, Mlle Caroline +Ventéjols, âgée de quatorze ans. + +Quand les deux amis entrèrent, il y eut un grand mouvement dans +l'honorable société qui regardait rôtir l'oie. Ce fut quelque chose de +semblable à ce que les sténographes de la défunte Assemblée nationale +exprimaient par le mot: _sensation_. La bonne fruitière ayant prévenu +ses amis qu'elle devait recevoir deux messieurs qui dînaient chez les +ministres et qui portaient des gants les jours de fête, on s'attendait +à des merveilles. + +L'attente générale fut un peu déçue. Claude entra, donna la main à +la fruitière et à Juliette, leur montra le portrait qui était fort +ressemblant, salua tout le monde et s'assit. Il fut trouvé fier, et, +si l'on n'avait été plus pressé de dîner que de médire, il n'aurait +pas été épargné. + +Buridan, qui ne doutait de rien, fit une entrée magnifique. Il se +jeta dans les bras de la fruitière et de Juliette, ce qui séduisit du +premier coup les deux dames et ne plut guère à Claude. Puis il serra +cordialement la main de tous les assistants, et tira par mégarde les +oreilles d'Athanase Ventéjols, l'aîné des fils du marchand de vin. + +Cela fait, on se mit à table. Je passe sous silence, le cliquetis des +fourchettes et le bruit des verres. + +«Vous avez une bonne figure, dit tout à coup Buridan au marchand de +vin en tournant la salade; car, excepté celui de son métier, il +avait toutes sortes de talents. A table, vous avez l'air de Napoléon. +L'auriez-vous connu, par hasard? + +--Moi, monsieur, point du tout, dit Ventéjols; mais ma mère a connu un +hussard de la vieille garde, qui le voyait fréquemment. + +--C'est une chose surprenante que ces rencontres, continua Buridan; il +avait une redingote grise. + +--Mais la mienne est noire. + +--Qu'importe? C'est toujours une redingote. Il avait des bottes à +l'écuyère. + +--Je n'ai que des souliers, dit Ventéjols. + +--Eh bien, quelle différence y voyez-vous? Qu'est-ce qu'un soulier! +c'est une botte à qui l'on a coupé la tête. + +--C'est pourtant vrai, dit le marchand de vin. + +--Je parie, dit Buridan, que votre femme s'appelle Joséphine. + +--Et vous gagnerez votre pari, monsieur, elle s'appelle +Joséphine-Eudoxie-Césarine. Hein! Césarine, quel honneur pour toi de +t'appeler Joséphine, comme la femme de l'empereur des Français, roi +d'Italie. + +--Il y a pourtant une différence, ajouta le peintre. + +--Laquelle? demanda le marchand de vin inquiet. + +--Il avait un chapeau à cornes.» + +Cette conclusion admirable enleva l'assemblée. Buridan devint le roi +du festin. Il chanta, il fit des calembours, il imita le glou-glou des +bouteilles, le chant du coq, celui du canard la veille des jours de +pluie, celui de la poule amoureuse. Tous les yeux étaient fixés sur +lui, et, excepté Claude, tout le monde l'admirait. + +«Je ne m'étonne pas, dit M. Paturot à sa femme, que ce gaillard dîne +souvent chez les ministres. Si j'étais M. Guizot, il ne dînerait que +chez moi. + +--Papa, dit Cécile Paturot, prie M. Buridan de nous chanter quelque +chose.» + +D'un geste, Buridan commanda le silence. + +«Surtout, lui dit Claude, fais attention que tu chantes devant des +dames. + +--C'est bien, austère Caton,» répliqua Buridan. + +La recommandation de Claude fut fort mal reçue. On l'attribua à la +jalousie, et les dames regardèrent le peintre de travers. + +«Maman, dit Caroline Ventéjols, qu'est-ce que c'est qu'un austère +Caton? + +--Tu le vois bien, répondit aigrement la mère, c'est un homme très +laid qui est jaloux, qui ne s'amuse pas et qui ne veut pas qu'on +s'amuse.» + +Un regard sévère du père rétablit le calme dans la famille Ventéjols. +Claude entendit ce dialogue et sourit. Malheureusement, il regarda +Juliette qui était sa voisine à table, et qui l'écoutait avec +distraction. Il remarqua qu'elle n'avait d'attention que pour les +discours de Buridan, et il se sentit le coeur serré d'une tristesse +mortelle. Il se résignait à n'être pas aimé; mais la voir aimer un +autre que lui, c'était une douleur trop forte pour Claude. Hélas! +pensait-il, j'aurai le nom et le sort du pauvre Quasimodo. Pendant ces +réflexions, Buridan chantait: + + Entendez tous, honorable assistance, + La vertu reconnue et patience + De Geneviève de Brabant. + Étant comtesse + De grand'noblesse, + Née en Brabant + Était assurément. + +Après cette célèbre complainte, qui est l'Iliade du _Messager boiteux_ +et de _l'Almanach de Liége_, Buridan, content d'avoir égorgé le +traître Golo, céda la parole à M. Paturot. Chacun chanta à son tour, +et Claude lui-même, avec plus de chaleur et de verve que personne. +Le dîner finit gaiement par une séance de phrénologie, où Buridan fit +admirer la variété de ses connaissances. M. Paturot, jaloux de voir +son compère Ventéjols comparé à Napoléon, se soumit le premier à +l'examen du savant. + +«Monsieur, dit le peintre en palpant le boulanger avec gravité, votre +tête présente les plus singuliers phénomènes que la science ait eu +depuis longtemps occasion d'observer. Le front est d'un boulanger +ordinaire, mais l'occiput annonce une intelligence sans bornes, et le +sinciput, une fermeté rare. Ce que vous avez décidé, vous le voulez +fermement, n'est-ce pas? + +--Oh! monsieur, dit Paturot se redressant avec orgueil, je suis comme +un marbre. Si ma femme me résistait, je lui casserais les reins! Si +ma fille me désobéissait, je la jetterais par la fenêtre. C'est mon +caractère.» + +Tout le monde se mit à rire, et Mme Paturot voulut réclamer; mais +Buridan fit signe de se taire. L'assemblée était tout oreilles. + +«Monsieur, continua Buridan, je vous en félicite. C'est cette rare et +héroïque fermeté qui fait les grands hommes. Au besoin, vous seriez +Brutus. + +--Qu'est-ce que Brutus? demanda Cécile. + +--Parbleu! dit sa mère, tu le vois bien, c'est une brute, un imbécile +comme ton père, qui ne voit pas que monsieur se moque de lui. + +--Silence, ma femme! dit Paturot d'une voix menaçante. + +--Oh! cria la dame d'une voix acariâtre, tes gros yeux ne me font pas +peur. Depuis vingt ans que nous sommes mariés, je te connais bien. Tu +es toujours le même: Constant-Fidèle Paturot, qui... + +--Vous êtes intrépide, interrompit l'impitoyable Buridan. + +--Comme un lion, monsieur. Je suis tambour de la garde nationale, et +j'ai failli être soldat, c'est tout dire. + +--Passons, dit le peintre, aux traits du visage. Vous avez le nez +grand et gros. Avouez que vous êtes un grand scélérat. + +--Monsieur, dit Paturot d'un ton suppliant, parlez plus bas, je vous +en conjure. Il faut bien que jeunesse se passe, et si ma femme le +savait! Voulez-vous me perdre?» + +L'examen se prolongea au milieu des plaisanteries de tous les +convives. De la phrénologie Buridan passa à la chiromancie, et trouva +moyen d'intriguer et de contenter tout le monde. Quand il tint la main +de Juliette entre les siennes: + +«Voici, dit-il, une ligne qui annonce qu'il vous arrivera bientôt +un grand bonheur. Vous aimerez un jeune homme blond et vous en serez +passionnément aimée. Il y aura un mariage dans l'année.» + +En même temps, il lui serra doucement la main, Juliette baissa les +yeux et rougit. Que faisait Claude? Il assistait, impassible en +apparence, aux succès de son ami, et il faisait d'horribles efforts +pour rire de ses plaisanteries. + +«Hélas! pensait-il, voilà comme il faudrait être pour plaire à +Juliette. Elle n'a d'yeux que pour lui. Il est beau! O douleur! ô +malheureux Quasimodo.» + +On dansa beaucoup, et Buridan ne brilla pas moins par ses entrechats +que par ses discours. Il sut plaire à tout le monde, et surtout à la +bonne fruitière qu'il fit valser en dépit de ses cinquante-cinq ans. +Il se multipliait pour faire sauter les femmes et pour boire avec les +hommes. + +A minuit, tous les conviés se retirèrent, Claude et Buridan, priés de +revenir, le dernier surtout, s'y engagèrent volontiers, et partirent +ensemble pour Paris, à pied. Sur la route, Claude, absorbé dans ses +tristes réflexions, gardait le silence. + +«Tout le bonheur que je m'étais promis, pensait-il, s'envole en un +instant. Un étourdi, en se jouant, m'enlève celle que j'aime. + +--Qu'as-tu donc? lui dit Buridan étonné, je ne te reconnais pas. As-tu +du _vague à l'ame_. + +--Ce n'est rien, répondit Claude, honteux de sa faiblesse. Le grand +air m'a fait mal. + +--Un buveur d'eau, dit Buridan avec compassion, ne devrait s'aventurer +qu'avec des gens de sa secte. Va te coucher, Basile, tu sens la +fièvre.» + +Les deux amis se séparèrent. Le lendemain, Claude attendit inutilement +Juliette. Elle ne devait plus revenir dans son atelier. Trois semaines +s'écoulèrent sans événement. Le peintre avait besoin de toute sa +philosophie pour ne pas aller voir la vieille fruitière. Enfin, il +partit un dimanche pour Passy. + +«Ah! vous voilà, monsieur, dit la bonne femme en le voyant. Pourquoi +ne venez-vous pas plus souvent?» + +Claude allégua un travail important et pressé. + +«Où est Juliette? demanda-t-il. + +--Je l'attends depuis ce matin, répondit la fruitière. Restez avec +nous; monsieur votre ami doit la conduire et vous partirez avec lui. + +--Ah! c'est Buridan qui est chargé de la conduire, dit Claude qui +pâlit de douleur et de jalousie. Est-ce que vous ne trouvez pas que +c'est un guide bien jeune pour Mlle Juliette! + +--Qu'importe! dit la fruitière. Les jeunes gens aiment à rire, mais +Juliette est sage. Entre nous, je crois bien que M. Buridan lui +fait la cour. Ma nièce n'est pas un mauvais parti. Après ma mort, +savez-vous qu'elle aura plus de 60,000 francs! + +--A quoi bon détromper cette pauvre femme, se dit le peintre. Tous mes +avis ne la rendront pas plus sage, et je passerais pour un jaloux et +un malhonnête homme.» + +Enfin, Buridan et Juliette arrivèrent, les yeux brillants et pleins +de gaieté. Ils racontèrent qu'ils s'étaient égarés dans le bois de +Boulogne, et qu'ils avaient poussé jusqu'à Saint-Cloud. Juliette salua +Claude avec amitié, mais avec froideur; il lut son sort dans les yeux +de la jeune fille, et partit désespéré. Buridan ne chercha pas à le +retenir. + +Quelques jours après, Claude frappa à la porte de son ami dès six +heures du matin. Buridan à demi-habillé entrebâilla la porte. + +«As-tu besoin de moi? dit-il à Claude. + +--Non. Je venais te voir. + +--Diable! le moment n'est pas favorable. Il y a des dames. Pasithéa, +c'est notre ami Claude, celui qui a fait ton portrait et qui s'est +fait sabrer pour toi. Veux-tu le recevoir. + +--Y penses-tu? dit Juliette. + +--Parbleu! si j'y pense. Tu es charmante en bonnet de nuit, et Claude +sera bien aise de te voir.» + +Claude reconnut la voix de celle qu'il aimait. Il sortit, la mort dans +l'âme, sans dire un mot à Buridan. Il alla à Vincennes, et de là +à Passy. Il rentra chez lui sans pouvoir apaiser la fièvre qui le +dévorait. Il haïssait Juliette, et Buridan, et lui-même, et toute +la nature. Il était tenté de les tuer tous les deux, mais sa douceur +naturelle reprit le dessus. Après tout, pensa-t-il, aucun des deux +n'est cause de mon malheur. Pourquoi ai-je aimé celle qui ne pouvait +pas m'aimer? Je le savais d'avance; j'ai dû m'y résigner. Le mal est +en moi, et non ailleurs. Tant que je vivrai, je serai malheureux; +mourons donc. + +Ayant résolu de se tuer, il chargea son pistolet, et écrivit à +Juliette la lettre suivante: + +«Juliette, je vous aimais, et vous êtes la maîtresse d'un autre! Quand +vous recevrez ce billet, je serai mort. Adieu!» + +Il cacheta ce billet, le porta lui-même à la poste, et l'affranchit +avec un sang-froid singulier. En rentrant, il s'assit, appuya sur son +coeur le canon du pistolet, et fit feu. La balle traversa le coeur. +Claude mourut sur le champ. + +Le soir, Juliette, assise près de Buridan, lut tout haut la lettre +funèbre, et poussa un cri. Buridan courut chez son ami. On lui montra +le corps inanimé du malheureux peintre. Le testament de Claude était +ainsi conçu: + +«Je lègue ma fortune, qui se compose de vingt mille francs, à +Châteauroux, ma ville natale. Je désire que le conseil municipal fasse +construire un grand gymnase gratuit, destiné à développer dans le +peuple la force et la beauté du corps, qui sont si nécessaires au +bonheur et à la tranquillité de l'âme.» + +Deux mois après la mort de Claude, Juliette, abandonnée par Buridan, +revenait tristement à Passy. + +«Ah! si j'avais pu aimer Claude, disait-elle à sa tante, je ne serais +pas si malheureuse aujourd'hui.» + +Claude eut tort de se tuer. Tôt ou tard, il aurait oublié Juliette; il +aurait aimé et on l'aurait aimé. «Toute âme est soeur d'une âme.» + + FIN + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Claude et Juliette, by Alfred Assollant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLAUDE ET JULIETTE *** + +***** This file should be named 16874-8.txt or 16874-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/7/16874/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/16874-8.zip b/16874-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1244ac4 --- /dev/null +++ b/16874-8.zip diff --git a/16874-h.zip b/16874-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c77a6dc --- /dev/null +++ b/16874-h.zip diff --git a/16874-h/16874-h.htm b/16874-h/16874-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b840091 --- /dev/null +++ b/16874-h/16874-h.htm @@ -0,0 +1,2169 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg Ebook of Claude et Juliette, by Alfred Assollant</title> + <meta name="author" content=" "> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.mid {text-align: center} +.head {text-align: center; font-size: 0.9em; font-weight: bold} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Claude et Juliette, by Alfred Assollant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Claude et Juliette + +Author: Alfred Assollant + +Release Date: October 14, 2005 [EBook #16874] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLAUDE ET JULIETTE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + +<h3>Alfred Assollant</h3> +<br><br><br> + + +<h1>CLAUDE ET JULIETTE</h1> +<br><br> + + + +<h2>I</h2> + +<p class="head">Où il est clairement prouvé que la vertu trouve toujours<br> +sa récompense, et que le premier devoir d'un Français<br> +est de venir au secours de la beauté. +</p> +<br> + + +<p>En 1846, vivait à Paris, sur les hauteurs +de la place du Panthéon, un jeune +peintre d'un laideur si rare, que ses +camarades l'avaient surnommé Quasimodo. +Il avait le nez long et gros, les +cheveux crépus, les yeux petits et enfoncés +sous l'arcade sourcilière, la bouche +fendue jusqu'aux oreilles, et le menton +pointu. Sa taille était droite, ses bras +longs et nerveux, ses mains larges et +fortes, et ses pieds d'une longueur excessive.</p> + +<p><i>Le beau n'est pas toujours camarade du +bon.</i> Quasidomo était la douceur même. +Il était instruit, habile dans son art, +plein d'esprit, de courage, et amoureux +de la gloire. Un seul défaut déparait ses +belles qualités et le rendait insupportable +à lui-même. C'était une tristesse +incurable dont il ne disait le secret à +personne. Il aimait la beauté avec une +passion que Phidias, Raphaël et Titien +seuls ont connue, et il ne pouvait se +regarder dans une glace sans frémir. +Presque tous les hommes sont laids, il +faut l'avouer; mais l'habitude, la vanité, +l'ignorance des vrais principes de la +beauté physique, le plaisir qu'on éprouve +à se tromper soi même, leur cachent +ordinairement cette cruelle infirmité. +Malheureusement, le pauvre Quasimodo +avait trop étudié son art, et il était trop +sincère avec lui-même pour se faire illusion. +Il n'était que laid, et il se croyait +effroyable. Il ne s'en consolait pas. Les +railleries de ses camarades, qu'il supportait +sans se plaindre, mettaient le +comble à sa douleur. Vingt fois il avait +songé à se tuer; mais il avait ving-deux +ans, et à cet âge, peut-on désespérer de +tout? On veut vivre, ne fût-ce que par +curiosité. Il n'espérait pas être aimé. +Il pouvait aspirer à la gloire; et qu'y a-t-il +de plus désirable sur la terre?</p> + +<p>Un soir, ces réflexions l'ayant occupé +plus que de coutume, il s'accorda un +sursis, et résolut de vivre jusqu'à trente +ans: à cet âge, pensa-t-il, si je n'ai ni +amour ni gloire, je me tuerai. Ayant +pris cette sage résolution, il vit que le +temps était beau, que la lune éclairait +Paris, et il alla se promener aux Champs-Élysées.</p> + +<p>Il avait à peine fait cent pas dans la +grande avenue, lorsqu'il aperçut une +jeune fille, simplement vêtue et d'une +tournure gracieuse, qui marchait devant +lui. Un gros homme, orné de breloques, +d'une canne et d'épais favoris, la suivait +de près, en marmottant à voix basse +quelques paroles que le peintre n'entendit +pas, mais dont il devina le sens. La +jeune fille, sans répondre, traversa la +chaussée et continua sa route sur le +trottoir opposé. Le gros homme la suivit +et recommença son discours. Pendant +ce temps, le peintre réfléchissait.</p> + +<p>«Que fait là cette femme? il est +minuit. Ce n'est pas l'heure où les pensionnaires +courent les rues. Cherche-telle +les aventures? Mais elle fuit ce gros +homme. Peut-être est-il trop gros. A +quoi tient la vertu des femmes? Peut-être +est-ce une femme vertueuse qui +aime le clair de lune. Cela se voit quelquefois. +Dans tous les cas, il est clair +que ce gros homme la gêne fort. Qu'importe +qu'elle soit vertueuse ou non?»</p> + +<p>Il traversa la chaussée à son tour.</p> + +<p>«Voilà, se dit-il, une belle occasion +de faire le chevalier errant. Bayard, sans +peur et sans reproche, ne l'eût pas laissée +échapper. Si j'allais au secours de +la beauté en danger! C'est une de ces +occasions où, si l'on n'est pas sublime, +ou est tout à fait ridicule. Sublime ou +ridicule, il y a de quoi réfléchir. Attendons +encore.... Décidément, ce gros +homme est insupportable. Quelle parole +grossière a-t-il pu lui dire? La jeune fille +marche comme si elle courait. Elle +regarde de tous côtés. Que cherche-t-elle? +un sergent de ville, sans doute. +Hélas! Le sergent de ville est aujourd'hui +le successeur de Roland et de +Bayard, et le défenseur de la belle Angélique. +O temps! ô moeurs!... Puisque le +sergent de ville n'est pas à son poste, +faisons ce qu'il aurait dû faire.»</p> + +<p>Il boutonna son paletot, hâta le pas, +et joignit bientôt le couple qu'il suivait. +Au même instant, le gros homme terminait +son discours par cette péroraison +décisive:</p> + +<p>«Une chaumière et mon coeur, mademoiselle. +La chaumière vaut un million.»</p> + +<p>Tout en parlant, il prenait la jeune +fille par le bras et cherchait à l'entraîner. +Celle-ci poussa un cri de frayeur. +Tout à coup, le gros homme, saisi à son +tour par deux mains vigoureuses, tourna +brusquement sur lui-même, et se trouva +face à face avec le peintre.</p> + +<p>«Qui êtes-vous? que me voulez-vous? +s'écria-t-il.</p> + +<p>—Je suis le cousin de mademoiselle, +répondit le peintre d'un ton ferme, et je +vous prie de chercher fortune ailleurs.</p> + +<p>—Le cousin! ah! ah! la plaisanterie +est bonne. Vous êtes bien jeune pour +un cousin, monsieur le défenseur des +belles.</p> + +<p>—Cousin ou non, dit le peintre, je +vous défends de la suivre.</p> + +<p>—Et de quel droit, mon brave?</p> + +<p>—Du droit du plus fort.»</p> + +<p>A ce mot, le gros homme leva sa +canne sur son adversaire: celui-ci l'arracha +de ses mains et la jeta au loin.</p> + +<p>«Monsieur, s'écria le gros homme, +vous me payerez cher cette injure. Donnez-moi +votre adresse.</p> + +<p>—Volontiers je m'appelle Jean Claude, +et je demeure place du Panthéon, 5.</p> + +<p>—Eh bien, Jean Claude, demain je +vous enverrai mes témoins.</p> + +<p>—C'est bon, brave homme. Je te +conseille de tenir mieux ton épée que ta +canne.»</p> + +<p>Le gros homme s'éloigna en grommelant, +et Jean Claude, sans s'inquiéter +de ses menaces, se retourna vers sa +protégée pour la rassurer.</p> + +<p>C'était la plus rare et la plus naïve +beauté qu'on pût voir; à quoi puis-je la +comparer? Il y a des figures plus délicates, +des nez mieux dessinés, des bouches +plus fines. On aurait peine à trouver +une physionomie plus douce et plus +attrayante. Ce n'était pourtant qu'une +lingère.</p> + +<p>«Qu'elle est belle! pensa le peintre. +Dieux immortels! je vous remercie de +m'avoir préservé du suicide!... mais +quelle idée singulière de courir seule, la +nuit, dans les Champs-Élysées!»</p> + +<p>Claude fut bientôt interrompu dans +ses réflexions.</p> + +<p>«Monsieur, lui dit la jeune fille avec +une grâce charmante, je vous remercie +de m'avoir protégée contre ce méchant +homme, et je vous prie de me pardonner +la fâcheuse querelle où vous vous +êtes engagé à cause de moi.</p> + +<p>—Ne parlons pas de cette querelle, +répondit-il avec émotion. Je voudrais, +mademoiselle, vous donner ma vie tout +entière.»</p> + +<p>Elle fit un mouvement d'inquiétude. +Il s'en aperçut.</p> + +<p>«Pardonnez-moi ma hardiesse, dit-il +tristement. Je mourrais de douleur si +j'avais pu vous offenser, et je vois que +vous vous défiez de moi. Que faut-il que +je fasse pour vous rassurer?»</p> + +<p>Elle garda le silence.</p> + +<p>«Je vous entends, mademoiselle. +Vous voulez que je vous quitte. J'obéis. +Peut-être avez-vous un frère ou un père +que vous craignez d'inquiéter? Hélas! +regardez-moi: qui pourrait prendre +ombrage d'une si effroyable laideur? +Quelle femme n'est pas en sûreté près +de moi? Souffrez que je vous accompagne, +ou tout au moins que je vous suive. +Tout à l'heure, vous avez pu voir à quel +danger vous étiez exposée.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle en souriant, je +ne puis accepter votre offre généreuse. +Il y a loin d'ici à Passy.</p> + +<p>—Quoi! vous allez seule à Passy, et +vous ne craignez pas les rôdeurs de barrières?</p> + +<p>—Hélas! monsieur, je crains tout; +mais que puis-je faire? Je suis ouvrière, +seule à Paris depuis trois semaines, et +je travaille dans un magasin de lingerie. +Je n'ai d'autre famille qu'une tante qui +est fruitière à Passy, et qui m'a élevée. +Ce soir, elle m'écrit qu'elle est malade, +et qu'elle me prie d'aller la voir. Si j'y +manquais, elle croirait que je la néglige +et que je l'aime moins, elle qui a pour +moi toute la tendresse d'une mère. On +n'a voulu me laisser sortir qu'après dix +heures et la fermeture du magasin.</p> + +<p>—Voilà, pensa Claude, une histoire +bien naturelle. Ai-je affaire à une Agnès +ou à une femme trop habile? Mais quel +intérêt peut-elle avoir à me tromper?—Mademoiselle, +dit-il tout haut, la nuit est +belle, le clair de lune est magnifique. +Peu importe que j'aille à Passy ou à +Saint-Mandé. Permettez-moi de vous +accompagner; la route n'est pas sûre. +Ayez confiance en moi. Je vous jure +qu'au premier signe je serai prêt à vous +quitter.»</p> + +<p>La jeune fille hésita quelque temps et +prit le bras de son compagnon.</p> + +<p>C'est une chose singulière que l'imagination. +Claude avait vivement désiré +que son offre fût acceptée, et tout à coup +il se repentit de l'avoir faite.</p> + +<p>«Ce ne sont pas mes paroles qui la +rassurent, pensa-t-il, c'est ma difformité.»</p> + +<p>Cette idée troubla sa joie, et il garda +quelque temps le silence.</p> + +<p>«Monsieur, lui dit la jeune fille, +pourquoi êtes-vous triste? Avez-vous +perdu quelqu'un de vos parents ou de +vos amis?</p> + +<p>—J'ai tout perdu, dit Claude en +soupirant. Mon père, vieux capitaine en +retraite, qui vivait de sa pension et qui +ne connaissait rien de plus beau que +l'épaulette, me fit élever comme un +savant. Il rêvait de me voir prendre des +villes et succéder à Vauban?</p> + +<p>—Qu'est-ce que M. Vauban? demanda-t-elle +naïvement.</p> + +<p>—C'est un caporal qui s'ennuya de +tuer les hommes et qui voulut enseigner +l'art de les nourrir. On le mit en demi-solde.</p> + +<p>—Et votre père voulait que vous fussiez +caporal?</p> + +<p>—Caporal.... ou général, c'est tout +un. Malheureusement, j'avais quelques +dispositions pour le dessin. Un grand +peintre me prit en affection, et m'apprit +à aimer l'art et l'éternelle beauté. Je +laissai la géométrie à ceux qui en vivent, +et je me fis peintre.</p> + +<p>—En bâtiments?</p> + +<p>—Non; peintre de paysages.</p> + +<p>—De paysages? Qu'est-ce que cela? +Excusez mon ignorance, monsieur, j'en +suis toute honteuse; mais je n'ai jamais +appris qu'à lire, à écrire, à faire les comptes +de ma tante et à coudre des chemises.</p> + +<p>—Vous savez coudre, dit Claude +avec enthousiasme, et vous parlez de +votre ignorance! Allez, vous êtes trop +modeste! Combien de demoiselles, élevées +à grand frais loin des yeux de leurs +mères, devraient aller à votre école! +Pieuse et sainte ignorance! Plût à Dieu +que toutes les filles de France fussent +aussi ignorantes que vous, elles trouveraient +plus aisément des maris.</p> + +<p>—Je vous crois, monsieur, sans savoir +pourquoi; mais vous ne répondez +pas à ma question. Qu'est-ce qu'un +peintre de paysages?</p> + +<p>—Pas grand'chose, ma chère enfant. +C'est un pauvre homme qui ne sait ni +semer le blé, ni le moissonner, ni le moudre, +ni le faire cuire, ni bâtir une maison, +ni raboter des planches, ni tracer un +chemin, ni ferrer un cheval, ni forger, ni +faire aucun métier qui serve à qui que +ce soit.</p> + +<p>—C'est donc un fainéant?</p> + +<p>—Point du tout. C'est un des êtres +les plus occupés de la création. Ce que +Dieu a fait, il l'imite, et, quand il a fait +assez fidèlement le portrait d'un pré, +d'une étable et de deux cochons, on dit +qu'il a du génie. C'est un Poussin, un +Claude Lorrain, un Ruysdaël.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, monsieur, de vous +interrompre sans cesse. Vous disiez donc +que vous vous étiez fait peintre de +paysages?</p> + +<p>—Oui, et j'eus le malheur de réussir. +Mon père mourut peu de temps +après, désespéré de voir que je renonçais +pour toujours aux demi-lunes et +aux contrescarpes, et aux épaulettes qui +en sont la suite naturelle. Depuis sa +mort, je vis seul. Le grand peintre dont +j'étais l'élève est mort lui-même, et je +n'ai point d'amis parmi mes camarades.</p> + +<p>—Pourquoi, monsieur? Vous paraissez +si bon et si obligeant!</p> + +<p>—Que sais-je? Dans les arts, on +n'aime pas celui qui réussit. On le trouve +orgueilleux; il veut se distinguer de la +foule. C'est d'un mauvais exemple. Je +souffre d'ailleurs d'une infirmité.</p> + +<p>—Vous êtes malade?</p> + +<p>—Oui, d'une maladie morale; la plus +cruelle de toutes. Regardez-moi. Ne remarquez-vous +rien?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Quoi! ma laideur effroyable ne +vous étonne pas?</p> + +<p>—Pourquoi m'étonnerait-elle? Tous +les hommes me semblent laids. Je ne +suis pas assez habile pour juger du plus +ou du moins.</p> + +<p>—Eh bien, elle étonne tellement mes +camarades, qui se disent mes amis, qu'ils +m'ont surnommé Quasimodo.</p> + +<p>—Quasimodo! quel est ce nom-là?</p> + +<p>—C'est celui d'un sonneur de cloches, +bossu, boiteux et borgne, qui devint +amoureux d'une duchesse, et qui +se pendit par amour pour elle.</p> + +<p>—Y a-t-il longtemps?</p> + +<p>—Au temps de Napoléon.</p> + +<p>—N'était-ce pas un dimanche?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Et n'est-ce pas depuis ce temps +que le dimanche d'après Pâques a pris +son nom?</p> + +<p>—Comme vous dites. Vous ne lisez +donc pas de romans?</p> + +<p>—Jamais. Ma tante me l'a défendu.</p> + +<p>—Quel âge avez-vous?</p> + +<p>—Dix-sept ans.</p> + +<p>—Et comment vous appelez-vous?</p> + +<p>—Juliette.</p> + +<p>—Juliette! Juliette! que ce beau +nom est doux!»</p> + +<p>Les deux promeneurs approchaient de +Passy. Claude était ravi de l'extraordinaire +naïveté de la jeune fille. La naïveté +n'est pas le défaut des Parisiennes +ni peut-être des femmes de France, à +quelque degré de l'échelle qu'on les +prenne. Il offrit à Juliette de faire son +portrait secrètement, et de l'offrir à la +vieille tante le jour de sa fête; il prit +l'intérêt le plus vif au récit de tous les +petits chagrins de la jeune fille, et des +persécutions de ses camarades, qui se +moquaient de sa simplicité; enfin, il +obtint la promesse qu'elle viendrait le +voir dans son atelier le dimanche suivant, +et qu'il pourrait commencer son portrait +ce jour-là.</p> + +<p>Il était temps, car ils arrivaient à la +porte de la fruitière. Claude, le coeur +pénétré d'une joie inconnue, offrit d'attendre +la jeune fille; mais elle le remercia +de son offre obligeante.</p> + +<p>«Demain matin, dit-elle, je retournerai +à Paris en omnibus.»</p> + +<p>Claude partit comme un trait et courut +jusqu'au matin dans les bois de +Saint-Cloud et de Ville-d'Avray. Il criait, +il chantait, il bondissait, il se livrait à +toutes les folies que connaissent les jeunes +gens qui ont le bonheur d'aimer.</p> + +<p>«Dieux immortels! s'écriait-il, je ne +suis plus le laid, le difforme, le triste +Quasimodo, le rebut de l'espèce humaine. +J'aime, et l'amour m'a fait ton +égal, ô puissant Jupiter!</p> + +<p>L'amour est le plus puissant des +dieux! O resplendissantes étoiles, mondes +lointains qui roulez à travers les espaces, +parmi les êtres innombrables qui +vous habitent, y eut-il jamais un être +vivant plus heureux que moi? Que me +manque-t-il aujourd'hui? Qu'elle m'aime +à son tour, que j'enseigne l'amour à +cette jeune âme ignorante et vierge! Y +réussirai-je?»</p> + +<p>En rentrant chez lui, il esquissa de +mémoire le portrait delà jeune fille et la +représenta donnant le bras à un homme +qui tournait le dos au spectateur. Comme +il terminait cette esquisse, un de ses +anciens camarades d'atelier entra.</p> + +<p>«Bonjour, Claude.</p> + +<p>—Bonjour, Buridan.»</p> + +<p>Le nouveau venu était un grand garçon +bien fait, robuste, content de lui-même +et d'un talent médiocre. Il regarda l'esquisse +de Claude par-dessus son épaule.</p> + +<p>«Où as-tu pris cette fille-là? dit-il.</p> + +<p>—C'est une cousine.</p> + +<p>—Je t'en fais mon compliment. Les +cousines sont très présentables dans ta +famille. Est-ce qu'elle a posé pour toi?</p> + +<p>—Non. Je fais son portrait de mémoire.</p> + +<p>—Quelle mémoire? celle du coeur?</p> + +<p>—Buridan, tu m'ennuies.</p> + +<p>—Tu fais le mystérieux avec un ami; +c'est mal.</p> + +<p>—Il n'y a pas de mystère. Hier, je me +promenais. J'ai rencontré une jeune fille +charmante qui se débattait contre un +gros homme à breloques. J'ai envoyé +promener les breloques, et j'ai offert mon +bras à Juliette.</p> + +<p>—Ah! elle s'appelle Juliette. Joli +nom, ma foi!.. Qu'ont dit les breloques?</p> + +<p>—Qu'elles m'enverraient des témoins, +ce matin.</p> + +<p>—A la bonne heure. Voilà une affaire +crânement engagée. La fille est-elle belle?</p> + +<p>—Comme Vénus.</p> + +<p>—Laquelle? Vénus callipyge? Il n'y +paraît guère dans ton dessin.</p> + +<p>—Mon cher, tu es insupportable avec +tes plaisanteries.</p> + +<p>—Et toi, avec tes réticences. N'ai-je +pas le droit de m'informer si elle est maigre? +Moi, je pense sur ce point comme +le magnifique sultan. Je n'aime que les +femmes cylindriques.</p> + +<p>—Laissons-la le sultan. Veux-tu être +mon témoin?</p> + +<p>—Accordé; mais tu me feras voir +l'original de ton esquisse.</p> + +<p>—Viens dimanche, à neuf heures du +matin; tu la verras.</p> + +<p>—En es-tu déjà là? Qui l'eût cru de +cet innocent Quasimodo? A qui se fier, +grand Dieu! La nature vous pétrit un +homme le plus mal qu'elle peut; elle +élève son nez comme la bosse d'un chameau, +elle enfonce ses yeux comme des +trous de vrille, elle termine son menton +en pointe, et ce gaillard, ainsi fait, séduit +à première vue une jeune vierge trop peu +callipyge, qui résiste à des breloques de +similor?»</p> + +<p>Claude haussa les épaules sans répondre; +il pouvait, d'un mot, faire cesser +cette plaisanterie, si cruelle pour lui; +mais il n'oserait avouer sa souffrance et +la plaie secrète dont son coeur était +dévoré. Il se remit au travail.</p> +<br><br> + + + +<h2>II</h2> + +<p class="head">Terrible duel. Heureux déjeuner. Comment le beau<br> +Buridan mit la nappe aidé de la jeune Pasithéa.</p> +<br> + +<p>On frappa à la porte, et deux hommes +boutonnés jusqu'au cou entrèrent.</p> + +<p>«Messieurs, dit l'un d'eux, qui de vous +est M. Jean Claude?</p> + +<p>—C'est moi, répondit celui-ci.</p> + +<p>—Monsieur, continua l'orateur d'un +ton diplomatique, vous avez gravement +insulté M. le comte de Seckendorf, et +nous venons de sa part vous demander +une réparation.</p> + +<p>—Monsieur, dit Claude, votre ami +n'est-il pas un gros homme avec des favoris +noirs, des breloques et une canne?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—De quoi se plaint-il?</p> + +<p>—D'une grave injure. Il ne nous a +donné aucun détail.</p> + +<p>—Je vais vous en donner, moi.</p> + +<p>M. le comte de Seckendorf a insulté hier +une jeune fille sans défense. Je passais, +j'ai voulu la protéger, il a levé sur moi +sa canne. Je l'ai arrachée de ses mains +et jetée sur la chaussée. Voilà toute l'injure. +C'est à vous, messieurs, de voir +quelle réparation peut demander votre +ami.</p> + +<p>—Monsieur, dit celui qui avait déjà +parlé, ceci ne nous regarde pas. Seckendorf +veut se battre et il se battra.</p> + +<p>—Comme il vous plaira. M. le comte +de Seckendorf est-il Français?</p> + +<p>—Non, monsieur; il a comme moi +l'honneur d'être Prussien.</p> + +<p>—Je vous en fais à tous deux mon +compliment. Soyez assez bon, monsieur, +je vous prie, pour lui dire de ma part +que cette querelle est une vraie querelle +d'Allemand; du reste, je suis à ses ordres. +Quelle est votre heure?</p> + +<p>—Trois heures.</p> + +<p>—Votre arme?</p> + +<p>—Le sabre.</p> + +<p>—Et le lieu?</p> + +<p>—Vincennes, derrière les bosquets +d'Idalie.</p> + +<p>Les deux envoyés sortirent.</p> + +<p>—Sais-tu te battre? dit Buridan.</p> + +<p>—Moi! point du tout.</p> + +<p>—Le Prussien va te découper comme +une mauviette.</p> + +<p>—Je l'en défie, dit Claude. J'ai le poignet +solide, le pied leste, et du sang-froid. +Ces trois choses valent bien cent +leçons de Grisier.»</p> + +<p>A trois heures, Claude, accompagné +de Buridan et d'un autre témoin, arrivait +au bosquet d'Idalie. Il y trouva son adversaire. +Les sabres mesurés et les cérémonies +d'usage terminées, les deux adversaires +se mirent en garde.</p> + +<p>Dès la première passe, les deux témoins +de Claude frémirent. Seckendorf +était de première force au sabre. Claude +seul ne désespéra point. Il s'escrimait +d'estoc et de taille, attaquant toujours +avec un vivacité inouïe et ne cherchant +pas à se défendre. La seule chose prudente +qu'il pût faire était de ne montrer +aucune prudence. Au bout d'une minute, +il reçut dans la poitrine la pointe du sabre +du Prussien et tomba. Le vainqueur +essuya proprement son sabre sur l'herbe, +endossa sa redingote et partit avec +ses témoins sans prononcer une parole.</p> + +<p>Claude s'évanouit. On le transporta +chez lui.</p> + +<p>«La blessure est grave, dit le chirurgien +à Buridan, mais il n'en mourra +pas. Le sang qu'il a perdu est la seule +cause de sa faiblesse.»</p> + +<p>Buridan s'assit à côté du lit et prit +soin du blessé.</p> + +<p>Le dimanche suivant, Claude était +hors d'affaire. Trop faible encore pour +se lever, il ne songeait plus qu'à la visite +de Juliette. Dès cinq heures du matin, +il s'agitait impatiemment dans son lit. +Neuf heures sonnèrent, et une main +légère frappa à la porte.</p> + +<p>«Vénus est exacte comme un huissier, +dit Buridan.</p> + +<p>—Au nom du ciel! dit Claude, ouvre +la porte et épargne-lui tes mauvaises +plaisanteries.»</p> + +<p>Juliette entra, et fut très surprise de +trouver Claude dans son lit. Elle fit un +pas en arrière.</p> + +<p>«Pardon, messieurs, dit-elle, je me +trompe, sans doute.</p> + +<p>—Non, voua ne vous trompez pas, +céleste jeune fille, dit le beau Buridan. +Vous êtes ici dans le palais de Raphaël. +Malheureusement, Raphaël a reçu un +coup de sabre dans le sternum, et je +remplis, par intérim, le rôle de grand-maître +des cérémonies.</p> + +<p>—Quoi! vous êtes blessé, monsieur, +et à cause de moi peut-être?</p> + +<p>—Rassurez-vous, mademoiselle, dit +Claude, c'est une blessure très légère, +et je suis trop heureux,...</p> + +<p>—De mourir à votre service, interrompit +Buridan. Oui, mademoiselle, des +chevaliers français tel est le caractère.</p> + +<p>—Buridan, s'écria Clause, viens ici.</p> + +<p>Scélérat, lui dit-il tout bas, tu veux +donc me faire mourir. Tu vas l'effrayer +et l'obliger de partir. Je me sens de l'appétit. +Va commander le déjeuner.</p> + +<p>—Pour trois? demanda le peintre.</p> + +<p>—Assurément.»</p> + +<p>Buridan sortit, la belle Juliette s'approcha +de Claude et lui dit d'une voix +émue:</p> + +<p>«Combien je regrette, monsieur, le +malheur qui vous frappe. Je ne me consolerai +jamais d'en avoir été cause.</p> + +<p>—Mademoiselle, dit Claude voulez-vous +guérir d'un seul coup ma blessure +et me rendre plus heureux que je ne le +fus jamais? Donnez-moi votre main.»</p> + +<p>Juliette la tendit avec un sourire charmant. +Le bon Claude la baisa avec une +telle dévotion que la jeune fille rougit et +alla s'asseoir près de la fenêtre.</p> + +<p>«Je viens de l'effrayer comme un sot, +pensa Claude. O malheur éternel! je +l'adore, et elle ne m'aimera jamais.»</p> + +<p>Des deux côtés, le silence devenait +embarrassant. Le peintre vit que Juliette +allait sortir; il fit un effort sur lui-même.</p> + +<p>«Mademoiselle, dit-il, reconnaissez-vous +cette esquisse, que j'ai commencée +le lendemain de notre rencontre?»</p> + +<p>Elle la regarda et la trouva fort ressemblante.</p> + +<p>«Ah! monsieur, dit-elle naïvement, +que vous m'avez faite belle! Est-ce le +portrait que vous voulez me donner pour +la fête de ma tante?</p> + +<p>—Non, Juliette, ceci est un souvenir +que je garderai éternellement de la première +heure de ma vie où j'aie goûté un +bonheur parfait. Quant à votre portrait, +vous l'aurez, si vous voulez poser seulement +quelques heures devant moi.</p> + +<p>—Oui, monsieur, aussi longtemps +que vous voudrez. Ma tante sera bien +heureuse.»</p> + +<p>Buridan rentra, suivi d'un garçon de +restaurant qui portait dans ses bras un +déjeûner fort convenable. Le vin surtout +n'y manquait pas.</p> + +<p>«O la plus belle des Grâces, dit Buridan, +divine Pasithéa, aidez-moi, je +vous prie, à mettre la nappe.</p> + +<p>—Monsieur, dit simplement Juliette, +je le veux bien; mais pourquoi m'appelez-vous +la divine Pasithéa?</p> + +<p>—Pasithéa, dit le peintre, était une +impératrice qui n'avait pas sa pareille +pour raccommoder les serviettes de son +mari et ourler son linge.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, c'est justement +mon fort, et de plus, je fais de +belles chemises, je m'en vante.</p> + +<p>—Voilà, dit Buridan, une rencontre +admirable; j'ai besoin justement d'une +douzaine de chemises, et si vous voulez +bien vous charger de la commande, ma +chère demoiselle Pasithéa....</p> + +<p>—Juliette, monsieur, interrompit-elle.</p> + +<p>—C'est cela même, Juliette Pasithéa.</p> + +<p>—Le déjeuner sera froid, dit Claude, +qui craignit quelque plaisanterie trop +forte de son ami. Mangeons.»</p> + +<p>Le déjeuner fut très gai. Claude était +plongé dans les ravissantes délices d'un +premier amour. Tout ce que disait Juliette +lui paraissait admirable. Son ingénuité +le remplissait de joie. Il était devant +elle comme une mère qui trouve dans +les premières paroles de son enfant des +symptômes d'un génie supérieur. Elle +demandait à boire avec une grâce sans +pareille. Elle se renversait sur sa chaise +d'une façon toute divine. Elle riait avec +une délicatesse exquise. Oh! les belles +dents! les purs diamants! Oh! la bouche +petite et gracieuse! Oh! les yeux +bleus et doux! Oh! les cheveux fins et +soyeux! Claude n'avait pas tort d'admirer. +C'était une chevelure abondante et +épaisse comme une forêt des tropiques. +Disons tout en un mot. Elle était vraiment +belle, et Claude l'adorait.</p> + +<p>Pendant ce temps, Buridan ne perdait +pas un coup de dent. C'était un bon compagnon, +peu mélancolique, qui aimait +toutes les femmes, et qui, moyennant +quelques complaisances, les tenait quitte +de tout. Claude s'étant égaré dans +une théorie platonique, Buridan lui répondit +avec chaleur:</p> + +<p>«Mon petit, ta méthode peut être +bonne, mais la mienne est excellente. +Les femmes sont faites pour rire, pour +aimer et pour avoir des enfants. Hors +de là, elles ne sont bonnes à rien.</p> + +<p>—Oh! dit Claude indigné.</p> + +<p>—Tu as beau te récrier, reprit Buridan, +il faut se soumettre à l'inflexible +vérité. Dis-leur qu'elles sont belles, elles +te sauteront au cou; parle-leur de philosophie, +tu les verras bâiller comme +des carpes hors de l'eau. Prends la plus +vertueuse de toutes, dis-lui qu'elle a le +pied bien fait, elle relèvera sa robe jusqu'au +genou. Tu ne peux pas savoir tout +cela, mon pauvre Quasimodo; tu vis +comme un ermite, et les pensées de ce +monde ne t'occupent guère; mais je les +connais, moi, et je te jure que la plus +sage de toutes est une écervelée.</p> + +<p>—Tais-toi, malheureux ivrogne, dit +Claude, et cuve en paix ton vin. N'outrage +pas la seule partie du genre humain +qui vaille encore quelque chose. +Qui es-tu pour parler ainsi? Parce que +tu barbouilles quelques singes et quelques +chats, tu te crois un grand homme +et quelque chose de précieux sur la terre. +Réponds-moi, Buridan; combien de +gens ont barbouillé, barbouillent et barbouilleront +mille fois mieux que toi? +Quelle idée as-tu mise au monde? Quelle +invention as-tu faite pour la patrie? Toi +qui n'atteins dans tes oeuvres la beauté +véritable que par hasard, et qui souvent +la défigures; toi qui es fier de quelques +coups de pinceau où peut-être son ombre +a laissé des traces, tu oses mépriser la +femme, qui est la beauté même, l'éternelle +beauté, et la seule image de Dieu +sur la terre! Sur la foi de quelques créatures +qui ne sont d'aucun sexe, tu oses +dire que les femmes ne sont faites que +pour la joie et les plaisirs. Rentre en toi-même, +malheureux Buridan, et confesse +ton repentir, si tu ne veux pas que la foudre +céleste te punisse de ton blasphème.</p> + +<p>—Brrrr! dit le peintre en allumant +un cigare, comme tu pérores pour un +homme qui a reçu deux pouces de fer +entre la troisième et la quatrième côte! +Respectons ce sexe aimable, puisque tu +le protéges. Divine Pasithéa, fumez-vous?</p> + +<p>—Non, monsieur, je vous remercie.</p> + +<p>—C'est dommage; voilà un vrai +<i>puro</i>.»</p> + +<p>En même temps, il entonna, d'une +voix puissante cette chanson:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aux environs de Lille en Flandre (bis)</p> +<p class="i2">Lon lan la {bis) +</div><div class="stanza"> +<p>Je rencontrai deux Flamandes (bis)</p> +<p class="i2">Lon lan la. (bis)</p> + </div> </div> + +<p>Ici le sage Claude interrompit fort à +propos le chanteur.</p> + +<p>«Que le diable t'emporte! dit Buridan, +à moitié ivre. On ne peut donc plus rire +ici. On ne boit plus, on ne chante plus, +on parle poliment des belles. Si cela continue, +on ne pourra plus fumer. Adieu, +les amis. Je reviendrai quand vous serez +plus gais.</p> + +<p>Son départ fit grand plaisir à Claude.</p> + +<p>«Votre ami est bien amusant, dit +Juliette, mais il est bien mal élevé.</p> + +<p>—C'est un charmant garçon, répliqua +le peintre, qui a été mon témoin mardi +dernier et qui a grand soin de ma blessure; +mais il n'est pas habitué à parler +aux honnêtes femmes.</p> + +<p>—Est-ce qu'il a des maîtresses? demanda +la jeune fille.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit Claude +étonné. Pourquoi me faites-vous cette +question?</p> + +<p>—J'ai parlé au hasard, dit-elle en +rougissant. Qu'est-ce que cela me fait, +que M. Buridan ait des maîtresses ou +non?»</p> + +<p>Si Claude avait eu plus d'expérience, +cette rougeur subite l'eût inquiété. Peu +à peu, Juliette devint pensive, et ne répondit +plus qu'à peine aux discours du +jeune homme. Après quelques instants, +elle se leva, promettant de revenir.</p> + +<p>Huit jours après, Claude, encore fatigué +de la perte de son sang, mais déjà +guéri, commença le portrait de la belle +Juliette. On croira aisément qu'il n'allait +pas vite en besogne. Aucune esquisse +ne lui paraissait digne de son modèle. +Il s'était fait pendant la semaine un plan +de campagne profondément combiné. +«Puisque le hasard veut que j'aie rencontré, +disait-il, l'une des plus jolies filles +de Paris, et à coup sûr l'une des plus +innocentes, je veux qu'elle n'ait pas d'autre +maître que moi. Le ciel m'a refusé la +beauté, mais il m'a laissé l'ascendant +qu'un esprit cultivé et une passion forte +donnent à un homme sur une femme +ignorante et pure. J'éclairerai son esprit, +j'élèverai son âme, je lui ferai connaître +le ciel et la terre, et peut-être pourrai-je +surmonter les obstacles que m'oppose la +nature. Le destin se lassera de poursuivre +un malheureux.»</p> + +<p>Claude était éloquent; il était savant +comme un peintre de ce seizième siècle, +où Michel-Ange et Raphaël connaissaient +et pratiquaient à la fois tous les arts. +Tout le monde sait la puissance de la +solitude. Le peintre, plein de force et de +génie, avait vécu comme les solitaires +de la Thébaïde; ses passions, longtemps +contenues, n'en étaient que plus fortes. +Il aimait Juliette avec la violence d'un +homme qui aime pour la première fois, +et qui n'attache de prix qu'à l'amour.</p> + +<p>Elle se sentait troublée devant lui sans +savoir pourquoi. Il affectait de lui parler +peinture; mais ses yeux ardents, fixés +sur elle, l'instruisaient assez de ce qu'il ne +voulait pas avouer. Il était heureux d'aimer; +mais le sentiment de son irrémédiable +laideur glaçait la parole sur ses +lèvres. Le triste nom de Quasimodo lui +revenait sans cesse à l'esprit. La laideur +n'est-elle pas, comme la vieillesse, l'antipode +de l'amour?</p> + +<p>Après une heure de travail, la belle +Juliette voulut retourner à Passy. Claude +l'accompagna, et la conduisit à travers le +bois de Boulogne. La matinée était belle; +les arbres étaient couverts de feuilles; le +ciel était pur, et les oiseaux chantaient +sur la cime des chênes. Claude se sentait +rempli d'une joie délicieuse. Il courait +légèrement dans les allées, entraînant +sa compagne, qui était aussi gaie que +lui-même. Il jouissait du bonheur de +faire goûter le premier à cette âme naïve +le fruit de l'arbre de la science. Il lui expliquait +tout ce qu'il voyait; il lui parlait +botanique, religion, philosophie, histoire +même, proportionnant son langage +à la faiblesse de cette intelligence encore +peu exercée. Il lui enseignait les lois et +les moeurs des animaux, des végétaux et +leurs amours; il parlait des pays lointains, +de l'Italie, qu'il avait vue; de +l'Orient, qu'il voulait voir et qu'il devinait +déjà. La jeune fille écoutait ses discours +avec une admiration profonde; +elle comprenait tout, et elle questionnait +toujours. Au sortir du bois, Claude voulut +se retirer.</p> + +<p>«Pourquoi ne venez-vous pas avec +moi? dit-elle.</p> + +<p>—Votre tante ne me connaît pas.</p> + +<p>—Elle vous connaît parfaitement. +Croyez-vous que je n'aie point parlé de +vous le premier jour, et du service que +vous m'avez rendu? Suis-je si ingrate? +Ma tante sera ravie de vous voir. Elle +sait la surprise que vous lui ménagez, et +serait offensée si vous refusiez de venir +chez elle.</p> + +<p>—Par le Dieu vivant! pensa le peintre, +je suis en veine aujourd'hui. Une +journée tout entière avec elle! Aurais-je +osé l'espérer?»</p> + +<p>Là-dessus, sans faire la moindre objection, +il suivit la jeune fille et entra chez +la fruitière.</p> + +<p>C'était une grosse femme gaie, rouge +de teint, active, bavarde, prompte à faire +connaissance, et regardant comme ses +amis tous ceux qu'elle connaissait. Elle +était riche, et quarante mille francs placés +en rentes sur l'État, joints aux profits +de son petit commerce, ajoutaient à son +bonheur. Elle avait une tendresse aveugle +pour sa nièce, qu'elle regardait +comme le miroir de la sagesse et comme +un puits d'érudition.</p> + +<p>A peine eut-elle vu le peintre, qu'elle +lui donna la main, le fit asseoir, le fit manger, +le fit parler, et lui vanta sa nièce, de +sorte qu'au bout de trois quarts d'heure, +Claude croyait avoir vécu toute sa vie dans +la maison et prenait goût à la fruiterie.</p> + +<p>Le dimanche suivant était le jour de la +fête de la bonne femme, et il fut convenu +que Claude se hâterait de terminer le +fameux portrait, et que la fruitière donnerait +ce jour-là un grand dîner, suivi +d'un bal de voisins.</p> + +<p>Claude partit. A peine était-il sur le +seuil que Juliette le rappela. Il accourut, +léger comme un chevreuil.</p> + +<p>«A propos, dit-elle, puisque ma tante +donne un grand dîner dimanche, ne voulez-vous +pas amener quelqu'un de vos +amis?</p> + +<p>—Je n'ai guère d'amis, dit Claude.</p> + +<p>—Et ce monsieur qui vous a servi de +témoin, et qui m'appelait la divine Pasithéa, +comment le nommez-vous?</p> + +<p>—Buridan.</p> + +<p>—Il est bien mal élevé, mais il nous +fera rire. N'est-ce pas, tante, tu veux +bien que M. Claude l'invite?</p> + +<p>—Si je le veux! dit la fruitière. Tu n'as +qu'à parler, ma petite, et tout ce que tu +demanderas te sera servi sur-le-champ.</p> + +<p>—Je l'amènerai, dit Claude. Et vous, +Juliette, ne m'accorderez-vous rien en +échange?</p> + +<p>—Que voulez-vous que je vous donne?</p> + +<p>—Cette rose que vous tenez.</p> + +<p>—La voici.»</p> + +<p>Claude rentra chez lui, plein d'amour +et d'illusions. Il aimait, et paraît son idole +de toutes les vertus. Juliette s'endormit +eu rêvant que Buridan l'embrassait.</p> +<br><br> + +<h2>III</h2> + +<p class="head">Grandes réjouissances. L'oie aux marrons et la famille<br> +Ventéjols. Ressemblance de M. Paturot et de Napoléon.<br> +Geneviève de Brabant et la phrénologie. Pensées<br> +diverses. Conclusion.</p> +<br> + +<p>Le lendemain, Buridan vint dans l'atelier +de son ami.</p> + +<p>«Eh bien! dit-il, comment va ton +coup de sabre, chevalier de la Triste-Figure?</p> + +<p>—Parfaitement. J'en serai quitte pour +une cicatrice.</p> + +<p>—Qu'est devenue la petite Pasithéa?</p> + +<p>—Une estimable lingère de la rue +Vivienne.</p> + +<p>—Son portrait est-il terminé?</p> + +<p>—Pas encore. Elle doit venir ce soir, +après son travail, pour me donner une +séance.</p> + +<p>—Heureux coquin! ce n'est pas à un +bel homme comme moi qu'une pareille +chance arrivera jamais. Ainsi, tu n'as +pas besoin de courir les rues à la recherche +de l'amour. Tu as du pain sur la +planche.</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Parbleu! il est bien clair que les +petites filles ne viennent pas à dix heures +du soir dans ton atelier pour entendre +les histoires de la <i>Morale en action</i>.</p> + +<p>—Mon cher Buridan, tu es beau, tu es +bien fait, tu as de l'esprit, tu as de l'argent, +mais tu n'as pas le sens commun. +Apprends que je suis trop heureux d'avoir +trouvé cette petite fleur des champs, +cette rose sauvage, poussée entre deux +pavés de Paris, pour la souiller même +d'un désir. Premièrement, s'il me plaisait +de lui dire que je l'aime, je doute +que la confidence fût bien reçue; secondement, +je ne le ferai pas par égard pour +moi-même. L'idéal est trop rare et trop +beau pour que je me hâte de le transformer +en une vulgaire et prosaïque +réalité.</p> + +<p>—Salut, dit Buridan, à l'amant de +l'idéal, à l'esclave des belles, au vertueux +Amadis. Claude, tu n'es pas de ce +temps. Songe donc, mon cher ami, que +nous sommes en plein Paris, en plein +dix-neuvième siècle, en pleine civilisation. +Songe que nous avons un roi, une +charte, deux Chambres, des électeurs, +des usines, des chemins de fer et des +bureaux de tabac. Songe qu'il faut vivre +comme tout le monde, et sors de ton +rêve sublime et ridicule. Cette petite est +jolie, elle paraît bonne enfant. Tu n'as +pas le temps de prendre femme et d'interrompre +tes travaux pour donner la +becquée à toute une marmaille. L'Institut +et la postérité te réclament. Cependant, +il ne faut pas vivre seul; cela est +immoral. Va donc, et puisque le hasard +t'offre une proie facile et qui n'est pas à +dédaigner, par amour pour toi-même, +pour ta patrie et pour la gloire, fais-en +ta Fornarina. Tu hausses les épaules, +tu fais le vertueux! Honnête et splendide +idiot! Si tu ne la prends pas, quelqu'autre +la prendra. Un de ces soirs, un cocher +robuste et largement abreuvé de +vin d'Argenteuil lui offrira son coeur et +sera accepté, et tu resteras sur la rive, +dans la pose ridicule d'Hercule à qui +Nessus enlève Déjanire.</p> + +<p>—Tu me fais regretter, dit Claude, +la commission dont elle m'a chargée.</p> + +<p>—Quelle commission?</p> + +<p>—Tu es prié d'assister à la dissection +d'une oie aux marrons, dimanche prochain, +chez sa tante, la fruitière de Passy. +On dansera.</p> + +<p>—Quoi! vraiment, la bonne femme +m'invite.</p> + +<p>—Et moi aussi, par dessus le marché.</p> + +<p>—Décidément, cette petite a du discernement. +Eh bien! va pour l'oie aux +marrons; cela m'amusera.»</p> + +<p>Le dimanche suivant, grâce au zèle +de Juliette, qui venait poser tous les soirs +dans l'atelier de Claude, le portrait était +terminé. Le peintre, accompagné de +Buridan, l'apporta à la fruitière en grande +cérémonie.</p> + +<p>Celle-ci, pour n'être pas dérangée dans +un si grand jour, avait dès le matin fermé +sa boutique. Elle attendait ses invités +dans sa chambre à coucher, dont elle +avait fait à cette occasion une salle à +manger. Un bonnet blanc à larges plis +ornait sa bonne et rougeaude figure. +Autour d'elle, et dans une attitude recueillie, +les yeux fixés sur l'oie aux marrons +qui rôtissait devant le feu, se tenaient +huit personnes pleines de calme et de +dignité. C'était, par ordre d'importance, +le boulanger, M. Paturot, avec sa femme +et sa fille, Mlle Cécile Paturot, et le marchand +de vin, M. Ventéjols, avec sa +femme, ses deux fils, âgés, l'un de huit +ans, l'autre de dix ans, et sa fille, +Mlle Caroline Ventéjols, âgée de quatorze +ans.</p> + +<p>Quand les deux amis entrèrent, il y +eut un grand mouvement dans l'honorable +société qui regardait rôtir l'oie. Ce +fut quelque chose de semblable à ce que +les sténographes de la défunte Assemblée +nationale exprimaient par le mot: +<i>sensation</i>. La bonne fruitière ayant prévenu +ses amis qu'elle devait recevoir +deux messieurs qui dînaient chez les +ministres et qui portaient des gants les +jours de fête, on s'attendait à des merveilles.</p> + +<p>L'attente générale fut un peu déçue. +Claude entra, donna la main à la fruitière +et à Juliette, leur montra le portrait qui +était fort ressemblant, salua tout le +monde et s'assit. Il fut trouvé fier, et, si +l'on n'avait été plus pressé de dîner que +de médire, il n'aurait pas été épargné.</p> + +<p>Buridan, qui ne doutait de rien, fit +une entrée magnifique. Il se jeta dans +les bras de la fruitière et de Juliette, ce +qui séduisit du premier coup les deux +dames et ne plut guère à Claude. Puis +il serra cordialement la main de tous les +assistants, et tira par mégarde les oreilles +d'Athanase Ventéjols, l'aîné des fils +du marchand de vin.</p> + +<p>Cela fait, on se mit à table. Je passe +sous silence, le cliquetis des fourchettes +et le bruit des verres.</p> + +<p>«Vous avez une bonne figure, dit +tout à coup Buridan au marchand de +vin en tournant la salade; car, excepté +celui de son métier, il avait toutes sortes +de talents. A table, vous avez l'air +de Napoléon. L'auriez-vous connu, par +hasard?</p> + +<p>—Moi, monsieur, point du tout, dit +Ventéjols; mais ma mère a connu un +hussard de la vieille garde, qui le voyait +fréquemment.</p> + +<p>—C'est une chose surprenante que +ces rencontres, continua Buridan; il +avait une redingote grise.</p> + +<p>—Mais la mienne est noire.</p> + +<p>—Qu'importe? C'est toujours une +redingote. Il avait des bottes à l'écuyère.</p> + +<p>—Je n'ai que des souliers, dit Ventéjols.</p> + +<p>—Eh bien, quelle différence y voyez-vous? +Qu'est-ce qu'un soulier! c'est une +botte à qui l'on a coupé la tête.</p> + +<p>—C'est pourtant vrai, dit le marchand +de vin.</p> + +<p>—Je parie, dit Buridan, que votre +femme s'appelle Joséphine.</p> + +<p>—Et vous gagnerez votre pari, monsieur, +elle s'appelle Joséphine-Eudoxie-Césarine. +Hein! Césarine, quel honneur +pour toi de t'appeler Joséphine, comme +la femme de l'empereur des Français, +roi d'Italie.</p> + +<p>—Il y a pourtant une différence, +ajouta le peintre.</p> + +<p>—Laquelle? demanda le marchand +de vin inquiet.</p> + +<p>—Il avait un chapeau à cornes.»</p> + +<p>Cette conclusion admirable enleva +l'assemblée. Buridan devint le roi du +festin. Il chanta, il fit des calembours, +il imita le glou-glou des bouteilles, le +chant du coq, celui du canard la veille des +jours de pluie, celui de la poule amoureuse. +Tous les yeux étaient fixés sur lui, et, +excepté Claude, tout le monde l'admirait.</p> + +<p>«Je ne m'étonne pas, dit M. Paturot +à sa femme, que ce gaillard dîne souvent +chez les ministres. Si j'étais M. Guizot, +il ne dînerait que chez moi.</p> + +<p>—Papa, dit Cécile Paturot, prie +M. Buridan de nous chanter quelque +chose.»</p> + +<p>D'un geste, Buridan commanda le silence.</p> + +<p>«Surtout, lui dit Claude, fais attention +que tu chantes devant des dames.</p> + +<p>—C'est bien, austère Caton,» répliqua +Buridan.</p> + +<p>La recommandation de Claude fut +fort mal reçue. On l'attribua à la jalousie, +et les dames regardèrent le peintre +de travers.</p> + +<p>«Maman, dit Caroline Ventéjols, +qu'est-ce que c'est qu'un austère Caton?</p> + +<p>—Tu le vois bien, répondit aigrement +la mère, c'est un homme très laid qui est +jaloux, qui ne s'amuse pas et qui ne veut +pas qu'on s'amuse.»</p> + +<p>Un regard sévère du père rétablit le +calme dans la famille Ventéjols. Claude +entendit ce dialogue et sourit. Malheureusement, +il regarda Juliette qui était sa +voisine à table, et qui l'écoutait avec distraction. +Il remarqua qu'elle n'avait +d'attention que pour les discours de Buridan, +et il se sentit le coeur serré d'une +tristesse mortelle. Il se résignait à n'être +pas aimé; mais la voir aimer un autre +que lui, c'était une douleur trop forte +pour Claude. Hélas! pensait-il, j'aurai le +nom et le sort du pauvre Quasimodo. Pendant +ces réflexions, Buridan chantait:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Entendez tous, honorable assistance,</p> +<p>La vertu reconnue et patience</p> +<p>De Geneviève de Brabant.</p> +<p class="i4">Étant comtesse</p> +<p class="i4">De grand'noblesse,</p> +<p class="i4">Née en Brabant</p> +<p class="i4">Était assurément.</p> + </div> </div> + +<p>Après cette célèbre complainte, qui est +l'Iliade du <i>Messager boiteux</i> et de <i>l'Almanach +de Liége</i>, Buridan, content d'avoir +égorgé le traître Golo, céda la parole à +M. Paturot. Chacun chanta à son tour, +et Claude lui-même, avec plus de chaleur +et de verve que personne. Le dîner +finit gaiement par une séance de phrénologie, +où Buridan fit admirer la variété +de ses connaissances. M. Paturot, jaloux +de voir son compère Ventéjols comparé +à Napoléon, se soumit le premier à l'examen +du savant.</p> + +<p>«Monsieur, dit le peintre en palpant +le boulanger avec gravité, votre tête présente +les plus singuliers phénomènes que +la science ait eu depuis longtemps occasion +d'observer. Le front est d'un boulanger +ordinaire, mais l'occiput annonce +une intelligence sans bornes, et le sinciput, +une fermeté rare. Ce que vous avez +décidé, vous le voulez fermement, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Oh! monsieur, dit Paturot se +redressant avec orgueil, je suis comme +un marbre. Si ma femme me résistait, +je lui casserais les reins! Si ma fille me +désobéissait, je la jetterais par la fenêtre. +C'est mon caractère.»</p> + +<p>Tout le monde se mit à rire, et +Mme Paturot voulut réclamer; mais Buridan +fit signe de se taire. L'assemblée +était tout oreilles.</p> + +<p>«Monsieur, continua Buridan, je vous +en félicite. C'est cette rare et héroïque +fermeté qui fait les grands hommes. Au +besoin, vous seriez Brutus.</p> + +<p>—Qu'est-ce que Brutus? demanda +Cécile.</p> + +<p>—Parbleu! dit sa mère, tu le vois bien, +c'est une brute, un imbécile comme ton +père, qui ne voit pas que monsieur se +moque de lui.</p> + +<p>—Silence, ma femme! dit Paturot +d'une voix menaçante.</p> + +<p>—Oh! cria la dame d'une voix acariâtre, +tes gros yeux ne me font pas peur. +Depuis vingt ans que nous sommes mariés, +je te connais bien. Tu es toujours +le même: Constant-Fidèle Paturot, qui...</p> + +<p>—Vous êtes intrépide, interrompit +l'impitoyable Buridan.</p> + +<p>—Comme un lion, monsieur. Je suis +tambour de la garde nationale, et j'ai +failli être soldat, c'est tout dire.</p> + +<p>—Passons, dit le peintre, aux traits +du visage. Vous avez le nez grand et gros. +Avouez que vous êtes un grand scélérat.</p> + +<p>—Monsieur, dit Paturot d'un ton suppliant, +parlez plus bas, je vous en conjure. +Il faut bien que jeunesse se passe, +et si ma femme le savait! Voulez-vous +me perdre?»</p> + +<p>L'examen se prolongea au milieu des +plaisanteries de tous les convives. De la +phrénologie Buridan passa à la chiromancie, +et trouva moyen d'intriguer et +de contenter tout le monde. Quand il tint +la main de Juliette entre les siennes:</p> + +<p>«Voici, dit-il, une ligne qui annonce +qu'il vous arrivera bientôt un grand bonheur. +Vous aimerez un jeune homme +blond et vous en serez passionnément +aimée. Il y aura un mariage dans l'année.»</p> + +<p>En même temps, il lui serra doucement +la main, Juliette baissa les yeux et +rougit. Que faisait Claude? Il assistait, +impassible en apparence, aux succès de +son ami, et il faisait d'horribles efforts +pour rire de ses plaisanteries.</p> + +<p>«Hélas! pensait-il, voilà comme il +faudrait être pour plaire à Juliette. +Elle n'a d'yeux que pour lui. Il est +beau! O douleur! ô malheureux Quasimodo.»</p> + +<p>On dansa beaucoup, et Buridan ne +brilla pas moins par ses entrechats que +par ses discours. Il sut plaire à tout le +monde, et surtout à la bonne fruitière +qu'il fit valser en dépit de ses cinquante-cinq +ans. Il se multipliait pour faire sauter +les femmes et pour boire avec les +hommes.</p> + +<p>A minuit, tous les conviés se retirèrent, +Claude et Buridan, priés de revenir, +le dernier surtout, s'y engagèrent +volontiers, et partirent ensemble pour +Paris, à pied. Sur la route, Claude, absorbé +dans ses tristes réflexions, gardait +le silence.</p> + +<p>«Tout le bonheur que je m'étais promis, +pensait-il, s'envole en un instant. +Un étourdi, en se jouant, m'enlève celle +que j'aime.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc? lui dit Buridan +étonné, je ne te reconnais pas. As-tu du +<i>vague à l'ame</i>.</p> + +<p>—Ce n'est rien, répondit Claude, +honteux de sa faiblesse. Le grand air +m'a fait mal.</p> + +<p>—Un buveur d'eau, dit Buridan avec +compassion, ne devrait s'aventurer qu'avec +des gens de sa secte. Va te coucher, +Basile, tu sens la fièvre.»</p> + +<p>Les deux amis se séparèrent. Le lendemain, +Claude attendit inutilement Juliette. +Elle ne devait plus revenir dans +son atelier. Trois semaines s'écoulèrent +sans événement. Le peintre avait besoin +de toute sa philosophie pour ne pas aller +voir la vieille fruitière. Enfin, il partit +un dimanche pour Passy.</p> + +<p>«Ah! vous voilà, monsieur, dit la +bonne femme en le voyant. Pourquoi +ne venez-vous pas plus souvent?»</p> + +<p>Claude allégua un travail important +et pressé.</p> + +<p>«Où est Juliette? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je l'attends depuis ce matin, répondit +la fruitière. Restez avec nous; +monsieur votre ami doit la conduire et +vous partirez avec lui.</p> + +<p>—Ah! c'est Buridan qui est chargé +de la conduire, dit Claude qui pâlit de +douleur et de jalousie. Est-ce que vous +ne trouvez pas que c'est un guide bien +jeune pour Mlle Juliette!</p> + +<p>—Qu'importe! dit la fruitière. Les +jeunes gens aiment à rire, mais Juliette +est sage. Entre nous, je crois bien que +M. Buridan lui fait la cour. Ma nièce +n'est pas un mauvais parti. Après ma +mort, savez-vous qu'elle aura plus de +60,000 francs!</p> + +<p>—A quoi bon détromper cette pauvre +femme, se dit le peintre. Tous mes +avis ne la rendront pas plus sage, et je +passerais pour un jaloux et un malhonnête +homme.»</p> + +<p>Enfin, Buridan et Juliette arrivèrent, +les yeux brillants et pleins de gaieté. +Ils racontèrent qu'ils s'étaient égarés +dans le bois de Boulogne, et qu'ils +avaient poussé jusqu'à Saint-Cloud. Juliette +salua Claude avec amitié, mais +avec froideur; il lut son sort dans les +yeux de la jeune fille, et partit désespéré. +Buridan ne chercha pas à le retenir.</p> + +<p>Quelques jours après, Claude frappa +à la porte de son ami dès six heures du +matin. Buridan à demi-habillé entrebâilla +la porte.</p> + +<p>«As-tu besoin de moi? dit-il à +Claude.</p> + +<p>—Non. Je venais te voir.</p> + +<p>—Diable! le moment n'est pas favorable. +Il y a des dames. Pasithéa, c'est +notre ami Claude, celui qui a fait ton +portrait et qui s'est fait sabrer pour toi. +Veux-tu le recevoir.</p> + +<p>—Y penses-tu? dit Juliette.</p> + +<p>—Parbleu! si j'y pense. Tu es charmante +en bonnet de nuit, et Claude sera +bien aise de te voir.»</p> + +<p>Claude reconnut la voix de celle qu'il +aimait. Il sortit, la mort dans l'âme, sans +dire un mot à Buridan. Il alla à Vincennes, +et de là à Passy. Il rentra chez lui +sans pouvoir apaiser la fièvre qui le dévorait. +Il haïssait Juliette, et Buridan, et +lui-même, et toute la nature. Il était +tenté de les tuer tous les deux, mais sa +douceur naturelle reprit le dessus. Après +tout, pensa-t-il, aucun des deux n'est +cause de mon malheur. Pourquoi ai-je +aimé celle qui ne pouvait pas m'aimer? +Je le savais d'avance; j'ai dû m'y résigner. +Le mal est en moi, et non ailleurs. +Tant que je vivrai, je serai malheureux; +mourons donc.</p> + +<p>Ayant résolu de se tuer, il chargea +son pistolet, et écrivit à Juliette la lettre +suivante:</p> + +<p>«Juliette, je vous aimais, et vous êtes +la maîtresse d'un autre! Quand vous +recevrez ce billet, je serai mort. Adieu!»</p> + +<p>Il cacheta ce billet, le porta lui-même +à la poste, et l'affranchit avec un sang-froid +singulier. En rentrant, il s'assit, +appuya sur son coeur le canon du pistolet, +et fit feu. La balle traversa le coeur. +Claude mourut sur le champ.</p> + +<p>Le soir, Juliette, assise près de Buridan, +lut tout haut la lettre funèbre, et +poussa un cri. Buridan courut chez son +ami. On lui montra le corps inanimé +du malheureux peintre. Le testament de +Claude était ainsi conçu:</p> + +<p>«Je lègue ma fortune, qui se compose +de vingt mille francs, à Châteauroux, +ma ville natale. Je désire que le +conseil municipal fasse construire un +grand gymnase gratuit, destiné à développer +dans le peuple la force et la +beauté du corps, qui sont si nécessaires +au bonheur et à la tranquillité de +l'âme.»</p> + +<p>Deux mois après la mort de Claude, +Juliette, abandonnée par Buridan, revenait +tristement à Passy.</p> + +<p>«Ah! si j'avais pu aimer Claude, disait-elle +à sa tante, je ne serais pas si +malheureuse aujourd'hui.»</p> + +<p>Claude eut tort de se tuer. Tôt ou tard, +il aurait oublié Juliette; il aurait aimé et +on l'aurait aimé. «Toute âme est soeur +d'une âme.»</p> +<br> + +<p class="mid"><b>FIN</b></p> + + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Claude et Juliette, by Alfred Assollant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLAUDE ET JULIETTE *** + +***** This file should be named 16874-h.htm or 16874-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/7/16874/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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