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+The Project Gutenberg EBook of Claude et Juliette, by Alfred Assollant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Claude et Juliette
+
+Author: Alfred Assollant
+
+Release Date: October 14, 2005 [EBook #16874]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLAUDE ET JULIETTE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ Alfred Assollant
+
+
+
+ CLAUDE ET JULIETTE
+
+
+
+
+ I
+
+ Où il est clairement prouvé que la vertu trouve toujours sa
+ récompense, et que le premier devoir d'un Français est de
+ venir au secours de la beauté.
+
+
+En 1846, vivait à Paris, sur les hauteurs de la place du Panthéon,
+un jeune peintre d'un laideur si rare, que ses camarades l'avaient
+surnommé Quasimodo. Il avait le nez long et gros, les cheveux crépus,
+les yeux petits et enfoncés sous l'arcade sourcilière, la bouche
+fendue jusqu'aux oreilles, et le menton pointu. Sa taille était
+droite, ses bras longs et nerveux, ses mains larges et fortes, et ses
+pieds d'une longueur excessive.
+
+_Le beau n'est pas toujours camarade du bon._ Quasidomo était la
+douceur même. Il était instruit, habile dans son art, plein d'esprit,
+de courage, et amoureux de la gloire. Un seul défaut déparait ses
+belles qualités et le rendait insupportable à lui-même. C'était une
+tristesse incurable dont il ne disait le secret à personne. Il aimait
+la beauté avec une passion que Phidias, Raphaël et Titien seuls ont
+connue, et il ne pouvait se regarder dans une glace sans frémir.
+Presque tous les hommes sont laids, il faut l'avouer; mais l'habitude,
+la vanité, l'ignorance des vrais principes de la beauté physique,
+le plaisir qu'on éprouve à se tromper soi même, leur cachent
+ordinairement cette cruelle infirmité. Malheureusement, le pauvre
+Quasimodo avait trop étudié son art, et il était trop sincère avec
+lui-même pour se faire illusion. Il n'était que laid, et il se croyait
+effroyable. Il ne s'en consolait pas. Les railleries de ses camarades,
+qu'il supportait sans se plaindre, mettaient le comble à sa douleur.
+Vingt fois il avait songé à se tuer; mais il avait ving-deux ans, et à
+cet âge, peut-on désespérer de tout? On veut vivre, ne fût-ce que
+par curiosité. Il n'espérait pas être aimé. Il pouvait aspirer à la
+gloire; et qu'y a-t-il de plus désirable sur la terre?
+
+Un soir, ces réflexions l'ayant occupé plus que de coutume, il
+s'accorda un sursis, et résolut de vivre jusqu'à trente ans: à cet
+âge, pensa-t-il, si je n'ai ni amour ni gloire, je me tuerai. Ayant
+pris cette sage résolution, il vit que le temps était beau, que la
+lune éclairait Paris, et il alla se promener aux Champs-Élysées.
+
+Il avait à peine fait cent pas dans la grande avenue, lorsqu'il
+aperçut une jeune fille, simplement vêtue et d'une tournure gracieuse,
+qui marchait devant lui. Un gros homme, orné de breloques, d'une canne
+et d'épais favoris, la suivait de près, en marmottant à voix basse
+quelques paroles que le peintre n'entendit pas, mais dont il devina le
+sens. La jeune fille, sans répondre, traversa la chaussée et continua
+sa route sur le trottoir opposé. Le gros homme la suivit et recommença
+son discours. Pendant ce temps, le peintre réfléchissait.
+
+«Que fait là cette femme? il est minuit. Ce n'est pas l'heure où les
+pensionnaires courent les rues. Cherche-telle les aventures? Mais elle
+fuit ce gros homme. Peut-être est-il trop gros. A quoi tient la vertu
+des femmes? Peut-être est-ce une femme vertueuse qui aime le clair de
+lune. Cela se voit quelquefois. Dans tous les cas, il est clair que ce
+gros homme la gêne fort. Qu'importe qu'elle soit vertueuse ou non?»
+
+Il traversa la chaussée à son tour.
+
+«Voilà, se dit-il, une belle occasion de faire le chevalier errant.
+Bayard, sans peur et sans reproche, ne l'eût pas laissée échapper. Si
+j'allais au secours de la beauté en danger! C'est une de ces occasions
+où, si l'on n'est pas sublime, ou est tout à fait ridicule. Sublime ou
+ridicule, il y a de quoi réfléchir. Attendons encore.... Décidément,
+ce gros homme est insupportable. Quelle parole grossière a-t-il pu
+lui dire? La jeune fille marche comme si elle courait. Elle regarde
+de tous côtés. Que cherche-t-elle? un sergent de ville, sans doute.
+Hélas! Le sergent de ville est aujourd'hui le successeur de Roland
+et de Bayard, et le défenseur de la belle Angélique. O temps! ô
+moeurs!... Puisque le sergent de ville n'est pas à son poste, faisons
+ce qu'il aurait dû faire.»
+
+Il boutonna son paletot, hâta le pas, et joignit bientôt le couple
+qu'il suivait. Au même instant, le gros homme terminait son discours
+par cette péroraison décisive:
+
+«Une chaumière et mon coeur, mademoiselle. La chaumière vaut un
+million.»
+
+Tout en parlant, il prenait la jeune fille par le bras et cherchait à
+l'entraîner. Celle-ci poussa un cri de frayeur. Tout à coup, le gros
+homme, saisi à son tour par deux mains vigoureuses, tourna brusquement
+sur lui-même, et se trouva face à face avec le peintre.
+
+«Qui êtes-vous? que me voulez-vous? s'écria-t-il.
+
+--Je suis le cousin de mademoiselle, répondit le peintre d'un ton
+ferme, et je vous prie de chercher fortune ailleurs.
+
+--Le cousin! ah! ah! la plaisanterie est bonne. Vous êtes bien jeune
+pour un cousin, monsieur le défenseur des belles.
+
+--Cousin ou non, dit le peintre, je vous défends de la suivre.
+
+--Et de quel droit, mon brave?
+
+--Du droit du plus fort.»
+
+A ce mot, le gros homme leva sa canne sur son adversaire: celui-ci
+l'arracha de ses mains et la jeta au loin.
+
+«Monsieur, s'écria le gros homme, vous me payerez cher cette injure.
+Donnez-moi votre adresse.
+
+--Volontiers je m'appelle Jean Claude, et je demeure place du
+Panthéon, 5.
+
+--Eh bien, Jean Claude, demain je vous enverrai mes témoins.
+
+--C'est bon, brave homme. Je te conseille de tenir mieux ton épée que
+ta canne.»
+
+Le gros homme s'éloigna en grommelant, et Jean Claude, sans
+s'inquiéter de ses menaces, se retourna vers sa protégée pour la
+rassurer.
+
+C'était la plus rare et la plus naïve beauté qu'on pût voir; à quoi
+puis-je la comparer? Il y a des figures plus délicates, des nez
+mieux dessinés, des bouches plus fines. On aurait peine à trouver une
+physionomie plus douce et plus attrayante. Ce n'était pourtant qu'une
+lingère.
+
+«Qu'elle est belle! pensa le peintre. Dieux immortels! je vous
+remercie de m'avoir préservé du suicide!... mais quelle idée
+singulière de courir seule, la nuit, dans les Champs-Élysées!»
+
+Claude fut bientôt interrompu dans ses réflexions.
+
+«Monsieur, lui dit la jeune fille avec une grâce charmante, je vous
+remercie de m'avoir protégée contre ce méchant homme, et je vous prie
+de me pardonner la fâcheuse querelle où vous vous êtes engagé à cause
+de moi.
+
+--Ne parlons pas de cette querelle, répondit-il avec émotion. Je
+voudrais, mademoiselle, vous donner ma vie tout entière.»
+
+Elle fit un mouvement d'inquiétude. Il s'en aperçut.
+
+«Pardonnez-moi ma hardiesse, dit-il tristement. Je mourrais de douleur
+si j'avais pu vous offenser, et je vois que vous vous défiez de moi.
+Que faut-il que je fasse pour vous rassurer?»
+
+Elle garda le silence.
+
+«Je vous entends, mademoiselle. Vous voulez que je vous quitte.
+J'obéis. Peut-être avez-vous un frère ou un père que vous craignez
+d'inquiéter? Hélas! regardez-moi: qui pourrait prendre ombrage d'une
+si effroyable laideur? Quelle femme n'est pas en sûreté près de moi?
+Souffrez que je vous accompagne, ou tout au moins que je vous suive.
+Tout à l'heure, vous avez pu voir à quel danger vous étiez exposée.
+
+--Monsieur, dit-elle en souriant, je ne puis accepter votre offre
+généreuse. Il y a loin d'ici à Passy.
+
+--Quoi! vous allez seule à Passy, et vous ne craignez pas les rôdeurs
+de barrières?
+
+--Hélas! monsieur, je crains tout; mais que puis-je faire? Je suis
+ouvrière, seule à Paris depuis trois semaines, et je travaille dans
+un magasin de lingerie. Je n'ai d'autre famille qu'une tante qui est
+fruitière à Passy, et qui m'a élevée. Ce soir, elle m'écrit qu'elle
+est malade, et qu'elle me prie d'aller la voir. Si j'y manquais, elle
+croirait que je la néglige et que je l'aime moins, elle qui a pour moi
+toute la tendresse d'une mère. On n'a voulu me laisser sortir qu'après
+dix heures et la fermeture du magasin.
+
+--Voilà, pensa Claude, une histoire bien naturelle. Ai-je affaire
+à une Agnès ou à une femme trop habile? Mais quel intérêt peut-elle
+avoir à me tromper?--Mademoiselle, dit-il tout haut, la nuit est
+belle, le clair de lune est magnifique. Peu importe que j'aille à
+Passy ou à Saint-Mandé. Permettez-moi de vous accompagner; la route
+n'est pas sûre. Ayez confiance en moi. Je vous jure qu'au premier
+signe je serai prêt à vous quitter.»
+
+La jeune fille hésita quelque temps et prit le bras de son compagnon.
+
+C'est une chose singulière que l'imagination. Claude avait vivement
+désiré que son offre fût acceptée, et tout à coup il se repentit de
+l'avoir faite.
+
+«Ce ne sont pas mes paroles qui la rassurent, pensa-t-il, c'est ma
+difformité.»
+
+Cette idée troubla sa joie, et il garda quelque temps le silence.
+
+«Monsieur, lui dit la jeune fille, pourquoi êtes-vous triste?
+Avez-vous perdu quelqu'un de vos parents ou de vos amis?
+
+--J'ai tout perdu, dit Claude en soupirant. Mon père, vieux capitaine
+en retraite, qui vivait de sa pension et qui ne connaissait rien de
+plus beau que l'épaulette, me fit élever comme un savant. Il rêvait de
+me voir prendre des villes et succéder à Vauban?
+
+--Qu'est-ce que M. Vauban? demanda-t-elle naïvement.
+
+--C'est un caporal qui s'ennuya de tuer les hommes et qui voulut
+enseigner l'art de les nourrir. On le mit en demi-solde.
+
+--Et votre père voulait que vous fussiez caporal?
+
+--Caporal.... ou général, c'est tout un. Malheureusement, j'avais
+quelques dispositions pour le dessin. Un grand peintre me prit en
+affection, et m'apprit à aimer l'art et l'éternelle beauté. Je laissai
+la géométrie à ceux qui en vivent, et je me fis peintre.
+
+--En bâtiments?
+
+--Non; peintre de paysages.
+
+--De paysages? Qu'est-ce que cela? Excusez mon ignorance, monsieur,
+j'en suis toute honteuse; mais je n'ai jamais appris qu'à lire, à
+écrire, à faire les comptes de ma tante et à coudre des chemises.
+
+--Vous savez coudre, dit Claude avec enthousiasme, et vous parlez
+de votre ignorance! Allez, vous êtes trop modeste! Combien de
+demoiselles, élevées à grand frais loin des yeux de leurs mères,
+devraient aller à votre école! Pieuse et sainte ignorance! Plût à Dieu
+que toutes les filles de France fussent aussi ignorantes que vous,
+elles trouveraient plus aisément des maris.
+
+--Je vous crois, monsieur, sans savoir pourquoi; mais vous ne répondez
+pas à ma question. Qu'est-ce qu'un peintre de paysages?
+
+--Pas grand'chose, ma chère enfant. C'est un pauvre homme qui ne sait
+ni semer le blé, ni le moissonner, ni le moudre, ni le faire cuire,
+ni bâtir une maison, ni raboter des planches, ni tracer un chemin, ni
+ferrer un cheval, ni forger, ni faire aucun métier qui serve à qui que
+ce soit.
+
+--C'est donc un fainéant?
+
+--Point du tout. C'est un des êtres les plus occupés de la création.
+Ce que Dieu a fait, il l'imite, et, quand il a fait assez fidèlement
+le portrait d'un pré, d'une étable et de deux cochons, on dit qu'il a
+du génie. C'est un Poussin, un Claude Lorrain, un Ruysdaël.
+
+--Pardonnez-moi, monsieur, de vous interrompre sans cesse. Vous disiez
+donc que vous vous étiez fait peintre de paysages?
+
+--Oui, et j'eus le malheur de réussir. Mon père mourut peu de temps
+après, désespéré de voir que je renonçais pour toujours aux demi-lunes
+et aux contrescarpes, et aux épaulettes qui en sont la suite
+naturelle. Depuis sa mort, je vis seul. Le grand peintre dont
+j'étais l'élève est mort lui-même, et je n'ai point d'amis parmi mes
+camarades.
+
+--Pourquoi, monsieur? Vous paraissez si bon et si obligeant!
+
+--Que sais-je? Dans les arts, on n'aime pas celui qui réussit. On
+le trouve orgueilleux; il veut se distinguer de la foule. C'est d'un
+mauvais exemple. Je souffre d'ailleurs d'une infirmité.
+
+--Vous êtes malade?
+
+--Oui, d'une maladie morale; la plus cruelle de toutes. Regardez-moi.
+Ne remarquez-vous rien?
+
+--Non.
+
+--Quoi! ma laideur effroyable ne vous étonne pas?
+
+--Pourquoi m'étonnerait-elle? Tous les hommes me semblent laids. Je ne
+suis pas assez habile pour juger du plus ou du moins.
+
+--Eh bien, elle étonne tellement mes camarades, qui se disent mes
+amis, qu'ils m'ont surnommé Quasimodo.
+
+--Quasimodo! quel est ce nom-là?
+
+--C'est celui d'un sonneur de cloches, bossu, boiteux et borgne, qui
+devint amoureux d'une duchesse, et qui se pendit par amour pour elle.
+
+--Y a-t-il longtemps?
+
+--Au temps de Napoléon.
+
+--N'était-ce pas un dimanche?
+
+--Précisément.
+
+--Et n'est-ce pas depuis ce temps que le dimanche d'après Pâques a
+pris son nom?
+
+--Comme vous dites. Vous ne lisez donc pas de romans?
+
+--Jamais. Ma tante me l'a défendu.
+
+--Quel âge avez-vous?
+
+--Dix-sept ans.
+
+--Et comment vous appelez-vous?
+
+--Juliette.
+
+--Juliette! Juliette! que ce beau nom est doux!»
+
+Les deux promeneurs approchaient de Passy. Claude était ravi de
+l'extraordinaire naïveté de la jeune fille. La naïveté n'est pas le
+défaut des Parisiennes ni peut-être des femmes de France, à quelque
+degré de l'échelle qu'on les prenne. Il offrit à Juliette de faire son
+portrait secrètement, et de l'offrir à la vieille tante le jour de
+sa fête; il prit l'intérêt le plus vif au récit de tous les petits
+chagrins de la jeune fille, et des persécutions de ses camarades, qui
+se moquaient de sa simplicité; enfin, il obtint la promesse qu'elle
+viendrait le voir dans son atelier le dimanche suivant, et qu'il
+pourrait commencer son portrait ce jour-là.
+
+Il était temps, car ils arrivaient à la porte de la fruitière. Claude,
+le coeur pénétré d'une joie inconnue, offrit d'attendre la jeune
+fille; mais elle le remercia de son offre obligeante.
+
+«Demain matin, dit-elle, je retournerai à Paris en omnibus.»
+
+Claude partit comme un trait et courut jusqu'au matin dans les bois
+de Saint-Cloud et de Ville-d'Avray. Il criait, il chantait, il
+bondissait, il se livrait à toutes les folies que connaissent les
+jeunes gens qui ont le bonheur d'aimer.
+
+«Dieux immortels! s'écriait-il, je ne suis plus le laid, le difforme,
+le triste Quasimodo, le rebut de l'espèce humaine. J'aime, et l'amour
+m'a fait ton égal, ô puissant Jupiter!
+
+L'amour est le plus puissant des dieux! O resplendissantes étoiles,
+mondes lointains qui roulez à travers les espaces, parmi les êtres
+innombrables qui vous habitent, y eut-il jamais un être vivant plus
+heureux que moi? Que me manque-t-il aujourd'hui? Qu'elle m'aime à son
+tour, que j'enseigne l'amour à cette jeune âme ignorante et vierge! Y
+réussirai-je?»
+
+En rentrant chez lui, il esquissa de mémoire le portrait delà jeune
+fille et la représenta donnant le bras à un homme qui tournait le dos
+au spectateur. Comme il terminait cette esquisse, un de ses anciens
+camarades d'atelier entra.
+
+«Bonjour, Claude.
+
+--Bonjour, Buridan.»
+
+Le nouveau venu était un grand garçon bien fait, robuste, content
+de lui-même et d'un talent médiocre. Il regarda l'esquisse de Claude
+par-dessus son épaule.
+
+«Où as-tu pris cette fille-là? dit-il.
+
+--C'est une cousine.
+
+--Je t'en fais mon compliment. Les cousines sont très présentables
+dans ta famille. Est-ce qu'elle a posé pour toi?
+
+--Non. Je fais son portrait de mémoire.
+
+--Quelle mémoire? celle du coeur?
+
+--Buridan, tu m'ennuies.
+
+--Tu fais le mystérieux avec un ami; c'est mal.
+
+--Il n'y a pas de mystère. Hier, je me promenais. J'ai rencontré
+une jeune fille charmante qui se débattait contre un gros homme à
+breloques. J'ai envoyé promener les breloques, et j'ai offert mon bras
+à Juliette.
+
+--Ah! elle s'appelle Juliette. Joli nom, ma foi!.. Qu'ont dit les
+breloques?
+
+--Qu'elles m'enverraient des témoins, ce matin.
+
+--A la bonne heure. Voilà une affaire crânement engagée. La fille
+est-elle belle?
+
+--Comme Vénus.
+
+--Laquelle? Vénus callipyge? Il n'y paraît guère dans ton dessin.
+
+--Mon cher, tu es insupportable avec tes plaisanteries.
+
+--Et toi, avec tes réticences. N'ai-je pas le droit de m'informer
+si elle est maigre? Moi, je pense sur ce point comme le magnifique
+sultan. Je n'aime que les femmes cylindriques.
+
+--Laissons-la le sultan. Veux-tu être mon témoin?
+
+--Accordé; mais tu me feras voir l'original de ton esquisse.
+
+--Viens dimanche, à neuf heures du matin; tu la verras.
+
+--En es-tu déjà là? Qui l'eût cru de cet innocent Quasimodo? A qui se
+fier, grand Dieu! La nature vous pétrit un homme le plus mal qu'elle
+peut; elle élève son nez comme la bosse d'un chameau, elle enfonce ses
+yeux comme des trous de vrille, elle termine son menton en pointe, et
+ce gaillard, ainsi fait, séduit à première vue une jeune vierge trop
+peu callipyge, qui résiste à des breloques de similor?»
+
+Claude haussa les épaules sans répondre; il pouvait, d'un mot, faire
+cesser cette plaisanterie, si cruelle pour lui; mais il n'oserait
+avouer sa souffrance et la plaie secrète dont son coeur était dévoré.
+Il se remit au travail.
+
+
+
+
+ II
+
+ Terrible duel. Heureux déjeuner.
+ Comment le beau Buridan mit la nappe
+ aidé de la jeune Pasithéa.
+
+
+On frappa à la porte, et deux hommes boutonnés jusqu'au cou entrèrent.
+
+«Messieurs, dit l'un d'eux, qui de vous est M. Jean Claude?
+
+--C'est moi, répondit celui-ci.
+
+--Monsieur, continua l'orateur d'un ton diplomatique, vous avez
+gravement insulté M. le comte de Seckendorf, et nous venons de sa part
+vous demander une réparation.
+
+--Monsieur, dit Claude, votre ami n'est-il pas un gros homme avec des
+favoris noirs, des breloques et une canne?
+
+--Précisément.
+
+--De quoi se plaint-il?
+
+--D'une grave injure. Il ne nous a donné aucun détail.
+
+--Je vais vous en donner, moi.
+
+M. le comte de Seckendorf a insulté hier une jeune fille sans défense.
+Je passais, j'ai voulu la protéger, il a levé sur moi sa canne. Je
+l'ai arrachée de ses mains et jetée sur la chaussée. Voilà toute
+l'injure. C'est à vous, messieurs, de voir quelle réparation peut
+demander votre ami.
+
+--Monsieur, dit celui qui avait déjà parlé, ceci ne nous regarde pas.
+Seckendorf veut se battre et il se battra.
+
+--Comme il vous plaira. M. le comte de Seckendorf est-il Français?
+
+--Non, monsieur; il a comme moi l'honneur d'être Prussien.
+
+--Je vous en fais à tous deux mon compliment. Soyez assez bon,
+monsieur, je vous prie, pour lui dire de ma part que cette querelle
+est une vraie querelle d'Allemand; du reste, je suis à ses ordres.
+Quelle est votre heure?
+
+--Trois heures.
+
+--Votre arme?
+
+--Le sabre.
+
+--Et le lieu?
+
+--Vincennes, derrière les bosquets d'Idalie.
+
+Les deux envoyés sortirent.
+
+--Sais-tu te battre? dit Buridan.
+
+--Moi! point du tout.
+
+--Le Prussien va te découper comme une mauviette.
+
+--Je l'en défie, dit Claude. J'ai le poignet solide, le pied leste, et
+du sang-froid. Ces trois choses valent bien cent leçons de Grisier.»
+
+A trois heures, Claude, accompagné de Buridan et d'un autre témoin,
+arrivait au bosquet d'Idalie. Il y trouva son adversaire. Les sabres
+mesurés et les cérémonies d'usage terminées, les deux adversaires se
+mirent en garde.
+
+Dès la première passe, les deux témoins de Claude frémirent.
+Seckendorf était de première force au sabre. Claude seul ne désespéra
+point. Il s'escrimait d'estoc et de taille, attaquant toujours avec
+un vivacité inouïe et ne cherchant pas à se défendre. La seule chose
+prudente qu'il pût faire était de ne montrer aucune prudence. Au bout
+d'une minute, il reçut dans la poitrine la pointe du sabre du Prussien
+et tomba. Le vainqueur essuya proprement son sabre sur l'herbe,
+endossa sa redingote et partit avec ses témoins sans prononcer une
+parole.
+
+Claude s'évanouit. On le transporta chez lui.
+
+«La blessure est grave, dit le chirurgien à Buridan, mais il n'en
+mourra pas. Le sang qu'il a perdu est la seule cause de sa faiblesse.»
+
+Buridan s'assit à côté du lit et prit soin du blessé.
+
+Le dimanche suivant, Claude était hors d'affaire. Trop faible encore
+pour se lever, il ne songeait plus qu'à la visite de Juliette. Dès
+cinq heures du matin, il s'agitait impatiemment dans son lit. Neuf
+heures sonnèrent, et une main légère frappa à la porte.
+
+«Vénus est exacte comme un huissier, dit Buridan.
+
+--Au nom du ciel! dit Claude, ouvre la porte et épargne-lui tes
+mauvaises plaisanteries.»
+
+Juliette entra, et fut très surprise de trouver Claude dans son lit.
+Elle fit un pas en arrière.
+
+«Pardon, messieurs, dit-elle, je me trompe, sans doute.
+
+--Non, voua ne vous trompez pas, céleste jeune fille, dit le beau
+Buridan. Vous êtes ici dans le palais de Raphaël. Malheureusement,
+Raphaël a reçu un coup de sabre dans le sternum, et je remplis, par
+intérim, le rôle de grand-maître des cérémonies.
+
+--Quoi! vous êtes blessé, monsieur, et à cause de moi peut-être?
+
+--Rassurez-vous, mademoiselle, dit Claude, c'est une blessure très
+légère, et je suis trop heureux,...
+
+--De mourir à votre service, interrompit Buridan. Oui, mademoiselle,
+des chevaliers français tel est le caractère.
+
+--Buridan, s'écria Clause, viens ici.
+
+Scélérat, lui dit-il tout bas, tu veux donc me faire mourir. Tu
+vas l'effrayer et l'obliger de partir. Je me sens de l'appétit. Va
+commander le déjeuner.
+
+--Pour trois? demanda le peintre.
+
+--Assurément.»
+
+Buridan sortit, la belle Juliette s'approcha de Claude et lui dit
+d'une voix émue:
+
+«Combien je regrette, monsieur, le malheur qui vous frappe. Je ne me
+consolerai jamais d'en avoir été cause.
+
+--Mademoiselle, dit Claude voulez-vous guérir d'un seul coup ma
+blessure et me rendre plus heureux que je ne le fus jamais? Donnez-moi
+votre main.»
+
+Juliette la tendit avec un sourire charmant. Le bon Claude la baisa
+avec une telle dévotion que la jeune fille rougit et alla s'asseoir
+près de la fenêtre.
+
+«Je viens de l'effrayer comme un sot, pensa Claude. O malheur éternel!
+je l'adore, et elle ne m'aimera jamais.»
+
+Des deux côtés, le silence devenait embarrassant. Le peintre vit que
+Juliette allait sortir; il fit un effort sur lui-même.
+
+«Mademoiselle, dit-il, reconnaissez-vous cette esquisse, que j'ai
+commencée le lendemain de notre rencontre?»
+
+Elle la regarda et la trouva fort ressemblante.
+
+«Ah! monsieur, dit-elle naïvement, que vous m'avez faite belle! Est-ce
+le portrait que vous voulez me donner pour la fête de ma tante?
+
+--Non, Juliette, ceci est un souvenir que je garderai éternellement de
+la première heure de ma vie où j'aie goûté un bonheur parfait. Quant à
+votre portrait, vous l'aurez, si vous voulez poser seulement quelques
+heures devant moi.
+
+--Oui, monsieur, aussi longtemps que vous voudrez. Ma tante sera bien
+heureuse.»
+
+Buridan rentra, suivi d'un garçon de restaurant qui portait dans ses
+bras un déjeûner fort convenable. Le vin surtout n'y manquait pas.
+
+«O la plus belle des Grâces, dit Buridan, divine Pasithéa, aidez-moi,
+je vous prie, à mettre la nappe.
+
+--Monsieur, dit simplement Juliette, je le veux bien; mais pourquoi
+m'appelez-vous la divine Pasithéa?
+
+--Pasithéa, dit le peintre, était une impératrice qui n'avait pas sa
+pareille pour raccommoder les serviettes de son mari et ourler son
+linge.
+
+--Eh bien, monsieur, c'est justement mon fort, et de plus, je fais de
+belles chemises, je m'en vante.
+
+--Voilà, dit Buridan, une rencontre admirable; j'ai besoin justement
+d'une douzaine de chemises, et si vous voulez bien vous charger de la
+commande, ma chère demoiselle Pasithéa....
+
+--Juliette, monsieur, interrompit-elle.
+
+--C'est cela même, Juliette Pasithéa.
+
+--Le déjeuner sera froid, dit Claude, qui craignit quelque
+plaisanterie trop forte de son ami. Mangeons.»
+
+Le déjeuner fut très gai. Claude était plongé dans les ravissantes
+délices d'un premier amour. Tout ce que disait Juliette lui paraissait
+admirable. Son ingénuité le remplissait de joie. Il était devant elle
+comme une mère qui trouve dans les premières paroles de son enfant des
+symptômes d'un génie supérieur. Elle demandait à boire avec une grâce
+sans pareille. Elle se renversait sur sa chaise d'une façon toute
+divine. Elle riait avec une délicatesse exquise. Oh! les belles dents!
+les purs diamants! Oh! la bouche petite et gracieuse! Oh! les yeux
+bleus et doux! Oh! les cheveux fins et soyeux! Claude n'avait pas tort
+d'admirer. C'était une chevelure abondante et épaisse comme une forêt
+des tropiques. Disons tout en un mot. Elle était vraiment belle, et
+Claude l'adorait.
+
+Pendant ce temps, Buridan ne perdait pas un coup de dent. C'était un
+bon compagnon, peu mélancolique, qui aimait toutes les femmes, et qui,
+moyennant quelques complaisances, les tenait quitte de tout. Claude
+s'étant égaré dans une théorie platonique, Buridan lui répondit avec
+chaleur:
+
+«Mon petit, ta méthode peut être bonne, mais la mienne est excellente.
+Les femmes sont faites pour rire, pour aimer et pour avoir des
+enfants. Hors de là, elles ne sont bonnes à rien.
+
+--Oh! dit Claude indigné.
+
+--Tu as beau te récrier, reprit Buridan, il faut se soumettre à
+l'inflexible vérité. Dis-leur qu'elles sont belles, elles te sauteront
+au cou; parle-leur de philosophie, tu les verras bâiller comme des
+carpes hors de l'eau. Prends la plus vertueuse de toutes, dis-lui
+qu'elle a le pied bien fait, elle relèvera sa robe jusqu'au genou. Tu
+ne peux pas savoir tout cela, mon pauvre Quasimodo; tu vis comme un
+ermite, et les pensées de ce monde ne t'occupent guère; mais je
+les connais, moi, et je te jure que la plus sage de toutes est une
+écervelée.
+
+--Tais-toi, malheureux ivrogne, dit Claude, et cuve en paix ton
+vin. N'outrage pas la seule partie du genre humain qui vaille encore
+quelque chose. Qui es-tu pour parler ainsi? Parce que tu barbouilles
+quelques singes et quelques chats, tu te crois un grand homme et
+quelque chose de précieux sur la terre. Réponds-moi, Buridan; combien
+de gens ont barbouillé, barbouillent et barbouilleront mille fois
+mieux que toi? Quelle idée as-tu mise au monde? Quelle invention as-tu
+faite pour la patrie? Toi qui n'atteins dans tes oeuvres la beauté
+véritable que par hasard, et qui souvent la défigures; toi qui es
+fier de quelques coups de pinceau où peut-être son ombre a laissé des
+traces, tu oses mépriser la femme, qui est la beauté même, l'éternelle
+beauté, et la seule image de Dieu sur la terre! Sur la foi de quelques
+créatures qui ne sont d'aucun sexe, tu oses dire que les femmes ne
+sont faites que pour la joie et les plaisirs. Rentre en toi-même,
+malheureux Buridan, et confesse ton repentir, si tu ne veux pas que la
+foudre céleste te punisse de ton blasphème.
+
+--Brrrr! dit le peintre en allumant un cigare, comme tu pérores
+pour un homme qui a reçu deux pouces de fer entre la troisième et la
+quatrième côte! Respectons ce sexe aimable, puisque tu le protéges.
+Divine Pasithéa, fumez-vous?
+
+--Non, monsieur, je vous remercie.
+
+--C'est dommage; voilà un vrai _puro_.»
+
+En même temps, il entonna, d'une voix puissante cette chanson:
+
+ Aux environs de Lille en Flandre | bis.
+ Lon lan la |
+
+ Je rencontrai deux Flamandes | bis.
+ Lon lan la |
+
+Ici le sage Claude interrompit fort à propos le chanteur.
+
+«Que le diable t'emporte! dit Buridan, à moitié ivre. On ne peut donc
+plus rire ici. On ne boit plus, on ne chante plus, on parle poliment
+des belles. Si cela continue, on ne pourra plus fumer. Adieu, les
+amis. Je reviendrai quand vous serez plus gais.
+
+Son départ fit grand plaisir à Claude.
+
+«Votre ami est bien amusant, dit Juliette, mais il est bien mal élevé.
+
+--C'est un charmant garçon, répliqua le peintre, qui a été mon témoin
+mardi dernier et qui a grand soin de ma blessure; mais il n'est pas
+habitué à parler aux honnêtes femmes.
+
+--Est-ce qu'il a des maîtresses? demanda la jeune fille.
+
+--Je n'en sais rien, répondit Claude étonné. Pourquoi me faites-vous
+cette question?
+
+--J'ai parlé au hasard, dit-elle en rougissant. Qu'est-ce que cela me
+fait, que M. Buridan ait des maîtresses ou non?»
+
+Si Claude avait eu plus d'expérience, cette rougeur subite l'eût
+inquiété. Peu à peu, Juliette devint pensive, et ne répondit plus qu'à
+peine aux discours du jeune homme. Après quelques instants, elle se
+leva, promettant de revenir.
+
+Huit jours après, Claude, encore fatigué de la perte de son sang,
+mais déjà guéri, commença le portrait de la belle Juliette. On croira
+aisément qu'il n'allait pas vite en besogne. Aucune esquisse ne lui
+paraissait digne de son modèle. Il s'était fait pendant la semaine
+un plan de campagne profondément combiné. «Puisque le hasard veut que
+j'aie rencontré, disait-il, l'une des plus jolies filles de Paris,
+et à coup sûr l'une des plus innocentes, je veux qu'elle n'ait pas
+d'autre maître que moi. Le ciel m'a refusé la beauté, mais il m'a
+laissé l'ascendant qu'un esprit cultivé et une passion forte donnent
+à un homme sur une femme ignorante et pure. J'éclairerai son esprit,
+j'élèverai son âme, je lui ferai connaître le ciel et la terre, et
+peut-être pourrai-je surmonter les obstacles que m'oppose la nature.
+Le destin se lassera de poursuivre un malheureux.»
+
+Claude était éloquent; il était savant comme un peintre de ce seizième
+siècle, où Michel-Ange et Raphaël connaissaient et pratiquaient à la
+fois tous les arts. Tout le monde sait la puissance de la solitude. Le
+peintre, plein de force et de génie, avait vécu comme les solitaires
+de la Thébaïde; ses passions, longtemps contenues, n'en étaient que
+plus fortes. Il aimait Juliette avec la violence d'un homme qui aime
+pour la première fois, et qui n'attache de prix qu'à l'amour.
+
+Elle se sentait troublée devant lui sans savoir pourquoi. Il affectait
+de lui parler peinture; mais ses yeux ardents, fixés sur elle,
+l'instruisaient assez de ce qu'il ne voulait pas avouer. Il était
+heureux d'aimer; mais le sentiment de son irrémédiable laideur glaçait
+la parole sur ses lèvres. Le triste nom de Quasimodo lui revenait
+sans cesse à l'esprit. La laideur n'est-elle pas, comme la vieillesse,
+l'antipode de l'amour?
+
+Après une heure de travail, la belle Juliette voulut retourner à
+Passy. Claude l'accompagna, et la conduisit à travers le bois de
+Boulogne. La matinée était belle; les arbres étaient couverts de
+feuilles; le ciel était pur, et les oiseaux chantaient sur la cime
+des chênes. Claude se sentait rempli d'une joie délicieuse. Il courait
+légèrement dans les allées, entraînant sa compagne, qui était aussi
+gaie que lui-même. Il jouissait du bonheur de faire goûter le premier
+à cette âme naïve le fruit de l'arbre de la science. Il lui expliquait
+tout ce qu'il voyait; il lui parlait botanique, religion, philosophie,
+histoire même, proportionnant son langage à la faiblesse de cette
+intelligence encore peu exercée. Il lui enseignait les lois et les
+moeurs des animaux, des végétaux et leurs amours; il parlait des pays
+lointains, de l'Italie, qu'il avait vue; de l'Orient, qu'il voulait
+voir et qu'il devinait déjà. La jeune fille écoutait ses discours avec
+une admiration profonde; elle comprenait tout, et elle questionnait
+toujours. Au sortir du bois, Claude voulut se retirer.
+
+«Pourquoi ne venez-vous pas avec moi? dit-elle.
+
+--Votre tante ne me connaît pas.
+
+--Elle vous connaît parfaitement. Croyez-vous que je n'aie point parlé
+de vous le premier jour, et du service que vous m'avez rendu? Suis-je
+si ingrate? Ma tante sera ravie de vous voir. Elle sait la surprise
+que vous lui ménagez, et serait offensée si vous refusiez de venir
+chez elle.
+
+--Par le Dieu vivant! pensa le peintre, je suis en veine aujourd'hui.
+Une journée tout entière avec elle! Aurais-je osé l'espérer?»
+
+Là-dessus, sans faire la moindre objection, il suivit la jeune fille
+et entra chez la fruitière.
+
+C'était une grosse femme gaie, rouge de teint, active, bavarde,
+prompte à faire connaissance, et regardant comme ses amis tous ceux
+qu'elle connaissait. Elle était riche, et quarante mille francs
+placés en rentes sur l'État, joints aux profits de son petit commerce,
+ajoutaient à son bonheur. Elle avait une tendresse aveugle pour sa
+nièce, qu'elle regardait comme le miroir de la sagesse et comme un
+puits d'érudition.
+
+A peine eut-elle vu le peintre, qu'elle lui donna la main, le fit
+asseoir, le fit manger, le fit parler, et lui vanta sa nièce, de sorte
+qu'au bout de trois quarts d'heure, Claude croyait avoir vécu toute sa
+vie dans la maison et prenait goût à la fruiterie.
+
+Le dimanche suivant était le jour de la fête de la bonne femme, et il
+fut convenu que Claude se hâterait de terminer le fameux portrait, et
+que la fruitière donnerait ce jour-là un grand dîner, suivi d'un bal
+de voisins.
+
+Claude partit. A peine était-il sur le seuil que Juliette le rappela.
+Il accourut, léger comme un chevreuil.
+
+«A propos, dit-elle, puisque ma tante donne un grand dîner dimanche,
+ne voulez-vous pas amener quelqu'un de vos amis?
+
+--Je n'ai guère d'amis, dit Claude.
+
+--Et ce monsieur qui vous a servi de témoin, et qui m'appelait la
+divine Pasithéa, comment le nommez-vous?
+
+--Buridan.
+
+--Il est bien mal élevé, mais il nous fera rire. N'est-ce pas, tante,
+tu veux bien que M. Claude l'invite?
+
+--Si je le veux! dit la fruitière. Tu n'as qu'à parler, ma petite, et
+tout ce que tu demanderas te sera servi sur-le-champ.
+
+--Je l'amènerai, dit Claude. Et vous, Juliette, ne m'accorderez-vous
+rien en échange?
+
+--Que voulez-vous que je vous donne?
+
+--Cette rose que vous tenez.
+
+--La voici.»
+
+Claude rentra chez lui, plein d'amour et d'illusions. Il aimait, et
+paraît son idole de toutes les vertus. Juliette s'endormit eu rêvant
+que Buridan l'embrassait.
+
+
+
+
+ III
+
+ Grandes réjouissances. L'oie aux marrons et la famille Ventéjols.
+ Ressemblance de M. Paturot et de Napoléon.
+ Geneviève de Brabant et la phrénologie.
+ Pensées diverses. Conclusion.
+
+
+Le lendemain, Buridan vint dans l'atelier de son ami.
+
+«Eh bien! dit-il, comment va ton coup de sabre, chevalier de la
+Triste-Figure?
+
+--Parfaitement. J'en serai quitte pour une cicatrice.
+
+--Qu'est devenue la petite Pasithéa?
+
+--Une estimable lingère de la rue Vivienne.
+
+--Son portrait est-il terminé?
+
+--Pas encore. Elle doit venir ce soir, après son travail, pour me
+donner une séance.
+
+--Heureux coquin! ce n'est pas à un bel homme comme moi qu'une
+pareille chance arrivera jamais. Ainsi, tu n'as pas besoin de courir
+les rues à la recherche de l'amour. Tu as du pain sur la planche.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Parbleu! il est bien clair que les petites filles ne viennent pas à
+dix heures du soir dans ton atelier pour entendre les histoires de la
+_Morale en action_.
+
+--Mon cher Buridan, tu es beau, tu es bien fait, tu as de l'esprit, tu
+as de l'argent, mais tu n'as pas le sens commun. Apprends que je suis
+trop heureux d'avoir trouvé cette petite fleur des champs, cette rose
+sauvage, poussée entre deux pavés de Paris, pour la souiller même d'un
+désir. Premièrement, s'il me plaisait de lui dire que je l'aime, je
+doute que la confidence fût bien reçue; secondement, je ne le ferai
+pas par égard pour moi-même. L'idéal est trop rare et trop beau pour
+que je me hâte de le transformer en une vulgaire et prosaïque réalité.
+
+--Salut, dit Buridan, à l'amant de l'idéal, à l'esclave des belles, au
+vertueux Amadis. Claude, tu n'es pas de ce temps. Songe donc, mon cher
+ami, que nous sommes en plein Paris, en plein dix-neuvième siècle,
+en pleine civilisation. Songe que nous avons un roi, une charte, deux
+Chambres, des électeurs, des usines, des chemins de fer et des bureaux
+de tabac. Songe qu'il faut vivre comme tout le monde, et sors de ton
+rêve sublime et ridicule. Cette petite est jolie, elle paraît bonne
+enfant. Tu n'as pas le temps de prendre femme et d'interrompre tes
+travaux pour donner la becquée à toute une marmaille. L'Institut et la
+postérité te réclament. Cependant, il ne faut pas vivre seul; cela est
+immoral. Va donc, et puisque le hasard t'offre une proie facile et qui
+n'est pas à dédaigner, par amour pour toi-même, pour ta patrie et pour
+la gloire, fais-en ta Fornarina. Tu hausses les épaules, tu fais
+le vertueux! Honnête et splendide idiot! Si tu ne la prends pas,
+quelqu'autre la prendra. Un de ces soirs, un cocher robuste et
+largement abreuvé de vin d'Argenteuil lui offrira son coeur et sera
+accepté, et tu resteras sur la rive, dans la pose ridicule d'Hercule à
+qui Nessus enlève Déjanire.
+
+--Tu me fais regretter, dit Claude, la commission dont elle m'a
+chargée.
+
+--Quelle commission?
+
+--Tu es prié d'assister à la dissection d'une oie aux marrons,
+dimanche prochain, chez sa tante, la fruitière de Passy. On dansera.
+
+--Quoi! vraiment, la bonne femme m'invite.
+
+--Et moi aussi, par dessus le marché.
+
+--Décidément, cette petite a du discernement. Eh bien! va pour l'oie
+aux marrons; cela m'amusera.»
+
+Le dimanche suivant, grâce au zèle de Juliette, qui venait poser tous
+les soirs dans l'atelier de Claude, le portrait était terminé. Le
+peintre, accompagné de Buridan, l'apporta à la fruitière en grande
+cérémonie.
+
+Celle-ci, pour n'être pas dérangée dans un si grand jour, avait dès le
+matin fermé sa boutique. Elle attendait ses invités dans sa chambre à
+coucher, dont elle avait fait à cette occasion une salle à manger. Un
+bonnet blanc à larges plis ornait sa bonne et rougeaude figure. Autour
+d'elle, et dans une attitude recueillie, les yeux fixés sur l'oie
+aux marrons qui rôtissait devant le feu, se tenaient huit personnes
+pleines de calme et de dignité. C'était, par ordre d'importance, le
+boulanger, M. Paturot, avec sa femme et sa fille, Mlle Cécile Paturot,
+et le marchand de vin, M. Ventéjols, avec sa femme, ses deux fils,
+âgés, l'un de huit ans, l'autre de dix ans, et sa fille, Mlle Caroline
+Ventéjols, âgée de quatorze ans.
+
+Quand les deux amis entrèrent, il y eut un grand mouvement dans
+l'honorable société qui regardait rôtir l'oie. Ce fut quelque chose de
+semblable à ce que les sténographes de la défunte Assemblée nationale
+exprimaient par le mot: _sensation_. La bonne fruitière ayant prévenu
+ses amis qu'elle devait recevoir deux messieurs qui dînaient chez les
+ministres et qui portaient des gants les jours de fête, on s'attendait
+à des merveilles.
+
+L'attente générale fut un peu déçue. Claude entra, donna la main à
+la fruitière et à Juliette, leur montra le portrait qui était fort
+ressemblant, salua tout le monde et s'assit. Il fut trouvé fier, et,
+si l'on n'avait été plus pressé de dîner que de médire, il n'aurait
+pas été épargné.
+
+Buridan, qui ne doutait de rien, fit une entrée magnifique. Il se
+jeta dans les bras de la fruitière et de Juliette, ce qui séduisit du
+premier coup les deux dames et ne plut guère à Claude. Puis il serra
+cordialement la main de tous les assistants, et tira par mégarde les
+oreilles d'Athanase Ventéjols, l'aîné des fils du marchand de vin.
+
+Cela fait, on se mit à table. Je passe sous silence, le cliquetis des
+fourchettes et le bruit des verres.
+
+«Vous avez une bonne figure, dit tout à coup Buridan au marchand de
+vin en tournant la salade; car, excepté celui de son métier, il
+avait toutes sortes de talents. A table, vous avez l'air de Napoléon.
+L'auriez-vous connu, par hasard?
+
+--Moi, monsieur, point du tout, dit Ventéjols; mais ma mère a connu un
+hussard de la vieille garde, qui le voyait fréquemment.
+
+--C'est une chose surprenante que ces rencontres, continua Buridan; il
+avait une redingote grise.
+
+--Mais la mienne est noire.
+
+--Qu'importe? C'est toujours une redingote. Il avait des bottes à
+l'écuyère.
+
+--Je n'ai que des souliers, dit Ventéjols.
+
+--Eh bien, quelle différence y voyez-vous? Qu'est-ce qu'un soulier!
+c'est une botte à qui l'on a coupé la tête.
+
+--C'est pourtant vrai, dit le marchand de vin.
+
+--Je parie, dit Buridan, que votre femme s'appelle Joséphine.
+
+--Et vous gagnerez votre pari, monsieur, elle s'appelle
+Joséphine-Eudoxie-Césarine. Hein! Césarine, quel honneur pour toi de
+t'appeler Joséphine, comme la femme de l'empereur des Français, roi
+d'Italie.
+
+--Il y a pourtant une différence, ajouta le peintre.
+
+--Laquelle? demanda le marchand de vin inquiet.
+
+--Il avait un chapeau à cornes.»
+
+Cette conclusion admirable enleva l'assemblée. Buridan devint le roi
+du festin. Il chanta, il fit des calembours, il imita le glou-glou des
+bouteilles, le chant du coq, celui du canard la veille des jours de
+pluie, celui de la poule amoureuse. Tous les yeux étaient fixés sur
+lui, et, excepté Claude, tout le monde l'admirait.
+
+«Je ne m'étonne pas, dit M. Paturot à sa femme, que ce gaillard dîne
+souvent chez les ministres. Si j'étais M. Guizot, il ne dînerait que
+chez moi.
+
+--Papa, dit Cécile Paturot, prie M. Buridan de nous chanter quelque
+chose.»
+
+D'un geste, Buridan commanda le silence.
+
+«Surtout, lui dit Claude, fais attention que tu chantes devant des
+dames.
+
+--C'est bien, austère Caton,» répliqua Buridan.
+
+La recommandation de Claude fut fort mal reçue. On l'attribua à la
+jalousie, et les dames regardèrent le peintre de travers.
+
+«Maman, dit Caroline Ventéjols, qu'est-ce que c'est qu'un austère
+Caton?
+
+--Tu le vois bien, répondit aigrement la mère, c'est un homme très
+laid qui est jaloux, qui ne s'amuse pas et qui ne veut pas qu'on
+s'amuse.»
+
+Un regard sévère du père rétablit le calme dans la famille Ventéjols.
+Claude entendit ce dialogue et sourit. Malheureusement, il regarda
+Juliette qui était sa voisine à table, et qui l'écoutait avec
+distraction. Il remarqua qu'elle n'avait d'attention que pour les
+discours de Buridan, et il se sentit le coeur serré d'une tristesse
+mortelle. Il se résignait à n'être pas aimé; mais la voir aimer un
+autre que lui, c'était une douleur trop forte pour Claude. Hélas!
+pensait-il, j'aurai le nom et le sort du pauvre Quasimodo. Pendant ces
+réflexions, Buridan chantait:
+
+ Entendez tous, honorable assistance,
+ La vertu reconnue et patience
+ De Geneviève de Brabant.
+ Étant comtesse
+ De grand'noblesse,
+ Née en Brabant
+ Était assurément.
+
+Après cette célèbre complainte, qui est l'Iliade du _Messager boiteux_
+et de _l'Almanach de Liége_, Buridan, content d'avoir égorgé le
+traître Golo, céda la parole à M. Paturot. Chacun chanta à son tour,
+et Claude lui-même, avec plus de chaleur et de verve que personne.
+Le dîner finit gaiement par une séance de phrénologie, où Buridan fit
+admirer la variété de ses connaissances. M. Paturot, jaloux de voir
+son compère Ventéjols comparé à Napoléon, se soumit le premier à
+l'examen du savant.
+
+«Monsieur, dit le peintre en palpant le boulanger avec gravité, votre
+tête présente les plus singuliers phénomènes que la science ait eu
+depuis longtemps occasion d'observer. Le front est d'un boulanger
+ordinaire, mais l'occiput annonce une intelligence sans bornes, et le
+sinciput, une fermeté rare. Ce que vous avez décidé, vous le voulez
+fermement, n'est-ce pas?
+
+--Oh! monsieur, dit Paturot se redressant avec orgueil, je suis comme
+un marbre. Si ma femme me résistait, je lui casserais les reins! Si
+ma fille me désobéissait, je la jetterais par la fenêtre. C'est mon
+caractère.»
+
+Tout le monde se mit à rire, et Mme Paturot voulut réclamer; mais
+Buridan fit signe de se taire. L'assemblée était tout oreilles.
+
+«Monsieur, continua Buridan, je vous en félicite. C'est cette rare et
+héroïque fermeté qui fait les grands hommes. Au besoin, vous seriez
+Brutus.
+
+--Qu'est-ce que Brutus? demanda Cécile.
+
+--Parbleu! dit sa mère, tu le vois bien, c'est une brute, un imbécile
+comme ton père, qui ne voit pas que monsieur se moque de lui.
+
+--Silence, ma femme! dit Paturot d'une voix menaçante.
+
+--Oh! cria la dame d'une voix acariâtre, tes gros yeux ne me font pas
+peur. Depuis vingt ans que nous sommes mariés, je te connais bien. Tu
+es toujours le même: Constant-Fidèle Paturot, qui...
+
+--Vous êtes intrépide, interrompit l'impitoyable Buridan.
+
+--Comme un lion, monsieur. Je suis tambour de la garde nationale, et
+j'ai failli être soldat, c'est tout dire.
+
+--Passons, dit le peintre, aux traits du visage. Vous avez le nez
+grand et gros. Avouez que vous êtes un grand scélérat.
+
+--Monsieur, dit Paturot d'un ton suppliant, parlez plus bas, je vous
+en conjure. Il faut bien que jeunesse se passe, et si ma femme le
+savait! Voulez-vous me perdre?»
+
+L'examen se prolongea au milieu des plaisanteries de tous les
+convives. De la phrénologie Buridan passa à la chiromancie, et trouva
+moyen d'intriguer et de contenter tout le monde. Quand il tint la main
+de Juliette entre les siennes:
+
+«Voici, dit-il, une ligne qui annonce qu'il vous arrivera bientôt
+un grand bonheur. Vous aimerez un jeune homme blond et vous en serez
+passionnément aimée. Il y aura un mariage dans l'année.»
+
+En même temps, il lui serra doucement la main, Juliette baissa les
+yeux et rougit. Que faisait Claude? Il assistait, impassible en
+apparence, aux succès de son ami, et il faisait d'horribles efforts
+pour rire de ses plaisanteries.
+
+«Hélas! pensait-il, voilà comme il faudrait être pour plaire à
+Juliette. Elle n'a d'yeux que pour lui. Il est beau! O douleur! ô
+malheureux Quasimodo.»
+
+On dansa beaucoup, et Buridan ne brilla pas moins par ses entrechats
+que par ses discours. Il sut plaire à tout le monde, et surtout à la
+bonne fruitière qu'il fit valser en dépit de ses cinquante-cinq ans.
+Il se multipliait pour faire sauter les femmes et pour boire avec les
+hommes.
+
+A minuit, tous les conviés se retirèrent, Claude et Buridan, priés de
+revenir, le dernier surtout, s'y engagèrent volontiers, et partirent
+ensemble pour Paris, à pied. Sur la route, Claude, absorbé dans ses
+tristes réflexions, gardait le silence.
+
+«Tout le bonheur que je m'étais promis, pensait-il, s'envole en un
+instant. Un étourdi, en se jouant, m'enlève celle que j'aime.
+
+--Qu'as-tu donc? lui dit Buridan étonné, je ne te reconnais pas. As-tu
+du _vague à l'ame_.
+
+--Ce n'est rien, répondit Claude, honteux de sa faiblesse. Le grand
+air m'a fait mal.
+
+--Un buveur d'eau, dit Buridan avec compassion, ne devrait s'aventurer
+qu'avec des gens de sa secte. Va te coucher, Basile, tu sens la
+fièvre.»
+
+Les deux amis se séparèrent. Le lendemain, Claude attendit inutilement
+Juliette. Elle ne devait plus revenir dans son atelier. Trois semaines
+s'écoulèrent sans événement. Le peintre avait besoin de toute sa
+philosophie pour ne pas aller voir la vieille fruitière. Enfin, il
+partit un dimanche pour Passy.
+
+«Ah! vous voilà, monsieur, dit la bonne femme en le voyant. Pourquoi
+ne venez-vous pas plus souvent?»
+
+Claude allégua un travail important et pressé.
+
+«Où est Juliette? demanda-t-il.
+
+--Je l'attends depuis ce matin, répondit la fruitière. Restez avec
+nous; monsieur votre ami doit la conduire et vous partirez avec lui.
+
+--Ah! c'est Buridan qui est chargé de la conduire, dit Claude qui
+pâlit de douleur et de jalousie. Est-ce que vous ne trouvez pas que
+c'est un guide bien jeune pour Mlle Juliette!
+
+--Qu'importe! dit la fruitière. Les jeunes gens aiment à rire, mais
+Juliette est sage. Entre nous, je crois bien que M. Buridan lui
+fait la cour. Ma nièce n'est pas un mauvais parti. Après ma mort,
+savez-vous qu'elle aura plus de 60,000 francs!
+
+--A quoi bon détromper cette pauvre femme, se dit le peintre. Tous mes
+avis ne la rendront pas plus sage, et je passerais pour un jaloux et
+un malhonnête homme.»
+
+Enfin, Buridan et Juliette arrivèrent, les yeux brillants et pleins
+de gaieté. Ils racontèrent qu'ils s'étaient égarés dans le bois de
+Boulogne, et qu'ils avaient poussé jusqu'à Saint-Cloud. Juliette salua
+Claude avec amitié, mais avec froideur; il lut son sort dans les yeux
+de la jeune fille, et partit désespéré. Buridan ne chercha pas à le
+retenir.
+
+Quelques jours après, Claude frappa à la porte de son ami dès six
+heures du matin. Buridan à demi-habillé entrebâilla la porte.
+
+«As-tu besoin de moi? dit-il à Claude.
+
+--Non. Je venais te voir.
+
+--Diable! le moment n'est pas favorable. Il y a des dames. Pasithéa,
+c'est notre ami Claude, celui qui a fait ton portrait et qui s'est
+fait sabrer pour toi. Veux-tu le recevoir.
+
+--Y penses-tu? dit Juliette.
+
+--Parbleu! si j'y pense. Tu es charmante en bonnet de nuit, et Claude
+sera bien aise de te voir.»
+
+Claude reconnut la voix de celle qu'il aimait. Il sortit, la mort dans
+l'âme, sans dire un mot à Buridan. Il alla à Vincennes, et de là
+à Passy. Il rentra chez lui sans pouvoir apaiser la fièvre qui le
+dévorait. Il haïssait Juliette, et Buridan, et lui-même, et toute
+la nature. Il était tenté de les tuer tous les deux, mais sa douceur
+naturelle reprit le dessus. Après tout, pensa-t-il, aucun des deux
+n'est cause de mon malheur. Pourquoi ai-je aimé celle qui ne pouvait
+pas m'aimer? Je le savais d'avance; j'ai dû m'y résigner. Le mal est
+en moi, et non ailleurs. Tant que je vivrai, je serai malheureux;
+mourons donc.
+
+Ayant résolu de se tuer, il chargea son pistolet, et écrivit à
+Juliette la lettre suivante:
+
+«Juliette, je vous aimais, et vous êtes la maîtresse d'un autre! Quand
+vous recevrez ce billet, je serai mort. Adieu!»
+
+Il cacheta ce billet, le porta lui-même à la poste, et l'affranchit
+avec un sang-froid singulier. En rentrant, il s'assit, appuya sur son
+coeur le canon du pistolet, et fit feu. La balle traversa le coeur.
+Claude mourut sur le champ.
+
+Le soir, Juliette, assise près de Buridan, lut tout haut la lettre
+funèbre, et poussa un cri. Buridan courut chez son ami. On lui montra
+le corps inanimé du malheureux peintre. Le testament de Claude était
+ainsi conçu:
+
+«Je lègue ma fortune, qui se compose de vingt mille francs, à
+Châteauroux, ma ville natale. Je désire que le conseil municipal fasse
+construire un grand gymnase gratuit, destiné à développer dans le
+peuple la force et la beauté du corps, qui sont si nécessaires au
+bonheur et à la tranquillité de l'âme.»
+
+Deux mois après la mort de Claude, Juliette, abandonnée par Buridan,
+revenait tristement à Passy.
+
+«Ah! si j'avais pu aimer Claude, disait-elle à sa tante, je ne serais
+pas si malheureuse aujourd'hui.»
+
+Claude eut tort de se tuer. Tôt ou tard, il aurait oublié Juliette; il
+aurait aimé et on l'aurait aimé. «Toute âme est soeur d'une âme.»
+
+ FIN
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Claude et Juliette, by Alfred Assollant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLAUDE ET JULIETTE ***
+
+***** This file should be named 16874-8.txt or 16874-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/8/7/16874/
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
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+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
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+electronic works
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+ <title>The Project Gutenberg Ebook of Claude et Juliette, by Alfred Assollant</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Claude et Juliette, by Alfred Assollant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: Claude et Juliette
+
+Author: Alfred Assollant
+
+Release Date: October 14, 2005 [EBook #16874]
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+Language: French
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLAUDE ET JULIETTE ***
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
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+<h3>Alfred Assollant</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<h1>CLAUDE ET JULIETTE</h1>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>I</h2>
+
+<p class="head">Où il est clairement prouvé que la vertu trouve toujours<br>
+sa récompense, et que le premier devoir d'un Français<br>
+est de venir au secours de la beauté.
+</p>
+<br>
+
+
+<p>En 1846, vivait à Paris, sur les hauteurs
+de la place du Panthéon, un jeune
+peintre d'un laideur si rare, que ses
+camarades l'avaient surnommé Quasimodo.
+Il avait le nez long et gros, les
+cheveux crépus, les yeux petits et enfoncés
+sous l'arcade sourcilière, la bouche
+fendue jusqu'aux oreilles, et le menton
+pointu. Sa taille était droite, ses bras
+longs et nerveux, ses mains larges et
+fortes, et ses pieds d'une longueur excessive.</p>
+
+<p><i>Le beau n'est pas toujours camarade du
+bon.</i> Quasidomo était la douceur même.
+Il était instruit, habile dans son art,
+plein d'esprit, de courage, et amoureux
+de la gloire. Un seul défaut déparait ses
+belles qualités et le rendait insupportable
+à lui-même. C'était une tristesse
+incurable dont il ne disait le secret à
+personne. Il aimait la beauté avec une
+passion que Phidias, Raphaël et Titien
+seuls ont connue, et il ne pouvait se
+regarder dans une glace sans frémir.
+Presque tous les hommes sont laids, il
+faut l'avouer; mais l'habitude, la vanité,
+l'ignorance des vrais principes de la
+beauté physique, le plaisir qu'on éprouve
+à se tromper soi même, leur cachent
+ordinairement cette cruelle infirmité.
+Malheureusement, le pauvre Quasimodo
+avait trop étudié son art, et il était trop
+sincère avec lui-même pour se faire illusion.
+Il n'était que laid, et il se croyait
+effroyable. Il ne s'en consolait pas. Les
+railleries de ses camarades, qu'il supportait
+sans se plaindre, mettaient le
+comble à sa douleur. Vingt fois il avait
+songé à se tuer; mais il avait ving-deux
+ans, et à cet âge, peut-on désespérer de
+tout? On veut vivre, ne fût-ce que par
+curiosité. Il n'espérait pas être aimé.
+Il pouvait aspirer à la gloire; et qu'y a-t-il
+de plus désirable sur la terre?</p>
+
+<p>Un soir, ces réflexions l'ayant occupé
+plus que de coutume, il s'accorda un
+sursis, et résolut de vivre jusqu'à trente
+ans: à cet âge, pensa-t-il, si je n'ai ni
+amour ni gloire, je me tuerai. Ayant
+pris cette sage résolution, il vit que le
+temps était beau, que la lune éclairait
+Paris, et il alla se promener aux Champs-Élysées.</p>
+
+<p>Il avait à peine fait cent pas dans la
+grande avenue, lorsqu'il aperçut une
+jeune fille, simplement vêtue et d'une
+tournure gracieuse, qui marchait devant
+lui. Un gros homme, orné de breloques,
+d'une canne et d'épais favoris, la suivait
+de près, en marmottant à voix basse
+quelques paroles que le peintre n'entendit
+pas, mais dont il devina le sens. La
+jeune fille, sans répondre, traversa la
+chaussée et continua sa route sur le
+trottoir opposé. Le gros homme la suivit
+et recommença son discours. Pendant
+ce temps, le peintre réfléchissait.</p>
+
+<p>«Que fait là cette femme? il est
+minuit. Ce n'est pas l'heure où les pensionnaires
+courent les rues. Cherche-telle
+les aventures? Mais elle fuit ce gros
+homme. Peut-être est-il trop gros. A
+quoi tient la vertu des femmes? Peut-être
+est-ce une femme vertueuse qui
+aime le clair de lune. Cela se voit quelquefois.
+Dans tous les cas, il est clair
+que ce gros homme la gêne fort. Qu'importe
+qu'elle soit vertueuse ou non?»</p>
+
+<p>Il traversa la chaussée à son tour.</p>
+
+<p>«Voilà, se dit-il, une belle occasion
+de faire le chevalier errant. Bayard, sans
+peur et sans reproche, ne l'eût pas laissée
+échapper. Si j'allais au secours de
+la beauté en danger! C'est une de ces
+occasions où, si l'on n'est pas sublime,
+ou est tout à fait ridicule. Sublime ou
+ridicule, il y a de quoi réfléchir. Attendons
+encore.... Décidément, ce gros
+homme est insupportable. Quelle parole
+grossière a-t-il pu lui dire? La jeune fille
+marche comme si elle courait. Elle
+regarde de tous côtés. Que cherche-t-elle?
+un sergent de ville, sans doute.
+Hélas! Le sergent de ville est aujourd'hui
+le successeur de Roland et de
+Bayard, et le défenseur de la belle Angélique.
+O temps! ô moeurs!... Puisque le
+sergent de ville n'est pas à son poste,
+faisons ce qu'il aurait dû faire.»</p>
+
+<p>Il boutonna son paletot, hâta le pas,
+et joignit bientôt le couple qu'il suivait.
+Au même instant, le gros homme terminait
+son discours par cette péroraison
+décisive:</p>
+
+<p>«Une chaumière et mon coeur, mademoiselle.
+La chaumière vaut un million.»</p>
+
+<p>Tout en parlant, il prenait la jeune
+fille par le bras et cherchait à l'entraîner.
+Celle-ci poussa un cri de frayeur.
+Tout à coup, le gros homme, saisi à son
+tour par deux mains vigoureuses, tourna
+brusquement sur lui-même, et se trouva
+face à face avec le peintre.</p>
+
+<p>«Qui êtes-vous? que me voulez-vous?
+s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le cousin de mademoiselle,
+répondit le peintre d'un ton ferme, et je
+vous prie de chercher fortune ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Le cousin! ah! ah! la plaisanterie
+est bonne. Vous êtes bien jeune pour
+un cousin, monsieur le défenseur des
+belles.</p>
+
+<p>&mdash;Cousin ou non, dit le peintre, je
+vous défends de la suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quel droit, mon brave?</p>
+
+<p>&mdash;Du droit du plus fort.»</p>
+
+<p>A ce mot, le gros homme leva sa
+canne sur son adversaire: celui-ci l'arracha
+de ses mains et la jeta au loin.</p>
+
+<p>«Monsieur, s'écria le gros homme,
+vous me payerez cher cette injure. Donnez-moi
+votre adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers je m'appelle Jean Claude,
+et je demeure place du Panthéon, 5.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Jean Claude, demain je
+vous enverrai mes témoins.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, brave homme. Je te
+conseille de tenir mieux ton épée que ta
+canne.»</p>
+
+<p>Le gros homme s'éloigna en grommelant,
+et Jean Claude, sans s'inquiéter
+de ses menaces, se retourna vers sa
+protégée pour la rassurer.</p>
+
+<p>C'était la plus rare et la plus naïve
+beauté qu'on pût voir; à quoi puis-je la
+comparer? Il y a des figures plus délicates,
+des nez mieux dessinés, des bouches
+plus fines. On aurait peine à trouver
+une physionomie plus douce et plus
+attrayante. Ce n'était pourtant qu'une
+lingère.</p>
+
+<p>«Qu'elle est belle! pensa le peintre.
+Dieux immortels! je vous remercie de
+m'avoir préservé du suicide!... mais
+quelle idée singulière de courir seule, la
+nuit, dans les Champs-Élysées!»</p>
+
+<p>Claude fut bientôt interrompu dans
+ses réflexions.</p>
+
+<p>«Monsieur, lui dit la jeune fille avec
+une grâce charmante, je vous remercie
+de m'avoir protégée contre ce méchant
+homme, et je vous prie de me pardonner
+la fâcheuse querelle où vous vous
+êtes engagé à cause de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de cette querelle,
+répondit-il avec émotion. Je voudrais,
+mademoiselle, vous donner ma vie tout
+entière.»</p>
+
+<p>Elle fit un mouvement d'inquiétude.
+Il s'en aperçut.</p>
+
+<p>«Pardonnez-moi ma hardiesse, dit-il
+tristement. Je mourrais de douleur si
+j'avais pu vous offenser, et je vois que
+vous vous défiez de moi. Que faut-il que
+je fasse pour vous rassurer?»</p>
+
+<p>Elle garda le silence.</p>
+
+<p>«Je vous entends, mademoiselle.
+Vous voulez que je vous quitte. J'obéis.
+Peut-être avez-vous un frère ou un père
+que vous craignez d'inquiéter? Hélas!
+regardez-moi: qui pourrait prendre
+ombrage d'une si effroyable laideur?
+Quelle femme n'est pas en sûreté près
+de moi? Souffrez que je vous accompagne,
+ou tout au moins que je vous suive.
+Tout à l'heure, vous avez pu voir à quel
+danger vous étiez exposée.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle en souriant, je
+ne puis accepter votre offre généreuse.
+Il y a loin d'ici à Passy.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous allez seule à Passy, et
+vous ne craignez pas les rôdeurs de barrières?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! monsieur, je crains tout;
+mais que puis-je faire? Je suis ouvrière,
+seule à Paris depuis trois semaines, et
+je travaille dans un magasin de lingerie.
+Je n'ai d'autre famille qu'une tante qui
+est fruitière à Passy, et qui m'a élevée.
+Ce soir, elle m'écrit qu'elle est malade,
+et qu'elle me prie d'aller la voir. Si j'y
+manquais, elle croirait que je la néglige
+et que je l'aime moins, elle qui a pour
+moi toute la tendresse d'une mère. On
+n'a voulu me laisser sortir qu'après dix
+heures et la fermeture du magasin.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, pensa Claude, une histoire
+bien naturelle. Ai-je affaire à une Agnès
+ou à une femme trop habile? Mais quel
+intérêt peut-elle avoir à me tromper?&mdash;Mademoiselle,
+dit-il tout haut, la nuit est
+belle, le clair de lune est magnifique.
+Peu importe que j'aille à Passy ou à
+Saint-Mandé. Permettez-moi de vous
+accompagner; la route n'est pas sûre.
+Ayez confiance en moi. Je vous jure
+qu'au premier signe je serai prêt à vous
+quitter.»</p>
+
+<p>La jeune fille hésita quelque temps et
+prit le bras de son compagnon.</p>
+
+<p>C'est une chose singulière que l'imagination.
+Claude avait vivement désiré
+que son offre fût acceptée, et tout à coup
+il se repentit de l'avoir faite.</p>
+
+<p>«Ce ne sont pas mes paroles qui la
+rassurent, pensa-t-il, c'est ma difformité.»</p>
+
+<p>Cette idée troubla sa joie, et il garda
+quelque temps le silence.</p>
+
+<p>«Monsieur, lui dit la jeune fille,
+pourquoi êtes-vous triste? Avez-vous
+perdu quelqu'un de vos parents ou de
+vos amis?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tout perdu, dit Claude en
+soupirant. Mon père, vieux capitaine en
+retraite, qui vivait de sa pension et qui
+ne connaissait rien de plus beau que
+l'épaulette, me fit élever comme un
+savant. Il rêvait de me voir prendre des
+villes et succéder à Vauban?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que M. Vauban? demanda-t-elle
+naïvement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un caporal qui s'ennuya de
+tuer les hommes et qui voulut enseigner
+l'art de les nourrir. On le mit en demi-solde.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre père voulait que vous fussiez
+caporal?</p>
+
+<p>&mdash;Caporal.... ou général, c'est tout
+un. Malheureusement, j'avais quelques
+dispositions pour le dessin. Un grand
+peintre me prit en affection, et m'apprit
+à aimer l'art et l'éternelle beauté. Je
+laissai la géométrie à ceux qui en vivent,
+et je me fis peintre.</p>
+
+<p>&mdash;En bâtiments?</p>
+
+<p>&mdash;Non; peintre de paysages.</p>
+
+<p>&mdash;De paysages? Qu'est-ce que cela?
+Excusez mon ignorance, monsieur, j'en
+suis toute honteuse; mais je n'ai jamais
+appris qu'à lire, à écrire, à faire les comptes
+de ma tante et à coudre des chemises.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez coudre, dit Claude
+avec enthousiasme, et vous parlez de
+votre ignorance! Allez, vous êtes trop
+modeste! Combien de demoiselles, élevées
+à grand frais loin des yeux de leurs
+mères, devraient aller à votre école!
+Pieuse et sainte ignorance! Plût à Dieu
+que toutes les filles de France fussent
+aussi ignorantes que vous, elles trouveraient
+plus aisément des maris.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, monsieur, sans savoir
+pourquoi; mais vous ne répondez
+pas à ma question. Qu'est-ce qu'un
+peintre de paysages?</p>
+
+<p>&mdash;Pas grand'chose, ma chère enfant.
+C'est un pauvre homme qui ne sait ni
+semer le blé, ni le moissonner, ni le moudre,
+ni le faire cuire, ni bâtir une maison,
+ni raboter des planches, ni tracer un
+chemin, ni ferrer un cheval, ni forger, ni
+faire aucun métier qui serve à qui que
+ce soit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un fainéant?</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout. C'est un des êtres
+les plus occupés de la création. Ce que
+Dieu a fait, il l'imite, et, quand il a fait
+assez fidèlement le portrait d'un pré,
+d'une étable et de deux cochons, on dit
+qu'il a du génie. C'est un Poussin, un
+Claude Lorrain, un Ruysdaël.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, monsieur, de vous
+interrompre sans cesse. Vous disiez donc
+que vous vous étiez fait peintre de
+paysages?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et j'eus le malheur de réussir.
+Mon père mourut peu de temps
+après, désespéré de voir que je renonçais
+pour toujours aux demi-lunes et
+aux contrescarpes, et aux épaulettes qui
+en sont la suite naturelle. Depuis sa
+mort, je vis seul. Le grand peintre dont
+j'étais l'élève est mort lui-même, et je
+n'ai point d'amis parmi mes camarades.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, monsieur? Vous paraissez
+si bon et si obligeant!</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je? Dans les arts, on
+n'aime pas celui qui réussit. On le trouve
+orgueilleux; il veut se distinguer de la
+foule. C'est d'un mauvais exemple. Je
+souffre d'ailleurs d'une infirmité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes malade?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, d'une maladie morale; la plus
+cruelle de toutes. Regardez-moi. Ne remarquez-vous
+rien?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! ma laideur effroyable ne
+vous étonne pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'étonnerait-elle? Tous
+les hommes me semblent laids. Je ne
+suis pas assez habile pour juger du plus
+ou du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, elle étonne tellement mes
+camarades, qui se disent mes amis, qu'ils
+m'ont surnommé Quasimodo.</p>
+
+<p>&mdash;Quasimodo! quel est ce nom-là?</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui d'un sonneur de cloches,
+bossu, boiteux et borgne, qui devint
+amoureux d'une duchesse, et qui
+se pendit par amour pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Au temps de Napoléon.</p>
+
+<p>&mdash;N'était-ce pas un dimanche?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Et n'est-ce pas depuis ce temps
+que le dimanche d'après Pâques a pris
+son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites. Vous ne lisez
+donc pas de romans?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais. Ma tante me l'a défendu.</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Dix-sept ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment vous appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Juliette.</p>
+
+<p>&mdash;Juliette! Juliette! que ce beau
+nom est doux!»</p>
+
+<p>Les deux promeneurs approchaient de
+Passy. Claude était ravi de l'extraordinaire
+naïveté de la jeune fille. La naïveté
+n'est pas le défaut des Parisiennes
+ni peut-être des femmes de France, à
+quelque degré de l'échelle qu'on les
+prenne. Il offrit à Juliette de faire son
+portrait secrètement, et de l'offrir à la
+vieille tante le jour de sa fête; il prit
+l'intérêt le plus vif au récit de tous les
+petits chagrins de la jeune fille, et des
+persécutions de ses camarades, qui se
+moquaient de sa simplicité; enfin, il
+obtint la promesse qu'elle viendrait le
+voir dans son atelier le dimanche suivant,
+et qu'il pourrait commencer son portrait
+ce jour-là.</p>
+
+<p>Il était temps, car ils arrivaient à la
+porte de la fruitière. Claude, le coeur
+pénétré d'une joie inconnue, offrit d'attendre
+la jeune fille; mais elle le remercia
+de son offre obligeante.</p>
+
+<p>«Demain matin, dit-elle, je retournerai
+à Paris en omnibus.»</p>
+
+<p>Claude partit comme un trait et courut
+jusqu'au matin dans les bois de
+Saint-Cloud et de Ville-d'Avray. Il criait,
+il chantait, il bondissait, il se livrait à
+toutes les folies que connaissent les jeunes
+gens qui ont le bonheur d'aimer.</p>
+
+<p>«Dieux immortels! s'écriait-il, je ne
+suis plus le laid, le difforme, le triste
+Quasimodo, le rebut de l'espèce humaine.
+J'aime, et l'amour m'a fait ton
+égal, ô puissant Jupiter!</p>
+
+<p>L'amour est le plus puissant des
+dieux! O resplendissantes étoiles, mondes
+lointains qui roulez à travers les espaces,
+parmi les êtres innombrables qui
+vous habitent, y eut-il jamais un être
+vivant plus heureux que moi? Que me
+manque-t-il aujourd'hui? Qu'elle m'aime
+à son tour, que j'enseigne l'amour à
+cette jeune âme ignorante et vierge! Y
+réussirai-je?»</p>
+
+<p>En rentrant chez lui, il esquissa de
+mémoire le portrait delà jeune fille et la
+représenta donnant le bras à un homme
+qui tournait le dos au spectateur. Comme
+il terminait cette esquisse, un de ses
+anciens camarades d'atelier entra.</p>
+
+<p>«Bonjour, Claude.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Buridan.»</p>
+
+<p>Le nouveau venu était un grand garçon
+bien fait, robuste, content de lui-même
+et d'un talent médiocre. Il regarda l'esquisse
+de Claude par-dessus son épaule.</p>
+
+<p>«Où as-tu pris cette fille-là? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en fais mon compliment. Les
+cousines sont très présentables dans ta
+famille. Est-ce qu'elle a posé pour toi?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je fais son portrait de mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle mémoire? celle du coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Buridan, tu m'ennuies.</p>
+
+<p>&mdash;Tu fais le mystérieux avec un ami;
+c'est mal.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de mystère. Hier, je me
+promenais. J'ai rencontré une jeune fille
+charmante qui se débattait contre un
+gros homme à breloques. J'ai envoyé
+promener les breloques, et j'ai offert mon
+bras à Juliette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle s'appelle Juliette. Joli
+nom, ma foi!.. Qu'ont dit les breloques?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elles m'enverraient des témoins,
+ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure. Voilà une affaire
+crânement engagée. La fille est-elle belle?</p>
+
+<p>&mdash;Comme Vénus.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? Vénus callipyge? Il n'y
+paraît guère dans ton dessin.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, tu es insupportable avec
+tes plaisanteries.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, avec tes réticences. N'ai-je
+pas le droit de m'informer si elle est maigre?
+Moi, je pense sur ce point comme
+le magnifique sultan. Je n'aime que les
+femmes cylindriques.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons-la le sultan. Veux-tu être
+mon témoin?</p>
+
+<p>&mdash;Accordé; mais tu me feras voir
+l'original de ton esquisse.</p>
+
+<p>&mdash;Viens dimanche, à neuf heures du
+matin; tu la verras.</p>
+
+<p>&mdash;En es-tu déjà là? Qui l'eût cru de
+cet innocent Quasimodo? A qui se fier,
+grand Dieu! La nature vous pétrit un
+homme le plus mal qu'elle peut; elle
+élève son nez comme la bosse d'un chameau,
+elle enfonce ses yeux comme des
+trous de vrille, elle termine son menton
+en pointe, et ce gaillard, ainsi fait, séduit
+à première vue une jeune vierge trop peu
+callipyge, qui résiste à des breloques de
+similor?»</p>
+
+<p>Claude haussa les épaules sans répondre;
+il pouvait, d'un mot, faire cesser
+cette plaisanterie, si cruelle pour lui;
+mais il n'oserait avouer sa souffrance et
+la plaie secrète dont son coeur était
+dévoré. Il se remit au travail.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>II</h2>
+
+<p class="head">Terrible duel. Heureux déjeuner. Comment le beau<br>
+Buridan mit la nappe aidé de la jeune Pasithéa.</p>
+<br>
+
+<p>On frappa à la porte, et deux hommes
+boutonnés jusqu'au cou entrèrent.</p>
+
+<p>«Messieurs, dit l'un d'eux, qui de vous
+est M. Jean Claude?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, répondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, continua l'orateur d'un
+ton diplomatique, vous avez gravement
+insulté M. le comte de Seckendorf, et
+nous venons de sa part vous demander
+une réparation.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Claude, votre ami
+n'est-il pas un gros homme avec des favoris
+noirs, des breloques et une canne?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi se plaint-il?</p>
+
+<p>&mdash;D'une grave injure. Il ne nous a
+donné aucun détail.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous en donner, moi.</p>
+
+<p>M. le comte de Seckendorf a insulté hier
+une jeune fille sans défense. Je passais,
+j'ai voulu la protéger, il a levé sur moi
+sa canne. Je l'ai arrachée de ses mains
+et jetée sur la chaussée. Voilà toute l'injure.
+C'est à vous, messieurs, de voir
+quelle réparation peut demander votre
+ami.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit celui qui avait déjà
+parlé, ceci ne nous regarde pas. Seckendorf
+veut se battre et il se battra.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira. M. le comte
+de Seckendorf est-il Français?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur; il a comme moi
+l'honneur d'être Prussien.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en fais à tous deux mon
+compliment. Soyez assez bon, monsieur,
+je vous prie, pour lui dire de ma part
+que cette querelle est une vraie querelle
+d'Allemand; du reste, je suis à ses ordres.
+Quelle est votre heure?</p>
+
+<p>&mdash;Trois heures.</p>
+
+<p>&mdash;Votre arme?</p>
+
+<p>&mdash;Le sabre.</p>
+
+<p>&mdash;Et le lieu?</p>
+
+<p>&mdash;Vincennes, derrière les bosquets
+d'Idalie.</p>
+
+<p>Les deux envoyés sortirent.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu te battre? dit Buridan.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! point du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Le Prussien va te découper comme
+une mauviette.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'en défie, dit Claude. J'ai le poignet
+solide, le pied leste, et du sang-froid.
+Ces trois choses valent bien cent
+leçons de Grisier.»</p>
+
+<p>A trois heures, Claude, accompagné
+de Buridan et d'un autre témoin, arrivait
+au bosquet d'Idalie. Il y trouva son adversaire.
+Les sabres mesurés et les cérémonies
+d'usage terminées, les deux adversaires
+se mirent en garde.</p>
+
+<p>Dès la première passe, les deux témoins
+de Claude frémirent. Seckendorf
+était de première force au sabre. Claude
+seul ne désespéra point. Il s'escrimait
+d'estoc et de taille, attaquant toujours
+avec un vivacité inouïe et ne cherchant
+pas à se défendre. La seule chose prudente
+qu'il pût faire était de ne montrer
+aucune prudence. Au bout d'une minute,
+il reçut dans la poitrine la pointe du sabre
+du Prussien et tomba. Le vainqueur
+essuya proprement son sabre sur l'herbe,
+endossa sa redingote et partit avec
+ses témoins sans prononcer une parole.</p>
+
+<p>Claude s'évanouit. On le transporta
+chez lui.</p>
+
+<p>«La blessure est grave, dit le chirurgien
+à Buridan, mais il n'en mourra
+pas. Le sang qu'il a perdu est la seule
+cause de sa faiblesse.»</p>
+
+<p>Buridan s'assit à côté du lit et prit
+soin du blessé.</p>
+
+<p>Le dimanche suivant, Claude était
+hors d'affaire. Trop faible encore pour
+se lever, il ne songeait plus qu'à la visite
+de Juliette. Dès cinq heures du matin,
+il s'agitait impatiemment dans son lit.
+Neuf heures sonnèrent, et une main
+légère frappa à la porte.</p>
+
+<p>«Vénus est exacte comme un huissier,
+dit Buridan.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel! dit Claude, ouvre
+la porte et épargne-lui tes mauvaises
+plaisanteries.»</p>
+
+<p>Juliette entra, et fut très surprise de
+trouver Claude dans son lit. Elle fit un
+pas en arrière.</p>
+
+<p>«Pardon, messieurs, dit-elle, je me
+trompe, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Non, voua ne vous trompez pas,
+céleste jeune fille, dit le beau Buridan.
+Vous êtes ici dans le palais de Raphaël.
+Malheureusement, Raphaël a reçu un
+coup de sabre dans le sternum, et je
+remplis, par intérim, le rôle de grand-maître
+des cérémonies.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous êtes blessé, monsieur,
+et à cause de moi peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, mademoiselle, dit
+Claude, c'est une blessure très légère,
+et je suis trop heureux,...</p>
+
+<p>&mdash;De mourir à votre service, interrompit
+Buridan. Oui, mademoiselle, des
+chevaliers français tel est le caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Buridan, s'écria Clause, viens ici.</p>
+
+<p>Scélérat, lui dit-il tout bas, tu veux
+donc me faire mourir. Tu vas l'effrayer
+et l'obliger de partir. Je me sens de l'appétit.
+Va commander le déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Pour trois? demanda le peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément.»</p>
+
+<p>Buridan sortit, la belle Juliette s'approcha
+de Claude et lui dit d'une voix
+émue:</p>
+
+<p>«Combien je regrette, monsieur, le
+malheur qui vous frappe. Je ne me consolerai
+jamais d'en avoir été cause.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit Claude voulez-vous
+guérir d'un seul coup ma blessure
+et me rendre plus heureux que je ne le
+fus jamais? Donnez-moi votre main.»</p>
+
+<p>Juliette la tendit avec un sourire charmant.
+Le bon Claude la baisa avec une
+telle dévotion que la jeune fille rougit et
+alla s'asseoir près de la fenêtre.</p>
+
+<p>«Je viens de l'effrayer comme un sot,
+pensa Claude. O malheur éternel! je
+l'adore, et elle ne m'aimera jamais.»</p>
+
+<p>Des deux côtés, le silence devenait
+embarrassant. Le peintre vit que Juliette
+allait sortir; il fit un effort sur lui-même.</p>
+
+<p>«Mademoiselle, dit-il, reconnaissez-vous
+cette esquisse, que j'ai commencée
+le lendemain de notre rencontre?»</p>
+
+<p>Elle la regarda et la trouva fort ressemblante.</p>
+
+<p>«Ah! monsieur, dit-elle naïvement,
+que vous m'avez faite belle! Est-ce le
+portrait que vous voulez me donner pour
+la fête de ma tante?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Juliette, ceci est un souvenir
+que je garderai éternellement de la première
+heure de ma vie où j'aie goûté un
+bonheur parfait. Quant à votre portrait,
+vous l'aurez, si vous voulez poser seulement
+quelques heures devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, aussi longtemps
+que vous voudrez. Ma tante sera bien
+heureuse.»</p>
+
+<p>Buridan rentra, suivi d'un garçon de
+restaurant qui portait dans ses bras un
+déjeûner fort convenable. Le vin surtout
+n'y manquait pas.</p>
+
+<p>«O la plus belle des Grâces, dit Buridan,
+divine Pasithéa, aidez-moi, je
+vous prie, à mettre la nappe.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit simplement Juliette,
+je le veux bien; mais pourquoi m'appelez-vous
+la divine Pasithéa?</p>
+
+<p>&mdash;Pasithéa, dit le peintre, était une
+impératrice qui n'avait pas sa pareille
+pour raccommoder les serviettes de son
+mari et ourler son linge.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, c'est justement
+mon fort, et de plus, je fais de
+belles chemises, je m'en vante.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit Buridan, une rencontre
+admirable; j'ai besoin justement d'une
+douzaine de chemises, et si vous voulez
+bien vous charger de la commande, ma
+chère demoiselle Pasithéa....</p>
+
+<p>&mdash;Juliette, monsieur, interrompit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela même, Juliette Pasithéa.</p>
+
+<p>&mdash;Le déjeuner sera froid, dit Claude,
+qui craignit quelque plaisanterie trop
+forte de son ami. Mangeons.»</p>
+
+<p>Le déjeuner fut très gai. Claude était
+plongé dans les ravissantes délices d'un
+premier amour. Tout ce que disait Juliette
+lui paraissait admirable. Son ingénuité
+le remplissait de joie. Il était devant
+elle comme une mère qui trouve dans
+les premières paroles de son enfant des
+symptômes d'un génie supérieur. Elle
+demandait à boire avec une grâce sans
+pareille. Elle se renversait sur sa chaise
+d'une façon toute divine. Elle riait avec
+une délicatesse exquise. Oh! les belles
+dents! les purs diamants! Oh! la bouche
+petite et gracieuse! Oh! les yeux
+bleus et doux! Oh! les cheveux fins et
+soyeux! Claude n'avait pas tort d'admirer.
+C'était une chevelure abondante et
+épaisse comme une forêt des tropiques.
+Disons tout en un mot. Elle était vraiment
+belle, et Claude l'adorait.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Buridan ne perdait
+pas un coup de dent. C'était un bon compagnon,
+peu mélancolique, qui aimait
+toutes les femmes, et qui, moyennant
+quelques complaisances, les tenait quitte
+de tout. Claude s'étant égaré dans
+une théorie platonique, Buridan lui répondit
+avec chaleur:</p>
+
+<p>«Mon petit, ta méthode peut être
+bonne, mais la mienne est excellente.
+Les femmes sont faites pour rire, pour
+aimer et pour avoir des enfants. Hors
+de là, elles ne sont bonnes à rien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Claude indigné.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as beau te récrier, reprit Buridan,
+il faut se soumettre à l'inflexible
+vérité. Dis-leur qu'elles sont belles, elles
+te sauteront au cou; parle-leur de philosophie,
+tu les verras bâiller comme
+des carpes hors de l'eau. Prends la plus
+vertueuse de toutes, dis-lui qu'elle a le
+pied bien fait, elle relèvera sa robe jusqu'au
+genou. Tu ne peux pas savoir tout
+cela, mon pauvre Quasimodo; tu vis
+comme un ermite, et les pensées de ce
+monde ne t'occupent guère; mais je les
+connais, moi, et je te jure que la plus
+sage de toutes est une écervelée.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, malheureux ivrogne, dit
+Claude, et cuve en paix ton vin. N'outrage
+pas la seule partie du genre humain
+qui vaille encore quelque chose.
+Qui es-tu pour parler ainsi? Parce que
+tu barbouilles quelques singes et quelques
+chats, tu te crois un grand homme
+et quelque chose de précieux sur la terre.
+Réponds-moi, Buridan; combien de
+gens ont barbouillé, barbouillent et barbouilleront
+mille fois mieux que toi?
+Quelle idée as-tu mise au monde? Quelle
+invention as-tu faite pour la patrie? Toi
+qui n'atteins dans tes oeuvres la beauté
+véritable que par hasard, et qui souvent
+la défigures; toi qui es fier de quelques
+coups de pinceau où peut-être son ombre
+a laissé des traces, tu oses mépriser la
+femme, qui est la beauté même, l'éternelle
+beauté, et la seule image de Dieu
+sur la terre! Sur la foi de quelques créatures
+qui ne sont d'aucun sexe, tu oses
+dire que les femmes ne sont faites que
+pour la joie et les plaisirs. Rentre en toi-même,
+malheureux Buridan, et confesse
+ton repentir, si tu ne veux pas que la foudre
+céleste te punisse de ton blasphème.</p>
+
+<p>&mdash;Brrrr! dit le peintre en allumant
+un cigare, comme tu pérores pour un
+homme qui a reçu deux pouces de fer
+entre la troisième et la quatrième côte!
+Respectons ce sexe aimable, puisque tu
+le protéges. Divine Pasithéa, fumez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage; voilà un vrai
+<i>puro</i>.»</p>
+
+<p>En même temps, il entonna, d'une
+voix puissante cette chanson:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Aux environs de Lille en Flandre (bis)</p>
+<p class="i2">Lon lan la {bis)
+</div><div class="stanza">
+<p>Je rencontrai deux Flamandes (bis)</p>
+<p class="i2">Lon lan la. (bis)</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ici le sage Claude interrompit fort à
+propos le chanteur.</p>
+
+<p>«Que le diable t'emporte! dit Buridan,
+à moitié ivre. On ne peut donc plus rire
+ici. On ne boit plus, on ne chante plus,
+on parle poliment des belles. Si cela continue,
+on ne pourra plus fumer. Adieu,
+les amis. Je reviendrai quand vous serez
+plus gais.</p>
+
+<p>Son départ fit grand plaisir à Claude.</p>
+
+<p>«Votre ami est bien amusant, dit
+Juliette, mais il est bien mal élevé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un charmant garçon, répliqua
+le peintre, qui a été mon témoin mardi
+dernier et qui a grand soin de ma blessure;
+mais il n'est pas habitué à parler
+aux honnêtes femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il a des maîtresses? demanda
+la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit Claude
+étonné. Pourquoi me faites-vous cette
+question?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai parlé au hasard, dit-elle en
+rougissant. Qu'est-ce que cela me fait,
+que M. Buridan ait des maîtresses ou
+non?»</p>
+
+<p>Si Claude avait eu plus d'expérience,
+cette rougeur subite l'eût inquiété. Peu
+à peu, Juliette devint pensive, et ne répondit
+plus qu'à peine aux discours du
+jeune homme. Après quelques instants,
+elle se leva, promettant de revenir.</p>
+
+<p>Huit jours après, Claude, encore fatigué
+de la perte de son sang, mais déjà
+guéri, commença le portrait de la belle
+Juliette. On croira aisément qu'il n'allait
+pas vite en besogne. Aucune esquisse
+ne lui paraissait digne de son modèle.
+Il s'était fait pendant la semaine un plan
+de campagne profondément combiné.
+«Puisque le hasard veut que j'aie rencontré,
+disait-il, l'une des plus jolies filles
+de Paris, et à coup sûr l'une des plus
+innocentes, je veux qu'elle n'ait pas d'autre
+maître que moi. Le ciel m'a refusé la
+beauté, mais il m'a laissé l'ascendant
+qu'un esprit cultivé et une passion forte
+donnent à un homme sur une femme
+ignorante et pure. J'éclairerai son esprit,
+j'élèverai son âme, je lui ferai connaître
+le ciel et la terre, et peut-être pourrai-je
+surmonter les obstacles que m'oppose la
+nature. Le destin se lassera de poursuivre
+un malheureux.»</p>
+
+<p>Claude était éloquent; il était savant
+comme un peintre de ce seizième siècle,
+où Michel-Ange et Raphaël connaissaient
+et pratiquaient à la fois tous les arts.
+Tout le monde sait la puissance de la
+solitude. Le peintre, plein de force et de
+génie, avait vécu comme les solitaires
+de la Thébaïde; ses passions, longtemps
+contenues, n'en étaient que plus fortes.
+Il aimait Juliette avec la violence d'un
+homme qui aime pour la première fois,
+et qui n'attache de prix qu'à l'amour.</p>
+
+<p>Elle se sentait troublée devant lui sans
+savoir pourquoi. Il affectait de lui parler
+peinture; mais ses yeux ardents, fixés
+sur elle, l'instruisaient assez de ce qu'il ne
+voulait pas avouer. Il était heureux d'aimer;
+mais le sentiment de son irrémédiable
+laideur glaçait la parole sur ses
+lèvres. Le triste nom de Quasimodo lui
+revenait sans cesse à l'esprit. La laideur
+n'est-elle pas, comme la vieillesse, l'antipode
+de l'amour?</p>
+
+<p>Après une heure de travail, la belle
+Juliette voulut retourner à Passy. Claude
+l'accompagna, et la conduisit à travers le
+bois de Boulogne. La matinée était belle;
+les arbres étaient couverts de feuilles; le
+ciel était pur, et les oiseaux chantaient
+sur la cime des chênes. Claude se sentait
+rempli d'une joie délicieuse. Il courait
+légèrement dans les allées, entraînant
+sa compagne, qui était aussi gaie que
+lui-même. Il jouissait du bonheur de
+faire goûter le premier à cette âme naïve
+le fruit de l'arbre de la science. Il lui expliquait
+tout ce qu'il voyait; il lui parlait
+botanique, religion, philosophie, histoire
+même, proportionnant son langage
+à la faiblesse de cette intelligence encore
+peu exercée. Il lui enseignait les lois et
+les moeurs des animaux, des végétaux et
+leurs amours; il parlait des pays lointains,
+de l'Italie, qu'il avait vue; de
+l'Orient, qu'il voulait voir et qu'il devinait
+déjà. La jeune fille écoutait ses discours
+avec une admiration profonde;
+elle comprenait tout, et elle questionnait
+toujours. Au sortir du bois, Claude voulut
+se retirer.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne venez-vous pas avec
+moi? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Votre tante ne me connaît pas.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous connaît parfaitement.
+Croyez-vous que je n'aie point parlé de
+vous le premier jour, et du service que
+vous m'avez rendu? Suis-je si ingrate?
+Ma tante sera ravie de vous voir. Elle
+sait la surprise que vous lui ménagez, et
+serait offensée si vous refusiez de venir
+chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Par le Dieu vivant! pensa le peintre,
+je suis en veine aujourd'hui. Une
+journée tout entière avec elle! Aurais-je
+osé l'espérer?»</p>
+
+<p>Là-dessus, sans faire la moindre objection,
+il suivit la jeune fille et entra chez
+la fruitière.</p>
+
+<p>C'était une grosse femme gaie, rouge
+de teint, active, bavarde, prompte à faire
+connaissance, et regardant comme ses
+amis tous ceux qu'elle connaissait. Elle
+était riche, et quarante mille francs placés
+en rentes sur l'État, joints aux profits
+de son petit commerce, ajoutaient à son
+bonheur. Elle avait une tendresse aveugle
+pour sa nièce, qu'elle regardait
+comme le miroir de la sagesse et comme
+un puits d'érudition.</p>
+
+<p>A peine eut-elle vu le peintre, qu'elle
+lui donna la main, le fit asseoir, le fit manger,
+le fit parler, et lui vanta sa nièce, de
+sorte qu'au bout de trois quarts d'heure,
+Claude croyait avoir vécu toute sa vie dans
+la maison et prenait goût à la fruiterie.</p>
+
+<p>Le dimanche suivant était le jour de la
+fête de la bonne femme, et il fut convenu
+que Claude se hâterait de terminer le
+fameux portrait, et que la fruitière donnerait
+ce jour-là un grand dîner, suivi
+d'un bal de voisins.</p>
+
+<p>Claude partit. A peine était-il sur le
+seuil que Juliette le rappela. Il accourut,
+léger comme un chevreuil.</p>
+
+<p>«A propos, dit-elle, puisque ma tante
+donne un grand dîner dimanche, ne voulez-vous
+pas amener quelqu'un de vos
+amis?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai guère d'amis, dit Claude.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce monsieur qui vous a servi de
+témoin, et qui m'appelait la divine Pasithéa,
+comment le nommez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Buridan.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien mal élevé, mais il nous
+fera rire. N'est-ce pas, tante, tu veux
+bien que M. Claude l'invite?</p>
+
+<p>&mdash;Si je le veux! dit la fruitière. Tu n'as
+qu'à parler, ma petite, et tout ce que tu
+demanderas te sera servi sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'amènerai, dit Claude. Et vous,
+Juliette, ne m'accorderez-vous rien en
+échange?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que je vous donne?</p>
+
+<p>&mdash;Cette rose que vous tenez.</p>
+
+<p>&mdash;La voici.»</p>
+
+<p>Claude rentra chez lui, plein d'amour
+et d'illusions. Il aimait, et paraît son idole
+de toutes les vertus. Juliette s'endormit
+eu rêvant que Buridan l'embrassait.</p>
+<br><br>
+
+<h2>III</h2>
+
+<p class="head">Grandes réjouissances. L'oie aux marrons et la famille<br>
+Ventéjols. Ressemblance de M. Paturot et de Napoléon.<br>
+Geneviève de Brabant et la phrénologie. Pensées<br>
+diverses. Conclusion.</p>
+<br>
+
+<p>Le lendemain, Buridan vint dans l'atelier
+de son ami.</p>
+
+<p>«Eh bien! dit-il, comment va ton
+coup de sabre, chevalier de la Triste-Figure?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. J'en serai quitte pour
+une cicatrice.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est devenue la petite Pasithéa?</p>
+
+<p>&mdash;Une estimable lingère de la rue
+Vivienne.</p>
+
+<p>&mdash;Son portrait est-il terminé?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore. Elle doit venir ce soir,
+après son travail, pour me donner une
+séance.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux coquin! ce n'est pas à un
+bel homme comme moi qu'une pareille
+chance arrivera jamais. Ainsi, tu n'as
+pas besoin de courir les rues à la recherche
+de l'amour. Tu as du pain sur la
+planche.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! il est bien clair que les
+petites filles ne viennent pas à dix heures
+du soir dans ton atelier pour entendre
+les histoires de la <i>Morale en action</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Buridan, tu es beau, tu es
+bien fait, tu as de l'esprit, tu as de l'argent,
+mais tu n'as pas le sens commun.
+Apprends que je suis trop heureux d'avoir
+trouvé cette petite fleur des champs,
+cette rose sauvage, poussée entre deux
+pavés de Paris, pour la souiller même
+d'un désir. Premièrement, s'il me plaisait
+de lui dire que je l'aime, je doute
+que la confidence fût bien reçue; secondement,
+je ne le ferai pas par égard pour
+moi-même. L'idéal est trop rare et trop
+beau pour que je me hâte de le transformer
+en une vulgaire et prosaïque
+réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Salut, dit Buridan, à l'amant de
+l'idéal, à l'esclave des belles, au vertueux
+Amadis. Claude, tu n'es pas de ce
+temps. Songe donc, mon cher ami, que
+nous sommes en plein Paris, en plein
+dix-neuvième siècle, en pleine civilisation.
+Songe que nous avons un roi, une
+charte, deux Chambres, des électeurs,
+des usines, des chemins de fer et des
+bureaux de tabac. Songe qu'il faut vivre
+comme tout le monde, et sors de ton
+rêve sublime et ridicule. Cette petite est
+jolie, elle paraît bonne enfant. Tu n'as
+pas le temps de prendre femme et d'interrompre
+tes travaux pour donner la
+becquée à toute une marmaille. L'Institut
+et la postérité te réclament. Cependant,
+il ne faut pas vivre seul; cela est
+immoral. Va donc, et puisque le hasard
+t'offre une proie facile et qui n'est pas à
+dédaigner, par amour pour toi-même,
+pour ta patrie et pour la gloire, fais-en
+ta Fornarina. Tu hausses les épaules,
+tu fais le vertueux! Honnête et splendide
+idiot! Si tu ne la prends pas, quelqu'autre
+la prendra. Un de ces soirs, un cocher
+robuste et largement abreuvé de
+vin d'Argenteuil lui offrira son coeur et
+sera accepté, et tu resteras sur la rive,
+dans la pose ridicule d'Hercule à qui
+Nessus enlève Déjanire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais regretter, dit Claude,
+la commission dont elle m'a chargée.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle commission?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es prié d'assister à la dissection
+d'une oie aux marrons, dimanche prochain,
+chez sa tante, la fruitière de Passy.
+On dansera.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vraiment, la bonne femme
+m'invite.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, par dessus le marché.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, cette petite a du discernement.
+Eh bien! va pour l'oie aux
+marrons; cela m'amusera.»</p>
+
+<p>Le dimanche suivant, grâce au zèle
+de Juliette, qui venait poser tous les soirs
+dans l'atelier de Claude, le portrait était
+terminé. Le peintre, accompagné de
+Buridan, l'apporta à la fruitière en grande
+cérémonie.</p>
+
+<p>Celle-ci, pour n'être pas dérangée dans
+un si grand jour, avait dès le matin fermé
+sa boutique. Elle attendait ses invités
+dans sa chambre à coucher, dont elle
+avait fait à cette occasion une salle à
+manger. Un bonnet blanc à larges plis
+ornait sa bonne et rougeaude figure.
+Autour d'elle, et dans une attitude recueillie,
+les yeux fixés sur l'oie aux marrons
+qui rôtissait devant le feu, se tenaient
+huit personnes pleines de calme et de
+dignité. C'était, par ordre d'importance,
+le boulanger, M. Paturot, avec sa femme
+et sa fille, Mlle Cécile Paturot, et le marchand
+de vin, M. Ventéjols, avec sa
+femme, ses deux fils, âgés, l'un de huit
+ans, l'autre de dix ans, et sa fille,
+Mlle Caroline Ventéjols, âgée de quatorze
+ans.</p>
+
+<p>Quand les deux amis entrèrent, il y
+eut un grand mouvement dans l'honorable
+société qui regardait rôtir l'oie. Ce
+fut quelque chose de semblable à ce que
+les sténographes de la défunte Assemblée
+nationale exprimaient par le mot:
+<i>sensation</i>. La bonne fruitière ayant prévenu
+ses amis qu'elle devait recevoir
+deux messieurs qui dînaient chez les
+ministres et qui portaient des gants les
+jours de fête, on s'attendait à des merveilles.</p>
+
+<p>L'attente générale fut un peu déçue.
+Claude entra, donna la main à la fruitière
+et à Juliette, leur montra le portrait qui
+était fort ressemblant, salua tout le
+monde et s'assit. Il fut trouvé fier, et, si
+l'on n'avait été plus pressé de dîner que
+de médire, il n'aurait pas été épargné.</p>
+
+<p>Buridan, qui ne doutait de rien, fit
+une entrée magnifique. Il se jeta dans
+les bras de la fruitière et de Juliette, ce
+qui séduisit du premier coup les deux
+dames et ne plut guère à Claude. Puis
+il serra cordialement la main de tous les
+assistants, et tira par mégarde les oreilles
+d'Athanase Ventéjols, l'aîné des fils
+du marchand de vin.</p>
+
+<p>Cela fait, on se mit à table. Je passe
+sous silence, le cliquetis des fourchettes
+et le bruit des verres.</p>
+
+<p>«Vous avez une bonne figure, dit
+tout à coup Buridan au marchand de
+vin en tournant la salade; car, excepté
+celui de son métier, il avait toutes sortes
+de talents. A table, vous avez l'air
+de Napoléon. L'auriez-vous connu, par
+hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monsieur, point du tout, dit
+Ventéjols; mais ma mère a connu un
+hussard de la vieille garde, qui le voyait
+fréquemment.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une chose surprenante que
+ces rencontres, continua Buridan; il
+avait une redingote grise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la mienne est noire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe? C'est toujours une
+redingote. Il avait des bottes à l'écuyère.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai que des souliers, dit Ventéjols.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quelle différence y voyez-vous?
+Qu'est-ce qu'un soulier! c'est une
+botte à qui l'on a coupé la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant vrai, dit le marchand
+de vin.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie, dit Buridan, que votre
+femme s'appelle Joséphine.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous gagnerez votre pari, monsieur,
+elle s'appelle Joséphine-Eudoxie-Césarine.
+Hein! Césarine, quel honneur
+pour toi de t'appeler Joséphine, comme
+la femme de l'empereur des Français,
+roi d'Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a pourtant une différence,
+ajouta le peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda le marchand
+de vin inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait un chapeau à cornes.»</p>
+
+<p>Cette conclusion admirable enleva
+l'assemblée. Buridan devint le roi du
+festin. Il chanta, il fit des calembours,
+il imita le glou-glou des bouteilles, le
+chant du coq, celui du canard la veille des
+jours de pluie, celui de la poule amoureuse.
+Tous les yeux étaient fixés sur lui, et,
+excepté Claude, tout le monde l'admirait.</p>
+
+<p>«Je ne m'étonne pas, dit M. Paturot
+à sa femme, que ce gaillard dîne souvent
+chez les ministres. Si j'étais M. Guizot,
+il ne dînerait que chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit Cécile Paturot, prie
+M. Buridan de nous chanter quelque
+chose.»</p>
+
+<p>D'un geste, Buridan commanda le silence.</p>
+
+<p>«Surtout, lui dit Claude, fais attention
+que tu chantes devant des dames.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, austère Caton,» répliqua
+Buridan.</p>
+
+<p>La recommandation de Claude fut
+fort mal reçue. On l'attribua à la jalousie,
+et les dames regardèrent le peintre
+de travers.</p>
+
+<p>«Maman, dit Caroline Ventéjols,
+qu'est-ce que c'est qu'un austère Caton?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le vois bien, répondit aigrement
+la mère, c'est un homme très laid qui est
+jaloux, qui ne s'amuse pas et qui ne veut
+pas qu'on s'amuse.»</p>
+
+<p>Un regard sévère du père rétablit le
+calme dans la famille Ventéjols. Claude
+entendit ce dialogue et sourit. Malheureusement,
+il regarda Juliette qui était sa
+voisine à table, et qui l'écoutait avec distraction.
+Il remarqua qu'elle n'avait
+d'attention que pour les discours de Buridan,
+et il se sentit le coeur serré d'une
+tristesse mortelle. Il se résignait à n'être
+pas aimé; mais la voir aimer un autre
+que lui, c'était une douleur trop forte
+pour Claude. Hélas! pensait-il, j'aurai le
+nom et le sort du pauvre Quasimodo. Pendant
+ces réflexions, Buridan chantait:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Entendez tous, honorable assistance,</p>
+<p>La vertu reconnue et patience</p>
+<p>De Geneviève de Brabant.</p>
+<p class="i4">Étant comtesse</p>
+<p class="i4">De grand'noblesse,</p>
+<p class="i4">Née en Brabant</p>
+<p class="i4">Était assurément.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Après cette célèbre complainte, qui est
+l'Iliade du <i>Messager boiteux</i> et de <i>l'Almanach
+de Liége</i>, Buridan, content d'avoir
+égorgé le traître Golo, céda la parole à
+M. Paturot. Chacun chanta à son tour,
+et Claude lui-même, avec plus de chaleur
+et de verve que personne. Le dîner
+finit gaiement par une séance de phrénologie,
+où Buridan fit admirer la variété
+de ses connaissances. M. Paturot, jaloux
+de voir son compère Ventéjols comparé
+à Napoléon, se soumit le premier à l'examen
+du savant.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit le peintre en palpant
+le boulanger avec gravité, votre tête présente
+les plus singuliers phénomènes que
+la science ait eu depuis longtemps occasion
+d'observer. Le front est d'un boulanger
+ordinaire, mais l'occiput annonce
+une intelligence sans bornes, et le sinciput,
+une fermeté rare. Ce que vous avez
+décidé, vous le voulez fermement, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, dit Paturot se
+redressant avec orgueil, je suis comme
+un marbre. Si ma femme me résistait,
+je lui casserais les reins! Si ma fille me
+désobéissait, je la jetterais par la fenêtre.
+C'est mon caractère.»</p>
+
+<p>Tout le monde se mit à rire, et
+Mme Paturot voulut réclamer; mais Buridan
+fit signe de se taire. L'assemblée
+était tout oreilles.</p>
+
+<p>«Monsieur, continua Buridan, je vous
+en félicite. C'est cette rare et héroïque
+fermeté qui fait les grands hommes. Au
+besoin, vous seriez Brutus.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que Brutus? demanda
+Cécile.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit sa mère, tu le vois bien,
+c'est une brute, un imbécile comme ton
+père, qui ne voit pas que monsieur se
+moque de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, ma femme! dit Paturot
+d'une voix menaçante.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cria la dame d'une voix acariâtre,
+tes gros yeux ne me font pas peur.
+Depuis vingt ans que nous sommes mariés,
+je te connais bien. Tu es toujours
+le même: Constant-Fidèle Paturot, qui...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes intrépide, interrompit
+l'impitoyable Buridan.</p>
+
+<p>&mdash;Comme un lion, monsieur. Je suis
+tambour de la garde nationale, et j'ai
+failli être soldat, c'est tout dire.</p>
+
+<p>&mdash;Passons, dit le peintre, aux traits
+du visage. Vous avez le nez grand et gros.
+Avouez que vous êtes un grand scélérat.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Paturot d'un ton suppliant,
+parlez plus bas, je vous en conjure.
+Il faut bien que jeunesse se passe,
+et si ma femme le savait! Voulez-vous
+me perdre?»</p>
+
+<p>L'examen se prolongea au milieu des
+plaisanteries de tous les convives. De la
+phrénologie Buridan passa à la chiromancie,
+et trouva moyen d'intriguer et
+de contenter tout le monde. Quand il tint
+la main de Juliette entre les siennes:</p>
+
+<p>«Voici, dit-il, une ligne qui annonce
+qu'il vous arrivera bientôt un grand bonheur.
+Vous aimerez un jeune homme
+blond et vous en serez passionnément
+aimée. Il y aura un mariage dans l'année.»</p>
+
+<p>En même temps, il lui serra doucement
+la main, Juliette baissa les yeux et
+rougit. Que faisait Claude? Il assistait,
+impassible en apparence, aux succès de
+son ami, et il faisait d'horribles efforts
+pour rire de ses plaisanteries.</p>
+
+<p>«Hélas! pensait-il, voilà comme il
+faudrait être pour plaire à Juliette.
+Elle n'a d'yeux que pour lui. Il est
+beau! O douleur! ô malheureux Quasimodo.»</p>
+
+<p>On dansa beaucoup, et Buridan ne
+brilla pas moins par ses entrechats que
+par ses discours. Il sut plaire à tout le
+monde, et surtout à la bonne fruitière
+qu'il fit valser en dépit de ses cinquante-cinq
+ans. Il se multipliait pour faire sauter
+les femmes et pour boire avec les
+hommes.</p>
+
+<p>A minuit, tous les conviés se retirèrent,
+Claude et Buridan, priés de revenir,
+le dernier surtout, s'y engagèrent
+volontiers, et partirent ensemble pour
+Paris, à pied. Sur la route, Claude, absorbé
+dans ses tristes réflexions, gardait
+le silence.</p>
+
+<p>«Tout le bonheur que je m'étais promis,
+pensait-il, s'envole en un instant.
+Un étourdi, en se jouant, m'enlève celle
+que j'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? lui dit Buridan
+étonné, je ne te reconnais pas. As-tu du
+<i>vague à l'ame</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, répondit Claude,
+honteux de sa faiblesse. Le grand air
+m'a fait mal.</p>
+
+<p>&mdash;Un buveur d'eau, dit Buridan avec
+compassion, ne devrait s'aventurer qu'avec
+des gens de sa secte. Va te coucher,
+Basile, tu sens la fièvre.»</p>
+
+<p>Les deux amis se séparèrent. Le lendemain,
+Claude attendit inutilement Juliette.
+Elle ne devait plus revenir dans
+son atelier. Trois semaines s'écoulèrent
+sans événement. Le peintre avait besoin
+de toute sa philosophie pour ne pas aller
+voir la vieille fruitière. Enfin, il partit
+un dimanche pour Passy.</p>
+
+<p>«Ah! vous voilà, monsieur, dit la
+bonne femme en le voyant. Pourquoi
+ne venez-vous pas plus souvent?»</p>
+
+<p>Claude allégua un travail important
+et pressé.</p>
+
+<p>«Où est Juliette? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'attends depuis ce matin, répondit
+la fruitière. Restez avec nous;
+monsieur votre ami doit la conduire et
+vous partirez avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est Buridan qui est chargé
+de la conduire, dit Claude qui pâlit de
+douleur et de jalousie. Est-ce que vous
+ne trouvez pas que c'est un guide bien
+jeune pour Mlle Juliette!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! dit la fruitière. Les
+jeunes gens aiment à rire, mais Juliette
+est sage. Entre nous, je crois bien que
+M. Buridan lui fait la cour. Ma nièce
+n'est pas un mauvais parti. Après ma
+mort, savez-vous qu'elle aura plus de
+60,000 francs!</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon détromper cette pauvre
+femme, se dit le peintre. Tous mes
+avis ne la rendront pas plus sage, et je
+passerais pour un jaloux et un malhonnête
+homme.»</p>
+
+<p>Enfin, Buridan et Juliette arrivèrent,
+les yeux brillants et pleins de gaieté.
+Ils racontèrent qu'ils s'étaient égarés
+dans le bois de Boulogne, et qu'ils
+avaient poussé jusqu'à Saint-Cloud. Juliette
+salua Claude avec amitié, mais
+avec froideur; il lut son sort dans les
+yeux de la jeune fille, et partit désespéré.
+Buridan ne chercha pas à le retenir.</p>
+
+<p>Quelques jours après, Claude frappa
+à la porte de son ami dès six heures du
+matin. Buridan à demi-habillé entrebâilla
+la porte.</p>
+
+<p>«As-tu besoin de moi? dit-il à
+Claude.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je venais te voir.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! le moment n'est pas favorable.
+Il y a des dames. Pasithéa, c'est
+notre ami Claude, celui qui a fait ton
+portrait et qui s'est fait sabrer pour toi.
+Veux-tu le recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Y penses-tu? dit Juliette.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! si j'y pense. Tu es charmante
+en bonnet de nuit, et Claude sera
+bien aise de te voir.»</p>
+
+<p>Claude reconnut la voix de celle qu'il
+aimait. Il sortit, la mort dans l'âme, sans
+dire un mot à Buridan. Il alla à Vincennes,
+et de là à Passy. Il rentra chez lui
+sans pouvoir apaiser la fièvre qui le dévorait.
+Il haïssait Juliette, et Buridan, et
+lui-même, et toute la nature. Il était
+tenté de les tuer tous les deux, mais sa
+douceur naturelle reprit le dessus. Après
+tout, pensa-t-il, aucun des deux n'est
+cause de mon malheur. Pourquoi ai-je
+aimé celle qui ne pouvait pas m'aimer?
+Je le savais d'avance; j'ai dû m'y résigner.
+Le mal est en moi, et non ailleurs.
+Tant que je vivrai, je serai malheureux;
+mourons donc.</p>
+
+<p>Ayant résolu de se tuer, il chargea
+son pistolet, et écrivit à Juliette la lettre
+suivante:</p>
+
+<p>«Juliette, je vous aimais, et vous êtes
+la maîtresse d'un autre! Quand vous
+recevrez ce billet, je serai mort. Adieu!»</p>
+
+<p>Il cacheta ce billet, le porta lui-même
+à la poste, et l'affranchit avec un sang-froid
+singulier. En rentrant, il s'assit,
+appuya sur son coeur le canon du pistolet,
+et fit feu. La balle traversa le coeur.
+Claude mourut sur le champ.</p>
+
+<p>Le soir, Juliette, assise près de Buridan,
+lut tout haut la lettre funèbre, et
+poussa un cri. Buridan courut chez son
+ami. On lui montra le corps inanimé
+du malheureux peintre. Le testament de
+Claude était ainsi conçu:</p>
+
+<p>«Je lègue ma fortune, qui se compose
+de vingt mille francs, à Châteauroux,
+ma ville natale. Je désire que le
+conseil municipal fasse construire un
+grand gymnase gratuit, destiné à développer
+dans le peuple la force et la
+beauté du corps, qui sont si nécessaires
+au bonheur et à la tranquillité de
+l'âme.»</p>
+
+<p>Deux mois après la mort de Claude,
+Juliette, abandonnée par Buridan, revenait
+tristement à Passy.</p>
+
+<p>«Ah! si j'avais pu aimer Claude, disait-elle
+à sa tante, je ne serais pas si
+malheureuse aujourd'hui.»</p>
+
+<p>Claude eut tort de se tuer. Tôt ou tard,
+il aurait oublié Juliette; il aurait aimé et
+on l'aurait aimé. «Toute âme est soeur
+d'une âme.»</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><b>FIN</b></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Claude et Juliette, by Alfred Assollant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLAUDE ET JULIETTE ***
+
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+works.
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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