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+The Project Gutenberg EBook of Le monsieur au parapluie, by Jules Moinaux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le monsieur au parapluie
+
+Author: Jules Moinaux
+
+Release Date: October 12, 2005 [EBook #16862]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONSIEUR AU PARAPLUIE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+[NOTE: Il y a deux chapitres numéro. XIII]
+
+
+LES AUTEURS GAIS
+
+
+
+JULES MOINAUX
+
+
+LE MONSIEUR AU PARAPLUIE
+
+
+ROMAN
+
+
+[Illustration: signée Louis Bombled]
+
+
+
+Émile Colin--Imprimerie de Lagny.
+
+
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE MARPON ET FLAMMARION E. FLAMMARION, SUCCr
+26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
+
+
+
+
+LE MONSIEUR AU PARAPLUIE
+
+
+
+
+I
+
+SOUS UNE PORTE COCHÈRE
+
+
+--Ennuyeux comme la pluie--serait une comparaison juste, en certains
+cas, dans la bouche des gens assommés par une mauvaise comédie, un livre
+fastidieux, les gammes d'un élève pianiste, ou un _raseur_, s'il était
+prouvé que la pluie est le type de la chose ennuyeuse au dernier point;
+mais elle a inspiré des poètes, depuis Anacréon avec l'_Amour Mouillé_,
+jusqu'à Fabre d'Eglantine avec _Il pleut, Bergère_. Elle a fourni le
+sujet de tableaux estimés: _Le Régiment qui passe_, à Detaille, et,
+longtemps avant lui, _le Déluge_, ce chef-d'oeuvre toujours admiré au
+musée du Louvre. Et puis, Paris est, pour l'amateur de pittoresque, un
+spectacle des plus variés. La vue d'une impériale d'omnibus, garnie de
+voyageurs, les uns assis dans l'eau, les autres debout, un parapluie à
+la main, est-il rien de plus réjouissant, non pour ces infortunés, mais
+pour les égoïstes qui les regardent?
+
+Et les assiégeants d'un omnibus en station à sa tête de ligne, au moment
+où la bourrasque et «le ciel d'encre», comme dit M. Zola, annoncent
+l'orage près d'éclater! Les habitants ahuris d'une fourmilière sur
+laquelle on a mis le pied, donnent à peine l'idée de la fourmilière
+humaine qui se précipite vers le véhicule prêt à partir:--28! crie le
+conducteur, et un gros monsieur bouscule tout le monde pour passer, et
+il a le 137. On le hue.--Voilà le 28! crie une dame.--29! crie une
+autre; puis on entend: J'ai 30! j'ai 31, ça va être à moi! et la
+bousculade va croissant avec les larges gouttes prélude de l'averse;
+les parapluies, aussitôt, de s'ouvrir tous à la fois, les mouchoirs de
+s'étaler sur les chapeaux. Et les protestations des dames! et les jurons
+des hommes! et les cris des enfants.--Maman, je veux monter!--Faites
+donc attention, monsieur, votre parapluie s'est pris dans mes
+cheveux.--Ne poussez donc pas comme ça, brute!--Brute? et une gifle de
+tomber sur la joue de l'insulteur qui riposte; on s'écarte des deux
+champions et la bousculade redouble.--Complet! crie le conducteur;
+impériale à volonté.--Imbécile! hurle un monsieur irrité par cette
+facétie.
+
+Quel poème héroï-comique!
+
+Avantage précieux de la pluie: pas d'orgues! Avantage plus grand encore:
+aucune révolution n'a réussi par la pluie; les émeutiers iront au feu
+tant qu'on voudra; à l'eau, jamais! C'est ainsi qu'au lendemain de 1830,
+le maréchal Lobeau qui savait à quoi s'en tenir sur ce point, au lieu de
+faire venir la troupe pour disperser les émeutiers de la place du
+Carrousel, fit accourir les pompiers qui dégagèrent par quelques coups
+de pompe les Tuileries menacées.
+
+Ajoutons que, pour les amateurs de mollets, la vue des femmes
+retroussées est un des agréments de la pluie et une source de bonnes
+fortunes; que de bras masculins sont acceptés par de jolies piétonnes,
+dont l'offre d'un parapluie fait taire les scrupules! Et les
+connaissances liées sous une porte cochère entre couples qui s'y sont
+réfugiés! Quant à ce qui se dit dans la foule abritée sous cette porte,
+que l'observateur écoute cela et il aura une idée de l'imbécillité du
+peuple qui se dit le plus spirituel du globe.
+
+Justement, c'est sous une porte cochère, par une pluie battante, que
+commence notre histoire. Le concierge est dans un état d'irritation
+inexprimable, causé par le va-et-vient des locataires, domestiques,
+fournisseurs et autres gens que leur profession, leur service ou leurs
+relations obligent d'entrer avec des chaussures crottées.--Un escalier
+que j'ai frotté ce matin, dit-il, et ce soir il ne restera pas plus de
+cire que dans mon oeil.
+
+--Et encore! répond, d'une voix goguenarde, un joyeux garçon qui vient
+d'entrer, en se secouant comme un chien mouillé:--et encore!
+répète-t-il, en appuyant sur le mot.
+
+--Comment et encore! s'écrie le concierge; ah çà, dites donc, vous! je
+vais vous pousser dehors, vous savez?
+
+--Vous? vous auriez ce coeur-là? mais peux-tu regarder mon chapeau d'un
+oeil sec? dis, le peux-tu, portier?
+
+Et le familier personnage d'essuyer son chapeau avec le tablier du
+concierge. Celui-ci écarta brusquement le bras du gaillard sans gêne et
+cria:--Je ne suis pas portier et je vous défends de me tutoyer.
+
+--Monsieur est le propriétaire?
+
+--Non, monsieur, je suis le concierge, et si vous ne sortez pas....
+
+--Si je ne sors pas, je resterai, naturellement.
+
+Et sans attendre la réplique du concierge:
+
+--Oh! quels mollets! s'écria notre loustic en apercevant dans la rue
+une jeune femme retroussée jusqu'aux genoux et marchant hâtivement sur
+le bout de ses petites bottines.
+
+Et il se précipita à la porte pour suivre du regard les deux jolies
+jambes qui s'éloignaient.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet ostrogot-là? se demanda le concierge.
+
+C'était tout simplement un chercheur de bonnes fortunes à l'aide d'un
+parapluie sous lequel il offrait d'abriter les jolies femmes surprises
+par l'averse. Malheureusement, ce jour-là, surpris, lui aussi, il lui
+manquait l'instrument indispensable pour l'exercice de sa spécialité
+galante:--Et pas de parapluie! pour en offrir la moitié à cette
+délicieuse piétonne, dit-il. Revenant alors au concierge:--Vous n'auriez
+pas un parapluie à me prêter, portier?
+
+--Vous prêter un parapluie? Est-ce que je vous connais, moi?... est-ce
+que je sais qui vous êtes, ce que vous faites?
+
+--Bengali, chef d'orchestre à la halle au beurre.
+
+--Ah! vous vous fichez de moi? Eh bien, tâchez de filer vite, ou je vous
+pousse dans la rue à coups de balai.
+
+--Essaie un peu voir, mon petit portier, et comme je cherche quelque
+chose à louer et qu'il y a un écriteau à la porte, je vais trouver ton
+propriétaire et je lui dis....
+
+Le concierge, alors, se mit à énumérer rapidement et d'un ton rageur:
+grand salon, 3 fenêtres, petit salon, boudoir, grande salle à manger, 5
+chambres à coucher, avec cabinets de toilette, 4 chambres de
+domestiques, cuisine, office, cave à vins, cave à bois, tout cela au
+premier sur la rue.
+
+--Les caves aussi?... et ça vaut?
+
+--4,500 francs.
+
+--C'est un peu plus que je ne voulais mettre.... Je cherche quelque
+chose dans les 120 francs au sixième: c'est pour élever des lapins.
+
+--Eh! là-bas! s'écria le concierge, à un garçon boucher qui s'engageait
+dans l'escalier, vous ne voyez donc pas le paillasson? Est-ce qu'on l'a
+mis là pour les dromadaires, le paillasson?
+
+Et il courut au fournisseur, pendant que Bengali contemplait son chapeau
+inondé par l'averse:--C'est peut-être bon pour les petits pois, dit-il,
+mais pour les chapeaux, non.
+
+Et, secouant son chapeau, il envoya de l'eau au visage d'un nouvel
+arrivant:--Hein! quoi? fait celui-ci, en bondissant comme un tigre, il
+ne me manquait plus que ça!
+
+Le nouveau venu était un gros homme, un nerveux de l'espèce la plus
+désagréable:--Oh! pardon, monsieur, lui dit Bengali, je ne vous voyais
+pas; je vous fais mille excuses.
+
+--Eh! monsieur, mille excuses, mille excuses....
+
+--Vous trouvez que ça n'est pas assez? Soit, je vous en fais deux mille.
+
+--On ne secoue pas ainsi un chapeau ruisselant.
+
+--Je me permets de vous faire observer, monsieur, que s'il n'avait pas
+été ruisselant, je ne l'aurais pas secoué.
+
+--Eh bien, monsieur, avant de le secouer, il fallait regarder autour de
+vous.
+
+--Eh bien, monsieur, répondit Bengali agacé, j'ai eu tort de ne pas
+regarder autour de moi, voilà tout.
+
+--Mais non, monsieur, ne voilà pas tout.
+
+--Alors, monsieur, si mes explications et mes excuses ne vous suffisent
+pas, je vais avoir l'honneur de vous remettre ma carte; mais je vous
+préviens qu'on m'a surnommé le Dividende de Panama, vu qu'on ne me
+touche jamais.
+
+--Qu'est-ce que c'est? cria le concierge, des provocations en duel, ici,
+dans une maison tranquille? Allez vous disputer ailleurs! Puis il
+pensa:--C'est une mauvaise tête, ne le provoquons pas.
+
+--Il ne s'agit pas de duel, dit le monsieur nerveux, calmé par
+l'attitude de Bengali, c'est involontairement que monsieur m'a envoyé de
+l'eau au visage et je me tiens pour satisfait de ses excuses.
+
+--N'en parlons plus, monsieur, répondit le jeune homme, en lui tendant
+la main; vous me paraissez d'une humeur agréable: enchanté d'avoir fait
+votre connaissance.
+
+--Moi, pareillement, monsieur. A qui ai-je l'honneur...?
+
+--Bengali, fabricant de pièges à tortues.
+
+--Ah! s'écria le concierge, vous m'avez dit que vous étiez chef
+d'orchestre à la halle au beurre.
+
+--Dans l'hiver, oui; les jours d'averses, chasseur de dames sans
+parapluie; je lui offre le mien sur la chanson du Brésilien:
+
+ Voulez-vous,
+ Voulez-vous,
+ Voulez-vous accepter mon bras?
+
+Puis à l'homme nerveux:--Et moi-même, monsieur, à qui ai-je eu
+l'avantage de serrer la main?
+
+--Marocain, commanditaire d'entreprises industrielles et artistiques.
+
+--Vos opinions politiques?
+
+--Indépendant, monsieur.
+
+--Moins que moi, monsieur.
+
+--Pardon, j'ai refusé d'être scrutateur aux élections municipales, ne
+voulant pas accepter d'honneurs.
+
+--Moi, monsieur, je ne regarde pas l'heure aux horloges publiques pour
+ne pas avoir d'obligations au gouvernement.
+
+--Je n'accepte que des devoirs et c'est, fidèle à ce principe, que je
+vais, de ce pas, tenir sur les fonts baptismaux le nouveau-né d'un vieil
+ami.
+
+--Je vois que son parrain vient, aussi, d'être baptisé.
+
+--A qui le dites-vous, monsieur! Je sors de chez moi par un temps
+superbe; naturellement, je ne prends pas de parapluie; et crac! voilà un
+orage; jugez comme c'est agréable quand on est, comme moi, en toilette,
+tiré à quatre épingles.
+
+--C'est vrai, mais c'est encore moins désagréable que d'être tiré à
+quatre chevaux.
+
+--Ces choses-là n'arrivent qu'à moi.
+
+--Je vous fais remarquer qu'en ce moment, il y a trois cent mille
+personnes dans Paris à qui pareille chose arrive.
+
+--Elles ne vont pas baptiser leur filleul?
+
+--Pas toutes, non.
+
+--Je me doutais de ce temps-là, dit le concierge au nouveau venu; ce
+matin, le médecin, qui demeure dans la maison, m'a dit: Père Galfâtre
+(c'est mon nom), père Galfâtre, vous voyez bien ce nuage-là? qu'il m'a
+dit, il est bien malade.
+
+--Ah! fit Bengali, il vous a dit que ce nuage était bien malade; et il
+est médecin?
+
+--Oui, monsieur, répondit sèchement le concierge.
+
+--C'est ça, il l'a fait crever.
+
+Galfâtre poussa un éclat de rire:--Farceur, dit-il, vous êtes rigolo.
+
+--Mais oui, père Galfâtre.
+
+Et il se mit à chanter:
+
+ Oui, père Galfâtre,
+ Je suis rigolâtre,
+ Aimable et folâtre,
+ Du rire, idolâtre.
+
+Puis, lui tapant sur le ventre: Je pourrais aller comme cela pendant
+quinze jours, si je voulais.
+
+--Père Galfâtre! cria une voix.
+
+--C'est le propriétaire, dit le préposé au cordon; et il se précipita
+dans l'escalier.
+
+L'homme nerveux qui croit faits, pour lui seul, les malheurs publics,
+entreprit, alors, une critique amère de la génération nouvelle qui ne
+veut plus marcher et à qui il faut des voitures:--Quel peuple, monsieur!
+on ne trouve plus une seule place dans les omnibus.
+
+--Cependant ceux qui les emplissent en ont trouvé.
+
+Marocain suivit son idée sans répondre; il énuméra le nombre de places
+de ces voitures;--elles en auraient le double, le triple, vingt fois,
+cent fois plus, ce serait la même chose; à quelque endroit qu'un
+voyageur descende dans le cours de l'itinéraire, il y en a six, huit,
+dix, qui se précipitent pour prendre sa place, et c'est comme cela sur
+toutes les lignes, monsieur, sur toutes; conclusion: tous les gens à
+pied que vous voyez dans la rue, vous entendez bien, tous! marchent
+parce qu'ils n'ont pas trouvé de place dans les omnibus; quel peuple! et
+les commissionnaires font leurs courses en omnibus; les soldats,
+monsieur, les pioupious qui ont un sou par jour....
+
+--Oui, dit Bengali avec ironie, un sou! et on parle de la fortune des
+armes.
+
+--Eh bien, monsieur, ils en dépensent trois pour aller en omnibus.
+
+--Ce qui les force à s'en priver pendant deux jours.
+
+--Et qu'est-ce qu'ils ont à faire? je vous le demande.
+
+--Puisque vous me faites l'honneur de me le demander, je vous répondrai
+qu'en dehors du service, ils ont à voir leurs bonnes amies: de tendres
+cuisinières, de sensibles bonnes d'enfant.
+
+--Qu'ils y aillent à pied.
+
+--Quand on va à un rendez-vous d'amour, il est prudent de ménager ses
+forces.
+
+Marocain continua:--Comme ils seront bien préparés aux fatigues et aux
+privations de la guerre! La plaie, surtout, monsieur, une plaie sociale,
+ce sont les femmes; dans un tramway de quarante-sept places, il y a
+quatre hommes.
+
+--Et un caporal?
+
+--Non, et quarante-trois femmes; elles ne peuvent pas rester chez elles.
+Vous croyez, peut-être, que madame Benoîton est une exception; non,
+monsieur, c'est la généralité.
+
+Ses nerfs un peu soulagés par cette violente satire sur le besoin de
+confortable chez d'autres que chez lui, Marocain regarda à sa montre,
+s'aperçut qu'elle était arrêtée et se mit à entreprendre les horlogers.
+
+--Et l'horloger qui me l'a vendue, dit-il, dans un rire ironique, m'a
+affirmé qu'elle ne bougerait pas.
+
+--Eh bien, elle ne bouge pas, observa Bengali.
+
+--Ah! grinça l'homme à la montre, si, dans ma position déplorable, le
+rire m'était possible, je me tordrais.
+
+--Je vous le conseille, c'est ce qu'on fait toujours au linge mouillé.
+
+--Et il ne passera pas un marchand de parapluies! s'écria Marocain; sur
+ce, il se mit à entreprendre les marchands de parapluies ambulants que
+l'averse fait sortir comme des escargots; mais il n'y a pas de danger
+qu'il en passe; naturellement! il serait disposé à lui en acheter un...
+ça n'arrive qu'à lui, ces choses-là.
+
+L'idée de Bengali, de se procurer un parapluie, fut réveillée en lui par
+les imprécations de Marocain:--Oh! se dit-il, tout à coup, le concierge
+n'est pas là, il doit y avoir un parapluie dans sa loge.
+
+Et il entra dans la loge.
+
+Un fiacre vide passa, notre grincheux héla le cocher.--Six francs! cria
+celui-ci.
+
+Il tombait bien; il reçut la réponse qui illustra le héros de Waterloo,
+et le nouveau Cambronne allait reporter ses nerfs sur les cochers, quand
+l'arrivée, par l'escalier, d'un locataire de la maison, changea
+subitement son humeur; l'arrivant, qu'il connaissait personnellement,
+avait un parapluie! C'était un petit homme d'une cinquantaine d'années,
+à la moustache jadis rousse, ayant pris un air de blond sale, par le
+mélange de poils blancs. Chose bizarre! il portait, sur sa poitrine, une
+croix de la Légion d'honneur, grand modèle, bien qu'il fût couvert d'un
+costume étranger à l'armée. Il se nommait Jujube, mais comme il était
+peintre de portrait--et comme ce nom était ridicule pour un artiste, il
+l'avait espagnolisé et se faisait appeler Jujubès, à la grande
+satisfaction de sa femme et de sa fille, jeune personne de vingt ans
+pour qui il rêvait un mariage, sinon opulent, au moins flatteur pour sa
+vanité et, pour celle de madame Jujube.
+
+La vanité de cette famille dont l'ostentation avait à lutter contre une
+misère relative, et qui voulait représenter quand même, dût-on mettre
+les couverts au Mont-de-Piété pour donner une soirée (ce qui,
+d'ailleurs, était déjà arrivé); cette vanité se manifestait depuis
+l'énumération de ses relations avec des gens riches ou titrés, dont on
+disait, aux amis pauvres: «Nous n'avons que des connaissances comme
+cela», jusqu'à l'étalage, par la fille, de fausses fleurs portées par
+telle dame riche qui, n'en voulant plus pour elle-même, les lui avait
+données, et mademoiselle Jujube de dire aux admiratrices de ces fleurs:
+«Elles viennent de telle maison», la maison renommée, bien entendu.
+
+Habile portraitiste, saisissant admirablement la ressemblance tout en
+sachant corriger un nez difforme, diminuer une bouche trop grande,
+agrandir des yeux trop petits, dissimuler les _salières_ des dames,
+exagérer les avantages des hommes, sachant enfin flatter ses modèles,
+Jujube s'était fait une réputation de grand artiste, dans la haute
+bourgeoisie qu'il recevait et chez qui il était reçu. En réalité, il
+était incapable de concevoir et d'exécuter une composition; un jour,
+cependant, l'idée lui vint de faire un tableau. Il choisit Jeanne d'Arc
+comme sujet, mais les modèles coûtent cher: quarante séances à 10 francs
+chacune, cela fait 400 francs. Heureusement il trouva, dans sa maison,
+une belle fille qui consentit à poser si l'artiste voulait la--tirer en
+portrait.--Le modèle était une nourrice, il est vrai, il n'en fit pas
+moins une pucelle d'Orléans; c'est même ce qu'il y avait de plus
+original dans son tableau. Le jour où il fut terminé, notre artiste
+changea ses cartes de visite et fit mettre, sur les nouvelles: Jujubès,
+peintre d'histoire. Il exposa, dans son salon, sa toile, magnifiquement
+encadrée, donna une grande soirée à laquelle il invita tous ses amis et
+connaissances; on qualifia la Jeanne d'Arc de chef d'oeuvre, un ami de
+notre peintre, en relations avec la presse, obtint l'insertion, dans un
+journal très lu, du compte rendu de la soirée de l'éminent peintre
+Jujubès, y compris le succès du tableau, et, à l'aide de cette réclame,
+l'auteur de la Jeanne d'Arc nourrice obtint, à ses soirées, le concours
+de chanteurs et d'instrumentistes à leurs débuts, désireux de se faire
+connaître. Malheureusement, outre ces artistes aussi prônés par la
+famille Jujube qu'inconnus du public, on entendait aussi mademoiselle
+Jujube que, dans l'intimité, son père traitait de grue, de dinde, de
+buse, et giflait même, pour en faire une pianiste, et on entendait aussi
+des romances composées, paroles et musique, par le maître de la maison,
+qui voulait cumuler tous les talents, y compris l'art du chant; de sorte
+qu'il faisait entendre ses productions, de sa petite voix aussi grêle
+que convaincue. C'était là le vilain côté des soirées de la famille
+Jujube.
+
+Un jour, un monsieur influent dont il avait fait le portrait fut
+tellement satisfait de la ressemblance, qu'il obtint la décoration pour
+son peintre. Jujube faillit en devenir fou et, à partir de ce jour, il
+cessa à peu près complètement de travailler. Il partait le matin,
+rentrait pour déjeuner, repartait sitôt la dernière bouchée avalée,
+rentrait dîner, allait ensuite passer sa soirée dans un théâtre et, le
+lendemain, recommençait sa promenade; tout cela pour montrer son ruban
+rouge.
+
+Cependant, sa satisfaction n'était pas complète. Il était convaincu que
+dans les rues, au théâtre ou dans les omnibus tout le monde le
+regardait, mais il avait beau passer devant des factionnaires et tourner
+vers eux sa boutonnière enrubannée, ils ne se mettaient jamais au port
+d'arme. Il apprit enfin que, depuis les honneurs militaires rendus à des
+garçons coiffeurs ou des calicots décorés d'un oeillet rouge arrangé de
+façon à simuler l'insigne de la Légion d'honneur, l'autorité militaire
+avait interdit le salut au simple ruban. Voilà comment Jujube s'était
+attaché, sur la poitrine, une grande croix d'honneur et allait la
+promener, quelque temps qu'il fit, à preuve, le jour où nous sommes, par
+une pluie battante.
+
+--Eh! c'est notre grand artiste Jujubès! s'écria Marocain, en allant à
+lui; car notre vaniteux personnage, à qui l'encens ne donnait pas la
+migraine, se laissait donner du grand artiste, comme s'il eût fait la
+_Transfiguration_ ou le _Naufrage de la Méduse_. Et comment allez-vous,
+cher maître?
+
+--Très bien, merci... et mon élève?
+
+--Votre....
+
+--Oui, à qui j'ai appris à peindre des éventails.
+
+--Ah! la filleule de ma femme?
+
+--Mademoiselle Georgette, oui; elle a donc beaucoup de travaux?
+
+--Oh! autant qu'elle en peut faire.
+
+--C'est pour cela sans doute que nous la voyons si rarement; ma fille
+l'adore et se plaint de ne pas la voir.
+
+--Je le lui dirai, cher maître, et elle va bien, votre demoiselle?...
+et madame votre épouse? donnez-moi donc de leurs nouvelles.
+
+--Elles vont très bien, merci. Montez donc, vous allez les trouver; ma
+fille étudie son piano.
+
+--Si j'avais le temps, ça serait avec grand plaisir.
+
+--Eh bien, je vous enverrai une invitation pour ma prochaine soirée;
+vous y entendrez des célébrités qu'on ne voit que chez moi.
+
+Car c'était une affaire entendue: on n'avait nulle part que dans la
+famille Jujube les artistes, poètes et savants dont elle régalait ses
+invités: un amateur chantait-il une chansonnette comique, il ne fallait
+pas le comparer à Berthelier ou à Paulus qui étaient des grotesques;
+l'amateur, lui, disait les mêmes choses, mais avec une distinction, un
+bon goût ignoré de ces artistes, amusants sans doute, mais dont la façon
+de dire choque les personnes de vraiment bonne compagnie.
+
+En résumé, on aurait difficilement trouvé des gens aussi satisfaits
+d'eux-mêmes que l'étaient monsieur, madame et mademoiselle Jujube.
+
+--De quel côté allez-vous, cher maître? demanda Marocain.
+
+--Ça m'est égal, je ne vais nulle part; pourquoi? Ah! vous n'ayez pas de
+parapluie? Eh bien, je vais vous reconduire.
+
+Marocain accepta avec d'autant plus d'empressement qu'il attendait
+l'offre.
+
+--C'est que, dit-il, je vais un peu loin, rue du Bac.
+
+--Rue du Bac, soit; seulement je vous demanderai la permission de faire
+le tour par le Palais de Justice.
+
+Le tour était long, mais il y avait un poste de garde républicaine d'un
+côté, un factionnaire de pompiers de l'autre, et notre légionnaire
+aurait deux fois les honneurs du port d'arme en passant d'un trottoir
+sur l'autre; cela retardait Marocain, mais mieux valait encore, pour
+lui, accepter que rester à attendre la fin problématique de l'averse. Il
+prit donc le bras de Jujube et tous deux sortirent plus ou moins
+abrités par le parapluie partagé.
+
+Bengali sortait à ce moment de la loge, armé, lui aussi, d'un parapluie
+qu'il y avait trouvé.--Oh! dit-il, en l'examinant, pas fameux, le
+riflard.
+
+Il l'ouvrit et constata les coupures faites à la soie par la monture de
+baleine.
+
+--Ah! quel chien de temps! dit en entrant précipitamment un jeune homme
+à la figure candide; et, levant les yeux vers un étage de la maison, il
+poussa un soupir et dit:--Bien sûr, elle ne sortira pas d'un temps
+pareil... à moins qu'elle ne soit sortie avant l'orage avec madame sa
+mère.... Je vais m'informer.
+
+Il se dirigea vers la loge sur le seuil de laquelle Bengali examinait le
+parapluie.
+
+--C'est à monsieur le concierge que j'ai l'honneur de parler?
+demanda-t-il.
+
+Bengali regarda son interlocuteur d'un air courroucé, mais en voyant les
+yeux ronds de celui-ci, sa bouche béante et sa grosse face rougeaude, il
+répondit en souriant:--Le concierge? Non, monsieur, je n'ai pas cet
+honneur; je le regrette pour la façon respectueuse dont vous vous
+adressiez au titulaire de cette loge, lequel, d'ailleurs, est un ours
+parfaitement mal léché; mais si je puis vous donner le renseignement que
+vous vouliez lui demander, j'en serai, croyez-le, particulièrement
+heureux.
+
+--Ah! c'est vous qui gardez la loge, en l'absence du concierge? Alors,
+permettez-moi de vous offrir....
+
+Et notre jeune homme plongea ses doigts dans la poche de son gilet.
+
+--De la corruption! s'écria Bengali en feignant l'indignation, vous
+voulez me corrompre?
+
+--Oh! je suis désolé, mon cher monsieur, absolument désolé.... Je...
+croyais... pardonnez-moi... je perds la tête.
+
+--Oh! ne faites pas cela, jeune homme, gardez votre tête, croyez-moi;
+vous ne retrouveriez pas la pareille. Maintenant, je suis tout à vous,
+mais à l'oeil, ne l'oubliez pas.
+
+--Oui, monsieur, voilà ce que c'est:--Y a-t-il longtemps que vous êtes
+là?
+
+--Je ne vous dirai pas au juste; occupé à regarder les mollets qui
+passent, le temps ne m'a pas paru long.
+
+--Avez-vous vu sortir de cet escalier une dame un peu grosse, blonde?
+
+--Ah! mon gaillard, je vois votre affaire.
+
+--Oh! non, monsieur, vous vous trompez.
+
+--Pourquoi me faites-vous des cachotteries? Je suis indulgent pour les
+faiblesses du coeur, en ayant, moi-même, de fréquentes.... Allons,
+voyons, vous êtes amoureux de la grosse blonde?
+
+--Mais, monsieur, la grosse blonde, c'est la mère; celle que j'aime,
+c'est la fille.
+
+--C'est ce que je ferais à votre place.
+
+--N'est-ce pas, monsieur? et si vous connaissez Athalie....
+
+--Est-ce que vous troublez son sommeil par des rêves.
+
+--Je l'espère, monsieur.
+
+--Moi aussi.
+
+--J'ai même rêvé qu'elle me racontait un songe que je lui avais
+inspiré; je vais vous le raconter.
+
+--Non, j'aime mieux le songe d'Athalie raconté par Racine.
+
+--Enfin, l'avez-vous vue sortir? Ah! non, vous l'auriez remarquée.
+
+--C'est assez mon habitude. Eh bien, qui vous empêche de monter chez
+elle?
+
+--Ce qui m'empêche, monsieur?... Ses parents ne me connaissent pas.
+
+--Et pourtant, vous connaissez Athalie.
+
+--Pour avoir été son voisin de table, à un repas de noces.... Alors nous
+avons causé tout le temps, et puis, quand on a dansé, je l'ai invitée au
+moins seize fois.
+
+--Et elle a accepté?
+
+--Pas toutes, parce qu'on l'avait engagée avant moi, mais elle a été
+bien contrariée; elle m'a appris que son père est peintre de portraits,
+et elle m'a demandé ce que j'étais; je lui ai dit que j'étais élève en
+pharmacie: je m'appelle Pistache.
+
+--Pistache! et élève en pharmacie; il est difficile de réunir plus de
+titres à l'amour d'une jeune personne.
+
+--Je le crois, monsieur.
+
+--N'en doutez pas, elle vous aime.
+
+--Vraiment?... oh! que vous me faites de plaisir! Mais vous voyez que je
+ne puis pas monter chez elle sans motif. Ah! si j'avais un motif!
+
+--Vous en avez un.
+
+--Ah!
+
+--Excellent.
+
+--Oh! dites vite.
+
+--Le père est peintre, m'avez-vous dit.
+
+--Peintre de portraits, oui, monsieur.
+
+--Eh bien, faites-lui faire le vôtre; vous verrez Athalie tous les
+jours.
+
+--Justement, j'avais l'idée de faire faire mon portrait... parce que
+j'avais vu un prospectus de peintre; ressemblance complète 40 francs.
+
+--Et probablement, demi-ressemblance 25 francs, air de famille 12
+francs?
+
+--Ah! je ne sais pas; mais j'aime mieux payer plus cher et voir Athalie.
+
+--Vous n'avez pas même à hésiter.
+
+--Merci, monsieur, j'y vais tout de suite; oh! que je voudrais pouvoir
+vous dire comment ça se sera passé.
+
+--Ah! par exemple, voilà qui me ferait grand plaisir.
+
+--Vraiment?
+
+--Vous n'avez pas idée du plaisir que ça me ferait.
+
+--Eh bien, si vous voulez, je vous invite à dîner... sans façon.
+
+--Faites-en un peu tout de même, je ne suis pas fier; où nous
+trouverons-nous?
+
+--Passage des Panoramas, à 7 heures.
+
+--J'y serai.
+
+Notre amoureux s'éloigna vivement; puis se retournant à l'entrée de
+l'escalier:
+
+--Merci encore, monsieur.... Oh! que je suis heureux de vous avoir
+rencontré! Je vais faire faire mon portrait... à l'huile.
+
+--C'est cela: à l'huile et au vinaigre; l'artiste y mettra même un
+cornichon.
+
+Resté seul:--Quel bon mari ça fera! dit Bengali.... Quand il sera marié,
+je cultiverai sa connaissance; puis, tout à coup:--Oh! la charmante
+enfant! fit-il.
+
+Cette exclamation était motivée par l'entrée rapide d'une jeune fille,
+tenant d'une main ses jupons retroussés, et, de l'autre, un carton
+étroit et plat qu'elle cherchait à abriter de son mieux.--Impossible de
+faire un pas de plus! dit-elle, mes jupes me collent aux jambes.
+
+Elle tourna sa tête en arrière pour vérifier leur état lamentable et
+elle les retroussa davantage pour protéger ses bas contre la boue dont
+elles les couvraient.
+
+Bengali eut un mouvement d'admiration:
+
+--La jolie jambe! fit-il; si je lui offrais mon bras? Puis voyant la
+belle fille retourner à la porte et regarder au loin:
+
+--Comment, elle s'en va? et la pluie redouble!... C'est le cas de lui
+offrir....
+
+Et il courut à elle:--Pardon, mademoiselle, fit-il. Croyant qu'il
+voulait sortir, la gentille réfugiée s'effaça:--Passez, monsieur,
+dit-elle.
+
+--Qui, moi, madame... ou mademoiselle, sortir d'un temps pareil, quand
+j'ai un abri et une aussi charmante compagne d'infortune! Que dis-je,
+d'infortune? pas pour moi; n'est-ce pas, au contraire, une véritable
+bonne fortune qui me tombe du ciel, avec la pluie?
+
+--Pardon, monsieur, permettez! je guette un omnibus.
+
+--Un omnibus dans l'espoir d'y trouver place à l'intérieur? Chassez
+cette illusion; ah! sur l'impériale, à volonté, comme disent les
+conducteurs facétieux; mais, d'ailleurs, les dames n'y montent pas....
+Je le regrette, je vous aurais conduite jusqu'à ce véhicule, je vous
+aurais priée de monter la première; moi, je serais monté à votre suite.
+
+--Merci, monsieur j'attendrai; ce n'est qu'un nuage qui passe.
+
+--Un nuage qui passe! on en a vu qui passaient, comme cela, pendant six
+semaines, et si j'osais vous offrir.... Ouvrant alors son parapluie:--Il
+n'est pas neuf, dit-il, la soie fait penser à Jonas, elle aussi a été
+mangée par la baleine, mais ça vaut mieux que rien.
+
+A ce jeu de mots la jeune fille se mit à rire aux éclats, montrant de
+petites dents éblouissantes.
+
+Georgette (c'est son nom) était une jolie blonde, un peu forte, comme la
+plupart des blondes, fraîche comme le printemps et riante comme la
+nature en fleurs.
+
+--Oh! fit-elle, en se retirant vivement du seuil de la porte, de l'eau
+des gouttières qui est tombée sur mon carton; pourvu que mon éventail
+n'en ait pas reçu.
+
+--Un éventail! de ce temps-là? dit Bengali surpris; comme en-cas, alors,
+en prévision du soleil.
+
+--Oh! non, reprit Georgette, en riant de nouveau, je suis peintre sur
+éventails et je vais livrer celui qui est enfermé dans ce carton.
+
+--Ah! madame est artiste... ou mademoiselle?
+
+--Mademoiselle, si ça vous est égal.
+
+--Je le préfère... et monsieur votre père ou madame votre mère est
+artiste aussi?
+
+--Je suis orpheline, monsieur.
+
+--Et moi, orphelin, mademoiselle. Quoi pas le moindre parent? Seule,
+toute seule?
+
+--Je n'ai qu'une marraine.
+
+--Et moi qu'une tante, mademoiselle Piédevache, qui est aussi ma
+tutrice jusqu'à mes vingt-cinq ans et je n'en ai pas encore
+vingt-quatre.
+
+--Piédevache! fit Georgette.
+
+--Oui, une femme à barbe, qui se fait raser.
+
+--Elle se fait raser! fit la jeune fille dans un éclat de rire.
+
+--Tous les deux jours.
+
+--J'ai connu des Piédevache, continue Georgette; ils étaient d'Orléans.
+
+--Ah! non, ma tante n'est pas d'Orléans, répondit-il en riant, à la
+grande surprise de Georgette qui ne voyait rien de risible dans cette
+question de lieu de naissance.
+
+Bengali ne lui donna aucune explication, mais il savait que la bonne
+tante n'était d'Orléans à aucun point de vue, qu'elle avait même été au
+mieux avec plusieurs Anglais extrêmement riches et généreux qui lui
+avaient laissé d'opulents souvenirs.
+
+--Excellente femme, ajouta-t-il, pleine d'indulgence pour les
+peccadilles des jeunes gens.
+
+--Vous en avez fait l'épreuve? demanda Georgette, toujours avec sa
+belle humeur soutenue.
+
+Bengali protesta.
+
+--Moi, mademoiselle? Mais je suis le jeune homme le plus rangé qu'il y
+ait; je me couche à 10 heures, quelquefois à 9, quelquefois à 8, dans
+l'hiver; quelquefois même je ne me couche pas du tout.
+
+Au nouveau rire de Georgette, Bengali se reprit et appuya: Non, pas du
+tout, mademoiselle; je passe la nuit à me promener dans ma chambre.
+Puis, d'un air romanesque, il ajouta: Dans ma chambre solitaire, me
+disant: Ah! ce qu'il me faudrait, à moi, ce serait le mariage, un
+mariage d'amour, avec une jolie petite femme... blonde... oh! surtout
+blonde, mais grasse: une blonde maigre finit toujours par tourner au
+plumeau.
+
+Et la jeune fille, à qui cette comparaison grotesque ne pouvait
+s'appliquer, de rire de plus belle. Bengali continua d'un ton
+romanesque:
+
+--Plus tard, de jolis bébés, le portrait de leur mère, des chérubins que
+je ferais sauter sur mes genoux; que, par les beaux jours, nous
+verrions se rouler sur l'herbe; j'en voudrais une nichée; mes moyens me
+le permettent, j'ai 8,000 francs de rente et, en perspective, l'héritage
+de ma tante Piédevache. Voilà mon caractère, mademoiselle... vous avez
+l'air de douter.
+
+Et Georgette, riant de nouveau:--Mais du tout, monsieur, je suis
+convaincue que....
+
+--Non non, mademoiselle... parce que vous m'avez vu rire, plaisanter;
+mais c'est une simple question d'humeur, je suis gai; que voulez-vous,
+on ne se refait pas.
+
+--On se fait peut-être autre que l'on n'est en réalité.
+
+--Comment, mademoiselle, vous croiriez que.... Ah! c'est juste, vous ne
+me connaissez pas; vous vous dites: Voilà un monsieur qui m'accoste, qui
+se dit: Oh! la jolie personne!...
+
+--Mais du tout, monsieur, je n'ai pas de moi une telle opinion.
+
+--Je l'ai, moi, mademoiselle; ceci, oui, je me le suis dit en vous
+voyant, et c'est ce que se disent tout ceux qui vous voient, et vous
+ajoutez: Il me raconte un tas de calembredaines, c'est un farceur, un
+coureur d'aventures.... Et vous avez raison, je dois avoir l'air de tout
+cela; mais l'air ne fait pas la chanson... et si je vous offre l'abri de
+mon parapluie, croyez bien que c'est par simple obligeance et sans
+arrière-pensée.
+
+--Vous avez un bon moyen de me le prouver: me prêteriez-vous votre
+parapluie, en me disant où je dois vous le renvoyer? Vous pouvez être
+certain que....
+
+--Oh! très volontiers, mademoiselle, je vous en fais même cadeau si vous
+voulez: il n'est pas à moi.
+
+Et les deux jeunes gens se mirent à rire de cette offre généreuse.
+
+Bengali insista pour faire accepter à Georgette l'abri du parapluie, fit
+remarquer qu'une pareille proposition est très naturelle, qu'elle se
+fait tous les jours et est rarement repoussée. Georgette était crédule,
+confiante, bonne enfant.
+
+--Allons, dit-elle, la pluie ne cesse pas, on attend cet éventail....
+
+La cause de Bengali était gagnée.
+
+
+
+
+II
+
+LA FAMILLE JUJUBE
+
+
+Il est huit heures du soir: le dîner était prêt pour sept heures suivant
+l'ordre rigoureusement donné, une fois pour toutes, par le maître de la
+maison, petit tyran qui avait signifié à la bonne sa volonté d'être
+servi--au doigt et à l'oeil;--à quoi cette fille avait répondu, entre
+ses dents:--Oh! _à l'oeil_, non....
+
+Athalie est à son piano, sa mère prête l'oreille:--Il me semble,
+dit-elle, entendre la voix de ton père, dans l'escalier.... Non, je me
+trompais.... Voyons si je l'aperçois?
+
+Elle alla ouvrir la fenêtre, se pencha pour regarder au loin, puis se
+retira vivement, chassée par la pluie qui lui fouettait le visage.
+
+Madame Jujube est une petite femme de quarante-deux ans, blanche et
+boulotte, aux yeux ardents, qui protestait contre cette théorie de son
+époux, qu'à partir de quarante ans, une femme ne doit plus attendre de
+son mari que les manifestations calmes d'un sentiment platonique, et,
+cette théorie, il l'avait strictement mise en pratique. La résignation
+contenue de l'épouse mise à la retraite d'âge, bien qu'en excellent état
+pour l'activité de service, cette résignation se trahit par les baisers
+qu'elle donne aux amis de la maison (particulièrement aux plus beaux
+mâles): à ceux-ci, elle saute au cou dès leur arrivée, et ils ne voient,
+dans cet accueil, que la démonstration bruyante d'une amitié expansive
+et chaude.
+
+Que dire de la fille? Pas grand'chose; l'insignifiance, assez gentille,
+puérilement vaniteuse, à l'exemple de ses parents, mais au fond bonne
+fille et capable, à l'occasion, d'un grand dévouement, comme nous le
+verrons plus tard.
+
+Athalie n'avait jamais eu d'enfance, c'est-à-dire qu'elle n'en avait
+jamais connu les jeux; à sept ans, son père l'avait assise devant un
+piano, pour lui donner les premiers éléments de cet instrument funeste;
+car, ainsi que nous l'avons déjà dit, il avait la prétention, outre sa
+peinture, d'être musicien, poète et chanteur. Aux gammes succédaient les
+leçons d'écriture, de grammaire, d'histoire, de géographie que l'homme
+universel lui donnait lui-même par économie... heureusement, car c'eût
+été de l'argent perdu: la fille, au rebours du père qui croyait tout
+savoir, n'ayant jamais pu rien apprendre. Quant aux travaux d'aiguille,
+il n'en fut même jamais question, Jujube ayant déclaré qu'il n'élevait
+pas sa fille pour qu'elle eût à raccommoder les chemises de son mari ou
+à mettre des boutons à ses culottes.
+
+Par contre, Athalie causait de tout, répétait des bribes de
+conversations, auxquelles elle se mêlait à l'âge où l'on joue à la
+poupée; aussi disait-on qu'elle causait comme une petite femme;
+seulement, elle s'arrêta là: à vingt ans, elle cause encore comme une
+petite femme et tout porte à croire que lorsqu'elle sera grand'mère, ses
+raisonnements seront toujours ceux de la femme de douze ans.
+
+--Madame, vint dire la bonne, voilà huit heures; si mon rôti est brûlé
+ou calciné, ça ne sera pas de ma faute.
+
+--Servez! répondit madame; puis, à sa fille:--Nous n'attendrons pas ton
+père; c'est incroyable, sortir par une pluie battante, aussitôt son
+déjeuner, et n'être pas rentré pour l'heure du dîner, et il sait que, ce
+soir, il doit nous venir quelques amis; voyons, tu n'en finiras pas de
+ton piano?
+
+--Papa veut que je joue ce morceau-là chez madame de la Rousse-Tamponne;
+c'est après demain et je ne le sais pas très bien, et puis je veux
+l'essayer ce soir.
+
+--Comment s'appelle-t-il, ton morceau?
+
+--Ça s'appelle: «_Comme un éclair_»; je ne peux pas venir à bout de
+faire l'éclair.
+
+Et elle essaya: brrrrr!...
+
+--Il n'est pas brillant, ton éclair, dit madame Jujube.
+
+--Ce jeune homme qui est venu pour son portrait m'a fait perdre deux
+heures.
+
+--Il espérait toujours que ton père allait rentrer, et puis nous nous
+sommes trouvés en connaissance; sans cela.... Je me disais aussi, quand
+il est entré: Mais j'ai vu ce jeune homme-là quelque part.
+
+--Oh! moi, je l'ai reconnu tout de suite; tu sais? je t'ai dit: C'est
+monsieur qui était à table à côté de moi, à la noce d'Adrienne.
+
+--Je me le suis bien rappelé, il a dansé avec toi, plusieurs fois, et il
+m'a invitée aussi; il est très aimable.
+
+--Oui, dit Athalie, et très spirituel.
+
+--Oh! spirituel! Je ne m'en suis pas aperçue.
+
+--Mais si, maman; il m'a fait rire tout le temps; il paraît qu'il va
+acheter une pharmacie; il m'a demandé de lui donner notre pratique,
+quand nous aurons besoin, soit d'Unyadi-Janos ou de n'importe quoi;
+qu'il nous vendrait au-dessous du tarif; c'est très gentil de sa part.
+
+--Certainement; est-ce que tu crois qu'il reviendra ce soir?
+
+--Oh! j'en suis sûre, pour trouver papa; il m'avait dit, d'abord, qu'il
+dînait avec un de ses amis, un jeune homme qui est très farceur, à ce
+qu'il paraît; je l'ai engagé à l'amener, ajoutant que ça arrangerait
+tout; alors il m'a promis de venir avec lui.
+
+Un coup de sonnette se fit entendre:
+
+--Ah! enfin, voilà ton père, dit madame Jujube.
+
+En effet, c'était le maître de la maison; il n'y avait pas à s'y
+méprendre, à la façon dont il dit:--Essuyez bien mon parapluie, avant de
+l'étendre.
+
+Jujube entra:--Ma robe de chambre, vite! ordonna-t-il, en quittant sa
+redingote; ma manche droite est inondée, mon parapluie a goutté
+dessus.... Ah! mes pantoufles! j'ai les pieds dans l'eau.
+
+Madame Jujube lui passa sa robe de chambre, ornée du ruban de la Légion
+d'honneur, et lui chaussa ses pantoufles en tapisserie, faites par
+elle-même, sur le dessus desquelles elle avait brodé une croix du même
+ordre.
+
+--Je suis allé au musée Grévin pour m'abriter, dit notre légionnaire;
+c'était comble; eh bien, croirais-tu que, pendant deux heures que j'y
+suis resté, je n'ai vu que moi de décoré? Aussi, tout le monde me
+regardait! Ah! à propos, comme je sortais, j'ai trouvé sous la porte
+Marocain qui n'avait pas de parapluie et s'était abrité.
+
+--Lui as-tu parlé de Georgette, papa? demanda vivement Athalie; est-ce
+qu'elle est malade? est-ce qu'elle est fâchée?
+
+--Aucunement, elle a beaucoup d'ouvrage, voilà tout.
+
+--Ah! tant mieux; tu lui as dit que je l'aimais beaucoup et que ça me
+faisait de la peine de ne pas la voir?
+
+--Je lui ai dit que tu l'adorais. Voyons, on ne dîne donc pas?
+
+Justement, la bonne vint annoncer que le dîner était servi; la famille
+passa dans la salle à manger et l'on dîna à la hâte, les dames n'ayant
+que bien juste le temps de s'habiller pour recevoir leur monde. Athalie
+se retira de table la première.
+
+--Il est venu un jeune homme, pour un portrait, dit madame Jujube; un
+jeune homme qui était à la noce de mademoiselle Boulabert, qui m'a fait
+danser deux fois; il a bien promis de revenir ce soir, il doit même
+amener un de ses amis.... Espérons qu'il ne fera pas comme d'autres
+personnes qui, elles aussi, étaient venues pour leur portrait et qui, ne
+te trouvant pas, ne sont jamais revenues.... C'est très contrariant, de
+manquer comme cela à gagner; nous avons pourtant besoin de....
+
+--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? interrompit l'artiste, avec le
+ton de mauvaise humeur des gens qui se savent dans leur tort; est-ce que
+je peux deviner qu'on viendra tel jour, à telle heure?
+
+--Les personnes qui ont affaire à des peintres, dit timidement madame
+Jujube, pensent qu'on les trouve toujours à leur atelier.
+
+Jujube frappa violemment du poing sur la table:--Assez! cria-t-il;
+est-ce que je ne suis pas maître de sortir quand bon me semble?
+
+--Mais, mon ami, je ne t'ai pas dit....
+
+--Formellement, non; mais je comprends à demi-mot et l'allusion était
+assez claire.
+
+--Je t'assure, mon ami, que....
+
+--Assez! répéta notre tyran domestique; puis après un long silence, il
+parla de la soirée de madame de Larousse-Tamponne, du succès qu'y aurait
+Athalie avec son morceau «_Comme un éclair_», que, d'ailleurs, il le lui
+ferait essayer ce soir devant quelques personnes; puis il ajouta: «Prie
+donc madame de Larousse-Tamponne d'amener le plus de jeunes gens
+possible à notre prochaine soirée.»
+
+A ce propos, on causa d'Athalie et des dépenses faites pour la produire
+dans le monde.
+
+--Ce sont des dépenses nécessaires, dit le père.
+
+--Je sais bien, mon ami, répondit la mère; du moment que nous acceptons
+les invitations de nos amis, nous sommes obligés nous-mêmes....
+
+--Naturellement! Et puis nous avons une fille à marier.
+
+--Oui; malheureusement, nous avons beau aller dans les soirées, en
+donner nous-mêmes, nous ne trouverons pas de mari; on sait qu'Athalie
+n'a pas de dot....
+
+--Pas de dot! s'écria Jujube avec colère; n'est-ce donc rien que d'être
+musicienne, instruite, fille de Jujubès le peintre d'histoire, chevalier
+de la Légion d'honneur, dont les soirées artistiques et littéraires sont
+si recherchées?
+
+Et frappant de nouveau sur la table, il cria: «N'est-ce donc rien, que
+tout cela?»
+
+Madame Jujube, qui partageait les vaniteuses illusions de son mari,
+surenchérit encore sur les avantages qu'il faisait ressortir avec tant
+d'ardeur; elle cita leurs relations avec des gens du meilleur monde,
+ayant trente, quarante, cinquante mille francs de rente, et affirma
+qu'on n'avait que l'embarras du choix parmi les candidats à la main
+d'Athalie.
+
+En effet, il s'en était déjà présenté huit, qui, eux, n'avaient éprouvé
+aucun embarras dans leur choix: ne trouvant pas une compensation à la
+dot absente dans l'honneur d'avoir un beau-père décoré depuis la robe de
+chambre jusqu'aux pantoufles, ils avaient demandé à réfléchir et choisi,
+sans hésiter, une épouse dans les riches connaissances de la famille
+Jujube, à qui l'un d'eux avait envoyé la lettre de faire-part.
+
+Le lendemain, il reçut la réponse suivante:
+
+ «Monsieur,
+
+ «J'ai reçu votre lettre de faire-part; elle est là devant moi; tout
+ à l'heure elle sera derrière.
+
+ «Je vous salue.
+
+ «Jujubès.»
+
+Pour l'instant, les deux époux avaient, pour leur fille, des vues de
+deux côtés; ils pensaient, d'abord, à une riche cliente, mademoiselle
+Piédevache, qui se faisait peindre par Jujube, tous les cinq ans, et se
+peignait, elle-même, au pastel tous les jours. Maintes fois elle avait
+parlé, pendant les poses, d'un neveu, son seul héritier, avait fait des
+allusions au sujet d'Athalie et on ne doutait pas que ces allusions ne
+fussent des ballons d'essai; aussi, lui envoyait-on de fréquentes
+invitations, tant pour les grandes soirées que pour les réunions
+intimes.
+
+L'autre époux, des idées matrimoniales duquel on ne doutait pas, c'était
+M. Quatpuces, jeune savant, plein d'attentions pour Athalie qu'il
+comblait d'éloges, et de prévenances pour madame Jujube, à qui, déjà, il
+avait apporté des bouquets, galanterie très significative. Il ne
+tarderait, sans doute, pas à se déclarer; ce soir, peut-être, car on
+espérait le voir.
+
+Il arriva le premier et les deux époux virent, dans cet empressement, un
+nouvel indice des dispositions qu'ils lui supposaient.
+
+M. Quatpuces était un jeune homme grave: il entra, portant avec gravité
+un bouquet, qu'il offrit gravement à madame Jujube, laquelle s'extasia
+sur la beauté des fleurs dont il était composé:--Ce sont des orchidées,
+dit-il, et il expliqua que cette herbelée vivace appartient à la famille
+des Monocotylédum, laquelle est divisée en sept grandes tribus: les
+malaxidées, les épidondrées, les vandées, les orphydées, les néothiées
+et les cypripediées, dont la racine est accompagnée de tubercules
+charnus, ovoïdes ou globuleux, et la tige garnie de feuilles
+engainantes, naissant de rameaux nommés pseudobales.
+
+--Oh! pseudobales! c'est délicieux, dit madame Jujube.
+
+Elle allait probablement embrasser Quatpuces pour pseudobales, lorsque
+la bonne annonça madame Saint-Sauveur. La maîtresse de la maison courut
+au-devant de la visiteuse.--Oh! que c'est aimable à vous, dit-elle, et
+ce furent des caresses à n'en plus finir.--Madame de La Dolve! cria la
+bonne; et madame Jujube quitta madame Saint-Sauveur pour la nouvelle
+venue:--Oh! que c'est aimable à vous, lui répéta-t-elle.... Puis
+arrivèrent successivement d'autres dames qu'elle accueillit avec le même
+empressement, les mêmes minauderies, et le même:--Oh! que c'est aimable
+à vous!
+
+Et, naturellement, elle leur présenta le jeune et illustre savant, M.
+Quatpuces, qu'elles félicitèrent de confiance. L'une des dames ayant
+aperçu le bouquet, s'extasia sur sa beauté.--C'est une galanterie de
+monsieur, dit madame Jujube; ce sont des orchidées. Quand vous êtes
+entrées, mesdames, M. Quatpuces me décrivait ce genre de fleurs; c'est
+extrêmement intéressant; je regrette bien que vous n'ayez pas été là
+pour entendre cette savante définition.
+
+--Je crois, dit Jujube, que si ces dames le priaient bien, M. Quatpuces,
+qui est la galanterie même, recommencerait pour vous.
+
+Quatpuces alla au-devant du geste suppliant esquissé par les
+visiteuses:--Je vous en prie, mesdames, dit-il, je suis trop heureux....
+
+--Ah! bravo! dit madame Jujube; mais d'abord, un verre de punch!
+ajouta-t-elle, en voyant entrer la bonne portant un plateau.
+
+Les dames Jujube présentèrent les verres de punch et bientôt le jeune
+savant reprit la parole; arrivé au point où il était resté:
+
+--Tenez, mesdames, continua-t-il, en montrant une des fleurs, voyez: au
+centre de cette fleur s'élève une sorte de columelle!
+
+--Oui, oui, répondirent les dames.
+
+--Columelle? dites-vous, demanda madame Jujube.
+
+--Oui, columelle, dit Jujube, enchanté d'étaler son savoir, du latin
+_columna_, colonne.
+
+--Pas précisément, répondit Quatpuces, mais de _columella_, petite
+colonne.
+
+--Enfin, c'est toujours une colonne, répliqua Jujube, qui n'avait jamais
+tort.
+
+Quatpuces reprit: «Columelle est le nom donné, en botanique, à l'axe
+vertical de quelques fruits, qui persiste, après la chute de leurs
+autres parties, comme dans le géranium. En conchiologie, on nomme aussi
+columelle l'espèce de petite colonne qui forme l'axe de toutes les
+coquilles spirales. Cette sorte de columelle se nomme gynosthème.
+
+--Oh! gynosthème! exclama madame Jujube avec enthousiasme....
+Gynosthème!
+
+Quatpuces continua:--Au sommet du gynosthème, on trouve, excepté dans le
+genre Cypripédium....
+
+Madame Jujube allait se pâmer sur Cypripédium, quand on annonça MM. et
+mesdames Blanquette. Elle eut un mouvement d'humeur et Jujube laissa
+échapper un ah! d'impatience:
+
+--On ne les voit à peu près jamais, dit-il à demi-voix, à sa femme, et
+aujourd'hui que nous avons des visiteurs distingués....
+
+La famille Blanquette fit son apparition.
+
+Le chef était une espèce de nabot rougeaud et grassouillet qui formait
+un singulier contraste avec son épouse grande comme le hasard et plus
+maigre que la plus étique des vaches de la bible; près d'elle, marchait
+mademoiselle Léonie, leur fille, et près de son père, le jeune Léon.
+Léonie a dix-huit ans, Léon en a onze et, tenant de sa mère, il dépasse
+déjà son père de toute la tête; ce qui n'empêche pas l'auteur de ses
+jours de le tenir par la main. Quant à son embonpoint il fait songer à
+une longue paire de pincettes culottée; au moral, il est ce qu'on
+appelle vulgairement un grand serin.
+
+M. Blanquette, sous-chef de bureau au ministère des travaux publics, est
+un homme de moeurs paisibles, n'allant jamais au café et occupant ses
+loisirs à exercer en simple amateur l'art de l'horlogerie que ses
+parents avaient refusé de lui faire apprendre, préférant pour lui, et
+aussi pour leur amour-propre, qu'il entrât dans l'administration. Il
+s'était adonné à une spécialité plus facile que les montres et les
+pendules: les réveille-matin, et il reconnaissait les invitations à
+dîner de ses amis par l'hommage de ses produits; ses seuls livres
+familiers étaient des traités de mécanique; ses meubles étaient couverts
+de rouages, de timbres et de vis; quand il allait avec sa famille passer
+la soirée chez des amis, il emportait dans un petit sac des pièces
+d'horlogerie, des outils, se mettait dans un coin et travaillait de son
+art favori, pendant que d'autres jouaient au whist ou faisaient de la
+musique. Enfin, il avait surnommé sa femme Grand-Ressort, son fils
+Cadran et sa fille Cuvette.
+
+Madame Blanquette se courba en deux pour embrasser les dames Jujube;
+Athalie accapara Léonie, l'emmena causer à l'écart et Blanquette
+s'empara tout de suite du maître de la maison pour lui expliquer la
+rareté de ses visites, depuis si longtemps; il cherchait un nouveau
+système d'échappement pour ses réveille-matin:--Je l'ai enfin trouvé,
+ajouta-t-il, d'un air triomphant. Il ne me fallait peut-être pas deux
+heures pour faire mon expérience et je la voulais ce soir même, mais ma
+femme m'a dit: «Allons, tu vas encore nous empêcher d'aller chez nos
+amis Jujubès....» Alors je lui ai répondu: Allons-y, je finirai ça chez
+eux... et j'ai apporté mon petit sac. Je me mettrai dans un coin, vous
+savez... ça ne dérange personne; qu'on ne s'occupe pas de moi.
+
+--Eh bien, installez-vous où vous voudrez, répondit Jujube; en attendant
+prenez un verre de punch... il est excellent. Cadran entraîna son père
+vers le plateau et Jujube retourna vers Quatpuces qui, à ce moment,
+répondait aux remerciements des dames qu'il était trop heureux....
+Jujube insinua qu'on fatiguait peut-être le savant; Quatpuces protesta,
+mais les dames qui avaient suffisamment de Gynosthème, de Cypripédium et
+d'Epidondrée, appuyèrent l'artiste, allèrent se grouper dans un coin du
+salon, tirèrent, qui sa broderie, qui sa tapisserie, et les langues ne
+tardèrent pas à marcher avec autant d'activité que les aiguilles, tandis
+que, dans un autre coin, Jujube tenait l'homme qu'il espérait amener,
+par des allusions, à se déclarer:--Seul, la vie est bien triste, lui
+dit-il, car vous vivez seul, je crois.
+
+--Seul avec une vieille bonne.
+
+--Et vous prenez vos repas au restaurant; bien mauvaise nourriture! ou
+alors, fort coûteuse si vous allez dans des établissements renommés.
+
+--Non, ma vieille bonne me prépare mes repas.
+
+--Alors, vous mangez seul?
+
+--Je lis en mangeant.
+
+--Faute d'une compagne je conçois cela, mais la table de famille, le
+père, la mère, les enfants, sont choses préférables.
+
+--Sans doute, sans doute.
+
+--Une femme instruite, à qui rien de ce qui fait l'attrait de la
+causerie n'est étranger, qui est musicienne.... vous aimez la musique?
+
+--Beaucoup, j'ai même fait un travail sur la musique des anciens, sur la
+musique religieuse, sur la musique des sauvages.
+
+--Ça doit être très intéressant?
+
+--Extrêmement intéressant.
+
+--Au fait, dit Jujube, en se levant, je ne sais pas pourquoi Athalie ne
+nous fait pas un peu de musique.
+
+Et il cria:--Athalie, on demande que tu joues quelque chose.
+
+--Oui, oui, firent les dames.
+
+--Elle va jouer: _Comme un éclair_, dit madame Jujube; pendant ce temps,
+moi, je vais m'occuper du thé.
+
+Elle sortit.
+
+--Il faut que je t'appelle pour te mettre au piano, dit à demi-voix
+Jujube à sa fille; c'était donc bien intéressant ce que te disait cette
+petite grue de Blanquette?
+
+--Oui, très intéressant, elle m'a confié qu'elle se marie....
+
+--Ah! fit Jujube avec dépit... une fille sans talent, sans fortune, pas
+jolie.... Qui diable peut s'allier à cette famille d'idiots.... Un
+cordonnier?
+
+--Non, un employé qui a une bonne place. Elle veut m'avoir pour
+demoiselle d'honneur.
+
+--Jamais... s'écria Jujube; nous nous excuserons pour refuser
+l'invitation si nous la recevons. Voyons, mets-toi au piano!
+
+Athalie s'installa et Jujube tourna les pages du morceau de musique,
+suivant son habitude, afin de pouvoir adresser à sa fille des _a parte_
+qui, entendus de la société, eussent pu refroidir l'enthousiasme final
+attendu:
+
+--_La bémol_, donc! fichue bête; plus de sentiment! ça n'exprime rien...
+_pianissimo_! Trop fort!... Tu ne sens donc rien, dinde, buse! Si je
+n'étais pas, probablement, ton père, je ne sais pas de qui tu
+tiendrais....
+
+Tout à coup le morceau fut interrompu par des cris de douleur et Cadran,
+fou, éperdu, montra sa main à laquelle adhérait un verre à punch qu'il
+ne pouvait plus retirer. La main qu'il contenait s'était enflée
+démesurément; au fond du verre était un papier brûlé:
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria madame Blanquette, il s'est fait une ventouse.
+
+--C'est les camarades qui m'ont appris ça! hurlait Cadran.... Oh! la,
+la! ma main.
+
+On lui retira non sans peine le malencontreux verre; sa mère le traita
+d'imbécile et l'envoya à la cuisine:--Demande de l'eau froide à la
+bonne, lui dit-elle, et plonge ta main dedans. Cadran sortit et Athalie,
+alors, put reprendre son morceau qu'elle termina à la satisfaction
+générale, sauf celle de son père.
+
+Madame Jujube rentra au milieu des applaudissements.
+
+--Elle a joué _Comme un éclair_? demanda-t-elle à son mari.
+
+--Elle a joué comme un cochon, répondit-il à voix basse; et il ajouta:
+Les Blanquette marient leur fille! Puis très haut:--Extrêmement bien, ma
+fille, un charme, un sentiment....--Ah! dit-il à Quatpuces, elle a le
+feu sacré; ce sera une grande artiste, qui fera honneur à son mari.
+
+--Il est certain, répondit Quatpuces, qu'avec ses talents et la fortune
+que lui gagne si glorieusement son illustre père, Mademoiselle fera, de
+son mari, l'époux le plus envié.
+
+--V'lan! se dit notre artiste, que cette nouvelle déception empêcha
+d'aspirer l'encens du mot _illustre_, et les Blanquette trouvent un mari
+pour leur fille, eux!
+
+Et Jujube cherchait une réponse empreinte de fine ironie, pour en
+blesser Quatpuces, lorsqu'Athalie commença un autre morceau, à la
+demande des dames, et Jujube retourna à son poste de tourneur de
+feuilles.
+
+Le nouveau morceau fut, comme le précédent, interrompu par les cris de
+Blanquette fils:--Allons! qu'est-ce qu'il a encore? demanda la mère.
+
+Cadran entra, pâle, défait et la langue tirée, au bout de laquelle
+pendait et se balançait une bouteille; c'était une bouteille qui avait
+contenu du sirop; il avait fourré sa langue dans le goulot: en aspirant,
+il avait fait le vide et sa langue était restée prisonnière.
+
+--Ah! quel galopin embêtant, grommela Jujube, c'est toujours la même
+chose.
+
+--Hi! ma langue! ma langue! faisait Cadran.
+
+--On va être obligé de te la couper, dit la mère.
+
+--Non, non, je ne veux pas! Et il tira sur la bouteille....
+
+--Alors, tu vas te l'arracher, ajouta madame Blanquette.
+
+Quant à l'horloger, rien n'avait pu le distraire de son travail.
+
+--Je veux qu'on casse la bouteille, criait le galopin.
+
+Bref, on dégagea sa langue comme on avait dégagé sa main et Athalie
+reprenait son morceau, quand un carillon se fit entendre;--tout le monde
+sursauta:
+
+--Ça y est! cria Blanquette... ça y est!
+
+--Mais arrêtez donc ça, vociférait Jujube, c'est déplorable! Un enfant
+insupportable, un père qui jette le trouble....
+
+--Mais, mon cher monsieur... balbutia Blanquette.
+
+--Un salon n'est pas un atelier d'horlogerie, répliqua Jujube avec
+emportement; quand on veut faire de l'horlogerie, on reste chez soi.
+
+--C'est bien, monsieur, dit Blanquette en ramassant ses ustensiles; vous
+ne me direz pas cela deux fois.
+
+--Tu as raison, cria sa longue épouse, allons-nous-en! Et ne remettons
+jamais les pieds ici....
+
+--Comme vous voudrez! fit Jujube.
+
+Et la famille Blanquette se retira majestueusement.
+
+Après un moment de trouble, causé par cet incident:--Ne nous occupons
+plus de ces grotesques, dit Jujube. Continue ton morceau, ma fille.
+
+Et Athalie se remit à son piano.
+
+Au milieu du morceau, la porte s'entr'ouvrit doucement et Pistache
+entra avec précaution, accompagné de Bengali. Il fit signe de la main
+qu'on ne s'occupât pas de leur arrivée et qu'on les laissât écouter
+Athalie, puis il dit tout bas à Bengali, avec émotion:--C'est elle qui
+joue.
+
+--Ah! c'est votre adorée?
+
+--Oui; chut! ne perdons pas une note.
+
+Et il écouta l'exécutante avec un enthousiasme que trahissaient ses
+gestes et ses exclamations:--Ah! bravi, brava!
+
+Puis, après un nombre incalculable de mesures de l'interminable morceau:
+
+--Comment trouvez-vous ça? demanda-t-il à son ami.
+
+--Bigrement long, répondit celui-ci.
+
+--Ah! fit Pistache déconcerté; vous n'aimez peut-être pas le piano?
+
+--Moi? si; seulement je le comprends autrement.
+
+--Ah!
+
+--Oui, j'en ai un à la campagne; il y était avec le mobilier; j'ai
+acheté la propriété toute meublée.
+
+--Ah! et alors, le piano?
+
+--J'en ai retiré la mécanique et j'ai mis des lapins dans la caisse;
+voilà comment je comprends le piano. Quel est ce grand monsieur qui est
+près de votre virtuose, dont le visage exprime le noble spleen des
+lords?
+
+--Je ne le connais pas.
+
+--Je le regrette, je vous aurais prié de me présenter à lui; il a l'air
+gai.
+
+Le morceau fini et applaudi, particulièrement par Pistache qui se fit
+remarquer par ses transports d'admiration, madame Jujube dit à son
+mari:--C'est ce monsieur qui est venu pour son portrait.
+
+Jujube alla exprimer à notre jeune homme tous ses regrets d'avoir été
+absent.
+
+--Oh! monsieur, répondit l'élève pharmacien, votre absence m'a valu une
+invitation et la joie d'entendre mademoiselle; quel talent, monsieur!
+J'ai entendu bien des fois Dumaine, Taillade, Paulin, Ménier, et je peux
+dire, sans comparaison....
+
+--En effet, monsieur, répliqua Jujube, en souriant, la comparaison....
+
+Madame Jujube s'était approchée:--Vous nous avez fait le plaisir
+d'amener un de vos amis, monsieur?
+
+--Sur l'invitation de mademoiselle, oui, madame.
+
+--Vous avez bien fait, dirent les deux époux.
+
+Bengali s'inclina.
+
+--Monsieur Bengali! dit Pistache en présentant son nouvel ami.
+
+Et ici, nouveaux saluts.
+
+Pistache continua:--Un jeune homme de beaucoup d'esprit.
+
+--Oh! oh! fit Bengali, vous exposez monsieur et madame à des déceptions.
+
+--Non, non, répliqua Pistache, vous m'avez fait rire pendant notre
+dîner, avec toutes les calembredaines que vous m'avez débitées et tous
+ces tours de société que vous faites et qui sont à mourir de rire!
+
+--Ah! vraiment? fit madame Jujube.
+
+Et elle courut annoncer à ses invités qu'un jeune homme, amené par un
+client de son mari, faisait des tours de société à mourir de rire.
+
+--Oh! il nous en fera, dirent les dames.
+
+--Je l'espère, répondit la maîtresse de la maison.
+
+La bonne apporta le thé et les petits fours; Athalie et sa mère
+présentèrent les tasses pleines, sans manquer de dire à chaque
+personne:--C'est du thé de la Porte Chinoise; prenez donc de ces petits
+gâteaux, ils sont de chez Frascati.
+
+Et Bengali, qui avait déjà jugé ses hôtes, de se demander:--Où diable
+cet apothicaire m'a-t-il amené? Et il refusa le thé.--Vous ne l'aimez
+pas, monsieur? demanda Athalie; de la Porte Chinoise.--Mademoiselle, je
+ne l'aime que brûlant; si je peux le boire, je n'en veux pas.
+
+Cependant, sur l'insistance d'Athalie, il accepta une tasse et un
+gâteau.
+
+Pendant qu'il se livrait à la dégustation de ces choses de premier
+choix, le peintre causait avec son futur modèle du portrait à faire, et
+on fixait le premier jour de pose; Madame Jujube vint interrompre
+l'entretien.--Puis-je dire un mot? demanda-t-elle.--Oui, monsieur et
+moi, nous sommes d'accord pour le prix et les heures de séances;
+qu'est-ce que tu voulais dire?
+
+--Je voulais demander à monsieur si son ami ne nous ferait pas un de ces
+tours de société si amusants, dont il nous a parlé; ces dames en
+seraient bien heureuses.
+
+--Je suis convaincu, madame, répondit Pistache, qu'il se fera un vrai
+plaisir de vous être agréable; je vais le lui demander.
+
+Et il s'approcha de Bengali:--Je viens, lui dit-il, vous exposer une
+requête de toute la société.
+
+--A moi? Mais personne ne me connaît ici; que peut-on avoir à me
+demander?
+
+--On sait que vous connaissez un tas de tours très drôles, et....
+
+--C'est vous qui avez dit cela? demanda Bengali avec une parfaite
+mauvaise humeur.
+
+--Mais... oui... oui.
+
+--Que le diable vous emporte! et on veut que j'amuse ces grotesques!
+
+Pistache fut tout interdit:--C'est que, balbutia-t-il, j'ai fait
+espérer... j'ai même promis....
+
+--Jamais de la vie! Je fiche mon camp d'ici; par exemple! Comment! on se
+figure que, pour une tasse de thé de la Porte Chinoise et un croquet de
+chez Frascati, je vais....
+
+A ce moment, Athalie s'approcha:
+
+--Je viens, dit-elle, en ambassadrice auprès de monsieur qui fait,
+paraît-il, des tours de société si amusants; ces dames espèrent que....
+
+--Mon Dieu, mademoiselle, dit Bengali, je n'étais pas préparé à....
+
+Madame Jujube et ses amies, qui suivaient, de l'oeil, les négociations
+entamées par Athalie, devinant aux gestes du monsieur si amusant des
+objections que l'intelligence limitée de l'ambassadrice serait
+impuissante à vaincre, arrivèrent toutes à la rescousse et arrachèrent à
+Bengali un consentement qui fut accueilli par de joyeux battements de
+mains, et toutes les dames retournèrent à leurs places, en disant:--Ah!
+il veut bien! il veut bien!
+
+--Voyez-vous comme tout le monde est enchanté, dit Pistache; oh! vous me
+faites bien plaisir; j'aurais été si vexé de votre refus.... Parce que,
+vous comprenez, ça me mettra bien dans la famille; mais vous serez
+récompensé par un succès monstre. Tâchez de trouver quelque chose de
+bien drôle.... Ah! bon, je vois que vous réfléchissez.
+
+Bengali cherchait, dans sa tête, une mystification colossale.
+
+--Des imitations! lui conseilla Pistache; vous m'en avez fait pendant
+notre dîner; vous savez bien: celle d'une clé dans une serrure qu'on
+ferme à double tour; celle d'une bouteille qu'on débouche; celle de....
+
+--Ah! oui, des imitations; vous avez raison.
+
+Pistache courut tout joyeux annoncer à la société que son ami Bengali
+allait faire des imitations très drôles.
+
+Cette bonne nouvelle fut accueillie par des bravos, pendant que Bengali
+se disait:--Je les attends au dernier tour.
+
+Il s'avança au milieu du salon et, après s'être incliné devant les
+joyeux battements de mains avec lesquels il fut accueilli, il demanda
+une bouteille vide et un tire-bouchon. La bonne apporta les deux objets;
+il plaça, alors, la bouteille entre ses jambes, fit tourner le
+tire-bouchon dans le goulot vide, puis feignant de tirer, avec des
+efforts comiques et une torsion de bouche qui mirent tout le monde en
+belle humeur, le bouchon absent, il imita, avec sa bouche, le _floc_
+retentissant, causé par la sortie pénible d'un bouchon trop serré.
+
+Des bravos unanimes accueillirent cette onomatopée saisissante.
+
+Après ce tour, notre farceur demanda un tabouret de cuisine; il le
+déposa les pieds en l'air, fit le geste de prendre, à terre, une grosse
+bûche, mima le vacillement causé par l'enlèvement d'un lourd fardeau,
+plaça censé la bûche entre les pieds du tabouret, mit son pied dessus,
+comme pour l'assujettir; puis, saisissant des deux mains une scie
+imaginaire et en présentant la lame au milieu de la bûche supposée, il
+imita le bruit de la scie, aux rires fous et aux battements de mains de
+l'assemblée en délire.
+
+--Monsieur, demande Quatpuces, est-ce que vous pourriez imiter un timbre
+de pendule?
+
+--J'imite tous les timbres, monsieur, répondit-il, même les
+timbres-poste.
+
+Tout le monde rit excepté le questionneur qui, comme Caton, son modèle,
+n'a jamais ri.
+
+Quant à l'intelligente Athalie, elle demanda comment on pouvait bien
+imiter un timbre-poste.
+
+--De la même façon qu'on imite les billets de banque, mademoiselle,
+répondit Bengali, seulement on s'expose à aller au bagne; c'est pourquoi
+je m'abstiens de faire cette imitation; mais vous n'y perdrez rien, je
+vais exécuter le tour nommé _la surprise_, parce qu'en effet, personne
+ne s'attend à ce qui arrive.
+
+Une nouvelle manifestation joyeuse se produisit, à l'énoncé d'un
+résultat mystérieux et imprévu.
+
+--Pour faire ce tour, dit notre mystificateur, j'ai besoin de divers
+objets. Et il demanda une ficelle longue de 5 à 6 mètres, des bougies,
+un moulin à café et un cor de chasse qu'il avait vu, dans l'antichambre,
+pendu à un clou, accessoire à l'usage de l'artiste pour les portraits de
+chasseurs.
+
+Ces divers objets lui ayant été apportés, Bengali fit tenir un bout de
+la ficelle par M. Quatpuces, l'autre bout par Jujube, rangea les dames
+côte à côte le long de la ficelle et leur remit à chacune une bougie
+allumée, plaça au milieu d'elles madame Jujube armée du moulin à café et
+mit, en face d'elle et à distance, Pistache qu'il chargea du cor de
+chasse.
+
+La mise en scène ainsi préparée à la grande gaîté des comparses de
+l'opérateur, celui-ci donna comme instructions: à madame Jujube, de
+moudre; à Pistache, de souffler dans le cor de chasse, et il sortit pour
+préparer, soi-disant, la surprise; affaire de quelques minutes,
+ajouta-t-il.
+
+Il y avait un bon quart d'heure que madame Jujube tournait son moulin et
+que Pistache soufflait dans son instrument; on s'était d'abord tordu de
+rire, mais on commençait à se regarder et à trouver bien longs les
+préparatifs du tour, lorsque la bonne annonça mademoiselle Piédevache.
+
+La nouvelle venue resta stupéfaite en voyant le tableau qui s'offrait à
+ses yeux.
+
+--Excusez-nous, mademoiselle, cria Jujube, c'est un tour que va nous
+faire un jeune homme que nous a amené monsieur, qui joue du cor.
+
+--Oui, mon ami Bengali, ajouta Pistache.
+
+--Mon neveu! dit mademoiselle Piédevache.
+
+--Votre neveu! s'écrièrent monsieur, madame et mademoiselle Jujube,
+c'est votre neveu?
+
+--Oui, et je viens de le rencontrer à cent pas d'ici, qui racontait je
+ne sais pas quoi à plusieurs jeunes gens; ils riaient tous comme des
+fous.
+
+Tableau!
+
+
+
+
+III
+
+UNE CONQUÊTE DIFFICILE
+
+
+Bengali, pourtant, avait eu, ce jour-là même, une déception qui aurait
+pu influer sur son humeur, naturellement joyeuse; l'acceptation de son
+bras et de son parapluie, par la gentille Georgette, lui avait fait
+concevoir des espérances, sinon d'une réalisation immédiate, du moins à
+délai plus ou moins bref; sa conversation avait amusé la jeune fille, il
+vit qu'elle aimait à rire et il se savait en fond pour la mettre en
+gaîté; aujourd'hui, dans sa chambrette où elle lui permettrait d'aller
+se reposer, il soutiendrait son rôle de jeune homme sentimental, rêvant
+d'une épouse adorée et de bébés jolis et blonds comme leur mère; à la
+deuxième visite (car elle consentirait sans nul doute à ce qu'il allât
+s'informer si elle n'aurait pas attrapé un refroidissement sous la porte
+cochère), à cette deuxième visite, il s'enhardirait à prendre quelques
+petites libertés et, si elle se fâchait, il connaît le proverbe sur le
+rire qui désarme la colère.
+
+Le voyage, d'ailleurs, n'avait été qu'une succession d'incidents et de
+rencontres qui avaient entretenu la belle humeur du jeune couple;--tout
+était matière à réflexions cocasses, pour Bengali, particulièrement les
+grincheux mouillés jusqu'aux os, dont sa gaîté, provoquée par l'état
+lamentable des infortunés, augmentait encore l'irritation.
+
+Quoique tout à ses espérances de conquête, le joyeux garçon ne pouvait
+résister à son admiration des jolies jambes féminines, et les
+exclamations que lui arrachaient les beaux mollets lui avaient valu des
+plaisanteries de la part de sa compagne; il protestait, bien entendu,
+contre les réflexions enjouées de Georgette, qu'il qualifiait de simples
+taquineries, affirmant qu'il n'était occupé que d'elle seule, que du
+soin de l'abriter, de la préserver des éclaboussures....
+
+--Voici où je vais, dit-elle en désignant un magasin, et elle quitta le
+bras de son cavalier, le remercia du service qu'il lui avait rendu et
+lui dit adieu.
+
+--Adieu?... répondit-il, pas encore; votre éventail livré et votre
+compte réglé, il vous faudra retourner chez vous, et l'averse continue.
+
+--On me prêtera un parapluie au magasin....
+
+--Un parapluie!... mais si quelqu'un de la maison est sorti avec?... Y
+en eût-il plusieurs, qu'ils peuvent n'être pas disponibles;
+permettez-moi de vous attendre. Je tiens à vous accompagner jusqu'à
+votre porte.
+
+Georgette refusa:--J'attendrai que la pluie ait cessé, dit-elle.
+
+--Cessé! s'écria Bengali; mais voyez donc comme le ciel est gris; le
+temps est tout à fait gâté, regardez sur les toits; toutes les
+girouettes sont à l'eau; nous en avons peut-être pour plusieurs
+jours....
+
+La jeune fille résista, renouvela ses remercîments et entra dans le
+magasin, en envoyant à Bengali un dernier adieu, exprimé par un gracieux
+mouvement de tête et un sourire.
+
+Notre Don Juan de la pluie n'était pas homme à abandonner une idée fixe
+pour si peu; il entra dans une allée faisant face au magasin et
+attendit.
+
+Il n'attendit pas longtemps; une éclaircie s'était subitement produite:
+Georgette en profita, reparut et hâta le pas sans avoir remarqué
+l'obligeant jeune homme, qu'elle croyait bien loin. Elle se retourna
+brusquement à sa voix:--Je savais bien, lui dit-il, qu'on n'aurait pas
+de parapluie à vous prêter et j'avais raison d'attendre votre
+sortie.--Mais, monsieur, répondit Georgette, la pluie a cessé.--Cessé,
+mademoiselle? Pour deux minutes... et encore! Vous ne voyez donc pas
+comme les nuages courent?... Tenez.... J'ai reçu des gouttes.... Ça va
+recommencer... ça recommence.
+
+Et il ouvrit son parapluie:--Votre chapeau serait perdu, dit-il, si je
+ne m'étais pas trouvé là....
+
+Une nouvelle averse, en effet, venait d'éclater; Bengali offrit son
+bras, la jeune fille l'accepta de nouveau, en riant de la persévérance
+obstinée de son compagnon de voyage et tous deux recommencèrent leur
+marche à travers les rues, égayée par les saillies du porteur de
+parapluie.
+
+--Me voici à ma porte, dit enfin Georgette, en quittant le bras de son
+cavalier; cette fois, monsieur, je vous dis définitivement adieu, et je
+vous renouvelle mes remercîments.
+
+--Vous me permettrez bien, au moins, mademoiselle, d'aller me reposer
+quelques instants chez vous.
+
+Ici, la jeune fille devint sérieuse, et repoussa net la demande de
+Bengali.
+
+--Mais je suis brisé, dit-il, cette longue course sur les pointes....
+Car je n'ai pas cessé de marcher sur les pointes, comme les danseuses
+de l'Opéra... mais elles y ont été dressées toutes jeunes et cependant
+elles vous diront que c'est l'exercice le plus fatigant.... Jugez ce que
+ce doit être pour moi, qui n'ai pas été élevé à cela.... Je vous en
+prie, permettez-moi....
+
+--Mais non, monsieur, je n'ai pas envie de me faire remarquer par mon
+concierge et mes voisins; je ne reçois jamais personne... que des amies,
+et ma marraine, madame Marocain, qui doit venir me voir précisément
+aujourd'hui, à moins que son mari, qui n'est pas la grâce même....
+
+--Marocain! s'écria le jeune homme; une espèce de porc-épic?
+
+--Oui, dit Georgette surprise, vous le connaissez?
+
+--J'ai fait sa connaissance sous la porte cochère où j'ai eu le plaisir
+infiniment plus grand de faire la vôtre.... J'ai failli avoir un duel
+avec lui....
+
+--Comment, un duel?
+
+--Oh! toute une histoire qui serait trop longue à vous raconter ici....
+Oh! c'est très amusant; montons chez vous et....
+
+Georgette ne le laissa pas achever:
+
+--Adieu, monsieur, dit-elle... et elle disparut dans l'allée de sa
+maison, laissant l'amoureux tout déconcerté:--C'est une vertu, se
+dit-il; puis, après réflexion:--Une vertu!... Je dis ça parce que....
+Mais ça n'est pas une raison....
+
+Tirant alors son carnet, il lut le numéro de la maison, l'inscrivit,
+ainsi que le nom de la rue et s'éloigna en murmurant:
+
+--La vertu! ce n'est qu'un mot, a dit Caton; il faudra voir.... Je m'y
+suis mal pris.
+
+Le lendemain, il alla guetter Georgette, l'aborda sous prétexte de
+s'informer si son séjour sous la porte cochère, après avoir reçu
+l'averse, ne lui avait pas causé un refroidissement et une
+indisposition; puis s'extasiant sur sa fraîcheur et sa belle mine de
+santé, il reconnut en riant l'inutilité de sa question; il revint alors
+sur sa propre justification.
+
+--Vous m'avez bien mal jugé, lui dit-il, et malgré la défense de la
+jeune fille, il l'accompagna jusqu'à sa porte en la faisant rire par
+ses propos. Cette fois encore, elle opposa un refus formel à sa demande
+de monter chez elle.
+
+Plusieurs jours de suite, il fit les mêmes et vaines tentatives et
+Georgette le menaça même de le signaler à des gardiens de la paix, s'il
+persistait à l'accoster et à la suivre.
+
+Le jour suivant, elle le trouva encore sur son chemin; elle tourna la
+tête et passa sur le trottoir opposé; il exécuta la même évolution et
+aborda la jeune fille.
+
+--Oh! monsieur, fit-elle, avec un mouvement d'humeur, je vous ai prié de
+me laisser tranquille....
+
+--Un seul mot, mademoiselle, et je vous jure de vous obéir, si, après
+m'avoir entendu, vous m'ordonnez encore de vous fuir.
+
+--Quel mot, monsieur?
+
+--Celui-ci: Je crois avoir eu le malheur de jouer avec vous à ce jeu
+appelé les propos discordants.
+
+--Je ne comprends pas, monsieur.
+
+--C'est précisément cela, mademoiselle: vous ne m'avez jamais compris,
+sans doute parce que je me suis mal expliqué. Je vous aime d'un amour
+honnête; que dis-je, je vous aime! je vous adore, je ne pense qu'à vous
+jour et nuit; mais c'est pour le bon motif; dès le premier jour que j'ai
+eu le bonheur de vous rencontrer, le jour où cette bienheureuse averse
+m'a permis de causer longuement avec vous, ne vous ai-je pas dit que
+vous me jugiez mal, que mes apparences vous donnaient, de moi, une
+opinion fausse; que mes voeux étaient de devenir l'époux fortuné d'une
+petite femme jolie comme vous, d'avoir des chérubins blonds et jolis
+comme leur mère? Voilà ce que je vous ai dit et ce que je pensais, voilà
+ce que je vous répète avec encore plus d'ardeur et de conviction que le
+premier jour, car maintenant je vous connais, je sais que vous êtes une
+honnête jeune fille, l'épouse que je cherche, ou plutôt que je ne
+cherche plus, puisque je l'ai trouvée en vous.
+
+Georgette, devenue grave, lui répondit:
+
+--En effet, monsieur, je n'avais pas compris et il m'était difficile de
+voir, dans les discours plaisants que vous me teniez, la pensée que
+vous venez de m'exprimer nettement.
+
+Bengali voulut protester de sa sincérité, elle
+l'interrompit:--Jusqu'ici, dit-elle, je ne vous avais pas pris au
+sérieux.
+
+--Et aujourd'hui? s'écria le jeune homme.
+
+--Aujourd'hui, monsieur, vous voyez que je ne ris pas de vos paroles.
+
+--Alors, vous me permettez d'aller vous rendre mes visites?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Des fiancés!
+
+--Avant de se fiancer, il faut se connaître mieux que par quelques
+rencontres dans la rue et quelques paroles échangées. Ces rencontres et
+ces paroles m'ont montré (bien à tort, je veux le croire) le coureur
+d'aventures....
+
+--Oh! mademoiselle....
+
+--N'ai-je pas fait mes réserves? dit Georgette en souriant; Bengali
+voulut parler:--Laissez-moi achever, dit-elle, et elle
+poursuivit:--Quand nous serons fiancés, c'est que nous connaîtrons
+bien nos caractères; alors....
+
+Bengali l'interrompit:
+
+--Mais... fiancés... on l'est quand on s'est promis de s'épouser, et,
+quant à moi, je vous fais cette promesse.
+
+--Moi, répondit Georgette, j'attendrai pour vous faire la mienne.
+
+--Qu'attendrez-vous? vous êtes orpheline, libre.
+
+--J'attendrai que la demande de ma main ait été adressée à ma marraine
+qui me tient lieu de famille; cette demande, vous la lui ferez adresser
+par votre seule parente, cette tante dont vous m'avez parlé, après quoi
+on me consultera et, alors seulement, j'accepterai peut-être vos
+visites, en présence de ma marraine.
+
+--Mais... dit Bengali, dérouté... faire demander votre main sans savoir
+si vous m'aimez....
+
+A ce moment, Georgette eut un mouvement d'effroi:--Monsieur Marocain!
+s'écria-t-elle.
+
+Et elle entra précipitamment dans sa maison.
+
+Bengali se retourna, aperçut en effet Marocain qui s'était arrêté à la
+vue du jeune couple et s'éloigna après la disparition de la jeune fille.
+
+
+
+
+IV
+
+PISTACHE
+
+
+Le portrait de Pistache n'avançait guère, ce dont se réjouissait
+l'aspirant pharmacien à qui les absences de son artiste procuraient de
+longues causeries avec mesdames Jujube mère et fille; la première,
+craignant toujours qu'il ne se lassât des inexactitudes réitérées de son
+mari et qu'il ne finît par laisser pour compte le portrait commencé, se
+confondait en excuses, en regrets, en impatiences.
+
+--Oh! oh! madame Jujubès, disait alors Pistache, avec un geste de
+protestation; je vous en prie, ne parlez pas de ça, vrai, vous me
+feriez de la peine. Et si Athalie insistait dans le sens de sa
+mère:--Mais au contraire, mademoiselle, répliquait-il, j'ai tant de
+plaisir à attendre dans votre société, que ça me donne une physionomie
+que M. Jujubès attrape tout de suite. Dans les premiers temps il me
+disait toujours: Souriez! souriez!... A présent, ah! bien, il n'a pas
+besoin de me demander ça: je pense simplement à nos charmants entretiens
+et ça suffit pour que je garde ce sourire gracieux que M. Jujubès a si
+bien attrapé; aussi, il me dit toujours: C'est extraordinaire comme
+votre physionomie reste aimable; je n'ai jamais eu un modèle pareil à
+vous....
+
+Et les deux dames de s'extasier sur la gracieuseté, la galanterie, le
+caractère charmant de notre amoureux jeune homme.
+
+Amoureux! c'est ce qu'elles ignoraient encore, car depuis un mois que le
+futur pharmacien venait tous les jours, il n'avait pas osé faire
+connaître ses sentiments.
+
+Et cependant, il ne manquait pas chaque samedi de venir prendre le thé
+de la Porte Chinoise aux petites réceptions de la famille Jujube et,
+même, on l'avait présenté à des dames qui lui avaient envoyé des
+invitations pour leurs soirées: il avait polké et valsé avec Athalie,
+danses chères aux amants à qui elles permettent d'enlacer la taille de
+l'objet adoré et de le presser sur leur coeur.
+
+Ces tendres manifestations, permises tant qu'elles restent silencieuses
+et peuvent être attribuées à la vigueur du bras du cavalier et à
+l'entraînement du rythme musical, ne prennent leur véritable
+signification que s'il y a des paroles sur la musique, et chacun sait la
+difficulté de la conversation entre un cavalier inexpérimenté et sa
+danseuse; quand le premier a parlé de la chaleur, du mouvement trop vif
+ou trop lent des instrumentistes, du talent ou de l'insuffisance du
+pianiste, si l'on danse au piano; quand il a demandé à sa danseuse
+quelle est telle danse qu'il lui désigne; qu'il a fait remarquer, en
+riant, tel vieux monsieur qui a un nez ridicule, tous les sujets à
+causerie sont à peu près épuisés pour lui, et il ne lui reste plus qu'à
+reparler de la chaleur.
+
+Il n'y a que deux genres de couples dont la conversation est
+inépuisable, pendant toute la durée de la danse: les gens d'esprit et
+les imbéciles, surtout ces derniers, les âneries étant bien plus
+abondantes que les observations fines et les saillies spirituelles.
+
+Voilà pourquoi, chez Pistache et Athalie, les langues allaient autant
+que les pieds; l'aspirant pharmacien parlait remèdes, expliquait à
+Athalie la cocaïne, l'antipyrine et leurs effets sur l'organisme humain.
+Athalie lui demandait la différence qu'il y a entre le thé des soirées
+et le thé Chambard. Pistache lui répondait que le premier constipe,
+tandis que l'autre relâche, sans purger à proprement parler, et il
+arrivait tout naturellement à causer de son futur établissement, une
+excellente maison... malgré les spécialités sur lesquelles on gagne peu,
+mais qu'on est forcé de tenir, pour ne pas laisser aller les clients
+chez des confrères où ils les trouveraient et à qui ils pourraient
+conserver leur clientèle. Il ajoutait qu'il attendait son concours au
+diplôme de pharmacien de première classe, et l'obtention de ce diplôme
+pour entrer en possession de l'officine qu'il était disposé à acheter.
+
+Ici, l'allusion à ses désirs arrivait aisément: il ne lui manquerait
+plus qu'une jolie petite femme pour tenir la caisse; cette petite femme,
+il la cherchait; il l'installerait, très coquettement habillée, au
+comptoir, près d'un globe d'eau minérale rose, dont le reflet
+illuminerait les joues de la jolie caissière; il devenait, on le voit,
+tout à fait poétique. Il avait même ajouté, après un silence et des
+regards éloquents:--Une jolie petite femme... n'osant pas dire: comme
+vous, il avait dit: dans votre genre.
+
+Et jusqu'à la fin de la soirée et toute la nuit, Athalie se demanda si
+c'était une allusion à son adresse. Elle fit part à sa mère de ses
+incertitudes et madame Jujube n'hésita pas à lui affirmer que l'allusion
+était claire et trahissait l'amour de Pistache. Devait-on encourager le
+soupirant à se déclarer nettement? il fallait d'abord savoir s'il
+conviendrait à Athalie pour mari et sa mère l'interrogea à ce sujet.
+
+--Il me convient, oui; mais les autres aussi me convenaient; c'est moi
+qui ne leur ai pas convenu....
+
+--Des coureurs de dot, pas autre chose; s'ils avaient été réellement
+amoureux, comme paraît l'être M. Pistache....
+
+--Oh! il a l'air très amoureux, mais il tient peut-être aussi à la dot.
+
+--Je le ferai causer à ce sujet, sur ses idées, en général... et avant
+de le faire s'expliquer sur ses sentiments pour toi.
+
+--C'est ça, maman, et puis il faudrait savoir aussi, avant de le faire
+parler, si papa voudrait.
+
+Si papa consentirait! toute l'affaire était là.--Parle-lui-en, maman,
+dit Athalie.--Lui en parler... nettement... non, répondit la mère, mais
+en causant avec lui je mettrai la conversation sur le chapitre du
+mariage; alors je prononcerai d'un air indifférent le nom de M.
+Pistache. Selon ce que dira ton père, je verrai si je dois aborder la
+question ou attendre, et le préparer peu à peu à l'idée de cette
+alliance.
+
+La bonne entra:--C'est mademoiselle Georgette, dit-elle, qui demande si
+ces dames peuvent la recevoir.
+
+Au nom de son amie, Athalie, sans attendre la réponse de sa mère,
+s'était élancée vers la porte.
+
+--Mais entrez donc! cria-t-elle avec effusion, est-ce que vous avez
+besoin de permission? Et embrassant la jeune fille:--Vous êtes toujours
+la bienvenue ici. Oh! que je suis contente de vous voir.
+
+--Chère amie! répondit Georgette en lui sautant au cou.
+
+--Nous avons parlé de vous, l'autre jour, à propos de Monsieur Marocain,
+que mon mari avait rencontré, dit madame Jujube en embrassant à son tour
+Georgette.
+
+--Monsieur Marocain me l'a dit, madame; il m'a même répété ce que M.
+Jujubès lui avait dit des sentiments de cette chère Athalie pour moi;
+j'ai les mêmes pour elle, je vous assure.
+
+Madame Jujube continua:--Il paraît que vous avez beaucoup d'ouvrage.
+
+--Beaucoup, madame, grâce aux excellentes leçons de M. Jujubès.
+
+--Ah! vous lui devez une belle chandelle, dit l'épouse de l'artiste, qui
+ne manquait jamais l'occasion de faire valoir l'importance toute
+particulière des obligations qu'on devait à elle ou aux siens.
+
+--Je lui suis très reconnaissante, oui, madame.
+
+--Et, tenez, je l'entends qui rentre; je vais lui dire que vous êtes là,
+il sera enchanté de vous voir.
+
+Madame Jujube sortit et, les deux jeunes filles restées seules, Athalie
+fit asseoir Georgette près d'elle, lui prit les mains:
+
+--Y-a-t-il un temps que nous n'avons bavardé! dit-elle; nous devons
+avoir un tas de choses à nous dire.
+
+--Moi, pas grand'chose, ma vie est si uniforme: mes sorties pour mon
+travail, une visite par semaine à ma marraine, sauf elle, je ne vois
+personne; c'est plutôt à moi à vous demander du nouveau, à vous qui
+voyez tant de monde.
+
+--Ça, c'est vrai... et du beau monde; ma chère, nous ne connaissons que
+des gens qui ont 20, 30, 40,000 livres de rente....
+
+--De bonnes connaissances, ça.
+
+--Et tous sont nos amis.
+
+--Ils vous trouveront un mari.
+
+--Un mari! Oh! mais que je vous dise donc, ma chère, j'ai un soupirant.
+
+--Bah! contez-moi donc cela.
+
+Et Athalie, se rapprochant de son amie, lui conta ce que nous savons
+relativement à Pistache.
+
+--De tout ce que vous me dites de ce jeune homme, je conclus qu'il doit
+vous rendre très heureuse.
+
+--Je le crois, il a l'air si bon; seulement conviendra-t-il à papa?
+Voilà.
+
+--Pourquoi ne lui conviendrait-il pas? Il a une situation très
+convenable.
+
+--Certainement, mais papa a des idées.... Enfin je vous tiendrai au
+courant.
+
+--Ah! j'y compte bien.
+
+--Je vous le promets.
+
+--J'ai déjà pensé au cadeau de noces que je vous ferais.
+
+--A moi? un cadeau?
+
+--Je veux vous peindre votre éventail de mariée.
+
+--Oh! chère amie, que c'est gentil à vous.
+
+--Vous demanderez à votre père la composition du sujet.
+
+--C'est ça! oh! quelle bonne idée! mais et vous... est-ce que vous
+n'avez pas aussi un amoureux?
+
+A cette question Georgette devint sérieuse.
+
+--Moi?... Non.... J'en ai eu un.--Georgette alors raconta les poursuites
+de Bengali.
+
+--Est-il gentil?
+
+--Très gentil et amusant au possible; il me disait des choses si drôles
+et qui me faisaient tant rire que je ne pouvais pas me fâcher.
+
+--Mais vous ne riez pas du tout, en me racontant ça.... Est-ce que ça
+n'a pas duré?--Non, répondit Georgette.
+
+Et elle resta pensive.
+
+--Qu'avez-vous donc? demanda Athalie; ma question paraît vous avoir
+attristée.
+
+Georgette alors lui rapporta la scène dans laquelle Bengali lui avait
+déclaré la pureté de ses intentions; le conseil qu'elle lui avait
+donné, de les faire connaître à monsieur et à madame Marocain, conseil
+dont il n'avait pas tenu compte; la jeune fille soupira et se
+leva:--Adieu, dit-elle.
+
+--Comment, adieu? fit Athalie; vous n'attendez pas mon père? Maman l'a
+prévenu, il va venir; je vais aller le chercher: tenez, le voici.
+
+--Pas un mot de tout cela! dit Georgette.
+
+--Soyez tranquille, c'est entre nous.
+
+Jujube fit, à son ancienne élève, l'accueil affectueusement protecteur
+qu'il réservait à ceux qu'il considérait comme ses inférieurs, et la
+jeune fille, prétextant l'impossibilité de prolonger sa visite, se
+retira après avoir fait à Athalie la promesse de revenir un jour où elle
+serait moins pressée.
+
+Athalie resta rêveuse.
+
+C'était l'heure de la pose de Pistache et, par extraordinaire, l'artiste
+était exact:
+
+--Eh bien, à quoi penses-tu? demanda-t-il à sa fille; va à ton piano.
+
+--Pauvre Georgette, se dit Athalie en sortant; bien sûr elle me cache
+un chagrin.
+
+--Je viens, dit aussitôt Jujube avec un sourire dédaigneux, de
+rencontrer le sieur Quatpuces, ce savant de quatre sous.
+
+--Ce méchant professeur de je ne sais quoi? ajouta madame Jujube.
+
+--Oui, continua Jujube, ce monsieur à qui il faudrait des dots
+princières. J'ai feint de ne pas le voir; mais il est venu à moi, la
+main tendue... que je n'ai pas prise; je l'ai salué, m'excusant de ne
+pouvoir m'arrêter et je me suis éloigné, le laissant, tout déconcerté,
+regarder à l'aise un militaire qui s'était arrêté devant moi, la main à
+son képi.... Monsieur Quatpuces a dû voir ce que je suis.... Et si j'ai
+besoin de doter ma fille pour lui trouver un mari.
+
+Madame Jujube saisit l'occasion:--Nous en trouverons, tant que nous en
+voudrons, des gendres, dit-elle, et qui se croiraient suffisamment
+honorés de t'avoir comme beau-père, même sans dot.
+
+--Parbleu! approuva Jujube.
+
+--Ah! si nous voulions, nous n'avons pas à chercher bien loin..... j'en
+connais un qui....
+
+La bonne annonça Pistache et il entra; il présenta ses devoirs à
+monsieur et madame Jujube, demanda des nouvelles de mademoiselle et fit,
+de sa bien-aimée, un tableau enthousiaste.
+
+--Si vous voulez passer à l'atelier, dit le peintre, je vous suis;
+arrangez votre cravate et vos cheveux, en m'attendant.
+
+Pistache passa dans l'atelier.
+
+--De qui voulais-tu parler? demanda Jujube.
+
+--Eh! mais de ton modèle, qui....
+
+--L'apothicaire? interrompit brusquement le vaniteux personnage; il t'a
+parlé?...
+
+--De rien du tout, répondit vivement sa compagne intimidée par le ton de
+cette question; il n'a pas dit un seul mot....
+
+--Eh bien alors?
+
+--Je voulais dire seulement, que si on lui offrait....
+
+--Oui, mais on ne lui offre pas.
+
+Sur ce, le peintre alla rejoindre son modèle et madame Jujube alla
+raconter à sa fille ce qui s'était passé.
+
+--Encore un de manqué! dit Athalie avec humeur.
+
+--Manqué, manqué!... Qu'est-ce qu'il y a de manqué?... Ton père n'a
+opposé aucun refus. Ce jeune homme ne nous a rien dit, en définitive.
+
+--Positivement, non, non, mais j'ai bien compris... et toi-même....
+
+--Oui, je crois, mais enfin, s'il ne t'avait adressé que de simples
+galanteries?... Si tu t'étais méprise?... Qu'il parle, qu'il
+s'explique....
+
+--Qu'il s'explique.... Il est si timide!
+
+--Je le ferai bien parler; du train dont va ton père, le portrait durera
+longtemps, et je trouverai bien l'occasion de dénouer la langue à ton
+amoureux transi....
+
+La séance terminée, Jujube sortit pour aller montrer sa croix au salon
+de peinture où il avait exposé son propre portrait, laissant le tendre
+pharmacien exprimer à madame Jujube son admiration pour le grand
+artiste.
+
+Athalie était à son piano, et madame Jujube, seule avec Pistache,
+entreprit immédiatement de le faire déclarer ses intentions.
+
+Sa diplomatie n'eut pas à se heurter à de grandes difficultés; il lui
+suffit de parler au timide jeune homme de son prochain établissement, de
+l'impossibilité où il se trouverait bientôt de rester garçon, ajoutant
+que l'éternel obstacle pour les jeunes gens à marier, c'était leur
+ambition des grosses dots.
+
+--Oh! pas moi, madame, pas moi; un joli petit ménage où l'on s'aime
+bien, c'est tout ce que je demande, et pas un sou avec.
+
+--Vous avez bien raison, dit madame Jujube, l'argent ne fait pas le
+bonheur.
+
+--Oh! non, madame. Être heureux! voilà le vrai bonheur; ç'a toujours été
+mon principe.
+
+--Et c'est le bon, c'est la sagesse même. Si les jeunes gens savaient à
+quoi il s'exposent en voulant des dots; s'ils connaissaient les
+exigences, les goûts dépensiers de la femme qui leur a apporté une dot:
+100,000 francs par exemple, ça fait 4,000 francs de rente, mettons
+4,500, et elles en dépensent 7 ou 8,000 mille en bijoux et en toilettes.
+
+--Oh! c'est bien vrai, madame; ce que je voudrais, par exemple, c'est
+une famille où je serais fier d'entrer....
+
+--Oui, dont le père serait célèbre.
+
+--C'est ça; un artiste, un....
+
+--Un artiste, avoir un beau-père artiste et une femme artiste aussi.
+
+--Oh! oui, madame.
+
+--Eh bien, avez-vous dans vos connaissances?...
+
+--Oh! certainement que j'ai ça, s'écria Pistache.
+
+--Et... connaissez-vous assez ses parents pour espérer?
+
+--Beaucoup, madame, beaucoup....
+
+--Eh bien, alors?
+
+--C'est que... peut-être aussi, veulent-ils beaucoup de fortune....
+
+--Mais avec un bon établissement, on peut faire fortune... je sais bien,
+quant à moi, que je n'aurais jamais pour ma fille de ces exigences
+d'argent....
+
+--Oh! madame, que vous me faites de plaisir....
+
+Et, après quelques hésitations bientôt détruites par madame Jujube,
+Pistache finit par ouvrir son coeur et demander s'il pouvait espérer que
+ses voeux seraient accueillis.
+
+--Par ma fille et par moi, n'en doutez pas, répondit la mère.
+
+--Et... monsieur Jujubès... pensez-vous que lui aussi?...
+
+--Ah! avec mon mari, ce sera plus difficile, mais d'ici le jour où votre
+portrait sera terminé, nous avons du temps; quant à présent, ne lui
+dites pas un mot de vos intentions... laissez-nous faire et bornez-vous
+à gagner ses bonnes grâces; il est très accessible à la flatterie, ne
+craignez pas de le flatter; qu'il vous prenne en affection, cela rendra
+ma tâche plus facile.
+
+--Soyez tranquille, madame; je vais lui en donner, de l'encensoir.
+
+Et le bon Pistache sortit, plein d'espoir.
+
+Madame Jujube courut retrouver Athalie.
+
+--Eh bien, dit-elle, il s'est déclaré; il ne veut que toi, sans un sou
+de dot.
+
+--Enfin! s'écria Athalie avec joie, en voilà donc un! Puis avec
+crainte:--Mais c'est papa, maintenant.
+
+--Ne t'inquiète pas, ma fille, nous arriverons à le décider; laisse-moi
+faire.
+
+
+
+
+V
+
+MAROCAIN LE TERRIBLE
+
+
+Nous avons fait connaissance avec M. Marocain, le commanditaire
+d'entreprises industrielles et artistiques, l'homme nerveux; Marocain le
+terrible, que, seule, une offre de réparation par les armes calme
+immédiatement, ainsi qu'on l'a vu dans son altercation avec Bengali à
+qui, depuis ce jour, il avait gardé une dent. Quant à sa femme, madame
+Marocain, nous savons qu'elle est la marraine de Georgette; mais nous ne
+la connaissons pas encore. Pénétrons dans l'appartement de ce couple si
+différent du précepte de la chanson: Il faut des époux assortis, dans
+les liens du mariage.--Rien, en effet, de moins bien assorti que ces
+deux êtres destinés à vivre toujours ensemble, car l'incompatibilité
+d'humeur n'est pas un cas suffisant de divorce; madame Marocain, douce
+et résignée, ne le demanderait d'ailleurs jamais et, quant au mari,
+outre qu'il est très amoureux de sa femme, il peut, avec elle, donner
+libre cours à son humeur grincheuse et à ses emportements, supportés
+sans protestation et sans plainte, sauf toutefois à propos des scènes de
+jalousie, l'honnête femme se réveillant au moindre soupçon sur son
+inattaquable vertu; mais son ferme langage en pareille occasion ne
+pouvant que rassurer Marocain, il le tolérait tout en feignant de n'être
+pas convaincu.
+
+L'irritabilité naturelle de celui qu'on qualifiait en général de vilain
+monsieur s'était aggravée de sa situation récente de commanditaire.
+Séduit par l'exemple d'un de ses amis dont des commandites heureuses
+avaient décuplé la fortune, il avait vendu ses titres de rentes et
+autres valeurs mobilières qui ne lui rapportaient que de 3 à 4 pour
+100, convaincu que, comme son ami, il grossirait beaucoup son avoir en
+plaçant ses fonds dans des entreprises; malheureusement toutes n'avaient
+pas réussi et il avait bu des bouillons moins réconfortants que ceux des
+établissements Duval; de là son état nerveux dont nous avons vu un
+échantillon le jour de l'averse.
+
+Au moment où nous pénétrons sous le toit conjugal, Marocain est plus
+nerveux que jamais; il a commandité de 50,000 francs le directeur d'un
+nouveau théâtre: le _Théâtre Rigolo_, qui ouvre ses portes dans quelques
+jours avec une pièce ayant pour titre: _Le veuf à l'huile_, et,
+préoccupé des destinées de l'entreprise, il passe tour à tour des plus
+grandes espérances aux plus sombres appréhensions.
+
+--Le directeur, ce polisson, dit-il, qui me laisse assister aux
+répétitions, parce que c'est mon droit écrit dans le traité, et qui ne
+me permet pas de dire mon avis sur la pièce: j'ai des mots très drôles à
+mettre dans la pièce, il les refuse; il m'empêche de donner des
+conseils aux acteurs; je soumets mes idées sur les costumes, il m'impose
+silence.... Et ouvrir un théâtre par une chaleur pareille! ajouta-t-il.
+Je ne voulais pas, il m'a envoyé coucher.... Il s'en fiche... c'est mon
+argent.... Et dire que jusqu'à présent il a plu! Ça n'arrive qu'à moi,
+ces choses-là; la pluie a fini après le grand orage qui m'a fait faire
+la connaissance de ce monsieur Bengali... lequel, par la même occasion,
+a fait celle de ta filleule.
+
+Et Marocain revint sur sa rencontre de la veille, avec force
+commentaires malveillants, rappela la fuite de la jeune fille en
+l'apercevant et persista dans sa conviction qu'il y avait là une
+intrigue d'amour.
+
+--Je réponds de la vertu de Georgette comme de la mienne, dit madame
+Marocain; ce jeune homme a pu la rencontrer, lui adresser quelques
+paroles, sans que pour cela....
+
+--Ta, ta, ta, ta! répondit notre bourru.
+
+--J'ai écrit à Georgette de venir me parler, ajouta madame Marocain; une
+explication est nécessaire.
+
+Georgette entra à ce moment et, voyant Marocain bondir à sa vue:--Qu'y
+a-t-il donc? demanda-t-elle.
+
+--Ce qu'il y a? fit l'aimable homme, avec un sourire ou plutôt avec une
+grimace ironique, ce qu'il y a!... Regardez-moi cet air d'innocence...
+cette figure de sainte Nitouche.
+
+Et comme Georgette le regardait avec stupéfaction, il continua:--J'étais
+en train de parler à madame ta marraine... de ma rencontre d'hier au
+soir. Puis, s'adressant à sa femme:--Vous voyez! elle feint d'ignorer de
+quoi je parle.... Et, s'avançant sur Georgette:--Ce jeune homme avec qui
+vous faisiez route, ce monsieur Bengali! Ce n'est pas vrai, hein? Je me
+suis trompé?
+
+--Mais, pas du tout, répondit-elle, c'est très vrai....
+
+--Elle l'avoue cyniquement! s'écria Marocain.
+
+--Quand je ne dis rien, je suis une sainte Nitouche; quand j'avoue, je
+suis cynique; je ne sais comment faire, répondit Georgette. Je vais
+vous expliquer....
+
+--Quelle explication? hurla notre homme. Ai-je vu ou n'ai-je pas vu?
+
+--Mais, mon ami, laisse-la s'expliquer, dit doucement madame Marocain.
+
+--Oh! elle trouvera une explication; les femmes vous expliqueront tout
+ce que vous voudrez; allons, va, explique!...
+
+--Mais, c'est bien simple, dit la jeune fille; depuis le jour de ce
+grand orage, où ce monsieur, que je n'avais jamais vu, a voulu
+absolument m'abriter sous son parapluie....
+
+--Jusque chez toi, interrompit Marocain.
+
+--Jusqu'à la porte de ma maison, oui; jusque chez moi, non....
+
+Et Georgette raconta dans ses moindres détails l'aventure que l'on
+connaît.--Depuis ce jour, ajouta-t-elle, ce monsieur vient me guetter,
+me poursuit de ses galanteries....
+
+--Il fallait le signaler aux agents; ils t'auraient débarrassé de lui.
+
+--C'eût été un scandale, je n'ai pas osé; je l'en ai menacé chaque fois.
+Alors, il me répondait un tas de folies qui me faisaient rire.... Et
+aller dire aux agents: «Arrêtez ce monsieur; il ne m'a rien dit de
+malhonnête ni d'inconvenant, mais il me fait rire»; on n'arrête pas les
+gens parce qu'ils font rire.
+
+--C'est un polisson! un de ces farceurs qui devraient être chassés à
+coups de pied dans le derrière.
+
+--Je ne pouvais pourtant pas, moi demoiselle... dit en riant
+Georgette....
+
+--Elle rit! elle ose rire! vociféra notre porc-épic.
+
+--C'était à vous de le faire hier au soir, ajouta Georgette, puisque
+vous étiez là.
+
+L'invitation à donner son pied au derrière à Bengali calma l'homme
+terrible.
+
+--D'ailleurs, ajouta la jeune fille, ce qu'il me disait au moment de
+votre arrivée ne méritait pas pareil traitement. Georgette, alors,
+répéta le langage que lui avait tenu son amoureux et le conseil qu'elle
+lui avait donné d'exprimer ses intentions à madame Marocain sa marraine.
+
+--Tu as bien fait, ma chère enfant, dit celle-ci.
+
+--Le truc du bon motif! s'écria Marocain, je le connais celui-là.
+
+--Mais, mon ami, répliqua sa femme, ne condamne pas ce jeune homme avant
+d'être sûr.
+
+--Bon! bon! je veux bien, mais qu'il vienne nous adresser sa demande,
+nous l'attendons de pied ferme, et nous l'attendrons longtemps.
+
+--Je ne crois pas, répliqua Georgette: ce jeune homme avait l'air
+sincère, il était très ému....
+
+--Ému!... Parbleu! moi aussi, j'étais ému... dans le temps... et ce que
+je rigolais quand j'avais fait gober mon émotion à une petite dinde....
+Tu as gobé son émotion, toi... tu es toquée de lui.
+
+Georgette balbutia une protestation timide contre le mot toquée, suivie
+de quelques mots d'appréciation des sentiments de coeur du jeune homme,
+sous ses dehors d'insouciante gaieté, et ce, aux rires ironiques de
+l'incrédule Marocain, convaincu que le censé prétendant à la main de
+Georgette se bornerait à continuer ses obsessions.
+
+--Alors, répondit madame Marocain, il se lassera des rigueurs de
+Georgette et ira chercher fortune ailleurs.
+
+--S'il voulait réellement épouser Georgette, il serait déjà venu nous
+déclarer ses intentions.
+
+--Mais, dit la jeune fille, il n'y a pas de temps de perdu; c'est hier
+au soir qu'il me les a fait connaître et il n'est pas deux heures.
+
+Marocain exprimait sa volonté de faire changer de domicile à Georgette
+pour dérouter le séducteur, lorsqu'une lettre apportée par la bonne vint
+le mettre en belle humeur.
+
+Cette lettre était du directeur du Théâtre Rigolo et lui annonçait que
+la répétition générale du _Veuf à l'huile_, devant plusieurs
+journalistes, avait eu lieu, que cette pièce avait provoqué un fou rire
+et que de l'aveu des critiques, le théâtre ouvrirait par un grand
+succès.
+
+--Tu vois bien, mon ami, dit madame Marocain; je te le disais: tu as
+assisté à toutes les répétitions, tu es blasé sur la pièce, hors d'état
+de la juger.
+
+Le commanditaire, rassuré, presque aimable, convint que la forte somme
+engagée par lui dans la nouvelle entreprise théâtrale le rendait
+nerveux, incapable de voir aussi juste que des personnes
+désintéressées... il avoua même: et plus compétentes que moi.
+
+--Et puis nous serons là pour applaudir, dit Georgette, car vous
+m'emmènerez, n'est-ce pas?
+
+--Comment, si je t'emmènerai! mais tu seras avec nous, dans la plus
+belle loge de face.... Et puis je dois avoir quarante places pour des
+amis qui claqueront ferme.... Allons, allons, ça ira bien.. Qu'est-ce
+que je disais donc quand cette lettre est arrivée?
+
+--Vous me disiez de donner congé de mon logement.
+
+--Ah! oui... pas tout de suite; attendons. Si ce jeune homme vient,
+comme je l'espère, cette précaution sera inutile; et s'il te convient
+pour mari, si malgré ses excentricités de jeunesse c'est un honnête
+garçon, si sa position.... Enfin nous verrons....
+
+Madame Marocain, le voyant arrivé à l'état d'esprit désirable pour le
+faire adhérer à un projet conçu par elle et sa filleule, dit, en
+embrassant celle-ci:--Pauvre mignonne qui arrivait si contente, si
+heureuse, et monsieur mon mari, si bon au fond, lui cause une
+épouvante....
+
+--Ah! oui, une épouvante, répondit notre butor, sur le ton de la
+plaisanterie, en voilà une, facile à épouvanter!...
+
+Et il se mit à rire aux éclats.
+
+Madame Marocain saisit ce nouveau prétexte à flatterie:--Tu épouvantes
+les hommes, à plus forte raison une pauvre fillette.
+
+Et Marocain de redoubler de rire:
+
+--A la bonne heure, dit alors sa femme, si tu étais toujours comme
+cela....
+
+--J'ai mes moments... j'en ai... d'autres... comme tout le monde.
+
+--Oui, mais ces autres-là!... C'est tout à coup, chez toi, une fusée,
+une soupe au lait.
+
+--Moi, dit Georgette, qui venais vous annoncer qu'on serait bien heureux
+de vous avoir, vous et ma marraine, à une noce....
+
+--Une noce? demanda d'un air aimable le petit tyran.
+
+--Une très jolie noce, et on m'avait chargée de m'assurer, avec
+précaution, si on pourrait venir vous inviter avec la certitude de
+réussir à vous faire accepter l'invitation.
+
+--Si ce sont des gens que je connais....
+
+--Vous les connaissez beaucoup: monsieur et madame Blanquette.
+
+--Les Blanquette!... Ils marient leur fille?
+
+--Dans huit jours... et elle voudrait bien m'avoir pour demoiselle
+d'honneur.... Je n'ai pas voulu promettre sans vous consulter... parce
+que, si ça vous avait contrarié le moins du monde....
+
+Et voilà comment on domptait la bête féroce.
+
+Tout marcha donc au gré des deux dompteuses; Marocain alla même au
+devant du désir de la marraine en l'engageant à offrir à sa filleule une
+jolie toilette blanche de circonstance; toutes deux sautèrent au cou de
+Marocain que la pensée d'un bon dîner et les flatteries à son adresse
+avaient rendu tout à fait charmant, et il déclara nettement que les
+Blanquette pouvaient en toute assurance lui faire leur invitation.
+
+
+
+
+VI
+
+OUVERTURE DU THÉÂTRE RIGOLO
+
+
+L'annonce, sur les colonnes Morice et dans les journaux, de l'ouverture
+du théâtre au nom joyeux et de la pièce au titre alléchant qui devait
+l'inaugurer, ne pouvait laisser indifférents Bengali et ses compagnons
+de plaisirs; et, malgré une chaleur à vendre le beurre en bouteilles,
+ils s'étaient mis d'accord pour aller tous ensemble à la première
+représentation du _Veuf à l'huile_, et ils avaient loué six fauteuils de
+balcon, premier rang, se suivant sans interruption.
+
+Le nouveau théâtre était un ancien café-concert transformé en salle de
+spectacle, par adjonction de deux galeries, d'un balcon et de quelques
+loges, théâtre de quartier vu sa situation excentrique; ce quartier, du
+reste, ne pouvait fournir un public de _high life_ et on s'en apercevait,
+dès en entrant dans la salle, aux nombreuses casquettes et aux cravates
+rouges ou vert-pomme qui l'émaillaient, mêlées aux chapeaux du Temple
+des dames, même aux simples bonnets et, par-dessus tout, au bruit des
+conversations, des interpellations et des appels à longue distance,
+entre spectateurs reconnaissant des amis; tout cela dans une température
+d'Éthiopie et un grouillement de visages en sueur, continuellement
+essuyés par des mouchoirs de poche ou des manches de paletot.
+
+Dans la confusion des voix, on distinguait les réflexions de
+circonstance, échangées du paradis au parterre et réciproquement:
+
+--Très chic, ce théâtre-là!
+
+--Y a du velours.
+
+--Et de l'or.
+
+--Et le _Veuf à l'huile_, ça doit être rien rigolboche.
+
+--Qu'est-ce que ça peut être qu'un veuf à l'huile?
+
+--Un veuf à l'huile? ça doit être un vieux veuf bien conservé.
+
+--Dans l'huile?
+
+--Dam! y a bien les sardines.
+
+Et tout le monde de rire.
+
+--Les sardines! Espèce de serin!
+
+--Eh ben, qu'est-ce que c'est, toi?
+
+--Va donc t'asseoir sur ma veste, et prends garde de casser ma pipe.
+
+--Mais dis donc ce que c'est, toi, puisque t'es si malin.
+
+_Autre voix_.--Moi je parie que je sais ce que c'est que le veuf à
+l'huile.
+
+_Tout le monde_.--Ah! ah!... dis-le.
+
+--Eh ben, c'est le contraire d'un cornichon, parce que le cornichon est
+au vinaigre.
+
+On conspue l'auteur de cette explication.
+
+--Ferme donc ta boîte à bêtises! crie l'un.
+
+--Tiens, tu m'affliges, comme le grenadier de la chanson, dit un autre.
+
+_Troisième voix_.--Vous êtes tous des melons; v'la ce que c'est: c'est
+pas le veuf en personne; simplement qu'il a fait faire son portrait à
+l'huile.
+
+Cette nouvelle explication est accueillie par des huées unanimes.
+
+--Tu ferais bien mieux de nous payer des rafraîchissements que de dire
+des choses bêtes comme tes pieds, crie un ami du préopinant.
+
+--Oui, oui, approuve en choeur toute la société altérée.
+
+--On crève de soif, disent les uns.
+
+--N'y a donc pas de limonadier? demande un autre.
+
+Ici, le choeur, sur le rythme des lampions:--Le garçon! le garçon!
+
+Le silence se fit tout à coup; c'était l'arrivée de Bengali et de ses
+amis, au balcon, qui produisait son effet.
+
+--Des messieurs de la haute, murmurait-on.
+
+--Ils ont des gants, observaient les uns.
+
+--Et des lorgnettes, ajoutaient les autres.
+
+--Ça doit être des Russes, affirma un physionomiste; et l'opinion ayant
+circulé, de nombreuses voix crièrent:--Vive la Russie!
+
+Bengali et sa société saluèrent gracieusement en mettant la main sur
+leur coeur, ce qui prouva que le physionomiste avait deviné, et les
+cris: Vive la Russie! de redoubler.
+
+--Demandez: vin, bière, cognac, sucre d'orge à l'absinthe! cria un
+garçon limonadier qui entrait en ce moment.
+
+Des bravos retentirent de toutes parts, accompagnés des ordres:
+
+--Garçon, quatre verres!--Garçon, deux cognacs!--Garçon, cinq bocks!
+
+--Des bons chaussons! ajouta le garçon.
+
+--Trois chaussons! crièrent des voix.
+
+Pas de confusion sur le mot chausson. Un grammairien fantaisiste l'a
+défini: objet de lisière ou de pâte ferme, contenant des pieds ou des
+pommes.--Les chaussons dont il s'agit ici contenaient des pommes.
+
+Les plus pressés soulagés par l'absorption des liquides, et un silence
+relatif s'étant produit, Bengali se leva et cria d'une voix
+retentissante:
+
+--Garçon! six sucres d'orge à l'absinthe.
+
+Et quand on vit les six sucres d'orge sucés par les six bouches amies,
+ce fut un enthousiasme tenant du délire, et toute la salle de crier:
+L'Hyme russe! l'Hyme russe!
+
+--Mais les musiciens n'y sont pas! cria un spectateur; chantons la
+_Marseillaise_.
+
+Et tout le monde entonna la _Marseillaise_ aux acclamations de Bengali
+et de ses compagnons, debout et la main sur le coeur. Un oeil parut à
+chacun des trous du rideau, dont l'agitation trahissait la présence des
+comédiens impatients de voir les Russes et, tous ne pouvant pas mettre
+leur oeil au trou, les empêchés soulevaient les coins du rideau et
+montraient leurs têtes curieuses.
+
+Marocain, placé dans une baignoire de face, sous le balcon où étaient
+les spectateurs, cause de cet enthousiasme, et qu'il ne pouvait pas
+voir, Marocain de se réjouir de l'heureux incident qui devait assurer le
+succès du _Veuf à l'huile_; et quand les quatre musiciens composant
+l'orchestre parurent à leur place, il s'associa de tous ses poumons au
+cri, de nouveau poussé: L'Hyme russe! l'Hyme russe!
+
+Les artistes, qui ne connaissaient pas ce chant national, jouèrent _God
+Save the Queen_, aux applaudissements des spectateurs qui avaient pris
+cet air anglais pour l'air russe. Ceux du parterre, tournés vers les
+prétendus Russes, les acclamaient, battaient des mains, faisaient un
+tapage assourdissant.
+
+Les petits coups précipités, frappés derrière le rideau pour avertir les
+musiciens de se tenir prêts aux trois coups officiels, ce signal
+n'arrêta pas les acclamations des amis de la Russie.
+
+--Silence! dans la fosse commune! cria un amateur de chaussons, en
+essuyant à ses cheveux ses doigts pleins de marmelade de pomme; on va
+commencer.
+
+On frappa les trois coups, l'orchestre joua l'ouverture et le rideau se
+leva.
+
+Marocain était haletant et avoua à sa femme et à Georgette qu'il avait
+le trac; puis remarquant une place vide à l'orchestre:--Je vais la
+prendre, dit-il; je serai mieux pour chauffer la pièce et encourager les
+artistes.
+
+Il quitta la loge et alla s'asseoir à la stalle vacante:--Cette place
+est celle d'un monsieur qui va rentrer et il m'a prié de la lui garder,
+dit le voisin de stalle.
+
+--On ne retient pas de place, répondit-il; celle-ci est inoccupée, je
+la prends.
+
+--Vous vous arrangerez avec son propriétaire, répliqua le gardien de la
+place.
+
+--C'est tout arrangé, fit le commanditaire, et il s'installa dans la
+stalle au moment où le rideau se levait.
+
+--Oh! une idée, dit à demi-voix Bengali à ses amis; nous ferons les mots
+continués.
+
+Les amis approuvèrent en étouffant le rire qui les gagnait à la pensée
+de cette scie pendant la pièce.
+
+Le théâtre représentait un petit salon modestement meublé; il fait nuit.
+Entre avec précaution, par une porte latérale, une vieille femme portant
+une lampe allumée.
+
+--Je crois, dit-elle, que mon savoyard de maître s'est décidé à taper
+de l'oeil; foi de veuve Tubéreux qui est mon nom, j'en ai attrapé une
+courbature dans la gorge, de lui lire les journaux. (On entend sonner
+deux heures.) Deux heures du matin; vous croyez qu'il n'est pas à tuer,
+ce ravagé-là, de ne pas vouloir que les autres dorment, parce qu'il ne
+peut plus dormir? ni que les autres mangent, parce qu'il n'a pas
+d'appétit et qu'il est condamné à l'huile de foie de morue?
+
+Désappointement des spectateurs, rumeur dans la salle.
+
+--Ah!... C'est pour ça que ça s'appelle le _Veuf à l'huile_....
+
+--C'est idiot!
+
+--C'est imbécile.
+
+--On se fiche de nous.
+
+--Laissez continuer! s'écria Marocain. Puis s'adressant à
+l'actrice:--Continuez, madame! dit-il.
+
+Et la mère Tubéreux continua:
+
+--Et ça n'a que 42 ans; voilà où mène la noce... et encore il y a noce
+et noce. Ainsi moi, par exemple....
+
+Ici un rire général.
+
+Marocain, voulant chauffer le premier succès, se tord avec des éclats
+joyeux, à croire qu'il allait suffoquer.
+
+--Attention aux mots continués, dit Bengali à ses compagnons; je
+commencerai.
+
+La mère Tubéreux, qui a cru devoir saluer le public, reprend la suite de
+son monologue:--Eh bien, moi, ça ne m'empêche pas d'être bien conservée,
+j'espère?
+
+--De bottes, dit Bengali à haute voix. Et nos farceurs continuant, le
+public stupéfait entendit:
+
+--De bottes--anique--olas Flamel--odrame de Denneri--de veau--aux
+petits pois--lon--comme le bras.
+
+Bengali fit signe d'arrêter ici la série; le public se dit:--C'est du
+russe; ils parlent en russe.
+
+Et la pièce continua:
+
+_La mère Tubéreux_.--Avec ça qu'il prend des pilules très échauffantes
+qui lui donnent une constipation!
+
+Rumeurs et protestations dans la salle: Oh! oh! oh!
+
+--Charge-le d'huile! crie une voix.
+
+--Mets-le à l'huile de ricin, ajoute une autre.
+
+Et toute la salle de rire.
+
+--Silence! hurle Marocain furieux.
+
+La chaleur allant toujours croissant, les dames, peu à peu, retirent les
+unes leur chapeau, les autres leur bonnet et les suspendent à l'étoffe
+de la rampe à l'aide d'épingles.
+
+La mère Tubéreux continuait, lorsqu'une altercation se produisit dans la
+salle; c'était le titulaire de la place occupée par Marocain qui la lui
+réclamait.
+
+--Hein! quoi, dit celui-ci avec humeur, vous troublez le spectacle.
+
+--C'est vous qui le troublez; je vous réclame ma place, voilà tout.
+
+Marocain ne répondit pas et se remit à écouter la pièce.
+
+Le réclamant lui frappa sur l'épaule:--Vous n'entendez donc pas ce que
+je vous dis? Vous avez ma place, je la veux.
+
+Marocain refuse de la rendre.--Altercation; gifle retentissante
+appliquée à Marocain:--A bas la claque! crie un loustic, et le public
+de rire. Tout le monde est levé et la mère Tubéreux attend que l'émotion
+soit calmée.
+
+Un agent arrive et expulse le gifleur.
+
+Marocain, alors, de rouler des yeux effrayants et de crier d'une voix
+terrible:
+
+--Eh bien, ça m'est égal! je la garde! et il se rassit à la place
+réclamée.
+
+--C'est ça, gardez-la, cria le public mis en belle humeur.
+
+Pendant cette scène, nos six farceurs avaient remarqué l'exposition à la
+galerie des chapeaux et des bonnets, et, après avoir chuchoté entr'eux,
+Bengali était sorti, puis était rentré après une courte absence.
+
+La mère Tubéreux avait repris son monologue, le public écoutait la pièce
+et la bande joyeuse profita de l'attention générale pour exécuter le
+plan conçu par Bengali et qui était celui-ci: les dames s'étant allégées
+de leurs coiffures pour avoir moins chaud à la tête, nos farceurs
+s'allégèrent de leurs chaussures pour avoir moins chaud aux pieds, et
+bientôt on vit pendre au balcon six paires de bottes accrochées à la
+rampe du balcon par les tirants à l'aide des épingles que Bengali
+s'était procurées pendant sa sortie.--Seconde série des mots continués,
+dit-il à voix basse, attention.
+
+La mère Tubéreux continuait toujours:
+
+--Si ça n'était pas qu'il est riche et qu'il me couchera sur son
+testament....
+
+Bengali continua sur: _ment_: Comme un arracheur de dents.
+
+Et les autres de continuer sur la syllabe _dent_:--seur de corde--à
+puits--très profond--de culottes.
+
+--Ah! assez! cria Marocain avec colère.
+
+Et tout le monde, se retournant vers les interrupteurs, de jeter un cri
+de surprise à l'aspect de l'étalage de cordonnerie. Marocain bondit à la
+vue de Bengali.
+
+--C'est des Russes, dit un des spectateurs; il paraît que ça se fait
+dans leur pays quand on a trop chaud.
+
+--Ça des Russes! hurle Marocain; je les connais, ce sont des faiseurs de
+farces; ils sont venus ici pour se fiche de nous.
+
+Des clameurs, alors, accueillirent cette révélation; des menaces aux
+faux Russes se firent entendre, des poings se tendirent vers la galerie;
+Bengali et les siens, devinant qu'un mauvais parti leur était réservé,
+décrochèrent vivement leurs bottes et disparurent.
+
+
+
+
+VII
+
+GEORGETTE SOUSTRAITE A BENGALI
+
+
+Il est à peu près inutile de dire que les bonnes dispositions de
+Marocain à accueillir le candidat à la main de Georgette, s'il venait à
+exposer sa demande, ne résistèrent pas à la chute de _Veuf à l'huile_
+qu'il attribuait à Bengali.
+
+Le lendemain même de cette soirée désastreuse, le changement de domicile
+de la jeune fille était un fait accompli. On paya le terme près
+d'écheoir, le congé n'ayant pas été donné à temps; pour le terme
+suivant, on en consigna le prix en garantie de la non location possible;
+le modeste mobilier de la jeune locataire fut enlevé en quelques heures
+par un commissionnaire, sur une charrette à bras, et le lendemain et
+jours suivants l'obstiné amoureux guetta vainement la sortie et la
+rentrée de celle qui en était arrivée à occuper toutes ses pensées; car
+madame Marocain s'était trompée: les rigueurs de sa filleule, loin de
+décourager Bengali, avaient eu un résultat contraire. Habitué aux
+conquêtes faciles des dames qui acceptent sans façon le bras et le
+parapluie d'un inconnu, la résistance ferme et persistante de la jeune
+fille à ses tentatives pour pénétrer chez elle, ses refus réitérés
+d'accepter les rendez-vous qu'il lui demandait pour éloigner d'elle la
+crainte des réflexions de son concierge et de ses voisins; les menaces
+de Georgette de demander protection aux gardiens de la paix et de la
+morale publique; sa volonté, enfin, qu'il croyait irrévocable, de ne pas
+céder à ses désirs, tout cela n'avait fait qu'accroître la passion de
+notre Don Juan du parapluie, pour la première fois en face d'une vertu
+solide.
+
+Étonné de ne plus rencontrer Georgette:
+
+--Elle est peut-être malade, se dit-il. Et, pour en avoir le coeur net,
+il se décida à se renseigner auprès du concierge, sans laisser prise aux
+suppositions malveillantes du préposé au cordon.
+
+--Je suis, lui dit-il, fabricant d'éventails; je donne des travaux à une
+demoiselle qui demeure ici, mademoiselle Georgette; je lui ai confié....
+
+Le concierge l'interrompit:
+
+--Elle n'y demeure plus! répondit-il.
+
+--Elle n'y... fit Bengali désappointé.
+
+--Elle est déménagée depuis quatre jours....
+
+--Ah! alors, donnez-moi sa nouvelle adresse.
+
+--Je ne l'ai pas; cette demoiselle est partie sans la laisser.
+
+Et, sitôt dans la rue, notre amoureux, dont les menus soucis de la vie
+n'avaient jamais altéré la gaîté, resta tout rêveur; puis secouant enfin
+la tristesse qu'il sentait l'envahir:
+
+--Ah! c'est trop bête, dit-il, une de perdue, dix de retrouvées.
+
+--Tiens! Monsieur Bengali, dit une voix.
+
+Le séducteur déçu regarda qui l'interpellait; c'était Pistache.
+
+--Eh! c'est mon ami le pharmacien! s'écria Bengali. Puis, comme frappé
+d'un souvenir:--Oh! sapristi! dit-il, vous me rappelez cette soirée chez
+votre peintre.... Est-ce que madame Jujubès tourne toujours son moulin à
+café?
+
+Pistache se mit à rire:--Ah! ah! ah! farceur! C'est égal, elle était
+mauvaise, celle-là.
+
+--Comment, j'ai annoncé que ce tour-là était une surprise; on
+m'attendait, je ne suis pas revenu, tout le monde a été surpris.... Si
+j'étais revenu, il n'y aurait pas eu de surprise, ça n'aurait pas été
+drôle.
+
+Et Pistache de rire de plus belle....
+
+--Tout le monde était furieux, n'est-ce pas? demanda notre
+mystificateur.
+
+--D'abord, oui, quand votre tante est venue annoncer qu'elle venait de
+vous voir avec....
+
+--Ma tante Piédevache est venue?
+
+--Un instant après votre départ, oui; alors, elle a expliqué que vous
+aimiez à faire un tas de blagues comme ça, mais que vous étiez un
+honnête garçon, qu'elle aimait beaucoup et à qui elle donnerait une
+belle dot en mariage, sans compter que vous serez son seul héritier.
+Alors, la famille Jujubès, qui n'était pas contente, par rapport aux
+dames à qui vous avez fait tenir des bougies....
+
+Et, à ce souvenir, Pistache pouffa de rire.
+
+--Pendant que vous jouiez du cor de chasse?
+
+--Oui, pendant que.... Ah! ah! ah!... satané farceur.... Je n'en pouvais
+plus à force de souffler.... Ah! ah! ah! alors monsieur et madame
+Jujubès se sont mis à rire en disant que c'était une simple plaisanterie
+de jeune homme et on a beaucoup engagé madame votre tante à vous amener;
+elle ne vous l'a pas dit?
+
+--Je ne l'ai pas vue depuis ce jour-là... et c'est vous qui
+m'apprenez.... Je ne savais même pas qu'elle connaissait la famille de
+votre adorée. Au fait, et vos amours?
+
+--Ils vont très bien... très bien.
+
+--Tant mieux.... Vous m'inviterez à la noce?
+
+--Comment!... Garçon d'honneur, si vous voulez.
+
+--Si je veux!... Ah! je vous crois.... A quand le mariage?
+
+--Ah!... le mariage... je ne sais pas encore.
+
+--Le jour n'est pas fixé?
+
+--Non... parce que je vais vous dire: la demande n'est pas encore
+faite....
+
+--Sauf cela, rien ne manque.
+
+--Voilà tout.
+
+--C'est peu de chose; la jeune fille vous aime?
+
+--Je le pense.
+
+--Elle ne vous l'a pas dit?
+
+--Je ne le lui ai pas demandé.
+
+--Pourquoi?... Vous ne trouvez pas la phrase?
+
+--Si... oh! si... oh! la phrase, je la trouve bien.
+
+--Oui, c'est ce qu'il faut mettre dedans, que vous ne trouvez pas.
+Enfin, à ce détail près, tout cela me paraît être en très bon chemin.
+
+--N'est-ce pas? D'autant plus que la mère, madame Jujubès, à qui j'ai
+dit mes intentions, est tout à fait pour moi.
+
+--Alors, ça y est.
+
+--Oui, ça ne dépend plus que du père.
+
+--C'est quelque chose, mais enfin votre situation est excellente....
+Allons faire une partie de billard, je vous en rends vingt de cinquante.
+
+--Je ne peux pas, je vais en ce moment poser pour mon portrait....
+
+--Alors, il ne faut que ce soit l'artiste qui pose.
+
+--Oh! il n'y a pas de danger; je l'attends toujours une heure et souvent
+il ne vient pas du tout.
+
+--Diable! mais vous aurez des cheveux blancs quand votre portrait sera
+fini.
+
+--Oh! que M. Jujubès soit en retard ou qu'il ne vienne pas du tout, ça
+m'est égal, et même j'aime mieux ça, pour être avec Athalie.
+
+--C'est assez malin de votre part, et je comprends maintenant pourquoi
+vos affaires sont si avancées.
+
+--Certainement, il n'y a plus que le père.
+
+--Qu'il donne son consentement et crac! allons-y!
+
+--Voilà!... Dites donc?
+
+--Quoi, cher ami?
+
+--Vous ne savez pas ce que vous devriez faire?
+
+--Je le sais si rarement....
+
+--Et bien, vous devriez venir avec moi, voir mon portrait: vous me direz
+si c'est frappant.... Je le crois.... Et puis on sera enchanté de vous
+voir, chez monsieur Jujubès.
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis sûr!
+
+--Après tout, c'est possible, dit Bengali; ils connaissent ma tante....
+C'est une bonne cliente, car tous les portraits d'elle dont j'ignorais
+l'auteur....
+
+--Allons, venez! ajouta Pistache, en passant son bras sous celui de son
+ami. Et tous les deux arrivèrent chez l'artiste qui, par
+extraordinaire, était en avance et préparait sa palette. Il alla à
+Bengali, le sourire aux lèvres et la main tendue:--Ah! vous voilà donc,
+faiseur de surprises!
+
+--Voyez-vous, fit Pistache, je vous l'avais bien dit qu'on n'était pas
+fâché contre vous.
+
+--Fâchés! nous? s'écria Jujube; est-ce que les artistes se fâchent pour
+une plaisanterie spirituelle? C'est bon pour des bourgeois, de se fâcher
+en pareil cas.
+
+Et Jujube serra de nouveau la main de Bengali stupéfait par cet accès de
+politesse foudroyante.
+
+--Je vais prévenir ma femme et ma fille de votre bonne visite, dit
+l'artiste.
+
+Et il disparut un moment:
+
+--Vous direz du bien de moi, n'est-ce pas? supplia Pistache dès qu'il
+fut seul avec son ami.
+
+--Comptez sur moi, répondit celui-ci.
+
+--Et puis, n'oubliez pas de flatter M. Jujubès, il aime ça.
+
+--Soyez tranquille, je lui ferai la bonne mesure.
+
+--Ces dames vont venir, dit le peintre en rentrant; elles seront
+enchantées de vous voir.
+
+--Croyez, illustre maître, que, de mon côté, je serai ravi.
+
+Puis, bas à Pistache:--Illustre maître, est-ce suffisant?
+
+Le pharmacien fit un signe approbatif:
+
+--Mais voyez donc mon portrait, dit-il à Bengali.
+
+--Ah! oui, au fait, je suis impatient....
+
+Jujube retourna son chevalet et regarda son visiteur, pour juger de sa
+première impression.
+
+--C'est stupéfiant! s'écria celui-ci.
+
+--N'est-ce pas? fit Pistache; ne dirait-on pas qu'il va parler?
+
+--On le dirait, oui, mais il vaut mieux qu'il ne parle pas.
+
+Jujube poussa un éclat de rire:
+
+--Comment? observa Pistache, vexé.
+
+--Sans doute, répondit Bengali, parce qu'alors ce ne serait plus votre
+portrait, ce serait vous-même; on dirait:--Ah! quelle bonne farce! ce
+n'est pas une peinture; c'est une farce, c'est un monsieur qui passe sa
+tête par un trou.
+
+--Ah! c'est juste, oui.
+
+--Ce qui est absolument extraordinaire, renversant, continua notre
+blagueur à froid, c'est que... vous êtes joli là-dessus.
+
+--Comment?... vous ne trouvez pas que c'est ressemblant?
+
+--Frappant.... Mais vous êtes joli là-dessus; du reste, rien à cet égard
+ne m'étonne de la part d'un maître comme M. Jujubès. Tous les portraits
+qu'il fait de ma tante sont de plus en plus séduisants; ainsi son
+dernier, à l'âge de soixante-cinq ans, rendrait amoureux d'elle....
+
+--Et c'est ressemblant, fit Jujube.
+
+--Extraordinaire! répondit Bengali. Ah! monsieur Jujubès, j'ai vu les
+portraits de la Joconde, de la Fornarina....
+
+--Ah! interrompit joyeusement l'artiste.
+
+--Oui, maître, mais... c'est peut-être incompétence de ma part.... Et
+montrant le portrait du pharmacien:--J'aime mieux ça.... Pardonnez-moi,
+maître.... Je suis un ignorant....
+
+--Oh! du tout, vous avez un goût très remarquable... mais, je vous
+assure que les portraits dont vous me parlez sont estimés des plus
+grands connaisseurs... quoique, personnellement, ils ne m'aient pas
+enchanté.
+
+--Du reste, ajouta Bengali, le ruban qui brille à votre boutonnière est
+un peu mon excuse....
+
+--Sans doute, sans doute, murmura Jujube qui avalait tout cela avec une
+facilité prodigieuse.
+
+En ce moment, un bruit de voix et un froufrou d'étoffes annoncèrent
+madame et mademoiselle Jujube; elles entrèrent radieuses.
+
+--Quelle aimable surprise! s'écria la mère. Vous ici, cher monsieur! Ah!
+quel plaisir! Et elle tendit la main à Bengali qui dut aussi serrer
+celle que lui tendait Athalie.
+
+--C'est moi qui l'ai amené, dit Pistache à qui on s'était borné à faire
+un petit signe de tête, et, ajouta-t-il, il ne voulait pas venir, à
+cause de la farce de l'autre jour.
+
+Toute la famille se récria; Jujube répéta ce qu'il avait dit de cette
+spirituelle plaisanterie, et on surenchérit encore sur son appréciation.
+
+--Vous arrivez à propos, dit madame Jujube: nous avons, depuis cette
+soirée, fait une visite à votre chère tante et nous avons ri comme des
+folles de votre tour de la surprise.
+
+Sur ce, tout le monde de se tordre en la rappelant.
+
+--Cette excellente tante! ajouta madame Jujube; nous l'avons invitée à
+dîner et elle nous a promis de vous amener....
+
+--Nous comptons sur vous, dit Jujube.
+
+--Oh! positivement, ajoutèrent les deux dames.
+
+--Il viendra, il viendra, dit Pistache, dans l'espoir d'être invité.
+
+--M'ame Jujubès, dit l'artiste, fais-nous donc servir un petit lunch!
+
+--Oh! oui, oui, s'écrièrent les deux femmes, et madame Jujube sortit
+vivement.
+
+--Je vois le coup, pensa Bengali; on veut que je revienne amuser la
+société.
+
+Et Pistache, qui espérait toujours son invitation, de répéter à
+Jujube:--Il viendra, vous verrez.
+
+--Si votre pharmacie vous réclame, répondit celui-ci, ne vous gênez pas
+pour nous; les malades avant tout.
+
+--Oh! j'ai le temps, fit piteusement notre amoureux; la séance n'a pas
+été longue.
+
+Bengali, désireux d'éviter le lunch, tenta des excuses, mais le peintre
+insista:--Vous prendrez ce que vous voudrez, ne fût-ce qu'un biscuit
+trempé dans un verre de champagne.
+
+--Pour trinquer avec moi, dit Athalie.
+
+--Du champagne comme vous n'en trouverez dans aucun restaurant, ajouta
+Jujube, un cadeau des héritiers de la veuve Cliquot.
+
+Madame Jujube rentra et offrit son bras à Bengali qui dut céder;
+Pistache présenta le sien à Athalie qui prit celui de son père et on
+passa au salon où le lunch avait été dressé sur un guéridon.
+
+--Et les sandwichs? demanda Jujube, je ne les vois pas.
+
+--La bonne est allée les chercher, mon ami; je ne sais pas ce qu'elle
+fait.
+
+--Tu lui as dit que c'était très pressé?
+
+--Mais oui.
+
+--Il y a des personnes qui sont comme les foules, observa Bengali: plus
+elles sont pressées et moins elles vont vite....
+
+--Ah! ah! ah! charmant, fit l'artiste.
+
+Et tout le monde, de répéter:--Ah! ah! ah! charmant! Quant à Pistache,
+c'était un rire épileptique, et sa bouche démesurément fendue et
+entr'ouverte donnait l'idée d'un sac de conducteur d'omnibus.
+
+--Goûtez-moi ce champagne, monsieur Bengali, dit l'artiste en lui
+présentant un verre.
+
+--Je vais le boire au grand art dont vous êtes un des plus illustres
+représentants, maître.
+
+--Ah! à propos, mesdames, dit Pistache, mon ami trouve mon portrait
+admirable.
+
+--C'est-à-dire, fit Bengali, qu'il n'y a qu'à se prosterner et adorer,
+ou l'on est classé, pour le restant de ses jours, parmi les madrépores.
+
+Jujube s'inclina modestement, mais sans protester.
+
+--Vous devriez faire faire votre portrait à M. Jujubès, ajouta Pistache.
+
+--Mon portrait? je l'ai.
+
+--Par qui? demanda Jujube.
+
+--Oh! vous ne connaissez pas l'artiste, c'est un jeune homme qui
+commence, mais qui ira loin....
+
+--Et votre portrait, est-il ressemblant? demanda Pistache.
+
+--Quand il fait beau, très, très ressemblant.
+
+Une question se dessina sur tous les visages ébahis. Pistache la posa.
+
+--Comment, quand il fait beau?
+
+--Je ne saisis pas bien... ajouta Jujube.
+
+--Je vais vous expliquer cela, répondit Bengali: mon jeune artiste, qui
+était dans la panne au point de ne pas pouvoir acheter une toile, avait
+une vieille peau de grosse caisse; il m'a peint dessus, de sorte que,
+quand il pleut, la peau se retire et le portrait fait des grimaces
+épouvantables comme ça, tenez.
+
+Et Bengali se contorsionna affreusement le visage, aux rires de la
+société:--Ce qui fait, ajouta-t-il, que pendant la mauvaise saison je ne
+ressemble pas du tout.
+
+La famille Jujube se tordait, et les verres de champagne présentés par
+Athalie et secoués par son rire débordaient sur le parquet.
+
+--C'est vous qui m'avez touché le bras, dit Athalie à Pistache, avec
+humeur.
+
+Et le pauvre garçon, tout piteux, d'affirmer qu'Athalie se trompait,
+qu'il ne l'avait pas touchée.
+
+Bengali saisit l'occasion de parler en sa faveur, comme il le lui avait
+promis.
+
+--Eh bien, cher ami, lui dit-il, vous voilà sombre comme un dénouement
+de Crébillon, pour une simple observation de mademoiselle.
+
+--Aussi, il faut être bien maladroit, répondit Athalie.
+
+--Vous êtes bien susceptible, ajouta la mère.
+
+--Vous avez grand tort de faire cette mine-là, continua Bengali; je ne
+connais rien d'affligeant comme la vue d'un pharmacien qui boude.
+
+--Je ne boude pas, balbutia Pistache.
+
+--Mesdames, continua Bengali, ce garçon est très sensible; c'est son
+seul défaut et, pour la femme qu'il épousera, ce sera une qualité à
+ajouter à toutes les autres. Ah! heureuse la femme qui le possédera...;
+il ne vagabonde pas comme moi, dans les bocages de la fantaisie; il va
+droit à son but qui est la pharmacie.
+
+--De 1re classe, interrompit Pistache.
+
+--De 1re classe, je ne le lui fais pas dire; le soir, il étudie l'art
+de composer les sirops et les juleps, au lieu d'aller dans les
+brasseries de femmes, ces écoles préparatoires des candidats pour
+Charenton; c'est un bon jeune homme, sans passion, vivant comme une
+huître....
+
+Ici Pistache quitta son sourire de béatitude:
+
+--Comme une huître! fit-il d'un ton froissé.
+
+--Eh bien, quoi, cher ami! l'huître est un mollusque délicieux, que
+toutes les jolies femmes gobent avec plaisir; voici mademoiselle qui
+est une jolie femme, ne seriez-vous pas heureux qu'elle vous gobât avec
+plaisir?
+
+--Oh! certainement, fit notre amoureux, en regardant Athalie avec
+émotion.
+
+Le mauvais plaisant continua:
+
+--Comme caractère, il possède au plus haut point la vertu de
+Cadet-Roussel qui pourtant a laissé une réputation de bon enfant; il est
+doux, facile à vivre... il mange de tout.
+
+Un éclat de rire de la famille Jujube coupa l'éloge du pauvre Pistache.
+
+--Je ne lui connais qu'un défaut, dit en terminant Bengali; le dimanche
+il pêche à la ligne.... Mais l'Écriture l'a dit: Dieu ne veut pas la
+mort du _pêcheur_.
+
+Ce dernier mot n'était pas fait pour ramener au sérieux la famille
+Jujube mise en gaîté....
+
+--Ah ah ah!... du pêcheur! très joli, le mot, dit Pistache saisissant
+l'occasion de se rallier à la gaîté dont Bengali avait fait les frais
+sur son dos.
+
+--Monsieur Bengali, un baba en attendant le sandwich, dit madame Jujube.
+
+--J'accepte, madame, mais vous permettrez que ce soit en ne les
+attendant pas; je suis obligé de vous quitter.
+
+Tout le monde se récria:--Oh! nous quitter si tôt!
+
+La bonne entra.
+
+--Tenez, voilà les sandwichs! s'écria Athalie.
+
+Bengali dut céder aux instances de la famille Jujube, et, après avoir
+absorbé quelques sandwichs, il prit congé d'elle, suivi de Pistache
+qu'on n'avait pas cherché à retenir.
+
+
+
+
+VIII
+
+ACCORDS MATRIMONIAUX
+
+
+Il est, à peu près, inutile de dire que Bengali manqua à la presque
+promesse qui lui avait été arrachée, d'accompagner sa tante au dîner
+offert à cette riche parente; il s'était mis en tête de découvrir
+Georgette dont la pensée ne le quittait pas. La découvrir! Comment?
+C'est ce qui le préoccupait autrement que l'invitation de l'obséquieux
+trio.
+
+Jujube avait bien fait les choses, car si, certains jours, on en était
+réduit au simple miroton et au fromage, quand on avait des convives on
+sortait la porcelaine de Saxe, les couteaux en vermeil, les verres de
+baccarat et le seau à glace, et on commandait le repas à Potel et Chabot
+qui envoyaient, avec le menu, un garçon en habit noir, cravate blanche
+et gants de même couleur, pour le service de la table.
+
+On exprima à mademoiselle Piédevache les vifs regrets causés par
+l'absence de son neveu, dont on exalta l'esprit et la belle humeur, et
+Jujube qui, dans ses déceptions fréquentes, trouvait toujours une
+contrepartie consolante, pensa qu'après tout, la présence de Bengali
+aurait rendu difficiles les allusions au mariage désiré.
+
+La tante était fort irritée contre lui:
+
+--Voilà quinze jours que je ne l'ai vu, le chenapan, dit-elle.
+
+On l'excusa; mademoiselle Piédevache habite Saint-Mandé, c'est un peu
+loin pour l'aller voir souvent. La vieille demoiselle répliqua que son
+vaurien de neveu avait toujours de bonnes raisons à lui donner.--Je vais
+chez lui, dit-elle, je ne le trouve jamais; je lui écris, il me répond
+des lettres charmantes, mais il ne vient pas. Cependant, ajouta-t-elle,
+il m'a formellement promis de venir samedi; c'est ma fête.... Oh! il
+sait que ce jour-là, je ne le tancerai pas.
+
+--Il faut le marier, dit Jujube.
+
+La ligne était jetée, la femme à moustaches mordrait-elle à l'hameçon?
+L'artiste pensa que la présence d'Athalie pourrait le gêner pour
+continuer ses petites manoeuvres matrimoniales et, suivant son habitude
+quand il voulait l'éloigner, il l'envoya étudier son piano.
+
+--Il faut le marier! répéta-t-il dès qu'elle eut disparu.
+
+--Oui, il n'y a que cela pour faire se ranger un jeune homme, ajouta la
+mère.
+
+--J'y ai bien pensé, répondit la tante; mais il n'est guère mariable.
+
+--Il aime la vie de garçon, c'est de son âge; mais l'amour peut changer
+ses idées.
+
+--Changer ses idées?... Changer ses maîtresses, oui, trois par semaine,
+autant que de chemises. Parbleu! le marier; je ne demande pas mieux...
+ça ne serait pas difficile; je ne tiens pas à la fortune; la jeune
+fille n'aurait pas un sou de dot, ça me serait égal.
+
+--Ah! vous avez bien raison, s'écrièrent les deux époux.
+
+Mademoiselle Piédevache continua:
+
+--Je donnerai à mon neveu une dot suffisante pour qu'il puisse se marier
+à son goût, par amour, à condition cependant que l'absence de fortune de
+la demoiselle sera compensée par l'honneur, pour lui, d'entrer dans une
+famille distinguée.
+
+Madame Jujube jeta une sonde:
+
+--Une famille d'artistes, par exemple, dit-elle.
+
+--De grands artistes, d'artistes renommés, ajouta le mari.
+
+--Oui, j'aime beaucoup les artistes, répondit la tante qui, on le voit,
+mordait à l'hameçon; ce que voyant, Jujube lança cette deuxième sonde
+qu'il jugea devoir être triomphante:
+
+--Un beau-père chevalier de la Légion d'honneur?
+
+Et il ne s'était pas trompé:
+
+--Une jeune fille artiste, un père décoré, dit mademoiselle Piédevache,
+mais nous avons tout cela ici.
+
+L'entente se fit donc promptement; les auteurs des jours d'Athalie se
+portèrent garants de son consentement et il fut convenu que la famille
+irait dîner à Saint-Mandé, le samedi suivant, pour faire se trouver
+ensemble les deux jeunes gens qu'on voulait marier.
+
+Bengali ne se doutait guère qu'on disposait de lui, absorbé qu'il était
+par son idée fixe de retrouver son inhumaine; assis devant un café, il
+regardait, avec soin, toutes les femmes qui passaient; parcourant, au
+hasard, les rues, les boulevards, les passages, il se livrait au même
+examen, bousculant les passants s'il apercevait au loin une taille, une
+démarche, une chevelure blonde lui rappelant Georgette, et ce n'était
+qu'une éternelle illusion. Avant la rencontre sous la porte cochère, peu
+lui eût importé son erreur; si la passante eût été jeune et jolie, il
+aurait tenté l'aventure; maintenant il s'arrêtait tout déçu: ce n'était
+pas elle!
+
+Elle hantait même ses rêves, et, exaspéré par cette vision obsédante:
+
+--Ah ça! est-ce qu'elle ne va pas me laisser tranquille? se disait-il;
+on n'est pas serin comme moi... tout ça pour une question
+d'amour-propre.... Parce que je suis vexé qu'elle n'ait pas voulu
+m'écouter.... Si elle en aime un autre... un autre pour le mariage; oh!
+le mariage, merci!... Eh bien, et cette belle jeunesse, comment
+l'emploierait-on? et la liberté de faire tout ce qui passe par la tête.
+Elle m'a déjà fait oublier un tas de rendez-vous... de parties de
+plaisir.... Ah! A propos; la fête de ma tante que j'allais oublier...
+ça, ce n'est pas une partie de plaisir, mais.... Ah! et puis....
+
+Et puis, tout en marchant, Bengali retombait dans ses incessantes
+rêveries.
+
+--Oh! c'est elle! cria-t-il tout à coup; et, en s'élançant pour se
+mettre à la poursuite de celle qu'il venait d'envoyer au diable, il se
+heurta dans un passant qui le repoussa brusquement en accompagnant sa
+voie de fait d'un juron énergique. Bengali se prépara à bousculer le
+malencontreux personnage: c'était Marocain.
+
+Notre jeune homme se rappela immédiatement que Georgette lui avait dit
+être la filleule de madame Marocain; peut-être venait-elle de quitter le
+mari de sa marraine, ce n'était pas le moment de la poursuivre; mais il
+pensa qu'en interrogeant adroitement l'homme que le hasard plaçait sous
+ses pas, il pourrait connaître le nouveau domicile de celle qu'il avait
+vainement cherchée.... Il ignorait que Marocain savait tout et que le
+changement de domicile, c'est lui qui l'avait exigé.
+
+--Eh mais, dit notre amoureux, je ne me trompe pas, c'est M. Marocain,
+commanditaire....
+
+--Moi-même, répondit celui-ci, d'un ton amer: monsieur Bengali, marchand
+de pièges à tortues?
+
+--Ah! une plaisanterie, dit-il en riant. Puis lui tendant la
+main:--Enchanté de vous revoir.
+
+Marocain répondit froidement à ce chaleureux accueil et Bengali se
+demanda comment amener la conversation sur un terrain propice au but
+qu'il se proposait. Il y en avait un excellent qui lui revint en
+mémoire:
+
+--Le jour de cette fameuse averse, dit-il, vous alliez tenir, sur les
+fonts, un petit citoyen français.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Alors, vous êtes parrain?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et, comment va-t-il, votre filleul?
+
+--Très bien, monsieur.
+
+--Et... c'est madame qui était marraine peut-être?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Ah!... c'est qu'elle a peut-être déjà un filleul, ou une filleule....
+
+--Oui, monsieur, une filleule, sur laquelle elle veille... nous
+veillons, veux-je dire, avec le plus grand soin....--Je vous demande
+pardon de vous quitter, je suis attendu.... J'ai bien l'honneur....
+
+Et Marocain s'éloigna:
+
+--C'est un four! se dit Bengali; il m'en veut encore de ma blague des
+pièges à tortues; il faut trouver autre chose... autre chose... mais
+quoi?
+
+Tout à coup, il se frappa le front:--Ah! suis-je assez bête! dit-il, une
+chose si simple, comment n'y ai-je pas pensé plus tôt?... Elle est
+peintre sur éventails; en allant chez tous les éventaillistes....
+Parbleu! c'est ça.
+
+Et il entra dans un café, se fit servir une consommation et demanda
+l'almanach Bottin.
+
+
+
+
+IX
+
+CHEZ MADEMOISELLE PIÉDEVACHE
+
+
+Mademoiselle Piédevache, on le sait, demeure à Saint-Mandé; son
+habitation est sur l'avenue de l'Étang: c'est un élégant cottage avec
+écurie et remise que lui a fait construire, il y a trente-deux ans, un
+riche Anglais, sir John, baronnet, alors officier dans l'armée des
+Indes. Grièvement blessé en combattant la révolte des cipayes, il avait
+obtenu un congé de convalescence, était venu à Paris, y avait fait la
+connaissance de mademoiselle Piédevache, célèbre alors par sa beauté et
+ses aventures galantes, l'avait enlevée à tous ses rivaux et cachée dans
+le joli refuge qu'il lui avait fait construire; cachée en effet, car
+l'endroit était alors solitaire, bien différent de ce qu'il est
+aujourd'hui.
+
+Rappelé après deux ans de repos, sir John était retourné aux Indes et
+mademoiselle Piédevache ne l'avait jamais revu.
+
+Elle s'était empressée, bien entendu, de lui donner de nombreux
+successeurs, qui, eux aussi, lui avaient laissé d'opulents souvenirs, et
+c'est ainsi que la tante de Bengali possédait une jolie fortune qu'elle
+devait lui laisser un jour; n'ayant, d'ailleurs, pas de train de maison,
+elle était loin de dépenser ses revenus. Une cuisinière et un vieil
+imbécile de domestique nommé Dindoie servant de sommelier, de jardinier
+et de cocher, suffisaient à son service; les jours de gala elle leur
+adjoignait un _extra_. C'est ce qu'elle avait fait, à l'occasion de sa
+fête, pour recevoir la famille Jujube.
+
+La maison, d'ailleurs, était animée par divers commensaux à poil et à
+plumes: un grand chien de garde, un vieil épagneul asthmatique, des
+pigeons et un perroquet, l'animal le plus extraordinaire qu'on eût pu
+trouver dans cette espèce réputée pour répéter tout ce qu'elle entend;
+il n'avait retenu qu'un seul bruit assez difficile à expliquer
+congrument; il suffira de dire que le perroquet l'imitait à s'y
+méprendre, et quand mademoiselle Piédevache avait des visiteurs ou des
+convives, et que le perroquet faisait son imitation, tout le monde se
+regardait, les jeunes filles rougissaient et chacun semblait se
+demander:--Qui donc est si mal appris?--Veux-tu te taire, Jacquot!
+criait sa maîtresse avec colère; il ne sait que cela, cet imbécile
+d'oiseau.
+
+Et tout le monde, alors, de rire et de se dire _in petto_ qui lui avait
+appris ce qu'il avait si bien retenu ou plutôt ce qu'il ne retenait pas
+plus que le professeur dont il révélait les habitudes; mademoiselle
+Piédevache mettait cela sur le compte du vieux Dindoie.--Moi? madame?
+protestait le bonhomme ahuri, et sa maîtresse de mettre fin à la
+discussion par cet ordre impératif:--Ne répétez pas! ce qui achevait de
+mettre la compagnie en gaieté.
+
+La fête de mademoiselle Piédevache se trouvait être un dimanche:
+c'était la veille, suivant l'usage, qu'on devait la lui souhaiter. Le
+samedi est aussi le jour préféré des jeunes mariés: ouvriers ou petits
+employés qui seraient obligés d'aller le lendemain de leur mariage à
+leur atelier ou à leur bureau, si ce lendemain n'était pas un dimanche;
+bon nombre de ces modestes noces vont, avant dîner, se promener et se
+réjouir au bois de Saint-Mandé.
+
+Mademoiselle Piédevache avait projeté de conduire ses hôtes au café
+restaurant du bois: le _Chalet_, où se rencontrent et se confondent
+plusieurs noces étrangères les unes aux autres, dans une joyeuse
+sauterie, au son du violon ou de la clarinette d'un ménétrier plus ou
+moins récompensé par les pièces de deux sous des danseurs.
+
+Bengali lui avait bien promis d'être chez elle à trois heures; elle
+voulait le préparer aux projets d'alliance avec la famille Jujube et
+celle-ci, d'accord avec elle, ne devait venir que plus tard, afin de
+connaître le résultat de ce qu'on appelle, en politique, un échange de
+vues; elle arriva donc à quatre heures. Jujube ne s'était pas contenté
+d'orner sa boutonnière du simple ruban; il portait sur sa poitrine la
+croix, grand modèle, pour éblouir les regards respectueux des braves
+gens au milieu desquels on devait aller s'encanailler.
+
+--Oh! des folies! s'écria mademoiselle Piédevache, en voyant ses futurs
+alliés retirer de la voiture qui les avait amenés de magnifiques
+bouquets de fête, achetés à son intention, et qu'elle ne cessait
+d'admirer, s'extasiant sur chacune des fleurs qui les composaient, sur
+le goût qui avait présidé à leur confection. Naturellement, on ne manqua
+pas de dire que cela venait de chez Isabelle; puis on embrassa l'héroïne
+de la fête, après quoi on s'informa de Bengali. A ce moment une espèce
+de toux se faisait entendre dans une pièce voisine:
+
+--C'est lui qui tousse? demanda Athalie.
+
+--Non, répondit la tante, c'est Aristide, mon petit chien qui a son
+asthme.... Mon neveu n'est pas encore arrivé, mais il sera ici dans
+quelques instants; jamais il n'a manqué de venir me souhaiter ma fête.
+
+--Il sait que vous nous avez fait l'honneur de nous convier à cette fête
+de famille? demanda Jujube.
+
+--Non, je l'avais vu avant de vous faire cette invitation et depuis ce
+jour je n'ai pas entendu parler de lui; s'il vous savait ici, il ne se
+serait pas laissé attarder par je ne sais qui ni quoi. Je lui ai écrit
+de venir à trois heures, il en est bientôt quatre, il va certainement
+arriver. Quant à nos projets, je trouverai bien un moment pour sonder
+ses intentions.
+
+Ici, la toux d'Aristide prenant un caractère plus aigu:--Pauvre bête!
+dit mademoiselle Piédevache. Je vais lui faire une fumigation de _datura
+stramonium_; excusez-moi!
+
+Et elle sortit précipitamment, laissant ses invités fort contrariés du
+retard de Bengali:--Sa tante lui aurait parlé, dit madame Jujube, et
+nous saurions ses intentions!
+
+--Ses intentions, fit Jujube avec ironie. Alors, elle lui aurait demandé
+comme cela, brusquement: Veux-tu épouser mademoiselle Jujubès?
+
+--Oh! non, mon ami, je voulais seulement....
+
+--Allons, tais-toi, c'est stupide.
+
+--Mais, papa, hasarda Athalie.
+
+--Assez! ordonna Jujube, et comme on ne répliquait jamais quand ce petit
+tyran imposait silence, les deux femmes se turent.
+
+Et, de la pièce voisine, on entendait la maîtresse du chien asthmatique
+adresser des encouragements à son malade:--Ça va se passer, mon
+chéri.... Vois-tu la bonne fumigation?--c'est pour guérir Aristide....
+Pour le petit toutou à sa mémère.... Il ne va plus tousser.... Allons,
+tiens-toi un peu tranquille, et après tu auras ça.... Ah! pour qui est
+ce sucre-là?... pour Aristide.... Non, pas encore... tout à l'heure...
+si tu es bien sage....
+
+Et l'artiste, après avoir regardé plusieurs fois à sa montre, de
+reprendre:--Pourvu qu'il vienne! Quarante francs de fleurs, une voiture;
+tout cela pour rien, ça ne serait pas drôle.
+
+A ce moment, un bruit déplacé entre gens bien élevés se fit entendre.
+C'était le perroquet qui faisait son imitation. Jujube lança des
+regards courroucés à sa femme:
+
+--C'est toi qui as fait cela? dit-il.
+
+--Moi? mais non, répondit madame Jujube ahurie.
+
+--Alors, c'est toi, dit-il à Athalie.
+
+--Oh! papa, répondit la pauvre fille toute honteuse.
+
+--Enfin nous ne sommes que nous trois, et comme ça n'est pas moi....
+
+Mademoiselle Piédevache rentra et on se tut:
+
+--Quatre heures et demie, dit-elle, et il n'arrive pas; je n'y comprends
+rien.
+
+Bengali n'avait pas oublié ce devoir auquel il ne manquait jamais; il
+cherchait l'adresse de Georgette chez tous les éventaillistes de Paris,
+dont il avait dressé la liste. Il avait retenu une voiture à la journée,
+se faisait conduire à toutes les adresses par lui relevées dans le
+Bottin, se présentait comme fabricant d'éventails à Mexico; il avait
+beaucoup entendu parler d'une jeune artiste, mademoiselle Georgette,
+qu'il désirait employer; il s'était présenté chez elle, mais elle avait
+déménagé, on ignorait son nouveau domicile, etc., etc. Et, partout, on
+lui avait répondu qu'on ne connaissait pas cette demoiselle. Enfin, le
+jour même où sa tante l'attendait, la maîtresse d'un magasin répondit à
+sa question:
+
+--Mademoiselle Georgette, une blonde, très jolie.
+
+--C'est cela même, oui, madame.
+
+--Vous la connaissez donc? demanda la dame surprise; vous venez de me
+dire que vous arrivez de Mexico, qu'on vous avait parlé de cette jeune
+fille?
+
+--Je ne la connais pas, non, madame; on me l'a dépeinte telle que vous
+venez de le faire.
+
+--Ah! très bien, monsieur; j'ai pris note de sa nouvelle adresse, je
+vais vous la donner.
+
+--Enfin! se dit Bengali tout joyeux.
+
+--Madame, dit un nouveau venu, je viens chercher l'éventail que madame
+Jujubès a donné à réparer.
+
+Bengali se retourna à ce nom et se trouva en face de Galfâtre, le
+concierge dont il avait emporté le parapluie. L'irascible portier
+bondit:
+
+--Ah! mon voleur de parapluie! je te tiens!
+
+Et il le saisit au collet.
+
+--Mais vous vous trompez, cria la dame, monsieur est un fabricant
+d'éventails, il arrive du Mexique.
+
+--Lui! hurla Galfâtre... il m'a dit qu'il était chef d'orchestre à la
+halle au beurre.
+
+Les demoiselles de magasin et leur maîtresse, que l'esclandre de
+Galfâtre avait troublées, éclatèrent de rire à l'énoncé de cette
+profession.
+
+--Et, ajouta le concierge, il a dit à un monsieur, un instant après,
+qu'il était fabricant de pièges à tortues.
+
+Et le rire des dames de redoubler.
+
+Bengali se débattait sous l'étreinte de son agresseur.
+
+--Fabricant d'éventails, continua celui-ci; savez-vous ce que c'est que
+ce particulier-là?... C'est un homme qui profite des orages pour offrir
+son bras et son parapluie aux jolies femmes qui passent. Rends-moi mon
+parapluie! ajouta-t-il.
+
+--Mais je ne l'ai pas là, cria le Don Juan de l'averse.
+
+--Où est-il?
+
+--Il est chez moi, je vous le renverrai ce soir.
+
+--Ta, ta, ta, allons chez toi, tu me le donneras tout de suite.
+
+--Je n'ai pas le temps, j'aime mieux vous le payer.
+
+Et Galfâtre qui, lui aussi, préférait cela, se fit payer comme bon son
+vieux riflard crevé; après quoi Bengali put s'échapper sans plus savoir
+où trouver son idole.
+
+Et voilà pourquoi mademoiselle Piédevache attendait impatiemment son
+neveu.
+
+Tout à coup des aboiements se firent entendre:
+
+--Ah! le voilà, dit-elle, je reconnais les cris de joie de mon chien
+quand mon neveu arrive.
+
+Et, en effet, Bengali entra, accompagné d'un énorme dogue qui lui
+manifestait sa joie par des bonds, lui posait ses pattes sur les
+épaules en avançant une langue démesurée, dans le but évident de la lui
+passer sur le visage:
+
+--A bas, Turban! criait Bengali.
+
+--A bas, vilaine bête! allez coucher! criait sa maîtresse; pourquoi
+l'a-t-on lâché?
+
+Et, allant à la porte:--Dindoie! cria-t-elle, emmenez le chien d'ici!
+
+Le vieux domestique accourut, prit Turban par son collier et l'entraîna.
+
+Bengali, chargé d'un volumineux bouquet, resta stupéfait en voyant la
+famille Jujube souriante.
+
+--Une surprise! dit la tante; de bons amis qui sont venus m'apporter,
+eux aussi, de jolis bouquets....
+
+--Voici le mien, ma chère tante, dit-il, et il l'embrassa.
+
+--Je ne devrais pas t'embrasser, flâneur, ingrat.... Tu m'avais promis
+de venir à trois heures; mais... qu'as-tu donc? cette figure
+bouleversée!...
+
+Bengali, dont le visage trahissait encore la colère contre le
+malencontreux concierge, rejeta son air contrarié sur la difficulté de
+trouver un bouquet:
+
+--J'ai eu tant d'ennuis pour en trouver un digne de vous, dit-il. J'ai
+été chez Isabelle; elle venait de vendre ses derniers.
+
+--Les voilà, les derniers! s'écria madame Jujube radieuse.
+
+--Nous avons dévalisé la boutique, ajouta Jujube.
+
+--Alors, continua Bengali, j'ai été obligé d'aller rue de la Paix, puis
+rue de la Chaussée-d'Antin, puis... où encore?... Enfin, me voilà.
+
+Et s'efforçant de reprendre l'air enjoué qui lui était habituel:
+
+--Mille excuses, mesdames, de vous avoir fait attendre, dit-il en
+souriant.
+
+--Oh! attendre dans la société de votre aimable tante, dit madame
+Jujube.
+
+--C'est un plaisir, compléta le mari.
+
+Athalie plaça aussi sa petite flagornerie. Bengali donna du grand
+artiste au chef de la famille; ce fut un chassé-croisé de gracieusetés.
+
+--Assez de compliments, dit mademoiselle Piédevache; il est temps de
+partir pour le bois.
+
+Et elle fit part à Bengali de son projet d'aller voir les mariés du
+Chalet:--Offre ton bras à mademoiselle Athalie! dit-elle.
+
+Jujube offrit le sien à mademoiselle Piédevache et l'on se dirigea vers
+l'endroit indiqué.
+
+
+
+
+X
+
+LE BOIS DE SAINT-MANDÉ
+
+
+N'écoutez pas les gens qui vous diront: «Charmant, Saint-Mandé, avec ses
+villas coquettes, le joli bois qui lui sert de bordure et son petit lac
+dans lequel se mirent, penchés sur l'onde, des saules pleureurs qui
+semblent vouloir y baigner leurs branches; oui, charmant, absolument
+charmant, mais c'est si peuple!»
+
+Si peuple! O bon Paul de Kock, toi qui as dépeint avec tant de verve
+naïve la franche et riche gaîté du commis et de la grisette, de ces
+couples amoureux, de ces familles de petits bourgeois ignorants de la
+villégiature, des courses de chevaux et des stations balnéaires; de
+tout ce monde dînant joyeusement sur l'herbe du bois de Romainville; de
+quelle indignation ne serais-tu pas saisi à cette appellation
+dédaigneuse de _peuple_, si tu n'avais pas quitté ce monde où tu
+paraissais tant te plaire, pour un autre qu'on dit meilleur, ce dont tu
+as peut-être douté.
+
+Pauvre cher romancier de nos pères!
+
+A-t-on assez calomnié ses livres
+
+ Dont la mère interdit la lecture à sa fille?
+
+Ses livres qui n'ont corrompu personne et ont mis en joie plusieurs
+générations? Oh! c'est bien fini de rire, aujourd'hui; le roman
+d'analyse, le roman psychologique, le roman naturaliste, ont remplacé la
+_Laitière de Montfermeil_, _Mon voisin Raymond_, _la Pucelle de
+Belleville_ et _Monsieur Dupont_, oeuvres égrillardes, mais plus saines
+que la dissection du coeur humain qui fait le fond du roman moderne:
+c'est la nature même, nous dit-on; et Paul de Kock est un fantaisiste.
+Fantaisiste pour la forme, c'est possible, mais il ne nous a montré que
+des personnages foncièrement honnêtes. Et ses grisettes, dira-t-on,
+étaient-elles honnêtes? Ah! passons-leur l'amant auquel elles restaient
+fidèles, heureuses d'une gibelotte qu'il leur offrait le dimanche à la
+campagne et d'une deuxième galerie à l'Ambigu, une fois par mois.
+
+Ecoutons Henri Murger, à propos des grisettes, et il s'y connaissait,
+celui-là:
+
+«Ces jolies filles, moitié abeilles, moitié cigales, qui travaillaient
+en chantant toute la semaine, ne demandaient à Dieu qu'un peu de soleil,
+le dimanche, faisaient vulgairement l'amour avec le coeur et se jetaient
+quelquefois par la fenêtre. Race disparue maintenant, grâce à la
+génération actuelle des jeunes gens; génération corrompue et
+corruptrice, mais par-dessus tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le
+plaisir de faire de méchants paradoxes, ils ont raillé ces pauvres
+filles à propos de leurs mains mutilées par les saintes cicatrices du
+travail et elles n'ont bientôt plus gagné assez pour s'acheter de la
+pâte d'amande. Peu à peu, ils sont parvenus à leur inoculer leur vanité
+et leur sottise, et c'est alors que la grisette a disparu. C'est alors
+que naquit la lorette, race hybride, créatures impertinentes, beautés
+médiocres, demi-chair, demi-onguent, dont le boudoir est un comptoir où
+elles débitent des morceaux de leur coeur comme on ferait des tranches
+de rosbif.»
+
+_Les femmes de Paul de Kock_! mais le mot est resté si les modèles ont
+disparu. Vieux jeu que la punition du vice et la récompense de la vertu
+au dénouement de toutes ces oeuvres démodées, dit-on. Tant pis, si le
+contraire qu'on nous montre aujourd'hui est la vérité; si les filles se
+vendent au plus offrant au lieu de se donner au plus aimé; si, au goût
+des économiques parties champêtres des bourgeois disparus, a succédé le
+besoin de faire du genre ruineux, chez le bourgeois moderne; Paul de
+Kock nous a montré un monde aimable; le monde qu'on nous présente
+aujourd'hui est bien laid et, si les livres doivent porter un
+enseignement, la génération que nous prépare le roman de la nouvelle
+école fera regretter celle qu'ont charmée les romans de Paul de Kock.
+
+Comme celui qui l'a illustré, le bois de Romainville n'est plus qu'un
+souvenir; c'est sur les vastes pelouses de Saint-Mandé et de Vincennes,
+dans le bois le plus admirablement pittoresque, que, chaque dimanche
+d'été, d'innombrables familles d'artisans vont s'installer vers l'heure
+du déjeuner. Ce jour-là, à la porte de tous les épiciers et marchands de
+vin de la riante petite ville, de grandes affiches attirent les regards;
+on y lit ces mots: _Vin pour le bois_! C'est là que tous les braves gens
+vont s'approvisionner de plus ou moins de liquide, selon l'importance de
+la famille; les charcutiers, les boulangers, eux aussi, sont assaillis
+par les consommateurs du bois, depuis le pauvre ménage qui dînera d'un
+kilo de pain et de six sous de saucisson qu'il arrosera d'un demi-litre
+à douze, jusqu'aux heureux qui, au poulet froid cuit chez eux et apporté
+dans un vaste panier avec verres, couteaux, sel, poivre, moutarde et
+nappe, peuvent ajouter le succulent jambonneau, le pâté chaud et la
+galantine truffée; jusqu'au café préparé à la maison et qu'on réchauffe
+dans la cafetière à alcool.
+
+Les pères et mères de famille se sont mêmes munis de jeux pour les
+enfants et les adultes; à ceux-ci les raquettes et les volants; à
+ceux-là, le cerceau, la corde et le ballon, et, entre les deux repas,
+les hommes en bras de chemise, fument leur pipe allongés sur l'herbe;
+les mamans, en femmes, économes, ont quitté leurs robes et endossé une
+camisole.
+
+Et ce sont des culbutes, des éclats de rire dont se réjouissent les
+passants, tout autant que ceux qui leur donnent ce spectacle.
+
+Et, non loin de ces heureux groupes, la note attendrissante: un pauvre
+jeune ménage, père, mère et enfant, dînent d'un petit morceau de jambon
+en regardant les voisins mis en joie par d'abondantes victuailles et
+dont la gaieté bruyante amuse le pauvre petit, heureux du pain d'épice
+d'un sou que sa mère a pu lui donner.
+
+Et que de perspectives merveilleuses dans ce bois sans rival! que de
+tableaux pour un paysagiste! que d'études pour un écrivain, quels
+grouillements sur ces tapis verts s'étendant à l'infini... et quels
+joyeux échos sous ces voûtes de feuillage, où se répercutent les rires
+partis de ces gazouillements énormes.
+
+Et les joueurs de boule constitués en société! et le chalet-restaurant
+avec son concert, ce restaurant où, chaque samedi et jeudi d'été, se
+rencontrent, comme il a été dit, des noces plus riches de gaîté que
+d'argent; et le manège de chevaux de bois, où vont se reposer de la
+danse les mariées, les parents et les amis des nouveaux époux. Et
+Guignol offrant à l'enfance la _Tentation de saint Antoine_ avec
+enlèvement du saint par le diable, sur l'air de la _Valse des Roses_! O
+Métra, tu n'avais pas prévu que ton rythme si voluptueux et si tendre
+serait un jour la marche infernale qui conduirait le solitaire de la
+Thébaïde au séjour des damnés.
+
+Mademoiselle Piédevache montra à ses invités les pelouses, désertes ce
+jour-là:--C'est demain, dit-elle, que ce sera curieux! Noir de monde,
+le dimanche.... Il faudra venir un dimanche! Aujourd'hui c'est le jour
+des mariés, tenez... on danse. Entendez-vous la musique?
+
+--Oui, dit Athalie; c'est une polka.... Oh! que j'aime ça, la polka. Et
+vous, monsieur Bengali... polkez-vous bien?
+
+--Élève de Grille-d'Égout, mademoiselle. Tenez!
+
+Et, enlaçant Athalie, il l'entraîna dans une polka vertigineuse.
+
+--Oh! maman, cria la jeune fille ravie, comme il polke bien!
+
+Les époux Jujube étaient bien un peu humiliés de voir polker leur fille
+en plein chemin; mais ils attribuèrent l'acte spontané de Bengali à un
+sentiment de bon augure, au plaisir de tenir Athalie dans ses bras; et
+d'ailleurs on n'était pas exposé à rencontrer personne de connaissance
+dans un bois fréquenté par de petites gens; et puis il était de bonne
+politique d'applaudir à tout ce que diraient ou feraient la tante et le
+neveu; or, mademoiselle Piédevache riait fort de cette danse improvisée
+par son Bengali gâté, et s'extasiait sur la gaîté exubérante de ce cher
+enfant. La vérité est que le cher enfant s'étourdissait, que la pensée
+de Georgette ne le quittait pas et qu'un dépit bien près de devenir un
+chagrin, se cachait derrière cette gaîté factice.
+
+On approchait du lieu de rendez-vous des mariés; déjà des gens des noces
+se montraient: là, un jeune couple bras dessus bras dessous, marchant
+d'un pas de promenade en causant à demi-voix; ici, des groupes munis de
+petits pains de seigle.
+
+--Tenez, dit mademoiselle Piédevache, ils vont jeter ça aux canards et
+aux cygnes du lac; encore un des plaisirs du bois. C'est très amusant
+tous ces canards qui se disputent goulûment ce qu'on leur jette... et
+les cygnes qui battent les canards pour avoir tout; allons donc voir ça,
+c'est à deux pas.
+
+Jujube se tourna vers les distributeurs de pain de seigle et s'arrêta en
+avançant sa poitrine comme si l'on ne voyait pas sa croix; mais on
+l'avait vue, et on la regardait en ricanant:
+
+--C'est probablement un garde champêtre qui est d'une des noces, dit
+l'un des passants.
+
+--Ça ne peut être que ça, répondit un autre.
+
+Jujube, qui comptait sur un autre genre d'admiration, se retourna avec
+humeur et, prétextant de son impatience de voir le bal, entraîna
+mademoiselle Piédevache:
+
+--Nous voilà rendus, dit celle-ci.
+
+En effet, on était arrivé en vue de l'emplacement, but de la promenade,
+et, du terrain surélevé où l'on se trouvait, on embrassait d'un coup
+d'oeil le spectacle des curieux qui entouraient l'établissement du
+chalet, les consommateurs attablés et, au milieu de ceux-ci, quatre
+noces, polkant pêle-mêle, heurtant les garçons chargés de bocks. On
+distinguait trois jeunes mariées et, au manège de chevaux de bois établi
+à quelques pas de là, une quatrième chevauchant en posture d'amazone
+près de son mari qui avait enfourché le coursier voisin.
+
+--Entrons, dit la tante.
+
+--Garde champêtre! grommelait Jujube, dont le désir d'être contemplé
+avec respect s'était refroidi.
+
+La petite porte d'entrée était obstruée par la foule; mademoiselle
+Piédevache tenta de se frayer un passage.
+
+--Mais ne poussez donc pas, madame! lui dirent les personnes qu'elle
+voulait écarter.
+
+--Qu'est-ce que c'est? elle arrive la dernière et elle veut passer
+devant, dirent d'autres voix.
+
+--Monsieur Jujubès, dit-elle alors, passez le premier: votre croix fera
+ranger le monde.
+
+Jujube essaya son prestige; mais un rire éclatant fit se retourner la
+foule, et alors ce fut un élan de gaîté général. C'était l'effet de la
+croix.--Manants! grommelait le légionnaire.--Garçon, criait la vieille
+demoiselle, nous voulons entrer et nous ne le pouvons pas!
+
+--Allons-nous-en, disaient mesdames Jujube; mais Bengali intervint et
+écarta brusquement les gêneurs.
+
+--Dégagez la porte! cria le maître de l'établissement attiré par le
+bruit, ou je vais envoyer un garde.
+
+On obéit à cet ordre et mademoiselle Piédevache put pénétrer avec sa
+société au milieu des rires ironiques de la foule.
+
+--Une table! dit Bengali.
+
+--Pour nous seuls, ajouta la tante, nous sommes cinq.
+
+--Par ici, mesdames et messieurs.
+
+La société traversa non sans peine la cohue conjugale et fut, enfin,
+s'asseoir à une table près de laquelle se trouvait un agent en uniforme;
+cet ancien militaire porta la main à son képi au passage de Jujube, à
+qui cet hommage fit oublier la qualification de garde champêtre et les
+rires moqueurs des goujats de la porte.
+
+On servit des bocks, des sirops et des petits gâteaux, dont la vue fit
+faire la grimace à la famille Jujube.
+
+--Ça ne vaut pas le lunch exquis et distingué que vous m'avez offert,
+grand maître, dit Bengali, mais à la guerre comme à la guerre.
+
+--Certainement, répondirent les deux époux.
+
+--Ils ne sont pas de chez Frascati, affirma Athalie en mangeant un
+gâteau, mais qu'est-ce que ça fait?
+
+--Nous ne sommes pas fiers, fit Jujube.
+
+--Nous savons nous prêter aux circonstances, confirma madame Jujube.
+
+Un prélude de valse se fit entendre; aussitôt un tumultueux mouvement se
+produisit: ce n'étaient que bras s'avançant, que tailles s'offrant aux
+enlacements, que balancements de couples prêts à tourbillonner aux
+premières mesures du rythme à trois temps.
+
+--Une valse, mademoiselle? demanda Bengali à Athalie, et, sans attendre
+la réponse, il enlaça la jeune fille et tous deux se joignirent au flot
+des valseurs.
+
+Jujube fit mine de s'opposer à ce que sa fille valsât en pareil lieu,
+surtout se mêlât à des noces auxquelles elle n'était pas
+invitée.--Chaque noce croira qu'elle est d'une autre, fit remarquer
+mademoiselle Piédevache; c'est une si bonne occasion de laisser ensemble
+ces chers enfants!
+
+Madame Jujube appuya ce raisonnement et Jujube se résigna.
+
+La valse finie, Bengali ramena Athalie rouge, essoufflée, mais radieuse.
+
+--A-t-elle chaud! dit sa mère.
+
+--Oh! ça n'est rien, maman; quel plaisir que d'avoir un valseur comme M.
+Bengali! Mais, lui dit-elle en souriant, vous me serriez trop fort.
+
+--Il la serrait trop fort! Ça va très bien, murmura mademoiselle
+Piédevache aux oreilles des parents.
+
+--Alors, vous ne voulez plus danser avec moi? demanda l'éminent valseur
+en riant à son tour.
+
+--Oh! je ne dis pas ça.
+
+--C'est assez, ma fille, déclara Jujube; repose-toi et nous nous en
+irons après.
+
+--Quand vous voudrez, fit la tante.
+
+--Oh! papa, encore une, rien qu'une.
+
+--Mais, ma fille....
+
+--Laissez-la donc, dit bas la vieille demoiselle au père d'Athalie, ça
+va si bien!
+
+Jujube céda encore une fois et la mère présenta à sa fille un verre de
+sirop qu'elle lui avait préparé.
+
+--Un quadrille! crièrent des voix.
+
+--Non, non, une valse! Une polka, répondirent d'autres voix.
+
+--Les vieux ne valsent ni ne polkent, cria une voix de stentor, un
+quadrille pour eux!
+
+--Oui, oui! acclama-t-on en masse.
+
+Bengali avait prêté l'oreille et se disait:
+
+--Je connais cette voix-là.
+
+--Allons, dit mademoiselle Piédevache à son neveu, c'est la dernière;
+invite mademoiselle et nous partirons après.
+
+Athalie n'attendit pas l'invitation; elle se leva, prit le bras de
+Bengali, et tous deux se mêlèrent à la foule des couples cherchant une
+place, et c'était un bruit assourdissant de danseurs criant:--Un
+vis-à-vis!...
+
+--Voilà! voilà!--Par ici!--En place! On commence.
+
+En effet, le prélude du quadrille se faisait entendre.
+
+--Il manque un vis-à-vis! fit une voix.
+
+--Voilà! répondirent Athalie et son cavalier.
+
+Et ils se mirent, immédiatement, à la chaîne anglaise déjà commencée.
+Bengali saisit vivement la main de femme tendue vers lui et sursauta
+tout bouleversé; cette main qu'il avait prise en enchaînant, et qu'il ne
+tenait déjà plus, c'était celle de Georgette; et la jeune fille, qui
+n'avait pas regardé son vis-à-vis dans cette évolution machinale, avait
+présenté sa main au danseur suivant, et quand, la figure achevée, notre
+amoureux se retrouva à sa place, il s'aperçut qu'il avait pour vis-à-vis
+Georgette, tout en blanc comme une mariée et un bouquet à la ceinture,
+Georgette qui ne le voyait pas encore, occupée qu'elle était de répondre
+avec sa gaîté ordinaire à son cavalier, un très joli garçon, fort
+empressé auprès d'elle.
+
+Le quadrille étant _croise_, c'est-à-dire doublé par des danseurs placés
+aux côtés latéraux et alternant, à chaque même figure, avec ceux du
+premier quadrille, Bengali ne quittait pas Georgette des yeux, au grand
+étonnement d'Athalie.
+
+Tout à coup, il poussa un cri de douleur.
+
+--Faites donc attention, monsieur, dit-il, vous m'avez écrasé le pied.
+
+--Rangez vos pieds, répondit brusquement le monsieur, de la même voix
+remarquée par Bengali.
+
+Nouvelle stupéfaction de celui-ci; c'était Marocain dansant avec une
+femme d'une hauteur invraisemblable, et d'une maigreur équivalente.
+
+--Oh! madame Blanquette! fit Athalie en se retournant vivement.
+
+--Qui ça, Blanquette?
+
+--Cette grande dame. C'est la noce de sa fille; allons-nous-en, je ne
+veux pas qu'elle me voie ici.
+
+Bengali ne comprenait pas.
+
+--Je vous expliquerai cela, dit-elle, reconduisez-moi!
+
+Il la reconduisit, prétexta quelques mots à dire à un individu de sa
+connaissance qu'il avait aperçu.
+
+--Ne m'attendez pas! ajouta-t-il; ma tante, monsieur, mesdames, allez
+devant, je serai à la maison un quart d'heure après vous.
+
+Et il se mit aussitôt à la recherche de Georgette, marchant de l'allure
+de quelqu'un qui n'a pas eu le pied écrasé, bousculant tout le monde
+pour se frayer un passage, n'entendant même pas les clameurs qu'il
+soulevait et, enfin, il se heurta dans Marocain, ayant au bras son
+immense danseuse. Il dissimula sa mauvaise humeur, salua la dame et dit
+gaîment à Marocain:
+
+--Je ne vous demande pas de vos nouvelles, je viens de vous voir danser
+et même danser sur mon pied: j'en boite encore.
+
+--Je vous fais mes excuses, répondit Marocain, mais dans une pareille
+cohue....
+
+--Oh! monsieur Marocain, vous êtes tout excusé; et... vous êtes de noce
+à ce que je vois, monsieur Marocain?
+
+--Oui, nous sommes à la noce de la fille de madame Blanquette, que je
+viens de faire danser; la filleule de ma femme est la demoiselle
+d'honneur de la mariée.
+
+--Ah! la filleule de madame Marocain est ici?
+
+--Caffard! murmura Marocain; (puis haut): elle vous faisait vis-à-vis,
+ajouta-t-il.
+
+--Ah! vraiment? Je n'ai pas remarqué.
+
+--Elle dansait avec le garçon d'honneur.
+
+Et Marocain ajouta en jetant un regard d'intelligence à Grand-Ressort:
+Son fiancé.
+
+Bengali resta abasourdi et balbutia:
+
+--Ah!... son....
+
+--Oui, une nouvelle noce pour nous, dans deux mois.... Mais pardon...
+j'ai à reconduire madame.... Enchanté de vous avoir rencontré.
+
+Marocain s'éloigna et dit à madame Blanquette qui le questionnait du
+regard:
+
+--Je lui ai dit que Georgette se mariait pour qu'il renonce à ses
+tentatives. Je vais vous conter cela.
+
+
+
+
+XI
+
+UN DÎNER ACCIDENTÉ
+
+
+ Si l'amour, ici-bas, ne causait que des peines,
+ Les oiseaux amoureux ne chanteraient pas tant.
+
+dit un vieux refrain d'opéra-comique; et le vaudeville nous chante:
+
+ L'amour, que' qu' c'est qu' ça?
+
+C'est peut-être aux chansons, c'est peut-être aux oiseaux qu'il faudrait
+le demander; c'est certainement une maladie, puisqu'on en souffre et
+qu'on en guérit, grâce à ce grand médecin qu'on appelle le Temps; que si
+on veut recourir à une médication plus rapide, il y a celle indiquée par
+un docteur à une mère affligée du dépérissement de son fils atteint du
+mal d'amour pour une beauté dont elle le tenait éloigné:
+
+--C'est là votre tort, madame; elle est son meilleur remède: une
+cuillerée le matin et une le soir, et votre fils sera guéri dans deux
+mois.
+
+Parbleu! comme cela, Bengali aussi guérirait peut-être; car, il ne
+cherchait plus à se le dissimuler, l'annonce du mariage prochain de
+Georgette l'avait frappé au coeur et, pour la première fois, il se
+sentait atteint du vrai mal d'amour, d'amour sans espoir, d'un mal sans
+remède.
+
+--Allons, allons! de la philosophie, se dit-il, et ne laissons pas voir
+ce qu'il y a là-dessous.
+
+En effet, on ne le vit pas, parce qu'au rebours des autres maladies,
+celle-ci peut se dissimuler et, même, certaine façon de la combattre
+peut donner l'illusion d'une exubérante gaîté.
+
+C'est ainsi que notre coureur d'aventures put revenir le visage épanoui
+et la voix pleine de rires à la maison où la société l'avait précédé.
+
+--On t'attendait pour servir, lui dit sa tante; le dîner est prêt depuis
+longtemps.
+
+--Je me suis attardé, dit-il, à voir une noce monter dans une voiture de
+courses, pour se faire conduire au restaurant de la Porte Dorée; il y
+avait, vous savez, mademoiselle Athalie, cette dame longue et plate
+comme l'épée de Charlemagne, qui dansait à notre quadrille?
+
+--Ah! oui, madame Blanquette, la mère de la mariée, répondit Athalie; je
+te l'ai dit, papa.
+
+M. et madame Jujube rirent beaucoup.
+
+--Quand je pense que nous pouvions être de cette noce, fit madame
+Jujube, d'un air de dédain.
+
+--Nous vois-tu, ajouta l'artiste en riant aux éclats, nous!... allant au
+repas dans une voiture de courses.
+
+Et la famille de redoubler son rire ironique.
+
+--Et avez-vous vu monsieur Blanquette? demanda madame Jujube, qui est
+haut comme ça.
+
+--Oui, mais j'ignorais ce qu'était ce petit homme: je lui demande, en
+lui montrant la dame phénomène:
+
+--Quel est ce mât de cocagne en jupons, monsieur?
+
+Il me regarda d'un air furibond:
+
+--Ce mât de cocagne, me répondit-il, en roulant des yeux terribles,
+c'est ma femme, monsieur.
+
+Et la société de se tordre.
+
+--Vous avez dû être bien embarrassé, fit Jujube, d'avoir appelé sa femme
+mât de cocagne.
+
+--Du tout, je l'ai félicité d'avoir gagné la timbale.
+
+Mademoiselle Piédevache saisit l'occasion de sonder les idées de son
+neveu et, après un signe d'intelligence aux époux Jujube:
+
+--Et ta noce, à toi, quand irons-nous? demanda-t-elle.
+
+--Ma noce?
+
+--Oui. Tous ces couples que tu viens de voir si gais, si heureux, est-ce
+que ça ne te donne pas des idées de mariage?
+
+La pensée de Georgette fiancée au rival qui la lui enlevait lui dicta
+brusquement une réponse:
+
+--Mais si!... Je n'y avais jamais songé: c'est une bonne idée que vous
+me donnez là, ma tante.
+
+--Vraiment?
+
+--Excellente! Ah! elle se marie, pensa-t-il, eh bien, je me marierai
+aussi. Cherchez-moi une petite femme bien gentille, bien douce, ma
+tante, dit-il.
+
+--Je te trouverai ça....
+
+--Ça y est! murmura Jujube à sa compagne ravie.
+
+L'_extra_ vint annoncer que le dîner était servi; Jujube offrit son bras
+à mademoiselle Piédevache et on passa dans la salle à manger.
+
+--Ça ira tout seul, dit la vieille demoiselle, à voix basse, à son
+cavalier.
+
+--Je l'espère, répondit-il.
+
+Naturellement, l'hôtesse plaça en face d'elle Athalie à côté de Bengali;
+elle fit asseoir Jujube à sa droite, madame Jujube à sa gauche, et
+pendant le potage on n'entendit plus que le bruit causé par le choc des
+cuillères sur les assiettes.
+
+Pendant ce temps, l'_extra_ avait rempli les verres.
+
+--Madère, dit-il à chaque convive.
+
+--Parfaitement! répondit Bengali; je le connais, ce madère, premier
+choix comme toute la cave de ma tante. Nous allons le boire à votre
+santé, ma chère tante, et ne soyez pas avare de vos vins généreux.
+
+Puis, levant son verre:
+
+--A la santé de sainte Antoinette!
+
+Et la famille Jujube de faire chorus avec enthousiasme.
+
+L'_extra_ venait d'apporter une truite saumonée, lorsque Dindoie entra
+et dit:
+
+--Madame, c'est un vieux monsieur qui demande de la cire jaune et un
+baromètre.
+
+--Quoi? fit mademoiselle Piédevache... un vieux monsieur qui demande
+quoi?
+
+--De la cire jaune et un baromètre....
+
+--Qu'est-ce qu'il me chante là, cette vieille bête?... Quelle est cette
+carte que vous tenez à la main?
+
+--Madame, c'est celle du vieux monsieur.
+
+--Mais donnez donc!
+
+Elle lui prit la carte des mains, puis la remettant à son neveu:
+
+--Lis donc! lui dit-elle, je n'ai pas mon pince-nez.
+
+Bengali prit la carte et partit d'un éclat de rire, non simulé
+celui-là....--Ah! ah! ah! de la cire jaune et un baromètre! Ah! ah! ah!
+ce pauvre Dindoie! il n'avait pas assez de la moitié de son nom, il lui
+fallait l'autre moitié! Ah! ah! ah! de la cire jaune et un baromètre!
+
+--Mais qu'y a-t-il donc sur cette carte? demanda mademoiselle Piédevache
+impatientée.
+
+Bengali lut: Sir John, baronnet.
+
+La famille Jujube éclata de rire à son tour.
+
+--Lui! s'écria l'hôtesse.
+
+Et elle sortit précipitamment, laissant la famille Jujube fort
+contrariée par la crainte qu'il y eût là un nouvel empêchement à la
+conversation matrimoniale inachevée.
+
+Mademoiselle Piédevache rentra au bras d'un grand vieillard, sec comme
+du bois mort dont il avait, d'ailleurs, la couleur, raide, flegmatique,
+marchant comme un compas et aussi comme un aveugle, car ses yeux
+regardaient indécis et ses pieds heurtaient tous les meubles.
+
+--Sir John, baronnet, dit-elle en le présentant à la société; un vieil
+ami que je n'avais pas vu depuis trente ans.
+
+--Qu'on donnait à manger beaucoup fort à mon chien, il était très gros,
+dit le vieil Anglais.
+
+--Je vais donner l'ordre, sir John, répondit sa vieille amie.
+
+Et elle sortit précipitamment.
+
+Sir John, alors, tira un étui de sa poche, en sortit des lunettes ayant
+des verres d'une invraisemblable convexité, se les adapta et regarda
+fixement les personnes auxquelles on l'avait présenté; mais comme on ne
+les lui avait pas présentées, il resta immobile.
+
+La maîtresse de la maison rentra toute joyeuse:
+
+--Oh! vous n'avez pas oublié ma fête, dit-elle à l'Anglais; puis
+s'adressant à ses invités:
+
+--Quelle belle collection d'arbustes il m'a apportée des Indes; des
+plantes merveilleuses!
+
+Sir John tira un nouvel étui de sa poche, en sortit deux acoustiques
+qu'il se mit dans les oreilles et demanda:
+
+--Le chien il mange?
+
+--Il a tout ce qu'il lui faut.
+
+--Oh! merci, je avais faim aussi.
+
+Un couvert fut immédiatement ajouté.
+
+--Présentez ces personnes à moâ! dit sir John.
+
+--Ah! c'est juste: mon neveu, monsieur, madame et mademoiselle Jujubès,
+de bons amis.
+
+--Bonjour! dit alors sir John.
+
+Mademoiselle Piédevache le prit par la main, le conduisit à la table, le
+fit asseoir à sa droite, lui donna pour voisin Bengali, à côté duquel
+elle plaça Athalie; elle mit madame Jujube à sa gauche; Jujube prit la
+place libre.
+
+On apporta du potage à sir John, et les autres convives qui avaient
+mangé le leur attendirent qu'il eût vidé son assiette.
+
+L'assiette enlevée, sir John se fouilla de nouveau, tira de sa poche un
+troisième étui, en sortit un râtelier complet et se l'adapta dans la
+bouche.
+
+--Je suppose, dit Bengali à l'oreille d'Athalie, qu'en vue d'une danse
+après dîner, il a apporté, dans sa voiture, deux jambes mécaniques.
+
+Et Athalie de rire aux éclats.
+
+Mademoiselle Piédevache fit signe à Bengali de causer avec sir John,
+tout à son travail de mastication, et se tourna vers madame Jujube:
+
+--Il sera bien difficile, dit celle-ci à demi-voix, de causer de notre
+affaire.
+
+Et les deux femmes de chuchoter pendant que le neveu se conformait aux
+désirs de sa tante:
+
+--Alors, monsieur arrive des Indes?
+
+L'Anglais, tout à sa truite, ne répondit pas. Bengali continua:
+
+--Adorable pays, monsieur; nous lui devons les dindons, les cobayes,
+dits cochons d'Inde, les oeillets d'Inde, les étoffes dites indiennes et
+cette marche en rangs d'oignons appelée file indienne.... Ah! les
+Indes, cette terre des nababs, des rajahs et des Bouddhas.
+
+Bengali fut interrompu par l'arrivée d'un chien colossal; celui de sir
+John. Il alla droit à son maître qui le caressa et lui adressa quelques
+paroles en anglais.
+
+--Tiens! il sait donc l'anglais, votre chien? dit Bengali.
+
+Alors, s'adressant au molosse:--You, speach, English, beefteack,
+rosbeaf! yes, godadem, five o'cloc, sport! turf, garden parti, mac
+farlane.
+
+Et la famille Jujube de rire aux éclats, ce qui mit sir John de fort
+mauvaise humeur.
+
+--Il est bête, ce monsieur, dit-il, bas à son amie.
+
+--Chapon au gros sel! fit l'_extra_ en présentant un plat.
+
+Sir John prit une cuisse, en retira l'os et le jeta sous la table, où
+son chien alla le ronger.
+
+Bientôt, attiré par l'odeur, Turban, le chien de garde de la maison,
+entra à son tour.
+
+--Attendez! dit à voix basse Bengali à sa voisine, nous allons rire:
+Turban ne sait que le français, l'autre ne comprend que l'anglais; ils
+ne pourront pas s'entendre. Et il jeta sous la table un morceau de
+viande que Turban alla y chercher.
+
+--Bordeaux-Léoville! fit l'_extra_ en emplissant les verres.
+
+Jujube se leva et proposa un nouveau toast à sainte Antoinette; chacun
+applaudit à cette bonne pensée et l'artiste adressa un spech des plus
+flatteurs à sa future alliée; Bengali y ajouta quelques paroles bien
+senties.
+
+Sir John, alors, levant son verre, commençait une allocution en anglais,
+lorsque, tout à coup, le perroquet, à qui le bruit des bouteilles qu'on
+débouche avait rappelé le seul bruit qu'il eût retenu, exécuta son
+imitation avec une vigueur inusitée:
+
+--Oh! schoking! fit sir John indigné.
+
+--Encore! dit Jujube en cherchant à deviner l'auteur de cette
+incongruité.
+
+--C'est mon perroquet! s'écria vivement mademoiselle Piédevache; il veut
+imiter le canon de Vincennes, qu'on entend quand le vent souffle par
+ici.
+
+--Je crois en effet que le vent y est pour quelque chose, dit Bengali
+qui savait la vérité et se tordait de rire en voyant le visage des
+convives.
+
+L'incident fut clos par des grognements aussitôt suivis d'une lutte des
+deux chiens qui se disputaient un os; la table vacilla, puis fut
+soulevée par les deux combattants se dressant, se dévorant, roulant à
+terre, se relevant en bonds effrayants; et les bouteilles, les carafes,
+les verres, de danser une sarabande effrénée. Les dames se lèvent
+épouvantées; trop tard: la table venait d'être jetée à bas, entraînant
+dans sa chute les plats, les assiettes, tout le service, envoyant le vin
+et la sauce sur les robes et les pantalons. Cris des dames, hurlements
+des chiens. Et au milieu de cet effroi général Bengali riant à perdre
+haleine.
+
+
+
+
+XII
+
+LE DÉSESPOIR DE PISTACHE
+
+
+Dans son dépit du prochain mariage de Georgette, Bengali, comme on l'a
+vu, avait hautement affirmé son désir de se marier et prié même sa tante
+de lui chercher un parti convenable. Sa gaîté factice tomba brusquement
+après le départ de la société.
+
+--Tu ne retournes pas à Paris? lui demanda sa tante.
+
+--Je suis fatigué, lui répondit-il, et, à moins que vous ne me
+renvoyiez....
+
+--Par exemple! te renvoyer! Au contraire! tu as ta chambre ici et tu me
+feras grand plaisir si tu veux rester à coucher et à déjeuner demain
+avec moi.
+
+--Très volontiers, ma tante.
+
+--Nous causerons de la chose dont tu m'as parlé.
+
+--Une chose dont je vous ai parlé?... Quelle chose?
+
+--Tu ne te rappelles plus m'avoir dit que tu voulais te marier et
+m'avoir chargée de te chercher une femme?
+
+--Ah! oui... oui.
+
+--Est-ce que tu n'es plus dans les mêmes dispositions?
+
+Il répondit sans enthousiasme:
+
+--Heu... si... si.
+
+--Eh bien, j'en ai une à te proposer.
+
+--Ah!... déjà?
+
+--Oh! je pensais à elle depuis longtemps.
+
+--Eh bien, vous m'en parlerez demain; bonne nuit! ma tante.
+
+--Et toi aussi, cher enfant; embrasse-moi et ne fais pas de mauvais
+rêves.
+
+Il n'en fit qu'un qui l'éveilla en sursaut, dans une vive agitation, et
+il ne put retrouver le sommeil: il avait vu en songe le mariage de
+Georgette.
+
+Quand, le lendemain, au déjeuner, sa tante lui cita mademoiselle Jujube
+comme la femme qu'elle lui avait choisie, il resta stupéfait:
+
+--C'est celle-là? fit-il.
+
+--Eh bien... qu'y a-t-il d'étonnant?
+
+--Il y a d'abord, ma tante, une chose qui suffirait seule à justifier
+mon étonnement: mademoiselle Athalie doit épouser un jeune serin de ma
+connaissance, un élève en pharmacie.
+
+--Qu'est-ce que tu me contes là? C'est d'accord avec les parents de la
+jeune personne et avec elle-même que je te la propose.
+
+--Mais, ma tante, c'est lui-même, un nommé Pistache, qui me l'a dit.
+
+--Il t'a dit qu'il était agréé par les parents?
+
+--Pas tout à fait; mais il m'a juré que la demoiselle et la mère
+consentaient à ce mariage.
+
+--Et le père?
+
+--Ah! le père, lui, ne sait rien encore.
+
+--J'irai aujourd'hui même le trouver et savoir, des dames, ce qu'il y a
+de vrai dans ce que t'a dit ton apothicaire.
+
+--Comme il vous plaira, ma tante; mais votre demoiselle ne me va pas du
+tout.
+
+--Parce que?
+
+--Parce que mademoiselle Athalie, c'est une petite dinde.
+
+--Tant mieux, tu feras d'elle tout ce que tu voudras.
+
+--Ah! tout ce que je voudrai, je veux bien.
+
+--A la bonne heure.
+
+--Mais ma femme, jamais de la vie; cherchez-m'en une autre.
+
+--C'est la quatrième que je te propose, dit mademoiselle Piédevache
+irritée; tu refuserais comme tu refuses celle-ci, comme tu as refusé les
+précédentes. Eh bien, j'en ai assez!... de ta noce perpétuelle; ce n'est
+pas une existence, la noce.
+
+--Mais si, ma tante, c'est même la plus agréable.
+
+--J'en ai assez de cette existence-là.
+
+--Oh! vous, ma tante.
+
+--Comment, oh! vous? Que veux-tu dire?
+
+--Rien, ma tante... seulement, moi, je suis jeune.
+
+--La jeunesse n'a qu'un temps.
+
+--Le mien n'est pas fini.
+
+--Eh bien, tu le finiras.
+
+--Je ne demande que cela, ma tante.
+
+--Tu le finiras dans ton ménage; est-ce que tu crois que je te ferai
+toujours une pension pour la manger je ne sais comment?
+
+--Je vous le dirai si vous voulez.
+
+--Non, ne me le dis pas, s'écria mademoiselle Piédevache.
+
+--Vous voyez bien que vous le savez, ma tante, ma petite tante, mon
+excellente tante, la plus tendre des tantes.
+
+Et il cajola sa vieille parente dont il connaissait la faiblesse pour
+lui.
+
+--Mauvais sujet, murmura-t-elle.
+
+--Allons, c'est convenu, n'est-ce pas? Nous ne parlerons plus de ce
+mariage-là?
+
+--Comment, nous n'en parlerons plus?
+
+--Ah! nous en parlons encore?
+
+--Je t'ai posé, hier, à table, le question du mariage; tu m'as répondu
+que tu ne demandais qu'à te marier, tu m'as chargée de te trouver une
+femme, et tu veux que maintenant j'aille dire au père et à la mère, qui
+attendent ta réponse: «Mon neveu veut bien se marier, mais pas avec
+votre fille.» Est-ce que c'est possible, ça?
+
+--Il y a toujours une façon de dire les choses; parbleu! si vous dites:
+«Il veut bien se marier, mais pas avec votre fille.»
+
+--Qu'est-ce qu'il faut que je dise, alors?
+
+--Eh bien... heu.... Dites qu'avant d'aller plus loin, je ne veux pas
+tromper leur dinde de... non pas dinde; leur fille... que j'aime mieux
+leur faire connaître mon infirmité.
+
+--Quelle infirmité? Tu n'en as pas.
+
+--Non, mais je pourrais en avoir.
+
+--Mais quoi?
+
+--Dame... heu... dites que j'ai une jambe de bois... articulée... qui ne
+se voit pas.
+
+--Après ta danse et ta polka avec la jeune fille?
+
+--Ah! c'est juste; autre chose alors... je trouverai ça.
+
+--Rien, du tout; tu veux continuer ta vie de bâton de chaise avec mon
+argent, en attendant mon héritage... que tu n'auras pas, je t'en
+préviens; je le léguerai pour fonder un hospice d'invalides.
+
+--Du travail?
+
+--Non.
+
+--De l'amour?
+
+--Et pour commencer, je te coupe les vivres net... comme torchette, tu
+verras si je tiens ma parole....
+
+Bengali connaissait l'obstination de sa tante; il se soumit.
+
+--C'est bien, dit mademoiselle Piédevache.... Puis, ouvrant un meuble,
+elle en tira plusieurs billets de banque:--Tiens, dit-elle, voilà de
+quoi enterrer ta vie de garçon. Maintenant je vais m'habiller pour aller
+où je viens de te dire.
+
+Et elle alla, en effet, s'expliquer. Jujube entra dans une violente
+colère contre sa femme et sa fille qui lui avaient caché des projets
+qu'elles avaient caressés, encouragés, peut-être même fait naître.
+Elles protestèrent, affirmèrent qu'elles ignoraient l'amour de Pistache;
+Athalie jura ses grands dieux qu'elle était libre de son coeur; Jujube
+déclara qu'il n'avait pas fait de sa fille une artiste éminente pour la
+donner à un apothicaire, et la question fut d'autant plus vite tranchée
+que mademoiselle Piédevache avait affirmé que son neveu n'avait opposé à
+la proposition de la main d'Athalie que la confidence à lui faite par
+Pistache.
+
+--Ce que je vais flanquer l'apothicaire à la porte! dit Jujube après le
+départ de mademoiselle Piédevache.
+
+Mais madame Jujube fit observer que le portrait du jeune pharmacien
+était loin d'être terminé.
+
+--Je ne le terminerai pas! dit fermement l'artiste.
+
+--Un portrait de 500 francs, mon ami... nous n'avons pas le moyen de
+perdre 500 francs; le mariage d'Athalie nous occasionnera de grands
+frais....
+
+Ceci fit réfléchir l'irascible père.
+
+--D'ailleurs, ajouta madame Jujube, le pauvre garçon n'a pas demandé la
+main d'Athalie, et tu n'as aucun prétexte pour l'éconduire.
+
+Exceptionnellement Jujube se rangea à l'avis de son épouse; mais il fut
+décidé qu'Athalie se retirerait dans sa chambre à l'heure des poses et
+ne se montrerait pas pendant que Pistache attendrait la rentrée de son
+peintre, lequel, d'ailleurs, s'arrangerait de façon à être exact et à
+finir promptement le tableau.
+
+--J'enverrai mon neveu, dès demain, vous faire sa première visite, avait
+dit mademoiselle Piédevache; bien entendu, il ne sera soufflé mot de nos
+projets; je vous l'ai dit: il veut, avant de s'engager, mieux connaître
+sa future, étudier ses goûts, son caractère....
+
+--Oui, oui, c'est tout naturel, répondit Jujube.
+
+--Athalie est très douce, très aimante, ajouta la mère, et à cet égard
+il n'y a rien à craindre.
+
+--Quant au caractère de mon neveu, vous savez ce qu'il est; il faudra
+pardonner à ce cher enfant sa gaîté, ses excentricités!...
+
+--Bons défauts, répliqua Jujube, il jettera la gaîté dans son ménage.
+
+Et la promesse de la tante fut tenue. Bengali vint faire la visite
+annoncée, fut reçu avec empressement, comblé d'attentions; il fit
+beaucoup rire sa future famille en rappelant le vieil Anglais qui se
+démonte par morceaux, le perroquet qui imite le canon de Vincennes, le
+pugilat des chiens sous la table, etc., etc.
+
+Et il se retira laissant monsieur, madame et mademoiselle Jujube
+enchantés de lui.
+
+Et cherchant à s'illusionner, à se _monter le coup_, comme on dit, il
+pensait:--Ces braves gens-là gagnent à être connus; j'aurai un beau-père
+un peu vaniteux, mais instruit, artiste distingué, décoré de la Légion
+d'honneur; une belle-mère qui ne troublera pas mon ménage.... Enfin je
+serai heureux... très heureux.
+
+Et, pour se le prouver à lui-même, il fut d'une gaîté si bruyante avec
+ses amis que ceux-ci ne purent s'empêcher de lui dire:
+
+--Qu'est-ce qui t'arrive donc, qui te rend si joyeux?
+
+--A moi?... je suis comme toujours,--mais non....--J'ai mon humeur
+ordinaire, je vous assure.
+
+Pendant que notre héros jouait la comédie de l'homme joyeux et
+insouciant qu'il avait toujours été, courait avec ses amis les bals, les
+théâtres et les aventures nocturnes, le pauvre Pistache constatait avec
+étonnement d'abord, avec inquiétude ensuite, un nouvel état de choses
+inexplicable pour lui:
+
+C'était maintenant son peintre qui l'attendait avec une exactitude
+constante; et les dames Jujube, jusqu'alors empressées à le recevoir en
+l'absence de l'artiste, ne paraissaient plus à l'heure de ses poses;
+s'il demandait de leurs nouvelles:
+
+--Elles vont très bien, répondait Jujube.
+
+--Ah! tant mieux, répliquait-il; est-ce que j'aurai l'honneur de leur
+présenter mes devoirs?
+
+--Impossible, elles ont une visite en ce moment.
+
+Une autre fois, elles étaient allées faire des achats; le lendemain,
+elles étaient allées voir une amie malade; à la séance suivante, elles
+étaient allées louer une loge de théâtre, et c'était tous les jours un
+nouveau motif qui empêchait l'amoureux pharmacien de voir sa bien-aimée.
+
+Et, comme, par une cruelle ironie, après chacune de ces réponses
+affligeantes, le peintre ne manquait jamais de dire à son modèle:
+«Souriez!» le malheureux, dont le visage trahissait les plus sombres
+pressentiments, de faire une horrible grimace en voulant esquisser un
+gracieux sourire.
+
+Ce supplice durait depuis quinze jours. Le portrait tirait à sa fin et
+Pistache voyait avec épouvante le peintre donner à sa toile les
+dernières touches, et il se disait:--Dans quelques jours ça sera fini et
+je n'aurai plus de prétexte pour aller dans la maison.
+
+Le pauvre garçon avait la tête à l'envers; même comme pharmacien, il
+avait perdu la prudence et l'attention, indispensables dans sa
+profession....
+
+Deux préparations commandées étaient prêtes à être remises aux clients
+qui devaient venir les prendre: une purgation et un collyre: il
+confondit les destinataires, de sorte que le client aux paupières
+malades se les lava avec de l'huile de ricin, tandis que celui qui avait
+besoin de se purger avala le collyre; et (chose moins singulière qu'elle
+ne le paraît) chacun des deux clients obtint un effet satisfaisant du
+remède destiné à l'autre, ce qui fit que l'erreur ne causa aucun
+désagrément à Pistache et n'aggrava pas ses tristes réflexions d'une
+assignation en police correctionnelle pour blessures par imprudence,
+ignorance, inattention ou inobservation des règlements.
+
+Un des rêves qui troublaient ses nuits vint lui ouvrir un horizon
+d'espérance; un rire bruyant poussé par lui l'éveilla brusquement. Voici
+ce qu'il avait rêvé: Madame Jujube lui disait:--Vous continuez à venir
+chez nous, à soupirer, et vous ne faites pas votre demande officielle de
+la main de ma fille, que vos visites compromettent; vous connaissez ses
+bonnes dispositions et les miennes pour vous, mais mon mari n'en sait
+rien; qu'attendez-vous pour lui déclarer vos intentions et que
+voulez-vous qu'il pense?
+
+--C'est juste, se dit Pistache; voilà pourquoi je ne vois plus ces
+dames; elles éludent mes visites compromettantes.
+
+De leur côté la mère et la fille s'étaient fait d'accord un raisonnement
+un peu canaille peut-être, mais que comprendront tous les gens vraiment
+prévoyants et qui d'ailleurs a servi de thème à La Fontaine: «Ne lâchons
+pas la proie pour l'ombre.»
+
+Voici les raisonnements faits par ces dames: «Nous n'avons pas de chance
+avec les épouseurs; M. Bengali n'est pas un jeune homme sérieux; en ce
+moment, il nous fait des visites; mais qui assure que le projet
+réussira? M. Pistache, lui, on ne peut douter de son amour et de ses
+intentions; pourquoi le renvoyer avant la demande officielle de son
+rival? Au moins, si celui-ci nous rate dans la main, comme cela est
+arrivé avec plusieurs prétendus, il nous reste l'autre comme
+pis-aller.» Et, avec la certitude que, le portrait fini, Jujube
+recommencerait à aller montrer sa croix des journées entières, il fut
+décidé qu'en son absence, les dames recevraient l'en-cas matrimonial
+sans rien changer à leur attitude encourageante.
+
+Ce qu'elles avaient prévu arriva; il ne fallait pas être grand prophète
+pour le prédire; les dernières touches données et la toile _embue_,
+Jujube ayant annoncé à Pistache qu'il n'avait plus besoin de lui et que,
+sitôt la toile sèche, il la vernirait, Jujube reprit ses promenades
+quotidiennes; Pistache le rencontra au moment où notre légionnaire
+savourait la joie d'une vanité enfantine: un petit garçon dont la blouse
+était ornée d'une croix scolaire passait devant lui, en compagnie de son
+père; celui-ci, lui montrant la croix de Jujube, dit à son jeune fils:
+
+--Regarde donc le monsieur, c'est lui qui en a une belle croix! C'est la
+croix d'honneur, ça; quand tu en auras une comme la sienne, hein!
+
+Et Jujube, souriant, se courba et tapa doucement du bout du doigt la
+joue du gamin qui le regardait avec des yeux hébétés et pleins d'une
+admiration profonde.
+
+Pistache pensa que c'était le moment d'aller voir les dames Jujube, ce
+qu'il fit sans plus attendre. Il fut accueilli par elles de façon à
+dissiper ses inquiétudes; il leur raconta son rêve et leur annonça sa
+décision bien arrêtée de se déclarer au père. Mais madame Jujube,
+sachant à merveille la réponse que celui-ci ferait à l'apothicaire:
+
+--Non, non, pas encore, dit-elle, ne précipitons rien, pour ne pas nous
+exposer à tout gâter. Athalie et moi, nous préparons peu à peu M.
+Jujube: je vous avertirai dès que le moment sera venu de faire la
+démarche.
+
+Et, après avoir obtenu des deux dames la permission de continuer à les
+venir voir, Pistache se retira enchanté.
+
+
+
+
+XIII
+
+BENGALI RETROUVE GEORGETTE
+
+
+Les visites de Bengali à la famille Jujube se continuaient depuis un
+mois et pas un mot de ses intentions matrimoniales n'était sorti de sa
+bouche; pas même une allusion au mariage ne lui était échappée, et
+pourtant ses empressements auprès d'Athalie, son langage ardent et
+tendre quand il lui parlait, étaient d'un homme épris de la femme objet
+de tant de soins, de tant d'attentions.
+
+C'est que Bengali, si étourdi, si insouciant, si avide de plaisir, était
+au fond un honnête garçon, bien décidé à n'épouser qu'une femme qu'il
+saurait pouvoir rendre heureuse, chose difficile sans amour; il faisait
+donc tous ses efforts de très bonne foi pour éveiller en lui, par des
+causeries, les yeux dans les yeux, par des serrements de main, un
+sentiment dont aucun battement de son coeur n'indiquait l'éclosion.
+
+Voilà pourquoi la demande de la main d'Athalie se faisait attendre, au
+grand étonnement de la famille Jujube qui ne comprenait rien à son
+silence.
+
+Ce mutisme persistant devenait d'autant plus grave qu'Athalie qui, tout
+d'abord, ne voyait dans le mariage projeté pour elle que la cessation
+d'un célibat qui pouvait la rendre ridicule aux yeux des jeunes filles
+de sa connaissance, qui toutes trouvaient des maris; qu'Athalie,
+sensible aux discours et aux soins de Bengali, s'était sérieusement
+éprise de lui, et c'était de sa part des jérémiades à n'en plus finir,
+après chacune des visites du soi-disant prétendu; et Jujube, d'humeur
+naturellement irritable, d'entrer dans d'effroyables colères, de crier:
+
+--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? je ne peux pas le prendre à la
+gorge. Voilà cinq ou six fois que nous en parlons à sa tante; elle nous
+explique invariablement qu'elle le questionne, le presse et obtient de
+lui l'éternelle réponse qu'il étudie ton caractère, que le mariage est
+une chose grave; s'il pense, comme Voltaire, que cette chose est
+tellement grave que ce n'est pas trop de toute la vie pour y penser, tu
+n'as pas fini d'attendre. Sais-tu ce que je ferai, moi? Eh bien, je te
+marierai à un autre.
+
+--Je n'en veux pas d'autre, s'écriait Athalie tout en larmes; c'est lui
+que je veux, c'est lui que j'aime.
+
+--Enfin, dit la mère, il faut prendre un parti; les visites de ce jeune
+homme finiront par compromettre notre fille.
+
+Jujube se décida donc à en finir par une dernière démarche auprès de
+mademoiselle Piédevache. Il se transporta à Saint-Mandé et exposa la
+situation.
+
+--Vous avez raison, répondit la vieille demoiselle irritée, il faut en
+finir. Je vais voir mon neveu, lui mettre le marché au poing; je le
+mènerai chez vous et nous en finirons.
+
+Pendant ce temps, l'infortuné pharmacien, convaincu de l'amour d'Athalie
+pour lui, continuait ses tentatives de visites, qui échouaient toujours.
+Souvent il se présentait au moment où son rival était dans la place. Ce
+jour-là, le pauvre garçon n'était pas reçu. Une autre fois, ces dames
+étaient sorties, ou bien Jujube était là, et c'était tous les jours un
+nouveau prétexte; le malheureux Pistache retournait piteusement à son
+officine, en se disant: «C'est drôle, depuis quelque temps, on a bien
+souvent des motifs de ne pas me recevoir.» Si bien qu'un jour où il
+avait été de nouveau éconduit, certain, d'après l'affirmation du
+concierge, que ces dames étaient chez elles, il s'aposta au palier de
+l'étage supérieur pour voir sortir le visiteur cause de sa
+non-réception.
+
+Au bout d'un quart d'heure d'attente, il vit sortir Bengali, reconduit
+par les deux dames avec mille paroles gracieuses:--Lui! se dit-il avec
+stupéfaction; c'est pour lui qu'on ne me reçoit pas!
+
+Le pauvre garçon ne vivait plus, depuis ce jour; il ne savait comment
+demander à ces dames une explication; avouer son espionnage, c'était
+impossible. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il leur raconta que, le jour
+en question, il avait rencontré dans l'escalier une personne de
+connaissance avec laquelle il avait causé, et qu'à ce moment il avait vu
+sortir Bengali reconduit par elles. Athalie, tout interdite, ne savait
+que répondre; la mère, sans hésitation ni embarras, expliqua que ce
+jeune homme était venu les entretenir d'une affaire d'intérêt concernant
+sa tante, et qu'il n'était pas possible, même Pistache étant son ami, de
+le faire assister à des confidences sur des affaires de famille.
+
+Le naïf garçon, qui ne désirait rien tant que d'être rassuré, se récria,
+s'excusa d'avoir involontairement amené des explications dont il n'avait
+pas besoin; que jamais l'idée d'un manque de parole, de la part de ces
+dames, ne lui serait venu à la pensée, etc., etc. Puis il demanda si le
+moment de se déclarer à M. Jujubès était proche....
+
+--Vous serez bientôt fixé, répondit madame Jujube.
+
+--Fixé... agréablement? demanda-t-il.
+
+--Je prépare mon mari en vue d'une réponse favorable, répondit-elle.
+
+Et le bon Pistache partit plein de confiance, non cependant sans avoir
+remarqué qu'Athalie était restée étrangère à la justification.
+
+Le lendemain même de cette entrevue qui l'avait rassuré, mademoiselle
+Piédevache et son neveu se présentaient dans la famille Jujube.
+
+Bengali, après quelque résistance, avait fini par céder à la volonté de
+sa tante, se disant qu'après tout, il aurait une petite femme un peu
+bébête, mais aimante et bonne, qui lui ferait la vie douce, qu'il
+finirait probablement par aimer. Bref, la main d'Athalie fut
+officiellement demandée, accordée cela va sans dire, et cet heureux
+événement jeta une joie inaccoutumée dans la famille Jujube.
+
+Et le soir, en rentrant chez lui, vers dix heures, toujours la tête
+occupée de Georgette, Bengali se disait: «Elle aussi est sans doute
+mariée; M. Marocain m'avait dit que le mariage était pour dans un mois
+et voilà plus de cinq semaines.»
+
+--Ah! je suis stupide, pensa-t-il, j'ai beau faire tout au monde pour
+l'oublier, je ne peux pas... pourtant, je n'ai rien à espérer, elle est
+mariée... à un homme qu'elle aime; il est bien heureux celui-là....
+Allons! n'y pensons plus!... oui... je dis toujours cela... et j'y pense
+tout de même.
+
+Ses réflexions furent troublées par les cris d'une femme appelant à
+l'aide; Bengali se précipita du côté d'où partaient les cris et vit un
+jeune homme enlaçant une femme qui se débattait dans son étreinte:
+
+--Voyons, disait l'auteur de cette entreprise galante, un petit souper
+fin... dans un joli cabinet particulier....
+
+Il fut interrompu par l'intervention de Bengali, qui l'écarta violemment
+de sa victime, avec accompagnement d'épithètes:
+
+--Ah! dit le monsieur, vous êtes le souteneur de cette promeneuse
+nocturne que je prenais pour une ouvrière attardée... et moi qui allais
+vous remettre ma carte. Puis avec un rire de mépris:--Ah! non! non! on
+ne se bat pas avec....
+
+Il n'acheva pas, une paire de gifles lui ayant coupé net la parole.
+
+La jeune fille poussa un cri; Bengali se retourna:
+
+--Georgette! s'écria-t-il.
+
+Puis, présentant sa carte à l'inconnu:
+
+--Je suis à vos ordres, monsieur, dit-il. Vous vous renseignerez et vous
+verrez qu'on peut se battre avec moi.
+
+Le jeune homme prit la carte, s'approcha d'un bec de gaz et lut à haute
+voix: _Alfred Bengali, rue Laffitte, 14_.
+
+--Très bien, monsieur, dit-il.
+
+Puis remettant sa carte:
+
+--Vous recevrez demain la visite de deux amis.
+
+--Je les attendrai, monsieur.
+
+L'inconnu s'éloigna.
+
+--Vous allez vous battre... pour moi! s'écria Georgette éperdue.... Oh!
+mon Dieu, s'il vous arrivait malheur....
+
+--Merci de cette marque d'intérêt, madame; je regrette de ne l'avoir
+pas méritée plus tôt.
+
+--Madame! fit la jeune fille étonnée.
+
+--Mais comment êtes-vous dans la rue, seule, à cette heure?
+
+--De l'ouvrage pressé que j'ai dû reporter.
+
+--Mais comment votre mari ne vous accompagnait-il pas?
+
+--Mon mari?
+
+--Sans doute; n'êtes-vous pas mariée?
+
+--Mais non, monsieur.
+
+Bengali eut un mouvement de joie.--Non? fit-il. Puis il ajouta
+tristement.--C'est pour bientôt, alors, dans quelques jours.
+
+--Je ne sais ce que vous voulez me dire; je n'ai aucun projet de
+mariage.
+
+--Comment! s'écria l'amoureux jeune homme, tout ému... mais M. Marocain
+m'a annoncé lui-même....
+
+Georgette comprit; elle se rappela le danger que sa marraine et Marocain
+lui avaient montré, son changement de domicile pour dérouter l'homme qui
+voulait la séduire:--M. Marocain, dit-elle alors, nous avait aperçus
+causant ensemble un soir que vous m'aviez accostée, et j'avais fui à son
+approche; le lendemain je lui ai fait connaître, ainsi qu'à ma marraine,
+dans quelles circonstances je vous avais connu et comment je me trouvais
+causant avec vous; les intentions qu'on vous prêtait, j'y croyais avant
+le dernier langage que vous m'avez tenu; après vos déclarations si
+formelles, je protestai contre l'accusation dont vous étiez l'objet et
+déclarai vos intentions véritables; on a attendu la démarche que vous
+deviez faire....
+
+Bengali balbutia des allégations d'empêchements qui avaient retardé
+cette démarche, retardé seulement.
+
+--Voilà pourquoi, interrompit la jeune fille, le mari de ma marraine
+vous a dit que j'étais sur le point de me marier, pensant, ainsi, mettre
+fin à vos obsessions.
+
+--Je vous jure... s'écria Bengali.
+
+Georgette l'interrompit de nouveau.
+
+--Ce n'est pas, dit-elle, le moment de parler de cela; qui sait le sort
+que ce combat vous réserve?... et c'est pour moi, ajouta-t-elle, la
+voix étranglée par l'émotion.
+
+Bengali lui saisit la main; elle la retira vivement:
+
+--Et quand aura lieu ce duel? demanda-t-elle.
+
+--Mais... après-demain matin, sans doute.
+
+--Que Dieu m'épargne le chagrin d'apprendre que vous avez été victime de
+votre dévouement.
+
+--Et... demanda Bengali, en s'approchant, si Dieu vous épargne ce
+chagrin, me permettez vous d'aller vous porter la bonne nouvelle?
+
+--Je la connaîtrai avant votre démarche, répondit Georgette. Puis lui
+tendant la main:--Merci, monsieur... et elle s'éloigna en étouffant un
+sanglot dans son mouchoir.
+
+Bengali resta seul et interdit:
+
+--Elle la connaîtra avant ma démarche! pensa-t-il... comment? par quel
+moyen?
+
+Georgette avait entendu la lecture de la carte remise par Bengali: «Rue
+Laffitte, 14, dit-elle, je ne l'oublierai pas.»
+
+Et en effet, le surlendemain, à 7 heures du matin, elle arrivait en
+fiacre à l'adresse indiquée; une voiture de remise stationnait à la
+porte et le cocher allait et venait sur le trottoir.
+
+Georgette appela le sien; il descendit de son siège et ouvrit la
+portière:
+
+--Je vous donnerai un bon pourboire, lui dit-elle, si vous faites bien
+ce que je vais vous dire.
+
+--Si ça se peut, madame, je veux bien; qu'est-ce que c'est?
+
+--Il s'agit d'aller causer avec le cocher de cette voiture et de savoir
+ce qu'il fait là; s'il attend deux messieurs qu'il a amenés à cette
+adresse, ou un locataire de cette maison qui l'a fait retenir.
+
+--Oh! ça n'est pas difficile, madame; on vous dira ça au juste.
+
+Par le carreau, Georgette vit son cocher accoster son confrère et une
+conversation s'engager entr'eux. Bientôt, son mandataire
+revint:--Madame, dit-il, il attend deux messieurs qu'il a amenés et il
+m'a dit que c'était, sans doute, pour des particuliers qui vont se
+battre, vu qu'il y a des épées dans la voiture et qu'il doit conduire
+ses clients au bois de Ville-d'Avray.
+
+A ce moment, Bengali et ses deux témoins sortaient de la maison et
+montaient dans la voiture.
+
+--Suivez cette voiture! dit Georgette.
+
+--Jusqu'où, madame?
+
+--Jusqu'à l'endroit du bois où elle s'arrêtera... assez loin d'elle,
+cependant, et vous vous placerez de façon à n'être pas aperçu.
+
+--Bon! compris; madame veut voir la chose, sans....
+
+--Faites ce que je vous dis!
+
+Le cocher monta sur son siège et suivit la voiture à distance.
+
+Arrivée à un endroit désert du bois, elle s'arrêta; un coupé était là et
+quatre personnes en sortaient. Ces personnes étaient l'adversaire de
+Bengali, ses témoins et un médecin.
+
+Georgette descendit du fiacre:
+
+--Attendez-moi ici! dit-elle d'une voix émue à son cocher, et elle
+s'avança d'un pas chancelant vers le lieu où deux hommes allaient
+peut-être s'entr'égorger, et c'était pour elle; parce qu'à une heure
+tardive de la soirée, l'un d'eux lui avait adressé des galanteries; que
+l'autre l'avait protégée contre les entreprises du premier; c'était pour
+cela que ces deux hommes pleins de jeunesse et de santé allaient
+chercher, dans le sang l'un de l'autre, la satisfaction imposée par un
+préjugé social.
+
+Les deux adversaires se saluèrent, mirent habit bas, prirent chacun une
+des épées qui leur furent présentées, et se mirent en garde; le
+directeur du combat croisa les deux épées par le bout, se rangea près du
+deuxième témoin et du médecin et dit: «Allez, messieurs!»
+
+Georgette, entre les branches d'un massif d'arbres, avait assisté à ces
+préliminaires solennels, dans une agitation qu'elle avait peine à
+maîtriser; à l'ordre: «Allez messieurs!» elle appuya fortement sa main
+sur son coeur qui battait à lui briser la poitrine, et, haletante, elle
+attendit.
+
+Dès le premier engagement, elle trembla pour les jours de Bengali,
+ardent, téméraire, devant l'épée d'un adversaire froid, calme,
+paraissant sûr de sa force et prêt à saisir le passage imprudemment
+ouvert à son arme. Bengali, lui, n'était plus le simple auteur d'une
+injure donnant la réparation par lui due, c'était le fou d'amour
+combattant l'homme qui a outragé la femme aimée. Et Georgette, dont la
+pensée dirigeait son bras, ne pouvait s'empêcher, malgré son anxiété, de
+l'admirer: «Qu'il est beau! qu'il est brave!» murmurait-elle.
+
+Elle jeta soudain un cri terrible; Bengali venait de tomber, atteint par
+une riposte en pleine poitrine. Au cri, tous les hommes s'étaient
+retournés. L'un d'eux avait couru au-devant de Georgette qui s'avançait
+en trébuchant, et la soutenait pour qu'elle ne tombât pas; les autres
+s'étaient précipités vers le blessé et, pendant qu'ils lui déchiraient à
+l'endroit de la blessure, sa chemise inondée de sang, le médecin tirait
+de sa boîte de secours de la charpie, des bandes de toile et des fioles.
+
+Georgette s'échappa du bras de son cavalier et vint tomber à genoux
+près du blessé évanoui:
+
+--Il est mort, monsieur? demanda-t-elle, en suffoquant.
+
+--Vous me gênez madame, répondit le médecin; je ne puis rien vous dire
+encore, laissez-moi examiner la blessure.
+
+L'adversaire, debout et chapeau bas, attendait l'opinion du médecin.
+
+Un silence d'anxiété régnait.
+
+Le docteur, après avoir lavé la plaie avec le contenu d'une des fioles,
+procéda à un premier pansement; l'effusion du sang arrêtée, il appuya
+longuement son oreille sur la poitrine du blessé; Georgette haletante
+attendait en murmurant:--Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... et c'est pour
+moi....
+
+--Enfin, le médecin releva sa tête et montra un visage exempt
+d'inquiétudes; Georgette, se redressant comme un ressort:--Ah! fit-elle,
+ça n'est pas grave?--Du moins, madame, répondit le médecin, il n'y a pas
+danger de mort, le coeur et le poumon fonctionnent régulièrement: ils
+n'ont donc pas été atteints; la blessure a cependant une certaine
+gravité; mais, je vous le répète, sauf complications imprévues, ce ne
+sera qu'une question de soins et de temps.
+
+L'auteur de la blessure, alors, dit aux témoins de Bengali:--J'enverrai
+ce soir même ma carte à votre client et je ferai prendre régulièrement
+de ses nouvelles. Puis s'adressant à Georgette:--Je vous adresse,
+madame, mes plus humbles excuses; j'ai été trompé par les circonstances
+de lieu et d'heure. Veuillez, je vous prie, croire à mes vifs regrets.
+
+Il salua et remonta dans son coupé avec ses deux amis, et la voiture
+s'éloigna.
+
+On transporta avec précaution Bengali dans la sienne. Georgette exprima
+le désir d'y monter:
+
+--Vous êtes sa parente, son amie? demanda le docteur.
+
+--Ni l'une ni l'autre, monsieur, répondit-elle; vous avez entendu ce qui
+vient d'être dit par l'adversaire de ce malheureux jeune homme, je n'ai
+rien à y ajouter. Il m'avait insultée; celui qu'il a si gravement
+blessé m'avait protégée sans même avoir su celle dont il se faisait le
+défenseur; je n'ai d'autre mobile que ma reconnaissance.
+
+--Votre conduite est très naturelle, madame; malheureusement, nous ne
+pouvons tenir cinq dans cette voiture; le malade, d'ailleurs, en
+souffrirait.
+
+Georgette alors se résigna à regagner sa propre voiture; ce que voyant,
+les deux témoins s'offrirent pour y monter à sa place: elle accepta,
+monta dans celle où on avait placé le blessé, s'installa près de lui,
+lui mit la tête sur ses genoux et les deux voitures partirent.
+
+
+
+
+XIII
+
+PISTACHE REVIENT EN FAVEUR
+
+
+La famille Jujube est à table et déjeune; naturellement on cause du
+futur mariage, des emplettes à faire, du trousseau à acheter.
+
+Entre la bonne portant des lettres.
+
+--Les lettres que le concierge vient de monter, dit-elle.
+
+--Il y a une lettre de deuil, fit madame Jujube.
+
+--Qui donc est mort? demanda Athalie en prenant la lettre, pendant que
+son père ouvrait sa correspondance.
+
+--Ah! s'écria-t-elle, après avoir jeté les yeux sur la lettre de deuil:
+M. Pistache.
+
+--Hein? qui est mort? firent les deux époux.
+
+--Non, c'est lui qui envoie ça.
+
+Et elle lut:
+
+--M. Pistache a le chagrin de vous annoncer la perte cruellement
+douloureuse qu'il vient de faire dans la personne de M. Jean-André
+Romarin, son oncle, qu'il n'avait jamais vu.
+
+--Et il a tant de chagrin que cela? observa ironiquement Jujube.
+
+--Il a ajouté quelque chose à la main, dit Athalie.
+
+Et elle lut:
+
+--Il a, par la même occasion, le plaisir de vous annoncer que cet
+excellent oncle lui a légué une somme de deux cent mille francs.
+
+Madame Jujube s'exclama:--Deux cent mille francs!
+
+Jujube qui, à ce moment, ouvrait une lettre, allait s'associer à
+l'exclamation bien naturelle de son épouse; mais un coup d'oeil jeté sur
+les premiers mots de la lettre lui arracha un cri d'un tout autre
+caractère.
+
+--Qu'est-ce donc? demandèrent les deux femmes inquiètes.
+
+--Ton futur grièvement blessé en duel! répondit-il d'une voix altérée;
+c'est sa tante qui m'annonce ce grand malheur.
+
+--Toujours de nos chances! gémit la mère.
+
+Athalie pâlit, fut prise d'un tremblement nerveux, puis éclata en
+sanglots.
+
+--Ça devait lui arriver, dit le père, en marchant avec agitation: un
+tapageur, un viveur, un cerveau brûlé.
+
+Madame Jujube, elle, consolait sa fille.
+
+--Tu sais bien ce que c'est que les duels, lui disait-elle; les journaux
+en rendent compte à chaque instant et ils n'ont jamais de suites graves;
+dans quinze jours, ce pauvre garçon sera guéri.
+
+--Tu n'as donc pas entendu ce que j'ai lu? hurla Jujube; la lettre porte
+grièvement blessé.
+
+--J'ai entendu, mon ami; mais sur le moment, une blessure paraît grave,
+et....
+
+--Je vais le voir, dit Jujube.
+
+--Ne sois pas longtemps, papa, supplia Athalie.
+
+Jujube sortit précipitamment sans lui répondre.
+
+--Ne te désole donc pas, continua la mère, je te dis que ce ne sera
+rien, tu verras. Puis, aux doutes exprimés par les mouvements de tête de
+sa fille, elle ajouta, en femme positive qu'elle était:
+
+--D'ailleurs, mettons les choses au pire; supposons que le pauvre garçon
+meure de sa blessure....
+
+--Oh! maman, ne dis pas ça! sanglota l'inconsolable Athalie.
+
+--C'est une simple supposition.... Eh bien, n'oublie pas que Pistache a
+hérité de deux cent mille francs.
+
+--Ne me parle plus de lui, je n'en veux pas.
+
+--Pourtant, deux cent mille francs quand, comme toi, on n'a pas de
+dot....
+
+Athalie trépigna de colère en répétant:--Je n'en veux pas, je n'en veux
+pas!
+
+Madame Jujube continua:--D'autant plus qu'avec cette fortune il n'aurait
+pas besoin de rester dans la pharmacie, et ton père alors qui n'avait
+que cette objection....
+
+Pour en finir, Athalie quitta brusquement sa mère et s'en alla pleurer
+dans sa chambre.
+
+Jujube ne tarda pas à rentrer.
+
+Il était furieux.
+
+--Eh bien? lui demanda madame Jujube avec empressement....
+
+Puis, voyant son air irrité:
+
+--Mais qu'as-tu donc? ajouta-t-elle.
+
+--Tu as déjà été raconter à tout le monde que ta fille faisait un riche
+mariage?
+
+--Moi?... mais....
+
+--Je viens de rencontrer M. et madame Blavin qui m'ont félicité.
+
+--Je leur ai confié... des amis....
+
+--Confié! et ils l'ont répété, ça se sait partout... et ton prétendu
+gendre est très gravement blessé; on ne peut pas le voir, défense
+absolue des médecins.
+
+--Ah! mon Dieu! gémit madame Jujube, s'il allait mourir!
+
+--C'est à craindre, et on se moquera encore de nous, comme pour les
+autres gendres qui nous ont raté, car chaque fois, toi et ta fille,
+c'était la même chose; vous ne pouvez pas taire votre langue.
+
+--Mais, mon ami, cette fois, tu m'as dit toi-même avoir annoncé le
+prochain mariage d'Athalie....
+
+--A ce méchant savant, ce cuistre, à ce M. Quatpuces à qui il faut des
+dots; oui, je l'ai rencontré et je me suis offert le plaisir de lui
+annoncer... tout le monde à ma place en aurait fait autant; toi, quelles
+raisons avais-tu?
+
+--Mais c'est Athalie qui en a parlé la première.
+
+--Athalie aussi, oui; vous êtes toutes les mêmes, et si ton futur gendre
+meurt, comme c'est à craindre, nous voilà encore avec notre fille sur
+les bras.
+
+--Non, mon ami, si tu le veux bien.
+
+Et elle rappela l'amour de Pistache pour Athalie et l'héritage qui lui
+permettrait de quitter la pharmacie.
+
+Jujube ne répondit rien; c'était déjà un pas de fait, et quand sa femme
+ajouta qu'Athalie ne voulait pas qu'on lui parlât de ce jeune homme, le
+petit tyran reparut, déclara qu'il n'admettait pas la résistance d'une
+fille aux volontés de son père; que sa volonté, il l'imposerait si
+besoin était. En tout cas, ajouta-t-il, envoie nos cartes à ce jeune
+homme... avec un mot de sympathie.
+
+Madame Jujube comprit que sa cause était gagnée et que, avec l'un ou
+avec l'autre, on avait enfin le placement d'Athalie; et aussitôt,
+suivant le désir de Jujube, elle prit les trois cartes de visite,
+écrivit quelques mots affectueux sur chacune d'elles, puis elle envoya
+immédiatement Galfâtre le concierge les porter à leur adresse.
+
+Pistache fut au comble de l'émotion en voyant cet empressement de la
+famille Jujube et, particulièrement, la participation du maître de la
+maison à cette manifestation sympathique.
+
+--Remerciez, de ma part, je vous prie, dit-il au concierge, monsieur et
+madame Jujubès; dites-leur que j'ai été très sensible à leur preuve
+d'amitié.
+
+--Bien, monsieur, je n'y manquerai pas.
+
+Puis, Galfâtre ajouta:--Monsieur est sans doute invité à la noce?
+
+--A la noce!... Quelle noce?
+
+--Celle de mademoiselle Jujubès.
+
+--Comment, de mademoiselle.... Et le pharmacien abasourdi n'eut pas la
+force d'achever; mais pensant qu'il s'agissait de son propre mariage, il
+se mit à rire:
+
+--Ça se sait donc déjà? demanda-t-il.
+
+--Toute la maison le sait, répondit Galfâtre....
+
+--Ah! fit notre pharmacien radieux. Ah! vous me faites bien plaisir....
+Tenez, voilà vingt francs pour cette bonne nouvelle.
+
+--Oh! monsieur est trop bon.... Je croyais que monsieur savait ça.
+
+--Je savais que la demoiselle et sa maman voulaient bien, mais c'est M.
+Jujubès qui ne voulait pas.
+
+--Ma foi, répondit Galfâtre, il avait bien raison; donner sa fille
+unique à un viveur, un coureur.
+
+--Ah! mais dites donc, vous; c'est pour me remercier de mes vingt
+francs que vous me dites ça?
+
+--Ah! c'est vrai, monsieur, je ne me rappelais plus que vous étiez l'ami
+de ce monsieur.
+
+--Ce monsieur? Quel monsieur?
+
+--Eh bien.... M. Bengali.
+
+Pistache resta anéanti:--Bengali... balbutiait-il, Bengali.
+
+--Vous ne savez pas qu'il doit épouser cette demoiselle?...
+
+Ses questions restant sans réponse, Galfâtre se retira sans que sa
+sortie fût remarquée par Pistache resté les yeux fixes et l'air ahuri.
+
+--Ah! se dit le pauvre amoureux, je comprends maintenant pourquoi on ne
+me recevait pas quand il était là.
+
+Galfâtre venait de rentrer à sa loge, quand madame Jujube qui, à ce
+moment, venait du dehors, lui dit:
+
+--Comment, vous n'avez pas encore porté les cartes?
+
+--Pardon, madame, j'en viens.
+
+--Vous avez trouvé la personne?
+
+--C'est au monsieur même que j'ai remis les cartes; même que ce pauvre
+jeune homme est dans un chagrin....
+
+--De la mort d'un oncle qu'il n'a jamais vu et qui lui laisse deux cent
+mille francs?
+
+--Deux cent mille francs! s'écria Galfâtre, c'est donc ça que, dans sa
+joie, il m'a donné vingt francs.
+
+--Dans sa joie! fit madame Jujube surprise, vous venez de me dire qu'il
+était dans un grand chagrin.
+
+--Oh! le chagrin est venu après les vingt francs, quand je lui ai
+annoncé le mariage de mademoiselle.
+
+Madame Jujube bondit:--Vous lui avez....
+
+La colère l'empêcha d'achever.
+
+--Dame, étant l'ami du marié, je croyais qu'il était invité à la noce.
+
+Et la brave dame, exaspérée:
+
+--Mais comment connaissez-vous nos affaires de famille? qui vous a parlé
+de ce mariage?
+
+--Madame, c'est mademoiselle elle-même.
+
+--Ah! mon Dieu, murmura madame Jujube, aller conter ça jusqu'au
+concierge! Et il n'y a rien dans tous ces ragots que des pourparlers qui
+n'aboutiront même pas.
+
+--Dam! madame, moi, je....
+
+--En voilà assez; pas un mot de cela à personne.... Et tout d'abord,
+vous allez courir me porter une lettre à M. Pistache; je vais la faire,
+venez la chercher dans dix minutes.
+
+Et elle monta chez elle en toute hâte.
+
+Une demi-heure après, Pistache recevait une lettre ainsi conçue:
+
+«Il n'y a rien de vrai dans ce que vous a dit mon imbécile de concierge;
+il vous a rapporté des potins de voisinage, établis sur les visites que
+nous fait M. Bengali, comme nous en font tous nos amis; et d'ailleurs,
+le pauvre jeune homme est peut-être mort, à cette heure, d'une blessure
+qu'il a reçue hier, en duel. Venez me voir, nous causerons.»
+
+
+
+
+XIV
+
+LA GARDE-MALADE
+
+
+Depuis six jours, Bengali était en proie à une fièvre ardente et plongé
+dans un sommeil incessant et agité. Le médecin, on le sait, avait, dès
+le premier examen de la blessure, déclaré sans hésitation qu'elle
+n'aurait pas de suites fatales, à moins de complications imprévues; il
+avait donc fait toutes les recommandations de nature à prévenir ces
+accidents; notamment, l'interdiction des visites et de tout ce qui
+pouvait troubler le repos du malade.
+
+--Vous tenez bien compte de mes prescriptions? dit-il au domestique;
+vous ne recevez personne autre que la tante de votre maître?
+
+A la mine embarrassée du domestique, le docteur lui demanda:--Vous ne
+comprenez pas? c'est pourtant bien clair.
+
+--Si, si, monsieur le docteur... je comprends bien, mais c'est que....
+
+--C'est que quoi?
+
+--Il y a... cette demoiselle.... qui était dans la voiture quand on a
+rapporté monsieur....
+
+--Elle est venue demander de ses nouvelles? vous lui en avez donné?
+C'est bien, je n'interdis pas les demandes de nouvelles, ce ne sont pas
+des visites, cela; qu'on parle bas et qu'on n'entre pas dans la chambre
+du malade, voilà tout ce que j'exige.
+
+--Bien, monsieur; mais cette demoiselle m'a tant prié, que je l'ai
+laissée regarder monsieur.... Ce qu'elle a pleuré en le voyant! ça me
+fendait le coeur... à ce moment-là... Monsieur, tout en dormant,
+demandait à boire; alors elle s'est assise au chevet du lit... j'ai
+soulevé monsieur et elle l'a fait boire... après, elle a tant pleuré
+pour que je la laisse soigner monsieur... que je n'ai pas eu le
+courage....
+
+--Je ne m'étais-pas trompé, pensa le docteur, il y a de l'amour
+là-dessous.
+
+--Vous avez bien fait, répondit-il au domestique; quand cette personne
+reviendra vous la laisserez entrer.
+
+--Bien, monsieur.... Elle est revenue et elle revient tous les soirs...
+mais monsieur qui dort toujours en se remuant beaucoup, ne s'est même
+pas aperçu qu'elle était là, il boit en dormant.... Cette pauvre
+demoiselle passe la moitié des nuits... des fois plus... elle lui essuie
+la figure... qui est mouillée par la fièvre... elle ne le perd pas de
+vue.... Faudra-t-il que je la laisse revenir?
+
+--Oui, répondit le médecin, certain que nulle autre garde ne soignerait
+son malade avec autant de sollicitude.
+
+Georgette continua donc à venir soigner son cher blessé.
+
+Un soir, elle resta tout interdite en voyant entrer le médecin; il lui
+sourit, lui imposa silence du geste et lui dit à voix basse:
+
+--Je savais vos visites, vos soins, et je les ai approuvés... ça va
+mieux.... Puis tâtant le pouls du malade:--beaucoup mieux, ajouta-t-il.
+
+--Entrez, madame, monsieur le docteur est là, dit à demi-voix le
+domestique, en introduisant mademoiselle Piédevache....
+
+La vieille demoiselle eut un geste de surprise à la vue de Georgette, et
+elle jeta, au médecin, un regard interrogateur.
+
+--C'est une garde-malade que j'ai placée près de lui, dit le médecin,
+pour éviter toute explication.
+
+--Elle est bien jeune et bien jolie pour faire ce métier-là, se dit la
+vieille demoiselle. Mais préoccupée de la santé de son neveu:
+
+--Eh bien? demanda-t-elle.
+
+--La fièvre s'en va, répondit le docteur; je suis très content. Mais ne
+restons pas ici, notre présence est inutile et il a encore besoin du
+repos le plus complet.
+
+--Et vous me répondez...?
+
+--De sa guérison, oh! absolument; elle sera longue, mais elle est
+certaine; allons-nous-en.
+
+Et Georgette resta seule avec celui qu'elle aimait, écoutant sa
+respiration devenue plus régulière et plus douce, observant ses
+mouvements moins fréquents et moins brusques; le médecin ne l'avait pas
+trompée: une amélioration sensible s'était produite depuis la veille, la
+jeunesse triomphait du mal, et cette pensée: il vivra! lui arrachait un
+sourire; à quelques mots confus qu'elle perçut: «Il parle, se
+disait-elle... il a soif peut-être;» et approchant son oreille des
+lèvres du malade, elle écouta, puis eut un mouvement de joie: «Mon nom!
+dit-elle, il rêve de moi!» Le voyant promener sa langue sur ses lèvres
+desséchées, elle pensa qu'il avait soif; elle entr'ouvrit la porte de la
+pièce voisine, pour dire au domestique de venir soulever son maître; le
+domestique dormait profondément dans un fauteuil. La jeune fille alors
+prit la tasse contenant le breuvage ordonné par le médecin, souleva la
+tête de son bien-aimé et présenta la tasse à sa bouche entr'ouverte....
+
+Il but d'abord avidement, avec l'inconscience que donne le demi-sommeil,
+et puis ouvrit les yeux, regarda Georgette... la regarda longtemps....
+«Ah! je reprends mon rêve interrompu,» murmura-t-il avec une expression
+heureuse.
+
+Georgette lui reposa la tête sur son oreiller et voulut s'enfuir.
+
+--Ah! ce n'est pas un rêve, s'écria-t-il! oh! Georgette, ne me quittez
+pas!
+
+Elle s'arrêta au seuil de la porte et se retourna vers lui. Il se
+dressa, tendit ses bras vers la jeune fille et, d'une voix tremblante
+d'émotion:
+
+--Vous! fit-il, vous près de moi!
+
+--Chut! fit-elle, ne parlez pas; il vous faut le repos le plus
+rigoureux.
+
+--Ne vous en allez pas, je vous en supplie... votre présence près de moi
+me guérira plus vite que les remèdes du médecin.
+
+Georgette revint vers lui: «Je veux bien rester, dit-elle, mais sur
+votre promesse de garder le silence....»
+
+--Oui, Georgette, oui, je me tairai....
+
+La jeune fille reprit sa place dans le fauteuil placé au chevet du lit.
+
+--Bengali voulut parler.--Ah! fit-elle, vous m'avez promis....
+
+--Deux mots seulement, Georgette. Je vous en supplie.
+
+--Bien bas, alors, dit-elle.
+
+--A votre oreille, voulez-vous?
+
+Et il avança ses bras pour l'attirer à lui; elle se recula vivement:
+«Chut! chut! chut! fit-elle, un doigt posé sur sa bouche souriante,
+reposez votre tête sur l'oreiller et parlez-moi d'ici.»
+
+Bengali obéit....
+
+--Est-ce la première fois que vous venez ici, Georgette? demanda-t-il.
+
+--Je suis venue tous les jours.
+
+--Ah! fit-il joyeux, et vous viendrez encore?
+
+--Si cela doit hâter votre guérison....
+
+--Oh! oui... oui... je me sens déjà tout autre....
+
+--Voyons, ne vous animez pas, soyez bien tranquille, parlez peu et
+doucement, sinon je m'en vais....
+
+--Non, non, restez, je vous obéirai.
+
+Puis, après un silence: «On a fait une comédie là-dessus, je l'ai vue
+jouer: _l'Amour médecin_.... Georgette, il me semble que je serais si
+heureux de tenir votre main dans la mienne... voulez-vous?... ça me fera
+plus de bien que la tisane.»
+
+Elle lui donna sa main:--A la condition, dit-elle, que vous allez vous
+endormir comme cela.
+
+--Oui Georgette, oui, je vais dormir.
+
+Il ferma les yeux, et bientôt sa respiration courte, précipitée, indiqua
+qu'un sommeil fiévreux avait vaincu la volonté du jeune homme, de
+laisser ses yeux fixés sur ceux de son adorée.
+
+
+
+
+XV
+
+DÉCEPTIONS DE LA FAMILLE JUJUBE
+
+
+Les jours, les semaines s'écoulaient et rien ne faisait prévoir à
+l'affligée Athalie et à ses parents l'époque du rétablissement complet
+du futur époux, par conséquent la date du mariage convenu. Quand Jujube
+se présentait chez le blessé, il n'était jamais reçu, et mademoiselle
+Piédevache, toute à son inquiétude pour son neveu qu'elle adorait, ne
+pouvait que répéter à la famille impatiente: «C'est l'ordre formel du
+médecin; le pauvre enfant ne peut pas recevoir de visites; moi-même,
+quand je vais le voir, je ne fais qu'une apparition, mais le docteur
+m'écrit tous les jours quelques mots; la guérison est certaine, mais ça
+sera long; il faut attendre».
+
+On attendait depuis un mois quand mademoiselle Piédevache arriva chez
+les Jujube, l'air fort satisfait.
+
+--Enfin, dit-elle, le cher enfant peut recevoir des visites, il se lève
+et entre en convalescence.
+
+Grande joie d'Athalie à cette bonne nouvelle:
+
+--Qu'est-ce que peut durer la convalescence? un mois? demanda-t-elle.
+
+--Oh! pas plus, je pense, répondit la tante.
+
+--J'aurais grand plaisir à le voir, ce brave garçon, dit Jujube.
+
+--Je viens vous prendre pour vous mener chez lui, répondit la vieille
+demoiselle; ma voiture est en bas; êtes-vous prêt?
+
+Jujube, qui était toujours prêt à sortir, n'eut que son chapeau à
+mettre:--Je suis à vos ordres, dit-il.
+
+--Mille bonnes choses de notre part, papa, dit Athalie; dis-lui que nous
+sommes bien heureuses de son rétablissement.
+
+Bengali, occupé à dévorer deux côtelettes, fut désagréablement surpris
+en voyant sa tante accompagnée du futur beau-père qu'elle voulait lui
+colloquer.
+
+--Bravo! s'écria celui-ci, je vous trouve en bonnes dispositions, mon
+gaillard.
+
+--Peuh! fit Bengali, je mâchonne, je suce du jus de côtelettes.
+
+--Mais vous avalez la viande avec, les os sont décharnés. Ah! nous avons
+été tous bien heureux d'apprendre votre entrée en convalescence; votre
+pauvre Athalie en pleurait de joie.
+
+--Chère demoiselle, répondit Bengali, sans enthousiasme; dites-lui que
+j'ai été bien sensible....
+
+--Je vais même lui annoncer que vous viendrez lui dire cela de vive voix
+dans une huitaine de jours, répondit Jujube....
+
+--Oh! certainement, ajouta mademoiselle Piédevache, dans huit jours.
+
+--Huit jours, fit Bengali avec un pâle sourire; comme vous y allez, ma
+tante!
+
+--Elle a raison, et nous causerons du mariage... j'espère que nous
+pourrons le fixer à un mois.
+
+Bengali se récria d'une voix languissante:
+
+--Oh! oh!... un mois!... faible comme je le suis.
+
+--Aujourd'hui, oui; mais dans un mois.
+
+--Certainement, ajouta la tante; un mois de convalescence....à ton
+âge.... Tu verras.
+
+--J'en doute, ma tante.... Ainsi tenez, le peu que j'ai causé... eh
+bien! je me suis fatigué... je vais me remettre au lit.
+
+--Il a raison, dit mademoiselle Piédevache, il faut le laisser se
+reposer....
+
+--Voulez-vous que je vous envoie Athalie avec sa mère? demanda
+Jujube....
+
+--Oh non!... ça ne serait pas convenable... une demoiselle chez un
+garçon... malade.
+
+--Chez son futur....
+
+--Oui, sans doute; mais quand je serai tout à fait bien... nous
+arrangerons cela; je vous demande pardon, je vais me recoucher.
+
+Les deux visiteurs se retirèrent et Jujube se disait: «Je trouve qu'il
+n'est guère pressé de voir ma fille.»
+
+Et dès qu'ils furent partis, Bengali demanda le fromage à la crème et
+les fruits préparés pour le dessert de son repas interrompu.
+
+--Eh bien! s'écrièrent Athalie et sa mère, à l'arrivée de Jujube dont la
+figure était soucieuse.
+
+--Eh bien! Eh bien!... je l'ai trouvé mangeant deux côtelettes.
+
+--Ah! exclamèrent joyeusement les deux femmes.
+
+--Oui, ah! ah! tant que vous voudrez, mais pour moi, le mariage n'est
+pas fait.
+
+--Comment! fit la pauvre Athalie déconcertée, qu'est-ce qu'il y a?
+
+--Il y a, il y a... il n'y a rien... que des impressions, mais qui sont
+mauvaises.
+
+Et Jujube raconta son arrivée au moment où Bengali était attablé et
+paraissait manger avec appétit; son air contraint en le voyant, la
+froideur de son accueil, sa fatigue subite, son refus de recevoir la
+visite de sa future, etc., etc.
+
+Athalie trouva, pour le justifier, les bonnes raisons fournies par les
+gens à illusions, toujours disposés à croire ce qu'ils désirent; sa
+mère, femme à illusions, elle aussi, exprima un avis semblable:
+
+--Tant mieux si je me suis trompé, dit le chef de la famille, mais,
+règle générale, je ne me trompe jamais.
+
+--Tu verras, papa, que tu te trompes cette fois, dit Athalie sans
+conviction.
+
+--Bon, bon, je veux bien, nous verrons, ricana-t-il avec ironie.
+
+Quatre jours après cette scène, il recevait, de la tante Piédevache, une
+lettre dont les premiers mots lui firent pousser une exclamation; il
+appela à haute voix les deux femmes:
+
+--Voilà du nouveau, venez vite!
+
+Elles accoururent à son appel et leurs regards l'avaient avidement
+questionné avant que leur bouche eût prononcé un mot.
+
+--Il est parti pour Nice! dit-il.
+
+Et il jouit amèrement de la stupeur causée par cette nouvelle.
+
+--Parti... comment, pourquoi? demanda Athalie accablée.
+
+--Son médecin, paraît-il, l'envoie là-bas pour achever sa guérison.
+
+--Eh bien, papa, si c'est le médecin qui l'a ordonné....
+
+--Sans doute, ajouta la mère, si le médecin a jugé nécessaire....
+
+--Nécessaire aussi, répondit Jujube, de partir sans nous faire une
+visite, sans nous exprimer par une lettre son désir de nous voir, sans
+même nous informer personnellement de son départ, puisque c'est sa tante
+qui nous l'apprend.
+
+Athalie, cette fois, ne répondit que par des larmes.
+
+--Un pareil manque d'égards, dit madame Jujube, est sans excuse.
+
+--Sans excuse, appuya Jujube.
+
+Bengali, cependant, en avait une excellente pour ne pas annoncer son
+départ. Il n'était pas parti et ne devait même pas partir; il avait
+exprimé le désir d'aller achever sa convalescence à Nice, à son médecin;
+celui-ci avait fort approuvé cette excellente idée. Le lendemain, le
+prétendu voyageur informait sa tante de ce qu'il appelait l'ordre du
+docteur; la brave femme pleura fort, mais enfin, cette séparation était
+nécessaire; elle se résigna, donna quelques billets de banque à celui
+qu'elle appelait son cher enfant, retourna à Saint-Mandé, et Bengali
+aussitôt de faire faire ses malles, d'envoyer chercher une voiture et
+d'aller s'installer dans un petit appartement d'un quartier éloigné,
+appartement qu'il fit meubler.
+
+Le résultat des visites de Georgette avait été ce qu'on pouvait prévoir,
+et, chose moins facile à supposer, la possession, loin de refroidir les
+sentiments de l'heureux amant, n'avait fait qu'accroître son amour pour
+l'adorable fille qui s'était donnée à lui; c'était pour la voir tous les
+jours, sans gêne, sans contrainte, qu'il avait imaginé le besoin d'aller
+se rétablir à Nice.
+
+Il avait, d'ailleurs, tout prévu. Un de ses amis, installé dans cette
+ville pour plusieurs mois, et avec qui il s'était entendu, lui avait
+indiqué son hôtel; Bengali en avait donné le nom et l'adresse à sa
+tante, comme devant être le domicile où elle lui écrirait; l'ami lui
+renverrait les lettres. Bengali y répondrait, enverrait ses réponses à
+l'obligeant intermédiaire qui n'aurait plus qu'à les jeter à la poste.
+
+Et il fut fait comme il avait été convenu.
+
+--Tu verras, papa, dit Athalie à son père, tu verras que M. Bengali....
+
+Jujube l'interrompit:--Partir sans nous en aviser, sans adieux, sans
+lettre explicative!...
+
+--Je t'assure, papa, qu'il a eu pour cela une cause majeure; je suis
+sûre que, dès son arrivée à Nice, il t'écrira.
+
+--Il ne lui manquerait plus que de ne pas nous écrire, répondit le père.
+
+--Athalie a raison, mon ami, dit madame Jujube, il nous écrira et tu
+verras qu'il lui est arrivé je ne sais quel empêchement.
+
+L'artiste, dont la vanité se refusait à croire qu'il en pût être
+autrement, ne répliqua rien et se borna à dire:
+
+--Avec tout cela, pour combien de temps est-il à Nice? Deux mois,
+quatre mois, six mois peut-être.
+
+Athalie se récria:
+
+--Oh! papa... quinze jours, trois semaines au plus.
+
+--Enfin, conclut Jujube, nous parlons pour ne rien dire, attendons sa
+lettre.
+
+Le lendemain, pas de lettre!
+
+Les deux dames firent observer que Bengali avait eu, au plus, le temps
+d'arriver, qu'à peine entré en convalescence, la fatigue du voyage avait
+dû l'obliger à un repos bien naturel.
+
+--Parfait! attendons à demain, répondit ironiquement le père incrédule.
+
+Deux jours, trois jours, huit jours s'écoulèrent et toujours pas de
+lettre; la tante Piédevache était allée passer un mois en Auvergne, chez
+des amis, impossible d'aller lui demander une explication; écrire à
+Nice, au prétendu convalescent, on ignorait son adresse, et l'infortunée
+Athalie ne cessait pas d'inonder de ses larmes son piano que, malgré sa
+douleur, elle était obligée de travailler pour obéir aux injonctions
+paternelles.
+
+Jujube, convaincu que c'était encore un mariage raté, résolut de prendre
+l'initiative d'un affront à son singulier futur gendre, pour que
+celui-ci ne le lui fît pas, et il se décida à donner sa fille à Pistache
+si ce jeune homme consentait à abandonner la pharmacie; il était riche,
+adorait Athalie; la condition serait donc acceptée sans difficulté.
+
+La réception d'une lettre montée par le concierge et timbrée de Nice
+vint interrompre le cours de ses réflexions:
+
+--Une lettre de Nice! cria-t-il.
+
+Les deux femmes accoururent:
+
+--Tu vois bien, papa, dit Athalie suffoquée par l'émotion. Et comme il
+éprouvait quelques difficultés à défaire l'enveloppe:
+
+--Oh! dépêche-toi, papa! ajouta-t-elle.
+
+--Tu vas voir qu'il se justifie, dit madame Jujube.
+
+Enfin, la lettre fut dégagée de sa prison, ouverte, et Jujube en donna
+lecture, à la grande impatience d'Athalie qui attendait toujours ce qui
+ne venait jamais.
+
+Dans cette lettre, Bengali expliquait que le départ d'un ami pour
+Monaco, le jour même ou le médecin avait ordonné Nice comme lieu de
+convalescence, l'avait obligé à partir immédiatement, la société d'un
+compagnon de voyage pouvant lui être d'un grand secours.
+
+--Ah! je te le disais bien, papa; et après, qu'est-ce qu'il y a?
+
+Il y avait une relation du voyage, la mention des arrêts dans les
+principales villes du trajet, arrêts nécessités par le besoin de repos,
+la description de Lyon, de Marseille, de sa Canebière, de son port,
+etc., etc., puis la description de Nice où les orangers poussent en
+pleine terre, des renseignements sur Monaco dont on aperçoit les
+remparts et où le chemin de fer conduit en une demi-heure. Enfin la
+lettre se termina par les saluts d'usage, suivis de--mille choses à ces
+dames.
+
+Cette lecture finie, Jujube regarda Athalie qui était terrifiée:
+
+--Voilà! dit-il amèrement:--mille choses à ces dames... drôle...
+polisson... il attend huit jours pour nous dire cela... mille choses à
+ces dames!
+
+--Mais, papa, risqua timidement et sans conviction la pauvre fille, il
+ne peut pas nous dire autre chose dans une première lettre; écris-lui,
+il répondra, et cette fois....
+
+--Lui écrire! où? il ne donne même pas l'adresse de son hôtel.
+
+--Il l'a oubliée, il l'enverra dans sa prochaine lettre.
+
+Un mois s'écoula pendant lequel on reçut quatre lettres remplies de
+choses indifférentes, sans la moindre allusion au mariage convenu, et
+toutes se terminant constamment par la formule: mille choses à ces
+dames.
+
+Jujube n'hésita plus: Pistache serait son gendre; il était seul, au
+moment où il prenait cette résolution, un rhume l'ayant retenu dans sa
+chambre, et les deux femmes étaient au Conservatoire où Athalie prenait
+des leçons d'harmonie.
+
+La bonne annonça Pistache. Jujube se leva et, de la porte entr'ouverte,
+les mains tendues, il cria:
+
+--Entrez donc, cher monsieur!
+
+Pistache, qu'il n'avait pas habitué à cet accueil chaleureux, en était
+tout confus.
+
+--Vous voyez un pauvre malade, continua l'artiste.
+
+--Oh! vraiment, monsieur Jujubès, fit le pharmacien avec sollicitude; si
+j'avais su cela, je serais venu prendre de vos nouvelles. Oh! que je
+regrette donc....
+
+--Vous êtes bien aimable, ce n'est rien, un rhume.
+
+Le pharmacien, que ce mot plaçait sur son terrain, lui donna force
+détails sur les rhumes, leurs moyens de guérison, offrit tous les sirops
+et toutes les pâtes efficaces en pareil cas. Jujube le remercia avec
+effusion, ajouta que son rhume était à peu près passé et qu'il ne
+gardait la chambre que comme dernière précaution:
+
+--Ne parlons plus de moi, dit-il; quoi de nouveau?
+
+--Mais... pas grand'chose....
+
+Une idée vint à Jujube:--Et votre ami Bengali, avez-vous de ses
+nouvelles? demanda-t-il.
+
+--De ses nouvelles? est-ce qu'il a été malade?
+
+--Comment? Vous ne savez pas qu'il a été gravement blessé en duel?
+
+--Non, je ne savais pas ça.
+
+--Il a été deux mois au lit et on l'a envoyé à Nice pour achever de se
+rétablir.
+
+--Oh! mais alors, il est tout à fait rétabli; je l'ai vu il y a trois
+semaines.
+
+--Où cela?
+
+--A Paris... un soir.
+
+--A Paris?... vous êtes sûr que c'était lui?
+
+--Oh! parfaitement sûr, nous nous sommes trouvés presque nez à nez.
+
+--Vous lui avez parlé?
+
+--Non, il avait une demoiselle à son bras; et comme, en me voyant, il a
+vivement tourné la tête, j'ai pensé qu'il voulait m'éviter. Alors...
+vous comprenez... par discrétion....
+
+--Parfaitement.
+
+--Ça m'a contrarié, parce que je lui aurais annoncé mon héritage, ça lui
+aurait fait plaisir.
+
+Ici, Pistache trouva le joint pour faire connaître ses intentions.
+
+--Et puis, dit-il, je l'aurais consulté sur mes idées de mariage.
+
+Jujube, tout à la révélation qui venait de lui être faite, ne répondit
+pas. Pistache, alors, continua:
+
+--Oui... dès que mon deuil sera fini (et appuyant), je m'occuperai de me
+marier. Et il répéta:--Je veux absolument me marier.
+
+Et Jujube, toujours la tête ailleurs, ne répondait pas encore.
+
+Pistache l'interpella:
+
+--N'est-ce pas, monsieur Jujubès, que j'ai raison?
+
+--Raison?... sur quoi?
+
+--Sur mon idée de me marier?
+
+--Ah!... vous songez à vous marier?
+
+--Oui, après mon deuil... le deuil d'un oncle, ça n'est pas bien long,
+trois mois au plus.
+
+--Vous avez raison, mon jeune ami.
+
+--Son jeune ami! pensa notre amoureux que cette appellation combla
+d'espoir, et il continua:
+
+--Il y a une demoiselle... que j'adore... et qui m'aime aussi....
+
+--Bravo?
+
+--Et si vous voulez, monsieur Jujubès....
+
+--Moi?
+
+--Oui, monsieur Jujubès, ça dépend de vous.
+
+Et il allait lâcher le grand mot, quand mesdames Jujube entrèrent. Il
+courut au devant d'elles:
+
+--Ah! madame, ah! mademoiselle, balbutia-t-il, suffoqué d'émotion, si
+vous saviez combien je....
+
+Athalie le salua de la tête et sortit vivement, laissant le pauvre
+garçon son sourire figé sur sa bouche béante. Il allait demander une
+explication, mais la mère ignorant la résolution prise par son mari,
+celui-ci pensa que reprendre en ce moment la conversation interrompue,
+serait provoquer chez madame Jujube un étonnement et un embarras de
+nature à dérouter Pistache; Jujube prétexta sa palette à préparer pour
+la pose d'un modèle qu'il attendait, engagea vivement le jeune homme à
+revenir le plus tôt possible, et le nouveau futur gendre se retira sans
+s'expliquer l'accueil d'Athalie, mais transporté de joie par les
+dispositions du père.
+
+--J'ai du nouveau à t'apprendre, dit aussitôt celui-ci à sa femme, et
+surtout à apprendre à Athalie; appelle-la!
+
+Athalie, qui avait guetté le départ de son amoureux, rentra à ce moment:
+
+--J'annonçais à ta mère qu'il y a du nouveau, reprit Jujube, et j'allais
+t'appeler pour entendre cette nouvelle intéressante.
+
+A l'air ironique de son père, la pauvre fille devina que la nouvelle
+était mauvaise pour elle.
+
+Le père continua sur le même ton sarcastique:
+
+--Il est retombé, ce cher malade, une rechute qui l'a forcé à reprendre
+le lit, dont l'état est tellement grave qu'il ne peut ni nous écrire, ni
+charger quelqu'un de nous informer de sa rechute.
+
+--Mais qu'y a-t-il donc, papa? demanda la pauvre Athalie avec
+inquiétude.
+
+--Il y a que ton soi-disant adorateur se porte comme le Pont-Neuf, et
+qu'il a été vu à Paris, il y a trois semaines, avec une belle jeune
+fille à son bras.
+
+--Hein? fit madame Jujube.
+
+Athalie était restée anéantie:
+
+--Eh bien, fit Jujube, es-tu convaincue?
+
+Elle balbutia, pâle et tremblante:
+
+--Comment sais-tu cela, papa?
+
+--Par celui que tu dédaignes, qui sort d'ici; il l'a vu, de ses yeux vu.
+
+--Il a pu se tromper.
+
+--Je lui ai posé la question.
+
+Et Jujube répéta les paroles de Pistache.
+
+--C'est un mensonge qu'il t'a fait, papa.
+
+--Dans quel but?
+
+--Pour évincer son rival.
+
+--Il ignore cette rivalité, je ne lui en ai pas soufflé mot, et, s'il la
+connaît! qui la lui aurait apprise?
+
+--Ton père a raison, ma fille, dit madame Jujube.
+
+Lui, continue:
+
+--Si, comme tu le croyais, ton adoré était retombé malade, sa tante le
+saurait et nous en aurait informés.
+
+--Elle est en Auvergne.
+
+--Elle en serait revenue en toute hâte, nous aurait mis au courant,
+aurait avisé au moyen de faire revenir le malade; au besoin, serait
+allée à Nice; enfin nous saurions quelque chose. Et tu te figures que
+nous allons attendre ce monsieur qui se fiche de toi, de nous; qui ne
+t'épousera jamais, quand nous avons un brave garçon, riche, prêt à te
+conduire à la mairie?
+
+--Jamais! dit énergiquement Athalie.
+
+--Hein! fit le père à qui, dans son intérieur, nul n'avait jamais
+résisté.
+
+Elle répéta:
+
+--Jamais je n'épouserai ce monsieur. Jamais! jamais!
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce ton-là? s'écria le père en s'avançant la
+main levée.
+
+Athalie ne recula pas: «Bats-moi, dit-elle; tue-moi si tu veux, je ne
+l'épouserai pas».
+
+Il n'y a tel que la timidité subitement résolue, pour imposer à ceux
+devant qui elle s'est jusqu'alors inclinée. Jujube resta donc muet
+d'étonnement, à cette résistance énergique qu'il rencontrait pour la
+première fois:
+
+--C'est ma fille, dit-il, les lèvres blêmes et agitées par la colère,
+c'est ma fille qui me parle ainsi!
+
+--Papa, je ne te manque pas de respect, je t'ai toujours obéi et je
+t'obéirai toujours; mais pour cela, non, non, non.
+
+--J'ai donné ma parole à ce jeune homme, dit-il, espérant par ce
+mensonge obtenir la soumission d'Athalie.
+
+--Je ne lui ai pas donné la mienne, répondit-elle, je ne l'aime pas.
+
+--Belle raison! Ta mère non plus ne m'aimait pas quand je l'ai épousée;
+maintenant c'est du délire.
+
+--Oh! du délire, murmura madame Jujube... avec un léger mouvement de
+tête....
+
+--Qu'est-ce que tu dis?
+
+--Je dis: oui, du délire.
+
+--Tu entends, ma fille? Je ne le fais pas dire à ta mère.
+
+Comme sa mère ne l'avait pas dit, elle approuva:--En tout cas, mon ami,
+dit-elle, nous ne pouvons pas rompre des projets bien arrêtés sans
+prévenir mademoiselle Piédevache.
+
+--Et, avant de la prévenir, ajouta Athalie, avoir la preuve que c'est
+bien lui qui a été vu à Paris.
+
+A ce moment, une visite vint couper court à la discussion et jeter dans
+la vaniteuse famille une joie de nature à lui faire oublier toute autre
+chose: une riche dame, celle qui donnait à Athalie les fleurs, les
+plumes et les rubans qui avaient cessé de lui plaire, une de ces
+connaissances dont on disait: «nous n'avons que des amis comme cela;»
+cette dame venait annoncer qu'elle partait en voyage pour plusieurs mois
+et elle mettait sa maison de campagne à la disposition des Jujube, et
+même à leurs ordres ses domestiques qu'elle n'emmenait pas; ajoutant
+qu'ils pourraient s'y installer dès le surlendemain et y rester jusqu'à
+son retour; c'est-à-dire la plus grande partie de la belle saison.
+
+La famille, radieuse, la remercia avec effusion; on l'embrassa, on lui
+fit tous les souhaits possibles d'heureux voyage et, la dame partie, il
+ne fut plus question que de la prise immédiate de possession de la
+splendide demeure, des amis et connaissances qu'on y inviterait, du
+riche mobilier au milieu duquel on se pavanerait, et on s'occupa
+immédiatement des invitations à faire.
+
+
+
+
+XVI
+
+ANXIÉTÉS DE BENGALI
+
+
+Tous les jours, Bengali allait attendre Georgette à un endroit convenu,
+la faisait monter dans la voiture qui l'avait amené et les deux amants
+allaient passer une heure dans le petit appartement loué pour ces
+entrevues quotidiennes.
+
+Depuis quelque temps, Bengali remarquait la tristesse toujours
+croissante de sa maîtresse; celle-ci, de son côté, avait constaté, chez
+son amant, la perte de la gaîté si riche et si communicative qu'il
+possédait lorsqu'elle l'avait connu.
+
+--Chaque jour, se disait-elle, il paraît plus rêveur, plus préoccupé que
+la veille; il ne répond plus à mes questions que d'une façon distraite,
+comme s'il pensait à autre chose... cet amour ardent, qu'il m'affirmait
+avec un tel accent de sincérité, était-ce.... une comédie? oh! non... ce
+serait horrible... il était sincère, j'en suis sûre, mais son caractère
+léger a-t-il pu se transformer tout à coup... la possession n'a-t-elle
+pas amené chez lui la satiété? Ne m'aime-t-il plus? Quand l'explication
+qu'il me demande de ma tristesse m'arrache l'aveu de mes inquiétudes, il
+proteste énergiquement, avec un redoublement de tendresse, contre mes
+craintes et, bientôt après ces effusions et ces serments, son visage
+trahit de nouveau des soucis qu'il me cache... des mystères envers moi
+qui dois devenir sa femme; pourquoi?
+
+La cause de ces soucis: la demande de la main d'Athalie, faite par lui,
+avant le duel qui avait eu pour Georgette les conséquences que l'on
+sait, ce prétendu séjour à Nice qui ne pouvait se prolonger plus
+longtemps, le retour imminent de mademoiselle Piédevache, la première
+visite à faire à la famille Jujube, etc., etc., la pauvre Georgette
+ignorait tout cela.
+
+Un soir, dès en montant dans la voiture où son amant l'attendait, elle
+fut frappée de l'altération de ses traits et de sa voix.
+
+--Qu'as-tu? lui demanda-t-elle, inquiète.
+
+--Mon ami de Nice, lui dit-il, vient de m'envoyer une lettre de ma
+tante, m'annonçant son retour à Saint-Mandé pour demain.
+
+--Eh bien! c'est cela qui te trouble à ce point?
+
+--C'est qu'il me faut me réinstaller chez moi, me montrer comme
+nouvellement de retour de Nice, interrompre cette existence à deux à
+laquelle je m'étais habitué et que, comme un enfant oublieux du
+lendemain, au milieu des joies du jour, je croyais ne jamais finir.
+
+--Oh! mon chéri, répondit Georgette avec transport, voilà donc ce qui
+causait tes soucis!
+
+Bengali pouvait, d'un oui, rassurer complètement son amie; ce oui, il
+ne le prononça pas. C'est que la pensée de ces projets de mariage,
+auxquels il avait adhéré de bonne foi, après son renoncement à Georgette
+qu'il croyait mariée, cette pensée hantait plus que jamais son esprit;
+que faire? Signifier son refus d'une alliance qu'il avait sollicitée;
+accabler sous un pareil scandale, sans prétexte aucun, une famille,
+ridicule peut-être, mais parfaitement honorable; s'aliéner sa tante, sa
+bienfaitrice, celle à qui il devait tout: telles étaient les
+préoccupations auxquelles le malheureux jeune homme était en proie et
+qu'il ne pouvait faire connaître à Georgette.
+
+Mais elle, heureuse des regrets de la cessation de l'existence à deux,
+par lui manifestés, n'attendit même pas la confirmation de ce qu'elle
+croyait avoir deviné et s'écria toute joyeuse: «Eh bien, tant mieux! tu
+ne pouvais pas demander ma main à ma marraine, puisque tu étais censé
+loin de Paris; maintenant, tu pourras faire la démarche et je prierai
+tant ma marraine qu'elle consentira à nous marier.»
+
+Bengali ne répondit pas.
+
+Georgette surprise, le regarda, puis lui dit: «Tu n'as donc pas entendu
+ce que je t'ai dit?»
+
+--Si, si, répondit-il avec embarras.
+
+--Eh bien alors, tu iras demain!
+
+--Demain... impossible... je vais chez ma tante.
+
+--C'est juste; eh bien! après-demain?
+
+--Après-demain... heu... c'est que....
+
+--C'est que quoi? demanda Georgette avec inquiétude.
+
+--C'est que... je suis très mal avec M. Marocain et je crains....
+
+--M. Marocain n'a aucun droit sur moi.
+
+--Oui, mais toi-même m'as dit que sa femme tremblait devant lui et lui
+cédait en tout.
+
+--Ah ça, voyons, murmura la pauvre fille anxieuse.... Cette domination
+de ma marraine par son mari.... Je ne vois pas de raisons pour qu'elle
+cesse, et si elle t'arrête maintenant, elle t'arrêtera toujours....
+
+Le malheureux amant, affolé d'amour pour sa maîtresse, ne savait que lui
+répondre et quand il la vit éclater en sanglots, se désespérer,
+l'accuser de vouloir l'abandonner, il l'attira sur lui, la couvrit de
+baisers, redoubla ses protestations de tendresse infinie, d'amour
+exclusif de tout autre, jura de faire tout, absolument tout ce qui
+dépendrait de lui, pour un résultat qu'il désirait autant qu'elle.
+
+Georgette put prendre cette formule vague pour une promesse de faire la
+démarche qu'elle désirait et rentra chez elle, pleine de bonheur et de
+confiance.
+
+Pour Bengali, le--tout ce qui dépendrait de lui,--il l'entendait de tout
+ce qu'il pourrait auprès de sa tante, pour la faire rompre des projets
+qu'elle avait caressés.
+
+Le lendemain, donc, il arrivait chez elle; la brave dame lui prit la
+tête à deux mains, l'embrassa dix fois, vingt fois.
+
+--Tu es accouru dès la réception de ma lettre, lui dit-elle, tu es un
+amour. Tiens! que je t'embrasse encore!
+
+Et elle lui reprit la tête et lui donna de nouveaux baisers; alors,
+l'éloignant un peu d'elle, pour mieux contempler sa bonne mine de
+santé, elle se rappela sa douleur, ses angoisses, quand elle l'avait vu,
+dans son lit, évanoui et blessé peut-être mortellement, et, tout à la
+joie de la guérison complète de l'être chéri qu'elle avait craint de
+perdre, ce furent de nouveaux baisers.
+
+A cet élan d'expansion maternelle, succéda un air d'étonnement.
+
+--Mais... je ne te vois pas ta gaîté ordinaire... tu as même un air de
+tristesse....
+
+La bonne entra à ce moment et demanda si elle devait servir le déjeuner.
+
+--Mais certainement, sers, répondit la maîtresse.
+
+Puis à son neveu:
+
+--Comptant bien te voir ce matin, j'ai fait faire un petit déjeuner dont
+tu te lécheras les pouces. Voyons, assieds-toi là près de moi et
+causons.
+
+--Oui, ma tante. Eh bien, comment avez-vous passé votre séjour là-bas?
+Il paraît que c'est très pittoresque, l'Auvergne.
+
+--Très pittoresque, oui, mais toi....
+
+--Vous ne vous êtes pas ennuyée? Avez-vous fait l'ascension du
+Puy-de-Dôme?
+
+--Nous causerons de tout cela une autre fois, parlons de toi, de tes
+amours.
+
+--Dam! Dam! ma tante, j'étais à Nice et....
+
+--Sans doute, mais toi et ta future famille, vous avez dû entretenir une
+correspondance.... Au fait, j'oubliais de te dire.... Tu vas voir ton
+futur beau-père.
+
+--Quand ça, ma tante? demanda le jeune homme avec inquiétude.
+
+--Ce matin, tout à l'heure, je l'attends; en réponse à l'annonce de mon
+retour à ces chers amis, il m'a écrit qu'il viendra aujourd'hui.
+
+--Oh! ma tante, ça me contrarie bien, j'avais à causer sérieusement avec
+vous, très sérieusement, et... devant lui... c'est impossible.
+
+Mademoiselle Piédevache le regarda avec étonnement:
+
+--Comment?... De quoi s'agit-il donc de si sérieux, qui ne peut pas se
+dire devant ton futur beau-père? Ça n'a pas de rapport avec le mariage,
+je suppose?
+
+--Au contraire, ma tante, c'est de ce mariage que je voulais vous
+parler.
+
+--Ah ça, mais... qu'est-ce qu'il y a? interrogea la tante avec
+inquiétude.
+
+--Il y a que.... Voyons, ma tante, ma bonne tante... vous ne voudriez
+pas me rendre malheureux, n'est-ce pas?
+
+--Je vois le coup! s'écria mademoiselle Piédevache... je le connais...
+tu me l'as déjà fait, tu ne veux plus te marier.
+
+--Oh si, ma tante, oh si! je ne demande que ça.
+
+--A la bonne heure!... tu m'as fait une peur.... Et bien alors, cette
+chose sérieuse... très sérieuse....
+
+--Je veux me marier... mais avec une autre....
+
+La vieille demoiselle sursauta:
+
+--Avec une autre!... Est-ce que tu te fiches de moi, de cette pauvre
+petite qui s'est embéguinée de toi, je ne sais pas pourquoi, de son
+père, de sa mère, de tout le monde? Tu as demandé la main de la jeune
+fille, on te l'a accordée et maintenant....
+
+--C'est vous, ma tante, qui avez voulu... c'était pour vous plaire....
+
+--Je ne t'ai pas traîné de force chez ces excellents amis, tu m'y as
+accompagnée de bon gré....
+
+--Parce qu'à ce moment-là, je n'aimais pas encore celle que....
+
+--Ah! je vois l'affaire! Quelque intrigante que tu as trouvée à Monaco,
+car tu as dû aller à Monaco, qui t'a entortillé... l'héritier de
+mademoiselle Piédevache! Elle s'est dit:--Bonne affaire! Entortillons ce
+jeune daim qui doit hériter de la vieille....
+
+--Vous vous trompez, ma tante, celle que j'aime n'est point une coureuse
+de casinos, c'est une honnête jeune fille vivant de son travail....
+
+--Qui passe les nuits pour nourrir sa vieille mère, je la connais
+celle-là.
+
+--Non, ma tante, écoute-moi.
+
+--Rien! rien! rien! cria mademoiselle Piédevache, je t'ai toujours cédé,
+je t'ai toujours gâté, c'est le tort que j'ai eu; cette fois je tiendrai
+bon, et je ne romprai pas des projets arrêtés d'accord depuis longtemps,
+je ne jetterai pas le chagrin et le ridicule dans une famille honorable,
+pour te laisser satisfaire une amourette comme tu en as eu tant....
+
+L'élan de colère épuisé, la vieille demoiselle continua sur un ton
+enjoué:
+
+--Je ne te les reproche pas, tes amourettes. Ah! grand Dieu! tu me
+connais, mon cher enfant, tu sais si je suis rigide sur ce chapitre-là,
+l'amour!... Ah, seigneur... comme je comprends ça.... Tu le sais bien,
+garnement, j'ai été la première à te dire: Amuse-toi pendant que tu es
+jeune, fais l'amour, il n'y a encore que ça!... Moi-même quand
+j'étais.... Hum! J'allais dire des bêtises.
+
+C'était la corde sensible qui venait de vibrer au souvenir du passé;
+Bengali saisit l'à-propos et il allait attaquer par son côté faible
+celle de qui il dépendait, lorsque la bonne annonça M. Jujubès.
+
+Bengali eut un brusque mouvement d'impatience:--Recevez-le, ma tante,
+dit-il; moi je ne veux pas qu'il me voie.
+
+--Hein? veux-tu bien rester là!
+
+Et elle le saisit par le bras pour le retenir.
+
+--Pas en ce moment, ma tante, il me serait impossible de lui dissimuler
+mon embarras... une autre fois... demain, après-demain, mais en ce
+moment, ne m'obligez pas.... Je ne saurais que lui dire, tandis que
+vous....
+
+Et il s'élança dans la chambre voisine, en entendant les pas du nouveau
+venu.
+
+Mademoiselle Piédevache acheva la phrase--tandis que moi, je saurai ce
+que je dois dire.--Eh bien alors, je le dirai, et ça ira tout seul.
+
+Jujube entra: «J'accours aussitôt la nouvelle de votre retour», dit-il.
+
+--J'y comptais bien et je vous attendais, répondit-elle.
+
+--Pour me dire que nos projets ne peuvent plus avoir de suites; je m'y
+attendais et je....
+
+--Comment! ne pas avoir de suites? Mais au contraire, je tiens plus que
+jamais à leur prompte réalisation.
+
+--Vous n'avez donc pas vu votre neveu?
+
+--Si; à peine de retour de Nice, il est accouru ici.
+
+--De Nice? dit Jujube en souriant, il vous a dit qu'il arrivait de Nice?
+
+--D'où vouliez-vous qu'il vînt?
+
+--De Paris, dont il n'a probablement pas bougé.
+
+--Hein?
+
+--Je crois qu'il a été à Nice comme moi.
+
+--Qu'est-ce que vous me dites là?
+
+--Un de ses amis l'a rencontré à Paris, il y a quinze jours, trois
+semaines, ayant une jolie fille au bras.
+
+--Ce n'est pas possible; on a pris un autre pour lui, j'ai toutes ses
+lettres datées de Nice, mises à la poste à Nice; la dernière,
+m'annonçant son retour, est datée d'il y a trois jours; mais vous-même
+avez dû en recevoir?
+
+--Oui, j'en ai reçu trois et bien singulières pour un amoureux.
+
+Jujube, alors, montra à mademoiselle Piédevache les trois lettres où le
+futur époux parlait de tout, excepté de son amour et du projet de
+mariage, et les terminant par la formule: «mille choses à ces dames.»
+
+--Enfin, vous en avez reçu; donc, il était à Nice. La forme n'a pas
+d'importance; je pourrais vous citer une personne qui a reçu des lettres
+brûlantes de plusieurs prétendus épouseurs, qui l'ont parfaitement
+lâchée après.
+
+--Après quoi? demanda Jujube.
+
+--Après m'avoir,--l'avoir, veux-je dire,--demandée en mariage.
+
+--Enfin, demanda Jujube, que vous a-t-il dit au sujet de nos projets?
+
+--Ses intentions n'ont pas changé; s'il n'est pas allé tout de suite
+chez vous, c'est qu'il a cru devoir accourir à moi tout d'abord; mais
+dès aujourd'hui vous nous verrez lui et moi.
+
+Bref, Jujube, qui ne demandait pas mieux que de revenir au mariage qu'il
+croyait bien rompu; sa fille, d'ailleurs, refusant formellement
+d'épouser Pistache, Jujube se retira enchanté du rétablissement des
+choses et tout prêt à tendre les bras à son futur gendre.
+
+Bengali ayant écouté à la porte, sa tante n'eut pas à lui répéter sa
+conversation avec Jujube et la situation, pour lui, était nette; elle
+était tout entière dans le célèbre dilemme: se soumettre ou se démettre,
+et se démettre, c'était renoncer à l'affection et à l'héritage de sa
+tante, qui l'avait élevé, à qui il devait tout et qu'il lui faudrait
+affliger en échange de sa tendresse et de ses bienfaits; mais se
+soumettre, c'était abandonner Georgette, Georgette dont il était
+éperdument amoureux et qu'il faudrait désespérer par un abandon qu'elle
+ne méritait pas.
+
+Il fit ce qu'en pareil cas tout autre eût fait à sa place, il laissa sa
+tante lui parler du mariage, l'écouta sans répondre, réfléchit mais ne
+la heurta pas par un refus. Cette attitude satisfit la vieille
+demoiselle: «Laissons-le à ses réflexions», se dit-elle, convaincue
+qu'elles seraient suivies d'une entière soumission; mais lui, se tenait
+simplement ce raisonnement, que tant qu'un mariage n'est pas fait, il
+peut survenir un événement qui le rende impossible; or, il avait plus
+d'un mois devant lui et, dans un mois, il passe bien de l'eau sous le
+pont des Arts et bien des académiciens dessus.
+
+Quand Jujube annonça le résultat de sa visite à Saint-Mandé, ce fut une
+joie d'autant plus vive que, sans désespérer absolument, on ne croyait
+pas à une justification si complète et à une reprise spontanée des
+projets matrimoniaux. Aussi Jujube fut-il assourdi des questions
+d'Athalie, au sujet de son prétendu; elle voulait connaître ses
+explications, ses propres paroles, etc., etc.
+
+--Je ne l'ai pas vu, dit Jujube, mais sa tante m'a répété ses intentions
+qui n'ont pas varié; tous deux viendront aujourd'hui.
+
+Et tout à son idée de gloriole, il parla de ses projets de noce dans la
+coquette habitation de la propriétaire absente, des nombreux domestiques
+laissés aux ordres des occupants; ce fut du délire, et on ne parla plus
+d'autre chose; même les voitures étant à la disposition de la famille,
+on les ferait atteler toutes pour promener les invités, au grand
+épatement des paysans, et à la pensée de ce luxe de représentation, on
+ne tarissait pas d'exclamations, de rires, de propositions de toutes
+sortes. Ah! à ce moment-là, Jujube ne songeait guère à envoyer Athalie
+à son piano.
+
+Du reste, celle-ci avait bien autre chose à faire; les toilettes à
+commander, le mobilier à acheter, etc., etc.
+
+--Ah! dit-elle tout à coup, et mon éventail que Georgette doit me
+peindre; c'est convenu il y a longtemps, papa; il faudra que tu en
+composes le sujet; cette chère Georgette! va-t-elle être contente, elle
+qui m'aime tant.
+
+Pendant toutes ces expansions, l'infidèle malgré lui, tout en se berçant
+de cette philosophie qu'un événement imprévu peut se produire dans le
+courant d'un mois, se demandait ce qu'il allait faire et dire, en
+attendant cet événement problématique qui pouvait tout arranger; ne pas
+revoir Georgette, quant à présent il ne pouvait s'y résigner; continuer
+ses rendez-vous quotidiens avec elle, mais elle lui rappellerait chaque
+jour la démarche promise auprès de sa marraine.... Quel prétexte
+donnerait-il pour s'en abstenir maintenant qu'il s'était montré comme de
+retour à Paris? Avouer franchement sa situation, c'était la dernière
+décision à laquelle il pût s'arrêter; dans son embarras, il remit au
+lendemain son rendez-vous, se disant que Georgette, ne le voyant pas,
+croirait que sa tante l'avait retenu.
+
+Mais il y avait une visite qu'il ne pouvait reculer: celle à sa future
+famille; d'autant plus que mademoiselle Piédevache devait l'accompagner.
+
+A l'heure convenue entre eux, la tante et le neveu se présentaient donc
+dans la famille Jujube et y étaient reçus avec un véritable
+enthousiasme. Madame Jujube sauta au cou de son gendre, puis le plaçant
+devant Athalie:
+
+--Embrassez donc votre future! dit-elle....
+
+Puis on embrassa la tante, puis ce furent des poignées de main
+chaleureuses, des demandes affectueuses de nouvelles du blessé, etc.,
+etc.
+
+--Enfin, nous allons donc avoir la paix! dit Jujube, en riant; car
+c'était un enfer, ici.
+
+--Les larmes d'Athalie, sa mauvaise humeur, parce que vous ne reveniez
+pas, ajouta la mère.
+
+--Pauvre petite! dit mademoiselle Piédevache; adorer ce monstre-là....
+
+--Oh! ajouta Jujube, elle ne pouvait pas digérer: «Mille choses à ces
+dames!»; elle attendait des choses à elles personnelles....
+
+--C'est à vous que j'écrivais, dit Bengali, et j'ai cru que ce n'était
+pas la place....
+
+--Sans doute, sans doute, répliqua la tante; ces choses-là, on les dit à
+la personne elle-même.
+
+--Ne parlons plus de ça, interrompit Jujube tout à son idée de noce à la
+maison de campagne; et il recommença à énumérer en détail ses intentions
+quant au repas, au bal qui le suivrait, à la réception des amis et
+connaissances qu'on n'aurait pu inviter au repas, etc., etc.
+
+Et malgré cet enthousiasme qu'elle partageait avec son père et sa mère,
+malgré sa joie de revoir près d'elle l'homme qui devait être son mari,
+Athalie ne pouvait ne pas remarquer son air rêveur, ses sourires de
+complaisance et son peu d'empressement auprès d'elle. Mademoiselle
+Piédevache à qui, non plus, n'avait pas échappé la contrainte de son
+neveu et qui en connaissait les causes, dit:
+
+--Ce pauvre enfant est encore un peu souffrant, il n'a pas retrouvé
+cette gaîté que vous lui connaissez, et puis le mariage doit rendre
+sérieux.
+
+Sur ce, elle jugea à propos de ne pas prolonger une situation
+embarrassante:
+
+--Allons, je l'emmène, dit-elle; à demain.
+
+Puis à Bengali:
+
+--Embrasse ta fiancée et partons.
+
+Et, dans son soulagement causé par le départ, Bengali trouva, dans le
+baiser d'adieu, une conviction qu'Athalie put prendre pour de la
+tendresse.
+
+
+
+
+XVII
+
+ÇA DEVAIT ARRIVER
+
+
+Ainsi que l'avait prévu Bengali, Georgette ne le voyant pas, le
+lendemain du jour où il l'avait quittée pour se rendre auprès de sa
+tante, pensa que, séparée de son neveu depuis longtemps, la vieille
+demoiselle l'avait retenu, et la jeune fille ne se préoccupa pas de ce
+premier manquement aux rendez-vous quotidiens; cependant, elle était
+bien impatiente de voir son amant pour lui confier une joie qui pouvait
+devenir un cruel embarras si Bengali n'obtenait promptement le
+consentement de sa marraine à leur mariage; Georgette venait de
+reconnaître en elle un état que dans quelques mois elle ne pourrait
+plus dissimuler à personne: quant à présent, cet état lui donnait un
+bonheur inconnu d'elle et elle était heureuse à la pensée que son amant
+le partagerait et se hâterait de régulariser une situation qui ne
+pouvait se prolonger plus longtemps.
+
+Pendant qu'elle s'abandonnait à son rêve, Bengali était conduit par sa
+tante chez les bijoutiers, tapissiers, ébénistes, marchands de linge,
+pour l'acquisition des cadeaux, meubles et tout ce qu'il faudrait au
+jeune ménage.
+
+Les Jujube, eux, n'ayant que leur garde-robe à emporter, s'installaient
+immédiatement dans l'habitation de Ville-d'Avray où ils allaient faire
+du genre pour l'éblouissement de leurs amis et connaissances; ils les
+avertirent d'abord par lettre de leur nouveau domicile pendant la durée
+de la saison; ajoutant qu'on serait heureux d'avoir leur visite tel jour
+qu'il leur conviendrait, madame devant recevoir tous les jours, sans
+cérémonie, comme il convient à la campagne, et la lettre portait un
+_post-scriptum_: une calèche sera toujours attelée pour les amateurs de
+promenades.
+
+_Deuxième post-scriptum_: Il y a huit chambres d'amis pour les personnes
+retenues à coucher.
+
+Et Jujube ne pouvant plus aller parcourir chaque jour à pied les rues de
+Paris pour y montrer sa croix, prit une des voitures à sa disposition,
+et alors il fit ses promenades en calèche, laissant la mère et la fille
+tout à leurs occupations et à leurs causeries en vue du grand et
+prochain événement et ne désirant, quant à présent, d'autre société que
+celle du futur époux sur lequel elles comptaient bien tous les jours,
+comme il l'avait promis.
+
+Georgette aussi comptait bien sur lui.
+
+Elle avait été un jour sans le voir et elle attendit impatiemment le
+jour suivant pour lui faire la confidence qu'elle croyait devoir le
+plonger dans une immense joie. Le lendemain donc, elle se rendit où
+Bengali l'attendait d'ordinaire. Elle eut un vif mouvement de bonheur,
+la voiture était là; elle y monta, tomba dans les bras de son amant et
+en quelques tours de roue, on fut dans le petit appartement témoin de
+leurs entrevues quotidiennes. Tout d'abord, le jeune homme commença une
+explication sur deux empêchements qui ne lui avaient pas permis d'aller
+voir madame Marocain.
+
+--C'est impossible en ce moment, mon ami, interrompit la jeune fille, ma
+marraine est malade.... Oh! ça n'a rien de grave, la maladie à la mode:
+l'influenza, douze à quinze jours de soins, de précautions pour ne pas
+se refroidir et il n'y paraîtra plus.
+
+Quinze jours devant lui! Ce fut un grand soulagement qui mit subitement
+notre amoureux à l'aise. Voyant alors sur les lèvres de Georgette un
+sourire inexplicable, l'entendant prononcer des demi-mots auxquels il ne
+comprenait rien:
+
+--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il, on dirait que tu as quelque chose à
+m'apprendre.
+
+Et dans un sourire d'une ineffable tendresse, la jeune fille articula
+tout bas:
+
+--Oui... oui... quelque chose qui....
+
+--Voyons, parle, ma chérie; ce n'est pas un grand malheur si j'en juge à
+ta physionomie.
+
+Alors, Georgette lui prit la tête dans ses bras et lui dit quelques mots
+à l'oreille.
+
+Bengali se leva brusquement, dans un élan d'ivresse folle, et couvrit
+Georgette de baisers entrecoupés des mots les plus tendres.
+
+--Je savais bien que je te rendrais heureux, lui dit-elle.
+
+Et les baisers partagés de redoubler.
+
+Puis la pensée de sa situation jeta une ombre sur le visage tout à
+l'heure si épanoui du jeune homme.
+
+Et, à son tour, Georgette lui demanda, mais d'une voix inquiétante:
+
+--Qu'as-tu donc, toi aussi?
+
+Il prétexta le chagrin de quitter sa maîtresse en un pareil moment (car
+l'heure de la séparation était arrivée).
+
+Elle le consola dans les baisers d'adieu et Bengali la quitta en lui
+disant:
+
+--A demain, mon cher amour, à demain!
+
+Leurs joies, leur installation à la maison de campagne, leurs
+occupations, leurs projets, tout cela avait absorbé les dames Jujube et
+elles avaient complètement oublié Pistache.
+
+Elles restèrent sans mouvement et sans voix en le voyant entrer, tout
+guilleret:
+
+--Bonjour, mesdames; je ne vous demande pas des nouvelles de votre
+santé, vous avez des mines superbes; figurez-vous que j'allais tous les
+jours vous demander et votre portier, cette vieille bête de père
+Galfâtre, me répondait toujours: «Il n'y a personne», quand il aurait pu
+me dire: «On est à la campagne....» et même, ça n'est pas gentil à vous,
+de ne pas m'avoir prévenu et envoyé votre adresse; finalement, que j'ai
+fini par dire à votre pipelet, quand il m'a répondu pour la dixième fois
+«Il n'y a personne»: «Ah ça! mais ils ne rentrent donc plus chez eux?»
+Il m'a alors répondu: «Ils n'y rentreront qu'à la fin de la saison, ils
+sont à la campagne.» «Vous ne pouviez pas me le dire plus tôt?»
+m'écriai-je avec une humeur bien légitime, n'est-ce pas? il me répond:
+«Vous ne l'avez pas demandé»; enfin, je lui ai demandé l'adresse de
+votre campagne et me voilà.
+
+Les deux femmes avaient écouté ce monologue sans l'interrompre:
+
+--Oh! mais c'est charmant ici... quel joli séjour! continua Pistache.
+
+Et, tout décontenancé en voyant l'immobilité des deux dames:
+
+--Je vous dérange peut-être? demanda-t-il.
+
+--Quelques occupations, répondit madame Jujube.
+
+Pistache poursuivit:
+
+--Ça ne nous empêchera pas de causer car il y a bien huit à dix jours
+que nous n'avons causé de notre affaire.
+
+--Quelle affaire? demanda madame Jujube.
+
+--Quelle... fit Pistache interloqué.... Eh bien... pour savoir si c'est
+le moment de parler à M. Jujube.
+
+--Lui parler... de quoi?
+
+Pistache regardait les deux femmes sans comprendre.
+
+--Eh bien, balbutia-t-il, de... mes intentions au sujet du mariage avec
+mademoiselle Athalie.
+
+Toutes les deux poussèrent une exclamation.
+
+--Encore! fit mademoiselle Jujube.
+
+Pistache était stupéfait; encore? répétait-t-il... encore....
+
+--Oui encore?... dit madame Jujube. Comment, voilà plusieurs mois que
+cette plaisanterie dure; que ma fille et moi consentons au mariage; nous
+nous tuons à vous répéter qu'il vous faut le consentement du père et
+vous n'en finissez jamais et, après huit à dix jours où vous n'avez pas
+donné signe de vie, vous recommencez à demander s'il vous faut vous
+adresser à mon mari.
+
+--Est-ce que vous croyez que papa va vous attendre éternellement? dit à
+son tour Athalie.
+
+--Mais c'est madame votre mère qui m'a conseillé....
+
+--Il a des vues sur un autre, mon mari, interrompit madame Jujube, un
+autre qui, lui, s'est présenté et a parlé.
+
+Pistache fut atterré par cette déclaration; il bafouillait des mots
+sans suite, ne savait quelle contenance tenir, était enfin dans un état
+de complet ahurissement.
+
+--Excusez-moi, dit Athalie, j'ai affaire.
+
+Et elle sortit.
+
+--Voyez mon mari, ajouta madame Jujube; moi, je n'ai rien de plus à vous
+dire.
+
+Elle sortit à son tour; et le malheureux apothicaire se retira la tête
+perdue, et marchant comme un homme ivre.
+
+Le maître de la maison rentra peu après cette scène et énuméra les noms
+des hôtes sur lesquels on pouvait compter. Il avait même invité M.
+Quatpuces qui crèverait de dépit, au milieu des fêtes dont il aurait été
+l'un des importants personnages, sans ses prétentions à la dot.
+
+--Tu sais, mon ami, dit madame Jujube, que c'est aujourd'hui que
+mademoiselle Piédevache et notre gendre viennent s'installer ici.
+
+--A-t-on préparé leurs chambres?
+
+--Les deux plus belles; tout est prêt, ils pourront venir quand ils
+voudront.
+
+--Et le dessin de mon éventail, papa? demanda Athalie, il n'est que
+temps.
+
+--Je l'ai dans la tête, répondit l'artiste, je n'ai qu'à le faire sur le
+morceau de satin blanc que tu m'as donné, tu l'auras dans une heure.
+
+Il passa dans son atelier pour exécuter le dessin emblématique qu'il
+avait conçu, et, selon sa promesse, il le remettait à sa fille
+émerveillée.
+
+A l'heure du dîner, mademoiselle Piédevache arrivait avec ses bagages,
+ainsi qu'elle l'avait promis, annonçant l'arrivée de son neveu après
+dîner seulement: une affaire le retenait à Paris pour quelques heures.
+
+Ce furent des embrassements frénétiques, un de ces bavardages fiévreux
+comme en donne la joie débordante; on fit visiter toute la maison à la
+vieille demoiselle et on la conduisit à sa chambre où ses malles avaient
+été portées; une femme de chambre fut mise à ses ordres, et elle lui
+donna les clés de ses malles pour en tirer le linge et les robes et
+mettre le tout en place.
+
+Bengali arriva à neuf heures, fut reçu avec de doux reproches pour son
+retard et la soirée s'acheva dans une conversation générale à laquelle
+il fit mille efforts pour prendre part, sans parvenir à faire
+disparaître les soucis qui assombrissaient son front. Athalie ne put
+s'empêcher d'en faire la remarque.
+
+--Il songe aux devoirs que va lui imposer sa vie nouvelle, dit la tante.
+
+Le lendemain, Jujube, étalé dans la calèche, se dirigeait vers la route
+de Ville-d'Avray (car il ne prenait pas le chemin de fer), lorsqu'il
+entendit ce cri: «Bonjour, maître!» Il se retourna; c'était Marocain qui
+l'avait ainsi interpellé. L'artiste fit arrêter sa voiture et serra,
+avec l'effusion d'un homme heureux, la main que lui tendait Marocain. Il
+lui annonça qu'il retournait à sa campagne, l'engagea à l'y aller voir,
+et après les questions ordinaires sur la santé:
+
+--Eh! quoi de nouveau? demanda Marocain.
+
+--Il y en a chez moi, répondit Jujube.
+
+--Du bon?
+
+--De l'excellent; je marie ma fille.
+
+--Ah! bravo! un bon mariage, je suppose?
+
+--Un jeune homme charmant, spirituel, riche.
+
+--Ah! mon compliment, cher maître.
+
+--Merci; nous ferons le repas de noces, le bal, les réceptions à ma
+campagne, dans une habitation exquise, vaste, où je pourrai recevoir un
+grand nombre de personnes... dont vous serez, bien entendu.
+
+--Oh! cher maître.... Le jeune homme est d'une famille connue?
+
+--Mon gendre n'a qu'une tante fort riche, dont il sera l'unique héritier
+et qui, en attendant, le dote richement.
+
+--Alors, quand je verrai mademoiselle, elle sera madame... madame je ne
+sais comment.
+
+--Madame Bengali.
+
+--Bengali! s'écria Marocain.
+
+--Vous le connaissez?
+
+Marocain, ne voulant pas dire au beau-père qui l'invitait tout le mal
+qu'il pensait de son futur gendre, répondit:
+
+--Je me suis trouvé une fois avec ce jeune homme; je ne le connais pas
+autrement....
+
+--C'est un charmant garçon. Allons? au revoir, Marocain!
+
+Jujube donna l'ordre au cocher de repartir et la voiture s'éloigna.
+
+--Oui, charmant garçon, se dit Marocain, qui aurait séduit la filleule
+de ma femme si nous n'y avions pas mis bon ordre; et cette petite dinde
+venait nous raconter qu'il la courtisait pour le bon motif! Bon pour
+lui, oui.
+
+
+
+
+XVIII
+
+UN COUP DE THÉÂTRE
+
+
+Une heure après, il dit d'un air narquois à Georgette qui était venue
+voir sa marraine:
+
+--Eh bien, le monsieur au parapluie qui devait venir demander ta main?
+
+--Qu'a-t-il fait? demanda la jeune fille anxieuse.
+
+--Il se marie prochainement... avec ton amie Athalie Jujubès; crois-tu
+que nous avons été prudents en te faisant changer de quartier?
+
+Georgette eut la force de dissimuler sa douleur, feignit l'indifférence
+à cette nouvelle qui lui brisait le coeur et ne donna carrière à son
+désespoir qu'à sa rentrée chez elle, où elle se jeta sur son lit en se
+tordant dans les cris et dans les larmes.
+
+Deux coups frappés à la porte la firent se redresser brusquement; elle
+essuya ses yeux et se préparait à demander qui frappait, lorsque la voix
+de Bengali se fit entendre:
+
+--C'est moi, dit-il, ouvre.
+
+--Lui! s'écria-t-elle... lui ici!
+
+--Ouvre-moi donc, mon cher amour, insista le jeune homme.
+
+--Que vient-il faire ici? se demanda la désespérée.
+
+Et elle ouvrit, pâle, tremblante, les paupières gonflées et rougies et
+la bouche crispée.
+
+Bengali eut un mouvement d'effroi en la voyant.
+
+--Qu'as-tu donc? fit-il éperdu....
+
+Elle fixa sur lui ses regards pleins d'une inexprimable angoisse, et ses
+lèvres blêmes s'agitèrent sans pouvoir articuler un mot.
+
+--Mais qu'as-tu, mon cher ange adoré? dit-il en l'enlaçant.
+
+Elle s'échappa de ses bras, s'éloigna de lui:
+
+--Allez-vous-en! cria-t-elle; nous ne devons plus nous voir.
+
+Il la regardait sans comprendre:
+
+--Ah! s'écria-t-il tout à coup, tu sais...?
+
+--Tout!... vous vous mariez... que venez-vous faire ici?... m'offrir de
+l'argent, me promettre de ne pas m'abandonner, d'assurer le sort du
+pauvre petit être qui.... Non... non... je n'ai pas besoin de vous....
+Mon enfant, je l'élèverai seule....
+
+Bengali se jeta à ses genoux, lui saisit et retint de force ses mains
+qu'elle voulait lui retirer.
+
+--Ecoute-moi, je t'en supplie, implorait-il; tu ne peux pas me condamner
+sans m'entendre....
+
+Et il lui énuméra toutes les circonstances qui avaient abouti à cette
+situation terrible et sans issue.
+
+Dans l'état où à son arrivée il avait vu Georgette, Bengali, tout à
+l'émotion causée par l'apparition de sa maîtresse, n'avait pas songé à
+fermer la porte.
+
+Soudain, Georgette jeta un cri, les yeux fixés vers cette porte ouverte;
+Bengali se retourna et resta terrifié en voyant Athalie pâle et
+immobile.
+
+Après un silence qu'aucun des trois personnages n'osait rompre, le jeune
+homme agita ses lèvres comme pour parler.
+
+--Ne me donnez pas d'explications, dit doucement Athalie, j'étais là,
+j'ai tout entendu.
+
+Puis, essayant de sourire:
+
+--D'ailleurs, continua-t-elle, je ne regrette pas d'avoir acquis la
+preuve de ce que je soupçonnais bien un peu....
+
+Puis, souriant de nouveau:
+
+--Je n'ai jamais été bien certaine de votre amour, dit-elle à Bengali...
+votre gaîté naturelle que l'approche d'une union désirée aurait dû
+augmenter, cette gaîté, vous l'aviez perdue; vos airs rêveurs,
+préoccupés, vos soupirs mal dissimulés, rien ne m'échappait.
+
+Puis, après un silence:
+
+--Pourquoi ne m'avoir pas confié franchement que votre coeur était à une
+autre?
+
+Et, sur ces mots, regardant Georgette qui ne savait que penser et que
+dire, elle lui sauta au cou:
+
+--Une autre dont je ne suis pas jalouse, va.
+
+Un sanglot contenu étrangla sa voix, et les deux jeunes filles enlacées
+mêlèrent leurs larmes.
+
+--Écoutez-moi, mademoiselle, dit Bengali.
+
+--Je sais ce que vous allez me dire: cette rencontre de Georgette après
+votre demande de ma main, de Georgette que vous aimiez déjà, ce duel
+pour elle, les soins qu'elle vous a prodigués, ses veilles à votre
+chevet... et puis... une faute... une faute qu'il faut réparer...
+pourquoi ne m'avez-vous pas confié tout cela?
+
+--Votre père, votre mère me disaient que vous m'aimiez et je n'osais
+pas....
+
+--En vous épousant sans répugnance, mais sans amour... car j'aimais
+ailleurs, mes parents le savaient, j'obéissais aux désirs de mon père;
+je suis adorée de celui que je désespère et que je sacrifiais en me
+sacrifiant moi-même; vous avez pu être trompé par mon humeur qui n'était
+pas celle d'une femme qui se sacrifie..., mais vous savez, dans ma
+famille..., on a des satisfactions qui l'emportent sur celles du coeur.
+J'ai été élevée comme cela; mais si j'ai toujours cédé aux volontés de
+mon père, je lui résisterai pour ne pas épouser un homme dont je ne suis
+pas aimée.
+
+Et embrassant de nouveau Georgette:
+
+--Ma pauvre Georgette..., c'est toi qu'il épousera..., qu'il doit
+épouser, il le faut.
+
+Les deux jeunes gens lui avaient saisi chacun une main et balbutiaient
+des paroles de reconnaissance.
+
+--Ne me remerciez pas, dit-elle....
+
+Puis, gaîment et tirant son éventail:
+
+--Je t'apportais cela, comme c'était convenu, dit-elle à Georgette; vois
+donc le dessin de papa comme il est joli; c'est moins pressé maintenant,
+parce que mon autre mariage ne sera pas aussi prochain; mais, c'est
+égal, peins-moi cela le plus tôt possible, je suis impatiente de le
+voir, de le montrer.... Allons, adieu!... Voulez-vous m'embrasser,
+monsieur Bengali?
+
+--Oh! avec bonheur, s'écria le jeune homme, en lui couvrant les joues de
+baisers.
+
+--Allons, dit-elle, ce sont des baisers de bonne amitié.... Au revoir!
+
+Et Athalie, remontée dans sa voiture, versa un torrent de larmes.
+
+
+
+
+XIX
+
+LES JEUX DE L'AMOUR ET DE LA PHARMACIE
+
+
+Ce jour-là même, M. Quatpuces avait décidé de se rendre à l'invitation
+de Jujube, sans la moindre disposition au dépit que son hôte croyait lui
+causer; aux théories de Jujube sur le mariage, théories dans lesquelles
+il n'avait pas vu d'allusions à son endroit, notre savant avait fait des
+réponses que Jujube avait interprétées à sa façon; la vérité est que
+Quatpuces était un célibataire volontaire, encroûté dans son
+indépendance et adonné à peu près tout à la science.
+
+Il acceptait d'ailleurs avec plaisir les invitations, aimait les bons
+repas de famille que, comme garçon, il n'était pas tenu de rendre; mais,
+pas pique-assiette du tout, il ne manquait jamais d'apporter à la
+maîtresse de maison un magnifique bouquet et répondait ainsi à la
+politesse qu'il recevait.
+
+Une seule chose le préoccupait: son estomac un peu délabré; mais dans
+ses études scientifiques, il avait trouvé qu'autrefois, aux environs de
+Carthage, des médecins carthaginois avaient découvert certaines plantes
+qui vous refaisaient un estomac d'une vigueur à lutter avec celui des
+autruches; il s'était fait envoyer de ces plantes par un correspondant
+d'une académie à laquelle lui-même appartenait et les avait fait
+distiller, préparer selon la formule antique, par un pharmacien qui
+devait, du tout, composer un élixir merveilleux.
+
+Ce pharmacien, c'était celui dont Pistache devait acheter l'officine, et
+Quatpuces s'était adressé à lui sur la recommandation des dames Jujube.
+
+Il alla donc réclamer sa fiole pour l'emporter avec lui à Ville-d'Avray;
+ce fut à Pistache qu'il s'adressa. Le malheureux garçon était dans
+l'état que l'on sait, à peu près abruti. Il écouta machinalement le
+client.
+
+--Ah! l'élixir carthaginois, dit-il, oui..., il est prêt....
+
+Et il remit la fiole à Quatpuces, puis, resté seul, retomba dans son
+abrutissement.
+
+Il en fut tiré par le patron qui cherchait une fiole parmi plusieurs
+autres, déposées à part; ne trouvant pas ce qu'il cherchait:
+
+--Est-ce qu'on est venu prendre la teinture de cantharides?
+demanda-t-il.
+
+--La teinture de cantharides? fit l'abruti, non....
+
+--Où est la fiole, alors?
+
+--La fiole?
+
+--Oui....
+
+--Je ne sais pas, et Pistache se leva:
+
+--Où était-elle? demanda-t-il.
+
+Le pharmacien indiqua la place où il l'avait déposée, et tous deux se
+mirent à bouleverser les fioles, mais vainement; puis voyant la fiole
+préparée pour Quatpuces, le patron demanda:
+
+--Ce monsieur ne viendra donc pas chercher son élixir carthaginois?
+
+--Il sort d'ici et il l'a emporté, répondit Pistache.
+
+--Comment, il l'a emporté?... le voilà.
+
+Pistache resta anéanti; il avait donné à Quatpuces la fiole de teinture
+de cantharides.
+
+Impossible de courir chez lui, on ne savait ni son nom ni son adresse.
+
+Pendant que le titulaire de l'officine et son futur successeur se
+disputaient et se lamentaient à la pensée de ce qui pouvait arriver de
+la substitution de médicaments, Quatpuces faisait l'acquisition d'un
+bouquet merveilleux pour se rendre au chemin de fer, tout heureux à la
+pensée des quelques bonnes journées qu'il allait passer.
+
+Athalie venait de rentrer et allait faire connaître à ses parents
+l'événement qui devait tout changer, quand le savant fit son entrée. La
+vue de son bouquet qu'il offrit à madame Jujube, lui valut les plus
+chaleureux compliments, et Jujube s'empara de son hôte pour lui faire
+admirer l'habitation où on espérait bien le posséder plusieurs jours.
+
+--C'est mon intention, dit-il, et j'ai apporté un peu de linge.... Je
+suis peut-être indiscret, mais vous m'aviez fait promettre....
+
+Jujube l'interrompit et madame Jujube se récria:
+
+--Comment donc? Mais vous nous auriez désobligés en ne répondant pas à
+notre invitation; votre chambre est prête, et si vous avez besoin de
+quelques soins de toilette....
+
+--Oh! trois quarts d'heure de chemin de fer ne nécessitent pas.... Si
+vous vouliez seulement faire porter ce petit paquet à ma chambre: deux
+chemises, six mouchoirs, une cravate, des chaussettes, mes
+pantoufles....
+
+--Jean, portez tout cela dans la chambre de monsieur; la chambre verte!
+ordonna Jujube.
+
+Et le domestique emporta le petit paquet.
+
+A ce moment, mademoiselle Piédevache entrait, venant de faire une
+promenade. On lui présenta Quatpuces, un savant distingué, membre de
+plusieurs académies, qui voulait bien faire l'honneur à la famille de
+venir passer quelques jours près d'elle.
+
+--Enchantée, monsieur, dit la vieille demoiselle...; puis: Je me suis
+permis, dit-elle, d'ordonner à la cuisine qu'on m'apporte ici un verre
+d'eau sucrée et de l'eau de fleur d'oranger.
+
+On se récria:--Comment donc, mais vous êtes ici chez vous; ordonnez! les
+domestiques sont à vos ordres.
+
+--J'ai un si mauvais estomac!... ajouta mademoiselle Piédevache. Je me
+trouve bien d'un verre d'eau sucrée avant les repas.
+
+--Un mauvais estomac! s'écria Quatpuces; ma foi, madame, je suis heureux
+d'arriver aussi à propos...; moi-même j'ai un estomac déplorable; aucun
+médecin, même parmi les spécialistes réputés, n'a pu me soulager; et je
+ne dois qu'à moi-même les excellentes digestions dont j'ai le bonheur de
+jouir, depuis que je fais usage de ceci, deux heures avant chaque repas.
+
+Et Quatpuces tira son flacon de sa poche, puis:--Je demanderai également
+un verre d'eau, ajouta-t-il, mais sans fleur d'oranger.
+
+A ce moment, la bonne apportant le verre demandé par mademoiselle
+Piédevache, on lui ordonna d'apporter un verre d'eau pure.
+
+--Permettez-moi, madame, dit le savant, de verser dans votre verre un
+certain nombre de gouttes de cette composition. Puis, voyant rentrer la
+bonne portant le verre d'eau à lui destiné, il ajouta:--En en versant
+également dans le mien.
+
+Et il versa le nombre voulu de gouttes, dans chaque verre.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela, monsieur?
+
+--Madame, c'est un médicament de ma composition, dont j'ai seul le
+secret et que vous ne trouverez dans aucune pharmacie, c'est l'élixir
+carthaginois.
+
+Et Quatpuces raconta l'histoire ci-dessus exposée, donna aux plantes,
+composant son élixir, des noms barbares qu'on supposa être du
+carthaginois.
+
+Les deux verres d'eau avalés, Jujube emmena Quatpuces, et, les trois
+dames restées seules, mademoiselle Piédevache mit naturellement, sur le
+tapis, la seule conversation à laquelle Athalie ne pouvait prendre part
+qu'avec un grand embarras traduit par des réticences, des silences et
+des monosyllabes.
+
+--C'est le retard de son fiancé qui lui met la tête à l'envers, dit la
+vieille demoiselle en riant. Que fait-il ce lambin-là?... Pourquoi
+n'arrive-t-il pas.... Et avec une animation progressive, mademoiselle
+Piédevache se mit à parler de l'amour, de ses délices, de ses tourments
+en l'absence de l'être aimé, des transports des deux amants quand ils se
+revoient, et elle fredonna:
+
+ Bonheur de se revoir
+ Après des jours d'absence.
+
+Et voyant ses yeux ardents et son visage coloré, madame Jujube se
+demandait:
+
+--Qu'a-t-elle donc?
+
+--Ah! le voilà! fit tout à coup l'égrillarde vieille, en voyant entrer
+son neveu; allons, ma petite, jetez-vous dans ses bras!... non, devant
+nous, elle n'ose pas, ajouta-t-elle; laissons les deux amoureux
+ensemble.
+
+Et Bengali resté seul avec Athalie:
+
+--On ne sait donc rien encore? demanda-t-il?
+
+--Impossible en ce moment, répondit-elle; mais demain matin, je dirai
+tout.
+
+--Que vous êtes bonne et quelle amitié profonde et durable j'ai pour
+vous, dit le jeune homme.
+
+Et ils causèrent, en bons amis, du seul sujet qui pût les intéresser en
+ce moment.
+
+Jujube, qui avait promené Quatpuces partout, lui dit: «Excusez-moi, mon
+gendre vient d'arriver.»
+
+--Allez-donc, cher monsieur, allez donc, ne vous gênez pas pour moi....
+Et resté seul, Quatpuces, le visage animé, se dit: «Merveilleux, cet
+élixir... je suis tout... il ne m'a pas encore produit pareil effet...
+je me sens vingt ans», et il pirouetta joyeusement en faisant claquer
+ses doigts: «Vingt ans! répéta-t-il... mais j'ai le feu au visage.... Je
+vais me le tremper dans ma cuvette.»
+
+Comme il entrait dans sa chambre, il y trouva une petite bonne accorte
+et fraîche qui venait de lui préparer son lit.
+
+--Voilà! lui dit-elle, monsieur dormira bien là-dedans.
+
+--Pas si vous y étiez avec moi, répondit-il, en lui lançant un regard
+ardent.
+
+La petite bonne se mit à rire:--Ah! êtes-vous farceur! dit-elle; et elle
+se recula en voyant s'avancer, vers sa taille, les mains de Quatpuces.
+
+--Mais oui, je suis assez....
+
+Et il s'avança davantage.
+
+--Non, non, à bas les mains, fit la servante... qui est-ce qui dirait ça
+en vous entendant causer dans le salon, où vous avez l'air si sérieux?
+
+--Mais je suis sérieux aussi, en ce moment....
+
+Et s'avançant toujours, il reprit en riant:
+
+--Défais-tu aussi bien les lits que tu les fais?
+
+Et la bonne de rire de plus belle:
+
+--On vient! dit-elle tout à coup en se dirigeant vers la porte; puis,
+comme il la retenait:--Laissez-moi partir, ajouta-t-elle, si on nous
+trouvait ensemble....
+
+--Eh bien, dis-moi où est ta chambre, et je te laisse partir.
+
+--Ma chambre?
+
+--Oui, ce soir, tu laisseras ta porte entr'ouverte.
+
+--Je vous dis que j'entends monter.
+
+--Ta chambre, où est-elle?
+
+Et il montra un louis qu'il avait pris entre ses doigts.
+
+On montait, en effet; la petite bonne indiqua sa chambre à Quatpuces.
+
+Il était temps, le valet de chambre apparaissait pour avertir notre
+savant que le dîner était servi.
+
+--Je descends, fit-il.
+
+Il suivit le domestique, après avoir questionné du regard la servante
+qui lui répondit par un signe affirmatif.
+
+Le dîner eut dû logiquement être égayé par les fiancés et par les époux
+Jujube, mais les deux premiers n'étaient pas en humeur joyeuse,
+semblaient rêveurs, échangeaient quelques mots à voix basse et des
+regards plus inquiets que tendres; le repas n'en fut pas moins d'une
+gaîté bruyante et peu à peu grivoise, puis presque érotique, grâce aux
+allusions lancées par mademoiselle Piédevache, au sujet de la nuit de
+noces, et, à la stupéfaction des époux Jujube, le grave Quatpuces
+riposta par les réflexions les plus salées.
+
+Et M. et Madame Jujube de se demander:
+
+--Mais qu'est-ce qu'ils ont? Ce Quatpuces! qui est-ce qui aurait dit ça
+de lui?
+
+Et la vieille, sans qu'on l'en priât, se mit à chanter la chanson de
+Béranger:
+
+ Combien je regrette
+ Mon bras si dodu,
+ Ma jambe bien faite,
+ Et le temps perdu.
+
+Et l'heure du coucher étant venue, les époux Jujube, en se retirant dans
+leur chambre, de se demander de nouveau:--Y comprends-tu quelque chose?
+Mais qu'est-ce qu'ils ont?
+
+Le lendemain matin, à dix heures, mademoiselle Piédevache n'avait pas
+encore paru; on pensait que la vieille demoiselle avait prolongé son
+sommeil plus que d'ordinaire et on ne s'en occupait pas autrement.
+
+Jujube était plus surpris de n'avoir pas vu Quatpuces dont il
+connaissait les habitudes ultra-matinales.
+
+--Il s'est grisé au dîner, dit-il; ça se voyait bien à ses propos. Ah!
+le voilà qui va descendre, ajouta-t-il, en entendant sa voix.
+
+C'était bien la voix du savant; il causait avec la petite bonne qu'il
+avait rencontrée dans un couloir:
+
+--Ah! petite gaillarde, lui disait-il, quand tu t'y mets, tu ne donnes
+pas ta part aux chiens.
+
+--Ah! c'est bien spirituel, ce que vous dites là, lui répondit-elle
+sèchement.
+
+Quatpuces ne comprenait pas:
+
+--Comment, dit-il, c'est bien spirituel? il me semble pourtant,
+luronne....
+
+--Monsieur me demande où est ma chambre, je la lui indique; je laisse ma
+porte entr'ouverte toute la nuit....
+
+--Eh bien, je suis allé te trouver.
+
+--Vous? moi? Ah! elle est forte celle-là.
+
+--Comment, elle est forte? Et la pièce de vingt francs que je t'ai mise
+dans la main?
+
+--A moi? Je ne sais pas ce que ça veut dire; si vous êtes allé quelque
+part, ça n'est pas chez moi.
+
+--Justine! cria Jujube à ce moment, voyez donc si mademoiselle
+Piédevache est indisposée et demandez-lui si elle a besoin de quelque
+chose.
+
+--Bien, monsieur.
+
+Et la bonne laissa Quatpuces tout stupéfait, se demandant: «Comment...
+est-ce que, dans l'obscurité, je me serais trompé de porte?»
+
+Bientôt des cris et des rumeurs jetaient le trouble dans la maison.
+
+Quatpuces courut s'informer de ce qui arrivait; il rencontra Jujube
+pâle, bouleversé.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda le savant.
+
+--Ah! cher monsieur, une chose épouvantable; la vieille dame, vous savez
+bien, la vieille dame avec qui vous avez dit des gaudrioles hier, à
+table?
+
+--Oui, une dame très gaie; eh bien?
+
+--Eh bien, on vient de la trouver morte dans son lit.
+
+--Qu'est-ce que vous me dites là?
+
+--La vérité, je viens de la voir, la pauvre vieille: son neveu, ma
+fille, ma femme, tout le monde est près d'elle.
+
+--Sans doute une rupture d'anévrisme, une apoplexie foudroyante; on peut
+voir cela à son visage: exprime-t-il la souffrance?
+
+--Du tout... au contraire... elle avait le sourire aux lèvres et, chose
+inexplicable, une pièce de vingt francs dans la main.
+
+Quatpuces resta anéanti et il comprit qu'en effet il n'était pas allé
+chez la petite bonne.
+
+Jujube annonça immédiatement à Athalie et à Bengali que leur mariage
+serait forcément retardé par le cruel événement. C'était leur ouvrir la
+voie des explications. Tous deux étaient d'accord pour faire connaître
+nettement leur intention; la fin, si douce d'ailleurs, de la bonne
+tante, rendant à son neveu toute liberté de rompre des projets si près
+d'aboutir et d'épouser Georgette. Jujube vit qu'il n'y avait pas à
+revenir là-dessus.
+
+--Encore un mariage raté, s'écria-t-il avec désespoir.
+
+--Non, mon ami, répondit madame Jujube, toujours pratique; sur ce elle
+prit une feuille de papier à lettres, écrivit dessus quelques lignes et
+la montra à son mari qui lut ce qui suit:
+
+«Ah çà! cher monsieur Pistache, qu'attendez-vous définitivement pour
+parler à mon mari? il est tout disposé pour vous; finissons-en, faites
+votre demande, demain au plus tard, sinon il disposera de la main
+d'Athalie en faveur d'un autre.»
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+I.--Sous une porte cochère
+
+II.--La famille Jujube
+
+III.--Une conquête difficile
+
+IV.--Pistache
+
+V.--Marocain le terrible
+
+VI.--Ouverture du théâtre Rigolo
+
+VII.--Georgette soustraite à Bengali
+
+VIII.--Accords matrimoniaux
+
+IX.--Chez mademoiselle Piédevache
+
+X.--Le bois de Saint-Mandé
+
+XI.--Un dîner accidenté
+
+XII.--Le désespoir de Pistache
+
+XIII.--Pistache revient en faveur
+
+XIV.--La garde-malade
+
+XV.--Déceptions de la famille Jujube
+
+XVI.--Anxiétés de Bengali
+
+XVII.--Ça devait arriver
+
+XVIII.--Un coup de théâtre
+
+XIX.--Les jeux de l'amour et de la pharmacie
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+En vente à la même Librairie
+
+
+LES GAIETÉS BOURGEOISES Illustrations de Steinlen. Un vol. in-18.--Prix:
+3 fr. 50.
+
+LES TRIBUNAUX COMIQUES 4 vol. illustrés à 5 fr.
+
+LE BUREAU DU COMMISSAIRE Un vol. in-18 illustré.--Prix: 3 fr. 50.
+
+Émile Colin.--Imp. de Lagny.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le monsieur au parapluie, by Jules Moinaux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONSIEUR AU PARAPLUIE ***
+
+***** This file should be named 16862-8.txt or 16862-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/8/6/16862/
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
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+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
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+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
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+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+