diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 16862-8.txt | 8040 | ||||
| -rw-r--r-- | 16862-8.zip | bin | 0 -> 121629 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 16862-h.zip | bin | 0 -> 191699 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 16862-h/16862-h.htm | 8120 | ||||
| -rw-r--r-- | 16862-h/images/frontispiece.jpg | bin | 0 -> 61202 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
8 files changed, 16176 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/16862-8.txt b/16862-8.txt new file mode 100644 index 0000000..290a207 --- /dev/null +++ b/16862-8.txt @@ -0,0 +1,8040 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le monsieur au parapluie, by Jules Moinaux + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le monsieur au parapluie + +Author: Jules Moinaux + +Release Date: October 12, 2005 [EBook #16862] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONSIEUR AU PARAPLUIE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +[NOTE: Il y a deux chapitres numéro. XIII] + + +LES AUTEURS GAIS + + + +JULES MOINAUX + + +LE MONSIEUR AU PARAPLUIE + + +ROMAN + + +[Illustration: signée Louis Bombled] + + + +Émile Colin--Imprimerie de Lagny. + + + +PARIS + +LIBRAIRIE MARPON ET FLAMMARION E. FLAMMARION, SUCCr +26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON + + + + +LE MONSIEUR AU PARAPLUIE + + + + +I + +SOUS UNE PORTE COCHÈRE + + +--Ennuyeux comme la pluie--serait une comparaison juste, en certains +cas, dans la bouche des gens assommés par une mauvaise comédie, un livre +fastidieux, les gammes d'un élève pianiste, ou un _raseur_, s'il était +prouvé que la pluie est le type de la chose ennuyeuse au dernier point; +mais elle a inspiré des poètes, depuis Anacréon avec l'_Amour Mouillé_, +jusqu'à Fabre d'Eglantine avec _Il pleut, Bergère_. Elle a fourni le +sujet de tableaux estimés: _Le Régiment qui passe_, à Detaille, et, +longtemps avant lui, _le Déluge_, ce chef-d'oeuvre toujours admiré au +musée du Louvre. Et puis, Paris est, pour l'amateur de pittoresque, un +spectacle des plus variés. La vue d'une impériale d'omnibus, garnie de +voyageurs, les uns assis dans l'eau, les autres debout, un parapluie à +la main, est-il rien de plus réjouissant, non pour ces infortunés, mais +pour les égoïstes qui les regardent? + +Et les assiégeants d'un omnibus en station à sa tête de ligne, au moment +où la bourrasque et «le ciel d'encre», comme dit M. Zola, annoncent +l'orage près d'éclater! Les habitants ahuris d'une fourmilière sur +laquelle on a mis le pied, donnent à peine l'idée de la fourmilière +humaine qui se précipite vers le véhicule prêt à partir:--28! crie le +conducteur, et un gros monsieur bouscule tout le monde pour passer, et +il a le 137. On le hue.--Voilà le 28! crie une dame.--29! crie une +autre; puis on entend: J'ai 30! j'ai 31, ça va être à moi! et la +bousculade va croissant avec les larges gouttes prélude de l'averse; +les parapluies, aussitôt, de s'ouvrir tous à la fois, les mouchoirs de +s'étaler sur les chapeaux. Et les protestations des dames! et les jurons +des hommes! et les cris des enfants.--Maman, je veux monter!--Faites +donc attention, monsieur, votre parapluie s'est pris dans mes +cheveux.--Ne poussez donc pas comme ça, brute!--Brute? et une gifle de +tomber sur la joue de l'insulteur qui riposte; on s'écarte des deux +champions et la bousculade redouble.--Complet! crie le conducteur; +impériale à volonté.--Imbécile! hurle un monsieur irrité par cette +facétie. + +Quel poème héroï-comique! + +Avantage précieux de la pluie: pas d'orgues! Avantage plus grand encore: +aucune révolution n'a réussi par la pluie; les émeutiers iront au feu +tant qu'on voudra; à l'eau, jamais! C'est ainsi qu'au lendemain de 1830, +le maréchal Lobeau qui savait à quoi s'en tenir sur ce point, au lieu de +faire venir la troupe pour disperser les émeutiers de la place du +Carrousel, fit accourir les pompiers qui dégagèrent par quelques coups +de pompe les Tuileries menacées. + +Ajoutons que, pour les amateurs de mollets, la vue des femmes +retroussées est un des agréments de la pluie et une source de bonnes +fortunes; que de bras masculins sont acceptés par de jolies piétonnes, +dont l'offre d'un parapluie fait taire les scrupules! Et les +connaissances liées sous une porte cochère entre couples qui s'y sont +réfugiés! Quant à ce qui se dit dans la foule abritée sous cette porte, +que l'observateur écoute cela et il aura une idée de l'imbécillité du +peuple qui se dit le plus spirituel du globe. + +Justement, c'est sous une porte cochère, par une pluie battante, que +commence notre histoire. Le concierge est dans un état d'irritation +inexprimable, causé par le va-et-vient des locataires, domestiques, +fournisseurs et autres gens que leur profession, leur service ou leurs +relations obligent d'entrer avec des chaussures crottées.--Un escalier +que j'ai frotté ce matin, dit-il, et ce soir il ne restera pas plus de +cire que dans mon oeil. + +--Et encore! répond, d'une voix goguenarde, un joyeux garçon qui vient +d'entrer, en se secouant comme un chien mouillé:--et encore! +répète-t-il, en appuyant sur le mot. + +--Comment et encore! s'écrie le concierge; ah çà, dites donc, vous! je +vais vous pousser dehors, vous savez? + +--Vous? vous auriez ce coeur-là? mais peux-tu regarder mon chapeau d'un +oeil sec? dis, le peux-tu, portier? + +Et le familier personnage d'essuyer son chapeau avec le tablier du +concierge. Celui-ci écarta brusquement le bras du gaillard sans gêne et +cria:--Je ne suis pas portier et je vous défends de me tutoyer. + +--Monsieur est le propriétaire? + +--Non, monsieur, je suis le concierge, et si vous ne sortez pas.... + +--Si je ne sors pas, je resterai, naturellement. + +Et sans attendre la réplique du concierge: + +--Oh! quels mollets! s'écria notre loustic en apercevant dans la rue +une jeune femme retroussée jusqu'aux genoux et marchant hâtivement sur +le bout de ses petites bottines. + +Et il se précipita à la porte pour suivre du regard les deux jolies +jambes qui s'éloignaient. + +--Qu'est-ce que c'est que cet ostrogot-là? se demanda le concierge. + +C'était tout simplement un chercheur de bonnes fortunes à l'aide d'un +parapluie sous lequel il offrait d'abriter les jolies femmes surprises +par l'averse. Malheureusement, ce jour-là, surpris, lui aussi, il lui +manquait l'instrument indispensable pour l'exercice de sa spécialité +galante:--Et pas de parapluie! pour en offrir la moitié à cette +délicieuse piétonne, dit-il. Revenant alors au concierge:--Vous n'auriez +pas un parapluie à me prêter, portier? + +--Vous prêter un parapluie? Est-ce que je vous connais, moi?... est-ce +que je sais qui vous êtes, ce que vous faites? + +--Bengali, chef d'orchestre à la halle au beurre. + +--Ah! vous vous fichez de moi? Eh bien, tâchez de filer vite, ou je vous +pousse dans la rue à coups de balai. + +--Essaie un peu voir, mon petit portier, et comme je cherche quelque +chose à louer et qu'il y a un écriteau à la porte, je vais trouver ton +propriétaire et je lui dis.... + +Le concierge, alors, se mit à énumérer rapidement et d'un ton rageur: +grand salon, 3 fenêtres, petit salon, boudoir, grande salle à manger, 5 +chambres à coucher, avec cabinets de toilette, 4 chambres de +domestiques, cuisine, office, cave à vins, cave à bois, tout cela au +premier sur la rue. + +--Les caves aussi?... et ça vaut? + +--4,500 francs. + +--C'est un peu plus que je ne voulais mettre.... Je cherche quelque +chose dans les 120 francs au sixième: c'est pour élever des lapins. + +--Eh! là-bas! s'écria le concierge, à un garçon boucher qui s'engageait +dans l'escalier, vous ne voyez donc pas le paillasson? Est-ce qu'on l'a +mis là pour les dromadaires, le paillasson? + +Et il courut au fournisseur, pendant que Bengali contemplait son chapeau +inondé par l'averse:--C'est peut-être bon pour les petits pois, dit-il, +mais pour les chapeaux, non. + +Et, secouant son chapeau, il envoya de l'eau au visage d'un nouvel +arrivant:--Hein! quoi? fait celui-ci, en bondissant comme un tigre, il +ne me manquait plus que ça! + +Le nouveau venu était un gros homme, un nerveux de l'espèce la plus +désagréable:--Oh! pardon, monsieur, lui dit Bengali, je ne vous voyais +pas; je vous fais mille excuses. + +--Eh! monsieur, mille excuses, mille excuses.... + +--Vous trouvez que ça n'est pas assez? Soit, je vous en fais deux mille. + +--On ne secoue pas ainsi un chapeau ruisselant. + +--Je me permets de vous faire observer, monsieur, que s'il n'avait pas +été ruisselant, je ne l'aurais pas secoué. + +--Eh bien, monsieur, avant de le secouer, il fallait regarder autour de +vous. + +--Eh bien, monsieur, répondit Bengali agacé, j'ai eu tort de ne pas +regarder autour de moi, voilà tout. + +--Mais non, monsieur, ne voilà pas tout. + +--Alors, monsieur, si mes explications et mes excuses ne vous suffisent +pas, je vais avoir l'honneur de vous remettre ma carte; mais je vous +préviens qu'on m'a surnommé le Dividende de Panama, vu qu'on ne me +touche jamais. + +--Qu'est-ce que c'est? cria le concierge, des provocations en duel, ici, +dans une maison tranquille? Allez vous disputer ailleurs! Puis il +pensa:--C'est une mauvaise tête, ne le provoquons pas. + +--Il ne s'agit pas de duel, dit le monsieur nerveux, calmé par +l'attitude de Bengali, c'est involontairement que monsieur m'a envoyé de +l'eau au visage et je me tiens pour satisfait de ses excuses. + +--N'en parlons plus, monsieur, répondit le jeune homme, en lui tendant +la main; vous me paraissez d'une humeur agréable: enchanté d'avoir fait +votre connaissance. + +--Moi, pareillement, monsieur. A qui ai-je l'honneur...? + +--Bengali, fabricant de pièges à tortues. + +--Ah! s'écria le concierge, vous m'avez dit que vous étiez chef +d'orchestre à la halle au beurre. + +--Dans l'hiver, oui; les jours d'averses, chasseur de dames sans +parapluie; je lui offre le mien sur la chanson du Brésilien: + + Voulez-vous, + Voulez-vous, + Voulez-vous accepter mon bras? + +Puis à l'homme nerveux:--Et moi-même, monsieur, à qui ai-je eu +l'avantage de serrer la main? + +--Marocain, commanditaire d'entreprises industrielles et artistiques. + +--Vos opinions politiques? + +--Indépendant, monsieur. + +--Moins que moi, monsieur. + +--Pardon, j'ai refusé d'être scrutateur aux élections municipales, ne +voulant pas accepter d'honneurs. + +--Moi, monsieur, je ne regarde pas l'heure aux horloges publiques pour +ne pas avoir d'obligations au gouvernement. + +--Je n'accepte que des devoirs et c'est, fidèle à ce principe, que je +vais, de ce pas, tenir sur les fonts baptismaux le nouveau-né d'un vieil +ami. + +--Je vois que son parrain vient, aussi, d'être baptisé. + +--A qui le dites-vous, monsieur! Je sors de chez moi par un temps +superbe; naturellement, je ne prends pas de parapluie; et crac! voilà un +orage; jugez comme c'est agréable quand on est, comme moi, en toilette, +tiré à quatre épingles. + +--C'est vrai, mais c'est encore moins désagréable que d'être tiré à +quatre chevaux. + +--Ces choses-là n'arrivent qu'à moi. + +--Je vous fais remarquer qu'en ce moment, il y a trois cent mille +personnes dans Paris à qui pareille chose arrive. + +--Elles ne vont pas baptiser leur filleul? + +--Pas toutes, non. + +--Je me doutais de ce temps-là, dit le concierge au nouveau venu; ce +matin, le médecin, qui demeure dans la maison, m'a dit: Père Galfâtre +(c'est mon nom), père Galfâtre, vous voyez bien ce nuage-là? qu'il m'a +dit, il est bien malade. + +--Ah! fit Bengali, il vous a dit que ce nuage était bien malade; et il +est médecin? + +--Oui, monsieur, répondit sèchement le concierge. + +--C'est ça, il l'a fait crever. + +Galfâtre poussa un éclat de rire:--Farceur, dit-il, vous êtes rigolo. + +--Mais oui, père Galfâtre. + +Et il se mit à chanter: + + Oui, père Galfâtre, + Je suis rigolâtre, + Aimable et folâtre, + Du rire, idolâtre. + +Puis, lui tapant sur le ventre: Je pourrais aller comme cela pendant +quinze jours, si je voulais. + +--Père Galfâtre! cria une voix. + +--C'est le propriétaire, dit le préposé au cordon; et il se précipita +dans l'escalier. + +L'homme nerveux qui croit faits, pour lui seul, les malheurs publics, +entreprit, alors, une critique amère de la génération nouvelle qui ne +veut plus marcher et à qui il faut des voitures:--Quel peuple, monsieur! +on ne trouve plus une seule place dans les omnibus. + +--Cependant ceux qui les emplissent en ont trouvé. + +Marocain suivit son idée sans répondre; il énuméra le nombre de places +de ces voitures;--elles en auraient le double, le triple, vingt fois, +cent fois plus, ce serait la même chose; à quelque endroit qu'un +voyageur descende dans le cours de l'itinéraire, il y en a six, huit, +dix, qui se précipitent pour prendre sa place, et c'est comme cela sur +toutes les lignes, monsieur, sur toutes; conclusion: tous les gens à +pied que vous voyez dans la rue, vous entendez bien, tous! marchent +parce qu'ils n'ont pas trouvé de place dans les omnibus; quel peuple! et +les commissionnaires font leurs courses en omnibus; les soldats, +monsieur, les pioupious qui ont un sou par jour.... + +--Oui, dit Bengali avec ironie, un sou! et on parle de la fortune des +armes. + +--Eh bien, monsieur, ils en dépensent trois pour aller en omnibus. + +--Ce qui les force à s'en priver pendant deux jours. + +--Et qu'est-ce qu'ils ont à faire? je vous le demande. + +--Puisque vous me faites l'honneur de me le demander, je vous répondrai +qu'en dehors du service, ils ont à voir leurs bonnes amies: de tendres +cuisinières, de sensibles bonnes d'enfant. + +--Qu'ils y aillent à pied. + +--Quand on va à un rendez-vous d'amour, il est prudent de ménager ses +forces. + +Marocain continua:--Comme ils seront bien préparés aux fatigues et aux +privations de la guerre! La plaie, surtout, monsieur, une plaie sociale, +ce sont les femmes; dans un tramway de quarante-sept places, il y a +quatre hommes. + +--Et un caporal? + +--Non, et quarante-trois femmes; elles ne peuvent pas rester chez elles. +Vous croyez, peut-être, que madame Benoîton est une exception; non, +monsieur, c'est la généralité. + +Ses nerfs un peu soulagés par cette violente satire sur le besoin de +confortable chez d'autres que chez lui, Marocain regarda à sa montre, +s'aperçut qu'elle était arrêtée et se mit à entreprendre les horlogers. + +--Et l'horloger qui me l'a vendue, dit-il, dans un rire ironique, m'a +affirmé qu'elle ne bougerait pas. + +--Eh bien, elle ne bouge pas, observa Bengali. + +--Ah! grinça l'homme à la montre, si, dans ma position déplorable, le +rire m'était possible, je me tordrais. + +--Je vous le conseille, c'est ce qu'on fait toujours au linge mouillé. + +--Et il ne passera pas un marchand de parapluies! s'écria Marocain; sur +ce, il se mit à entreprendre les marchands de parapluies ambulants que +l'averse fait sortir comme des escargots; mais il n'y a pas de danger +qu'il en passe; naturellement! il serait disposé à lui en acheter un... +ça n'arrive qu'à lui, ces choses-là. + +L'idée de Bengali, de se procurer un parapluie, fut réveillée en lui par +les imprécations de Marocain:--Oh! se dit-il, tout à coup, le concierge +n'est pas là, il doit y avoir un parapluie dans sa loge. + +Et il entra dans la loge. + +Un fiacre vide passa, notre grincheux héla le cocher.--Six francs! cria +celui-ci. + +Il tombait bien; il reçut la réponse qui illustra le héros de Waterloo, +et le nouveau Cambronne allait reporter ses nerfs sur les cochers, quand +l'arrivée, par l'escalier, d'un locataire de la maison, changea +subitement son humeur; l'arrivant, qu'il connaissait personnellement, +avait un parapluie! C'était un petit homme d'une cinquantaine d'années, +à la moustache jadis rousse, ayant pris un air de blond sale, par le +mélange de poils blancs. Chose bizarre! il portait, sur sa poitrine, une +croix de la Légion d'honneur, grand modèle, bien qu'il fût couvert d'un +costume étranger à l'armée. Il se nommait Jujube, mais comme il était +peintre de portrait--et comme ce nom était ridicule pour un artiste, il +l'avait espagnolisé et se faisait appeler Jujubès, à la grande +satisfaction de sa femme et de sa fille, jeune personne de vingt ans +pour qui il rêvait un mariage, sinon opulent, au moins flatteur pour sa +vanité et, pour celle de madame Jujube. + +La vanité de cette famille dont l'ostentation avait à lutter contre une +misère relative, et qui voulait représenter quand même, dût-on mettre +les couverts au Mont-de-Piété pour donner une soirée (ce qui, +d'ailleurs, était déjà arrivé); cette vanité se manifestait depuis +l'énumération de ses relations avec des gens riches ou titrés, dont on +disait, aux amis pauvres: «Nous n'avons que des connaissances comme +cela», jusqu'à l'étalage, par la fille, de fausses fleurs portées par +telle dame riche qui, n'en voulant plus pour elle-même, les lui avait +données, et mademoiselle Jujube de dire aux admiratrices de ces fleurs: +«Elles viennent de telle maison», la maison renommée, bien entendu. + +Habile portraitiste, saisissant admirablement la ressemblance tout en +sachant corriger un nez difforme, diminuer une bouche trop grande, +agrandir des yeux trop petits, dissimuler les _salières_ des dames, +exagérer les avantages des hommes, sachant enfin flatter ses modèles, +Jujube s'était fait une réputation de grand artiste, dans la haute +bourgeoisie qu'il recevait et chez qui il était reçu. En réalité, il +était incapable de concevoir et d'exécuter une composition; un jour, +cependant, l'idée lui vint de faire un tableau. Il choisit Jeanne d'Arc +comme sujet, mais les modèles coûtent cher: quarante séances à 10 francs +chacune, cela fait 400 francs. Heureusement il trouva, dans sa maison, +une belle fille qui consentit à poser si l'artiste voulait la--tirer en +portrait.--Le modèle était une nourrice, il est vrai, il n'en fit pas +moins une pucelle d'Orléans; c'est même ce qu'il y avait de plus +original dans son tableau. Le jour où il fut terminé, notre artiste +changea ses cartes de visite et fit mettre, sur les nouvelles: Jujubès, +peintre d'histoire. Il exposa, dans son salon, sa toile, magnifiquement +encadrée, donna une grande soirée à laquelle il invita tous ses amis et +connaissances; on qualifia la Jeanne d'Arc de chef d'oeuvre, un ami de +notre peintre, en relations avec la presse, obtint l'insertion, dans un +journal très lu, du compte rendu de la soirée de l'éminent peintre +Jujubès, y compris le succès du tableau, et, à l'aide de cette réclame, +l'auteur de la Jeanne d'Arc nourrice obtint, à ses soirées, le concours +de chanteurs et d'instrumentistes à leurs débuts, désireux de se faire +connaître. Malheureusement, outre ces artistes aussi prônés par la +famille Jujube qu'inconnus du public, on entendait aussi mademoiselle +Jujube que, dans l'intimité, son père traitait de grue, de dinde, de +buse, et giflait même, pour en faire une pianiste, et on entendait aussi +des romances composées, paroles et musique, par le maître de la maison, +qui voulait cumuler tous les talents, y compris l'art du chant; de sorte +qu'il faisait entendre ses productions, de sa petite voix aussi grêle +que convaincue. C'était là le vilain côté des soirées de la famille +Jujube. + +Un jour, un monsieur influent dont il avait fait le portrait fut +tellement satisfait de la ressemblance, qu'il obtint la décoration pour +son peintre. Jujube faillit en devenir fou et, à partir de ce jour, il +cessa à peu près complètement de travailler. Il partait le matin, +rentrait pour déjeuner, repartait sitôt la dernière bouchée avalée, +rentrait dîner, allait ensuite passer sa soirée dans un théâtre et, le +lendemain, recommençait sa promenade; tout cela pour montrer son ruban +rouge. + +Cependant, sa satisfaction n'était pas complète. Il était convaincu que +dans les rues, au théâtre ou dans les omnibus tout le monde le +regardait, mais il avait beau passer devant des factionnaires et tourner +vers eux sa boutonnière enrubannée, ils ne se mettaient jamais au port +d'arme. Il apprit enfin que, depuis les honneurs militaires rendus à des +garçons coiffeurs ou des calicots décorés d'un oeillet rouge arrangé de +façon à simuler l'insigne de la Légion d'honneur, l'autorité militaire +avait interdit le salut au simple ruban. Voilà comment Jujube s'était +attaché, sur la poitrine, une grande croix d'honneur et allait la +promener, quelque temps qu'il fit, à preuve, le jour où nous sommes, par +une pluie battante. + +--Eh! c'est notre grand artiste Jujubès! s'écria Marocain, en allant à +lui; car notre vaniteux personnage, à qui l'encens ne donnait pas la +migraine, se laissait donner du grand artiste, comme s'il eût fait la +_Transfiguration_ ou le _Naufrage de la Méduse_. Et comment allez-vous, +cher maître? + +--Très bien, merci... et mon élève? + +--Votre.... + +--Oui, à qui j'ai appris à peindre des éventails. + +--Ah! la filleule de ma femme? + +--Mademoiselle Georgette, oui; elle a donc beaucoup de travaux? + +--Oh! autant qu'elle en peut faire. + +--C'est pour cela sans doute que nous la voyons si rarement; ma fille +l'adore et se plaint de ne pas la voir. + +--Je le lui dirai, cher maître, et elle va bien, votre demoiselle?... +et madame votre épouse? donnez-moi donc de leurs nouvelles. + +--Elles vont très bien, merci. Montez donc, vous allez les trouver; ma +fille étudie son piano. + +--Si j'avais le temps, ça serait avec grand plaisir. + +--Eh bien, je vous enverrai une invitation pour ma prochaine soirée; +vous y entendrez des célébrités qu'on ne voit que chez moi. + +Car c'était une affaire entendue: on n'avait nulle part que dans la +famille Jujube les artistes, poètes et savants dont elle régalait ses +invités: un amateur chantait-il une chansonnette comique, il ne fallait +pas le comparer à Berthelier ou à Paulus qui étaient des grotesques; +l'amateur, lui, disait les mêmes choses, mais avec une distinction, un +bon goût ignoré de ces artistes, amusants sans doute, mais dont la façon +de dire choque les personnes de vraiment bonne compagnie. + +En résumé, on aurait difficilement trouvé des gens aussi satisfaits +d'eux-mêmes que l'étaient monsieur, madame et mademoiselle Jujube. + +--De quel côté allez-vous, cher maître? demanda Marocain. + +--Ça m'est égal, je ne vais nulle part; pourquoi? Ah! vous n'ayez pas de +parapluie? Eh bien, je vais vous reconduire. + +Marocain accepta avec d'autant plus d'empressement qu'il attendait +l'offre. + +--C'est que, dit-il, je vais un peu loin, rue du Bac. + +--Rue du Bac, soit; seulement je vous demanderai la permission de faire +le tour par le Palais de Justice. + +Le tour était long, mais il y avait un poste de garde républicaine d'un +côté, un factionnaire de pompiers de l'autre, et notre légionnaire +aurait deux fois les honneurs du port d'arme en passant d'un trottoir +sur l'autre; cela retardait Marocain, mais mieux valait encore, pour +lui, accepter que rester à attendre la fin problématique de l'averse. Il +prit donc le bras de Jujube et tous deux sortirent plus ou moins +abrités par le parapluie partagé. + +Bengali sortait à ce moment de la loge, armé, lui aussi, d'un parapluie +qu'il y avait trouvé.--Oh! dit-il, en l'examinant, pas fameux, le +riflard. + +Il l'ouvrit et constata les coupures faites à la soie par la monture de +baleine. + +--Ah! quel chien de temps! dit en entrant précipitamment un jeune homme +à la figure candide; et, levant les yeux vers un étage de la maison, il +poussa un soupir et dit:--Bien sûr, elle ne sortira pas d'un temps +pareil... à moins qu'elle ne soit sortie avant l'orage avec madame sa +mère.... Je vais m'informer. + +Il se dirigea vers la loge sur le seuil de laquelle Bengali examinait le +parapluie. + +--C'est à monsieur le concierge que j'ai l'honneur de parler? +demanda-t-il. + +Bengali regarda son interlocuteur d'un air courroucé, mais en voyant les +yeux ronds de celui-ci, sa bouche béante et sa grosse face rougeaude, il +répondit en souriant:--Le concierge? Non, monsieur, je n'ai pas cet +honneur; je le regrette pour la façon respectueuse dont vous vous +adressiez au titulaire de cette loge, lequel, d'ailleurs, est un ours +parfaitement mal léché; mais si je puis vous donner le renseignement que +vous vouliez lui demander, j'en serai, croyez-le, particulièrement +heureux. + +--Ah! c'est vous qui gardez la loge, en l'absence du concierge? Alors, +permettez-moi de vous offrir.... + +Et notre jeune homme plongea ses doigts dans la poche de son gilet. + +--De la corruption! s'écria Bengali en feignant l'indignation, vous +voulez me corrompre? + +--Oh! je suis désolé, mon cher monsieur, absolument désolé.... Je... +croyais... pardonnez-moi... je perds la tête. + +--Oh! ne faites pas cela, jeune homme, gardez votre tête, croyez-moi; +vous ne retrouveriez pas la pareille. Maintenant, je suis tout à vous, +mais à l'oeil, ne l'oubliez pas. + +--Oui, monsieur, voilà ce que c'est:--Y a-t-il longtemps que vous êtes +là? + +--Je ne vous dirai pas au juste; occupé à regarder les mollets qui +passent, le temps ne m'a pas paru long. + +--Avez-vous vu sortir de cet escalier une dame un peu grosse, blonde? + +--Ah! mon gaillard, je vois votre affaire. + +--Oh! non, monsieur, vous vous trompez. + +--Pourquoi me faites-vous des cachotteries? Je suis indulgent pour les +faiblesses du coeur, en ayant, moi-même, de fréquentes.... Allons, +voyons, vous êtes amoureux de la grosse blonde? + +--Mais, monsieur, la grosse blonde, c'est la mère; celle que j'aime, +c'est la fille. + +--C'est ce que je ferais à votre place. + +--N'est-ce pas, monsieur? et si vous connaissez Athalie.... + +--Est-ce que vous troublez son sommeil par des rêves. + +--Je l'espère, monsieur. + +--Moi aussi. + +--J'ai même rêvé qu'elle me racontait un songe que je lui avais +inspiré; je vais vous le raconter. + +--Non, j'aime mieux le songe d'Athalie raconté par Racine. + +--Enfin, l'avez-vous vue sortir? Ah! non, vous l'auriez remarquée. + +--C'est assez mon habitude. Eh bien, qui vous empêche de monter chez +elle? + +--Ce qui m'empêche, monsieur?... Ses parents ne me connaissent pas. + +--Et pourtant, vous connaissez Athalie. + +--Pour avoir été son voisin de table, à un repas de noces.... Alors nous +avons causé tout le temps, et puis, quand on a dansé, je l'ai invitée au +moins seize fois. + +--Et elle a accepté? + +--Pas toutes, parce qu'on l'avait engagée avant moi, mais elle a été +bien contrariée; elle m'a appris que son père est peintre de portraits, +et elle m'a demandé ce que j'étais; je lui ai dit que j'étais élève en +pharmacie: je m'appelle Pistache. + +--Pistache! et élève en pharmacie; il est difficile de réunir plus de +titres à l'amour d'une jeune personne. + +--Je le crois, monsieur. + +--N'en doutez pas, elle vous aime. + +--Vraiment?... oh! que vous me faites de plaisir! Mais vous voyez que je +ne puis pas monter chez elle sans motif. Ah! si j'avais un motif! + +--Vous en avez un. + +--Ah! + +--Excellent. + +--Oh! dites vite. + +--Le père est peintre, m'avez-vous dit. + +--Peintre de portraits, oui, monsieur. + +--Eh bien, faites-lui faire le vôtre; vous verrez Athalie tous les +jours. + +--Justement, j'avais l'idée de faire faire mon portrait... parce que +j'avais vu un prospectus de peintre; ressemblance complète 40 francs. + +--Et probablement, demi-ressemblance 25 francs, air de famille 12 +francs? + +--Ah! je ne sais pas; mais j'aime mieux payer plus cher et voir Athalie. + +--Vous n'avez pas même à hésiter. + +--Merci, monsieur, j'y vais tout de suite; oh! que je voudrais pouvoir +vous dire comment ça se sera passé. + +--Ah! par exemple, voilà qui me ferait grand plaisir. + +--Vraiment? + +--Vous n'avez pas idée du plaisir que ça me ferait. + +--Eh bien, si vous voulez, je vous invite à dîner... sans façon. + +--Faites-en un peu tout de même, je ne suis pas fier; où nous +trouverons-nous? + +--Passage des Panoramas, à 7 heures. + +--J'y serai. + +Notre amoureux s'éloigna vivement; puis se retournant à l'entrée de +l'escalier: + +--Merci encore, monsieur.... Oh! que je suis heureux de vous avoir +rencontré! Je vais faire faire mon portrait... à l'huile. + +--C'est cela: à l'huile et au vinaigre; l'artiste y mettra même un +cornichon. + +Resté seul:--Quel bon mari ça fera! dit Bengali.... Quand il sera marié, +je cultiverai sa connaissance; puis, tout à coup:--Oh! la charmante +enfant! fit-il. + +Cette exclamation était motivée par l'entrée rapide d'une jeune fille, +tenant d'une main ses jupons retroussés, et, de l'autre, un carton +étroit et plat qu'elle cherchait à abriter de son mieux.--Impossible de +faire un pas de plus! dit-elle, mes jupes me collent aux jambes. + +Elle tourna sa tête en arrière pour vérifier leur état lamentable et +elle les retroussa davantage pour protéger ses bas contre la boue dont +elles les couvraient. + +Bengali eut un mouvement d'admiration: + +--La jolie jambe! fit-il; si je lui offrais mon bras? Puis voyant la +belle fille retourner à la porte et regarder au loin: + +--Comment, elle s'en va? et la pluie redouble!... C'est le cas de lui +offrir.... + +Et il courut à elle:--Pardon, mademoiselle, fit-il. Croyant qu'il +voulait sortir, la gentille réfugiée s'effaça:--Passez, monsieur, +dit-elle. + +--Qui, moi, madame... ou mademoiselle, sortir d'un temps pareil, quand +j'ai un abri et une aussi charmante compagne d'infortune! Que dis-je, +d'infortune? pas pour moi; n'est-ce pas, au contraire, une véritable +bonne fortune qui me tombe du ciel, avec la pluie? + +--Pardon, monsieur, permettez! je guette un omnibus. + +--Un omnibus dans l'espoir d'y trouver place à l'intérieur? Chassez +cette illusion; ah! sur l'impériale, à volonté, comme disent les +conducteurs facétieux; mais, d'ailleurs, les dames n'y montent pas.... +Je le regrette, je vous aurais conduite jusqu'à ce véhicule, je vous +aurais priée de monter la première; moi, je serais monté à votre suite. + +--Merci, monsieur j'attendrai; ce n'est qu'un nuage qui passe. + +--Un nuage qui passe! on en a vu qui passaient, comme cela, pendant six +semaines, et si j'osais vous offrir.... Ouvrant alors son parapluie:--Il +n'est pas neuf, dit-il, la soie fait penser à Jonas, elle aussi a été +mangée par la baleine, mais ça vaut mieux que rien. + +A ce jeu de mots la jeune fille se mit à rire aux éclats, montrant de +petites dents éblouissantes. + +Georgette (c'est son nom) était une jolie blonde, un peu forte, comme la +plupart des blondes, fraîche comme le printemps et riante comme la +nature en fleurs. + +--Oh! fit-elle, en se retirant vivement du seuil de la porte, de l'eau +des gouttières qui est tombée sur mon carton; pourvu que mon éventail +n'en ait pas reçu. + +--Un éventail! de ce temps-là? dit Bengali surpris; comme en-cas, alors, +en prévision du soleil. + +--Oh! non, reprit Georgette, en riant de nouveau, je suis peintre sur +éventails et je vais livrer celui qui est enfermé dans ce carton. + +--Ah! madame est artiste... ou mademoiselle? + +--Mademoiselle, si ça vous est égal. + +--Je le préfère... et monsieur votre père ou madame votre mère est +artiste aussi? + +--Je suis orpheline, monsieur. + +--Et moi, orphelin, mademoiselle. Quoi pas le moindre parent? Seule, +toute seule? + +--Je n'ai qu'une marraine. + +--Et moi qu'une tante, mademoiselle Piédevache, qui est aussi ma +tutrice jusqu'à mes vingt-cinq ans et je n'en ai pas encore +vingt-quatre. + +--Piédevache! fit Georgette. + +--Oui, une femme à barbe, qui se fait raser. + +--Elle se fait raser! fit la jeune fille dans un éclat de rire. + +--Tous les deux jours. + +--J'ai connu des Piédevache, continue Georgette; ils étaient d'Orléans. + +--Ah! non, ma tante n'est pas d'Orléans, répondit-il en riant, à la +grande surprise de Georgette qui ne voyait rien de risible dans cette +question de lieu de naissance. + +Bengali ne lui donna aucune explication, mais il savait que la bonne +tante n'était d'Orléans à aucun point de vue, qu'elle avait même été au +mieux avec plusieurs Anglais extrêmement riches et généreux qui lui +avaient laissé d'opulents souvenirs. + +--Excellente femme, ajouta-t-il, pleine d'indulgence pour les +peccadilles des jeunes gens. + +--Vous en avez fait l'épreuve? demanda Georgette, toujours avec sa +belle humeur soutenue. + +Bengali protesta. + +--Moi, mademoiselle? Mais je suis le jeune homme le plus rangé qu'il y +ait; je me couche à 10 heures, quelquefois à 9, quelquefois à 8, dans +l'hiver; quelquefois même je ne me couche pas du tout. + +Au nouveau rire de Georgette, Bengali se reprit et appuya: Non, pas du +tout, mademoiselle; je passe la nuit à me promener dans ma chambre. +Puis, d'un air romanesque, il ajouta: Dans ma chambre solitaire, me +disant: Ah! ce qu'il me faudrait, à moi, ce serait le mariage, un +mariage d'amour, avec une jolie petite femme... blonde... oh! surtout +blonde, mais grasse: une blonde maigre finit toujours par tourner au +plumeau. + +Et la jeune fille, à qui cette comparaison grotesque ne pouvait +s'appliquer, de rire de plus belle. Bengali continua d'un ton +romanesque: + +--Plus tard, de jolis bébés, le portrait de leur mère, des chérubins que +je ferais sauter sur mes genoux; que, par les beaux jours, nous +verrions se rouler sur l'herbe; j'en voudrais une nichée; mes moyens me +le permettent, j'ai 8,000 francs de rente et, en perspective, l'héritage +de ma tante Piédevache. Voilà mon caractère, mademoiselle... vous avez +l'air de douter. + +Et Georgette, riant de nouveau:--Mais du tout, monsieur, je suis +convaincue que.... + +--Non non, mademoiselle... parce que vous m'avez vu rire, plaisanter; +mais c'est une simple question d'humeur, je suis gai; que voulez-vous, +on ne se refait pas. + +--On se fait peut-être autre que l'on n'est en réalité. + +--Comment, mademoiselle, vous croiriez que.... Ah! c'est juste, vous ne +me connaissez pas; vous vous dites: Voilà un monsieur qui m'accoste, qui +se dit: Oh! la jolie personne!... + +--Mais du tout, monsieur, je n'ai pas de moi une telle opinion. + +--Je l'ai, moi, mademoiselle; ceci, oui, je me le suis dit en vous +voyant, et c'est ce que se disent tout ceux qui vous voient, et vous +ajoutez: Il me raconte un tas de calembredaines, c'est un farceur, un +coureur d'aventures.... Et vous avez raison, je dois avoir l'air de tout +cela; mais l'air ne fait pas la chanson... et si je vous offre l'abri de +mon parapluie, croyez bien que c'est par simple obligeance et sans +arrière-pensée. + +--Vous avez un bon moyen de me le prouver: me prêteriez-vous votre +parapluie, en me disant où je dois vous le renvoyer? Vous pouvez être +certain que.... + +--Oh! très volontiers, mademoiselle, je vous en fais même cadeau si vous +voulez: il n'est pas à moi. + +Et les deux jeunes gens se mirent à rire de cette offre généreuse. + +Bengali insista pour faire accepter à Georgette l'abri du parapluie, fit +remarquer qu'une pareille proposition est très naturelle, qu'elle se +fait tous les jours et est rarement repoussée. Georgette était crédule, +confiante, bonne enfant. + +--Allons, dit-elle, la pluie ne cesse pas, on attend cet éventail.... + +La cause de Bengali était gagnée. + + + + +II + +LA FAMILLE JUJUBE + + +Il est huit heures du soir: le dîner était prêt pour sept heures suivant +l'ordre rigoureusement donné, une fois pour toutes, par le maître de la +maison, petit tyran qui avait signifié à la bonne sa volonté d'être +servi--au doigt et à l'oeil;--à quoi cette fille avait répondu, entre +ses dents:--Oh! _à l'oeil_, non.... + +Athalie est à son piano, sa mère prête l'oreille:--Il me semble, +dit-elle, entendre la voix de ton père, dans l'escalier.... Non, je me +trompais.... Voyons si je l'aperçois? + +Elle alla ouvrir la fenêtre, se pencha pour regarder au loin, puis se +retira vivement, chassée par la pluie qui lui fouettait le visage. + +Madame Jujube est une petite femme de quarante-deux ans, blanche et +boulotte, aux yeux ardents, qui protestait contre cette théorie de son +époux, qu'à partir de quarante ans, une femme ne doit plus attendre de +son mari que les manifestations calmes d'un sentiment platonique, et, +cette théorie, il l'avait strictement mise en pratique. La résignation +contenue de l'épouse mise à la retraite d'âge, bien qu'en excellent état +pour l'activité de service, cette résignation se trahit par les baisers +qu'elle donne aux amis de la maison (particulièrement aux plus beaux +mâles): à ceux-ci, elle saute au cou dès leur arrivée, et ils ne voient, +dans cet accueil, que la démonstration bruyante d'une amitié expansive +et chaude. + +Que dire de la fille? Pas grand'chose; l'insignifiance, assez gentille, +puérilement vaniteuse, à l'exemple de ses parents, mais au fond bonne +fille et capable, à l'occasion, d'un grand dévouement, comme nous le +verrons plus tard. + +Athalie n'avait jamais eu d'enfance, c'est-à-dire qu'elle n'en avait +jamais connu les jeux; à sept ans, son père l'avait assise devant un +piano, pour lui donner les premiers éléments de cet instrument funeste; +car, ainsi que nous l'avons déjà dit, il avait la prétention, outre sa +peinture, d'être musicien, poète et chanteur. Aux gammes succédaient les +leçons d'écriture, de grammaire, d'histoire, de géographie que l'homme +universel lui donnait lui-même par économie... heureusement, car c'eût +été de l'argent perdu: la fille, au rebours du père qui croyait tout +savoir, n'ayant jamais pu rien apprendre. Quant aux travaux d'aiguille, +il n'en fut même jamais question, Jujube ayant déclaré qu'il n'élevait +pas sa fille pour qu'elle eût à raccommoder les chemises de son mari ou +à mettre des boutons à ses culottes. + +Par contre, Athalie causait de tout, répétait des bribes de +conversations, auxquelles elle se mêlait à l'âge où l'on joue à la +poupée; aussi disait-on qu'elle causait comme une petite femme; +seulement, elle s'arrêta là: à vingt ans, elle cause encore comme une +petite femme et tout porte à croire que lorsqu'elle sera grand'mère, ses +raisonnements seront toujours ceux de la femme de douze ans. + +--Madame, vint dire la bonne, voilà huit heures; si mon rôti est brûlé +ou calciné, ça ne sera pas de ma faute. + +--Servez! répondit madame; puis, à sa fille:--Nous n'attendrons pas ton +père; c'est incroyable, sortir par une pluie battante, aussitôt son +déjeuner, et n'être pas rentré pour l'heure du dîner, et il sait que, ce +soir, il doit nous venir quelques amis; voyons, tu n'en finiras pas de +ton piano? + +--Papa veut que je joue ce morceau-là chez madame de la Rousse-Tamponne; +c'est après demain et je ne le sais pas très bien, et puis je veux +l'essayer ce soir. + +--Comment s'appelle-t-il, ton morceau? + +--Ça s'appelle: «_Comme un éclair_»; je ne peux pas venir à bout de +faire l'éclair. + +Et elle essaya: brrrrr!... + +--Il n'est pas brillant, ton éclair, dit madame Jujube. + +--Ce jeune homme qui est venu pour son portrait m'a fait perdre deux +heures. + +--Il espérait toujours que ton père allait rentrer, et puis nous nous +sommes trouvés en connaissance; sans cela.... Je me disais aussi, quand +il est entré: Mais j'ai vu ce jeune homme-là quelque part. + +--Oh! moi, je l'ai reconnu tout de suite; tu sais? je t'ai dit: C'est +monsieur qui était à table à côté de moi, à la noce d'Adrienne. + +--Je me le suis bien rappelé, il a dansé avec toi, plusieurs fois, et il +m'a invitée aussi; il est très aimable. + +--Oui, dit Athalie, et très spirituel. + +--Oh! spirituel! Je ne m'en suis pas aperçue. + +--Mais si, maman; il m'a fait rire tout le temps; il paraît qu'il va +acheter une pharmacie; il m'a demandé de lui donner notre pratique, +quand nous aurons besoin, soit d'Unyadi-Janos ou de n'importe quoi; +qu'il nous vendrait au-dessous du tarif; c'est très gentil de sa part. + +--Certainement; est-ce que tu crois qu'il reviendra ce soir? + +--Oh! j'en suis sûre, pour trouver papa; il m'avait dit, d'abord, qu'il +dînait avec un de ses amis, un jeune homme qui est très farceur, à ce +qu'il paraît; je l'ai engagé à l'amener, ajoutant que ça arrangerait +tout; alors il m'a promis de venir avec lui. + +Un coup de sonnette se fit entendre: + +--Ah! enfin, voilà ton père, dit madame Jujube. + +En effet, c'était le maître de la maison; il n'y avait pas à s'y +méprendre, à la façon dont il dit:--Essuyez bien mon parapluie, avant de +l'étendre. + +Jujube entra:--Ma robe de chambre, vite! ordonna-t-il, en quittant sa +redingote; ma manche droite est inondée, mon parapluie a goutté +dessus.... Ah! mes pantoufles! j'ai les pieds dans l'eau. + +Madame Jujube lui passa sa robe de chambre, ornée du ruban de la Légion +d'honneur, et lui chaussa ses pantoufles en tapisserie, faites par +elle-même, sur le dessus desquelles elle avait brodé une croix du même +ordre. + +--Je suis allé au musée Grévin pour m'abriter, dit notre légionnaire; +c'était comble; eh bien, croirais-tu que, pendant deux heures que j'y +suis resté, je n'ai vu que moi de décoré? Aussi, tout le monde me +regardait! Ah! à propos, comme je sortais, j'ai trouvé sous la porte +Marocain qui n'avait pas de parapluie et s'était abrité. + +--Lui as-tu parlé de Georgette, papa? demanda vivement Athalie; est-ce +qu'elle est malade? est-ce qu'elle est fâchée? + +--Aucunement, elle a beaucoup d'ouvrage, voilà tout. + +--Ah! tant mieux; tu lui as dit que je l'aimais beaucoup et que ça me +faisait de la peine de ne pas la voir? + +--Je lui ai dit que tu l'adorais. Voyons, on ne dîne donc pas? + +Justement, la bonne vint annoncer que le dîner était servi; la famille +passa dans la salle à manger et l'on dîna à la hâte, les dames n'ayant +que bien juste le temps de s'habiller pour recevoir leur monde. Athalie +se retira de table la première. + +--Il est venu un jeune homme, pour un portrait, dit madame Jujube; un +jeune homme qui était à la noce de mademoiselle Boulabert, qui m'a fait +danser deux fois; il a bien promis de revenir ce soir, il doit même +amener un de ses amis.... Espérons qu'il ne fera pas comme d'autres +personnes qui, elles aussi, étaient venues pour leur portrait et qui, ne +te trouvant pas, ne sont jamais revenues.... C'est très contrariant, de +manquer comme cela à gagner; nous avons pourtant besoin de.... + +--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? interrompit l'artiste, avec le +ton de mauvaise humeur des gens qui se savent dans leur tort; est-ce que +je peux deviner qu'on viendra tel jour, à telle heure? + +--Les personnes qui ont affaire à des peintres, dit timidement madame +Jujube, pensent qu'on les trouve toujours à leur atelier. + +Jujube frappa violemment du poing sur la table:--Assez! cria-t-il; +est-ce que je ne suis pas maître de sortir quand bon me semble? + +--Mais, mon ami, je ne t'ai pas dit.... + +--Formellement, non; mais je comprends à demi-mot et l'allusion était +assez claire. + +--Je t'assure, mon ami, que.... + +--Assez! répéta notre tyran domestique; puis après un long silence, il +parla de la soirée de madame de Larousse-Tamponne, du succès qu'y aurait +Athalie avec son morceau «_Comme un éclair_», que, d'ailleurs, il le lui +ferait essayer ce soir devant quelques personnes; puis il ajouta: «Prie +donc madame de Larousse-Tamponne d'amener le plus de jeunes gens +possible à notre prochaine soirée.» + +A ce propos, on causa d'Athalie et des dépenses faites pour la produire +dans le monde. + +--Ce sont des dépenses nécessaires, dit le père. + +--Je sais bien, mon ami, répondit la mère; du moment que nous acceptons +les invitations de nos amis, nous sommes obligés nous-mêmes.... + +--Naturellement! Et puis nous avons une fille à marier. + +--Oui; malheureusement, nous avons beau aller dans les soirées, en +donner nous-mêmes, nous ne trouverons pas de mari; on sait qu'Athalie +n'a pas de dot.... + +--Pas de dot! s'écria Jujube avec colère; n'est-ce donc rien que d'être +musicienne, instruite, fille de Jujubès le peintre d'histoire, chevalier +de la Légion d'honneur, dont les soirées artistiques et littéraires sont +si recherchées? + +Et frappant de nouveau sur la table, il cria: «N'est-ce donc rien, que +tout cela?» + +Madame Jujube, qui partageait les vaniteuses illusions de son mari, +surenchérit encore sur les avantages qu'il faisait ressortir avec tant +d'ardeur; elle cita leurs relations avec des gens du meilleur monde, +ayant trente, quarante, cinquante mille francs de rente, et affirma +qu'on n'avait que l'embarras du choix parmi les candidats à la main +d'Athalie. + +En effet, il s'en était déjà présenté huit, qui, eux, n'avaient éprouvé +aucun embarras dans leur choix: ne trouvant pas une compensation à la +dot absente dans l'honneur d'avoir un beau-père décoré depuis la robe de +chambre jusqu'aux pantoufles, ils avaient demandé à réfléchir et choisi, +sans hésiter, une épouse dans les riches connaissances de la famille +Jujube, à qui l'un d'eux avait envoyé la lettre de faire-part. + +Le lendemain, il reçut la réponse suivante: + + «Monsieur, + + «J'ai reçu votre lettre de faire-part; elle est là devant moi; tout + à l'heure elle sera derrière. + + «Je vous salue. + + «Jujubès.» + +Pour l'instant, les deux époux avaient, pour leur fille, des vues de +deux côtés; ils pensaient, d'abord, à une riche cliente, mademoiselle +Piédevache, qui se faisait peindre par Jujube, tous les cinq ans, et se +peignait, elle-même, au pastel tous les jours. Maintes fois elle avait +parlé, pendant les poses, d'un neveu, son seul héritier, avait fait des +allusions au sujet d'Athalie et on ne doutait pas que ces allusions ne +fussent des ballons d'essai; aussi, lui envoyait-on de fréquentes +invitations, tant pour les grandes soirées que pour les réunions +intimes. + +L'autre époux, des idées matrimoniales duquel on ne doutait pas, c'était +M. Quatpuces, jeune savant, plein d'attentions pour Athalie qu'il +comblait d'éloges, et de prévenances pour madame Jujube, à qui, déjà, il +avait apporté des bouquets, galanterie très significative. Il ne +tarderait, sans doute, pas à se déclarer; ce soir, peut-être, car on +espérait le voir. + +Il arriva le premier et les deux époux virent, dans cet empressement, un +nouvel indice des dispositions qu'ils lui supposaient. + +M. Quatpuces était un jeune homme grave: il entra, portant avec gravité +un bouquet, qu'il offrit gravement à madame Jujube, laquelle s'extasia +sur la beauté des fleurs dont il était composé:--Ce sont des orchidées, +dit-il, et il expliqua que cette herbelée vivace appartient à la famille +des Monocotylédum, laquelle est divisée en sept grandes tribus: les +malaxidées, les épidondrées, les vandées, les orphydées, les néothiées +et les cypripediées, dont la racine est accompagnée de tubercules +charnus, ovoïdes ou globuleux, et la tige garnie de feuilles +engainantes, naissant de rameaux nommés pseudobales. + +--Oh! pseudobales! c'est délicieux, dit madame Jujube. + +Elle allait probablement embrasser Quatpuces pour pseudobales, lorsque +la bonne annonça madame Saint-Sauveur. La maîtresse de la maison courut +au-devant de la visiteuse.--Oh! que c'est aimable à vous, dit-elle, et +ce furent des caresses à n'en plus finir.--Madame de La Dolve! cria la +bonne; et madame Jujube quitta madame Saint-Sauveur pour la nouvelle +venue:--Oh! que c'est aimable à vous, lui répéta-t-elle.... Puis +arrivèrent successivement d'autres dames qu'elle accueillit avec le même +empressement, les mêmes minauderies, et le même:--Oh! que c'est aimable +à vous! + +Et, naturellement, elle leur présenta le jeune et illustre savant, M. +Quatpuces, qu'elles félicitèrent de confiance. L'une des dames ayant +aperçu le bouquet, s'extasia sur sa beauté.--C'est une galanterie de +monsieur, dit madame Jujube; ce sont des orchidées. Quand vous êtes +entrées, mesdames, M. Quatpuces me décrivait ce genre de fleurs; c'est +extrêmement intéressant; je regrette bien que vous n'ayez pas été là +pour entendre cette savante définition. + +--Je crois, dit Jujube, que si ces dames le priaient bien, M. Quatpuces, +qui est la galanterie même, recommencerait pour vous. + +Quatpuces alla au-devant du geste suppliant esquissé par les +visiteuses:--Je vous en prie, mesdames, dit-il, je suis trop heureux.... + +--Ah! bravo! dit madame Jujube; mais d'abord, un verre de punch! +ajouta-t-elle, en voyant entrer la bonne portant un plateau. + +Les dames Jujube présentèrent les verres de punch et bientôt le jeune +savant reprit la parole; arrivé au point où il était resté: + +--Tenez, mesdames, continua-t-il, en montrant une des fleurs, voyez: au +centre de cette fleur s'élève une sorte de columelle! + +--Oui, oui, répondirent les dames. + +--Columelle? dites-vous, demanda madame Jujube. + +--Oui, columelle, dit Jujube, enchanté d'étaler son savoir, du latin +_columna_, colonne. + +--Pas précisément, répondit Quatpuces, mais de _columella_, petite +colonne. + +--Enfin, c'est toujours une colonne, répliqua Jujube, qui n'avait jamais +tort. + +Quatpuces reprit: «Columelle est le nom donné, en botanique, à l'axe +vertical de quelques fruits, qui persiste, après la chute de leurs +autres parties, comme dans le géranium. En conchiologie, on nomme aussi +columelle l'espèce de petite colonne qui forme l'axe de toutes les +coquilles spirales. Cette sorte de columelle se nomme gynosthème. + +--Oh! gynosthème! exclama madame Jujube avec enthousiasme.... +Gynosthème! + +Quatpuces continua:--Au sommet du gynosthème, on trouve, excepté dans le +genre Cypripédium.... + +Madame Jujube allait se pâmer sur Cypripédium, quand on annonça MM. et +mesdames Blanquette. Elle eut un mouvement d'humeur et Jujube laissa +échapper un ah! d'impatience: + +--On ne les voit à peu près jamais, dit-il à demi-voix, à sa femme, et +aujourd'hui que nous avons des visiteurs distingués.... + +La famille Blanquette fit son apparition. + +Le chef était une espèce de nabot rougeaud et grassouillet qui formait +un singulier contraste avec son épouse grande comme le hasard et plus +maigre que la plus étique des vaches de la bible; près d'elle, marchait +mademoiselle Léonie, leur fille, et près de son père, le jeune Léon. +Léonie a dix-huit ans, Léon en a onze et, tenant de sa mère, il dépasse +déjà son père de toute la tête; ce qui n'empêche pas l'auteur de ses +jours de le tenir par la main. Quant à son embonpoint il fait songer à +une longue paire de pincettes culottée; au moral, il est ce qu'on +appelle vulgairement un grand serin. + +M. Blanquette, sous-chef de bureau au ministère des travaux publics, est +un homme de moeurs paisibles, n'allant jamais au café et occupant ses +loisirs à exercer en simple amateur l'art de l'horlogerie que ses +parents avaient refusé de lui faire apprendre, préférant pour lui, et +aussi pour leur amour-propre, qu'il entrât dans l'administration. Il +s'était adonné à une spécialité plus facile que les montres et les +pendules: les réveille-matin, et il reconnaissait les invitations à +dîner de ses amis par l'hommage de ses produits; ses seuls livres +familiers étaient des traités de mécanique; ses meubles étaient couverts +de rouages, de timbres et de vis; quand il allait avec sa famille passer +la soirée chez des amis, il emportait dans un petit sac des pièces +d'horlogerie, des outils, se mettait dans un coin et travaillait de son +art favori, pendant que d'autres jouaient au whist ou faisaient de la +musique. Enfin, il avait surnommé sa femme Grand-Ressort, son fils +Cadran et sa fille Cuvette. + +Madame Blanquette se courba en deux pour embrasser les dames Jujube; +Athalie accapara Léonie, l'emmena causer à l'écart et Blanquette +s'empara tout de suite du maître de la maison pour lui expliquer la +rareté de ses visites, depuis si longtemps; il cherchait un nouveau +système d'échappement pour ses réveille-matin:--Je l'ai enfin trouvé, +ajouta-t-il, d'un air triomphant. Il ne me fallait peut-être pas deux +heures pour faire mon expérience et je la voulais ce soir même, mais ma +femme m'a dit: «Allons, tu vas encore nous empêcher d'aller chez nos +amis Jujubès....» Alors je lui ai répondu: Allons-y, je finirai ça chez +eux... et j'ai apporté mon petit sac. Je me mettrai dans un coin, vous +savez... ça ne dérange personne; qu'on ne s'occupe pas de moi. + +--Eh bien, installez-vous où vous voudrez, répondit Jujube; en attendant +prenez un verre de punch... il est excellent. Cadran entraîna son père +vers le plateau et Jujube retourna vers Quatpuces qui, à ce moment, +répondait aux remerciements des dames qu'il était trop heureux.... +Jujube insinua qu'on fatiguait peut-être le savant; Quatpuces protesta, +mais les dames qui avaient suffisamment de Gynosthème, de Cypripédium et +d'Epidondrée, appuyèrent l'artiste, allèrent se grouper dans un coin du +salon, tirèrent, qui sa broderie, qui sa tapisserie, et les langues ne +tardèrent pas à marcher avec autant d'activité que les aiguilles, tandis +que, dans un autre coin, Jujube tenait l'homme qu'il espérait amener, +par des allusions, à se déclarer:--Seul, la vie est bien triste, lui +dit-il, car vous vivez seul, je crois. + +--Seul avec une vieille bonne. + +--Et vous prenez vos repas au restaurant; bien mauvaise nourriture! ou +alors, fort coûteuse si vous allez dans des établissements renommés. + +--Non, ma vieille bonne me prépare mes repas. + +--Alors, vous mangez seul? + +--Je lis en mangeant. + +--Faute d'une compagne je conçois cela, mais la table de famille, le +père, la mère, les enfants, sont choses préférables. + +--Sans doute, sans doute. + +--Une femme instruite, à qui rien de ce qui fait l'attrait de la +causerie n'est étranger, qui est musicienne.... vous aimez la musique? + +--Beaucoup, j'ai même fait un travail sur la musique des anciens, sur la +musique religieuse, sur la musique des sauvages. + +--Ça doit être très intéressant? + +--Extrêmement intéressant. + +--Au fait, dit Jujube, en se levant, je ne sais pas pourquoi Athalie ne +nous fait pas un peu de musique. + +Et il cria:--Athalie, on demande que tu joues quelque chose. + +--Oui, oui, firent les dames. + +--Elle va jouer: _Comme un éclair_, dit madame Jujube; pendant ce temps, +moi, je vais m'occuper du thé. + +Elle sortit. + +--Il faut que je t'appelle pour te mettre au piano, dit à demi-voix +Jujube à sa fille; c'était donc bien intéressant ce que te disait cette +petite grue de Blanquette? + +--Oui, très intéressant, elle m'a confié qu'elle se marie.... + +--Ah! fit Jujube avec dépit... une fille sans talent, sans fortune, pas +jolie.... Qui diable peut s'allier à cette famille d'idiots.... Un +cordonnier? + +--Non, un employé qui a une bonne place. Elle veut m'avoir pour +demoiselle d'honneur. + +--Jamais... s'écria Jujube; nous nous excuserons pour refuser +l'invitation si nous la recevons. Voyons, mets-toi au piano! + +Athalie s'installa et Jujube tourna les pages du morceau de musique, +suivant son habitude, afin de pouvoir adresser à sa fille des _a parte_ +qui, entendus de la société, eussent pu refroidir l'enthousiasme final +attendu: + +--_La bémol_, donc! fichue bête; plus de sentiment! ça n'exprime rien... +_pianissimo_! Trop fort!... Tu ne sens donc rien, dinde, buse! Si je +n'étais pas, probablement, ton père, je ne sais pas de qui tu +tiendrais.... + +Tout à coup le morceau fut interrompu par des cris de douleur et Cadran, +fou, éperdu, montra sa main à laquelle adhérait un verre à punch qu'il +ne pouvait plus retirer. La main qu'il contenait s'était enflée +démesurément; au fond du verre était un papier brûlé: + +--Ah! mon Dieu! s'écria madame Blanquette, il s'est fait une ventouse. + +--C'est les camarades qui m'ont appris ça! hurlait Cadran.... Oh! la, +la! ma main. + +On lui retira non sans peine le malencontreux verre; sa mère le traita +d'imbécile et l'envoya à la cuisine:--Demande de l'eau froide à la +bonne, lui dit-elle, et plonge ta main dedans. Cadran sortit et Athalie, +alors, put reprendre son morceau qu'elle termina à la satisfaction +générale, sauf celle de son père. + +Madame Jujube rentra au milieu des applaudissements. + +--Elle a joué _Comme un éclair_? demanda-t-elle à son mari. + +--Elle a joué comme un cochon, répondit-il à voix basse; et il ajouta: +Les Blanquette marient leur fille! Puis très haut:--Extrêmement bien, ma +fille, un charme, un sentiment....--Ah! dit-il à Quatpuces, elle a le +feu sacré; ce sera une grande artiste, qui fera honneur à son mari. + +--Il est certain, répondit Quatpuces, qu'avec ses talents et la fortune +que lui gagne si glorieusement son illustre père, Mademoiselle fera, de +son mari, l'époux le plus envié. + +--V'lan! se dit notre artiste, que cette nouvelle déception empêcha +d'aspirer l'encens du mot _illustre_, et les Blanquette trouvent un mari +pour leur fille, eux! + +Et Jujube cherchait une réponse empreinte de fine ironie, pour en +blesser Quatpuces, lorsqu'Athalie commença un autre morceau, à la +demande des dames, et Jujube retourna à son poste de tourneur de +feuilles. + +Le nouveau morceau fut, comme le précédent, interrompu par les cris de +Blanquette fils:--Allons! qu'est-ce qu'il a encore? demanda la mère. + +Cadran entra, pâle, défait et la langue tirée, au bout de laquelle +pendait et se balançait une bouteille; c'était une bouteille qui avait +contenu du sirop; il avait fourré sa langue dans le goulot: en aspirant, +il avait fait le vide et sa langue était restée prisonnière. + +--Ah! quel galopin embêtant, grommela Jujube, c'est toujours la même +chose. + +--Hi! ma langue! ma langue! faisait Cadran. + +--On va être obligé de te la couper, dit la mère. + +--Non, non, je ne veux pas! Et il tira sur la bouteille.... + +--Alors, tu vas te l'arracher, ajouta madame Blanquette. + +Quant à l'horloger, rien n'avait pu le distraire de son travail. + +--Je veux qu'on casse la bouteille, criait le galopin. + +Bref, on dégagea sa langue comme on avait dégagé sa main et Athalie +reprenait son morceau, quand un carillon se fit entendre;--tout le monde +sursauta: + +--Ça y est! cria Blanquette... ça y est! + +--Mais arrêtez donc ça, vociférait Jujube, c'est déplorable! Un enfant +insupportable, un père qui jette le trouble.... + +--Mais, mon cher monsieur... balbutia Blanquette. + +--Un salon n'est pas un atelier d'horlogerie, répliqua Jujube avec +emportement; quand on veut faire de l'horlogerie, on reste chez soi. + +--C'est bien, monsieur, dit Blanquette en ramassant ses ustensiles; vous +ne me direz pas cela deux fois. + +--Tu as raison, cria sa longue épouse, allons-nous-en! Et ne remettons +jamais les pieds ici.... + +--Comme vous voudrez! fit Jujube. + +Et la famille Blanquette se retira majestueusement. + +Après un moment de trouble, causé par cet incident:--Ne nous occupons +plus de ces grotesques, dit Jujube. Continue ton morceau, ma fille. + +Et Athalie se remit à son piano. + +Au milieu du morceau, la porte s'entr'ouvrit doucement et Pistache +entra avec précaution, accompagné de Bengali. Il fit signe de la main +qu'on ne s'occupât pas de leur arrivée et qu'on les laissât écouter +Athalie, puis il dit tout bas à Bengali, avec émotion:--C'est elle qui +joue. + +--Ah! c'est votre adorée? + +--Oui; chut! ne perdons pas une note. + +Et il écouta l'exécutante avec un enthousiasme que trahissaient ses +gestes et ses exclamations:--Ah! bravi, brava! + +Puis, après un nombre incalculable de mesures de l'interminable morceau: + +--Comment trouvez-vous ça? demanda-t-il à son ami. + +--Bigrement long, répondit celui-ci. + +--Ah! fit Pistache déconcerté; vous n'aimez peut-être pas le piano? + +--Moi? si; seulement je le comprends autrement. + +--Ah! + +--Oui, j'en ai un à la campagne; il y était avec le mobilier; j'ai +acheté la propriété toute meublée. + +--Ah! et alors, le piano? + +--J'en ai retiré la mécanique et j'ai mis des lapins dans la caisse; +voilà comment je comprends le piano. Quel est ce grand monsieur qui est +près de votre virtuose, dont le visage exprime le noble spleen des +lords? + +--Je ne le connais pas. + +--Je le regrette, je vous aurais prié de me présenter à lui; il a l'air +gai. + +Le morceau fini et applaudi, particulièrement par Pistache qui se fit +remarquer par ses transports d'admiration, madame Jujube dit à son +mari:--C'est ce monsieur qui est venu pour son portrait. + +Jujube alla exprimer à notre jeune homme tous ses regrets d'avoir été +absent. + +--Oh! monsieur, répondit l'élève pharmacien, votre absence m'a valu une +invitation et la joie d'entendre mademoiselle; quel talent, monsieur! +J'ai entendu bien des fois Dumaine, Taillade, Paulin, Ménier, et je peux +dire, sans comparaison.... + +--En effet, monsieur, répliqua Jujube, en souriant, la comparaison.... + +Madame Jujube s'était approchée:--Vous nous avez fait le plaisir +d'amener un de vos amis, monsieur? + +--Sur l'invitation de mademoiselle, oui, madame. + +--Vous avez bien fait, dirent les deux époux. + +Bengali s'inclina. + +--Monsieur Bengali! dit Pistache en présentant son nouvel ami. + +Et ici, nouveaux saluts. + +Pistache continua:--Un jeune homme de beaucoup d'esprit. + +--Oh! oh! fit Bengali, vous exposez monsieur et madame à des déceptions. + +--Non, non, répliqua Pistache, vous m'avez fait rire pendant notre +dîner, avec toutes les calembredaines que vous m'avez débitées et tous +ces tours de société que vous faites et qui sont à mourir de rire! + +--Ah! vraiment? fit madame Jujube. + +Et elle courut annoncer à ses invités qu'un jeune homme, amené par un +client de son mari, faisait des tours de société à mourir de rire. + +--Oh! il nous en fera, dirent les dames. + +--Je l'espère, répondit la maîtresse de la maison. + +La bonne apporta le thé et les petits fours; Athalie et sa mère +présentèrent les tasses pleines, sans manquer de dire à chaque +personne:--C'est du thé de la Porte Chinoise; prenez donc de ces petits +gâteaux, ils sont de chez Frascati. + +Et Bengali, qui avait déjà jugé ses hôtes, de se demander:--Où diable +cet apothicaire m'a-t-il amené? Et il refusa le thé.--Vous ne l'aimez +pas, monsieur? demanda Athalie; de la Porte Chinoise.--Mademoiselle, je +ne l'aime que brûlant; si je peux le boire, je n'en veux pas. + +Cependant, sur l'insistance d'Athalie, il accepta une tasse et un +gâteau. + +Pendant qu'il se livrait à la dégustation de ces choses de premier +choix, le peintre causait avec son futur modèle du portrait à faire, et +on fixait le premier jour de pose; Madame Jujube vint interrompre +l'entretien.--Puis-je dire un mot? demanda-t-elle.--Oui, monsieur et +moi, nous sommes d'accord pour le prix et les heures de séances; +qu'est-ce que tu voulais dire? + +--Je voulais demander à monsieur si son ami ne nous ferait pas un de ces +tours de société si amusants, dont il nous a parlé; ces dames en +seraient bien heureuses. + +--Je suis convaincu, madame, répondit Pistache, qu'il se fera un vrai +plaisir de vous être agréable; je vais le lui demander. + +Et il s'approcha de Bengali:--Je viens, lui dit-il, vous exposer une +requête de toute la société. + +--A moi? Mais personne ne me connaît ici; que peut-on avoir à me +demander? + +--On sait que vous connaissez un tas de tours très drôles, et.... + +--C'est vous qui avez dit cela? demanda Bengali avec une parfaite +mauvaise humeur. + +--Mais... oui... oui. + +--Que le diable vous emporte! et on veut que j'amuse ces grotesques! + +Pistache fut tout interdit:--C'est que, balbutia-t-il, j'ai fait +espérer... j'ai même promis.... + +--Jamais de la vie! Je fiche mon camp d'ici; par exemple! Comment! on se +figure que, pour une tasse de thé de la Porte Chinoise et un croquet de +chez Frascati, je vais.... + +A ce moment, Athalie s'approcha: + +--Je viens, dit-elle, en ambassadrice auprès de monsieur qui fait, +paraît-il, des tours de société si amusants; ces dames espèrent que.... + +--Mon Dieu, mademoiselle, dit Bengali, je n'étais pas préparé à.... + +Madame Jujube et ses amies, qui suivaient, de l'oeil, les négociations +entamées par Athalie, devinant aux gestes du monsieur si amusant des +objections que l'intelligence limitée de l'ambassadrice serait +impuissante à vaincre, arrivèrent toutes à la rescousse et arrachèrent à +Bengali un consentement qui fut accueilli par de joyeux battements de +mains, et toutes les dames retournèrent à leurs places, en disant:--Ah! +il veut bien! il veut bien! + +--Voyez-vous comme tout le monde est enchanté, dit Pistache; oh! vous me +faites bien plaisir; j'aurais été si vexé de votre refus.... Parce que, +vous comprenez, ça me mettra bien dans la famille; mais vous serez +récompensé par un succès monstre. Tâchez de trouver quelque chose de +bien drôle.... Ah! bon, je vois que vous réfléchissez. + +Bengali cherchait, dans sa tête, une mystification colossale. + +--Des imitations! lui conseilla Pistache; vous m'en avez fait pendant +notre dîner; vous savez bien: celle d'une clé dans une serrure qu'on +ferme à double tour; celle d'une bouteille qu'on débouche; celle de.... + +--Ah! oui, des imitations; vous avez raison. + +Pistache courut tout joyeux annoncer à la société que son ami Bengali +allait faire des imitations très drôles. + +Cette bonne nouvelle fut accueillie par des bravos, pendant que Bengali +se disait:--Je les attends au dernier tour. + +Il s'avança au milieu du salon et, après s'être incliné devant les +joyeux battements de mains avec lesquels il fut accueilli, il demanda +une bouteille vide et un tire-bouchon. La bonne apporta les deux objets; +il plaça, alors, la bouteille entre ses jambes, fit tourner le +tire-bouchon dans le goulot vide, puis feignant de tirer, avec des +efforts comiques et une torsion de bouche qui mirent tout le monde en +belle humeur, le bouchon absent, il imita, avec sa bouche, le _floc_ +retentissant, causé par la sortie pénible d'un bouchon trop serré. + +Des bravos unanimes accueillirent cette onomatopée saisissante. + +Après ce tour, notre farceur demanda un tabouret de cuisine; il le +déposa les pieds en l'air, fit le geste de prendre, à terre, une grosse +bûche, mima le vacillement causé par l'enlèvement d'un lourd fardeau, +plaça censé la bûche entre les pieds du tabouret, mit son pied dessus, +comme pour l'assujettir; puis, saisissant des deux mains une scie +imaginaire et en présentant la lame au milieu de la bûche supposée, il +imita le bruit de la scie, aux rires fous et aux battements de mains de +l'assemblée en délire. + +--Monsieur, demande Quatpuces, est-ce que vous pourriez imiter un timbre +de pendule? + +--J'imite tous les timbres, monsieur, répondit-il, même les +timbres-poste. + +Tout le monde rit excepté le questionneur qui, comme Caton, son modèle, +n'a jamais ri. + +Quant à l'intelligente Athalie, elle demanda comment on pouvait bien +imiter un timbre-poste. + +--De la même façon qu'on imite les billets de banque, mademoiselle, +répondit Bengali, seulement on s'expose à aller au bagne; c'est pourquoi +je m'abstiens de faire cette imitation; mais vous n'y perdrez rien, je +vais exécuter le tour nommé _la surprise_, parce qu'en effet, personne +ne s'attend à ce qui arrive. + +Une nouvelle manifestation joyeuse se produisit, à l'énoncé d'un +résultat mystérieux et imprévu. + +--Pour faire ce tour, dit notre mystificateur, j'ai besoin de divers +objets. Et il demanda une ficelle longue de 5 à 6 mètres, des bougies, +un moulin à café et un cor de chasse qu'il avait vu, dans l'antichambre, +pendu à un clou, accessoire à l'usage de l'artiste pour les portraits de +chasseurs. + +Ces divers objets lui ayant été apportés, Bengali fit tenir un bout de +la ficelle par M. Quatpuces, l'autre bout par Jujube, rangea les dames +côte à côte le long de la ficelle et leur remit à chacune une bougie +allumée, plaça au milieu d'elles madame Jujube armée du moulin à café et +mit, en face d'elle et à distance, Pistache qu'il chargea du cor de +chasse. + +La mise en scène ainsi préparée à la grande gaîté des comparses de +l'opérateur, celui-ci donna comme instructions: à madame Jujube, de +moudre; à Pistache, de souffler dans le cor de chasse, et il sortit pour +préparer, soi-disant, la surprise; affaire de quelques minutes, +ajouta-t-il. + +Il y avait un bon quart d'heure que madame Jujube tournait son moulin et +que Pistache soufflait dans son instrument; on s'était d'abord tordu de +rire, mais on commençait à se regarder et à trouver bien longs les +préparatifs du tour, lorsque la bonne annonça mademoiselle Piédevache. + +La nouvelle venue resta stupéfaite en voyant le tableau qui s'offrait à +ses yeux. + +--Excusez-nous, mademoiselle, cria Jujube, c'est un tour que va nous +faire un jeune homme que nous a amené monsieur, qui joue du cor. + +--Oui, mon ami Bengali, ajouta Pistache. + +--Mon neveu! dit mademoiselle Piédevache. + +--Votre neveu! s'écrièrent monsieur, madame et mademoiselle Jujube, +c'est votre neveu? + +--Oui, et je viens de le rencontrer à cent pas d'ici, qui racontait je +ne sais pas quoi à plusieurs jeunes gens; ils riaient tous comme des +fous. + +Tableau! + + + + +III + +UNE CONQUÊTE DIFFICILE + + +Bengali, pourtant, avait eu, ce jour-là même, une déception qui aurait +pu influer sur son humeur, naturellement joyeuse; l'acceptation de son +bras et de son parapluie, par la gentille Georgette, lui avait fait +concevoir des espérances, sinon d'une réalisation immédiate, du moins à +délai plus ou moins bref; sa conversation avait amusé la jeune fille, il +vit qu'elle aimait à rire et il se savait en fond pour la mettre en +gaîté; aujourd'hui, dans sa chambrette où elle lui permettrait d'aller +se reposer, il soutiendrait son rôle de jeune homme sentimental, rêvant +d'une épouse adorée et de bébés jolis et blonds comme leur mère; à la +deuxième visite (car elle consentirait sans nul doute à ce qu'il allât +s'informer si elle n'aurait pas attrapé un refroidissement sous la porte +cochère), à cette deuxième visite, il s'enhardirait à prendre quelques +petites libertés et, si elle se fâchait, il connaît le proverbe sur le +rire qui désarme la colère. + +Le voyage, d'ailleurs, n'avait été qu'une succession d'incidents et de +rencontres qui avaient entretenu la belle humeur du jeune couple;--tout +était matière à réflexions cocasses, pour Bengali, particulièrement les +grincheux mouillés jusqu'aux os, dont sa gaîté, provoquée par l'état +lamentable des infortunés, augmentait encore l'irritation. + +Quoique tout à ses espérances de conquête, le joyeux garçon ne pouvait +résister à son admiration des jolies jambes féminines, et les +exclamations que lui arrachaient les beaux mollets lui avaient valu des +plaisanteries de la part de sa compagne; il protestait, bien entendu, +contre les réflexions enjouées de Georgette, qu'il qualifiait de simples +taquineries, affirmant qu'il n'était occupé que d'elle seule, que du +soin de l'abriter, de la préserver des éclaboussures.... + +--Voici où je vais, dit-elle en désignant un magasin, et elle quitta le +bras de son cavalier, le remercia du service qu'il lui avait rendu et +lui dit adieu. + +--Adieu?... répondit-il, pas encore; votre éventail livré et votre +compte réglé, il vous faudra retourner chez vous, et l'averse continue. + +--On me prêtera un parapluie au magasin.... + +--Un parapluie!... mais si quelqu'un de la maison est sorti avec?... Y +en eût-il plusieurs, qu'ils peuvent n'être pas disponibles; +permettez-moi de vous attendre. Je tiens à vous accompagner jusqu'à +votre porte. + +Georgette refusa:--J'attendrai que la pluie ait cessé, dit-elle. + +--Cessé! s'écria Bengali; mais voyez donc comme le ciel est gris; le +temps est tout à fait gâté, regardez sur les toits; toutes les +girouettes sont à l'eau; nous en avons peut-être pour plusieurs +jours.... + +La jeune fille résista, renouvela ses remercîments et entra dans le +magasin, en envoyant à Bengali un dernier adieu, exprimé par un gracieux +mouvement de tête et un sourire. + +Notre Don Juan de la pluie n'était pas homme à abandonner une idée fixe +pour si peu; il entra dans une allée faisant face au magasin et +attendit. + +Il n'attendit pas longtemps; une éclaircie s'était subitement produite: +Georgette en profita, reparut et hâta le pas sans avoir remarqué +l'obligeant jeune homme, qu'elle croyait bien loin. Elle se retourna +brusquement à sa voix:--Je savais bien, lui dit-il, qu'on n'aurait pas +de parapluie à vous prêter et j'avais raison d'attendre votre +sortie.--Mais, monsieur, répondit Georgette, la pluie a cessé.--Cessé, +mademoiselle? Pour deux minutes... et encore! Vous ne voyez donc pas +comme les nuages courent?... Tenez.... J'ai reçu des gouttes.... Ça va +recommencer... ça recommence. + +Et il ouvrit son parapluie:--Votre chapeau serait perdu, dit-il, si je +ne m'étais pas trouvé là.... + +Une nouvelle averse, en effet, venait d'éclater; Bengali offrit son +bras, la jeune fille l'accepta de nouveau, en riant de la persévérance +obstinée de son compagnon de voyage et tous deux recommencèrent leur +marche à travers les rues, égayée par les saillies du porteur de +parapluie. + +--Me voici à ma porte, dit enfin Georgette, en quittant le bras de son +cavalier; cette fois, monsieur, je vous dis définitivement adieu, et je +vous renouvelle mes remercîments. + +--Vous me permettrez bien, au moins, mademoiselle, d'aller me reposer +quelques instants chez vous. + +Ici, la jeune fille devint sérieuse, et repoussa net la demande de +Bengali. + +--Mais je suis brisé, dit-il, cette longue course sur les pointes.... +Car je n'ai pas cessé de marcher sur les pointes, comme les danseuses +de l'Opéra... mais elles y ont été dressées toutes jeunes et cependant +elles vous diront que c'est l'exercice le plus fatigant.... Jugez ce que +ce doit être pour moi, qui n'ai pas été élevé à cela.... Je vous en +prie, permettez-moi.... + +--Mais non, monsieur, je n'ai pas envie de me faire remarquer par mon +concierge et mes voisins; je ne reçois jamais personne... que des amies, +et ma marraine, madame Marocain, qui doit venir me voir précisément +aujourd'hui, à moins que son mari, qui n'est pas la grâce même.... + +--Marocain! s'écria le jeune homme; une espèce de porc-épic? + +--Oui, dit Georgette surprise, vous le connaissez? + +--J'ai fait sa connaissance sous la porte cochère où j'ai eu le plaisir +infiniment plus grand de faire la vôtre.... J'ai failli avoir un duel +avec lui.... + +--Comment, un duel? + +--Oh! toute une histoire qui serait trop longue à vous raconter ici.... +Oh! c'est très amusant; montons chez vous et.... + +Georgette ne le laissa pas achever: + +--Adieu, monsieur, dit-elle... et elle disparut dans l'allée de sa +maison, laissant l'amoureux tout déconcerté:--C'est une vertu, se +dit-il; puis, après réflexion:--Une vertu!... Je dis ça parce que.... +Mais ça n'est pas une raison.... + +Tirant alors son carnet, il lut le numéro de la maison, l'inscrivit, +ainsi que le nom de la rue et s'éloigna en murmurant: + +--La vertu! ce n'est qu'un mot, a dit Caton; il faudra voir.... Je m'y +suis mal pris. + +Le lendemain, il alla guetter Georgette, l'aborda sous prétexte de +s'informer si son séjour sous la porte cochère, après avoir reçu +l'averse, ne lui avait pas causé un refroidissement et une +indisposition; puis s'extasiant sur sa fraîcheur et sa belle mine de +santé, il reconnut en riant l'inutilité de sa question; il revint alors +sur sa propre justification. + +--Vous m'avez bien mal jugé, lui dit-il, et malgré la défense de la +jeune fille, il l'accompagna jusqu'à sa porte en la faisant rire par +ses propos. Cette fois encore, elle opposa un refus formel à sa demande +de monter chez elle. + +Plusieurs jours de suite, il fit les mêmes et vaines tentatives et +Georgette le menaça même de le signaler à des gardiens de la paix, s'il +persistait à l'accoster et à la suivre. + +Le jour suivant, elle le trouva encore sur son chemin; elle tourna la +tête et passa sur le trottoir opposé; il exécuta la même évolution et +aborda la jeune fille. + +--Oh! monsieur, fit-elle, avec un mouvement d'humeur, je vous ai prié de +me laisser tranquille.... + +--Un seul mot, mademoiselle, et je vous jure de vous obéir, si, après +m'avoir entendu, vous m'ordonnez encore de vous fuir. + +--Quel mot, monsieur? + +--Celui-ci: Je crois avoir eu le malheur de jouer avec vous à ce jeu +appelé les propos discordants. + +--Je ne comprends pas, monsieur. + +--C'est précisément cela, mademoiselle: vous ne m'avez jamais compris, +sans doute parce que je me suis mal expliqué. Je vous aime d'un amour +honnête; que dis-je, je vous aime! je vous adore, je ne pense qu'à vous +jour et nuit; mais c'est pour le bon motif; dès le premier jour que j'ai +eu le bonheur de vous rencontrer, le jour où cette bienheureuse averse +m'a permis de causer longuement avec vous, ne vous ai-je pas dit que +vous me jugiez mal, que mes apparences vous donnaient, de moi, une +opinion fausse; que mes voeux étaient de devenir l'époux fortuné d'une +petite femme jolie comme vous, d'avoir des chérubins blonds et jolis +comme leur mère? Voilà ce que je vous ai dit et ce que je pensais, voilà +ce que je vous répète avec encore plus d'ardeur et de conviction que le +premier jour, car maintenant je vous connais, je sais que vous êtes une +honnête jeune fille, l'épouse que je cherche, ou plutôt que je ne +cherche plus, puisque je l'ai trouvée en vous. + +Georgette, devenue grave, lui répondit: + +--En effet, monsieur, je n'avais pas compris et il m'était difficile de +voir, dans les discours plaisants que vous me teniez, la pensée que +vous venez de m'exprimer nettement. + +Bengali voulut protester de sa sincérité, elle +l'interrompit:--Jusqu'ici, dit-elle, je ne vous avais pas pris au +sérieux. + +--Et aujourd'hui? s'écria le jeune homme. + +--Aujourd'hui, monsieur, vous voyez que je ne ris pas de vos paroles. + +--Alors, vous me permettez d'aller vous rendre mes visites? + +--Non, monsieur. + +--Des fiancés! + +--Avant de se fiancer, il faut se connaître mieux que par quelques +rencontres dans la rue et quelques paroles échangées. Ces rencontres et +ces paroles m'ont montré (bien à tort, je veux le croire) le coureur +d'aventures.... + +--Oh! mademoiselle.... + +--N'ai-je pas fait mes réserves? dit Georgette en souriant; Bengali +voulut parler:--Laissez-moi achever, dit-elle, et elle +poursuivit:--Quand nous serons fiancés, c'est que nous connaîtrons +bien nos caractères; alors.... + +Bengali l'interrompit: + +--Mais... fiancés... on l'est quand on s'est promis de s'épouser, et, +quant à moi, je vous fais cette promesse. + +--Moi, répondit Georgette, j'attendrai pour vous faire la mienne. + +--Qu'attendrez-vous? vous êtes orpheline, libre. + +--J'attendrai que la demande de ma main ait été adressée à ma marraine +qui me tient lieu de famille; cette demande, vous la lui ferez adresser +par votre seule parente, cette tante dont vous m'avez parlé, après quoi +on me consultera et, alors seulement, j'accepterai peut-être vos +visites, en présence de ma marraine. + +--Mais... dit Bengali, dérouté... faire demander votre main sans savoir +si vous m'aimez.... + +A ce moment, Georgette eut un mouvement d'effroi:--Monsieur Marocain! +s'écria-t-elle. + +Et elle entra précipitamment dans sa maison. + +Bengali se retourna, aperçut en effet Marocain qui s'était arrêté à la +vue du jeune couple et s'éloigna après la disparition de la jeune fille. + + + + +IV + +PISTACHE + + +Le portrait de Pistache n'avançait guère, ce dont se réjouissait +l'aspirant pharmacien à qui les absences de son artiste procuraient de +longues causeries avec mesdames Jujube mère et fille; la première, +craignant toujours qu'il ne se lassât des inexactitudes réitérées de son +mari et qu'il ne finît par laisser pour compte le portrait commencé, se +confondait en excuses, en regrets, en impatiences. + +--Oh! oh! madame Jujubès, disait alors Pistache, avec un geste de +protestation; je vous en prie, ne parlez pas de ça, vrai, vous me +feriez de la peine. Et si Athalie insistait dans le sens de sa +mère:--Mais au contraire, mademoiselle, répliquait-il, j'ai tant de +plaisir à attendre dans votre société, que ça me donne une physionomie +que M. Jujubès attrape tout de suite. Dans les premiers temps il me +disait toujours: Souriez! souriez!... A présent, ah! bien, il n'a pas +besoin de me demander ça: je pense simplement à nos charmants entretiens +et ça suffit pour que je garde ce sourire gracieux que M. Jujubès a si +bien attrapé; aussi, il me dit toujours: C'est extraordinaire comme +votre physionomie reste aimable; je n'ai jamais eu un modèle pareil à +vous.... + +Et les deux dames de s'extasier sur la gracieuseté, la galanterie, le +caractère charmant de notre amoureux jeune homme. + +Amoureux! c'est ce qu'elles ignoraient encore, car depuis un mois que le +futur pharmacien venait tous les jours, il n'avait pas osé faire +connaître ses sentiments. + +Et cependant, il ne manquait pas chaque samedi de venir prendre le thé +de la Porte Chinoise aux petites réceptions de la famille Jujube et, +même, on l'avait présenté à des dames qui lui avaient envoyé des +invitations pour leurs soirées: il avait polké et valsé avec Athalie, +danses chères aux amants à qui elles permettent d'enlacer la taille de +l'objet adoré et de le presser sur leur coeur. + +Ces tendres manifestations, permises tant qu'elles restent silencieuses +et peuvent être attribuées à la vigueur du bras du cavalier et à +l'entraînement du rythme musical, ne prennent leur véritable +signification que s'il y a des paroles sur la musique, et chacun sait la +difficulté de la conversation entre un cavalier inexpérimenté et sa +danseuse; quand le premier a parlé de la chaleur, du mouvement trop vif +ou trop lent des instrumentistes, du talent ou de l'insuffisance du +pianiste, si l'on danse au piano; quand il a demandé à sa danseuse +quelle est telle danse qu'il lui désigne; qu'il a fait remarquer, en +riant, tel vieux monsieur qui a un nez ridicule, tous les sujets à +causerie sont à peu près épuisés pour lui, et il ne lui reste plus qu'à +reparler de la chaleur. + +Il n'y a que deux genres de couples dont la conversation est +inépuisable, pendant toute la durée de la danse: les gens d'esprit et +les imbéciles, surtout ces derniers, les âneries étant bien plus +abondantes que les observations fines et les saillies spirituelles. + +Voilà pourquoi, chez Pistache et Athalie, les langues allaient autant +que les pieds; l'aspirant pharmacien parlait remèdes, expliquait à +Athalie la cocaïne, l'antipyrine et leurs effets sur l'organisme humain. +Athalie lui demandait la différence qu'il y a entre le thé des soirées +et le thé Chambard. Pistache lui répondait que le premier constipe, +tandis que l'autre relâche, sans purger à proprement parler, et il +arrivait tout naturellement à causer de son futur établissement, une +excellente maison... malgré les spécialités sur lesquelles on gagne peu, +mais qu'on est forcé de tenir, pour ne pas laisser aller les clients +chez des confrères où ils les trouveraient et à qui ils pourraient +conserver leur clientèle. Il ajoutait qu'il attendait son concours au +diplôme de pharmacien de première classe, et l'obtention de ce diplôme +pour entrer en possession de l'officine qu'il était disposé à acheter. + +Ici, l'allusion à ses désirs arrivait aisément: il ne lui manquerait +plus qu'une jolie petite femme pour tenir la caisse; cette petite femme, +il la cherchait; il l'installerait, très coquettement habillée, au +comptoir, près d'un globe d'eau minérale rose, dont le reflet +illuminerait les joues de la jolie caissière; il devenait, on le voit, +tout à fait poétique. Il avait même ajouté, après un silence et des +regards éloquents:--Une jolie petite femme... n'osant pas dire: comme +vous, il avait dit: dans votre genre. + +Et jusqu'à la fin de la soirée et toute la nuit, Athalie se demanda si +c'était une allusion à son adresse. Elle fit part à sa mère de ses +incertitudes et madame Jujube n'hésita pas à lui affirmer que l'allusion +était claire et trahissait l'amour de Pistache. Devait-on encourager le +soupirant à se déclarer nettement? il fallait d'abord savoir s'il +conviendrait à Athalie pour mari et sa mère l'interrogea à ce sujet. + +--Il me convient, oui; mais les autres aussi me convenaient; c'est moi +qui ne leur ai pas convenu.... + +--Des coureurs de dot, pas autre chose; s'ils avaient été réellement +amoureux, comme paraît l'être M. Pistache.... + +--Oh! il a l'air très amoureux, mais il tient peut-être aussi à la dot. + +--Je le ferai causer à ce sujet, sur ses idées, en général... et avant +de le faire s'expliquer sur ses sentiments pour toi. + +--C'est ça, maman, et puis il faudrait savoir aussi, avant de le faire +parler, si papa voudrait. + +Si papa consentirait! toute l'affaire était là.--Parle-lui-en, maman, +dit Athalie.--Lui en parler... nettement... non, répondit la mère, mais +en causant avec lui je mettrai la conversation sur le chapitre du +mariage; alors je prononcerai d'un air indifférent le nom de M. +Pistache. Selon ce que dira ton père, je verrai si je dois aborder la +question ou attendre, et le préparer peu à peu à l'idée de cette +alliance. + +La bonne entra:--C'est mademoiselle Georgette, dit-elle, qui demande si +ces dames peuvent la recevoir. + +Au nom de son amie, Athalie, sans attendre la réponse de sa mère, +s'était élancée vers la porte. + +--Mais entrez donc! cria-t-elle avec effusion, est-ce que vous avez +besoin de permission? Et embrassant la jeune fille:--Vous êtes toujours +la bienvenue ici. Oh! que je suis contente de vous voir. + +--Chère amie! répondit Georgette en lui sautant au cou. + +--Nous avons parlé de vous, l'autre jour, à propos de Monsieur Marocain, +que mon mari avait rencontré, dit madame Jujube en embrassant à son tour +Georgette. + +--Monsieur Marocain me l'a dit, madame; il m'a même répété ce que M. +Jujubès lui avait dit des sentiments de cette chère Athalie pour moi; +j'ai les mêmes pour elle, je vous assure. + +Madame Jujube continua:--Il paraît que vous avez beaucoup d'ouvrage. + +--Beaucoup, madame, grâce aux excellentes leçons de M. Jujubès. + +--Ah! vous lui devez une belle chandelle, dit l'épouse de l'artiste, qui +ne manquait jamais l'occasion de faire valoir l'importance toute +particulière des obligations qu'on devait à elle ou aux siens. + +--Je lui suis très reconnaissante, oui, madame. + +--Et, tenez, je l'entends qui rentre; je vais lui dire que vous êtes là, +il sera enchanté de vous voir. + +Madame Jujube sortit et, les deux jeunes filles restées seules, Athalie +fit asseoir Georgette près d'elle, lui prit les mains: + +--Y-a-t-il un temps que nous n'avons bavardé! dit-elle; nous devons +avoir un tas de choses à nous dire. + +--Moi, pas grand'chose, ma vie est si uniforme: mes sorties pour mon +travail, une visite par semaine à ma marraine, sauf elle, je ne vois +personne; c'est plutôt à moi à vous demander du nouveau, à vous qui +voyez tant de monde. + +--Ça, c'est vrai... et du beau monde; ma chère, nous ne connaissons que +des gens qui ont 20, 30, 40,000 livres de rente.... + +--De bonnes connaissances, ça. + +--Et tous sont nos amis. + +--Ils vous trouveront un mari. + +--Un mari! Oh! mais que je vous dise donc, ma chère, j'ai un soupirant. + +--Bah! contez-moi donc cela. + +Et Athalie, se rapprochant de son amie, lui conta ce que nous savons +relativement à Pistache. + +--De tout ce que vous me dites de ce jeune homme, je conclus qu'il doit +vous rendre très heureuse. + +--Je le crois, il a l'air si bon; seulement conviendra-t-il à papa? +Voilà. + +--Pourquoi ne lui conviendrait-il pas? Il a une situation très +convenable. + +--Certainement, mais papa a des idées.... Enfin je vous tiendrai au +courant. + +--Ah! j'y compte bien. + +--Je vous le promets. + +--J'ai déjà pensé au cadeau de noces que je vous ferais. + +--A moi? un cadeau? + +--Je veux vous peindre votre éventail de mariée. + +--Oh! chère amie, que c'est gentil à vous. + +--Vous demanderez à votre père la composition du sujet. + +--C'est ça! oh! quelle bonne idée! mais et vous... est-ce que vous +n'avez pas aussi un amoureux? + +A cette question Georgette devint sérieuse. + +--Moi?... Non.... J'en ai eu un.--Georgette alors raconta les poursuites +de Bengali. + +--Est-il gentil? + +--Très gentil et amusant au possible; il me disait des choses si drôles +et qui me faisaient tant rire que je ne pouvais pas me fâcher. + +--Mais vous ne riez pas du tout, en me racontant ça.... Est-ce que ça +n'a pas duré?--Non, répondit Georgette. + +Et elle resta pensive. + +--Qu'avez-vous donc? demanda Athalie; ma question paraît vous avoir +attristée. + +Georgette alors lui rapporta la scène dans laquelle Bengali lui avait +déclaré la pureté de ses intentions; le conseil qu'elle lui avait +donné, de les faire connaître à monsieur et à madame Marocain, conseil +dont il n'avait pas tenu compte; la jeune fille soupira et se +leva:--Adieu, dit-elle. + +--Comment, adieu? fit Athalie; vous n'attendez pas mon père? Maman l'a +prévenu, il va venir; je vais aller le chercher: tenez, le voici. + +--Pas un mot de tout cela! dit Georgette. + +--Soyez tranquille, c'est entre nous. + +Jujube fit, à son ancienne élève, l'accueil affectueusement protecteur +qu'il réservait à ceux qu'il considérait comme ses inférieurs, et la +jeune fille, prétextant l'impossibilité de prolonger sa visite, se +retira après avoir fait à Athalie la promesse de revenir un jour où elle +serait moins pressée. + +Athalie resta rêveuse. + +C'était l'heure de la pose de Pistache et, par extraordinaire, l'artiste +était exact: + +--Eh bien, à quoi penses-tu? demanda-t-il à sa fille; va à ton piano. + +--Pauvre Georgette, se dit Athalie en sortant; bien sûr elle me cache +un chagrin. + +--Je viens, dit aussitôt Jujube avec un sourire dédaigneux, de +rencontrer le sieur Quatpuces, ce savant de quatre sous. + +--Ce méchant professeur de je ne sais quoi? ajouta madame Jujube. + +--Oui, continua Jujube, ce monsieur à qui il faudrait des dots +princières. J'ai feint de ne pas le voir; mais il est venu à moi, la +main tendue... que je n'ai pas prise; je l'ai salué, m'excusant de ne +pouvoir m'arrêter et je me suis éloigné, le laissant, tout déconcerté, +regarder à l'aise un militaire qui s'était arrêté devant moi, la main à +son képi.... Monsieur Quatpuces a dû voir ce que je suis.... Et si j'ai +besoin de doter ma fille pour lui trouver un mari. + +Madame Jujube saisit l'occasion:--Nous en trouverons, tant que nous en +voudrons, des gendres, dit-elle, et qui se croiraient suffisamment +honorés de t'avoir comme beau-père, même sans dot. + +--Parbleu! approuva Jujube. + +--Ah! si nous voulions, nous n'avons pas à chercher bien loin..... j'en +connais un qui.... + +La bonne annonça Pistache et il entra; il présenta ses devoirs à +monsieur et madame Jujube, demanda des nouvelles de mademoiselle et fit, +de sa bien-aimée, un tableau enthousiaste. + +--Si vous voulez passer à l'atelier, dit le peintre, je vous suis; +arrangez votre cravate et vos cheveux, en m'attendant. + +Pistache passa dans l'atelier. + +--De qui voulais-tu parler? demanda Jujube. + +--Eh! mais de ton modèle, qui.... + +--L'apothicaire? interrompit brusquement le vaniteux personnage; il t'a +parlé?... + +--De rien du tout, répondit vivement sa compagne intimidée par le ton de +cette question; il n'a pas dit un seul mot.... + +--Eh bien alors? + +--Je voulais dire seulement, que si on lui offrait.... + +--Oui, mais on ne lui offre pas. + +Sur ce, le peintre alla rejoindre son modèle et madame Jujube alla +raconter à sa fille ce qui s'était passé. + +--Encore un de manqué! dit Athalie avec humeur. + +--Manqué, manqué!... Qu'est-ce qu'il y a de manqué?... Ton père n'a +opposé aucun refus. Ce jeune homme ne nous a rien dit, en définitive. + +--Positivement, non, non, mais j'ai bien compris... et toi-même.... + +--Oui, je crois, mais enfin, s'il ne t'avait adressé que de simples +galanteries?... Si tu t'étais méprise?... Qu'il parle, qu'il +s'explique.... + +--Qu'il s'explique.... Il est si timide! + +--Je le ferai bien parler; du train dont va ton père, le portrait durera +longtemps, et je trouverai bien l'occasion de dénouer la langue à ton +amoureux transi.... + +La séance terminée, Jujube sortit pour aller montrer sa croix au salon +de peinture où il avait exposé son propre portrait, laissant le tendre +pharmacien exprimer à madame Jujube son admiration pour le grand +artiste. + +Athalie était à son piano, et madame Jujube, seule avec Pistache, +entreprit immédiatement de le faire déclarer ses intentions. + +Sa diplomatie n'eut pas à se heurter à de grandes difficultés; il lui +suffit de parler au timide jeune homme de son prochain établissement, de +l'impossibilité où il se trouverait bientôt de rester garçon, ajoutant +que l'éternel obstacle pour les jeunes gens à marier, c'était leur +ambition des grosses dots. + +--Oh! pas moi, madame, pas moi; un joli petit ménage où l'on s'aime +bien, c'est tout ce que je demande, et pas un sou avec. + +--Vous avez bien raison, dit madame Jujube, l'argent ne fait pas le +bonheur. + +--Oh! non, madame. Être heureux! voilà le vrai bonheur; ç'a toujours été +mon principe. + +--Et c'est le bon, c'est la sagesse même. Si les jeunes gens savaient à +quoi il s'exposent en voulant des dots; s'ils connaissaient les +exigences, les goûts dépensiers de la femme qui leur a apporté une dot: +100,000 francs par exemple, ça fait 4,000 francs de rente, mettons +4,500, et elles en dépensent 7 ou 8,000 mille en bijoux et en toilettes. + +--Oh! c'est bien vrai, madame; ce que je voudrais, par exemple, c'est +une famille où je serais fier d'entrer.... + +--Oui, dont le père serait célèbre. + +--C'est ça; un artiste, un.... + +--Un artiste, avoir un beau-père artiste et une femme artiste aussi. + +--Oh! oui, madame. + +--Eh bien, avez-vous dans vos connaissances?... + +--Oh! certainement que j'ai ça, s'écria Pistache. + +--Et... connaissez-vous assez ses parents pour espérer? + +--Beaucoup, madame, beaucoup.... + +--Eh bien, alors? + +--C'est que... peut-être aussi, veulent-ils beaucoup de fortune.... + +--Mais avec un bon établissement, on peut faire fortune... je sais bien, +quant à moi, que je n'aurais jamais pour ma fille de ces exigences +d'argent.... + +--Oh! madame, que vous me faites de plaisir.... + +Et, après quelques hésitations bientôt détruites par madame Jujube, +Pistache finit par ouvrir son coeur et demander s'il pouvait espérer que +ses voeux seraient accueillis. + +--Par ma fille et par moi, n'en doutez pas, répondit la mère. + +--Et... monsieur Jujubès... pensez-vous que lui aussi?... + +--Ah! avec mon mari, ce sera plus difficile, mais d'ici le jour où votre +portrait sera terminé, nous avons du temps; quant à présent, ne lui +dites pas un mot de vos intentions... laissez-nous faire et bornez-vous +à gagner ses bonnes grâces; il est très accessible à la flatterie, ne +craignez pas de le flatter; qu'il vous prenne en affection, cela rendra +ma tâche plus facile. + +--Soyez tranquille, madame; je vais lui en donner, de l'encensoir. + +Et le bon Pistache sortit, plein d'espoir. + +Madame Jujube courut retrouver Athalie. + +--Eh bien, dit-elle, il s'est déclaré; il ne veut que toi, sans un sou +de dot. + +--Enfin! s'écria Athalie avec joie, en voilà donc un! Puis avec +crainte:--Mais c'est papa, maintenant. + +--Ne t'inquiète pas, ma fille, nous arriverons à le décider; laisse-moi +faire. + + + + +V + +MAROCAIN LE TERRIBLE + + +Nous avons fait connaissance avec M. Marocain, le commanditaire +d'entreprises industrielles et artistiques, l'homme nerveux; Marocain le +terrible, que, seule, une offre de réparation par les armes calme +immédiatement, ainsi qu'on l'a vu dans son altercation avec Bengali à +qui, depuis ce jour, il avait gardé une dent. Quant à sa femme, madame +Marocain, nous savons qu'elle est la marraine de Georgette; mais nous ne +la connaissons pas encore. Pénétrons dans l'appartement de ce couple si +différent du précepte de la chanson: Il faut des époux assortis, dans +les liens du mariage.--Rien, en effet, de moins bien assorti que ces +deux êtres destinés à vivre toujours ensemble, car l'incompatibilité +d'humeur n'est pas un cas suffisant de divorce; madame Marocain, douce +et résignée, ne le demanderait d'ailleurs jamais et, quant au mari, +outre qu'il est très amoureux de sa femme, il peut, avec elle, donner +libre cours à son humeur grincheuse et à ses emportements, supportés +sans protestation et sans plainte, sauf toutefois à propos des scènes de +jalousie, l'honnête femme se réveillant au moindre soupçon sur son +inattaquable vertu; mais son ferme langage en pareille occasion ne +pouvant que rassurer Marocain, il le tolérait tout en feignant de n'être +pas convaincu. + +L'irritabilité naturelle de celui qu'on qualifiait en général de vilain +monsieur s'était aggravée de sa situation récente de commanditaire. +Séduit par l'exemple d'un de ses amis dont des commandites heureuses +avaient décuplé la fortune, il avait vendu ses titres de rentes et +autres valeurs mobilières qui ne lui rapportaient que de 3 à 4 pour +100, convaincu que, comme son ami, il grossirait beaucoup son avoir en +plaçant ses fonds dans des entreprises; malheureusement toutes n'avaient +pas réussi et il avait bu des bouillons moins réconfortants que ceux des +établissements Duval; de là son état nerveux dont nous avons vu un +échantillon le jour de l'averse. + +Au moment où nous pénétrons sous le toit conjugal, Marocain est plus +nerveux que jamais; il a commandité de 50,000 francs le directeur d'un +nouveau théâtre: le _Théâtre Rigolo_, qui ouvre ses portes dans quelques +jours avec une pièce ayant pour titre: _Le veuf à l'huile_, et, +préoccupé des destinées de l'entreprise, il passe tour à tour des plus +grandes espérances aux plus sombres appréhensions. + +--Le directeur, ce polisson, dit-il, qui me laisse assister aux +répétitions, parce que c'est mon droit écrit dans le traité, et qui ne +me permet pas de dire mon avis sur la pièce: j'ai des mots très drôles à +mettre dans la pièce, il les refuse; il m'empêche de donner des +conseils aux acteurs; je soumets mes idées sur les costumes, il m'impose +silence.... Et ouvrir un théâtre par une chaleur pareille! ajouta-t-il. +Je ne voulais pas, il m'a envoyé coucher.... Il s'en fiche... c'est mon +argent.... Et dire que jusqu'à présent il a plu! Ça n'arrive qu'à moi, +ces choses-là; la pluie a fini après le grand orage qui m'a fait faire +la connaissance de ce monsieur Bengali... lequel, par la même occasion, +a fait celle de ta filleule. + +Et Marocain revint sur sa rencontre de la veille, avec force +commentaires malveillants, rappela la fuite de la jeune fille en +l'apercevant et persista dans sa conviction qu'il y avait là une +intrigue d'amour. + +--Je réponds de la vertu de Georgette comme de la mienne, dit madame +Marocain; ce jeune homme a pu la rencontrer, lui adresser quelques +paroles, sans que pour cela.... + +--Ta, ta, ta, ta! répondit notre bourru. + +--J'ai écrit à Georgette de venir me parler, ajouta madame Marocain; une +explication est nécessaire. + +Georgette entra à ce moment et, voyant Marocain bondir à sa vue:--Qu'y +a-t-il donc? demanda-t-elle. + +--Ce qu'il y a? fit l'aimable homme, avec un sourire ou plutôt avec une +grimace ironique, ce qu'il y a!... Regardez-moi cet air d'innocence... +cette figure de sainte Nitouche. + +Et comme Georgette le regardait avec stupéfaction, il continua:--J'étais +en train de parler à madame ta marraine... de ma rencontre d'hier au +soir. Puis, s'adressant à sa femme:--Vous voyez! elle feint d'ignorer de +quoi je parle.... Et, s'avançant sur Georgette:--Ce jeune homme avec qui +vous faisiez route, ce monsieur Bengali! Ce n'est pas vrai, hein? Je me +suis trompé? + +--Mais, pas du tout, répondit-elle, c'est très vrai.... + +--Elle l'avoue cyniquement! s'écria Marocain. + +--Quand je ne dis rien, je suis une sainte Nitouche; quand j'avoue, je +suis cynique; je ne sais comment faire, répondit Georgette. Je vais +vous expliquer.... + +--Quelle explication? hurla notre homme. Ai-je vu ou n'ai-je pas vu? + +--Mais, mon ami, laisse-la s'expliquer, dit doucement madame Marocain. + +--Oh! elle trouvera une explication; les femmes vous expliqueront tout +ce que vous voudrez; allons, va, explique!... + +--Mais, c'est bien simple, dit la jeune fille; depuis le jour de ce +grand orage, où ce monsieur, que je n'avais jamais vu, a voulu +absolument m'abriter sous son parapluie.... + +--Jusque chez toi, interrompit Marocain. + +--Jusqu'à la porte de ma maison, oui; jusque chez moi, non.... + +Et Georgette raconta dans ses moindres détails l'aventure que l'on +connaît.--Depuis ce jour, ajouta-t-elle, ce monsieur vient me guetter, +me poursuit de ses galanteries.... + +--Il fallait le signaler aux agents; ils t'auraient débarrassé de lui. + +--C'eût été un scandale, je n'ai pas osé; je l'en ai menacé chaque fois. +Alors, il me répondait un tas de folies qui me faisaient rire.... Et +aller dire aux agents: «Arrêtez ce monsieur; il ne m'a rien dit de +malhonnête ni d'inconvenant, mais il me fait rire»; on n'arrête pas les +gens parce qu'ils font rire. + +--C'est un polisson! un de ces farceurs qui devraient être chassés à +coups de pied dans le derrière. + +--Je ne pouvais pourtant pas, moi demoiselle... dit en riant +Georgette.... + +--Elle rit! elle ose rire! vociféra notre porc-épic. + +--C'était à vous de le faire hier au soir, ajouta Georgette, puisque +vous étiez là. + +L'invitation à donner son pied au derrière à Bengali calma l'homme +terrible. + +--D'ailleurs, ajouta la jeune fille, ce qu'il me disait au moment de +votre arrivée ne méritait pas pareil traitement. Georgette, alors, +répéta le langage que lui avait tenu son amoureux et le conseil qu'elle +lui avait donné d'exprimer ses intentions à madame Marocain sa marraine. + +--Tu as bien fait, ma chère enfant, dit celle-ci. + +--Le truc du bon motif! s'écria Marocain, je le connais celui-là. + +--Mais, mon ami, répliqua sa femme, ne condamne pas ce jeune homme avant +d'être sûr. + +--Bon! bon! je veux bien, mais qu'il vienne nous adresser sa demande, +nous l'attendons de pied ferme, et nous l'attendrons longtemps. + +--Je ne crois pas, répliqua Georgette: ce jeune homme avait l'air +sincère, il était très ému.... + +--Ému!... Parbleu! moi aussi, j'étais ému... dans le temps... et ce que +je rigolais quand j'avais fait gober mon émotion à une petite dinde.... +Tu as gobé son émotion, toi... tu es toquée de lui. + +Georgette balbutia une protestation timide contre le mot toquée, suivie +de quelques mots d'appréciation des sentiments de coeur du jeune homme, +sous ses dehors d'insouciante gaieté, et ce, aux rires ironiques de +l'incrédule Marocain, convaincu que le censé prétendant à la main de +Georgette se bornerait à continuer ses obsessions. + +--Alors, répondit madame Marocain, il se lassera des rigueurs de +Georgette et ira chercher fortune ailleurs. + +--S'il voulait réellement épouser Georgette, il serait déjà venu nous +déclarer ses intentions. + +--Mais, dit la jeune fille, il n'y a pas de temps de perdu; c'est hier +au soir qu'il me les a fait connaître et il n'est pas deux heures. + +Marocain exprimait sa volonté de faire changer de domicile à Georgette +pour dérouter le séducteur, lorsqu'une lettre apportée par la bonne vint +le mettre en belle humeur. + +Cette lettre était du directeur du Théâtre Rigolo et lui annonçait que +la répétition générale du _Veuf à l'huile_, devant plusieurs +journalistes, avait eu lieu, que cette pièce avait provoqué un fou rire +et que de l'aveu des critiques, le théâtre ouvrirait par un grand +succès. + +--Tu vois bien, mon ami, dit madame Marocain; je te le disais: tu as +assisté à toutes les répétitions, tu es blasé sur la pièce, hors d'état +de la juger. + +Le commanditaire, rassuré, presque aimable, convint que la forte somme +engagée par lui dans la nouvelle entreprise théâtrale le rendait +nerveux, incapable de voir aussi juste que des personnes +désintéressées... il avoua même: et plus compétentes que moi. + +--Et puis nous serons là pour applaudir, dit Georgette, car vous +m'emmènerez, n'est-ce pas? + +--Comment, si je t'emmènerai! mais tu seras avec nous, dans la plus +belle loge de face.... Et puis je dois avoir quarante places pour des +amis qui claqueront ferme.... Allons, allons, ça ira bien.. Qu'est-ce +que je disais donc quand cette lettre est arrivée? + +--Vous me disiez de donner congé de mon logement. + +--Ah! oui... pas tout de suite; attendons. Si ce jeune homme vient, +comme je l'espère, cette précaution sera inutile; et s'il te convient +pour mari, si malgré ses excentricités de jeunesse c'est un honnête +garçon, si sa position.... Enfin nous verrons.... + +Madame Marocain, le voyant arrivé à l'état d'esprit désirable pour le +faire adhérer à un projet conçu par elle et sa filleule, dit, en +embrassant celle-ci:--Pauvre mignonne qui arrivait si contente, si +heureuse, et monsieur mon mari, si bon au fond, lui cause une +épouvante.... + +--Ah! oui, une épouvante, répondit notre butor, sur le ton de la +plaisanterie, en voilà une, facile à épouvanter!... + +Et il se mit à rire aux éclats. + +Madame Marocain saisit ce nouveau prétexte à flatterie:--Tu épouvantes +les hommes, à plus forte raison une pauvre fillette. + +Et Marocain de redoubler de rire: + +--A la bonne heure, dit alors sa femme, si tu étais toujours comme +cela.... + +--J'ai mes moments... j'en ai... d'autres... comme tout le monde. + +--Oui, mais ces autres-là!... C'est tout à coup, chez toi, une fusée, +une soupe au lait. + +--Moi, dit Georgette, qui venais vous annoncer qu'on serait bien heureux +de vous avoir, vous et ma marraine, à une noce.... + +--Une noce? demanda d'un air aimable le petit tyran. + +--Une très jolie noce, et on m'avait chargée de m'assurer, avec +précaution, si on pourrait venir vous inviter avec la certitude de +réussir à vous faire accepter l'invitation. + +--Si ce sont des gens que je connais.... + +--Vous les connaissez beaucoup: monsieur et madame Blanquette. + +--Les Blanquette!... Ils marient leur fille? + +--Dans huit jours... et elle voudrait bien m'avoir pour demoiselle +d'honneur.... Je n'ai pas voulu promettre sans vous consulter... parce +que, si ça vous avait contrarié le moins du monde.... + +Et voilà comment on domptait la bête féroce. + +Tout marcha donc au gré des deux dompteuses; Marocain alla même au +devant du désir de la marraine en l'engageant à offrir à sa filleule une +jolie toilette blanche de circonstance; toutes deux sautèrent au cou de +Marocain que la pensée d'un bon dîner et les flatteries à son adresse +avaient rendu tout à fait charmant, et il déclara nettement que les +Blanquette pouvaient en toute assurance lui faire leur invitation. + + + + +VI + +OUVERTURE DU THÉÂTRE RIGOLO + + +L'annonce, sur les colonnes Morice et dans les journaux, de l'ouverture +du théâtre au nom joyeux et de la pièce au titre alléchant qui devait +l'inaugurer, ne pouvait laisser indifférents Bengali et ses compagnons +de plaisirs; et, malgré une chaleur à vendre le beurre en bouteilles, +ils s'étaient mis d'accord pour aller tous ensemble à la première +représentation du _Veuf à l'huile_, et ils avaient loué six fauteuils de +balcon, premier rang, se suivant sans interruption. + +Le nouveau théâtre était un ancien café-concert transformé en salle de +spectacle, par adjonction de deux galeries, d'un balcon et de quelques +loges, théâtre de quartier vu sa situation excentrique; ce quartier, du +reste, ne pouvait fournir un public de _high life_ et on s'en apercevait, +dès en entrant dans la salle, aux nombreuses casquettes et aux cravates +rouges ou vert-pomme qui l'émaillaient, mêlées aux chapeaux du Temple +des dames, même aux simples bonnets et, par-dessus tout, au bruit des +conversations, des interpellations et des appels à longue distance, +entre spectateurs reconnaissant des amis; tout cela dans une température +d'Éthiopie et un grouillement de visages en sueur, continuellement +essuyés par des mouchoirs de poche ou des manches de paletot. + +Dans la confusion des voix, on distinguait les réflexions de +circonstance, échangées du paradis au parterre et réciproquement: + +--Très chic, ce théâtre-là! + +--Y a du velours. + +--Et de l'or. + +--Et le _Veuf à l'huile_, ça doit être rien rigolboche. + +--Qu'est-ce que ça peut être qu'un veuf à l'huile? + +--Un veuf à l'huile? ça doit être un vieux veuf bien conservé. + +--Dans l'huile? + +--Dam! y a bien les sardines. + +Et tout le monde de rire. + +--Les sardines! Espèce de serin! + +--Eh ben, qu'est-ce que c'est, toi? + +--Va donc t'asseoir sur ma veste, et prends garde de casser ma pipe. + +--Mais dis donc ce que c'est, toi, puisque t'es si malin. + +_Autre voix_.--Moi je parie que je sais ce que c'est que le veuf à +l'huile. + +_Tout le monde_.--Ah! ah!... dis-le. + +--Eh ben, c'est le contraire d'un cornichon, parce que le cornichon est +au vinaigre. + +On conspue l'auteur de cette explication. + +--Ferme donc ta boîte à bêtises! crie l'un. + +--Tiens, tu m'affliges, comme le grenadier de la chanson, dit un autre. + +_Troisième voix_.--Vous êtes tous des melons; v'la ce que c'est: c'est +pas le veuf en personne; simplement qu'il a fait faire son portrait à +l'huile. + +Cette nouvelle explication est accueillie par des huées unanimes. + +--Tu ferais bien mieux de nous payer des rafraîchissements que de dire +des choses bêtes comme tes pieds, crie un ami du préopinant. + +--Oui, oui, approuve en choeur toute la société altérée. + +--On crève de soif, disent les uns. + +--N'y a donc pas de limonadier? demande un autre. + +Ici, le choeur, sur le rythme des lampions:--Le garçon! le garçon! + +Le silence se fit tout à coup; c'était l'arrivée de Bengali et de ses +amis, au balcon, qui produisait son effet. + +--Des messieurs de la haute, murmurait-on. + +--Ils ont des gants, observaient les uns. + +--Et des lorgnettes, ajoutaient les autres. + +--Ça doit être des Russes, affirma un physionomiste; et l'opinion ayant +circulé, de nombreuses voix crièrent:--Vive la Russie! + +Bengali et sa société saluèrent gracieusement en mettant la main sur +leur coeur, ce qui prouva que le physionomiste avait deviné, et les +cris: Vive la Russie! de redoubler. + +--Demandez: vin, bière, cognac, sucre d'orge à l'absinthe! cria un +garçon limonadier qui entrait en ce moment. + +Des bravos retentirent de toutes parts, accompagnés des ordres: + +--Garçon, quatre verres!--Garçon, deux cognacs!--Garçon, cinq bocks! + +--Des bons chaussons! ajouta le garçon. + +--Trois chaussons! crièrent des voix. + +Pas de confusion sur le mot chausson. Un grammairien fantaisiste l'a +défini: objet de lisière ou de pâte ferme, contenant des pieds ou des +pommes.--Les chaussons dont il s'agit ici contenaient des pommes. + +Les plus pressés soulagés par l'absorption des liquides, et un silence +relatif s'étant produit, Bengali se leva et cria d'une voix +retentissante: + +--Garçon! six sucres d'orge à l'absinthe. + +Et quand on vit les six sucres d'orge sucés par les six bouches amies, +ce fut un enthousiasme tenant du délire, et toute la salle de crier: +L'Hyme russe! l'Hyme russe! + +--Mais les musiciens n'y sont pas! cria un spectateur; chantons la +_Marseillaise_. + +Et tout le monde entonna la _Marseillaise_ aux acclamations de Bengali +et de ses compagnons, debout et la main sur le coeur. Un oeil parut à +chacun des trous du rideau, dont l'agitation trahissait la présence des +comédiens impatients de voir les Russes et, tous ne pouvant pas mettre +leur oeil au trou, les empêchés soulevaient les coins du rideau et +montraient leurs têtes curieuses. + +Marocain, placé dans une baignoire de face, sous le balcon où étaient +les spectateurs, cause de cet enthousiasme, et qu'il ne pouvait pas +voir, Marocain de se réjouir de l'heureux incident qui devait assurer le +succès du _Veuf à l'huile_; et quand les quatre musiciens composant +l'orchestre parurent à leur place, il s'associa de tous ses poumons au +cri, de nouveau poussé: L'Hyme russe! l'Hyme russe! + +Les artistes, qui ne connaissaient pas ce chant national, jouèrent _God +Save the Queen_, aux applaudissements des spectateurs qui avaient pris +cet air anglais pour l'air russe. Ceux du parterre, tournés vers les +prétendus Russes, les acclamaient, battaient des mains, faisaient un +tapage assourdissant. + +Les petits coups précipités, frappés derrière le rideau pour avertir les +musiciens de se tenir prêts aux trois coups officiels, ce signal +n'arrêta pas les acclamations des amis de la Russie. + +--Silence! dans la fosse commune! cria un amateur de chaussons, en +essuyant à ses cheveux ses doigts pleins de marmelade de pomme; on va +commencer. + +On frappa les trois coups, l'orchestre joua l'ouverture et le rideau se +leva. + +Marocain était haletant et avoua à sa femme et à Georgette qu'il avait +le trac; puis remarquant une place vide à l'orchestre:--Je vais la +prendre, dit-il; je serai mieux pour chauffer la pièce et encourager les +artistes. + +Il quitta la loge et alla s'asseoir à la stalle vacante:--Cette place +est celle d'un monsieur qui va rentrer et il m'a prié de la lui garder, +dit le voisin de stalle. + +--On ne retient pas de place, répondit-il; celle-ci est inoccupée, je +la prends. + +--Vous vous arrangerez avec son propriétaire, répliqua le gardien de la +place. + +--C'est tout arrangé, fit le commanditaire, et il s'installa dans la +stalle au moment où le rideau se levait. + +--Oh! une idée, dit à demi-voix Bengali à ses amis; nous ferons les mots +continués. + +Les amis approuvèrent en étouffant le rire qui les gagnait à la pensée +de cette scie pendant la pièce. + +Le théâtre représentait un petit salon modestement meublé; il fait nuit. +Entre avec précaution, par une porte latérale, une vieille femme portant +une lampe allumée. + +--Je crois, dit-elle, que mon savoyard de maître s'est décidé à taper +de l'oeil; foi de veuve Tubéreux qui est mon nom, j'en ai attrapé une +courbature dans la gorge, de lui lire les journaux. (On entend sonner +deux heures.) Deux heures du matin; vous croyez qu'il n'est pas à tuer, +ce ravagé-là, de ne pas vouloir que les autres dorment, parce qu'il ne +peut plus dormir? ni que les autres mangent, parce qu'il n'a pas +d'appétit et qu'il est condamné à l'huile de foie de morue? + +Désappointement des spectateurs, rumeur dans la salle. + +--Ah!... C'est pour ça que ça s'appelle le _Veuf à l'huile_.... + +--C'est idiot! + +--C'est imbécile. + +--On se fiche de nous. + +--Laissez continuer! s'écria Marocain. Puis s'adressant à +l'actrice:--Continuez, madame! dit-il. + +Et la mère Tubéreux continua: + +--Et ça n'a que 42 ans; voilà où mène la noce... et encore il y a noce +et noce. Ainsi moi, par exemple.... + +Ici un rire général. + +Marocain, voulant chauffer le premier succès, se tord avec des éclats +joyeux, à croire qu'il allait suffoquer. + +--Attention aux mots continués, dit Bengali à ses compagnons; je +commencerai. + +La mère Tubéreux, qui a cru devoir saluer le public, reprend la suite de +son monologue:--Eh bien, moi, ça ne m'empêche pas d'être bien conservée, +j'espère? + +--De bottes, dit Bengali à haute voix. Et nos farceurs continuant, le +public stupéfait entendit: + +--De bottes--anique--olas Flamel--odrame de Denneri--de veau--aux +petits pois--lon--comme le bras. + +Bengali fit signe d'arrêter ici la série; le public se dit:--C'est du +russe; ils parlent en russe. + +Et la pièce continua: + +_La mère Tubéreux_.--Avec ça qu'il prend des pilules très échauffantes +qui lui donnent une constipation! + +Rumeurs et protestations dans la salle: Oh! oh! oh! + +--Charge-le d'huile! crie une voix. + +--Mets-le à l'huile de ricin, ajoute une autre. + +Et toute la salle de rire. + +--Silence! hurle Marocain furieux. + +La chaleur allant toujours croissant, les dames, peu à peu, retirent les +unes leur chapeau, les autres leur bonnet et les suspendent à l'étoffe +de la rampe à l'aide d'épingles. + +La mère Tubéreux continuait, lorsqu'une altercation se produisit dans la +salle; c'était le titulaire de la place occupée par Marocain qui la lui +réclamait. + +--Hein! quoi, dit celui-ci avec humeur, vous troublez le spectacle. + +--C'est vous qui le troublez; je vous réclame ma place, voilà tout. + +Marocain ne répondit pas et se remit à écouter la pièce. + +Le réclamant lui frappa sur l'épaule:--Vous n'entendez donc pas ce que +je vous dis? Vous avez ma place, je la veux. + +Marocain refuse de la rendre.--Altercation; gifle retentissante +appliquée à Marocain:--A bas la claque! crie un loustic, et le public +de rire. Tout le monde est levé et la mère Tubéreux attend que l'émotion +soit calmée. + +Un agent arrive et expulse le gifleur. + +Marocain, alors, de rouler des yeux effrayants et de crier d'une voix +terrible: + +--Eh bien, ça m'est égal! je la garde! et il se rassit à la place +réclamée. + +--C'est ça, gardez-la, cria le public mis en belle humeur. + +Pendant cette scène, nos six farceurs avaient remarqué l'exposition à la +galerie des chapeaux et des bonnets, et, après avoir chuchoté entr'eux, +Bengali était sorti, puis était rentré après une courte absence. + +La mère Tubéreux avait repris son monologue, le public écoutait la pièce +et la bande joyeuse profita de l'attention générale pour exécuter le +plan conçu par Bengali et qui était celui-ci: les dames s'étant allégées +de leurs coiffures pour avoir moins chaud à la tête, nos farceurs +s'allégèrent de leurs chaussures pour avoir moins chaud aux pieds, et +bientôt on vit pendre au balcon six paires de bottes accrochées à la +rampe du balcon par les tirants à l'aide des épingles que Bengali +s'était procurées pendant sa sortie.--Seconde série des mots continués, +dit-il à voix basse, attention. + +La mère Tubéreux continuait toujours: + +--Si ça n'était pas qu'il est riche et qu'il me couchera sur son +testament.... + +Bengali continua sur: _ment_: Comme un arracheur de dents. + +Et les autres de continuer sur la syllabe _dent_:--seur de corde--à +puits--très profond--de culottes. + +--Ah! assez! cria Marocain avec colère. + +Et tout le monde, se retournant vers les interrupteurs, de jeter un cri +de surprise à l'aspect de l'étalage de cordonnerie. Marocain bondit à la +vue de Bengali. + +--C'est des Russes, dit un des spectateurs; il paraît que ça se fait +dans leur pays quand on a trop chaud. + +--Ça des Russes! hurle Marocain; je les connais, ce sont des faiseurs de +farces; ils sont venus ici pour se fiche de nous. + +Des clameurs, alors, accueillirent cette révélation; des menaces aux +faux Russes se firent entendre, des poings se tendirent vers la galerie; +Bengali et les siens, devinant qu'un mauvais parti leur était réservé, +décrochèrent vivement leurs bottes et disparurent. + + + + +VII + +GEORGETTE SOUSTRAITE A BENGALI + + +Il est à peu près inutile de dire que les bonnes dispositions de +Marocain à accueillir le candidat à la main de Georgette, s'il venait à +exposer sa demande, ne résistèrent pas à la chute de _Veuf à l'huile_ +qu'il attribuait à Bengali. + +Le lendemain même de cette soirée désastreuse, le changement de domicile +de la jeune fille était un fait accompli. On paya le terme près +d'écheoir, le congé n'ayant pas été donné à temps; pour le terme +suivant, on en consigna le prix en garantie de la non location possible; +le modeste mobilier de la jeune locataire fut enlevé en quelques heures +par un commissionnaire, sur une charrette à bras, et le lendemain et +jours suivants l'obstiné amoureux guetta vainement la sortie et la +rentrée de celle qui en était arrivée à occuper toutes ses pensées; car +madame Marocain s'était trompée: les rigueurs de sa filleule, loin de +décourager Bengali, avaient eu un résultat contraire. Habitué aux +conquêtes faciles des dames qui acceptent sans façon le bras et le +parapluie d'un inconnu, la résistance ferme et persistante de la jeune +fille à ses tentatives pour pénétrer chez elle, ses refus réitérés +d'accepter les rendez-vous qu'il lui demandait pour éloigner d'elle la +crainte des réflexions de son concierge et de ses voisins; les menaces +de Georgette de demander protection aux gardiens de la paix et de la +morale publique; sa volonté, enfin, qu'il croyait irrévocable, de ne pas +céder à ses désirs, tout cela n'avait fait qu'accroître la passion de +notre Don Juan du parapluie, pour la première fois en face d'une vertu +solide. + +Étonné de ne plus rencontrer Georgette: + +--Elle est peut-être malade, se dit-il. Et, pour en avoir le coeur net, +il se décida à se renseigner auprès du concierge, sans laisser prise aux +suppositions malveillantes du préposé au cordon. + +--Je suis, lui dit-il, fabricant d'éventails; je donne des travaux à une +demoiselle qui demeure ici, mademoiselle Georgette; je lui ai confié.... + +Le concierge l'interrompit: + +--Elle n'y demeure plus! répondit-il. + +--Elle n'y... fit Bengali désappointé. + +--Elle est déménagée depuis quatre jours.... + +--Ah! alors, donnez-moi sa nouvelle adresse. + +--Je ne l'ai pas; cette demoiselle est partie sans la laisser. + +Et, sitôt dans la rue, notre amoureux, dont les menus soucis de la vie +n'avaient jamais altéré la gaîté, resta tout rêveur; puis secouant enfin +la tristesse qu'il sentait l'envahir: + +--Ah! c'est trop bête, dit-il, une de perdue, dix de retrouvées. + +--Tiens! Monsieur Bengali, dit une voix. + +Le séducteur déçu regarda qui l'interpellait; c'était Pistache. + +--Eh! c'est mon ami le pharmacien! s'écria Bengali. Puis, comme frappé +d'un souvenir:--Oh! sapristi! dit-il, vous me rappelez cette soirée chez +votre peintre.... Est-ce que madame Jujubès tourne toujours son moulin à +café? + +Pistache se mit à rire:--Ah! ah! ah! farceur! C'est égal, elle était +mauvaise, celle-là. + +--Comment, j'ai annoncé que ce tour-là était une surprise; on +m'attendait, je ne suis pas revenu, tout le monde a été surpris.... Si +j'étais revenu, il n'y aurait pas eu de surprise, ça n'aurait pas été +drôle. + +Et Pistache de rire de plus belle.... + +--Tout le monde était furieux, n'est-ce pas? demanda notre +mystificateur. + +--D'abord, oui, quand votre tante est venue annoncer qu'elle venait de +vous voir avec.... + +--Ma tante Piédevache est venue? + +--Un instant après votre départ, oui; alors, elle a expliqué que vous +aimiez à faire un tas de blagues comme ça, mais que vous étiez un +honnête garçon, qu'elle aimait beaucoup et à qui elle donnerait une +belle dot en mariage, sans compter que vous serez son seul héritier. +Alors, la famille Jujubès, qui n'était pas contente, par rapport aux +dames à qui vous avez fait tenir des bougies.... + +Et, à ce souvenir, Pistache pouffa de rire. + +--Pendant que vous jouiez du cor de chasse? + +--Oui, pendant que.... Ah! ah! ah!... satané farceur.... Je n'en pouvais +plus à force de souffler.... Ah! ah! ah! alors monsieur et madame +Jujubès se sont mis à rire en disant que c'était une simple plaisanterie +de jeune homme et on a beaucoup engagé madame votre tante à vous amener; +elle ne vous l'a pas dit? + +--Je ne l'ai pas vue depuis ce jour-là... et c'est vous qui +m'apprenez.... Je ne savais même pas qu'elle connaissait la famille de +votre adorée. Au fait, et vos amours? + +--Ils vont très bien... très bien. + +--Tant mieux.... Vous m'inviterez à la noce? + +--Comment!... Garçon d'honneur, si vous voulez. + +--Si je veux!... Ah! je vous crois.... A quand le mariage? + +--Ah!... le mariage... je ne sais pas encore. + +--Le jour n'est pas fixé? + +--Non... parce que je vais vous dire: la demande n'est pas encore +faite.... + +--Sauf cela, rien ne manque. + +--Voilà tout. + +--C'est peu de chose; la jeune fille vous aime? + +--Je le pense. + +--Elle ne vous l'a pas dit? + +--Je ne le lui ai pas demandé. + +--Pourquoi?... Vous ne trouvez pas la phrase? + +--Si... oh! si... oh! la phrase, je la trouve bien. + +--Oui, c'est ce qu'il faut mettre dedans, que vous ne trouvez pas. +Enfin, à ce détail près, tout cela me paraît être en très bon chemin. + +--N'est-ce pas? D'autant plus que la mère, madame Jujubès, à qui j'ai +dit mes intentions, est tout à fait pour moi. + +--Alors, ça y est. + +--Oui, ça ne dépend plus que du père. + +--C'est quelque chose, mais enfin votre situation est excellente.... +Allons faire une partie de billard, je vous en rends vingt de cinquante. + +--Je ne peux pas, je vais en ce moment poser pour mon portrait.... + +--Alors, il ne faut que ce soit l'artiste qui pose. + +--Oh! il n'y a pas de danger; je l'attends toujours une heure et souvent +il ne vient pas du tout. + +--Diable! mais vous aurez des cheveux blancs quand votre portrait sera +fini. + +--Oh! que M. Jujubès soit en retard ou qu'il ne vienne pas du tout, ça +m'est égal, et même j'aime mieux ça, pour être avec Athalie. + +--C'est assez malin de votre part, et je comprends maintenant pourquoi +vos affaires sont si avancées. + +--Certainement, il n'y a plus que le père. + +--Qu'il donne son consentement et crac! allons-y! + +--Voilà!... Dites donc? + +--Quoi, cher ami? + +--Vous ne savez pas ce que vous devriez faire? + +--Je le sais si rarement.... + +--Et bien, vous devriez venir avec moi, voir mon portrait: vous me direz +si c'est frappant.... Je le crois.... Et puis on sera enchanté de vous +voir, chez monsieur Jujubès. + +--Vous croyez? + +--J'en suis sûr! + +--Après tout, c'est possible, dit Bengali; ils connaissent ma tante.... +C'est une bonne cliente, car tous les portraits d'elle dont j'ignorais +l'auteur.... + +--Allons, venez! ajouta Pistache, en passant son bras sous celui de son +ami. Et tous les deux arrivèrent chez l'artiste qui, par +extraordinaire, était en avance et préparait sa palette. Il alla à +Bengali, le sourire aux lèvres et la main tendue:--Ah! vous voilà donc, +faiseur de surprises! + +--Voyez-vous, fit Pistache, je vous l'avais bien dit qu'on n'était pas +fâché contre vous. + +--Fâchés! nous? s'écria Jujube; est-ce que les artistes se fâchent pour +une plaisanterie spirituelle? C'est bon pour des bourgeois, de se fâcher +en pareil cas. + +Et Jujube serra de nouveau la main de Bengali stupéfait par cet accès de +politesse foudroyante. + +--Je vais prévenir ma femme et ma fille de votre bonne visite, dit +l'artiste. + +Et il disparut un moment: + +--Vous direz du bien de moi, n'est-ce pas? supplia Pistache dès qu'il +fut seul avec son ami. + +--Comptez sur moi, répondit celui-ci. + +--Et puis, n'oubliez pas de flatter M. Jujubès, il aime ça. + +--Soyez tranquille, je lui ferai la bonne mesure. + +--Ces dames vont venir, dit le peintre en rentrant; elles seront +enchantées de vous voir. + +--Croyez, illustre maître, que, de mon côté, je serai ravi. + +Puis, bas à Pistache:--Illustre maître, est-ce suffisant? + +Le pharmacien fit un signe approbatif: + +--Mais voyez donc mon portrait, dit-il à Bengali. + +--Ah! oui, au fait, je suis impatient.... + +Jujube retourna son chevalet et regarda son visiteur, pour juger de sa +première impression. + +--C'est stupéfiant! s'écria celui-ci. + +--N'est-ce pas? fit Pistache; ne dirait-on pas qu'il va parler? + +--On le dirait, oui, mais il vaut mieux qu'il ne parle pas. + +Jujube poussa un éclat de rire: + +--Comment? observa Pistache, vexé. + +--Sans doute, répondit Bengali, parce qu'alors ce ne serait plus votre +portrait, ce serait vous-même; on dirait:--Ah! quelle bonne farce! ce +n'est pas une peinture; c'est une farce, c'est un monsieur qui passe sa +tête par un trou. + +--Ah! c'est juste, oui. + +--Ce qui est absolument extraordinaire, renversant, continua notre +blagueur à froid, c'est que... vous êtes joli là-dessus. + +--Comment?... vous ne trouvez pas que c'est ressemblant? + +--Frappant.... Mais vous êtes joli là-dessus; du reste, rien à cet égard +ne m'étonne de la part d'un maître comme M. Jujubès. Tous les portraits +qu'il fait de ma tante sont de plus en plus séduisants; ainsi son +dernier, à l'âge de soixante-cinq ans, rendrait amoureux d'elle.... + +--Et c'est ressemblant, fit Jujube. + +--Extraordinaire! répondit Bengali. Ah! monsieur Jujubès, j'ai vu les +portraits de la Joconde, de la Fornarina.... + +--Ah! interrompit joyeusement l'artiste. + +--Oui, maître, mais... c'est peut-être incompétence de ma part.... Et +montrant le portrait du pharmacien:--J'aime mieux ça.... Pardonnez-moi, +maître.... Je suis un ignorant.... + +--Oh! du tout, vous avez un goût très remarquable... mais, je vous +assure que les portraits dont vous me parlez sont estimés des plus +grands connaisseurs... quoique, personnellement, ils ne m'aient pas +enchanté. + +--Du reste, ajouta Bengali, le ruban qui brille à votre boutonnière est +un peu mon excuse.... + +--Sans doute, sans doute, murmura Jujube qui avalait tout cela avec une +facilité prodigieuse. + +En ce moment, un bruit de voix et un froufrou d'étoffes annoncèrent +madame et mademoiselle Jujube; elles entrèrent radieuses. + +--Quelle aimable surprise! s'écria la mère. Vous ici, cher monsieur! Ah! +quel plaisir! Et elle tendit la main à Bengali qui dut aussi serrer +celle que lui tendait Athalie. + +--C'est moi qui l'ai amené, dit Pistache à qui on s'était borné à faire +un petit signe de tête, et, ajouta-t-il, il ne voulait pas venir, à +cause de la farce de l'autre jour. + +Toute la famille se récria; Jujube répéta ce qu'il avait dit de cette +spirituelle plaisanterie, et on surenchérit encore sur son appréciation. + +--Vous arrivez à propos, dit madame Jujube: nous avons, depuis cette +soirée, fait une visite à votre chère tante et nous avons ri comme des +folles de votre tour de la surprise. + +Sur ce, tout le monde de se tordre en la rappelant. + +--Cette excellente tante! ajouta madame Jujube; nous l'avons invitée à +dîner et elle nous a promis de vous amener.... + +--Nous comptons sur vous, dit Jujube. + +--Oh! positivement, ajoutèrent les deux dames. + +--Il viendra, il viendra, dit Pistache, dans l'espoir d'être invité. + +--M'ame Jujubès, dit l'artiste, fais-nous donc servir un petit lunch! + +--Oh! oui, oui, s'écrièrent les deux femmes, et madame Jujube sortit +vivement. + +--Je vois le coup, pensa Bengali; on veut que je revienne amuser la +société. + +Et Pistache, qui espérait toujours son invitation, de répéter à +Jujube:--Il viendra, vous verrez. + +--Si votre pharmacie vous réclame, répondit celui-ci, ne vous gênez pas +pour nous; les malades avant tout. + +--Oh! j'ai le temps, fit piteusement notre amoureux; la séance n'a pas +été longue. + +Bengali, désireux d'éviter le lunch, tenta des excuses, mais le peintre +insista:--Vous prendrez ce que vous voudrez, ne fût-ce qu'un biscuit +trempé dans un verre de champagne. + +--Pour trinquer avec moi, dit Athalie. + +--Du champagne comme vous n'en trouverez dans aucun restaurant, ajouta +Jujube, un cadeau des héritiers de la veuve Cliquot. + +Madame Jujube rentra et offrit son bras à Bengali qui dut céder; +Pistache présenta le sien à Athalie qui prit celui de son père et on +passa au salon où le lunch avait été dressé sur un guéridon. + +--Et les sandwichs? demanda Jujube, je ne les vois pas. + +--La bonne est allée les chercher, mon ami; je ne sais pas ce qu'elle +fait. + +--Tu lui as dit que c'était très pressé? + +--Mais oui. + +--Il y a des personnes qui sont comme les foules, observa Bengali: plus +elles sont pressées et moins elles vont vite.... + +--Ah! ah! ah! charmant, fit l'artiste. + +Et tout le monde, de répéter:--Ah! ah! ah! charmant! Quant à Pistache, +c'était un rire épileptique, et sa bouche démesurément fendue et +entr'ouverte donnait l'idée d'un sac de conducteur d'omnibus. + +--Goûtez-moi ce champagne, monsieur Bengali, dit l'artiste en lui +présentant un verre. + +--Je vais le boire au grand art dont vous êtes un des plus illustres +représentants, maître. + +--Ah! à propos, mesdames, dit Pistache, mon ami trouve mon portrait +admirable. + +--C'est-à-dire, fit Bengali, qu'il n'y a qu'à se prosterner et adorer, +ou l'on est classé, pour le restant de ses jours, parmi les madrépores. + +Jujube s'inclina modestement, mais sans protester. + +--Vous devriez faire faire votre portrait à M. Jujubès, ajouta Pistache. + +--Mon portrait? je l'ai. + +--Par qui? demanda Jujube. + +--Oh! vous ne connaissez pas l'artiste, c'est un jeune homme qui +commence, mais qui ira loin.... + +--Et votre portrait, est-il ressemblant? demanda Pistache. + +--Quand il fait beau, très, très ressemblant. + +Une question se dessina sur tous les visages ébahis. Pistache la posa. + +--Comment, quand il fait beau? + +--Je ne saisis pas bien... ajouta Jujube. + +--Je vais vous expliquer cela, répondit Bengali: mon jeune artiste, qui +était dans la panne au point de ne pas pouvoir acheter une toile, avait +une vieille peau de grosse caisse; il m'a peint dessus, de sorte que, +quand il pleut, la peau se retire et le portrait fait des grimaces +épouvantables comme ça, tenez. + +Et Bengali se contorsionna affreusement le visage, aux rires de la +société:--Ce qui fait, ajouta-t-il, que pendant la mauvaise saison je ne +ressemble pas du tout. + +La famille Jujube se tordait, et les verres de champagne présentés par +Athalie et secoués par son rire débordaient sur le parquet. + +--C'est vous qui m'avez touché le bras, dit Athalie à Pistache, avec +humeur. + +Et le pauvre garçon, tout piteux, d'affirmer qu'Athalie se trompait, +qu'il ne l'avait pas touchée. + +Bengali saisit l'occasion de parler en sa faveur, comme il le lui avait +promis. + +--Eh bien, cher ami, lui dit-il, vous voilà sombre comme un dénouement +de Crébillon, pour une simple observation de mademoiselle. + +--Aussi, il faut être bien maladroit, répondit Athalie. + +--Vous êtes bien susceptible, ajouta la mère. + +--Vous avez grand tort de faire cette mine-là, continua Bengali; je ne +connais rien d'affligeant comme la vue d'un pharmacien qui boude. + +--Je ne boude pas, balbutia Pistache. + +--Mesdames, continua Bengali, ce garçon est très sensible; c'est son +seul défaut et, pour la femme qu'il épousera, ce sera une qualité à +ajouter à toutes les autres. Ah! heureuse la femme qui le possédera...; +il ne vagabonde pas comme moi, dans les bocages de la fantaisie; il va +droit à son but qui est la pharmacie. + +--De 1re classe, interrompit Pistache. + +--De 1re classe, je ne le lui fais pas dire; le soir, il étudie l'art +de composer les sirops et les juleps, au lieu d'aller dans les +brasseries de femmes, ces écoles préparatoires des candidats pour +Charenton; c'est un bon jeune homme, sans passion, vivant comme une +huître.... + +Ici Pistache quitta son sourire de béatitude: + +--Comme une huître! fit-il d'un ton froissé. + +--Eh bien, quoi, cher ami! l'huître est un mollusque délicieux, que +toutes les jolies femmes gobent avec plaisir; voici mademoiselle qui +est une jolie femme, ne seriez-vous pas heureux qu'elle vous gobât avec +plaisir? + +--Oh! certainement, fit notre amoureux, en regardant Athalie avec +émotion. + +Le mauvais plaisant continua: + +--Comme caractère, il possède au plus haut point la vertu de +Cadet-Roussel qui pourtant a laissé une réputation de bon enfant; il est +doux, facile à vivre... il mange de tout. + +Un éclat de rire de la famille Jujube coupa l'éloge du pauvre Pistache. + +--Je ne lui connais qu'un défaut, dit en terminant Bengali; le dimanche +il pêche à la ligne.... Mais l'Écriture l'a dit: Dieu ne veut pas la +mort du _pêcheur_. + +Ce dernier mot n'était pas fait pour ramener au sérieux la famille +Jujube mise en gaîté.... + +--Ah ah ah!... du pêcheur! très joli, le mot, dit Pistache saisissant +l'occasion de se rallier à la gaîté dont Bengali avait fait les frais +sur son dos. + +--Monsieur Bengali, un baba en attendant le sandwich, dit madame Jujube. + +--J'accepte, madame, mais vous permettrez que ce soit en ne les +attendant pas; je suis obligé de vous quitter. + +Tout le monde se récria:--Oh! nous quitter si tôt! + +La bonne entra. + +--Tenez, voilà les sandwichs! s'écria Athalie. + +Bengali dut céder aux instances de la famille Jujube, et, après avoir +absorbé quelques sandwichs, il prit congé d'elle, suivi de Pistache +qu'on n'avait pas cherché à retenir. + + + + +VIII + +ACCORDS MATRIMONIAUX + + +Il est, à peu près, inutile de dire que Bengali manqua à la presque +promesse qui lui avait été arrachée, d'accompagner sa tante au dîner +offert à cette riche parente; il s'était mis en tête de découvrir +Georgette dont la pensée ne le quittait pas. La découvrir! Comment? +C'est ce qui le préoccupait autrement que l'invitation de l'obséquieux +trio. + +Jujube avait bien fait les choses, car si, certains jours, on en était +réduit au simple miroton et au fromage, quand on avait des convives on +sortait la porcelaine de Saxe, les couteaux en vermeil, les verres de +baccarat et le seau à glace, et on commandait le repas à Potel et Chabot +qui envoyaient, avec le menu, un garçon en habit noir, cravate blanche +et gants de même couleur, pour le service de la table. + +On exprima à mademoiselle Piédevache les vifs regrets causés par +l'absence de son neveu, dont on exalta l'esprit et la belle humeur, et +Jujube qui, dans ses déceptions fréquentes, trouvait toujours une +contrepartie consolante, pensa qu'après tout, la présence de Bengali +aurait rendu difficiles les allusions au mariage désiré. + +La tante était fort irritée contre lui: + +--Voilà quinze jours que je ne l'ai vu, le chenapan, dit-elle. + +On l'excusa; mademoiselle Piédevache habite Saint-Mandé, c'est un peu +loin pour l'aller voir souvent. La vieille demoiselle répliqua que son +vaurien de neveu avait toujours de bonnes raisons à lui donner.--Je vais +chez lui, dit-elle, je ne le trouve jamais; je lui écris, il me répond +des lettres charmantes, mais il ne vient pas. Cependant, ajouta-t-elle, +il m'a formellement promis de venir samedi; c'est ma fête.... Oh! il +sait que ce jour-là, je ne le tancerai pas. + +--Il faut le marier, dit Jujube. + +La ligne était jetée, la femme à moustaches mordrait-elle à l'hameçon? +L'artiste pensa que la présence d'Athalie pourrait le gêner pour +continuer ses petites manoeuvres matrimoniales et, suivant son habitude +quand il voulait l'éloigner, il l'envoya étudier son piano. + +--Il faut le marier! répéta-t-il dès qu'elle eut disparu. + +--Oui, il n'y a que cela pour faire se ranger un jeune homme, ajouta la +mère. + +--J'y ai bien pensé, répondit la tante; mais il n'est guère mariable. + +--Il aime la vie de garçon, c'est de son âge; mais l'amour peut changer +ses idées. + +--Changer ses idées?... Changer ses maîtresses, oui, trois par semaine, +autant que de chemises. Parbleu! le marier; je ne demande pas mieux... +ça ne serait pas difficile; je ne tiens pas à la fortune; la jeune +fille n'aurait pas un sou de dot, ça me serait égal. + +--Ah! vous avez bien raison, s'écrièrent les deux époux. + +Mademoiselle Piédevache continua: + +--Je donnerai à mon neveu une dot suffisante pour qu'il puisse se marier +à son goût, par amour, à condition cependant que l'absence de fortune de +la demoiselle sera compensée par l'honneur, pour lui, d'entrer dans une +famille distinguée. + +Madame Jujube jeta une sonde: + +--Une famille d'artistes, par exemple, dit-elle. + +--De grands artistes, d'artistes renommés, ajouta le mari. + +--Oui, j'aime beaucoup les artistes, répondit la tante qui, on le voit, +mordait à l'hameçon; ce que voyant, Jujube lança cette deuxième sonde +qu'il jugea devoir être triomphante: + +--Un beau-père chevalier de la Légion d'honneur? + +Et il ne s'était pas trompé: + +--Une jeune fille artiste, un père décoré, dit mademoiselle Piédevache, +mais nous avons tout cela ici. + +L'entente se fit donc promptement; les auteurs des jours d'Athalie se +portèrent garants de son consentement et il fut convenu que la famille +irait dîner à Saint-Mandé, le samedi suivant, pour faire se trouver +ensemble les deux jeunes gens qu'on voulait marier. + +Bengali ne se doutait guère qu'on disposait de lui, absorbé qu'il était +par son idée fixe de retrouver son inhumaine; assis devant un café, il +regardait, avec soin, toutes les femmes qui passaient; parcourant, au +hasard, les rues, les boulevards, les passages, il se livrait au même +examen, bousculant les passants s'il apercevait au loin une taille, une +démarche, une chevelure blonde lui rappelant Georgette, et ce n'était +qu'une éternelle illusion. Avant la rencontre sous la porte cochère, peu +lui eût importé son erreur; si la passante eût été jeune et jolie, il +aurait tenté l'aventure; maintenant il s'arrêtait tout déçu: ce n'était +pas elle! + +Elle hantait même ses rêves, et, exaspéré par cette vision obsédante: + +--Ah ça! est-ce qu'elle ne va pas me laisser tranquille? se disait-il; +on n'est pas serin comme moi... tout ça pour une question +d'amour-propre.... Parce que je suis vexé qu'elle n'ait pas voulu +m'écouter.... Si elle en aime un autre... un autre pour le mariage; oh! +le mariage, merci!... Eh bien, et cette belle jeunesse, comment +l'emploierait-on? et la liberté de faire tout ce qui passe par la tête. +Elle m'a déjà fait oublier un tas de rendez-vous... de parties de +plaisir.... Ah! A propos; la fête de ma tante que j'allais oublier... +ça, ce n'est pas une partie de plaisir, mais.... Ah! et puis.... + +Et puis, tout en marchant, Bengali retombait dans ses incessantes +rêveries. + +--Oh! c'est elle! cria-t-il tout à coup; et, en s'élançant pour se +mettre à la poursuite de celle qu'il venait d'envoyer au diable, il se +heurta dans un passant qui le repoussa brusquement en accompagnant sa +voie de fait d'un juron énergique. Bengali se prépara à bousculer le +malencontreux personnage: c'était Marocain. + +Notre jeune homme se rappela immédiatement que Georgette lui avait dit +être la filleule de madame Marocain; peut-être venait-elle de quitter le +mari de sa marraine, ce n'était pas le moment de la poursuivre; mais il +pensa qu'en interrogeant adroitement l'homme que le hasard plaçait sous +ses pas, il pourrait connaître le nouveau domicile de celle qu'il avait +vainement cherchée.... Il ignorait que Marocain savait tout et que le +changement de domicile, c'est lui qui l'avait exigé. + +--Eh mais, dit notre amoureux, je ne me trompe pas, c'est M. Marocain, +commanditaire.... + +--Moi-même, répondit celui-ci, d'un ton amer: monsieur Bengali, marchand +de pièges à tortues? + +--Ah! une plaisanterie, dit-il en riant. Puis lui tendant la +main:--Enchanté de vous revoir. + +Marocain répondit froidement à ce chaleureux accueil et Bengali se +demanda comment amener la conversation sur un terrain propice au but +qu'il se proposait. Il y en avait un excellent qui lui revint en +mémoire: + +--Le jour de cette fameuse averse, dit-il, vous alliez tenir, sur les +fonts, un petit citoyen français. + +--Oui, monsieur. + +--Alors, vous êtes parrain? + +--Oui, monsieur. + +--Et, comment va-t-il, votre filleul? + +--Très bien, monsieur. + +--Et... c'est madame qui était marraine peut-être? + +--Non, monsieur. + +--Ah!... c'est qu'elle a peut-être déjà un filleul, ou une filleule.... + +--Oui, monsieur, une filleule, sur laquelle elle veille... nous +veillons, veux-je dire, avec le plus grand soin....--Je vous demande +pardon de vous quitter, je suis attendu.... J'ai bien l'honneur.... + +Et Marocain s'éloigna: + +--C'est un four! se dit Bengali; il m'en veut encore de ma blague des +pièges à tortues; il faut trouver autre chose... autre chose... mais +quoi? + +Tout à coup, il se frappa le front:--Ah! suis-je assez bête! dit-il, une +chose si simple, comment n'y ai-je pas pensé plus tôt?... Elle est +peintre sur éventails; en allant chez tous les éventaillistes.... +Parbleu! c'est ça. + +Et il entra dans un café, se fit servir une consommation et demanda +l'almanach Bottin. + + + + +IX + +CHEZ MADEMOISELLE PIÉDEVACHE + + +Mademoiselle Piédevache, on le sait, demeure à Saint-Mandé; son +habitation est sur l'avenue de l'Étang: c'est un élégant cottage avec +écurie et remise que lui a fait construire, il y a trente-deux ans, un +riche Anglais, sir John, baronnet, alors officier dans l'armée des +Indes. Grièvement blessé en combattant la révolte des cipayes, il avait +obtenu un congé de convalescence, était venu à Paris, y avait fait la +connaissance de mademoiselle Piédevache, célèbre alors par sa beauté et +ses aventures galantes, l'avait enlevée à tous ses rivaux et cachée dans +le joli refuge qu'il lui avait fait construire; cachée en effet, car +l'endroit était alors solitaire, bien différent de ce qu'il est +aujourd'hui. + +Rappelé après deux ans de repos, sir John était retourné aux Indes et +mademoiselle Piédevache ne l'avait jamais revu. + +Elle s'était empressée, bien entendu, de lui donner de nombreux +successeurs, qui, eux aussi, lui avaient laissé d'opulents souvenirs, et +c'est ainsi que la tante de Bengali possédait une jolie fortune qu'elle +devait lui laisser un jour; n'ayant, d'ailleurs, pas de train de maison, +elle était loin de dépenser ses revenus. Une cuisinière et un vieil +imbécile de domestique nommé Dindoie servant de sommelier, de jardinier +et de cocher, suffisaient à son service; les jours de gala elle leur +adjoignait un _extra_. C'est ce qu'elle avait fait, à l'occasion de sa +fête, pour recevoir la famille Jujube. + +La maison, d'ailleurs, était animée par divers commensaux à poil et à +plumes: un grand chien de garde, un vieil épagneul asthmatique, des +pigeons et un perroquet, l'animal le plus extraordinaire qu'on eût pu +trouver dans cette espèce réputée pour répéter tout ce qu'elle entend; +il n'avait retenu qu'un seul bruit assez difficile à expliquer +congrument; il suffira de dire que le perroquet l'imitait à s'y +méprendre, et quand mademoiselle Piédevache avait des visiteurs ou des +convives, et que le perroquet faisait son imitation, tout le monde se +regardait, les jeunes filles rougissaient et chacun semblait se +demander:--Qui donc est si mal appris?--Veux-tu te taire, Jacquot! +criait sa maîtresse avec colère; il ne sait que cela, cet imbécile +d'oiseau. + +Et tout le monde, alors, de rire et de se dire _in petto_ qui lui avait +appris ce qu'il avait si bien retenu ou plutôt ce qu'il ne retenait pas +plus que le professeur dont il révélait les habitudes; mademoiselle +Piédevache mettait cela sur le compte du vieux Dindoie.--Moi? madame? +protestait le bonhomme ahuri, et sa maîtresse de mettre fin à la +discussion par cet ordre impératif:--Ne répétez pas! ce qui achevait de +mettre la compagnie en gaieté. + +La fête de mademoiselle Piédevache se trouvait être un dimanche: +c'était la veille, suivant l'usage, qu'on devait la lui souhaiter. Le +samedi est aussi le jour préféré des jeunes mariés: ouvriers ou petits +employés qui seraient obligés d'aller le lendemain de leur mariage à +leur atelier ou à leur bureau, si ce lendemain n'était pas un dimanche; +bon nombre de ces modestes noces vont, avant dîner, se promener et se +réjouir au bois de Saint-Mandé. + +Mademoiselle Piédevache avait projeté de conduire ses hôtes au café +restaurant du bois: le _Chalet_, où se rencontrent et se confondent +plusieurs noces étrangères les unes aux autres, dans une joyeuse +sauterie, au son du violon ou de la clarinette d'un ménétrier plus ou +moins récompensé par les pièces de deux sous des danseurs. + +Bengali lui avait bien promis d'être chez elle à trois heures; elle +voulait le préparer aux projets d'alliance avec la famille Jujube et +celle-ci, d'accord avec elle, ne devait venir que plus tard, afin de +connaître le résultat de ce qu'on appelle, en politique, un échange de +vues; elle arriva donc à quatre heures. Jujube ne s'était pas contenté +d'orner sa boutonnière du simple ruban; il portait sur sa poitrine la +croix, grand modèle, pour éblouir les regards respectueux des braves +gens au milieu desquels on devait aller s'encanailler. + +--Oh! des folies! s'écria mademoiselle Piédevache, en voyant ses futurs +alliés retirer de la voiture qui les avait amenés de magnifiques +bouquets de fête, achetés à son intention, et qu'elle ne cessait +d'admirer, s'extasiant sur chacune des fleurs qui les composaient, sur +le goût qui avait présidé à leur confection. Naturellement, on ne manqua +pas de dire que cela venait de chez Isabelle; puis on embrassa l'héroïne +de la fête, après quoi on s'informa de Bengali. A ce moment une espèce +de toux se faisait entendre dans une pièce voisine: + +--C'est lui qui tousse? demanda Athalie. + +--Non, répondit la tante, c'est Aristide, mon petit chien qui a son +asthme.... Mon neveu n'est pas encore arrivé, mais il sera ici dans +quelques instants; jamais il n'a manqué de venir me souhaiter ma fête. + +--Il sait que vous nous avez fait l'honneur de nous convier à cette fête +de famille? demanda Jujube. + +--Non, je l'avais vu avant de vous faire cette invitation et depuis ce +jour je n'ai pas entendu parler de lui; s'il vous savait ici, il ne se +serait pas laissé attarder par je ne sais qui ni quoi. Je lui ai écrit +de venir à trois heures, il en est bientôt quatre, il va certainement +arriver. Quant à nos projets, je trouverai bien un moment pour sonder +ses intentions. + +Ici, la toux d'Aristide prenant un caractère plus aigu:--Pauvre bête! +dit mademoiselle Piédevache. Je vais lui faire une fumigation de _datura +stramonium_; excusez-moi! + +Et elle sortit précipitamment, laissant ses invités fort contrariés du +retard de Bengali:--Sa tante lui aurait parlé, dit madame Jujube, et +nous saurions ses intentions! + +--Ses intentions, fit Jujube avec ironie. Alors, elle lui aurait demandé +comme cela, brusquement: Veux-tu épouser mademoiselle Jujubès? + +--Oh! non, mon ami, je voulais seulement.... + +--Allons, tais-toi, c'est stupide. + +--Mais, papa, hasarda Athalie. + +--Assez! ordonna Jujube, et comme on ne répliquait jamais quand ce petit +tyran imposait silence, les deux femmes se turent. + +Et, de la pièce voisine, on entendait la maîtresse du chien asthmatique +adresser des encouragements à son malade:--Ça va se passer, mon +chéri.... Vois-tu la bonne fumigation?--c'est pour guérir Aristide.... +Pour le petit toutou à sa mémère.... Il ne va plus tousser.... Allons, +tiens-toi un peu tranquille, et après tu auras ça.... Ah! pour qui est +ce sucre-là?... pour Aristide.... Non, pas encore... tout à l'heure... +si tu es bien sage.... + +Et l'artiste, après avoir regardé plusieurs fois à sa montre, de +reprendre:--Pourvu qu'il vienne! Quarante francs de fleurs, une voiture; +tout cela pour rien, ça ne serait pas drôle. + +A ce moment, un bruit déplacé entre gens bien élevés se fit entendre. +C'était le perroquet qui faisait son imitation. Jujube lança des +regards courroucés à sa femme: + +--C'est toi qui as fait cela? dit-il. + +--Moi? mais non, répondit madame Jujube ahurie. + +--Alors, c'est toi, dit-il à Athalie. + +--Oh! papa, répondit la pauvre fille toute honteuse. + +--Enfin nous ne sommes que nous trois, et comme ça n'est pas moi.... + +Mademoiselle Piédevache rentra et on se tut: + +--Quatre heures et demie, dit-elle, et il n'arrive pas; je n'y comprends +rien. + +Bengali n'avait pas oublié ce devoir auquel il ne manquait jamais; il +cherchait l'adresse de Georgette chez tous les éventaillistes de Paris, +dont il avait dressé la liste. Il avait retenu une voiture à la journée, +se faisait conduire à toutes les adresses par lui relevées dans le +Bottin, se présentait comme fabricant d'éventails à Mexico; il avait +beaucoup entendu parler d'une jeune artiste, mademoiselle Georgette, +qu'il désirait employer; il s'était présenté chez elle, mais elle avait +déménagé, on ignorait son nouveau domicile, etc., etc. Et, partout, on +lui avait répondu qu'on ne connaissait pas cette demoiselle. Enfin, le +jour même où sa tante l'attendait, la maîtresse d'un magasin répondit à +sa question: + +--Mademoiselle Georgette, une blonde, très jolie. + +--C'est cela même, oui, madame. + +--Vous la connaissez donc? demanda la dame surprise; vous venez de me +dire que vous arrivez de Mexico, qu'on vous avait parlé de cette jeune +fille? + +--Je ne la connais pas, non, madame; on me l'a dépeinte telle que vous +venez de le faire. + +--Ah! très bien, monsieur; j'ai pris note de sa nouvelle adresse, je +vais vous la donner. + +--Enfin! se dit Bengali tout joyeux. + +--Madame, dit un nouveau venu, je viens chercher l'éventail que madame +Jujubès a donné à réparer. + +Bengali se retourna à ce nom et se trouva en face de Galfâtre, le +concierge dont il avait emporté le parapluie. L'irascible portier +bondit: + +--Ah! mon voleur de parapluie! je te tiens! + +Et il le saisit au collet. + +--Mais vous vous trompez, cria la dame, monsieur est un fabricant +d'éventails, il arrive du Mexique. + +--Lui! hurla Galfâtre... il m'a dit qu'il était chef d'orchestre à la +halle au beurre. + +Les demoiselles de magasin et leur maîtresse, que l'esclandre de +Galfâtre avait troublées, éclatèrent de rire à l'énoncé de cette +profession. + +--Et, ajouta le concierge, il a dit à un monsieur, un instant après, +qu'il était fabricant de pièges à tortues. + +Et le rire des dames de redoubler. + +Bengali se débattait sous l'étreinte de son agresseur. + +--Fabricant d'éventails, continua celui-ci; savez-vous ce que c'est que +ce particulier-là?... C'est un homme qui profite des orages pour offrir +son bras et son parapluie aux jolies femmes qui passent. Rends-moi mon +parapluie! ajouta-t-il. + +--Mais je ne l'ai pas là, cria le Don Juan de l'averse. + +--Où est-il? + +--Il est chez moi, je vous le renverrai ce soir. + +--Ta, ta, ta, allons chez toi, tu me le donneras tout de suite. + +--Je n'ai pas le temps, j'aime mieux vous le payer. + +Et Galfâtre qui, lui aussi, préférait cela, se fit payer comme bon son +vieux riflard crevé; après quoi Bengali put s'échapper sans plus savoir +où trouver son idole. + +Et voilà pourquoi mademoiselle Piédevache attendait impatiemment son +neveu. + +Tout à coup des aboiements se firent entendre: + +--Ah! le voilà, dit-elle, je reconnais les cris de joie de mon chien +quand mon neveu arrive. + +Et, en effet, Bengali entra, accompagné d'un énorme dogue qui lui +manifestait sa joie par des bonds, lui posait ses pattes sur les +épaules en avançant une langue démesurée, dans le but évident de la lui +passer sur le visage: + +--A bas, Turban! criait Bengali. + +--A bas, vilaine bête! allez coucher! criait sa maîtresse; pourquoi +l'a-t-on lâché? + +Et, allant à la porte:--Dindoie! cria-t-elle, emmenez le chien d'ici! + +Le vieux domestique accourut, prit Turban par son collier et l'entraîna. + +Bengali, chargé d'un volumineux bouquet, resta stupéfait en voyant la +famille Jujube souriante. + +--Une surprise! dit la tante; de bons amis qui sont venus m'apporter, +eux aussi, de jolis bouquets.... + +--Voici le mien, ma chère tante, dit-il, et il l'embrassa. + +--Je ne devrais pas t'embrasser, flâneur, ingrat.... Tu m'avais promis +de venir à trois heures; mais... qu'as-tu donc? cette figure +bouleversée!... + +Bengali, dont le visage trahissait encore la colère contre le +malencontreux concierge, rejeta son air contrarié sur la difficulté de +trouver un bouquet: + +--J'ai eu tant d'ennuis pour en trouver un digne de vous, dit-il. J'ai +été chez Isabelle; elle venait de vendre ses derniers. + +--Les voilà, les derniers! s'écria madame Jujube radieuse. + +--Nous avons dévalisé la boutique, ajouta Jujube. + +--Alors, continua Bengali, j'ai été obligé d'aller rue de la Paix, puis +rue de la Chaussée-d'Antin, puis... où encore?... Enfin, me voilà. + +Et s'efforçant de reprendre l'air enjoué qui lui était habituel: + +--Mille excuses, mesdames, de vous avoir fait attendre, dit-il en +souriant. + +--Oh! attendre dans la société de votre aimable tante, dit madame +Jujube. + +--C'est un plaisir, compléta le mari. + +Athalie plaça aussi sa petite flagornerie. Bengali donna du grand +artiste au chef de la famille; ce fut un chassé-croisé de gracieusetés. + +--Assez de compliments, dit mademoiselle Piédevache; il est temps de +partir pour le bois. + +Et elle fit part à Bengali de son projet d'aller voir les mariés du +Chalet:--Offre ton bras à mademoiselle Athalie! dit-elle. + +Jujube offrit le sien à mademoiselle Piédevache et l'on se dirigea vers +l'endroit indiqué. + + + + +X + +LE BOIS DE SAINT-MANDÉ + + +N'écoutez pas les gens qui vous diront: «Charmant, Saint-Mandé, avec ses +villas coquettes, le joli bois qui lui sert de bordure et son petit lac +dans lequel se mirent, penchés sur l'onde, des saules pleureurs qui +semblent vouloir y baigner leurs branches; oui, charmant, absolument +charmant, mais c'est si peuple!» + +Si peuple! O bon Paul de Kock, toi qui as dépeint avec tant de verve +naïve la franche et riche gaîté du commis et de la grisette, de ces +couples amoureux, de ces familles de petits bourgeois ignorants de la +villégiature, des courses de chevaux et des stations balnéaires; de +tout ce monde dînant joyeusement sur l'herbe du bois de Romainville; de +quelle indignation ne serais-tu pas saisi à cette appellation +dédaigneuse de _peuple_, si tu n'avais pas quitté ce monde où tu +paraissais tant te plaire, pour un autre qu'on dit meilleur, ce dont tu +as peut-être douté. + +Pauvre cher romancier de nos pères! + +A-t-on assez calomnié ses livres + + Dont la mère interdit la lecture à sa fille? + +Ses livres qui n'ont corrompu personne et ont mis en joie plusieurs +générations? Oh! c'est bien fini de rire, aujourd'hui; le roman +d'analyse, le roman psychologique, le roman naturaliste, ont remplacé la +_Laitière de Montfermeil_, _Mon voisin Raymond_, _la Pucelle de +Belleville_ et _Monsieur Dupont_, oeuvres égrillardes, mais plus saines +que la dissection du coeur humain qui fait le fond du roman moderne: +c'est la nature même, nous dit-on; et Paul de Kock est un fantaisiste. +Fantaisiste pour la forme, c'est possible, mais il ne nous a montré que +des personnages foncièrement honnêtes. Et ses grisettes, dira-t-on, +étaient-elles honnêtes? Ah! passons-leur l'amant auquel elles restaient +fidèles, heureuses d'une gibelotte qu'il leur offrait le dimanche à la +campagne et d'une deuxième galerie à l'Ambigu, une fois par mois. + +Ecoutons Henri Murger, à propos des grisettes, et il s'y connaissait, +celui-là: + +«Ces jolies filles, moitié abeilles, moitié cigales, qui travaillaient +en chantant toute la semaine, ne demandaient à Dieu qu'un peu de soleil, +le dimanche, faisaient vulgairement l'amour avec le coeur et se jetaient +quelquefois par la fenêtre. Race disparue maintenant, grâce à la +génération actuelle des jeunes gens; génération corrompue et +corruptrice, mais par-dessus tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le +plaisir de faire de méchants paradoxes, ils ont raillé ces pauvres +filles à propos de leurs mains mutilées par les saintes cicatrices du +travail et elles n'ont bientôt plus gagné assez pour s'acheter de la +pâte d'amande. Peu à peu, ils sont parvenus à leur inoculer leur vanité +et leur sottise, et c'est alors que la grisette a disparu. C'est alors +que naquit la lorette, race hybride, créatures impertinentes, beautés +médiocres, demi-chair, demi-onguent, dont le boudoir est un comptoir où +elles débitent des morceaux de leur coeur comme on ferait des tranches +de rosbif.» + +_Les femmes de Paul de Kock_! mais le mot est resté si les modèles ont +disparu. Vieux jeu que la punition du vice et la récompense de la vertu +au dénouement de toutes ces oeuvres démodées, dit-on. Tant pis, si le +contraire qu'on nous montre aujourd'hui est la vérité; si les filles se +vendent au plus offrant au lieu de se donner au plus aimé; si, au goût +des économiques parties champêtres des bourgeois disparus, a succédé le +besoin de faire du genre ruineux, chez le bourgeois moderne; Paul de +Kock nous a montré un monde aimable; le monde qu'on nous présente +aujourd'hui est bien laid et, si les livres doivent porter un +enseignement, la génération que nous prépare le roman de la nouvelle +école fera regretter celle qu'ont charmée les romans de Paul de Kock. + +Comme celui qui l'a illustré, le bois de Romainville n'est plus qu'un +souvenir; c'est sur les vastes pelouses de Saint-Mandé et de Vincennes, +dans le bois le plus admirablement pittoresque, que, chaque dimanche +d'été, d'innombrables familles d'artisans vont s'installer vers l'heure +du déjeuner. Ce jour-là, à la porte de tous les épiciers et marchands de +vin de la riante petite ville, de grandes affiches attirent les regards; +on y lit ces mots: _Vin pour le bois_! C'est là que tous les braves gens +vont s'approvisionner de plus ou moins de liquide, selon l'importance de +la famille; les charcutiers, les boulangers, eux aussi, sont assaillis +par les consommateurs du bois, depuis le pauvre ménage qui dînera d'un +kilo de pain et de six sous de saucisson qu'il arrosera d'un demi-litre +à douze, jusqu'aux heureux qui, au poulet froid cuit chez eux et apporté +dans un vaste panier avec verres, couteaux, sel, poivre, moutarde et +nappe, peuvent ajouter le succulent jambonneau, le pâté chaud et la +galantine truffée; jusqu'au café préparé à la maison et qu'on réchauffe +dans la cafetière à alcool. + +Les pères et mères de famille se sont mêmes munis de jeux pour les +enfants et les adultes; à ceux-ci les raquettes et les volants; à +ceux-là, le cerceau, la corde et le ballon, et, entre les deux repas, +les hommes en bras de chemise, fument leur pipe allongés sur l'herbe; +les mamans, en femmes, économes, ont quitté leurs robes et endossé une +camisole. + +Et ce sont des culbutes, des éclats de rire dont se réjouissent les +passants, tout autant que ceux qui leur donnent ce spectacle. + +Et, non loin de ces heureux groupes, la note attendrissante: un pauvre +jeune ménage, père, mère et enfant, dînent d'un petit morceau de jambon +en regardant les voisins mis en joie par d'abondantes victuailles et +dont la gaieté bruyante amuse le pauvre petit, heureux du pain d'épice +d'un sou que sa mère a pu lui donner. + +Et que de perspectives merveilleuses dans ce bois sans rival! que de +tableaux pour un paysagiste! que d'études pour un écrivain, quels +grouillements sur ces tapis verts s'étendant à l'infini... et quels +joyeux échos sous ces voûtes de feuillage, où se répercutent les rires +partis de ces gazouillements énormes. + +Et les joueurs de boule constitués en société! et le chalet-restaurant +avec son concert, ce restaurant où, chaque samedi et jeudi d'été, se +rencontrent, comme il a été dit, des noces plus riches de gaîté que +d'argent; et le manège de chevaux de bois, où vont se reposer de la +danse les mariées, les parents et les amis des nouveaux époux. Et +Guignol offrant à l'enfance la _Tentation de saint Antoine_ avec +enlèvement du saint par le diable, sur l'air de la _Valse des Roses_! O +Métra, tu n'avais pas prévu que ton rythme si voluptueux et si tendre +serait un jour la marche infernale qui conduirait le solitaire de la +Thébaïde au séjour des damnés. + +Mademoiselle Piédevache montra à ses invités les pelouses, désertes ce +jour-là:--C'est demain, dit-elle, que ce sera curieux! Noir de monde, +le dimanche.... Il faudra venir un dimanche! Aujourd'hui c'est le jour +des mariés, tenez... on danse. Entendez-vous la musique? + +--Oui, dit Athalie; c'est une polka.... Oh! que j'aime ça, la polka. Et +vous, monsieur Bengali... polkez-vous bien? + +--Élève de Grille-d'Égout, mademoiselle. Tenez! + +Et, enlaçant Athalie, il l'entraîna dans une polka vertigineuse. + +--Oh! maman, cria la jeune fille ravie, comme il polke bien! + +Les époux Jujube étaient bien un peu humiliés de voir polker leur fille +en plein chemin; mais ils attribuèrent l'acte spontané de Bengali à un +sentiment de bon augure, au plaisir de tenir Athalie dans ses bras; et +d'ailleurs on n'était pas exposé à rencontrer personne de connaissance +dans un bois fréquenté par de petites gens; et puis il était de bonne +politique d'applaudir à tout ce que diraient ou feraient la tante et le +neveu; or, mademoiselle Piédevache riait fort de cette danse improvisée +par son Bengali gâté, et s'extasiait sur la gaîté exubérante de ce cher +enfant. La vérité est que le cher enfant s'étourdissait, que la pensée +de Georgette ne le quittait pas et qu'un dépit bien près de devenir un +chagrin, se cachait derrière cette gaîté factice. + +On approchait du lieu de rendez-vous des mariés; déjà des gens des noces +se montraient: là, un jeune couple bras dessus bras dessous, marchant +d'un pas de promenade en causant à demi-voix; ici, des groupes munis de +petits pains de seigle. + +--Tenez, dit mademoiselle Piédevache, ils vont jeter ça aux canards et +aux cygnes du lac; encore un des plaisirs du bois. C'est très amusant +tous ces canards qui se disputent goulûment ce qu'on leur jette... et +les cygnes qui battent les canards pour avoir tout; allons donc voir ça, +c'est à deux pas. + +Jujube se tourna vers les distributeurs de pain de seigle et s'arrêta en +avançant sa poitrine comme si l'on ne voyait pas sa croix; mais on +l'avait vue, et on la regardait en ricanant: + +--C'est probablement un garde champêtre qui est d'une des noces, dit +l'un des passants. + +--Ça ne peut être que ça, répondit un autre. + +Jujube, qui comptait sur un autre genre d'admiration, se retourna avec +humeur et, prétextant de son impatience de voir le bal, entraîna +mademoiselle Piédevache: + +--Nous voilà rendus, dit celle-ci. + +En effet, on était arrivé en vue de l'emplacement, but de la promenade, +et, du terrain surélevé où l'on se trouvait, on embrassait d'un coup +d'oeil le spectacle des curieux qui entouraient l'établissement du +chalet, les consommateurs attablés et, au milieu de ceux-ci, quatre +noces, polkant pêle-mêle, heurtant les garçons chargés de bocks. On +distinguait trois jeunes mariées et, au manège de chevaux de bois établi +à quelques pas de là, une quatrième chevauchant en posture d'amazone +près de son mari qui avait enfourché le coursier voisin. + +--Entrons, dit la tante. + +--Garde champêtre! grommelait Jujube, dont le désir d'être contemplé +avec respect s'était refroidi. + +La petite porte d'entrée était obstruée par la foule; mademoiselle +Piédevache tenta de se frayer un passage. + +--Mais ne poussez donc pas, madame! lui dirent les personnes qu'elle +voulait écarter. + +--Qu'est-ce que c'est? elle arrive la dernière et elle veut passer +devant, dirent d'autres voix. + +--Monsieur Jujubès, dit-elle alors, passez le premier: votre croix fera +ranger le monde. + +Jujube essaya son prestige; mais un rire éclatant fit se retourner la +foule, et alors ce fut un élan de gaîté général. C'était l'effet de la +croix.--Manants! grommelait le légionnaire.--Garçon, criait la vieille +demoiselle, nous voulons entrer et nous ne le pouvons pas! + +--Allons-nous-en, disaient mesdames Jujube; mais Bengali intervint et +écarta brusquement les gêneurs. + +--Dégagez la porte! cria le maître de l'établissement attiré par le +bruit, ou je vais envoyer un garde. + +On obéit à cet ordre et mademoiselle Piédevache put pénétrer avec sa +société au milieu des rires ironiques de la foule. + +--Une table! dit Bengali. + +--Pour nous seuls, ajouta la tante, nous sommes cinq. + +--Par ici, mesdames et messieurs. + +La société traversa non sans peine la cohue conjugale et fut, enfin, +s'asseoir à une table près de laquelle se trouvait un agent en uniforme; +cet ancien militaire porta la main à son képi au passage de Jujube, à +qui cet hommage fit oublier la qualification de garde champêtre et les +rires moqueurs des goujats de la porte. + +On servit des bocks, des sirops et des petits gâteaux, dont la vue fit +faire la grimace à la famille Jujube. + +--Ça ne vaut pas le lunch exquis et distingué que vous m'avez offert, +grand maître, dit Bengali, mais à la guerre comme à la guerre. + +--Certainement, répondirent les deux époux. + +--Ils ne sont pas de chez Frascati, affirma Athalie en mangeant un +gâteau, mais qu'est-ce que ça fait? + +--Nous ne sommes pas fiers, fit Jujube. + +--Nous savons nous prêter aux circonstances, confirma madame Jujube. + +Un prélude de valse se fit entendre; aussitôt un tumultueux mouvement se +produisit: ce n'étaient que bras s'avançant, que tailles s'offrant aux +enlacements, que balancements de couples prêts à tourbillonner aux +premières mesures du rythme à trois temps. + +--Une valse, mademoiselle? demanda Bengali à Athalie, et, sans attendre +la réponse, il enlaça la jeune fille et tous deux se joignirent au flot +des valseurs. + +Jujube fit mine de s'opposer à ce que sa fille valsât en pareil lieu, +surtout se mêlât à des noces auxquelles elle n'était pas +invitée.--Chaque noce croira qu'elle est d'une autre, fit remarquer +mademoiselle Piédevache; c'est une si bonne occasion de laisser ensemble +ces chers enfants! + +Madame Jujube appuya ce raisonnement et Jujube se résigna. + +La valse finie, Bengali ramena Athalie rouge, essoufflée, mais radieuse. + +--A-t-elle chaud! dit sa mère. + +--Oh! ça n'est rien, maman; quel plaisir que d'avoir un valseur comme M. +Bengali! Mais, lui dit-elle en souriant, vous me serriez trop fort. + +--Il la serrait trop fort! Ça va très bien, murmura mademoiselle +Piédevache aux oreilles des parents. + +--Alors, vous ne voulez plus danser avec moi? demanda l'éminent valseur +en riant à son tour. + +--Oh! je ne dis pas ça. + +--C'est assez, ma fille, déclara Jujube; repose-toi et nous nous en +irons après. + +--Quand vous voudrez, fit la tante. + +--Oh! papa, encore une, rien qu'une. + +--Mais, ma fille.... + +--Laissez-la donc, dit bas la vieille demoiselle au père d'Athalie, ça +va si bien! + +Jujube céda encore une fois et la mère présenta à sa fille un verre de +sirop qu'elle lui avait préparé. + +--Un quadrille! crièrent des voix. + +--Non, non, une valse! Une polka, répondirent d'autres voix. + +--Les vieux ne valsent ni ne polkent, cria une voix de stentor, un +quadrille pour eux! + +--Oui, oui! acclama-t-on en masse. + +Bengali avait prêté l'oreille et se disait: + +--Je connais cette voix-là. + +--Allons, dit mademoiselle Piédevache à son neveu, c'est la dernière; +invite mademoiselle et nous partirons après. + +Athalie n'attendit pas l'invitation; elle se leva, prit le bras de +Bengali, et tous deux se mêlèrent à la foule des couples cherchant une +place, et c'était un bruit assourdissant de danseurs criant:--Un +vis-à-vis!... + +--Voilà! voilà!--Par ici!--En place! On commence. + +En effet, le prélude du quadrille se faisait entendre. + +--Il manque un vis-à-vis! fit une voix. + +--Voilà! répondirent Athalie et son cavalier. + +Et ils se mirent, immédiatement, à la chaîne anglaise déjà commencée. +Bengali saisit vivement la main de femme tendue vers lui et sursauta +tout bouleversé; cette main qu'il avait prise en enchaînant, et qu'il ne +tenait déjà plus, c'était celle de Georgette; et la jeune fille, qui +n'avait pas regardé son vis-à-vis dans cette évolution machinale, avait +présenté sa main au danseur suivant, et quand, la figure achevée, notre +amoureux se retrouva à sa place, il s'aperçut qu'il avait pour vis-à-vis +Georgette, tout en blanc comme une mariée et un bouquet à la ceinture, +Georgette qui ne le voyait pas encore, occupée qu'elle était de répondre +avec sa gaîté ordinaire à son cavalier, un très joli garçon, fort +empressé auprès d'elle. + +Le quadrille étant _croise_, c'est-à-dire doublé par des danseurs placés +aux côtés latéraux et alternant, à chaque même figure, avec ceux du +premier quadrille, Bengali ne quittait pas Georgette des yeux, au grand +étonnement d'Athalie. + +Tout à coup, il poussa un cri de douleur. + +--Faites donc attention, monsieur, dit-il, vous m'avez écrasé le pied. + +--Rangez vos pieds, répondit brusquement le monsieur, de la même voix +remarquée par Bengali. + +Nouvelle stupéfaction de celui-ci; c'était Marocain dansant avec une +femme d'une hauteur invraisemblable, et d'une maigreur équivalente. + +--Oh! madame Blanquette! fit Athalie en se retournant vivement. + +--Qui ça, Blanquette? + +--Cette grande dame. C'est la noce de sa fille; allons-nous-en, je ne +veux pas qu'elle me voie ici. + +Bengali ne comprenait pas. + +--Je vous expliquerai cela, dit-elle, reconduisez-moi! + +Il la reconduisit, prétexta quelques mots à dire à un individu de sa +connaissance qu'il avait aperçu. + +--Ne m'attendez pas! ajouta-t-il; ma tante, monsieur, mesdames, allez +devant, je serai à la maison un quart d'heure après vous. + +Et il se mit aussitôt à la recherche de Georgette, marchant de l'allure +de quelqu'un qui n'a pas eu le pied écrasé, bousculant tout le monde +pour se frayer un passage, n'entendant même pas les clameurs qu'il +soulevait et, enfin, il se heurta dans Marocain, ayant au bras son +immense danseuse. Il dissimula sa mauvaise humeur, salua la dame et dit +gaîment à Marocain: + +--Je ne vous demande pas de vos nouvelles, je viens de vous voir danser +et même danser sur mon pied: j'en boite encore. + +--Je vous fais mes excuses, répondit Marocain, mais dans une pareille +cohue.... + +--Oh! monsieur Marocain, vous êtes tout excusé; et... vous êtes de noce +à ce que je vois, monsieur Marocain? + +--Oui, nous sommes à la noce de la fille de madame Blanquette, que je +viens de faire danser; la filleule de ma femme est la demoiselle +d'honneur de la mariée. + +--Ah! la filleule de madame Marocain est ici? + +--Caffard! murmura Marocain; (puis haut): elle vous faisait vis-à-vis, +ajouta-t-il. + +--Ah! vraiment? Je n'ai pas remarqué. + +--Elle dansait avec le garçon d'honneur. + +Et Marocain ajouta en jetant un regard d'intelligence à Grand-Ressort: +Son fiancé. + +Bengali resta abasourdi et balbutia: + +--Ah!... son.... + +--Oui, une nouvelle noce pour nous, dans deux mois.... Mais pardon... +j'ai à reconduire madame.... Enchanté de vous avoir rencontré. + +Marocain s'éloigna et dit à madame Blanquette qui le questionnait du +regard: + +--Je lui ai dit que Georgette se mariait pour qu'il renonce à ses +tentatives. Je vais vous conter cela. + + + + +XI + +UN DÎNER ACCIDENTÉ + + + Si l'amour, ici-bas, ne causait que des peines, + Les oiseaux amoureux ne chanteraient pas tant. + +dit un vieux refrain d'opéra-comique; et le vaudeville nous chante: + + L'amour, que' qu' c'est qu' ça? + +C'est peut-être aux chansons, c'est peut-être aux oiseaux qu'il faudrait +le demander; c'est certainement une maladie, puisqu'on en souffre et +qu'on en guérit, grâce à ce grand médecin qu'on appelle le Temps; que si +on veut recourir à une médication plus rapide, il y a celle indiquée par +un docteur à une mère affligée du dépérissement de son fils atteint du +mal d'amour pour une beauté dont elle le tenait éloigné: + +--C'est là votre tort, madame; elle est son meilleur remède: une +cuillerée le matin et une le soir, et votre fils sera guéri dans deux +mois. + +Parbleu! comme cela, Bengali aussi guérirait peut-être; car, il ne +cherchait plus à se le dissimuler, l'annonce du mariage prochain de +Georgette l'avait frappé au coeur et, pour la première fois, il se +sentait atteint du vrai mal d'amour, d'amour sans espoir, d'un mal sans +remède. + +--Allons, allons! de la philosophie, se dit-il, et ne laissons pas voir +ce qu'il y a là-dessous. + +En effet, on ne le vit pas, parce qu'au rebours des autres maladies, +celle-ci peut se dissimuler et, même, certaine façon de la combattre +peut donner l'illusion d'une exubérante gaîté. + +C'est ainsi que notre coureur d'aventures put revenir le visage épanoui +et la voix pleine de rires à la maison où la société l'avait précédé. + +--On t'attendait pour servir, lui dit sa tante; le dîner est prêt depuis +longtemps. + +--Je me suis attardé, dit-il, à voir une noce monter dans une voiture de +courses, pour se faire conduire au restaurant de la Porte Dorée; il y +avait, vous savez, mademoiselle Athalie, cette dame longue et plate +comme l'épée de Charlemagne, qui dansait à notre quadrille? + +--Ah! oui, madame Blanquette, la mère de la mariée, répondit Athalie; je +te l'ai dit, papa. + +M. et madame Jujube rirent beaucoup. + +--Quand je pense que nous pouvions être de cette noce, fit madame +Jujube, d'un air de dédain. + +--Nous vois-tu, ajouta l'artiste en riant aux éclats, nous!... allant au +repas dans une voiture de courses. + +Et la famille de redoubler son rire ironique. + +--Et avez-vous vu monsieur Blanquette? demanda madame Jujube, qui est +haut comme ça. + +--Oui, mais j'ignorais ce qu'était ce petit homme: je lui demande, en +lui montrant la dame phénomène: + +--Quel est ce mât de cocagne en jupons, monsieur? + +Il me regarda d'un air furibond: + +--Ce mât de cocagne, me répondit-il, en roulant des yeux terribles, +c'est ma femme, monsieur. + +Et la société de se tordre. + +--Vous avez dû être bien embarrassé, fit Jujube, d'avoir appelé sa femme +mât de cocagne. + +--Du tout, je l'ai félicité d'avoir gagné la timbale. + +Mademoiselle Piédevache saisit l'occasion de sonder les idées de son +neveu et, après un signe d'intelligence aux époux Jujube: + +--Et ta noce, à toi, quand irons-nous? demanda-t-elle. + +--Ma noce? + +--Oui. Tous ces couples que tu viens de voir si gais, si heureux, est-ce +que ça ne te donne pas des idées de mariage? + +La pensée de Georgette fiancée au rival qui la lui enlevait lui dicta +brusquement une réponse: + +--Mais si!... Je n'y avais jamais songé: c'est une bonne idée que vous +me donnez là, ma tante. + +--Vraiment? + +--Excellente! Ah! elle se marie, pensa-t-il, eh bien, je me marierai +aussi. Cherchez-moi une petite femme bien gentille, bien douce, ma +tante, dit-il. + +--Je te trouverai ça.... + +--Ça y est! murmura Jujube à sa compagne ravie. + +L'_extra_ vint annoncer que le dîner était servi; Jujube offrit son bras +à mademoiselle Piédevache et on passa dans la salle à manger. + +--Ça ira tout seul, dit la vieille demoiselle, à voix basse, à son +cavalier. + +--Je l'espère, répondit-il. + +Naturellement, l'hôtesse plaça en face d'elle Athalie à côté de Bengali; +elle fit asseoir Jujube à sa droite, madame Jujube à sa gauche, et +pendant le potage on n'entendit plus que le bruit causé par le choc des +cuillères sur les assiettes. + +Pendant ce temps, l'_extra_ avait rempli les verres. + +--Madère, dit-il à chaque convive. + +--Parfaitement! répondit Bengali; je le connais, ce madère, premier +choix comme toute la cave de ma tante. Nous allons le boire à votre +santé, ma chère tante, et ne soyez pas avare de vos vins généreux. + +Puis, levant son verre: + +--A la santé de sainte Antoinette! + +Et la famille Jujube de faire chorus avec enthousiasme. + +L'_extra_ venait d'apporter une truite saumonée, lorsque Dindoie entra +et dit: + +--Madame, c'est un vieux monsieur qui demande de la cire jaune et un +baromètre. + +--Quoi? fit mademoiselle Piédevache... un vieux monsieur qui demande +quoi? + +--De la cire jaune et un baromètre.... + +--Qu'est-ce qu'il me chante là, cette vieille bête?... Quelle est cette +carte que vous tenez à la main? + +--Madame, c'est celle du vieux monsieur. + +--Mais donnez donc! + +Elle lui prit la carte des mains, puis la remettant à son neveu: + +--Lis donc! lui dit-elle, je n'ai pas mon pince-nez. + +Bengali prit la carte et partit d'un éclat de rire, non simulé +celui-là....--Ah! ah! ah! de la cire jaune et un baromètre! Ah! ah! ah! +ce pauvre Dindoie! il n'avait pas assez de la moitié de son nom, il lui +fallait l'autre moitié! Ah! ah! ah! de la cire jaune et un baromètre! + +--Mais qu'y a-t-il donc sur cette carte? demanda mademoiselle Piédevache +impatientée. + +Bengali lut: Sir John, baronnet. + +La famille Jujube éclata de rire à son tour. + +--Lui! s'écria l'hôtesse. + +Et elle sortit précipitamment, laissant la famille Jujube fort +contrariée par la crainte qu'il y eût là un nouvel empêchement à la +conversation matrimoniale inachevée. + +Mademoiselle Piédevache rentra au bras d'un grand vieillard, sec comme +du bois mort dont il avait, d'ailleurs, la couleur, raide, flegmatique, +marchant comme un compas et aussi comme un aveugle, car ses yeux +regardaient indécis et ses pieds heurtaient tous les meubles. + +--Sir John, baronnet, dit-elle en le présentant à la société; un vieil +ami que je n'avais pas vu depuis trente ans. + +--Qu'on donnait à manger beaucoup fort à mon chien, il était très gros, +dit le vieil Anglais. + +--Je vais donner l'ordre, sir John, répondit sa vieille amie. + +Et elle sortit précipitamment. + +Sir John, alors, tira un étui de sa poche, en sortit des lunettes ayant +des verres d'une invraisemblable convexité, se les adapta et regarda +fixement les personnes auxquelles on l'avait présenté; mais comme on ne +les lui avait pas présentées, il resta immobile. + +La maîtresse de la maison rentra toute joyeuse: + +--Oh! vous n'avez pas oublié ma fête, dit-elle à l'Anglais; puis +s'adressant à ses invités: + +--Quelle belle collection d'arbustes il m'a apportée des Indes; des +plantes merveilleuses! + +Sir John tira un nouvel étui de sa poche, en sortit deux acoustiques +qu'il se mit dans les oreilles et demanda: + +--Le chien il mange? + +--Il a tout ce qu'il lui faut. + +--Oh! merci, je avais faim aussi. + +Un couvert fut immédiatement ajouté. + +--Présentez ces personnes à moâ! dit sir John. + +--Ah! c'est juste: mon neveu, monsieur, madame et mademoiselle Jujubès, +de bons amis. + +--Bonjour! dit alors sir John. + +Mademoiselle Piédevache le prit par la main, le conduisit à la table, le +fit asseoir à sa droite, lui donna pour voisin Bengali, à côté duquel +elle plaça Athalie; elle mit madame Jujube à sa gauche; Jujube prit la +place libre. + +On apporta du potage à sir John, et les autres convives qui avaient +mangé le leur attendirent qu'il eût vidé son assiette. + +L'assiette enlevée, sir John se fouilla de nouveau, tira de sa poche un +troisième étui, en sortit un râtelier complet et se l'adapta dans la +bouche. + +--Je suppose, dit Bengali à l'oreille d'Athalie, qu'en vue d'une danse +après dîner, il a apporté, dans sa voiture, deux jambes mécaniques. + +Et Athalie de rire aux éclats. + +Mademoiselle Piédevache fit signe à Bengali de causer avec sir John, +tout à son travail de mastication, et se tourna vers madame Jujube: + +--Il sera bien difficile, dit celle-ci à demi-voix, de causer de notre +affaire. + +Et les deux femmes de chuchoter pendant que le neveu se conformait aux +désirs de sa tante: + +--Alors, monsieur arrive des Indes? + +L'Anglais, tout à sa truite, ne répondit pas. Bengali continua: + +--Adorable pays, monsieur; nous lui devons les dindons, les cobayes, +dits cochons d'Inde, les oeillets d'Inde, les étoffes dites indiennes et +cette marche en rangs d'oignons appelée file indienne.... Ah! les +Indes, cette terre des nababs, des rajahs et des Bouddhas. + +Bengali fut interrompu par l'arrivée d'un chien colossal; celui de sir +John. Il alla droit à son maître qui le caressa et lui adressa quelques +paroles en anglais. + +--Tiens! il sait donc l'anglais, votre chien? dit Bengali. + +Alors, s'adressant au molosse:--You, speach, English, beefteack, +rosbeaf! yes, godadem, five o'cloc, sport! turf, garden parti, mac +farlane. + +Et la famille Jujube de rire aux éclats, ce qui mit sir John de fort +mauvaise humeur. + +--Il est bête, ce monsieur, dit-il, bas à son amie. + +--Chapon au gros sel! fit l'_extra_ en présentant un plat. + +Sir John prit une cuisse, en retira l'os et le jeta sous la table, où +son chien alla le ronger. + +Bientôt, attiré par l'odeur, Turban, le chien de garde de la maison, +entra à son tour. + +--Attendez! dit à voix basse Bengali à sa voisine, nous allons rire: +Turban ne sait que le français, l'autre ne comprend que l'anglais; ils +ne pourront pas s'entendre. Et il jeta sous la table un morceau de +viande que Turban alla y chercher. + +--Bordeaux-Léoville! fit l'_extra_ en emplissant les verres. + +Jujube se leva et proposa un nouveau toast à sainte Antoinette; chacun +applaudit à cette bonne pensée et l'artiste adressa un spech des plus +flatteurs à sa future alliée; Bengali y ajouta quelques paroles bien +senties. + +Sir John, alors, levant son verre, commençait une allocution en anglais, +lorsque, tout à coup, le perroquet, à qui le bruit des bouteilles qu'on +débouche avait rappelé le seul bruit qu'il eût retenu, exécuta son +imitation avec une vigueur inusitée: + +--Oh! schoking! fit sir John indigné. + +--Encore! dit Jujube en cherchant à deviner l'auteur de cette +incongruité. + +--C'est mon perroquet! s'écria vivement mademoiselle Piédevache; il veut +imiter le canon de Vincennes, qu'on entend quand le vent souffle par +ici. + +--Je crois en effet que le vent y est pour quelque chose, dit Bengali +qui savait la vérité et se tordait de rire en voyant le visage des +convives. + +L'incident fut clos par des grognements aussitôt suivis d'une lutte des +deux chiens qui se disputaient un os; la table vacilla, puis fut +soulevée par les deux combattants se dressant, se dévorant, roulant à +terre, se relevant en bonds effrayants; et les bouteilles, les carafes, +les verres, de danser une sarabande effrénée. Les dames se lèvent +épouvantées; trop tard: la table venait d'être jetée à bas, entraînant +dans sa chute les plats, les assiettes, tout le service, envoyant le vin +et la sauce sur les robes et les pantalons. Cris des dames, hurlements +des chiens. Et au milieu de cet effroi général Bengali riant à perdre +haleine. + + + + +XII + +LE DÉSESPOIR DE PISTACHE + + +Dans son dépit du prochain mariage de Georgette, Bengali, comme on l'a +vu, avait hautement affirmé son désir de se marier et prié même sa tante +de lui chercher un parti convenable. Sa gaîté factice tomba brusquement +après le départ de la société. + +--Tu ne retournes pas à Paris? lui demanda sa tante. + +--Je suis fatigué, lui répondit-il, et, à moins que vous ne me +renvoyiez.... + +--Par exemple! te renvoyer! Au contraire! tu as ta chambre ici et tu me +feras grand plaisir si tu veux rester à coucher et à déjeuner demain +avec moi. + +--Très volontiers, ma tante. + +--Nous causerons de la chose dont tu m'as parlé. + +--Une chose dont je vous ai parlé?... Quelle chose? + +--Tu ne te rappelles plus m'avoir dit que tu voulais te marier et +m'avoir chargée de te chercher une femme? + +--Ah! oui... oui. + +--Est-ce que tu n'es plus dans les mêmes dispositions? + +Il répondit sans enthousiasme: + +--Heu... si... si. + +--Eh bien, j'en ai une à te proposer. + +--Ah!... déjà? + +--Oh! je pensais à elle depuis longtemps. + +--Eh bien, vous m'en parlerez demain; bonne nuit! ma tante. + +--Et toi aussi, cher enfant; embrasse-moi et ne fais pas de mauvais +rêves. + +Il n'en fit qu'un qui l'éveilla en sursaut, dans une vive agitation, et +il ne put retrouver le sommeil: il avait vu en songe le mariage de +Georgette. + +Quand, le lendemain, au déjeuner, sa tante lui cita mademoiselle Jujube +comme la femme qu'elle lui avait choisie, il resta stupéfait: + +--C'est celle-là? fit-il. + +--Eh bien... qu'y a-t-il d'étonnant? + +--Il y a d'abord, ma tante, une chose qui suffirait seule à justifier +mon étonnement: mademoiselle Athalie doit épouser un jeune serin de ma +connaissance, un élève en pharmacie. + +--Qu'est-ce que tu me contes là? C'est d'accord avec les parents de la +jeune personne et avec elle-même que je te la propose. + +--Mais, ma tante, c'est lui-même, un nommé Pistache, qui me l'a dit. + +--Il t'a dit qu'il était agréé par les parents? + +--Pas tout à fait; mais il m'a juré que la demoiselle et la mère +consentaient à ce mariage. + +--Et le père? + +--Ah! le père, lui, ne sait rien encore. + +--J'irai aujourd'hui même le trouver et savoir, des dames, ce qu'il y a +de vrai dans ce que t'a dit ton apothicaire. + +--Comme il vous plaira, ma tante; mais votre demoiselle ne me va pas du +tout. + +--Parce que? + +--Parce que mademoiselle Athalie, c'est une petite dinde. + +--Tant mieux, tu feras d'elle tout ce que tu voudras. + +--Ah! tout ce que je voudrai, je veux bien. + +--A la bonne heure. + +--Mais ma femme, jamais de la vie; cherchez-m'en une autre. + +--C'est la quatrième que je te propose, dit mademoiselle Piédevache +irritée; tu refuserais comme tu refuses celle-ci, comme tu as refusé les +précédentes. Eh bien, j'en ai assez!... de ta noce perpétuelle; ce n'est +pas une existence, la noce. + +--Mais si, ma tante, c'est même la plus agréable. + +--J'en ai assez de cette existence-là. + +--Oh! vous, ma tante. + +--Comment, oh! vous? Que veux-tu dire? + +--Rien, ma tante... seulement, moi, je suis jeune. + +--La jeunesse n'a qu'un temps. + +--Le mien n'est pas fini. + +--Eh bien, tu le finiras. + +--Je ne demande que cela, ma tante. + +--Tu le finiras dans ton ménage; est-ce que tu crois que je te ferai +toujours une pension pour la manger je ne sais comment? + +--Je vous le dirai si vous voulez. + +--Non, ne me le dis pas, s'écria mademoiselle Piédevache. + +--Vous voyez bien que vous le savez, ma tante, ma petite tante, mon +excellente tante, la plus tendre des tantes. + +Et il cajola sa vieille parente dont il connaissait la faiblesse pour +lui. + +--Mauvais sujet, murmura-t-elle. + +--Allons, c'est convenu, n'est-ce pas? Nous ne parlerons plus de ce +mariage-là? + +--Comment, nous n'en parlerons plus? + +--Ah! nous en parlons encore? + +--Je t'ai posé, hier, à table, le question du mariage; tu m'as répondu +que tu ne demandais qu'à te marier, tu m'as chargée de te trouver une +femme, et tu veux que maintenant j'aille dire au père et à la mère, qui +attendent ta réponse: «Mon neveu veut bien se marier, mais pas avec +votre fille.» Est-ce que c'est possible, ça? + +--Il y a toujours une façon de dire les choses; parbleu! si vous dites: +«Il veut bien se marier, mais pas avec votre fille.» + +--Qu'est-ce qu'il faut que je dise, alors? + +--Eh bien... heu.... Dites qu'avant d'aller plus loin, je ne veux pas +tromper leur dinde de... non pas dinde; leur fille... que j'aime mieux +leur faire connaître mon infirmité. + +--Quelle infirmité? Tu n'en as pas. + +--Non, mais je pourrais en avoir. + +--Mais quoi? + +--Dame... heu... dites que j'ai une jambe de bois... articulée... qui ne +se voit pas. + +--Après ta danse et ta polka avec la jeune fille? + +--Ah! c'est juste; autre chose alors... je trouverai ça. + +--Rien, du tout; tu veux continuer ta vie de bâton de chaise avec mon +argent, en attendant mon héritage... que tu n'auras pas, je t'en +préviens; je le léguerai pour fonder un hospice d'invalides. + +--Du travail? + +--Non. + +--De l'amour? + +--Et pour commencer, je te coupe les vivres net... comme torchette, tu +verras si je tiens ma parole.... + +Bengali connaissait l'obstination de sa tante; il se soumit. + +--C'est bien, dit mademoiselle Piédevache.... Puis, ouvrant un meuble, +elle en tira plusieurs billets de banque:--Tiens, dit-elle, voilà de +quoi enterrer ta vie de garçon. Maintenant je vais m'habiller pour aller +où je viens de te dire. + +Et elle alla, en effet, s'expliquer. Jujube entra dans une violente +colère contre sa femme et sa fille qui lui avaient caché des projets +qu'elles avaient caressés, encouragés, peut-être même fait naître. +Elles protestèrent, affirmèrent qu'elles ignoraient l'amour de Pistache; +Athalie jura ses grands dieux qu'elle était libre de son coeur; Jujube +déclara qu'il n'avait pas fait de sa fille une artiste éminente pour la +donner à un apothicaire, et la question fut d'autant plus vite tranchée +que mademoiselle Piédevache avait affirmé que son neveu n'avait opposé à +la proposition de la main d'Athalie que la confidence à lui faite par +Pistache. + +--Ce que je vais flanquer l'apothicaire à la porte! dit Jujube après le +départ de mademoiselle Piédevache. + +Mais madame Jujube fit observer que le portrait du jeune pharmacien +était loin d'être terminé. + +--Je ne le terminerai pas! dit fermement l'artiste. + +--Un portrait de 500 francs, mon ami... nous n'avons pas le moyen de +perdre 500 francs; le mariage d'Athalie nous occasionnera de grands +frais.... + +Ceci fit réfléchir l'irascible père. + +--D'ailleurs, ajouta madame Jujube, le pauvre garçon n'a pas demandé la +main d'Athalie, et tu n'as aucun prétexte pour l'éconduire. + +Exceptionnellement Jujube se rangea à l'avis de son épouse; mais il fut +décidé qu'Athalie se retirerait dans sa chambre à l'heure des poses et +ne se montrerait pas pendant que Pistache attendrait la rentrée de son +peintre, lequel, d'ailleurs, s'arrangerait de façon à être exact et à +finir promptement le tableau. + +--J'enverrai mon neveu, dès demain, vous faire sa première visite, avait +dit mademoiselle Piédevache; bien entendu, il ne sera soufflé mot de nos +projets; je vous l'ai dit: il veut, avant de s'engager, mieux connaître +sa future, étudier ses goûts, son caractère.... + +--Oui, oui, c'est tout naturel, répondit Jujube. + +--Athalie est très douce, très aimante, ajouta la mère, et à cet égard +il n'y a rien à craindre. + +--Quant au caractère de mon neveu, vous savez ce qu'il est; il faudra +pardonner à ce cher enfant sa gaîté, ses excentricités!... + +--Bons défauts, répliqua Jujube, il jettera la gaîté dans son ménage. + +Et la promesse de la tante fut tenue. Bengali vint faire la visite +annoncée, fut reçu avec empressement, comblé d'attentions; il fit +beaucoup rire sa future famille en rappelant le vieil Anglais qui se +démonte par morceaux, le perroquet qui imite le canon de Vincennes, le +pugilat des chiens sous la table, etc., etc. + +Et il se retira laissant monsieur, madame et mademoiselle Jujube +enchantés de lui. + +Et cherchant à s'illusionner, à se _monter le coup_, comme on dit, il +pensait:--Ces braves gens-là gagnent à être connus; j'aurai un beau-père +un peu vaniteux, mais instruit, artiste distingué, décoré de la Légion +d'honneur; une belle-mère qui ne troublera pas mon ménage.... Enfin je +serai heureux... très heureux. + +Et, pour se le prouver à lui-même, il fut d'une gaîté si bruyante avec +ses amis que ceux-ci ne purent s'empêcher de lui dire: + +--Qu'est-ce qui t'arrive donc, qui te rend si joyeux? + +--A moi?... je suis comme toujours,--mais non....--J'ai mon humeur +ordinaire, je vous assure. + +Pendant que notre héros jouait la comédie de l'homme joyeux et +insouciant qu'il avait toujours été, courait avec ses amis les bals, les +théâtres et les aventures nocturnes, le pauvre Pistache constatait avec +étonnement d'abord, avec inquiétude ensuite, un nouvel état de choses +inexplicable pour lui: + +C'était maintenant son peintre qui l'attendait avec une exactitude +constante; et les dames Jujube, jusqu'alors empressées à le recevoir en +l'absence de l'artiste, ne paraissaient plus à l'heure de ses poses; +s'il demandait de leurs nouvelles: + +--Elles vont très bien, répondait Jujube. + +--Ah! tant mieux, répliquait-il; est-ce que j'aurai l'honneur de leur +présenter mes devoirs? + +--Impossible, elles ont une visite en ce moment. + +Une autre fois, elles étaient allées faire des achats; le lendemain, +elles étaient allées voir une amie malade; à la séance suivante, elles +étaient allées louer une loge de théâtre, et c'était tous les jours un +nouveau motif qui empêchait l'amoureux pharmacien de voir sa bien-aimée. + +Et, comme, par une cruelle ironie, après chacune de ces réponses +affligeantes, le peintre ne manquait jamais de dire à son modèle: +«Souriez!» le malheureux, dont le visage trahissait les plus sombres +pressentiments, de faire une horrible grimace en voulant esquisser un +gracieux sourire. + +Ce supplice durait depuis quinze jours. Le portrait tirait à sa fin et +Pistache voyait avec épouvante le peintre donner à sa toile les +dernières touches, et il se disait:--Dans quelques jours ça sera fini et +je n'aurai plus de prétexte pour aller dans la maison. + +Le pauvre garçon avait la tête à l'envers; même comme pharmacien, il +avait perdu la prudence et l'attention, indispensables dans sa +profession.... + +Deux préparations commandées étaient prêtes à être remises aux clients +qui devaient venir les prendre: une purgation et un collyre: il +confondit les destinataires, de sorte que le client aux paupières +malades se les lava avec de l'huile de ricin, tandis que celui qui avait +besoin de se purger avala le collyre; et (chose moins singulière qu'elle +ne le paraît) chacun des deux clients obtint un effet satisfaisant du +remède destiné à l'autre, ce qui fit que l'erreur ne causa aucun +désagrément à Pistache et n'aggrava pas ses tristes réflexions d'une +assignation en police correctionnelle pour blessures par imprudence, +ignorance, inattention ou inobservation des règlements. + +Un des rêves qui troublaient ses nuits vint lui ouvrir un horizon +d'espérance; un rire bruyant poussé par lui l'éveilla brusquement. Voici +ce qu'il avait rêvé: Madame Jujube lui disait:--Vous continuez à venir +chez nous, à soupirer, et vous ne faites pas votre demande officielle de +la main de ma fille, que vos visites compromettent; vous connaissez ses +bonnes dispositions et les miennes pour vous, mais mon mari n'en sait +rien; qu'attendez-vous pour lui déclarer vos intentions et que +voulez-vous qu'il pense? + +--C'est juste, se dit Pistache; voilà pourquoi je ne vois plus ces +dames; elles éludent mes visites compromettantes. + +De leur côté la mère et la fille s'étaient fait d'accord un raisonnement +un peu canaille peut-être, mais que comprendront tous les gens vraiment +prévoyants et qui d'ailleurs a servi de thème à La Fontaine: «Ne lâchons +pas la proie pour l'ombre.» + +Voici les raisonnements faits par ces dames: «Nous n'avons pas de chance +avec les épouseurs; M. Bengali n'est pas un jeune homme sérieux; en ce +moment, il nous fait des visites; mais qui assure que le projet +réussira? M. Pistache, lui, on ne peut douter de son amour et de ses +intentions; pourquoi le renvoyer avant la demande officielle de son +rival? Au moins, si celui-ci nous rate dans la main, comme cela est +arrivé avec plusieurs prétendus, il nous reste l'autre comme +pis-aller.» Et, avec la certitude que, le portrait fini, Jujube +recommencerait à aller montrer sa croix des journées entières, il fut +décidé qu'en son absence, les dames recevraient l'en-cas matrimonial +sans rien changer à leur attitude encourageante. + +Ce qu'elles avaient prévu arriva; il ne fallait pas être grand prophète +pour le prédire; les dernières touches données et la toile _embue_, +Jujube ayant annoncé à Pistache qu'il n'avait plus besoin de lui et que, +sitôt la toile sèche, il la vernirait, Jujube reprit ses promenades +quotidiennes; Pistache le rencontra au moment où notre légionnaire +savourait la joie d'une vanité enfantine: un petit garçon dont la blouse +était ornée d'une croix scolaire passait devant lui, en compagnie de son +père; celui-ci, lui montrant la croix de Jujube, dit à son jeune fils: + +--Regarde donc le monsieur, c'est lui qui en a une belle croix! C'est la +croix d'honneur, ça; quand tu en auras une comme la sienne, hein! + +Et Jujube, souriant, se courba et tapa doucement du bout du doigt la +joue du gamin qui le regardait avec des yeux hébétés et pleins d'une +admiration profonde. + +Pistache pensa que c'était le moment d'aller voir les dames Jujube, ce +qu'il fit sans plus attendre. Il fut accueilli par elles de façon à +dissiper ses inquiétudes; il leur raconta son rêve et leur annonça sa +décision bien arrêtée de se déclarer au père. Mais madame Jujube, +sachant à merveille la réponse que celui-ci ferait à l'apothicaire: + +--Non, non, pas encore, dit-elle, ne précipitons rien, pour ne pas nous +exposer à tout gâter. Athalie et moi, nous préparons peu à peu M. +Jujube: je vous avertirai dès que le moment sera venu de faire la +démarche. + +Et, après avoir obtenu des deux dames la permission de continuer à les +venir voir, Pistache se retira enchanté. + + + + +XIII + +BENGALI RETROUVE GEORGETTE + + +Les visites de Bengali à la famille Jujube se continuaient depuis un +mois et pas un mot de ses intentions matrimoniales n'était sorti de sa +bouche; pas même une allusion au mariage ne lui était échappée, et +pourtant ses empressements auprès d'Athalie, son langage ardent et +tendre quand il lui parlait, étaient d'un homme épris de la femme objet +de tant de soins, de tant d'attentions. + +C'est que Bengali, si étourdi, si insouciant, si avide de plaisir, était +au fond un honnête garçon, bien décidé à n'épouser qu'une femme qu'il +saurait pouvoir rendre heureuse, chose difficile sans amour; il faisait +donc tous ses efforts de très bonne foi pour éveiller en lui, par des +causeries, les yeux dans les yeux, par des serrements de main, un +sentiment dont aucun battement de son coeur n'indiquait l'éclosion. + +Voilà pourquoi la demande de la main d'Athalie se faisait attendre, au +grand étonnement de la famille Jujube qui ne comprenait rien à son +silence. + +Ce mutisme persistant devenait d'autant plus grave qu'Athalie qui, tout +d'abord, ne voyait dans le mariage projeté pour elle que la cessation +d'un célibat qui pouvait la rendre ridicule aux yeux des jeunes filles +de sa connaissance, qui toutes trouvaient des maris; qu'Athalie, +sensible aux discours et aux soins de Bengali, s'était sérieusement +éprise de lui, et c'était de sa part des jérémiades à n'en plus finir, +après chacune des visites du soi-disant prétendu; et Jujube, d'humeur +naturellement irritable, d'entrer dans d'effroyables colères, de crier: + +--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? je ne peux pas le prendre à la +gorge. Voilà cinq ou six fois que nous en parlons à sa tante; elle nous +explique invariablement qu'elle le questionne, le presse et obtient de +lui l'éternelle réponse qu'il étudie ton caractère, que le mariage est +une chose grave; s'il pense, comme Voltaire, que cette chose est +tellement grave que ce n'est pas trop de toute la vie pour y penser, tu +n'as pas fini d'attendre. Sais-tu ce que je ferai, moi? Eh bien, je te +marierai à un autre. + +--Je n'en veux pas d'autre, s'écriait Athalie tout en larmes; c'est lui +que je veux, c'est lui que j'aime. + +--Enfin, dit la mère, il faut prendre un parti; les visites de ce jeune +homme finiront par compromettre notre fille. + +Jujube se décida donc à en finir par une dernière démarche auprès de +mademoiselle Piédevache. Il se transporta à Saint-Mandé et exposa la +situation. + +--Vous avez raison, répondit la vieille demoiselle irritée, il faut en +finir. Je vais voir mon neveu, lui mettre le marché au poing; je le +mènerai chez vous et nous en finirons. + +Pendant ce temps, l'infortuné pharmacien, convaincu de l'amour d'Athalie +pour lui, continuait ses tentatives de visites, qui échouaient toujours. +Souvent il se présentait au moment où son rival était dans la place. Ce +jour-là, le pauvre garçon n'était pas reçu. Une autre fois, ces dames +étaient sorties, ou bien Jujube était là, et c'était tous les jours un +nouveau prétexte; le malheureux Pistache retournait piteusement à son +officine, en se disant: «C'est drôle, depuis quelque temps, on a bien +souvent des motifs de ne pas me recevoir.» Si bien qu'un jour où il +avait été de nouveau éconduit, certain, d'après l'affirmation du +concierge, que ces dames étaient chez elles, il s'aposta au palier de +l'étage supérieur pour voir sortir le visiteur cause de sa +non-réception. + +Au bout d'un quart d'heure d'attente, il vit sortir Bengali, reconduit +par les deux dames avec mille paroles gracieuses:--Lui! se dit-il avec +stupéfaction; c'est pour lui qu'on ne me reçoit pas! + +Le pauvre garçon ne vivait plus, depuis ce jour; il ne savait comment +demander à ces dames une explication; avouer son espionnage, c'était +impossible. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il leur raconta que, le jour +en question, il avait rencontré dans l'escalier une personne de +connaissance avec laquelle il avait causé, et qu'à ce moment il avait vu +sortir Bengali reconduit par elles. Athalie, tout interdite, ne savait +que répondre; la mère, sans hésitation ni embarras, expliqua que ce +jeune homme était venu les entretenir d'une affaire d'intérêt concernant +sa tante, et qu'il n'était pas possible, même Pistache étant son ami, de +le faire assister à des confidences sur des affaires de famille. + +Le naïf garçon, qui ne désirait rien tant que d'être rassuré, se récria, +s'excusa d'avoir involontairement amené des explications dont il n'avait +pas besoin; que jamais l'idée d'un manque de parole, de la part de ces +dames, ne lui serait venu à la pensée, etc., etc. Puis il demanda si le +moment de se déclarer à M. Jujubès était proche.... + +--Vous serez bientôt fixé, répondit madame Jujube. + +--Fixé... agréablement? demanda-t-il. + +--Je prépare mon mari en vue d'une réponse favorable, répondit-elle. + +Et le bon Pistache partit plein de confiance, non cependant sans avoir +remarqué qu'Athalie était restée étrangère à la justification. + +Le lendemain même de cette entrevue qui l'avait rassuré, mademoiselle +Piédevache et son neveu se présentaient dans la famille Jujube. + +Bengali, après quelque résistance, avait fini par céder à la volonté de +sa tante, se disant qu'après tout, il aurait une petite femme un peu +bébête, mais aimante et bonne, qui lui ferait la vie douce, qu'il +finirait probablement par aimer. Bref, la main d'Athalie fut +officiellement demandée, accordée cela va sans dire, et cet heureux +événement jeta une joie inaccoutumée dans la famille Jujube. + +Et le soir, en rentrant chez lui, vers dix heures, toujours la tête +occupée de Georgette, Bengali se disait: «Elle aussi est sans doute +mariée; M. Marocain m'avait dit que le mariage était pour dans un mois +et voilà plus de cinq semaines.» + +--Ah! je suis stupide, pensa-t-il, j'ai beau faire tout au monde pour +l'oublier, je ne peux pas... pourtant, je n'ai rien à espérer, elle est +mariée... à un homme qu'elle aime; il est bien heureux celui-là.... +Allons! n'y pensons plus!... oui... je dis toujours cela... et j'y pense +tout de même. + +Ses réflexions furent troublées par les cris d'une femme appelant à +l'aide; Bengali se précipita du côté d'où partaient les cris et vit un +jeune homme enlaçant une femme qui se débattait dans son étreinte: + +--Voyons, disait l'auteur de cette entreprise galante, un petit souper +fin... dans un joli cabinet particulier.... + +Il fut interrompu par l'intervention de Bengali, qui l'écarta violemment +de sa victime, avec accompagnement d'épithètes: + +--Ah! dit le monsieur, vous êtes le souteneur de cette promeneuse +nocturne que je prenais pour une ouvrière attardée... et moi qui allais +vous remettre ma carte. Puis avec un rire de mépris:--Ah! non! non! on +ne se bat pas avec.... + +Il n'acheva pas, une paire de gifles lui ayant coupé net la parole. + +La jeune fille poussa un cri; Bengali se retourna: + +--Georgette! s'écria-t-il. + +Puis, présentant sa carte à l'inconnu: + +--Je suis à vos ordres, monsieur, dit-il. Vous vous renseignerez et vous +verrez qu'on peut se battre avec moi. + +Le jeune homme prit la carte, s'approcha d'un bec de gaz et lut à haute +voix: _Alfred Bengali, rue Laffitte, 14_. + +--Très bien, monsieur, dit-il. + +Puis remettant sa carte: + +--Vous recevrez demain la visite de deux amis. + +--Je les attendrai, monsieur. + +L'inconnu s'éloigna. + +--Vous allez vous battre... pour moi! s'écria Georgette éperdue.... Oh! +mon Dieu, s'il vous arrivait malheur.... + +--Merci de cette marque d'intérêt, madame; je regrette de ne l'avoir +pas méritée plus tôt. + +--Madame! fit la jeune fille étonnée. + +--Mais comment êtes-vous dans la rue, seule, à cette heure? + +--De l'ouvrage pressé que j'ai dû reporter. + +--Mais comment votre mari ne vous accompagnait-il pas? + +--Mon mari? + +--Sans doute; n'êtes-vous pas mariée? + +--Mais non, monsieur. + +Bengali eut un mouvement de joie.--Non? fit-il. Puis il ajouta +tristement.--C'est pour bientôt, alors, dans quelques jours. + +--Je ne sais ce que vous voulez me dire; je n'ai aucun projet de +mariage. + +--Comment! s'écria l'amoureux jeune homme, tout ému... mais M. Marocain +m'a annoncé lui-même.... + +Georgette comprit; elle se rappela le danger que sa marraine et Marocain +lui avaient montré, son changement de domicile pour dérouter l'homme qui +voulait la séduire:--M. Marocain, dit-elle alors, nous avait aperçus +causant ensemble un soir que vous m'aviez accostée, et j'avais fui à son +approche; le lendemain je lui ai fait connaître, ainsi qu'à ma marraine, +dans quelles circonstances je vous avais connu et comment je me trouvais +causant avec vous; les intentions qu'on vous prêtait, j'y croyais avant +le dernier langage que vous m'avez tenu; après vos déclarations si +formelles, je protestai contre l'accusation dont vous étiez l'objet et +déclarai vos intentions véritables; on a attendu la démarche que vous +deviez faire.... + +Bengali balbutia des allégations d'empêchements qui avaient retardé +cette démarche, retardé seulement. + +--Voilà pourquoi, interrompit la jeune fille, le mari de ma marraine +vous a dit que j'étais sur le point de me marier, pensant, ainsi, mettre +fin à vos obsessions. + +--Je vous jure... s'écria Bengali. + +Georgette l'interrompit de nouveau. + +--Ce n'est pas, dit-elle, le moment de parler de cela; qui sait le sort +que ce combat vous réserve?... et c'est pour moi, ajouta-t-elle, la +voix étranglée par l'émotion. + +Bengali lui saisit la main; elle la retira vivement: + +--Et quand aura lieu ce duel? demanda-t-elle. + +--Mais... après-demain matin, sans doute. + +--Que Dieu m'épargne le chagrin d'apprendre que vous avez été victime de +votre dévouement. + +--Et... demanda Bengali, en s'approchant, si Dieu vous épargne ce +chagrin, me permettez vous d'aller vous porter la bonne nouvelle? + +--Je la connaîtrai avant votre démarche, répondit Georgette. Puis lui +tendant la main:--Merci, monsieur... et elle s'éloigna en étouffant un +sanglot dans son mouchoir. + +Bengali resta seul et interdit: + +--Elle la connaîtra avant ma démarche! pensa-t-il... comment? par quel +moyen? + +Georgette avait entendu la lecture de la carte remise par Bengali: «Rue +Laffitte, 14, dit-elle, je ne l'oublierai pas.» + +Et en effet, le surlendemain, à 7 heures du matin, elle arrivait en +fiacre à l'adresse indiquée; une voiture de remise stationnait à la +porte et le cocher allait et venait sur le trottoir. + +Georgette appela le sien; il descendit de son siège et ouvrit la +portière: + +--Je vous donnerai un bon pourboire, lui dit-elle, si vous faites bien +ce que je vais vous dire. + +--Si ça se peut, madame, je veux bien; qu'est-ce que c'est? + +--Il s'agit d'aller causer avec le cocher de cette voiture et de savoir +ce qu'il fait là; s'il attend deux messieurs qu'il a amenés à cette +adresse, ou un locataire de cette maison qui l'a fait retenir. + +--Oh! ça n'est pas difficile, madame; on vous dira ça au juste. + +Par le carreau, Georgette vit son cocher accoster son confrère et une +conversation s'engager entr'eux. Bientôt, son mandataire +revint:--Madame, dit-il, il attend deux messieurs qu'il a amenés et il +m'a dit que c'était, sans doute, pour des particuliers qui vont se +battre, vu qu'il y a des épées dans la voiture et qu'il doit conduire +ses clients au bois de Ville-d'Avray. + +A ce moment, Bengali et ses deux témoins sortaient de la maison et +montaient dans la voiture. + +--Suivez cette voiture! dit Georgette. + +--Jusqu'où, madame? + +--Jusqu'à l'endroit du bois où elle s'arrêtera... assez loin d'elle, +cependant, et vous vous placerez de façon à n'être pas aperçu. + +--Bon! compris; madame veut voir la chose, sans.... + +--Faites ce que je vous dis! + +Le cocher monta sur son siège et suivit la voiture à distance. + +Arrivée à un endroit désert du bois, elle s'arrêta; un coupé était là et +quatre personnes en sortaient. Ces personnes étaient l'adversaire de +Bengali, ses témoins et un médecin. + +Georgette descendit du fiacre: + +--Attendez-moi ici! dit-elle d'une voix émue à son cocher, et elle +s'avança d'un pas chancelant vers le lieu où deux hommes allaient +peut-être s'entr'égorger, et c'était pour elle; parce qu'à une heure +tardive de la soirée, l'un d'eux lui avait adressé des galanteries; que +l'autre l'avait protégée contre les entreprises du premier; c'était pour +cela que ces deux hommes pleins de jeunesse et de santé allaient +chercher, dans le sang l'un de l'autre, la satisfaction imposée par un +préjugé social. + +Les deux adversaires se saluèrent, mirent habit bas, prirent chacun une +des épées qui leur furent présentées, et se mirent en garde; le +directeur du combat croisa les deux épées par le bout, se rangea près du +deuxième témoin et du médecin et dit: «Allez, messieurs!» + +Georgette, entre les branches d'un massif d'arbres, avait assisté à ces +préliminaires solennels, dans une agitation qu'elle avait peine à +maîtriser; à l'ordre: «Allez messieurs!» elle appuya fortement sa main +sur son coeur qui battait à lui briser la poitrine, et, haletante, elle +attendit. + +Dès le premier engagement, elle trembla pour les jours de Bengali, +ardent, téméraire, devant l'épée d'un adversaire froid, calme, +paraissant sûr de sa force et prêt à saisir le passage imprudemment +ouvert à son arme. Bengali, lui, n'était plus le simple auteur d'une +injure donnant la réparation par lui due, c'était le fou d'amour +combattant l'homme qui a outragé la femme aimée. Et Georgette, dont la +pensée dirigeait son bras, ne pouvait s'empêcher, malgré son anxiété, de +l'admirer: «Qu'il est beau! qu'il est brave!» murmurait-elle. + +Elle jeta soudain un cri terrible; Bengali venait de tomber, atteint par +une riposte en pleine poitrine. Au cri, tous les hommes s'étaient +retournés. L'un d'eux avait couru au-devant de Georgette qui s'avançait +en trébuchant, et la soutenait pour qu'elle ne tombât pas; les autres +s'étaient précipités vers le blessé et, pendant qu'ils lui déchiraient à +l'endroit de la blessure, sa chemise inondée de sang, le médecin tirait +de sa boîte de secours de la charpie, des bandes de toile et des fioles. + +Georgette s'échappa du bras de son cavalier et vint tomber à genoux +près du blessé évanoui: + +--Il est mort, monsieur? demanda-t-elle, en suffoquant. + +--Vous me gênez madame, répondit le médecin; je ne puis rien vous dire +encore, laissez-moi examiner la blessure. + +L'adversaire, debout et chapeau bas, attendait l'opinion du médecin. + +Un silence d'anxiété régnait. + +Le docteur, après avoir lavé la plaie avec le contenu d'une des fioles, +procéda à un premier pansement; l'effusion du sang arrêtée, il appuya +longuement son oreille sur la poitrine du blessé; Georgette haletante +attendait en murmurant:--Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... et c'est pour +moi.... + +--Enfin, le médecin releva sa tête et montra un visage exempt +d'inquiétudes; Georgette, se redressant comme un ressort:--Ah! fit-elle, +ça n'est pas grave?--Du moins, madame, répondit le médecin, il n'y a pas +danger de mort, le coeur et le poumon fonctionnent régulièrement: ils +n'ont donc pas été atteints; la blessure a cependant une certaine +gravité; mais, je vous le répète, sauf complications imprévues, ce ne +sera qu'une question de soins et de temps. + +L'auteur de la blessure, alors, dit aux témoins de Bengali:--J'enverrai +ce soir même ma carte à votre client et je ferai prendre régulièrement +de ses nouvelles. Puis s'adressant à Georgette:--Je vous adresse, +madame, mes plus humbles excuses; j'ai été trompé par les circonstances +de lieu et d'heure. Veuillez, je vous prie, croire à mes vifs regrets. + +Il salua et remonta dans son coupé avec ses deux amis, et la voiture +s'éloigna. + +On transporta avec précaution Bengali dans la sienne. Georgette exprima +le désir d'y monter: + +--Vous êtes sa parente, son amie? demanda le docteur. + +--Ni l'une ni l'autre, monsieur, répondit-elle; vous avez entendu ce qui +vient d'être dit par l'adversaire de ce malheureux jeune homme, je n'ai +rien à y ajouter. Il m'avait insultée; celui qu'il a si gravement +blessé m'avait protégée sans même avoir su celle dont il se faisait le +défenseur; je n'ai d'autre mobile que ma reconnaissance. + +--Votre conduite est très naturelle, madame; malheureusement, nous ne +pouvons tenir cinq dans cette voiture; le malade, d'ailleurs, en +souffrirait. + +Georgette alors se résigna à regagner sa propre voiture; ce que voyant, +les deux témoins s'offrirent pour y monter à sa place: elle accepta, +monta dans celle où on avait placé le blessé, s'installa près de lui, +lui mit la tête sur ses genoux et les deux voitures partirent. + + + + +XIII + +PISTACHE REVIENT EN FAVEUR + + +La famille Jujube est à table et déjeune; naturellement on cause du +futur mariage, des emplettes à faire, du trousseau à acheter. + +Entre la bonne portant des lettres. + +--Les lettres que le concierge vient de monter, dit-elle. + +--Il y a une lettre de deuil, fit madame Jujube. + +--Qui donc est mort? demanda Athalie en prenant la lettre, pendant que +son père ouvrait sa correspondance. + +--Ah! s'écria-t-elle, après avoir jeté les yeux sur la lettre de deuil: +M. Pistache. + +--Hein? qui est mort? firent les deux époux. + +--Non, c'est lui qui envoie ça. + +Et elle lut: + +--M. Pistache a le chagrin de vous annoncer la perte cruellement +douloureuse qu'il vient de faire dans la personne de M. Jean-André +Romarin, son oncle, qu'il n'avait jamais vu. + +--Et il a tant de chagrin que cela? observa ironiquement Jujube. + +--Il a ajouté quelque chose à la main, dit Athalie. + +Et elle lut: + +--Il a, par la même occasion, le plaisir de vous annoncer que cet +excellent oncle lui a légué une somme de deux cent mille francs. + +Madame Jujube s'exclama:--Deux cent mille francs! + +Jujube qui, à ce moment, ouvrait une lettre, allait s'associer à +l'exclamation bien naturelle de son épouse; mais un coup d'oeil jeté sur +les premiers mots de la lettre lui arracha un cri d'un tout autre +caractère. + +--Qu'est-ce donc? demandèrent les deux femmes inquiètes. + +--Ton futur grièvement blessé en duel! répondit-il d'une voix altérée; +c'est sa tante qui m'annonce ce grand malheur. + +--Toujours de nos chances! gémit la mère. + +Athalie pâlit, fut prise d'un tremblement nerveux, puis éclata en +sanglots. + +--Ça devait lui arriver, dit le père, en marchant avec agitation: un +tapageur, un viveur, un cerveau brûlé. + +Madame Jujube, elle, consolait sa fille. + +--Tu sais bien ce que c'est que les duels, lui disait-elle; les journaux +en rendent compte à chaque instant et ils n'ont jamais de suites graves; +dans quinze jours, ce pauvre garçon sera guéri. + +--Tu n'as donc pas entendu ce que j'ai lu? hurla Jujube; la lettre porte +grièvement blessé. + +--J'ai entendu, mon ami; mais sur le moment, une blessure paraît grave, +et.... + +--Je vais le voir, dit Jujube. + +--Ne sois pas longtemps, papa, supplia Athalie. + +Jujube sortit précipitamment sans lui répondre. + +--Ne te désole donc pas, continua la mère, je te dis que ce ne sera +rien, tu verras. Puis, aux doutes exprimés par les mouvements de tête de +sa fille, elle ajouta, en femme positive qu'elle était: + +--D'ailleurs, mettons les choses au pire; supposons que le pauvre garçon +meure de sa blessure.... + +--Oh! maman, ne dis pas ça! sanglota l'inconsolable Athalie. + +--C'est une simple supposition.... Eh bien, n'oublie pas que Pistache a +hérité de deux cent mille francs. + +--Ne me parle plus de lui, je n'en veux pas. + +--Pourtant, deux cent mille francs quand, comme toi, on n'a pas de +dot.... + +Athalie trépigna de colère en répétant:--Je n'en veux pas, je n'en veux +pas! + +Madame Jujube continua:--D'autant plus qu'avec cette fortune il n'aurait +pas besoin de rester dans la pharmacie, et ton père alors qui n'avait +que cette objection.... + +Pour en finir, Athalie quitta brusquement sa mère et s'en alla pleurer +dans sa chambre. + +Jujube ne tarda pas à rentrer. + +Il était furieux. + +--Eh bien? lui demanda madame Jujube avec empressement.... + +Puis, voyant son air irrité: + +--Mais qu'as-tu donc? ajouta-t-elle. + +--Tu as déjà été raconter à tout le monde que ta fille faisait un riche +mariage? + +--Moi?... mais.... + +--Je viens de rencontrer M. et madame Blavin qui m'ont félicité. + +--Je leur ai confié... des amis.... + +--Confié! et ils l'ont répété, ça se sait partout... et ton prétendu +gendre est très gravement blessé; on ne peut pas le voir, défense +absolue des médecins. + +--Ah! mon Dieu! gémit madame Jujube, s'il allait mourir! + +--C'est à craindre, et on se moquera encore de nous, comme pour les +autres gendres qui nous ont raté, car chaque fois, toi et ta fille, +c'était la même chose; vous ne pouvez pas taire votre langue. + +--Mais, mon ami, cette fois, tu m'as dit toi-même avoir annoncé le +prochain mariage d'Athalie.... + +--A ce méchant savant, ce cuistre, à ce M. Quatpuces à qui il faut des +dots; oui, je l'ai rencontré et je me suis offert le plaisir de lui +annoncer... tout le monde à ma place en aurait fait autant; toi, quelles +raisons avais-tu? + +--Mais c'est Athalie qui en a parlé la première. + +--Athalie aussi, oui; vous êtes toutes les mêmes, et si ton futur gendre +meurt, comme c'est à craindre, nous voilà encore avec notre fille sur +les bras. + +--Non, mon ami, si tu le veux bien. + +Et elle rappela l'amour de Pistache pour Athalie et l'héritage qui lui +permettrait de quitter la pharmacie. + +Jujube ne répondit rien; c'était déjà un pas de fait, et quand sa femme +ajouta qu'Athalie ne voulait pas qu'on lui parlât de ce jeune homme, le +petit tyran reparut, déclara qu'il n'admettait pas la résistance d'une +fille aux volontés de son père; que sa volonté, il l'imposerait si +besoin était. En tout cas, ajouta-t-il, envoie nos cartes à ce jeune +homme... avec un mot de sympathie. + +Madame Jujube comprit que sa cause était gagnée et que, avec l'un ou +avec l'autre, on avait enfin le placement d'Athalie; et aussitôt, +suivant le désir de Jujube, elle prit les trois cartes de visite, +écrivit quelques mots affectueux sur chacune d'elles, puis elle envoya +immédiatement Galfâtre le concierge les porter à leur adresse. + +Pistache fut au comble de l'émotion en voyant cet empressement de la +famille Jujube et, particulièrement, la participation du maître de la +maison à cette manifestation sympathique. + +--Remerciez, de ma part, je vous prie, dit-il au concierge, monsieur et +madame Jujubès; dites-leur que j'ai été très sensible à leur preuve +d'amitié. + +--Bien, monsieur, je n'y manquerai pas. + +Puis, Galfâtre ajouta:--Monsieur est sans doute invité à la noce? + +--A la noce!... Quelle noce? + +--Celle de mademoiselle Jujubès. + +--Comment, de mademoiselle.... Et le pharmacien abasourdi n'eut pas la +force d'achever; mais pensant qu'il s'agissait de son propre mariage, il +se mit à rire: + +--Ça se sait donc déjà? demanda-t-il. + +--Toute la maison le sait, répondit Galfâtre.... + +--Ah! fit notre pharmacien radieux. Ah! vous me faites bien plaisir.... +Tenez, voilà vingt francs pour cette bonne nouvelle. + +--Oh! monsieur est trop bon.... Je croyais que monsieur savait ça. + +--Je savais que la demoiselle et sa maman voulaient bien, mais c'est M. +Jujubès qui ne voulait pas. + +--Ma foi, répondit Galfâtre, il avait bien raison; donner sa fille +unique à un viveur, un coureur. + +--Ah! mais dites donc, vous; c'est pour me remercier de mes vingt +francs que vous me dites ça? + +--Ah! c'est vrai, monsieur, je ne me rappelais plus que vous étiez l'ami +de ce monsieur. + +--Ce monsieur? Quel monsieur? + +--Eh bien.... M. Bengali. + +Pistache resta anéanti:--Bengali... balbutiait-il, Bengali. + +--Vous ne savez pas qu'il doit épouser cette demoiselle?... + +Ses questions restant sans réponse, Galfâtre se retira sans que sa +sortie fût remarquée par Pistache resté les yeux fixes et l'air ahuri. + +--Ah! se dit le pauvre amoureux, je comprends maintenant pourquoi on ne +me recevait pas quand il était là. + +Galfâtre venait de rentrer à sa loge, quand madame Jujube qui, à ce +moment, venait du dehors, lui dit: + +--Comment, vous n'avez pas encore porté les cartes? + +--Pardon, madame, j'en viens. + +--Vous avez trouvé la personne? + +--C'est au monsieur même que j'ai remis les cartes; même que ce pauvre +jeune homme est dans un chagrin.... + +--De la mort d'un oncle qu'il n'a jamais vu et qui lui laisse deux cent +mille francs? + +--Deux cent mille francs! s'écria Galfâtre, c'est donc ça que, dans sa +joie, il m'a donné vingt francs. + +--Dans sa joie! fit madame Jujube surprise, vous venez de me dire qu'il +était dans un grand chagrin. + +--Oh! le chagrin est venu après les vingt francs, quand je lui ai +annoncé le mariage de mademoiselle. + +Madame Jujube bondit:--Vous lui avez.... + +La colère l'empêcha d'achever. + +--Dame, étant l'ami du marié, je croyais qu'il était invité à la noce. + +Et la brave dame, exaspérée: + +--Mais comment connaissez-vous nos affaires de famille? qui vous a parlé +de ce mariage? + +--Madame, c'est mademoiselle elle-même. + +--Ah! mon Dieu, murmura madame Jujube, aller conter ça jusqu'au +concierge! Et il n'y a rien dans tous ces ragots que des pourparlers qui +n'aboutiront même pas. + +--Dam! madame, moi, je.... + +--En voilà assez; pas un mot de cela à personne.... Et tout d'abord, +vous allez courir me porter une lettre à M. Pistache; je vais la faire, +venez la chercher dans dix minutes. + +Et elle monta chez elle en toute hâte. + +Une demi-heure après, Pistache recevait une lettre ainsi conçue: + +«Il n'y a rien de vrai dans ce que vous a dit mon imbécile de concierge; +il vous a rapporté des potins de voisinage, établis sur les visites que +nous fait M. Bengali, comme nous en font tous nos amis; et d'ailleurs, +le pauvre jeune homme est peut-être mort, à cette heure, d'une blessure +qu'il a reçue hier, en duel. Venez me voir, nous causerons.» + + + + +XIV + +LA GARDE-MALADE + + +Depuis six jours, Bengali était en proie à une fièvre ardente et plongé +dans un sommeil incessant et agité. Le médecin, on le sait, avait, dès +le premier examen de la blessure, déclaré sans hésitation qu'elle +n'aurait pas de suites fatales, à moins de complications imprévues; il +avait donc fait toutes les recommandations de nature à prévenir ces +accidents; notamment, l'interdiction des visites et de tout ce qui +pouvait troubler le repos du malade. + +--Vous tenez bien compte de mes prescriptions? dit-il au domestique; +vous ne recevez personne autre que la tante de votre maître? + +A la mine embarrassée du domestique, le docteur lui demanda:--Vous ne +comprenez pas? c'est pourtant bien clair. + +--Si, si, monsieur le docteur... je comprends bien, mais c'est que.... + +--C'est que quoi? + +--Il y a... cette demoiselle.... qui était dans la voiture quand on a +rapporté monsieur.... + +--Elle est venue demander de ses nouvelles? vous lui en avez donné? +C'est bien, je n'interdis pas les demandes de nouvelles, ce ne sont pas +des visites, cela; qu'on parle bas et qu'on n'entre pas dans la chambre +du malade, voilà tout ce que j'exige. + +--Bien, monsieur; mais cette demoiselle m'a tant prié, que je l'ai +laissée regarder monsieur.... Ce qu'elle a pleuré en le voyant! ça me +fendait le coeur... à ce moment-là... Monsieur, tout en dormant, +demandait à boire; alors elle s'est assise au chevet du lit... j'ai +soulevé monsieur et elle l'a fait boire... après, elle a tant pleuré +pour que je la laisse soigner monsieur... que je n'ai pas eu le +courage.... + +--Je ne m'étais-pas trompé, pensa le docteur, il y a de l'amour +là-dessous. + +--Vous avez bien fait, répondit-il au domestique; quand cette personne +reviendra vous la laisserez entrer. + +--Bien, monsieur.... Elle est revenue et elle revient tous les soirs... +mais monsieur qui dort toujours en se remuant beaucoup, ne s'est même +pas aperçu qu'elle était là, il boit en dormant.... Cette pauvre +demoiselle passe la moitié des nuits... des fois plus... elle lui essuie +la figure... qui est mouillée par la fièvre... elle ne le perd pas de +vue.... Faudra-t-il que je la laisse revenir? + +--Oui, répondit le médecin, certain que nulle autre garde ne soignerait +son malade avec autant de sollicitude. + +Georgette continua donc à venir soigner son cher blessé. + +Un soir, elle resta tout interdite en voyant entrer le médecin; il lui +sourit, lui imposa silence du geste et lui dit à voix basse: + +--Je savais vos visites, vos soins, et je les ai approuvés... ça va +mieux.... Puis tâtant le pouls du malade:--beaucoup mieux, ajouta-t-il. + +--Entrez, madame, monsieur le docteur est là, dit à demi-voix le +domestique, en introduisant mademoiselle Piédevache.... + +La vieille demoiselle eut un geste de surprise à la vue de Georgette, et +elle jeta, au médecin, un regard interrogateur. + +--C'est une garde-malade que j'ai placée près de lui, dit le médecin, +pour éviter toute explication. + +--Elle est bien jeune et bien jolie pour faire ce métier-là, se dit la +vieille demoiselle. Mais préoccupée de la santé de son neveu: + +--Eh bien? demanda-t-elle. + +--La fièvre s'en va, répondit le docteur; je suis très content. Mais ne +restons pas ici, notre présence est inutile et il a encore besoin du +repos le plus complet. + +--Et vous me répondez...? + +--De sa guérison, oh! absolument; elle sera longue, mais elle est +certaine; allons-nous-en. + +Et Georgette resta seule avec celui qu'elle aimait, écoutant sa +respiration devenue plus régulière et plus douce, observant ses +mouvements moins fréquents et moins brusques; le médecin ne l'avait pas +trompée: une amélioration sensible s'était produite depuis la veille, la +jeunesse triomphait du mal, et cette pensée: il vivra! lui arrachait un +sourire; à quelques mots confus qu'elle perçut: «Il parle, se +disait-elle... il a soif peut-être;» et approchant son oreille des +lèvres du malade, elle écouta, puis eut un mouvement de joie: «Mon nom! +dit-elle, il rêve de moi!» Le voyant promener sa langue sur ses lèvres +desséchées, elle pensa qu'il avait soif; elle entr'ouvrit la porte de la +pièce voisine, pour dire au domestique de venir soulever son maître; le +domestique dormait profondément dans un fauteuil. La jeune fille alors +prit la tasse contenant le breuvage ordonné par le médecin, souleva la +tête de son bien-aimé et présenta la tasse à sa bouche entr'ouverte.... + +Il but d'abord avidement, avec l'inconscience que donne le demi-sommeil, +et puis ouvrit les yeux, regarda Georgette... la regarda longtemps.... +«Ah! je reprends mon rêve interrompu,» murmura-t-il avec une expression +heureuse. + +Georgette lui reposa la tête sur son oreiller et voulut s'enfuir. + +--Ah! ce n'est pas un rêve, s'écria-t-il! oh! Georgette, ne me quittez +pas! + +Elle s'arrêta au seuil de la porte et se retourna vers lui. Il se +dressa, tendit ses bras vers la jeune fille et, d'une voix tremblante +d'émotion: + +--Vous! fit-il, vous près de moi! + +--Chut! fit-elle, ne parlez pas; il vous faut le repos le plus +rigoureux. + +--Ne vous en allez pas, je vous en supplie... votre présence près de moi +me guérira plus vite que les remèdes du médecin. + +Georgette revint vers lui: «Je veux bien rester, dit-elle, mais sur +votre promesse de garder le silence....» + +--Oui, Georgette, oui, je me tairai.... + +La jeune fille reprit sa place dans le fauteuil placé au chevet du lit. + +--Bengali voulut parler.--Ah! fit-elle, vous m'avez promis.... + +--Deux mots seulement, Georgette. Je vous en supplie. + +--Bien bas, alors, dit-elle. + +--A votre oreille, voulez-vous? + +Et il avança ses bras pour l'attirer à lui; elle se recula vivement: +«Chut! chut! chut! fit-elle, un doigt posé sur sa bouche souriante, +reposez votre tête sur l'oreiller et parlez-moi d'ici.» + +Bengali obéit.... + +--Est-ce la première fois que vous venez ici, Georgette? demanda-t-il. + +--Je suis venue tous les jours. + +--Ah! fit-il joyeux, et vous viendrez encore? + +--Si cela doit hâter votre guérison.... + +--Oh! oui... oui... je me sens déjà tout autre.... + +--Voyons, ne vous animez pas, soyez bien tranquille, parlez peu et +doucement, sinon je m'en vais.... + +--Non, non, restez, je vous obéirai. + +Puis, après un silence: «On a fait une comédie là-dessus, je l'ai vue +jouer: _l'Amour médecin_.... Georgette, il me semble que je serais si +heureux de tenir votre main dans la mienne... voulez-vous?... ça me fera +plus de bien que la tisane.» + +Elle lui donna sa main:--A la condition, dit-elle, que vous allez vous +endormir comme cela. + +--Oui Georgette, oui, je vais dormir. + +Il ferma les yeux, et bientôt sa respiration courte, précipitée, indiqua +qu'un sommeil fiévreux avait vaincu la volonté du jeune homme, de +laisser ses yeux fixés sur ceux de son adorée. + + + + +XV + +DÉCEPTIONS DE LA FAMILLE JUJUBE + + +Les jours, les semaines s'écoulaient et rien ne faisait prévoir à +l'affligée Athalie et à ses parents l'époque du rétablissement complet +du futur époux, par conséquent la date du mariage convenu. Quand Jujube +se présentait chez le blessé, il n'était jamais reçu, et mademoiselle +Piédevache, toute à son inquiétude pour son neveu qu'elle adorait, ne +pouvait que répéter à la famille impatiente: «C'est l'ordre formel du +médecin; le pauvre enfant ne peut pas recevoir de visites; moi-même, +quand je vais le voir, je ne fais qu'une apparition, mais le docteur +m'écrit tous les jours quelques mots; la guérison est certaine, mais ça +sera long; il faut attendre». + +On attendait depuis un mois quand mademoiselle Piédevache arriva chez +les Jujube, l'air fort satisfait. + +--Enfin, dit-elle, le cher enfant peut recevoir des visites, il se lève +et entre en convalescence. + +Grande joie d'Athalie à cette bonne nouvelle: + +--Qu'est-ce que peut durer la convalescence? un mois? demanda-t-elle. + +--Oh! pas plus, je pense, répondit la tante. + +--J'aurais grand plaisir à le voir, ce brave garçon, dit Jujube. + +--Je viens vous prendre pour vous mener chez lui, répondit la vieille +demoiselle; ma voiture est en bas; êtes-vous prêt? + +Jujube, qui était toujours prêt à sortir, n'eut que son chapeau à +mettre:--Je suis à vos ordres, dit-il. + +--Mille bonnes choses de notre part, papa, dit Athalie; dis-lui que nous +sommes bien heureuses de son rétablissement. + +Bengali, occupé à dévorer deux côtelettes, fut désagréablement surpris +en voyant sa tante accompagnée du futur beau-père qu'elle voulait lui +colloquer. + +--Bravo! s'écria celui-ci, je vous trouve en bonnes dispositions, mon +gaillard. + +--Peuh! fit Bengali, je mâchonne, je suce du jus de côtelettes. + +--Mais vous avalez la viande avec, les os sont décharnés. Ah! nous avons +été tous bien heureux d'apprendre votre entrée en convalescence; votre +pauvre Athalie en pleurait de joie. + +--Chère demoiselle, répondit Bengali, sans enthousiasme; dites-lui que +j'ai été bien sensible.... + +--Je vais même lui annoncer que vous viendrez lui dire cela de vive voix +dans une huitaine de jours, répondit Jujube.... + +--Oh! certainement, ajouta mademoiselle Piédevache, dans huit jours. + +--Huit jours, fit Bengali avec un pâle sourire; comme vous y allez, ma +tante! + +--Elle a raison, et nous causerons du mariage... j'espère que nous +pourrons le fixer à un mois. + +Bengali se récria d'une voix languissante: + +--Oh! oh!... un mois!... faible comme je le suis. + +--Aujourd'hui, oui; mais dans un mois. + +--Certainement, ajouta la tante; un mois de convalescence....à ton +âge.... Tu verras. + +--J'en doute, ma tante.... Ainsi tenez, le peu que j'ai causé... eh +bien! je me suis fatigué... je vais me remettre au lit. + +--Il a raison, dit mademoiselle Piédevache, il faut le laisser se +reposer.... + +--Voulez-vous que je vous envoie Athalie avec sa mère? demanda +Jujube.... + +--Oh non!... ça ne serait pas convenable... une demoiselle chez un +garçon... malade. + +--Chez son futur.... + +--Oui, sans doute; mais quand je serai tout à fait bien... nous +arrangerons cela; je vous demande pardon, je vais me recoucher. + +Les deux visiteurs se retirèrent et Jujube se disait: «Je trouve qu'il +n'est guère pressé de voir ma fille.» + +Et dès qu'ils furent partis, Bengali demanda le fromage à la crème et +les fruits préparés pour le dessert de son repas interrompu. + +--Eh bien! s'écrièrent Athalie et sa mère, à l'arrivée de Jujube dont la +figure était soucieuse. + +--Eh bien! Eh bien!... je l'ai trouvé mangeant deux côtelettes. + +--Ah! exclamèrent joyeusement les deux femmes. + +--Oui, ah! ah! tant que vous voudrez, mais pour moi, le mariage n'est +pas fait. + +--Comment! fit la pauvre Athalie déconcertée, qu'est-ce qu'il y a? + +--Il y a, il y a... il n'y a rien... que des impressions, mais qui sont +mauvaises. + +Et Jujube raconta son arrivée au moment où Bengali était attablé et +paraissait manger avec appétit; son air contraint en le voyant, la +froideur de son accueil, sa fatigue subite, son refus de recevoir la +visite de sa future, etc., etc. + +Athalie trouva, pour le justifier, les bonnes raisons fournies par les +gens à illusions, toujours disposés à croire ce qu'ils désirent; sa +mère, femme à illusions, elle aussi, exprima un avis semblable: + +--Tant mieux si je me suis trompé, dit le chef de la famille, mais, +règle générale, je ne me trompe jamais. + +--Tu verras, papa, que tu te trompes cette fois, dit Athalie sans +conviction. + +--Bon, bon, je veux bien, nous verrons, ricana-t-il avec ironie. + +Quatre jours après cette scène, il recevait, de la tante Piédevache, une +lettre dont les premiers mots lui firent pousser une exclamation; il +appela à haute voix les deux femmes: + +--Voilà du nouveau, venez vite! + +Elles accoururent à son appel et leurs regards l'avaient avidement +questionné avant que leur bouche eût prononcé un mot. + +--Il est parti pour Nice! dit-il. + +Et il jouit amèrement de la stupeur causée par cette nouvelle. + +--Parti... comment, pourquoi? demanda Athalie accablée. + +--Son médecin, paraît-il, l'envoie là-bas pour achever sa guérison. + +--Eh bien, papa, si c'est le médecin qui l'a ordonné.... + +--Sans doute, ajouta la mère, si le médecin a jugé nécessaire.... + +--Nécessaire aussi, répondit Jujube, de partir sans nous faire une +visite, sans nous exprimer par une lettre son désir de nous voir, sans +même nous informer personnellement de son départ, puisque c'est sa tante +qui nous l'apprend. + +Athalie, cette fois, ne répondit que par des larmes. + +--Un pareil manque d'égards, dit madame Jujube, est sans excuse. + +--Sans excuse, appuya Jujube. + +Bengali, cependant, en avait une excellente pour ne pas annoncer son +départ. Il n'était pas parti et ne devait même pas partir; il avait +exprimé le désir d'aller achever sa convalescence à Nice, à son médecin; +celui-ci avait fort approuvé cette excellente idée. Le lendemain, le +prétendu voyageur informait sa tante de ce qu'il appelait l'ordre du +docteur; la brave femme pleura fort, mais enfin, cette séparation était +nécessaire; elle se résigna, donna quelques billets de banque à celui +qu'elle appelait son cher enfant, retourna à Saint-Mandé, et Bengali +aussitôt de faire faire ses malles, d'envoyer chercher une voiture et +d'aller s'installer dans un petit appartement d'un quartier éloigné, +appartement qu'il fit meubler. + +Le résultat des visites de Georgette avait été ce qu'on pouvait prévoir, +et, chose moins facile à supposer, la possession, loin de refroidir les +sentiments de l'heureux amant, n'avait fait qu'accroître son amour pour +l'adorable fille qui s'était donnée à lui; c'était pour la voir tous les +jours, sans gêne, sans contrainte, qu'il avait imaginé le besoin d'aller +se rétablir à Nice. + +Il avait, d'ailleurs, tout prévu. Un de ses amis, installé dans cette +ville pour plusieurs mois, et avec qui il s'était entendu, lui avait +indiqué son hôtel; Bengali en avait donné le nom et l'adresse à sa +tante, comme devant être le domicile où elle lui écrirait; l'ami lui +renverrait les lettres. Bengali y répondrait, enverrait ses réponses à +l'obligeant intermédiaire qui n'aurait plus qu'à les jeter à la poste. + +Et il fut fait comme il avait été convenu. + +--Tu verras, papa, dit Athalie à son père, tu verras que M. Bengali.... + +Jujube l'interrompit:--Partir sans nous en aviser, sans adieux, sans +lettre explicative!... + +--Je t'assure, papa, qu'il a eu pour cela une cause majeure; je suis +sûre que, dès son arrivée à Nice, il t'écrira. + +--Il ne lui manquerait plus que de ne pas nous écrire, répondit le père. + +--Athalie a raison, mon ami, dit madame Jujube, il nous écrira et tu +verras qu'il lui est arrivé je ne sais quel empêchement. + +L'artiste, dont la vanité se refusait à croire qu'il en pût être +autrement, ne répliqua rien et se borna à dire: + +--Avec tout cela, pour combien de temps est-il à Nice? Deux mois, +quatre mois, six mois peut-être. + +Athalie se récria: + +--Oh! papa... quinze jours, trois semaines au plus. + +--Enfin, conclut Jujube, nous parlons pour ne rien dire, attendons sa +lettre. + +Le lendemain, pas de lettre! + +Les deux dames firent observer que Bengali avait eu, au plus, le temps +d'arriver, qu'à peine entré en convalescence, la fatigue du voyage avait +dû l'obliger à un repos bien naturel. + +--Parfait! attendons à demain, répondit ironiquement le père incrédule. + +Deux jours, trois jours, huit jours s'écoulèrent et toujours pas de +lettre; la tante Piédevache était allée passer un mois en Auvergne, chez +des amis, impossible d'aller lui demander une explication; écrire à +Nice, au prétendu convalescent, on ignorait son adresse, et l'infortunée +Athalie ne cessait pas d'inonder de ses larmes son piano que, malgré sa +douleur, elle était obligée de travailler pour obéir aux injonctions +paternelles. + +Jujube, convaincu que c'était encore un mariage raté, résolut de prendre +l'initiative d'un affront à son singulier futur gendre, pour que +celui-ci ne le lui fît pas, et il se décida à donner sa fille à Pistache +si ce jeune homme consentait à abandonner la pharmacie; il était riche, +adorait Athalie; la condition serait donc acceptée sans difficulté. + +La réception d'une lettre montée par le concierge et timbrée de Nice +vint interrompre le cours de ses réflexions: + +--Une lettre de Nice! cria-t-il. + +Les deux femmes accoururent: + +--Tu vois bien, papa, dit Athalie suffoquée par l'émotion. Et comme il +éprouvait quelques difficultés à défaire l'enveloppe: + +--Oh! dépêche-toi, papa! ajouta-t-elle. + +--Tu vas voir qu'il se justifie, dit madame Jujube. + +Enfin, la lettre fut dégagée de sa prison, ouverte, et Jujube en donna +lecture, à la grande impatience d'Athalie qui attendait toujours ce qui +ne venait jamais. + +Dans cette lettre, Bengali expliquait que le départ d'un ami pour +Monaco, le jour même ou le médecin avait ordonné Nice comme lieu de +convalescence, l'avait obligé à partir immédiatement, la société d'un +compagnon de voyage pouvant lui être d'un grand secours. + +--Ah! je te le disais bien, papa; et après, qu'est-ce qu'il y a? + +Il y avait une relation du voyage, la mention des arrêts dans les +principales villes du trajet, arrêts nécessités par le besoin de repos, +la description de Lyon, de Marseille, de sa Canebière, de son port, +etc., etc., puis la description de Nice où les orangers poussent en +pleine terre, des renseignements sur Monaco dont on aperçoit les +remparts et où le chemin de fer conduit en une demi-heure. Enfin la +lettre se termina par les saluts d'usage, suivis de--mille choses à ces +dames. + +Cette lecture finie, Jujube regarda Athalie qui était terrifiée: + +--Voilà! dit-il amèrement:--mille choses à ces dames... drôle... +polisson... il attend huit jours pour nous dire cela... mille choses à +ces dames! + +--Mais, papa, risqua timidement et sans conviction la pauvre fille, il +ne peut pas nous dire autre chose dans une première lettre; écris-lui, +il répondra, et cette fois.... + +--Lui écrire! où? il ne donne même pas l'adresse de son hôtel. + +--Il l'a oubliée, il l'enverra dans sa prochaine lettre. + +Un mois s'écoula pendant lequel on reçut quatre lettres remplies de +choses indifférentes, sans la moindre allusion au mariage convenu, et +toutes se terminant constamment par la formule: mille choses à ces +dames. + +Jujube n'hésita plus: Pistache serait son gendre; il était seul, au +moment où il prenait cette résolution, un rhume l'ayant retenu dans sa +chambre, et les deux femmes étaient au Conservatoire où Athalie prenait +des leçons d'harmonie. + +La bonne annonça Pistache. Jujube se leva et, de la porte entr'ouverte, +les mains tendues, il cria: + +--Entrez donc, cher monsieur! + +Pistache, qu'il n'avait pas habitué à cet accueil chaleureux, en était +tout confus. + +--Vous voyez un pauvre malade, continua l'artiste. + +--Oh! vraiment, monsieur Jujubès, fit le pharmacien avec sollicitude; si +j'avais su cela, je serais venu prendre de vos nouvelles. Oh! que je +regrette donc.... + +--Vous êtes bien aimable, ce n'est rien, un rhume. + +Le pharmacien, que ce mot plaçait sur son terrain, lui donna force +détails sur les rhumes, leurs moyens de guérison, offrit tous les sirops +et toutes les pâtes efficaces en pareil cas. Jujube le remercia avec +effusion, ajouta que son rhume était à peu près passé et qu'il ne +gardait la chambre que comme dernière précaution: + +--Ne parlons plus de moi, dit-il; quoi de nouveau? + +--Mais... pas grand'chose.... + +Une idée vint à Jujube:--Et votre ami Bengali, avez-vous de ses +nouvelles? demanda-t-il. + +--De ses nouvelles? est-ce qu'il a été malade? + +--Comment? Vous ne savez pas qu'il a été gravement blessé en duel? + +--Non, je ne savais pas ça. + +--Il a été deux mois au lit et on l'a envoyé à Nice pour achever de se +rétablir. + +--Oh! mais alors, il est tout à fait rétabli; je l'ai vu il y a trois +semaines. + +--Où cela? + +--A Paris... un soir. + +--A Paris?... vous êtes sûr que c'était lui? + +--Oh! parfaitement sûr, nous nous sommes trouvés presque nez à nez. + +--Vous lui avez parlé? + +--Non, il avait une demoiselle à son bras; et comme, en me voyant, il a +vivement tourné la tête, j'ai pensé qu'il voulait m'éviter. Alors... +vous comprenez... par discrétion.... + +--Parfaitement. + +--Ça m'a contrarié, parce que je lui aurais annoncé mon héritage, ça lui +aurait fait plaisir. + +Ici, Pistache trouva le joint pour faire connaître ses intentions. + +--Et puis, dit-il, je l'aurais consulté sur mes idées de mariage. + +Jujube, tout à la révélation qui venait de lui être faite, ne répondit +pas. Pistache, alors, continua: + +--Oui... dès que mon deuil sera fini (et appuyant), je m'occuperai de me +marier. Et il répéta:--Je veux absolument me marier. + +Et Jujube, toujours la tête ailleurs, ne répondait pas encore. + +Pistache l'interpella: + +--N'est-ce pas, monsieur Jujubès, que j'ai raison? + +--Raison?... sur quoi? + +--Sur mon idée de me marier? + +--Ah!... vous songez à vous marier? + +--Oui, après mon deuil... le deuil d'un oncle, ça n'est pas bien long, +trois mois au plus. + +--Vous avez raison, mon jeune ami. + +--Son jeune ami! pensa notre amoureux que cette appellation combla +d'espoir, et il continua: + +--Il y a une demoiselle... que j'adore... et qui m'aime aussi.... + +--Bravo? + +--Et si vous voulez, monsieur Jujubès.... + +--Moi? + +--Oui, monsieur Jujubès, ça dépend de vous. + +Et il allait lâcher le grand mot, quand mesdames Jujube entrèrent. Il +courut au devant d'elles: + +--Ah! madame, ah! mademoiselle, balbutia-t-il, suffoqué d'émotion, si +vous saviez combien je.... + +Athalie le salua de la tête et sortit vivement, laissant le pauvre +garçon son sourire figé sur sa bouche béante. Il allait demander une +explication, mais la mère ignorant la résolution prise par son mari, +celui-ci pensa que reprendre en ce moment la conversation interrompue, +serait provoquer chez madame Jujube un étonnement et un embarras de +nature à dérouter Pistache; Jujube prétexta sa palette à préparer pour +la pose d'un modèle qu'il attendait, engagea vivement le jeune homme à +revenir le plus tôt possible, et le nouveau futur gendre se retira sans +s'expliquer l'accueil d'Athalie, mais transporté de joie par les +dispositions du père. + +--J'ai du nouveau à t'apprendre, dit aussitôt celui-ci à sa femme, et +surtout à apprendre à Athalie; appelle-la! + +Athalie, qui avait guetté le départ de son amoureux, rentra à ce moment: + +--J'annonçais à ta mère qu'il y a du nouveau, reprit Jujube, et j'allais +t'appeler pour entendre cette nouvelle intéressante. + +A l'air ironique de son père, la pauvre fille devina que la nouvelle +était mauvaise pour elle. + +Le père continua sur le même ton sarcastique: + +--Il est retombé, ce cher malade, une rechute qui l'a forcé à reprendre +le lit, dont l'état est tellement grave qu'il ne peut ni nous écrire, ni +charger quelqu'un de nous informer de sa rechute. + +--Mais qu'y a-t-il donc, papa? demanda la pauvre Athalie avec +inquiétude. + +--Il y a que ton soi-disant adorateur se porte comme le Pont-Neuf, et +qu'il a été vu à Paris, il y a trois semaines, avec une belle jeune +fille à son bras. + +--Hein? fit madame Jujube. + +Athalie était restée anéantie: + +--Eh bien, fit Jujube, es-tu convaincue? + +Elle balbutia, pâle et tremblante: + +--Comment sais-tu cela, papa? + +--Par celui que tu dédaignes, qui sort d'ici; il l'a vu, de ses yeux vu. + +--Il a pu se tromper. + +--Je lui ai posé la question. + +Et Jujube répéta les paroles de Pistache. + +--C'est un mensonge qu'il t'a fait, papa. + +--Dans quel but? + +--Pour évincer son rival. + +--Il ignore cette rivalité, je ne lui en ai pas soufflé mot, et, s'il la +connaît! qui la lui aurait apprise? + +--Ton père a raison, ma fille, dit madame Jujube. + +Lui, continue: + +--Si, comme tu le croyais, ton adoré était retombé malade, sa tante le +saurait et nous en aurait informés. + +--Elle est en Auvergne. + +--Elle en serait revenue en toute hâte, nous aurait mis au courant, +aurait avisé au moyen de faire revenir le malade; au besoin, serait +allée à Nice; enfin nous saurions quelque chose. Et tu te figures que +nous allons attendre ce monsieur qui se fiche de toi, de nous; qui ne +t'épousera jamais, quand nous avons un brave garçon, riche, prêt à te +conduire à la mairie? + +--Jamais! dit énergiquement Athalie. + +--Hein! fit le père à qui, dans son intérieur, nul n'avait jamais +résisté. + +Elle répéta: + +--Jamais je n'épouserai ce monsieur. Jamais! jamais! + +--Qu'est-ce que c'est que ce ton-là? s'écria le père en s'avançant la +main levée. + +Athalie ne recula pas: «Bats-moi, dit-elle; tue-moi si tu veux, je ne +l'épouserai pas». + +Il n'y a tel que la timidité subitement résolue, pour imposer à ceux +devant qui elle s'est jusqu'alors inclinée. Jujube resta donc muet +d'étonnement, à cette résistance énergique qu'il rencontrait pour la +première fois: + +--C'est ma fille, dit-il, les lèvres blêmes et agitées par la colère, +c'est ma fille qui me parle ainsi! + +--Papa, je ne te manque pas de respect, je t'ai toujours obéi et je +t'obéirai toujours; mais pour cela, non, non, non. + +--J'ai donné ma parole à ce jeune homme, dit-il, espérant par ce +mensonge obtenir la soumission d'Athalie. + +--Je ne lui ai pas donné la mienne, répondit-elle, je ne l'aime pas. + +--Belle raison! Ta mère non plus ne m'aimait pas quand je l'ai épousée; +maintenant c'est du délire. + +--Oh! du délire, murmura madame Jujube... avec un léger mouvement de +tête.... + +--Qu'est-ce que tu dis? + +--Je dis: oui, du délire. + +--Tu entends, ma fille? Je ne le fais pas dire à ta mère. + +Comme sa mère ne l'avait pas dit, elle approuva:--En tout cas, mon ami, +dit-elle, nous ne pouvons pas rompre des projets bien arrêtés sans +prévenir mademoiselle Piédevache. + +--Et, avant de la prévenir, ajouta Athalie, avoir la preuve que c'est +bien lui qui a été vu à Paris. + +A ce moment, une visite vint couper court à la discussion et jeter dans +la vaniteuse famille une joie de nature à lui faire oublier toute autre +chose: une riche dame, celle qui donnait à Athalie les fleurs, les +plumes et les rubans qui avaient cessé de lui plaire, une de ces +connaissances dont on disait: «nous n'avons que des amis comme cela;» +cette dame venait annoncer qu'elle partait en voyage pour plusieurs mois +et elle mettait sa maison de campagne à la disposition des Jujube, et +même à leurs ordres ses domestiques qu'elle n'emmenait pas; ajoutant +qu'ils pourraient s'y installer dès le surlendemain et y rester jusqu'à +son retour; c'est-à-dire la plus grande partie de la belle saison. + +La famille, radieuse, la remercia avec effusion; on l'embrassa, on lui +fit tous les souhaits possibles d'heureux voyage et, la dame partie, il +ne fut plus question que de la prise immédiate de possession de la +splendide demeure, des amis et connaissances qu'on y inviterait, du +riche mobilier au milieu duquel on se pavanerait, et on s'occupa +immédiatement des invitations à faire. + + + + +XVI + +ANXIÉTÉS DE BENGALI + + +Tous les jours, Bengali allait attendre Georgette à un endroit convenu, +la faisait monter dans la voiture qui l'avait amené et les deux amants +allaient passer une heure dans le petit appartement loué pour ces +entrevues quotidiennes. + +Depuis quelque temps, Bengali remarquait la tristesse toujours +croissante de sa maîtresse; celle-ci, de son côté, avait constaté, chez +son amant, la perte de la gaîté si riche et si communicative qu'il +possédait lorsqu'elle l'avait connu. + +--Chaque jour, se disait-elle, il paraît plus rêveur, plus préoccupé que +la veille; il ne répond plus à mes questions que d'une façon distraite, +comme s'il pensait à autre chose... cet amour ardent, qu'il m'affirmait +avec un tel accent de sincérité, était-ce.... une comédie? oh! non... ce +serait horrible... il était sincère, j'en suis sûre, mais son caractère +léger a-t-il pu se transformer tout à coup... la possession n'a-t-elle +pas amené chez lui la satiété? Ne m'aime-t-il plus? Quand l'explication +qu'il me demande de ma tristesse m'arrache l'aveu de mes inquiétudes, il +proteste énergiquement, avec un redoublement de tendresse, contre mes +craintes et, bientôt après ces effusions et ces serments, son visage +trahit de nouveau des soucis qu'il me cache... des mystères envers moi +qui dois devenir sa femme; pourquoi? + +La cause de ces soucis: la demande de la main d'Athalie, faite par lui, +avant le duel qui avait eu pour Georgette les conséquences que l'on +sait, ce prétendu séjour à Nice qui ne pouvait se prolonger plus +longtemps, le retour imminent de mademoiselle Piédevache, la première +visite à faire à la famille Jujube, etc., etc., la pauvre Georgette +ignorait tout cela. + +Un soir, dès en montant dans la voiture où son amant l'attendait, elle +fut frappée de l'altération de ses traits et de sa voix. + +--Qu'as-tu? lui demanda-t-elle, inquiète. + +--Mon ami de Nice, lui dit-il, vient de m'envoyer une lettre de ma +tante, m'annonçant son retour à Saint-Mandé pour demain. + +--Eh bien! c'est cela qui te trouble à ce point? + +--C'est qu'il me faut me réinstaller chez moi, me montrer comme +nouvellement de retour de Nice, interrompre cette existence à deux à +laquelle je m'étais habitué et que, comme un enfant oublieux du +lendemain, au milieu des joies du jour, je croyais ne jamais finir. + +--Oh! mon chéri, répondit Georgette avec transport, voilà donc ce qui +causait tes soucis! + +Bengali pouvait, d'un oui, rassurer complètement son amie; ce oui, il +ne le prononça pas. C'est que la pensée de ces projets de mariage, +auxquels il avait adhéré de bonne foi, après son renoncement à Georgette +qu'il croyait mariée, cette pensée hantait plus que jamais son esprit; +que faire? Signifier son refus d'une alliance qu'il avait sollicitée; +accabler sous un pareil scandale, sans prétexte aucun, une famille, +ridicule peut-être, mais parfaitement honorable; s'aliéner sa tante, sa +bienfaitrice, celle à qui il devait tout: telles étaient les +préoccupations auxquelles le malheureux jeune homme était en proie et +qu'il ne pouvait faire connaître à Georgette. + +Mais elle, heureuse des regrets de la cessation de l'existence à deux, +par lui manifestés, n'attendit même pas la confirmation de ce qu'elle +croyait avoir deviné et s'écria toute joyeuse: «Eh bien, tant mieux! tu +ne pouvais pas demander ma main à ma marraine, puisque tu étais censé +loin de Paris; maintenant, tu pourras faire la démarche et je prierai +tant ma marraine qu'elle consentira à nous marier.» + +Bengali ne répondit pas. + +Georgette surprise, le regarda, puis lui dit: «Tu n'as donc pas entendu +ce que je t'ai dit?» + +--Si, si, répondit-il avec embarras. + +--Eh bien alors, tu iras demain! + +--Demain... impossible... je vais chez ma tante. + +--C'est juste; eh bien! après-demain? + +--Après-demain... heu... c'est que.... + +--C'est que quoi? demanda Georgette avec inquiétude. + +--C'est que... je suis très mal avec M. Marocain et je crains.... + +--M. Marocain n'a aucun droit sur moi. + +--Oui, mais toi-même m'as dit que sa femme tremblait devant lui et lui +cédait en tout. + +--Ah ça, voyons, murmura la pauvre fille anxieuse.... Cette domination +de ma marraine par son mari.... Je ne vois pas de raisons pour qu'elle +cesse, et si elle t'arrête maintenant, elle t'arrêtera toujours.... + +Le malheureux amant, affolé d'amour pour sa maîtresse, ne savait que lui +répondre et quand il la vit éclater en sanglots, se désespérer, +l'accuser de vouloir l'abandonner, il l'attira sur lui, la couvrit de +baisers, redoubla ses protestations de tendresse infinie, d'amour +exclusif de tout autre, jura de faire tout, absolument tout ce qui +dépendrait de lui, pour un résultat qu'il désirait autant qu'elle. + +Georgette put prendre cette formule vague pour une promesse de faire la +démarche qu'elle désirait et rentra chez elle, pleine de bonheur et de +confiance. + +Pour Bengali, le--tout ce qui dépendrait de lui,--il l'entendait de tout +ce qu'il pourrait auprès de sa tante, pour la faire rompre des projets +qu'elle avait caressés. + +Le lendemain, donc, il arrivait chez elle; la brave dame lui prit la +tête à deux mains, l'embrassa dix fois, vingt fois. + +--Tu es accouru dès la réception de ma lettre, lui dit-elle, tu es un +amour. Tiens! que je t'embrasse encore! + +Et elle lui reprit la tête et lui donna de nouveaux baisers; alors, +l'éloignant un peu d'elle, pour mieux contempler sa bonne mine de +santé, elle se rappela sa douleur, ses angoisses, quand elle l'avait vu, +dans son lit, évanoui et blessé peut-être mortellement, et, tout à la +joie de la guérison complète de l'être chéri qu'elle avait craint de +perdre, ce furent de nouveaux baisers. + +A cet élan d'expansion maternelle, succéda un air d'étonnement. + +--Mais... je ne te vois pas ta gaîté ordinaire... tu as même un air de +tristesse.... + +La bonne entra à ce moment et demanda si elle devait servir le déjeuner. + +--Mais certainement, sers, répondit la maîtresse. + +Puis à son neveu: + +--Comptant bien te voir ce matin, j'ai fait faire un petit déjeuner dont +tu te lécheras les pouces. Voyons, assieds-toi là près de moi et +causons. + +--Oui, ma tante. Eh bien, comment avez-vous passé votre séjour là-bas? +Il paraît que c'est très pittoresque, l'Auvergne. + +--Très pittoresque, oui, mais toi.... + +--Vous ne vous êtes pas ennuyée? Avez-vous fait l'ascension du +Puy-de-Dôme? + +--Nous causerons de tout cela une autre fois, parlons de toi, de tes +amours. + +--Dam! Dam! ma tante, j'étais à Nice et.... + +--Sans doute, mais toi et ta future famille, vous avez dû entretenir une +correspondance.... Au fait, j'oubliais de te dire.... Tu vas voir ton +futur beau-père. + +--Quand ça, ma tante? demanda le jeune homme avec inquiétude. + +--Ce matin, tout à l'heure, je l'attends; en réponse à l'annonce de mon +retour à ces chers amis, il m'a écrit qu'il viendra aujourd'hui. + +--Oh! ma tante, ça me contrarie bien, j'avais à causer sérieusement avec +vous, très sérieusement, et... devant lui... c'est impossible. + +Mademoiselle Piédevache le regarda avec étonnement: + +--Comment?... De quoi s'agit-il donc de si sérieux, qui ne peut pas se +dire devant ton futur beau-père? Ça n'a pas de rapport avec le mariage, +je suppose? + +--Au contraire, ma tante, c'est de ce mariage que je voulais vous +parler. + +--Ah ça, mais... qu'est-ce qu'il y a? interrogea la tante avec +inquiétude. + +--Il y a que.... Voyons, ma tante, ma bonne tante... vous ne voudriez +pas me rendre malheureux, n'est-ce pas? + +--Je vois le coup! s'écria mademoiselle Piédevache... je le connais... +tu me l'as déjà fait, tu ne veux plus te marier. + +--Oh si, ma tante, oh si! je ne demande que ça. + +--A la bonne heure!... tu m'as fait une peur.... Et bien alors, cette +chose sérieuse... très sérieuse.... + +--Je veux me marier... mais avec une autre.... + +La vieille demoiselle sursauta: + +--Avec une autre!... Est-ce que tu te fiches de moi, de cette pauvre +petite qui s'est embéguinée de toi, je ne sais pas pourquoi, de son +père, de sa mère, de tout le monde? Tu as demandé la main de la jeune +fille, on te l'a accordée et maintenant.... + +--C'est vous, ma tante, qui avez voulu... c'était pour vous plaire.... + +--Je ne t'ai pas traîné de force chez ces excellents amis, tu m'y as +accompagnée de bon gré.... + +--Parce qu'à ce moment-là, je n'aimais pas encore celle que.... + +--Ah! je vois l'affaire! Quelque intrigante que tu as trouvée à Monaco, +car tu as dû aller à Monaco, qui t'a entortillé... l'héritier de +mademoiselle Piédevache! Elle s'est dit:--Bonne affaire! Entortillons ce +jeune daim qui doit hériter de la vieille.... + +--Vous vous trompez, ma tante, celle que j'aime n'est point une coureuse +de casinos, c'est une honnête jeune fille vivant de son travail.... + +--Qui passe les nuits pour nourrir sa vieille mère, je la connais +celle-là. + +--Non, ma tante, écoute-moi. + +--Rien! rien! rien! cria mademoiselle Piédevache, je t'ai toujours cédé, +je t'ai toujours gâté, c'est le tort que j'ai eu; cette fois je tiendrai +bon, et je ne romprai pas des projets arrêtés d'accord depuis longtemps, +je ne jetterai pas le chagrin et le ridicule dans une famille honorable, +pour te laisser satisfaire une amourette comme tu en as eu tant.... + +L'élan de colère épuisé, la vieille demoiselle continua sur un ton +enjoué: + +--Je ne te les reproche pas, tes amourettes. Ah! grand Dieu! tu me +connais, mon cher enfant, tu sais si je suis rigide sur ce chapitre-là, +l'amour!... Ah, seigneur... comme je comprends ça.... Tu le sais bien, +garnement, j'ai été la première à te dire: Amuse-toi pendant que tu es +jeune, fais l'amour, il n'y a encore que ça!... Moi-même quand +j'étais.... Hum! J'allais dire des bêtises. + +C'était la corde sensible qui venait de vibrer au souvenir du passé; +Bengali saisit l'à-propos et il allait attaquer par son côté faible +celle de qui il dépendait, lorsque la bonne annonça M. Jujubès. + +Bengali eut un brusque mouvement d'impatience:--Recevez-le, ma tante, +dit-il; moi je ne veux pas qu'il me voie. + +--Hein? veux-tu bien rester là! + +Et elle le saisit par le bras pour le retenir. + +--Pas en ce moment, ma tante, il me serait impossible de lui dissimuler +mon embarras... une autre fois... demain, après-demain, mais en ce +moment, ne m'obligez pas.... Je ne saurais que lui dire, tandis que +vous.... + +Et il s'élança dans la chambre voisine, en entendant les pas du nouveau +venu. + +Mademoiselle Piédevache acheva la phrase--tandis que moi, je saurai ce +que je dois dire.--Eh bien alors, je le dirai, et ça ira tout seul. + +Jujube entra: «J'accours aussitôt la nouvelle de votre retour», dit-il. + +--J'y comptais bien et je vous attendais, répondit-elle. + +--Pour me dire que nos projets ne peuvent plus avoir de suites; je m'y +attendais et je.... + +--Comment! ne pas avoir de suites? Mais au contraire, je tiens plus que +jamais à leur prompte réalisation. + +--Vous n'avez donc pas vu votre neveu? + +--Si; à peine de retour de Nice, il est accouru ici. + +--De Nice? dit Jujube en souriant, il vous a dit qu'il arrivait de Nice? + +--D'où vouliez-vous qu'il vînt? + +--De Paris, dont il n'a probablement pas bougé. + +--Hein? + +--Je crois qu'il a été à Nice comme moi. + +--Qu'est-ce que vous me dites là? + +--Un de ses amis l'a rencontré à Paris, il y a quinze jours, trois +semaines, ayant une jolie fille au bras. + +--Ce n'est pas possible; on a pris un autre pour lui, j'ai toutes ses +lettres datées de Nice, mises à la poste à Nice; la dernière, +m'annonçant son retour, est datée d'il y a trois jours; mais vous-même +avez dû en recevoir? + +--Oui, j'en ai reçu trois et bien singulières pour un amoureux. + +Jujube, alors, montra à mademoiselle Piédevache les trois lettres où le +futur époux parlait de tout, excepté de son amour et du projet de +mariage, et les terminant par la formule: «mille choses à ces dames.» + +--Enfin, vous en avez reçu; donc, il était à Nice. La forme n'a pas +d'importance; je pourrais vous citer une personne qui a reçu des lettres +brûlantes de plusieurs prétendus épouseurs, qui l'ont parfaitement +lâchée après. + +--Après quoi? demanda Jujube. + +--Après m'avoir,--l'avoir, veux-je dire,--demandée en mariage. + +--Enfin, demanda Jujube, que vous a-t-il dit au sujet de nos projets? + +--Ses intentions n'ont pas changé; s'il n'est pas allé tout de suite +chez vous, c'est qu'il a cru devoir accourir à moi tout d'abord; mais +dès aujourd'hui vous nous verrez lui et moi. + +Bref, Jujube, qui ne demandait pas mieux que de revenir au mariage qu'il +croyait bien rompu; sa fille, d'ailleurs, refusant formellement +d'épouser Pistache, Jujube se retira enchanté du rétablissement des +choses et tout prêt à tendre les bras à son futur gendre. + +Bengali ayant écouté à la porte, sa tante n'eut pas à lui répéter sa +conversation avec Jujube et la situation, pour lui, était nette; elle +était tout entière dans le célèbre dilemme: se soumettre ou se démettre, +et se démettre, c'était renoncer à l'affection et à l'héritage de sa +tante, qui l'avait élevé, à qui il devait tout et qu'il lui faudrait +affliger en échange de sa tendresse et de ses bienfaits; mais se +soumettre, c'était abandonner Georgette, Georgette dont il était +éperdument amoureux et qu'il faudrait désespérer par un abandon qu'elle +ne méritait pas. + +Il fit ce qu'en pareil cas tout autre eût fait à sa place, il laissa sa +tante lui parler du mariage, l'écouta sans répondre, réfléchit mais ne +la heurta pas par un refus. Cette attitude satisfit la vieille +demoiselle: «Laissons-le à ses réflexions», se dit-elle, convaincue +qu'elles seraient suivies d'une entière soumission; mais lui, se tenait +simplement ce raisonnement, que tant qu'un mariage n'est pas fait, il +peut survenir un événement qui le rende impossible; or, il avait plus +d'un mois devant lui et, dans un mois, il passe bien de l'eau sous le +pont des Arts et bien des académiciens dessus. + +Quand Jujube annonça le résultat de sa visite à Saint-Mandé, ce fut une +joie d'autant plus vive que, sans désespérer absolument, on ne croyait +pas à une justification si complète et à une reprise spontanée des +projets matrimoniaux. Aussi Jujube fut-il assourdi des questions +d'Athalie, au sujet de son prétendu; elle voulait connaître ses +explications, ses propres paroles, etc., etc. + +--Je ne l'ai pas vu, dit Jujube, mais sa tante m'a répété ses intentions +qui n'ont pas varié; tous deux viendront aujourd'hui. + +Et tout à son idée de gloriole, il parla de ses projets de noce dans la +coquette habitation de la propriétaire absente, des nombreux domestiques +laissés aux ordres des occupants; ce fut du délire, et on ne parla plus +d'autre chose; même les voitures étant à la disposition de la famille, +on les ferait atteler toutes pour promener les invités, au grand +épatement des paysans, et à la pensée de ce luxe de représentation, on +ne tarissait pas d'exclamations, de rires, de propositions de toutes +sortes. Ah! à ce moment-là, Jujube ne songeait guère à envoyer Athalie +à son piano. + +Du reste, celle-ci avait bien autre chose à faire; les toilettes à +commander, le mobilier à acheter, etc., etc. + +--Ah! dit-elle tout à coup, et mon éventail que Georgette doit me +peindre; c'est convenu il y a longtemps, papa; il faudra que tu en +composes le sujet; cette chère Georgette! va-t-elle être contente, elle +qui m'aime tant. + +Pendant toutes ces expansions, l'infidèle malgré lui, tout en se berçant +de cette philosophie qu'un événement imprévu peut se produire dans le +courant d'un mois, se demandait ce qu'il allait faire et dire, en +attendant cet événement problématique qui pouvait tout arranger; ne pas +revoir Georgette, quant à présent il ne pouvait s'y résigner; continuer +ses rendez-vous quotidiens avec elle, mais elle lui rappellerait chaque +jour la démarche promise auprès de sa marraine.... Quel prétexte +donnerait-il pour s'en abstenir maintenant qu'il s'était montré comme de +retour à Paris? Avouer franchement sa situation, c'était la dernière +décision à laquelle il pût s'arrêter; dans son embarras, il remit au +lendemain son rendez-vous, se disant que Georgette, ne le voyant pas, +croirait que sa tante l'avait retenu. + +Mais il y avait une visite qu'il ne pouvait reculer: celle à sa future +famille; d'autant plus que mademoiselle Piédevache devait l'accompagner. + +A l'heure convenue entre eux, la tante et le neveu se présentaient donc +dans la famille Jujube et y étaient reçus avec un véritable +enthousiasme. Madame Jujube sauta au cou de son gendre, puis le plaçant +devant Athalie: + +--Embrassez donc votre future! dit-elle.... + +Puis on embrassa la tante, puis ce furent des poignées de main +chaleureuses, des demandes affectueuses de nouvelles du blessé, etc., +etc. + +--Enfin, nous allons donc avoir la paix! dit Jujube, en riant; car +c'était un enfer, ici. + +--Les larmes d'Athalie, sa mauvaise humeur, parce que vous ne reveniez +pas, ajouta la mère. + +--Pauvre petite! dit mademoiselle Piédevache; adorer ce monstre-là.... + +--Oh! ajouta Jujube, elle ne pouvait pas digérer: «Mille choses à ces +dames!»; elle attendait des choses à elles personnelles.... + +--C'est à vous que j'écrivais, dit Bengali, et j'ai cru que ce n'était +pas la place.... + +--Sans doute, sans doute, répliqua la tante; ces choses-là, on les dit à +la personne elle-même. + +--Ne parlons plus de ça, interrompit Jujube tout à son idée de noce à la +maison de campagne; et il recommença à énumérer en détail ses intentions +quant au repas, au bal qui le suivrait, à la réception des amis et +connaissances qu'on n'aurait pu inviter au repas, etc., etc. + +Et malgré cet enthousiasme qu'elle partageait avec son père et sa mère, +malgré sa joie de revoir près d'elle l'homme qui devait être son mari, +Athalie ne pouvait ne pas remarquer son air rêveur, ses sourires de +complaisance et son peu d'empressement auprès d'elle. Mademoiselle +Piédevache à qui, non plus, n'avait pas échappé la contrainte de son +neveu et qui en connaissait les causes, dit: + +--Ce pauvre enfant est encore un peu souffrant, il n'a pas retrouvé +cette gaîté que vous lui connaissez, et puis le mariage doit rendre +sérieux. + +Sur ce, elle jugea à propos de ne pas prolonger une situation +embarrassante: + +--Allons, je l'emmène, dit-elle; à demain. + +Puis à Bengali: + +--Embrasse ta fiancée et partons. + +Et, dans son soulagement causé par le départ, Bengali trouva, dans le +baiser d'adieu, une conviction qu'Athalie put prendre pour de la +tendresse. + + + + +XVII + +ÇA DEVAIT ARRIVER + + +Ainsi que l'avait prévu Bengali, Georgette ne le voyant pas, le +lendemain du jour où il l'avait quittée pour se rendre auprès de sa +tante, pensa que, séparée de son neveu depuis longtemps, la vieille +demoiselle l'avait retenu, et la jeune fille ne se préoccupa pas de ce +premier manquement aux rendez-vous quotidiens; cependant, elle était +bien impatiente de voir son amant pour lui confier une joie qui pouvait +devenir un cruel embarras si Bengali n'obtenait promptement le +consentement de sa marraine à leur mariage; Georgette venait de +reconnaître en elle un état que dans quelques mois elle ne pourrait +plus dissimuler à personne: quant à présent, cet état lui donnait un +bonheur inconnu d'elle et elle était heureuse à la pensée que son amant +le partagerait et se hâterait de régulariser une situation qui ne +pouvait se prolonger plus longtemps. + +Pendant qu'elle s'abandonnait à son rêve, Bengali était conduit par sa +tante chez les bijoutiers, tapissiers, ébénistes, marchands de linge, +pour l'acquisition des cadeaux, meubles et tout ce qu'il faudrait au +jeune ménage. + +Les Jujube, eux, n'ayant que leur garde-robe à emporter, s'installaient +immédiatement dans l'habitation de Ville-d'Avray où ils allaient faire +du genre pour l'éblouissement de leurs amis et connaissances; ils les +avertirent d'abord par lettre de leur nouveau domicile pendant la durée +de la saison; ajoutant qu'on serait heureux d'avoir leur visite tel jour +qu'il leur conviendrait, madame devant recevoir tous les jours, sans +cérémonie, comme il convient à la campagne, et la lettre portait un +_post-scriptum_: une calèche sera toujours attelée pour les amateurs de +promenades. + +_Deuxième post-scriptum_: Il y a huit chambres d'amis pour les personnes +retenues à coucher. + +Et Jujube ne pouvant plus aller parcourir chaque jour à pied les rues de +Paris pour y montrer sa croix, prit une des voitures à sa disposition, +et alors il fit ses promenades en calèche, laissant la mère et la fille +tout à leurs occupations et à leurs causeries en vue du grand et +prochain événement et ne désirant, quant à présent, d'autre société que +celle du futur époux sur lequel elles comptaient bien tous les jours, +comme il l'avait promis. + +Georgette aussi comptait bien sur lui. + +Elle avait été un jour sans le voir et elle attendit impatiemment le +jour suivant pour lui faire la confidence qu'elle croyait devoir le +plonger dans une immense joie. Le lendemain donc, elle se rendit où +Bengali l'attendait d'ordinaire. Elle eut un vif mouvement de bonheur, +la voiture était là; elle y monta, tomba dans les bras de son amant et +en quelques tours de roue, on fut dans le petit appartement témoin de +leurs entrevues quotidiennes. Tout d'abord, le jeune homme commença une +explication sur deux empêchements qui ne lui avaient pas permis d'aller +voir madame Marocain. + +--C'est impossible en ce moment, mon ami, interrompit la jeune fille, ma +marraine est malade.... Oh! ça n'a rien de grave, la maladie à la mode: +l'influenza, douze à quinze jours de soins, de précautions pour ne pas +se refroidir et il n'y paraîtra plus. + +Quinze jours devant lui! Ce fut un grand soulagement qui mit subitement +notre amoureux à l'aise. Voyant alors sur les lèvres de Georgette un +sourire inexplicable, l'entendant prononcer des demi-mots auxquels il ne +comprenait rien: + +--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il, on dirait que tu as quelque chose à +m'apprendre. + +Et dans un sourire d'une ineffable tendresse, la jeune fille articula +tout bas: + +--Oui... oui... quelque chose qui.... + +--Voyons, parle, ma chérie; ce n'est pas un grand malheur si j'en juge à +ta physionomie. + +Alors, Georgette lui prit la tête dans ses bras et lui dit quelques mots +à l'oreille. + +Bengali se leva brusquement, dans un élan d'ivresse folle, et couvrit +Georgette de baisers entrecoupés des mots les plus tendres. + +--Je savais bien que je te rendrais heureux, lui dit-elle. + +Et les baisers partagés de redoubler. + +Puis la pensée de sa situation jeta une ombre sur le visage tout à +l'heure si épanoui du jeune homme. + +Et, à son tour, Georgette lui demanda, mais d'une voix inquiétante: + +--Qu'as-tu donc, toi aussi? + +Il prétexta le chagrin de quitter sa maîtresse en un pareil moment (car +l'heure de la séparation était arrivée). + +Elle le consola dans les baisers d'adieu et Bengali la quitta en lui +disant: + +--A demain, mon cher amour, à demain! + +Leurs joies, leur installation à la maison de campagne, leurs +occupations, leurs projets, tout cela avait absorbé les dames Jujube et +elles avaient complètement oublié Pistache. + +Elles restèrent sans mouvement et sans voix en le voyant entrer, tout +guilleret: + +--Bonjour, mesdames; je ne vous demande pas des nouvelles de votre +santé, vous avez des mines superbes; figurez-vous que j'allais tous les +jours vous demander et votre portier, cette vieille bête de père +Galfâtre, me répondait toujours: «Il n'y a personne», quand il aurait pu +me dire: «On est à la campagne....» et même, ça n'est pas gentil à vous, +de ne pas m'avoir prévenu et envoyé votre adresse; finalement, que j'ai +fini par dire à votre pipelet, quand il m'a répondu pour la dixième fois +«Il n'y a personne»: «Ah ça! mais ils ne rentrent donc plus chez eux?» +Il m'a alors répondu: «Ils n'y rentreront qu'à la fin de la saison, ils +sont à la campagne.» «Vous ne pouviez pas me le dire plus tôt?» +m'écriai-je avec une humeur bien légitime, n'est-ce pas? il me répond: +«Vous ne l'avez pas demandé»; enfin, je lui ai demandé l'adresse de +votre campagne et me voilà. + +Les deux femmes avaient écouté ce monologue sans l'interrompre: + +--Oh! mais c'est charmant ici... quel joli séjour! continua Pistache. + +Et, tout décontenancé en voyant l'immobilité des deux dames: + +--Je vous dérange peut-être? demanda-t-il. + +--Quelques occupations, répondit madame Jujube. + +Pistache poursuivit: + +--Ça ne nous empêchera pas de causer car il y a bien huit à dix jours +que nous n'avons causé de notre affaire. + +--Quelle affaire? demanda madame Jujube. + +--Quelle... fit Pistache interloqué.... Eh bien... pour savoir si c'est +le moment de parler à M. Jujube. + +--Lui parler... de quoi? + +Pistache regardait les deux femmes sans comprendre. + +--Eh bien, balbutia-t-il, de... mes intentions au sujet du mariage avec +mademoiselle Athalie. + +Toutes les deux poussèrent une exclamation. + +--Encore! fit mademoiselle Jujube. + +Pistache était stupéfait; encore? répétait-t-il... encore.... + +--Oui encore?... dit madame Jujube. Comment, voilà plusieurs mois que +cette plaisanterie dure; que ma fille et moi consentons au mariage; nous +nous tuons à vous répéter qu'il vous faut le consentement du père et +vous n'en finissez jamais et, après huit à dix jours où vous n'avez pas +donné signe de vie, vous recommencez à demander s'il vous faut vous +adresser à mon mari. + +--Est-ce que vous croyez que papa va vous attendre éternellement? dit à +son tour Athalie. + +--Mais c'est madame votre mère qui m'a conseillé.... + +--Il a des vues sur un autre, mon mari, interrompit madame Jujube, un +autre qui, lui, s'est présenté et a parlé. + +Pistache fut atterré par cette déclaration; il bafouillait des mots +sans suite, ne savait quelle contenance tenir, était enfin dans un état +de complet ahurissement. + +--Excusez-moi, dit Athalie, j'ai affaire. + +Et elle sortit. + +--Voyez mon mari, ajouta madame Jujube; moi, je n'ai rien de plus à vous +dire. + +Elle sortit à son tour; et le malheureux apothicaire se retira la tête +perdue, et marchant comme un homme ivre. + +Le maître de la maison rentra peu après cette scène et énuméra les noms +des hôtes sur lesquels on pouvait compter. Il avait même invité M. +Quatpuces qui crèverait de dépit, au milieu des fêtes dont il aurait été +l'un des importants personnages, sans ses prétentions à la dot. + +--Tu sais, mon ami, dit madame Jujube, que c'est aujourd'hui que +mademoiselle Piédevache et notre gendre viennent s'installer ici. + +--A-t-on préparé leurs chambres? + +--Les deux plus belles; tout est prêt, ils pourront venir quand ils +voudront. + +--Et le dessin de mon éventail, papa? demanda Athalie, il n'est que +temps. + +--Je l'ai dans la tête, répondit l'artiste, je n'ai qu'à le faire sur le +morceau de satin blanc que tu m'as donné, tu l'auras dans une heure. + +Il passa dans son atelier pour exécuter le dessin emblématique qu'il +avait conçu, et, selon sa promesse, il le remettait à sa fille +émerveillée. + +A l'heure du dîner, mademoiselle Piédevache arrivait avec ses bagages, +ainsi qu'elle l'avait promis, annonçant l'arrivée de son neveu après +dîner seulement: une affaire le retenait à Paris pour quelques heures. + +Ce furent des embrassements frénétiques, un de ces bavardages fiévreux +comme en donne la joie débordante; on fit visiter toute la maison à la +vieille demoiselle et on la conduisit à sa chambre où ses malles avaient +été portées; une femme de chambre fut mise à ses ordres, et elle lui +donna les clés de ses malles pour en tirer le linge et les robes et +mettre le tout en place. + +Bengali arriva à neuf heures, fut reçu avec de doux reproches pour son +retard et la soirée s'acheva dans une conversation générale à laquelle +il fit mille efforts pour prendre part, sans parvenir à faire +disparaître les soucis qui assombrissaient son front. Athalie ne put +s'empêcher d'en faire la remarque. + +--Il songe aux devoirs que va lui imposer sa vie nouvelle, dit la tante. + +Le lendemain, Jujube, étalé dans la calèche, se dirigeait vers la route +de Ville-d'Avray (car il ne prenait pas le chemin de fer), lorsqu'il +entendit ce cri: «Bonjour, maître!» Il se retourna; c'était Marocain qui +l'avait ainsi interpellé. L'artiste fit arrêter sa voiture et serra, +avec l'effusion d'un homme heureux, la main que lui tendait Marocain. Il +lui annonça qu'il retournait à sa campagne, l'engagea à l'y aller voir, +et après les questions ordinaires sur la santé: + +--Eh! quoi de nouveau? demanda Marocain. + +--Il y en a chez moi, répondit Jujube. + +--Du bon? + +--De l'excellent; je marie ma fille. + +--Ah! bravo! un bon mariage, je suppose? + +--Un jeune homme charmant, spirituel, riche. + +--Ah! mon compliment, cher maître. + +--Merci; nous ferons le repas de noces, le bal, les réceptions à ma +campagne, dans une habitation exquise, vaste, où je pourrai recevoir un +grand nombre de personnes... dont vous serez, bien entendu. + +--Oh! cher maître.... Le jeune homme est d'une famille connue? + +--Mon gendre n'a qu'une tante fort riche, dont il sera l'unique héritier +et qui, en attendant, le dote richement. + +--Alors, quand je verrai mademoiselle, elle sera madame... madame je ne +sais comment. + +--Madame Bengali. + +--Bengali! s'écria Marocain. + +--Vous le connaissez? + +Marocain, ne voulant pas dire au beau-père qui l'invitait tout le mal +qu'il pensait de son futur gendre, répondit: + +--Je me suis trouvé une fois avec ce jeune homme; je ne le connais pas +autrement.... + +--C'est un charmant garçon. Allons? au revoir, Marocain! + +Jujube donna l'ordre au cocher de repartir et la voiture s'éloigna. + +--Oui, charmant garçon, se dit Marocain, qui aurait séduit la filleule +de ma femme si nous n'y avions pas mis bon ordre; et cette petite dinde +venait nous raconter qu'il la courtisait pour le bon motif! Bon pour +lui, oui. + + + + +XVIII + +UN COUP DE THÉÂTRE + + +Une heure après, il dit d'un air narquois à Georgette qui était venue +voir sa marraine: + +--Eh bien, le monsieur au parapluie qui devait venir demander ta main? + +--Qu'a-t-il fait? demanda la jeune fille anxieuse. + +--Il se marie prochainement... avec ton amie Athalie Jujubès; crois-tu +que nous avons été prudents en te faisant changer de quartier? + +Georgette eut la force de dissimuler sa douleur, feignit l'indifférence +à cette nouvelle qui lui brisait le coeur et ne donna carrière à son +désespoir qu'à sa rentrée chez elle, où elle se jeta sur son lit en se +tordant dans les cris et dans les larmes. + +Deux coups frappés à la porte la firent se redresser brusquement; elle +essuya ses yeux et se préparait à demander qui frappait, lorsque la voix +de Bengali se fit entendre: + +--C'est moi, dit-il, ouvre. + +--Lui! s'écria-t-elle... lui ici! + +--Ouvre-moi donc, mon cher amour, insista le jeune homme. + +--Que vient-il faire ici? se demanda la désespérée. + +Et elle ouvrit, pâle, tremblante, les paupières gonflées et rougies et +la bouche crispée. + +Bengali eut un mouvement d'effroi en la voyant. + +--Qu'as-tu donc? fit-il éperdu.... + +Elle fixa sur lui ses regards pleins d'une inexprimable angoisse, et ses +lèvres blêmes s'agitèrent sans pouvoir articuler un mot. + +--Mais qu'as-tu, mon cher ange adoré? dit-il en l'enlaçant. + +Elle s'échappa de ses bras, s'éloigna de lui: + +--Allez-vous-en! cria-t-elle; nous ne devons plus nous voir. + +Il la regardait sans comprendre: + +--Ah! s'écria-t-il tout à coup, tu sais...? + +--Tout!... vous vous mariez... que venez-vous faire ici?... m'offrir de +l'argent, me promettre de ne pas m'abandonner, d'assurer le sort du +pauvre petit être qui.... Non... non... je n'ai pas besoin de vous.... +Mon enfant, je l'élèverai seule.... + +Bengali se jeta à ses genoux, lui saisit et retint de force ses mains +qu'elle voulait lui retirer. + +--Ecoute-moi, je t'en supplie, implorait-il; tu ne peux pas me condamner +sans m'entendre.... + +Et il lui énuméra toutes les circonstances qui avaient abouti à cette +situation terrible et sans issue. + +Dans l'état où à son arrivée il avait vu Georgette, Bengali, tout à +l'émotion causée par l'apparition de sa maîtresse, n'avait pas songé à +fermer la porte. + +Soudain, Georgette jeta un cri, les yeux fixés vers cette porte ouverte; +Bengali se retourna et resta terrifié en voyant Athalie pâle et +immobile. + +Après un silence qu'aucun des trois personnages n'osait rompre, le jeune +homme agita ses lèvres comme pour parler. + +--Ne me donnez pas d'explications, dit doucement Athalie, j'étais là, +j'ai tout entendu. + +Puis, essayant de sourire: + +--D'ailleurs, continua-t-elle, je ne regrette pas d'avoir acquis la +preuve de ce que je soupçonnais bien un peu.... + +Puis, souriant de nouveau: + +--Je n'ai jamais été bien certaine de votre amour, dit-elle à Bengali... +votre gaîté naturelle que l'approche d'une union désirée aurait dû +augmenter, cette gaîté, vous l'aviez perdue; vos airs rêveurs, +préoccupés, vos soupirs mal dissimulés, rien ne m'échappait. + +Puis, après un silence: + +--Pourquoi ne m'avoir pas confié franchement que votre coeur était à une +autre? + +Et, sur ces mots, regardant Georgette qui ne savait que penser et que +dire, elle lui sauta au cou: + +--Une autre dont je ne suis pas jalouse, va. + +Un sanglot contenu étrangla sa voix, et les deux jeunes filles enlacées +mêlèrent leurs larmes. + +--Écoutez-moi, mademoiselle, dit Bengali. + +--Je sais ce que vous allez me dire: cette rencontre de Georgette après +votre demande de ma main, de Georgette que vous aimiez déjà, ce duel +pour elle, les soins qu'elle vous a prodigués, ses veilles à votre +chevet... et puis... une faute... une faute qu'il faut réparer... +pourquoi ne m'avez-vous pas confié tout cela? + +--Votre père, votre mère me disaient que vous m'aimiez et je n'osais +pas.... + +--En vous épousant sans répugnance, mais sans amour... car j'aimais +ailleurs, mes parents le savaient, j'obéissais aux désirs de mon père; +je suis adorée de celui que je désespère et que je sacrifiais en me +sacrifiant moi-même; vous avez pu être trompé par mon humeur qui n'était +pas celle d'une femme qui se sacrifie..., mais vous savez, dans ma +famille..., on a des satisfactions qui l'emportent sur celles du coeur. +J'ai été élevée comme cela; mais si j'ai toujours cédé aux volontés de +mon père, je lui résisterai pour ne pas épouser un homme dont je ne suis +pas aimée. + +Et embrassant de nouveau Georgette: + +--Ma pauvre Georgette..., c'est toi qu'il épousera..., qu'il doit +épouser, il le faut. + +Les deux jeunes gens lui avaient saisi chacun une main et balbutiaient +des paroles de reconnaissance. + +--Ne me remerciez pas, dit-elle.... + +Puis, gaîment et tirant son éventail: + +--Je t'apportais cela, comme c'était convenu, dit-elle à Georgette; vois +donc le dessin de papa comme il est joli; c'est moins pressé maintenant, +parce que mon autre mariage ne sera pas aussi prochain; mais, c'est +égal, peins-moi cela le plus tôt possible, je suis impatiente de le +voir, de le montrer.... Allons, adieu!... Voulez-vous m'embrasser, +monsieur Bengali? + +--Oh! avec bonheur, s'écria le jeune homme, en lui couvrant les joues de +baisers. + +--Allons, dit-elle, ce sont des baisers de bonne amitié.... Au revoir! + +Et Athalie, remontée dans sa voiture, versa un torrent de larmes. + + + + +XIX + +LES JEUX DE L'AMOUR ET DE LA PHARMACIE + + +Ce jour-là même, M. Quatpuces avait décidé de se rendre à l'invitation +de Jujube, sans la moindre disposition au dépit que son hôte croyait lui +causer; aux théories de Jujube sur le mariage, théories dans lesquelles +il n'avait pas vu d'allusions à son endroit, notre savant avait fait des +réponses que Jujube avait interprétées à sa façon; la vérité est que +Quatpuces était un célibataire volontaire, encroûté dans son +indépendance et adonné à peu près tout à la science. + +Il acceptait d'ailleurs avec plaisir les invitations, aimait les bons +repas de famille que, comme garçon, il n'était pas tenu de rendre; mais, +pas pique-assiette du tout, il ne manquait jamais d'apporter à la +maîtresse de maison un magnifique bouquet et répondait ainsi à la +politesse qu'il recevait. + +Une seule chose le préoccupait: son estomac un peu délabré; mais dans +ses études scientifiques, il avait trouvé qu'autrefois, aux environs de +Carthage, des médecins carthaginois avaient découvert certaines plantes +qui vous refaisaient un estomac d'une vigueur à lutter avec celui des +autruches; il s'était fait envoyer de ces plantes par un correspondant +d'une académie à laquelle lui-même appartenait et les avait fait +distiller, préparer selon la formule antique, par un pharmacien qui +devait, du tout, composer un élixir merveilleux. + +Ce pharmacien, c'était celui dont Pistache devait acheter l'officine, et +Quatpuces s'était adressé à lui sur la recommandation des dames Jujube. + +Il alla donc réclamer sa fiole pour l'emporter avec lui à Ville-d'Avray; +ce fut à Pistache qu'il s'adressa. Le malheureux garçon était dans +l'état que l'on sait, à peu près abruti. Il écouta machinalement le +client. + +--Ah! l'élixir carthaginois, dit-il, oui..., il est prêt.... + +Et il remit la fiole à Quatpuces, puis, resté seul, retomba dans son +abrutissement. + +Il en fut tiré par le patron qui cherchait une fiole parmi plusieurs +autres, déposées à part; ne trouvant pas ce qu'il cherchait: + +--Est-ce qu'on est venu prendre la teinture de cantharides? +demanda-t-il. + +--La teinture de cantharides? fit l'abruti, non.... + +--Où est la fiole, alors? + +--La fiole? + +--Oui.... + +--Je ne sais pas, et Pistache se leva: + +--Où était-elle? demanda-t-il. + +Le pharmacien indiqua la place où il l'avait déposée, et tous deux se +mirent à bouleverser les fioles, mais vainement; puis voyant la fiole +préparée pour Quatpuces, le patron demanda: + +--Ce monsieur ne viendra donc pas chercher son élixir carthaginois? + +--Il sort d'ici et il l'a emporté, répondit Pistache. + +--Comment, il l'a emporté?... le voilà. + +Pistache resta anéanti; il avait donné à Quatpuces la fiole de teinture +de cantharides. + +Impossible de courir chez lui, on ne savait ni son nom ni son adresse. + +Pendant que le titulaire de l'officine et son futur successeur se +disputaient et se lamentaient à la pensée de ce qui pouvait arriver de +la substitution de médicaments, Quatpuces faisait l'acquisition d'un +bouquet merveilleux pour se rendre au chemin de fer, tout heureux à la +pensée des quelques bonnes journées qu'il allait passer. + +Athalie venait de rentrer et allait faire connaître à ses parents +l'événement qui devait tout changer, quand le savant fit son entrée. La +vue de son bouquet qu'il offrit à madame Jujube, lui valut les plus +chaleureux compliments, et Jujube s'empara de son hôte pour lui faire +admirer l'habitation où on espérait bien le posséder plusieurs jours. + +--C'est mon intention, dit-il, et j'ai apporté un peu de linge.... Je +suis peut-être indiscret, mais vous m'aviez fait promettre.... + +Jujube l'interrompit et madame Jujube se récria: + +--Comment donc? Mais vous nous auriez désobligés en ne répondant pas à +notre invitation; votre chambre est prête, et si vous avez besoin de +quelques soins de toilette.... + +--Oh! trois quarts d'heure de chemin de fer ne nécessitent pas.... Si +vous vouliez seulement faire porter ce petit paquet à ma chambre: deux +chemises, six mouchoirs, une cravate, des chaussettes, mes +pantoufles.... + +--Jean, portez tout cela dans la chambre de monsieur; la chambre verte! +ordonna Jujube. + +Et le domestique emporta le petit paquet. + +A ce moment, mademoiselle Piédevache entrait, venant de faire une +promenade. On lui présenta Quatpuces, un savant distingué, membre de +plusieurs académies, qui voulait bien faire l'honneur à la famille de +venir passer quelques jours près d'elle. + +--Enchantée, monsieur, dit la vieille demoiselle...; puis: Je me suis +permis, dit-elle, d'ordonner à la cuisine qu'on m'apporte ici un verre +d'eau sucrée et de l'eau de fleur d'oranger. + +On se récria:--Comment donc, mais vous êtes ici chez vous; ordonnez! les +domestiques sont à vos ordres. + +--J'ai un si mauvais estomac!... ajouta mademoiselle Piédevache. Je me +trouve bien d'un verre d'eau sucrée avant les repas. + +--Un mauvais estomac! s'écria Quatpuces; ma foi, madame, je suis heureux +d'arriver aussi à propos...; moi-même j'ai un estomac déplorable; aucun +médecin, même parmi les spécialistes réputés, n'a pu me soulager; et je +ne dois qu'à moi-même les excellentes digestions dont j'ai le bonheur de +jouir, depuis que je fais usage de ceci, deux heures avant chaque repas. + +Et Quatpuces tira son flacon de sa poche, puis:--Je demanderai également +un verre d'eau, ajouta-t-il, mais sans fleur d'oranger. + +A ce moment, la bonne apportant le verre demandé par mademoiselle +Piédevache, on lui ordonna d'apporter un verre d'eau pure. + +--Permettez-moi, madame, dit le savant, de verser dans votre verre un +certain nombre de gouttes de cette composition. Puis, voyant rentrer la +bonne portant le verre d'eau à lui destiné, il ajouta:--En en versant +également dans le mien. + +Et il versa le nombre voulu de gouttes, dans chaque verre. + +--Qu'est-ce que c'est que cela, monsieur? + +--Madame, c'est un médicament de ma composition, dont j'ai seul le +secret et que vous ne trouverez dans aucune pharmacie, c'est l'élixir +carthaginois. + +Et Quatpuces raconta l'histoire ci-dessus exposée, donna aux plantes, +composant son élixir, des noms barbares qu'on supposa être du +carthaginois. + +Les deux verres d'eau avalés, Jujube emmena Quatpuces, et, les trois +dames restées seules, mademoiselle Piédevache mit naturellement, sur le +tapis, la seule conversation à laquelle Athalie ne pouvait prendre part +qu'avec un grand embarras traduit par des réticences, des silences et +des monosyllabes. + +--C'est le retard de son fiancé qui lui met la tête à l'envers, dit la +vieille demoiselle en riant. Que fait-il ce lambin-là?... Pourquoi +n'arrive-t-il pas.... Et avec une animation progressive, mademoiselle +Piédevache se mit à parler de l'amour, de ses délices, de ses tourments +en l'absence de l'être aimé, des transports des deux amants quand ils se +revoient, et elle fredonna: + + Bonheur de se revoir + Après des jours d'absence. + +Et voyant ses yeux ardents et son visage coloré, madame Jujube se +demandait: + +--Qu'a-t-elle donc? + +--Ah! le voilà! fit tout à coup l'égrillarde vieille, en voyant entrer +son neveu; allons, ma petite, jetez-vous dans ses bras!... non, devant +nous, elle n'ose pas, ajouta-t-elle; laissons les deux amoureux +ensemble. + +Et Bengali resté seul avec Athalie: + +--On ne sait donc rien encore? demanda-t-il? + +--Impossible en ce moment, répondit-elle; mais demain matin, je dirai +tout. + +--Que vous êtes bonne et quelle amitié profonde et durable j'ai pour +vous, dit le jeune homme. + +Et ils causèrent, en bons amis, du seul sujet qui pût les intéresser en +ce moment. + +Jujube, qui avait promené Quatpuces partout, lui dit: «Excusez-moi, mon +gendre vient d'arriver.» + +--Allez-donc, cher monsieur, allez donc, ne vous gênez pas pour moi.... +Et resté seul, Quatpuces, le visage animé, se dit: «Merveilleux, cet +élixir... je suis tout... il ne m'a pas encore produit pareil effet... +je me sens vingt ans», et il pirouetta joyeusement en faisant claquer +ses doigts: «Vingt ans! répéta-t-il... mais j'ai le feu au visage.... Je +vais me le tremper dans ma cuvette.» + +Comme il entrait dans sa chambre, il y trouva une petite bonne accorte +et fraîche qui venait de lui préparer son lit. + +--Voilà! lui dit-elle, monsieur dormira bien là-dedans. + +--Pas si vous y étiez avec moi, répondit-il, en lui lançant un regard +ardent. + +La petite bonne se mit à rire:--Ah! êtes-vous farceur! dit-elle; et elle +se recula en voyant s'avancer, vers sa taille, les mains de Quatpuces. + +--Mais oui, je suis assez.... + +Et il s'avança davantage. + +--Non, non, à bas les mains, fit la servante... qui est-ce qui dirait ça +en vous entendant causer dans le salon, où vous avez l'air si sérieux? + +--Mais je suis sérieux aussi, en ce moment.... + +Et s'avançant toujours, il reprit en riant: + +--Défais-tu aussi bien les lits que tu les fais? + +Et la bonne de rire de plus belle: + +--On vient! dit-elle tout à coup en se dirigeant vers la porte; puis, +comme il la retenait:--Laissez-moi partir, ajouta-t-elle, si on nous +trouvait ensemble.... + +--Eh bien, dis-moi où est ta chambre, et je te laisse partir. + +--Ma chambre? + +--Oui, ce soir, tu laisseras ta porte entr'ouverte. + +--Je vous dis que j'entends monter. + +--Ta chambre, où est-elle? + +Et il montra un louis qu'il avait pris entre ses doigts. + +On montait, en effet; la petite bonne indiqua sa chambre à Quatpuces. + +Il était temps, le valet de chambre apparaissait pour avertir notre +savant que le dîner était servi. + +--Je descends, fit-il. + +Il suivit le domestique, après avoir questionné du regard la servante +qui lui répondit par un signe affirmatif. + +Le dîner eut dû logiquement être égayé par les fiancés et par les époux +Jujube, mais les deux premiers n'étaient pas en humeur joyeuse, +semblaient rêveurs, échangeaient quelques mots à voix basse et des +regards plus inquiets que tendres; le repas n'en fut pas moins d'une +gaîté bruyante et peu à peu grivoise, puis presque érotique, grâce aux +allusions lancées par mademoiselle Piédevache, au sujet de la nuit de +noces, et, à la stupéfaction des époux Jujube, le grave Quatpuces +riposta par les réflexions les plus salées. + +Et M. et Madame Jujube de se demander: + +--Mais qu'est-ce qu'ils ont? Ce Quatpuces! qui est-ce qui aurait dit ça +de lui? + +Et la vieille, sans qu'on l'en priât, se mit à chanter la chanson de +Béranger: + + Combien je regrette + Mon bras si dodu, + Ma jambe bien faite, + Et le temps perdu. + +Et l'heure du coucher étant venue, les époux Jujube, en se retirant dans +leur chambre, de se demander de nouveau:--Y comprends-tu quelque chose? +Mais qu'est-ce qu'ils ont? + +Le lendemain matin, à dix heures, mademoiselle Piédevache n'avait pas +encore paru; on pensait que la vieille demoiselle avait prolongé son +sommeil plus que d'ordinaire et on ne s'en occupait pas autrement. + +Jujube était plus surpris de n'avoir pas vu Quatpuces dont il +connaissait les habitudes ultra-matinales. + +--Il s'est grisé au dîner, dit-il; ça se voyait bien à ses propos. Ah! +le voilà qui va descendre, ajouta-t-il, en entendant sa voix. + +C'était bien la voix du savant; il causait avec la petite bonne qu'il +avait rencontrée dans un couloir: + +--Ah! petite gaillarde, lui disait-il, quand tu t'y mets, tu ne donnes +pas ta part aux chiens. + +--Ah! c'est bien spirituel, ce que vous dites là, lui répondit-elle +sèchement. + +Quatpuces ne comprenait pas: + +--Comment, dit-il, c'est bien spirituel? il me semble pourtant, +luronne.... + +--Monsieur me demande où est ma chambre, je la lui indique; je laisse ma +porte entr'ouverte toute la nuit.... + +--Eh bien, je suis allé te trouver. + +--Vous? moi? Ah! elle est forte celle-là. + +--Comment, elle est forte? Et la pièce de vingt francs que je t'ai mise +dans la main? + +--A moi? Je ne sais pas ce que ça veut dire; si vous êtes allé quelque +part, ça n'est pas chez moi. + +--Justine! cria Jujube à ce moment, voyez donc si mademoiselle +Piédevache est indisposée et demandez-lui si elle a besoin de quelque +chose. + +--Bien, monsieur. + +Et la bonne laissa Quatpuces tout stupéfait, se demandant: «Comment... +est-ce que, dans l'obscurité, je me serais trompé de porte?» + +Bientôt des cris et des rumeurs jetaient le trouble dans la maison. + +Quatpuces courut s'informer de ce qui arrivait; il rencontra Jujube +pâle, bouleversé. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda le savant. + +--Ah! cher monsieur, une chose épouvantable; la vieille dame, vous savez +bien, la vieille dame avec qui vous avez dit des gaudrioles hier, à +table? + +--Oui, une dame très gaie; eh bien? + +--Eh bien, on vient de la trouver morte dans son lit. + +--Qu'est-ce que vous me dites là? + +--La vérité, je viens de la voir, la pauvre vieille: son neveu, ma +fille, ma femme, tout le monde est près d'elle. + +--Sans doute une rupture d'anévrisme, une apoplexie foudroyante; on peut +voir cela à son visage: exprime-t-il la souffrance? + +--Du tout... au contraire... elle avait le sourire aux lèvres et, chose +inexplicable, une pièce de vingt francs dans la main. + +Quatpuces resta anéanti et il comprit qu'en effet il n'était pas allé +chez la petite bonne. + +Jujube annonça immédiatement à Athalie et à Bengali que leur mariage +serait forcément retardé par le cruel événement. C'était leur ouvrir la +voie des explications. Tous deux étaient d'accord pour faire connaître +nettement leur intention; la fin, si douce d'ailleurs, de la bonne +tante, rendant à son neveu toute liberté de rompre des projets si près +d'aboutir et d'épouser Georgette. Jujube vit qu'il n'y avait pas à +revenir là-dessus. + +--Encore un mariage raté, s'écria-t-il avec désespoir. + +--Non, mon ami, répondit madame Jujube, toujours pratique; sur ce elle +prit une feuille de papier à lettres, écrivit dessus quelques lignes et +la montra à son mari qui lut ce qui suit: + +«Ah çà! cher monsieur Pistache, qu'attendez-vous définitivement pour +parler à mon mari? il est tout disposé pour vous; finissons-en, faites +votre demande, demain au plus tard, sinon il disposera de la main +d'Athalie en faveur d'un autre.» + + + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +I.--Sous une porte cochère + +II.--La famille Jujube + +III.--Une conquête difficile + +IV.--Pistache + +V.--Marocain le terrible + +VI.--Ouverture du théâtre Rigolo + +VII.--Georgette soustraite à Bengali + +VIII.--Accords matrimoniaux + +IX.--Chez mademoiselle Piédevache + +X.--Le bois de Saint-Mandé + +XI.--Un dîner accidenté + +XII.--Le désespoir de Pistache + +XIII.--Pistache revient en faveur + +XIV.--La garde-malade + +XV.--Déceptions de la famille Jujube + +XVI.--Anxiétés de Bengali + +XVII.--Ça devait arriver + +XVIII.--Un coup de théâtre + +XIX.--Les jeux de l'amour et de la pharmacie + + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +En vente à la même Librairie + + +LES GAIETÉS BOURGEOISES Illustrations de Steinlen. Un vol. in-18.--Prix: +3 fr. 50. + +LES TRIBUNAUX COMIQUES 4 vol. illustrés à 5 fr. + +LE BUREAU DU COMMISSAIRE Un vol. in-18 illustré.--Prix: 3 fr. 50. + +Émile Colin.--Imp. de Lagny. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le monsieur au parapluie, by Jules Moinaux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONSIEUR AU PARAPLUIE *** + +***** This file should be named 16862-8.txt or 16862-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/6/16862/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/16862-8.zip b/16862-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4ca6692 --- /dev/null +++ b/16862-8.zip diff --git a/16862-h.zip b/16862-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c09774d --- /dev/null +++ b/16862-h.zip diff --git a/16862-h/16862-h.htm b/16862-h/16862-h.htm new file mode 100644 index 0000000..4b92817 --- /dev/null +++ b/16862-h/16862-h.htm @@ -0,0 +1,8120 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of LE MONSIEUR AU PARAPLUIE, by JULES MOINAUX. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.noindent {text-indent: 0%; } + + h1,h2,h3 { + text-align: center; clear: both; } + + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + + .center {text-align: center;} + + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i1 {display: block; margin-left: 1em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le monsieur au parapluie, by Jules Moinaux + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le monsieur au parapluie + +Author: Jules Moinaux + +Release Date: October 12, 2005 [EBook #16862] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONSIEUR AU PARAPLUIE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<p>[NOTE: Il y a deux chapitres numéro XIII.]</p> + +<h3>LES AUTEURS GAIS</h3> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h1>JULES MOINAUX</h1> + + +<h1><big>LE MONSIEUR AU PARAPLUIE</big></h1> + + +<h3>ROMAN</h3> +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="center"> + <img src="images/frontispiece.jpg" + alt="frontispiece" title="frontispiece" /> +</div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><span class="smcap">Émile Colin—Imprimerie de Lagny</span>.</h3> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>PARIS</h3> + +<h3>LIBRAIRIE MARPON ET FLAMMARION E. FLAMMARION, SUCC<sup>r</sup></h3> +<h3>26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON</h3> + +<hr style='width: 45%;' /> +<table summary="matieres"><tr><td> +<b>TABLE DES MATIÈRES</b> +<p> </p> +<div class="noindent"> +<a href="#I"><b>I.--Sous une porte cochère</b></a><br /> +<a href="#II"><b>II.--La famille Jujube</b></a><br /> +<a href="#III"><b>III.--Une conquête difficile</b></a><br /> +<a href="#IV"><b>IV.--Pistache</b></a><br /> +<a href="#V"><b>V.--Marocain le terrible</b></a><br /> +<a href="#VI"><b>VI.--Ouverture du théâtre Rigolo</b></a><br /> +<a href="#VII"><b>VII.--Georgette soustraite à Bengali</b></a><br /> +<a href="#VIII"><b>VIII.--Accords matrimoniaux</b></a><br /> +<a href="#IX"><b>IX.--Chez mademoiselle Piédevache</b></a><br /> +<a href="#X"><b>X.--Le bois de Saint-Mandé</b></a><br /> +<a href="#XI"><b>XI.--Un dîner accidenté</b></a><br /> +<a href="#XII"><b>XII.--Le désespoir de Pistache</b></a><br /> +<a href="#XIIIA"><b>XIII.--Pistache revient en faveur</b></a><br /> +<a href="#XIIIB"><b>XIII.--Bengali retrouve Georgette</b></a><br /> +<a href="#XIV"><b>XIV.--La garde-malade</b></a><br /> +<a href="#XV"><b>XV.--Déceptions de la famille Jujube</b></a><br /> +<a href="#XVI"><b>XVI.--Anxiétés de Bengali</b></a><br /> +<a href="#XVII"><b>XVII.--Ça devait arriver</b></a><br /> +<a href="#XVIII"><b>XVIII.--Un coup de théâtre</b></a><br /> +<a href="#XIX"><b>XIX.--Les jeux de l'amour et de la pharmacie</b></a><br /> +</div></td></tr></table> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1>LE MONSIEUR AU PARAPLUIE</h1> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> + +<h2>SOUS UNE PORTE COCHÈRE</h2> + + +<p>—Ennuyeux comme la pluie—serait une comparaison juste, en certains +cas, dans la bouche des gens assommés par une mauvaise comédie, un livre +fastidieux, les gammes d'un élève pianiste, ou un <i>raseur</i>, s'il était +prouvé que la pluie est le type de la chose ennuyeuse au dernier point; +mais elle a inspiré des poètes, depuis Anacréon avec l'<i>Amour Mouillé</i>, +jusqu'à Fabre d'Eglantine avec <i>Il pleut, Bergère</i>. Elle a fourni le +sujet de tableaux estimés: <i>Le Régiment qui passe</i>, à Detaille, et, +longtemps avant lui, <i>le Déluge</i>, ce chef-d'œuvre toujours admiré au +musée du Louvre. Et puis, Paris est, pour l'amateur de pittoresque, un +spectacle des plus variés. La vue d'une impériale d'omnibus, garnie de +voyageurs, les uns assis dans l'eau, les autres debout, un parapluie à +la main, est-il rien de plus réjouissant, non pour ces infortunés, mais +pour les égoïstes qui les regardent?</p> + +<p>Et les assiégeants d'un omnibus en station à sa tête de ligne, au moment +où la bourrasque et «le ciel d'encre», comme dit M. Zola, annoncent +l'orage près d'éclater! Les habitants ahuris d'une fourmilière sur +laquelle on a mis le pied, donnent à peine l'idée de la fourmilière +humaine qui se précipite vers le véhicule prêt à partir:—28! crie le +conducteur, et un gros monsieur bouscule tout le monde pour passer, et +il a le 137. On le hue.—Voilà le 28! crie une dame.—29! crie une +autre; puis on entend: J'ai 30! j'ai 31, ça va être à moi! et la +bousculade va croissant avec les larges gouttes prélude de l'averse; +les parapluies, aussitôt, de s'ouvrir tous à la fois, les mouchoirs de +s'étaler sur les chapeaux. Et les protestations des dames! et les jurons +des hommes! et les cris des enfants.—Maman, je veux monter!—Faites +donc attention, monsieur, votre parapluie s'est pris dans mes +cheveux.—Ne poussez donc pas comme ça, brute!—Brute? et une gifle de +tomber sur la joue de l'insulteur qui riposte; on s'écarte des deux +champions et la bousculade redouble.—Complet! crie le conducteur; +impériale à volonté.—Imbécile! hurle un monsieur irrité par cette +facétie.</p> + +<p>Quel poème héroï-comique!</p> + +<p>Avantage précieux de la pluie: pas d'orgues! Avantage plus grand encore: +aucune révolution n'a réussi par la pluie; les émeutiers iront au feu +tant qu'on voudra; à l'eau, jamais! C'est ainsi qu'au lendemain de 1830, +le maréchal Lobeau qui savait à quoi s'en tenir sur ce point, au lieu de +faire venir la troupe pour disperser les émeutiers de la place du +Carrousel, fit accourir les pompiers qui dégagèrent par quelques coups +de pompe les Tuileries menacées.</p> + +<p>Ajoutons que, pour les amateurs de mollets, la vue des femmes +retroussées est un des agréments de la pluie et une source de bonnes +fortunes; que de bras masculins sont acceptés par de jolies piétonnes, +dont l'offre d'un parapluie fait taire les scrupules! Et les +connaissances liées sous une porte cochère entre couples qui s'y sont +réfugiés! Quant à ce qui se dit dans la foule abritée sous cette porte, +que l'observateur écoute cela et il aura une idée de l'imbécillité du +peuple qui se dit le plus spirituel du globe.</p> + +<p>Justement, c'est sous une porte cochère, par une pluie battante, que +commence notre histoire. Le concierge est dans un état d'irritation +inexprimable, causé par le va-et-vient des locataires, domestiques, +fournisseurs et autres gens que leur profession, leur service ou leurs +relations obligent d'entrer avec des chaussures crottées.—Un escalier +que j'ai frotté ce matin, dit-il, et ce soir il ne restera pas plus de +cire que dans mon œil.</p> + +<p>—Et encore! répond, d'une voix goguenarde, un joyeux garçon qui vient +d'entrer, en se secouant comme un chien mouillé:—et encore! +répète-t-il, en appuyant sur le mot.</p> + +<p>—Comment et encore! s'écrie le concierge; ah çà, dites donc, vous! je +vais vous pousser dehors, vous savez?</p> + +<p>—Vous? vous auriez ce cœur-là? mais peux-tu regarder mon chapeau d'un +œil sec? dis, le peux-tu, portier?</p> + +<p>Et le familier personnage d'essuyer son chapeau avec le tablier du +concierge. Celui-ci écarta brusquement le bras du gaillard sans gêne et +cria:—Je ne suis pas portier et je vous défends de me tutoyer.</p> + +<p>—Monsieur est le propriétaire?</p> + +<p>—Non, monsieur, je suis le concierge, et si vous ne sortez pas....</p> + +<p>—Si je ne sors pas, je resterai, naturellement.</p> + +<p>Et sans attendre la réplique du concierge:</p> + +<p>—Oh! quels mollets! s'écria notre loustic en apercevant dans la rue +une jeune femme retroussée jusqu'aux genoux et marchant hâtivement sur +le bout de ses petites bottines.</p> + +<p>Et il se précipita à la porte pour suivre du regard les deux jolies +jambes qui s'éloignaient.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cet ostrogot-là? se demanda le concierge.</p> + +<p>C'était tout simplement un chercheur de bonnes fortunes à l'aide d'un +parapluie sous lequel il offrait d'abriter les jolies femmes surprises +par l'averse. Malheureusement, ce jour-là, surpris, lui aussi, il lui +manquait l'instrument indispensable pour l'exercice de sa spécialité +galante:—Et pas de parapluie! pour en offrir la moitié à cette +délicieuse piétonne, dit-il. Revenant alors au concierge:—Vous n'auriez +pas un parapluie à me prêter, portier?</p> + +<p>—Vous prêter un parapluie? Est-ce que je vous connais, moi?... est-ce +que je sais qui vous êtes, ce que vous faites?</p> + +<p>—Bengali, chef d'orchestre à la halle au beurre.</p> + +<p>—Ah! vous vous fichez de moi? Eh bien, tâchez de filer vite, ou je vous +pousse dans la rue à coups de balai.</p> + +<p>—Essaie un peu voir, mon petit portier, et comme je cherche quelque +chose à louer et qu'il y a un écriteau à la porte, je vais trouver ton +propriétaire et je lui dis....</p> + +<p>Le concierge, alors, se mit à énumérer rapidement et d'un ton rageur: +grand salon, 3 fenêtres, petit salon, boudoir, grande salle à manger, 5 +chambres à coucher, avec cabinets de toilette, 4 chambres de +domestiques, cuisine, office, cave à vins, cave à bois, tout cela au +premier sur la rue.</p> + +<p>—Les caves aussi?... et ça vaut?</p> + +<p>—4,500 francs.</p> + +<p>—C'est un peu plus que je ne voulais mettre.... Je cherche quelque +chose dans les 120 francs au sixième: c'est pour élever des lapins.</p> + +<p>—Eh! là-bas! s'écria le concierge, à un garçon boucher qui s'engageait +dans l'escalier, vous ne voyez donc pas le paillasson? Est-ce qu'on l'a +mis là pour les dromadaires, le paillasson?</p> + +<p>Et il courut au fournisseur, pendant que Bengali contemplait son chapeau +inondé par l'averse:—C'est peut-être bon pour les petits pois, dit-il, +mais pour les chapeaux, non.</p> + +<p>Et, secouant son chapeau, il envoya de l'eau au visage d'un nouvel +arrivant:—Hein! quoi? fait celui-ci, en bondissant comme un tigre, il +ne me manquait plus que ça!</p> + +<p>Le nouveau venu était un gros homme, un nerveux de l'espèce la plus +désagréable:—Oh! pardon, monsieur, lui dit Bengali, je ne vous voyais +pas; je vous fais mille excuses.</p> + +<p>—Eh! monsieur, mille excuses, mille excuses....</p> + +<p>—Vous trouvez que ça n'est pas assez? Soit, je vous en fais deux mille.</p> + +<p>—On ne secoue pas ainsi un chapeau ruisselant.</p> + +<p>—Je me permets de vous faire observer, monsieur, que s'il n'avait pas +été ruisselant, je ne l'aurais pas secoué.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, avant de le secouer, il fallait regarder autour de +vous.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, répondit Bengali agacé, j'ai eu tort de ne pas +regarder autour de moi, voilà tout.</p> + +<p>—Mais non, monsieur, ne voilà pas tout.</p> + +<p>—Alors, monsieur, si mes explications et mes excuses ne vous suffisent +pas, je vais avoir l'honneur de vous remettre ma carte; mais je vous +préviens qu'on m'a surnommé le Dividende de Panama, vu qu'on ne me +touche jamais.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est? cria le concierge, des provocations en duel, ici, +dans une maison tranquille? Allez vous disputer ailleurs! Puis il +pensa:—C'est une mauvaise tête, ne le provoquons pas.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de duel, dit le monsieur nerveux, calmé par +l'attitude de Bengali, c'est involontairement que monsieur m'a envoyé de +l'eau au visage et je me tiens pour satisfait de ses excuses.</p> + +<p>—N'en parlons plus, monsieur, répondit le jeune homme, en lui tendant +la main; vous me paraissez d'une humeur agréable: enchanté d'avoir fait +votre connaissance.</p> + +<p>—Moi, pareillement, monsieur. A qui ai-je l'honneur...?</p> + +<p>—Bengali, fabricant de pièges à tortues.</p> + +<p>—Ah! s'écria le concierge, vous m'avez dit que vous étiez chef +d'orchestre à la halle au beurre.</p> + +<p>—Dans l'hiver, oui; les jours d'averses, chasseur de dames sans +parapluie; je lui offre le mien sur la chanson du Brésilien:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i1">Voulez-vous,<br /></span> +<span class="i1">Voulez-vous,<br /></span> +<span class="i0">Voulez-vous accepter mon bras?<br /></span> +</div></div> + +<p>Puis à l'homme nerveux:—Et moi-même, monsieur, à qui ai-je eu +l'avantage de serrer la main?</p> + +<p>—Marocain, commanditaire d'entreprises industrielles et artistiques.</p> + +<p>—Vos opinions politiques?</p> + +<p>—Indépendant, monsieur.</p> + +<p>—Moins que moi, monsieur.</p> + +<p>—Pardon, j'ai refusé d'être scrutateur aux élections municipales, ne +voulant pas accepter d'honneurs.</p> + +<p>—Moi, monsieur, je ne regarde pas l'heure aux horloges publiques pour +ne pas avoir d'obligations au gouvernement.</p> + +<p>—Je n'accepte que des devoirs et c'est, fidèle à ce principe, que je +vais, de ce pas, tenir sur les fonts baptismaux le nouveau-né d'un vieil +ami.</p> + +<p>—Je vois que son parrain vient, aussi, d'être baptisé.</p> + +<p>—A qui le dites-vous, monsieur! Je sors de chez moi par un temps +superbe; naturellement, je ne prends pas de parapluie; et crac! voilà un +orage; jugez comme c'est agréable quand on est, comme moi, en toilette, +tiré à quatre épingles.</p> + +<p>—C'est vrai, mais c'est encore moins désagréable que d'être tiré à +quatre chevaux.</p> + +<p>—Ces choses-là n'arrivent qu'à moi.</p> + +<p>—Je vous fais remarquer qu'en ce moment, il y a trois cent mille +personnes dans Paris à qui pareille chose arrive.</p> + +<p>—Elles ne vont pas baptiser leur filleul?</p> + +<p>—Pas toutes, non.</p> + +<p>—Je me doutais de ce temps-là, dit le concierge au nouveau venu; ce +matin, le médecin, qui demeure dans la maison, m'a dit: Père Galfâtre +(c'est mon nom), père Galfâtre, vous voyez bien ce nuage-là? qu'il m'a +dit, il est bien malade.</p> + +<p>—Ah! fit Bengali, il vous a dit que ce nuage était bien malade; et il +est médecin?</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit sèchement le concierge.</p> + +<p>—C'est ça, il l'a fait crever.</p> + +<p>Galfâtre poussa un éclat de rire:—Farceur, dit-il, vous êtes rigolo.</p> + +<p>—Mais oui, père Galfâtre.</p> + +<p>Et il se mit à chanter:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i1">Oui, père Galfâtre,<br /></span> +<span class="i1">Je suis rigolâtre,<br /></span> +<span class="i1">Aimable et folâtre,<br /></span> +<span class="i1">Du rire, idolâtre.<br /></span> +</div></div> + +<p>Puis, lui tapant sur le ventre: Je pourrais aller comme cela pendant +quinze jours, si je voulais.</p> + +<p>—Père Galfâtre! cria une voix.</p> + +<p>—C'est le propriétaire, dit le préposé au cordon; et il se précipita +dans l'escalier.</p> + +<p>L'homme nerveux qui croit faits, pour lui seul, les malheurs publics, +entreprit, alors, une critique amère de la génération nouvelle qui ne +veut plus marcher et à qui il faut des voitures:—Quel peuple, monsieur! +on ne trouve plus une seule place dans les omnibus.</p> + +<p>—Cependant ceux qui les emplissent en ont trouvé.</p> + +<p>Marocain suivit son idée sans répondre; il énuméra le nombre de places +de ces voitures;—elles en auraient le double, le triple, vingt fois, +cent fois plus, ce serait la même chose; à quelque endroit qu'un +voyageur descende dans le cours de l'itinéraire, il y en a six, huit, +dix, qui se précipitent pour prendre sa place, et c'est comme cela sur +toutes les lignes, monsieur, sur toutes; conclusion: tous les gens à +pied que vous voyez dans la rue, vous entendez bien, tous! marchent +parce qu'ils n'ont pas trouvé de place dans les omnibus; quel peuple! et +les commissionnaires font leurs courses en omnibus; les soldats, +monsieur, les pioupious qui ont un sou par jour....</p> + +<p>—Oui, dit Bengali avec ironie, un sou! et on parle de la fortune des +armes.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, ils en dépensent trois pour aller en omnibus.</p> + +<p>—Ce qui les force à s'en priver pendant deux jours.</p> + +<p>—Et qu'est-ce qu'ils ont à faire? je vous le demande.</p> + +<p>—Puisque vous me faites l'honneur de me le demander, je vous répondrai +qu'en dehors du service, ils ont à voir leurs bonnes amies: de tendres +cuisinières, de sensibles bonnes d'enfant.</p> + +<p>—Qu'ils y aillent à pied.</p> + +<p>—Quand on va à un rendez-vous d'amour, il est prudent de ménager ses +forces.</p> + +<p>Marocain continua:—Comme ils seront bien préparés aux fatigues et aux +privations de la guerre! La plaie, surtout, monsieur, une plaie sociale, +ce sont les femmes; dans un tramway de quarante-sept places, il y a +quatre hommes.</p> + +<p>—Et un caporal?</p> + +<p>—Non, et quarante-trois femmes; elles ne peuvent pas rester chez elles. +Vous croyez, peut-être, que madame Benoîton est une exception; non, +monsieur, c'est la généralité.</p> + +<p>Ses nerfs un peu soulagés par cette violente satire sur le besoin de +confortable chez d'autres que chez lui, Marocain regarda à sa montre, +s'aperçut qu'elle était arrêtée et se mit à entreprendre les horlogers.</p> + +<p>—Et l'horloger qui me l'a vendue, dit-il, dans un rire ironique, m'a +affirmé qu'elle ne bougerait pas.</p> + +<p>—Eh bien, elle ne bouge pas, observa Bengali.</p> + +<p>—Ah! grinça l'homme à la montre, si, dans ma position déplorable, le +rire m'était possible, je me tordrais.</p> + +<p>—Je vous le conseille, c'est ce qu'on fait toujours au linge mouillé.</p> + +<p>—Et il ne passera pas un marchand de parapluies! s'écria Marocain; sur +ce, il se mit à entreprendre les marchands de parapluies ambulants que +l'averse fait sortir comme des escargots; mais il n'y a pas de danger +qu'il en passe; naturellement! il serait disposé à lui en acheter un... +ça n'arrive qu'à lui, ces choses-là.</p> + +<p>L'idée de Bengali, de se procurer un parapluie, fut réveillée en lui par +les imprécations de Marocain:—Oh! se dit-il, tout à coup, le concierge +n'est pas là, il doit y avoir un parapluie dans sa loge.</p> + +<p>Et il entra dans la loge.</p> + +<p>Un fiacre vide passa, notre grincheux héla le cocher.—Six francs! cria +celui-ci.</p> + +<p>Il tombait bien; il reçut la réponse qui illustra le héros de Waterloo, +et le nouveau Cambronne allait reporter ses nerfs sur les cochers, quand +l'arrivée, par l'escalier, d'un locataire de la maison, changea +subitement son humeur; l'arrivant, qu'il connaissait personnellement, +avait un parapluie! C'était un petit homme d'une cinquantaine d'années, +à la moustache jadis rousse, ayant pris un air de blond sale, par le +mélange de poils blancs. Chose bizarre! il portait, sur sa poitrine, une +croix de la Légion d'honneur, grand modèle, bien qu'il fût couvert d'un +costume étranger à l'armée. Il se nommait Jujube, mais comme il était +peintre de portrait—et comme ce nom était ridicule pour un artiste, il +l'avait espagnolisé et se faisait appeler Jujubès, à la grande +satisfaction de sa femme et de sa fille, jeune personne de vingt ans +pour qui il rêvait un mariage, sinon opulent, au moins flatteur pour sa +vanité et, pour celle de madame Jujube.</p> + +<p>La vanité de cette famille dont l'ostentation avait à lutter contre une +misère relative, et qui voulait représenter quand même, dût-on mettre +les couverts au Mont-de-Piété pour donner une soirée (ce qui, +d'ailleurs, était déjà arrivé); cette vanité se manifestait depuis +l'énumération de ses relations avec des gens riches ou titrés, dont on +disait, aux amis pauvres: «Nous n'avons que des connaissances comme +cela», jusqu'à l'étalage, par la fille, de fausses fleurs portées par +telle dame riche qui, n'en voulant plus pour elle-même, les lui avait +données, et mademoiselle Jujube de dire aux admiratrices de ces fleurs: +«Elles viennent de telle maison», la maison renommée, bien entendu.</p> + +<p>Habile portraitiste, saisissant admirablement la ressemblance tout en +sachant corriger un nez difforme, diminuer une bouche trop grande, +agrandir des yeux trop petits, dissimuler les <i>salières</i> des dames, +exagérer les avantages des hommes, sachant enfin flatter ses modèles, +Jujube s'était fait une réputation de grand artiste, dans la haute +bourgeoisie qu'il recevait et chez qui il était reçu. En réalité, il +était incapable de concevoir et d'exécuter une composition; un jour, +cependant, l'idée lui vint de faire un tableau. Il choisit Jeanne d'Arc +comme sujet, mais les modèles coûtent cher: quarante séances à 10 francs +chacune, cela fait 400 francs. Heureusement il trouva, dans sa maison, +une belle fille qui consentit à poser si l'artiste voulait la—tirer en +portrait.—Le modèle était une nourrice, il est vrai, il n'en fit pas +moins une pucelle d'Orléans; c'est même ce qu'il y avait de plus +original dans son tableau. Le jour où il fut terminé, notre artiste +changea ses cartes de visite et fit mettre, sur les nouvelles: Jujubès, +peintre d'histoire. Il exposa, dans son salon, sa toile, magnifiquement +encadrée, donna une grande soirée à laquelle il invita tous ses amis et +connaissances; on qualifia la Jeanne d'Arc de chef d'œuvre, un ami de +notre peintre, en relations avec la presse, obtint l'insertion, dans un +journal très lu, du compte rendu de la soirée de l'éminent peintre +Jujubès, y compris le succès du tableau, et, à l'aide de cette réclame, +l'auteur de la Jeanne d'Arc nourrice obtint, à ses soirées, le concours +de chanteurs et d'instrumentistes à leurs débuts, désireux de se faire +connaître. Malheureusement, outre ces artistes aussi prônés par la +famille Jujube qu'inconnus du public, on entendait aussi mademoiselle +Jujube que, dans l'intimité, son père traitait de grue, de dinde, de +buse, et giflait même, pour en faire une pianiste, et on entendait aussi +des romances composées, paroles et musique, par le maître de la maison, +qui voulait cumuler tous les talents, y compris l'art du chant; de sorte +qu'il faisait entendre ses productions, de sa petite voix aussi grêle +que convaincue. C'était là le vilain côté des soirées de la famille +Jujube.</p> + +<p>Un jour, un monsieur influent dont il avait fait le portrait fut +tellement satisfait de la ressemblance, qu'il obtint la décoration pour +son peintre. Jujube faillit en devenir fou et, à partir de ce jour, il +cessa à peu près complètement de travailler. Il partait le matin, +rentrait pour déjeuner, repartait sitôt la dernière bouchée avalée, +rentrait dîner, allait ensuite passer sa soirée dans un théâtre et, le +lendemain, recommençait sa promenade; tout cela pour montrer son ruban +rouge.</p> + +<p>Cependant, sa satisfaction n'était pas complète. Il était convaincu que +dans les rues, au théâtre ou dans les omnibus tout le monde le +regardait, mais il avait beau passer devant des factionnaires et tourner +vers eux sa boutonnière enrubannée, ils ne se mettaient jamais au port +d'arme. Il apprit enfin que, depuis les honneurs militaires rendus à des +garçons coiffeurs ou des calicots décorés d'un œillet rouge arrangé de +façon à simuler l'insigne de la Légion d'honneur, l'autorité militaire +avait interdit le salut au simple ruban. Voilà comment Jujube s'était +attaché, sur la poitrine, une grande croix d'honneur et allait la +promener, quelque temps qu'il fit, à preuve, le jour où nous sommes, par +une pluie battante.</p> + +<p>—Eh! c'est notre grand artiste Jujubès! s'écria Marocain, en allant à +lui; car notre vaniteux personnage, à qui l'encens ne donnait pas la +migraine, se laissait donner du grand artiste, comme s'il eût fait la +<i>Transfiguration</i> ou le <i>Naufrage de la Méduse</i>. Et comment allez-vous, +cher maître?</p> + +<p>—Très bien, merci... et mon élève?</p> + +<p>—Votre....</p> + +<p>—Oui, à qui j'ai appris à peindre des éventails.</p> + +<p>—Ah! la filleule de ma femme?</p> + +<p>—Mademoiselle Georgette, oui; elle a donc beaucoup de travaux?</p> + +<p>—Oh! autant qu'elle en peut faire.</p> + +<p>—C'est pour cela sans doute que nous la voyons si rarement; ma fille +l'adore et se plaint de ne pas la voir.</p> + +<p>—Je le lui dirai, cher maître, et elle va bien, votre demoiselle?... +et madame votre épouse? donnez-moi donc de leurs nouvelles.</p> + +<p>—Elles vont très bien, merci. Montez donc, vous allez les trouver; ma +fille étudie son piano.</p> + +<p>—Si j'avais le temps, ça serait avec grand plaisir.</p> + +<p>—Eh bien, je vous enverrai une invitation pour ma prochaine soirée; +vous y entendrez des célébrités qu'on ne voit que chez moi.</p> + +<p>Car c'était une affaire entendue: on n'avait nulle part que dans la +famille Jujube les artistes, poètes et savants dont elle régalait ses +invités: un amateur chantait-il une chansonnette comique, il ne fallait +pas le comparer à Berthelier ou à Paulus qui étaient des grotesques; +l'amateur, lui, disait les mêmes choses, mais avec une distinction, un +bon goût ignoré de ces artistes, amusants sans doute, mais dont la façon +de dire choque les personnes de vraiment bonne compagnie.</p> + +<p>En résumé, on aurait difficilement trouvé des gens aussi satisfaits +d'eux-mêmes que l'étaient monsieur, madame et mademoiselle Jujube.</p> + +<p>—De quel côté allez-vous, cher maître? demanda Marocain.</p> + +<p>—Ça m'est égal, je ne vais nulle part; pourquoi? Ah! vous n'ayez pas de +parapluie? Eh bien, je vais vous reconduire.</p> + +<p>Marocain accepta avec d'autant plus d'empressement qu'il attendait +l'offre.</p> + +<p>—C'est que, dit-il, je vais un peu loin, rue du Bac.</p> + +<p>—Rue du Bac, soit; seulement je vous demanderai la permission de faire +le tour par le Palais de Justice.</p> + +<p>Le tour était long, mais il y avait un poste de garde républicaine d'un +côté, un factionnaire de pompiers de l'autre, et notre légionnaire +aurait deux fois les honneurs du port d'arme en passant d'un trottoir +sur l'autre; cela retardait Marocain, mais mieux valait encore, pour +lui, accepter que rester à attendre la fin problématique de l'averse. Il +prit donc le bras de Jujube et tous deux sortirent plus ou moins +abrités par le parapluie partagé.</p> + +<p>Bengali sortait à ce moment de la loge, armé, lui aussi, d'un parapluie +qu'il y avait trouvé.—Oh! dit-il, en l'examinant, pas fameux, le +riflard.</p> + +<p>Il l'ouvrit et constata les coupures faites à la soie par la monture de +baleine.</p> + +<p>—Ah! quel chien de temps! dit en entrant précipitamment un jeune homme +à la figure candide; et, levant les yeux vers un étage de la maison, il +poussa un soupir et dit:—Bien sûr, elle ne sortira pas d'un temps +pareil... à moins qu'elle ne soit sortie avant l'orage avec madame sa +mère.... Je vais m'informer.</p> + +<p>Il se dirigea vers la loge sur le seuil de laquelle Bengali examinait le +parapluie.</p> + +<p>—C'est à monsieur le concierge que j'ai l'honneur de parler? +demanda-t-il.</p> + +<p>Bengali regarda son interlocuteur d'un air courroucé, mais en voyant les +yeux ronds de celui-ci, sa bouche béante et sa grosse face rougeaude, il +répondit en souriant:—Le concierge? Non, monsieur, je n'ai pas cet +honneur; je le regrette pour la façon respectueuse dont vous vous +adressiez au titulaire de cette loge, lequel, d'ailleurs, est un ours +parfaitement mal léché; mais si je puis vous donner le renseignement que +vous vouliez lui demander, j'en serai, croyez-le, particulièrement +heureux.</p> + +<p>—Ah! c'est vous qui gardez la loge, en l'absence du concierge? Alors, +permettez-moi de vous offrir....</p> + +<p>Et notre jeune homme plongea ses doigts dans la poche de son gilet.</p> + +<p>—De la corruption! s'écria Bengali en feignant l'indignation, vous +voulez me corrompre?</p> + +<p>—Oh! je suis désolé, mon cher monsieur, absolument désolé.... Je... +croyais... pardonnez-moi... je perds la tête.</p> + +<p>—Oh! ne faites pas cela, jeune homme, gardez votre tête, croyez-moi; +vous ne retrouveriez pas la pareille. Maintenant, je suis tout à vous, +mais à l'œil, ne l'oubliez pas.</p> + +<p>—Oui, monsieur, voilà ce que c'est:—Y a-t-il longtemps que vous êtes +là?</p> + +<p>—Je ne vous dirai pas au juste; occupé à regarder les mollets qui +passent, le temps ne m'a pas paru long.</p> + +<p>—Avez-vous vu sortir de cet escalier une dame un peu grosse, blonde?</p> + +<p>—Ah! mon gaillard, je vois votre affaire.</p> + +<p>—Oh! non, monsieur, vous vous trompez.</p> + +<p>—Pourquoi me faites-vous des cachotteries? Je suis indulgent pour les +faiblesses du cœur, en ayant, moi-même, de fréquentes.... Allons, +voyons, vous êtes amoureux de la grosse blonde?</p> + +<p>—Mais, monsieur, la grosse blonde, c'est la mère; celle que j'aime, +c'est la fille.</p> + +<p>—C'est ce que je ferais à votre place.</p> + +<p>—N'est-ce pas, monsieur? et si vous connaissez Athalie....</p> + +<p>—Est-ce que vous troublez son sommeil par des rêves.</p> + +<p>—Je l'espère, monsieur.</p> + +<p>—Moi aussi.</p> + +<p>—J'ai même rêvé qu'elle me racontait un songe que je lui avais +inspiré; je vais vous le raconter.</p> + +<p>—Non, j'aime mieux le songe d'Athalie raconté par Racine.</p> + +<p>—Enfin, l'avez-vous vue sortir? Ah! non, vous l'auriez remarquée.</p> + +<p>—C'est assez mon habitude. Eh bien, qui vous empêche de monter chez +elle?</p> + +<p>—Ce qui m'empêche, monsieur?... Ses parents ne me connaissent pas.</p> + +<p>—Et pourtant, vous connaissez Athalie.</p> + +<p>—Pour avoir été son voisin de table, à un repas de noces.... Alors nous +avons causé tout le temps, et puis, quand on a dansé, je l'ai invitée au +moins seize fois.</p> + +<p>—Et elle a accepté?</p> + +<p>—Pas toutes, parce qu'on l'avait engagée avant moi, mais elle a été +bien contrariée; elle m'a appris que son père est peintre de portraits, +et elle m'a demandé ce que j'étais; je lui ai dit que j'étais élève en +pharmacie: je m'appelle Pistache.</p> + +<p>—Pistache! et élève en pharmacie; il est difficile de réunir plus de +titres à l'amour d'une jeune personne.</p> + +<p>—Je le crois, monsieur.</p> + +<p>—N'en doutez pas, elle vous aime.</p> + +<p>—Vraiment?... oh! que vous me faites de plaisir! Mais vous voyez que je +ne puis pas monter chez elle sans motif. Ah! si j'avais un motif!</p> + +<p>—Vous en avez un.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Excellent.</p> + +<p>—Oh! dites vite.</p> + +<p>—Le père est peintre, m'avez-vous dit.</p> + +<p>—Peintre de portraits, oui, monsieur.</p> + +<p>—Eh bien, faites-lui faire le vôtre; vous verrez Athalie tous les +jours.</p> + +<p>—Justement, j'avais l'idée de faire faire mon portrait... parce que +j'avais vu un prospectus de peintre; ressemblance complète 40 francs.</p> + +<p>—Et probablement, demi-ressemblance 25 francs, air de famille 12 +francs?</p> + +<p>—Ah! je ne sais pas; mais j'aime mieux payer plus cher et voir Athalie.</p> + +<p>—Vous n'avez pas même à hésiter.</p> + +<p>—Merci, monsieur, j'y vais tout de suite; oh! que je voudrais pouvoir +vous dire comment ça se sera passé.</p> + +<p>—Ah! par exemple, voilà qui me ferait grand plaisir.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Vous n'avez pas idée du plaisir que ça me ferait.</p> + +<p>—Eh bien, si vous voulez, je vous invite à dîner... sans façon.</p> + +<p>—Faites-en un peu tout de même, je ne suis pas fier; où nous +trouverons-nous?</p> + +<p>—Passage des Panoramas, à 7 heures.</p> + +<p>—J'y serai.</p> + +<p>Notre amoureux s'éloigna vivement; puis se retournant à l'entrée de +l'escalier:</p> + +<p>—Merci encore, monsieur.... Oh! que je suis heureux de vous avoir +rencontré! Je vais faire faire mon portrait... à l'huile.</p> + +<p>—C'est cela: à l'huile et au vinaigre; l'artiste y mettra même un +cornichon.</p> + +<p>Resté seul:—Quel bon mari ça fera! dit Bengali.... Quand il sera marié, +je cultiverai sa connaissance; puis, tout à coup:—Oh! la charmante +enfant! fit-il.</p> + +<p>Cette exclamation était motivée par l'entrée rapide d'une jeune fille, +tenant d'une main ses jupons retroussés, et, de l'autre, un carton +étroit et plat qu'elle cherchait à abriter de son mieux.—Impossible de +faire un pas de plus! dit-elle, mes jupes me collent aux jambes.</p> + +<p>Elle tourna sa tête en arrière pour vérifier leur état lamentable et +elle les retroussa davantage pour protéger ses bas contre la boue dont +elles les couvraient.</p> + +<p>Bengali eut un mouvement d'admiration:</p> + +<p>—La jolie jambe! fit-il; si je lui offrais mon bras? Puis voyant la +belle fille retourner à la porte et regarder au loin:</p> + +<p>—Comment, elle s'en va? et la pluie redouble!... C'est le cas de lui +offrir....</p> + +<p>Et il courut à elle:—Pardon, mademoiselle, fit-il. Croyant qu'il +voulait sortir, la gentille réfugiée s'effaça:—Passez, monsieur, +dit-elle.</p> + +<p>—Qui, moi, madame... ou mademoiselle, sortir d'un temps pareil, quand +j'ai un abri et une aussi charmante compagne d'infortune! Que dis-je, +d'infortune? pas pour moi; n'est-ce pas, au contraire, une véritable +bonne fortune qui me tombe du ciel, avec la pluie?</p> + +<p>—Pardon, monsieur, permettez! je guette un omnibus.</p> + +<p>—Un omnibus dans l'espoir d'y trouver place à l'intérieur? Chassez +cette illusion; ah! sur l'impériale, à volonté, comme disent les +conducteurs facétieux; mais, d'ailleurs, les dames n'y montent pas.... +Je le regrette, je vous aurais conduite jusqu'à ce véhicule, je vous +aurais priée de monter la première; moi, je serais monté à votre suite.</p> + +<p>—Merci, monsieur j'attendrai; ce n'est qu'un nuage qui passe.</p> + +<p>—Un nuage qui passe! on en a vu qui passaient, comme cela, pendant six +semaines, et si j'osais vous offrir.... Ouvrant alors son parapluie:—Il +n'est pas neuf, dit-il, la soie fait penser à Jonas, elle aussi a été +mangée par la baleine, mais ça vaut mieux que rien.</p> + +<p>A ce jeu de mots la jeune fille se mit à rire aux éclats, montrant de +petites dents éblouissantes.</p> + +<p>Georgette (c'est son nom) était une jolie blonde, un peu forte, comme la +plupart des blondes, fraîche comme le printemps et riante comme la +nature en fleurs.</p> + +<p>—Oh! fit-elle, en se retirant vivement du seuil de la porte, de l'eau +des gouttières qui est tombée sur mon carton; pourvu que mon éventail +n'en ait pas reçu.</p> + +<p>—Un éventail! de ce temps-là? dit Bengali surpris; comme en-cas, alors, +en prévision du soleil.</p> + +<p>—Oh! non, reprit Georgette, en riant de nouveau, je suis peintre sur +éventails et je vais livrer celui qui est enfermé dans ce carton.</p> + +<p>—Ah! madame est artiste... ou mademoiselle?</p> + +<p>—Mademoiselle, si ça vous est égal.</p> + +<p>—Je le préfère... et monsieur votre père ou madame votre mère est +artiste aussi?</p> + +<p>—Je suis orpheline, monsieur.</p> + +<p>—Et moi, orphelin, mademoiselle. Quoi pas le moindre parent? Seule, +toute seule?</p> + +<p>—Je n'ai qu'une marraine.</p> + +<p>—Et moi qu'une tante, mademoiselle Piédevache, qui est aussi ma +tutrice jusqu'à mes vingt-cinq ans et je n'en ai pas encore +vingt-quatre.</p> + +<p>—Piédevache! fit Georgette.</p> + +<p>—Oui, une femme à barbe, qui se fait raser.</p> + +<p>—Elle se fait raser! fit la jeune fille dans un éclat de rire.</p> + +<p>—Tous les deux jours.</p> + +<p>—J'ai connu des Piédevache, continue Georgette; ils étaient d'Orléans.</p> + +<p>—Ah! non, ma tante n'est pas d'Orléans, répondit-il en riant, à la +grande surprise de Georgette qui ne voyait rien de risible dans cette +question de lieu de naissance.</p> + +<p>Bengali ne lui donna aucune explication, mais il savait que la bonne +tante n'était d'Orléans à aucun point de vue, qu'elle avait même été au +mieux avec plusieurs Anglais extrêmement riches et généreux qui lui +avaient laissé d'opulents souvenirs.</p> + +<p>—Excellente femme, ajouta-t-il, pleine d'indulgence pour les +peccadilles des jeunes gens.</p> + +<p>—Vous en avez fait l'épreuve? demanda Georgette, toujours avec sa +belle humeur soutenue.</p> + +<p>Bengali protesta.</p> + +<p>—Moi, mademoiselle? Mais je suis le jeune homme le plus rangé qu'il y +ait; je me couche à 10 heures, quelquefois à 9, quelquefois à 8, dans +l'hiver; quelquefois même je ne me couche pas du tout.</p> + +<p>Au nouveau rire de Georgette, Bengali se reprit et appuya: Non, pas du +tout, mademoiselle; je passe la nuit à me promener dans ma chambre. +Puis, d'un air romanesque, il ajouta: Dans ma chambre solitaire, me +disant: Ah! ce qu'il me faudrait, à moi, ce serait le mariage, un +mariage d'amour, avec une jolie petite femme... blonde... oh! surtout +blonde, mais grasse: une blonde maigre finit toujours par tourner au +plumeau.</p> + +<p>Et la jeune fille, à qui cette comparaison grotesque ne pouvait +s'appliquer, de rire de plus belle. Bengali continua d'un ton +romanesque:</p> + +<p>—Plus tard, de jolis bébés, le portrait de leur mère, des chérubins que +je ferais sauter sur mes genoux; que, par les beaux jours, nous +verrions se rouler sur l'herbe; j'en voudrais une nichée; mes moyens me +le permettent, j'ai 8,000 francs de rente et, en perspective, l'héritage +de ma tante Piédevache. Voilà mon caractère, mademoiselle... vous avez +l'air de douter.</p> + +<p>Et Georgette, riant de nouveau:—Mais du tout, monsieur, je suis +convaincue que....</p> + +<p>—Non non, mademoiselle... parce que vous m'avez vu rire, plaisanter; +mais c'est une simple question d'humeur, je suis gai; que voulez-vous, +on ne se refait pas.</p> + +<p>—On se fait peut-être autre que l'on n'est en réalité.</p> + +<p>—Comment, mademoiselle, vous croiriez que.... Ah! c'est juste, vous ne +me connaissez pas; vous vous dites: Voilà un monsieur qui m'accoste, qui +se dit: Oh! la jolie personne!...</p> + +<p>—Mais du tout, monsieur, je n'ai pas de moi une telle opinion.</p> + +<p>—Je l'ai, moi, mademoiselle; ceci, oui, je me le suis dit en vous +voyant, et c'est ce que se disent tout ceux qui vous voient, et vous +ajoutez: Il me raconte un tas de calembredaines, c'est un farceur, un +coureur d'aventures.... Et vous avez raison, je dois avoir l'air de tout +cela; mais l'air ne fait pas la chanson... et si je vous offre l'abri de +mon parapluie, croyez bien que c'est par simple obligeance et sans +arrière-pensée.</p> + +<p>—Vous avez un bon moyen de me le prouver: me prêteriez-vous votre +parapluie, en me disant où je dois vous le renvoyer? Vous pouvez être +certain que....</p> + +<p>—Oh! très volontiers, mademoiselle, je vous en fais même cadeau si vous +voulez: il n'est pas à moi.</p> + +<p>Et les deux jeunes gens se mirent à rire de cette offre généreuse.</p> + +<p>Bengali insista pour faire accepter à Georgette l'abri du parapluie, fit +remarquer qu'une pareille proposition est très naturelle, qu'elle se +fait tous les jours et est rarement repoussée. Georgette était crédule, +confiante, bonne enfant.</p> + +<p>—Allons, dit-elle, la pluie ne cesse pas, on attend cet éventail....</p> + +<p>La cause de Bengali était gagnée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + +<h2>LA FAMILLE JUJUBE</h2> + + +<p>Il est huit heures du soir: le dîner était prêt pour sept heures suivant +l'ordre rigoureusement donné, une fois pour toutes, par le maître de la +maison, petit tyran qui avait signifié à la bonne sa volonté d'être +servi—au doigt et à l'œil;—à quoi cette fille avait répondu, entre +ses dents:—Oh! <i>à l'œil</i>, non....</p> + +<p>Athalie est à son piano, sa mère prête l'oreille:—Il me semble, +dit-elle, entendre la voix de ton père, dans l'escalier.... Non, je me +trompais.... Voyons si je l'aperçois?</p> + +<p>Elle alla ouvrir la fenêtre, se pencha pour regarder au loin, puis se +retira vivement, chassée par la pluie qui lui fouettait le visage.</p> + +<p>Madame Jujube est une petite femme de quarante-deux ans, blanche et +boulotte, aux yeux ardents, qui protestait contre cette théorie de son +époux, qu'à partir de quarante ans, une femme ne doit plus attendre de +son mari que les manifestations calmes d'un sentiment platonique, et, +cette théorie, il l'avait strictement mise en pratique. La résignation +contenue de l'épouse mise à la retraite d'âge, bien qu'en excellent état +pour l'activité de service, cette résignation se trahit par les baisers +qu'elle donne aux amis de la maison (particulièrement aux plus beaux +mâles): à ceux-ci, elle saute au cou dès leur arrivée, et ils ne voient, +dans cet accueil, que la démonstration bruyante d'une amitié expansive +et chaude.</p> + +<p>Que dire de la fille? Pas grand'chose; l'insignifiance, assez gentille, +puérilement vaniteuse, à l'exemple de ses parents, mais au fond bonne +fille et capable, à l'occasion, d'un grand dévouement, comme nous le +verrons plus tard.</p> + +<p>Athalie n'avait jamais eu d'enfance, c'est-à-dire qu'elle n'en avait +jamais connu les jeux; à sept ans, son père l'avait assise devant un +piano, pour lui donner les premiers éléments de cet instrument funeste; +car, ainsi que nous l'avons déjà dit, il avait la prétention, outre sa +peinture, d'être musicien, poète et chanteur. Aux gammes succédaient les +leçons d'écriture, de grammaire, d'histoire, de géographie que l'homme +universel lui donnait lui-même par économie... heureusement, car c'eût +été de l'argent perdu: la fille, au rebours du père qui croyait tout +savoir, n'ayant jamais pu rien apprendre. Quant aux travaux d'aiguille, +il n'en fut même jamais question, Jujube ayant déclaré qu'il n'élevait +pas sa fille pour qu'elle eût à raccommoder les chemises de son mari ou +à mettre des boutons à ses culottes.</p> + +<p>Par contre, Athalie causait de tout, répétait des bribes de +conversations, auxquelles elle se mêlait à l'âge où l'on joue à la +poupée; aussi disait-on qu'elle causait comme une petite femme; +seulement, elle s'arrêta là: à vingt ans, elle cause encore comme une +petite femme et tout porte à croire que lorsqu'elle sera grand'mère, ses +raisonnements seront toujours ceux de la femme de douze ans.</p> + +<p>—Madame, vint dire la bonne, voilà huit heures; si mon rôti est brûlé +ou calciné, ça ne sera pas de ma faute.</p> + +<p>—Servez! répondit madame; puis, à sa fille:—Nous n'attendrons pas ton +père; c'est incroyable, sortir par une pluie battante, aussitôt son +déjeuner, et n'être pas rentré pour l'heure du dîner, et il sait que, ce +soir, il doit nous venir quelques amis; voyons, tu n'en finiras pas de +ton piano?</p> + +<p>—Papa veut que je joue ce morceau-là chez madame de la Rousse-Tamponne; +c'est après demain et je ne le sais pas très bien, et puis je veux +l'essayer ce soir.</p> + +<p>—Comment s'appelle-t-il, ton morceau?</p> + +<p>—Ça s'appelle: «<i>Comme un éclair</i>»; je ne peux pas venir à bout de +faire l'éclair.</p> + +<p>Et elle essaya: brrrrr!...</p> + +<p>—Il n'est pas brillant, ton éclair, dit madame Jujube.</p> + +<p>—Ce jeune homme qui est venu pour son portrait m'a fait perdre deux +heures.</p> + +<p>—Il espérait toujours que ton père allait rentrer, et puis nous nous +sommes trouvés en connaissance; sans cela.... Je me disais aussi, quand +il est entré: Mais j'ai vu ce jeune homme-là quelque part.</p> + +<p>—Oh! moi, je l'ai reconnu tout de suite; tu sais? je t'ai dit: C'est +monsieur qui était à table à côté de moi, à la noce d'Adrienne.</p> + +<p>—Je me le suis bien rappelé, il a dansé avec toi, plusieurs fois, et il +m'a invitée aussi; il est très aimable.</p> + +<p>—Oui, dit Athalie, et très spirituel.</p> + +<p>—Oh! spirituel! Je ne m'en suis pas aperçue.</p> + +<p>—Mais si, maman; il m'a fait rire tout le temps; il paraît qu'il va +acheter une pharmacie; il m'a demandé de lui donner notre pratique, +quand nous aurons besoin, soit d'Unyadi-Janos ou de n'importe quoi; +qu'il nous vendrait au-dessous du tarif; c'est très gentil de sa part.</p> + +<p>—Certainement; est-ce que tu crois qu'il reviendra ce soir?</p> + +<p>—Oh! j'en suis sûre, pour trouver papa; il m'avait dit, d'abord, qu'il +dînait avec un de ses amis, un jeune homme qui est très farceur, à ce +qu'il paraît; je l'ai engagé à l'amener, ajoutant que ça arrangerait +tout; alors il m'a promis de venir avec lui.</p> + +<p>Un coup de sonnette se fit entendre:</p> + +<p>—Ah! enfin, voilà ton père, dit madame Jujube.</p> + +<p>En effet, c'était le maître de la maison; il n'y avait pas à s'y +méprendre, à la façon dont il dit:—Essuyez bien mon parapluie, avant de +l'étendre.</p> + +<p>Jujube entra:—Ma robe de chambre, vite! ordonna-t-il, en quittant sa +redingote; ma manche droite est inondée, mon parapluie a goutté +dessus.... Ah! mes pantoufles! j'ai les pieds dans l'eau.</p> + +<p>Madame Jujube lui passa sa robe de chambre, ornée du ruban de la Légion +d'honneur, et lui chaussa ses pantoufles en tapisserie, faites par +elle-même, sur le dessus desquelles elle avait brodé une croix du même +ordre.</p> + +<p>—Je suis allé au musée Grévin pour m'abriter, dit notre légionnaire; +c'était comble; eh bien, croirais-tu que, pendant deux heures que j'y +suis resté, je n'ai vu que moi de décoré? Aussi, tout le monde me +regardait! Ah! à propos, comme je sortais, j'ai trouvé sous la porte +Marocain qui n'avait pas de parapluie et s'était abrité.</p> + +<p>—Lui as-tu parlé de Georgette, papa? demanda vivement Athalie; est-ce +qu'elle est malade? est-ce qu'elle est fâchée?</p> + +<p>—Aucunement, elle a beaucoup d'ouvrage, voilà tout.</p> + +<p>—Ah! tant mieux; tu lui as dit que je l'aimais beaucoup et que ça me +faisait de la peine de ne pas la voir?</p> + +<p>—Je lui ai dit que tu l'adorais. Voyons, on ne dîne donc pas?</p> + +<p>Justement, la bonne vint annoncer que le dîner était servi; la famille +passa dans la salle à manger et l'on dîna à la hâte, les dames n'ayant +que bien juste le temps de s'habiller pour recevoir leur monde. Athalie +se retira de table la première.</p> + +<p>—Il est venu un jeune homme, pour un portrait, dit madame Jujube; un +jeune homme qui était à la noce de mademoiselle Boulabert, qui m'a fait +danser deux fois; il a bien promis de revenir ce soir, il doit même +amener un de ses amis.... Espérons qu'il ne fera pas comme d'autres +personnes qui, elles aussi, étaient venues pour leur portrait et qui, ne +te trouvant pas, ne sont jamais revenues.... C'est très contrariant, de +manquer comme cela à gagner; nous avons pourtant besoin de....</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? interrompit l'artiste, avec le +ton de mauvaise humeur des gens qui se savent dans leur tort; est-ce que +je peux deviner qu'on viendra tel jour, à telle heure?</p> + +<p>—Les personnes qui ont affaire à des peintres, dit timidement madame +Jujube, pensent qu'on les trouve toujours à leur atelier.</p> + +<p>Jujube frappa violemment du poing sur la table:—Assez! cria-t-il; +est-ce que je ne suis pas maître de sortir quand bon me semble?</p> + +<p>—Mais, mon ami, je ne t'ai pas dit....</p> + +<p>—Formellement, non; mais je comprends à demi-mot et l'allusion était +assez claire.</p> + +<p>—Je t'assure, mon ami, que....</p> + +<p>—Assez! répéta notre tyran domestique; puis après un long silence, il +parla de la soirée de madame de Larousse-Tamponne, du succès qu'y aurait +Athalie avec son morceau «<i>Comme un éclair</i>», que, d'ailleurs, il le lui +ferait essayer ce soir devant quelques personnes; puis il ajouta: «Prie +donc madame de Larousse-Tamponne d'amener le plus de jeunes gens +possible à notre prochaine soirée.»</p> + +<p>A ce propos, on causa d'Athalie et des dépenses faites pour la produire +dans le monde.</p> + +<p>—Ce sont des dépenses nécessaires, dit le père.</p> + +<p>—Je sais bien, mon ami, répondit la mère; du moment que nous acceptons +les invitations de nos amis, nous sommes obligés nous-mêmes....</p> + +<p>—Naturellement! Et puis nous avons une fille à marier.</p> + +<p>—Oui; malheureusement, nous avons beau aller dans les soirées, en +donner nous-mêmes, nous ne trouverons pas de mari; on sait qu'Athalie +n'a pas de dot....</p> + +<p>—Pas de dot! s'écria Jujube avec colère; n'est-ce donc rien que d'être +musicienne, instruite, fille de Jujubès le peintre d'histoire, chevalier +de la Légion d'honneur, dont les soirées artistiques et littéraires sont +si recherchées?</p> + +<p>Et frappant de nouveau sur la table, il cria: «N'est-ce donc rien, que +tout cela?»</p> + +<p>Madame Jujube, qui partageait les vaniteuses illusions de son mari, +surenchérit encore sur les avantages qu'il faisait ressortir avec tant +d'ardeur; elle cita leurs relations avec des gens du meilleur monde, +ayant trente, quarante, cinquante mille francs de rente, et affirma +qu'on n'avait que l'embarras du choix parmi les candidats à la main +d'Athalie.</p> + +<p>En effet, il s'en était déjà présenté huit, qui, eux, n'avaient éprouvé +aucun embarras dans leur choix: ne trouvant pas une compensation à la +dot absente dans l'honneur d'avoir un beau-père décoré depuis la robe de +chambre jusqu'aux pantoufles, ils avaient demandé à réfléchir et choisi, +sans hésiter, une épouse dans les riches connaissances de la famille +Jujube, à qui l'un d'eux avait envoyé la lettre de faire-part.</p> + +<p>Le lendemain, il reçut la réponse suivante:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i1">«Monsieur,<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i1">«J'ai reçu votre lettre de faire-part; elle est là devant moi; tout<br /></span> +<span class="i1">à l'heure elle sera derrière.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i1">«Je vous salue.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i1">«Jujubès.»<br /></span> +</div></div> + +<p>Pour l'instant, les deux époux avaient, pour leur fille, des vues de +deux côtés; ils pensaient, d'abord, à une riche cliente, mademoiselle +Piédevache, qui se faisait peindre par Jujube, tous les cinq ans, et se +peignait, elle-même, au pastel tous les jours. Maintes fois elle avait +parlé, pendant les poses, d'un neveu, son seul héritier, avait fait des +allusions au sujet d'Athalie et on ne doutait pas que ces allusions ne +fussent des ballons d'essai; aussi, lui envoyait-on de fréquentes +invitations, tant pour les grandes soirées que pour les réunions +intimes.</p> + +<p>L'autre époux, des idées matrimoniales duquel on ne doutait pas, c'était +M. Quatpuces, jeune savant, plein d'attentions pour Athalie qu'il +comblait d'éloges, et de prévenances pour madame Jujube, à qui, déjà, il +avait apporté des bouquets, galanterie très significative. Il ne +tarderait, sans doute, pas à se déclarer; ce soir, peut-être, car on +espérait le voir.</p> + +<p>Il arriva le premier et les deux époux virent, dans cet empressement, un +nouvel indice des dispositions qu'ils lui supposaient.</p> + +<p>M. Quatpuces était un jeune homme grave: il entra, portant avec gravité +un bouquet, qu'il offrit gravement à madame Jujube, laquelle s'extasia +sur la beauté des fleurs dont il était composé:—Ce sont des orchidées, +dit-il, et il expliqua que cette herbelée vivace appartient à la famille +des Monocotylédum, laquelle est divisée en sept grandes tribus: les +malaxidées, les épidondrées, les vandées, les orphydées, les néothiées +et les cypripediées, dont la racine est accompagnée de tubercules +charnus, ovoïdes ou globuleux, et la tige garnie de feuilles +engainantes, naissant de rameaux nommés pseudobales.</p> + +<p>—Oh! pseudobales! c'est délicieux, dit madame Jujube.</p> + +<p>Elle allait probablement embrasser Quatpuces pour pseudobales, lorsque +la bonne annonça madame Saint-Sauveur. La maîtresse de la maison courut +au-devant de la visiteuse.—Oh! que c'est aimable à vous, dit-elle, et +ce furent des caresses à n'en plus finir.—Madame de La Dolve! cria la +bonne; et madame Jujube quitta madame Saint-Sauveur pour la nouvelle +venue:—Oh! que c'est aimable à vous, lui répéta-t-elle.... Puis +arrivèrent successivement d'autres dames qu'elle accueillit avec le même +empressement, les mêmes minauderies, et le même:—Oh! que c'est aimable +à vous!</p> + +<p>Et, naturellement, elle leur présenta le jeune et illustre savant, M. +Quatpuces, qu'elles félicitèrent de confiance. L'une des dames ayant +aperçu le bouquet, s'extasia sur sa beauté.—C'est une galanterie de +monsieur, dit madame Jujube; ce sont des orchidées. Quand vous êtes +entrées, mesdames, M. Quatpuces me décrivait ce genre de fleurs; c'est +extrêmement intéressant; je regrette bien que vous n'ayez pas été là +pour entendre cette savante définition.</p> + +<p>—Je crois, dit Jujube, que si ces dames le priaient bien, M. Quatpuces, +qui est la galanterie même, recommencerait pour vous.</p> + +<p>Quatpuces alla au-devant du geste suppliant esquissé par les +visiteuses:—Je vous en prie, mesdames, dit-il, je suis trop heureux....</p> + +<p>—Ah! bravo! dit madame Jujube; mais d'abord, un verre de punch! +ajouta-t-elle, en voyant entrer la bonne portant un plateau.</p> + +<p>Les dames Jujube présentèrent les verres de punch et bientôt le jeune +savant reprit la parole; arrivé au point où il était resté:</p> + +<p>—Tenez, mesdames, continua-t-il, en montrant une des fleurs, voyez: au +centre de cette fleur s'élève une sorte de columelle!</p> + +<p>—Oui, oui, répondirent les dames.</p> + +<p>—Columelle? dites-vous, demanda madame Jujube.</p> + +<p>—Oui, columelle, dit Jujube, enchanté d'étaler son savoir, du latin +<i>columna</i>, colonne.</p> + +<p>—Pas précisément, répondit Quatpuces, mais de <i>columella</i>, petite +colonne.</p> + +<p>—Enfin, c'est toujours une colonne, répliqua Jujube, qui n'avait jamais +tort.</p> + +<p>Quatpuces reprit: «Columelle est le nom donné, en botanique, à l'axe +vertical de quelques fruits, qui persiste, après la chute de leurs +autres parties, comme dans le géranium. En conchiologie, on nomme aussi +columelle l'espèce de petite colonne qui forme l'axe de toutes les +coquilles spirales. Cette sorte de columelle se nomme gynosthème.</p> + +<p>—Oh! gynosthème! exclama madame Jujube avec enthousiasme.... +Gynosthème!</p> + +<p>Quatpuces continua:—Au sommet du gynosthème, on trouve, excepté dans le +genre Cypripédium....</p> + +<p>Madame Jujube allait se pâmer sur Cypripédium, quand on annonça MM. et +mesdames Blanquette. Elle eut un mouvement d'humeur et Jujube laissa +échapper un ah! d'impatience:</p> + +<p>—On ne les voit à peu près jamais, dit-il à demi-voix, à sa femme, et +aujourd'hui que nous avons des visiteurs distingués....</p> + +<p>La famille Blanquette fit son apparition.</p> + +<p>Le chef était une espèce de nabot rougeaud et grassouillet qui formait +un singulier contraste avec son épouse grande comme le hasard et plus +maigre que la plus étique des vaches de la bible; près d'elle, marchait +mademoiselle Léonie, leur fille, et près de son père, le jeune Léon. +Léonie a dix-huit ans, Léon en a onze et, tenant de sa mère, il dépasse +déjà son père de toute la tête; ce qui n'empêche pas l'auteur de ses +jours de le tenir par la main. Quant à son embonpoint il fait songer à +une longue paire de pincettes culottée; au moral, il est ce qu'on +appelle vulgairement un grand serin.</p> + +<p>M. Blanquette, sous-chef de bureau au ministère des travaux publics, est +un homme de mœurs paisibles, n'allant jamais au café et occupant ses +loisirs à exercer en simple amateur l'art de l'horlogerie que ses +parents avaient refusé de lui faire apprendre, préférant pour lui, et +aussi pour leur amour-propre, qu'il entrât dans l'administration. Il +s'était adonné à une spécialité plus facile que les montres et les +pendules: les réveille-matin, et il reconnaissait les invitations à +dîner de ses amis par l'hommage de ses produits; ses seuls livres +familiers étaient des traités de mécanique; ses meubles étaient couverts +de rouages, de timbres et de vis; quand il allait avec sa famille passer +la soirée chez des amis, il emportait dans un petit sac des pièces +d'horlogerie, des outils, se mettait dans un coin et travaillait de son +art favori, pendant que d'autres jouaient au whist ou faisaient de la +musique. Enfin, il avait surnommé sa femme Grand-Ressort, son fils +Cadran et sa fille Cuvette.</p> + +<p>Madame Blanquette se courba en deux pour embrasser les dames Jujube; +Athalie accapara Léonie, l'emmena causer à l'écart et Blanquette +s'empara tout de suite du maître de la maison pour lui expliquer la +rareté de ses visites, depuis si longtemps; il cherchait un nouveau +système d'échappement pour ses réveille-matin:—Je l'ai enfin trouvé, +ajouta-t-il, d'un air triomphant. Il ne me fallait peut-être pas deux +heures pour faire mon expérience et je la voulais ce soir même, mais ma +femme m'a dit: «Allons, tu vas encore nous empêcher d'aller chez nos +amis Jujubès....» Alors je lui ai répondu: Allons-y, je finirai ça chez +eux... et j'ai apporté mon petit sac. Je me mettrai dans un coin, vous +savez... ça ne dérange personne; qu'on ne s'occupe pas de moi.</p> + +<p>—Eh bien, installez-vous où vous voudrez, répondit Jujube; en attendant +prenez un verre de punch... il est excellent. Cadran entraîna son père +vers le plateau et Jujube retourna vers Quatpuces qui, à ce moment, +répondait aux remerciements des dames qu'il était trop heureux.... +Jujube insinua qu'on fatiguait peut-être le savant; Quatpuces protesta, +mais les dames qui avaient suffisamment de Gynosthème, de Cypripédium et +d'Epidondrée, appuyèrent l'artiste, allèrent se grouper dans un coin du +salon, tirèrent, qui sa broderie, qui sa tapisserie, et les langues ne +tardèrent pas à marcher avec autant d'activité que les aiguilles, tandis +que, dans un autre coin, Jujube tenait l'homme qu'il espérait amener, +par des allusions, à se déclarer:—Seul, la vie est bien triste, lui +dit-il, car vous vivez seul, je crois.</p> + +<p>—Seul avec une vieille bonne.</p> + +<p>—Et vous prenez vos repas au restaurant; bien mauvaise nourriture! ou +alors, fort coûteuse si vous allez dans des établissements renommés.</p> + +<p>—Non, ma vieille bonne me prépare mes repas.</p> + +<p>—Alors, vous mangez seul?</p> + +<p>—Je lis en mangeant.</p> + +<p>—Faute d'une compagne je conçois cela, mais la table de famille, le +père, la mère, les enfants, sont choses préférables.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute.</p> + +<p>—Une femme instruite, à qui rien de ce qui fait l'attrait de la +causerie n'est étranger, qui est musicienne.... vous aimez la musique?</p> + +<p>—Beaucoup, j'ai même fait un travail sur la musique des anciens, sur la +musique religieuse, sur la musique des sauvages.</p> + +<p>—Ça doit être très intéressant?</p> + +<p>—Extrêmement intéressant.</p> + +<p>—Au fait, dit Jujube, en se levant, je ne sais pas pourquoi Athalie ne +nous fait pas un peu de musique.</p> + +<p>Et il cria:—Athalie, on demande que tu joues quelque chose.</p> + +<p>—Oui, oui, firent les dames.</p> + +<p>—Elle va jouer: <i>Comme un éclair</i>, dit madame Jujube; pendant ce temps, +moi, je vais m'occuper du thé.</p> + +<p>Elle sortit.</p> + +<p>—Il faut que je t'appelle pour te mettre au piano, dit à demi-voix +Jujube à sa fille; c'était donc bien intéressant ce que te disait cette +petite grue de Blanquette?</p> + +<p>—Oui, très intéressant, elle m'a confié qu'elle se marie....</p> + +<p>—Ah! fit Jujube avec dépit... une fille sans talent, sans fortune, pas +jolie.... Qui diable peut s'allier à cette famille d'idiots.... Un +cordonnier?</p> + +<p>—Non, un employé qui a une bonne place. Elle veut m'avoir pour +demoiselle d'honneur.</p> + +<p>—Jamais... s'écria Jujube; nous nous excuserons pour refuser +l'invitation si nous la recevons. Voyons, mets-toi au piano!</p> + +<p>Athalie s'installa et Jujube tourna les pages du morceau de musique, +suivant son habitude, afin de pouvoir adresser à sa fille des <i>a parte</i> +qui, entendus de la société, eussent pu refroidir l'enthousiasme final +attendu:</p> + +<p>—<i>La bémol</i>, donc! fichue bête; plus de sentiment! ça n'exprime rien... +<i>pianissimo</i>! Trop fort!... Tu ne sens donc rien, dinde, buse! Si je +n'étais pas, probablement, ton père, je ne sais pas de qui tu +tiendrais....</p> + +<p>Tout à coup le morceau fut interrompu par des cris de douleur et Cadran, +fou, éperdu, montra sa main à laquelle adhérait un verre à punch qu'il +ne pouvait plus retirer. La main qu'il contenait s'était enflée +démesurément; au fond du verre était un papier brûlé:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écria madame Blanquette, il s'est fait une ventouse.</p> + +<p>—C'est les camarades qui m'ont appris ça! hurlait Cadran.... Oh! la, +la! ma main.</p> + +<p>On lui retira non sans peine le malencontreux verre; sa mère le traita +d'imbécile et l'envoya à la cuisine:—Demande de l'eau froide à la +bonne, lui dit-elle, et plonge ta main dedans. Cadran sortit et Athalie, +alors, put reprendre son morceau qu'elle termina à la satisfaction +générale, sauf celle de son père.</p> + +<p>Madame Jujube rentra au milieu des applaudissements.</p> + +<p>—Elle a joué <i>Comme un éclair</i>? demanda-t-elle à son mari.</p> + +<p>—Elle a joué comme un cochon, répondit-il à voix basse; et il ajouta: +Les Blanquette marient leur fille! Puis très haut:—Extrêmement bien, ma +fille, un charme, un sentiment....—Ah! dit-il à Quatpuces, elle a le +feu sacré; ce sera une grande artiste, qui fera honneur à son mari.</p> + +<p>—Il est certain, répondit Quatpuces, qu'avec ses talents et la fortune +que lui gagne si glorieusement son illustre père, Mademoiselle fera, de +son mari, l'époux le plus envié.</p> + +<p>—V'lan! se dit notre artiste, que cette nouvelle déception empêcha +d'aspirer l'encens du mot <i>illustre</i>, et les Blanquette trouvent un mari +pour leur fille, eux!</p> + +<p>Et Jujube cherchait une réponse empreinte de fine ironie, pour en +blesser Quatpuces, lorsqu'Athalie commença un autre morceau, à la +demande des dames, et Jujube retourna à son poste de tourneur de +feuilles.</p> + +<p>Le nouveau morceau fut, comme le précédent, interrompu par les cris de +Blanquette fils:—Allons! qu'est-ce qu'il a encore? demanda la mère.</p> + +<p>Cadran entra, pâle, défait et la langue tirée, au bout de laquelle +pendait et se balançait une bouteille; c'était une bouteille qui avait +contenu du sirop; il avait fourré sa langue dans le goulot: en aspirant, +il avait fait le vide et sa langue était restée prisonnière.</p> + +<p>—Ah! quel galopin embêtant, grommela Jujube, c'est toujours la même +chose.</p> + +<p>—Hi! ma langue! ma langue! faisait Cadran.</p> + +<p>—On va être obligé de te la couper, dit la mère.</p> + +<p>—Non, non, je ne veux pas! Et il tira sur la bouteille....</p> + +<p>—Alors, tu vas te l'arracher, ajouta madame Blanquette.</p> + +<p>Quant à l'horloger, rien n'avait pu le distraire de son travail.</p> + +<p>—Je veux qu'on casse la bouteille, criait le galopin.</p> + +<p>Bref, on dégagea sa langue comme on avait dégagé sa main et Athalie +reprenait son morceau, quand un carillon se fit entendre;—tout le monde +sursauta:</p> + +<p>—Ça y est! cria Blanquette... ça y est!</p> + +<p>—Mais arrêtez donc ça, vociférait Jujube, c'est déplorable! Un enfant +insupportable, un père qui jette le trouble....</p> + +<p>—Mais, mon cher monsieur... balbutia Blanquette.</p> + +<p>—Un salon n'est pas un atelier d'horlogerie, répliqua Jujube avec +emportement; quand on veut faire de l'horlogerie, on reste chez soi.</p> + +<p>—C'est bien, monsieur, dit Blanquette en ramassant ses ustensiles; vous +ne me direz pas cela deux fois.</p> + +<p>—Tu as raison, cria sa longue épouse, allons-nous-en! Et ne remettons +jamais les pieds ici....</p> + +<p>—Comme vous voudrez! fit Jujube.</p> + +<p>Et la famille Blanquette se retira majestueusement.</p> + +<p>Après un moment de trouble, causé par cet incident:—Ne nous occupons +plus de ces grotesques, dit Jujube. Continue ton morceau, ma fille.</p> + +<p>Et Athalie se remit à son piano.</p> + +<p>Au milieu du morceau, la porte s'entr'ouvrit doucement et Pistache +entra avec précaution, accompagné de Bengali. Il fit signe de la main +qu'on ne s'occupât pas de leur arrivée et qu'on les laissât écouter +Athalie, puis il dit tout bas à Bengali, avec émotion:—C'est elle qui +joue.</p> + +<p>—Ah! c'est votre adorée?</p> + +<p>—Oui; chut! ne perdons pas une note.</p> + +<p>Et il écouta l'exécutante avec un enthousiasme que trahissaient ses +gestes et ses exclamations:—Ah! bravi, brava!</p> + +<p>Puis, après un nombre incalculable de mesures de l'interminable morceau:</p> + +<p>—Comment trouvez-vous ça? demanda-t-il à son ami.</p> + +<p>—Bigrement long, répondit celui-ci.</p> + +<p>—Ah! fit Pistache déconcerté; vous n'aimez peut-être pas le piano?</p> + +<p>—Moi? si; seulement je le comprends autrement.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Oui, j'en ai un à la campagne; il y était avec le mobilier; j'ai +acheté la propriété toute meublée.</p> + +<p>—Ah! et alors, le piano?</p> + +<p>—J'en ai retiré la mécanique et j'ai mis des lapins dans la caisse; +voilà comment je comprends le piano. Quel est ce grand monsieur qui est +près de votre virtuose, dont le visage exprime le noble spleen des +lords?</p> + +<p>—Je ne le connais pas.</p> + +<p>—Je le regrette, je vous aurais prié de me présenter à lui; il a l'air +gai.</p> + +<p>Le morceau fini et applaudi, particulièrement par Pistache qui se fit +remarquer par ses transports d'admiration, madame Jujube dit à son +mari:—C'est ce monsieur qui est venu pour son portrait.</p> + +<p>Jujube alla exprimer à notre jeune homme tous ses regrets d'avoir été +absent.</p> + +<p>—Oh! monsieur, répondit l'élève pharmacien, votre absence m'a valu une +invitation et la joie d'entendre mademoiselle; quel talent, monsieur! +J'ai entendu bien des fois Dumaine, Taillade, Paulin, Ménier, et je peux +dire, sans comparaison....</p> + +<p>—En effet, monsieur, répliqua Jujube, en souriant, la comparaison....</p> + +<p>Madame Jujube s'était approchée:—Vous nous avez fait le plaisir +d'amener un de vos amis, monsieur?</p> + +<p>—Sur l'invitation de mademoiselle, oui, madame.</p> + +<p>—Vous avez bien fait, dirent les deux époux.</p> + +<p>Bengali s'inclina.</p> + +<p>—Monsieur Bengali! dit Pistache en présentant son nouvel ami.</p> + +<p>Et ici, nouveaux saluts.</p> + +<p>Pistache continua:—Un jeune homme de beaucoup d'esprit.</p> + +<p>—Oh! oh! fit Bengali, vous exposez monsieur et madame à des déceptions.</p> + +<p>—Non, non, répliqua Pistache, vous m'avez fait rire pendant notre +dîner, avec toutes les calembredaines que vous m'avez débitées et tous +ces tours de société que vous faites et qui sont à mourir de rire!</p> + +<p>—Ah! vraiment? fit madame Jujube.</p> + +<p>Et elle courut annoncer à ses invités qu'un jeune homme, amené par un +client de son mari, faisait des tours de société à mourir de rire.</p> + +<p>—Oh! il nous en fera, dirent les dames.</p> + +<p>—Je l'espère, répondit la maîtresse de la maison.</p> + +<p>La bonne apporta le thé et les petits fours; Athalie et sa mère +présentèrent les tasses pleines, sans manquer de dire à chaque +personne:—C'est du thé de la Porte Chinoise; prenez donc de ces petits +gâteaux, ils sont de chez Frascati.</p> + +<p>Et Bengali, qui avait déjà jugé ses hôtes, de se demander:—Où diable +cet apothicaire m'a-t-il amené? Et il refusa le thé.—Vous ne l'aimez +pas, monsieur? demanda Athalie; de la Porte Chinoise.—Mademoiselle, je +ne l'aime que brûlant; si je peux le boire, je n'en veux pas.</p> + +<p>Cependant, sur l'insistance d'Athalie, il accepta une tasse et un +gâteau.</p> + +<p>Pendant qu'il se livrait à la dégustation de ces choses de premier +choix, le peintre causait avec son futur modèle du portrait à faire, et +on fixait le premier jour de pose; Madame Jujube vint interrompre +l'entretien.—Puis-je dire un mot? demanda-t-elle.—Oui, monsieur et +moi, nous sommes d'accord pour le prix et les heures de séances; +qu'est-ce que tu voulais dire?</p> + +<p>—Je voulais demander à monsieur si son ami ne nous ferait pas un de ces +tours de société si amusants, dont il nous a parlé; ces dames en +seraient bien heureuses.</p> + +<p>—Je suis convaincu, madame, répondit Pistache, qu'il se fera un vrai +plaisir de vous être agréable; je vais le lui demander.</p> + +<p>Et il s'approcha de Bengali:—Je viens, lui dit-il, vous exposer une +requête de toute la société.</p> + +<p>—A moi? Mais personne ne me connaît ici; que peut-on avoir à me +demander?</p> + +<p>—On sait que vous connaissez un tas de tours très drôles, et....</p> + +<p>—C'est vous qui avez dit cela? demanda Bengali avec une parfaite +mauvaise humeur.</p> + +<p>—Mais... oui... oui.</p> + +<p>—Que le diable vous emporte! et on veut que j'amuse ces grotesques!</p> + +<p>Pistache fut tout interdit:—C'est que, balbutia-t-il, j'ai fait +espérer... j'ai même promis....</p> + +<p>—Jamais de la vie! Je fiche mon camp d'ici; par exemple! Comment! on se +figure que, pour une tasse de thé de la Porte Chinoise et un croquet de +chez Frascati, je vais....</p> + +<p>A ce moment, Athalie s'approcha:</p> + +<p>—Je viens, dit-elle, en ambassadrice auprès de monsieur qui fait, +paraît-il, des tours de société si amusants; ces dames espèrent que....</p> + +<p>—Mon Dieu, mademoiselle, dit Bengali, je n'étais pas préparé à....</p> + +<p>Madame Jujube et ses amies, qui suivaient, de l'œil, les négociations +entamées par Athalie, devinant aux gestes du monsieur si amusant des +objections que l'intelligence limitée de l'ambassadrice serait +impuissante à vaincre, arrivèrent toutes à la rescousse et arrachèrent à +Bengali un consentement qui fut accueilli par de joyeux battements de +mains, et toutes les dames retournèrent à leurs places, en disant:—Ah! +il veut bien! il veut bien!</p> + +<p>—Voyez-vous comme tout le monde est enchanté, dit Pistache; oh! vous me +faites bien plaisir; j'aurais été si vexé de votre refus.... Parce que, +vous comprenez, ça me mettra bien dans la famille; mais vous serez +récompensé par un succès monstre. Tâchez de trouver quelque chose de +bien drôle.... Ah! bon, je vois que vous réfléchissez.</p> + +<p>Bengali cherchait, dans sa tête, une mystification colossale.</p> + +<p>—Des imitations! lui conseilla Pistache; vous m'en avez fait pendant +notre dîner; vous savez bien: celle d'une clé dans une serrure qu'on +ferme à double tour; celle d'une bouteille qu'on débouche; celle de....</p> + +<p>—Ah! oui, des imitations; vous avez raison.</p> + +<p>Pistache courut tout joyeux annoncer à la société que son ami Bengali +allait faire des imitations très drôles.</p> + +<p>Cette bonne nouvelle fut accueillie par des bravos, pendant que Bengali +se disait:—Je les attends au dernier tour.</p> + +<p>Il s'avança au milieu du salon et, après s'être incliné devant les +joyeux battements de mains avec lesquels il fut accueilli, il demanda +une bouteille vide et un tire-bouchon. La bonne apporta les deux objets; +il plaça, alors, la bouteille entre ses jambes, fit tourner le +tire-bouchon dans le goulot vide, puis feignant de tirer, avec des +efforts comiques et une torsion de bouche qui mirent tout le monde en +belle humeur, le bouchon absent, il imita, avec sa bouche, le <i>floc</i> +retentissant, causé par la sortie pénible d'un bouchon trop serré.</p> + +<p>Des bravos unanimes accueillirent cette onomatopée saisissante.</p> + +<p>Après ce tour, notre farceur demanda un tabouret de cuisine; il le +déposa les pieds en l'air, fit le geste de prendre, à terre, une grosse +bûche, mima le vacillement causé par l'enlèvement d'un lourd fardeau, +plaça censé la bûche entre les pieds du tabouret, mit son pied dessus, +comme pour l'assujettir; puis, saisissant des deux mains une scie +imaginaire et en présentant la lame au milieu de la bûche supposée, il +imita le bruit de la scie, aux rires fous et aux battements de mains de +l'assemblée en délire.</p> + +<p>—Monsieur, demande Quatpuces, est-ce que vous pourriez imiter un timbre +de pendule?</p> + +<p>—J'imite tous les timbres, monsieur, répondit-il, même les +timbres-poste.</p> + +<p>Tout le monde rit excepté le questionneur qui, comme Caton, son modèle, +n'a jamais ri.</p> + +<p>Quant à l'intelligente Athalie, elle demanda comment on pouvait bien +imiter un timbre-poste.</p> + +<p>—De la même façon qu'on imite les billets de banque, mademoiselle, +répondit Bengali, seulement on s'expose à aller au bagne; c'est pourquoi +je m'abstiens de faire cette imitation; mais vous n'y perdrez rien, je +vais exécuter le tour nommé <i>la surprise</i>, parce qu'en effet, personne +ne s'attend à ce qui arrive.</p> + +<p>Une nouvelle manifestation joyeuse se produisit, à l'énoncé d'un +résultat mystérieux et imprévu.</p> + +<p>—Pour faire ce tour, dit notre mystificateur, j'ai besoin de divers +objets. Et il demanda une ficelle longue de 5 à 6 mètres, des bougies, +un moulin à café et un cor de chasse qu'il avait vu, dans l'antichambre, +pendu à un clou, accessoire à l'usage de l'artiste pour les portraits de +chasseurs.</p> + +<p>Ces divers objets lui ayant été apportés, Bengali fit tenir un bout de +la ficelle par M. Quatpuces, l'autre bout par Jujube, rangea les dames +côte à côte le long de la ficelle et leur remit à chacune une bougie +allumée, plaça au milieu d'elles madame Jujube armée du moulin à café et +mit, en face d'elle et à distance, Pistache qu'il chargea du cor de +chasse.</p> + +<p>La mise en scène ainsi préparée à la grande gaîté des comparses de +l'opérateur, celui-ci donna comme instructions: à madame Jujube, de +moudre; à Pistache, de souffler dans le cor de chasse, et il sortit pour +préparer, soi-disant, la surprise; affaire de quelques minutes, +ajouta-t-il.</p> + +<p>Il y avait un bon quart d'heure que madame Jujube tournait son moulin et +que Pistache soufflait dans son instrument; on s'était d'abord tordu de +rire, mais on commençait à se regarder et à trouver bien longs les +préparatifs du tour, lorsque la bonne annonça mademoiselle Piédevache.</p> + +<p>La nouvelle venue resta stupéfaite en voyant le tableau qui s'offrait à +ses yeux.</p> + +<p>—Excusez-nous, mademoiselle, cria Jujube, c'est un tour que va nous +faire un jeune homme que nous a amené monsieur, qui joue du cor.</p> + +<p>—Oui, mon ami Bengali, ajouta Pistache.</p> + +<p>—Mon neveu! dit mademoiselle Piédevache.</p> + +<p>—Votre neveu! s'écrièrent monsieur, madame et mademoiselle Jujube, +c'est votre neveu?</p> + +<p>—Oui, et je viens de le rencontrer à cent pas d'ici, qui racontait je +ne sais pas quoi à plusieurs jeunes gens; ils riaient tous comme des +fous.</p> + +<p>Tableau!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> + +<h2>UNE CONQUÊTE DIFFICILE</h2> + + +<p>Bengali, pourtant, avait eu, ce jour-là même, une déception qui aurait +pu influer sur son humeur, naturellement joyeuse; l'acceptation de son +bras et de son parapluie, par la gentille Georgette, lui avait fait +concevoir des espérances, sinon d'une réalisation immédiate, du moins à +délai plus ou moins bref; sa conversation avait amusé la jeune fille, il +vit qu'elle aimait à rire et il se savait en fond pour la mettre en +gaîté; aujourd'hui, dans sa chambrette où elle lui permettrait d'aller +se reposer, il soutiendrait son rôle de jeune homme sentimental, rêvant +d'une épouse adorée et de bébés jolis et blonds comme leur mère; à la +deuxième visite (car elle consentirait sans nul doute à ce qu'il allât +s'informer si elle n'aurait pas attrapé un refroidissement sous la porte +cochère), à cette deuxième visite, il s'enhardirait à prendre quelques +petites libertés et, si elle se fâchait, il connaît le proverbe sur le +rire qui désarme la colère.</p> + +<p>Le voyage, d'ailleurs, n'avait été qu'une succession d'incidents et de +rencontres qui avaient entretenu la belle humeur du jeune couple;—tout +était matière à réflexions cocasses, pour Bengali, particulièrement les +grincheux mouillés jusqu'aux os, dont sa gaîté, provoquée par l'état +lamentable des infortunés, augmentait encore l'irritation.</p> + +<p>Quoique tout à ses espérances de conquête, le joyeux garçon ne pouvait +résister à son admiration des jolies jambes féminines, et les +exclamations que lui arrachaient les beaux mollets lui avaient valu des +plaisanteries de la part de sa compagne; il protestait, bien entendu, +contre les réflexions enjouées de Georgette, qu'il qualifiait de simples +taquineries, affirmant qu'il n'était occupé que d'elle seule, que du +soin de l'abriter, de la préserver des éclaboussures....</p> + +<p>—Voici où je vais, dit-elle en désignant un magasin, et elle quitta le +bras de son cavalier, le remercia du service qu'il lui avait rendu et +lui dit adieu.</p> + +<p>—Adieu?... répondit-il, pas encore; votre éventail livré et votre +compte réglé, il vous faudra retourner chez vous, et l'averse continue.</p> + +<p>—On me prêtera un parapluie au magasin....</p> + +<p>—Un parapluie!... mais si quelqu'un de la maison est sorti avec?... Y +en eût-il plusieurs, qu'ils peuvent n'être pas disponibles; +permettez-moi de vous attendre. Je tiens à vous accompagner jusqu'à +votre porte.</p> + +<p>Georgette refusa:—J'attendrai que la pluie ait cessé, dit-elle.</p> + +<p>—Cessé! s'écria Bengali; mais voyez donc comme le ciel est gris; le +temps est tout à fait gâté, regardez sur les toits; toutes les +girouettes sont à l'eau; nous en avons peut-être pour plusieurs +jours....</p> + +<p>La jeune fille résista, renouvela ses remercîments et entra dans le +magasin, en envoyant à Bengali un dernier adieu, exprimé par un gracieux +mouvement de tête et un sourire.</p> + +<p>Notre Don Juan de la pluie n'était pas homme à abandonner une idée fixe +pour si peu; il entra dans une allée faisant face au magasin et +attendit.</p> + +<p>Il n'attendit pas longtemps; une éclaircie s'était subitement produite: +Georgette en profita, reparut et hâta le pas sans avoir remarqué +l'obligeant jeune homme, qu'elle croyait bien loin. Elle se retourna +brusquement à sa voix:—Je savais bien, lui dit-il, qu'on n'aurait pas +de parapluie à vous prêter et j'avais raison d'attendre votre +sortie.—Mais, monsieur, répondit Georgette, la pluie a cessé.—Cessé, +mademoiselle? Pour deux minutes... et encore! Vous ne voyez donc pas +comme les nuages courent?... Tenez.... J'ai reçu des gouttes.... Ça va +recommencer... ça recommence.</p> + +<p>Et il ouvrit son parapluie:—Votre chapeau serait perdu, dit-il, si je +ne m'étais pas trouvé là....</p> + +<p>Une nouvelle averse, en effet, venait d'éclater; Bengali offrit son +bras, la jeune fille l'accepta de nouveau, en riant de la persévérance +obstinée de son compagnon de voyage et tous deux recommencèrent leur +marche à travers les rues, égayée par les saillies du porteur de +parapluie.</p> + +<p>—Me voici à ma porte, dit enfin Georgette, en quittant le bras de son +cavalier; cette fois, monsieur, je vous dis définitivement adieu, et je +vous renouvelle mes remercîments.</p> + +<p>—Vous me permettrez bien, au moins, mademoiselle, d'aller me reposer +quelques instants chez vous.</p> + +<p>Ici, la jeune fille devint sérieuse, et repoussa net la demande de +Bengali.</p> + +<p>—Mais je suis brisé, dit-il, cette longue course sur les pointes.... +Car je n'ai pas cessé de marcher sur les pointes, comme les danseuses +de l'Opéra... mais elles y ont été dressées toutes jeunes et cependant +elles vous diront que c'est l'exercice le plus fatigant.... Jugez ce que +ce doit être pour moi, qui n'ai pas été élevé à cela.... Je vous en +prie, permettez-moi....</p> + +<p>—Mais non, monsieur, je n'ai pas envie de me faire remarquer par mon +concierge et mes voisins; je ne reçois jamais personne... que des amies, +et ma marraine, madame Marocain, qui doit venir me voir précisément +aujourd'hui, à moins que son mari, qui n'est pas la grâce même....</p> + +<p>—Marocain! s'écria le jeune homme; une espèce de porc-épic?</p> + +<p>—Oui, dit Georgette surprise, vous le connaissez?</p> + +<p>—J'ai fait sa connaissance sous la porte cochère où j'ai eu le plaisir +infiniment plus grand de faire la vôtre.... J'ai failli avoir un duel +avec lui....</p> + +<p>—Comment, un duel?</p> + +<p>—Oh! toute une histoire qui serait trop longue à vous raconter ici.... +Oh! c'est très amusant; montons chez vous et....</p> + +<p>Georgette ne le laissa pas achever:</p> + +<p>—Adieu, monsieur, dit-elle... et elle disparut dans l'allée de sa +maison, laissant l'amoureux tout déconcerté:—C'est une vertu, se +dit-il; puis, après réflexion:—Une vertu!... Je dis ça parce que.... +Mais ça n'est pas une raison....</p> + +<p>Tirant alors son carnet, il lut le numéro de la maison, l'inscrivit, +ainsi que le nom de la rue et s'éloigna en murmurant:</p> + +<p>—La vertu! ce n'est qu'un mot, a dit Caton; il faudra voir.... Je m'y +suis mal pris.</p> + +<p>Le lendemain, il alla guetter Georgette, l'aborda sous prétexte de +s'informer si son séjour sous la porte cochère, après avoir reçu +l'averse, ne lui avait pas causé un refroidissement et une +indisposition; puis s'extasiant sur sa fraîcheur et sa belle mine de +santé, il reconnut en riant l'inutilité de sa question; il revint alors +sur sa propre justification.</p> + +<p>—Vous m'avez bien mal jugé, lui dit-il, et malgré la défense de la +jeune fille, il l'accompagna jusqu'à sa porte en la faisant rire par +ses propos. Cette fois encore, elle opposa un refus formel à sa demande +de monter chez elle.</p> + +<p>Plusieurs jours de suite, il fit les mêmes et vaines tentatives et +Georgette le menaça même de le signaler à des gardiens de la paix, s'il +persistait à l'accoster et à la suivre.</p> + +<p>Le jour suivant, elle le trouva encore sur son chemin; elle tourna la +tête et passa sur le trottoir opposé; il exécuta la même évolution et +aborda la jeune fille.</p> + +<p>—Oh! monsieur, fit-elle, avec un mouvement d'humeur, je vous ai prié de +me laisser tranquille....</p> + +<p>—Un seul mot, mademoiselle, et je vous jure de vous obéir, si, après +m'avoir entendu, vous m'ordonnez encore de vous fuir.</p> + +<p>—Quel mot, monsieur?</p> + +<p>—Celui-ci: Je crois avoir eu le malheur de jouer avec vous à ce jeu +appelé les propos discordants.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, monsieur.</p> + +<p>—C'est précisément cela, mademoiselle: vous ne m'avez jamais compris, +sans doute parce que je me suis mal expliqué. Je vous aime d'un amour +honnête; que dis-je, je vous aime! je vous adore, je ne pense qu'à vous +jour et nuit; mais c'est pour le bon motif; dès le premier jour que j'ai +eu le bonheur de vous rencontrer, le jour où cette bienheureuse averse +m'a permis de causer longuement avec vous, ne vous ai-je pas dit que +vous me jugiez mal, que mes apparences vous donnaient, de moi, une +opinion fausse; que mes vœux étaient de devenir l'époux fortuné d'une +petite femme jolie comme vous, d'avoir des chérubins blonds et jolis +comme leur mère? Voilà ce que je vous ai dit et ce que je pensais, voilà +ce que je vous répète avec encore plus d'ardeur et de conviction que le +premier jour, car maintenant je vous connais, je sais que vous êtes une +honnête jeune fille, l'épouse que je cherche, ou plutôt que je ne +cherche plus, puisque je l'ai trouvée en vous.</p> + +<p>Georgette, devenue grave, lui répondit:</p> + +<p>—En effet, monsieur, je n'avais pas compris et il m'était difficile de +voir, dans les discours plaisants que vous me teniez, la pensée que +vous venez de m'exprimer nettement.</p> + +<p>Bengali voulut protester de sa sincérité, elle +l'interrompit:—Jusqu'ici, dit-elle, je ne vous avais pas pris au +sérieux.</p> + +<p>—Et aujourd'hui? s'écria le jeune homme.</p> + +<p>—Aujourd'hui, monsieur, vous voyez que je ne ris pas de vos paroles.</p> + +<p>—Alors, vous me permettez d'aller vous rendre mes visites?</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Des fiancés!</p> + +<p>—Avant de se fiancer, il faut se connaître mieux que par quelques +rencontres dans la rue et quelques paroles échangées. Ces rencontres et +ces paroles m'ont montré (bien à tort, je veux le croire) le coureur +d'aventures....</p> + +<p>—Oh! mademoiselle....</p> + +<p>—N'ai-je pas fait mes réserves? dit Georgette en souriant; Bengali +voulut parler:—Laissez-moi achever, dit-elle, et elle poursuivit:—Quand nous serons fiancés, c'est que nous connaîtrons bien +nos caractères; alors....</p> + +<p>Bengali l'interrompit:</p> + +<p>—Mais... fiancés... on l'est quand on s'est promis de s'épouser, et, +quant à moi, je vous fais cette promesse.</p> + +<p>—Moi, répondit Georgette, j'attendrai pour vous faire la mienne.</p> + +<p>—Qu'attendrez-vous? vous êtes orpheline, libre.</p> + +<p>—J'attendrai que la demande de ma main ait été adressée à ma marraine +qui me tient lieu de famille; cette demande, vous la lui ferez adresser +par votre seule parente, cette tante dont vous m'avez parlé, après quoi +on me consultera et, alors seulement, j'accepterai peut-être vos +visites, en présence de ma marraine.</p> + +<p>—Mais... dit Bengali, dérouté... faire demander votre main sans savoir +si vous m'aimez....</p> + +<p>A ce moment, Georgette eut un mouvement d'effroi:—Monsieur Marocain! +s'écria-t-elle.</p> + +<p>Et elle entra précipitamment dans sa maison.</p> + +<p>Bengali se retourna, aperçut en effet Marocain qui s'était arrêté à la +vue du jeune couple et s'éloigna après la disparition de la jeune fille.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> + +<h2>PISTACHE</h2> + + +<p>Le portrait de Pistache n'avançait guère, ce dont se réjouissait +l'aspirant pharmacien à qui les absences de son artiste procuraient de +longues causeries avec mesdames Jujube mère et fille; la première, +craignant toujours qu'il ne se lassât des inexactitudes réitérées de son +mari et qu'il ne finît par laisser pour compte le portrait commencé, se +confondait en excuses, en regrets, en impatiences.</p> + +<p>—Oh! oh! madame Jujubès, disait alors Pistache, avec un geste de +protestation; je vous en prie, ne parlez pas de ça, vrai, vous me +feriez de la peine. Et si Athalie insistait dans le sens de sa +mère:—Mais au contraire, mademoiselle, répliquait-il, j'ai tant de +plaisir à attendre dans votre société, que ça me donne une physionomie +que M. Jujubès attrape tout de suite. Dans les premiers temps il me +disait toujours: Souriez! souriez!... A présent, ah! bien, il n'a pas +besoin de me demander ça: je pense simplement à nos charmants entretiens +et ça suffit pour que je garde ce sourire gracieux que M. Jujubès a si +bien attrapé; aussi, il me dit toujours: C'est extraordinaire comme +votre physionomie reste aimable; je n'ai jamais eu un modèle pareil à +vous....</p> + +<p>Et les deux dames de s'extasier sur la gracieuseté, la galanterie, le +caractère charmant de notre amoureux jeune homme.</p> + +<p>Amoureux! c'est ce qu'elles ignoraient encore, car depuis un mois que le +futur pharmacien venait tous les jours, il n'avait pas osé faire +connaître ses sentiments.</p> + +<p>Et cependant, il ne manquait pas chaque samedi de venir prendre le thé +de la Porte Chinoise aux petites réceptions de la famille Jujube et, +même, on l'avait présenté à des dames qui lui avaient envoyé des +invitations pour leurs soirées: il avait polké et valsé avec Athalie, +danses chères aux amants à qui elles permettent d'enlacer la taille de +l'objet adoré et de le presser sur leur cœur.</p> + +<p>Ces tendres manifestations, permises tant qu'elles restent silencieuses +et peuvent être attribuées à la vigueur du bras du cavalier et à +l'entraînement du rythme musical, ne prennent leur véritable +signification que s'il y a des paroles sur la musique, et chacun sait la +difficulté de la conversation entre un cavalier inexpérimenté et sa +danseuse; quand le premier a parlé de la chaleur, du mouvement trop vif +ou trop lent des instrumentistes, du talent ou de l'insuffisance du +pianiste, si l'on danse au piano; quand il a demandé à sa danseuse +quelle est telle danse qu'il lui désigne; qu'il a fait remarquer, en +riant, tel vieux monsieur qui a un nez ridicule, tous les sujets à +causerie sont à peu près épuisés pour lui, et il ne lui reste plus qu'à +reparler de la chaleur.</p> + +<p>Il n'y a que deux genres de couples dont la conversation est +inépuisable, pendant toute la durée de la danse: les gens d'esprit et +les imbéciles, surtout ces derniers, les âneries étant bien plus +abondantes que les observations fines et les saillies spirituelles.</p> + +<p>Voilà pourquoi, chez Pistache et Athalie, les langues allaient autant +que les pieds; l'aspirant pharmacien parlait remèdes, expliquait à +Athalie la cocaïne, l'antipyrine et leurs effets sur l'organisme humain. +Athalie lui demandait la différence qu'il y a entre le thé des soirées +et le thé Chambard. Pistache lui répondait que le premier constipe, +tandis que l'autre relâche, sans purger à proprement parler, et il +arrivait tout naturellement à causer de son futur établissement, une +excellente maison... malgré les spécialités sur lesquelles on gagne peu, +mais qu'on est forcé de tenir, pour ne pas laisser aller les clients +chez des confrères où ils les trouveraient et à qui ils pourraient +conserver leur clientèle. Il ajoutait qu'il attendait son concours au +diplôme de pharmacien de première classe, et l'obtention de ce diplôme +pour entrer en possession de l'officine qu'il était disposé à acheter.</p> + +<p>Ici, l'allusion à ses désirs arrivait aisément: il ne lui manquerait +plus qu'une jolie petite femme pour tenir la caisse; cette petite femme, +il la cherchait; il l'installerait, très coquettement habillée, au +comptoir, près d'un globe d'eau minérale rose, dont le reflet +illuminerait les joues de la jolie caissière; il devenait, on le voit, +tout à fait poétique. Il avait même ajouté, après un silence et des +regards éloquents:—Une jolie petite femme... n'osant pas dire: comme +vous, il avait dit: dans votre genre.</p> + +<p>Et jusqu'à la fin de la soirée et toute la nuit, Athalie se demanda si +c'était une allusion à son adresse. Elle fit part à sa mère de ses +incertitudes et madame Jujube n'hésita pas à lui affirmer que l'allusion +était claire et trahissait l'amour de Pistache. Devait-on encourager le +soupirant à se déclarer nettement? il fallait d'abord savoir s'il +conviendrait à Athalie pour mari et sa mère l'interrogea à ce sujet.</p> + +<p>—Il me convient, oui; mais les autres aussi me convenaient; c'est moi +qui ne leur ai pas convenu....</p> + +<p>—Des coureurs de dot, pas autre chose; s'ils avaient été réellement +amoureux, comme paraît l'être M. Pistache....</p> + +<p>—Oh! il a l'air très amoureux, mais il tient peut-être aussi à la dot.</p> + +<p>—Je le ferai causer à ce sujet, sur ses idées, en général... et avant +de le faire s'expliquer sur ses sentiments pour toi.</p> + +<p>—C'est ça, maman, et puis il faudrait savoir aussi, avant de le faire +parler, si papa voudrait.</p> + +<p>Si papa consentirait! toute l'affaire était là.—Parle-lui-en, maman, +dit Athalie.—Lui en parler... nettement... non, répondit la mère, mais +en causant avec lui je mettrai la conversation sur le chapitre du +mariage; alors je prononcerai d'un air indifférent le nom de M. +Pistache. Selon ce que dira ton père, je verrai si je dois aborder la +question ou attendre, et le préparer peu à peu à l'idée de cette +alliance.</p> + +<p>La bonne entra:—C'est mademoiselle Georgette, dit-elle, qui demande si +ces dames peuvent la recevoir.</p> + +<p>Au nom de son amie, Athalie, sans attendre la réponse de sa mère, +s'était élancée vers la porte.</p> + +<p>—Mais entrez donc! cria-t-elle avec effusion, est-ce que vous avez +besoin de permission? Et embrassant la jeune fille:—Vous êtes toujours +la bienvenue ici. Oh! que je suis contente de vous voir.</p> + +<p>—Chère amie! répondit Georgette en lui sautant au cou.</p> + +<p>—Nous avons parlé de vous, l'autre jour, à propos de Monsieur Marocain, +que mon mari avait rencontré, dit madame Jujube en embrassant à son tour +Georgette.</p> + +<p>—Monsieur Marocain me l'a dit, madame; il m'a même répété ce que M. +Jujubès lui avait dit des sentiments de cette chère Athalie pour moi; +j'ai les mêmes pour elle, je vous assure.</p> + +<p>Madame Jujube continua:—Il paraît que vous avez beaucoup d'ouvrage.</p> + +<p>—Beaucoup, madame, grâce aux excellentes leçons de M. Jujubès.</p> + +<p>—Ah! vous lui devez une belle chandelle, dit l'épouse de l'artiste, qui +ne manquait jamais l'occasion de faire valoir l'importance toute +particulière des obligations qu'on devait à elle ou aux siens.</p> + +<p>—Je lui suis très reconnaissante, oui, madame.</p> + +<p>—Et, tenez, je l'entends qui rentre; je vais lui dire que vous êtes là, +il sera enchanté de vous voir.</p> + +<p>Madame Jujube sortit et, les deux jeunes filles restées seules, Athalie +fit asseoir Georgette près d'elle, lui prit les mains:</p> + +<p>—Y-a-t-il un temps que nous n'avons bavardé! dit-elle; nous devons +avoir un tas de choses à nous dire.</p> + +<p>—Moi, pas grand'chose, ma vie est si uniforme: mes sorties pour mon +travail, une visite par semaine à ma marraine, sauf elle, je ne vois +personne; c'est plutôt à moi à vous demander du nouveau, à vous qui +voyez tant de monde.</p> + +<p>—Ça, c'est vrai... et du beau monde; ma chère, nous ne connaissons que +des gens qui ont 20, 30, 40,000 livres de rente....</p> + +<p>—De bonnes connaissances, ça.</p> + +<p>—Et tous sont nos amis.</p> + +<p>—Ils vous trouveront un mari.</p> + +<p>—Un mari! Oh! mais que je vous dise donc, ma chère, j'ai un soupirant.</p> + +<p>—Bah! contez-moi donc cela.</p> + +<p>Et Athalie, se rapprochant de son amie, lui conta ce que nous savons +relativement à Pistache.</p> + +<p>—De tout ce que vous me dites de ce jeune homme, je conclus qu'il doit +vous rendre très heureuse.</p> + +<p>—Je le crois, il a l'air si bon; seulement conviendra-t-il à papa? +Voilà.</p> + +<p>—Pourquoi ne lui conviendrait-il pas? Il a une situation très +convenable.</p> + +<p>—Certainement, mais papa a des idées.... Enfin je vous tiendrai au +courant.</p> + +<p>—Ah! j'y compte bien.</p> + +<p>—Je vous le promets.</p> + +<p>—J'ai déjà pensé au cadeau de noces que je vous ferais.</p> + +<p>—A moi? un cadeau?</p> + +<p>—Je veux vous peindre votre éventail de mariée.</p> + +<p>—Oh! chère amie, que c'est gentil à vous.</p> + +<p>—Vous demanderez à votre père la composition du sujet.</p> + +<p>—C'est ça! oh! quelle bonne idée! mais et vous... est-ce que vous +n'avez pas aussi un amoureux?</p> + +<p>A cette question Georgette devint sérieuse.</p> + +<p>—Moi?... Non.... J'en ai eu un.—Georgette alors raconta les poursuites +de Bengali.</p> + +<p>—Est-il gentil?</p> + +<p>—Très gentil et amusant au possible; il me disait des choses si drôles +et qui me faisaient tant rire que je ne pouvais pas me fâcher.</p> + +<p>—Mais vous ne riez pas du tout, en me racontant ça.... Est-ce que ça +n'a pas duré? —Non, répondit Georgette.</p> + +<p>Et elle resta pensive.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc? demanda Athalie; ma question paraît vous avoir +attristée.</p> + +<p>Georgette alors lui rapporta la scène dans laquelle Bengali lui avait +déclaré la pureté de ses intentions; le conseil qu'elle lui avait +donné, de les faire connaître à monsieur et à madame Marocain, conseil +dont il n'avait pas tenu compte; la jeune fille soupira et se +leva:—Adieu, dit-elle.</p> + +<p>—Comment, adieu? fit Athalie; vous n'attendez pas mon père? Maman l'a +prévenu, il va venir; je vais aller le chercher: tenez, le voici.</p> + +<p>—Pas un mot de tout cela! dit Georgette.</p> + +<p>—Soyez tranquille, c'est entre nous.</p> + +<p>Jujube fit, à son ancienne élève, l'accueil affectueusement protecteur +qu'il réservait à ceux qu'il considérait comme ses inférieurs, et la +jeune fille, prétextant l'impossibilité de prolonger sa visite, se +retira après avoir fait à Athalie la promesse de revenir un jour où elle +serait moins pressée.</p> + +<p>Athalie resta rêveuse.</p> + +<p>C'était l'heure de la pose de Pistache et, par extraordinaire, l'artiste +était exact:</p> + +<p>—Eh bien, à quoi penses-tu? demanda-t-il à sa fille; va à ton piano.</p> + +<p>—Pauvre Georgette, se dit Athalie en sortant; bien sûr elle me cache +un chagrin.</p> + +<p>—Je viens, dit aussitôt Jujube avec un sourire dédaigneux, de +rencontrer le sieur Quatpuces, ce savant de quatre sous.</p> + +<p>—Ce méchant professeur de je ne sais quoi? ajouta madame Jujube.</p> + +<p>—Oui, continua Jujube, ce monsieur à qui il faudrait des dots +princières. J'ai feint de ne pas le voir; mais il est venu à moi, la +main tendue... que je n'ai pas prise; je l'ai salué, m'excusant de ne +pouvoir m'arrêter et je me suis éloigné, le laissant, tout déconcerté, +regarder à l'aise un militaire qui s'était arrêté devant moi, la main à +son képi.... Monsieur Quatpuces a dû voir ce que je suis.... Et si j'ai +besoin de doter ma fille pour lui trouver un mari.</p> + +<p>Madame Jujube saisit l'occasion:—Nous en trouverons, tant que nous en +voudrons, des gendres, dit-elle, et qui se croiraient suffisamment +honorés de t'avoir comme beau-père, même sans dot.</p> + +<p>—Parbleu! approuva Jujube.</p> + +<p>—Ah! si nous voulions, nous n'avons pas à chercher bien loin..... j'en +connais un qui....</p> + +<p>La bonne annonça Pistache et il entra; il présenta ses devoirs à +monsieur et madame Jujube, demanda des nouvelles de mademoiselle et fit, +de sa bien-aimée, un tableau enthousiaste.</p> + +<p>—Si vous voulez passer à l'atelier, dit le peintre, je vous suis; +arrangez votre cravate et vos cheveux, en m'attendant.</p> + +<p>Pistache passa dans l'atelier.</p> + +<p>—De qui voulais-tu parler? demanda Jujube.</p> + +<p>—Eh! mais de ton modèle, qui....</p> + +<p>—L'apothicaire? interrompit brusquement le vaniteux personnage; il t'a +parlé?...</p> + +<p>—De rien du tout, répondit vivement sa compagne intimidée par le ton de +cette question; il n'a pas dit un seul mot....</p> + +<p>—Eh bien alors?</p> + +<p>—Je voulais dire seulement, que si on lui offrait....</p> + +<p>—Oui, mais on ne lui offre pas.</p> + +<p>Sur ce, le peintre alla rejoindre son modèle et madame Jujube alla +raconter à sa fille ce qui s'était passé.</p> + +<p>—Encore un de manqué! dit Athalie avec humeur.</p> + +<p>—Manqué, manqué!... Qu'est-ce qu'il y a de manqué?... Ton père n'a +opposé aucun refus. Ce jeune homme ne nous a rien dit, en définitive.</p> + +<p>—Positivement, non, non, mais j'ai bien compris... et toi-même....</p> + +<p>—Oui, je crois, mais enfin, s'il ne t'avait adressé que de simples +galanteries?... Si tu t'étais méprise?... Qu'il parle, qu'il +s'explique....</p> + +<p>—Qu'il s'explique.... Il est si timide!</p> + +<p>—Je le ferai bien parler; du train dont va ton père, le portrait durera +longtemps, et je trouverai bien l'occasion de dénouer la langue à ton +amoureux transi....</p> + +<p>La séance terminée, Jujube sortit pour aller montrer sa croix au salon +de peinture où il avait exposé son propre portrait, laissant le tendre +pharmacien exprimer à madame Jujube son admiration pour le grand +artiste.</p> + +<p>Athalie était à son piano, et madame Jujube, seule avec Pistache, +entreprit immédiatement de le faire déclarer ses intentions.</p> + +<p>Sa diplomatie n'eut pas à se heurter à de grandes difficultés; il lui +suffit de parler au timide jeune homme de son prochain établissement, de +l'impossibilité où il se trouverait bientôt de rester garçon, ajoutant +que l'éternel obstacle pour les jeunes gens à marier, c'était leur +ambition des grosses dots.</p> + +<p>—Oh! pas moi, madame, pas moi; un joli petit ménage où l'on s'aime +bien, c'est tout ce que je demande, et pas un sou avec.</p> + +<p>—Vous avez bien raison, dit madame Jujube, l'argent ne fait pas le +bonheur.</p> + +<p>—Oh! non, madame. Être heureux! voilà le vrai bonheur; ç'a toujours été +mon principe.</p> + +<p>—Et c'est le bon, c'est la sagesse même. Si les jeunes gens savaient à +quoi il s'exposent en voulant des dots; s'ils connaissaient les +exigences, les goûts dépensiers de la femme qui leur a apporté une dot: +100,000 francs par exemple, ça fait 4,000 francs de rente, mettons +4,500, et elles en dépensent 7 ou 8,000 mille en bijoux et en toilettes.</p> + +<p>—Oh! c'est bien vrai, madame; ce que je voudrais, par exemple, c'est +une famille où je serais fier d'entrer....</p> + +<p>—Oui, dont le père serait célèbre.</p> + +<p>—C'est ça; un artiste, un....</p> + +<p>—Un artiste, avoir un beau-père artiste et une femme artiste aussi.</p> + +<p>—Oh! oui, madame.</p> + +<p>—Eh bien, avez-vous dans vos connaissances?...</p> + +<p>—Oh! certainement que j'ai ça, s'écria Pistache.</p> + +<p>—Et... connaissez-vous assez ses parents pour espérer?</p> + +<p>—Beaucoup, madame, beaucoup....</p> + +<p>—Eh bien, alors?</p> + +<p>—C'est que... peut-être aussi, veulent-ils beaucoup de fortune....</p> + +<p>—Mais avec un bon établissement, on peut faire fortune... je sais bien, +quant à moi, que je n'aurais jamais pour ma fille de ces exigences +d'argent....</p> + +<p>—Oh! madame, que vous me faites de plaisir....</p> + +<p>Et, après quelques hésitations bientôt détruites par madame Jujube, +Pistache finit par ouvrir son cœur et demander s'il pouvait espérer que +ses vœux seraient accueillis.</p> + +<p>—Par ma fille et par moi, n'en doutez pas, répondit la mère.</p> + +<p>—Et... monsieur Jujubès... pensez-vous que lui aussi?...</p> + +<p>—Ah! avec mon mari, ce sera plus difficile, mais d'ici le jour où votre +portrait sera terminé, nous avons du temps; quant à présent, ne lui +dites pas un mot de vos intentions... laissez-nous faire et bornez-vous +à gagner ses bonnes grâces; il est très accessible à la flatterie, ne +craignez pas de le flatter; qu'il vous prenne en affection, cela rendra +ma tâche plus facile.</p> + +<p>—Soyez tranquille, madame; je vais lui en donner, de l'encensoir.</p> + +<p>Et le bon Pistache sortit, plein d'espoir.</p> + +<p>Madame Jujube courut retrouver Athalie.</p> + +<p>—Eh bien, dit-elle, il s'est déclaré; il ne veut que toi, sans un sou +de dot.</p> + +<p>—Enfin! s'écria Athalie avec joie, en voilà donc un! Puis avec +crainte:—Mais c'est papa, maintenant.</p> + +<p>—Ne t'inquiète pas, ma fille, nous arriverons à le décider; laisse-moi +faire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2> + +<h2>MAROCAIN LE TERRIBLE</h2> + + +<p>Nous avons fait connaissance avec M. Marocain, le commanditaire +d'entreprises industrielles et artistiques, l'homme nerveux; Marocain le +terrible, que, seule, une offre de réparation par les armes calme +immédiatement, ainsi qu'on l'a vu dans son altercation avec Bengali à +qui, depuis ce jour, il avait gardé une dent. Quant à sa femme, madame +Marocain, nous savons qu'elle est la marraine de Georgette; mais nous ne +la connaissons pas encore. Pénétrons dans l'appartement de ce couple si +différent du précepte de la chanson: Il faut des époux assortis, dans +les liens du mariage.—Rien, en effet, de moins bien assorti que ces +deux êtres destinés à vivre toujours ensemble, car l'incompatibilité +d'humeur n'est pas un cas suffisant de divorce; madame Marocain, douce +et résignée, ne le demanderait d'ailleurs jamais et, quant au mari, +outre qu'il est très amoureux de sa femme, il peut, avec elle, donner +libre cours à son humeur grincheuse et à ses emportements, supportés +sans protestation et sans plainte, sauf toutefois à propos des scènes de +jalousie, l'honnête femme se réveillant au moindre soupçon sur son +inattaquable vertu; mais son ferme langage en pareille occasion ne +pouvant que rassurer Marocain, il le tolérait tout en feignant de n'être +pas convaincu.</p> + +<p>L'irritabilité naturelle de celui qu'on qualifiait en général de vilain +monsieur s'était aggravée de sa situation récente de commanditaire. +Séduit par l'exemple d'un de ses amis dont des commandites heureuses +avaient décuplé la fortune, il avait vendu ses titres de rentes et +autres valeurs mobilières qui ne lui rapportaient que de 3 à 4 pour +100, convaincu que, comme son ami, il grossirait beaucoup son avoir en +plaçant ses fonds dans des entreprises; malheureusement toutes n'avaient +pas réussi et il avait bu des bouillons moins réconfortants que ceux des +établissements Duval; de là son état nerveux dont nous avons vu un +échantillon le jour de l'averse.</p> + +<p>Au moment où nous pénétrons sous le toit conjugal, Marocain est plus +nerveux que jamais; il a commandité de 50,000 francs le directeur d'un +nouveau théâtre: le <i>Théâtre Rigolo</i>, qui ouvre ses portes dans quelques +jours avec une pièce ayant pour titre: <i>Le veuf à l'huile</i>, et, +préoccupé des destinées de l'entreprise, il passe tour à tour des plus +grandes espérances aux plus sombres appréhensions.</p> + +<p>—Le directeur, ce polisson, dit-il, qui me laisse assister aux +répétitions, parce que c'est mon droit écrit dans le traité, et qui ne +me permet pas de dire mon avis sur la pièce: j'ai des mots très drôles à +mettre dans la pièce, il les refuse; il m'empêche de donner des +conseils aux acteurs; je soumets mes idées sur les costumes, il m'impose +silence.... Et ouvrir un théâtre par une chaleur pareille! ajouta-t-il. +Je ne voulais pas, il m'a envoyé coucher.... Il s'en fiche... c'est mon +argent.... Et dire que jusqu'à présent il a plu! Ça n'arrive qu'à moi, +ces choses-là; la pluie a fini après le grand orage qui m'a fait faire +la connaissance de ce monsieur Bengali... lequel, par la même occasion, +a fait celle de ta filleule.</p> + +<p>Et Marocain revint sur sa rencontre de la veille, avec force +commentaires malveillants, rappela la fuite de la jeune fille en +l'apercevant et persista dans sa conviction qu'il y avait là une +intrigue d'amour.</p> + +<p>—Je réponds de la vertu de Georgette comme de la mienne, dit madame +Marocain; ce jeune homme a pu la rencontrer, lui adresser quelques +paroles, sans que pour cela....</p> + +<p>—Ta, ta, ta, ta! répondit notre bourru.</p> + +<p>—J'ai écrit à Georgette de venir me parler, ajouta madame Marocain; une +explication est nécessaire.</p> + +<p>Georgette entra à ce moment et, voyant Marocain bondir à sa vue:—Qu'y +a-t-il donc? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Ce qu'il y a? fit l'aimable homme, avec un sourire ou plutôt avec une +grimace ironique, ce qu'il y a!... Regardez-moi cet air d'innocence... +cette figure de sainte Nitouche.</p> + +<p>Et comme Georgette le regardait avec stupéfaction, il continua:—J'étais +en train de parler à madame ta marraine... de ma rencontre d'hier au +soir. Puis, s'adressant à sa femme:—Vous voyez! elle feint d'ignorer de +quoi je parle.... Et, s'avançant sur Georgette:—Ce jeune homme avec qui +vous faisiez route, ce monsieur Bengali! Ce n'est pas vrai, hein? Je me +suis trompé?</p> + +<p>—Mais, pas du tout, répondit-elle, c'est très vrai....</p> + +<p>—Elle l'avoue cyniquement! s'écria Marocain.</p> + +<p>—Quand je ne dis rien, je suis une sainte Nitouche; quand j'avoue, je +suis cynique; je ne sais comment faire, répondit Georgette. Je vais +vous expliquer....</p> + +<p>—Quelle explication? hurla notre homme. Ai-je vu ou n'ai-je pas vu?</p> + +<p>—Mais, mon ami, laisse-la s'expliquer, dit doucement madame Marocain.</p> + +<p>—Oh! elle trouvera une explication; les femmes vous expliqueront tout +ce que vous voudrez; allons, va, explique!...</p> + +<p>—Mais, c'est bien simple, dit la jeune fille; depuis le jour de ce +grand orage, où ce monsieur, que je n'avais jamais vu, a voulu +absolument m'abriter sous son parapluie....</p> + +<p>—Jusque chez toi, interrompit Marocain.</p> + +<p>—Jusqu'à la porte de ma maison, oui; jusque chez moi, non....</p> + +<p>Et Georgette raconta dans ses moindres détails l'aventure que l'on +connaît.—Depuis ce jour, ajouta-t-elle, ce monsieur vient me guetter, +me poursuit de ses galanteries....</p> + +<p>—Il fallait le signaler aux agents; ils t'auraient débarrassé de lui.</p> + +<p>—C'eût été un scandale, je n'ai pas osé; je l'en ai menacé chaque fois. +Alors, il me répondait un tas de folies qui me faisaient rire.... Et +aller dire aux agents: «Arrêtez ce monsieur; il ne m'a rien dit de +malhonnête ni d'inconvenant, mais il me fait rire»; on n'arrête pas les +gens parce qu'ils font rire.</p> + +<p>—C'est un polisson! un de ces farceurs qui devraient être chassés à +coups de pied dans le derrière.</p> + +<p>—Je ne pouvais pourtant pas, moi demoiselle... dit en riant +Georgette....</p> + +<p>—Elle rit! elle ose rire! vociféra notre porc-épic.</p> + +<p>—C'était à vous de le faire hier au soir, ajouta Georgette, puisque +vous étiez là.</p> + +<p>L'invitation à donner son pied au derrière à Bengali calma l'homme +terrible.</p> + +<p>—D'ailleurs, ajouta la jeune fille, ce qu'il me disait au moment de +votre arrivée ne méritait pas pareil traitement. Georgette, alors, +répéta le langage que lui avait tenu son amoureux et le conseil qu'elle +lui avait donné d'exprimer ses intentions à madame Marocain sa marraine.</p> + +<p>—Tu as bien fait, ma chère enfant, dit celle-ci.</p> + +<p>—Le truc du bon motif! s'écria Marocain, je le connais celui-là.</p> + +<p>—Mais, mon ami, répliqua sa femme, ne condamne pas ce jeune homme avant +d'être sûr.</p> + +<p>—Bon! bon! je veux bien, mais qu'il vienne nous adresser sa demande, +nous l'attendons de pied ferme, et nous l'attendrons longtemps.</p> + +<p>—Je ne crois pas, répliqua Georgette: ce jeune homme avait l'air +sincère, il était très ému....</p> + +<p>—Emu!... Parbleu! moi aussi, j'étais ému... dans le temps... et ce que +je rigolais quand j'avais fait gober mon émotion à une petite dinde.... +Tu as gobé son émotion, toi... tu es toquée de lui.</p> + +<p>Georgette balbutia une protestation timide contre le mot toquée, suivie +de quelques mots d'appréciation des sentiments de cœur du jeune homme, +sous ses dehors d'insouciante gaieté, et ce, aux rires ironiques de +l'incrédule Marocain, convaincu que le censé prétendant à la main de +Georgette se bornerait à continuer ses obsessions.</p> + +<p>—Alors, répondit madame Marocain, il se lassera des rigueurs de +Georgette et ira chercher fortune ailleurs.</p> + +<p>—S'il voulait réellement épouser Georgette, il serait déjà venu nous +déclarer ses intentions.</p> + +<p>—Mais, dit la jeune fille, il n'y a pas de temps de perdu; c'est hier +au soir qu'il me les a fait connaître et il n'est pas deux heures.</p> + +<p>Marocain exprimait sa volonté de faire changer de domicile à Georgette +pour dérouter le séducteur, lorsqu'une lettre apportée par la bonne vint +le mettre en belle humeur.</p> + +<p>Cette lettre était du directeur du Théâtre Rigolo et lui annonçait que +la répétition générale du <i>Veuf à l'huile</i>, devant plusieurs +journalistes, avait eu lieu, que cette pièce avait provoqué un fou rire +et que de l'aveu des critiques, le théâtre ouvrirait par un grand +succès.</p> + +<p>—Tu vois bien, mon ami, dit madame Marocain; je te le disais: tu as +assisté à toutes les répétitions, tu es blasé sur la pièce, hors d'état +de la juger.</p> + +<p>Le commanditaire, rassuré, presque aimable, convint que la forte somme +engagée par lui dans la nouvelle entreprise théâtrale le rendait +nerveux, incapable de voir aussi juste que des personnes +désintéressées... il avoua même: et plus compétentes que moi.</p> + +<p>—Et puis nous serons là pour applaudir, dit Georgette, car vous +m'emmènerez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Comment, si je t'emmènerai! mais tu seras avec nous, dans la plus +belle loge de face.... Et puis je dois avoir quarante places pour des +amis qui claqueront ferme.... Allons, allons, ça ira bien.. Qu'est-ce +que je disais donc quand cette lettre est arrivée?</p> + +<p>—Vous me disiez de donner congé de mon logement.</p> + +<p>—Ah! oui... pas tout de suite; attendons. Si ce jeune homme vient, +comme je l'espère, cette précaution sera inutile; et s'il te convient +pour mari, si malgré ses excentricités de jeunesse c'est un honnête +garçon, si sa position.... Enfin nous verrons....</p> + +<p>Madame Marocain, le voyant arrivé à l'état d'esprit désirable pour le +faire adhérer à un projet conçu par elle et sa filleule, dit, en +embrassant celle-ci:—Pauvre mignonne qui arrivait si contente, si +heureuse, et monsieur mon mari, si bon au fond, lui cause une +épouvante....</p> + +<p>—Ah! oui, une épouvante, répondit notre butor, sur le ton de la +plaisanterie, en voilà une, facile à épouvanter!...</p> + +<p>Et il se mit à rire aux éclats.</p> + +<p>Madame Marocain saisit ce nouveau prétexte à flatterie:—Tu épouvantes +les hommes, à plus forte raison une pauvre fillette.</p> + +<p>Et Marocain de redoubler de rire:</p> + +<p>—A la bonne heure, dit alors sa femme, si tu étais toujours comme +cela....</p> + +<p>—J'ai mes moments... j'en ai... d'autres... comme tout le monde.</p> + +<p>—Oui, mais ces autres-là!... C'est tout à coup, chez toi, une fusée, +une soupe au lait.</p> + +<p>—Moi, dit Georgette, qui venais vous annoncer qu'on serait bien heureux +de vous avoir, vous et ma marraine, à une noce....</p> + +<p>—Une noce? demanda d'un air aimable le petit tyran.</p> + +<p>—Une très jolie noce, et on m'avait chargée de m'assurer, avec +précaution, si on pourrait venir vous inviter avec la certitude de +réussir à vous faire accepter l'invitation.</p> + +<p>—Si ce sont des gens que je connais....</p> + +<p>—Vous les connaissez beaucoup: monsieur et madame Blanquette.</p> + +<p>—Les Blanquette!... Ils marient leur fille?</p> + +<p>—Dans huit jours... et elle voudrait bien m'avoir pour demoiselle +d'honneur.... Je n'ai pas voulu promettre sans vous consulter... parce +que, si ça vous avait contrarié le moins du monde....</p> + +<p>Et voilà comment on domptait la bête féroce.</p> + +<p>Tout marcha donc au gré des deux dompteuses; Marocain alla même au +devant du désir de la marraine en l'engageant à offrir à sa filleule une +jolie toilette blanche de circonstance; toutes deux sautèrent au cou de +Marocain que la pensée d'un bon dîner et les flatteries à son adresse +avaient rendu tout à fait charmant, et il déclara nettement que les +Blanquette pouvaient en toute assurance lui faire leur invitation.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> + + +<h2>OUVERTURE DU THÉATRE RIGOLO</h2> + + +<p>L'annonce, sur les colonnes Morice et dans les journaux, de l'ouverture +du théâtre au nom joyeux et de la pièce au titre alléchant qui devait +l'inaugurer, ne pouvait laisser indifférents Bengali et ses compagnons +de plaisirs; et, malgré une chaleur à vendre le beurre en bouteilles, +ils s'étaient mis d'accord pour aller tous ensemble à la première +représentation du <i>Veuf à l'huile</i>, et ils avaient loué six fauteuils de +balcon, premier rang, se suivant sans interruption.</p> + +<p>Le nouveau théâtre était un ancien café-concert transformé en salle de +spectacle, par adjonction de deux galeries, d'un balcon et de quelques +loges, théâtre de quartier vu sa situation excentrique; ce quartier, du +reste, ne pouvait fournir un public de <i>high life</i> et on s'en apercevait, +dès en entrant dans la salle, aux nombreuses casquettes et aux cravates +rouges ou vert-pomme qui l'émaillaient, mêlées aux chapeaux du Temple +des dames, même aux simples bonnets et, par-dessus tout, au bruit des +conversations, des interpellations et des appels à longue distance, +entre spectateurs reconnaissant des amis; tout cela dans une température +d'Ethiopie et un grouillement de visages en sueur, continuellement +essuyés par des mouchoirs de poche ou des manches de paletot.</p> + +<p>Dans la confusion des voix, on distinguait les réflexions de +circonstance, échangées du paradis au parterre et réciproquement:</p> + +<p>—Très chic, ce théâtre-là!</p> + +<p>—Y a du velours.</p> + +<p>—Et de l'or.</p> + +<p>—Et le <i>Veuf à l'huile</i>, ça doit être rien rigolboche.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça peut être qu'un veuf à l'huile?</p> + +<p>—Un veuf à l'huile? ça doit être un vieux veuf bien conservé.</p> + +<p>—Dans l'huile?</p> + +<p>—Dam! y a bien les sardines.</p> + +<p>Et tout le monde de rire.</p> + +<p>—Les sardines! Espèce de serin!</p> + +<p>—Eh ben, qu'est-ce que c'est, toi?</p> + +<p>—Va donc t'asseoir sur ma veste, et prends garde de casser ma pipe.</p> + +<p>—Mais dis donc ce que c'est, toi, puisque t'es si malin.</p> + +<p><i>Autre voix</i>.—Moi je parie que je sais ce que c'est que le veuf à +l'huile.</p> + +<p><i>Tout le monde</i>.—Ah! ah!... dis-le.</p> + +<p>—Eh ben, c'est le contraire d'un cornichon, parce que le cornichon est +au vinaigre.</p> + +<p>On conspue l'auteur de cette explication.</p> + +<p>—Ferme donc ta boîte à bêtises! crie l'un.</p> + +<p>—Tiens, tu m'affliges, comme le grenadier de la chanson, dit un autre.</p> + +<p><i>Troisième voix</i>.—Vous êtes tous des melons; v'la ce que c'est: c'est +pas le veuf en personne; simplement qu'il a fait faire son portrait à +l'huile.</p> + +<p>Cette nouvelle explication est accueillie par des huées unanimes.</p> + +<p>—Tu ferais bien mieux de nous payer des rafraîchissements que de dire +des choses bêtes comme tes pieds, crie un ami du préopinant.</p> + +<p>—Oui, oui, approuve en chœur toute la société altérée.</p> + +<p>—On crève de soif, disent les uns.</p> + +<p>—N'y a donc pas de limonadier? demande un autre.</p> + +<p>Ici, le chœur, sur le rythme des lampions:—Le garçon! le garçon!</p> + +<p>Le silence se fit tout à coup; c'était l'arrivée de Bengali et de ses +amis, au balcon, qui produisait son effet.</p> + +<p>—Des messieurs de la haute, murmurait-on.</p> + +<p>—Ils ont des gants, observaient les uns.</p> + +<p>—Et des lorgnettes, ajoutaient les autres.</p> + +<p>—Ça doit être des Russes, affirma un physionomiste; et l'opinion ayant +circulé, de nombreuses voix crièrent:—Vive la Russie!</p> + +<p>Bengali et sa société saluèrent gracieusement en mettant la main sur +leur cœur, ce qui prouva que le physionomiste avait deviné, et les +cris: Vive la Russie! de redoubler.</p> + +<p>—Demandez: vin, bière, cognac, sucre d'orge à l'absinthe! cria un +garçon limonadier qui entrait en ce moment.</p> + +<p>Des bravos retentirent de toutes parts, accompagnés des ordres:</p> + +<p>—Garçon, quatre verres!—Garçon, deux cognacs!—Garçon, cinq bocks!</p> + +<p>—Des bons chaussons! ajouta le garçon.</p> + +<p>—Trois chaussons! crièrent des voix.</p> + +<p>Pas de confusion sur le mot chausson. Un grammairien fantaisiste l'a +défini: objet de lisière ou de pâte ferme, contenant des pieds ou des +pommes.—Les chaussons dont il s'agit ici contenaient des pommes.</p> + +<p>Les plus pressés soulagés par l'absorption des liquides, et un silence +relatif s'étant produit, Bengali se leva et cria d'une voix +retentissante:</p> + +<p>—Garçon! six sucres d'orge à l'absinthe.</p> + +<p>Et quand on vit les six sucres d'orge sucés par les six bouches amies, +ce fut un enthousiasme tenant du délire, et toute la salle de crier: +L'Hyme russe! l'Hyme russe!</p> + +<p>—Mais les musiciens n'y sont pas! cria un spectateur; chantons la +<i>Marseillais</i>.</p> + +<p>Et tout le monde entonna la <i>Marseillaise</i> aux acclamations de Bengali +et de ses compagnons, debout et la main sur le cœur. Un œil parut à +chacun des trous du rideau, dont l'agitation trahissait la présence des +comédiens impatients de voir les Russes et, tous ne pouvant pas mettre +leur œil au trou, les empêchés soulevaient les coins du rideau et +montraient leurs têtes curieuses.</p> + +<p>Marocain, placé dans une baignoire de face, sous le balcon où étaient +les spectateurs, cause de cet enthousiasme, et qu'il ne pouvait pas +voir, Marocain de se réjouir de l'heureux incident qui devait assurer le +succès du <i>Veuf à l'huile</i>; et quand les quatre musiciens composant +l'orchestre parurent à leur place, il s'associa de tous ses poumons au +cri, de nouveau poussé: L'Hyme russe! l'Hyme russe!</p> + +<p>Les artistes, qui ne connaissaient pas ce chant national, jouèrent <i>God +Save the Queen</i>, aux applaudissements des spectateurs qui avaient pris +cet air anglais pour l'air russe. Ceux du parterre, tournés vers les +prétendus Russes, les acclamaient, battaient des mains, faisaient un +tapage assourdissant.</p> + +<p>Les petits coups précipités, frappés derrière le rideau pour avertir les +musiciens de se tenir prêts aux trois coups officiels, ce signal +n'arrêta pas les acclamations des amis de la Russie.</p> + +<p>—Silence! dans la fosse commune! cria un amateur de chaussons, en +essuyant à ses cheveux ses doigts pleins de marmelade de pomme; on va +commencer.</p> + +<p>On frappa les trois coups, l'orchestre joua l'ouverture et le rideau se +leva.</p> + +<p>Marocain était haletant et avoua à sa femme et à Georgette qu'il avait +le trac; puis remarquant une place vide à l'orchestre:—Je vais la +prendre, dit-il; je serai mieux pour chauffer la pièce et encourager les +artistes.</p> + +<p>Il quitta la loge et alla s'asseoir à la stalle vacante:—Cette place +est celle d'un monsieur qui va rentrer et il m'a prié de la lui garder, +dit le voisin de stalle.</p> + +<p>--On ne retient pas de place, répondit-il; celle-ci est inoccupée, je +la prends.</p> + +<p>—Vous vous arrangerez avec son propriétaire, répliqua le gardien de la +place.</p> + +<p>—C'est tout arrangé, fit le commanditaire, et il s'installa dans la +stalle au moment où le rideau se levait.</p> + +<p>—Oh! une idée, dit à demi-voix Bengali à ses amis; nous ferons les mots +continués.</p> + +<p>Les amis approuvèrent en étouffant le rire qui les gagnait à la pensée +de cette scie pendant la pièce.</p> + +<p>Le théâtre représentait un petit salon modestement meublé; il fait nuit. +Entre avec précaution, par une porte latérale, une vieille femme portant +une lampe allumée.</p> + +<p>—Je crois, dit-elle, que mon savoyard de maître s'est décidé à taper +de l'œil; foi de veuve Tubéreux qui est mon nom, j'en ai attrapé une +courbature dans la gorge, de lui lire les journaux. (On entend sonner +deux heures.) Deux heures du matin; vous croyez qu'il n'est pas à tuer, +ce ravagé-là, de ne pas vouloir que les autres dorment, parce qu'il ne +peut plus dormir? ni que les autres mangent, parce qu'il n'a pas +d'appétit et qu'il est condamné à l'huile de foie de morue?</p> + +<p>Désappointement des spectateurs, rumeur dans la salle.</p> + +<p>—Ah!... C'est pour ça que ça s'appelle le <i>Veuf à l'huile</i>....</p> + +<p>—C'est idiot!</p> + +<p>—C'est imbécile.</p> + +<p>—On se fiche de nous.</p> + +<p>—Laissez continuer! s'écria Marocain. Puis s'adressant à +l'actrice:—Continuez, madame! dit-il.</p> + +<p>Et la mère Tubéreux continua:</p> + +<p>—Et ça n'a que 42 ans; voilà où mène la noce... et encore il y a noce +et noce. Ainsi moi, par exemple....</p> + +<p>Ici un rire général.</p> + +<p>Marocain, voulant chauffer le premier succès, se tord avec des éclats +joyeux, à croire qu'il allait suffoquer.</p> + +<p>—Attention aux mots continués, dit Bengali à ses compagnons; je +commencerai.</p> + +<p>La mère Tubéreux, qui a cru devoir saluer le public, reprend la suite de +son monologue:—Eh bien, moi, ça ne m'empêche pas d'être bien conservée, +j'espère?</p> + +<p>—De bottes, dit Bengali à haute voix. Et nos farceurs continuant, le +public stupéfait entendit:</p> + +<p>—De bottes—anique—olas Flamel—odrame de Denneri—de veau—aux +petits pois—lon—comme le bras.</p> + +<p>Bengali fit signe d'arrêter ici la série; le public se dit:—C'est du +russe; ils parlent en russe.</p> + +<p>Et la pièce continua:</p> + +<p><i>La mère Tubéreux</i>.—Avec ça qu'il prend des pilules très échauffantes +qui lui donnent une constipation!</p> + +<p>Rumeurs et protestations dans la salle: Oh! oh! oh!</p> + +<p>—Charge-le d'huile! crie une voix.</p> + +<p>—Mets-le à l'huile de ricin, ajoute une autre.</p> + +<p>Et toute la salle de rire.</p> + +<p>—Silence! hurle Marocain furieux.</p> + +<p>La chaleur allant toujours croissant, les dames, peu à peu, retirent les +unes leur chapeau, les autres leur bonnet et les suspendent à l'étoffe +de la rampe à l'aide d'épingles.</p> + +<p>La mère Tubéreux continuait, lorsqu'une altercation se produisit dans la +salle; c'était le titulaire de la place occupée par Marocain qui la lui +réclamait.</p> + +<p>—Hein! quoi, dit celui-ci avec humeur, vous troublez le spectacle.</p> + +<p>—C'est vous qui le troublez; je vous réclame ma place, voilà tout.</p> + +<p>Marocain ne répondit pas et se remit à écouter la pièce.</p> + +<p>Le réclamant lui frappa sur l'épaule:—Vous n'entendez donc pas ce que +je vous dis? Vous avez ma place, je la veux.</p> + +<p>Marocain refuse de la rendre.—Altercation; gifle retentissante +appliquée à Marocain:—A bas la claque! crie un loustic, et le public +de rire. Tout le monde est levé et la mère Tubéreux attend que l'émotion +soit calmée.</p> + +<p>Un agent arrive et expulse le gifleur.</p> + +<p>Marocain, alors, de rouler des yeux effrayants et de crier d'une voix +terrible:</p> + +<p>—Eh bien, ça m'est égal! je la garde! et il se rassit à la place +réclamée.</p> + +<p>—C'est ça, gardez-la, cria le public mis en belle humeur.</p> + +<p>Pendant cette scène, nos six farceurs avaient remarqué l'exposition à la +galerie des chapeaux et des bonnets, et, après avoir chuchoté entr'eux, +Bengali était sorti, puis était rentré après une courte absence.</p> + +<p>La mère Tubéreux avait repris son monologue, le public écoutait la pièce +et la bande joyeuse profita de l'attention générale pour exécuter le +plan conçu par Bengali et qui était celui-ci: les dames s'étant allégées +de leurs coiffures pour avoir moins chaud à la tête, nos farceurs +s'allégèrent de leurs chaussures pour avoir moins chaud aux pieds, et +bientôt on vit pendre au balcon six paires de bottes accrochées à la +rampe du balcon par les tirants à l'aide des épingles que Bengali +s'était procurées pendant sa sortie.—Seconde série des mots continués, +dit-il à voix basse, attention.</p> + +<p>La mère Tubéreux continuait toujours:</p> + +<p>—Si ça n'était pas qu'il est riche et qu'il me couchera sur son +testament....</p> + +<p>Bengali continua sur: <i>ment</i>: Comme un arracheur de dents.</p> + +<p>Et les autres de continuer sur la syllabe <i>dent</i>:—seur de corde—à +puits—très profond—de culottes.</p> + +<p>—Ah! assez! cria Marocain avec colère.</p> + +<p>Et tout le monde, se retournant vers les interrupteurs, de jeter un cri +de surprise à l'aspect de l'étalage de cordonnerie. Marocain bondit à la +vue de Bengali.</p> + +<p>—C'est des Russes, dit un des spectateurs; il paraît que ça se fait +dans leur pays quand on a trop chaud.</p> + +<p>—Ça des Russes! hurle Marocain; je les connais, ce sont des faiseurs de +farces; ils sont venus ici pour se fiche de nous.</p> + +<p>Des clameurs, alors, accueillirent cette révélation; des menaces aux +faux Russes se firent entendre, des poings se tendirent vers la galerie; +Bengali et les siens, devinant qu'un mauvais parti leur était réservé, +décrochèrent vivement leurs bottes et disparurent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> + +<h2>GEORGETTE SOUSTRAITE A BENGALI</h2> + + +<p>Il est à peu près inutile de dire que les bonnes dispositions de +Marocain à accueillir le candidat à la main de Georgette, s'il venait à +exposer sa demande, ne résistèrent pas à la chute de <i>Veuf à l'huile</i> +qu'il attribuait à Bengali.</p> + +<p>Le lendemain même de cette soirée désastreuse, le changement de domicile +de la jeune fille était un fait accompli. On paya le terme près +d'écheoir, le congé n'ayant pas été donné à temps; pour le terme +suivant, on en consigna le prix en garantie de la non location possible; +le modeste mobilier de la jeune locataire fut enlevé en quelques heures +par un commissionnaire, sur une charrette à bras, et le lendemain et +jours suivants l'obstiné amoureux guetta vainement la sortie et la +rentrée de celle qui en était arrivée à occuper toutes ses pensées; car +madame Marocain s'était trompée: les rigueurs de sa filleule, loin de +décourager Bengali, avaient eu un résultat contraire. Habitué aux +conquêtes faciles des dames qui acceptent sans façon le bras et le +parapluie d'un inconnu, la résistance ferme et persistante de la jeune +fille à ses tentatives pour pénétrer chez elle, ses refus réitérés +d'accepter les rendez-vous qu'il lui demandait pour éloigner d'elle la +crainte des réflexions de son concierge et de ses voisins; les menaces +de Georgette de demander protection aux gardiens de la paix et de la +morale publique; sa volonté, enfin, qu'il croyait irrévocable, de ne pas +céder à ses désirs, tout cela n'avait fait qu'accroître la passion de +notre Don Juan du parapluie, pour la première fois en face d'une vertu +solide.</p> + +<p>Étonné de ne plus rencontrer Georgette:</p> + +<p>—Elle est peut-être malade, se dit-il. Et, pour en avoir le cœur net, +il se décida à se renseigner auprès du concierge, sans laisser prise aux +suppositions malveillantes du préposé au cordon.</p> + +<p>—Je suis, lui dit-il, fabricant d'éventails; je donne des travaux à une +demoiselle qui demeure ici, mademoiselle Georgette; je lui ai confié....</p> + +<p>Le concierge l'interrompit:</p> + +<p>—Elle n'y demeure plus! répondit-il.</p> + +<p>—Elle n'y... fit Bengali désappointé.</p> + +<p>—Elle est déménagée depuis quatre jours....</p> + +<p>—Ah! alors, donnez-moi sa nouvelle adresse.</p> + +<p>—Je ne l'ai pas; cette demoiselle est partie sans la laisser.</p> + +<p>Et, sitôt dans la rue, notre amoureux, dont les menus soucis de la vie +n'avaient jamais altéré la gaîté, resta tout rêveur; puis secouant enfin +la tristesse qu'il sentait l'envahir:</p> + +<p>—Ah! c'est trop bête, dit-il, une de perdue, dix de retrouvées.</p> + +<p>—Tiens! Monsieur Bengali, dit une voix.</p> + +<p>Le séducteur déçu regarda qui l'interpellait; c'était Pistache.</p> + +<p>—Eh! c'est mon ami le pharmacien! s'écria Bengali. Puis, comme frappé +d'un souvenir:—Oh! sapristi! dit-il, vous me rappelez cette soirée chez +votre peintre.... Est-ce que madame Jujubès tourne toujours son moulin à +café?</p> + +<p>Pistache se mit à rire:—Ah! ah! ah! farceur! C'est égal, elle était +mauvaise, celle-là.</p> + +<p>—Comment, j'ai annoncé que ce tour-là était une surprise; on +m'attendait, je ne suis pas revenu, tout le monde a été surpris.... Si +j'étais revenu, il n'y aurait pas eu de surprise, ça n'aurait pas été +drôle.</p> + +<p>Et Pistache de rire de plus belle....</p> + +<p>—Tout le monde était furieux, n'est-ce pas? demanda notre +mystificateur.</p> + +<p>—D'abord, oui, quand votre tante est venue annoncer qu'elle venait de +vous voir avec....</p> + +<p>—Ma tante Piédevache est venue?</p> + +<p>—Un instant après votre départ, oui; alors, elle a expliqué que vous +aimiez à faire un tas de blagues comme ça, mais que vous étiez un +honnête garçon, qu'elle aimait beaucoup et à qui elle donnerait une +belle dot en mariage, sans compter que vous serez son seul héritier. +Alors, la famille Jujubès, qui n'était pas contente, par rapport aux +dames à qui vous avez fait tenir des bougies....</p> + +<p>Et, à ce souvenir, Pistache pouffa de rire.</p> + +<p>—Pendant que vous jouiez du cor de chasse?</p> + +<p>—Oui, pendant que.... Ah! ah! ah!... satané farceur.... Je n'en pouvais +plus à force de souffler.... Ah! ah! ah! alors monsieur et madame +Jujubès se sont mis à rire en disant que c'était une simple plaisanterie +de jeune homme et on a beaucoup engagé madame votre tante à vous amener; +elle ne vous l'a pas dit?</p> + +<p>—Je ne l'ai pas vue depuis ce jour-là... et c'est vous qui +m'apprenez.... Je ne savais même pas qu'elle connaissait la famille de +votre adorée. Au fait, et vos amours?</p> + +<p>—Ils vont très bien... très bien.</p> + +<p>—Tant mieux.... Vous m'inviterez à la noce?</p> + +<p>—Comment!... Garçon d'honneur, si vous voulez.</p> + +<p>—Si je veux!... Ah! je vous crois.... A quand le mariage?</p> + +<p>—Ah!... le mariage... je ne sais pas encore.</p> + +<p>—Le jour n'est pas fixé?</p> + +<p>—Non... parce que je vais vous dire: la demande n'est pas encore +faite....</p> + +<p>—Sauf cela, rien ne manque.</p> + +<p>—Voilà tout.</p> + +<p>—C'est peu de chose; la jeune fille vous aime?</p> + +<p>—Je le pense.</p> + +<p>—Elle ne vous l'a pas dit?</p> + +<p>—Je ne le lui ai pas demandé.</p> + +<p>—Pourquoi?... Vous ne trouvez pas la phrase?</p> + +<p>—Si... oh! si... oh! la phrase, je la trouve bien.</p> + +<p>—Oui, c'est ce qu'il faut mettre dedans, que vous ne trouvez pas. +Enfin, à ce détail près, tout cela me paraît être en très bon chemin.</p> + +<p>—N'est-ce pas? D'autant plus que la mère, madame Jujubès, à qui j'ai +dit mes intentions, est tout à fait pour moi.</p> + +<p>—Alors, ça y est.</p> + +<p>—Oui, ça ne dépend plus que du père.</p> + +<p>—C'est quelque chose, mais enfin votre situation est excellente.... +Allons faire une partie de billard, je vous en rends vingt de cinquante.</p> + +<p>—Je ne peux pas, je vais en ce moment poser pour mon portrait....</p> + +<p>—Alors, il ne faut que ce soit l'artiste qui pose.</p> + +<p>—Oh! il n'y a pas de danger; je l'attends toujours une heure et souvent +il ne vient pas du tout.</p> + +<p>—Diable! mais vous aurez des cheveux blancs quand votre portrait sera +fini.</p> + +<p>—Oh! que M. Jujubès soit en retard ou qu'il ne vienne pas du tout, ça +m'est égal, et même j'aime mieux ça, pour être avec Athalie.</p> + +<p>—C'est assez malin de votre part, et je comprends maintenant pourquoi +vos affaires sont si avancées.</p> + +<p>—Certainement, il n'y a plus que le père.</p> + +<p>—Qu'il donne son consentement et crac! allons-y!</p> + +<p>—Voilà!... Dites donc?</p> + +<p>—Quoi, cher ami?</p> + +<p>—Vous ne savez pas ce que vous devriez faire?</p> + +<p>—Je le sais si rarement....</p> + +<p>—Et bien, vous devriez venir avec moi, voir mon portrait: vous me direz +si c'est frappant.... Je le crois.... Et puis on sera enchanté de vous +voir, chez monsieur Jujubès.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—J'en suis sûr!</p> + +<p>—Après tout, c'est possible, dit Bengali; ils connaissent ma tante.... +C'est une bonne cliente, car tous les portraits d'elle dont j'ignorais +l'auteur....</p> + +<p>—Allons, venez! ajouta Pistache, en passant son bras sous celui de son +ami. Et tous les deux arrivèrent chez l'artiste qui, par +extraordinaire, était en avance et préparait sa palette. Il alla à +Bengali, le sourire aux lèvres et la main tendue:—Ah! vous voilà donc, +faiseur de surprises!</p> + +<p>—Voyez-vous, fit Pistache, je vous l'avais bien dit qu'on n'était pas +fâché contre vous.</p> + +<p>—Fâchés! nous? s'écria Jujube; est-ce que les artistes se fâchent pour +une plaisanterie spirituelle? C'est bon pour des bourgeois, de se fâcher +en pareil cas.</p> + +<p>Et Jujube serra de nouveau la main de Bengali stupéfait par cet accès de +politesse foudroyante.</p> + +<p>—Je vais prévenir ma femme et ma fille de votre bonne visite, dit +l'artiste.</p> + +<p>Et il disparut un moment:</p> + +<p>—Vous direz du bien de moi, n'est-ce pas? supplia Pistache dès qu'il +fut seul avec son ami.</p> + +<p>—Comptez sur moi, répondit celui-ci.</p> + +<p>—Et puis, n'oubliez pas de flatter M. Jujubès, il aime ça.</p> + +<p>—Soyez tranquille, je lui ferai la bonne mesure.</p> + +<p>—Ces dames vont venir, dit le peintre en rentrant; elles seront +enchantées de vous voir.</p> + +<p>—Croyez, illustre maître, que, de mon côté, je serai ravi.</p> + +<p>Puis, bas à Pistache:—Illustre maître, est-ce suffisant?</p> + +<p>Le pharmacien fit un signe approbatif:</p> + +<p>—Mais voyez donc mon portrait, dit-il à Bengali.</p> + +<p>—Ah! oui, au fait, je suis impatient....</p> + +<p>Jujube retourna son chevalet et regarda son visiteur, pour juger de sa +première impression.</p> + +<p>—C'est stupéfiant! s'écria celui-ci.</p> + +<p>—N'est-ce pas? fit Pistache; ne dirait-on pas qu'il va parler?</p> + +<p>—On le dirait, oui, mais il vaut mieux qu'il ne parle pas.</p> + +<p>Jujube poussa un éclat de rire:</p> + +<p>—Comment? observa Pistache, vexé.</p> + +<p>—Sans doute, répondit Bengali, parce qu'alors ce ne serait plus votre +portrait, ce serait vous-même; on dirait:—Ah! quelle bonne farce! ce +n'est pas une peinture; c'est une farce, c'est un monsieur qui passe sa +tête par un trou.</p> + +<p>—Ah! c'est juste, oui.</p> + +<p>—Ce qui est absolument extraordinaire, renversant, continua notre +blagueur à froid, c'est que... vous êtes joli là-dessus.</p> + +<p>—Comment?... vous ne trouvez pas que c'est ressemblant?</p> + +<p>—Frappant.... Mais vous êtes joli là-dessus; du reste, rien à cet égard +ne m'étonne de la part d'un maître comme M. Jujubès. Tous les portraits +qu'il fait de ma tante sont de plus en plus séduisants; ainsi son +dernier, à l'âge de soixante-cinq ans, rendrait amoureux d'elle....</p> + +<p>—Et c'est ressemblant, fit Jujube.</p> + +<p>—Extraordinaire! répondit Bengali. Ah! monsieur Jujubès, j'ai vu les +portraits de la Joconde, de la Fornarina....</p> + +<p>—Ah! interrompit joyeusement l'artiste.</p> + +<p>—Oui, maître, mais... c'est peut-être incompétence de ma part.... Et +montrant le portrait du pharmacien:—J'aime mieux ça.... Pardonnez-moi, +maître.... Je suis un ignorant....</p> + +<p>—Oh! du tout, vous avez un goût très remarquable... mais, je vous +assure que les portraits dont vous me parlez sont estimés des plus +grands connaisseurs... quoique, personnellement, ils ne m'aient pas +enchanté.</p> + +<p>—Du reste, ajouta Bengali, le ruban qui brille à votre boutonnière est +un peu mon excuse....</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, murmura Jujube qui avalait tout cela avec une +facilité prodigieuse.</p> + +<p>En ce moment, un bruit de voix et un froufrou d'étoffes annoncèrent +madame et mademoiselle Jujube; elles entrèrent radieuses.</p> + +<p>—Quelle aimable surprise! s'écria la mère. Vous ici, cher monsieur! Ah! +quel plaisir! Et elle tendit la main à Bengali qui dut aussi serrer +celle que lui tendait Athalie.</p> + +<p>—C'est moi qui l'ai amené, dit Pistache à qui on s'était borné à faire +un petit signe de tête, et, ajouta-t-il, il ne voulait pas venir, à +cause de la farce de l'autre jour.</p> + +<p>Toute la famille se récria; Jujube répéta ce qu'il avait dit de cette +spirituelle plaisanterie, et on surenchérit encore sur son appréciation.</p> + +<p>—Vous arrivez à propos, dit madame Jujube: nous avons, depuis cette +soirée, fait une visite à votre chère tante et nous avons ri comme des +folles de votre tour de la surprise.</p> + +<p>Sur ce, tout le monde de se tordre en la rappelant.</p> + +<p>—Cette excellente tante! ajouta madame Jujube; nous l'avons invitée à +dîner et elle nous a promis de vous amener....</p> + +<p>—Nous comptons sur vous, dit Jujube.</p> + +<p>—Oh! positivement, ajoutèrent les deux dames.</p> + +<p>—Il viendra, il viendra, dit Pistache, dans l'espoir d'être invité.</p> + +<p>—M'ame Jujubès, dit l'artiste, fais-nous donc servir un petit lunch!</p> + +<p>—Oh! oui, oui, s'écrièrent les deux femmes, et madame Jujube sortit +vivement.</p> + +<p>—Je vois le coup, pensa Bengali; on veut que je revienne amuser la +société.</p> + +<p>Et Pistache, qui espérait toujours son invitation, de répéter à +Jujube:—Il viendra, vous verrez.</p> + +<p>—Si votre pharmacie vous réclame, répondit celui-ci, ne vous gênez pas +pour nous; les malades avant tout.</p> + +<p>—Oh! j'ai le temps, fit piteusement notre amoureux; la séance n'a pas +été longue.</p> + +<p>Bengali, désireux d'éviter le lunch, tenta des excuses, mais le peintre +insista:—Vous prendrez ce que vous voudrez, ne fût-ce qu'un biscuit +trempé dans un verre de champagne.</p> + +<p>—Pour trinquer avec moi, dit Athalie.</p> + +<p>—Du champagne comme vous n'en trouverez dans aucun restaurant, ajouta +Jujube, un cadeau des héritiers de la veuve Cliquot.</p> + +<p>Madame Jujube rentra et offrit son bras à Bengali qui dut céder; +Pistache présenta le sien à Athalie qui prit celui de son père et on +passa au salon où le lunch avait été dressé sur un guéridon.</p> + +<p>—Et les sandwichs? demanda Jujube, je ne les vois pas.</p> + +<p>—La bonne est allée les chercher, mon ami; je ne sais pas ce qu'elle +fait.</p> + +<p>—Tu lui as dit que c'était très pressé?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Il y a des personnes qui sont comme les foules, observa Bengali: plus +elles sont pressées et moins elles vont vite....</p> + +<p>—Ah! ah! ah! charmant, fit l'artiste.</p> + +<p>Et tout le monde, de répéter:—Ah! ah! ah! charmant! Quant à Pistache, +c'était un rire épileptique, et sa bouche démesurément fendue et +entr'ouverte donnait l'idée d'un sac de conducteur d'omnibus.</p> + +<p>—Goûtez-moi ce champagne, monsieur Bengali, dit l'artiste en lui +présentant un verre.</p> + +<p>—Je vais le boire au grand art dont vous êtes un des plus illustres +représentants, maître.</p> + +<p>—Ah! à propos, mesdames, dit Pistache, mon ami trouve mon portrait +admirable.</p> + +<p>—C'est-à-dire, fit Bengali, qu'il n'y a qu'à se prosterner et adorer, +ou l'on est classé, pour le restant de ses jours, parmi les madrépores.</p> + +<p>Jujube s'inclina modestement, mais sans protester.</p> + +<p>—Vous devriez faire faire votre portrait à M. Jujubès, ajouta Pistache.</p> + +<p>—Mon portrait? je l'ai.</p> + +<p>—Par qui? demanda Jujube.</p> + +<p>—Oh! vous ne connaissez pas l'artiste, c'est un jeune homme qui +commence, mais qui ira loin....</p> + +<p>—Et votre portrait, est-il ressemblant? demanda Pistache.</p> + +<p>—Quand il fait beau, très, très ressemblant.</p> + +<p>Une question se dessina sur tous les visages ébahis. Pistache la posa.</p> + +<p>—Comment, quand il fait beau?</p> + +<p>—Je ne saisis pas bien... ajouta Jujube.</p> + +<p>—Je vais vous expliquer cela, répondit Bengali: mon jeune artiste, qui +était dans la panne au point de ne pas pouvoir acheter une toile, avait +une vieille peau de grosse caisse; il m'a peint dessus, de sorte que, +quand il pleut, la peau se retire et le portrait fait des grimaces +épouvantables comme ça, tenez.</p> + +<p>Et Bengali se contorsionna affreusement le visage, aux rires de la +société:—Ce qui fait, ajouta-t-il, que pendant la mauvaise saison je ne +ressemble pas du tout.</p> + +<p>La famille Jujube se tordait, et les verres de champagne présentés par +Athalie et secoués par son rire débordaient sur le parquet.</p> + +<p>—C'est vous qui m'avez touché le bras, dit Athalie à Pistache, avec +humeur.</p> + +<p>Et le pauvre garçon, tout piteux, d'affirmer qu'Athalie se trompait, +qu'il ne l'avait pas touchée.</p> + +<p>Bengali saisit l'occasion de parler en sa faveur, comme il le lui avait +promis.</p> + +<p>—Eh bien, cher ami, lui dit-il, vous voilà sombre comme un dénouement +de Crébillon, pour une simple observation de mademoiselle.</p> + +<p>—Aussi, il faut être bien maladroit, répondit Athalie.</p> + +<p>—Vous êtes bien susceptible, ajouta la mère.</p> + +<p>—Vous avez grand tort de faire cette mine-là, continua Bengali; je ne +connais rien d'affligeant comme la vue d'un pharmacien qui boude.</p> + +<p>—Je ne boude pas, balbutia Pistache.</p> + +<p>—Mesdames, continua Bengali, ce garçon est très sensible; c'est son +seul défaut et, pour la femme qu'il épousera, ce sera une qualité à +ajouter à toutes les autres. Ah! heureuse la femme qui le possédera...; +il ne vagabonde pas comme moi, dans les bocages de la fantaisie; il va +droit à son but qui est la pharmacie.</p> + +<p>—De 1<sup>re</sup> classe, interrompit Pistache.</p> + +<p>—De 1<sup>re</sup> classe, je ne le lui fais pas dire; le soir, il étudie l'art +de composer les sirops et les juleps, au lieu d'aller dans les +brasseries de femmes, ces écoles préparatoires des candidats pour +Charenton; c'est un bon jeune homme, sans passion, vivant comme une +huître....</p> + +<p>Ici Pistache quitta son sourire de béatitude:</p> + +<p>—Comme une huître! fit-il d'un ton froissé.</p> + +<p>—Eh bien, quoi, cher ami! l'huître est un mollusque délicieux, que +toutes les jolies femmes gobent avec plaisir; voici mademoiselle qui +est une jolie femme, ne seriez-vous pas heureux qu'elle vous gobât avec +plaisir?</p> + +<p>—Oh! certainement, fit notre amoureux, en regardant Athalie avec +émotion.</p> + +<p>Le mauvais plaisant continua:</p> + +<p>—Comme caractère, il possède au plus haut point la vertu de +Cadet-Roussel qui pourtant a laissé une réputation de bon enfant; il est +doux, facile à vivre... il mange de tout.</p> + +<p>Un éclat de rire de la famille Jujube coupa l'éloge du pauvre Pistache.</p> + +<p>—Je ne lui connais qu'un défaut, dit en terminant Bengali; le dimanche +il pêche à la ligne.... Mais l'Écriture l'a dit: Dieu ne veut pas la +mort du <i>pêcheur</i>.</p> + +<p>Ce dernier mot n'était pas fait pour ramener au sérieux la famille +Jujube mise en gaîté....</p> + +<p>—Ah ah ah!... du pêcheur! très joli, le mot, dit Pistache saisissant +l'occasion de se rallier à la gaîté dont Bengali avait fait les frais +sur son dos.</p> + +<p>—Monsieur Bengali, un baba en attendant le sandwich, dit madame Jujube.</p> + +<p>—J'accepte, madame, mais vous permettrez que ce soit en ne les +attendant pas; je suis obligé de vous quitter.</p> + +<p>Tout le monde se récria:—Oh! nous quitter si tôt!</p> + +<p>La bonne entra.</p> + +<p>—Tenez, voilà les sandwichs! s'écria Athalie.</p> + +<p>Bengali dut céder aux instances de la famille Jujube, et, après avoir +absorbé quelques sandwichs, il prit congé d'elle, suivi de Pistache +qu'on n'avait pas cherché à retenir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2> + +<h2>ACCORDS MATRIMONIAUX</h2> + + +<p>Il est, à peu près, inutile de dire que Bengali manqua à la presque +promesse qui lui avait été arrachée, d'accompagner sa tante au dîner +offert à cette riche parente; il s'était mis en tête de découvrir +Georgette dont la pensée ne le quittait pas. La découvrir! Comment? +C'est ce qui le préoccupait autrement que l'invitation de l'obséquieux +trio.</p> + +<p>Jujube avait bien fait les choses, car si, certains jours, on en était +réduit au simple miroton et au fromage, quand on avait des convives on +sortait la porcelaine de Saxe, les couteaux en vermeil, les verres de +baccarat et le seau à glace, et on commandait le repas à Potel et Chabot +qui envoyaient, avec le menu, un garçon en habit noir, cravate blanche +et gants de même couleur, pour le service de la table.</p> + +<p>On exprima à mademoiselle Piédevache les vifs regrets causés par +l'absence de son neveu, dont on exalta l'esprit et la belle humeur, et +Jujube qui, dans ses déceptions fréquentes, trouvait toujours une +contrepartie consolante, pensa qu'après tout, la présence de Bengali +aurait rendu difficiles les allusions au mariage désiré.</p> + +<p>La tante était fort irritée contre lui:</p> + +<p>—Voilà quinze jours que je ne l'ai vu, le chenapan, dit-elle.</p> + +<p>On l'excusa; mademoiselle Piédevache habite Saint-Mandé, c'est un peu +loin pour l'aller voir souvent. La vieille demoiselle répliqua que son +vaurien de neveu avait toujours de bonnes raisons à lui donner.—Je vais +chez lui, dit-elle, je ne le trouve jamais; je lui écris, il me répond +des lettres charmantes, mais il ne vient pas. Cependant, ajouta-t-elle, +il m'a formellement promis de venir samedi; c'est ma fête.... Oh! il +sait que ce jour-là, je ne le tancerai pas.</p> + +<p>—Il faut le marier, dit Jujube.</p> + +<p>La ligne était jetée, la femme à moustaches mordrait-elle à l'hameçon? +L'artiste pensa que la présence d'Athalie pourrait le gêner pour +continuer ses petites manœuvres matrimoniales et, suivant son habitude +quand il voulait l'éloigner, il l'envoya étudier son piano.</p> + +<p>—Il faut le marier! répéta-t-il dès qu'elle eut disparu.</p> + +<p>—Oui, il n'y a que cela pour faire se ranger un jeune homme, ajouta la +mère.</p> + +<p>—J'y ai bien pensé, répondit la tante; mais il n'est guère mariable.</p> + +<p>—Il aime la vie de garçon, c'est de son âge; mais l'amour peut changer +ses idées.</p> + +<p>—Changer ses idées?... Changer ses maîtresses, oui, trois par semaine, +autant que de chemises. Parbleu! le marier; je ne demande pas mieux... +ça ne serait pas difficile; je ne tiens pas à la fortune; la jeune +fille n'aurait pas un sou de dot, ça me serait égal.</p> + +<p>—Ah! vous avez bien raison, s'écrièrent les deux époux.</p> + +<p>Mademoiselle Piédevache continua:</p> + +<p>—Je donnerai à mon neveu une dot suffisante pour qu'il puisse se marier +à son goût, par amour, à condition cependant que l'absence de fortune de +la demoiselle sera compensée par l'honneur, pour lui, d'entrer dans une +famille distinguée.</p> + +<p>Madame Jujube jeta une sonde:</p> + +<p>—Une famille d'artistes, par exemple, dit-elle.</p> + +<p>—De grands artistes, d'artistes renommés, ajouta le mari.</p> + +<p>—Oui, j'aime beaucoup les artistes, répondit la tante qui, on le voit, +mordait à l'hameçon; ce que voyant, Jujube lança cette deuxième sonde +qu'il jugea devoir être triomphante:</p> + +<p>—Un beau-père chevalier de la Légion d'honneur?</p> + +<p>Et il ne s'était pas trompé:</p> + +<p>—Une jeune fille artiste, un père décoré, dit mademoiselle Piédevache, +mais nous avons tout cela ici.</p> + +<p>L'entente se fit donc promptement; les auteurs des jours d'Athalie se +portèrent garants de son consentement et il fut convenu que la famille +irait dîner à Saint-Mandé, le samedi suivant, pour faire se trouver +ensemble les deux jeunes gens qu'on voulait marier.</p> + +<p>Bengali ne se doutait guère qu'on disposait de lui, absorbé qu'il était +par son idée fixe de retrouver son inhumaine; assis devant un café, il +regardait, avec soin, toutes les femmes qui passaient; parcourant, au +hasard, les rues, les boulevards, les passages, il se livrait au même +examen, bousculant les passants s'il apercevait au loin une taille, une +démarche, une chevelure blonde lui rappelant Georgette, et ce n'était +qu'une éternelle illusion. Avant la rencontre sous la porte cochère, peu +lui eût importé son erreur; si la passante eût été jeune et jolie, il +aurait tenté l'aventure; maintenant il s'arrêtait tout déçu: ce n'était +pas elle!</p> + +<p>Elle hantait même ses rêves, et, exaspéré par cette vision obsédante:</p> + +<p>—Ah ça! est-ce qu'elle ne va pas me laisser tranquille? se disait-il; +on n'est pas serin comme moi... tout ça pour une question +d'amour-propre.... Parce que je suis vexé qu'elle n'ait pas voulu +m'écouter.... Si elle en aime un autre... un autre pour le mariage; oh! +le mariage, merci!... Eh bien, et cette belle jeunesse, comment +l'emploierait-on? et la liberté de faire tout ce qui passe par la tête. +Elle m'a déjà fait oublier un tas de rendez-vous... de parties de +plaisir.... Ah! A propos; la fête de ma tante que j'allais oublier... +ça, ce n'est pas une partie de plaisir, mais.... Ah! et puis....</p> + +<p>Et puis, tout en marchant, Bengali retombait dans ses incessantes +rêveries.</p> + +<p>—Oh! c'est elle! cria-t-il tout à coup; et, en s'élançant pour se +mettre à la poursuite de celle qu'il venait d'envoyer au diable, il se +heurta dans un passant qui le repoussa brusquement en accompagnant sa +voie de fait d'un juron énergique. Bengali se prépara à bousculer le +malencontreux personnage: c'était Marocain.</p> + +<p>Notre jeune homme se rappela immédiatement que Georgette lui avait dit +être la filleule de madame Marocain; peut-être venait-elle de quitter le +mari de sa marraine, ce n'était pas le moment de la poursuivre; mais il +pensa qu'en interrogeant adroitement l'homme que le hasard plaçait sous +ses pas, il pourrait connaître le nouveau domicile de celle qu'il avait +vainement cherchée.... Il ignorait que Marocain savait tout et que le +changement de domicile, c'est lui qui l'avait exigé.</p> + +<p>—Eh mais, dit notre amoureux, je ne me trompe pas, c'est M. Marocain, +commanditaire....</p> + +<p>—Moi-même, répondit celui-ci, d'un ton amer: monsieur Bengali, marchand +de pièges à tortues?</p> + +<p>—Ah! une plaisanterie, dit-il en riant. Puis lui tendant la +main:—Enchanté de vous revoir.</p> + +<p>Marocain répondit froidement à ce chaleureux accueil et Bengali se +demanda comment amener la conversation sur un terrain propice au but +qu'il se proposait. Il y en avait un excellent qui lui revint en +mémoire:</p> + +<p>—Le jour de cette fameuse averse, dit-il, vous alliez tenir, sur les +fonts, un petit citoyen français.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Alors, vous êtes parrain?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Et, comment va-t-il, votre filleul?</p> + +<p>—Très bien, monsieur.</p> + +<p>—Et... c'est madame qui était marraine peut-être?</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Ah!... c'est qu'elle a peut-être déjà un filleul, ou une filleule....</p> + +<p>—Oui, monsieur, une filleule, sur laquelle elle veille... nous +veillons, veux-je dire, avec le plus grand soin....—Je vous demande +pardon de vous quitter, je suis attendu.... J'ai bien l'honneur....</p> + +<p>Et Marocain s'éloigna:</p> + +<p>—C'est un four! se dit Bengali; il m'en veut encore de ma blague des +pièges à tortues; il faut trouver autre chose... autre chose... mais +quoi?</p> + +<p>Tout à coup, il se frappa le front:—Ah! suis-je assez bête! dit-il, une +chose si simple, comment n'y ai-je pas pensé plus tôt?... Elle est +peintre sur éventails; en allant chez tous les éventaillistes.... +Parbleu! c'est ça.</p> + +<p>Et il entra dans un café, se fit servir une consommation et demanda +l'almanach Bottin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2> + +<h2>CHEZ MADEMOISELLE PIÉDEVACHE</h2> + + +<p>Mademoiselle Piédevache, on le sait, demeure à Saint-Mandé; son +habitation est sur l'avenue de l'Etang: c'est un élégant cottage avec +écurie et remise que lui a fait construire, il y a trente-deux ans, un +riche Anglais, sir John, baronnet, alors officier dans l'armée des +Indes. Grièvement blessé en combattant la révolte des cipayes, il avait +obtenu un congé de convalescence, était venu à Paris, y avait fait la +connaissance de mademoiselle Piédevache, célèbre alors par sa beauté et +ses aventures galantes, l'avait enlevée à tous ses rivaux et cachée dans +le joli refuge qu'il lui avait fait construire; cachée en effet, car +l'endroit était alors solitaire, bien différent de ce qu'il est +aujourd'hui.</p> + +<p>Rappelé après deux ans de repos, sir John était retourné aux Indes et +mademoiselle Piédevache ne l'avait jamais revu.</p> + +<p>Elle s'était empressée, bien entendu, de lui donner de nombreux +successeurs, qui, eux aussi, lui avaient laissé d'opulents souvenirs, et +c'est ainsi que la tante de Bengali possédait une jolie fortune qu'elle +devait lui laisser un jour; n'ayant, d'ailleurs, pas de train de maison, +elle était loin de dépenser ses revenus. Une cuisinière et un vieil +imbécile de domestique nommé Dindoie servant de sommelier, de jardinier +et de cocher, suffisaient à son service; les jours de gala elle leur +adjoignait un <i>extra</i>. C'est ce qu'elle avait fait, à l'occasion de sa +fête, pour recevoir la famille Jujube.</p> + +<p>La maison, d'ailleurs, était animée par divers commensaux à poil et à +plumes: un grand chien de garde, un vieil épagneul asthmatique, des +pigeons et un perroquet, l'animal le plus extraordinaire qu'on eût pu +trouver dans cette espèce réputée pour répéter tout ce qu'elle entend; +il n'avait retenu qu'un seul bruit assez difficile à expliquer +congrument; il suffira de dire que le perroquet l'imitait à s'y +méprendre, et quand mademoiselle Piédevache avait des visiteurs ou des +convives, et que le perroquet faisait son imitation, tout le monde se +regardait, les jeunes filles rougissaient et chacun semblait se +demander:—Qui donc est si mal appris?—Veux-tu te taire, Jacquot! +criait sa maîtresse avec colère; il ne sait que cela, cet imbécile +d'oiseau.</p> + +<p>Et tout le monde, alors, de rire et de se dire <i>in petto</i> qui lui avait +appris ce qu'il avait si bien retenu ou plutôt ce qu'il ne retenait pas +plus que le professeur dont il révélait les habitudes; mademoiselle +Piédevache mettait cela sur le compte du vieux Dindoie.—Moi? madame? +protestait le bonhomme ahuri, et sa maîtresse de mettre fin à la +discussion par cet ordre impératif:—Ne répétez pas! ce qui achevait de +mettre la compagnie en gaieté.</p> + +<p>La fête de mademoiselle Piédevache se trouvait être un dimanche: +c'était la veille, suivant l'usage, qu'on devait la lui souhaiter. Le +samedi est aussi le jour préféré des jeunes mariés: ouvriers ou petits +employés qui seraient obligés d'aller le lendemain de leur mariage à +leur atelier ou à leur bureau, si ce lendemain n'était pas un dimanche; +bon nombre de ces modestes noces vont, avant dîner, se promener et se +réjouir au bois de Saint-Mandé.</p> + +<p>Mademoiselle Piédevache avait projeté de conduire ses hôtes au café +restaurant du bois: le <i>Chalet</i>, où se rencontrent et se confondent +plusieurs noces étrangères les unes aux autres, dans une joyeuse +sauterie, au son du violon ou de la clarinette d'un ménétrier plus ou +moins récompensé par les pièces de deux sous des danseurs.</p> + +<p>Bengali lui avait bien promis d'être chez elle à trois heures; elle +voulait le préparer aux projets d'alliance avec la famille Jujube et +celle-ci, d'accord avec elle, ne devait venir que plus tard, afin de +connaître le résultat de ce qu'on appelle, en politique, un échange de +vues; elle arriva donc à quatre heures. Jujube ne s'était pas contenté +d'orner sa boutonnière du simple ruban; il portait sur sa poitrine la +croix, grand modèle, pour éblouir les regards respectueux des braves +gens au milieu desquels on devait aller s'encanailler.</p> + +<p>—Oh! des folies! s'écria mademoiselle Piédevache, en voyant ses futurs +alliés retirer de la voiture qui les avait amenés de magnifiques +bouquets de fête, achetés à son intention, et qu'elle ne cessait +d'admirer, s'extasiant sur chacune des fleurs qui les composaient, sur +le goût qui avait présidé à leur confection. Naturellement, on ne manqua +pas de dire que cela venait de chez Isabelle; puis on embrassa l'héroïne +de la fête, après quoi on s'informa de Bengali. A ce moment une espèce +de toux se faisait entendre dans une pièce voisine:</p> + +<p>—C'est lui qui tousse? demanda Athalie.</p> + +<p>—Non, répondit la tante, c'est Aristide, mon petit chien qui a son +asthme.... Mon neveu n'est pas encore arrivé, mais il sera ici dans +quelques instants; jamais il n'a manqué de venir me souhaiter ma fête.</p> + +<p>—Il sait que vous nous avez fait l'honneur de nous convier à cette fête +de famille? demanda Jujube.</p> + +<p>—Non, je l'avais vu avant de vous faire cette invitation et depuis ce +jour je n'ai pas entendu parler de lui; s'il vous savait ici, il ne se +serait pas laissé attarder par je ne sais qui ni quoi. Je lui ai écrit +de venir à trois heures, il en est bientôt quatre, il va certainement +arriver. Quant à nos projets, je trouverai bien un moment pour sonder +ses intentions.</p> + +<p>Ici, la toux d'Aristide prenant un caractère plus aigu:—Pauvre bête! +dit mademoiselle Piédevache. Je vais lui faire une fumigation de <i>datura +stramonium</i>; excusez-moi!</p> + +<p>Et elle sortit précipitamment, laissant ses invités fort contrariés du +retard de Bengali:—Sa tante lui aurait parlé, dit madame Jujube, et +nous saurions ses intentions!</p> + +<p>—Ses intentions, fit Jujube avec ironie. Alors, elle lui aurait demandé +comme cela, brusquement: Veux-tu épouser mademoiselle Jujubès?</p> + +<p>—Oh! non, mon ami, je voulais seulement....</p> + +<p>—Allons, tais-toi, c'est stupide.</p> + +<p>—Mais, papa, hasarda Athalie.</p> + +<p>—Assez! ordonna Jujube, et comme on ne répliquait jamais quand ce petit +tyran imposait silence, les deux femmes se turent.</p> + +<p>Et, de la pièce voisine, on entendait la maîtresse du chien asthmatique +adresser des encouragements à son malade:—Ça va se passer, mon +chéri.... Vois-tu la bonne fumigation?—c'est pour guérir Aristide.... +Pour le petit toutou à sa mémère.... Il ne va plus tousser.... Allons, +tiens-toi un peu tranquille, et après tu auras ça.... Ah! pour qui est +ce sucre-là?... pour Aristide.... Non, pas encore... tout à l'heure... +si tu es bien sage....</p> + +<p>Et l'artiste, après avoir regardé plusieurs fois à sa montre, de +reprendre:—Pourvu qu'il vienne! Quarante francs de fleurs, une voiture; +tout cela pour rien, ça ne serait pas drôle.</p> + +<p>A ce moment, un bruit déplacé entre gens bien élevés se fit entendre. +C'était le perroquet qui faisait son imitation. Jujube lança des +regards courroucés à sa femme:</p> + +<p>—C'est toi qui as fait cela? dit-il.</p> + +<p>—Moi? mais non, répondit madame Jujube ahurie.</p> + +<p>—Alors, c'est toi, dit-il à Athalie.</p> + +<p>—Oh! papa, répondit la pauvre fille toute honteuse.</p> + +<p>—Enfin nous ne sommes que nous trois, et comme ça n'est pas moi....</p> + +<p>Mademoiselle Piédevache rentra et on se tut:</p> + +<p>—Quatre heures et demie, dit-elle, et il n'arrive pas; je n'y comprends +rien.</p> + +<p>Bengali n'avait pas oublié ce devoir auquel il ne manquait jamais; il +cherchait l'adresse de Georgette chez tous les éventaillistes de Paris, +dont il avait dressé la liste. Il avait retenu une voiture à la journée, +se faisait conduire à toutes les adresses par lui relevées dans le +Bottin, se présentait comme fabricant d'éventails à Mexico; il avait +beaucoup entendu parler d'une jeune artiste, mademoiselle Georgette, +qu'il désirait employer; il s'était présenté chez elle, mais elle avait +déménagé, on ignorait son nouveau domicile, etc., etc. Et, partout, on +lui avait répondu qu'on ne connaissait pas cette demoiselle. Enfin, le +jour même où sa tante l'attendait, la maîtresse d'un magasin répondit à +sa question:</p> + +<p>—Mademoiselle Georgette, une blonde, très jolie.</p> + +<p>—C'est cela même, oui, madame.</p> + +<p>—Vous la connaissez donc? demanda la dame surprise; vous venez de me +dire que vous arrivez de Mexico, qu'on vous avait parlé de cette jeune +fille?</p> + +<p>—Je ne la connais pas, non, madame; on me l'a dépeinte telle que vous +venez de le faire.</p> + +<p>—Ah! très bien, monsieur; j'ai pris note de sa nouvelle adresse, je +vais vous la donner.</p> + +<p>—Enfin! se dit Bengali tout joyeux.</p> + +<p>—Madame, dit un nouveau venu, je viens chercher l'éventail que madame +Jujubès a donné à réparer.</p> + +<p>Bengali se retourna à ce nom et se trouva en face de Galfâtre, le +concierge dont il avait emporté le parapluie. L'irascible portier +bondit:</p> + +<p>—Ah! mon voleur de parapluie! je te tiens!</p> + +<p>Et il le saisit au collet.</p> + +<p>—Mais vous vous trompez, cria la dame, monsieur est un fabricant +d'éventails, il arrive du Mexique.</p> + +<p>—Lui! hurla Galfâtre... il m'a dit qu'il était chef d'orchestre à la +halle au beurre.</p> + +<p>Les demoiselles de magasin et leur maîtresse, que l'esclandre de +Galfâtre avait troublées, éclatèrent de rire à l'énoncé de cette +profession.</p> + +<p>—Et, ajouta le concierge, il a dit à un monsieur, un instant après, +qu'il était fabricant de pièges à tortues.</p> + +<p>Et le rire des dames de redoubler.</p> + +<p>Bengali se débattait sous l'étreinte de son agresseur.</p> + +<p>—Fabricant d'éventails, continua celui-ci; savez-vous ce que c'est que +ce particulier-là?... C'est un homme qui profite des orages pour offrir +son bras et son parapluie aux jolies femmes qui passent. Rends-moi mon +parapluie! ajouta-t-il.</p> + +<p>—Mais je ne l'ai pas là, cria le Don Juan de l'averse.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Il est chez moi, je vous le renverrai ce soir.</p> + +<p>—Ta, ta, ta, allons chez toi, tu me le donneras tout de suite.</p> + +<p>—Je n'ai pas le temps, j'aime mieux vous le payer.</p> + +<p>Et Galfâtre qui, lui aussi, préférait cela, se fit payer comme bon son +vieux riflard crevé; après quoi Bengali put s'échapper sans plus savoir +où trouver son idole.</p> + +<p>Et voilà pourquoi mademoiselle Piédevache attendait impatiemment son +neveu.</p> + +<p>Tout à coup des aboiements se firent entendre:</p> + +<p>—Ah! le voilà, dit-elle, je reconnais les cris de joie de mon chien +quand mon neveu arrive.</p> + +<p>Et, en effet, Bengali entra, accompagné d'un énorme dogue qui lui +manifestait sa joie par des bonds, lui posait ses pattes sur les +épaules en avançant une langue démesurée, dans le but évident de la lui +passer sur le visage:</p> + +<p>—A bas, Turban! criait Bengali.</p> + +<p>—A bas, vilaine bête! allez coucher! criait sa maîtresse; pourquoi +l'a-t-on lâché?</p> + +<p>Et, allant à la porte:—Dindoie! cria-t-elle, emmenez le chien d'ici!</p> + +<p>Le vieux domestique accourut, prit Turban par son collier et l'entraîna.</p> + +<p>Bengali, chargé d'un volumineux bouquet, resta stupéfait en voyant la +famille Jujube souriante.</p> + +<p>—Une surprise! dit la tante; de bons amis qui sont venus m'apporter, +eux aussi, de jolis bouquets....</p> + +<p>—Voici le mien, ma chère tante, dit-il, et il l'embrassa.</p> + +<p>—Je ne devrais pas t'embrasser, flâneur, ingrat.... Tu m'avais promis +de venir à trois heures; mais... qu'as-tu donc? cette figure +bouleversée!...</p> + +<p>Bengali, dont le visage trahissait encore la colère contre le +malencontreux concierge, rejeta son air contrarié sur la difficulté de +trouver un bouquet:</p> + +<p>—J'ai eu tant d'ennuis pour en trouver un digne de vous, dit-il. J'ai +été chez Isabelle; elle venait de vendre ses derniers.</p> + +<p>—Les voilà, les derniers! s'écria madame Jujube radieuse.</p> + +<p>—Nous avons dévalisé la boutique, ajouta Jujube.</p> + +<p>—Alors, continua Bengali, j'ai été obligé d'aller rue de la Paix, puis +rue de la Chaussée-d'Antin, puis... où encore?... Enfin, me voilà.</p> + +<p>Et s'efforçant de reprendre l'air enjoué qui lui était habituel:</p> + +<p>—Mille excuses, mesdames, de vous avoir fait attendre, dit-il en +souriant.</p> + +<p>—Oh! attendre dans la société de votre aimable tante, dit madame +Jujube.</p> + +<p>—C'est un plaisir, compléta le mari.</p> + +<p>Athalie plaça aussi sa petite flagornerie. Bengali donna du grand +artiste au chef de la famille; ce fut un chassé-croisé de gracieusetés.</p> + +<p>—Assez de compliments, dit mademoiselle Piédevache; il est temps de +partir pour le bois.</p> + +<p>Et elle fit part à Bengali de son projet d'aller voir les mariés du +Chalet:—Offre ton bras à mademoiselle Athalie! dit-elle.</p> + +<p>Jujube offrit le sien à mademoiselle Piédevache et l'on se dirigea vers +l'endroit indiqué.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2> + +<h2>LE BOIS DE SAINT-MANDÉ</h2> + + +<p>N'écoutez pas les gens qui vous diront: «Charmant, Saint-Mandé, avec ses +villas coquettes, le joli bois qui lui sert de bordure et son petit lac +dans lequel se mirent, penchés sur l'onde, des saules pleureurs qui +semblent vouloir y baigner leurs branches; oui, charmant, absolument +charmant, mais c'est si peuple!»</p> + +<p>Si peuple! O bon Paul de Kock, toi qui as dépeint avec tant de verve +naïve la franche et riche gaîté du commis et de la grisette, de ces +couples amoureux, de ces familles de petits bourgeois ignorants de la +villégiature, des courses de chevaux et des stations balnéaires; de +tout ce monde dînant joyeusement sur l'herbe du bois de Romainville; de +quelle indignation ne serais-tu pas saisi à cette appellation +dédaigneuse de <i>peuple</i>, si tu n'avais pas quitté ce monde où tu +paraissais tant te plaire, pour un autre qu'on dit meilleur, ce dont tu +as peut-être douté.</p> + +<p>Pauvre cher romancier de nos pères!</p> + +<p>A-t-on assez calomnié ses livres</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i1">Dont la mère interdit la lecture à sa fille?<br /></span> +</div></div> + +<p>Ses livres qui n'ont corrompu personne et ont mis en joie plusieurs +générations? Oh! c'est bien fini de rire, aujourd'hui; le roman +d'analyse, le roman psychologique, le roman naturaliste, ont remplacé la +<i>Laitière de Montfermeil</i>, <i>Mon voisin Raymond</i>, <i>la Pucelle de +Belleville</i> et <i>Monsieur Dupont</i>, œuvres égrillardes, mais plus saines +que la dissection du cœur humain qui fait le fond du roman moderne: +c'est la nature même, nous dit-on; et Paul de Kock est un fantaisiste. +Fantaisiste pour la forme, c'est possible, mais il ne nous a montré que +des personnages foncièrement honnêtes. Et ses grisettes, dira-t-on, +étaient-elles honnêtes? Ah! passons-leur l'amant auquel elles restaient +fidèles, heureuses d'une gibelotte qu'il leur offrait le dimanche à la +campagne et d'une deuxième galerie à l'Ambigu, une fois par mois.</p> + +<p>Ecoutons Henri Murger, à propos des grisettes, et il s'y connaissait, +celui-là:</p> + +<p>«Ces jolies filles, moitié abeilles, moitié cigales, qui travaillaient +en chantant toute la semaine, ne demandaient à Dieu qu'un peu de soleil, +le dimanche, faisaient vulgairement l'amour avec le cœur et se jetaient +quelquefois par la fenêtre. Race disparue maintenant, grâce à la +génération actuelle des jeunes gens; génération corrompue et +corruptrice, mais par-dessus tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le +plaisir de faire de méchants paradoxes, ils ont raillé ces pauvres +filles à propos de leurs mains mutilées par les saintes cicatrices du +travail et elles n'ont bientôt plus gagné assez pour s'acheter de la +pâte d'amande. Peu à peu, ils sont parvenus à leur inoculer leur vanité +et leur sottise, et c'est alors que la grisette a disparu. C'est alors +que naquit la lorette, race hybride, créatures impertinentes, beautés +médiocres, demi-chair, demi-onguent, dont le boudoir est un comptoir où +elles débitent des morceaux de leur cœur comme on ferait des tranches +de rosbif.»</p> + +<p><i>Les femmes de Paul de Kock</i>! mais le mot est resté si les modèles ont +disparu. Vieux jeu que la punition du vice et la récompense de la vertu +au dénouement de toutes ces œuvres démodées, dit-on. Tant pis, si le +contraire qu'on nous montre aujourd'hui est la vérité; si les filles se +vendent au plus offrant au lieu de se donner au plus aimé; si, au goût +des économiques parties champêtres des bourgeois disparus, a succédé le +besoin de faire du genre ruineux, chez le bourgeois moderne; Paul de +Kock nous a montré un monde aimable; le monde qu'on nous présente +aujourd'hui est bien laid et, si les livres doivent porter un +enseignement, la génération que nous prépare le roman de la nouvelle +école fera regretter celle qu'ont charmée les romans de Paul de Kock.</p> + +<p>Comme celui qui l'a illustré, le bois de Romainville n'est plus qu'un +souvenir; c'est sur les vastes pelouses de Saint-Mandé et de Vincennes, +dans le bois le plus admirablement pittoresque, que, chaque dimanche +d'été, d'innombrables familles d'artisans vont s'installer vers l'heure +du déjeuner. Ce jour-là, à la porte de tous les épiciers et marchands de +vin de la riante petite ville, de grandes affiches attirent les regards; +on y lit ces mots: <i>Vin pour le bois</i>! C'est là que tous les braves gens +vont s'approvisionner de plus ou moins de liquide, selon l'importance de +la famille; les charcutiers, les boulangers, eux aussi, sont assaillis +par les consommateurs du bois, depuis le pauvre ménage qui dînera d'un +kilo de pain et de six sous de saucisson qu'il arrosera d'un demi-litre +à douze, jusqu'aux heureux qui, au poulet froid cuit chez eux et apporté +dans un vaste panier avec verres, couteaux, sel, poivre, moutarde et +nappe, peuvent ajouter le succulent jambonneau, le pâté chaud et la +galantine truffée; jusqu'au café préparé à la maison et qu'on réchauffe +dans la cafetière à alcool.</p> + +<p>Les pères et mères de famille se sont mêmes munis de jeux pour les +enfants et les adultes; à ceux-ci les raquettes et les volants; à +ceux-là, le cerceau, la corde et le ballon, et, entre les deux repas, +les hommes en bras de chemise, fument leur pipe allongés sur l'herbe; +les mamans, en femmes, économes, ont quitté leurs robes et endossé une +camisole.</p> + +<p>Et ce sont des culbutes, des éclats de rire dont se réjouissent les +passants, tout autant que ceux qui leur donnent ce spectacle.</p> + +<p>Et, non loin de ces heureux groupes, la note attendrissante: un pauvre +jeune ménage, père, mère et enfant, dînent d'un petit morceau de jambon +en regardant les voisins mis en joie par d'abondantes victuailles et +dont la gaieté bruyante amuse le pauvre petit, heureux du pain d'épice +d'un sou que sa mère a pu lui donner.</p> + +<p>Et que de perspectives merveilleuses dans ce bois sans rival! que de +tableaux pour un paysagiste! que d'études pour un écrivain, quels +grouillements sur ces tapis verts s'étendant à l'infini... et quels +joyeux échos sous ces voûtes de feuillage, où se répercutent les rires +partis de ces gazouillements énormes.</p> + +<p>Et les joueurs de boule constitués en société! et le chalet-restaurant +avec son concert, ce restaurant où, chaque samedi et jeudi d'été, se +rencontrent, comme il a été dit, des noces plus riches de gaîté que +d'argent; et le manège de chevaux de bois, où vont se reposer de la +danse les mariées, les parents et les amis des nouveaux époux. Et +Guignol offrant à l'enfance la <i>Tentation de saint Antoine</i> avec +enlèvement du saint par le diable, sur l'air de la <i>Valse des Roses</i>! O +Métra, tu n'avais pas prévu que ton rythme si voluptueux et si tendre +serait un jour la marche infernale qui conduirait le solitaire de la +Thébaïde au séjour des damnés.</p> + +<p>Mademoiselle Piédevache montra à ses invités les pelouses, désertes ce +jour-là:— C'est demain, dit-elle, que ce sera curieux! Noir de monde, +le dimanche.... Il faudra venir un dimanche! Aujourd'hui c'est le jour +des mariés, tenez... on danse. Entendez-vous la musique?</p> + +<p>—Oui, dit Athalie; c'est une polka.... Oh! que j'aime ça, la polka. Et +vous, monsieur Bengali... polkez-vous bien?</p> + +<p>—Elève de Grille-d'Egout, mademoiselle. Tenez!</p> + +<p>Et, enlaçant Athalie, il l'entraîna dans une polka vertigineuse.</p> + +<p>—Oh! maman, cria la jeune fille ravie, comme il polke bien!</p> + +<p>Les époux Jujube étaient bien un peu humiliés de voir polker leur fille +en plein chemin; mais ils attribuèrent l'acte spontané de Bengali à un +sentiment de bon augure, au plaisir de tenir Athalie dans ses bras; et +d'ailleurs on n'était pas exposé à rencontrer personne de connaissance +dans un bois fréquenté par de petites gens; et puis il était de bonne +politique d'applaudir à tout ce que diraient ou feraient la tante et le +neveu; or, mademoiselle Piédevache riait fort de cette danse improvisée +par son Bengali gâté, et s'extasiait sur la gaîté exubérante de ce cher +enfant. La vérité est que le cher enfant s'étourdissait, que la pensée +de Georgette ne le quittait pas et qu'un dépit bien près de devenir un +chagrin, se cachait derrière cette gaîté factice.</p> + +<p>On approchait du lieu de rendez-vous des mariés; déjà des gens des noces +se montraient: là, un jeune couple bras dessus bras dessous, marchant +d'un pas de promenade en causant à demi-voix; ici, des groupes munis de +petits pains de seigle.</p> + +<p>—Tenez, dit mademoiselle Piédevache, ils vont jeter ça aux canards et +aux cygnes du lac; encore un des plaisirs du bois. C'est très amusant +tous ces canards qui se disputent goulûment ce qu'on leur jette... et +les cygnes qui battent les canards pour avoir tout; allons donc voir ça, +c'est à deux pas.</p> + +<p>Jujube se tourna vers les distributeurs de pain de seigle et s'arrêta en +avançant sa poitrine comme si l'on ne voyait pas sa croix; mais on +l'avait vue, et on la regardait en ricanant:</p> + +<p>—C'est probablement un garde champêtre qui est d'une des noces, dit +l'un des passants.</p> + +<p>—Ça ne peut être que ça, répondit un autre.</p> + +<p>Jujube, qui comptait sur un autre genre d'admiration, se retourna avec +humeur et, prétextant de son impatience de voir le bal, entraîna +mademoiselle Piédevache:</p> + +<p>—Nous voilà rendus, dit celle-ci.</p> + +<p>En effet, on était arrivé en vue de l'emplacement, but de la promenade, +et, du terrain surélevé où l'on se trouvait, on embrassait d'un coup +d'œil le spectacle des curieux qui entouraient l'établissement du +chalet, les consommateurs attablés et, au milieu de ceux-ci, quatre +noces, polkant pêle-mêle, heurtant les garçons chargés de bocks. On +distinguait trois jeunes mariées et, au manège de chevaux de bois établi +à quelques pas de là, une quatrième chevauchant en posture d'amazone +près de son mari qui avait enfourché le coursier voisin.</p> + +<p>—Entrons, dit la tante.</p> + +<p>—Garde champêtre! grommelait Jujube, dont le désir d'être contemplé +avec respect s'était refroidi.</p> + +<p>La petite porte d'entrée était obstruée par la foule; mademoiselle +Piédevache tenta de se frayer un passage.</p> + +<p>—Mais ne poussez donc pas, madame! lui dirent les personnes qu'elle +voulait écarter.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est? elle arrive la dernière et elle veut passer +devant, dirent d'autres voix.</p> + +<p>—Monsieur Jujubès, dit-elle alors, passez le premier: votre croix fera +ranger le monde.</p> + +<p>Jujube essaya son prestige; mais un rire éclatant fit se retourner la +foule, et alors ce fut un élan de gaîté général. C'était l'effet de la +croix.—Manants! grommelait le légionnaire.—Garçon, criait la vieille +demoiselle, nous voulons entrer et nous ne le pouvons pas!</p> + +<p>—Allons-nous-en, disaient mesdames Jujube; mais Bengali intervint et +écarta brusquement les gêneurs.</p> + +<p>—Dégagez la porte! cria le maître de l'établissement attiré par le +bruit, ou je vais envoyer un garde.</p> + +<p>On obéit à cet ordre et mademoiselle Piédevache put pénétrer avec sa +société au milieu des rires ironiques de la foule.</p> + +<p>—Une table! dit Bengali.</p> + +<p>—Pour nous seuls, ajouta la tante, nous sommes cinq.</p> + +<p>—Par ici, mesdames et messieurs.</p> + +<p>La société traversa non sans peine la cohue conjugale et fut, enfin, +s'asseoir à une table près de laquelle se trouvait un agent en uniforme; +cet ancien militaire porta la main à son képi au passage de Jujube, à +qui cet hommage fit oublier la qualification de garde champêtre et les +rires moqueurs des goujats de la porte.</p> + +<p>On servit des bocks, des sirops et des petits gâteaux, dont la vue fit +faire la grimace à la famille Jujube.</p> + +<p>—Ça ne vaut pas le lunch exquis et distingué que vous m'avez offert, +grand maître, dit Bengali, mais à la guerre comme à la guerre.</p> + +<p>—Certainement, répondirent les deux époux.</p> + +<p>—Ils ne sont pas de chez Frascati, affirma Athalie en mangeant un +gâteau, mais qu'est-ce que ça fait?</p> + +<p>—Nous ne sommes pas fiers, fit Jujube.</p> + +<p>—Nous savons nous prêter aux circonstances, confirma madame Jujube.</p> + +<p>Un prélude de valse se fit entendre; aussitôt un tumultueux mouvement se +produisit: ce n'étaient que bras s'avançant, que tailles s'offrant aux +enlacements, que balancements de couples prêts à tourbillonner aux +premières mesures du rythme à trois temps.</p> + +<p>—Une valse, mademoiselle? demanda Bengali à Athalie, et, sans attendre +la réponse, il enlaça la jeune fille et tous deux se joignirent au flot +des valseurs.</p> + +<p>Jujube fit mine de s'opposer à ce que sa fille valsât en pareil lieu, +surtout se mêlât à des noces auxquelles elle n'était pas +invitée.—Chaque noce croira qu'elle est d'une autre, fit remarquer +mademoiselle Piédevache; c'est une si bonne occasion de laisser ensemble +ces chers enfants!</p> + +<p>Madame Jujube appuya ce raisonnement et Jujube se résigna.</p> + +<p>La valse finie, Bengali ramena Athalie rouge, essoufflée, mais radieuse.</p> + +<p>—A-t-elle chaud! dit sa mère.</p> + +<p>—Oh! ça n'est rien, maman; quel plaisir que d'avoir un valseur comme M. +Bengali! Mais, lui dit-elle en souriant, vous me serriez trop fort.</p> + +<p>—Il la serrait trop fort! Ça va très bien, murmura mademoiselle +Piédevache aux oreilles des parents.</p> + +<p>—Alors, vous ne voulez plus danser avec moi? demanda l'éminent valseur +en riant à son tour.</p> + +<p>—Oh! je ne dis pas ça.</p> + +<p>—C'est assez, ma fille, déclara Jujube; repose-toi et nous nous en +irons après.</p> + +<p>—Quand vous voudrez, fit la tante.</p> + +<p>—Oh! papa, encore une, rien qu'une.</p> + +<p>—Mais, ma fille....</p> + +<p>—Laissez-la donc, dit bas la vieille demoiselle au père d'Athalie, ça +va si bien!</p> + +<p>Jujube céda encore une fois et la mère présenta à sa fille un verre de +sirop qu'elle lui avait préparé.</p> + +<p>—Un quadrille! crièrent des voix.</p> + +<p>—Non, non, une valse! Une polka, répondirent d'autres voix.</p> + +<p>—Les vieux ne valsent ni ne polkent, cria une voix de stentor, un +quadrille pour eux!</p> + +<p>—Oui, oui! acclama-t-on en masse.</p> + +<p>Bengali avait prêté l'oreille et se disait:</p> + +<p>—Je connais cette voix-là.</p> + +<p>—Allons, dit mademoiselle Piédevache à son neveu, c'est la dernière; +invite mademoiselle et nous partirons après.</p> + +<p>Athalie n'attendit pas l'invitation; elle se leva, prit le bras de +Bengali, et tous deux se mêlèrent à la foule des couples cherchant une +place, et c'était un bruit assourdissant de danseurs criant:—Un +vis-à-vis!...</p> + +<p>—Voilà! voilà!—Par ici!—En place! On commence.</p> + +<p>En effet, le prélude du quadrille se faisait entendre.</p> + +<p>—Il manque un vis-à-vis! fit une voix.</p> + +<p>—Voilà! répondirent Athalie et son cavalier.</p> + +<p>Et ils se mirent, immédiatement, à la chaîne anglaise déjà commencée. +Bengali saisit vivement la main de femme tendue vers lui et sursauta +tout bouleversé; cette main qu'il avait prise en enchaînant, et qu'il ne +tenait déjà plus, c'était celle de Georgette; et la jeune fille, qui +n'avait pas regardé son vis-à-vis dans cette évolution machinale, avait +présenté sa main au danseur suivant, et quand, la figure achevée, notre +amoureux se retrouva à sa place, il s'aperçut qu'il avait pour vis-à-vis +Georgette, tout en blanc comme une mariée et un bouquet à la ceinture, +Georgette qui ne le voyait pas encore, occupée qu'elle était de répondre +avec sa gaîté ordinaire à son cavalier, un très joli garçon, fort +empressé auprès d'elle.</p> + +<p>Le quadrille étant <i>croise</i>, c'est-à-dire doublé par des danseurs placés +aux côtés latéraux et alternant, à chaque même figure, avec ceux du +premier quadrille, Bengali ne quittait pas Georgette des yeux, au grand +étonnement d'Athalie.</p> + +<p>Tout à coup, il poussa un cri de douleur.</p> + +<p>—Faites donc attention, monsieur, dit-il, vous m'avez écrasé le pied.</p> + +<p>—Rangez vos pieds, répondit brusquement le monsieur, de la même voix +remarquée par Bengali.</p> + +<p>Nouvelle stupéfaction de celui-ci; c'était Marocain dansant avec une +femme d'une hauteur invraisemblable, et d'une maigreur équivalente.</p> + +<p>—Oh! madame Blanquette! fit Athalie en se retournant vivement.</p> + +<p>—Qui ça, Blanquette?</p> + +<p>—Cette grande dame. C'est la noce de sa fille; allons-nous-en, je ne +veux pas qu'elle me voie ici.</p> + +<p>Bengali ne comprenait pas.</p> + +<p>—Je vous expliquerai cela, dit-elle, reconduisez-moi!</p> + +<p>Il la reconduisit, prétexta quelques mots à dire à un individu de sa +connaissance qu'il avait aperçu.</p> + +<p>—Ne m'attendez pas! ajouta-t-il; ma tante, monsieur, mesdames, allez +devant, je serai à la maison un quart d'heure après vous.</p> + +<p>Et il se mit aussitôt à la recherche de Georgette, marchant de l'allure +de quelqu'un qui n'a pas eu le pied écrasé, bousculant tout le monde +pour se frayer un passage, n'entendant même pas les clameurs qu'il +soulevait et, enfin, il se heurta dans Marocain, ayant au bras son +immense danseuse. Il dissimula sa mauvaise humeur, salua la dame et dit +gaîment à Marocain:</p> + +<p>—Je ne vous demande pas de vos nouvelles, je viens de vous voir danser +et même danser sur mon pied: j'en boite encore.</p> + +<p>—Je vous fais mes excuses, répondit Marocain, mais dans une pareille +cohue....</p> + +<p>—Oh! monsieur Marocain, vous êtes tout excusé; et... vous êtes de noce +à ce que je vois, monsieur Marocain?</p> + +<p>—Oui, nous sommes à la noce de la fille de madame Blanquette, que je +viens de faire danser; la filleule de ma femme est la demoiselle +d'honneur de la mariée.</p> + +<p>—Ah! la filleule de madame Marocain est ici?</p> + +<p>—Caffard! murmura Marocain; (puis haut): elle vous faisait vis-à-vis, +ajouta-t-il.</p> + +<p>—Ah! vraiment? Je n'ai pas remarqué.</p> + +<p>—Elle dansait avec le garçon d'honneur.</p> + +<p>Et Marocain ajouta en jetant un regard d'intelligence à Grand-Ressort: +Son fiancé.</p> + +<p>Bengali resta abasourdi et balbutia:</p> + +<p>—Ah!... son....</p> + +<p>—Oui, une nouvelle noce pour nous, dans deux mois.... Mais pardon... +j'ai à reconduire madame.... Enchanté de vous avoir rencontré.</p> + +<p>Marocain s'éloigna et dit à madame Blanquette qui le questionnait du +regard:</p> + +<p>—Je lui ai dit que Georgette se mariait pour qu'il renonce à ses +tentatives. Je vais vous conter cela.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2> + +<h2>UN DINER ACCIDENTÉ</h2> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i1">Si l'amour, ici-bas, ne causait que des peines,<br /></span> +<span class="i1">Les oiseaux amoureux ne chanteraient pas tant.<br /></span> +</div></div> + +<p>dit un vieux refrain d'opéra-comique; et le vaudeville nous chante:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i1">L'amour, que' qu' c'est qu' ça?<br /></span> +</div></div> + +<p>C'est peut-être aux chansons, c'est peut-être aux oiseaux qu'il faudrait +le demander; c'est certainement une maladie, puisqu'on en souffre et +qu'on en guérit, grâce à ce grand médecin qu'on appelle le Temps; que si +on veut recourir à une médication plus rapide, il y a celle indiquée par +un docteur à une mère affligée du dépérissement de son fils atteint du +mal d'amour pour une beauté dont elle le tenait éloigné:</p> + +<p>—C'est là votre tort, madame; elle est son meilleur remède: une +cuillerée le matin et une le soir, et votre fils sera guéri dans deux +mois.</p> + +<p>Parbleu! comme cela, Bengali aussi guérirait peut-être; car, il ne +cherchait plus à se le dissimuler, l'annonce du mariage prochain de +Georgette l'avait frappé au cœur et, pour la première fois, il se +sentait atteint du vrai mal d'amour, d'amour sans espoir, d'un mal sans +remède.</p> + +<p>—Allons, allons! de la philosophie, se dit-il, et ne laissons pas voir +ce qu'il y a là-dessous.</p> + +<p>En effet, on ne le vit pas, parce qu'au rebours des autres maladies, +celle-ci peut se dissimuler et, même, certaine façon de la combattre +peut donner l'illusion d'une exubérante gaîté.</p> + +<p>C'est ainsi que notre coureur d'aventures put revenir le visage épanoui +et la voix pleine de rires à la maison où la société l'avait précédé.</p> + +<p>—On t'attendait pour servir, lui dit sa tante; le dîner est prêt depuis +longtemps.</p> + +<p>—Je me suis attardé, dit-il, à voir une noce monter dans une voiture de +courses, pour se faire conduire au restaurant de la Porte Dorée; il y +avait, vous savez, mademoiselle Athalie, cette dame longue et plate +comme l'épée de Charlemagne, qui dansait à notre quadrille?</p> + +<p>—Ah! oui, madame Blanquette, la mère de la mariée, répondit Athalie; je +te l'ai dit, papa.</p> + +<p>M. et madame Jujube rirent beaucoup.</p> + +<p>—Quand je pense que nous pouvions être de cette noce, fit madame +Jujube, d'un air de dédain.</p> + +<p>—Nous vois-tu, ajouta l'artiste en riant aux éclats, nous!... allant au +repas dans une voiture de courses.</p> + +<p>Et la famille de redoubler son rire ironique.</p> + +<p>—Et avez-vous vu monsieur Blanquette? demanda madame Jujube, qui est +haut comme ça.</p> + +<p>—Oui, mais j'ignorais ce qu'était ce petit homme: je lui demande, en +lui montrant la dame phénomène:</p> + +<p>—Quel est ce mât de cocagne en jupons, monsieur?</p> + +<p>Il me regarda d'un air furibond:</p> + +<p>—Ce mât de cocagne, me répondit-il, en roulant des yeux terribles, +c'est ma femme, monsieur.</p> + +<p>Et la société de se tordre.</p> + +<p>—Vous avez dû être bien embarrassé, fit Jujube, d'avoir appelé sa femme +mât de cocagne.</p> + +<p>—Du tout, je l'ai félicité d'avoir gagné la timbale.</p> + +<p>Mademoiselle Piédevache saisit l'occasion de sonder les idées de son +neveu et, après un signe d'intelligence aux époux Jujube:</p> + +<p>—Et ta noce, à toi, quand irons-nous? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Ma noce?</p> + +<p>—Oui. Tous ces couples que tu viens de voir si gais, si heureux, est-ce +que ça ne te donne pas des idées de mariage?</p> + +<p>La pensée de Georgette fiancée au rival qui la lui enlevait lui dicta +brusquement une réponse:</p> + +<p>—Mais si!... Je n'y avais jamais songé: c'est une bonne idée que vous +me donnez là, ma tante.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Excellente! Ah! elle se marie, pensa-t-il, eh bien, je me marierai +aussi. Cherchez-moi une petite femme bien gentille, bien douce, ma +tante, dit-il.</p> + +<p>—Je te trouverai ça....</p> + +<p>—Ça y est! murmura Jujube à sa compagne ravie.</p> + +<p>L'<i>extra</i> vint annoncer que le dîner était servi; Jujube offrit son bras +à mademoiselle Piédevache et on passa dans la salle à manger.</p> + +<p>—Ça ira tout seul, dit la vieille demoiselle, à voix basse, à son +cavalier.</p> + +<p>—Je l'espère, répondit-il.</p> + +<p>Naturellement, l'hôtesse plaça en face d'elle Athalie à côté de Bengali; +elle fit asseoir Jujube à sa droite, madame Jujube à sa gauche, et +pendant le potage on n'entendit plus que le bruit causé par le choc des +cuillères sur les assiettes.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'<i>extra</i> avait rempli les verres.</p> + +<p>—Madère, dit-il à chaque convive.</p> + +<p>—Parfaitement! répondit Bengali; je le connais, ce madère, premier +choix comme toute la cave de ma tante. Nous allons le boire à votre +santé, ma chère tante, et ne soyez pas avare de vos vins généreux.</p> + +<p>Puis, levant son verre:</p> + +<p>—A la santé de sainte Antoinette!</p> + +<p>Et la famille Jujube de faire chorus avec enthousiasme.</p> + +<p>L'<i>extra</i> venait d'apporter une truite saumonée, lorsque Dindoie entra +et dit:</p> + +<p>—Madame, c'est un vieux monsieur qui demande de la cire jaune et un +baromètre.</p> + +<p>—Quoi? fit mademoiselle Piédevache... un vieux monsieur qui demande +quoi?</p> + +<p>—De la cire jaune et un baromètre....</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il me chante là, cette vieille bête?... Quelle est cette +carte que vous tenez à la main?</p> + +<p>—Madame, c'est celle du vieux monsieur.</p> + +<p>—Mais donnez donc!</p> + +<p>Elle lui prit la carte des mains, puis la remettant à son neveu:</p> + +<p>—Lis donc! lui dit-elle, je n'ai pas mon pince-nez.</p> + +<p>Bengali prit la carte et partit d'un éclat de rire, non simulé +celui-là....—Ah! ah! ah! de la cire jaune et un baromètre! Ah! ah! ah! +ce pauvre Dindoie! il n'avait pas assez de la moitié de son nom, il lui +fallait l'autre moitié! Ah! ah! ah! de la cire jaune et un baromètre!</p> + +<p>—Mais qu'y a-t-il donc sur cette carte? demanda mademoiselle Piédevache +impatientée.</p> + +<p>Bengali lut: Sir John, baronnet.</p> + +<p>La famille Jujube éclata de rire à son tour.</p> + +<p>—Lui! s'écria l'hôtesse.</p> + +<p>Et elle sortit précipitamment, laissant la famille Jujube fort +contrariée par la crainte qu'il y eût là un nouvel empêchement à la +conversation matrimoniale inachevée.</p> + +<p>Mademoiselle Piédevache rentra au bras d'un grand vieillard, sec comme +du bois mort dont il avait, d'ailleurs, la couleur, raide, flegmatique, +marchant comme un compas et aussi comme un aveugle, car ses yeux +regardaient indécis et ses pieds heurtaient tous les meubles.</p> + +<p>—Sir John, baronnet, dit-elle en le présentant à la société; un vieil +ami que je n'avais pas vu depuis trente ans.</p> + +<p>—Qu'on donnait à manger beaucoup fort à mon chien, il était très gros, +dit le vieil Anglais.</p> + +<p>—Je vais donner l'ordre, sir John, répondit sa vieille amie.</p> + +<p>Et elle sortit précipitamment.</p> + +<p>Sir John, alors, tira un étui de sa poche, en sortit des lunettes ayant +des verres d'une invraisemblable convexité, se les adapta et regarda +fixement les personnes auxquelles on l'avait présenté; mais comme on ne +les lui avait pas présentées, il resta immobile.</p> + +<p>La maîtresse de la maison rentra toute joyeuse:</p> + +<p>—Oh! vous n'avez pas oublié ma fête, dit-elle à l'Anglais; puis +s'adressant à ses invités:</p> + +<p>—Quelle belle collection d'arbustes il m'a apportée des Indes; des +plantes merveilleuses!</p> + +<p>Sir John tira un nouvel étui de sa poche, en sortit deux acoustiques +qu'il se mit dans les oreilles et demanda:</p> + +<p>—Le chien il mange?</p> + +<p>—Il a tout ce qu'il lui faut.</p> + +<p>—Oh! merci, je avais faim aussi.</p> + +<p>Un couvert fut immédiatement ajouté.</p> + +<p>—Présentez ces personnes à moâ! dit sir John.</p> + +<p>—Ah! c'est juste: mon neveu, monsieur, madame et mademoiselle Jujubès, +de bons amis.</p> + +<p>—Bonjour! dit alors sir John.</p> + +<p>Mademoiselle Piédevache le prit par la main, le conduisit à la table, le +fit asseoir à sa droite, lui donna pour voisin Bengali, à côté duquel +elle plaça Athalie; elle mit madame Jujube à sa gauche; Jujube prit la +place libre.</p> + +<p>On apporta du potage à sir John, et les autres convives qui avaient +mangé le leur attendirent qu'il eût vidé son assiette.</p> + +<p>L'assiette enlevée, sir John se fouilla de nouveau, tira de sa poche un +troisième étui, en sortit un râtelier complet et se l'adapta dans la +bouche.</p> + +<p>—Je suppose, dit Bengali à l'oreille d'Athalie, qu'en vue d'une danse +après dîner, il a apporté, dans sa voiture, deux jambes mécaniques.</p> + +<p>Et Athalie de rire aux éclats.</p> + +<p>Mademoiselle Piédevache fit signe à Bengali de causer avec sir John, +tout à son travail de mastication, et se tourna vers madame Jujube:</p> + +<p>—Il sera bien difficile, dit celle-ci à demi-voix, de causer de notre +affaire.</p> + +<p>Et les deux femmes de chuchoter pendant que le neveu se conformait aux +désirs de sa tante:</p> + +<p>—Alors, monsieur arrive des Indes?</p> + +<p>L'Anglais, tout à sa truite, ne répondit pas. Bengali continua:</p> + +<p>—Adorable pays, monsieur; nous lui devons les dindons, les cobayes, +dits cochons d'Inde, les œillets d'Inde, les étoffes dites indiennes et +cette marche en rangs d'oignons appelée file indienne.... Ah! les +Indes, cette terre des nababs, des rajahs et des Bouddhas.</p> + +<p>Bengali fut interrompu par l'arrivée d'un chien colossal; celui de sir +John. Il alla droit à son maître qui le caressa et lui adressa quelques +paroles en anglais.</p> + +<p>—Tiens! il sait donc l'anglais, votre chien? dit Bengali.</p> + +<p>Alors, s'adressant au molosse:—You, speach, English, beefteack, +rosbeaf! yes, godadem, five o'cloc, sport! turf, garden parti, mac +farlane.</p> + +<p>Et la famille Jujube de rire aux éclats, ce qui mit sir John de fort +mauvaise humeur.</p> + +<p>—Il est bête, ce monsieur, dit-il, bas à son amie.</p> + +<p>—Chapon au gros sel! fit l'<i>extra</i> en présentant un plat.</p> + +<p>Sir John prit une cuisse, en retira l'os et le jeta sous la table, où +son chien alla le ronger.</p> + +<p>Bientôt, attiré par l'odeur, Turban, le chien de garde de la maison, +entra à son tour.</p> + +<p>—Attendez! dit à voix basse Bengali à sa voisine, nous allons rire: +Turban ne sait que le français, l'autre ne comprend que l'anglais; ils +ne pourront pas s'entendre. Et il jeta sous la table un morceau de +viande que Turban alla y chercher.</p> + +<p>—Bordeaux-Léoville! fit l'<i>extra</i> en emplissant les verres.</p> + +<p>Jujube se leva et proposa un nouveau toast à sainte Antoinette; chacun +applaudit à cette bonne pensée et l'artiste adressa un spech des plus +flatteurs à sa future alliée; Bengali y ajouta quelques paroles bien +senties.</p> + +<p>Sir John, alors, levant son verre, commençait une allocution en anglais, +lorsque, tout à coup, le perroquet, à qui le bruit des bouteilles qu'on +débouche avait rappelé le seul bruit qu'il eût retenu, exécuta son +imitation avec une vigueur inusitée:</p> + +<p>—Oh! schoking! fit sir John indigné.</p> + +<p>—Encore! dit Jujube en cherchant à deviner l'auteur de cette +incongruité.</p> + +<p>—C'est mon perroquet! s'écria vivement mademoiselle Piédevache; il veut +imiter le canon de Vincennes, qu'on entend quand le vent souffle par +ici.</p> + +<p>—Je crois en effet que le vent y est pour quelque chose, dit Bengali +qui savait la vérité et se tordait de rire en voyant le visage des +convives.</p> + +<p>L'incident fut clos par des grognements aussitôt suivis d'une lutte des +deux chiens qui se disputaient un os; la table vacilla, puis fut +soulevée par les deux combattants se dressant, se dévorant, roulant à +terre, se relevant en bonds effrayants; et les bouteilles, les carafes, +les verres, de danser une sarabande effrénée. Les dames se lèvent +épouvantées; trop tard: la table venait d'être jetée à bas, entraînant +dans sa chute les plats, les assiettes, tout le service, envoyant le vin +et la sauce sur les robes et les pantalons. Cris des dames, hurlements +des chiens. Et au milieu de cet effroi général Bengali riant à perdre +haleine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2> + +<h2>LE DÉSESPOIR DE PISTACHE</h2> + + +<p>Dans son dépit du prochain mariage de Georgette, Bengali, comme on l'a +vu, avait hautement affirmé son désir de se marier et prié même sa tante +de lui chercher un parti convenable. Sa gaîté factice tomba brusquement +après le départ de la société.</p> + +<p>—Tu ne retournes pas à Paris? lui demanda sa tante.</p> + +<p>—Je suis fatigué, lui répondit-il, et, à moins que vous ne me +renvoyiez....</p> + +<p>—Par exemple! te renvoyer! Au contraire! tu as ta chambre ici et tu me +feras grand plaisir si tu veux rester à coucher et à déjeuner demain +avec moi.</p> + +<p>—Très volontiers, ma tante.</p> + +<p>—Nous causerons de la chose dont tu m'as parlé.</p> + +<p>—Une chose dont je vous ai parlé?... Quelle chose?</p> + +<p>—Tu ne te rappelles plus m'avoir dit que tu voulais te marier et +m'avoir chargée de te chercher une femme?</p> + +<p>—Ah! oui... oui.</p> + +<p>—Est-ce que tu n'es plus dans les mêmes dispositions?</p> + +<p>Il répondit sans enthousiasme:</p> + +<p>—Heu... si... si.</p> + +<p>—Eh bien, j'en ai une à te proposer.</p> + +<p>—Ah!... déjà?</p> + +<p>—Oh! je pensais à elle depuis longtemps.</p> + +<p>—Eh bien, vous m'en parlerez demain; bonne nuit! ma tante.</p> + +<p>—Et toi aussi, cher enfant; embrasse-moi et ne fais pas de mauvais +rêves.</p> + +<p>Il n'en fit qu'un qui l'éveilla en sursaut, dans une vive agitation, et +il ne put retrouver le sommeil: il avait vu en songe le mariage de +Georgette.</p> + +<p>Quand, le lendemain, au déjeuner, sa tante lui cita mademoiselle Jujube +comme la femme qu'elle lui avait choisie, il resta stupéfait:</p> + +<p>—C'est celle-là? fit-il.</p> + +<p>—Eh bien... qu'y a-t-il d'étonnant?</p> + +<p>—Il y a d'abord, ma tante, une chose qui suffirait seule à justifier +mon étonnement: mademoiselle Athalie doit épouser un jeune serin de ma +connaissance, un élève en pharmacie.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu me contes là? C'est d'accord avec les parents de la +jeune personne et avec elle-même que je te la propose.</p> + +<p>—Mais, ma tante, c'est lui-même, un nommé Pistache, qui me l'a dit.</p> + +<p>—Il t'a dit qu'il était agréé par les parents?</p> + +<p>—Pas tout à fait; mais il m'a juré que la demoiselle et la mère +consentaient à ce mariage.</p> + +<p>—Et le père?</p> + +<p>—Ah! le père, lui, ne sait rien encore.</p> + +<p>—J'irai aujourd'hui même le trouver et savoir, des dames, ce qu'il y a +de vrai dans ce que t'a dit ton apothicaire.</p> + +<p>—Comme il vous plaira, ma tante; mais votre demoiselle ne me va pas du +tout.</p> + +<p>—Parce que?</p> + +<p>—Parce que mademoiselle Athalie, c'est une petite dinde.</p> + +<p>—Tant mieux, tu feras d'elle tout ce que tu voudras.</p> + +<p>—Ah! tout ce que je voudrai, je veux bien.</p> + +<p>—A la bonne heure.</p> + +<p>—Mais ma femme, jamais de la vie; cherchez-m'en une autre.</p> + +<p>—C'est la quatrième que je te propose, dit mademoiselle Piédevache +irritée; tu refuserais comme tu refuses celle-ci, comme tu as refusé les +précédentes. Eh bien, j'en ai assez!... de ta noce perpétuelle; ce n'est +pas une existence, la noce.</p> + +<p>—Mais si, ma tante, c'est même la plus agréable.</p> + +<p>—J'en ai assez de cette existence-là.</p> + +<p>—Oh! vous, ma tante.</p> + +<p>—Comment, oh! vous? Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Rien, ma tante... seulement, moi, je suis jeune.</p> + +<p>—La jeunesse n'a qu'un temps.</p> + +<p>—Le mien n'est pas fini.</p> + +<p>—Eh bien, tu le finiras.</p> + +<p>—Je ne demande que cela, ma tante.</p> + +<p>—Tu le finiras dans ton ménage; est-ce que tu crois que je te ferai +toujours une pension pour la manger je ne sais comment?</p> + +<p>—Je vous le dirai si vous voulez.</p> + +<p>—Non, ne me le dis pas, s'écria mademoiselle Piédevache.</p> + +<p>—Vous voyez bien que vous le savez, ma tante, ma petite tante, mon +excellente tante, la plus tendre des tantes.</p> + +<p>Et il cajola sa vieille parente dont il connaissait la faiblesse pour +lui.</p> + +<p>—Mauvais sujet, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Allons, c'est convenu, n'est-ce pas? Nous ne parlerons plus de ce +mariage-là?</p> + +<p>—Comment, nous n'en parlerons plus?</p> + +<p>—Ah! nous en parlons encore?</p> + +<p>—Je t'ai posé, hier, à table, le question du mariage; tu m'as répondu +que tu ne demandais qu'à te marier, tu m'as chargée de te trouver une +femme, et tu veux que maintenant j'aille dire au père et à la mère, qui +attendent ta réponse: «Mon neveu veut bien se marier, mais pas avec +votre fille.» Est-ce que c'est possible, ça?</p> + +<p>—Il y a toujours une façon de dire les choses; parbleu! si vous dites: +«Il veut bien se marier, mais pas avec votre fille.»</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il faut que je dise, alors?</p> + +<p>—Eh bien... heu.... Dites qu'avant d'aller plus loin, je ne veux pas +tromper leur dinde de... non pas dinde; leur fille... que j'aime mieux +leur faire connaître mon infirmité.</p> + +<p>—Quelle infirmité? Tu n'en as pas.</p> + +<p>—Non, mais je pourrais en avoir.</p> + +<p>—Mais quoi?</p> + +<p>—Dame... heu... dites que j'ai une jambe de bois... articulée... qui ne +se voit pas.</p> + +<p>—Après ta danse et ta polka avec la jeune fille?</p> + +<p>—Ah! c'est juste; autre chose alors... je trouverai ça.</p> + +<p>—Rien, du tout; tu veux continuer ta vie de bâton de chaise avec mon +argent, en attendant mon héritage... que tu n'auras pas, je t'en +préviens; je le léguerai pour fonder un hospice d'invalides.</p> + +<p>—Du travail?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—De l'amour?</p> + +<p>—Et pour commencer, je te coupe les vivres net... comme torchette, tu +verras si je tiens ma parole....</p> + +<p>Bengali connaissait l'obstination de sa tante; il se soumit.</p> + +<p>—C'est bien, dit mademoiselle Piédevache.... Puis, ouvrant un meuble, +elle en tira plusieurs billets de banque:—Tiens, dit-elle, voilà de +quoi enterrer ta vie de garçon. Maintenant je vais m'habiller pour aller +où je viens de te dire.</p> + +<p>Et elle alla, en effet, s'expliquer. Jujube entra dans une violente +colère contre sa femme et sa fille qui lui avaient caché des projets +qu'elles avaient caressés, encouragés, peut-être même fait naître. +Elles protestèrent, affirmèrent qu'elles ignoraient l'amour de Pistache; +Athalie jura ses grands dieux qu'elle était libre de son cœur; Jujube +déclara qu'il n'avait pas fait de sa fille une artiste éminente pour la +donner à un apothicaire, et la question fut d'autant plus vite tranchée +que mademoiselle Piédevache avait affirmé que son neveu n'avait opposé à +la proposition de la main d'Athalie que la confidence à lui faite par +Pistache.</p> + +<p>—Ce que je vais flanquer l'apothicaire à la porte! dit Jujube après le +départ de mademoiselle Piédevache.</p> + +<p>Mais madame Jujube fit observer que le portrait du jeune pharmacien +était loin d'être terminé.</p> + +<p>—Je ne le terminerai pas! dit fermement l'artiste.</p> + +<p>—Un portrait de 500 francs, mon ami... nous n'avons pas le moyen de +perdre 500 francs; le mariage d'Athalie nous occasionnera de grands +frais....</p> + +<p>Ceci fit réfléchir l'irascible père.</p> + +<p>—D'ailleurs, ajouta madame Jujube, le pauvre garçon n'a pas demandé la +main d'Athalie, et tu n'as aucun prétexte pour l'éconduire.</p> + +<p>Exceptionnellement Jujube se rangea à l'avis de son épouse; mais il fut +décidé qu'Athalie se retirerait dans sa chambre à l'heure des poses et +ne se montrerait pas pendant que Pistache attendrait la rentrée de son +peintre, lequel, d'ailleurs, s'arrangerait de façon à être exact et à +finir promptement le tableau.</p> + +<p>—J'enverrai mon neveu, dès demain, vous faire sa première visite, avait +dit mademoiselle Piédevache; bien entendu, il ne sera soufflé mot de nos +projets; je vous l'ai dit: il veut, avant de s'engager, mieux connaître +sa future, étudier ses goûts, son caractère....</p> + +<p>—Oui, oui, c'est tout naturel, répondit Jujube.</p> + +<p>—Athalie est très douce, très aimante, ajouta la mère, et à cet égard +il n'y a rien à craindre.</p> + +<p>—Quant au caractère de mon neveu, vous savez ce qu'il est; il faudra +pardonner à ce cher enfant sa gaîté, ses excentricités!...</p> + +<p>—Bons défauts, répliqua Jujube, il jettera la gaîté dans son ménage.</p> + +<p>Et la promesse de la tante fut tenue. Bengali vint faire la visite +annoncée, fut reçu avec empressement, comblé d'attentions; il fit +beaucoup rire sa future famille en rappelant le vieil Anglais qui se +démonte par morceaux, le perroquet qui imite le canon de Vincennes, le +pugilat des chiens sous la table, etc., etc.</p> + +<p>Et il se retira laissant monsieur, madame et mademoiselle Jujube +enchantés de lui.</p> + +<p>Et cherchant à s'illusionner, à se <i>monter le coup</i>, comme on dit, il +pensait:—Ces braves gens-là gagnent à être connus; j'aurai un beau-père +un peu vaniteux, mais instruit, artiste distingué, décoré de la Légion +d'honneur; une belle-mère qui ne troublera pas mon ménage.... Enfin je +serai heureux... très heureux.</p> + +<p>Et, pour se le prouver à lui-même, il fut d'une gaîté si bruyante avec +ses amis que ceux-ci ne purent s'empêcher de lui dire:</p> + +<p>—Qu'est-ce qui t'arrive donc, qui te rend si joyeux?</p> + +<p>—A moi?... je suis comme toujours,—mais non....—J'ai mon humeur +ordinaire, je vous assure.</p> + +<p>Pendant que notre héros jouait la comédie de l'homme joyeux et +insouciant qu'il avait toujours été, courait avec ses amis les bals, les +théâtres et les aventures nocturnes, le pauvre Pistache constatait avec +étonnement d'abord, avec inquiétude ensuite, un nouvel état de choses +inexplicable pour lui:</p> + +<p>C'était maintenant son peintre qui l'attendait avec une exactitude +constante; et les dames Jujube, jusqu'alors empressées à le recevoir en +l'absence de l'artiste, ne paraissaient plus à l'heure de ses poses; +s'il demandait de leurs nouvelles:</p> + +<p>—Elles vont très bien, répondait Jujube.</p> + +<p>—Ah! tant mieux, répliquait-il; est-ce que j'aurai l'honneur de leur +présenter mes devoirs?</p> + +<p>—Impossible, elles ont une visite en ce moment.</p> + +<p>Une autre fois, elles étaient allées faire des achats; le lendemain, +elles étaient allées voir une amie malade; à la séance suivante, elles +étaient allées louer une loge de théâtre, et c'était tous les jours un +nouveau motif qui empêchait l'amoureux pharmacien de voir sa bien-aimée.</p> + +<p>Et, comme, par une cruelle ironie, après chacune de ces réponses +affligeantes, le peintre ne manquait jamais de dire à son modèle: +«Souriez!» le malheureux, dont le visage trahissait les plus sombres +pressentiments, de faire une horrible grimace en voulant esquisser un +gracieux sourire.</p> + +<p>Ce supplice durait depuis quinze jours. Le portrait tirait à sa fin et +Pistache voyait avec épouvante le peintre donner à sa toile les +dernières touches, et il se disait:—Dans quelques jours ça sera fini et +je n'aurai plus de prétexte pour aller dans la maison.</p> + +<p>Le pauvre garçon avait la tête à l'envers; même comme pharmacien, il +avait perdu la prudence et l'attention, indispensables dans sa +profession....</p> + +<p>Deux préparations commandées étaient prêtes à être remises aux clients +qui devaient venir les prendre: une purgation et un collyre: il +confondit les destinataires, de sorte que le client aux paupières +malades se les lava avec de l'huile de ricin, tandis que celui qui avait +besoin de se purger avala le collyre; et (chose moins singulière qu'elle +ne le paraît) chacun des deux clients obtint un effet satisfaisant du +remède destiné à l'autre, ce qui fit que l'erreur ne causa aucun +désagrément à Pistache et n'aggrava pas ses tristes réflexions d'une +assignation en police correctionnelle pour blessures par imprudence, +ignorance, inattention ou inobservation des règlements.</p> + +<p>Un des rêves qui troublaient ses nuits vint lui ouvrir un horizon +d'espérance; un rire bruyant poussé par lui l'éveilla brusquement. Voici +ce qu'il avait rêvé: Madame Jujube lui disait:—Vous continuez à venir +chez nous, à soupirer, et vous ne faites pas votre demande officielle de +la main de ma fille, que vos visites compromettent; vous connaissez ses +bonnes dispositions et les miennes pour vous, mais mon mari n'en sait +rien; qu'attendez-vous pour lui déclarer vos intentions et que +voulez-vous qu'il pense?</p> + +<p>—C'est juste, se dit Pistache; voilà pourquoi je ne vois plus ces +dames; elles éludent mes visites compromettantes.</p> + +<p>De leur côté la mère et la fille s'étaient fait d'accord un raisonnement +un peu canaille peut-être, mais que comprendront tous les gens vraiment +prévoyants et qui d'ailleurs a servi de thème à La Fontaine: «Ne lâchons +pas la proie pour l'ombre.»</p> + +<p>Voici les raisonnements faits par ces dames: «Nous n'avons pas de chance +avec les épouseurs; M. Bengali n'est pas un jeune homme sérieux; en ce +moment, il nous fait des visites; mais qui assure que le projet +réussira? M. Pistache, lui, on ne peut douter de son amour et de ses +intentions; pourquoi le renvoyer avant la demande officielle de son +rival? Au moins, si celui-ci nous rate dans la main, comme cela est +arrivé avec plusieurs prétendus, il nous reste l'autre comme +pis-aller.» Et, avec la certitude que, le portrait fini, Jujube +recommencerait à aller montrer sa croix des journées entières, il fut +décidé qu'en son absence, les dames recevraient l'en-cas matrimonial +sans rien changer à leur attitude encourageante.</p> + +<p>Ce qu'elles avaient prévu arriva; il ne fallait pas être grand prophète +pour le prédire; les dernières touches données et la toile <i>embue</i>, +Jujube ayant annoncé à Pistache qu'il n'avait plus besoin de lui et que, +sitôt la toile sèche, il la vernirait, Jujube reprit ses promenades +quotidiennes; Pistache le rencontra au moment où notre légionnaire +savourait la joie d'une vanité enfantine: un petit garçon dont la blouse +était ornée d'une croix scolaire passait devant lui, en compagnie de son +père; celui-ci, lui montrant la croix de Jujube, dit à son jeune fils:</p> + +<p>—Regarde donc le monsieur, c'est lui qui en a une belle croix! C'est la +croix d'honneur, ça; quand tu en auras une comme la sienne, hein!</p> + +<p>Et Jujube, souriant, se courba et tapa doucement du bout du doigt la +joue du gamin qui le regardait avec des yeux hébétés et pleins d'une +admiration profonde.</p> + +<p>Pistache pensa que c'était le moment d'aller voir les dames Jujube, ce +qu'il fit sans plus attendre. Il fut accueilli par elles de façon à +dissiper ses inquiétudes; il leur raconta son rêve et leur annonça sa +décision bien arrêtée de se déclarer au père. Mais madame Jujube, +sachant à merveille la réponse que celui-ci ferait à l'apothicaire:</p> + +<p>—Non, non, pas encore, dit-elle, ne précipitons rien, pour ne pas nous +exposer à tout gâter. Athalie et moi, nous préparons peu à peu M. +Jujube: je vous avertirai dès que le moment sera venu de faire la +démarche.</p> + +<p>Et, après avoir obtenu des deux dames la permission de continuer à les +venir voir, Pistache se retira enchanté.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIIIA" id="XIIIA"></a>XIII</h2> + +<h2>BENGALI RETROUVE GEORGETTE</h2> + + +<p>Les visites de Bengali à la famille Jujube se continuaient depuis un +mois et pas un mot de ses intentions matrimoniales n'était sorti de sa +bouche; pas même une allusion au mariage ne lui était échappée, et +pourtant ses empressements auprès d'Athalie, son langage ardent et +tendre quand il lui parlait, étaient d'un homme épris de la femme objet +de tant de soins, de tant d'attentions.</p> + +<p>C'est que Bengali, si étourdi, si insouciant, si avide de plaisir, était +au fond un honnête garçon, bien décidé à n'épouser qu'une femme qu'il +saurait pouvoir rendre heureuse, chose difficile sans amour; il faisait +donc tous ses efforts de très bonne foi pour éveiller en lui, par des +causeries, les yeux dans les yeux, par des serrements de main, un +sentiment dont aucun battement de son cœur n'indiquait l'éclosion.</p> + +<p>Voilà pourquoi la demande de la main d'Athalie se faisait attendre, au +grand étonnement de la famille Jujube qui ne comprenait rien à son +silence.</p> + +<p>Ce mutisme persistant devenait d'autant plus grave qu'Athalie qui, tout +d'abord, ne voyait dans le mariage projeté pour elle que la cessation +d'un célibat qui pouvait la rendre ridicule aux yeux des jeunes filles +de sa connaissance, qui toutes trouvaient des maris; qu'Athalie, +sensible aux discours et aux soins de Bengali, s'était sérieusement +éprise de lui, et c'était de sa part des jérémiades à n'en plus finir, +après chacune des visites du soi-disant prétendu; et Jujube, d'humeur +naturellement irritable, d'entrer dans d'effroyables colères, de crier:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? je ne peux pas le prendre à la +gorge. Voilà cinq ou six fois que nous en parlons à sa tante; elle nous +explique invariablement qu'elle le questionne, le presse et obtient de +lui l'éternelle réponse qu'il étudie ton caractère, que le mariage est +une chose grave; s'il pense, comme Voltaire, que cette chose est +tellement grave que ce n'est pas trop de toute la vie pour y penser, tu +n'as pas fini d'attendre. Sais-tu ce que je ferai, moi? Eh bien, je te +marierai à un autre.</p> + +<p>—Je n'en veux pas d'autre, s'écriait Athalie tout en larmes; c'est lui +que je veux, c'est lui que j'aime.</p> + +<p>—Enfin, dit la mère, il faut prendre un parti; les visites de ce jeune +homme finiront par compromettre notre fille.</p> + +<p>Jujube se décida donc à en finir par une dernière démarche auprès de +mademoiselle Piédevache. Il se transporta à Saint-Mandé et exposa la +situation.</p> + +<p>—Vous avez raison, répondit la vieille demoiselle irritée, il faut en +finir. Je vais voir mon neveu, lui mettre le marché au poing; je le +mènerai chez vous et nous en finirons.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'infortuné pharmacien, convaincu de l'amour d'Athalie +pour lui, continuait ses tentatives de visites, qui échouaient toujours. +Souvent il se présentait au moment où son rival était dans la place. Ce +jour-là, le pauvre garçon n'était pas reçu. Une autre fois, ces dames +étaient sorties, ou bien Jujube était là, et c'était tous les jours un +nouveau prétexte; le malheureux Pistache retournait piteusement à son +officine, en se disant: «C'est drôle, depuis quelque temps, on a bien +souvent des motifs de ne pas me recevoir.» Si bien qu'un jour où il +avait été de nouveau éconduit, certain, d'après l'affirmation du +concierge, que ces dames étaient chez elles, il s'aposta au palier de +l'étage supérieur pour voir sortir le visiteur cause de sa +non-réception.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure d'attente, il vit sortir Bengali, reconduit +par les deux dames avec mille paroles gracieuses:—Lui! se dit-il avec +stupéfaction; c'est pour lui qu'on ne me reçoit pas!</p> + +<p>Le pauvre garçon ne vivait plus, depuis ce jour; il ne savait comment +demander à ces dames une explication; avouer son espionnage, c'était +impossible. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il leur raconta que, le jour +en question, il avait rencontré dans l'escalier une personne de +connaissance avec laquelle il avait causé, et qu'à ce moment il avait vu +sortir Bengali reconduit par elles. Athalie, tout interdite, ne savait +que répondre; la mère, sans hésitation ni embarras, expliqua que ce +jeune homme était venu les entretenir d'une affaire d'intérêt concernant +sa tante, et qu'il n'était pas possible, même Pistache étant son ami, de +le faire assister à des confidences sur des affaires de famille.</p> + +<p>Le naïf garçon, qui ne désirait rien tant que d'être rassuré, se récria, +s'excusa d'avoir involontairement amené des explications dont il n'avait +pas besoin; que jamais l'idée d'un manque de parole, de la part de ces +dames, ne lui serait venu à la pensée, etc., etc. Puis il demanda si le +moment de se déclarer à M. Jujubès était proche....</p> + +<p>—Vous serez bientôt fixé, répondit madame Jujube.</p> + +<p>—Fixé... agréablement? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je prépare mon mari en vue d'une réponse favorable, répondit-elle.</p> + +<p>Et le bon Pistache partit plein de confiance, non cependant sans avoir +remarqué qu'Athalie était restée étrangère à la justification.</p> + +<p>Le lendemain même de cette entrevue qui l'avait rassuré, mademoiselle +Piédevache et son neveu se présentaient dans la famille Jujube.</p> + +<p>Bengali, après quelque résistance, avait fini par céder à la volonté de +sa tante, se disant qu'après tout, il aurait une petite femme un peu +bébête, mais aimante et bonne, qui lui ferait la vie douce, qu'il +finirait probablement par aimer. Bref, la main d'Athalie fut +officiellement demandée, accordée cela va sans dire, et cet heureux +événement jeta une joie inaccoutumée dans la famille Jujube.</p> + +<p>Et le soir, en rentrant chez lui, vers dix heures, toujours la tête +occupée de Georgette, Bengali se disait: «Elle aussi est sans doute +mariée; M. Marocain m'avait dit que le mariage était pour dans un mois +et voilà plus de cinq semaines.»</p> + +<p>—Ah! je suis stupide, pensa-t-il, j'ai beau faire tout au monde pour +l'oublier, je ne peux pas... pourtant, je n'ai rien à espérer, elle est +mariée... à un homme qu'elle aime; il est bien heureux celui-là.... +Allons! n'y pensons plus!... oui... je dis toujours cela... et j'y pense +tout de même.</p> + +<p>Ses réflexions furent troublées par les cris d'une femme appelant à +l'aide; Bengali se précipita du côté d'où partaient les cris et vit un +jeune homme enlaçant une femme qui se débattait dans son étreinte:</p> + +<p>—Voyons, disait l'auteur de cette entreprise galante, un petit souper +fin... dans un joli cabinet particulier....</p> + +<p>Il fut interrompu par l'intervention de Bengali, qui l'écarta violemment +de sa victime, avec accompagnement d'épithètes:</p> + +<p>—Ah! dit le monsieur, vous êtes le souteneur de cette promeneuse +nocturne que je prenais pour une ouvrière attardée... et moi qui allais +vous remettre ma carte. Puis avec un rire de mépris:—Ah! non! non! on +ne se bat pas avec....</p> + +<p>Il n'acheva pas, une paire de gifles lui ayant coupé net la parole.</p> + +<p>La jeune fille poussa un cri; Bengali se retourna:</p> + +<p>—Georgette! s'écria-t-il.</p> + +<p>Puis, présentant sa carte à l'inconnu:</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, monsieur, dit-il. Vous vous renseignerez et vous +verrez qu'on peut se battre avec moi.</p> + +<p>Le jeune homme prit la carte, s'approcha d'un bec de gaz et lut à haute +voix: <i>Alfred Bengali, rue Laffitte, 14</i>.</p> + +<p>—Très bien, monsieur, dit-il.</p> + +<p>Puis remettant sa carte:</p> + +<p>—Vous recevrez demain la visite de deux amis.</p> + +<p>—Je les attendrai, monsieur.</p> + +<p>L'inconnu s'éloigna.</p> + +<p>—Vous allez vous battre... pour moi! s'écria Georgette éperdue.... Oh! +mon Dieu, s'il vous arrivait malheur....</p> + +<p>—Merci de cette marque d'intérêt, madame; je regrette de ne l'avoir +pas méritée plus tôt.</p> + +<p>—Madame! fit la jeune fille étonnée.</p> + +<p>—Mais comment êtes-vous dans la rue, seule, à cette heure?</p> + +<p>—De l'ouvrage pressé que j'ai dû reporter.</p> + +<p>—Mais comment votre mari ne vous accompagnait-il pas?</p> + +<p>—Mon mari?</p> + +<p>—Sans doute; n'êtes-vous pas mariée?</p> + +<p>—Mais non, monsieur.</p> + +<p>Bengali eut un mouvement de joie.—Non? fit-il. Puis il ajouta +tristement.—C'est pour bientôt, alors, dans quelques jours.</p> + +<p>—Je ne sais ce que vous voulez me dire; je n'ai aucun projet de +mariage.</p> + +<p>—Comment! s'écria l'amoureux jeune homme, tout ému... mais M. Marocain +m'a annoncé lui-même....</p> + +<p>Georgette comprit; elle se rappela le danger que sa marraine et Marocain +lui avaient montré, son changement de domicile pour dérouter l'homme qui +voulait la séduire:—M. Marocain, dit-elle alors, nous avait aperçus +causant ensemble un soir que vous m'aviez accostée, et j'avais fui à son +approche; le lendemain je lui ai fait connaître, ainsi qu'à ma marraine, +dans quelles circonstances je vous avais connu et comment je me trouvais +causant avec vous; les intentions qu'on vous prêtait, j'y croyais avant +le dernier langage que vous m'avez tenu; après vos déclarations si +formelles, je protestai contre l'accusation dont vous étiez l'objet et +déclarai vos intentions véritables; on a attendu la démarche que vous +deviez faire....</p> + +<p>Bengali balbutia des allégations d'empêchements qui avaient retardé +cette démarche, retardé seulement.</p> + +<p>—Voilà pourquoi, interrompit la jeune fille, le mari de ma marraine +vous a dit que j'étais sur le point de me marier, pensant, ainsi, mettre +fin à vos obsessions.</p> + +<p>—Je vous jure... s'écria Bengali.</p> + +<p>Georgette l'interrompit de nouveau.</p> + +<p>—Ce n'est pas, dit-elle, le moment de parler de cela; qui sait le sort +que ce combat vous réserve?... et c'est pour moi, ajouta-t-elle, la +voix étranglée par l'émotion.</p> + +<p>Bengali lui saisit la main; elle la retira vivement:</p> + +<p>—Et quand aura lieu ce duel? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Mais... après-demain matin, sans doute.</p> + +<p>—Que Dieu m'épargne le chagrin d'apprendre que vous avez été victime de +votre dévouement.</p> + +<p>—Et... demanda Bengali, en s'approchant, si Dieu vous épargne ce +chagrin, me permettez vous d'aller vous porter la bonne nouvelle?</p> + +<p>—Je la connaîtrai avant votre démarche, répondit Georgette. Puis lui +tendant la main:—Merci, monsieur... et elle s'éloigna en étouffant un +sanglot dans son mouchoir.</p> + +<p>Bengali resta seul et interdit:</p> + +<p>—Elle la connaîtra avant ma démarche! pensa-t-il... comment? par quel +moyen?</p> + +<p>Georgette avait entendu la lecture de la carte remise par Bengali: «Rue +Laffitte, 14, dit-elle, je ne l'oublierai pas.»</p> + +<p>Et en effet, le surlendemain, à 7 heures du matin, elle arrivait en +fiacre à l'adresse indiquée; une voiture de remise stationnait à la +porte et le cocher allait et venait sur le trottoir.</p> + +<p>Georgette appela le sien; il descendit de son siège et ouvrit la +portière:</p> + +<p>—Je vous donnerai un bon pourboire, lui dit-elle, si vous faites bien +ce que je vais vous dire.</p> + +<p>—Si ça se peut, madame, je veux bien; qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—Il s'agit d'aller causer avec le cocher de cette voiture et de savoir +ce qu'il fait là; s'il attend deux messieurs qu'il a amenés à cette +adresse, ou un locataire de cette maison qui l'a fait retenir.</p> + +<p>—Oh! ça n'est pas difficile, madame; on vous dira ça au juste.</p> + +<p>Par le carreau, Georgette vit son cocher accoster son confrère et une +conversation s'engager entr'eux. Bientôt, son mandataire +revint:—Madame, dit-il, il attend deux messieurs qu'il a amenés et il +m'a dit que c'était, sans doute, pour des particuliers qui vont se +battre, vu qu'il y a des épées dans la voiture et qu'il doit conduire +ses clients au bois de Ville-d'Avray.</p> + +<p>A ce moment, Bengali et ses deux témoins sortaient de la maison et +montaient dans la voiture.</p> + +<p>—Suivez cette voiture! dit Georgette.</p> + +<p>—Jusqu'où, madame?</p> + +<p>—Jusqu'à l'endroit du bois où elle s'arrêtera... assez loin d'elle, +cependant, et vous vous placerez de façon à n'être pas aperçu.</p> + +<p>—Bon! compris; madame veut voir la chose, sans....</p> + +<p>—Faites ce que je vous dis!</p> + +<p>Le cocher monta sur son siège et suivit la voiture à distance.</p> + +<p>Arrivée à un endroit désert du bois, elle s'arrêta; un coupé était là et +quatre personnes en sortaient. Ces personnes étaient l'adversaire de +Bengali, ses témoins et un médecin.</p> + +<p>Georgette descendit du fiacre:</p> + +<p>—Attendez-moi ici! dit-elle d'une voix émue à son cocher, et elle +s'avança d'un pas chancelant vers le lieu où deux hommes allaient +peut-être s'entr'égorger, et c'était pour elle; parce qu'à une heure +tardive de la soirée, l'un d'eux lui avait adressé des galanteries; que +l'autre l'avait protégée contre les entreprises du premier; c'était pour +cela que ces deux hommes pleins de jeunesse et de santé allaient +chercher, dans le sang l'un de l'autre, la satisfaction imposée par un +préjugé social.</p> + +<p>Les deux adversaires se saluèrent, mirent habit bas, prirent chacun une +des épées qui leur furent présentées, et se mirent en garde; le +directeur du combat croisa les deux épées par le bout, se rangea près du +deuxième témoin et du médecin et dit: «Allez, messieurs!»</p> + +<p>Georgette, entre les branches d'un massif d'arbres, avait assisté à ces +préliminaires solennels, dans une agitation qu'elle avait peine à +maîtriser; à l'ordre: «Allez messieurs!» elle appuya fortement sa main +sur son cœur qui battait à lui briser la poitrine, et, haletante, elle +attendit.</p> + +<p>Dès le premier engagement, elle trembla pour les jours de Bengali, +ardent, téméraire, devant l'épée d'un adversaire froid, calme, +paraissant sûr de sa force et prêt à saisir le passage imprudemment +ouvert à son arme. Bengali, lui, n'était plus le simple auteur d'une +injure donnant la réparation par lui due, c'était le fou d'amour +combattant l'homme qui a outragé la femme aimée. Et Georgette, dont la +pensée dirigeait son bras, ne pouvait s'empêcher, malgré son anxiété, de +l'admirer: «Qu'il est beau! qu'il est brave!» murmurait-elle.</p> + +<p>Elle jeta soudain un cri terrible; Bengali venait de tomber, atteint par +une riposte en pleine poitrine. Au cri, tous les hommes s'étaient +retournés. L'un d'eux avait couru au-devant de Georgette qui s'avançait +en trébuchant, et la soutenait pour qu'elle ne tombât pas; les autres +s'étaient précipités vers le blessé et, pendant qu'ils lui déchiraient à +l'endroit de la blessure, sa chemise inondée de sang, le médecin tirait +de sa boîte de secours de la charpie, des bandes de toile et des fioles.</p> + +<p>Georgette s'échappa du bras de son cavalier et vint tomber à genoux +près du blessé évanoui:</p> + +<p>—Il est mort, monsieur? demanda-t-elle, en suffoquant.</p> + +<p>—Vous me gênez madame, répondit le médecin; je ne puis rien vous dire +encore, laissez-moi examiner la blessure.</p> + +<p>L'adversaire, debout et chapeau bas, attendait l'opinion du médecin.</p> + +<p>Un silence d'anxiété régnait.</p> + +<p>Le docteur, après avoir lavé la plaie avec le contenu d'une des fioles, +procéda à un premier pansement; l'effusion du sang arrêtée, il appuya +longuement son oreille sur la poitrine du blessé; Georgette haletante +attendait en murmurant:—Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... et c'est pour +moi....</p> + +<p>—Enfin, le médecin releva sa tête et montra un visage exempt +d'inquiétudes; Georgette, se redressant comme un ressort:—Ah! fit-elle, +ça n'est pas grave?—Du moins, madame, répondit le médecin, il n'y a pas +danger de mort, le cœur et le poumon fonctionnent régulièrement: ils +n'ont donc pas été atteints; la blessure a cependant une certaine +gravité; mais, je vous le répète, sauf complications imprévues, ce ne +sera qu'une question de soins et de temps.</p> + +<p>L'auteur de la blessure, alors, dit aux témoins de Bengali:—J'enverrai +ce soir même ma carte à votre client et je ferai prendre régulièrement +de ses nouvelles. Puis s'adressant à Georgette:—Je vous adresse, +madame, mes plus humbles excuses; j'ai été trompé par les circonstances +de lieu et d'heure. Veuillez, je vous prie, croire à mes vifs regrets.</p> + +<p>Il salua et remonta dans son coupé avec ses deux amis, et la voiture +s'éloigna.</p> + +<p>On transporta avec précaution Bengali dans la sienne. Georgette exprima +le désir d'y monter:</p> + +<p>—Vous êtes sa parente, son amie? demanda le docteur.</p> + +<p>—Ni l'une ni l'autre, monsieur, répondit-elle; vous avez entendu ce qui +vient d'être dit par l'adversaire de ce malheureux jeune homme, je n'ai +rien à y ajouter. Il m'avait insultée; celui qu'il a si gravement +blessé m'avait protégée sans même avoir su celle dont il se faisait le +défenseur; je n'ai d'autre mobile que ma reconnaissance.</p> + +<p>—Votre conduite est très naturelle, madame; malheureusement, nous ne +pouvons tenir cinq dans cette voiture; le malade, d'ailleurs, en +souffrirait.</p> + +<p>Georgette alors se résigna à regagner sa propre voiture; ce que voyant, +les deux témoins s'offrirent pour y monter à sa place: elle accepta, +monta dans celle où on avait placé le blessé, s'installa près de lui, +lui mit la tête sur ses genoux et les deux voitures partirent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIIIB" id="XIIIB"></a>XIII</h2> + +<h2>PISTACHE REVIENT EN FAVEUR</h2> + + +<p>La famille Jujube est à table et déjeune; naturellement on cause du +futur mariage, des emplettes à faire, du trousseau à acheter.</p> + +<p>Entre la bonne portant des lettres.</p> + +<p>—Les lettres que le concierge vient de monter, dit-elle.</p> + +<p>—Il y a une lettre de deuil, fit madame Jujube.</p> + +<p>—Qui donc est mort? demanda Athalie en prenant la lettre, pendant que +son père ouvrait sa correspondance.</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-elle, après avoir jeté les yeux sur la lettre de deuil: +M. Pistache.</p> + +<p>—Hein? qui est mort? firent les deux époux.</p> + +<p>—Non, c'est lui qui envoie ça.</p> + +<p>Et elle lut:</p> + +<p>—M. Pistache a le chagrin de vous annoncer la perte cruellement +douloureuse qu'il vient de faire dans la personne de M. Jean-André +Romarin, son oncle, qu'il n'avait jamais vu.</p> + +<p>—Et il a tant de chagrin que cela? observa ironiquement Jujube.</p> + +<p>—Il a ajouté quelque chose à la main, dit Athalie.</p> + +<p>Et elle lut:</p> + +<p>—Il a, par la même occasion, le plaisir de vous annoncer que cet +excellent oncle lui a légué une somme de deux cent mille francs.</p> + +<p>Madame Jujube s'exclama:—Deux cent mille francs!</p> + +<p>Jujube qui, à ce moment, ouvrait une lettre, allait s'associer à +l'exclamation bien naturelle de son épouse; mais un coup d'œil jeté sur +les premiers mots de la lettre lui arracha un cri d'un tout autre +caractère.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? demandèrent les deux femmes inquiètes.</p> + +<p>—Ton futur grièvement blessé en duel! répondit-il d'une voix altérée; +c'est sa tante qui m'annonce ce grand malheur.</p> + +<p>—Toujours de nos chances! gémit la mère.</p> + +<p>Athalie pâlit, fut prise d'un tremblement nerveux, puis éclata en +sanglots.</p> + +<p>—Ça devait lui arriver, dit le père, en marchant avec agitation: un +tapageur, un viveur, un cerveau brûlé.</p> + +<p>Madame Jujube, elle, consolait sa fille.</p> + +<p>—Tu sais bien ce que c'est que les duels, lui disait-elle; les journaux +en rendent compte à chaque instant et ils n'ont jamais de suites graves; +dans quinze jours, ce pauvre garçon sera guéri.</p> + +<p>—Tu n'as donc pas entendu ce que j'ai lu? hurla Jujube; la lettre porte +grièvement blessé.</p> + +<p>—J'ai entendu, mon ami; mais sur le moment, une blessure paraît grave, +et....</p> + +<p>—Je vais le voir, dit Jujube.</p> + +<p>—Ne sois pas longtemps, papa, supplia Athalie.</p> + +<p>Jujube sortit précipitamment sans lui répondre.</p> + +<p>—Ne te désole donc pas, continua la mère, je te dis que ce ne sera +rien, tu verras. Puis, aux doutes exprimés par les mouvements de tête de +sa fille, elle ajouta, en femme positive qu'elle était:</p> + +<p>—D'ailleurs, mettons les choses au pire; supposons que le pauvre garçon +meure de sa blessure....</p> + +<p>—Oh! maman, ne dis pas ça! sanglota l'inconsolable Athalie.</p> + +<p>—C'est une simple supposition.... Eh bien, n'oublie pas que Pistache a +hérité de deux cent mille francs.</p> + +<p>—Ne me parle plus de lui, je n'en veux pas.</p> + +<p>—Pourtant, deux cent mille francs quand, comme toi, on n'a pas de +dot....</p> + +<p>Athalie trépigna de colère en répétant:—Je n'en veux pas, je n'en veux +pas!</p> + +<p>Madame Jujube continua:—D'autant plus qu'avec cette fortune il n'aurait +pas besoin de rester dans la pharmacie, et ton père alors qui n'avait +que cette objection....</p> + +<p>Pour en finir, Athalie quitta brusquement sa mère et s'en alla pleurer +dans sa chambre.</p> + +<p>Jujube ne tarda pas à rentrer.</p> + +<p>Il était furieux.</p> + +<p>—Eh bien? lui demanda madame Jujube avec empressement....</p> + +<p>Puis, voyant son air irrité:</p> + +<p>—Mais qu'as-tu donc? ajouta-t-elle.</p> + +<p>—Tu as déjà été raconter à tout le monde que ta fille faisait un riche +mariage?</p> + +<p>—Moi?... mais....</p> + +<p>—Je viens de rencontrer M. et madame Blavin qui m'ont félicité.</p> + +<p>—Je leur ai confié... des amis....</p> + +<p>—Confié! et ils l'ont répété, ça se sait partout... et ton prétendu +gendre est très gravement blessé; on ne peut pas le voir, défense +absolue des médecins.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! gémit madame Jujube, s'il allait mourir!</p> + +<p>—C'est à craindre, et on se moquera encore de nous, comme pour les +autres gendres qui nous ont raté, car chaque fois, toi et ta fille, +c'était la même chose; vous ne pouvez pas taire votre langue.</p> + +<p>—Mais, mon ami, cette fois, tu m'as dit toi-même avoir annoncé le +prochain mariage d'Athalie....</p> + +<p>—A ce méchant savant, ce cuistre, à ce M. Quatpuces à qui il faut des +dots; oui, je l'ai rencontré et je me suis offert le plaisir de lui +annoncer... tout le monde à ma place en aurait fait autant; toi, quelles +raisons avais-tu?</p> + +<p>—Mais c'est Athalie qui en a parlé la première.</p> + +<p>—Athalie aussi, oui; vous êtes toutes les mêmes, et si ton futur gendre +meurt, comme c'est à craindre, nous voilà encore avec notre fille sur +les bras.</p> + +<p>—Non, mon ami, si tu le veux bien.</p> + +<p>Et elle rappela l'amour de Pistache pour Athalie et l'héritage qui lui +permettrait de quitter la pharmacie.</p> + +<p>Jujube ne répondit rien; c'était déjà un pas de fait, et quand sa femme +ajouta qu'Athalie ne voulait pas qu'on lui parlât de ce jeune homme, le +petit tyran reparut, déclara qu'il n'admettait pas la résistance d'une +fille aux volontés de son père; que sa volonté, il l'imposerait si +besoin était. En tout cas, ajouta-t-il, envoie nos cartes à ce jeune +homme... avec un mot de sympathie.</p> + +<p>Madame Jujube comprit que sa cause était gagnée et que, avec l'un ou +avec l'autre, on avait enfin le placement d'Athalie; et aussitôt, +suivant le désir de Jujube, elle prit les trois cartes de visite, +écrivit quelques mots affectueux sur chacune d'elles, puis elle envoya +immédiatement Galfâtre le concierge les porter à leur adresse.</p> + +<p>Pistache fut au comble de l'émotion en voyant cet empressement de la +famille Jujube et, particulièrement, la participation du maître de la +maison à cette manifestation sympathique.</p> + +<p>—Remerciez, de ma part, je vous prie, dit-il au concierge, monsieur et +madame Jujubès; dites-leur que j'ai été très sensible à leur preuve +d'amitié.</p> + +<p>—Bien, monsieur, je n'y manquerai pas.</p> + +<p>Puis, Galfâtre ajouta:—Monsieur est sans doute invité à la noce?</p> + +<p>—A la noce!... Quelle noce?</p> + +<p>—Celle de mademoiselle Jujubès.</p> + +<p>—Comment, de mademoiselle.... Et le pharmacien abasourdi n'eut pas la +force d'achever; mais pensant qu'il s'agissait de son propre mariage, il +se mit à rire:</p> + +<p>—Ça se sait donc déjà? demanda-t-il.</p> + +<p>—Toute la maison le sait, répondit Galfâtre....</p> + +<p>—Ah! fit notre pharmacien radieux. Ah! vous me faites bien plaisir.... +Tenez, voilà vingt francs pour cette bonne nouvelle.</p> + +<p>—Oh! monsieur est trop bon.... Je croyais que monsieur savait ça.</p> + +<p>—Je savais que la demoiselle et sa maman voulaient bien, mais c'est M. +Jujubès qui ne voulait pas.</p> + +<p>—Ma foi, répondit Galfâtre, il avait bien raison; donner sa fille +unique à un viveur, un coureur.</p> + +<p>—Ah! mais dites donc, vous; c'est pour me remercier de mes vingt +francs que vous me dites ça?</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, monsieur, je ne me rappelais plus que vous étiez l'ami +de ce monsieur.</p> + +<p>—Ce monsieur? Quel monsieur?</p> + +<p>—Eh bien.... M. Bengali.</p> + +<p>Pistache resta anéanti:—Bengali... balbutiait-il, Bengali.</p> + +<p>—Vous ne savez pas qu'il doit épouser cette demoiselle?...</p> + +<p>Ses questions restant sans réponse, Galfâtre se retira sans que sa +sortie fût remarquée par Pistache resté les yeux fixes et l'air ahuri.</p> + +<p>—Ah! se dit le pauvre amoureux, je comprends maintenant pourquoi on ne +me recevait pas quand il était là.</p> + +<p>Galfâtre venait de rentrer à sa loge, quand madame Jujube qui, à ce +moment, venait du dehors, lui dit:</p> + +<p>—Comment, vous n'avez pas encore porté les cartes?</p> + +<p>—Pardon, madame, j'en viens.</p> + +<p>—Vous avez trouvé la personne?</p> + +<p>—C'est au monsieur même que j'ai remis les cartes; même que ce pauvre +jeune homme est dans un chagrin....</p> + +<p>—De la mort d'un oncle qu'il n'a jamais vu et qui lui laisse deux cent +mille francs?</p> + +<p>—Deux cent mille francs! s'écria Galfâtre, c'est donc ça que, dans sa +joie, il m'a donné vingt francs.</p> + +<p>—Dans sa joie! fit madame Jujube surprise, vous venez de me dire qu'il +était dans un grand chagrin.</p> + +<p>—Oh! le chagrin est venu après les vingt francs, quand je lui ai +annoncé le mariage de mademoiselle.</p> + +<p>Madame Jujube bondit:—Vous lui avez....</p> + +<p>La colère l'empêcha d'achever.</p> + +<p>—Dame, étant l'ami du marié, je croyais qu'il était invité à la noce.</p> + +<p>Et la brave dame, exaspérée:</p> + +<p>—Mais comment connaissez-vous nos affaires de famille? qui vous a parlé +de ce mariage?</p> + +<p>—Madame, c'est mademoiselle elle-même.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, murmura madame Jujube, aller conter ça jusqu'au +concierge! Et il n'y a rien dans tous ces ragots que des pourparlers qui +n'aboutiront même pas.</p> + +<p>—Dam! madame, moi, je....</p> + +<p>—En voilà assez; pas un mot de cela à personne.... Et tout d'abord, +vous allez courir me porter une lettre à M. Pistache; je vais la faire, +venez la chercher dans dix minutes.</p> + +<p>Et elle monta chez elle en toute hâte.</p> + +<p>Une demi-heure après, Pistache recevait une lettre ainsi conçue:</p> + +<p>«Il n'y a rien de vrai dans ce que vous a dit mon imbécile de concierge; +il vous a rapporté des potins de voisinage, établis sur les visites que +nous fait M. Bengali, comme nous en font tous nos amis; et d'ailleurs, +le pauvre jeune homme est peut-être mort, à cette heure, d'une blessure +qu'il a reçue hier, en duel. Venez me voir, nous causerons.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2> + +<h2>LA GARDE-MALADE</h2> + + +<p>Depuis six jours, Bengali était en proie à une fièvre ardente et plongé +dans un sommeil incessant et agité. Le médecin, on le sait, avait, dès +le premier examen de la blessure, déclaré sans hésitation qu'elle +n'aurait pas de suites fatales, à moins de complications imprévues; il +avait donc fait toutes les recommandations de nature à prévenir ces +accidents; notamment, l'interdiction des visites et de tout ce qui +pouvait troubler le repos du malade.</p> + +<p>—Vous tenez bien compte de mes prescriptions? dit-il au domestique; +vous ne recevez personne autre que la tante de votre maître?</p> + +<p>A la mine embarrassée du domestique, le docteur lui demanda:—Vous ne +comprenez pas? c'est pourtant bien clair.</p> + +<p>—Si, si, monsieur le docteur... je comprends bien, mais c'est que....</p> + +<p>—C'est que quoi?</p> + +<p>—Il y a... cette demoiselle.... qui était dans la voiture quand on a +rapporté monsieur....</p> + +<p>—Elle est venue demander de ses nouvelles? vous lui en avez donné? +C'est bien, je n'interdis pas les demandes de nouvelles, ce ne sont pas +des visites, cela; qu'on parle bas et qu'on n'entre pas dans la chambre +du malade, voilà tout ce que j'exige.</p> + +<p>—Bien, monsieur; mais cette demoiselle m'a tant prié, que je l'ai +laissée regarder monsieur.... Ce qu'elle a pleuré en le voyant! ça me +fendait le cœur... à ce moment-là... Monsieur, tout en dormant, +demandait à boire; alors elle s'est assise au chevet du lit... j'ai +soulevé monsieur et elle l'a fait boire... après, elle a tant pleuré +pour que je la laisse soigner monsieur... que je n'ai pas eu le +courage....</p> + +<p>—Je ne m'étais-pas trompé, pensa le docteur, il y a de l'amour +là-dessous.</p> + +<p>—Vous avez bien fait, répondit-il au domestique; quand cette personne +reviendra vous la laisserez entrer.</p> + +<p>—Bien, monsieur.... Elle est revenue et elle revient tous les soirs... +mais monsieur qui dort toujours en se remuant beaucoup, ne s'est même +pas aperçu qu'elle était là, il boit en dormant.... Cette pauvre +demoiselle passe la moitié des nuits... des fois plus... elle lui essuie +la figure... qui est mouillée par la fièvre... elle ne le perd pas de +vue.... Faudra-t-il que je la laisse revenir?</p> + +<p>—Oui, répondit le médecin, certain que nulle autre garde ne soignerait +son malade avec autant de sollicitude.</p> + +<p>Georgette continua donc à venir soigner son cher blessé.</p> + +<p>Un soir, elle resta tout interdite en voyant entrer le médecin; il lui +sourit, lui imposa silence du geste et lui dit à voix basse:</p> + +<p>—Je savais vos visites, vos soins, et je les ai approuvés... ça va +mieux.... Puis tâtant le pouls du malade:—beaucoup mieux, ajouta-t-il.</p> + +<p>—Entrez, madame, monsieur le docteur est là, dit à demi-voix le +domestique, en introduisant mademoiselle Piédevache....</p> + +<p>La vieille demoiselle eut un geste de surprise à la vue de Georgette, et +elle jeta, au médecin, un regard interrogateur.</p> + +<p>—C'est une garde-malade que j'ai placée près de lui, dit le médecin, +pour éviter toute explication.</p> + +<p>—Elle est bien jeune et bien jolie pour faire ce métier-là, se dit la +vieille demoiselle. Mais préoccupée de la santé de son neveu:</p> + +<p>—Eh bien? demanda-t-elle.</p> + +<p>—La fièvre s'en va, répondit le docteur; je suis très content. Mais ne +restons pas ici, notre présence est inutile et il a encore besoin du +repos le plus complet.</p> + +<p>—Et vous me répondez...?</p> + +<p>—De sa guérison, oh! absolument; elle sera longue, mais elle est +certaine; allons-nous-en.</p> + +<p>Et Georgette resta seule avec celui qu'elle aimait, écoutant sa +respiration devenue plus régulière et plus douce, observant ses +mouvements moins fréquents et moins brusques; le médecin ne l'avait pas +trompée: une amélioration sensible s'était produite depuis la veille, la +jeunesse triomphait du mal, et cette pensée: il vivra! lui arrachait un +sourire; à quelques mots confus qu'elle perçut: «Il parle, se +disait-elle... il a soif peut-être;» et approchant son oreille des +lèvres du malade, elle écouta, puis eut un mouvement de joie: «Mon nom! +dit-elle, il rêve de moi!» Le voyant promener sa langue sur ses lèvres +desséchées, elle pensa qu'il avait soif; elle entr'ouvrit la porte de la +pièce voisine, pour dire au domestique de venir soulever son maître; le +domestique dormait profondément dans un fauteuil. La jeune fille alors +prit la tasse contenant le breuvage ordonné par le médecin, souleva la +tête de son bien-aimé et présenta la tasse à sa bouche entr'ouverte....</p> + +<p>Il but d'abord avidement, avec l'inconscience que donne le demi-sommeil, +et puis ouvrit les yeux, regarda Georgette... la regarda longtemps.... +«Ah! je reprends mon rêve interrompu,» murmura-t-il avec une expression +heureuse.</p> + +<p>Georgette lui reposa la tête sur son oreiller et voulut s'enfuir.</p> + +<p>—Ah! ce n'est pas un rêve, s'écria-t-il! oh! Georgette, ne me quittez +pas!</p> + +<p>Elle s'arrêta au seuil de la porte et se retourna vers lui. Il se +dressa, tendit ses bras vers la jeune fille et, d'une voix tremblante +d'émotion:</p> + +<p>—Vous! fit-il, vous près de moi!</p> + +<p>—Chut! fit-elle, ne parlez pas; il vous faut le repos le plus +rigoureux.</p> + +<p>—Ne vous en allez pas, je vous en supplie... votre présence près de moi +me guérira plus vite que les remèdes du médecin.</p> + +<p>Georgette revint vers lui: «Je veux bien rester, dit-elle, mais sur +votre promesse de garder le silence....»</p> + +<p>—Oui, Georgette, oui, je me tairai....</p> + +<p>La jeune fille reprit sa place dans le fauteuil placé au chevet du lit.</p> + +<p>—Bengali voulut parler.—Ah! fit-elle, vous m'avez promis....</p> + +<p>—Deux mots seulement, Georgette. Je vous en supplie.</p> + +<p>—Bien bas, alors, dit-elle.</p> + +<p>—A votre oreille, voulez-vous?</p> + +<p>Et il avança ses bras pour l'attirer à lui; elle se recula vivement: +«Chut! chut! chut! fit-elle, un doigt posé sur sa bouche souriante, +reposez votre tête sur l'oreiller et parlez-moi d'ici.»</p> + +<p>Bengali obéit....</p> + +<p>—Est-ce la première fois que vous venez ici, Georgette? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je suis venue tous les jours.</p> + +<p>—Ah! fit-il joyeux, et vous viendrez encore?</p> + +<p>—Si cela doit hâter votre guérison....</p> + +<p>—Oh! oui... oui... je me sens déjà tout autre....</p> + +<p>—Voyons, ne vous animez pas, soyez bien tranquille, parlez peu et +doucement, sinon je m'en vais....</p> + +<p>—Non, non, restez, je vous obéirai.</p> + +<p>Puis, après un silence: «On a fait une comédie là-dessus, je l'ai vue +jouer: <i>l'Amour médecin</i>.... Georgette, il me semble que je serais si +heureux de tenir votre main dans la mienne... voulez-vous?... ça me fera +plus de bien que la tisane.»</p> + +<p>Elle lui donna sa main:—A la condition, dit-elle, que vous allez vous +endormir comme cela.</p> + +<p>—Oui Georgette, oui, je vais dormir.</p> + +<p>Il ferma les yeux, et bientôt sa respiration courte, précipitée, indiqua +qu'un sommeil fiévreux avait vaincu la volonté du jeune homme, de +laisser ses yeux fixés sur ceux de son adorée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2> + +<h2>DÉCEPTIONS DE LA FAMILLE JUJUBE</h2> + + +<p>Les jours, les semaines s'écoulaient et rien ne faisait prévoir à +l'affligée Athalie et à ses parents l'époque du rétablissement complet +du futur époux, par conséquent la date du mariage convenu. Quand Jujube +se présentait chez le blessé, il n'était jamais reçu, et mademoiselle +Piédevache, toute à son inquiétude pour son neveu qu'elle adorait, ne +pouvait que répéter à la famille impatiente: «C'est l'ordre formel du +médecin; le pauvre enfant ne peut pas recevoir de visites; moi-même, +quand je vais le voir, je ne fais qu'une apparition, mais le docteur +m'écrit tous les jours quelques mots; la guérison est certaine, mais ça +sera long; il faut attendre».</p> + +<p>On attendait depuis un mois quand mademoiselle Piédevache arriva chez +les Jujube, l'air fort satisfait.</p> + +<p>—Enfin, dit-elle, le cher enfant peut recevoir des visites, il se lève +et entre en convalescence.</p> + +<p>Grande joie d'Athalie à cette bonne nouvelle:</p> + +<p>—Qu'est-ce que peut durer la convalescence? un mois? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Oh! pas plus, je pense, répondit la tante.</p> + +<p>—J'aurais grand plaisir à le voir, ce brave garçon, dit Jujube.</p> + +<p>—Je viens vous prendre pour vous mener chez lui, répondit la vieille +demoiselle; ma voiture est en bas; êtes-vous prêt?</p> + +<p>Jujube, qui était toujours prêt à sortir, n'eut que son chapeau à +mettre:—Je suis à vos ordres, dit-il.</p> + +<p>—Mille bonnes choses de notre part, papa, dit Athalie; dis-lui que nous +sommes bien heureuses de son rétablissement.</p> + +<p>Bengali, occupé à dévorer deux côtelettes, fut désagréablement surpris +en voyant sa tante accompagnée du futur beau-père qu'elle voulait lui +colloquer.</p> + +<p>—Bravo! s'écria celui-ci, je vous trouve en bonnes dispositions, mon +gaillard.</p> + +<p>—Peuh! fit Bengali, je mâchonne, je suce du jus de côtelettes.</p> + +<p>—Mais vous avalez la viande avec, les os sont décharnés. Ah! nous avons +été tous bien heureux d'apprendre votre entrée en convalescence; votre +pauvre Athalie en pleurait de joie.</p> + +<p>—Chère demoiselle, répondit Bengali, sans enthousiasme; dites-lui que +j'ai été bien sensible....</p> + +<p>—Je vais même lui annoncer que vous viendrez lui dire cela de vive voix +dans une huitaine de jours, répondit Jujube....</p> + +<p>—Oh! certainement, ajouta mademoiselle Piédevache, dans huit jours.</p> + +<p>—Huit jours, fit Bengali avec un pâle sourire; comme vous y allez, ma +tante!</p> + +<p>—Elle a raison, et nous causerons du mariage... j'espère que nous +pourrons le fixer à un mois.</p> + +<p>Bengali se récria d'une voix languissante:</p> + +<p>—Oh! oh!... un mois!... faible comme je le suis.</p> + +<p>—Aujourd'hui, oui; mais dans un mois.</p> + +<p>—Certainement, ajouta la tante; un mois de convalescence....à ton +âge.... Tu verras.</p> + +<p>—J'en doute, ma tante.... Ainsi tenez, le peu que j'ai causé... eh +bien! je me suis fatigué... je vais me remettre au lit.</p> + +<p>—Il a raison, dit mademoiselle Piédevache, il faut le laisser se +reposer....</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous envoie Athalie avec sa mère? demanda +Jujube....</p> + +<p>—Oh non!... ça ne serait pas convenable... une demoiselle chez un +garçon... malade.</p> + +<p>—Chez son futur....</p> + +<p>—Oui, sans doute; mais quand je serai tout à fait bien... nous +arrangerons cela; je vous demande pardon, je vais me recoucher.</p> + +<p>Les deux visiteurs se retirèrent et Jujube se disait: «Je trouve qu'il +n'est guère pressé de voir ma fille.»</p> + +<p>Et dès qu'ils furent partis, Bengali demanda le fromage à la crème et +les fruits préparés pour le dessert de son repas interrompu.</p> + +<p>—Eh bien! s'écrièrent Athalie et sa mère, à l'arrivée de Jujube dont la +figure était soucieuse.</p> + +<p>—Eh bien! Eh bien!... je l'ai trouvé mangeant deux côtelettes.</p> + +<p>—Ah! exclamèrent joyeusement les deux femmes.</p> + +<p>—Oui, ah! ah! tant que vous voudrez, mais pour moi, le mariage n'est +pas fait.</p> + +<p>—Comment! fit la pauvre Athalie déconcertée, qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>—Il y a, il y a... il n'y a rien... que des impressions, mais qui sont +mauvaises.</p> + +<p>Et Jujube raconta son arrivée au moment où Bengali était attablé et +paraissait manger avec appétit; son air contraint en le voyant, la +froideur de son accueil, sa fatigue subite, son refus de recevoir la +visite de sa future, etc., etc.</p> + +<p>Athalie trouva, pour le justifier, les bonnes raisons fournies par les +gens à illusions, toujours disposés à croire ce qu'ils désirent; sa +mère, femme à illusions, elle aussi, exprima un avis semblable:</p> + +<p>—Tant mieux si je me suis trompé, dit le chef de la famille, mais, +règle générale, je ne me trompe jamais.</p> + +<p>—Tu verras, papa, que tu te trompes cette fois, dit Athalie sans +conviction.</p> + +<p>—Bon, bon, je veux bien, nous verrons, ricana-t-il avec ironie.</p> + +<p>Quatre jours après cette scène, il recevait, de la tante Piédevache, une +lettre dont les premiers mots lui firent pousser une exclamation; il +appela à haute voix les deux femmes:</p> + +<p>—Voilà du nouveau, venez vite!</p> + +<p>Elles accoururent à son appel et leurs regards l'avaient avidement +questionné avant que leur bouche eût prononcé un mot.</p> + +<p>—Il est parti pour Nice! dit-il.</p> + +<p>Et il jouit amèrement de la stupeur causée par cette nouvelle.</p> + +<p>—Parti... comment, pourquoi? demanda Athalie accablée.</p> + +<p>—Son médecin, paraît-il, l'envoie là-bas pour achever sa guérison.</p> + +<p>—Eh bien, papa, si c'est le médecin qui l'a ordonné....</p> + +<p>—Sans doute, ajouta la mère, si le médecin a jugé nécessaire....</p> + +<p>—Nécessaire aussi, répondit Jujube, de partir sans nous faire une +visite, sans nous exprimer par une lettre son désir de nous voir, sans +même nous informer personnellement de son départ, puisque c'est sa tante +qui nous l'apprend.</p> + +<p>Athalie, cette fois, ne répondit que par des larmes.</p> + +<p>—Un pareil manque d'égards, dit madame Jujube, est sans excuse.</p> + +<p>—Sans excuse, appuya Jujube.</p> + +<p>Bengali, cependant, en avait une excellente pour ne pas annoncer son +départ. Il n'était pas parti et ne devait même pas partir; il avait +exprimé le désir d'aller achever sa convalescence à Nice, à son médecin; +celui-ci avait fort approuvé cette excellente idée. Le lendemain, le +prétendu voyageur informait sa tante de ce qu'il appelait l'ordre du +docteur; la brave femme pleura fort, mais enfin, cette séparation était +nécessaire; elle se résigna, donna quelques billets de banque à celui +qu'elle appelait son cher enfant, retourna à Saint-Mandé, et Bengali +aussitôt de faire faire ses malles, d'envoyer chercher une voiture et +d'aller s'installer dans un petit appartement d'un quartier éloigné, +appartement qu'il fit meubler.</p> + +<p>Le résultat des visites de Georgette avait été ce qu'on pouvait prévoir, +et, chose moins facile à supposer, la possession, loin de refroidir les +sentiments de l'heureux amant, n'avait fait qu'accroître son amour pour +l'adorable fille qui s'était donnée à lui; c'était pour la voir tous les +jours, sans gêne, sans contrainte, qu'il avait imaginé le besoin d'aller +se rétablir à Nice.</p> + +<p>Il avait, d'ailleurs, tout prévu. Un de ses amis, installé dans cette +ville pour plusieurs mois, et avec qui il s'était entendu, lui avait +indiqué son hôtel; Bengali en avait donné le nom et l'adresse à sa +tante, comme devant être le domicile où elle lui écrirait; l'ami lui +renverrait les lettres. Bengali y répondrait, enverrait ses réponses à +l'obligeant intermédiaire qui n'aurait plus qu'à les jeter à la poste.</p> + +<p>Et il fut fait comme il avait été convenu.</p> + +<p>—Tu verras, papa, dit Athalie à son père, tu verras que M. Bengali....</p> + +<p>Jujube l'interrompit:—Partir sans nous en aviser, sans adieux, sans +lettre explicative!...</p> + +<p>—Je t'assure, papa, qu'il a eu pour cela une cause majeure; je suis +sûre que, dès son arrivée à Nice, il t'écrira.</p> + +<p>—Il ne lui manquerait plus que de ne pas nous écrire, répondit le père.</p> + +<p>—Athalie a raison, mon ami, dit madame Jujube, il nous écrira et tu +verras qu'il lui est arrivé je ne sais quel empêchement.</p> + +<p>L'artiste, dont la vanité se refusait à croire qu'il en pût être +autrement, ne répliqua rien et se borna à dire:</p> + +<p>—Avec tout cela, pour combien de temps est-il à Nice? Deux mois, +quatre mois, six mois peut-être.</p> + +<p>Athalie se récria:</p> + +<p>—Oh! papa... quinze jours, trois semaines au plus.</p> + +<p>—Enfin, conclut Jujube, nous parlons pour ne rien dire, attendons sa +lettre.</p> + +<p>Le lendemain, pas de lettre!</p> + +<p>Les deux dames firent observer que Bengali avait eu, au plus, le temps +d'arriver, qu'à peine entré en convalescence, la fatigue du voyage avait +dû l'obliger à un repos bien naturel.</p> + +<p>—Parfait! attendons à demain, répondit ironiquement le père incrédule.</p> + +<p>Deux jours, trois jours, huit jours s'écoulèrent et toujours pas de +lettre; la tante Piédevache était allée passer un mois en Auvergne, chez +des amis, impossible d'aller lui demander une explication; écrire à +Nice, au prétendu convalescent, on ignorait son adresse, et l'infortunée +Athalie ne cessait pas d'inonder de ses larmes son piano que, malgré sa +douleur, elle était obligée de travailler pour obéir aux injonctions +paternelles.</p> + +<p>Jujube, convaincu que c'était encore un mariage raté, résolut de prendre +l'initiative d'un affront à son singulier futur gendre, pour que +celui-ci ne le lui fît pas, et il se décida à donner sa fille à Pistache +si ce jeune homme consentait à abandonner la pharmacie; il était riche, +adorait Athalie; la condition serait donc acceptée sans difficulté.</p> + +<p>La réception d'une lettre montée par le concierge et timbrée de Nice +vint interrompre le cours de ses réflexions:</p> + +<p>—Une lettre de Nice! cria-t-il.</p> + +<p>Les deux femmes accoururent:</p> + +<p>—Tu vois bien, papa, dit Athalie suffoquée par l'émotion. Et comme il +éprouvait quelques difficultés à défaire l'enveloppe:</p> + +<p>—Oh! dépêche-toi, papa! ajouta-t-elle.</p> + +<p>—Tu vas voir qu'il se justifie, dit madame Jujube.</p> + +<p>Enfin, la lettre fut dégagée de sa prison, ouverte, et Jujube en donna +lecture, à la grande impatience d'Athalie qui attendait toujours ce qui +ne venait jamais.</p> + +<p>Dans cette lettre, Bengali expliquait que le départ d'un ami pour +Monaco, le jour même ou le médecin avait ordonné Nice comme lieu de +convalescence, l'avait obligé à partir immédiatement, la société d'un +compagnon de voyage pouvant lui être d'un grand secours.</p> + +<p>—Ah! je te le disais bien, papa; et après, qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>Il y avait une relation du voyage, la mention des arrêts dans les +principales villes du trajet, arrêts nécessités par le besoin de repos, +la description de Lyon, de Marseille, de sa Canebière, de son port, +etc., etc., puis la description de Nice où les orangers poussent en +pleine terre, des renseignements sur Monaco dont on aperçoit les +remparts et où le chemin de fer conduit en une demi-heure. Enfin la +lettre se termina par les saluts d'usage, suivis de—mille choses à ces +dames.</p> + +<p>Cette lecture finie, Jujube regarda Athalie qui était terrifiée:</p> + +<p>—Voilà! dit-il amèrement:—mille choses à ces dames... drôle... +polisson... il attend huit jours pour nous dire cela... mille choses à +ces dames!</p> + +<p>—Mais, papa, risqua timidement et sans conviction la pauvre fille, il +ne peut pas nous dire autre chose dans une première lettre; écris-lui, +il répondra, et cette fois....</p> + +<p>—Lui écrire! où? il ne donne même pas l'adresse de son hôtel.</p> + +<p>—Il l'a oubliée, il l'enverra dans sa prochaine lettre.</p> + +<p>Un mois s'écoula pendant lequel on reçut quatre lettres remplies de +choses indifférentes, sans la moindre allusion au mariage convenu, et +toutes se terminant constamment par la formule: mille choses à ces +dames.</p> + +<p>Jujube n'hésita plus: Pistache serait son gendre; il était seul, au +moment où il prenait cette résolution, un rhume l'ayant retenu dans sa +chambre, et les deux femmes étaient au Conservatoire où Athalie prenait +des leçons d'harmonie.</p> + +<p>La bonne annonça Pistache. Jujube se leva et, de la porte entr'ouverte, +les mains tendues, il cria:</p> + +<p>—Entrez donc, cher monsieur!</p> + +<p>Pistache, qu'il n'avait pas habitué à cet accueil chaleureux, en était +tout confus.</p> + +<p>—Vous voyez un pauvre malade, continua l'artiste.</p> + +<p>—Oh! vraiment, monsieur Jujubès, fit le pharmacien avec sollicitude; si +j'avais su cela, je serais venu prendre de vos nouvelles. Oh! que je +regrette donc....</p> + +<p>—Vous êtes bien aimable, ce n'est rien, un rhume.</p> + +<p>Le pharmacien, que ce mot plaçait sur son terrain, lui donna force +détails sur les rhumes, leurs moyens de guérison, offrit tous les sirops +et toutes les pâtes efficaces en pareil cas. Jujube le remercia avec +effusion, ajouta que son rhume était à peu près passé et qu'il ne +gardait la chambre que comme dernière précaution:</p> + +<p>—Ne parlons plus de moi, dit-il; quoi de nouveau?</p> + +<p>—Mais... pas grand'chose....</p> + +<p>Une idée vint à Jujube:—Et votre ami Bengali, avez-vous de ses +nouvelles? demanda-t-il.</p> + +<p>—De ses nouvelles? est-ce qu'il a été malade?</p> + +<p>—Comment? Vous ne savez pas qu'il a été gravement blessé en duel?</p> + +<p>—Non, je ne savais pas ça.</p> + +<p>—Il a été deux mois au lit et on l'a envoyé à Nice pour achever de se +rétablir.</p> + +<p>—Oh! mais alors, il est tout à fait rétabli; je l'ai vu il y a trois +semaines.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—A Paris... un soir.</p> + +<p>—A Paris?... vous êtes sûr que c'était lui?</p> + +<p>—Oh! parfaitement sûr, nous nous sommes trouvés presque nez à nez.</p> + +<p>—Vous lui avez parlé?</p> + +<p>—Non, il avait une demoiselle à son bras; et comme, en me voyant, il a +vivement tourné la tête, j'ai pensé qu'il voulait m'éviter. Alors... +vous comprenez... par discrétion....</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Ça m'a contrarié, parce que je lui aurais annoncé mon héritage, ça lui +aurait fait plaisir.</p> + +<p>Ici, Pistache trouva le joint pour faire connaître ses intentions.</p> + +<p>—Et puis, dit-il, je l'aurais consulté sur mes idées de mariage.</p> + +<p>Jujube, tout à la révélation qui venait de lui être faite, ne répondit +pas. Pistache, alors, continua:</p> + +<p>—Oui... dès que mon deuil sera fini (et appuyant), je m'occuperai de me +marier. Et il répéta:—Je veux absolument me marier.</p> + +<p>Et Jujube, toujours la tête ailleurs, ne répondait pas encore.</p> + +<p>Pistache l'interpella:</p> + +<p>—N'est-ce pas, monsieur Jujubès, que j'ai raison?</p> + +<p>—Raison?... sur quoi?</p> + +<p>—Sur mon idée de me marier?</p> + +<p>—Ah!... vous songez à vous marier?</p> + +<p>—Oui, après mon deuil... le deuil d'un oncle, ça n'est pas bien long, +trois mois au plus.</p> + +<p>—Vous avez raison, mon jeune ami.</p> + +<p>—Son jeune ami! pensa notre amoureux que cette appellation combla +d'espoir, et il continua:</p> + +<p>—Il y a une demoiselle... que j'adore... et qui m'aime aussi....</p> + +<p>—Bravo?</p> + +<p>—Et si vous voulez, monsieur Jujubès....</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, monsieur Jujubès, ça dépend de vous.</p> + +<p>Et il allait lâcher le grand mot, quand mesdames Jujube entrèrent. Il +courut au devant d'elles:</p> + +<p>—Ah! madame, ah! mademoiselle, balbutia-t-il, suffoqué d'émotion, si +vous saviez combien je....</p> + +<p>Athalie le salua de la tête et sortit vivement, laissant le pauvre +garçon son sourire figé sur sa bouche béante. Il allait demander une +explication, mais la mère ignorant la résolution prise par son mari, +celui-ci pensa que reprendre en ce moment la conversation interrompue, +serait provoquer chez madame Jujube un étonnement et un embarras de +nature à dérouter Pistache; Jujube prétexta sa palette à préparer pour +la pose d'un modèle qu'il attendait, engagea vivement le jeune homme à +revenir le plus tôt possible, et le nouveau futur gendre se retira sans +s'expliquer l'accueil d'Athalie, mais transporté de joie par les +dispositions du père.</p> + +<p>—J'ai du nouveau à t'apprendre, dit aussitôt celui-ci à sa femme, et +surtout à apprendre à Athalie; appelle-la!</p> + +<p>Athalie, qui avait guetté le départ de son amoureux, rentra à ce moment:</p> + +<p>—J'annonçais à ta mère qu'il y a du nouveau, reprit Jujube, et j'allais +t'appeler pour entendre cette nouvelle intéressante.</p> + +<p>A l'air ironique de son père, la pauvre fille devina que la nouvelle +était mauvaise pour elle.</p> + +<p>Le père continua sur le même ton sarcastique:</p> + +<p>—Il est retombé, ce cher malade, une rechute qui l'a forcé à reprendre +le lit, dont l'état est tellement grave qu'il ne peut ni nous écrire, ni +charger quelqu'un de nous informer de sa rechute.</p> + +<p>—Mais qu'y a-t-il donc, papa? demanda la pauvre Athalie avec +inquiétude.</p> + +<p>—Il y a que ton soi-disant adorateur se porte comme le Pont-Neuf, et +qu'il a été vu à Paris, il y a trois semaines, avec une belle jeune +fille à son bras.</p> + +<p>—Hein? fit madame Jujube.</p> + +<p>Athalie était restée anéantie:</p> + +<p>—Eh bien, fit Jujube, es-tu convaincue?</p> + +<p>Elle balbutia, pâle et tremblante:</p> + +<p>—Comment sais-tu cela, papa?</p> + +<p>—Par celui que tu dédaignes, qui sort d'ici; il l'a vu, de ses yeux vu.</p> + +<p>—Il a pu se tromper.</p> + +<p>—Je lui ai posé la question.</p> + +<p>Et Jujube répéta les paroles de Pistache.</p> + +<p>—C'est un mensonge qu'il t'a fait, papa.</p> + +<p>—Dans quel but?</p> + +<p>—Pour évincer son rival.</p> + +<p>—Il ignore cette rivalité, je ne lui en ai pas soufflé mot, et, s'il la +connaît! qui la lui aurait apprise?</p> + +<p>—Ton père a raison, ma fille, dit madame Jujube.</p> + +<p>Lui, continue:</p> + +<p>—Si, comme tu le croyais, ton adoré était retombé malade, sa tante le +saurait et nous en aurait informés.</p> + +<p>—Elle est en Auvergne.</p> + +<p>—Elle en serait revenue en toute hâte, nous aurait mis au courant, +aurait avisé au moyen de faire revenir le malade; au besoin, serait +allée à Nice; enfin nous saurions quelque chose. Et tu te figures que +nous allons attendre ce monsieur qui se fiche de toi, de nous; qui ne +t'épousera jamais, quand nous avons un brave garçon, riche, prêt à te +conduire à la mairie?</p> + +<p>—Jamais! dit énergiquement Athalie.</p> + +<p>—Hein! fit le père à qui, dans son intérieur, nul n'avait jamais +résisté.</p> + +<p>Elle répéta:</p> + +<p>—Jamais je n'épouserai ce monsieur. Jamais! jamais!</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ce ton-là? s'écria le père en s'avançant la +main levée.</p> + +<p>Athalie ne recula pas: «Bats-moi, dit-elle; tue-moi si tu veux, je ne +l'épouserai pas».</p> + +<p>Il n'y a tel que la timidité subitement résolue, pour imposer à ceux +devant qui elle s'est jusqu'alors inclinée. Jujube resta donc muet +d'étonnement, à cette résistance énergique qu'il rencontrait pour la +première fois:</p> + +<p>—C'est ma fille, dit-il, les lèvres blêmes et agitées par la colère, +c'est ma fille qui me parle ainsi!</p> + +<p>—Papa, je ne te manque pas de respect, je t'ai toujours obéi et je +t'obéirai toujours; mais pour cela, non, non, non.</p> + +<p>—J'ai donné ma parole à ce jeune homme, dit-il, espérant par ce +mensonge obtenir la soumission d'Athalie.</p> + +<p>—Je ne lui ai pas donné la mienne, répondit-elle, je ne l'aime pas.</p> + +<p>—Belle raison! Ta mère non plus ne m'aimait pas quand je l'ai épousée; +maintenant c'est du délire.</p> + +<p>—Oh! du délire, murmura madame Jujube... avec un léger mouvement de +tête....</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu dis?</p> + +<p>—Je dis: oui, du délire.</p> + +<p>—Tu entends, ma fille? Je ne le fais pas dire à ta mère.</p> + +<p>Comme sa mère ne l'avait pas dit, elle approuva:—En tout cas, mon ami, +dit-elle, nous ne pouvons pas rompre des projets bien arrêtés sans +prévenir mademoiselle Piédevache.</p> + +<p>—Et, avant de la prévenir, ajouta Athalie, avoir la preuve que c'est +bien lui qui a été vu à Paris.</p> + +<p>A ce moment, une visite vint couper court à la discussion et jeter dans +la vaniteuse famille une joie de nature à lui faire oublier toute autre +chose: une riche dame, celle qui donnait à Athalie les fleurs, les +plumes et les rubans qui avaient cessé de lui plaire, une de ces +connaissances dont on disait: «nous n'avons que des amis comme cela;» +cette dame venait annoncer qu'elle partait en voyage pour plusieurs mois +et elle mettait sa maison de campagne à la disposition des Jujube, et +même à leurs ordres ses domestiques qu'elle n'emmenait pas; ajoutant +qu'ils pourraient s'y installer dès le surlendemain et y rester jusqu'à +son retour; c'est-à-dire la plus grande partie de la belle saison.</p> + +<p>La famille, radieuse, la remercia avec effusion; on l'embrassa, on lui +fit tous les souhaits possibles d'heureux voyage et, la dame partie, il +ne fut plus question que de la prise immédiate de possession de la +splendide demeure, des amis et connaissances qu'on y inviterait, du +riche mobilier au milieu duquel on se pavanerait, et on s'occupa +immédiatement des invitations à faire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2> + +<h2>ANXIÉTÉS DE BENGALI</h2> + + +<p>Tous les jours, Bengali allait attendre Georgette à un endroit convenu, +la faisait monter dans la voiture qui l'avait amené et les deux amants +allaient passer une heure dans le petit appartement loué pour ces +entrevues quotidiennes.</p> + +<p>Depuis quelque temps, Bengali remarquait la tristesse toujours +croissante de sa maîtresse; celle-ci, de son côté, avait constaté, chez +son amant, la perte de la gaîté si riche et si communicative qu'il +possédait lorsqu'elle l'avait connu.</p> + +<p>—Chaque jour, se disait-elle, il paraît plus rêveur, plus préoccupé que +la veille; il ne répond plus à mes questions que d'une façon distraite, +comme s'il pensait à autre chose... cet amour ardent, qu'il m'affirmait +avec un tel accent de sincérité, était-ce.... une comédie? oh! non... ce +serait horrible... il était sincère, j'en suis sûre, mais son caractère +léger a-t-il pu se transformer tout à coup... la possession n'a-t-elle +pas amené chez lui la satiété? Ne m'aime-t-il plus? Quand l'explication +qu'il me demande de ma tristesse m'arrache l'aveu de mes inquiétudes, il +proteste énergiquement, avec un redoublement de tendresse, contre mes +craintes et, bientôt après ces effusions et ces serments, son visage +trahit de nouveau des soucis qu'il me cache... des mystères envers moi +qui dois devenir sa femme; pourquoi?</p> + +<p>La cause de ces soucis: la demande de la main d'Athalie, faite par lui, +avant le duel qui avait eu pour Georgette les conséquences que l'on +sait, ce prétendu séjour à Nice qui ne pouvait se prolonger plus +longtemps, le retour imminent de mademoiselle Piédevache, la première +visite à faire à la famille Jujube, etc., etc., la pauvre Georgette +ignorait tout cela.</p> + +<p>Un soir, dès en montant dans la voiture où son amant l'attendait, elle +fut frappée de l'altération de ses traits et de sa voix.</p> + +<p>—Qu'as-tu? lui demanda-t-elle, inquiète.</p> + +<p>—Mon ami de Nice, lui dit-il, vient de m'envoyer une lettre de ma +tante, m'annonçant son retour à Saint-Mandé pour demain.</p> + +<p>—Eh bien! c'est cela qui te trouble à ce point?</p> + +<p>—C'est qu'il me faut me réinstaller chez moi, me montrer comme +nouvellement de retour de Nice, interrompre cette existence à deux à +laquelle je m'étais habitué et que, comme un enfant oublieux du +lendemain, au milieu des joies du jour, je croyais ne jamais finir.</p> + +<p>—Oh! mon chéri, répondit Georgette avec transport, voilà donc ce qui +causait tes soucis!</p> + +<p>Bengali pouvait, d'un oui, rassurer complètement son amie; ce oui, il +ne le prononça pas. C'est que la pensée de ces projets de mariage, +auxquels il avait adhéré de bonne foi, après son renoncement à Georgette +qu'il croyait mariée, cette pensée hantait plus que jamais son esprit; +que faire? Signifier son refus d'une alliance qu'il avait sollicitée; +accabler sous un pareil scandale, sans prétexte aucun, une famille, +ridicule peut-être, mais parfaitement honorable; s'aliéner sa tante, sa +bienfaitrice, celle à qui il devait tout: telles étaient les +préoccupations auxquelles le malheureux jeune homme était en proie et +qu'il ne pouvait faire connaître à Georgette.</p> + +<p>Mais elle, heureuse des regrets de la cessation de l'existence à deux, +par lui manifestés, n'attendit même pas la confirmation de ce qu'elle +croyait avoir deviné et s'écria toute joyeuse: «Eh bien, tant mieux! tu +ne pouvais pas demander ma main à ma marraine, puisque tu étais censé +loin de Paris; maintenant, tu pourras faire la démarche et je prierai +tant ma marraine qu'elle consentira à nous marier.»</p> + +<p>Bengali ne répondit pas.</p> + +<p>Georgette surprise, le regarda, puis lui dit: «Tu n'as donc pas entendu +ce que je t'ai dit?»</p> + +<p>—Si, si, répondit-il avec embarras.</p> + +<p>—Eh bien alors, tu iras demain!</p> + +<p>—Demain... impossible... je vais chez ma tante.</p> + +<p>—C'est juste; eh bien! après-demain?</p> + +<p>—Après-demain... heu... c'est que....</p> + +<p>—C'est que quoi? demanda Georgette avec inquiétude.</p> + +<p>—C'est que... je suis très mal avec M. Marocain et je crains....</p> + +<p>—M. Marocain n'a aucun droit sur moi.</p> + +<p>—Oui, mais toi-même m'as dit que sa femme tremblait devant lui et lui +cédait en tout.</p> + +<p>—Ah ça, voyons, murmura la pauvre fille anxieuse.... Cette domination +de ma marraine par son mari.... Je ne vois pas de raisons pour qu'elle +cesse, et si elle t'arrête maintenant, elle t'arrêtera toujours....</p> + +<p>Le malheureux amant, affolé d'amour pour sa maîtresse, ne savait que lui +répondre et quand il la vit éclater en sanglots, se désespérer, +l'accuser de vouloir l'abandonner, il l'attira sur lui, la couvrit de +baisers, redoubla ses protestations de tendresse infinie, d'amour +exclusif de tout autre, jura de faire tout, absolument tout ce qui +dépendrait de lui, pour un résultat qu'il désirait autant qu'elle.</p> + +<p>Georgette put prendre cette formule vague pour une promesse de faire la +démarche qu'elle désirait et rentra chez elle, pleine de bonheur et de +confiance.</p> + +<p>Pour Bengali, le—tout ce qui dépendrait de lui,—il l'entendait de tout +ce qu'il pourrait auprès de sa tante, pour la faire rompre des projets +qu'elle avait caressés.</p> + +<p>Le lendemain, donc, il arrivait chez elle; la brave dame lui prit la +tête à deux mains, l'embrassa dix fois, vingt fois.</p> + +<p>—Tu es accouru dès la réception de ma lettre, lui dit-elle, tu es un +amour. Tiens! que je t'embrasse encore!</p> + +<p>Et elle lui reprit la tête et lui donna de nouveaux baisers; alors, +l'éloignant un peu d'elle, pour mieux contempler sa bonne mine de +santé, elle se rappela sa douleur, ses angoisses, quand elle l'avait vu, +dans son lit, évanoui et blessé peut-être mortellement, et, tout à la +joie de la guérison complète de l'être chéri qu'elle avait craint de +perdre, ce furent de nouveaux baisers.</p> + +<p>A cet élan d'expansion maternelle, succéda un air d'étonnement.</p> + +<p>—Mais... je ne te vois pas ta gaîté ordinaire... tu as même un air de +tristesse....</p> + +<p>La bonne entra à ce moment et demanda si elle devait servir le déjeuner.</p> + +<p>—Mais certainement, sers, répondit la maîtresse.</p> + +<p>Puis à son neveu:</p> + +<p>—Comptant bien te voir ce matin, j'ai fait faire un petit déjeuner dont +tu te lécheras les pouces. Voyons, assieds-toi là près de moi et +causons.</p> + +<p>—Oui, ma tante. Eh bien, comment avez-vous passé votre séjour là-bas? +Il paraît que c'est très pittoresque, l'Auvergne.</p> + +<p>—Très pittoresque, oui, mais toi....</p> + +<p>—Vous ne vous êtes pas ennuyée? Avez-vous fait l'ascension du +Puy-de-Dôme?</p> + +<p>—Nous causerons de tout cela une autre fois, parlons de toi, de tes +amours.</p> + +<p>—Dam! Dam! ma tante, j'étais à Nice et....</p> + +<p>—Sans doute, mais toi et ta future famille, vous avez dû entretenir une +correspondance.... Au fait, j'oubliais de te dire.... Tu vas voir ton +futur beau-père.</p> + +<p>—Quand ça, ma tante? demanda le jeune homme avec inquiétude.</p> + +<p>—Ce matin, tout à l'heure, je l'attends; en réponse à l'annonce de mon +retour à ces chers amis, il m'a écrit qu'il viendra aujourd'hui.</p> + +<p>—Oh! ma tante, ça me contrarie bien, j'avais à causer sérieusement avec +vous, très sérieusement, et... devant lui... c'est impossible.</p> + +<p>Mademoiselle Piédevache le regarda avec étonnement:</p> + +<p>—Comment?... De quoi s'agit-il donc de si sérieux, qui ne peut pas se +dire devant ton futur beau-père? Ça n'a pas de rapport avec le mariage, +je suppose?</p> + +<p>—Au contraire, ma tante, c'est de ce mariage que je voulais vous +parler.</p> + +<p>—Ah ça, mais... qu'est-ce qu'il y a? interrogea la tante avec +inquiétude.</p> + +<p>—Il y a que.... Voyons, ma tante, ma bonne tante... vous ne voudriez +pas me rendre malheureux, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je vois le coup! s'écria mademoiselle Piédevache... je le connais... +tu me l'as déjà fait, tu ne veux plus te marier.</p> + +<p>—Oh si, ma tante, oh si! je ne demande que ça.</p> + +<p>—A la bonne heure!... tu m'as fait une peur.... Et bien alors, cette +chose sérieuse... très sérieuse....</p> + +<p>—Je veux me marier... mais avec une autre....</p> + +<p>La vieille demoiselle sursauta:</p> + +<p>—Avec une autre!... Est-ce que tu te fiches de moi, de cette pauvre +petite qui s'est embéguinée de toi, je ne sais pas pourquoi, de son +père, de sa mère, de tout le monde? Tu as demandé la main de la jeune +fille, on te l'a accordée et maintenant....</p> + +<p>—C'est vous, ma tante, qui avez voulu... c'était pour vous plaire....</p> + +<p>—Je ne t'ai pas traîné de force chez ces excellents amis, tu m'y as +accompagnée de bon gré....</p> + +<p>—Parce qu'à ce moment-là, je n'aimais pas encore celle que....</p> + +<p>—Ah! je vois l'affaire! Quelque intrigante que tu as trouvée à Monaco, +car tu as dû aller à Monaco, qui t'a entortillé... l'héritier de +mademoiselle Piédevache! Elle s'est dit:—Bonne affaire! Entortillons ce +jeune daim qui doit hériter de la vieille....</p> + +<p>—Vous vous trompez, ma tante, celle que j'aime n'est point une coureuse +de casinos, c'est une honnête jeune fille vivant de son travail....</p> + +<p>—Qui passe les nuits pour nourrir sa vieille mère, je la connais +celle-là.</p> + +<p>—Non, ma tante, écoute-moi.</p> + +<p>—Rien! rien! rien! cria mademoiselle Piédevache, je t'ai toujours cédé, +je t'ai toujours gâté, c'est le tort que j'ai eu; cette fois je tiendrai +bon, et je ne romprai pas des projets arrêtés d'accord depuis longtemps, +je ne jetterai pas le chagrin et le ridicule dans une famille honorable, +pour te laisser satisfaire une amourette comme tu en as eu tant....</p> + +<p>L'élan de colère épuisé, la vieille demoiselle continua sur un ton +enjoué:</p> + +<p>—Je ne te les reproche pas, tes amourettes. Ah! grand Dieu! tu me +connais, mon cher enfant, tu sais si je suis rigide sur ce chapitre-là, +l'amour!... Ah, seigneur... comme je comprends ça.... Tu le sais bien, +garnement, j'ai été la première à te dire: Amuse-toi pendant que tu es +jeune, fais l'amour, il n'y a encore que ça!... Moi-même quand +j'étais.... Hum! J'allais dire des bêtises.</p> + +<p>C'était la corde sensible qui venait de vibrer au souvenir du passé; +Bengali saisit l'à-propos et il allait attaquer par son côté faible +celle de qui il dépendait, lorsque la bonne annonça M. Jujubès.</p> + +<p>Bengali eut un brusque mouvement d'impatience:—Recevez-le, ma tante, +dit-il; moi je ne veux pas qu'il me voie.</p> + +<p>—Hein? veux-tu bien rester là!</p> + +<p>Et elle le saisit par le bras pour le retenir.</p> + +<p>—Pas en ce moment, ma tante, il me serait impossible de lui dissimuler +mon embarras... une autre fois... demain, après-demain, mais en ce +moment, ne m'obligez pas.... Je ne saurais que lui dire, tandis que +vous....</p> + +<p>Et il s'élança dans la chambre voisine, en entendant les pas du nouveau +venu.</p> + +<p>Mademoiselle Piédevache acheva la phrase—tandis que moi, je saurai ce +que je dois dire.—Eh bien alors, je le dirai, et ça ira tout seul.</p> + +<p>Jujube entra: «J'accours aussitôt la nouvelle de votre retour», dit-il.</p> + +<p>—J'y comptais bien et je vous attendais, répondit-elle.</p> + +<p>—Pour me dire que nos projets ne peuvent plus avoir de suites; je m'y +attendais et je....</p> + +<p>—Comment! ne pas avoir de suites? Mais au contraire, je tiens plus que +jamais à leur prompte réalisation.</p> + +<p>—Vous n'avez donc pas vu votre neveu?</p> + +<p>—Si; à peine de retour de Nice, il est accouru ici.</p> + +<p>—De Nice? dit Jujube en souriant, il vous a dit qu'il arrivait de Nice?</p> + +<p>—D'où vouliez-vous qu'il vînt?</p> + +<p>—De Paris, dont il n'a probablement pas bougé.</p> + +<p>—Hein?</p> + +<p>—Je crois qu'il a été à Nice comme moi.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous me dites là?</p> + +<p>—Un de ses amis l'a rencontré à Paris, il y a quinze jours, trois +semaines, ayant une jolie fille au bras.</p> + +<p>—Ce n'est pas possible; on a pris un autre pour lui, j'ai toutes ses +lettres datées de Nice, mises à la poste à Nice; la dernière, +m'annonçant son retour, est datée d'il y a trois jours; mais vous-même +avez dû en recevoir?</p> + +<p>—Oui, j'en ai reçu trois et bien singulières pour un amoureux.</p> + +<p>Jujube, alors, montra à mademoiselle Piédevache les trois lettres où le +futur époux parlait de tout, excepté de son amour et du projet de +mariage, et les terminant par la formule: «mille choses à ces dames.»</p> + +<p>—Enfin, vous en avez reçu; donc, il était à Nice. La forme n'a pas +d'importance; je pourrais vous citer une personne qui a reçu des lettres +brûlantes de plusieurs prétendus épouseurs, qui l'ont parfaitement +lâchée après.</p> + +<p>—Après quoi? demanda Jujube.</p> + +<p>—Après m'avoir,—l'avoir, veux-je dire,—demandée en mariage.</p> + +<p>—Enfin, demanda Jujube, que vous a-t-il dit au sujet de nos projets?</p> + +<p>—Ses intentions n'ont pas changé; s'il n'est pas allé tout de suite +chez vous, c'est qu'il a cru devoir accourir à moi tout d'abord; mais +dès aujourd'hui vous nous verrez lui et moi.</p> + +<p>Bref, Jujube, qui ne demandait pas mieux que de revenir au mariage qu'il +croyait bien rompu; sa fille, d'ailleurs, refusant formellement +d'épouser Pistache, Jujube se retira enchanté du rétablissement des +choses et tout prêt à tendre les bras à son futur gendre.</p> + +<p>Bengali ayant écouté à la porte, sa tante n'eut pas à lui répéter sa +conversation avec Jujube et la situation, pour lui, était nette; elle +était tout entière dans le célèbre dilemme: se soumettre ou se démettre, +et se démettre, c'était renoncer à l'affection et à l'héritage de sa +tante, qui l'avait élevé, à qui il devait tout et qu'il lui faudrait +affliger en échange de sa tendresse et de ses bienfaits; mais se +soumettre, c'était abandonner Georgette, Georgette dont il était +éperdument amoureux et qu'il faudrait désespérer par un abandon qu'elle +ne méritait pas.</p> + +<p>Il fit ce qu'en pareil cas tout autre eût fait à sa place, il laissa sa +tante lui parler du mariage, l'écouta sans répondre, réfléchit mais ne +la heurta pas par un refus. Cette attitude satisfit la vieille +demoiselle: «Laissons-le à ses réflexions», se dit-elle, convaincue +qu'elles seraient suivies d'une entière soumission; mais lui, se tenait +simplement ce raisonnement, que tant qu'un mariage n'est pas fait, il +peut survenir un événement qui le rende impossible; or, il avait plus +d'un mois devant lui et, dans un mois, il passe bien de l'eau sous le +pont des Arts et bien des académiciens dessus.</p> + +<p>Quand Jujube annonça le résultat de sa visite à Saint-Mandé, ce fut une +joie d'autant plus vive que, sans désespérer absolument, on ne croyait +pas à une justification si complète et à une reprise spontanée des +projets matrimoniaux. Aussi Jujube fut-il assourdi des questions +d'Athalie, au sujet de son prétendu; elle voulait connaître ses +explications, ses propres paroles, etc., etc.</p> + +<p>—Je ne l'ai pas vu, dit Jujube, mais sa tante m'a répété ses intentions +qui n'ont pas varié; tous deux viendront aujourd'hui.</p> + +<p>Et tout à son idée de gloriole, il parla de ses projets de noce dans la +coquette habitation de la propriétaire absente, des nombreux domestiques +laissés aux ordres des occupants; ce fut du délire, et on ne parla plus +d'autre chose; même les voitures étant à la disposition de la famille, +on les ferait atteler toutes pour promener les invités, au grand +épatement des paysans, et à la pensée de ce luxe de représentation, on +ne tarissait pas d'exclamations, de rires, de propositions de toutes +sortes. Ah! à ce moment-là, Jujube ne songeait guère à envoyer Athalie +à son piano.</p> + +<p>Du reste, celle-ci avait bien autre chose à faire; les toilettes à +commander, le mobilier à acheter, etc., etc.</p> + +<p>—Ah! dit-elle tout à coup, et mon éventail que Georgette doit me +peindre; c'est convenu il y a longtemps, papa; il faudra que tu en +composes le sujet; cette chère Georgette! va-t-elle être contente, elle +qui m'aime tant.</p> + +<p>Pendant toutes ces expansions, l'infidèle malgré lui, tout en se berçant +de cette philosophie qu'un événement imprévu peut se produire dans le +courant d'un mois, se demandait ce qu'il allait faire et dire, en +attendant cet événement problématique qui pouvait tout arranger; ne pas +revoir Georgette, quant à présent il ne pouvait s'y résigner; continuer +ses rendez-vous quotidiens avec elle, mais elle lui rappellerait chaque +jour la démarche promise auprès de sa marraine.... Quel prétexte +donnerait-il pour s'en abstenir maintenant qu'il s'était montré comme de +retour à Paris? Avouer franchement sa situation, c'était la dernière +décision à laquelle il pût s'arrêter; dans son embarras, il remit au +lendemain son rendez-vous, se disant que Georgette, ne le voyant pas, +croirait que sa tante l'avait retenu.</p> + +<p>Mais il y avait une visite qu'il ne pouvait reculer: celle à sa future +famille; d'autant plus que mademoiselle Piédevache devait l'accompagner.</p> + +<p>A l'heure convenue entre eux, la tante et le neveu se présentaient donc +dans la famille Jujube et y étaient reçus avec un véritable +enthousiasme. Madame Jujube sauta au cou de son gendre, puis le plaçant +devant Athalie:</p> + +<p>—Embrassez donc votre future! dit-elle....</p> + +<p>Puis on embrassa la tante, puis ce furent des poignées de main +chaleureuses, des demandes affectueuses de nouvelles du blessé, etc., +etc.</p> + +<p>—Enfin, nous allons donc avoir la paix! dit Jujube, en riant; car +c'était un enfer, ici.</p> + +<p>—Les larmes d'Athalie, sa mauvaise humeur, parce que vous ne reveniez +pas, ajouta la mère.</p> + +<p>—Pauvre petite! dit mademoiselle Piédevache; adorer ce monstre-là....</p> + +<p>—Oh! ajouta Jujube, elle ne pouvait pas digérer: «Mille choses à ces +dames!»; elle attendait des choses à elles personnelles....</p> + +<p>—C'est à vous que j'écrivais, dit Bengali, et j'ai cru que ce n'était +pas la place....</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, répliqua la tante; ces choses-là, on les dit à +la personne elle-même.</p> + +<p>—Ne parlons plus de ça, interrompit Jujube tout à son idée de noce à la +maison de campagne; et il recommença à énumérer en détail ses intentions +quant au repas, au bal qui le suivrait, à la réception des amis et +connaissances qu'on n'aurait pu inviter au repas, etc., etc.</p> + +<p>Et malgré cet enthousiasme qu'elle partageait avec son père et sa mère, +malgré sa joie de revoir près d'elle l'homme qui devait être son mari, +Athalie ne pouvait ne pas remarquer son air rêveur, ses sourires de +complaisance et son peu d'empressement auprès d'elle. Mademoiselle +Piédevache à qui, non plus, n'avait pas échappé la contrainte de son +neveu et qui en connaissait les causes, dit:</p> + +<p>—Ce pauvre enfant est encore un peu souffrant, il n'a pas retrouvé +cette gaîté que vous lui connaissez, et puis le mariage doit rendre +sérieux.</p> + +<p>Sur ce, elle jugea à propos de ne pas prolonger une situation +embarrassante:</p> + +<p>—Allons, je l'emmène, dit-elle; à demain.</p> + +<p>Puis à Bengali:</p> + +<p>—Embrasse ta fiancée et partons.</p> + +<p>Et, dans son soulagement causé par le départ, Bengali trouva, dans le +baiser d'adieu, une conviction qu'Athalie put prendre pour de la +tendresse.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2> + +<h2>ÇA DEVAIT ARRIVER</h2> + + +<p>Ainsi que l'avait prévu Bengali, Georgette ne le voyant pas, le +lendemain du jour où il l'avait quittée pour se rendre auprès de sa +tante, pensa que, séparée de son neveu depuis longtemps, la vieille +demoiselle l'avait retenu, et la jeune fille ne se préoccupa pas de ce +premier manquement aux rendez-vous quotidiens; cependant, elle était +bien impatiente de voir son amant pour lui confier une joie qui pouvait +devenir un cruel embarras si Bengali n'obtenait promptement le +consentement de sa marraine à leur mariage; Georgette venait de +reconnaître en elle un état que dans quelques mois elle ne pourrait +plus dissimuler à personne: quant à présent, cet état lui donnait un +bonheur inconnu d'elle et elle était heureuse à la pensée que son amant +le partagerait et se hâterait de régulariser une situation qui ne +pouvait se prolonger plus longtemps.</p> + +<p>Pendant qu'elle s'abandonnait à son rêve, Bengali était conduit par sa +tante chez les bijoutiers, tapissiers, ébénistes, marchands de linge, +pour l'acquisition des cadeaux, meubles et tout ce qu'il faudrait au +jeune ménage.</p> + +<p>Les Jujube, eux, n'ayant que leur garde-robe à emporter, s'installaient +immédiatement dans l'habitation de Ville-d'Avray où ils allaient faire +du genre pour l'éblouissement de leurs amis et connaissances; ils les +avertirent d'abord par lettre de leur nouveau domicile pendant la durée +de la saison; ajoutant qu'on serait heureux d'avoir leur visite tel jour +qu'il leur conviendrait, madame devant recevoir tous les jours, sans +cérémonie, comme il convient à la campagne, et la lettre portait un +<i>post-scriptum</i>: une calèche sera toujours attelée pour les amateurs de +promenades.</p> + +<p><i>Deuxième post-scriptum</i>: Il y a huit chambres d'amis pour les personnes +retenues à coucher.</p> + +<p>Et Jujube ne pouvant plus aller parcourir chaque jour à pied les rues de +Paris pour y montrer sa croix, prit une des voitures à sa disposition, +et alors il fit ses promenades en calèche, laissant la mère et la fille +tout à leurs occupations et à leurs causeries en vue du grand et +prochain événement et ne désirant, quant à présent, d'autre société que +celle du futur époux sur lequel elles comptaient bien tous les jours, +comme il l'avait promis.</p> + +<p>Georgette aussi comptait bien sur lui.</p> + +<p>Elle avait été un jour sans le voir et elle attendit impatiemment le +jour suivant pour lui faire la confidence qu'elle croyait devoir le +plonger dans une immense joie. Le lendemain donc, elle se rendit où +Bengali l'attendait d'ordinaire. Elle eut un vif mouvement de bonheur, +la voiture était là; elle y monta, tomba dans les bras de son amant et +en quelques tours de roue, on fut dans le petit appartement témoin de +leurs entrevues quotidiennes. Tout d'abord, le jeune homme commença une +explication sur deux empêchements qui ne lui avaient pas permis d'aller +voir madame Marocain.</p> + +<p>—C'est impossible en ce moment, mon ami, interrompit la jeune fille, ma +marraine est malade.... Oh! ça n'a rien de grave, la maladie à la mode: +l'influenza, douze à quinze jours de soins, de précautions pour ne pas +se refroidir et il n'y paraîtra plus.</p> + +<p>Quinze jours devant lui! Ce fut un grand soulagement qui mit subitement +notre amoureux à l'aise. Voyant alors sur les lèvres de Georgette un +sourire inexplicable, l'entendant prononcer des demi-mots auxquels il ne +comprenait rien:</p> + +<p>—Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il, on dirait que tu as quelque chose à +m'apprendre.</p> + +<p>Et dans un sourire d'une ineffable tendresse, la jeune fille articula +tout bas:</p> + +<p>—Oui... oui... quelque chose qui....</p> + +<p>—Voyons, parle, ma chérie; ce n'est pas un grand malheur si j'en juge à +ta physionomie.</p> + +<p>Alors, Georgette lui prit la tête dans ses bras et lui dit quelques mots +à l'oreille.</p> + +<p>Bengali se leva brusquement, dans un élan d'ivresse folle, et couvrit +Georgette de baisers entrecoupés des mots les plus tendres.</p> + +<p>—Je savais bien que je te rendrais heureux, lui dit-elle.</p> + +<p>Et les baisers partagés de redoubler.</p> + +<p>Puis la pensée de sa situation jeta une ombre sur le visage tout à +l'heure si épanoui du jeune homme.</p> + +<p>Et, à son tour, Georgette lui demanda, mais d'une voix inquiétante:</p> + +<p>—Qu'as-tu donc, toi aussi?</p> + +<p>Il prétexta le chagrin de quitter sa maîtresse en un pareil moment (car +l'heure de la séparation était arrivée).</p> + +<p>Elle le consola dans les baisers d'adieu et Bengali la quitta en lui +disant:</p> + +<p>—A demain, mon cher amour, à demain!</p> + +<p>Leurs joies, leur installation à la maison de campagne, leurs +occupations, leurs projets, tout cela avait absorbé les dames Jujube et +elles avaient complètement oublié Pistache.</p> + +<p>Elles restèrent sans mouvement et sans voix en le voyant entrer, tout +guilleret:</p> + +<p>—Bonjour, mesdames; je ne vous demande pas des nouvelles de votre +santé, vous avez des mines superbes; figurez-vous que j'allais tous les +jours vous demander et votre portier, cette vieille bête de père +Galfâtre, me répondait toujours: «Il n'y a personne», quand il aurait pu +me dire: «On est à la campagne....» et même, ça n'est pas gentil à vous, +de ne pas m'avoir prévenu et envoyé votre adresse; finalement, que j'ai +fini par dire à votre pipelet, quand il m'a répondu pour la dixième fois +«Il n'y a personne»: «Ah ça! mais ils ne rentrent donc plus chez eux?» +Il m'a alors répondu: «Ils n'y rentreront qu'à la fin de la saison, ils +sont à la campagne.» «Vous ne pouviez pas me le dire plus tôt?» +m'écriai-je avec une humeur bien légitime, n'est-ce pas? il me répond: +«Vous ne l'avez pas demandé»; enfin, je lui ai demandé l'adresse de +votre campagne et me voilà.</p> + +<p>Les deux femmes avaient écouté ce monologue sans l'interrompre:</p> + +<p>—Oh! mais c'est charmant ici... quel joli séjour! continua Pistache.</p> + +<p>Et, tout décontenancé en voyant l'immobilité des deux dames:</p> + +<p>—Je vous dérange peut-être? demanda-t-il.</p> + +<p>—Quelques occupations, répondit madame Jujube.</p> + +<p>Pistache poursuivit:</p> + +<p>—Ça ne nous empêchera pas de causer car il y a bien huit à dix jours +que nous n'avons causé de notre affaire.</p> + +<p>—Quelle affaire? demanda madame Jujube.</p> + +<p>—Quelle... fit Pistache interloqué.... Eh bien... pour savoir si c'est +le moment de parler à M. Jujube.</p> + +<p>—Lui parler... de quoi?</p> + +<p>Pistache regardait les deux femmes sans comprendre.</p> + +<p>—Eh bien, balbutia-t-il, de... mes intentions au sujet du mariage avec +mademoiselle Athalie.</p> + +<p>Toutes les deux poussèrent une exclamation.</p> + +<p>—Encore! fit mademoiselle Jujube.</p> + +<p>Pistache était stupéfait; encore? répétait-t-il... encore....</p> + +<p>—Oui encore?... dit madame Jujube. Comment, voilà plusieurs mois que +cette plaisanterie dure; que ma fille et moi consentons au mariage; nous +nous tuons à vous répéter qu'il vous faut le consentement du père et +vous n'en finissez jamais et, après huit à dix jours où vous n'avez pas +donné signe de vie, vous recommencez à demander s'il vous faut vous +adresser à mon mari.</p> + +<p>—Est-ce que vous croyez que papa va vous attendre éternellement? dit à +son tour Athalie.</p> + +<p>—Mais c'est madame votre mère qui m'a conseillé....</p> + +<p>—Il a des vues sur un autre, mon mari, interrompit madame Jujube, un +autre qui, lui, s'est présenté et a parlé.</p> + +<p>Pistache fut atterré par cette déclaration; il bafouillait des mots +sans suite, ne savait quelle contenance tenir, était enfin dans un état +de complet ahurissement.</p> + +<p>—Excusez-moi, dit Athalie, j'ai affaire.</p> + +<p>Et elle sortit.</p> + +<p>—Voyez mon mari, ajouta madame Jujube; moi, je n'ai rien de plus à vous +dire.</p> + +<p>Elle sortit à son tour; et le malheureux apothicaire se retira la tête +perdue, et marchant comme un homme ivre.</p> + +<p>Le maître de la maison rentra peu après cette scène et énuméra les noms +des hôtes sur lesquels on pouvait compter. Il avait même invité M. +Quatpuces qui crèverait de dépit, au milieu des fêtes dont il aurait été +l'un des importants personnages, sans ses prétentions à la dot.</p> + +<p>—Tu sais, mon ami, dit madame Jujube, que c'est aujourd'hui que +mademoiselle Piédevache et notre gendre viennent s'installer ici.</p> + +<p>—A-t-on préparé leurs chambres?</p> + +<p>—Les deux plus belles; tout est prêt, ils pourront venir quand ils +voudront.</p> + +<p>—Et le dessin de mon éventail, papa? demanda Athalie, il n'est que +temps.</p> + +<p>—Je l'ai dans la tête, répondit l'artiste, je n'ai qu'à le faire sur le +morceau de satin blanc que tu m'as donné, tu l'auras dans une heure.</p> + +<p>Il passa dans son atelier pour exécuter le dessin emblématique qu'il +avait conçu, et, selon sa promesse, il le remettait à sa fille +émerveillée.</p> + +<p>A l'heure du dîner, mademoiselle Piédevache arrivait avec ses bagages, +ainsi qu'elle l'avait promis, annonçant l'arrivée de son neveu après +dîner seulement: une affaire le retenait à Paris pour quelques heures.</p> + +<p>Ce furent des embrassements frénétiques, un de ces bavardages fiévreux +comme en donne la joie débordante; on fit visiter toute la maison à la +vieille demoiselle et on la conduisit à sa chambre où ses malles avaient +été portées; une femme de chambre fut mise à ses ordres, et elle lui +donna les clés de ses malles pour en tirer le linge et les robes et +mettre le tout en place.</p> + +<p>Bengali arriva à neuf heures, fut reçu avec de doux reproches pour son +retard et la soirée s'acheva dans une conversation générale à laquelle +il fit mille efforts pour prendre part, sans parvenir à faire +disparaître les soucis qui assombrissaient son front. Athalie ne put +s'empêcher d'en faire la remarque.</p> + +<p>—Il songe aux devoirs que va lui imposer sa vie nouvelle, dit la tante.</p> + +<p>Le lendemain, Jujube, étalé dans la calèche, se dirigeait vers la route +de Ville-d'Avray (car il ne prenait pas le chemin de fer), lorsqu'il +entendit ce cri: «Bonjour, maître!» Il se retourna; c'était Marocain qui +l'avait ainsi interpellé. L'artiste fit arrêter sa voiture et serra, +avec l'effusion d'un homme heureux, la main que lui tendait Marocain. Il +lui annonça qu'il retournait à sa campagne, l'engagea à l'y aller voir, +et après les questions ordinaires sur la santé:</p> + +<p>—Eh! quoi de nouveau? demanda Marocain.</p> + +<p>—Il y en a chez moi, répondit Jujube.</p> + +<p>—Du bon?</p> + +<p>—De l'excellent; je marie ma fille.</p> + +<p>—Ah! bravo! un bon mariage, je suppose?</p> + +<p>—Un jeune homme charmant, spirituel, riche.</p> + +<p>—Ah! mon compliment, cher maître.</p> + +<p>—Merci; nous ferons le repas de noces, le bal, les réceptions à ma +campagne, dans une habitation exquise, vaste, où je pourrai recevoir un +grand nombre de personnes... dont vous serez, bien entendu.</p> + +<p>—Oh! cher maître.... Le jeune homme est d'une famille connue?</p> + +<p>—Mon gendre n'a qu'une tante fort riche, dont il sera l'unique héritier +et qui, en attendant, le dote richement.</p> + +<p>—Alors, quand je verrai mademoiselle, elle sera madame... madame je ne +sais comment.</p> + +<p>—Madame Bengali.</p> + +<p>—Bengali! s'écria Marocain.</p> + +<p>—Vous le connaissez?</p> + +<p>Marocain, ne voulant pas dire au beau-père qui l'invitait tout le mal +qu'il pensait de son futur gendre, répondit:</p> + +<p>—Je me suis trouvé une fois avec ce jeune homme; je ne le connais pas +autrement....</p> + +<p>—C'est un charmant garçon. Allons? au revoir, Marocain!</p> + +<p>Jujube donna l'ordre au cocher de repartir et la voiture s'éloigna.</p> + +<p>—Oui, charmant garçon, se dit Marocain, qui aurait séduit la filleule +de ma femme si nous n'y avions pas mis bon ordre; et cette petite dinde +venait nous raconter qu'il la courtisait pour le bon motif! Bon pour +lui, oui.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2> + +<h2>UN COUP DE THÉATRE</h2> + + +<p>Une heure après, il dit d'un air narquois à Georgette qui était venue +voir sa marraine:</p> + +<p>—Eh bien, le monsieur au parapluie qui devait venir demander ta main?</p> + +<p>—Qu'a-t-il fait? demanda la jeune fille anxieuse.</p> + +<p>—Il se marie prochainement... avec ton amie Athalie Jujubès; crois-tu +que nous avons été prudents en te faisant changer de quartier?</p> + +<p>Georgette eut la force de dissimuler sa douleur, feignit l'indifférence +à cette nouvelle qui lui brisait le cœur et ne donna carrière à son +désespoir qu'à sa rentrée chez elle, où elle se jeta sur son lit en se +tordant dans les cris et dans les larmes.</p> + +<p>Deux coups frappés à la porte la firent se redresser brusquement; elle +essuya ses yeux et se préparait à demander qui frappait, lorsque la voix +de Bengali se fit entendre:</p> + +<p>—C'est moi, dit-il, ouvre.</p> + +<p>—Lui! s'écria-t-elle... lui ici!</p> + +<p>—Ouvre-moi donc, mon cher amour, insista le jeune homme.</p> + +<p>—Que vient-il faire ici? se demanda la désespérée.</p> + +<p>Et elle ouvrit, pâle, tremblante, les paupières gonflées et rougies et +la bouche crispée.</p> + +<p>Bengali eut un mouvement d'effroi en la voyant.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc? fit-il éperdu....</p> + +<p>Elle fixa sur lui ses regards pleins d'une inexprimable angoisse, et ses +lèvres blêmes s'agitèrent sans pouvoir articuler un mot.</p> + +<p>—Mais qu'as-tu, mon cher ange adoré? dit-il en l'enlaçant.</p> + +<p>Elle s'échappa de ses bras, s'éloigna de lui:</p> + +<p>—Allez-vous-en! cria-t-elle; nous ne devons plus nous voir.</p> + +<p>Il la regardait sans comprendre:</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-il tout à coup, tu sais...?</p> + +<p>—Tout!... vous vous mariez... que venez-vous faire ici?... m'offrir de +l'argent, me promettre de ne pas m'abandonner, d'assurer le sort du +pauvre petit être qui.... Non... non... je n'ai pas besoin de vous.... +Mon enfant, je l'élèverai seule....</p> + +<p>Bengali se jeta à ses genoux, lui saisit et retint de force ses mains +qu'elle voulait lui retirer.</p> + +<p>—Ecoute-moi, je t'en supplie, implorait-il; tu ne peux pas me condamner +sans m'entendre....</p> + +<p>Et il lui énuméra toutes les circonstances qui avaient abouti à cette +situation terrible et sans issue.</p> + +<p>Dans l'état où à son arrivée il avait vu Georgette, Bengali, tout à +l'émotion causée par l'apparition de sa maîtresse, n'avait pas songé à +fermer la porte.</p> + +<p>Soudain, Georgette jeta un cri, les yeux fixés vers cette porte ouverte; +Bengali se retourna et resta terrifié en voyant Athalie pâle et +immobile.</p> + +<p>Après un silence qu'aucun des trois personnages n'osait rompre, le jeune +homme agita ses lèvres comme pour parler.</p> + +<p>—Ne me donnez pas d'explications, dit doucement Athalie, j'étais là, +j'ai tout entendu.</p> + +<p>Puis, essayant de sourire:</p> + +<p>—D'ailleurs, continua-t-elle, je ne regrette pas d'avoir acquis la +preuve de ce que je soupçonnais bien un peu....</p> + +<p>Puis, souriant de nouveau:</p> + +<p>—Je n'ai jamais été bien certaine de votre amour, dit-elle à Bengali... +votre gaîté naturelle que l'approche d'une union désirée aurait dû +augmenter, cette gaîté, vous l'aviez perdue; vos airs rêveurs, +préoccupés, vos soupirs mal dissimulés, rien ne m'échappait.</p> + +<p>Puis, après un silence:</p> + +<p>—Pourquoi ne m'avoir pas confié franchement que votre cœur était à une +autre?</p> + +<p>Et, sur ces mots, regardant Georgette qui ne savait que penser et que +dire, elle lui sauta au cou:</p> + +<p>—Une autre dont je ne suis pas jalouse, va.</p> + +<p>Un sanglot contenu étrangla sa voix, et les deux jeunes filles enlacées +mêlèrent leurs larmes.</p> + +<p>—Écoutez-moi, mademoiselle, dit Bengali.</p> + +<p>—Je sais ce que vous allez me dire: cette rencontre de Georgette après +votre demande de ma main, de Georgette que vous aimiez déjà, ce duel +pour elle, les soins qu'elle vous a prodigués, ses veilles à votre +chevet... et puis... une faute... une faute qu'il faut réparer... +pourquoi ne m'avez-vous pas confié tout cela?</p> + +<p>—Votre père, votre mère me disaient que vous m'aimiez et je n'osais +pas....</p> + +<p>—En vous épousant sans répugnance, mais sans amour... car j'aimais +ailleurs, mes parents le savaient, j'obéissais aux désirs de mon père; +je suis adorée de celui que je désespère et que je sacrifiais en me +sacrifiant moi-même; vous avez pu être trompé par mon humeur qui n'était +pas celle d'une femme qui se sacrifie..., mais vous savez, dans ma +famille..., on a des satisfactions qui l'emportent sur celles du cœur. +J'ai été élevée comme cela; mais si j'ai toujours cédé aux volontés de +mon père, je lui résisterai pour ne pas épouser un homme dont je ne suis +pas aimée.</p> + +<p>Et embrassant de nouveau Georgette:</p> + +<p>—Ma pauvre Georgette..., c'est toi qu'il épousera..., qu'il doit +épouser, il le faut.</p> + +<p>Les deux jeunes gens lui avaient saisi chacun une main et balbutiaient +des paroles de reconnaissance.</p> + +<p>—Ne me remerciez pas, dit-elle....</p> + +<p>Puis, gaîment et tirant son éventail:</p> + +<p>—Je t'apportais cela, comme c'était convenu, dit-elle à Georgette; vois +donc le dessin de papa comme il est joli; c'est moins pressé maintenant, +parce que mon autre mariage ne sera pas aussi prochain; mais, c'est +égal, peins-moi cela le plus tôt possible, je suis impatiente de le +voir, de le montrer.... Allons, adieu!... Voulez-vous m'embrasser, +monsieur Bengali?</p> + +<p>—Oh! avec bonheur, s'écria le jeune homme, en lui couvrant les joues de +baisers.</p> + +<p>—Allons, dit-elle, ce sont des baisers de bonne amitié.... Au revoir!</p> + +<p>Et Athalie, remontée dans sa voiture, versa un torrent de larmes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2> + +<h2>LES JEUX DE L'AMOUR ET DE LA PHARMACIE</h2> + + +<p>Ce jour-là même, M. Quatpuces avait décidé de se rendre à l'invitation +de Jujube, sans la moindre disposition au dépit que son hôte croyait lui +causer; aux théories de Jujube sur le mariage, théories dans lesquelles +il n'avait pas vu d'allusions à son endroit, notre savant avait fait des +réponses que Jujube avait interprétées à sa façon; la vérité est que +Quatpuces était un célibataire volontaire, encroûté dans son +indépendance et adonné à peu près tout à la science.</p> + +<p>Il acceptait d'ailleurs avec plaisir les invitations, aimait les bons +repas de famille que, comme garçon, il n'était pas tenu de rendre; mais, +pas pique-assiette du tout, il ne manquait jamais d'apporter à la +maîtresse de maison un magnifique bouquet et répondait ainsi à la +politesse qu'il recevait.</p> + +<p>Une seule chose le préoccupait: son estomac un peu délabré; mais dans +ses études scientifiques, il avait trouvé qu'autrefois, aux environs de +Carthage, des médecins carthaginois avaient découvert certaines plantes +qui vous refaisaient un estomac d'une vigueur à lutter avec celui des +autruches; il s'était fait envoyer de ces plantes par un correspondant +d'une académie à laquelle lui-même appartenait et les avait fait +distiller, préparer selon la formule antique, par un pharmacien qui +devait, du tout, composer un élixir merveilleux.</p> + +<p>Ce pharmacien, c'était celui dont Pistache devait acheter l'officine, et +Quatpuces s'était adressé à lui sur la recommandation des dames Jujube.</p> + +<p>Il alla donc réclamer sa fiole pour l'emporter avec lui à Ville-d'Avray; +ce fut à Pistache qu'il s'adressa. Le malheureux garçon était dans +l'état que l'on sait, à peu près abruti. Il écouta machinalement le +client.</p> + +<p>—Ah! l'élixir carthaginois, dit-il, oui..., il est prêt....</p> + +<p>Et il remit la fiole à Quatpuces, puis, resté seul, retomba dans son +abrutissement.</p> + +<p>Il en fut tiré par le patron qui cherchait une fiole parmi plusieurs +autres, déposées à part; ne trouvant pas ce qu'il cherchait:</p> + +<p>—Est-ce qu'on est venu prendre la teinture de cantharides? +demanda-t-il.</p> + +<p>—La teinture de cantharides? fit l'abruti, non....</p> + +<p>—Où est la fiole, alors?</p> + +<p>—La fiole?</p> + +<p>—Oui....</p> + +<p>—Je ne sais pas, et Pistache se leva:</p> + +<p>—Où était-elle? demanda-t-il.</p> + +<p>Le pharmacien indiqua la place où il l'avait déposée, et tous deux se +mirent à bouleverser les fioles, mais vainement; puis voyant la fiole +préparée pour Quatpuces, le patron demanda:</p> + +<p>—Ce monsieur ne viendra donc pas chercher son élixir carthaginois?</p> + +<p>—Il sort d'ici et il l'a emporté, répondit Pistache.</p> + +<p>—Comment, il l'a emporté?... le voilà.</p> + +<p>Pistache resta anéanti; il avait donné à Quatpuces la fiole de teinture +de cantharides.</p> + +<p>Impossible de courir chez lui, on ne savait ni son nom ni son adresse.</p> + +<p>Pendant que le titulaire de l'officine et son futur successeur se +disputaient et se lamentaient à la pensée de ce qui pouvait arriver de +la substitution de médicaments, Quatpuces faisait l'acquisition d'un +bouquet merveilleux pour se rendre au chemin de fer, tout heureux à la +pensée des quelques bonnes journées qu'il allait passer.</p> + +<p>Athalie venait de rentrer et allait faire connaître à ses parents +l'événement qui devait tout changer, quand le savant fit son entrée. La +vue de son bouquet qu'il offrit à madame Jujube, lui valut les plus +chaleureux compliments, et Jujube s'empara de son hôte pour lui faire +admirer l'habitation où on espérait bien le posséder plusieurs jours.</p> + +<p>—C'est mon intention, dit-il, et j'ai apporté un peu de linge.... Je +suis peut-être indiscret, mais vous m'aviez fait promettre....</p> + +<p>Jujube l'interrompit et madame Jujube se récria:</p> + +<p>—Comment donc? Mais vous nous auriez désobligés en ne répondant pas à +notre invitation; votre chambre est prête, et si vous avez besoin de +quelques soins de toilette....</p> + +<p>—Oh! trois quarts d'heure de chemin de fer ne nécessitent pas.... Si +vous vouliez seulement faire porter ce petit paquet à ma chambre: deux +chemises, six mouchoirs, une cravate, des chaussettes, mes +pantoufles....</p> + +<p>—Jean, portez tout cela dans la chambre de monsieur; la chambre verte! +ordonna Jujube.</p> + +<p>Et le domestique emporta le petit paquet.</p> + +<p>A ce moment, mademoiselle Piédevache entrait, venant de faire une +promenade. On lui présenta Quatpuces, un savant distingué, membre de +plusieurs académies, qui voulait bien faire l'honneur à la famille de +venir passer quelques jours près d'elle.</p> + +<p>—Enchantée, monsieur, dit la vieille demoiselle...; puis: Je me suis +permis, dit-elle, d'ordonner à la cuisine qu'on m'apporte ici un verre +d'eau sucrée et de l'eau de fleur d'oranger.</p> + +<p>On se récria:—Comment donc, mais vous êtes ici chez vous; ordonnez! les +domestiques sont à vos ordres.</p> + +<p>—J'ai un si mauvais estomac!... ajouta mademoiselle Piédevache. Je me +trouve bien d'un verre d'eau sucrée avant les repas.</p> + +<p>—Un mauvais estomac! s'écria Quatpuces; ma foi, madame, je suis heureux +d'arriver aussi à propos...; moi-même j'ai un estomac déplorable; aucun +médecin, même parmi les spécialistes réputés, n'a pu me soulager; et je +ne dois qu'à moi-même les excellentes digestions dont j'ai le bonheur de +jouir, depuis que je fais usage de ceci, deux heures avant chaque repas.</p> + +<p>Et Quatpuces tira son flacon de sa poche, puis:—Je demanderai également +un verre d'eau, ajouta-t-il, mais sans fleur d'oranger.</p> + +<p>A ce moment, la bonne apportant le verre demandé par mademoiselle +Piédevache, on lui ordonna d'apporter un verre d'eau pure.</p> + +<p>—Permettez-moi, madame, dit le savant, de verser dans votre verre un +certain nombre de gouttes de cette composition. Puis, voyant rentrer la +bonne portant le verre d'eau à lui destiné, il ajouta:—En en versant +également dans le mien.</p> + +<p>Et il versa le nombre voulu de gouttes, dans chaque verre.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cela, monsieur?</p> + +<p>—Madame, c'est un médicament de ma composition, dont j'ai seul le +secret et que vous ne trouverez dans aucune pharmacie, c'est l'élixir +carthaginois.</p> + +<p>Et Quatpuces raconta l'histoire ci-dessus exposée, donna aux plantes, +composant son élixir, des noms barbares qu'on supposa être du +carthaginois.</p> + +<p>Les deux verres d'eau avalés, Jujube emmena Quatpuces, et, les trois +dames restées seules, mademoiselle Piédevache mit naturellement, sur le +tapis, la seule conversation à laquelle Athalie ne pouvait prendre part +qu'avec un grand embarras traduit par des réticences, des silences et +des monosyllabes.</p> + +<p>—C'est le retard de son fiancé qui lui met la tête à l'envers, dit la +vieille demoiselle en riant. Que fait-il ce lambin-là?... Pourquoi +n'arrive-t-il pas.... Et avec une animation progressive, mademoiselle +Piédevache se mit à parler de l'amour, de ses délices, de ses tourments +en l'absence de l'être aimé, des transports des deux amants quand ils se +revoient, et elle fredonna:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i1">Bonheur de se revoir<br /></span> +<span class="i1">Après des jours d'absence.<br /></span> +</div></div> + +<p>Et voyant ses yeux ardents et son visage coloré, madame Jujube se +demandait:</p> + +<p>—Qu'a-t-elle donc?</p> + +<p>—Ah! le voilà! fit tout à coup l'égrillarde vieille, en voyant entrer +son neveu; allons, ma petite, jetez-vous dans ses bras!... non, devant +nous, elle n'ose pas, ajoutat-elle; laissons les deux amoureux +ensemble.</p> + +<p>Et Bengali resté seul avec Athalie:</p> + +<p>—On ne sait donc rien encore? demanda-t-il?</p> + +<p>—Impossible en ce moment, répondit-elle; mais demain matin, je dirai +tout.</p> + +<p>—Que vous êtes bonne et quelle amitié profonde et durable j'ai pour +vous, dit le jeune homme.</p> + +<p>Et ils causèrent, en bons amis, du seul sujet qui pût les intéresser en +ce moment.</p> + +<p>Jujube, qui avait promené Quatpuces partout, lui dit: «Excusez-moi, mon +gendre vient d'arriver.»</p> + +<p>—Allez-donc, cher monsieur, allez donc, ne vous gênez pas pour moi.... +Et resté seul, Quatpuces, le visage animé, se dit: «Merveilleux, cet +élixir... je suis tout... il ne m'a pas encore produit pareil effet... +je me sens vingt ans», et il pirouetta joyeusement en faisant claquer +ses doigts: «Vingt ans! répéta-t-il... mais j'ai le feu au visage.... Je +vais me le tremper dans ma cuvette.»</p> + +<p>Comme il entrait dans sa chambre, il y trouva une petite bonne accorte +et fraîche qui venait de lui préparer son lit.</p> + +<p>—Voilà! lui dit-elle, monsieur dormira bien là-dedans.</p> + +<p>—Pas si vous y étiez avec moi, répondit-il, en lui lançant un regard +ardent.</p> + +<p>La petite bonne se mit à rire:—Ah! êtes-vous farceur! dit-elle; et elle +se recula en voyant s'avancer, vers sa taille, les mains de Quatpuces.</p> + +<p>—Mais oui, je suis assez....</p> + +<p>Et il s'avança davantage.</p> + +<p>—Non, non, à bas les mains, fit la servante... qui est-ce qui dirait ça +en vous entendant causer dans le salon, où vous avez l'air si sérieux?</p> + +<p>—Mais je suis sérieux aussi, en ce moment....</p> + +<p>Et s'avançant toujours, il reprit en riant:</p> + +<p>—Défais-tu aussi bien les lits que tu les fais?</p> + +<p>Et la bonne de rire de plus belle:</p> + +<p>—On vient! dit-elle tout à coup en se dirigeant vers la porte; puis, +comme il la retenait:—Laissez-moi partir, ajouta-t-elle, si on nous +trouvait ensemble....</p> + +<p>—Eh bien, dis-moi où est ta chambre, et je te laisse partir.</p> + +<p>—Ma chambre?</p> + +<p>—Oui, ce soir, tu laisseras ta porte entr'ouverte.</p> + +<p>—Je vous dis que j'entends monter.</p> + +<p>—Ta chambre, où est-elle?</p> + +<p>Et il montra un louis qu'il avait pris entre ses doigts.</p> + +<p>On montait, en effet; la petite bonne indiqua sa chambre à Quatpuces.</p> + +<p>Il était temps, le valet de chambre apparaissait pour avertir notre +savant que le dîner était servi.</p> + +<p>—Je descends, fit-il.</p> + +<p>Il suivit le domestique, après avoir questionné du regard la servante +qui lui répondit par un signe affirmatif.</p> + +<p>Le dîner eut dû logiquement être égayé par les fiancés et par les époux +Jujube, mais les deux premiers n'étaient pas en humeur joyeuse, +semblaient rêveurs, échangeaient quelques mots à voix basse et des +regards plus inquiets que tendres; le repas n'en fut pas moins d'une +gaîté bruyante et peu à peu grivoise, puis presque érotique, grâce aux +allusions lancées par mademoiselle Piédevache, au sujet de la nuit de +noces, et, à la stupéfaction des époux Jujube, le grave Quatpuces +riposta par les réflexions les plus salées.</p> + +<p>Et M. et Madame Jujube de se demander:</p> + +<p>—Mais qu'est-ce qu'ils ont? Ce Quatpuces! qui est-ce qui aurait dit ça +de lui?</p> + +<p>Et la vieille, sans qu'on l'en priât, se mit à chanter la chanson de +Béranger:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i1">Combien je regrette<br /></span> +<span class="i1">Mon bras si dodu,<br /></span> +<span class="i1">Ma jambe bien faite,<br /></span> +<span class="i1">Et le temps perdu.<br /></span> +</div></div> + +<p>Et l'heure du coucher étant venue, les époux Jujube, en se retirant dans +leur chambre, de se demander de nouveau:—Y comprends-tu quelque chose? +Mais qu'est-ce qu'ils ont?</p> + +<p>Le lendemain matin, à dix heures, mademoiselle Piédevache n'avait pas +encore paru; on pensait que la vieille demoiselle avait prolongé son +sommeil plus que d'ordinaire et on ne s'en occupait pas autrement.</p> + +<p>Jujube était plus surpris de n'avoir pas vu Quatpuces dont il +connaissait les habitudes ultra-matinales.</p> + +<p>—Il s'est grisé au dîner, dit-il; ça se voyait bien à ses propos. Ah! +le voilà qui va descendre, ajouta-t-il, en entendant sa voix.</p> + +<p>C'était bien la voix du savant; il causait avec la petite bonne qu'il +avait rencontrée dans un couloir:</p> + +<p>—Ah! petite gaillarde, lui disait-il, quand tu t'y mets, tu ne donnes +pas ta part aux chiens.</p> + +<p>—Ah! c'est bien spirituel, ce que vous dites là, lui répondit-elle +sèchement.</p> + +<p>Quatpuces ne comprenait pas:</p> + +<p>—Comment, dit-il, c'est bien spirituel? il me semble pourtant, +luronne....</p> + +<p>—Monsieur me demande où est ma chambre, je la lui indique; je laisse ma +porte entr'ouverte toute la nuit....</p> + +<p>—Eh bien, je suis allé te trouver.</p> + +<p>—Vous? moi? Ah! elle est forte celle-là.</p> + +<p>—Comment, elle est forte? Et la pièce de vingt francs que je t'ai mise +dans la main?</p> + +<p>—A moi? Je ne sais pas ce que ça veut dire; si vous êtes allé quelque +part, ça n'est pas chez moi.</p> + +<p>—Justine! cria Jujube à ce moment, voyez donc si mademoiselle +Piédevache est indisposée et demandez-lui si elle a besoin de quelque +chose.</p> + +<p>—Bien, monsieur.</p> + +<p>Et la bonne laissa Quatpuces tout stupéfait, se demandant: «Comment... +est-ce que, dans l'obscurité, je me serais trompé de porte?»</p> + +<p>Bientôt des cris et des rumeurs jetaient le trouble dans la maison.</p> + +<p>Quatpuces courut s'informer de ce qui arrivait; il rencontra Jujube +pâle, bouleversé.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc? demanda le savant.</p> + +<p>—Ah! cher monsieur, une chose épouvantable; la vieille dame, vous savez +bien, la vieille dame avec qui vous avez dit des gaudrioles hier, à +table?</p> + +<p>—Oui, une dame très gaie; eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, on vient de la trouver morte dans son lit.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous me dites là?</p> + +<p>—La vérité, je viens de la voir, la pauvre vieille: son neveu, ma +fille, ma femme, tout le monde est près d'elle.</p> + +<p>—Sans doute une rupture d'anévrisme, une apoplexie foudroyante; on peut +voir cela à son visage: exprime-t-il la souffrance?</p> + +<p>—Du tout... au contraire... elle avait le sourire aux lèvres et, chose +inexplicable, une pièce de vingt francs dans la main.</p> + +<p>Quatpuces resta anéanti et il comprit qu'en effet il n'était pas allé +chez la petite bonne.</p> + +<p>Jujube annonça immédiatement à Athalie et à Bengali que leur mariage +serait forcément retardé par le cruel événement. C'était leur ouvrir la +voie des explications. Tous deux étaient d'accord pour faire connaître +nettement leur intention; la fin, si douce d'ailleurs, de la bonne +tante, rendant à son neveu toute liberté de rompre des projets si près +d'aboutir et d'épouser Georgette. Jujube vit qu'il n'y avait pas à +revenir là-dessus.</p> + +<p>—Encore un mariage raté, s'écria-t-il avec désespoir.</p> + +<p>—Non, mon ami, répondit madame Jujube, toujours pratique; sur ce elle +prit une feuille de papier à lettres, écrivit dessus quelques lignes et +la montra à son mari qui lut ce qui suit:</p> + +<p>«Ah çà! cher monsieur Pistache, qu'attendez-vous définitivement pour +parler à mon mari? il est tout disposé pour vous; finissons-en, faites +votre demande, demain au plus tard, sinon il disposera de la main +d'Athalie en faveur d'un autre.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>FIN</h2> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</h3> + +<p>En vente à la même Librairie</p> + + +<p>LES GAIETÉS BOURGEOISES Illustrations de Steinlen. Un vol. in-18.—Prix: +3 fr. 50.</p> + +<p>LES TRIBUNAUX COMIQUES 4 vol. illustrés à 5 fr.</p> + +<p>LE BUREAU DU COMMISSAIRE Un vol. in-18 illustré.—Prix: 3 fr. 50.</p> + +<p>Émile Colin.—Imp. de Lagny.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le monsieur au parapluie, by Jules Moinaux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONSIEUR AU PARAPLUIE *** + +***** This file should be named 16862-h.htm or 16862-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/6/16862/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/16862-h/images/frontispiece.jpg b/16862-h/images/frontispiece.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9e64680 --- /dev/null +++ b/16862-h/images/frontispiece.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..044c6ee --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #16862 (https://www.gutenberg.org/ebooks/16862) |
