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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:49:49 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'alouette du casque + Victoria, la mère des camps + +Author: Eugène Sue + +Release Date: October 10, 2005 [EBook #16851] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ALOUETTE DU CASQUE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits (Walter, Michèle, +Coolmicro and Fred); this text is also available at +http://www.ebooksgratuits.com + + + + + + +Eugène Sue + + +L'ALOUETTE DU CASQUE + +ou + +Victoria la mère des camps. + + +(1866) + + +_Ce roman fait partie du tome III des Mystères du peuple +ou +l'Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges_ + + + +Table des matières + +CHAPITRE PREMIER +CHAPITRE II +CHAPITRE III +CHAPITRE IV +CHAPITRE V + + + +CHAPITRE PREMIER + +Moi, descendant de Joël, le brenn de la tribu de Karnak; moi, +_Scanvoch_, redevenu libre par le courage de mon père _Ralf_ et +les vaillantes insurrections gauloises, armées de siècles en +siècle, j'écris ceci deux cent soixante-quatre ans après que mon +aïeule Geneviève, femme de Fergan, a vu mourir, en Judée, sur le +Calvaire, Jésus de Nazareth. + +J'écris ceci cent trente-quatre ans après que _Gomer_, fils de +_Judicaël_ et petit-fils de Fergan, esclave comme son père et son +grand-père, écrivait à son fils _Médérik_ qu'il n'avait à ajouter +que le monotone récit de sa vie d'esclave à l'histoire de notre +famille. + +Médérik, mon aïeul, n'a rien ajouté non plus à notre légende; son +fils _Justin_ y avait fait seulement tracer ces mots par une main +étrangère: + +«Mon père Médérik est mort esclave, combattant, comme _Enfant du +Gui_, pour la liberté de la Gaule. Moi, son fils Justin, colon du +fisc, mais non plus esclave, j'ai fait consigner ceci sur les +parchemins de notre famille; je les transmettrai fidèlement à mon +fils _Aurel_, ainsi que la _faucille d'or, la clochette d'airain, +le morceau de collier de fer_ et _la petite croix d'argent_, que +j'ai pu conserver.» + +Aurel, fils de Justin, colon comme son père, n'a pas été plus +lettré que lui; une main étrangère avait aussi tracé ces mots à la +suite de notre légende: + +«Ralf, fils d'Aurel, le colon, s'est battu pour l'indépendance de +son pays; Ralf, devenu tout à fait libre par la force des armes +gauloises, a été aussi obligé de prier un ami de tracer ces mots +sur nos parchemins pour y constater la mort de son père Aurel. Mon +fils Scanvoch, plus heureux que moi, pourra, sans recourir à une +main étrangère, écrire dans nos récits de famille la date de ma +mort, à moi, Ralf, le premier homme de la descendance de Joël, le +brenn de la tribu Karnak, qui ait reconquis une entière liberté.» + +Moi, donc, Scanvoch, fils d'Aurel, j'ai effacé de notre légende et +récit moi-même les lignes précédentes, jadis tracées par la main +d'autrui, qui mentionnaient la mort et les noms des nos aïeux, +Justin, Aurel, Ralf. Ces trois générations remontaient à Médérik, +fils de Gomer, lequel était fils de Judicaël et petit-fils de +Fergan, dont la femme Geneviève a vu mettre à mort, en Judée, +Jézus de Nazareth, il y a aujourd'hui deux cent soixante-quatre +ans. + +Mon père Ralf m'a aussi remis nos saintes reliques à nous: + +_La petite faucille d'or_ de notre aïeule Hêna, la vierge de +l'île de Sên; + +_La clochette d'airain_ laissée par notre aïeul Guilhern, le +seul survivant des nôtres à la grande bataille de Vannes; jour +funeste, duquel a daté l'asservissement de la Gaule par César, il +y a aujourd'hui trois cent vingt ans; + +_Le collier de fer_, signe de la cruelle servitude de notre +aïeul Sylvest; + +_La petite croix d'argent_ que nous a léguée notre aïeule +Geneviève, témoin de la mort de Jésus de Nazareth. + +Ces récits, ces reliques, je te les lèguerai après moi, mon petit +_Aëlguen_, fils de ma bien-aimée femme _Ellèn_, qui t'as mis au +monde il y a aujourd'hui quatre ans. + +C'est ce beau jour, anniversaire de ta naissance, que je choisis, +comme un jour d'un heureux augure, mon enfant, afin de commencer, +pour toi et pour notre descendance, le récit de ma vie, selon le +dernier voeu de notre aïeul Joël, le brenn de la tribu Karnak. + +Tu t'attristeras, mon enfant, quand tu verras par ces récits que, +depuis la mort de Joël jusqu'à celle de mon arrière-grand-père +Justin, sept générations, entends-tu? _sept générations!_... ont +été soumises à un horrible esclavage; mais ton coeur s'allégera +lorsque tu apprendras que mon bisaïeul et mon aïeul étaient, +d'esclaves, devenus colons attachés à la terre des Gaules, +condition encore servile, mais beaucoup supérieure à l'esclavage; +mon père à moi, redevenu libre grâce aux redoutables insurrections +des _Enfants du Gui_, m'a légué la liberté, ce bien le plus +précieux de tous; je te le lèguerai aussi. + +Notre chère patrie a donc, à force de luttes, de persévérance +contre les Romains, successivement reconquis, au prix du sang de +ses enfants, presque toutes ses libertés. Un fragile et dernier +lien nous attache encore à Rome, aujourd'hui notre alliée, +autrefois notre impitoyable dominatrice; mais ce fragile et +dernier lien brisé, nous retrouverons notre indépendance absolue, +et nous reprendrons notre antique place à la tête des grandes +nations du monde. + +Avant de te faire connaître certaines circonstances de ma vie, mon +enfant, je dois suppléer en quelques lignes au vide que laisse +dans l'histoire de notre famille l'abstention de ceux de nos aïeux +qui, par suite de leur manque d'instruction et du malheur des +temps, n'ont pu ajouter leurs récits à notre légende. Leur vie a +dû être celle de tous les Gaulois qui, malgré les chaînes de +l'esclavage, ont, pas à pas, siècle à siècle, conquis par la +révolte et la bataille l'affranchissement de notre pays. + +Tu liras, dans les dernières lignes écrites par notre aïeul +Fergan, époux de Geneviève, que, malgré les serments des _Enfants +du Gui_ et de nombreux soulèvements, dont l'un, et des plus +redoutables, eut à sa tête Sacrovir, ce digne émule du _chef des +cent vallées_, la tyrannie de Rome, imposée depuis César à la +Gaule, durait toujours. En vain Jésus de Nazareth avait prophétisé +les temps où les fers des esclaves seraient brisés, les esclaves +traînaient toujours leurs chaînes ensanglantées; cependant notre +vieille race, affaiblie, mutilée, énervée ou corrompue par +l'esclavage, mais non soumise, ne laissait passer que peu d'années +sans essayer de briser son joug; les secrètes associations des +_Enfants du Gui_ couvraient le pays et donnaient d'intrépides +soldats à chacune de nos révoltes contre Rome. + +Après la tentative héroïque de _Sacrovir_, dont tu liras la mort +sublime dans les récits de notre aïeul Fergan[1], le chétif et +timide esclave tisserand, d'autres insurrections éclatèrent sous +les empereurs romains Tibère et Claude; elles redoublèrent +d'énergie pendant les guerres civiles qui, sous le règne de +_Néron_, divisèrent l'Italie. Vers cette époque, l'un de nos +héros, VINDEX, aussi intrépide que le CHEF DES CENT VALLÉES ou que +Sacrovir, tint longtemps en échec les armées romaines. CIVILS, +autre patriote gaulois, s'appuyant sur les prophéties de VELLÉDA, +une de nos druidesses, femme virile et de haut conseil, digne de +la vaillance et de la sagesse de nos mères, souleva presque toute +la Gaule, et commença d'ébranler la puissance romaine. Plus tard, +enfin, sous le règne de l'empereur Vitellius, un pauvre esclave de +labour, comme l'avait été notre aïeul Guilhern, se donnant comme +Messie et libérateur de la Gaule, de même que Jésus de Nazareth +s'était donné comme Messie et libérateur de la Judée, poursuivit +avec une patriotique ardeur l'oeuvre d'affranchissement commencée +par le _chef des cent vallées_, et continuée par _Sacrovir, +Vindex, Civilis_ et tant d'autres héros. Cet esclave laboureur, +nommé MARIK, âgé de vingt-cinq ans à peine, robuste, intelligent, +d'une héroïque bravoure, était affilié aux _Enfants du Gui_; nos +vénérés druides, toujours persécutés, avaient parcouru la Gaule +pour exciter les tièdes, calmer les impatients et prévenir chacun +du terme fixé pour le soulèvement. Il éclate; _Marik_, à la tête +de dix mille esclaves, paysans comme lui, armés de fourches et de +faux, attaque, sous les murs de Lyon, les troupes romaines de +Vitellius. Cette première tentative avorte; les insurgés sont +presque entièrement détruits par l'armée romaine, trois fois +supérieure en nombre. Loin d'accabler les insurgés gaulois, cette +défaite les exalte; des populations entières se soulèvent à la +voix des druides prêchant la guerre sainte: les combattants +semblent sortir des entrailles de la terre; Marik se voit bientôt +à la tête d'une nombreuse armée. Doué par les dieux du génie +militaire, il discipline ses troupes, les encourage, leur inspire +une confiance aveugle, marche vers les bords du Rhin, où campait, +protégée par ses retranchements, la réserve de l'armée romaine, +l'attaque, la bat, et force des légions entières, qu'il fait +prisonnières, à changer leurs enseignes pour notre antique coq +gaulois. Ces légions romaines, devenues presque nos compatriotes +par leur long séjour dans notre pays, entraînées par l'ascendant +militaire de Marik, se joignent à lui, combattent les nouvelles +cohortes romaines venues d'Italie, les dispersent ou les +anéantissent. L'heure de la délivrance de la Gaule allait +sonner... Marik tombe entre les mains de l'immonde empereur +Vespasien, par une lâche trahison... Ce nouveau héros de la Gaule, +criblé de blessures, est livré aux animaux du cirque, comme notre +aïeul Sylvest. + +La mort de ce martyr de la liberté exaspéra les populations; sur +tous les points de la Gaule, de nouvelles insurrections éclatent. +La parole de Jésus de Nazareth, proclamant_ l'esclave l'égal de +son maître_, commence à pénétrer dans notre pays, prêchée par des +apôtres voyageurs; la haine contre l'oppression étrangère +redouble: attaqués en Gaule de toutes parts, harcelés de l'autre +côté du Rhin par d'innombrables hordes de Franks, guerriers +barbares, venus du fond des forêts du Nord, en attendant le moment +de fondre à leur tour sur la Gaule, les Romains capitulent avec +nous; nous recueillons enfin le fruit de tant de sacrifices +héroïques! Le sang versé par nos pères depuis trois siècles a +fécondé notre affranchissement, car elles étaient prophétiques ces +paroles du chant du _Chef des cent vallées_: + +_«Coule, coule, sang du captif!_ +_Tombe, tombe, rosée sanglante!_ +_Germe, grandis, moisson vengeresse!...»_ + +Oui, mon enfant, elles étaient prophétiques ces paroles; car c'est +en chantant ce refrain que nos pères ont combattu et vaincu +l'oppression étrangère. Enfin, Rome nous rend une partie de notre +indépendance; nous formons des légions gauloises, commandées par +nos officiers; nos provinces sont administrées par des gouverneurs +de notre choix. Rome se réserve seulement le droit de nommer un +_principat_ des Gaules, dont elle sera suzeraine; on accepte en +attendant mieux; ce mieux ne se fait pas attendre. Épouvantés par +nos continuelles révoltes, nos tyrans avaient peu à peu adouci les +rigueurs de notre esclavage; la terreur devait obtenir d'eux ce +qu'ils avaient impitoyablement refusé au bon droit, à la justice, +à la voix suppliante de l'humanité: il ne fut plus permis au +maître, comme du temps de notre aïeul Sylvest et de plusieurs de +ses descendants, de disposer de la vie des esclaves, comme on +dispose de la vie d'un animal. Plus tard, l'influence de la +terreur augmentant, le maître ne put infliger des châtiments +corporels à son esclave que par l'autorisation d'un magistrat. +Enfin, mon enfant, cette horrible loi romaine, qui, du temps de +notre aïeul Sylvest et des sept générations qui l'ont suivi, +déclarait les esclaves hors de l'humanité, disant dans son féroce +langage, _que l'esclave n'existe pas, qu'il _N'A PAS DE TÊTE (_non +caput habet_, selon le langage romain), cette horrible loi, grâce +à l'épouvante inspirée pas nos révoltes continuelles, s'était à ce +point modifiée, que le code Justinien proclamait ceci: + +«La liberté est le droit naturel; c'est le droit des gens qui a +créé la servitude; il a créé aussi l'affranchissement, qui est le +retour à la liberté naturelle.» + +Ainsi donc, mon enfant, grâce à nos insurrections sans nombre, +l'esclavage était remplacé par le _colonat_, sous le régime duquel +ont vécu notre bisaïeul Justin et notre aïeul Aurel; c'est-à-dire +qu'au lieu d'être forcés de cultiver, sous le fouet et au seul +profit des Romains, les terres dont ceux-ci nous avaient +dépouillés par la conquête, les _colons_ avaient une petite part +dans le produits de la terre qu'ils faisaient valoir. On ne +pouvait plus les vendre, comme des animaux de labour, eux et leurs +enfants; on ne pouvait plus les torturer ou les tuer; mais ils +étaient obligés, de père en fils, de rester, eux et leur famille, +attachés à la même propriété. Lorsqu'elle se vendait, ils +passaient au nouveau possesseur sous les mêmes conditions de +travail. Plus tard, la condition des colons s'améliora davantage +encore: ils jouirent de leurs droits de citoyens. Lorsque les +légions gauloises se formèrent, les soldats dont elles furent +composées redevinrent complètement libres. Mon père Ralf, fils de +colon, regagna ainsi sa liberté; et moi, fils de soldat, élevé +dans les camps, je suis né libre, et je te lèguerai cette liberté, +comme mon père me l'a léguée. + +Lorsque tu liras ceci, mon enfant, après avoir eu connaissance des +souffrances de nos aïeux, esclaves pendant sept générations, tu +comprendras la sagesse des voeux de notre aïeul Joël, le brenn de +la tribu de Karnak; tu verras combien justement il espérait que +notre vieille race gauloise, en conservant pieusement le souvenir +de sa bravoure et de son indépendance d'autrefois, trouverait dans +son horreur de l'oppression romaine la force de la briser. + +Aujourd'hui que j'écris ces lignes, j'ai trente-huit ans; mes +parents sont morts depuis longtemps: Ralf, mon père, premier +soldat d'une de nos légions gauloises, où il avait été enrôlé à +dix-huit ans dans le midi de la Gaule, est venu dans ce pays-ci, +près des bords du Rhin, avec l'armée; il a été de toutes batailles +contre les Franks, ces hordes féroces, qui, attirés par le beau +ciel et la fertilité de notre Gaule, sont campés de l'autre côté +du Rhin, toujours prêts à l'invasion. + +Il y a près de quarante ans, on craignit en Bretagne une descente +des insulaires d'Angleterre: plusieurs légions, parmi lesquelles +se trouvait celle de mon père, furent envoyées dans ce pays. +Pendant plusieurs mois, il tint garnison dans la ville de Vannes, +non loin de Karnak, le berceau de notre famille. Ralf, s'étant +fait lire par un ami les récits de nos ancêtres, alla visiter avec +un pieux respect le champ de bataille de Vannes, les pierres +sacrées de Karnak, et les terres dont nous avions été, du temps de +César, dépouillés par la conquête. Ces terres étaient au pouvoir +d'une famille romaine; des colons, fils de Gaulois Bretons de +notre ancienne tribu, autrefois réduits à l'esclavage, exploitent +ces terres pour ceux-là dont les ancêtres les avaient dépossédés. +La fille de l'un de ces colons aima mon père et en fut aimée. Elle +se nommait Madelène; c'était une de ces viriles et fières +Gauloises, dont notre aïeule Margarid, femme de Joël, offrait le +modèle accompli. Elle suivit mon père lorsque sa légion quitta la +Bretagne pour revenir ici sur les bords du Rhin, où je suis né, +dans le camp fortifié de Mayence, ville militaire, occupée par nos +troupes. Le chef de la légion où servait mon père était fils d'un +laboureur; son courage lui avait valu ce commandement. Le +lendemain de ma naissance, la femme de ce chef mourait en mettant +au monde une fille... une fille... qui, peut-être, un jour, du +fond de sa modeste maison, règnera sur le monde, comme elle règne +aujourd'hui sur la Gaule; car, aujourd'hui, à l'heure où j'écris +ceci, VICTORIA, par la juste influence qu'elle exerce sur son fils +VICTORIN et sur notre armée, est de fait impératrice de la Gaule. + +Victoria est ma soeur de lait; son père, devenu veuf, et +appréciant les mâles vertus de ma mère, la supplia de nourrir +cette enfant; aussi, elle et moi, avons-nous été élevés comme +frère et soeur: à cette fraternelle affection, nous n'avons jamais +failli... Victoria, dès ses premières années, était sérieuse et +douce, quoiqu'elle aimât le bruit des clairons et la vue des +armes. Elle devait être un jour belle, de cette auguste beauté, +mélange de calme, de grâce et de force, particulière à certaines +femmes de la Gaule. Tu verras des médailles frappées en son +honneur dans sa première jeunesse; elle est représentée en _Diane +chasseresse_, tenant un arc d'une main et de l'autre un flambeau. +Sur une dernière médaille, frappée il y a deux ans, Victoria est +figurée avec Victorin, son fils, sous les traits de _Minerve_ +accompagnée de _Mars_ [2]. À l'âge de dix ans, elle fut envoyée par +son père dans un collège de druidesses. Celles-ci, délivrées de la +persécution romaine, par la renaissance de la liberté des Gaules, +élevaient des enfants comme par le passé. + +Victoria resta chez ces femmes vénérées jusqu'à l'âge de quinze +ans; elle puisa dans leurs patriotiques et sévères enseignements +un ardent amour de la patrie et des connaissances sur toutes +choses: elle sortit de ce collège instruite des secrets du temps +d'autrefois, et possédant, dit-on, comme Velléda et d'autres +druidesses, la prévision de l'avenir. À cette époque, la virile et +fière beauté de Victoria était incomparable... Lorsqu'elle me +revit, elle fut heureuse et me le témoigna; son affection pour +moi, son frère de lait, loin de s'affaiblir pendant notre longue +séparation, avait augmenté. + +Ici, mon enfant, je veux, je dois te faire un aveu, car tu ne +liras ceci que lorsque tu auras l'âge d'homme: dans cet aveu, tu +trouveras un bon exemple de courage et de renoncement. + +Au retour de Victoria, si belle de sa beauté de quinze ans, +j'avais son âge; je devins, quoique à peine adolescent, follement +épris d'elle; je cachai soigneusement cet amour, autant par +timidité que par suite du respect que m'inspirait, malgré le +fraternel attachement dont elle me donnait chaque jour des +preuves, cette sérieuse jeune fille, qui rapportait du collège des +druidesses je ne sais quoi d'imposant, de pensif et de mystérieux. +Je subis alors une cruelle épreuve. À quinze ans et demi, +Victoria, ignorant mon amour (qu'elle doit toujours ignorer), +donna sa main à un jeune chef militaire... Je faillis mourir d'une +lente maladie, causée par un secret désespoir. Tant que dura pour +moi le danger, Victoria ne quitta pas mon chevet; une tendre soeur +ne m'eût pas comblé de soins plus dévoués, plus délicats... Elle +devint mère... et quoique mère, elle accompagnait à la guerre son +mari, qu'elle adorait. À force de raison, j'étais parvenu à +vaincre, sinon mon amour, du moins ce qu'il y avait de violent, de +douloureux, d'insensé dans cette passion; mais il me restait pour +ma soeur de lait un dévouement sans bornes; elle me demanda de +demeurer auprès d'elle et de son mari, comme l'un des cavaliers +qui servent ordinairement d'escorte aux chefs gaulois, et écrivent +ou portent leurs ordres militaires; j'acceptai. Ma soeur de lait +avait dix-huit ans à peine, lorsque, dans une grande bataille +contre les Franks, elle perdit le même jour son père et son +mari... Restée veuve avec son enfant, pour qui elle prévoyait de +glorieuses destinées, vaillamment réalisées aujourd'hui. Victoria +ne quitta pas le camp. Les soldats, habitués à la voir au milieu +d'eux, son fils dans ses bras, entre son père et son mari, +savaient que plus d'une fois ses avis, d'une sagesse profonde, +avaient, comme ceux de nos mères, prévalu dans les conseils des +chefs; ils regardaient enfin comme d'un bon augure pour les armes +gauloises la présence de cette jeune femme, élevée dans la science +mystérieuse des druidesses. Ils la supplièrent, après la mort de +son père et de son mari, de ne pas abandonner l'armée, lui +déclarant, dans leur naïve affection, que son fils Victorin serait +désormais le _fils des camps_, et elle la _mère des camps_. +Victoria, touchée de tant d'attachement, resta au milieu des +troupes, conservant sur les chefs son influence, les dirigeant +dans le gouvernement de la Gaule, s'occupant d'élever virilement +son fils, et vivant aussi simplement que la femme d'un officier. + +Peu de temps après la mort de son mari, ma soeur de lait m'avait +déclaré qu'elle ne se remarierait jamais, voulant consacrer sa vie +toute entière à Victorin... Le dernier et fol espoir que j'avais, +malgré moi, conservé en la voyant veuve et libre, s'évanouit: la +raison me vint avec l'âge; oubliant mon malheureux amour, je ne +songeai plus qu'à me dévouer à Victoria et à son enfant. Simple +cavalier dans l'armée, je servais de secrétaire à ma soeur de +lait; souvent elle me confiait d'importants secrets d'État, et +parfois me chargeait de messages de confiance. + +J'apprenais à Victorin à monter à cheval, à manier la lance et +l'épée; je le chéris bientôt comme mon fils: on ne pouvait voir un +plus aimable, un plus généreux naturel. Il grandit ainsi au milieu +des soldats, qui s'attachèrent à lui par les mille liens de +l'habitude et de l'affection. À quatorze ans, il fit ses premières +armes contre les Franks, devenus pour nous d'aussi dangereux +ennemis que l'avaient été les Romains... Je l'accompagnai: sa +mère, à cheval, entourée d'officiers, resta, en vraie Gauloise, +sur une colline d'où l'on découvrait le champ de bataille où +combattait son fils... Il se comporta bravement et fut blessé. +Ainsi habitué jeune à la vie de guerre, de grands talents +militaires se développèrent en lui: intrépide comme le plus brave +des soldats, habile et prudent comme un vieux capitaine, généreux +autant que sa bourse le lui permettait, gai, ouvert, avenant à +tous, il gagna de plus en plus l'attachement de l'armée. Les +éloges que lui donne un historien contemporain (Trébellius +Pollion) sont tellement magnifiques, qu'en faisant à l'exagération +une large part, Victorin resterait encore un homme très éminent, +qui partagea bientôt son adoration entre lui et sa mère... Vint +enfin le jour où la Gaule, déjà presque indépendante, voulut +partager avec Rome le gouvernement de notre pays; le pouvoir fut +alors divisé entre un chef gaulois et un chef romain: Rome choisit +_Posthumus_, et nos troupes acclamèrent d'une voix Victorin comme +chef de Gaule et général de l'armée. Peu de temps après, il épousa +une jeune fille dont il était aimé... Malheureusement elle mourut +après une année de mariage, lui laissant un fils. Victoria, +devenue aïeule, se voua à l'enfant de son fils comme elle s'était +vouée à celui-ci. + +Ma première résolution avait été de ne jamais me marier; cependant +je fus à peu séduit par la grâce modeste et par les vertus de la +fille d'un centenier de notre armée; c'était ta mère Ellèn que +j'ai épousée il y a cinq ans, mon enfant. + +Telle a été ma vie jusqu'à aujourd'hui, où je commence le récit +qui va suivre. + +Ce que je vais raconter s'est passé il y a huit jours. Ainsi donc, +afin de préciser la date de ce récit pour notre descendance, il +est écrit dans la ville de Mayence, défendue par notre camp +fortifié des bords du Rhin, le cinquième jour du mois de juin, +ainsi que disent les Romains, la septième année du _principal_ de +Posthumus et de Victorin en Gaule, deux cent soixante-sept ans +après la mort de Jésus de Nazareth, crucifié à Jérusalem sous les +yeux de notre aïeule Geneviève. + +Le camp gaulois, composé de tentes et de baraques légères, mais +solides, avait été massé autour de Mayence, qui le dominait. +Victoria logeait dans la ville; j'occupais une petite maison à peu +de distance de la sienne. + +Le matin du jour dont je parle, je me suis éveillé à l'aube, +laissant ma bien-aimée femme Ellèn encore endormie. Je la +contemplai un instant: ses longs cheveux dénoués couvraient à demi +son sein; sa tête, d'une beauté si douce, reposait sur l'un de ses +bras replié, tandis qu'elle étendait l'autre sur ton berceau, mon +enfant, comme pour te protéger, même pendant son sommeil... J'ai, +d'un baiser, effleuré votre front à tous deux, de crainte de vous +réveiller; il m'en a coûté de ne pas vous embrasser tendrement, à +plusieurs reprises; je partais pour une expédition aventureuse; il +se pouvait que le baiser que j'osais à peine vous donner, chers +endormis, fût le dernier. Quittant la chambre où vous reposiez, je +suis allé m'armer, endosser ma cuirasse par-dessus ma saie, +prendre mon casque et mon épée; puis je suis sorti de notre +maison. Au seuil de notre porte j'ai rencontré _Sampso_, la soeur +de ma femme, et, comme elle, aussi douce que belle; son tablier +était rempli de fleurs humides de rosée, elle venait de les +cueillir dans notre petit jardin. À ma vue, elle sourit et rougit +de surprise. + +-- Déjà levée, Sampso? lui dis-je. Je croyais, moi, être sur pied +le premier... Mais pourquoi ces fleurs? + +-- N'y a-t-il pas aujourd'hui une année que je suis venue habiter +avec ma soeur Ellèn et avec vous... oublieux Scanvoch? me +répondit-elle avec un sourire affectueux. Je veux fêter ce jour, +selon notre vieille mode gauloise; j'ai été chercher ces fleurs +pour orner la porte de la maison, le berceau de votre cher petit +Aëlguen et la coiffure de sa mère... Mais vous-même, où allez-vous +si matin armé en guerre? + +À la pensée de cette journée de fête, qui pouvait devenir une +journée de deuil pour ma famille, j'ai étouffé un soupir et +répondu à la soeur de ma femme en souriant aussi, afin de ne lui +donner aucun soupçon: + +-- Victoria et son fils m'ont hier soir chargé de quelques ordres +militaires à porter au chef d'un détachement campé à deux lieues +d'ici; l'habitude militaire est d'être armé pour porter de pareils +messages. + +-- Savez-vous, Scanvoch, que vous devez faire beaucoup de jaloux? + +-- Parce que ma soeur de lait emploie mon épée de soldat pendant +la guerre et ma plume pendant la trêve? + +-- Vous oubliez de dire que cette soeur de lait est _Victoria la +Grande_... et que Victorin, son fils, a presque pour vous le +respect qu'il aurait à l'égard du frère de sa mère... Il ne se +passe presque pas de jour sans que lui ou Victoria vienne vous +voir... Ce sont là des faveurs que beaucoup envient. + +-- Ai-je jamais tiré parti de cette faveur, Sampso? Ne suis-je pas +resté simple cavalier; refusant toujours d'être officier; +demandant pour toute grâce de me battre à la guerre à côté de +Victorin? + +-- À qui vous avez deux fois sauvé la vie, au moment où il allait +périr sous les coups de ces Franks si barbares! + +-- J'ai fait mon devoir de soldat et de Gaulois... Ne dois-je pas +sacrifier ma vie à celle d'un homme si nécessaire à notre pays? + +-- Scanvoch, je ne veux pas que nous nous querellions; vous savez +mon admiration pour Victoria, mais... + +-- Mais je sais votre injustice à l'égard de son fils, lui dis-je +en souriant, inique et sévère Sampso. + +-- Est-ce ma faute si le dérèglement des moeurs est à mes yeux +méprisable... honteux? + +-- Certes, vous avez raison; cependant je ne peux m'empêcher +d'avoir un peu d'indulgence pour quelques faiblesses de Victorin. +Veuf à vingt ans, ne faut-il pas l'excuser s'il cède parfois à +l'entraînement de son âge? Tenez, chère et impitoyable Sampso, je +vous ai fait lire les récits de notre aïeule Geneviève; vous êtes +douce et bonne comme Jésus de Nazareth, imitez donc sa miséricorde +envers les pécheurs. Il a pardonné à Madeleine parce qu'elle avait +beaucoup aimé; pardonnez, au nom du même sentiment, à Victorin! + +-- Rien de plus digne de pardon et de pitié que l'amour, lorsqu'il +est sincère; mais la débauche n'a rien de commun avec l'amour... +C'est comme si vous me disiez, Scanvoch, qu'il y a quelque +comparaison à faire entre ma soeur ou moi... et ces bohémiennes +hongroises arrivées depuis peu à Mayence... + +-- Pour la beauté on pourrait vous les comparer, ainsi qu'à Ellèn, +car on les dit belles à ravir d'admiration... Mais là s'arrête la +comparaison, Sampso... J'ai peu de confiance dans la vertu de ces +vagabondes, si charmantes, si parées qu'elles soient, qui vont de +ville en ville chanter et danser pour divertir le public... +lorsqu'elles ne font pas un pire métier... + +-- Et pourtant, je n'en doute pas, un jour ou l'autre, vous verrez +Victorin, lui un général d'armée! lui un des deux chefs de la +Gaule, accompagner à cheval de chariot où ces bohémiennes vont se +promener chaque soir sur les bords du Rhin... Et si je m'indigne +de ce que le fils de Victoria a servi d'escorte à de pareilles +créatures, alors vous me répondrez sans doute: Pardonnez à ce +pécheur, de même que Jésus a pardonné à Madeleine, la +pécheresse... Allez, Scanvoch, l'homme qui se complait dans +d'indignes amours est capable de... + +Mais Sampso s'interrompit. + +-- Achevez, lui dis-je, achevez, je vous prie. + +-- Non, dit-elle après un moment de réflexion, le temps n'est pas +venu; je ne voudrais pas hasarder une parole légère. + +-- Tenez, lui dis-je en souriant, je suis sûr qu'il s'agit de +quelqu'un de ces contes ridicules qui courent depuis quelque temps +dans l'armée au sujet de Victorin, sans qu'on sache la source de +ces méchantes menteries. Pouvez-vous, Sampso... vous... avec votre +saine raison, avec votre bon coeur, vous faire l'écho de pareilles +histoires? + +-- Adieu, Scanvoch; je vous ai dit que je ne voulais pas me +quereller au sujet de votre héros; vous le défendez envers et +contre tous... + +-- Que voulez-vous? c'est mon faible; j'aime sa mère comme ma +soeur... j'aime son fils comme s'il était le mien. Ne faites-vous +pas ainsi que moi, Sampso? Mon petit Aëlguen, le fils de votre +soeur, ne vous est-il pas aussi cher que vous le serait votre +enfant? Croyez-moi... lorsque Aëlguen aura vingt ans et que vous +l'entendrez accuser de quelque folie de jeunesse, vous le +défendrez, j'en suis sûr, encore plus chaudement que je ne défends +Victorin... D'ailleurs, ne commencez-vous pas dès à présent votre +rôle de défenseur? Oui, lorsque l'espiègle est coupable de quelque +grosse faute, n'est-ce pas sa tante Sampso qu'il va trouver pour +la prier de le faire pardonner? Vous l'aimez tant! + +-- L'enfant de ma soeur n'est-il pas le mien! + +-- Voilà donc pourquoi vous ne voulez pas vous marier? + +-- Certainement mon frère, répondit-elle en rougissant avec une +sorte d'embarras. + +Puis, après un moment de silence, elle reprit: + +-- Vous serez, je l'espère, de retour ici vers le milieu du jour, +pour que notre petite fête soit complète? + +-- Mon devoir accompli, je reviendrai. Au revoir, Sampso. + +-- Au revoir, Scanvoch. + +Et laissant la soeur de ma femme occupée à placer un bouquet dans +l'un des anneaux de la porte de notre maison, je m'éloignai en +réfléchissant à notre entretien. + +Souvent je m'étais demandé pourquoi Sampso, plus âgée d'un an +qu'Ellèn, et aussi belle, aussi vertueuse qu'elle, avait +jusqu'alors repoussé plusieurs offres de mariage; parfois je +supposais qu'elle ressentait quelque amour caché; d'autres fois +qu'elle appartenait à une de ces affiliations chrétiennes qui +commençaient à se répandre, et dans lesquelles les femmes +faisaient voeu de chasteté comme plusieurs de nos druidesses. Un +moment aussi je me demandai la cause de la réticence de Sampso au +sujet de Victorin; puis j'oubliai ces pensées pour ne songer qu'à +l'expédition dont j'étais chargé. M'acheminant vers les avant- +postes du camp, je m'adressai à un officier, à qui je fis lire +quelques lignes écrites de la main de Victorin. Aussitôt +l'officier mit à sa disposition quatre soldats d'élite, excellents +rameurs choisis parmi ceux qui avaient l'habitude de manoeuvrer +les barques de la flottille militaire destinée à remonter ou à +descendre le Rhin pour défendre au besoin notre camp fortifié. Ces +quatre soldats, sur ma recommandation, ne prirent pas d'armes; moi +seul étais armé. En passant devant un bouquet de chênes, je leur +fis couper quelques branchages, destinés à être placés à la proue +du bateau qui devait nous transporter. Nous arrivons bientôt sur +la rive du fleuve; là étaient amarrées plusieurs barques réservées +au service de l'armée. Pendant que deux des soldats placent à +l'avant de l'embarcation les feuillages de chêne dont je les avais +munis, les deux autres examinent les rames d'un air exercé, afin +de s'assurer qu'elles sont en bon état; je me mets au gouvernail, +nous quittons le bord. + +Les quatre soldats avaient ramé en silence pendant quelque temps, +lorsque le plus âgé des quatre, vétéran à moustaches grises, me +dit: + +-- Il n'y a rien de tel qu'un _bardit_ gaulois pour faire passer +le temps et manoeuvrer les rames en cadence; on dirait qu'un vieux +refrain national répété en choeur rend les avirons moins pesants. +Peut-on chanter, ami Scanvoch? + +-- Tu me connais? + +-- Qui ne connaît dans l'armée le frère de lait de la _mère des +camps_? + +-- Simple cavalier, je me croyais plus obscur. + +-- Tu es resté simple cavalier malgré l'amitié de notre Victoria +pour toi; voilà pourquoi, Scanvoch, chacun te connaît et chacun +t'aime. + +-- Vrai, tu me rends heureux en me disant cela. Comment te nommes- +tu? + +-- Douarnek. + +-- Tu es Breton? + +-- Des environs de Vannes. + +-- Ma famille aussi est originaire de ce pays. + +-- Je m'en doutais, car l'on t'a donné un nom breton. Eh bien, ce +_bardit_, peut-on le chanter, ami Scanvoch? Notre officier nous a +donné l'ordre de t'obéir comme à lui; j'ignore où tu nous conduis, +mais un chant s'entend de loin, surtout lorsqu'il s'agit d'un +bardit national entonné en choeur par de vigoureux garçons à +larges poitrines... Ou peut-être ne faut-il pas attirer +l'attention sur notre barque? + +-- Maintenant, tu peux chanter... Plus tard... non. + +-- Alors, qu'allons-nous chanter, enfants? dit le vétéran en +continuant de ramer, ainsi que ses compagnons, et tournant +seulement la tête de leur côté; car, placé au premier banc, il me +faisait face. Voyons... choisissez... + +-- Le bardit des _Marins_, dit un des soldats. + +-- C'est bien long, mes enfants, reprit Douarnek. + +-- Le bardit du _Chef des cent vallées_? + +-- C'est bien beau, reprit Douarnek; mais c'est un chant +d'esclaves attendant leur délivrance, et par les os de nos pères? +nous sommes libres aujourd'hui dans la vieille Gaule! + +-- Ami Douarnek, lui dis-je, c'est au refrain de ce chant +d'esclaves: _Coule, coule, sang du captif! Tombe, tombe, rosée +sanglante!_ que nos pères, les armes à la main, ont reconquis +cette liberté dont nous jouissons. + +-- C'est vrai, Scanvoch... mais ce bardit est long, et tu nous as +prévenus que nous devions bientôt rester muets comme les poissons +du Rhin. + +-- Douarnek, reprit un jeune soldat, si tu nous chantais le bardit +d'_Hêna_, la vierge de l'île de Sên...? Il me fait toujours venir +les larmes aux yeux; car c'est ma sainte, à moi, cette belle et +douce Hêna, qui vivait il y a des cents et des cents ans! + +-- Oui, oui, reprirent les trois autres soldats, chante-nous le +bardit d'_Hêna_, Douarnek; ce bardit prophétise la victoire de la +Gaule... et la Gaule est victorieuse aujourd'hui. + +Moi, entendant cela, je ne disais rien; mais j'étais ému, heureux, +et je l'avoue, fier, en songeant que le nom d'_Hêna_, morte depuis +plus de trois cents ans, était resté populaire en Gaule comme au +temps de mon aïeul Sylvest, et allait être chanté. + +-- Va pour le bardit d'_Hêna_, reprit le vétéran, j'aime aussi +cette sainte et douce fille, qui offre son sang à Hésus pour la +délivrance de la Gaule; et toi, Scanvoch, le sais-tu, ce chant? + +-- Oui... à peu près... je l'ai déjà entendu... + +-- Tu le sauras toujours assez pour répéter le refrain avec nous. + +Et Douarnek se mit à chanter, d'une voix pleine et sonore qui, au +loin, domina le bruit des grandes eaux du Rhin: + +«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte. + +«Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule! + +«Elle s'appelait Hêna! Hêna, la vierge de l'île de Sên. + +* + +«Bénis soient les dieux, ma douce fille, lui dit son père Joël, le +brenn de la tribu de Karnak, bénis soient les dieux, ma douce +fille, puisque te voilà ce soir dans notre maison pour fêter le +jour de ta naissance! + +* + +«Bénis soient les dieux, ma douce fille, lui dit sa mère Margarid, +bénie soit ta venue! Mais ta figure est triste? + +* + +«Ma figure est triste, ma bonne mère, ma figure est triste, mon +bon père, parce qu'Hêna, votre fille, vient vous dire adieu et au +revoir. + +* + +«Et où vas-tu, chère fille? Le voyage sera donc bien long? Où vas- +tu ainsi? + +* + +«Je vais dans ces mondes mystérieux que personne ne connaît et que +tous nous connaîtrons, où personne n'est allé et où tous nous +irons, pour revivre avec ceux que nous avons aimés.» + +* + +Et moi et les rameurs, nous avons repris en choeur: + +«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte... + +«Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule! + +«Elle s'appelait Hêna! Hêna, la vierge de l'île de Sên.» + +Douarnek continua son chant: + +«Et entendant Hêna dire ces paroles-ci, bien tristement se +regardèrent et son père et sa mère, et tous ceux de sa famille, et +aussi les petits enfants, car Hêna avait un grand faible pour +l'enfance. + +* + +«-- Pourquoi donc, chère fille, pourquoi donc déjà quitter ce +monde, pour t'en aller ailleurs sans que l'ange de la Mort +t'appelle? + +* + +«-- Mon bon père, ma bonne mère, Hésus est irrité, l'étranger +menace notre Gaule bien-aimée. Le sang innocent d'une vierge, +offert par elle aux dieux, peut apaiser leur colère... + +* + +«Adieu donc et au revoir, mon bon père, ma bonne mère! Adieu et au +revoir, vous tous, mes parents et mes amis! Gardez ces colliers, +ces anneaux en souvenir de moi que je baise une dernière fois vos +têtes blondes, chers petits! Adieu et au revoir! Souvenez-vous +d'Hêna, votre amie; elle va vous attendre dans les mondes +inconnus.» + +* + +Et moi et les rameurs nous avons repris en choeur, au bruit +cadencé des rames: + +«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte! + +«Elle a offert son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule! + +«Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sèn.» + +* + +Douarnek continua le bardit: + +«Brillante est la lune, grand est le bûcher qui s'élève auprès des +pierres sacrées de Karnak; immense est la foule des tribus qui se +pressent autour du bûcher. + +«La voilà! c'est elle! c'est Hêna!... Elle monte sur le bûcher, sa +harpe d'or à la main, et elle chante ainsi: + +* + +«-- Prends mon sang, ô Hésus! et délivre mon pays de l'étranger! +Prends mon sang, ô Hésus! pitié pour la Gaule! Victoire à nos +armes! + +«Et il a coulé, le sang d'Hêna! + +* + +«Ô vierge sainte! il n'aura pas en vain coulé, ton sang innocent +et généreux! Courbée sous le joug, la Gaule un jour se relèvera +libre et fière, en criant comme toi: Victoire à nos armes! +victoire et liberté!» + +Et Douarnek, ainsi que les trois soldats, répétèrent à voix plus +basse ce dernier refrain avec une sorte de pieuse admiration: + +«Celle-là qui a ainsi offert son sang à Hésus pour la délivrance +de la Gaule! + +«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte! + +«Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên! + +* + +Moi seul je n'ai pas répété avec les soldats le dernier refrain du +bardit, tant je me sentais ému. + +Douarnek, remarquant mon émotion et mon silence, me dit d'un air +surpris: + +-- Quoi! Scanvoch, voici maintenant que la voix te manque! Tu +restes muet pour achever un chant si glorieux? + +-- Tu dis vrai, Douarnek; c'est parce que ce chant est glorieux +pour moi... que tu me vois ému. + +-- Glorieux pour toi, ce bardit; je ne te comprends pas. + +-- Hêna était fille d'un de mes aïeux! + +-- Que dis-tu? + +-- Hêna était fille de Joël, le brenn de la tribu de Karnak, mort, +ainsi que sa femme et presque toute sa famille, à la grande +bataille de Vannes, livrée sur terre et sur mer il y a plus de +trois siècles; moi, de père en fils, je descends de Joël. + +Le chant d'_Hêna _était si connu en Gaule que je vis (pourquoi le +nier?) avec un doux orgueil les soldats me regarder presque avec +respect. + +-- Sais-tu, Scanvoch, reprit Douarnek, sais-tu que des rois +seraient fiers de tes aïeux? + +-- Le sang versé pour la patrie et la liberté, c'est notre +noblesse, à nous autres Gaulois, lui dis-je; voilà pourquoi nos +vieux bandits sont chez nous si populaires. + +-- Quand on pense, reprit le plus jeune des soldats, qu'il y a +plus de trois cents ans qu'Hêna, cette douce et belle sainte, a +offert sa vie pour la délivrance du pays, et que son nom est venu +jusqu'à nous! + +-- Quoique la voix de la jeune vierge ait mis plus de deux siècles +à monter jusqu'aux oreilles d'Hésus (c'est tout simple, il est +placé si haut), reprit Douarnek, cette voix est parvenue jusqu'à +lui, puisque nous pouvons dire aujourd'hui: Victoire à nos armes! +victoire et liberté! + +Nous étions arrivés vers le milieu du Rhin, à l'endroit où ses +eaux sont très-rapides. + +Douarnek me demanda en relevant ses rames: + +-- Entrerons-nous dans le fort du courant? Ce serait une fatigue +inutile, si nous n'avions qu'à remonter ou à descendre le fleuve à +la distance où nous voici de la rive que nous venons de quitter. + +-- Il faut traverser le Rhin dans toute sa largeur, ami Douarnek. + +-- Le traverser?... s'écria le vétéran en me regardant d'un air +ébahi. Traverser le Rhin!... Et pourquoi faire? + +-- Pour aborder à l'autre rive. + +-- Y penses-tu, Scanvoch? L'armée de ces bandits franks, si on +peut honorer du nom d'armée ces hordes sauvages, n'est-elle pas +campée sur l'autre bord? + +-- C'est au milieu de ces barbares que je me rends. + +Pendant quelques instants, la manoeuvre des rames fut suspendue; +les soldats, interdits et muets, se regardèrent les uns les +autres, comme s'ils avaient peine à croire à ma résolution. + +Douarnek rompit le premier le silence, et me dit avec son +insouciance de soldat: + +-- C'est alors une espèce de sacrifice à Hésus que nous allons lui +offrir en livrant notre peau à ces écorcheurs? Si tel est l'ordre, +en avant! Allons, enfants, à nos rames!... + +-- Oublies-tu, Douarnek, que, depuis huit jours, nous sommes en +trêve avec les Franks? + +-- Il n'y a jamais trêve pour de pareils brigands! + +-- Tu vois, j'ai fait, en signe de paix, garnir de feuillage +l'avant de notre bateau; je descendrai seul dans le camp ennemi, +une branche de chêne à la main... + +-- Et ils te massacreront, malgré ta branche de chêne, comme ils +ont massacré d'autres envoyés en temps de trêve. + +-- C'est possible, ami Douarnek; mais si le chef commande, le +soldat obéit. Victoria et son fils m'ont ordonné d'aller au camp +des Franks; j'y vais! + +-- Ce n'est pas par peur, au moins, Scanvoch, que je te disais que +ces sauvages ne nous laisseraient pas nos têtes sur nos épaules... +et notre peau sur le corps... J'ai parlé par vieille habitude de +sincérité ... Allons, ferme, enfants! ferme à vos rames!... c'est +à un ordre de notre mère... de la _mère des camps_ que nous +obéissons... En avant! en avant!... dussions-nous être écorchés +vifs par ces barbares, divertissement qu'ils se donnent souvent +aux dépens de nos prisonniers. + +-- On dit aussi, reprit le jeune soldat d'une voix moins assurée +que celle de Douarnek, on dit aussi que ces prêtresses d'enfer qui +suivent les bordes franques mettent parfois nos prisonniers +bouillir tout vivants dans de grandes chaudières d'airain, avec +certaines herbes magiques. + +-- Eh! eh! reprit joyeusement Douarnek, celui de nous qui sera mis +ainsi à bouillir, mes enfants, aura du moins l'avantage de goûter +le premier de son propre bouillon... cela console... Allons, +enfants, ferme sur nos rames! nous obéissons à un ordre de la +_mère des camps_... + +-- Oh! nous ramerions droit à un abîme si Victoria l'ordonnait! + +-- Elle est bien nommée la mère des camps et des soldats; il faut +la voir après chaque bataille allant visiter les blessés! + +-- Et leur disant de ces paroles qui font regretter aux valides de +n'avoir pas de blessures. + +-- Et puis, si belle... si belle!... + +-- Oh! quand elle passe dans le camp, montée sur son cheval blanc, +vêtue de sa longue robe noire, le front si fier sous son casque, +et pourtant l'oeil si doux, le sourire si maternel... c'est comme +une vision! + +-- On assure que notre Victoria connaît aussi bien l'avenir que le +présent. + +-- Il faut qu'elle ait un charme; car qui croirait jamais, à la +voir, qu'elle est mère d'un fils de vingt-deux ans? + +-- Ah! si le fils avait tenu ce qu'il promettait! + +-- On l'aimerait comme on l'aimait autrefois. + +-- Oui, et c'est vraiment dommage, reprit Douarnek en secouant la +tête d'un air chagrin, après avoir ainsi laissé parler les autres +soldats; oui, c'est grand dommage! Ah! Victorin n'est plus cet +enfant des camps que nous autres vieux à moustaches grises, qui +l'avions vu naître et fait danser sur nos genoux, nous regardions, +il y a peu de temps encore, avec orgueil et amitié. + +Ces paroles des soldats me frappèrent; non-seulement j'avais +souvent eu à défendre Victorin contre la sévère Sampso, mais je +m'étais aperçu dans l'armée d'une sourde hostilité contre le fils +de ma soeur de lait, lui jusqu'alors l'idole de nos soldats. + +-- Qu'avez-vous donc à reprocher à Victorin? dis-je à Douarnek et +à ses compagnons. N'est-il pas brave... entre les plus braves? Ne +l'avez-vous pas vu à la guerre? + +-- Oh! s'il s'agît de se battre... il se bat vaillamment... aussi +vaillamment que toi, Scanvoch, quand tu es à ses côtés, sur ton +grand cheval gris, songeant plus à défendre le fils de ta soeur de +lait qu'à te défendre toi-même... _Tes cicatrices le diraient si +elles pouvaient parler par la bouche de tes blessures_, selon +notre vieux proverbe gaulois. + +-- Moi, je me bats en soldat; Victorin se bat en capitaine... Et +ce capitaine de vingt-deux ans n'a-t-il pas déjà gagné cinq +grandes batailles contre les Germains et les Franks? + +-- Sa mère, notre Victoria, la bien nommée, a dû, par ses +conseils, aider à la victoire, car il confère avec elle de ses +plans de combat... mais, enfin, c'est vrai, Victorin est bon +capitaine. + +-- Et sa bourse, tant qu'elle est pleine, n'est-elle pas ouverte à +tous? Connais-tu un invalide qui se soit en vain adressé à lui? + +-- Victorin est généreux... c'est encore vrai... + +-- N'est-il pas l'ami, le camarade du soldat? Est-il fier? + +-- Non, il est bon compagnon et de joyeuse humeur; d'ailleurs, +pourquoi serait-il fier? Son père, sa victorieuse mère et lui ne +sont-ils pas, comme nous autres, gens de plèbe gauloise? + +-- Ne sais-tu pas, Douarnek, que souvent les plus fiers sont ceux- +là qui sont partis de plus bas? + +-- Victorin n'est point orgueilleux, c'est dit. + +-- À la guerre, ne dort-il pas sans abri, la tête sur la selle de +son cheval, ainsi que nous autres cavaliers? + +-- Élevé par une mère aussi virile que la sienne, il devait +devenir un rude soldat, il l'est devenu. + +-- Ignores-tu qu'il montre dans le conseil une maturité que +beaucoup d'hommes de notre âge ne possèdent point? N'est-ce pas, +enfin, sa bravoure, sa bonté, sa raison, ses rares qualités de +soldat et de capitaine, qui l'ont fait acclamer par l'armée +général et l'un des deux chefs de la Gaule? + +-- Oui, mais en le choisissant, nous savions, nous autres, que sa +mère Victoria, la belle et la grande, serait toujours près de lui, +le guidant, l'éclairant, tout en cousant ses toiles de lingerie, +la digue matrone, à côté du berceau de son petit-fils, selon son +habitude de bonne ménagère. + +-- Personne mieux que moi ne sait combien sont sages et précieux +pour notre pays les conseils que Victoria donne à son fils. Mais +qu'y a-t-il de changé? N'est-elle pas là, veillant sur Victorin et +sur la Gaule, qu'elle aime d'un pareil et maternel amour?... +Voyons, Douarnek, réponds-moi avec ta franchise de soldat: d'où +vient cette hostilité, qui, je le crains, va toujours empirant +contre Victorin? + +-- Écoute, Scanvoch; je suis, comme toi, un vieux et franc soldat, +car ta moustache, plus jeune que la mienne, commence à grisonner. +Tu veux la vérité? La voici. Nous savons tous que la vie des camps +ne rend pas les gens de guerre chastes et réservés comme des +jeunes filles élevées chez nos druidesses vénérées; nous savons +encore, parce que nous en avons bu souvent, oh! très-souvent, que +notre vin des Gaules nous met en humeur joyeuse ou tapageuse... +Nous savons enfin qu'en garnison le jeune et fringant soldat, qui +porte fièrement sur l'oreille une aigrette à son casque, en +caressant sa moustache blonde ou brune, ne garde pas longtemps +pour chers amis les pères qui ont de jolies filles ou les maris +qui ont de jolies femmes... Mais tu m'avoueras, Scanvoch, qu'un +soldat, qui d'habitude s'enivre comme une brute, et qui fait +lâchement violence aux femmes, mérite d'être régalé d'une centaine +de coups de ceinturon bien appliqués sur l'échine, et d'être +ensuite chassé honteusement du camp: est-ce vrai? + +-- C'est vrai; mais pourquoi me dire ceci à propos de Victorin? + +-- Écoute encore, ami Scanvoch, et réponds-moi. Si un obscur +soldat mérite ce châtiment pour sa honteuse conduite, que +mériterait un chef d'armée qui se dégraderait ainsi?... + +-- Oserais-tu prétendre que Victorin ait jamais fait violence à +une femme et qu'il s'enivre chaque jour? m'écriai-je indigné. Je +dis que tu mens, ou que ceux qui t'ont rapporté cela ont menti... +Voilà donc ces bruits indignes qui circulent dans le camp sur +Victorin! Et vous êtes assez simples ou assez enclins à la +calomnie pour les croire?... + +-- Le soldat n'est déjà pas si simple, ami Scanvoch; seulement il +n'ignore pas le vieux proverbe gaulois: _On n'attribue les brebis +perdues qu'aux possesseurs de troupeaux... _Ainsi, par exemple, tu +connais le capitaine Marion? tu sais? cet ancien ouvrier +forgeron?... + +-- Oui, l'un des meilleurs officiers de l'armée... + +-- Le fameux capitaine Marion, qui porte un boeuf sur ses épaules, +ajouta un des soldats, et qui peut abattre ce boeuf d'un seul coup +de poing, aussi pesant que la niasse de fer d'un boucher. + +-- Et le capitaine Marion, ajouta un autre rameur, n'en est pas +moins bon compagnon, malgré sa force et sa gloire; car il a pour +ami de guerre, pour _saldune_, comme on disait au temps jadis, un +soldat, son ancien camarade de forge. + +-- Je connais la bravoure, la modestie, la haute raison et +l'austérité du capitaine Marion, leur dis-je; mais à quel propos +le comparer à Victorin?... + +-- Un mot encore, ami Scanvoch. As-tu vu, l'autre jour, entrer +dans Mayence ces deux bohémiennes traînées dans leur chariot par +des mules couvertes de grelots, et conduites par un négrillon? + +-- Je n'ai pas vu ces femmes, mais j'ai entendu parler d'elles. +Mais, encore une fois, à quoi bon tout ceci à propos de Victorin? + +-- Je t'ai rappelé le proverbe: _On n'attribue les brebis perdues +qu'aux possesseurs de troupeaux..._ parce que l'on aurait beau +attribuer au capitaine Marion des habitudes d'ivrognerie et de +violence envers les femmes, que, malgré sa simplesse, le soldat ne +croirait pas un mot de ces mensonges, n'est-ce pas? De même que, +si l'on attribuait quelque débauche à ces coureuses bohémiennes, +le soldat croirait à ces bruits? + +-- Je te comprends, Douarnek, et comme toi je serai sincère... +Oui, Victorin aime la gaieté du vin, en compagnie de quelques +camarades de guerre... Oui, Victorin, resté veuf à vingt ans, +après quelques mois de mariage, a parfois cédé aux entraînements +de la jeunesse; sa mère a souvent regretté, ainsi que moi, qu'il +ne fût pas d'une sévérité de moeurs, d'ailleurs assez rare à son +âge... Mais, par le courroux des dieux! moi, qui n'ai pas quitté +Victorin depuis son enfance, je nie que l'ivresse soit chez lui +une habitude; je nie surtout qu'il ait jamais été assez lâche pour +violenter une femme!... + +-- Ton bon coeur te fait défendre le fils de ta soeur de lait, +Scanvoch, quoique tu le saches coupable, à moins que tu nies ce +que tu ignores... + +-- Qu'est-ce que j'ignore? + +-- Une aventure que chacun sait dans le camp. + +-- Quelle aventure? Dis-la... + +-- Il y a quelque temps, Victorin et plusieurs officiers de +l'armée ont été boire et se divertir dans une des îles des bords +du Rhin où se trouve une taverne... Le soir venu, Victorin, ivre +comme d'habitude, a fait violence à l'hôtesse; celle-ci, dans son +désespoir, s'est jetée dans le fleuve... où elle s'est noyée... + +-- Un soldat qui se conduirait ainsi sous un chef sévère, dit un +des rameurs, porterait sa tête sur le billot... + +-- Et ce supplice, il l'aurait mérité, ajouta un autre rameur; +j'aimerais, comme un autre, à rire avec mon hôtesse; mais lui +faire violence, c'est une sauvagerie digne de ces écorcheurs +franks dont les prêtresses, cuisinières du diable, font bouillir +nos prisonniers dans leur chaudière. + +J'étais resté si stupéfait de l'accusation portée contre Victorin, +que, pendant un moment, j'avais gardé le silence; mais je +m'écriai: + +-- Mensonge!... mensonge aussi infâme que l'eût été une pareille +conduite! Qui ose accuser le fils de Victorin d'un tel crime? + +-- Un homme bien informé, me répondit Douarnek. + +-- Son nom? le nom de ce menteur? + +-- Il s'appelle Morix; il était le secrétaire d'un parent de +Victoria, venu au camp il y a un mois. + +-- Ce parent est Tétrik, gouverneur de Gascogne, dis-je stupéfait; +cet homme est la bonté, la loyauté mêmes, un des plus anciens, des +plus fidèles amis de Victoria. + +-- Alors le témoignage de cet homme n'en est que plus certain. + +-- Quoi! lui, Tétrik! il aurait affirmé ce que tu racontes? + +-- Il en a fait part et l'a confirmé à son secrétaire, en +déplorant l'horrible dissolution des moeurs de Victorin. + +-- Mensonge! Tétrik n'a que des paroles de tendresse et d'estime +pour le fils de Victoria. + +-- Scanvoch, nous sommes tous deux Bretons; je sers dans l'armée +depuis vingt-cinq ans: demande à mes officiers si Douarnek est un +menteur. + +-- Je te crois sincère, mais l'on t'a indignement abusé! + +-- Morix, le secrétaire de Tétrik, a raconté l'aventure, non pas +seulement à moi, mais à bien d'autres soldats du camp, auxquels il +payait à boire... Cet homme a été cru sur parole, parce que plus +d'une fois, moi, comme beaucoup de mes compagnons, nous avons vu +Victorin et ses amis, échauffés par le vin, se livrer à de folles +prouesses. + +-- L'ardeur du courage n'échauffe-t-elle pas les jeunes têtes +autant que le vin? + +-- Écoute, Scanvoch, j'ai vu de mes yeux Victorin pousser son +cheval dans le Rhin, disant qu'il voulait le traverser, et il eût +été noyé si moi et un autre soldat, nous jetant dans une barque, +n'avions été le repêcher demi-ivre, tandis que le courant +entraînait son cheval... un superbe cheval noir, ma foi... Sais-tu +ce qu'alors Victorin nous a dit? «Il fallait me laisser boire, +puisque ce fleuve coule du vin blanc de Béziers.» Ce que je +raconte n'est pas un conte, Scanvoch; je l'ai vu de mes yeux, je +l'ai entendu de mes oreilles. + +À cela, malgré mon attachement pour Victorin, je ne pus rien +répondre: je le savais incapable d'une lâcheté, d'une infamie; +mais aussi je le savais capable de dangereuses étourderies. + +-- Quant à moi, reprit un autre soldat, j'ai souvent vu, étant de +faction près de la demeure de Victorin, séparée de celle de sa +mère par un jardin, des femmes voilées sortir à l'aube de son +logis; il en sortait de grandes, il en sortait de petites, il en +sortait de grosses, il en sortait de maigres, à moins que le +crépuscule ne me troublât la vue et que ce fût toujours la même +femme. + +-- À cela, ta sincérité n'a rien à répondre, ami Scanvoch, me dit +Douarnek; -- car, en effet, je n'avais pu contredire cette autre +accusation. -- Ne t'étonne donc plus de notre croyance aux paroles +du secrétaire de Tétrik... Voyons, avoue-le, celui qui, dans son +ivresse, prend le Rhin pour un fleuve de vin de Béziers, celui de +chez qui sort à l'aube une pareille procession de femmes, ne peut- +il pas, dans son ivresse, vouloir faire violence à son hôtesse? + +-- Non m'écriai-je, non! L'on peut avoir les défauts de son âge, +sans être pour cela un infâme! + +-- Tiens, Scanvoch, tu es l'ami de notre mère à tous, de Victoria, +la belle et l'auguste; tu chéris Victoria comme son fils; dis-lui +ceci: Les soldats, même les plus grossiers, les plus dissolus, +n'aiment pas à retrouver leurs vices dans les chefs qu'ils ont +choisis; aussi, de jour en jour, l'affection de l'armée se retire +de Victorin pour se reporter tout entière sur Victoria. + +-- Oui, lui dis-je en réfléchissant; et cela seulement, n'est-ce +pas? depuis que Tétrik, le gouverneur de Gascogne, parent et ami +de Victoria, a fait un dernier voyage au camp. Jusqu'alors on +avait aimé le jeune général, malgré les faiblesses de son âge. + +-- C'est vrai; il était si bon, si brave, si avenant pour chacun! +Il était si beau à cheval! il avait une si fière tournure +militaire! Nous l'aimions comme notre enfant, ce jeune capitaine! +Nous l'avions vu naître et fait danser tout petit sur nos genoux +aux veillées du camp; plus tard, nous fermions les yeux sur ses +faiblesses, car les pères sont toujours indulgents; mais pour des +indignités, pas d'indulgence! + +-- Et de ces indignités, repris-je de plus en plus frappé de cette +circonstance qui, rappelant à mon esprit certains souvenirs, +éveillait aussi en moi une vague défiance, et de ces indignités il +n'existe pas d'autre preuve que la parole du secrétaire de Tétrik? + +-- Ce secrétaire nous a rapporté les paroles de son maître, rien +de plus... + +Pendant cet entretien, auquel je prêtais une attention de plus en +plus vive, notre barque, conduite par les quatre vigoureux +rameurs, avait traversé le Rhin dans toute sa largeur; les soldats +tournaient le dos à la rive où nous allions aborder; moi, j'étais +tellement absorbé par ce que j'apprenais de la désaffection +croissante de l'armée à l'égard de Victorin, que je n'avais pas +songé à jeter les yeux sur le rivage, dont nous approchions de +plus en plus... Soudain j'entendis une foule de sifflements aigus +retentir autour de nous et je m'écriai: + +-- Jetez-vous à plat sur les bancs! + +Il était trop tard.; une volée de longues flèches criblait notre +bateau: l'un des rameurs fut tué, tandis que Douarnek, qui pour +ramer tournait le dos à l'avant de la barque, reçut un trait dans +l'épaule. + +-- Voilà comme les Franks accueillent les parlementaires en temps +de trêve, dit le vétéran sans discontinuer de ramer et même sans +retourner la tète; c'est la première fois que je suis frappé par +derrière. Cette flèche dans le dos sied mal à un soldat; arrache- +la-moi vite, camarade, ajouta-t-il en s'adressant au rameur devant +lequel il était placé. + +Mais Douarnek, malgré ses efforts, manoeuvrait sa rame avec moins +de vigueur; et quoique la plaie fût légère, son sang coulait avec +abondance. + +-- Je te l'avais bien dit, Scanvoch, reprit-il, que tes branches +de paix nous seraient de mauvais remparts contre la traîtrise de +ces écorcheurs franks... Allons, enfants, ferme à nos rames, +puisque nous ne sommes plus que trois; car notre camarade, qui se +débat le nez sur son banc, ne peut plus compter pour un rameur! + +Douarnek n'avait pas achevé ces paroles, que, m'élançant à l'avant +de la barque en passant par-dessus le corps du soldat qui rendait +le dernier soupir, je saisis une des branches de chêne et l'agitai +au-dessus de ma tête en signal de paix. + +Une seconde volée de flèches, partie de derrière un escarpement de +la rive, répondit à mon signal: l'une m'effleura le bras, l'autre +s'émoussa sur mon casque de fer; mais aucun soldat ne fut atteint. +Nous étions alors à peu de distance du rivage; je me jetai à +l'eau; elle me montait jusqu'aux épaules, et je dis à Douarnek: + +-- Fais force de rames pour te mettre hors de portée des flèches, +puis tu ancreras le bateau, et vous m'attendrez sans danger... Si +après le coucher du soleil je ne suis pas de retour, retourne au +camp, et dis à Victoria que j'ai été fait prisonnier ou massacré +par les Franks; elle prendra soin de ma femme Ellèn et de mon fils +Aëlguen... + +-- Cela me fâche de te laisser aller seul parmi ces écorcheurs, +ami Scanvoch, dit Douarnek; mais nous faire tuer avec toi, c'est +t'ôter tout moyen de revenir à notre camp, si tu as le bonheur de +leur échapper... Bon courage, Scanvoch... À ce soir... + +Et la barque s'éloigna rapidement pendant que je gagnais le +rivage. + +CHAPITRE II + +À peine eus-je touché le bord, tenant ma branche d'arbre à la +main, que je vis sortir des rochers, où ils étaient embusqués, un +grand nombre de Franks, appartenant à ces hordes de leur armée qui +portent des boucliers noirs, des casaques de peau de mouton +noires, et se teignent les bras, les jambes et la figure, afin de +se confondre avec les ténèbres lorsqu'ils sont en embuscade ou +qu'ils tentent une attaque nocturne. Leur aspect était d'autant +plus étrange et hideux, que les chefs de ces hordes noires avaient +sur le front, sur les joues et autour des yeux, des tatouages d'un +rouge éclatant... Je parlais assez bien la langue franque, ainsi +que plusieurs officiers et soldats de l'armée, depuis longtemps +habitués dans ces parages. + +Les guerriers noirs, poussant des hurlements sauvages, +m'entourèrent de tous côtés, me menaçant de leurs longs couteaux, +dont les lames étaient noircies au feu. + +-- La trêve est conclue depuis plusieurs jours! leur ai-je crié. +Je viens, au nom du chef de l'armée gauloise, porter un message +aux chefs de vos hordes... Conduisez-moi vers eux... Vous ne +tuerez pas un homme désarmé... + +Et en disant cela, convaincu de la vanité d'une lutte, j'ai tiré +mon épée et l'ai jetée au loin. Aussitôt ces barbares se +précipitèrent sur moi en redoublant leurs cris de mort... +Quelques-uns détachèrent les cordes de leurs arcs, et malgré mes +efforts me renversèrent et me garrottèrent; il me fut impossible +de faire un mouvement. + +-- Écorchons-le, dit l'un; nous porterons sa peau sanglante au +grand chef _Néroweg_; elle lui servira de bandelettes pour +entourer ses jambes. + +Je savais qu'en effet les Franks enlevaient souvent, avec beaucoup +de dextérité, la peau de leurs prisonniers, et que les chefs de +hordes se paraient triomphalement de ces dépouilles humaines. La +proposition de l'écorcheur fut accueillie par des cris de joie; +ceux qui me tenaient garrotté cherchèrent un endroit convenable +pour mon supplice, tandis que d'autres aiguisaient leurs couteaux +sur les cailloux du rivage... + +Soudain le chef de ces écorcheurs s'approcha lentement de moi; il +était horrible à voir: un cercle tatoué d'un rouge vif entourait +ses yeux et rayait ses joues; on aurait dit des découpures +sanglantes sur ce visage noirci. Ses cheveux, relevés à la mode +franque autour de son front, et noués au sommet de sa tête, +retombaient derrière ses épaules comme la crinière d'un casque, et +étaient devenus d'un fauve cuivré, grâce à l'usage de l'eau de +chaux dont se servent ces barbares pour donner une couleur ardente +à leurs cheveux et à leur barbe. Il portait au cou et au poignet +un collier et des bracelets d'étain grossièrement travaillés; il +avait pour vêtement une casque de peau de mouton noire; ses jambes +et ses cuisses étaient aussi enveloppées de peaux de mouton, +assujetties avec des bandelettes de peau croisées les unes sur les +autres. À sa ceinture pendaient une épée et un long couteau. Après +m'avoir regardé pendant quelques instants, il leva la main, puis +l'abaissa sur mon épaule en disant: + +-- Moi, je prends et garde ce Gaulois pour Elwig! + +Les sourds murmures de plusieurs guerriers noirs accueillirent ces +paroles de leur chef. Celui-ci reprit d'une voix plus éclatante +encore: + +-- Riowag prend ce Gaulois pour la prêtresse Elwig; il faut à +Elwig un prisonnier pour ses augures. + +L'avis du chef parut accepté par la majorité des guerriers noirs, +car une foule de voix répétèrent: + +-- Oui, oui, il faut garder ce Gaulois pour Elwig... + +-- Il faut le conduire à Elwig!... + +-- Depuis plusieurs jours elle ne nous a pas fait d'augures... + +-- Et nous, nous ne voulons pas livrer ce prisonnier à Elwig; non, +nous ne le voulons pas, nous qui les premiers nous sommes emparés +de ce Gaulois, s'écria l'un de ceux qui m'avaient garrotté; nous +voulons l'écorcher pour faire hommage de sa peau au grand chef +Néroweg... + +Peu m'importait le choix: être écorché vif ou être mis à bouillir +dans une cuve d'airain; je ne sentais pas le besoin de manifester +ma préférence, et je ne pris nulle part au débat. Déjà ceux qui me +voulaient écorcher regardaient d'un air farouche ceux qui +voulaient me faire bouillir, et portaient la main à leurs +couteaux, lorsqu'un guerrier noir, homme de conciliation, dit au +chef: + +-- Riowag, tu veux livrer ce Gaulois à la prêtresse Elwig? + +-- Oui, répondit le chef, oui... je le veux. + +-- Et vous autres, poursuivit-il, vous voulez offrir la peau de ce +Gaulois au grand chef Néroweg? + +-- Nous le voulons!... + +-- Vous pouvez être tous satisfaits... + +Un grand silence se fit à ces mots de conciliation; il continua: + +-- Écorchez-le vif d'abord, et vous aurez sa peau... Elwig fera +bouillir ensuite le corps dans sa chaudière. + +Ce moyen terme sembla d'abord satisfaire les deux partis; mais +Riowag, le chef des guerriers noirs, reprit: + +-- Ne savez-vous pas qu'il faut à Elwig un prisonnier vivant, pour +que ses augures soient certains? Et vous ne lui donnerez qu'un +cadavre en écorchant d'abord ce Gaulois... + +Puis il ajouta d'une voix éclatante: + +-- Voulez-vous vous exposer au courroux des dieux infernaux en +leur dérobant une victime? + +À cette menace, un sourd frémissement courut dans la foule; le +parti des écorcheurs parut lui-même céder à une terreur +superstitieuse. + +Le même homme de conciliation qui avait proposé de me faire +écorcher et ensuite bouillir, reprit: + +-- Les uns veulent faire offrande de ce Gaulois au grand chef +Néroweg, les autres à la prêtresse Elwig; mais donner à l'une, +c'est donner à l'autre: Elwig n'est-elle pas la soeur de +Néroweg?... + +-- Et il serait le premier à vouer ce Gaulois aux dieux infernaux +pour les rendre propices à nos armes, dit Riowag. + +Plus, se tournant vers moi, il ajouta d'un ton impérieux: + +-- Enlevez ce Gaulois sur vos épaules, et suivez-moi... + +-- Nous voulons ses dépouilles, dit un de ceux qui s'étaient des +premiers emparés de moi, nous voulons son casque, sa cuirasse, ses +braies, sa ceinture, sa chemise; nous voulons tout, jusqu'à sa +chaussure. + +-- Ce butin vous appartient, répondit Riowag. Vous l'aurez, +puisqu'Elwig dépouillera ce Gaulois de tous ses vêtements pour le +mettre dans sa chaudière. + +-- Nous allons te suivre, Riowag, reprirent-ils; d'autres que nous +s'empareraient des dépouilles du Gaulois. + +-- Oh! race pillarde! m'écriai-je, il est dommage que ma peau ne +soit d'aucune valeur, car au lieu de la vouloir donner à votre +chef, vous l'iriez vendre si vous pouviez. + +-- Oui, nous te l'arracherions, ta peau, si tu ne devais être mis +dans la chaudière d'Elwig. + +Mes perplexités cessèrent, je connaissais mon sort, je serais +bouilli vif. Je me serais résigné sans mot dire à une mort +vaillante ou utile, mais cette mort me semblait si stérile, si +absurde, que, voulant tenter un dernier effort, je dis au chef des +guerriers noirs: + +-- Tu es injuste... plusieurs fois des guerriers franks sont venus +dans le camp gaulois demander des échanges de prisonniers; ces +Franks ont toujours été respectés; nous sommes en trêve, et, en +temps de trêve, on ne met à mort que les espions qui +s'introduisent furtivement dans un camp... Moi, je suis venu ici à +la face du soleil, une branche d'arbre à la main, au nom de +Victorin, fils de Victoria la grande; j'apporte de leur part un +message aux chefs de l'armée franque... Prends garde! Si tu agis +sans leur ordre, ils regretteront de ne pas m'avoir entendu, et +ils pourront te faire payer cher ta trahison envers ce qui est +partout respecté: un soldat sans armes qui vient en temps de +trêve, en plein jour, le rameau de paix à la main. + +À mes paroles, Riowag répondit par un signe, et quatre guerriers +noirs, m'enlevant sur leurs épaules, m'emportèrent, suivant les +pas de leur chef, qui se dirigea vers le camp des Franks d'un air +solennel. + +Au moment où ces barbares me soulevaient sur leurs épaules, +j'entendis l'un de ceux qui voulaient m'écorcher vif dire à l'un +de ses compagnons, en termes grossiers: + +-- Riowag est l'amant d'Elwig; il veut lui faire présent de ce +prisonnier... + +Je compris dès lors que Riowag, le chef des guerriers noirs, étant +l'amant de la prêtresse Elwig, lui faisait galamment hommage de ma +personne, de même que dans notre pays les fiancés offrent une +colombe ou un chevreau à la jeune fille qu'ils aiment. + +(Une chose t'étonnera peut-être dans ce récit, mon enfant, c'est +que j'y mêle des paroles presque plaisantes, lorsqu'il s'agit de +ces événements redoutables pour ma vie... Ne pense pas que ce soit +parce qu'à cette heure où j'écris ceci j'aie échappé à tout +danger... Non... même au plus fort de ces périls, dont j'ai été +délivré comme par prodige, ma liberté d'esprit était entière; la +vieille raillerie gauloise, naturelle à notre race, mais longtemps +engourdie chez nous par la honte et les douleurs de l'esclavage, +m'était, ainsi qu'à d'autres, revenu pour ainsi dire avec notre +liberté... Ainsi les réflexions que tu verras parfois se produire +au moment où la mort me menaçait étaient sincères, et par suite de +ma disposition d'esprit et de ma foi dans cette croyance de nos +pères, que l'homme ne meurt jamais... et qu'en quittant ce monde- +ci va revivre ailleurs...) + +Porté sur les épaules des quatre guerriers noirs, je traversai +donc une partie du camp des Franks; ce camp immense, mais établi +sans aucun ordre, se composait de tentes pour les chefs et de +tentes pour les soldats; c'était une sorte de ville sauvage et +gigantesque: çà et là, on voyait leurs innombrables chariots de +guerre, abrités derrière des retranchements construits en terre et +renforcés de troncs d'arbres; selon l'usage de ces barbares, leurs +infatigables petits chevaux maigres, au poil rude, hérissé, ayant +un licou de corde pour bride, étaient attachés aux roues des +chariots ou arbres dont ils rongeaient l'écorce... Les Franks, à +peine vêtus de quelques peaux de bêtes, la barbe et les cheveux +graissés de suif, offraient un aspect repoussant, stupide et +féroce: les uns s'étendaient aux chauds rayons de ce soleil qu'ils +venaient chercher du fond de leurs sombres et froides forêts; +d'autres trouvaient un passe-temps à chercher la vermine sur leur +corps velu, car ces barbares croupissaient dans une telle fange, +que, bien qu'ils fussent campés en plein air, leur rassemblement +exhalait une odeur infecte. + +À l'aspect de ces hordes indisciplinées, mal armées, mais +innombrables, et se recrutant incessamment de nouvelles peuplades +émigrant en masse des pays glacés du Nord pour venir fondre sur +notre fertile et riante Gaule comme sur une proie, je songeais, +malgré moi, à quelques mots de sinistre prédiction échappés à +Victoria; mais bientôt je prenais en grand mépris ces barbares +qui, trois ou quatre fois supérieurs en nombre à notre armée, +n'avaient jamais pu, depuis plusieurs années, et malgré de +sanglantes batailles, envahir notre sol, et s'étaient toujours vus +repoussés au delà du Rhin, notre frontière naturelle. + +En traversant une partie de ces campements, porté sur les épaules +des quatre guerriers noirs, je fus poursuivi d'injures, de menaces +et de cris de mort par les Franks qui me voyaient passer; +plusieurs fois l'escorte dont j'étais accompagné fut obligée, +d'après l'ordre de Riowag, de faire usage de ses armes pour +m'empêcher d'être massacré. Nous sommes ainsi arrivés à peu de +distance d'un bois épais. Je remarquai, en passant, une hutte plus +grande et plus soigneusement construite que les autres, devant +laquelle était plantée une bannière jaune et rouge. Un grand +nombre de cavaliers vêtus de peaux d'ours, les uns en selle, les +autres à pied à côté de leurs chevaux, et appuyés sur leurs +longues lances, postés autour de cette habitation, annonçaient +qu'un des chefs importants de leurs hordes l'occupait. J'essayai +encore de persuader à Riowag, qui marchait à mes côtés, toujours +grave et silencieux, de me conduire d'abord auprès de celui des +chefs dont j'apercevais la bannière, après quoi l'on pourrait +ensuite me tuer; mes instances ont été vaines, et nous sommes +entrés dans un bois touffu, puis arrivés au milieu d'une grande +clairière. J'ai vu à quelque distance de moi l'entrée d'une grotte +naturelle, formée de gros blocs de roche grise, entre lesquels +avaient poussé, çà et là, des sapins et des châtaigniers +gigantesques; une source d'eau vive, filtrant parmi les pierres, +tombait dans une sorte de bassin naturel. Non loin de cette +caverne se trouvait une cuve d'airain étroite, et de la longueur +d'un homme; un réseau de chaînes de fer garnissait l'orifice de +cette infernale chaudière; elles servaient sans doute à y +maintenir la victime que l'on y mettait bouillir vivante. Quatre +grosses pierres supportaient cette cuve, au-dessous de laquelle on +avait préparé un amas de broussailles et de gros bois; des os +humains blanchis, et dispersés sur le sol, donnaient à ce lieu +l'aspect d'un charnier. Enfin, au milieu de la clairière, +s'élevait une statue colossale à trois têtes, presque informe, +taillée grossièrement à coups de hache dans un tronc d'arbre +énorme et d'un aspect repoussant. + +Riowag fit signe aux quatre guerriers noirs qui me portaient sur +leurs épaules de s'arrêter au pied de la statue, et il entra seul +dans la grotte, pendant que les hommes de mon escorte criaient: + +-- Elwig! Elwig! + +-- Elwig! prêtresse des dieux infernaux! + +-- Réjouis-toi, Elwig, nous t'apportons de quoi remplir ta +chaudière! + +-- Tu nous diras tes augures! + +-- Et tu nous apprendras si la terre des Gaules ne sera pas +bientôt la nôtre! + +Après une assez longue attente, la prêtresse, suivie de Riowag, +apparut au dehors de la caverne. + +Je m'attendais à voir quelque hideuse vieille; je me trompais: +Elwig était jeune, grande et d'une sorte de beauté sauvage; ses +yeux gris, surmontés d'épais sourcils naturellement roux, de même +nuance que ses cheveux, étincelaient comme l'acier du long couteau +dont elle était armée; son nez en bec d'aigle, son front élevé, +lui donnaient une physionomie imposante et farouche. Elle était +vêtue d'une longue tunique de couleur sombre; son cou et ses bras +nus étaient surchargés de grossiers colliers et de bracelets de +cuivre, qui, dans sa marche, bruissaient, choqués les uns contre +les autres, et sur lesquels, en s'approchant de moi, elle jeta +plusieurs fois un regard de coquetterie sauvage. Sur son épaisse +et longue chevelure rousse, éparse autour de ses épaules, elle +portait une espèce de chaperon écarlate, ridiculement imité de la +charmante coiffure que les femmes gauloises avaient adoptée. +Enfin, je crus remarquer (je ne me trompais pas) chez cette +étrange créature ce mélange de hauteur et de vanité puérile +particulier aux peuples barbares. + +Riowag, debout à quelques pas d'elle, semblait la contempler avec +admiration; malgré sa couleur noire et les tatouages rouges sous +lesquels son visage disparaissait, ses traits me parurent exprimer +un violent amour, et ses yeux brillèrent de joie lorsque, par deux +fois, Elwig, me désignant du geste, se retourna vers son amant, le +sourire aux lèvres, pour le remercier sans doute de sa sanglante +offrande. Je remarquai aussi sur les bras nus de cette infernale +prêtresse deux tatouages; ils me rappelèrent un souvenir de +guerre. + +L'un de ces tatouages représentait _deux serres d'oiseau de +proie_; l'autre, _un serpent rouge_. + +Elwig, tournant et retournant son couteau dans sa main, attachait +sur moi ses grands yeux gris avec une satisfaction féroce, tandis +que les guerriers noirs la contemplaient d'un air de crainte +superstitieuse. + +-- Femme, dis-je à la prêtresse, je suis venu ici sans armes, le +rameau de paix à la main, apportant un message aux grands chefs de +vos hordes... On m'a saisi et garrotté... Je suis en ton +pouvoir... tue-moi, si tu le veux... mais auparavant, fais que je +parle à l'un de vos chefs... Cet entretien importe autant aux +Franks qu'aux Gaulois, car c'est Victorin et sa mère Victoria la +Grande qui m'ont envoyé ici. + +-- Tu es envoyé ici par Victoria? s'écria la prêtresse d'un air +singulier, Victoria que l'on dit si belle? + +-- Oui. + +Elwig réfléchit, et après un assez long silence, elle leva les +bras au-dessus de sa tête, brandit son couteau en prononçant je ne +sais quelles mystérieuses paroles d'un ton à la fois menaçant et +inspiré; puis elle fit signe à ceux qui m'avaient amené de +s'éloigner. + +Tous obéirent et se dirigèrent lentement vers la lisière du bois +dont était entourée la clairière. + +Riowag resta seul, à quelques pas de la prêtresse. Se tournant +alors vers lui, elle désigna d'un geste impérieux le bois où +avaient disparu les autres guerriers noirs. Le chef n'obéissant +pas à cet ordre, elle éleva la voix et redoubla son geste en +disant: + +-- Riowag! + +Il insistait encore, tendant vers elle ses mains suppliantes; +Elwig répéta d'une voix presque menaçante: + +-- Riowag! Riowag! + +Le chef n'insista plus et disparut aussi dans le bois, sans +pouvoir contenir un mouvement de colère. + +Je restai seul avec la prêtresse, toujours garrottée, et couché au +pied de la statue des divinités infernales. Elwig s'accroupit +alors sur ses talons près de moi, et reprit: + +-- Tu es envoyé par Victoria pour parler aux chefs des Franks? + +-- Je te l'ai déjà dit. + +-- Tu es l'un des officiers de Victoria? + +-- Je suis l'un de ses soldats. + +--Elle t'affectionne? + +-- C'est ma soeur de lait, je suis pour elle un frère. + +Ces mots parurent faire de nouveau réfléchir Elwig; elle garda +encore le silence, puis continua: + +-- Victoria regrettera ta mort? + +-- Comme on regrette la mort d'un serviteur fidèle. + +-- Elle donnerait beaucoup pour te sauver la vie? + +-- Est-ce une rançon que tu veux? + +Elwig se tut encore, et me dit avec un mélange d'embarras et +d'astuce dont je fus frappé: + +-- Que Victoria vienne demander ta vie à mon frère, il la lui +accordera; mais, écoute... On dit Victoria très-belle, les belles +femmes aiment à se parer de ces magnifiques bijoux gaulois si +renommés... Victoria doit avoir de superbes parures, puisqu'elle +est la mère du chef des chefs de ton pays... Dis-lui qu'elle se +couvre de ses plus riches ornements, cela réjouira les yeux de mon +frère... Il en sera plus clément et accordera ta vie à Victoria. + +Je crus dès lors deviner le piége que me tendait la prêtresse de +l'enfer, avec cette ruse grossière naturelle aux sauvages. Voulant +m'en assurer, je lui dis sans répondre à ses dernières paroles: + +-- Ton frère est donc un puissant chef? + +-- Il est plus que chef! me répondit orgueilleusement Elwig; il +est ROI! + +-- Nous aussi, autrefois nous avons eu des _rois_; et ton frère, +comment s'appelle-t-il? + +-- _Néroweg_, surnommé l'_Aigle terrible_. + +-- Tu as sur les bras deux figures représentant un serpent rouge +et deux serres d'oiseau de proie; pourquoi cela? + +-- Les pères de nos pères ont toujours, dans notre famille de +rois, porté ces signes des vaillants et des subtils: _les serres +de l'aigle_, c'est la vaillance; _le serpent_, c'est la +subtilité... Mais assez parlé de mon frère, ajouta Elwig avec une +sombre impatience, car cet entretien semblait lui peser; veux-tu, +oui ou non, engager Victoria à venir ici? + +-- Un mot encore sur ton royal frère... Ne porte-t-il pas au front +les deux mêmes signes que tu portes sur les bras? + +-- Oui, reprit-elle avec une impatience croissante; oui, mon frère +porte une serre d'aigle bleue au-dessus de chaque sourcil, et le +serpent rouge en bandeau sur le front, parce que les rois portent +un bandeau... Mais assez parlé de Néroweg... assez... + +Et je crois voir sur les traits d'Elwig un ressentiment de haine à +peine dissimulé en prononçant le nom de son frère; elle continua: + +-- Si tu ne veux pas mourir, écris à Victoria de venir dans notre +camp parée de ses plus magnifiques bijoux. Elle se rendra seule +dans un lieu que je te dirai... un endroit écarté que je +connais... et moi-même je la conduirai auprès de mon frère, afin +qu'elle obtienne ta grâce... + +-- Victoria venir seule dans ce camp?... J'y suis venu, moi, +comptant sur la franchise de la trêve... le rameau de paix à la +main, et l'on a tué un de mes compagnons; un autre a été blessé, +puis l'on m'a livré à toi garrotté, pour être mis à mort... + +-- Victoria pourra se faire accompagner d'une petite escorte. + +-- Qui serait massacrée par tes gens!... L'embûche est trop +grossière. + +-- Tu veux donc mourir! s'écria la prêtresse en grinçant les dents +de rage et me menaçant de son couteau; on va rallumer le foyer de +la chaudière... Je te ferai plonger vivant dans l'eau magique, et +tu y bouilliras jusqu'à la mort... Une dernière fois, choisis... +Ou tu vas mourir dans les supplices, ou tu vas écrire à Victoria +de se rendre au camp parée de ses plus riches ornements... +Choisis!... ajouta-t-elle dans un redoublement de rage, en me +menaçant encore de son couteau; choisis... ou tu vas mourir. + +Je savais qu'il n'était pas de race plus pillarde, plus cupide, +plus vaniteuse, que cette maudite race franque; je remarquai que +les grands yeux gris d'Elwig étincelaient de convoitise chaque +fois qu'elle me parlait des magnifiques parures que, selon elle, +devait posséder la _mère des camps_. L'accoutrement ridicule de la +prêtresse, la profusion d'ornements sans valeur dont elle se +couvrait avec une coquetterie sauvage, pour plaire sans doute à +Riowag, le chef des guerriers noirs; et surtout la persistance +qu'elle mettait à me demander que Victoria se rendit au camp +couverte de riches ornements, tout me donnait à penser qu'Elwig +voulait attirer ma soeur de lait dans un piége pour l'égorger et +lui voler ses bijoux. Cette embûche grossière ne faisait pas +honneur à l'invention de l'infernale prêtresse; mais sa vaniteuse +cupidité pouvait me servir; je lui répondis d'un air indifférent: + +-- Femme, tu veux me tuer si je n'engage pas Victoria à venir ici? +Tue-moi donc... fais bouillir ma chair et mes os... tu y perdras +plus que tu ne sais, puisque tu es la soeur de Néroweg, l'Aigle +terrible, un des plus grands rois de vos hordes!... + +-- Que perdrai-je? + +-- De magnifiques parures gauloises! + +-- Des parures... Quelles parures? s'écria Elwig d'un air de +doute, quoique ses yeux brillassent plus que jamais de convoitise. +De quelles parures parles-tu? + +-- Crois-tu que Victoria la Grande, en envoyant ici son frère de +lait porter un message aux rois des Franks, ne leur ait pas +envoyé, en gage de trêve, de riches présents pour leurs femmes et +leurs soeurs, qui les ont accompagnés ou qui sont restées en +Germanie?... + +Elwig bondit sur ses talons, se releva d'un saut, jeta son +couteau, frappa dans ses mains, poussa des éclats de rire presque +insensés, puis s'accroupit de nouveau près de moi, me disant d'une +voix entrecoupée, haletante: + +-- Des présents?... Tu apportes des présents?... Quels sont-ils? +Où sont-ils?... + +-- Oui, j'apporte des présents capables d'éblouir une impératrice: +colliers d'or ornés d'escarboucles, pendants d'oreilles de perles +et de rubis, bracelets, ceintures et couronnes d'or, si chargés de +pierreries, qu'ils resplendissent de tous les feux de l'arc-en- +ciel... Ces chefs-d'oeuvre de nos plus habiles orfèvres gaulois... +je les apportais en présent... et puisque ton frère Néroweg, +l'Aigle terrible, est le plus puissant roi de vos hordes, tu +aurais eu la plus grosse part de ces richesses... + +Elwig m'avait écouté la bouche béante, les mains jointes, sans +chercher à cacher l'admiration et l'effrénée cupidité que luis +causait l'énumération de ces trésors... Mais soudain ses traits +prirent une expression de doute et de courroux... Elle ramassa son +couteau, et le levant sur moi, elle s'écria: + +-- Tu mens ou tu railles!... Ces trésors, où sont ils? + +-- En sûreté... Sage a été ma précaution; car j'aurais été tué et +dépouillé sans avoir accompli les ordres de Victoria et de son +fils. + +-- Où les as-tu mis en sûreté, ces trésors? + +-- Ils sont restés dans la barque qui m'a amené ici... Mes +compagnons ont regagné le large et se sont ancrés dans les eaux du +Rhin, hors de portée des flèches de tes gens. + +-- Il y a les barques du radeau à l'autre extrémité du camp, je +vais faire poursuivre tes compagnons... j'aurai tes trésors! + +-- Erreur... Mes compagnons, voyant au loin s'avancer vers eux des +bateaux ennemis, se défieront, et comme ils ont une longue avance, +ils regagneront sans danger l'autre rive du Rhin... Tel sera le +fruit de la trahison des tiens envers moi... Allons, femme, fais- +moi bouillir pour tes augures infernaux!... Mes os, blanchis dans +ta chaudière, se changeront peut-être par ta magie en parures +magnifiques!... + +-- Mais ces trésors, reprit Elwig luttant contre ses dernières +défiances, ces trésors, puisque tu ne les avais pas apportés avec +toi, quand les aurais-tu donnés aux rois de nos hordes? + +-- En les quittant; je croyais être accueilli et reconduit par eux +en envoyé de paix... Alors mes compagnons auraient abordé au +rivage pour venir me chercher; j'aurais pris dans la barque les +présents pour les distribuer aux rois au nom de Victoria et de son +fils. + +La prêtresse me regarda encore pendant quelques instants d'un air +sombre, paraissant céder tour à tour à la méfiance et à la +cupidité. Enfin, vaincue sans doute par ce dernier sentiment, elle +se leva et appela d'une voix forte, et par un nom bizarre, une +personne jusqu'alors invisible. + +Presque aussitôt sortit de la caverne une hideuse vieille à +cheveux gris, vêtue d'une robe souillée de sang, car elle aidait +sans doute la prêtresse dans ses horribles sacrifices. Elle +échangea quelques mots à voix basse avec Elwig, et disparut dans +le bois où s'étaient retirés les guerriers noirs. + +La prêtresse, s'accroupissant de nouveau près de moi, me dit d'une +voix basse et sourde: + +-- Tu veux entretenir mon frère le roi Néroweg, l'Aigle +terrible... Je l'envoie chercher... il va venir; mais tu ne lui +parleras pas de ces trésors. + +-- Pourquoi? + +-- Il les garderait... + +-- Quoi... lui, ton frère, ne partagerait pas les richesses avec +toi, sa soeur?... + +Un sourire amer contracta les lèvres d'Elwig; elle reprit: + +-- Mon frère a failli m'abattre le bras d'un coup de hache parce +que j'ai voulu toucher à une part de son butin. + +-- Est-ce ainsi que frères et soeurs se traitent parmi les Franks? + +-- Chez les Franks, répondit Elwig d'un air de plus en plus +sinistre, le guerrier a pour premières esclaves sa mère, sa soeur +et ses femmes... + +-- Ses femmes?... En ont-ils donc plusieurs?... + +-- Toutes celles qu'ils peuvent enlever et nourrir... de même +qu'ils ont autant de chevaux qu'ils en peuvent nourrir... + +-- Quoi! une sainte et éternelle union n'attache pas, comme chez +nous, l'époux à la mère de ses enfants?... Quoi! soeurs, femmes, +sont esclaves?... Bénie des dieux est la Gaule! mon pays, où nos +mères et nos épouses, vénérées de tous, siégent fièrement dans les +conseils de la nation, et font prévaloir leurs avis, souvent plus +sages que celui de leurs maris et de leurs fils... + +Elwig, palpitante de cupidité, ne répondit pas à mes paroles, et +reprit: + +-- De ces trésors tu ne parleras donc pas à Néroweg; il les +garderait pour lui... Tu attendras la nuit pour quitter le camp... +Je te dirai la route; je t'accompagnerai, tu me donneras tous les +présents, à moi seule... à moi seule!... + +Et, poussant de nouveau des éclats de rire d'une joie presque +insensée, elle ajouta: + +-- Bracelets d'or! colliers de perles! boucles d'oreilles de +rubis! diadèmes de pierreries!... Je serai belle comme une +impératrice!... oh! je serai très-belle aux yeux de Riowag!... + +Puis, jetant un regard de mépris sur ses grossiers bracelets de +cuivre, qu'elle fit bruire en secouant ses bras, elle répéta: + +-- Je serai très-belle aux yeux de Riowag!... + +-- Femme, lui dis-je, ton avis est prudent; il faudra attendre la +nuit pour quitter tous deux le camp et regagner le rivage!... + +Puis, voulant mettre davantage Elwig en confiance avec moi en +paraissant m'intéresser à sa vaniteuse cupidité, j'ajoutai: + +-- Mais si ton frère te voit parée de ces magnifiques bijoux, il +te les prendra... peut-être?... + +-- Non, me répondit-elle d'un air étrange et sinistre, non, il ne +me les prendra pas... + +-- Si Néroweg, l'Aigle terrible, est aussi violent que tu le dis, +s'il a failli une fois t'abattre le bras pour avoir voulu toucher +à sa part du butin, lui dis-je surpris de sa réponse, et voulant +pénétrer le fond de sa pensée, qui empêchera ton frère de +s'emparer de ces parures? + +Elle me montra son large couteau avec une expression de férocité +froide qui me fit tressaillir, et me dit: + +-- Quand j'aurai le trésor... cette nuit, j'entrerai dans la hutte +de mon frère... je partagerai son lit, comme d'habitude... et +pendant qu'il dormira, moi, vois-tu, je le tuerai. + +-- Ton frère? m'écriai-je en frémissant, et croyant à peine à ce +que j'entendais, quoique le récit de l'épouvantable dissolution +des moeurs des Franks ne fût pas nouveau pour moi; ton frère?... +tu partages son lit?... + +La prêtresse ne parut pas surprise de mon étonnement, et me +répondit d'un air sombre: + +-- Je partage le lit de mon frère depuis qu'il m'a fait +violence... C'est le sort de presque toutes les soeurs des rois +franks qui les suivent à la guerre... Ne t'ai-je pas dit que leurs +soeurs, leurs mères et leurs filles étaient les premières esclaves +de nos maîtres? Et quelle est l'esclave qui, de gré ou de force, +ne partage pas le coucher de son maître?[3] + +-- Tais-toi, femme!... m'écriai-je en l'interrompant, tais-toi! +tes monstrueuses paroles attireraient sur nous la foudre des +cieux!... + +Et, sans pouvoir ajouter un mot, je contemplai cette créature avec +horreur... Ce mélange de débauche, de cupidité, de barbarie et de +confiance stupide, puisque Elwig s'ouvrait à moi, qu'elle voyait +pour la première fois, à moi, un ennemi, sur le fratricide, +précédé de l'inceste, subi par cette prêtresse d'un culte +sanglant, qui partageait le lit de son frère et se donnait à un +autre homme... tout cela m'épouvantait, quoique j'eusse entendu, +je le répète, souvent parler des abominables moeurs de ces +barbares dissolus et féroces. + +Elwig ne semblait pas se douter de la cause de mon silence et du +dégoût qu'elle m'inspirait; elle murmurait quelques paroles +inintelligibles en comptant les bracelets de cuivre dont ses bras +étaient chargés; après quoi elle me dit d'un air pensif: + +-- Aurai-je bien neuf beaux bracelets de pierreries pour remplacer +ceux-ci?... Tous tiendront-ils dans un petit sac que je cacherai +sous ma robe en revenant à la hutte du roi mon frère pour le tuer +pendant son sommeil? + +Cette férocité froide, et pour ainsi dire naïve, redoubla +l'aversion que m'inspirait cette créature. Je gardai le silence. + +Alors elle s'écria: + +-- Tu ne me réponds pas au sujet de ces bijoux? Fais-tu le muet? + +Puis, paraissant frappée d'une idée subite, elle ajouta: + +-- Et j'ai parlé!... S'il allait tout dire à Néroweg?... Il me +tuerait, moi et Riowag... La pensée de ces trésors m'a rendue +folle! + +Et elle se mit à appeler de nouveau, en se tournant vers la +caverne. + +Une seconde vieille, non moins hideuse que la première, accourut +tenant en main un os de boeuf où pendait un lambeau de chair à +demi cuite qu'elle rongeait. + +-- Accours ici, lui dit la prêtresse, et laisse là ton os. + +La vieille obéit à regret et en grondant, ainsi qu'un chien à qui +l'on ôte sa proie, déposa l'os sur l'une des pierres saillantes de +l'entrée de la grotte, et s'approcha en s'essuyant les lèvres. + +-- Fais du feu sous la cuve d'airain, dit la prêtresse à la +vieille. + +Celle-ci retourna dans la caverne, en rapporta d'une main quelques +brandons enflammés. Bientôt un ardent brasier brûla sous la +chaudière. + +-- Maintenant, dit Elwig à la vieille en me montrant, étendu que +j'étais toujours à terre, aux pieds de la divinité infernale, les +mains liées derrière le dos et les jambes attachées, agenouille- +toi sur lui. + +Je ne pouvais faire un mouvement; la hideuse vieille se mit à +genoux sur la cuirasse dont ma poitrine était couverte, et dit à +la prêtresse: + +-- Que faut-il faire? + +-- Tiens-lui la langue... je la lui couperai. + +Je compris alors qu'Elwig, d'abord entraînée à de dangereuse +confidences par sa sauvage convoitise, se reprochant d'avoir +inconsidérément parlé de ses horribles amours et de ses projets +fratricides, ne trouvait pas de meilleur moyen de me forcer au +silence envers son frère qu'en me coupant la langue. Je crus ce +projet facile à concevoir, mais difficile à exécuter, car je +serrai les dents de toutes mes forces. + +-- Serre lui le cou, dit Elwig à la vieille: il ouvrira la bouche, +tirera la langue, et je la couperai. + +La vieille, toujours agenouillée sur ma cuirasse, se pencha si +près de moi, que son hideux visage touchait presque le mien. De +dégoût je fermai les yeux; bientôt je sentis les doigts crochus et +nerveux de la suivante de la prêtresse me serrer la gorge. Pendant +quelques instants, je luttai contre la suffocation et ne desserrai +pas les dents; mais enfin, selon qu'Elwig l'avait prévu, je me +sentis prêt à étouffer et j'ouvris malgré moi la bouche. Elwig y +plongea aussitôt ses doigts pour saisir ma langue. Je les mordis +si cruellement, qu'elle les retira en poussant un cri de douleur. +À ce cri, je vis sortir du bois, où ils s'étaient retirés par +ordre de la prêtresse, les guerriers noirs et Riowag. Celui-ci +accourait; mais il s'arrêta indécis à la vue d'une troupe de +Franks arrivant du côté opposé et entrant dans la clairière; l'un +de ces derniers venus criait d'une voix rauque et impérieuse: + +-- Elwig! + +-- Le roi mon frère! murmura la prêtresse, toujours agenouillée +près de moi. + +Et elle me parut chercher son couteau, tombé à terre pendant notre +lutte d'un moment. + +-- Ne crains rien... je serai muet... Tu auras le trésor pour toi +seule, dis-je tout bas à Elwig, de crainte que dans sa terreur +elle ne me tuât. + +J'espérais, à tout hasard, m'assurer son appui et me ménager les +moyens de fuir en flattant sa cupidité. + +Soit qu'Elwig crût à ma parole, soit que la présence de son frère +l'empêchât de m'égorger, elle me jeta un regard significatif, et +resta agenouillée à mes côtés, la tête penchée sur sa poitrine +d'un air méditatif. La vieille, s'étant relevée, ne pesait plus +sur ma cuirasse; je pus respirer librement, et je vis l'Aigle +terrible debout, à deux pas de moi, escorté de quelques autres +ROIS franks, comme s'appellent ces chefs de pillards. + +Néroweg était d'une taille colossale; sa barbe, grâce à l'usage de +l'eau de chaux, était devenue d'un rouge de cuivre, ainsi que ses +cheveux graissés et relevés autour de son front; nouée par une +tresse de cuir, au sommet de sa tête, cette chevelure retombait +derrière ses épaules, comme la crinière d'un casque; au-dessus de +chacun de ses épais sourcils roux, je vis une serre d'aigle +tatouée en bleu, tandis qu'un autre tatouage écarlate, +représentant les ondulations d'un serpent, ceignait son front; sa +joue gauche était aussi recouverte d'un tatouage rouge et bleu, +composé de raies transversales; mais sur la joue droite, ce +sauvage ornement disparaissait presque entièrement dans la +profondeur d'une cicatrice commençant au-dessous de l'oeil et +allant se perdre dans sa barbe hérissée. De lourdes plaques d'or +grossièrement travaillées, attachées à ses oreilles, les +distendaient et tombaient sur ses épaules; un gros collier +d'argent faisait deux ou trois fois le tour de son cou et tombait +jusque sur sa poitrine demi-nue. Il avait pour vêtement, par- +dessus sa tunique de toile, presque noire tant elle était +malpropre, un casque de peau de bête. Ses chausses, de même étoffe +et de même saleté que sa tunique, la rejoignaient et y étaient +assujetties par un large ceinturon de cuir où pendaient, d'un +côté, une longue épée, de l'autre une hache de pierre tranchante; +de larges bandes de peau tannée (de peau humaine peut-être) se +croisaient sur ses chausses, depuis le cou-de-pied jusqu'au-dessus +du genou; il s'appuyait sur une demi-pique armée d'un fer aigu. +Les autres rois qui accompagnaient Néroweg étaient à peu près +tatoués, vêtus et armés comme lui; tous avaient les traits +empreints d'une gravité farouche. + +Elwig, toujours agenouillée silencieusement près de moi, avait +jusqu'alors caché ma figure à Néroweg. Il toucha brutalement, du +bout du manche de sa pique, les épaules de sa soeur, et lui dit +durement: + +-- Pourquoi m'as-tu envoyé quérir avant de faire bouillir pour tes +augures ce chien gaulois... dont mes écorcheurs voulaient me +donner la peau? + +-- L'heure n'est pas propice, reprit la prêtresse d'un ton +mystérieux et saccadé; l'heure de la nuit... de la nuit noire, +vaut mieux pour sacrifier aux dieux infernaux... Ce Gaulois dit +avoir été chargé d'un message pour toi, ô puissant roi! par +Victoria et par son fils. + +Néroweg s'approcha davantage et me regarda d'abord avec une +dédaigneuse indifférence; puis, m'examinant plus attentivement, et +se baissant pour mieux m'envisager, ses traits prirent soudain une +expression de haine et de rage triomphante, et il s'écria, comme +s'il ne pouvait en croire ses yeux: + +-- C'est luit!... c'est le cavalier au cheval gris... c'est +lui!... + +-- Tu le connais, demanda Elwig à son frère. Tu connais ce +prisonnier?... + +-- Va-t-en! reprit brusquement Néroweg. Hors d'ici! Puis, me +contemplant de nouveau, il répéta: C'est lui... le cavalier au +cheval gris!... + +-- L'as-tu donc rencontré à la bataille? demanda de nouveau Elwig +à son frère. Réponds... + +-- T'en iras-tu! reprit Néroweg en levant son bâton sur la +prêtresse. J'ai parlé! va-t-en!... + +J'avais les yeux, à ce moment, fixés sur le groupe des guerriers +noirs; je vis Riowag, le roi des guerriers noirs, à peine contenu +par ses compagnons, porter la main à son épée, pour venger sans +doute l'insulte faite à Elwig par Néroweg. + +Mais la prêtresse, loin d'obéir à son frère, et craignant sans +doute qu'en son absence je ne parlasse à l'Aigle terrible des +projets fratricides de sa soeur incestueuse, et des riches présent +de Victoria, s'écria: + +-- Non... non... je reste ici... Ce prisonnier m'appartient pour +mes augures... Je ne m'éloigne pas de lui... je le garde... + +Néroweg, pour toute réponse, asséna plusieurs coups du manche de +sa pique sur le dos d'Elwig; puis il fit un signe, et plusieurs +hommes de ceux dont il était accompagné repoussèrent violemment la +prêtresse, ainsi que les deux vieilles, dans la caverne, dont ils +gardèrent l'issue l'épée à la main. + +Il fallut que les guerriers noirs qui entouraient leur roi Riowag +fissent de grands efforts pour l'empêcher de se précipiter, l'épée +à la main, sur l'Aigle terrible; mais, celui-ci, ne songeant qu'à +moi, ne s'aperçut pas de la fureur de son rival, et me dit d'une +voix tremblante de colère, en me crossant du pied: + +-- Me reconnais-tu, chien? + +-- Je te reconnais... + +-- Cette blessure, reprit Néroweg en portant son doigt à la +profonde cicatrice dont sa joue était sillonnée, cette blessure, +la reconnais-tu? + +-- Oui, c'est mon oeuvre... Je t'ai combattu en soldat... + +-- Tu mens!... tu m'as combattu en lâche... deux contre un... + +-- Tu attaquais avec furie le fils de Victoria la Grande; il était +déjà blessé... sa main pouvait à peine soutenir son épée... je +suis venu à son aide... + +-- Et tu m'as marqué à la face de ton sabre gaulois... chien... + +En disant cela, Néroweg m'asséna plusieurs coups du manche de sa +pique, à la grande risée des autres rois. + +Je me rappelai mon aïeul Guilhern, enchaîné comme esclave, et +supportant avec dignité les lâches et cruels traitements des +Romains, après la bataille de Vannes... Je l'imitai, je dis +simplement à Néroweg: + +-- Tu frappes un soldat désarmé, garrotté, qui, confiant dans la +trêve, est venu pacifiquement vers toi... c'est une grande +lâcheté!... Tu n'oserais pas lever ton bâton sur moi, si j'étais +debout, une épée à la main... + +Le chef Frank, se mettant à rire d'un rire cruel et grossier, me +répondit: + +-- Fou est celui qui, pouvant tuer son ennemi désarmé, ne le tue +pas... Je voudrais pouvoir te tuer deux fois... Tu es doublement +mon ennemi... Je te hais parce que tu es Gaulois; je te hais parce +que ta race possède la Gaule, le pays du soleil, du bon vin et des +belles femmes... je te hais parce que tu m'as marqué à la face, et +que cette blessure fait ma honte éternelle... Je veux donc te +faire tant souffrir, que tes souffrances vaillent deux morts, +mille morts, si je peux... chien gaulois!... + +-- Le chien gaulois est un noble animal de chasse et de guerre, +lui dis-je; le loup frank est un animal de rapine et de carnage, +mais avant peu les braves chiens gaulois auront chassé de leurs +frontières cette bande de loups voraces, sortis des forêts du +Nord... Prends garde!... Si tu refuses d'écouter le message de +Victoria la Grande et de son vaillant fils... prends garde!... +Entre le loup frank et le chien gaulois, ce sera une guerre à +mort, une guerre d'extermination. + +Néroweg, grinçant les dents de rage, saisit à son côté sa hache, +et la tenant des deux mains, la leva sur moi pour me briser la +tête... Je me crus à mon heure dernière; mais deux des autres rois +arrêtèrent le bras du frère d'Elwig, et ils lui dirent quelques +mots à voix basse, qui parurent le calmer. Il ce concerta ensuite +avec ses compagnons, et me dit: + +-- Quel est le message dont tu es chargé par Victoria pour les +rois des Franks? + +-- Le messager de Victorin et de Victoria la Grande doit parler +debout, sans liens, le front haut... et non étendu à terre et +garrotté comme le boeuf qui attend le couteau du boucher... Fais- +moi délivrer de mes liens, et je parlerai... sinon, non!... + +-- Parle à l'instant... sans condition, chien gaulois!... + +-- Non! + +-- Je saurai te faire parler! + +-- Essaye! + +Néroweg dit quelques mots à l'un des autres rois. Celui-ci alla +prendre sous la cuve d'airain deux tisons enflammés; l'on me +saisit par les épaules et par les pieds, afin de m'empêcher de +faire un mouvement, tandis que le Frank, plaçant et maintenant les +tisons sur le fer de ma cuirasse, y établissait ainsi une sorte de +brasier, aux éclats de rire de Néroweg, qui me dit: + +-- Tu parleras! ou tu sera grillé comme la tortue dans son +écaille. + +Le fer de ma cuirasse commençait à s'échauffer sous ce brasier, +que deux rois franks attisaient de leur souffle. Je souffrais +beaucoup et je m'écriai: + +-- Ah! Néroweg... Néroweg!... lâche bourreau! j'endurerais ces +tortures avec joie pour me trouver une fois encore face à face +avec toi, une bonne épée à la main, et te marquer à l'autre +joue!... Oh! tu l'as dit... entre nos deux races... haine à +mort!... + +-- Quel est le message de Victoria? reprit l'Aigle terrible. +Réponds... + +Je restai muet, quoique la douleur devint pour moi fort grande... +le fer de ma cuirasse s'échauffant de plus en plus, et dans toutes +ses parties. + +-- Parleras-tu? s'écria de nouveau le chef frank, qui parut étonné +de ma constance. + +-- Je te l'ai dit: le messager de Victoria parle debout et libre! +ai-je répondu, sinon, non!... + +Soit que le roi frank crût de son intérêt de connaître le message +que j'apportais, soit qu'il se rendit aux observations de ses +compagnons, moins féroces que lui, l'un d'eux déboucla la +mentonnière de mon casque, me l'ôta de dessus la tête et alla +remplir d'eau à la fontaine qui sourdait entre les roches de la +caverne, et versa cette eau fraîche sur ma cuirasse brûlante, elle +se refroidit ainsi peu à peu. + +-- Délivrez-le de ses liens, dit Néroweg, mais entourez-le... et +qu'il tombe percé de coups s'il veut tenter de fuir... + +Je repris mes forces pendant que l'on ôtait mes liens, car la +douleur m'avait fait presque défaillir. Je bus un peu d'eau +restant au fond de mon casque; puis je me levai au milieu des rois +franks qui m'entouraient afin de me couper toute retraite. + +Néroweg me dit: + +-- Quel est ton message? + +-- Une trêve a été convenue entre nos deux armées... Victoria et +son fils m'envoient vous dire ceci: Depuis que vous avez quitté +vos forêts du Nord, vous possédez tous le pays d'Allemagne qui +s'étend sur la rive gauche du Rhin... Ce sol est aussi fertile que +celui de la Gaule. Avant votre invasion, il produisait tout avec +abondance; vos violences, vos cruautés ont fait fuir presque tous +ses habitants; mais le sol reste un sol fertile... Pourquoi ne le +cultivez-vous pas, au lieu de nous guerroyer sans cesse et de +vivre de rapines? Est-ce l'amour de batailler qui vous pousse? +Nous comprenons mieux que personne, nous autres Gaulois, cette +outre-vaillance, et nous y voulons bien satisfaire; envoyez à +chaque lune nouvelle, mille, deux mille guerriers d'élite, dans +une des grandes îles du Rhin, notre frontière commune; nous +enverrons pareil nombre de guerriers; on se battra rudement, et +selon le bon plaisir de chacun, mais du moins, vous, Franks, d'un +côté du Rhin, nous Gaulois, de l'autre, nous pourrons en paix +cultiver nos champs, travailler, fabriquer, enrichir nos pays, +sans être obligés, chose mauvaise, d'avoir toujours un oeil sur la +frontière et une épée pendue au manche de la charrue. Si vous +refusez ceci, nous vous ferons une guerre d'extermination pour +vous chasser de nos frontières et vous refouler dans vos forêts. +Lorsqu'on est si voisins, et seulement séparés par un fleuve, il +faut être amis, ou que l'un des deux peuples détruise l'autre... +Choisissez!... J'ai dit, au nom de Victoria la Grande et de son +fils Victorin, j'ai dit! + +Néroweg se consulta avec plusieurs des rois dont il était entouré, +et me répondit insolemment: + +-- Le Frank n'est pas de race vile, comme la race gauloise, qui +cultive la terre et travaille: le Frank aime la bataille; mais il +aime surtout le soleil, le bon vin, les belles armes, les belles +étoffes, les coupes d'or et d'argent, les riches colliers, les +grandes villes bien bâties, les palais superbes à la mode romaine, +les jolies femmes gauloises, les esclaves laborieux et soumis au +fouet, qui travaillent pour leurs maîtres, tandis que ceux-ci +boivent, chantent, dorment, font l'amour ou la guerre... Dans leur +pays du Nord, les Franks ne trouvent ni bon soleil, ni bon vin, ni +belles femmes, ni belles étoffes, ni coupes d'or et d'argent, ni +grandes villes bien bâties, ni palais superbes, ni jolies femmes +gauloises... Tout cela se trouve chez vous, chiens gaulois... Nous +voulons vous le prendre... oui, nous voulons nous établir dans +votre pays fertile... jouir de tout ce qu'il renferme, tandis que +vous travaillerez pour nous, courbés sous notre forte épée, et que +vos femmes, vos filles, vos soeurs coucheront dans notre lit, +fileront la toile de nos chemises et les laveront au lavoir... +Entends-tu cela, chien gaulois? + +Les autres chefs approuvèrent les paroles de Néroweg par leurs +rires et leurs clameurs, et tous répétèrent: + +-- Oui... voilà ce que nous voulons... Entends-tu cela, chien +gaulois? + +-- J'entends..., ai-je répondu ne pouvant m'empêcher de railler +cette sauvage insolence. J'entends... vous voulez nous conquérir +et nous asservir comme l'ont fait pendants un temps les Romains, +après que notre race a eu dominé, vaincu l'univers durant des +siècles... Mais, honnêtes barbares, qui aimez tant le soleil, le +bien, le pays et les femmes d'autrui, vous oubliez que les +Romains, malgré leur puissance universelle et leurs innombrables +armées, ont été forcés par nos armes de nous rendre une à une +toutes nos libertés, de sorte qu'à cette heure les Romains ne sont +plus nos conquérants, mais nos alliés... Or, mes honnêtes +barbares, qui aimez tant le soleil, le pays, le bien et les femmes +d'autrui, écoutez ceci: Nous autres Gaulois, seuls et sans +l'alliance romaine, nous vous chasserons de nos frontières, ou +nous vous exterminerons jusqu'au dernier, si vous persistez à être +de mauvais voisins, et à prétendre nous larronner notre vieille +Gaule!... + +-- Oui, larrons nous sommes! s'écria Néroweg, et, par les neiges +de la Germanie, nous larronnerons la Gaule!... Notre armée est +quatre fois plus nombreuse que la vôtre; vous avez à défendre vos +palais, vos villes, vos richesses, vos femmes, votre soleil, votre +terre fertile... Nous n'avons, nous, rien à défendre et tout à +prendre: nous campons sous nos huttes et nous dormons sur l'épaule +de nos chevaux; notre seule richesse est notre épée; nous n'avons +rien à perdre, tout à gagner... Nous gagnerons tout, et nous +asservirons ta race, chien gaulois!... + +-- Va demander aux Romains, dont l'armée était plus nombreuse que +la tienne, combien la vieille terre des Gaules a dévoré de +cohortes étrangères! Les plus grandes batailles qu'ils aient +livrées, ces conquérants du monde, ne leur ont pas coûté le quart +de soldats que nos pères, esclaves insurgés, ont exterminés à +coups de faux et de fourche... Prends garde! prends garde quand il +défend son sol, son foyer, sa famille, sa liberté, bien forte est +l'épée du soldat gaulois... bien tranchante est la faux, bien +lourde est la fourche du paysan gaulois! Prenez garde! prenez +garde! si vous restez mauvais voisins, la faux et la fourche +gauloises suffiront pour vous chasser dans vos neiges, gens de +paresse, de rapine et de carnage, qui voulez jouir du travail, du +sol, de la femme et du soleil d'autrui, de par le vol et le +massacre! + +-- Et c'est toi, chien gaulois, qui oses parler ainsi? s'écria +Néroweg en grinçant les dents, toi, prisonnier! toi, sous la +pointe de nos épées!... + +-- Le moment me paraît bon, à moi, pour dire ceci. + +-- Et le moment me paraît bon, à moi, pour te faire souffrir mille +morts! s'écria le chef frank, non moins furieux que ses +compagnons. Oui, tu vas souffrir mille morts... Après quoi, ma +seule réponse à l'audacieux messager de ta Victoria sera de lui +envoyer ta tête, et de lui faire dire de ma part, à moi Néroweg, +l'Aigle terrible, puisqu'elle est belle encore, ta Victoria la +Grande, qu'avant que le soleil se soit levé six fois, j'irai la +prendre au milieu de son camp, qu'elle partagera mon lit, et +qu'après je la livrerai à mes hommes pour qu'ils s'amusent à leur +tour de Victoria, la grande et fière Gauloise. + +À cette féroce insolence, dite sur la femme que je vénérais le +plus au monde, j'ai perdu, malgré moi, mon sang-froid; j'étais +désarmé, mais j'ai ramassé à mes pieds l'un des tisons alors +éteints, dont les Franks s'étaient servis pour me torturer. J'ai +saisi cette lourde bûche, et j'en ai si rudement frappé Néroweg à +la tête, qu'étourdi du coup et faisant deux pas en arrière, il a +trébuché et est tombé sans mouvement, sans connaissance. + +Aussitôt dix coups d'épée me frappèrent à la fois; mais mon casque +et ma cuirasse me préservèrent; car, dans leur aveugle rage, les +chefs franks me portèrent au hasard les premières atteintes en +criant: + +-- À mort! + +Riowag, le chef des guerriers noirs, Riowag seul ne chercha pas à +venger sur moi le coup que j'avais porté à son rival Néroweg; il +profita du tumulte pour entrer dans la caverne où l'on avait +repoussé Elwig; car les deux chefs, qui, l'épée à la main, +gardaient l'issue de cette grotte, étaient accourus au secours de +l'Aigle terrible, renversé à quelques pas de là. + +Peu d'instants après que Riowag fut entré dans la grotte, la +prêtresse et les deux vieilles se précipitèrent hors de leur +repaire, les cheveux en désordre, l'air hagard, les mains levées +au ciel en s'écriant: + +-- L'heure est venue... le soleil baisse... la nuit approche... À +mort à mort, le Gaulois!... Il a frappé l'Aigle terrible... À +mort! à mort, le Gaulois!... Garrottez-le!... Nous allons lire les +augures dans l'eau magique où il va bouillir. + +-- Oui... à mort! crièrent les Franks en se précipitant sur moi, +et me chargeant de nouveaux liens. Qu'il périsse dans un long +supplice. + +-- Les prêtresses du supplice, c'est nous! s'écrièrent à la fois +Elwig et les deux vieilles en redoublant de contorsions bizarres +qui semblaient peu à peu frapper les chefs franks d'une terreur +superstitieuse. + +-- Ô toi, qui as frappé mon frère, le sang de mon sang! s'écriait +Elwig en se tordant les bras, poussant des hurlements affreux, et +se jetant sur moi avec une furie feinte ou réelle, je ne savais +encore, les dieux infernaux t'ont livré à moi!... Venez, venez... +entraînons-le dans la caverne, ajouta-t-elle en s'adressant aux +deux vieilles; il faut le préparer à la mort par les tortures... + +Le trouble jeté au milieu des Franks par le coup que j'avais porté +à Néroweg les empêcha d'abord de s'opposer au dessein d'Elwig et +des deux vieilles; plusieurs chefs même se joignirent à elles pour +me pousser dans la caverne, tandis que d'autres s'empressaient +autour de l'Aigle terrible, étendu à terre, pâle, inanimé, le +front sanglant. + +-- Notre grand chef n'est pas mort, disaient les uns; ses mains +sont chaudes et son coeur bat. + +-- Il faut le transporter dans sa hutte. + +-- S'il meurt, nous tirerons au sort ses cinq chevaux noirs et sa +belle épée gauloise à poignée d'or. + +-- Les chevaux et les armes de Néroweg appartiennent au plus +ancien chef après lui! s'écria l'un de ceux qui soutenaient +l'Aigle terrible. Et ce chef, c'est moi... À moi donc les chevaux +et les armes! + +-- Tu mens!... dit celui qui soutenait Néroweg de l'autre côté. +Ses chevaux et ses armes m'appartiennent; je suis son plus ancien +compagnon de guerre; il m'a dit: «Si je meurs, mes armes et mes +chevaux seront à toi.» + +-- Non! crièrent les autres chefs, non! tout ce qui vient de +Néroweg doit être tiré au sort entre nous. + +Du seuil de la caverne, où j'entrais alors, je vis la dispute +s'animer; les épées brillèrent et se croisèrent au milieu d'un +bruyant tumulte, pendant que Néroweg, toujours inanimé, était +abandonné et foulé aux pieds pendant cette lutte; elle allait +devenir sanglante, lorsque Elwig, me laissant aux abords de son +repaire, s'élança parmi les combattants, qu'elle s'efforça de +séparer, en criant d'une voix éclatante: + +-- Honte et malheur aux lâches qui se disputent les dépouilles du +frère devant sa soeur! ... Honte et malheur aux impies qui +troublent le repos des lieux consacrés aux dieux infernaux! + +Puis, l'air inspiré, terrible, elle se dressa de toute sa hauteur, +leva ses mains fermées au-dessus de sa tête en s'écriant: + +-- J'ai les deux mains remplies de malheurs redoutables... Faut-il +que je les ouvre sur vous? Tremblez! tremblez! + +À cette menace, les barbares effrayés courbèrent involontairement +la tête, comme s'ils eussent craint d'être atteints par ces +mystérieux malheurs, qui allaient s'échapper des mains de la +prêtresse. Ils remirent leurs épées dans le fourreau: un grand +silence se fit. + +-- Emportez l'Aigle terrible dans sa hutte, dit alors Elwig, la +soeur va accompagner son frère blessé... le prisonnier gaulois +sera gardé dans cette caverne par _Map_ et _Mob_, qui m'aident aux +sacrifices... Deux d'entre vous resteront à l'entrée de la +caverne, l'épée à la main... La nuit approche... Quand elle sera +venue, Elwig reviendra ici avec Nèroweg... Le supplice du +prisonnier commencera, et je lirai les augures dans les eaux +magiques où il doit bouillir jusqu'à la mort!... + +Mon dernier espoir m'abandonna: Elwig, devant revenir avec son +frère, renonçait sans doute au dessein que lui avait inspiré sa +cupidité, dessein où je voyais mon salut... J'étais solidement +garrotté, les mains fixées derrière le dos; un ceinturon enlaçant +mes jambes à peine de marcher à très-petits pas. Je suivis les +deux vieilles dans la grotte, dont l'entrée fut gardée par +plusieurs chefs armés. Plus j'avançais dans l'intérieur de ce +souterrain, plus il devenait obscur. Après avoir ainsi assez +longtemps marché sous la conduite des deux vieilles, l'une d'elles +me dit: + +-- Couche-toi à terre si tu veux; le soleil a disparu; je vais, +avec ma compagne, en attendant le retour d'Elwig, entretenir le +feu sous la chaudière... tu n'attendras pas beaucoup. + +Les vieilles me quittèrent... je restai seul. + +Je voyais au loin l'entrée de la caverne devenir de plus en plus +sombre, à mesure que le crépuscule faisait place à la nuit. +Bientôt, de ce côté, les ténèbres furent complètes; seulement, de +temps à autre, le feu avivé par les vieilles sous la cuve d'airain +jetait dans la nuit noire des clartés rougeâtres, qui venaient +mourir au seuil de la grotte. + +J'essayai de rompre mes liens; une fois les jambes et les mains +libres, j'aurais tenté de désarmer l'un des Franks, gardiens de +l'antre, et l'épée à la main, protégé par l'obscurité, je me +serais dirigé vers les bords du Rhin, guidé par le bruit des +grandes eaux du fleuve. Peut-être Douarnek, malgré mes ordres, ne +se serait-il pas encore éloigné de la rive pour regagner notre +camp; mais, malgré mes efforts, je ne pus rompre les cordes d'arc +et les ceinturons dont j'étais garrotté. Déjà une sourde et +croissante rumeur m'annonçait qu'un grand nombre d'hommes +arrivaient et se rassemblaient aux abords de la caverne, sans +doute afin d'assister à mon supplice et d'entendre les augures de +la prêtresse. + +Je crus n'avoir plus qu'à me résigner à mon sort; je donnai une +dernière pensée à ma femme et à mon enfant, à Victorin et à +Victoria. + +Soudain, au milieu des ténèbres dont j'étais entouré, j'entendis, +à deux pas derrière moi, la voix d'Elwig. Je tressaillis de +surprise; j'étais certain qu'elle n'était point venue par l'entrée +de la caverne. + +-- Suis-moi, me dit-elle. + +Et en même temps sa main brûlante saisit la mienne. + +-- Comment es-tu ici? lui dis-je stupéfait, en renaissant à +l'espérance et m'efforçant de marcher. + +-- La caverne a deux issues, répondit Elwig: l'une d'elles est +secrète et connue de moi seule... c'est par là que je viens +d'arriver jusqu'à toi, tandis que les rois m'attendent autour de +la chaudière... Viens! viens!... conduis-moi à la barque où est le +trésor! + +-- J'ai les jambes liées, lui dis-je, je peux à peine mettre un +pied devant l'autre. + +Elwig ne répondit rien; mais je sentis qu'à l'aide de son couteau +elle tranchait le cuir des ceinturons et les cordes d'arc qui me +garrottaient aux coudes et aux jambes... J'étais libre!... + +-- Et ton frère, lui dis-je en marchant sur ses pas, est-il revenu +à lui? + +-- Néroweg est encore à demi étourdi, comme le boeuf mal atteint +par l'assommoir... Il attend dans sa hutte le moment de ton +supplice. Je dois aller lui annoncer l'heure des augures; il veut +te voir longtemps souffrir... Viens, viens!... + +-- L'obscurité est si grande que je ne vois pas devant moi. + +-- Donne-moi ta main. + +-- Si ton frère, lassé d'attendre, lui dis-je en me laissant +conduire, entre avec les chefs dans cette caverne par l'autre +issue, et qu'ils ne trouvent ici ni toi ni moi, ne se mettront-ils +pas à notre poursuite? + +-- Moi seule connais cette issue secrète: mon frère et les chefs +croiront, en ne nous trouvant plus ici, que je t'ai fait descendre +chez les dieux infernaux... Ils me craindront davantage... Viens, +viens! ... + +Pendant qu'Elwig me parlait ainsi, je la suivais à travers un +chemin si étroit, que je sentais de chaque côté les parois des +roches... Puis ce sentier sembla s'enfoncer dans les entrailles de +la terre; ensuite il devint, au contraire, si rude à gravir pour +mes jambes encore engourdies par la violente pression de mes +liens, que j'avais peine à suivre les pas précipités de la +prêtresse. Bientôt un courant d'air frais me frappa au visage: je +supposai que nous allons bientôt sortir de ce souterrain. + +-- Cette nuit, lorsque j'aurai eu tué mon frère, pour me venger de +ses outrages et de ses violences, me dit Elwig d'une voix brève, +haletante, je fuirai avec un roi que j'aime... Il nous attend au +dehors de cette caverne. Ce chef est robuste, vaillant, bien armé; +il nous accompagnera jusqu'à ton bateau... Si tu m'as trompée, +Riowag te tuera... entends-tu, Gaulois?... + +Cette menace m'effraya peu... j'avais les mains et les jambes +libres... Ma seule inquiétude était de ne plus retrouver Douarnek +et la barque. + +Au bout de quelques instants nous étions sortis de la grotte... +Les étoiles brillaient si vivement au ciel, qu'une fois hors du +bois où nous nous trouvions encore, l'on devait voir à quelques +pas devant soi. + +La prêtresse s'arrêta un moment et appela: + +-- Riowag!... + +-- Riowag est là... répondit une voix si proche, que le roi des +guerriers noirs, qui venait de répondre à l'appel de la prêtresse, +était sans doute tout près de moi, à me toucher. + +Pourtant ce fut en vain que j'essayai de distinguer sa forme noire +au milieu de la nuit. Je compris plus que jamais combien ces +guerriers, se confondant avec l'ombre, devaient être redoutables +pour les embuscades nocturnes. + +-- Y a-t-il loin d'ici les bords du Rhin? demandai-je à Riowag. Tu +dois connaître l'endroit où j'ai débarqué, puisque tu étais le +chef de ceux qui nous ont envoyé une grêle de flèches. + +-- Nous n'avons pas longtemps à marcher pour regagner l'endroit où +tu as pris terre me répondit Riowag. + +-- Nous faudra-t-il traverser le camp? lui dis-je, en voyant à peu +de distance la lueur des feux allumés par les Franks. + +Mes deux conducteurs ne me répondirent pas, échangèrent à voix +basse quelques paroles, me prirent chacun par un bras, et nous +suivîmes un chemin qui s'éloignait du camp. Bientôt le bruit des +grandes eaux du Rhin arriva jusqu'à moi. Nous approchions de plus +en plus du rivage; enfin j'aperçus, du haut de l'escarpement où je +me trouvais, une sorte de nappe blanchâtre à travers l'obscurité +de la nuit... c'était le fleuve! + +-- Nous allons remonter maintenant deux cents pas sur la grève, me +dit Riowag; nous atteindrons ainsi l'endroit où tu as débarqué +sous nos flèches... Ton bateau doit t'attendre à peu de distance +de là... Si tu nous as trompés, ton sang rougira la grève et les +eaux du Rhin entraîneront ton cadavre... + +-- Peut-on crier du rivage vers le large, demandai-je au Frank, +sans être entendu des avant-postes de ton camp? + +-- Le vent souffle de la rive vers le Rhin, me dit Riowag avec sa +sagacité de sauvage, tu peux crier; l'on ne t'entendra pas du camp +et l'on t'entendra jusque vers le milieu du fleuve. + +Après avoir encore marché pendant quelque temps, Riowag s'arrêta +et me dit: + +-- C'est ici que tu as débarqué... ton bateau devrait être ancré +non loin d'ici... Moi, guerrier de nuit, j'ai l'habitude de voir à +travers les ténèbres, et ce bateau, je ne le vois pas. + +-- Oh! tu nous as trompés! tu nous as trompés! murmura Elwig d'une +voix sourde, tu mourras... + +-- Peut-être, leur dis-je, la barque, après m'avoir vainement +attendu, n'a quitté son ancrage que depuis peu de temps... Le vent +porte au loin la voix, je vais appeler. + +Et je poussai notre cri de ralliement de guerre, bien connu de +Douarnek. + +Le bruit du vent et des grandes eaux me répondit seul. + +Douarnek avait sans doute suivi mes ordres et regagné notre camp +au coucher du soleil. + +Je poussai une seconde fois notre cri de guerre. + +Le bruit du vent et des grandes eaux me répondit encore. + +Voulant gagner du temps et me mettre en défense, je dis à Elwig: + +-- Le vent souffle de la rive; il porte ma voix au large; mais il +repousse les voix qui ont peut-être répondu à mon signal... +Attendons... + +En parlant ainsi, je tâchais de voir à travers les ténèbres de +quelle manière Riowag était armé. Il portait à sa ceinture un +poignard, et tenait sa courte et large épée, qu'il venait de tirer +du fourreau; Elwig avait son couteau à la main... Quoiqu'ils +fussent côte à côte et près de moi, je pouvais d'un bond leur +échapper... j'attendis encore. Soudain j'entendis nu loin le bruit +cadencé des rames... Mon appel était parvenu aux oreilles de +Douarnek. + +À mesure que l'heure décisive approchait, l'angoisse d'Elwig et de +son compagnon devait augmenter... Me tuer, c'était pour eux +renoncer aux trésors que mes soldats, leur avais-je dit, +n'apporteraient qu'à ma voix; permettre à ceux-ci de débarquer, +c'était laisser venir à moi des auxiliaires qui mettaient la force +de mon côté. Elwig s'aperçut alors sans doute que sa cupidité +sauvage l'avait menée trop loin, car voyant la barque s'approcher +de plus en plus, elle me dit d'une voix altérée: + +-- On vante la parole gauloise... Tu me dois la vie... M'aurais-tu +trompée par une fausse promesse? + +Cette prêtresse de l'enfer, incestueuse, féroce, qui avait eu la +pensée de me couper la langue pour s'assurer de mon silence, et +qui pensait froidement à ajouter le fratricide à ses autres +crimes, ne m'avait sauvé la vie que par un sentiment de basse +cupidité. Cependant je ne pus rester insensible à son appel à la +loyauté gauloise; je regrettai presque mon mensonge, quoiqu'il pût +être excusé par la trahison des Franks; mais, en ce moment, je dus +songer à mon salut... Je sautai sur Riowag, et je parvins à le +désarmer après une lutte violente dans laquelle Elwig n'osa pas +intervenir, de peur de blesser son amant en voulant me frapper... +Me mettant alors en défense, l'épée à la main, je m'écriai: + +-- Non, je n'ai pas de trésors à te livrer, Elwig; mais si tu +crains de retourner chez ton frère, suis-moi. Victoria te traitera +avec bonté; tu ne seras pas prisonnière... je t'en donne ma +parole... fie-toi à la foi gauloise... + +La prêtresse et Riowag, sans vouloir m'entendre, éclatèrent en +rugissements de rage et se précipitèrent sur moi avec furie. Dans +cet engagement, je tuai le chef des guerriers noirs, qui voulut me +frapper de son poignard, et je fus blessé au bras par Elwig, en +lui arrachant son couteau, que je jetai dans le fleuve au moment +où Douarnek et un autre soldat, attirés par le bruit de la lutte, +s'élançaient sur le rivage. + +-- Scanvoch me dit Douarnek, nous n'avons pas, selon tes ordres, +regagné notre camp au soleil couché; nous sommes restés à notre +ancrage, décidés à t'attendre jusqu au jour; mais, pensant que +peut-être tu viendrais à un autre endroit du rivage, nous l'avons +longé, retournant de temps à autre à notre point de départ; c'est +à l'un de ces retours que nous avons entendu ton appel, et, il n'y +a qu'un instant, le bruit d'une lutte; nous avons débarqué pour +venir à ton aide. Ce matin, lorsque nous t'avons vu enveloppé par +ces diables noirs, notre premier mouvement a été de ramer droit à +terre et d'aller nous faire tuer à tes côtés... mais je me suis +rappelé tes ordres, et nous avons réfléchi que, nous faire tuer, +c'était t'ôter tout moyen de retraite... Enfin, te voici: crois- +moi, regagnons le camp. Mauvais voisinage est celui de ces +écorcheurs. + +Pendant que Douarnek m'avait ainsi parlé, Elwig s'était jetée sur +le corps de Riowag en poussant des rugissements de fureur mêlés de +sanglots déchirants. Si détestable que fût cette créature, son +accès de douleur me toucha... Je m'apprêtais à lui parler, lorsque +Douarnek s'écria. + +-- Scanvoch, vois-tu au loin ces torches? + +Et il me montra, dans la direction du camp des Franks, plusieurs +lueurs rougeâtres qui semblaient approcher avec rapidité. + +-- On s'est aperçu de ta fuite, Elwig, lui dis-je en tâchant de +l'arracher du corps de son amant qu'elle tenait étroitement +embrassé en redoublant ses cris; ton frère est à ta poursuite... +il n'y a pas un instant à perdre... viens! viens!... + +-- Scanvoch, me dit Douarnek pendant que j'essayais en vain +d'entraîner Elwig qui ne me répondait que par des sanglots, ces +torches sont portées par des cavaliers... Entends-tu leurs +hurlements de guerre? entends-tu le rapide galop de leurs +chevaux?... Ils ne sont plus à six portées de flèche de nous... +J'ai fait échouer notre barque pour arriver plus vite près de toi; +à peine aurons-nous le temps de la remettre à flot... Veux-tu nous +faire tuer ici? Soit... faisons-nous bravement tuer; mais si tu +veux fuir, fuyons... + +-- C'est ton frère, c'est la mort qui vient! criai-je une dernière +fois à Elwig, que je ne pouvais abandonner sans regret; car elle +m'avait, après tout, sauvé la vie. Dans un instant il sera trop +tard... + +Et comme la prêtresse ne me répondait pas, je criai à Douarnek: + +-- Aide-moi... enlevons-la de force! + +Pour arracher Elwig du cadavre de Riowag, qu'elle enlaçait avec +une force convulsive, il eût fallu emporter les deux corps: +Douarnek et moi, nous y avons renoncé. + +Les cavaliers franks s'approchaient si rapidement, que la lueur de +leurs torches, faites de brandons résineux, se projetait jusque +sur la grève... Il n'était plus temps de sauver Elwig... Notre +barque, grâce à nos efforts, fut remise à flot: je saisis le +gouvernail; Douarnek et les deux autres soldats ramèrent avec +vigueur. + +Nous n'étions qu'à une portée de trait du rivage, lorsqu'à la +clarté de leurs flambeaux, nous vîmes les cavaliers franks +accourir; et, à leur tête, je reconnus Néroweg, l'Aigle terrible, +remarquable par sa stature colossale. Suivi de plusieurs cavaliers +qui; comme lui, hurlaient de rage, il poussa jusqu'au poitrail son +cheval dans le fleuve; ses compagnons l'imitèrent, agitant d'une +main leurs longues lances, et de l'autre les torches dont les +rouges reflets éclairaient au loin les eaux du fleuve et notre +barque qui s'éloignait à force de rames. + +Assis au gouvernail, je tournai bientôt le dos au rivage, et je +dis tristement à Douarnek: + +-- À cette heure, la misérable créature est égorgée par ces +barbares!... + +Et notre barque continua de voler sur les eaux. + +-- Est-ce un homme, une femme, un démon qui nous suit? s'écria +Douarnek au bout de quelques instants en abandonnant ses rames et +se dressant pour regarder dans le sillage de notre barque, que la +lueur lointaine des torches, agitées par les cavaliers qui +renonçaient à nous poursuivre, éclairait encore. + +Je me levai aussi, regardant du même côté; puis, après un moment +d'observation, je m'écriai: + +-- Haut les rames, enfants ne ramez plus... c'est elle... c'est +Elwig! ... Douarnek, donne-moi un aviron! je vais le lui tendre... +ses forces semblent épuisées!... + +En parlant ainsi, j'avais agi. La prêtresse, fuyant son frère et +une mort certaine, avait dû, pour nous rejoindre, nager avec une +énergie extraordinaire. Elle saisit l'extrémité de la rame d'une +main crispée: deux coups d'aviron firent reculer le canot jusqu'à +elle, et à l'aide d'un soldat je pus recueillir Elwig à bord de +notre barque. + +-- Bénis soient les dieux! m'écriai-je; je me serais toujours +reproché ta mort! + +La prêtresse ne me répondit rien, se laissa tomber sur le banc de +l'un des rameurs, et, repliée sur elle-même, la figure cachée +entre ses genoux, elle garda un silence farouche. Pendant que les +soldats ramaient vigoureusement, je regardai au loin derrière moi: +les torches des cavaliers franks n'apparaissaient plus que comme +des lueurs incertaines à travers la brume de la nuit et l'humide +vapeur des eaux du fleuve. Le terme de notre traversée approchait; +déjà nous apercevions les feux de notre camp sur l'autre rive. +Plusieurs fois j'avais adressé la parole à Elwig, sans qu'elle +m'eût répondu... Je jetai sur ses épaules et sur ses habits +trempés de l'eau glacée du Rhin l'épaisse casaque de nuit d'un des +soldats. En m'occupant de ce soin, je touchai l'un de ses bras, il +était brûlant; étrangère à ce qui se passait dans le bateau, elle +ne sortait pas de son farouche silence. En abordant au rivage, je +dis à la soeur de Néroweg: + +-- Demain, je te conduirai près de Victoria; jusque-là, je t'offre +l'hospitalité dans ma maison: ma femme et la soeur de ma femme te +traiteront en amie. + +Elle me fit signe de marcher devant elle et me suivit. Alors +Douarnek me dit à demi-voix: + +-- Si tu m'en crois, Scanvoch, après que cette diablesse qui t'a +suivi à la nage, je ne sais pourquoi, se sera essuyée et +réchauffée à ton foyer, enferme-la jusqu'au jour; elle pourrait, +cette nuit, étrangler ta femme et ton enfant... Rien n'est plus +sournois et plus féroce que les femmes franques. + +-- Cette précaution sera bonne à prendre, dis-je à Douarnek. + +Et je me dirigeai vers ma demeure, accompagné d'Elwig, qui me +suivait comme un spectre. + +La nuit était avancée; je n'avais plus que quelques pas à faire +pour arriver à la porte de mon logis, lorsqu'à travers l'obscurité +je vis un homme monté sur le rebord d'une des fenêtres de ma +maison: il semblait examiner les volets. Je tressaillis... cette +croisée était celle de la chambre occupée par ma femme Ellèn. + +Je dis tout bas à Elwig en lui saisissant le bras: + +-- Ne bouge pas... attends... + +Elle s'arrêta immobile... Maîtrisant mon émotion, je m'approchai +avec précaution, tâchant de ne pas faire crier le sable sous mes +pieds... Mon attente fut trompée, mes pas furent entendus; +l'homme, averti, sauta du rebord de la fenêtre et prit la fuite. +Je m'élançais à sa poursuite, lorsque Elwig, croyant que je +voulais l'abandonner, courut après moi, me rejoignit, se cramponna +à mon bras, me disant avec terreur: + +-- Si l'on me trouve seule dans le camp gaulois, on me tuera. + +Malgré mes efforts, je ne pus me débarrasser de l'étreinte d'Elwig +que lorsque l'homme eut disparu dans l'obscurité. Il avait trop +d'avance sur moi, la nuit était trop sombre, pour qu'il me fût +possible de l'atteindre. Surpris et inquiet de cette aventure, je +frappai à la porte de ma demeure. + +Presque aussitôt j'entendis au dedans du logis les voix de ma +femme et de sa soeur, inquiètes sans doute de la durée de mon +absence; quoiqu'elles ignorassent que j'étais allé au camp des +Franks, elles ne s'étaient pas couchées. + +-- C'est moi! leur criai-je, c'est moi Scanvoch! + +À peine la porte fut-elle ouverte qu'à la clarté de la lampe que +tenait Sampso, ma femme se jeta dans mes bras, en me disant d'un +ton doux et de tendre reproche: + +-- Enfin, te voilà!... nous commencions à nous alarmer, ne te +voyant pas revenir depuis ce matin... + +-- Nous qui comptions sur vous pour notre petite fête, ajouta +Sampso; mais vous vous êtes trouvé avec d'anciens compagnons de +guerre... et les heures ont vite passé. + +-- Oui, l'on aura longuement parlé batailles, ajouta Ellèn, +toujours suspendue à mon cou, et mon bien-aimé Scanvoch a un peu +oublié sa femme... + +Ellèn fut interrompue par un cri de Sampso... Elle n'avait pas +d'abord aperçu Elwig, restée dans l'ombre à côté de la porte; mais +à la vue de cette sauvage créature, pâle, sinistre, immobile, la +soeur de ma femme ne put cacher sa surprise et son effroi +involontaire. Ellèn se détacha brusquement de moi, remarqua aussi +la présence de la prêtresse, et, me regardant non moins étonnée +que sa soeur, elle me dit: + +-- Scanvoch, cette femme, quelle est-elle? + +-- Ma soeur! s'écria Sampso oubliant la présence d'Elwig et me +considérant plus attentivement, vois donc, les manches de la saie +de Scanvoch sont ensanglantées... il est blessé!... + +Ma femme pâlit, se rapprocha vivement de moi, et me regarda avec +angoisse. + +-- Rassure-toi, lui dis-je, ces blessures sont légères... je vous +avais caché, à toi et à ta soeur, le but de mon absence: j'étais +allé au camp des Franks, chargé d'un message de Victoria. + +-- Aller au camp des Franks! s'écrièrent Ellèn et Sampso avec +terreur, c'était la mort! + +-- Et voilà celle qui m'a sauvé de la mort, dis-je à ma femme en +lui montrant Elwig, toujours immobile. Je vous demande à toutes +deux vos soins pour elle jusqu'à demain... Je la conduirai chez +Victoria. + +En apprenant que je devais la vie à cette étrangère, ma femme et +sa soeur allèrent vivement à elle dans l'expansion de leur +reconnaissance; mais presque aussitôt elles s'arrêtèrent, +intimidées, effrayées par la sinistre et impassible physionomie +d'Elwig, qui semblait ne pas les apercevoir et dont l'esprit +devait être ailleurs. + +-- Donnez-lui seulement quelques vêtements secs, les siens sont +trempés d'eau, dis-je à ma femme et à sa soeur. Elle ne comprend +pas le gaulois, vos remercîments seraient inutiles. + +-- Si elle ne t'avait sauvé la vie, me dit Ellèn, je trouverais à +cette femme l'air sombre et menaçant. + +-- Elle est sauvage comme ses sauvages compatriotes... Lorsque +vous lui aurez donné des vêtements, je la conduirai dans la petite +chambre basse, où je l'enfermerai pour plus de prudence. + +Sampso étant allée chercher une tunique et une mante pour Elwig, +je dis à ma femme: + +-- Cette nuit... peu de temps avant mon retour... tu n'as entendu +aucun bruit à la fenêtre de ta chambre? + +-- Aucun... ni Sampso non plus, car elle ne m'a pas quittée de la +soirée, tant nous étions inquiètes de la durée de ton absence... +Mais pourquoi me fais-tu cette question? + +Je ne répondis pas tout d'abord à ma femme, car, voyant sa soeur +revenir avec des vêtements, je dis à Elwig en les lui remettant: + +-- Voici des habits que ma femme et sa soeur t'offrent pour +remplacer les tiens qui sont mouillés... As-tu besoin d'autre +chose? ... As-tu faim?... as-tu soif? Enfin, que veux-tu? + +-- Je veux la solitude, me répondit Elwig en repoussant les +vêtements du geste, je veux la nuit noire... + +-- Suis-moi donc, lui dis-je. + +Et marchant devant elle, j'ouvris la porte d'une petite chambre, +et j'ajoutai en élevant la lampe, afin de lui montrer l'intérieur +de ce réduit: + +-- Tu vois cette couche... repose toi... et que les dieux te +rendent paisible la nuit que tu vas passer dans ma demeure! + +Elwig ne répondit rien, et se jeta sur le lit en se cachant la +figure entre les mains. + +-- Maintenant, dis-je en fermant la porte, ce devoir hospitalier +accompli, je brûle d'aller embrasser mon petit Aëlguen. + +Je le trouvai, mon enfant, dans ton berceau, dormant d'un paisible +sommeil; je te couvris de mille baisers, dont je sentis d'autant +mieux la douceur que j'avais un moment craint de ne te revoir +jamais. Ta mère et sa soeur examinèrent et pansèrent mes +blessures... elles étaient légères. + +Pendant qu'Ellèn et Sampso me donnaient ces soins, je leur parlai +de l'homme qui, monté sur le rebord de la fenêtre, m'avait paru +examiner sa fermeture. Elles furent très-surprises de mes paroles; +elles n'avaient rien entendu, ayant toutes deux passé la soirée +auprès du berceau de mon fils. + +En causant ainsi, Ellèn me dit: + +-- Sais-tu, Scanvoch, la nouvelle d'aujourd'hui? + +-- Non. + +-- Tétrik, gouverneur d'Aquitaine et parent de Victoria, est +arrivé ce soir... La mère des camps est allée à cheval à sa +rencontre... nous l'avons vue passer. + +-- Et Victorin, dis-je à ma femme, accompagnait-il sa mère? + +-- Il était à ses côtés... c'est pour cela sans doute que nous ne +l'avons pas vu dans la journée. + +L'arrivée de Tétrik me donna beaucoup à réfléchir. + +Sampso me laissa seul avec Ellèn... La nuit était avancée... je +devais, le lendemain, dès l'aube, aller rendre compte à Victoria +et à son fils du résultat de mon message auprès des chefs franks. + +CHAPITRE III + +Le jour venu, je me suis rendu chez Victoria. On arrivait à cette +modeste demeure par une ruelle étroite et assez longue, bordée des +deux côtés par de hauts retranchements, dépendant des +fortifications d'une des portes de Mayence. J'étais à environ +vingt pas du logis de la _mère des camps_, lorsque j'entendis +derrière moi ces cris, poussés avec un accent d'effroi: + +-- Sauvez-vous! sauvez-vous!... + +En me retournant, je vis, non sans crainte, arriver sur moi, avec +rapidité, un char à deux roues, attelé de deux chevaux, dont le +conducteur n'était plus maître. + +Je ne pouvais me jeter ni à droite ni à gauche de cette ruelle +étroite, afin de laisser passer ce char, dont les roues touchaient +presque de chaque côté les murs; je me trouvais aussi trop loin de +l'entrée du logis de Victoria pour espérer de m'y réfugier, si +rapide que fût ma course: je devais, avant d'arriver à la porte, +être broyé sous les pieds des chevaux... Mon premier mouvement fut +donc de leur faire face, d'essayer de les saisir par leur mors et +de les arrêter ainsi, malgré ma presque certitude d'être écrasé. +Je m'élançai les deux mains en avant; mais, ô prodige! à peine +j'eus touché le frein des chevaux, qu'ils s'arrêtèrent subitement +sur leurs jarrets, comme si mon geste eût suffi pour mettre un +terme à leur course impétueuse... Heureux d'échapper à une mort +presque certaine, mais ne me croyant pas magicien et capable de +refréner, d'un seul geste, des chevaux emportés, je me demandais, +en reculant de quelques pas, la cause de cet arrêt extraordinaire, +lorsque bientôt je remarquai que les chevaux, quoique forcés de +rester en place, faisaient de violents efforts pour avancer, +tantôt se cabrant, tantôt s'élançant en avant et roidissant leurs +traits, comme si le chariot eût été tout à coup enrayé ou retenu +par une force insurmontable. + +Ne pouvant résister à ma curiosité, je me rapprochai; puis, me +glissant entre les chevaux et le mur de retranchement, je parvins +à monter sur l'avant-train du char, dont le cocher, plus mort que +vif, tremblait de tous ses membres; de l'avant-train je courus à +l'arrière, et je vis, non sans stupeur, un homme de la plus grande +taille et d'une carrure d'Hercule, cramponné à deux espèces +d'ornements recourbés qui terminaient le dossier de cette voiture, +qu'il venait ainsi d'arrêter dans sa course, grâce à une force +surhumaine. + +-- Le capitaine Marion! m'écriai-je, j'aurais dû m'en douter: lui +seul, dans l'armée gauloise, est capable d'arrêter un char dans sa +course rapide. + +-- Dis donc à ce cocher du diable de raccourcir ses guides et de +contenir ses chevaux... mes poignets commencent à se lasser, me +dit le capitaine. + +Je transmettais cet ordre au cocher, qui commençait à reprendre +ses esprits, lorsque je vis plusieurs soldats, de garde chez +Victoria, sortir de la maison, et, accourant au bruit, ouvrir la +porte de la cour, et donner ainsi libre entrée au char. + +-- Il n'y a plus de danger, dis-je au cocher; conduis maintenant +tes chevaux doucement jusqu'au logis. Mais à qui appartient cette +voiture? + +-- À Tétrik, gouverneur de Gascogne, arrivé d'hier à Mayence; il +demeure chez Victoria, me répondit le cocher en calmant de la voix +ses chevaux. + +Pendant que le char entrait dans la maison de la mère des camps, +j'allai vers le capitaine pour le remercier de son secours +inattendu. + +Marion avait, je l'ai dit, mon enfant, quitté, pour la guerre, son +enclume de forgeron; il était connu et aimé dans l'armée autant +par son courage héroïque et sa force extraordinaire que par son +rare bon sens, sa ferme raison, l'austérité de ses moeurs et son +extrême bonhomie. + +Il s'était redressé sur ses jambes, et, son casque à la main, il +essuyait son front baigné de sueur. Il portait une cuirasse de +mailles d'acier par-dessus sa saie gauloise, et une longue épée à +son côté; ses bottes poudreuses annonçaient qu'il venait de faire +une longue course à cheval. Sa grosse figure hâlée, à demi +couverte d'une barbe épaisse et déjà grisonnante, était aussi +ouverte qu'avenante et joviale. + +-- Capitaine Marion, lui dis-je, je te remercie de m'avoir empêché +d'être écrasé sous les roues de ce char. + +-- Je ne savais pas que c'était toi qui risquais d'être foulé aux +pieds des chevaux, ni plus ni moins qu'un chien ahuri, sotte mort +pour un brave soldat comme toi, Scanvoch; mais quand j'ai entendu +ce cocher du diable s'écrier: «Sauvez-vous!» j'ai deviné qu'il +allait écraser quelqu'un; alors j'ai tâché d'arrêter ce char, et, +heureusement, ma mère m'a doué de bons poignets et de solides +jarrets. Mais où est donc mon cher ami Eustache? ajouta le +capitaine en regardant autour de lui. + +-- De qui parles-tu? + +-- D'un brave garçon, mon ancien compagnon d'enclume: comme moi, +il a quitté le marteau pour la lance: les hasards de la guerre +m'ont mieux servi que lui, car, malgré sa bravoure, mon ami +Eustache est resté simple cavalier, et je suis devenue +capitaine... Mais le voici là-bas, les bras croisés, immobile +comme une borne... Hé! Eustache! Eustache!... + +À cet appel, le compagnon du capitaine Marion s'approcha +lentement, les bras toujours croisés sur sa poitrine. C'était un +homme de stature moyenne et vigoureuse; sa barbe et ses cheveux +d'un blond pâle, son teint bilieux, sa physionomie dure et morose, +offraient un contraste frappant avec l'extérieur avenant du +capitaine Marion. Je me demandais quelles singulières affinités +avaient pu rapprocher dans une étroite et constante amitié deux +hommes de dehors et de caractères si dissemblables. + +-- Comment, mon ami Eustache, lui dit le capitaine, tu restes là, +les bras croisés, à me regarder, tandis que je m'efforce d'arrêter +un char lancé à toute bride? + +-- Tu es si fort! répondit Eustache. Quelle aide peut apporter le +ciron au taureau? + +-- Cet homme doit être jaloux et haineux, me suis-je dit en +entendant cette réponse, et en remarquant l'expression des traits +de l'ami du capitaine. + +-- Va pour le ciron et le taureau, mon ami Eustache, reprit le +capitaine avec sa bonhomie habituelle, et paraissant flatté de la +comparaison; mais quand le ciron et le taureau sont camarades, si +gros que soit celui-ci, si petit que soit celui-là, l'un +n'abandonne pas l'autre... + +-- Capitaine, répondit le soldat avec un sourire amer, t'ai-je +jamais abandonné au jour du danger, depuis que nous avons quitté +la forge? + +-- Jamais! s'écria Marion en prenant cordialement la main +d'Eustache, jamais; car, aussi vrai que l'épée que tu portes est +la dernière arme que j'ai forgée, pour t'en faire un don d'amitié, +ainsi que cela est gravé sur la lame, tu as toujours, à la +bataille, _marché dans mon ombre_, comme nous disons au pays. + +-- Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? reprit le soldat; auprès de toi, +si vaillant et si robuste... j'étais ce que l'ombre est au corps. + +-- Par le diable! quelle ombre! mon ami Eustache, dit en riant le +capitaine. + +Et, s'adressant à moi, il ajouta, montrant son compagnon Eustache: + +-- Qu'on me donne deux ou trois mille ombres comme celle-là, et à +la première bataille je ramène un troupeau de prisonniers franks. + +-- Tu es un capitaine renommé! Moi, comme tant d'autres pauvres +hères, nous ne sommes bons qu'à obéir, à nous battre et à nous +faire tuer, répondit l'ancien forgeron en plissant ses lèvres +minces. + +-- Capitaine, dis-je à Marion, n'avez-vous pas à parler à Victorin +ou à sa mère? + +-- Oui, j'ai à rendre compte à Victorin d'un voyage dont moi et +mon vieux camarade nous arrivons. + +-- Je t'ai suivi comme soldat, dit Eustache; le nom d'un obscur +cavalier ne mérite pas l'honneur d'être prononcé devant Victoria +la Grande. + +Le capitaine haussa les épaules avec impatience, et de son poing +énorme il menaça familièrement son ami. + +-- Capitaine, dis-je à Marion, hâtons-nous d'entrer chez Victoria; +le soleil est déjà haut et je devais me rendre chez elle à l'aube. + +-- Ami Eustache, dit Marion en se dirigeant vers la maison, veux- +tu rester ici, ou aller m'attendre chez nous? + +-- Je t'attendrai ici à la porte... c'est la place d'un +subalterne... + +-- Croiriez-vous, Scanvoch, reprit Marion en riant, croiriez-vous +que depuis tantôt vingt ans que ce mauvais garçon et moi nous +vivons et guerroyons ensemble comme deux frères, il ne veut pas +oublier que je suis capitaine et me traiter en simple batteur +d'enclume, comme nous nous traitions jadis?... + +-- Je ne suis pas seul à reconnaître la différence qu'il y a entre +nous, Marion, répondit Eustache; tu es l'un des capitaines les +plus renommés de l'armée... je ne suis, moi que le dernier de ses +soldats. + +Et il s'assit sur une pierre à la porte de la maison en rongeant +ses ongles. + +-- Il est incorrigible, me dit le capitaine. Et nous sommes tous +deux entrés chez Victoria. + +-- Il faut que le capitaine Marion soit étrangement aveuglé par +l'amitié pour ne pas s'apercevoir que son compagnon est dévoré +d'une haineuse envie, pensai-je à part moi. + +La demeure de la mère des camps était d'une extrême simplicité. Le +capitaine Marion ayant demandé à l'un des soldats de garde si +Victorin pouvait le recevoir, le soldat répondit que le jeune +général n'avait point passé la nuit au logis. + +Marion, malgré la vie des camps, conservait une grande austérité +de moeurs; il parut choqué d'apprendre que Victorin n'était pas +encore rentré chez lui, et il me regarda d'un air mécontent. Je +voulus, sans pourtant mentir, excuser le fils de Victoria, et je +répondis au capitaine: + +-- Ne nous hâtons pas de mal juger Victorin: hier, Tétrik, +gouverneur de Gascogne, est arrivé au camp, il se peut que +Victorin ait passé la nuit en conférence avec lui. + +-- Tant mieux... car je voudrais voir ce jeune homme, aujourd'hui +chef des Gaules, sortir des griffes de _cette peste de luxure_ qui +nous pousse à tant de mauvais actes... Quant à moi, dès que +j'aperçois un coqueluchon ou un jupon court, je détourne la vue +comme si je voyais le démon en personne. + +-- Victorin s'amende, et il s'amendera davantage encore; l'âge +viendra, dis-je au capitaine; mais, que voulez-vous! il est jeune, +il aime le plaisir... + +-- Et moi aussi, j'aime le plaisir, et furieusement encore!... +reprit le bon capitaine. Ainsi... rien ne me plaît plus, mon +service accompli, que de rentrer chez moi pour vider un pot de +cervoise, bien rafraîchissant, avec mon ami Eustache, en causant +de notre métier d'autrefois, ou en nous amusant à fourbir nos +armes en fins armuriers... Voilà des plaisirs! Et pourtant, malgré +leur vivacité, ils n'ont rien que d'honnêteté... Espérons, +Scanvoch, que Victorin les préférera quelque jour à ses orgies +impudiques et diaboliques... + +-- Espérons, capitaine; mieux vaut l'espérance que la +désespérance... Mais, en l'absence de Victorin, vous pouvez +conférer avec sa mère... Je vais la prévenir de votre arrivée. + +Je laissai Marion seul, et passant dans une pièce voisine, j'y +trouvai une vieille servante qui m'introduisit auprès de la mère +des camps. + +Je veux, mon enfant, pour toi et pour notre descendance, tracer +ici le portrait de cette illustre Gauloise, une des gloires de +notre bien-aimée patrie. + +J'ai trouvé Victoria assise à côté du berceau de son petit-fils +_Victorinin_, joli enfant de deux ans qui dormait d'un profond +sommeil. Elle s'occupait d'un travail de couture, selon son +habitude de bonne ménagère. Elle avait alors mon âge, trente-huit +ans; mais on lui eût à peine donné trente ans; dans sa jeunesse, +on l'avait justement comparée à la _Diane chasseresse;_ dans son +âge mûr, on la comparait non moins justement à la _Minerve +antique_: grande, svelte et virile, sans perdre pour cela des +chastes grâces de la femme, elle avait une taille incomparable; +son beau visage, d'une expression grave et douce, avait un grand +caractère de majesté sous sa noire couronne de cheveux, formée de +deux longues tresses enroulées autour de son front auguste. +Envoyée tout enfant dans un collège de nos druidesses vénérées, et +ayant prononcé à quinze ans les voeux mystérieux qui la liaient +d'une manière indissoluble à la religion sacrée de nos pères, elle +avait depuis lors, quoique mariée, toujours conservé les vêtements +noirs que les druidesses et les matrones de la vieille Gaule +portaient d'habitude: ses larges et longues manches, fendues à la +hauteur de la saignée, laissaient voir ses bras aussi blancs, +aussi forts que ceux de ces vaillantes Gauloises qui ont +héroïquement combattu les Romains à la bataille de Vannes, sous +les yeux de notre aïeule Margarid, et préféré la mort aux hontes +de l'esclavage. + +Au milieu de la chambre, et non loin du siége où la mère des camps +était assise, auprès du berceau de son petit-fils, on voyait +plusieurs rouleaux de parchemin et tout ce qu'il fallait pour +écrire; accrochés à la muraille étaient les deux casques et les +deux épées du père et du mari de Victoria, tués à la guerre... +L'un de ces casques était surmonté d'un coq gaulois en bronze +doré, les ailes à demi ouvertes, tenant sous les pattes une +alouette qu'il menaçait du bec. Cet emblème avait été adopté comme +ornement de guerre par le père de Victoria, après un combat +héroïque, où, à la tête d'une poignée de soldats, il avait +exterminé une légion romaine qui portait une alouette sur ses +enseignes. Au-dessous de ces armes on voyait une coupe d'airain où +trempaient sept brins de gui, car la Gaule avait retrouvé sa +liberté religieuse en recouvrant son indépendance. Cette coupe +d'airain et ces brins de gui, symboles druidiques, étaient +accompagnés d'une croix de bois noir, en commémoration de la mort +de Jésus de Nazareth, pour qui la mère des camps, sans être +chrétienne, professait une profonde admiration; elle le regardait +comme l'un des sages qui honoraient le plus l'humanité. + +Telle était, mon enfant, Victoria la Grande, cette illustre +Gauloise dont notre descendance prononcera toujours le nom avec +orgueil et respect. + +La mère des camps, à ma vue, se leva vivement, vint à moi d'un air +content, me disant de sa voix sonore et douce: + +-- Sois le bienvenu, frère; ta mission était périlleuse... Ne te +voyant pas de retour avant la fin du jour, je n'ai pas voulu +envoyer chez toi, de crainte d'alarmer ta femme en me montrant +inquiète de la durée de ton absence... Te voici, je suis +heureuse... + +Et elle serra tendrement mes mains dans les siennes. + +Les paroles qu'elle m'adressait ayant troublé sans doute le +sommeil du petit-fils de Victoria, il fit entendre un léger +murmure; elle retourna promptement vers lui, le baisa au front; +puis se rasseyant et posant le bout de son pied sur une bascule +qui soutenait le berceau, Victoria lui imprima ainsi un léger +balancement, tout en continuant de causer avec moi. + +-- Et le message? me dit-elle. Comment ces barbares l'ont-ils +accueilli?... Veulent-ils la paix?... Veulent-ils une guerre +d'extermination? + +Au moment où j'allais lui répondre, ma soeur de lait m'interrompit +d'un geste, et ajouta ensuite, après un moment de réflexion: + +-- Sais-tu que Tétrik, mon bon parent, est ici depuis hier? + +-- Je le sais. + +-- Il ne peut tarder à venir; je préfère que devant lui seulement +tu me rendes compte de ce message. + +-- Il en sera donc ainsi... Pouvez-vous recevoir le capitaine +Marion? En entrant je l'ai rencontré; il venait conférer avec +Victorin... + +-- Scanvoch, mon fils a encore passé la nuit hors de son logis! me +dit Victoria en imprimant à son aiguille un mouvement plus rapide, +ce qui annonçait toujours chez elle une vive contrariété. + +-- Sachant la venue de votre parent de Gascogne, j'ai pensé que +peut-être de graves intérêts avaient retenu Victorin en conférence +avec Tétrik durant cette nuit... Voilà du moins ce que j'ai laissé +supposer au capitaine Marion, en lui disant que vous pourriez sans +doute l'entendre. + +Victoria resta quelques moments silencieuse; puis, laissant son +ouvrage de couture sur ses genoux, elle releva la tête et reprit +d'un ton à la fois douloureux et contenu: + +-- Victorin a des vices..., ils étoufferont ses qualités! + +-- Ayez confiance et espoir... l'âge le mûrira. + +-- Depuis deux ans ses vices augmentent, ses qualités déclinent! + +-- Sa bravoure, sa générosité, sa franchise, n'ont pas dégénéré... + +-- Sa bravoure n'est plus cette calme et prévoyante bravoure qui +sied à un général..., elle devient aveugle... folle... Sa +générosité ne choisit plus entre les dignes et les indignes; sa +raison faiblit, le vin et la débauche le perdent... Par Hésus! +ivrogne et débauché!..., lui, mon fils! l'un des deux chefs de +notre Gaule, aujourd'hui libre... et demain peut-être sans égale +parmi les nations du monde... Scanvoch, je suis une malheureuse +mère!... + +-- Victorin m'aime..., je lui dirai de paternelles mais sévères +paroles... + +-- Crois-tu donc que tes paroles feront ce que n'ont pas fait les +paroles de sa mère, de celle-là qui depuis plus de vingt ans ne +l'a pas quitté, le suivant aux armées, souvent à la bataille? +Scanvoch, Hésus me punit... j'ai été trop fière de mon fils... + +-- Et quelle mère n'eût pas été fière de lui, ce jour où toute une +vaillante armée acclamait librement pour son chef ce général de +vingt ans, derrière lequel on voyait... vous, sa mère? + +-- Et qu'importe, s'il me déshonore!... Et pourtant ma seule +ambition était de faire de mon fils un citoyen, un homme digne de +nos pères!... En le nourrissant de mon lait, ne l'ai-je pas aussi +nourri d'un ardent et saint amour pour notre Gaule renaissante à +la vie, à la liberté?... Qu'est-ce que j'ai toujours voulu, moi? +Vivre obscure, ignorée, mais employer mes veilles, mes jours, mon +intelligence, ma science du passé, qui me donne la conscience du +présent, et parfois la connaissance de l'avenir... employer enfin +toutes les forces de mon âme et de mon esprit à rendre mon fils +vaillant, sage, éclairé, digne en tout de guider les hommes libres +qui l'ont librement élu pour chef... Et alors, Hésus m'en est +témoin! fière comme Gauloise, heureuse comme mère d'avoir enfanté +un tel homme, j'aurais joui de sa gloire et de la prospérité de +mon pays du fond de ma retraite... Mais avoir un fils ivrogne et +débauché! Courroux du ciel! Cet insensé ne comprend donc pas qu'à +chaque excès il soufflette sa mère! S'il ne le comprend pas, nos +soldats le sentent, eux autres... Hier, je traversais le camp, +trois vieux cavaliers viennent à ma rencontre et me saluent... +Sais-tu ce qu'ils me disent? Mère, nous le plaignons!... Puis ils +se sont éloignés tristement... Scanvoch, je te le dis... je suis +une malheureuse mère!... + +-- Écoutez-moi, depuis quelque temps nos soldats se +désaffectionnent de Victorin, je l'avoue, je le comprends; car +l'homme que des hommes libres ont choisi pour chef doit être pur +de tout excès et vaincre même les entraînements de son âge... Cela +est vrai, ma soeur, et souvent n'ai-je pas blâmé votre fils devant +vous?... + +-- J'en conviens. + +-- Je le défends surtout à cette heure, parce que ces soldats, +aujourd'hui si scrupuleux sur des défauts fréquents chez les +jeunes chefs militaires, obéissent moins à leurs scrupules... qu'à +des excitations perfides. + +-- Que veux--tu dire? + +-- On est jaloux de votre fils, de son influence sur les troupes; +et, pour le perdre, on exploite ses défauts afin de donner créance +à des calomnies infâmes. + +-- Qui serait jaloux de Victorin? Qui aurait intérêt à répandre +ces calomnies? + +-- C'est surtout depuis un mois, n'est-ce pas? que cette hostilité +contre votre fils s'est manifestée, et qu'elle va s'empirant. + +-- Oui, oui; mais encore une fois qui soupçonnes-tu de l'avoir +excitée? + +-- Ma soeur, ce que je vais vous dire est grave... + +-- Achève... + +-- Il y a un mois, un de nos parents, gouverneur de Gascogne, est +venu à Mayence... + +-- Tétrik? + +-- Oui; puis il est reparti au bout de quelques jours? + +-- Eh bien? + +-- Presque aussitôt après le départ de Tétrik la sourde hostilité +contre votre fils s'est déclarée et a toujours été croissante!... + +Victoria me regarda en silence, comme si elle n'avait pas d'abord +compris mes paroles; puis, une idée subite lui venant à l'esprit, +elle s'écria d'un ton de reproche: + +-- Quoi! tu soupçonnerais Tétrik... mon parent, mon meilleur ami! +lui, le plus sage des hommes! lui, l'un des meilleurs esprits de +ce temps; lui qui, jusque dans les distractions qu'il cherche dans +les lettres, se montre grand poète! lui, l'un des plus utiles +défenseurs de la Gaule, bien qu'il ne soit pas homme de guerre; +lui qui, dans son gouvernement de Gascogne, répare, à force de +soins, les maux de la guerre civile, autrefois soulevée pour +reconquérir notre indépendance?... Ah! frère! frère! j'attendais +mieux de ton loyal coeur et de ta raison. + +-- Je soupçonne cet homme... + +-- Mais tu es insensé! le soupçonner, lui qui, père d'un fils que +lui a laissé une femme toujours regrettée, puise dans ses +habitudes de paternelle indulgence une excuse aux vices de +Victorin... Ne l'aime-t-il pas, ne le défend-il pas aussi +chaleureusement que tu le défends toi-même?... + +-- Je soupçonne cet homme. + +-- Oh! tête de fer! caractère inflexible!... Pourquoi soupçonnes- +tu Tétrik? De quel droit? Qu'a-t-il fait? Par Hésus! si tu n'étais +mon frère... si je ne connaissais ton coeur..., je te croirais +jaloux de l'amitié que j'ai pour mon parent! + +À peine Victoria eut-elle prononcé ces paroles, qu'elle les +regretta et me dit: + +-- Oublie ces paroles... + +-- Elles me seraient pénibles, ma soeur, si le doute injuste +qu'elles expriment vous aveuglait sur la vérité que je dis. + +À ce moment, la servante entra et demanda si Tétrik pouvait être +introduit. + +-- Qu'il vienne, répondit Victoria, qu'il vienne à l'instant! + +En même temps parut Tétrik. + +C'était un petit homme entre les deux âges, d'une figure fine et +douce; un sourire affable effleurait toujours ses lèvres; il avait +enfin tellement l'extérieur d'un homme de bien, que Victoria, le +voyant entrer, ne put s'empêcher de me jeter un regard qui +semblait encore me reprocher mes soupçons. + +Tétrik alla droit à Victoria, la baisa au front avec une +familiarité paternelle et lui dit: + +-- Salut à vous, chère Victoria. + +Puis, s'approchant du berceau où continuait de dormir le petit- +fils de la mère des camps, le gouverneur de Gascogne, contemplant +l'enfant avec tendresse, ajouta tout bas, comme s'il eût craint de +le réveiller: + +-- Dors, pauvre petit! Tu souris à tes songes enfantins, et tu +ignores que l'avenir de notre Gaule bien-aimée repose peut-être +sur ta tête... Dors, enfant prédestiné sans doute à poursuivre la +tâche entreprise par ton glorieux père! noble tâche qu'il +accomplira durant de longues années sous l'inspiration de ton +auguste aïeule!... Dors, pauvre petit, ajouta Tétrik dont les yeux +se remplirent de larmes d'attendrissement, les dieux secourables +et propices à la Gaule veilleront sur toi!... + +Victoria, pendant que son parent essuyait ses yeux humides, +m'interrogea de nouveau du regard, comme pour me demander si +c'étaient là le langage et la physionomie d'un traître, d'un homme +perfidement ennemi du père de cet enfant. + +Tétrik, s'adressant alors à moi, me dit affectueusement: + +-- Salut au meilleur, au plus fidèle ami de la femme que j'aime et +que je vénère le plus au monde. + +-- C'est la vérité; je suis le plus obscur, mais le plus dévoué +des amis de Victoria, ai-je répondu en regardant fixement Tétrik; +et le devoir d'un ami est de démasquer les traîtres! + +-- Je suis de votre avis, bon Scanvoch, reprit simplement Tétrik; +le premier devoir d'un ami est de démasquer les fourbes; je crains +moins le lion rugissant, la gueule ouverte, que le serpent rampant +dans l'ombre. + +-- Alors, moi, Scanvoch, je vous dis ceci, à vous, Tétrik: Vous +êtes un de ces dangereux reptiles dont vous parlez... je vous +crois un traître! je vous accuse d'être un traître!... + +-- Scanvoch! s'écria Victoria d'un ton de reproche, songes-tu à +tes paroles? + +-- Je vois que la vieille plaisanterie gauloise, une de nos +franchises, nous est revenue avec nos dieux et notre liberté, +reprit en souriant le gouverneur. + +Puis, se retournant vers Victoria, il ajouta: + +-- Notre ami Scanvoch possède la gausserie sérieuse... la plus +plaisante de toutes... + +-- Mon frère parte en honneur et conscience, reprit la mère des +camps. Il m'afflige, puisqu'en vous accusant il se trompe; mais il +est sincère dans son erreur... + +Tétrik, regardant tour à tour Victoria et moi avec une sorte de +stupeur, garda le silence; puis il reprit d'un ton grave, cordial +et pénétré: + +-- Tout ami fidèle est ombrageux; bon Scanvoch, inexplicable est +pour moi votre défiance, mais elle doit avoir sa cause; franche +est l'attaque, franche sera la réponse... Que me reprochez-vous? + +-- Il y a un mois, vous êtes venu à Mayence, un homme à vous, +votre secrétaire, nommé Morix, bien muni d'argent, a donné à boire +à beaucoup de soldats, tâchant de les irriter contre Victorin, +leur disant qu'il était honteux que leur général, l'un des deux +chefs de la Gaule régénérée, fût un ivrogne et un dissolu... Votre +secrétaire a-t-il, oui ou non, tenu ces propos?... + +-- Continuez, ami Scanvoch, continuez... + +-- Votre secrétaire a cité un fait qui, depuis propagé dans le +camp, a fait naître une grande irritation contre Victorin... Ce +fait, le voici il y a quelques mois, Victorin et quelques +officiers seraient allés dans une taverne située dans une île des +bords du Rhin; après boire, animé par le vin, Victorin aurait fait +violence à l'hôtesse... et elle se serait tuée de désespoir... + +-- Mensonge! s'écria Victoria. Je sais et condamne les défauts de +mon fils... mais il est incapable d'une pareille infamie! + +Le gouverneur m'avait écouté dans un silence imperturbable; il +reprit en souriant: + +-- Ainsi, bon Scanvoch, selon vous, mon secrétaire aurait, d'après +mes ordres, répandu dans le camp ces calomnies indignes? + +-- Oui. + +-- Quel serait mon but? + +-- Vous êtes ambitieux... + +-- Et comment ces calomnies serviraient-elles mon ambition? + +-- Les soldats se désaffectionnant de Victorin, élu par eux +général et l'un des chefs de la Gaule, vous useriez de votre +influence sur Victoria, afin de l'amener à vous proposer aux +soldats comme successeur de Victorin. + +-- Une mère! y songez-vous, bon Scanvoch? répondit Tétrik en +regardant Victoria; une mère sacrifier son fils à un ami!... + +-- Victoria, dans la grandeur de son amour pour son pays, +sacrifierait son fils à votre élévation, si ce sacrifice était +nécessaire au salut de la Gaule... Ai-je menti, ma soeur? + +-- Non, me répondit Victoria, qui paraissait chagrine de mes +accusations contre son parent. En cela tu dis la vérité; mais +quant au reste, tu t'abuses... + +-- Et ce sacrifice héroïque bon Scanvoch, reprit le gouverneur, +Victoria le ferait, sachant que par mes calomnies souterraines +j'aurais tâché de perdre son fils dans l'esprit de nos soldats. + +-- Ma soeur eût ignoré ces menées, si je ne les avais point +démasquées... D'ailleurs, souvent je lui ai entendu dire avec +raison que, si la paix s'affermissait enfin dans notre pays, il +vaudrait mieux que son chef, au lieu d'être toujours enclin à +batailler, songeât à guérir les maux des guerres passées; souvent +elle vous a cité comme l'un de ces hommes qui préfèrent sagement +la paix à la guerre. + +-- Je pense, il est vrai, que l'épée, bonne pour détruire, est +impuissante à reconstruire, reprit Victoria; et, la liberté de la +Gaule affermie, je voudrais que mon fils songeât plus à la paix +qu'à la guerre... Aussi t'ai-je engagé, Scanvoch, à tenter une +dernière démarche auprès des chefs franks en t'envoyant près +d'eux. + +-- Permettez--moi de vous interrompre, Victoria, reprit -- Tétrik, +et de demander à notre ami Scanvoch s'il n'a pas d'autre +accusation à porter contre moi... + +-- Je t'accuse d'être, ou l'agent secret de l'empereur romain, +GALIEN, ou l'agent du chef de la nouvelle religion. + +-- Moi! s'écria le gouverneur, moi, l'agent des chrétiens!... + +-- J'ai dit l'agent du chef de la nouvelle religion... Je veux +parler de l'évêque qui siége à Rome. + +-- Moi, l'agent d'Étienne, évêque de Rome! Moi, l'agent de cet +ambitieux pontife!... + +-- Oui... à moins que, trompant à la fois et l'empereur romain et +le pape de Rome, vous ne les serviez tous deux, quitte à sacrifier +l'un ou l'autre, selon les nécessités de votre ambition. + +-- Que je serve les Romains, passe encore, Scanvoch, répondit +Tétrik avec son inaltérable placidité; votre soupçon, si cruel +qu'il soit pour moi, peut, à la rigueur, se comprendre; car, +enfin, si par la force des armes nous sommes parvenus à +reconquérir pas à pas, depuis près de trois siècles, presque +toutes les libertés de la vieille Gaule, les empereurs romains ont +vu avec douleur notre pays échapper à leur domination; je +comprendrais donc, bon Scanvoch, que vous m'accusiez de vouloir +arriver au gouvernement de la Gaule, afin de la rendre tôt ou tard +aux Romains, en la trahissant, il est vrai, d'une manière +infâme... Mais croire que j'agis dans l'intérêt du pape des +chrétiens, de ces malheureux partout persécutés, martyrisés... +n'est-ce pas insensé?... Que pourrais-je faire pour eux? Que +pourraient-ils faire pour moi?... + +J'allais répondre; Victoria m'interrompit d'un geste, et dit à +Tétrik, en lui montrant la croix de bois noir, symbole de la mort +de Jésus, placée à côté de la coupe d'airain, où trempaient sept +brins de gui, symbole druidique: + +-- Voyez cette croix, Tétrik, elle vous dit que, fidèle à nos +dieux, je vénère cependant Celui qui a dit: + +«_Que nul homme n'avait le droit d'opprimer son semblable..._ + +«_Que les coupables méritaient pitié, consolation, et non le +mépris et la rigueur..._ + +«_Que les fers des esclaves devaient être brisés..._ + +Glorifiées soient donc ces maximes; les plus sages de nos druides +les ont acceptées comme saintes, c'est vous dire combien j'aime la +tendre et pure morale de ce jeune maître de Nazareth... Mais, +voyez-vous, Tétrik, ajouta Victoria d'un air pensif, il y a une +chose étrange, mystérieuse, qui m'épouvante... Oui, bien des fois, +durant mes longues veilles auprès du berceau de mon petit-fils, +songeant au présent et au passé... j'ai été tourmentée d'une vague +terreur pour l'avenir. +-- Et cette terreur, demanda Tétrik, d'où vient-elle? + +-- Quelle a été depuis trois siècles l'implacable ennemie de la +Gaule? reprit Victoria; quelle a été l'impitoyable dominatrice du +monde? + +-- Rome, répondit le gouverneur, Rome païenne! + +-- Oui, cette tyrannie qui pesait sur le monde avait son siége à +Rome, reprit Victoria. Alors, dites-moi par quelle fatalité les +évêques, les papes de cette nouvelle religion qui aspirent, ils ne +le cachent pas, à régner sur l'univers en dominant les souverains +du monde, non par la force, mais par la croyance... oui, répondez! +par quelle fatalité ces papes ont-ils établi à Rome le siége de +leur nouveau pouvoir? Quoi! Jésus de Nazareth avait flétri de sa +brûlante parole les princes des prêtres comme des hypocrites! Il +avait surtout prêché l'humilité, le pardon, l'égalité parmi les +hommes, et voilà qu'en son nom divinisé de nouveaux princes des +prêtres se donnent pour les futurs dominateurs de l'univers; les +voilà déjà, comme le pape Étienne, accusés d'ambition, +d'intolérance, même par les autres évêques chrétiens! Oh! s'écria +la mère des camps avec exaltation, j'aime... j'admire ces pauvres +chrétiens mourant dans d'horribles tortures, en confessant +l'égalité des hommes devant Dieu! l'affranchissement des esclaves, +l'amour et le pardon des coupables!... Oh! pour ces héroïques +martyrs, pitié, vénération!... Mais je redoute, pour l'avenir de +la Gaule, ceux-là qui se disent les chefs, les papes de ces +chrétiens... Oui, je les redoute, ces princes des prêtres, venant +établir à Rome le siége de leur mystérieux empire! à Rome, ce +centre de la plus effroyable tyrannie qui ait jamais écrasé le +monde... Espèrent-ils donc que l'univers, ayant eu longtemps +l'habitude de subir l'oppression de la Rome des Césars..., subira +patiemment l'oppression de la Rome des papes?... + +-- Victoria, reprit Tétrik vous exagérez la puissance de ces +pontifes chrétiens; grand nombre d'entre eux, persécutés par les +empereurs romains, n'ont ils pas subi le martyre comme les plus +pauvres néophytes?... + +-- Je le sais... toute bataille a ses morts, et ces papes luttent +contre les empereurs pour leur ravir la domination du monde!... Je +sais encore que, parmi ces évêques, il s'en est trouvé de dignes +de parler et de mourir au nom de Jésus... Mais s'il se rencontre +de dignes pontifes, le gouvernement des prêtres n'en est pas moins +à craindre! Est-ce à moi de vous rappeler notre histoire, Tétrik? +Dites, n'a-t-il pas été despotique, impitoyable, le gouvernement +de nos prêtres à nous? Il y a dix siècles, dans ces temps +primitifs où nos druides, laissant, par un calcul odieux, les +peuples dans une crasse ignorance, les dominaient par la barbarie, +la superstition et la terreur!... Ces temps n'ont-ils pas été les +plus détestables de l'histoire de la Gaule?... Ces temps +d'oppression et d'abrutissement n'ont-ils pas duré jusqu'à ces +siècles glorieux et prospères, où nos druides, fondus dans le +corps de la nation, comme citoyens, comme pères, comme soldats, +ont participé à la vie commune, aux joies de la famille, aux +guerres nationales contre l'étranger... eux, toujours les premiers +à soulever les populations asservies? + +Tétrik avait silencieusement écouté Victoria; mais, au lieu de lui +répondre, il reprit en souriant, comme toujours, avec sérénité: + +-- Nous voici loin de l'accusation que notre ami Scanvoch a portée +contre moi... et pourtant, Victoria, vos paroles, au sujet des +craintes que vous inspirent pour l'avenir les _princes des prêtres +chrétiens_, comme vous les appelez, nous ramènent à cette +accusation... Ainsi, selon vous, Scanvoch, le but des perfidies +que vous me reprochez serait d'arriver au gouvernement de la +Gaule, afin de la trahir au profit de Rome païenne ou de Rome +catholique? + +-- Oui, lui dis-je, je crois cela. + +-- En deux mots, Scanvoch, je vais me justifier; Victoria m'aidera +plus que personne... L'un de mes secrétaires, dites-vous, a tâché +d'exciter l'hostilité de nos soldats contre Victorin; votre +révélation me semble tardive; puis... + +-- Je n'ai su cela qu'hier soir, dis-je au gouverneur de Gascogne +en l'interrompant. + +-- Peu importe, reprit-il; ce secrétaire, je l'ai chassé +dernièrement de chez moi, apprenant, par hasard, qu'en effet, +irrité contre Victorin, qui, plusieurs fois ici l'avait raillé, il +s'était vengé en répandant sur lui des calomnies encore plus +ridicules qu'odieuses. Mais laissons ces misères... Je suis +ambitieux, dites-vous, ami Scanvoch? Je vise au gouvernement de la +Gaule, dussé-je y arriver par d'indignes manoeuvres?... Demandez à +Victoria quel est le but de mon nouveau voyage à Mayence... + +-- Tétrik pense qu'il serait urgent pour la paix et la prospérité +de la Gaule de proposer aux soldats d'acclamer le fils de mon fils +comme héritier du gouvernement de son père... Tétrik se croit +certain du consentement de l'empereur Galien. + +-- Tétrik prévoit donc la mort prochaine de Victorin? ai-je répondu +regardant fixement le gouverneur. + +Mais celui-ci, dont on rencontrait rarement les yeux qu'il tenait +ordinairement baissés, répondit: + +-- Les Franks sont de l'autre côté du Rhin... et Victorin est +d'une bravoure téméraire; mon vif désir est qu'il vive de longues +années; mais, selon moi, la Gaule trouverait un gage de sécurité +pour l'avenir, si elle savait qu'après Victorin le pouvoir restera +au fils de celui que l'armée a acclamé comme chef, surtout lorsque +cet enfant aurait eu pour éducatrice Victoria la Grande... +Victoria, l'auguste mère des camps!... + +-- Oui, ai-je répondu en tâchant de nouveau, mais en vain, de +rencontrer le regard du gouverneur; mais dans le cas où Victorin +mourrait prochainement, qui me dit que vous, Tétrik, vous +n'espérez pas être le tuteur de cet enfant, exercer le pouvoir en +son nom, et arriver ainsi, par une autre voie, au gouvernement de +la Gaule? + +-- Parlez-vous sérieusement, Scanvoch? reprit Tétrik. Demandez à +Victoria si elle a besoin de mon aide pour faire de son petit-fils +un homme digne d'elle et du pays?... La croyez-vous de ces femmes +assez faibles pour partager avec autrui une tâche glorieuse? +L'idolâtrie des soldats, pour elle ne vous est-elle pas un sûr +garant qu'elle seule, dans le cas où Victorin mourrait +prématurément, qu'elle seule pourrait conserver la tutelle de son +petit-fils et gouverner pour lui? + +Victoria secoua la tète d'un air pensif et reprit: + +-- Je n'aime pas votre projet, Tétrik. Quoi! désigner au choix des +soldats un enfant encore au berceau! Qui sait ce que sera cet +enfant? qui sait ce qu'il vaudra? + +-- Ne vous a-t-il pas pour éducatrice? reprit Tétrik. + +-- N'ai-je pas aussi été l'éducatrice de Victorin? répondit +tristement la mère des camps; cependant, malgré mes soins +vigilants, mon fils a des défauts qui autorisent des calomnies +redoutables, auxquelles je vous crois étranger, je vous le dis +sincèrement, Tétrik; j'espère maintenant que mon frère Scanvoch +rendra, comme moi, justice à votre loyauté. + +-- Je l'ai dit, et je le répète: je soupçonne cet homme, ai-je +répondu à Victoria. + +Elle s'écria avec impatience: + +-- Et moi, j'ai dit et je répète que tu es une tète de fer, une +vraie tête bretonne, rebelle à toute raison, lorsqu'une idée +fausse s'est implantée dans ta dure cervelle. + +Convaincu par instinct de la perfidie de Tétrik, je n'avais pas de +preuves contre lui, je me suis tu. + +Tétrik a repris en souriant: + +-- Ni vous ni moi, Victoria, nous ne persuaderons le Scanvoch de +son erreur; laissons ce soin à une irrésistible séductrice: _la +vérité_. Avec le temps, elle prouvera ma loyauté. Nous +reparlerons, Victoria, de votre répugnance à faire acclamer par +l'armée votre petit-fils comme héritier du pouvoir de son père, +j'espère vaincre vos scrupules. Mais, dites-moi, j'ai vu tout à +l'heure, en me rendant chez vous, le capitaine Marion, cet ancien +ouvrier forgeron, qu'à mon autre voyage au camp vous m'avez +présenté comme l'un des plus vaillants hommes de l'armée. + +-- Sa vaillance égale son bon sens et sa ferme raison, reprit la +mère des camps; c'est aussi un noble coeur, car, malgré son +élévation, il a continué d'aimer comme un frère un de ses anciens +compagnons de forge, resté simple soldat. + +-- Et moi, dis-je à Victoria, dussé-je encore passer pour une tête +de fer..., je crois que dans cette affection, le bon coeur et le +bon sens du capitaine Marion se trompent. Selon moi, il aime un +ennemi... Puissiez-vous, Victoria, n'être pas aussi aveugle que le +capitaine Marion! + +-- Le fidèle compagnon du capitaine Marion serait son ennemi? +reprit Victoria. Tu es dans un jour de méfiance, mon frère... + +-- Un envieux est toujours un ennemi. L'homme dont je parle est +resté soldat; il porte envie à son ancien camarade, devenu l'un +des premiers capitaines de l'armée... De l'envie à la haine, il +n'y a qu'un pas. + +En disant ceci, j'avais encore, mais en vain, tâché de rencontrer +le regard du gouverneur de Gascogne; mais je remarquai chez lui, +non sans surprise, une sorte de tressaillement de joie lorsque +j'affirmai que le capitaine Marion avait pour ennemi secret son +camarade de guerre. Tétrik, toujours maître de lui, craignant sans +doute que son tressaillement ne m'eût pas échappé, reprit: + +-- L'envie est un sentiment si révoltant, que je ne puis en +entendre parler sans émotion. Je suis vraiment chagrin de ce que +Scanvoch, qui, je l'espère, se trompe cette fois encore, nous +apprend sur le camarade du capitaine Marion... Mais si ma présence +vous empêche de recevoir le capitaine, dites-le-moi, Victoria... +je me retire. + +-- Je désire au contraire que vous assistiez à l'entretien que je +dois avoir avec Marion et mon frère Scanvoch; tous deux ont été +chargés par mon fils d'importants messages... et pourtant, ajouta- +t-elle avec un soupir, la matinée s'avance, et mon fils n'est pas +ici... + +À ce moment la porte de la chambre s'ouvrit, et Victorin parut, +accompagné du capitaine Marion. + +Victorin était alors âgé de vingt-deux ans. Je t'ai dit, mon +enfant, que l'on avait frappé plusieurs médailles où il figurait +sous les traits du dieu _Mars_, à côté de sa mère, coiffée d'un +casque ainsi que la _Minerve_ antique; Victorin aurait pu en effet +servir de modèle à une statue du dieu de la guerre. Grand, svelte, +robuste, sa tournure, à la fois élégante et martiale, plaisait à +tous les yeux; ses traits, d'une beauté rare comme ceux de sa +mère, en différaient par une expression joyeuse et hardie. La +franchise, la générosité de son caractère, se lisaient sur son +visage; malgré soi, l'on oubliait en le voyant les défauts qui +déparaient ce vaillant naturel, trop vivace, trop fougueux pour +refréner les entraînements de l'âge. Victorin venait sans doute de +passer une nuit de plaisir; pourtant sa figure était aussi reposée +que s'il fût sorti de son lit. Un chaperon de feutre, orné d'une +aigrette, couvrait à demi ses cheveux noirs, bouclés autour de son +mâle et brun visage, à demi ombragé d'une légère barbe brune; sa +saie gauloise, d'étoffe de soie rayée de pourpre et de blanc, +était serrée à sa taille par un ceinturon de cuir brodé d'argent, +où pendait son épée à poignée d'or curieusement ciselée, véritable +chef-d'oeuvre de l'orfèvrerie d'Autun. Victorin en entrant chez sa +mère, suivi du capitaine Marion, alla droit à Victoria avec un +mélange de tendresse et de respect; il mit un genou à terre, prit +une de ses mains qu'il baisa, puis, ôtant son chaperon, il tendit +son front en disant: + +-- Salut, ma mère! + +Il y avait un charme si touchant, dans l'attitude, dans +l'expression des traits du jeune général, ainsi agenouillé devant +sa mère, que je la vis hésiter un instant entre le désir +d'embrasser ce fils qu'elle adorait et la volonté de lui témoigner +son mécontentement aussi, repoussant légèrement de la main le +front de Victorin, elle lui dit d'une voix grave, en lui montrant +le berceau placé à côté d'elle: + +-- Embrassez votre fils... vous ne l'avez pas vu depuis hier +matin... + +Le jeune général comprit ce reproche indirect, se releva +tristement, s'approcha du berceau, prit l'enfant entre ses bras, +et l'embrassa avec effusion en regardant Victoria, semblant ainsi +se dédommager de la sévérité maternelle. + +Le capitaine Marion s'était approché de moi; il me dit tout bas: + +-- C'est pourtant un bon coeur que ce Victorin; combien il aime sa +mère... combien il aime son enfant!... Il leur est certes aussi +attaché que je le suis, moi, à mon ami Eustache, qui compose à lui +seul toute ma famille... Quel dommage que cette _peste de luxure_ +(le bon capitaine prononçait peu de paroles sans y joindre cette +exclamation), quel dommage que cette peste de luxure tienne si +souvent ce jeune homme entre ses griffes! + +-- C'est un malheur!... Mais croyez-vous Victorin capable de +l'infâme lâcheté dont on l'accuse dans le camp? ai-je répondu au +capitaine de manière à être entendu de Tétrik, qui, parlant tout +bas à Victoria, semblait lui reprocher sa sévérité à l'égard de +son fils. + +-- Non, par le diable! reprit Marion, je ne crois pas Victorin +capable de ces indignités... surtout quand je le vois ainsi entre +son fils et sa mère. + +Le jeune général, après avoir soigneusement replacé dans le +berceau l'enfant qui lui tendait ses bras, dit affectueusement au +gouverneur de Gascogne: + +-- Salut, Tétrik!...j'aime toujours a voir ici le sage et fidèle +ami de ma mère. -- Puis se tournant vers moi: -- Je savais ton +retour, Scanvoch... En l'apprenant, ma joie a été grande, et +grande aussi mon inquiétude durant ton absence. Ces bandits franks +nous ont souvent prouvé comment ils respectaient les trêves et les +parlementaires. +Mais, remarquant sans doute la tristesse encore empreinte sur les +traits de Victoria, son fils s'approcha d'elle, et lui dit avec +autant de franchise que de tendre déférence: + +-- Tenez, ma mère... avant de parler ici des messages du capitaine +Marion et de Scanvoch... laissez-moi vous dire ce que j'ai sur le +coeur... peut-être votre front s'éclaircira-t-il... et je ne +verrai plus ce mécontentement dont je m'afflige... Tétrik est +notre bon parent, le capitaine Marion notre ami, Scanvoch votre +frère... je n'ai rien à cacher ici... Avouez-le, chère mère, vous +êtes chagrine parce que j'ai passé cette nuit dehors? + +-- Vos désordres m'affligent, Victorin... je m'afflige davantage +encore de ce que ma voix n'est plus écoutée par vous. + +-- Mère... je veux tout vous avouer; mais, je vous le jure, je me +suis plus cruellement reproché ma faiblesse que vous ne me la +reprocherez vous-même... Hier soir, fidèle à ma promesse de +m'entretenir longuement avec vous pendant une partie de la nuit +sur de graves intérêts, je rentrais sagement au logis... j'avais +refusé... oh! héroïquement refusé d'aller souper avec trois +capitaines des dernières légions de cavalerie arrivées à Mayence +et venant de Béziers... Ils avaient eu beau me vanter de grandes +vieilles cruches de vin de ce pays du vin par excellence, +soigneusement apportées par eux dans leur chariot de guerre pour +fêter leur bienvenue... j'étais resté impitoyable... ils crurent +alors me gagner en me parlant de deux chanteuses bohémiennes de +Hongrie, Kidda et Flory... (Pardon, ma mère, de prononcer de +pareils noms devant vous, mais la vérité m'y oblige.) Ces +bohémiennes, disaient mes tentateurs, arrivées à Mayence depuis +peu de temps, étaient belles comme des astres, lutines comme des +démons, et chantaient comme des rossignols! + +-- Ah! je la vois... je la vois venir d'ici, cette peste de +luxure, marchant sur ses pattes velues, comme une tigresse +sournoise et affamée! s'écria Marion. Que je voudrais donc faire +danser ces effrontées diablesses de Bohème sur des plaques de fer +rougies au feu... c'est alors qu'elles chanteraient d'une manière +douce à mes oreilles... + +-- J'ai été encore plus sage que toi, brave Marion, reprit +Victorin; je n'ai voulu les voir chanter et danser d'aucune +façon... j'ai fui à grands pas mes tentateurs pour revenir ici... + +-- Tu auras eu beau fuir, cette damnée luxure a les jambes aussi +longues que les bras et les dents! dit le capitaine; elle t'aura +rattrapé, Victorin! + +-- Daignez m'écouter, ma mère, reprit Victorin voyant ma soeur de +lait faire un geste de dégoût et d'impatience. Je n'étais plus +qu'à deux cents pas du logis... la nuit était noire, une femme +enveloppée d'une mante à capuchon m'aborde... + +-- Et de trois! s'écria le bon capitaine en joignant les mains. +Voici les deux bohémiennes renforcées d'une femme à coqueluchon... +Ah! malheureux Victorin! l'on ne sait pas les piéges diaboliques +cachés sous ces coqueluchons... mon ami Eustache serait +encoqueluchonné...que je le fuirais!... + +«-- Mon père est un vieux soldat, me dit cette femme, reprit +Victorin; une de ses blessures s'est rouverte, il se meurt. Il +vous a vu naître, Victorin... il ne veut pas mourir sans presser +une dernière fois la main de son jeune général; refuserez-vous +cette grâce à mon père expirant?» Voilà ce que m'a dit cette +inconnue d'une voix touchante. Qu'aurais-tu fait, toi, Marion? + +-- Malgré mon épouvante des coqueluchons, je serais, ma foi, allé +voir ce vieux homme, répondit le capitaine; certes j'y serais +allé, puisque ma présence pouvait lui rendre la mort plus +agréable... + +-- Je fais donc ce que tu aurais fait, Marion, je suis l'inconnue; +nous arrivons à une maison obscure, la porte s'ouvre, ma +conductrice me prend la main, je marche quelques pas dans les +ténèbres; soudain une vive lumière m'éblouit, je me vois entouré +par les trois capitaines des légions de Béziers, et par d'autres +officiers; la femme voilée laisse tomber sa mante, et je +reconnais... + +-- Une de ces damnées bohèmes! s'écria le capitaine. Ah! je te +disais bien, Victorin, que les coqueluchons cachaient d'horribles +choses! + +-- Horribles?... Hélas! non, Marion; et je n'ai pas eu le courage +de fermer les yeux... Aussitôt je suis cerné de tous côtés; +l'autre bohémienne accourt, les officiers m'entourent; les portes +sont fermées, on m'entraîne à la place d'honneur. Kidda se met à +ma droite, Flory à ma gauche; devant moi se dresse une de ces +grosses vieilles cruches, remplie d'un divin nectar, disaient ces +maudits, et... + +-- Et le jour vous surprend dans cette nouvelle orgie, dit +gravement Victoria en interrompant son fils. Vous oubliez ainsi +dans la débauche l'heure qui vous rappelait auprès de moi. Est-ce +là une excuse? + +-- Non, chère mère, c'est un aveu... car j'ai été faible... mais +aussi vrai que la Gaule est libre, je revenais sagement près de +vous sans la ruse qu'on a employée pour me retenir. Ne me serez- +vous pas indulgente, cette fois encore? Je vous en supplie! ajouta +Victorin en s'agenouillant de nouveau devant ma soeur de lait. Ne +soyez plus ainsi soucieuse et sévère; je sais mes torts! L'âge me +guérira... Je suis trop jeune, j'ai le sang trop vif; l'ardeur du +plaisir m'emporte souvent malgré moi... Pourtant, vous le savez, +ma mère, je donnerais ma vie pour vous... + +-- Je le crois; mais vous ne me feriez pas le sacrifice de vos +folles et mauvaises passions... + +-- À voir Victorin ainsi respectueux et repentant aux genoux de sa +mère, ai-je dit tout bas à Marion, penserait-on que c'est là ce +général illustre et redouté des ennemis de la Gaule, qui, à vingt- +deux ans a déjà gagné cinq grandes batailles? + +-- Victoria, reprit Tétrik de sa voix insinuante et douce, je suis +père aussi et enclin à l'indulgence... De plus, dans mes +délassements, je suis poète et j'ai écrit une _ode à la Jeunesse_. +Comment serais-je sévère?... J'aime tant les vaillantes qualités +de notre cher Victorin, que le blâme m'est difficile! Serez-vous +donc insensible aux tendres paroles de votre fils? Sa jeunesse est +son seul crime... Il vous l'a dit, l'âge le guérira... et son +affection pour vous, sa déférence à vos volontés, hâteront la +guérison... + +Au moment où le gouverneur de Gascogne parlait ainsi, un grand +tumulte se fit au dehors de la demeure de Victoria, et bientôt on +entendit ce cri: + +-- _Aux armes! aux armes!_ + +Victorin et sa mère, près de laquelle il s'était tenu agenouillé, +se levèrent brusquement. +-- On crie aux armes! dit vivement le capitaine Marion en prêtant +l'oreille. + +-- Les Franks auront rompu la trêve! m'écriai-je à mon tour; hier +un de leurs chefs m'avait menacé d'une prochaine attaque contre le +camp; je n'avais pas cru à une si prompte résolution. + +-- On ne rompt jamais une trêve avant son terme, sans notifier +cette rupture, dit Tétrik. + +-- Les Franks sont des barbares capables de toutes les trahisons! +s'écria Victorin en courant vers la porte. + +Elle s'ouvrit devant un officier couvert de poussière, et haletant +qu'il ne put d'abord à peine parler. + +-- Vous êtes du poste de l'avant-garde du camp, à quatre lieues +d'ici, dit le jeune général au nouveau venu, car Victorin +connaissait tout les officiers de l'armée; que se passe-t-il? + +-- Une innombrable quantité de radeaux, chargés de troupes et +remorqués par des barques, commençaient à paraître vers le milieu +du Rhin, lorsque, d'après l'ordre du commandant du poste, je l'ai +quitté pour accourir à toute bride vous annoncer cette nouvelle, +Victorin... Les hordes franques doivent à cette heure avoir +débarqué... -- Le poste que je quitte, trop faible pour résister à +une armée, s'est sans doute replié sur le camp; en le traversant +j'ai crié aux armes! Les légions et les cohortes se forment à la +hâte. + +-- C'est la réponse de ces barbares à notre message porté par +Scanvoch, dit la mère des camps à Victorin. + +-- Que t'ont répondu les Franks? me demanda le jeune général. + +-- Néroweg, un des principaux rois de leur armée, a repoussé toute +idée de paix, ai-je dit à Victorin; ces barbares veulent envahir +la Gaule, s'y établir et nous asservir... J'ai menacé leur chef +d'une guerre d'extermination; il m'a répondu que le soleil ne se +lèverait pas six fois avant qu'il fût venu ici, dans notre camp, +enlever _Victoria la Grande_... + +-- S'ils marchent sur nous, il n'y a pas un instant à perdre! +s'écria Tétrik effrayé en s'adressant au jeune général qui, calme, +pensif, les bras croisés sur la poitrine, réfléchissait en +silence; il faut agir, et promptement agir! + +-- Avant d'agir, répondit Victoria toujours méditatif, il faut +penser. + +-- Mais, reprit le gouverneur, si les Franks s'avancent rapidement +vers le camp... + +-- Tant, mieux! dit Victoria avec impatience, tant mieux, +laissons-les s'approcher... + +La réponse de Victoria surprit Tétrik, et, je l'avoue, j'aurais +été moi-même étonné, presque inquiet d'entendre le jeune général +parler de temporisation en présence d'une attaque imminente, si je +n'avais eu de nombreuses preuves de la sûreté de jugement de +Victorin. Sa mère fit signe au gouverneur de le laisser réfléchir +à son plan de bataille, qu'il méditait sans doute, et dit à +Marion: + +-- Vous arrivez ce matin de votre voyage au milieu des peuplades +de l'autre côté du Rhin, si souvent pillées par ces barbares. +Quelles sont les dispositions de ces tribus? + +-- Trop faibles pour agir seules, elles se joindront à nous au +premier appel... Des feux allumés par nous, ou le jour ou la nuit, +sur la colline de Bérak, leur donneront le signal; des veilleurs +l'attendent; aussitôt qu'ils l'apercevront, ils se tiendront prêts +à marcher; un de nos meilleurs capitaines, après le signal donné, +fera embarquer quelques troupes d'élite, traversera le Rhin et +opérera sa jonction avec ces tribus, pendant que le gros de notre +armée agira d'un autre côté. + +-- Votre projet est excellent, capitaine Marion, dit Victoria; en +ce moment surtout une pareille alliance nous est d'un grand +secours... Vous avez, comme d'habitude, vu juste et loin... + +-- Quand on a de bons yeux, il faut tâcher de s'en servir de son +mieux, répondit avec bonhomie le capitaine; aussi ai-je dit à mon +ami Eustache... + +-- Quel ami? demanda Victoria; de qui parlez-vous, capitaine? + +-- D'un soldat... mon ancien camarade d'enclume: je l'avais emmené +avec moi dans le voyage d'où j'arrive; or, au lieu de ruminer en +moi-même mes petits projets, je les dis tout haut à mon ami +Eustache; il est discret, point sot du tout, bourru en diable, et +souvent il me grommelle des observations dont je profite. + +-- Je sais votre amitié pour ce soldat, reprit Victoria, elle vous +honore. + +-- C'est chose simple que d'aimer un vieil ami; je lui ai donc dit +«Vois-tu, Eustache, un jour ou l'autre ces écorcheurs franks +tenteront une attaque décisive contre nous; ils laisseront, pour +assurer leur retraite, une réserve à la garde de leur camp et de +leurs chariots de guerre; cette réserve ne sera pas un bien gros +morceau à avaler pour nos tribus alliées, renforcées d'une bonne +légion d'élite commandée par un de nos capitaines... de sorte que +si ces écorcheurs sont battus de ce côté-ci du Rhin, toute +retraite leur sera coupée sur l'autre rive.» Ce que je prévoyais +arrive aujourd'hui; les Franks nous attaquent; il faudrait donc, +je crois, envoyer sur l'heure aux tribus alliées quelques troupes +d'élite, commandées par un capitaine énergique, prudent et avisé. + +-- Ce capitaine... ce sera vous, Marion, dit Victoria. + +-- Moi, soit... Je connais le pays... mon projet est fort +simple... Pendant que les Franks viennent nous attaquer, je +traverse le Rhin, afin de brûler leur camp, leurs chariots et +d'exterminer leur réserve... Que Victorin les batte sur notre +rive, ils voudront repasser le fleuve et me trouveront sur l'autre +bord avec mon ami Eustache, prêt à leur tendre autre chose que la +main pour les aider à aborder. Grande vanité d'ailleurs pour eux +d'aborder en ce lieu, puisqu'ils n'y trouveraient plus ni réserve, +ni camp, ni chariots. + +-- Marion, reprit ma soeur de lait après avoir attentivement +écouté le capitaine, le gain de la bataille est certain, si vous +exécutez ce plan avec votre bravoure et votre sang-froid +ordinaires. + +-- J'ai bon espoir, car mon ami Eustache m'a dit d'un ton encore +plus hargneux que d'habitude: «Il n'est point déjà si sot, ton +projet, il n'est point déjà si sot.» Or, l'approbation d'Eustache +m'a toujours porté bonheur. + +-- Victoria, dit à demi-voix Tétrik, ne pouvant contraindre +davantage son anxiété, je ne suis pas homme de guerre... j'ai une +confiance entière dans le génie militaire de votre fils; mais de +moment en moment un ennemi qui nous est deux ou trois fois +supérieur en nombre s'avance contre nous... et Victorin ne décide +rien, n'ordonne rien! + +-- Il vous l'a dit avec raison: «Avant d'agir, il faut penser,» +répond Victoria. Ce calme réfléchi... au moment du péril, est d'un +homme sage... N'est-il pas insensé de courir en aveugle au-devant +du danger? + +Soudain Victorin frappa dans ses mains, sauta au cou de sa mère, +qu'il embrassa en s'écriant: + +-- Ma mère... Hésus m'inspire... Pas un de ces barbares +n'échappera, et pour longtemps la paix de la Gaule sera du moins +assurée... Ton projet est excellent, Marion... il se lie à mon +plan de bataille comme si nous l'avions conçu à nous deux. + +-- Quoi! tu m'as entendu? dit le capitaine étonné, moi qui te +croyais absorbé dans tes réflexions! + +-- Un amant, si absorbé qu'il paraisse, entend toujours ce qu'on +dit de sa maîtresse, mon brave Marion, répondit gaiement Victorin; +et ma souveraine maîtresse, à moi... c'est la guerre! + +-- Encore cette peste de luxure, me dit à demi-voix le capitaine. +Hélas! elle le poursuit partout, jusque dans ses idées de +bataille! + +-- Marion, reprit Victorin, nous avons ici, sur le Rhin, deux +cents barques de guerre à six rames? + +-- Tout autant et bien équipées. + +-- Cinquante de ces barques te suffiront pour transporter le +renfort de troupes d'élite que tu vas conduire à nos alliés de +l'autre côté du fleuve? + +-- Cinquante me suffiront. + +-- Les cent cinquante autres, montées chacune par dix rameurs +soldats armés de haches, et par vingt archers choisis, se +tiendront prêtes à descendre le Rhin jusqu'au promontoire +d'Herfeld, où elles attendront de nouvelles instructions; donne +cet ordre au capitaine de la flottille en t'embarquant. + +-- Ce sera fait... + +-- Exécute ton plan de point en point, brave Marion... Extermine +la réserve des Franks, incendie leur camp, leurs chariots... La +journée est à nous si je force ces écorcheurs à la retraite. + +-- Et tu les y forceras, Victorin... c'est chez toi vieille +habitude, quoique ta barbe soit naissante. Je cours chercher mon +bon ami Eustache et exécuter tes ordres... + +Avant de sortir, le capitaine Marion tira son épée, la présenta +par la poignée à la mère des camps, et lui dit: + +-- Touchez, s'il vous plaît, cette épée de votre main, Victoria... +ce sera d'un bon augure pour la journée... + +-- Va, brave et bon Marion, répondit la mère des camps en rendant +l'arme, après en avoir serré virilement la poignée dans sa belle +et blanche main, va, Hésus est pour la Gaule, qui veut vivre libre +et prospère. + +-- Notre cri de guerre sera: _Victoria la Grande!_ et on +l'entendra d'un bord à l'autre du Rhin, dit Marion avec +exaltation. + +Puis il ajouta en sortant précipitamment: + +-- Je cours chercher mon ami Eustache, et à nos barques! à nos +barques! + +Au moment où Marion sortait, plusieurs chefs de légions et de +cohortes, instruits du débarquement des Franks par l'officier qui, +porteur de cette nouvelle, avait sur son passage répandu l'alarme +dans le camp, accoururent prendre les ordres du jeune général. + +-- Mettez-vous à la tête de vos troupes, leur dit-il. Rendez-vous +avec elles au champ d'exercice. Là, j'irai vous rejoindre, et je +vous assignerai votre marche de bataille; je veux auparavant en +conférer avec ma mère. + +-- Nous connaissons ta vaillance et ton génie militaire, répondit +le plus âgé de ces chefs de cohortes, robuste vieillard à barbe +blanche. Ta mère, l'ange de la Gaule veille à tes côtés. Nous +attendrons tes ordres avec confiance. + +-- Ma mère, dit le jeune général d'une voix touchante, votre +pardon, à la face de tous, et un baiser de vous, me donneraient +bon courage pour cette grande journée de bataille! + +-- Les égarements de la jeunesse de mon fils ont souvent attristé +mon coeur, ainsi que le vôtre, à vous, qui l'avez vu naître, dit +Victoria aux chefs de cohortes; pardonnez-lui comme je lui +pardonne... + +Et elle serra passionnément son fils contre sa poitrine. + +-- D'infâmes calomnies ont couru dans l'armée contre Victorin, +reprit le vieux capitaine; nous n'y avons pas cru, nous autres; +mais, moins éclairé que nous, le soldat est prompt au blâme comme +à la louange... Suis donc les conseils de ton auguste mère +Victorin, ne donne plus prétexte aux calomnies... Nous te disons +ceci comme à notre fils, à toi l'enfant des camps, dont Victoria +la Grande est la mère: nous allons attendre tes ordres; compte sur +nous, nous comptons sur toi. + +-- Vous me parlez en père, répondit Victorin, ému de ces simples +et dignes paroles, je vous écouterai en fils; votre vieille +expérience m'a guidé tout enfant sur les champs de bataille; votre +exemple a fait de moi le soldat que je suis; je tâcherai, +aujourd'hui encore, de me montrer digne de vous et de ma mère... + +-- C'est ton devoir, puisque nous nous glorifions en toi et en +elle, -- répondit le vieux capitaine. Puis, s'adressant à +Victoria: -- L'armée ne te verra-t-elle pas tout à l'heure avant +de marcher au combat? Pour nos soldats et pour nous, ta présence +est toujours un bon présage... + +-- J'accompagnerai mon fils jusqu'au champ d'exercice, et puis +bataille et triomphe!... Les aigles romaines planaient sur notre +terre asservie! le coq gaulois les en a chassées... et il ne +chasserait pas cette nuée d'oiseaux de proie qui veulent s'abattre +sur la Gaule! s'écria la mère des camps avec un élan si fier, si +superbe, que je crus voir en elle la déesse de la patrie et de la +liberté. Par Hésus! le Frank barbare nous conquérir! Il ne +resterait donc en Gaule ni une lance, ni une épée, ni une fourche, +ni un bâton, ni une pierre!... + +À ces mâles paroles, les chefs des légions, partageant +l'exaltation de Victoria, tirèrent spontanément leurs épées, les +choquèrent les unes contre les autres, et s'écrièrent à ce bruit +guerrier: + +-- Par le fer de ces épées, Victoria, nous te le jurons, la Gaule +restera libre, ou tu ne nous reverras pas!... + +-- Oui... par ton nom auguste et cher, Victoria! nous combattrons +jusqu'à la dernière goutte de sang!... + +Et tous sortirent en criant: + +-- Aux armes! nos légions!... + +-- Aux armes! nos cohortes!... + +Durant toute cette scène, où s'étaient si puissamment révélés le +génie militaire de Victorin, sa tendre déférence pour sa mère, +l'imposante influence qu'elle et lui exerçaient sur les chefs de +l'armée, j'avais souvent, à la dérobée, jeté les yeux sur le +gouverneur de Gascogne, retiré dans un coin de la chambre; était- +ce sa peur de l'approche des Franks? était-ce sa secrète rage de +reconnaître en ce moment la vanité de ses calomnies contre +Victorin (car malgré la doucereuse habileté de sa défense, je +soupçonnais toujours Tétrik)? Je ne sais; mais sa figure livide, +altérée, devenait de plus en plus méconnaissable... Sans doute de +mauvaises passions, qu'il avait intérêt à cacher, l'animaient +alors; car, après le départ des chefs de légions, la mère des +camps s'étant retournée vers le gouverneur, celui-ci tâcha de +reprendre son masque de douceur habituelle, et dit à Victoria en +s'efforçant de sourire: + +-- Vous et votre fils, vous êtes doués de magie... Selon ma faible +raison, rien n'est plus inquiétant que cette approche de l'armée +franque, dont vous ne semblez pas vous soucier, délibérant aussi +paisiblement ici que si le combat devait avoir lieu demain... Et +pourtant votre tranquillité, en de pareilles circonstances, me +donne une aveugle confiance... + +-- Rien de plus naturel que notre tranquillité, reprit Victorin; +j'ai calculé le temps nécessaire aux Franks pour achever de +traverser le Rhin, de débarquer leurs troupes, de former leurs +colonnes, et d'arriver à un passage qu'ils doivent forcément +traverser... Hâter mes mouvements serait une faute, ma lenteur me +sert. + +Puis, s'adressant à moi, Victorin me dit: + +-- Scanvoch, va t'armer; j'aurai des ordres à te donner après +avoir conféré avec ma mère. + +-- Tu me rejoindras avant que d'aller retrouver mon fils sur le +champ d'exercice, me dit à son tour Victoria; j'ai aussi, moi, +quelques recommandations à te faire. + +-- J'oubliais de te dire une chose importante peut-être en ce +moment, ai-je repris. La soeur d'un des _rois_ franks, craignant +d'être mise à mort par son frère, est venue hier du camp des +barbares avec moi. + +-- Cette femme pourra servir d'otage, dit Tétrik, il faut la +garder étroitement comme prisonnière. + +-- Non, ai-je répondu au gouverneur, j'ai promis à cette femme +qu'elle serait libre ici, et je l'ai assurée de la protection de +Victoria. + +-- Je tiendrai ta promesse, reprit ma soeur de lait. Où est cette +femme? + +-- Dans ma maison. + +-- Fais-la conduire ici après le départ des troupes, je la verrai. + +Je sortais, ainsi que le gouverneur de Gascogne, afin de laisser +Victorin seul avec sa mère, lorsque j'ai vu entrer chez elle +plusieurs bardes et druides qui, selon notre antique usage, +marchaient toujours à la tête de l'armée, afin de l'animer encore +par leurs chants patriotiques et guerriers. + +En quittant la demeure de Victoria, je courus chez moi pour +m'armer et prendre mon cheval. De toutes parts les trompettes, les +buccins, les clairons retentissaient au loin dans le camp; lorsque +j'entrai dans ma maison, ma femme et Sampso, déjà prévenues par la +rumeur publique du débarquement des Franks, préparaient mes armes; +Ellèn fourbissait de son mieux ma cuirasse d'acier, dont le poli +avait été la veille altéré par le feu du brasier allumé sur mon +armure par l'ordre de Néroweg, _l'Aigle terrible_, ce puissant Roi +des Franks. + +-- Tu es bien la vraie femme d'un soldat, dis-je à Ellèn en +souriant de la voir si contrariée de ne pouvoir rendre brillante +la place ternie qui contrastait avec les autres parties de ma +cuirasse. L'éclat des armes de ton mari est ta plus belle parure. + +-- Si nous n'étions pas si pressées par le temps, me dit Ellèn, +nous serions parvenues à faire disparaître cette place noire; car, +depuis une heure, Sampso et moi, nous cherchons à deviner comment +tu as pu noircir et ternir ainsi ta cuirasse. + +-- On dirait des traces de feu, reprit Sampso, qui, de son côté, +fourbissait activement mon casque avec un morceau de peau; le feu +seul peut ainsi ronger le poli de l'acier. + +-- Vous avez deviné, Sampso, ai-je répondu en riant et allant +prendre mon épée, ma hache d'armes et mon poignard: il y avait +grand feu au camp des Franks; ces gens hospitaliers m'ont engagé à +m'approcher du brasier; la soirée était fraîche, et je me suis +placé un peu trop près du foyer. + +-- L'annonce du combat te rend joyeux, mon Scanvoch, reprit ma +femme; c'est ton habitude, je le sais depuis longtemps. + +-- Et l'annonce du combat ne t'attriste pas, mon Ellèn, parce que +tu as le coeur ferme. + +-- Je puise ma fermeté dans la foi de nos pères, mon Scanvoch; +elle m'a enseigné que nous allons revivre ailleurs avec ceux-là +que nous avons aimés dans ce monde-ci, me répondit doucement +Ellèn, en m'aidant, ainsi que Sampso, à boucher ma cuirasse. Voilà +pourquoi je pratique cette maxime de nos mères: «La Gauloise ne +pâlit jamais lorsque son vaillant époux part pour le combat, et +elle rougit de bonheur à son retour.» S'il ne revient plus, elle +songe avec fierté qu'il est mort en brave, et chaque soir elle se +dit: «Encore un jour d'écoulé, encore un pas de fait vers ces +mondes inconnus où l'on va retrouver ceux qui nous ont été chers!» + +-- Ne parlons pas d'absence, mais de retour, dit Sampso en me +présentant mon casque si soigneusement fourbi de ses mains, +qu'elle aurait pu mirer dans l'acier sa douce figure; vous avez +été jusqu'ici heureux à la guerre, Scanvoch, le bonheur vous +suivra, vous nous le ramènerez avec vous. + +-- J'en crois votre assurance, chère Sampso... Je pars, heureux de +votre affection de coeur et de l'amour d'Ellèn; heureux je +reviendrai surtout si j'ai pu marquer de nouveau à la face certain +_roi_ de ces écorcheurs franks, en reconnaissance de sa loyale +hospitalité d'hier envers moi; mais me voici armé... Un baiser à +mon petit Aëlguen, et à cheval!... + +Au moment où je me dirigeais vers la chambre de ma femme, Sampso +m'arrêtant: + +-- Mon frère... et cette étrangère? + +-- Vous avez raison, Sampso, je l'oubliais. + +J'avais, par prudence, enfermé Elwig; j'allai heurter à sa porte, +et je lui dis: + +-- Veux-tu que j'entre chez toi? + +Elle ne me répondit pas; inquiet de ce silence, j'ouvris la porte: +je vis Elwig assise sur le bord de sa couche, son front entre ses +mains. À mon aspect, elle jeta sur moi un regard farouche et resta +muette. Je lui demandai: + +-- Le sommeil t'a-t-il calmée? + +-- Il n'est plus de sommeil pour moi... m'a-t-elle brusquement +répondu. Riowag est mort!... + +-- Vers le milieu du jour, ma femme et ma soeur te conduiront +auprès de Victoria la Grande; elle te traitera en amie... Je lui +ai annoncé ton arrivée au camp. + +La soeur de Néroweg, _l'Aigle terrible_, me répondit par un geste +d'insouciance. + +-- As-tu besoin de quelque chose? lui ai-je dit. Veux-tu manger? +veux-tu boire?... + +-- Je veux de l'eau... J'ai soif... je brûle!... + +Sampso, malgré le refus de la prêtresse, alla chercher quelques +provisions, une cruche d'eau, déposa le tout près d'Elwig toujours +sombre, immobile et muette; je fermai la porte, et remettant la +clef à ma femme: + +-- Toi et Sampso, vous accompagnerez cette malheureuse créature +chez Victoria vers le milieu du jour; mais veille à ce qu'elle ne +puisse être seule avec notre enfant. + +-- Que crains-tu? + +-- Il y a tout à craindre de ces femmes barbares, aussi +dissimulées que féroces... J'ai tué son amant en me défendant +contre lui, elle serait peut-être capable par vengeance +d'étrangler notre fils. + +À ce moment je te vis accourir à moi, mon cher enfant. Entendant +ma voix du fond de la chambre de ta mère, tu avais quitté ton lit, +et tu venais demi-nu, les bras tendus vers moi, tout riant à la +vue de mon armure, dont l'éclat réjouissait tes yeux. L'heure me +pressait, je t'embrassai tendrement, ainsi que ta mère et ta +soeur; puis j'allai seller mon cheval. Après un dernier regard +jeté sur ta mère, qui te tenait entre ses bras, je partis au +galop, afin de rejoindre Victoria sur le champ d'exercice où +l'armée devait être réunie. + +Le bruit lointain des clairons, les hennissements des chevaux +auxquels il répondait, animèrent mon cheval; il bondissait avec +vigueur... Je le calmai de la voix, je le caressai de la main, +afin de l'assagir et de ménager ses forces pour cette rude +journée. À peu de distance du camp d'exercice, j'ai vu à cent pas +devant moi Victoria, escortée de quelques cavaliers. Je l'eus +bientôt rejointe... Tétrik, monté sur une petite haquenée, se +tenait à la gauche de la mère des camps, elle avait à sa droite un +barde druide, nommé Rolla, qu'elle affectionnait pour sa bravoure, +son noble caractère et son talent de poète. Plusieurs autres +druides étaient disséminés parmi les différents corps de l'armée, +afin de marcher côte à côte des chefs à la tête des troupes. + +Victoria, coiffée du léger casque d'airain de la Minerve antique, +surmonté du coq gaulois en bronze doré, tenant sous ses pattes une +alouette expirante, montait, avec sa fière aisance, son beau +cheval blanc, dont la robe satinée brillait de reflets argentés; +sa housse, écarlate comme sa bride, traînait presque à terre à +demi cachée sous les plis de la longue robe noire de la mère des +camps, qui, assise de côté sur sa monture, chevauchait fièrement; +son mâle et beau visage semblait animé d'une ardeur guerrière: une +légère rougeur colorait ses joues; son sein palpitait, ses grands +yeux bleus brillaient d'un incomparable éclat sous leurs sourcils +noirs... Je me joignis, sans être aperçu d'elle, aux autres +cavaliers de son escorte... Les cohortes, bannières déployées, +clairons et buccins en tête, se rendant au champ d'exercice, +passaient successivement à nos côtés d'un pas rapide: les +officiers saluaient Victoria de l'épée, les bannières +s'inclinaient devant elle, et soldats, capitaines, chefs de +cohortes, tous enfin criaient d'une même voix avec enthousiasme: + +-- Salut à Victoria la Grande!... + +-- Salut à la mère des camps!... + +Parmi les premiers soldats d'une des cohortes qui passèrent ainsi +près de nous, j'ai reconnu Douarnek, un de mes quatre rameurs de +la veille; malgré sa blessure récente, le courageux Breton +marchait à son rang... Je m'approchai de lui au pas de mon cheval, +et lui dis: + +-- Douarnek, les dieux envoient à Victorin une occasion propice de +prouver à l'armée que malgré d'indignes calomnies il est toujours +digne de la commander. + +-- Tu as raison, Scanvoch, me répondit le Breton. Que Victorin +gagne cette bataille, comme il en a gagné d'autres, et le soldat, +dans la joie du triomphe de son général, oubliera bien des +choses... + +Quelques légions romaines, alors nos alliés, partageaient +l'enthousiasme de nos troupes: en passant sous les yeux de +Victoria, leurs acclamations la saluaient aussi... Toute l'armée, +la cavalerie aux ailes, l'infanterie au centre, fut bientôt réunie +dans le champ d'exercice, plaine immense, située en dehors du +camp; elle avait pour limites, d'un côté, la rive du Rhin, de +l'autre, le versant d'une colline élevée; au loin on apercevait un +grand chemin tournant et disparaissant derrière plusieurs rampes +montueuses... Les casques, les cuirasses, les armes, les +bannières, surmontées du coq gaulois en cuivre doré, étincelants +aux rayons du soleil, offraient une sorte de fourmillement +lumineux, admirable à l'oeil du soldat... Victoria, dès qu'elle +entra dans le champ de manoeuvres, mit son cheval au galop, afin +d'aller rejoindre son fils, placé au centre de cette plaine +immense, et environné d'un groupe de chefs de légions et de +cohortes, auxquels il donnait ses ordres. À peine la mère des +camps, reconnaissable à tous les regards par son casque d'airain, +sa robe noire et le cheval blanc qu'elle montait, eut-elle paru +devant le front de l'armée, qu'un seul cri, immense, retentissant, +partant de ces cinquante mille poitrines de soldats, salua +Victoria la Grande. + +-- Que ce cri soit entendu de Hésus, dit au barde druide ma soeur +de lait d'une voix émue. Que les dieux donnent à la Gaule une +nouvelle victoire! La justice et les droits sont pour nous... Ce +n'est pas une conquête que nous cherchons, nous voulons défendre +notre sol, notre foyer, nos familles et notre liberté!... + +-- Notre cause est sainte entre toutes les causes! répondit Rolla, +le barde druide. Hésus rendra nos armes invincibles!... + +Nous nous sommes rapprochés de Victorin... Jamais, je crois, je ne +l'avais vu plus beau, plus martial, sous sa brillante armure +d'acier, et sous son casque, orné, comme celui de sa mère, du coq +gaulois et d'une alouette. Victoria elle-même, en s'approchant de +son fils, ne put s'empêcher de se tourner vers moi, et de trahir, +par un regard compris de moi seul peut-être, son orgueil maternel. +Plusieurs officiers, porteurs des ordres du jeune général pour +divers corps de l'armée, partirent au galop dans des directions +différentes. Alors je m'approchai de ma soeur de lait, et je lui +dis à mi-voix: + +-- Tu reprochais à ton fils de n'avoir plus cette froide bravoure +qui doit distinguer le chef d'armée; vois, cependant, comme il est +calme, pensif... Ne lis-tu pas sur son mâle visage la sage et +prudente préoccupation du général qui ne veut pas aventurer +follement la vie de ses soldats, la fortune de son pays? + +-- Tu dis vrai, Scanvoch; il était ainsi calme et pensif au moment +de la grande bataille d'Offenbach... une de ses plus belles... une +de ses plus utiles victoires! puisqu'elle nous a rendu notre +frontière du Rhin en refoulant ces Franks maudits de l'autre côté +du fleuve!... + +-- Et cette journée complètera la victoire de ton fils, si, comme +je l'espère, nous chassons pour toujours ces barbares de nos +frontières! + +-- Mon frère, me dit ma soeur de lait, selon ton habitude, tu ne +quitteras pas Victorin? + +-- Je te le promets... + +-- Il est calme à cette heure; mais, l'action engagée, je redoute +l'ardeur de son sang, l'entraînement de la bataille... Tu le sais, +Scanvoch, je ne crains pas le péril pour Victorin; je suis fille, +femme et mère de soldat... mais je crains que par trop de fougue, +et voulant, par seule outre-vaillance, payer de sa personne, il ne +compromette par sa mort le succès de cette journée, qui peut +décider du repos de la Gaule! + +-- J'userai de tout mon pouvoir pour convaincre Victorin qu'un +général doit se ménager pour son armée, dont il est la tête et la +pensée... + +-- Scanvoch, me dit ma soeur de lait d'une voix émue, tu es +toujours le meilleur des frères! Puis, me montrant encore son fils +du regard, et ne voulant pas, sans doute, laisser pénétrer à +d'autres qu'à moi ta lutte de ses anxiétés maternelles contre la +fermeté de son caractère, elle ajouta tout bas: Tu veilleras sur +lui? + +-- Comme sur mon fils. + +Le jeune général, après avoir donné ses derniers ordres, descendit +respectueusement de cheval à la vue de Victoria, s'approcha d'elle +et lui dit: + +-- L'heure est venue, ma mère... J'ai arrêté avec les autres +capitaines les dernières dispositions du plan de bataille, que je +vous ai soumis et que vous approuvez... Je laisse dix mille hommes +de réserve pour la garde du camp, sous le commandement de Robert, +un de nos chefs les plus expérimentés... il prendra vos ordres... +Que les dieux protègent encore cette fois nos armes!... Adieu, ma +mère je vais faire de mon mieux... + +Et il fléchit le genou. + +-- Adieu, mon fils, ne reviens pas ou reviens victorieux de ces +barbares... + +En disant ceci, la mère des camps se courba du haut de son cheval, +et tendit sa main à Victorin, qui la baisa en se relevant. + +-- Bon courage, mon jeune César, dit le gouverneur de Gascogne au +fils de ma soeur de lait, les destinées de la Gaule sont entre vos +mains... et grâce aux dieux, vos mains sont vaillantes... Donnez- +moi l'occasion d'écrire une belle ode sur cette nouvelle victoire. + +Victorin remonta à cheval; quelques instants après, notre armée se +mettait en marche, les éclaireurs à cheval précédant l'avant- +garde; puis, derrière cette avant-garde, Victorin se tenait à la +tête du corps d'armée. Nous laissons la rive du Rhin à notre +droite; quelques troupes légères d'archers et de cavaliers se +dispersèrent en éclaireurs, afin de préserver notre flanc gauche +de toute surprise. Victorin m'appela, je poussai mon cheval près +du sien, dont il hâta un peu l'allure de sorte que tous deux nous +avons dépassé l'escorte dont le jeune général était entouré. + +-- Scanvoch, me dit-il, tu es un vieux et bon soldat; je vais en +deux mots te dire mon plan de bataille convenu avec ma mère... Ce +plan, je l'ai confié au chef qui doit me remplacer au commandement +si je suis tué... Je veux aussi t'instruire de mes projets; tu en +rappellerais au besoin l'exécution. + +-- Je t'écoute. + +-- Il y a maintenant prés de trois heures que les radeaux des +Franks ont été vus vers le milieu du fleuve... Ces radeaux, +chargés de troupes et remorqués par des barques naviguant +lentement, ont dû employer plus d'une heure pour atteindre le +rivage et débarquer... + +-- Ton calcul est juste; mais pourquoi n'as-tu pas hâté la marche +de l'armée, afin de tâcher d'arriver sur le rivage avant le +débarquement des Franks? Des troupes qui prennent terre sont +toujours en désordre; ce désordre eût favorisé notre attaque. + +-- Deux raisons m'ont empêché d'agir ainsi; tu vas les savoir. +Combien crois-tu qu'il ait fallu de temps à l'officier qui est +venu annoncer le débarquement de l'ennemi pour se rendre à toute +bride des avant-postes à Mayence? + +-- Une heure et demie... car de cet avant-poste au camp il y a +presque cinq lieues. + +-- Et pour accomplir le même trajet, combien faut-il de temps à +une armée, marchant en bon ordre et d'un pas accéléré, point trop +hâté cependant, afin de ne pas essouffler ni fatiguer les soldats +avant la bataille? + +-- Il faut environ deux heures et demie. + +-- Tu le vois, Scanvoch, il nous était impossible d'arriver assez +tôt pour attaquer les Franks au moment de leur débarquement +...L'indiscipline de ces barbares est grande; ils auront mis +quelque temps à se reformer en bataille; nous arriverons donc +avant eux, et nous les attendrons aux défilés d'Armstadt, seule +route militaire qu'ils puissent prendre pour venir attaquer notre +camp, à moins qu'ils ne se jettent à travers des marais et des +terrains boisés, où leur cavalerie, leur principale force, ne +pourrait se développer. + +-- Ceci est juste. + +-- J'ai donc temporisé, afin de laisser les Franks s'approcher des +défilés. + +-- S'ils s'engagent dans ce passage... ils sont perdus. + +-- Je l'espère Nous les poussons ensuite, l'épée dans les reins, +vers le fleuve; nos cent cinquante barques bien armées, parties du +port, selon mes ordres, en même temps que nous, coulerons bas les +radeaux de ces barbares et leur couperons toute retraite Le +capitaine Marion a traversé le Rhin avec des troupes d'élite; il +se joindra aux peuplades de l'autre côté du fleuve, marchera droit +au camp des Franks, où ils ont dû laisser une furie réserve, et +leurs chariots de guerre... Tout sera détruit! + +Victorin me développait ce plan de bataille habilement conçu, +lorsque nous vîmes accourir à toute bride quelques cavaliers +envoyés en avant pour éclairer notre marche. L'un d'eux, arrêtant +son cheval blanc d'écume, dit à Victorin: + +-- L'armée des Franks s'avance; on l'aperçoit au loin du sommet +des escarpements: leurs éclaireurs se sont approchés des abords du +défilé, ils ont été tués à coups de flèche par les archers que +nous avions emmenés en croupe, et qui s'étaient embusqués dans les +buissons; pas un des cavaliers franks n'a échappé. + +-- Bien visé! reprit Victorin; ces éclaireurs auraient pu +rencontrer les nôtres et retourner avertir l'armée franque de +notre approche; peut-être alors ne se serait-elle pas engagée dans +les défilés; mais je veux aller moi-même juger de la position de +l'ennemi... Suis-moi, Scanvoch. + +Victorin met son cheval au galop, je l'imite; l'escorte nous suit; +nous dépassons rapidement notre avant-garde, à qui Victorin donne +l'ordre de s'arrêter. Les soldats saluèrent de leurs acclamations +le jeune général, malgré les calomnies infâmes dont il avait été +l'objet. Nous sommes arrivés à un endroit d'où l'on dominait les +défilés d'Armstadt: cette route, fort large, s'encaissait à nos +pieds entre deux escarpements; celui de droite, coupé presque à +pic, et surplombant la route, formait une sorte de promontoire du +côté du Rhin; l'escarpement de gauche, composé de plusieurs rampes +rocheuses, servait pour ainsi dire de base aux immenses plateaux +au milieu desquels avait été creusée cette route profonde, qui +s'abaissait de plus en plus pour déboucher dans une vaste plaine, +bornée à l'est et au nord par la courbe du fleuve, à l'ouest par +des bois et des marais, et derrière nous par les plateaux élevés, +où nos troupes faisaient halte. Bientôt nous avons distingué à une +grande distance d'innombrables masses noires et confuses, c'était +l'armée franque... + +Victorin resta pendant quelques instants silencieux et pensif, +observant attentivement la disposition des troupes de l'ennemi et +le terrain qui s'étendait à nos pieds. + +-- Mes prévisions et mes calculs ne m'avaient pas trompé, me dit- +il. L'armée des Franks est deux fois supérieure à la nôtre; s'ils +connaissaient une tactique moins sauvage, au lieu de s'engager +dans ce défilé, ainsi qu'ils vont le faire, si j'en juge d'après +leur marche, ils tenteraient, malgré la difficulté de cette sorte +d'assaut, de gravir ces plateaux en plusieurs endroits à la fois, +me forçant ainsi à diviser sur une foule de points mes forces si +inférieures aux leurs... alors notre succès eût été douteux. +Cependant, par prudence, et pour engager l'ennemi dans le défilé, +j'userai d'une ruse de guerre... Retournons à l'avant-garde, +Scanvoch, l'heure du combat a sonné!... + +-- Et cette heure, lui dis-je, est toujours solennelle... + +-- Oui, me dit-il d'un ton mélancolique, cette heure est toujours +solennelle, surtout pour le général, qui joue à ce jeu sanglant +des batailles, la vie de ses soldats et les destinées de son pays. +Allons, viens, Scanvoch... et que l'étoile de ma mère me +protège!... + +Je retournai vers nos troupes avec Victorin, me demandant par +quelle contradiction étrange ce jeune homme, toujours si ferme, si +réfléchi, lors des grandes circonstances de sa vie, se montrait +d'une inconcevable faiblesse dans sa lutte contre ses passions. + +Le jeune général eut bientôt rejoint l'avant-garde. Après une +conférence de quelques instants avec les officiers, les troupes +prennent leur poste de bataille: trois cohortes d'infanterie, +chacune de mille hommes, reçoivent l'ordre de sortir du défilé et +de déboucher dans la plaine, afin d'engager le combat avec +l'avant-garde des Franks, et de tâcher d'attirer ainsi le gros de +leur armée dans ce périlleux passage. Victorin, plusieurs +officiers et moi, groupés sur la cime d'un des escarpements les +plus élevés, nous dominions la plaine où allait se livrer cette +escarmouche. Nous distinguions alors parfaitement l'innombrable +armée des Franks: le gros de leurs troupes, massé en corps +compacte, se trouvait encore assez éloignée; une nuée de cavaliers +le devançaient et s'étendaient sur les ailes. À peine nos trois +cohortes furent-elles sorties du défilé, que ces milliers de +cavaliers, épars comme une volée de frelons, accoururent de tous +côtés pour envelopper nos cohortes, ne cherchant qu'à se devancer +les uns les autres; ils s'élancèrent à toute bride et sans ordre +sur nos troupes. À leur approche, elles firent halte et se +formèrent en _coin_ pour soutenir le premier choc de cette +cavalerie; elles devaient ensuite feindre une retraite vers les +défilés. Les cavaliers franks poussaient des hurlements si +retentissants, que, malgré la grande distance qui nous séparait de +la plaine, et l'élévation des plateaux, leurs cris sauvages +parvenaient jusqu'à nous comme une sourde rumeur mêlée au son +lointain de nos clairons... Nos cohortes ne plièrent pas sous +cette impétueuse attaque; bientôt, à travers un nuage de +poussière, nous n'avons plus vu qu'une masse confuse, au milieu de +laquelle nos soldats se distinguaient par le brillant éclat de +leur armure. Déjà nos troupes opéraient leur mouvement de retraite +vers le défilé, cédant pied à pied le terrain à ces nuées +d'assaillants, de moment en moment augmentées par de nouvelles +hordes de cavaliers, détaches de l'avant-garde de l'armée franque, +dont le corps principal s'approchait à marche forcée. + +-- Par le ciel! s'écria Victorin les yeux ardemment fixés sur le +champ de bataille, le brave Firmian, qui commande ces trois +cohortes, oublie, dans son ardeur, qu'il doit toujours se replier +pas à pas vers le défilé afin d'y attirer l'ennemi. Firmian ne +continue pas sa retraite, il s'arrête et ne rompt plus maintenant +d'une semelle... il va faire inutilement écharper ses troupes... + +Puis, s'adressant à un officier: + +-- Courez dire à Ruper d'aller au pas de course, avec ses trois +vieilles cohortes, soutenir la retraite de Firmian... Cette +retraite, Ruper la fera exécuter sur l'heure, et rapidement... Le +gros de l'armée franque n'est plus qu'à cent portées de trait de +l'entrée des défilés. + +L'officier partit à toute bride; bientôt, selon l'ordre du +général, trois vieilles cohortes sortirent du défilé au pas de +course; elles allèrent rejoindre et soutenir nos autres troupes. + +Peu de temps après, la feinte retraite s'effectua en bon ordre. +Les Franks, voyant les Gaulois lâcher pied, poussèrent des cris de +joie sauvage, et leur avant-garde s'approcha de plus en plus des +défilés. Tout à coup Victorin pâlit: l'anxiété se peignit sur son +visage, et il s'écria: + +-- Par l'épée de mon père! me serais-je trompé sur les +dispositions de ces barbares?... Vois-tu leur mouvement?... + +-- Oui, lui dis-je; au lieu de suivre l'avant-garde et de +s'engager comme elle dans le défilé, l'armée franque s'arrête, se +forme en nombreuses colonnes d'attaques et se dirige vers les +plateaux. Courroux du ciel! ils font cette habile manoeuvre que tu +redoutais... Ah! nous avons appris la guerre à ces barbares... + +Victorin ne me répondit pas; il me parut nombrer les colonnes +d'attaque de l'ennemi; puis, rejoignant au galop notre front de +bataille, il s'écria: + +-- Enfants! ce n'est plus dans les défilés que nous devons +attendre ces barbares... il faut les combattre en rase campagne... +Élançons-nous sur eux du haut de ces plateaux qu'ils veulent +gravir... refoulons ces hordes dans le Rhin... Ils sont deux ou +trois contre un... tant mieux!... Ce soir, de retour au camp, +notre mère Victoria nous dira: «Enfants, vous avez été vaillants!» + +-- Marchons! s'écrièrent tout d'une voix les troupes qui avaient +entendu les paroles du jeune général, marchons! + +Alors le barde Rolla improvisa ce chant de guerre, qu'il entonna +d'une voix éclatante: + +«-- Ce matin nous disons: Combien sont-ils donc ces barbares qui +veulent nous voler notre terre, nos femmes et notre soleil? + +«-- Oui, combien sont-ils donc ces Franks? + +* * * + +«-- Ce soir nous dirons: Réponds, terre rougie du sang de +l'étranger... Répondez, flots profonds du Rhin... Répondez, +corbeaux de la grève!... Répondez... répondez... + +«Combien étaient-ils donc ces voleurs de terre, de femmes et de +soleil? + +«Oui, combien étaient-ils donc, ces Franks?» + +* * * + +Et les troupes se sont ébranlées en chantant le refrain de ce +bardit, qui vola de bouche en bouche jusqu'aux derniers rangs. + +Moi, ainsi que plusieurs officiers et cavaliers d'escorte, +précédant les légions, nous avons suivi Victorin. Bientôt notre +armée s'est développée sur la cime des plateaux dominant au loin +la plaine immense, bornée à l'extrême horizon par une courbe du +Rhin. Au lieu d'attendre l'attaque dans cette position +avantageuse, Victorin voulut, à force d'audace, terrifier +l'ennemi; malgré notre infériorité numérique, il donna l'ordre de +fondre de la crête de ces hauteurs sur les Franks. Au même +instant, la colonne ennemie qui, attirée par une feinte retraite, +s'était engagée dans les défilés, était refoulée dans la plaine +par une partie de nos troupes; reprenant l'offensive, notre armée +descendit presque en même temps des plateaux. La bataille +s'engagea, elle devint générale... + +J'avais promis à Victoria de ne pas quitter son fils; mais au +commencement de l'action, il s'élança si impétueusement sur +l'ennemi à la tête d'une légion de cavalerie, que le flux et le +reflux de la mêlée me séparèrent d'abord de lui. Nous combattions +alors une troupe d'élite bien montée, bien armée; les soldats ne +portaient ni casque, ni cuirasse, mais leur double casaque de +peaux de bêtes, recouverte de longs poils, et leurs bonnets de +fourrure, intérieurement garnis de bandes de fer, valaient nos +armures: ces Franks se battaient avec furie, souvent avec une +férocité stupide... J'en ai vu se faire tuer comme des brutes, +pendant qu'au fort de la mêlée ils s'acharnaient à trancher, à +coups de hache, la tête d'un cadavre gaulois, afin de se faire un +trophée de cette dépouille sanglante... Je me défendais contre +deux de ces cavaliers, j'avais fort à faire; un autre de ces +barbares, démonté et désarmé, s'était cramponné à ma jambe afin de +me désarçonner; n'y pouvant parvenir, il me mordit avec tant de +rage, que ses dents traversèrent le cuir de ma bottine, et ne +s'arrêtèrent qu'à l'os de ma jambe. Tout en ripostant à mes deux +adversaires, je trouvai le loisir d'asséner un coup de masse +d'armes sur le crâne de ce Frank. Après m'être débarrassé de lui, +je faisais de vains efforts pour rejoindre Victorin, lorsque, à +quelques pas de moi, j'aperçois dans la mêlée, qu'il dominait de +sa taille gigantesque, Néroweg, _l'Aigle terrible_... À sa vue, au +souvenir des outrages dont je m'étais à peine vengé la veille, en +lui jetant une bûche à la tête, mon sang, qu'animait déjà l'ardeur +de la bataille, bouillonna plus vivement encore... En dehors même +de la colère que devait m'inspirer Néroweg pour ses lâches +insultes, je ressentais contre lui je ne sais quelle haine +profonde, mystérieuse, comme s'il eût personnifié cette race +pillarde et féroce, qui voulait nous asservir... Il me semblait +(chose étrange, inexplicable), que j'abhorrais Néroweg autant pour +l'avenir que pour le présent... comme si cette haine devait non- +seulement se perpétuer entre nos deux races franque et gauloise, +mais entre nos deux familles... Que te dirai-je, mon enfant? +j'oubliai même la promesse faite à ma soeur de lait de veiller sur +son fils; au lieu de m'efforcer de rejoindre Victorin, je ne +cherchai qu'à me rapprocher de Néroweg... Il me fallait la vie de +ce Frank... lui seul parmi tant d'ennemis excitait personnellement +en moi cette soif de sang... Je me trouvais alors entouré de +quelques cavaliers de la légion à la tête de laquelle Victorin +venait de charger si impétueusement l'armée franque... Nous +devions, sur ce point, refouler l'ennemi vers le Rhin, car nous +marchions toujours en avant... Deux de nos soldats, qui me +précédaient, tombèrent eux et leurs chevaux sous la lourde +francisque de _l'Aigle terrible_, et je l'aperçus à travers cette +brèche humaine... + +Néroweg, revêtu d'une armure gauloise, dépouille de quelqu'un des +nôtres, tué dans l'une des batailles précédentes, portait un +casque de bronze doré, dont la visière cachait à demi son visage +tatoué de bleu et d'écarlate; sa longue barbe, d'un rouge de +cuivre, tombait jusque sur le corselet de fer qu'il avait endossé +par-dessus sa casque de peau de bête; d'épaisses toisons de +mouton, assujetties par des bandelettes croisées, couvraient ses +cuisses et ses jambes; il montait un sauvage étalon des forêts de +la Germanie, dont la robe, d'un fauve pâle, était çà et là +pommelée de noir; les flots de son épaisse crinière noire +tombaient plus bas que son large poitrail; sa longue queue +flottante fouettait ses jarrets nerveux lorsqu'il se cabrait, +impatient de son mors à bossettes et à rênes d'argent terni, +provenant aussi de quelque dépouille gauloise; un bouclier de +bois, revêtu de lames de fer, grossièrement peint de bandes jaunes +et rouges, couleurs de sa bannière, couvrait le bras gauche de +Néroweg; de sa main droite il brandissait sa tranchante et lourde +francisque, dégouttante de sang; à son côté pendait une espèce de +grand couteau de boucher à manche de bois, et une magnifique épée +romaine à poignée d'or ciselée, fruit de quelque autre rapine... +Néroweg poussa un hurlement de rage en me reconnaissant et +s'écria: + +-- L'homme au cheval gris!... + +Frappant alors le flanc de son coursier du plat de sa hache, il +lui fit franchir d'un bond énorme le corps et la monture d'un +cavalier renversé qui nous séparaient. L'élan de Néroweg fut si +violent, qu'en retombant à terre son cheval heurta le mien front +contre front, poitrail contre poitrail; tous deux, à ce choc +terrible, plièrent sur leurs jarrets et se renversèrent avec +nous... D'abord étourdi de ma chute, je me dégageai promptement; +puis, raffermi sur mes jambes, je tirai mon épée, car ma masse +d'armes s'était échappée de mes mains... Néroweg, un moment engagé +comme moi sous son cheval, se releva et se précipita sur moi. La +mentonnière de son casque s'étant brisée dans sa chute, il avait +la tête nue; son épaisse chevelure rouge, relevée au sommet de sa +tête, flottait sur ses épaules comme une crinière. + +-- Ah! cette fois, chien gaulois! me cria-t-il en grinçant des +dents et me portant un coup furieux que je parai, j'aurai ta vie +et ta peau!... + +-- Et moi, loup frank! je te marquerai mort ou vif cette fois +encore à la face, pour que le diable te reconnaisse dans ce monde +ou dans les autres!... + +Et nous nous sommes pendant quelques instants battus avec +acharnement, tout en échangeant des outrages qui redoublaient +notre rage. + +-- Chien!... me disait Néroweg, tu m'as enlevé ma soeur Elwig! + +-- Je l'ai enlevée à ton amour infâme! puisque dans sa bestialité +ta race immonde s'accouple comme les animaux... frère et soeur!... +fille et père!... + +-- Tu oses parler de ma race, dogue bâtard! moitié Romain, moitié +Gaulois! Notre race asservira la vôtre, fils d'esclaves révoltés! +nous vous remettrons sous le joug... et nous vous prendrons vos +biens, votre vin, votre terre et vos femmes!... + +-- Vois donc au loin ton armée en déroute, ô grand roi! vois donc +tes bandes de loups franks, aussi lâches que féroces, fuir les +crocs des braves chiens gaulois!... + +C'est au milieu de ce torrent d'injures que nous combattions avec +une rage croissante, sans nous être cependant jusqu'alors +atteints. Plusieurs coups, rudement assénés, avaient glissé sur +nos cuirasses, et nous nous servions de l'épée aussi habilement +l'un que l'autre... Soudain, malgré l'acharnement de notre combat, +un spectacle étrange nous a, malgré nous, un moment distraits: nos +chevaux, après avoir roulé sous un choc commun, s'étaient relevés; +aussitôt, ainsi que cela arrive souvent entre étalons, ils +s'étaient précipités l'un sur l'autre, en hennissant, pour +s'entre-déchirer; mon brave _Tom-Bras_, dressé sur ses jarrets, +faisant ployer sous ses durs sabots les reins de l'autre coursier, +le tenait par le milieu du cou et le mordait avec frénésie... +Néroweg, irrité de voir son cheval sous les pieds du mien, s'écria +tout en continuant ainsi que moi de combattre: + +-- _Folg!_ te laisseras-tu vaincre par ce pourceau gaulois? +Défends-toi des pieds et des dents... mets-le en pièces!... + +-- Hardi, _Tom-Bras!_ criai-je à mon tour, tue le cheval, je vais +tuer son maître... J'ai soif de son sang, comme si sa race devait +poursuivre la mienne à travers les siècles!... + +J'achevais à peine ces mots, que l'épée du Frank me traversait la +cuisse entre chair et peau, cela au moment où je lui assénais sur +la tête un coup qui devait être mortel... Mais, à un mouvement en +arrière que fit Néroweg en retirant son glaive de ma cuisse, mon +arme dévia, ne l'atteignit qu'à l'oeil, et, par un hasard +singulier, lui laboura la face du côté opposé à celui où je +l'avais déjà blessé... + +-- Je te l'ai dit, mort ou vivant je te marquerai encore à la +face! m'écriai-je au moment où Néroweg, dont l'oeil était crevé, +le visage inondé de sang, se précipitait sur moi en hurlant de +douleur et de rage... + +M'opiniâtrant à le tuer, je restais sur la défensive, cherchant +l'occasion de l'achever d'un coup sûr et mortel. Soudain, l'étalon +de Néroweg, roulant sous les pieds de Tom-Bras, de plus en plus +acharné contre lui, tomba presque sur nous, et faillit nous +culbuter... Une légion de notre cavalerie de réserve, dont +quelques moments auparavant j'avais entendu le piétinement sourd +et lointain, arrivait alors, broyant sous les pieds des chevaux +impétueusement lancés tout ce qu'elle rencontrait sur son +passage... Cette légion, formée sur trois rangs, arrivait avec la +rapidité d'un ouragan; nous devions être, Néroweg et moi, mille +fois écrasés, car elle présentait un front de bataille de deux +cents pas d'étendue. Eussé-je eu le temps de remonter à cheval, il +m'aurait été presque impossible de gagner de vitesse ou la droite +ou la gauche de cette longue ligne de cavalerie, et d'échapper +ainsi à son terrible choc... J'essayai pourtant, et malgré mon +regret de n'avoir pu achever le _roi_ frank, tant ma haine contre +lui était féroce... Je profitai de l'accident, qui, par la chute +du cheval de Néroweg, avait interrompu un moment notre combat, +pour sauter sur Tom-Bras alors à ma portée. Il me fallut user +rudement du mors et du plat de mon épée pour faire lâcher prise à +mon coursier, acharné sur le corps de l'autre étalon, qu'il +dévorait en le frappant de ses pieds de devant. J'y parvins à +l'instant où la longue ligne de cavalerie, m'enveloppant de toute +part, et hâtant encore de la voix et des talons le galop précipité +de Tom-Bras, je m'élançai, devançant toujours la légion, et jetant +derrière moi un dernier regard sur le _roi_ frank; la figure +ensanglantée, il me poursuivait éperdu en brandissant son épée... +Soudain je le vis disparaître dans le nuage de poussière soulevé +par le galop impétueux des cavaliers. + +-- Hésus m'a exaucé! me suis-je écrié; Néroweg doit être mort... +cette légion vient de lui passer sur le corps... + +Grâce à l'étonnante vitesse de Tom-Bras, j'eus bientôt assez +d'avance sur la ligne de cavalerie dont j'étais suivi pour donner +à ma course une direction telle qu'il me fut possible de prendre +place à la droite du front de bataille de la légion. M'adressant +alors à l'un des officiers, je lui demandai des nouvelles de +Victorin et du combat; il me répondit: + +-- Victorin se bat en héros!... Un cavalier qui est venu donner +ordre à notre réserve de s'avancer nous a dit que jamais le +général ne s'était montré plus habile dans ses manoeuvres. Les +Franks, deux fois nombreux comme nous, se battent avec +acharnement, et surtout avec une science de la guerre qu'ils +n'avaient pas montrée jusqu'ici; tout fait croire que nous +gagnerons la victoire, mais elle sera chèrement payée... + +Le cavalier disait vrai: Victorin s'est battu cette fois encore en +soldat intrépide et en général consommé... Le coeur bien joyeux, +je l'ai retrouvé au fort de la mêlée: il n'avait, par miracle, +reçu qu'une légère blessure... Sa réserve, prudemment ménagée +jusqu'alors, décida du succès de la bataille; elle a duré sept +heures... Les Franks en déroute, menés battant pendant trois +lieues, furent refoulés vers le Rhin, malgré la résistance +opiniâtre de leur retraite. Après des pertes énormes, une partie +de leurs hordes fut culbutée dans le fleuve, d'autres parvinrent à +regagner en désordre les radeaux et à s'éloigner du rivage +remorqués par les barques; mais alors la flottille de cent +cinquante grands bateaux, obéissant aux ordres de Victorin (il +avait tout prévu), fit force de rames, doubla une pointe de terre, +derrière laquelle elle s'était jusqu'alors tenue cachée, atteignit +les radeaux... Et après les avoir criblés d'une grêle de traits, +nos barques les abordèrent de tous côtés... Ce fut un dernier et +terrible combat sur ces immenses ponts flottants: leurs bateaux +remorqueurs furent coulés bas à coups de hache; le petit nombre de +Franks échappés à cette lutte suprême s'abandonnèrent au courant +du fleuve, cramponnés aux débris des radeaux désemparés et +entraînés par les eaux... + +Notre armée, cruellement décimée, mais encore toute frémissante de +la lutte, et massée sur les hauteurs du rivage, assistait à cette +désastreuse déroute, éclairée par les derniers rayons du soleil +couchant. Alors tous les soldats entonnèrent en choeur ces +héroïques paroles des bardes qu'ils avaient chantées en commençant +l'attaque. + +«-- Ce matin nous disions: + +«-- Combien sont-ils ces barbares, qui veulent nous voler notre +terre, nos femmes et notre soleil? + +«-- Oui, combien sont-ils donc ces Franks? + +* * * + +«-- Ce soir nous disons: + +«-- Réponds, terre rougie du sang de l'étranger!... Répondez, +flots profonds du Rhin!... Répondez, corbeaux de la grève... +Répondez!... répondez!... + +«-- Combien étaient-ils, ces voleurs de terre, de femmes et de +soleil? + +«-- Oui, combien étaient-ils donc ces Franks?» + +* * * + +Nos soldats achevaient ce refrain des bardes, lorsque de l'autre +côté du fleuve, si large en cet endroit que l'on ne pouvait +distinguer la rive opposée, déjà voilée d'ailleurs par la brume du +soir, j'ai remarqué dans cette direction une lueur qui, devenant +bientôt immense, embrasa l'horizon comme les reflets d'un +gigantesque incendie!... Victorin s'écria: + +-- Le brave Marion a exécuté son plan à la tête d'une troupe +d'élite et des tribus alliées de l'autre côté du Rhin, il a marché +sur le camp des Franks... Leur dernière réserve aura été +exterminée, leurs huttes et leurs chariots de guerre livrés aux +flammes! Par Hésus! la Gaule, enfin délivrée du voisinage de ces +féroces pillards, va jouir des douceurs d'une paix féconde! Ô ma +mère!... ma mère... tes voeux sont exaucés! + +Victorin, radieux, venait de prononcer ces paroles, lorsque je vis +s'avancer lentement vers lui une troupe assez nombreuse de soldats +appartenant à divers corps de cavalerie et d'infanterie de +l'armée; tous ces soldats étaient vieux; à leur tête marchait +Douarnek, l'un des quatre rameurs qui m'avaient accompagné la +veille dans mon voyage au camp des Franks. Lorsque cette +députation fut arrivée près du jeune général, autour duquel nous +étions tous rangés, Douarnek s'avançant seul de quelques pas dit +d'une voix grave et ferme: + +-- Écoute, Victorin; chaque légion de cavalerie, chaque cohorte +d'infanterie a choisi son plus ancien soldat; ce sont les +camarades qui sont là m'accompagnant; ainsi que moi, ils t'ont vu +naître, ainsi que moi, ils t'ont vu, tout enfant, dans les bras de +Victoria, la mère des camps, l'auguste mère des soldats. Nous +t'avons, vois tu, Victorin, longtemps aimé pour l'amour d'elle et +de toi; tu méritais cela... Nous t'avons acclamé notre général et +l'un des deux chefs de la Gaule... tu méritais cela... Nous +t'avons aimé, nous vétérans, comme notre fils, en t'obéissant +comme à notre père... tu as mérité cela. Puis est venu le jour, +t'obéissant toujours, à toi notre général, à toi, chef de la +Gaule, nous t'avons moins aimé... + +-- Et pourquoi m'avez-vous moins aimé? reprit Victorin frappé de +l'air presque solennel du vieux soldat; oui, pourquoi m'avez-vous +moins aimé? + +-- Pourquoi? Parce que nous t'avons moins estimé... tu méritais +cela; mais si tu as eu tes torts, nous avons eu les nôtres... La +bataille d'aujourd'hui nous le prouve. + +-- Voyons, reprit affectueusement Victorin, voyons, mon vieux +Douarnek, car je sais ton nom, puisque je sais le nom des plus +braves soldats de l'armée; voyons, mon vieux Douarnek, quels sont +mes torts? quels sont les vôtres? + +-- Voici les tiens, Victorin: tu aimes trop... beaucoup trop le +vin et le cotillon. + +-- Par toutes les maîtresses que tu as eues, par toutes les coupes +que tu as vidées et que tu videras encore, vieux Douarnek, +pourquoi ces paroles le soir d'une bataille gagnée? répondit +gaiement Victorin revenant peu à peu à son naturel, que les +préoccupations du combat ne tempéraient plus. Franchement, sont-ce +là des reproches que l'on se fait entre soldats? + +-- Entre soldats? non, Victorin, reprit sévèrement Douarnek; mais +de soldat à général on se les fait, ces reproches... Nous t'avons +librement choisi pour chef, nous devons te parler librement... +Plus nous t'avons élevé... plus nous t'avons honoré, plus nous +sommes en droit de te dire: Honore-toi... + +-- J'y tâche, brave Douarnek... j'y tâche en me battant de mon +mieux. + +-- Tout n'est pas dit quand on a glorieusement bataillé... Tu n'es +pas seulement capitaine, mais aussi chef de la Gaule. + +-- Soit; mais pourquoi diable t'imagines-tu, brave Douarnek, que +comme général et chef de la Gaule je doive être plus insensible +qu'un soldat à l'éclat de deux beaux yeux noirs ou bleus, au +bouquet d'un vin vieux, blanc ou rouge? + +-- Moi, soldat, je te dis ceci, à toi général, à toi chef de la +Gaule: L'homme élu chef par des hommes libres doit, même dans les +choses de sa vie privée, garder une sage mesure, s'il veut être +aimé, obéi, respecté. Cette mesure, l'as-tu gardée? Non... Aussi, +comme nous t'avions vu avaler des pois, nous t'avons cru capable +d'avaler un boeuf... + +-- Quoi! mes enfants, reprit en riant le jeune général, vous +m'avez cru la bouche si grande?... + +-- Nous t'avions vu souvent en pointe de vin... nous te savions +coureur de cotillons; on nous a dit qu'étant ivre, tu avais fait +violence à une femme qui s'était tuée de désespoir... nous avons +cru cela... + +-- Courroux du ciel! s'écria Victorin avec une douloureuse +indignation, vous... vous avez cru cela du fils de ma mère? + +-- Oui, reprit le vétéran, oui... là a été notre tort... Donc, +nous avons eu nos torts, toi les tiens; nous venons te pardonner, +pardonne-nous aussi, afin que nous t'aimions et que tu nous aimes +comme par le passé... Est-ce dit, Victorin? + +-- Oui, répondit Victorin ému de ces loyales et touchantes +paroles, c'est dit... + +-- Ta main, reprit Douarnek, au nom de mes camarades, ta main!... + +-- La voilà, dit le jeune général en se penchant sur le cou de son +cheval pour serrer cordialement la main du vétéran. Merci de votre +franchise, mes enfants... je serai à vous comme vous serez à moi, +pour la gloire et le repos de la Gaule... Sans vous, je ne peux +rien; car si le général porte la couronne triomphale, c'est la +bravoure du soldat qui la tresse, cette couronne, et l'empourpre +de son généreux sang!... + +-- Donc... c'est dit, Victorin, reprit Douarnek dont les yeux +devinrent humides. À toi notre sang... et à notre Gaule bien- +aimée: à ta gloire!... + +-- Et à ma mère, qui m'a fait ce que je suis! reprit Victorin avec +une émotion croissante; et à ma mère, notre respect, notre amour, +notre dévouement, mes enfants!... + +-- Vive la mère des camps! s'écria Douarnek d'une voix sonore; +vive Victorin, son glorieux fils! + +Les compagnons de Douarnek, les soldats, les officiers, nous tous +enfin présents à cette scène, nous avons crié comme Douarnek: + +-- Vive la mère des camps! vive Victorin, son glorieux fils!... + +Bientôt l'armée s'est mise en marche pour regagner le camp, +pendant que, sous la protection d'une légion destinée à garder nos +prisonniers, les druides médecins et leurs aides restaient sur le +champ de bataille pour secourir également les blessés gaulois et +franks. + +L'armée reprit donc le chemin de Mayence, par une superbe nuit +d'été, en faisant résonner du chant des bardes les échos des bords +du Rhin. + +Victorin, dans sa hâte d'aller instruire sa mère du gain de la +bataille, remit le commandement des troupes à l'un des plus +anciens capitaines; nous laissâmes nos montures harassées à des +cavaliers qui, d'habitude, conduisaient en main des chevaux frais +pour le jeune général; lui et moi, nous nous sommes rapidement +dirigés vers Mayence. La nuit était sereine, la lune +resplendissait parmi des milliers d'étoiles, ces mondes inconnus +où nous allons revivre en quittant ce monde-ci. Chose étrange! +tout en songeant avec un bonheur ineffable au triomphe de notre +armée, qui assurait la paix et la prospérité de la Gaule; tout en +songeant à mon prochain retour auprès de ta mère et de toi, mon +enfant, après cette rude journée de bataille, j'ai soudain éprouvé +un accès de mélancolie profonde... + +J'avais, dans l'élan de ma reconnaissance, levé les yeux vers le +ciel pour remercier les dieux de notre succès... La lune brillait +d'un radieux éclat... Je ne sais pourquoi, à ce moment, je me suis +rappelé avec une sorte de pieuse tristesse, en pensant à nos +aïeux, tous les faits glorieux, touchants ou terribles accomplis +par eux, et que l'astre sacré de la Gaule avait aussi éclairés de +son éternelle lumière depuis tant de générations!... + +Je fus tiré de mes réflexions par la voix joyeuse de Victorin. + +-- À quoi rêves-tu, Scanvoch? Toi, l'un des vainqueurs de cette +belle journée, te voilà muet comme un vaincu... + +-- Victorin, je pense aux temps qui ne sont plus... + +-- Quel songe creux!... reprit le jeune général dans +l'entraînement de son impétueuse gaieté. Laissons le passé avec +les coupes vides et les anciennes maîtresses! Moi, je pense +d'abord à la joie de ma mère en apprenant notre victoire; puis je +pense, et beaucoup, aux brûlants yeux noirs de Kidda, la +bohémienne qui m'attend, car cette nuit, en la quittant à la fin +du souper où elle m'avait attiré par ruse, elle m'a donné rendez- +vous pour ce soir... Journée complète, Scanvoch! Bataille gagnée +le matin! et le soir, souper joyeux avec une belle maîtresse sur +ses genoux! Ah! qu'il fait bon être soldat et avoir vingt ans!... + +-- Écoute, Victorin. Tant qu'à duré chez toi la préoccupation du +combat, je t'ai vu sage, grave, réfléchi, digne en tout de ta mère +et de toi-même... + +-- Et par les beaux yeux de Kidda, ne suis-je pas toujours digne +de moi-même en pensant à elle après la bataille? + +-- Sais-tu, Victorin, que c'est une grave démarche que celle +tentée auprès de toi par Douarnek, venant te parler au nom de +l'armée? Sais-tu que cette démarche prouve la fière indépendance +de nos soldats, dont la volonté seule t'a fait général? Sais-tu +que de telles paroles, prononcées par de tels hommes, ne sont et +ne seront pas vaines... et qu'il serait funeste de les oublier?... + +-- Bon! une boutade de vétéran, regrettant ses jeunes années... +paroles de vieillard blâmant les plaisirs qu'il n'a plus... + +-- Victorin, tu affectes une indifférence éloignée de ton coeur... +Je t'ai vu touché, profondément touché du langage de ce vieux +soldat... + +-- L'on est si content le soir d'une bataille gagnée, que tout +vous plaît... Et d'ailleurs, quoique assez bourrues, ces paroles +ne prouvent-elles pas l'affection de l'armée pour moi? + +-- Ne t'y trompe pas, Victorin, l'affection de l'armée s'était +retirée de toi... Elle t'est revenue après la victoire +d'aujourd'hui; mais prends garde, de nouveaux excès commis par toi +feraient naître de nouvelles calomnies de la part de ceux qui +veulent te perdre... + +-- Quelles gens auraient intérêt à me perdre? + +-- Un chef a toujours des envieux, et pour confondre ces envieux +tu n'auras pas chaque jour une bataille à gagner; car, grâce aux +dieux, l'anéantissement de ces hordes barbares assure pour jamais +la paix de la Gaule!... + +-- Tant mieux, Scanvoch, tant mieux! Alors, redevenu le plus +obscur des citoyens, accrochant mon épée, désormais inutile, à +côté de celle de mon père, je pourrai sans contrainte vider des +coupes sans nombre et courtiser toutes les bohémiennes de +l'univers! + +-- Victorin, prends garde! je te le répète... Souviens-toi des +paroles du vieux soldat... + +-- Au diable le vieux soldat et ses paroles!... Je ne me souviens, +à cette heure, que de Kidda... Ah! Scanvoch, si tu la voyais +danser avec son court jupon écarlate et son corset de toile +d'argent! + +-- Prends garde, le camp et la ville ont les yeux fixés sur ces +créatures; ta liaison avec elles fera scandale... + +Crois-moi, sois réservé dans ta conduite, recherche le secret et +l'obscurité dans tes amours. + +-- L'obscurité! le secret! Arrière l'hypocrisie! J'aime à montrer +à tous les yeux les maîtresses dont je suis fier! et je serai plus +fier de Kidda que de ma victoire d'aujourd'hui. + +-- Victorin, Victorin! cette femme te sera fatale! + +-- Tiens, Scanvoch, si tu entendais Kidda chanter tout en dansant +et s'accompagnant d'un petit tambour à grelots... oui, si tu la +voyais, tu deviendrais comme moi fou de Kidda la bohémienne... +Mais, ajouta le jeune général en s'interrompant et regardant au +loin devant lui, vois donc là-bas ces flambeaux... Bonheur du +ciel! c'est ma mère... Dans son inquiétude, elle aura voulu se +rapprocher du champ de bataille pour savoir des nouvelles de la +journée... Ah! Scanvoch, je suis jeune, impétueux, ardent aux +plaisirs, jamais ils ne me lassent, j'en jouis avec ivresse... +Pourtant, je t'en fais le serment par l'épée de mon père! je +donnerais toutes mes joies à venir pour ce que je vais éprouver +dans quelques instants, lorsque ma mère me pressera sur sa +poitrine! + +Et en disant ceci, il s'élança à toute bride et sans m'attendre +vers Victoria, qui s'approchait en effet. Lorsque je les eus +rejoints, ils étaient tous deux descendus de cheval; Victoria +tenait Victorin étroitement embrassé, lui disant avec un accent +impossible à rendre: + +-- Mon fils, je suis une heureuse mère!... + +À la lueur des torches que portaient les cavaliers de l'escorte de +Victoria, je remarquai seulement alors que sa main droite était +enveloppée de linges. Victorin dit avec anxiété: + +-- Seriez-vous blessée, ma mère? + +-- Légèrement, répondit Victoria. + +Puis, s'adressant à moi, elle me tendit affectueusement la main: + +-- Frère, te voilà, mon coeur est joyeux... + +-- Mais cette blessure, qui vous l'a faite? + +-- La femme franque qu'Ellèn et Sampso ont conduite près de moi... + +-- Elwig! m'écriai-je avec horreur. Oh! la maudite!... elle s'est +montrée digne de sa race odieuse!... + +-- Scanvoch! me dit Victoria d'un air grave, il ne faut pas +maudire les morts... Celle que tu appelles Elwig n'existe plus... + +-- Ma mère, reprit Victorin avec une anxiété croissante, ma chère +mère, vous nous l'attestez, cette blessure est légère? + +-- Tiens, mon fils, regarde. + +Et pour rassurer Victorin, elle déroula la bande dont sa main +droite était enveloppée. + +-- Tu le vois, ajouta-t-elle, je me suis seulement coupée à deux +endroits la paume de la main en tâchant de désarmer cette femme... + +En effet, les blessures de ma soeur de lait n'offraient aucune +gravité. + +-- Elwig armée? ai-je dit en tâchant de rappeler mes souvenirs de +la veille. Où a-t-elle trouvé une arme? À moins qu'hier soir, +avant de nous rejoindre à la nage, elle ait ramassé son couteau +sur la grève, et l'ait caché sous sa robe. + +-- Mais, cette femme, à quel moment a-t-elle voulu vous frapper, +ma mère? Vous étiez donc seule avec elle? + +-- J'avais prié Scanvoch de faire conduire cette Elwig chez moi +vers le milieu du jour, dans la pensée d'être secourable à cette +femme. Ellèn et Sampso me l'ont amenée... Je m'entretenais avec +Robert, chef de notre réserve, nous causions des dispositions à +prendre pour défendre le camp et la ville en cas de défaite de +notre armée. On fit entrer Elwig dans une pièce voisine, et la +femme et la belle-soeur de Scanvoch laissèrent seule l'étrangère, +pendant que j'envoyais chercher un interprète pour me faire +entendre d'elle. Robert, notre entretien terminé, me demanda des +secours pour la veuve d'un soldat, j'entrai dans la chambre où +m'attendait Elwig, je voulais prendre quelque argent dans un +coffre où se trouvaient aussi plusieurs bijoux gaulois, héritage +de ma mère... + +-- Si le coffre était ouvert, m'écriai-je songeant à la sauvage +cupidité de la soeur du grand roi Néroweg, Elwig aura voulu, en +vraie fille de race pillarde, s'emparer de quelque objet précieux. + +-- Tu l'as dit, Scanvoch; au moment où j'entrais dans cette +chambre, la femme franque tenait entre ses mains un collier d'or +d'un travail précieux; elle le contemplait avidement. À ma vue, +elle a laissé tomber le collier à ses pieds; puis, croisant ses +deux bras sur sa poitrine, elle m'a d'abord contemplée en silence +d'un air farouche: son pâle visage s'est empourpré de honte ou de +rage; puis, me regardant d'un oeil sombre, elle a prononcé mon +nom; j'ai cru qu'elle me demandait si j'étais Victoria; je lui fis +un signe de tête affirmatif en lui disant: «Oui, je suis +Victoria.» À peine avais-je prononcé ces mots, qu'Elwig s'est +jetée à mes pieds; son front touchait presque le plancher, comme +si elle eût humblement imploré ma protection... Sans doute cette +femme a profité de ce moment pour tirer son couteau de dessous sa +robe sans être vue de moi, car je me baissais pour la relever, +lorsqu'elle s'est redressée, les yeux étincelants de férocité, en +me portant un coup de couteau, et répétant avec un accent de +haine: _Victoria! Victoria!_ + +À ces paroles de sa mère, quoique le danger fût passé, Victorin +tressaillit, se rapprocha de ma soeur de lait, et prît entre ses +deux mains sa main blessée qu'il baisa avec un redoublement de +pieuse tendresse. + +-- Voyant le couteau d'Elwig levé sur moi, ajouta Victoria, mon, +premier mouvement fut de parer le coup et de tâcher de saisir la +lame en m'écriant: «À moi, Robert!» Celui-ci, au bruit de la +lutte, accourut de la pièce voisine; il me vit aux prises avec +Elwig... Mon sang coulait... Robert me crut dangereusement +blessée; il tira son épée, saisit cette Elwig à la gorge, et la +tua avant que j'aie pu m'opposer à cette inutile vengeance... Je +regrette la mort de cette Franque, venue volontairement près de +moi. + +-- Vous la plaignez, ma mère, dit vivement Victorin, cette +créature pillarde et féroce, comme ceux de sa race! Vous la +plaignez! et elle n'a sans doute suivi Scanvoch qu'afin de trouver +l'occasion de s'introduire près de vous pour vous voler et vous +égorger ensuite! + +-- Je la plains d'être née d'une telle race, reprit tristement +Victoria; je la plains d'avoir eu la pensée d'un meurtre! + +-- Croyez-moi, ai-je dit à ma soeur de lait, la mort de cette +femme met un terme à une vie souillée de forfaits dont frémit la +nature... Fassent les dieux que, comme Elwig, son frère, le roi +Néroweg, ait aujourd'hui perdu la vie, et que sa race soit éteinte +en lui, sinon je regretterais toujours de n'avoir pas achevé cet +homme... Je ne sais pourquoi, il me semble que sa descendance sera +funeste à la mienne... + +Victoria me regardait, surprise de ces paroles, dont elle ne +comprenait pas le sens, lorsque Victorin s'écria: + +-- Béni soit Hésus, ma mère! c'est un jour heureux pour la Gaule +que celui-ci!... Vous avez échappé à un grand danger, nos armes +sont victorieuses, et les Franks sont chassés de nos frontières... + +Puis, s'interrompant et prêtant au loin l'oreille, Victorin +ajouta: + +-- Entendez-vous, ma mère? entendez-vous ces chants que le vent +nous apporte?... + +Tous nous avons fait silence, et ces refrains lointains, répétés +en choeur par des milliers de voix, vibrantes de la joie du +triomphe, sont venus jusqu'à nous à travers la sonorité de la +nuit: + +«Ce soir nous disons: + +«Combien étaient-ils donc, Ces barbares? + +«Ce soir nous disons: + +«Combien étaient-ils donc, ces Franks?...» + +CHAPITRE IV + +Plusieurs années se sont passées depuis que j'ai écrit pour toi, +mon enfant, le récit de la grande bataille du Rhin. + +L'extermination des hordes franques et de leurs établissements sur +l'autre rive du fleuve a délivré la Gaule des craintes que lui +inspirait cette invasion barbare toujours menaçante. Les Franks, +retirés maintenant au fond des forêts de la Germanie, attendent +peut-être une occasion favorable pour fondre de nouveau sur la +Gaule. Je reprends donc ce récit d'autrefois après des années de +douleur amère... De grands malheurs ont pesé sur ma vie; j'ai vu +se dérouler une épouvantable trame d'hypocrisie et de haine; cette +trame, dont j'avais en soupçon dès le récit précédent, a enveloppé +ce que j'avais de plus cher au monde... Depuis lors, une tristesse +incurable s'est emparée de mon âme... J'ai quitté les bords du +Rhin pour la Bretagne; je suis établi avec ta seconde mère et toi, +mon enfant, aux mêmes lieux où fut jadis le berceau de notre +famille, prés des pierres sacrées de la forêt de Karnak, témoins +du sacrifice héroïque de notre aïeule Hêna... + +* * * + +J'ai interrompu mon récit, cher enfant; ma main s'est arrêtée, +inondée des pleurs qui coulaient de mes yeux; puis je suis tombé +dans l'un de ces accès de morne tristesse que je ne peux +vaincre... lorsque je me rappelle les terribles événements +domestiques qui se sont passés après notre victoire sur le Rhin; +mais j'ai repris courage en songeant au devoir que je dois +accomplir afin d'obéir aux derniers voeux de notre aïeul Joël, qui +vivait il y a près de trois siècles dans ces mêmes lieux où nous +sommes aujourd'hui revenus, après les vicissitudes sans nombre de +notre famille. + +Lorsque tu auras lu ces pages, mon enfant, tu comprendras la cause +des accès de tristesse mortelle où tu me vois souvent plongé, +malgré ta tendresse et celle de ta seconde mère, que je ne saurais +jamais trop chérir... Oui, lorsque tu auras lu les dernières et +solennelles paroles de VICTORIA, la _mère des camps, _paroles +effrayantes... tu comprendras que, si douloureux que soit pour moi +le passé, en ce qui touche ma famille, ce n'est pas seulement le +passé qui m'attriste jusqu'à la mort, mais les prévisions de +l'avenir réservé peut-être à la Gaule par la mystérieuse volonté +de Hésus... Ô mon enfant! ces appréhensions pleines d'angoisses, +tu les partageras en lisant cette réflexion sage et profonde de +notre aïeul Sylvest: + +-- _Hélas! à chaque blessure de la patrie, la famille saigne..._ + +Oui, car si elles se réalisent jamais, les redoutables prophéties +de Victoria, douée peut-être, comme tant d'autres de nos +druidesses vénérées, de la science de l'avenir... si elles se +réalisent, ces redoutables prophéties, malheur à la Gaule! malheur +à notre race! malheur à notre famille! + +* * * + +Je reprends donc ce récit, mon enfant, au point où je l'ai laissé, +il y a plusieurs années. Sans doute, je l'interromprai plus d'une +fois encore... + +* * * + +Victorin, le soir de la bataille du Rhin, regagna Mayence avec sa +mère, après l'avoir longuement entretenue du résultat de la +journée; il prétexta d'une grande fatigue et de sa légère blessure +pour se retirer. Rentré chez lui, il se désarma, se mit au bain; +puis, enveloppé d'un manteau, il se rendit chez les bohémiennes +vers le milieu de la nuit. + +-- _Cette femme te sera fatale!_ avais-je dit au général... Hélas! +ma prévision devait s'accomplir. À propos de ces créatures, +rappelle-toi, mon enfant, cette circonstance, que j'ai connue +depuis, et tu apprécieras plus tard l'importance de ce souvenir: + +«Ces bohémiennes, arrivées à Mayence la surveille du jour où +Tétrik était arrivé lui-même dans cette ville, venaient de +Gascogne, pays qu'il gouvernait.» + +Cette révélation, et bien d'autres, amenées par la suite des +temps, m'ont donné une connaissance si exacte de certains faits, +que je pourrai te les raconter comme si j'en avais été spectateur. + +Victorin quitta donc son logis au milieu de la nuit pour aller au +rendez-vous où l'attendait Kidda, la bohémienne; il la connaissait +seulement depuis la veille. Elle avait fait sur ses sens une vive +impression: il était jeune, beau spirituel, généreux; il venait de +gagner le jour même une glorieuse bataille; il savait la facilité +de moeurs de ces chanteuses vagabondes, il se croyait certain de +posséder l'objet de son caprice. Quels furent sa surprise, son +dépit, lorsque Kidda lui dit avec un apparent mélange de fermeté, +de tristesse et de passion contenue: + +-- Je ne vous parlerai pas, Victorin, de ma vertu, vous ririez de +la vertu d'une chanteuse bohémienne; mais vous me croirez si je +vous dis que, longtemps avant de vous voir, votre glorieux nom +était venu jusqu'à moi; votre renommée de courage et de bonté +avait fait battre mon coeur, ce coeur indigne de vous, puisque je +suis une pauvre créature dégradée... Voyez-vous, Victorin, ajouta- +t-elle les larmes aux yeux, si j'étais pure, vous auriez mon amour +et ma vie; mais je suis flétrie, je ne mérite pas vos regards; je +vous aime trop passionnément, je vous honore trop pour jamais vous +offrir les restes d'une existence avilie par des hommes si peu +dignes de vous être comparés... + +Cet hypocrite langage, loin de refroidir l'ardeur de Victorin, +l'excita davantage; son caprice sensuel pour cette femme, irrité +par ses refus, se changea bientôt en une passion dévorante, +insensée. Malgré ses protestations de tendresse, malgré ses +prières, malgré ses larmes, car il pleurait aux pieds de cette +misérable, la bohémienne resta inexorable dans sa résolution. Le +caractère de Victorin, jusqu'alors joyeux, avenant et ouvert, +s'aigrit; il devint sombre, taciturne. Sa mère et moi, nous +ignorions alors les causes de ce changement; à nos pressantes +questions, le jeune général répondait que, frappé des symptômes de +désaffection manifestés par l'armée à son égard, il ne voulait +plus s'exposer à une pareille défaveur et que désormais sa vie +sera austère et retirée. Sauf pendant quelques heures consacrées +chaque jour à sa mère, Victorin ne sortait plus de chez lui, +fuyant la société de ses anciens compagnons de plaisir. Les +soldats, frappés de ce brusque revirement dans sa conduite, virent +dans cette réforme salutaire le résultat de leurs observations, +présentées en leur nom au jeune général par Douarnek avec une +amicale franchise; ils s'affectionnèrent à lui plus que jamais. +J'ai su plus tard que ce malheureux, dans sa solitude volontaire, +buvait jusqu'à l'ivresse pour oublier sa fatale passion, allant +cependant chaque soir chez la bohémienne, et la trouvant toujours +impitoyable. + +Un mois environ se passa de la sorte: Tétrik était resté à Mayence +afin de tâcher de vaincre la répugnance de Victoria à faire +acclamer son petit-fils comme héritier du pouvoir de son père mais +Victoria répondait au gouverneur d'Aquitaine: + +-- Ritha-Gaür, qui s'est fait une saie de la barbe des rois qu'il +a rasés, a renversé, il y a dix siècles, la royauté en Gaule. Mon +petit-fils est un enfant au berceau; nul ne sait s'il aura un jour +les qualités nécessaires au gouvernement d'un grand peuple comme +le nôtre. Reconnaître aujourd'hui cet enfant comme héritier du +pouvoir de son père, ce serait rétablir une sorte de royauté. + +Tétrik, espérant vaincre par sa persistance la résolution de la +mère des camps, restait dans la ville (j'ai du moins longtemps cru +que tel était le seul but de son séjour à Mayence), et s'étonnait +non moins que nous de la transformation du caractère de Victorin. +Celui-ci, quoique plongé dans une morne tristesse, s'était +toujours montré affectueux pour moi; plusieurs fois même je le vis +sur le point de m'ouvrir son coeur et de me confier ce qu'il +cachait à tous; craignant sans doute mes reproches, il retint ses +aveux. Plus tard, ne venant plus chez moi, comme par le passé, il +évita même les occasions de me rencontrer; ses traits, naguère si +beaux, si ouverts, n'étaient plus reconnaissables; pâlis par la +souffrance, creusés par les excès de l'ivresse solitaire à +laquelle il se livrait, leur expression semblait de plus en plus +sinistre; parfois une sorte d'égarement se trahissait dans la +sombre fixité de son regard. + +Environ cinq semaines après la grande victoire du Rhin, Victorin +redevint assidu chez moi; seulement il choisit pour ses visites à +ma femme et à Sampso les heures où d'habitude j'allais chez +Victoria pour écrire les lettres qu'elle me dictait. Ellèn +accueillit le fils de ma soeur de lait avec son affabilité +accoutumée. Je crus d'abord que, regrettant de s'être éloigné de +moi sans motif et par caprice, il cherchait à amener entre nous un +rapprochement par l'intermédiaire de ma femme; car, malgré sa +persistance à éviter ma rencontre, il ne parlait de moi à Ellèn +qu'avec affection. Sampso assistait aux entretiens de sa soeur et +de Victorin. Une seule fois elle les laissa seuls; en rentrant, +elle fut frappée de l'expression douloureuse de la physionomie de +ma femme et de l'embarras de Victorin, qui sortit aussitôt. + +-- Qu'as-tu, Ellèn? lui dit Sampso. + +-- Ma soeur, je t'en conjure, désormais ne me laisse pas seule +avec le fils de Victoria... + +-- Quelle est la cause de ton trouble? + +-- Fassent les dieux que je me sois trompée; mais à certains demi- +mots de Victorin, à l'expression de son regard, j'ai cru deviner +qu'il ressent pour moi un coupable amour... et pourtant il sait ma +tendresse, mon dévouement pour Scanvoch! + +-- Ma soeur, reprit Sampso, les excès de Victorin m'ont toujours +révoltée; mais depuis quelque temps il semble s'amender. Le +sacrifice de ses goûts désordonnés lui coûte sans doute beaucoup, +car chacun, tout en louant le changement de conduite du jeune +général, remarque sa profonde tristesse... Je ne peux donc le +croire capable de songer à déshonorer ton mari, lui qui aime +Victorin comme son fils, lui qui à la guerre lui a sauvé la vie... +Tu es dans l'erreur, Ellèn... non, une pareille indignité est +impossible. + +-- Puisses-tu dire vrai, Sampso! Mais, je t'en conjure, si +Victorin revient à la maison, ne me laisse pas seule avec lui, et +quoi qu'il en soit, je veux tout dire à Scanvoch. + +-- Prends garde, Ellèn... Si, comme je le crois, tu te trompes, +c'est jeter un soupçon affreux dans l'esprit de ton mari; tu sais +son attachement pour Victoria et pour son fils; juge du désespoir +de Scanvoch à une telle révélation!... Ellèn, suis mon conseil, +reçois une fois encore Victorin seul à seul, et si tu acquiers la +certitude de ce que tu redoutes, alors n'hésite plus... Révèle +tout à Scanvoch, car s'il est imprudent à toi d'éveiller dans son +esprit des soupçons peut-être mal fondés, tu dois démasquer un +infâme hypocrite, lorsque tu n'as plus de doute sur ses projets. + +Ellèn promit à sa soeur d'écouter ses avis; mais de ce jour +Victorin ne revint plus... Je n'ai connu ces détails que plus +tard. Ceci s'était passé durant les cinq ou six premières semaines +qui suivirent la grande bataille du Rhin, et huit jours avant les +terribles événements qu'il me faut, hélas mon enfant, te +raconter... + +Ce jour-là j'avais passé la première partie de la soirée auprès de +Victoria, conférant avec elle d'une mission très-urgente pour +laquelle je devais partir le soir même, et qui me pouvait retenir +plusieurs jours. Victorin, quoiqu'il l'eût promis à sa mère, ne se +rendit pas à cet entretien dont il savait l'objet. Je ne m'étonnai +pas de son absence, je te l'ai dit, depuis quelque temps, et sans +qu'il m'eût été possible de pénétrer la cause de cette bizarrerie, +il évitait les occasions de se rencontrer avec moi. Victoria me +dit d'une voix émue au moment où je la quittais à l'heure +accoutumée: + +-- Les affections privées doivent se taire devant les intérêts de +l'État: j'ai longuement parlé avec toi de la mission dont tu te +charges, Scanvoch; maintenant, la mère te dira ses douleurs. Ce +matin encore j'ai eu un triste entretien avec mon fils; en vain je +l'ai supplié de me confier la cause du chagrin secret qui le +dévore; il m'a répondu avec un sourire navrant: + +«-- Autrefois, ma mère, vous me reprochiez ma légèreté, mon goût +trop ardent pour les plaisirs... ces temps sont loin déjà... je +vis dans la retraite et la méditation. Ma demeure, où retentissait +jadis, pendant la nuit, le joyeux tumulte des chants et des +festins aux flambeaux, est aujourd'hui solitaire, silencieuse et +sombre... sombre comme moi-même... Nos scrupuleux soldats, édifiés +de ma conversion, ne me reprochent plus, je crois, aujourd'hui +d'aimer trop la joie, le vin et les maîtresses. Que faut-il de +plus, ma mère?... + +«-- Il me faut de plus que tu paraisses heureux comme par le +passé, lui ai-je répondu sans pouvoir retenir mes larmes; car tu +souffres, tu souffres d'une peine que j'ignore. La conscience +d'une vie sage et réfléchie, comme doit l'être celle du chef d'un +grand peuple, donne au visage une expression grave, mais sereine, +tandis que ton visage est pâle, sinistre, sardonique comme celui +d'un désespéré...» + +-- Que vous a répondu Victorin? + +-- Rien, il est retombé dans ce morne silence où je le vois si +souvent plongé, et dont il ne sort que pour jeter autour de lui +des regards presque égarés... Alors je lui ai présenté son enfant, +que je tenais entre mes bras; il l'a pris et l'a embrassé +plusieurs fois avec tendresse; puis il l'a replacé dans son +berceau, et s'est retiré brusquement sans prononcer une parole, +sans doute pour me cacher ses larmes; car j'ai vu qu'il +pleurait... Ah! Scanvoch, mon coeur se brise en songeant à +l'avenir que je voyais si beau pour la Gaule, pour mon fils et +pour moi... + +J'ai tâché de consoler Victoria en cherchant inutilement avec elle +la cause du mystérieux chagrin de son fils; puis l'heure me +pressant, car je devais voyager la nuit, afin d'accomplir ma +mission le plus promptement possible, j'ai quitté ma soeur de lait +pour rentrer chez moi et embrasser ta mère et toi, mon enfant, +avant de me mettre en route. J'ai trouvé Ellèn et sa soeur assises +auprès de ton berceau... En me voyant, Sampso s'écria: + +-- Vous arrivez à propos, Scanvoch, pour m'aider à convaincre +Ellèn que sa faiblesse est sans excuse... voyez ses larmes... + +-- Qu'as-tu, mon Ellèn? lui dis-je avec inquiétude, d'où vient ton +chagrin? + +Elle baissa la tète, ne me répondit pas et continua de pleurer. + +-- Elle n'ose vous avouer la cause de son chagrin, Scanvoch: mais +savez-vous pourquoi ma soeur se désole ainsi? C'est parce que vous +partez... + +-- Quoi? dis-je à Ellèn d'un ton de tendre reproche, toi toujours +si courageuse quand je partais pour la bataille, te voici +craintive, éplorée, alors que je m'éloigne pour un voyage de +quelques jours au plus, entrepris au milieu de la Gaule, en pleine +paix!... Ellèn... tes inquiétudes n'ont pas de motif. + +-- Voilà ce que je ne cesse de répéter à ma soeur, reprit Sampso. +Votre voyage ne vous expose à aucun danger, et si vous partez +cette nuit c'est que votre mission est urgente. + +-- Sans doute, et n'est-ce pas d'ailleurs un véritable plaisir que +de voyager, ainsi que je vais le faire, par une douce nuit d'été +au milieu de notre beau pays, si tranquille aujourd'hui? + +-- Je sais tout cela, reprit Ellèn d'une voix altérée, ma +faiblesse est insensée; mais, malgré moi, ce voyage m'épouvante... +-- Puis, tendant vers moi ses mains suppliantes: -- Scanvoch mon +époux bien-aimé! ne pars pas, je t'en conjure, ne pars pas... + +-- Ellèn, lui dis-je tristement, pour la première fois de ma vie +je suis obligé de répondre à ton désir par un refus. + +-- Je t'en supplie... reste près de moi. + +-- Je te sacrifierais tout, hormis mon devoir... La mission dont +m'a chargé Victoria est importante... j'ai promis de la remplir, +je tiendrai ma promesse... + +-- Pars donc, me dit ma femme en sanglotant avec désespoir, pars +donc, et que ma destinée s'accomplisse! Tu l'auras voulu... + +-- Sampso, ai-je dit le coeur navré, de quelle destinée parle-t- +elle? + +-- Hélas! ma soeur est accablée depuis ce matin de noirs +pressentiments; ils lui paraissent, ainsi qu'à moi, inexplicables, +pourtant elle ne peut les vaincre; elle se persuade qu'elle ne +vous verra plus... ou qu'un grand malheur vous menace pendant +votre voyage. + +-- Ellèn, ma femme bien-aimée, lui ai-je dit en la serrant contre +ma poitrine, ignores-tu que, si courte que doive être notre +séparation, il m'en coûte toujours de m'éloigner d'ici?... Veux-tu +joindre à ce chagrin celui que j'aurai en te laissant ainsi +désolée? + +-- Pardonne-moi, me dit Ellèn en faisant un violent effort sur +elle-même; tu dis vrai, ma faiblesse est indigne de la femme d'un +soldat... Tiens, vois je ne pleure plus, je suis calme..., tes +paroles me rassurent; j'ai honte de mes lâches terreurs... Mais au +nom de notre enfant qui dort là dans son berceau, ne t'en vas pas +irrité contre moi; que tes adieux soient bons et tendres comme +toujours... j'ai besoin de cela, vois-tu... oui, j'ai besoin de +cela pour retrouver le courage dont je manque aujourd'hui sans +savoir pourquoi. + +Ma femme, malgré son apparente résignation, semblait tant souffrir +de la contrainte qu'elle s'imposait, qu'un moment, afin de rester +auprès d'Ellèn, je songeai à prier Victoria de donner au capitaine +Marion la mission dont je m'étais chargé; une réflexion me retint: +le temps pressait, puisque je partais de nuit; il faudrait +employer plusieurs heures à mettre le capitaine Marion au courant +d'une affaire à laquelle il était resté jusqu'alors complètement +étranger, et qui, pour réussir, devait être traitée avec une +extrême célérité. Obéissant à mon devoir, et, il faut le dire +aussi, convaincu de la vanité des craintes d'Ellèn, je ne cédai +pas à son désir; je la serrai tendrement entre mes bras, et, la +recommandant à l'excellente affection de Sampso, je suis parti à +cheval. + +Il était alors environ dix heures du soir; un cavalier devait me +servir d'escorte et de messager pour le cas où j'aurais à écrire à +Victoria pendant la route; choisi par le capitaine Marion, à qui +j'avais demandé un homme sûr et discret, ce cavalier m'attendait à +l'une des portes de Mayence; je l'ai bientôt rejoint. Quoique la +lune se levât tard, la nuit était pourtant assez claire, grâce au +rayonnement des étoiles; j'ai remarqué, sans attacher d'importance +à cette circonstance, que, malgré la douceur de la saison, mon +compagnon de voyage portait une grosse casaque dont le capuchon se +rabattait sur son casque, de sorte qu'en plein jour j'aurais eu +même quelque difficulté à distinguer les traits de cet homme. +Simple soldat comme moi, au lieu de chevaucher à mes côtés, il me +laissa le dépasser sans m'adresser une parole; puis il me suivit. +En toute autre occasion, et enclin, comme tout Gaulois, à la +causerie, je n'aurais pas accepté cette marque de déférence +exagérée, qui m'eût privé de l'entretien d'un compagnon pendant un +long trajet; mais, attristé par les adieux de ma femme, et +songeant, malgré moi, à mesure que je m'éloignais, aux sinistres +pressentiments dont elle avait été agitée, je ne fus pas fâché de +rester seul avec mes réflexions durant une partie de la nuit; je +m'éloignai donc de la ville, suivi du cavalier non moins +silencieux que moi... + +Nous avions, sans échanger une parole, chevauché environ deux +heures, car la lune, qui devait se lever vers minuit, commençait +de poindre derrière une colline bornant l'horizon. Nous nous +trouvions à un carrefour où se croisaient trois grandes routes +tracées et exécutées par les Romains. J'avais ralenti l'allure de +_Tom-Bras_, afin de reconnaître le chemin que je devais suivre, +lorsque soudain mon compagnon de voyage, élevant la voix derrière +moi, m'a crié: + +-- Scanvoch! reviens à toute bride sur tes pas... un grand crime +se commet à cette heure dans ta maison!... + +À ces mots je me retournai vivement sur ma selle, et grâce à la +demi-obscurité de la nuit je vis le cavalier, faisant faire à son +cheval un bond énorme, franchir le talus de la route et +disparaître dans l'ombre d'un grand bois, dont nous longions la +lisière depuis quelque temps... Frappé de stupeur, je restai +quelques moments immobile, et lorsque, cédant à une curiosité +pleine d'angoisse, je voulus m'élancer à la poursuite du cavalier, +afin d'avoir l'explication de ses paroles, il était trop tard; la +lune ne jetait pas encore assez de clarté pour qu'il me fût +possible de m'aventurer à travers des bois que je ne connaissais +pas; le cavalier avait d'ailleurs sur moi une avance qui +s'augmentait à chaque instant. Prêtant attentivement l'oreille, +j'entendis, au milieu du profond silence de la nuit, le galop +rapide et déjà lointain du cheval de cet homme; il me parut +reprendre par la forêt, et conséquemment par une voie plus courte, +la direction de Mayence. Un moment j'hésitai dans ma résolution; +mais, me rappelant les inexplicables pressentiments de ma femme, +et les rapprochant surtout des paroles du cavalier, je regagnai la +ville à toute bride... + +-- Si par un hasard inconcevable, me disais-je, l'avertissement +auquel j'obéis est aussi mal fondé que les pressentiments d'Ellèn, +avec lesquels il concorde pourtant d'une manière étrange, si mon +alarme a été vaine, je prendrai au camp un cheval frais pour +recommencer mon voyage, qui n'aura d'ailleurs subi qu'un retard de +trois heures. + +J'excitai donc des talons et de la voix la rapide allure de mon +vigoureux _Tom-Bras_, et me dirigeai vers Mayence avec une folle +vitesse. À mesure que je me rapprochais des lieux où j'avais +laissé ma femme et mon enfant, les plus noires pensées venaient +m'assaillir. Quel pouvait être ce crime qui se commettait dans ma +maison? Était-ce à un ami? était-ce à un ennemi que je devais +cette révélation? Parfois il me semblait que la voix du cavalier +ne m'était pas inconnue, sans qu'il me fût possible de me souvenir +où je l'avais déjà entendue; mais ce qui redoublait surtout mon +anxiété, c'était ce mystérieux accord entre le malheur dont on +venait de me menacer et les pressentiments d'Ellèn. La lune, +s'étant levée, facilitait la précipitation de ma course en +éclairant la route; les arbres, les champs, les maisons, +disparaissaient derrière moi avec une rapidité vertigineuse. Je +mis moins d'une heure à parcourir cette même route, parcourue +naguère par moi en deux heures; j'atteignis enfin les portes de +Mayence... Je sentais _Tom-Bras_ faiblir entre mes jambes, non par +faute d'ardeur et de courage, mais parce que ses forces étaient à +bout. Avisant un soldat en faction, je lui dis: + +-- As-tu vu un cavalier rentrer cette nuit dans la ville? + +-- Il y a un quart d'heure à peine, me répondit le soldat, un +cavalier, vêtu d'une casaque à capuchon, a passé au galop devant +cette porte; il se dirigeait vers le camp. + +-- C'est lui, ai-je pensé en reprenant ma course, au risque de +voir Tom-Bras expirer sous moi. Plus de doute, mon compagnon de +voyage m'aura devancé par le chemin de la forêt; mais pourquoi se +rend-il au camp, au lieu d'entrer dans la ville? + +Quelques instants après j'arrivais devant ma maison: je sautai à +bas de mon cheval, qui hennit en reconnaissait notre logis. Je +courus à la porte, j'y frappai à grands coups... Personne ne vint +m'ouvrir, mais j'entendis des cris étouffés; je heurtai de +nouveau, et tout aussi vainement, avec le pommeau de mon épée; les +cris redoublèrent; il me sembla reconnaître la voix de Sampso... +J'essayai de briser la porte... impossible... Soudain la fenêtre +de la chambre de ma femme s'ouvre, j'y cours l'épée à la main. Au +moment où j'arrive devant cette croisée, on poussait du dedans les +volets qui la fermaient. Je m'élance' à travers ce passage, je me +trouve ainsi face à face avec un homme... L'obscurité ne me permit +pas de reconnaître ses traits; il fuyait de la chambre d'Ellèn, +dont les cris déchirants parvinrent jusqu'à moi. Saisir cet homme +à la gorge au moment où il mettait le pied sur l'appui de la +fenêtre pour s'échapper, le repousser dans la chambre pleine de +ténèbres, où je me précipite avec lui, le frapper plusieurs fois +de mon épée avec fureur, en criant «Ellèn! me voici...» tout cela +se passa avec la rapidité de la pensée. Je retirais mon épée du +corps étendu à mes pieds pour l'y replonger encore, car j'étais +fou de rage, lorsque deux bras m'étreignent avec une force +convulsive... Je me crois attaqué par un autre adversaire; je +traverse de mon épée ce corps, qui dans l'obscurité se suspendait +à mon cou, et aussitôt j'entends ces paroles prononcées d'une voix +expirante: + +-- Scanvoch... tu m'as tuée..., merci, mon bien-aimé... il m'est +doux de mourir de ta main... je n'aurais pu vivre avec ma honte... + +C'était la voix d'Ellèn!... + +Ma femme était accourue dans sa muette terreur pour se mettre sous +ma protection: ses bras, qui m'avaient d'abord enserré, se +détachèrent brusquement de moi... je l'entendis tomber sur le +plancher... Je restai foudroyé... mon épée s'échappa de mes mains, +et pendant quelques instants un silence de mort se fit dans cette +chambre complètement obscure, sauf une traînée de pâle lumière, +jetée par la lune entre les deux volets à demi refermés par le +vent... Soudain, ils s'ouvrirent complètement du dehors, et à la +clarté lunaire, je vis une femme svelte, grande, vêtue d'une jupe +rouge et d'un corset de toile d'argent, montée au dehors sur +l'appui de la fenêtre. + +-- Victorin, dit-elle, beau Tarquin d'une nouvelle Lucrèce, quitte +cette maison, la nuit s'avance. Je t'ai vu à minuit, l'heure +convenue, entrer par la porte en l'absence du mari... Tu vas +sortir de chez ta belle par la fenêtre, chemin des amants... tu as +accompli ta promesse... maintenant je suis à toi... Viens, mon +char nous attend, fuyons... + +-- Victorin! m'écriai-je avec horreur, me croyant le jouet d'un +rêve épouvantable, c'était lui... je l'ai tué!... + +-- Le mari! reprit Kidda, la bohémienne, en sautant en arrière... +C'est le diable qui l'a ramené!... + +Et elle disparut. + +Quelques instants après j'entendis le bruit des roues d'un char et +le tintement du grelot de la mule qui l'entraînait rapidement, +tandis que, au loin, du côté de la porte du camp, s'élevait une +rumeur lointaine et toujours croissante, comme celle d'une foule +qui s'approche en tumulte. À ma première stupeur succéda une +angoisse terrible, mêlée d'une dernière espérance: Ellèn n'était +peut-être pas morte... Je courus à la porte de la chambre, fermée +en dedans; j'appelai Sampso à grands cris; sa voix me répondit +d'une pièce voisine; on l'y avait enfermée... Je la délivrai, +m'écriant: + +-- J'ai frappé Ellèn dans l'obscurité... la blessure n'est peut- +être pas mortelle; courez chez _Omer_, le druide... + +-- J'y cours, me répondit Sampso sans m'interroger davantage. + +Elle se précipita vers la porte de la maison verrouillée à +l'intérieur. Au moment, où elle l'ouvrait, je vis s'avancer sur la +place où était située ma maison, tout proche de la porte du camp, +une foule de soldats: plusieurs portaient des torches; tous +poussaient des cris menaçants, au milieu desquels revenait sans +cesse le nom de _Victorin_. + +À la tête de ce rassemblement, j'ai reconnu le vétéran Douarnek, +brandissant son épée. +-- Scanvoch, me dit-il, le bruit vient de se répandre dans le camp +qu'un crime affreux a été commis dans ta maison. + +-- Et le criminel est Victorin! crièrent plusieurs voix qui +couvrirent la mienne. À mort, l'infâme! + +-- À mort, l'infâme! qui a fait violence à la chaste épouse de son +ami... + +-- Comme il a fait violence à l'hôtesse de la taverne des bords du +Rhin... + +-- Ce n'était pas une calomnie! + +-- Le lâche hypocrite avait feint de s'amender! + +-- Oui, pour commettre ce nouveau forfait. + +-- Déshonorer la femme d'un soldat! d'un des nôtres! + +Scanvoch, qui aimait ce débauché comme son fils!... + +-- Et qui à la guerre lui avait sauvé la vie. + +-- À mort! à mort!... + +Il m'avait été impossible de dominer de la voix ces cris +furieux... Sampso, désespérée, faisait de vains efforts pour +traverser la foule exaspérée. + +-- Par pitié! laissez-moi passer! criait Sampso d'une voix +suppliante: je vais chercher un druide médecin... Ellèn respire +encore... Sa blessure peut n'être pas mortelle... Du secours! du +secours!... + +Ces mots redoublèrent l'indignation et la fureur des soldats. Au +lieu d'ouvrir leurs rangs à la soeur de ma femme, ils la +repoussèrent en se ruant vers la porte, bientôt ainsi encombrée +d'une foule impénétrable, frémissante de colère, et d'où +s'élevèrent de nouveaux cris... + +-- Malheur! malheur à Victorin!... + +-- Ce monstre a égorgé la femme de Scanvoch après l'avoir +violentée! + +-- Elle meurt comme l'hôtesse de la taverne de l'île du Rhin. + +-- Victorin! s'écria Douarnek, nous t'avions pardonné, nous avions +cru à ta foi de soldat; tu es l'un des chefs de la Gaule... tu es +notre général... tu n'échapperas pas à la peine de tes crimes! +Plus nous t'avons aimé, plus nous t'abhorrons!... + +-- Nous serons tes bourreaux! + +-- Nous t'avons glorifié... nous te châtierons! + +-- Un général tel que toi déshonore la Gaule et l'armée! + +-- Il faut un exemple terrible! + +-- À mort, Victorin! à mort!... + +-- Impossible d'aller chercher du secours; ma soeur est perdue, me +dit Sampso avec désespoir, pendant que je tâchais, mais toujours +en vain, de me faire entendre de cette foule en délire, dont les +mille cris couvraient ma voix. + +-- Je vais essayer de sortir par la fenêtre, me dit Sampso. + +Et elle s'élança vers la chambre mortuaire. Moi, faisant tous mes +efforts pour empêcher les soldats furieux contre leur général +d'envahir ma demeure, je criais: + +-- Retirez-vous... laissez-moi seul dans cette maison de deuil... +Justice est faite!... retirez-vous... + +Le tumulte, toujours croissant, étouffa mes paroles; je vis +revenir Sampso te portant dans ses bras, mon enfant; elle me dit +en sanglotant: + +-- Mon frère, plus d'espoir! Ellèn est glacée... son coeur ne bat +plus... elle est morte!... + +-- Morte! morte! Hésus, ayez pitié de moi! ai-je murmuré en +m'appuyant contre la muraille du vestibule, car je me sentais +défaillir. + +Mais soudain je revins à moi et tressaillis de tous mes membres, +en entendant ces mots circuler parmi les soldats: + +-- Voici Victoria! voici notre mère!... + +Et la foule, dégageant les abords de ma maison, reflua vers le +milieu de la place pour aller au-devant de ma soeur de lait. Tel +était le respect que cette femme auguste inspirait à l'armée, que +bientôt le silence succéda aux furieuses clameurs des soldats; ils +comprirent la terrible position de cette mère qui, attirée par des +cris de justice et de vengeance proférés contre son fils accusé +d'un crime horrible, s'approchait dans la majesté de sa douleur +maternelle. + +Mon coeur, à moi, se brisa... Victoria, ma soeur de lait... cette +femme, pour qui ma vie n'avait été qu'un long jour de dévouement, +Victoria allait trouver dans ma maison le cadavre de son fils tué +par moi... qui l'avais vu naître... qui l'avais aimé comme mon +enfant!... Je voulus fuir... je n'en eus pas la force... Je restai +adossé à la muraille... regardant devant moi, incapable de faire +un mouvement. + +Soudain, la foule des soldats s'écarte, forme une sorte de haie de +chaque côté d'un large passage, et je vois s'avancer lentement, à +la clarté de la lune et des torches, Victoria, vêtue de sa longue +robe noire, tenant son petit-fils entre ses bras... Elle espérait +sans doute apaiser l'exaspération des soldats en offrant à leurs +yeux cette innocente créature. Tétrik, le capitaine Marion et +plusieurs officiers, qui avaient prévenu Victoria du tumulte et de +ses causes, la suivaient. Ils parvinrent à calmer l'effervescence +des troupes: le silence devint solennel... La mère des camps +n'était plus qu'à quelques pas de ma maison, lorsque Douarnek +s'approcha d'elle, et lui dit en fléchissant le genou: + +-- Mère, ton fils a commis un grand crime... nous te plaignons... +mais tu nous feras justice... nous voulons justice... + +-- Oui, oui, justice! s'écrièrent les soldats dont l'irritation, +muette depuis quelques instants, éclata de nouveau avec une +violence croissante en mille cris divers: Justice! ou nous nous la +ferons nous-mêmes... + +-- Mort à l'infâme! + +-- Mort à celui qui a déshonoré la femme de son ami! + +-- Victorin est notre chef... son crime sera-t-il impuni? + +-- Si l'on nous refuse justice, nous nous la ferons nous-mêmes. + +-- Maudit soit le nom de Victorin! + +-- Oui, maudit... maudit... répétèrent une foule de voix +menaçantes; maudit soit à jamais son nom! + +Victoria, pâle, calme et imposante, s'était un instant arrêtée +devant Douarnek, qui fléchissait le genou en lui parlant... Mais +lorsque les cris de «Mort à Victorin! maudit soit son nom!» firent +de nouveau explosion, ma soeur de lait, dont le mâle et beau +visage trahissait une angoisse mortelle, étendit les bras en +présentant par un geste touchant son petit-fils aux soldats, comme +si l'enfant eût demandé grâce et pitié pour son père. + +Ce fut alors qu'éclatèrent avec plus de violence ces cris: + +-- Mort à Victorin! ... maudit soit son nom! + +À ce moment j'ai vu mon compagnon de route, reconnaissable à sa +casaque, dont le capuchon était toujours rabaissé sur son visage, +s'avancer d'un air menaçant vers Victoria en criant: + +-- Oui, maudit soit le nom de Victorin... périsse à jamais sa +race!... + +Et cet homme arracha violemment l'enfant des bras de Victoria, le +prit par les deux pieds, puis il le lança avec furie sur les +cailloux du chemin, où il lui brisa la tête. Cet acte de férocité +fut si brusque, si rapide, que lorsque Douarnek et plusieurs +soldats indignés se jetèrent sur l'homme au capuchon, pour sauver +l'enfant, cette innocente créature gisait sur le sol, la tête +fracassée... J'entendis un cri déchirant poussé par Victoria, mais +je ne pus l'apercevoir pendant quelques instants, les soldats +l'ayant entourée, la croyant menacée de quelque danger. J'appris +ensuite qu'à la faveur du tumulte et de la nuit, l'auteur de ce +meurtre horrible avait échappé... Les rangs des soldats s'étant +ouverts de nouveau au milieu d'un morne silence, j'ai revu, à +quelques pas de ma maison, Victoria, le visage inondé de larmes, +tenant entre ses bras le petit corps inanimé du fils de Victorin. +Alors du seuil de ma porte je dis à la foule muette et consternée: + +-- Vous demandez justice? Justice est faite!... Moi, Scanvoch, +j'ai tué Victorin: il est innocent du meurtre de ma femme. +Retirez-vous... laissez la mère des camps entrer dans ma maison +pour y pleurer sur le corps de son fils et de son petit-fils... + +Victoria me dit alors d'une voix ferme en s'arrêtant au seuil de +mon logis: + +-- Tu as tué mon fils pour venger ton outrage? + +-- Oui, ai-je répondu d'une voix étouffée; oui, et dans +l'obscurité j'ai aussi frappé ma femme... + +-- Viens, Scanvoch, viens fermer les paupières d'Ellèn et de +Victorin. + +Et là elle entra chez moi au milieu du religieux silence des +soldats groupés au dehors; le capitaine Marion et Tétrik la +suivirent; elle leur fit signe de demeurer à la porte de la +chambre mortuaire, où elle voulut rester seule avec moi et Sampso. + +À la vue de ma femme, étendue morte sur le plancher, je me suis +jeté à genoux en sanglotant; j'ai relevé sa belle tète, alors pâle +et froide, j'ai clos ses paupières, puis, enlevant le corps entre +mes bras, je l'ai placé sur son lit; je me suis agenouillé, le +front appuyé au chevet, et n'ai plus contenu mes gémissements... +Je suis resté longtemps ainsi à pleurer, entendant les sanglots +étouffés de Victoria. Enfin sa voix m'a rappelé à moi-même et à ce +qu'elle devait aussi souffrir; je me suis retourné je l'ai vue +assise à terre auprès du cadavre de Victorin; sa tête reposait sur +les genoux maternels. + +-- Scanvoch, me dit ma soeur de lait en écartant les cheveux qui +couvraient le front glacé de Victorin, mon fils n'est plus... je +peux pleurer sur lui, malgré son crime... Le voilà donc mort! +mort... à vingt-deux ans à peine! + +-- Mort... tué par moi... qui l'aimais comme mon enfant!... + +-- Frère, tu as vengé ton honneur... je te pardonne et te +plains... + +-- Hélas! j'ai frappé Victorin dans l'obscurité... je l'ai frappé +en proie à un aveugle accès de rage... je l'ai frappé ignorant que +ce fût lui! Hésus m'en est témoin! Si j'avais reconnu votre fils, +ô ma soeur! je l'aurais maudit, mais mon épée serait tombée à mes +pieds... + +Victoria m'a regardé silencieuse... Mes paroles ont paru la +soulager d'un grand poids en lui apprenant que j'avais tué son +fils sans le reconnaître; elle m'a tendu vivement la main; j'y ai +porté mes lèvres avec respect... Pendant quelque temps nous sommes +restés muets; puis elle a dit à la soeur d'Ellèn: + +-- Sampso, vous étiez ici cette nuit? Parlez, je vous prie... que +s'est-il passé?... + +-- Il était minuit, répondit Sampso d'une voix oppressée; depuis +deux heures Scanvoch nous avait quittées pour se mettre en route; +je reposais ici auprès de ma soeur... j'ai entendu frapper à la +porte de la maison... j'ai jeté un manteau sur mes épaules... Je +suis allée demander qui était là: une voix de femme, à l'accent +étranger, m'a répondu... + +-- Une voix de femme? lui dis-je avec un accent de surprise que +partageait Victoria; une voix de femme vous a répondu, Sampso? + +-- Oui, c'était un piége; cette voix m'a dit: + +«--Je viens de la part de Victoria donner à Ellèn, femme de +Scanvoch, parti depuis deux heures, un avis très-important.» + +Victoria et moi, à ces paroles de Sampso, nous avons échangé un +regard d'étonnement croissant; elle a continué: + +-- N'ayant aucune défiance contre la messagère de Victoria, je lui +ai ouvert... Aussitôt, au lieu d'une femme, un homme s'est +présenté devant moi, m'a repoussée violemment dans le couloir +d'entrée, et a verrouillé la porte en dedans... À la clarté de la +lampe, que j'avais déposée à terre, j'ai reconnu Victorin... Il +était pâle, effrayant... il pouvait à peine se soutenir sur ses +jambes, tant il était ivre. + +-- Oh! le malheureux! le malheureux! me suis-je écrié; il n'avait +plus sa raison! Sans cela jamais... oh! non, jamais... il n'eût +commis pareil crime!... + +-- Continuez, Sampso, lui dit Victoria étouffant un soupir, +continuez... + +-- Sans m'adresser une parole, Victorin m'a montré l'entrée de la +chambre que j'occupais, lorsque je ne partageais pas celle de ma +soeur en l'absence de Scanvoch... Dans ma terreur j'ai tout +deviné... j'ai crié à Ellèn «Ma soeur, enferme-toi!» Puis de +toutes mes forces, j'ai appelé au secours... Mes cris ont exaspéré +Victorin; il s'est précipité sur moi et m'a jetée dans ma +chambre... Au moment où il m'y enfermait, j'ai vu accourir Ellèn +dans le couloir, pâle, épouvantée, demi-nue... J'ai entendu le +bruit d'une lutte, les cris déchirants de ma soeur appelant à son +aide... et je n'ai plus rien entendu, plus rien... Je ne sais +combien de temps s'était passé, lorsque l'on a frappé et appelé au +dehors avec force... C'était Scanvoch... J'ai répondu à sa voix du +fond de ma chambre, dont je ne pouvais sortir... Au bout de +quelques instants ma porte s'est ouverte... et j'ai vu Scanvoch... + +-- Et toi, me dit Victoria, comment es-tu revenu si brusquement +ici? + +-- À quatre lieues de Mayence, l'on m'a averti qu'un crime se +commettait dans ma maison. + +-- Cet avertissement, qui te l'a donné? + +-- Un soldat, mon compagnon de voyage. + +-- Ce soldat, qui était-il? me dit Victoria. Comment avait-il +connaissance de ce crime? + +-- Je l'ignore... il a disparu à travers la forêt en me donnant ce +sinistre avis... Ce soldat, revenu ici avant moi... ce soldat est +le même qui, arrachant ton petit-fils d'entre tes bras, l'a tué à +tes pieds... + +-- Scanvoch, reprit Victoria en frémissant et portant ses deux +mains à son front, mon fils est mort... je ne veux ni l'accuser ni +l'excuser... mais, crois-moi... ce crime cache quelque horrible +mystère!... + +-- Écoutez, lui dis-je me rappelant plusieurs circonstances dont +le souvenir m'avait échappé dans le premier égarement de ma +douleur: arrivé devant la porte de ma maison, j'ai heurté; les +cris lointains de Sampso m'ont seuls répondu... Peu d'instants +après, la fenêtre basse de la chambre de ma femme s'est ouverte, +j'y ai couru: les volets s'écartaient pour livrer passage à un +homme, tandis qu'Ellèn criait au secours... J'ai repoussé l'homme +dans la chambre, alors noire comme une tombe, et j'ai, dans +l'ombre, frappé votre fils. Presque aussitôt deux bras m'ont +étreint... Je me suis cru attaqué par un nouvel assaillant... J'ai +encore frappé dans l'ombre... c'était Ellèn que je tuais... + +Et je n'ai pu contenir mes sanglots. + +-- Frère, frère... m'a dit Victoria, c'est une terrible et fatale +nuit que celle-ci... + +-- Écoutez encore... et surtout écoutez ceci... ai-je dit à ma +soeur de lait, en surmontant mon émotion. Au moment où je +reconnaissais la voix expirante de ma femme j'ai vu à la clarté +lunaire une femme debout sur l'appui de la croisée... + +-- Une femme! s'écria Victoria. + +-- Celle-là peut-être dont la voix m'avait trompée, dit Sampso, en +m'annonçant un message de la mère des camps... + +-- Je le crois, ai-je repris, et cette femme, sans doute complice +du crime de Victorin, l'a appelé, lui disant qu'il fallait fuir... +qu'elle était à lui, puisqu'il avait tenu sa promesse. + +-- Sa promesse? reprit Victoria quelle promesse? + +-- Le déshonneur d'Ellèn!... + +Ma soeur de lait tressaillit et ajouta: + +-- Je te dis, Scanvoch, que ce crime est entouré d'un horrible +mystère... Mais cette femme, qui était-elle? + +-- Une des deux bohémiennes arrivées à Mayence depuis quelque +temps... Écoutez encore... La bohémienne ne recevant pas de +réponse de Victorin, et entendant au loin le tumulte des soldats +accourant furieux, la bohémienne a disparu; et bientôt après, le +bruit de son chariot m'apprenait sa fuite... Dans mon désespoir, +je n'ai pas songé à la poursuivre... Je venais de tuer Ellèn à +côté du berceau de mon fils... Ellèn, ma pauvre et bien-aimée +femme!... + +En disant ces mots, je n'ai pu m'empêcher de pleurer encore... +Sampso et Victoria gardaient le silence. + +-- C'est un abîme! reprit la mère des camps, un abîme où ma raison +se perd ... Le crime de mon fils est grand... son ivresse, loin de +l'excuser, le rend plus honteux encore... et cependant, Scanvoch, +tu ne sais peut-être pas combien ce malheureux enfant t'aimait... + +-- Ne me dites pas cela, Victoria, ai-je murmuré en cachant mon +visage entre mes mains; ne me dites pas cela... mon désespoir ne +peut être plus affreux!... + +-- Ce n'est pas un reproche, mon frère, a repris Victoria. Moi, +témoin du crime de mon fils, je l'aurais tué de ma main, pour +qu'il ne déshonorât pas plus longtemps et sa mère et la Gaule qui +l'a choisi pour chef... Je te rappelle l'affection de Victorin +pour toi, parce que je crois que, sans son ivresse et je ne sais +quelle machination ténébreuse, il n'eût pas commis ce forfait... + +-- Et moi, ma soeur, cette trame infernale, je crois la saisir... + +-- Toi? + +--Avant la grande bataille du Rhin une calomnie infâme a été +répandue contre Victorin. L'armée s'éloignait de lui... est-ce +vrai? + +-- C'est vrai... + +-- La victoire de ton fils lui avait ramené l'affection des +soldats... Voici qu'aujourd'hui cette ancienne calomnie devient +une terrible réalité... Le crime de Victorin lui coûte la vie... +ainsi qu'à son fils sa race est éteinte, un nouveau chef doit être +donné à la Gaule, est-ce vrai? + +-- Oui. + +-- Ce soldat inconnu, mon compagnon de route, en me révélant cette +nuit qu'un crime se commettait dans ma maison, ne savait-il pas +que si je n'arrivais pas à temps pour tuer Victorin dans le +premier accès de ma rage, il serait massacré par les troupes +soulevées contre lui à la nouvelle de ce forfait? + +-- Et ce forfait, dit Sampso, comment l'armée l'a-t-elle connu +sitôt, puisque personne encore n'avait pu sortir de cette +maison?... + +La mère des camps, frappée de cette réflexion de Sampso, me +regarda. Je continuai: + +-- Quel est l'homme, Victoria, qui, arrachant de vos bras votre +petit-fils, l'a tué à vos pieds? Encore ce soldat inconnu! + +-- C'est vrai... répondit Victoria pensive, c'est vrai... + +-- Ce soldat a-t-il cédé à un emportement de fureur aveugle contre +cet innocent enfant? Non... Il a donc été l'instrument d'une +ambition aussi ténébreuse que féroce... Un seul homme avait +intérêt au double meurtre qui vient d'éteindre votre race, ma +soeur... car votre race éteinte, la Gaule doit choisir un nouveau +chef... Et l'homme que je soupçonne, l'homme que j'accuse veut +depuis longtemps gouverner la Gaule!... + +-- Son nom? s'écria Victoria en attachant sur moi un regard plein +d'angoisse, le nom de cet homme que tu soupçonnes, que tu +accuses?... + +-- Son nom est Tétrik, oui, Tétrik, gouverneur de Gascogne, et +votre parent, ma soeur... + +Pour la première fois, Victoria, depuis que je lui avais exprimé +mes doutes sur son parent, sembla les partager; elle jeta les yeux +sur son fils avec une expression de pitié douloureuse, baisa de +nouveau et à plusieurs reprises son front glacé; puis, après +quelques instants de réflexion profonde, elle prit une résolution +suprême, se releva, et me dit d'une voix ferme: + +-- Où est Tétrik? + +-- Il attend au dehors avec le capitaine Marion. + +-- Qu'ils viennent tous deux! + +-- Quoi! vous voulez?... + +-- Je veux qu'ils viennent tous deux à l'instant. + +-- Ici... dans cette chambre mortuaire? + +-- Ici, dans cette chambre mortuaire... Oui, ici, Scanvoch, devant +les restes inanimés de ta femme, de mon fils et de son enfant. Si +cet homme a noué cette ténébreuse et horrible trame, cet homme, +fût-il un démon d'hypocrisie et de férocité, se trahira par son +trouble à la vue de ses victimes... à la vue d'une mère entre les +corps de son fils et de son petit-fils... à la vue d'un époux près +du corps de sa femme! Va, mon frère, qu'ils viennent... qu'ils +viennent!... Il faut aussi retrouver à tout prix ce soldat +inconnu, ton compagnon de route. + +-- J'y songe, ajoutai-je frappé d'un souvenir soudain, c'est le +capitaine Marion qui a choisi ce cavalier dont j'étais escorté... +il le connaît. + +-- Nous interrogerons le capitaine... Va, mon frère, qu'ils +viennent... qu'ils viennent!... + +J'obéis à Victoria... J'appelai Tétrik et Marion; ils accoururent. + +J'eus le courage, malgré ma douleur, d'observer attentivement la +physionomie du gouverneur de Gascogne... Dès qu'il entra, le +premier objet qui parut frapper ses regards fut le cadavre de +Victorin... Les traits de Tétrik prirent aussitôt une expression +déchirante, ses larmes coulèrent à flots, et se jetant à genoux +auprès du corps en joignant les mains, il s'écria d'une voix +entrecoupée: + +-- Mort à la fleur de son âge... mort... lui si vaillant...si +généreux! lui, l'espoir, la forte épée de la Gaule... Ah! j'oublie +les égarements de cet infortuné devant l'affreux malheur qui +frappe mon pays... Par ta mort! Victorin... oh! Victorin... + +Tétrik ne put continuer, les sanglots étouffèrent sa voix. À +genoux et affaissé sur lui-même, le visage caché entre ses deux +mains, pleurant à chaudes larmes, il restait comme écrasé de +douleur auprès du corps de Victorin. + +Le capitaine Marion, debout et immobile au seuil de la porte, +semblait en proie à une profonde émotion intérieure; il n'éclatait +pas en gémissements, il ne versait pas de larmes, mais il ne +cessait de contempler avec une expression navrante le corps du +petit-fils de Victoria, étendu sur le berceau de mon fils, à moi; +puis j'entendis seulement Marion dire tout bas, en regardant tour +à tour l'innocente victime et Victoria: + +-- Quel malheur!... Ah! le pauvre enfant!..., ah! la pauvre +mère!... + +S'avançant ensuite de quelques pas, le capitaine ajouta d'une voix +brève et entrecoupée: + +-- Victoria, vous êtes très à plaindre, et je vous plains... +Victorin vous chérissait... c'était un digne fils! je l'aimais +aussi. J'ai la barbe grise, et je me plaisais à servir sous ce +jeune homme. Je le sentais mon général; c'était le premier +capitaine de notre temps... aucun d'entre nous ne le remplacera; +il n'avait que deux vices: le goût du vin, et surtout sa peste de +luxure; je l'ai souvent beaucoup querellé là-dessus... j'avais +raison, vous le voyez... Enfin, il n'y a plus à le quereller +maintenant... C'était, au fond, un brave coeur! oui, oh! oui, un +brave coeur... Je ne peux vous en dire davantage, Victoria +d'ailleurs, à quoi bon? On ne console pas une mère... Ne me croyez +pas insensible parce que je ne pleure point... On pleure quand on +le peut; mais enfin je vous assure que je vous plains, que je vous +plains du fond de mon âme... J'aurais perdu mon ami Eustache, que +je ne serais ni plus affligé, ni plus abattu... + +Et se reculant de quelques pas, Marion jeta de nouveau, et tour à +tour, les yeux sur Victoria et sur le corps de son petit-fils en +répétant: + +-- Ah! le pauvre enfant! ah! la pauvre mère! + +Tétrik, toujours agenouillé auprès de Victorin, ne cessait de +sangloter, de gémir. Aussi expansive que celle du capitaine Marion +semblait contenue, sa douleur semblait sincère. Cependant mes +soupçons résistaient à cette épreuve, et ma soeur de lait +partageait mes doutes. Elle fit de nouveau un violent effort sur +elle-même, et dit: + +-- Tétrik, écoutez-moi. + +Le gouverneur de Gascogne ne parut pas entendre la voix de sa +parente. + +-- Tétrik, reprit Victoria en se baissant pour toucher son parent +à l'épaule, je vous parle, répondez-moi. + +-- Qui me parle? s'écria le gouverneur d'un air égaré. + +Que me veut-on? Où suis-je?... + +Puis, levant tes yeux sur ma soeur de lait, il s'écria: + +-- Vous ici..., ici, Victoria?... Oui, tout à l'heure je vous +accompagnais... je ne me le rappelais plus... Excusez-moi, j'ai la +tête perdue... Hélas! je suis père... j'ai un fils presque de +l'âge de cet infortuné; mieux que personne je compatis à votre +désespoir, Victoria. + +-- Le temps presse et le moment est grave, reprit ma soeur de lait +d'une voix solennelle, en attachant sur Tétrik un regard +pénétrant, afin de lire au plus profond de la pensée de cet homme. +La douleur privée doit se taire devant l'intérêt public... Il me +reste toute ma vie pour pleurer mon fils et mon petit-fils... Nous +n'avons que quelques heures pour songer au remplacement du chef de +la Gaule et du général de son armée... + +-- Quoi! s'écria Tétrik, dans un tel moment... vous voulez... + +-- Je veux qu'avant la fin de la nuit, moi, le capitaine Marion et +vous, Tétrik, vous, mon parent, vous, l'un de mes plus fidèles +amis, vous, si dévoué à la Gaule, vous qui regrettez si amèrement, +si sincèrement Victorin, nous cherchions tous trois, dans notre +sagesse, quel homme nous devons proposer demain matin à l'armée +comme successeur de mon fils. + +-- Victoria, vous êtes une femme héroïque! s'écria Tétrik en +joignant les mains avec admiration. Vous égalez par votre courage, +par votre patriotisme, les femmes les plus augustes dont s'honore +l'histoire du monde! + +-- Quel est votre avis, Tétrik, sur le successeur de Victorin?... +Le capitaine Marion et moi, nous parlerons après vous, reprit la +mère des camps sans paraître entendre les louanges du gouverneur +de Gascogne. Oui, quel homme croyez-vous capable de remplacer mon +fils... à la gloire et à l'avantage de la Gaule? + +-- Comment pourrais-je vous donner mon avis? reprit Tétrik avec +accablement. Moi, vous conseiller sur un sujet aussi grave, +lorsque j'ai le coeur brisé, la raison troublée par la douleur... +est-ce donc possible? + +-- Cela est possible, puisque me voici, moi... entre le corps de +mon fils et celui de mon petit-fils, prête à donner mon avis... + +-- Vous l'exigez, Victoria?... Je parlerai, si je puis toutefois +rassembler deux idées... Il faudrait, selon moi, pour gouverner la +Gaule, un homme sage, ferme, éclairé, plus enclin à la paix qu'à +la guerre... maintenant surtout que nous n'avons plus à redouter +le voisinage des Franks, grâce à l'épée de ce jeune héros, que +j'aimais et que je regretterai éternellement... + +Le gouverneur s'interrompit pour donner de nouveau cours à ses +larmes. + +-- Nous pleurerons plus tard... reprit Victoria. La vie est +longue... mais cette nuit s'avance... + +Tétrik continua, en essuyant ses yeux: + +-- Il me semble donc que le successeur de notre Victorin doit être +un homme surtout recommandable par son bon sens, sa ferme raison +et par son dévouement longuement éprouvé au service de notre bien- +aimée patrie... Or, si je ne me trompe, le seul qui réunisse ces +excellentes qualités, c'est le capitaine Marion que voici... + +-- Moi? s'écria le capitaine en levant au plafond ses deux mains +énormes, moi! chef de la Gaule... Le chagrin vous rend donc fou... +Moi! chef de la Gaule!... + +-- Capitaine Marion, reprit douloureusement Tétrik, certes, la +mort affreuse de Victorin et de son innocent enfant jette dans mon +coeur le trouble et la désolation; mais je crois parler en ce +moment, non pas en fou, mais en sage, et Victoria partagera mon +avis. Sans jouir de l'éclatante renommée militaire de notre +Victorin, à jamais regretté... vous avez mérité, capitaine Marion, +la confiance et l'affection des troupes par vos bons et nombreux +services. Ancien ouvrier forgeron, vous avez quitté le marteau +pour l'épée; les soldats verront en vous un de leurs égaux devenu +leur chef par sa vaillance et leur libre choix; ils +s'affectionneront à vous davantage encore, sachant surtout que, +parvenu aux grades éminents, vous n'avez jamais oublié votre +amitié pour votre ancien camarade d'enclume. + +-- Oublier mon ami Eustache! dit Marion; oh! jamais!... non, +jamais!... + +-- L'austérité de vos moeurs est connue, reprit Tétrik; votre +excellent bon sens, votre droiture, votre froide raison sont, +selon mon pauvre jugement, un sûr garant de votre avenir... Vous +mettez en pratique cette sage pensée de Victoria, qu'à cette heure +le temps de guerres stériles est fini, et que le moment est venu +de songer à la paix féconde... Un dernier, mot, capitaine, ajouta +Tétrik voyant que Marion allait l'interrompre. J'en conviens, la +tâche est lourde, elle doit effrayer votre modestie; mais cette +femme héroïque, qui, dans ce moment terrible, oublie son désespoir +maternel pour ne songer qu'au salut de notre bien-aimée patrie, +Victoria, j'en suis certain, en vous présentant aux soldats comme +successeur de son fils, et certaine de vous faire accepter par +eux, prendra l'engagement de vous aider de ses précieux conseils, +de même qu'elle inspirait les meilleures résolutions de son +valeureux fils... Et maintenant, capitaine Marion, si ma faible +voix peut être écoutée de vous je vous adjure... je vous supplie, +au nom du salut de la Gaule, d'accepter le pouvoir. Victoria se +joint à moi pour vous demander cette nouvelle preuve de dévouement +à notre glorieux pays! + +-- Tétrik, reprit Marion d'un ton grave, vous avez supérieurement +défini l'homme qu'il faudrait pour gouverner la Gaule; il n'y a +qu'une chose à changer dans cette peinture, c'est le nom du +portrait... Au lieu de mon nom, mettez-y le vôtre... tout sera +bien... et tout sera fait... + +-- Moi! s'écria Tétrik, moi, chef de la Gaule! Moi, qui de ma vie +n'ai tenu l'épée! + +-- Victoria l'a dit, reprit Marion, le temps de la guerre est +fini, le temps de la paix est venu; en temps de guerre, il faut +des hommes de guerre... en temps de paix, des hommes de paix... +Vous êtes de ceux-là, Tétrik... c'est à vous de gouverner... +N'est-ce point votre avis, Victoria? + +-- Tétrik, par la manière dont il a gouverné la Gascogne, a montré +comment il gouvernerait la Gaule, répondit ma soeur de lait; je me +joins donc à vous, capitaine, pour prier... mon parent... mon +ami... de remplacer mon fils... + +-- Que vous avais-je dit, Tétrik? reprit Marion en s'adressant au +gouverneur. Oserez-vous refuser maintenant? + +-- Écoutez-moi, Victoria, écoutez-moi, capitaine, écoutez aussi, +Scanvoch, reprit le gouverneur en se tournant vers moi, oui, vous +aussi, écoutez-moi, Scanvoch, vous non moins malheureux en ce jour +que la mère de Victorin... vous qui, dans l'ombrageuse défiance de +votre amitié pour cette femme auguste, avez douté de moi, croyez +tous à mes paroles... Je suis à jamais frappé... là, au coeur, par +les événements de cette nuit terrible; ils nous ont à la fois +ravi, dans la personne de notre infortuné Victorin et de son +innocent enfant, le présent et l'avenir de la Gaule... C'était +pour assurer, pour affermir cet avenir, en engageant Victoria à +proposer aux troupes son petit-fils comme futur héritier de +Victorin, que j'étais, elle le sait, venu à Mayence... Mes +espérances sont détruites... un deuil éternel les remplace... + +Le gouverneur, s'étant un moment interrompu pour donner cours à +ses larmes intarissables, poursuivit ainsi: + +-- Ma résolution est prise... Non-seulement je refuse le pouvoir +que l'on m'offre, mais je renonce au gouvernement de Gascogne... +Le peu de jours que les dieux m'accordent encore à vivre s +'écouleront désormais auprès de mon fils dans la retraite et la +douleur. En d'autres temps j'aurais pu rendre quelques services au +pays, mais tout est fini pour moi... J'emporterai dans ma solitude +de moins cruels regrets en sachant l'avenir de mon pays entre des +mains aussi dignes que les vôtres, capitaine Marion... en sachant +enfin que Victoria, le divin génie de la Gaule, veillera toujours +sur elle. Maintenant, Scanvoch, ajouta le gouverneur de Gascogne +en se tournant vers moi, ai-je détruit vos soupçons? Me croyez- +vous encore un ambitieux? Mon langage, mes actes, sont-ils ceux +d'un perfide? d'un traître? Hélas! hélas! je ne pensais pas que +les affreux malheurs de cette nuit me donneraient sitôt l'occasion +de me justifier... + +-- Tétrik, dit Victoria en tendant la main à son parent, si +j'avais pu douter de votre loyauté, je reconnaîtrais à cette heure +combien mon erreur était grande... + +-- Je l'avoue, mes soupçons n'étaient pas fondés, ai-je ajouté à +mon tour; car, après tout ce que je venais de voir et d'entendre, +je fus convaincu, comme Victoria, de l'innocence de son parent... + +Cependant, songeant toujours au mystère dont les événements de la +nuit restaient enveloppés, je dis à Marion, qui, muet et pensif, +semblait consterné des offres qu'on lui faisait: + +-- Capitaine, hier, dans la journée, je vous ai demandé un homme +discret et sûr pour me servir d'escorte. + +-- C'est vrai. + +-- Vous savez le nom du soldat désigné par vous pour ce service? + +-- Ce n'est pas moi qui l'ai choisi... j'ignore son nom. + +-- Qui donc a fait ce choix? demanda Victoria. + +-- Mon ami Eustache connaît chaque soldat mieux que moi; je l'ai +chargé de me trouver un homme sûr, et de lui donner l'ordre de se +rendre, la nuit venue, à la porte de la ville, où il attendrait le +cavalier qu'il devait accompagner. + +-- Et depuis, ai-je dit au capitaine, vous n'avez pas revu votre +ami Eustache? + +-- Non; il est de garde aux avant-postes du camp depuis hier soir, +et il ne sera relevé de service que ce matin. + +-- On pourra du moins savoir par cet homme le nom du cavalier qui +escortait Scanvoch, reprit Victoria. Je vous dirai plus tard, +Tétrik, l'importance que j'attache à ce renseignement, et vous me +conseillerez... + +-- Vous m'excuserez, Victoria, de ne pas me rendre à votre désir, +reprit le gouverneur en soupirant. Dans une heure, au point du +jour, j'aurai quitté Mayence... la vue de ces lieux m'est trop +cruelle... Je possède une humble retraite en Gascogne, c'est là +que je vais aller ensevelir ma vie, en compagnie de mon fils, car +il est désormais la seule consolation qui me reste... + +-- Mon ami, reprit Victoria d'un ton de douloureux reproche, vous +m'abandonneriez dans un pareil moment?... L'aspect de ces lieux +vous est cruel, dites-vous? Et à moi... ces lieux ne me +rappelleront-ils pas chaque jour d'affreux souvenirs? Pourtant je +ne quitterai Mayence que lorsque le capitaine Marion n'aura plus +besoin de mes conseils, s'il croit devoir m'en demander dans les +premiers temps de son gouvernement. + +-- Victoria, reprit Marion d'un accent résolu, pendant cet +entretien, où l'on a disposé de moi, je n'ai rien dit; je suis peu +parleur, et cette nuit j'ai le coeur très-gros; j'ai donc peu +parlé, mais j'ai beaucoup réfléchi... Mes réflexions, les voici: +J'aime le métier des armes, je sais exécuter les ordres d'un +général, je ne suis pas malhabile à commander aux troupes qu'on me +confie; je sais, au besoin, concevoir un plan d'attaque, comme +celui qui a complété la grande victoire de Victorin, en détruisant +le camp et la réserve des Franks... C'est vous dire, Victoria, que +je ne me crois pas plus sot qu'un autre... En raison de quoi, j'ai +le bon sens de comprendre que je suis incapable de gouverner la +Gaule... + +-- Cependant, capitaine Marion, reprit Tétrik, j'en atteste +Victoria, cette tache n'est pas au-dessus de vos forces, et je... + +-- Oh quant à ma force, elle est connue, reprit Marion en +interrompant le gouverneur. Amenez-moi un boeuf, je le porterai +sur mon dos, ou je l'assommerai d'un coup de poing; mais des +épaules carrées ne vous font pas le chef d'un grand peuple... Non, +non..., je suis robuste, soit; mais le fardeau est trop lourd... +Donc, Victoria, ne me chargez point d'un tel poids, je faiblirais +dessous... et la Gaule faiblirait à son tour sous ma +défaillance... Et puis, enfin, il faut tout dire, j'aime, après +mon service, à rentrer chez moi pour vider un pot de cervoise en +compagnie de mon ami Eustache, en causant de notre ancien métier +de forgeron, ou en nous amusant à fourbir nos armes en fins +armuriers... Tel je suis, Victoria, tel j'ai toujours été... tel +je veux demeurer... + +-- Et ce sont là des hommes! ô Hésus!... s'écria la mère des camps +avec indignation. Moi, femme... moi, mère... j'ai vu mourir cette +nuit mon fils et mon petit-fils... j'ai le courage de contenir ma +douleur... et ce soldat, à qui l'on offre le poste le plus +glorieux qui puisse illustrer un homme, ose répondre par un refus, +prétextant de son goût pour la cervoise et le fourbissement des +armures!... Ah! malheur! malheur à la Gaule! si ceux-là qu'elle +regarde comme ses plus valeureux enfants l'abandonnent aussi +lâchement!... + +Les reproches de la mère des camps impressionnèrent le capitaine +Marion; il baissa la tête d'un air confus, garda pendant quelques +instants le silence; puis il reprit: + +-- Victoria, il n'y a ici qu'une âme forte; c'est la vôtre... Vous +me donnez honte de moi-même... Allons, ajouta-t-il avec un soupir, +allons... vous le voulez... j'accepte... Mais les dieux m'en sont +témoins... j'accepte par devoir et à mon coeur défendant; si je +commets des fautes comme chef de la Gaule, on sera mal venu à me +le reprocher... J'accepte donc, Victoria, sauf deux conditions +sans lesquelles rien n'est fait. + +-- Quelles sont ces conditions? demanda Tétrik. + +-- Voici la première, reprit Marion: la mère des camps continuera +de rester à Mayence et me donnera ses conseils... Je suis aussi +neuf à mon nouveau métier qu'un apprenti forgeron mettant pour la +première fois le fer au brasier, et je crains de me brûler les +doigts. + +-- Je vous l'ai promis, Marion, reprit ma soeur de lait; je +resterai ici tant que ma présence et mes conseils vous seront +nécessaires... + +-- Victoria, si votre esprit se retirait de moi, je serais un +corps sans âme... Aussi, je vous remercie du fond du coeur. La +promesse que vous me faites là doit vous coûter beaucoup, pauvre +femme... Pourtant, ajouta le capitaine avec sa bonhomie +habituelle, n'allez pas me croire assez sottement glorieux pour +m'imaginer que c'est à ce bon gros taureau de guerre, nommé +Marion, que Victoria la Grande fait ce sacrifice, d'oublier ses +chagrins pour le guider... Non, non... c'est à notre vieille Gaule +que Victoria le fait, ce sacrifice; et, en bon fils, je suis aussi +reconnaissant du bien que l'on veut à ma vieille mère que s'il +s'agissait de moi-même... + +-- Noblement dit, noblement pensé, Marion, reprit Victoria touchée +de ces paroles du capitaine; mais votre droiture, votre bon sens, +vous mettront bientôt à même de vous passer de mes conseils, et +alors, ajouta-t-elle avec un accent de douleur profonde et +contenue, je pourrai, comme vous, Tétrik, aller m'ensevelir dans +quelque solitude avec mes regrets... + +-- Hélas! reprit le gouverneur, pleurer en paix est la seule +consolation des pertes irréparables. Mais, ajouta-t-il en +s'adressant au capitaine, vous aviez parlé de deux conditions; +Victoria accepte la première, quelle est la seconde? + +-- Oh! la seconde... et le capitaine secoua la tête, la seconde +est pour moi aussi importante que la première... + +-- Enfin, quelle est-elle? demanda ma soeur de lait. + +Expliquez-vous, Marion. + +-- Je ne sais, reprit le bon capitaine d'un air naïf et +embarrassé, je ne sais si je vous ai parlé de mon ami Eustache? + +-- Oui, et plus d'une fois, répondit Tétrik. Mais qu'a de commun +votre ami Eustache avec vos nouvelles fonctions? + +-- Comment! s'écria Marion, vous me demandez ce que mon ami +Eustache a de commun avec moi? Alors demandez ce que la garde de +l'épée a de commun avec la lame, le marteau avec son manche, le +soufflet avec la forge... + +-- Vous êtes enfin liés l'un à l'autre d'une ancienne et étroite +amitié, nous le savons, reprit Victoria. Désirez-vous, capitaine, +accorder quelque faveur à votre ami? + +-- Je ne consentirais jamais à me séparer de lui; il n'est pas +gai, il est toujours maussade, et souvent hargneux; mais il m'aime +autant que je l'aime, et nous ne pouvons nous passer l'un de +l'autre... Or l'on trouvera peut-être surprenant que le chef de la +Gaule ait pour ami intime et pour commensal un soldat, un ancien +ouvrier forgeron... Mais, je vous l'ai dit, Victoria, s'il faut me +séparer de mon ami Eustache, rien n'est fait... je refuse... Son +amitié seule peut me rendre le fardeau supportable. + +-- Scanvoch, mon frère de lait, resté simple cavalier de l'armée, +n'est-il pas mon ami? dit Victoria. Personne ne s'étonne d'une +amitié qui nous honore tous deux. Il en sera ainsi, capitaine +Marion, de votre amitié pour votre ancien compagnon de forge. + +-- Et votre élévation, capitaine Marion, doublera votre mutuelle +affection, dit Tétrik; car dans son tendre attachement, votre ami +jouira peut-être de votre élévation plus que vous-même. + +-- Je ne crois pas que mon ami Eustache se réjouisse fort de mon +élévation, reprit Marion; Eustache n'est point glorieux, tant s'en +faut; il aime en moi son ancien camarade d'enclume, et non le +capitaine; il se souciera peu de ma nouvelle dignité... Seulement, +Victoria, rappelez-vous toujours ceci: De même que vous me dites +aujourd'hui: «Marion, vous êtes nécessaire...» ne vous contraignez +jamais, je vous en conjure, pour me dire: «Marion, allez-vous-en, +vous n'êtes plus bon à rien; un autre remplira mieux la place que +vous...» Je comprendrai à demi-mot, et bien allègrement je +retournerai bras dessus bras dessous, avec mon ami Eustache, à +notre pot de cervoise et à nos armures; mais tant que vous me +direz: «Marion, on a besoin de vous,» je resterai chef de la +Gaule, -- et il étouffa un dernier soupir, -- puisque chef je +suis... + +-- Et chef vous resterez longtemps, à la gloire de la Gaule, +reprit Tétrik. Croyez-moi, capitaine, vous vous ignorez vous-même; +votre modestie vous aveugle; mais ce matin, lorsque Victoria va +vous proposer aux soldats comme chef et général, les acclamations +de toute l'armée vous apprendront enfin vos mérites. + +-- Le plus étonné de mes mérites, ce sera moi, reprit naïvement le +bon capitaine. Enfin, j'ai promis, c'est promis... Comptez sur +moi, Victoria, vous avez ma parole. Je me retire... je vais +maintenant aller attendre mon ami Eustache... Voici l'aube, il va +revenir des avant-postes, où il est de garde depuis hier soir, et +il serait inquiet de ne point me trouver ce matin. + +-- N'oubliez pas, capitaine, lui ai-je dit, de demander à votre +ami le nom du soldat qu'il avait choisi pour m'accompagner. + +-- J'y songerai, Scanvoch. + +-- Et maintenant, adieu... dit d'une voix étouffée le gouverneur à +Victoria, adieu... Le soleil va bientôt paraître... Chaque instant +que je passe ici est pour moi un supplice... + +-- Ne resterez-vous pas du moins à Mayence jusqu'à ce que les +cendres de mes deux enfants soient rendues à la terre? dit +Victoria au gouverneur. N'accorderez-vous pas ce religieux hommage +à la mémoire de ceux-là qui viennent de nous aller précéder dans +ces mondes inconnus où nous irons les retrouver un jour?... Fasse +Hésus que ce jour arrive bientôt pour moi! + +-- Ah! notre foi druidique sera toujours la consolation des fortes +âmes et le soutien des faibles, reprit Tétrik. Hélas! sans la +certitude de rejoindre un jour ceux que nous avons aimés, combien +leur mort nous serait plus affreuse!... Croyez-moi, Victoria, je +reverrai avant vous ceux-là que nous pleurons; et, selon votre +désir, je leur rendrai aujourd'hui, avant mon départ, un dernier +et religieux hommage. + +Tétrik et le capitaine Marion nous laissèrent seuls, Victoria, +Sampso et moi. + +Ne contraignant plus nos larmes, nous avons, dans un pieux et muet +recueillement, paré Ellèn de ses habits de mariage, pendant que, +cédant au sommeil, tu dormais dans ton berceau, mon enfant. + +Victoria, pour s'occuper des plus grands intérêts de la Gaule, +avait héroïquement contenu sa douleur; elle lui donna un libre +cours après le départ de Tétrik et de Marion; elle voulut laver +elle-même les blessures de son fils et de son petit-fils; et de +ses mains maternelles, elle les ensevelit dans un même linceul. +Deux bûchers furent dressés sur les bords du Rhin: l'un destiné à +Victoria et son enfant, et l'autre à ma femme Ellèn. + +Vers le milieu du jour, deux chariots de guerre, couverts de +feuillage, et accompagnés de plusieurs de nos druides et de nos +druidesses vénérées, se rendirent à ma maison. Le corps de ma +femme Ellèn fut déposé dans l'un des chariots, et dans l'autre +furent placés les restes de Victorin et de son fils. + +-- Scanvoch, me dit Victoria, je suivrai à pied le char où repose +ta bien-aimée femme. Sois miséricordieux, mon frère... suis le +char où sont déposés les restes de mon fils et de mon petit-fils. +Aux yeux de tous, toi, l'époux outragé, tu pardonneras ainsi à la +mémoire de Victorin... Et moi aussi, aux yeux de tous, je te +pardonnerai, comme mère, la mort, hélas! trop méritée de mon +fils... + +J'ai compris ce qu'il y avait de touchant dans cette mutuelle +pensée de miséricorde et de pardon. Le voeu de ma soeur de lait a +été accompli. Une députation des cohortes et des légions +accompagna ce deuil... Je le suivis avec Victoria, Sampso, Tétrik +et Marion. Les premiers officiers du camp se joignirent à nous. +Nous marchions au milieu d'un morne silence. La première +exaltation contre Victorin passée, l'armée se souvint de sa +bravoure, de sa bonté, de sa franchise; tous, me voyant, moi, +victime d'un outrage qui me coûtait la vie d'Ellèn, donner un tel +gage de pardon à Victorin, en suivant le char où il reposait; +tous, voyant sa mère suivre le char où reposait Ellèn, tous +n'eurent plus que des paroles de pardon et de pitié pour la +mémoire du jeune général. + +Le convoi funèbre approchait des bords du fleuve, où se dressaient +les deux bûchers, lorsque Douarnek, qui marchait à la tête d'une +députation des cohortes, profita d'un moment de halte, s'approcha +de moi, et me dit tristement: + +-- Scanvoch, je te plains... Donne l'assurance à Victoria, ta +soeur, que nous autres soldats, nous ne nous souvenons plus que de +la vaillance de son glorieux fils... Il a été si longtemps aussi +notre fils bien-aimé à nous... Pourquoi faut-il qu'il ait méprisé +lés franches et sages paroles que je lui ai portées au nom de +notre armée, le soir de la grande bataille du Rhin?... Si +Victorin, suivant nos conseils, s'était amendé, tant de malheurs +ne seraient pas arrivés. + +-- Ce que tu me dis consolera Victoria dans sa douleur, ai-je +répondu à Douarnek. Mais sais-tu ce qu'est devenu ce soldat, vêtu +d'une casaque à capuchon, qui a eu la barbarie de tuer le petit- +fils de Victoria? + +-- Ni moi, ni ceux qui m'entouraient au moment où cet abominable +crime a été commis, nous n'avons pu rejoindre ce scélérat, que ne +désavoueraient pas les écorcheurs franks; il nous a échappé à la +faveur du tumulte et de l'obscurité. Il se sera sauvé du côté des +avant-postes du camp, où il a, grâce aux dieux, reçu le prix de +son forfait. + +-- Il est mort!... + +-- Tu connais peut-être Eustache, cet ancien ouvrier forgeron, +l'ami du brave capitaine Marion? + +-- Oui. + +-- Il était de garde cette nuit aux avant-postes... Il paraît +qu'Eustache a quelque amourette en ville... Excuse-moi, Scanvoch, +de t'entretenir de telles choses en un moment si triste, mais tu +m'interroges, je te réponds... + +-- Poursuis, ami Douarnek. + +-- Eustache, donc, au lieu de rester à son poste, a, malgré la +consigne, passé une partie de la nuit à Mayence... Il s'en +revenait, une heure avant l'aube, espérant, m'a-t-il dit, que son +absence n'aurait pas été remarquée, lorsqu'il a rencontré, non +loin des postes, sur les bords du Rhin, l'homme à la casaque +haletant et fuyant: + +«-- Où cours-tu ainsi? lui dit-il. + +«-- Ces brutes me poursuivent, reprit-il; parce que j'ai brisé la +tête du petit-fils de Victoria sur les cailloux, ils veulent me +tuer. + +-- C'est justice, car tu mérites la mort,» a répondu Eustache +indigné, en perçant de son épée cet infâme meurtrier. + +De sorte que l'on a retrouvé ce matin, sur la grève, son cadavre +couvert de sa casaque. + +La mort de ce soldat détruisait mon dernier espoir de découvrir le +mystère dont était enveloppée cette funeste nuit. + +Les restes d'Ellèn, de Victorin et de son fils furent déposés sur +les bûchers, au bruit des chants des bardes et des druides... La +flamme immense s'éleva vers le ciel, et lorsque les chants +cessèrent, l'on ne vit plus rien qu'un peu de poussière... + +La cendre du bûcher de Victorin et de son fils fut pieusement +recueillie par Victoria dans une urne d'airain; elle fut placée +sous un marbre tumulaire avec cette simple et touchante +inscription: + +_Ici reposent les deux Victorin!_ + +Le soir de ce jour, où les deux bohémiennes de Hongrie avaient +disparu, Tétrik quitta Mayence après avoir échangé avec Victoria +les plus touchants adieux. Le capitaine Marion, présenté aux +troupes par la mère des camps, fut acclamé chef de la Gaule et +général de l'armée. Ce choix n'avait rien de surprenant, et +d'ailleurs, proposé par Victoria, dont l'influence avait pour +ainsi dire encore augmenté depuis la mort de son fils et de son +petit-fils, il devait être accepté. La bravoure, le bon sens, la +sagesse de Marion, étaient d'ailleurs depuis longtemps connus et +aimés des soldats. Le nouveau général, après son acclamation, +prononça ces paroles que j'ai vues plus tard reproduites par un +historien contemporain: + +«Camarades, je sais que l'on peut m'objecter le métier que j'ai +fait dans ma jeunesse: me blâme qui voudra; oui, qu'on me reproche +tant qu'on voudra d'avoir été forgeron, pourvu que l'ennemi +reconnaisse que j'ai forgé pour sa ruine; mais, à votre tour, mes +bons camarades, n'oubliez jamais que le chef que vous venez de +choisir n'a su et ne saura jamais tenir que l'épée.» + +* * * + +Marion, doué d'un rare bon sens, d'un esprit droit et ferme, +recherchant sans cesse les conseils de Victoria, gouverna +sagement, et s'attacha l'armée, jusqu'au jour où, deux mois après +son acclamation, il fut victime d'un crime horrible. Les +circonstances de ce crime, il me faut te les raconter, mon enfant, +car elles se rattachent à la trame sanglante qui devait un jour +envelopper presque tous ceux que j'aimais et que je vénérais. + +Deux mois s'étaient donc écoulés depuis la funeste nuit où ma +femme Ellèn, Victorin et son fils avaient perdu la vie. Le séjour +de ma maison m'était devenu insupportable; de trop cruels +souvenirs s'y rattachaient. Victoria me demanda de venir demeurer +chez elle avec Sampso, qui te servait de mère. + +-- Me voici maintenant seule au monde, et séparée de mon fils et +de mon petit-fils jusqu'à la fin de mes jours... me dit ma soeur +de lait. Tu le sais, Scanvoch, toutes les affections de ma vie se +concentraient sur ces deux êtres si chers à mon coeur; ne me +laisse pas seule... Toi, ton fils et Sampso, venez habiter avec +moi; vous m'aiderez à porter le poids de mes chagrins... + +J'hésitai d'abord à accepter l'offre de Victoria... Par nue +fatalité terrible, j'avais tué son fils; elle savait, il est vrai, +que malgré la grandeur de l'outrage de Victorin, j'aurais épargné +sa vie, si je l'avais reconnu; elle savait, elle voyait les +regrets que me causait ce meurtre involontaire et cependant +légitime... mais enfin, affreux souvenir pour elle! j'avais tué +son fils... et je craignais que, malgré son voeu de m'avoir près +d'elle, que, malgré la force et l'équité de son âme, ma présence +désirée dans le premier moment de sa douleur ne lui devînt bientôt +cruelle et à charge; mais je dus céder aux instances de Victoria; +et plus lard Sampso me disait souvent: + +-- Hélas! Scanvoch, en vous entendant sans cesse parler si +tendrement de Victorin avec sa mère, qui à son tour vous parle +d'Ellèn, ma pauvre soeur, en termes si touchants, je comprends et +j'admire, ainsi que tous ceux qui vous connaissent, ce qui d'abord +m'avait semblé impossible, votre rapprochement à vous, les deux +survivants de ces victimes de la fatalité... + +Lorsque Victoria surmontait sa douleur pour s'entretenir avec moi +des intérêts du pays, elle s'applaudissait d'avoir pu décider le +capitaine Marion à accepter le poste éminent dont il se montrait +de plus en plus digne; elle écrivit plusieurs fois en ce sens à +Tétrik. Il avait quitté le gouvernement de la province de Gascogne +pour se retirer avec son fils, alors âgé de vingt ans environ, +dans une maison qu'il possédait près de Bordeaux, cherchant, +disait-il, dans la poésie une sorte de distraction aux chagrins +que lui causait la mort de Victorin et de son fils. Il avait +composé des vers sur ces cruels événements; rien de plus touchant, +en effet, qu'une ode écrite par Tétrik à ce sujet sous ce titre +_les Deux Victorin_, et envoyée par lui à Victoria. Les lettres +qu'il lui adressa pendant les deux premiers mois du gouvernement +de Marion furent aussi empreintes d'une profonde tristesse; elles +exprimaient d'une façon à la fois si simple, si délicate, si +attendrissante, son affection et ses regrets, que l'attachement de +ma soeur de lait pour son parent s'augmenta de jour en jour. Moi- +même je partageai la confiance aveugle qu'elle ressentait pour +lui, oubliant ainsi mes soupçons par deux fois éveillés contre +Tétrik, et d'ailleurs ces soupçons avaient dû tomber devant la +réponse d'Eustache, interrogé par moi sur ce soldat, mon +mystérieux compagnon de voyage, et l'auteur du meurtre du petit- +fils de Victoria. + +-- Chargé par le capitaine Marion de lui désigner, pour votre +escorte, un homme sûr, m'avait répondu Eustache, je choisis un +cavalier nommé Bertal; il reçut l'ordre d'aller vous attendre à la +porte de Mayence. La nuit venue, je quittai, malgré la consigne, +l'avant-poste du camp pour me rendre secrètement à la ville. Je me +dirigeais de ce côté, lorsque, sur les bords du fleuve, j'ai +rencontré ce soldat à cheval; il allait vous rejoindre; je lui ai +demandé de garder le silence sur notre rencontre, s'il trouvait en +chemin quelque camarade; il a promis de se taire; je l'ai quitté. +Le lendemain, longeant le fleuve, je revenais de Mayence, où +j'avais passé une partie de la nuit, j'ai vu Bertal accourir à +moi; il était à pied, il fuyait éperdu la juste fureur de nos +camarades. Apprenant par lui-même l'horrible crime dont il osait +se glorifier, je l'ai tué... Voilà tout ce que je sais de ce +misérable... + +Loin de s'éclaircir, le mystère qui enveloppait cette nuit +sinistre s'obscurcit encore. Les bohémiennes avaient disparu, et +tous les renseignements pris sur Bertal, mon compagnon de route, +et plus tard l'auteur d'un crime horrible, le meurtre d'un enfant, +s'accordèrent cependant à représenter cet homme comme un brave et +honnête soldat, incapable de l'acte affreux dont on l'accusait, et +que l'on ne peut expliquer que par l'ivresse ou une folie +furieuse. + +Ainsi donc, mon enfant, je te l'ai dit, Marion gouvernait depuis +deux mois la Gaule à la satisfaction de tous. Un soir, peu de +temps avant le coucher du soleil, espérant trouver quelque +distraction à mes chagrins, j'étais allé me promener dans un bois, +à peu de distance de Mayence. Je marchais depuis longtemps +machinalement devant moi, cherchant le silence et l'obscurité, +m'enfonçant de plus en plus dans ce bois, lorsque mes pas heurtant +un objet que je n'avais pas aperçu, je trébuchai, et fus ainsi +tiré de ma triste rêverie... Je vis à mes pieds un casque dont la +visière et le garde-cou étaient également relevés; je reconnus +aussitôt le casque de Marion, le sien seul ayant cette forme +particulière. J'examinai plus attentivement le terrain à la clarté +des derniers rayons du soleil qui traversaient difficilement la +feuillée des arbres, je remarquai sur l'herbe des traces de sang, +je les suivis; elles me conduisirent à un épais fourré où +j'entrai. + +Là, étendu sur des branches d'arbre, pliées ou brisées par sa +chute, je vis Marion, tête nue et baigné dans son sang. Je le +croyais évanoui, inanimé, je me trompais... car en me baissant +vers lui pour le relever et essayer de le secourir, je rencontrai +son regard fixe, encore assez clair, quoique déjà un peu terni par +les approches de la mort. + +-- Va-t'en! -- me dit Marion avec colère et d'une voix oppressée. +-- Je me traîne ici pour mourir tranquille... et je suis relancé +jusque dans ce taillis... Va-t'en, Scanvoch, laisse-moi... + +Te laisser! m'écriai-je en le regardant avec stupeur et voyant sa +saie rougie de sang, sur laquelle il tenait ses deux mains +croisées et appuyées un peu au-dessous du coeur; te laisser... +lorsque ton sang inonde tes habits, et que ta blessure est +mortelle peut-être... + +-- Oh! peut-être... reprit Marion avec un sourire sardonique; elle +est bel et bien mortelle, grâce aux dieux! + +-- Je cours à la ville! m'écriai-je sans me rendre compte de la +distance que je venais de parcourir, absorbé dans mon chagrin. Je +retourne chercher du secours... + +-- Ah! ah! ah! courir à la ville, et nous en sommes à deux lieues, +reprit Marion avec un nouvel éclat de rire douloureux. Je ne +crains pas tes secours, Scanvoch... je serai mort avant un quart +d'heure... Mais, au nom du ciel! qui t'a amené? va-t'en! + +-- Tu veux mourir... tu t'es donc frappé toi-même de ton épée? + +-- Tu l'as dit. + +-- Non, tu me trompes... ton épée est à ton côté... dans son +fourreau... + +-- Que t'importe? va-t'en!... + +Tu as été frappé par un meurtrier, ai-je repris en courant +ramasser une épée sanglante encore, que je venais d'apercevoir à +peu de distance voici l'arme dont on s'est servi contre toi. + +-- Je me suis battu en loyal combat... laisse-moi!... + +-- Tu ne t'es pas battu, tu ne t'es pas frappé toi-même. Ton épée, +je le répète, est à ton côté, dans son fourreau... Non, non, tu es +tombé sous les coups d'un lâche meurtrier... Marion, laisse-moi +visiter ta plaie; tout soldat est un peu médecin... il suffirait +peut-être d'arrêter le sang... + +-- Arrêter le sang! cria Marion en me jetant un regard furieux. +Viens un peu essayer d'arrêter mon sang, et tu verras comme je te +recevrai... + +-- Je tenterai de te sauver, lui dis-je, et malgré toi, s'il le +faut... + +Eu parlant ainsi, je m'étais approché de Marion, toujours étendu +sur le dos; mais au moment où je me baissais vers lui, il replia +ses deux genoux sur son ventre, puis il me lança si violemment ses +deux pieds dans la poitrine, que je fus renversé sur l'herbe, tant +était grande encore la force de cet Hercule expirant. + +-- Voudras-tu encore me secourir malgré moi? me dit Marion pendant +que je me relevais, non pas irrité, mais désolé de sa brutalité; +car, aurais-je eu le dessus dans cette triste lutte, il me fallait +renoncer à venir en aide à Marion. + +-- Meurs donc, lui ai-je dit, puisque tu le veux... meurs donc, +puisque tu oublies que la Gaule a besoin de tes services; mais ta +mort sera vengée... on découvrira le nom de ton meurtrier... + +-- Il n'y a pas eu de meurtrier... je me suis frappé moi-même... + +-- Cette épée appartient à quelqu'un, ai-je dit en ramassant +l'arme. + +En l'examinant plus attentivement, je crus voir à travers le sang +dont elle était couverte quelques caractères gravés sur la lame; +pour m'en assurer, je l'essuyai avec des feuilles d'arbre pendant +que Marion s'écriait: + +-- Laisseras-tu cette épée?... Ne frotte pas ainsi la lame de +cette épée!... Oh! les forces me manquent pour me lever et aller +t'arracher cette arme des mains... Malédiction sur toi, qui viens +ainsi troubler mes derniers moments!... Ah! c'est le diable qui +t'envoie! + +-- Ce sont les dieux qui m'envoient! me suis-je écrié frappé +d'horreur. C'est Hésus qui m'envoie pour la punition du plus +affreux des crimes... Un ami... tuer son ami!... + +-- Tu mens... tu mens... + +-- C'est Eustache qui t'a frappé! + +-- Tu mens!... Oh! pourquoi faut-il que je sois si défaillant?... +J'étoufferais ces paroles dans ta gorge maudite!... + +-- Tu as été frappé par cette épée, don de ton amitié à cet infâme +meurtrier... + +-- C'est faux!... + +-- _Marion a forgé cette épée pour son cher ami Eustache_... tels +sont les mots gravés sur la lame de cette arme, lui ai-je dit en +lui montrant du doigt cette inscription creusée dans l'acier. + +-- Cette inscription ne prouve rien..., reprit Marion avec +angoisse. Celui qui m'a frappé avait dérobé l'épée de mon ami +Eustache, voilà tout... + +-- Tu excuses encore cet homme... Oh! il n'y aura pas de supplice +assez cruel pour ce meurtrier!... + +-- Écoute, Scanvoch, reprit Marion d'une voix affaiblie et +suppliante, je vais mourir... on ne refuse rien à la prière d'un +mourant... + +-- Oh! parle, parle, bon et brave soldat... Puisque, pour le +malheur de la Gaule, la fatalité m'empêche de te secourir, parle, +j'exécuterai tes dernières volontés... + +-- Scanvoch, le serment que l'on se fait entre soldats, au moment +de la mort... est sacré, n'est-ce pas? + +-- Oui... + +-- Jure-moi... de ne dire à personne que tu as trouvé ici l'épée +de mon ami Eustache... + +-- Toi, sa victime... tu veux le sauver?... + +-- Promets-moi ce que je te demande... + +-- Arracher ce monstre à un supplice mérité? Jamais!... + +-- Scanvoch... je t'en supplie... + +-- Jamais!... + +-- Sois donc maudit! toi, qui dis: _Non_, à la prière d'un +mourant, à la prière d'un soldat, qui pleure... car, tu le vois... +est-ce agonie, faiblesse? je ne sais; mais je pleure... + +Et de grosses larmes coulaient sur son visage déjà livide. + +-- Bon Marion! ta mansuétude me navre... toi, implorer la grâce de +ton meurtrier! + +-- Qui s'intéresserait maintenant... à ce malheureux... si ce +n'est moi? me répondit-il avec une expression d'ineffable +miséricorde. + +-- Oh! Marion, ces paroles sont dignes du jeune maître de Nazareth +que mon aïeule Geneviève a vu mourir à Jérusalem! + +-- Ami Scanvoch... merci ... tu ne diras rien... je compte sur ta +promesse... + +-- Non! non! ta céleste commisération rend le crime plus horrible +encore... Pas de pitié pour le monstre qui a tué son ami... un ami +tel que toi! + +-- Va-t'en! murmura Marion en sanglotant; c'est toi qui rends mes +derniers moments affreux! Eustache n'a tué que mon corps... toi, +sans pitié pour mon agonie, tu tortures mon âme. Va-t'en!... + +-- Ton désespoir me navre... et pourtant, écoute-moi... Tout me +dit que ce n'est pas seulement l'ami, le vieil ami que ce +meurtrier a frappé en toi... + +-- Depuis vingt-trois ans... nous ne nous étions pas quittés, +Eustache et moi..., reprit le bon Marion en gémissant. Amis depuis +vingt-trois ans!... + +-- Non, ce n'est pas seulement l'ami que ce monstre a frappé en +toi, c'est aussi, c'est surtout peut-être le chef de la Gaule, le +général de l'armée... La cause mystérieuse de ce crime intéresse +peut-être l'avenir du pays... Il faut qu'elle soit recherchée, +découverte... + +-- Scanvoch, tu ne connais pas Eustache... Il se souciait bien, ma +foi! que je sois ou non chef de la Gaule et général... Et puis, +qu'est-ce que cela me fait... à cette heure où je vais aller vivre +ailleurs?... Seulement, accorde-moi cette dernière demande... ne +dénonce pas mon ami Eustache... + +-- Soit, je te garderai le secret, mais à une condition... + +-- Dis-la vite... + +-- Tu m'apprendras comment ce crime s'est commis... + +-- As-tu bien le coeur de marchander ainsi... le repos à... un +mourant?... + +-- Il y va peut-être du salut de la Gaule, te dis-je. Tout me +donne à penser que ta mort se rattache à une trame infernale, dont +les premières victimes ont été Victorin et son fils. Voilà +pourquoi les détails que je te demande sont si importants. + +-- Scanvoch... tout à l'heure je distinguais ta figure... la +couleur de tes vêtements... maintenant, je ne vois plus devant moi +qu'une forme... vague... Hâte-toi... hâte-toi... + +-- Réponds... Comment le crime s'est-il commis? et par Hésus, je +te jure de garder le secret... sinon... non... + +-- Scanvoch... + +-- Un mot encore. Eustache connaissait-il Tétrik? + +-- Jamais Eustache ne lui a seulement adressé... la parole... + +-- En es-tu certain? + +-- Eustache me l'a dit... il éprouvait même... sans savoir +pourquoi, de l'éloignement pour le gouverneur... Cela ne m'a pas +surpris... Eustache n'aimait que moi... + +-- Lui?... Et il t'a tué!... Parle, et je te le jure par Hésus! je +te garde le secret... sinon... non... + +-- Je parlerai... mais ton silence sur cette chose ne me suffit +pas. Vingt fois j'ai proposé à mon ami Eustache de partager ma +bourse avec lui... il a répondu à mes offres par des injures... +Ah! ce n'est pas une âme vénale... que la sienne... il n'a pas +d'argent... comment pourra-t-il fuir?... + +-- Je favoriserai sa fuite... j'aurai hâte de délivrer le camp et +la ville de la présence d'un pareil monstre! + +-- Un monstre! murmura Marion d'un ton de douloureux reproche. Tu +n'as que ce mot-là à la bouche... un monstre!... + +-- Comment et à propos de quoi t'a-t-il frappé? + +-- Depuis mon acclamation comme chef... nous... + +Mais, s'interrompant, Marion ajouta: Tu me jures de favoriser la +fuite d'Eustache? + +-- Par Hésus, je te le jure! Mais achève... + +-- Depuis mon acclamation comme chef de la Gaule... et général +(ah! combien j'avais donc raison... de refuser cette peste, +d'élévation... c'était sûrement un pressentiment...) mon ami +Eustache était devenu encore plus hargneux, plus bourru... que +d'habitude... il craignait, la pauvre âme... que mon élévation ne +me rendît fier... Moi, fier... Puis, s'interrompant encore, Marion +ajouta en agitant çà et là ses mains autour de lui... Scanvoch, où +es-tu? + +-- Là, lui ai-je dit en pressant entre les miennes sa main déjà +froide. Je suis là, prés de toi... + +-- Je ne te vois plus... + +Et sa voix s'affaiblissait de moment en moment. + +-- Soulève-moi... appuie-moi le dos contre un arbre... le coeur me +tourne... j'étouffe... + +J'ai fait, non sans peine, ce que me demandait Marion, tant son +corps d'Hercule était pesant; je suis parvenu à l'adosser à un +arbre. Il a ainsi continué d'une voix de plus en plus défaillante: + +-- À mesure que la chagrine humeur de mon ami Eustache +augmentait... je tâchais de lui être encore plus amical +qu'autrefois... Je comprenais sa défiance... Déjà, lorsque j'étais +capitaine, il ne pouvait s'accoutumer à me traiter en ancien +camarade d'enclume... Général et chef de la Gaule, il me crut un +potentat... Il se montrait donc de plus en plus hargneux et +sombre... Moi, toujours certain de ne pas le désaimer, au +contraire... je riais à coeur joie de ces hargneries... je +riais... c'était à tort, il souffrait... Enfin, aujourd'hui, il +m'a dit «Marion, il y a longtemps que nous ne nous sommes promenés +ensemble... Viens-tu dans le bois hors de la ville?» J'avais à +conférer avec Victoria; mais, dans la crainte de fâcher mon ami +Eustache, j'écris à la mère des camps... afin de m'excuser... puis +lui et moi nous partons bras dessus bras dessous pour la +promenade... Cela me rappelait nos courses d'apprentis forgerons +dans la forêt de Chartres... où nous allions dénicher des pies- +grièches... J'étais tout content, et malgré ma barbe grise, et +comme personne ne nous voyait, je m'évertuais à des singeries pour +dérider Eustache: j'imitais, comme dans notre jeune temps, le cri +des pies-grièches en soufflant dans une feuille d'arbre placée +entre mes lèvres, et d'autres singeries encore... car... voilà qui +est singulier, jamais je n'avais été plus gai qu'aujourd'hui... +Eustache, au contraire, ne se déridait point... Nous étions à +quelques pas d'ici, lui derrière moi... il m'appelle... je me +retourne...et tu vas voir, Scanvoch, qu'il n'y a pas eu de sa part +méchanceté, mais folie... pure folie... Au moment où je me +retourne, il se jette sur moi l'épée à la main, me la plonge dans +le côté en me disant: «_La reconnais-tu cette épée, toi qui l'as +forgée?_» Très-surpris, je l'avoue, je tombe sur le coup... en +disant à mon ami Eustache: «À qui en as-tu?... Au moins on +s'explique... T'ai-je chagriné sans le vouloir?» Mais je parlais +aux arbres... le pauvre fou avait disparu... laissant son épée +près de moi, autre signe de folie... puisque cette arme, remarque +ceci... Scanvoch, puisque... cette arme portait sur la lame: +«_Cette épée a été forgée par Marion... pour... son cher ami... +Eustache_.» + +Telles ont été les dernières paroles intelligibles de ce bon et +brave soldat. Quelques instants après, il expirait en prononçant +des mots incohérents, parmi lesquels revenaient souvent ceux-ci: +-- _Eustache... fuite... sauve-le_... + +Lorsque Marion eut rendu le dernier soupir, j'ai, en hâte, regagné +Mayence pour tout raconter à Victoria, sans lui cacher que je +soupçonnais de nouveau Tétrik de n'être pas étranger à cette +trame, qui, ayant déjà enveloppé Victorin, son fils et Marion, +laissait vacant le gouvernement de la Gaule. Ma soeur de lait, +quoique désolée de la mort de Marion, combattit mes défiances au +sujet de Tétrik; elle me rappela que moi-même, plus de trois mois +avant ce meurtre, frappé de l'expression de haine et d'envie qui +se trahissait sur la physionomie et dans les paroles de l'ancien +compagnon de forge du capitaine, je lui avais dit à elle, +Victoria, devant Tétrik, «que Marion devait être bien aveuglé par +l'affection pour ne pas reconnaître que son ami était dévoré d'une +implacable jalousie.» En un mot, Victoria partageait cette +croyance du bon Marion: que le crime dont il venait d'être victime +n'avait d'autre cause que la haineuse envie d'Eustache, poussée +jusqu'au délire par la récente élévation de son ami; puis enfin, +singulier hasard, ma soeur de lait recevait ce jour-là même de +Tétrik, alors en route pour l'Italie, une lettre dans laquelle il +lui apprenait que, sa santé dépérissant de plus en plus, les +médecins n'avaient vu pour lui qu'une chance de salut: un voyage +dans un pays méridional; il se rendait donc à Rome avec son fils. + +Ces faits, la conduite de Tétrik depuis la mort de Victorin, ses +lettres touchantes et les raisons irréfutables, je l'avoue, que me +donnait Victoria, détruisirent encore une fois ma défiance à +l'égard de l'ancien gouverneur de Gascogne je me persuadai aussi, +chose d'ailleurs rigoureusement croyable d'après les antécédents +d'Eustache, que l'horrible meurtre dont il s'était rendu coupable +n'avait eu d'autre motif qu'une jalousie féroce, exaltée jusqu'à +la folie furieuse par la récente et haute fortune de son ami. + +J'ai tenu la promesse faite au bon et brave Marion à sa dernière +heure. Sa mort a été attribuée à un meurtrier inconnu, mais non +pas à Eustache. J'avais rapporté son épée à Victoria; aucun +soupçon ne plana donc sur ce scélérat, qui ne reparut jamais ni à +Mayence ni au camp. Les restes de Marion, pleuré par l'armée +entière, reçurent les pompeux honneurs militaires dus au général +et au chef de la Gaule. + +CHAPITRE V + +Le jour le plus néfaste de ma vie, après celui ou j'ai accompagné +jusqu'aux bûchers, qui les ont réduits en cendres, les restes de +Victorin, de son fils et de ma bien-aimée femme Ellèn, a été le +jour où sont arrivés les événements suivants. Ce récit, mon +enfant, se passe cinq ans après le meurtre de Marion, successeur +de Victorin au gouvernement de la Gaule. Victoria n'habite plus +Mayence, mais Trèves, grande et splendide ville gauloise de ce +côté-ci du Rhin. Je continue de demeurer avec ma soeur de lait; +Sampso, qui t'a servi de mère depuis la mort de mon Ellèn toujours +regrettée, Sampso est devenue ma femme... Le soir de notre +mariage, elle m'a avoué ce dont je ne m'étais jamais douté, +qu'ayant toujours ressenti pour moi un secret penchant, elle avait +d'abord résolu de ne pas se marier et de partager sa vie entre +Ellèn, moi et toi, mon enfant. + +La mort de ma femme, l'affection, la profonde estime que +m'inspirait Sampso, ses vertus, les soins dont elle te comblait, +ta tendresse pour elle, car tu la chérissais comme ta mère qu'elle +remplaçait, les nécessités de ton éducation, enfin les instances +de Victoria, qui, appréciant les excellentes qualités de Sampso, +désirait vivement cette union: tout m'engageait à proposer ma main +à ta tante. Elle accepta; sans le souvenir de la mort de Victorin +et de celle d'Ellèn, dont nous parlions chaque jour avec Sampso, +les larmes aux yeux, sans la douleur incurable de Victoria, +songeant toujours à son fils et à son petit-fils, j'aurais +retrouvé le bonheur après tant de chagrins. + +J'habitais donc la maison de Victoria dans la ville de Trèves: le +jour venait de se lever, je m'occupais de quelques écritures pour +la mère des camps, car j'avais conservé mes fonctions près d'elle, +j'ai vu entrer chez moi sa servante de confiance, nommée _Mora_; +elle était née, disait-elle, en Mauritanie, d'où lui venait son +nom de Mora; elle avait, ainsi que les habitants de ce pays, le +teint bronzé, presque noir, comme celui des nègres; cependant, +malgré la sombre couleur de ses traits, elle était jeune et belle +encore. Depuis quatre ans (remarque cette date, mon enfant), +depuis quatre ans que Mora servait ma soeur de lait, elle avait +gagné son affection par son zèle, sa réserve et son dévouement qui +semblait à toute épreuve: parfois Victoria, cherchant quelque +distraction à ses chagrins, demandait à Mora de chanter, car sa +voix était remarquablement pure; elle savait des airs d'une +mélancolie douce et étrange. Un des officiers de l'armée était +allé jusqu'au Danube; il nous dit un jour, en écoutant Mora, qu'il +avait déjà entendu ces chants singuliers dans les montagnes de +Hongrie. More parut fort surprise, et répondit qu'elle avait +appris tout enfant, dans son pays de Mauritanie, les mélodies +qu'elle nous répétait. + +-- Scanvoch, me dit Mora en entrant chez moi, ma maîtresse désire +vous parler. + +-- Je te suis, Mora. + +-- Un mot auparavant, je vous prie. + +-- Que veux-tu? + +-- Vous êtes l'ami, le frère de lait de ma maîtresse... ce qui la +touche vous touche... + +-- Sans doute... qu'y a-t-il? + +-- Hier, vous, avez quitté ma maîtresse après avoir passé la +soirée près d'elle avec votre femme et votre enfant... + +-- Oui... et Victoria s'est retirée pour se reposer... + +-- Non... car peu de temps après votre départ j'ai introduit près +d'elle un homme enveloppé d'un manteau. Après un entretien, qui a +duré presque la moitié de la nuit, avec cet inconnu, ma maîtresse, +au lieu de se coucher, a été si agitée, qu'elle s'est promenée +dans sa chambre jusqu'au jour. + +-- Quel est cet homme? me suis-je dit tout haut dans le premier +moment de ma surprise; car Victoria n'avait pas d'habitude de +secrets pour moi. Quel mystère? + +Mora, croyant que je l'interrogeais, indiscrétion dont je me +serais gardé par respect pour Victoria, me répondit: + +-- Après votre départ, Scanvoch, ma maîtresse m'a dit: «Sors par +le jardin; tu attendras à la petite porte... on y frappera d'ici à +peu de temps; un homme en manteau gris se présentera... tu +l'introduiras ici... et pas un mot de cette entrevue à qui que ce +soit...» + +-- Ce secret, Mora, tu aurais dû me le taire... + +-- Peut-être ai-je tort de ne pas garder le silence, même envers +vous, Scanvoch, l'ami dévoué, le frère de ma maîtresse; mais elle +m'a paru si agitée après le départ de ce mystérieux personnage, +que j'ai cru devoir tout vous dire... Puis, enfin, autre chose +encore m'a décidée à m'adresser à vous... + +-- Achève... + +-- Cet homme, je l'ai reconduit à la porte du jardin... + +Je marchais à quelques pas devant lui... Sa colère était si +grande, que je l'ai entendu murmurer de menaçantes paroles contre +ma maîtresse; cela surtout m'a déterminée à lui désobéir au sujet +du secret qu'elle m'avait recommandé... + +-- As-tu dit à Victoria que cet homme l'avait menacée? + +-- Non... car à peine j'étais de retour auprès d'elle, qu'elle m'a +ordonné d'un ton brusque... elle, toujours si douce pour moi, de +la laisser seule... Je me suis retirée dans une chambre voisine... +et jusqu'à l'aube, où ma maîtresse s'est jetée toute vêtue sur son +lit, je l'ai entendue marcher avec agitation... J'ai cependant +longtemps hésité avant de me décider à ces révélations, Scanvoch, +mais lorsque tout à l'heure ma maîtresse m'a appelée pour +m'ordonner de vous aller quérir, je n'ai pas regretté ce que j'ai +fait... Ah! si vous l'aviez vue! comme elle était pâle et +sombre!... + +Je me rendis chez Victoria très-inquiet... Je fus douloureusement +frappé de l'expression de ses traits... Mora ne m'avait pas +trompé. + +Avant de continuer ce récit, et pour t'aider à le comprendre, mon +enfant, il me faut te donner quelques détails sur une disposition +particulière de la chambre de Victoria... Au fond de cette vaste +pièce se trouvait une sorte de cellule fermée par d'épais rideaux +d'étoffe; dans cette cellule, où ma soeur de lait se retirait +souvent pour regretter ceux qu'elle avait tant aimés, se +trouvaient, au-dessus des symboles sacrés de notre foi druidique, +les casques et les épées de son père, de son époux et de Victorin; +là aussi se trouvait, chère et précieuse relique... le berceau du +petit-fils de cette femme tant éprouvée par le malheur... + +Victoria vint à moi et me dit d'une voix altérée: + +-- Frère... pour la première fois de ma vie j'ai eu un secret pour +toi... frère... pour la première fois de ma vie je vais user de +ruse et de dissimulation... + +Puis, me prenant la main, -- la sienne était brûlante, fiévreuse, +-- elle me conduisit vers la cellule, écarta les rideaux épais qui +la fermaient, et ajouta: + +-- Les moments sont précieux; entre dans ce réduit, restes-y muet, +immobile... et ne perds pas un mot de ce que tu vas entendre tout +à l'heure... Je te cache là d'avance pour éloigner tout soupçon... + +Les rideaux de la cellule se refermèrent sur moi; je restai dans +l'obscurité pendant quelque temps; je n'entendis que le pas de +Victoria sur le plancher; elle marchait avec agitation. J'étais +dans cette cachette depuis une demi-heure peut-être, lorsque la +porte de la chambre de Victoria s'ouvrit, se referma, et une voix +dit ces mots: + +-- Salut à Victoria la Grande. + +C'était la voix de Tétrik, toujours mielleuse et insinuante. +L'entretien suivant s'engagea entre lui et Victoria; ainsi qu'elle +me l'avait recommandé, je n'en ai pas oublié une parole, car dans +la journée même je l'ai transcrit de souvenir, et parce que je +sentais toute la gravité de cette conversation, et parce que cette +mesure m'était commandée par une circonstance que tu apprendras +bientôt. + +-- Salut à Victoria la Grande, avait dit l'ancien gouverneur de +Gascogne. + +-- Salut à vous, Tétrik. + +-- La nuit vous a-t-elle, Victoria, porté conseil? + +-- Tétrik, répondit Victoria d'un ton parfaitement calme et qui +contrastait avec l'agitation où je venais de la voir plongée, +Tétrik, vous êtes poète? + +-- À quel propos, je vous prie, cette question? + +-- Enfin... vous faites des vers? + +-- Il est vrai... je cherche parfois dans la culture des lettres +quelque distraction aux soucis des affaires d'État... et surtout +aux regrets éternels que m'a laissés la mort de notre glorieux et +infortuné Victorin... auquel je survis contre mon attente... Je +vous l'ai souvent répété, Victoria... en nous entretenant de ce +jeune héros... que j'aimais aussi paternellement que s'il eût été +mon enfant... J'avais~ deux fils, il ne m'en reste qu'un... Je +suis poète, dites-vous? hélas! je voudrais être l'un de ces génies +qui donnent l'immortalité à ceux qu'ils chantent... Victorin +vivrait dans la postérité comme il vit dans le coeur de ceux qui +le regrettent! Mais à quoi bon me parler de mes vers... à propos +de l'important sujet qui me ramène auprès de vous? + +-- Comme tous les poètes... vous relisez plusieurs fois vos vers +afin de les corriger? + +-- Sans doute... mais... + +-- Vous les oubliez, si cela se peut dire, à cette fin qu'en les +lisant de nouveau vous soyez, frappé davantage de ce qui pourrait +blesser votre esprit et votre oreille? + +-- Certes, après avoir d'inspiration écrit quelque ode, il m'est +parfois arrivé de laisser, ainsi que l'on dit, _dormir ces vers_ +pendant plusieurs mois; puis, les relisant, j'étais choqué de +choses qui m'avaient d'abord échappé. Mais encore une fois, +Victoria, il n'est pas question de poésie... + +-- Il y a un grand avantage en effet à laisser ainsi dormir des +idées et à les reprendre ensuite, répondit ma soeur de lait avec +un sang-froid dont j'étais de plus en plus étonné. Oui, cette +méthode est bonne; ce qui, sous le feu de l'inspiration, ne nous +avait pas d'abord blessé... nous blesse parfois, alors que +l'inspiration s'est refroidie... Si cette épreuve est utile pour +un frivole jeu d'esprit, ne doit-elle pas être plus utile encore +lorsqu'il s'agit des circonstances graves de la vie?... + +-- Victoria... je ne vous comprends pas. + +-- Hier, dans la journée, j'ai reçu de vous une lettre conçue en +ces termes: + +«Ce soir, je serai à Trèves à l'insu de tous; je vous adjure au +nom des plus grands intérêts de notre chère patrie, de me recevoir +en secret, et de ne parler à personne, pas même à votre ami et +frère Scanvoch; j'attendrai vers minuit votre réponse à la porte +du jardin de votre maison.» + +-- Et cette entrevue... vous me l'avez accordée, Victoria... +Malheureusement pour moi, elle n'a pas été décisive, et au lieu de +retourner à Mayence sans que ma venue ait été connue dans cette +ville, j'ai été forcé de rester aujourd'hui, puisque vous avez +remis à ce matin la réponse et la résolution que j'attends de +vous. + +-- Cette résolution, je ne saurais vous la faire connaître avant +d'avoir soumis votre proposition à l'épreuve dont nous parlions +tout à l'heure. + +-- Quelle épreuve? + +-- Tétrik, j'ai laissé dormir... ou plutôt j'ai dormi avec vos +offres, faites-les moi de nouveau... Peut-être alors ce qui +m'avait blessée... ne me blessera plus... peut-être ce qui ne +m'avait pas choquée me choquera-t-il... + +-- Victoria, vous, si sérieuse, plaisanter en un pareil moment!... + +-- Celle-là qui, avant d'avoir à pleurer son père et son époux, +son fils et son petit-fils, souriait rarement... celle-là ne +choisit pas le temps d'un deuil éternel pour plaisanter... croyez- +moi, Tétrik... + +-- Cependant... + +-- Je vous le répète, vos propositions d'hier m'ont paru si +extraordinaires... elles ont soulevé dans mon esprit tant +d'indécision, tant d'étranges pensées, qu'au lieu de me prononcer +sous le coup de ma première impression... je veux tout oublier et +vous entendre encore, comme si pour la première fois vous me +parliez de ces choses. + +-- Victoria, votre haute raison, votre esprit d'une décision +toujours si prompte, si sûre, ne m'avaient pas habitué, je +l'avoue, à ces tempéraments. + +-- C'est que jamais, dans ma vie, déjà longue, je n'ai eu à me +décider sur des questions de cette gravité. + +-- De grâce, rappelez-vous qu'hier... + +-- Je ne veux rien me rappeler... Pour moi, notre entretien d'hier +n'a pas eu lieu... Il est minuit, Mora vient d'aller vous quérir à +la porte du jardin; elle vous a introduit près de moi: vous +parlez, je vous écoute... + +-- Victoria... + +-- Prenez garde... si vous me refusez, je vous répondrai peut-être +selon ma première impression d'hier... et, vous le savez, Tétrik, +lorsque je me prononce... c'est toujours d'une manière +irrévocable... + +-- Votre première impression m'est donc défavorable? s'écria-t-il +avec un accent rempli d'anxiété. Oh! ce serait un grand malheur! + +-- Parlez donc de nouveau, si vous voulez que ce malheur soit +réparable... + +-- Qu'il en soit ainsi que vous le désirez, Victoria... bien +qu'une pareille singularité de votre part me confonde... Vous le +voulez? soit... Notre entretien d'hier n'a pas eu lieu... je vous +revois en ce moment pour la première fois après une assez longue +absence, quoiqu'une fréquente correspondance ait toujours eu lieu +entre nous, et je vous dis ceci: Il y a cinq ans, frappé au coeur +par la mort de Victorin... mort à jamais funeste, qui emportait +avec elle mes espérances pour le glorieux avenir de la Gaule!... +j'étais mourant en Italie, à Rome, où mon fils m'avait +accompagné... Ce voyage, selon les médecins, devait rétablir ma +santé; ils se trompaient: mes maux empiraient... Dieu voulut qu'un +prêtre chrétien me fût secrètement amené par un de mes amis +récemment converti... La foi m'éclaira et, en m'éclairant, elle +fit un miracle de plus, elle me sauva de la mort... Je revins à +une vie pour ainsi dire nouvelle, avec une religion nouvelle... +Mon fils abjura comme moi, mais en secret, les faux dieux que nous +avions jusqu'alors adorés... À cette époque, je reçus une lettre +de vous, Victoria; vous m'appreniez le meurtre de Marion: guidé +par vous, et selon mes prévisions, il avait sagement, gouverné la +Gaule... Je restai anéanti à cette nouvelle, aussi désespérante +qu'inattendue; vous me conjuriez, au nom des intérêts les plus +sacrés du pays, de revenir en Gaule: personne, disiez-vous, +n'était capable, sinon moi, de remplacer Marion... Vous alliez +plus loin: moi seul, dans l'ère nouvelle et pacifique qui +s'ouvrait pour notre pays, je pouvais, en le gouvernant, combler +sa prospérité; vous faisiez un véhément appel à ma vieille amitié +pour vous, à mon dévouement à notre patrie... Je quittai Rome avec +mon fils; un mois après j'étais auprès de vous, à Mayence; vous me +promettiez votre tout-puissant appui auprès de l'armée, car vous +étiez ce que vous êtes encore aujourd'hui, la mère des camps... +Présenté par vous à l'armée, je fus acclamé par elle... Oui, grâce +à vous seule, moi, gouverneur civil, moi, qui de ma vie n'avais +touché l'épée, je fus, chose unique jusqu'alors, acclamé chef +unique de la Gaule, puisque vous déclariez fièrement de ce jour à +l'empereur que la Gaule, désormais indépendante, n'obéirait qu'à +un seul chef gaulois librement élu... L'empereur, engagé dans sa +désastreuse guerre d'Orient contre la reine Zénobie, votre +héroïque émule, l'empereur céda... Seul, je gouvernai notre pays. +Ruper, vieux général éprouvé dans les guerres du Rhin, fut chargé +du commandement des troupes; l'armée, dans sa constante idolâtrie +pour vous, voulut vous conserver au milieu d'elle... Moi, je +m'occupai de développer en Gaule les bienfaits de la paix... +Toujours secrètement fidèle à la foi chrétienne, je ne crus pas +politique de la confesser publiquement; je vous ai donc caché à +vous-même, Victoria, jusqu'à aujourd'hui, ma conversion à la +religion dont le pape est à Rome. Depuis cinq ans la Gaule, +prospère au dedans, est respectée au dehors; j'ai établi le siège +de mon gouvernement et du sénat à Bordeaux, tandis que vous +restiez au milieu de l'armée qui couvre nos frontières, prête à +repousser, soit de nouvelles invasions des Franks, soit les +Romains, s'ils voulaient maintenant attenter à notre complète +indépendance si chèrement reconquise... Vous le savez, Victoria, +je me suis toujours inspiré de votre haute sagesse, soit en venant +souvent vous visiter à Trèves, depuis que vous avez quitté +Mayence, soit en correspondant journellement avec vous sur les +affaires du pays; mais je ne m'abuse pas, Victoria, et je suis +fier de reconnaître cette vérité: votre main toute-puissante m'a +seule élevé au pouvoir, seule elle m'y soutient... Oui, du fond de +sa modeste maison de Trèves, la mère des camps est de fait +impératrice de la Gaule... et moi, malgré le pouvoir dont je +jouis, je suis, et je m'en honore, Victoria, je suis votre premier +sujet... Ce rapide regard sur le passé était indispensable pour +établir nettement la position présente... Ainsi que je vous l'ai +dit hier, veuillez-vous le rappeler... + +-- Je ne me souviens plus d'hier... Poursuivez, Tétrik... + +-- La déplorable mort de Victorin et de son fils, le meurtre de +Marion, vous prouvent la funeste fragilité des pouvoirs +électifs... Cette idée n'est pas, vous le savez, nouvelle chez +moi... J'étais autrefois venu à Mayence afin de vous engager à +acclamer l'enfant de Victorin l'héritier de son père... Dieu a +voulu qu'un crime affreux ruinât ce projet auquel vous eussiez +peut-être consenti plus tard... + +-- Continuez... + +-- La Gaule est maintenant en paix, sa valeureuse armée vous est +dévouée plus qu'elle ne l'a jamais été à aucun général, elle +impose à nos ennemis; notre beau pays, pour atteindre à son plus +haut point de prospérité, n'a plus besoin que d'une chose, la +stabilité; en un mot, il lui faut une autorité qui ne soit plus +livrée au caprice d'une élection intelligente aujourd'hui, stupide +demain; il nous faut donc un gouvernement qui ne soit plus +personnifié dans un homme toujours à la merci du soulèvement +militaire de ceux qui l'ont élu, ou du poignard d'un assassin. +L'institution monarchique, basée non sur un homme, mais sur un +principe, existait en Gaule il y a des siècles; elle peut seule +aujourd'hui donner à notre pays la force, la prospérité, qui lui +manquent... La monarchie, vous disais-je hier, Victoria, seule, +vous pouvez la rétablir en Gaule: je viens vous en offrir les +moyens, guidé par mon fervent amour pour mon pays... + +-- C'est cette offre que je veux vous entendre me proposer de +nouveau, Tétrik... + +-- Ainsi, vous exigez... + +-- Rien n'a été dit hier... parlez... + +-- Victoria, vous disposez de l'armée... moi, je gouverne le pays; +vous m'avez fait ce que je suis... j'ai plaisir à vous le +répéter... vous êtes au vrai l'impératrice de la Gaule, et moi, +votre premier sujet... Unissons-nous dans un but commun pour +assurer à jamais l'avenir de notre glorieuse patrie; unissons, non +pas nos corps, je suis vieux... vous êtes belle et jeune encore, +Victoria... mais unissons nos âmes devant un prêtre de la religion +nouvelle, dont le pape est à Rome... Embrassez le christianisme, +devenez mon épouse devant Dieu... et proclamez-nous, vous, +impératrice, moi, empereur des Gaules... L'armée n'aura qu'une +voix pour vous élever au trône... vous régnerez seule et sans +partage... Quant à moi, vous le savez, je n'ai aucune ambition, +et, malgré mon vain titre d'empereur, je continuerai d'être votre +premier sujet... Seulement, il sera, je crois, très-politique +d'adopter mon fils comme successeur au trône; il est en âge d'être +marié; nous choisirons pour lui une alliance souveraine... j'ai +déjà mes vues... et la monarchie des Gaules est à jamais fondée... +Voilà, Victoria, ce que je vous proposais hier... voilà ce que je +vous propose aujourd'hui... Je vous ai, selon votre désir, exposé +de nouveau mes projets pour le bien du pays; adoptez ce plan, +fruit de longues années de méditation, d'expérience... et la Gaule +marche à la tête des nations du monde... + +Un assez long silence de ma soeur de lait suivit ces paroles de +son parent... Elle reprit, toujours calme: + +-- J'ai été sagement inspirée en voulant vous entendre une seconde +fois, Tétrik... Et d'abord, dites-moi, vous avez abjuré pour la +religion nouvelle l'antique foi de nos pères? La Gaule, presque +tout entière, est cependant restée fidèle à la foi druidique. + +-- Aussi ai-je tenu, par politique, mon abjuration secrète; mais +si, acceptant mon offre, vous abjuriez aussi votre idolâtrie lors +de notre mariage, je confesserais très-haut ma nouvelle croyance; +et, très-probablement, votre conversion, à vous, Victoria, l'idole +de notre peuple, entraînerait la conversion des trois quarts du +pays. + +-- Dites-moi, Tétrik, vous avez abjuré la croyance de nos pères +pour la foi nouvelle, pour l'Évangile prêché par ce jeune homme de +Nazareth, crucifié à Jérusalem il y a plus de deux siècles... À +cette foi nouvelle, vous croyez sans doute? + +-- L'aurais-je embrassée sans cela? + +-- Cet Évangile, je l'ai lu... Une aïeule de Scanvoch a assisté +aux derniers jours de Jésus, l'ami des esclaves et des affligés... +Or, dans les tendres et divines paroles du jeune maître de +Nazareth, je n'ai trouvé que des exhortations au renoncement des +richesses, à l'humilité, à l'égalité parmi les hommes... et voici +que, fervent et nouveau converti, vous rêvez la royauté... + +-- Un mot, Victoria... + +-- Durant sa vie, le jeune docteur de Nazareth disait: «Le maître +n'est pas plus que le disciple... l'esclave est autant que son +seigneur...» Il se disait fils de Dieu, de même que notre foi +druidique nous apprend que nous sommes tous fils d'un même Dieu... + +-- Pris en un sens absolu, l'Évangile de Notre-Seigneur Jésus- +Christ ne serait, vous l'avouerez, qu'une machine d'éternelle +rébellion du pauvre contre le riche, du serviteur contre son +maître, du peuple contre ses chefs, la négation enfin de toute +autorité; tandis que les religions, au contraire, doivent rendre +l'autorité plus puissante, plus redoutable... + +-- Je sais cela... Nos druides, au temps de leur barbarie +primitive, et avant de devenir les plus sublimes des hommes, se +sont aussi rendus redoutables aux peuples ignorants, alors qu'ils +les frappaient de terreur et les écrasaient sous leur pouvoir; +mais-le jeune maître de Nazareth a flétri ces fourberies atroces +en disant avec indignation: «Vous voulez faire porter aux hommes +des fardeaux écrasants, que vous ne touchez pas, vous, prêtres du +bout du doigt...» + +-- La raison d'État passe avant les principes... Rien de plus +périlleux, Victoria, que d'abandonner la nomination d'un chef +politique ou religieux au brutal caprice d'une élection +populaire... L'intérêt du présent et de l'avenir vous fait donc +une loi d'accepter mes offres... Je me résume: Prenez-moi pour +époux; embrassez, comme moi, la foi nouvelle; faites-nous +proclamer par l'armée, vous et moi, empereur et impératrice; +adoptez mon fils et sa postérité... La Gaule, à notre exemple, se +fait tout entière chrétienne; et, soutenus par les prêtres et les +évêques, nous possédons l'autorité la plus souveraine, la plus +absolue, dont aient jamais joui un empereur et une impératrice!... + +Soudain la voix de Victoria, jusqu'alors calme et contenue, éclata +indignée, menaçante: + +-- Tétrik! vous me proposez là un pacte sacrilège... tyrannique... +infâme! + +-- Victoria, que signifie?... + +-- Hier, je vous croyais insensé..., aujourd'hui, que vous m'avez +ouvert les profondeurs de votre âme infernale... je vous crois un +monstre d'ambition et de scélératesse!... + +-- Moi! grand Dieu! + +-- Vous!... Oh! à cette heure le passé éclaire pour moi le +présent, et le présent l'avenir... Béni soyez-vous, ô Hésus!... Je +n'étais pas seule à entendre cet effrayant complot!... + +-- Que dites-vous? + +-- Vous m'avez inspiré, ô Hésus! et j'ai voulu avoir un témoin +caché, qui affirmerait au besoin la réalité de ce projet +monstrueux... car ma parole elle-même... non, la parole de +Victoria ne serait pas crue si elle dévoilait tant d'horreurs!... +Viens, mon frère... viens, Scanvoch!... + +À cet appel de Victoria, je m'écriai: + +-- Ma soeur... je ne dis plus comme autrefois: Je soupçonne cet +homme!... je dis: J'accuse le criminel! + +-- Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous m'accusez, Scanvoch, reprit +Tétrik avec un impérieux dédain, ce n'est pas d'aujourd'hui que +ces folles accusations sont tombées devant mon mépris... + +-- Je te soupçonnais autrefois, Tétrik, lui dis-je, d'avoir, par +tes machinations ténébreuses, amené la mort de Victorin et celle +de son fils au berceau... Aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse +de cette horrible trame!... + +-- Prends garde, dit Tétrik pâle, sombre, menaçant, prends garde, +mon pouvoir est grand... + +-- Mon frère, me dit Victoria, ta pensée est la mienne... Parle +sans crainte... moi aussi j'ai un grand pouvoir... + +-- Tétrik, je te soupçonnais autrefois d'avoir tuer Marion... +aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse de ce crime!... + +-- Malheureux insensé! où sont les preuves de ce que tu as +l'audace d'avancer?... + +-- Oh! je le sais... tu es prudent et habile autant que patient, +tu brises tes instruments dans l'ombre après t'en être servi. + +-- Ce sont des mots, reprit Tétrik avec un calme glacial; mais les +preuves où sont-elles?... + +-- Les preuves, s'écria Victoria, elles sont dans tes propositions +sacrilèges... Écoute, Tétrik, voici la vérité: tu as conçu le +projet d'être empereur héréditaire de la Gaule longtemps avant la +mort de Victorin; ta proposition de faire acclamer mon petit-fils +comme héritier du pouvoir de son père était à la fois un leurre +destiné à me tromper sur tes desseins et un premier pas dans la +voie que tu poursuivais... + +-- Victoria, la passion vous égare. Quel maladroit ambitieux +j'aurais été, moi, voulant arriver un jour à l'empire +héréditaire... vous conseiller de faire décerner ce pouvoir à +votre race... + +-- Le principe était accepté par l'armée: l'hérédité du pouvoir +reconnue pour l'avenir; tu te débarrassais ensuite de mon fils et +de mon petit-fils, ce que tu as fait... + +-- Moi... + +-- Tout maintenant se dévoile à mes yeux... Cette bohémienne +maudite a été ton instrument; elle est venue à Mayence pour +séduire mon fils, pour le pousser, par ses refus, à l'acte infâme +aux prix duquel cette créature mettait ses faveurs... Ce crime +commis, mon fils devait être tué par Scanvoch, rappelé à Mayence +cette nuit-là même, ou massacré par l'armée, prévenue et soulevée +à temps par tes émissaires... + +-- Des preuves, Victoria! des preuves!... + +-- Je n'en ai pas... mais cela est! Dans la même nuit, tu as fait +tuer mon petit-fils entre mes bras: ma race a été éteinte... ton +premier pas vers l'empire était marqué dans le sang. Tu as ensuite +refusé le pouvoir et proposé l'élévation de Marion... Oh! je +l'avoue, à ce prodige d'astuce infernale, mes soupçons, un moment +éveillés, se sont évanouis... Deux mois après son acclamation +comme chef de la Gaule... Marion tombait sous le fer d'un +meurtrier, ton instrument. + +-- Des preuves..., reprit Tétrik impassible, des preuves!... + +-- Je n'en ai pas, mais cela est... Tu restais seul: Victorin, son +fils, Marion, tués... Alors, devenue, sans le savoir, ta complice, +je t'ai adjuré de prendre le gouvernement du pays... Tu +triomphais, mais à demi... tu gouvernais, mais, tu l'as dit, tu +n'étais que mon premier sujet, à moi, la mère des camps... Oh! je +le vois à cette heure, mon pouvoir te gêne! l'armée, la Gaule, +t'ont accepté pour leur chef, présenté par moi; elles ne t'ont pas +choisi... D'un mot je peux te briser comme je t'ai élevé... +Aveuglé par l'ambition, tu as jugé mon coeur d'après le tien; tu +m'as crue capable de vouloir changer mon influence sur l'armée +contre la couronne d'impératrice, et d'introniser à ce prix toi et +ta race... Tu as conclu avec le pape et les évêques un pacte +ténébreux, dans l'espoir d'asservir un jour cet intelligent et +fier peuple gaulois, qui, libre, choisit librement ses chefs, et +reste fidèle à la religion de ses pères. Quoi! il a brisé depuis +des siècles, par les mains sacrées de Ritha-Gaür, le joug des +rois... et tu voudrais de nouveau lui imposer ce joug, en +t'alliant avec la nouvelle Église?... Eh bien, moi, Victoria, la +mère des camps, je te dis ceci à toi Tétrik, chef de la Gaule: +Devant le peuple et l'armée, je t'accuse de vouloir asservir la +Gaule! je t'accuse d'avoir renié la foi de tes pères! je t'accuse +d'avoir contracté une secrète alliance avec les évêques! je +t'accuse de vouloir usurper la couronne impériale pour toi et pour +ta race... Oui, de ceci, moi, Victoria, je t'accuse, et je +t'accuserai devant le peuple et l'armée, te déclarant traître, +renégat, meurtrier, usurpateur... Je vais demander sur l'heure que +tu sois jugé par le sénat, et puni de mort pour tes crimes si tu +es reconnu coupable!... + +Malgré la véhémence des accusations de ma soeur de lait, Tétrik +revint à son calme habituel, dont il était un moment sorti pour me +menacer, et répondit de sa voix la plus onctueuse: + +-- Victoria, j'avais cru profitable à la Gaule le projet que je +vous ai soumis... n'y pensons plus... Vous m'accusez, je suis prêt +à répondre devant le sénat et l'armée... Si ma mort, prononcée par +mes juges, à votre instigation, peut être d'un utile enseignement +pour le pays, je ne vous disputerai pas le peu de jours qui me +restent à vivre. Je reste à Trèves, où j'attendrai la décision du +sénat... Adieu, Victoria... l'avenir prouvera qui de vous ou de +moi aimait la Gaule d'un amour éclairé... Encore adieu, +Victoria... + +Et il fit un pas vers la porte; j'y arrivai avant lui, et, barrant +le passage, je m'écriai: + +-- Tu ne sortiras pas! tu veux fuir la punition due à tes +crimes... + +Tétrik me toisa des pieds à la tête avec une hauteur glaciale, et +dit en se tournant à demi vers Victoria: + +-- Quoi! dans votre maison, de la violence contre un vieillard... +contre un parent venu chez vous sans défiance... + +-- Je respecterai ce qui est sacré en tout pays, l'hospitalité, +répondit la mère des camps. Vous êtes venu ici librement, vous +sortirez librement. + +-- Ma soeur! m'écriai-je, prenez garde! votre confiance vous a +déjà été funeste... + +Victoria, d'un geste, m'interrompit, réfléchit, et dit avec +amertume: + +-- Tu as raison... ma confiance a été funeste au pays; elle me +pèse comme un remords... ne crains rien cette fois. + +Et elle frappa vivement sur un timbre... Presque aussitôt Mora +parut. Après quelques mots que sa maîtresse lui dit à l'oreille, +la servante se retira. + +-- Tétrik, reprit Victoria, j'ai envoyé quérir le capitaine Paul +et plusieurs officiers; ils vont venir vous chercher ici; ils vous +accompagneront à votre logis...vous n'en sortirez que pour +paraître devant vos juges... + +-- Mes juges? + +-- L'armée nommera un tribunal... ce tribunal vous jugera, +Tétrik... + +-- Je suis aussi justiciable du sénat. + +-- Si le tribunal militaire vous condamne, vous serez renvoyé +devant le sénat... si le tribunal militaire vous absout, vous +serez libre; la vengeance divine pourra seule vous atteindre. + +Mora rentra pour annoncer à sa maîtresse l'exécution de ses ordres +au sujet du capitaine Paul. Je me souvins plus tard, mais, hélas! +trop tard, que Mora échangea quelques paroles à voix basse avec +Tétrik, assis près de la porte. + +-- Scanvoch, met dit Victoria, tu as entendu ma conversation avec +Tétrik... tu te la rappelles? + +-- Parfaitement... + +-- Tu vas aller, sur l'heure, la transcrire fidèlement. -- Puis, +se retournant vers le chef de la Gaule, elle ajouta: -- Ce sera +votre acte d'accusation; il sera lu devant le tribunal militaire, +et ensuite ce tribunal décidera de votre sort. + +-- Victoria, reprit froidement Tétrik, écoutez les conseils d'un +vieillard, autrefois et encore à cette heure votre meilleur ami. +Accuser un homme est facile, prouver son crime est difficile... + +-- Tais-toi, détestable hypocrite! s'écria la mère des camps avec +emportement; ne me pousse point à bout... Je ne sais ce qui me +tient de te livrer sur l'heure à la brutale justice des soldats. - +- Puis, joignant les mains: -- Hésus, donne-moi la force d'être +équitable, même envers cet homme... Apaise en moi, ô Hésus! ces +bouillonnements de colère qui troubleraient mon jugement! + +Mora, ayant entendu quelque bruit derrière la porte, l'ouvrit, et +revint dire à sa maîtresse: + +-- On annonce l'arrivée du capitaine Paul. + +Victoria fit signe à Tétrik; il franchit le seuil en poussant un +profond soupir, et en disant d'un accent pénétré: + +-- Seigneur! Seigneur! dissipez l'aveuglement de mes ennemis... +pardonnez-leur comme je leur pardonne... + +La mère des camps, s'adressant à sa servante au moment où elle +sortait sur les pas du chef de la Gaule: + +-- Mora, j'ai la poitrine en feu... apporte-moi une coupe d'eau +mélangée d'un peu de miel. + +La servante fit un signe de tête empressé, puis elle disparut +ainsi que Tétrik, resté pendant un instant au seuil de la porte. + +-- Ah! mon frère! murmura Victoria avec accablement lorsque nous +fûmes seuls, ma longue lutte avec cet homme m'a épuisée... la vue +du mal me cause un abattement douloureux... je suis brisée; tiens, +prends ma main, elle brûle! + +-- L'insomnie, l'émotion, l'horreur longtemps contrainte que vous +inspirait Tétrik, ont causé votre agitation fiévreuse... Prenez un +peu de repos, ma soeur; je vais aller transcrire votre entretien +avec cet homme... Ce soir, justice sera faite. + +-- Tu as raison; il me semble que si je pouvais dormir, cela me +soulagerait... Va, mon frère, ne quitte pas la maison... + +-- Voulez-vous que j'envoie Sampso veiller près de vous? + +-- Non... je préfère être seule: le sommeil me viendra plus +facilement... + +Mora parut à ce moment, portant une coupe pleine de breuvage, +qu'elle offrit à sa maîtresse. Celle-ci prit le vase et en but le +contenu avec avidité. + +Laissant ma soeur de lait aux soins de sa servante, je remontai +chez moi afin de relater fidèlement les paroles de Tétrik. Je +terminais ce travail, commencé depuis deux heures, lorsque je vis +entrer Mora, pâle, épouvantée. + +-- Scanvoch, me dit-elle d'une voix haletante, venez... venez +vite!... Laissez là cette écriture... + +-- Qu'y a-t-il? + +-- Ma maîtresse... malheur! malheur!... Venez vite!... + +-- Victoria!... un malheur la menace? m'écriai-je en me dirigeant +à la hâte vers l'appartement de ma soeur de lait, tandis que Mora, +me suivant, disait: + +-- Elle m'avait renvoyée pour être seule... Tout à l'heure je suis +allée dans sa chambre... et alors... ô malheur!... + +-- Achève... + +-- Je l'ai vue sur son lit... les yeux ouverts... mais immobile et +livide comme une morte... + +Jamais je n'oublierai le spectacle affreux dont je fus frappé en +entrant chez Victoria. Couchée tout étendue sur son lit, elle +était, ainsi que me l'avait dit Mora, immobile et livide comme une +morte. Ses yeux fixes, étincelants, semblaient retirés au fond de +leur orbite; ses traits, douloureusement contractés, avaient la +froide blancheur du marbre... + +Une pensée me traversa l'esprit comme un éclair sinistre... +Victoria mourait empoisonnée!... + +-- Mora, m'écriai-je en me jetant à genoux auprès du lit de la +mère des camps, envoie à l'instant chercher le druide médecin, et +cours dire à Sampso de venir ici... + +La servante disparut. Je saisis une des mains de Victoria déjà +roidies et glacées, je la couvris de larmes en m'écriant: + +-- Ma soeur! c'est moi... Scanvoch!... + +-- Mon frère!... murmura-t-elle. + +Et à entendre sa voix sourde, affaiblie, il me sembla qu'elle me +répondait du fond d'un tombeau. Ses yeux, d'abord fixes, se +tournèrent lentement vers moi. L'intelligence divine, qui avait +jusqu'alors illuminé ce beau regard si auguste et si doux, +paraissait éteinte. Cependant, peu à peu, la connaissance lui +revint, et elle dit: + +-- C'est toi... mon frère?... Je vais mourir... + +Tournant alors péniblement la tête de côté et d'autre, comme si +elle eût cherché quelque chose, elle reprit en tâchant de lever un +de ses bras, qui retomba presque aussitôt pesamment sur sa couche: + +-- Là, ce grand coffre, ouvre-le... tu y verras un coffret de +bronze; apporte-le... + +J'obéis et je déposai sur le lit un petit coffret de bronze assez +lourd. Au même instant entrait Sampso, avertie par Mora. + +-- Sampso, dit Victoria, prenez ce coffret, emportez-le chez +vous... serrez-le soigneusement... Dans trois jours vous +l'ouvrirez... la clef est attachée au couvercle... + +Puis s'adressant à moi: + +-- Tu as transcrit mon entretien avec Tétrik? + +-- J'achevais ce travail lorsque Mora est accourue. + +-- Sampso, portez ce coffret chez vous, à l'instant, et revenez +aussitôt avec les parchemins sur lesquels Scanvoch a tout à +l'heure écrit... Allez, il n'y a pas un instant à perdre. + +Sampso obéit et sortit éperdue... Je restais seul avec Victoria. + +-- Mon frère, me dit-elle, les moments sont précieux, ne +m'interromps pas... Je me sens mourir; je crois deviner la main +qui me frappe, sans savoir comment elle m'a frappée... Ce crime +couronne une longue suite de forfaits ténébreux... Ma mort est à +cette heure un grand danger pour la Gaule; il faut le conjurer... +Tu es connu dans l'armée... on sait ma confiance en toi... +Rassemble les officiers, les soldats... instruis-les des projets +de Tétrik... Cet entretien, que tu as transcrit, je vais, si j'en +ai la force, le signer, pour donner créance à tes paroles... La +vie m'abandonne... Oh! que n'ai-je le temps de réunir ici, à mon +lit de mort, les chefs de l'armée, qui, ce soir, entoureront mon +bûcher... Sur ce bûcher, tu déposeras les armes de mon père, de +mon époux et de Victorin, et aussi le berceau de mon petit- +fils!... + +-- Scanvoch! s'écria Sampso en entrant précipitamment dans la +chambre, les parchemins, tu les avais laissés sur la table... ils +n'y sont plus!... + +-- C'est impossible! ai-je répondu stupéfait, il n'y a qu'un +instant, ils y étaient encore. + +-- Oui, je les y ai vus lorsque Mora est venue m'avertir du +malheur qui nous menaçait, m'a dit Sampso; ils auront été dérobés +en ton absence. + +-- Ces parchemins dérobés? Oh! cela est funeste! murmura Victoria. +Quelle main mystérieuse s'étend donc sur cette maison? Malheur! +malheur à la Gaule!... Hésus! Dieu tout-puissant! tu m'appelles +dans ces mondes inconnus d'où l'on plane peut-être sur ce monde +que je quitte pour aller revivre ailleurs... Hésus! abandonnerais- +je cette terre sans être rassurée sur l'avenir de mon pays tant +aimé, avenir qui m'épouvante? Ô Tout-Puissant! que ton divin +esprit m'éclaire à cette heure suprême! Hésus! m'as-tu entendue? +ajouta Victoria d'une voix plus haute, et se dressant sur son +séant, le regard inspiré. Que vois-je? est-ce l'avenir qui se +dévoile à mes yeux?... Cette femme, si pâle, quelle est-elle?... +Sa robe est ensanglantée... Sa couronne de feuilles de chêne, +l'arbre sacré de la Gaule, est sanglante aussi... l'épée que +tenait sa main virile est brisée à ses côtés... Un de ces sauvages +franks, la tête ornée d'une couronne, tient cette noble femme sous +ses genoux... Hésus! cette femme ensanglantée... c'est _la +Gaule!_... ce barbare agenouillé sur elle... c'est un _roi +frank!_... Encore du sang! un fleuve de sang! il entraîne dans son +cours, à la lueur des flammes de l'incendie, des ruines et des +milliers de cadavre!... Oh! cette femme... _la Gaule_, la voici +encore, hâve, amaigrie, vêtue de haillons, portant au cou le +collier de fer de la servitude; elle se traîne à genoux, écrasée +sous un pesant fardeau... Le roi frank hâte, à coups de fouet, la +marche de la Gaule esclave! Encore un torrent de sang... encore +des cadavres... encore des ruines... encore des lueurs +d'incendie... Assez! assez de débris! assez de massacres!... Ô +Hésus! joies du ciel! s'écria Victoria, dont les traits semblèrent +soudain rayonner d'une splendeur divine, la noble femme est +debout! la voilà... je la vois, plus belle, plus fière que +jamais... le front ceint d'une couronne de feuilles de chêne!... +D'une main, elle tient une gerbe d'épis, de raisins et de +fleurs... de l'autre, un drapeau surmonté du coq gaulois... elle +foule d'un pied superbe les débris de son collier d'esclavage, la +couronne des rois franks. Oui, cette femme, enfin libre, fière, +glorieuse, féconde... c'est la Gaule!... Hésus! Hésus!... pitié +pour elle... + +Ces derniers mots épuisèrent les forces de Victoria: elle céda +pourtant à un dernier élan d'exaltation, leva les yeux vers le +ciel en croisant ses deux bras sur sa mâle poitrine, poussa un +long gémissement et retomba sur sa couche funèbre... + +La mère des camps, Victoria la Grande, était morte!... + +J'avais, pendant qu'elle parlait, fait des efforts surhumains pour +contenir mon désespoir; mais lorsque je la vis expirer, le vertige +me saisit, mes genoux fléchirent, mes forces, ma pensée +m'abonnèrent, et je perdis tout sentiment au moment où j'entendis +un grand tumulte dans la pièce voisine, tumulte dominé par ces +mots: + +-- Tétrik, le chef de la Gaule, meurt par le poison!... + +* * * + +Pendant plusieurs jours, ta seconde mère, Sampso, mon enfant, me +vit à l'agonie. Deux semaines environ s'étaient passées depuis la +mort de Victoria, lorsque, pour la première fois, rassemblant et +raffermissant mes souvenirs, j'ai pu m'entretenir avec Sampso de +notre perte irréparable... Les derniers mots qui frappèrent mon +oreille, lorsque, brisé de douleur, je perdais connaissance auprès +du lit de ma soeur de lait, avaient été ceux-ci: +-- Tétrik, le chef de la Gaule, meurt par le poison!... + +En effet, Tétrik avait été, ou plutôt, parut avoir été empoisonné +en même temps que Victoria. À peine arrivé dans la maison du +général de l'armée, il sembla en proie à de cruelles souffrances; +et lorsque, quinze jours après, je revins à la vie, on craignait +encore pour les jours de Tétrik. + +Je l'avoue, à cette nouvelle étrange, je restai stupéfait; ma +raison se refusait à croire cet homme coupable d'un forfait dont +il était lui-même une des victimes. + +La mort de Victoria jeta la consternation dans la ville de Trèves, +dans l'armée; plus tard, dans toute la nation. Les funérailles de +l'auguste mère des camps semblaient être les funérailles de la +Gaule; on y voyait le présage de nouveaux malheurs pour le pays... +Le sénat gaulois décréta l'apothéose de Victoria; elle fut +célébrée à Trèves, au milieu du deuil et des larmes de tous. La +pompeuse solennité du culte druidique, le chant des bardes, +donnèrent un imposant éclat à cette cérémonie funèbre... Pendant +huit jours, Victoria, embaumée et couchée sur un lit d'ivoire, +couverte d'un tapis de drap d'or, fut exposée à la vénération de +tous les citoyens, qui se pressaient en foule dans la maison +mortuaire, sans cesse envahie par cette armée du Rhin, dont +Victoria était véritablement la mère. Enfin elle fut portée sur un +bûcher, selon l'antique usage de nos pères: les parfums fumèrent +dans les rues de Trèves, sur le passage du cortège, suivi de toute +l'armée, précédé des bardes chantant sur leurs harpes d'or les +louanges de cette femme illustre; puis, le bûcher mis en feu, elle +disparut au milieu des flammes étincelantes. + +Une médaille, frappée le jour même de la cérémonie funèbre, +représente, d'un côté, la tête de l'héroïne gauloise, casquée +comme Minerve, et de l'autre, un aigle aux ailes éployées, +s'élançant dans l'espace, l'oeil fixé sur le soleil, symbole de la +foi druidique... L'âme, abandonnant ce monde-ci, ne va-t-elle pas +revêtir un corps nouveau dans les mondes inconnus?... Au revers de +cette médaille fut gravée la formule ordinaire: _Consécration_, +accompagnée de ces mots: + +VICTORIA, EMPEREUR + +La Gaule, par cette appellation virile, immortalisait ainsi, dans +son enthousiasme, la glorieuse mère des camps, en lui décernant un +titre qu'elle avait toujours refusé pendant sa vie, vie aussi +modeste que sublime, consacrée tout entière à son père, à son +époux, à son fils, à la gloire et au salut de la patrie!... + +Ma perplexité était profonde: l'empoisonnement de Tétrik, luttant +encore, disait-on, contre la mort; la disparition du parchemin +contenant l'entretien de ce traître avec Victoria, parchemin +qu'elle n'avait pu d'ailleurs signer avant de mourir, rendait +très-difficile, sinon impossible, l'accusation que moi, soldat +obscur, je devais porter contre Tétrik, survivant et chef +souverain de la Gaule, souveraineté d'autant plus imposante, +qu'elle n'était plus balancée par l'immense influence de la mère +des camps. J'attendis, pour me déterminer à une résolution +dernière, que mon esprit, ébranlé par de terribles secousses, eût +repris sa fermeté. + +Sampso, trois jours après la mort de Victoria, et selon ses +dernières volontés, ouvrit le coffret qu'elle lui avait remis... +Ma femme y trouva une touchante et dernière preuve de la +sollicitude de ma soeur de lait; un parchemin contenait ces mots, +écrits de sa main: + +«_Nous ne nous séparerons qu'à la mort_, avons-nous dit souvent, +mon bon frère Scanvoch: c'est ton désir, c'est le mien; mais si je +dois aller revivre avant toi dans ces mondes inconnus où nous nous +retrouverons un jour, heureuse je serais de penser que tu iras +attendre en Bretagne, berceau de ta famille, le jour de notre +rencontre _ailleurs qu'ici_. + +«La conquête romaine avait dépouillé ta race de ses champs +paternels. La Gaule, redevenue libre, a dû légitimement +revendiquer, au nom du droit ou par la force, l'héritage de ses +enfants sur les descendants des Romains. Je ne sais quel sera +l'état de notre pays lorsque nous serons séparés; quoi qu'il +arrive, tu pourras revendiquer ton légitime héritage par trois +moyens: le droit, l'argent ou la force... Tu as le droit, tu as la +force, tu as l'argent... car tu trouveras dans ce coffret une +somme suffisante pour racheter, au besoin, les champs de ta +famille, et vivre désormais heureux et libre près des pierres +sacrées de Karnak, témoins de la mort héroïque de ton aïeule Hêna, +_la vierge de l'île de Sên_. + +«Tu m'as souvent montré les pieuses reliques de ta famille... je +veux y ajouter un souvenir... Tu trouveras dans ce coffret une +_alouette_ en bronze doré: je portais cet ornement à mon casque le +jour de la bataille de Riffenël, où j'ai vu mon fils Victorin +faire ses premières armes... Garde, et que ta race conserve aussi +ce souvenir de fraternelle amitié; il t'est laissé par ta soeur de +lait Victoria; elle est de ta famille... n'a-t-elle pas bu le lait +de ta vaillante mère?... + +«À l'heure où tu liras ceci, mon bon frère Scanvoch, je revivrai +ailleurs, auprès de ceux-là que j'ai aimés... + +«Continue d'être fidèle à la Gaule et à la foi de nos pères... Tu +t'es montré digne de ta race; puissent ceux de ta descendance être +dignes de toi, et écrire sans rougir l'histoire de leur vie, ainsi +que l'a voulu ton aïeul _Joël, le brenn de la tribu de Karnak..._ + +«VICTORIA.» + +Ai-je besoin de te dire, mon enfant, combien je fus touché de tant +de sollicitude?... J'étais alors plongé dans un morne désespoir et +absorbé par la crainte des graves événements qui pouvaient suivre +la mort de Victoria. Je restai presque insensible à l'espoir de +retourner prochainement en Bretagne pour y finir mes jours dans +les mêmes lieux où avaient vécu mes aïeux. Ma santé complètement +rétablie, je me rendis chez le général commandant l'armée du Rhin: +vieux soldat, il devait comprendre mieux que personne les suites +funestes de la mort de Victoria. Je m'ouvris à lui sur les projets +de Tétrik; je dis aussi les soupçons que m'avait inspirés +l'empoisonnement de ma soeur de lait... Telle fut la réponse du +général: + +-- Les crimes, les desseins, dont tu accuses Tétrik sont si +monstrueux, ils prouveraient une âme si infernale, que j'y +croirais à peine, m'eussent-ils été attestés par Victoria, notre +auguste mère, à jamais regrettée. Tu es, Scanvoch, un brave et +honnête soldat; mais ta déposition ne suffit pas pour traduire le +chef de la Gaule devant le sénat et l'armée... D'ailleurs, Tétrik +est mourant; son empoisonnement même prouve jusqu'à l'évidence +qu'il est innocent de la mort de Victoria; tu serais donc le seul +à accuser le chef de la Gaule, que chacun a aimé et vénéré +jusqu'ici, parce qu'il s'est toujours comporté comme le premier +sujet de Victoria, la véritable impératrice de la Gaule... Crois- +moi, Scanvoch, raffermis tes esprits ébranlés par la mort de cette +femme auguste... Ta raison, peut-être égarée par ce coup +désastreux, prend sans doute de vagues appréhensions pour des +réalités. Tétrik a, jusqu'ici, sagement gouverné le pays, grâce +aux conseils de notre bien-aimée mère; s'il meurt, il aura nos +regrets; s'il survit au crime mystérieux dont il a été victime, +nous continuerons d'honorer celui qui fut jadis désigné à notre +choix par Victoria la Grande. + +Cette réponse du général me prouva que jamais je ne pourrais faire +partager au sénat, à l'armée, si prévenus en faveur du chef de la +Gaule, mes soupçons et ma conviction à moi, soldat obscur. + +Tétrik ne mourut pas: son fils accourut à Trèves, sachant le +danger que courait son père... Celui-ci, convalescent, s'entretint +longuement avec les sénateurs et les chefs de l'armée; il +manifesta, au sujet de la mort de Victoria, une douleur si +profonde, et en apparence si sincère; il honora si pieusement sa +mémoire par une cérémonie funèbre, où il glorifia la femme +illustre dont la main toute-puissante l'avait, disait-il, si +longtemps soutenu, et à laquelle il s'enorgueillissait d'avoir dû +son élévation; son chagrin parut enfin si déchirant lorsque, pâle, +affaibli, fondant en larmes, s'appuyant au bras de son fils, il se +traîna, chancelant, à la triste solennité dont je parle, qu'il +s'acquit plus étroitement encore l'affection du peuple et de +l'armée par ces derniers hommages rendus aux cendres de Victoria. + +Je compris, dès lors, combien il serait vain de renouveler mes +accusations contre Tétrik. Navré de voir les destinées de la Gaule +entre les mains d'un homme que je savais un traître, je me décidai +à quitter Trèves avec toi, mon enfant, et Sampso, ta seconde mère, +afin d'aller chercher en Bretagne, notre pays natal, quelque +consolation à mes chagrins. + +Je voulus cependant remplir ce que je considérais comme un devoir +sacré. À force d'interroger ma mémoire au sujet de l'entretien de +Tétrik et de Victoria, je parvins à transcrire de nouveau cette +conversation presque mot pour mot; je fis une copie de ce récit, +et je la portai, la veille de mon départ, au général de l'armée, +lui disant: + +-- Vous croyez ma raison égarée... conservez cet écrit... puisse +l'avenir ne pas vous prouver la réalité de cette accusation, à vos +yeux insensée!... + +Le général garda le parchemin; mais il m'accueillit et me renvoya +avec cette compatissante bonté que l'on accorde à ceux dont le +cerveau est dérangé. + +Je rentrai dans la maison de ma soeur de lait, où j'avais demeuré +depuis sa mort... Je m'occupai, avec Sampso, des préparatifs de +notre voyage... Pendant cette dernière nuit que je passai à +Trèves, voici ce qui arriva: + +Mora, la servante, était aussi restée dans la maison; la douleur +de cette femme, après la mort de sa maîtresse, m'avait touché. La +nuit dont je te parle, mon enfant, je m'occupais, t'ai-je dit, +avec ta seconde mère, des préparatifs de notre voyage; nous avions +besoin d'un coffre; j'allai en chercher un dans une salle basse, +séparée par une cloison du réduit habité par Mora. Plus de la +moitié de la nuit était écoulée; en entrant dans la salle basse, +je remarquai, non sans étonnement, à travers les fentes de la +cloison qui séparait la chambre de la servante, une vive clarté. +Pensant que peut-être le feu avait pris au lit de cette femme +pendant son sommeil, je m'empressai de regarder à travers +l'écartement des planches; quelle fut ma surprise! je vis Mora se +mirant dans un petit miroir d'argent, à la clarté des deux lampes +dont la lumière venait d'attirer mon attention!... Mais ce n'était +plus Mora la Moresque! ou du moins la couleur bronzée de ses +traits avait disparu... je la revoyais pâle et brune, coiffée d'un +riche bandeau d'or orné de pierreries, souriant à son image +reproduite dans le miroir. Elle attachait à l'une de ses oreilles +un long pendant de perles... elle portait enfin un corset de toile +d'argent et un jupon écarlate. + +Je reconnus Kidda la bohémienne. + +Hélas! je ne l'avais vue qu'une fois... à la clarté de la lune; +lors de cette nuit fatale où, rappelé en toute hâte à Mayence par +un sinistre avertissement de mon mystérieux compagnon de voyage, +j'avais tué dans ma maison Victorin et ma bien-aimée femme Ellèn! + +À ma stupeur succéda la rage... un horrible soupçon traversa mon +esprit; je fermai en dedans la porte de la salle basse; d'un +violent coup d'épaule, car la fureur centuplait mes forces, +j'enfonçai une des planches de la cloison, et je parus soudain aux +yeux de la bohémienne épouvantée. D'une main, je la jetai à +genoux; de l'autre, je saisis une des lourdes lampes de fer, et la +devant au-dessus de la tête de cette femme, je m'écriai: + +-- Je te brise le crâne... si tu n'avoues pas tes crimes. + +Kidda crut lire dans mon regard son arrêt de mort... elle devint +livide et murmura: + +-- Ne me tue pas... je parlerai! + +-- Tu es Kidda la bohémienne?... + +-- Oui. + +-- Autrefois... à Mayence... pour prix de tes honteuses faveurs... +tu as exigé de Victorin... le déshonneur de ma femme Ellèn? + +-- Oui. + +-- Tu obéissais aux ordres de Tétrik? + +-- Non... je ne lui ai jamais parlé. + +-- À qui donc obéissais-tu? + +--À l'écuyer de Tétrik. + +-- Cet homme est prudent... Et ce soldat qui, dans cette nuit +fatale, m'a averti qu'un grand crime se commettait dans ma maison, +le connais-tu?... + +-- C'était le compagnon d'armes du capitaine Marion, ancien +forgeron comme lui. + +-- Ce soldat, Tétrik le connaissait aussi! + +-- Son écuyer le voyait secrètement à Mayence. + +-- Et ce soldat, où est-il à cette heure? + +-- Il est mort. + +-- Après s'être servi de lui pour assassiner le capitaine +Marion... Tétrik l'a fait tuer? Réponds... + +-- Je le crois. + +-- C'est encore l'écuyer de Tétrik qui t'a envoyée dans cette +maison sous les traits de Mora la Moresque?... Tu as teint ton +visage pour te rendre méconnaissable? + +-- Oui. + +-- Tu devais épier, et un jour empoisonner ta maîtresse?... Tu te +tais? Tu veux mourir... + +-- Tue-moi! + +-- Si tu as un Dieu... si ton âme infernale ose l'implorer en ce +moment suprême, implore-le... tu n'as plus qu'un instant à +vivre... + +-- Aie pitié de moi! + +-- Avoue ton crime... tu l'as commis par ordre de Tétrik? + +-- Oui. + +-- Quand... comment t'a-t-il donné l'ordre d'exécuter ce crime? + +-- Lorsque je suis rentrée... après en avoir donné l'ordre, +d'aller quérir le capitaine Paul, afin de s'assurer de la personne +de Tétrik... + +-- Et le poison... tu l'as mis dans le breuvage que tu as présenté +à ta maîtresse? + +-- Oui. + +-- Ce jour-là même, ajoutai-je, car les souvenirs me revenaient en +foule, lorsque je t'ai envoyée chercher ma femme, tu as dérobé sur +ma table un parchemin écrit par moi? + +-- Oui, par ordre de Tétrik... Il avait entendu parler de ce +parchemin à Victoria... + +-- Pourquoi, le crime commis, es-tu restée dans cette maison +jusqu'à ce jour? + +-- Afin de ne pas éveiller les soupçons. + +-- Qui t'a portée à empoisonner ta maîtresse? + +-- Le don de ces pierreries, dont je m'amusais à me parer lorsque +tu es entré... Je me croyais seule pour la nuit. + +-- Tétrik a failli mourir par le poison... Crois-tu son écuyer +coupable de ce crime? + +-- Tout poison a son contre-poison, me répondit la bohémienne avec +un sourire sinistre. Celui qui en frappant paraît aussi frappé +éloigne de lui tout soupçon... + +La réponse de cette femme fut pour moi un trait de lumière... +Tétrik, par une ruse infernale, et sans doute garanti de la mort +grâce à un antidote, avait pris assez de poison pour paraître +partager le sort de Victoria, en exagérant d'ailleurs les +apparences du mal. + +Saisir une écharpe sur le lit, et, malgré la résistance de la +bohémienne, lui lier les mains et l'enfermer ensuite dans la salle +basse, ce fut pour moi l'affaire d'un moment... Je courus aussitôt +chez le général de l'armée... Parvenant à grand peine, je lui +racontai les aveux de Kidda. Il haussa les épaules d'un air +mécontent, et me dit: + +-- Toujours cette idée fixe... Ton cerveau est complètement +dérangé... M'éveiller pour me conter de pareilles folies!... Tu +choisis d'ailleurs mal ton moment pour accuser le vénérable +Tétrik: hier soir il a quitté Trèves pour retourner à Bordeaux. + +Le départ de Tétrik était funeste... Cependant j'insistai si +vivement auprès du général, je lui parlai avec tant de chaleur et +de raison, qu'il consentit à me faire accompagner par un de ses +officiers, chargé de recueillir les aveux de la bohémienne. Lui et +moi, nous arrivâmes en hâte au logis... J'ouvris la porte de la +salle basse, où j'avais laissé Kidda garrottée... Sans doute elle +avait rongé l'écharpe avec ses dents et pris la fuite par une +fenêtre encore ouverte et donnant sur le jardin... Dans mon +trouble et ma précipitation, je n'avais pas songé à cette issue... + +-- Pauvre Scanvoch! me dit l'officier avec compassion, le chagrin +te rend visionnaire... tu es complètement fou... + +Et, sans vouloir m'écouter davantage, il me quitta. + +La volonté des dieux s'accomplit... Je renonçai à l'espoir de +dévoiler les forfaits de Tétrik... Le lendemain, je quittai avec +toi et Sampso, ta seconde mère, mon enfant, la ville de Trèves +pour la Bretagne. + +Tu liras, hélas! non sans tristesse et crainte pour l'avenir, mon +enfant, les quelques lignes qui terminent ce récit; tu y verras +comment notre vieille Gaule, redevenue libre après trois siècles +de luttes, redevenue grande et puissante sous l'influence de +Victoria, devait être de nouveau, non plus soumise, mais du moins +inféodée aux empereurs romains par l'infâme trahison de Tétrik! + +Voyant ses projets de mariage et d'usurpation, sous les auspices +des évêques, repoussés par la mère des camps, ce monstre l'avait +fait empoisonner... Seule, elle aurait pu, par son abjuration et +par son union avec lui, frayer à son ambition le chemin de +l'empire héréditaire des Gaules... Victoria morte, il reconnut +l'impuissance de ses projets; bientôt même il sentit que, n'étant +plus soutenu par la sagesse et par la souveraine influence de +cette femme auguste, il s'amoindrissait dans l'affection du peuple +et de l'armée. Perdant chaque jour son ancien prestige, prévoyant +sa prochaine déchéance, il songea dès lors à accomplir l'une des +deux trahisons dont je l'avais toujours soupçonné. Il travailla, +dans l'ombre, à replacer la Gaule, alors complètement +indépendante, sous le pouvoir des empereurs de Rome. Longtemps à +l'avance, et par mille moyens ténébreux, il sema des germes de +discordes civiles dans le pays; en le divisant, il l'affaiblit; il +sut réveiller les anciennes jalousies de province à province +depuis longtemps apaisées; il suscita, par des préférences et des +injustices calculées, d'ardentes rivalités entre les généraux et +les différents corps de l'armée; puis, l'heure de la trahison +sonnée, il écrivit secrètement à Aurélien, empereur romain: + +«Le moment d'attaquer la Gaule est arrivé; vous aurez facilement +raison d'un peuple affaibli par les divisions, et d'une armée dont +les divers corps se jalousent... Je vous ferai connaître d'avance +la disposition des troupes gauloises et de tus les mouvements +qu'elles doivent faire, afin d'assurer votre triomphe.» + +Les deux armées se rencontrèrent sur les bords de la Marne, dans +la vaste plaine de Châlons. Au plus fort de l'action, Tétrik, +selon sa promesse, se portant en avant avec le principal corps +d'armée, se fit couper et envelopper par les Romains, tandis que +les légions du Rhin combattaient avec leur valeur accoutumée; +mais, prévenues dans leurs manoeuvres, écrasées par le nombre, +elles furent anéanties... Tétrik et son fils se réfugièrent dans +le camp ennemi. Notre armée détruite, notre pays divisé, ainsi +qu'aux plus tristes jours de notre histoire, rendirent aux Romains +la victoire facile... La Gaule, complètement libre depuis tant +d'années, redevint une province romaine. L'empereur _Aurélien_, +comme autrefois _César_, pour glorifier ce grand événement, fit +une entrée solennelle au Capitole... Tous les captifs, ramenés par +cet empereur de ses longues guerres d'Asie, défilèrent devant son +char. Parmi eux, on vit la reine d'Orient, l'héroïque émule de +Victoria... _Zénobie_, chargée de chaînes d'or rivées au carcan +d'or qu'elle portait au cou. Après Zénobie venait Tétrik, le +dernier chef de la Gaule avant qu'elle fût redevenue province +romaine; lui et son fils marchaient libres, le front haut, malgré +leur trahison infâme; ils portaient de longs manteaux de pourpre, +une tunique et des braies de soie. Ils représentaient, dans ce +cortège, la récente soumission des Gaulois à Aurélien, empereur. + +Hélas! mon enfant, les récits de nos pères t'apprendront +qu'autrefois, il y a trois siècles, un Gaulois marchait aussi +devant le char triomphal de César... Ce Gaulois ne s'avançait pas +splendidement vêtu, l'air audacieux et souriant à son vainqueur; +non, ce captif chargé de chaînes, couvert de haillons, se +soutenant à peine, sortait de son cachot; il y avait langui +pendant quatre ans, après avoir défendu pied à pied la liberté de +la Gaule contre les armes victorieuses du grand César... Ce +captif, l'un des plus héroïques martyrs de la patrie, de notre +indépendance, se nommait VERCINGÉTORIX, _le chef des cent +vallées_... + +Après le triomphe de César, le vaillant défenseur de la Gaule eut +la tête tranchée... + +Après le triomphe d'Aurélien, Tétrik, ce renégat qui avait livré +son pays à l'étranger, fut conduit avec pompe dans un palais +splendide, prix de sa trahison sacrilège... + +Que ce rapprochement ne te fasse pas douter de la vertu, mon +enfant; la justice d'Hésus est éternelle, et les traîtres, pour +leur punition, iront revivre ailleurs qu'ici... + +* * * + +Tels sont les événements qui se sont passés en Gaule après la mort +de Victoria la Grande, pendant que, retirés ici, au fond de la +Bretagne, dans les champs de nos pères, rachetés par moi aux +descendants d'un colon romain, nous vivions paisibles avec ta +seconde mère, mon enfant; la Gaule est, il est vrai, redevenue +province romaine; mais toutes nos libertés, si chèrement +reconquises par nos insurrections sans nombre et payées du sang de +nos pères, nous sont conservées: nul n'aurait osé, nul n'oserait +maintenant nous les ravir... Nous gardons nos lois, nos coutumes; +nous jouissons de tous nos droits de citoyens; notre incorporation +à l'empire, l'impôt que nous payons au fisc et notre nom de _Gaule +romaine_, tels sont les seuls signes de notre dépendance. Cette +chaîne, si légère qu'elle soit, est cependant une chaîne; nous ou +nos fils nous la briseront facilement un jour, je le crois... là +n'est pas le péril que je redoute pour notre pays... non, ce +péril, si j'en crois les dernières et effrayantes prédictions de +Victoria... ce péril qui m'épouvante pour l'avenir, je le vois +dans cet amas de hordes frankes, toujours, toujours grossissant de +l'autre côté du Rhin... + +* * * + +Or donc, moi, Scanvoch, pour obéir aux volontés de notre aïeul +Joël, _le brenn de la tribu de Karnak_, j'ai écrit ce récit pour +toi, mon fils Aëlguen, dans notre maison, située près des pierres +sacrées de la forêt de Karnak. + +Ce récit, tracé à plusieurs reprises, je l'ai terminé pendant la +vingtième année de ton âge, environ deux cent quatre-vingts ans +après que notre aïeule Geneviève a vu mourir sur la croix _le +jeune homme de Nazareth_... + +Si quelques événements venaient troubler la vie laborieuse et +paisible dont nous jouissons, grâce à la sollicitude de Victoria +la Grande, j'écrirais plus tard, sur ce parchemin, d'autres +événements. + +La mort est souvent soudaine et proche; demain appartient à Hésus; +je te lègue donc, dès aujourd'hui, à toi, mon fils Aëlguen, ces +récits et les reliques de notre famille: + +La Faucille d'or _de notre aïeule Hèna;_ + +La Clochette d'airain _de Guilhern;_ + +Le Morceau de collier de fer _de notre aïeul Sylvest;_ + +La Croix d'argent de _notre aïeule Geneviève;_ + +Et enfin l'Alouette du casque _de ma soeur de lait, Victoria la +Grande._ + +Tu lègueras ceci à ta descendance, pour obéir aux dernières +volontés de notre aïeul Joël. + + +Fin de l'Alouette du Casque. + + + + [1] Voir _le Collier de fer_. + [2] « Victoria, encore jeune, se faisait remarquer par +une beauté mâle; ses médailles la représentent armée et +coiffée d'un casque, avec des traits grands et réguliers, et +sur la physionomie, idéalisée sans doute, on trouve ce +mélange de force calme et de majesté qui fait dans les +statues antiques l'attribut de Minerve. » (A. Thierry, +_Histoire de la Gaule_, v. II, p. 377.) + « Victoria joignait à l'autorité d'une âme ferme et +virile un esprit étendu capable des résolutions les plus +élevées, et dont les inspirations furent bientôt écoutées +comme des oracles. Son ascendant sur l'armée se montra +parfois si grand, si absolu, qu'on ne saurait s'en rendre +compte sans la supposition de quelque chose +d'extraordinaire, de merveilleux... Les soldats avaient +proclamé solennellement Victoria LA MÈRE DES CAMPS, +_postea mater castrorum appellata est. » (Trebellius +Pollion, Trig. Tyr. _apud_ A. Thierry, p. 375, v. II.) + [3] Tacite, _de Mor. German., _43 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'alouette du casque, by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ALOUETTE DU CASQUE *** + +***** This file should be named 16851-8.txt or 16851-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/5/16851/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits (Walter, Michèle, +Coolmicro and Fred); this text is also available at +http://www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/16851-8.zip b/16851-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4979542 --- /dev/null +++ b/16851-8.zip diff --git a/16851-r.zip b/16851-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..be65880 --- /dev/null +++ b/16851-r.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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