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+The Project Gutenberg EBook of L'alouette du casque, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'alouette du casque
+ Victoria, la mère des camps
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: October 10, 2005 [EBook #16851]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ALOUETTE DU CASQUE ***
+
+
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+
+Produced by Ebooks libres et gratuits (Walter, Michèle,
+Coolmicro and Fred); this text is also available at
+http://www.ebooksgratuits.com
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+
+
+
+
+
+Eugène Sue
+
+
+L'ALOUETTE DU CASQUE
+
+ou
+
+Victoria la mère des camps.
+
+
+(1866)
+
+
+_Ce roman fait partie du tome III des Mystères du peuple
+ou
+l'Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges_
+
+
+
+Table des matières
+
+CHAPITRE PREMIER
+CHAPITRE II
+CHAPITRE III
+CHAPITRE IV
+CHAPITRE V
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Moi, descendant de Joël, le brenn de la tribu de Karnak; moi,
+_Scanvoch_, redevenu libre par le courage de mon père _Ralf_ et
+les vaillantes insurrections gauloises, armées de siècles en
+siècle, j'écris ceci deux cent soixante-quatre ans après que mon
+aïeule Geneviève, femme de Fergan, a vu mourir, en Judée, sur le
+Calvaire, Jésus de Nazareth.
+
+J'écris ceci cent trente-quatre ans après que _Gomer_, fils de
+_Judicaël_ et petit-fils de Fergan, esclave comme son père et son
+grand-père, écrivait à son fils _Médérik_ qu'il n'avait à ajouter
+que le monotone récit de sa vie d'esclave à l'histoire de notre
+famille.
+
+Médérik, mon aïeul, n'a rien ajouté non plus à notre légende; son
+fils _Justin_ y avait fait seulement tracer ces mots par une main
+étrangère:
+
+«Mon père Médérik est mort esclave, combattant, comme _Enfant du
+Gui_, pour la liberté de la Gaule. Moi, son fils Justin, colon du
+fisc, mais non plus esclave, j'ai fait consigner ceci sur les
+parchemins de notre famille; je les transmettrai fidèlement à mon
+fils _Aurel_, ainsi que la _faucille d'or, la clochette d'airain,
+le morceau de collier de fer_ et _la petite croix d'argent_, que
+j'ai pu conserver.»
+
+Aurel, fils de Justin, colon comme son père, n'a pas été plus
+lettré que lui; une main étrangère avait aussi tracé ces mots à la
+suite de notre légende:
+
+«Ralf, fils d'Aurel, le colon, s'est battu pour l'indépendance de
+son pays; Ralf, devenu tout à fait libre par la force des armes
+gauloises, a été aussi obligé de prier un ami de tracer ces mots
+sur nos parchemins pour y constater la mort de son père Aurel. Mon
+fils Scanvoch, plus heureux que moi, pourra, sans recourir à une
+main étrangère, écrire dans nos récits de famille la date de ma
+mort, à moi, Ralf, le premier homme de la descendance de Joël, le
+brenn de la tribu Karnak, qui ait reconquis une entière liberté.»
+
+Moi, donc, Scanvoch, fils d'Aurel, j'ai effacé de notre légende et
+récit moi-même les lignes précédentes, jadis tracées par la main
+d'autrui, qui mentionnaient la mort et les noms des nos aïeux,
+Justin, Aurel, Ralf. Ces trois générations remontaient à Médérik,
+fils de Gomer, lequel était fils de Judicaël et petit-fils de
+Fergan, dont la femme Geneviève a vu mettre à mort, en Judée,
+Jézus de Nazareth, il y a aujourd'hui deux cent soixante-quatre
+ans.
+
+Mon père Ralf m'a aussi remis nos saintes reliques à nous:
+
+_La petite faucille d'or_ de notre aïeule Hêna, la vierge de
+l'île de Sên;
+
+_La clochette d'airain_ laissée par notre aïeul Guilhern, le
+seul survivant des nôtres à la grande bataille de Vannes; jour
+funeste, duquel a daté l'asservissement de la Gaule par César, il
+y a aujourd'hui trois cent vingt ans;
+
+_Le collier de fer_, signe de la cruelle servitude de notre
+aïeul Sylvest;
+
+_La petite croix d'argent_ que nous a léguée notre aïeule
+Geneviève, témoin de la mort de Jésus de Nazareth.
+
+Ces récits, ces reliques, je te les lèguerai après moi, mon petit
+_Aëlguen_, fils de ma bien-aimée femme _Ellèn_, qui t'as mis au
+monde il y a aujourd'hui quatre ans.
+
+C'est ce beau jour, anniversaire de ta naissance, que je choisis,
+comme un jour d'un heureux augure, mon enfant, afin de commencer,
+pour toi et pour notre descendance, le récit de ma vie, selon le
+dernier voeu de notre aïeul Joël, le brenn de la tribu Karnak.
+
+Tu t'attristeras, mon enfant, quand tu verras par ces récits que,
+depuis la mort de Joël jusqu'à celle de mon arrière-grand-père
+Justin, sept générations, entends-tu? _sept générations!_... ont
+été soumises à un horrible esclavage; mais ton coeur s'allégera
+lorsque tu apprendras que mon bisaïeul et mon aïeul étaient,
+d'esclaves, devenus colons attachés à la terre des Gaules,
+condition encore servile, mais beaucoup supérieure à l'esclavage;
+mon père à moi, redevenu libre grâce aux redoutables insurrections
+des _Enfants du Gui_, m'a légué la liberté, ce bien le plus
+précieux de tous; je te le lèguerai aussi.
+
+Notre chère patrie a donc, à force de luttes, de persévérance
+contre les Romains, successivement reconquis, au prix du sang de
+ses enfants, presque toutes ses libertés. Un fragile et dernier
+lien nous attache encore à Rome, aujourd'hui notre alliée,
+autrefois notre impitoyable dominatrice; mais ce fragile et
+dernier lien brisé, nous retrouverons notre indépendance absolue,
+et nous reprendrons notre antique place à la tête des grandes
+nations du monde.
+
+Avant de te faire connaître certaines circonstances de ma vie, mon
+enfant, je dois suppléer en quelques lignes au vide que laisse
+dans l'histoire de notre famille l'abstention de ceux de nos aïeux
+qui, par suite de leur manque d'instruction et du malheur des
+temps, n'ont pu ajouter leurs récits à notre légende. Leur vie a
+dû être celle de tous les Gaulois qui, malgré les chaînes de
+l'esclavage, ont, pas à pas, siècle à siècle, conquis par la
+révolte et la bataille l'affranchissement de notre pays.
+
+Tu liras, dans les dernières lignes écrites par notre aïeul
+Fergan, époux de Geneviève, que, malgré les serments des _Enfants
+du Gui_ et de nombreux soulèvements, dont l'un, et des plus
+redoutables, eut à sa tête Sacrovir, ce digne émule du _chef des
+cent vallées_, la tyrannie de Rome, imposée depuis César à la
+Gaule, durait toujours. En vain Jésus de Nazareth avait prophétisé
+les temps où les fers des esclaves seraient brisés, les esclaves
+traînaient toujours leurs chaînes ensanglantées; cependant notre
+vieille race, affaiblie, mutilée, énervée ou corrompue par
+l'esclavage, mais non soumise, ne laissait passer que peu d'années
+sans essayer de briser son joug; les secrètes associations des
+_Enfants du Gui_ couvraient le pays et donnaient d'intrépides
+soldats à chacune de nos révoltes contre Rome.
+
+Après la tentative héroïque de _Sacrovir_, dont tu liras la mort
+sublime dans les récits de notre aïeul Fergan[1], le chétif et
+timide esclave tisserand, d'autres insurrections éclatèrent sous
+les empereurs romains Tibère et Claude; elles redoublèrent
+d'énergie pendant les guerres civiles qui, sous le règne de
+_Néron_, divisèrent l'Italie. Vers cette époque, l'un de nos
+héros, VINDEX, aussi intrépide que le CHEF DES CENT VALLÉES ou que
+Sacrovir, tint longtemps en échec les armées romaines. CIVILS,
+autre patriote gaulois, s'appuyant sur les prophéties de VELLÉDA,
+une de nos druidesses, femme virile et de haut conseil, digne de
+la vaillance et de la sagesse de nos mères, souleva presque toute
+la Gaule, et commença d'ébranler la puissance romaine. Plus tard,
+enfin, sous le règne de l'empereur Vitellius, un pauvre esclave de
+labour, comme l'avait été notre aïeul Guilhern, se donnant comme
+Messie et libérateur de la Gaule, de même que Jésus de Nazareth
+s'était donné comme Messie et libérateur de la Judée, poursuivit
+avec une patriotique ardeur l'oeuvre d'affranchissement commencée
+par le _chef des cent vallées_, et continuée par _Sacrovir,
+Vindex, Civilis_ et tant d'autres héros. Cet esclave laboureur,
+nommé MARIK, âgé de vingt-cinq ans à peine, robuste, intelligent,
+d'une héroïque bravoure, était affilié aux _Enfants du Gui_; nos
+vénérés druides, toujours persécutés, avaient parcouru la Gaule
+pour exciter les tièdes, calmer les impatients et prévenir chacun
+du terme fixé pour le soulèvement. Il éclate; _Marik_, à la tête
+de dix mille esclaves, paysans comme lui, armés de fourches et de
+faux, attaque, sous les murs de Lyon, les troupes romaines de
+Vitellius. Cette première tentative avorte; les insurgés sont
+presque entièrement détruits par l'armée romaine, trois fois
+supérieure en nombre. Loin d'accabler les insurgés gaulois, cette
+défaite les exalte; des populations entières se soulèvent à la
+voix des druides prêchant la guerre sainte: les combattants
+semblent sortir des entrailles de la terre; Marik se voit bientôt
+à la tête d'une nombreuse armée. Doué par les dieux du génie
+militaire, il discipline ses troupes, les encourage, leur inspire
+une confiance aveugle, marche vers les bords du Rhin, où campait,
+protégée par ses retranchements, la réserve de l'armée romaine,
+l'attaque, la bat, et force des légions entières, qu'il fait
+prisonnières, à changer leurs enseignes pour notre antique coq
+gaulois. Ces légions romaines, devenues presque nos compatriotes
+par leur long séjour dans notre pays, entraînées par l'ascendant
+militaire de Marik, se joignent à lui, combattent les nouvelles
+cohortes romaines venues d'Italie, les dispersent ou les
+anéantissent. L'heure de la délivrance de la Gaule allait
+sonner... Marik tombe entre les mains de l'immonde empereur
+Vespasien, par une lâche trahison... Ce nouveau héros de la Gaule,
+criblé de blessures, est livré aux animaux du cirque, comme notre
+aïeul Sylvest.
+
+La mort de ce martyr de la liberté exaspéra les populations; sur
+tous les points de la Gaule, de nouvelles insurrections éclatent.
+La parole de Jésus de Nazareth, proclamant_ l'esclave l'égal de
+son maître_, commence à pénétrer dans notre pays, prêchée par des
+apôtres voyageurs; la haine contre l'oppression étrangère
+redouble: attaqués en Gaule de toutes parts, harcelés de l'autre
+côté du Rhin par d'innombrables hordes de Franks, guerriers
+barbares, venus du fond des forêts du Nord, en attendant le moment
+de fondre à leur tour sur la Gaule, les Romains capitulent avec
+nous; nous recueillons enfin le fruit de tant de sacrifices
+héroïques! Le sang versé par nos pères depuis trois siècles a
+fécondé notre affranchissement, car elles étaient prophétiques ces
+paroles du chant du _Chef des cent vallées_:
+
+_«Coule, coule, sang du captif!_
+_Tombe, tombe, rosée sanglante!_
+_Germe, grandis, moisson vengeresse!...»_
+
+Oui, mon enfant, elles étaient prophétiques ces paroles; car c'est
+en chantant ce refrain que nos pères ont combattu et vaincu
+l'oppression étrangère. Enfin, Rome nous rend une partie de notre
+indépendance; nous formons des légions gauloises, commandées par
+nos officiers; nos provinces sont administrées par des gouverneurs
+de notre choix. Rome se réserve seulement le droit de nommer un
+_principat_ des Gaules, dont elle sera suzeraine; on accepte en
+attendant mieux; ce mieux ne se fait pas attendre. Épouvantés par
+nos continuelles révoltes, nos tyrans avaient peu à peu adouci les
+rigueurs de notre esclavage; la terreur devait obtenir d'eux ce
+qu'ils avaient impitoyablement refusé au bon droit, à la justice,
+à la voix suppliante de l'humanité: il ne fut plus permis au
+maître, comme du temps de notre aïeul Sylvest et de plusieurs de
+ses descendants, de disposer de la vie des esclaves, comme on
+dispose de la vie d'un animal. Plus tard, l'influence de la
+terreur augmentant, le maître ne put infliger des châtiments
+corporels à son esclave que par l'autorisation d'un magistrat.
+Enfin, mon enfant, cette horrible loi romaine, qui, du temps de
+notre aïeul Sylvest et des sept générations qui l'ont suivi,
+déclarait les esclaves hors de l'humanité, disant dans son féroce
+langage, _que l'esclave n'existe pas, qu'il _N'A PAS DE TÊTE (_non
+caput habet_, selon le langage romain), cette horrible loi, grâce
+à l'épouvante inspirée pas nos révoltes continuelles, s'était à ce
+point modifiée, que le code Justinien proclamait ceci:
+
+«La liberté est le droit naturel; c'est le droit des gens qui a
+créé la servitude; il a créé aussi l'affranchissement, qui est le
+retour à la liberté naturelle.»
+
+Ainsi donc, mon enfant, grâce à nos insurrections sans nombre,
+l'esclavage était remplacé par le _colonat_, sous le régime duquel
+ont vécu notre bisaïeul Justin et notre aïeul Aurel; c'est-à-dire
+qu'au lieu d'être forcés de cultiver, sous le fouet et au seul
+profit des Romains, les terres dont ceux-ci nous avaient
+dépouillés par la conquête, les _colons_ avaient une petite part
+dans le produits de la terre qu'ils faisaient valoir. On ne
+pouvait plus les vendre, comme des animaux de labour, eux et leurs
+enfants; on ne pouvait plus les torturer ou les tuer; mais ils
+étaient obligés, de père en fils, de rester, eux et leur famille,
+attachés à la même propriété. Lorsqu'elle se vendait, ils
+passaient au nouveau possesseur sous les mêmes conditions de
+travail. Plus tard, la condition des colons s'améliora davantage
+encore: ils jouirent de leurs droits de citoyens. Lorsque les
+légions gauloises se formèrent, les soldats dont elles furent
+composées redevinrent complètement libres. Mon père Ralf, fils de
+colon, regagna ainsi sa liberté; et moi, fils de soldat, élevé
+dans les camps, je suis né libre, et je te lèguerai cette liberté,
+comme mon père me l'a léguée.
+
+Lorsque tu liras ceci, mon enfant, après avoir eu connaissance des
+souffrances de nos aïeux, esclaves pendant sept générations, tu
+comprendras la sagesse des voeux de notre aïeul Joël, le brenn de
+la tribu de Karnak; tu verras combien justement il espérait que
+notre vieille race gauloise, en conservant pieusement le souvenir
+de sa bravoure et de son indépendance d'autrefois, trouverait dans
+son horreur de l'oppression romaine la force de la briser.
+
+Aujourd'hui que j'écris ces lignes, j'ai trente-huit ans; mes
+parents sont morts depuis longtemps: Ralf, mon père, premier
+soldat d'une de nos légions gauloises, où il avait été enrôlé à
+dix-huit ans dans le midi de la Gaule, est venu dans ce pays-ci,
+près des bords du Rhin, avec l'armée; il a été de toutes batailles
+contre les Franks, ces hordes féroces, qui, attirés par le beau
+ciel et la fertilité de notre Gaule, sont campés de l'autre côté
+du Rhin, toujours prêts à l'invasion.
+
+Il y a près de quarante ans, on craignit en Bretagne une descente
+des insulaires d'Angleterre: plusieurs légions, parmi lesquelles
+se trouvait celle de mon père, furent envoyées dans ce pays.
+Pendant plusieurs mois, il tint garnison dans la ville de Vannes,
+non loin de Karnak, le berceau de notre famille. Ralf, s'étant
+fait lire par un ami les récits de nos ancêtres, alla visiter avec
+un pieux respect le champ de bataille de Vannes, les pierres
+sacrées de Karnak, et les terres dont nous avions été, du temps de
+César, dépouillés par la conquête. Ces terres étaient au pouvoir
+d'une famille romaine; des colons, fils de Gaulois Bretons de
+notre ancienne tribu, autrefois réduits à l'esclavage, exploitent
+ces terres pour ceux-là dont les ancêtres les avaient dépossédés.
+La fille de l'un de ces colons aima mon père et en fut aimée. Elle
+se nommait Madelène; c'était une de ces viriles et fières
+Gauloises, dont notre aïeule Margarid, femme de Joël, offrait le
+modèle accompli. Elle suivit mon père lorsque sa légion quitta la
+Bretagne pour revenir ici sur les bords du Rhin, où je suis né,
+dans le camp fortifié de Mayence, ville militaire, occupée par nos
+troupes. Le chef de la légion où servait mon père était fils d'un
+laboureur; son courage lui avait valu ce commandement. Le
+lendemain de ma naissance, la femme de ce chef mourait en mettant
+au monde une fille... une fille... qui, peut-être, un jour, du
+fond de sa modeste maison, règnera sur le monde, comme elle règne
+aujourd'hui sur la Gaule; car, aujourd'hui, à l'heure où j'écris
+ceci, VICTORIA, par la juste influence qu'elle exerce sur son fils
+VICTORIN et sur notre armée, est de fait impératrice de la Gaule.
+
+Victoria est ma soeur de lait; son père, devenu veuf, et
+appréciant les mâles vertus de ma mère, la supplia de nourrir
+cette enfant; aussi, elle et moi, avons-nous été élevés comme
+frère et soeur: à cette fraternelle affection, nous n'avons jamais
+failli... Victoria, dès ses premières années, était sérieuse et
+douce, quoiqu'elle aimât le bruit des clairons et la vue des
+armes. Elle devait être un jour belle, de cette auguste beauté,
+mélange de calme, de grâce et de force, particulière à certaines
+femmes de la Gaule. Tu verras des médailles frappées en son
+honneur dans sa première jeunesse; elle est représentée en _Diane
+chasseresse_, tenant un arc d'une main et de l'autre un flambeau.
+Sur une dernière médaille, frappée il y a deux ans, Victoria est
+figurée avec Victorin, son fils, sous les traits de _Minerve_
+accompagnée de _Mars_ [2]. À l'âge de dix ans, elle fut envoyée par
+son père dans un collège de druidesses. Celles-ci, délivrées de la
+persécution romaine, par la renaissance de la liberté des Gaules,
+élevaient des enfants comme par le passé.
+
+Victoria resta chez ces femmes vénérées jusqu'à l'âge de quinze
+ans; elle puisa dans leurs patriotiques et sévères enseignements
+un ardent amour de la patrie et des connaissances sur toutes
+choses: elle sortit de ce collège instruite des secrets du temps
+d'autrefois, et possédant, dit-on, comme Velléda et d'autres
+druidesses, la prévision de l'avenir. À cette époque, la virile et
+fière beauté de Victoria était incomparable... Lorsqu'elle me
+revit, elle fut heureuse et me le témoigna; son affection pour
+moi, son frère de lait, loin de s'affaiblir pendant notre longue
+séparation, avait augmenté.
+
+Ici, mon enfant, je veux, je dois te faire un aveu, car tu ne
+liras ceci que lorsque tu auras l'âge d'homme: dans cet aveu, tu
+trouveras un bon exemple de courage et de renoncement.
+
+Au retour de Victoria, si belle de sa beauté de quinze ans,
+j'avais son âge; je devins, quoique à peine adolescent, follement
+épris d'elle; je cachai soigneusement cet amour, autant par
+timidité que par suite du respect que m'inspirait, malgré le
+fraternel attachement dont elle me donnait chaque jour des
+preuves, cette sérieuse jeune fille, qui rapportait du collège des
+druidesses je ne sais quoi d'imposant, de pensif et de mystérieux.
+Je subis alors une cruelle épreuve. À quinze ans et demi,
+Victoria, ignorant mon amour (qu'elle doit toujours ignorer),
+donna sa main à un jeune chef militaire... Je faillis mourir d'une
+lente maladie, causée par un secret désespoir. Tant que dura pour
+moi le danger, Victoria ne quitta pas mon chevet; une tendre soeur
+ne m'eût pas comblé de soins plus dévoués, plus délicats... Elle
+devint mère... et quoique mère, elle accompagnait à la guerre son
+mari, qu'elle adorait. À force de raison, j'étais parvenu à
+vaincre, sinon mon amour, du moins ce qu'il y avait de violent, de
+douloureux, d'insensé dans cette passion; mais il me restait pour
+ma soeur de lait un dévouement sans bornes; elle me demanda de
+demeurer auprès d'elle et de son mari, comme l'un des cavaliers
+qui servent ordinairement d'escorte aux chefs gaulois, et écrivent
+ou portent leurs ordres militaires; j'acceptai. Ma soeur de lait
+avait dix-huit ans à peine, lorsque, dans une grande bataille
+contre les Franks, elle perdit le même jour son père et son
+mari... Restée veuve avec son enfant, pour qui elle prévoyait de
+glorieuses destinées, vaillamment réalisées aujourd'hui. Victoria
+ne quitta pas le camp. Les soldats, habitués à la voir au milieu
+d'eux, son fils dans ses bras, entre son père et son mari,
+savaient que plus d'une fois ses avis, d'une sagesse profonde,
+avaient, comme ceux de nos mères, prévalu dans les conseils des
+chefs; ils regardaient enfin comme d'un bon augure pour les armes
+gauloises la présence de cette jeune femme, élevée dans la science
+mystérieuse des druidesses. Ils la supplièrent, après la mort de
+son père et de son mari, de ne pas abandonner l'armée, lui
+déclarant, dans leur naïve affection, que son fils Victorin serait
+désormais le _fils des camps_, et elle la _mère des camps_.
+Victoria, touchée de tant d'attachement, resta au milieu des
+troupes, conservant sur les chefs son influence, les dirigeant
+dans le gouvernement de la Gaule, s'occupant d'élever virilement
+son fils, et vivant aussi simplement que la femme d'un officier.
+
+Peu de temps après la mort de son mari, ma soeur de lait m'avait
+déclaré qu'elle ne se remarierait jamais, voulant consacrer sa vie
+toute entière à Victorin... Le dernier et fol espoir que j'avais,
+malgré moi, conservé en la voyant veuve et libre, s'évanouit: la
+raison me vint avec l'âge; oubliant mon malheureux amour, je ne
+songeai plus qu'à me dévouer à Victoria et à son enfant. Simple
+cavalier dans l'armée, je servais de secrétaire à ma soeur de
+lait; souvent elle me confiait d'importants secrets d'État, et
+parfois me chargeait de messages de confiance.
+
+J'apprenais à Victorin à monter à cheval, à manier la lance et
+l'épée; je le chéris bientôt comme mon fils: on ne pouvait voir un
+plus aimable, un plus généreux naturel. Il grandit ainsi au milieu
+des soldats, qui s'attachèrent à lui par les mille liens de
+l'habitude et de l'affection. À quatorze ans, il fit ses premières
+armes contre les Franks, devenus pour nous d'aussi dangereux
+ennemis que l'avaient été les Romains... Je l'accompagnai: sa
+mère, à cheval, entourée d'officiers, resta, en vraie Gauloise,
+sur une colline d'où l'on découvrait le champ de bataille où
+combattait son fils... Il se comporta bravement et fut blessé.
+Ainsi habitué jeune à la vie de guerre, de grands talents
+militaires se développèrent en lui: intrépide comme le plus brave
+des soldats, habile et prudent comme un vieux capitaine, généreux
+autant que sa bourse le lui permettait, gai, ouvert, avenant à
+tous, il gagna de plus en plus l'attachement de l'armée. Les
+éloges que lui donne un historien contemporain (Trébellius
+Pollion) sont tellement magnifiques, qu'en faisant à l'exagération
+une large part, Victorin resterait encore un homme très éminent,
+qui partagea bientôt son adoration entre lui et sa mère... Vint
+enfin le jour où la Gaule, déjà presque indépendante, voulut
+partager avec Rome le gouvernement de notre pays; le pouvoir fut
+alors divisé entre un chef gaulois et un chef romain: Rome choisit
+_Posthumus_, et nos troupes acclamèrent d'une voix Victorin comme
+chef de Gaule et général de l'armée. Peu de temps après, il épousa
+une jeune fille dont il était aimé... Malheureusement elle mourut
+après une année de mariage, lui laissant un fils. Victoria,
+devenue aïeule, se voua à l'enfant de son fils comme elle s'était
+vouée à celui-ci.
+
+Ma première résolution avait été de ne jamais me marier; cependant
+je fus à peu séduit par la grâce modeste et par les vertus de la
+fille d'un centenier de notre armée; c'était ta mère Ellèn que
+j'ai épousée il y a cinq ans, mon enfant.
+
+Telle a été ma vie jusqu'à aujourd'hui, où je commence le récit
+qui va suivre.
+
+Ce que je vais raconter s'est passé il y a huit jours. Ainsi donc,
+afin de préciser la date de ce récit pour notre descendance, il
+est écrit dans la ville de Mayence, défendue par notre camp
+fortifié des bords du Rhin, le cinquième jour du mois de juin,
+ainsi que disent les Romains, la septième année du _principal_ de
+Posthumus et de Victorin en Gaule, deux cent soixante-sept ans
+après la mort de Jésus de Nazareth, crucifié à Jérusalem sous les
+yeux de notre aïeule Geneviève.
+
+Le camp gaulois, composé de tentes et de baraques légères, mais
+solides, avait été massé autour de Mayence, qui le dominait.
+Victoria logeait dans la ville; j'occupais une petite maison à peu
+de distance de la sienne.
+
+Le matin du jour dont je parle, je me suis éveillé à l'aube,
+laissant ma bien-aimée femme Ellèn encore endormie. Je la
+contemplai un instant: ses longs cheveux dénoués couvraient à demi
+son sein; sa tête, d'une beauté si douce, reposait sur l'un de ses
+bras replié, tandis qu'elle étendait l'autre sur ton berceau, mon
+enfant, comme pour te protéger, même pendant son sommeil... J'ai,
+d'un baiser, effleuré votre front à tous deux, de crainte de vous
+réveiller; il m'en a coûté de ne pas vous embrasser tendrement, à
+plusieurs reprises; je partais pour une expédition aventureuse; il
+se pouvait que le baiser que j'osais à peine vous donner, chers
+endormis, fût le dernier. Quittant la chambre où vous reposiez, je
+suis allé m'armer, endosser ma cuirasse par-dessus ma saie,
+prendre mon casque et mon épée; puis je suis sorti de notre
+maison. Au seuil de notre porte j'ai rencontré _Sampso_, la soeur
+de ma femme, et, comme elle, aussi douce que belle; son tablier
+était rempli de fleurs humides de rosée, elle venait de les
+cueillir dans notre petit jardin. À ma vue, elle sourit et rougit
+de surprise.
+
+-- Déjà levée, Sampso? lui dis-je. Je croyais, moi, être sur pied
+le premier... Mais pourquoi ces fleurs?
+
+-- N'y a-t-il pas aujourd'hui une année que je suis venue habiter
+avec ma soeur Ellèn et avec vous... oublieux Scanvoch? me
+répondit-elle avec un sourire affectueux. Je veux fêter ce jour,
+selon notre vieille mode gauloise; j'ai été chercher ces fleurs
+pour orner la porte de la maison, le berceau de votre cher petit
+Aëlguen et la coiffure de sa mère... Mais vous-même, où allez-vous
+si matin armé en guerre?
+
+À la pensée de cette journée de fête, qui pouvait devenir une
+journée de deuil pour ma famille, j'ai étouffé un soupir et
+répondu à la soeur de ma femme en souriant aussi, afin de ne lui
+donner aucun soupçon:
+
+-- Victoria et son fils m'ont hier soir chargé de quelques ordres
+militaires à porter au chef d'un détachement campé à deux lieues
+d'ici; l'habitude militaire est d'être armé pour porter de pareils
+messages.
+
+-- Savez-vous, Scanvoch, que vous devez faire beaucoup de jaloux?
+
+-- Parce que ma soeur de lait emploie mon épée de soldat pendant
+la guerre et ma plume pendant la trêve?
+
+-- Vous oubliez de dire que cette soeur de lait est _Victoria la
+Grande_... et que Victorin, son fils, a presque pour vous le
+respect qu'il aurait à l'égard du frère de sa mère... Il ne se
+passe presque pas de jour sans que lui ou Victoria vienne vous
+voir... Ce sont là des faveurs que beaucoup envient.
+
+-- Ai-je jamais tiré parti de cette faveur, Sampso? Ne suis-je pas
+resté simple cavalier; refusant toujours d'être officier;
+demandant pour toute grâce de me battre à la guerre à côté de
+Victorin?
+
+-- À qui vous avez deux fois sauvé la vie, au moment où il allait
+périr sous les coups de ces Franks si barbares!
+
+-- J'ai fait mon devoir de soldat et de Gaulois... Ne dois-je pas
+sacrifier ma vie à celle d'un homme si nécessaire à notre pays?
+
+-- Scanvoch, je ne veux pas que nous nous querellions; vous savez
+mon admiration pour Victoria, mais...
+
+-- Mais je sais votre injustice à l'égard de son fils, lui dis-je
+en souriant, inique et sévère Sampso.
+
+-- Est-ce ma faute si le dérèglement des moeurs est à mes yeux
+méprisable... honteux?
+
+-- Certes, vous avez raison; cependant je ne peux m'empêcher
+d'avoir un peu d'indulgence pour quelques faiblesses de Victorin.
+Veuf à vingt ans, ne faut-il pas l'excuser s'il cède parfois à
+l'entraînement de son âge? Tenez, chère et impitoyable Sampso, je
+vous ai fait lire les récits de notre aïeule Geneviève; vous êtes
+douce et bonne comme Jésus de Nazareth, imitez donc sa miséricorde
+envers les pécheurs. Il a pardonné à Madeleine parce qu'elle avait
+beaucoup aimé; pardonnez, au nom du même sentiment, à Victorin!
+
+-- Rien de plus digne de pardon et de pitié que l'amour, lorsqu'il
+est sincère; mais la débauche n'a rien de commun avec l'amour...
+C'est comme si vous me disiez, Scanvoch, qu'il y a quelque
+comparaison à faire entre ma soeur ou moi... et ces bohémiennes
+hongroises arrivées depuis peu à Mayence...
+
+-- Pour la beauté on pourrait vous les comparer, ainsi qu'à Ellèn,
+car on les dit belles à ravir d'admiration... Mais là s'arrête la
+comparaison, Sampso... J'ai peu de confiance dans la vertu de ces
+vagabondes, si charmantes, si parées qu'elles soient, qui vont de
+ville en ville chanter et danser pour divertir le public...
+lorsqu'elles ne font pas un pire métier...
+
+-- Et pourtant, je n'en doute pas, un jour ou l'autre, vous verrez
+Victorin, lui un général d'armée! lui un des deux chefs de la
+Gaule, accompagner à cheval de chariot où ces bohémiennes vont se
+promener chaque soir sur les bords du Rhin... Et si je m'indigne
+de ce que le fils de Victoria a servi d'escorte à de pareilles
+créatures, alors vous me répondrez sans doute: Pardonnez à ce
+pécheur, de même que Jésus a pardonné à Madeleine, la
+pécheresse... Allez, Scanvoch, l'homme qui se complait dans
+d'indignes amours est capable de...
+
+Mais Sampso s'interrompit.
+
+-- Achevez, lui dis-je, achevez, je vous prie.
+
+-- Non, dit-elle après un moment de réflexion, le temps n'est pas
+venu; je ne voudrais pas hasarder une parole légère.
+
+-- Tenez, lui dis-je en souriant, je suis sûr qu'il s'agit de
+quelqu'un de ces contes ridicules qui courent depuis quelque temps
+dans l'armée au sujet de Victorin, sans qu'on sache la source de
+ces méchantes menteries. Pouvez-vous, Sampso... vous... avec votre
+saine raison, avec votre bon coeur, vous faire l'écho de pareilles
+histoires?
+
+-- Adieu, Scanvoch; je vous ai dit que je ne voulais pas me
+quereller au sujet de votre héros; vous le défendez envers et
+contre tous...
+
+-- Que voulez-vous? c'est mon faible; j'aime sa mère comme ma
+soeur... j'aime son fils comme s'il était le mien. Ne faites-vous
+pas ainsi que moi, Sampso? Mon petit Aëlguen, le fils de votre
+soeur, ne vous est-il pas aussi cher que vous le serait votre
+enfant? Croyez-moi... lorsque Aëlguen aura vingt ans et que vous
+l'entendrez accuser de quelque folie de jeunesse, vous le
+défendrez, j'en suis sûr, encore plus chaudement que je ne défends
+Victorin... D'ailleurs, ne commencez-vous pas dès à présent votre
+rôle de défenseur? Oui, lorsque l'espiègle est coupable de quelque
+grosse faute, n'est-ce pas sa tante Sampso qu'il va trouver pour
+la prier de le faire pardonner? Vous l'aimez tant!
+
+-- L'enfant de ma soeur n'est-il pas le mien!
+
+-- Voilà donc pourquoi vous ne voulez pas vous marier?
+
+-- Certainement mon frère, répondit-elle en rougissant avec une
+sorte d'embarras.
+
+Puis, après un moment de silence, elle reprit:
+
+-- Vous serez, je l'espère, de retour ici vers le milieu du jour,
+pour que notre petite fête soit complète?
+
+-- Mon devoir accompli, je reviendrai. Au revoir, Sampso.
+
+-- Au revoir, Scanvoch.
+
+Et laissant la soeur de ma femme occupée à placer un bouquet dans
+l'un des anneaux de la porte de notre maison, je m'éloignai en
+réfléchissant à notre entretien.
+
+Souvent je m'étais demandé pourquoi Sampso, plus âgée d'un an
+qu'Ellèn, et aussi belle, aussi vertueuse qu'elle, avait
+jusqu'alors repoussé plusieurs offres de mariage; parfois je
+supposais qu'elle ressentait quelque amour caché; d'autres fois
+qu'elle appartenait à une de ces affiliations chrétiennes qui
+commençaient à se répandre, et dans lesquelles les femmes
+faisaient voeu de chasteté comme plusieurs de nos druidesses. Un
+moment aussi je me demandai la cause de la réticence de Sampso au
+sujet de Victorin; puis j'oubliai ces pensées pour ne songer qu'à
+l'expédition dont j'étais chargé. M'acheminant vers les avant-
+postes du camp, je m'adressai à un officier, à qui je fis lire
+quelques lignes écrites de la main de Victorin. Aussitôt
+l'officier mit à sa disposition quatre soldats d'élite, excellents
+rameurs choisis parmi ceux qui avaient l'habitude de manoeuvrer
+les barques de la flottille militaire destinée à remonter ou à
+descendre le Rhin pour défendre au besoin notre camp fortifié. Ces
+quatre soldats, sur ma recommandation, ne prirent pas d'armes; moi
+seul étais armé. En passant devant un bouquet de chênes, je leur
+fis couper quelques branchages, destinés à être placés à la proue
+du bateau qui devait nous transporter. Nous arrivons bientôt sur
+la rive du fleuve; là étaient amarrées plusieurs barques réservées
+au service de l'armée. Pendant que deux des soldats placent à
+l'avant de l'embarcation les feuillages de chêne dont je les avais
+munis, les deux autres examinent les rames d'un air exercé, afin
+de s'assurer qu'elles sont en bon état; je me mets au gouvernail,
+nous quittons le bord.
+
+Les quatre soldats avaient ramé en silence pendant quelque temps,
+lorsque le plus âgé des quatre, vétéran à moustaches grises, me
+dit:
+
+-- Il n'y a rien de tel qu'un _bardit_ gaulois pour faire passer
+le temps et manoeuvrer les rames en cadence; on dirait qu'un vieux
+refrain national répété en choeur rend les avirons moins pesants.
+Peut-on chanter, ami Scanvoch?
+
+-- Tu me connais?
+
+-- Qui ne connaît dans l'armée le frère de lait de la _mère des
+camps_?
+
+-- Simple cavalier, je me croyais plus obscur.
+
+-- Tu es resté simple cavalier malgré l'amitié de notre Victoria
+pour toi; voilà pourquoi, Scanvoch, chacun te connaît et chacun
+t'aime.
+
+-- Vrai, tu me rends heureux en me disant cela. Comment te nommes-
+tu?
+
+-- Douarnek.
+
+-- Tu es Breton?
+
+-- Des environs de Vannes.
+
+-- Ma famille aussi est originaire de ce pays.
+
+-- Je m'en doutais, car l'on t'a donné un nom breton. Eh bien, ce
+_bardit_, peut-on le chanter, ami Scanvoch? Notre officier nous a
+donné l'ordre de t'obéir comme à lui; j'ignore où tu nous conduis,
+mais un chant s'entend de loin, surtout lorsqu'il s'agit d'un
+bardit national entonné en choeur par de vigoureux garçons à
+larges poitrines... Ou peut-être ne faut-il pas attirer
+l'attention sur notre barque?
+
+-- Maintenant, tu peux chanter... Plus tard... non.
+
+-- Alors, qu'allons-nous chanter, enfants? dit le vétéran en
+continuant de ramer, ainsi que ses compagnons, et tournant
+seulement la tête de leur côté; car, placé au premier banc, il me
+faisait face. Voyons... choisissez...
+
+-- Le bardit des _Marins_, dit un des soldats.
+
+-- C'est bien long, mes enfants, reprit Douarnek.
+
+-- Le bardit du _Chef des cent vallées_?
+
+-- C'est bien beau, reprit Douarnek; mais c'est un chant
+d'esclaves attendant leur délivrance, et par les os de nos pères?
+nous sommes libres aujourd'hui dans la vieille Gaule!
+
+-- Ami Douarnek, lui dis-je, c'est au refrain de ce chant
+d'esclaves: _Coule, coule, sang du captif! Tombe, tombe, rosée
+sanglante!_ que nos pères, les armes à la main, ont reconquis
+cette liberté dont nous jouissons.
+
+-- C'est vrai, Scanvoch... mais ce bardit est long, et tu nous as
+prévenus que nous devions bientôt rester muets comme les poissons
+du Rhin.
+
+-- Douarnek, reprit un jeune soldat, si tu nous chantais le bardit
+d'_Hêna_, la vierge de l'île de Sên...? Il me fait toujours venir
+les larmes aux yeux; car c'est ma sainte, à moi, cette belle et
+douce Hêna, qui vivait il y a des cents et des cents ans!
+
+-- Oui, oui, reprirent les trois autres soldats, chante-nous le
+bardit d'_Hêna_, Douarnek; ce bardit prophétise la victoire de la
+Gaule... et la Gaule est victorieuse aujourd'hui.
+
+Moi, entendant cela, je ne disais rien; mais j'étais ému, heureux,
+et je l'avoue, fier, en songeant que le nom d'_Hêna_, morte depuis
+plus de trois cents ans, était resté populaire en Gaule comme au
+temps de mon aïeul Sylvest, et allait être chanté.
+
+-- Va pour le bardit d'_Hêna_, reprit le vétéran, j'aime aussi
+cette sainte et douce fille, qui offre son sang à Hésus pour la
+délivrance de la Gaule; et toi, Scanvoch, le sais-tu, ce chant?
+
+-- Oui... à peu près... je l'ai déjà entendu...
+
+-- Tu le sauras toujours assez pour répéter le refrain avec nous.
+
+Et Douarnek se mit à chanter, d'une voix pleine et sonore qui, au
+loin, domina le bruit des grandes eaux du Rhin:
+
+«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.
+
+«Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!
+
+«Elle s'appelait Hêna! Hêna, la vierge de l'île de Sên.
+
+*
+
+«Bénis soient les dieux, ma douce fille, lui dit son père Joël, le
+brenn de la tribu de Karnak, bénis soient les dieux, ma douce
+fille, puisque te voilà ce soir dans notre maison pour fêter le
+jour de ta naissance!
+
+*
+
+«Bénis soient les dieux, ma douce fille, lui dit sa mère Margarid,
+bénie soit ta venue! Mais ta figure est triste?
+
+*
+
+«Ma figure est triste, ma bonne mère, ma figure est triste, mon
+bon père, parce qu'Hêna, votre fille, vient vous dire adieu et au
+revoir.
+
+*
+
+«Et où vas-tu, chère fille? Le voyage sera donc bien long? Où vas-
+tu ainsi?
+
+*
+
+«Je vais dans ces mondes mystérieux que personne ne connaît et que
+tous nous connaîtrons, où personne n'est allé et où tous nous
+irons, pour revivre avec ceux que nous avons aimés.»
+
+*
+
+Et moi et les rameurs, nous avons repris en choeur:
+
+«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte...
+
+«Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!
+
+«Elle s'appelait Hêna! Hêna, la vierge de l'île de Sên.»
+
+Douarnek continua son chant:
+
+«Et entendant Hêna dire ces paroles-ci, bien tristement se
+regardèrent et son père et sa mère, et tous ceux de sa famille, et
+aussi les petits enfants, car Hêna avait un grand faible pour
+l'enfance.
+
+*
+
+«-- Pourquoi donc, chère fille, pourquoi donc déjà quitter ce
+monde, pour t'en aller ailleurs sans que l'ange de la Mort
+t'appelle?
+
+*
+
+«-- Mon bon père, ma bonne mère, Hésus est irrité, l'étranger
+menace notre Gaule bien-aimée. Le sang innocent d'une vierge,
+offert par elle aux dieux, peut apaiser leur colère...
+
+*
+
+«Adieu donc et au revoir, mon bon père, ma bonne mère! Adieu et au
+revoir, vous tous, mes parents et mes amis! Gardez ces colliers,
+ces anneaux en souvenir de moi que je baise une dernière fois vos
+têtes blondes, chers petits! Adieu et au revoir! Souvenez-vous
+d'Hêna, votre amie; elle va vous attendre dans les mondes
+inconnus.»
+
+*
+
+Et moi et les rameurs nous avons repris en choeur, au bruit
+cadencé des rames:
+
+«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte!
+
+«Elle a offert son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!
+
+«Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sèn.»
+
+*
+
+Douarnek continua le bardit:
+
+«Brillante est la lune, grand est le bûcher qui s'élève auprès des
+pierres sacrées de Karnak; immense est la foule des tribus qui se
+pressent autour du bûcher.
+
+«La voilà! c'est elle! c'est Hêna!... Elle monte sur le bûcher, sa
+harpe d'or à la main, et elle chante ainsi:
+
+*
+
+«-- Prends mon sang, ô Hésus! et délivre mon pays de l'étranger!
+Prends mon sang, ô Hésus! pitié pour la Gaule! Victoire à nos
+armes!
+
+«Et il a coulé, le sang d'Hêna!
+
+*
+
+«Ô vierge sainte! il n'aura pas en vain coulé, ton sang innocent
+et généreux! Courbée sous le joug, la Gaule un jour se relèvera
+libre et fière, en criant comme toi: Victoire à nos armes!
+victoire et liberté!»
+
+Et Douarnek, ainsi que les trois soldats, répétèrent à voix plus
+basse ce dernier refrain avec une sorte de pieuse admiration:
+
+«Celle-là qui a ainsi offert son sang à Hésus pour la délivrance
+de la Gaule!
+
+«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte!
+
+«Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên!
+
+*
+
+Moi seul je n'ai pas répété avec les soldats le dernier refrain du
+bardit, tant je me sentais ému.
+
+Douarnek, remarquant mon émotion et mon silence, me dit d'un air
+surpris:
+
+-- Quoi! Scanvoch, voici maintenant que la voix te manque! Tu
+restes muet pour achever un chant si glorieux?
+
+-- Tu dis vrai, Douarnek; c'est parce que ce chant est glorieux
+pour moi... que tu me vois ému.
+
+-- Glorieux pour toi, ce bardit; je ne te comprends pas.
+
+-- Hêna était fille d'un de mes aïeux!
+
+-- Que dis-tu?
+
+-- Hêna était fille de Joël, le brenn de la tribu de Karnak, mort,
+ainsi que sa femme et presque toute sa famille, à la grande
+bataille de Vannes, livrée sur terre et sur mer il y a plus de
+trois siècles; moi, de père en fils, je descends de Joël.
+
+Le chant d'_Hêna _était si connu en Gaule que je vis (pourquoi le
+nier?) avec un doux orgueil les soldats me regarder presque avec
+respect.
+
+-- Sais-tu, Scanvoch, reprit Douarnek, sais-tu que des rois
+seraient fiers de tes aïeux?
+
+-- Le sang versé pour la patrie et la liberté, c'est notre
+noblesse, à nous autres Gaulois, lui dis-je; voilà pourquoi nos
+vieux bandits sont chez nous si populaires.
+
+-- Quand on pense, reprit le plus jeune des soldats, qu'il y a
+plus de trois cents ans qu'Hêna, cette douce et belle sainte, a
+offert sa vie pour la délivrance du pays, et que son nom est venu
+jusqu'à nous!
+
+-- Quoique la voix de la jeune vierge ait mis plus de deux siècles
+à monter jusqu'aux oreilles d'Hésus (c'est tout simple, il est
+placé si haut), reprit Douarnek, cette voix est parvenue jusqu'à
+lui, puisque nous pouvons dire aujourd'hui: Victoire à nos armes!
+victoire et liberté!
+
+Nous étions arrivés vers le milieu du Rhin, à l'endroit où ses
+eaux sont très-rapides.
+
+Douarnek me demanda en relevant ses rames:
+
+-- Entrerons-nous dans le fort du courant? Ce serait une fatigue
+inutile, si nous n'avions qu'à remonter ou à descendre le fleuve à
+la distance où nous voici de la rive que nous venons de quitter.
+
+-- Il faut traverser le Rhin dans toute sa largeur, ami Douarnek.
+
+-- Le traverser?... s'écria le vétéran en me regardant d'un air
+ébahi. Traverser le Rhin!... Et pourquoi faire?
+
+-- Pour aborder à l'autre rive.
+
+-- Y penses-tu, Scanvoch? L'armée de ces bandits franks, si on
+peut honorer du nom d'armée ces hordes sauvages, n'est-elle pas
+campée sur l'autre bord?
+
+-- C'est au milieu de ces barbares que je me rends.
+
+Pendant quelques instants, la manoeuvre des rames fut suspendue;
+les soldats, interdits et muets, se regardèrent les uns les
+autres, comme s'ils avaient peine à croire à ma résolution.
+
+Douarnek rompit le premier le silence, et me dit avec son
+insouciance de soldat:
+
+-- C'est alors une espèce de sacrifice à Hésus que nous allons lui
+offrir en livrant notre peau à ces écorcheurs? Si tel est l'ordre,
+en avant! Allons, enfants, à nos rames!...
+
+-- Oublies-tu, Douarnek, que, depuis huit jours, nous sommes en
+trêve avec les Franks?
+
+-- Il n'y a jamais trêve pour de pareils brigands!
+
+-- Tu vois, j'ai fait, en signe de paix, garnir de feuillage
+l'avant de notre bateau; je descendrai seul dans le camp ennemi,
+une branche de chêne à la main...
+
+-- Et ils te massacreront, malgré ta branche de chêne, comme ils
+ont massacré d'autres envoyés en temps de trêve.
+
+-- C'est possible, ami Douarnek; mais si le chef commande, le
+soldat obéit. Victoria et son fils m'ont ordonné d'aller au camp
+des Franks; j'y vais!
+
+-- Ce n'est pas par peur, au moins, Scanvoch, que je te disais que
+ces sauvages ne nous laisseraient pas nos têtes sur nos épaules...
+et notre peau sur le corps... J'ai parlé par vieille habitude de
+sincérité ... Allons, ferme, enfants! ferme à vos rames!... c'est
+à un ordre de notre mère... de la _mère des camps_ que nous
+obéissons... En avant! en avant!... dussions-nous être écorchés
+vifs par ces barbares, divertissement qu'ils se donnent souvent
+aux dépens de nos prisonniers.
+
+-- On dit aussi, reprit le jeune soldat d'une voix moins assurée
+que celle de Douarnek, on dit aussi que ces prêtresses d'enfer qui
+suivent les bordes franques mettent parfois nos prisonniers
+bouillir tout vivants dans de grandes chaudières d'airain, avec
+certaines herbes magiques.
+
+-- Eh! eh! reprit joyeusement Douarnek, celui de nous qui sera mis
+ainsi à bouillir, mes enfants, aura du moins l'avantage de goûter
+le premier de son propre bouillon... cela console... Allons,
+enfants, ferme sur nos rames! nous obéissons à un ordre de la
+_mère des camps_...
+
+-- Oh! nous ramerions droit à un abîme si Victoria l'ordonnait!
+
+-- Elle est bien nommée la mère des camps et des soldats; il faut
+la voir après chaque bataille allant visiter les blessés!
+
+-- Et leur disant de ces paroles qui font regretter aux valides de
+n'avoir pas de blessures.
+
+-- Et puis, si belle... si belle!...
+
+-- Oh! quand elle passe dans le camp, montée sur son cheval blanc,
+vêtue de sa longue robe noire, le front si fier sous son casque,
+et pourtant l'oeil si doux, le sourire si maternel... c'est comme
+une vision!
+
+-- On assure que notre Victoria connaît aussi bien l'avenir que le
+présent.
+
+-- Il faut qu'elle ait un charme; car qui croirait jamais, à la
+voir, qu'elle est mère d'un fils de vingt-deux ans?
+
+-- Ah! si le fils avait tenu ce qu'il promettait!
+
+-- On l'aimerait comme on l'aimait autrefois.
+
+-- Oui, et c'est vraiment dommage, reprit Douarnek en secouant la
+tête d'un air chagrin, après avoir ainsi laissé parler les autres
+soldats; oui, c'est grand dommage! Ah! Victorin n'est plus cet
+enfant des camps que nous autres vieux à moustaches grises, qui
+l'avions vu naître et fait danser sur nos genoux, nous regardions,
+il y a peu de temps encore, avec orgueil et amitié.
+
+Ces paroles des soldats me frappèrent; non-seulement j'avais
+souvent eu à défendre Victorin contre la sévère Sampso, mais je
+m'étais aperçu dans l'armée d'une sourde hostilité contre le fils
+de ma soeur de lait, lui jusqu'alors l'idole de nos soldats.
+
+-- Qu'avez-vous donc à reprocher à Victorin? dis-je à Douarnek et
+à ses compagnons. N'est-il pas brave... entre les plus braves? Ne
+l'avez-vous pas vu à la guerre?
+
+-- Oh! s'il s'agît de se battre... il se bat vaillamment... aussi
+vaillamment que toi, Scanvoch, quand tu es à ses côtés, sur ton
+grand cheval gris, songeant plus à défendre le fils de ta soeur de
+lait qu'à te défendre toi-même... _Tes cicatrices le diraient si
+elles pouvaient parler par la bouche de tes blessures_, selon
+notre vieux proverbe gaulois.
+
+-- Moi, je me bats en soldat; Victorin se bat en capitaine... Et
+ce capitaine de vingt-deux ans n'a-t-il pas déjà gagné cinq
+grandes batailles contre les Germains et les Franks?
+
+-- Sa mère, notre Victoria, la bien nommée, a dû, par ses
+conseils, aider à la victoire, car il confère avec elle de ses
+plans de combat... mais, enfin, c'est vrai, Victorin est bon
+capitaine.
+
+-- Et sa bourse, tant qu'elle est pleine, n'est-elle pas ouverte à
+tous? Connais-tu un invalide qui se soit en vain adressé à lui?
+
+-- Victorin est généreux... c'est encore vrai...
+
+-- N'est-il pas l'ami, le camarade du soldat? Est-il fier?
+
+-- Non, il est bon compagnon et de joyeuse humeur; d'ailleurs,
+pourquoi serait-il fier? Son père, sa victorieuse mère et lui ne
+sont-ils pas, comme nous autres, gens de plèbe gauloise?
+
+-- Ne sais-tu pas, Douarnek, que souvent les plus fiers sont ceux-
+là qui sont partis de plus bas?
+
+-- Victorin n'est point orgueilleux, c'est dit.
+
+-- À la guerre, ne dort-il pas sans abri, la tête sur la selle de
+son cheval, ainsi que nous autres cavaliers?
+
+-- Élevé par une mère aussi virile que la sienne, il devait
+devenir un rude soldat, il l'est devenu.
+
+-- Ignores-tu qu'il montre dans le conseil une maturité que
+beaucoup d'hommes de notre âge ne possèdent point? N'est-ce pas,
+enfin, sa bravoure, sa bonté, sa raison, ses rares qualités de
+soldat et de capitaine, qui l'ont fait acclamer par l'armée
+général et l'un des deux chefs de la Gaule?
+
+-- Oui, mais en le choisissant, nous savions, nous autres, que sa
+mère Victoria, la belle et la grande, serait toujours près de lui,
+le guidant, l'éclairant, tout en cousant ses toiles de lingerie,
+la digue matrone, à côté du berceau de son petit-fils, selon son
+habitude de bonne ménagère.
+
+-- Personne mieux que moi ne sait combien sont sages et précieux
+pour notre pays les conseils que Victoria donne à son fils. Mais
+qu'y a-t-il de changé? N'est-elle pas là, veillant sur Victorin et
+sur la Gaule, qu'elle aime d'un pareil et maternel amour?...
+Voyons, Douarnek, réponds-moi avec ta franchise de soldat: d'où
+vient cette hostilité, qui, je le crains, va toujours empirant
+contre Victorin?
+
+-- Écoute, Scanvoch; je suis, comme toi, un vieux et franc soldat,
+car ta moustache, plus jeune que la mienne, commence à grisonner.
+Tu veux la vérité? La voici. Nous savons tous que la vie des camps
+ne rend pas les gens de guerre chastes et réservés comme des
+jeunes filles élevées chez nos druidesses vénérées; nous savons
+encore, parce que nous en avons bu souvent, oh! très-souvent, que
+notre vin des Gaules nous met en humeur joyeuse ou tapageuse...
+Nous savons enfin qu'en garnison le jeune et fringant soldat, qui
+porte fièrement sur l'oreille une aigrette à son casque, en
+caressant sa moustache blonde ou brune, ne garde pas longtemps
+pour chers amis les pères qui ont de jolies filles ou les maris
+qui ont de jolies femmes... Mais tu m'avoueras, Scanvoch, qu'un
+soldat, qui d'habitude s'enivre comme une brute, et qui fait
+lâchement violence aux femmes, mérite d'être régalé d'une centaine
+de coups de ceinturon bien appliqués sur l'échine, et d'être
+ensuite chassé honteusement du camp: est-ce vrai?
+
+-- C'est vrai; mais pourquoi me dire ceci à propos de Victorin?
+
+-- Écoute encore, ami Scanvoch, et réponds-moi. Si un obscur
+soldat mérite ce châtiment pour sa honteuse conduite, que
+mériterait un chef d'armée qui se dégraderait ainsi?...
+
+-- Oserais-tu prétendre que Victorin ait jamais fait violence à
+une femme et qu'il s'enivre chaque jour? m'écriai-je indigné. Je
+dis que tu mens, ou que ceux qui t'ont rapporté cela ont menti...
+Voilà donc ces bruits indignes qui circulent dans le camp sur
+Victorin! Et vous êtes assez simples ou assez enclins à la
+calomnie pour les croire?...
+
+-- Le soldat n'est déjà pas si simple, ami Scanvoch; seulement il
+n'ignore pas le vieux proverbe gaulois: _On n'attribue les brebis
+perdues qu'aux possesseurs de troupeaux... _Ainsi, par exemple, tu
+connais le capitaine Marion? tu sais? cet ancien ouvrier
+forgeron?...
+
+-- Oui, l'un des meilleurs officiers de l'armée...
+
+-- Le fameux capitaine Marion, qui porte un boeuf sur ses épaules,
+ajouta un des soldats, et qui peut abattre ce boeuf d'un seul coup
+de poing, aussi pesant que la niasse de fer d'un boucher.
+
+-- Et le capitaine Marion, ajouta un autre rameur, n'en est pas
+moins bon compagnon, malgré sa force et sa gloire; car il a pour
+ami de guerre, pour _saldune_, comme on disait au temps jadis, un
+soldat, son ancien camarade de forge.
+
+-- Je connais la bravoure, la modestie, la haute raison et
+l'austérité du capitaine Marion, leur dis-je; mais à quel propos
+le comparer à Victorin?...
+
+-- Un mot encore, ami Scanvoch. As-tu vu, l'autre jour, entrer
+dans Mayence ces deux bohémiennes traînées dans leur chariot par
+des mules couvertes de grelots, et conduites par un négrillon?
+
+-- Je n'ai pas vu ces femmes, mais j'ai entendu parler d'elles.
+Mais, encore une fois, à quoi bon tout ceci à propos de Victorin?
+
+-- Je t'ai rappelé le proverbe: _On n'attribue les brebis perdues
+qu'aux possesseurs de troupeaux..._ parce que l'on aurait beau
+attribuer au capitaine Marion des habitudes d'ivrognerie et de
+violence envers les femmes, que, malgré sa simplesse, le soldat ne
+croirait pas un mot de ces mensonges, n'est-ce pas? De même que,
+si l'on attribuait quelque débauche à ces coureuses bohémiennes,
+le soldat croirait à ces bruits?
+
+-- Je te comprends, Douarnek, et comme toi je serai sincère...
+Oui, Victorin aime la gaieté du vin, en compagnie de quelques
+camarades de guerre... Oui, Victorin, resté veuf à vingt ans,
+après quelques mois de mariage, a parfois cédé aux entraînements
+de la jeunesse; sa mère a souvent regretté, ainsi que moi, qu'il
+ne fût pas d'une sévérité de moeurs, d'ailleurs assez rare à son
+âge... Mais, par le courroux des dieux! moi, qui n'ai pas quitté
+Victorin depuis son enfance, je nie que l'ivresse soit chez lui
+une habitude; je nie surtout qu'il ait jamais été assez lâche pour
+violenter une femme!...
+
+-- Ton bon coeur te fait défendre le fils de ta soeur de lait,
+Scanvoch, quoique tu le saches coupable, à moins que tu nies ce
+que tu ignores...
+
+-- Qu'est-ce que j'ignore?
+
+-- Une aventure que chacun sait dans le camp.
+
+-- Quelle aventure? Dis-la...
+
+-- Il y a quelque temps, Victorin et plusieurs officiers de
+l'armée ont été boire et se divertir dans une des îles des bords
+du Rhin où se trouve une taverne... Le soir venu, Victorin, ivre
+comme d'habitude, a fait violence à l'hôtesse; celle-ci, dans son
+désespoir, s'est jetée dans le fleuve... où elle s'est noyée...
+
+-- Un soldat qui se conduirait ainsi sous un chef sévère, dit un
+des rameurs, porterait sa tête sur le billot...
+
+-- Et ce supplice, il l'aurait mérité, ajouta un autre rameur;
+j'aimerais, comme un autre, à rire avec mon hôtesse; mais lui
+faire violence, c'est une sauvagerie digne de ces écorcheurs
+franks dont les prêtresses, cuisinières du diable, font bouillir
+nos prisonniers dans leur chaudière.
+
+J'étais resté si stupéfait de l'accusation portée contre Victorin,
+que, pendant un moment, j'avais gardé le silence; mais je
+m'écriai:
+
+-- Mensonge!... mensonge aussi infâme que l'eût été une pareille
+conduite! Qui ose accuser le fils de Victorin d'un tel crime?
+
+-- Un homme bien informé, me répondit Douarnek.
+
+-- Son nom? le nom de ce menteur?
+
+-- Il s'appelle Morix; il était le secrétaire d'un parent de
+Victoria, venu au camp il y a un mois.
+
+-- Ce parent est Tétrik, gouverneur de Gascogne, dis-je stupéfait;
+cet homme est la bonté, la loyauté mêmes, un des plus anciens, des
+plus fidèles amis de Victoria.
+
+-- Alors le témoignage de cet homme n'en est que plus certain.
+
+-- Quoi! lui, Tétrik! il aurait affirmé ce que tu racontes?
+
+-- Il en a fait part et l'a confirmé à son secrétaire, en
+déplorant l'horrible dissolution des moeurs de Victorin.
+
+-- Mensonge! Tétrik n'a que des paroles de tendresse et d'estime
+pour le fils de Victoria.
+
+-- Scanvoch, nous sommes tous deux Bretons; je sers dans l'armée
+depuis vingt-cinq ans: demande à mes officiers si Douarnek est un
+menteur.
+
+-- Je te crois sincère, mais l'on t'a indignement abusé!
+
+-- Morix, le secrétaire de Tétrik, a raconté l'aventure, non pas
+seulement à moi, mais à bien d'autres soldats du camp, auxquels il
+payait à boire... Cet homme a été cru sur parole, parce que plus
+d'une fois, moi, comme beaucoup de mes compagnons, nous avons vu
+Victorin et ses amis, échauffés par le vin, se livrer à de folles
+prouesses.
+
+-- L'ardeur du courage n'échauffe-t-elle pas les jeunes têtes
+autant que le vin?
+
+-- Écoute, Scanvoch, j'ai vu de mes yeux Victorin pousser son
+cheval dans le Rhin, disant qu'il voulait le traverser, et il eût
+été noyé si moi et un autre soldat, nous jetant dans une barque,
+n'avions été le repêcher demi-ivre, tandis que le courant
+entraînait son cheval... un superbe cheval noir, ma foi... Sais-tu
+ce qu'alors Victorin nous a dit? «Il fallait me laisser boire,
+puisque ce fleuve coule du vin blanc de Béziers.» Ce que je
+raconte n'est pas un conte, Scanvoch; je l'ai vu de mes yeux, je
+l'ai entendu de mes oreilles.
+
+À cela, malgré mon attachement pour Victorin, je ne pus rien
+répondre: je le savais incapable d'une lâcheté, d'une infamie;
+mais aussi je le savais capable de dangereuses étourderies.
+
+-- Quant à moi, reprit un autre soldat, j'ai souvent vu, étant de
+faction près de la demeure de Victorin, séparée de celle de sa
+mère par un jardin, des femmes voilées sortir à l'aube de son
+logis; il en sortait de grandes, il en sortait de petites, il en
+sortait de grosses, il en sortait de maigres, à moins que le
+crépuscule ne me troublât la vue et que ce fût toujours la même
+femme.
+
+-- À cela, ta sincérité n'a rien à répondre, ami Scanvoch, me dit
+Douarnek; -- car, en effet, je n'avais pu contredire cette autre
+accusation. -- Ne t'étonne donc plus de notre croyance aux paroles
+du secrétaire de Tétrik... Voyons, avoue-le, celui qui, dans son
+ivresse, prend le Rhin pour un fleuve de vin de Béziers, celui de
+chez qui sort à l'aube une pareille procession de femmes, ne peut-
+il pas, dans son ivresse, vouloir faire violence à son hôtesse?
+
+-- Non m'écriai-je, non! L'on peut avoir les défauts de son âge,
+sans être pour cela un infâme!
+
+-- Tiens, Scanvoch, tu es l'ami de notre mère à tous, de Victoria,
+la belle et l'auguste; tu chéris Victoria comme son fils; dis-lui
+ceci: Les soldats, même les plus grossiers, les plus dissolus,
+n'aiment pas à retrouver leurs vices dans les chefs qu'ils ont
+choisis; aussi, de jour en jour, l'affection de l'armée se retire
+de Victorin pour se reporter tout entière sur Victoria.
+
+-- Oui, lui dis-je en réfléchissant; et cela seulement, n'est-ce
+pas? depuis que Tétrik, le gouverneur de Gascogne, parent et ami
+de Victoria, a fait un dernier voyage au camp. Jusqu'alors on
+avait aimé le jeune général, malgré les faiblesses de son âge.
+
+-- C'est vrai; il était si bon, si brave, si avenant pour chacun!
+Il était si beau à cheval! il avait une si fière tournure
+militaire! Nous l'aimions comme notre enfant, ce jeune capitaine!
+Nous l'avions vu naître et fait danser tout petit sur nos genoux
+aux veillées du camp; plus tard, nous fermions les yeux sur ses
+faiblesses, car les pères sont toujours indulgents; mais pour des
+indignités, pas d'indulgence!
+
+-- Et de ces indignités, repris-je de plus en plus frappé de cette
+circonstance qui, rappelant à mon esprit certains souvenirs,
+éveillait aussi en moi une vague défiance, et de ces indignités il
+n'existe pas d'autre preuve que la parole du secrétaire de Tétrik?
+
+-- Ce secrétaire nous a rapporté les paroles de son maître, rien
+de plus...
+
+Pendant cet entretien, auquel je prêtais une attention de plus en
+plus vive, notre barque, conduite par les quatre vigoureux
+rameurs, avait traversé le Rhin dans toute sa largeur; les soldats
+tournaient le dos à la rive où nous allions aborder; moi, j'étais
+tellement absorbé par ce que j'apprenais de la désaffection
+croissante de l'armée à l'égard de Victorin, que je n'avais pas
+songé à jeter les yeux sur le rivage, dont nous approchions de
+plus en plus... Soudain j'entendis une foule de sifflements aigus
+retentir autour de nous et je m'écriai:
+
+-- Jetez-vous à plat sur les bancs!
+
+Il était trop tard.; une volée de longues flèches criblait notre
+bateau: l'un des rameurs fut tué, tandis que Douarnek, qui pour
+ramer tournait le dos à l'avant de la barque, reçut un trait dans
+l'épaule.
+
+-- Voilà comme les Franks accueillent les parlementaires en temps
+de trêve, dit le vétéran sans discontinuer de ramer et même sans
+retourner la tète; c'est la première fois que je suis frappé par
+derrière. Cette flèche dans le dos sied mal à un soldat; arrache-
+la-moi vite, camarade, ajouta-t-il en s'adressant au rameur devant
+lequel il était placé.
+
+Mais Douarnek, malgré ses efforts, manoeuvrait sa rame avec moins
+de vigueur; et quoique la plaie fût légère, son sang coulait avec
+abondance.
+
+-- Je te l'avais bien dit, Scanvoch, reprit-il, que tes branches
+de paix nous seraient de mauvais remparts contre la traîtrise de
+ces écorcheurs franks... Allons, enfants, ferme à nos rames,
+puisque nous ne sommes plus que trois; car notre camarade, qui se
+débat le nez sur son banc, ne peut plus compter pour un rameur!
+
+Douarnek n'avait pas achevé ces paroles, que, m'élançant à l'avant
+de la barque en passant par-dessus le corps du soldat qui rendait
+le dernier soupir, je saisis une des branches de chêne et l'agitai
+au-dessus de ma tête en signal de paix.
+
+Une seconde volée de flèches, partie de derrière un escarpement de
+la rive, répondit à mon signal: l'une m'effleura le bras, l'autre
+s'émoussa sur mon casque de fer; mais aucun soldat ne fut atteint.
+Nous étions alors à peu de distance du rivage; je me jetai à
+l'eau; elle me montait jusqu'aux épaules, et je dis à Douarnek:
+
+-- Fais force de rames pour te mettre hors de portée des flèches,
+puis tu ancreras le bateau, et vous m'attendrez sans danger... Si
+après le coucher du soleil je ne suis pas de retour, retourne au
+camp, et dis à Victoria que j'ai été fait prisonnier ou massacré
+par les Franks; elle prendra soin de ma femme Ellèn et de mon fils
+Aëlguen...
+
+-- Cela me fâche de te laisser aller seul parmi ces écorcheurs,
+ami Scanvoch, dit Douarnek; mais nous faire tuer avec toi, c'est
+t'ôter tout moyen de revenir à notre camp, si tu as le bonheur de
+leur échapper... Bon courage, Scanvoch... À ce soir...
+
+Et la barque s'éloigna rapidement pendant que je gagnais le
+rivage.
+
+CHAPITRE II
+
+À peine eus-je touché le bord, tenant ma branche d'arbre à la
+main, que je vis sortir des rochers, où ils étaient embusqués, un
+grand nombre de Franks, appartenant à ces hordes de leur armée qui
+portent des boucliers noirs, des casaques de peau de mouton
+noires, et se teignent les bras, les jambes et la figure, afin de
+se confondre avec les ténèbres lorsqu'ils sont en embuscade ou
+qu'ils tentent une attaque nocturne. Leur aspect était d'autant
+plus étrange et hideux, que les chefs de ces hordes noires avaient
+sur le front, sur les joues et autour des yeux, des tatouages d'un
+rouge éclatant... Je parlais assez bien la langue franque, ainsi
+que plusieurs officiers et soldats de l'armée, depuis longtemps
+habitués dans ces parages.
+
+Les guerriers noirs, poussant des hurlements sauvages,
+m'entourèrent de tous côtés, me menaçant de leurs longs couteaux,
+dont les lames étaient noircies au feu.
+
+-- La trêve est conclue depuis plusieurs jours! leur ai-je crié.
+Je viens, au nom du chef de l'armée gauloise, porter un message
+aux chefs de vos hordes... Conduisez-moi vers eux... Vous ne
+tuerez pas un homme désarmé...
+
+Et en disant cela, convaincu de la vanité d'une lutte, j'ai tiré
+mon épée et l'ai jetée au loin. Aussitôt ces barbares se
+précipitèrent sur moi en redoublant leurs cris de mort...
+Quelques-uns détachèrent les cordes de leurs arcs, et malgré mes
+efforts me renversèrent et me garrottèrent; il me fut impossible
+de faire un mouvement.
+
+-- Écorchons-le, dit l'un; nous porterons sa peau sanglante au
+grand chef _Néroweg_; elle lui servira de bandelettes pour
+entourer ses jambes.
+
+Je savais qu'en effet les Franks enlevaient souvent, avec beaucoup
+de dextérité, la peau de leurs prisonniers, et que les chefs de
+hordes se paraient triomphalement de ces dépouilles humaines. La
+proposition de l'écorcheur fut accueillie par des cris de joie;
+ceux qui me tenaient garrotté cherchèrent un endroit convenable
+pour mon supplice, tandis que d'autres aiguisaient leurs couteaux
+sur les cailloux du rivage...
+
+Soudain le chef de ces écorcheurs s'approcha lentement de moi; il
+était horrible à voir: un cercle tatoué d'un rouge vif entourait
+ses yeux et rayait ses joues; on aurait dit des découpures
+sanglantes sur ce visage noirci. Ses cheveux, relevés à la mode
+franque autour de son front, et noués au sommet de sa tête,
+retombaient derrière ses épaules comme la crinière d'un casque, et
+étaient devenus d'un fauve cuivré, grâce à l'usage de l'eau de
+chaux dont se servent ces barbares pour donner une couleur ardente
+à leurs cheveux et à leur barbe. Il portait au cou et au poignet
+un collier et des bracelets d'étain grossièrement travaillés; il
+avait pour vêtement une casque de peau de mouton noire; ses jambes
+et ses cuisses étaient aussi enveloppées de peaux de mouton,
+assujetties avec des bandelettes de peau croisées les unes sur les
+autres. À sa ceinture pendaient une épée et un long couteau. Après
+m'avoir regardé pendant quelques instants, il leva la main, puis
+l'abaissa sur mon épaule en disant:
+
+-- Moi, je prends et garde ce Gaulois pour Elwig!
+
+Les sourds murmures de plusieurs guerriers noirs accueillirent ces
+paroles de leur chef. Celui-ci reprit d'une voix plus éclatante
+encore:
+
+-- Riowag prend ce Gaulois pour la prêtresse Elwig; il faut à
+Elwig un prisonnier pour ses augures.
+
+L'avis du chef parut accepté par la majorité des guerriers noirs,
+car une foule de voix répétèrent:
+
+-- Oui, oui, il faut garder ce Gaulois pour Elwig...
+
+-- Il faut le conduire à Elwig!...
+
+-- Depuis plusieurs jours elle ne nous a pas fait d'augures...
+
+-- Et nous, nous ne voulons pas livrer ce prisonnier à Elwig; non,
+nous ne le voulons pas, nous qui les premiers nous sommes emparés
+de ce Gaulois, s'écria l'un de ceux qui m'avaient garrotté; nous
+voulons l'écorcher pour faire hommage de sa peau au grand chef
+Néroweg...
+
+Peu m'importait le choix: être écorché vif ou être mis à bouillir
+dans une cuve d'airain; je ne sentais pas le besoin de manifester
+ma préférence, et je ne pris nulle part au débat. Déjà ceux qui me
+voulaient écorcher regardaient d'un air farouche ceux qui
+voulaient me faire bouillir, et portaient la main à leurs
+couteaux, lorsqu'un guerrier noir, homme de conciliation, dit au
+chef:
+
+-- Riowag, tu veux livrer ce Gaulois à la prêtresse Elwig?
+
+-- Oui, répondit le chef, oui... je le veux.
+
+-- Et vous autres, poursuivit-il, vous voulez offrir la peau de ce
+Gaulois au grand chef Néroweg?
+
+-- Nous le voulons!...
+
+-- Vous pouvez être tous satisfaits...
+
+Un grand silence se fit à ces mots de conciliation; il continua:
+
+-- Écorchez-le vif d'abord, et vous aurez sa peau... Elwig fera
+bouillir ensuite le corps dans sa chaudière.
+
+Ce moyen terme sembla d'abord satisfaire les deux partis; mais
+Riowag, le chef des guerriers noirs, reprit:
+
+-- Ne savez-vous pas qu'il faut à Elwig un prisonnier vivant, pour
+que ses augures soient certains? Et vous ne lui donnerez qu'un
+cadavre en écorchant d'abord ce Gaulois...
+
+Puis il ajouta d'une voix éclatante:
+
+-- Voulez-vous vous exposer au courroux des dieux infernaux en
+leur dérobant une victime?
+
+À cette menace, un sourd frémissement courut dans la foule; le
+parti des écorcheurs parut lui-même céder à une terreur
+superstitieuse.
+
+Le même homme de conciliation qui avait proposé de me faire
+écorcher et ensuite bouillir, reprit:
+
+-- Les uns veulent faire offrande de ce Gaulois au grand chef
+Néroweg, les autres à la prêtresse Elwig; mais donner à l'une,
+c'est donner à l'autre: Elwig n'est-elle pas la soeur de
+Néroweg?...
+
+-- Et il serait le premier à vouer ce Gaulois aux dieux infernaux
+pour les rendre propices à nos armes, dit Riowag.
+
+Plus, se tournant vers moi, il ajouta d'un ton impérieux:
+
+-- Enlevez ce Gaulois sur vos épaules, et suivez-moi...
+
+-- Nous voulons ses dépouilles, dit un de ceux qui s'étaient des
+premiers emparés de moi, nous voulons son casque, sa cuirasse, ses
+braies, sa ceinture, sa chemise; nous voulons tout, jusqu'à sa
+chaussure.
+
+-- Ce butin vous appartient, répondit Riowag. Vous l'aurez,
+puisqu'Elwig dépouillera ce Gaulois de tous ses vêtements pour le
+mettre dans sa chaudière.
+
+-- Nous allons te suivre, Riowag, reprirent-ils; d'autres que nous
+s'empareraient des dépouilles du Gaulois.
+
+-- Oh! race pillarde! m'écriai-je, il est dommage que ma peau ne
+soit d'aucune valeur, car au lieu de la vouloir donner à votre
+chef, vous l'iriez vendre si vous pouviez.
+
+-- Oui, nous te l'arracherions, ta peau, si tu ne devais être mis
+dans la chaudière d'Elwig.
+
+Mes perplexités cessèrent, je connaissais mon sort, je serais
+bouilli vif. Je me serais résigné sans mot dire à une mort
+vaillante ou utile, mais cette mort me semblait si stérile, si
+absurde, que, voulant tenter un dernier effort, je dis au chef des
+guerriers noirs:
+
+-- Tu es injuste... plusieurs fois des guerriers franks sont venus
+dans le camp gaulois demander des échanges de prisonniers; ces
+Franks ont toujours été respectés; nous sommes en trêve, et, en
+temps de trêve, on ne met à mort que les espions qui
+s'introduisent furtivement dans un camp... Moi, je suis venu ici à
+la face du soleil, une branche d'arbre à la main, au nom de
+Victorin, fils de Victoria la grande; j'apporte de leur part un
+message aux chefs de l'armée franque... Prends garde! Si tu agis
+sans leur ordre, ils regretteront de ne pas m'avoir entendu, et
+ils pourront te faire payer cher ta trahison envers ce qui est
+partout respecté: un soldat sans armes qui vient en temps de
+trêve, en plein jour, le rameau de paix à la main.
+
+À mes paroles, Riowag répondit par un signe, et quatre guerriers
+noirs, m'enlevant sur leurs épaules, m'emportèrent, suivant les
+pas de leur chef, qui se dirigea vers le camp des Franks d'un air
+solennel.
+
+Au moment où ces barbares me soulevaient sur leurs épaules,
+j'entendis l'un de ceux qui voulaient m'écorcher vif dire à l'un
+de ses compagnons, en termes grossiers:
+
+-- Riowag est l'amant d'Elwig; il veut lui faire présent de ce
+prisonnier...
+
+Je compris dès lors que Riowag, le chef des guerriers noirs, étant
+l'amant de la prêtresse Elwig, lui faisait galamment hommage de ma
+personne, de même que dans notre pays les fiancés offrent une
+colombe ou un chevreau à la jeune fille qu'ils aiment.
+
+(Une chose t'étonnera peut-être dans ce récit, mon enfant, c'est
+que j'y mêle des paroles presque plaisantes, lorsqu'il s'agit de
+ces événements redoutables pour ma vie... Ne pense pas que ce soit
+parce qu'à cette heure où j'écris ceci j'aie échappé à tout
+danger... Non... même au plus fort de ces périls, dont j'ai été
+délivré comme par prodige, ma liberté d'esprit était entière; la
+vieille raillerie gauloise, naturelle à notre race, mais longtemps
+engourdie chez nous par la honte et les douleurs de l'esclavage,
+m'était, ainsi qu'à d'autres, revenu pour ainsi dire avec notre
+liberté... Ainsi les réflexions que tu verras parfois se produire
+au moment où la mort me menaçait étaient sincères, et par suite de
+ma disposition d'esprit et de ma foi dans cette croyance de nos
+pères, que l'homme ne meurt jamais... et qu'en quittant ce monde-
+ci va revivre ailleurs...)
+
+Porté sur les épaules des quatre guerriers noirs, je traversai
+donc une partie du camp des Franks; ce camp immense, mais établi
+sans aucun ordre, se composait de tentes pour les chefs et de
+tentes pour les soldats; c'était une sorte de ville sauvage et
+gigantesque: çà et là, on voyait leurs innombrables chariots de
+guerre, abrités derrière des retranchements construits en terre et
+renforcés de troncs d'arbres; selon l'usage de ces barbares, leurs
+infatigables petits chevaux maigres, au poil rude, hérissé, ayant
+un licou de corde pour bride, étaient attachés aux roues des
+chariots ou arbres dont ils rongeaient l'écorce... Les Franks, à
+peine vêtus de quelques peaux de bêtes, la barbe et les cheveux
+graissés de suif, offraient un aspect repoussant, stupide et
+féroce: les uns s'étendaient aux chauds rayons de ce soleil qu'ils
+venaient chercher du fond de leurs sombres et froides forêts;
+d'autres trouvaient un passe-temps à chercher la vermine sur leur
+corps velu, car ces barbares croupissaient dans une telle fange,
+que, bien qu'ils fussent campés en plein air, leur rassemblement
+exhalait une odeur infecte.
+
+À l'aspect de ces hordes indisciplinées, mal armées, mais
+innombrables, et se recrutant incessamment de nouvelles peuplades
+émigrant en masse des pays glacés du Nord pour venir fondre sur
+notre fertile et riante Gaule comme sur une proie, je songeais,
+malgré moi, à quelques mots de sinistre prédiction échappés à
+Victoria; mais bientôt je prenais en grand mépris ces barbares
+qui, trois ou quatre fois supérieurs en nombre à notre armée,
+n'avaient jamais pu, depuis plusieurs années, et malgré de
+sanglantes batailles, envahir notre sol, et s'étaient toujours vus
+repoussés au delà du Rhin, notre frontière naturelle.
+
+En traversant une partie de ces campements, porté sur les épaules
+des quatre guerriers noirs, je fus poursuivi d'injures, de menaces
+et de cris de mort par les Franks qui me voyaient passer;
+plusieurs fois l'escorte dont j'étais accompagné fut obligée,
+d'après l'ordre de Riowag, de faire usage de ses armes pour
+m'empêcher d'être massacré. Nous sommes ainsi arrivés à peu de
+distance d'un bois épais. Je remarquai, en passant, une hutte plus
+grande et plus soigneusement construite que les autres, devant
+laquelle était plantée une bannière jaune et rouge. Un grand
+nombre de cavaliers vêtus de peaux d'ours, les uns en selle, les
+autres à pied à côté de leurs chevaux, et appuyés sur leurs
+longues lances, postés autour de cette habitation, annonçaient
+qu'un des chefs importants de leurs hordes l'occupait. J'essayai
+encore de persuader à Riowag, qui marchait à mes côtés, toujours
+grave et silencieux, de me conduire d'abord auprès de celui des
+chefs dont j'apercevais la bannière, après quoi l'on pourrait
+ensuite me tuer; mes instances ont été vaines, et nous sommes
+entrés dans un bois touffu, puis arrivés au milieu d'une grande
+clairière. J'ai vu à quelque distance de moi l'entrée d'une grotte
+naturelle, formée de gros blocs de roche grise, entre lesquels
+avaient poussé, çà et là, des sapins et des châtaigniers
+gigantesques; une source d'eau vive, filtrant parmi les pierres,
+tombait dans une sorte de bassin naturel. Non loin de cette
+caverne se trouvait une cuve d'airain étroite, et de la longueur
+d'un homme; un réseau de chaînes de fer garnissait l'orifice de
+cette infernale chaudière; elles servaient sans doute à y
+maintenir la victime que l'on y mettait bouillir vivante. Quatre
+grosses pierres supportaient cette cuve, au-dessous de laquelle on
+avait préparé un amas de broussailles et de gros bois; des os
+humains blanchis, et dispersés sur le sol, donnaient à ce lieu
+l'aspect d'un charnier. Enfin, au milieu de la clairière,
+s'élevait une statue colossale à trois têtes, presque informe,
+taillée grossièrement à coups de hache dans un tronc d'arbre
+énorme et d'un aspect repoussant.
+
+Riowag fit signe aux quatre guerriers noirs qui me portaient sur
+leurs épaules de s'arrêter au pied de la statue, et il entra seul
+dans la grotte, pendant que les hommes de mon escorte criaient:
+
+-- Elwig! Elwig!
+
+-- Elwig! prêtresse des dieux infernaux!
+
+-- Réjouis-toi, Elwig, nous t'apportons de quoi remplir ta
+chaudière!
+
+-- Tu nous diras tes augures!
+
+-- Et tu nous apprendras si la terre des Gaules ne sera pas
+bientôt la nôtre!
+
+Après une assez longue attente, la prêtresse, suivie de Riowag,
+apparut au dehors de la caverne.
+
+Je m'attendais à voir quelque hideuse vieille; je me trompais:
+Elwig était jeune, grande et d'une sorte de beauté sauvage; ses
+yeux gris, surmontés d'épais sourcils naturellement roux, de même
+nuance que ses cheveux, étincelaient comme l'acier du long couteau
+dont elle était armée; son nez en bec d'aigle, son front élevé,
+lui donnaient une physionomie imposante et farouche. Elle était
+vêtue d'une longue tunique de couleur sombre; son cou et ses bras
+nus étaient surchargés de grossiers colliers et de bracelets de
+cuivre, qui, dans sa marche, bruissaient, choqués les uns contre
+les autres, et sur lesquels, en s'approchant de moi, elle jeta
+plusieurs fois un regard de coquetterie sauvage. Sur son épaisse
+et longue chevelure rousse, éparse autour de ses épaules, elle
+portait une espèce de chaperon écarlate, ridiculement imité de la
+charmante coiffure que les femmes gauloises avaient adoptée.
+Enfin, je crus remarquer (je ne me trompais pas) chez cette
+étrange créature ce mélange de hauteur et de vanité puérile
+particulier aux peuples barbares.
+
+Riowag, debout à quelques pas d'elle, semblait la contempler avec
+admiration; malgré sa couleur noire et les tatouages rouges sous
+lesquels son visage disparaissait, ses traits me parurent exprimer
+un violent amour, et ses yeux brillèrent de joie lorsque, par deux
+fois, Elwig, me désignant du geste, se retourna vers son amant, le
+sourire aux lèvres, pour le remercier sans doute de sa sanglante
+offrande. Je remarquai aussi sur les bras nus de cette infernale
+prêtresse deux tatouages; ils me rappelèrent un souvenir de
+guerre.
+
+L'un de ces tatouages représentait _deux serres d'oiseau de
+proie_; l'autre, _un serpent rouge_.
+
+Elwig, tournant et retournant son couteau dans sa main, attachait
+sur moi ses grands yeux gris avec une satisfaction féroce, tandis
+que les guerriers noirs la contemplaient d'un air de crainte
+superstitieuse.
+
+-- Femme, dis-je à la prêtresse, je suis venu ici sans armes, le
+rameau de paix à la main, apportant un message aux grands chefs de
+vos hordes... On m'a saisi et garrotté... Je suis en ton
+pouvoir... tue-moi, si tu le veux... mais auparavant, fais que je
+parle à l'un de vos chefs... Cet entretien importe autant aux
+Franks qu'aux Gaulois, car c'est Victorin et sa mère Victoria la
+Grande qui m'ont envoyé ici.
+
+-- Tu es envoyé ici par Victoria? s'écria la prêtresse d'un air
+singulier, Victoria que l'on dit si belle?
+
+-- Oui.
+
+Elwig réfléchit, et après un assez long silence, elle leva les
+bras au-dessus de sa tête, brandit son couteau en prononçant je ne
+sais quelles mystérieuses paroles d'un ton à la fois menaçant et
+inspiré; puis elle fit signe à ceux qui m'avaient amené de
+s'éloigner.
+
+Tous obéirent et se dirigèrent lentement vers la lisière du bois
+dont était entourée la clairière.
+
+Riowag resta seul, à quelques pas de la prêtresse. Se tournant
+alors vers lui, elle désigna d'un geste impérieux le bois où
+avaient disparu les autres guerriers noirs. Le chef n'obéissant
+pas à cet ordre, elle éleva la voix et redoubla son geste en
+disant:
+
+-- Riowag!
+
+Il insistait encore, tendant vers elle ses mains suppliantes;
+Elwig répéta d'une voix presque menaçante:
+
+-- Riowag! Riowag!
+
+Le chef n'insista plus et disparut aussi dans le bois, sans
+pouvoir contenir un mouvement de colère.
+
+Je restai seul avec la prêtresse, toujours garrottée, et couché au
+pied de la statue des divinités infernales. Elwig s'accroupit
+alors sur ses talons près de moi, et reprit:
+
+-- Tu es envoyé par Victoria pour parler aux chefs des Franks?
+
+-- Je te l'ai déjà dit.
+
+-- Tu es l'un des officiers de Victoria?
+
+-- Je suis l'un de ses soldats.
+
+--Elle t'affectionne?
+
+-- C'est ma soeur de lait, je suis pour elle un frère.
+
+Ces mots parurent faire de nouveau réfléchir Elwig; elle garda
+encore le silence, puis continua:
+
+-- Victoria regrettera ta mort?
+
+-- Comme on regrette la mort d'un serviteur fidèle.
+
+-- Elle donnerait beaucoup pour te sauver la vie?
+
+-- Est-ce une rançon que tu veux?
+
+Elwig se tut encore, et me dit avec un mélange d'embarras et
+d'astuce dont je fus frappé:
+
+-- Que Victoria vienne demander ta vie à mon frère, il la lui
+accordera; mais, écoute... On dit Victoria très-belle, les belles
+femmes aiment à se parer de ces magnifiques bijoux gaulois si
+renommés... Victoria doit avoir de superbes parures, puisqu'elle
+est la mère du chef des chefs de ton pays... Dis-lui qu'elle se
+couvre de ses plus riches ornements, cela réjouira les yeux de mon
+frère... Il en sera plus clément et accordera ta vie à Victoria.
+
+Je crus dès lors deviner le piége que me tendait la prêtresse de
+l'enfer, avec cette ruse grossière naturelle aux sauvages. Voulant
+m'en assurer, je lui dis sans répondre à ses dernières paroles:
+
+-- Ton frère est donc un puissant chef?
+
+-- Il est plus que chef! me répondit orgueilleusement Elwig; il
+est ROI!
+
+-- Nous aussi, autrefois nous avons eu des _rois_; et ton frère,
+comment s'appelle-t-il?
+
+-- _Néroweg_, surnommé l'_Aigle terrible_.
+
+-- Tu as sur les bras deux figures représentant un serpent rouge
+et deux serres d'oiseau de proie; pourquoi cela?
+
+-- Les pères de nos pères ont toujours, dans notre famille de
+rois, porté ces signes des vaillants et des subtils: _les serres
+de l'aigle_, c'est la vaillance; _le serpent_, c'est la
+subtilité... Mais assez parlé de mon frère, ajouta Elwig avec une
+sombre impatience, car cet entretien semblait lui peser; veux-tu,
+oui ou non, engager Victoria à venir ici?
+
+-- Un mot encore sur ton royal frère... Ne porte-t-il pas au front
+les deux mêmes signes que tu portes sur les bras?
+
+-- Oui, reprit-elle avec une impatience croissante; oui, mon frère
+porte une serre d'aigle bleue au-dessus de chaque sourcil, et le
+serpent rouge en bandeau sur le front, parce que les rois portent
+un bandeau... Mais assez parlé de Néroweg... assez...
+
+Et je crois voir sur les traits d'Elwig un ressentiment de haine à
+peine dissimulé en prononçant le nom de son frère; elle continua:
+
+-- Si tu ne veux pas mourir, écris à Victoria de venir dans notre
+camp parée de ses plus magnifiques bijoux. Elle se rendra seule
+dans un lieu que je te dirai... un endroit écarté que je
+connais... et moi-même je la conduirai auprès de mon frère, afin
+qu'elle obtienne ta grâce...
+
+-- Victoria venir seule dans ce camp?... J'y suis venu, moi,
+comptant sur la franchise de la trêve... le rameau de paix à la
+main, et l'on a tué un de mes compagnons; un autre a été blessé,
+puis l'on m'a livré à toi garrotté, pour être mis à mort...
+
+-- Victoria pourra se faire accompagner d'une petite escorte.
+
+-- Qui serait massacrée par tes gens!... L'embûche est trop
+grossière.
+
+-- Tu veux donc mourir! s'écria la prêtresse en grinçant les dents
+de rage et me menaçant de son couteau; on va rallumer le foyer de
+la chaudière... Je te ferai plonger vivant dans l'eau magique, et
+tu y bouilliras jusqu'à la mort... Une dernière fois, choisis...
+Ou tu vas mourir dans les supplices, ou tu vas écrire à Victoria
+de se rendre au camp parée de ses plus riches ornements...
+Choisis!... ajouta-t-elle dans un redoublement de rage, en me
+menaçant encore de son couteau; choisis... ou tu vas mourir.
+
+Je savais qu'il n'était pas de race plus pillarde, plus cupide,
+plus vaniteuse, que cette maudite race franque; je remarquai que
+les grands yeux gris d'Elwig étincelaient de convoitise chaque
+fois qu'elle me parlait des magnifiques parures que, selon elle,
+devait posséder la _mère des camps_. L'accoutrement ridicule de la
+prêtresse, la profusion d'ornements sans valeur dont elle se
+couvrait avec une coquetterie sauvage, pour plaire sans doute à
+Riowag, le chef des guerriers noirs; et surtout la persistance
+qu'elle mettait à me demander que Victoria se rendit au camp
+couverte de riches ornements, tout me donnait à penser qu'Elwig
+voulait attirer ma soeur de lait dans un piége pour l'égorger et
+lui voler ses bijoux. Cette embûche grossière ne faisait pas
+honneur à l'invention de l'infernale prêtresse; mais sa vaniteuse
+cupidité pouvait me servir; je lui répondis d'un air indifférent:
+
+-- Femme, tu veux me tuer si je n'engage pas Victoria à venir ici?
+Tue-moi donc... fais bouillir ma chair et mes os... tu y perdras
+plus que tu ne sais, puisque tu es la soeur de Néroweg, l'Aigle
+terrible, un des plus grands rois de vos hordes!...
+
+-- Que perdrai-je?
+
+-- De magnifiques parures gauloises!
+
+-- Des parures... Quelles parures? s'écria Elwig d'un air de
+doute, quoique ses yeux brillassent plus que jamais de convoitise.
+De quelles parures parles-tu?
+
+-- Crois-tu que Victoria la Grande, en envoyant ici son frère de
+lait porter un message aux rois des Franks, ne leur ait pas
+envoyé, en gage de trêve, de riches présents pour leurs femmes et
+leurs soeurs, qui les ont accompagnés ou qui sont restées en
+Germanie?...
+
+Elwig bondit sur ses talons, se releva d'un saut, jeta son
+couteau, frappa dans ses mains, poussa des éclats de rire presque
+insensés, puis s'accroupit de nouveau près de moi, me disant d'une
+voix entrecoupée, haletante:
+
+-- Des présents?... Tu apportes des présents?... Quels sont-ils?
+Où sont-ils?...
+
+-- Oui, j'apporte des présents capables d'éblouir une impératrice:
+colliers d'or ornés d'escarboucles, pendants d'oreilles de perles
+et de rubis, bracelets, ceintures et couronnes d'or, si chargés de
+pierreries, qu'ils resplendissent de tous les feux de l'arc-en-
+ciel... Ces chefs-d'oeuvre de nos plus habiles orfèvres gaulois...
+je les apportais en présent... et puisque ton frère Néroweg,
+l'Aigle terrible, est le plus puissant roi de vos hordes, tu
+aurais eu la plus grosse part de ces richesses...
+
+Elwig m'avait écouté la bouche béante, les mains jointes, sans
+chercher à cacher l'admiration et l'effrénée cupidité que luis
+causait l'énumération de ces trésors... Mais soudain ses traits
+prirent une expression de doute et de courroux... Elle ramassa son
+couteau, et le levant sur moi, elle s'écria:
+
+-- Tu mens ou tu railles!... Ces trésors, où sont ils?
+
+-- En sûreté... Sage a été ma précaution; car j'aurais été tué et
+dépouillé sans avoir accompli les ordres de Victoria et de son
+fils.
+
+-- Où les as-tu mis en sûreté, ces trésors?
+
+-- Ils sont restés dans la barque qui m'a amené ici... Mes
+compagnons ont regagné le large et se sont ancrés dans les eaux du
+Rhin, hors de portée des flèches de tes gens.
+
+-- Il y a les barques du radeau à l'autre extrémité du camp, je
+vais faire poursuivre tes compagnons... j'aurai tes trésors!
+
+-- Erreur... Mes compagnons, voyant au loin s'avancer vers eux des
+bateaux ennemis, se défieront, et comme ils ont une longue avance,
+ils regagneront sans danger l'autre rive du Rhin... Tel sera le
+fruit de la trahison des tiens envers moi... Allons, femme, fais-
+moi bouillir pour tes augures infernaux!... Mes os, blanchis dans
+ta chaudière, se changeront peut-être par ta magie en parures
+magnifiques!...
+
+-- Mais ces trésors, reprit Elwig luttant contre ses dernières
+défiances, ces trésors, puisque tu ne les avais pas apportés avec
+toi, quand les aurais-tu donnés aux rois de nos hordes?
+
+-- En les quittant; je croyais être accueilli et reconduit par eux
+en envoyé de paix... Alors mes compagnons auraient abordé au
+rivage pour venir me chercher; j'aurais pris dans la barque les
+présents pour les distribuer aux rois au nom de Victoria et de son
+fils.
+
+La prêtresse me regarda encore pendant quelques instants d'un air
+sombre, paraissant céder tour à tour à la méfiance et à la
+cupidité. Enfin, vaincue sans doute par ce dernier sentiment, elle
+se leva et appela d'une voix forte, et par un nom bizarre, une
+personne jusqu'alors invisible.
+
+Presque aussitôt sortit de la caverne une hideuse vieille à
+cheveux gris, vêtue d'une robe souillée de sang, car elle aidait
+sans doute la prêtresse dans ses horribles sacrifices. Elle
+échangea quelques mots à voix basse avec Elwig, et disparut dans
+le bois où s'étaient retirés les guerriers noirs.
+
+La prêtresse, s'accroupissant de nouveau près de moi, me dit d'une
+voix basse et sourde:
+
+-- Tu veux entretenir mon frère le roi Néroweg, l'Aigle
+terrible... Je l'envoie chercher... il va venir; mais tu ne lui
+parleras pas de ces trésors.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Il les garderait...
+
+-- Quoi... lui, ton frère, ne partagerait pas les richesses avec
+toi, sa soeur?...
+
+Un sourire amer contracta les lèvres d'Elwig; elle reprit:
+
+-- Mon frère a failli m'abattre le bras d'un coup de hache parce
+que j'ai voulu toucher à une part de son butin.
+
+-- Est-ce ainsi que frères et soeurs se traitent parmi les Franks?
+
+-- Chez les Franks, répondit Elwig d'un air de plus en plus
+sinistre, le guerrier a pour premières esclaves sa mère, sa soeur
+et ses femmes...
+
+-- Ses femmes?... En ont-ils donc plusieurs?...
+
+-- Toutes celles qu'ils peuvent enlever et nourrir... de même
+qu'ils ont autant de chevaux qu'ils en peuvent nourrir...
+
+-- Quoi! une sainte et éternelle union n'attache pas, comme chez
+nous, l'époux à la mère de ses enfants?... Quoi! soeurs, femmes,
+sont esclaves?... Bénie des dieux est la Gaule! mon pays, où nos
+mères et nos épouses, vénérées de tous, siégent fièrement dans les
+conseils de la nation, et font prévaloir leurs avis, souvent plus
+sages que celui de leurs maris et de leurs fils...
+
+Elwig, palpitante de cupidité, ne répondit pas à mes paroles, et
+reprit:
+
+-- De ces trésors tu ne parleras donc pas à Néroweg; il les
+garderait pour lui... Tu attendras la nuit pour quitter le camp...
+Je te dirai la route; je t'accompagnerai, tu me donneras tous les
+présents, à moi seule... à moi seule!...
+
+Et, poussant de nouveau des éclats de rire d'une joie presque
+insensée, elle ajouta:
+
+-- Bracelets d'or! colliers de perles! boucles d'oreilles de
+rubis! diadèmes de pierreries!... Je serai belle comme une
+impératrice!... oh! je serai très-belle aux yeux de Riowag!...
+
+Puis, jetant un regard de mépris sur ses grossiers bracelets de
+cuivre, qu'elle fit bruire en secouant ses bras, elle répéta:
+
+-- Je serai très-belle aux yeux de Riowag!...
+
+-- Femme, lui dis-je, ton avis est prudent; il faudra attendre la
+nuit pour quitter tous deux le camp et regagner le rivage!...
+
+Puis, voulant mettre davantage Elwig en confiance avec moi en
+paraissant m'intéresser à sa vaniteuse cupidité, j'ajoutai:
+
+-- Mais si ton frère te voit parée de ces magnifiques bijoux, il
+te les prendra... peut-être?...
+
+-- Non, me répondit-elle d'un air étrange et sinistre, non, il ne
+me les prendra pas...
+
+-- Si Néroweg, l'Aigle terrible, est aussi violent que tu le dis,
+s'il a failli une fois t'abattre le bras pour avoir voulu toucher
+à sa part du butin, lui dis-je surpris de sa réponse, et voulant
+pénétrer le fond de sa pensée, qui empêchera ton frère de
+s'emparer de ces parures?
+
+Elle me montra son large couteau avec une expression de férocité
+froide qui me fit tressaillir, et me dit:
+
+-- Quand j'aurai le trésor... cette nuit, j'entrerai dans la hutte
+de mon frère... je partagerai son lit, comme d'habitude... et
+pendant qu'il dormira, moi, vois-tu, je le tuerai.
+
+-- Ton frère? m'écriai-je en frémissant, et croyant à peine à ce
+que j'entendais, quoique le récit de l'épouvantable dissolution
+des moeurs des Franks ne fût pas nouveau pour moi; ton frère?...
+tu partages son lit?...
+
+La prêtresse ne parut pas surprise de mon étonnement, et me
+répondit d'un air sombre:
+
+-- Je partage le lit de mon frère depuis qu'il m'a fait
+violence... C'est le sort de presque toutes les soeurs des rois
+franks qui les suivent à la guerre... Ne t'ai-je pas dit que leurs
+soeurs, leurs mères et leurs filles étaient les premières esclaves
+de nos maîtres? Et quelle est l'esclave qui, de gré ou de force,
+ne partage pas le coucher de son maître?[3]
+
+-- Tais-toi, femme!... m'écriai-je en l'interrompant, tais-toi!
+tes monstrueuses paroles attireraient sur nous la foudre des
+cieux!...
+
+Et, sans pouvoir ajouter un mot, je contemplai cette créature avec
+horreur... Ce mélange de débauche, de cupidité, de barbarie et de
+confiance stupide, puisque Elwig s'ouvrait à moi, qu'elle voyait
+pour la première fois, à moi, un ennemi, sur le fratricide,
+précédé de l'inceste, subi par cette prêtresse d'un culte
+sanglant, qui partageait le lit de son frère et se donnait à un
+autre homme... tout cela m'épouvantait, quoique j'eusse entendu,
+je le répète, souvent parler des abominables moeurs de ces
+barbares dissolus et féroces.
+
+Elwig ne semblait pas se douter de la cause de mon silence et du
+dégoût qu'elle m'inspirait; elle murmurait quelques paroles
+inintelligibles en comptant les bracelets de cuivre dont ses bras
+étaient chargés; après quoi elle me dit d'un air pensif:
+
+-- Aurai-je bien neuf beaux bracelets de pierreries pour remplacer
+ceux-ci?... Tous tiendront-ils dans un petit sac que je cacherai
+sous ma robe en revenant à la hutte du roi mon frère pour le tuer
+pendant son sommeil?
+
+Cette férocité froide, et pour ainsi dire naïve, redoubla
+l'aversion que m'inspirait cette créature. Je gardai le silence.
+
+Alors elle s'écria:
+
+-- Tu ne me réponds pas au sujet de ces bijoux? Fais-tu le muet?
+
+Puis, paraissant frappée d'une idée subite, elle ajouta:
+
+-- Et j'ai parlé!... S'il allait tout dire à Néroweg?... Il me
+tuerait, moi et Riowag... La pensée de ces trésors m'a rendue
+folle!
+
+Et elle se mit à appeler de nouveau, en se tournant vers la
+caverne.
+
+Une seconde vieille, non moins hideuse que la première, accourut
+tenant en main un os de boeuf où pendait un lambeau de chair à
+demi cuite qu'elle rongeait.
+
+-- Accours ici, lui dit la prêtresse, et laisse là ton os.
+
+La vieille obéit à regret et en grondant, ainsi qu'un chien à qui
+l'on ôte sa proie, déposa l'os sur l'une des pierres saillantes de
+l'entrée de la grotte, et s'approcha en s'essuyant les lèvres.
+
+-- Fais du feu sous la cuve d'airain, dit la prêtresse à la
+vieille.
+
+Celle-ci retourna dans la caverne, en rapporta d'une main quelques
+brandons enflammés. Bientôt un ardent brasier brûla sous la
+chaudière.
+
+-- Maintenant, dit Elwig à la vieille en me montrant, étendu que
+j'étais toujours à terre, aux pieds de la divinité infernale, les
+mains liées derrière le dos et les jambes attachées, agenouille-
+toi sur lui.
+
+Je ne pouvais faire un mouvement; la hideuse vieille se mit à
+genoux sur la cuirasse dont ma poitrine était couverte, et dit à
+la prêtresse:
+
+-- Que faut-il faire?
+
+-- Tiens-lui la langue... je la lui couperai.
+
+Je compris alors qu'Elwig, d'abord entraînée à de dangereuse
+confidences par sa sauvage convoitise, se reprochant d'avoir
+inconsidérément parlé de ses horribles amours et de ses projets
+fratricides, ne trouvait pas de meilleur moyen de me forcer au
+silence envers son frère qu'en me coupant la langue. Je crus ce
+projet facile à concevoir, mais difficile à exécuter, car je
+serrai les dents de toutes mes forces.
+
+-- Serre lui le cou, dit Elwig à la vieille: il ouvrira la bouche,
+tirera la langue, et je la couperai.
+
+La vieille, toujours agenouillée sur ma cuirasse, se pencha si
+près de moi, que son hideux visage touchait presque le mien. De
+dégoût je fermai les yeux; bientôt je sentis les doigts crochus et
+nerveux de la suivante de la prêtresse me serrer la gorge. Pendant
+quelques instants, je luttai contre la suffocation et ne desserrai
+pas les dents; mais enfin, selon qu'Elwig l'avait prévu, je me
+sentis prêt à étouffer et j'ouvris malgré moi la bouche. Elwig y
+plongea aussitôt ses doigts pour saisir ma langue. Je les mordis
+si cruellement, qu'elle les retira en poussant un cri de douleur.
+À ce cri, je vis sortir du bois, où ils s'étaient retirés par
+ordre de la prêtresse, les guerriers noirs et Riowag. Celui-ci
+accourait; mais il s'arrêta indécis à la vue d'une troupe de
+Franks arrivant du côté opposé et entrant dans la clairière; l'un
+de ces derniers venus criait d'une voix rauque et impérieuse:
+
+-- Elwig!
+
+-- Le roi mon frère! murmura la prêtresse, toujours agenouillée
+près de moi.
+
+Et elle me parut chercher son couteau, tombé à terre pendant notre
+lutte d'un moment.
+
+-- Ne crains rien... je serai muet... Tu auras le trésor pour toi
+seule, dis-je tout bas à Elwig, de crainte que dans sa terreur
+elle ne me tuât.
+
+J'espérais, à tout hasard, m'assurer son appui et me ménager les
+moyens de fuir en flattant sa cupidité.
+
+Soit qu'Elwig crût à ma parole, soit que la présence de son frère
+l'empêchât de m'égorger, elle me jeta un regard significatif, et
+resta agenouillée à mes côtés, la tête penchée sur sa poitrine
+d'un air méditatif. La vieille, s'étant relevée, ne pesait plus
+sur ma cuirasse; je pus respirer librement, et je vis l'Aigle
+terrible debout, à deux pas de moi, escorté de quelques autres
+ROIS franks, comme s'appellent ces chefs de pillards.
+
+Néroweg était d'une taille colossale; sa barbe, grâce à l'usage de
+l'eau de chaux, était devenue d'un rouge de cuivre, ainsi que ses
+cheveux graissés et relevés autour de son front; nouée par une
+tresse de cuir, au sommet de sa tête, cette chevelure retombait
+derrière ses épaules, comme la crinière d'un casque; au-dessus de
+chacun de ses épais sourcils roux, je vis une serre d'aigle
+tatouée en bleu, tandis qu'un autre tatouage écarlate,
+représentant les ondulations d'un serpent, ceignait son front; sa
+joue gauche était aussi recouverte d'un tatouage rouge et bleu,
+composé de raies transversales; mais sur la joue droite, ce
+sauvage ornement disparaissait presque entièrement dans la
+profondeur d'une cicatrice commençant au-dessous de l'oeil et
+allant se perdre dans sa barbe hérissée. De lourdes plaques d'or
+grossièrement travaillées, attachées à ses oreilles, les
+distendaient et tombaient sur ses épaules; un gros collier
+d'argent faisait deux ou trois fois le tour de son cou et tombait
+jusque sur sa poitrine demi-nue. Il avait pour vêtement, par-
+dessus sa tunique de toile, presque noire tant elle était
+malpropre, un casque de peau de bête. Ses chausses, de même étoffe
+et de même saleté que sa tunique, la rejoignaient et y étaient
+assujetties par un large ceinturon de cuir où pendaient, d'un
+côté, une longue épée, de l'autre une hache de pierre tranchante;
+de larges bandes de peau tannée (de peau humaine peut-être) se
+croisaient sur ses chausses, depuis le cou-de-pied jusqu'au-dessus
+du genou; il s'appuyait sur une demi-pique armée d'un fer aigu.
+Les autres rois qui accompagnaient Néroweg étaient à peu près
+tatoués, vêtus et armés comme lui; tous avaient les traits
+empreints d'une gravité farouche.
+
+Elwig, toujours agenouillée silencieusement près de moi, avait
+jusqu'alors caché ma figure à Néroweg. Il toucha brutalement, du
+bout du manche de sa pique, les épaules de sa soeur, et lui dit
+durement:
+
+-- Pourquoi m'as-tu envoyé quérir avant de faire bouillir pour tes
+augures ce chien gaulois... dont mes écorcheurs voulaient me
+donner la peau?
+
+-- L'heure n'est pas propice, reprit la prêtresse d'un ton
+mystérieux et saccadé; l'heure de la nuit... de la nuit noire,
+vaut mieux pour sacrifier aux dieux infernaux... Ce Gaulois dit
+avoir été chargé d'un message pour toi, ô puissant roi! par
+Victoria et par son fils.
+
+Néroweg s'approcha davantage et me regarda d'abord avec une
+dédaigneuse indifférence; puis, m'examinant plus attentivement, et
+se baissant pour mieux m'envisager, ses traits prirent soudain une
+expression de haine et de rage triomphante, et il s'écria, comme
+s'il ne pouvait en croire ses yeux:
+
+-- C'est luit!... c'est le cavalier au cheval gris... c'est
+lui!...
+
+-- Tu le connais, demanda Elwig à son frère. Tu connais ce
+prisonnier?...
+
+-- Va-t-en! reprit brusquement Néroweg. Hors d'ici! Puis, me
+contemplant de nouveau, il répéta: C'est lui... le cavalier au
+cheval gris!...
+
+-- L'as-tu donc rencontré à la bataille? demanda de nouveau Elwig
+à son frère. Réponds...
+
+-- T'en iras-tu! reprit Néroweg en levant son bâton sur la
+prêtresse. J'ai parlé! va-t-en!...
+
+J'avais les yeux, à ce moment, fixés sur le groupe des guerriers
+noirs; je vis Riowag, le roi des guerriers noirs, à peine contenu
+par ses compagnons, porter la main à son épée, pour venger sans
+doute l'insulte faite à Elwig par Néroweg.
+
+Mais la prêtresse, loin d'obéir à son frère, et craignant sans
+doute qu'en son absence je ne parlasse à l'Aigle terrible des
+projets fratricides de sa soeur incestueuse, et des riches présent
+de Victoria, s'écria:
+
+-- Non... non... je reste ici... Ce prisonnier m'appartient pour
+mes augures... Je ne m'éloigne pas de lui... je le garde...
+
+Néroweg, pour toute réponse, asséna plusieurs coups du manche de
+sa pique sur le dos d'Elwig; puis il fit un signe, et plusieurs
+hommes de ceux dont il était accompagné repoussèrent violemment la
+prêtresse, ainsi que les deux vieilles, dans la caverne, dont ils
+gardèrent l'issue l'épée à la main.
+
+Il fallut que les guerriers noirs qui entouraient leur roi Riowag
+fissent de grands efforts pour l'empêcher de se précipiter, l'épée
+à la main, sur l'Aigle terrible; mais, celui-ci, ne songeant qu'à
+moi, ne s'aperçut pas de la fureur de son rival, et me dit d'une
+voix tremblante de colère, en me crossant du pied:
+
+-- Me reconnais-tu, chien?
+
+-- Je te reconnais...
+
+-- Cette blessure, reprit Néroweg en portant son doigt à la
+profonde cicatrice dont sa joue était sillonnée, cette blessure,
+la reconnais-tu?
+
+-- Oui, c'est mon oeuvre... Je t'ai combattu en soldat...
+
+-- Tu mens!... tu m'as combattu en lâche... deux contre un...
+
+-- Tu attaquais avec furie le fils de Victoria la Grande; il était
+déjà blessé... sa main pouvait à peine soutenir son épée... je
+suis venu à son aide...
+
+-- Et tu m'as marqué à la face de ton sabre gaulois... chien...
+
+En disant cela, Néroweg m'asséna plusieurs coups du manche de sa
+pique, à la grande risée des autres rois.
+
+Je me rappelai mon aïeul Guilhern, enchaîné comme esclave, et
+supportant avec dignité les lâches et cruels traitements des
+Romains, après la bataille de Vannes... Je l'imitai, je dis
+simplement à Néroweg:
+
+-- Tu frappes un soldat désarmé, garrotté, qui, confiant dans la
+trêve, est venu pacifiquement vers toi... c'est une grande
+lâcheté!... Tu n'oserais pas lever ton bâton sur moi, si j'étais
+debout, une épée à la main...
+
+Le chef Frank, se mettant à rire d'un rire cruel et grossier, me
+répondit:
+
+-- Fou est celui qui, pouvant tuer son ennemi désarmé, ne le tue
+pas... Je voudrais pouvoir te tuer deux fois... Tu es doublement
+mon ennemi... Je te hais parce que tu es Gaulois; je te hais parce
+que ta race possède la Gaule, le pays du soleil, du bon vin et des
+belles femmes... je te hais parce que tu m'as marqué à la face, et
+que cette blessure fait ma honte éternelle... Je veux donc te
+faire tant souffrir, que tes souffrances vaillent deux morts,
+mille morts, si je peux... chien gaulois!...
+
+-- Le chien gaulois est un noble animal de chasse et de guerre,
+lui dis-je; le loup frank est un animal de rapine et de carnage,
+mais avant peu les braves chiens gaulois auront chassé de leurs
+frontières cette bande de loups voraces, sortis des forêts du
+Nord... Prends garde!... Si tu refuses d'écouter le message de
+Victoria la Grande et de son vaillant fils... prends garde!...
+Entre le loup frank et le chien gaulois, ce sera une guerre à
+mort, une guerre d'extermination.
+
+Néroweg, grinçant les dents de rage, saisit à son côté sa hache,
+et la tenant des deux mains, la leva sur moi pour me briser la
+tête... Je me crus à mon heure dernière; mais deux des autres rois
+arrêtèrent le bras du frère d'Elwig, et ils lui dirent quelques
+mots à voix basse, qui parurent le calmer. Il ce concerta ensuite
+avec ses compagnons, et me dit:
+
+-- Quel est le message dont tu es chargé par Victoria pour les
+rois des Franks?
+
+-- Le messager de Victorin et de Victoria la Grande doit parler
+debout, sans liens, le front haut... et non étendu à terre et
+garrotté comme le boeuf qui attend le couteau du boucher... Fais-
+moi délivrer de mes liens, et je parlerai... sinon, non!...
+
+-- Parle à l'instant... sans condition, chien gaulois!...
+
+-- Non!
+
+-- Je saurai te faire parler!
+
+-- Essaye!
+
+Néroweg dit quelques mots à l'un des autres rois. Celui-ci alla
+prendre sous la cuve d'airain deux tisons enflammés; l'on me
+saisit par les épaules et par les pieds, afin de m'empêcher de
+faire un mouvement, tandis que le Frank, plaçant et maintenant les
+tisons sur le fer de ma cuirasse, y établissait ainsi une sorte de
+brasier, aux éclats de rire de Néroweg, qui me dit:
+
+-- Tu parleras! ou tu sera grillé comme la tortue dans son
+écaille.
+
+Le fer de ma cuirasse commençait à s'échauffer sous ce brasier,
+que deux rois franks attisaient de leur souffle. Je souffrais
+beaucoup et je m'écriai:
+
+-- Ah! Néroweg... Néroweg!... lâche bourreau! j'endurerais ces
+tortures avec joie pour me trouver une fois encore face à face
+avec toi, une bonne épée à la main, et te marquer à l'autre
+joue!... Oh! tu l'as dit... entre nos deux races... haine à
+mort!...
+
+-- Quel est le message de Victoria? reprit l'Aigle terrible.
+Réponds...
+
+Je restai muet, quoique la douleur devint pour moi fort grande...
+le fer de ma cuirasse s'échauffant de plus en plus, et dans toutes
+ses parties.
+
+-- Parleras-tu? s'écria de nouveau le chef frank, qui parut étonné
+de ma constance.
+
+-- Je te l'ai dit: le messager de Victoria parle debout et libre!
+ai-je répondu, sinon, non!...
+
+Soit que le roi frank crût de son intérêt de connaître le message
+que j'apportais, soit qu'il se rendit aux observations de ses
+compagnons, moins féroces que lui, l'un d'eux déboucla la
+mentonnière de mon casque, me l'ôta de dessus la tête et alla
+remplir d'eau à la fontaine qui sourdait entre les roches de la
+caverne, et versa cette eau fraîche sur ma cuirasse brûlante, elle
+se refroidit ainsi peu à peu.
+
+-- Délivrez-le de ses liens, dit Néroweg, mais entourez-le... et
+qu'il tombe percé de coups s'il veut tenter de fuir...
+
+Je repris mes forces pendant que l'on ôtait mes liens, car la
+douleur m'avait fait presque défaillir. Je bus un peu d'eau
+restant au fond de mon casque; puis je me levai au milieu des rois
+franks qui m'entouraient afin de me couper toute retraite.
+
+Néroweg me dit:
+
+-- Quel est ton message?
+
+-- Une trêve a été convenue entre nos deux armées... Victoria et
+son fils m'envoient vous dire ceci: Depuis que vous avez quitté
+vos forêts du Nord, vous possédez tous le pays d'Allemagne qui
+s'étend sur la rive gauche du Rhin... Ce sol est aussi fertile que
+celui de la Gaule. Avant votre invasion, il produisait tout avec
+abondance; vos violences, vos cruautés ont fait fuir presque tous
+ses habitants; mais le sol reste un sol fertile... Pourquoi ne le
+cultivez-vous pas, au lieu de nous guerroyer sans cesse et de
+vivre de rapines? Est-ce l'amour de batailler qui vous pousse?
+Nous comprenons mieux que personne, nous autres Gaulois, cette
+outre-vaillance, et nous y voulons bien satisfaire; envoyez à
+chaque lune nouvelle, mille, deux mille guerriers d'élite, dans
+une des grandes îles du Rhin, notre frontière commune; nous
+enverrons pareil nombre de guerriers; on se battra rudement, et
+selon le bon plaisir de chacun, mais du moins, vous, Franks, d'un
+côté du Rhin, nous Gaulois, de l'autre, nous pourrons en paix
+cultiver nos champs, travailler, fabriquer, enrichir nos pays,
+sans être obligés, chose mauvaise, d'avoir toujours un oeil sur la
+frontière et une épée pendue au manche de la charrue. Si vous
+refusez ceci, nous vous ferons une guerre d'extermination pour
+vous chasser de nos frontières et vous refouler dans vos forêts.
+Lorsqu'on est si voisins, et seulement séparés par un fleuve, il
+faut être amis, ou que l'un des deux peuples détruise l'autre...
+Choisissez!... J'ai dit, au nom de Victoria la Grande et de son
+fils Victorin, j'ai dit!
+
+Néroweg se consulta avec plusieurs des rois dont il était entouré,
+et me répondit insolemment:
+
+-- Le Frank n'est pas de race vile, comme la race gauloise, qui
+cultive la terre et travaille: le Frank aime la bataille; mais il
+aime surtout le soleil, le bon vin, les belles armes, les belles
+étoffes, les coupes d'or et d'argent, les riches colliers, les
+grandes villes bien bâties, les palais superbes à la mode romaine,
+les jolies femmes gauloises, les esclaves laborieux et soumis au
+fouet, qui travaillent pour leurs maîtres, tandis que ceux-ci
+boivent, chantent, dorment, font l'amour ou la guerre... Dans leur
+pays du Nord, les Franks ne trouvent ni bon soleil, ni bon vin, ni
+belles femmes, ni belles étoffes, ni coupes d'or et d'argent, ni
+grandes villes bien bâties, ni palais superbes, ni jolies femmes
+gauloises... Tout cela se trouve chez vous, chiens gaulois... Nous
+voulons vous le prendre... oui, nous voulons nous établir dans
+votre pays fertile... jouir de tout ce qu'il renferme, tandis que
+vous travaillerez pour nous, courbés sous notre forte épée, et que
+vos femmes, vos filles, vos soeurs coucheront dans notre lit,
+fileront la toile de nos chemises et les laveront au lavoir...
+Entends-tu cela, chien gaulois?
+
+Les autres chefs approuvèrent les paroles de Néroweg par leurs
+rires et leurs clameurs, et tous répétèrent:
+
+-- Oui... voilà ce que nous voulons... Entends-tu cela, chien
+gaulois?
+
+-- J'entends..., ai-je répondu ne pouvant m'empêcher de railler
+cette sauvage insolence. J'entends... vous voulez nous conquérir
+et nous asservir comme l'ont fait pendants un temps les Romains,
+après que notre race a eu dominé, vaincu l'univers durant des
+siècles... Mais, honnêtes barbares, qui aimez tant le soleil, le
+bien, le pays et les femmes d'autrui, vous oubliez que les
+Romains, malgré leur puissance universelle et leurs innombrables
+armées, ont été forcés par nos armes de nous rendre une à une
+toutes nos libertés, de sorte qu'à cette heure les Romains ne sont
+plus nos conquérants, mais nos alliés... Or, mes honnêtes
+barbares, qui aimez tant le soleil, le pays, le bien et les femmes
+d'autrui, écoutez ceci: Nous autres Gaulois, seuls et sans
+l'alliance romaine, nous vous chasserons de nos frontières, ou
+nous vous exterminerons jusqu'au dernier, si vous persistez à être
+de mauvais voisins, et à prétendre nous larronner notre vieille
+Gaule!...
+
+-- Oui, larrons nous sommes! s'écria Néroweg, et, par les neiges
+de la Germanie, nous larronnerons la Gaule!... Notre armée est
+quatre fois plus nombreuse que la vôtre; vous avez à défendre vos
+palais, vos villes, vos richesses, vos femmes, votre soleil, votre
+terre fertile... Nous n'avons, nous, rien à défendre et tout à
+prendre: nous campons sous nos huttes et nous dormons sur l'épaule
+de nos chevaux; notre seule richesse est notre épée; nous n'avons
+rien à perdre, tout à gagner... Nous gagnerons tout, et nous
+asservirons ta race, chien gaulois!...
+
+-- Va demander aux Romains, dont l'armée était plus nombreuse que
+la tienne, combien la vieille terre des Gaules a dévoré de
+cohortes étrangères! Les plus grandes batailles qu'ils aient
+livrées, ces conquérants du monde, ne leur ont pas coûté le quart
+de soldats que nos pères, esclaves insurgés, ont exterminés à
+coups de faux et de fourche... Prends garde! prends garde quand il
+défend son sol, son foyer, sa famille, sa liberté, bien forte est
+l'épée du soldat gaulois... bien tranchante est la faux, bien
+lourde est la fourche du paysan gaulois! Prenez garde! prenez
+garde! si vous restez mauvais voisins, la faux et la fourche
+gauloises suffiront pour vous chasser dans vos neiges, gens de
+paresse, de rapine et de carnage, qui voulez jouir du travail, du
+sol, de la femme et du soleil d'autrui, de par le vol et le
+massacre!
+
+-- Et c'est toi, chien gaulois, qui oses parler ainsi? s'écria
+Néroweg en grinçant les dents, toi, prisonnier! toi, sous la
+pointe de nos épées!...
+
+-- Le moment me paraît bon, à moi, pour dire ceci.
+
+-- Et le moment me paraît bon, à moi, pour te faire souffrir mille
+morts! s'écria le chef frank, non moins furieux que ses
+compagnons. Oui, tu vas souffrir mille morts... Après quoi, ma
+seule réponse à l'audacieux messager de ta Victoria sera de lui
+envoyer ta tête, et de lui faire dire de ma part, à moi Néroweg,
+l'Aigle terrible, puisqu'elle est belle encore, ta Victoria la
+Grande, qu'avant que le soleil se soit levé six fois, j'irai la
+prendre au milieu de son camp, qu'elle partagera mon lit, et
+qu'après je la livrerai à mes hommes pour qu'ils s'amusent à leur
+tour de Victoria, la grande et fière Gauloise.
+
+À cette féroce insolence, dite sur la femme que je vénérais le
+plus au monde, j'ai perdu, malgré moi, mon sang-froid; j'étais
+désarmé, mais j'ai ramassé à mes pieds l'un des tisons alors
+éteints, dont les Franks s'étaient servis pour me torturer. J'ai
+saisi cette lourde bûche, et j'en ai si rudement frappé Néroweg à
+la tête, qu'étourdi du coup et faisant deux pas en arrière, il a
+trébuché et est tombé sans mouvement, sans connaissance.
+
+Aussitôt dix coups d'épée me frappèrent à la fois; mais mon casque
+et ma cuirasse me préservèrent; car, dans leur aveugle rage, les
+chefs franks me portèrent au hasard les premières atteintes en
+criant:
+
+-- À mort!
+
+Riowag, le chef des guerriers noirs, Riowag seul ne chercha pas à
+venger sur moi le coup que j'avais porté à son rival Néroweg; il
+profita du tumulte pour entrer dans la caverne où l'on avait
+repoussé Elwig; car les deux chefs, qui, l'épée à la main,
+gardaient l'issue de cette grotte, étaient accourus au secours de
+l'Aigle terrible, renversé à quelques pas de là.
+
+Peu d'instants après que Riowag fut entré dans la grotte, la
+prêtresse et les deux vieilles se précipitèrent hors de leur
+repaire, les cheveux en désordre, l'air hagard, les mains levées
+au ciel en s'écriant:
+
+-- L'heure est venue... le soleil baisse... la nuit approche... À
+mort à mort, le Gaulois!... Il a frappé l'Aigle terrible... À
+mort! à mort, le Gaulois!... Garrottez-le!... Nous allons lire les
+augures dans l'eau magique où il va bouillir.
+
+-- Oui... à mort! crièrent les Franks en se précipitant sur moi,
+et me chargeant de nouveaux liens. Qu'il périsse dans un long
+supplice.
+
+-- Les prêtresses du supplice, c'est nous! s'écrièrent à la fois
+Elwig et les deux vieilles en redoublant de contorsions bizarres
+qui semblaient peu à peu frapper les chefs franks d'une terreur
+superstitieuse.
+
+-- Ô toi, qui as frappé mon frère, le sang de mon sang! s'écriait
+Elwig en se tordant les bras, poussant des hurlements affreux, et
+se jetant sur moi avec une furie feinte ou réelle, je ne savais
+encore, les dieux infernaux t'ont livré à moi!... Venez, venez...
+entraînons-le dans la caverne, ajouta-t-elle en s'adressant aux
+deux vieilles; il faut le préparer à la mort par les tortures...
+
+Le trouble jeté au milieu des Franks par le coup que j'avais porté
+à Néroweg les empêcha d'abord de s'opposer au dessein d'Elwig et
+des deux vieilles; plusieurs chefs même se joignirent à elles pour
+me pousser dans la caverne, tandis que d'autres s'empressaient
+autour de l'Aigle terrible, étendu à terre, pâle, inanimé, le
+front sanglant.
+
+-- Notre grand chef n'est pas mort, disaient les uns; ses mains
+sont chaudes et son coeur bat.
+
+-- Il faut le transporter dans sa hutte.
+
+-- S'il meurt, nous tirerons au sort ses cinq chevaux noirs et sa
+belle épée gauloise à poignée d'or.
+
+-- Les chevaux et les armes de Néroweg appartiennent au plus
+ancien chef après lui! s'écria l'un de ceux qui soutenaient
+l'Aigle terrible. Et ce chef, c'est moi... À moi donc les chevaux
+et les armes!
+
+-- Tu mens!... dit celui qui soutenait Néroweg de l'autre côté.
+Ses chevaux et ses armes m'appartiennent; je suis son plus ancien
+compagnon de guerre; il m'a dit: «Si je meurs, mes armes et mes
+chevaux seront à toi.»
+
+-- Non! crièrent les autres chefs, non! tout ce qui vient de
+Néroweg doit être tiré au sort entre nous.
+
+Du seuil de la caverne, où j'entrais alors, je vis la dispute
+s'animer; les épées brillèrent et se croisèrent au milieu d'un
+bruyant tumulte, pendant que Néroweg, toujours inanimé, était
+abandonné et foulé aux pieds pendant cette lutte; elle allait
+devenir sanglante, lorsque Elwig, me laissant aux abords de son
+repaire, s'élança parmi les combattants, qu'elle s'efforça de
+séparer, en criant d'une voix éclatante:
+
+-- Honte et malheur aux lâches qui se disputent les dépouilles du
+frère devant sa soeur! ... Honte et malheur aux impies qui
+troublent le repos des lieux consacrés aux dieux infernaux!
+
+Puis, l'air inspiré, terrible, elle se dressa de toute sa hauteur,
+leva ses mains fermées au-dessus de sa tête en s'écriant:
+
+-- J'ai les deux mains remplies de malheurs redoutables... Faut-il
+que je les ouvre sur vous? Tremblez! tremblez!
+
+À cette menace, les barbares effrayés courbèrent involontairement
+la tête, comme s'ils eussent craint d'être atteints par ces
+mystérieux malheurs, qui allaient s'échapper des mains de la
+prêtresse. Ils remirent leurs épées dans le fourreau: un grand
+silence se fit.
+
+-- Emportez l'Aigle terrible dans sa hutte, dit alors Elwig, la
+soeur va accompagner son frère blessé... le prisonnier gaulois
+sera gardé dans cette caverne par _Map_ et _Mob_, qui m'aident aux
+sacrifices... Deux d'entre vous resteront à l'entrée de la
+caverne, l'épée à la main... La nuit approche... Quand elle sera
+venue, Elwig reviendra ici avec Nèroweg... Le supplice du
+prisonnier commencera, et je lirai les augures dans les eaux
+magiques où il doit bouillir jusqu'à la mort!...
+
+Mon dernier espoir m'abandonna: Elwig, devant revenir avec son
+frère, renonçait sans doute au dessein que lui avait inspiré sa
+cupidité, dessein où je voyais mon salut... J'étais solidement
+garrotté, les mains fixées derrière le dos; un ceinturon enlaçant
+mes jambes à peine de marcher à très-petits pas. Je suivis les
+deux vieilles dans la grotte, dont l'entrée fut gardée par
+plusieurs chefs armés. Plus j'avançais dans l'intérieur de ce
+souterrain, plus il devenait obscur. Après avoir ainsi assez
+longtemps marché sous la conduite des deux vieilles, l'une d'elles
+me dit:
+
+-- Couche-toi à terre si tu veux; le soleil a disparu; je vais,
+avec ma compagne, en attendant le retour d'Elwig, entretenir le
+feu sous la chaudière... tu n'attendras pas beaucoup.
+
+Les vieilles me quittèrent... je restai seul.
+
+Je voyais au loin l'entrée de la caverne devenir de plus en plus
+sombre, à mesure que le crépuscule faisait place à la nuit.
+Bientôt, de ce côté, les ténèbres furent complètes; seulement, de
+temps à autre, le feu avivé par les vieilles sous la cuve d'airain
+jetait dans la nuit noire des clartés rougeâtres, qui venaient
+mourir au seuil de la grotte.
+
+J'essayai de rompre mes liens; une fois les jambes et les mains
+libres, j'aurais tenté de désarmer l'un des Franks, gardiens de
+l'antre, et l'épée à la main, protégé par l'obscurité, je me
+serais dirigé vers les bords du Rhin, guidé par le bruit des
+grandes eaux du fleuve. Peut-être Douarnek, malgré mes ordres, ne
+se serait-il pas encore éloigné de la rive pour regagner notre
+camp; mais, malgré mes efforts, je ne pus rompre les cordes d'arc
+et les ceinturons dont j'étais garrotté. Déjà une sourde et
+croissante rumeur m'annonçait qu'un grand nombre d'hommes
+arrivaient et se rassemblaient aux abords de la caverne, sans
+doute afin d'assister à mon supplice et d'entendre les augures de
+la prêtresse.
+
+Je crus n'avoir plus qu'à me résigner à mon sort; je donnai une
+dernière pensée à ma femme et à mon enfant, à Victorin et à
+Victoria.
+
+Soudain, au milieu des ténèbres dont j'étais entouré, j'entendis,
+à deux pas derrière moi, la voix d'Elwig. Je tressaillis de
+surprise; j'étais certain qu'elle n'était point venue par l'entrée
+de la caverne.
+
+-- Suis-moi, me dit-elle.
+
+Et en même temps sa main brûlante saisit la mienne.
+
+-- Comment es-tu ici? lui dis-je stupéfait, en renaissant à
+l'espérance et m'efforçant de marcher.
+
+-- La caverne a deux issues, répondit Elwig: l'une d'elles est
+secrète et connue de moi seule... c'est par là que je viens
+d'arriver jusqu'à toi, tandis que les rois m'attendent autour de
+la chaudière... Viens! viens!... conduis-moi à la barque où est le
+trésor!
+
+-- J'ai les jambes liées, lui dis-je, je peux à peine mettre un
+pied devant l'autre.
+
+Elwig ne répondit rien; mais je sentis qu'à l'aide de son couteau
+elle tranchait le cuir des ceinturons et les cordes d'arc qui me
+garrottaient aux coudes et aux jambes... J'étais libre!...
+
+-- Et ton frère, lui dis-je en marchant sur ses pas, est-il revenu
+à lui?
+
+-- Néroweg est encore à demi étourdi, comme le boeuf mal atteint
+par l'assommoir... Il attend dans sa hutte le moment de ton
+supplice. Je dois aller lui annoncer l'heure des augures; il veut
+te voir longtemps souffrir... Viens, viens!...
+
+-- L'obscurité est si grande que je ne vois pas devant moi.
+
+-- Donne-moi ta main.
+
+-- Si ton frère, lassé d'attendre, lui dis-je en me laissant
+conduire, entre avec les chefs dans cette caverne par l'autre
+issue, et qu'ils ne trouvent ici ni toi ni moi, ne se mettront-ils
+pas à notre poursuite?
+
+-- Moi seule connais cette issue secrète: mon frère et les chefs
+croiront, en ne nous trouvant plus ici, que je t'ai fait descendre
+chez les dieux infernaux... Ils me craindront davantage... Viens,
+viens! ...
+
+Pendant qu'Elwig me parlait ainsi, je la suivais à travers un
+chemin si étroit, que je sentais de chaque côté les parois des
+roches... Puis ce sentier sembla s'enfoncer dans les entrailles de
+la terre; ensuite il devint, au contraire, si rude à gravir pour
+mes jambes encore engourdies par la violente pression de mes
+liens, que j'avais peine à suivre les pas précipités de la
+prêtresse. Bientôt un courant d'air frais me frappa au visage: je
+supposai que nous allons bientôt sortir de ce souterrain.
+
+-- Cette nuit, lorsque j'aurai eu tué mon frère, pour me venger de
+ses outrages et de ses violences, me dit Elwig d'une voix brève,
+haletante, je fuirai avec un roi que j'aime... Il nous attend au
+dehors de cette caverne. Ce chef est robuste, vaillant, bien armé;
+il nous accompagnera jusqu'à ton bateau... Si tu m'as trompée,
+Riowag te tuera... entends-tu, Gaulois?...
+
+Cette menace m'effraya peu... j'avais les mains et les jambes
+libres... Ma seule inquiétude était de ne plus retrouver Douarnek
+et la barque.
+
+Au bout de quelques instants nous étions sortis de la grotte...
+Les étoiles brillaient si vivement au ciel, qu'une fois hors du
+bois où nous nous trouvions encore, l'on devait voir à quelques
+pas devant soi.
+
+La prêtresse s'arrêta un moment et appela:
+
+-- Riowag!...
+
+-- Riowag est là... répondit une voix si proche, que le roi des
+guerriers noirs, qui venait de répondre à l'appel de la prêtresse,
+était sans doute tout près de moi, à me toucher.
+
+Pourtant ce fut en vain que j'essayai de distinguer sa forme noire
+au milieu de la nuit. Je compris plus que jamais combien ces
+guerriers, se confondant avec l'ombre, devaient être redoutables
+pour les embuscades nocturnes.
+
+-- Y a-t-il loin d'ici les bords du Rhin? demandai-je à Riowag. Tu
+dois connaître l'endroit où j'ai débarqué, puisque tu étais le
+chef de ceux qui nous ont envoyé une grêle de flèches.
+
+-- Nous n'avons pas longtemps à marcher pour regagner l'endroit où
+tu as pris terre me répondit Riowag.
+
+-- Nous faudra-t-il traverser le camp? lui dis-je, en voyant à peu
+de distance la lueur des feux allumés par les Franks.
+
+Mes deux conducteurs ne me répondirent pas, échangèrent à voix
+basse quelques paroles, me prirent chacun par un bras, et nous
+suivîmes un chemin qui s'éloignait du camp. Bientôt le bruit des
+grandes eaux du Rhin arriva jusqu'à moi. Nous approchions de plus
+en plus du rivage; enfin j'aperçus, du haut de l'escarpement où je
+me trouvais, une sorte de nappe blanchâtre à travers l'obscurité
+de la nuit... c'était le fleuve!
+
+-- Nous allons remonter maintenant deux cents pas sur la grève, me
+dit Riowag; nous atteindrons ainsi l'endroit où tu as débarqué
+sous nos flèches... Ton bateau doit t'attendre à peu de distance
+de là... Si tu nous as trompés, ton sang rougira la grève et les
+eaux du Rhin entraîneront ton cadavre...
+
+-- Peut-on crier du rivage vers le large, demandai-je au Frank,
+sans être entendu des avant-postes de ton camp?
+
+-- Le vent souffle de la rive vers le Rhin, me dit Riowag avec sa
+sagacité de sauvage, tu peux crier; l'on ne t'entendra pas du camp
+et l'on t'entendra jusque vers le milieu du fleuve.
+
+Après avoir encore marché pendant quelque temps, Riowag s'arrêta
+et me dit:
+
+-- C'est ici que tu as débarqué... ton bateau devrait être ancré
+non loin d'ici... Moi, guerrier de nuit, j'ai l'habitude de voir à
+travers les ténèbres, et ce bateau, je ne le vois pas.
+
+-- Oh! tu nous as trompés! tu nous as trompés! murmura Elwig d'une
+voix sourde, tu mourras...
+
+-- Peut-être, leur dis-je, la barque, après m'avoir vainement
+attendu, n'a quitté son ancrage que depuis peu de temps... Le vent
+porte au loin la voix, je vais appeler.
+
+Et je poussai notre cri de ralliement de guerre, bien connu de
+Douarnek.
+
+Le bruit du vent et des grandes eaux me répondit seul.
+
+Douarnek avait sans doute suivi mes ordres et regagné notre camp
+au coucher du soleil.
+
+Je poussai une seconde fois notre cri de guerre.
+
+Le bruit du vent et des grandes eaux me répondit encore.
+
+Voulant gagner du temps et me mettre en défense, je dis à Elwig:
+
+-- Le vent souffle de la rive; il porte ma voix au large; mais il
+repousse les voix qui ont peut-être répondu à mon signal...
+Attendons...
+
+En parlant ainsi, je tâchais de voir à travers les ténèbres de
+quelle manière Riowag était armé. Il portait à sa ceinture un
+poignard, et tenait sa courte et large épée, qu'il venait de tirer
+du fourreau; Elwig avait son couteau à la main... Quoiqu'ils
+fussent côte à côte et près de moi, je pouvais d'un bond leur
+échapper... j'attendis encore. Soudain j'entendis nu loin le bruit
+cadencé des rames... Mon appel était parvenu aux oreilles de
+Douarnek.
+
+À mesure que l'heure décisive approchait, l'angoisse d'Elwig et de
+son compagnon devait augmenter... Me tuer, c'était pour eux
+renoncer aux trésors que mes soldats, leur avais-je dit,
+n'apporteraient qu'à ma voix; permettre à ceux-ci de débarquer,
+c'était laisser venir à moi des auxiliaires qui mettaient la force
+de mon côté. Elwig s'aperçut alors sans doute que sa cupidité
+sauvage l'avait menée trop loin, car voyant la barque s'approcher
+de plus en plus, elle me dit d'une voix altérée:
+
+-- On vante la parole gauloise... Tu me dois la vie... M'aurais-tu
+trompée par une fausse promesse?
+
+Cette prêtresse de l'enfer, incestueuse, féroce, qui avait eu la
+pensée de me couper la langue pour s'assurer de mon silence, et
+qui pensait froidement à ajouter le fratricide à ses autres
+crimes, ne m'avait sauvé la vie que par un sentiment de basse
+cupidité. Cependant je ne pus rester insensible à son appel à la
+loyauté gauloise; je regrettai presque mon mensonge, quoiqu'il pût
+être excusé par la trahison des Franks; mais, en ce moment, je dus
+songer à mon salut... Je sautai sur Riowag, et je parvins à le
+désarmer après une lutte violente dans laquelle Elwig n'osa pas
+intervenir, de peur de blesser son amant en voulant me frapper...
+Me mettant alors en défense, l'épée à la main, je m'écriai:
+
+-- Non, je n'ai pas de trésors à te livrer, Elwig; mais si tu
+crains de retourner chez ton frère, suis-moi. Victoria te traitera
+avec bonté; tu ne seras pas prisonnière... je t'en donne ma
+parole... fie-toi à la foi gauloise...
+
+La prêtresse et Riowag, sans vouloir m'entendre, éclatèrent en
+rugissements de rage et se précipitèrent sur moi avec furie. Dans
+cet engagement, je tuai le chef des guerriers noirs, qui voulut me
+frapper de son poignard, et je fus blessé au bras par Elwig, en
+lui arrachant son couteau, que je jetai dans le fleuve au moment
+où Douarnek et un autre soldat, attirés par le bruit de la lutte,
+s'élançaient sur le rivage.
+
+-- Scanvoch me dit Douarnek, nous n'avons pas, selon tes ordres,
+regagné notre camp au soleil couché; nous sommes restés à notre
+ancrage, décidés à t'attendre jusqu au jour; mais, pensant que
+peut-être tu viendrais à un autre endroit du rivage, nous l'avons
+longé, retournant de temps à autre à notre point de départ; c'est
+à l'un de ces retours que nous avons entendu ton appel, et, il n'y
+a qu'un instant, le bruit d'une lutte; nous avons débarqué pour
+venir à ton aide. Ce matin, lorsque nous t'avons vu enveloppé par
+ces diables noirs, notre premier mouvement a été de ramer droit à
+terre et d'aller nous faire tuer à tes côtés... mais je me suis
+rappelé tes ordres, et nous avons réfléchi que, nous faire tuer,
+c'était t'ôter tout moyen de retraite... Enfin, te voici: crois-
+moi, regagnons le camp. Mauvais voisinage est celui de ces
+écorcheurs.
+
+Pendant que Douarnek m'avait ainsi parlé, Elwig s'était jetée sur
+le corps de Riowag en poussant des rugissements de fureur mêlés de
+sanglots déchirants. Si détestable que fût cette créature, son
+accès de douleur me toucha... Je m'apprêtais à lui parler, lorsque
+Douarnek s'écria.
+
+-- Scanvoch, vois-tu au loin ces torches?
+
+Et il me montra, dans la direction du camp des Franks, plusieurs
+lueurs rougeâtres qui semblaient approcher avec rapidité.
+
+-- On s'est aperçu de ta fuite, Elwig, lui dis-je en tâchant de
+l'arracher du corps de son amant qu'elle tenait étroitement
+embrassé en redoublant ses cris; ton frère est à ta poursuite...
+il n'y a pas un instant à perdre... viens! viens!...
+
+-- Scanvoch, me dit Douarnek pendant que j'essayais en vain
+d'entraîner Elwig qui ne me répondait que par des sanglots, ces
+torches sont portées par des cavaliers... Entends-tu leurs
+hurlements de guerre? entends-tu le rapide galop de leurs
+chevaux?... Ils ne sont plus à six portées de flèche de nous...
+J'ai fait échouer notre barque pour arriver plus vite près de toi;
+à peine aurons-nous le temps de la remettre à flot... Veux-tu nous
+faire tuer ici? Soit... faisons-nous bravement tuer; mais si tu
+veux fuir, fuyons...
+
+-- C'est ton frère, c'est la mort qui vient! criai-je une dernière
+fois à Elwig, que je ne pouvais abandonner sans regret; car elle
+m'avait, après tout, sauvé la vie. Dans un instant il sera trop
+tard...
+
+Et comme la prêtresse ne me répondait pas, je criai à Douarnek:
+
+-- Aide-moi... enlevons-la de force!
+
+Pour arracher Elwig du cadavre de Riowag, qu'elle enlaçait avec
+une force convulsive, il eût fallu emporter les deux corps:
+Douarnek et moi, nous y avons renoncé.
+
+Les cavaliers franks s'approchaient si rapidement, que la lueur de
+leurs torches, faites de brandons résineux, se projetait jusque
+sur la grève... Il n'était plus temps de sauver Elwig... Notre
+barque, grâce à nos efforts, fut remise à flot: je saisis le
+gouvernail; Douarnek et les deux autres soldats ramèrent avec
+vigueur.
+
+Nous n'étions qu'à une portée de trait du rivage, lorsqu'à la
+clarté de leurs flambeaux, nous vîmes les cavaliers franks
+accourir; et, à leur tête, je reconnus Néroweg, l'Aigle terrible,
+remarquable par sa stature colossale. Suivi de plusieurs cavaliers
+qui; comme lui, hurlaient de rage, il poussa jusqu'au poitrail son
+cheval dans le fleuve; ses compagnons l'imitèrent, agitant d'une
+main leurs longues lances, et de l'autre les torches dont les
+rouges reflets éclairaient au loin les eaux du fleuve et notre
+barque qui s'éloignait à force de rames.
+
+Assis au gouvernail, je tournai bientôt le dos au rivage, et je
+dis tristement à Douarnek:
+
+-- À cette heure, la misérable créature est égorgée par ces
+barbares!...
+
+Et notre barque continua de voler sur les eaux.
+
+-- Est-ce un homme, une femme, un démon qui nous suit? s'écria
+Douarnek au bout de quelques instants en abandonnant ses rames et
+se dressant pour regarder dans le sillage de notre barque, que la
+lueur lointaine des torches, agitées par les cavaliers qui
+renonçaient à nous poursuivre, éclairait encore.
+
+Je me levai aussi, regardant du même côté; puis, après un moment
+d'observation, je m'écriai:
+
+-- Haut les rames, enfants ne ramez plus... c'est elle... c'est
+Elwig! ... Douarnek, donne-moi un aviron! je vais le lui tendre...
+ses forces semblent épuisées!...
+
+En parlant ainsi, j'avais agi. La prêtresse, fuyant son frère et
+une mort certaine, avait dû, pour nous rejoindre, nager avec une
+énergie extraordinaire. Elle saisit l'extrémité de la rame d'une
+main crispée: deux coups d'aviron firent reculer le canot jusqu'à
+elle, et à l'aide d'un soldat je pus recueillir Elwig à bord de
+notre barque.
+
+-- Bénis soient les dieux! m'écriai-je; je me serais toujours
+reproché ta mort!
+
+La prêtresse ne me répondit rien, se laissa tomber sur le banc de
+l'un des rameurs, et, repliée sur elle-même, la figure cachée
+entre ses genoux, elle garda un silence farouche. Pendant que les
+soldats ramaient vigoureusement, je regardai au loin derrière moi:
+les torches des cavaliers franks n'apparaissaient plus que comme
+des lueurs incertaines à travers la brume de la nuit et l'humide
+vapeur des eaux du fleuve. Le terme de notre traversée approchait;
+déjà nous apercevions les feux de notre camp sur l'autre rive.
+Plusieurs fois j'avais adressé la parole à Elwig, sans qu'elle
+m'eût répondu... Je jetai sur ses épaules et sur ses habits
+trempés de l'eau glacée du Rhin l'épaisse casaque de nuit d'un des
+soldats. En m'occupant de ce soin, je touchai l'un de ses bras, il
+était brûlant; étrangère à ce qui se passait dans le bateau, elle
+ne sortait pas de son farouche silence. En abordant au rivage, je
+dis à la soeur de Néroweg:
+
+-- Demain, je te conduirai près de Victoria; jusque-là, je t'offre
+l'hospitalité dans ma maison: ma femme et la soeur de ma femme te
+traiteront en amie.
+
+Elle me fit signe de marcher devant elle et me suivit. Alors
+Douarnek me dit à demi-voix:
+
+-- Si tu m'en crois, Scanvoch, après que cette diablesse qui t'a
+suivi à la nage, je ne sais pourquoi, se sera essuyée et
+réchauffée à ton foyer, enferme-la jusqu'au jour; elle pourrait,
+cette nuit, étrangler ta femme et ton enfant... Rien n'est plus
+sournois et plus féroce que les femmes franques.
+
+-- Cette précaution sera bonne à prendre, dis-je à Douarnek.
+
+Et je me dirigeai vers ma demeure, accompagné d'Elwig, qui me
+suivait comme un spectre.
+
+La nuit était avancée; je n'avais plus que quelques pas à faire
+pour arriver à la porte de mon logis, lorsqu'à travers l'obscurité
+je vis un homme monté sur le rebord d'une des fenêtres de ma
+maison: il semblait examiner les volets. Je tressaillis... cette
+croisée était celle de la chambre occupée par ma femme Ellèn.
+
+Je dis tout bas à Elwig en lui saisissant le bras:
+
+-- Ne bouge pas... attends...
+
+Elle s'arrêta immobile... Maîtrisant mon émotion, je m'approchai
+avec précaution, tâchant de ne pas faire crier le sable sous mes
+pieds... Mon attente fut trompée, mes pas furent entendus;
+l'homme, averti, sauta du rebord de la fenêtre et prit la fuite.
+Je m'élançais à sa poursuite, lorsque Elwig, croyant que je
+voulais l'abandonner, courut après moi, me rejoignit, se cramponna
+à mon bras, me disant avec terreur:
+
+-- Si l'on me trouve seule dans le camp gaulois, on me tuera.
+
+Malgré mes efforts, je ne pus me débarrasser de l'étreinte d'Elwig
+que lorsque l'homme eut disparu dans l'obscurité. Il avait trop
+d'avance sur moi, la nuit était trop sombre, pour qu'il me fût
+possible de l'atteindre. Surpris et inquiet de cette aventure, je
+frappai à la porte de ma demeure.
+
+Presque aussitôt j'entendis au dedans du logis les voix de ma
+femme et de sa soeur, inquiètes sans doute de la durée de mon
+absence; quoiqu'elles ignorassent que j'étais allé au camp des
+Franks, elles ne s'étaient pas couchées.
+
+-- C'est moi! leur criai-je, c'est moi Scanvoch!
+
+À peine la porte fut-elle ouverte qu'à la clarté de la lampe que
+tenait Sampso, ma femme se jeta dans mes bras, en me disant d'un
+ton doux et de tendre reproche:
+
+-- Enfin, te voilà!... nous commencions à nous alarmer, ne te
+voyant pas revenir depuis ce matin...
+
+-- Nous qui comptions sur vous pour notre petite fête, ajouta
+Sampso; mais vous vous êtes trouvé avec d'anciens compagnons de
+guerre... et les heures ont vite passé.
+
+-- Oui, l'on aura longuement parlé batailles, ajouta Ellèn,
+toujours suspendue à mon cou, et mon bien-aimé Scanvoch a un peu
+oublié sa femme...
+
+Ellèn fut interrompue par un cri de Sampso... Elle n'avait pas
+d'abord aperçu Elwig, restée dans l'ombre à côté de la porte; mais
+à la vue de cette sauvage créature, pâle, sinistre, immobile, la
+soeur de ma femme ne put cacher sa surprise et son effroi
+involontaire. Ellèn se détacha brusquement de moi, remarqua aussi
+la présence de la prêtresse, et, me regardant non moins étonnée
+que sa soeur, elle me dit:
+
+-- Scanvoch, cette femme, quelle est-elle?
+
+-- Ma soeur! s'écria Sampso oubliant la présence d'Elwig et me
+considérant plus attentivement, vois donc, les manches de la saie
+de Scanvoch sont ensanglantées... il est blessé!...
+
+Ma femme pâlit, se rapprocha vivement de moi, et me regarda avec
+angoisse.
+
+-- Rassure-toi, lui dis-je, ces blessures sont légères... je vous
+avais caché, à toi et à ta soeur, le but de mon absence: j'étais
+allé au camp des Franks, chargé d'un message de Victoria.
+
+-- Aller au camp des Franks! s'écrièrent Ellèn et Sampso avec
+terreur, c'était la mort!
+
+-- Et voilà celle qui m'a sauvé de la mort, dis-je à ma femme en
+lui montrant Elwig, toujours immobile. Je vous demande à toutes
+deux vos soins pour elle jusqu'à demain... Je la conduirai chez
+Victoria.
+
+En apprenant que je devais la vie à cette étrangère, ma femme et
+sa soeur allèrent vivement à elle dans l'expansion de leur
+reconnaissance; mais presque aussitôt elles s'arrêtèrent,
+intimidées, effrayées par la sinistre et impassible physionomie
+d'Elwig, qui semblait ne pas les apercevoir et dont l'esprit
+devait être ailleurs.
+
+-- Donnez-lui seulement quelques vêtements secs, les siens sont
+trempés d'eau, dis-je à ma femme et à sa soeur. Elle ne comprend
+pas le gaulois, vos remercîments seraient inutiles.
+
+-- Si elle ne t'avait sauvé la vie, me dit Ellèn, je trouverais à
+cette femme l'air sombre et menaçant.
+
+-- Elle est sauvage comme ses sauvages compatriotes... Lorsque
+vous lui aurez donné des vêtements, je la conduirai dans la petite
+chambre basse, où je l'enfermerai pour plus de prudence.
+
+Sampso étant allée chercher une tunique et une mante pour Elwig,
+je dis à ma femme:
+
+-- Cette nuit... peu de temps avant mon retour... tu n'as entendu
+aucun bruit à la fenêtre de ta chambre?
+
+-- Aucun... ni Sampso non plus, car elle ne m'a pas quittée de la
+soirée, tant nous étions inquiètes de la durée de ton absence...
+Mais pourquoi me fais-tu cette question?
+
+Je ne répondis pas tout d'abord à ma femme, car, voyant sa soeur
+revenir avec des vêtements, je dis à Elwig en les lui remettant:
+
+-- Voici des habits que ma femme et sa soeur t'offrent pour
+remplacer les tiens qui sont mouillés... As-tu besoin d'autre
+chose? ... As-tu faim?... as-tu soif? Enfin, que veux-tu?
+
+-- Je veux la solitude, me répondit Elwig en repoussant les
+vêtements du geste, je veux la nuit noire...
+
+-- Suis-moi donc, lui dis-je.
+
+Et marchant devant elle, j'ouvris la porte d'une petite chambre,
+et j'ajoutai en élevant la lampe, afin de lui montrer l'intérieur
+de ce réduit:
+
+-- Tu vois cette couche... repose toi... et que les dieux te
+rendent paisible la nuit que tu vas passer dans ma demeure!
+
+Elwig ne répondit rien, et se jeta sur le lit en se cachant la
+figure entre les mains.
+
+-- Maintenant, dis-je en fermant la porte, ce devoir hospitalier
+accompli, je brûle d'aller embrasser mon petit Aëlguen.
+
+Je le trouvai, mon enfant, dans ton berceau, dormant d'un paisible
+sommeil; je te couvris de mille baisers, dont je sentis d'autant
+mieux la douceur que j'avais un moment craint de ne te revoir
+jamais. Ta mère et sa soeur examinèrent et pansèrent mes
+blessures... elles étaient légères.
+
+Pendant qu'Ellèn et Sampso me donnaient ces soins, je leur parlai
+de l'homme qui, monté sur le rebord de la fenêtre, m'avait paru
+examiner sa fermeture. Elles furent très-surprises de mes paroles;
+elles n'avaient rien entendu, ayant toutes deux passé la soirée
+auprès du berceau de mon fils.
+
+En causant ainsi, Ellèn me dit:
+
+-- Sais-tu, Scanvoch, la nouvelle d'aujourd'hui?
+
+-- Non.
+
+-- Tétrik, gouverneur d'Aquitaine et parent de Victoria, est
+arrivé ce soir... La mère des camps est allée à cheval à sa
+rencontre... nous l'avons vue passer.
+
+-- Et Victorin, dis-je à ma femme, accompagnait-il sa mère?
+
+-- Il était à ses côtés... c'est pour cela sans doute que nous ne
+l'avons pas vu dans la journée.
+
+L'arrivée de Tétrik me donna beaucoup à réfléchir.
+
+Sampso me laissa seul avec Ellèn... La nuit était avancée... je
+devais, le lendemain, dès l'aube, aller rendre compte à Victoria
+et à son fils du résultat de mon message auprès des chefs franks.
+
+CHAPITRE III
+
+Le jour venu, je me suis rendu chez Victoria. On arrivait à cette
+modeste demeure par une ruelle étroite et assez longue, bordée des
+deux côtés par de hauts retranchements, dépendant des
+fortifications d'une des portes de Mayence. J'étais à environ
+vingt pas du logis de la _mère des camps_, lorsque j'entendis
+derrière moi ces cris, poussés avec un accent d'effroi:
+
+-- Sauvez-vous! sauvez-vous!...
+
+En me retournant, je vis, non sans crainte, arriver sur moi, avec
+rapidité, un char à deux roues, attelé de deux chevaux, dont le
+conducteur n'était plus maître.
+
+Je ne pouvais me jeter ni à droite ni à gauche de cette ruelle
+étroite, afin de laisser passer ce char, dont les roues touchaient
+presque de chaque côté les murs; je me trouvais aussi trop loin de
+l'entrée du logis de Victoria pour espérer de m'y réfugier, si
+rapide que fût ma course: je devais, avant d'arriver à la porte,
+être broyé sous les pieds des chevaux... Mon premier mouvement fut
+donc de leur faire face, d'essayer de les saisir par leur mors et
+de les arrêter ainsi, malgré ma presque certitude d'être écrasé.
+Je m'élançai les deux mains en avant; mais, ô prodige! à peine
+j'eus touché le frein des chevaux, qu'ils s'arrêtèrent subitement
+sur leurs jarrets, comme si mon geste eût suffi pour mettre un
+terme à leur course impétueuse... Heureux d'échapper à une mort
+presque certaine, mais ne me croyant pas magicien et capable de
+refréner, d'un seul geste, des chevaux emportés, je me demandais,
+en reculant de quelques pas, la cause de cet arrêt extraordinaire,
+lorsque bientôt je remarquai que les chevaux, quoique forcés de
+rester en place, faisaient de violents efforts pour avancer,
+tantôt se cabrant, tantôt s'élançant en avant et roidissant leurs
+traits, comme si le chariot eût été tout à coup enrayé ou retenu
+par une force insurmontable.
+
+Ne pouvant résister à ma curiosité, je me rapprochai; puis, me
+glissant entre les chevaux et le mur de retranchement, je parvins
+à monter sur l'avant-train du char, dont le cocher, plus mort que
+vif, tremblait de tous ses membres; de l'avant-train je courus à
+l'arrière, et je vis, non sans stupeur, un homme de la plus grande
+taille et d'une carrure d'Hercule, cramponné à deux espèces
+d'ornements recourbés qui terminaient le dossier de cette voiture,
+qu'il venait ainsi d'arrêter dans sa course, grâce à une force
+surhumaine.
+
+-- Le capitaine Marion! m'écriai-je, j'aurais dû m'en douter: lui
+seul, dans l'armée gauloise, est capable d'arrêter un char dans sa
+course rapide.
+
+-- Dis donc à ce cocher du diable de raccourcir ses guides et de
+contenir ses chevaux... mes poignets commencent à se lasser, me
+dit le capitaine.
+
+Je transmettais cet ordre au cocher, qui commençait à reprendre
+ses esprits, lorsque je vis plusieurs soldats, de garde chez
+Victoria, sortir de la maison, et, accourant au bruit, ouvrir la
+porte de la cour, et donner ainsi libre entrée au char.
+
+-- Il n'y a plus de danger, dis-je au cocher; conduis maintenant
+tes chevaux doucement jusqu'au logis. Mais à qui appartient cette
+voiture?
+
+-- À Tétrik, gouverneur de Gascogne, arrivé d'hier à Mayence; il
+demeure chez Victoria, me répondit le cocher en calmant de la voix
+ses chevaux.
+
+Pendant que le char entrait dans la maison de la mère des camps,
+j'allai vers le capitaine pour le remercier de son secours
+inattendu.
+
+Marion avait, je l'ai dit, mon enfant, quitté, pour la guerre, son
+enclume de forgeron; il était connu et aimé dans l'armée autant
+par son courage héroïque et sa force extraordinaire que par son
+rare bon sens, sa ferme raison, l'austérité de ses moeurs et son
+extrême bonhomie.
+
+Il s'était redressé sur ses jambes, et, son casque à la main, il
+essuyait son front baigné de sueur. Il portait une cuirasse de
+mailles d'acier par-dessus sa saie gauloise, et une longue épée à
+son côté; ses bottes poudreuses annonçaient qu'il venait de faire
+une longue course à cheval. Sa grosse figure hâlée, à demi
+couverte d'une barbe épaisse et déjà grisonnante, était aussi
+ouverte qu'avenante et joviale.
+
+-- Capitaine Marion, lui dis-je, je te remercie de m'avoir empêché
+d'être écrasé sous les roues de ce char.
+
+-- Je ne savais pas que c'était toi qui risquais d'être foulé aux
+pieds des chevaux, ni plus ni moins qu'un chien ahuri, sotte mort
+pour un brave soldat comme toi, Scanvoch; mais quand j'ai entendu
+ce cocher du diable s'écrier: «Sauvez-vous!» j'ai deviné qu'il
+allait écraser quelqu'un; alors j'ai tâché d'arrêter ce char, et,
+heureusement, ma mère m'a doué de bons poignets et de solides
+jarrets. Mais où est donc mon cher ami Eustache? ajouta le
+capitaine en regardant autour de lui.
+
+-- De qui parles-tu?
+
+-- D'un brave garçon, mon ancien compagnon d'enclume: comme moi,
+il a quitté le marteau pour la lance: les hasards de la guerre
+m'ont mieux servi que lui, car, malgré sa bravoure, mon ami
+Eustache est resté simple cavalier, et je suis devenue
+capitaine... Mais le voici là-bas, les bras croisés, immobile
+comme une borne... Hé! Eustache! Eustache!...
+
+À cet appel, le compagnon du capitaine Marion s'approcha
+lentement, les bras toujours croisés sur sa poitrine. C'était un
+homme de stature moyenne et vigoureuse; sa barbe et ses cheveux
+d'un blond pâle, son teint bilieux, sa physionomie dure et morose,
+offraient un contraste frappant avec l'extérieur avenant du
+capitaine Marion. Je me demandais quelles singulières affinités
+avaient pu rapprocher dans une étroite et constante amitié deux
+hommes de dehors et de caractères si dissemblables.
+
+-- Comment, mon ami Eustache, lui dit le capitaine, tu restes là,
+les bras croisés, à me regarder, tandis que je m'efforce d'arrêter
+un char lancé à toute bride?
+
+-- Tu es si fort! répondit Eustache. Quelle aide peut apporter le
+ciron au taureau?
+
+-- Cet homme doit être jaloux et haineux, me suis-je dit en
+entendant cette réponse, et en remarquant l'expression des traits
+de l'ami du capitaine.
+
+-- Va pour le ciron et le taureau, mon ami Eustache, reprit le
+capitaine avec sa bonhomie habituelle, et paraissant flatté de la
+comparaison; mais quand le ciron et le taureau sont camarades, si
+gros que soit celui-ci, si petit que soit celui-là, l'un
+n'abandonne pas l'autre...
+
+-- Capitaine, répondit le soldat avec un sourire amer, t'ai-je
+jamais abandonné au jour du danger, depuis que nous avons quitté
+la forge?
+
+-- Jamais! s'écria Marion en prenant cordialement la main
+d'Eustache, jamais; car, aussi vrai que l'épée que tu portes est
+la dernière arme que j'ai forgée, pour t'en faire un don d'amitié,
+ainsi que cela est gravé sur la lame, tu as toujours, à la
+bataille, _marché dans mon ombre_, comme nous disons au pays.
+
+-- Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? reprit le soldat; auprès de toi,
+si vaillant et si robuste... j'étais ce que l'ombre est au corps.
+
+-- Par le diable! quelle ombre! mon ami Eustache, dit en riant le
+capitaine.
+
+Et, s'adressant à moi, il ajouta, montrant son compagnon Eustache:
+
+-- Qu'on me donne deux ou trois mille ombres comme celle-là, et à
+la première bataille je ramène un troupeau de prisonniers franks.
+
+-- Tu es un capitaine renommé! Moi, comme tant d'autres pauvres
+hères, nous ne sommes bons qu'à obéir, à nous battre et à nous
+faire tuer, répondit l'ancien forgeron en plissant ses lèvres
+minces.
+
+-- Capitaine, dis-je à Marion, n'avez-vous pas à parler à Victorin
+ou à sa mère?
+
+-- Oui, j'ai à rendre compte à Victorin d'un voyage dont moi et
+mon vieux camarade nous arrivons.
+
+-- Je t'ai suivi comme soldat, dit Eustache; le nom d'un obscur
+cavalier ne mérite pas l'honneur d'être prononcé devant Victoria
+la Grande.
+
+Le capitaine haussa les épaules avec impatience, et de son poing
+énorme il menaça familièrement son ami.
+
+-- Capitaine, dis-je à Marion, hâtons-nous d'entrer chez Victoria;
+le soleil est déjà haut et je devais me rendre chez elle à l'aube.
+
+-- Ami Eustache, dit Marion en se dirigeant vers la maison, veux-
+tu rester ici, ou aller m'attendre chez nous?
+
+-- Je t'attendrai ici à la porte... c'est la place d'un
+subalterne...
+
+-- Croiriez-vous, Scanvoch, reprit Marion en riant, croiriez-vous
+que depuis tantôt vingt ans que ce mauvais garçon et moi nous
+vivons et guerroyons ensemble comme deux frères, il ne veut pas
+oublier que je suis capitaine et me traiter en simple batteur
+d'enclume, comme nous nous traitions jadis?...
+
+-- Je ne suis pas seul à reconnaître la différence qu'il y a entre
+nous, Marion, répondit Eustache; tu es l'un des capitaines les
+plus renommés de l'armée... je ne suis, moi que le dernier de ses
+soldats.
+
+Et il s'assit sur une pierre à la porte de la maison en rongeant
+ses ongles.
+
+-- Il est incorrigible, me dit le capitaine. Et nous sommes tous
+deux entrés chez Victoria.
+
+-- Il faut que le capitaine Marion soit étrangement aveuglé par
+l'amitié pour ne pas s'apercevoir que son compagnon est dévoré
+d'une haineuse envie, pensai-je à part moi.
+
+La demeure de la mère des camps était d'une extrême simplicité. Le
+capitaine Marion ayant demandé à l'un des soldats de garde si
+Victorin pouvait le recevoir, le soldat répondit que le jeune
+général n'avait point passé la nuit au logis.
+
+Marion, malgré la vie des camps, conservait une grande austérité
+de moeurs; il parut choqué d'apprendre que Victorin n'était pas
+encore rentré chez lui, et il me regarda d'un air mécontent. Je
+voulus, sans pourtant mentir, excuser le fils de Victoria, et je
+répondis au capitaine:
+
+-- Ne nous hâtons pas de mal juger Victorin: hier, Tétrik,
+gouverneur de Gascogne, est arrivé au camp, il se peut que
+Victorin ait passé la nuit en conférence avec lui.
+
+-- Tant mieux... car je voudrais voir ce jeune homme, aujourd'hui
+chef des Gaules, sortir des griffes de _cette peste de luxure_ qui
+nous pousse à tant de mauvais actes... Quant à moi, dès que
+j'aperçois un coqueluchon ou un jupon court, je détourne la vue
+comme si je voyais le démon en personne.
+
+-- Victorin s'amende, et il s'amendera davantage encore; l'âge
+viendra, dis-je au capitaine; mais, que voulez-vous! il est jeune,
+il aime le plaisir...
+
+-- Et moi aussi, j'aime le plaisir, et furieusement encore!...
+reprit le bon capitaine. Ainsi... rien ne me plaît plus, mon
+service accompli, que de rentrer chez moi pour vider un pot de
+cervoise, bien rafraîchissant, avec mon ami Eustache, en causant
+de notre métier d'autrefois, ou en nous amusant à fourbir nos
+armes en fins armuriers... Voilà des plaisirs! Et pourtant, malgré
+leur vivacité, ils n'ont rien que d'honnêteté... Espérons,
+Scanvoch, que Victorin les préférera quelque jour à ses orgies
+impudiques et diaboliques...
+
+-- Espérons, capitaine; mieux vaut l'espérance que la
+désespérance... Mais, en l'absence de Victorin, vous pouvez
+conférer avec sa mère... Je vais la prévenir de votre arrivée.
+
+Je laissai Marion seul, et passant dans une pièce voisine, j'y
+trouvai une vieille servante qui m'introduisit auprès de la mère
+des camps.
+
+Je veux, mon enfant, pour toi et pour notre descendance, tracer
+ici le portrait de cette illustre Gauloise, une des gloires de
+notre bien-aimée patrie.
+
+J'ai trouvé Victoria assise à côté du berceau de son petit-fils
+_Victorinin_, joli enfant de deux ans qui dormait d'un profond
+sommeil. Elle s'occupait d'un travail de couture, selon son
+habitude de bonne ménagère. Elle avait alors mon âge, trente-huit
+ans; mais on lui eût à peine donné trente ans; dans sa jeunesse,
+on l'avait justement comparée à la _Diane chasseresse;_ dans son
+âge mûr, on la comparait non moins justement à la _Minerve
+antique_: grande, svelte et virile, sans perdre pour cela des
+chastes grâces de la femme, elle avait une taille incomparable;
+son beau visage, d'une expression grave et douce, avait un grand
+caractère de majesté sous sa noire couronne de cheveux, formée de
+deux longues tresses enroulées autour de son front auguste.
+Envoyée tout enfant dans un collège de nos druidesses vénérées, et
+ayant prononcé à quinze ans les voeux mystérieux qui la liaient
+d'une manière indissoluble à la religion sacrée de nos pères, elle
+avait depuis lors, quoique mariée, toujours conservé les vêtements
+noirs que les druidesses et les matrones de la vieille Gaule
+portaient d'habitude: ses larges et longues manches, fendues à la
+hauteur de la saignée, laissaient voir ses bras aussi blancs,
+aussi forts que ceux de ces vaillantes Gauloises qui ont
+héroïquement combattu les Romains à la bataille de Vannes, sous
+les yeux de notre aïeule Margarid, et préféré la mort aux hontes
+de l'esclavage.
+
+Au milieu de la chambre, et non loin du siége où la mère des camps
+était assise, auprès du berceau de son petit-fils, on voyait
+plusieurs rouleaux de parchemin et tout ce qu'il fallait pour
+écrire; accrochés à la muraille étaient les deux casques et les
+deux épées du père et du mari de Victoria, tués à la guerre...
+L'un de ces casques était surmonté d'un coq gaulois en bronze
+doré, les ailes à demi ouvertes, tenant sous les pattes une
+alouette qu'il menaçait du bec. Cet emblème avait été adopté comme
+ornement de guerre par le père de Victoria, après un combat
+héroïque, où, à la tête d'une poignée de soldats, il avait
+exterminé une légion romaine qui portait une alouette sur ses
+enseignes. Au-dessous de ces armes on voyait une coupe d'airain où
+trempaient sept brins de gui, car la Gaule avait retrouvé sa
+liberté religieuse en recouvrant son indépendance. Cette coupe
+d'airain et ces brins de gui, symboles druidiques, étaient
+accompagnés d'une croix de bois noir, en commémoration de la mort
+de Jésus de Nazareth, pour qui la mère des camps, sans être
+chrétienne, professait une profonde admiration; elle le regardait
+comme l'un des sages qui honoraient le plus l'humanité.
+
+Telle était, mon enfant, Victoria la Grande, cette illustre
+Gauloise dont notre descendance prononcera toujours le nom avec
+orgueil et respect.
+
+La mère des camps, à ma vue, se leva vivement, vint à moi d'un air
+content, me disant de sa voix sonore et douce:
+
+-- Sois le bienvenu, frère; ta mission était périlleuse... Ne te
+voyant pas de retour avant la fin du jour, je n'ai pas voulu
+envoyer chez toi, de crainte d'alarmer ta femme en me montrant
+inquiète de la durée de ton absence... Te voici, je suis
+heureuse...
+
+Et elle serra tendrement mes mains dans les siennes.
+
+Les paroles qu'elle m'adressait ayant troublé sans doute le
+sommeil du petit-fils de Victoria, il fit entendre un léger
+murmure; elle retourna promptement vers lui, le baisa au front;
+puis se rasseyant et posant le bout de son pied sur une bascule
+qui soutenait le berceau, Victoria lui imprima ainsi un léger
+balancement, tout en continuant de causer avec moi.
+
+-- Et le message? me dit-elle. Comment ces barbares l'ont-ils
+accueilli?... Veulent-ils la paix?... Veulent-ils une guerre
+d'extermination?
+
+Au moment où j'allais lui répondre, ma soeur de lait m'interrompit
+d'un geste, et ajouta ensuite, après un moment de réflexion:
+
+-- Sais-tu que Tétrik, mon bon parent, est ici depuis hier?
+
+-- Je le sais.
+
+-- Il ne peut tarder à venir; je préfère que devant lui seulement
+tu me rendes compte de ce message.
+
+-- Il en sera donc ainsi... Pouvez-vous recevoir le capitaine
+Marion? En entrant je l'ai rencontré; il venait conférer avec
+Victorin...
+
+-- Scanvoch, mon fils a encore passé la nuit hors de son logis! me
+dit Victoria en imprimant à son aiguille un mouvement plus rapide,
+ce qui annonçait toujours chez elle une vive contrariété.
+
+-- Sachant la venue de votre parent de Gascogne, j'ai pensé que
+peut-être de graves intérêts avaient retenu Victorin en conférence
+avec Tétrik durant cette nuit... Voilà du moins ce que j'ai laissé
+supposer au capitaine Marion, en lui disant que vous pourriez sans
+doute l'entendre.
+
+Victoria resta quelques moments silencieuse; puis, laissant son
+ouvrage de couture sur ses genoux, elle releva la tête et reprit
+d'un ton à la fois douloureux et contenu:
+
+-- Victorin a des vices..., ils étoufferont ses qualités!
+
+-- Ayez confiance et espoir... l'âge le mûrira.
+
+-- Depuis deux ans ses vices augmentent, ses qualités déclinent!
+
+-- Sa bravoure, sa générosité, sa franchise, n'ont pas dégénéré...
+
+-- Sa bravoure n'est plus cette calme et prévoyante bravoure qui
+sied à un général..., elle devient aveugle... folle... Sa
+générosité ne choisit plus entre les dignes et les indignes; sa
+raison faiblit, le vin et la débauche le perdent... Par Hésus!
+ivrogne et débauché!..., lui, mon fils! l'un des deux chefs de
+notre Gaule, aujourd'hui libre... et demain peut-être sans égale
+parmi les nations du monde... Scanvoch, je suis une malheureuse
+mère!...
+
+-- Victorin m'aime..., je lui dirai de paternelles mais sévères
+paroles...
+
+-- Crois-tu donc que tes paroles feront ce que n'ont pas fait les
+paroles de sa mère, de celle-là qui depuis plus de vingt ans ne
+l'a pas quitté, le suivant aux armées, souvent à la bataille?
+Scanvoch, Hésus me punit... j'ai été trop fière de mon fils...
+
+-- Et quelle mère n'eût pas été fière de lui, ce jour où toute une
+vaillante armée acclamait librement pour son chef ce général de
+vingt ans, derrière lequel on voyait... vous, sa mère?
+
+-- Et qu'importe, s'il me déshonore!... Et pourtant ma seule
+ambition était de faire de mon fils un citoyen, un homme digne de
+nos pères!... En le nourrissant de mon lait, ne l'ai-je pas aussi
+nourri d'un ardent et saint amour pour notre Gaule renaissante à
+la vie, à la liberté?... Qu'est-ce que j'ai toujours voulu, moi?
+Vivre obscure, ignorée, mais employer mes veilles, mes jours, mon
+intelligence, ma science du passé, qui me donne la conscience du
+présent, et parfois la connaissance de l'avenir... employer enfin
+toutes les forces de mon âme et de mon esprit à rendre mon fils
+vaillant, sage, éclairé, digne en tout de guider les hommes libres
+qui l'ont librement élu pour chef... Et alors, Hésus m'en est
+témoin! fière comme Gauloise, heureuse comme mère d'avoir enfanté
+un tel homme, j'aurais joui de sa gloire et de la prospérité de
+mon pays du fond de ma retraite... Mais avoir un fils ivrogne et
+débauché! Courroux du ciel! Cet insensé ne comprend donc pas qu'à
+chaque excès il soufflette sa mère! S'il ne le comprend pas, nos
+soldats le sentent, eux autres... Hier, je traversais le camp,
+trois vieux cavaliers viennent à ma rencontre et me saluent...
+Sais-tu ce qu'ils me disent? Mère, nous le plaignons!... Puis ils
+se sont éloignés tristement... Scanvoch, je te le dis... je suis
+une malheureuse mère!...
+
+-- Écoutez-moi, depuis quelque temps nos soldats se
+désaffectionnent de Victorin, je l'avoue, je le comprends; car
+l'homme que des hommes libres ont choisi pour chef doit être pur
+de tout excès et vaincre même les entraînements de son âge... Cela
+est vrai, ma soeur, et souvent n'ai-je pas blâmé votre fils devant
+vous?...
+
+-- J'en conviens.
+
+-- Je le défends surtout à cette heure, parce que ces soldats,
+aujourd'hui si scrupuleux sur des défauts fréquents chez les
+jeunes chefs militaires, obéissent moins à leurs scrupules... qu'à
+des excitations perfides.
+
+-- Que veux--tu dire?
+
+-- On est jaloux de votre fils, de son influence sur les troupes;
+et, pour le perdre, on exploite ses défauts afin de donner créance
+à des calomnies infâmes.
+
+-- Qui serait jaloux de Victorin? Qui aurait intérêt à répandre
+ces calomnies?
+
+-- C'est surtout depuis un mois, n'est-ce pas? que cette hostilité
+contre votre fils s'est manifestée, et qu'elle va s'empirant.
+
+-- Oui, oui; mais encore une fois qui soupçonnes-tu de l'avoir
+excitée?
+
+-- Ma soeur, ce que je vais vous dire est grave...
+
+-- Achève...
+
+-- Il y a un mois, un de nos parents, gouverneur de Gascogne, est
+venu à Mayence...
+
+-- Tétrik?
+
+-- Oui; puis il est reparti au bout de quelques jours?
+
+-- Eh bien?
+
+-- Presque aussitôt après le départ de Tétrik la sourde hostilité
+contre votre fils s'est déclarée et a toujours été croissante!...
+
+Victoria me regarda en silence, comme si elle n'avait pas d'abord
+compris mes paroles; puis, une idée subite lui venant à l'esprit,
+elle s'écria d'un ton de reproche:
+
+-- Quoi! tu soupçonnerais Tétrik... mon parent, mon meilleur ami!
+lui, le plus sage des hommes! lui, l'un des meilleurs esprits de
+ce temps; lui qui, jusque dans les distractions qu'il cherche dans
+les lettres, se montre grand poète! lui, l'un des plus utiles
+défenseurs de la Gaule, bien qu'il ne soit pas homme de guerre;
+lui qui, dans son gouvernement de Gascogne, répare, à force de
+soins, les maux de la guerre civile, autrefois soulevée pour
+reconquérir notre indépendance?... Ah! frère! frère! j'attendais
+mieux de ton loyal coeur et de ta raison.
+
+-- Je soupçonne cet homme...
+
+-- Mais tu es insensé! le soupçonner, lui qui, père d'un fils que
+lui a laissé une femme toujours regrettée, puise dans ses
+habitudes de paternelle indulgence une excuse aux vices de
+Victorin... Ne l'aime-t-il pas, ne le défend-il pas aussi
+chaleureusement que tu le défends toi-même?...
+
+-- Je soupçonne cet homme.
+
+-- Oh! tête de fer! caractère inflexible!... Pourquoi soupçonnes-
+tu Tétrik? De quel droit? Qu'a-t-il fait? Par Hésus! si tu n'étais
+mon frère... si je ne connaissais ton coeur..., je te croirais
+jaloux de l'amitié que j'ai pour mon parent!
+
+À peine Victoria eut-elle prononcé ces paroles, qu'elle les
+regretta et me dit:
+
+-- Oublie ces paroles...
+
+-- Elles me seraient pénibles, ma soeur, si le doute injuste
+qu'elles expriment vous aveuglait sur la vérité que je dis.
+
+À ce moment, la servante entra et demanda si Tétrik pouvait être
+introduit.
+
+-- Qu'il vienne, répondit Victoria, qu'il vienne à l'instant!
+
+En même temps parut Tétrik.
+
+C'était un petit homme entre les deux âges, d'une figure fine et
+douce; un sourire affable effleurait toujours ses lèvres; il avait
+enfin tellement l'extérieur d'un homme de bien, que Victoria, le
+voyant entrer, ne put s'empêcher de me jeter un regard qui
+semblait encore me reprocher mes soupçons.
+
+Tétrik alla droit à Victoria, la baisa au front avec une
+familiarité paternelle et lui dit:
+
+-- Salut à vous, chère Victoria.
+
+Puis, s'approchant du berceau où continuait de dormir le petit-
+fils de la mère des camps, le gouverneur de Gascogne, contemplant
+l'enfant avec tendresse, ajouta tout bas, comme s'il eût craint de
+le réveiller:
+
+-- Dors, pauvre petit! Tu souris à tes songes enfantins, et tu
+ignores que l'avenir de notre Gaule bien-aimée repose peut-être
+sur ta tête... Dors, enfant prédestiné sans doute à poursuivre la
+tâche entreprise par ton glorieux père! noble tâche qu'il
+accomplira durant de longues années sous l'inspiration de ton
+auguste aïeule!... Dors, pauvre petit, ajouta Tétrik dont les yeux
+se remplirent de larmes d'attendrissement, les dieux secourables
+et propices à la Gaule veilleront sur toi!...
+
+Victoria, pendant que son parent essuyait ses yeux humides,
+m'interrogea de nouveau du regard, comme pour me demander si
+c'étaient là le langage et la physionomie d'un traître, d'un homme
+perfidement ennemi du père de cet enfant.
+
+Tétrik, s'adressant alors à moi, me dit affectueusement:
+
+-- Salut au meilleur, au plus fidèle ami de la femme que j'aime et
+que je vénère le plus au monde.
+
+-- C'est la vérité; je suis le plus obscur, mais le plus dévoué
+des amis de Victoria, ai-je répondu en regardant fixement Tétrik;
+et le devoir d'un ami est de démasquer les traîtres!
+
+-- Je suis de votre avis, bon Scanvoch, reprit simplement Tétrik;
+le premier devoir d'un ami est de démasquer les fourbes; je crains
+moins le lion rugissant, la gueule ouverte, que le serpent rampant
+dans l'ombre.
+
+-- Alors, moi, Scanvoch, je vous dis ceci, à vous, Tétrik: Vous
+êtes un de ces dangereux reptiles dont vous parlez... je vous
+crois un traître! je vous accuse d'être un traître!...
+
+-- Scanvoch! s'écria Victoria d'un ton de reproche, songes-tu à
+tes paroles?
+
+-- Je vois que la vieille plaisanterie gauloise, une de nos
+franchises, nous est revenue avec nos dieux et notre liberté,
+reprit en souriant le gouverneur.
+
+Puis, se retournant vers Victoria, il ajouta:
+
+-- Notre ami Scanvoch possède la gausserie sérieuse... la plus
+plaisante de toutes...
+
+-- Mon frère parte en honneur et conscience, reprit la mère des
+camps. Il m'afflige, puisqu'en vous accusant il se trompe; mais il
+est sincère dans son erreur...
+
+Tétrik, regardant tour à tour Victoria et moi avec une sorte de
+stupeur, garda le silence; puis il reprit d'un ton grave, cordial
+et pénétré:
+
+-- Tout ami fidèle est ombrageux; bon Scanvoch, inexplicable est
+pour moi votre défiance, mais elle doit avoir sa cause; franche
+est l'attaque, franche sera la réponse... Que me reprochez-vous?
+
+-- Il y a un mois, vous êtes venu à Mayence, un homme à vous,
+votre secrétaire, nommé Morix, bien muni d'argent, a donné à boire
+à beaucoup de soldats, tâchant de les irriter contre Victorin,
+leur disant qu'il était honteux que leur général, l'un des deux
+chefs de la Gaule régénérée, fût un ivrogne et un dissolu... Votre
+secrétaire a-t-il, oui ou non, tenu ces propos?...
+
+-- Continuez, ami Scanvoch, continuez...
+
+-- Votre secrétaire a cité un fait qui, depuis propagé dans le
+camp, a fait naître une grande irritation contre Victorin... Ce
+fait, le voici il y a quelques mois, Victorin et quelques
+officiers seraient allés dans une taverne située dans une île des
+bords du Rhin; après boire, animé par le vin, Victorin aurait fait
+violence à l'hôtesse... et elle se serait tuée de désespoir...
+
+-- Mensonge! s'écria Victoria. Je sais et condamne les défauts de
+mon fils... mais il est incapable d'une pareille infamie!
+
+Le gouverneur m'avait écouté dans un silence imperturbable; il
+reprit en souriant:
+
+-- Ainsi, bon Scanvoch, selon vous, mon secrétaire aurait, d'après
+mes ordres, répandu dans le camp ces calomnies indignes?
+
+-- Oui.
+
+-- Quel serait mon but?
+
+-- Vous êtes ambitieux...
+
+-- Et comment ces calomnies serviraient-elles mon ambition?
+
+-- Les soldats se désaffectionnant de Victorin, élu par eux
+général et l'un des chefs de la Gaule, vous useriez de votre
+influence sur Victoria, afin de l'amener à vous proposer aux
+soldats comme successeur de Victorin.
+
+-- Une mère! y songez-vous, bon Scanvoch? répondit Tétrik en
+regardant Victoria; une mère sacrifier son fils à un ami!...
+
+-- Victoria, dans la grandeur de son amour pour son pays,
+sacrifierait son fils à votre élévation, si ce sacrifice était
+nécessaire au salut de la Gaule... Ai-je menti, ma soeur?
+
+-- Non, me répondit Victoria, qui paraissait chagrine de mes
+accusations contre son parent. En cela tu dis la vérité; mais
+quant au reste, tu t'abuses...
+
+-- Et ce sacrifice héroïque bon Scanvoch, reprit le gouverneur,
+Victoria le ferait, sachant que par mes calomnies souterraines
+j'aurais tâché de perdre son fils dans l'esprit de nos soldats.
+
+-- Ma soeur eût ignoré ces menées, si je ne les avais point
+démasquées... D'ailleurs, souvent je lui ai entendu dire avec
+raison que, si la paix s'affermissait enfin dans notre pays, il
+vaudrait mieux que son chef, au lieu d'être toujours enclin à
+batailler, songeât à guérir les maux des guerres passées; souvent
+elle vous a cité comme l'un de ces hommes qui préfèrent sagement
+la paix à la guerre.
+
+-- Je pense, il est vrai, que l'épée, bonne pour détruire, est
+impuissante à reconstruire, reprit Victoria; et, la liberté de la
+Gaule affermie, je voudrais que mon fils songeât plus à la paix
+qu'à la guerre... Aussi t'ai-je engagé, Scanvoch, à tenter une
+dernière démarche auprès des chefs franks en t'envoyant près
+d'eux.
+
+-- Permettez--moi de vous interrompre, Victoria, reprit -- Tétrik,
+et de demander à notre ami Scanvoch s'il n'a pas d'autre
+accusation à porter contre moi...
+
+-- Je t'accuse d'être, ou l'agent secret de l'empereur romain,
+GALIEN, ou l'agent du chef de la nouvelle religion.
+
+-- Moi! s'écria le gouverneur, moi, l'agent des chrétiens!...
+
+-- J'ai dit l'agent du chef de la nouvelle religion... Je veux
+parler de l'évêque qui siége à Rome.
+
+-- Moi, l'agent d'Étienne, évêque de Rome! Moi, l'agent de cet
+ambitieux pontife!...
+
+-- Oui... à moins que, trompant à la fois et l'empereur romain et
+le pape de Rome, vous ne les serviez tous deux, quitte à sacrifier
+l'un ou l'autre, selon les nécessités de votre ambition.
+
+-- Que je serve les Romains, passe encore, Scanvoch, répondit
+Tétrik avec son inaltérable placidité; votre soupçon, si cruel
+qu'il soit pour moi, peut, à la rigueur, se comprendre; car,
+enfin, si par la force des armes nous sommes parvenus à
+reconquérir pas à pas, depuis près de trois siècles, presque
+toutes les libertés de la vieille Gaule, les empereurs romains ont
+vu avec douleur notre pays échapper à leur domination; je
+comprendrais donc, bon Scanvoch, que vous m'accusiez de vouloir
+arriver au gouvernement de la Gaule, afin de la rendre tôt ou tard
+aux Romains, en la trahissant, il est vrai, d'une manière
+infâme... Mais croire que j'agis dans l'intérêt du pape des
+chrétiens, de ces malheureux partout persécutés, martyrisés...
+n'est-ce pas insensé?... Que pourrais-je faire pour eux? Que
+pourraient-ils faire pour moi?...
+
+J'allais répondre; Victoria m'interrompit d'un geste, et dit à
+Tétrik, en lui montrant la croix de bois noir, symbole de la mort
+de Jésus, placée à côté de la coupe d'airain, où trempaient sept
+brins de gui, symbole druidique:
+
+-- Voyez cette croix, Tétrik, elle vous dit que, fidèle à nos
+dieux, je vénère cependant Celui qui a dit:
+
+«_Que nul homme n'avait le droit d'opprimer son semblable..._
+
+«_Que les coupables méritaient pitié, consolation, et non le
+mépris et la rigueur..._
+
+«_Que les fers des esclaves devaient être brisés..._
+
+Glorifiées soient donc ces maximes; les plus sages de nos druides
+les ont acceptées comme saintes, c'est vous dire combien j'aime la
+tendre et pure morale de ce jeune maître de Nazareth... Mais,
+voyez-vous, Tétrik, ajouta Victoria d'un air pensif, il y a une
+chose étrange, mystérieuse, qui m'épouvante... Oui, bien des fois,
+durant mes longues veilles auprès du berceau de mon petit-fils,
+songeant au présent et au passé... j'ai été tourmentée d'une vague
+terreur pour l'avenir.
+-- Et cette terreur, demanda Tétrik, d'où vient-elle?
+
+-- Quelle a été depuis trois siècles l'implacable ennemie de la
+Gaule? reprit Victoria; quelle a été l'impitoyable dominatrice du
+monde?
+
+-- Rome, répondit le gouverneur, Rome païenne!
+
+-- Oui, cette tyrannie qui pesait sur le monde avait son siége à
+Rome, reprit Victoria. Alors, dites-moi par quelle fatalité les
+évêques, les papes de cette nouvelle religion qui aspirent, ils ne
+le cachent pas, à régner sur l'univers en dominant les souverains
+du monde, non par la force, mais par la croyance... oui, répondez!
+par quelle fatalité ces papes ont-ils établi à Rome le siége de
+leur nouveau pouvoir? Quoi! Jésus de Nazareth avait flétri de sa
+brûlante parole les princes des prêtres comme des hypocrites! Il
+avait surtout prêché l'humilité, le pardon, l'égalité parmi les
+hommes, et voilà qu'en son nom divinisé de nouveaux princes des
+prêtres se donnent pour les futurs dominateurs de l'univers; les
+voilà déjà, comme le pape Étienne, accusés d'ambition,
+d'intolérance, même par les autres évêques chrétiens! Oh! s'écria
+la mère des camps avec exaltation, j'aime... j'admire ces pauvres
+chrétiens mourant dans d'horribles tortures, en confessant
+l'égalité des hommes devant Dieu! l'affranchissement des esclaves,
+l'amour et le pardon des coupables!... Oh! pour ces héroïques
+martyrs, pitié, vénération!... Mais je redoute, pour l'avenir de
+la Gaule, ceux-là qui se disent les chefs, les papes de ces
+chrétiens... Oui, je les redoute, ces princes des prêtres, venant
+établir à Rome le siége de leur mystérieux empire! à Rome, ce
+centre de la plus effroyable tyrannie qui ait jamais écrasé le
+monde... Espèrent-ils donc que l'univers, ayant eu longtemps
+l'habitude de subir l'oppression de la Rome des Césars..., subira
+patiemment l'oppression de la Rome des papes?...
+
+-- Victoria, reprit Tétrik vous exagérez la puissance de ces
+pontifes chrétiens; grand nombre d'entre eux, persécutés par les
+empereurs romains, n'ont ils pas subi le martyre comme les plus
+pauvres néophytes?...
+
+-- Je le sais... toute bataille a ses morts, et ces papes luttent
+contre les empereurs pour leur ravir la domination du monde!... Je
+sais encore que, parmi ces évêques, il s'en est trouvé de dignes
+de parler et de mourir au nom de Jésus... Mais s'il se rencontre
+de dignes pontifes, le gouvernement des prêtres n'en est pas moins
+à craindre! Est-ce à moi de vous rappeler notre histoire, Tétrik?
+Dites, n'a-t-il pas été despotique, impitoyable, le gouvernement
+de nos prêtres à nous? Il y a dix siècles, dans ces temps
+primitifs où nos druides, laissant, par un calcul odieux, les
+peuples dans une crasse ignorance, les dominaient par la barbarie,
+la superstition et la terreur!... Ces temps n'ont-ils pas été les
+plus détestables de l'histoire de la Gaule?... Ces temps
+d'oppression et d'abrutissement n'ont-ils pas duré jusqu'à ces
+siècles glorieux et prospères, où nos druides, fondus dans le
+corps de la nation, comme citoyens, comme pères, comme soldats,
+ont participé à la vie commune, aux joies de la famille, aux
+guerres nationales contre l'étranger... eux, toujours les premiers
+à soulever les populations asservies?
+
+Tétrik avait silencieusement écouté Victoria; mais, au lieu de lui
+répondre, il reprit en souriant, comme toujours, avec sérénité:
+
+-- Nous voici loin de l'accusation que notre ami Scanvoch a portée
+contre moi... et pourtant, Victoria, vos paroles, au sujet des
+craintes que vous inspirent pour l'avenir les _princes des prêtres
+chrétiens_, comme vous les appelez, nous ramènent à cette
+accusation... Ainsi, selon vous, Scanvoch, le but des perfidies
+que vous me reprochez serait d'arriver au gouvernement de la
+Gaule, afin de la trahir au profit de Rome païenne ou de Rome
+catholique?
+
+-- Oui, lui dis-je, je crois cela.
+
+-- En deux mots, Scanvoch, je vais me justifier; Victoria m'aidera
+plus que personne... L'un de mes secrétaires, dites-vous, a tâché
+d'exciter l'hostilité de nos soldats contre Victorin; votre
+révélation me semble tardive; puis...
+
+-- Je n'ai su cela qu'hier soir, dis-je au gouverneur de Gascogne
+en l'interrompant.
+
+-- Peu importe, reprit-il; ce secrétaire, je l'ai chassé
+dernièrement de chez moi, apprenant, par hasard, qu'en effet,
+irrité contre Victorin, qui, plusieurs fois ici l'avait raillé, il
+s'était vengé en répandant sur lui des calomnies encore plus
+ridicules qu'odieuses. Mais laissons ces misères... Je suis
+ambitieux, dites-vous, ami Scanvoch? Je vise au gouvernement de la
+Gaule, dussé-je y arriver par d'indignes manoeuvres?... Demandez à
+Victoria quel est le but de mon nouveau voyage à Mayence...
+
+-- Tétrik pense qu'il serait urgent pour la paix et la prospérité
+de la Gaule de proposer aux soldats d'acclamer le fils de mon fils
+comme héritier du gouvernement de son père... Tétrik se croit
+certain du consentement de l'empereur Galien.
+
+-- Tétrik prévoit donc la mort prochaine de Victorin? ai-je répondu
+regardant fixement le gouverneur.
+
+Mais celui-ci, dont on rencontrait rarement les yeux qu'il tenait
+ordinairement baissés, répondit:
+
+-- Les Franks sont de l'autre côté du Rhin... et Victorin est
+d'une bravoure téméraire; mon vif désir est qu'il vive de longues
+années; mais, selon moi, la Gaule trouverait un gage de sécurité
+pour l'avenir, si elle savait qu'après Victorin le pouvoir restera
+au fils de celui que l'armée a acclamé comme chef, surtout lorsque
+cet enfant aurait eu pour éducatrice Victoria la Grande...
+Victoria, l'auguste mère des camps!...
+
+-- Oui, ai-je répondu en tâchant de nouveau, mais en vain, de
+rencontrer le regard du gouverneur; mais dans le cas où Victorin
+mourrait prochainement, qui me dit que vous, Tétrik, vous
+n'espérez pas être le tuteur de cet enfant, exercer le pouvoir en
+son nom, et arriver ainsi, par une autre voie, au gouvernement de
+la Gaule?
+
+-- Parlez-vous sérieusement, Scanvoch? reprit Tétrik. Demandez à
+Victoria si elle a besoin de mon aide pour faire de son petit-fils
+un homme digne d'elle et du pays?... La croyez-vous de ces femmes
+assez faibles pour partager avec autrui une tâche glorieuse?
+L'idolâtrie des soldats, pour elle ne vous est-elle pas un sûr
+garant qu'elle seule, dans le cas où Victorin mourrait
+prématurément, qu'elle seule pourrait conserver la tutelle de son
+petit-fils et gouverner pour lui?
+
+Victoria secoua la tète d'un air pensif et reprit:
+
+-- Je n'aime pas votre projet, Tétrik. Quoi! désigner au choix des
+soldats un enfant encore au berceau! Qui sait ce que sera cet
+enfant? qui sait ce qu'il vaudra?
+
+-- Ne vous a-t-il pas pour éducatrice? reprit Tétrik.
+
+-- N'ai-je pas aussi été l'éducatrice de Victorin? répondit
+tristement la mère des camps; cependant, malgré mes soins
+vigilants, mon fils a des défauts qui autorisent des calomnies
+redoutables, auxquelles je vous crois étranger, je vous le dis
+sincèrement, Tétrik; j'espère maintenant que mon frère Scanvoch
+rendra, comme moi, justice à votre loyauté.
+
+-- Je l'ai dit, et je le répète: je soupçonne cet homme, ai-je
+répondu à Victoria.
+
+Elle s'écria avec impatience:
+
+-- Et moi, j'ai dit et je répète que tu es une tète de fer, une
+vraie tête bretonne, rebelle à toute raison, lorsqu'une idée
+fausse s'est implantée dans ta dure cervelle.
+
+Convaincu par instinct de la perfidie de Tétrik, je n'avais pas de
+preuves contre lui, je me suis tu.
+
+Tétrik a repris en souriant:
+
+-- Ni vous ni moi, Victoria, nous ne persuaderons le Scanvoch de
+son erreur; laissons ce soin à une irrésistible séductrice: _la
+vérité_. Avec le temps, elle prouvera ma loyauté. Nous
+reparlerons, Victoria, de votre répugnance à faire acclamer par
+l'armée votre petit-fils comme héritier du pouvoir de son père,
+j'espère vaincre vos scrupules. Mais, dites-moi, j'ai vu tout à
+l'heure, en me rendant chez vous, le capitaine Marion, cet ancien
+ouvrier forgeron, qu'à mon autre voyage au camp vous m'avez
+présenté comme l'un des plus vaillants hommes de l'armée.
+
+-- Sa vaillance égale son bon sens et sa ferme raison, reprit la
+mère des camps; c'est aussi un noble coeur, car, malgré son
+élévation, il a continué d'aimer comme un frère un de ses anciens
+compagnons de forge, resté simple soldat.
+
+-- Et moi, dis-je à Victoria, dussé-je encore passer pour une tête
+de fer..., je crois que dans cette affection, le bon coeur et le
+bon sens du capitaine Marion se trompent. Selon moi, il aime un
+ennemi... Puissiez-vous, Victoria, n'être pas aussi aveugle que le
+capitaine Marion!
+
+-- Le fidèle compagnon du capitaine Marion serait son ennemi?
+reprit Victoria. Tu es dans un jour de méfiance, mon frère...
+
+-- Un envieux est toujours un ennemi. L'homme dont je parle est
+resté soldat; il porte envie à son ancien camarade, devenu l'un
+des premiers capitaines de l'armée... De l'envie à la haine, il
+n'y a qu'un pas.
+
+En disant ceci, j'avais encore, mais en vain, tâché de rencontrer
+le regard du gouverneur de Gascogne; mais je remarquai chez lui,
+non sans surprise, une sorte de tressaillement de joie lorsque
+j'affirmai que le capitaine Marion avait pour ennemi secret son
+camarade de guerre. Tétrik, toujours maître de lui, craignant sans
+doute que son tressaillement ne m'eût pas échappé, reprit:
+
+-- L'envie est un sentiment si révoltant, que je ne puis en
+entendre parler sans émotion. Je suis vraiment chagrin de ce que
+Scanvoch, qui, je l'espère, se trompe cette fois encore, nous
+apprend sur le camarade du capitaine Marion... Mais si ma présence
+vous empêche de recevoir le capitaine, dites-le-moi, Victoria...
+je me retire.
+
+-- Je désire au contraire que vous assistiez à l'entretien que je
+dois avoir avec Marion et mon frère Scanvoch; tous deux ont été
+chargés par mon fils d'importants messages... et pourtant, ajouta-
+t-elle avec un soupir, la matinée s'avance, et mon fils n'est pas
+ici...
+
+À ce moment la porte de la chambre s'ouvrit, et Victorin parut,
+accompagné du capitaine Marion.
+
+Victorin était alors âgé de vingt-deux ans. Je t'ai dit, mon
+enfant, que l'on avait frappé plusieurs médailles où il figurait
+sous les traits du dieu _Mars_, à côté de sa mère, coiffée d'un
+casque ainsi que la _Minerve_ antique; Victorin aurait pu en effet
+servir de modèle à une statue du dieu de la guerre. Grand, svelte,
+robuste, sa tournure, à la fois élégante et martiale, plaisait à
+tous les yeux; ses traits, d'une beauté rare comme ceux de sa
+mère, en différaient par une expression joyeuse et hardie. La
+franchise, la générosité de son caractère, se lisaient sur son
+visage; malgré soi, l'on oubliait en le voyant les défauts qui
+déparaient ce vaillant naturel, trop vivace, trop fougueux pour
+refréner les entraînements de l'âge. Victorin venait sans doute de
+passer une nuit de plaisir; pourtant sa figure était aussi reposée
+que s'il fût sorti de son lit. Un chaperon de feutre, orné d'une
+aigrette, couvrait à demi ses cheveux noirs, bouclés autour de son
+mâle et brun visage, à demi ombragé d'une légère barbe brune; sa
+saie gauloise, d'étoffe de soie rayée de pourpre et de blanc,
+était serrée à sa taille par un ceinturon de cuir brodé d'argent,
+où pendait son épée à poignée d'or curieusement ciselée, véritable
+chef-d'oeuvre de l'orfèvrerie d'Autun. Victorin en entrant chez sa
+mère, suivi du capitaine Marion, alla droit à Victoria avec un
+mélange de tendresse et de respect; il mit un genou à terre, prit
+une de ses mains qu'il baisa, puis, ôtant son chaperon, il tendit
+son front en disant:
+
+-- Salut, ma mère!
+
+Il y avait un charme si touchant, dans l'attitude, dans
+l'expression des traits du jeune général, ainsi agenouillé devant
+sa mère, que je la vis hésiter un instant entre le désir
+d'embrasser ce fils qu'elle adorait et la volonté de lui témoigner
+son mécontentement aussi, repoussant légèrement de la main le
+front de Victorin, elle lui dit d'une voix grave, en lui montrant
+le berceau placé à côté d'elle:
+
+-- Embrassez votre fils... vous ne l'avez pas vu depuis hier
+matin...
+
+Le jeune général comprit ce reproche indirect, se releva
+tristement, s'approcha du berceau, prit l'enfant entre ses bras,
+et l'embrassa avec effusion en regardant Victoria, semblant ainsi
+se dédommager de la sévérité maternelle.
+
+Le capitaine Marion s'était approché de moi; il me dit tout bas:
+
+-- C'est pourtant un bon coeur que ce Victorin; combien il aime sa
+mère... combien il aime son enfant!... Il leur est certes aussi
+attaché que je le suis, moi, à mon ami Eustache, qui compose à lui
+seul toute ma famille... Quel dommage que cette _peste de luxure_
+(le bon capitaine prononçait peu de paroles sans y joindre cette
+exclamation), quel dommage que cette peste de luxure tienne si
+souvent ce jeune homme entre ses griffes!
+
+-- C'est un malheur!... Mais croyez-vous Victorin capable de
+l'infâme lâcheté dont on l'accuse dans le camp? ai-je répondu au
+capitaine de manière à être entendu de Tétrik, qui, parlant tout
+bas à Victoria, semblait lui reprocher sa sévérité à l'égard de
+son fils.
+
+-- Non, par le diable! reprit Marion, je ne crois pas Victorin
+capable de ces indignités... surtout quand je le vois ainsi entre
+son fils et sa mère.
+
+Le jeune général, après avoir soigneusement replacé dans le
+berceau l'enfant qui lui tendait ses bras, dit affectueusement au
+gouverneur de Gascogne:
+
+-- Salut, Tétrik!...j'aime toujours a voir ici le sage et fidèle
+ami de ma mère. -- Puis se tournant vers moi: -- Je savais ton
+retour, Scanvoch... En l'apprenant, ma joie a été grande, et
+grande aussi mon inquiétude durant ton absence. Ces bandits franks
+nous ont souvent prouvé comment ils respectaient les trêves et les
+parlementaires.
+Mais, remarquant sans doute la tristesse encore empreinte sur les
+traits de Victoria, son fils s'approcha d'elle, et lui dit avec
+autant de franchise que de tendre déférence:
+
+-- Tenez, ma mère... avant de parler ici des messages du capitaine
+Marion et de Scanvoch... laissez-moi vous dire ce que j'ai sur le
+coeur... peut-être votre front s'éclaircira-t-il... et je ne
+verrai plus ce mécontentement dont je m'afflige... Tétrik est
+notre bon parent, le capitaine Marion notre ami, Scanvoch votre
+frère... je n'ai rien à cacher ici... Avouez-le, chère mère, vous
+êtes chagrine parce que j'ai passé cette nuit dehors?
+
+-- Vos désordres m'affligent, Victorin... je m'afflige davantage
+encore de ce que ma voix n'est plus écoutée par vous.
+
+-- Mère... je veux tout vous avouer; mais, je vous le jure, je me
+suis plus cruellement reproché ma faiblesse que vous ne me la
+reprocherez vous-même... Hier soir, fidèle à ma promesse de
+m'entretenir longuement avec vous pendant une partie de la nuit
+sur de graves intérêts, je rentrais sagement au logis... j'avais
+refusé... oh! héroïquement refusé d'aller souper avec trois
+capitaines des dernières légions de cavalerie arrivées à Mayence
+et venant de Béziers... Ils avaient eu beau me vanter de grandes
+vieilles cruches de vin de ce pays du vin par excellence,
+soigneusement apportées par eux dans leur chariot de guerre pour
+fêter leur bienvenue... j'étais resté impitoyable... ils crurent
+alors me gagner en me parlant de deux chanteuses bohémiennes de
+Hongrie, Kidda et Flory... (Pardon, ma mère, de prononcer de
+pareils noms devant vous, mais la vérité m'y oblige.) Ces
+bohémiennes, disaient mes tentateurs, arrivées à Mayence depuis
+peu de temps, étaient belles comme des astres, lutines comme des
+démons, et chantaient comme des rossignols!
+
+-- Ah! je la vois... je la vois venir d'ici, cette peste de
+luxure, marchant sur ses pattes velues, comme une tigresse
+sournoise et affamée! s'écria Marion. Que je voudrais donc faire
+danser ces effrontées diablesses de Bohème sur des plaques de fer
+rougies au feu... c'est alors qu'elles chanteraient d'une manière
+douce à mes oreilles...
+
+-- J'ai été encore plus sage que toi, brave Marion, reprit
+Victorin; je n'ai voulu les voir chanter et danser d'aucune
+façon... j'ai fui à grands pas mes tentateurs pour revenir ici...
+
+-- Tu auras eu beau fuir, cette damnée luxure a les jambes aussi
+longues que les bras et les dents! dit le capitaine; elle t'aura
+rattrapé, Victorin!
+
+-- Daignez m'écouter, ma mère, reprit Victorin voyant ma soeur de
+lait faire un geste de dégoût et d'impatience. Je n'étais plus
+qu'à deux cents pas du logis... la nuit était noire, une femme
+enveloppée d'une mante à capuchon m'aborde...
+
+-- Et de trois! s'écria le bon capitaine en joignant les mains.
+Voici les deux bohémiennes renforcées d'une femme à coqueluchon...
+Ah! malheureux Victorin! l'on ne sait pas les piéges diaboliques
+cachés sous ces coqueluchons... mon ami Eustache serait
+encoqueluchonné...que je le fuirais!...
+
+«-- Mon père est un vieux soldat, me dit cette femme, reprit
+Victorin; une de ses blessures s'est rouverte, il se meurt. Il
+vous a vu naître, Victorin... il ne veut pas mourir sans presser
+une dernière fois la main de son jeune général; refuserez-vous
+cette grâce à mon père expirant?» Voilà ce que m'a dit cette
+inconnue d'une voix touchante. Qu'aurais-tu fait, toi, Marion?
+
+-- Malgré mon épouvante des coqueluchons, je serais, ma foi, allé
+voir ce vieux homme, répondit le capitaine; certes j'y serais
+allé, puisque ma présence pouvait lui rendre la mort plus
+agréable...
+
+-- Je fais donc ce que tu aurais fait, Marion, je suis l'inconnue;
+nous arrivons à une maison obscure, la porte s'ouvre, ma
+conductrice me prend la main, je marche quelques pas dans les
+ténèbres; soudain une vive lumière m'éblouit, je me vois entouré
+par les trois capitaines des légions de Béziers, et par d'autres
+officiers; la femme voilée laisse tomber sa mante, et je
+reconnais...
+
+-- Une de ces damnées bohèmes! s'écria le capitaine. Ah! je te
+disais bien, Victorin, que les coqueluchons cachaient d'horribles
+choses!
+
+-- Horribles?... Hélas! non, Marion; et je n'ai pas eu le courage
+de fermer les yeux... Aussitôt je suis cerné de tous côtés;
+l'autre bohémienne accourt, les officiers m'entourent; les portes
+sont fermées, on m'entraîne à la place d'honneur. Kidda se met à
+ma droite, Flory à ma gauche; devant moi se dresse une de ces
+grosses vieilles cruches, remplie d'un divin nectar, disaient ces
+maudits, et...
+
+-- Et le jour vous surprend dans cette nouvelle orgie, dit
+gravement Victoria en interrompant son fils. Vous oubliez ainsi
+dans la débauche l'heure qui vous rappelait auprès de moi. Est-ce
+là une excuse?
+
+-- Non, chère mère, c'est un aveu... car j'ai été faible... mais
+aussi vrai que la Gaule est libre, je revenais sagement près de
+vous sans la ruse qu'on a employée pour me retenir. Ne me serez-
+vous pas indulgente, cette fois encore? Je vous en supplie! ajouta
+Victorin en s'agenouillant de nouveau devant ma soeur de lait. Ne
+soyez plus ainsi soucieuse et sévère; je sais mes torts! L'âge me
+guérira... Je suis trop jeune, j'ai le sang trop vif; l'ardeur du
+plaisir m'emporte souvent malgré moi... Pourtant, vous le savez,
+ma mère, je donnerais ma vie pour vous...
+
+-- Je le crois; mais vous ne me feriez pas le sacrifice de vos
+folles et mauvaises passions...
+
+-- À voir Victorin ainsi respectueux et repentant aux genoux de sa
+mère, ai-je dit tout bas à Marion, penserait-on que c'est là ce
+général illustre et redouté des ennemis de la Gaule, qui, à vingt-
+deux ans a déjà gagné cinq grandes batailles?
+
+-- Victoria, reprit Tétrik de sa voix insinuante et douce, je suis
+père aussi et enclin à l'indulgence... De plus, dans mes
+délassements, je suis poète et j'ai écrit une _ode à la Jeunesse_.
+Comment serais-je sévère?... J'aime tant les vaillantes qualités
+de notre cher Victorin, que le blâme m'est difficile! Serez-vous
+donc insensible aux tendres paroles de votre fils? Sa jeunesse est
+son seul crime... Il vous l'a dit, l'âge le guérira... et son
+affection pour vous, sa déférence à vos volontés, hâteront la
+guérison...
+
+Au moment où le gouverneur de Gascogne parlait ainsi, un grand
+tumulte se fit au dehors de la demeure de Victoria, et bientôt on
+entendit ce cri:
+
+-- _Aux armes! aux armes!_
+
+Victorin et sa mère, près de laquelle il s'était tenu agenouillé,
+se levèrent brusquement.
+-- On crie aux armes! dit vivement le capitaine Marion en prêtant
+l'oreille.
+
+-- Les Franks auront rompu la trêve! m'écriai-je à mon tour; hier
+un de leurs chefs m'avait menacé d'une prochaine attaque contre le
+camp; je n'avais pas cru à une si prompte résolution.
+
+-- On ne rompt jamais une trêve avant son terme, sans notifier
+cette rupture, dit Tétrik.
+
+-- Les Franks sont des barbares capables de toutes les trahisons!
+s'écria Victorin en courant vers la porte.
+
+Elle s'ouvrit devant un officier couvert de poussière, et haletant
+qu'il ne put d'abord à peine parler.
+
+-- Vous êtes du poste de l'avant-garde du camp, à quatre lieues
+d'ici, dit le jeune général au nouveau venu, car Victorin
+connaissait tout les officiers de l'armée; que se passe-t-il?
+
+-- Une innombrable quantité de radeaux, chargés de troupes et
+remorqués par des barques, commençaient à paraître vers le milieu
+du Rhin, lorsque, d'après l'ordre du commandant du poste, je l'ai
+quitté pour accourir à toute bride vous annoncer cette nouvelle,
+Victorin... Les hordes franques doivent à cette heure avoir
+débarqué... -- Le poste que je quitte, trop faible pour résister à
+une armée, s'est sans doute replié sur le camp; en le traversant
+j'ai crié aux armes! Les légions et les cohortes se forment à la
+hâte.
+
+-- C'est la réponse de ces barbares à notre message porté par
+Scanvoch, dit la mère des camps à Victorin.
+
+-- Que t'ont répondu les Franks? me demanda le jeune général.
+
+-- Néroweg, un des principaux rois de leur armée, a repoussé toute
+idée de paix, ai-je dit à Victorin; ces barbares veulent envahir
+la Gaule, s'y établir et nous asservir... J'ai menacé leur chef
+d'une guerre d'extermination; il m'a répondu que le soleil ne se
+lèverait pas six fois avant qu'il fût venu ici, dans notre camp,
+enlever _Victoria la Grande_...
+
+-- S'ils marchent sur nous, il n'y a pas un instant à perdre!
+s'écria Tétrik effrayé en s'adressant au jeune général qui, calme,
+pensif, les bras croisés sur la poitrine, réfléchissait en
+silence; il faut agir, et promptement agir!
+
+-- Avant d'agir, répondit Victoria toujours méditatif, il faut
+penser.
+
+-- Mais, reprit le gouverneur, si les Franks s'avancent rapidement
+vers le camp...
+
+-- Tant, mieux! dit Victoria avec impatience, tant mieux,
+laissons-les s'approcher...
+
+La réponse de Victoria surprit Tétrik, et, je l'avoue, j'aurais
+été moi-même étonné, presque inquiet d'entendre le jeune général
+parler de temporisation en présence d'une attaque imminente, si je
+n'avais eu de nombreuses preuves de la sûreté de jugement de
+Victorin. Sa mère fit signe au gouverneur de le laisser réfléchir
+à son plan de bataille, qu'il méditait sans doute, et dit à
+Marion:
+
+-- Vous arrivez ce matin de votre voyage au milieu des peuplades
+de l'autre côté du Rhin, si souvent pillées par ces barbares.
+Quelles sont les dispositions de ces tribus?
+
+-- Trop faibles pour agir seules, elles se joindront à nous au
+premier appel... Des feux allumés par nous, ou le jour ou la nuit,
+sur la colline de Bérak, leur donneront le signal; des veilleurs
+l'attendent; aussitôt qu'ils l'apercevront, ils se tiendront prêts
+à marcher; un de nos meilleurs capitaines, après le signal donné,
+fera embarquer quelques troupes d'élite, traversera le Rhin et
+opérera sa jonction avec ces tribus, pendant que le gros de notre
+armée agira d'un autre côté.
+
+-- Votre projet est excellent, capitaine Marion, dit Victoria; en
+ce moment surtout une pareille alliance nous est d'un grand
+secours... Vous avez, comme d'habitude, vu juste et loin...
+
+-- Quand on a de bons yeux, il faut tâcher de s'en servir de son
+mieux, répondit avec bonhomie le capitaine; aussi ai-je dit à mon
+ami Eustache...
+
+-- Quel ami? demanda Victoria; de qui parlez-vous, capitaine?
+
+-- D'un soldat... mon ancien camarade d'enclume: je l'avais emmené
+avec moi dans le voyage d'où j'arrive; or, au lieu de ruminer en
+moi-même mes petits projets, je les dis tout haut à mon ami
+Eustache; il est discret, point sot du tout, bourru en diable, et
+souvent il me grommelle des observations dont je profite.
+
+-- Je sais votre amitié pour ce soldat, reprit Victoria, elle vous
+honore.
+
+-- C'est chose simple que d'aimer un vieil ami; je lui ai donc dit
+«Vois-tu, Eustache, un jour ou l'autre ces écorcheurs franks
+tenteront une attaque décisive contre nous; ils laisseront, pour
+assurer leur retraite, une réserve à la garde de leur camp et de
+leurs chariots de guerre; cette réserve ne sera pas un bien gros
+morceau à avaler pour nos tribus alliées, renforcées d'une bonne
+légion d'élite commandée par un de nos capitaines... de sorte que
+si ces écorcheurs sont battus de ce côté-ci du Rhin, toute
+retraite leur sera coupée sur l'autre rive.» Ce que je prévoyais
+arrive aujourd'hui; les Franks nous attaquent; il faudrait donc,
+je crois, envoyer sur l'heure aux tribus alliées quelques troupes
+d'élite, commandées par un capitaine énergique, prudent et avisé.
+
+-- Ce capitaine... ce sera vous, Marion, dit Victoria.
+
+-- Moi, soit... Je connais le pays... mon projet est fort
+simple... Pendant que les Franks viennent nous attaquer, je
+traverse le Rhin, afin de brûler leur camp, leurs chariots et
+d'exterminer leur réserve... Que Victorin les batte sur notre
+rive, ils voudront repasser le fleuve et me trouveront sur l'autre
+bord avec mon ami Eustache, prêt à leur tendre autre chose que la
+main pour les aider à aborder. Grande vanité d'ailleurs pour eux
+d'aborder en ce lieu, puisqu'ils n'y trouveraient plus ni réserve,
+ni camp, ni chariots.
+
+-- Marion, reprit ma soeur de lait après avoir attentivement
+écouté le capitaine, le gain de la bataille est certain, si vous
+exécutez ce plan avec votre bravoure et votre sang-froid
+ordinaires.
+
+-- J'ai bon espoir, car mon ami Eustache m'a dit d'un ton encore
+plus hargneux que d'habitude: «Il n'est point déjà si sot, ton
+projet, il n'est point déjà si sot.» Or, l'approbation d'Eustache
+m'a toujours porté bonheur.
+
+-- Victoria, dit à demi-voix Tétrik, ne pouvant contraindre
+davantage son anxiété, je ne suis pas homme de guerre... j'ai une
+confiance entière dans le génie militaire de votre fils; mais de
+moment en moment un ennemi qui nous est deux ou trois fois
+supérieur en nombre s'avance contre nous... et Victorin ne décide
+rien, n'ordonne rien!
+
+-- Il vous l'a dit avec raison: «Avant d'agir, il faut penser,»
+répond Victoria. Ce calme réfléchi... au moment du péril, est d'un
+homme sage... N'est-il pas insensé de courir en aveugle au-devant
+du danger?
+
+Soudain Victorin frappa dans ses mains, sauta au cou de sa mère,
+qu'il embrassa en s'écriant:
+
+-- Ma mère... Hésus m'inspire... Pas un de ces barbares
+n'échappera, et pour longtemps la paix de la Gaule sera du moins
+assurée... Ton projet est excellent, Marion... il se lie à mon
+plan de bataille comme si nous l'avions conçu à nous deux.
+
+-- Quoi! tu m'as entendu? dit le capitaine étonné, moi qui te
+croyais absorbé dans tes réflexions!
+
+-- Un amant, si absorbé qu'il paraisse, entend toujours ce qu'on
+dit de sa maîtresse, mon brave Marion, répondit gaiement Victorin;
+et ma souveraine maîtresse, à moi... c'est la guerre!
+
+-- Encore cette peste de luxure, me dit à demi-voix le capitaine.
+Hélas! elle le poursuit partout, jusque dans ses idées de
+bataille!
+
+-- Marion, reprit Victorin, nous avons ici, sur le Rhin, deux
+cents barques de guerre à six rames?
+
+-- Tout autant et bien équipées.
+
+-- Cinquante de ces barques te suffiront pour transporter le
+renfort de troupes d'élite que tu vas conduire à nos alliés de
+l'autre côté du fleuve?
+
+-- Cinquante me suffiront.
+
+-- Les cent cinquante autres, montées chacune par dix rameurs
+soldats armés de haches, et par vingt archers choisis, se
+tiendront prêtes à descendre le Rhin jusqu'au promontoire
+d'Herfeld, où elles attendront de nouvelles instructions; donne
+cet ordre au capitaine de la flottille en t'embarquant.
+
+-- Ce sera fait...
+
+-- Exécute ton plan de point en point, brave Marion... Extermine
+la réserve des Franks, incendie leur camp, leurs chariots... La
+journée est à nous si je force ces écorcheurs à la retraite.
+
+-- Et tu les y forceras, Victorin... c'est chez toi vieille
+habitude, quoique ta barbe soit naissante. Je cours chercher mon
+bon ami Eustache et exécuter tes ordres...
+
+Avant de sortir, le capitaine Marion tira son épée, la présenta
+par la poignée à la mère des camps, et lui dit:
+
+-- Touchez, s'il vous plaît, cette épée de votre main, Victoria...
+ce sera d'un bon augure pour la journée...
+
+-- Va, brave et bon Marion, répondit la mère des camps en rendant
+l'arme, après en avoir serré virilement la poignée dans sa belle
+et blanche main, va, Hésus est pour la Gaule, qui veut vivre libre
+et prospère.
+
+-- Notre cri de guerre sera: _Victoria la Grande!_ et on
+l'entendra d'un bord à l'autre du Rhin, dit Marion avec
+exaltation.
+
+Puis il ajouta en sortant précipitamment:
+
+-- Je cours chercher mon ami Eustache, et à nos barques! à nos
+barques!
+
+Au moment où Marion sortait, plusieurs chefs de légions et de
+cohortes, instruits du débarquement des Franks par l'officier qui,
+porteur de cette nouvelle, avait sur son passage répandu l'alarme
+dans le camp, accoururent prendre les ordres du jeune général.
+
+-- Mettez-vous à la tête de vos troupes, leur dit-il. Rendez-vous
+avec elles au champ d'exercice. Là, j'irai vous rejoindre, et je
+vous assignerai votre marche de bataille; je veux auparavant en
+conférer avec ma mère.
+
+-- Nous connaissons ta vaillance et ton génie militaire, répondit
+le plus âgé de ces chefs de cohortes, robuste vieillard à barbe
+blanche. Ta mère, l'ange de la Gaule veille à tes côtés. Nous
+attendrons tes ordres avec confiance.
+
+-- Ma mère, dit le jeune général d'une voix touchante, votre
+pardon, à la face de tous, et un baiser de vous, me donneraient
+bon courage pour cette grande journée de bataille!
+
+-- Les égarements de la jeunesse de mon fils ont souvent attristé
+mon coeur, ainsi que le vôtre, à vous, qui l'avez vu naître, dit
+Victoria aux chefs de cohortes; pardonnez-lui comme je lui
+pardonne...
+
+Et elle serra passionnément son fils contre sa poitrine.
+
+-- D'infâmes calomnies ont couru dans l'armée contre Victorin,
+reprit le vieux capitaine; nous n'y avons pas cru, nous autres;
+mais, moins éclairé que nous, le soldat est prompt au blâme comme
+à la louange... Suis donc les conseils de ton auguste mère
+Victorin, ne donne plus prétexte aux calomnies... Nous te disons
+ceci comme à notre fils, à toi l'enfant des camps, dont Victoria
+la Grande est la mère: nous allons attendre tes ordres; compte sur
+nous, nous comptons sur toi.
+
+-- Vous me parlez en père, répondit Victorin, ému de ces simples
+et dignes paroles, je vous écouterai en fils; votre vieille
+expérience m'a guidé tout enfant sur les champs de bataille; votre
+exemple a fait de moi le soldat que je suis; je tâcherai,
+aujourd'hui encore, de me montrer digne de vous et de ma mère...
+
+-- C'est ton devoir, puisque nous nous glorifions en toi et en
+elle, -- répondit le vieux capitaine. Puis, s'adressant à
+Victoria: -- L'armée ne te verra-t-elle pas tout à l'heure avant
+de marcher au combat? Pour nos soldats et pour nous, ta présence
+est toujours un bon présage...
+
+-- J'accompagnerai mon fils jusqu'au champ d'exercice, et puis
+bataille et triomphe!... Les aigles romaines planaient sur notre
+terre asservie! le coq gaulois les en a chassées... et il ne
+chasserait pas cette nuée d'oiseaux de proie qui veulent s'abattre
+sur la Gaule! s'écria la mère des camps avec un élan si fier, si
+superbe, que je crus voir en elle la déesse de la patrie et de la
+liberté. Par Hésus! le Frank barbare nous conquérir! Il ne
+resterait donc en Gaule ni une lance, ni une épée, ni une fourche,
+ni un bâton, ni une pierre!...
+
+À ces mâles paroles, les chefs des légions, partageant
+l'exaltation de Victoria, tirèrent spontanément leurs épées, les
+choquèrent les unes contre les autres, et s'écrièrent à ce bruit
+guerrier:
+
+-- Par le fer de ces épées, Victoria, nous te le jurons, la Gaule
+restera libre, ou tu ne nous reverras pas!...
+
+-- Oui... par ton nom auguste et cher, Victoria! nous combattrons
+jusqu'à la dernière goutte de sang!...
+
+Et tous sortirent en criant:
+
+-- Aux armes! nos légions!...
+
+-- Aux armes! nos cohortes!...
+
+Durant toute cette scène, où s'étaient si puissamment révélés le
+génie militaire de Victorin, sa tendre déférence pour sa mère,
+l'imposante influence qu'elle et lui exerçaient sur les chefs de
+l'armée, j'avais souvent, à la dérobée, jeté les yeux sur le
+gouverneur de Gascogne, retiré dans un coin de la chambre; était-
+ce sa peur de l'approche des Franks? était-ce sa secrète rage de
+reconnaître en ce moment la vanité de ses calomnies contre
+Victorin (car malgré la doucereuse habileté de sa défense, je
+soupçonnais toujours Tétrik)? Je ne sais; mais sa figure livide,
+altérée, devenait de plus en plus méconnaissable... Sans doute de
+mauvaises passions, qu'il avait intérêt à cacher, l'animaient
+alors; car, après le départ des chefs de légions, la mère des
+camps s'étant retournée vers le gouverneur, celui-ci tâcha de
+reprendre son masque de douceur habituelle, et dit à Victoria en
+s'efforçant de sourire:
+
+-- Vous et votre fils, vous êtes doués de magie... Selon ma faible
+raison, rien n'est plus inquiétant que cette approche de l'armée
+franque, dont vous ne semblez pas vous soucier, délibérant aussi
+paisiblement ici que si le combat devait avoir lieu demain... Et
+pourtant votre tranquillité, en de pareilles circonstances, me
+donne une aveugle confiance...
+
+-- Rien de plus naturel que notre tranquillité, reprit Victorin;
+j'ai calculé le temps nécessaire aux Franks pour achever de
+traverser le Rhin, de débarquer leurs troupes, de former leurs
+colonnes, et d'arriver à un passage qu'ils doivent forcément
+traverser... Hâter mes mouvements serait une faute, ma lenteur me
+sert.
+
+Puis, s'adressant à moi, Victorin me dit:
+
+-- Scanvoch, va t'armer; j'aurai des ordres à te donner après
+avoir conféré avec ma mère.
+
+-- Tu me rejoindras avant que d'aller retrouver mon fils sur le
+champ d'exercice, me dit à son tour Victoria; j'ai aussi, moi,
+quelques recommandations à te faire.
+
+-- J'oubliais de te dire une chose importante peut-être en ce
+moment, ai-je repris. La soeur d'un des _rois_ franks, craignant
+d'être mise à mort par son frère, est venue hier du camp des
+barbares avec moi.
+
+-- Cette femme pourra servir d'otage, dit Tétrik, il faut la
+garder étroitement comme prisonnière.
+
+-- Non, ai-je répondu au gouverneur, j'ai promis à cette femme
+qu'elle serait libre ici, et je l'ai assurée de la protection de
+Victoria.
+
+-- Je tiendrai ta promesse, reprit ma soeur de lait. Où est cette
+femme?
+
+-- Dans ma maison.
+
+-- Fais-la conduire ici après le départ des troupes, je la verrai.
+
+Je sortais, ainsi que le gouverneur de Gascogne, afin de laisser
+Victorin seul avec sa mère, lorsque j'ai vu entrer chez elle
+plusieurs bardes et druides qui, selon notre antique usage,
+marchaient toujours à la tête de l'armée, afin de l'animer encore
+par leurs chants patriotiques et guerriers.
+
+En quittant la demeure de Victoria, je courus chez moi pour
+m'armer et prendre mon cheval. De toutes parts les trompettes, les
+buccins, les clairons retentissaient au loin dans le camp; lorsque
+j'entrai dans ma maison, ma femme et Sampso, déjà prévenues par la
+rumeur publique du débarquement des Franks, préparaient mes armes;
+Ellèn fourbissait de son mieux ma cuirasse d'acier, dont le poli
+avait été la veille altéré par le feu du brasier allumé sur mon
+armure par l'ordre de Néroweg, _l'Aigle terrible_, ce puissant Roi
+des Franks.
+
+-- Tu es bien la vraie femme d'un soldat, dis-je à Ellèn en
+souriant de la voir si contrariée de ne pouvoir rendre brillante
+la place ternie qui contrastait avec les autres parties de ma
+cuirasse. L'éclat des armes de ton mari est ta plus belle parure.
+
+-- Si nous n'étions pas si pressées par le temps, me dit Ellèn,
+nous serions parvenues à faire disparaître cette place noire; car,
+depuis une heure, Sampso et moi, nous cherchons à deviner comment
+tu as pu noircir et ternir ainsi ta cuirasse.
+
+-- On dirait des traces de feu, reprit Sampso, qui, de son côté,
+fourbissait activement mon casque avec un morceau de peau; le feu
+seul peut ainsi ronger le poli de l'acier.
+
+-- Vous avez deviné, Sampso, ai-je répondu en riant et allant
+prendre mon épée, ma hache d'armes et mon poignard: il y avait
+grand feu au camp des Franks; ces gens hospitaliers m'ont engagé à
+m'approcher du brasier; la soirée était fraîche, et je me suis
+placé un peu trop près du foyer.
+
+-- L'annonce du combat te rend joyeux, mon Scanvoch, reprit ma
+femme; c'est ton habitude, je le sais depuis longtemps.
+
+-- Et l'annonce du combat ne t'attriste pas, mon Ellèn, parce que
+tu as le coeur ferme.
+
+-- Je puise ma fermeté dans la foi de nos pères, mon Scanvoch;
+elle m'a enseigné que nous allons revivre ailleurs avec ceux-là
+que nous avons aimés dans ce monde-ci, me répondit doucement
+Ellèn, en m'aidant, ainsi que Sampso, à boucher ma cuirasse. Voilà
+pourquoi je pratique cette maxime de nos mères: «La Gauloise ne
+pâlit jamais lorsque son vaillant époux part pour le combat, et
+elle rougit de bonheur à son retour.» S'il ne revient plus, elle
+songe avec fierté qu'il est mort en brave, et chaque soir elle se
+dit: «Encore un jour d'écoulé, encore un pas de fait vers ces
+mondes inconnus où l'on va retrouver ceux qui nous ont été chers!»
+
+-- Ne parlons pas d'absence, mais de retour, dit Sampso en me
+présentant mon casque si soigneusement fourbi de ses mains,
+qu'elle aurait pu mirer dans l'acier sa douce figure; vous avez
+été jusqu'ici heureux à la guerre, Scanvoch, le bonheur vous
+suivra, vous nous le ramènerez avec vous.
+
+-- J'en crois votre assurance, chère Sampso... Je pars, heureux de
+votre affection de coeur et de l'amour d'Ellèn; heureux je
+reviendrai surtout si j'ai pu marquer de nouveau à la face certain
+_roi_ de ces écorcheurs franks, en reconnaissance de sa loyale
+hospitalité d'hier envers moi; mais me voici armé... Un baiser à
+mon petit Aëlguen, et à cheval!...
+
+Au moment où je me dirigeais vers la chambre de ma femme, Sampso
+m'arrêtant:
+
+-- Mon frère... et cette étrangère?
+
+-- Vous avez raison, Sampso, je l'oubliais.
+
+J'avais, par prudence, enfermé Elwig; j'allai heurter à sa porte,
+et je lui dis:
+
+-- Veux-tu que j'entre chez toi?
+
+Elle ne me répondit pas; inquiet de ce silence, j'ouvris la porte:
+je vis Elwig assise sur le bord de sa couche, son front entre ses
+mains. À mon aspect, elle jeta sur moi un regard farouche et resta
+muette. Je lui demandai:
+
+-- Le sommeil t'a-t-il calmée?
+
+-- Il n'est plus de sommeil pour moi... m'a-t-elle brusquement
+répondu. Riowag est mort!...
+
+-- Vers le milieu du jour, ma femme et ma soeur te conduiront
+auprès de Victoria la Grande; elle te traitera en amie... Je lui
+ai annoncé ton arrivée au camp.
+
+La soeur de Néroweg, _l'Aigle terrible_, me répondit par un geste
+d'insouciance.
+
+-- As-tu besoin de quelque chose? lui ai-je dit. Veux-tu manger?
+veux-tu boire?...
+
+-- Je veux de l'eau... J'ai soif... je brûle!...
+
+Sampso, malgré le refus de la prêtresse, alla chercher quelques
+provisions, une cruche d'eau, déposa le tout près d'Elwig toujours
+sombre, immobile et muette; je fermai la porte, et remettant la
+clef à ma femme:
+
+-- Toi et Sampso, vous accompagnerez cette malheureuse créature
+chez Victoria vers le milieu du jour; mais veille à ce qu'elle ne
+puisse être seule avec notre enfant.
+
+-- Que crains-tu?
+
+-- Il y a tout à craindre de ces femmes barbares, aussi
+dissimulées que féroces... J'ai tué son amant en me défendant
+contre lui, elle serait peut-être capable par vengeance
+d'étrangler notre fils.
+
+À ce moment je te vis accourir à moi, mon cher enfant. Entendant
+ma voix du fond de la chambre de ta mère, tu avais quitté ton lit,
+et tu venais demi-nu, les bras tendus vers moi, tout riant à la
+vue de mon armure, dont l'éclat réjouissait tes yeux. L'heure me
+pressait, je t'embrassai tendrement, ainsi que ta mère et ta
+soeur; puis j'allai seller mon cheval. Après un dernier regard
+jeté sur ta mère, qui te tenait entre ses bras, je partis au
+galop, afin de rejoindre Victoria sur le champ d'exercice où
+l'armée devait être réunie.
+
+Le bruit lointain des clairons, les hennissements des chevaux
+auxquels il répondait, animèrent mon cheval; il bondissait avec
+vigueur... Je le calmai de la voix, je le caressai de la main,
+afin de l'assagir et de ménager ses forces pour cette rude
+journée. À peu de distance du camp d'exercice, j'ai vu à cent pas
+devant moi Victoria, escortée de quelques cavaliers. Je l'eus
+bientôt rejointe... Tétrik, monté sur une petite haquenée, se
+tenait à la gauche de la mère des camps, elle avait à sa droite un
+barde druide, nommé Rolla, qu'elle affectionnait pour sa bravoure,
+son noble caractère et son talent de poète. Plusieurs autres
+druides étaient disséminés parmi les différents corps de l'armée,
+afin de marcher côte à côte des chefs à la tête des troupes.
+
+Victoria, coiffée du léger casque d'airain de la Minerve antique,
+surmonté du coq gaulois en bronze doré, tenant sous ses pattes une
+alouette expirante, montait, avec sa fière aisance, son beau
+cheval blanc, dont la robe satinée brillait de reflets argentés;
+sa housse, écarlate comme sa bride, traînait presque à terre à
+demi cachée sous les plis de la longue robe noire de la mère des
+camps, qui, assise de côté sur sa monture, chevauchait fièrement;
+son mâle et beau visage semblait animé d'une ardeur guerrière: une
+légère rougeur colorait ses joues; son sein palpitait, ses grands
+yeux bleus brillaient d'un incomparable éclat sous leurs sourcils
+noirs... Je me joignis, sans être aperçu d'elle, aux autres
+cavaliers de son escorte... Les cohortes, bannières déployées,
+clairons et buccins en tête, se rendant au champ d'exercice,
+passaient successivement à nos côtés d'un pas rapide: les
+officiers saluaient Victoria de l'épée, les bannières
+s'inclinaient devant elle, et soldats, capitaines, chefs de
+cohortes, tous enfin criaient d'une même voix avec enthousiasme:
+
+-- Salut à Victoria la Grande!...
+
+-- Salut à la mère des camps!...
+
+Parmi les premiers soldats d'une des cohortes qui passèrent ainsi
+près de nous, j'ai reconnu Douarnek, un de mes quatre rameurs de
+la veille; malgré sa blessure récente, le courageux Breton
+marchait à son rang... Je m'approchai de lui au pas de mon cheval,
+et lui dis:
+
+-- Douarnek, les dieux envoient à Victorin une occasion propice de
+prouver à l'armée que malgré d'indignes calomnies il est toujours
+digne de la commander.
+
+-- Tu as raison, Scanvoch, me répondit le Breton. Que Victorin
+gagne cette bataille, comme il en a gagné d'autres, et le soldat,
+dans la joie du triomphe de son général, oubliera bien des
+choses...
+
+Quelques légions romaines, alors nos alliés, partageaient
+l'enthousiasme de nos troupes: en passant sous les yeux de
+Victoria, leurs acclamations la saluaient aussi... Toute l'armée,
+la cavalerie aux ailes, l'infanterie au centre, fut bientôt réunie
+dans le champ d'exercice, plaine immense, située en dehors du
+camp; elle avait pour limites, d'un côté, la rive du Rhin, de
+l'autre, le versant d'une colline élevée; au loin on apercevait un
+grand chemin tournant et disparaissant derrière plusieurs rampes
+montueuses... Les casques, les cuirasses, les armes, les
+bannières, surmontées du coq gaulois en cuivre doré, étincelants
+aux rayons du soleil, offraient une sorte de fourmillement
+lumineux, admirable à l'oeil du soldat... Victoria, dès qu'elle
+entra dans le champ de manoeuvres, mit son cheval au galop, afin
+d'aller rejoindre son fils, placé au centre de cette plaine
+immense, et environné d'un groupe de chefs de légions et de
+cohortes, auxquels il donnait ses ordres. À peine la mère des
+camps, reconnaissable à tous les regards par son casque d'airain,
+sa robe noire et le cheval blanc qu'elle montait, eut-elle paru
+devant le front de l'armée, qu'un seul cri, immense, retentissant,
+partant de ces cinquante mille poitrines de soldats, salua
+Victoria la Grande.
+
+-- Que ce cri soit entendu de Hésus, dit au barde druide ma soeur
+de lait d'une voix émue. Que les dieux donnent à la Gaule une
+nouvelle victoire! La justice et les droits sont pour nous... Ce
+n'est pas une conquête que nous cherchons, nous voulons défendre
+notre sol, notre foyer, nos familles et notre liberté!...
+
+-- Notre cause est sainte entre toutes les causes! répondit Rolla,
+le barde druide. Hésus rendra nos armes invincibles!...
+
+Nous nous sommes rapprochés de Victorin... Jamais, je crois, je ne
+l'avais vu plus beau, plus martial, sous sa brillante armure
+d'acier, et sous son casque, orné, comme celui de sa mère, du coq
+gaulois et d'une alouette. Victoria elle-même, en s'approchant de
+son fils, ne put s'empêcher de se tourner vers moi, et de trahir,
+par un regard compris de moi seul peut-être, son orgueil maternel.
+Plusieurs officiers, porteurs des ordres du jeune général pour
+divers corps de l'armée, partirent au galop dans des directions
+différentes. Alors je m'approchai de ma soeur de lait, et je lui
+dis à mi-voix:
+
+-- Tu reprochais à ton fils de n'avoir plus cette froide bravoure
+qui doit distinguer le chef d'armée; vois, cependant, comme il est
+calme, pensif... Ne lis-tu pas sur son mâle visage la sage et
+prudente préoccupation du général qui ne veut pas aventurer
+follement la vie de ses soldats, la fortune de son pays?
+
+-- Tu dis vrai, Scanvoch; il était ainsi calme et pensif au moment
+de la grande bataille d'Offenbach... une de ses plus belles... une
+de ses plus utiles victoires! puisqu'elle nous a rendu notre
+frontière du Rhin en refoulant ces Franks maudits de l'autre côté
+du fleuve!...
+
+-- Et cette journée complètera la victoire de ton fils, si, comme
+je l'espère, nous chassons pour toujours ces barbares de nos
+frontières!
+
+-- Mon frère, me dit ma soeur de lait, selon ton habitude, tu ne
+quitteras pas Victorin?
+
+-- Je te le promets...
+
+-- Il est calme à cette heure; mais, l'action engagée, je redoute
+l'ardeur de son sang, l'entraînement de la bataille... Tu le sais,
+Scanvoch, je ne crains pas le péril pour Victorin; je suis fille,
+femme et mère de soldat... mais je crains que par trop de fougue,
+et voulant, par seule outre-vaillance, payer de sa personne, il ne
+compromette par sa mort le succès de cette journée, qui peut
+décider du repos de la Gaule!
+
+-- J'userai de tout mon pouvoir pour convaincre Victorin qu'un
+général doit se ménager pour son armée, dont il est la tête et la
+pensée...
+
+-- Scanvoch, me dit ma soeur de lait d'une voix émue, tu es
+toujours le meilleur des frères! Puis, me montrant encore son fils
+du regard, et ne voulant pas, sans doute, laisser pénétrer à
+d'autres qu'à moi ta lutte de ses anxiétés maternelles contre la
+fermeté de son caractère, elle ajouta tout bas: Tu veilleras sur
+lui?
+
+-- Comme sur mon fils.
+
+Le jeune général, après avoir donné ses derniers ordres, descendit
+respectueusement de cheval à la vue de Victoria, s'approcha d'elle
+et lui dit:
+
+-- L'heure est venue, ma mère... J'ai arrêté avec les autres
+capitaines les dernières dispositions du plan de bataille, que je
+vous ai soumis et que vous approuvez... Je laisse dix mille hommes
+de réserve pour la garde du camp, sous le commandement de Robert,
+un de nos chefs les plus expérimentés... il prendra vos ordres...
+Que les dieux protègent encore cette fois nos armes!... Adieu, ma
+mère je vais faire de mon mieux...
+
+Et il fléchit le genou.
+
+-- Adieu, mon fils, ne reviens pas ou reviens victorieux de ces
+barbares...
+
+En disant ceci, la mère des camps se courba du haut de son cheval,
+et tendit sa main à Victorin, qui la baisa en se relevant.
+
+-- Bon courage, mon jeune César, dit le gouverneur de Gascogne au
+fils de ma soeur de lait, les destinées de la Gaule sont entre vos
+mains... et grâce aux dieux, vos mains sont vaillantes... Donnez-
+moi l'occasion d'écrire une belle ode sur cette nouvelle victoire.
+
+Victorin remonta à cheval; quelques instants après, notre armée se
+mettait en marche, les éclaireurs à cheval précédant l'avant-
+garde; puis, derrière cette avant-garde, Victorin se tenait à la
+tête du corps d'armée. Nous laissons la rive du Rhin à notre
+droite; quelques troupes légères d'archers et de cavaliers se
+dispersèrent en éclaireurs, afin de préserver notre flanc gauche
+de toute surprise. Victorin m'appela, je poussai mon cheval près
+du sien, dont il hâta un peu l'allure de sorte que tous deux nous
+avons dépassé l'escorte dont le jeune général était entouré.
+
+-- Scanvoch, me dit-il, tu es un vieux et bon soldat; je vais en
+deux mots te dire mon plan de bataille convenu avec ma mère... Ce
+plan, je l'ai confié au chef qui doit me remplacer au commandement
+si je suis tué... Je veux aussi t'instruire de mes projets; tu en
+rappellerais au besoin l'exécution.
+
+-- Je t'écoute.
+
+-- Il y a maintenant prés de trois heures que les radeaux des
+Franks ont été vus vers le milieu du fleuve... Ces radeaux,
+chargés de troupes et remorqués par des barques naviguant
+lentement, ont dû employer plus d'une heure pour atteindre le
+rivage et débarquer...
+
+-- Ton calcul est juste; mais pourquoi n'as-tu pas hâté la marche
+de l'armée, afin de tâcher d'arriver sur le rivage avant le
+débarquement des Franks? Des troupes qui prennent terre sont
+toujours en désordre; ce désordre eût favorisé notre attaque.
+
+-- Deux raisons m'ont empêché d'agir ainsi; tu vas les savoir.
+Combien crois-tu qu'il ait fallu de temps à l'officier qui est
+venu annoncer le débarquement de l'ennemi pour se rendre à toute
+bride des avant-postes à Mayence?
+
+-- Une heure et demie... car de cet avant-poste au camp il y a
+presque cinq lieues.
+
+-- Et pour accomplir le même trajet, combien faut-il de temps à
+une armée, marchant en bon ordre et d'un pas accéléré, point trop
+hâté cependant, afin de ne pas essouffler ni fatiguer les soldats
+avant la bataille?
+
+-- Il faut environ deux heures et demie.
+
+-- Tu le vois, Scanvoch, il nous était impossible d'arriver assez
+tôt pour attaquer les Franks au moment de leur débarquement
+...L'indiscipline de ces barbares est grande; ils auront mis
+quelque temps à se reformer en bataille; nous arriverons donc
+avant eux, et nous les attendrons aux défilés d'Armstadt, seule
+route militaire qu'ils puissent prendre pour venir attaquer notre
+camp, à moins qu'ils ne se jettent à travers des marais et des
+terrains boisés, où leur cavalerie, leur principale force, ne
+pourrait se développer.
+
+-- Ceci est juste.
+
+-- J'ai donc temporisé, afin de laisser les Franks s'approcher des
+défilés.
+
+-- S'ils s'engagent dans ce passage... ils sont perdus.
+
+-- Je l'espère Nous les poussons ensuite, l'épée dans les reins,
+vers le fleuve; nos cent cinquante barques bien armées, parties du
+port, selon mes ordres, en même temps que nous, coulerons bas les
+radeaux de ces barbares et leur couperons toute retraite Le
+capitaine Marion a traversé le Rhin avec des troupes d'élite; il
+se joindra aux peuplades de l'autre côté du fleuve, marchera droit
+au camp des Franks, où ils ont dû laisser une furie réserve, et
+leurs chariots de guerre... Tout sera détruit!
+
+Victorin me développait ce plan de bataille habilement conçu,
+lorsque nous vîmes accourir à toute bride quelques cavaliers
+envoyés en avant pour éclairer notre marche. L'un d'eux, arrêtant
+son cheval blanc d'écume, dit à Victorin:
+
+-- L'armée des Franks s'avance; on l'aperçoit au loin du sommet
+des escarpements: leurs éclaireurs se sont approchés des abords du
+défilé, ils ont été tués à coups de flèche par les archers que
+nous avions emmenés en croupe, et qui s'étaient embusqués dans les
+buissons; pas un des cavaliers franks n'a échappé.
+
+-- Bien visé! reprit Victorin; ces éclaireurs auraient pu
+rencontrer les nôtres et retourner avertir l'armée franque de
+notre approche; peut-être alors ne se serait-elle pas engagée dans
+les défilés; mais je veux aller moi-même juger de la position de
+l'ennemi... Suis-moi, Scanvoch.
+
+Victorin met son cheval au galop, je l'imite; l'escorte nous suit;
+nous dépassons rapidement notre avant-garde, à qui Victorin donne
+l'ordre de s'arrêter. Les soldats saluèrent de leurs acclamations
+le jeune général, malgré les calomnies infâmes dont il avait été
+l'objet. Nous sommes arrivés à un endroit d'où l'on dominait les
+défilés d'Armstadt: cette route, fort large, s'encaissait à nos
+pieds entre deux escarpements; celui de droite, coupé presque à
+pic, et surplombant la route, formait une sorte de promontoire du
+côté du Rhin; l'escarpement de gauche, composé de plusieurs rampes
+rocheuses, servait pour ainsi dire de base aux immenses plateaux
+au milieu desquels avait été creusée cette route profonde, qui
+s'abaissait de plus en plus pour déboucher dans une vaste plaine,
+bornée à l'est et au nord par la courbe du fleuve, à l'ouest par
+des bois et des marais, et derrière nous par les plateaux élevés,
+où nos troupes faisaient halte. Bientôt nous avons distingué à une
+grande distance d'innombrables masses noires et confuses, c'était
+l'armée franque...
+
+Victorin resta pendant quelques instants silencieux et pensif,
+observant attentivement la disposition des troupes de l'ennemi et
+le terrain qui s'étendait à nos pieds.
+
+-- Mes prévisions et mes calculs ne m'avaient pas trompé, me dit-
+il. L'armée des Franks est deux fois supérieure à la nôtre; s'ils
+connaissaient une tactique moins sauvage, au lieu de s'engager
+dans ce défilé, ainsi qu'ils vont le faire, si j'en juge d'après
+leur marche, ils tenteraient, malgré la difficulté de cette sorte
+d'assaut, de gravir ces plateaux en plusieurs endroits à la fois,
+me forçant ainsi à diviser sur une foule de points mes forces si
+inférieures aux leurs... alors notre succès eût été douteux.
+Cependant, par prudence, et pour engager l'ennemi dans le défilé,
+j'userai d'une ruse de guerre... Retournons à l'avant-garde,
+Scanvoch, l'heure du combat a sonné!...
+
+-- Et cette heure, lui dis-je, est toujours solennelle...
+
+-- Oui, me dit-il d'un ton mélancolique, cette heure est toujours
+solennelle, surtout pour le général, qui joue à ce jeu sanglant
+des batailles, la vie de ses soldats et les destinées de son pays.
+Allons, viens, Scanvoch... et que l'étoile de ma mère me
+protège!...
+
+Je retournai vers nos troupes avec Victorin, me demandant par
+quelle contradiction étrange ce jeune homme, toujours si ferme, si
+réfléchi, lors des grandes circonstances de sa vie, se montrait
+d'une inconcevable faiblesse dans sa lutte contre ses passions.
+
+Le jeune général eut bientôt rejoint l'avant-garde. Après une
+conférence de quelques instants avec les officiers, les troupes
+prennent leur poste de bataille: trois cohortes d'infanterie,
+chacune de mille hommes, reçoivent l'ordre de sortir du défilé et
+de déboucher dans la plaine, afin d'engager le combat avec
+l'avant-garde des Franks, et de tâcher d'attirer ainsi le gros de
+leur armée dans ce périlleux passage. Victorin, plusieurs
+officiers et moi, groupés sur la cime d'un des escarpements les
+plus élevés, nous dominions la plaine où allait se livrer cette
+escarmouche. Nous distinguions alors parfaitement l'innombrable
+armée des Franks: le gros de leurs troupes, massé en corps
+compacte, se trouvait encore assez éloignée; une nuée de cavaliers
+le devançaient et s'étendaient sur les ailes. À peine nos trois
+cohortes furent-elles sorties du défilé, que ces milliers de
+cavaliers, épars comme une volée de frelons, accoururent de tous
+côtés pour envelopper nos cohortes, ne cherchant qu'à se devancer
+les uns les autres; ils s'élancèrent à toute bride et sans ordre
+sur nos troupes. À leur approche, elles firent halte et se
+formèrent en _coin_ pour soutenir le premier choc de cette
+cavalerie; elles devaient ensuite feindre une retraite vers les
+défilés. Les cavaliers franks poussaient des hurlements si
+retentissants, que, malgré la grande distance qui nous séparait de
+la plaine, et l'élévation des plateaux, leurs cris sauvages
+parvenaient jusqu'à nous comme une sourde rumeur mêlée au son
+lointain de nos clairons... Nos cohortes ne plièrent pas sous
+cette impétueuse attaque; bientôt, à travers un nuage de
+poussière, nous n'avons plus vu qu'une masse confuse, au milieu de
+laquelle nos soldats se distinguaient par le brillant éclat de
+leur armure. Déjà nos troupes opéraient leur mouvement de retraite
+vers le défilé, cédant pied à pied le terrain à ces nuées
+d'assaillants, de moment en moment augmentées par de nouvelles
+hordes de cavaliers, détaches de l'avant-garde de l'armée franque,
+dont le corps principal s'approchait à marche forcée.
+
+-- Par le ciel! s'écria Victorin les yeux ardemment fixés sur le
+champ de bataille, le brave Firmian, qui commande ces trois
+cohortes, oublie, dans son ardeur, qu'il doit toujours se replier
+pas à pas vers le défilé afin d'y attirer l'ennemi. Firmian ne
+continue pas sa retraite, il s'arrête et ne rompt plus maintenant
+d'une semelle... il va faire inutilement écharper ses troupes...
+
+Puis, s'adressant à un officier:
+
+-- Courez dire à Ruper d'aller au pas de course, avec ses trois
+vieilles cohortes, soutenir la retraite de Firmian... Cette
+retraite, Ruper la fera exécuter sur l'heure, et rapidement... Le
+gros de l'armée franque n'est plus qu'à cent portées de trait de
+l'entrée des défilés.
+
+L'officier partit à toute bride; bientôt, selon l'ordre du
+général, trois vieilles cohortes sortirent du défilé au pas de
+course; elles allèrent rejoindre et soutenir nos autres troupes.
+
+Peu de temps après, la feinte retraite s'effectua en bon ordre.
+Les Franks, voyant les Gaulois lâcher pied, poussèrent des cris de
+joie sauvage, et leur avant-garde s'approcha de plus en plus des
+défilés. Tout à coup Victorin pâlit: l'anxiété se peignit sur son
+visage, et il s'écria:
+
+-- Par l'épée de mon père! me serais-je trompé sur les
+dispositions de ces barbares?... Vois-tu leur mouvement?...
+
+-- Oui, lui dis-je; au lieu de suivre l'avant-garde et de
+s'engager comme elle dans le défilé, l'armée franque s'arrête, se
+forme en nombreuses colonnes d'attaques et se dirige vers les
+plateaux. Courroux du ciel! ils font cette habile manoeuvre que tu
+redoutais... Ah! nous avons appris la guerre à ces barbares...
+
+Victorin ne me répondit pas; il me parut nombrer les colonnes
+d'attaque de l'ennemi; puis, rejoignant au galop notre front de
+bataille, il s'écria:
+
+-- Enfants! ce n'est plus dans les défilés que nous devons
+attendre ces barbares... il faut les combattre en rase campagne...
+Élançons-nous sur eux du haut de ces plateaux qu'ils veulent
+gravir... refoulons ces hordes dans le Rhin... Ils sont deux ou
+trois contre un... tant mieux!... Ce soir, de retour au camp,
+notre mère Victoria nous dira: «Enfants, vous avez été vaillants!»
+
+-- Marchons! s'écrièrent tout d'une voix les troupes qui avaient
+entendu les paroles du jeune général, marchons!
+
+Alors le barde Rolla improvisa ce chant de guerre, qu'il entonna
+d'une voix éclatante:
+
+«-- Ce matin nous disons: Combien sont-ils donc ces barbares qui
+veulent nous voler notre terre, nos femmes et notre soleil?
+
+«-- Oui, combien sont-ils donc ces Franks?
+
+* * *
+
+«-- Ce soir nous dirons: Réponds, terre rougie du sang de
+l'étranger... Répondez, flots profonds du Rhin... Répondez,
+corbeaux de la grève!... Répondez... répondez...
+
+«Combien étaient-ils donc ces voleurs de terre, de femmes et de
+soleil?
+
+«Oui, combien étaient-ils donc, ces Franks?»
+
+* * *
+
+Et les troupes se sont ébranlées en chantant le refrain de ce
+bardit, qui vola de bouche en bouche jusqu'aux derniers rangs.
+
+Moi, ainsi que plusieurs officiers et cavaliers d'escorte,
+précédant les légions, nous avons suivi Victorin. Bientôt notre
+armée s'est développée sur la cime des plateaux dominant au loin
+la plaine immense, bornée à l'extrême horizon par une courbe du
+Rhin. Au lieu d'attendre l'attaque dans cette position
+avantageuse, Victorin voulut, à force d'audace, terrifier
+l'ennemi; malgré notre infériorité numérique, il donna l'ordre de
+fondre de la crête de ces hauteurs sur les Franks. Au même
+instant, la colonne ennemie qui, attirée par une feinte retraite,
+s'était engagée dans les défilés, était refoulée dans la plaine
+par une partie de nos troupes; reprenant l'offensive, notre armée
+descendit presque en même temps des plateaux. La bataille
+s'engagea, elle devint générale...
+
+J'avais promis à Victoria de ne pas quitter son fils; mais au
+commencement de l'action, il s'élança si impétueusement sur
+l'ennemi à la tête d'une légion de cavalerie, que le flux et le
+reflux de la mêlée me séparèrent d'abord de lui. Nous combattions
+alors une troupe d'élite bien montée, bien armée; les soldats ne
+portaient ni casque, ni cuirasse, mais leur double casaque de
+peaux de bêtes, recouverte de longs poils, et leurs bonnets de
+fourrure, intérieurement garnis de bandes de fer, valaient nos
+armures: ces Franks se battaient avec furie, souvent avec une
+férocité stupide... J'en ai vu se faire tuer comme des brutes,
+pendant qu'au fort de la mêlée ils s'acharnaient à trancher, à
+coups de hache, la tête d'un cadavre gaulois, afin de se faire un
+trophée de cette dépouille sanglante... Je me défendais contre
+deux de ces cavaliers, j'avais fort à faire; un autre de ces
+barbares, démonté et désarmé, s'était cramponné à ma jambe afin de
+me désarçonner; n'y pouvant parvenir, il me mordit avec tant de
+rage, que ses dents traversèrent le cuir de ma bottine, et ne
+s'arrêtèrent qu'à l'os de ma jambe. Tout en ripostant à mes deux
+adversaires, je trouvai le loisir d'asséner un coup de masse
+d'armes sur le crâne de ce Frank. Après m'être débarrassé de lui,
+je faisais de vains efforts pour rejoindre Victorin, lorsque, à
+quelques pas de moi, j'aperçois dans la mêlée, qu'il dominait de
+sa taille gigantesque, Néroweg, _l'Aigle terrible_... À sa vue, au
+souvenir des outrages dont je m'étais à peine vengé la veille, en
+lui jetant une bûche à la tête, mon sang, qu'animait déjà l'ardeur
+de la bataille, bouillonna plus vivement encore... En dehors même
+de la colère que devait m'inspirer Néroweg pour ses lâches
+insultes, je ressentais contre lui je ne sais quelle haine
+profonde, mystérieuse, comme s'il eût personnifié cette race
+pillarde et féroce, qui voulait nous asservir... Il me semblait
+(chose étrange, inexplicable), que j'abhorrais Néroweg autant pour
+l'avenir que pour le présent... comme si cette haine devait non-
+seulement se perpétuer entre nos deux races franque et gauloise,
+mais entre nos deux familles... Que te dirai-je, mon enfant?
+j'oubliai même la promesse faite à ma soeur de lait de veiller sur
+son fils; au lieu de m'efforcer de rejoindre Victorin, je ne
+cherchai qu'à me rapprocher de Néroweg... Il me fallait la vie de
+ce Frank... lui seul parmi tant d'ennemis excitait personnellement
+en moi cette soif de sang... Je me trouvais alors entouré de
+quelques cavaliers de la légion à la tête de laquelle Victorin
+venait de charger si impétueusement l'armée franque... Nous
+devions, sur ce point, refouler l'ennemi vers le Rhin, car nous
+marchions toujours en avant... Deux de nos soldats, qui me
+précédaient, tombèrent eux et leurs chevaux sous la lourde
+francisque de _l'Aigle terrible_, et je l'aperçus à travers cette
+brèche humaine...
+
+Néroweg, revêtu d'une armure gauloise, dépouille de quelqu'un des
+nôtres, tué dans l'une des batailles précédentes, portait un
+casque de bronze doré, dont la visière cachait à demi son visage
+tatoué de bleu et d'écarlate; sa longue barbe, d'un rouge de
+cuivre, tombait jusque sur le corselet de fer qu'il avait endossé
+par-dessus sa casque de peau de bête; d'épaisses toisons de
+mouton, assujetties par des bandelettes croisées, couvraient ses
+cuisses et ses jambes; il montait un sauvage étalon des forêts de
+la Germanie, dont la robe, d'un fauve pâle, était çà et là
+pommelée de noir; les flots de son épaisse crinière noire
+tombaient plus bas que son large poitrail; sa longue queue
+flottante fouettait ses jarrets nerveux lorsqu'il se cabrait,
+impatient de son mors à bossettes et à rênes d'argent terni,
+provenant aussi de quelque dépouille gauloise; un bouclier de
+bois, revêtu de lames de fer, grossièrement peint de bandes jaunes
+et rouges, couleurs de sa bannière, couvrait le bras gauche de
+Néroweg; de sa main droite il brandissait sa tranchante et lourde
+francisque, dégouttante de sang; à son côté pendait une espèce de
+grand couteau de boucher à manche de bois, et une magnifique épée
+romaine à poignée d'or ciselée, fruit de quelque autre rapine...
+Néroweg poussa un hurlement de rage en me reconnaissant et
+s'écria:
+
+-- L'homme au cheval gris!...
+
+Frappant alors le flanc de son coursier du plat de sa hache, il
+lui fit franchir d'un bond énorme le corps et la monture d'un
+cavalier renversé qui nous séparaient. L'élan de Néroweg fut si
+violent, qu'en retombant à terre son cheval heurta le mien front
+contre front, poitrail contre poitrail; tous deux, à ce choc
+terrible, plièrent sur leurs jarrets et se renversèrent avec
+nous... D'abord étourdi de ma chute, je me dégageai promptement;
+puis, raffermi sur mes jambes, je tirai mon épée, car ma masse
+d'armes s'était échappée de mes mains... Néroweg, un moment engagé
+comme moi sous son cheval, se releva et se précipita sur moi. La
+mentonnière de son casque s'étant brisée dans sa chute, il avait
+la tête nue; son épaisse chevelure rouge, relevée au sommet de sa
+tête, flottait sur ses épaules comme une crinière.
+
+-- Ah! cette fois, chien gaulois! me cria-t-il en grinçant des
+dents et me portant un coup furieux que je parai, j'aurai ta vie
+et ta peau!...
+
+-- Et moi, loup frank! je te marquerai mort ou vif cette fois
+encore à la face, pour que le diable te reconnaisse dans ce monde
+ou dans les autres!...
+
+Et nous nous sommes pendant quelques instants battus avec
+acharnement, tout en échangeant des outrages qui redoublaient
+notre rage.
+
+-- Chien!... me disait Néroweg, tu m'as enlevé ma soeur Elwig!
+
+-- Je l'ai enlevée à ton amour infâme! puisque dans sa bestialité
+ta race immonde s'accouple comme les animaux... frère et soeur!...
+fille et père!...
+
+-- Tu oses parler de ma race, dogue bâtard! moitié Romain, moitié
+Gaulois! Notre race asservira la vôtre, fils d'esclaves révoltés!
+nous vous remettrons sous le joug... et nous vous prendrons vos
+biens, votre vin, votre terre et vos femmes!...
+
+-- Vois donc au loin ton armée en déroute, ô grand roi! vois donc
+tes bandes de loups franks, aussi lâches que féroces, fuir les
+crocs des braves chiens gaulois!...
+
+C'est au milieu de ce torrent d'injures que nous combattions avec
+une rage croissante, sans nous être cependant jusqu'alors
+atteints. Plusieurs coups, rudement assénés, avaient glissé sur
+nos cuirasses, et nous nous servions de l'épée aussi habilement
+l'un que l'autre... Soudain, malgré l'acharnement de notre combat,
+un spectacle étrange nous a, malgré nous, un moment distraits: nos
+chevaux, après avoir roulé sous un choc commun, s'étaient relevés;
+aussitôt, ainsi que cela arrive souvent entre étalons, ils
+s'étaient précipités l'un sur l'autre, en hennissant, pour
+s'entre-déchirer; mon brave _Tom-Bras_, dressé sur ses jarrets,
+faisant ployer sous ses durs sabots les reins de l'autre coursier,
+le tenait par le milieu du cou et le mordait avec frénésie...
+Néroweg, irrité de voir son cheval sous les pieds du mien, s'écria
+tout en continuant ainsi que moi de combattre:
+
+-- _Folg!_ te laisseras-tu vaincre par ce pourceau gaulois?
+Défends-toi des pieds et des dents... mets-le en pièces!...
+
+-- Hardi, _Tom-Bras!_ criai-je à mon tour, tue le cheval, je vais
+tuer son maître... J'ai soif de son sang, comme si sa race devait
+poursuivre la mienne à travers les siècles!...
+
+J'achevais à peine ces mots, que l'épée du Frank me traversait la
+cuisse entre chair et peau, cela au moment où je lui assénais sur
+la tête un coup qui devait être mortel... Mais, à un mouvement en
+arrière que fit Néroweg en retirant son glaive de ma cuisse, mon
+arme dévia, ne l'atteignit qu'à l'oeil, et, par un hasard
+singulier, lui laboura la face du côté opposé à celui où je
+l'avais déjà blessé...
+
+-- Je te l'ai dit, mort ou vivant je te marquerai encore à la
+face! m'écriai-je au moment où Néroweg, dont l'oeil était crevé,
+le visage inondé de sang, se précipitait sur moi en hurlant de
+douleur et de rage...
+
+M'opiniâtrant à le tuer, je restais sur la défensive, cherchant
+l'occasion de l'achever d'un coup sûr et mortel. Soudain, l'étalon
+de Néroweg, roulant sous les pieds de Tom-Bras, de plus en plus
+acharné contre lui, tomba presque sur nous, et faillit nous
+culbuter... Une légion de notre cavalerie de réserve, dont
+quelques moments auparavant j'avais entendu le piétinement sourd
+et lointain, arrivait alors, broyant sous les pieds des chevaux
+impétueusement lancés tout ce qu'elle rencontrait sur son
+passage... Cette légion, formée sur trois rangs, arrivait avec la
+rapidité d'un ouragan; nous devions être, Néroweg et moi, mille
+fois écrasés, car elle présentait un front de bataille de deux
+cents pas d'étendue. Eussé-je eu le temps de remonter à cheval, il
+m'aurait été presque impossible de gagner de vitesse ou la droite
+ou la gauche de cette longue ligne de cavalerie, et d'échapper
+ainsi à son terrible choc... J'essayai pourtant, et malgré mon
+regret de n'avoir pu achever le _roi_ frank, tant ma haine contre
+lui était féroce... Je profitai de l'accident, qui, par la chute
+du cheval de Néroweg, avait interrompu un moment notre combat,
+pour sauter sur Tom-Bras alors à ma portée. Il me fallut user
+rudement du mors et du plat de mon épée pour faire lâcher prise à
+mon coursier, acharné sur le corps de l'autre étalon, qu'il
+dévorait en le frappant de ses pieds de devant. J'y parvins à
+l'instant où la longue ligne de cavalerie, m'enveloppant de toute
+part, et hâtant encore de la voix et des talons le galop précipité
+de Tom-Bras, je m'élançai, devançant toujours la légion, et jetant
+derrière moi un dernier regard sur le _roi_ frank; la figure
+ensanglantée, il me poursuivait éperdu en brandissant son épée...
+Soudain je le vis disparaître dans le nuage de poussière soulevé
+par le galop impétueux des cavaliers.
+
+-- Hésus m'a exaucé! me suis-je écrié; Néroweg doit être mort...
+cette légion vient de lui passer sur le corps...
+
+Grâce à l'étonnante vitesse de Tom-Bras, j'eus bientôt assez
+d'avance sur la ligne de cavalerie dont j'étais suivi pour donner
+à ma course une direction telle qu'il me fut possible de prendre
+place à la droite du front de bataille de la légion. M'adressant
+alors à l'un des officiers, je lui demandai des nouvelles de
+Victorin et du combat; il me répondit:
+
+-- Victorin se bat en héros!... Un cavalier qui est venu donner
+ordre à notre réserve de s'avancer nous a dit que jamais le
+général ne s'était montré plus habile dans ses manoeuvres. Les
+Franks, deux fois nombreux comme nous, se battent avec
+acharnement, et surtout avec une science de la guerre qu'ils
+n'avaient pas montrée jusqu'ici; tout fait croire que nous
+gagnerons la victoire, mais elle sera chèrement payée...
+
+Le cavalier disait vrai: Victorin s'est battu cette fois encore en
+soldat intrépide et en général consommé... Le coeur bien joyeux,
+je l'ai retrouvé au fort de la mêlée: il n'avait, par miracle,
+reçu qu'une légère blessure... Sa réserve, prudemment ménagée
+jusqu'alors, décida du succès de la bataille; elle a duré sept
+heures... Les Franks en déroute, menés battant pendant trois
+lieues, furent refoulés vers le Rhin, malgré la résistance
+opiniâtre de leur retraite. Après des pertes énormes, une partie
+de leurs hordes fut culbutée dans le fleuve, d'autres parvinrent à
+regagner en désordre les radeaux et à s'éloigner du rivage
+remorqués par les barques; mais alors la flottille de cent
+cinquante grands bateaux, obéissant aux ordres de Victorin (il
+avait tout prévu), fit force de rames, doubla une pointe de terre,
+derrière laquelle elle s'était jusqu'alors tenue cachée, atteignit
+les radeaux... Et après les avoir criblés d'une grêle de traits,
+nos barques les abordèrent de tous côtés... Ce fut un dernier et
+terrible combat sur ces immenses ponts flottants: leurs bateaux
+remorqueurs furent coulés bas à coups de hache; le petit nombre de
+Franks échappés à cette lutte suprême s'abandonnèrent au courant
+du fleuve, cramponnés aux débris des radeaux désemparés et
+entraînés par les eaux...
+
+Notre armée, cruellement décimée, mais encore toute frémissante de
+la lutte, et massée sur les hauteurs du rivage, assistait à cette
+désastreuse déroute, éclairée par les derniers rayons du soleil
+couchant. Alors tous les soldats entonnèrent en choeur ces
+héroïques paroles des bardes qu'ils avaient chantées en commençant
+l'attaque.
+
+«-- Ce matin nous disions:
+
+«-- Combien sont-ils ces barbares, qui veulent nous voler notre
+terre, nos femmes et notre soleil?
+
+«-- Oui, combien sont-ils donc ces Franks?
+
+* * *
+
+«-- Ce soir nous disons:
+
+«-- Réponds, terre rougie du sang de l'étranger!... Répondez,
+flots profonds du Rhin!... Répondez, corbeaux de la grève...
+Répondez!... répondez!...
+
+«-- Combien étaient-ils, ces voleurs de terre, de femmes et de
+soleil?
+
+«-- Oui, combien étaient-ils donc ces Franks?»
+
+* * *
+
+Nos soldats achevaient ce refrain des bardes, lorsque de l'autre
+côté du fleuve, si large en cet endroit que l'on ne pouvait
+distinguer la rive opposée, déjà voilée d'ailleurs par la brume du
+soir, j'ai remarqué dans cette direction une lueur qui, devenant
+bientôt immense, embrasa l'horizon comme les reflets d'un
+gigantesque incendie!... Victorin s'écria:
+
+-- Le brave Marion a exécuté son plan à la tête d'une troupe
+d'élite et des tribus alliées de l'autre côté du Rhin, il a marché
+sur le camp des Franks... Leur dernière réserve aura été
+exterminée, leurs huttes et leurs chariots de guerre livrés aux
+flammes! Par Hésus! la Gaule, enfin délivrée du voisinage de ces
+féroces pillards, va jouir des douceurs d'une paix féconde! Ô ma
+mère!... ma mère... tes voeux sont exaucés!
+
+Victorin, radieux, venait de prononcer ces paroles, lorsque je vis
+s'avancer lentement vers lui une troupe assez nombreuse de soldats
+appartenant à divers corps de cavalerie et d'infanterie de
+l'armée; tous ces soldats étaient vieux; à leur tête marchait
+Douarnek, l'un des quatre rameurs qui m'avaient accompagné la
+veille dans mon voyage au camp des Franks. Lorsque cette
+députation fut arrivée près du jeune général, autour duquel nous
+étions tous rangés, Douarnek s'avançant seul de quelques pas dit
+d'une voix grave et ferme:
+
+-- Écoute, Victorin; chaque légion de cavalerie, chaque cohorte
+d'infanterie a choisi son plus ancien soldat; ce sont les
+camarades qui sont là m'accompagnant; ainsi que moi, ils t'ont vu
+naître, ainsi que moi, ils t'ont vu, tout enfant, dans les bras de
+Victoria, la mère des camps, l'auguste mère des soldats. Nous
+t'avons, vois tu, Victorin, longtemps aimé pour l'amour d'elle et
+de toi; tu méritais cela... Nous t'avons acclamé notre général et
+l'un des deux chefs de la Gaule... tu méritais cela... Nous
+t'avons aimé, nous vétérans, comme notre fils, en t'obéissant
+comme à notre père... tu as mérité cela. Puis est venu le jour,
+t'obéissant toujours, à toi notre général, à toi, chef de la
+Gaule, nous t'avons moins aimé...
+
+-- Et pourquoi m'avez-vous moins aimé? reprit Victorin frappé de
+l'air presque solennel du vieux soldat; oui, pourquoi m'avez-vous
+moins aimé?
+
+-- Pourquoi? Parce que nous t'avons moins estimé... tu méritais
+cela; mais si tu as eu tes torts, nous avons eu les nôtres... La
+bataille d'aujourd'hui nous le prouve.
+
+-- Voyons, reprit affectueusement Victorin, voyons, mon vieux
+Douarnek, car je sais ton nom, puisque je sais le nom des plus
+braves soldats de l'armée; voyons, mon vieux Douarnek, quels sont
+mes torts? quels sont les vôtres?
+
+-- Voici les tiens, Victorin: tu aimes trop... beaucoup trop le
+vin et le cotillon.
+
+-- Par toutes les maîtresses que tu as eues, par toutes les coupes
+que tu as vidées et que tu videras encore, vieux Douarnek,
+pourquoi ces paroles le soir d'une bataille gagnée? répondit
+gaiement Victorin revenant peu à peu à son naturel, que les
+préoccupations du combat ne tempéraient plus. Franchement, sont-ce
+là des reproches que l'on se fait entre soldats?
+
+-- Entre soldats? non, Victorin, reprit sévèrement Douarnek; mais
+de soldat à général on se les fait, ces reproches... Nous t'avons
+librement choisi pour chef, nous devons te parler librement...
+Plus nous t'avons élevé... plus nous t'avons honoré, plus nous
+sommes en droit de te dire: Honore-toi...
+
+-- J'y tâche, brave Douarnek... j'y tâche en me battant de mon
+mieux.
+
+-- Tout n'est pas dit quand on a glorieusement bataillé... Tu n'es
+pas seulement capitaine, mais aussi chef de la Gaule.
+
+-- Soit; mais pourquoi diable t'imagines-tu, brave Douarnek, que
+comme général et chef de la Gaule je doive être plus insensible
+qu'un soldat à l'éclat de deux beaux yeux noirs ou bleus, au
+bouquet d'un vin vieux, blanc ou rouge?
+
+-- Moi, soldat, je te dis ceci, à toi général, à toi chef de la
+Gaule: L'homme élu chef par des hommes libres doit, même dans les
+choses de sa vie privée, garder une sage mesure, s'il veut être
+aimé, obéi, respecté. Cette mesure, l'as-tu gardée? Non... Aussi,
+comme nous t'avions vu avaler des pois, nous t'avons cru capable
+d'avaler un boeuf...
+
+-- Quoi! mes enfants, reprit en riant le jeune général, vous
+m'avez cru la bouche si grande?...
+
+-- Nous t'avions vu souvent en pointe de vin... nous te savions
+coureur de cotillons; on nous a dit qu'étant ivre, tu avais fait
+violence à une femme qui s'était tuée de désespoir... nous avons
+cru cela...
+
+-- Courroux du ciel! s'écria Victorin avec une douloureuse
+indignation, vous... vous avez cru cela du fils de ma mère?
+
+-- Oui, reprit le vétéran, oui... là a été notre tort... Donc,
+nous avons eu nos torts, toi les tiens; nous venons te pardonner,
+pardonne-nous aussi, afin que nous t'aimions et que tu nous aimes
+comme par le passé... Est-ce dit, Victorin?
+
+-- Oui, répondit Victorin ému de ces loyales et touchantes
+paroles, c'est dit...
+
+-- Ta main, reprit Douarnek, au nom de mes camarades, ta main!...
+
+-- La voilà, dit le jeune général en se penchant sur le cou de son
+cheval pour serrer cordialement la main du vétéran. Merci de votre
+franchise, mes enfants... je serai à vous comme vous serez à moi,
+pour la gloire et le repos de la Gaule... Sans vous, je ne peux
+rien; car si le général porte la couronne triomphale, c'est la
+bravoure du soldat qui la tresse, cette couronne, et l'empourpre
+de son généreux sang!...
+
+-- Donc... c'est dit, Victorin, reprit Douarnek dont les yeux
+devinrent humides. À toi notre sang... et à notre Gaule bien-
+aimée: à ta gloire!...
+
+-- Et à ma mère, qui m'a fait ce que je suis! reprit Victorin avec
+une émotion croissante; et à ma mère, notre respect, notre amour,
+notre dévouement, mes enfants!...
+
+-- Vive la mère des camps! s'écria Douarnek d'une voix sonore;
+vive Victorin, son glorieux fils!
+
+Les compagnons de Douarnek, les soldats, les officiers, nous tous
+enfin présents à cette scène, nous avons crié comme Douarnek:
+
+-- Vive la mère des camps! vive Victorin, son glorieux fils!...
+
+Bientôt l'armée s'est mise en marche pour regagner le camp,
+pendant que, sous la protection d'une légion destinée à garder nos
+prisonniers, les druides médecins et leurs aides restaient sur le
+champ de bataille pour secourir également les blessés gaulois et
+franks.
+
+L'armée reprit donc le chemin de Mayence, par une superbe nuit
+d'été, en faisant résonner du chant des bardes les échos des bords
+du Rhin.
+
+Victorin, dans sa hâte d'aller instruire sa mère du gain de la
+bataille, remit le commandement des troupes à l'un des plus
+anciens capitaines; nous laissâmes nos montures harassées à des
+cavaliers qui, d'habitude, conduisaient en main des chevaux frais
+pour le jeune général; lui et moi, nous nous sommes rapidement
+dirigés vers Mayence. La nuit était sereine, la lune
+resplendissait parmi des milliers d'étoiles, ces mondes inconnus
+où nous allons revivre en quittant ce monde-ci. Chose étrange!
+tout en songeant avec un bonheur ineffable au triomphe de notre
+armée, qui assurait la paix et la prospérité de la Gaule; tout en
+songeant à mon prochain retour auprès de ta mère et de toi, mon
+enfant, après cette rude journée de bataille, j'ai soudain éprouvé
+un accès de mélancolie profonde...
+
+J'avais, dans l'élan de ma reconnaissance, levé les yeux vers le
+ciel pour remercier les dieux de notre succès... La lune brillait
+d'un radieux éclat... Je ne sais pourquoi, à ce moment, je me suis
+rappelé avec une sorte de pieuse tristesse, en pensant à nos
+aïeux, tous les faits glorieux, touchants ou terribles accomplis
+par eux, et que l'astre sacré de la Gaule avait aussi éclairés de
+son éternelle lumière depuis tant de générations!...
+
+Je fus tiré de mes réflexions par la voix joyeuse de Victorin.
+
+-- À quoi rêves-tu, Scanvoch? Toi, l'un des vainqueurs de cette
+belle journée, te voilà muet comme un vaincu...
+
+-- Victorin, je pense aux temps qui ne sont plus...
+
+-- Quel songe creux!... reprit le jeune général dans
+l'entraînement de son impétueuse gaieté. Laissons le passé avec
+les coupes vides et les anciennes maîtresses! Moi, je pense
+d'abord à la joie de ma mère en apprenant notre victoire; puis je
+pense, et beaucoup, aux brûlants yeux noirs de Kidda, la
+bohémienne qui m'attend, car cette nuit, en la quittant à la fin
+du souper où elle m'avait attiré par ruse, elle m'a donné rendez-
+vous pour ce soir... Journée complète, Scanvoch! Bataille gagnée
+le matin! et le soir, souper joyeux avec une belle maîtresse sur
+ses genoux! Ah! qu'il fait bon être soldat et avoir vingt ans!...
+
+-- Écoute, Victorin. Tant qu'à duré chez toi la préoccupation du
+combat, je t'ai vu sage, grave, réfléchi, digne en tout de ta mère
+et de toi-même...
+
+-- Et par les beaux yeux de Kidda, ne suis-je pas toujours digne
+de moi-même en pensant à elle après la bataille?
+
+-- Sais-tu, Victorin, que c'est une grave démarche que celle
+tentée auprès de toi par Douarnek, venant te parler au nom de
+l'armée? Sais-tu que cette démarche prouve la fière indépendance
+de nos soldats, dont la volonté seule t'a fait général? Sais-tu
+que de telles paroles, prononcées par de tels hommes, ne sont et
+ne seront pas vaines... et qu'il serait funeste de les oublier?...
+
+-- Bon! une boutade de vétéran, regrettant ses jeunes années...
+paroles de vieillard blâmant les plaisirs qu'il n'a plus...
+
+-- Victorin, tu affectes une indifférence éloignée de ton coeur...
+Je t'ai vu touché, profondément touché du langage de ce vieux
+soldat...
+
+-- L'on est si content le soir d'une bataille gagnée, que tout
+vous plaît... Et d'ailleurs, quoique assez bourrues, ces paroles
+ne prouvent-elles pas l'affection de l'armée pour moi?
+
+-- Ne t'y trompe pas, Victorin, l'affection de l'armée s'était
+retirée de toi... Elle t'est revenue après la victoire
+d'aujourd'hui; mais prends garde, de nouveaux excès commis par toi
+feraient naître de nouvelles calomnies de la part de ceux qui
+veulent te perdre...
+
+-- Quelles gens auraient intérêt à me perdre?
+
+-- Un chef a toujours des envieux, et pour confondre ces envieux
+tu n'auras pas chaque jour une bataille à gagner; car, grâce aux
+dieux, l'anéantissement de ces hordes barbares assure pour jamais
+la paix de la Gaule!...
+
+-- Tant mieux, Scanvoch, tant mieux! Alors, redevenu le plus
+obscur des citoyens, accrochant mon épée, désormais inutile, à
+côté de celle de mon père, je pourrai sans contrainte vider des
+coupes sans nombre et courtiser toutes les bohémiennes de
+l'univers!
+
+-- Victorin, prends garde! je te le répète... Souviens-toi des
+paroles du vieux soldat...
+
+-- Au diable le vieux soldat et ses paroles!... Je ne me souviens,
+à cette heure, que de Kidda... Ah! Scanvoch, si tu la voyais
+danser avec son court jupon écarlate et son corset de toile
+d'argent!
+
+-- Prends garde, le camp et la ville ont les yeux fixés sur ces
+créatures; ta liaison avec elles fera scandale...
+
+Crois-moi, sois réservé dans ta conduite, recherche le secret et
+l'obscurité dans tes amours.
+
+-- L'obscurité! le secret! Arrière l'hypocrisie! J'aime à montrer
+à tous les yeux les maîtresses dont je suis fier! et je serai plus
+fier de Kidda que de ma victoire d'aujourd'hui.
+
+-- Victorin, Victorin! cette femme te sera fatale!
+
+-- Tiens, Scanvoch, si tu entendais Kidda chanter tout en dansant
+et s'accompagnant d'un petit tambour à grelots... oui, si tu la
+voyais, tu deviendrais comme moi fou de Kidda la bohémienne...
+Mais, ajouta le jeune général en s'interrompant et regardant au
+loin devant lui, vois donc là-bas ces flambeaux... Bonheur du
+ciel! c'est ma mère... Dans son inquiétude, elle aura voulu se
+rapprocher du champ de bataille pour savoir des nouvelles de la
+journée... Ah! Scanvoch, je suis jeune, impétueux, ardent aux
+plaisirs, jamais ils ne me lassent, j'en jouis avec ivresse...
+Pourtant, je t'en fais le serment par l'épée de mon père! je
+donnerais toutes mes joies à venir pour ce que je vais éprouver
+dans quelques instants, lorsque ma mère me pressera sur sa
+poitrine!
+
+Et en disant ceci, il s'élança à toute bride et sans m'attendre
+vers Victoria, qui s'approchait en effet. Lorsque je les eus
+rejoints, ils étaient tous deux descendus de cheval; Victoria
+tenait Victorin étroitement embrassé, lui disant avec un accent
+impossible à rendre:
+
+-- Mon fils, je suis une heureuse mère!...
+
+À la lueur des torches que portaient les cavaliers de l'escorte de
+Victoria, je remarquai seulement alors que sa main droite était
+enveloppée de linges. Victorin dit avec anxiété:
+
+-- Seriez-vous blessée, ma mère?
+
+-- Légèrement, répondit Victoria.
+
+Puis, s'adressant à moi, elle me tendit affectueusement la main:
+
+-- Frère, te voilà, mon coeur est joyeux...
+
+-- Mais cette blessure, qui vous l'a faite?
+
+-- La femme franque qu'Ellèn et Sampso ont conduite près de moi...
+
+-- Elwig! m'écriai-je avec horreur. Oh! la maudite!... elle s'est
+montrée digne de sa race odieuse!...
+
+-- Scanvoch! me dit Victoria d'un air grave, il ne faut pas
+maudire les morts... Celle que tu appelles Elwig n'existe plus...
+
+-- Ma mère, reprit Victorin avec une anxiété croissante, ma chère
+mère, vous nous l'attestez, cette blessure est légère?
+
+-- Tiens, mon fils, regarde.
+
+Et pour rassurer Victorin, elle déroula la bande dont sa main
+droite était enveloppée.
+
+-- Tu le vois, ajouta-t-elle, je me suis seulement coupée à deux
+endroits la paume de la main en tâchant de désarmer cette femme...
+
+En effet, les blessures de ma soeur de lait n'offraient aucune
+gravité.
+
+-- Elwig armée? ai-je dit en tâchant de rappeler mes souvenirs de
+la veille. Où a-t-elle trouvé une arme? À moins qu'hier soir,
+avant de nous rejoindre à la nage, elle ait ramassé son couteau
+sur la grève, et l'ait caché sous sa robe.
+
+-- Mais, cette femme, à quel moment a-t-elle voulu vous frapper,
+ma mère? Vous étiez donc seule avec elle?
+
+-- J'avais prié Scanvoch de faire conduire cette Elwig chez moi
+vers le milieu du jour, dans la pensée d'être secourable à cette
+femme. Ellèn et Sampso me l'ont amenée... Je m'entretenais avec
+Robert, chef de notre réserve, nous causions des dispositions à
+prendre pour défendre le camp et la ville en cas de défaite de
+notre armée. On fit entrer Elwig dans une pièce voisine, et la
+femme et la belle-soeur de Scanvoch laissèrent seule l'étrangère,
+pendant que j'envoyais chercher un interprète pour me faire
+entendre d'elle. Robert, notre entretien terminé, me demanda des
+secours pour la veuve d'un soldat, j'entrai dans la chambre où
+m'attendait Elwig, je voulais prendre quelque argent dans un
+coffre où se trouvaient aussi plusieurs bijoux gaulois, héritage
+de ma mère...
+
+-- Si le coffre était ouvert, m'écriai-je songeant à la sauvage
+cupidité de la soeur du grand roi Néroweg, Elwig aura voulu, en
+vraie fille de race pillarde, s'emparer de quelque objet précieux.
+
+-- Tu l'as dit, Scanvoch; au moment où j'entrais dans cette
+chambre, la femme franque tenait entre ses mains un collier d'or
+d'un travail précieux; elle le contemplait avidement. À ma vue,
+elle a laissé tomber le collier à ses pieds; puis, croisant ses
+deux bras sur sa poitrine, elle m'a d'abord contemplée en silence
+d'un air farouche: son pâle visage s'est empourpré de honte ou de
+rage; puis, me regardant d'un oeil sombre, elle a prononcé mon
+nom; j'ai cru qu'elle me demandait si j'étais Victoria; je lui fis
+un signe de tête affirmatif en lui disant: «Oui, je suis
+Victoria.» À peine avais-je prononcé ces mots, qu'Elwig s'est
+jetée à mes pieds; son front touchait presque le plancher, comme
+si elle eût humblement imploré ma protection... Sans doute cette
+femme a profité de ce moment pour tirer son couteau de dessous sa
+robe sans être vue de moi, car je me baissais pour la relever,
+lorsqu'elle s'est redressée, les yeux étincelants de férocité, en
+me portant un coup de couteau, et répétant avec un accent de
+haine: _Victoria! Victoria!_
+
+À ces paroles de sa mère, quoique le danger fût passé, Victorin
+tressaillit, se rapprocha de ma soeur de lait, et prît entre ses
+deux mains sa main blessée qu'il baisa avec un redoublement de
+pieuse tendresse.
+
+-- Voyant le couteau d'Elwig levé sur moi, ajouta Victoria, mon,
+premier mouvement fut de parer le coup et de tâcher de saisir la
+lame en m'écriant: «À moi, Robert!» Celui-ci, au bruit de la
+lutte, accourut de la pièce voisine; il me vit aux prises avec
+Elwig... Mon sang coulait... Robert me crut dangereusement
+blessée; il tira son épée, saisit cette Elwig à la gorge, et la
+tua avant que j'aie pu m'opposer à cette inutile vengeance... Je
+regrette la mort de cette Franque, venue volontairement près de
+moi.
+
+-- Vous la plaignez, ma mère, dit vivement Victorin, cette
+créature pillarde et féroce, comme ceux de sa race! Vous la
+plaignez! et elle n'a sans doute suivi Scanvoch qu'afin de trouver
+l'occasion de s'introduire près de vous pour vous voler et vous
+égorger ensuite!
+
+-- Je la plains d'être née d'une telle race, reprit tristement
+Victoria; je la plains d'avoir eu la pensée d'un meurtre!
+
+-- Croyez-moi, ai-je dit à ma soeur de lait, la mort de cette
+femme met un terme à une vie souillée de forfaits dont frémit la
+nature... Fassent les dieux que, comme Elwig, son frère, le roi
+Néroweg, ait aujourd'hui perdu la vie, et que sa race soit éteinte
+en lui, sinon je regretterais toujours de n'avoir pas achevé cet
+homme... Je ne sais pourquoi, il me semble que sa descendance sera
+funeste à la mienne...
+
+Victoria me regardait, surprise de ces paroles, dont elle ne
+comprenait pas le sens, lorsque Victorin s'écria:
+
+-- Béni soit Hésus, ma mère! c'est un jour heureux pour la Gaule
+que celui-ci!... Vous avez échappé à un grand danger, nos armes
+sont victorieuses, et les Franks sont chassés de nos frontières...
+
+Puis, s'interrompant et prêtant au loin l'oreille, Victorin
+ajouta:
+
+-- Entendez-vous, ma mère? entendez-vous ces chants que le vent
+nous apporte?...
+
+Tous nous avons fait silence, et ces refrains lointains, répétés
+en choeur par des milliers de voix, vibrantes de la joie du
+triomphe, sont venus jusqu'à nous à travers la sonorité de la
+nuit:
+
+«Ce soir nous disons:
+
+«Combien étaient-ils donc, Ces barbares?
+
+«Ce soir nous disons:
+
+«Combien étaient-ils donc, ces Franks?...»
+
+CHAPITRE IV
+
+Plusieurs années se sont passées depuis que j'ai écrit pour toi,
+mon enfant, le récit de la grande bataille du Rhin.
+
+L'extermination des hordes franques et de leurs établissements sur
+l'autre rive du fleuve a délivré la Gaule des craintes que lui
+inspirait cette invasion barbare toujours menaçante. Les Franks,
+retirés maintenant au fond des forêts de la Germanie, attendent
+peut-être une occasion favorable pour fondre de nouveau sur la
+Gaule. Je reprends donc ce récit d'autrefois après des années de
+douleur amère... De grands malheurs ont pesé sur ma vie; j'ai vu
+se dérouler une épouvantable trame d'hypocrisie et de haine; cette
+trame, dont j'avais en soupçon dès le récit précédent, a enveloppé
+ce que j'avais de plus cher au monde... Depuis lors, une tristesse
+incurable s'est emparée de mon âme... J'ai quitté les bords du
+Rhin pour la Bretagne; je suis établi avec ta seconde mère et toi,
+mon enfant, aux mêmes lieux où fut jadis le berceau de notre
+famille, prés des pierres sacrées de la forêt de Karnak, témoins
+du sacrifice héroïque de notre aïeule Hêna...
+
+* * *
+
+J'ai interrompu mon récit, cher enfant; ma main s'est arrêtée,
+inondée des pleurs qui coulaient de mes yeux; puis je suis tombé
+dans l'un de ces accès de morne tristesse que je ne peux
+vaincre... lorsque je me rappelle les terribles événements
+domestiques qui se sont passés après notre victoire sur le Rhin;
+mais j'ai repris courage en songeant au devoir que je dois
+accomplir afin d'obéir aux derniers voeux de notre aïeul Joël, qui
+vivait il y a près de trois siècles dans ces mêmes lieux où nous
+sommes aujourd'hui revenus, après les vicissitudes sans nombre de
+notre famille.
+
+Lorsque tu auras lu ces pages, mon enfant, tu comprendras la cause
+des accès de tristesse mortelle où tu me vois souvent plongé,
+malgré ta tendresse et celle de ta seconde mère, que je ne saurais
+jamais trop chérir... Oui, lorsque tu auras lu les dernières et
+solennelles paroles de VICTORIA, la _mère des camps, _paroles
+effrayantes... tu comprendras que, si douloureux que soit pour moi
+le passé, en ce qui touche ma famille, ce n'est pas seulement le
+passé qui m'attriste jusqu'à la mort, mais les prévisions de
+l'avenir réservé peut-être à la Gaule par la mystérieuse volonté
+de Hésus... Ô mon enfant! ces appréhensions pleines d'angoisses,
+tu les partageras en lisant cette réflexion sage et profonde de
+notre aïeul Sylvest:
+
+-- _Hélas! à chaque blessure de la patrie, la famille saigne..._
+
+Oui, car si elles se réalisent jamais, les redoutables prophéties
+de Victoria, douée peut-être, comme tant d'autres de nos
+druidesses vénérées, de la science de l'avenir... si elles se
+réalisent, ces redoutables prophéties, malheur à la Gaule! malheur
+à notre race! malheur à notre famille!
+
+* * *
+
+Je reprends donc ce récit, mon enfant, au point où je l'ai laissé,
+il y a plusieurs années. Sans doute, je l'interromprai plus d'une
+fois encore...
+
+* * *
+
+Victorin, le soir de la bataille du Rhin, regagna Mayence avec sa
+mère, après l'avoir longuement entretenue du résultat de la
+journée; il prétexta d'une grande fatigue et de sa légère blessure
+pour se retirer. Rentré chez lui, il se désarma, se mit au bain;
+puis, enveloppé d'un manteau, il se rendit chez les bohémiennes
+vers le milieu de la nuit.
+
+-- _Cette femme te sera fatale!_ avais-je dit au général... Hélas!
+ma prévision devait s'accomplir. À propos de ces créatures,
+rappelle-toi, mon enfant, cette circonstance, que j'ai connue
+depuis, et tu apprécieras plus tard l'importance de ce souvenir:
+
+«Ces bohémiennes, arrivées à Mayence la surveille du jour où
+Tétrik était arrivé lui-même dans cette ville, venaient de
+Gascogne, pays qu'il gouvernait.»
+
+Cette révélation, et bien d'autres, amenées par la suite des
+temps, m'ont donné une connaissance si exacte de certains faits,
+que je pourrai te les raconter comme si j'en avais été spectateur.
+
+Victorin quitta donc son logis au milieu de la nuit pour aller au
+rendez-vous où l'attendait Kidda, la bohémienne; il la connaissait
+seulement depuis la veille. Elle avait fait sur ses sens une vive
+impression: il était jeune, beau spirituel, généreux; il venait de
+gagner le jour même une glorieuse bataille; il savait la facilité
+de moeurs de ces chanteuses vagabondes, il se croyait certain de
+posséder l'objet de son caprice. Quels furent sa surprise, son
+dépit, lorsque Kidda lui dit avec un apparent mélange de fermeté,
+de tristesse et de passion contenue:
+
+-- Je ne vous parlerai pas, Victorin, de ma vertu, vous ririez de
+la vertu d'une chanteuse bohémienne; mais vous me croirez si je
+vous dis que, longtemps avant de vous voir, votre glorieux nom
+était venu jusqu'à moi; votre renommée de courage et de bonté
+avait fait battre mon coeur, ce coeur indigne de vous, puisque je
+suis une pauvre créature dégradée... Voyez-vous, Victorin, ajouta-
+t-elle les larmes aux yeux, si j'étais pure, vous auriez mon amour
+et ma vie; mais je suis flétrie, je ne mérite pas vos regards; je
+vous aime trop passionnément, je vous honore trop pour jamais vous
+offrir les restes d'une existence avilie par des hommes si peu
+dignes de vous être comparés...
+
+Cet hypocrite langage, loin de refroidir l'ardeur de Victorin,
+l'excita davantage; son caprice sensuel pour cette femme, irrité
+par ses refus, se changea bientôt en une passion dévorante,
+insensée. Malgré ses protestations de tendresse, malgré ses
+prières, malgré ses larmes, car il pleurait aux pieds de cette
+misérable, la bohémienne resta inexorable dans sa résolution. Le
+caractère de Victorin, jusqu'alors joyeux, avenant et ouvert,
+s'aigrit; il devint sombre, taciturne. Sa mère et moi, nous
+ignorions alors les causes de ce changement; à nos pressantes
+questions, le jeune général répondait que, frappé des symptômes de
+désaffection manifestés par l'armée à son égard, il ne voulait
+plus s'exposer à une pareille défaveur et que désormais sa vie
+sera austère et retirée. Sauf pendant quelques heures consacrées
+chaque jour à sa mère, Victorin ne sortait plus de chez lui,
+fuyant la société de ses anciens compagnons de plaisir. Les
+soldats, frappés de ce brusque revirement dans sa conduite, virent
+dans cette réforme salutaire le résultat de leurs observations,
+présentées en leur nom au jeune général par Douarnek avec une
+amicale franchise; ils s'affectionnèrent à lui plus que jamais.
+J'ai su plus tard que ce malheureux, dans sa solitude volontaire,
+buvait jusqu'à l'ivresse pour oublier sa fatale passion, allant
+cependant chaque soir chez la bohémienne, et la trouvant toujours
+impitoyable.
+
+Un mois environ se passa de la sorte: Tétrik était resté à Mayence
+afin de tâcher de vaincre la répugnance de Victoria à faire
+acclamer son petit-fils comme héritier du pouvoir de son père mais
+Victoria répondait au gouverneur d'Aquitaine:
+
+-- Ritha-Gaür, qui s'est fait une saie de la barbe des rois qu'il
+a rasés, a renversé, il y a dix siècles, la royauté en Gaule. Mon
+petit-fils est un enfant au berceau; nul ne sait s'il aura un jour
+les qualités nécessaires au gouvernement d'un grand peuple comme
+le nôtre. Reconnaître aujourd'hui cet enfant comme héritier du
+pouvoir de son père, ce serait rétablir une sorte de royauté.
+
+Tétrik, espérant vaincre par sa persistance la résolution de la
+mère des camps, restait dans la ville (j'ai du moins longtemps cru
+que tel était le seul but de son séjour à Mayence), et s'étonnait
+non moins que nous de la transformation du caractère de Victorin.
+Celui-ci, quoique plongé dans une morne tristesse, s'était
+toujours montré affectueux pour moi; plusieurs fois même je le vis
+sur le point de m'ouvrir son coeur et de me confier ce qu'il
+cachait à tous; craignant sans doute mes reproches, il retint ses
+aveux. Plus tard, ne venant plus chez moi, comme par le passé, il
+évita même les occasions de me rencontrer; ses traits, naguère si
+beaux, si ouverts, n'étaient plus reconnaissables; pâlis par la
+souffrance, creusés par les excès de l'ivresse solitaire à
+laquelle il se livrait, leur expression semblait de plus en plus
+sinistre; parfois une sorte d'égarement se trahissait dans la
+sombre fixité de son regard.
+
+Environ cinq semaines après la grande victoire du Rhin, Victorin
+redevint assidu chez moi; seulement il choisit pour ses visites à
+ma femme et à Sampso les heures où d'habitude j'allais chez
+Victoria pour écrire les lettres qu'elle me dictait. Ellèn
+accueillit le fils de ma soeur de lait avec son affabilité
+accoutumée. Je crus d'abord que, regrettant de s'être éloigné de
+moi sans motif et par caprice, il cherchait à amener entre nous un
+rapprochement par l'intermédiaire de ma femme; car, malgré sa
+persistance à éviter ma rencontre, il ne parlait de moi à Ellèn
+qu'avec affection. Sampso assistait aux entretiens de sa soeur et
+de Victorin. Une seule fois elle les laissa seuls; en rentrant,
+elle fut frappée de l'expression douloureuse de la physionomie de
+ma femme et de l'embarras de Victorin, qui sortit aussitôt.
+
+-- Qu'as-tu, Ellèn? lui dit Sampso.
+
+-- Ma soeur, je t'en conjure, désormais ne me laisse pas seule
+avec le fils de Victoria...
+
+-- Quelle est la cause de ton trouble?
+
+-- Fassent les dieux que je me sois trompée; mais à certains demi-
+mots de Victorin, à l'expression de son regard, j'ai cru deviner
+qu'il ressent pour moi un coupable amour... et pourtant il sait ma
+tendresse, mon dévouement pour Scanvoch!
+
+-- Ma soeur, reprit Sampso, les excès de Victorin m'ont toujours
+révoltée; mais depuis quelque temps il semble s'amender. Le
+sacrifice de ses goûts désordonnés lui coûte sans doute beaucoup,
+car chacun, tout en louant le changement de conduite du jeune
+général, remarque sa profonde tristesse... Je ne peux donc le
+croire capable de songer à déshonorer ton mari, lui qui aime
+Victorin comme son fils, lui qui à la guerre lui a sauvé la vie...
+Tu es dans l'erreur, Ellèn... non, une pareille indignité est
+impossible.
+
+-- Puisses-tu dire vrai, Sampso! Mais, je t'en conjure, si
+Victorin revient à la maison, ne me laisse pas seule avec lui, et
+quoi qu'il en soit, je veux tout dire à Scanvoch.
+
+-- Prends garde, Ellèn... Si, comme je le crois, tu te trompes,
+c'est jeter un soupçon affreux dans l'esprit de ton mari; tu sais
+son attachement pour Victoria et pour son fils; juge du désespoir
+de Scanvoch à une telle révélation!... Ellèn, suis mon conseil,
+reçois une fois encore Victorin seul à seul, et si tu acquiers la
+certitude de ce que tu redoutes, alors n'hésite plus... Révèle
+tout à Scanvoch, car s'il est imprudent à toi d'éveiller dans son
+esprit des soupçons peut-être mal fondés, tu dois démasquer un
+infâme hypocrite, lorsque tu n'as plus de doute sur ses projets.
+
+Ellèn promit à sa soeur d'écouter ses avis; mais de ce jour
+Victorin ne revint plus... Je n'ai connu ces détails que plus
+tard. Ceci s'était passé durant les cinq ou six premières semaines
+qui suivirent la grande bataille du Rhin, et huit jours avant les
+terribles événements qu'il me faut, hélas mon enfant, te
+raconter...
+
+Ce jour-là j'avais passé la première partie de la soirée auprès de
+Victoria, conférant avec elle d'une mission très-urgente pour
+laquelle je devais partir le soir même, et qui me pouvait retenir
+plusieurs jours. Victorin, quoiqu'il l'eût promis à sa mère, ne se
+rendit pas à cet entretien dont il savait l'objet. Je ne m'étonnai
+pas de son absence, je te l'ai dit, depuis quelque temps, et sans
+qu'il m'eût été possible de pénétrer la cause de cette bizarrerie,
+il évitait les occasions de se rencontrer avec moi. Victoria me
+dit d'une voix émue au moment où je la quittais à l'heure
+accoutumée:
+
+-- Les affections privées doivent se taire devant les intérêts de
+l'État: j'ai longuement parlé avec toi de la mission dont tu te
+charges, Scanvoch; maintenant, la mère te dira ses douleurs. Ce
+matin encore j'ai eu un triste entretien avec mon fils; en vain je
+l'ai supplié de me confier la cause du chagrin secret qui le
+dévore; il m'a répondu avec un sourire navrant:
+
+«-- Autrefois, ma mère, vous me reprochiez ma légèreté, mon goût
+trop ardent pour les plaisirs... ces temps sont loin déjà... je
+vis dans la retraite et la méditation. Ma demeure, où retentissait
+jadis, pendant la nuit, le joyeux tumulte des chants et des
+festins aux flambeaux, est aujourd'hui solitaire, silencieuse et
+sombre... sombre comme moi-même... Nos scrupuleux soldats, édifiés
+de ma conversion, ne me reprochent plus, je crois, aujourd'hui
+d'aimer trop la joie, le vin et les maîtresses. Que faut-il de
+plus, ma mère?...
+
+«-- Il me faut de plus que tu paraisses heureux comme par le
+passé, lui ai-je répondu sans pouvoir retenir mes larmes; car tu
+souffres, tu souffres d'une peine que j'ignore. La conscience
+d'une vie sage et réfléchie, comme doit l'être celle du chef d'un
+grand peuple, donne au visage une expression grave, mais sereine,
+tandis que ton visage est pâle, sinistre, sardonique comme celui
+d'un désespéré...»
+
+-- Que vous a répondu Victorin?
+
+-- Rien, il est retombé dans ce morne silence où je le vois si
+souvent plongé, et dont il ne sort que pour jeter autour de lui
+des regards presque égarés... Alors je lui ai présenté son enfant,
+que je tenais entre mes bras; il l'a pris et l'a embrassé
+plusieurs fois avec tendresse; puis il l'a replacé dans son
+berceau, et s'est retiré brusquement sans prononcer une parole,
+sans doute pour me cacher ses larmes; car j'ai vu qu'il
+pleurait... Ah! Scanvoch, mon coeur se brise en songeant à
+l'avenir que je voyais si beau pour la Gaule, pour mon fils et
+pour moi...
+
+J'ai tâché de consoler Victoria en cherchant inutilement avec elle
+la cause du mystérieux chagrin de son fils; puis l'heure me
+pressant, car je devais voyager la nuit, afin d'accomplir ma
+mission le plus promptement possible, j'ai quitté ma soeur de lait
+pour rentrer chez moi et embrasser ta mère et toi, mon enfant,
+avant de me mettre en route. J'ai trouvé Ellèn et sa soeur assises
+auprès de ton berceau... En me voyant, Sampso s'écria:
+
+-- Vous arrivez à propos, Scanvoch, pour m'aider à convaincre
+Ellèn que sa faiblesse est sans excuse... voyez ses larmes...
+
+-- Qu'as-tu, mon Ellèn? lui dis-je avec inquiétude, d'où vient ton
+chagrin?
+
+Elle baissa la tète, ne me répondit pas et continua de pleurer.
+
+-- Elle n'ose vous avouer la cause de son chagrin, Scanvoch: mais
+savez-vous pourquoi ma soeur se désole ainsi? C'est parce que vous
+partez...
+
+-- Quoi? dis-je à Ellèn d'un ton de tendre reproche, toi toujours
+si courageuse quand je partais pour la bataille, te voici
+craintive, éplorée, alors que je m'éloigne pour un voyage de
+quelques jours au plus, entrepris au milieu de la Gaule, en pleine
+paix!... Ellèn... tes inquiétudes n'ont pas de motif.
+
+-- Voilà ce que je ne cesse de répéter à ma soeur, reprit Sampso.
+Votre voyage ne vous expose à aucun danger, et si vous partez
+cette nuit c'est que votre mission est urgente.
+
+-- Sans doute, et n'est-ce pas d'ailleurs un véritable plaisir que
+de voyager, ainsi que je vais le faire, par une douce nuit d'été
+au milieu de notre beau pays, si tranquille aujourd'hui?
+
+-- Je sais tout cela, reprit Ellèn d'une voix altérée, ma
+faiblesse est insensée; mais, malgré moi, ce voyage m'épouvante...
+-- Puis, tendant vers moi ses mains suppliantes: -- Scanvoch mon
+époux bien-aimé! ne pars pas, je t'en conjure, ne pars pas...
+
+-- Ellèn, lui dis-je tristement, pour la première fois de ma vie
+je suis obligé de répondre à ton désir par un refus.
+
+-- Je t'en supplie... reste près de moi.
+
+-- Je te sacrifierais tout, hormis mon devoir... La mission dont
+m'a chargé Victoria est importante... j'ai promis de la remplir,
+je tiendrai ma promesse...
+
+-- Pars donc, me dit ma femme en sanglotant avec désespoir, pars
+donc, et que ma destinée s'accomplisse! Tu l'auras voulu...
+
+-- Sampso, ai-je dit le coeur navré, de quelle destinée parle-t-
+elle?
+
+-- Hélas! ma soeur est accablée depuis ce matin de noirs
+pressentiments; ils lui paraissent, ainsi qu'à moi, inexplicables,
+pourtant elle ne peut les vaincre; elle se persuade qu'elle ne
+vous verra plus... ou qu'un grand malheur vous menace pendant
+votre voyage.
+
+-- Ellèn, ma femme bien-aimée, lui ai-je dit en la serrant contre
+ma poitrine, ignores-tu que, si courte que doive être notre
+séparation, il m'en coûte toujours de m'éloigner d'ici?... Veux-tu
+joindre à ce chagrin celui que j'aurai en te laissant ainsi
+désolée?
+
+-- Pardonne-moi, me dit Ellèn en faisant un violent effort sur
+elle-même; tu dis vrai, ma faiblesse est indigne de la femme d'un
+soldat... Tiens, vois je ne pleure plus, je suis calme..., tes
+paroles me rassurent; j'ai honte de mes lâches terreurs... Mais au
+nom de notre enfant qui dort là dans son berceau, ne t'en vas pas
+irrité contre moi; que tes adieux soient bons et tendres comme
+toujours... j'ai besoin de cela, vois-tu... oui, j'ai besoin de
+cela pour retrouver le courage dont je manque aujourd'hui sans
+savoir pourquoi.
+
+Ma femme, malgré son apparente résignation, semblait tant souffrir
+de la contrainte qu'elle s'imposait, qu'un moment, afin de rester
+auprès d'Ellèn, je songeai à prier Victoria de donner au capitaine
+Marion la mission dont je m'étais chargé; une réflexion me retint:
+le temps pressait, puisque je partais de nuit; il faudrait
+employer plusieurs heures à mettre le capitaine Marion au courant
+d'une affaire à laquelle il était resté jusqu'alors complètement
+étranger, et qui, pour réussir, devait être traitée avec une
+extrême célérité. Obéissant à mon devoir, et, il faut le dire
+aussi, convaincu de la vanité des craintes d'Ellèn, je ne cédai
+pas à son désir; je la serrai tendrement entre mes bras, et, la
+recommandant à l'excellente affection de Sampso, je suis parti à
+cheval.
+
+Il était alors environ dix heures du soir; un cavalier devait me
+servir d'escorte et de messager pour le cas où j'aurais à écrire à
+Victoria pendant la route; choisi par le capitaine Marion, à qui
+j'avais demandé un homme sûr et discret, ce cavalier m'attendait à
+l'une des portes de Mayence; je l'ai bientôt rejoint. Quoique la
+lune se levât tard, la nuit était pourtant assez claire, grâce au
+rayonnement des étoiles; j'ai remarqué, sans attacher d'importance
+à cette circonstance, que, malgré la douceur de la saison, mon
+compagnon de voyage portait une grosse casaque dont le capuchon se
+rabattait sur son casque, de sorte qu'en plein jour j'aurais eu
+même quelque difficulté à distinguer les traits de cet homme.
+Simple soldat comme moi, au lieu de chevaucher à mes côtés, il me
+laissa le dépasser sans m'adresser une parole; puis il me suivit.
+En toute autre occasion, et enclin, comme tout Gaulois, à la
+causerie, je n'aurais pas accepté cette marque de déférence
+exagérée, qui m'eût privé de l'entretien d'un compagnon pendant un
+long trajet; mais, attristé par les adieux de ma femme, et
+songeant, malgré moi, à mesure que je m'éloignais, aux sinistres
+pressentiments dont elle avait été agitée, je ne fus pas fâché de
+rester seul avec mes réflexions durant une partie de la nuit; je
+m'éloignai donc de la ville, suivi du cavalier non moins
+silencieux que moi...
+
+Nous avions, sans échanger une parole, chevauché environ deux
+heures, car la lune, qui devait se lever vers minuit, commençait
+de poindre derrière une colline bornant l'horizon. Nous nous
+trouvions à un carrefour où se croisaient trois grandes routes
+tracées et exécutées par les Romains. J'avais ralenti l'allure de
+_Tom-Bras_, afin de reconnaître le chemin que je devais suivre,
+lorsque soudain mon compagnon de voyage, élevant la voix derrière
+moi, m'a crié:
+
+-- Scanvoch! reviens à toute bride sur tes pas... un grand crime
+se commet à cette heure dans ta maison!...
+
+À ces mots je me retournai vivement sur ma selle, et grâce à la
+demi-obscurité de la nuit je vis le cavalier, faisant faire à son
+cheval un bond énorme, franchir le talus de la route et
+disparaître dans l'ombre d'un grand bois, dont nous longions la
+lisière depuis quelque temps... Frappé de stupeur, je restai
+quelques moments immobile, et lorsque, cédant à une curiosité
+pleine d'angoisse, je voulus m'élancer à la poursuite du cavalier,
+afin d'avoir l'explication de ses paroles, il était trop tard; la
+lune ne jetait pas encore assez de clarté pour qu'il me fût
+possible de m'aventurer à travers des bois que je ne connaissais
+pas; le cavalier avait d'ailleurs sur moi une avance qui
+s'augmentait à chaque instant. Prêtant attentivement l'oreille,
+j'entendis, au milieu du profond silence de la nuit, le galop
+rapide et déjà lointain du cheval de cet homme; il me parut
+reprendre par la forêt, et conséquemment par une voie plus courte,
+la direction de Mayence. Un moment j'hésitai dans ma résolution;
+mais, me rappelant les inexplicables pressentiments de ma femme,
+et les rapprochant surtout des paroles du cavalier, je regagnai la
+ville à toute bride...
+
+-- Si par un hasard inconcevable, me disais-je, l'avertissement
+auquel j'obéis est aussi mal fondé que les pressentiments d'Ellèn,
+avec lesquels il concorde pourtant d'une manière étrange, si mon
+alarme a été vaine, je prendrai au camp un cheval frais pour
+recommencer mon voyage, qui n'aura d'ailleurs subi qu'un retard de
+trois heures.
+
+J'excitai donc des talons et de la voix la rapide allure de mon
+vigoureux _Tom-Bras_, et me dirigeai vers Mayence avec une folle
+vitesse. À mesure que je me rapprochais des lieux où j'avais
+laissé ma femme et mon enfant, les plus noires pensées venaient
+m'assaillir. Quel pouvait être ce crime qui se commettait dans ma
+maison? Était-ce à un ami? était-ce à un ennemi que je devais
+cette révélation? Parfois il me semblait que la voix du cavalier
+ne m'était pas inconnue, sans qu'il me fût possible de me souvenir
+où je l'avais déjà entendue; mais ce qui redoublait surtout mon
+anxiété, c'était ce mystérieux accord entre le malheur dont on
+venait de me menacer et les pressentiments d'Ellèn. La lune,
+s'étant levée, facilitait la précipitation de ma course en
+éclairant la route; les arbres, les champs, les maisons,
+disparaissaient derrière moi avec une rapidité vertigineuse. Je
+mis moins d'une heure à parcourir cette même route, parcourue
+naguère par moi en deux heures; j'atteignis enfin les portes de
+Mayence... Je sentais _Tom-Bras_ faiblir entre mes jambes, non par
+faute d'ardeur et de courage, mais parce que ses forces étaient à
+bout. Avisant un soldat en faction, je lui dis:
+
+-- As-tu vu un cavalier rentrer cette nuit dans la ville?
+
+-- Il y a un quart d'heure à peine, me répondit le soldat, un
+cavalier, vêtu d'une casaque à capuchon, a passé au galop devant
+cette porte; il se dirigeait vers le camp.
+
+-- C'est lui, ai-je pensé en reprenant ma course, au risque de
+voir Tom-Bras expirer sous moi. Plus de doute, mon compagnon de
+voyage m'aura devancé par le chemin de la forêt; mais pourquoi se
+rend-il au camp, au lieu d'entrer dans la ville?
+
+Quelques instants après j'arrivais devant ma maison: je sautai à
+bas de mon cheval, qui hennit en reconnaissait notre logis. Je
+courus à la porte, j'y frappai à grands coups... Personne ne vint
+m'ouvrir, mais j'entendis des cris étouffés; je heurtai de
+nouveau, et tout aussi vainement, avec le pommeau de mon épée; les
+cris redoublèrent; il me sembla reconnaître la voix de Sampso...
+J'essayai de briser la porte... impossible... Soudain la fenêtre
+de la chambre de ma femme s'ouvre, j'y cours l'épée à la main. Au
+moment où j'arrive devant cette croisée, on poussait du dedans les
+volets qui la fermaient. Je m'élance' à travers ce passage, je me
+trouve ainsi face à face avec un homme... L'obscurité ne me permit
+pas de reconnaître ses traits; il fuyait de la chambre d'Ellèn,
+dont les cris déchirants parvinrent jusqu'à moi. Saisir cet homme
+à la gorge au moment où il mettait le pied sur l'appui de la
+fenêtre pour s'échapper, le repousser dans la chambre pleine de
+ténèbres, où je me précipite avec lui, le frapper plusieurs fois
+de mon épée avec fureur, en criant «Ellèn! me voici...» tout cela
+se passa avec la rapidité de la pensée. Je retirais mon épée du
+corps étendu à mes pieds pour l'y replonger encore, car j'étais
+fou de rage, lorsque deux bras m'étreignent avec une force
+convulsive... Je me crois attaqué par un autre adversaire; je
+traverse de mon épée ce corps, qui dans l'obscurité se suspendait
+à mon cou, et aussitôt j'entends ces paroles prononcées d'une voix
+expirante:
+
+-- Scanvoch... tu m'as tuée..., merci, mon bien-aimé... il m'est
+doux de mourir de ta main... je n'aurais pu vivre avec ma honte...
+
+C'était la voix d'Ellèn!...
+
+Ma femme était accourue dans sa muette terreur pour se mettre sous
+ma protection: ses bras, qui m'avaient d'abord enserré, se
+détachèrent brusquement de moi... je l'entendis tomber sur le
+plancher... Je restai foudroyé... mon épée s'échappa de mes mains,
+et pendant quelques instants un silence de mort se fit dans cette
+chambre complètement obscure, sauf une traînée de pâle lumière,
+jetée par la lune entre les deux volets à demi refermés par le
+vent... Soudain, ils s'ouvrirent complètement du dehors, et à la
+clarté lunaire, je vis une femme svelte, grande, vêtue d'une jupe
+rouge et d'un corset de toile d'argent, montée au dehors sur
+l'appui de la fenêtre.
+
+-- Victorin, dit-elle, beau Tarquin d'une nouvelle Lucrèce, quitte
+cette maison, la nuit s'avance. Je t'ai vu à minuit, l'heure
+convenue, entrer par la porte en l'absence du mari... Tu vas
+sortir de chez ta belle par la fenêtre, chemin des amants... tu as
+accompli ta promesse... maintenant je suis à toi... Viens, mon
+char nous attend, fuyons...
+
+-- Victorin! m'écriai-je avec horreur, me croyant le jouet d'un
+rêve épouvantable, c'était lui... je l'ai tué!...
+
+-- Le mari! reprit Kidda, la bohémienne, en sautant en arrière...
+C'est le diable qui l'a ramené!...
+
+Et elle disparut.
+
+Quelques instants après j'entendis le bruit des roues d'un char et
+le tintement du grelot de la mule qui l'entraînait rapidement,
+tandis que, au loin, du côté de la porte du camp, s'élevait une
+rumeur lointaine et toujours croissante, comme celle d'une foule
+qui s'approche en tumulte. À ma première stupeur succéda une
+angoisse terrible, mêlée d'une dernière espérance: Ellèn n'était
+peut-être pas morte... Je courus à la porte de la chambre, fermée
+en dedans; j'appelai Sampso à grands cris; sa voix me répondit
+d'une pièce voisine; on l'y avait enfermée... Je la délivrai,
+m'écriant:
+
+-- J'ai frappé Ellèn dans l'obscurité... la blessure n'est peut-
+être pas mortelle; courez chez _Omer_, le druide...
+
+-- J'y cours, me répondit Sampso sans m'interroger davantage.
+
+Elle se précipita vers la porte de la maison verrouillée à
+l'intérieur. Au moment, où elle l'ouvrait, je vis s'avancer sur la
+place où était située ma maison, tout proche de la porte du camp,
+une foule de soldats: plusieurs portaient des torches; tous
+poussaient des cris menaçants, au milieu desquels revenait sans
+cesse le nom de _Victorin_.
+
+À la tête de ce rassemblement, j'ai reconnu le vétéran Douarnek,
+brandissant son épée.
+-- Scanvoch, me dit-il, le bruit vient de se répandre dans le camp
+qu'un crime affreux a été commis dans ta maison.
+
+-- Et le criminel est Victorin! crièrent plusieurs voix qui
+couvrirent la mienne. À mort, l'infâme!
+
+-- À mort, l'infâme! qui a fait violence à la chaste épouse de son
+ami...
+
+-- Comme il a fait violence à l'hôtesse de la taverne des bords du
+Rhin...
+
+-- Ce n'était pas une calomnie!
+
+-- Le lâche hypocrite avait feint de s'amender!
+
+-- Oui, pour commettre ce nouveau forfait.
+
+-- Déshonorer la femme d'un soldat! d'un des nôtres!
+
+Scanvoch, qui aimait ce débauché comme son fils!...
+
+-- Et qui à la guerre lui avait sauvé la vie.
+
+-- À mort! à mort!...
+
+Il m'avait été impossible de dominer de la voix ces cris
+furieux... Sampso, désespérée, faisait de vains efforts pour
+traverser la foule exaspérée.
+
+-- Par pitié! laissez-moi passer! criait Sampso d'une voix
+suppliante: je vais chercher un druide médecin... Ellèn respire
+encore... Sa blessure peut n'être pas mortelle... Du secours! du
+secours!...
+
+Ces mots redoublèrent l'indignation et la fureur des soldats. Au
+lieu d'ouvrir leurs rangs à la soeur de ma femme, ils la
+repoussèrent en se ruant vers la porte, bientôt ainsi encombrée
+d'une foule impénétrable, frémissante de colère, et d'où
+s'élevèrent de nouveaux cris...
+
+-- Malheur! malheur à Victorin!...
+
+-- Ce monstre a égorgé la femme de Scanvoch après l'avoir
+violentée!
+
+-- Elle meurt comme l'hôtesse de la taverne de l'île du Rhin.
+
+-- Victorin! s'écria Douarnek, nous t'avions pardonné, nous avions
+cru à ta foi de soldat; tu es l'un des chefs de la Gaule... tu es
+notre général... tu n'échapperas pas à la peine de tes crimes!
+Plus nous t'avons aimé, plus nous t'abhorrons!...
+
+-- Nous serons tes bourreaux!
+
+-- Nous t'avons glorifié... nous te châtierons!
+
+-- Un général tel que toi déshonore la Gaule et l'armée!
+
+-- Il faut un exemple terrible!
+
+-- À mort, Victorin! à mort!...
+
+-- Impossible d'aller chercher du secours; ma soeur est perdue, me
+dit Sampso avec désespoir, pendant que je tâchais, mais toujours
+en vain, de me faire entendre de cette foule en délire, dont les
+mille cris couvraient ma voix.
+
+-- Je vais essayer de sortir par la fenêtre, me dit Sampso.
+
+Et elle s'élança vers la chambre mortuaire. Moi, faisant tous mes
+efforts pour empêcher les soldats furieux contre leur général
+d'envahir ma demeure, je criais:
+
+-- Retirez-vous... laissez-moi seul dans cette maison de deuil...
+Justice est faite!... retirez-vous...
+
+Le tumulte, toujours croissant, étouffa mes paroles; je vis
+revenir Sampso te portant dans ses bras, mon enfant; elle me dit
+en sanglotant:
+
+-- Mon frère, plus d'espoir! Ellèn est glacée... son coeur ne bat
+plus... elle est morte!...
+
+-- Morte! morte! Hésus, ayez pitié de moi! ai-je murmuré en
+m'appuyant contre la muraille du vestibule, car je me sentais
+défaillir.
+
+Mais soudain je revins à moi et tressaillis de tous mes membres,
+en entendant ces mots circuler parmi les soldats:
+
+-- Voici Victoria! voici notre mère!...
+
+Et la foule, dégageant les abords de ma maison, reflua vers le
+milieu de la place pour aller au-devant de ma soeur de lait. Tel
+était le respect que cette femme auguste inspirait à l'armée, que
+bientôt le silence succéda aux furieuses clameurs des soldats; ils
+comprirent la terrible position de cette mère qui, attirée par des
+cris de justice et de vengeance proférés contre son fils accusé
+d'un crime horrible, s'approchait dans la majesté de sa douleur
+maternelle.
+
+Mon coeur, à moi, se brisa... Victoria, ma soeur de lait... cette
+femme, pour qui ma vie n'avait été qu'un long jour de dévouement,
+Victoria allait trouver dans ma maison le cadavre de son fils tué
+par moi... qui l'avais vu naître... qui l'avais aimé comme mon
+enfant!... Je voulus fuir... je n'en eus pas la force... Je restai
+adossé à la muraille... regardant devant moi, incapable de faire
+un mouvement.
+
+Soudain, la foule des soldats s'écarte, forme une sorte de haie de
+chaque côté d'un large passage, et je vois s'avancer lentement, à
+la clarté de la lune et des torches, Victoria, vêtue de sa longue
+robe noire, tenant son petit-fils entre ses bras... Elle espérait
+sans doute apaiser l'exaspération des soldats en offrant à leurs
+yeux cette innocente créature. Tétrik, le capitaine Marion et
+plusieurs officiers, qui avaient prévenu Victoria du tumulte et de
+ses causes, la suivaient. Ils parvinrent à calmer l'effervescence
+des troupes: le silence devint solennel... La mère des camps
+n'était plus qu'à quelques pas de ma maison, lorsque Douarnek
+s'approcha d'elle, et lui dit en fléchissant le genou:
+
+-- Mère, ton fils a commis un grand crime... nous te plaignons...
+mais tu nous feras justice... nous voulons justice...
+
+-- Oui, oui, justice! s'écrièrent les soldats dont l'irritation,
+muette depuis quelques instants, éclata de nouveau avec une
+violence croissante en mille cris divers: Justice! ou nous nous la
+ferons nous-mêmes...
+
+-- Mort à l'infâme!
+
+-- Mort à celui qui a déshonoré la femme de son ami!
+
+-- Victorin est notre chef... son crime sera-t-il impuni?
+
+-- Si l'on nous refuse justice, nous nous la ferons nous-mêmes.
+
+-- Maudit soit le nom de Victorin!
+
+-- Oui, maudit... maudit... répétèrent une foule de voix
+menaçantes; maudit soit à jamais son nom!
+
+Victoria, pâle, calme et imposante, s'était un instant arrêtée
+devant Douarnek, qui fléchissait le genou en lui parlant... Mais
+lorsque les cris de «Mort à Victorin! maudit soit son nom!» firent
+de nouveau explosion, ma soeur de lait, dont le mâle et beau
+visage trahissait une angoisse mortelle, étendit les bras en
+présentant par un geste touchant son petit-fils aux soldats, comme
+si l'enfant eût demandé grâce et pitié pour son père.
+
+Ce fut alors qu'éclatèrent avec plus de violence ces cris:
+
+-- Mort à Victorin! ... maudit soit son nom!
+
+À ce moment j'ai vu mon compagnon de route, reconnaissable à sa
+casaque, dont le capuchon était toujours rabaissé sur son visage,
+s'avancer d'un air menaçant vers Victoria en criant:
+
+-- Oui, maudit soit le nom de Victorin... périsse à jamais sa
+race!...
+
+Et cet homme arracha violemment l'enfant des bras de Victoria, le
+prit par les deux pieds, puis il le lança avec furie sur les
+cailloux du chemin, où il lui brisa la tête. Cet acte de férocité
+fut si brusque, si rapide, que lorsque Douarnek et plusieurs
+soldats indignés se jetèrent sur l'homme au capuchon, pour sauver
+l'enfant, cette innocente créature gisait sur le sol, la tête
+fracassée... J'entendis un cri déchirant poussé par Victoria, mais
+je ne pus l'apercevoir pendant quelques instants, les soldats
+l'ayant entourée, la croyant menacée de quelque danger. J'appris
+ensuite qu'à la faveur du tumulte et de la nuit, l'auteur de ce
+meurtre horrible avait échappé... Les rangs des soldats s'étant
+ouverts de nouveau au milieu d'un morne silence, j'ai revu, à
+quelques pas de ma maison, Victoria, le visage inondé de larmes,
+tenant entre ses bras le petit corps inanimé du fils de Victorin.
+Alors du seuil de ma porte je dis à la foule muette et consternée:
+
+-- Vous demandez justice? Justice est faite!... Moi, Scanvoch,
+j'ai tué Victorin: il est innocent du meurtre de ma femme.
+Retirez-vous... laissez la mère des camps entrer dans ma maison
+pour y pleurer sur le corps de son fils et de son petit-fils...
+
+Victoria me dit alors d'une voix ferme en s'arrêtant au seuil de
+mon logis:
+
+-- Tu as tué mon fils pour venger ton outrage?
+
+-- Oui, ai-je répondu d'une voix étouffée; oui, et dans
+l'obscurité j'ai aussi frappé ma femme...
+
+-- Viens, Scanvoch, viens fermer les paupières d'Ellèn et de
+Victorin.
+
+Et là elle entra chez moi au milieu du religieux silence des
+soldats groupés au dehors; le capitaine Marion et Tétrik la
+suivirent; elle leur fit signe de demeurer à la porte de la
+chambre mortuaire, où elle voulut rester seule avec moi et Sampso.
+
+À la vue de ma femme, étendue morte sur le plancher, je me suis
+jeté à genoux en sanglotant; j'ai relevé sa belle tète, alors pâle
+et froide, j'ai clos ses paupières, puis, enlevant le corps entre
+mes bras, je l'ai placé sur son lit; je me suis agenouillé, le
+front appuyé au chevet, et n'ai plus contenu mes gémissements...
+Je suis resté longtemps ainsi à pleurer, entendant les sanglots
+étouffés de Victoria. Enfin sa voix m'a rappelé à moi-même et à ce
+qu'elle devait aussi souffrir; je me suis retourné je l'ai vue
+assise à terre auprès du cadavre de Victorin; sa tête reposait sur
+les genoux maternels.
+
+-- Scanvoch, me dit ma soeur de lait en écartant les cheveux qui
+couvraient le front glacé de Victorin, mon fils n'est plus... je
+peux pleurer sur lui, malgré son crime... Le voilà donc mort!
+mort... à vingt-deux ans à peine!
+
+-- Mort... tué par moi... qui l'aimais comme mon enfant!...
+
+-- Frère, tu as vengé ton honneur... je te pardonne et te
+plains...
+
+-- Hélas! j'ai frappé Victorin dans l'obscurité... je l'ai frappé
+en proie à un aveugle accès de rage... je l'ai frappé ignorant que
+ce fût lui! Hésus m'en est témoin! Si j'avais reconnu votre fils,
+ô ma soeur! je l'aurais maudit, mais mon épée serait tombée à mes
+pieds...
+
+Victoria m'a regardé silencieuse... Mes paroles ont paru la
+soulager d'un grand poids en lui apprenant que j'avais tué son
+fils sans le reconnaître; elle m'a tendu vivement la main; j'y ai
+porté mes lèvres avec respect... Pendant quelque temps nous sommes
+restés muets; puis elle a dit à la soeur d'Ellèn:
+
+-- Sampso, vous étiez ici cette nuit? Parlez, je vous prie... que
+s'est-il passé?...
+
+-- Il était minuit, répondit Sampso d'une voix oppressée; depuis
+deux heures Scanvoch nous avait quittées pour se mettre en route;
+je reposais ici auprès de ma soeur... j'ai entendu frapper à la
+porte de la maison... j'ai jeté un manteau sur mes épaules... Je
+suis allée demander qui était là: une voix de femme, à l'accent
+étranger, m'a répondu...
+
+-- Une voix de femme? lui dis-je avec un accent de surprise que
+partageait Victoria; une voix de femme vous a répondu, Sampso?
+
+-- Oui, c'était un piége; cette voix m'a dit:
+
+«--Je viens de la part de Victoria donner à Ellèn, femme de
+Scanvoch, parti depuis deux heures, un avis très-important.»
+
+Victoria et moi, à ces paroles de Sampso, nous avons échangé un
+regard d'étonnement croissant; elle a continué:
+
+-- N'ayant aucune défiance contre la messagère de Victoria, je lui
+ai ouvert... Aussitôt, au lieu d'une femme, un homme s'est
+présenté devant moi, m'a repoussée violemment dans le couloir
+d'entrée, et a verrouillé la porte en dedans... À la clarté de la
+lampe, que j'avais déposée à terre, j'ai reconnu Victorin... Il
+était pâle, effrayant... il pouvait à peine se soutenir sur ses
+jambes, tant il était ivre.
+
+-- Oh! le malheureux! le malheureux! me suis-je écrié; il n'avait
+plus sa raison! Sans cela jamais... oh! non, jamais... il n'eût
+commis pareil crime!...
+
+-- Continuez, Sampso, lui dit Victoria étouffant un soupir,
+continuez...
+
+-- Sans m'adresser une parole, Victorin m'a montré l'entrée de la
+chambre que j'occupais, lorsque je ne partageais pas celle de ma
+soeur en l'absence de Scanvoch... Dans ma terreur j'ai tout
+deviné... j'ai crié à Ellèn «Ma soeur, enferme-toi!» Puis de
+toutes mes forces, j'ai appelé au secours... Mes cris ont exaspéré
+Victorin; il s'est précipité sur moi et m'a jetée dans ma
+chambre... Au moment où il m'y enfermait, j'ai vu accourir Ellèn
+dans le couloir, pâle, épouvantée, demi-nue... J'ai entendu le
+bruit d'une lutte, les cris déchirants de ma soeur appelant à son
+aide... et je n'ai plus rien entendu, plus rien... Je ne sais
+combien de temps s'était passé, lorsque l'on a frappé et appelé au
+dehors avec force... C'était Scanvoch... J'ai répondu à sa voix du
+fond de ma chambre, dont je ne pouvais sortir... Au bout de
+quelques instants ma porte s'est ouverte... et j'ai vu Scanvoch...
+
+-- Et toi, me dit Victoria, comment es-tu revenu si brusquement
+ici?
+
+-- À quatre lieues de Mayence, l'on m'a averti qu'un crime se
+commettait dans ma maison.
+
+-- Cet avertissement, qui te l'a donné?
+
+-- Un soldat, mon compagnon de voyage.
+
+-- Ce soldat, qui était-il? me dit Victoria. Comment avait-il
+connaissance de ce crime?
+
+-- Je l'ignore... il a disparu à travers la forêt en me donnant ce
+sinistre avis... Ce soldat, revenu ici avant moi... ce soldat est
+le même qui, arrachant ton petit-fils d'entre tes bras, l'a tué à
+tes pieds...
+
+-- Scanvoch, reprit Victoria en frémissant et portant ses deux
+mains à son front, mon fils est mort... je ne veux ni l'accuser ni
+l'excuser... mais, crois-moi... ce crime cache quelque horrible
+mystère!...
+
+-- Écoutez, lui dis-je me rappelant plusieurs circonstances dont
+le souvenir m'avait échappé dans le premier égarement de ma
+douleur: arrivé devant la porte de ma maison, j'ai heurté; les
+cris lointains de Sampso m'ont seuls répondu... Peu d'instants
+après, la fenêtre basse de la chambre de ma femme s'est ouverte,
+j'y ai couru: les volets s'écartaient pour livrer passage à un
+homme, tandis qu'Ellèn criait au secours... J'ai repoussé l'homme
+dans la chambre, alors noire comme une tombe, et j'ai, dans
+l'ombre, frappé votre fils. Presque aussitôt deux bras m'ont
+étreint... Je me suis cru attaqué par un nouvel assaillant... J'ai
+encore frappé dans l'ombre... c'était Ellèn que je tuais...
+
+Et je n'ai pu contenir mes sanglots.
+
+-- Frère, frère... m'a dit Victoria, c'est une terrible et fatale
+nuit que celle-ci...
+
+-- Écoutez encore... et surtout écoutez ceci... ai-je dit à ma
+soeur de lait, en surmontant mon émotion. Au moment où je
+reconnaissais la voix expirante de ma femme j'ai vu à la clarté
+lunaire une femme debout sur l'appui de la croisée...
+
+-- Une femme! s'écria Victoria.
+
+-- Celle-là peut-être dont la voix m'avait trompée, dit Sampso, en
+m'annonçant un message de la mère des camps...
+
+-- Je le crois, ai-je repris, et cette femme, sans doute complice
+du crime de Victorin, l'a appelé, lui disant qu'il fallait fuir...
+qu'elle était à lui, puisqu'il avait tenu sa promesse.
+
+-- Sa promesse? reprit Victoria quelle promesse?
+
+-- Le déshonneur d'Ellèn!...
+
+Ma soeur de lait tressaillit et ajouta:
+
+-- Je te dis, Scanvoch, que ce crime est entouré d'un horrible
+mystère... Mais cette femme, qui était-elle?
+
+-- Une des deux bohémiennes arrivées à Mayence depuis quelque
+temps... Écoutez encore... La bohémienne ne recevant pas de
+réponse de Victorin, et entendant au loin le tumulte des soldats
+accourant furieux, la bohémienne a disparu; et bientôt après, le
+bruit de son chariot m'apprenait sa fuite... Dans mon désespoir,
+je n'ai pas songé à la poursuivre... Je venais de tuer Ellèn à
+côté du berceau de mon fils... Ellèn, ma pauvre et bien-aimée
+femme!...
+
+En disant ces mots, je n'ai pu m'empêcher de pleurer encore...
+Sampso et Victoria gardaient le silence.
+
+-- C'est un abîme! reprit la mère des camps, un abîme où ma raison
+se perd ... Le crime de mon fils est grand... son ivresse, loin de
+l'excuser, le rend plus honteux encore... et cependant, Scanvoch,
+tu ne sais peut-être pas combien ce malheureux enfant t'aimait...
+
+-- Ne me dites pas cela, Victoria, ai-je murmuré en cachant mon
+visage entre mes mains; ne me dites pas cela... mon désespoir ne
+peut être plus affreux!...
+
+-- Ce n'est pas un reproche, mon frère, a repris Victoria. Moi,
+témoin du crime de mon fils, je l'aurais tué de ma main, pour
+qu'il ne déshonorât pas plus longtemps et sa mère et la Gaule qui
+l'a choisi pour chef... Je te rappelle l'affection de Victorin
+pour toi, parce que je crois que, sans son ivresse et je ne sais
+quelle machination ténébreuse, il n'eût pas commis ce forfait...
+
+-- Et moi, ma soeur, cette trame infernale, je crois la saisir...
+
+-- Toi?
+
+--Avant la grande bataille du Rhin une calomnie infâme a été
+répandue contre Victorin. L'armée s'éloignait de lui... est-ce
+vrai?
+
+-- C'est vrai...
+
+-- La victoire de ton fils lui avait ramené l'affection des
+soldats... Voici qu'aujourd'hui cette ancienne calomnie devient
+une terrible réalité... Le crime de Victorin lui coûte la vie...
+ainsi qu'à son fils sa race est éteinte, un nouveau chef doit être
+donné à la Gaule, est-ce vrai?
+
+-- Oui.
+
+-- Ce soldat inconnu, mon compagnon de route, en me révélant cette
+nuit qu'un crime se commettait dans ma maison, ne savait-il pas
+que si je n'arrivais pas à temps pour tuer Victorin dans le
+premier accès de ma rage, il serait massacré par les troupes
+soulevées contre lui à la nouvelle de ce forfait?
+
+-- Et ce forfait, dit Sampso, comment l'armée l'a-t-elle connu
+sitôt, puisque personne encore n'avait pu sortir de cette
+maison?...
+
+La mère des camps, frappée de cette réflexion de Sampso, me
+regarda. Je continuai:
+
+-- Quel est l'homme, Victoria, qui, arrachant de vos bras votre
+petit-fils, l'a tué à vos pieds? Encore ce soldat inconnu!
+
+-- C'est vrai... répondit Victoria pensive, c'est vrai...
+
+-- Ce soldat a-t-il cédé à un emportement de fureur aveugle contre
+cet innocent enfant? Non... Il a donc été l'instrument d'une
+ambition aussi ténébreuse que féroce... Un seul homme avait
+intérêt au double meurtre qui vient d'éteindre votre race, ma
+soeur... car votre race éteinte, la Gaule doit choisir un nouveau
+chef... Et l'homme que je soupçonne, l'homme que j'accuse veut
+depuis longtemps gouverner la Gaule!...
+
+-- Son nom? s'écria Victoria en attachant sur moi un regard plein
+d'angoisse, le nom de cet homme que tu soupçonnes, que tu
+accuses?...
+
+-- Son nom est Tétrik, oui, Tétrik, gouverneur de Gascogne, et
+votre parent, ma soeur...
+
+Pour la première fois, Victoria, depuis que je lui avais exprimé
+mes doutes sur son parent, sembla les partager; elle jeta les yeux
+sur son fils avec une expression de pitié douloureuse, baisa de
+nouveau et à plusieurs reprises son front glacé; puis, après
+quelques instants de réflexion profonde, elle prit une résolution
+suprême, se releva, et me dit d'une voix ferme:
+
+-- Où est Tétrik?
+
+-- Il attend au dehors avec le capitaine Marion.
+
+-- Qu'ils viennent tous deux!
+
+-- Quoi! vous voulez?...
+
+-- Je veux qu'ils viennent tous deux à l'instant.
+
+-- Ici... dans cette chambre mortuaire?
+
+-- Ici, dans cette chambre mortuaire... Oui, ici, Scanvoch, devant
+les restes inanimés de ta femme, de mon fils et de son enfant. Si
+cet homme a noué cette ténébreuse et horrible trame, cet homme,
+fût-il un démon d'hypocrisie et de férocité, se trahira par son
+trouble à la vue de ses victimes... à la vue d'une mère entre les
+corps de son fils et de son petit-fils... à la vue d'un époux près
+du corps de sa femme! Va, mon frère, qu'ils viennent... qu'ils
+viennent!... Il faut aussi retrouver à tout prix ce soldat
+inconnu, ton compagnon de route.
+
+-- J'y songe, ajoutai-je frappé d'un souvenir soudain, c'est le
+capitaine Marion qui a choisi ce cavalier dont j'étais escorté...
+il le connaît.
+
+-- Nous interrogerons le capitaine... Va, mon frère, qu'ils
+viennent... qu'ils viennent!...
+
+J'obéis à Victoria... J'appelai Tétrik et Marion; ils accoururent.
+
+J'eus le courage, malgré ma douleur, d'observer attentivement la
+physionomie du gouverneur de Gascogne... Dès qu'il entra, le
+premier objet qui parut frapper ses regards fut le cadavre de
+Victorin... Les traits de Tétrik prirent aussitôt une expression
+déchirante, ses larmes coulèrent à flots, et se jetant à genoux
+auprès du corps en joignant les mains, il s'écria d'une voix
+entrecoupée:
+
+-- Mort à la fleur de son âge... mort... lui si vaillant...si
+généreux! lui, l'espoir, la forte épée de la Gaule... Ah! j'oublie
+les égarements de cet infortuné devant l'affreux malheur qui
+frappe mon pays... Par ta mort! Victorin... oh! Victorin...
+
+Tétrik ne put continuer, les sanglots étouffèrent sa voix. À
+genoux et affaissé sur lui-même, le visage caché entre ses deux
+mains, pleurant à chaudes larmes, il restait comme écrasé de
+douleur auprès du corps de Victorin.
+
+Le capitaine Marion, debout et immobile au seuil de la porte,
+semblait en proie à une profonde émotion intérieure; il n'éclatait
+pas en gémissements, il ne versait pas de larmes, mais il ne
+cessait de contempler avec une expression navrante le corps du
+petit-fils de Victoria, étendu sur le berceau de mon fils, à moi;
+puis j'entendis seulement Marion dire tout bas, en regardant tour
+à tour l'innocente victime et Victoria:
+
+-- Quel malheur!... Ah! le pauvre enfant!..., ah! la pauvre
+mère!...
+
+S'avançant ensuite de quelques pas, le capitaine ajouta d'une voix
+brève et entrecoupée:
+
+-- Victoria, vous êtes très à plaindre, et je vous plains...
+Victorin vous chérissait... c'était un digne fils! je l'aimais
+aussi. J'ai la barbe grise, et je me plaisais à servir sous ce
+jeune homme. Je le sentais mon général; c'était le premier
+capitaine de notre temps... aucun d'entre nous ne le remplacera;
+il n'avait que deux vices: le goût du vin, et surtout sa peste de
+luxure; je l'ai souvent beaucoup querellé là-dessus... j'avais
+raison, vous le voyez... Enfin, il n'y a plus à le quereller
+maintenant... C'était, au fond, un brave coeur! oui, oh! oui, un
+brave coeur... Je ne peux vous en dire davantage, Victoria
+d'ailleurs, à quoi bon? On ne console pas une mère... Ne me croyez
+pas insensible parce que je ne pleure point... On pleure quand on
+le peut; mais enfin je vous assure que je vous plains, que je vous
+plains du fond de mon âme... J'aurais perdu mon ami Eustache, que
+je ne serais ni plus affligé, ni plus abattu...
+
+Et se reculant de quelques pas, Marion jeta de nouveau, et tour à
+tour, les yeux sur Victoria et sur le corps de son petit-fils en
+répétant:
+
+-- Ah! le pauvre enfant! ah! la pauvre mère!
+
+Tétrik, toujours agenouillé auprès de Victorin, ne cessait de
+sangloter, de gémir. Aussi expansive que celle du capitaine Marion
+semblait contenue, sa douleur semblait sincère. Cependant mes
+soupçons résistaient à cette épreuve, et ma soeur de lait
+partageait mes doutes. Elle fit de nouveau un violent effort sur
+elle-même, et dit:
+
+-- Tétrik, écoutez-moi.
+
+Le gouverneur de Gascogne ne parut pas entendre la voix de sa
+parente.
+
+-- Tétrik, reprit Victoria en se baissant pour toucher son parent
+à l'épaule, je vous parle, répondez-moi.
+
+-- Qui me parle? s'écria le gouverneur d'un air égaré.
+
+Que me veut-on? Où suis-je?...
+
+Puis, levant tes yeux sur ma soeur de lait, il s'écria:
+
+-- Vous ici..., ici, Victoria?... Oui, tout à l'heure je vous
+accompagnais... je ne me le rappelais plus... Excusez-moi, j'ai la
+tête perdue... Hélas! je suis père... j'ai un fils presque de
+l'âge de cet infortuné; mieux que personne je compatis à votre
+désespoir, Victoria.
+
+-- Le temps presse et le moment est grave, reprit ma soeur de lait
+d'une voix solennelle, en attachant sur Tétrik un regard
+pénétrant, afin de lire au plus profond de la pensée de cet homme.
+La douleur privée doit se taire devant l'intérêt public... Il me
+reste toute ma vie pour pleurer mon fils et mon petit-fils... Nous
+n'avons que quelques heures pour songer au remplacement du chef de
+la Gaule et du général de son armée...
+
+-- Quoi! s'écria Tétrik, dans un tel moment... vous voulez...
+
+-- Je veux qu'avant la fin de la nuit, moi, le capitaine Marion et
+vous, Tétrik, vous, mon parent, vous, l'un de mes plus fidèles
+amis, vous, si dévoué à la Gaule, vous qui regrettez si amèrement,
+si sincèrement Victorin, nous cherchions tous trois, dans notre
+sagesse, quel homme nous devons proposer demain matin à l'armée
+comme successeur de mon fils.
+
+-- Victoria, vous êtes une femme héroïque! s'écria Tétrik en
+joignant les mains avec admiration. Vous égalez par votre courage,
+par votre patriotisme, les femmes les plus augustes dont s'honore
+l'histoire du monde!
+
+-- Quel est votre avis, Tétrik, sur le successeur de Victorin?...
+Le capitaine Marion et moi, nous parlerons après vous, reprit la
+mère des camps sans paraître entendre les louanges du gouverneur
+de Gascogne. Oui, quel homme croyez-vous capable de remplacer mon
+fils... à la gloire et à l'avantage de la Gaule?
+
+-- Comment pourrais-je vous donner mon avis? reprit Tétrik avec
+accablement. Moi, vous conseiller sur un sujet aussi grave,
+lorsque j'ai le coeur brisé, la raison troublée par la douleur...
+est-ce donc possible?
+
+-- Cela est possible, puisque me voici, moi... entre le corps de
+mon fils et celui de mon petit-fils, prête à donner mon avis...
+
+-- Vous l'exigez, Victoria?... Je parlerai, si je puis toutefois
+rassembler deux idées... Il faudrait, selon moi, pour gouverner la
+Gaule, un homme sage, ferme, éclairé, plus enclin à la paix qu'à
+la guerre... maintenant surtout que nous n'avons plus à redouter
+le voisinage des Franks, grâce à l'épée de ce jeune héros, que
+j'aimais et que je regretterai éternellement...
+
+Le gouverneur s'interrompit pour donner de nouveau cours à ses
+larmes.
+
+-- Nous pleurerons plus tard... reprit Victoria. La vie est
+longue... mais cette nuit s'avance...
+
+Tétrik continua, en essuyant ses yeux:
+
+-- Il me semble donc que le successeur de notre Victorin doit être
+un homme surtout recommandable par son bon sens, sa ferme raison
+et par son dévouement longuement éprouvé au service de notre bien-
+aimée patrie... Or, si je ne me trompe, le seul qui réunisse ces
+excellentes qualités, c'est le capitaine Marion que voici...
+
+-- Moi? s'écria le capitaine en levant au plafond ses deux mains
+énormes, moi! chef de la Gaule... Le chagrin vous rend donc fou...
+Moi! chef de la Gaule!...
+
+-- Capitaine Marion, reprit douloureusement Tétrik, certes, la
+mort affreuse de Victorin et de son innocent enfant jette dans mon
+coeur le trouble et la désolation; mais je crois parler en ce
+moment, non pas en fou, mais en sage, et Victoria partagera mon
+avis. Sans jouir de l'éclatante renommée militaire de notre
+Victorin, à jamais regretté... vous avez mérité, capitaine Marion,
+la confiance et l'affection des troupes par vos bons et nombreux
+services. Ancien ouvrier forgeron, vous avez quitté le marteau
+pour l'épée; les soldats verront en vous un de leurs égaux devenu
+leur chef par sa vaillance et leur libre choix; ils
+s'affectionneront à vous davantage encore, sachant surtout que,
+parvenu aux grades éminents, vous n'avez jamais oublié votre
+amitié pour votre ancien camarade d'enclume.
+
+-- Oublier mon ami Eustache! dit Marion; oh! jamais!... non,
+jamais!...
+
+-- L'austérité de vos moeurs est connue, reprit Tétrik; votre
+excellent bon sens, votre droiture, votre froide raison sont,
+selon mon pauvre jugement, un sûr garant de votre avenir... Vous
+mettez en pratique cette sage pensée de Victoria, qu'à cette heure
+le temps de guerres stériles est fini, et que le moment est venu
+de songer à la paix féconde... Un dernier, mot, capitaine, ajouta
+Tétrik voyant que Marion allait l'interrompre. J'en conviens, la
+tâche est lourde, elle doit effrayer votre modestie; mais cette
+femme héroïque, qui, dans ce moment terrible, oublie son désespoir
+maternel pour ne songer qu'au salut de notre bien-aimée patrie,
+Victoria, j'en suis certain, en vous présentant aux soldats comme
+successeur de son fils, et certaine de vous faire accepter par
+eux, prendra l'engagement de vous aider de ses précieux conseils,
+de même qu'elle inspirait les meilleures résolutions de son
+valeureux fils... Et maintenant, capitaine Marion, si ma faible
+voix peut être écoutée de vous je vous adjure... je vous supplie,
+au nom du salut de la Gaule, d'accepter le pouvoir. Victoria se
+joint à moi pour vous demander cette nouvelle preuve de dévouement
+à notre glorieux pays!
+
+-- Tétrik, reprit Marion d'un ton grave, vous avez supérieurement
+défini l'homme qu'il faudrait pour gouverner la Gaule; il n'y a
+qu'une chose à changer dans cette peinture, c'est le nom du
+portrait... Au lieu de mon nom, mettez-y le vôtre... tout sera
+bien... et tout sera fait...
+
+-- Moi! s'écria Tétrik, moi, chef de la Gaule! Moi, qui de ma vie
+n'ai tenu l'épée!
+
+-- Victoria l'a dit, reprit Marion, le temps de la guerre est
+fini, le temps de la paix est venu; en temps de guerre, il faut
+des hommes de guerre... en temps de paix, des hommes de paix...
+Vous êtes de ceux-là, Tétrik... c'est à vous de gouverner...
+N'est-ce point votre avis, Victoria?
+
+-- Tétrik, par la manière dont il a gouverné la Gascogne, a montré
+comment il gouvernerait la Gaule, répondit ma soeur de lait; je me
+joins donc à vous, capitaine, pour prier... mon parent... mon
+ami... de remplacer mon fils...
+
+-- Que vous avais-je dit, Tétrik? reprit Marion en s'adressant au
+gouverneur. Oserez-vous refuser maintenant?
+
+-- Écoutez-moi, Victoria, écoutez-moi, capitaine, écoutez aussi,
+Scanvoch, reprit le gouverneur en se tournant vers moi, oui, vous
+aussi, écoutez-moi, Scanvoch, vous non moins malheureux en ce jour
+que la mère de Victorin... vous qui, dans l'ombrageuse défiance de
+votre amitié pour cette femme auguste, avez douté de moi, croyez
+tous à mes paroles... Je suis à jamais frappé... là, au coeur, par
+les événements de cette nuit terrible; ils nous ont à la fois
+ravi, dans la personne de notre infortuné Victorin et de son
+innocent enfant, le présent et l'avenir de la Gaule... C'était
+pour assurer, pour affermir cet avenir, en engageant Victoria à
+proposer aux troupes son petit-fils comme futur héritier de
+Victorin, que j'étais, elle le sait, venu à Mayence... Mes
+espérances sont détruites... un deuil éternel les remplace...
+
+Le gouverneur, s'étant un moment interrompu pour donner cours à
+ses larmes intarissables, poursuivit ainsi:
+
+-- Ma résolution est prise... Non-seulement je refuse le pouvoir
+que l'on m'offre, mais je renonce au gouvernement de Gascogne...
+Le peu de jours que les dieux m'accordent encore à vivre s
+'écouleront désormais auprès de mon fils dans la retraite et la
+douleur. En d'autres temps j'aurais pu rendre quelques services au
+pays, mais tout est fini pour moi... J'emporterai dans ma solitude
+de moins cruels regrets en sachant l'avenir de mon pays entre des
+mains aussi dignes que les vôtres, capitaine Marion... en sachant
+enfin que Victoria, le divin génie de la Gaule, veillera toujours
+sur elle. Maintenant, Scanvoch, ajouta le gouverneur de Gascogne
+en se tournant vers moi, ai-je détruit vos soupçons? Me croyez-
+vous encore un ambitieux? Mon langage, mes actes, sont-ils ceux
+d'un perfide? d'un traître? Hélas! hélas! je ne pensais pas que
+les affreux malheurs de cette nuit me donneraient sitôt l'occasion
+de me justifier...
+
+-- Tétrik, dit Victoria en tendant la main à son parent, si
+j'avais pu douter de votre loyauté, je reconnaîtrais à cette heure
+combien mon erreur était grande...
+
+-- Je l'avoue, mes soupçons n'étaient pas fondés, ai-je ajouté à
+mon tour; car, après tout ce que je venais de voir et d'entendre,
+je fus convaincu, comme Victoria, de l'innocence de son parent...
+
+Cependant, songeant toujours au mystère dont les événements de la
+nuit restaient enveloppés, je dis à Marion, qui, muet et pensif,
+semblait consterné des offres qu'on lui faisait:
+
+-- Capitaine, hier, dans la journée, je vous ai demandé un homme
+discret et sûr pour me servir d'escorte.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Vous savez le nom du soldat désigné par vous pour ce service?
+
+-- Ce n'est pas moi qui l'ai choisi... j'ignore son nom.
+
+-- Qui donc a fait ce choix? demanda Victoria.
+
+-- Mon ami Eustache connaît chaque soldat mieux que moi; je l'ai
+chargé de me trouver un homme sûr, et de lui donner l'ordre de se
+rendre, la nuit venue, à la porte de la ville, où il attendrait le
+cavalier qu'il devait accompagner.
+
+-- Et depuis, ai-je dit au capitaine, vous n'avez pas revu votre
+ami Eustache?
+
+-- Non; il est de garde aux avant-postes du camp depuis hier soir,
+et il ne sera relevé de service que ce matin.
+
+-- On pourra du moins savoir par cet homme le nom du cavalier qui
+escortait Scanvoch, reprit Victoria. Je vous dirai plus tard,
+Tétrik, l'importance que j'attache à ce renseignement, et vous me
+conseillerez...
+
+-- Vous m'excuserez, Victoria, de ne pas me rendre à votre désir,
+reprit le gouverneur en soupirant. Dans une heure, au point du
+jour, j'aurai quitté Mayence... la vue de ces lieux m'est trop
+cruelle... Je possède une humble retraite en Gascogne, c'est là
+que je vais aller ensevelir ma vie, en compagnie de mon fils, car
+il est désormais la seule consolation qui me reste...
+
+-- Mon ami, reprit Victoria d'un ton de douloureux reproche, vous
+m'abandonneriez dans un pareil moment?... L'aspect de ces lieux
+vous est cruel, dites-vous? Et à moi... ces lieux ne me
+rappelleront-ils pas chaque jour d'affreux souvenirs? Pourtant je
+ne quitterai Mayence que lorsque le capitaine Marion n'aura plus
+besoin de mes conseils, s'il croit devoir m'en demander dans les
+premiers temps de son gouvernement.
+
+-- Victoria, reprit Marion d'un accent résolu, pendant cet
+entretien, où l'on a disposé de moi, je n'ai rien dit; je suis peu
+parleur, et cette nuit j'ai le coeur très-gros; j'ai donc peu
+parlé, mais j'ai beaucoup réfléchi... Mes réflexions, les voici:
+J'aime le métier des armes, je sais exécuter les ordres d'un
+général, je ne suis pas malhabile à commander aux troupes qu'on me
+confie; je sais, au besoin, concevoir un plan d'attaque, comme
+celui qui a complété la grande victoire de Victorin, en détruisant
+le camp et la réserve des Franks... C'est vous dire, Victoria, que
+je ne me crois pas plus sot qu'un autre... En raison de quoi, j'ai
+le bon sens de comprendre que je suis incapable de gouverner la
+Gaule...
+
+-- Cependant, capitaine Marion, reprit Tétrik, j'en atteste
+Victoria, cette tache n'est pas au-dessus de vos forces, et je...
+
+-- Oh quant à ma force, elle est connue, reprit Marion en
+interrompant le gouverneur. Amenez-moi un boeuf, je le porterai
+sur mon dos, ou je l'assommerai d'un coup de poing; mais des
+épaules carrées ne vous font pas le chef d'un grand peuple... Non,
+non..., je suis robuste, soit; mais le fardeau est trop lourd...
+Donc, Victoria, ne me chargez point d'un tel poids, je faiblirais
+dessous... et la Gaule faiblirait à son tour sous ma
+défaillance... Et puis, enfin, il faut tout dire, j'aime, après
+mon service, à rentrer chez moi pour vider un pot de cervoise en
+compagnie de mon ami Eustache, en causant de notre ancien métier
+de forgeron, ou en nous amusant à fourbir nos armes en fins
+armuriers... Tel je suis, Victoria, tel j'ai toujours été... tel
+je veux demeurer...
+
+-- Et ce sont là des hommes! ô Hésus!... s'écria la mère des camps
+avec indignation. Moi, femme... moi, mère... j'ai vu mourir cette
+nuit mon fils et mon petit-fils... j'ai le courage de contenir ma
+douleur... et ce soldat, à qui l'on offre le poste le plus
+glorieux qui puisse illustrer un homme, ose répondre par un refus,
+prétextant de son goût pour la cervoise et le fourbissement des
+armures!... Ah! malheur! malheur à la Gaule! si ceux-là qu'elle
+regarde comme ses plus valeureux enfants l'abandonnent aussi
+lâchement!...
+
+Les reproches de la mère des camps impressionnèrent le capitaine
+Marion; il baissa la tête d'un air confus, garda pendant quelques
+instants le silence; puis il reprit:
+
+-- Victoria, il n'y a ici qu'une âme forte; c'est la vôtre... Vous
+me donnez honte de moi-même... Allons, ajouta-t-il avec un soupir,
+allons... vous le voulez... j'accepte... Mais les dieux m'en sont
+témoins... j'accepte par devoir et à mon coeur défendant; si je
+commets des fautes comme chef de la Gaule, on sera mal venu à me
+le reprocher... J'accepte donc, Victoria, sauf deux conditions
+sans lesquelles rien n'est fait.
+
+-- Quelles sont ces conditions? demanda Tétrik.
+
+-- Voici la première, reprit Marion: la mère des camps continuera
+de rester à Mayence et me donnera ses conseils... Je suis aussi
+neuf à mon nouveau métier qu'un apprenti forgeron mettant pour la
+première fois le fer au brasier, et je crains de me brûler les
+doigts.
+
+-- Je vous l'ai promis, Marion, reprit ma soeur de lait; je
+resterai ici tant que ma présence et mes conseils vous seront
+nécessaires...
+
+-- Victoria, si votre esprit se retirait de moi, je serais un
+corps sans âme... Aussi, je vous remercie du fond du coeur. La
+promesse que vous me faites là doit vous coûter beaucoup, pauvre
+femme... Pourtant, ajouta le capitaine avec sa bonhomie
+habituelle, n'allez pas me croire assez sottement glorieux pour
+m'imaginer que c'est à ce bon gros taureau de guerre, nommé
+Marion, que Victoria la Grande fait ce sacrifice, d'oublier ses
+chagrins pour le guider... Non, non... c'est à notre vieille Gaule
+que Victoria le fait, ce sacrifice; et, en bon fils, je suis aussi
+reconnaissant du bien que l'on veut à ma vieille mère que s'il
+s'agissait de moi-même...
+
+-- Noblement dit, noblement pensé, Marion, reprit Victoria touchée
+de ces paroles du capitaine; mais votre droiture, votre bon sens,
+vous mettront bientôt à même de vous passer de mes conseils, et
+alors, ajouta-t-elle avec un accent de douleur profonde et
+contenue, je pourrai, comme vous, Tétrik, aller m'ensevelir dans
+quelque solitude avec mes regrets...
+
+-- Hélas! reprit le gouverneur, pleurer en paix est la seule
+consolation des pertes irréparables. Mais, ajouta-t-il en
+s'adressant au capitaine, vous aviez parlé de deux conditions;
+Victoria accepte la première, quelle est la seconde?
+
+-- Oh! la seconde... et le capitaine secoua la tête, la seconde
+est pour moi aussi importante que la première...
+
+-- Enfin, quelle est-elle? demanda ma soeur de lait.
+
+Expliquez-vous, Marion.
+
+-- Je ne sais, reprit le bon capitaine d'un air naïf et
+embarrassé, je ne sais si je vous ai parlé de mon ami Eustache?
+
+-- Oui, et plus d'une fois, répondit Tétrik. Mais qu'a de commun
+votre ami Eustache avec vos nouvelles fonctions?
+
+-- Comment! s'écria Marion, vous me demandez ce que mon ami
+Eustache a de commun avec moi? Alors demandez ce que la garde de
+l'épée a de commun avec la lame, le marteau avec son manche, le
+soufflet avec la forge...
+
+-- Vous êtes enfin liés l'un à l'autre d'une ancienne et étroite
+amitié, nous le savons, reprit Victoria. Désirez-vous, capitaine,
+accorder quelque faveur à votre ami?
+
+-- Je ne consentirais jamais à me séparer de lui; il n'est pas
+gai, il est toujours maussade, et souvent hargneux; mais il m'aime
+autant que je l'aime, et nous ne pouvons nous passer l'un de
+l'autre... Or l'on trouvera peut-être surprenant que le chef de la
+Gaule ait pour ami intime et pour commensal un soldat, un ancien
+ouvrier forgeron... Mais, je vous l'ai dit, Victoria, s'il faut me
+séparer de mon ami Eustache, rien n'est fait... je refuse... Son
+amitié seule peut me rendre le fardeau supportable.
+
+-- Scanvoch, mon frère de lait, resté simple cavalier de l'armée,
+n'est-il pas mon ami? dit Victoria. Personne ne s'étonne d'une
+amitié qui nous honore tous deux. Il en sera ainsi, capitaine
+Marion, de votre amitié pour votre ancien compagnon de forge.
+
+-- Et votre élévation, capitaine Marion, doublera votre mutuelle
+affection, dit Tétrik; car dans son tendre attachement, votre ami
+jouira peut-être de votre élévation plus que vous-même.
+
+-- Je ne crois pas que mon ami Eustache se réjouisse fort de mon
+élévation, reprit Marion; Eustache n'est point glorieux, tant s'en
+faut; il aime en moi son ancien camarade d'enclume, et non le
+capitaine; il se souciera peu de ma nouvelle dignité... Seulement,
+Victoria, rappelez-vous toujours ceci: De même que vous me dites
+aujourd'hui: «Marion, vous êtes nécessaire...» ne vous contraignez
+jamais, je vous en conjure, pour me dire: «Marion, allez-vous-en,
+vous n'êtes plus bon à rien; un autre remplira mieux la place que
+vous...» Je comprendrai à demi-mot, et bien allègrement je
+retournerai bras dessus bras dessous, avec mon ami Eustache, à
+notre pot de cervoise et à nos armures; mais tant que vous me
+direz: «Marion, on a besoin de vous,» je resterai chef de la
+Gaule, -- et il étouffa un dernier soupir, -- puisque chef je
+suis...
+
+-- Et chef vous resterez longtemps, à la gloire de la Gaule,
+reprit Tétrik. Croyez-moi, capitaine, vous vous ignorez vous-même;
+votre modestie vous aveugle; mais ce matin, lorsque Victoria va
+vous proposer aux soldats comme chef et général, les acclamations
+de toute l'armée vous apprendront enfin vos mérites.
+
+-- Le plus étonné de mes mérites, ce sera moi, reprit naïvement le
+bon capitaine. Enfin, j'ai promis, c'est promis... Comptez sur
+moi, Victoria, vous avez ma parole. Je me retire... je vais
+maintenant aller attendre mon ami Eustache... Voici l'aube, il va
+revenir des avant-postes, où il est de garde depuis hier soir, et
+il serait inquiet de ne point me trouver ce matin.
+
+-- N'oubliez pas, capitaine, lui ai-je dit, de demander à votre
+ami le nom du soldat qu'il avait choisi pour m'accompagner.
+
+-- J'y songerai, Scanvoch.
+
+-- Et maintenant, adieu... dit d'une voix étouffée le gouverneur à
+Victoria, adieu... Le soleil va bientôt paraître... Chaque instant
+que je passe ici est pour moi un supplice...
+
+-- Ne resterez-vous pas du moins à Mayence jusqu'à ce que les
+cendres de mes deux enfants soient rendues à la terre? dit
+Victoria au gouverneur. N'accorderez-vous pas ce religieux hommage
+à la mémoire de ceux-là qui viennent de nous aller précéder dans
+ces mondes inconnus où nous irons les retrouver un jour?... Fasse
+Hésus que ce jour arrive bientôt pour moi!
+
+-- Ah! notre foi druidique sera toujours la consolation des fortes
+âmes et le soutien des faibles, reprit Tétrik. Hélas! sans la
+certitude de rejoindre un jour ceux que nous avons aimés, combien
+leur mort nous serait plus affreuse!... Croyez-moi, Victoria, je
+reverrai avant vous ceux-là que nous pleurons; et, selon votre
+désir, je leur rendrai aujourd'hui, avant mon départ, un dernier
+et religieux hommage.
+
+Tétrik et le capitaine Marion nous laissèrent seuls, Victoria,
+Sampso et moi.
+
+Ne contraignant plus nos larmes, nous avons, dans un pieux et muet
+recueillement, paré Ellèn de ses habits de mariage, pendant que,
+cédant au sommeil, tu dormais dans ton berceau, mon enfant.
+
+Victoria, pour s'occuper des plus grands intérêts de la Gaule,
+avait héroïquement contenu sa douleur; elle lui donna un libre
+cours après le départ de Tétrik et de Marion; elle voulut laver
+elle-même les blessures de son fils et de son petit-fils; et de
+ses mains maternelles, elle les ensevelit dans un même linceul.
+Deux bûchers furent dressés sur les bords du Rhin: l'un destiné à
+Victoria et son enfant, et l'autre à ma femme Ellèn.
+
+Vers le milieu du jour, deux chariots de guerre, couverts de
+feuillage, et accompagnés de plusieurs de nos druides et de nos
+druidesses vénérées, se rendirent à ma maison. Le corps de ma
+femme Ellèn fut déposé dans l'un des chariots, et dans l'autre
+furent placés les restes de Victorin et de son fils.
+
+-- Scanvoch, me dit Victoria, je suivrai à pied le char où repose
+ta bien-aimée femme. Sois miséricordieux, mon frère... suis le
+char où sont déposés les restes de mon fils et de mon petit-fils.
+Aux yeux de tous, toi, l'époux outragé, tu pardonneras ainsi à la
+mémoire de Victorin... Et moi aussi, aux yeux de tous, je te
+pardonnerai, comme mère, la mort, hélas! trop méritée de mon
+fils...
+
+J'ai compris ce qu'il y avait de touchant dans cette mutuelle
+pensée de miséricorde et de pardon. Le voeu de ma soeur de lait a
+été accompli. Une députation des cohortes et des légions
+accompagna ce deuil... Je le suivis avec Victoria, Sampso, Tétrik
+et Marion. Les premiers officiers du camp se joignirent à nous.
+Nous marchions au milieu d'un morne silence. La première
+exaltation contre Victorin passée, l'armée se souvint de sa
+bravoure, de sa bonté, de sa franchise; tous, me voyant, moi,
+victime d'un outrage qui me coûtait la vie d'Ellèn, donner un tel
+gage de pardon à Victorin, en suivant le char où il reposait;
+tous, voyant sa mère suivre le char où reposait Ellèn, tous
+n'eurent plus que des paroles de pardon et de pitié pour la
+mémoire du jeune général.
+
+Le convoi funèbre approchait des bords du fleuve, où se dressaient
+les deux bûchers, lorsque Douarnek, qui marchait à la tête d'une
+députation des cohortes, profita d'un moment de halte, s'approcha
+de moi, et me dit tristement:
+
+-- Scanvoch, je te plains... Donne l'assurance à Victoria, ta
+soeur, que nous autres soldats, nous ne nous souvenons plus que de
+la vaillance de son glorieux fils... Il a été si longtemps aussi
+notre fils bien-aimé à nous... Pourquoi faut-il qu'il ait méprisé
+lés franches et sages paroles que je lui ai portées au nom de
+notre armée, le soir de la grande bataille du Rhin?... Si
+Victorin, suivant nos conseils, s'était amendé, tant de malheurs
+ne seraient pas arrivés.
+
+-- Ce que tu me dis consolera Victoria dans sa douleur, ai-je
+répondu à Douarnek. Mais sais-tu ce qu'est devenu ce soldat, vêtu
+d'une casaque à capuchon, qui a eu la barbarie de tuer le petit-
+fils de Victoria?
+
+-- Ni moi, ni ceux qui m'entouraient au moment où cet abominable
+crime a été commis, nous n'avons pu rejoindre ce scélérat, que ne
+désavoueraient pas les écorcheurs franks; il nous a échappé à la
+faveur du tumulte et de l'obscurité. Il se sera sauvé du côté des
+avant-postes du camp, où il a, grâce aux dieux, reçu le prix de
+son forfait.
+
+-- Il est mort!...
+
+-- Tu connais peut-être Eustache, cet ancien ouvrier forgeron,
+l'ami du brave capitaine Marion?
+
+-- Oui.
+
+-- Il était de garde cette nuit aux avant-postes... Il paraît
+qu'Eustache a quelque amourette en ville... Excuse-moi, Scanvoch,
+de t'entretenir de telles choses en un moment si triste, mais tu
+m'interroges, je te réponds...
+
+-- Poursuis, ami Douarnek.
+
+-- Eustache, donc, au lieu de rester à son poste, a, malgré la
+consigne, passé une partie de la nuit à Mayence... Il s'en
+revenait, une heure avant l'aube, espérant, m'a-t-il dit, que son
+absence n'aurait pas été remarquée, lorsqu'il a rencontré, non
+loin des postes, sur les bords du Rhin, l'homme à la casaque
+haletant et fuyant:
+
+«-- Où cours-tu ainsi? lui dit-il.
+
+«-- Ces brutes me poursuivent, reprit-il; parce que j'ai brisé la
+tête du petit-fils de Victoria sur les cailloux, ils veulent me
+tuer.
+
+-- C'est justice, car tu mérites la mort,» a répondu Eustache
+indigné, en perçant de son épée cet infâme meurtrier.
+
+De sorte que l'on a retrouvé ce matin, sur la grève, son cadavre
+couvert de sa casaque.
+
+La mort de ce soldat détruisait mon dernier espoir de découvrir le
+mystère dont était enveloppée cette funeste nuit.
+
+Les restes d'Ellèn, de Victorin et de son fils furent déposés sur
+les bûchers, au bruit des chants des bardes et des druides... La
+flamme immense s'éleva vers le ciel, et lorsque les chants
+cessèrent, l'on ne vit plus rien qu'un peu de poussière...
+
+La cendre du bûcher de Victorin et de son fils fut pieusement
+recueillie par Victoria dans une urne d'airain; elle fut placée
+sous un marbre tumulaire avec cette simple et touchante
+inscription:
+
+_Ici reposent les deux Victorin!_
+
+Le soir de ce jour, où les deux bohémiennes de Hongrie avaient
+disparu, Tétrik quitta Mayence après avoir échangé avec Victoria
+les plus touchants adieux. Le capitaine Marion, présenté aux
+troupes par la mère des camps, fut acclamé chef de la Gaule et
+général de l'armée. Ce choix n'avait rien de surprenant, et
+d'ailleurs, proposé par Victoria, dont l'influence avait pour
+ainsi dire encore augmenté depuis la mort de son fils et de son
+petit-fils, il devait être accepté. La bravoure, le bon sens, la
+sagesse de Marion, étaient d'ailleurs depuis longtemps connus et
+aimés des soldats. Le nouveau général, après son acclamation,
+prononça ces paroles que j'ai vues plus tard reproduites par un
+historien contemporain:
+
+«Camarades, je sais que l'on peut m'objecter le métier que j'ai
+fait dans ma jeunesse: me blâme qui voudra; oui, qu'on me reproche
+tant qu'on voudra d'avoir été forgeron, pourvu que l'ennemi
+reconnaisse que j'ai forgé pour sa ruine; mais, à votre tour, mes
+bons camarades, n'oubliez jamais que le chef que vous venez de
+choisir n'a su et ne saura jamais tenir que l'épée.»
+
+* * *
+
+Marion, doué d'un rare bon sens, d'un esprit droit et ferme,
+recherchant sans cesse les conseils de Victoria, gouverna
+sagement, et s'attacha l'armée, jusqu'au jour où, deux mois après
+son acclamation, il fut victime d'un crime horrible. Les
+circonstances de ce crime, il me faut te les raconter, mon enfant,
+car elles se rattachent à la trame sanglante qui devait un jour
+envelopper presque tous ceux que j'aimais et que je vénérais.
+
+Deux mois s'étaient donc écoulés depuis la funeste nuit où ma
+femme Ellèn, Victorin et son fils avaient perdu la vie. Le séjour
+de ma maison m'était devenu insupportable; de trop cruels
+souvenirs s'y rattachaient. Victoria me demanda de venir demeurer
+chez elle avec Sampso, qui te servait de mère.
+
+-- Me voici maintenant seule au monde, et séparée de mon fils et
+de mon petit-fils jusqu'à la fin de mes jours... me dit ma soeur
+de lait. Tu le sais, Scanvoch, toutes les affections de ma vie se
+concentraient sur ces deux êtres si chers à mon coeur; ne me
+laisse pas seule... Toi, ton fils et Sampso, venez habiter avec
+moi; vous m'aiderez à porter le poids de mes chagrins...
+
+J'hésitai d'abord à accepter l'offre de Victoria... Par nue
+fatalité terrible, j'avais tué son fils; elle savait, il est vrai,
+que malgré la grandeur de l'outrage de Victorin, j'aurais épargné
+sa vie, si je l'avais reconnu; elle savait, elle voyait les
+regrets que me causait ce meurtre involontaire et cependant
+légitime... mais enfin, affreux souvenir pour elle! j'avais tué
+son fils... et je craignais que, malgré son voeu de m'avoir près
+d'elle, que, malgré la force et l'équité de son âme, ma présence
+désirée dans le premier moment de sa douleur ne lui devînt bientôt
+cruelle et à charge; mais je dus céder aux instances de Victoria;
+et plus lard Sampso me disait souvent:
+
+-- Hélas! Scanvoch, en vous entendant sans cesse parler si
+tendrement de Victorin avec sa mère, qui à son tour vous parle
+d'Ellèn, ma pauvre soeur, en termes si touchants, je comprends et
+j'admire, ainsi que tous ceux qui vous connaissent, ce qui d'abord
+m'avait semblé impossible, votre rapprochement à vous, les deux
+survivants de ces victimes de la fatalité...
+
+Lorsque Victoria surmontait sa douleur pour s'entretenir avec moi
+des intérêts du pays, elle s'applaudissait d'avoir pu décider le
+capitaine Marion à accepter le poste éminent dont il se montrait
+de plus en plus digne; elle écrivit plusieurs fois en ce sens à
+Tétrik. Il avait quitté le gouvernement de la province de Gascogne
+pour se retirer avec son fils, alors âgé de vingt ans environ,
+dans une maison qu'il possédait près de Bordeaux, cherchant,
+disait-il, dans la poésie une sorte de distraction aux chagrins
+que lui causait la mort de Victorin et de son fils. Il avait
+composé des vers sur ces cruels événements; rien de plus touchant,
+en effet, qu'une ode écrite par Tétrik à ce sujet sous ce titre
+_les Deux Victorin_, et envoyée par lui à Victoria. Les lettres
+qu'il lui adressa pendant les deux premiers mois du gouvernement
+de Marion furent aussi empreintes d'une profonde tristesse; elles
+exprimaient d'une façon à la fois si simple, si délicate, si
+attendrissante, son affection et ses regrets, que l'attachement de
+ma soeur de lait pour son parent s'augmenta de jour en jour. Moi-
+même je partageai la confiance aveugle qu'elle ressentait pour
+lui, oubliant ainsi mes soupçons par deux fois éveillés contre
+Tétrik, et d'ailleurs ces soupçons avaient dû tomber devant la
+réponse d'Eustache, interrogé par moi sur ce soldat, mon
+mystérieux compagnon de voyage, et l'auteur du meurtre du petit-
+fils de Victoria.
+
+-- Chargé par le capitaine Marion de lui désigner, pour votre
+escorte, un homme sûr, m'avait répondu Eustache, je choisis un
+cavalier nommé Bertal; il reçut l'ordre d'aller vous attendre à la
+porte de Mayence. La nuit venue, je quittai, malgré la consigne,
+l'avant-poste du camp pour me rendre secrètement à la ville. Je me
+dirigeais de ce côté, lorsque, sur les bords du fleuve, j'ai
+rencontré ce soldat à cheval; il allait vous rejoindre; je lui ai
+demandé de garder le silence sur notre rencontre, s'il trouvait en
+chemin quelque camarade; il a promis de se taire; je l'ai quitté.
+Le lendemain, longeant le fleuve, je revenais de Mayence, où
+j'avais passé une partie de la nuit, j'ai vu Bertal accourir à
+moi; il était à pied, il fuyait éperdu la juste fureur de nos
+camarades. Apprenant par lui-même l'horrible crime dont il osait
+se glorifier, je l'ai tué... Voilà tout ce que je sais de ce
+misérable...
+
+Loin de s'éclaircir, le mystère qui enveloppait cette nuit
+sinistre s'obscurcit encore. Les bohémiennes avaient disparu, et
+tous les renseignements pris sur Bertal, mon compagnon de route,
+et plus tard l'auteur d'un crime horrible, le meurtre d'un enfant,
+s'accordèrent cependant à représenter cet homme comme un brave et
+honnête soldat, incapable de l'acte affreux dont on l'accusait, et
+que l'on ne peut expliquer que par l'ivresse ou une folie
+furieuse.
+
+Ainsi donc, mon enfant, je te l'ai dit, Marion gouvernait depuis
+deux mois la Gaule à la satisfaction de tous. Un soir, peu de
+temps avant le coucher du soleil, espérant trouver quelque
+distraction à mes chagrins, j'étais allé me promener dans un bois,
+à peu de distance de Mayence. Je marchais depuis longtemps
+machinalement devant moi, cherchant le silence et l'obscurité,
+m'enfonçant de plus en plus dans ce bois, lorsque mes pas heurtant
+un objet que je n'avais pas aperçu, je trébuchai, et fus ainsi
+tiré de ma triste rêverie... Je vis à mes pieds un casque dont la
+visière et le garde-cou étaient également relevés; je reconnus
+aussitôt le casque de Marion, le sien seul ayant cette forme
+particulière. J'examinai plus attentivement le terrain à la clarté
+des derniers rayons du soleil qui traversaient difficilement la
+feuillée des arbres, je remarquai sur l'herbe des traces de sang,
+je les suivis; elles me conduisirent à un épais fourré où
+j'entrai.
+
+Là, étendu sur des branches d'arbre, pliées ou brisées par sa
+chute, je vis Marion, tête nue et baigné dans son sang. Je le
+croyais évanoui, inanimé, je me trompais... car en me baissant
+vers lui pour le relever et essayer de le secourir, je rencontrai
+son regard fixe, encore assez clair, quoique déjà un peu terni par
+les approches de la mort.
+
+-- Va-t'en! -- me dit Marion avec colère et d'une voix oppressée.
+-- Je me traîne ici pour mourir tranquille... et je suis relancé
+jusque dans ce taillis... Va-t'en, Scanvoch, laisse-moi...
+
+Te laisser! m'écriai-je en le regardant avec stupeur et voyant sa
+saie rougie de sang, sur laquelle il tenait ses deux mains
+croisées et appuyées un peu au-dessous du coeur; te laisser...
+lorsque ton sang inonde tes habits, et que ta blessure est
+mortelle peut-être...
+
+-- Oh! peut-être... reprit Marion avec un sourire sardonique; elle
+est bel et bien mortelle, grâce aux dieux!
+
+-- Je cours à la ville! m'écriai-je sans me rendre compte de la
+distance que je venais de parcourir, absorbé dans mon chagrin. Je
+retourne chercher du secours...
+
+-- Ah! ah! ah! courir à la ville, et nous en sommes à deux lieues,
+reprit Marion avec un nouvel éclat de rire douloureux. Je ne
+crains pas tes secours, Scanvoch... je serai mort avant un quart
+d'heure... Mais, au nom du ciel! qui t'a amené? va-t'en!
+
+-- Tu veux mourir... tu t'es donc frappé toi-même de ton épée?
+
+-- Tu l'as dit.
+
+-- Non, tu me trompes... ton épée est à ton côté... dans son
+fourreau...
+
+-- Que t'importe? va-t'en!...
+
+Tu as été frappé par un meurtrier, ai-je repris en courant
+ramasser une épée sanglante encore, que je venais d'apercevoir à
+peu de distance voici l'arme dont on s'est servi contre toi.
+
+-- Je me suis battu en loyal combat... laisse-moi!...
+
+-- Tu ne t'es pas battu, tu ne t'es pas frappé toi-même. Ton épée,
+je le répète, est à ton côté, dans son fourreau... Non, non, tu es
+tombé sous les coups d'un lâche meurtrier... Marion, laisse-moi
+visiter ta plaie; tout soldat est un peu médecin... il suffirait
+peut-être d'arrêter le sang...
+
+-- Arrêter le sang! cria Marion en me jetant un regard furieux.
+Viens un peu essayer d'arrêter mon sang, et tu verras comme je te
+recevrai...
+
+-- Je tenterai de te sauver, lui dis-je, et malgré toi, s'il le
+faut...
+
+Eu parlant ainsi, je m'étais approché de Marion, toujours étendu
+sur le dos; mais au moment où je me baissais vers lui, il replia
+ses deux genoux sur son ventre, puis il me lança si violemment ses
+deux pieds dans la poitrine, que je fus renversé sur l'herbe, tant
+était grande encore la force de cet Hercule expirant.
+
+-- Voudras-tu encore me secourir malgré moi? me dit Marion pendant
+que je me relevais, non pas irrité, mais désolé de sa brutalité;
+car, aurais-je eu le dessus dans cette triste lutte, il me fallait
+renoncer à venir en aide à Marion.
+
+-- Meurs donc, lui ai-je dit, puisque tu le veux... meurs donc,
+puisque tu oublies que la Gaule a besoin de tes services; mais ta
+mort sera vengée... on découvrira le nom de ton meurtrier...
+
+-- Il n'y a pas eu de meurtrier... je me suis frappé moi-même...
+
+-- Cette épée appartient à quelqu'un, ai-je dit en ramassant
+l'arme.
+
+En l'examinant plus attentivement, je crus voir à travers le sang
+dont elle était couverte quelques caractères gravés sur la lame;
+pour m'en assurer, je l'essuyai avec des feuilles d'arbre pendant
+que Marion s'écriait:
+
+-- Laisseras-tu cette épée?... Ne frotte pas ainsi la lame de
+cette épée!... Oh! les forces me manquent pour me lever et aller
+t'arracher cette arme des mains... Malédiction sur toi, qui viens
+ainsi troubler mes derniers moments!... Ah! c'est le diable qui
+t'envoie!
+
+-- Ce sont les dieux qui m'envoient! me suis-je écrié frappé
+d'horreur. C'est Hésus qui m'envoie pour la punition du plus
+affreux des crimes... Un ami... tuer son ami!...
+
+-- Tu mens... tu mens...
+
+-- C'est Eustache qui t'a frappé!
+
+-- Tu mens!... Oh! pourquoi faut-il que je sois si défaillant?...
+J'étoufferais ces paroles dans ta gorge maudite!...
+
+-- Tu as été frappé par cette épée, don de ton amitié à cet infâme
+meurtrier...
+
+-- C'est faux!...
+
+-- _Marion a forgé cette épée pour son cher ami Eustache_... tels
+sont les mots gravés sur la lame de cette arme, lui ai-je dit en
+lui montrant du doigt cette inscription creusée dans l'acier.
+
+-- Cette inscription ne prouve rien..., reprit Marion avec
+angoisse. Celui qui m'a frappé avait dérobé l'épée de mon ami
+Eustache, voilà tout...
+
+-- Tu excuses encore cet homme... Oh! il n'y aura pas de supplice
+assez cruel pour ce meurtrier!...
+
+-- Écoute, Scanvoch, reprit Marion d'une voix affaiblie et
+suppliante, je vais mourir... on ne refuse rien à la prière d'un
+mourant...
+
+-- Oh! parle, parle, bon et brave soldat... Puisque, pour le
+malheur de la Gaule, la fatalité m'empêche de te secourir, parle,
+j'exécuterai tes dernières volontés...
+
+-- Scanvoch, le serment que l'on se fait entre soldats, au moment
+de la mort... est sacré, n'est-ce pas?
+
+-- Oui...
+
+-- Jure-moi... de ne dire à personne que tu as trouvé ici l'épée
+de mon ami Eustache...
+
+-- Toi, sa victime... tu veux le sauver?...
+
+-- Promets-moi ce que je te demande...
+
+-- Arracher ce monstre à un supplice mérité? Jamais!...
+
+-- Scanvoch... je t'en supplie...
+
+-- Jamais!...
+
+-- Sois donc maudit! toi, qui dis: _Non_, à la prière d'un
+mourant, à la prière d'un soldat, qui pleure... car, tu le vois...
+est-ce agonie, faiblesse? je ne sais; mais je pleure...
+
+Et de grosses larmes coulaient sur son visage déjà livide.
+
+-- Bon Marion! ta mansuétude me navre... toi, implorer la grâce de
+ton meurtrier!
+
+-- Qui s'intéresserait maintenant... à ce malheureux... si ce
+n'est moi? me répondit-il avec une expression d'ineffable
+miséricorde.
+
+-- Oh! Marion, ces paroles sont dignes du jeune maître de Nazareth
+que mon aïeule Geneviève a vu mourir à Jérusalem!
+
+-- Ami Scanvoch... merci ... tu ne diras rien... je compte sur ta
+promesse...
+
+-- Non! non! ta céleste commisération rend le crime plus horrible
+encore... Pas de pitié pour le monstre qui a tué son ami... un ami
+tel que toi!
+
+-- Va-t'en! murmura Marion en sanglotant; c'est toi qui rends mes
+derniers moments affreux! Eustache n'a tué que mon corps... toi,
+sans pitié pour mon agonie, tu tortures mon âme. Va-t'en!...
+
+-- Ton désespoir me navre... et pourtant, écoute-moi... Tout me
+dit que ce n'est pas seulement l'ami, le vieil ami que ce
+meurtrier a frappé en toi...
+
+-- Depuis vingt-trois ans... nous ne nous étions pas quittés,
+Eustache et moi..., reprit le bon Marion en gémissant. Amis depuis
+vingt-trois ans!...
+
+-- Non, ce n'est pas seulement l'ami que ce monstre a frappé en
+toi, c'est aussi, c'est surtout peut-être le chef de la Gaule, le
+général de l'armée... La cause mystérieuse de ce crime intéresse
+peut-être l'avenir du pays... Il faut qu'elle soit recherchée,
+découverte...
+
+-- Scanvoch, tu ne connais pas Eustache... Il se souciait bien, ma
+foi! que je sois ou non chef de la Gaule et général... Et puis,
+qu'est-ce que cela me fait... à cette heure où je vais aller vivre
+ailleurs?... Seulement, accorde-moi cette dernière demande... ne
+dénonce pas mon ami Eustache...
+
+-- Soit, je te garderai le secret, mais à une condition...
+
+-- Dis-la vite...
+
+-- Tu m'apprendras comment ce crime s'est commis...
+
+-- As-tu bien le coeur de marchander ainsi... le repos à... un
+mourant?...
+
+-- Il y va peut-être du salut de la Gaule, te dis-je. Tout me
+donne à penser que ta mort se rattache à une trame infernale, dont
+les premières victimes ont été Victorin et son fils. Voilà
+pourquoi les détails que je te demande sont si importants.
+
+-- Scanvoch... tout à l'heure je distinguais ta figure... la
+couleur de tes vêtements... maintenant, je ne vois plus devant moi
+qu'une forme... vague... Hâte-toi... hâte-toi...
+
+-- Réponds... Comment le crime s'est-il commis? et par Hésus, je
+te jure de garder le secret... sinon... non...
+
+-- Scanvoch...
+
+-- Un mot encore. Eustache connaissait-il Tétrik?
+
+-- Jamais Eustache ne lui a seulement adressé... la parole...
+
+-- En es-tu certain?
+
+-- Eustache me l'a dit... il éprouvait même... sans savoir
+pourquoi, de l'éloignement pour le gouverneur... Cela ne m'a pas
+surpris... Eustache n'aimait que moi...
+
+-- Lui?... Et il t'a tué!... Parle, et je te le jure par Hésus! je
+te garde le secret... sinon... non...
+
+-- Je parlerai... mais ton silence sur cette chose ne me suffit
+pas. Vingt fois j'ai proposé à mon ami Eustache de partager ma
+bourse avec lui... il a répondu à mes offres par des injures...
+Ah! ce n'est pas une âme vénale... que la sienne... il n'a pas
+d'argent... comment pourra-t-il fuir?...
+
+-- Je favoriserai sa fuite... j'aurai hâte de délivrer le camp et
+la ville de la présence d'un pareil monstre!
+
+-- Un monstre! murmura Marion d'un ton de douloureux reproche. Tu
+n'as que ce mot-là à la bouche... un monstre!...
+
+-- Comment et à propos de quoi t'a-t-il frappé?
+
+-- Depuis mon acclamation comme chef... nous...
+
+Mais, s'interrompant, Marion ajouta: Tu me jures de favoriser la
+fuite d'Eustache?
+
+-- Par Hésus, je te le jure! Mais achève...
+
+-- Depuis mon acclamation comme chef de la Gaule... et général
+(ah! combien j'avais donc raison... de refuser cette peste,
+d'élévation... c'était sûrement un pressentiment...) mon ami
+Eustache était devenu encore plus hargneux, plus bourru... que
+d'habitude... il craignait, la pauvre âme... que mon élévation ne
+me rendît fier... Moi, fier... Puis, s'interrompant encore, Marion
+ajouta en agitant çà et là ses mains autour de lui... Scanvoch, où
+es-tu?
+
+-- Là, lui ai-je dit en pressant entre les miennes sa main déjà
+froide. Je suis là, prés de toi...
+
+-- Je ne te vois plus...
+
+Et sa voix s'affaiblissait de moment en moment.
+
+-- Soulève-moi... appuie-moi le dos contre un arbre... le coeur me
+tourne... j'étouffe...
+
+J'ai fait, non sans peine, ce que me demandait Marion, tant son
+corps d'Hercule était pesant; je suis parvenu à l'adosser à un
+arbre. Il a ainsi continué d'une voix de plus en plus défaillante:
+
+-- À mesure que la chagrine humeur de mon ami Eustache
+augmentait... je tâchais de lui être encore plus amical
+qu'autrefois... Je comprenais sa défiance... Déjà, lorsque j'étais
+capitaine, il ne pouvait s'accoutumer à me traiter en ancien
+camarade d'enclume... Général et chef de la Gaule, il me crut un
+potentat... Il se montrait donc de plus en plus hargneux et
+sombre... Moi, toujours certain de ne pas le désaimer, au
+contraire... je riais à coeur joie de ces hargneries... je
+riais... c'était à tort, il souffrait... Enfin, aujourd'hui, il
+m'a dit «Marion, il y a longtemps que nous ne nous sommes promenés
+ensemble... Viens-tu dans le bois hors de la ville?» J'avais à
+conférer avec Victoria; mais, dans la crainte de fâcher mon ami
+Eustache, j'écris à la mère des camps... afin de m'excuser... puis
+lui et moi nous partons bras dessus bras dessous pour la
+promenade... Cela me rappelait nos courses d'apprentis forgerons
+dans la forêt de Chartres... où nous allions dénicher des pies-
+grièches... J'étais tout content, et malgré ma barbe grise, et
+comme personne ne nous voyait, je m'évertuais à des singeries pour
+dérider Eustache: j'imitais, comme dans notre jeune temps, le cri
+des pies-grièches en soufflant dans une feuille d'arbre placée
+entre mes lèvres, et d'autres singeries encore... car... voilà qui
+est singulier, jamais je n'avais été plus gai qu'aujourd'hui...
+Eustache, au contraire, ne se déridait point... Nous étions à
+quelques pas d'ici, lui derrière moi... il m'appelle... je me
+retourne...et tu vas voir, Scanvoch, qu'il n'y a pas eu de sa part
+méchanceté, mais folie... pure folie... Au moment où je me
+retourne, il se jette sur moi l'épée à la main, me la plonge dans
+le côté en me disant: «_La reconnais-tu cette épée, toi qui l'as
+forgée?_» Très-surpris, je l'avoue, je tombe sur le coup... en
+disant à mon ami Eustache: «À qui en as-tu?... Au moins on
+s'explique... T'ai-je chagriné sans le vouloir?» Mais je parlais
+aux arbres... le pauvre fou avait disparu... laissant son épée
+près de moi, autre signe de folie... puisque cette arme, remarque
+ceci... Scanvoch, puisque... cette arme portait sur la lame:
+«_Cette épée a été forgée par Marion... pour... son cher ami...
+Eustache_.»
+
+Telles ont été les dernières paroles intelligibles de ce bon et
+brave soldat. Quelques instants après, il expirait en prononçant
+des mots incohérents, parmi lesquels revenaient souvent ceux-ci:
+-- _Eustache... fuite... sauve-le_...
+
+Lorsque Marion eut rendu le dernier soupir, j'ai, en hâte, regagné
+Mayence pour tout raconter à Victoria, sans lui cacher que je
+soupçonnais de nouveau Tétrik de n'être pas étranger à cette
+trame, qui, ayant déjà enveloppé Victorin, son fils et Marion,
+laissait vacant le gouvernement de la Gaule. Ma soeur de lait,
+quoique désolée de la mort de Marion, combattit mes défiances au
+sujet de Tétrik; elle me rappela que moi-même, plus de trois mois
+avant ce meurtre, frappé de l'expression de haine et d'envie qui
+se trahissait sur la physionomie et dans les paroles de l'ancien
+compagnon de forge du capitaine, je lui avais dit à elle,
+Victoria, devant Tétrik, «que Marion devait être bien aveuglé par
+l'affection pour ne pas reconnaître que son ami était dévoré d'une
+implacable jalousie.» En un mot, Victoria partageait cette
+croyance du bon Marion: que le crime dont il venait d'être victime
+n'avait d'autre cause que la haineuse envie d'Eustache, poussée
+jusqu'au délire par la récente élévation de son ami; puis enfin,
+singulier hasard, ma soeur de lait recevait ce jour-là même de
+Tétrik, alors en route pour l'Italie, une lettre dans laquelle il
+lui apprenait que, sa santé dépérissant de plus en plus, les
+médecins n'avaient vu pour lui qu'une chance de salut: un voyage
+dans un pays méridional; il se rendait donc à Rome avec son fils.
+
+Ces faits, la conduite de Tétrik depuis la mort de Victorin, ses
+lettres touchantes et les raisons irréfutables, je l'avoue, que me
+donnait Victoria, détruisirent encore une fois ma défiance à
+l'égard de l'ancien gouverneur de Gascogne je me persuadai aussi,
+chose d'ailleurs rigoureusement croyable d'après les antécédents
+d'Eustache, que l'horrible meurtre dont il s'était rendu coupable
+n'avait eu d'autre motif qu'une jalousie féroce, exaltée jusqu'à
+la folie furieuse par la récente et haute fortune de son ami.
+
+J'ai tenu la promesse faite au bon et brave Marion à sa dernière
+heure. Sa mort a été attribuée à un meurtrier inconnu, mais non
+pas à Eustache. J'avais rapporté son épée à Victoria; aucun
+soupçon ne plana donc sur ce scélérat, qui ne reparut jamais ni à
+Mayence ni au camp. Les restes de Marion, pleuré par l'armée
+entière, reçurent les pompeux honneurs militaires dus au général
+et au chef de la Gaule.
+
+CHAPITRE V
+
+Le jour le plus néfaste de ma vie, après celui ou j'ai accompagné
+jusqu'aux bûchers, qui les ont réduits en cendres, les restes de
+Victorin, de son fils et de ma bien-aimée femme Ellèn, a été le
+jour où sont arrivés les événements suivants. Ce récit, mon
+enfant, se passe cinq ans après le meurtre de Marion, successeur
+de Victorin au gouvernement de la Gaule. Victoria n'habite plus
+Mayence, mais Trèves, grande et splendide ville gauloise de ce
+côté-ci du Rhin. Je continue de demeurer avec ma soeur de lait;
+Sampso, qui t'a servi de mère depuis la mort de mon Ellèn toujours
+regrettée, Sampso est devenue ma femme... Le soir de notre
+mariage, elle m'a avoué ce dont je ne m'étais jamais douté,
+qu'ayant toujours ressenti pour moi un secret penchant, elle avait
+d'abord résolu de ne pas se marier et de partager sa vie entre
+Ellèn, moi et toi, mon enfant.
+
+La mort de ma femme, l'affection, la profonde estime que
+m'inspirait Sampso, ses vertus, les soins dont elle te comblait,
+ta tendresse pour elle, car tu la chérissais comme ta mère qu'elle
+remplaçait, les nécessités de ton éducation, enfin les instances
+de Victoria, qui, appréciant les excellentes qualités de Sampso,
+désirait vivement cette union: tout m'engageait à proposer ma main
+à ta tante. Elle accepta; sans le souvenir de la mort de Victorin
+et de celle d'Ellèn, dont nous parlions chaque jour avec Sampso,
+les larmes aux yeux, sans la douleur incurable de Victoria,
+songeant toujours à son fils et à son petit-fils, j'aurais
+retrouvé le bonheur après tant de chagrins.
+
+J'habitais donc la maison de Victoria dans la ville de Trèves: le
+jour venait de se lever, je m'occupais de quelques écritures pour
+la mère des camps, car j'avais conservé mes fonctions près d'elle,
+j'ai vu entrer chez moi sa servante de confiance, nommée _Mora_;
+elle était née, disait-elle, en Mauritanie, d'où lui venait son
+nom de Mora; elle avait, ainsi que les habitants de ce pays, le
+teint bronzé, presque noir, comme celui des nègres; cependant,
+malgré la sombre couleur de ses traits, elle était jeune et belle
+encore. Depuis quatre ans (remarque cette date, mon enfant),
+depuis quatre ans que Mora servait ma soeur de lait, elle avait
+gagné son affection par son zèle, sa réserve et son dévouement qui
+semblait à toute épreuve: parfois Victoria, cherchant quelque
+distraction à ses chagrins, demandait à Mora de chanter, car sa
+voix était remarquablement pure; elle savait des airs d'une
+mélancolie douce et étrange. Un des officiers de l'armée était
+allé jusqu'au Danube; il nous dit un jour, en écoutant Mora, qu'il
+avait déjà entendu ces chants singuliers dans les montagnes de
+Hongrie. More parut fort surprise, et répondit qu'elle avait
+appris tout enfant, dans son pays de Mauritanie, les mélodies
+qu'elle nous répétait.
+
+-- Scanvoch, me dit Mora en entrant chez moi, ma maîtresse désire
+vous parler.
+
+-- Je te suis, Mora.
+
+-- Un mot auparavant, je vous prie.
+
+-- Que veux-tu?
+
+-- Vous êtes l'ami, le frère de lait de ma maîtresse... ce qui la
+touche vous touche...
+
+-- Sans doute... qu'y a-t-il?
+
+-- Hier, vous, avez quitté ma maîtresse après avoir passé la
+soirée près d'elle avec votre femme et votre enfant...
+
+-- Oui... et Victoria s'est retirée pour se reposer...
+
+-- Non... car peu de temps après votre départ j'ai introduit près
+d'elle un homme enveloppé d'un manteau. Après un entretien, qui a
+duré presque la moitié de la nuit, avec cet inconnu, ma maîtresse,
+au lieu de se coucher, a été si agitée, qu'elle s'est promenée
+dans sa chambre jusqu'au jour.
+
+-- Quel est cet homme? me suis-je dit tout haut dans le premier
+moment de ma surprise; car Victoria n'avait pas d'habitude de
+secrets pour moi. Quel mystère?
+
+Mora, croyant que je l'interrogeais, indiscrétion dont je me
+serais gardé par respect pour Victoria, me répondit:
+
+-- Après votre départ, Scanvoch, ma maîtresse m'a dit: «Sors par
+le jardin; tu attendras à la petite porte... on y frappera d'ici à
+peu de temps; un homme en manteau gris se présentera... tu
+l'introduiras ici... et pas un mot de cette entrevue à qui que ce
+soit...»
+
+-- Ce secret, Mora, tu aurais dû me le taire...
+
+-- Peut-être ai-je tort de ne pas garder le silence, même envers
+vous, Scanvoch, l'ami dévoué, le frère de ma maîtresse; mais elle
+m'a paru si agitée après le départ de ce mystérieux personnage,
+que j'ai cru devoir tout vous dire... Puis, enfin, autre chose
+encore m'a décidée à m'adresser à vous...
+
+-- Achève...
+
+-- Cet homme, je l'ai reconduit à la porte du jardin...
+
+Je marchais à quelques pas devant lui... Sa colère était si
+grande, que je l'ai entendu murmurer de menaçantes paroles contre
+ma maîtresse; cela surtout m'a déterminée à lui désobéir au sujet
+du secret qu'elle m'avait recommandé...
+
+-- As-tu dit à Victoria que cet homme l'avait menacée?
+
+-- Non... car à peine j'étais de retour auprès d'elle, qu'elle m'a
+ordonné d'un ton brusque... elle, toujours si douce pour moi, de
+la laisser seule... Je me suis retirée dans une chambre voisine...
+et jusqu'à l'aube, où ma maîtresse s'est jetée toute vêtue sur son
+lit, je l'ai entendue marcher avec agitation... J'ai cependant
+longtemps hésité avant de me décider à ces révélations, Scanvoch,
+mais lorsque tout à l'heure ma maîtresse m'a appelée pour
+m'ordonner de vous aller quérir, je n'ai pas regretté ce que j'ai
+fait... Ah! si vous l'aviez vue! comme elle était pâle et
+sombre!...
+
+Je me rendis chez Victoria très-inquiet... Je fus douloureusement
+frappé de l'expression de ses traits... Mora ne m'avait pas
+trompé.
+
+Avant de continuer ce récit, et pour t'aider à le comprendre, mon
+enfant, il me faut te donner quelques détails sur une disposition
+particulière de la chambre de Victoria... Au fond de cette vaste
+pièce se trouvait une sorte de cellule fermée par d'épais rideaux
+d'étoffe; dans cette cellule, où ma soeur de lait se retirait
+souvent pour regretter ceux qu'elle avait tant aimés, se
+trouvaient, au-dessus des symboles sacrés de notre foi druidique,
+les casques et les épées de son père, de son époux et de Victorin;
+là aussi se trouvait, chère et précieuse relique... le berceau du
+petit-fils de cette femme tant éprouvée par le malheur...
+
+Victoria vint à moi et me dit d'une voix altérée:
+
+-- Frère... pour la première fois de ma vie j'ai eu un secret pour
+toi... frère... pour la première fois de ma vie je vais user de
+ruse et de dissimulation...
+
+Puis, me prenant la main, -- la sienne était brûlante, fiévreuse,
+-- elle me conduisit vers la cellule, écarta les rideaux épais qui
+la fermaient, et ajouta:
+
+-- Les moments sont précieux; entre dans ce réduit, restes-y muet,
+immobile... et ne perds pas un mot de ce que tu vas entendre tout
+à l'heure... Je te cache là d'avance pour éloigner tout soupçon...
+
+Les rideaux de la cellule se refermèrent sur moi; je restai dans
+l'obscurité pendant quelque temps; je n'entendis que le pas de
+Victoria sur le plancher; elle marchait avec agitation. J'étais
+dans cette cachette depuis une demi-heure peut-être, lorsque la
+porte de la chambre de Victoria s'ouvrit, se referma, et une voix
+dit ces mots:
+
+-- Salut à Victoria la Grande.
+
+C'était la voix de Tétrik, toujours mielleuse et insinuante.
+L'entretien suivant s'engagea entre lui et Victoria; ainsi qu'elle
+me l'avait recommandé, je n'en ai pas oublié une parole, car dans
+la journée même je l'ai transcrit de souvenir, et parce que je
+sentais toute la gravité de cette conversation, et parce que cette
+mesure m'était commandée par une circonstance que tu apprendras
+bientôt.
+
+-- Salut à Victoria la Grande, avait dit l'ancien gouverneur de
+Gascogne.
+
+-- Salut à vous, Tétrik.
+
+-- La nuit vous a-t-elle, Victoria, porté conseil?
+
+-- Tétrik, répondit Victoria d'un ton parfaitement calme et qui
+contrastait avec l'agitation où je venais de la voir plongée,
+Tétrik, vous êtes poète?
+
+-- À quel propos, je vous prie, cette question?
+
+-- Enfin... vous faites des vers?
+
+-- Il est vrai... je cherche parfois dans la culture des lettres
+quelque distraction aux soucis des affaires d'État... et surtout
+aux regrets éternels que m'a laissés la mort de notre glorieux et
+infortuné Victorin... auquel je survis contre mon attente... Je
+vous l'ai souvent répété, Victoria... en nous entretenant de ce
+jeune héros... que j'aimais aussi paternellement que s'il eût été
+mon enfant... J'avais~ deux fils, il ne m'en reste qu'un... Je
+suis poète, dites-vous? hélas! je voudrais être l'un de ces génies
+qui donnent l'immortalité à ceux qu'ils chantent... Victorin
+vivrait dans la postérité comme il vit dans le coeur de ceux qui
+le regrettent! Mais à quoi bon me parler de mes vers... à propos
+de l'important sujet qui me ramène auprès de vous?
+
+-- Comme tous les poètes... vous relisez plusieurs fois vos vers
+afin de les corriger?
+
+-- Sans doute... mais...
+
+-- Vous les oubliez, si cela se peut dire, à cette fin qu'en les
+lisant de nouveau vous soyez, frappé davantage de ce qui pourrait
+blesser votre esprit et votre oreille?
+
+-- Certes, après avoir d'inspiration écrit quelque ode, il m'est
+parfois arrivé de laisser, ainsi que l'on dit, _dormir ces vers_
+pendant plusieurs mois; puis, les relisant, j'étais choqué de
+choses qui m'avaient d'abord échappé. Mais encore une fois,
+Victoria, il n'est pas question de poésie...
+
+-- Il y a un grand avantage en effet à laisser ainsi dormir des
+idées et à les reprendre ensuite, répondit ma soeur de lait avec
+un sang-froid dont j'étais de plus en plus étonné. Oui, cette
+méthode est bonne; ce qui, sous le feu de l'inspiration, ne nous
+avait pas d'abord blessé... nous blesse parfois, alors que
+l'inspiration s'est refroidie... Si cette épreuve est utile pour
+un frivole jeu d'esprit, ne doit-elle pas être plus utile encore
+lorsqu'il s'agit des circonstances graves de la vie?...
+
+-- Victoria... je ne vous comprends pas.
+
+-- Hier, dans la journée, j'ai reçu de vous une lettre conçue en
+ces termes:
+
+«Ce soir, je serai à Trèves à l'insu de tous; je vous adjure au
+nom des plus grands intérêts de notre chère patrie, de me recevoir
+en secret, et de ne parler à personne, pas même à votre ami et
+frère Scanvoch; j'attendrai vers minuit votre réponse à la porte
+du jardin de votre maison.»
+
+-- Et cette entrevue... vous me l'avez accordée, Victoria...
+Malheureusement pour moi, elle n'a pas été décisive, et au lieu de
+retourner à Mayence sans que ma venue ait été connue dans cette
+ville, j'ai été forcé de rester aujourd'hui, puisque vous avez
+remis à ce matin la réponse et la résolution que j'attends de
+vous.
+
+-- Cette résolution, je ne saurais vous la faire connaître avant
+d'avoir soumis votre proposition à l'épreuve dont nous parlions
+tout à l'heure.
+
+-- Quelle épreuve?
+
+-- Tétrik, j'ai laissé dormir... ou plutôt j'ai dormi avec vos
+offres, faites-les moi de nouveau... Peut-être alors ce qui
+m'avait blessée... ne me blessera plus... peut-être ce qui ne
+m'avait pas choquée me choquera-t-il...
+
+-- Victoria, vous, si sérieuse, plaisanter en un pareil moment!...
+
+-- Celle-là qui, avant d'avoir à pleurer son père et son époux,
+son fils et son petit-fils, souriait rarement... celle-là ne
+choisit pas le temps d'un deuil éternel pour plaisanter... croyez-
+moi, Tétrik...
+
+-- Cependant...
+
+-- Je vous le répète, vos propositions d'hier m'ont paru si
+extraordinaires... elles ont soulevé dans mon esprit tant
+d'indécision, tant d'étranges pensées, qu'au lieu de me prononcer
+sous le coup de ma première impression... je veux tout oublier et
+vous entendre encore, comme si pour la première fois vous me
+parliez de ces choses.
+
+-- Victoria, votre haute raison, votre esprit d'une décision
+toujours si prompte, si sûre, ne m'avaient pas habitué, je
+l'avoue, à ces tempéraments.
+
+-- C'est que jamais, dans ma vie, déjà longue, je n'ai eu à me
+décider sur des questions de cette gravité.
+
+-- De grâce, rappelez-vous qu'hier...
+
+-- Je ne veux rien me rappeler... Pour moi, notre entretien d'hier
+n'a pas eu lieu... Il est minuit, Mora vient d'aller vous quérir à
+la porte du jardin; elle vous a introduit près de moi: vous
+parlez, je vous écoute...
+
+-- Victoria...
+
+-- Prenez garde... si vous me refusez, je vous répondrai peut-être
+selon ma première impression d'hier... et, vous le savez, Tétrik,
+lorsque je me prononce... c'est toujours d'une manière
+irrévocable...
+
+-- Votre première impression m'est donc défavorable? s'écria-t-il
+avec un accent rempli d'anxiété. Oh! ce serait un grand malheur!
+
+-- Parlez donc de nouveau, si vous voulez que ce malheur soit
+réparable...
+
+-- Qu'il en soit ainsi que vous le désirez, Victoria... bien
+qu'une pareille singularité de votre part me confonde... Vous le
+voulez? soit... Notre entretien d'hier n'a pas eu lieu... je vous
+revois en ce moment pour la première fois après une assez longue
+absence, quoiqu'une fréquente correspondance ait toujours eu lieu
+entre nous, et je vous dis ceci: Il y a cinq ans, frappé au coeur
+par la mort de Victorin... mort à jamais funeste, qui emportait
+avec elle mes espérances pour le glorieux avenir de la Gaule!...
+j'étais mourant en Italie, à Rome, où mon fils m'avait
+accompagné... Ce voyage, selon les médecins, devait rétablir ma
+santé; ils se trompaient: mes maux empiraient... Dieu voulut qu'un
+prêtre chrétien me fût secrètement amené par un de mes amis
+récemment converti... La foi m'éclaira et, en m'éclairant, elle
+fit un miracle de plus, elle me sauva de la mort... Je revins à
+une vie pour ainsi dire nouvelle, avec une religion nouvelle...
+Mon fils abjura comme moi, mais en secret, les faux dieux que nous
+avions jusqu'alors adorés... À cette époque, je reçus une lettre
+de vous, Victoria; vous m'appreniez le meurtre de Marion: guidé
+par vous, et selon mes prévisions, il avait sagement, gouverné la
+Gaule... Je restai anéanti à cette nouvelle, aussi désespérante
+qu'inattendue; vous me conjuriez, au nom des intérêts les plus
+sacrés du pays, de revenir en Gaule: personne, disiez-vous,
+n'était capable, sinon moi, de remplacer Marion... Vous alliez
+plus loin: moi seul, dans l'ère nouvelle et pacifique qui
+s'ouvrait pour notre pays, je pouvais, en le gouvernant, combler
+sa prospérité; vous faisiez un véhément appel à ma vieille amitié
+pour vous, à mon dévouement à notre patrie... Je quittai Rome avec
+mon fils; un mois après j'étais auprès de vous, à Mayence; vous me
+promettiez votre tout-puissant appui auprès de l'armée, car vous
+étiez ce que vous êtes encore aujourd'hui, la mère des camps...
+Présenté par vous à l'armée, je fus acclamé par elle... Oui, grâce
+à vous seule, moi, gouverneur civil, moi, qui de ma vie n'avais
+touché l'épée, je fus, chose unique jusqu'alors, acclamé chef
+unique de la Gaule, puisque vous déclariez fièrement de ce jour à
+l'empereur que la Gaule, désormais indépendante, n'obéirait qu'à
+un seul chef gaulois librement élu... L'empereur, engagé dans sa
+désastreuse guerre d'Orient contre la reine Zénobie, votre
+héroïque émule, l'empereur céda... Seul, je gouvernai notre pays.
+Ruper, vieux général éprouvé dans les guerres du Rhin, fut chargé
+du commandement des troupes; l'armée, dans sa constante idolâtrie
+pour vous, voulut vous conserver au milieu d'elle... Moi, je
+m'occupai de développer en Gaule les bienfaits de la paix...
+Toujours secrètement fidèle à la foi chrétienne, je ne crus pas
+politique de la confesser publiquement; je vous ai donc caché à
+vous-même, Victoria, jusqu'à aujourd'hui, ma conversion à la
+religion dont le pape est à Rome. Depuis cinq ans la Gaule,
+prospère au dedans, est respectée au dehors; j'ai établi le siège
+de mon gouvernement et du sénat à Bordeaux, tandis que vous
+restiez au milieu de l'armée qui couvre nos frontières, prête à
+repousser, soit de nouvelles invasions des Franks, soit les
+Romains, s'ils voulaient maintenant attenter à notre complète
+indépendance si chèrement reconquise... Vous le savez, Victoria,
+je me suis toujours inspiré de votre haute sagesse, soit en venant
+souvent vous visiter à Trèves, depuis que vous avez quitté
+Mayence, soit en correspondant journellement avec vous sur les
+affaires du pays; mais je ne m'abuse pas, Victoria, et je suis
+fier de reconnaître cette vérité: votre main toute-puissante m'a
+seule élevé au pouvoir, seule elle m'y soutient... Oui, du fond de
+sa modeste maison de Trèves, la mère des camps est de fait
+impératrice de la Gaule... et moi, malgré le pouvoir dont je
+jouis, je suis, et je m'en honore, Victoria, je suis votre premier
+sujet... Ce rapide regard sur le passé était indispensable pour
+établir nettement la position présente... Ainsi que je vous l'ai
+dit hier, veuillez-vous le rappeler...
+
+-- Je ne me souviens plus d'hier... Poursuivez, Tétrik...
+
+-- La déplorable mort de Victorin et de son fils, le meurtre de
+Marion, vous prouvent la funeste fragilité des pouvoirs
+électifs... Cette idée n'est pas, vous le savez, nouvelle chez
+moi... J'étais autrefois venu à Mayence afin de vous engager à
+acclamer l'enfant de Victorin l'héritier de son père... Dieu a
+voulu qu'un crime affreux ruinât ce projet auquel vous eussiez
+peut-être consenti plus tard...
+
+-- Continuez...
+
+-- La Gaule est maintenant en paix, sa valeureuse armée vous est
+dévouée plus qu'elle ne l'a jamais été à aucun général, elle
+impose à nos ennemis; notre beau pays, pour atteindre à son plus
+haut point de prospérité, n'a plus besoin que d'une chose, la
+stabilité; en un mot, il lui faut une autorité qui ne soit plus
+livrée au caprice d'une élection intelligente aujourd'hui, stupide
+demain; il nous faut donc un gouvernement qui ne soit plus
+personnifié dans un homme toujours à la merci du soulèvement
+militaire de ceux qui l'ont élu, ou du poignard d'un assassin.
+L'institution monarchique, basée non sur un homme, mais sur un
+principe, existait en Gaule il y a des siècles; elle peut seule
+aujourd'hui donner à notre pays la force, la prospérité, qui lui
+manquent... La monarchie, vous disais-je hier, Victoria, seule,
+vous pouvez la rétablir en Gaule: je viens vous en offrir les
+moyens, guidé par mon fervent amour pour mon pays...
+
+-- C'est cette offre que je veux vous entendre me proposer de
+nouveau, Tétrik...
+
+-- Ainsi, vous exigez...
+
+-- Rien n'a été dit hier... parlez...
+
+-- Victoria, vous disposez de l'armée... moi, je gouverne le pays;
+vous m'avez fait ce que je suis... j'ai plaisir à vous le
+répéter... vous êtes au vrai l'impératrice de la Gaule, et moi,
+votre premier sujet... Unissons-nous dans un but commun pour
+assurer à jamais l'avenir de notre glorieuse patrie; unissons, non
+pas nos corps, je suis vieux... vous êtes belle et jeune encore,
+Victoria... mais unissons nos âmes devant un prêtre de la religion
+nouvelle, dont le pape est à Rome... Embrassez le christianisme,
+devenez mon épouse devant Dieu... et proclamez-nous, vous,
+impératrice, moi, empereur des Gaules... L'armée n'aura qu'une
+voix pour vous élever au trône... vous régnerez seule et sans
+partage... Quant à moi, vous le savez, je n'ai aucune ambition,
+et, malgré mon vain titre d'empereur, je continuerai d'être votre
+premier sujet... Seulement, il sera, je crois, très-politique
+d'adopter mon fils comme successeur au trône; il est en âge d'être
+marié; nous choisirons pour lui une alliance souveraine... j'ai
+déjà mes vues... et la monarchie des Gaules est à jamais fondée...
+Voilà, Victoria, ce que je vous proposais hier... voilà ce que je
+vous propose aujourd'hui... Je vous ai, selon votre désir, exposé
+de nouveau mes projets pour le bien du pays; adoptez ce plan,
+fruit de longues années de méditation, d'expérience... et la Gaule
+marche à la tête des nations du monde...
+
+Un assez long silence de ma soeur de lait suivit ces paroles de
+son parent... Elle reprit, toujours calme:
+
+-- J'ai été sagement inspirée en voulant vous entendre une seconde
+fois, Tétrik... Et d'abord, dites-moi, vous avez abjuré pour la
+religion nouvelle l'antique foi de nos pères? La Gaule, presque
+tout entière, est cependant restée fidèle à la foi druidique.
+
+-- Aussi ai-je tenu, par politique, mon abjuration secrète; mais
+si, acceptant mon offre, vous abjuriez aussi votre idolâtrie lors
+de notre mariage, je confesserais très-haut ma nouvelle croyance;
+et, très-probablement, votre conversion, à vous, Victoria, l'idole
+de notre peuple, entraînerait la conversion des trois quarts du
+pays.
+
+-- Dites-moi, Tétrik, vous avez abjuré la croyance de nos pères
+pour la foi nouvelle, pour l'Évangile prêché par ce jeune homme de
+Nazareth, crucifié à Jérusalem il y a plus de deux siècles... À
+cette foi nouvelle, vous croyez sans doute?
+
+-- L'aurais-je embrassée sans cela?
+
+-- Cet Évangile, je l'ai lu... Une aïeule de Scanvoch a assisté
+aux derniers jours de Jésus, l'ami des esclaves et des affligés...
+Or, dans les tendres et divines paroles du jeune maître de
+Nazareth, je n'ai trouvé que des exhortations au renoncement des
+richesses, à l'humilité, à l'égalité parmi les hommes... et voici
+que, fervent et nouveau converti, vous rêvez la royauté...
+
+-- Un mot, Victoria...
+
+-- Durant sa vie, le jeune docteur de Nazareth disait: «Le maître
+n'est pas plus que le disciple... l'esclave est autant que son
+seigneur...» Il se disait fils de Dieu, de même que notre foi
+druidique nous apprend que nous sommes tous fils d'un même Dieu...
+
+-- Pris en un sens absolu, l'Évangile de Notre-Seigneur Jésus-
+Christ ne serait, vous l'avouerez, qu'une machine d'éternelle
+rébellion du pauvre contre le riche, du serviteur contre son
+maître, du peuple contre ses chefs, la négation enfin de toute
+autorité; tandis que les religions, au contraire, doivent rendre
+l'autorité plus puissante, plus redoutable...
+
+-- Je sais cela... Nos druides, au temps de leur barbarie
+primitive, et avant de devenir les plus sublimes des hommes, se
+sont aussi rendus redoutables aux peuples ignorants, alors qu'ils
+les frappaient de terreur et les écrasaient sous leur pouvoir;
+mais-le jeune maître de Nazareth a flétri ces fourberies atroces
+en disant avec indignation: «Vous voulez faire porter aux hommes
+des fardeaux écrasants, que vous ne touchez pas, vous, prêtres du
+bout du doigt...»
+
+-- La raison d'État passe avant les principes... Rien de plus
+périlleux, Victoria, que d'abandonner la nomination d'un chef
+politique ou religieux au brutal caprice d'une élection
+populaire... L'intérêt du présent et de l'avenir vous fait donc
+une loi d'accepter mes offres... Je me résume: Prenez-moi pour
+époux; embrassez, comme moi, la foi nouvelle; faites-nous
+proclamer par l'armée, vous et moi, empereur et impératrice;
+adoptez mon fils et sa postérité... La Gaule, à notre exemple, se
+fait tout entière chrétienne; et, soutenus par les prêtres et les
+évêques, nous possédons l'autorité la plus souveraine, la plus
+absolue, dont aient jamais joui un empereur et une impératrice!...
+
+Soudain la voix de Victoria, jusqu'alors calme et contenue, éclata
+indignée, menaçante:
+
+-- Tétrik! vous me proposez là un pacte sacrilège... tyrannique...
+infâme!
+
+-- Victoria, que signifie?...
+
+-- Hier, je vous croyais insensé..., aujourd'hui, que vous m'avez
+ouvert les profondeurs de votre âme infernale... je vous crois un
+monstre d'ambition et de scélératesse!...
+
+-- Moi! grand Dieu!
+
+-- Vous!... Oh! à cette heure le passé éclaire pour moi le
+présent, et le présent l'avenir... Béni soyez-vous, ô Hésus!... Je
+n'étais pas seule à entendre cet effrayant complot!...
+
+-- Que dites-vous?
+
+-- Vous m'avez inspiré, ô Hésus! et j'ai voulu avoir un témoin
+caché, qui affirmerait au besoin la réalité de ce projet
+monstrueux... car ma parole elle-même... non, la parole de
+Victoria ne serait pas crue si elle dévoilait tant d'horreurs!...
+Viens, mon frère... viens, Scanvoch!...
+
+À cet appel de Victoria, je m'écriai:
+
+-- Ma soeur... je ne dis plus comme autrefois: Je soupçonne cet
+homme!... je dis: J'accuse le criminel!
+
+-- Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous m'accusez, Scanvoch, reprit
+Tétrik avec un impérieux dédain, ce n'est pas d'aujourd'hui que
+ces folles accusations sont tombées devant mon mépris...
+
+-- Je te soupçonnais autrefois, Tétrik, lui dis-je, d'avoir, par
+tes machinations ténébreuses, amené la mort de Victorin et celle
+de son fils au berceau... Aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse
+de cette horrible trame!...
+
+-- Prends garde, dit Tétrik pâle, sombre, menaçant, prends garde,
+mon pouvoir est grand...
+
+-- Mon frère, me dit Victoria, ta pensée est la mienne... Parle
+sans crainte... moi aussi j'ai un grand pouvoir...
+
+-- Tétrik, je te soupçonnais autrefois d'avoir tuer Marion...
+aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse de ce crime!...
+
+-- Malheureux insensé! où sont les preuves de ce que tu as
+l'audace d'avancer?...
+
+-- Oh! je le sais... tu es prudent et habile autant que patient,
+tu brises tes instruments dans l'ombre après t'en être servi.
+
+-- Ce sont des mots, reprit Tétrik avec un calme glacial; mais les
+preuves où sont-elles?...
+
+-- Les preuves, s'écria Victoria, elles sont dans tes propositions
+sacrilèges... Écoute, Tétrik, voici la vérité: tu as conçu le
+projet d'être empereur héréditaire de la Gaule longtemps avant la
+mort de Victorin; ta proposition de faire acclamer mon petit-fils
+comme héritier du pouvoir de son père était à la fois un leurre
+destiné à me tromper sur tes desseins et un premier pas dans la
+voie que tu poursuivais...
+
+-- Victoria, la passion vous égare. Quel maladroit ambitieux
+j'aurais été, moi, voulant arriver un jour à l'empire
+héréditaire... vous conseiller de faire décerner ce pouvoir à
+votre race...
+
+-- Le principe était accepté par l'armée: l'hérédité du pouvoir
+reconnue pour l'avenir; tu te débarrassais ensuite de mon fils et
+de mon petit-fils, ce que tu as fait...
+
+-- Moi...
+
+-- Tout maintenant se dévoile à mes yeux... Cette bohémienne
+maudite a été ton instrument; elle est venue à Mayence pour
+séduire mon fils, pour le pousser, par ses refus, à l'acte infâme
+aux prix duquel cette créature mettait ses faveurs... Ce crime
+commis, mon fils devait être tué par Scanvoch, rappelé à Mayence
+cette nuit-là même, ou massacré par l'armée, prévenue et soulevée
+à temps par tes émissaires...
+
+-- Des preuves, Victoria! des preuves!...
+
+-- Je n'en ai pas... mais cela est! Dans la même nuit, tu as fait
+tuer mon petit-fils entre mes bras: ma race a été éteinte... ton
+premier pas vers l'empire était marqué dans le sang. Tu as ensuite
+refusé le pouvoir et proposé l'élévation de Marion... Oh! je
+l'avoue, à ce prodige d'astuce infernale, mes soupçons, un moment
+éveillés, se sont évanouis... Deux mois après son acclamation
+comme chef de la Gaule... Marion tombait sous le fer d'un
+meurtrier, ton instrument.
+
+-- Des preuves..., reprit Tétrik impassible, des preuves!...
+
+-- Je n'en ai pas, mais cela est... Tu restais seul: Victorin, son
+fils, Marion, tués... Alors, devenue, sans le savoir, ta complice,
+je t'ai adjuré de prendre le gouvernement du pays... Tu
+triomphais, mais à demi... tu gouvernais, mais, tu l'as dit, tu
+n'étais que mon premier sujet, à moi, la mère des camps... Oh! je
+le vois à cette heure, mon pouvoir te gêne! l'armée, la Gaule,
+t'ont accepté pour leur chef, présenté par moi; elles ne t'ont pas
+choisi... D'un mot je peux te briser comme je t'ai élevé...
+Aveuglé par l'ambition, tu as jugé mon coeur d'après le tien; tu
+m'as crue capable de vouloir changer mon influence sur l'armée
+contre la couronne d'impératrice, et d'introniser à ce prix toi et
+ta race... Tu as conclu avec le pape et les évêques un pacte
+ténébreux, dans l'espoir d'asservir un jour cet intelligent et
+fier peuple gaulois, qui, libre, choisit librement ses chefs, et
+reste fidèle à la religion de ses pères. Quoi! il a brisé depuis
+des siècles, par les mains sacrées de Ritha-Gaür, le joug des
+rois... et tu voudrais de nouveau lui imposer ce joug, en
+t'alliant avec la nouvelle Église?... Eh bien, moi, Victoria, la
+mère des camps, je te dis ceci à toi Tétrik, chef de la Gaule:
+Devant le peuple et l'armée, je t'accuse de vouloir asservir la
+Gaule! je t'accuse d'avoir renié la foi de tes pères! je t'accuse
+d'avoir contracté une secrète alliance avec les évêques! je
+t'accuse de vouloir usurper la couronne impériale pour toi et pour
+ta race... Oui, de ceci, moi, Victoria, je t'accuse, et je
+t'accuserai devant le peuple et l'armée, te déclarant traître,
+renégat, meurtrier, usurpateur... Je vais demander sur l'heure que
+tu sois jugé par le sénat, et puni de mort pour tes crimes si tu
+es reconnu coupable!...
+
+Malgré la véhémence des accusations de ma soeur de lait, Tétrik
+revint à son calme habituel, dont il était un moment sorti pour me
+menacer, et répondit de sa voix la plus onctueuse:
+
+-- Victoria, j'avais cru profitable à la Gaule le projet que je
+vous ai soumis... n'y pensons plus... Vous m'accusez, je suis prêt
+à répondre devant le sénat et l'armée... Si ma mort, prononcée par
+mes juges, à votre instigation, peut être d'un utile enseignement
+pour le pays, je ne vous disputerai pas le peu de jours qui me
+restent à vivre. Je reste à Trèves, où j'attendrai la décision du
+sénat... Adieu, Victoria... l'avenir prouvera qui de vous ou de
+moi aimait la Gaule d'un amour éclairé... Encore adieu,
+Victoria...
+
+Et il fit un pas vers la porte; j'y arrivai avant lui, et, barrant
+le passage, je m'écriai:
+
+-- Tu ne sortiras pas! tu veux fuir la punition due à tes
+crimes...
+
+Tétrik me toisa des pieds à la tête avec une hauteur glaciale, et
+dit en se tournant à demi vers Victoria:
+
+-- Quoi! dans votre maison, de la violence contre un vieillard...
+contre un parent venu chez vous sans défiance...
+
+-- Je respecterai ce qui est sacré en tout pays, l'hospitalité,
+répondit la mère des camps. Vous êtes venu ici librement, vous
+sortirez librement.
+
+-- Ma soeur! m'écriai-je, prenez garde! votre confiance vous a
+déjà été funeste...
+
+Victoria, d'un geste, m'interrompit, réfléchit, et dit avec
+amertume:
+
+-- Tu as raison... ma confiance a été funeste au pays; elle me
+pèse comme un remords... ne crains rien cette fois.
+
+Et elle frappa vivement sur un timbre... Presque aussitôt Mora
+parut. Après quelques mots que sa maîtresse lui dit à l'oreille,
+la servante se retira.
+
+-- Tétrik, reprit Victoria, j'ai envoyé quérir le capitaine Paul
+et plusieurs officiers; ils vont venir vous chercher ici; ils vous
+accompagneront à votre logis...vous n'en sortirez que pour
+paraître devant vos juges...
+
+-- Mes juges?
+
+-- L'armée nommera un tribunal... ce tribunal vous jugera,
+Tétrik...
+
+-- Je suis aussi justiciable du sénat.
+
+-- Si le tribunal militaire vous condamne, vous serez renvoyé
+devant le sénat... si le tribunal militaire vous absout, vous
+serez libre; la vengeance divine pourra seule vous atteindre.
+
+Mora rentra pour annoncer à sa maîtresse l'exécution de ses ordres
+au sujet du capitaine Paul. Je me souvins plus tard, mais, hélas!
+trop tard, que Mora échangea quelques paroles à voix basse avec
+Tétrik, assis près de la porte.
+
+-- Scanvoch, met dit Victoria, tu as entendu ma conversation avec
+Tétrik... tu te la rappelles?
+
+-- Parfaitement...
+
+-- Tu vas aller, sur l'heure, la transcrire fidèlement. -- Puis,
+se retournant vers le chef de la Gaule, elle ajouta: -- Ce sera
+votre acte d'accusation; il sera lu devant le tribunal militaire,
+et ensuite ce tribunal décidera de votre sort.
+
+-- Victoria, reprit froidement Tétrik, écoutez les conseils d'un
+vieillard, autrefois et encore à cette heure votre meilleur ami.
+Accuser un homme est facile, prouver son crime est difficile...
+
+-- Tais-toi, détestable hypocrite! s'écria la mère des camps avec
+emportement; ne me pousse point à bout... Je ne sais ce qui me
+tient de te livrer sur l'heure à la brutale justice des soldats. -
+- Puis, joignant les mains: -- Hésus, donne-moi la force d'être
+équitable, même envers cet homme... Apaise en moi, ô Hésus! ces
+bouillonnements de colère qui troubleraient mon jugement!
+
+Mora, ayant entendu quelque bruit derrière la porte, l'ouvrit, et
+revint dire à sa maîtresse:
+
+-- On annonce l'arrivée du capitaine Paul.
+
+Victoria fit signe à Tétrik; il franchit le seuil en poussant un
+profond soupir, et en disant d'un accent pénétré:
+
+-- Seigneur! Seigneur! dissipez l'aveuglement de mes ennemis...
+pardonnez-leur comme je leur pardonne...
+
+La mère des camps, s'adressant à sa servante au moment où elle
+sortait sur les pas du chef de la Gaule:
+
+-- Mora, j'ai la poitrine en feu... apporte-moi une coupe d'eau
+mélangée d'un peu de miel.
+
+La servante fit un signe de tête empressé, puis elle disparut
+ainsi que Tétrik, resté pendant un instant au seuil de la porte.
+
+-- Ah! mon frère! murmura Victoria avec accablement lorsque nous
+fûmes seuls, ma longue lutte avec cet homme m'a épuisée... la vue
+du mal me cause un abattement douloureux... je suis brisée; tiens,
+prends ma main, elle brûle!
+
+-- L'insomnie, l'émotion, l'horreur longtemps contrainte que vous
+inspirait Tétrik, ont causé votre agitation fiévreuse... Prenez un
+peu de repos, ma soeur; je vais aller transcrire votre entretien
+avec cet homme... Ce soir, justice sera faite.
+
+-- Tu as raison; il me semble que si je pouvais dormir, cela me
+soulagerait... Va, mon frère, ne quitte pas la maison...
+
+-- Voulez-vous que j'envoie Sampso veiller près de vous?
+
+-- Non... je préfère être seule: le sommeil me viendra plus
+facilement...
+
+Mora parut à ce moment, portant une coupe pleine de breuvage,
+qu'elle offrit à sa maîtresse. Celle-ci prit le vase et en but le
+contenu avec avidité.
+
+Laissant ma soeur de lait aux soins de sa servante, je remontai
+chez moi afin de relater fidèlement les paroles de Tétrik. Je
+terminais ce travail, commencé depuis deux heures, lorsque je vis
+entrer Mora, pâle, épouvantée.
+
+-- Scanvoch, me dit-elle d'une voix haletante, venez... venez
+vite!... Laissez là cette écriture...
+
+-- Qu'y a-t-il?
+
+-- Ma maîtresse... malheur! malheur!... Venez vite!...
+
+-- Victoria!... un malheur la menace? m'écriai-je en me dirigeant
+à la hâte vers l'appartement de ma soeur de lait, tandis que Mora,
+me suivant, disait:
+
+-- Elle m'avait renvoyée pour être seule... Tout à l'heure je suis
+allée dans sa chambre... et alors... ô malheur!...
+
+-- Achève...
+
+-- Je l'ai vue sur son lit... les yeux ouverts... mais immobile et
+livide comme une morte...
+
+Jamais je n'oublierai le spectacle affreux dont je fus frappé en
+entrant chez Victoria. Couchée tout étendue sur son lit, elle
+était, ainsi que me l'avait dit Mora, immobile et livide comme une
+morte. Ses yeux fixes, étincelants, semblaient retirés au fond de
+leur orbite; ses traits, douloureusement contractés, avaient la
+froide blancheur du marbre...
+
+Une pensée me traversa l'esprit comme un éclair sinistre...
+Victoria mourait empoisonnée!...
+
+-- Mora, m'écriai-je en me jetant à genoux auprès du lit de la
+mère des camps, envoie à l'instant chercher le druide médecin, et
+cours dire à Sampso de venir ici...
+
+La servante disparut. Je saisis une des mains de Victoria déjà
+roidies et glacées, je la couvris de larmes en m'écriant:
+
+-- Ma soeur! c'est moi... Scanvoch!...
+
+-- Mon frère!... murmura-t-elle.
+
+Et à entendre sa voix sourde, affaiblie, il me sembla qu'elle me
+répondait du fond d'un tombeau. Ses yeux, d'abord fixes, se
+tournèrent lentement vers moi. L'intelligence divine, qui avait
+jusqu'alors illuminé ce beau regard si auguste et si doux,
+paraissait éteinte. Cependant, peu à peu, la connaissance lui
+revint, et elle dit:
+
+-- C'est toi... mon frère?... Je vais mourir...
+
+Tournant alors péniblement la tête de côté et d'autre, comme si
+elle eût cherché quelque chose, elle reprit en tâchant de lever un
+de ses bras, qui retomba presque aussitôt pesamment sur sa couche:
+
+-- Là, ce grand coffre, ouvre-le... tu y verras un coffret de
+bronze; apporte-le...
+
+J'obéis et je déposai sur le lit un petit coffret de bronze assez
+lourd. Au même instant entrait Sampso, avertie par Mora.
+
+-- Sampso, dit Victoria, prenez ce coffret, emportez-le chez
+vous... serrez-le soigneusement... Dans trois jours vous
+l'ouvrirez... la clef est attachée au couvercle...
+
+Puis s'adressant à moi:
+
+-- Tu as transcrit mon entretien avec Tétrik?
+
+-- J'achevais ce travail lorsque Mora est accourue.
+
+-- Sampso, portez ce coffret chez vous, à l'instant, et revenez
+aussitôt avec les parchemins sur lesquels Scanvoch a tout à
+l'heure écrit... Allez, il n'y a pas un instant à perdre.
+
+Sampso obéit et sortit éperdue... Je restais seul avec Victoria.
+
+-- Mon frère, me dit-elle, les moments sont précieux, ne
+m'interromps pas... Je me sens mourir; je crois deviner la main
+qui me frappe, sans savoir comment elle m'a frappée... Ce crime
+couronne une longue suite de forfaits ténébreux... Ma mort est à
+cette heure un grand danger pour la Gaule; il faut le conjurer...
+Tu es connu dans l'armée... on sait ma confiance en toi...
+Rassemble les officiers, les soldats... instruis-les des projets
+de Tétrik... Cet entretien, que tu as transcrit, je vais, si j'en
+ai la force, le signer, pour donner créance à tes paroles... La
+vie m'abandonne... Oh! que n'ai-je le temps de réunir ici, à mon
+lit de mort, les chefs de l'armée, qui, ce soir, entoureront mon
+bûcher... Sur ce bûcher, tu déposeras les armes de mon père, de
+mon époux et de Victorin, et aussi le berceau de mon petit-
+fils!...
+
+-- Scanvoch! s'écria Sampso en entrant précipitamment dans la
+chambre, les parchemins, tu les avais laissés sur la table... ils
+n'y sont plus!...
+
+-- C'est impossible! ai-je répondu stupéfait, il n'y a qu'un
+instant, ils y étaient encore.
+
+-- Oui, je les y ai vus lorsque Mora est venue m'avertir du
+malheur qui nous menaçait, m'a dit Sampso; ils auront été dérobés
+en ton absence.
+
+-- Ces parchemins dérobés? Oh! cela est funeste! murmura Victoria.
+Quelle main mystérieuse s'étend donc sur cette maison? Malheur!
+malheur à la Gaule!... Hésus! Dieu tout-puissant! tu m'appelles
+dans ces mondes inconnus d'où l'on plane peut-être sur ce monde
+que je quitte pour aller revivre ailleurs... Hésus! abandonnerais-
+je cette terre sans être rassurée sur l'avenir de mon pays tant
+aimé, avenir qui m'épouvante? Ô Tout-Puissant! que ton divin
+esprit m'éclaire à cette heure suprême! Hésus! m'as-tu entendue?
+ajouta Victoria d'une voix plus haute, et se dressant sur son
+séant, le regard inspiré. Que vois-je? est-ce l'avenir qui se
+dévoile à mes yeux?... Cette femme, si pâle, quelle est-elle?...
+Sa robe est ensanglantée... Sa couronne de feuilles de chêne,
+l'arbre sacré de la Gaule, est sanglante aussi... l'épée que
+tenait sa main virile est brisée à ses côtés... Un de ces sauvages
+franks, la tête ornée d'une couronne, tient cette noble femme sous
+ses genoux... Hésus! cette femme ensanglantée... c'est _la
+Gaule!_... ce barbare agenouillé sur elle... c'est un _roi
+frank!_... Encore du sang! un fleuve de sang! il entraîne dans son
+cours, à la lueur des flammes de l'incendie, des ruines et des
+milliers de cadavre!... Oh! cette femme... _la Gaule_, la voici
+encore, hâve, amaigrie, vêtue de haillons, portant au cou le
+collier de fer de la servitude; elle se traîne à genoux, écrasée
+sous un pesant fardeau... Le roi frank hâte, à coups de fouet, la
+marche de la Gaule esclave! Encore un torrent de sang... encore
+des cadavres... encore des ruines... encore des lueurs
+d'incendie... Assez! assez de débris! assez de massacres!... Ô
+Hésus! joies du ciel! s'écria Victoria, dont les traits semblèrent
+soudain rayonner d'une splendeur divine, la noble femme est
+debout! la voilà... je la vois, plus belle, plus fière que
+jamais... le front ceint d'une couronne de feuilles de chêne!...
+D'une main, elle tient une gerbe d'épis, de raisins et de
+fleurs... de l'autre, un drapeau surmonté du coq gaulois... elle
+foule d'un pied superbe les débris de son collier d'esclavage, la
+couronne des rois franks. Oui, cette femme, enfin libre, fière,
+glorieuse, féconde... c'est la Gaule!... Hésus! Hésus!... pitié
+pour elle...
+
+Ces derniers mots épuisèrent les forces de Victoria: elle céda
+pourtant à un dernier élan d'exaltation, leva les yeux vers le
+ciel en croisant ses deux bras sur sa mâle poitrine, poussa un
+long gémissement et retomba sur sa couche funèbre...
+
+La mère des camps, Victoria la Grande, était morte!...
+
+J'avais, pendant qu'elle parlait, fait des efforts surhumains pour
+contenir mon désespoir; mais lorsque je la vis expirer, le vertige
+me saisit, mes genoux fléchirent, mes forces, ma pensée
+m'abonnèrent, et je perdis tout sentiment au moment où j'entendis
+un grand tumulte dans la pièce voisine, tumulte dominé par ces
+mots:
+
+-- Tétrik, le chef de la Gaule, meurt par le poison!...
+
+* * *
+
+Pendant plusieurs jours, ta seconde mère, Sampso, mon enfant, me
+vit à l'agonie. Deux semaines environ s'étaient passées depuis la
+mort de Victoria, lorsque, pour la première fois, rassemblant et
+raffermissant mes souvenirs, j'ai pu m'entretenir avec Sampso de
+notre perte irréparable... Les derniers mots qui frappèrent mon
+oreille, lorsque, brisé de douleur, je perdais connaissance auprès
+du lit de ma soeur de lait, avaient été ceux-ci:
+-- Tétrik, le chef de la Gaule, meurt par le poison!...
+
+En effet, Tétrik avait été, ou plutôt, parut avoir été empoisonné
+en même temps que Victoria. À peine arrivé dans la maison du
+général de l'armée, il sembla en proie à de cruelles souffrances;
+et lorsque, quinze jours après, je revins à la vie, on craignait
+encore pour les jours de Tétrik.
+
+Je l'avoue, à cette nouvelle étrange, je restai stupéfait; ma
+raison se refusait à croire cet homme coupable d'un forfait dont
+il était lui-même une des victimes.
+
+La mort de Victoria jeta la consternation dans la ville de Trèves,
+dans l'armée; plus tard, dans toute la nation. Les funérailles de
+l'auguste mère des camps semblaient être les funérailles de la
+Gaule; on y voyait le présage de nouveaux malheurs pour le pays...
+Le sénat gaulois décréta l'apothéose de Victoria; elle fut
+célébrée à Trèves, au milieu du deuil et des larmes de tous. La
+pompeuse solennité du culte druidique, le chant des bardes,
+donnèrent un imposant éclat à cette cérémonie funèbre... Pendant
+huit jours, Victoria, embaumée et couchée sur un lit d'ivoire,
+couverte d'un tapis de drap d'or, fut exposée à la vénération de
+tous les citoyens, qui se pressaient en foule dans la maison
+mortuaire, sans cesse envahie par cette armée du Rhin, dont
+Victoria était véritablement la mère. Enfin elle fut portée sur un
+bûcher, selon l'antique usage de nos pères: les parfums fumèrent
+dans les rues de Trèves, sur le passage du cortège, suivi de toute
+l'armée, précédé des bardes chantant sur leurs harpes d'or les
+louanges de cette femme illustre; puis, le bûcher mis en feu, elle
+disparut au milieu des flammes étincelantes.
+
+Une médaille, frappée le jour même de la cérémonie funèbre,
+représente, d'un côté, la tête de l'héroïne gauloise, casquée
+comme Minerve, et de l'autre, un aigle aux ailes éployées,
+s'élançant dans l'espace, l'oeil fixé sur le soleil, symbole de la
+foi druidique... L'âme, abandonnant ce monde-ci, ne va-t-elle pas
+revêtir un corps nouveau dans les mondes inconnus?... Au revers de
+cette médaille fut gravée la formule ordinaire: _Consécration_,
+accompagnée de ces mots:
+
+VICTORIA, EMPEREUR
+
+La Gaule, par cette appellation virile, immortalisait ainsi, dans
+son enthousiasme, la glorieuse mère des camps, en lui décernant un
+titre qu'elle avait toujours refusé pendant sa vie, vie aussi
+modeste que sublime, consacrée tout entière à son père, à son
+époux, à son fils, à la gloire et au salut de la patrie!...
+
+Ma perplexité était profonde: l'empoisonnement de Tétrik, luttant
+encore, disait-on, contre la mort; la disparition du parchemin
+contenant l'entretien de ce traître avec Victoria, parchemin
+qu'elle n'avait pu d'ailleurs signer avant de mourir, rendait
+très-difficile, sinon impossible, l'accusation que moi, soldat
+obscur, je devais porter contre Tétrik, survivant et chef
+souverain de la Gaule, souveraineté d'autant plus imposante,
+qu'elle n'était plus balancée par l'immense influence de la mère
+des camps. J'attendis, pour me déterminer à une résolution
+dernière, que mon esprit, ébranlé par de terribles secousses, eût
+repris sa fermeté.
+
+Sampso, trois jours après la mort de Victoria, et selon ses
+dernières volontés, ouvrit le coffret qu'elle lui avait remis...
+Ma femme y trouva une touchante et dernière preuve de la
+sollicitude de ma soeur de lait; un parchemin contenait ces mots,
+écrits de sa main:
+
+«_Nous ne nous séparerons qu'à la mort_, avons-nous dit souvent,
+mon bon frère Scanvoch: c'est ton désir, c'est le mien; mais si je
+dois aller revivre avant toi dans ces mondes inconnus où nous nous
+retrouverons un jour, heureuse je serais de penser que tu iras
+attendre en Bretagne, berceau de ta famille, le jour de notre
+rencontre _ailleurs qu'ici_.
+
+«La conquête romaine avait dépouillé ta race de ses champs
+paternels. La Gaule, redevenue libre, a dû légitimement
+revendiquer, au nom du droit ou par la force, l'héritage de ses
+enfants sur les descendants des Romains. Je ne sais quel sera
+l'état de notre pays lorsque nous serons séparés; quoi qu'il
+arrive, tu pourras revendiquer ton légitime héritage par trois
+moyens: le droit, l'argent ou la force... Tu as le droit, tu as la
+force, tu as l'argent... car tu trouveras dans ce coffret une
+somme suffisante pour racheter, au besoin, les champs de ta
+famille, et vivre désormais heureux et libre près des pierres
+sacrées de Karnak, témoins de la mort héroïque de ton aïeule Hêna,
+_la vierge de l'île de Sên_.
+
+«Tu m'as souvent montré les pieuses reliques de ta famille... je
+veux y ajouter un souvenir... Tu trouveras dans ce coffret une
+_alouette_ en bronze doré: je portais cet ornement à mon casque le
+jour de la bataille de Riffenël, où j'ai vu mon fils Victorin
+faire ses premières armes... Garde, et que ta race conserve aussi
+ce souvenir de fraternelle amitié; il t'est laissé par ta soeur de
+lait Victoria; elle est de ta famille... n'a-t-elle pas bu le lait
+de ta vaillante mère?...
+
+«À l'heure où tu liras ceci, mon bon frère Scanvoch, je revivrai
+ailleurs, auprès de ceux-là que j'ai aimés...
+
+«Continue d'être fidèle à la Gaule et à la foi de nos pères... Tu
+t'es montré digne de ta race; puissent ceux de ta descendance être
+dignes de toi, et écrire sans rougir l'histoire de leur vie, ainsi
+que l'a voulu ton aïeul _Joël, le brenn de la tribu de Karnak..._
+
+«VICTORIA.»
+
+Ai-je besoin de te dire, mon enfant, combien je fus touché de tant
+de sollicitude?... J'étais alors plongé dans un morne désespoir et
+absorbé par la crainte des graves événements qui pouvaient suivre
+la mort de Victoria. Je restai presque insensible à l'espoir de
+retourner prochainement en Bretagne pour y finir mes jours dans
+les mêmes lieux où avaient vécu mes aïeux. Ma santé complètement
+rétablie, je me rendis chez le général commandant l'armée du Rhin:
+vieux soldat, il devait comprendre mieux que personne les suites
+funestes de la mort de Victoria. Je m'ouvris à lui sur les projets
+de Tétrik; je dis aussi les soupçons que m'avait inspirés
+l'empoisonnement de ma soeur de lait... Telle fut la réponse du
+général:
+
+-- Les crimes, les desseins, dont tu accuses Tétrik sont si
+monstrueux, ils prouveraient une âme si infernale, que j'y
+croirais à peine, m'eussent-ils été attestés par Victoria, notre
+auguste mère, à jamais regrettée. Tu es, Scanvoch, un brave et
+honnête soldat; mais ta déposition ne suffit pas pour traduire le
+chef de la Gaule devant le sénat et l'armée... D'ailleurs, Tétrik
+est mourant; son empoisonnement même prouve jusqu'à l'évidence
+qu'il est innocent de la mort de Victoria; tu serais donc le seul
+à accuser le chef de la Gaule, que chacun a aimé et vénéré
+jusqu'ici, parce qu'il s'est toujours comporté comme le premier
+sujet de Victoria, la véritable impératrice de la Gaule... Crois-
+moi, Scanvoch, raffermis tes esprits ébranlés par la mort de cette
+femme auguste... Ta raison, peut-être égarée par ce coup
+désastreux, prend sans doute de vagues appréhensions pour des
+réalités. Tétrik a, jusqu'ici, sagement gouverné le pays, grâce
+aux conseils de notre bien-aimée mère; s'il meurt, il aura nos
+regrets; s'il survit au crime mystérieux dont il a été victime,
+nous continuerons d'honorer celui qui fut jadis désigné à notre
+choix par Victoria la Grande.
+
+Cette réponse du général me prouva que jamais je ne pourrais faire
+partager au sénat, à l'armée, si prévenus en faveur du chef de la
+Gaule, mes soupçons et ma conviction à moi, soldat obscur.
+
+Tétrik ne mourut pas: son fils accourut à Trèves, sachant le
+danger que courait son père... Celui-ci, convalescent, s'entretint
+longuement avec les sénateurs et les chefs de l'armée; il
+manifesta, au sujet de la mort de Victoria, une douleur si
+profonde, et en apparence si sincère; il honora si pieusement sa
+mémoire par une cérémonie funèbre, où il glorifia la femme
+illustre dont la main toute-puissante l'avait, disait-il, si
+longtemps soutenu, et à laquelle il s'enorgueillissait d'avoir dû
+son élévation; son chagrin parut enfin si déchirant lorsque, pâle,
+affaibli, fondant en larmes, s'appuyant au bras de son fils, il se
+traîna, chancelant, à la triste solennité dont je parle, qu'il
+s'acquit plus étroitement encore l'affection du peuple et de
+l'armée par ces derniers hommages rendus aux cendres de Victoria.
+
+Je compris, dès lors, combien il serait vain de renouveler mes
+accusations contre Tétrik. Navré de voir les destinées de la Gaule
+entre les mains d'un homme que je savais un traître, je me décidai
+à quitter Trèves avec toi, mon enfant, et Sampso, ta seconde mère,
+afin d'aller chercher en Bretagne, notre pays natal, quelque
+consolation à mes chagrins.
+
+Je voulus cependant remplir ce que je considérais comme un devoir
+sacré. À force d'interroger ma mémoire au sujet de l'entretien de
+Tétrik et de Victoria, je parvins à transcrire de nouveau cette
+conversation presque mot pour mot; je fis une copie de ce récit,
+et je la portai, la veille de mon départ, au général de l'armée,
+lui disant:
+
+-- Vous croyez ma raison égarée... conservez cet écrit... puisse
+l'avenir ne pas vous prouver la réalité de cette accusation, à vos
+yeux insensée!...
+
+Le général garda le parchemin; mais il m'accueillit et me renvoya
+avec cette compatissante bonté que l'on accorde à ceux dont le
+cerveau est dérangé.
+
+Je rentrai dans la maison de ma soeur de lait, où j'avais demeuré
+depuis sa mort... Je m'occupai, avec Sampso, des préparatifs de
+notre voyage... Pendant cette dernière nuit que je passai à
+Trèves, voici ce qui arriva:
+
+Mora, la servante, était aussi restée dans la maison; la douleur
+de cette femme, après la mort de sa maîtresse, m'avait touché. La
+nuit dont je te parle, mon enfant, je m'occupais, t'ai-je dit,
+avec ta seconde mère, des préparatifs de notre voyage; nous avions
+besoin d'un coffre; j'allai en chercher un dans une salle basse,
+séparée par une cloison du réduit habité par Mora. Plus de la
+moitié de la nuit était écoulée; en entrant dans la salle basse,
+je remarquai, non sans étonnement, à travers les fentes de la
+cloison qui séparait la chambre de la servante, une vive clarté.
+Pensant que peut-être le feu avait pris au lit de cette femme
+pendant son sommeil, je m'empressai de regarder à travers
+l'écartement des planches; quelle fut ma surprise! je vis Mora se
+mirant dans un petit miroir d'argent, à la clarté des deux lampes
+dont la lumière venait d'attirer mon attention!... Mais ce n'était
+plus Mora la Moresque! ou du moins la couleur bronzée de ses
+traits avait disparu... je la revoyais pâle et brune, coiffée d'un
+riche bandeau d'or orné de pierreries, souriant à son image
+reproduite dans le miroir. Elle attachait à l'une de ses oreilles
+un long pendant de perles... elle portait enfin un corset de toile
+d'argent et un jupon écarlate.
+
+Je reconnus Kidda la bohémienne.
+
+Hélas! je ne l'avais vue qu'une fois... à la clarté de la lune;
+lors de cette nuit fatale où, rappelé en toute hâte à Mayence par
+un sinistre avertissement de mon mystérieux compagnon de voyage,
+j'avais tué dans ma maison Victorin et ma bien-aimée femme Ellèn!
+
+À ma stupeur succéda la rage... un horrible soupçon traversa mon
+esprit; je fermai en dedans la porte de la salle basse; d'un
+violent coup d'épaule, car la fureur centuplait mes forces,
+j'enfonçai une des planches de la cloison, et je parus soudain aux
+yeux de la bohémienne épouvantée. D'une main, je la jetai à
+genoux; de l'autre, je saisis une des lourdes lampes de fer, et la
+devant au-dessus de la tête de cette femme, je m'écriai:
+
+-- Je te brise le crâne... si tu n'avoues pas tes crimes.
+
+Kidda crut lire dans mon regard son arrêt de mort... elle devint
+livide et murmura:
+
+-- Ne me tue pas... je parlerai!
+
+-- Tu es Kidda la bohémienne?...
+
+-- Oui.
+
+-- Autrefois... à Mayence... pour prix de tes honteuses faveurs...
+tu as exigé de Victorin... le déshonneur de ma femme Ellèn?
+
+-- Oui.
+
+-- Tu obéissais aux ordres de Tétrik?
+
+-- Non... je ne lui ai jamais parlé.
+
+-- À qui donc obéissais-tu?
+
+--À l'écuyer de Tétrik.
+
+-- Cet homme est prudent... Et ce soldat qui, dans cette nuit
+fatale, m'a averti qu'un grand crime se commettait dans ma maison,
+le connais-tu?...
+
+-- C'était le compagnon d'armes du capitaine Marion, ancien
+forgeron comme lui.
+
+-- Ce soldat, Tétrik le connaissait aussi!
+
+-- Son écuyer le voyait secrètement à Mayence.
+
+-- Et ce soldat, où est-il à cette heure?
+
+-- Il est mort.
+
+-- Après s'être servi de lui pour assassiner le capitaine
+Marion... Tétrik l'a fait tuer? Réponds...
+
+-- Je le crois.
+
+-- C'est encore l'écuyer de Tétrik qui t'a envoyée dans cette
+maison sous les traits de Mora la Moresque?... Tu as teint ton
+visage pour te rendre méconnaissable?
+
+-- Oui.
+
+-- Tu devais épier, et un jour empoisonner ta maîtresse?... Tu te
+tais? Tu veux mourir...
+
+-- Tue-moi!
+
+-- Si tu as un Dieu... si ton âme infernale ose l'implorer en ce
+moment suprême, implore-le... tu n'as plus qu'un instant à
+vivre...
+
+-- Aie pitié de moi!
+
+-- Avoue ton crime... tu l'as commis par ordre de Tétrik?
+
+-- Oui.
+
+-- Quand... comment t'a-t-il donné l'ordre d'exécuter ce crime?
+
+-- Lorsque je suis rentrée... après en avoir donné l'ordre,
+d'aller quérir le capitaine Paul, afin de s'assurer de la personne
+de Tétrik...
+
+-- Et le poison... tu l'as mis dans le breuvage que tu as présenté
+à ta maîtresse?
+
+-- Oui.
+
+-- Ce jour-là même, ajoutai-je, car les souvenirs me revenaient en
+foule, lorsque je t'ai envoyée chercher ma femme, tu as dérobé sur
+ma table un parchemin écrit par moi?
+
+-- Oui, par ordre de Tétrik... Il avait entendu parler de ce
+parchemin à Victoria...
+
+-- Pourquoi, le crime commis, es-tu restée dans cette maison
+jusqu'à ce jour?
+
+-- Afin de ne pas éveiller les soupçons.
+
+-- Qui t'a portée à empoisonner ta maîtresse?
+
+-- Le don de ces pierreries, dont je m'amusais à me parer lorsque
+tu es entré... Je me croyais seule pour la nuit.
+
+-- Tétrik a failli mourir par le poison... Crois-tu son écuyer
+coupable de ce crime?
+
+-- Tout poison a son contre-poison, me répondit la bohémienne avec
+un sourire sinistre. Celui qui en frappant paraît aussi frappé
+éloigne de lui tout soupçon...
+
+La réponse de cette femme fut pour moi un trait de lumière...
+Tétrik, par une ruse infernale, et sans doute garanti de la mort
+grâce à un antidote, avait pris assez de poison pour paraître
+partager le sort de Victoria, en exagérant d'ailleurs les
+apparences du mal.
+
+Saisir une écharpe sur le lit, et, malgré la résistance de la
+bohémienne, lui lier les mains et l'enfermer ensuite dans la salle
+basse, ce fut pour moi l'affaire d'un moment... Je courus aussitôt
+chez le général de l'armée... Parvenant à grand peine, je lui
+racontai les aveux de Kidda. Il haussa les épaules d'un air
+mécontent, et me dit:
+
+-- Toujours cette idée fixe... Ton cerveau est complètement
+dérangé... M'éveiller pour me conter de pareilles folies!... Tu
+choisis d'ailleurs mal ton moment pour accuser le vénérable
+Tétrik: hier soir il a quitté Trèves pour retourner à Bordeaux.
+
+Le départ de Tétrik était funeste... Cependant j'insistai si
+vivement auprès du général, je lui parlai avec tant de chaleur et
+de raison, qu'il consentit à me faire accompagner par un de ses
+officiers, chargé de recueillir les aveux de la bohémienne. Lui et
+moi, nous arrivâmes en hâte au logis... J'ouvris la porte de la
+salle basse, où j'avais laissé Kidda garrottée... Sans doute elle
+avait rongé l'écharpe avec ses dents et pris la fuite par une
+fenêtre encore ouverte et donnant sur le jardin... Dans mon
+trouble et ma précipitation, je n'avais pas songé à cette issue...
+
+-- Pauvre Scanvoch! me dit l'officier avec compassion, le chagrin
+te rend visionnaire... tu es complètement fou...
+
+Et, sans vouloir m'écouter davantage, il me quitta.
+
+La volonté des dieux s'accomplit... Je renonçai à l'espoir de
+dévoiler les forfaits de Tétrik... Le lendemain, je quittai avec
+toi et Sampso, ta seconde mère, mon enfant, la ville de Trèves
+pour la Bretagne.
+
+Tu liras, hélas! non sans tristesse et crainte pour l'avenir, mon
+enfant, les quelques lignes qui terminent ce récit; tu y verras
+comment notre vieille Gaule, redevenue libre après trois siècles
+de luttes, redevenue grande et puissante sous l'influence de
+Victoria, devait être de nouveau, non plus soumise, mais du moins
+inféodée aux empereurs romains par l'infâme trahison de Tétrik!
+
+Voyant ses projets de mariage et d'usurpation, sous les auspices
+des évêques, repoussés par la mère des camps, ce monstre l'avait
+fait empoisonner... Seule, elle aurait pu, par son abjuration et
+par son union avec lui, frayer à son ambition le chemin de
+l'empire héréditaire des Gaules... Victoria morte, il reconnut
+l'impuissance de ses projets; bientôt même il sentit que, n'étant
+plus soutenu par la sagesse et par la souveraine influence de
+cette femme auguste, il s'amoindrissait dans l'affection du peuple
+et de l'armée. Perdant chaque jour son ancien prestige, prévoyant
+sa prochaine déchéance, il songea dès lors à accomplir l'une des
+deux trahisons dont je l'avais toujours soupçonné. Il travailla,
+dans l'ombre, à replacer la Gaule, alors complètement
+indépendante, sous le pouvoir des empereurs de Rome. Longtemps à
+l'avance, et par mille moyens ténébreux, il sema des germes de
+discordes civiles dans le pays; en le divisant, il l'affaiblit; il
+sut réveiller les anciennes jalousies de province à province
+depuis longtemps apaisées; il suscita, par des préférences et des
+injustices calculées, d'ardentes rivalités entre les généraux et
+les différents corps de l'armée; puis, l'heure de la trahison
+sonnée, il écrivit secrètement à Aurélien, empereur romain:
+
+«Le moment d'attaquer la Gaule est arrivé; vous aurez facilement
+raison d'un peuple affaibli par les divisions, et d'une armée dont
+les divers corps se jalousent... Je vous ferai connaître d'avance
+la disposition des troupes gauloises et de tus les mouvements
+qu'elles doivent faire, afin d'assurer votre triomphe.»
+
+Les deux armées se rencontrèrent sur les bords de la Marne, dans
+la vaste plaine de Châlons. Au plus fort de l'action, Tétrik,
+selon sa promesse, se portant en avant avec le principal corps
+d'armée, se fit couper et envelopper par les Romains, tandis que
+les légions du Rhin combattaient avec leur valeur accoutumée;
+mais, prévenues dans leurs manoeuvres, écrasées par le nombre,
+elles furent anéanties... Tétrik et son fils se réfugièrent dans
+le camp ennemi. Notre armée détruite, notre pays divisé, ainsi
+qu'aux plus tristes jours de notre histoire, rendirent aux Romains
+la victoire facile... La Gaule, complètement libre depuis tant
+d'années, redevint une province romaine. L'empereur _Aurélien_,
+comme autrefois _César_, pour glorifier ce grand événement, fit
+une entrée solennelle au Capitole... Tous les captifs, ramenés par
+cet empereur de ses longues guerres d'Asie, défilèrent devant son
+char. Parmi eux, on vit la reine d'Orient, l'héroïque émule de
+Victoria... _Zénobie_, chargée de chaînes d'or rivées au carcan
+d'or qu'elle portait au cou. Après Zénobie venait Tétrik, le
+dernier chef de la Gaule avant qu'elle fût redevenue province
+romaine; lui et son fils marchaient libres, le front haut, malgré
+leur trahison infâme; ils portaient de longs manteaux de pourpre,
+une tunique et des braies de soie. Ils représentaient, dans ce
+cortège, la récente soumission des Gaulois à Aurélien, empereur.
+
+Hélas! mon enfant, les récits de nos pères t'apprendront
+qu'autrefois, il y a trois siècles, un Gaulois marchait aussi
+devant le char triomphal de César... Ce Gaulois ne s'avançait pas
+splendidement vêtu, l'air audacieux et souriant à son vainqueur;
+non, ce captif chargé de chaînes, couvert de haillons, se
+soutenant à peine, sortait de son cachot; il y avait langui
+pendant quatre ans, après avoir défendu pied à pied la liberté de
+la Gaule contre les armes victorieuses du grand César... Ce
+captif, l'un des plus héroïques martyrs de la patrie, de notre
+indépendance, se nommait VERCINGÉTORIX, _le chef des cent
+vallées_...
+
+Après le triomphe de César, le vaillant défenseur de la Gaule eut
+la tête tranchée...
+
+Après le triomphe d'Aurélien, Tétrik, ce renégat qui avait livré
+son pays à l'étranger, fut conduit avec pompe dans un palais
+splendide, prix de sa trahison sacrilège...
+
+Que ce rapprochement ne te fasse pas douter de la vertu, mon
+enfant; la justice d'Hésus est éternelle, et les traîtres, pour
+leur punition, iront revivre ailleurs qu'ici...
+
+* * *
+
+Tels sont les événements qui se sont passés en Gaule après la mort
+de Victoria la Grande, pendant que, retirés ici, au fond de la
+Bretagne, dans les champs de nos pères, rachetés par moi aux
+descendants d'un colon romain, nous vivions paisibles avec ta
+seconde mère, mon enfant; la Gaule est, il est vrai, redevenue
+province romaine; mais toutes nos libertés, si chèrement
+reconquises par nos insurrections sans nombre et payées du sang de
+nos pères, nous sont conservées: nul n'aurait osé, nul n'oserait
+maintenant nous les ravir... Nous gardons nos lois, nos coutumes;
+nous jouissons de tous nos droits de citoyens; notre incorporation
+à l'empire, l'impôt que nous payons au fisc et notre nom de _Gaule
+romaine_, tels sont les seuls signes de notre dépendance. Cette
+chaîne, si légère qu'elle soit, est cependant une chaîne; nous ou
+nos fils nous la briseront facilement un jour, je le crois... là
+n'est pas le péril que je redoute pour notre pays... non, ce
+péril, si j'en crois les dernières et effrayantes prédictions de
+Victoria... ce péril qui m'épouvante pour l'avenir, je le vois
+dans cet amas de hordes frankes, toujours, toujours grossissant de
+l'autre côté du Rhin...
+
+* * *
+
+Or donc, moi, Scanvoch, pour obéir aux volontés de notre aïeul
+Joël, _le brenn de la tribu de Karnak_, j'ai écrit ce récit pour
+toi, mon fils Aëlguen, dans notre maison, située près des pierres
+sacrées de la forêt de Karnak.
+
+Ce récit, tracé à plusieurs reprises, je l'ai terminé pendant la
+vingtième année de ton âge, environ deux cent quatre-vingts ans
+après que notre aïeule Geneviève a vu mourir sur la croix _le
+jeune homme de Nazareth_...
+
+Si quelques événements venaient troubler la vie laborieuse et
+paisible dont nous jouissons, grâce à la sollicitude de Victoria
+la Grande, j'écrirais plus tard, sur ce parchemin, d'autres
+événements.
+
+La mort est souvent soudaine et proche; demain appartient à Hésus;
+je te lègue donc, dès aujourd'hui, à toi, mon fils Aëlguen, ces
+récits et les reliques de notre famille:
+
+La Faucille d'or _de notre aïeule Hèna;_
+
+La Clochette d'airain _de Guilhern;_
+
+Le Morceau de collier de fer _de notre aïeul Sylvest;_
+
+La Croix d'argent de _notre aïeule Geneviève;_
+
+Et enfin l'Alouette du casque _de ma soeur de lait, Victoria la
+Grande._
+
+Tu lègueras ceci à ta descendance, pour obéir aux dernières
+volontés de notre aïeul Joël.
+
+
+Fin de l'Alouette du Casque.
+
+
+
+ [1] Voir _le Collier de fer_.
+ [2] « Victoria, encore jeune, se faisait remarquer par
+une beauté mâle; ses médailles la représentent armée et
+coiffée d'un casque, avec des traits grands et réguliers, et
+sur la physionomie, idéalisée sans doute, on trouve ce
+mélange de force calme et de majesté qui fait dans les
+statues antiques l'attribut de Minerve. » (A. Thierry,
+_Histoire de la Gaule_, v. II, p. 377.)
+ « Victoria joignait à l'autorité d'une âme ferme et
+virile un esprit étendu capable des résolutions les plus
+élevées, et dont les inspirations furent bientôt écoutées
+comme des oracles. Son ascendant sur l'armée se montra
+parfois si grand, si absolu, qu'on ne saurait s'en rendre
+compte sans la supposition de quelque chose
+d'extraordinaire, de merveilleux... Les soldats avaient
+proclamé solennellement Victoria LA MÈRE DES CAMPS,
+_postea mater castrorum appellata est. » (Trebellius
+Pollion, Trig. Tyr. _apud_ A. Thierry, p. 375, v. II.)
+ [3] Tacite, _de Mor. German., _43
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'alouette du casque, by Eugène Sue
+
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
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+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+*** END: FULL LICENSE ***
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