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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/16827-8.txt b/16827-8.txt new file mode 100644 index 0000000..a4da579 --- /dev/null +++ b/16827-8.txt @@ -0,0 +1,8989 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le village aérien, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le village aérien + +Author: Jules Verne + +Release Date: October 8, 2005 [EBook #16827] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VILLAGE AÉRIEN *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits (Bruno, Coolmicro +and Fred); this text is also available at +http://www.ebooksgratuits.com + + + + + + +Jules Verne +LE VILLAGE AÉRIEN +(1901) + + + +Table des matières + +CHAPITRE I _Après une longue étape_ +CHAPITRE II _Les feux mouvants_ +CHAPITRE III _Dispersion_ +CHAPITRE IV _Parti à prendre, parti pris_ +CHAPITRE V _Première journée de marche_ +CHAPITRE VI _Après une longue étape_ +CHAPITRE VII _La cage vide_ +CHAPITRE VIII _Le docteur Johausen_ +CHAPITRE IX _Au courant du rio Johausen_ +CHAPITRE X _Ngora!_ +CHAPITRE XI _La journée du 19 Mars_ +CHAPITRE XII _Sous bois_ +CHAPITRE XIII _Le village aérien_ +CHAPITRE XIV _Les Wagddis_ +CHAPITRE XV _Trois semaines d'études_ +CHAPITRE XVI _Sa Majesté Msélo-Tala-Tala_ +CHAPITRE XVII _En quel état le docteur Johausen!_ +CHAPITRE XVIII _Brusque dénouement_ + + + +CHAPITRE I +_Après une longue étape_ + +«Et le Congo américain, demanda Max Huber, il n'en est donc pas +encore question?... + +-- À quoi bon, mon cher Max?... répondit John Cort. Est-ce que les +vastes espaces nous manquent aux États-Unis?... Que de régions +neuves et désertes à visiter entre l'Alaska et le Texas!... Avant +d'aller coloniser au dehors, mieux vaut coloniser au dedans, je +pense... + +-- Eh! mon cher John, les nations européennes finiront par s'être +partagé l'Afrique, si les choses continuent -- soit une superficie +d'environ trois milliards d'hectares!... Les Américains les +abandonneront-ils en totalité aux Anglais, aux Allemands, aux +Hollandais, aux Portugais, aux Français, aux Italiens, aux +Espagnols, aux Belges?... + +-- Les Américains n'en ont que faire -- pas plus que les Russes, +répliqua John Cort, et pour la même raison... + +-- Laquelle? + +-- C'est qu'il est inutile de se fatiguer les jambes, lorsqu'il +suffit d'étendre le bras... + +-- Bon! mon cher John, le gouvernement fédéral réclamera, un jour +ou l'autre, sa part du gâteau africain... Il y a un Congo +français, un Congo belge, un Congo allemand, sans compter le Congo +indépendant, et celui-ci n'attend que l'occasion de sacrifier son +indépendance!... Et tout ce pays que nous venons de parcourir +depuis trois mois... + +-- En curieux, en simples curieux, Max, non en conquérants... + +-- La différence n'est pas considérable, digne citoyen des États- +Unis, déclara Max Huber. Je le répète, en cette partie de +l'Afrique, l'Union pourrait se tailler une colonie superbe... On +trouve là des territoires fertiles qui ne demandent qu'à utiliser +leur fertilité, sous l'influence d'une irrigation généreuse dont +la nature a fait tous les frais. Ils possèdent un réseau liquide +qui ne tarit jamais... + +-- Même par cette abominable chaleur, observa John Cort, en +épongeant son front calciné par le soleil tropical. + +-- Bah! n'y prenons plus garde! reprit Max Huber. Est-ce que nous +ne sommes pas acclimatés, je dirai négrifiés, si vous n'y voyez +pas d'inconvénient, cher ami?... Nous voici en mars seulement, et +parlez-moi des températures de juillet, d'août, lorsque les rayons +solaires vous percent la peau comme des vrilles de feu!... + +-- N'importe, Max, nous aurons quelque peine à devenir Pahouins ou +Zanzibarites, avec notre léger épiderme de Français et +d'Américain! J'en conviens, cependant, nous allons achever une +belle et intéressante campagne que la bonne fortune a favorisée... +Mais il me tarde d'être de retour à Libreville, de retrouver dans +nos factoreries un peu de cette tranquillité, de ce repos qui est +bien dû à des voyageurs après les trois mois d'un tel voyage... + +-- D'accord, ami John, cette aventureuse expédition a présenté +quelque intérêt. Pourtant, l'avouerai-je, elle ne m'a pas donné +tout ce que j'en attendais... + +-- Comment, Max, plusieurs centaines de milles à travers un pays +inconnu, pas mal de dangers affrontés au milieu de tribus peu +accueillantes, des coups de feu échangés à l'occasion contre des +coups de sagaies et des volées de flèches, des chasses que le lion +numide et la panthère libyenne ont daigné honorer de leur +présence, des hécatombes d'éléphants faites au profit de notre +chef Urdax, une récolte d'ivoire de premier choix qui suffirait à +fournir de touches les pianos du monde entier!... Et vous ne vous +déclarez pas satisfait... + +-- Oui et non, John. Tout cela forme le menu ordinaire des +explorateurs de l'Afrique centrale... C'est ce que le lecteur +rencontre dans les récits des Barth, des Burton, des Speke, des +Grant, des du Chaillu, des Livingstone, des Stanley, des Serpa +Pinto, des Anderson, des Cameron, des Mage, des Brazza, des +Gallieni, des Dibowsky, des Lejean, des Massari, des Wissemann, +des Buonfanti, des Maistre...» + +Le choc de l'avant-train du chariot contre une grosse pierre coupa +net la nomenclature des conquérants africains que déroulait Max +Huber. John Cort en profita pour lui dire: + +«Alors vous comptiez trouver autre chose au cours de notre +voyage?... + +-- Oui, mon cher John. + +-- De l'imprévu?... + +-- Mieux que de l'imprévu, lequel, je le reconnais volontiers, ne +nous a pas fait défaut... + +-- De l'extraordinaire?... + +-- C'est le mot, mon ami, et, pas une fois, pas une seule, je n'ai +eu l'occasion de la jeter aux échos de la vieille Libye, cette +énorme qualification de _portentosa Africa _due aux blagueurs +classiques de l'Antiquité... + +-- Allons, Max, je vois qu'une âme française est plus difficile à +contenter... + +-- Qu'une âme américaine... je l'avoue, John, si les souvenirs que +vous emportez de notre campagne vous suffisent... + +-- Amplement, Max. + +-- Et si vous revenez content... + +-- Content... surtout d'en revenir! + +-- Et vous pensez que des gens qui liraient le récit de ce voyage +s'écrieraient: «Diable, voilà qui est curieux!» + +-- Ils seraient exigeants, s'ils ne le criaient pas! + +-- À mon avis, ils ne le seraient pas assez... + +-- Et le seraient, sans doute, riposta John Cort, si nous avions +terminé notre expédition dans l'estomac d'un lion ou dans le +ventre d'un anthropophage de l'Oubanghi... + +-- Non, John, non, et, sans aller jusqu'à ce genre de dénouement +qui, d'ailleurs, n'est pas dénué d'un certain intérêt pour les +lecteurs et même pour les lectrices, en votre âme et conscience, +devant Dieu et devant les hommes, oseriez-vous jurer que nous +ayons découvert et observé plus que n'avaient déjà observé et +découvert nos devanciers dans l'Afrique centrale?... + +-- Non, en effet, Max. + +-- Eh bien, moi, j'espérais être plus favorisé... + +-- Gourmand, qui prétend faire une vertu de sa gourmandise! +répliqua John Cort. Pour mon compte, je me déclare repu, et je +n'attendais pas de notre campagne plus qu'elle n'a donné... + +-- C'est-à-dire rien, John. + +-- D'ailleurs, Max, le voyage n'est pas encore terminé, et, +pendant les cinq ou six semaines que nécessitera le parcours d'ici +à Libreville... + +-- Allons donc! s'écria Max Huber, un simple cheminement de +caravane..., le trantran ordinaire des étapes... une promenade en +diligence, comme au bon temps... + +-- Qui sait?...» dit John Cort. + +Cette fois, le chariot s'arrêta pour la halte du soir au bas d'un +tertre couronné de cinq ou six beaux arbres, les seuls qui se +montrassent sur cette vaste plaine, illuminée alors des feux du +soleil couchant. + +Il était sept heures du soir. Grâce à la brièveté du crépuscule +sous cette latitude du neuvième degré nord, la nuit ne tarderait +pas à s'étendre. L'obscurité serait même profonde, car d'épais +nuages allaient voiler le rayonnement stellaire, et le croissant +de la lune venait de disparaître à l'horizon de l'ouest. + +Le chariot, uniquement destiné au transport des voyageurs, ne +contenait ni marchandises ni provisions. Que l'on se figure une +sorte de wagon disposé sur quatre roues massives, et mis en +mouvement par un attelage de six boeufs. À la partie antérieure +s'ouvrait une porte. Éclairé de petites fenêtres latérales, le +wagon se divisait en deux chambres contiguës que séparait une +cloison. Celle du fond était réservée à deux jeunes gens de vingt- +cinq à vingt-six ans, l'un américain, John Cort, l'autre français, +Max Huber. Celle de l'avant était occupée par un trafiquant +portugais nommé Urdax, et par le «foreloper» nommé Khamis. Ce +foreloper, -- c'est-à-dire l'homme qui ouvre la marche d'une +caravane, -- était indigène du Cameroun et très entendu à ce +difficile métier de guide à travers les brûlants espaces de +l'Oubanghi. + +Il va de soi que la construction de ce wagon-chariot ne laissait +rien à reprendre au point de vue de la solidité. Après les +épreuves de cette longue et pénible expédition, sa caisse en bon +état, ses roues à peine usées au cercle de la jante, ses essieux +ni fendus ni faussés, on eût dit qu'il revenait d'une simple +promenade de quinze à vingt lieues, alors que son parcours se +chiffrait par plus de deux mille kilomètres. + +Trois mois auparavant, ce véhicule avait quitté Libreville, la +capitale du Congo français. De là, en suivant la direction de +l'est, il s'était avancé sur les plaines de l'Oubanghi plus loin +que le cours du Bahar-el-Abiad, l'un des tributaires qui versent +leurs eaux dans le sud du lac Tchad. + +C'est à l'un des principaux affluents de la rive droite du Congo +ou Zaïre que cette contrée doit son nom. Elle s'étend à l'est du +Cameroun allemand, dont le gouverneur est le consul général +d'Allemagne de l'Afrique occidentale, et elle ne saurait être +actuellement délimitée par un trait précis sur les cartes, même +les plus modernes. Si ce n'est pas le désert, -- un désert à +végétation puissante, qui n'aurait aucun point de ressemblance +avec le Sahara, -- c'est du moins une immense région, sur laquelle +se disséminent des villages à grande distance les uns des autres. +Les peuplades y guerroient sans cesse, s'asservissent ou s'entre- +tuent, et s'y nourrissent encore de chair humaine, tels les +Moubouttous, entre le bassin du Nil et celui du Congo. Et, ce qui +est abominable, les enfants servent d'ordinaire à l'assouvissement +de ces instincts du cannibalisme. Aussi, les missionnaires se +dévouent-ils pour sauver ces petites créatures, soit en les +enlevant par force, soit en les rachetant, et ils les élèvent +chrétiennement dans les missions établies le long du fleuve +Siramba. Qu'on ne l'oublie pas, ces missions ne tarderaient pas à +succomber faute de ressources, si la générosité des États +européens, celle de la France en particulier, venait à s'éteindre. + +Il convient même d'ajouter que, dans l'Oubanghi, les enfants +indigènes sont considérés comme monnaie courante pour les échanges +du commerce. On paye en petits garçons et en petites filles les +objets de consommation que les trafiquants introduisent jusqu'au +centre du pays. Le plus riche indigène est donc celui dont la +famille est la plus nombreuse. + +Mais, si le Portugais Urdax ne s'était pas aventuré à travers ces +plaines dans un intérêt commercial, s'il n'avait pas eu à faire de +trafic avec les tribus riveraines de l'Oubanghi, s'il n'avait eu +d'autre objectif que de se procurer une certaine quantité d'ivoire +en chassant l'éléphant qui abonde en cette contrée, il n'était pas +sans avoir pris contact avec les féroces peuplades congolaises. En +plusieurs rencontres même, il dut tenir en respect des bandes +hostiles et changer en armes défensives contre les indigènes +celles qu'il destinait à poursuivre les troupeaux de pachydermes. + +Au total, heureuse et fructueuse campagne qui ne comptait pas une +seule victime parmi le personnel de la caravane. + +Or, précisément aux abords d'un village, près des sources du +Bahar-el-Abiad, John Cort et Max Huber avaient pu arracher un +jeune enfant à l'affreux sort qui l'attendait et le racheter au +prix de quelques verroteries. C'était un petit garçon, âgé d'une +dizaine d'années, de constitution robuste, intéressante et douce +physionomie, de type nègre peu accentué. Ainsi que cela se voit +chez quelques tribus, il avait le teint presque clair, la +chevelure blonde et non la laine crépue des noirs, le nez aquilin +et non écrasé, les lèvres fines et non lippues. Ses yeux +brillaient d'intelligence, et il éprouva bientôt pour ses sauveurs +une sorte d'amour filial. Ce pauvre être, enlevé à sa tribu, sinon +à sa famille, car il n'avait plus ni père ni mère, se nommait +Llanga. Après avoir été pendant quelque temps instruit par les +missionnaires qui lui avaient appris un peu de français et +d'anglais, une mauvaise chance l'avait fait retomber entre les +mains des Denkas, et quel sort l'attendait, on le devine. Séduits +par son affection caressante, par la reconnaissance qu'il leur +témoignait, les deux amis se prirent d'une vive sympathie pour cet +enfant; ils le nourrirent, ils le vêtirent, ils l'élevèrent avec +grand profit, tant il montrait d'esprit précoce. Et, dès lors, +quelle différence pour Llanga! Au lieu d'être, comme les +malheureux petits indigènes, à l'état de marchandise vivante, il +vivrait dans les factoreries de Libreville, devenu l'enfant +adoptif de Max Huber et de John Cort... Ils en avaient pris la +charge et ne l'abandonneraient plus!... Malgré son jeune âge, il +comprenait cela, il se sentait aimé, une larme de bonheur coulait +de ses yeux chaque fois que les mains de Max Huber ou de John Cort +se posaient sur sa tête. + +Lorsque le chariot eut fait halte, les boeufs, fatigués d'une +longue route par une température dévorante, se couchèrent sur la +prairie. Aussitôt Llanga, qui venait de cheminer à pied pendant +une partie de l'étape, tantôt en avant, tantôt en arrière de +l'attelage, accourut au moment où ses deux protecteurs +descendaient de la plate-forme. + +«Tu n'es pas trop fatigué, Llanga?... demanda John Cort, en +prenant la main du petit garçon. + +-- Non... non!... bonnes jambes... et aime bien à courir, répondit +Llanga, qui souriait des lèvres et des yeux à John Cort comme à +Max Huber. + +-- Maintenant, il est temps de manger, dit ce dernier. + +-- Manger... oui... mon ami Max!» + +Puis, après avoir baisé les mains qui lui étaient tendues, il alla +se mêler aux porteurs sous la ramure des grands arbres du tertre. + +Si ce chariot ne servait qu'au transport du Portugais Urdax, de +Khamis et de leurs deux compagnons, c'est que colis et charges +d'ivoire étaient confiés au personnel de la caravane, -- une +cinquantaine d'hommes, pour la plupart des noirs du Cameroun. Ils +avaient déposé à terre les défenses d'éléphants et les caisses qui +assuraient la nourriture quotidienne en dehors de ce que +fournissait la chasse sur ces giboyeuses contrées de l'Oubanghi. + +Ces noirs ne sont que des mercenaires, rompus à ce métier, et +payés d'un assez haut prix, que permet de leur accorder le +bénéfice de ces fructueuses expéditions. On peut même dire qu'ils +n'ont jamais «couvé leurs oeufs», pour employer l'expression par +laquelle on désigne les indigènes sédentaires. Habitués à porter +dès l'enfance, ils porteront tant que leurs jambes ne leur feront +pas défaut. Et, cependant, le métier est rude, quand il faut +l'exercer sous un tel climat. Les épaules chargées de ce pesant +ivoire ou des lourds colis de provisions, la chair souvent mise à +vif, les pieds ensanglantés, le torse écorché par le piquant des +herbes, car ils sont à peu près nus, ils vont ainsi entre l'aube +et onze heures du matin et ils reprennent leur marche jusqu'au +soir lorsque la grande chaleur est passée. Mais l'intérêt des +trafiquants commande de les bien payer, et ils les payent bien; de +les bien nourrir, et ils les nourrissent bien; de ne point les +surmener au delà de toute mesure, et ils ne les surmènent pas. +Très réels sont les dangers de ces chasses aux éléphants, sans +parler de la rencontre possible des lions et des panthères, et le +chef doit pouvoir compter sur son personnel. En outre, la récolte +de la précieuse matière achevée, il importe que la caravane +retourne heureusement et promptement aux factoreries de la côte. +Il y a donc avantage à ce qu'elle ne soit arrêtée ni par des +retards provenant de fatigues excessives, ni par les maladies -- +entre autres la petite vérole, dont les ravages sont les plus à +craindre. Aussi, pénétré de ces principes, servi par une vieille +expérience, le Portugais Urdax, en prenant un soin extrême de ses +hommes, avait-il réussi jusqu'alors dans ces lucratives +expéditions au centre de l'Afrique équatoriale. + +Et telle était cette dernière, puisqu'elle lui valait un stock +considérable d'ivoire de belle qualité, rapporté des régions au +delà du Bahar-el-Abiad, presque sur la limite du Darfour. + +Ce fut sous l'ombrage de magnifiques tamarins que s'organisa le +campement, et, lorsque John Cort, après que les porteurs eurent +commencé le déballage des provisions, interrogea le Portugais, +voici la réponse qu'il obtint, en cette langue anglaise qu'Urdax +parlait couramment: + +«Je pense, monsieur Cort, que le lieu de la halte est convenable, +et la table est toute servie pour nos attelages. + +-- En effet, ils auront là une herbe épaisse et grasse... dit John +Cort. + +-- Et on la brouterait volontiers, ajouta Max Huber, si on +possédait la structure d'un ruminant et trois estomacs pour la +digérer! + +-- Merci, répliqua John Cort, mais je préfère un quartier +d'antilope grillé sur les charbons, le biscuit dont nous sommes +largement approvisionnés, et nos quartauts de madère du Cap... + +-- Auquel on pourra mélanger quelques gouttes de ce rio limpide +qui court à travers la plaine», observa le Portugais. Et il +montrait un cours d'eau, -- affluent de l'Oubanghi, sans doute, -- +qui coulait à un kilomètre du tertre. + +Le campement s'acheva sans retard. L'ivoire fut empilé par tas à +proximité du chariot. Les attelages vaguèrent autour des tamarins. +Des feux s'allumèrent çà et là avec le bois mort tombé des arbres. +Le foreloper s'assura que les divers groupes ne manquaient de +rien. La chair d'élan et d'antilope, fraîche ou séchée, abondait. +Les chasseurs la pouvaient renouveler aisément. L'air se remplit +de l'odeur des grillades, et chacun fit preuve d'un appétit +formidable que justifiait cette demi-journée de marche. + +Il va sans dire que les armes et les munitions étaient restées +dans le chariot, -- quelques caisses de cartouches, des fusils de +chasse, des carabines, des revolvers, excellents engins de +l'armement moderne, à la disposition du Portugais, de Khamis, de +John Cort et de Max Huber, en cas d'alerte. + +Le repas devait prendre fin une heure après. L'estomac apaisé, et +la fatigue aidant, la caravane ne tarderait pas à être plongée +dans un profond sommeil. + +Toutefois, le foreloper la confia à la surveillance de quelques- +uns de ses hommes, qui devaient se relever de deux heures en deux +heures. En ces lointaines contrées, il y a toujours lieu de se +garder contre les êtres malintentionnés, à deux pieds comme à +quatre pattes. Aussi, Urdax ne manquait-il pas de prendre toutes +les mesures de prudence. Âgé de cinquante ans, vigoureux encore, +très entendu à la conduite des expéditions de ce genre, il était +d'une extraordinaire endurance. De même, Khamis, trente-cinq ans, +leste, souple, solide aussi, de grand sang-froid et de grand +courage, offrait toute garantie pour la direction des caravanes à +travers l'Afrique. + +Ce fut au pied de l'un des tamarins que les deux amis et le +Portugais s'assirent pour le souper, apporté par le petit garçon, +et que venait de préparer un des indigènes auquel étaient dévolues +les fonctions de cuisinier. + +Pendant ce repas, les langues ne chômèrent pas plus que les +mâchoires. Manger n'empêche point de parler, lorsqu'on n'y met pas +trop de hâte. De quoi s'entretint-on?... Des incidents de +l'expédition durant le parcours vers le nord-est?... Point. Ceux +qui pouvaient se présenter au retour étaient d'un intérêt plus +actuel. Le cheminement serait long encore jusqu'aux factoreries de +Libreville -- plus de deux mille kilomètres -- ce qui exigerait de +neuf à dix semaines de marche. Or, dans cette seconde partie du +voyage, qui sait? avait dit John Cort à son compagnon, auquel il +fallait mieux que de l'imprévu, de l'extraordinaire. + +Jusqu'à cette dernière étape, depuis les confins du Darfour, la +caravane avait redescendu vers l'Oubanghi, après avoir franchi les +gués de l'Aoukadébé et de ses multiples affluents. Ce jour-là, +elle venait de s'arrêter à peu près sur le point où se croisent le +vingt-deuxième méridien et le neuvième parallèle. + +«Mais, maintenant, dit Urdax, nous allons suivre la direction du +sud-ouest... + +-- Et cela est d'autant plus indiqué, répondit John Cort, que, si +mes yeux ne me trompent pas, l'horizon au sud est barré par une +forêt dont on ne voit l'extrême limite ni à l'est ni à l'ouest. + +-- Oui... immense! répliqua le Portugais. Si nous étions obligés +de la contourner par l'est, des mois s'écouleraient avant que nous +l'eussions laissée en arrière!... + +-- Tandis que par l'ouest... + +-- Par l'ouest, répondit Urdax, et sans trop allonger la route, en +suivant sa lisière, nous rencontrerons l'Oubanghi aux environs des +rapides de Zongo. + +-- Est-ce que de la traverser n'abrégerait pas le voyage?... +demanda Max Huber. + +-- Oui... d'une quinzaine de journées de marche. + +-- Alors... pourquoi ne pas nous lancer à travers cette forêt?... + +-- Parce qu'elle est impénétrable. + +-- Oh! impénétrable!... répliqua Max Huber d'un air de doute. + +-- Pas aux piétons, peut-être, observa le Portugais, et encore +n'en suis-je pas sûr, puisque aucun ne l'a essayé. Quant à y +aventurer les attelages, ce serait une tentative qui n'aboutirait +pas. + +-- Vous dites, Urdax, que personne n'a jamais essayé de s'engager +dans cette forêt?... + +-- Essayé... je ne sais, monsieur Max, mais qu'on y ait réussi... +non... et, dans le Cameroun comme dans le Congo, personne ne +s'aviserait de le tenter. Qui aurait la prétention de passer là où +il n'y a aucun sentier, au milieu des halliers épineux et des +ronces?... Je ne sais même si le feu et la hache parviendraient à +déblayer le chemin, sans parler des arbres morts, qui doivent +former d'insurmontables obstacles... + +-- Insurmontables, Urdax?... + +-- Voyons, cher ami, dit alors John Cort, n'allez pas vous +emballer sur cette forêt, et estimons-nous heureux de n'avoir qu'à +la contourner!... J'avoue qu'il ne m'irait guère de m'aventurer à +travers un pareil labyrinthe d'arbres... + +-- Pas même pour savoir ce qu'il renferme?... + +-- Et que voulez-vous qu'on y trouve, Max?... Des royaumes +inconnus, des villes enchantées, des eldorados mythologiques, des +animaux d'espèce nouvelle, des carnassiers à cinq pattes et des +êtres humains à trois jambes?... + +-- Pourquoi pas, John?... Et rien de tel que d'y aller voir!...» + +Llanga, ses grands yeux attentifs, sa physionomie éveillée, +semblait dire que, si Max Huber se hasardait sous ces bois, il +n'aurait pas peur de l'y suivre. + +«Dans tous les cas, reprit John Cort, puisque Urdax n'a pas +l'intention de la traverser pour atteindre les rives de +l'Oubanghi... + +-- Non, certes, répliqua le Portugais. Ce serait s'exposer à n'en +pouvoir plus sortir! + +-- Eh bien, mon cher Max, allons faire un somme, et permis à vous +de chercher à découvrir les mystères de cette forêt, de vous +risquer en ces impénétrables massifs... en rêve seulement, et +encore n'est-ce pas même très prudent... + +-- Riez, John, riez de moi à votre aise! Mais je me souviens de ce +qu'a dit un de nos poètes... je ne sais plus lequel: + +_Fouiller dans l'inconnu pour trouver du nouveau._ + +-- Vraiment, Max?... Et quel est le vers qui rime avec celui-là? + +-- Ma foi... je l'ai oublié, John! + +-- Oubliez donc le premier comme vous avez oublié le second, et +allons dormir.» + +C'était évidemment le parti le plus sage et sans s'abriter dans le +chariot. Une nuit au pied du tertre, sous ces larges tamarins dont +la fraîcheur tempérait quelque peu la chaleur ambiante, si forte +encore après le coucher du soleil, cela n'était pas pour inquiéter +des habitués de «l'hôtel de la _Belle-Étoile_», quand le temps le +permettait. Ce soir-là, bien que les constellations fussent +cachées derrière d'épais nuages, la pluie ne menaçant pas, il +était infiniment préférable de coucher en plein air. + +Le jeune indigène apporta des couvertures. Les deux amis, +étroitement enveloppés, s'étendirent entre les racines d'un +tamarin, -- un vrai cadre de cabine, -- et Llanga se blottit à +leur côté, comme un chien de garde. + +Avant de les imiter, Urdax et Khamis voulurent une dernière fois +faire le tour du campement, s'assurer que les boeufs entravés ne +pourraient divaguer par la plaine, que les porteurs se trouvaient +à leur poste de veille, que les foyers avaient été éteints, car +une étincelle eût suffi à incendier les herbes sèches et le bois +mort. Puis tous deux revinrent près du tertre. + +Le sommeil ne tarda pas à les prendre -- un sommeil à ne pas +entendre Dieu tonner. Et peut-être les veilleurs y succombèrent- +ils, eux aussi?... En effet, après dix heures, il n'y eut personne +pour signaler certains feux suspects qui se déplaçaient à la +lisière de la grande forêt. + +CHAPITRE II +_Les feux mouvants_ + +Une distance de deux kilomètres au plus séparait le tertre des +sombres massifs au pied desquels allaient et venaient des flammes +fuligineuses et vacillantes. On aurait pu en compter une dizaine, +tantôt réunies, tantôt isolées, agitées parfois avec une violence +que le calme de l'atmosphère ne justifiait pas. Qu'une bande +d'indigènes eût campé en cet endroit, qu'elle s'y fût installée en +attendant le jour, il y avait lieu de le présumer. Toutefois, ces +feux n'étaient pas ceux d'un campement. Ils se promenaient trop +capricieusement sur une centaine de toises, au lieu de se +concentrer en un foyer unique d'une halte de nuit. + +Il ne faut pas oublier que ces régions de l'Oubanghi sont +fréquentées par des tribus nomades, venues de l'Adamaoua ou du +Barghimi à l'ouest, ou même de l'Ouganda à l'est. Une caravane de +trafiquants n'aurait pas été assez imprudente pour signaler sa +présence par ces feux multiples, se mouvant dans des ténèbres. +Seuls, des indigènes pouvaient s'être arrêtés à cette place. Et +qui sait s'ils n'étaient pas animés d'intentions hostiles à +l'égard de la caravane endormie sous la ramure des tamarins? + +Quoi qu'il en soit, si, de ce chef, quelque danger la menaçait, si +plusieurs centaines de Pahouins, de Foundj, de Chiloux, de Bari, +de Denkas ou autres n'attendaient que le moment de l'assaillir +avec les chances d'une supériorité numérique, personne, -- jusqu'à +dix heures et demie du moins, -- n'avait pris aucune mesure +défensive. Tout le monde dormait au campement, maîtres et +serviteurs, et, ce qui était plus grave, les porteurs chargés de +se relever à leur poste de surveillance étaient plongés dans un +lourd sommeil. + +Très heureusement, le jeune indigène se réveilla. Mais nul doute +que ses yeux ne se fussent refermés à l'instant s'ils ne s'étaient +dirigés vers l'horizon du sud. Sous ses paupières demi-closes il +sentit l'impression d'une lumière qui perçait cette nuit très +noire. Il se détira, il se frotta les yeux, il regarda avec plus +de soin... Non! il ne se trompait pas: des feux épars se mouvaient +sur la lisière de la forêt. + +Llanga eut la pensée que la caravane allait être attaquée. Ce fut +de sa part tout instinctif plutôt que réfléchi. En effet, des +malfaiteurs se préparant au massacre et au pillage n'ignorent pas +qu'ils accroissent leurs chances lorsqu'ils agissent par surprise. +Ils ne se laissent pas voir avant, et ceux-ci se fussent +signalés?... + +L'enfant, ne voulant pas réveiller Max Huber et John Cort, rampa +sans bruit vers le chariot. Dès qu'il fut arrivé près du +foreloper, il lui mit la main sur l'épaule, le réveilla et, du +doigt, lui montra les feux de l'horizon. + +Khamis se redressa, observa pendant une minute ces flammes en +mouvement, et, d'une voix dont il ne songeait point à adoucir +l'éclat: + +«Urdax!» dit-il. + +Le Portugais, en homme habitué à se dégager vivement des vapeurs +du sommeil, fut debout en un instant. + +«Qu'y a-t-il, Khamis?... + +-- Regardez!» + +Et, le bras tendu, il indiquait la lisière illuminée au ras de la +plaine. + +«Alerte!» cria le Portugais de toute la force de ses poumons. + +En quelques secondes, le personnel de la caravane se trouva sur +pied, et les esprits furent tellement saisis par la gravité de +cette situation, que personne ne songea à incriminer les veilleurs +pris en défaut. Il était certain que, sans Llanga, le campement +eût été envahi pendant que dormaient Urdax et ses compagnons. + +Inutile de mentionner que Max Huber et John Cort, se hâtant de +quitter l'entre-deux des racines, avaient rejoint le Portugais et +le foreloper. + +Il était un peu plus de dix heures et demie. Une profonde +obscurité enveloppait la plaine sur les trois quarts de son +périmètre, au nord, à l'est et à l'ouest. Seul le sud s'éclairait +de ces flammes falotes, jetant de vives clartés lorsqu'elles +tourbillonnaient, et dont on ne comptait pas alors moins d'une +cinquantaine. + +«Il doit y avoir là un rassemblement d'indigènes, dit Urdax, et +probablement de ces Boudjos qui fréquentent les rives du Congo et +de l'Oubanghi. + +-- Pour sûr, ajouta Khamis, ces flammes ne se sont pas allumées +toutes seules... + +-- Et, fit observer John Cort, il y a des bras qui les portent et +les déplacent! + +-- Mais, dit Max Huber, ces bras doivent tenir à des épaules, ces +épaules à des corps, et de ces corps nous n'apercevons pas un seul +au milieu de cette illumination... + +-- Cela vient de ce qu'ils sont un peu en dedans de la lisière, +derrière les arbres...observa Khamis. + +-- Et remarquons, reprit Max Huber, qu'il ne s'agit pas d'une +bande en marche sur le contour de la forêt... Non! si ces feux +s'écartent à droite et à gauche, ils reviennent toujours au même +endroit... + +-- Là où doit être le campement de ces indigènes, affirma le +foreloper. + +-- Votre opinion?... demanda John Cort à Urdax. + +-- Est que nous allons être attaqués, affirma celui-ci, et qu'il +faut, à l'instant, faire nos préparatifs de défense... + +-- Mais pourquoi ces indigènes ne nous ont-ils pas assaillis avant +de se montrer? + +-- Des noirs ne sont pas des blancs, déclara le Portugais. +Néanmoins, pour être peu avisés, ils n'en sont pas moins +redoutables par leur nombre et par leurs instincts féroces... + +-- Des panthères que nos missionnaires auront bien du mal à +transformer en agneaux!... ajouta Max Huber. + +-- Tenons-nous prêts!» conclut le Portugais. + +Oui, se tenir prêts à la défense, et se défendre jusqu'à la mort. +Il n'y a aucune pitié à espérer de ces tribus de l'Oubanghi. À +quel point elles sont cruelles, on ne saurait se le figurer, et +les plus sauvages peuplades de l'Australie, des Salomon, des +Hébrides, de la Nouvelle-Guinée, soutiendraient difficilement la +comparaison avec de tels indigènes. Vers le centre de la région, +ce ne sont que des villages de cannibales, et les Pères de la +Mission, qui bravent la plus épouvantable des morts, ne l'ignorent +pas. On serait tenté de classer ces êtres, fauves à face humaine, +au rang des animaux, en cette Afrique équatoriale où la faiblesse +est un crime, où la force est tout! Et de fait, même à l'âge +d'homme, combien de ces noirs ne possèdent pas les notions +premières d'un enfant de cinq à six ans. + +Et, ce qu'il est permis d'affirmer, -- les preuves abondent, les +missionnaires ont été souvent les témoins de ces affreuses scènes, +-- c'est que les sacrifices humains sont en usage dans le pays. On +tue les esclaves sur la tombe de leurs maîtres, et les têtes, +fixées à une branche pliante, sont lancées au loin dès que le +couteau du féticheur les a tranchées. Entre la dixième et la +seizième année, les enfants servent de nourriture dans les +cérémonies d'apparat, et certains chefs ne s'alimentent que de +cette jeune chair. + +À ces instincts de cannibales se joint l'instinct du pillage. Il +les entraîne parfois à de grandes distances sur le chemin des +caravanes, qu'ils assaillent, dépouillent et détruisent. S'ils +sont moins bien armés que les trafiquants et leur personnel, ils +ont le nombre pour eux, et des milliers d'indigènes auront +toujours raison de quelques centaines de porteurs. Les forelopers +ne l'ignorent pas. Aussi leur principale préoccupation est-elle de +ne point s'engager entre ces villages, tels Ngombé Dara, Kalaka +Taimo et autres compris dans la région de l'Aoukadépé et du Bahar- +el-Abiad, où les missionnaires n'ont pas encore fait leur +apparition, mais où ils pénétreront un jour. Aucune crainte +n'arrête le dévouement de ces derniers lorsqu'il s'agit d'arracher +de petits êtres à la mort et de régénérer ces races sauvages par +l'influence de la civilisation chrétienne. + +Depuis le commencement de l'expédition le Portugais Urdax n'avait +pas toujours pu éviter l'attaque des indigènes, mais il s'en était +tiré sans grand dommage et il ramenait son personnel au complet. +Le retour promettait de s'accomplir dans des conditions parfaites +de sécurité. Cette forêt contournée par l'ouest, on aurait atteint +la rive droite de l'Oubanghi, et on descendrait cette rivière +jusqu'à son embouchure sur la rive droite du Congo. À partir de +l'Oubanghi, le pays est fréquenté par les marchands, par les +missionnaires. Dès lors il y aurait moins à craindre du contact +des tribus nomades que l'initiative française, anglaise, +portugaise, allemande, refoule peu à peu vers les lointaines +contrées du Darfour. + +Mais, lorsque quelques journées de marche devaient suffire à +atteindre le fleuve, la caravane n'allait-elle pas être arrêtée +sur cette route, aux prises avec un tel nombre de pillards qu'elle +finirait par succomber?... Il y avait lieu de le craindre. Dans +tous les cas, elle ne périrait pas sans s'être défendue, et, à la +voix du Portugais, on prit toutes mesures pour organiser la +résistance. + +En un instant, Urdax, le foreloper, John Cort, Max Huber, furent +armés, carabines à la main, revolvers à la ceinture, la +cartouchière bien garnie. Le chariot contenait une douzaine de +fusils et de pistolets qui furent confiés à quelques-uns des +porteurs dont on connaissait la fidélité. + +En même temps, Urdax donna l'ordre à son personnel de se poster +autour des grands tamarins, afin de se mieux abriter contre les +flèches, dont la pointe empoisonnée occasionne des blessures +mortelles. + +On attendit. Aucun bruit ne traversait l'espace. Il ne semblait +pas que les indigènes se fussent portés en avant de la forêt. Les +feux se montraient incessamment, et, çà et là, s'agitaient de +longs panaches de fumée jaunâtre. + +«Ce sont des torches résineuses qui sont promenées sur la lisière +des arbres... + +-- Assurément, répondit Max Huber, mais je persiste à ne pas +comprendre pourquoi ces gens-là le font, s'ils ont l'intention de +nous attaquer... + +-- Et je ne le comprends pas davantage, ajouta John Cort, s'ils +n'ont pas cette intention.» + +C'était inexplicable, en effet. Il est vrai, de quoi s'étonner, du +moment qu'il s'agissait de ces brutes du haut Oubanghi?... + +Une demi-heure s'écoula, sans amener aucun changement dans la +situation. Le campement se tenait sur ses gardes. Les regards +fouillaient les sombres lointains de l'est et de l'ouest. Tandis +que les feux brillaient au sud, un détachement pouvait se glisser +latéralement pour attaquer la caravane grâce à l'obscurité. + +En cette direction, la plaine était certainement déserte. Si +profonde que fût la nuit, un parti d'agresseurs n'aurait pu +surprendre le Portugais et ses compagnons, avant que ceux-ci +eussent fait usage de leurs armes. + +Un peu après, vers onze heures, Max Huber, se portant à quelques +pas du groupe que formaient Urdax, Khamis et John Cort, dit d'une +voix résolue: + +«Il faut aller reconnaître l'ennemi... + +-- Est-ce bien utile, demanda John Cort, et la simple prudence ne +nous commande-t-elle pas de rester en observation jusqu'au lever +du jour?... + +-- Attendre... attendre... répliqua Max Huber, après que notre +sommeil a été si fâcheusement interrompu... attendre pendant six à +sept heures encore, la main sur la garde du fusil!... Non! il faut +savoir au plus tôt à quoi s'en tenir!... Et, somme toute, si ces +indigènes n'ont aucune mauvaise intention, je ne serais pas fâché +de me reblottir jusqu'au matin dans ce cadre de racines où je +faisais de si beaux rêves! + +-- Qu'en pensez-vous?... demanda John Cort au Portugais qui +demeurait silencieux. + +-- Peut-être la proposition mérite-t-elle d'être acceptée, +répliqua-t-il, mais n'agissons pas sans précautions... + +-- Je m'offre pour aller en reconnaissance, dit Max Huber, et +fiez-vous à moi... + +-- Je vous accompagnerai, ajouta le foreloper, si M. Urdax le +trouve bon... + +-- Cela vaudra certes mieux, approuva le Portugais. + +-- Je puis aussi me joindre à vous..., proposa John Cort. + +-- Non... restez, cher ami, insista Max Huber. À deux, nous +suffirons... D'ailleurs, nous n'irons pas plus loin qu'il ne sera +nécessaire... Et, si nous découvrons un parti se dirigeant de ce +côté, nous reviendrons en toute hâte... + +-- Assurez-vous que vos armes sont en état..., recommanda John +Cort. + +-- C'est fait, répondit Khamis, mais j'espère que nous n'aurons +pas à nous en servir pendant cette reconnaissance. L'essentiel est +de ne pas se laisser voir... + +-- C'est mon avis», déclara le Portugais. + +Max Huber et le foreloper, marchant l'un près de l'autre, eurent +vite dépassé le tertre des tamarins. Au delà, la plaine était un +peu moins obscure. Un homme, cependant, n'y eût pu être signalé à +la distance d'une centaine de pas. Ils en avaient fait cinquante à +peine, lorsqu'ils aperçurent Llanga derrière eux. Sans rien dire, +l'enfant les avait suivis en dehors du campement. + +«Eh! pourquoi es-tu venu, petit?... dit Khamis. + +-- Oui, Llanga, reprit Max Huber, pourquoi n'es-tu pas resté avec +les autres?... + +-- Allons... retourne..., ordonna le foreloper. + +-- Oh! monsieur Max, murmura Llanga, avec vous... moi... avec +vous... + +-- Mais tu sais bien que ton ami John est là-bas... + +-- Oui... mais mon ami Max... est ici... + +-- Nous n'avons pas besoin de toi!... dit Khamis d'un ton assez +dur. + +-- Laissons-le, puisqu'il est là! reprit Max Huber. Il ne nous +gênera pas, Khamis, et, avec ses yeux de chat sauvage, peut-être +découvrira-t-il dans l'ombre ce que nous ne pourrions y voir... + +-- Oui... je regarderai... je verrai loin!... assura l'enfant. + +-- C'est bon!... Tiens-toi près de moi, dit Max Huber, et ouvre +l'oeil!» + +Tous trois se portèrent en avant. Un quart d'heure après, ils +étaient à moitié chemin entre le campement et la grande forêt. + +Les feux développaient toujours leurs clartés au pied des massifs +et, moins éloignés, se manifestaient par de plus vifs éclats. Mais +si pénétrante que fût la vue du foreloper, si bonne que fût la +lunette que Max Huber venait d'extraire de son étui, si perçants +que fussent les regards du jeune «chat sauvage», il était +impossible d'apercevoir ceux qui agitaient ces torches. + +Cela confirmait cette opinion du Portugais, que c'était sous le +couvert des arbres, derrière les épaisses broussailles et les +larges troncs, que se mouvaient ces lueurs. Assurément, les +indigènes n'avaient pas dépassé la limite de la forêt, et peut- +être ne songeaient-ils pas à le faire. + +En réalité, c'était de plus en plus inexplicable. S'il ne se +trouvait là avant l'intention de se remettre en route au point du +jour, pourquoi cette illumination de la lisière?... Quelle +cérémonie nocturne les tenait éveillés à cette heure?... + +«Et je me demande même, fit observer Max Huber, s'ils ont reconnu +notre caravane, et s'ils savent qu'elle est campée autour des +tamarins... + +-- En effet, répondit Khamis, il est possible qu'ils ne soient +arrivés qu'à la tombée de la nuit, lorsqu'elle enveloppait déjà la +plaine, et, comme nos foyers étaient éteints, peut-être ignorent- +ils que nous sommes campés à courte distance?... Mais, demain, dès +l'aube, ils nous verront... + +-- À moins que nous ne soyons repartis, Khamis.» + +Max Huber et le foreloper reprirent leur marche en silence. + +Un demi-kilomètre fut franchi de telle sorte que, à ce moment, la +distance jusqu'à la forêt se réduisait à quelques centaines de +mètres. + +Rien de suspect à la surface de ce sol traversé parfois du long +jet des torches. Aucune silhouette ne s'y découpait, ni au sud, ni +au levant, ni au couchant. Une agression ne semblait pas +imminente. En outre, si rapprochés qu'ils fussent de la lisière, +ni Max Huber, ni Khamis, ni Llanga ne parvinrent à découvrir les +êtres qui signalaient leur présence par ces multiples feux. + +«Devons-nous nous approcher davantage?... demanda Max Huber, après +un arrêt de quelques instants. + +-- À quoi bon?... répondit Khamis. Ne serait-ce pas imprudent?... +Il est possible, après tout, que notre caravane n'ait point été +aperçue, et si nous décampons cette nuit... + +-- J'aurais pourtant voulu être fixé!... répéta Max Huber. Cela se +présente dans des conditions si singulières...» + +Et il n'en fallait pas tant pour surexciter une vive imagination +de Français. + +«Retournons au tertre», répliqua le foreloper. + +Cependant il dut s'avancer plus près encore, à la suite de Max +Huber, que Llanga n'avait pas voulu quitter... Et, peut-être, tous +les trois se fussent-ils portés jusqu'à la lisière, lorsque Khamis +s'arrêta définitivement. + +«Pas un pas de plus!» dit-il à voix basse. + +Était-ce donc devant un danger imminent que le foreloper et son +compagnon suspendirent leur marche?... Avaient-ils entrevu un +groupe d'indigènes?... Allaient-ils être attaqués?... Ce qui était +certain, c'est qu'un brusque changement venait de se manifester +dans la disposition des feux sur le bord de la forêt. + +Un moment ces feux disparurent derrière le rideau des premiers +arbres, confondus dans une obscurité profonde. + +«Attention!... dit Max Huber. + +-- En arrière!...» répondit Khamis. + +Convenait-il de rétrograder dans la crainte d'une agression +immédiate?... Peut-être. En tout cas, mieux valait ne pas battre +en retraite sans être prêt à répondre coup pour coup. Les +carabines armées remontèrent à l'épaule, tandis que les regards ne +cessaient de fouiller les sombres massifs de la lisière. + +Soudain, de cette ombre, les clartés ne tardèrent pas à jaillir de +nouveau au nombre d'une vingtaine. + +«Parbleu! s'écria Max Huber, cette fois-ci, si ce n'est pas de +l'extraordinaire, c'est tout au moins de l'étrange!» + +Ce mot semblera justifié pour cette raison que les torches, après +avoir brillé naguère au niveau de la plaine, jetaient alors de +plus vifs éclats entre cinquante et cent pieds au-dessus du sol. + +Quant aux êtres quelconques qui agitaient ces torches, tantôt sur +les basses branches, tantôt sur les plus hautes, comme si un vent +de flamme eût traversé cette épaisse frondaison, ni Max Huber, ni +le foreloper, ni Llanga ne parvinrent à en distinguer un seul. + +«Eh! s'écria Max Huber, ne seraient-ce que des feux follets se +jouant dans les arbres?...» + +Khamis secoua la tête. L'explication du phénomène ne le +satisfaisait point. + +Qu'il y eût là quelque expansion d'hydrogène en exhalaisons +enflammées, une vingtaine de ces aigrettes que les orages +accrochent aussi bien aux branches des arbres qu'aux agrès d'un +navire, non, certes, et ces feux, on ne pouvait les confondre avec +les capricieuses furolles de Saint-Elme. L'atmosphère n'était +point saturée d'électricité, et les nuages menaçaient plutôt de se +résoudre en une de ces pluies torrentielles qui inondent +fréquemment la partie centrale du continent noir. + +Mais, alors, pourquoi les indigènes campés au pied des arbres +s'étaient-ils hissés, les uns jusqu'à leur fourche, les autres +jusqu'à leurs extrêmes branches?... Et à quel propos y +promenaient-ils ces brandons allumés, ces flambeaux de résine dont +la déflagration faisait entendre ses craquements à cette +distance?... + +«Avançons... dit Max Huber. + +-- Inutile, répondit le foreloper. Je ne crois pas que notre +campement soit menacé cette nuit, et il est préférable d'y revenir +afin de rassurer nos compagnons... + +-- Nous serons plus en mesure de les rassurer, Khamis, lorsque +nous saurons à quoi nous en tenir sur la nature de ce phénomène... + +-- Non, monsieur Max, ne nous aventurons pas plus loin... Il est +certain qu'une tribu est réunie en cet endroit... Pour quelle +raison ces nomades agitent-ils ces flammes?... Pourquoi se sont- +ils réfugiés dans les arbres?... Est-ce afin d'éloigner des fauves +qu'ils ont entretenu ces feux?... + +-- Des fauves?... répliqua Max Huber. Mais panthères, hyènes, +boeufs sauvages, on les entendrait rugir ou meugler, et l'unique +bruit qui nous arrive, c'est le crépitement de ces résines, qui +menacent d'incendier la forêt!... Je veux savoir...» + +Et Max Huber s'avança de quelques pas, suivi de Llanga, que Khamis +rappelait vainement à lui. + +Le foreloper hésitait sur ce qu'il devait faire dans son +impuissance à retenir l'impatient Français. Bref, ne voulant pas +le laisser s'aventurer, il se disposait à l'accompagner jusqu'aux +massifs, bien que, à son avis, ce fût une impardonnable témérité. + +Soudain, il fit halte, à l'instant même où s'arrêtaient Max Huber +et Llanga. Tous trois se retournèrent, dos à la forêt. Ce +n'étaient plus les clartés qui attiraient leur attention. +D'ailleurs, comme au souffle d'un subit ouragan, les torches +venaient de s'éteindre, et de profondes ténèbres enveloppaient +l'horizon. + +Du côté opposé, une rumeur lointaine se propageait à travers +l'espace, ou plutôt un concert de mugissements prolongés, de +ronflements nasards, à faire croire qu'un orgue gigantesque +lançait ses puissantes ondes à la surface de la plaine. + +Était-ce un orage qui montait sur cette partie du ciel, et dont +les premiers grondements troublaient l'atmosphère?... + +Non!... Il ne se produisait aucun de ces météores, qui désolent si +souvent l'Afrique équatoriale d'un littoral à l'autre. Ces +mugissements caractéristiques trahissaient leur origine animale et +ne provenaient pas d'une répercussion des décharges de la foudre +échangées dans les profondeurs du ciel. Ils devaient sortir plutôt +de gueules formidables, non de nuages électriques. Au surplus, les +basses zones ne se zébraient point des fulgurants zigzags qui se +succèdent à courts intervalles. Pas un éclair au-dessus de +l'horizon du nord, aussi sombre que l'horizon du sud. À travers +les nues accumulées, pas un trait de feu entre les cirrus, empilés +comme des ballots de vapeurs. + +«Qu'est-ce cela, Khamis?... demanda Max Huber. + +-- Au campement..., répondit le foreloper. + +-- Serait-ce donc?...» s'écria Marc Huber. + +Et, l'oreille tendue dans cette direction, il percevait un +claironnement plus distinct, strident parfois comme un sifflet de +locomotive, au milieu des larges rumeurs qui grandissaient en se +rapprochant. + +«Détalons, dit le foreloper, et au pas de course!» + +CHAPITRE III +_Dispersion_ + +Max Huber, Llanga et Khamis ne mirent pas dix minutes à franchir +les quinze cents mètres qui les séparaient du tertre. Ils ne +s'étaient pas même retournés une seule fois, ne s'inquiétant pas +d'observer si les indigènes, après avoir éteint leurs feux, +cherchaient à les poursuivre. Non, d'ailleurs, et, de ce côté, +régnait le calme, alors que, à l'opposé, la plaine s'emplissait +d'une agitation confuse et de sonorités éclatantes. + +Le campement, lorsque les deux hommes et le jeune enfant y +arrivèrent, était en proie à l'épouvante, -- épouvante justifiée +par la menace d'un danger contre lequel le courage, l'intelligence +ne pouvaient rien. Y faire face, impossible! Le fuir?... En était- +il temps encore?... + +Max Huber et Khamis avaient aussitôt rejoint John Cort et Urdax, +postés à cinquante pas en avant du tertre. + +«Une harde d'éléphants!... dit le foreloper. + +-- Oui, répondit le Portugais, et, dans moins d'un quart d'heure, +ils seront sur nous... + +-- Gagnons la forêt, dit John Cort. + +-- Ce n'est pas la forêt qui les arrêtera..., répliqua Khamis. + +-- Que sont devenus les indigènes?... s'informa John Cort. + +-- Nous n'avons pu les apercevoir..., répondit Max Huber. + +-- Cependant, ils ne doivent pas avoir quitté la lisière!... + +-- Assurément non!» + +Au loin, à une demi-lieue environ, on distinguait une large +ondulation d'ombres qui se déplaçait sur l'étendue d'une centaine +de toises. C'était comme une énorme vague dont les volutes +échevelées se fussent déroulées avec fracas. Un lourd piétinement +se propageait à travers la couche élastique du sol, et ce +tremblotement se faisait sentir jusqu'aux racines des tamarins. En +même temps, le mugissement prenait une intensité formidable. Des +souffles stridents, des éclats cuivrés, s'échappaient de ces +centaines de trompes, -- autant de clairons sonnés à pleine +bouche. + +Les voyageurs de l'Afrique centrale ont pu justement comparer ce +bruit à celui que ferait un train d'artillerie roulant à grande +vitesse sur un champ de bataille. Soit! mais à la condition que +les trompettes eussent jeté dans l'air leurs notes déchirantes. +Que l'on juge de la terreur à laquelle s'abandonnait le personnel +de la caravane, menacé d'être écrasé par ce troupeau d'éléphants! + +Chasser ces énormes animaux présente de sérieux dangers. Lorsqu'on +parvient à les surprendre isolément, à séparer de la bande à +laquelle il appartient un de ces pachydermes, lorsqu'il est +possible de le tirer dans des conditions qui assurent le coup, de +l'atteindre, entre l'oeil et l'oreille, d'une balle qui le tue +presque instantanément, les dangers de cette chasse sont très +diminués. En l'espèce, la harde ne se composât-elle que d'une +demi-douzaine de bêtes, les plus sévères précautions, la plus +extrême prudence sont indispensables. Devant cinq ou six couples +d'éléphants courroucés, toute résistance est impossible, alors que +-- dirait un mathématicien -- leur masse est multipliée par le +carré de leur vitesse. + +Et, si c'est par centaines que ces formidables bêtes se jettent +sur un campement, on ne peut pas plus les arrêter dans leur élan +qu'on n'arrêterait une avalanche, ou l'un de ces mascarets qui +emportent les navires dans l'intérieur des terres à plusieurs +kilomètres du littoral. + +Toutefois, si nombreux qu'ils soient, l'espèce finira par +disparaître. Comme un éléphant rapporte environ cent francs +d'ivoire, on les chasse à outrance. + +Chaque année, d'après les calculs de M. Foa, on n'en tue pas moins +de quarante mille sur le continent africain, qui produisent sept +cent cinquante mille kilogrammes d'ivoire expédiés en Angleterre. +Avant un demi-siècle, il n'en restera plus un seul, bien que la +durée de leur existence soit considérable. Ne serait-il pas plus +sage de tirer profit de ces précieux animaux par la domestication, +puisqu'un éléphant est capable de porter la charge de trente-deux +hommes et de faire quatre fois plus de chemin qu'un piéton? Et +puis, étant domestiqués, ils vaudraient, comme dans l'Inde, de +quinze cents à deux mille francs, au lieu des cent francs que l'on +tire de leur mort. + +L'éléphant d'Afrique forme, avec l'éléphant d'Asie, les deux +seules espèces existantes. On a établi quelque différence entre +elles. Si les premiers sont inférieurs par la taille à leurs +congénères asiatiques, si leur peau est plus brune, leur front +plus convexe, ils ont les oreilles plus larges, les défenses plus +longues, ils montrent une humeur plus farouche, presque +irréductible. + +Pendant cette expédition, le Portugais n'avait eu qu'à se +féliciter et aussi les deux amateurs de ce sport. On le répète, +les pachydermes sont encore nombreux sur la terre libyenne. Les +régions de l'Oubanghi offrent un habitat qu'ils recherchent, des +forêts et des plaines marécageuses qu'ils affectionnent. Ils y +vivent par troupes, d'ordinaire surveillées par un vieux mâle. En +les attirant dans des enceintes palissadées, en leur préparant des +trappes, en les attaquant lorsqu'ils étaient isolés, Urdax et ses +compagnons avaient fait bonne campagne, sans accidents sinon sans +dangers ni fatigues. Mais, sur cette route du retour, ne semblait- +il pas que la troupe furieuse, dont les cris emplissaient +l'espace, allait écraser au passage toute la caravane?... + +Si le Portugais avait eu le temps d'organiser la défensive, +lorsqu'il croyait à une agression des indigènes campés au bord de +la forêt, que ferait-il contre cette irruption?... Du campement, +il ne resterait bientôt plus que débris et poussière!... Toute la +question se réduisait à ceci: le personnel parviendrait-il à se +garer en se dispersant sur la plaine?... Qu'on ne l'oublie point, +la vitesse de l'éléphant est prodigieuse, et un cheval au galop ne +saurait la dépasser. + +«Il faut fuir... fuir à l'instant!... affirma Khamis en +s'adressant au Portugais. + +-- Fuir!...» s écria Urdax. + +Et le malheureux trafiquant comprenait bien que ce serait perdre, +avec son matériel, tout le produit de l'expédition. + +D'ailleurs, à demeurer au campement, le sauverait-il et n'était-ce +pas insensé que de s'obstiner à une résistance impossible?... + +Max Huber et John Cort attendaient qu'une résolution eût été +prise, décidés à s'y soumettre, quelle qu'elle fût. + +Cependant la masse se rapprochait, et avec un tel tumulte qu'on ne +parvenait guère à s'entendre. + +Le foreloper répéta qu'il fallait s'éloigner au plus tôt. + +«En quelle direction? demanda Max Huber. + +-- Dans la direction de la forêt. + +-- Et les indigènes?... + +-- Le danger est moins pressant là-bas qu'ici», répondit Khamis. + +Que cela fût sûr, comment l'affirmer?... Toutefois, il y avait, du +moins, certitude qu'on ne pouvait rester à cette place. Le seul +parti, pour éviter l'écrasement, c'était de se réfugier à +l'intérieur de la forêt. + +Or, le temps ne manquerait-il pas?... Deux kilomètres à franchir, +alors que la harde n'était qu'à la moitié tout au plus de cette +distance!... + +Chacun réclamait un ordre d'Urdax, ordre qu'il ne se résolvait pas +à donner. + +Enfin il s'écria: + +«Le chariot... le chariot!... Mettons-le à l'abri derrière le +tertre... Peut-être sera-t-il protégé... + +-- Trop tard, répondit le foreloper. + +-- Fais ce que je te dis!... commanda le Portugais. + +-- Comment?...» répliqua Khamis. + +En effet, après avoir brisé leurs entraves, sans qu'il eût été +possible de les arrêter, les boeufs de l'attelage s'étaient +sauvés, et, affolés, couraient même au-devant de l'énorme troupeau +qui les écraserait comme des mouches. + +À cette vue, Urdax voulut recourir au personnel de la caravane: + +«Ici, les porteurs!... cria-t-il. + +-- Les porteurs?... répondit Khamis. Rappelez-les donc, car ils +prennent la fuite... + +-- Les lâches!» s'écria John Cort. + +Oui, tous ces noirs venaient de se jeter dans l'ouest du +campement, les uns emportant des ballots, les autres chargés des +défenses. Et ils abandonnaient leurs chefs en lâches et aussi en +voleurs! + +Il n'y avait plus à compter sur ces hommes. Ils ne reviendraient +pas. Ils trouveraient asile dans les villages indigènes. De la +caravane restaient seuls le Portugais et le foreloper, le +Français, l'Américain et le jeune garçon. + +«Le chariot... le chariot!...» répéta Urdax, qui s'entêtait à le +garer derrière le tertre. + +Khamis ne put se retenir de hausser les épaules. Il obéit +cependant et, grâce au concours de Max Huber et de John Cort, le +véhicule fut poussé au pied des arbres. Peut-être serait-il +épargné, si la harde se divisait en arrivant au groupe de +tamarins?... + +Mais cette opération dura quelque temps, et, lorsqu'elle fut +terminée, il était manifestement trop tard pour que le Portugais +et ses compagnons pussent atteindre la forêt. + +Khamis le calcula, et ne lança que ces deux mots: + +«Aux arbres!» + +Une seule chance s'offrait: se hisser entre les branches des +tamarins afin d'éviter le premier choc tout au moins. + +Auparavant Max Huber et John Cort s'introduisirent dans le +chariot. Se charger de tous les paquets de cartouches qui +restaient, assurer ainsi le service des carabines s'il fallait en +faire usage contre les éléphants, et aussi pour la route du +retour, ce fut fait en un instant avec l'aide du Portugais et du +foreloper, lequel songea à se munir de sa hachette et de sa +gourde. En traversant les basses régions de l'Oubanghi, qui sait +si ses compagnons et lui ne parviendraient pas à gagner les +factoreries de la côte?... + +Quelle heure était-il à ce moment?... Onze heures dix-sept, -- ce +que constata John Cort, après avoir éclairé sa montre à la flamme +d'une allumette. Son sang-froid ne l'avait pas abandonné, ce qui +lui permettait de juger la situation, très périlleuse, à son avis, +et sans issue, si les éléphants s'arrêtaient au tertre, au lieu de +se porter vers l'est ou l'ouest de la plaine. + +Max Huber, plus nerveux, ayant également conscience du danger, +allait et venait près du chariot, observant l'énorme masse +ondulante, qui se détachait, plus sombre, sur le fond du ciel. + +«C'est de l'artillerie qu'il faudrait!...» murmura-t-il. + +Khamis, lui, ne laissait rien voir de ce qu'il éprouvait. Il +possédait ce calme étonnant de l'Africain, au sang arabe, ce sang +plus épais que celui du blanc, moins rouge aussi, qui rend la +sensibilité plus obtuse et donne moins prise à la douleur +physique. Deux revolvers à sa ceinture, son fusil prêt à être +épaulé, il attendait. + +Quant au Portugais, incapable de cacher son désespoir, il songeait +plus à l'irréparable dommage dont il serait victime qu'aux dangers +de cette irruption. Aussi gémissait-il, récriminait-il, prodiguant +les plus retentissants jurons de sa langue maternelle. + +Llanga se tenait près de John Cort et regardait Max Huber. Il ne +témoignait aucune crainte, n'ayant pas peur, du moment que ses +deux amis étaient là. + +Et pourtant l'assourdissant vacarme se propageait avec une +violence inouïe, à mesure que s'approchait la chevauchée +formidable. Le claironnement des puissantes mâchoires redoublait. +On sentait déjà un souffle qui traversait l'air comme les vents de +tempête. À cette distance de quatre à cinq cents pas, les +pachydermes prenaient, dans la nuit, des dimensions démesurées, +des apparences tératologiques. On eût dit d'une apocalypse de +monstres, dont les trompes, comme un millier de serpents, se +convulsaient dans une agitation frénétique. + +Il n'était que temps de se réfugier entre les branches des +tamarins, et peut-être la harde passerait-elle sans avoir aperçu +le Portugais et ses compagnons. + +Ces arbres dressaient leur cime à une soixantaine de pieds au- +dessus du sol. Presque semblables à des noyers, très caractérisés +par la capricieuse diffusion de leurs rameaux, les tamarins, +sortes de dattiers, sont très répandus sur les diverses zones de +l'Afrique. En même temps que les nègres fabriquent avec la partie +gluante de leurs fruits une boisson rafraîchissante, ils ont +l'habitude de mêler les gousses de ces arbres au riz dont ils se +nourrissent, surtout dans les provinces littorales. + +Les tamarins étaient assez rapprochés pour que leur basse +frondaison fût entrelacée, ce qui permettrait de passer de l'un à +l'autre. Leur tronc mesurait à la base une circonférence de six à +huit pieds, et de quatre à cinq près de la fourche. Cette +épaisseur présenterait-elle une résistance suffisante, si les +animaux se précipitaient contre le tertre? + +Les troncs n'offraient qu'une surface lisse jusqu'à la naissance +des premières branches étendues à une trentaine de pieds au-dessus +du sol. Étant donnée la grosseur du fût, atteindre la fourche eût +été malaisé si Khamis n'avait eu à sa disposition quelques +«chamboks». Ce sont des courroies en cuir de rhinocéros, très +souples, dont les forelopers se servent pour maintenir les +attelages de boeufs. + +Grâce à l'une de ces courroies, Urdax et Khamis, après l'avoir +lancée à travers la fourche, purent se hisser à l'un des arbres. +En employant de la même façon une courroie semblable, Max Huber et +John Cort en firent autant. Dès qu'ils furent achevalés sur une +branche, ils envoyèrent l'extrémité du chambok à Llanga qu'ils +enlevèrent en un tour de main. + +La harde n'était plus qu'à trois cents mètres. En deux ou trois +minutes, elle aurait atteint le tertre: + +«Cher ami, êtes-vous satisfait?... demanda ironiquement John Cort +à son camarade. + +-- Ce n'est encore que de l'imprévu, John! + +-- Sans doute, Max, mais ce qui serait de l'extraordinaire, c'est +que nous parvinssions à sortir sains et saufs de cette affaire! + +-- Oui... à tout prendre, John, mieux eût valu ne point être +exposé à cette attaque d'éléphants dont le contact est parfois +brutal... + +-- C'est vraiment incroyable, mon cher Max, comme nous sommes du +même avis!» se contenta de répondre John Cort. + +Ce que répliqua Huber, son ami ne put l'entendre. À cet instant +éclatèrent des beuglements d'épouvante, puis de douleur, qui +eussent fait tressaillir les plus braves. + +En écartant le feuillage, Urdax et Khamis reconnurent ce qui se +passait à une centaine de pas du tertre. + +Après s'être sauvés, les boeufs ne pouvaient plus fuir que dans la +direction de la forêt. Mais ces animaux, à la marche lente et +mesurée, y parviendraient-ils avant d'avoir été atteints?... Non, +et ils furent bientôt repoussés... En vain se défendirent-ils à +coups de pieds, à coups de corne, ils tombèrent. De tout +l'attelage il ne restait plus qu'un seul boeuf qui, par malheur, +vint se réfugier sous le branchage des tamarins. + +Oui, par malheur, car les éléphants l'y poursuivirent et +s'arrêtèrent par un instinct commun. En quelques secondes, le +ruminant ne fut plus qu'un tas de chairs déchirées, d'os broyés, +débris sanglants piétines sous les pieds calleux aux ongles d'une +dureté de fer. + +Le tertre était alors entouré et il fallut renoncer à la chance de +voir s'éloigner ces bêtes furieuses. + +En un moment, le chariot fut bousculé, renversé, chaviré, écrasé +sous les masses pesantes qui se refoulaient contre le tertre. +Anéanti comme un jouet d'enfant, il n'en resta plus rien ni des +roues, ni de la caisse. + +Sans doute, de nouveaux jurons éclatèrent entre les lèvres du +Portugais, mais cela n'était pas pour arrêter ces centaines +d'éléphants, non plus que le coup de fusil qu'Urdax tira sur le +plus rapproché, dont la trompe s'enroulait autour de l'arbre. La +balle ricocha sur le dos de l'animal sans pénétrer dans ses +chairs. + +Max Huber et John Cort le comprirent bien. En admettant même +qu'aucun coup ne fût perdu, que chaque balle fît une victime, +peut-être aurait-on pu se débarrasser de ces terribles +assaillants, les détruire jusqu'au dernier, s'ils n'avaient été +qu'un petit nombre. Le jour n'aurait plus éclairé qu'un +amoncellement d'énormes cadavres au pied des tamarins. Mais trois +cents, cinq cents, un millier de ces animaux!... Est-il donc rare +de rencontrer de pareilles agglomérations dans les contrées de +l'Afrique équatoriale, et les voyageurs, les trafiquants, ne +parlent-ils pas d'immenses plaines que couvrent à perte de vue les +ruminants de toute sorte?... + +«Cela se complique..., observa John Cort. + +-- On peut même dire que ça se corse!» ajouta Max Huber. + +Puis, s'adressant au jeune indigène achevalé près de lui: + +«Tu n'as pas peur?... demanda-t-il. + +-- Non, mon ami Max... avec vous..., non!» répondit Llanga. + +Et, cependant, il était permis non seulement à un enfant, mais à +des nommes aussi, de se sentir le coeur envahi d'une irrésistible +épouvante. + +En effet, nul doute que les éléphants n'eussent aperçu, entre les +branches des tamarins, ce qui restait du personnel de la caravane. + +Et, alors, les derniers rangs poussant les premiers, le cercle se +rétrécit autour du tertre. Une douzaine d'animaux essayèrent +d'accrocher les basses branches avec leurs trompes en se dressant +sur les pattes de derrière. Par bonne chance, à cette hauteur +d'une trentaine de pieds, ils ne purent y réussir. + +Quatre coups de carabine éclatèrent simultanément, -- quatre coups +tirés au juger, car il était impossible de viser juste sous la +sombre ramure des tamarins. + +Des cris plus violents, des hurlements plus furieux, se firent +entendre. Il ne sembla pas, pourtant, qu'aucun éléphant eût été +mortellement atteint par les balles. Et, d'ailleurs, quatre de +moins, cela n'eût pas compté! + +Aussi, ce ne fut plus aux branches inférieures que les trompes +essayèrent de s'accrocher. Elles entourèrent le fût des arbres en +même temps que ceux-ci subissaient la poussée puissante des corps. +Et, de fait, si gros que fussent ces tamarins à leur base, si +solidement que leurs racines eussent mordu le sol, ils éprouvèrent +un ébranlement auquel, sans doute, ils ne pourraient résister. + +Des coups de feu retentirent encore -- deux cette fois -- tirés +par le Portugais et le foreloper, dont l'arbre, secoué avec une +extraordinaire violence, les menaçait d'une chute prochaine. + +Le Français et son compagnon, eux, n'avaient point déchargé leurs +carabines, bien qu'ils fussent prêts à le faire. + +«À quoi bon?... avait dit John Cort. + +-- Oui, réservons nos munitions, répondit Max Huber. Plus tard, +nous pourrions nous repentir d'avoir brûlé ici notre dernière +cartouche!» + +En attendant, le tamarin auquel étaient cramponnés Urdax et Khamis +fut tellement ébranlé qu'on l'entendit craquer sur toute sa +longueur. + +Évidemment, s'il n'était pas déraciné, il se briserait. Les +animaux l'attaquaient à coups de défenses, le courbaient avec +leurs trompes, l'ébranlaient jusque dans ses racines. + +Rester plus longtemps sur cet arbre, ne fût-ce qu'une minute, +c'était risquer de s'abattre au pied du tertre: + +«Venez!» cria à Urdax le foreloper, essayant de gagner l'arbre +voisin. + +Le Portugais avait perdu la tête et continuait à décharger +inutilement sa carabine et ses revolvers, dont les balles +glissaient sur les peaux rugueuses des pachydermes comme sur une +carapace d'alligator. + +«Venez!...» répéta Khamis. + +Et au moment où le tamarin était secoué avec plus de violence, le +foreloper parvint à saisir une des branches de l'arbre occupé par +Max Huber, John Cort et Llanga, moins compromis que l'autre, +contre lequel s'acharnaient les animaux: + +«Urdax?... cria John Cort. + +-- Il n'a pas voulu me suivre, répondit le foreloper, il ne sait +plus ce qu'il fait!... + +-- Le malheureux va tomber... + +-- Nous ne pouvons le laisser là..., dit Max Huber. + +-- Il faut l'entraîner malgré lui..., ajouta John Cort. + +-- Trop tard!...» dit Khamis. + +Trop tard, en effet. Brisé dans un dernier craquement, le tamarin +s'abattit au bas du tertre. + +Ce que devint le Portugais, ses compagnons ne purent le voir; ses +cris indiquaient qu'il se débattait sous les pieds des éléphants, +et comme ils cessèrent presque aussitôt, c'est que tout était +fini. + +«Le malheureux... le malheureux! murmura John Cort. + +-- À notre tour bientôt... dit Khamis. + +-- Ce serait regrettable! répliqua froidement Max Huber. + +-- Encore une fois, cher ami, je suis bien de votre avis», déclara +John Cort. + +Que faire?... Les éléphants, piétinant le tertre, secouaient les +autres arbres, agités comme sous le souffle d'une tempête. +L'horrible fin d'Urdax n'était-elle pas réservée à ceux qui lui +auraient survécu quelques minutes à peine?... Voyaient-ils la +possibilité d'abandonner le tamarin avant sa chute?... Et, s'ils +se risquaient à descendre, pour gagner la plaine, échapperaient- +ils à la poursuite de cette harde?... Auraient-ils le temps +d'atteindre la forêt?... Et, d'ailleurs, leur offrirait-elle toute +sécurité?... Si les éléphants ne les y poursuivaient pas, ne leur +auraient-ils échappé que pour tomber au pouvoir d'indigènes non +moins féroces?... + +Cependant, que l'occasion se présentât de chercher refuge au-delà +de la lisière, il faudrait en profiter sans une hésitation. La +raison commandait de préférer un danger non certain à un danger +certain. + +L'arbre continuait à osciller, et, dans une de ces oscillations, +plusieurs trompes purent atteindre ses branches inférieures. Le +foreloper et ses deux compagnons furent sur le point de lâcher +prise tant les secousses devinrent violentes. Max Huber, craignant +pour Llanga, le serrait de son bras gauche, tandis qu'il se +retenait du bras droit. Avant de très courts instants, ou les +racines auraient cédé, ou le tronc serait brisé à sa base... Et la +chute du tamarin, c'était la mort de ceux qui s'étaient réfugiés +entre ses branches, l'épouvantable écrasement du Portugais +Urdax!... + +Sous de plus rudes et de plus fréquentes poussées, les racines +cédèrent enfin, le sol se souleva, et l'arbre se coucha plutôt +qu'il ne s'abattit le long du tertre. + +«À la forêt... à la forêt!...» cria Khamis. + +Du côté où les branches du tamarin avaient rencontré le sol, le +recul des éléphants laissait le champ libre. Rapidement, le +foreloper dont le cri avait été entendu, fut à terre. Les trois +autres le suivirent aussitôt dans sa fuite. + +Tout d'abord, acharnés contre les arbres restés debout, les +animaux n'avaient pas aperçu les fugitifs. Max Huber, Llanga entre +ses bras, courait aussi vite que le lui permettaient ses forces. +John Cort se maintenait à son côté, prêt à prendre sa part de ce +fardeau, prêt également à décharger sa carabine sur le premier de +la harde qui serait à sa portée. + +Le foreloper, John Cort et Max Huber avaient à peine franchi un +demi-kilomètre, lorsqu'une dizaine d'éléphants, se détachant de la +troupe, commencèrent à les poursuivre. + +«Courage... courage!... cria Khamis. Conservons notre avance!... +Nous arriverons!...» + +Oui, peut-être, et encore importait-il de ne pas être retardé. +Llanga sentait bien que Max Huber se fatiguait. + +«Laisse-moi... laisse-moi, mon ami Max!... J'ai de bonnes +jambes... laisse-moi!...» + +Max Huber ne l'écoutait pas et tâchait de ne point rester en +arrière. + +Un kilomètre fut enlevé, sans que les animaux eussent sensiblement +gagné de l'avance. Par malheur, la vitesse de Khamis et de ses +compagnons se ralentissait, la respiration leur manquait après +cette formidable galopade. + +Cependant la lisière ne se trouvait plus qu'à quelques centaines +de pas, et n'était-ce point le salut probable, sinon assuré, +derrière ces épais massifs au milieu desquels les énormes animaux +ne pourraient manoeuvrer?... + +«Vite... vite!... répétait Khamis. Donnez-moi Llanga, monsieur +Max... + +-- Non, Khamis... j'irai jusqu'au bout!» + +Un des éléphants ne se trouvait plus qu'à une douzaine de mètres. +On entendait la sonnerie de sa trompe, on sentait la chaleur de +son souffle. Le sol tremblait sous ses larges pieds qui battaient +le galop. Une minute, et il aurait atteint Max Huber, qui ne se +maintenait pas sans peine près de ses compagnons. + +Alors John Cort s'arrêta, se retourna, épaula sa carabine, visa un +instant, fit feu et frappa, paraît-il, l'éléphant au bon endroit. +La balle lui avait traversé le coeur, il tomba foudroyé. + +«Coup heureux!» murmura John Cort, et il se reprit à fuir. + +Les autres animaux, arrivés peu d'instants après, entourèrent la +masse étendue sur le sol. De là un répit dont le foreloper et ses +compagnons allaient profiter. + +Il est vrai, après avoir abattu les derniers arbres du tertre, la +harde ne tarderait pas à se précipiter vers la forêt. + +Aucun feu n'avait reparu ni au niveau de la plaine ni aux cimes +des arbres. Tout se confondait sur le périmètre de l'obscur +horizon. + +Épuisés, époumonés, les fugitifs auraient-ils la force d'atteindre +leur but?... + +«Hardi... hardi!...» criait Khamis. + +S'il n'y avait plus qu'une centaine de pas à franchir, les +éléphants n'étaient que de quarante en arrière... + +Par un suprême effort -- celui de l'instinct de la conservation -- +Khamis, Max Huber, John Cort se jetèrent entre les premiers +arbres, et, à demi inanimés, tombèrent sur le sol. + +En vain la harde voulut franchir la lisière. Les arbres étaient si +pressés qu'elle ne put se frayer passage, et ils étaient de telle +dimension qu'elle ne parvint pas à les renverser. En vain les +trompes se glissèrent à travers les interstices, en vain les +derniers rangs poussèrent les premiers... + +Les fugitifs n'avaient plus rien à craindre des éléphants, +auxquels la grande forêt de l'Oubanghi opposait un insurmontable +obstacle. + +CHAPITRE IV +_Parti à prendre, parti pris_ + +Il était près de minuit. Restaient six heures à passer en complète +obscurité. Six longues heures de craintes et de dangers!... Que +Khamis et ses compagnons fussent à l'abri derrière +l'infranchissable barrière des arbres, cela semblait acquis. Mais +si la sécurité était assurée de ce chef, un autre danger menaçait. +Au milieu de la nuit, est-ce que des feux multiples ne s'étaient +pas montrés sur la lisière?... Est-ce que les hautes ramures ne +s'étaient pas illuminées d'inexplicables lueurs?... Pouvait-on +douter qu'un parti d'indigènes ne fût campé en cet endroit?... N'y +avait-il pas à craindre une agression contre laquelle aucune +défense ne serait possible?... + +«Veillons, dit le foreloper, dès qu'il eut repris haleine après +cette époumonante course, et lorsque le Français et l'Américain +furent en état de lui répondre. + +-- Veillons, répéta John Cort, et soyons prêts à repousser une +attaque!... Les nomades ne sauraient être éloignés... C'est sur +cette partie de la lisière qu'ils ont fait halte, et voici les +restes d'un foyer, d'où s'échappent encore quelques étincelles...» + +En effet, à cinq ou six pas, au pied d'un arbre, des charbons +brûlaient en jetant une clarté rougeâtre. + +Max Huber se releva et, sa carabine armée, se glissa sous le +taillis. + +Khamis et John Cort anxieux se tenaient prêts à le rejoindre s'il +le fallait. + +L'absence de Max Huber ne dura que trois ou quatre minutes. Il +n'avait rien entrevu de suspect, rien entendu qui fût de nature à +inspirer la crainte d'un danger immédiat. + +«Cette portion de la forêt est actuellement déserte, dit-il. Il +est certain que les indigènes l'ont quittée... + +-- Et peut-être même se sont-ils enfuis lorsqu'ils ont vu +apparaître les éléphants, observa John Cort. + +-- Peut-être, car les feux que nous avons aperçus, monsieur Max et +moi, dit Khamis, se sont éteints dès que les mugissements ont +retenti dans la direction du nord. Était-ce par prudence, était-ce +par crainte?... Ces gens devaient se croire en sûreté derrière les +arbres... Je ne m'explique pas bien... + +-- Ce qui est inexplicable, reprit Max Huber, et la nuit n'est pas +favorable aux explications. Attendons le jour, et, je l'avoue, +j'aurais quelque peine à rester éveillé... mes yeux se ferment +malgré moi... + +-- Le moment est mal choisi pour dormir, mon cher Max, déclara +John Cort. + +-- On ne peut pas plus mal, mon cher John, mais le sommeil n'obéit +pas, il commande... Bonsoir et à demain!» + +Un instant après, Max Huber, étendu au pied d'un arbre, était +plongé dans un profond sommeil. + +«Va te coucher près de lui, Llanga, dit John Cort. Khamis et moi, +nous veillerons jusqu'au matin. + +-- J'y suffirai, monsieur John, répondit le foreloper. C'est dans +mes habitudes, et je vous conseille d'imiter votre ami.» + +On pouvait s'en rapporter à Khamis. Il ne se relâcherait pas une +minute de sa surveillance. + +Llanga alla se blottir près de Max Huber. John Cort, lui, voulut +résister. Pendant un quart d'heure encore, il s'entretint avec le +foreloper. Tous deux parlèrent de l'infortuné Portugais, auquel +Khamis était attaché depuis longtemps, et dont ses compagnons +avaient apprécié les qualités au cours de cette campagne: + +«Le malheureux, répétait Khamis, a perdu la tête en se voyant +abandonné par ces lâches porteurs, dépouillé, volé... + +-- Pauvre homme!» murmura John Cort. + +Ce furent les deux derniers mots qu'il prononça. Vaincu par la +fatigue, il s'allongea sur l'herbe et s'endormit aussitôt. + +Seul, l'oeil aux aguets, prêtant l'oreille, épiant les moindres +bruits, sa carabine à portée de la main, fouillant du regard +l'ombre épaisse, se relevant parfois afin de mieux sonder les +profondeurs du sous-bois au ras du sol, prêt enfin à réveiller ses +compagnons, s'il y avait lieu de se défendre, Khamis veilla +jusqu'aux premières lueurs du jour. + +À quelques traits, le lecteur a déjà pu constater la différence de +caractère qui existait entre les deux amis français et américain. + +John Cort était d'un esprit très sérieux et très pratique, +qualités habituelles aux hommes de la Nouvelle-Angleterre. Né à +Boston, et bien qu'il fût Yankee par son origine, il ne se +révélait que par les bons côtés du Yankee. Très curieux des +questions de géographie et d'anthropologie, l'étude des races +humaines l'intéressait au plus haut degré. À ces mérites, il +joignait un grand courage et eût poussé le dévouement à ses amis +jusqu'au dernier sacrifice. + +Max Huber, un Parisien resté tel au milieu de ces contrées +lointaines où l'avaient transporté les hasards de l'existence, ne +le cédait à John Cort ni par la tête ni par le coeur. Mais, de +sens moins pratique, on eût pu dire qu'il «vivait en vers» alors +que John Cort «vivait en prose». Son tempérament le lançait +volontiers à la poursuite de l'extraordinaire. Ainsi qu'on a dû le +remarquer, il aurait été capable de regrettables témérités pour +satisfaire ses instincts d'imaginatif, si son prudent compagnon +eût cessé de le retenir. Cette heureuse intervention avait eu +plusieurs occasions de s'exercer depuis le départ de Libreville. + +Libreville est la capitale du Congo français. Fondée en 1849 sur +la rive gauche de l'estuaire du Gabon, elle compte actuellement de +quinze à seize cents habitants. Le gouverneur de la colonie y +réside, et il ne faudrait pas y chercher d'autres édifices que sa +propre maison. L'hôpital, l'établissement des missionnaires, et, +pour la partie industrielle et commerciale, les parcs à charbon, +les magasins et les chantiers constituent toute la ville. + +À trois kilomètres de cette capitale se trouve une annexe, le +village de Glass, où prospèrent des factoreries allemandes, +anglaises et américaines. + +C'était là que Max Huber et John Cort s'étaient connus cinq ou six +ans plus tôt et liés d'une solide amitié. Leurs familles +possédaient des intérêts considérables dans la factorerie +américaine de Glass. Tous deux y occupaient des emplois +supérieurs. Cet établissement se maintenait en pleine fortune, +faisant le trafic de l'ivoire, des huiles d'arachides, du vin de +palme, des diverses productions du pays: telle la noix du gourou, +apéritive et vivifiante; telle la baie de kaffa, d'arôme si +pénétrant et d'énergie si fortifiante, l'une et l'autre largement +expédiées sur les marchés de l'Amérique et de l'Europe. + +Trois mois auparavant, Max Huber et John Cort avaient formé le +projet de visiter la région qui s'étend à l'est du Congo français +et du Cameroun. Chasseurs déterminés, ils n'hésitèrent pas à se +joindre au personnel d'une caravane sur le point de quitter +Libreville pour cette contrée où les éléphants abondent au-delà du +Bahar-el-Abiad, jusqu'aux confins du Baghirmi et du Darfour. Tous +deux connaissaient le chef de cette caravane, le Portugais Urdax, +originaire de Loango, et qui passait, à juste titre, pour un +habile trafiquant. + +Urdax faisait partie de cette Association des chasseurs d'ivoire +que Stanley, en 1887-1889, rencontra à Ipoto, alors qu'elle +revenait du Congo septentrional. Mais le Portugais ne partageait +pas la mauvaise réputation de ses confrères, lesquels, pour la +plupart, sous prétexte de chasser l'éléphant, se livrent au +massacre des indigènes, et, ainsi que le dit l'intrépide +explorateur de l'Afrique équatoriale, l'ivoire qu'ils rapportent +est teint de sang humain. + +Non! un Français et un Américain pouvaient, sans déchoir, accepter +la compagnie d'Urdax, et aussi celle du foreloper, le guide de la +caravane, ce Khamis, qui ne devait en aucune circonstance ménager +ni son dévouement ni son zèle. + +La campagne fut heureuse, on le sait. Très acclimatés, John Cort +et Max Huber supportèrent avec une remarquable endurance les +fatigues de cette expédition. Un peu amaigris, sans doute, ils +revenaient en parfaite santé, lorsque la mauvaise chance leur +barra la route du retour. Et, maintenant, le chef de la caravane +leur manquait, alors qu'une distance de plus de deux mille +kilomètres les séparait encore de Libreville. + +La «Grande Forêt», ainsi l'avait qualifiée Urdax, cette forêt +d'Oubanghi dont ils avaient franchi la limite, justifiait cette +qualification. + +Dans les parties connues du globe terrestre, il existe de ces +espaces, couverts de millions d'arbres, et leurs dimensions sont +telles que la plupart des États d'Europe n'en égalent point la +superficie. + +On cite, parmi les plus vastes du monde, les quatre forêts qui +sont situées dans l'Amérique du Nord, dans l'Amérique du Sud, dans +la Sibérie et dans l'Afrique centrale. + +La première, se prolongeant en direction septentrionale jusqu'à la +baie d'Hudson et la presqu'île de Labrador, couvre, dans les +provinces de Québec et de l'Ontario, au nord du Saint-Laurent, une +aire dont la longueur mesure deux mille sept cent cinquante +kilomètres sur une largeur de seize cents. + +La seconde occupe dans la vallée de l'Amazone, au nord-ouest du +Brésil, une étendue de trois mille trois cents kilomètres en +longueur et de deux mille en largeur. + +La troisième, avec quatre mille huit cents kilomètres d'une part +et deux mille sept cents de l'autre, hérisse de ses énormes +conifères, d'une hauteur de cent cinquante pieds, une portion de +la Sibérie méridionale, depuis les plaines du bassin de l'Obi, à +l'ouest, jusqu'à la vallée de l'Indighiska, à l'est, contrée +qu'arrosent l'Yenisséi, l'Olamk, la Lena et la Yana. + +La quatrième s'étend depuis la vallée du Congo jusqu'aux sources +du Nil et du Zambèze, sur une superficie encore indéterminée, qui +dépasse vraisemblablement celle des trois autres. Là, en effet, se +développe l'immense étendue de région ignorée que présente cette +partie de l'Afrique parallèle à l'équateur, au nord de l'Ogoué et +du Congo, sur un million de kilomètres carrés, près de deux fois +la surface de la France. + +On ne l'a point oublié, il entrait dans la pensée du Portugais +Urdax de ne pas s'aventurer à travers cette forêt, mais de la +contourner par le nord et l'ouest. D'ailleurs, comment le chariot +et son attelage auraient-ils pu circuler au milieu de ce +labyrinthe? Quitte à accroître l'itinéraire de quelques journées +de marche, la caravane suivrait, le long de la lisière, un chemin +plus facile qui conduisait à la rive droite de l'Oubanghi, et, de +là, il serait aisé de regagner les factoreries de Libreville. + +À présent, la situation était modifiée. Plus rien des +_impedimenta_ d'un nombreux personnel, des charges d'un matériel +encombrant. Plus de chariot, plus de boeufs, plus d'objets de +campement. Seulement trois hommes et un jeune enfant, auxquels +manquaient les moyens de transport à cinq cents lieues du littoral +de l'Atlantique. + +Quel parti convenait-il de prendre? En revenir à l'itinéraire +indiqué par Urdax, mais dans des conditions peu favorables, ou +bien essayer, en piétons, de franchir obliquement la forêt, où les +rencontres de nomades seraient moins à redouter, route qui +abrégerait le parcours, jusqu'aux frontières du Congo français?... + +Telle serait l'importante question à traiter, puis à résoudre, dès +que Max Huber et John Cort se réveilleraient à l'aube prochaine. + +Durant ces longues heures, Khamis était resté de garde. Aucun +incident n'avait troublé le repos des dormeurs ni fait pressentir +une agression nocturne. À plusieurs reprises, le foreloper, son +revolver à la main, s'était éloigné d'une cinquantaine de pas, +rampant entre les broussailles, lorsque se produisait aux +alentours quelque bruit de nature à inquiéter sa vigilance. Ce +n'étaient qu'un craquement de branche morte, le coup d'aile d'un +gros oiseau à travers les ramures, le piétinement d'un ruminant +autour du lieu de halte et aussi ces vagues rumeurs forestières, +lorsque, sous le vent de la nuit, frissonnent les hautes +frondaisons. + +Dès que les deux amis rouvrirent les yeux, ils furent sur pied. + +«Et les indigènes?... demanda John Cort. + +-- Ils n'ont point reparu, répondit Khamis. + +-- N'ont-ils pas laissé des traces de leur passage?... + +-- C'est à supposer, monsieur John, et probablement près de la +lisière... + +-- Voyons, Khamis.» + +Tous trois, suivis de Llanga, se glissèrent du côté de la plaine. +À trente pas de là, les indices ne manquèrent point: empreintes +multiples, herbes foulées au pied des arbres, débris de branches +résineuses consumées à demi, tas de cendres où pétillaient +quelques étincelles, ronces dont les plus sèches dégageaient +encore un peu de fumée. D'ailleurs aucun être humain sous bois, ni +sur les branches, entre lesquelles, cinq ou six heures auparavant, +s'agitaient les flammes mouvantes. + +«Partis..., dit Max Huber. + +-- Ou du moins éloignés, répondit Khamis, et il ne me semble pas +que nous ayons à craindre... + +-- Si les indigènes se sont éloignés, fit observer John Cort, les +éléphants n'ont pas pris exemple sur eux!...» + +Et, de fait, les monstrueux pachydermes rôdaient toujours aux +abords de la forêt. Plusieurs s'entêtaient vainement à vouloir +renverser les arbres par de vigoureuses poussées. Quant au bouquet +de tamarins, Khamis et ses compagnons purent constater qu'il était +abattu. Le tertre, dépouillé de son ombrage, ne formait plus +qu'une légère tumescence à la surface de la plaine. + +Sur le conseil du foreloper, Max Huber et John Cort évitèrent de +se montrer, dans l'espoir que les éléphants quitteraient la +plaine. + +«Cela nous permettrait de retourner au campement, dit Max Huber, +et de recueillir ce qui reste du matériel... peut-être quelques +caisses de conserves, des munitions... + +-- Et aussi, ajouta John Cort, de donner une sépulture convenable +à ce malheureux Urdax... + +-- Il n'y faut pas songer tant que les éléphants seront sur la +lisière, répondit Khamis. Au surplus, pour ce qui est du matériel, +il doit être réduit à des débris informes!» + +Le foreloper avait raison, et, comme les éléphants ne +manifestaient point l'intention de se retirer, il n'y eut plus +qu'à décider ce qu'il convenait de faire. Khamis, John Cort, Max +Huber et Llanga revinrent donc sur leurs pas. + +En chemin, Max Huber fut assez heureux pour tuer une belle pièce, +qui devait assurer la nourriture pour deux ou trois jours. + +C'était un inyala, sorte d'antilope à pelage gris mélangé de poils +bruns, animal de grande taille, celui-ci un mâle, armé de cornes +spiralifères, dont une fourrure épaisse garnissait la poitrine et +la partie inférieure du corps. La balle l'avait frappé à l'instant +où sa tête se glissait entre les broussailles. + +Cet inyala devait peser de deux cent cinquante à trois cents +livres. En le voyant tomber, Llanga avait couru comme un jeune +chien. Mais, on l'imagine, il n'aurait pu rapporter un tel gibier, +et il y eut lieu de lui venir en aide. + +Le foreloper, qui avait l'habitude de ces opérations, dépeça la +bête et en garda les morceaux utilisables, lesquels furent +rapportés près du foyer. John Cort y jeta une brassée de bois +mort, qui pétilla en quelques minutes; puis, dès qu'un lit de +charbons ardents fut formé, Khamis y déposa plusieurs tranches +d'une chair appétissante. + +Des conserves, des biscuits, dont la caravane possédait nombre de +caisses, il ne pouvait plus être question, et, sans doute, les +porteurs en avaient enlevé la plus grande partie. Très +heureusement, dans les giboyeuses forêts de l'Afrique centrale, un +chasseur est toujours sûr de se suffire, s'il sait se contenter de +viandes rôties ou grillées. + +Il est vrai, ce qui importe, c'est que les munitions ne fassent +pas défaut. Or, John Cort, Max Huber, Khamis étaient munis chacun +d'une carabine de précision et d'un revolver. Ces armes +adroitement maniées devaient leur rendre service, mais encore +fallait-il que les cartouchières fussent convenablement remplies. +Or, tout compte fait, et bien qu'avant de quitter le chariot ils +eussent bourré leurs poches, ils n'avaient plus qu'une +cinquantaine de coups à tirer. Mince approvisionnement, on +l'avouera, surtout s'ils étaient obligés de se défendre contre les +fauves ou les nomades, pendant six cents kilomètres jusqu'à la +rive droite de l'Oubanghi. À partir de ce point, Khamis et ses +compagnons devaient pouvoir se ravitailler sans trop de peine, +soit dans les villages, soit dans les établissements des +missionnaires, soit même à bord des flottilles qui descendent le +grand tributaire du Congo. + +Après s'être sérieusement repus de la chair d'inyala, et +rafraîchis de l'eau limpide d'un ruisselet qui serpentait entre +les arbres, tous trois délibérèrent sur le parti à prendre. + +Et, en premier lieu, John Cort s'exprima de la sorte: + +«Khamis, jusqu'ici Urdax était notre chef... Il nous a toujours +trouvés prêts à suivre ses conseils, car nous avions confiance en +lui... Cette confiance, vous nous l'inspirez par votre caractère +et votre expérience... Dites-nous ce que vous jugez à propos de +faire dans la situation où nous sommes, et notre acquiescement +vous est assuré... + +-- Certes, ajouta Max Huber, il n'y aura jamais désaccord entre +nous. + +-- Vous connaissez ce pays, Khamis, reprit John Cort. Depuis +nombre d'années vous y conduisez des caravanes avec un dévouement +que nous avons été à même d'apprécier... C'est à ce dévouement +comme à votre fidélité que nous faisons appel, et je sais que ni +l'un ni l'autre ne nous manqueront... + +-- Monsieur John, monsieur Max, vous pouvez compter sur moi...», +répondit simplement le foreloper. + +Et il serra les mains qui se tendirent vers lui, auxquelles se +joignit celle de Llanga. + +«Quel est votre avis?... demanda John Cort. Devons-nous ou non +renoncer au projet d'Urdax de contourner la forêt par l'ouest?... + +-- Il faut la traverser, répondit sans hésiter le foreloper. Nous +n'y serons pas exposés à de mauvaises rencontres: des fauves, +peut-être; des indigènes, non. Ni Pahouins, ni Denkas, ni Founds, +ni Boughos ne se sont jamais risqués à l'intérieur, ni aucune +peuplade de l'Oubanghi. Les dangers sont plus grands pour nous en +plaine, surtout de la part des nomades. Dans cette forêt où une +caravane n'aurait pu s'engager avec ses attelages, des hommes à +pied ont la possibilité de trouver passage. Je le répète, +dirigeons-nous vers le sud-ouest, et j'ai bon espoir d'arriver +sans erreur aux rapides de Zongo.» + +Ces rapides barrent le cours de l'Oubanghi à l'angle que fait la +rivière en quittant la direction ouest pour la direction sud. À +s'en rapporter aux voyageurs, c'est là que la grande forêt +prolonge son extrême pointe. De là, il n'y a plus qu'à suivre les +plaines sur le parallèle de l'équateur, et, grâce aux caravanes +très nombreuses en cette région, les moyens de ravitaillement et +de transport seraient fréquents. + +L'avis de Khamis était donc sage. En outre, l'itinéraire qu'il +proposait devait abréger le cheminement jusqu'à l'Oubanghi. Toute +la question tenait à la nature des obstacles que présenterait +cette forêt profonde. De sentier praticable, il ne fallait pas +espérer qu'il en existât: peut-être quelques passées d'animaux +sauvages, buffles, rhinocéros et autres lourds mammifères. Quant +au sol, il serait embarrassé de broussailles, ce qui eût nécessité +l'emploi de la hache, alors que le foreloper en était réduit à sa +hachette et ses compagnons à leurs couteaux de poche. Néanmoins, +il n'y aurait pas à subir de longs retards pendant la marche. + +Après avoir soulevé ces objections, John Cort n'hésita plus. +Relativement à la difficulté de s'orienter sous les arbres dont le +soleil perçait à peine le dôme épais, même à son zénith, inutile +de s'en préoccuper. + +En effet, une sorte d'instinct, semblable à celui des animaux, -- +instinct inexplicable et qui se rencontre chez quelques races +d'hommes, -- permet aux Chinois entre autres, comme à plusieurs +tribus sauvages du Far-West, de se guider par l'ouïe et par +l'odorat plus encore que par la vue, et de reconnaître la +direction à de certains indices. Or Khamis possédait cette faculté +d'orientation à un degré rare; il en avait maintes fois donné des +preuves décisives. Dans une certaine mesure, le Français et +l'Américain pourraient s'en rapporter à cette aptitude plutôt +physique qu'intellectuelle, peu sujette à l'erreur, et sans avoir +besoin de relever la position du soleil. + +Quant aux autres obstacles qu'offrait la traversée de la forêt, +voici ce que répondit le foreloper: + +«Monsieur John, je sais que nous ne trouverons pour tout sentier +qu'un sol obstrué de ronces, de bois mort, d'arbres tombés de +vieillesse, enfin d'obstacles peu aisés à franchir. Mais admettez- +vous qu'une si vaste forêt ne soit pas arrosée de quelques cours +d'eau, lesquels ne peuvent être que des affluents de +l'Oubanghi?... + +-- Ne fût-ce que celui qui coule à l'est du tertre, fit observer +Max Huber. Il se dirige vers la forêt, et pourquoi ne deviendrait- +il pas rivière?... Dans ce cas, un radeau que nous +construirions... quelques troncs liés ensemble... + +-- N'allez pas si vite, cher ami, dit John Cort, et ne vous +laissez pas emporter par votre imagination à la surface de ce +rio... imaginaire... + +-- Monsieur Max a raison, déclara Khamis. Vers le couchant, nous +rencontrerons ce cours d'eau qui doit se jeter dans l'Oubanghi... + +-- D'accord, répliqua John Cort, mais nous les connaissons, ces +rivières de l'Afrique, pour la plupart innavigables... + +-- Vous ne voyez que les difficultés, mon cher John... + +-- Mieux vaut les voir avant qu'après, mon cher Max!» + +John Cort disait vrai. Les rivières et les fleuves de l'Afrique +n'offrent pas les mêmes avantages que ceux de l'Amérique, de +l'Asie et de l'Europe. On en compte quatre principaux: le Nil, le +Zambèze, le Congo, le Niger, que de nombreux affluents alimentent, +et le réseau liquide de leur bassin est considérable. Malgré cette +disposition naturelle, ils ne facilitent que médiocrement les +expéditions à l'intérieur du continent noir. D'après les récits +des voyageurs que leur passion de découvreurs a conduits à travers +ces immenses territoires, les fleuves africains ne sauraient être +comparés au Mississippi, au Saint-Laurent, à la Volga, à +l'Iraouaddy, au Brahmapoutre, au Gange, à l'Indus. Le volume de +leurs eaux est de beaucoup moins abondant, si leur parcours égale +celui de ces puissantes artères, et, à quelque distance en amont +des embouchures, ils ne peuvent porter des navires de tonnage +moyen. En outre, ce sont des bas-fonds qui les interceptent, des +cataractes ou des chutes qui les coupent d'une rive à l'autre, des +rapides d'une telle violence qu'aucune embarcation ne se risque à +les remonter. Là est une des raisons qui rendent l'Afrique +centrale si réfractaire aux efforts tentés jusqu'ici. + +L'objection de John Cort avait donc sa valeur, Khamis ne pouvait +la méconnaître. Mais, en somme, elle n'était pas de nature à faire +rejeter le projet du foreloper, qui, d'autre part, présentait de +réels avantages. + +«Si nous rencontrons un cours d'eau, répondit-il, nous le +descendrons tant qu'il ne sera pas interrompu par des obstacles... +S'il est possible de tourner ces obstacles, nous les tournerons... +Dans le cas contraire, nous reprendrons notre marche... + +-- Aussi, répliqua John Cort, ne suis-je pas opposé à votre +proposition, Khamis, et je pense que nous avons tout bénéfice à +nous diriger vers l'Oubanghi en suivant un de ses tributaires, si +faire se peut.» + +Au point où la discussion était arrivée, il n'y avait plus que +deux mots à répondre: + +«En route!...» s'écria Max Huber. + +Et ses compagnons les répétèrent après lui. + +Au fond, ce projet convenait à Max Huber: s'aventurer à +l'intérieur de cette immense forêt, impénétrée jusqu'alors, sinon +impénétrable... Peut-être y rencontrerait-il enfin cet +extraordinaire que, depuis trois mois, il n'avait pas trouvé dans +les régions du haut Oubanghi! + +CHAPITRE V +_Première journée de marche_ + +Il était un peu plus de huit heures lorsque John Cort, Max Huber, +Khamis et l'enfant prirent direction vers le sud-ouest. + +À quelle distance apparaîtrait le cours d'eau qu'ils comptaient +suivre jusqu'à son confluent avec l'Oubanghi?... Aucun d'eux ne +l'eût pu dire. Et si c'était celui qui paraissait couler vers la +forêt, après avoir contourné le tertre des tamarins, n'obliquait- +il pas à l'est sans la traverser?... Et, enfin, si les obstacles, +roches ou rapides, encombraient son lit au point de le rendre +innavigable?... D'autre part, si cette immense agglomération +d'arbres était dépourvue de sentiers ou du moins de passées +ouvertes par les animaux entre les halliers, comment des piétons +pourraient-ils s'y frayer une route sans employer le fer ou le +feu?... Khamis et ses compagnons trouveraient-ils, dans les +parties fréquentées par les gros quadrupèdes, le sol dégagé, les +broussailles piétinées, les lianes rompues, le cheminement +libre?... + +Llanga, comme un agile furet, courait en avant, bien que John Cort +lui recommandât de ne pas s'éloigner. Mais, lorsqu'on le perdait +de vue, sa voix perçante ne cessait de se faire entendre. + +«Par ici... par ici!» criait-il. + +Et tous trois marchaient vers lui, en suivant les percées dans +lesquelles il venait de s'engager. + +Lorsqu'il fallut s'orienter à travers ce labyrinthe, l'instinct du +foreloper intervint utilement. D'ailleurs, par l'interstice des +frondaisons, il était possible de relever la position du soleil. +En ce mois de mars, à l'heure de sa culmination, il montait +presque au zénith, qui, pour cette latitude, occupe la ligne de +l'équateur céleste. + +Cependant le feuillage s'épaississait à ce point que c'est à peine +si un demi-jour régnait sous ces milliers d'arbres. Par les temps +couverts, ce devait être presque de l'obscurité, et, la nuit, +toute circulation deviendrait impossible. Il est vrai, l'intention +de Khamis était de faire halte entre le soir et le matin, de +choisir un abri au pied de quelque tronc en cas de pluie, de +n'allumer de feu que juste pour cuire le gibier abattu dans +l'avant ou l'après-midi. Quoique la forêt ne dût pas être +fréquentée par les nomades, -- et on n'avait pas relevé trace de +ceux qui avaient campé sur la lisière, -- mieux valait ne point +signaler sa présence par l'éclat d'un foyer. Au surplus, quelques +braises ardentes, disposées sous la cendre, devaient suffire à la +cuisine, et il n'y avait rien à craindre du froid à cette époque +de la saison africaine. + +En effet, la caravane avait déjà eu à souffrir des chaleurs en +parcourant les plaines de la région intertropicale. La température +y atteignait un degré excessif. Sous l'abri de ces arbres, Khamis, +Max Huber, John Cort seraient moins éprouvés, les conditions étant +plus favorables au long et pénible parcours que leur imposaient +les circonstances. Il va de soi que pendant ces nuits, imprégnées +des feux du jour, à la condition que le temps fût sec, il n'y +avait aucun inconvénient à coucher en plein air. + +La pluie, c'était là ce qui était le plus à craindre dans une +contrée où les saisons sont toutes pluvieuses. Sur la zone +équinoxiale soufflent les vents alizés qui s'y neutralisent. De ce +phénomène climatérique il résulte que, l'atmosphère étant +généralement calme, les nuages épanchent leurs vapeurs condensées +en d'interminables averses. Toutefois, depuis une semaine, le ciel +s'était rasséréné au retour de la lune, et, puisque le satellite +terrestre paraît avoir une influence météorologique, peut-être +pouvait-on compter sur une quinzaine de jours que ne troublerait +pas la lutte des éléments. + +En cette partie de la forêt qui s'abaissait en pente peu sensible +vers les rives de l'Oubanghi, le terrain n'était pas marécageux, +ce qu'il serait sans doute plus au sud. Le sol, très ferme, était +tapissé d'une herbe haute et drue qui rendait le cheminement lent +et difficile, lorsque le pied des animaux ne l'avait pas foulée. + +«Eh! fit observer Max Huber, il est regrettable que nos éléphants +n'aient pas pu foncer jusqu'ici!... Ils auraient brisé les lianes, +déchiré les broussailles, aplani le sentier, écrasé les ronces... + +-- Et nous avec... répliqua John Cort. + +-- Assurément, affirma le foreloper. Contentons-nous de ce qu'ont +fait les rhinocéros et les buffles... Où ils ont passé, il y aura +pour nous passage.» + +Khamis, d'ailleurs, connaissait ces forêts de l'Afrique centrale +pour avoir souvent parcouru celles du Congo et du Cameroun. On +comprendra, dès lors, qu'il ne fût point embarrassé de répondre +relativement aux essences forestières si diverses, qui +foisonnaient dans celle-ci. John Cort s'intéressait à l'étude de +ces magnifiques échantillons du règne végétal, à ces phanérogames +dont on a catalogué tant d'espèces entre le Congo et le Nil. + +«Et puis, disait-il, il en est d'utilisables, susceptibles de +varier le monotone menu des grillades.» + +Sans parler des gigantesques tamarins réunis en grand nombre, les +mimosas d'une hauteur extraordinaire et les baobabs dressaient +leurs cimes à une altitude de cent cinquante pieds. À vingt et +trente mètres s'élevaient certains spécimens de la famille des +euphorbiacées, à branches épineuses, à feuilles larges de six à +sept pouces, doublées d'une écorce à substance laiteuse, et dont +la noix, lorsque le fruit est mûr, fait explosion en projetant la +semence de ses seize compartiments. Et, s'il n'eût possédé +l'instinct de l'orientation, Khamis n'aurait-il pu s'en rapporter +aux indications du _sylphinum lacinatum_, puisque les feuilles +radicales de cet arbuste se tordent de manière à présenter leurs +faces l'une à l'est, l'autre à l'ouest. + +En vérité, un Brésilien perdu sous ces profonds massifs se serait +cru au milieu des forêts vierges du bassin de l'Amazone. Tandis +que Max Huber pestait contre les buissons nains qui hérissaient le +sol, John Cort ne se lassait pas d'admirer ces tapis verdoyants de +haute lisse, où se multipliaient le phrynium et les aniômes, les +fougères de vingt sortes qu'il fallait écarter. Et quelle variété +d'arbres, les uns de bois dur, les autres de bois mou! Ceux-ci, +ainsi que le fait remarquer Stanley, -- _Voyage dans les ténèbres +de l'Afrique_, -- remplacent le pin et le sapin des zones +hyperboréennes. Rien qu'avec leurs larges feuilles, les indigènes +se construisent des cabanes pour une halte de quelques jours. En +outre, la forêt possédait encore en grand nombre des teks, des +acajous, des coeurs-verts, des arbres de fer, des campêches de +nature imputrescible, des copals de venue superbe, des manguiers +arborescents, des sycomores qui pouvaient rivaliser avec les plus +beaux de l'Afrique orientale, des orangers à l'état sauvage, des +figuiers dont le tronc était blanc comme s'il eût été chaulé, des +«mpafous» colossaux et autres arbres de toutes espèces. + +En réalité, ces multiples produits du règne végétal ne sont pas +assez pressés pour nuire au développement de leur ramure sous +l'influence d'un climat à la fois chaud et humide. Il y aurait eu +passage même pour les chariots d'une caravane, si des câbles, +mesurant jusqu'à un pied d'épaisseur, n'eussent été tendus entre +leurs bases. C'étaient d'interminables lianes qui s'enroulaient +autour des fûts comme des fouillis de serpents. De toutes parts +s'enchevêtraient un enguirlandement de branchages dont on ne +saurait se faire une idée, des tortis capricieux, des festons +ininterrompus allant des massifs aux halliers. Pas un rameau qui +ne fût rattaché au rameau voisin! Pas un tronc qui ne fût relié +par ces longues chaînes végétales, dont quelques-unes pendaient +jusqu'à terre comme des stalactites de verdure! Pas une rugueuse +écorce qui ne fût tapissée de mousses épaisses et veloutées sur +lesquelles couraient des milliers d'insectes aux ailes pointillées +d'or! + +Et des moindres amalgames de ces frondaisons s'échappait un +concert de gazouillements, de hululements, ici des cris, là des +chants, qui s'éparpillaient du matin au soir. + +Les chants, c'étaient des myriades de becs qui les lançaient en +roulades, rossignolades, trilles plus variés et plus aigus que +ceux d'un sifflet de quartier-maître à bord d'un navire de guerre. +Et comment n'être point assourdi par ce monde ailé des perroquets, +des huppes, des hiboux, des écureuils volants, des merles, des +perruches, des tette-chèvres, sans compter les oiseaux-mouches, +agglomérés comme un essaim d'abeilles entre les hautes +branches?... + +Les cris, c'étaient ceux d'une colonie simienne, un charivarique +accord de babouins à poil grisâtre, de colobes encamaillés, de +grenuches à fourrure noire, de chimpanzés, de mandrilles, de +gorilles, les plus vigoureux et les plus redoutables singes de la +faune africaine. Jusqu'alors, ces quadrumanes, bien qu'ils fussent +en bandes, ne s'étaient livrés à aucune manifestation hostile +contre Khamis et ses compagnons, les premiers hommes, sans doute, +qu'ils apercevaient au fond de cette forêt de l'Afrique centrale. +Il y avait lieu de croire, en effet, que jamais êtres humains ne +s'étaient aventurés sous ces massifs. De là, chez la gent +simienne, plus de curiosité que de colère. En d'autres parties du +Congo et du Cameroun, il n'en eût pas été de même. Depuis +longtemps, l'homme y a fait son apparition. Les chasseurs +d'ivoire, auxquels des centaines de bandits, indigènes ou non, +prêtent leur concours, n'en sont plus à étonner des singes, depuis +longtemps témoins des ravages que ces aventuriers exercent, et qui +coûtent tant de vies humaines. + +Après une première halte au milieu de la journée, une seconde fut +faite à six heures du soir. Le cheminement avait présenté parfois +de réelles difficultés en présence d'inextricables réseaux de +lianes. Les couper ou les rompre exigeait un pénible travail. +Toutefois, sur une grande étendue du parcours s'ouvraient des +sentiers fréquentés plus particulièrement par les buffles, dont +quelques-uns furent entrevus derrière les buissons, -- entre +autres des onjas de forte taille. + +Ces ruminants ne laissent point d'être redoutables, grâce à leur +force prodigieuse, et les chasseurs doivent éviter, quand ils les +attaquent, d'être chargés par eux. Les tirer entre les deux yeux, +pas trop bas, afin que la blessure soit foudroyante, c'est le plus +sûr moyen de les abattre. + +John Cort et Max Huber n'avaient jamais eu l'occasion d'exercer +leur adresse contre ces onjas, qui s'étaient tenus hors de portée. +D'ailleurs, la chair d'antilope ne manquant pas encore, il +importait de ménager les munitions. Aucun coup de fusil ne devait +retentir pendant cette traversée, à moins qu'il ne s'agît de la +défense personnelle ou de la nécessité de pourvoir à la nourriture +quotidienne. + +Ce fut au bord d'une petite clairière que, le soir venu, Khamis +donna le signal d'arrêt, au pied d'un arbre qui dépassait la +futaie environnante. À six mètres du sol s'étendait son feuillage +d'un vert tirant sur le gris, entremêlé de fleurs d'un duvet +blanchâtre tombant en neige autour d'un tronc à l'écorce argentée. +C'était un de ces cotonniers d'Afrique, dont les racines sont +disposées en arcs-boutants, et sous lesquelles on peut s'abriter. + +«Le lit est tout fait!... s'écria Max Huber. Pas de sommier +élastique, sans doute, mais un matelas de coton, et nous en aurons +l'étrenne!» + +Le feu allumé avec le briquet et l'amadou dont Khamis était +amplement approvisionné, ce repas fut semblable au premier du +matin et au deuxième de la méridienne. Par malheur, -- mais +comment ne point s'y résigner? -- manque absolu de ce biscuit qui +avait remplacé le pain pendant la campagne. On se contenta donc +des grillades, lesquelles satisfirent l'appétit dans une large +mesure. + +Le souper fini, avant d'aller s'étendre entre les racines du +cotonnier, John Cort dit au foreloper: + +«Si je ne me trompe, nous avons toujours marché dans le sens du +sud-ouest... + +-- Toujours, répondit Khamis. Chaque fois que j'ai pu apercevoir +le soleil, j'ai relevé la route... + +-- À combien de lieues estimez-vous nos étapes pendant cette +journée?... + +-- Quatre à cinq, monsieur John, et, si nous continuons de la +sorte, en moins d'un mois nous aurons atteint les bords de +l'Oubanghi. + +-- Bon, reprit John Cort, n'est-il pas prudent de compter avec les +mauvaises chances?... + +-- Et aussi avec les bonnes, repartit Max Huber. Qui sait si nous +ne découvrirons pas quelque cours d'eau, qui nous permettra de +descendre sans fatigue... + +-- Jusqu'ici il ne semble pas, mon cher Max... + +-- C'est que nous ne sommes pas assez avancés en direction de +l'ouest, affirma Khamis, et je serais très surpris si demain... ou +après-demain... + +-- Faisons comme si nous ne devions pas rencontrer une rivière, +répliqua John Cort. Somme toute, un voyage d'une trentaine de +jours, si les difficultés ne sont pas plus insurmontables que +pendant cette première journée, ce n'est pas pour effrayer des +chasseurs africanisés comme nous le sommes! + +-- Et encore, ajouta Max Huber, je crains bien que cette +mystérieuse forêt ne soit totalement dépourvue de mystère! + +-- Tant mieux, Max! + +-- Tant pis, John! -- Et, maintenant, Llanga, allons dormir... + +-- Oui, mon ami Max», répondit l'enfant, dont les yeux se +fermaient de sommeil, après les fatigues d'une longue route +pendant laquelle il n'était jamais resté en arrière. + +Aussi fallut-il le transporter entre les racines du cotonnier et +l'accoter dans le meilleur coin. + +Le foreloper s'était offert à veiller toute la nuit. Ses +compagnons n'y voulurent point consentir. On se relayerait de +trois heures en trois heures, bien que les entours de la clairière +ne parussent pas suspects. Mais la prudence commandait d'être sur +ses gardes jusqu'au lever du jour. + +Ce fut Max Huber qui prit la première faction, tandis que John +Cort et Khamis s'étendaient sur le blanc duvet tombé de l'arbre. + +Max Huber, sa carabine chargée à portée de la main, appuyé contre +une des racines, s'abandonna au charme de cette tranquille nuit. +Dans les profondeurs de la forêt, tous les bruits du jour avaient +cessé. Il ne passait entre les ramures qu'une haleine régulière, +la respiration de ces arbres endormis. Les rayons de la lune, très +élevée vers le zénith, glissaient par les interstices du feuillage +et zébraient le sol de zigzags argentés. Au-delà de la clairière, +les dessous s'illuminaient aussi du scintillement des irradiations +lunaires. + +Très sensible à cette poésie de la nature, Max Huber la goûtait, +l'aspirait, pourrait-on dire, croyait rêver parfois, et cependant +ne dormait point. Ne lui semblait-il pas qu'il fût le seul être +vivant au sein de ce monde végétal?... + +Monde végétal, c'était bien ce que son imagination faisait de +cette grande forêt de l'Oubanghi! + +«Et, pensait-il, si l'on veut pénétrer les derniers secrets du +globe, faut-il donc aller jusqu'aux extrémités de son axe, pour +découvrir ses derniers mystères?... Pourquoi, au prix +d'effroyables dangers et avec la certitude de rencontrer des +obstacles peut-être infranchissables, pourquoi tenter la conquête +des deux pôles?... Qu'en résulterait-il?... La solution de +quelques problèmes de météorologie, d'électricité, de magnétisme +terrestre!... Cela vaut-il que l'on ajoute tant de noms aux +nécrologies des contrées australes et boréales?... Est-ce qu'il ne +serait pas plus utile, plus curieux, au lieu de courir les mers +arctiques et antarctiques, de fouiller les aires infinies de ces +forêts et de vaincre leur farouche impénétrabilité?... Comment! il +en existe de telles en Amérique, en Asie, en Afrique, et aucun +pionnier n'a eu jusqu'ici la pensée d'en faire son champ de +découvertes, ni le courage de se lancer à travers cet inconnu? +Personne n'a encore arraché à ces arbres le mot de leur énigme +comme les anciens aux vieux chênes de Dodone?... Et n'avaient-ils +pas eu raison, les mythologistes, de peupler leurs bois de faunes, +de satyres, de dryades, d'hamadryades, de nymphes imaginaires?... +D'ailleurs, pour se restreindre aux données de la science moderne, +ne peut-on admettre, en ces immensités forestières, l'existence +d'êtres inconnus, appropriés aux conditions de cet habitat? À +l'époque druidique, est-ce que la Gaule transalpine n'abritait pas +des peuplades à demi sauvages, des Celtes, des Germains, des +Ligures, des centaines de tribus, des centaines de villes et de +villages, ayant leurs coutumes particulières, leurs moeurs +personnelles, leur originalité native, à l'intérieur de ces forêts +dont la toute-puissance romaine ne parvint pas sans grands efforts +à forcer les limites?...» + +Ainsi songeait Max Huber. + +Or, précisément, en ces régions de l'Afrique équatoriale, est-ce +que la légende n'avait pas signalé des êtres à un degré inférieur +de l'humanité, des êtres quasi fabuleux?... Est-ce que cette forêt +de l'Oubanghi n'avoisinait pas, à l'est, les territoires reconnus +par Schweinfurth et Junker, le pays des Niam-Niam, ces hommes à +queue, qui, il est vrai, ne possédaient aucun appendice caudal?... +Est-ce que Henry Stanley, dans les contrées au nord de l'Itouri, +n'avait pas rencontré des pygmées hauts de moins d'un mètre, +parfaitement constitués, à peau luisante et fine, aux grands yeux +de gazelle, et dont le missionnaire anglais Albert Lhyd a constaté +l'existence entre l'Ouganda et la Cabinda, plus de dix mille, +abrités sous la ramure ou perchés sur les grands arbres, ces +Bambustis, ayant un chef auquel ils obéissaient?... Est-ce que +dans les bois de Ndouqourbocha, après avoir quitté Ipoto, il +n'avait pas traversé cinq villages, abandonnés de la veille par +leur population lilliputienne? Est-ce qu'il ne s'était pas trouvé +en présence de ces Ouambouttis, Batinas, Akkas, Bazoungous, dont +la stature ne dépassait pas cent trente centimètres, réduite même, +pour certains d'entre eux, à quatre-vingt-douze, et d'un poids +inférieur à quarante kilogrammes? Et, cependant, ces tribus n'en +étaient pas moins intelligentes, industrieuses, guerrières, +redoutables, avec leurs petites armes, aux animaux comme aux +hommes, et très craintes des peuplades agricoles des régions du +haut Nil?... + +Aussi, emporté par son imagination, son appétit des choses +extraordinaires, Max Huber s'obstinait-il à croire que la forêt de +l'Oubanghi devait renfermer des types étranges, dont les +ethnographes ne soupçonnaient pas l'existence... Pourquoi pas des +humains qui n'auraient qu'un oeil comme les Cyclopes de la Fable, +ou dont le nez, allongé en forme de trompe, permettrait de les +classer, sinon dans l'ordre des pachydermes, du moins dans la +famille des proboscidiens?... + +Max Huber, sous l'influence de ces rêveries scientifico- +fantaisistes, oubliait tant soit peu son rôle de sentinelle. +L'ennemi se fût approché sans avoir été signalé à temps pour que +Khamis et John Cort pussent se mettre sur la défensive... + +Une main se posa sur son épaule. + +«Eh!... quoi? fit-il en sursautant. + +-- C'est moi, lui dit son compagnon, et ne me prenez pas pour un +sauvage de l'Oubanghi! -- Rien de suspect?... + +-- Rien... + +-- Il est l'heure à laquelle il est convenu que vous iriez +reposer, mon cher Max... + +-- Soit, mais je serai bien étonné si les rêves que je vais faire +en dormant valent ceux que j'ai faits sans dormir!» + +La première partie de cette nuit n'avait point été troublée, et le +reste ne le fut pas davantage, lorsque John Cort eut remplacé Max +Huber, et lorsque Khamis eut relevé John Cort de sa faction. + +CHAPITRE VI +_Après une longue étape_ + +Le lendemain, à la date du 11 mars, parfaitement remis des +fatigues de la veille, John Cort, Max Huber, Khamis, Llanga se +disposèrent à braver celles de cette seconde journée de marche. + +Quittant l'abri du cotonnier, ils firent le tour de la clairière, +salués par des myriades d'oiseaux qui remplissaient l'espace de +trilles assourdissants et de points d'orgue à rendre jaloux les +Patti et autres virtuoses de la musique italienne. + +Avant de se mettre en route, la sagesse commandait de faire un +premier repas. Il se composa uniquement de la viande froide +d'antilope, de l'eau d'un ruisseau qui serpentait sur la gauche, +et auquel fut remplie la gourde du foreloper. + +Le début de l'étape se fit à droite, sous les ramures que +perçaient déjà les premiers rayons du soleil, dont la position fut +relevée avec soin. + +Évidemment ce quartier de la forêt devait être fréquenté par de +puissants quadrupèdes. Les passées s'y multipliaient dans tous les +sens. Et de fait, au cours de la matinée, on aperçut un certain +nombre de buffles, et même deux rhinocéros qui se tenaient à +distance. Comme ils n'étaient point d'humeur batailleuse, sans +doute, il n'y eut pas lieu de dépenser les cartouches à repousser +une attaque. + +La petite troupe ne s'arrêta que vers midi, ayant franchi une +bonne douzaine de kilomètres. + +En cet endroit, John Cort put abattre un couple d'outardes de +l'espèce des korans qui vivent dans les bois, volatiles au plumage +d'un noir de jais sous le ventre. Leur chair, très estimée des +indigènes, inspira cette fois la même estime à un Américain et à +un Français au repas de midi. + +«Je demande, avait toutefois dit Max Huber, que l'on substitue le +rôti aux grillades... + +-- Rien de plus facile», s'était hâté de répondre le foreloper. + +Et une des outardes, plumée, vidée, embrochée d'une baguette, +rôtie à point devant une flamme vive, pétillante, fut dévorée à +belles dents. + +Khamis et ses compagnons se remirent en route dans des conditions +plus pénibles que la veille. + +À descendre au sud-ouest, les passées se présentaient moins +fréquemment. Il fallait se frayer un chemin entre les +broussailles, aussi drues que les lianes dont les cordons durent +être tranchés au couteau. La pluie vint à tomber pendant plusieurs +heures, -- une pluie assez abondante. Mais telle était l'épaisseur +des frondaisons que c'est à peine si le sol en recevait quelques +gouttes. Toutefois, au milieu d'une clairière, Khamis put remplir +la gourde presque vidée déjà, et il y eut lieu de s'en féliciter. +En vain le foreloper avait-il cherché quelque filet liquide sous +les herbes. De là, probablement, la rareté des animaux et des +sentiers praticables. + +«Cela n'annonce guère la proximité d'un cours d'eau», déclara John +Cort, lorsque l'on s'installa pour la halte du soir. + +D'où cette conséquence s'imposait: c'est que le rio qui coulait +non loin du tertre aux tamarins ne faisait que contourner la +forêt. + +Néanmoins, la direction prise jusqu'alors ne devrait pas être +modifiée, et avec d'autant plus de raison qu'elle aboutirait au +bassin de l'Oubanghi. + +«D'ailleurs, observa Khamis, à défaut du cours d'eau que nous +avons aperçu avant-hier au campement, ne peut-il s'en rencontrer +un autre dans cette direction?» + +La nuit du 11 au 12 mars ne s'écoula pas entre les racines d'un +cotonnier. Ce fut au pied d'un arbre non moins gigantesque, un +bombax, dont le tronc symétrique s'élevait tout d'un jet à la +hauteur d'une centaine de pieds au-dessus de l'épais tapis du sol. + +La surveillance établie comme d'habitude, le sommeil n'allait être +troublé que par quelques lointains beuglements de buffles et de +rhinocéros. Il n'était pas à craindre que le rugissement du lion +se mêlât à ce concert nocturne. Ces redoutables fauves n'habitent +guère les forêts de l'Afrique centrale. Ils sont les hôtes des +régions plus élevées en latitude, soit au delà du Congo vers le +sud, soit sur la limite du Soudan vers le nord, dans le voisinage +du Sahara. Les épais fourrés ne conviennent pas au caractère +capricieux, à l'allure indépendante du roi des animaux, -- roi +d'autorité et non roi constitutionnel. Il lui faut de plus grands +espaces, des plaines inondées de soleil où il puisse bondir en +toute liberté. + +Si les rugissements ne se firent pas entendre, il en fut de même +des grognements de l'hippopotame, -- ce qui était regrettable, +convient-il de noter, car la présence de ces mammifères amphibies +eût indiqué la proximité d'un cours d'eau. + +Le lendemain, départ dès l'aube par temps sombre, et coup de +carabine de Max Huber, qui abattit une antilope de la taille d'un +âne, ou plus exactement d'un zèbre, type placé entre l'âne et le +cheval. C'était un oryx, à robe de couleur vineuse, présentant +quelques zébrures régulièrement dessinées. L'oryx est rayé d'une +bande noire depuis la nuque jusqu'à l'arrière-train, orné de +taches noires aux jambes, dont le poil est blanchâtre, agrémenté +d'une queue noire qui balaye largement le sol, échantillonné d'un +bouquet de fourrure noire à sa gorge. Bel animal, aux cornes +longues d'un mètre, garnies d'une trentaine d'anneaux à leur base, +s'incurvant avec élégance, et présentant une symétrie de forme +dont la nature donne peu d'exemples. + +Chez l'oryx, la corne est une arme défensive qui, dans les +contrées du nord et du midi de l'Afrique, lui permet de résister +même à l'attaque du lion. Mais, ce jour-là, l'animal visé par le +chasseur ne put échapper à la balle qui lui fut joliment envoyée, +et, le coeur traversé, tomba du premier coup. + +C'était l'alimentation assurée pour plusieurs jours. Khamis +s'occupa de dépecer l'oryx, travail qui prit une heure. Puis, se +partageant cette charge, dont Llanga réclama sa part, ils +commencèrent une nouvelle étape. + +«Eh! ma foi! dit John Cort, on se procure par ici de la viande à +bon marché, puisqu'elle ne coûte qu'une cartouche... + +-- À la condition d'être adroit..., répliqua le foreloper. + +-- Et heureux surtout», ajouta Max Huber, plus modeste que ne le +sont d'habitude ses confrères en haute vénerie. + +Mais jusqu'alors, si Khamis et ses compagnons avaient pu épargner +leur poudre et économiser leur plomb, s'ils ne les avaient +employés qu'à tuer le gibier, la journée ne devait pas finir sans +que les carabines eussent à servir pour la défensive. + +Pendant un bon kilomètre, le foreloper crut même qu'il aurait à +repousser l'attaque d'une troupe de singes. Cette troupe se +démenait à droite et à gauche d'une longue passée, les uns sautant +entre les branches d'arbre en arbre, les autres gambadant et +franchissant les fourrés par des bonds prodigieux à faire envie +aux plus agiles gymnastes. + +Là se montraient plusieurs espèces de quadrumanes de haute +stature, des cynocéphales de trois couleurs, jaunes comme des +Arabes, rouges comme des Indiens du Far-West, noirs comme des +indigènes de la Cafrerie, et qui sont redoutables à certains +fauves. Là grimaçaient divers types de ces colobes, les véritables +dandys, les petits-maîtres les plus élégants de la race simienne, +sans cesse occupés à brosser, à lisser de la main cette pèlerine +blanche qui leur a valu le nom de colobes à camail. + +Cependant cette escorte, qui s'était rassemblée après le repas de +midi, disparut vers deux heures, alors que Max Huber, John Cort, +Khamis et Llanga arpentaient un assez large sentier qui se +poursuivait à perte de vue. + +S'ils avaient lieu de se féliciter des avantages de cette route +aisément praticable, ils eurent à regretter la rencontre des +animaux qui la fréquentaient. + +C'étaient deux rhinocéros, dont le ronflement prolongé retentit un +peu avant quatre heures à courte distance. Khamis ne s'y trompa +point et ordonna à ses compagnons de s'arrêter: + +«Mauvaises bêtes, ces rhinocéros!... dit-il en ramenant la +carabine qu'il portait en bandoulière. + +-- Très mauvaise, répliqua Max Huber, et, pourtant, ce ne sont que +des herbivores... + +-- Qui ont la vie dure! ajouta Khamis. + +-- Que devons-nous faire?... demanda John Cort. + +-- Essayer de passer sans être vus, conseilla Khamis, ou tout au +moins nous cacher sur le passage de ces malfaisantes bêtes... +Peut-être ne nous apercevront-elles pas?... Néanmoins, soyons +prêts à tirer, si nous sommes découverts, car elles fonceront sur +nous!» + +Les carabines furent visitées, les cartouches disposées de manière +à être renouvelées rapidement. Puis, s'élançant hors du sentier, +tous quatre disparurent derrière les épaisses broussailles qui le +bordaient a droite. + +Cinq minutes après, les mugissements s'étant accrus, apparurent +les monstrueux pachydermes, de l'espèce ketloa, presque dépourvus +de poils. Ils filaient grand trot, la tête haute, la queue +enroulée sur leur croupe. + +C'étaient des animaux longs de près de quatre mètres, oreilles +droites, jambes courtes et torses, museau tronqué armé d'une seule +corne, capable de formidables coups. Et telle est la dureté de +leurs mâchoires qu'ils broyent impunément des cactus aux rudes +piquants comme les ânes mangent des chardons. + +Le couple fit brusquement halte. Khamis et les autres ne doutaient +pas qu'ils ne fussent dépistés. + +L'un des rhinocéros -- un monstre à peau rugueuse et sèche -- +s'approcha des broussailles. + +Max Huber le mit en joue. + +«Ne tirez pas à la culotte... à la tête...», lui cria le +foreloper. + +Une détonation, puis deux, puis trois, retentirent. Les balles +pénétraient à peine ces épaisses carapaces et ce furent autant de +coups en pure perte. + +Les détonations ne les intimidèrent ni ne les arrêtèrent et ils se +disposèrent à franchir le fourré. + +Il était évident que cet amas de ronces et de broussailles ne +pourrait opposer un obstacle à de si puissantes bêtes. En un +instant, tout serait ravagé, saccagé, écrasé. Après avoir échappé +aux éléphants de la plaine, Khamis et ses compagnons +échapperaient-ils aux rhinocéros de la grande forêt?... Que les +pachydermes aient le nez en trompe ou le nez en corne, ils +s'égalent en vigueur... Et, ici, il n'y aurait pas cette lisière +d'arbres qui avait arrêté les éléphants lancés à fond de train. Si +le foreloper, John Cort, Max Huber, Llanga, tentaient de s'enfuir, +ils seraient poursuivis, ils seraient atteints. Les réseaux de +lianes retarderaient leur course, alors que les rhinocéros +passeraient comme une avalanche. + +Cependant, parmi les arbres de ce fourré, un baobab énorme pouvait +offrir un refuge si l'on parvenait à se hisser jusqu'à ses +premières branches. Ce serait renouveler la manoeuvre exécutée au +tertre des tamarins, dont l'issue avait été funeste, d'ailleurs. +Et y avait-il lieu de croire qu'elle aurait plus de succès?... + +Peut-être, car le baobab était de taille et de grosseur à résister +aux efforts des rhinocéros. + +Il est vrai, sa fourche ne s'ouvrait qu'à une cinquantaine de +pieds au-dessus du sol, et le tronc, renflé en forme de courge, ne +présentait aucune saillie à laquelle la main pût s'accrocher ni le +pied trouver un point d'appui. + +Le foreloper avait compris qu'il n'y avait pas à essayer +d'atteindre cette fourche. Aussi Max Huber et John Cort +attendaient-ils qu'il prît un parti. + +En ce moment, le fouillis des broussailles en bordure du sentier +remua, et une grosse tête apparut. + +Un quatrième coup de carabine éclata. + +John Cort ne fut pas plus heureux que Max Huber. La balle, +pénétrant au défaut de l'épaule, ne provoqua qu'un hurlement plus +terrible de l'animal, dont l'irritation s'accrut avec la douleur. +Il ne recula pas, au contraire, et d'un élan prodigieux se +précipita contre le fourré, tandis que l'autre rhinocéros, à peine +effleuré d'une balle de Khamis, se préparait à le suivre. + +Ni Max Huber, ni John Cort, ni le foreloper n'eurent le temps de +recharger leurs armes. Fuir en directions diverses, s'échapper +sous le massif; il était trop tard. L'instinct de la conservation +les poussa tous trois, avec Llanga, à se réfugier derrière le +tronc du baobab, qui ne mesurait pas moins de six mètres +périphériques à la base. + +Mais lorsque le premier animal contournerait l'arbre, lorsque le +second se joindrait à lui, comment éviter leur double attaque?... + +«Diable!... fit Max Huber. + +-- Dieu plutôt!» s'écria John Cort. + +Et assurément il fallait renoncer à tout espoir de salut, si la +Providence ne s'en mêlait pas. + +Sous un choc d'une effroyable violence, le baobab trembla jusque +dans ses racines à faire croire qu'il allait être arraché du sol. + +Le rhinocéros, emporté dans son élan formidable, venait d'être +arrêté soudain. À un endroit où s'entr'ouvrait l'écorce du baobab, +sa corne, entrée comme le coin d'un bûcheron, s'y était enfoncée +d'un pied. En vain fit-il les plus violents efforts pour la +retirer. Même en s'arc-boutant sur ses courtes pattes, il ne put y +réussir. + +L'autre, qui saccageait le fourré furieusement, s'arrêta, et ce +qu'était leur fureur à tous deux, on ne saurait se l'imaginer! + +Khamis, se glissant alors autour de l'arbre, après avoir rampé au +ras des racines, essaya de voir ce qui se passait: + +«En fuite... en fuite!» cria-t-il presque aussitôt. + +On le comprit plus qu'on ne l'entendit. + +Sans demander d'explication, Max Huber et John Cort, entraînant +Llanga, détalèrent entre les hautes herbes. À leur extrême +surprise, ils n'étaient pas poursuivis par les rhinocéros, et ce +ne fut qu'après cinq minutes d'une course essoufflante que, sur un +signe du foreloper, ils firent halte. + +«Qu'est-il donc arrivé?... questionna John Cort, dès qu'il eut +repris haleine. + +-- Le rhinocéros n'a pu retirer sa corne du tronc de l'arbre..., +dit Khamis. + +-- Tudieu! s'écria Max Huber, c'est le Milon de Crotone des +rhinocéros... + +-- Et il finira comme ce héros des jeux olympiques!» ajouta John +Cort. + +Khamis, se souciant peu de savoir ce qu'était ce célèbre athlète +de l'antiquité, se contenta de murmurer: + +«Enfin... sains et saufs... mais au prix de quatre ou cinq +cartouches brûlées en pure perte! + +-- C'est d'autant plus regrettable que cette bête-là, ... ça se +mange, si je suis bien informé, dit Max Huber. + +-- En effet, affirma Khamis, quoique sa chair ait un fort goût de +musc... Nous laisserons l'animal où il est... + +-- Se décorner tout à son aise!» acheva Max Huber. + +Il n'eût pas été prudent de retourner au baobab. Les mugissements +des deux rhinocéros retentissaient toujours sous la futaie. Après +un détour qui les ramena au sentier, tous quatre reprirent leur +marche. Vers six heures, la halte fut organisée au pied d'une +énorme roche. + +Le jour qui suivit n'amena aucun incident. Les difficultés de +route ne s'accrurent pas, et une trentaine de kilomètres furent +franchis dans la direction du sud-ouest. Quant au cours d'eau si +impatiemment réclamé par Max Huber, si affirmativement annoncé par +Khamis, il ne se montrait pas. + +Ce soir-là, aussitôt achevé un repas dont une antilope, dite +_antilope des brousses_, fournit le menu peu varié, on s'abandonna +au repos. Par malheur, cette dizaine d'heures de sommeil fut +troublée par le vol de milliers de chauves-souris de petite et de +grande taille, dont le campement ne fut débarrassé qu'au lever du +jour. + +«Trop de ces harpies, beaucoup trop!... s'écria Max Huber, +lorsqu'il se remit sur pied, tout bâillant encore après une si +mauvaise nuit. + +-- Il ne faut pas se plaindre... dit le foreloper. + +-- Et pourquoi?... + +-- Parce que mieux vaut avoir affaire aux chauves-souris qu'aux +moustiques, et ceux-ci nous ont épargnés jusqu'ici. + +-- Ce qui serait le mieux, Khamis, ce serait d'éviter les uns +comme les autres... + +-- Les moustiques... nous ne les éviterons pas, monsieur Max... + +-- Et quand devons-nous être dévorés par ces abominables +insectes?... + +-- Aux approches d'un rio... + +-- Un rio!... s'écria Max Huber. Mais, après avoir cru au rio, +Khamis, il ne m'est plus possible d'y croire! + +-- Vous avez tort, monsieur Max, et peut-être n'est-il guère +éloigné!...» + +Le foreloper, en effet, avait déjà remarqué quelques modifications +dans la nature du sol, et, dès trois heures de l'après-midi, son +observation tendit à se confirmer. Ce quartier de la forêt +devenait sensiblement marécageux. + +Çà et là se creusaient des flaques hérissées d'herbes aquatiques. +On put même abattre des gaugas, sortes de canards sauvages dont la +présence indiquait la proximité d'un cours d'eau. Également, à +mesure que le soleil déclinait à l'horizon, le coassement des +grenouilles se faisait entendre. + +«Ou je me trompe fort... ou le pays des moustiques n'est pas +loin...», dit le foreloper. + +Pendant le reste de l'étape, la marche s'effectua sur un terrain +difficile, embarrassé de ces phanérogames innombrables dont un +climat humide et chaud favorise le développement. Les arbres, plus +espacés, étaient moins tendus de lianes. + +Max Huber et John Cort ne pouvaient méconnaître les changements +que présentait cette partie de la forêt en s'étendant vers le sud- +ouest. + +Mais, en dépit des pronostics de Khamis, le regard, en cette +direction, ne saisissait encore aucun miroitement d'eau courante. + +Toutefois, en même temps que s'accusait la pente du sol, les +fondrières devenaient plus nombreuses. Il fallait une extrême +attention pour ne point s'y enliser. Et puis, à s'en retirer, on +ne le ferait pas sans piqûres. + +Des milliers de sangsues fourmillaient dans les trous et, à leur +surface, couraient des myriapodes gigantesques, répugnants +articulés de couleur noirâtre, aux pattes rouges, bien faits pour +provoquer un insurmontable dégoût. + +En revanche, quel régal pour les yeux, ces innombrables papillons +aux teintes chatoyantes, ces gracieuses libellules dont tant +d'écureuils, de civettes, de bengalis, de veuves, de genettes, de +martins-pêcheurs, qui se montraient sur le bord des flaques, +devaient faire une consommation prodigieuse! + +Le foreloper remarqua en outre que non seulement les guêpes, mais +encore les mouches tsé-tsé abondaient sur les buissons. +Heureusement, s'il faut se préserver de l'aiguillon des premières, +il n'y a pas à se préoccuper de la morsure des secondes. Leur +venin n'est mortel qu'aux chevaux, aux chameaux, aux chiens, non à +l'homme, pas plus qu'aux bêtes sauvages. + +La petite troupe descendit ainsi vers le sud-ouest jusqu'à six +heures et demie du soir, étape à la fois longue et fatigante. Déjà +Khamis s'occupait de choisir un bon emplacement de halte pour la +nuit, lorsque Max Huber et John Cort furent distraits par les cris +de Llanga. + +Selon son habitude, le jeune garçon s'était porté en avant, +furetant de côté et d'autre, quand on l'entendit appeler à toute +voix. Était-il aux prises avec quelque fauve?... + +John Cort et Max Huber coururent dans sa direction, prêts à faire +feu... Ils furent bientôt rassurés. + +Monté sur un énorme tronc abattu, tendant sa main vers une large +clairière, Llanga répétait de sa voix aiguë: + +«Le rio... le rio!» + +Khamis venait de les rejoindre, et John Cort de lui dire +simplement: + +«Le cours d'eau demandé.» + +À un demi-kilomètre, sur un large espace déboisé, serpentait une +limpide rivière où se reflétaient les derniers rayons du soleil. + +«C'est là qu'il faut camper, à mon avis..., proposa John Cort. + +-- Oui... là..., approuva le foreloper, et soyez sûrs que ce rio +nous conduira jusqu'à l'Oubanghi.» + +En effet, il ne serait pas difficile d'établir un radeau et de +s'abandonner au courant de cette rivière. + +Il y eut, avant d'atteindre sa rive, à franchir un terrain très +marécageux. + +Le crépuscule n'ayant qu'une très courte durée en ces contrées +équatoriales, l'obscurité était déjà profonde lorsque le foreloper +et ses compagnons s'arrêtèrent sur une berge assez élevée. + +En cet endroit, les arbres étaient rares et présentaient des +masses plus épaisses en amont et en aval. + +Quant à la largeur de la rivière, John Cort crut pouvoir l'évaluer +à une quarantaine de mètres. Ce n'était donc pas un simple +ruisseau, mais un affluent d'une certaine importance dont le +courant ne semblait pas très rapide. + +Attendre au lendemain pour se rendre compte de la situation, c'est +ce que la raison indiquait. Le plus pressé étant de trouver un +abri sec afin d'y passer la nuit, Khamis découvrit à propos une +anfractuosité rocheuse, sorte de grotte évidée dans le calcaire de +la berge, qui suffirait à les contenir tous quatre. + +On décida d'abord de souper des restes du gibier grillé. De cette +façon, il ne serait pas nécessaire d'allumer un feu dont l'éclat +aurait pu provoquer l'approche des animaux. Crocodiles et +hippopotames abondent dans les cours d'eau de l'Afrique. S'ils +fréquentaient cette rivière, -- ce qui était probable, -- autant +ne pas avoir à se défendre contre une attaque nocturne. + +Il est vrai, un foyer entretenu à l'ouverture de la grotte, +donnant force fumée, aurait dissipé la nuée des moustiques qui +pullulaient au pied de la berge. Mais, entre deux inconvénients, +mieux valait choisir le moindre et braver plutôt l'aiguillon des +maringouins et autres incommodes insectes que l'énorme mâchoire +des alligators. + +Pour les premières heures, John Cort se tint en surveillance à +l'orifice de l'anfractuosité, tandis que ses compagnons dormaient +d'un gros sommeil en dépit du bourdonnement des moustiques. + +Pendant sa faction, s'il ne vit rien de suspect, du moins à +plusieurs reprises crut-il entendre un mot qui semblait articulé +par des lèvres humaines sur un ton plaintif... + +Et ce mot, c'était celui de «ngora», lequel signifie «mère» en +langue indigène. + +CHAPITRE VII +_La cage vide_ + +Comment ne pas se féliciter de ce que le foreloper eût si à propos +découvert une grotte, due à une disposition naturelle de la berge? +Sur le sol, un sable fin, très sec. Aucune trace d'humidité, ni +aux parois latérales ni à la paroi supérieure. Grâce à cet abri, +ses hôtes n'avaient pas eu à souffrir d'une pluie intense qui ne +cessa de tomber jusqu'à minuit. Donc refuge assuré audit endroit +pour tout le temps qu'exigerait la construction d'un radeau. + +Du reste, un vent assez vif soufflait du nord. Le ciel s'était +nettoyé aux premiers rayons du soleil. Une journée chaude +s'annonçait. Peut-être Khamis et ses compagnons en viendraient-ils +à regretter l'ombrage des arbres sous lesquels ils cheminaient +depuis cinq jours. + +John Cort et Max Huber ne cachèrent point leur bonne humeur. Cette +rivière allait les transporter sans fatigue, sur un parcours de +quatre cents kilomètres environ, jusqu'à son embouchure sur +l'Oubanghi, dont elle devait être tributaire. Ainsi seraient +franchis les trois derniers quarts du trajet dans des conditions +plus favorables. + +Ce calcul fut établi avec une suffisante exactitude par John Cort, +d'après les relèvements que lui fournit le foreloper. + +Leur regard se porta alors vers la droite et vers la gauche, +c'est-à-dire au nord et au sud. + +En amont, le cours d'eau, qui s'étendait presque en ligne directe, +disparaissait, à un kilomètre, sous le fouillis des arbres. + +En aval, la verdure se massait à une distance plus rapprochée de +cinq cents mètres, où la rivière faisait un coude brusque au sud- +est. C'est à partir de ce coude que la forêt reprenait son +épaisseur normale. + +À vrai dire, c'était une large clairière marécageuse qui occupait +cette portion de la rive droite. Sur la berge opposée, les arbres +se pressaient en rangs serrés. Une futaie très dense s'étageait à +la surface d'un terrain assez mouvementé, et ses cimes, éclairées +par le soleil levant, se découpaient en un lointain horizon. + +Quant au lit de la rivière, une eau transparente, au courant +tranquille, l'emplissait à pleins bords, charriant de vieux +troncs, des paquets de broussailles, des tas d'herbes arrachées +aux deux berges rongées par le courant. + +Tout d'abord, sa mémoire rappela à John Cort qu'il avait entendu +le mot «ngora» prononcé à proximité de la grotte pendant la nuit. +Il chercha donc à voir si quelque créature humaine rôdait aux +environs. + +Que des nomades s'aventurassent parfois à descendre cette rivière +pour rejoindre l'Oubanghi, c'était chose admissible, et sans en +tirer cette conclusion que l'immense aire de la forêt développée +vers l'est jusqu'aux sources du Nil fût fréquentée par les tribus +errantes ou habitée par des tribus sédentaires. + +John Cort n'aperçut aucun être humain aux abords du marécage, ni +sur les rives du cours d'eau. + +«J'ai été dupe d'une illusion, pensait-il. Il est possible que je +me sois endormi un instant, et c'est dans un rêve que j'ai cru +entendre ce mot.» + +Aussi ne dit-il rien de l'incident à ses compagnons. + +«Mon cher Max, demanda-t-il alors, avez-vous fait à notre brave +Khamis toutes vos excuses pour avoir douté de l'existence de ce +rio, dont il n'a jamais douté, lui?... + +-- Il a eu raison contre moi, John, et je suis heureux d'avoir eu +tort, puisque le courant va nous véhiculer sans fatigue aux rives +de l'Oubanghi... + +-- Sans fatigue... je ne l'affirme pas, repartit le foreloper. +Peut-être des chutes... des rapides... + +-- Ne voyons que le bon côté des choses, déclara John Cort. Nous +cherchions une rivière, la voici... Nous songions à construire un +radeau, construisons-le... + +-- Dès ce matin, je vais me mettre à la besogne, dit Khamis, et, +si vous voulez m'aider, monsieur John... + +-- Certainement, Khamis. Pendant notre travail, Max voudra bien +s'occuper de nous ravitailler... + +-- C'est d'autant plus urgent, insista Max Huber, qu'il ne reste +plus rien à manger... Ce gourmand de Llanga a tout dévoré hier +soir... + +-- Moi... mon ami Max!... se défendit Llanga, qui, le prenant au +sérieux, parut sensible à ce reproche. + +-- Eh, gamin, tu vois bien que je plaisante!... Allons, viens avec +moi... Nous suivrons la berge jusqu'au tournant de la rivière. +Avec le marécage d'un côté, l'eau courante de l'autre, le gibier +aquatique ne manquera ni à droite ni à gauche, et, qui sait?... +quelque beau poisson pour varier le menu... + +-- Défiez-vous des crocodiles... et même des hippopotames, +monsieur Max, conseilla le foreloper. + +-- Eh! Khamis, un gigot d'hippopotame rôti à point n'est pas à +dédaigner, je pense!... Comment un animal d'un caractère si +heureux... un cochon d'eau douce après tout... n'aurait-il pas une +chair savoureuse?... + +-- D'un caractère heureux, c'est possible, monsieur Max, mais, +quand on l'irrite, sa fureur est terrible! + +-- On ne peut pourtant pas lui découper quelques kilogrammes de +lui-même sans s'exposer à le fâcher un peu... + +-- Enfin, ajouta John Cort, si vous aperceviez le moindre danger, +revenez au plus vite. Soyez prudent... + +-- Et vous, soyez tranquille, John. -- Viens, Llanga... + +-- Va, mon garçon, dit John Cort, et n'oublie pas que nous te +confions ton ami Max!» + +Après une telle recommandation, on pouvait tenir pour certain +qu'il n'arriverait rien de fâcheux à Max Huber, puisque Llanga +veillerait sur sa personne. + +Max Huber prit sa carabine et vérifia sa cartouchière. + +«Ménagez vos munitions, monsieur Max... dit le foreloper. + +-- Le plus possible, Khamis. Mais il est vraiment regrettable que +la nature n'ait pas créé le cartouchier comme elle a créé l'arbre +à pain et l'arbre à beurre des forêts africaines!... En passant, +on cueillerait ses cartouches comme on cueille des figues ou des +dattes!» + +Sur cette observation d'une incontestable justesse, Max Huber et +Llanga s'éloignèrent en suivant une sorte de sentier en contre-bas +de la berge, -- et ils furent bientôt hors de vue. + +John Cort et Khamis s'occupèrent alors de chercher des bois +propres à la construction d'un radeau. Si ce ne pouvait être qu'un +très rudimentaire appareil, encore fallait-il en rassembler les +matériaux. + +Le foreloper et son compagnon ne possédaient qu'une hachette et +leurs couteaux de poche. Avec de tels outils, comment s'attaquer +aux géants de la forêt ou même à leurs congénères de stature plus +réduite?... Aussi Khamis comptait-il employer les branches +tombées, qu'il relierait par des lianes et sur lesquelles serait +établi une sorte de plancher doublé de terre et d'herbes. Avec +douze pieds de long, huit de large, ce radeau suffirait au +transport de trois hommes et d'un enfant, qui, d'ailleurs, +débarqueraient aux heures des repas et des haltes de nuit. + +De ces bois, dont la vieillesse, le vent, quelque coup de foudre +avaient provoqué la chute, il se trouvait quantité sur le marécage +où certains arbres d'essence résineuse se dressaient encore. La +veille, Khamis s'était promis de ramasser à cette place les +diverses pièces nécessaires à la construction du radeau. Il fit +part à John Cort de son intention et celui-ci se déclara prêt à +l'accompagner. + +Un dernier regard jeté sur la rivière, en amont et en aval, tout +paraissant tranquille aux environs du marécage, John Cort et +Khamis se mirent en route. + +Ils n'eurent qu'une centaine de pas à faire pour rencontrer un +amas de pièces flottables. La plus sérieuse difficulté serait, +sans doute, de les traîner jusqu'au pied de la berge. En cas +qu'elles fussent trop lourdes à manier pour deux personnes, on ne +l'essayerait qu'après le retour des chasseurs. + +En attendant, tout portait à croire que Max Huber faisait bonne +chasse. Une détonation venait de retentir, et l'adresse du +Français permettait d'affirmer que ce coup de fusil ne devait pas +avoir été perdu. Très certainement, avec des munitions en quantité +suffisante, l'alimentation de la petite troupe eût été assurée +pendant ces quatre cents kilomètres qui la séparaient de +l'Oubanghi et même pour un plus long parcours. + +Or, Khamis et John Cort s'occupaient à choisir les meilleurs bois, +lorsque leur attention fut attirée par des cris venant de la +direction prise par Max Huber. + +«C'est la voix de Max... dit John Cort. + +-- Oui, répondit Khamis, et aussi celle de Llanga.» + +En effet, un fausset aigu se mêlait à une voix mâle. + +«Sont-ils donc en danger?...» demanda John Cort. + +Tous deux retraversèrent le marécage et atteignirent la légère +tumescence sous laquelle s'évidait la grotte. De cette place, en +portant les yeux vers l'aval, ils aperçurent Max Huber et le petit +indigène arrêtés sur la berge. Ni êtres humains ni animaux aux +alentours. Du reste, leurs gestes n'étaient qu'une invitation à +les rejoindre et ils ne manifestaient aucune inquiétude. + +Khamis et John Cort, après être descendus, franchirent rapidement +trois à quatre cents mètres, et, lorsqu'ils furent réunis, Max +Huber se contenta de dire: + +«Peut-être n'aurez-vous pas la peine de construire un radeau, +Khamis... + +-- Et pourquoi?... demanda le foreloper. + +-- En voici un tout fait... en mauvais état, il est vrai, mais les +morceaux en sont bons.» + +Et Max Huber montrait dans un enfoncement de la rive une sorte de +plate-forme, un assemblage de madriers et de planches, retenu par +une corde à demi pourrie dont le bout s'enroulait à un piquet de +la berge. + +«Un radeau!... s'écria John Cort. + +-- C'est bien un radeau!...» constata Khamis. + +En effet, sur la destination de ces madriers et de ces planches, +aucun doute n'était admissible. + +«Des indigènes ont-ils donc déjà descendu la rivière jusqu'à cet +endroit?... observa Khamis. + +-- Des indigènes ou des explorateurs, répondit John Cort. Et +pourtant, si cette partie de la forêt d'Oubanghi eût été visitée, +on l'aurait su au Congo ou au Cameroun. + +-- Au total, déclara Max Huber, peu importe, la question est de +savoir si ce radeau ou ce qui en reste peut nous servir... + +-- Assurément.» + +Et le foreloper allait se glisser au niveau de la crique, +lorsqu'il fut arrêté par un cri de Llanga. + +L'enfant, qui s'était éloigné d'une cinquantaine de pas en aval, +accourait, agitant un objet qu'il tenait à la main. + +Un instant après il remettait à John Cort ledit objet. C'était un +cadenas de fer, rongé par la rouille, dépourvu de sa clef, et dont +le mécanisme, d'ailleurs, eût été hors d'état de fonctionner. + +«Décidément, dit Max Huber, il ne s'agit pas des nomades congolais +ou autres, auxquels les mystères de la serrurerie moderne sont +inconnus!... Ce sont des blancs que ce radeau a transportés +jusqu'à ce coude de la rivière... + +-- Et qui, s'en étant éloignés, n'y sont jamais revenus!» ajouta +John Cort. + +Juste conséquence à tirer de l'incident. L'état d'oxydation du +cadenas, le délabrement du radeau, démontraient que plusieurs +années s'étaient écoulées depuis que l'un avait été perdu et +l'autre abandonné au bord de cette crique. + +Deux déductions ressortaient donc de ce double fait logique et +indiscutable. Aussi, lorsqu'elles furent présentées par John Cort, +Max Huber et Khamis n'hésitèrent pas à les accepter: + +1° Des explorateurs ou des voyageurs non indigènes avaient atteint +cette clairière, après s'être embarqués soit au-dessus, soit au- +dessous de la lisière de la grande forêt; + +2° Lesdits explorateurs ou voyageurs, pour une raison ou pour une +autre, avaient laissé là leur radeau, afin d'aller reconnaître +cette portion de la forêt située sur la rive droite. + +Dans tous les cas, aucun d'eux n'avait jamais reparu. Ni John Cort +ni Max Huber ne se souvenaient qu'il eût été question, depuis +qu'ils habitaient le Congo, d'une exploration de ce genre. + +Si ce n'était pas là de l'extraordinaire, c'était tout au moins de +l'inattendu, et Max Huber devrait renoncer à l'honneur d'avoir été +le premier visiteur de la grande forêt, considérée à tort comme +impénétrable. + +Cependant, très indifférent à cette question de priorité, Khamis +examinait avec soin les madriers et les planches du radeau. Ceux- +là se trouvaient en assez bon état, celles-ci avaient souffert +davantage des intempéries et trois ou quatre seraient à remplacer. +Mais, enfin, construire de toutes pièces un nouvel appareil, cela +devenait inutile. Quelques réparations suffiraient. Le foreloper +et ses compagnons, non moins satisfaits que surpris, possédaient +le véhicule flottant qui leur permettrait de gagner le confluent +du rio. + +Tandis que Khamis s'occupait de la sorte, les deux amis +échangeaient leurs idées au sujet de cet incident: + +«Il n'y a pas d'erreur, répétait John Cort, des blancs ont déjà +reconnu la partie supérieure de ce cours d'eau, -- des blancs, ce +n'est pas douteux... Que ce radeau, fait de pièces grossières, eût +pu être l'oeuvre des indigènes, soit!... Mais il y a le cadenas... + +-- Le cadenas révélateur... sans compter d'autres objets que nous +ramasserons peut-être..., observa Max Huber. + +-- Encore... Max?... + +-- Eh! John, il est possible que nous retrouvions les vestiges +d'un campement, dont il n'y a pas trace en cet endroit, car il ne +faut pas regarder comme tel la grotte où nous avons passé la nuit. +Elle ne paraît point avoir déjà servi de lieu de halte, et je ne +doute pas que nous n'ayons été les seuls jusqu'ici à y chercher +refuge... + +-- C'est l'évidence, mon cher Max. Allons jusqu'au coude du rio... + +-- Cela est d'autant plus indiqué, John, que là finit la +clairière, et je ne serais pas étonné qu'un peu plus loin... + +-- Khamis?» cria John Cort. + +Le foreloper rejoignit les deux amis. + +«Eh bien, ce radeau?... demanda John Cort. + +-- Nous le réparerons sans trop de peine... Je vais rapporter les +bois nécessaires. + +-- Avant de nous mettre à la besogne, proposa Max Huber, +descendons le long de la rive. Qui sait si nous ne recueillerons +pas quelques ustensiles, ayant une marque de fabrication qui +indiquerait leur origine?... Cela viendrait à propos pour +compléter notre batterie de cuisine par trop insuffisante!... Une +gourde et pas même une tasse ni une bouilloire... + +-- Vous n'espérez pas, mon cher Max, découvrir office et table où +le couvert serait mis pour des hôtes de passage?... + +-- Je n'espère rien, mon cher John, mais nous sommes en présence +d'un fait inexplicable... Tâchons de lui imaginer une explication +plausible. + +-- Soit, Max. -- Il n'y a pas d'inconvénient, Khamis, à s'éloigner +d'un kilomètre?... + +-- À la condition de ne pas dépasser le tournant, répondit le +foreloper. Puisque nous avons la facilité de naviguer, épargnons +les marches inutiles... + +-- Entendu, Khamis, répliqua John Cort. Et, tandis que le courant +entraînera notre radeau, nous aurons tout le loisir d'observer +s'il existe des traces de campement sur l'une ou l'autre rive.» + +Les trois hommes et Llanga suivirent la berge, une sorte de digue +naturelle entre le marécage et la rivière. + +Tout en cheminant, ils ne cessaient de regarder à leurs pieds, +cherchant quelque empreinte, un pas d'homme, ou quelque objet qui +eût été laissé sur le sol. + +Malgré un minutieux examen, autant sur le haut qu'au bas de la +berge, on ne trouva rien. Nulle part ne furent relevés des indices +de passage ou de halte. Lorsque Khamis et ses compagnons eurent +atteint la première rangée d'arbres, ils furent salués par les +cris d'une bande de singes. Ces quadrumanes ne parurent pas trop +surpris de l'apparition d'êtres humains. Ils s'enfuirent +cependant. Qu'il y eût des représentants de la gent simienne à +s'ébattre entre les branches, on ne pouvait s'en étonner. +C'étaient des babouins, des mandrills, qui se rapprochent +physiquement des gorilles, des chimpanzés et des orangs. Comme +toutes les espèces de l'Afrique, ils n'avaient qu'un rudiment de +queue, cet ornement étant réservé aux espèces américaines et +asiatiques. + +«Après tout, fit observer John Cort, ce ne sont pas eux qui ont +construit le radeau, et, si intelligents qu'ils soient, ils n'en +sont pas encore à faire usage de cadenas... + +-- Pas plus que de cage, que je sache... dit alors Max Huber. + +-- De cage?... s'écria John Cort. À quel propos, Max, parlez-vous +de cage?... + +-- C'est qu'il me semble distinguer... entre les fourrés... à une +vingtaine de pas de la rive... une sorte de construction... + +-- Quelque fourmilière en forme de ruche, comme en élèvent les +fourmis d'Afrique... répondit John Cort. + +-- Non, M. Max ne s'est pas trompé, affirma Khamis. Il y a là... +oui... on dirait même une cabane construite au pied de deux +mimosas, et dont la façade serait en treillis... + +-- Cage ou cabane, répliqua Max Huber, voyons ce qu'il y a +dedans... + +-- Soyons prudents, dit le foreloper, et défilons-nous à l'abri +des arbres... + +-- Que pouvons-nous craindre?...» reprit Max Huber, qu'un double +sentiment d'impatience et de curiosité éperonnait, suivant son +habitude. + +Du reste, les environs paraissaient être déserts. On n'entendait +que le chant des oiseaux et les cris des singes en fuite. Aucune +trace ancienne ou récente d'un campement n'apparaissait à la +limite de la clairière. Rien non plus à la surface du cours d'eau, +qui charriait de grosses touffes d'herbes. De l'autre côté, même +apparence de solitude et d'abandon. Les cent derniers pas furent +rapidement franchis le long de la berge qui s'infléchissait alors +pour suivre le tournant de la rivière. Le marécage finissait en +cet endroit, et le sol s'asséchait à mesure qu'il se surélevait +sous la futaie plus dense. + +L'étrange construction se montrait alors de trois quarts, appuyée +aux mimosas, recouverte d'une toiture inclinée qui disparaissait +sous un chaume d'herbes jaunies. Elle ne présentait aucune +ouverture latérale, et les lianes retombantes cachaient ses parois +jusqu'à leur base. + +Ce qui lui donnait bien l'aspect d'une cage, c'était la grille, ou +plutôt le grillage de sa façade, semblable à celui qui, dans les +ménageries, sépare les fauves du public. + +Cette grille avait une porte -- une porte ouverte en ce moment. + +Quant à la cage, elle était vide. + +C'est ce que reconnut Max Huber qui, le premier, s'était précipité +à l'intérieur. + +Des ustensiles, il en restait quelques-uns, une marmite en assez +bon état, un coquemar, une tasse, trois ou quatre bouteilles +brisées, une couverture de laine rongée, des lambeaux d'étoffe, +une hache rouillée, un étui à lunettes à demi pourri sur lequel ne +se laissait plus lire un nom de fabricant. + +Dans un coin gisait une boite en cuivre dont le couvercle, bien +ajusté, avait dû préserver son contenu, si tant est qu'elle +contint quelque chose. + +Max Huber la ramassa, essaya de l'ouvrir, n'y parvint pas. +L'oxydation faisait adhérer les deux parties de la boîte. Il +fallut passer un couteau dans la fente du couvercle qui céda. + +La boite renfermait un carnet en bon état de conservation, et, sur +le plat de ce carnet, étaient imprimés ces deux mots que Max Huber +lut à haute voix: + +_Docteur JOHAUSEN_ + +CHAPITRE VIII +_Le docteur Johausen_ + +Si John Cort, Max Huber et même Khamis ne s'exclamèrent pas à +entendre prononcer ce nom, c'est que la stupéfaction leur avait +coupé la parole. + +Ce nom de Johausen fut une révélation. Il dévoilait une partie du +mystère qui recouvrait la plus fantasque des tentatives +scientifiques modernes, où le comique se mêlait au sérieux, -- le +tragique aussi, car on devait croire qu'elle avait eu un +dénouement des plus déplorables. + +Peut-être a-t-on souvenir de l'expérience à laquelle voulut se +livrer l'Américain Garner dans le but d'étudier le langage des +singes, et de donner à ses théories une démonstration +expérimentale. Le nom du professeur, les articles répandus dans le +_Hayser's Weekly_, de New York, le livre publié et lancé en +Angleterre, en Allemagne, en France, en Amérique, ne pouvaient +être oubliés des habitants du Congo et du Cameroun, -- +particulièrement de John Cort et de Max Huber. + +«Lui, enfin, s'écria l'un, lui, dont on n'avait plus aucune +nouvelle... + +-- Et dont on n'en aura jamais, puisqu'il n'est pas là pour nous +en donner!...» s'écria l'autre. + +Lui, pour le Français et l'Américain, c'était le docteur Johausen. +Mais, devançant le docteur, voici ce qu'avait fait M. Garner. Ce +n'est pas ce Yankee qui aurait pu dire ce que Jean-Jacques +Rousseau dit de lui-même au début des _Confessions:_ «Je forme une +entreprise qui n'eut jamais d'exemple et qui n'aura point +d'imitateurs.» M. Garner devait en avoir un. + +Avant de partir pour le continent noir, le professeur Garner +s'était déjà mis en rapport avec le monde des singes, -- le monde +apprivoisé, s'entend. De ses longues et minutieuses remarques il +retira la conviction que ces quadrumanes parlaient, qu'ils se +comprenaient, qu'ils employaient le langage articulé, qu'ils se +servaient de certain mot pour exprimer le besoin de manger, de +certain autre pour exprimer le besoin de boire. À l'intérieur du +Jardin zoologique de Washington, M. Garner avait fait disposer des +phonographes destinés à recueillir les mots de ce vocabulaire. Il +observa même que les singes -- ce qui les distingue +essentiellement des hommes -- ne parlaient jamais sans nécessité. +Et il fut conduit à formuler son opinion en ces termes: + +«La connaissance que j'ai du monde animal m'a donné la ferme +croyance que tous les mammifères possèdent la faculté du langage à +un degré qui est en rapport avec leur expérience et leurs +besoins.» + +Antérieurement aux études de M. Garner, on savait déjà que les +mammifères, chiens, singes et autres, ont l'appareil laryngo- +buccal disposé comme l'est celui de l'homme et la glotte organisée +pour l'émission de sons articulés. Mais on savait aussi, -- n'en +déplaise à l'école des simiologues, -- que la pensée a précédé la +parole. Pour parler, il faut penser, et penser exige la faculté de +généraliser, -- faculté dont les animaux sont dépourvus. Le +perroquet parle, mais il ne comprend pas un mot de ce qu'il dit. +La vérité, enfin, est que, si les bêtes ne parlent pas, c'est que +la nature ne les a pas dotées d'une intelligence suffisante, car +rien ne les en empêcherait. Au vrai, ainsi que cela est acquis, +«pour qu'il y ait langage, a dit un savant critique, il faut qu'il +y ait jugement et raisonnement basés, au moins implicitement, sur +un concept abstrait et universel». Toutefois, ces règles, +conformes au bon sens, le professeur Garner n'en voulait tenir +aucun compte. + +Il va de soi que sa doctrine fut très discutée. Aussi prit-il la +résolution d'aller se mettre en contact avec les sujets dont il +rencontrerait grand nombre et grande variété dans les forêts de +l'Afrique tropicale. Lorsqu'il aurait appris le gorille et le +chimpanzé, il reviendrait en Amérique et publierait, avec la +grammaire, le dictionnaire de la langue simienne. Force serait +alors de lui donner raison et de se rendre à l'évidence. + +M. Garner a-t-il tenu la promesse qu'il avait faite à lui-même et +au monde savant?... C'était la question, et, nul doute à cet +égard, le docteur Johausen ne le croyait pas, ainsi qu'on va +pouvoir en juger. + +En l'année 1892, M. Garner quitta l'Amérique pour le Congo, arriva +à Libreville le 12 octobre, et élut domicile dans la factorerie +John Holtand and Co. jusqu'au mois de février 1894. + +Ce fut à cette époque seulement que le professeur se décida à +commencer sa campagne d'études. Après avoir remonté l'Ogoué sur un +petit bateau à vapeur, il débarqua à Lambarène, et, le 22 avril, +atteignit la mission catholique du Fernand-Vaz. + +Les Pères du Saint-Esprit l'accueillirent hospitalièrement dans +leur maison bâtie sur le bord de ce magnifique lac Fernand-Vaz. Le +docteur n'eut qu'à se louer des soins du personnel de la mission, +qui ne négligea rien pour lui faciliter son aventureuse tâche de +zoologiste. + +Or, en arrière de l'établissement, se massaient les premiers +arbres d'une vaste forêt dans laquelle abondaient les singes. On +ne pouvait imaginer de circonstances plus favorables pour se +mettre en communication avec eux. Mais, ce qu'il fallait, c'était +vivre dans leur intimité et, en somme, partager leur existence. + +C'est à ce propos que M. Garner avait fait fabriquer une cage de +fer démontable. Sa cage fut transportée dans la forêt. Si l'on +veut bien l'en croire, il y vécut trois mois, la plupart du temps +seul, et put étudier ainsi le quadrumane à l'état de nature. + +La vérité est que le prudent Américain avait simplement installé +sa maison métallique à vingt minutes de la mission des Pères, près +de leur fontaine, en un endroit qu'il baptisa du nom de Fort- +Gorille, et auquel on accédait par une route ombreuse. Il y coucha +même trois nuits consécutives. Dévoré par des myriades de +moustiques, il ne put y tenir plus longtemps, démonta sa cage et +revint demander aux Pères du Saint-Esprit une hospitalité qui lui +fut accordée sans rétribution. Enfin, le 18 juin, abandonnant +définitivement la mission, il regagna l'Angleterre et revint en +Amérique, rapportant pour unique souvenir de son voyage deux +petits chimpanzés qui s'obstinèrent à ne point causer avec lui. + +Voilà quel résultat avait obtenu M. Garner. Au total, ce qui ne +paraissait que trop certain, c'est que le patois des singes, s'il +existait, restait encore à découvrir, ainsi que les fonctions +respectives qui jouaient un rôle dans la formation de leur +langage. + +Assurément, le professeur soutenait qu'il avait surpris divers +signes vocaux ayant une signification précise, tels: «whouw», +nourriture; «cheny», boisson; «iegk», prends garde, et autres +relevés avec soin. Plus tard même, à la suite d'expériences faites +au Jardin zoologique de Washington, et grâce à l'emploi du +phonographe, il affirmait avoir noté un mot générique se +rapportant à tout ce qui se mange et à tout ce qui se boit; un +autre pour l'usage de la main; un autre pour la supputation du +temps. Bref, selon lui, cette langue se composait de huit ou neuf +sons principaux, modifiés par trente ou trente-cinq modulations, +dont il donnait même la tonalité musicale, l'articulation se +faisant presque toujours en _la_ dièse. Pour conclure, et d'après +son opinion, en conformité de la doctrine darwinienne sur l'unité +de l'espèce et la transmission par hérédité des qualités +physiques, non des défauts, on pouvait dire: «Si les races +humaines sont les dérivés d'une souche simiesque, pourquoi les +dialectes humains ne seraient-ils point les dérivés de la langue +primitive de ces anthropoïdes?» Seulement, l'homme a-t-il eu des +singes pour ancêtres?... Voilà ce qu'il aurait fallu démontrer, et +ce qui ne l'est pas. + +En somme, le prétendu langage des singes, surpris par le +naturaliste Garner, n'était que la série des sons que ces +mammifères émettent pour communiquer avec leurs semblables, comme +tous les animaux: chiens, chevaux, moutons, oies, hirondelles, +fourmis, abeilles, etc. Et, suivant la remarque d'un observateur, +cette communication s'établit soit par des cris, soit par des +signes et des mouvements spéciaux, et, s'ils ne traduisent pas des +pensées proprement dites, du moins expriment-ils des impressions +vives, des émotions morales, -- telles la joie ou la terreur. + +Il était donc de toute évidence que la question n'avait pu être +résolue par les études incomplètes et peu expérimentales du +professeur américain. Et c'est alors que, deux années après lui, +il vint à l'esprit d'un docteur allemand de recommencer la +tentative en se transportant, cette fois, en pleine forêt, au +milieu du monde des quadrumanes, et non plus à vingt minutes d'un +établissement de missionnaires, dût-il devenir la proie des +moustiques, auxquels n'avait pu résister la passion simiologique +de M. Garner. + +Il y avait alors au Cameroun, à Malinba, un certain savant du nom +de Johausen. Il y demeurait depuis quelques années. C'était un +médecin, plus amateur de zoologie et de botanique que de médecine. +Lorsqu'il fut informé de l'infructueuse expérience du professeur +Garner, la pensée lui vint de la reprendre, bien qu'il eût dépassé +la cinquantaine. John Cort avait eu l'occasion de s'entretenir +plusieurs fois avec lui à Libreville. + +S'il n'était plus jeune, le docteur Johausen jouissait du moins +d'une excellente santé. Parlant l'anglais et le français comme sa +langue maternelle, il comprenait même le dialecte indigène, grâce +à l'exercice de sa profession. Sa fortune lui permettait +d'ailleurs de donner ses soins gratuitement, car il n'avait ni +parents directs, ni collatéraux au degré successible. Indépendant +dans toute l'acception du mot, sans compte à rendre à personne, +d'une confiance en lui-même que rien n'eût pu ébranler, pourquoi +n'aurait-il pas fait ce qu'il lui convenait de faire? Il est bon +d'ajouter que, bizarre et maniaque, il semblait bien qu'il y eût +ce qu'on appelle en France «une fêlure» dans son intellectualité. + +Il y avait au service du docteur un indigène dont il était assez +satisfait. Lorsqu'il connut le projet d'aller vivre en forêt au +milieu des singes, cet indigène n'hésita point à accepter l'offre +de son maître, ne sachant trop à quoi il s'engageait. + +Il suit de là que le docteur Johausen et son serviteur se mirent à +la besogne. Une cage démontable, genre Garner, mieux conditionnée, +plus confortable, commandée en Allemagne, fut apportée à bord d'un +paquebot qui faisait l'escale de Malinba. D'autre part, en cette +ville, on trouva sans peine à rassembler des provisions, conserves +et autres, des munitions, de manière à n'exiger aucun +ravitaillement pendant une longue période. Quant au mobilier, très +rudimentaire, literie, linge, vêtements, ustensiles de toilette et +de cuisine, ces objets furent empruntés à la maison du docteur, et +aussi un vieil orgue de Barbarie dans la pensée que les singes ne +devaient pas être insensibles au charme de la musique. En même +temps, il fit frapper un certain nombre de médailles en nickel, +avec son nom et son portrait, destinées aux autorités de cette +colonie simienne qu'il espérait fonder dans l'Afrique centrale. + +Pour achever, le 13 février 1896, le docteur et l'indigène +s'embarquèrent à Malinba avec leur matériel sur une barque du +Nbarri et ils en remontèrent le cours afin d'aller... + +D'aller où?... C'est ce que le docteur Johausen n'avait dit ni +voulu dire à personne. N'ayant pas besoin d'être ravitaillé de +longtemps, il serait de la sorte à l'abri de toutes les +importunités. L'indigène et lui se suffiraient à eux-mêmes. Il n'y +aurait aucun sujet de trouble ou de distraction pour les +quadrumanes dont il voulait faire son unique société, et il +saurait se contenter des délices de leur conversation, ne doutant +pas de surprendre les secrets de la langue macaque. + +Ce que l'on sut plus tard, c'est que la barque, ayant remonté le +Nbarri pendant une centaine de lieues, mouilla au village de +Nghila; qu'une vingtaine de noirs furent engagés comme porteurs, +que le matériel s'achemina dans la direction de l'est. Mais, à +dater de ce moment, on n'entendit plus parler du docteur Johausen. +Les porteurs, revenus à Nghila, étaient incapables d'indiquer avec +précision l'endroit où ils avaient pris congé de lui. + +Bref, après deux ans écoulés, et malgré quelques recherches qui ne +devaient pas aboutir, aucune nouvelle du docteur allemand ni de +son fidèle serviteur. + +Ce qui s'était passé, John Cort et Max Huber allaient pouvoir le +reconstituer -- en partie tout au moins. + +Le docteur Johausen avait atteint, avec son escorte, une rivière +dans le nord-ouest de la forêt de l'Oubanghi; puis, il procéda à +la construction d'un radeau dont son matériel fournit les planches +et les madriers; enfin, ce travail achevé et l'escorte renvoyée, +son serviteur et lui descendirent le cours de ce rio inconnu, +s'arrêtèrent et montèrent la cabane à l'endroit où elle venait +d'être retrouvée sous les premiers arbres de la rive droite. + +Voilà quelle était la part de la certitude dans l'affaire du +professeur. Mais que d'hypothèses au sujet de sa situation +actuelle!... + +Pourquoi la cage était-elle vide?... Pourquoi ses deux hôtes +l'avaient-ils quittée?... Combien de mois, de semaines, de jours +fut-elle occupée?... Était-ce volontairement qu'ils étaient +partis?... Nulle probabilité à cet égard... Est-ce donc qu'ils +avaient été enlevés?... Par qui?... Par des indigènes?... Mais la +forêt de l'Oubanghi passait pour être inhabitée... Devait-on +admettre qu'ils avaient fui devant une attaque de fauves?... Enfin +le docteur Johausen et l'indigène vivaient-ils encore?... + +Ces diverses questions furent rapidement posées entre les deux +amis. Il est vrai, à chaque hypothèse ils ne pouvaient faire de +réponses plausibles et se perdaient dans les ténèbres de ce +mystère. + +«Consultons le carnet..., proposa John Cort. + +-- Nous en sommes réduits là, dit Max Huber. Peut-être, à défaut +de renseignements explicites, rien que par des dates, sera-t-il +possible d'établir...» + +John Cort ouvrit le carnet, dont quelques pages adhéraient par +humidité. + +«Je ne crois pas que ce carnet nous apprenne grand'chose..., +observa-t-il. + +-- Pourquoi?... + +-- Parce que toutes les pages en sont blanches... à l'exception de +la première... + +-- Et cette première page, John?... + +-- Quelques bribes de phrases, quelques dates aussi, qui, sans +doute, devaient servir plus tard au docteur Johausen à rédiger son +journal.» + +Et John Cort, assez difficilement d'ailleurs, parvint à déchiffrer +les lignes suivantes écrites au crayon en allemand et qu'il +traduisait à mesure: + +_29 juillet 1896. -- Arrivé avec l'escorte à la lisière de la +forêt d'Oubanghi... Campé sur rive droite d'une rivière... +Construit notre radeau._ + +_3 août. -- Radeau achevé... Renvoyé l'escorte à Nghila... Fait +disparaître toute trace de campement... Embarqué avec mon +serviteur._ + +_9 août. -- Descendu le cours d'eau pendant sept jours, sans +obstacles... Arrêt à une clairière... Nombreux singes aux +environs... Endroit qui paraît convenable._ + +_10 août. -- Débarqué le matériel... Place choisie pour remonter +la cabane-cage sous les premiers arbres de la rive droite, à +l'extrémité de la clairière... Singes nombreux, chimpanzés, +gorilles._ + +_13 août. -- Installation complète... Pris possession de la +cabane... Environs absolument déserts... Nulle trace d'êtres +humains, indigènes ou autres... Gibier aquatique très abondant... +Cours d'eau poissonneux... Bien abrités dans la cabane pendant une +bourrasque._ + +_25 août. -- Vingt-sept jours écoulés... Existence organisée +régulièrement... Quelques hippopotames à la surface de la rivière, +mais aucune agression de leur part... Élans et antilopes +abattus... Grands singes venus la nuit dernière à proximité de la +cabane... De quelle espèce sont-ils? cela n'a pu être encore +reconnu... Ils n'ont pas fait de démonstrations hostiles, tantôt +courant sur le sol, tantôt juchés dans les arbres... Cru entrevoir +un feu à quelque cent pas sous la futaie... Fait curieux à +vérifier: il semble bien que ces singes parlent, qu'ils échangent +entre eux quelques phrases... Un petit a dit: «Ngora!... Ngora!... +Ngora!...» mot que les indigènes emploient pour désigner la +mère._ + +Llanga écoutait attentivement ce que lisait son ami John, et, à ce +moment, il s'écria: + +«Oui... oui... ngora... ngora... mère... ngora... ngora!...» + +À ce mot relevé par le docteur Johausen et répété par le jeune +garçon, comment John Cort ne se serait-il pas souvenu que, la nuit +précédente, il avait frappé son oreille? Croyant à une illusion, à +une erreur, il n'avait rien dit à ses compagnons de cet incident. +Mais, après l'observation du docteur, il jugea devoir les mettre +au courant. Et comme Max Huber s'écriait: + +«Décidément, est-ce que le professeur Garner aurait eu raison?... +Des singes qui parlent... + +-- Tout ce que je puis dire, mon cher Max, c'est que j'ai, moi +aussi, entendu ce mot de «ngora!», affirma John Cort. + +Et il raconta en quelles circonstances ce mot avait été prononcé +d'une voix plaintive pendant la nuit du 14 au 15, tandis qu'il +était de garde. + +«Tiens, tiens, fit Max Huber, voilà qui ne laisse pas d'être +extraordinaire... + +-- N'est-ce pas ce que vous demandez, cher ami?...» répliqua John +Cort. + +Khamis avait écouté ce récit. Vraisemblablement, ce qui paraissait +intéresser le Français et l'Américain le laissait assez froid. Les +faits relatifs au docteur Johausen, il les accueillait avec +indifférence. L'essentiel, c'était que le docteur eût construit un +radeau dont on disposerait, ainsi que des objets que renfermait sa +cage abandonnée. Quant à savoir ce qu'étaient devenus son +serviteur et lui, le foreloper ne comprenait pas qu'il y eût lieu +de s'en inquiéter, encore moins que l'on pût avoir la pensée de se +lancer à travers la grande forêt pour découvrir leurs traces, au +risque d'être enlevé comme ils l'avaient été sans doute. Donc, si +Max Huber et John Cort proposaient de se mettre à leur recherche, +il s'emploierait à les en dissuader, il leur rappellerait que le +seul parti à prendre était de continuer le voyage de retour en +descendant le cours d'eau jusqu'à l'Oubanghi. + +La raison, d'ailleurs, indiquait qu'aucune tentative ne saurait +être faite avec chance de succès... De quel côté se fût-on dirigé +pour retrouver le docteur allemand?... Si encore quelque indice +eût existé, peut-être John Cort eût-il regardé comme un devoir +d'aller à son secours, peut-être Max Huber se fût-il considéré +comme l'instrument de son salut, désigné par la Providence?... +Mais rien, rien que ces phrases morcelées du carnet et dont la +dernière figurait sous la date du 25 août, rien que des pages +blanches qui furent vainement feuilletées jusqu'à la dernière!... + +Aussi John Cort de conclure: + +«Il est indubitable que le docteur est arrivé en cet endroit un 9 +août et que ses notes s'arrêtent au 25 du même mois. S'il n'a plus +écrit depuis cette date, c'est que, pour une raison ou pour une +autre, il avait quitté sa cabane où il n'était resté que treize +jours... + +-- Et, ajouta Khamis, il n'est guère possible d'imaginer ce qu'il +a pu devenir. + +-- N'importe, observa Max Huber, je ne suis pas curieux... + +-- Oh! cher ami, vous l'êtes à un rare degré... + +-- Vous avez raison, John, et pour avoir le mot de cette énigme... + +-- Partons», se contenta de dire le foreloper. + +En effet, il n'y avait pas à s'attarder. Mettre le radeau en état +de quitter la clairière, descendre le rio, cela s'imposait. Si, +plus tard, on jugeait convenable d'organiser une expédition au +profit du docteur Johausen, de s'aventurer jusqu'aux extrêmes +limites de la grande forêt, cela se pourrait faire dans des +conditions plus favorables, et libre aux deux amis d'y prendre +part. + +Avant de sortir de la cage, Khamis en visita les moindres coins. +Peut-être y trouverait-il quelque objet à utiliser. Ce ne serait +pas là acte d'indélicatesse, car, après deux ans d'absence, +comment admettre que leur possesseur reparût jamais pour les +réclamer?... + +La cabane, en somme, solidement construite, offrait encore un +excellent abri. La toiture de zinc, recouverte de chaume, avait +résisté aux intempéries de la mauvaise saison. La façade +antérieure, la seule qui fût treillagée, regardait l'est, moins +exposée ainsi aux grands vents. Et, probablement, le mobilier, +literie, table, chaises, coffre, eût été retrouvé intact, si on ne +l'avait emporté, et, pour tout dire, cela semblait assez +inexplicable. + +Cependant, après ces deux années d'abandon, diverses réparations +auraient été nécessaires. Les planches des parois latérales +commençaient à se disjoindre, le pied des montants jouait dans la +terre humide, des indices de délabrement se manifestaient sous les +festons de lianes et de verdure. + +C'était une besogne dont Khamis et ses compagnons n'avaient point +à se charger. Que cette cabane dût jamais servir de refuge à +quelque autre amateur de simiologie, c'était fort improbable. Elle +serait donc laissée telle qu'elle était. + +Et, maintenant, n'y recueillerait-on pas d'autres objets que le +coquemar, la tasse, l'étui à lunettes, la hachette, la boîte du +carnet que les deux amis venaient de ramasser? Khamis chercha avec +soin. Ni armes, ni ustensiles, ni caisses, ni conserves, ni +vêtements. Aussi le foreloper allait-il ressortir les mains vides, +lorsque dans un angle du fond, à droite, le sol, qu'il frappait du +pied, rendit un son métallique. + +«Il y a quelque chose là..., dit-il. + +-- Peut-être une clef?... répondit Max Huber. + +-- Et pourquoi une clef?... demanda John Cort. + +-- Eh! mon cher John..., la clef du mystère!» + +Ce n'était point une clef, mais une caisse en fer-blanc qui avait +été enterrée à cette place et que retira Khamis. Elle ne +paraissait pas avoir souffert, et, non sans une vive satisfaction, +il fut constaté qu'elle contenait une centaine de cartouches! + +«Merci, bon docteur, s'écria Max Huber, et puissions-nous +reconnaître un jour le signalé service que vous nous aurez rendu!» + +Service signalé, en effet, car ces cartouches étaient précisément +du même calibre que les carabines du foreloper et de ses deux +compagnons. + +Il ne restait plus qu'à revenir au lieu de halte, et à remettre le +radeau en état de navigabilité. + +«Auparavant, proposa John Cort, voyons s'il n'existe aucune trace +du docteur Johausen et de son serviteur aux environs... Il est +possible que tous deux aient été entraînés par les indigènes dans +les profondeurs de la forêt, mais il est possible aussi qu'ils +aient succombé en se défendant... et si leurs restes sont sans +sépulture... + +-- Notre devoir serait de les ensevelir», déclara Max Huber. + +Les recherches dans un rayon de cent mètres ne donnèrent pas de +résultat. On devait en conclure que l'infortuné Johausen avait été +enlevé -- et, par qui si ce n'est pas les indigènes, ceux-là mêmes +que le docteur prenait pour des singes et qui causaient entre +eux?... Quelle apparence, en effet, que des quadrumanes fussent +doués de la parole?... + +«En tout cas, fit observer John Cort, cela indique que la forêt de +l'Oubanghi est fréquentée par des nomades, et nous devons nous +tenir sur nos gardes... + +-- Comme vous dites, monsieur John, approuva Khamis. Maintenant, +au radeau... + +-- Et ne pas savoir ce qu'est devenu ce digne Teuton!... répliqua +Max Huber. Où peut-il être?... + +-- Là où sont les gens dont on n'a plus de nouvelles, dit John +Cort. + +-- Est-ce une réponse cela, John?... + +-- C'est la seule que nous puissions faire, mon cher Max.» + +Lorsque tous furent de retour à la grotte, il était environ neuf +heures. Khamis s'occupa d'abord de préparer le déjeuner. Puisqu'il +disposait d'une marmite, Max Huber demanda que l'on substituât la +viande bouillie à la viande rôtie ou grillée. Ce serait une +variante au menu ordinaire. La proposition acceptée, on alluma le +feu, et, vers midi, les convives se délectèrent d'une soupe à +laquelle il ne manquait que le pain, les légumes et le sel. + + Mais, avant le déjeuner, tous avaient travaillé aux réparations +du radeau comme ils y travaillèrent après. Très heureusement, +Khamis avait trouvé derrière la cabane quelques planches qui +purent remplacer celles de la plate-forme, pourries en plusieurs +endroits. Grosse besogne d'évitée, étant donné le manque d'outils. +Cet ensemble de madriers et de planches fut rattaché au moyen de +lianes aussi solides que des ligaments de fer, ou tout au moins +que des cordes d'amarrage. L'ouvrage était terminé lorsque le +soleil disparut derrière les massifs de la rive droite du rio. + +Le départ avait été remis au lendemain dès l'aube. Mieux valait +passer la nuit dans la grotte. En effet, la pluie qui menaçait se +mit à tomber avec force vers huit heures. + +Ainsi donc, après avoir retrouvé l'endroit où était venu +s'installer le docteur Johausen, Khamis et ses compagnons +partiraient sans savoir ce que ledit docteur était devenu!... +Rien... rien!... Pas un seul indice!... Cette pensée ne cessait +d'obséder Max Huber, alors qu'elle préoccupait assez peu John Cort +et laissait le foreloper tout à fait indifférent. Il allait rêver +de babouins, de chimpanzés, de gorilles, de mandrilles, de singes +parlants, tout en convenant que le docteur n'avait pu avoir +affaire qu'à des indigènes!... Et alors -- l'imaginatif qu'il +était! -- la grande forêt lui réapparaissait avec ses éventualités +mystérieuses, les invraisemblables hantises que lui suggéraient +ses profondeurs, peuplades nouvelles, types inconnus, villages +perdus sous les grands arbres... + +Avant de s'étendre au fond de la grotte: + +«Mon cher John, et vous aussi, Khamis, dit-il, j'ai une +proposition à vous soumettre... + +-- Laquelle, Max?... + +-- C'est de faire quelque chose pour le docteur... + +-- Se lancer à sa recherche?... se récria le foreloper. + +-- Non, reprit Max Huber, mais donner son nom à ce cours d'eau, +qui n'en a pas, je présume...» + +Et voilà pourquoi le rio Johausen figurera désormais sur les +cartes modernes de l'Afrique équatoriale. + +La nuit fut tranquille, et, tandis qu'ils veillaient tour à tour, +ni John Cort, ni Max Huber, ni Khamis n'entendirent un seul mot +frapper leur oreille. + +CHAPITRE IX +_Au courant du rio Johausen_ + +Il était six heures et demie du matin, lorsque, à la date du 16 +mars, le radeau démarra, s'éloigna de la berge et prit le courant +du rio Johausen. + +À peine faisait-il jour. L'aube se leva rapidement. Des nuages +couraient à travers les hautes zones de l'espace sous l'influence +d'un vent vif. La pluie ne menaçait plus, mais le temps +demeurerait couvert pendant toute la journée. + +Khamis et ses compagnons n'auraient pas à s'en plaindre, +puisqu'ils allaient descendre le courant d'une rivière d'ordinaire +largement exposée aux rayons perpendiculaires du soleil. + +Le radeau, de forme oblongue, ne mesurait que sept à huit pieds de +large, sur une douzaine en longueur, tout juste suffisant pour +quatre personnes et quelques objets qu'il transportait avec elles. +Très réduit, d'ailleurs, ce matériel: la caisse métallique de +cartouches, les armes, comprenant trois carabines, le coquemar, la +marmite, la tasse. Quant aux trois revolvers, d'un calibre +inférieur à celui des carabines, on n'aurait pu s'en servir que +pour une vingtaine de coups en comptant les cartouches restant +dans les poches de John Cort et de Max Huber. Au total il y avait +lieu d'espérer que les munitions ne feraient point défaut aux +chasseurs jusqu'à leur arrivée sur les rives de l'Oubanghi. + +À l'avant du radeau, sur une couche de terre soigneusement tassée, +était disposé un amas de bois sec, aisément renouvelable, pour le +cas où Khamis aurait besoin de feu en dehors des heures de halte. +À l'arrière, une forte godille, faite avec l'une des planches, +permettrait de diriger l'appareil ou tout au moins de le maintenir +dans le sens du courant. + +Entre les deux rives, distantes d'une cinquantaine de mètres, ce +courant se déplaçait avec une vitesse d'environ un kilomètre à +l'heure. À cette allure, le radeau emploierait donc de vingt à +trente jours à franchir les quatre cents kilomètres qui séparaient +le foreloper et ses compagnons de l'Oubanghi. Si c'était à peu +près la moyenne obtenue par la marche sous bois, le cheminement +s'effectuerait presque sans fatigues. + +Quant aux obstacles qui pourraient barrer le cours du rio +Johausen, on ne savait à quoi s'en tenir. Ce qui fut constaté au +début, c'est que la rivière était profonde et sinueuse. Il y +aurait lieu d'en surveiller attentivement le cours. Si des chutes +ou des rapides l'embarrassaient, le foreloper agirait suivant les +circonstances. + +Jusqu'à la halte de midi, la navigation s'opéra aisément. En +manoeuvrant, on évita les remous aux pointes des berges. Le radeau +ne toucha pas une seule fois, grâce a l'adresse de Khamis qui +rectifiait la direction d'un bras vigoureux. + +John Cort, posté à l'avant, sa carabine près de lui, observait les +berges dans un intérêt purement cynégétique. Il songeait à +renouveler les provisions. Que quelque gibier de poil ou de plume +arrivât à sa portée, il serait facilement abattu. Ce fut même ce +qui survint vers neuf heures et demie. Une balle tua raide un +waterbuck, espèce d'antilope qui fréquente le bord des rivières. + +«Un beau coup! dit Max Huber. + +-- Coup inutile, déclara John Cort, si nous ne pouvons prendre +possession de la bête... + +-- Ce sera l'affaire de quelques instants», répliqua le foreloper. + +Et, appuyant sur la godille, il rapprocha le radeau de la rive, +près d'une petite grève où gisait le waterbuck. L'animal dépecé, +on en garda les morceaux utilisables pour les repas prochains. + +Entre-temps, Max Huber avait mis à profit ses talents de pêcheur, +bien qu'il n'eût à sa disposition que des engins très +rudimentaires, deux bouts de ficelle trouvés dans la cage du +docteur, et, pour hameçons, des épines d'acacia amorcées avec de +petits morceaux de viande. Les poissons se décideraient-ils à +mordre, parmi ceux que l'on voyait apparaître à la surface du +rio?... + +Max Huber s'était agenouillé à tribord du radeau, et Llanga, à sa +droite, suivait l'opération non sans un vif intérêt. + +Il faut croire que les brochets du rio Johausen ne sont pas moins +voraces que stupides, car l'un d'eux ne tarda guère à avaler +l'hameçon. Après l'avoir «pâmé», -- c'est le mot, -- ainsi que les +indigènes font de l'hippopotame pris dans ces conditions, Max +Huber fut assez adroit pour l'amener au bout de sa ligne. Ce +poisson pesait bien de huit à neuf livres, et l'on peut être +certain que les passagers n'attendraient pas au lendemain pour +s'en régaler. + +À la halte de midi, le déjeuner se composa d'un filet rôti de +waterbuck et du brochet dont il ne resta que les arêtes. Pour le +dîner, il fut convenu que l'on ferait la soupe avec un bon +quartier de l'antilope. Et, comme cela nécessiterait plusieurs +heures de cuisson, le foreloper alluma le foyer à l'avant du +radeau, assujettit la marmite sur le feu. Puis la navigation +reprit sans interruption jusqu'au soir. + +La pêche ne donna aucun résultat pendant l'après-midi. Vers six +heures, Khamis s'arrêta le long d'une étroite grève rocheuse, +ombragée par les basses branches d'un gommier de l'espèce krabah. +Il avait heureusement choisi le lieu de halte. + +En effet, les bivalves, moules et ostracées, abondaient entre les +pierres. Aussi les unes cuites, les autres crues, complétèrent +agréablement le menu du soir. Avec trois ou quatre morceaux de +biscuit et une pincée de sel, le repas n'eût rien laissé à +désirer. + +Comme la nuit menaçait d'être sombre, le foreloper ne voulut point +s'abandonner à la dérive. Le rio Johausen chaînait parfois des +troncs énormes. Un abordage eût pu être très dommageable pour le +radeau. La couchée fut donc organisée au pied du gommier sur un +amas d'herbes. Grâce à la garde successive de John Cort, de Max +Huber et de Khamis, le campement ne reçut aucune mauvaise visite. +Seulement les cris des singes ne discontinuèrent pas depuis le +coucher du soleil jusqu'à son lever. + +«Et j'ose affirmer que ceux-là ne parlaient pas!» s'écria Max +Huber, lorsque, le jour venu, il alla plonger dans l'eau limpide +du rio sa figure et ses mains que les malfaisants moustiques +n'avaient guère épargnées. + +Ce matin-là, le départ fut différé d'une grande heure. Il tombait +une violente pluie. Mieux valait éviter ces douches diluviennes +que le ciel verse si fréquemment sur la région équatoriale de +l'Afrique. L'épais feuillage du gommier préserva le campement dans +une certaine mesure non moins que le radeau accosté au pied de ses +puissantes racines. Au surplus, le temps était orageux. À la +surface de la rivière, les gouttes d'eau s'arrondissaient en +petites ampoules électriques. Quelques grondements de tonnerre +roulaient en amont sans éclairs. La grêle n'était point à +craindre, les immenses forêts de l'Afrique ayant le don d'en +détourner la chute. + +Cependant l'état de l'atmosphère était assez alarmant pour que +John Cort crût devoir émettre cette observation: + +«Si cette pluie ne prend pas fin, il sera préférable de demeurer +où nous sommes... Nous avons maintenant des munitions... nos +cartouchières sont pleines, mais ce sont les vêtements de rechange +qui manquent... + +-- Aussi, répliqua Max Huber en riant, pourquoi ne pas nous +habiller à la mode du pays... en peau humaine?... Voilà qui +simplifie les choses!... Il suffit de se baigner pour laver son +linge et de se frotter dans la brousse pour brosser ses +habits!...» + +La vérité est que, depuis une huitaine de jours, les deux amis +avaient dû chaque matin procéder à ce lavage, faute de pouvoir se +changer. + +Cependant, l'averse fut si violente qu'elle ne dura pas plus d'une +heure. On mit ce temps à profit pour le premier déjeuner. À ce +repas figura un plat nouveau, -- le très bien venu: des oeufs +d'outarde pondus fraîchement, dénichés par Llanga et que Khamis +fit durcir à l'eau bouillante du coquemar. Cette fois encore, Max +Huber se plaignit, non sans raison, que dame nature eût négligé de +mettre dans les oeufs le grain de sel dont ils ne sauraient se +passer. + +Vers sept heures et demie, la pluie cessa, bien que le ciel restât +orageux. Aussi le radeau regagna-t-il le courant au milieu de la +rivière. + +Les lignes mises à la traîne, plusieurs poissons eurent +l'obligeance de mordre à temps pour figurer au menu du repas de +midi. + +Khamis proposa de ne point faire la halte habituelle, afin de +rattraper le retard du matin. Sa proposition acceptée, John Cort +alluma le feu, et la marmite chanta bientôt sur les charbons +ardents. Comme il y avait encore une suffisante réserve de +waterbuck, les fusils demeurèrent muets. Et pourtant Max Huber fut +tenté plus d'une fois par quelques belles pièces, rôdant par +couples sur les rives. + +Cette partie de la forêt était très giboyeuse. Sans parler des +volatiles aquatiques, les ruminants y abondaient. Fréquemment, des +têtes de pallahs et de sassabys, qui sont une variété d'antilopes, +dressèrent leurs cormes entre les herbes et les roseaux des +berges. À plusieurs reprises s'approchèrent des élans de forte +taille, des daims rouges, des steimbocks, gazelles de petite +taille, des koudous, de l'espèce des cerfs de l'Afrique centrale, +des cuaggas, même des girafes, dont la chair est très succulente. +Il eût été facile d'abattre quelques-unes de ces bêtes, mais à +quoi bon, puisque la nourriture était assurée jusqu'au +lendemain?... Et puis, inutile de surcharger et d'encombrer le +radeau. C'est ce que John Cort fit justement observer à son ami. + +«Que voulez-vous, mon cher John? avoua Max Huber. Mon fusil me +monte de lui-même à la joue, lorsque je vois de si beaux coups à +ma portée.» + +Toutefois, comme ce n'eût été que tirer pour tirer, et bien que +cette considération ne soit pas pour arrêter un vrai chasseur, Max +Huber intima l'ordre à sa carabine de se tenir tranquille, de ne +point s'épauler d'elle-même. Les alentours ne retentirent donc pas +de détonations intempestives, et le radeau descendit paisiblement +le cours du rio Johausen. + +Khamis, John Cort et Max Huber eurent d'ailleurs lieu de se +dédommager dans l'après-midi. Les armes à feu durent faire +entendre leur voix -- la voix de la défensive, sinon celle de +l'offensive. + +Depuis le matin, une dizaine de kilomètres avaient été franchis. +La rivière dessinait alors de capricieuses sinuosités, bien que sa +direction générale se maintînt toujours vers le sud-ouest. Ses +berges, très accidentées, présentaient une bordure d'arbres +énormes, principalement des bombax, dont le parasol plafonnait à +la surface du rio. + +Qu'on en juge! Quoique la largeur du Johausen n'eût pas diminué, +qu'elle atteignît parfois de cinquante à soixante mètres, les +basses branches de ces bombax se rejoignaient et formaient un +berceau de verdure sous lequel murmurait un léger clapotis. +Quantité de ces branches enchevêtrées à leur extrémité, se +rattachaient au moyen de lianes serpentantes, -- pont végétal sur +lequel des clowns agiles, ou tout au moins des quadrumanes, +auraient pu se transporter d'une rive à l'autre. + +Les nuages orageux n'ayant pas encore abandonné les basses zones +de l'horizon, le soleil embrasait l'espace et ses rayons tombaient +à pic sur la rivière. + +Donc Khamis et ses compagnons ne pouvaient qu'apprécier cette +navigation sous un épais dôme de verdure. Elle leur rappelait le +cheminement au milieu du sous-bois, le long des passes ombreuses, +sans fatigue cette fois, sans les embarras d'un sol embroussaillé +de siziphus et autres herbes épineuses. + +«Décidément, c'est un parc, cette forêt de l'Oubanghi, déclara +John Cort, un parc avec ses massifs arborescents et ses eaux +courantes!... On se croirait dans la région du Parc-National des +États-Unis, aux sources du Missouri et de la Yellowstone!... + +-- Un parc où pullulent les singes, fit observer Max Huber. C'est +à croire que toute la gent simienne s'y est donné rendez-vous!... +Nous sommes en plein royaume de quadrumanes, où chimpanzés, +gorilles, gibbons, règnent en toute souveraineté!» + +Ce qui justifiait cette observation, c'était l'énorme quantité de +ces animaux qui occupaient les rives, apparaissaient sur les +arbres, couraient et gambadaient dans les profondeurs de la forêt. +Jamais Khamis et ses compagnons n'en avaient tant vu, ni de si +turbulents, ni de si contorsionnistes. Aussi que de cris, que de +sauts, que de culbutes, et quelle série de grimaces un photographe +aurait pu saisir avec son objectif! + +«Après tout, ajouta Max Huber, rien que de très naturel!... Est-ce +que nous ne sommes pas au centre de l'Afrique!... Or, entre les +indigènes et les quadrumanes congolais, -- en exceptant Khamis, +bien entendu, -- j'estime que la différence est mince... + +-- Elle est tout juste, répliqua John Cort, de ce qui distingue +l'homme de l'animal, l'être pourvu d'intelligence de l'être qui +n'est soumis qu'aux impersonnalités de l'instinct... + +-- Celui-ci infiniment plus sûr que celle-là, mon cher John! + +-- Je n'y contredis pas, Max. Mais ces deux facteurs de la vie +sont séparés par un abîme et, tant qu'on ne l'aura pas comblé, +l'école transformiste ne sera pas fondée à prétendre que l'homme +descend du singe... + +-- Juste, répondit Max Huber, et il manque toujours un échelon à +l'échelle, un type entre l'anthropoïde et l'homme, avec un peu +moins d'instinct et un peu plus d'intelligence... Et si ce type +fait défaut, c'est sans doute parce qu'il n'a jamais existé... +D'ailleurs, lors même qu'il existerait, la question soulevée par +la doctrine darwinienne ne serait pas encore résolue, à mon avis +du moins...» + +En ce moment, il y avait mieux à faire qu'à essayer de résoudre, +en vertu de cet axiome que la nature ne procède pas par sauts, la +question de savoir si tous les êtres vivants se raccordent entre +eux. Ce qui convenait, c'était de prendre des précautions ou des +mesures contre les manifestations hostiles d'une engeance +redoutable par sa supériorité numérique. Il eût été d'une rare +imprudence de la traiter en quantité négligeable. Ces quadrumanes +formaient une armée recrutée dans toute la population simienne de +l'Oubanghi. À leurs démonstrations, on ne pouvait se tromper, et +il faudrait bientôt se défendre à outrance. + +Le foreloper observait cette bruyante agitation non sans sérieuse +inquiétude. Cela se voyait à son rude visage auquel le sang +affluait, ses épais sourcils abaissés, son regard d'une vivacité +pénétrante, son front où se creusaient de larges plis. + +«Tenons-nous prêts, dit-il, la carabine chargée, les cartouches à +portée de la main, car je ne sais trop comment les choses vont +tourner... + +-- Bah! un coup de fusil aura bientôt fait de disperser ces +bandes...», repartit Max Huber. + +Et il épaula sa carabine. + +«Ne tirez pas, monsieur Max!... s'écria Khamis. Il ne faut point +attaquer... il ne faut pas provoquer!... C'est assez d'avoir à se +défendre! + +-- Mais ils commencent..., répliqua John Cort. + +-- Ne ripostons que si cela devient nécessaire!...» déclara +Khamis. + +L'agression ne tarda pas à s'accentuer. De la rive partaient des +pierres, des morceaux de branches, lancés par ces singes dont les +grands types sont doués d'une force colossale. Ils jetaient même +des projectiles de nature plus inoffensive, entre autres les +fruits arrachés aux arbres. + +Le foreloper essaya de maintenir le radeau au milieu du rio, +presque à égale distance de l'une et de l'autre berge. Les coups +seraient moins dangereux, étant moins assurés. Le malheur était de +n'avoir aucun moyen de s'abriter contre cette attaque. En outre, +le nombre des assaillants s'accroissait, et plusieurs projectiles +avaient déjà atteint les passagers, sans trop leur faire de mal, +il est vrai. + +«En voilà assez...», finit par dire Max Huber. + +Et, visant un gorille qui se démenait entre les roseaux, il +l'abattit du coup. + +Au bruit de la détonation répondirent des clameurs +assourdissantes. L'agression ne cessa point, les bandes ne prirent +pas la fuite. Et, en somme, à vouloir les exterminer, ces singes, +l'un après l'autre, les munitions n'y pourraient suffire. Rien +qu'à une balle par quadrumane, la réserve serait vite épuisée. Que +feraient, alors, les chasseurs, la cartouchière vide? + +«Ne tirons plus, ordonna John Cort. Cela ne servirait qu'à +surexciter ces maudites bêtes! Nous en serons quittes, espérons- +le, pour quelques contusions sans importance... + +-- Merci!» riposta Max Huber, qu'une pierre venait d'atteindre à +la jambe. + +On continua donc de descendre, suivi par la double escorte sur les +rives, très sinueuses en cette partie du rio Johausen. En de +certains rétrécissements, elles se rapprochaient à ce point que la +largeur du lit se réduisait d'un tiers. La marche du radeau +s'accroissait alors avec la vitesse du courant. + +Enfin, à la nuit close, peut-être les hostilités prendraient-elles +fin. Peut-être les assaillants se disperseraient-ils à travers la +forêt. Dans tous les cas, s'il le fallait, au lieu de s'arrêter +pour la halte du soir, Khamis se risquerait à naviguer toute la +nuit. Or, il n'était que quatre heures, et, jusqu'à sept, la +situation resterait très inquiétante. + +En effet, ce qui l'aggravait, c'est que le radeau n'était pas à +l'abri d'un envahissement. Si les singes, pas plus que les chats, +n'aiment l'eau, s'il n'y avait pas à craindre qu'ils se missent à +la nage, la disposition des ramures au-dessus de la rivière leur +permettait, en divers endroits, de s'aventurer par ces ponts de +branches et de lianes, puis de se laisser choir sur la tête de +Khamis et de ses compagnons. Cela ne serait qu'un jeu pour ces +bêtes aussi agiles que malfaisantes. + +Ce fut même la manoeuvre que cinq ou six grands gorilles tentèrent +vers cinq heures, à un coude de la rivière où se joignait le +branchage des bombax. Ces animaux, postés à cinquante pas en aval, +attendaient le radeau au passage. + +John Cort les signala, et il n'y avait pas à se méprendre sur +leurs intentions. + +«Ils vont nous tomber dessus, s'écria Max Huber, et si nous ne les +forçons pas à décamper... + +-- Feu!» commanda le foreloper. + +Trois détonations retentirent. Trois singes, mortellement touchés, +après avoir essayé de se raccrocher aux branches, s'abattirent +dans le rio. + +Au milieu de clameurs plus violentes, une vingtaine de quadrumanes +s'engagèrent entre les lianes, prêts à se précipiter. + +On dut prestement recharger les armes et tirer sans perdre un +instant. Une fusillade assez nourrie s'ensuivit. Dix ou douze +gorilles et chimpanzés furent blessés avant que le radeau se +trouvât sous le pont végétal et, découragés, leurs congénères +s'enfuirent sur les rives. + +Une réflexion qui vint à l'esprit, c'est que, si le professeur +Garner se fût installé dans ces profondeurs de la grande forêt, +son sort aurait été celui du docteur Johausen. En admettant que ce +dernier eût été accueilli par la population forestière de la même +façon que Khamis, John Cort et Max Huber, en fallait-il davantage +pour expliquer sa disparition? Toutefois, en cas d'agression, on +eût dû en retrouver les témoignages non équivoques. Grâce aux +instincts destructeurs des singes, la cage ne serait pas restée +intacte, et il n'y en aurait eu que les débris à la place qu'elle +occupait. + +Après tout, à cette heure, le plus urgent n'était pas de +s'inquiéter du docteur allemand, mais de ce qu'il adviendrait du +radeau. Précisément, la largeur du rio diminuait peu à peu. À cent +pas sur la droite, en avant d'une pointe, l'eau tourbillonnante +indiquait un fort remous. Si le radeau y tombait, ne subissant +plus l'action du courant détourné par la pointe, il serait drossé +contre la berge. Khamis pouvait bien avec sa godille le maintenir +au fil de l'eau, mais l'obliger à s'écarter du remous, ce serait +difficile. Les singes de la rive droite viendraient l'assaillir en +grand nombre. Aussi les mettre en fuite à coups de fusil +s'imposait-il. Les carabines se mirent donc de la partie au moment +où le radeau commençait à tourner sur lui-même. + +Un instant après, la bande avait disparu. Ce n'étaient pas les +balles, ce n'étaient pas les détonations qui l'avaient dispersée. +Depuis une heure, un orage montait vers le zénith. Les nuages +blafards couvraient maintenant le ciel. À ce moment, les éclairs +embrasèrent l'espace, et le météore se déchaîna avec cette +prodigieuse rapidité, particulière aux basses latitudes. À ces +formidables éclats de la foudre, les quadrumanes ressentirent ce +trouble instinctif que produit sur tous les animaux l'influence +électrique. Ils prirent peur, ils allèrent chercher sous de plus +épais massifs un abri contre ces coruscations aveuglantes, ce +formidable déchirement des nues. En quelques minutes, les deux +berges furent désertes, et, de cette bande, il ne resta qu'une +vingtaine de corps, sans vie, étendus entre les roseaux des +berges. + +CHAPITRE X +_Ngora!_ + +Le lendemain, le ciel rasséréné -- on pourrait dire épousseté par +le puissant plumeau des orages -- arrondissait sa voûte d'un bleu +cru au-dessus de la cime des arbres. Au lever du soleil, les fines +gouttelettes des feuilles et des herbes se volatilisèrent. Le sol, +très rapidement asséché, se prêtait au cheminement en forêt. Mais +il n'était pas question de reprendre à pied la route du sud-ouest. +Si le rio Johausen ne s'écartait pas de cette direction, Khamis ne +doutait plus d'atteindre en une vingtaine de jours le bassin de +l'Oubanghi. + +Le violent trouble atmosphérique, ses milliers d'éclairs, ses +roulements prolongés, ses chutes de foudre, n'avaient cessé qu'à +trois heures du matin. Après avoir accosté la berge à travers le +remous, le radeau avait trouvé un abri. En cet endroit se dressait +un énorme baobab dont le tronc, évidé à l'intérieur, ne tenait +plus que par son écorce. Khamis et ses compagnons, en se serrant, +y auraient place. On y transporta le modeste matériel, ustensiles, +armes, munitions, qui n'eut point à souffrir des rafales et dont +le rembarquement s'effectua à l'heure du départ. + +«Ma foi, il est venu à propos, cet orage!» observa John Cort, qui +s'entretenait avec Max, tandis que le foreloper disposait les +restes du gibier pour ce premier repas. + +Tout en causant, les deux jeunes gens s'occupaient à nettoyer +leurs carabines, travail indispensable après la fusillade très +vive de la veille. + +Entre temps, Llanga furetait au milieu des roseaux et des herbes, +à la recherche des nids et des oeufs. + +«Oui, mon cher John, l'orage est venu à propos, dit Max Huber, et +fasse le ciel que ces abominables bêtes ne s'avisent pas de +reparaître maintenant qu'il est dissipé!... Dans tous les cas, +tenons-nous sur nos gardes.» + +Khamis n'était pas sans avoir eu cette crainte qu'au lever du jour +les quadrumanes ne revinssent sur les deux rives. Et tout d'abord +il fut rassuré: on n'entendait aucun bruit suspect à mesure que +l'aube pénétrait le sous-bois. + +«J'ai parcouru la rive sur une centaine de pas, et je n'ai aperçu +aucun singe, assura John Cort... + +-- C'est de bon augure, répondit Max Huber, et j'espère utiliser +désormais nos cartouches autrement qu'à nous défendre contre des +macaques!... J'ai cru que toute notre réserve allait y passer... + +-- Et comment aurions-nous pu la renouveler? reprit John Cort... +Il ne faut pas compter sur une seconde cage pour se ravitailler de +balles, de poudres et de plomb... + +-- Eh! s'écria Max Huber, quand je songe que le docteur voulait +établir des relations sociales avec de pareils êtres!... Le joli +monde!... Quant à découvrir quels termes ils emploient pour +s'inviter à dîner et comment ils se disent bonjour ou bonsoir, il +faut vraiment être un professeur Garner, comme il y en a quelques- +uns en Amérique... ou un docteur Johausen, comme il y en a +quelques-uns en Allemagne, et peut-être même en France... + +-- En France, Max?... + +-- Oh! si l'on cherchait parmi les savants de l'Institut ou de la +Sorbonne, on trouverait bien quelque idio... + +-- Idiot!... répéta John Cort en protestant. + +-- Idiomographe, acheva Max Huber, qui serait capable de venir +dans les forêts congolaises recommencer les tentatives du +professeur Garner et du docteur Johausen! + +-- En tout cas, mon cher Max, si l'on est rassuré sur le compte du +premier, qui paraît avoir rompu tout rapport avec la société des +macaques, il n'en est pas ainsi du second, et je crains bien +que... + +-- Que les babouins ou autres ne lui aient rompu les os!... +poursuivit Max Huber. À la façon dont ils nous ont accueillis +hier, on peut juger si ce sont des êtres civilisés et s'il est +possible qu'ils le deviennent jamais! + +-- Voyez-vous, Max, j'imagine que les bêtes sont destinées à +rester bêtes... + +-- Et les hommes aussi!... répliqua Max Huber en riant. N'empêche +que j'ai un gros regret de revenir à Libreville sans rapporter des +nouvelles du docteur... + +-- D'accord, mais l'important pour nous serait d'avoir pu +traverser cette interminable forêt... + +-- Ça se fera... + +-- Soit, mais je voudrais que ce fût fait!» + +Du reste, le parcours ne présentait plus que des chances assez +heureuses, puisque le radeau n'avait qu'à s'abandonner au courant. +Encore convenait-il que le lit du rio Johausen ne fût pas +embarrassé de rapides, coupé de barrages, interrompu par des +chutes. C'est ce que redoutait surtout le foreloper. + +En ce moment, il appela ses compagnons pour le déjeuner. Llanga +revint presque aussitôt, rapportant quelques oeufs de canard, qui +furent réservés pour le repas de midi. Grâce au morceau +d'antilope, il n'y aurait pas lieu de renouveler la provision de +gibier avant la halte de la méridienne. + +«Eh! j'y songe, suggéra John Cort, pour ne pas avoir inutilement +dépensé nos munitions, pourquoi ne pas se nourrir de la chair des +singes?... + +-- Ah! pouah! fit Max Huber. + +-- Voyez ce dégoûté!... + +-- Quoi, mon cher John, des côtelettes de gorille, des filets de +gibbons, des gigots de chimpanzés... toute une fricassée de +mandrilles... + +-- Ce n'est pas mauvais, affirma Khamis. Les indigènes ne font +point fi d'une grillade de ce genre. + +-- Et j'en mangerais au besoin..., dit John Cort. + +-- Anthropophage! s'écria Max Huber. Manger presque son +semblable... + +-- Merci, Max!...» + +En fin de compte, on abandonna aux oiseaux de proie les +quadrumanes tués pendant la bataille. La forêt de l'Oubanghi +possédait assez de ruminants et de volailles pour que l'on ne fît +pas aux représentants de l'espèce simienne l'honneur de les +introduire dans un estomac humain. + +Khamis éprouva de sérieuses difficultés à tirer le radeau du +remous et à doubler la pointe. + +Tous donnèrent la main à cette manoeuvre, qui demanda près d'une +heure. On avait dû couper de jeunes baliveaux, puis les ébrancher +afin d'en faire des espars au moyen desquels on s'écarta de la +berge. Le remous y maintenant le radeau, si la bande fût revenue à +cette heure, il n'aurait pas été possible d'éviter son attaque en +se rejetant dans le courant. Sans doute, ni le foreloper ni ses +compagnons ne fussent sortis sains et saufs de cette lutte trop +inégale. + +Bref, après mille efforts, le radeau dépassa l'extrémité de la +pointe et commença à redescendre le cours du rio Johausen. + +La journée promettait d'être belle. Aucun symptôme d'orage à +l'horizon, aucune menace de pluie. En revanche, une averse de +rayons solaires tombait d'aplomb, et la chaleur aurait été torride +sans une vive brise du nord, dont le radeau se fût fort aidé, s'il +eût possédé une voile. + +La rivière s'élargissait graduellement à mesure qu'elle se +dirigeait vers le sud-ouest. Plus de berceau s'étendant sur son +lit, plus de branches s'enchevêtrant d'une rive à l'autre. En ces +conditions, la réapparition des quadrumanes sur les deux berges +n'aurait pas présenté les mêmes dangers que la veille. D'ailleurs, +ils ne se montrèrent pas. + +Les bords du rio, cependant, n'étaient pas déserts. Nombre +d'oiseaux aquatiques les animaient de leurs cris et de leurs vols, +canards, outardes, pélicans, martins-pêcheurs et multiples +échantillons d'échassiers. + +John Cort abattit plusieurs couples de ces volatiles, qui +servirent au repas de midi, avec les oeufs dénichés par le jeune +indigène. Au surplus, afin de regagner le temps perdu, on ne fit +pas halte à l'heure habituelle et la première partie de la journée +s'écoula sans le moindre incident. + +Dans l'après-midi, il se produisit une alerte, non sans sérieux +motifs: + +Il était quatre heures environ lorsque Khamis, qui tenait la +godille à l'arrière, pria John Cort de le remplacer, et vint se +poster debout à l'avant. + +Max Huber se releva, s'assura que rien ne menaçait ni sur la rive +droite ni sur la rive gauche et dit au foreloper: + +«Que regardez-vous donc? + +-- Cela.» + +Et, de la main, Khamis indiquait en aval une assez violente +agitation des eaux. + +«Encore un remous, dit Max Huber, ou plutôt une sorte de maëlstrom +de rivière!... Attention, Khamis, à ne point tomber là dedans... + +-- Ce n'est pas un remous, affirma le foreloper. + +-- Et qu'est-ce donc?...» + +À cette demande répondit presque aussitôt une sorte de jet liquide +qui monta d'une dizaine de pieds au-dessus de la surface du rio. + +Et Max Huber, très surpris, de s'écrier: + +«Est-ce que, par hasard, il y aurait des baleines dans les fleuves +de l'Afrique centrale?... + +-- Non... des hippopotames», répliqua le foreloper. + +Un souffle bruyant se fit entendre à l'instant où émergeait une +tête énorme avec des mâchoires armées de fortes défenses, et, pour +employer des comparaisons singulières, mais justes, «un intérieur +de bouche semblable à une masse de viande de boucherie, et des +yeux comparables à la lucarne d'une chaumière hollandaise!» Ainsi +se sont exprimés dans leurs récits quelques voyageurs +particulièrement imaginatifs. + +De ces hippopotames, on en rencontre depuis le cap de Bonne- +Espérance jusqu'au vingt-troisième degré de latitude nord. Ils +fréquentent la plupart des rivières de ces vastes régions, les +marais et les lacs. Toutefois, suivant une remarque qui a été +faite, si le rio Johausen eût été tributaire de la Méditerranée, - +- ce qui ne se pouvait, -- il n'y aurait pas eu à se préoccuper +des attaques de ces amphibies, car ils ne s'y montrent jamais, +sauf dans le haut Nil. + +L'hippopotame est un animal redoutable, bien que doux de +caractère. Pour une raison ou pour une autre, lorsqu'il est +surexcité, sous l'empire de la douleur, à l'instant où il vient +d'être harponné, il s'exaspère, il se précipite avec fureur contre +les chasseurs, il les poursuit le long des berges, il fonce sur +les canots, qu'il est de taille à chavirer, et de force à crever, +avec ses mâchoires assez puissantes pour couper un bras ou une +jambe. + +Certes, aucun passager du radeau -- pas même Max Huber, si enragé +qu'il fût de prouesses cynégétiques -- ne devait avoir la pensée +de s'attaquer à un tel amphibie. Mais l'amphibie voudrait peut- +être les assaillir, et s'il atteignait le radeau, s'il le +heurtait, s'il l'accablait de son poids qui va parfois à deux +mille kilogrammes, s'il l'encornait de ses terribles défenses, que +deviendraient Khamis et ses compagnons... + +Le courant était rapide alors, et peut-être valait-il mieux se +contenter de le suivre, au lieu de se rapprocher de l'une des +rives: l'hippopotame s'y fût dirigé après lui. À terre, il est +vrai, ses coups auraient été plus facilement évités, puisqu'il est +impropre à se mouvoir rapidement avec ses jambes courtes et +basses, son ventre énorme qui traîne sur le sol. Il tient plus du +cochon que du sanglier. Mais, à la surface du rio, le radeau +serait à sa merci. Il le mettrait en pièces, et, à supposer que +les passagers eussent, en nageant, gagné les berges, quelle +fâcheuse éventualité que celle d'être obligés à construire un +second appareil flottant! + +«Tâchons de passer sans être vus, conseilla Khamis. Étendons-nous, +ne faisons aucun bruit, et soyons prêts à nous jeter à l'eau si +c'est nécessaire... + +-- Je me charge de toi, Llanga», dit Max Huber. + +On suivit le conseil du foreloper, et chacun se coucha sur le +radeau que le courant entraînait avec une certaine rapidité. Dans +cette position, peut-être y avait-il chance de ne point être +aperçus par l'hippopotame. + +Et ce fut un grand souffle, une sorte de grognement de porc, que +tous quatre entendirent quelques instants après, quand les +secousses indiquèrent qu'ils franchissaient les eaux troublées par +l'énorme animal. + +Il y eut quelques secondes de vive anxiété. Le radeau allait-il +être soulevé par la tête du monstre ou immergé sous sa lourde +masse?... + +Khamis, John Cort et Max Huber ne furent rassurés qu'au moment où +l'agitation des eaux eut cessé, en même temps que diminuait +l'intensité du souffle dont ils avaient senti les chaudes +émanations au passage. Ils se relevèrent alors et ne virent plus +l'amphibie qui s'était replongé dans les basses couches du rio. + +Certes, des chasseurs habitués à lutter contre l'éléphant, qui +venaient de faire campagne avec la caravane d'Urdax, n'auraient +pas dû s'effrayer de la rencontre d'un hippopotame. Plusieurs fois +ils avaient attaqué ces animaux au milieu des marais du haut +Oubanghi, mais dans des conditions plus favorables. À bord de ce +fragile assemblage de planches dont la perte eût été si +regrettable, on admettra leurs appréhensions, et ce fut heureux +qu'ils eussent évité les attaques de la formidable bête. + +Le soir, Khamis s'arrêta à l'embouchure d'un ruisseau de la rive +gauche. On n'eût pu mieux choisir pour la nuit, au pied d'un +bouquet de bananiers, dont les larges feuilles formaient abri. À +cette place, la grève était couverte de mollusques comestibles, +qui furent recueillis et mangés crus ou cuits, suivant l'espèce. +Quant aux bananes, leur goût sauvage laissait à désirer. +Heureusement, l'eau du ruisselet, mélangée du suc de ces fruits, +fournit une boisson assez rafraîchissante. + +«Tout cela serait parfait, dit Max Huber, si nous étions certains +de dormir tranquillement... Par malheur, il y a ces maudits +insectes qui se garderont bien de nous épargner... Faute de +moustiquaire, nous nous réveillerons pointillés de piqûres!» + +Et, en vérité, c'est ce qui serait arrivé si Llanga n'avait trouvé +le moyen de chasser ces myriades de moustiques réunis en nuées +bourdonnantes. + +Il s'était éloigné en remontant le long du ruisseau, lorsque sa +voix se fit entendre à courte distance. + +Khamis le rejoignit aussitôt et Llanga lui montra sur la grève des +tas de bouses sèches, laissées par les ruminants, antilopes, +cerfs, buffles et autres, qui venaient d'habitude se désaltérer à +cette place. + +Or, de mêler ces bouses à un foyer flambant -- ce qui produit une +épaisse fumée d'une âcreté particulière -- c'est le meilleur moyen +et peut-être le seul d'éloigner les moustiques. Les indigènes +l'emploient toutes les fois qu'ils le peuvent et s'en trouvent +bien. + +L'instant d'après, un gros tas s'élevait au pied des bananiers. Le +feu fut ravivé avec du bois mort. Le foreloper y jeta plusieurs +bouses. Un nuage de fumée se dégagea et l'air fut aussitôt nettoyé +de ces insupportables insectes. + +Le foyer dut être entretenu pendant toute la nuit par John Cort, +Max Huber et Khamis, qui veillèrent tour à tour. Aussi, le matin +venu, bien remis grâce à un bon sommeil, ils reprirent dès le +petit jour la descente du rio Johausen. + +Rien n'est variable comme le temps sous ce climat de l'Afrique du +centre. Au ciel clair de la veille succédait un ciel grisâtre qui +promettait une journée pluvieuse. Il est vrai, comme les nuages se +tenaient dans les basses zones, il ne tomba qu'une pluie fine, +simple poussière liquide, néanmoins fort désagréable à recevoir. + +Par bonheur, Khamis avait eu une excellente idée. Ces feuilles de +bananier, de l'espèce «enseté», sont peut-être les plus grandes de +tout le règne végétal. Les noirs s'en servent pour la toiture de +leurs paillotes. Rien qu'avec une douzaine, on pouvait établir une +sorte de taud au centre du radeau, en liant leurs queues au moyen +de lianes. C'est ce que le foreloper avait fait avant de partir. +Les passagers se trouvaient donc à couvert contre cette pluie +ténue, qui glissait sur les feuilles d'enseté. + +Pendant la première partie de la journée se montrèrent quelques +singes le long de la rive droite, une vingtaine de grande taille, +qui semblaient enclins à reprendre les hostilités de l'avant- +veille. Le plus sage était d'éviter tout contact avec eux, et on y +parvint en maintenant le radeau le long de la rive gauche, moins +fréquentée par les bandes de quadrumanes. + +John Cort fit judicieusement observer que les relations devaient +être rares entre les tribus simiennes des deux rives, puisque la +communication ne s'établissait que par les ponts de branchages et +de lianes, malaisément praticables même à des singes. + +On «brûla» la halte de la méridienne, et, dans l'après-midi, le +radeau ne s'arrêta qu'une seule fois, afin d'embarquer une +antilope sassaby que John Cort avait abattue derrière un fouillis +de roseaux, près d'un coude de la rivière. + +À ce coude, le rio Johausen, obliquant vers le sud-est, modifiait +presque à angle droit sa direction habituelle. Cela ne laissa pas +d'inquiéter Khamis de se voir ainsi rejeté à l'intérieur de la +forêt, alors que le terme du voyage se trouvait à l'opposé, du +côté de l'Atlantique. Évidemment, on ne pouvait mettre en doute +que le rio Johausen fût un tributaire de l'Oubanghi, mais d'aller +chercher ce confluent à quelques centaines de kilomètres, au +centre du Congo indépendant, quel immense détour! Heureusement, +après une heure de navigation, le foreloper, grâce à son instinct +d'orientation, -- car le soleil ne se montrait pas, -- reconnut +que le cours d'eau reprenait sa direction première. Il était donc +permis d'espérer qu'il entraînerait le radeau jusqu'à la limite du +Congo français, d'où il serait aisé de gagner Libreville. + +À six heures et demie, d'un vigoureux coup de godille, Khamis +accosta la rive gauche, au fond d'une étroite crique, ombragée +sous les larges frondaisons d'un cailcédrat d'une espèce identique +à l'acajou des forêts sénégaliennes. + +Si la pluie ne tombait plus, le ciel ne s'était pas dégagé de ces +brumailles dont le soleil n'avait pu percer l'épaisseur. Il n'en +faudrait pas inférer que la nuit serait froide. Un thermomètre eût +marqué de vingt-cinq à vingt-six degrés centigrades. Le feu +pétilla bientôt entre les pierres de la crique, et ce fut +uniquement pour les exigences culinaires, le rôtissage d'un +quartier de sassaby. Cette fois, Llanga eût vainement cherché des +mollusques afin de varier le menu, ou des bananes pour édulcorer +l'eau du rio Johausen, lequel, malgré une certaine ressemblance de +nom, ainsi que le fit observer Max Huber, ne rappelait en aucune +façon le johannisberg de M. de Metternich. En revanche, on saurait +se débarrasser des moustiques par le même procédé que la veille. + +À sept heures et demie, il ne faisait pas encore nuit. Une vague +clarté se reflétait dans les eaux de la rivière. À sa surface +flottaient des amas de roseaux et de plantes, des troncs d'arbres, +arrachés des berges. + +Tandis que John Cort, Max Huber et Khamis préparaient la couchée, +entassant des brassées d'herbes sèches au pied de l'arbre, Llanga +allait et venait sur le bord, s'amusant à suivre cette dérive +d'épaves flottantes. + +En ce moment apparut en amont, à une trentaine de toises, le tronc +d'un arbre de taille moyenne, pourvu de toute sa ramure. Il avait +été brisé à cinq ou six pieds au-dessous de sa fourche, où la +cassure était fraîche. Autour de ces branches, dont les plus +basses traînaient dans l'eau, s'entortillait un feuillage assez +épais, quelques fleurs, quelques fruits, toute une verdure qui +avait survécu a la chute de l'arbre. + +Très probablement, cet arbre avait été frappé d'un coup de foudre +du dernier orage. De la place où s'implantaient ses racines, il +était tombé sur la berge, puis, glissant peu à peu, dégagé des +roseaux, saisi par le courant, il dérivait avec les nombreux +débris à la surface du rio. + +De telles réflexions, il ne faudrait pas s'imaginer que Llanga les +eût faites ou fût capable de les faire. Ce tronc, il ne l'aurait +pas plus remarqué que les autres épaves animées du même mouvement, +si son attention, n'eût été attirée d'une façon toute spéciale. + +En effet, dans l'interstice des branches, Llanga crut apercevoir +une créature vivante, qui faisait des gestes comme pour appeler au +secours. Au milieu de la demi-obscurité, il ne put distinguer +l'être en question. Était-il d'origine animale?... + +Très indécis, il allait appeler Max Huber et John Cort, lorsque se +produisit un nouvel incident. + +Le tronc n'était plus qu'a une quarantaine de mètres, en obliquant +vers la crique, où était accosté le radeau. + +À cet instant, un cri retentit, -- un cri singulier, ou plutôt une +sorte d'appel désespéré, comme si quelque être humain eût demande +aide et assistance. Puis, alors que le tronc passait devant la +crique, cet être se précipita dans le courant avec l'évidente +intention de gagner la berge. + +Llanga crut reconnaître un enfant, d'une taille inférieure à la +sienne. Cet enfant avait dû se trouver sur l'arbre au moment de sa +chute. Savait-il nager?... Très mal dans tous les cas et pas assez +pour atteindre la berge. Visiblement ses forces le trahissaient. +Il se débattait, disparaissait, reparaissait, et, par intervalles, +une sorte de gloussement s'échappait de ses lèvres. + +Obéissant à un sentiment d'humanité, sans prendre le temps de +prévenir, Llanga se jeta dans le rio, et gagna la place où +l'enfant venait de s'enfoncer une dernière fois. + +Aussitôt, John Cort et Max Huber, qui avaient entendu le premier +cri, accoururent sur le bord de la crique. Voyant Llanga soutenir +un corps à la surface de la rivière, ils lui tendirent la main +pour l'aider à remonter sur la berge. + +«Eh?... Llanga, s'écria Max Huber, qu'es-tu allé repêcher là?... + +-- Un enfant... mon ami Max... un enfant... Il se noyait... + +-- Un enfant?... répéta John Cort. + +-- Oui, mon ami John.» + +Et Llanga s'agenouilla près du petit être qu'il venait de sauver +assurément. + +Max Huber se pencha, afin de l'observer de plus près. + +«Eh!... ce n'est pas un enfant!... déclara-t-il en se relevant. + +-- Qu'est-ce donc?... demanda John Cort. + +-- Un petit singe... un rejeton de ces abominables grimaciers qui +nous ont assaillis!... Et c'est pour le tirer de la noyade que tu +as risqué de te noyer, Llanga?... + +-- Un enfant... si... un enfant!... répétait Llanga. + +-- Non, te dis-je, et je t'engage à l'envoyer rejoindre sa famille +au fond des bois.» + +Était-ce donc qu'il ne crût pas à ce qu'affirmait son ami Max, +mais Llanga s'obstinait à voir un enfant dans ce petit être qui +lui devait la vie, et qui n'avait pas encore repris connaissance. +Aussi, n'entendant pas s'en séparer, il le souleva entre ses bras. +Au total, le mieux était de le laisser faire à sa guise. Après +l'avoir rapporté au campement, Llanga s'assura que l'enfant +respirait encore, il le frictionna, il le réchauffa, puis il le +coucha sur l'herbe sèche, attendant que ses yeux se rouvrissent. + +La veillée ayant été organisée comme d'habitude, les deux amis ne +tardèrent pas à s'endormir, tandis que Khamis resterait de garde +jusqu'à minuit. Llanga ne put se livrer au sommeil. Il épiait les +plus légers mouvements de son protégé; étendu près de lui, il lui +tenait les mains, il écoutait sa respiration... Et quelle fut sa +surprise, lorsque, vers onze heures, il entendit ce mot prononcé +d'une voix faible: «Ngora... ngora!» comme si cet enfant eût +appelé sa mère! + +CHAPITRE XI +_La journée du 19 Mars_ + +À cette halte, on pouvait estimer à deux cents kilomètres le +parcours effectué moitié à pied, moitié avec le radeau. En +restait-il encore autant pour atteindre l'Oubanghi?... Non, dans +l'opinion du foreloper, et cette seconde partie du voyage se +ferait rapidement, à la condition que nul obstacle n'arrêtât la +navigation. + +On s'embarqua dès le point du jour avec le petit passager +supplémentaire, dont Llanga n'avait pas voulu se séparer. Après +l'avoir transporté sous le taud de feuillage, il voulut demeurer +près de lui, espérant que ses yeux allaient se rouvrir. + +Que ce fût un membre de la famille des quadrumanes du continent +africain, chimpanzés, orangs, gorilles, mandrilles, babouins et +autres, cela ne faisait pas doute dans l'esprit de Max Huber et de +John Cort. Ils n'avaient même guère songé à le regarder de plus +près, à lui accorder une attention particulière. Cela ne les +intéressait pas autrement. Llanga l'avait sauvé, il désirait le +garder, comme on garde un pauvre chien recueilli par pitié, soit! +Qu'il s'en fît un compagnon, rien de mieux, et cela témoignait de +son bon coeur. Après tout, puisque les deux amis avaient adopté le +jeune indigène, il était bien permis à celui-ci d'adopter un petit +singe. Vraisemblablement, dès qu'il trouverait l'occasion de filer +sous bois, ce dernier abandonnerait son sauveur avec cette +ingratitude dont les hommes n'ont point le monopole. + +Il est vrai, si Llanga était venu dire à John Cort, à Max Huber, +même à Khamis: «Il parle, ce singe!... Il a répété trois ou quatre +fois le mot «ngora», peut-être leur attention eût-elle été +éveillée, leur curiosité aussi!... Peut-être l'eussent-ils examiné +avec plus de soin, ce petit animal!... Peut-être auraient-ils +découvert en lui quelque échantillon d'une race inconnue +jusqu'alors, celle des quadrumanes parlants?... + +Mais Llanga se tut, craignant de s'être trompé, d'avoir mal +entendu. Il se promit d'observer son protégé, et, si le mot +«ngora» ou tout autre s'échappait de ses lèvres, il préviendrait +aussitôt son ami John et son ami Max. + +C'est donc une des raisons pour lesquelles il demeura sous le +taud, essayant de donner un peu de nourriture à son protégé, qui +semblait affaibli par un long jeûne. Sans doute, le nourrir serait +malaisé, les singes étant frugivores. Or, Llanga n'avait pas un +seul fruit à lui offrir, rien que de la chair d'antilope dont il +ne s'accommoderait pas. D'ailleurs une fièvre assez forte ne lui +eût pas permis de manger et il demeurait dans une sorte +d'assoupissement. + +«Et comment va ton singe?... demanda Max Huber à Llanga, lorsque +celui-ci se montra, une heure après le départ. + +-- Il dort toujours, mon ami Max. + +-- Et tu tiens à le garder?... + +-- Oui... si vous le permettez... + +-- Je n'y vois aucun inconvénient, Llanga... Mais prends garde +qu'il ne te griffe... + +-- Oh, mon ami Max! + +-- Il faut se défier!... C'est mauvais comme des chats, ces bêtes- +là!... + +-- Pas celui-ci!... Il est si jeune!... Il a une petite figure si +douce!... + +-- À propos, puisque tu veux en faire ton camarade, occupe-toi de +lui donner un nom... + +-- Un nom?... Et lequel?... + +-- Jocko, parbleu!... Tous les singes s'appellent Jocko!» + +Il est probable que ce nom ne convenait pas à Llanga. Il ne +répondit rien et retourna auprès de son protégé. + +Pendant cette matinée, la navigation fut favorisée et on n'eut +point trop à souffrir de la chaleur. La couche de nuages était +assez épaisse pour que le soleil ne pût la traverser. Il y avait +lieu de s'en féliciter, puisque le rio Johausen coulait parfois à +travers de larges clairières. Impossible de trouver abri le long +des berges, où les arbres étaient rares. Le sol redevenait +marécageux. Il eût fallu s'écarter d'un demi-kilomètre à droite ou +à gauche pour atteindre les plus proches massifs. Ce que l'on +devait craindre, c'est que la pluie ne reprît avec sa violence +habituelle, mais le ciel s'en tint à des menaces. + +Toutefois, si les oiseaux aquatiques volaient par bandes au-dessus +du marécage, les ruminants ne s'y montraient guère, d'où vif +déplaisir de Max Huber. Aux canards et aux outardes des jours +précédents, il eût voulu substituer des antilopes sassabys, +inyalas, waterbucks ou autres. C'est pourquoi, posté à l'avant du +radeau, sa carabine prête, comme un chasseur à l'affût, fouillait- +il du regard la rive dont le foreloper se rapprochait suivant le +caprice du courant. + +On dut se contenter des cuisses et ailes des volatiles pour le +déjeuner de midi. En somme, rien d'étonnant à ce que ces +survivants de la caravane du Portugais Urdax se sentissent +fatigués de leur alimentation quotidienne. Toujours de la viande +rôtie, bouillie ou grillée, toujours de l'eau claire, pas de +fruits, pas de pain, pas de sel. Du poisson, et si insuffisamment +accommodé! Il leur tardait d'arriver aux premiers établissements +de l'Oubanghi, où toutes ces privations seraient vite oubliées, +grâce à la généreuse hospitalité des missionnaires. + +Ce jour-là, Khamis chercha vainement un emplacement favorable pour +la halte. Les rives, hérissées de gigantesques roseaux, semblaient +inabordables. Sur leur base, à demi détrempée, comment effectuer +un débarquement? Le parcours y gagnait, d'ailleurs, puisque le +radeau n'interrompit point sa marche. + +On navigua ainsi jusqu'à cinq heures. Entre temps, John Cort et +Max Huber causaient des incidents du voyage. Ils s'en remémoraient +les divers épisodes depuis le départ de Libreville, les chasses +intéressantes et fructueuses dans les régions du haut Oubanghi, +les grands abattages d'éléphants, les dangers de ces expéditions, +dont ils s'étaient si bien tirés pendant deux mois, puis le retour +opéré sans encombre jusqu'au tertre des tamarins, les feux +mouvants, l'apparition du formidable troupeau de pachydermes, la +caravane attaquée, les porteurs en fuite, le chef Urdax écrasé +après la chute de l'arbre, la poursuite des éléphants arrêtée sur +la lisière de la grande forêt... + +«Triste dénouement à une campagne si heureuse jusque-là!... +conclut John Cort. Et qui sait s'il ne sera pas suivi d'un second +non moins désastreux?... + +-- C'est possible, mais, à mon avis, ce n'est pas probable, mon +cher John... + +-- En effet, j'exagère peut-être... + +-- Certes, et cette forêt n'a pas plus de mystère que vos grands +bois du Far West!... Nous n'avons pas même une attaque de Peaux- +Rouges à redouter!... Ici, ni nomades, ni sédentaires, ni Chiloux, +ni Denkas, ni Monbouttous, ces féroces tribus qui infestent les +régions du nord-est en criant: «Viande! viande!» comme de parfaits +anthropophages qu'ils n'ont jamais cessé d'être!... Non, et ce +cours d'eau auquel nous avons donné le nom du docteur Johausen, +dont j'aurais tant désiré de retrouver la trace, ce rio, +tranquille et sûr, nous conduira sans fatigues à son confluent +avec l'Oubanghi... + +-- L'Oubanghi, mon cher Max, que nous eussions également atteint +en contournant la forêt, en suivant l'itinéraire de ce pauvre +Urdax, et cela dans un confortable chariot où rien ne nous eût +manqué jusqu'au terme du voyage! + +-- Vous avez raison, John, et cela eût mieux valu!... Décidément, +cette forêt est des plus banales et ne mérite pas d'être +visitée!... Ce n'est qu'un bois, un grand bois, rien de plus!... +Et, pourtant, elle avait piqué ma curiosité au début... Vous vous +rappelez ces flammes qui éclairaient sa lisière, ces torches qui +brillaient à travers les branches de ses premiers arbres!... Puis, +personne!... Où diable ont pu passer ces négros?... Je me prends +parfois à les chercher dans la ramure des baobabs, des bombax, des +tamarins et autres géants de la famille forestière!... Non... pas +un être humain... + +-- Max... dit en ce moment John Cort. + +-- John?... répondit Max Huber. + +-- Voulez-vous regarder dans cette direction... en aval, sur la +rive gauche?... + +-- Quoi?... Un indigène?... + +-- Oui... mais un indigène à quatre pattes!... Là-bas, au-dessus +des roseaux, une magnifique paire de cornes recourbées en +carène...» + +L'attention du foreloper venait d'être attirée de ce côté. + +«Un buffle..., dit-il. + +-- Un buffle! répéta Max Huber en saisissant sa carabine. Voilà un +fameux plat de résistance, et si je le tiens à bonne portée!...» + +Khamis donna un vigoureux coup de godille. Le radeau s'approcha +obliquement de la berge. Quelques instants après il ne s'en +trouvait pas éloigné d'une trentaine de mètres. + +«Que de beefsteaks en perspective!... murmura Max Huber, la +carabine appuyée sur son genou gauche. + +-- À vous le premier coup, Max, lui dit John Cort, et à moi le +second... s'il est nécessaire...» + +Le buffle ne semblait pas disposé à quitter la place. Arrêté sous +le vent, il reniflait l'air à pleines narines, sans avoir le +pressentiment du danger qu'il courait. Comme on ne pouvait pas le +viser au coeur, il fallait le viser à la tête, et c'est ce que fit +Max Huber, dès qu'il fut assuré de le tenir dans sa ligne de mire. + +La détonation retentit, la queue de l'animal tournoya en arrière +des roseaux, un douloureux mugissement traversa l'espace, et non +pas le meuglement habituel aux buffles, preuve qu'il avait reçu le +coup mortel. + +«Ça y est!» s'écria Max Huber en lançant, avec l'accent du +triomphe, cette locution éminemment française. + +En effet, John Cort n'eut point à doubler, ce qui économisa une +seconde cartouche. La bête, tombée entre les roseaux, glissa au +pied de la berge, lançant un jet de sang qui rougit le long de la +rive l'eau si limpide du rio Johausen. + +Afin de ne pas perdre cette superbe pièce, le radeau se dirigea +vers l'endroit où le ruminant s'était abattu, et le foreloper prit +ses dispositions pour le dépecer sur place afin d'en retirer les +morceaux comestibles. + +Les deux amis ne purent qu'admirer cet échantillon des boeufs +sauvages d'Afrique, d'une taille gigantesque. Lorsque ces animaux +franchissent les plaines par troupes de deux à trois cents, on se +figure quelle galopade furieuse au milieu des nuages de poussière +soulevés sur leur passage! + +C'était un onja, nom par lequel le désignent les indigènes, un +taureau solitaire, plus grand que ses congénères de l'Europe, le +front plus étroit, le mufle plus allongé, les cornes plus +comprimées. Si la peau de l'onja sert à fabriquer des buffleteries +d'une solidité supérieure, si ses cornes fournissent la matière +des tabatières et des peignes, si ses poils rudes et noirs sont +employés à rembourrer les chaises et les selles, c'est avec ses +filets, ses côtelettes, ses entrecôtes qu'on obtient une +nourriture aussi savoureuse que fortifiante, qu'il s'agisse des +buffles de l'Asie, de l'Afrique, ou du buffle de l'Amérique. En +somme, Max Huber avait eu là un coup heureux. À moins qu'un onja +ne tombe sous la première balle, il est terrible quand il fonce +sur le chasseur. + +Sa hachette et son couteau aidant, Khamis procéda à l'opération du +dépeçage, à laquelle ses compagnons durent l'aider de leur mieux. +Il ne fallait pas charger le radeau d'un poids inutile, et vingt +kilogrammes de cette chair appétissante devaient suffire à +l'alimentation pendant plusieurs jours. + +Or, tandis que s'accomplissait ce haut fait, Llanga, si curieux +d'ordinaire des choses qui intéressaient son ami Max et son ami +John, était resté sous le taud, et voici pour quel motif. + +Au bruit de la détonation produite par la carabine, le petit être +s'était tiré de son assoupissement. Ses bras avaient fait un léger +mouvement. Si ses paupières ne s'étaient pas relevées, du moins, +de sa bouche entr'ouverte, de ses lèvres décolorées s'était de +nouveau échappé l'unique mot que Llanga eût surpris jusqu'alors: + +«Ngora... ngora!» + +Cette fois, Llanga ne se trompait pas. Le mot arrivait bien à son +oreille, avec une articulation singulière et une sorte de +grasseyement provoqué par l'_r_ de «ngora». + +Ému par l'accent douloureux de cette pauvre créature, Llanga prit +sa main brûlante d'une fièvre qui durait depuis la veille. Il +remplit la tasse d'eau fraîche, il essaya de lui en verser +quelques gouttes dans la bouche sans y parvenir. Les mâchoires, +aux dents d'une blancheur éclatante, ne se desserrèrent pas. +Llanga, mouillant alors un peu d'herbe sèche, bassina délicatement +les lèvres du petit et cela parut lui faire du bien. Sa main +pressa faiblement celle qui la tenait, et le mot «ngora» fut +encore prononcé. + +Et, qu'on ne l'oublie pas, ce mot, d'origine congolaise, les +indigènes l'emploient pour désigner la mère... Est-ce donc que ce +petit être appelait la sienne?... + +La sympathie de Llanga se doublait d'une pitié bien naturelle, à +la pensée que ce mot allait peut-être se perdre dans un dernier +soupir!... Un singe?... avait dit Max Huber. Non! ce n'était pas +un singe!... Voilà ce que Llanga, dans son insuffisance +intellectuelle, n'aurait pu s'expliquer. + +Il demeura ainsi pendant une heure, tantôt caressant la main de +son protégé, tantôt lui imbibant les lèvres, et il ne le quitta +qu'au moment où le sommeil l'eut assoupi de nouveau. + +Alors, Llanga, se décidant à tout dire, vint rejoindre ses amis, +tandis que le radeau, repoussé de la berge, retombait dans le +courant. + +«Eh bien, redemanda Max Huber en souriant, comment va ton +singe?...» + +Llanga le regarda, comme s'il eût hésité à répondre. Puis, posant +sa main sur le bras de Max Huber: + +«Ce n'est pas un singe..., dit-il. + +-- Pas un singe?... répéta John Cort. + +-- Allons, il est entêté notre Llanga!... reprit Max Huber. +Voyons! tu t'es mis dans la tête que c'était un enfant comme +toi?... + +-- Un enfant... pas comme moi... mais un enfant... + +-- Écoute, Llanga, reprit John Cort, et plus sérieusement que son +compagnon, tu prétends que c'est un enfant?... + +-- Oui... il a parlé... cette nuit. + +-- Il a parlé?... + +-- Et il vient de parler tout à l'heure... + +-- Et qu'a-t-il dit, ce petit prodige?... demanda Max Huber. + +-- Il a dit «ngora»... + +-- Quoi!... ce mot que j'avais entendu?... s'écria John Cort qui +ne cacha pas sa surprise. + +-- Oui... «ngora», affirma le jeune indigène. + +Il n'y avait que deux hypothèses: ou Llanga avait été dupe d'une +illusion, ou il avait perdu la tête. + +«Vérifions cela, dit John Cort, et, pourvu que cela soit vrai, ce +sera tout au moins de l'extraordinaire, mon cher Max!» + +Tous deux pénétrèrent sous le taud et examinèrent le petit +dormeur. + +Certes, à première vue, on aurait pu affirmer qu'il devait être de +race simienne. Ce qui frappa tout d'abord John Cort, c'est qu'il +se trouvait en présence non d'un quadrumane, mais d'un bimane. Or, +depuis les dernières classifications généralement admises de +Blumenbach, on sait que seul l'homme appartient à cet ordre dans +le règne animal. Cette singulière créature ne possédait que deux +mains, alors que tous les singes, sans exception, en ont quatre, +et ses pieds paraissaient conformés pour la marche, n'étant point +préhensifs, comme ceux des types de la race simienne. + +John Cort, en premier lieu, le fit remarquer à Max Huber. + +«Curieux... très curieux!» répliqua celui-ci. + +Quant à la taille de ce petit être, elle ne dépassait pas +soixante-quinze centimètres. + +Il semblait, d'ailleurs, dans son enfance et ne pas avoir plus de +cinq à six ans. Sa peau, dépourvue de poils, présentait un léger +duvet roux. Sur son front, son menton, ses joues, aucune apparence +de système pileux, qui ne foisonnait que sur sa poitrine, les +cuisses et les jambes. Ses oreilles se terminaient par une chair +arrondie et molle, différentes de celles des quadrumanes, +lesquelles sont dépourvues de lobules. Ses bras ne s'allongeaient +pas démesurément. La nature ne l'avait point gratifié du cinquième +membre, commun à la plupart des singes, cette queue qui leur sert +au tact et à la préhension. Il avait la tête de forme ronde, +l'angle facial d'environ quatre-vingts degrés, le nez épaté, le +front peu fuyant. Si ce n'étaient pas des cheveux qui garnissaient +son crâne, c'était du moins une sorte de toison analogue à celle +des indigènes de l'Afrique centrale. Évidemment, ce type se +réclamait plus de l'homme que du singe par sa conformation +générale, et très probablement aussi par son organisation interne. + +À quel degré d'étonnement arrivèrent Max Huber et John Cort, on +l'imaginera, en présence d'un être absolument nouveau qu'aucun +anthropologiste n'avait jamais observé, et qui, en somme, +paraissait tenir le milieu entre l'humanité et l'animalité! + +Et puis, Llanga avait affirmé qu'il parlait, -- à moins que le +jeune indigène n'eût pris pour un mot articulé ce qui n'était +qu'un cri ne répondant point à une idée quelconque, un cri dû à +l'instinct, non à l'intelligence. + +Les deux amis restaient silencieux, espérant que la bouche du +petit s'entr'ouvrirait, tandis que Llanga continuait de lui +bassiner le front et les tempes. Sa respiration, cependant, était +moins haletante, sa peau moins chaude, et l'accès de fièvre +touchait à son terme. Enfin ses lèvres se détendirent légèrement. + +«Ngora... ngora!...» répéta-t-il. + +«Par exemple, s'écria Max Huber, voilà bien qui passe toute +raison!» + +Et ni l'un ni l'autre ne voulaient croire à ce qu'ils venaient +d'entendre. + +Quoi! cet être quel qu'il fût, qui n'occupait certainement pas le +degré supérieur de l'échelle animale, possédait le don de la +parole!... S'il n'avait prononcé jusqu'alors que ce seul mot de la +langue congolaise, n'était-il pas à supposer qu'il en employait +d'autres, qu'il avait des idées, qu'il savait les traduire par des +phrases?... + +Ce qu'il y avait à regretter, c'était que ses yeux ne s'ouvrissent +pas, qu'on ne pût y chercher ce regard où la pensée se reflète et +qui répond à tant de choses. Mais ses paupières restaient fermées, +et rien n'indiquait qu'elles fussent prêtes à se relever... + +Cependant, John Cort, penché sur lui, épiait les mots ou les cris +qui auraient pu lui échapper. Il soutenait sa tête sans qu'il se +réveillât, et quelle fut sa surprise, quand il vit un cordon +enroulé autour de ce petit cou. + +Il fit glisser ce cordon, fait d'une tresse de soie, afin de +saisir le noeud d'attache, et presque aussitôt il disait: + +«Une médaille!... + +-- Une médaille?...» répéta Max Huber. + +John Cort dénoua le cordon. + +Oui! une médaille en nickel, grande comme un sou, avec un nom +gravé d'un côté, un profil gravé de l'autre. + +Le nom, c'était celui de Johausen; le profil, c'était celui du +docteur. + +«Lui!... s'écria Max Huber, et ce gamin, décoré de l'ordre du +professeur allemand, dont nous avons retrouvé la cage vide!» + +Que ces médailles eussent été répandues dans la région du +Cameroun, rien d'étonnant à cela, puisque le docteur Johausen en +avait maintes fois distribué aux Congolaises et aux Congolais. +Mais qu'un insigne de ce genre fût attaché précisément au cou de +cet étrange habitant de la forêt de l'Oubanghi... + +«C'est fantastique, déclara Max Huber, et, à moins que ces mi- +singes mi-hommes n'aient volé cette médaille dans la caisse du +docteur... + +-- Khamis?...» appela John Cort. + +S'il appelait le foreloper, c'était pour le mettre au courant de +ces choses extraordinaires, et lui demander ce qu'il pensait de +cette découverte. + +Mais, au même moment, se fit entendre la voix du foreloper, qui +criait: + +«Monsieur Max... monsieur John!...» + +Les deux jeunes gens sortirent du taud et s'approchèrent de +Khamis. + +«Écoutez», dit celui-ci. + +À cinq cents mètres en aval, la rivière obliquait brusquement vers +la droite par un coude où les arbres réapparaissaient en épais +massifs. L'oreille, tendue dans cette direction, percevait un +mugissement sourd et continu, qui ne ressemblait en rien à des +beuglements de ruminants ou des hurlements de fauves. C'était une +sorte de brouhaha qui s'accroissait à mesure que le radeau gagnait +de ce côté... + +«Un bruit suspect... dit John Cort. + +-- Et dont je ne reconnais pas la nature, ajouta Max Huber. + +-- Peut-être existe-t-il là-bas une chute ou un rapide?... reprit +le foreloper. Le vent souffle du sud, et je sens que l'air est +tout mouillé!» + +Khamis ne se trompait pas. À la surface du rio passait comme une +vapeur liquide qui ne pouvait provenir que d'une violente +agitation des eaux. + +Si la rivière était barrée par un obstacle, si la navigation +allait être interrompue, cela constituait une éventualité assez +grave pour que Max Huber et John Cort ne songeassent plus à Llanga +ni à son protégé. + +Le radeau dérivait avec une certaine rapidité, et, au delà du +tournant, on serait fixé sur les causes de ce lointain tumulte. + +Le coude franchi, les craintes du foreloper ne furent que trop +justifiées. + +À cent toises environ, un entassement de roches noirâtres formait +barrage d'une rive à l'autre, sauf à son milieu, où les eaux se +précipitaient en le couronnant d'écume. De chaque côté, elles +venaient se heurter contre une digue naturelle et, à certains +endroits, bondissaient par-dessus. C'était, à la fois, le rapide +au centre, la chute latéralement. Si le radeau ne ralliait pas +l'une des berges, si on ne parvenait pas à l'y fixer solidement, +il serait entraîné et se briserait contre le barrage, à moins +qu'il ne chavirât dans le rapide. + +Tous avaient gardé leur sang-froid. D'ailleurs, pas un instant à +perdre, car la vitesse du courant s'accentuait. + +«À la berge... à la berge!» cria Khamis. + +Il était alors six heures et demie, et, par ce temps brumeux, le +crépuscule ne laissait déjà plus qu'une douteuse clarté, qui ne +permettait guère de distinguer les objets. + +Cette difficulté, ajoutée à tant d'autres, compliquait la +manoeuvre. + +Ce fut en vain que Khamis essaya de diriger le radeau vers la +berge. Ses forces n'y suffisaient pas. Max Huber se joignit à lui +afin de résister au courant qui portait en droite ligne vers le +centre du barrage. À deux, ils obtinrent un certain résultat, et +auraient réussi à sortir de cette dérive, si la godille ne se fût +rompue. + +«Soyons prêts à nous jeter sur les roches, avant d'être engagés +dans le rapide... commanda Khamis. + +-- Pas autre chose à faire!» répondit John Cort. + +À tout ce bruit, Llanga venait de quitter le taud. Il regarda, il +comprit le danger... Au lieu de songer à lui, il songea à l'autre, +au petit. Il vint le prendre dans ses bras, et s'agenouilla à +l'arrière. + +Une minute après, le radeau était repris par le rapide. Toutefois, +peut-être ne heurterait-il pas le barrage et descendrait-il sans +chavirer?... + +La mauvaise chance l'emporta, et ce fut contre un des rochers de +gauche que le fragile appareil butta avec une violence extrême. En +vain Khamis et ses compagnons essayèrent-ils de s'accrocher au +barrage, sur lequel ils parvinrent à lancer la caisse de +cartouches, les armes, les ustensiles... + +Tous furent précipités dans le tourbillon à l'instant où +s'écrasait le radeau, dont les débris disparurent en aval au +milieu des eaux mugissantes. + +CHAPITRE XII +_Sous bois_ + +Le lendemain, trois hommes étaient étendus près d'un foyer dont +les derniers charbons achevaient de se consumer. Vaincus par la +fatigue, incapables de résister au sommeil, après avoir repris +leurs vêtements séchés devant ce feu, ils s'étaient endormis. + +Quelle heure était-il et même faisait-il jour ou faisait-il +nuit?... Aucun d'eux ne l'eût pu dire. Cependant, à supputer le +temps écoulé depuis la veille, il semblait bien que le soleil dût +être au-dessus de l'horizon. Mais dans quelle direction se plaçait +l'est?... Cette demande, si elle eût été faite, fût restée sans +réponse. + +Ces trois hommes étaient-ils donc au fond d'une caverne, en un +lieu impénétrable à la lumière diurne?... + +Non, autour d'eux se pressaient des arbres en si grand nombre +qu'ils arrêtaient le regard à la distance de quelques mètres. Même +pendant la flambée, entre les énormes troncs et les lianes qui se +tendaient de l'un à l'autre, il eût été impossible de reconnaître +un sentier praticable à des piétons. La ramure inférieure +plafonnait à une cinquantaine de pieds seulement. Au-dessus, si +dense était le feuillage, jusqu'à l'extrême cime, que ni la clarté +des étoiles ni les rayons du soleil ne passaient au travers. Une +prison n'aurait pas été plus obscure, ses murs n'eussent pas été +plus infranchissables, et ce n'était pourtant qu'un des sous-bois +de la grande forêt. + +Dans ces trois hommes, on eût reconnu John Cort, Max Huber et +Khamis. + +Par quel enchaînement de circonstances se trouvaient-ils en cet +endroit?... Ils l'ignoraient. Après la dislocation du radeau +contre le barrage, n'ayant pu se retenir aux roches, ils avaient +été précipités dans les eaux du rapide, et ne savaient rien de ce +qui avait suivi cette catastrophe. À qui le foreloper et ses +compagnons devaient-ils leur salut?... Qui les avait transportés +jusqu'à cet épais massif avant qu'ils eussent repris +connaissance?... + +Par malheur, tous n'avaient pas échappé à ce désastre. L'un d'eux +manquait, l'enfant adoptif de John Cort et de Max Huber, le pauvre +Llanga, et aussi le petit être qu'il avait sauvé une première +fois... Et qui sait si ce n'était pas en voulant le sauver une +seconde qu'il avait péri avec lui?... + +Maintenant, Khamis, John Cort, Max Huber, ne possédaient ni +munitions ni armes, aucun ustensile, sauf leurs couteaux de poche +et la hachette, que le foreloper portait à sa ceinture. Plus de +radeau, et d'ailleurs de quel côté se fussent-ils dirigés pour +rencontrer le cours du rio Johausen?... + +Et la question de nourriture, comment la résoudre? Les produits de +la chasse allaient faire défaut?... Khamis, John Cort et Max Huber +en seraient-ils réduits aux racines, aux fruits sauvages, +insuffisantes ressources et très problématiques?... N'était-ce pas +la perspective de mourir de faim à bref délai?... + +Délai de deux ou trois jours, toutefois, car l'alimentation serait +du moins assurée pour ce laps de temps. Ce qui restait du buffle +avait été déposé en cet endroit. Après s'en être partagé les +quelques tranches déjà cuites, ils s'étaient endormis autour de ce +feu prêt à s'éteindre. + +John Cort se réveilla le premier au milieu d'une obscurité que la +nuit n'aurait pas rendue plus profonde. Ses yeux s'accoutumant à +ces ténèbres, il aperçut vaguement Max Huber et Khamis couchés au +pied des arbres. Avant de les tirer de leur sommeil, il alla +ranimer le foyer en rapprochant les bouts de tisons qui brûlaient +sous la cendre. Puis il ramassa une brassée de bois mort, d'herbes +sèches, et bientôt une flamme pétillante jeta ses lueurs sur le +campement. + +«À présent, dit John Cort, avisons à sortir de là, mais +comment?...» + +Le pétillement du foyer ne tarda pas à réveiller Max Huber et +Khamis. Ils se relevèrent presque au même instant. Le sentiment de +la situation leur revint, et ils firent ce qu'il y avait à faire: +ils tinrent conseil. + +«Où sommes-nous?... demanda Max Huber. + +-- Où l'on nous a transportés, répondit John Cort, et j'entends +par là que nous ne savons rien de ce qui s'est passé depuis... + +-- Depuis une nuit et un jour peut-être..., ajouta Max Huber. Est- +ce hier que notre radeau s'est brisé contre le barrage?... Khamis, +avez-vous quelque idée à ce sujet?...» + +Pour toute réponse, le foreloper se contenta de secouer la tête. +Impossible de déterminer le compte du temps écoulé, ni de dire +dans quelles conditions s'était effectué le sauvetage. + +«Et Llanga?... demanda John Cort. Il a certainement péri puisqu'il +n'est pas avec nous!... Ceux qui nous ont sauvés n'ont pu le +retirer du rapide... + +-- Pauvre enfant! soupira Max Huber, il avait pour nous une si +vive affection!... Nous l'aimions... nous lui aurions fait une +existence si heureuse!... L'avoir arraché aux mains de ces Denkas, +et maintenant... Pauvre enfant!» + +Les deux amis n'eussent pas hésité à risquer leur vie pour +Llanga... Mais, eux aussi, ils avaient été bien près de périr dans +le tourbillon, et ils ignoraient à qui était dû leur salut... + +Inutile d'ajouter qu'ils ne songeaient plus à la singulière +créature recueillie par le jeune indigène, et qui s'était noyée +avec lui, sans doute. Bien d'autres questions les préoccupaient à +cette heure, -- questions autrement graves que ce problème +d'anthropologie relatif à un type moitié homme et moitié singe. + +John Cort reprit: + +«Lorsque je fais appel à ma mémoire, je ne me rappelle plus rien +des faits qui ont suivi la collision contre le barrage... Un peu +avant, il m'a semblé voir Khamis debout, lançant les armes et les +ustensiles sur les roches... + +-- Oui, dit Khamis, et assez heureusement pour que ces objets ne +soient pas tombés dans le rio... Ensuite... + +-- Ensuite, déclara Max Huber, au moment où nous avons été +engloutis, j'ai cru... oui... j'ai cru apercevoir des hommes... + +-- Des hommes... en effet..., répondit vivement John Cort, des +indigènes qui en gesticulant, en criant, se précipitèrent vers le +barrage... + +-- Vous avez vu des indigènes?... demanda le foreloper, très +surpris. + +-- Une douzaine environ, affirma Max Huber, et ce sont eux, +suivant toute probabilité, qui nous ont retirés du rio... + +-- Puis, ajouta John Cort, sans que nous eussions repris +connaissance, ils nous ont transportés en cet endroit... avec ce +reste de provisions... Enfin, après avoir allumé ce feu, ils se +sont hâtés de disparaître... + +-- Et ont même si bien disparu, ajouta Max Huber, que nous n'en +retrouvons pas trace!... C'est montrer qu'ils tenaient peu à notre +gratitude... + +-- Patience, mon cher Max, répliqua John Cort, il est possible +qu'ils soient autour de ce campement... Comment admettre qu'ils +nous y eussent conduits pour nous abandonner ensuite?... + +-- Et en quel lieu!... s'écria Max Huber. Qu'il y ait dans cette +forêt de l'Oubanghi des fourrés si épais, cela passe +l'imagination!... Nous sommes en pleine obscurité... + +-- D'accord... mais fait-il jour?...» observa John Cort. + +Cette question ne tarda pas à se résoudre affirmativement. Si +opaque que fût le feuillage, on percevait au-dessus de la cime des +arbres, hauts de cent à cent cinquante pieds, les vagues lueurs de +l'espace. Il ne paraissait pas douteux que le soleil, en ce +moment, éclairât l'horizon. Les montres de John Cort et de Max +Huber, trempées des eaux du rio, ne pouvaient plus indiquer +l'heure. Il faudrait donc s'en rapporter à la position du disque +solaire, et encore ne serait-ce possible que si ses rayons +pénétraient à travers les ramures. + +Tandis que les deux amis échangeaient ces diverses questions +auxquelles ils ne savaient comment répondre, Khamis les écoutait +sans prononcer une parole. Il s'était relevé, il parcourait +l'étroite place que ces énormes arbres laissaient libre, entourée +d'une barrière de lianes et de sizyphus épineux. En même temps, il +cherchait à découvrir un coin de ciel dans l'intervalle des +branches; il tentait de retrouver en lui ce sens de l'orientation +qui n'aurait jamais occasion pareille de s'exercer utilement. S'il +avait déjà traversé les bois du Congo ou du Cameroun, il ne +s'était pas engagé à travers des régions si impénétrables. Cette +partie de la grande forêt ne pouvait être comparée à celle que ses +compagnons et lui avaient franchie depuis la lisière jusqu'au rio +Johausen. À partir de ce point, ils étaient généralement dirigés +vers le sud-ouest. Mais de quel côté était maintenant le sud- +ouest, et l'instinct de Khamis le fixerait-il à cet égard?... + +Au moment où John Cort, devinant son hésitation, allait +l'interroger, ce fut lui qui demanda: + +«Monsieur Max, vous êtes certain d'avoir aperçu des indigènes près +du barrage?... + +-- Très certain, Khamis, au moment où le radeau se fracassait +contre les roches. + +-- Et sur quelle rive?... + +-- Sur la rive gauche. + +-- Vous dites bien la rive gauche?... + +-- Oui... la rive gauche. + +-- Nous serions donc à l'est du rio?... + +-- Sans doute, et, par conséquent, ajouta John Cort, dans la +partie la plus profonde de la forêt... Mais à quelle distance du +rio Johausen?... + +-- Cette distance ne peut être considérable, déclara Max Huber. +L'estimer à quelques kilomètres, ce serait exagérer. Il est +inadmissible que nos sauveteurs, quels qu'ils soient, nous aient +transportés loin... + +-- Je suis de cet avis, affirma Khamis, le rio ne peut pas être +éloigné... aussi avons-nous intérêt à le rejoindre, puis à +reprendre notre navigation au-dessous du barrage, dès que nous +aurons construit un radeau... + +-- Et comment vivre jusque-là, puis pendant la descente vers +l'Oubanghi?... objecta Max Huber. Nous n'avons plus les ressources +de la chasse... + +-- En outre, fit remarquer John Cort, de quel côté chercher le rio +Johausen?... Que nous ayons débarqué sur la rive gauche, je +l'accorde... Mais, avec l'impossibilité de s'orienter, peut-on +affirmer que le rio soit dans une direction plutôt que dans une +autre?... + +-- Et d'abord, demanda Max Huber, par où, s'il vous plaît, sortir +de ce fourré?... + +-- Par là», répondit le foreloper. + +Et il montrait une déchirure du rideau de lianes à travers +laquelle ses compagnons et lui avaient dû être introduits en cet +endroit. Au-delà se dessinait une sente obscure et sinueuse qui +semblait praticable. + +Où cette sente conduisait-elle?... Était-ce au rio?... Rien de +moins certain... Ne se croisait-elle pas avec d'autres?... Ne +risquait-on pas de s'égarer dans ce labyrinthe?... D'ailleurs, +avant quarante-huit heures, ce qui restait du buffle serait +dévoré... Et après?... Quant à étancher sa soif, les pluies +étaient assez fréquentes pour écarter toute crainte à cet égard. + +«Dans tous les cas, observa John Cort, ce n'est pas en prenant +racine ici que l'on se tirera d'embarras, et il faut au plus tôt +quitter la place... + +-- Mangeons d'abord», dit Max Huber. + +Environ un kilogramme de viande fut partagé en trois parts, et +chacun dut se contenter de ce mince repas!... + +«Et dire, reprit Max Huber, que nous ne savons même pas si c'est +un déjeuner ou un dîner... + +-- Qu'importe! répliqua John Cort, l'estomac n'a que faire de ces +distinctions... + +-- Soit, mais il a besoin de boire, l'estomac, et quelques gouttes +du rio Johausen, je les accueillerais comme le meilleur cru des +vins de France!...» + +Tandis qu'ils mangeaient, ils étaient redevenus silencieux. De +cette obscurité se dégageait une vague impression d'inquiétude et +de malaise. L'atmosphère, imprégnée des senteurs humides du sol, +s'alourdissait sous ce dôme de feuillage. En ce milieu qui +semblait même impropre au vol des oiseaux, pas un cri, pas un +chant, pas un battement d'aile. Parfois le bruit sec d'une branche +morte dont la chute s'amortissait au contact du tapis de mousses +spongieuses étendu d'un tronc à l'autre. Par instants, aussi, un +sifflement aigu, puis le froufrou entre les feuilles sèches d'un +de ces serpenteaux des brousses, longs de cinquante à soixante +centimètres, heureusement inoffensifs. Quant aux insectes, ils +bourdonnaient comme d'habitude et n'avaient point épargné leurs +piqûres. + +Le repas achevé, tous trois se levèrent. + +Après avoir ramassé le morceau de buffle, Khamis se dirigea vers +le passage que laissaient entre elles les lianes. + +En cet instant, à plusieurs reprises et d'une voix forte, Max +Huber jeta cet appel: + +«Llanga!... Llanga!... Llanga!...» + +Ce fut en vain, et aucun écho ne renvoya le nom du jeune indigène. + +«Partons», dit le foreloper. + +Et il prit les devants. + +À peine avait-il mis le pied sur la sente qu'il s'écria: + +«Une lumière!...» + +Max Huber et John Cort s'avancèrent vivement. + +«Les indigènes?... dit l'un. + +-- Attendons!» répondit l'autre. + +La lumière -- très probablement une torche enflammée -- +apparaissait en direction de la sente à quelques centaines de pas. +Elle n'éclairait la profondeur du bois que dans un faible rayon, +piquant de vives lueurs le dessous des hautes ramures. + +Où se dirigeait celui qui portait cette torche?... Était-il +seul?... Y avait-il lieu de craindre une attaque, ou était-ce un +secours qui arrivait?... + +Khamis et les deux amis hésitaient à s'engager plus avant dans la +forêt. + +Deux ou trois minutes s'écoulèrent. + +La torche ne s'était pas déplacée. + +Quant à supposer que cette lueur fût celle d'un feu follet, non +assurément, étant donnée sa fixité. + +«Que faire?... demanda John Cort. + +-- Marcher vers cette lumière, puisqu'elle ne vient pas à nous, +répondit Max Huber. + +-- Allons», dit Khamis. + +Le foreloper remonta la sente de quelques pas. Aussitôt la torche +de s'éloigner. Le porteur s'était-il donc aperçu que ces trois +étrangers venaient de se mettre en mouvement?... Voulait-on +éclairer leur marche sous ces obscurs massifs de la forêt, les +ramener vers le rio Johausen ou tout autre cours d'eau tributaire +de l'Oubanghi?... + +Ce n'était pas le cas de temporiser. Il fallait d'abord suivre +cette lumière, puis tenter de reprendre la route vers le sud- +ouest. + +Et les voici suivant l'étroit sentier, sur un sol dont les herbes +étaient refoulées depuis longtemps, les lianes rompues, les +broussailles écartées par le passage des hommes ou des animaux. + +Sans parler des arbres que Khamis et ses compagnons avaient déjà +rencontrés, il en était d'autres d'espèce plus rare, tel le gura +crepitans à fruits explosibles, qui ne s'était encore trouvé qu'en +Amérique dans la famille des euphorbiacées, dont l'écorce tendre +renferme une substance laiteuse, et dont la noix éclate à grand +bruit en lançant au loin sa semence; tel le tsofar, l'arbre +siffleur, entre les branches duquel le vent sifflait comme à +travers une fente, et qui n'avait été signalé que dans les forêts +nubiennes. + +John Cort, Max Huber et Khamis marchèrent ainsi pendant trois +heures environ, et, lorsqu'ils firent halte après cette première +étape, la lumière s'arrêta au même instant... + +«Décidément, c'est un guide, déclara Max Huber, un guide d'une +parfaite complaisance!... Si nous savions seulement où il nous +mène... + +-- Qu'il nous sorte de ce labyrinthe, répondit John Cort, et je ne +lui en demande pas davantage!... Eh bien, Max, tout cela, est-ce +assez extraordinaire?... + +-- Assez... en effet!... + +-- Pourvu que cela ne le devienne pas trop, cher ami!» ajouta John +Cort. + +Pendant l'après-midi, le sinueux sentier ne cessa de courir sous +les frondaisons de plus en plus opaques. Khamis se tenait en tête, +ses compagnons derrière lui, en file indienne, car il n'y avait +passage que pour une seule personne. S'ils pressaient parfois le +pas, afin de se rapprocher de leur guide, celui-ci, pressant +également le sien, maintenait invariablement sa distance. + +Vers six heures du soir, d'après l'estime, quatre à cinq lieues +avaient dû être franchies depuis le départ. Cependant, l'intention +de Khamis, en dépit de la fatigue, était de suivre la lumière, +tant qu'elle se montrerait, et il allait se remettre en marche, +lorsqu'elle s'éteignit soudain. + +«Faisons halte, dit John Cort. C'est évidemment une indication qui +nous est donnée... + +-- Ou plutôt un ordre, observa Max Huber. + +-- Obéissons donc, répliqua le foreloper, et passons la nuit en +cet endroit. + +-- Mais demain, ajouta John Cort, la lumière va-t-elle +reparaître?...» + +C'était la question. + +Tous trois s'étendirent au pied d'un arbre. On se partagea un +morceau de buffle, et, heureusement, il fut possible de se +désaltérer à un petit filet liquide qui serpentait sous les +herbes. Bien que les pluies fussent fréquentes dans cette région +forestière, il n'était pas tombé une seule goutte d'eau depuis +quarante-huit heures. + +«Qui sait même, remarqua John Cort, si notre guide n'a pas +précisément choisi cet endroit parce que nous y trouverions à nous +désaltérer?... + +-- Délicate attention», avoua Max Huber, en puisant un peu de +cette eau fraîche au moyen d'une feuille roulée en cornet. + +Quelque inquiétante que fût la situation, la lassitude l'emporta, +le sommeil ne se fit pas attendre. Mais John Cort et Max Huber ne +s'endormirent pas sans avoir parlé de Llanga... Le pauvre enfant! +S'était-il noyé dans le rapide?... S'il avait été sauvé, pourquoi +ne l'avait-on pas revu?... Pourquoi n'avait-il pas rejoint ses +deux amis, John et Max?... + +Lorsque les dormeurs se réveillèrent, une faible lueur, perçant +les branchages, indiqua qu'il faisait jour. Khamis crut pouvoir +conclure qu'ils avaient suivi la direction de l'est. Par malheur, +c'était aller du mauvais côté... En tout cas, il n'y avait qu'à +reprendre la route. + +«Et la lumière?... dit John Cort. + +-- La voici qui reparaît, répondit Khamis. + +-- Ma foi, s'écria Max Huber, c'est l'étoile des rois Mages... +Toutefois elle ne nous conduit pas vers l'occident, et quand +arriverons-nous à Bethléem?...» + +Aucune aventure ne marqua cette journée du 22 mars. La torche +lumineuse ne cessa de guider la petite troupe toujours en +direction de l'est. + +De chaque côté de la sente, la futaie paraissait impénétrable, des +troncs serrés les uns contre les autres, un inextricable +entrelacement de broussailles. Il semblait que le foreloper et ses +compagnons fussent engagés à travers un interminable boyau de +verdure. Sur plusieurs points cependant, quelques sentiers, non +moins étroits, coupaient celui que choisissait le guide, et, sans +lui, Khamis n'aurait su lequel prendre. + +Pas un seul ruminant ne fut aperçu, et comment des animaux de +grande taille se seraient-ils aventurés jusque-là? Plus de ces +passées dont le foreloper avait profité avant d'atteindre les +rives du rio Johausen. + +Aussi, lors même que les deux chasseurs auraient eu leurs fusils, +combien inutiles, puisqu'il ne se présentait pas une seule pièce +de gibier! + +C'était donc avec une appréhension très justifiée que John Cort, +Max Huber et le foreloper voyaient leur nourriture presque +entièrement épuisée. Encore un repas, et il ne resterait plus +rien. Et si, le lendemain, ils n'étaient pas arrivés à +destination, c'est-à-dire au terme de cet extraordinaire +cheminement à la suite de cette mystérieuse lumière, que +deviendraient-ils?... + +Comme la veille, la torche s'éteignit vers le soir, et, comme la +précédente, cette nuit se passa sans trouble. + +Lorsque John Cort se releva le premier, il réveilla ses compagnons +en s'écriant: + +«On est venu ici pendant que nous dormions!» + +En effet, un feu était allumé, quelques charbons ardents formaient +braise, et un morceau d'antilope pendait à la basse branche d'un +acacia au-dessus d'un petit ruisseau. + +Cette fois, Max Huber ne fit pas même entendre une exclamation de +surprise. + +Ni ses compagnons ni lui ne voulaient discuter les étrangetés de +cette situation, ce guide inconnu qui les conduisait vers un but +non moins inconnu, ce génie de la grande forêt dont ils suivaient +les traces depuis l'avant-veille... + +La faim se faisant vivement sentir, Khamis fit griller le morceau +d'antilope, qui suffirait pour les deux repas de midi et du soir. + +À ce moment, la torche redonna le signal du départ. + +Marche reprise et dans les mêmes conditions. Toutefois, l'après- +midi, on put constater que l'épaisseur de la futaie diminuait peu +à peu. Le jour y pénétrait davantage, tout au moins à travers la +cime des arbres. Pourtant, il fut encore impossible de distinguer +l'être quelconque qui cheminait en avant. + +Ainsi que la veille, de cinq à six lieues, toujours à l'estime, +furent franchies pendant cette journée. Depuis le rio Johausen, le +parcours pouvait être d'une soixantaine de kilomètres. + +Ce soir-là, à l'instant où s'éteignit la torche, Khamis, John Cort +et Max Huber s'arrêtèrent. Il faisait nuit, sans doute, car une +obscurité profonde enveloppait ce massif. Très fatigués de ces +longues étapes, après avoir achevé le morceau d'antilope, après +s'être désaltérés d'eau fraîche, tous trois s'étendirent au pied +d'un arbre et s'endormirent... + +Et -- en rêve assurément -- est-ce que Max Huber ne crut pas +entendre le son d'un instrument qui jouait au-dessus de sa tête la +valse si connue du _Freyschutz_ de Weber!... + +CHAPITRE XIII +_Le village aérien_ + +Le lendemain, à leur réveil, le foreloper et ses compagnons +observaient, non sans grande surprise, que l'obscurité était plus +profonde encore en cette partie de la forêt. Faisait-il jour?... +ils n'auraient pu l'affirmer. Quoi qu'il en soit, la lumière qui +les guidait depuis soixante heures ne reparaissait pas. Donc +nécessité d'attendre qu'elle se montrât pour reprendre la marche. + +Toutefois, une remarque fut faite par John Cort -- remarque dont +ses compagnons et lui déduisirent aussitôt certaines conséquences: + +«Ce qui est à noter, dit-il, c'est que nous n'avons point eu de +feu ce matin et personne n'est venu pendant notre sommeil nous +apporter notre ordinaire... + +-- C'est d'autant plus regrettable, ajouta Max Huber, qu'il ne +reste plus rien... + +-- Peut-être, reprit le foreloper, cela indique-t-il que nous +sommes arrivés... + +-- Où?... demanda John Cort. + +-- Où l'on nous conduisait, mon cher John!» + +C'était une réponse qui ne répondait pas; mais le moyen d'être +plus explicite?... + +Autre remarque: si la forêt était plus obscure, il ne semblait pas +qu'elle fût plus silencieuse. On entendait comme une sorte de +bourdonnement aérien, une rumeur désordonnée, qui venait des +ramures supérieures. En regardant, Khamis, Max Huber et John Cort +distinguaient vaguement comme un large plafond étendu à une +centaine de pieds au-dessus du sol. + +Nul doute, il existait à cette hauteur un prodigieux +enchevêtrement de branches, sans aucun interstice par lequel se +fût glissée la clarté du jour. Une toiture de chaume n'aurait pas +été plus impénétrable à la lumière. Cette disposition expliquait +l'obscurité qui régnait sous les arbres. + +À l'endroit où tous les trois avaient campé cette nuit-là, la +nature du sol était très modifiée. Plus de ces ronces entremêlées, +de ces sizyphus épineux qui l'obstruaient en dehors de la sente. +Une herbe presque rase, et aucun ruminant n'eût pu «y tondre la +largeur de sa langue». Que l'on se figure une prairie dont ni les +pluies ni les sources n'arroseraient jamais la surface. + +Les arbres, laissant entre eux des intervalles de vingt à trente +pieds, ressemblaient aux bas piliers d'une substruction colossale +et leurs ramures devaient couvrir une aire de plusieurs milliers +de mètres superficiels. + +Là, en effet, s'aggloméraient ces sycomores africains dont le +tronc se compose d'une quantité de tiges soudées entre elles; des +bombax au fût symétrique, aux racines gigantesques et d'une taille +supérieure à celle de leurs congénères; des baobabs, +reconnaissables à la forme de courge qu'ils prennent à leur base, +d'une circonférence de vingt à trente mètres, et que surmonte un +énorme faisceau de branches pendantes; des palmiers doum à tronc +bifurqué; des palmiers deleb à tronc gibbeux; des fromagers à +tronc évidé en une série de cavités assez grandes pour qu'un homme +puisse s'y blottir; des acajous donnant des billes d'un mètre +cinquante de diamètre et que l'on peut creuser en embarcations de +quinze à dix-huit mètres, d'une capacité de trois à quatre tonnes; +des dragonniers aux gigantesques dimensions; des bauhinias, +simples arbrisseaux sous d'autres latitudes, ici les géants de +cette famille de légumineuses. On imagine ce que devait être +l'épanouissement des cimes, de ces arbres à quelques centaines de +pieds dans les airs. + +Une heure environ s'écoula. Khamis ne cessait de promener ses +regards en tous sens, guettant la lueur conductrice... Et pourquoi +eût-il renoncé à suivre le guide inconnu?... Il est vrai, son +instinct, joint à de certaines observations, l'incitait à penser +qu'il s'était toujours dirigé vers l'est. Or, ce n'était pas de ce +côté que se dessinait le cours de l'Oubanghi, ce n'était pas le +chemin du retour... Où donc les avait entraînés cette étrange +lumière?... + +Puisqu'elle ne reparaissait pas, que faire?... Quitter cet +endroit?... Pour aller où?... Y demeurer?... Et se nourrir en +route?... On avait déjà faim et soif... + +«Cependant, dit John Cort, nous serons bien forcés de partir, et +je me demande s'il ne vaudrait pas mieux se mettre tout de suite +en marche... + +-- De quel côté?...» objecta Max Huber. + +C'était la question, et sur quel indice pouvait-on s'appuyer pour +la résoudre?... + +«Enfin, reprit John Cort impatienté, nos pieds ne sont pas +enracinés ici, que je sache!... La circulation est possible entre +ces arbres, et l'obscurité n'est pas si profonde qu'on ne puisse +se diriger... + +-- Venez!...» ordonna Khamis. + +Et tous trois allèrent en reconnaissance sur une étendue d'un +demi-kilomètre. Ils foulaient invariablement le même sol +débroussaillé, le même tapis nu et sec, tel qu'il eût été sous +l'abri d'une toiture impénétrable à la pluie comme aux rayons du +soleil. Partout les mêmes arbres, dont on ne voyait que les basses +branches. Et toujours aussi cette rumeur confuse qui semblait +tomber d'en haut et dont l'origine demeurait inexplicable. + +Ce dessous de forêt était-il absolument désert?... Non, et, à +plusieurs reprises, Khamis crut apercevoir des ombres se glisser +entre les arbres. Était-ce une illusion?... Il ne savait trop que +penser. Enfin, après une demi-heure infructueusement employée, ses +compagnons et lui vinrent s'asseoir près du tronc d'un bauhinia. + +Leurs yeux commençaient à se faire à cette obscurité, qui +s'atténuait d'ailleurs. Grâce au soleil montant, un peu de clarté +se propageait sous ce plafond tendu au-dessus du sol. Déjà on +pouvait distinguer les objets à une vingtaine de pas. + +Et voici que ces mots furent prononcés à mi-voix par le foreloper: + +«Quelque chose remue là-bas... + +-- Un animal ou un homme?... demanda John Cort en regardant dans +cette direction. + +-- Ce serait un enfant, en tout cas, fit observer Khamis, car il +est de petite taille... + +-- Un singe, parbleu!» déclara Max Huber. + +Immobiles, ils gardaient le silence, afin de ne point effrayer +ledit quadrumane. Si l'on parvenait à s'en emparer, eh bien malgré +la répugnance manifestée pour la chair simienne par Max Huber et +John Cort... Il est vrai, faute de feu, comment griller ou +rôtir?... À mesure qu'il s'approchait, cet être ne témoignait +aucun étonnement. Il marchait sur ses pattes de derrière, et +s'arrêta à quelques pas. + +Quelle fut la stupéfaction de John Cort et de Max Huber, +lorsqu'ils reconnurent cette singulière créature que Llanga avait +sauvée, le protégé du jeune indigène!... + +Et ces mots de s'échanger: + +«Lui... c'est lui... + +-- Positivement... + +-- Mais alors, puisque ce petit est ici, pourquoi Llanga n'y +serait-il pas?... + +-- Êtes-vous sûrs de ne pas vous tromper?... demanda le foreloper. + +-- Très sûrs, affirma John Cort, et, d'ailleurs, nous allons bien +voir!» + +Il tira de sa poche la médaille enlevée au cou du petit et, la +tenant par le cordon, la balança comme un objet que l'on présente +aux yeux d'un enfant pour l'attirer. + +À peine celui-ci eut-il aperçu la médaille, qu'il s'élança d'un +bond. Il n'était plus malade, à présent!... Pendant ces trois +jours d'absence, il avait recouvré la santé et, en même temps, sa +souplesse naturelle. Aussi fonça-t-il sur John Cort avec +l'évidente intention de reprendre son bien. + +Khamis le saisit au passage, et alors ce ne fut plus le mot +«ngora» qui s'échappa de la bouche du petit, ce furent ces mots +nettement articulés: + +«Li-Maï!... Ngala... Ngala!...» + +Ce que signifiaient ces mots d'une langue inconnue même à Khamis, +ses compagnons et lui n'eurent pas le temps de se le demander. +Brusquement apparurent d'autres types de la même espèce, hauts de +taille ceux-là, n'ayant pas moins de cinq pieds et demi des talons +à la nuque. + +Khamis, John Cort, Max Huber n'avaient pu reconnaître s'ils +avaient affaire à des hommes ou à des quadrumanes. Résister à ces +sylvestres de la grande forêt d'une douzaine eût été inutile. Le +foreloper, Max Huber, John Cort, furent appréhendés par les bras, +poussés en avant, contraints à s'acheminer entre les arbres, et, +entourés de la bande, ils ne s'arrêtèrent qu'après un parcours de +cinq à six cents mètres. + +À cet endroit, l'inclinaison de deux arbres, assez rapprochés l'un +de l'autre, avait permis d'y fixer des branches transversales, +disposées comme des marches. Si ce n'était pas un escalier, +c'était mieux qu'une échelle. Cinq ou six individus de l'escorte y +grimpèrent, tandis que les autres obligeaient leurs prisonniers à +suivre le même chemin, sans les brutaliser toutefois. + +À mesure que l'on s'élevait, la lumière se laissait percevoir à +travers les frondaisons. Entre les interstices filtraient quelques +rayons de ce soleil dont Khamis et ses compagnons avaient été +privés depuis qu'ils avaient quitté le cours du rio Johausen. + +Max Huber aurait été de mauvaise foi s'il se fût refusé à convenir +que, décidément, cela rentrait dans la catégorie des choses +extraordinaires. + +Lorsque l'ascension prit fin, à une centaine de pieds environ du +sol, quelle fut leur surprise! Ils voyaient se développer devant +eux une plate-forme largement éclairée par la lumière du ciel. Au- +dessus s'arrondissaient les cimes verdoyantes des arbres. À sa +surface étaient rangées dans un certain ordre des cases de pisé +jaune et de feuillage, bordant des rues. Cet ensemble formait un +village établi à cette hauteur sur une étendue telle qu'on ne +pouvait en apercevoir les limites. + +Là allaient et venaient une foule d'indigènes de type semblable à +celui du protégé de Llanga. Leur station, identique à celle de +l'homme, indiquait qu'ils avaient l'habitude de marcher debout, +ayant ainsi droit à ce qualificatif d'_erectus_ donné par le +docteur Eugène Dubois aux pithécanthropus trouvés dans les forêts +de Java, -- caractère anthropogénique que ce savant regarde comme +l'un des plus importants de l'intermédiaire entre l'homme et les +singes conformément aux prévisions de Darwin[1]. + +Si les anthropologistes ont pu dire que les plus élevés des +quadrumanes dans l'échelle simienne, ceux qui se rapprochent +davantage de la conformation humaine, en diffèrent cependant par +cette particularité qu'ils se servent de leurs quatre membres +quand ils fuient, il semblait bien que cette remarque n'aurait pu +s'appliquer aux habitants du village aérien. + +Mais Khamis, Max Huber, John Cort, durent remettre à plus tard +leurs observations à ce sujet. Que ces êtres dussent se placer ou +non entre l'animal et l'homme, leur escorte, tout en conversant +dans un idiome incompréhensible, les poussa vers une case au +milieu d'une population qui les regardait sans trop s'étonner. La +porte fut refermée sur eux et ils se virent bel et bien +emprisonnés dans ladite case. + +«Parfait!... déclara Max Huber. Et, ce qui me surprend le plus, +c'est que ces originaux-là n'ont pas l'air de nous prêter +attention!... Est-ce qu'ils ont déjà vu des hommes?... + +-- C'est possible, reprit John Cort, mais reste à savoir s'ils ont +l'habitude de nourrir leurs prisonniers... + +-- Ou s'ils n'ont pas plutôt celle de s'en nourrir!» ajouta Max +Huber. + +Et, en effet, puisque, dans les tribus de l'Afrique, les +Monbouttous et autres se livrent encore aux pratiques du +cannibalisme, pourquoi ces sylvestres, qui ne leur étaient guère +inférieurs, n'auraient-ils pas eu l'habitude de manger leurs +semblables -- ou à peu près?... + +En tout cas, que ces êtres fussent des anthropoïdes d'une espèce +supérieure aux orangs de Bornéo, aux chimpanzés de la Guinée, aux +gorilles du Gabon, qui se rapprochent le plus de l'humanité, cela +n'était pas contestable. En effet, ils savaient faire du feu et +l'employer à divers usages domestiques: tel le foyer au premier +campement, telle la torche que le guide avait promenée à travers +ces sombres solitudes. Et l'idée vint alors que ces flammes +mouvantes, signalées sur la lisière, pouvaient avoir été allumées +par ces étranges habitants de la grande forêt. + +À vrai dire, on suppose que certains quadrumanes font emploi du +feu. Ainsi Émir Pacha raconte que les bois de Msokgonie, pendant +les nuits estivales, sont infestés par des bandes de chimpanzés, +qui s'éclairent de torches et vont marauder jusque dans les +plantations. + +Ce qu'il convenait également de noter, c'est que ces êtres, +d'espèce inconnue, étaient conformés comme les humains au point de +vue de la station et de la marche. Aucun autre quadrumane n'eût +été plus digne de porter ce nom d'orang, qui signifie exactement +«homme des bois». + +«Et puis ils parlent... fit remarquer John Cort, après diverses +observations qui furent échangées au sujet des habitants de ce +village aérien. + +-- Eh bien, s'ils parlent, s'écria Max Huber, c'est qu'ils ont des +mots pour s'exprimer, et ceux qui veulent dire: «Je meurs de +faim!... Quand se met-on à table?...» je ne serais pas fâché de +les connaître!...» + +Des trois prisonniers, Khamis était le plus abasourdi. Dans sa +cervelle, peu portée aux discussions anthropologistes, il ne +pouvait entrer que ces êtres ne fussent pas des animaux, que ces +animaux ne fussent pas des singes. C'étaient des singes qui +marchaient, qui parlaient, qui faisaient du feu, qui vivaient dans +des villages, mais enfin des singes. Et même il trouvait déjà +assez extraordinaire que la forêt de l'Oubanghi renfermât de +pareilles espèces dont on n'avait encore jamais eu connaissance. +Sa dignité d'indigène du continent noir souffrait de ce que ces +bêtes-là «fussent si rapprochées de ses propres congénères par +leurs facultés naturelles». + +Il est des prisonniers qui se résignent, d'autres qui ne se +résignent pas. John Cort et le foreloper -- et surtout l'impatient +Max Huber -- n'appartenaient point à la seconde catégorie. Outre +le désagrément d'être claquemuré au fond de cette case, +l'impossibilité de rien voir à travers ses parois opaques, +l'inquiétude de l'avenir, l'incertitude touchant l'issue de cette +aventure, étaient bien pour préoccuper. Et puis la faim les +pressait, le dernier repas remontant à une quinzaine d'heures. + +Il y avait cependant une circonstance sur laquelle pouvait se +fonder quelque espoir, vague, sans doute: c'était que le protégé +de Llanga habitait ce village -- son village natal probablement -- +et au milieu de sa famille, en admettant que ce qu'on appelle la +famille existât chez ces forestiers de l'Oubanghi. + +«Or, ainsi que le dit John Cort, puisque ce petit a été sauvé du +tourbillon, il est permis de penser que Llanga l'a été +également... Ils ne doivent point s'être quittés, et si Llanga +apprend que trois hommes viennent d'être amenés dans ce village, +comment ne comprendrait-il pas qu'il s'agit de nous?... En somme, +on ne nous a fait aucun mal jusqu'ici, et il est probable qu'on +n'en a point fait à Llanga... + +-- Évidemment, le protégé est sain et sauf, admit Max Huber, mais +le protecteur l'est-il?... Rien ne prouve que notre pauvre Llanga +n'ait pas péri dans le rio!...» + +Rien en effet. + +En ce moment, la porte de la case, qui était gardée par deux +vigoureux gaillards, s'ouvrit, et le jeune indigène parut. + +«Llanga... Llanga!... s'écrièrent à la fois les deux amis. + +-- Mon ami Max... mon ami John!... répondit Llanga, qui tomba dans +leurs bras. + +-- Depuis quand es-tu ici?... demanda le foreloper. + +-- Depuis hier matin... + +-- Et comment es-tu venu?... + +-- On m'a porté à travers la forêt... + +-- Ceux qui te portaient ont dû marcher plus vite que nous, +Llanga?... + +-- Très vite!... + +-- Et qui t'a porté?... + +-- Un de ceux qui m'avaient sauvé... qui vous avaient sauvés +aussi... + +-- Des hommes?... + +-- Oui... des hommes... pas des singes... non! pas des singes.» + +Toujours affirmatif, le jeune indigène. En tout cas, c'étaient des +types d'une race particulière, sans doute, affectés du signe +«moins» par rapport à l'humanité... Une race intermédiaire de +primitifs, peut-être des spécimens de ce genre d'anthropopithèques +qui manquent à l'échelle animale... + +Et alors, Llanga de raconter sommairement son histoire, après +avoir, à plusieurs reprises, baisé les mains du Français et de +l'Américain, retirés comme lui au moment où les entraînait le +rapide et qu'il n'espérait plus revoir. + +Lorsque le radeau heurta les roches, ils avaient été précipités +dans le tourbillon, lui et Li-Maï... + +«Li-Maï?... s'écria Max Huber. + +-- Oui... Li-Maï... c'est son nom... Il m'a répété en se +désignant: «Li-Maï... Li-Maï...» + +-- Ainsi il a un nom?... dit John Cort. + +-- Évidemment, John!... Quand on parle, n'est-il pas tout naturel +de se donner un nom?... + +-- Est-ce que cette tribu, cette peuplade, comme on voudra, +demanda John Cort, en a un aussi?... + +-- Oui... les Wagddis... répondit Llanga. J'ai entendu Li-Maï les +appeler Wagddis!» + +En réalité, ce mot n'appartenait pas à la langue congolaise. Mais, +Wagddis ou non, des indigènes se trouvaient sur la rive gauche du +rio Johausen, lorsque la catastrophe se produisit. Les uns +coururent sur le barrage, ils se lancèrent dans le torrent au +secours de Khamis, John Cort et Max Huber, les autres au secours +de Li-Maï et de Llanga. Celui-ci, ayant perdu connaissance, ne se +souvenait plus de ce qui s'était passé ensuite et croyait que ses +amis s'étaient noyés dans le rapide. + +Lorsque Llanga revint à lui, il était dans les bras d'un robuste +Wagddi, le père même de Li-Maï, qui, lui, était dans les bras de +la «ngora», sa mère! Ce qu'on pouvait admettre, c'est que, +quelques jours avant qu'il eût été rencontré par Llanga, le petit +s'était égaré dans la forêt et que ses parents s'étaient mis à sa +recherche. On sait comment Llanga l'avait sauvé, comment, sans +lui, il eût péri dans les eaux de la rivière. + +Bien traité, bien soigné, Llanga fut donc emporté jusqu'au village +wagddien. Li-Maï ne tarda pas à reprendre ses forces, n'étant +malade que d'inanition et de fatigue. Après avoir été le protégé +de Llanga, il devint son protecteur. Le père et la mère de Li-Maï +s'étaient montrés reconnaissants envers le jeune indigène. La +reconnaissance ne se rencontre-t-elle pas chez les animaux pour +les services qui leur sont rendus, et dès lors pourquoi +n'existerait-elle pas chez des êtres qui leur sont supérieurs?... + +Bref, ce matin même, Llanga avait été amené par Li-Maï devant +cette case. Pour quelle raison?... il l'ignorait alors. Mais des +voix se faisaient entendre, et, prêtant l'oreille, il avait +reconnu celles de John Cort et de Max Huber. + +Voilà ce qui s'était passé depuis la séparation au barrage du rio +Johausen. + +«Bien, Llanga, bien!... dit Max Huber, mais nous mourons de faim, +et, avant de continuer tes explications, si tu peux, grâce à tes +protections sérieuses...» + +Llanga sortit et ne tarda pas à rentrer avec quelques provisions, +un fort morceau de buffle grillé, salé à point, une demi-douzaine +de fruits de l'acacia adansonia, dits pain de singe ou pain +d'homme, des bananes fraîches et, dans une calebasse, une eau +limpide, additionnée du suc laiteux de lutex, que distille une +liane à caoutchouc de l'espèce «landolphia africa». + +On le comprend, la conversation fut suspendue. John Cort, Max +Huber, Khamis avaient un trop formidable besoin de nourriture pour +se montrer difficiles sur la qualité. Du morceau de buffle, du +pain et des bananes, ils ne laissèrent que les os et les +épluchures. + +John Cort, alors, questionna le jeune indigène, s'informant si ces +Wagddis étaient nombreux. + +«Beaucoup... beaucoup...! J'en ai vu beaucoup... dans les rues, +dans les cases... répondit Llanga. + +-- Autant que dans les villages du Bournou ou du Baghirmi?... + +-- Oui... + +-- Et ils ne descendent jamais?... + +-- Si... si... pour chasser... pour récolter des racines, des +fruits... pour puiser de l'eau... + +-- Et ils parlent?... + +-- Oui... mais je ne comprends pas... Et pourtant... des mots +parfois... des mots... que je connais... comme en dit Li-Maï. + +-- Et le père... la mère de ce petit?... + +-- Oh! très bons pour moi... et ce que je vous ai apporté là vient +d'eux... + +-- Il me tarde de leur en exprimer tous mes remerciements... +déclara Max Huber. + +-- Et ce village dans les arbres, comment l'appelle-t-on?... + +-- Ngala. + +-- Et, dans ce village, y a-t-il un chef?... demanda John Cort. + +-- Oui... + +-- Tu l'as vu?... + +-- Non, mais j'ai entendu qu'on l'appelait Msélo-Tala-Tala. + +-- Des mots indigènes!... s'écria Khamis. + +-- Et que signifient ces mots?... + +-- Le père Miroir», répondit le foreloper. + +En effet, c'est ainsi que les Congolais désignent un homme qui +porte des lunettes. + +CHAPITRE XIV +_Les Wagddis_ + +Sa Majesté Msélo-Tala-Tala, roi de cette peuplade des Wagddis, +gouvernant ce village aérien, voilà, n'était-il pas vrai, ce qui +devait suffire à réaliser les _desiderata _de Max Huber. Dans la +furia française de son imagination, n'avait-il pas entrevu, sous +les profondeurs de cette mystérieuse forêt de l'Oubanghi, des +générations nouvelles, des cités inconnues, tout un monde +extraordinaire dont personne ne soupçonnait l'existence?... Eh +bien, il était servi à souhait. + +Il fut le premier à s'applaudir d'avoir vu si juste et ne s'arrêta +que devant cette non moins juste observation de John Cort: + +«C'est entendu, mon cher ami, vous êtes, comme tout poète, doublé +d'un devin, et vous avez deviné... + +-- Juste, mon cher John, mais quelle que soit cette tribu demi- +humaine des Wagddis, mon intention n'est pas de finir mon +existence dans leur capitale... + +-- Eh! mon cher Max, il faut y séjourner assez pour étudier cette +race au point de vue ethnologique et anthropologique, afin de +publier là-dessus un fort in-quarto qui révolutionnera les +instituts des deux continents... + +-- Soit, répliqua Max Huber, nous observerons, nous comparerons, +nous piocherons toutes les thèses relatives à la question de +l'anthropomorphie, à deux conditions toutefois... + +-- La première?... + +-- Qu'on nous laissera, j'y compte bien, la liberté d'aller et de +venir dans ce village... + +-- Et la seconde? + +-- Qu'après avoir circulé librement, nous pourrons partir quand +cela nous conviendra... + +-- Et à qui nous adresser?... demanda Khamis. + +-- À Sa Majesté le père Miroir, répondit Max Huber. Mais, au fait, +pourquoi ses sujets l'appellent-ils ainsi?... + +-- Et en langue congolaise?... répliqua John Cort. + +-- Est-ce donc que Sa Majesté est myope ou presbyte... et porte +des lunettes? reprit Max Huber. + +-- Et, d'abord, ces lunettes, d'où viendraient-elles?... ajouta +John Cort. + +-- N'importe, continua Max Huber, lorsque nous serons en état de +causer avec ce souverain, soit qu'il ait appris notre langue, soit +que nous ayons appris la sienne, nous lui offrirons de signer un +traité d'alliance offensive et défensive avec l'Amérique et la +France et il ne pourra faire moins que de nous nommer grands-croix +de l'ordre wagddien...» + +Max Huber ne se prononçait-il pas trop affirmativement, en +comptant qu'ils auraient toute liberté dans ce village, puis +qu'ils le quitteraient à leur convenance? Or, si John Cort, Khamis +et lui ne reparaissaient pas à la factorerie, qui s'aviserait de +venir les chercher dans ce village de Ngala au plus profond de la +grande forêt?... En ne voyant plus revenir personne de la +caravane, qui douterait qu'elle n'eût péri tout entière dans les +régions du haut Oubanghi?... + +Quant à la question de savoir si Khamis et ses compagnons +resteraient ou non prisonniers dans cette case, elle fut presque +aussitôt tranchée. La porte tourna sur ses attaches de liane et +Li-Maï parut. + +Tout d'abord, le petit alla droit à Llanga et lui prodigua mille +caresses que celui-ci rendit de bon coeur. John Cort avait donc +l'occasion d'examiner plus attentivement cette singulière +créature. Mais, comme la porte était ouverte, Max Huber proposa de +sortir et de se mêler à la population aérienne. + +Les voici donc dehors, guidés par le petit sauvage -- ne peut-on +le qualifier ainsi? -- qui donnait la main à son ami Llanga. Ils +se trouvèrent alors au centre d'une sorte de carrefour où +passaient et repassaient des Wagddiens «allant à leurs affaires». + +Ce carrefour était planté d'arbres ou plutôt ombragé de têtes +d'arbres dont les robustes troncs supportaient cette construction +aérienne. Elle reposait à une centaine de pieds au-dessus du sol +sur les maîtresses branches de ces puissants bauhinias, bombax, +baobabs. Faite de pièces transversales solidement reliées par des +chevilles et des lianes, une couche de terre battue s'étendait à +sa surface, et, comme les points d'appui étaient aussi solides que +nombreux, le sol factice ne tremblait pas sous le pied. Et, même +alors que les violentes rafales soufflaient à travers ces hautes +cimes, c'est à peine si le bâti de cette superstructure en +ressentait un léger frémissement. + +Par les interstices du feuillage pénétraient les rayons solaires. +Le temps était beau, ce jour-là. De larges plaques de ciel bleu se +montraient au-dessus des dernières branches. Une brise, chargée de +pénétrantes senteurs, rafraîchissait l'atmosphère. + +Tandis que déambulait le groupe des étrangers, les Wagddis, +hommes, femmes, enfants, les regardaient sans manifester aucune +surprise. Ils échangeaient entre eux divers propos, d'une voix +rauque, phrases brèves prononcées précipitamment et mots +inintelligibles. Toutefois, le foreloper crut entendre quelques +expressions de la langue congolaise, et il ne fallait pas s'en +étonner, puisque Li-Maï s'était plusieurs fois servi du mot +«ngora». Cela pourtant semblait inexplicable. Mais, ce qui l'était +bien davantage, c'est que John Cort fut frappé par la répétition +de deux ou trois mots allemands, -- entre autres celui de +«vater[2]«, et il fit connaître cette particularité à ses +compagnons. + +«Que voulez-vous, mon cher John?... répondit Max Huber. Je +m'attends à tout, même à ce que ces êtres-là me tapent sur le +ventre, en disant: «Comment va... mon vieux?» + +De temps en temps, Li-Maï, abandonnant la main de Llanga, allait à +l'un ou à l'autre, en enfant vif et joyeux. Il paraissait fier de +promener des étrangers à travers les rues du village. Il ne le +faisait pas au hasard, -- cela se voyait, -- il les menait quelque +part, et il n'y avait qu'à le suivre, ce guide de cinq ans. + +Ces primitifs -- ainsi les désignait John Cort -- n'étaient pas +complètement nus. Sans parler du pelage roussâtre qui leur +couvrait en partie le corps, hommes et femmes se drapaient d'une +sorte de pagne d'un tissu végétal, à peu près semblable, quoique +plus grossièrement fabriqué, à ceux d'agoulie en fils d'acacia, +qui s'ourdissent communément à Porto-Novo dans le Dahomey. + +Ce que John Cort remarqua spécialement, c'est que ces têtes +wagddiennes, arrondies, réduites aux dimensions du type +microcéphalique très rapprochées de l'angle facial humain, +présentaient peu de prognathisme. En outre, les arcades +sourcilières n'offraient aucune de ces saillies qui sont communes +à toute la race simienne. Quant à la chevelure, c'était la toison +lisse des indigènes de l'Afrique équatoriale, avec la barbe peu +fournie. + +«Et pas de pied préhensif..., déclara John Cort. + +-- Et pas d'appendice caudal, ajouta Max Huber, pas le moindre +bout de queue! + +-- En effet, répondit John Cort, et c'est déjà un signe de +supériorité. Les singes anthropomorphes n'ont ni queue, ni bourses +à joues, ni callosités. Ils se déplacent horizontalement ou +verticalement à leur gré. Mais une observation a été faite, c'est +que les quadrumanes qui marchent debout ne se servent point de la +plante du pied et s'appuient sur le dos des doigts repliés. Or, il +n'en est pas ainsi des Wagddis, et leur marche est absolument +celle de l'homme, il faut bien le reconnaître.» + +Très juste, cette remarque, et, nul doute, il s'agissait d'une +race nouvelle. D'ailleurs, en ce qui concerne le pied, certains +anthropologistes admettent qu'il n'y a aucune différence entre +celui du singe et celui de l'homme, et ce dernier aurait même le +pouce opposable si le sous-pied n'était déformé par l'usage de la +chaussure. + +Il existe en outre des similitudes physiques entre les deux races. +Les quadrumanes qui possèdent la station humaine sont les moins +pétulants, les moins grimaçants, en un mot, les plus graves, les +plus sérieux de l'espèce. Or, précisément, ce caractère de gravité +se manifestait dans l'attitude comme dans les actes de ces +habitants de Ngala. De plus, lorsque John Cort les examinerait +attentivement, il pourrait constater que leur système dentaire +était identique à celui de l'homme. + +Ces ressemblances ont donc pu jusqu'à un certain point engendrer +la doctrine de la variabilité des espèces, l'évolution +ascensionnelle préconisée par Darwin. On les a même regardées +comme décisives, par comparaison entre les échantillons les plus +élevés de l'échelle simienne et les primitifs de l'humanité. Linné +a soutenu cette opinion qu'il y avait eu des hommes troglodytes, +expression qui, en tous cas, n'aurait pu s'appliquer aux Wagddis, +lesquels vivent dans les arbres. Vogt a même été jusqu'à prétendre +que l'homme est sorti de trois grands singes: l'orang, type +brachycéphale au long pelage brun, serait d'après lui l'ancêtre +des négritos; le chimpanzé, type dolichocéphale, aux mâchoires +moins massives, serait l'ancêtre des nègres; enfin, du gorille, +spécialisé par le développement du thorax, la forme du pied, la +démarche qui lui est propre, le caractère ostéologique du tronc et +des extrémités, descendrait l'homme blanc. Mais, à ces +similitudes, on peut opposer des dissemblances d'une importance +capitale dans l'ordre intellectuel et moral, -- dissemblances qui +doivent faire justice des doctrines darwiniennes. + +Il convient donc, en prenant les caractères distinctifs de ces +trois quadrumanes, sans admettre toutefois que leur cerveau +possède les douze millions de cellules et les quatre millions de +fibres du cerveau humain, de croire qu'ils appartiennent à une +race supérieure dans l'animalité. Mais on n'en pourra jamais +conclure que l'homme soit un singe perfectionné ou le singe un +homme en dégénérescence. + +Quant au microcéphale, dont on veut faire un intermédiaire entre +l'homme et le singe, espèce vainement prédite par les +anthropologistes et vainement cherchée, cet anneau qui manque pour +rattacher le règne animal au règne «hommal[3]«, y avait-il lieu +d'admettre qu'il fût représenté par ces Wagddis?... Les singuliers +hasards de leur voyage avaient-ils réservé à ce Français et à cet +Américain de le découvrir?... + +Et, même si cette race inconnue se rapprochait physiquement de la +race humaine, encore faudrait-il que les Wagddis eussent ces +caractères de moralité, de religiosité spéciaux à l'homme, sans +parler de la faculté de concevoir des abstractions et des +généralisations, de l'aptitude pour les arts, les sciences et les +lettres. Alors seulement, il serait possible de se prononcer d'une +façon péremptoire entre les thèses des monogénistes et des +polygénistes. + +Une chose certaine, en somme, c'est que les Wagddis parlaient. Non +bornés aux seuls instincts, ils avaient des idées, -- ce que +suppose l'emploi de la parole, -- et des mots dont la réunion +formait le langage. Mieux que des cris éclairés par le regard et +le geste, ils employaient une parole articulée, ayant pour base +une série de sons et de figures conventionnels qui devaient avoir +été légués par atavisme. + +Et c'est ce dont fut le plus frappé John Cort. Cette faculté, qui +implique la participation de la mémoire, indiquait une influence +congénitale de race. + +Cependant, tout en observant les moeurs et les habitudes de cette +tribu sylvestre, John Cort, Max Huber et Khamis s'avançaient à +travers les rues du village. + +Était-il grand, ce village?... En réalité, sa circonférence ne +devait pas être inférieure à cinq kilomètres. + +«Et, comme le dit Max Huber, si ce n'est qu'un nid, c'est du moins +un vaste nid!» + +Construite de la main des Wagddis, cette installation dénotait un +art supérieur à celui des oiseaux, des abeilles, des castors et +des fourmis. S'ils vivaient dans les arbres, ces primitifs, qui +pensaient et exprimaient leurs pensées, c'est que l'atavisme les y +avait poussés. + +«Dans tous les cas, fit remarquer John Cort, la nature, oui ne se +trompe jamais, a eu ses raisons pour porter ces Wagddis à adopter +l'existence aérienne. Au lieu de ramper sur un sol malsain que le +soleil ne pénètre jamais de ses rayons, ils vivent dans le milieu +salutaire des cimes de cette forêt.» + +La plupart des cases, fraîches et verdoyantes, disposées en forme +de ruches, étaient largement ouvertes. Les femmes s'y adonnaient +avec activité aux soins très rudimentaires de leur ménage. Les +enfants se montraient nombreux, les tout jeunes allaités par leurs +mères. Quant aux hommes, les uns faisaient entre les branches la +récolte des fruits, les autres descendaient par l'escalier pour +vaquer à leurs occupations habituelles. Ceux-ci remontaient avec +quelques pièces de gibier, ceux-là rapportaient les jarres qu'ils +avaient remplies au lit du rio. + +«Il est fâcheux, dit Max Huber, que nous ne sachions pas la langue +de ces naturels!... Jamais nous ne pourrons converser ni prendre +une connaissance exacte de leur littérature... Du reste, je n'ai +pas encore aperçu la bibliothèque municipale... ni le lycée de +garçons ou de filles!» + +Cependant, puisque la langue wagddienne, après ce qu'on avait +entendu de Li-Maï, se mélangeait de mots indigènes, Khamis essaya +de quelques-uns des plus usuels en s'adressant à l'enfant. + +Mais, si intelligent que parût Li-Maï, il sembla ne point +comprendre. + +Et pourtant, devant John Cort et Max Huber, il avait prononcé le +mot «ngora», alors qu'il était couché sur le radeau. Et, depuis, +Llanga affirmait avoir appris de son père que le village +s'appelait Ngala et le chef Msélo-Tala-Tala. + +Enfin, après une heure de promenade, le foreloper et ses +compagnons atteignirent l'extrémité du village. Là s'élevait une +case plus importante. Établie entre les branches d'un énorme +bombax, la façade treillissée de roseaux, sa toiture se perdait +dans le feuillage. + +Cette case, était-ce le palais du roi, le sanctuaire des sorciers, +le temple des génies, tels qu'en possèdent la plupart des tribus +sauvages, en Afrique, en Australie, dans les îles du Pacifique?... + +L'occasion se présentait de tirer de Li-Maï quelques +renseignements plus précis. Aussi, John Cort, le prenant par les +épaules et le tournant vers la case, lui dit: + +«Msélo-Tala-Tala?...» + +Un signe de tête fut toute la réponse qu'il obtint. + +Donc, là demeurait le chef du village de Ngala, Sa Majesté +Wagddienne. + +Et, sans autre cérémonie, Max Huber se dirigea délibérément vers +la susdite case. + +Changement d'attitude de l'enfant, qui le retint en manifestant un +véritable effroi. + +Nouvelle insistance de Max Huber, qui répéta à plusieurs reprises: +«Msélo-Tala-Tala?...» + +Mais, au moment où Max Huber allait atteindre la case, le petit +courut à lui, l'empêcha d'aller plus avant. + +Il était donc défendu d'approcher de l'habitation royale?... + +En effet, deux sentinelles Wagddis venaient de se lever et, +brandissant leurs armes, une sorte de hache en bois de fer et une +sagaie, défendirent l'entrée. + +«Allons, s'écria Max Huber, ici comme ailleurs, dans la grande +forêt de l'Oubanghi comme dans les capitales du monde civilisé, +des gardes du corps, des cent-gardes, des prétoriens en faction +devant le palais, et quel palais... celui d'une Majesté homo- +simienne. + +-- Pourquoi s'en étonner, mon cher Max?... + +-- Eh bien, déclara celui-ci, puisque nous ne pouvons voir ce +monarque, nous lui demanderons une audience par lettre... + +-- Bon, répliqua John Cort; s'ils parlent, ces primitifs, ils n'en +sont pas arrivés à savoir lire et écrire, j'imagine!... Encore +plus sauvages que les indigènes du Soudan et du Congo, les Founds, +les Chiloux, les Denkas, les Monbouttous, ils ne semblent pas +avoir atteint ce degré de civilisation qui implique la +préoccupation d'envoyer leurs enfants à l'école... + +-- Je m'en doute un peu, John. Au surplus, comment correspondre +par lettre avec des gens dont on ignore la langue?... + +-- Laissons-nous conduire par ce petit, dit Khamis. + +-- Est-ce que tu ne reconnais pas la case de son père et de sa +mère?... demanda John Cort au jeune indigène. + +-- Non, mon ami John, répondit Llanga, mais... sûrement... Li-Maï +nous y mène... Il faut le suivre.» + +Et alors, s'approchant de l'enfant et tendant la main vers la +gauche: + +«Ngora... ngora?...» répéta-t-il. + +À n'en pas douter, l'enfant comprit, car sa tête s'abaissa et se +releva vivement. + +«Ce qui indique, fit observer John Cort, que le signe de +dénégation et d'affirmation est instinctif et le même chez tous +les humains... une preuve de plus que ces primitifs touchent de +très près à l'humanité...» + +Quelques minutes après, les visiteurs arrivaient dans un quartier +du village plus ombragé où les cimes enchevêtraient étroitement +leur feuillage. + +Li-Maï s'arrêta devant une paillote proprette, dont le toit était +fait des larges feuilles de l'enseté, ce bananier si répandu dans +la grande forêt, ces mêmes feuilles que le foreloper avait +employées pour le taud du radeau. Une sorte de pisé formait les +parois de cette paillote à laquelle on accédait par une porte +ouverte en ce moment. + +De la main, l'enfant la montra à Llanga qui la reconnut. + +«C'est là», dit-il. + +À l'intérieur, une seule chambre. Au fond, une literie d'herbes +sèches, qu'il était facile de renouveler. Dans un coin, quelques +pierres servant d'âtre où brûlaient des tisons. Pour uniques +ustensiles, deux ou trois calebasses, une jatte de terre pleine +d'eau et deux pots de même substance. Ces sylvestres n'en étaient +pas encore aux fourchettes et mangeaient avec leurs doigts. Çà et +là, sur une planchette fixée aux parois, des fruits, des racines, +un morceau de viande cuite, une demi-douzaine d'oiseaux plumés +pour le prochain repas et, pendues à de fortes épines, des bandes +d'étoffe d'écorce et d'agoulie. + +Un Wagddi et une Wagddienne se levèrent au moment où Khamis et ses +compagnons pénétrèrent dans la paillote. + +«Ngora!... ngora!... Lo-Maï... La-Maï!» dit l'enfant. + +Et le premier d'ajouter, comme s'il eût pensé qu'il serait mieux +compris: + +«Vater... vater!...» + +Ce mot de «père», il le prononçait en allemand, fort mal. +D'ailleurs, quoi de plus extraordinaire qu'un mot de cette langue +dans la bouche de ces Wagddis?... + +À peine entré, Llanga était allé près de la mère et celle-ci lui +ouvrait ses bras, le pressait contre elle, le caressait de la +main, témoignant toute sa reconnaissance pour le sauveur de son +enfant. + +Voici ce qu'observa plus particulièrement John Cort: + +Le père était de haute taille, bien proportionné, d'apparence +vigoureuse, les bras un peu plus longs que n'eussent été des bras +humains, les mains larges et fortes, les jambes légèrement +arquées, la plante des pieds entièrement appliquée sur le sol. + +Il avait le teint presque clair de ces tribus d'indigènes qui sont +plus carnivores qu'herbivores, une barbe floconneuse et courte, +une chevelure noire et crépue, une sorte de toison qui lui +recouvrait tout le corps. Sa tête était de moyenne grosseur, ses +mâchoires peu proéminentes; ses yeux, à la pupille ardente, +brillaient d'un vif éclat. + +Assez gracieuse, la mère, avec sa physionomie avenante et douce, +son regard qui dénotait une grande affectuosité, ses dents bien +rangées et d'une remarquable blancheur, et -- chez quels individus +du sexe faible la coquetterie ne se manifeste-t-elle pas? -- des +fleurs dans sa chevelure, et aussi -- détail en somme inexplicable +-- des grains de verre et des perles d'ivoire. Cette jeune +Wagddienne rappelait le type des Cafres du Sud, avec ses bras +ronds et modelés, ses poignets délicats, ses extrémités fines, des +mains potelées, des pieds à faire envie à plus d'une Européenne. +Sur son pelage laineux était jetée une étoffe d'écorce qui la +serrait à la ceinture. À son cou pendait la médaille du docteur +Johausen, semblable à celle que portait l'enfant. + +Converser avec Lo-Maï et La-Maï n'était pas possible, au vif +déplaisir de John Cort. Mais il fut visible que ces deux primitifs +cherchèrent à remplir tous les devoirs de l'hospitalité +wagddienne. Le père offrit quelques fruits qu'il prit sur une +tablette, des matofés de pénétrante saveur et qui proviennent +d'une liane. + +Les hôtes acceptèrent les matofés et en mangèrent quelques-uns, à +l'extrême satisfaction de la famille. + +Et alors il y eut lieu de reconnaître la justesse de ces remarques +faites depuis longtemps déjà: c'est que la langue wagddienne, à +l'exemple des langues polynésiennes, offrait des parallélismes +frappants avec le babil enfantin, -- ce qui a autorisé les +philologues à prétendre qu'il y eut pour tout le genre humain une +longue période de voyelles antérieurement à la formation des +consonnes. Ces voyelles, en se combinant à l'infini, expriment des +sens très variés, tels _ori oriori, oro oroora, orurna_, etc... +Les consonnes sont le _k_, le _t, _le _p_, les nasales sont _ng_ +et _m_. Rien qu'avec les voyelles _ha_, _ra_, on forme une séné de +vocables, lesquels, sans consonances réelles, rendent toutes les +nuances d'expression et jouent le rôle des noms, prénoms, verbes, +etc. + +Dans la conversation de ces Wagddis, les demandes et les réponses +étaient brèves, deux ou trois mots, qui commençaient presque tous +par les lettres _ng_, _mgou_, ms, comme chez les Congolais. La +mère paraissait moins loquace que le père et probablement sa +langue n'avait pas, ainsi que les langues féminines des deux +continents, la faculté de faire douze mille tours à la minute. + +À noter aussi -- ce dont John Cort fut le plus surpris -- que ces +primitifs employaient certains termes congolais et allemands, +presque défigurés d'ailleurs par la prononciation. + +Au total, il est vraisemblable que ces êtres n'avaient d'idées que +ce qu'il leur en fallait pour les besoins de l'existence et, de +mots, que ce qu'il en fallait pour exprimer ces idées. Mais, à +défaut de la religiosité, qui se rencontre chez les sauvages les +plus arriérés et qu'ils ne possédaient pas, sans doute, on pouvait +tenir pour sûr qu'ils étaient doués de qualités affectives. Non +seulement ils avaient pour leurs enfants ces sentiments dont les +animaux ne sont pas dépourvus tant que leurs soins sont +nécessaires à la conservation de l'espèce, mais ces sentiments se +continuaient au-delà, ainsi que le père et la mère le montraient +pour Li-Maï. Puis la réciprocité existait. Échange entre eux de +caresses paternelles et filiales... La famille existait. + +Après un quart d'heure passé à l'intérieur de cette paillote, +Khamis, John Cort et Max Huber en sortirent sous la conduite de +Lo-Maï et de son enfant. Ils regagnèrent la case où ils avaient +été enfermés et qu'ils allaient occuper pendant... Toujours cette +question, et peut-être ne s'en rapporterait-on pas à eux seuls +pour la résoudre. + +Là, on prit congé les uns des autres. Lo-Maï embrassa une dernière +fois le jeune indigène et tendit, non point sa patte comme l'eût +pu faire un chien, ou sa main comme l'eût pu faire un quadrumane, +mais ses deux mains que John Cort et Max Huber serrèrent avec plus +de cordialité que Khamis. + +«Mon cher Max, dit alors John Cort, un de vos grands écrivains a +prétendu que dans tout homme il y avait moi et l'autre... Eh bien, +il est probable que l'un des deux manque à ces primitifs... + +-- Et lequel, John?... + +-- L'autre, assurément... En tout cas, pour les étudier à fond, il +faudrait vivre des années parmi eux!... Or, dans quelques jours, +j'espère bien que nous pourrons repartir... + +-- Cela, répondit Max Huber, dépendra de Sa Majesté, et qui sait +si le roi Msélo-Tala-Tala ne veut pas faire de nous des +chambellans de la cour wagddienne?» + +CHAPITRE XV +_Trois semaines d'études_ + +Et, maintenant, combien de temps John Cort, Max Huber, Khamis et +Llanga resteraient-ils dans ce village?... Un incident viendrait- +il modifier une situation qui ne laissait pas d'être +inquiétante?... Ils se sentaient très surveillés, ils n'auraient +pu s'enfuir. Et, d'ailleurs, à supposer qu'ils parvinssent à +s'évader, au milieu de cette impénétrable région de la grande +forêt, comment en rejoindre la lisière, comment retrouver le cours +du rio Johausen?... + +Après avoir tant désiré l'extraordinaire, Max Huber estimait que +la situation perdrait singulièrement de son charme à se prolonger. +Aussi allait-il se montrer le plus impatient, le plus désireux de +revenir vers le bassin de l'Oubanghi, de regagner la factorerie de +Libreville, d'où John Cort et lui ne devaient attendre aucun +secours. + +Pour son compte, le foreloper enrageait de cette malchance qui les +avait fait tomber entre les pattes -- dans son opinion, c'étaient +des pattes -- de ces types inférieurs. Il ne dissimulait pas le +parfait mépris qu'ils lui inspiraient, parce qu'ils ne se +différenciaient pas sensiblement des tribus de l'Afrique centrale. +Khamis en éprouvait une sorte de jalousie instinctive, +inconsciente, que les deux amis apercevaient très bien. À vrai +dire, il était non moins pressé que Max Huber de quitter Ngala, +et, tout ce qu'il serait possible de faire à ce propos, il le +ferait. + +C'était John Cort qui marquait le moins de hâte. Étudier ces +primitifs l'intéressait de façon toute spéciale. Approfondir leurs +moeurs, leur existence dans tous ses détails, leur caractère +ethnologique, leur valeur morale, savoir jusqu'à quel point ils +redescendaient vers l'animalité, quelques semaines y eussent +suffi. Mais pouvait-on affirmer que le séjour chez les Wagddis ne +durerait pas au-delà -- des mois, des années peut-être?... Et +quelle serait l'issue d'une si étonnante aventure?... + +En tout cas, il ne semblait pas que John Cort, Max Huber et Khamis +fussent menacés de mauvais traitements. À n'en pas douter, ces +sylvestres reconnaissaient leur supériorité intellectuelle. En +outre, inexplicable singularité, ils n'avaient jamais paru surpris +en voyant des représentants de la race humaine. Toutefois, si +ceux-ci voulaient employer la force pour s'enfuir, ils +s'exposeraient à des violences que mieux valait éviter. + +«Ce qu'il faut, dit Max Huber, c'est entrer en pourparlers avec le +père Miroir, le souverain à lunettes, et obtenir de lui qu'il nous +rende la liberté.» + +En somme, il ne devait pas être impossible d'avoir une entrevue +avec S. M. Msélo-Tala-Tala, à moins qu'il ne fût interdit à des +étrangers de contempler son auguste personne. Mais, si l'on +arrivait en sa présence, comment échanger demandes et réponses?... +Même en langue congolaise, on ne se comprendrait pas!... Et puis +qu'en résulterait-il?... L'intérêt des Wagddis n'était-il pas, en +retenant ces étrangers, de s'assurer le secret de cette existence +d'une race inconnue dans les profondeurs de la forêt oubanghienne? + +Et pourtant, à en croire John Cort, cet emprisonnement au village +aérien avait des circonstances atténuantes, puisque la science de +l'anthropologie comparée en retirerait profit, que le monde savant +serait ému par cette découverte d'une race nouvelle. Quant à +savoir comment cela finirait... + +«Du diable, si je le sais!» répétait Max Huber, qui n'avait pas en +lui l'étoffe d'un Garner ou d'un Johausen. + +Lorsque tous trois, suivis de Llanga, furent rentrés dans leur +case, ils remarquèrent plusieurs modifications de nature à les +satisfaire. + +Et, d'abord, un Wagddi était occupé à «faire la chambre», si l'on +peut employer cette locution trop française. Au surplus, John Cort +avait déjà noté que ces primitifs avaient des instincts de +propreté dont la plupart des animaux sont dépourvus. S'ils +faisaient leur chambre, ils faisaient aussi leur toilette. Des +brassées d'herbes sèches avaient été déposées au fond de la case. +Or, comme Khamis et ses compagnons n'avaient jamais eu d'autre +literie depuis la destruction de la caravane, cela ne changerait +rien à leurs habitudes. + +En outre, divers objets étaient placés à terre, le mobilier ne +comprenant ni tables ni chaises, -- seulement quelques ustensiles +grossiers, pots et jarres de fabrication wagddienne. Ici des +fruits de plusieurs sortes, là un quartier d'oryx qui était cuit. +La chair crue ne convient qu'aux animaux carnivores, et il est +rare de trouver au plus bas degré de l'échelle des êtres dont ce +soit invariablement la nourriture. + +«Or, quiconque est capable de faire du feu, déclara John Cort, +s'en sert pour la cuisson de ses aliments. Je ne m'étonne donc pas +que les Wagddis se nourrissent de viande cuite.» + +Aussi la case possédait-elle un âtre, composé d'une pierre plate, +et la fumée se perdait à travers le branchage du cail-cédrat qui +l'abritait. + +Au moment où tous quatre arrivèrent devant la porte, le Wagddi +suspendit son travail. + +C'était un jeune garçon d'une vingtaine d'années, aux mouvements +agiles, à la physionomie intelligente. De la main, il désigna les +objets qui venaient d'être apportés. Parmi ces objets, Max Huber, +John Cort et Khamis -- non sans une extrême satisfaction -- +aperçurent leurs carabines, un peu rouillées, qu'il serait aisé de +remettre en état. + +«Parbleu, s'écria Max Huber, elles sont les bienvenues... et à +l'occasion... + +-- Nous en ferions usage, ajouté John Cort, si nous avions notre +caisse à cartouches... + +-- La voici», répondit le foreloper. + +Et il montra la caisse métallique disposée à gauche près de la +porte. + +Cette caisse, ces armes, on se le rappelle, Khamis avait eu la +présence d'esprit de les lancer sur les roches du barrage, au +moment où le radeau venait s'y heurter, et hors de l'atteinte des +eaux. C'est là que les Wagddis les trouvèrent pour les rapporter +au village de Ngala. + +«S'ils nous ont rendu nos carabines, fit observer Max Huber, est- +ce qu'ils savent à quoi servent les armes à feu?... + +-- Je l'ignore, répondit John Cort, mais ce qu'ils savent, c'est +qu'il ne faut pas garder ce qui n'est pas à soi, et cela prouve +déjà en faveur de leur moralité.» + +N'importe, la question de Max Huber ne laissait pas d'être +importante. + +«Kollo... Kollo!...» + +Ce mot, prononcé clairement, retentit à plusieurs reprises, et, en +le prononçant, le jeune Wagddi levait la main à la hauteur de son +front, puis se touchait la poitrine, semblant dire: + +«Kollo... c'est moi!» + +John Cort présuma que ce devait être le nom de leur nouveau +domestique, et, lorsqu'il l'eut répété cinq ou six fois, Kollo +témoigna sa joie par un rire prolongé. + +Car ils riaient, ces primitifs, et il y avait lieu d'en tenir +compte au point de vue anthropologique. En effet, aucun être ne +possède cette faculté, si ce n'est l'homme. Parmi les plus +intelligents, -- chez le chien par exemple, -- si l'on surprend +quelques indices du rire ou du sourire, c'est seulement dans les +yeux, et peut-être aux commissures des lèvres. En outre, ces +Wagddis ne se laissaient point aller à cet instinct, commun à +presque tous les quadrupèdes, de flairer leur nourriture avant d'y +goûter, de commencer par manger ce qui leur plaît le plus. + +Voici donc en quelles conditions allaient vivre les deux amis, +Llanga et le foreloper. Cette case n'était pas une prison. Ils en +pourraient sortir à leur gré. Quant à quitter Ngala, nul doute +qu'ils en seraient empêchés -- à moins qu'ils n'eussent obtenu +cette autorisation de S. M. Msélo-Tala-Tala. + +Donc, nécessité, provisoirement peut-être, de ronger son frein, de +se résigner à vivre au milieu de ce singulier monde sylvestre dans +le village aérien. + +Ces Wagddis semblaient d'ailleurs doux par nature, peu +querelleurs, et -- il y a lieu d'y insister -- moins curieux, +moins surpris de la présence de ces étrangers que ne l'eussent été +les plus arriérés des sauvages de l'Afrique et de l'Australie. La +vue de deux blancs et de deux indigènes congolais ne les étonnait +pas autant qu'elle eût étonné un indigène de l'Afrique. Elle les +laissait indifférents, et ils ne se montraient point indiscrets. +Chez eux aucun symptôme de badaudisme ni de snobisme. Par exemple, +en fait d'acrobatie, pour grimper dans les arbres, voltiger de +branche en branche, dégringoler l'escalier de Ngala, ils en +eussent remontré aux Billy Hayden, aux Joe Bib, aux Foottit, qui +détenaient à cette époque le record de la gymnastique +circenséenne. + +En même temps qu'ils déployaient ces qualités physiques, les +Wagddis montraient une extraordinaire justesse de coup d'oeil. +Lorsqu'ils se livraient à la chasse des oiseaux, ils les +abattaient avec de petites flèches. Leurs coups ne devaient pas +être moins assurés quand ils poursuivaient les daims, les élans, +les antilopes, et aussi les buffles et les rhinocéros dans les +futaies voisines. C'est alors que Max Huber eût voulu les +accompagner -- autant pour admirer leurs prouesses cynégétiques +que pour tenter de leur fausser compagnie. + +Oui! s'enfuir, c'est à cela que les prisonniers songent sans +cesse. Or, la fuite n'était praticable que par l'unique escalier, +et, sur le palier supérieur, se tenaient en faction des guerriers +dont il eût été difficile de tromper la surveillance. + +Plusieurs fois, Max Huber eut le désir de tirer les volatiles qui +abondaient dans les arbres, sou-mangas, tête-chèvres, pintades, +huppes, griots, et nombre d'autres, dont ces sylvestres faisaient +grande consommation. Mais ses compagnons et lui étaient +quotidiennement fournis de gibier, particulièrement de la chair de +diverses antilopes, oryx, inyalas, sassabys, waterbucks, si +nombreux dans la forêt de l'Oubanghi. Leur serviteur Kollo ne les +laissait manquer de rien; il renouvelait chaque jour la provision +d'eau fraîche pour les besoins du ménage, et la provision de bois +sec pour l'entretien du foyer. + +Et puis, à faire usage des carabines comme armes de chasse, il y +aurait eu l'inconvénient d'en révéler la puissance. Mieux valait +garder ce secret et, le cas échéant, les utiliser comme armes +offensives ou défensives. + +Si leurs hôtes étaient pourvus de viande, c'est que les Wagddis +s'en nourrissaient aussi, tantôt grillée sur des charbons, tantôt +bouillie dans les vases de terre fabriqués par eux. C'était même +ce que Kollo faisait pour leur compte, acceptant d'être aidé par +Llanga, sinon par Khamis, qui s'y fût refusé dans sa fierté +indigène. + +Il convient de noter -- et cela au vif contentement de Max Huber - +- que le sel ne faisait plus défaut. Ce n'était pas ce chlorure de +sodium qui est tenu en dissolution dans les eaux de la mer, mais +ce sel gemme fort répandu en Afrique, en Asie, en Amérique et dont +les efflorescences devaient couvrir le sol aux environs de Ngala. +Ce minéral, -- le seul qui entre dans l'alimentation, -- rien que +l'instinct eût suffi à en apprendre l'utilité aux Wagddis comme à +n'importe quel animal. + +Une question qui intéressa John Cort, ce fut la question du feu. +Comment ces primitifs l'obtenaient-ils? Était-ce par le frottement +d'un morceau de bois dur sur un morceau de bois mou d'après la +méthode des sauvages?... Non, ils ne procédaient pas de la sorte, +et employaient le silex, dont ils tiraient des étincelles par le +choc. Ces étincelles suffisaient à allumer le duvet du fruit du +rentenier, très commun dans les forêts africaines, qui jouit de +toutes les propriétés de l'amadou. + +En outre, la nourriture azotée se complétait, chez les familles +wagddiennes, par une nourriture végétale dont la nature faisait +seule les frais. C'étaient, d'une part, des racines comestibles de +deux ou trois sortes, de l'autre, une grande variété de fruits, +tels que ceux que donne l'acacia andansonia, qui porte +indifféremment le nom justifié de _pain d'homme_ ou de _pain de +singe_ -- tel le karita, dont la châtaigne s'emplit d'une matière +grasse susceptible de remplacer le beurre, -- tel le kijelia, avec +ses baies d'une saveur un peu fade, que compense leur qualité +nourrissante et aussi leur volume, car elles ne mesurent pas moins +de deux pieds de longueur, -- tels enfin d'autres fruits, bananes, +figues, mangues, à l'état sauvage, et aussi ce tso qui fournit des +fruits assez bons, le tout relevé de gousses de tamarin en guise +de condiment. Enfin, les Wagddis faisaient également usage du +miel, dont ils découvraient les ruches en suivant le coucou +indicateur. Et, soit avec ce produit si précieux, soit avec le suc +de diverses plantes -- entre autres le lutex distillé par une +certaine liane -- mêlé à l'eau de la rivière, ils composaient des +boissons fermentées à haut degré alcoolique. Qu'on ne s'en étonne +point; n'a-t-on pas reconnu que les mandrilles d'Afrique, qui ne +sont que des singes cependant, ont un faible prononcé pour +l'alcool?... + +Il faut ajouter qu'un cours d'eau, très poissonneux, qui passait +sous Ngala, contenait les mêmes espèces que celles trouvées par +Khamis et ses compagnons dans le rio Johausen. Mais était-il +navigable, et les Wagddis se servaient-ils d'embarcations?... +c'est ce qu'il eût été important de savoir en cas de fuite. + +Or, ce cours d'eau était visible de l'extrémité du village opposée +à la case royale. En se postant près des derniers arbres, on +apercevait son lit, large de trente à quarante pieds. À partir de +ce point, il se perdait entre des rangées d'arbres superbes, +bombax à cinq tiges, magnifiques mparamousis à tresses noueuses, +admirables msoukoulios, dont le tronc s'enrobait de lianes +gigantesques, ces épiphytes qui l'étreignaient dans leurs replis +de serpents. + +Eh bien, oui, les Wagddis savaient construire des embarcations, -- +un art qui n'est pas ignoré même des derniers naturels de +l'Océanie. Leur appareil flottant, c'était plus que le radeau, +moins que la pirogue, un simple tronc d'arbre creusé au feu et à +la hache. Il se dirigeait avec une pelle plate, et, lorsque la +brise soufflait du bon côté, avec une voile tendue sur deux espars +et faite d'une écorce assouplie par un battage régulier au moyen +de maillets d'un bois de fer extrêmement dur. + +Ce que John Cort put constater, toutefois, c'est que ces primitifs +ne faisaient point usage des légumes ni des céréales dans leur +alimentation. Ils ne savaient cultiver ni sorgho, ni millet, ni +riz, ni manioc, -- ce qui est de travail ordinaire chez les +peuplades de l'Afrique centrale. Mais il ne fallait pas demander à +ces types ce qui se rencontrait dans l'industrie agricole des +Denkas, des Founds, des Monbouttous, qu'on peut à juste titre +classer dans la race humaine. + +Enfin, toutes ces observations faites, John Cort s'inquiéta de +reconnaître si ces Wagddis avaient en eux le sentiment de la +moralité et de la religiosité. + +Un jour, Max Huber lui demanda quel était le résultat de ses +remarques à ce sujet. + +«Une certaine moralité, une certaine probité, ils l'ont, répondit- +il. Ils distinguent assurément ce qui est bien de ce qui est mal. +Ils possèdent aussi le sentiment de la propriété. Je le sais, +nombre d'animaux en sont pourvus, et les chiens, entre autres, ne +se laissent pas volontiers prendre ce qu'ils sont en train de +manger. Dans mon opinion, les Wagddis ont la notion du tien et du +mien. Je l'ai remarqué à propos de l'un d'eux qui avait dérobé +quelques fruits dans une case où il venait de s'introduire. + +-- L'a-t-on cité en simple police ou en police correctionnelle?... +demanda Max Huber. + +-- Riez, cher ami, mais ce que je dis a son importance, et le +voleur a été bel et bien battu par le volé, auquel ses voisins ont +prêté main-forte. J'ajoute que ces primitifs se recommandent par +une institution qui les rapproche de l'humanité... + +-- Laquelle?... + +-- La famille, qui est constituée régulièrement chez eux, la vie +en commun du père et de la mère, les soins donnés aux enfants, la +continuité de l'affection paternelle et filiale. Ne l'avons-nous +pas observé chez Lo-Maï?... Ces Wagddis ont même des impressions +qui sont d'ordre humain. Voyez notre Kollo... Est-ce qu'il ne +rougit pas sous l'action d'une influence morale?... Que ce soit +par pudeur, par timidité, par modestie ou par confusion, les +quatre éventualités qui amènent la rougeur sur le front de +l'homme, il est incontestable que cet effet se produit chez lui. +Donc un sentiment..., donc une âme! + +-- Alors, demanda Max Huber, puisque ces Wagddis possèdent tant de +qualités humaines, pourquoi ne pas les admettre dans les rangs de +l'humanité!... + +-- Parce qu'ils semblent manquer d'une conception qui est propre à +tous les hommes, mon cher Max. + +-- Et vous entendez par là?... + +-- La conception d'un être suprême, en un mot, la religiosité, qui +se retrouve chez les plus sauvages tribus. Je n'ai pas constaté +qu'ils adorassent des divinités... Ni idoles ni prêtres... + +-- À moins, répondit Max Huber, que leur divinité ne soit +précisément ce roi Msélo-Tala-Tala dont ils ne nous laissent pas +voir le bout du nez!...» + +C'eût été le cas, sans doute, de tenter une expérience concluante: +Ces primitifs résistaient-ils à l'action toxique de l'atropine, à +laquelle l'homme succombe alors que les animaux la supportent +impunément?... Si oui, c'étaient des bêtes, sinon, c'étaient des +humains. Mais l'expérience ne pouvait être faite, faute de ladite +substance. Il faut ajouter, en outre, que, durant le séjour de +John Cort et de Max Huber à Ngala, il n'y eut aucun décès. La +question est donc indécise de savoir si les Wagddis brûlaient ou +enterraient les cadavres, et s'ils avaient le culte des morts. + +Toutefois, si des prêtres, ou même des sorciers ne se +rencontraient pas, au milieu de cette peuplade wagddienne, on y +voyait un certain nombre de guerriers, armés d'arcs, de sagaies, +d'épieux, de hachettes, -- une centaine environ, choisis parmi les +plus vigoureux et les mieux bâtis. Étaient-ils uniquement préposés +à la garde du roi, ou s'employaient-ils soit à la défensive, soit +à l'offensive?... Il se pouvait que la grande forêt renfermât +d'autres villages de même nature, de même origine, et, si ces +habitants s'y comptaient par milliers, pourquoi n'eussent-ils pas +fait la guerre à leurs semblables comme la font les tribus de +l'Afrique? + +Quant à l'hypothèse que les Wagddis eussent déjà pris contact avec +les indigènes de l'Oubanghi, du Baghirmi, du Soudan, ou les +Congolais, elle était peu admissible, ni même avec ces tribus de +nains, les Bambustis, que le missionnaire anglais Albert Lhyd +rencontra dans les forêts de l'Afrique centrale, industrieux +cultivateurs dont Stanley a parlé dans le récit de son dernier +voyage. Si le contact avait eu lieu, l'existence de ces sylvestres +se fût révélée depuis longtemps, et il n'aurait pas été réservé à +John Cort et à Max Huber de la découvrir. + +«Mais, reprit ce dernier, pour peu que les Wagddis s'entre-tuent, +mon cher John, voilà qui permettrait sans conteste de les classer +parmi l'espèce humaine.» + +Du reste, il était assez probable que les guerriers wagddiens ne +s'abandonnaient pas à l'oisiveté et qu'ils organisaient des +razzias dans le voisinage. Après des absences qui duraient deux ou +trois jours, ils revenaient, quelques-uns blessés, rapportant des +objets divers, ustensiles ou armes de fabrication wagddienne. + +À plusieurs reprises, des tentatives furent faites par le +foreloper pour sortir du village: tentatives infructueuses. Les +guerriers qui gardaient l'escalier intervinrent avec une certaine +violence. Une fois surtout, Khamis aurait été fort maltraité si +LoMaï, que la scène attira, ne fût accouru à son secours. + +Il y eut, d'ailleurs, forte discussion entre ce dernier et un +solide gaillard qu'on nommait Raggi. Au costume de peau qu'il +portait, aux armes qui pendaient à sa ceinture, aux plumes qui +ornaient sa tête, il y avait lieu de croire que ce Raggi devait +être le chef des guerriers. Rien qu'à son air farouche, à ses +gestes impérieux, à sa brutalité naturelle, on le sentait fait +pour le commandement. + +À la suite de ces tentatives, les deux amis avaient espéré qu'ils +seraient envoyés devant Sa Majesté, et qu'ils verraient enfin ce +roi que ses sujets cachaient avec un soin jaloux au fond de la +demeure royale... Ils en furent pour leur espoir. Probablement, +Raggi avait toute autorité, et mieux valait ne point s'exposer à +sa colère en recommençant. Les chances d'évasion étaient donc bien +réduites, à moins que les Wagddis, s'ils attaquaient quelque +village voisin, ne fussent attaqués à leur tour, et, à la faveur +d'une agression, que l'occasion ne s'offrît de quitter Ngala... +Mais après, que devenir? + +Au surplus, le village ne fut point menacé pendant ces premières +semaines, si ce n'est par certains animaux que Khamis et ses +compagnons n'avaient pas encore rencontrés dans la grande forêt. +Si les Wagddis passaient leur existence à Ngala, s'ils y +rentraient la nuit venue, ils possédaient cependant quelques +huttes sur les bords du rio. On eût dit d'un petit port fluvial où +se réunissaient les embarcations de pêche, qu'ils avaient à +défendre contre les hippopotames, les lamantins, les crocodiles, +en assez grand nombre dans les eaux africaines. + +Un jour, à la date du 9 avril, un violent tumulte se produisit. +Des cris retentissaient dans la direction du rio. Était-ce une +attaque dirigée contre les Wagddis par des êtres semblables à +eux!... Sans doute, grâce à sa situation, le village était à +l'abri d'une invasion. Mais, à supposer que le feu fût mis aux +arbres qui le soutenaient, sa destruction eût été l'affaire de +quelques heures. Or, les moyens que ces primitifs avaient peut- +être employés contre leurs voisins, il n'était pas impossible que +ceux-ci essayassent de les employer contre eux. + +Dès les premières clameurs, Raggi et une trentaine de guerriers, +se portant vers l'escalier, descendirent avec une rapidité +simiesque. John Cort, Max Huber et Khamis, guidés par Lo-Maï, +gagnèrent le côté du village d'où l'on apercevait le cours d'eau. + +C'était une invasion contre les huttes établies en cet endroit. +Une bande, non pas d'hippopotames, mais de chéropotames ou plutôt +de potamochères, qui sont plus particulièrement les cochons de +fleuve, venaient de s'élancer hors de la futaie et brisaient tout +sur leur passage. + +Ces potamochères, que les Boers appellent «bosch-wark», et les +Anglais «bush-pigs», se rencontrent dans la région du cap de +Bonne-Espérance, en Guinée, au Congo, au Cameroun, et y causent de +grands dommages. De moindre taille que le sanglier européen, ils +ont le pelage plus soyeux, la robe brunâtre tirant sur l'orange, +les oreilles pointues terminées par un pinceau de poils, la +crinière noire mêlée de fils blancs, qui leur court le long de +l'échine, le grouin développé, la peau soulevée entre le nez et +l'oeil par une protubérance osseuse chez les mâles. Ces porcins +sont redoutables, et ceux-ci l'étaient d'autant plus qu'ils se +trouvaient dans des conditions de supériorité numérique. + +En effet, ce jour-là, on en eût bien compté une centaine qui se +précipitaient sur la rive gauche du rio. Aussi la plupart des +huttes avaient-elles été déjà renversées, avant l'arrivée de Raggi +et de sa troupe. + +À travers les branches des derniers arbres, John Cort, Max Huber, +Khamis et Llanga purent être témoins de la lutte. Elle fut courte, +mais non sans danger. Les guerriers y déployèrent un grand +courage. Se servant des épieux et des hachettes de préférence aux +arcs et aux sagaies, ils foncèrent avec une ardeur qui égalait la +fureur des assaillants. Ils les attaquèrent corps à corps, les +frappant à la tête à coups de hache, leur trouant les flancs de +leurs épieux. Bref, après une heure de combat, ces animaux étaient +en fuite, et des ruisseaux de sang se mêlaient aux eaux de la +petite rivière. + +Max Huber avait bien eu la pensée de prendre part à la bataille. +Rapporter sa carabine et celle de John Cort, les décharger du haut +du village sur la bande, accabler d'une grêle de balles ces +potamochères, à l'extrême surprise des Wagddis, ce n'eût été ni +long ni difficile. Mais le sage John Cort, appuyé du foreloper, +calma son bouillant ami. + +«Non, lui dit-il, réservons-nous d'intervenir dans des +circonstances plus décisives... Quand on dispose de la foudre, mon +cher Max... + +-- Vous avez raison, John, il ne faut foudroyer qu'au bon +moment... Et, puisqu'il n'est pas encore temps de tonner, remisons +notre tonnerre!» + +CHAPITRE XVI +_Sa Majesté Msélo-Tala-Tala_ + +Cette journée -- ou plutôt cet après-midi du 15 avril -- allait +amener une dérogation aux habitudes si calmes des Wagddis. Depuis +trois semaines, aucune occasion ne s'était offerte aux prisonniers +de Ngala de reprendre à travers la grande forêt le chemin de +l'Oubanghi. Surveillés de près, enfermés dans les limites +infranchissables de ce village, ils ne pouvaient s'enfuir. Certes, +il leur avait été loisible -- et plus particulièrement à John Cort +-- d'étudier les moeurs de ces types placés entre l'anthropoïde le +plus perfectionné et l'homme, d'observer par quels instincts ils +tenaient à l'animalité, par quelle dose de raison ils se +rapprochaient de la race humaine. C'était là tout un trésor de +remarques à verser dans la discussion des théories darwiniennes. +Mais, pour en faire bénéficier le monde savant, encore fallait-il +regagner les routes du Congo français et rentrer à Libreville... + +Le temps était magnifique. Un puissant soleil inondait de chaleur +et de clarté les cimes qui ombrageaient le village aérien. Après +avoir presque atteint le zénith à l'heure de sa culmination, +l'obliquité de ses rayons, bien qu'il fût trois heures passées, +n'en diminuait pas l'ardeur. + +Les rapports de John Cort et de Max Huber avec les Mai avaient été +fréquents. Pas un jour ne s'était écoulé sans que cette famille ne +fût venue dans leur case ou qu'ils ne se fussent rendus dans la +leur. Un véritable échange de visites! Il n'y manquait que les +cartes! Quant au petit, il ne quittait guère Llanga et s'était +pris d'une vive affection pour le jeune indigène. + +Par malheur, il y avait toujours impossibilité de comprendre la +langue wagddienne, réduite à un petit nombre de mots qui +suffisaient au petit nombre d'idées de ces primitifs. Si John Cort +avait pu retenir la signification de quelques-uns, cela ne lui +permettait guère de converser avec les habitants de Ngala. Ce qui +le surprenait toujours, c'était que diverses locutions indigènes +figuraient dans le vocabulaire wagddien -- une douzaine peut-être. +Cela n'indiquait-il pas que les Wagddis avaient eu des rapports +avec les tribus de l'Oubanghi, -- ne fût-ce qu'un Congolais qui ne +serait jamais revenu au Congo?... Hypothèse assez plausible, on en +conviendra. Et puis, quelque mot d'origine allemande s'échappait +parfois des lèvres de Lo-Maï, toujours si incorrectement prononcé +qu'on avait peine à le reconnaître. + +Or, c'était là un point que John Cort tenait pour absolument +inexplicable. En effet, à supposer que les indigènes et les +Wagddis se fussent rencontres déjà, était-il admissible que ces +derniers eussent eu des relations avec les Allemands du Cameroun? +Dans ce cas, l'Américain et le Français n'auraient pas eu les +prémices de cette découverte. Bien que John Cort parlât assez +couramment la langue allemande, il n'avait jamais eu l'occasion de +s'en servir, puisque Lo-Maï n'en connaissait que deux ou trois +mots. + +Entre autres locutions empruntées aux indigènes, celle de Msélo- +Tala-Tala, qui s'appliquait au souverain de cette tribu, était le +plus souvent employée. On sait quel désir d'être reçus par cette +Majesté invisible éprouvaient les deux amis Il est vrai, toutes +les fois qu'ils prononçaient ce nom, Lo-Maï baissait la tête en +marque de profond respect. En outre, lorsque leur promenade les +amenait devant la case royale, s'ils manifestaient l'intention d'y +pénétrer, Lo-Maï les arrêtait, les poussait de côte, les +entraînait à droite ou à gauche. Il leur faisait comprendre à sa +manière que nul n'avait le droit de franchir le seuil de la +demeure sacrée. + +Or, il arriva que, dans cet après-midi, un peu avant trois heures, +le ngoro, la ngora et le petit vinrent trouver Khamis et ses +compagnons. + +Et, tout d'abord, il y eut à remarquer que la famille s'était +parée de ses plus beaux vêtements -- le père, coiffé d'un couvre- +chef à plumes et drapé dans son manteau d'écorce, -- la mère, +enjuponnée de cette étoffe d'agoulie de fabrication wagddienne, +quelques feuilles vertes dans les cheveux, au cou un chapelet de +verroteries et de menues ferrailles -- l'enfant, un léger pagne +ceint à sa taille -- «ses habits du dimanche», dit Max Huber. + +Et, en les voyant si «endimanchés» tous trois: + +«Qu'est-ce que cela signifie?... s'écria-t-il. Ont-ils eu la +pensée de nous faire une visite officielle?... + +-- C'est sans doute jour de fête, répondit John Cort. S'agit-il +donc de rendre hommage à un dieu quelconque? Ce serait le point +intéressant qui résoudrait la question de religiosité.» + +Avant qu'il eût achevé sa phrase, Lo-Maï venait de prononcer comme +une réponse: + +«Msélo-Tala-Tala... + +-- Le père aux lunettes!» traduisit Max Huber. + +Et il sortit de la case avec l'idée que le roi des Wagddis passait +en ce moment. + +Complète désillusion! Max Huber n'entrevit pas même l'ombre de Sa +Majesté! Toutefois, il fallut bien constater que Ngala était en +mouvement. De toutes parts affluait une foule aussi joyeuse, aussi +parée que la famille Maï. Grand concours de populaire, les uns +suivant processionnellement les rues vers l'extrémité ouest du +village, ceux-ci se tenant par la main comme des paysans en +goguette, ceux-là cabriolant comme des singes d'un arbre à +l'autre. + +«Il y a quelque chose de nouveau..., déclara John Cort en +s'arrêtant sur le seuil de la case. + +-- On va voir», répliqua Max Huber. + +Et, revenant à Lo-Maï: + +«Msélo-Tala-Tala?... répéta-t-il. + +-- Msélo-Tala-Tala!» répondit Lo-Maï en croisant ses bras, tandis +qu'il inclinait la tête. + +John Cort et Max Huber furent conduits à penser que la population +wagddienne allait saluer son souverain, lequel ne tarderait pas à +apparaître dans toute sa gloire. + +Eux, John Cort, Max Huber, n'avaient pas d'habits de cérémonie à +mettre. Ils en étaient réduits à leur unique costume de chasse, +bien usé, bien sali, à leur linge qu'ils tenaient aussi propre que +possible. Par conséquent, aucune toilette à faire en l'honneur de +Sa Majesté, et, comme la famille Mai sortait de la case, ils la +suivirent avec Llanga. + +Quant à Khamis, peu soucieux de se mêler à tout ce monde +inférieur, il «resta seul à la maison». Il s'occupa de ranger les +ustensiles, de veiller à la préparation du repas, de nettoyer les +armes à feu. Ne convenait-il pas d'être prêt à toute éventualité, +et l'heure approchait peut-être où il serait nécessaire d'en faire +usage. + +John Cort et Max Huber se laissèrent donc guider par Lo-Maï à +travers le village plein d'animation. Il n'existait pas de rues, +au vrai sens de ce mot. Les paillotes, distribuées à la fantaisie +de chacun, se conformaient à la disposition des arbres ou plutôt +des cimes qui les abritaient. + +La foule était assez compacte. Au moins un millier de Wagddis se +dirigeaient maintenant vers la partie de Ngala à l'extrémité de +laquelle s'élevait la case royale. + +«Il est impossible de ressembler davantage à une foule humaine!... +remarqua John Cort. Mêmes mouvements, même manière de témoigner sa +satisfaction par les gestes, par les cris... + +-- Et par les grimaces, ajouta Max Huber, et c'est ce qui rattache +ces êtres bizarres aux quadrumanes!» + +En effet, les Wagddis, d'ordinaire sérieux, réservés, peu +communicatifs, ne s'étaient jamais montrés si expansifs ni si +grimaçants. Et toujours cette inexplicable indifférence envers les +étrangers, auxquels ils ne semblaient prêter aucune attention -- +attention qui eût été gênante et obsédante chez les Denkas, les +Monbouttous et autres peuplades africaines. + +Cela n'était pas très «humain»! + +Après une longue promenade, Max Huber et John Cort arrivèrent sur +la place principale, que bornaient les ramures des derniers arbres +du côté de l'ouest, et dont les branches verdoyantes retombaient +autour du palais royal. + +En avant étaient rangés les guerriers, toutes armes dehors, vêtus +de peaux d'antilope rattachées par de fines lianes, le chef coiffé +de têtes de steinbock dont les cornes leur donnaient l'apparence +d'un troupeau. Quant au «colonel» Raggi, casqué d'une tête de +buffle, l'arc sur l'épaule, la hachette à la ceinture, l'épieu à +la main, il paradait devant l'armée wagddienne. + +«Probablement, dit John Cort, le souverain s'apprête à passer la +revue de ses troupes... + +-- Et, s'il ne vient pas, repartit Max Huber, c'est qu'il ne se +laisse jamais voir à ses fidèles sujets!... On ne se figure pas ce +que l'invisibilité donne de prestige à un monarque, et peut-être +celui-ci...» + +S'adressant à Lo-Maï, dont il se fit comprendre par un geste: + +«Msélo-Tala-Tala doit-il sortir?...» + +Signe affirmatif de Lo-Maï, qui sembla dire: + +«Plus tard... plus tard... + +-- Peu importe, répliqua Max Huber, pourvu qu'il nous soit permis +de contempler enfin sa face auguste... + +-- Et, en attendant, répondit John Cort, ne perdons rien de ce +spectacle.» + +Voici ce que tous deux furent à même d'observer alors de plus +curieux: + +Le centre de la place entièrement dégagé d'arbres, restait libre +sur un espace d'un demi-hectare. La foule l'emplissait dans le +but, sans doute, de prendre part à la fête jusqu'au moment où le +souverain paraîtrait au seuil de son palais. Se prosternerait-elle +alors devant lui?... Se confondrait-elle en adorations!... + +«Après tout, fit remarquer John Cort, il n'y aurait pas à tenir +compte de ces adorations au point de vue de la religiosité, car, +en somme, elles ne s'adresseraient qu'à un homme... + +-- À moins, répliqua Max Huber, que cet homme ne soit en bois ou +en pierre... Si ce potentat n'est qu'une idole du genre de celles +que révèrent les naturels de la Polynésie... + +-- Dans ce cas, mon cher Max, il ne manquerait plus rien aux +habitants de Ngala de ce qui complète l'être humain... Ils +auraient le droit d'être classés parmi les hommes tout autant que +ces naturels dont vous parlez... + +-- En admettant que ceux-ci le méritent! répondit Max Huber, d'un +ton assez peu flatteur pour la race polynésienne. + +-- Certes, Max, puisqu'ils croient à l'existence d'une divinité +quelconque, et jamais il n'est venu ni ne viendra à personne +l'idée de les classer parmi les animaux, fût-ce même ceux qui +occupent le premier rang dans l'animalité!» + +Grâce à la famille de Lo-Maï, Max Huber, John Cort et Llanga +purent se placer de manière à tout voir. + +Lorsque la foule eut laissé libre le centre de la place, les +jeunes Wagddis des deux sexes se mirent en danse, tandis que les +plus âgés commençaient à boire, comme les héros d'une kermesse +hollandaise. + +Ce que ces sylvestres absorbaient, c'étaient des boissons +fermentées et pimentées tirées des gousses du tamarin. Et elles +devaient être extrêmement alcooliques, car les têtes ne tardèrent +pas à s'échauffer et les jambes à tituber d'une façon inquiétante. + +Ces danses ne rappelaient en rien les nobles figures du passe-pied +ou du menuet, sans aller cependant jusqu'au paroxysme des +déhanchements et des grands écarts en honneur dans les bals- +musettes des banlieues parisiennes. Au total, il se faisait plus +de grimaces que de contorsions, et aussi plus de culbutes. En un +mot, dans ces attitudes chorégraphiques, on retrouvait moins +l'homme que le singe. Et, qu'on l'entende bien, non point le singe +éduqué pour les exhibitions de la foire, non... le singe livré à +ses instincts naturels. + +En outre, les danses ne s'exécutaient pas avec accompagnement des +clameurs publiques. C'était au son d'instruments des plus +rudimentaires, calebasses tendues d'une peau sonore et frappées à +coups redoublés, tiges creuses, taillées en sifflet, dans +lesquelles une douzaine de vigoureux exécutants soufflaient à se +crever les poumons. Non!... jamais charivari plus assourdissant ne +déchira des oreilles de blancs! + +«Ils ne paraissent pas avoir le sentiment de la mesure..., +remarqua John Cort. + +-- Pas plus que celui de la tonalité, répondit Max Huber. + +-- En somme, ils sont sensibles à la musique, mon cher Max. + +-- Et les animaux le sont aussi, mon cher John, -- quelques-uns, +du moins. À mon avis, la musique est un art inférieur qui +s'adresse à un sens inférieur. Au contraire, qu'il s'agisse de +peinture, de sculpture, de littérature, aucun animal n'en subit le +charme, et on n'a jamais vu même les plus intelligents se montrer +émus devant un tableau ou à l'audition d'une tirade de poète!» + +Quoi qu'il en soit, les Wagddis se rapprochaient de l'homme, non +seulement parce qu'ils ressentaient les effets de la musique, mais +parce qu'ils mettaient eux-mêmes cet art en pratique. + +Deux heures se passèrent ainsi, à l'extrême impatience de Max +Huber. Ce qui l'enrageait, c'est que S. M. Msélo-Tala-Tala ne +daignait pas se déranger pour recevoir l'hommage de ses sujets. + +Cependant la fête continuait avec redoublement de cris et de +danses. Les boissons provoquaient aux violences de l'ivresse, et +c'était à se demander quelles scènes de désordre menaçaient de +s'ensuivre, lorsque, soudain, le tumulte prit fin. + +Chacun se calma, s'accroupit, s'immobilisa. Un silence absolu +succéda aux bruyantes démonstrations, au fracas assourdissant des +tam-tams, au sifflet suraigu des flûtes. + +À ce moment, la porte de la demeure royale s'ouvrit, et les +guerriers formèrent la haie de chaque côté. + +«Enfin! dit Max Huber, nous allons donc le voir, ce souverain de +sylvestres.» + +Ce ne fut point Sa Majesté qui sortit de la case. Une sorte de +meuble, recouvert d'un tapis de feuillage, fut apporté au milieu +de la place. Et quelle fut la bien naturelle surprise des deux +amis, lorsqu'ils reconnurent dans ce meuble un vulgaire orgue de +Barbarie!... Très probablement, cet instrument sacré ne figurait +que dans les grandes cérémonies de Ngala, et les Wagddis en +écoutaient sans doute les airs plus ou moins variés avec un +ravissement de dilettantes! + +«Mais c'est l'orgue du docteur Johausen! dit John Cort. + +-- Ce ne peut être que cette mécanique antédiluvienne, répliqua +Max Huber. Et, à présent, je m'explique comment, dans la nuit de +notre arrivée sous le village de Ngala, j'ai eu la vague +impression d'entendre l'impitoyable valse du _Freyschütz_ au- +dessus de ma tête! + +-- Et vous ne nous avez rien dit de cela, Max?... + +-- J'ai cru que j'avais rêvé, John. + +-- Quant à cet orgue, ajouta John Cort, ce sont certainement les +Wagddis qui l'ont rapporté de la case du docteur... + +-- Et après avoir mis à mal ce pauvre homme!» ajouta Max Huber. + +Un superbe Wagddi -- évidemment le chef d'orchestre de l'endroit - +- vint se poser devant l'instrument et commença à tourner la +manivelle. + +Aussitôt la valse en question, à laquelle manquaient bien quelques +notes, de se dévider au très réel plaisir de l'assistance. + +C'était un concert qui succédait aux exercices chorégraphiques. +Les auditeurs l'écoutèrent en hochant la tête, -- à contre-mesure, +il est vrai. De fait, il ne semblait pas qu'ils subissent cette +impression giratoire qu'une valse communique aux civilisés de +l'ancien et du nouveau monde. + +Et, gravement, comme pénétré de l'importance de ses fonctions, le +Wagddi manoeuvrait toujours sa boîte à musique. + +Mais, à Ngala, savait-on que l'orgue renfermât d'autres airs?... +C'est ce que se demandait John Cort. En effet, le hasard n'aurait +pu faire découvrir à ces primitifs par quel procédé, en poussant +un bouton, on remplaçait le motif de Weber par un autre. + +Quoi qu'il en soit, après une demi-heure consacrée à la valse du +_Freyschütz_, voici que l'exécutant poussa un ressort latéral, +ainsi que l'eût fait un joueur des rues de l'instrument suspendu +par sa bretelle. + +«Ah! par exemple... c'est trop fort, cela!...» s'écria Max Huber. + +Trop fort, en vérité, à moins que quelqu'un n'eût appris à ces +sylvestres le secret du mécanisme, et comment on pouvait tirer de +ce meuble barbaresque toutes les mélodies renfermées dans son +sein!... + +Puis la manivelle se remit aussitôt en mouvement. Et alors à l'air +allemand succéda un air français, l'un des plus populaires, la +plaintive chanson de la _Grâce de Dieu_. + +On connaît ce «chef-d'oeuvre» de Loïsa Puget. Personne n'ignore +que le couplet se déroule en la mineur pendant seize mesures, et +que le refrain reprend en la majeur, suivant toutes les traditions +de l'art à cette époque. + +«Ah! le malheureux!... Ah! le misérable!... hurla Max Huber, dont +les exclamations provoquèrent les murmures très significatifs de +l'assistance. + +-- Quel misérable?... demanda John Cort. Celui qui joue de +l'orgue?... + +-- Non! celui qui l'a fabriqué!... Pour économiser les notes, il +n'a fourré dans sa boîte ni les _ut_ ni les _sol_ dièzes!... Et ce +refrain qui devrait être joué en la majeur: + +_Va, mon enfant, adieu,_ +_À la grâce de Dieu..._ + +voilà qu'on le joue en _ut_ majeur! + +-- Ça... c'est un crime!... déclara en riant John Cort. + +-- Et ces barbares qui ne s'en aperçoivent point... qui ne +bondissent pas comme devrait bondir tout être doué d'une oreille +humaine!...» + +Non! cette abomination, les Wagddis n'en ressentaient pas toute +l'horreur!... Ils acceptaient cette criminelle substitution d'un +mode à l'autre!... S'ils n'applaudissaient pas, bien qu'ils +eussent d'énormes mains de claqueurs, leur attitude n'en décelait +pas moins une profonde extase! + +«Rien que cela, dit Max Huber, mérite qu'on les ramène au rang des +bêtes!» + +Il y eut lieu de croire que cet orgue ne contenait pas d'autres +motifs que la valse allemande et la chanson française. +Invariablement elles se remplacèrent une demi-heure durant. Les +autres airs étaient vraisemblablement détraqués. Par bonheur, +l'instrument, possédant les notes voulues en ce qui concernait la +valse, ne donnait pas à Max Huber les nausées que lui avait fait +éprouver le couplet de la romance. + +Lorsque ce concert fut achevé, les danses reprirent de plus belle, +les boissons coulèrent plus abondantes que jamais à travers les +gosiers wagddiens. Le soleil venait de s'abaisser derrière les +cimes du couchant, et quelques torches s'allumaient entre les +ramures, de manière à illuminer la place que le court crépuscule +allait bientôt plonger dans l'ombre. + +Max Huber et John Cort en avaient assez, et ils songeaient à +regagner leur case, lorsque Lo-Maï prononça ce nom: + +«Msélo-Tala-Tala.» + +Était-ce vrai?... Sa Majesté allait-elle venir recevoir les +adorations de son peuple?... Daignait-elle enfin sortir de sa +divine invisibilité?... John Cort et Max Huber se gardèrent bien +de partir. + +En effet, un mouvement se faisait du côté de la case royale, +auquel répondit une sourde rumeur de l'assistance. La porte +s'ouvrit, une escorte de guerriers se forma, et le chef Raggi prit +la tête du cortège. + +Presque aussitôt apparut un trône, -- un vieux divan drapé +d'étoffes et de feuillage, -- soutenu par quatre porteurs, et sur +lequel se pavanait Sa Majesté. + +C'était un personnage d'une soixantaine d'années, couronné de +verdure, la chevelure et la barbe blanches, d'une corpulence +considérable, et dont le poids devait être lourd aux robustes +épaules de ses serviteurs. + +Le cortège se mit en marche, de manière à faire le tour de la +place. + +La foule se courbait jusqu'à terre, silencieuse, comme hypnotisée +par l'auguste présence de Msélo-Tala-Tala. + +Le souverain semblait fort indifférent, d'ailleurs, aux hommages +qu'il recevait, qui lui étaient dus, dont il avait probablement +l'habitude. À peine s'il daignait remuer la tête en signe de +satisfaction. Pas un geste, si ce n'est à deux ou trois reprises +pour se gratter le nez, -- un long nez que surmontaient de grosses +lunettes, -- ce qui justifiait son surnom de «Père Miroir». + +Les deux amis le regardèrent avec une extrême attention, lorsqu'il +passa devant eux. + +«Mais... c'est un homme!... affirma John Cort. + +-- Un homme?... répliqua Max Huber. + +-- Oui... un homme... et... qui plus est... un blanc!... + +-- Un blanc?...» + +Oui, à n'en pas douter, ce qu'on promenait là sur sa _sedia +gestatoria_, c'était un être différent de ces Wagddis sur lesquels +il régnait, et non point un indigène des tribus du haut +Oubanghi... Impossible de s'y tromper, c'était un blanc, un +représentant qualifié de la race humaine!... + +«Et notre présence ne produit aucun effet sur lui, dit Max Huber, +et il ne semble même pas nous apercevoir!... Que diable! nous ne +ressemblons pourtant pas à ces demi-singes de Ngala, et, pour +avoir vécu parmi eux depuis trois semaines, nous n'avons pas +encore perdu, j'imagine, figure d'hommes!...» + +Et il fut sur le point de crier: + +«Hé!... monsieur... là-bas... faites-nous donc l'honneur de +regarder...» + +À cet instant, John Cort lui saisit le bras et, d'une voix qui +dénotait le comble de la surprise: + +«Je le reconnais... dit-il. + +-- Vous le reconnaissez? + +-- Oui!... C'est le docteur Johausen!» + +CHAPITRE XVII +_En quel état le docteur Johausen!_ + +John Cort avait autrefois rencontré le docteur Johausen à +Libreville. Il ne pouvait faire erreur: c'était bien ledit docteur +qui régnait sur cette peuplade wagddienne! + +Son histoire, rien de plus aisé que d'en résumer le début en +quelques lignes, et même de la reconstituer tout entière. Les +faits s'enchaînaient sans interruption sur cette route qui allait +de la cage forestière au village de Ngala. + +Trois ans avant, cet Allemand, désireux de reprendre la tentative +peu sérieuse et, dans tous les cas, avortée du professeur Garner, +quitta Malinba avec une escorte de noirs, emportant un matériel, +des munitions et des vivres pour un assez long temps. Ce qu'il +voulait faire dans l'est du Cameroun, on ne l'ignorait pas. Il +avait formé l'invraisemblable projet de s'établir au milieu des +singes afin d'étudier leur langage. Mais de quel côté il comptait +se diriger, il ne l'avait confié à personne, étant très original, +très maniaque et, pour employer un mot dont les Français se +servent fréquemment, à demi toqué. + +Les découvertes de Khamis et de ses compagnons pendant leur voyage +de retour prouvaient indubitablement que le docteur avait atteint +dans la forêt l'endroit où coulait le rio baptisé de son nom par +Max Huber. Il avait construit un radeau et, après avoir renvoyé +son escorte, s'y était embarqué avec un indigène demeuré à son +service. Puis, tous deux descendirent la rivière jusqu'au marécage +à l'extrémité duquel fut établie la cabane treillagée sous le +couvert des arbres de la rive droite. + +Là s'arrêtaient les données certaines relatives aux aventures du +docteur Johausen. Quant à ce qui avait suivi, les hypothèses se +changeaient maintenant en certitudes. + +On se souvient que Khamis, en fouillant la cage vide alors, avait +mis la main sur une petite boîte de cuivre qui renfermait un +carnet de notes. Or, ces notes se réduisaient à quelques lignes +tracées au crayon, à diverses dates, depuis celle du 27 juillet +1894 jusqu'à celle du 24 août de la même année. + +Il était donc démontré que le docteur avait débarqué le 29 +juillet, achevé son installation le 13 août, habité sa cage +jusqu'au 25 du même mois, soit, au total, treize jours pleins. + +Pourquoi l'avait-il abandonnée?... Était-ce de son propre gré?... +Évidemment, non. Que les Wagddis s'avançassent parfois jusqu'aux +rives du rio, Khamis, John Cort et Max Huber savaient à quoi s'en +tenir à cet égard. Ces feux qui illuminaient la lisière de la +forêt à l'arrivée de la caravane, n'étaient-ce pas eux qui les +promenaient d'arbre en arbre?... De là cette conclusion que ces +primitifs découvrirent la cabane du professeur, qu'ils +s'emparèrent de sa personne et de son matériel, que le tout fut +transporté au village aérien. + +Quant au serviteur indigène, il s'était enfui sans doute à travers +la forêt. S'il eût été conduit à Ngala, John Cort, Max Huber, +Khamis l'eussent déjà rencontré, lui qui n'était pas roi et qui +n'habitait point la case royale. D'ailleurs, il aurait figuré dans +la cérémonie de ce jour auprès de son maître en qualité de +dignitaire, et pourquoi pas de premier ministre?... + +Ainsi, les Wagddis n'avaient pas traité le docteur Johausen plus +mal que Khamis et ses compagnons. Très probablement frappés de sa +supériorité intellectuelle, ils en avaient fait leur souverain, -- +ce qui eût pu arriver à John Cort ou à Max Huber, si la place +n'eût été prise. Donc, depuis trois ans, le docteur Johausen, le +père Miroir -- c'est lui qui avait dû apprendre cette locution à +ses sujets -- occupait le trône wagddien sous le nom de Msélo- +Tala-Tala. + +Cela expliquait nombre de choses jusqu'alors assez inexplicables: +comment plusieurs mots de la langue congolaise figuraient dans le +langage de ces primitifs, et aussi deux ou trois mots de la langue +allemande, comment le maniement de l'orgue de Barbarie leur était +familier, comment ils connaissaient la fabrication de certains +ustensiles, comment un certain progrès s'était peut-être étendu +aux moeurs de ces types placés au premier degré de l'échelle +humaine. + +Voilà ce que se dirent les deux amis lorsqu'ils eurent réintégré +leur case. + +Aussitôt Khamis fut mis au courant. + +«Ce que je ne puis m'expliquer, ajouta Max Huber, c'est que le +docteur Johausen ne se soit point inquiété de la présence +d'étrangers dans sa capitale... Comment? il ne nous a point fait +comparaître devant lui... et il ne semble même pas s'être aperçu, +pendant la cérémonie, que nous ne ressemblions pas à ses +sujets!... Oh! mais, pas du tout!... + +-- Je suis de votre avis, Max, répondit John Cort, et il m'est +impossible de comprendre pourquoi Msélo-Tala-Tala ne nous a pas +encore mandés à son palais... + +-- Peut-être ignore-t-il que les Wagddis ont fait des prisonniers +dans cette partie de la forêt?... observa le foreloper. + +-- C'est possible, mais c'est au moins singulier, déclara John +Cort. Il y a là quelque circonstance qui m'échappe et qu'il faudra +éclaircir... + +-- De quelle façon?... demanda Max Huber. + +-- En cherchant bien, nous y parviendrons!...» répondit John Cort. + +De tout ceci il résultait que le docteur Johausen, venu dans la +forêt de l'Oubanghi afin de vivre parmi les singes, était entre +les mains d'une race supérieure à l'anthropoïde et dont on ne +soupçonnait pas l'existence. Il n'avait pas eu la peine de leur +apprendre à parler, puisqu'ils parlaient; il s'était borné à leur +enseigner quelques mots de la langue congolaise et de la langue +allemande. Puis, en leur donnant ses soins comme docteur, sans +doute, il avait dû acquérir une certaine popularité qui l'avait +porté au trône!... Et, à vrai dire, John Cort n'avait-il pas déjà +constaté que les habitants de Ngala jouissaient d'une santé +excellente, qu'on n'y comptait pas un malade et, ainsi que cela a +été dit, que pas un Wagddi n'était décédé depuis l'arrivée des +étrangers à Ngala? + +Ce qu'il y avait lieu d'admettre, en tout cas, c'est que, bien +qu'il y eût un médecin dans ce village, -- un médecin dont on +avait fait un roi, -- il ne semblait pas que la mortalité s'y fût +accrue. Réflexion quelque peu irrévérencieuse pour la Faculté, et +que se permit Max Huber. + +Et, maintenant quel parti prendre?... La situation du docteur +Johausen à Ngala ne devait-elle pas modifier la situation des +prisonniers?... Ce souverain de race teutonne hésiterait-il à leur +rendre la liberté, s'ils paraissaient devant lui et lui +demandaient de les renvoyer au Congo?... + +«Je ne puis le croire, dit Max Huber, et notre conduite est toute +tracée... Il est très possible que notre présence ait été cachée à +ce docteur-roi... J'admets même, quoique ce soit assez +invraisemblable, que pendant la cérémonie il ne nous ait pas +remarqués au milieu de la foule... Eh bien, raison de plus pour +pénétrer dans la case royale... + +-- Quand?... demanda John Cort. + +-- Dès ce soir, et, puisque c'est un souverain adoré de son +peuple, son peuple lui obéira, et, lorsqu'il nous aura rendu la +liberté, on nous reconduira jusqu'à la frontière avec les honneurs +dus aux semblables de Sa Majesté wagddienne. + +-- Et s'il refuse?... + +-- Pourquoi refuserait-il?... + +-- Sait-on, mon cher Max?... répondit John en riant. Des raisons +diplomatiques, peut-être!... + +-- Eh bien, s'il refuse, s'écria Max Huber, je lui dirai qu'il +était tout au plus digne de régner sur les plus inférieurs des +macaques et qu'il est au-dessous du dernier de ses sujets!» + +En somme, débarrassée de ses agréments fantaisistes, la +proposition valait la peine d'être prise en considération. + +L'occasion était propice, d'ailleurs. Si la nuit allait +interrompre la fête, ce qui se prolongerait, à n'en pas douter, +c'était l'état d'ébriété dans lequel se trouvait la population du +village... Ne fallait-il pas profiter de cette circonstance, qui +ne se renouvellerait peut-être pas de longtemps?... De ces Wagddis +à demi ivres, les uns seraient endormis dans leurs paillotes, les +autres dispersés à travers les profondeurs de la forêt... Les +guerriers eux-mêmes n'avaient pas craint de déshonorer leur +uniforme en buvant à perdre la tête... La demeure royale serait +moins sévèrement gardée, et il ne devait pas être difficile +d'arriver jusqu'à la chambre de Msélo-Tala-Tala... + +Ce projet ayant eu l'approbation de Khamis, toujours de bon +conseil, on attendit que la nuit fût close et l'ivresse plus +complète dans le village. Il va de soi que Kollo, autorisé à se +joindre au festival, n'était pas rentré. + +Vers neuf heures, Max Huber, John Cort, Llanga et le foreloper +sortirent de leur case. + +Ngala était sombre, étant dépourvue de tout éclairage municipal. +Les dernières lueurs des torches résineuses, disposées dans les +arbres, venaient de s'éteindre. Au loin, comme au-dessous de +Ngala, se propageaient des rumeurs confuses, du côté opposé à +l'habitation du docteur Johausen. + +John Cort, Max Huber et Khamis, prévoyant le cas où il leur serait +possible de fuir ce soir même avec ou sans l'agrément de Sa +Majesté, s'étaient munis de leurs carabines et toutes les +cartouches de la caisse garnissaient leurs poches. En effet, s'ils +étaient surpris, peut-être serait-il nécessaire de faire parler +les armes à feu, -- un langage que les Wagddis ne devaient pas +connaître. + +Tous les quatre, ils allèrent ainsi entre les cases, dont la +plupart étaient vides. Lorsqu'ils furent sur la place plongée dans +les ténèbres, elle était déserte. + +Une seule clarté sortait de la fenêtre de la case du souverain. + +«Personne», observa John Cort. + +Personne effectivement, pas même devant la demeure de Msélo-Tala- +Tala. + +Raggi et ses guerriers avaient abandonné leur poste, et, cette +nuit-là, le souverain ne serait pas bien gardé. + +Il se pouvait, cependant, qu'il y eût quelques «chambellans de +service» près de Sa Majesté et qu'il fût malaisé de tromper leur +surveillance. + +Toutefois, Khamis et ses compagnons estimaient l'occasion trop +tentante. Une heureuse chance leur avait permis d'atteindre +l'habitation royale sans avoir été aperçus, et ils se disposèrent +à y pénétrer. + +En rampant le long des branches, Llanga put s'avancer jusqu'à la +porte et il constata qu'il suffirait de la pousser pour pénétrer à +l'intérieur. John Cort, Max Huber et Khamis le rejoignirent +aussitôt. Pendant quelques minutes, avant d'entrer, ils prêtèrent +l'oreille, prêts à battre en retraite, s'il le fallait. + +Aucun bruit ne se faisait entendre ni au dedans ni au dehors. + +Ce fut Max Huber qui, le premier, franchit le seuil. Ses +compagnons le suivirent et refermèrent la porte derrière eux. + +Cette habitation comprenait deux chambres contiguës, formant tout +l'appartement de Msélo-Tala-Tala. + +Personne dans la première, absolument obscure. + +Khamis appliqua son oeil à la porte qui communiquait avec la +seconde chambre, -- porte assez mal jointe à travers laquelle +filtraient quelques lueurs. + +Le docteur Johausen était là, à demi couché sur un divan. + +Évidemment, ce meuble et quelques autres qui garnissaient la +chambre provenaient du matériel de la cage et avaient été apportés +à Ngala en même temps que leur propriétaire. + +«Entrons», dit Max Huber. + +Au bruit, qu'ils firent, le docteur Johausen, tournant la tête, se +redressa... Peut-être venait-il d'être tiré d'un profond +sommeil... Quoi qu'il en soit, il ne parut pas que la présence des +visiteurs eût produit sur lui aucun effet. + +«Docteur Johausen, mes compagnons et moi, nous venons offrir nos +hommages à Votre Majesté!...» dit John Cort en allemand. + +Le docteur ne répondit rien... Est-ce qu'il n'avait pas +compris?... Est-ce qu'il avait oublié sa propre langue, après +trois ans de séjour chez les Wagddis?... + +«M'entendez-vous? reprit John Cort. Nous sommes des étrangers qui +avons été amenés au village de Ngala...» + +Aucune réponse. + +Ces étrangers, le monarque wagddien semblait les regarder sans les +voir, les écouter sans les entendre. Il ne faisait pas un +mouvement, pas un geste, comme s'il eût été en état de complète +hébétude. + +Max Huber s'approcha, et, peu respectueux envers ce souverain, de +l'Afrique centrale, il le prit par les épaules et le secoua +vigoureusement. + +Sa Majesté fit une grimace que n'eût pas désavouée le plus +grimacier des mandrilles de l'Oubanghi. + +Max Huber le secoua de nouveau. + +Sa Majesté lui tira la langue. + +«Est-ce qu'il est fou?... dit John Cort. + +-- Tout ce qu'il y a de plus fou, pardieu!... fou à lier!...» +déclara Max Huber. + +Oui... le docteur Johausen était en absolue démence. À moitié +déséquilibré déjà lors de son départ du Cameroun, il avait achevé +de perdre la raison depuis son arrivée à Ngala. Et qui sait même +si ce n'était pas cette dégénérescence mentale qui lui avait valu +d'être proclamé roi des Wagddis?... Est-ce que, chez les Indiens +du Far West, chez les sauvages de l'Océanie, la folie n'est pas +plus honorée que la sagesse, et le fou ne passe-t-il pas, aux yeux +de ces indigènes, pour un être sacré, un dépositaire de la +puissance divine?... + +La vérité est que le pauvre docteur était dépourvu de toute +intellectualité. Et voilà pourquoi il ne se préoccupait pas de la +présence des quatre étrangers au village, comment il n'avait pas +reconnu en deux d'entre eux des individus de son espèce, si +différente de la race wagddienne! + +«Il n'y a qu'un parti à prendre, dit Khamis. Nous ne pouvons pas +compter sur l'intervention de cet inconscient pour nous rendre la +liberté... + +-- Assurément non!... affirma John Cort. + +-- Et ces animaux-là ne nous laisseront jamais partir..., ajouta +Max Huber. Donc, puisque l'occasion s'offre de fuir, fuyons... + +-- À l'instant, dit Khamis. Profitons de la nuit... + +-- Et de l'état où se trouve tout ce monde de demi-singes..., +déclara Max Huber. + +-- Venez, dit Khamis en se dirigeant vers la première chambre. +Essayons de gagner l'escalier et jetons-nous à travers la forêt... + +-- Convenu, répliqua Max Huber, mais... le docteur... + +-- Le docteur?... répéta Khamis. + +-- Nous ne pouvons pas le laisser dans sa souveraineté +wagddienne... Notre devoir est de le délivrer... + +-- Oui, certes, mon cher Max, approuva John Cort. Mais ce +malheureux n'a plus sa raison... il résistera peut-être... S'il +refuse de nous suivre?... + +-- Tentons-le toujours», répondit Max Huber en s'approchant du +docteur. + +Ce gros homme -- on l'imagine -- ne devait pas être facile à +déplacer, et, s'il ne s'y prêtait pas, comment réussir à le +pousser hors de la case?... + +Khamis et John Cort, se joignant à Max Huber, saisirent le docteur +par le bras. + +Celui-ci, très vigoureux encore, les repoussa et se recoucha tout +de son long en gigotant comme un crustacé qu'on a retourné sur le +dos. + +«Diable! fit Max Huber, il est aussi lourd à lui seul que toute la +Triplice... + +-- Docteur Johausen?...» cria une dernière fois John Cort. + +Sa Majesté Msélo-Tala-Tala, pour toute réponse, se gratta de la +façon la plus simiesque... + +«Décidément, dit Max Huber, rien à obtenir de cette bête +humaine!... Il est devenu singe... qu'il reste singe et continue à +régner sur des singes!» + +Il n'y eut plus qu'à quitter la demeure royale. Par malheur, tout +en grimaçant, Sa Majesté s'était mise à crier, et si fort qu'elle +devait avoir été entendue, si des Wagddis se trouvaient dans le +voisinage. + +D'autre part, perdre quelques secondes, c'était s'exposer à +manquer une occasion si favorable... Raggi et ses guerriers +allaient peut-être accourir... La situation des étrangers, surpris +dans la demeure de Msélo-Tala-Tala, s'aggraverait, et ils +devraient renoncer à tout espoir de recouvrer leur liberté... + +Khamis et ses compagnons abandonnèrent donc le docteur Johausen +et, rouvrant la porte, ils s'élancèrent au dehors. + +CHAPITRE XVIII +_Brusque dénouement_ + +La chance se déclarait pour les fugitifs. Tout ce tapage à +l'intérieur de l'habitation n'avait attiré personne. Déserte la +place, désertes les rues qui y débouchaient. Mais la difficulté +était de se reconnaître au milieu de ce dédale obscur, de circuler +entre les branchages, de gagner par le plus court l'escalier de +Ngala. + +Soudain, un Wagddi se présenta devant Khamis et ses compagnons. + +C'était Lo-Maï, accompagné de son enfant. Le petit, qui les avait +suivis pendant qu'ils se rendaient à la case de Msélo-Tala-Tala, +était venu prévenir son père. Celui-ci, redoutant quelque danger +pour le foreloper et ses compagnons, se hâta de les rejoindre. +Comprenant alors qu'ils cherchaient à s'enfuir, il s'offrit à leur +servir de guide. + +Ce fut heureux, car aucun d'eux n'aurait pu retrouver le chemin de +l'escalier. + +Mais, lorsqu'ils arrivèrent en cet endroit, quel fut leur +désappointement! + +L'entrée était gardée par Raggi et une douzaine de guerriers. + +Forcer le passage, à quatre, serait-ce possible avec espoir de +succès?... + +Max Huber crut le moment venu d'utiliser sa carabine. + +Raggi et deux autres venaient de se jeter sur lui... + +Max Huber, reculant de quelques pas, fit feu sur le groupe. + +Raggi, atteint en pleine poitrine, tomba raide mort. + +Assurément, les Wagddis ne connaissaient ni l'usage des armes à +feu ni leurs effets. La détonation et la chute de Raggi leur +causèrent une épouvante dont on ne saurait donner une idée. Le +tonnerre foudroyant la place pendant la cérémonie de ce jour les +eût moins terrifiés. Cette douzaine de guerriers se dispersa, les +uns rentrant dans le village, les autres dégringolant l'escalier +avec une prestesse de quadrumanes. + +Le chemin devint libre en un instant. + +«En bas!...» cria Khamis. + +Il n'y avait qu'à suivre Lo-Maï et le petit, qui prirent les +devants. John Cort, Max Huber, Llanga, le foreloper, se laissèrent +pour ainsi dire glisser, sans rencontrer d'obstacle. Après avoir +passé sous le village aérien, ils se dirigèrent vers la rive du +rio, l'atteignirent en quelques minutes, détachèrent un des canots +et s'embarquèrent avec le père et l'enfant. + +Mais alors des torches s'allumèrent de toutes parts, et de toutes +parts accoururent un grand nombre de ces Wagddis qui erraient aux +environs du village. Cris de colère, cris de menace furent appuyés +d'une nuée de flèches. + +«Allons, dit John Cort, il le faut!» + +Max Huber et lui épaulèrent leurs carabines, tandis que Khamis et +Llanga manoeuvraient pour écarter le canot de la berge. + +Une double détonation retentit. Deux Wagddis furent atteints, et +la foule hurlante se dissipa. + +En ce moment, le canot fut saisi par le courant, et il disparut en +aval sous le couvert d'une rangée de grands arbres. + +******* + +Il n'y a point à rapporter -- en détail du moins -- ce que fut +cette navigation vers le sud-ouest de la grande forêt. S'il +existait d'autres villages aériens, les deux amis ne devaient rien +savoir à cet égard. Comme les munitions ne manquaient pas, la +nourriture serait assurée par le produit de la chasse, et les +diverses sortes d'antilopes abondaient dans ces régions voisines +de l'Oubanghi. + +Le lendemain soir, Khamis amarra le canot à un arbre de la berge +pour la nuit. + +Pendant ce parcours, John Cort et Max Huber n'avaient point +épargné les témoignages de reconnaissance à Lo-Maï, pour lequel +ils éprouvaient une sympathie tout humaine. + +Quant à Llanga et à l'enfant, c'était entre eux une véritable +amitié fraternelle. Comment le jeune indigène aurait-il pu sentir +les différences anthropologiques qui le mettaient au-dessus de ce +petit être?... + +John Cort et Max Huber espéraient bien obtenir de Lo-Maï qu'il les +accompagnerait jusqu'à Libreville. Le retour serait facile en +descendant ce rio, qui devait être un des affluents de l'Oubanghi. +L'essentiel était que son cours ne fût obstrué ni par des rapides +ni par des chutes. + +C'était le soir du 16 avril que l'embarcation avait fait halte, +après une navigation de quinze heures. Khamis estimait que de +quarante à cinquante kilomètres venaient d'être parcourus depuis +la veille. + +Il fut convenu que la nuit se passerait en cet endroit. Le +campement organisé, le repas terminé, Lo-Maï veillant, les autres +s'endormirent d'un sommeil réparateur qui ne fut troublé en aucune +façon. + +Au réveil, Khamis fit les préparatifs de départ, et le canot +n'avait plus qu'à se lancer dans le courant. + +En ce moment, Lo-Maï, qui tenait son enfant d'une main, attendait +sur la berge. + +John Cort et Max Huber le rejoignirent et le pressèrent de les +suivre. + +Lo-Maï, secouant la tête, montra d'une main le cours du rio et de +l'autre les épaisses profondeurs de la forêt. + +Les deux amis insistèrent, et leurs gestes suffisaient à les faire +comprendre. Ils voulaient emmener Lo-Maï et Li-Maï avec eux, à +Libreville... + +En même temps, Llanga accablait l'enfant de ses caresses, +l'embrassant, le serrant entre ses bras... Il cherchait à +l'entraîner vers le canot... + +Li-Maï ne prononça qu'un mot: + +«Ngora!» + +Oui... sa mère qui était restée au village, et près de laquelle +son père et lui voulaient retourner... C'était la famille que rien +ne pouvait séparer!... + +Les adieux définitifs furent faits, après que la nourriture de Lo- +Maï et du petit eut été assurée pour leur retour jusqu'à Ngala. + +John Cort et Max Huber ne cachèrent pas leur émotion à la pensée +qu'il ne reverraient jamais ces deux créatures affectueuses et +bonnes, si inférieure que fût leur race... + +Quant à Llanga, il ne put se retenir de pleurer, et de grosses +larmes mouillèrent aussi les yeux du père et de l'enfant. + +«Eh bien, dit John Cort, croirez-vous maintenant, mon cher Max, +que ces pauvres êtres se rattachent à l'humanité?... + +-- Oui, John, puisqu'ils ont, de même que l'homme, le sourire et +les larmes!» + +Le canot prit le fil du courant et, au coude de la rive, Khamis et +ses compagnons purent envoyer un dernier adieu à Lo-Maï et à son +fils. + +Les journées des 18, 19, 20 et 21 avril furent employées à +descendre la rivière jusqu'à son confluent avec l'Oubanghi. Le +courant étant très rapide, il y eut lieu d'estimer à près de trois +cents kilomètres le parcours fait depuis le village de Ngala. + +Le foreloper et ses compagnons se trouvaient alors à la hauteur +des rapides de Zongo, à peu près à l'angle que forme le fleuve en +obliquant vers le sud. Ces rapides, il eût été impossible de les +franchir en canot, et, pour reprendre la navigation en aval, un +portage allait devenir nécessaire. Il est vrai, l'itinéraire +permettait de suivre à pied la rive gauche de l'Oubanghi dans +cette partie limitrophe entre le Congo indépendant et le Congo +français. Mais, à ce cheminement pénible, le canot devait être +infiniment préférable. N'était-ce pas du temps gagné, de la +fatigue épargnée?... + +Très heureusement, Khamis put éviter cette dure opération du +portage. + +Au-dessous des rapides de Zongo, l'Oubanghi est navigable jusqu'à +son confluent avec le Congo. Les bateaux ne sont pas rares qui +font le trafic de cette région où ne manquent ni les villages, ni +les bourgades, ni les établissements de missionnaires. Ces cinq +cents kilomètres qui les séparaient du but, John Cort, Max Huber, +Khamis et Llanga les franchirent à bord d'une de ces larges +embarcations auxquelles le remorquage à vapeur commence à venir en +aide. + +Ce fut le 26 avril qu'ils s'arrêtèrent près d'une bourgade de la +rive droite. Remis de leurs fatigues, bien portants, il ne leur +restait plus que cent kilomètres pour atteindre Libreville. + +Une caravane fut aussitôt organisée par les soins du foreloper et, +marchant directement vers l'ouest, traversa ces longues plaines +congolaises en vingt-quatre jours. + +Le 20 mai, John Cort, Max Huber, Khamis et Llanga faisaient leur +entrée dans la factorerie, en avant de la bourgade, où leurs amis, +très inquiets d'une absence si prolongée, sans nouvelles d'eux +depuis près de six mois, les reçurent à bras ouverts. + +Ni Khamis ni le jeune indigène ne devaient plus se séparer de John +Cort et de Max Huber. Llanga n'était-il pas adopté par eux, et le +foreloper n'avait-il pas été leur dévoué guide pendant cet +aventureux voyage?... + +Et le docteur Johausen?... Et ce village aérien de Ngala, perdu +sous les massifs de la grande forêt?... + +Eh bien, tôt ou tard une expédition devra prendre avec ces +étranges Wagddis un contact plus intime, dans l'intérêt de la +science anthropologique moderne. + +Quant au docteur allemand, il est fou, et, en admettant que la +raison lui revienne et qu'on le ramène à Malinba, qui sait s'il ne +regrettera pas le temps où il régnait sous le nom de Msélo-Tala- +Tala, et si, grâce à lui, cette peuplade de primitifs ne passera +pas un jour sous le protectorat de l'empire d'Allemagne?... + +Cependant, il serait possible que l'Angleterre... + +FIN + + + + [1] C'est dans le quaternaire inférieur de Sumatra que +M. E. Dubois, médecin militaire hollandais à Batavia, a +trouvé un crâne, un fémur et une dent en bon état de +conservation. La contenance de la boîte crânienne étant +très supérieure à celle du plus grand gorille, inférieure à +celle de l'homme, cet être paraît réellement avoir été +l'intermédiaire entre l'anthropoïde et l'homme. Aussi, pour +établir les conséquences de cette découverte, est-il +question d'un voyage à Java qui serait entrepris par un +jeune savant américain, le docteur Walters, commandité +par le milliardaire Vanderbilt. + [2] Père, en allemand. + [3] Expression de M. de Quatrefages. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le village aérien, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VILLAGE AÉRIEN *** + +***** This file should be named 16827-8.txt or 16827-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/2/16827/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits (Bruno, Coolmicro +and Fred); this text is also available at +http://www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/16827-8.zip b/16827-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..514d4ab --- /dev/null +++ b/16827-8.zip diff --git a/16827-r.zip b/16827-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ca2c0be --- /dev/null +++ b/16827-r.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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