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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:49:46 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le village aérien, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le village aérien
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: October 8, 2005 [EBook #16827]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VILLAGE AÉRIEN ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits (Bruno, Coolmicro
+and Fred); this text is also available at
+http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+Jules Verne
+LE VILLAGE AÉRIEN
+(1901)
+
+
+
+Table des matières
+
+CHAPITRE I _Après une longue étape_
+CHAPITRE II _Les feux mouvants_
+CHAPITRE III _Dispersion_
+CHAPITRE IV _Parti à prendre, parti pris_
+CHAPITRE V _Première journée de marche_
+CHAPITRE VI _Après une longue étape_
+CHAPITRE VII _La cage vide_
+CHAPITRE VIII _Le docteur Johausen_
+CHAPITRE IX _Au courant du rio Johausen_
+CHAPITRE X _Ngora!_
+CHAPITRE XI _La journée du 19 Mars_
+CHAPITRE XII _Sous bois_
+CHAPITRE XIII _Le village aérien_
+CHAPITRE XIV _Les Wagddis_
+CHAPITRE XV _Trois semaines d'études_
+CHAPITRE XVI _Sa Majesté Msélo-Tala-Tala_
+CHAPITRE XVII _En quel état le docteur Johausen!_
+CHAPITRE XVIII _Brusque dénouement_
+
+
+
+CHAPITRE I
+_Après une longue étape_
+
+«Et le Congo américain, demanda Max Huber, il n'en est donc pas
+encore question?...
+
+-- À quoi bon, mon cher Max?... répondit John Cort. Est-ce que les
+vastes espaces nous manquent aux États-Unis?... Que de régions
+neuves et désertes à visiter entre l'Alaska et le Texas!... Avant
+d'aller coloniser au dehors, mieux vaut coloniser au dedans, je
+pense...
+
+-- Eh! mon cher John, les nations européennes finiront par s'être
+partagé l'Afrique, si les choses continuent -- soit une superficie
+d'environ trois milliards d'hectares!... Les Américains les
+abandonneront-ils en totalité aux Anglais, aux Allemands, aux
+Hollandais, aux Portugais, aux Français, aux Italiens, aux
+Espagnols, aux Belges?...
+
+-- Les Américains n'en ont que faire -- pas plus que les Russes,
+répliqua John Cort, et pour la même raison...
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est qu'il est inutile de se fatiguer les jambes, lorsqu'il
+suffit d'étendre le bras...
+
+-- Bon! mon cher John, le gouvernement fédéral réclamera, un jour
+ou l'autre, sa part du gâteau africain... Il y a un Congo
+français, un Congo belge, un Congo allemand, sans compter le Congo
+indépendant, et celui-ci n'attend que l'occasion de sacrifier son
+indépendance!... Et tout ce pays que nous venons de parcourir
+depuis trois mois...
+
+-- En curieux, en simples curieux, Max, non en conquérants...
+
+-- La différence n'est pas considérable, digne citoyen des États-
+Unis, déclara Max Huber. Je le répète, en cette partie de
+l'Afrique, l'Union pourrait se tailler une colonie superbe... On
+trouve là des territoires fertiles qui ne demandent qu'à utiliser
+leur fertilité, sous l'influence d'une irrigation généreuse dont
+la nature a fait tous les frais. Ils possèdent un réseau liquide
+qui ne tarit jamais...
+
+-- Même par cette abominable chaleur, observa John Cort, en
+épongeant son front calciné par le soleil tropical.
+
+-- Bah! n'y prenons plus garde! reprit Max Huber. Est-ce que nous
+ne sommes pas acclimatés, je dirai négrifiés, si vous n'y voyez
+pas d'inconvénient, cher ami?... Nous voici en mars seulement, et
+parlez-moi des températures de juillet, d'août, lorsque les rayons
+solaires vous percent la peau comme des vrilles de feu!...
+
+-- N'importe, Max, nous aurons quelque peine à devenir Pahouins ou
+Zanzibarites, avec notre léger épiderme de Français et
+d'Américain! J'en conviens, cependant, nous allons achever une
+belle et intéressante campagne que la bonne fortune a favorisée...
+Mais il me tarde d'être de retour à Libreville, de retrouver dans
+nos factoreries un peu de cette tranquillité, de ce repos qui est
+bien dû à des voyageurs après les trois mois d'un tel voyage...
+
+-- D'accord, ami John, cette aventureuse expédition a présenté
+quelque intérêt. Pourtant, l'avouerai-je, elle ne m'a pas donné
+tout ce que j'en attendais...
+
+-- Comment, Max, plusieurs centaines de milles à travers un pays
+inconnu, pas mal de dangers affrontés au milieu de tribus peu
+accueillantes, des coups de feu échangés à l'occasion contre des
+coups de sagaies et des volées de flèches, des chasses que le lion
+numide et la panthère libyenne ont daigné honorer de leur
+présence, des hécatombes d'éléphants faites au profit de notre
+chef Urdax, une récolte d'ivoire de premier choix qui suffirait à
+fournir de touches les pianos du monde entier!... Et vous ne vous
+déclarez pas satisfait...
+
+-- Oui et non, John. Tout cela forme le menu ordinaire des
+explorateurs de l'Afrique centrale... C'est ce que le lecteur
+rencontre dans les récits des Barth, des Burton, des Speke, des
+Grant, des du Chaillu, des Livingstone, des Stanley, des Serpa
+Pinto, des Anderson, des Cameron, des Mage, des Brazza, des
+Gallieni, des Dibowsky, des Lejean, des Massari, des Wissemann,
+des Buonfanti, des Maistre...»
+
+Le choc de l'avant-train du chariot contre une grosse pierre coupa
+net la nomenclature des conquérants africains que déroulait Max
+Huber. John Cort en profita pour lui dire:
+
+«Alors vous comptiez trouver autre chose au cours de notre
+voyage?...
+
+-- Oui, mon cher John.
+
+-- De l'imprévu?...
+
+-- Mieux que de l'imprévu, lequel, je le reconnais volontiers, ne
+nous a pas fait défaut...
+
+-- De l'extraordinaire?...
+
+-- C'est le mot, mon ami, et, pas une fois, pas une seule, je n'ai
+eu l'occasion de la jeter aux échos de la vieille Libye, cette
+énorme qualification de _portentosa Africa _due aux blagueurs
+classiques de l'Antiquité...
+
+-- Allons, Max, je vois qu'une âme française est plus difficile à
+contenter...
+
+-- Qu'une âme américaine... je l'avoue, John, si les souvenirs que
+vous emportez de notre campagne vous suffisent...
+
+-- Amplement, Max.
+
+-- Et si vous revenez content...
+
+-- Content... surtout d'en revenir!
+
+-- Et vous pensez que des gens qui liraient le récit de ce voyage
+s'écrieraient: «Diable, voilà qui est curieux!»
+
+-- Ils seraient exigeants, s'ils ne le criaient pas!
+
+-- À mon avis, ils ne le seraient pas assez...
+
+-- Et le seraient, sans doute, riposta John Cort, si nous avions
+terminé notre expédition dans l'estomac d'un lion ou dans le
+ventre d'un anthropophage de l'Oubanghi...
+
+-- Non, John, non, et, sans aller jusqu'à ce genre de dénouement
+qui, d'ailleurs, n'est pas dénué d'un certain intérêt pour les
+lecteurs et même pour les lectrices, en votre âme et conscience,
+devant Dieu et devant les hommes, oseriez-vous jurer que nous
+ayons découvert et observé plus que n'avaient déjà observé et
+découvert nos devanciers dans l'Afrique centrale?...
+
+-- Non, en effet, Max.
+
+-- Eh bien, moi, j'espérais être plus favorisé...
+
+-- Gourmand, qui prétend faire une vertu de sa gourmandise!
+répliqua John Cort. Pour mon compte, je me déclare repu, et je
+n'attendais pas de notre campagne plus qu'elle n'a donné...
+
+-- C'est-à-dire rien, John.
+
+-- D'ailleurs, Max, le voyage n'est pas encore terminé, et,
+pendant les cinq ou six semaines que nécessitera le parcours d'ici
+à Libreville...
+
+-- Allons donc! s'écria Max Huber, un simple cheminement de
+caravane..., le trantran ordinaire des étapes... une promenade en
+diligence, comme au bon temps...
+
+-- Qui sait?...» dit John Cort.
+
+Cette fois, le chariot s'arrêta pour la halte du soir au bas d'un
+tertre couronné de cinq ou six beaux arbres, les seuls qui se
+montrassent sur cette vaste plaine, illuminée alors des feux du
+soleil couchant.
+
+Il était sept heures du soir. Grâce à la brièveté du crépuscule
+sous cette latitude du neuvième degré nord, la nuit ne tarderait
+pas à s'étendre. L'obscurité serait même profonde, car d'épais
+nuages allaient voiler le rayonnement stellaire, et le croissant
+de la lune venait de disparaître à l'horizon de l'ouest.
+
+Le chariot, uniquement destiné au transport des voyageurs, ne
+contenait ni marchandises ni provisions. Que l'on se figure une
+sorte de wagon disposé sur quatre roues massives, et mis en
+mouvement par un attelage de six boeufs. À la partie antérieure
+s'ouvrait une porte. Éclairé de petites fenêtres latérales, le
+wagon se divisait en deux chambres contiguës que séparait une
+cloison. Celle du fond était réservée à deux jeunes gens de vingt-
+cinq à vingt-six ans, l'un américain, John Cort, l'autre français,
+Max Huber. Celle de l'avant était occupée par un trafiquant
+portugais nommé Urdax, et par le «foreloper» nommé Khamis. Ce
+foreloper, -- c'est-à-dire l'homme qui ouvre la marche d'une
+caravane, -- était indigène du Cameroun et très entendu à ce
+difficile métier de guide à travers les brûlants espaces de
+l'Oubanghi.
+
+Il va de soi que la construction de ce wagon-chariot ne laissait
+rien à reprendre au point de vue de la solidité. Après les
+épreuves de cette longue et pénible expédition, sa caisse en bon
+état, ses roues à peine usées au cercle de la jante, ses essieux
+ni fendus ni faussés, on eût dit qu'il revenait d'une simple
+promenade de quinze à vingt lieues, alors que son parcours se
+chiffrait par plus de deux mille kilomètres.
+
+Trois mois auparavant, ce véhicule avait quitté Libreville, la
+capitale du Congo français. De là, en suivant la direction de
+l'est, il s'était avancé sur les plaines de l'Oubanghi plus loin
+que le cours du Bahar-el-Abiad, l'un des tributaires qui versent
+leurs eaux dans le sud du lac Tchad.
+
+C'est à l'un des principaux affluents de la rive droite du Congo
+ou Zaïre que cette contrée doit son nom. Elle s'étend à l'est du
+Cameroun allemand, dont le gouverneur est le consul général
+d'Allemagne de l'Afrique occidentale, et elle ne saurait être
+actuellement délimitée par un trait précis sur les cartes, même
+les plus modernes. Si ce n'est pas le désert, -- un désert à
+végétation puissante, qui n'aurait aucun point de ressemblance
+avec le Sahara, -- c'est du moins une immense région, sur laquelle
+se disséminent des villages à grande distance les uns des autres.
+Les peuplades y guerroient sans cesse, s'asservissent ou s'entre-
+tuent, et s'y nourrissent encore de chair humaine, tels les
+Moubouttous, entre le bassin du Nil et celui du Congo. Et, ce qui
+est abominable, les enfants servent d'ordinaire à l'assouvissement
+de ces instincts du cannibalisme. Aussi, les missionnaires se
+dévouent-ils pour sauver ces petites créatures, soit en les
+enlevant par force, soit en les rachetant, et ils les élèvent
+chrétiennement dans les missions établies le long du fleuve
+Siramba. Qu'on ne l'oublie pas, ces missions ne tarderaient pas à
+succomber faute de ressources, si la générosité des États
+européens, celle de la France en particulier, venait à s'éteindre.
+
+Il convient même d'ajouter que, dans l'Oubanghi, les enfants
+indigènes sont considérés comme monnaie courante pour les échanges
+du commerce. On paye en petits garçons et en petites filles les
+objets de consommation que les trafiquants introduisent jusqu'au
+centre du pays. Le plus riche indigène est donc celui dont la
+famille est la plus nombreuse.
+
+Mais, si le Portugais Urdax ne s'était pas aventuré à travers ces
+plaines dans un intérêt commercial, s'il n'avait pas eu à faire de
+trafic avec les tribus riveraines de l'Oubanghi, s'il n'avait eu
+d'autre objectif que de se procurer une certaine quantité d'ivoire
+en chassant l'éléphant qui abonde en cette contrée, il n'était pas
+sans avoir pris contact avec les féroces peuplades congolaises. En
+plusieurs rencontres même, il dut tenir en respect des bandes
+hostiles et changer en armes défensives contre les indigènes
+celles qu'il destinait à poursuivre les troupeaux de pachydermes.
+
+Au total, heureuse et fructueuse campagne qui ne comptait pas une
+seule victime parmi le personnel de la caravane.
+
+Or, précisément aux abords d'un village, près des sources du
+Bahar-el-Abiad, John Cort et Max Huber avaient pu arracher un
+jeune enfant à l'affreux sort qui l'attendait et le racheter au
+prix de quelques verroteries. C'était un petit garçon, âgé d'une
+dizaine d'années, de constitution robuste, intéressante et douce
+physionomie, de type nègre peu accentué. Ainsi que cela se voit
+chez quelques tribus, il avait le teint presque clair, la
+chevelure blonde et non la laine crépue des noirs, le nez aquilin
+et non écrasé, les lèvres fines et non lippues. Ses yeux
+brillaient d'intelligence, et il éprouva bientôt pour ses sauveurs
+une sorte d'amour filial. Ce pauvre être, enlevé à sa tribu, sinon
+à sa famille, car il n'avait plus ni père ni mère, se nommait
+Llanga. Après avoir été pendant quelque temps instruit par les
+missionnaires qui lui avaient appris un peu de français et
+d'anglais, une mauvaise chance l'avait fait retomber entre les
+mains des Denkas, et quel sort l'attendait, on le devine. Séduits
+par son affection caressante, par la reconnaissance qu'il leur
+témoignait, les deux amis se prirent d'une vive sympathie pour cet
+enfant; ils le nourrirent, ils le vêtirent, ils l'élevèrent avec
+grand profit, tant il montrait d'esprit précoce. Et, dès lors,
+quelle différence pour Llanga! Au lieu d'être, comme les
+malheureux petits indigènes, à l'état de marchandise vivante, il
+vivrait dans les factoreries de Libreville, devenu l'enfant
+adoptif de Max Huber et de John Cort... Ils en avaient pris la
+charge et ne l'abandonneraient plus!... Malgré son jeune âge, il
+comprenait cela, il se sentait aimé, une larme de bonheur coulait
+de ses yeux chaque fois que les mains de Max Huber ou de John Cort
+se posaient sur sa tête.
+
+Lorsque le chariot eut fait halte, les boeufs, fatigués d'une
+longue route par une température dévorante, se couchèrent sur la
+prairie. Aussitôt Llanga, qui venait de cheminer à pied pendant
+une partie de l'étape, tantôt en avant, tantôt en arrière de
+l'attelage, accourut au moment où ses deux protecteurs
+descendaient de la plate-forme.
+
+«Tu n'es pas trop fatigué, Llanga?... demanda John Cort, en
+prenant la main du petit garçon.
+
+-- Non... non!... bonnes jambes... et aime bien à courir, répondit
+Llanga, qui souriait des lèvres et des yeux à John Cort comme à
+Max Huber.
+
+-- Maintenant, il est temps de manger, dit ce dernier.
+
+-- Manger... oui... mon ami Max!»
+
+Puis, après avoir baisé les mains qui lui étaient tendues, il alla
+se mêler aux porteurs sous la ramure des grands arbres du tertre.
+
+Si ce chariot ne servait qu'au transport du Portugais Urdax, de
+Khamis et de leurs deux compagnons, c'est que colis et charges
+d'ivoire étaient confiés au personnel de la caravane, -- une
+cinquantaine d'hommes, pour la plupart des noirs du Cameroun. Ils
+avaient déposé à terre les défenses d'éléphants et les caisses qui
+assuraient la nourriture quotidienne en dehors de ce que
+fournissait la chasse sur ces giboyeuses contrées de l'Oubanghi.
+
+Ces noirs ne sont que des mercenaires, rompus à ce métier, et
+payés d'un assez haut prix, que permet de leur accorder le
+bénéfice de ces fructueuses expéditions. On peut même dire qu'ils
+n'ont jamais «couvé leurs oeufs», pour employer l'expression par
+laquelle on désigne les indigènes sédentaires. Habitués à porter
+dès l'enfance, ils porteront tant que leurs jambes ne leur feront
+pas défaut. Et, cependant, le métier est rude, quand il faut
+l'exercer sous un tel climat. Les épaules chargées de ce pesant
+ivoire ou des lourds colis de provisions, la chair souvent mise à
+vif, les pieds ensanglantés, le torse écorché par le piquant des
+herbes, car ils sont à peu près nus, ils vont ainsi entre l'aube
+et onze heures du matin et ils reprennent leur marche jusqu'au
+soir lorsque la grande chaleur est passée. Mais l'intérêt des
+trafiquants commande de les bien payer, et ils les payent bien; de
+les bien nourrir, et ils les nourrissent bien; de ne point les
+surmener au delà de toute mesure, et ils ne les surmènent pas.
+Très réels sont les dangers de ces chasses aux éléphants, sans
+parler de la rencontre possible des lions et des panthères, et le
+chef doit pouvoir compter sur son personnel. En outre, la récolte
+de la précieuse matière achevée, il importe que la caravane
+retourne heureusement et promptement aux factoreries de la côte.
+Il y a donc avantage à ce qu'elle ne soit arrêtée ni par des
+retards provenant de fatigues excessives, ni par les maladies --
+entre autres la petite vérole, dont les ravages sont les plus à
+craindre. Aussi, pénétré de ces principes, servi par une vieille
+expérience, le Portugais Urdax, en prenant un soin extrême de ses
+hommes, avait-il réussi jusqu'alors dans ces lucratives
+expéditions au centre de l'Afrique équatoriale.
+
+Et telle était cette dernière, puisqu'elle lui valait un stock
+considérable d'ivoire de belle qualité, rapporté des régions au
+delà du Bahar-el-Abiad, presque sur la limite du Darfour.
+
+Ce fut sous l'ombrage de magnifiques tamarins que s'organisa le
+campement, et, lorsque John Cort, après que les porteurs eurent
+commencé le déballage des provisions, interrogea le Portugais,
+voici la réponse qu'il obtint, en cette langue anglaise qu'Urdax
+parlait couramment:
+
+«Je pense, monsieur Cort, que le lieu de la halte est convenable,
+et la table est toute servie pour nos attelages.
+
+-- En effet, ils auront là une herbe épaisse et grasse... dit John
+Cort.
+
+-- Et on la brouterait volontiers, ajouta Max Huber, si on
+possédait la structure d'un ruminant et trois estomacs pour la
+digérer!
+
+-- Merci, répliqua John Cort, mais je préfère un quartier
+d'antilope grillé sur les charbons, le biscuit dont nous sommes
+largement approvisionnés, et nos quartauts de madère du Cap...
+
+-- Auquel on pourra mélanger quelques gouttes de ce rio limpide
+qui court à travers la plaine», observa le Portugais. Et il
+montrait un cours d'eau, -- affluent de l'Oubanghi, sans doute, --
+qui coulait à un kilomètre du tertre.
+
+Le campement s'acheva sans retard. L'ivoire fut empilé par tas à
+proximité du chariot. Les attelages vaguèrent autour des tamarins.
+Des feux s'allumèrent çà et là avec le bois mort tombé des arbres.
+Le foreloper s'assura que les divers groupes ne manquaient de
+rien. La chair d'élan et d'antilope, fraîche ou séchée, abondait.
+Les chasseurs la pouvaient renouveler aisément. L'air se remplit
+de l'odeur des grillades, et chacun fit preuve d'un appétit
+formidable que justifiait cette demi-journée de marche.
+
+Il va sans dire que les armes et les munitions étaient restées
+dans le chariot, -- quelques caisses de cartouches, des fusils de
+chasse, des carabines, des revolvers, excellents engins de
+l'armement moderne, à la disposition du Portugais, de Khamis, de
+John Cort et de Max Huber, en cas d'alerte.
+
+Le repas devait prendre fin une heure après. L'estomac apaisé, et
+la fatigue aidant, la caravane ne tarderait pas à être plongée
+dans un profond sommeil.
+
+Toutefois, le foreloper la confia à la surveillance de quelques-
+uns de ses hommes, qui devaient se relever de deux heures en deux
+heures. En ces lointaines contrées, il y a toujours lieu de se
+garder contre les êtres malintentionnés, à deux pieds comme à
+quatre pattes. Aussi, Urdax ne manquait-il pas de prendre toutes
+les mesures de prudence. Âgé de cinquante ans, vigoureux encore,
+très entendu à la conduite des expéditions de ce genre, il était
+d'une extraordinaire endurance. De même, Khamis, trente-cinq ans,
+leste, souple, solide aussi, de grand sang-froid et de grand
+courage, offrait toute garantie pour la direction des caravanes à
+travers l'Afrique.
+
+Ce fut au pied de l'un des tamarins que les deux amis et le
+Portugais s'assirent pour le souper, apporté par le petit garçon,
+et que venait de préparer un des indigènes auquel étaient dévolues
+les fonctions de cuisinier.
+
+Pendant ce repas, les langues ne chômèrent pas plus que les
+mâchoires. Manger n'empêche point de parler, lorsqu'on n'y met pas
+trop de hâte. De quoi s'entretint-on?... Des incidents de
+l'expédition durant le parcours vers le nord-est?... Point. Ceux
+qui pouvaient se présenter au retour étaient d'un intérêt plus
+actuel. Le cheminement serait long encore jusqu'aux factoreries de
+Libreville -- plus de deux mille kilomètres -- ce qui exigerait de
+neuf à dix semaines de marche. Or, dans cette seconde partie du
+voyage, qui sait? avait dit John Cort à son compagnon, auquel il
+fallait mieux que de l'imprévu, de l'extraordinaire.
+
+Jusqu'à cette dernière étape, depuis les confins du Darfour, la
+caravane avait redescendu vers l'Oubanghi, après avoir franchi les
+gués de l'Aoukadébé et de ses multiples affluents. Ce jour-là,
+elle venait de s'arrêter à peu près sur le point où se croisent le
+vingt-deuxième méridien et le neuvième parallèle.
+
+«Mais, maintenant, dit Urdax, nous allons suivre la direction du
+sud-ouest...
+
+-- Et cela est d'autant plus indiqué, répondit John Cort, que, si
+mes yeux ne me trompent pas, l'horizon au sud est barré par une
+forêt dont on ne voit l'extrême limite ni à l'est ni à l'ouest.
+
+-- Oui... immense! répliqua le Portugais. Si nous étions obligés
+de la contourner par l'est, des mois s'écouleraient avant que nous
+l'eussions laissée en arrière!...
+
+-- Tandis que par l'ouest...
+
+-- Par l'ouest, répondit Urdax, et sans trop allonger la route, en
+suivant sa lisière, nous rencontrerons l'Oubanghi aux environs des
+rapides de Zongo.
+
+-- Est-ce que de la traverser n'abrégerait pas le voyage?...
+demanda Max Huber.
+
+-- Oui... d'une quinzaine de journées de marche.
+
+-- Alors... pourquoi ne pas nous lancer à travers cette forêt?...
+
+-- Parce qu'elle est impénétrable.
+
+-- Oh! impénétrable!... répliqua Max Huber d'un air de doute.
+
+-- Pas aux piétons, peut-être, observa le Portugais, et encore
+n'en suis-je pas sûr, puisque aucun ne l'a essayé. Quant à y
+aventurer les attelages, ce serait une tentative qui n'aboutirait
+pas.
+
+-- Vous dites, Urdax, que personne n'a jamais essayé de s'engager
+dans cette forêt?...
+
+-- Essayé... je ne sais, monsieur Max, mais qu'on y ait réussi...
+non... et, dans le Cameroun comme dans le Congo, personne ne
+s'aviserait de le tenter. Qui aurait la prétention de passer là où
+il n'y a aucun sentier, au milieu des halliers épineux et des
+ronces?... Je ne sais même si le feu et la hache parviendraient à
+déblayer le chemin, sans parler des arbres morts, qui doivent
+former d'insurmontables obstacles...
+
+-- Insurmontables, Urdax?...
+
+-- Voyons, cher ami, dit alors John Cort, n'allez pas vous
+emballer sur cette forêt, et estimons-nous heureux de n'avoir qu'à
+la contourner!... J'avoue qu'il ne m'irait guère de m'aventurer à
+travers un pareil labyrinthe d'arbres...
+
+-- Pas même pour savoir ce qu'il renferme?...
+
+-- Et que voulez-vous qu'on y trouve, Max?... Des royaumes
+inconnus, des villes enchantées, des eldorados mythologiques, des
+animaux d'espèce nouvelle, des carnassiers à cinq pattes et des
+êtres humains à trois jambes?...
+
+-- Pourquoi pas, John?... Et rien de tel que d'y aller voir!...»
+
+Llanga, ses grands yeux attentifs, sa physionomie éveillée,
+semblait dire que, si Max Huber se hasardait sous ces bois, il
+n'aurait pas peur de l'y suivre.
+
+«Dans tous les cas, reprit John Cort, puisque Urdax n'a pas
+l'intention de la traverser pour atteindre les rives de
+l'Oubanghi...
+
+-- Non, certes, répliqua le Portugais. Ce serait s'exposer à n'en
+pouvoir plus sortir!
+
+-- Eh bien, mon cher Max, allons faire un somme, et permis à vous
+de chercher à découvrir les mystères de cette forêt, de vous
+risquer en ces impénétrables massifs... en rêve seulement, et
+encore n'est-ce pas même très prudent...
+
+-- Riez, John, riez de moi à votre aise! Mais je me souviens de ce
+qu'a dit un de nos poètes... je ne sais plus lequel:
+
+_Fouiller dans l'inconnu pour trouver du nouveau._
+
+-- Vraiment, Max?... Et quel est le vers qui rime avec celui-là?
+
+-- Ma foi... je l'ai oublié, John!
+
+-- Oubliez donc le premier comme vous avez oublié le second, et
+allons dormir.»
+
+C'était évidemment le parti le plus sage et sans s'abriter dans le
+chariot. Une nuit au pied du tertre, sous ces larges tamarins dont
+la fraîcheur tempérait quelque peu la chaleur ambiante, si forte
+encore après le coucher du soleil, cela n'était pas pour inquiéter
+des habitués de «l'hôtel de la _Belle-Étoile_», quand le temps le
+permettait. Ce soir-là, bien que les constellations fussent
+cachées derrière d'épais nuages, la pluie ne menaçant pas, il
+était infiniment préférable de coucher en plein air.
+
+Le jeune indigène apporta des couvertures. Les deux amis,
+étroitement enveloppés, s'étendirent entre les racines d'un
+tamarin, -- un vrai cadre de cabine, -- et Llanga se blottit à
+leur côté, comme un chien de garde.
+
+Avant de les imiter, Urdax et Khamis voulurent une dernière fois
+faire le tour du campement, s'assurer que les boeufs entravés ne
+pourraient divaguer par la plaine, que les porteurs se trouvaient
+à leur poste de veille, que les foyers avaient été éteints, car
+une étincelle eût suffi à incendier les herbes sèches et le bois
+mort. Puis tous deux revinrent près du tertre.
+
+Le sommeil ne tarda pas à les prendre -- un sommeil à ne pas
+entendre Dieu tonner. Et peut-être les veilleurs y succombèrent-
+ils, eux aussi?... En effet, après dix heures, il n'y eut personne
+pour signaler certains feux suspects qui se déplaçaient à la
+lisière de la grande forêt.
+
+CHAPITRE II
+_Les feux mouvants_
+
+Une distance de deux kilomètres au plus séparait le tertre des
+sombres massifs au pied desquels allaient et venaient des flammes
+fuligineuses et vacillantes. On aurait pu en compter une dizaine,
+tantôt réunies, tantôt isolées, agitées parfois avec une violence
+que le calme de l'atmosphère ne justifiait pas. Qu'une bande
+d'indigènes eût campé en cet endroit, qu'elle s'y fût installée en
+attendant le jour, il y avait lieu de le présumer. Toutefois, ces
+feux n'étaient pas ceux d'un campement. Ils se promenaient trop
+capricieusement sur une centaine de toises, au lieu de se
+concentrer en un foyer unique d'une halte de nuit.
+
+Il ne faut pas oublier que ces régions de l'Oubanghi sont
+fréquentées par des tribus nomades, venues de l'Adamaoua ou du
+Barghimi à l'ouest, ou même de l'Ouganda à l'est. Une caravane de
+trafiquants n'aurait pas été assez imprudente pour signaler sa
+présence par ces feux multiples, se mouvant dans des ténèbres.
+Seuls, des indigènes pouvaient s'être arrêtés à cette place. Et
+qui sait s'ils n'étaient pas animés d'intentions hostiles à
+l'égard de la caravane endormie sous la ramure des tamarins?
+
+Quoi qu'il en soit, si, de ce chef, quelque danger la menaçait, si
+plusieurs centaines de Pahouins, de Foundj, de Chiloux, de Bari,
+de Denkas ou autres n'attendaient que le moment de l'assaillir
+avec les chances d'une supériorité numérique, personne, -- jusqu'à
+dix heures et demie du moins, -- n'avait pris aucune mesure
+défensive. Tout le monde dormait au campement, maîtres et
+serviteurs, et, ce qui était plus grave, les porteurs chargés de
+se relever à leur poste de surveillance étaient plongés dans un
+lourd sommeil.
+
+Très heureusement, le jeune indigène se réveilla. Mais nul doute
+que ses yeux ne se fussent refermés à l'instant s'ils ne s'étaient
+dirigés vers l'horizon du sud. Sous ses paupières demi-closes il
+sentit l'impression d'une lumière qui perçait cette nuit très
+noire. Il se détira, il se frotta les yeux, il regarda avec plus
+de soin... Non! il ne se trompait pas: des feux épars se mouvaient
+sur la lisière de la forêt.
+
+Llanga eut la pensée que la caravane allait être attaquée. Ce fut
+de sa part tout instinctif plutôt que réfléchi. En effet, des
+malfaiteurs se préparant au massacre et au pillage n'ignorent pas
+qu'ils accroissent leurs chances lorsqu'ils agissent par surprise.
+Ils ne se laissent pas voir avant, et ceux-ci se fussent
+signalés?...
+
+L'enfant, ne voulant pas réveiller Max Huber et John Cort, rampa
+sans bruit vers le chariot. Dès qu'il fut arrivé près du
+foreloper, il lui mit la main sur l'épaule, le réveilla et, du
+doigt, lui montra les feux de l'horizon.
+
+Khamis se redressa, observa pendant une minute ces flammes en
+mouvement, et, d'une voix dont il ne songeait point à adoucir
+l'éclat:
+
+«Urdax!» dit-il.
+
+Le Portugais, en homme habitué à se dégager vivement des vapeurs
+du sommeil, fut debout en un instant.
+
+«Qu'y a-t-il, Khamis?...
+
+-- Regardez!»
+
+Et, le bras tendu, il indiquait la lisière illuminée au ras de la
+plaine.
+
+«Alerte!» cria le Portugais de toute la force de ses poumons.
+
+En quelques secondes, le personnel de la caravane se trouva sur
+pied, et les esprits furent tellement saisis par la gravité de
+cette situation, que personne ne songea à incriminer les veilleurs
+pris en défaut. Il était certain que, sans Llanga, le campement
+eût été envahi pendant que dormaient Urdax et ses compagnons.
+
+Inutile de mentionner que Max Huber et John Cort, se hâtant de
+quitter l'entre-deux des racines, avaient rejoint le Portugais et
+le foreloper.
+
+Il était un peu plus de dix heures et demie. Une profonde
+obscurité enveloppait la plaine sur les trois quarts de son
+périmètre, au nord, à l'est et à l'ouest. Seul le sud s'éclairait
+de ces flammes falotes, jetant de vives clartés lorsqu'elles
+tourbillonnaient, et dont on ne comptait pas alors moins d'une
+cinquantaine.
+
+«Il doit y avoir là un rassemblement d'indigènes, dit Urdax, et
+probablement de ces Boudjos qui fréquentent les rives du Congo et
+de l'Oubanghi.
+
+-- Pour sûr, ajouta Khamis, ces flammes ne se sont pas allumées
+toutes seules...
+
+-- Et, fit observer John Cort, il y a des bras qui les portent et
+les déplacent!
+
+-- Mais, dit Max Huber, ces bras doivent tenir à des épaules, ces
+épaules à des corps, et de ces corps nous n'apercevons pas un seul
+au milieu de cette illumination...
+
+-- Cela vient de ce qu'ils sont un peu en dedans de la lisière,
+derrière les arbres...observa Khamis.
+
+-- Et remarquons, reprit Max Huber, qu'il ne s'agit pas d'une
+bande en marche sur le contour de la forêt... Non! si ces feux
+s'écartent à droite et à gauche, ils reviennent toujours au même
+endroit...
+
+-- Là où doit être le campement de ces indigènes, affirma le
+foreloper.
+
+-- Votre opinion?... demanda John Cort à Urdax.
+
+-- Est que nous allons être attaqués, affirma celui-ci, et qu'il
+faut, à l'instant, faire nos préparatifs de défense...
+
+-- Mais pourquoi ces indigènes ne nous ont-ils pas assaillis avant
+de se montrer?
+
+-- Des noirs ne sont pas des blancs, déclara le Portugais.
+Néanmoins, pour être peu avisés, ils n'en sont pas moins
+redoutables par leur nombre et par leurs instincts féroces...
+
+-- Des panthères que nos missionnaires auront bien du mal à
+transformer en agneaux!... ajouta Max Huber.
+
+-- Tenons-nous prêts!» conclut le Portugais.
+
+Oui, se tenir prêts à la défense, et se défendre jusqu'à la mort.
+Il n'y a aucune pitié à espérer de ces tribus de l'Oubanghi. À
+quel point elles sont cruelles, on ne saurait se le figurer, et
+les plus sauvages peuplades de l'Australie, des Salomon, des
+Hébrides, de la Nouvelle-Guinée, soutiendraient difficilement la
+comparaison avec de tels indigènes. Vers le centre de la région,
+ce ne sont que des villages de cannibales, et les Pères de la
+Mission, qui bravent la plus épouvantable des morts, ne l'ignorent
+pas. On serait tenté de classer ces êtres, fauves à face humaine,
+au rang des animaux, en cette Afrique équatoriale où la faiblesse
+est un crime, où la force est tout! Et de fait, même à l'âge
+d'homme, combien de ces noirs ne possèdent pas les notions
+premières d'un enfant de cinq à six ans.
+
+Et, ce qu'il est permis d'affirmer, -- les preuves abondent, les
+missionnaires ont été souvent les témoins de ces affreuses scènes,
+-- c'est que les sacrifices humains sont en usage dans le pays. On
+tue les esclaves sur la tombe de leurs maîtres, et les têtes,
+fixées à une branche pliante, sont lancées au loin dès que le
+couteau du féticheur les a tranchées. Entre la dixième et la
+seizième année, les enfants servent de nourriture dans les
+cérémonies d'apparat, et certains chefs ne s'alimentent que de
+cette jeune chair.
+
+À ces instincts de cannibales se joint l'instinct du pillage. Il
+les entraîne parfois à de grandes distances sur le chemin des
+caravanes, qu'ils assaillent, dépouillent et détruisent. S'ils
+sont moins bien armés que les trafiquants et leur personnel, ils
+ont le nombre pour eux, et des milliers d'indigènes auront
+toujours raison de quelques centaines de porteurs. Les forelopers
+ne l'ignorent pas. Aussi leur principale préoccupation est-elle de
+ne point s'engager entre ces villages, tels Ngombé Dara, Kalaka
+Taimo et autres compris dans la région de l'Aoukadépé et du Bahar-
+el-Abiad, où les missionnaires n'ont pas encore fait leur
+apparition, mais où ils pénétreront un jour. Aucune crainte
+n'arrête le dévouement de ces derniers lorsqu'il s'agit d'arracher
+de petits êtres à la mort et de régénérer ces races sauvages par
+l'influence de la civilisation chrétienne.
+
+Depuis le commencement de l'expédition le Portugais Urdax n'avait
+pas toujours pu éviter l'attaque des indigènes, mais il s'en était
+tiré sans grand dommage et il ramenait son personnel au complet.
+Le retour promettait de s'accomplir dans des conditions parfaites
+de sécurité. Cette forêt contournée par l'ouest, on aurait atteint
+la rive droite de l'Oubanghi, et on descendrait cette rivière
+jusqu'à son embouchure sur la rive droite du Congo. À partir de
+l'Oubanghi, le pays est fréquenté par les marchands, par les
+missionnaires. Dès lors il y aurait moins à craindre du contact
+des tribus nomades que l'initiative française, anglaise,
+portugaise, allemande, refoule peu à peu vers les lointaines
+contrées du Darfour.
+
+Mais, lorsque quelques journées de marche devaient suffire à
+atteindre le fleuve, la caravane n'allait-elle pas être arrêtée
+sur cette route, aux prises avec un tel nombre de pillards qu'elle
+finirait par succomber?... Il y avait lieu de le craindre. Dans
+tous les cas, elle ne périrait pas sans s'être défendue, et, à la
+voix du Portugais, on prit toutes mesures pour organiser la
+résistance.
+
+En un instant, Urdax, le foreloper, John Cort, Max Huber, furent
+armés, carabines à la main, revolvers à la ceinture, la
+cartouchière bien garnie. Le chariot contenait une douzaine de
+fusils et de pistolets qui furent confiés à quelques-uns des
+porteurs dont on connaissait la fidélité.
+
+En même temps, Urdax donna l'ordre à son personnel de se poster
+autour des grands tamarins, afin de se mieux abriter contre les
+flèches, dont la pointe empoisonnée occasionne des blessures
+mortelles.
+
+On attendit. Aucun bruit ne traversait l'espace. Il ne semblait
+pas que les indigènes se fussent portés en avant de la forêt. Les
+feux se montraient incessamment, et, çà et là, s'agitaient de
+longs panaches de fumée jaunâtre.
+
+«Ce sont des torches résineuses qui sont promenées sur la lisière
+des arbres...
+
+-- Assurément, répondit Max Huber, mais je persiste à ne pas
+comprendre pourquoi ces gens-là le font, s'ils ont l'intention de
+nous attaquer...
+
+-- Et je ne le comprends pas davantage, ajouta John Cort, s'ils
+n'ont pas cette intention.»
+
+C'était inexplicable, en effet. Il est vrai, de quoi s'étonner, du
+moment qu'il s'agissait de ces brutes du haut Oubanghi?...
+
+Une demi-heure s'écoula, sans amener aucun changement dans la
+situation. Le campement se tenait sur ses gardes. Les regards
+fouillaient les sombres lointains de l'est et de l'ouest. Tandis
+que les feux brillaient au sud, un détachement pouvait se glisser
+latéralement pour attaquer la caravane grâce à l'obscurité.
+
+En cette direction, la plaine était certainement déserte. Si
+profonde que fût la nuit, un parti d'agresseurs n'aurait pu
+surprendre le Portugais et ses compagnons, avant que ceux-ci
+eussent fait usage de leurs armes.
+
+Un peu après, vers onze heures, Max Huber, se portant à quelques
+pas du groupe que formaient Urdax, Khamis et John Cort, dit d'une
+voix résolue:
+
+«Il faut aller reconnaître l'ennemi...
+
+-- Est-ce bien utile, demanda John Cort, et la simple prudence ne
+nous commande-t-elle pas de rester en observation jusqu'au lever
+du jour?...
+
+-- Attendre... attendre... répliqua Max Huber, après que notre
+sommeil a été si fâcheusement interrompu... attendre pendant six à
+sept heures encore, la main sur la garde du fusil!... Non! il faut
+savoir au plus tôt à quoi s'en tenir!... Et, somme toute, si ces
+indigènes n'ont aucune mauvaise intention, je ne serais pas fâché
+de me reblottir jusqu'au matin dans ce cadre de racines où je
+faisais de si beaux rêves!
+
+-- Qu'en pensez-vous?... demanda John Cort au Portugais qui
+demeurait silencieux.
+
+-- Peut-être la proposition mérite-t-elle d'être acceptée,
+répliqua-t-il, mais n'agissons pas sans précautions...
+
+-- Je m'offre pour aller en reconnaissance, dit Max Huber, et
+fiez-vous à moi...
+
+-- Je vous accompagnerai, ajouta le foreloper, si M. Urdax le
+trouve bon...
+
+-- Cela vaudra certes mieux, approuva le Portugais.
+
+-- Je puis aussi me joindre à vous..., proposa John Cort.
+
+-- Non... restez, cher ami, insista Max Huber. À deux, nous
+suffirons... D'ailleurs, nous n'irons pas plus loin qu'il ne sera
+nécessaire... Et, si nous découvrons un parti se dirigeant de ce
+côté, nous reviendrons en toute hâte...
+
+-- Assurez-vous que vos armes sont en état..., recommanda John
+Cort.
+
+-- C'est fait, répondit Khamis, mais j'espère que nous n'aurons
+pas à nous en servir pendant cette reconnaissance. L'essentiel est
+de ne pas se laisser voir...
+
+-- C'est mon avis», déclara le Portugais.
+
+Max Huber et le foreloper, marchant l'un près de l'autre, eurent
+vite dépassé le tertre des tamarins. Au delà, la plaine était un
+peu moins obscure. Un homme, cependant, n'y eût pu être signalé à
+la distance d'une centaine de pas. Ils en avaient fait cinquante à
+peine, lorsqu'ils aperçurent Llanga derrière eux. Sans rien dire,
+l'enfant les avait suivis en dehors du campement.
+
+«Eh! pourquoi es-tu venu, petit?... dit Khamis.
+
+-- Oui, Llanga, reprit Max Huber, pourquoi n'es-tu pas resté avec
+les autres?...
+
+-- Allons... retourne..., ordonna le foreloper.
+
+-- Oh! monsieur Max, murmura Llanga, avec vous... moi... avec
+vous...
+
+-- Mais tu sais bien que ton ami John est là-bas...
+
+-- Oui... mais mon ami Max... est ici...
+
+-- Nous n'avons pas besoin de toi!... dit Khamis d'un ton assez
+dur.
+
+-- Laissons-le, puisqu'il est là! reprit Max Huber. Il ne nous
+gênera pas, Khamis, et, avec ses yeux de chat sauvage, peut-être
+découvrira-t-il dans l'ombre ce que nous ne pourrions y voir...
+
+-- Oui... je regarderai... je verrai loin!... assura l'enfant.
+
+-- C'est bon!... Tiens-toi près de moi, dit Max Huber, et ouvre
+l'oeil!»
+
+Tous trois se portèrent en avant. Un quart d'heure après, ils
+étaient à moitié chemin entre le campement et la grande forêt.
+
+Les feux développaient toujours leurs clartés au pied des massifs
+et, moins éloignés, se manifestaient par de plus vifs éclats. Mais
+si pénétrante que fût la vue du foreloper, si bonne que fût la
+lunette que Max Huber venait d'extraire de son étui, si perçants
+que fussent les regards du jeune «chat sauvage», il était
+impossible d'apercevoir ceux qui agitaient ces torches.
+
+Cela confirmait cette opinion du Portugais, que c'était sous le
+couvert des arbres, derrière les épaisses broussailles et les
+larges troncs, que se mouvaient ces lueurs. Assurément, les
+indigènes n'avaient pas dépassé la limite de la forêt, et peut-
+être ne songeaient-ils pas à le faire.
+
+En réalité, c'était de plus en plus inexplicable. S'il ne se
+trouvait là avant l'intention de se remettre en route au point du
+jour, pourquoi cette illumination de la lisière?... Quelle
+cérémonie nocturne les tenait éveillés à cette heure?...
+
+«Et je me demande même, fit observer Max Huber, s'ils ont reconnu
+notre caravane, et s'ils savent qu'elle est campée autour des
+tamarins...
+
+-- En effet, répondit Khamis, il est possible qu'ils ne soient
+arrivés qu'à la tombée de la nuit, lorsqu'elle enveloppait déjà la
+plaine, et, comme nos foyers étaient éteints, peut-être ignorent-
+ils que nous sommes campés à courte distance?... Mais, demain, dès
+l'aube, ils nous verront...
+
+-- À moins que nous ne soyons repartis, Khamis.»
+
+Max Huber et le foreloper reprirent leur marche en silence.
+
+Un demi-kilomètre fut franchi de telle sorte que, à ce moment, la
+distance jusqu'à la forêt se réduisait à quelques centaines de
+mètres.
+
+Rien de suspect à la surface de ce sol traversé parfois du long
+jet des torches. Aucune silhouette ne s'y découpait, ni au sud, ni
+au levant, ni au couchant. Une agression ne semblait pas
+imminente. En outre, si rapprochés qu'ils fussent de la lisière,
+ni Max Huber, ni Khamis, ni Llanga ne parvinrent à découvrir les
+êtres qui signalaient leur présence par ces multiples feux.
+
+«Devons-nous nous approcher davantage?... demanda Max Huber, après
+un arrêt de quelques instants.
+
+-- À quoi bon?... répondit Khamis. Ne serait-ce pas imprudent?...
+Il est possible, après tout, que notre caravane n'ait point été
+aperçue, et si nous décampons cette nuit...
+
+-- J'aurais pourtant voulu être fixé!... répéta Max Huber. Cela se
+présente dans des conditions si singulières...»
+
+Et il n'en fallait pas tant pour surexciter une vive imagination
+de Français.
+
+«Retournons au tertre», répliqua le foreloper.
+
+Cependant il dut s'avancer plus près encore, à la suite de Max
+Huber, que Llanga n'avait pas voulu quitter... Et, peut-être, tous
+les trois se fussent-ils portés jusqu'à la lisière, lorsque Khamis
+s'arrêta définitivement.
+
+«Pas un pas de plus!» dit-il à voix basse.
+
+Était-ce donc devant un danger imminent que le foreloper et son
+compagnon suspendirent leur marche?... Avaient-ils entrevu un
+groupe d'indigènes?... Allaient-ils être attaqués?... Ce qui était
+certain, c'est qu'un brusque changement venait de se manifester
+dans la disposition des feux sur le bord de la forêt.
+
+Un moment ces feux disparurent derrière le rideau des premiers
+arbres, confondus dans une obscurité profonde.
+
+«Attention!... dit Max Huber.
+
+-- En arrière!...» répondit Khamis.
+
+Convenait-il de rétrograder dans la crainte d'une agression
+immédiate?... Peut-être. En tout cas, mieux valait ne pas battre
+en retraite sans être prêt à répondre coup pour coup. Les
+carabines armées remontèrent à l'épaule, tandis que les regards ne
+cessaient de fouiller les sombres massifs de la lisière.
+
+Soudain, de cette ombre, les clartés ne tardèrent pas à jaillir de
+nouveau au nombre d'une vingtaine.
+
+«Parbleu! s'écria Max Huber, cette fois-ci, si ce n'est pas de
+l'extraordinaire, c'est tout au moins de l'étrange!»
+
+Ce mot semblera justifié pour cette raison que les torches, après
+avoir brillé naguère au niveau de la plaine, jetaient alors de
+plus vifs éclats entre cinquante et cent pieds au-dessus du sol.
+
+Quant aux êtres quelconques qui agitaient ces torches, tantôt sur
+les basses branches, tantôt sur les plus hautes, comme si un vent
+de flamme eût traversé cette épaisse frondaison, ni Max Huber, ni
+le foreloper, ni Llanga ne parvinrent à en distinguer un seul.
+
+«Eh! s'écria Max Huber, ne seraient-ce que des feux follets se
+jouant dans les arbres?...»
+
+Khamis secoua la tête. L'explication du phénomène ne le
+satisfaisait point.
+
+Qu'il y eût là quelque expansion d'hydrogène en exhalaisons
+enflammées, une vingtaine de ces aigrettes que les orages
+accrochent aussi bien aux branches des arbres qu'aux agrès d'un
+navire, non, certes, et ces feux, on ne pouvait les confondre avec
+les capricieuses furolles de Saint-Elme. L'atmosphère n'était
+point saturée d'électricité, et les nuages menaçaient plutôt de se
+résoudre en une de ces pluies torrentielles qui inondent
+fréquemment la partie centrale du continent noir.
+
+Mais, alors, pourquoi les indigènes campés au pied des arbres
+s'étaient-ils hissés, les uns jusqu'à leur fourche, les autres
+jusqu'à leurs extrêmes branches?... Et à quel propos y
+promenaient-ils ces brandons allumés, ces flambeaux de résine dont
+la déflagration faisait entendre ses craquements à cette
+distance?...
+
+«Avançons... dit Max Huber.
+
+-- Inutile, répondit le foreloper. Je ne crois pas que notre
+campement soit menacé cette nuit, et il est préférable d'y revenir
+afin de rassurer nos compagnons...
+
+-- Nous serons plus en mesure de les rassurer, Khamis, lorsque
+nous saurons à quoi nous en tenir sur la nature de ce phénomène...
+
+-- Non, monsieur Max, ne nous aventurons pas plus loin... Il est
+certain qu'une tribu est réunie en cet endroit... Pour quelle
+raison ces nomades agitent-ils ces flammes?... Pourquoi se sont-
+ils réfugiés dans les arbres?... Est-ce afin d'éloigner des fauves
+qu'ils ont entretenu ces feux?...
+
+-- Des fauves?... répliqua Max Huber. Mais panthères, hyènes,
+boeufs sauvages, on les entendrait rugir ou meugler, et l'unique
+bruit qui nous arrive, c'est le crépitement de ces résines, qui
+menacent d'incendier la forêt!... Je veux savoir...»
+
+Et Max Huber s'avança de quelques pas, suivi de Llanga, que Khamis
+rappelait vainement à lui.
+
+Le foreloper hésitait sur ce qu'il devait faire dans son
+impuissance à retenir l'impatient Français. Bref, ne voulant pas
+le laisser s'aventurer, il se disposait à l'accompagner jusqu'aux
+massifs, bien que, à son avis, ce fût une impardonnable témérité.
+
+Soudain, il fit halte, à l'instant même où s'arrêtaient Max Huber
+et Llanga. Tous trois se retournèrent, dos à la forêt. Ce
+n'étaient plus les clartés qui attiraient leur attention.
+D'ailleurs, comme au souffle d'un subit ouragan, les torches
+venaient de s'éteindre, et de profondes ténèbres enveloppaient
+l'horizon.
+
+Du côté opposé, une rumeur lointaine se propageait à travers
+l'espace, ou plutôt un concert de mugissements prolongés, de
+ronflements nasards, à faire croire qu'un orgue gigantesque
+lançait ses puissantes ondes à la surface de la plaine.
+
+Était-ce un orage qui montait sur cette partie du ciel, et dont
+les premiers grondements troublaient l'atmosphère?...
+
+Non!... Il ne se produisait aucun de ces météores, qui désolent si
+souvent l'Afrique équatoriale d'un littoral à l'autre. Ces
+mugissements caractéristiques trahissaient leur origine animale et
+ne provenaient pas d'une répercussion des décharges de la foudre
+échangées dans les profondeurs du ciel. Ils devaient sortir plutôt
+de gueules formidables, non de nuages électriques. Au surplus, les
+basses zones ne se zébraient point des fulgurants zigzags qui se
+succèdent à courts intervalles. Pas un éclair au-dessus de
+l'horizon du nord, aussi sombre que l'horizon du sud. À travers
+les nues accumulées, pas un trait de feu entre les cirrus, empilés
+comme des ballots de vapeurs.
+
+«Qu'est-ce cela, Khamis?... demanda Max Huber.
+
+-- Au campement..., répondit le foreloper.
+
+-- Serait-ce donc?...» s'écria Marc Huber.
+
+Et, l'oreille tendue dans cette direction, il percevait un
+claironnement plus distinct, strident parfois comme un sifflet de
+locomotive, au milieu des larges rumeurs qui grandissaient en se
+rapprochant.
+
+«Détalons, dit le foreloper, et au pas de course!»
+
+CHAPITRE III
+_Dispersion_
+
+Max Huber, Llanga et Khamis ne mirent pas dix minutes à franchir
+les quinze cents mètres qui les séparaient du tertre. Ils ne
+s'étaient pas même retournés une seule fois, ne s'inquiétant pas
+d'observer si les indigènes, après avoir éteint leurs feux,
+cherchaient à les poursuivre. Non, d'ailleurs, et, de ce côté,
+régnait le calme, alors que, à l'opposé, la plaine s'emplissait
+d'une agitation confuse et de sonorités éclatantes.
+
+Le campement, lorsque les deux hommes et le jeune enfant y
+arrivèrent, était en proie à l'épouvante, -- épouvante justifiée
+par la menace d'un danger contre lequel le courage, l'intelligence
+ne pouvaient rien. Y faire face, impossible! Le fuir?... En était-
+il temps encore?...
+
+Max Huber et Khamis avaient aussitôt rejoint John Cort et Urdax,
+postés à cinquante pas en avant du tertre.
+
+«Une harde d'éléphants!... dit le foreloper.
+
+-- Oui, répondit le Portugais, et, dans moins d'un quart d'heure,
+ils seront sur nous...
+
+-- Gagnons la forêt, dit John Cort.
+
+-- Ce n'est pas la forêt qui les arrêtera..., répliqua Khamis.
+
+-- Que sont devenus les indigènes?... s'informa John Cort.
+
+-- Nous n'avons pu les apercevoir..., répondit Max Huber.
+
+-- Cependant, ils ne doivent pas avoir quitté la lisière!...
+
+-- Assurément non!»
+
+Au loin, à une demi-lieue environ, on distinguait une large
+ondulation d'ombres qui se déplaçait sur l'étendue d'une centaine
+de toises. C'était comme une énorme vague dont les volutes
+échevelées se fussent déroulées avec fracas. Un lourd piétinement
+se propageait à travers la couche élastique du sol, et ce
+tremblotement se faisait sentir jusqu'aux racines des tamarins. En
+même temps, le mugissement prenait une intensité formidable. Des
+souffles stridents, des éclats cuivrés, s'échappaient de ces
+centaines de trompes, -- autant de clairons sonnés à pleine
+bouche.
+
+Les voyageurs de l'Afrique centrale ont pu justement comparer ce
+bruit à celui que ferait un train d'artillerie roulant à grande
+vitesse sur un champ de bataille. Soit! mais à la condition que
+les trompettes eussent jeté dans l'air leurs notes déchirantes.
+Que l'on juge de la terreur à laquelle s'abandonnait le personnel
+de la caravane, menacé d'être écrasé par ce troupeau d'éléphants!
+
+Chasser ces énormes animaux présente de sérieux dangers. Lorsqu'on
+parvient à les surprendre isolément, à séparer de la bande à
+laquelle il appartient un de ces pachydermes, lorsqu'il est
+possible de le tirer dans des conditions qui assurent le coup, de
+l'atteindre, entre l'oeil et l'oreille, d'une balle qui le tue
+presque instantanément, les dangers de cette chasse sont très
+diminués. En l'espèce, la harde ne se composât-elle que d'une
+demi-douzaine de bêtes, les plus sévères précautions, la plus
+extrême prudence sont indispensables. Devant cinq ou six couples
+d'éléphants courroucés, toute résistance est impossible, alors que
+-- dirait un mathématicien -- leur masse est multipliée par le
+carré de leur vitesse.
+
+Et, si c'est par centaines que ces formidables bêtes se jettent
+sur un campement, on ne peut pas plus les arrêter dans leur élan
+qu'on n'arrêterait une avalanche, ou l'un de ces mascarets qui
+emportent les navires dans l'intérieur des terres à plusieurs
+kilomètres du littoral.
+
+Toutefois, si nombreux qu'ils soient, l'espèce finira par
+disparaître. Comme un éléphant rapporte environ cent francs
+d'ivoire, on les chasse à outrance.
+
+Chaque année, d'après les calculs de M. Foa, on n'en tue pas moins
+de quarante mille sur le continent africain, qui produisent sept
+cent cinquante mille kilogrammes d'ivoire expédiés en Angleterre.
+Avant un demi-siècle, il n'en restera plus un seul, bien que la
+durée de leur existence soit considérable. Ne serait-il pas plus
+sage de tirer profit de ces précieux animaux par la domestication,
+puisqu'un éléphant est capable de porter la charge de trente-deux
+hommes et de faire quatre fois plus de chemin qu'un piéton? Et
+puis, étant domestiqués, ils vaudraient, comme dans l'Inde, de
+quinze cents à deux mille francs, au lieu des cent francs que l'on
+tire de leur mort.
+
+L'éléphant d'Afrique forme, avec l'éléphant d'Asie, les deux
+seules espèces existantes. On a établi quelque différence entre
+elles. Si les premiers sont inférieurs par la taille à leurs
+congénères asiatiques, si leur peau est plus brune, leur front
+plus convexe, ils ont les oreilles plus larges, les défenses plus
+longues, ils montrent une humeur plus farouche, presque
+irréductible.
+
+Pendant cette expédition, le Portugais n'avait eu qu'à se
+féliciter et aussi les deux amateurs de ce sport. On le répète,
+les pachydermes sont encore nombreux sur la terre libyenne. Les
+régions de l'Oubanghi offrent un habitat qu'ils recherchent, des
+forêts et des plaines marécageuses qu'ils affectionnent. Ils y
+vivent par troupes, d'ordinaire surveillées par un vieux mâle. En
+les attirant dans des enceintes palissadées, en leur préparant des
+trappes, en les attaquant lorsqu'ils étaient isolés, Urdax et ses
+compagnons avaient fait bonne campagne, sans accidents sinon sans
+dangers ni fatigues. Mais, sur cette route du retour, ne semblait-
+il pas que la troupe furieuse, dont les cris emplissaient
+l'espace, allait écraser au passage toute la caravane?...
+
+Si le Portugais avait eu le temps d'organiser la défensive,
+lorsqu'il croyait à une agression des indigènes campés au bord de
+la forêt, que ferait-il contre cette irruption?... Du campement,
+il ne resterait bientôt plus que débris et poussière!... Toute la
+question se réduisait à ceci: le personnel parviendrait-il à se
+garer en se dispersant sur la plaine?... Qu'on ne l'oublie point,
+la vitesse de l'éléphant est prodigieuse, et un cheval au galop ne
+saurait la dépasser.
+
+«Il faut fuir... fuir à l'instant!... affirma Khamis en
+s'adressant au Portugais.
+
+-- Fuir!...» s écria Urdax.
+
+Et le malheureux trafiquant comprenait bien que ce serait perdre,
+avec son matériel, tout le produit de l'expédition.
+
+D'ailleurs, à demeurer au campement, le sauverait-il et n'était-ce
+pas insensé que de s'obstiner à une résistance impossible?...
+
+Max Huber et John Cort attendaient qu'une résolution eût été
+prise, décidés à s'y soumettre, quelle qu'elle fût.
+
+Cependant la masse se rapprochait, et avec un tel tumulte qu'on ne
+parvenait guère à s'entendre.
+
+Le foreloper répéta qu'il fallait s'éloigner au plus tôt.
+
+«En quelle direction? demanda Max Huber.
+
+-- Dans la direction de la forêt.
+
+-- Et les indigènes?...
+
+-- Le danger est moins pressant là-bas qu'ici», répondit Khamis.
+
+Que cela fût sûr, comment l'affirmer?... Toutefois, il y avait, du
+moins, certitude qu'on ne pouvait rester à cette place. Le seul
+parti, pour éviter l'écrasement, c'était de se réfugier à
+l'intérieur de la forêt.
+
+Or, le temps ne manquerait-il pas?... Deux kilomètres à franchir,
+alors que la harde n'était qu'à la moitié tout au plus de cette
+distance!...
+
+Chacun réclamait un ordre d'Urdax, ordre qu'il ne se résolvait pas
+à donner.
+
+Enfin il s'écria:
+
+«Le chariot... le chariot!... Mettons-le à l'abri derrière le
+tertre... Peut-être sera-t-il protégé...
+
+-- Trop tard, répondit le foreloper.
+
+-- Fais ce que je te dis!... commanda le Portugais.
+
+-- Comment?...» répliqua Khamis.
+
+En effet, après avoir brisé leurs entraves, sans qu'il eût été
+possible de les arrêter, les boeufs de l'attelage s'étaient
+sauvés, et, affolés, couraient même au-devant de l'énorme troupeau
+qui les écraserait comme des mouches.
+
+À cette vue, Urdax voulut recourir au personnel de la caravane:
+
+«Ici, les porteurs!... cria-t-il.
+
+-- Les porteurs?... répondit Khamis. Rappelez-les donc, car ils
+prennent la fuite...
+
+-- Les lâches!» s'écria John Cort.
+
+Oui, tous ces noirs venaient de se jeter dans l'ouest du
+campement, les uns emportant des ballots, les autres chargés des
+défenses. Et ils abandonnaient leurs chefs en lâches et aussi en
+voleurs!
+
+Il n'y avait plus à compter sur ces hommes. Ils ne reviendraient
+pas. Ils trouveraient asile dans les villages indigènes. De la
+caravane restaient seuls le Portugais et le foreloper, le
+Français, l'Américain et le jeune garçon.
+
+«Le chariot... le chariot!...» répéta Urdax, qui s'entêtait à le
+garer derrière le tertre.
+
+Khamis ne put se retenir de hausser les épaules. Il obéit
+cependant et, grâce au concours de Max Huber et de John Cort, le
+véhicule fut poussé au pied des arbres. Peut-être serait-il
+épargné, si la harde se divisait en arrivant au groupe de
+tamarins?...
+
+Mais cette opération dura quelque temps, et, lorsqu'elle fut
+terminée, il était manifestement trop tard pour que le Portugais
+et ses compagnons pussent atteindre la forêt.
+
+Khamis le calcula, et ne lança que ces deux mots:
+
+«Aux arbres!»
+
+Une seule chance s'offrait: se hisser entre les branches des
+tamarins afin d'éviter le premier choc tout au moins.
+
+Auparavant Max Huber et John Cort s'introduisirent dans le
+chariot. Se charger de tous les paquets de cartouches qui
+restaient, assurer ainsi le service des carabines s'il fallait en
+faire usage contre les éléphants, et aussi pour la route du
+retour, ce fut fait en un instant avec l'aide du Portugais et du
+foreloper, lequel songea à se munir de sa hachette et de sa
+gourde. En traversant les basses régions de l'Oubanghi, qui sait
+si ses compagnons et lui ne parviendraient pas à gagner les
+factoreries de la côte?...
+
+Quelle heure était-il à ce moment?... Onze heures dix-sept, -- ce
+que constata John Cort, après avoir éclairé sa montre à la flamme
+d'une allumette. Son sang-froid ne l'avait pas abandonné, ce qui
+lui permettait de juger la situation, très périlleuse, à son avis,
+et sans issue, si les éléphants s'arrêtaient au tertre, au lieu de
+se porter vers l'est ou l'ouest de la plaine.
+
+Max Huber, plus nerveux, ayant également conscience du danger,
+allait et venait près du chariot, observant l'énorme masse
+ondulante, qui se détachait, plus sombre, sur le fond du ciel.
+
+«C'est de l'artillerie qu'il faudrait!...» murmura-t-il.
+
+Khamis, lui, ne laissait rien voir de ce qu'il éprouvait. Il
+possédait ce calme étonnant de l'Africain, au sang arabe, ce sang
+plus épais que celui du blanc, moins rouge aussi, qui rend la
+sensibilité plus obtuse et donne moins prise à la douleur
+physique. Deux revolvers à sa ceinture, son fusil prêt à être
+épaulé, il attendait.
+
+Quant au Portugais, incapable de cacher son désespoir, il songeait
+plus à l'irréparable dommage dont il serait victime qu'aux dangers
+de cette irruption. Aussi gémissait-il, récriminait-il, prodiguant
+les plus retentissants jurons de sa langue maternelle.
+
+Llanga se tenait près de John Cort et regardait Max Huber. Il ne
+témoignait aucune crainte, n'ayant pas peur, du moment que ses
+deux amis étaient là.
+
+Et pourtant l'assourdissant vacarme se propageait avec une
+violence inouïe, à mesure que s'approchait la chevauchée
+formidable. Le claironnement des puissantes mâchoires redoublait.
+On sentait déjà un souffle qui traversait l'air comme les vents de
+tempête. À cette distance de quatre à cinq cents pas, les
+pachydermes prenaient, dans la nuit, des dimensions démesurées,
+des apparences tératologiques. On eût dit d'une apocalypse de
+monstres, dont les trompes, comme un millier de serpents, se
+convulsaient dans une agitation frénétique.
+
+Il n'était que temps de se réfugier entre les branches des
+tamarins, et peut-être la harde passerait-elle sans avoir aperçu
+le Portugais et ses compagnons.
+
+Ces arbres dressaient leur cime à une soixantaine de pieds au-
+dessus du sol. Presque semblables à des noyers, très caractérisés
+par la capricieuse diffusion de leurs rameaux, les tamarins,
+sortes de dattiers, sont très répandus sur les diverses zones de
+l'Afrique. En même temps que les nègres fabriquent avec la partie
+gluante de leurs fruits une boisson rafraîchissante, ils ont
+l'habitude de mêler les gousses de ces arbres au riz dont ils se
+nourrissent, surtout dans les provinces littorales.
+
+Les tamarins étaient assez rapprochés pour que leur basse
+frondaison fût entrelacée, ce qui permettrait de passer de l'un à
+l'autre. Leur tronc mesurait à la base une circonférence de six à
+huit pieds, et de quatre à cinq près de la fourche. Cette
+épaisseur présenterait-elle une résistance suffisante, si les
+animaux se précipitaient contre le tertre?
+
+Les troncs n'offraient qu'une surface lisse jusqu'à la naissance
+des premières branches étendues à une trentaine de pieds au-dessus
+du sol. Étant donnée la grosseur du fût, atteindre la fourche eût
+été malaisé si Khamis n'avait eu à sa disposition quelques
+«chamboks». Ce sont des courroies en cuir de rhinocéros, très
+souples, dont les forelopers se servent pour maintenir les
+attelages de boeufs.
+
+Grâce à l'une de ces courroies, Urdax et Khamis, après l'avoir
+lancée à travers la fourche, purent se hisser à l'un des arbres.
+En employant de la même façon une courroie semblable, Max Huber et
+John Cort en firent autant. Dès qu'ils furent achevalés sur une
+branche, ils envoyèrent l'extrémité du chambok à Llanga qu'ils
+enlevèrent en un tour de main.
+
+La harde n'était plus qu'à trois cents mètres. En deux ou trois
+minutes, elle aurait atteint le tertre:
+
+«Cher ami, êtes-vous satisfait?... demanda ironiquement John Cort
+à son camarade.
+
+-- Ce n'est encore que de l'imprévu, John!
+
+-- Sans doute, Max, mais ce qui serait de l'extraordinaire, c'est
+que nous parvinssions à sortir sains et saufs de cette affaire!
+
+-- Oui... à tout prendre, John, mieux eût valu ne point être
+exposé à cette attaque d'éléphants dont le contact est parfois
+brutal...
+
+-- C'est vraiment incroyable, mon cher Max, comme nous sommes du
+même avis!» se contenta de répondre John Cort.
+
+Ce que répliqua Huber, son ami ne put l'entendre. À cet instant
+éclatèrent des beuglements d'épouvante, puis de douleur, qui
+eussent fait tressaillir les plus braves.
+
+En écartant le feuillage, Urdax et Khamis reconnurent ce qui se
+passait à une centaine de pas du tertre.
+
+Après s'être sauvés, les boeufs ne pouvaient plus fuir que dans la
+direction de la forêt. Mais ces animaux, à la marche lente et
+mesurée, y parviendraient-ils avant d'avoir été atteints?... Non,
+et ils furent bientôt repoussés... En vain se défendirent-ils à
+coups de pieds, à coups de corne, ils tombèrent. De tout
+l'attelage il ne restait plus qu'un seul boeuf qui, par malheur,
+vint se réfugier sous le branchage des tamarins.
+
+Oui, par malheur, car les éléphants l'y poursuivirent et
+s'arrêtèrent par un instinct commun. En quelques secondes, le
+ruminant ne fut plus qu'un tas de chairs déchirées, d'os broyés,
+débris sanglants piétines sous les pieds calleux aux ongles d'une
+dureté de fer.
+
+Le tertre était alors entouré et il fallut renoncer à la chance de
+voir s'éloigner ces bêtes furieuses.
+
+En un moment, le chariot fut bousculé, renversé, chaviré, écrasé
+sous les masses pesantes qui se refoulaient contre le tertre.
+Anéanti comme un jouet d'enfant, il n'en resta plus rien ni des
+roues, ni de la caisse.
+
+Sans doute, de nouveaux jurons éclatèrent entre les lèvres du
+Portugais, mais cela n'était pas pour arrêter ces centaines
+d'éléphants, non plus que le coup de fusil qu'Urdax tira sur le
+plus rapproché, dont la trompe s'enroulait autour de l'arbre. La
+balle ricocha sur le dos de l'animal sans pénétrer dans ses
+chairs.
+
+Max Huber et John Cort le comprirent bien. En admettant même
+qu'aucun coup ne fût perdu, que chaque balle fît une victime,
+peut-être aurait-on pu se débarrasser de ces terribles
+assaillants, les détruire jusqu'au dernier, s'ils n'avaient été
+qu'un petit nombre. Le jour n'aurait plus éclairé qu'un
+amoncellement d'énormes cadavres au pied des tamarins. Mais trois
+cents, cinq cents, un millier de ces animaux!... Est-il donc rare
+de rencontrer de pareilles agglomérations dans les contrées de
+l'Afrique équatoriale, et les voyageurs, les trafiquants, ne
+parlent-ils pas d'immenses plaines que couvrent à perte de vue les
+ruminants de toute sorte?...
+
+«Cela se complique..., observa John Cort.
+
+-- On peut même dire que ça se corse!» ajouta Max Huber.
+
+Puis, s'adressant au jeune indigène achevalé près de lui:
+
+«Tu n'as pas peur?... demanda-t-il.
+
+-- Non, mon ami Max... avec vous..., non!» répondit Llanga.
+
+Et, cependant, il était permis non seulement à un enfant, mais à
+des nommes aussi, de se sentir le coeur envahi d'une irrésistible
+épouvante.
+
+En effet, nul doute que les éléphants n'eussent aperçu, entre les
+branches des tamarins, ce qui restait du personnel de la caravane.
+
+Et, alors, les derniers rangs poussant les premiers, le cercle se
+rétrécit autour du tertre. Une douzaine d'animaux essayèrent
+d'accrocher les basses branches avec leurs trompes en se dressant
+sur les pattes de derrière. Par bonne chance, à cette hauteur
+d'une trentaine de pieds, ils ne purent y réussir.
+
+Quatre coups de carabine éclatèrent simultanément, -- quatre coups
+tirés au juger, car il était impossible de viser juste sous la
+sombre ramure des tamarins.
+
+Des cris plus violents, des hurlements plus furieux, se firent
+entendre. Il ne sembla pas, pourtant, qu'aucun éléphant eût été
+mortellement atteint par les balles. Et, d'ailleurs, quatre de
+moins, cela n'eût pas compté!
+
+Aussi, ce ne fut plus aux branches inférieures que les trompes
+essayèrent de s'accrocher. Elles entourèrent le fût des arbres en
+même temps que ceux-ci subissaient la poussée puissante des corps.
+Et, de fait, si gros que fussent ces tamarins à leur base, si
+solidement que leurs racines eussent mordu le sol, ils éprouvèrent
+un ébranlement auquel, sans doute, ils ne pourraient résister.
+
+Des coups de feu retentirent encore -- deux cette fois -- tirés
+par le Portugais et le foreloper, dont l'arbre, secoué avec une
+extraordinaire violence, les menaçait d'une chute prochaine.
+
+Le Français et son compagnon, eux, n'avaient point déchargé leurs
+carabines, bien qu'ils fussent prêts à le faire.
+
+«À quoi bon?... avait dit John Cort.
+
+-- Oui, réservons nos munitions, répondit Max Huber. Plus tard,
+nous pourrions nous repentir d'avoir brûlé ici notre dernière
+cartouche!»
+
+En attendant, le tamarin auquel étaient cramponnés Urdax et Khamis
+fut tellement ébranlé qu'on l'entendit craquer sur toute sa
+longueur.
+
+Évidemment, s'il n'était pas déraciné, il se briserait. Les
+animaux l'attaquaient à coups de défenses, le courbaient avec
+leurs trompes, l'ébranlaient jusque dans ses racines.
+
+Rester plus longtemps sur cet arbre, ne fût-ce qu'une minute,
+c'était risquer de s'abattre au pied du tertre:
+
+«Venez!» cria à Urdax le foreloper, essayant de gagner l'arbre
+voisin.
+
+Le Portugais avait perdu la tête et continuait à décharger
+inutilement sa carabine et ses revolvers, dont les balles
+glissaient sur les peaux rugueuses des pachydermes comme sur une
+carapace d'alligator.
+
+«Venez!...» répéta Khamis.
+
+Et au moment où le tamarin était secoué avec plus de violence, le
+foreloper parvint à saisir une des branches de l'arbre occupé par
+Max Huber, John Cort et Llanga, moins compromis que l'autre,
+contre lequel s'acharnaient les animaux:
+
+«Urdax?... cria John Cort.
+
+-- Il n'a pas voulu me suivre, répondit le foreloper, il ne sait
+plus ce qu'il fait!...
+
+-- Le malheureux va tomber...
+
+-- Nous ne pouvons le laisser là..., dit Max Huber.
+
+-- Il faut l'entraîner malgré lui..., ajouta John Cort.
+
+-- Trop tard!...» dit Khamis.
+
+Trop tard, en effet. Brisé dans un dernier craquement, le tamarin
+s'abattit au bas du tertre.
+
+Ce que devint le Portugais, ses compagnons ne purent le voir; ses
+cris indiquaient qu'il se débattait sous les pieds des éléphants,
+et comme ils cessèrent presque aussitôt, c'est que tout était
+fini.
+
+«Le malheureux... le malheureux! murmura John Cort.
+
+-- À notre tour bientôt... dit Khamis.
+
+-- Ce serait regrettable! répliqua froidement Max Huber.
+
+-- Encore une fois, cher ami, je suis bien de votre avis», déclara
+John Cort.
+
+Que faire?... Les éléphants, piétinant le tertre, secouaient les
+autres arbres, agités comme sous le souffle d'une tempête.
+L'horrible fin d'Urdax n'était-elle pas réservée à ceux qui lui
+auraient survécu quelques minutes à peine?... Voyaient-ils la
+possibilité d'abandonner le tamarin avant sa chute?... Et, s'ils
+se risquaient à descendre, pour gagner la plaine, échapperaient-
+ils à la poursuite de cette harde?... Auraient-ils le temps
+d'atteindre la forêt?... Et, d'ailleurs, leur offrirait-elle toute
+sécurité?... Si les éléphants ne les y poursuivaient pas, ne leur
+auraient-ils échappé que pour tomber au pouvoir d'indigènes non
+moins féroces?...
+
+Cependant, que l'occasion se présentât de chercher refuge au-delà
+de la lisière, il faudrait en profiter sans une hésitation. La
+raison commandait de préférer un danger non certain à un danger
+certain.
+
+L'arbre continuait à osciller, et, dans une de ces oscillations,
+plusieurs trompes purent atteindre ses branches inférieures. Le
+foreloper et ses deux compagnons furent sur le point de lâcher
+prise tant les secousses devinrent violentes. Max Huber, craignant
+pour Llanga, le serrait de son bras gauche, tandis qu'il se
+retenait du bras droit. Avant de très courts instants, ou les
+racines auraient cédé, ou le tronc serait brisé à sa base... Et la
+chute du tamarin, c'était la mort de ceux qui s'étaient réfugiés
+entre ses branches, l'épouvantable écrasement du Portugais
+Urdax!...
+
+Sous de plus rudes et de plus fréquentes poussées, les racines
+cédèrent enfin, le sol se souleva, et l'arbre se coucha plutôt
+qu'il ne s'abattit le long du tertre.
+
+«À la forêt... à la forêt!...» cria Khamis.
+
+Du côté où les branches du tamarin avaient rencontré le sol, le
+recul des éléphants laissait le champ libre. Rapidement, le
+foreloper dont le cri avait été entendu, fut à terre. Les trois
+autres le suivirent aussitôt dans sa fuite.
+
+Tout d'abord, acharnés contre les arbres restés debout, les
+animaux n'avaient pas aperçu les fugitifs. Max Huber, Llanga entre
+ses bras, courait aussi vite que le lui permettaient ses forces.
+John Cort se maintenait à son côté, prêt à prendre sa part de ce
+fardeau, prêt également à décharger sa carabine sur le premier de
+la harde qui serait à sa portée.
+
+Le foreloper, John Cort et Max Huber avaient à peine franchi un
+demi-kilomètre, lorsqu'une dizaine d'éléphants, se détachant de la
+troupe, commencèrent à les poursuivre.
+
+«Courage... courage!... cria Khamis. Conservons notre avance!...
+Nous arriverons!...»
+
+Oui, peut-être, et encore importait-il de ne pas être retardé.
+Llanga sentait bien que Max Huber se fatiguait.
+
+«Laisse-moi... laisse-moi, mon ami Max!... J'ai de bonnes
+jambes... laisse-moi!...»
+
+Max Huber ne l'écoutait pas et tâchait de ne point rester en
+arrière.
+
+Un kilomètre fut enlevé, sans que les animaux eussent sensiblement
+gagné de l'avance. Par malheur, la vitesse de Khamis et de ses
+compagnons se ralentissait, la respiration leur manquait après
+cette formidable galopade.
+
+Cependant la lisière ne se trouvait plus qu'à quelques centaines
+de pas, et n'était-ce point le salut probable, sinon assuré,
+derrière ces épais massifs au milieu desquels les énormes animaux
+ne pourraient manoeuvrer?...
+
+«Vite... vite!... répétait Khamis. Donnez-moi Llanga, monsieur
+Max...
+
+-- Non, Khamis... j'irai jusqu'au bout!»
+
+Un des éléphants ne se trouvait plus qu'à une douzaine de mètres.
+On entendait la sonnerie de sa trompe, on sentait la chaleur de
+son souffle. Le sol tremblait sous ses larges pieds qui battaient
+le galop. Une minute, et il aurait atteint Max Huber, qui ne se
+maintenait pas sans peine près de ses compagnons.
+
+Alors John Cort s'arrêta, se retourna, épaula sa carabine, visa un
+instant, fit feu et frappa, paraît-il, l'éléphant au bon endroit.
+La balle lui avait traversé le coeur, il tomba foudroyé.
+
+«Coup heureux!» murmura John Cort, et il se reprit à fuir.
+
+Les autres animaux, arrivés peu d'instants après, entourèrent la
+masse étendue sur le sol. De là un répit dont le foreloper et ses
+compagnons allaient profiter.
+
+Il est vrai, après avoir abattu les derniers arbres du tertre, la
+harde ne tarderait pas à se précipiter vers la forêt.
+
+Aucun feu n'avait reparu ni au niveau de la plaine ni aux cimes
+des arbres. Tout se confondait sur le périmètre de l'obscur
+horizon.
+
+Épuisés, époumonés, les fugitifs auraient-ils la force d'atteindre
+leur but?...
+
+«Hardi... hardi!...» criait Khamis.
+
+S'il n'y avait plus qu'une centaine de pas à franchir, les
+éléphants n'étaient que de quarante en arrière...
+
+Par un suprême effort -- celui de l'instinct de la conservation --
+Khamis, Max Huber, John Cort se jetèrent entre les premiers
+arbres, et, à demi inanimés, tombèrent sur le sol.
+
+En vain la harde voulut franchir la lisière. Les arbres étaient si
+pressés qu'elle ne put se frayer passage, et ils étaient de telle
+dimension qu'elle ne parvint pas à les renverser. En vain les
+trompes se glissèrent à travers les interstices, en vain les
+derniers rangs poussèrent les premiers...
+
+Les fugitifs n'avaient plus rien à craindre des éléphants,
+auxquels la grande forêt de l'Oubanghi opposait un insurmontable
+obstacle.
+
+CHAPITRE IV
+_Parti à prendre, parti pris_
+
+Il était près de minuit. Restaient six heures à passer en complète
+obscurité. Six longues heures de craintes et de dangers!... Que
+Khamis et ses compagnons fussent à l'abri derrière
+l'infranchissable barrière des arbres, cela semblait acquis. Mais
+si la sécurité était assurée de ce chef, un autre danger menaçait.
+Au milieu de la nuit, est-ce que des feux multiples ne s'étaient
+pas montrés sur la lisière?... Est-ce que les hautes ramures ne
+s'étaient pas illuminées d'inexplicables lueurs?... Pouvait-on
+douter qu'un parti d'indigènes ne fût campé en cet endroit?... N'y
+avait-il pas à craindre une agression contre laquelle aucune
+défense ne serait possible?...
+
+«Veillons, dit le foreloper, dès qu'il eut repris haleine après
+cette époumonante course, et lorsque le Français et l'Américain
+furent en état de lui répondre.
+
+-- Veillons, répéta John Cort, et soyons prêts à repousser une
+attaque!... Les nomades ne sauraient être éloignés... C'est sur
+cette partie de la lisière qu'ils ont fait halte, et voici les
+restes d'un foyer, d'où s'échappent encore quelques étincelles...»
+
+En effet, à cinq ou six pas, au pied d'un arbre, des charbons
+brûlaient en jetant une clarté rougeâtre.
+
+Max Huber se releva et, sa carabine armée, se glissa sous le
+taillis.
+
+Khamis et John Cort anxieux se tenaient prêts à le rejoindre s'il
+le fallait.
+
+L'absence de Max Huber ne dura que trois ou quatre minutes. Il
+n'avait rien entrevu de suspect, rien entendu qui fût de nature à
+inspirer la crainte d'un danger immédiat.
+
+«Cette portion de la forêt est actuellement déserte, dit-il. Il
+est certain que les indigènes l'ont quittée...
+
+-- Et peut-être même se sont-ils enfuis lorsqu'ils ont vu
+apparaître les éléphants, observa John Cort.
+
+-- Peut-être, car les feux que nous avons aperçus, monsieur Max et
+moi, dit Khamis, se sont éteints dès que les mugissements ont
+retenti dans la direction du nord. Était-ce par prudence, était-ce
+par crainte?... Ces gens devaient se croire en sûreté derrière les
+arbres... Je ne m'explique pas bien...
+
+-- Ce qui est inexplicable, reprit Max Huber, et la nuit n'est pas
+favorable aux explications. Attendons le jour, et, je l'avoue,
+j'aurais quelque peine à rester éveillé... mes yeux se ferment
+malgré moi...
+
+-- Le moment est mal choisi pour dormir, mon cher Max, déclara
+John Cort.
+
+-- On ne peut pas plus mal, mon cher John, mais le sommeil n'obéit
+pas, il commande... Bonsoir et à demain!»
+
+Un instant après, Max Huber, étendu au pied d'un arbre, était
+plongé dans un profond sommeil.
+
+«Va te coucher près de lui, Llanga, dit John Cort. Khamis et moi,
+nous veillerons jusqu'au matin.
+
+-- J'y suffirai, monsieur John, répondit le foreloper. C'est dans
+mes habitudes, et je vous conseille d'imiter votre ami.»
+
+On pouvait s'en rapporter à Khamis. Il ne se relâcherait pas une
+minute de sa surveillance.
+
+Llanga alla se blottir près de Max Huber. John Cort, lui, voulut
+résister. Pendant un quart d'heure encore, il s'entretint avec le
+foreloper. Tous deux parlèrent de l'infortuné Portugais, auquel
+Khamis était attaché depuis longtemps, et dont ses compagnons
+avaient apprécié les qualités au cours de cette campagne:
+
+«Le malheureux, répétait Khamis, a perdu la tête en se voyant
+abandonné par ces lâches porteurs, dépouillé, volé...
+
+-- Pauvre homme!» murmura John Cort.
+
+Ce furent les deux derniers mots qu'il prononça. Vaincu par la
+fatigue, il s'allongea sur l'herbe et s'endormit aussitôt.
+
+Seul, l'oeil aux aguets, prêtant l'oreille, épiant les moindres
+bruits, sa carabine à portée de la main, fouillant du regard
+l'ombre épaisse, se relevant parfois afin de mieux sonder les
+profondeurs du sous-bois au ras du sol, prêt enfin à réveiller ses
+compagnons, s'il y avait lieu de se défendre, Khamis veilla
+jusqu'aux premières lueurs du jour.
+
+À quelques traits, le lecteur a déjà pu constater la différence de
+caractère qui existait entre les deux amis français et américain.
+
+John Cort était d'un esprit très sérieux et très pratique,
+qualités habituelles aux hommes de la Nouvelle-Angleterre. Né à
+Boston, et bien qu'il fût Yankee par son origine, il ne se
+révélait que par les bons côtés du Yankee. Très curieux des
+questions de géographie et d'anthropologie, l'étude des races
+humaines l'intéressait au plus haut degré. À ces mérites, il
+joignait un grand courage et eût poussé le dévouement à ses amis
+jusqu'au dernier sacrifice.
+
+Max Huber, un Parisien resté tel au milieu de ces contrées
+lointaines où l'avaient transporté les hasards de l'existence, ne
+le cédait à John Cort ni par la tête ni par le coeur. Mais, de
+sens moins pratique, on eût pu dire qu'il «vivait en vers» alors
+que John Cort «vivait en prose». Son tempérament le lançait
+volontiers à la poursuite de l'extraordinaire. Ainsi qu'on a dû le
+remarquer, il aurait été capable de regrettables témérités pour
+satisfaire ses instincts d'imaginatif, si son prudent compagnon
+eût cessé de le retenir. Cette heureuse intervention avait eu
+plusieurs occasions de s'exercer depuis le départ de Libreville.
+
+Libreville est la capitale du Congo français. Fondée en 1849 sur
+la rive gauche de l'estuaire du Gabon, elle compte actuellement de
+quinze à seize cents habitants. Le gouverneur de la colonie y
+réside, et il ne faudrait pas y chercher d'autres édifices que sa
+propre maison. L'hôpital, l'établissement des missionnaires, et,
+pour la partie industrielle et commerciale, les parcs à charbon,
+les magasins et les chantiers constituent toute la ville.
+
+À trois kilomètres de cette capitale se trouve une annexe, le
+village de Glass, où prospèrent des factoreries allemandes,
+anglaises et américaines.
+
+C'était là que Max Huber et John Cort s'étaient connus cinq ou six
+ans plus tôt et liés d'une solide amitié. Leurs familles
+possédaient des intérêts considérables dans la factorerie
+américaine de Glass. Tous deux y occupaient des emplois
+supérieurs. Cet établissement se maintenait en pleine fortune,
+faisant le trafic de l'ivoire, des huiles d'arachides, du vin de
+palme, des diverses productions du pays: telle la noix du gourou,
+apéritive et vivifiante; telle la baie de kaffa, d'arôme si
+pénétrant et d'énergie si fortifiante, l'une et l'autre largement
+expédiées sur les marchés de l'Amérique et de l'Europe.
+
+Trois mois auparavant, Max Huber et John Cort avaient formé le
+projet de visiter la région qui s'étend à l'est du Congo français
+et du Cameroun. Chasseurs déterminés, ils n'hésitèrent pas à se
+joindre au personnel d'une caravane sur le point de quitter
+Libreville pour cette contrée où les éléphants abondent au-delà du
+Bahar-el-Abiad, jusqu'aux confins du Baghirmi et du Darfour. Tous
+deux connaissaient le chef de cette caravane, le Portugais Urdax,
+originaire de Loango, et qui passait, à juste titre, pour un
+habile trafiquant.
+
+Urdax faisait partie de cette Association des chasseurs d'ivoire
+que Stanley, en 1887-1889, rencontra à Ipoto, alors qu'elle
+revenait du Congo septentrional. Mais le Portugais ne partageait
+pas la mauvaise réputation de ses confrères, lesquels, pour la
+plupart, sous prétexte de chasser l'éléphant, se livrent au
+massacre des indigènes, et, ainsi que le dit l'intrépide
+explorateur de l'Afrique équatoriale, l'ivoire qu'ils rapportent
+est teint de sang humain.
+
+Non! un Français et un Américain pouvaient, sans déchoir, accepter
+la compagnie d'Urdax, et aussi celle du foreloper, le guide de la
+caravane, ce Khamis, qui ne devait en aucune circonstance ménager
+ni son dévouement ni son zèle.
+
+La campagne fut heureuse, on le sait. Très acclimatés, John Cort
+et Max Huber supportèrent avec une remarquable endurance les
+fatigues de cette expédition. Un peu amaigris, sans doute, ils
+revenaient en parfaite santé, lorsque la mauvaise chance leur
+barra la route du retour. Et, maintenant, le chef de la caravane
+leur manquait, alors qu'une distance de plus de deux mille
+kilomètres les séparait encore de Libreville.
+
+La «Grande Forêt», ainsi l'avait qualifiée Urdax, cette forêt
+d'Oubanghi dont ils avaient franchi la limite, justifiait cette
+qualification.
+
+Dans les parties connues du globe terrestre, il existe de ces
+espaces, couverts de millions d'arbres, et leurs dimensions sont
+telles que la plupart des États d'Europe n'en égalent point la
+superficie.
+
+On cite, parmi les plus vastes du monde, les quatre forêts qui
+sont situées dans l'Amérique du Nord, dans l'Amérique du Sud, dans
+la Sibérie et dans l'Afrique centrale.
+
+La première, se prolongeant en direction septentrionale jusqu'à la
+baie d'Hudson et la presqu'île de Labrador, couvre, dans les
+provinces de Québec et de l'Ontario, au nord du Saint-Laurent, une
+aire dont la longueur mesure deux mille sept cent cinquante
+kilomètres sur une largeur de seize cents.
+
+La seconde occupe dans la vallée de l'Amazone, au nord-ouest du
+Brésil, une étendue de trois mille trois cents kilomètres en
+longueur et de deux mille en largeur.
+
+La troisième, avec quatre mille huit cents kilomètres d'une part
+et deux mille sept cents de l'autre, hérisse de ses énormes
+conifères, d'une hauteur de cent cinquante pieds, une portion de
+la Sibérie méridionale, depuis les plaines du bassin de l'Obi, à
+l'ouest, jusqu'à la vallée de l'Indighiska, à l'est, contrée
+qu'arrosent l'Yenisséi, l'Olamk, la Lena et la Yana.
+
+La quatrième s'étend depuis la vallée du Congo jusqu'aux sources
+du Nil et du Zambèze, sur une superficie encore indéterminée, qui
+dépasse vraisemblablement celle des trois autres. Là, en effet, se
+développe l'immense étendue de région ignorée que présente cette
+partie de l'Afrique parallèle à l'équateur, au nord de l'Ogoué et
+du Congo, sur un million de kilomètres carrés, près de deux fois
+la surface de la France.
+
+On ne l'a point oublié, il entrait dans la pensée du Portugais
+Urdax de ne pas s'aventurer à travers cette forêt, mais de la
+contourner par le nord et l'ouest. D'ailleurs, comment le chariot
+et son attelage auraient-ils pu circuler au milieu de ce
+labyrinthe? Quitte à accroître l'itinéraire de quelques journées
+de marche, la caravane suivrait, le long de la lisière, un chemin
+plus facile qui conduisait à la rive droite de l'Oubanghi, et, de
+là, il serait aisé de regagner les factoreries de Libreville.
+
+À présent, la situation était modifiée. Plus rien des
+_impedimenta_ d'un nombreux personnel, des charges d'un matériel
+encombrant. Plus de chariot, plus de boeufs, plus d'objets de
+campement. Seulement trois hommes et un jeune enfant, auxquels
+manquaient les moyens de transport à cinq cents lieues du littoral
+de l'Atlantique.
+
+Quel parti convenait-il de prendre? En revenir à l'itinéraire
+indiqué par Urdax, mais dans des conditions peu favorables, ou
+bien essayer, en piétons, de franchir obliquement la forêt, où les
+rencontres de nomades seraient moins à redouter, route qui
+abrégerait le parcours, jusqu'aux frontières du Congo français?...
+
+Telle serait l'importante question à traiter, puis à résoudre, dès
+que Max Huber et John Cort se réveilleraient à l'aube prochaine.
+
+Durant ces longues heures, Khamis était resté de garde. Aucun
+incident n'avait troublé le repos des dormeurs ni fait pressentir
+une agression nocturne. À plusieurs reprises, le foreloper, son
+revolver à la main, s'était éloigné d'une cinquantaine de pas,
+rampant entre les broussailles, lorsque se produisait aux
+alentours quelque bruit de nature à inquiéter sa vigilance. Ce
+n'étaient qu'un craquement de branche morte, le coup d'aile d'un
+gros oiseau à travers les ramures, le piétinement d'un ruminant
+autour du lieu de halte et aussi ces vagues rumeurs forestières,
+lorsque, sous le vent de la nuit, frissonnent les hautes
+frondaisons.
+
+Dès que les deux amis rouvrirent les yeux, ils furent sur pied.
+
+«Et les indigènes?... demanda John Cort.
+
+-- Ils n'ont point reparu, répondit Khamis.
+
+-- N'ont-ils pas laissé des traces de leur passage?...
+
+-- C'est à supposer, monsieur John, et probablement près de la
+lisière...
+
+-- Voyons, Khamis.»
+
+Tous trois, suivis de Llanga, se glissèrent du côté de la plaine.
+À trente pas de là, les indices ne manquèrent point: empreintes
+multiples, herbes foulées au pied des arbres, débris de branches
+résineuses consumées à demi, tas de cendres où pétillaient
+quelques étincelles, ronces dont les plus sèches dégageaient
+encore un peu de fumée. D'ailleurs aucun être humain sous bois, ni
+sur les branches, entre lesquelles, cinq ou six heures auparavant,
+s'agitaient les flammes mouvantes.
+
+«Partis..., dit Max Huber.
+
+-- Ou du moins éloignés, répondit Khamis, et il ne me semble pas
+que nous ayons à craindre...
+
+-- Si les indigènes se sont éloignés, fit observer John Cort, les
+éléphants n'ont pas pris exemple sur eux!...»
+
+Et, de fait, les monstrueux pachydermes rôdaient toujours aux
+abords de la forêt. Plusieurs s'entêtaient vainement à vouloir
+renverser les arbres par de vigoureuses poussées. Quant au bouquet
+de tamarins, Khamis et ses compagnons purent constater qu'il était
+abattu. Le tertre, dépouillé de son ombrage, ne formait plus
+qu'une légère tumescence à la surface de la plaine.
+
+Sur le conseil du foreloper, Max Huber et John Cort évitèrent de
+se montrer, dans l'espoir que les éléphants quitteraient la
+plaine.
+
+«Cela nous permettrait de retourner au campement, dit Max Huber,
+et de recueillir ce qui reste du matériel... peut-être quelques
+caisses de conserves, des munitions...
+
+-- Et aussi, ajouta John Cort, de donner une sépulture convenable
+à ce malheureux Urdax...
+
+-- Il n'y faut pas songer tant que les éléphants seront sur la
+lisière, répondit Khamis. Au surplus, pour ce qui est du matériel,
+il doit être réduit à des débris informes!»
+
+Le foreloper avait raison, et, comme les éléphants ne
+manifestaient point l'intention de se retirer, il n'y eut plus
+qu'à décider ce qu'il convenait de faire. Khamis, John Cort, Max
+Huber et Llanga revinrent donc sur leurs pas.
+
+En chemin, Max Huber fut assez heureux pour tuer une belle pièce,
+qui devait assurer la nourriture pour deux ou trois jours.
+
+C'était un inyala, sorte d'antilope à pelage gris mélangé de poils
+bruns, animal de grande taille, celui-ci un mâle, armé de cornes
+spiralifères, dont une fourrure épaisse garnissait la poitrine et
+la partie inférieure du corps. La balle l'avait frappé à l'instant
+où sa tête se glissait entre les broussailles.
+
+Cet inyala devait peser de deux cent cinquante à trois cents
+livres. En le voyant tomber, Llanga avait couru comme un jeune
+chien. Mais, on l'imagine, il n'aurait pu rapporter un tel gibier,
+et il y eut lieu de lui venir en aide.
+
+Le foreloper, qui avait l'habitude de ces opérations, dépeça la
+bête et en garda les morceaux utilisables, lesquels furent
+rapportés près du foyer. John Cort y jeta une brassée de bois
+mort, qui pétilla en quelques minutes; puis, dès qu'un lit de
+charbons ardents fut formé, Khamis y déposa plusieurs tranches
+d'une chair appétissante.
+
+Des conserves, des biscuits, dont la caravane possédait nombre de
+caisses, il ne pouvait plus être question, et, sans doute, les
+porteurs en avaient enlevé la plus grande partie. Très
+heureusement, dans les giboyeuses forêts de l'Afrique centrale, un
+chasseur est toujours sûr de se suffire, s'il sait se contenter de
+viandes rôties ou grillées.
+
+Il est vrai, ce qui importe, c'est que les munitions ne fassent
+pas défaut. Or, John Cort, Max Huber, Khamis étaient munis chacun
+d'une carabine de précision et d'un revolver. Ces armes
+adroitement maniées devaient leur rendre service, mais encore
+fallait-il que les cartouchières fussent convenablement remplies.
+Or, tout compte fait, et bien qu'avant de quitter le chariot ils
+eussent bourré leurs poches, ils n'avaient plus qu'une
+cinquantaine de coups à tirer. Mince approvisionnement, on
+l'avouera, surtout s'ils étaient obligés de se défendre contre les
+fauves ou les nomades, pendant six cents kilomètres jusqu'à la
+rive droite de l'Oubanghi. À partir de ce point, Khamis et ses
+compagnons devaient pouvoir se ravitailler sans trop de peine,
+soit dans les villages, soit dans les établissements des
+missionnaires, soit même à bord des flottilles qui descendent le
+grand tributaire du Congo.
+
+Après s'être sérieusement repus de la chair d'inyala, et
+rafraîchis de l'eau limpide d'un ruisselet qui serpentait entre
+les arbres, tous trois délibérèrent sur le parti à prendre.
+
+Et, en premier lieu, John Cort s'exprima de la sorte:
+
+«Khamis, jusqu'ici Urdax était notre chef... Il nous a toujours
+trouvés prêts à suivre ses conseils, car nous avions confiance en
+lui... Cette confiance, vous nous l'inspirez par votre caractère
+et votre expérience... Dites-nous ce que vous jugez à propos de
+faire dans la situation où nous sommes, et notre acquiescement
+vous est assuré...
+
+-- Certes, ajouta Max Huber, il n'y aura jamais désaccord entre
+nous.
+
+-- Vous connaissez ce pays, Khamis, reprit John Cort. Depuis
+nombre d'années vous y conduisez des caravanes avec un dévouement
+que nous avons été à même d'apprécier... C'est à ce dévouement
+comme à votre fidélité que nous faisons appel, et je sais que ni
+l'un ni l'autre ne nous manqueront...
+
+-- Monsieur John, monsieur Max, vous pouvez compter sur moi...»,
+répondit simplement le foreloper.
+
+Et il serra les mains qui se tendirent vers lui, auxquelles se
+joignit celle de Llanga.
+
+«Quel est votre avis?... demanda John Cort. Devons-nous ou non
+renoncer au projet d'Urdax de contourner la forêt par l'ouest?...
+
+-- Il faut la traverser, répondit sans hésiter le foreloper. Nous
+n'y serons pas exposés à de mauvaises rencontres: des fauves,
+peut-être; des indigènes, non. Ni Pahouins, ni Denkas, ni Founds,
+ni Boughos ne se sont jamais risqués à l'intérieur, ni aucune
+peuplade de l'Oubanghi. Les dangers sont plus grands pour nous en
+plaine, surtout de la part des nomades. Dans cette forêt où une
+caravane n'aurait pu s'engager avec ses attelages, des hommes à
+pied ont la possibilité de trouver passage. Je le répète,
+dirigeons-nous vers le sud-ouest, et j'ai bon espoir d'arriver
+sans erreur aux rapides de Zongo.»
+
+Ces rapides barrent le cours de l'Oubanghi à l'angle que fait la
+rivière en quittant la direction ouest pour la direction sud. À
+s'en rapporter aux voyageurs, c'est là que la grande forêt
+prolonge son extrême pointe. De là, il n'y a plus qu'à suivre les
+plaines sur le parallèle de l'équateur, et, grâce aux caravanes
+très nombreuses en cette région, les moyens de ravitaillement et
+de transport seraient fréquents.
+
+L'avis de Khamis était donc sage. En outre, l'itinéraire qu'il
+proposait devait abréger le cheminement jusqu'à l'Oubanghi. Toute
+la question tenait à la nature des obstacles que présenterait
+cette forêt profonde. De sentier praticable, il ne fallait pas
+espérer qu'il en existât: peut-être quelques passées d'animaux
+sauvages, buffles, rhinocéros et autres lourds mammifères. Quant
+au sol, il serait embarrassé de broussailles, ce qui eût nécessité
+l'emploi de la hache, alors que le foreloper en était réduit à sa
+hachette et ses compagnons à leurs couteaux de poche. Néanmoins,
+il n'y aurait pas à subir de longs retards pendant la marche.
+
+Après avoir soulevé ces objections, John Cort n'hésita plus.
+Relativement à la difficulté de s'orienter sous les arbres dont le
+soleil perçait à peine le dôme épais, même à son zénith, inutile
+de s'en préoccuper.
+
+En effet, une sorte d'instinct, semblable à celui des animaux, --
+instinct inexplicable et qui se rencontre chez quelques races
+d'hommes, -- permet aux Chinois entre autres, comme à plusieurs
+tribus sauvages du Far-West, de se guider par l'ouïe et par
+l'odorat plus encore que par la vue, et de reconnaître la
+direction à de certains indices. Or Khamis possédait cette faculté
+d'orientation à un degré rare; il en avait maintes fois donné des
+preuves décisives. Dans une certaine mesure, le Français et
+l'Américain pourraient s'en rapporter à cette aptitude plutôt
+physique qu'intellectuelle, peu sujette à l'erreur, et sans avoir
+besoin de relever la position du soleil.
+
+Quant aux autres obstacles qu'offrait la traversée de la forêt,
+voici ce que répondit le foreloper:
+
+«Monsieur John, je sais que nous ne trouverons pour tout sentier
+qu'un sol obstrué de ronces, de bois mort, d'arbres tombés de
+vieillesse, enfin d'obstacles peu aisés à franchir. Mais admettez-
+vous qu'une si vaste forêt ne soit pas arrosée de quelques cours
+d'eau, lesquels ne peuvent être que des affluents de
+l'Oubanghi?...
+
+-- Ne fût-ce que celui qui coule à l'est du tertre, fit observer
+Max Huber. Il se dirige vers la forêt, et pourquoi ne deviendrait-
+il pas rivière?... Dans ce cas, un radeau que nous
+construirions... quelques troncs liés ensemble...
+
+-- N'allez pas si vite, cher ami, dit John Cort, et ne vous
+laissez pas emporter par votre imagination à la surface de ce
+rio... imaginaire...
+
+-- Monsieur Max a raison, déclara Khamis. Vers le couchant, nous
+rencontrerons ce cours d'eau qui doit se jeter dans l'Oubanghi...
+
+-- D'accord, répliqua John Cort, mais nous les connaissons, ces
+rivières de l'Afrique, pour la plupart innavigables...
+
+-- Vous ne voyez que les difficultés, mon cher John...
+
+-- Mieux vaut les voir avant qu'après, mon cher Max!»
+
+John Cort disait vrai. Les rivières et les fleuves de l'Afrique
+n'offrent pas les mêmes avantages que ceux de l'Amérique, de
+l'Asie et de l'Europe. On en compte quatre principaux: le Nil, le
+Zambèze, le Congo, le Niger, que de nombreux affluents alimentent,
+et le réseau liquide de leur bassin est considérable. Malgré cette
+disposition naturelle, ils ne facilitent que médiocrement les
+expéditions à l'intérieur du continent noir. D'après les récits
+des voyageurs que leur passion de découvreurs a conduits à travers
+ces immenses territoires, les fleuves africains ne sauraient être
+comparés au Mississippi, au Saint-Laurent, à la Volga, à
+l'Iraouaddy, au Brahmapoutre, au Gange, à l'Indus. Le volume de
+leurs eaux est de beaucoup moins abondant, si leur parcours égale
+celui de ces puissantes artères, et, à quelque distance en amont
+des embouchures, ils ne peuvent porter des navires de tonnage
+moyen. En outre, ce sont des bas-fonds qui les interceptent, des
+cataractes ou des chutes qui les coupent d'une rive à l'autre, des
+rapides d'une telle violence qu'aucune embarcation ne se risque à
+les remonter. Là est une des raisons qui rendent l'Afrique
+centrale si réfractaire aux efforts tentés jusqu'ici.
+
+L'objection de John Cort avait donc sa valeur, Khamis ne pouvait
+la méconnaître. Mais, en somme, elle n'était pas de nature à faire
+rejeter le projet du foreloper, qui, d'autre part, présentait de
+réels avantages.
+
+«Si nous rencontrons un cours d'eau, répondit-il, nous le
+descendrons tant qu'il ne sera pas interrompu par des obstacles...
+S'il est possible de tourner ces obstacles, nous les tournerons...
+Dans le cas contraire, nous reprendrons notre marche...
+
+-- Aussi, répliqua John Cort, ne suis-je pas opposé à votre
+proposition, Khamis, et je pense que nous avons tout bénéfice à
+nous diriger vers l'Oubanghi en suivant un de ses tributaires, si
+faire se peut.»
+
+Au point où la discussion était arrivée, il n'y avait plus que
+deux mots à répondre:
+
+«En route!...» s'écria Max Huber.
+
+Et ses compagnons les répétèrent après lui.
+
+Au fond, ce projet convenait à Max Huber: s'aventurer à
+l'intérieur de cette immense forêt, impénétrée jusqu'alors, sinon
+impénétrable... Peut-être y rencontrerait-il enfin cet
+extraordinaire que, depuis trois mois, il n'avait pas trouvé dans
+les régions du haut Oubanghi!
+
+CHAPITRE V
+_Première journée de marche_
+
+Il était un peu plus de huit heures lorsque John Cort, Max Huber,
+Khamis et l'enfant prirent direction vers le sud-ouest.
+
+À quelle distance apparaîtrait le cours d'eau qu'ils comptaient
+suivre jusqu'à son confluent avec l'Oubanghi?... Aucun d'eux ne
+l'eût pu dire. Et si c'était celui qui paraissait couler vers la
+forêt, après avoir contourné le tertre des tamarins, n'obliquait-
+il pas à l'est sans la traverser?... Et, enfin, si les obstacles,
+roches ou rapides, encombraient son lit au point de le rendre
+innavigable?... D'autre part, si cette immense agglomération
+d'arbres était dépourvue de sentiers ou du moins de passées
+ouvertes par les animaux entre les halliers, comment des piétons
+pourraient-ils s'y frayer une route sans employer le fer ou le
+feu?... Khamis et ses compagnons trouveraient-ils, dans les
+parties fréquentées par les gros quadrupèdes, le sol dégagé, les
+broussailles piétinées, les lianes rompues, le cheminement
+libre?...
+
+Llanga, comme un agile furet, courait en avant, bien que John Cort
+lui recommandât de ne pas s'éloigner. Mais, lorsqu'on le perdait
+de vue, sa voix perçante ne cessait de se faire entendre.
+
+«Par ici... par ici!» criait-il.
+
+Et tous trois marchaient vers lui, en suivant les percées dans
+lesquelles il venait de s'engager.
+
+Lorsqu'il fallut s'orienter à travers ce labyrinthe, l'instinct du
+foreloper intervint utilement. D'ailleurs, par l'interstice des
+frondaisons, il était possible de relever la position du soleil.
+En ce mois de mars, à l'heure de sa culmination, il montait
+presque au zénith, qui, pour cette latitude, occupe la ligne de
+l'équateur céleste.
+
+Cependant le feuillage s'épaississait à ce point que c'est à peine
+si un demi-jour régnait sous ces milliers d'arbres. Par les temps
+couverts, ce devait être presque de l'obscurité, et, la nuit,
+toute circulation deviendrait impossible. Il est vrai, l'intention
+de Khamis était de faire halte entre le soir et le matin, de
+choisir un abri au pied de quelque tronc en cas de pluie, de
+n'allumer de feu que juste pour cuire le gibier abattu dans
+l'avant ou l'après-midi. Quoique la forêt ne dût pas être
+fréquentée par les nomades, -- et on n'avait pas relevé trace de
+ceux qui avaient campé sur la lisière, -- mieux valait ne point
+signaler sa présence par l'éclat d'un foyer. Au surplus, quelques
+braises ardentes, disposées sous la cendre, devaient suffire à la
+cuisine, et il n'y avait rien à craindre du froid à cette époque
+de la saison africaine.
+
+En effet, la caravane avait déjà eu à souffrir des chaleurs en
+parcourant les plaines de la région intertropicale. La température
+y atteignait un degré excessif. Sous l'abri de ces arbres, Khamis,
+Max Huber, John Cort seraient moins éprouvés, les conditions étant
+plus favorables au long et pénible parcours que leur imposaient
+les circonstances. Il va de soi que pendant ces nuits, imprégnées
+des feux du jour, à la condition que le temps fût sec, il n'y
+avait aucun inconvénient à coucher en plein air.
+
+La pluie, c'était là ce qui était le plus à craindre dans une
+contrée où les saisons sont toutes pluvieuses. Sur la zone
+équinoxiale soufflent les vents alizés qui s'y neutralisent. De ce
+phénomène climatérique il résulte que, l'atmosphère étant
+généralement calme, les nuages épanchent leurs vapeurs condensées
+en d'interminables averses. Toutefois, depuis une semaine, le ciel
+s'était rasséréné au retour de la lune, et, puisque le satellite
+terrestre paraît avoir une influence météorologique, peut-être
+pouvait-on compter sur une quinzaine de jours que ne troublerait
+pas la lutte des éléments.
+
+En cette partie de la forêt qui s'abaissait en pente peu sensible
+vers les rives de l'Oubanghi, le terrain n'était pas marécageux,
+ce qu'il serait sans doute plus au sud. Le sol, très ferme, était
+tapissé d'une herbe haute et drue qui rendait le cheminement lent
+et difficile, lorsque le pied des animaux ne l'avait pas foulée.
+
+«Eh! fit observer Max Huber, il est regrettable que nos éléphants
+n'aient pas pu foncer jusqu'ici!... Ils auraient brisé les lianes,
+déchiré les broussailles, aplani le sentier, écrasé les ronces...
+
+-- Et nous avec... répliqua John Cort.
+
+-- Assurément, affirma le foreloper. Contentons-nous de ce qu'ont
+fait les rhinocéros et les buffles... Où ils ont passé, il y aura
+pour nous passage.»
+
+Khamis, d'ailleurs, connaissait ces forêts de l'Afrique centrale
+pour avoir souvent parcouru celles du Congo et du Cameroun. On
+comprendra, dès lors, qu'il ne fût point embarrassé de répondre
+relativement aux essences forestières si diverses, qui
+foisonnaient dans celle-ci. John Cort s'intéressait à l'étude de
+ces magnifiques échantillons du règne végétal, à ces phanérogames
+dont on a catalogué tant d'espèces entre le Congo et le Nil.
+
+«Et puis, disait-il, il en est d'utilisables, susceptibles de
+varier le monotone menu des grillades.»
+
+Sans parler des gigantesques tamarins réunis en grand nombre, les
+mimosas d'une hauteur extraordinaire et les baobabs dressaient
+leurs cimes à une altitude de cent cinquante pieds. À vingt et
+trente mètres s'élevaient certains spécimens de la famille des
+euphorbiacées, à branches épineuses, à feuilles larges de six à
+sept pouces, doublées d'une écorce à substance laiteuse, et dont
+la noix, lorsque le fruit est mûr, fait explosion en projetant la
+semence de ses seize compartiments. Et, s'il n'eût possédé
+l'instinct de l'orientation, Khamis n'aurait-il pu s'en rapporter
+aux indications du _sylphinum lacinatum_, puisque les feuilles
+radicales de cet arbuste se tordent de manière à présenter leurs
+faces l'une à l'est, l'autre à l'ouest.
+
+En vérité, un Brésilien perdu sous ces profonds massifs se serait
+cru au milieu des forêts vierges du bassin de l'Amazone. Tandis
+que Max Huber pestait contre les buissons nains qui hérissaient le
+sol, John Cort ne se lassait pas d'admirer ces tapis verdoyants de
+haute lisse, où se multipliaient le phrynium et les aniômes, les
+fougères de vingt sortes qu'il fallait écarter. Et quelle variété
+d'arbres, les uns de bois dur, les autres de bois mou! Ceux-ci,
+ainsi que le fait remarquer Stanley, -- _Voyage dans les ténèbres
+de l'Afrique_, -- remplacent le pin et le sapin des zones
+hyperboréennes. Rien qu'avec leurs larges feuilles, les indigènes
+se construisent des cabanes pour une halte de quelques jours. En
+outre, la forêt possédait encore en grand nombre des teks, des
+acajous, des coeurs-verts, des arbres de fer, des campêches de
+nature imputrescible, des copals de venue superbe, des manguiers
+arborescents, des sycomores qui pouvaient rivaliser avec les plus
+beaux de l'Afrique orientale, des orangers à l'état sauvage, des
+figuiers dont le tronc était blanc comme s'il eût été chaulé, des
+«mpafous» colossaux et autres arbres de toutes espèces.
+
+En réalité, ces multiples produits du règne végétal ne sont pas
+assez pressés pour nuire au développement de leur ramure sous
+l'influence d'un climat à la fois chaud et humide. Il y aurait eu
+passage même pour les chariots d'une caravane, si des câbles,
+mesurant jusqu'à un pied d'épaisseur, n'eussent été tendus entre
+leurs bases. C'étaient d'interminables lianes qui s'enroulaient
+autour des fûts comme des fouillis de serpents. De toutes parts
+s'enchevêtraient un enguirlandement de branchages dont on ne
+saurait se faire une idée, des tortis capricieux, des festons
+ininterrompus allant des massifs aux halliers. Pas un rameau qui
+ne fût rattaché au rameau voisin! Pas un tronc qui ne fût relié
+par ces longues chaînes végétales, dont quelques-unes pendaient
+jusqu'à terre comme des stalactites de verdure! Pas une rugueuse
+écorce qui ne fût tapissée de mousses épaisses et veloutées sur
+lesquelles couraient des milliers d'insectes aux ailes pointillées
+d'or!
+
+Et des moindres amalgames de ces frondaisons s'échappait un
+concert de gazouillements, de hululements, ici des cris, là des
+chants, qui s'éparpillaient du matin au soir.
+
+Les chants, c'étaient des myriades de becs qui les lançaient en
+roulades, rossignolades, trilles plus variés et plus aigus que
+ceux d'un sifflet de quartier-maître à bord d'un navire de guerre.
+Et comment n'être point assourdi par ce monde ailé des perroquets,
+des huppes, des hiboux, des écureuils volants, des merles, des
+perruches, des tette-chèvres, sans compter les oiseaux-mouches,
+agglomérés comme un essaim d'abeilles entre les hautes
+branches?...
+
+Les cris, c'étaient ceux d'une colonie simienne, un charivarique
+accord de babouins à poil grisâtre, de colobes encamaillés, de
+grenuches à fourrure noire, de chimpanzés, de mandrilles, de
+gorilles, les plus vigoureux et les plus redoutables singes de la
+faune africaine. Jusqu'alors, ces quadrumanes, bien qu'ils fussent
+en bandes, ne s'étaient livrés à aucune manifestation hostile
+contre Khamis et ses compagnons, les premiers hommes, sans doute,
+qu'ils apercevaient au fond de cette forêt de l'Afrique centrale.
+Il y avait lieu de croire, en effet, que jamais êtres humains ne
+s'étaient aventurés sous ces massifs. De là, chez la gent
+simienne, plus de curiosité que de colère. En d'autres parties du
+Congo et du Cameroun, il n'en eût pas été de même. Depuis
+longtemps, l'homme y a fait son apparition. Les chasseurs
+d'ivoire, auxquels des centaines de bandits, indigènes ou non,
+prêtent leur concours, n'en sont plus à étonner des singes, depuis
+longtemps témoins des ravages que ces aventuriers exercent, et qui
+coûtent tant de vies humaines.
+
+Après une première halte au milieu de la journée, une seconde fut
+faite à six heures du soir. Le cheminement avait présenté parfois
+de réelles difficultés en présence d'inextricables réseaux de
+lianes. Les couper ou les rompre exigeait un pénible travail.
+Toutefois, sur une grande étendue du parcours s'ouvraient des
+sentiers fréquentés plus particulièrement par les buffles, dont
+quelques-uns furent entrevus derrière les buissons, -- entre
+autres des onjas de forte taille.
+
+Ces ruminants ne laissent point d'être redoutables, grâce à leur
+force prodigieuse, et les chasseurs doivent éviter, quand ils les
+attaquent, d'être chargés par eux. Les tirer entre les deux yeux,
+pas trop bas, afin que la blessure soit foudroyante, c'est le plus
+sûr moyen de les abattre.
+
+John Cort et Max Huber n'avaient jamais eu l'occasion d'exercer
+leur adresse contre ces onjas, qui s'étaient tenus hors de portée.
+D'ailleurs, la chair d'antilope ne manquant pas encore, il
+importait de ménager les munitions. Aucun coup de fusil ne devait
+retentir pendant cette traversée, à moins qu'il ne s'agît de la
+défense personnelle ou de la nécessité de pourvoir à la nourriture
+quotidienne.
+
+Ce fut au bord d'une petite clairière que, le soir venu, Khamis
+donna le signal d'arrêt, au pied d'un arbre qui dépassait la
+futaie environnante. À six mètres du sol s'étendait son feuillage
+d'un vert tirant sur le gris, entremêlé de fleurs d'un duvet
+blanchâtre tombant en neige autour d'un tronc à l'écorce argentée.
+C'était un de ces cotonniers d'Afrique, dont les racines sont
+disposées en arcs-boutants, et sous lesquelles on peut s'abriter.
+
+«Le lit est tout fait!... s'écria Max Huber. Pas de sommier
+élastique, sans doute, mais un matelas de coton, et nous en aurons
+l'étrenne!»
+
+Le feu allumé avec le briquet et l'amadou dont Khamis était
+amplement approvisionné, ce repas fut semblable au premier du
+matin et au deuxième de la méridienne. Par malheur, -- mais
+comment ne point s'y résigner? -- manque absolu de ce biscuit qui
+avait remplacé le pain pendant la campagne. On se contenta donc
+des grillades, lesquelles satisfirent l'appétit dans une large
+mesure.
+
+Le souper fini, avant d'aller s'étendre entre les racines du
+cotonnier, John Cort dit au foreloper:
+
+«Si je ne me trompe, nous avons toujours marché dans le sens du
+sud-ouest...
+
+-- Toujours, répondit Khamis. Chaque fois que j'ai pu apercevoir
+le soleil, j'ai relevé la route...
+
+-- À combien de lieues estimez-vous nos étapes pendant cette
+journée?...
+
+-- Quatre à cinq, monsieur John, et, si nous continuons de la
+sorte, en moins d'un mois nous aurons atteint les bords de
+l'Oubanghi.
+
+-- Bon, reprit John Cort, n'est-il pas prudent de compter avec les
+mauvaises chances?...
+
+-- Et aussi avec les bonnes, repartit Max Huber. Qui sait si nous
+ne découvrirons pas quelque cours d'eau, qui nous permettra de
+descendre sans fatigue...
+
+-- Jusqu'ici il ne semble pas, mon cher Max...
+
+-- C'est que nous ne sommes pas assez avancés en direction de
+l'ouest, affirma Khamis, et je serais très surpris si demain... ou
+après-demain...
+
+-- Faisons comme si nous ne devions pas rencontrer une rivière,
+répliqua John Cort. Somme toute, un voyage d'une trentaine de
+jours, si les difficultés ne sont pas plus insurmontables que
+pendant cette première journée, ce n'est pas pour effrayer des
+chasseurs africanisés comme nous le sommes!
+
+-- Et encore, ajouta Max Huber, je crains bien que cette
+mystérieuse forêt ne soit totalement dépourvue de mystère!
+
+-- Tant mieux, Max!
+
+-- Tant pis, John! -- Et, maintenant, Llanga, allons dormir...
+
+-- Oui, mon ami Max», répondit l'enfant, dont les yeux se
+fermaient de sommeil, après les fatigues d'une longue route
+pendant laquelle il n'était jamais resté en arrière.
+
+Aussi fallut-il le transporter entre les racines du cotonnier et
+l'accoter dans le meilleur coin.
+
+Le foreloper s'était offert à veiller toute la nuit. Ses
+compagnons n'y voulurent point consentir. On se relayerait de
+trois heures en trois heures, bien que les entours de la clairière
+ne parussent pas suspects. Mais la prudence commandait d'être sur
+ses gardes jusqu'au lever du jour.
+
+Ce fut Max Huber qui prit la première faction, tandis que John
+Cort et Khamis s'étendaient sur le blanc duvet tombé de l'arbre.
+
+Max Huber, sa carabine chargée à portée de la main, appuyé contre
+une des racines, s'abandonna au charme de cette tranquille nuit.
+Dans les profondeurs de la forêt, tous les bruits du jour avaient
+cessé. Il ne passait entre les ramures qu'une haleine régulière,
+la respiration de ces arbres endormis. Les rayons de la lune, très
+élevée vers le zénith, glissaient par les interstices du feuillage
+et zébraient le sol de zigzags argentés. Au-delà de la clairière,
+les dessous s'illuminaient aussi du scintillement des irradiations
+lunaires.
+
+Très sensible à cette poésie de la nature, Max Huber la goûtait,
+l'aspirait, pourrait-on dire, croyait rêver parfois, et cependant
+ne dormait point. Ne lui semblait-il pas qu'il fût le seul être
+vivant au sein de ce monde végétal?...
+
+Monde végétal, c'était bien ce que son imagination faisait de
+cette grande forêt de l'Oubanghi!
+
+«Et, pensait-il, si l'on veut pénétrer les derniers secrets du
+globe, faut-il donc aller jusqu'aux extrémités de son axe, pour
+découvrir ses derniers mystères?... Pourquoi, au prix
+d'effroyables dangers et avec la certitude de rencontrer des
+obstacles peut-être infranchissables, pourquoi tenter la conquête
+des deux pôles?... Qu'en résulterait-il?... La solution de
+quelques problèmes de météorologie, d'électricité, de magnétisme
+terrestre!... Cela vaut-il que l'on ajoute tant de noms aux
+nécrologies des contrées australes et boréales?... Est-ce qu'il ne
+serait pas plus utile, plus curieux, au lieu de courir les mers
+arctiques et antarctiques, de fouiller les aires infinies de ces
+forêts et de vaincre leur farouche impénétrabilité?... Comment! il
+en existe de telles en Amérique, en Asie, en Afrique, et aucun
+pionnier n'a eu jusqu'ici la pensée d'en faire son champ de
+découvertes, ni le courage de se lancer à travers cet inconnu?
+Personne n'a encore arraché à ces arbres le mot de leur énigme
+comme les anciens aux vieux chênes de Dodone?... Et n'avaient-ils
+pas eu raison, les mythologistes, de peupler leurs bois de faunes,
+de satyres, de dryades, d'hamadryades, de nymphes imaginaires?...
+D'ailleurs, pour se restreindre aux données de la science moderne,
+ne peut-on admettre, en ces immensités forestières, l'existence
+d'êtres inconnus, appropriés aux conditions de cet habitat? À
+l'époque druidique, est-ce que la Gaule transalpine n'abritait pas
+des peuplades à demi sauvages, des Celtes, des Germains, des
+Ligures, des centaines de tribus, des centaines de villes et de
+villages, ayant leurs coutumes particulières, leurs moeurs
+personnelles, leur originalité native, à l'intérieur de ces forêts
+dont la toute-puissance romaine ne parvint pas sans grands efforts
+à forcer les limites?...»
+
+Ainsi songeait Max Huber.
+
+Or, précisément, en ces régions de l'Afrique équatoriale, est-ce
+que la légende n'avait pas signalé des êtres à un degré inférieur
+de l'humanité, des êtres quasi fabuleux?... Est-ce que cette forêt
+de l'Oubanghi n'avoisinait pas, à l'est, les territoires reconnus
+par Schweinfurth et Junker, le pays des Niam-Niam, ces hommes à
+queue, qui, il est vrai, ne possédaient aucun appendice caudal?...
+Est-ce que Henry Stanley, dans les contrées au nord de l'Itouri,
+n'avait pas rencontré des pygmées hauts de moins d'un mètre,
+parfaitement constitués, à peau luisante et fine, aux grands yeux
+de gazelle, et dont le missionnaire anglais Albert Lhyd a constaté
+l'existence entre l'Ouganda et la Cabinda, plus de dix mille,
+abrités sous la ramure ou perchés sur les grands arbres, ces
+Bambustis, ayant un chef auquel ils obéissaient?... Est-ce que
+dans les bois de Ndouqourbocha, après avoir quitté Ipoto, il
+n'avait pas traversé cinq villages, abandonnés de la veille par
+leur population lilliputienne? Est-ce qu'il ne s'était pas trouvé
+en présence de ces Ouambouttis, Batinas, Akkas, Bazoungous, dont
+la stature ne dépassait pas cent trente centimètres, réduite même,
+pour certains d'entre eux, à quatre-vingt-douze, et d'un poids
+inférieur à quarante kilogrammes? Et, cependant, ces tribus n'en
+étaient pas moins intelligentes, industrieuses, guerrières,
+redoutables, avec leurs petites armes, aux animaux comme aux
+hommes, et très craintes des peuplades agricoles des régions du
+haut Nil?...
+
+Aussi, emporté par son imagination, son appétit des choses
+extraordinaires, Max Huber s'obstinait-il à croire que la forêt de
+l'Oubanghi devait renfermer des types étranges, dont les
+ethnographes ne soupçonnaient pas l'existence... Pourquoi pas des
+humains qui n'auraient qu'un oeil comme les Cyclopes de la Fable,
+ou dont le nez, allongé en forme de trompe, permettrait de les
+classer, sinon dans l'ordre des pachydermes, du moins dans la
+famille des proboscidiens?...
+
+Max Huber, sous l'influence de ces rêveries scientifico-
+fantaisistes, oubliait tant soit peu son rôle de sentinelle.
+L'ennemi se fût approché sans avoir été signalé à temps pour que
+Khamis et John Cort pussent se mettre sur la défensive...
+
+Une main se posa sur son épaule.
+
+«Eh!... quoi? fit-il en sursautant.
+
+-- C'est moi, lui dit son compagnon, et ne me prenez pas pour un
+sauvage de l'Oubanghi! -- Rien de suspect?...
+
+-- Rien...
+
+-- Il est l'heure à laquelle il est convenu que vous iriez
+reposer, mon cher Max...
+
+-- Soit, mais je serai bien étonné si les rêves que je vais faire
+en dormant valent ceux que j'ai faits sans dormir!»
+
+La première partie de cette nuit n'avait point été troublée, et le
+reste ne le fut pas davantage, lorsque John Cort eut remplacé Max
+Huber, et lorsque Khamis eut relevé John Cort de sa faction.
+
+CHAPITRE VI
+_Après une longue étape_
+
+Le lendemain, à la date du 11 mars, parfaitement remis des
+fatigues de la veille, John Cort, Max Huber, Khamis, Llanga se
+disposèrent à braver celles de cette seconde journée de marche.
+
+Quittant l'abri du cotonnier, ils firent le tour de la clairière,
+salués par des myriades d'oiseaux qui remplissaient l'espace de
+trilles assourdissants et de points d'orgue à rendre jaloux les
+Patti et autres virtuoses de la musique italienne.
+
+Avant de se mettre en route, la sagesse commandait de faire un
+premier repas. Il se composa uniquement de la viande froide
+d'antilope, de l'eau d'un ruisseau qui serpentait sur la gauche,
+et auquel fut remplie la gourde du foreloper.
+
+Le début de l'étape se fit à droite, sous les ramures que
+perçaient déjà les premiers rayons du soleil, dont la position fut
+relevée avec soin.
+
+Évidemment ce quartier de la forêt devait être fréquenté par de
+puissants quadrupèdes. Les passées s'y multipliaient dans tous les
+sens. Et de fait, au cours de la matinée, on aperçut un certain
+nombre de buffles, et même deux rhinocéros qui se tenaient à
+distance. Comme ils n'étaient point d'humeur batailleuse, sans
+doute, il n'y eut pas lieu de dépenser les cartouches à repousser
+une attaque.
+
+La petite troupe ne s'arrêta que vers midi, ayant franchi une
+bonne douzaine de kilomètres.
+
+En cet endroit, John Cort put abattre un couple d'outardes de
+l'espèce des korans qui vivent dans les bois, volatiles au plumage
+d'un noir de jais sous le ventre. Leur chair, très estimée des
+indigènes, inspira cette fois la même estime à un Américain et à
+un Français au repas de midi.
+
+«Je demande, avait toutefois dit Max Huber, que l'on substitue le
+rôti aux grillades...
+
+-- Rien de plus facile», s'était hâté de répondre le foreloper.
+
+Et une des outardes, plumée, vidée, embrochée d'une baguette,
+rôtie à point devant une flamme vive, pétillante, fut dévorée à
+belles dents.
+
+Khamis et ses compagnons se remirent en route dans des conditions
+plus pénibles que la veille.
+
+À descendre au sud-ouest, les passées se présentaient moins
+fréquemment. Il fallait se frayer un chemin entre les
+broussailles, aussi drues que les lianes dont les cordons durent
+être tranchés au couteau. La pluie vint à tomber pendant plusieurs
+heures, -- une pluie assez abondante. Mais telle était l'épaisseur
+des frondaisons que c'est à peine si le sol en recevait quelques
+gouttes. Toutefois, au milieu d'une clairière, Khamis put remplir
+la gourde presque vidée déjà, et il y eut lieu de s'en féliciter.
+En vain le foreloper avait-il cherché quelque filet liquide sous
+les herbes. De là, probablement, la rareté des animaux et des
+sentiers praticables.
+
+«Cela n'annonce guère la proximité d'un cours d'eau», déclara John
+Cort, lorsque l'on s'installa pour la halte du soir.
+
+D'où cette conséquence s'imposait: c'est que le rio qui coulait
+non loin du tertre aux tamarins ne faisait que contourner la
+forêt.
+
+Néanmoins, la direction prise jusqu'alors ne devrait pas être
+modifiée, et avec d'autant plus de raison qu'elle aboutirait au
+bassin de l'Oubanghi.
+
+«D'ailleurs, observa Khamis, à défaut du cours d'eau que nous
+avons aperçu avant-hier au campement, ne peut-il s'en rencontrer
+un autre dans cette direction?»
+
+La nuit du 11 au 12 mars ne s'écoula pas entre les racines d'un
+cotonnier. Ce fut au pied d'un arbre non moins gigantesque, un
+bombax, dont le tronc symétrique s'élevait tout d'un jet à la
+hauteur d'une centaine de pieds au-dessus de l'épais tapis du sol.
+
+La surveillance établie comme d'habitude, le sommeil n'allait être
+troublé que par quelques lointains beuglements de buffles et de
+rhinocéros. Il n'était pas à craindre que le rugissement du lion
+se mêlât à ce concert nocturne. Ces redoutables fauves n'habitent
+guère les forêts de l'Afrique centrale. Ils sont les hôtes des
+régions plus élevées en latitude, soit au delà du Congo vers le
+sud, soit sur la limite du Soudan vers le nord, dans le voisinage
+du Sahara. Les épais fourrés ne conviennent pas au caractère
+capricieux, à l'allure indépendante du roi des animaux, -- roi
+d'autorité et non roi constitutionnel. Il lui faut de plus grands
+espaces, des plaines inondées de soleil où il puisse bondir en
+toute liberté.
+
+Si les rugissements ne se firent pas entendre, il en fut de même
+des grognements de l'hippopotame, -- ce qui était regrettable,
+convient-il de noter, car la présence de ces mammifères amphibies
+eût indiqué la proximité d'un cours d'eau.
+
+Le lendemain, départ dès l'aube par temps sombre, et coup de
+carabine de Max Huber, qui abattit une antilope de la taille d'un
+âne, ou plus exactement d'un zèbre, type placé entre l'âne et le
+cheval. C'était un oryx, à robe de couleur vineuse, présentant
+quelques zébrures régulièrement dessinées. L'oryx est rayé d'une
+bande noire depuis la nuque jusqu'à l'arrière-train, orné de
+taches noires aux jambes, dont le poil est blanchâtre, agrémenté
+d'une queue noire qui balaye largement le sol, échantillonné d'un
+bouquet de fourrure noire à sa gorge. Bel animal, aux cornes
+longues d'un mètre, garnies d'une trentaine d'anneaux à leur base,
+s'incurvant avec élégance, et présentant une symétrie de forme
+dont la nature donne peu d'exemples.
+
+Chez l'oryx, la corne est une arme défensive qui, dans les
+contrées du nord et du midi de l'Afrique, lui permet de résister
+même à l'attaque du lion. Mais, ce jour-là, l'animal visé par le
+chasseur ne put échapper à la balle qui lui fut joliment envoyée,
+et, le coeur traversé, tomba du premier coup.
+
+C'était l'alimentation assurée pour plusieurs jours. Khamis
+s'occupa de dépecer l'oryx, travail qui prit une heure. Puis, se
+partageant cette charge, dont Llanga réclama sa part, ils
+commencèrent une nouvelle étape.
+
+«Eh! ma foi! dit John Cort, on se procure par ici de la viande à
+bon marché, puisqu'elle ne coûte qu'une cartouche...
+
+-- À la condition d'être adroit..., répliqua le foreloper.
+
+-- Et heureux surtout», ajouta Max Huber, plus modeste que ne le
+sont d'habitude ses confrères en haute vénerie.
+
+Mais jusqu'alors, si Khamis et ses compagnons avaient pu épargner
+leur poudre et économiser leur plomb, s'ils ne les avaient
+employés qu'à tuer le gibier, la journée ne devait pas finir sans
+que les carabines eussent à servir pour la défensive.
+
+Pendant un bon kilomètre, le foreloper crut même qu'il aurait à
+repousser l'attaque d'une troupe de singes. Cette troupe se
+démenait à droite et à gauche d'une longue passée, les uns sautant
+entre les branches d'arbre en arbre, les autres gambadant et
+franchissant les fourrés par des bonds prodigieux à faire envie
+aux plus agiles gymnastes.
+
+Là se montraient plusieurs espèces de quadrumanes de haute
+stature, des cynocéphales de trois couleurs, jaunes comme des
+Arabes, rouges comme des Indiens du Far-West, noirs comme des
+indigènes de la Cafrerie, et qui sont redoutables à certains
+fauves. Là grimaçaient divers types de ces colobes, les véritables
+dandys, les petits-maîtres les plus élégants de la race simienne,
+sans cesse occupés à brosser, à lisser de la main cette pèlerine
+blanche qui leur a valu le nom de colobes à camail.
+
+Cependant cette escorte, qui s'était rassemblée après le repas de
+midi, disparut vers deux heures, alors que Max Huber, John Cort,
+Khamis et Llanga arpentaient un assez large sentier qui se
+poursuivait à perte de vue.
+
+S'ils avaient lieu de se féliciter des avantages de cette route
+aisément praticable, ils eurent à regretter la rencontre des
+animaux qui la fréquentaient.
+
+C'étaient deux rhinocéros, dont le ronflement prolongé retentit un
+peu avant quatre heures à courte distance. Khamis ne s'y trompa
+point et ordonna à ses compagnons de s'arrêter:
+
+«Mauvaises bêtes, ces rhinocéros!... dit-il en ramenant la
+carabine qu'il portait en bandoulière.
+
+-- Très mauvaise, répliqua Max Huber, et, pourtant, ce ne sont que
+des herbivores...
+
+-- Qui ont la vie dure! ajouta Khamis.
+
+-- Que devons-nous faire?... demanda John Cort.
+
+-- Essayer de passer sans être vus, conseilla Khamis, ou tout au
+moins nous cacher sur le passage de ces malfaisantes bêtes...
+Peut-être ne nous apercevront-elles pas?... Néanmoins, soyons
+prêts à tirer, si nous sommes découverts, car elles fonceront sur
+nous!»
+
+Les carabines furent visitées, les cartouches disposées de manière
+à être renouvelées rapidement. Puis, s'élançant hors du sentier,
+tous quatre disparurent derrière les épaisses broussailles qui le
+bordaient a droite.
+
+Cinq minutes après, les mugissements s'étant accrus, apparurent
+les monstrueux pachydermes, de l'espèce ketloa, presque dépourvus
+de poils. Ils filaient grand trot, la tête haute, la queue
+enroulée sur leur croupe.
+
+C'étaient des animaux longs de près de quatre mètres, oreilles
+droites, jambes courtes et torses, museau tronqué armé d'une seule
+corne, capable de formidables coups. Et telle est la dureté de
+leurs mâchoires qu'ils broyent impunément des cactus aux rudes
+piquants comme les ânes mangent des chardons.
+
+Le couple fit brusquement halte. Khamis et les autres ne doutaient
+pas qu'ils ne fussent dépistés.
+
+L'un des rhinocéros -- un monstre à peau rugueuse et sèche --
+s'approcha des broussailles.
+
+Max Huber le mit en joue.
+
+«Ne tirez pas à la culotte... à la tête...», lui cria le
+foreloper.
+
+Une détonation, puis deux, puis trois, retentirent. Les balles
+pénétraient à peine ces épaisses carapaces et ce furent autant de
+coups en pure perte.
+
+Les détonations ne les intimidèrent ni ne les arrêtèrent et ils se
+disposèrent à franchir le fourré.
+
+Il était évident que cet amas de ronces et de broussailles ne
+pourrait opposer un obstacle à de si puissantes bêtes. En un
+instant, tout serait ravagé, saccagé, écrasé. Après avoir échappé
+aux éléphants de la plaine, Khamis et ses compagnons
+échapperaient-ils aux rhinocéros de la grande forêt?... Que les
+pachydermes aient le nez en trompe ou le nez en corne, ils
+s'égalent en vigueur... Et, ici, il n'y aurait pas cette lisière
+d'arbres qui avait arrêté les éléphants lancés à fond de train. Si
+le foreloper, John Cort, Max Huber, Llanga, tentaient de s'enfuir,
+ils seraient poursuivis, ils seraient atteints. Les réseaux de
+lianes retarderaient leur course, alors que les rhinocéros
+passeraient comme une avalanche.
+
+Cependant, parmi les arbres de ce fourré, un baobab énorme pouvait
+offrir un refuge si l'on parvenait à se hisser jusqu'à ses
+premières branches. Ce serait renouveler la manoeuvre exécutée au
+tertre des tamarins, dont l'issue avait été funeste, d'ailleurs.
+Et y avait-il lieu de croire qu'elle aurait plus de succès?...
+
+Peut-être, car le baobab était de taille et de grosseur à résister
+aux efforts des rhinocéros.
+
+Il est vrai, sa fourche ne s'ouvrait qu'à une cinquantaine de
+pieds au-dessus du sol, et le tronc, renflé en forme de courge, ne
+présentait aucune saillie à laquelle la main pût s'accrocher ni le
+pied trouver un point d'appui.
+
+Le foreloper avait compris qu'il n'y avait pas à essayer
+d'atteindre cette fourche. Aussi Max Huber et John Cort
+attendaient-ils qu'il prît un parti.
+
+En ce moment, le fouillis des broussailles en bordure du sentier
+remua, et une grosse tête apparut.
+
+Un quatrième coup de carabine éclata.
+
+John Cort ne fut pas plus heureux que Max Huber. La balle,
+pénétrant au défaut de l'épaule, ne provoqua qu'un hurlement plus
+terrible de l'animal, dont l'irritation s'accrut avec la douleur.
+Il ne recula pas, au contraire, et d'un élan prodigieux se
+précipita contre le fourré, tandis que l'autre rhinocéros, à peine
+effleuré d'une balle de Khamis, se préparait à le suivre.
+
+Ni Max Huber, ni John Cort, ni le foreloper n'eurent le temps de
+recharger leurs armes. Fuir en directions diverses, s'échapper
+sous le massif; il était trop tard. L'instinct de la conservation
+les poussa tous trois, avec Llanga, à se réfugier derrière le
+tronc du baobab, qui ne mesurait pas moins de six mètres
+périphériques à la base.
+
+Mais lorsque le premier animal contournerait l'arbre, lorsque le
+second se joindrait à lui, comment éviter leur double attaque?...
+
+«Diable!... fit Max Huber.
+
+-- Dieu plutôt!» s'écria John Cort.
+
+Et assurément il fallait renoncer à tout espoir de salut, si la
+Providence ne s'en mêlait pas.
+
+Sous un choc d'une effroyable violence, le baobab trembla jusque
+dans ses racines à faire croire qu'il allait être arraché du sol.
+
+Le rhinocéros, emporté dans son élan formidable, venait d'être
+arrêté soudain. À un endroit où s'entr'ouvrait l'écorce du baobab,
+sa corne, entrée comme le coin d'un bûcheron, s'y était enfoncée
+d'un pied. En vain fit-il les plus violents efforts pour la
+retirer. Même en s'arc-boutant sur ses courtes pattes, il ne put y
+réussir.
+
+L'autre, qui saccageait le fourré furieusement, s'arrêta, et ce
+qu'était leur fureur à tous deux, on ne saurait se l'imaginer!
+
+Khamis, se glissant alors autour de l'arbre, après avoir rampé au
+ras des racines, essaya de voir ce qui se passait:
+
+«En fuite... en fuite!» cria-t-il presque aussitôt.
+
+On le comprit plus qu'on ne l'entendit.
+
+Sans demander d'explication, Max Huber et John Cort, entraînant
+Llanga, détalèrent entre les hautes herbes. À leur extrême
+surprise, ils n'étaient pas poursuivis par les rhinocéros, et ce
+ne fut qu'après cinq minutes d'une course essoufflante que, sur un
+signe du foreloper, ils firent halte.
+
+«Qu'est-il donc arrivé?... questionna John Cort, dès qu'il eut
+repris haleine.
+
+-- Le rhinocéros n'a pu retirer sa corne du tronc de l'arbre...,
+dit Khamis.
+
+-- Tudieu! s'écria Max Huber, c'est le Milon de Crotone des
+rhinocéros...
+
+-- Et il finira comme ce héros des jeux olympiques!» ajouta John
+Cort.
+
+Khamis, se souciant peu de savoir ce qu'était ce célèbre athlète
+de l'antiquité, se contenta de murmurer:
+
+«Enfin... sains et saufs... mais au prix de quatre ou cinq
+cartouches brûlées en pure perte!
+
+-- C'est d'autant plus regrettable que cette bête-là, ... ça se
+mange, si je suis bien informé, dit Max Huber.
+
+-- En effet, affirma Khamis, quoique sa chair ait un fort goût de
+musc... Nous laisserons l'animal où il est...
+
+-- Se décorner tout à son aise!» acheva Max Huber.
+
+Il n'eût pas été prudent de retourner au baobab. Les mugissements
+des deux rhinocéros retentissaient toujours sous la futaie. Après
+un détour qui les ramena au sentier, tous quatre reprirent leur
+marche. Vers six heures, la halte fut organisée au pied d'une
+énorme roche.
+
+Le jour qui suivit n'amena aucun incident. Les difficultés de
+route ne s'accrurent pas, et une trentaine de kilomètres furent
+franchis dans la direction du sud-ouest. Quant au cours d'eau si
+impatiemment réclamé par Max Huber, si affirmativement annoncé par
+Khamis, il ne se montrait pas.
+
+Ce soir-là, aussitôt achevé un repas dont une antilope, dite
+_antilope des brousses_, fournit le menu peu varié, on s'abandonna
+au repos. Par malheur, cette dizaine d'heures de sommeil fut
+troublée par le vol de milliers de chauves-souris de petite et de
+grande taille, dont le campement ne fut débarrassé qu'au lever du
+jour.
+
+«Trop de ces harpies, beaucoup trop!... s'écria Max Huber,
+lorsqu'il se remit sur pied, tout bâillant encore après une si
+mauvaise nuit.
+
+-- Il ne faut pas se plaindre... dit le foreloper.
+
+-- Et pourquoi?...
+
+-- Parce que mieux vaut avoir affaire aux chauves-souris qu'aux
+moustiques, et ceux-ci nous ont épargnés jusqu'ici.
+
+-- Ce qui serait le mieux, Khamis, ce serait d'éviter les uns
+comme les autres...
+
+-- Les moustiques... nous ne les éviterons pas, monsieur Max...
+
+-- Et quand devons-nous être dévorés par ces abominables
+insectes?...
+
+-- Aux approches d'un rio...
+
+-- Un rio!... s'écria Max Huber. Mais, après avoir cru au rio,
+Khamis, il ne m'est plus possible d'y croire!
+
+-- Vous avez tort, monsieur Max, et peut-être n'est-il guère
+éloigné!...»
+
+Le foreloper, en effet, avait déjà remarqué quelques modifications
+dans la nature du sol, et, dès trois heures de l'après-midi, son
+observation tendit à se confirmer. Ce quartier de la forêt
+devenait sensiblement marécageux.
+
+Çà et là se creusaient des flaques hérissées d'herbes aquatiques.
+On put même abattre des gaugas, sortes de canards sauvages dont la
+présence indiquait la proximité d'un cours d'eau. Également, à
+mesure que le soleil déclinait à l'horizon, le coassement des
+grenouilles se faisait entendre.
+
+«Ou je me trompe fort... ou le pays des moustiques n'est pas
+loin...», dit le foreloper.
+
+Pendant le reste de l'étape, la marche s'effectua sur un terrain
+difficile, embarrassé de ces phanérogames innombrables dont un
+climat humide et chaud favorise le développement. Les arbres, plus
+espacés, étaient moins tendus de lianes.
+
+Max Huber et John Cort ne pouvaient méconnaître les changements
+que présentait cette partie de la forêt en s'étendant vers le sud-
+ouest.
+
+Mais, en dépit des pronostics de Khamis, le regard, en cette
+direction, ne saisissait encore aucun miroitement d'eau courante.
+
+Toutefois, en même temps que s'accusait la pente du sol, les
+fondrières devenaient plus nombreuses. Il fallait une extrême
+attention pour ne point s'y enliser. Et puis, à s'en retirer, on
+ne le ferait pas sans piqûres.
+
+Des milliers de sangsues fourmillaient dans les trous et, à leur
+surface, couraient des myriapodes gigantesques, répugnants
+articulés de couleur noirâtre, aux pattes rouges, bien faits pour
+provoquer un insurmontable dégoût.
+
+En revanche, quel régal pour les yeux, ces innombrables papillons
+aux teintes chatoyantes, ces gracieuses libellules dont tant
+d'écureuils, de civettes, de bengalis, de veuves, de genettes, de
+martins-pêcheurs, qui se montraient sur le bord des flaques,
+devaient faire une consommation prodigieuse!
+
+Le foreloper remarqua en outre que non seulement les guêpes, mais
+encore les mouches tsé-tsé abondaient sur les buissons.
+Heureusement, s'il faut se préserver de l'aiguillon des premières,
+il n'y a pas à se préoccuper de la morsure des secondes. Leur
+venin n'est mortel qu'aux chevaux, aux chameaux, aux chiens, non à
+l'homme, pas plus qu'aux bêtes sauvages.
+
+La petite troupe descendit ainsi vers le sud-ouest jusqu'à six
+heures et demie du soir, étape à la fois longue et fatigante. Déjà
+Khamis s'occupait de choisir un bon emplacement de halte pour la
+nuit, lorsque Max Huber et John Cort furent distraits par les cris
+de Llanga.
+
+Selon son habitude, le jeune garçon s'était porté en avant,
+furetant de côté et d'autre, quand on l'entendit appeler à toute
+voix. Était-il aux prises avec quelque fauve?...
+
+John Cort et Max Huber coururent dans sa direction, prêts à faire
+feu... Ils furent bientôt rassurés.
+
+Monté sur un énorme tronc abattu, tendant sa main vers une large
+clairière, Llanga répétait de sa voix aiguë:
+
+«Le rio... le rio!»
+
+Khamis venait de les rejoindre, et John Cort de lui dire
+simplement:
+
+«Le cours d'eau demandé.»
+
+À un demi-kilomètre, sur un large espace déboisé, serpentait une
+limpide rivière où se reflétaient les derniers rayons du soleil.
+
+«C'est là qu'il faut camper, à mon avis..., proposa John Cort.
+
+-- Oui... là..., approuva le foreloper, et soyez sûrs que ce rio
+nous conduira jusqu'à l'Oubanghi.»
+
+En effet, il ne serait pas difficile d'établir un radeau et de
+s'abandonner au courant de cette rivière.
+
+Il y eut, avant d'atteindre sa rive, à franchir un terrain très
+marécageux.
+
+Le crépuscule n'ayant qu'une très courte durée en ces contrées
+équatoriales, l'obscurité était déjà profonde lorsque le foreloper
+et ses compagnons s'arrêtèrent sur une berge assez élevée.
+
+En cet endroit, les arbres étaient rares et présentaient des
+masses plus épaisses en amont et en aval.
+
+Quant à la largeur de la rivière, John Cort crut pouvoir l'évaluer
+à une quarantaine de mètres. Ce n'était donc pas un simple
+ruisseau, mais un affluent d'une certaine importance dont le
+courant ne semblait pas très rapide.
+
+Attendre au lendemain pour se rendre compte de la situation, c'est
+ce que la raison indiquait. Le plus pressé étant de trouver un
+abri sec afin d'y passer la nuit, Khamis découvrit à propos une
+anfractuosité rocheuse, sorte de grotte évidée dans le calcaire de
+la berge, qui suffirait à les contenir tous quatre.
+
+On décida d'abord de souper des restes du gibier grillé. De cette
+façon, il ne serait pas nécessaire d'allumer un feu dont l'éclat
+aurait pu provoquer l'approche des animaux. Crocodiles et
+hippopotames abondent dans les cours d'eau de l'Afrique. S'ils
+fréquentaient cette rivière, -- ce qui était probable, -- autant
+ne pas avoir à se défendre contre une attaque nocturne.
+
+Il est vrai, un foyer entretenu à l'ouverture de la grotte,
+donnant force fumée, aurait dissipé la nuée des moustiques qui
+pullulaient au pied de la berge. Mais, entre deux inconvénients,
+mieux valait choisir le moindre et braver plutôt l'aiguillon des
+maringouins et autres incommodes insectes que l'énorme mâchoire
+des alligators.
+
+Pour les premières heures, John Cort se tint en surveillance à
+l'orifice de l'anfractuosité, tandis que ses compagnons dormaient
+d'un gros sommeil en dépit du bourdonnement des moustiques.
+
+Pendant sa faction, s'il ne vit rien de suspect, du moins à
+plusieurs reprises crut-il entendre un mot qui semblait articulé
+par des lèvres humaines sur un ton plaintif...
+
+Et ce mot, c'était celui de «ngora», lequel signifie «mère» en
+langue indigène.
+
+CHAPITRE VII
+_La cage vide_
+
+Comment ne pas se féliciter de ce que le foreloper eût si à propos
+découvert une grotte, due à une disposition naturelle de la berge?
+Sur le sol, un sable fin, très sec. Aucune trace d'humidité, ni
+aux parois latérales ni à la paroi supérieure. Grâce à cet abri,
+ses hôtes n'avaient pas eu à souffrir d'une pluie intense qui ne
+cessa de tomber jusqu'à minuit. Donc refuge assuré audit endroit
+pour tout le temps qu'exigerait la construction d'un radeau.
+
+Du reste, un vent assez vif soufflait du nord. Le ciel s'était
+nettoyé aux premiers rayons du soleil. Une journée chaude
+s'annonçait. Peut-être Khamis et ses compagnons en viendraient-ils
+à regretter l'ombrage des arbres sous lesquels ils cheminaient
+depuis cinq jours.
+
+John Cort et Max Huber ne cachèrent point leur bonne humeur. Cette
+rivière allait les transporter sans fatigue, sur un parcours de
+quatre cents kilomètres environ, jusqu'à son embouchure sur
+l'Oubanghi, dont elle devait être tributaire. Ainsi seraient
+franchis les trois derniers quarts du trajet dans des conditions
+plus favorables.
+
+Ce calcul fut établi avec une suffisante exactitude par John Cort,
+d'après les relèvements que lui fournit le foreloper.
+
+Leur regard se porta alors vers la droite et vers la gauche,
+c'est-à-dire au nord et au sud.
+
+En amont, le cours d'eau, qui s'étendait presque en ligne directe,
+disparaissait, à un kilomètre, sous le fouillis des arbres.
+
+En aval, la verdure se massait à une distance plus rapprochée de
+cinq cents mètres, où la rivière faisait un coude brusque au sud-
+est. C'est à partir de ce coude que la forêt reprenait son
+épaisseur normale.
+
+À vrai dire, c'était une large clairière marécageuse qui occupait
+cette portion de la rive droite. Sur la berge opposée, les arbres
+se pressaient en rangs serrés. Une futaie très dense s'étageait à
+la surface d'un terrain assez mouvementé, et ses cimes, éclairées
+par le soleil levant, se découpaient en un lointain horizon.
+
+Quant au lit de la rivière, une eau transparente, au courant
+tranquille, l'emplissait à pleins bords, charriant de vieux
+troncs, des paquets de broussailles, des tas d'herbes arrachées
+aux deux berges rongées par le courant.
+
+Tout d'abord, sa mémoire rappela à John Cort qu'il avait entendu
+le mot «ngora» prononcé à proximité de la grotte pendant la nuit.
+Il chercha donc à voir si quelque créature humaine rôdait aux
+environs.
+
+Que des nomades s'aventurassent parfois à descendre cette rivière
+pour rejoindre l'Oubanghi, c'était chose admissible, et sans en
+tirer cette conclusion que l'immense aire de la forêt développée
+vers l'est jusqu'aux sources du Nil fût fréquentée par les tribus
+errantes ou habitée par des tribus sédentaires.
+
+John Cort n'aperçut aucun être humain aux abords du marécage, ni
+sur les rives du cours d'eau.
+
+«J'ai été dupe d'une illusion, pensait-il. Il est possible que je
+me sois endormi un instant, et c'est dans un rêve que j'ai cru
+entendre ce mot.»
+
+Aussi ne dit-il rien de l'incident à ses compagnons.
+
+«Mon cher Max, demanda-t-il alors, avez-vous fait à notre brave
+Khamis toutes vos excuses pour avoir douté de l'existence de ce
+rio, dont il n'a jamais douté, lui?...
+
+-- Il a eu raison contre moi, John, et je suis heureux d'avoir eu
+tort, puisque le courant va nous véhiculer sans fatigue aux rives
+de l'Oubanghi...
+
+-- Sans fatigue... je ne l'affirme pas, repartit le foreloper.
+Peut-être des chutes... des rapides...
+
+-- Ne voyons que le bon côté des choses, déclara John Cort. Nous
+cherchions une rivière, la voici... Nous songions à construire un
+radeau, construisons-le...
+
+-- Dès ce matin, je vais me mettre à la besogne, dit Khamis, et,
+si vous voulez m'aider, monsieur John...
+
+-- Certainement, Khamis. Pendant notre travail, Max voudra bien
+s'occuper de nous ravitailler...
+
+-- C'est d'autant plus urgent, insista Max Huber, qu'il ne reste
+plus rien à manger... Ce gourmand de Llanga a tout dévoré hier
+soir...
+
+-- Moi... mon ami Max!... se défendit Llanga, qui, le prenant au
+sérieux, parut sensible à ce reproche.
+
+-- Eh, gamin, tu vois bien que je plaisante!... Allons, viens avec
+moi... Nous suivrons la berge jusqu'au tournant de la rivière.
+Avec le marécage d'un côté, l'eau courante de l'autre, le gibier
+aquatique ne manquera ni à droite ni à gauche, et, qui sait?...
+quelque beau poisson pour varier le menu...
+
+-- Défiez-vous des crocodiles... et même des hippopotames,
+monsieur Max, conseilla le foreloper.
+
+-- Eh! Khamis, un gigot d'hippopotame rôti à point n'est pas à
+dédaigner, je pense!... Comment un animal d'un caractère si
+heureux... un cochon d'eau douce après tout... n'aurait-il pas une
+chair savoureuse?...
+
+-- D'un caractère heureux, c'est possible, monsieur Max, mais,
+quand on l'irrite, sa fureur est terrible!
+
+-- On ne peut pourtant pas lui découper quelques kilogrammes de
+lui-même sans s'exposer à le fâcher un peu...
+
+-- Enfin, ajouta John Cort, si vous aperceviez le moindre danger,
+revenez au plus vite. Soyez prudent...
+
+-- Et vous, soyez tranquille, John. -- Viens, Llanga...
+
+-- Va, mon garçon, dit John Cort, et n'oublie pas que nous te
+confions ton ami Max!»
+
+Après une telle recommandation, on pouvait tenir pour certain
+qu'il n'arriverait rien de fâcheux à Max Huber, puisque Llanga
+veillerait sur sa personne.
+
+Max Huber prit sa carabine et vérifia sa cartouchière.
+
+«Ménagez vos munitions, monsieur Max... dit le foreloper.
+
+-- Le plus possible, Khamis. Mais il est vraiment regrettable que
+la nature n'ait pas créé le cartouchier comme elle a créé l'arbre
+à pain et l'arbre à beurre des forêts africaines!... En passant,
+on cueillerait ses cartouches comme on cueille des figues ou des
+dattes!»
+
+Sur cette observation d'une incontestable justesse, Max Huber et
+Llanga s'éloignèrent en suivant une sorte de sentier en contre-bas
+de la berge, -- et ils furent bientôt hors de vue.
+
+John Cort et Khamis s'occupèrent alors de chercher des bois
+propres à la construction d'un radeau. Si ce ne pouvait être qu'un
+très rudimentaire appareil, encore fallait-il en rassembler les
+matériaux.
+
+Le foreloper et son compagnon ne possédaient qu'une hachette et
+leurs couteaux de poche. Avec de tels outils, comment s'attaquer
+aux géants de la forêt ou même à leurs congénères de stature plus
+réduite?... Aussi Khamis comptait-il employer les branches
+tombées, qu'il relierait par des lianes et sur lesquelles serait
+établi une sorte de plancher doublé de terre et d'herbes. Avec
+douze pieds de long, huit de large, ce radeau suffirait au
+transport de trois hommes et d'un enfant, qui, d'ailleurs,
+débarqueraient aux heures des repas et des haltes de nuit.
+
+De ces bois, dont la vieillesse, le vent, quelque coup de foudre
+avaient provoqué la chute, il se trouvait quantité sur le marécage
+où certains arbres d'essence résineuse se dressaient encore. La
+veille, Khamis s'était promis de ramasser à cette place les
+diverses pièces nécessaires à la construction du radeau. Il fit
+part à John Cort de son intention et celui-ci se déclara prêt à
+l'accompagner.
+
+Un dernier regard jeté sur la rivière, en amont et en aval, tout
+paraissant tranquille aux environs du marécage, John Cort et
+Khamis se mirent en route.
+
+Ils n'eurent qu'une centaine de pas à faire pour rencontrer un
+amas de pièces flottables. La plus sérieuse difficulté serait,
+sans doute, de les traîner jusqu'au pied de la berge. En cas
+qu'elles fussent trop lourdes à manier pour deux personnes, on ne
+l'essayerait qu'après le retour des chasseurs.
+
+En attendant, tout portait à croire que Max Huber faisait bonne
+chasse. Une détonation venait de retentir, et l'adresse du
+Français permettait d'affirmer que ce coup de fusil ne devait pas
+avoir été perdu. Très certainement, avec des munitions en quantité
+suffisante, l'alimentation de la petite troupe eût été assurée
+pendant ces quatre cents kilomètres qui la séparaient de
+l'Oubanghi et même pour un plus long parcours.
+
+Or, Khamis et John Cort s'occupaient à choisir les meilleurs bois,
+lorsque leur attention fut attirée par des cris venant de la
+direction prise par Max Huber.
+
+«C'est la voix de Max... dit John Cort.
+
+-- Oui, répondit Khamis, et aussi celle de Llanga.»
+
+En effet, un fausset aigu se mêlait à une voix mâle.
+
+«Sont-ils donc en danger?...» demanda John Cort.
+
+Tous deux retraversèrent le marécage et atteignirent la légère
+tumescence sous laquelle s'évidait la grotte. De cette place, en
+portant les yeux vers l'aval, ils aperçurent Max Huber et le petit
+indigène arrêtés sur la berge. Ni êtres humains ni animaux aux
+alentours. Du reste, leurs gestes n'étaient qu'une invitation à
+les rejoindre et ils ne manifestaient aucune inquiétude.
+
+Khamis et John Cort, après être descendus, franchirent rapidement
+trois à quatre cents mètres, et, lorsqu'ils furent réunis, Max
+Huber se contenta de dire:
+
+«Peut-être n'aurez-vous pas la peine de construire un radeau,
+Khamis...
+
+-- Et pourquoi?... demanda le foreloper.
+
+-- En voici un tout fait... en mauvais état, il est vrai, mais les
+morceaux en sont bons.»
+
+Et Max Huber montrait dans un enfoncement de la rive une sorte de
+plate-forme, un assemblage de madriers et de planches, retenu par
+une corde à demi pourrie dont le bout s'enroulait à un piquet de
+la berge.
+
+«Un radeau!... s'écria John Cort.
+
+-- C'est bien un radeau!...» constata Khamis.
+
+En effet, sur la destination de ces madriers et de ces planches,
+aucun doute n'était admissible.
+
+«Des indigènes ont-ils donc déjà descendu la rivière jusqu'à cet
+endroit?... observa Khamis.
+
+-- Des indigènes ou des explorateurs, répondit John Cort. Et
+pourtant, si cette partie de la forêt d'Oubanghi eût été visitée,
+on l'aurait su au Congo ou au Cameroun.
+
+-- Au total, déclara Max Huber, peu importe, la question est de
+savoir si ce radeau ou ce qui en reste peut nous servir...
+
+-- Assurément.»
+
+Et le foreloper allait se glisser au niveau de la crique,
+lorsqu'il fut arrêté par un cri de Llanga.
+
+L'enfant, qui s'était éloigné d'une cinquantaine de pas en aval,
+accourait, agitant un objet qu'il tenait à la main.
+
+Un instant après il remettait à John Cort ledit objet. C'était un
+cadenas de fer, rongé par la rouille, dépourvu de sa clef, et dont
+le mécanisme, d'ailleurs, eût été hors d'état de fonctionner.
+
+«Décidément, dit Max Huber, il ne s'agit pas des nomades congolais
+ou autres, auxquels les mystères de la serrurerie moderne sont
+inconnus!... Ce sont des blancs que ce radeau a transportés
+jusqu'à ce coude de la rivière...
+
+-- Et qui, s'en étant éloignés, n'y sont jamais revenus!» ajouta
+John Cort.
+
+Juste conséquence à tirer de l'incident. L'état d'oxydation du
+cadenas, le délabrement du radeau, démontraient que plusieurs
+années s'étaient écoulées depuis que l'un avait été perdu et
+l'autre abandonné au bord de cette crique.
+
+Deux déductions ressortaient donc de ce double fait logique et
+indiscutable. Aussi, lorsqu'elles furent présentées par John Cort,
+Max Huber et Khamis n'hésitèrent pas à les accepter:
+
+1° Des explorateurs ou des voyageurs non indigènes avaient atteint
+cette clairière, après s'être embarqués soit au-dessus, soit au-
+dessous de la lisière de la grande forêt;
+
+2° Lesdits explorateurs ou voyageurs, pour une raison ou pour une
+autre, avaient laissé là leur radeau, afin d'aller reconnaître
+cette portion de la forêt située sur la rive droite.
+
+Dans tous les cas, aucun d'eux n'avait jamais reparu. Ni John Cort
+ni Max Huber ne se souvenaient qu'il eût été question, depuis
+qu'ils habitaient le Congo, d'une exploration de ce genre.
+
+Si ce n'était pas là de l'extraordinaire, c'était tout au moins de
+l'inattendu, et Max Huber devrait renoncer à l'honneur d'avoir été
+le premier visiteur de la grande forêt, considérée à tort comme
+impénétrable.
+
+Cependant, très indifférent à cette question de priorité, Khamis
+examinait avec soin les madriers et les planches du radeau. Ceux-
+là se trouvaient en assez bon état, celles-ci avaient souffert
+davantage des intempéries et trois ou quatre seraient à remplacer.
+Mais, enfin, construire de toutes pièces un nouvel appareil, cela
+devenait inutile. Quelques réparations suffiraient. Le foreloper
+et ses compagnons, non moins satisfaits que surpris, possédaient
+le véhicule flottant qui leur permettrait de gagner le confluent
+du rio.
+
+Tandis que Khamis s'occupait de la sorte, les deux amis
+échangeaient leurs idées au sujet de cet incident:
+
+«Il n'y a pas d'erreur, répétait John Cort, des blancs ont déjà
+reconnu la partie supérieure de ce cours d'eau, -- des blancs, ce
+n'est pas douteux... Que ce radeau, fait de pièces grossières, eût
+pu être l'oeuvre des indigènes, soit!... Mais il y a le cadenas...
+
+-- Le cadenas révélateur... sans compter d'autres objets que nous
+ramasserons peut-être..., observa Max Huber.
+
+-- Encore... Max?...
+
+-- Eh! John, il est possible que nous retrouvions les vestiges
+d'un campement, dont il n'y a pas trace en cet endroit, car il ne
+faut pas regarder comme tel la grotte où nous avons passé la nuit.
+Elle ne paraît point avoir déjà servi de lieu de halte, et je ne
+doute pas que nous n'ayons été les seuls jusqu'ici à y chercher
+refuge...
+
+-- C'est l'évidence, mon cher Max. Allons jusqu'au coude du rio...
+
+-- Cela est d'autant plus indiqué, John, que là finit la
+clairière, et je ne serais pas étonné qu'un peu plus loin...
+
+-- Khamis?» cria John Cort.
+
+Le foreloper rejoignit les deux amis.
+
+«Eh bien, ce radeau?... demanda John Cort.
+
+-- Nous le réparerons sans trop de peine... Je vais rapporter les
+bois nécessaires.
+
+-- Avant de nous mettre à la besogne, proposa Max Huber,
+descendons le long de la rive. Qui sait si nous ne recueillerons
+pas quelques ustensiles, ayant une marque de fabrication qui
+indiquerait leur origine?... Cela viendrait à propos pour
+compléter notre batterie de cuisine par trop insuffisante!... Une
+gourde et pas même une tasse ni une bouilloire...
+
+-- Vous n'espérez pas, mon cher Max, découvrir office et table où
+le couvert serait mis pour des hôtes de passage?...
+
+-- Je n'espère rien, mon cher John, mais nous sommes en présence
+d'un fait inexplicable... Tâchons de lui imaginer une explication
+plausible.
+
+-- Soit, Max. -- Il n'y a pas d'inconvénient, Khamis, à s'éloigner
+d'un kilomètre?...
+
+-- À la condition de ne pas dépasser le tournant, répondit le
+foreloper. Puisque nous avons la facilité de naviguer, épargnons
+les marches inutiles...
+
+-- Entendu, Khamis, répliqua John Cort. Et, tandis que le courant
+entraînera notre radeau, nous aurons tout le loisir d'observer
+s'il existe des traces de campement sur l'une ou l'autre rive.»
+
+Les trois hommes et Llanga suivirent la berge, une sorte de digue
+naturelle entre le marécage et la rivière.
+
+Tout en cheminant, ils ne cessaient de regarder à leurs pieds,
+cherchant quelque empreinte, un pas d'homme, ou quelque objet qui
+eût été laissé sur le sol.
+
+Malgré un minutieux examen, autant sur le haut qu'au bas de la
+berge, on ne trouva rien. Nulle part ne furent relevés des indices
+de passage ou de halte. Lorsque Khamis et ses compagnons eurent
+atteint la première rangée d'arbres, ils furent salués par les
+cris d'une bande de singes. Ces quadrumanes ne parurent pas trop
+surpris de l'apparition d'êtres humains. Ils s'enfuirent
+cependant. Qu'il y eût des représentants de la gent simienne à
+s'ébattre entre les branches, on ne pouvait s'en étonner.
+C'étaient des babouins, des mandrills, qui se rapprochent
+physiquement des gorilles, des chimpanzés et des orangs. Comme
+toutes les espèces de l'Afrique, ils n'avaient qu'un rudiment de
+queue, cet ornement étant réservé aux espèces américaines et
+asiatiques.
+
+«Après tout, fit observer John Cort, ce ne sont pas eux qui ont
+construit le radeau, et, si intelligents qu'ils soient, ils n'en
+sont pas encore à faire usage de cadenas...
+
+-- Pas plus que de cage, que je sache... dit alors Max Huber.
+
+-- De cage?... s'écria John Cort. À quel propos, Max, parlez-vous
+de cage?...
+
+-- C'est qu'il me semble distinguer... entre les fourrés... à une
+vingtaine de pas de la rive... une sorte de construction...
+
+-- Quelque fourmilière en forme de ruche, comme en élèvent les
+fourmis d'Afrique... répondit John Cort.
+
+-- Non, M. Max ne s'est pas trompé, affirma Khamis. Il y a là...
+oui... on dirait même une cabane construite au pied de deux
+mimosas, et dont la façade serait en treillis...
+
+-- Cage ou cabane, répliqua Max Huber, voyons ce qu'il y a
+dedans...
+
+-- Soyons prudents, dit le foreloper, et défilons-nous à l'abri
+des arbres...
+
+-- Que pouvons-nous craindre?...» reprit Max Huber, qu'un double
+sentiment d'impatience et de curiosité éperonnait, suivant son
+habitude.
+
+Du reste, les environs paraissaient être déserts. On n'entendait
+que le chant des oiseaux et les cris des singes en fuite. Aucune
+trace ancienne ou récente d'un campement n'apparaissait à la
+limite de la clairière. Rien non plus à la surface du cours d'eau,
+qui charriait de grosses touffes d'herbes. De l'autre côté, même
+apparence de solitude et d'abandon. Les cent derniers pas furent
+rapidement franchis le long de la berge qui s'infléchissait alors
+pour suivre le tournant de la rivière. Le marécage finissait en
+cet endroit, et le sol s'asséchait à mesure qu'il se surélevait
+sous la futaie plus dense.
+
+L'étrange construction se montrait alors de trois quarts, appuyée
+aux mimosas, recouverte d'une toiture inclinée qui disparaissait
+sous un chaume d'herbes jaunies. Elle ne présentait aucune
+ouverture latérale, et les lianes retombantes cachaient ses parois
+jusqu'à leur base.
+
+Ce qui lui donnait bien l'aspect d'une cage, c'était la grille, ou
+plutôt le grillage de sa façade, semblable à celui qui, dans les
+ménageries, sépare les fauves du public.
+
+Cette grille avait une porte -- une porte ouverte en ce moment.
+
+Quant à la cage, elle était vide.
+
+C'est ce que reconnut Max Huber qui, le premier, s'était précipité
+à l'intérieur.
+
+Des ustensiles, il en restait quelques-uns, une marmite en assez
+bon état, un coquemar, une tasse, trois ou quatre bouteilles
+brisées, une couverture de laine rongée, des lambeaux d'étoffe,
+une hache rouillée, un étui à lunettes à demi pourri sur lequel ne
+se laissait plus lire un nom de fabricant.
+
+Dans un coin gisait une boite en cuivre dont le couvercle, bien
+ajusté, avait dû préserver son contenu, si tant est qu'elle
+contint quelque chose.
+
+Max Huber la ramassa, essaya de l'ouvrir, n'y parvint pas.
+L'oxydation faisait adhérer les deux parties de la boîte. Il
+fallut passer un couteau dans la fente du couvercle qui céda.
+
+La boite renfermait un carnet en bon état de conservation, et, sur
+le plat de ce carnet, étaient imprimés ces deux mots que Max Huber
+lut à haute voix:
+
+_Docteur JOHAUSEN_
+
+CHAPITRE VIII
+_Le docteur Johausen_
+
+Si John Cort, Max Huber et même Khamis ne s'exclamèrent pas à
+entendre prononcer ce nom, c'est que la stupéfaction leur avait
+coupé la parole.
+
+Ce nom de Johausen fut une révélation. Il dévoilait une partie du
+mystère qui recouvrait la plus fantasque des tentatives
+scientifiques modernes, où le comique se mêlait au sérieux, -- le
+tragique aussi, car on devait croire qu'elle avait eu un
+dénouement des plus déplorables.
+
+Peut-être a-t-on souvenir de l'expérience à laquelle voulut se
+livrer l'Américain Garner dans le but d'étudier le langage des
+singes, et de donner à ses théories une démonstration
+expérimentale. Le nom du professeur, les articles répandus dans le
+_Hayser's Weekly_, de New York, le livre publié et lancé en
+Angleterre, en Allemagne, en France, en Amérique, ne pouvaient
+être oubliés des habitants du Congo et du Cameroun, --
+particulièrement de John Cort et de Max Huber.
+
+«Lui, enfin, s'écria l'un, lui, dont on n'avait plus aucune
+nouvelle...
+
+-- Et dont on n'en aura jamais, puisqu'il n'est pas là pour nous
+en donner!...» s'écria l'autre.
+
+Lui, pour le Français et l'Américain, c'était le docteur Johausen.
+Mais, devançant le docteur, voici ce qu'avait fait M. Garner. Ce
+n'est pas ce Yankee qui aurait pu dire ce que Jean-Jacques
+Rousseau dit de lui-même au début des _Confessions:_ «Je forme une
+entreprise qui n'eut jamais d'exemple et qui n'aura point
+d'imitateurs.» M. Garner devait en avoir un.
+
+Avant de partir pour le continent noir, le professeur Garner
+s'était déjà mis en rapport avec le monde des singes, -- le monde
+apprivoisé, s'entend. De ses longues et minutieuses remarques il
+retira la conviction que ces quadrumanes parlaient, qu'ils se
+comprenaient, qu'ils employaient le langage articulé, qu'ils se
+servaient de certain mot pour exprimer le besoin de manger, de
+certain autre pour exprimer le besoin de boire. À l'intérieur du
+Jardin zoologique de Washington, M. Garner avait fait disposer des
+phonographes destinés à recueillir les mots de ce vocabulaire. Il
+observa même que les singes -- ce qui les distingue
+essentiellement des hommes -- ne parlaient jamais sans nécessité.
+Et il fut conduit à formuler son opinion en ces termes:
+
+«La connaissance que j'ai du monde animal m'a donné la ferme
+croyance que tous les mammifères possèdent la faculté du langage à
+un degré qui est en rapport avec leur expérience et leurs
+besoins.»
+
+Antérieurement aux études de M. Garner, on savait déjà que les
+mammifères, chiens, singes et autres, ont l'appareil laryngo-
+buccal disposé comme l'est celui de l'homme et la glotte organisée
+pour l'émission de sons articulés. Mais on savait aussi, -- n'en
+déplaise à l'école des simiologues, -- que la pensée a précédé la
+parole. Pour parler, il faut penser, et penser exige la faculté de
+généraliser, -- faculté dont les animaux sont dépourvus. Le
+perroquet parle, mais il ne comprend pas un mot de ce qu'il dit.
+La vérité, enfin, est que, si les bêtes ne parlent pas, c'est que
+la nature ne les a pas dotées d'une intelligence suffisante, car
+rien ne les en empêcherait. Au vrai, ainsi que cela est acquis,
+«pour qu'il y ait langage, a dit un savant critique, il faut qu'il
+y ait jugement et raisonnement basés, au moins implicitement, sur
+un concept abstrait et universel». Toutefois, ces règles,
+conformes au bon sens, le professeur Garner n'en voulait tenir
+aucun compte.
+
+Il va de soi que sa doctrine fut très discutée. Aussi prit-il la
+résolution d'aller se mettre en contact avec les sujets dont il
+rencontrerait grand nombre et grande variété dans les forêts de
+l'Afrique tropicale. Lorsqu'il aurait appris le gorille et le
+chimpanzé, il reviendrait en Amérique et publierait, avec la
+grammaire, le dictionnaire de la langue simienne. Force serait
+alors de lui donner raison et de se rendre à l'évidence.
+
+M. Garner a-t-il tenu la promesse qu'il avait faite à lui-même et
+au monde savant?... C'était la question, et, nul doute à cet
+égard, le docteur Johausen ne le croyait pas, ainsi qu'on va
+pouvoir en juger.
+
+En l'année 1892, M. Garner quitta l'Amérique pour le Congo, arriva
+à Libreville le 12 octobre, et élut domicile dans la factorerie
+John Holtand and Co. jusqu'au mois de février 1894.
+
+Ce fut à cette époque seulement que le professeur se décida à
+commencer sa campagne d'études. Après avoir remonté l'Ogoué sur un
+petit bateau à vapeur, il débarqua à Lambarène, et, le 22 avril,
+atteignit la mission catholique du Fernand-Vaz.
+
+Les Pères du Saint-Esprit l'accueillirent hospitalièrement dans
+leur maison bâtie sur le bord de ce magnifique lac Fernand-Vaz. Le
+docteur n'eut qu'à se louer des soins du personnel de la mission,
+qui ne négligea rien pour lui faciliter son aventureuse tâche de
+zoologiste.
+
+Or, en arrière de l'établissement, se massaient les premiers
+arbres d'une vaste forêt dans laquelle abondaient les singes. On
+ne pouvait imaginer de circonstances plus favorables pour se
+mettre en communication avec eux. Mais, ce qu'il fallait, c'était
+vivre dans leur intimité et, en somme, partager leur existence.
+
+C'est à ce propos que M. Garner avait fait fabriquer une cage de
+fer démontable. Sa cage fut transportée dans la forêt. Si l'on
+veut bien l'en croire, il y vécut trois mois, la plupart du temps
+seul, et put étudier ainsi le quadrumane à l'état de nature.
+
+La vérité est que le prudent Américain avait simplement installé
+sa maison métallique à vingt minutes de la mission des Pères, près
+de leur fontaine, en un endroit qu'il baptisa du nom de Fort-
+Gorille, et auquel on accédait par une route ombreuse. Il y coucha
+même trois nuits consécutives. Dévoré par des myriades de
+moustiques, il ne put y tenir plus longtemps, démonta sa cage et
+revint demander aux Pères du Saint-Esprit une hospitalité qui lui
+fut accordée sans rétribution. Enfin, le 18 juin, abandonnant
+définitivement la mission, il regagna l'Angleterre et revint en
+Amérique, rapportant pour unique souvenir de son voyage deux
+petits chimpanzés qui s'obstinèrent à ne point causer avec lui.
+
+Voilà quel résultat avait obtenu M. Garner. Au total, ce qui ne
+paraissait que trop certain, c'est que le patois des singes, s'il
+existait, restait encore à découvrir, ainsi que les fonctions
+respectives qui jouaient un rôle dans la formation de leur
+langage.
+
+Assurément, le professeur soutenait qu'il avait surpris divers
+signes vocaux ayant une signification précise, tels: «whouw»,
+nourriture; «cheny», boisson; «iegk», prends garde, et autres
+relevés avec soin. Plus tard même, à la suite d'expériences faites
+au Jardin zoologique de Washington, et grâce à l'emploi du
+phonographe, il affirmait avoir noté un mot générique se
+rapportant à tout ce qui se mange et à tout ce qui se boit; un
+autre pour l'usage de la main; un autre pour la supputation du
+temps. Bref, selon lui, cette langue se composait de huit ou neuf
+sons principaux, modifiés par trente ou trente-cinq modulations,
+dont il donnait même la tonalité musicale, l'articulation se
+faisant presque toujours en _la_ dièse. Pour conclure, et d'après
+son opinion, en conformité de la doctrine darwinienne sur l'unité
+de l'espèce et la transmission par hérédité des qualités
+physiques, non des défauts, on pouvait dire: «Si les races
+humaines sont les dérivés d'une souche simiesque, pourquoi les
+dialectes humains ne seraient-ils point les dérivés de la langue
+primitive de ces anthropoïdes?» Seulement, l'homme a-t-il eu des
+singes pour ancêtres?... Voilà ce qu'il aurait fallu démontrer, et
+ce qui ne l'est pas.
+
+En somme, le prétendu langage des singes, surpris par le
+naturaliste Garner, n'était que la série des sons que ces
+mammifères émettent pour communiquer avec leurs semblables, comme
+tous les animaux: chiens, chevaux, moutons, oies, hirondelles,
+fourmis, abeilles, etc. Et, suivant la remarque d'un observateur,
+cette communication s'établit soit par des cris, soit par des
+signes et des mouvements spéciaux, et, s'ils ne traduisent pas des
+pensées proprement dites, du moins expriment-ils des impressions
+vives, des émotions morales, -- telles la joie ou la terreur.
+
+Il était donc de toute évidence que la question n'avait pu être
+résolue par les études incomplètes et peu expérimentales du
+professeur américain. Et c'est alors que, deux années après lui,
+il vint à l'esprit d'un docteur allemand de recommencer la
+tentative en se transportant, cette fois, en pleine forêt, au
+milieu du monde des quadrumanes, et non plus à vingt minutes d'un
+établissement de missionnaires, dût-il devenir la proie des
+moustiques, auxquels n'avait pu résister la passion simiologique
+de M. Garner.
+
+Il y avait alors au Cameroun, à Malinba, un certain savant du nom
+de Johausen. Il y demeurait depuis quelques années. C'était un
+médecin, plus amateur de zoologie et de botanique que de médecine.
+Lorsqu'il fut informé de l'infructueuse expérience du professeur
+Garner, la pensée lui vint de la reprendre, bien qu'il eût dépassé
+la cinquantaine. John Cort avait eu l'occasion de s'entretenir
+plusieurs fois avec lui à Libreville.
+
+S'il n'était plus jeune, le docteur Johausen jouissait du moins
+d'une excellente santé. Parlant l'anglais et le français comme sa
+langue maternelle, il comprenait même le dialecte indigène, grâce
+à l'exercice de sa profession. Sa fortune lui permettait
+d'ailleurs de donner ses soins gratuitement, car il n'avait ni
+parents directs, ni collatéraux au degré successible. Indépendant
+dans toute l'acception du mot, sans compte à rendre à personne,
+d'une confiance en lui-même que rien n'eût pu ébranler, pourquoi
+n'aurait-il pas fait ce qu'il lui convenait de faire? Il est bon
+d'ajouter que, bizarre et maniaque, il semblait bien qu'il y eût
+ce qu'on appelle en France «une fêlure» dans son intellectualité.
+
+Il y avait au service du docteur un indigène dont il était assez
+satisfait. Lorsqu'il connut le projet d'aller vivre en forêt au
+milieu des singes, cet indigène n'hésita point à accepter l'offre
+de son maître, ne sachant trop à quoi il s'engageait.
+
+Il suit de là que le docteur Johausen et son serviteur se mirent à
+la besogne. Une cage démontable, genre Garner, mieux conditionnée,
+plus confortable, commandée en Allemagne, fut apportée à bord d'un
+paquebot qui faisait l'escale de Malinba. D'autre part, en cette
+ville, on trouva sans peine à rassembler des provisions, conserves
+et autres, des munitions, de manière à n'exiger aucun
+ravitaillement pendant une longue période. Quant au mobilier, très
+rudimentaire, literie, linge, vêtements, ustensiles de toilette et
+de cuisine, ces objets furent empruntés à la maison du docteur, et
+aussi un vieil orgue de Barbarie dans la pensée que les singes ne
+devaient pas être insensibles au charme de la musique. En même
+temps, il fit frapper un certain nombre de médailles en nickel,
+avec son nom et son portrait, destinées aux autorités de cette
+colonie simienne qu'il espérait fonder dans l'Afrique centrale.
+
+Pour achever, le 13 février 1896, le docteur et l'indigène
+s'embarquèrent à Malinba avec leur matériel sur une barque du
+Nbarri et ils en remontèrent le cours afin d'aller...
+
+D'aller où?... C'est ce que le docteur Johausen n'avait dit ni
+voulu dire à personne. N'ayant pas besoin d'être ravitaillé de
+longtemps, il serait de la sorte à l'abri de toutes les
+importunités. L'indigène et lui se suffiraient à eux-mêmes. Il n'y
+aurait aucun sujet de trouble ou de distraction pour les
+quadrumanes dont il voulait faire son unique société, et il
+saurait se contenter des délices de leur conversation, ne doutant
+pas de surprendre les secrets de la langue macaque.
+
+Ce que l'on sut plus tard, c'est que la barque, ayant remonté le
+Nbarri pendant une centaine de lieues, mouilla au village de
+Nghila; qu'une vingtaine de noirs furent engagés comme porteurs,
+que le matériel s'achemina dans la direction de l'est. Mais, à
+dater de ce moment, on n'entendit plus parler du docteur Johausen.
+Les porteurs, revenus à Nghila, étaient incapables d'indiquer avec
+précision l'endroit où ils avaient pris congé de lui.
+
+Bref, après deux ans écoulés, et malgré quelques recherches qui ne
+devaient pas aboutir, aucune nouvelle du docteur allemand ni de
+son fidèle serviteur.
+
+Ce qui s'était passé, John Cort et Max Huber allaient pouvoir le
+reconstituer -- en partie tout au moins.
+
+Le docteur Johausen avait atteint, avec son escorte, une rivière
+dans le nord-ouest de la forêt de l'Oubanghi; puis, il procéda à
+la construction d'un radeau dont son matériel fournit les planches
+et les madriers; enfin, ce travail achevé et l'escorte renvoyée,
+son serviteur et lui descendirent le cours de ce rio inconnu,
+s'arrêtèrent et montèrent la cabane à l'endroit où elle venait
+d'être retrouvée sous les premiers arbres de la rive droite.
+
+Voilà quelle était la part de la certitude dans l'affaire du
+professeur. Mais que d'hypothèses au sujet de sa situation
+actuelle!...
+
+Pourquoi la cage était-elle vide?... Pourquoi ses deux hôtes
+l'avaient-ils quittée?... Combien de mois, de semaines, de jours
+fut-elle occupée?... Était-ce volontairement qu'ils étaient
+partis?... Nulle probabilité à cet égard... Est-ce donc qu'ils
+avaient été enlevés?... Par qui?... Par des indigènes?... Mais la
+forêt de l'Oubanghi passait pour être inhabitée... Devait-on
+admettre qu'ils avaient fui devant une attaque de fauves?... Enfin
+le docteur Johausen et l'indigène vivaient-ils encore?...
+
+Ces diverses questions furent rapidement posées entre les deux
+amis. Il est vrai, à chaque hypothèse ils ne pouvaient faire de
+réponses plausibles et se perdaient dans les ténèbres de ce
+mystère.
+
+«Consultons le carnet..., proposa John Cort.
+
+-- Nous en sommes réduits là, dit Max Huber. Peut-être, à défaut
+de renseignements explicites, rien que par des dates, sera-t-il
+possible d'établir...»
+
+John Cort ouvrit le carnet, dont quelques pages adhéraient par
+humidité.
+
+«Je ne crois pas que ce carnet nous apprenne grand'chose...,
+observa-t-il.
+
+-- Pourquoi?...
+
+-- Parce que toutes les pages en sont blanches... à l'exception de
+la première...
+
+-- Et cette première page, John?...
+
+-- Quelques bribes de phrases, quelques dates aussi, qui, sans
+doute, devaient servir plus tard au docteur Johausen à rédiger son
+journal.»
+
+Et John Cort, assez difficilement d'ailleurs, parvint à déchiffrer
+les lignes suivantes écrites au crayon en allemand et qu'il
+traduisait à mesure:
+
+_29 juillet 1896. -- Arrivé avec l'escorte à la lisière de la
+forêt d'Oubanghi... Campé sur rive droite d'une rivière...
+Construit notre radeau._
+
+_3 août. -- Radeau achevé... Renvoyé l'escorte à Nghila... Fait
+disparaître toute trace de campement... Embarqué avec mon
+serviteur._
+
+_9 août. -- Descendu le cours d'eau pendant sept jours, sans
+obstacles... Arrêt à une clairière... Nombreux singes aux
+environs... Endroit qui paraît convenable._
+
+_10 août. -- Débarqué le matériel... Place choisie pour remonter
+la cabane-cage sous les premiers arbres de la rive droite, à
+l'extrémité de la clairière... Singes nombreux, chimpanzés,
+gorilles._
+
+_13 août. -- Installation complète... Pris possession de la
+cabane... Environs absolument déserts... Nulle trace d'êtres
+humains, indigènes ou autres... Gibier aquatique très abondant...
+Cours d'eau poissonneux... Bien abrités dans la cabane pendant une
+bourrasque._
+
+_25 août. -- Vingt-sept jours écoulés... Existence organisée
+régulièrement... Quelques hippopotames à la surface de la rivière,
+mais aucune agression de leur part... Élans et antilopes
+abattus... Grands singes venus la nuit dernière à proximité de la
+cabane... De quelle espèce sont-ils? cela n'a pu être encore
+reconnu... Ils n'ont pas fait de démonstrations hostiles, tantôt
+courant sur le sol, tantôt juchés dans les arbres... Cru entrevoir
+un feu à quelque cent pas sous la futaie... Fait curieux à
+vérifier: il semble bien que ces singes parlent, qu'ils échangent
+entre eux quelques phrases... Un petit a dit: «Ngora!... Ngora!...
+Ngora!...» mot que les indigènes emploient pour désigner la
+mère._
+
+Llanga écoutait attentivement ce que lisait son ami John, et, à ce
+moment, il s'écria:
+
+«Oui... oui... ngora... ngora... mère... ngora... ngora!...»
+
+À ce mot relevé par le docteur Johausen et répété par le jeune
+garçon, comment John Cort ne se serait-il pas souvenu que, la nuit
+précédente, il avait frappé son oreille? Croyant à une illusion, à
+une erreur, il n'avait rien dit à ses compagnons de cet incident.
+Mais, après l'observation du docteur, il jugea devoir les mettre
+au courant. Et comme Max Huber s'écriait:
+
+«Décidément, est-ce que le professeur Garner aurait eu raison?...
+Des singes qui parlent...
+
+-- Tout ce que je puis dire, mon cher Max, c'est que j'ai, moi
+aussi, entendu ce mot de «ngora!», affirma John Cort.
+
+Et il raconta en quelles circonstances ce mot avait été prononcé
+d'une voix plaintive pendant la nuit du 14 au 15, tandis qu'il
+était de garde.
+
+«Tiens, tiens, fit Max Huber, voilà qui ne laisse pas d'être
+extraordinaire...
+
+-- N'est-ce pas ce que vous demandez, cher ami?...» répliqua John
+Cort.
+
+Khamis avait écouté ce récit. Vraisemblablement, ce qui paraissait
+intéresser le Français et l'Américain le laissait assez froid. Les
+faits relatifs au docteur Johausen, il les accueillait avec
+indifférence. L'essentiel, c'était que le docteur eût construit un
+radeau dont on disposerait, ainsi que des objets que renfermait sa
+cage abandonnée. Quant à savoir ce qu'étaient devenus son
+serviteur et lui, le foreloper ne comprenait pas qu'il y eût lieu
+de s'en inquiéter, encore moins que l'on pût avoir la pensée de se
+lancer à travers la grande forêt pour découvrir leurs traces, au
+risque d'être enlevé comme ils l'avaient été sans doute. Donc, si
+Max Huber et John Cort proposaient de se mettre à leur recherche,
+il s'emploierait à les en dissuader, il leur rappellerait que le
+seul parti à prendre était de continuer le voyage de retour en
+descendant le cours d'eau jusqu'à l'Oubanghi.
+
+La raison, d'ailleurs, indiquait qu'aucune tentative ne saurait
+être faite avec chance de succès... De quel côté se fût-on dirigé
+pour retrouver le docteur allemand?... Si encore quelque indice
+eût existé, peut-être John Cort eût-il regardé comme un devoir
+d'aller à son secours, peut-être Max Huber se fût-il considéré
+comme l'instrument de son salut, désigné par la Providence?...
+Mais rien, rien que ces phrases morcelées du carnet et dont la
+dernière figurait sous la date du 25 août, rien que des pages
+blanches qui furent vainement feuilletées jusqu'à la dernière!...
+
+Aussi John Cort de conclure:
+
+«Il est indubitable que le docteur est arrivé en cet endroit un 9
+août et que ses notes s'arrêtent au 25 du même mois. S'il n'a plus
+écrit depuis cette date, c'est que, pour une raison ou pour une
+autre, il avait quitté sa cabane où il n'était resté que treize
+jours...
+
+-- Et, ajouta Khamis, il n'est guère possible d'imaginer ce qu'il
+a pu devenir.
+
+-- N'importe, observa Max Huber, je ne suis pas curieux...
+
+-- Oh! cher ami, vous l'êtes à un rare degré...
+
+-- Vous avez raison, John, et pour avoir le mot de cette énigme...
+
+-- Partons», se contenta de dire le foreloper.
+
+En effet, il n'y avait pas à s'attarder. Mettre le radeau en état
+de quitter la clairière, descendre le rio, cela s'imposait. Si,
+plus tard, on jugeait convenable d'organiser une expédition au
+profit du docteur Johausen, de s'aventurer jusqu'aux extrêmes
+limites de la grande forêt, cela se pourrait faire dans des
+conditions plus favorables, et libre aux deux amis d'y prendre
+part.
+
+Avant de sortir de la cage, Khamis en visita les moindres coins.
+Peut-être y trouverait-il quelque objet à utiliser. Ce ne serait
+pas là acte d'indélicatesse, car, après deux ans d'absence,
+comment admettre que leur possesseur reparût jamais pour les
+réclamer?...
+
+La cabane, en somme, solidement construite, offrait encore un
+excellent abri. La toiture de zinc, recouverte de chaume, avait
+résisté aux intempéries de la mauvaise saison. La façade
+antérieure, la seule qui fût treillagée, regardait l'est, moins
+exposée ainsi aux grands vents. Et, probablement, le mobilier,
+literie, table, chaises, coffre, eût été retrouvé intact, si on ne
+l'avait emporté, et, pour tout dire, cela semblait assez
+inexplicable.
+
+Cependant, après ces deux années d'abandon, diverses réparations
+auraient été nécessaires. Les planches des parois latérales
+commençaient à se disjoindre, le pied des montants jouait dans la
+terre humide, des indices de délabrement se manifestaient sous les
+festons de lianes et de verdure.
+
+C'était une besogne dont Khamis et ses compagnons n'avaient point
+à se charger. Que cette cabane dût jamais servir de refuge à
+quelque autre amateur de simiologie, c'était fort improbable. Elle
+serait donc laissée telle qu'elle était.
+
+Et, maintenant, n'y recueillerait-on pas d'autres objets que le
+coquemar, la tasse, l'étui à lunettes, la hachette, la boîte du
+carnet que les deux amis venaient de ramasser? Khamis chercha avec
+soin. Ni armes, ni ustensiles, ni caisses, ni conserves, ni
+vêtements. Aussi le foreloper allait-il ressortir les mains vides,
+lorsque dans un angle du fond, à droite, le sol, qu'il frappait du
+pied, rendit un son métallique.
+
+«Il y a quelque chose là..., dit-il.
+
+-- Peut-être une clef?... répondit Max Huber.
+
+-- Et pourquoi une clef?... demanda John Cort.
+
+-- Eh! mon cher John..., la clef du mystère!»
+
+Ce n'était point une clef, mais une caisse en fer-blanc qui avait
+été enterrée à cette place et que retira Khamis. Elle ne
+paraissait pas avoir souffert, et, non sans une vive satisfaction,
+il fut constaté qu'elle contenait une centaine de cartouches!
+
+«Merci, bon docteur, s'écria Max Huber, et puissions-nous
+reconnaître un jour le signalé service que vous nous aurez rendu!»
+
+Service signalé, en effet, car ces cartouches étaient précisément
+du même calibre que les carabines du foreloper et de ses deux
+compagnons.
+
+Il ne restait plus qu'à revenir au lieu de halte, et à remettre le
+radeau en état de navigabilité.
+
+«Auparavant, proposa John Cort, voyons s'il n'existe aucune trace
+du docteur Johausen et de son serviteur aux environs... Il est
+possible que tous deux aient été entraînés par les indigènes dans
+les profondeurs de la forêt, mais il est possible aussi qu'ils
+aient succombé en se défendant... et si leurs restes sont sans
+sépulture...
+
+-- Notre devoir serait de les ensevelir», déclara Max Huber.
+
+Les recherches dans un rayon de cent mètres ne donnèrent pas de
+résultat. On devait en conclure que l'infortuné Johausen avait été
+enlevé -- et, par qui si ce n'est pas les indigènes, ceux-là mêmes
+que le docteur prenait pour des singes et qui causaient entre
+eux?... Quelle apparence, en effet, que des quadrumanes fussent
+doués de la parole?...
+
+«En tout cas, fit observer John Cort, cela indique que la forêt de
+l'Oubanghi est fréquentée par des nomades, et nous devons nous
+tenir sur nos gardes...
+
+-- Comme vous dites, monsieur John, approuva Khamis. Maintenant,
+au radeau...
+
+-- Et ne pas savoir ce qu'est devenu ce digne Teuton!... répliqua
+Max Huber. Où peut-il être?...
+
+-- Là où sont les gens dont on n'a plus de nouvelles, dit John
+Cort.
+
+-- Est-ce une réponse cela, John?...
+
+-- C'est la seule que nous puissions faire, mon cher Max.»
+
+Lorsque tous furent de retour à la grotte, il était environ neuf
+heures. Khamis s'occupa d'abord de préparer le déjeuner. Puisqu'il
+disposait d'une marmite, Max Huber demanda que l'on substituât la
+viande bouillie à la viande rôtie ou grillée. Ce serait une
+variante au menu ordinaire. La proposition acceptée, on alluma le
+feu, et, vers midi, les convives se délectèrent d'une soupe à
+laquelle il ne manquait que le pain, les légumes et le sel.
+
+ Mais, avant le déjeuner, tous avaient travaillé aux réparations
+du radeau comme ils y travaillèrent après. Très heureusement,
+Khamis avait trouvé derrière la cabane quelques planches qui
+purent remplacer celles de la plate-forme, pourries en plusieurs
+endroits. Grosse besogne d'évitée, étant donné le manque d'outils.
+Cet ensemble de madriers et de planches fut rattaché au moyen de
+lianes aussi solides que des ligaments de fer, ou tout au moins
+que des cordes d'amarrage. L'ouvrage était terminé lorsque le
+soleil disparut derrière les massifs de la rive droite du rio.
+
+Le départ avait été remis au lendemain dès l'aube. Mieux valait
+passer la nuit dans la grotte. En effet, la pluie qui menaçait se
+mit à tomber avec force vers huit heures.
+
+Ainsi donc, après avoir retrouvé l'endroit où était venu
+s'installer le docteur Johausen, Khamis et ses compagnons
+partiraient sans savoir ce que ledit docteur était devenu!...
+Rien... rien!... Pas un seul indice!... Cette pensée ne cessait
+d'obséder Max Huber, alors qu'elle préoccupait assez peu John Cort
+et laissait le foreloper tout à fait indifférent. Il allait rêver
+de babouins, de chimpanzés, de gorilles, de mandrilles, de singes
+parlants, tout en convenant que le docteur n'avait pu avoir
+affaire qu'à des indigènes!... Et alors -- l'imaginatif qu'il
+était! -- la grande forêt lui réapparaissait avec ses éventualités
+mystérieuses, les invraisemblables hantises que lui suggéraient
+ses profondeurs, peuplades nouvelles, types inconnus, villages
+perdus sous les grands arbres...
+
+Avant de s'étendre au fond de la grotte:
+
+«Mon cher John, et vous aussi, Khamis, dit-il, j'ai une
+proposition à vous soumettre...
+
+-- Laquelle, Max?...
+
+-- C'est de faire quelque chose pour le docteur...
+
+-- Se lancer à sa recherche?... se récria le foreloper.
+
+-- Non, reprit Max Huber, mais donner son nom à ce cours d'eau,
+qui n'en a pas, je présume...»
+
+Et voilà pourquoi le rio Johausen figurera désormais sur les
+cartes modernes de l'Afrique équatoriale.
+
+La nuit fut tranquille, et, tandis qu'ils veillaient tour à tour,
+ni John Cort, ni Max Huber, ni Khamis n'entendirent un seul mot
+frapper leur oreille.
+
+CHAPITRE IX
+_Au courant du rio Johausen_
+
+Il était six heures et demie du matin, lorsque, à la date du 16
+mars, le radeau démarra, s'éloigna de la berge et prit le courant
+du rio Johausen.
+
+À peine faisait-il jour. L'aube se leva rapidement. Des nuages
+couraient à travers les hautes zones de l'espace sous l'influence
+d'un vent vif. La pluie ne menaçait plus, mais le temps
+demeurerait couvert pendant toute la journée.
+
+Khamis et ses compagnons n'auraient pas à s'en plaindre,
+puisqu'ils allaient descendre le courant d'une rivière d'ordinaire
+largement exposée aux rayons perpendiculaires du soleil.
+
+Le radeau, de forme oblongue, ne mesurait que sept à huit pieds de
+large, sur une douzaine en longueur, tout juste suffisant pour
+quatre personnes et quelques objets qu'il transportait avec elles.
+Très réduit, d'ailleurs, ce matériel: la caisse métallique de
+cartouches, les armes, comprenant trois carabines, le coquemar, la
+marmite, la tasse. Quant aux trois revolvers, d'un calibre
+inférieur à celui des carabines, on n'aurait pu s'en servir que
+pour une vingtaine de coups en comptant les cartouches restant
+dans les poches de John Cort et de Max Huber. Au total il y avait
+lieu d'espérer que les munitions ne feraient point défaut aux
+chasseurs jusqu'à leur arrivée sur les rives de l'Oubanghi.
+
+À l'avant du radeau, sur une couche de terre soigneusement tassée,
+était disposé un amas de bois sec, aisément renouvelable, pour le
+cas où Khamis aurait besoin de feu en dehors des heures de halte.
+À l'arrière, une forte godille, faite avec l'une des planches,
+permettrait de diriger l'appareil ou tout au moins de le maintenir
+dans le sens du courant.
+
+Entre les deux rives, distantes d'une cinquantaine de mètres, ce
+courant se déplaçait avec une vitesse d'environ un kilomètre à
+l'heure. À cette allure, le radeau emploierait donc de vingt à
+trente jours à franchir les quatre cents kilomètres qui séparaient
+le foreloper et ses compagnons de l'Oubanghi. Si c'était à peu
+près la moyenne obtenue par la marche sous bois, le cheminement
+s'effectuerait presque sans fatigues.
+
+Quant aux obstacles qui pourraient barrer le cours du rio
+Johausen, on ne savait à quoi s'en tenir. Ce qui fut constaté au
+début, c'est que la rivière était profonde et sinueuse. Il y
+aurait lieu d'en surveiller attentivement le cours. Si des chutes
+ou des rapides l'embarrassaient, le foreloper agirait suivant les
+circonstances.
+
+Jusqu'à la halte de midi, la navigation s'opéra aisément. En
+manoeuvrant, on évita les remous aux pointes des berges. Le radeau
+ne toucha pas une seule fois, grâce a l'adresse de Khamis qui
+rectifiait la direction d'un bras vigoureux.
+
+John Cort, posté à l'avant, sa carabine près de lui, observait les
+berges dans un intérêt purement cynégétique. Il songeait à
+renouveler les provisions. Que quelque gibier de poil ou de plume
+arrivât à sa portée, il serait facilement abattu. Ce fut même ce
+qui survint vers neuf heures et demie. Une balle tua raide un
+waterbuck, espèce d'antilope qui fréquente le bord des rivières.
+
+«Un beau coup! dit Max Huber.
+
+-- Coup inutile, déclara John Cort, si nous ne pouvons prendre
+possession de la bête...
+
+-- Ce sera l'affaire de quelques instants», répliqua le foreloper.
+
+Et, appuyant sur la godille, il rapprocha le radeau de la rive,
+près d'une petite grève où gisait le waterbuck. L'animal dépecé,
+on en garda les morceaux utilisables pour les repas prochains.
+
+Entre-temps, Max Huber avait mis à profit ses talents de pêcheur,
+bien qu'il n'eût à sa disposition que des engins très
+rudimentaires, deux bouts de ficelle trouvés dans la cage du
+docteur, et, pour hameçons, des épines d'acacia amorcées avec de
+petits morceaux de viande. Les poissons se décideraient-ils à
+mordre, parmi ceux que l'on voyait apparaître à la surface du
+rio?...
+
+Max Huber s'était agenouillé à tribord du radeau, et Llanga, à sa
+droite, suivait l'opération non sans un vif intérêt.
+
+Il faut croire que les brochets du rio Johausen ne sont pas moins
+voraces que stupides, car l'un d'eux ne tarda guère à avaler
+l'hameçon. Après l'avoir «pâmé», -- c'est le mot, -- ainsi que les
+indigènes font de l'hippopotame pris dans ces conditions, Max
+Huber fut assez adroit pour l'amener au bout de sa ligne. Ce
+poisson pesait bien de huit à neuf livres, et l'on peut être
+certain que les passagers n'attendraient pas au lendemain pour
+s'en régaler.
+
+À la halte de midi, le déjeuner se composa d'un filet rôti de
+waterbuck et du brochet dont il ne resta que les arêtes. Pour le
+dîner, il fut convenu que l'on ferait la soupe avec un bon
+quartier de l'antilope. Et, comme cela nécessiterait plusieurs
+heures de cuisson, le foreloper alluma le foyer à l'avant du
+radeau, assujettit la marmite sur le feu. Puis la navigation
+reprit sans interruption jusqu'au soir.
+
+La pêche ne donna aucun résultat pendant l'après-midi. Vers six
+heures, Khamis s'arrêta le long d'une étroite grève rocheuse,
+ombragée par les basses branches d'un gommier de l'espèce krabah.
+Il avait heureusement choisi le lieu de halte.
+
+En effet, les bivalves, moules et ostracées, abondaient entre les
+pierres. Aussi les unes cuites, les autres crues, complétèrent
+agréablement le menu du soir. Avec trois ou quatre morceaux de
+biscuit et une pincée de sel, le repas n'eût rien laissé à
+désirer.
+
+Comme la nuit menaçait d'être sombre, le foreloper ne voulut point
+s'abandonner à la dérive. Le rio Johausen chaînait parfois des
+troncs énormes. Un abordage eût pu être très dommageable pour le
+radeau. La couchée fut donc organisée au pied du gommier sur un
+amas d'herbes. Grâce à la garde successive de John Cort, de Max
+Huber et de Khamis, le campement ne reçut aucune mauvaise visite.
+Seulement les cris des singes ne discontinuèrent pas depuis le
+coucher du soleil jusqu'à son lever.
+
+«Et j'ose affirmer que ceux-là ne parlaient pas!» s'écria Max
+Huber, lorsque, le jour venu, il alla plonger dans l'eau limpide
+du rio sa figure et ses mains que les malfaisants moustiques
+n'avaient guère épargnées.
+
+Ce matin-là, le départ fut différé d'une grande heure. Il tombait
+une violente pluie. Mieux valait éviter ces douches diluviennes
+que le ciel verse si fréquemment sur la région équatoriale de
+l'Afrique. L'épais feuillage du gommier préserva le campement dans
+une certaine mesure non moins que le radeau accosté au pied de ses
+puissantes racines. Au surplus, le temps était orageux. À la
+surface de la rivière, les gouttes d'eau s'arrondissaient en
+petites ampoules électriques. Quelques grondements de tonnerre
+roulaient en amont sans éclairs. La grêle n'était point à
+craindre, les immenses forêts de l'Afrique ayant le don d'en
+détourner la chute.
+
+Cependant l'état de l'atmosphère était assez alarmant pour que
+John Cort crût devoir émettre cette observation:
+
+«Si cette pluie ne prend pas fin, il sera préférable de demeurer
+où nous sommes... Nous avons maintenant des munitions... nos
+cartouchières sont pleines, mais ce sont les vêtements de rechange
+qui manquent...
+
+-- Aussi, répliqua Max Huber en riant, pourquoi ne pas nous
+habiller à la mode du pays... en peau humaine?... Voilà qui
+simplifie les choses!... Il suffit de se baigner pour laver son
+linge et de se frotter dans la brousse pour brosser ses
+habits!...»
+
+La vérité est que, depuis une huitaine de jours, les deux amis
+avaient dû chaque matin procéder à ce lavage, faute de pouvoir se
+changer.
+
+Cependant, l'averse fut si violente qu'elle ne dura pas plus d'une
+heure. On mit ce temps à profit pour le premier déjeuner. À ce
+repas figura un plat nouveau, -- le très bien venu: des oeufs
+d'outarde pondus fraîchement, dénichés par Llanga et que Khamis
+fit durcir à l'eau bouillante du coquemar. Cette fois encore, Max
+Huber se plaignit, non sans raison, que dame nature eût négligé de
+mettre dans les oeufs le grain de sel dont ils ne sauraient se
+passer.
+
+Vers sept heures et demie, la pluie cessa, bien que le ciel restât
+orageux. Aussi le radeau regagna-t-il le courant au milieu de la
+rivière.
+
+Les lignes mises à la traîne, plusieurs poissons eurent
+l'obligeance de mordre à temps pour figurer au menu du repas de
+midi.
+
+Khamis proposa de ne point faire la halte habituelle, afin de
+rattraper le retard du matin. Sa proposition acceptée, John Cort
+alluma le feu, et la marmite chanta bientôt sur les charbons
+ardents. Comme il y avait encore une suffisante réserve de
+waterbuck, les fusils demeurèrent muets. Et pourtant Max Huber fut
+tenté plus d'une fois par quelques belles pièces, rôdant par
+couples sur les rives.
+
+Cette partie de la forêt était très giboyeuse. Sans parler des
+volatiles aquatiques, les ruminants y abondaient. Fréquemment, des
+têtes de pallahs et de sassabys, qui sont une variété d'antilopes,
+dressèrent leurs cormes entre les herbes et les roseaux des
+berges. À plusieurs reprises s'approchèrent des élans de forte
+taille, des daims rouges, des steimbocks, gazelles de petite
+taille, des koudous, de l'espèce des cerfs de l'Afrique centrale,
+des cuaggas, même des girafes, dont la chair est très succulente.
+Il eût été facile d'abattre quelques-unes de ces bêtes, mais à
+quoi bon, puisque la nourriture était assurée jusqu'au
+lendemain?... Et puis, inutile de surcharger et d'encombrer le
+radeau. C'est ce que John Cort fit justement observer à son ami.
+
+«Que voulez-vous, mon cher John? avoua Max Huber. Mon fusil me
+monte de lui-même à la joue, lorsque je vois de si beaux coups à
+ma portée.»
+
+Toutefois, comme ce n'eût été que tirer pour tirer, et bien que
+cette considération ne soit pas pour arrêter un vrai chasseur, Max
+Huber intima l'ordre à sa carabine de se tenir tranquille, de ne
+point s'épauler d'elle-même. Les alentours ne retentirent donc pas
+de détonations intempestives, et le radeau descendit paisiblement
+le cours du rio Johausen.
+
+Khamis, John Cort et Max Huber eurent d'ailleurs lieu de se
+dédommager dans l'après-midi. Les armes à feu durent faire
+entendre leur voix -- la voix de la défensive, sinon celle de
+l'offensive.
+
+Depuis le matin, une dizaine de kilomètres avaient été franchis.
+La rivière dessinait alors de capricieuses sinuosités, bien que sa
+direction générale se maintînt toujours vers le sud-ouest. Ses
+berges, très accidentées, présentaient une bordure d'arbres
+énormes, principalement des bombax, dont le parasol plafonnait à
+la surface du rio.
+
+Qu'on en juge! Quoique la largeur du Johausen n'eût pas diminué,
+qu'elle atteignît parfois de cinquante à soixante mètres, les
+basses branches de ces bombax se rejoignaient et formaient un
+berceau de verdure sous lequel murmurait un léger clapotis.
+Quantité de ces branches enchevêtrées à leur extrémité, se
+rattachaient au moyen de lianes serpentantes, -- pont végétal sur
+lequel des clowns agiles, ou tout au moins des quadrumanes,
+auraient pu se transporter d'une rive à l'autre.
+
+Les nuages orageux n'ayant pas encore abandonné les basses zones
+de l'horizon, le soleil embrasait l'espace et ses rayons tombaient
+à pic sur la rivière.
+
+Donc Khamis et ses compagnons ne pouvaient qu'apprécier cette
+navigation sous un épais dôme de verdure. Elle leur rappelait le
+cheminement au milieu du sous-bois, le long des passes ombreuses,
+sans fatigue cette fois, sans les embarras d'un sol embroussaillé
+de siziphus et autres herbes épineuses.
+
+«Décidément, c'est un parc, cette forêt de l'Oubanghi, déclara
+John Cort, un parc avec ses massifs arborescents et ses eaux
+courantes!... On se croirait dans la région du Parc-National des
+États-Unis, aux sources du Missouri et de la Yellowstone!...
+
+-- Un parc où pullulent les singes, fit observer Max Huber. C'est
+à croire que toute la gent simienne s'y est donné rendez-vous!...
+Nous sommes en plein royaume de quadrumanes, où chimpanzés,
+gorilles, gibbons, règnent en toute souveraineté!»
+
+Ce qui justifiait cette observation, c'était l'énorme quantité de
+ces animaux qui occupaient les rives, apparaissaient sur les
+arbres, couraient et gambadaient dans les profondeurs de la forêt.
+Jamais Khamis et ses compagnons n'en avaient tant vu, ni de si
+turbulents, ni de si contorsionnistes. Aussi que de cris, que de
+sauts, que de culbutes, et quelle série de grimaces un photographe
+aurait pu saisir avec son objectif!
+
+«Après tout, ajouta Max Huber, rien que de très naturel!... Est-ce
+que nous ne sommes pas au centre de l'Afrique!... Or, entre les
+indigènes et les quadrumanes congolais, -- en exceptant Khamis,
+bien entendu, -- j'estime que la différence est mince...
+
+-- Elle est tout juste, répliqua John Cort, de ce qui distingue
+l'homme de l'animal, l'être pourvu d'intelligence de l'être qui
+n'est soumis qu'aux impersonnalités de l'instinct...
+
+-- Celui-ci infiniment plus sûr que celle-là, mon cher John!
+
+-- Je n'y contredis pas, Max. Mais ces deux facteurs de la vie
+sont séparés par un abîme et, tant qu'on ne l'aura pas comblé,
+l'école transformiste ne sera pas fondée à prétendre que l'homme
+descend du singe...
+
+-- Juste, répondit Max Huber, et il manque toujours un échelon à
+l'échelle, un type entre l'anthropoïde et l'homme, avec un peu
+moins d'instinct et un peu plus d'intelligence... Et si ce type
+fait défaut, c'est sans doute parce qu'il n'a jamais existé...
+D'ailleurs, lors même qu'il existerait, la question soulevée par
+la doctrine darwinienne ne serait pas encore résolue, à mon avis
+du moins...»
+
+En ce moment, il y avait mieux à faire qu'à essayer de résoudre,
+en vertu de cet axiome que la nature ne procède pas par sauts, la
+question de savoir si tous les êtres vivants se raccordent entre
+eux. Ce qui convenait, c'était de prendre des précautions ou des
+mesures contre les manifestations hostiles d'une engeance
+redoutable par sa supériorité numérique. Il eût été d'une rare
+imprudence de la traiter en quantité négligeable. Ces quadrumanes
+formaient une armée recrutée dans toute la population simienne de
+l'Oubanghi. À leurs démonstrations, on ne pouvait se tromper, et
+il faudrait bientôt se défendre à outrance.
+
+Le foreloper observait cette bruyante agitation non sans sérieuse
+inquiétude. Cela se voyait à son rude visage auquel le sang
+affluait, ses épais sourcils abaissés, son regard d'une vivacité
+pénétrante, son front où se creusaient de larges plis.
+
+«Tenons-nous prêts, dit-il, la carabine chargée, les cartouches à
+portée de la main, car je ne sais trop comment les choses vont
+tourner...
+
+-- Bah! un coup de fusil aura bientôt fait de disperser ces
+bandes...», repartit Max Huber.
+
+Et il épaula sa carabine.
+
+«Ne tirez pas, monsieur Max!... s'écria Khamis. Il ne faut point
+attaquer... il ne faut pas provoquer!... C'est assez d'avoir à se
+défendre!
+
+-- Mais ils commencent..., répliqua John Cort.
+
+-- Ne ripostons que si cela devient nécessaire!...» déclara
+Khamis.
+
+L'agression ne tarda pas à s'accentuer. De la rive partaient des
+pierres, des morceaux de branches, lancés par ces singes dont les
+grands types sont doués d'une force colossale. Ils jetaient même
+des projectiles de nature plus inoffensive, entre autres les
+fruits arrachés aux arbres.
+
+Le foreloper essaya de maintenir le radeau au milieu du rio,
+presque à égale distance de l'une et de l'autre berge. Les coups
+seraient moins dangereux, étant moins assurés. Le malheur était de
+n'avoir aucun moyen de s'abriter contre cette attaque. En outre,
+le nombre des assaillants s'accroissait, et plusieurs projectiles
+avaient déjà atteint les passagers, sans trop leur faire de mal,
+il est vrai.
+
+«En voilà assez...», finit par dire Max Huber.
+
+Et, visant un gorille qui se démenait entre les roseaux, il
+l'abattit du coup.
+
+Au bruit de la détonation répondirent des clameurs
+assourdissantes. L'agression ne cessa point, les bandes ne prirent
+pas la fuite. Et, en somme, à vouloir les exterminer, ces singes,
+l'un après l'autre, les munitions n'y pourraient suffire. Rien
+qu'à une balle par quadrumane, la réserve serait vite épuisée. Que
+feraient, alors, les chasseurs, la cartouchière vide?
+
+«Ne tirons plus, ordonna John Cort. Cela ne servirait qu'à
+surexciter ces maudites bêtes! Nous en serons quittes, espérons-
+le, pour quelques contusions sans importance...
+
+-- Merci!» riposta Max Huber, qu'une pierre venait d'atteindre à
+la jambe.
+
+On continua donc de descendre, suivi par la double escorte sur les
+rives, très sinueuses en cette partie du rio Johausen. En de
+certains rétrécissements, elles se rapprochaient à ce point que la
+largeur du lit se réduisait d'un tiers. La marche du radeau
+s'accroissait alors avec la vitesse du courant.
+
+Enfin, à la nuit close, peut-être les hostilités prendraient-elles
+fin. Peut-être les assaillants se disperseraient-ils à travers la
+forêt. Dans tous les cas, s'il le fallait, au lieu de s'arrêter
+pour la halte du soir, Khamis se risquerait à naviguer toute la
+nuit. Or, il n'était que quatre heures, et, jusqu'à sept, la
+situation resterait très inquiétante.
+
+En effet, ce qui l'aggravait, c'est que le radeau n'était pas à
+l'abri d'un envahissement. Si les singes, pas plus que les chats,
+n'aiment l'eau, s'il n'y avait pas à craindre qu'ils se missent à
+la nage, la disposition des ramures au-dessus de la rivière leur
+permettait, en divers endroits, de s'aventurer par ces ponts de
+branches et de lianes, puis de se laisser choir sur la tête de
+Khamis et de ses compagnons. Cela ne serait qu'un jeu pour ces
+bêtes aussi agiles que malfaisantes.
+
+Ce fut même la manoeuvre que cinq ou six grands gorilles tentèrent
+vers cinq heures, à un coude de la rivière où se joignait le
+branchage des bombax. Ces animaux, postés à cinquante pas en aval,
+attendaient le radeau au passage.
+
+John Cort les signala, et il n'y avait pas à se méprendre sur
+leurs intentions.
+
+«Ils vont nous tomber dessus, s'écria Max Huber, et si nous ne les
+forçons pas à décamper...
+
+-- Feu!» commanda le foreloper.
+
+Trois détonations retentirent. Trois singes, mortellement touchés,
+après avoir essayé de se raccrocher aux branches, s'abattirent
+dans le rio.
+
+Au milieu de clameurs plus violentes, une vingtaine de quadrumanes
+s'engagèrent entre les lianes, prêts à se précipiter.
+
+On dut prestement recharger les armes et tirer sans perdre un
+instant. Une fusillade assez nourrie s'ensuivit. Dix ou douze
+gorilles et chimpanzés furent blessés avant que le radeau se
+trouvât sous le pont végétal et, découragés, leurs congénères
+s'enfuirent sur les rives.
+
+Une réflexion qui vint à l'esprit, c'est que, si le professeur
+Garner se fût installé dans ces profondeurs de la grande forêt,
+son sort aurait été celui du docteur Johausen. En admettant que ce
+dernier eût été accueilli par la population forestière de la même
+façon que Khamis, John Cort et Max Huber, en fallait-il davantage
+pour expliquer sa disparition? Toutefois, en cas d'agression, on
+eût dû en retrouver les témoignages non équivoques. Grâce aux
+instincts destructeurs des singes, la cage ne serait pas restée
+intacte, et il n'y en aurait eu que les débris à la place qu'elle
+occupait.
+
+Après tout, à cette heure, le plus urgent n'était pas de
+s'inquiéter du docteur allemand, mais de ce qu'il adviendrait du
+radeau. Précisément, la largeur du rio diminuait peu à peu. À cent
+pas sur la droite, en avant d'une pointe, l'eau tourbillonnante
+indiquait un fort remous. Si le radeau y tombait, ne subissant
+plus l'action du courant détourné par la pointe, il serait drossé
+contre la berge. Khamis pouvait bien avec sa godille le maintenir
+au fil de l'eau, mais l'obliger à s'écarter du remous, ce serait
+difficile. Les singes de la rive droite viendraient l'assaillir en
+grand nombre. Aussi les mettre en fuite à coups de fusil
+s'imposait-il. Les carabines se mirent donc de la partie au moment
+où le radeau commençait à tourner sur lui-même.
+
+Un instant après, la bande avait disparu. Ce n'étaient pas les
+balles, ce n'étaient pas les détonations qui l'avaient dispersée.
+Depuis une heure, un orage montait vers le zénith. Les nuages
+blafards couvraient maintenant le ciel. À ce moment, les éclairs
+embrasèrent l'espace, et le météore se déchaîna avec cette
+prodigieuse rapidité, particulière aux basses latitudes. À ces
+formidables éclats de la foudre, les quadrumanes ressentirent ce
+trouble instinctif que produit sur tous les animaux l'influence
+électrique. Ils prirent peur, ils allèrent chercher sous de plus
+épais massifs un abri contre ces coruscations aveuglantes, ce
+formidable déchirement des nues. En quelques minutes, les deux
+berges furent désertes, et, de cette bande, il ne resta qu'une
+vingtaine de corps, sans vie, étendus entre les roseaux des
+berges.
+
+CHAPITRE X
+_Ngora!_
+
+Le lendemain, le ciel rasséréné -- on pourrait dire épousseté par
+le puissant plumeau des orages -- arrondissait sa voûte d'un bleu
+cru au-dessus de la cime des arbres. Au lever du soleil, les fines
+gouttelettes des feuilles et des herbes se volatilisèrent. Le sol,
+très rapidement asséché, se prêtait au cheminement en forêt. Mais
+il n'était pas question de reprendre à pied la route du sud-ouest.
+Si le rio Johausen ne s'écartait pas de cette direction, Khamis ne
+doutait plus d'atteindre en une vingtaine de jours le bassin de
+l'Oubanghi.
+
+Le violent trouble atmosphérique, ses milliers d'éclairs, ses
+roulements prolongés, ses chutes de foudre, n'avaient cessé qu'à
+trois heures du matin. Après avoir accosté la berge à travers le
+remous, le radeau avait trouvé un abri. En cet endroit se dressait
+un énorme baobab dont le tronc, évidé à l'intérieur, ne tenait
+plus que par son écorce. Khamis et ses compagnons, en se serrant,
+y auraient place. On y transporta le modeste matériel, ustensiles,
+armes, munitions, qui n'eut point à souffrir des rafales et dont
+le rembarquement s'effectua à l'heure du départ.
+
+«Ma foi, il est venu à propos, cet orage!» observa John Cort, qui
+s'entretenait avec Max, tandis que le foreloper disposait les
+restes du gibier pour ce premier repas.
+
+Tout en causant, les deux jeunes gens s'occupaient à nettoyer
+leurs carabines, travail indispensable après la fusillade très
+vive de la veille.
+
+Entre temps, Llanga furetait au milieu des roseaux et des herbes,
+à la recherche des nids et des oeufs.
+
+«Oui, mon cher John, l'orage est venu à propos, dit Max Huber, et
+fasse le ciel que ces abominables bêtes ne s'avisent pas de
+reparaître maintenant qu'il est dissipé!... Dans tous les cas,
+tenons-nous sur nos gardes.»
+
+Khamis n'était pas sans avoir eu cette crainte qu'au lever du jour
+les quadrumanes ne revinssent sur les deux rives. Et tout d'abord
+il fut rassuré: on n'entendait aucun bruit suspect à mesure que
+l'aube pénétrait le sous-bois.
+
+«J'ai parcouru la rive sur une centaine de pas, et je n'ai aperçu
+aucun singe, assura John Cort...
+
+-- C'est de bon augure, répondit Max Huber, et j'espère utiliser
+désormais nos cartouches autrement qu'à nous défendre contre des
+macaques!... J'ai cru que toute notre réserve allait y passer...
+
+-- Et comment aurions-nous pu la renouveler? reprit John Cort...
+Il ne faut pas compter sur une seconde cage pour se ravitailler de
+balles, de poudres et de plomb...
+
+-- Eh! s'écria Max Huber, quand je songe que le docteur voulait
+établir des relations sociales avec de pareils êtres!... Le joli
+monde!... Quant à découvrir quels termes ils emploient pour
+s'inviter à dîner et comment ils se disent bonjour ou bonsoir, il
+faut vraiment être un professeur Garner, comme il y en a quelques-
+uns en Amérique... ou un docteur Johausen, comme il y en a
+quelques-uns en Allemagne, et peut-être même en France...
+
+-- En France, Max?...
+
+-- Oh! si l'on cherchait parmi les savants de l'Institut ou de la
+Sorbonne, on trouverait bien quelque idio...
+
+-- Idiot!... répéta John Cort en protestant.
+
+-- Idiomographe, acheva Max Huber, qui serait capable de venir
+dans les forêts congolaises recommencer les tentatives du
+professeur Garner et du docteur Johausen!
+
+-- En tout cas, mon cher Max, si l'on est rassuré sur le compte du
+premier, qui paraît avoir rompu tout rapport avec la société des
+macaques, il n'en est pas ainsi du second, et je crains bien
+que...
+
+-- Que les babouins ou autres ne lui aient rompu les os!...
+poursuivit Max Huber. À la façon dont ils nous ont accueillis
+hier, on peut juger si ce sont des êtres civilisés et s'il est
+possible qu'ils le deviennent jamais!
+
+-- Voyez-vous, Max, j'imagine que les bêtes sont destinées à
+rester bêtes...
+
+-- Et les hommes aussi!... répliqua Max Huber en riant. N'empêche
+que j'ai un gros regret de revenir à Libreville sans rapporter des
+nouvelles du docteur...
+
+-- D'accord, mais l'important pour nous serait d'avoir pu
+traverser cette interminable forêt...
+
+-- Ça se fera...
+
+-- Soit, mais je voudrais que ce fût fait!»
+
+Du reste, le parcours ne présentait plus que des chances assez
+heureuses, puisque le radeau n'avait qu'à s'abandonner au courant.
+Encore convenait-il que le lit du rio Johausen ne fût pas
+embarrassé de rapides, coupé de barrages, interrompu par des
+chutes. C'est ce que redoutait surtout le foreloper.
+
+En ce moment, il appela ses compagnons pour le déjeuner. Llanga
+revint presque aussitôt, rapportant quelques oeufs de canard, qui
+furent réservés pour le repas de midi. Grâce au morceau
+d'antilope, il n'y aurait pas lieu de renouveler la provision de
+gibier avant la halte de la méridienne.
+
+«Eh! j'y songe, suggéra John Cort, pour ne pas avoir inutilement
+dépensé nos munitions, pourquoi ne pas se nourrir de la chair des
+singes?...
+
+-- Ah! pouah! fit Max Huber.
+
+-- Voyez ce dégoûté!...
+
+-- Quoi, mon cher John, des côtelettes de gorille, des filets de
+gibbons, des gigots de chimpanzés... toute une fricassée de
+mandrilles...
+
+-- Ce n'est pas mauvais, affirma Khamis. Les indigènes ne font
+point fi d'une grillade de ce genre.
+
+-- Et j'en mangerais au besoin..., dit John Cort.
+
+-- Anthropophage! s'écria Max Huber. Manger presque son
+semblable...
+
+-- Merci, Max!...»
+
+En fin de compte, on abandonna aux oiseaux de proie les
+quadrumanes tués pendant la bataille. La forêt de l'Oubanghi
+possédait assez de ruminants et de volailles pour que l'on ne fît
+pas aux représentants de l'espèce simienne l'honneur de les
+introduire dans un estomac humain.
+
+Khamis éprouva de sérieuses difficultés à tirer le radeau du
+remous et à doubler la pointe.
+
+Tous donnèrent la main à cette manoeuvre, qui demanda près d'une
+heure. On avait dû couper de jeunes baliveaux, puis les ébrancher
+afin d'en faire des espars au moyen desquels on s'écarta de la
+berge. Le remous y maintenant le radeau, si la bande fût revenue à
+cette heure, il n'aurait pas été possible d'éviter son attaque en
+se rejetant dans le courant. Sans doute, ni le foreloper ni ses
+compagnons ne fussent sortis sains et saufs de cette lutte trop
+inégale.
+
+Bref, après mille efforts, le radeau dépassa l'extrémité de la
+pointe et commença à redescendre le cours du rio Johausen.
+
+La journée promettait d'être belle. Aucun symptôme d'orage à
+l'horizon, aucune menace de pluie. En revanche, une averse de
+rayons solaires tombait d'aplomb, et la chaleur aurait été torride
+sans une vive brise du nord, dont le radeau se fût fort aidé, s'il
+eût possédé une voile.
+
+La rivière s'élargissait graduellement à mesure qu'elle se
+dirigeait vers le sud-ouest. Plus de berceau s'étendant sur son
+lit, plus de branches s'enchevêtrant d'une rive à l'autre. En ces
+conditions, la réapparition des quadrumanes sur les deux berges
+n'aurait pas présenté les mêmes dangers que la veille. D'ailleurs,
+ils ne se montrèrent pas.
+
+Les bords du rio, cependant, n'étaient pas déserts. Nombre
+d'oiseaux aquatiques les animaient de leurs cris et de leurs vols,
+canards, outardes, pélicans, martins-pêcheurs et multiples
+échantillons d'échassiers.
+
+John Cort abattit plusieurs couples de ces volatiles, qui
+servirent au repas de midi, avec les oeufs dénichés par le jeune
+indigène. Au surplus, afin de regagner le temps perdu, on ne fit
+pas halte à l'heure habituelle et la première partie de la journée
+s'écoula sans le moindre incident.
+
+Dans l'après-midi, il se produisit une alerte, non sans sérieux
+motifs:
+
+Il était quatre heures environ lorsque Khamis, qui tenait la
+godille à l'arrière, pria John Cort de le remplacer, et vint se
+poster debout à l'avant.
+
+Max Huber se releva, s'assura que rien ne menaçait ni sur la rive
+droite ni sur la rive gauche et dit au foreloper:
+
+«Que regardez-vous donc?
+
+-- Cela.»
+
+Et, de la main, Khamis indiquait en aval une assez violente
+agitation des eaux.
+
+«Encore un remous, dit Max Huber, ou plutôt une sorte de maëlstrom
+de rivière!... Attention, Khamis, à ne point tomber là dedans...
+
+-- Ce n'est pas un remous, affirma le foreloper.
+
+-- Et qu'est-ce donc?...»
+
+À cette demande répondit presque aussitôt une sorte de jet liquide
+qui monta d'une dizaine de pieds au-dessus de la surface du rio.
+
+Et Max Huber, très surpris, de s'écrier:
+
+«Est-ce que, par hasard, il y aurait des baleines dans les fleuves
+de l'Afrique centrale?...
+
+-- Non... des hippopotames», répliqua le foreloper.
+
+Un souffle bruyant se fit entendre à l'instant où émergeait une
+tête énorme avec des mâchoires armées de fortes défenses, et, pour
+employer des comparaisons singulières, mais justes, «un intérieur
+de bouche semblable à une masse de viande de boucherie, et des
+yeux comparables à la lucarne d'une chaumière hollandaise!» Ainsi
+se sont exprimés dans leurs récits quelques voyageurs
+particulièrement imaginatifs.
+
+De ces hippopotames, on en rencontre depuis le cap de Bonne-
+Espérance jusqu'au vingt-troisième degré de latitude nord. Ils
+fréquentent la plupart des rivières de ces vastes régions, les
+marais et les lacs. Toutefois, suivant une remarque qui a été
+faite, si le rio Johausen eût été tributaire de la Méditerranée, -
+- ce qui ne se pouvait, -- il n'y aurait pas eu à se préoccuper
+des attaques de ces amphibies, car ils ne s'y montrent jamais,
+sauf dans le haut Nil.
+
+L'hippopotame est un animal redoutable, bien que doux de
+caractère. Pour une raison ou pour une autre, lorsqu'il est
+surexcité, sous l'empire de la douleur, à l'instant où il vient
+d'être harponné, il s'exaspère, il se précipite avec fureur contre
+les chasseurs, il les poursuit le long des berges, il fonce sur
+les canots, qu'il est de taille à chavirer, et de force à crever,
+avec ses mâchoires assez puissantes pour couper un bras ou une
+jambe.
+
+Certes, aucun passager du radeau -- pas même Max Huber, si enragé
+qu'il fût de prouesses cynégétiques -- ne devait avoir la pensée
+de s'attaquer à un tel amphibie. Mais l'amphibie voudrait peut-
+être les assaillir, et s'il atteignait le radeau, s'il le
+heurtait, s'il l'accablait de son poids qui va parfois à deux
+mille kilogrammes, s'il l'encornait de ses terribles défenses, que
+deviendraient Khamis et ses compagnons...
+
+Le courant était rapide alors, et peut-être valait-il mieux se
+contenter de le suivre, au lieu de se rapprocher de l'une des
+rives: l'hippopotame s'y fût dirigé après lui. À terre, il est
+vrai, ses coups auraient été plus facilement évités, puisqu'il est
+impropre à se mouvoir rapidement avec ses jambes courtes et
+basses, son ventre énorme qui traîne sur le sol. Il tient plus du
+cochon que du sanglier. Mais, à la surface du rio, le radeau
+serait à sa merci. Il le mettrait en pièces, et, à supposer que
+les passagers eussent, en nageant, gagné les berges, quelle
+fâcheuse éventualité que celle d'être obligés à construire un
+second appareil flottant!
+
+«Tâchons de passer sans être vus, conseilla Khamis. Étendons-nous,
+ne faisons aucun bruit, et soyons prêts à nous jeter à l'eau si
+c'est nécessaire...
+
+-- Je me charge de toi, Llanga», dit Max Huber.
+
+On suivit le conseil du foreloper, et chacun se coucha sur le
+radeau que le courant entraînait avec une certaine rapidité. Dans
+cette position, peut-être y avait-il chance de ne point être
+aperçus par l'hippopotame.
+
+Et ce fut un grand souffle, une sorte de grognement de porc, que
+tous quatre entendirent quelques instants après, quand les
+secousses indiquèrent qu'ils franchissaient les eaux troublées par
+l'énorme animal.
+
+Il y eut quelques secondes de vive anxiété. Le radeau allait-il
+être soulevé par la tête du monstre ou immergé sous sa lourde
+masse?...
+
+Khamis, John Cort et Max Huber ne furent rassurés qu'au moment où
+l'agitation des eaux eut cessé, en même temps que diminuait
+l'intensité du souffle dont ils avaient senti les chaudes
+émanations au passage. Ils se relevèrent alors et ne virent plus
+l'amphibie qui s'était replongé dans les basses couches du rio.
+
+Certes, des chasseurs habitués à lutter contre l'éléphant, qui
+venaient de faire campagne avec la caravane d'Urdax, n'auraient
+pas dû s'effrayer de la rencontre d'un hippopotame. Plusieurs fois
+ils avaient attaqué ces animaux au milieu des marais du haut
+Oubanghi, mais dans des conditions plus favorables. À bord de ce
+fragile assemblage de planches dont la perte eût été si
+regrettable, on admettra leurs appréhensions, et ce fut heureux
+qu'ils eussent évité les attaques de la formidable bête.
+
+Le soir, Khamis s'arrêta à l'embouchure d'un ruisseau de la rive
+gauche. On n'eût pu mieux choisir pour la nuit, au pied d'un
+bouquet de bananiers, dont les larges feuilles formaient abri. À
+cette place, la grève était couverte de mollusques comestibles,
+qui furent recueillis et mangés crus ou cuits, suivant l'espèce.
+Quant aux bananes, leur goût sauvage laissait à désirer.
+Heureusement, l'eau du ruisselet, mélangée du suc de ces fruits,
+fournit une boisson assez rafraîchissante.
+
+«Tout cela serait parfait, dit Max Huber, si nous étions certains
+de dormir tranquillement... Par malheur, il y a ces maudits
+insectes qui se garderont bien de nous épargner... Faute de
+moustiquaire, nous nous réveillerons pointillés de piqûres!»
+
+Et, en vérité, c'est ce qui serait arrivé si Llanga n'avait trouvé
+le moyen de chasser ces myriades de moustiques réunis en nuées
+bourdonnantes.
+
+Il s'était éloigné en remontant le long du ruisseau, lorsque sa
+voix se fit entendre à courte distance.
+
+Khamis le rejoignit aussitôt et Llanga lui montra sur la grève des
+tas de bouses sèches, laissées par les ruminants, antilopes,
+cerfs, buffles et autres, qui venaient d'habitude se désaltérer à
+cette place.
+
+Or, de mêler ces bouses à un foyer flambant -- ce qui produit une
+épaisse fumée d'une âcreté particulière -- c'est le meilleur moyen
+et peut-être le seul d'éloigner les moustiques. Les indigènes
+l'emploient toutes les fois qu'ils le peuvent et s'en trouvent
+bien.
+
+L'instant d'après, un gros tas s'élevait au pied des bananiers. Le
+feu fut ravivé avec du bois mort. Le foreloper y jeta plusieurs
+bouses. Un nuage de fumée se dégagea et l'air fut aussitôt nettoyé
+de ces insupportables insectes.
+
+Le foyer dut être entretenu pendant toute la nuit par John Cort,
+Max Huber et Khamis, qui veillèrent tour à tour. Aussi, le matin
+venu, bien remis grâce à un bon sommeil, ils reprirent dès le
+petit jour la descente du rio Johausen.
+
+Rien n'est variable comme le temps sous ce climat de l'Afrique du
+centre. Au ciel clair de la veille succédait un ciel grisâtre qui
+promettait une journée pluvieuse. Il est vrai, comme les nuages se
+tenaient dans les basses zones, il ne tomba qu'une pluie fine,
+simple poussière liquide, néanmoins fort désagréable à recevoir.
+
+Par bonheur, Khamis avait eu une excellente idée. Ces feuilles de
+bananier, de l'espèce «enseté», sont peut-être les plus grandes de
+tout le règne végétal. Les noirs s'en servent pour la toiture de
+leurs paillotes. Rien qu'avec une douzaine, on pouvait établir une
+sorte de taud au centre du radeau, en liant leurs queues au moyen
+de lianes. C'est ce que le foreloper avait fait avant de partir.
+Les passagers se trouvaient donc à couvert contre cette pluie
+ténue, qui glissait sur les feuilles d'enseté.
+
+Pendant la première partie de la journée se montrèrent quelques
+singes le long de la rive droite, une vingtaine de grande taille,
+qui semblaient enclins à reprendre les hostilités de l'avant-
+veille. Le plus sage était d'éviter tout contact avec eux, et on y
+parvint en maintenant le radeau le long de la rive gauche, moins
+fréquentée par les bandes de quadrumanes.
+
+John Cort fit judicieusement observer que les relations devaient
+être rares entre les tribus simiennes des deux rives, puisque la
+communication ne s'établissait que par les ponts de branchages et
+de lianes, malaisément praticables même à des singes.
+
+On «brûla» la halte de la méridienne, et, dans l'après-midi, le
+radeau ne s'arrêta qu'une seule fois, afin d'embarquer une
+antilope sassaby que John Cort avait abattue derrière un fouillis
+de roseaux, près d'un coude de la rivière.
+
+À ce coude, le rio Johausen, obliquant vers le sud-est, modifiait
+presque à angle droit sa direction habituelle. Cela ne laissa pas
+d'inquiéter Khamis de se voir ainsi rejeté à l'intérieur de la
+forêt, alors que le terme du voyage se trouvait à l'opposé, du
+côté de l'Atlantique. Évidemment, on ne pouvait mettre en doute
+que le rio Johausen fût un tributaire de l'Oubanghi, mais d'aller
+chercher ce confluent à quelques centaines de kilomètres, au
+centre du Congo indépendant, quel immense détour! Heureusement,
+après une heure de navigation, le foreloper, grâce à son instinct
+d'orientation, -- car le soleil ne se montrait pas, -- reconnut
+que le cours d'eau reprenait sa direction première. Il était donc
+permis d'espérer qu'il entraînerait le radeau jusqu'à la limite du
+Congo français, d'où il serait aisé de gagner Libreville.
+
+À six heures et demie, d'un vigoureux coup de godille, Khamis
+accosta la rive gauche, au fond d'une étroite crique, ombragée
+sous les larges frondaisons d'un cailcédrat d'une espèce identique
+à l'acajou des forêts sénégaliennes.
+
+Si la pluie ne tombait plus, le ciel ne s'était pas dégagé de ces
+brumailles dont le soleil n'avait pu percer l'épaisseur. Il n'en
+faudrait pas inférer que la nuit serait froide. Un thermomètre eût
+marqué de vingt-cinq à vingt-six degrés centigrades. Le feu
+pétilla bientôt entre les pierres de la crique, et ce fut
+uniquement pour les exigences culinaires, le rôtissage d'un
+quartier de sassaby. Cette fois, Llanga eût vainement cherché des
+mollusques afin de varier le menu, ou des bananes pour édulcorer
+l'eau du rio Johausen, lequel, malgré une certaine ressemblance de
+nom, ainsi que le fit observer Max Huber, ne rappelait en aucune
+façon le johannisberg de M. de Metternich. En revanche, on saurait
+se débarrasser des moustiques par le même procédé que la veille.
+
+À sept heures et demie, il ne faisait pas encore nuit. Une vague
+clarté se reflétait dans les eaux de la rivière. À sa surface
+flottaient des amas de roseaux et de plantes, des troncs d'arbres,
+arrachés des berges.
+
+Tandis que John Cort, Max Huber et Khamis préparaient la couchée,
+entassant des brassées d'herbes sèches au pied de l'arbre, Llanga
+allait et venait sur le bord, s'amusant à suivre cette dérive
+d'épaves flottantes.
+
+En ce moment apparut en amont, à une trentaine de toises, le tronc
+d'un arbre de taille moyenne, pourvu de toute sa ramure. Il avait
+été brisé à cinq ou six pieds au-dessous de sa fourche, où la
+cassure était fraîche. Autour de ces branches, dont les plus
+basses traînaient dans l'eau, s'entortillait un feuillage assez
+épais, quelques fleurs, quelques fruits, toute une verdure qui
+avait survécu a la chute de l'arbre.
+
+Très probablement, cet arbre avait été frappé d'un coup de foudre
+du dernier orage. De la place où s'implantaient ses racines, il
+était tombé sur la berge, puis, glissant peu à peu, dégagé des
+roseaux, saisi par le courant, il dérivait avec les nombreux
+débris à la surface du rio.
+
+De telles réflexions, il ne faudrait pas s'imaginer que Llanga les
+eût faites ou fût capable de les faire. Ce tronc, il ne l'aurait
+pas plus remarqué que les autres épaves animées du même mouvement,
+si son attention, n'eût été attirée d'une façon toute spéciale.
+
+En effet, dans l'interstice des branches, Llanga crut apercevoir
+une créature vivante, qui faisait des gestes comme pour appeler au
+secours. Au milieu de la demi-obscurité, il ne put distinguer
+l'être en question. Était-il d'origine animale?...
+
+Très indécis, il allait appeler Max Huber et John Cort, lorsque se
+produisit un nouvel incident.
+
+Le tronc n'était plus qu'a une quarantaine de mètres, en obliquant
+vers la crique, où était accosté le radeau.
+
+À cet instant, un cri retentit, -- un cri singulier, ou plutôt une
+sorte d'appel désespéré, comme si quelque être humain eût demande
+aide et assistance. Puis, alors que le tronc passait devant la
+crique, cet être se précipita dans le courant avec l'évidente
+intention de gagner la berge.
+
+Llanga crut reconnaître un enfant, d'une taille inférieure à la
+sienne. Cet enfant avait dû se trouver sur l'arbre au moment de sa
+chute. Savait-il nager?... Très mal dans tous les cas et pas assez
+pour atteindre la berge. Visiblement ses forces le trahissaient.
+Il se débattait, disparaissait, reparaissait, et, par intervalles,
+une sorte de gloussement s'échappait de ses lèvres.
+
+Obéissant à un sentiment d'humanité, sans prendre le temps de
+prévenir, Llanga se jeta dans le rio, et gagna la place où
+l'enfant venait de s'enfoncer une dernière fois.
+
+Aussitôt, John Cort et Max Huber, qui avaient entendu le premier
+cri, accoururent sur le bord de la crique. Voyant Llanga soutenir
+un corps à la surface de la rivière, ils lui tendirent la main
+pour l'aider à remonter sur la berge.
+
+«Eh?... Llanga, s'écria Max Huber, qu'es-tu allé repêcher là?...
+
+-- Un enfant... mon ami Max... un enfant... Il se noyait...
+
+-- Un enfant?... répéta John Cort.
+
+-- Oui, mon ami John.»
+
+Et Llanga s'agenouilla près du petit être qu'il venait de sauver
+assurément.
+
+Max Huber se pencha, afin de l'observer de plus près.
+
+«Eh!... ce n'est pas un enfant!... déclara-t-il en se relevant.
+
+-- Qu'est-ce donc?... demanda John Cort.
+
+-- Un petit singe... un rejeton de ces abominables grimaciers qui
+nous ont assaillis!... Et c'est pour le tirer de la noyade que tu
+as risqué de te noyer, Llanga?...
+
+-- Un enfant... si... un enfant!... répétait Llanga.
+
+-- Non, te dis-je, et je t'engage à l'envoyer rejoindre sa famille
+au fond des bois.»
+
+Était-ce donc qu'il ne crût pas à ce qu'affirmait son ami Max,
+mais Llanga s'obstinait à voir un enfant dans ce petit être qui
+lui devait la vie, et qui n'avait pas encore repris connaissance.
+Aussi, n'entendant pas s'en séparer, il le souleva entre ses bras.
+Au total, le mieux était de le laisser faire à sa guise. Après
+l'avoir rapporté au campement, Llanga s'assura que l'enfant
+respirait encore, il le frictionna, il le réchauffa, puis il le
+coucha sur l'herbe sèche, attendant que ses yeux se rouvrissent.
+
+La veillée ayant été organisée comme d'habitude, les deux amis ne
+tardèrent pas à s'endormir, tandis que Khamis resterait de garde
+jusqu'à minuit. Llanga ne put se livrer au sommeil. Il épiait les
+plus légers mouvements de son protégé; étendu près de lui, il lui
+tenait les mains, il écoutait sa respiration... Et quelle fut sa
+surprise, lorsque, vers onze heures, il entendit ce mot prononcé
+d'une voix faible: «Ngora... ngora!» comme si cet enfant eût
+appelé sa mère!
+
+CHAPITRE XI
+_La journée du 19 Mars_
+
+À cette halte, on pouvait estimer à deux cents kilomètres le
+parcours effectué moitié à pied, moitié avec le radeau. En
+restait-il encore autant pour atteindre l'Oubanghi?... Non, dans
+l'opinion du foreloper, et cette seconde partie du voyage se
+ferait rapidement, à la condition que nul obstacle n'arrêtât la
+navigation.
+
+On s'embarqua dès le point du jour avec le petit passager
+supplémentaire, dont Llanga n'avait pas voulu se séparer. Après
+l'avoir transporté sous le taud de feuillage, il voulut demeurer
+près de lui, espérant que ses yeux allaient se rouvrir.
+
+Que ce fût un membre de la famille des quadrumanes du continent
+africain, chimpanzés, orangs, gorilles, mandrilles, babouins et
+autres, cela ne faisait pas doute dans l'esprit de Max Huber et de
+John Cort. Ils n'avaient même guère songé à le regarder de plus
+près, à lui accorder une attention particulière. Cela ne les
+intéressait pas autrement. Llanga l'avait sauvé, il désirait le
+garder, comme on garde un pauvre chien recueilli par pitié, soit!
+Qu'il s'en fît un compagnon, rien de mieux, et cela témoignait de
+son bon coeur. Après tout, puisque les deux amis avaient adopté le
+jeune indigène, il était bien permis à celui-ci d'adopter un petit
+singe. Vraisemblablement, dès qu'il trouverait l'occasion de filer
+sous bois, ce dernier abandonnerait son sauveur avec cette
+ingratitude dont les hommes n'ont point le monopole.
+
+Il est vrai, si Llanga était venu dire à John Cort, à Max Huber,
+même à Khamis: «Il parle, ce singe!... Il a répété trois ou quatre
+fois le mot «ngora», peut-être leur attention eût-elle été
+éveillée, leur curiosité aussi!... Peut-être l'eussent-ils examiné
+avec plus de soin, ce petit animal!... Peut-être auraient-ils
+découvert en lui quelque échantillon d'une race inconnue
+jusqu'alors, celle des quadrumanes parlants?...
+
+Mais Llanga se tut, craignant de s'être trompé, d'avoir mal
+entendu. Il se promit d'observer son protégé, et, si le mot
+«ngora» ou tout autre s'échappait de ses lèvres, il préviendrait
+aussitôt son ami John et son ami Max.
+
+C'est donc une des raisons pour lesquelles il demeura sous le
+taud, essayant de donner un peu de nourriture à son protégé, qui
+semblait affaibli par un long jeûne. Sans doute, le nourrir serait
+malaisé, les singes étant frugivores. Or, Llanga n'avait pas un
+seul fruit à lui offrir, rien que de la chair d'antilope dont il
+ne s'accommoderait pas. D'ailleurs une fièvre assez forte ne lui
+eût pas permis de manger et il demeurait dans une sorte
+d'assoupissement.
+
+«Et comment va ton singe?... demanda Max Huber à Llanga, lorsque
+celui-ci se montra, une heure après le départ.
+
+-- Il dort toujours, mon ami Max.
+
+-- Et tu tiens à le garder?...
+
+-- Oui... si vous le permettez...
+
+-- Je n'y vois aucun inconvénient, Llanga... Mais prends garde
+qu'il ne te griffe...
+
+-- Oh, mon ami Max!
+
+-- Il faut se défier!... C'est mauvais comme des chats, ces bêtes-
+là!...
+
+-- Pas celui-ci!... Il est si jeune!... Il a une petite figure si
+douce!...
+
+-- À propos, puisque tu veux en faire ton camarade, occupe-toi de
+lui donner un nom...
+
+-- Un nom?... Et lequel?...
+
+-- Jocko, parbleu!... Tous les singes s'appellent Jocko!»
+
+Il est probable que ce nom ne convenait pas à Llanga. Il ne
+répondit rien et retourna auprès de son protégé.
+
+Pendant cette matinée, la navigation fut favorisée et on n'eut
+point trop à souffrir de la chaleur. La couche de nuages était
+assez épaisse pour que le soleil ne pût la traverser. Il y avait
+lieu de s'en féliciter, puisque le rio Johausen coulait parfois à
+travers de larges clairières. Impossible de trouver abri le long
+des berges, où les arbres étaient rares. Le sol redevenait
+marécageux. Il eût fallu s'écarter d'un demi-kilomètre à droite ou
+à gauche pour atteindre les plus proches massifs. Ce que l'on
+devait craindre, c'est que la pluie ne reprît avec sa violence
+habituelle, mais le ciel s'en tint à des menaces.
+
+Toutefois, si les oiseaux aquatiques volaient par bandes au-dessus
+du marécage, les ruminants ne s'y montraient guère, d'où vif
+déplaisir de Max Huber. Aux canards et aux outardes des jours
+précédents, il eût voulu substituer des antilopes sassabys,
+inyalas, waterbucks ou autres. C'est pourquoi, posté à l'avant du
+radeau, sa carabine prête, comme un chasseur à l'affût, fouillait-
+il du regard la rive dont le foreloper se rapprochait suivant le
+caprice du courant.
+
+On dut se contenter des cuisses et ailes des volatiles pour le
+déjeuner de midi. En somme, rien d'étonnant à ce que ces
+survivants de la caravane du Portugais Urdax se sentissent
+fatigués de leur alimentation quotidienne. Toujours de la viande
+rôtie, bouillie ou grillée, toujours de l'eau claire, pas de
+fruits, pas de pain, pas de sel. Du poisson, et si insuffisamment
+accommodé! Il leur tardait d'arriver aux premiers établissements
+de l'Oubanghi, où toutes ces privations seraient vite oubliées,
+grâce à la généreuse hospitalité des missionnaires.
+
+Ce jour-là, Khamis chercha vainement un emplacement favorable pour
+la halte. Les rives, hérissées de gigantesques roseaux, semblaient
+inabordables. Sur leur base, à demi détrempée, comment effectuer
+un débarquement? Le parcours y gagnait, d'ailleurs, puisque le
+radeau n'interrompit point sa marche.
+
+On navigua ainsi jusqu'à cinq heures. Entre temps, John Cort et
+Max Huber causaient des incidents du voyage. Ils s'en remémoraient
+les divers épisodes depuis le départ de Libreville, les chasses
+intéressantes et fructueuses dans les régions du haut Oubanghi,
+les grands abattages d'éléphants, les dangers de ces expéditions,
+dont ils s'étaient si bien tirés pendant deux mois, puis le retour
+opéré sans encombre jusqu'au tertre des tamarins, les feux
+mouvants, l'apparition du formidable troupeau de pachydermes, la
+caravane attaquée, les porteurs en fuite, le chef Urdax écrasé
+après la chute de l'arbre, la poursuite des éléphants arrêtée sur
+la lisière de la grande forêt...
+
+«Triste dénouement à une campagne si heureuse jusque-là!...
+conclut John Cort. Et qui sait s'il ne sera pas suivi d'un second
+non moins désastreux?...
+
+-- C'est possible, mais, à mon avis, ce n'est pas probable, mon
+cher John...
+
+-- En effet, j'exagère peut-être...
+
+-- Certes, et cette forêt n'a pas plus de mystère que vos grands
+bois du Far West!... Nous n'avons pas même une attaque de Peaux-
+Rouges à redouter!... Ici, ni nomades, ni sédentaires, ni Chiloux,
+ni Denkas, ni Monbouttous, ces féroces tribus qui infestent les
+régions du nord-est en criant: «Viande! viande!» comme de parfaits
+anthropophages qu'ils n'ont jamais cessé d'être!... Non, et ce
+cours d'eau auquel nous avons donné le nom du docteur Johausen,
+dont j'aurais tant désiré de retrouver la trace, ce rio,
+tranquille et sûr, nous conduira sans fatigues à son confluent
+avec l'Oubanghi...
+
+-- L'Oubanghi, mon cher Max, que nous eussions également atteint
+en contournant la forêt, en suivant l'itinéraire de ce pauvre
+Urdax, et cela dans un confortable chariot où rien ne nous eût
+manqué jusqu'au terme du voyage!
+
+-- Vous avez raison, John, et cela eût mieux valu!... Décidément,
+cette forêt est des plus banales et ne mérite pas d'être
+visitée!... Ce n'est qu'un bois, un grand bois, rien de plus!...
+Et, pourtant, elle avait piqué ma curiosité au début... Vous vous
+rappelez ces flammes qui éclairaient sa lisière, ces torches qui
+brillaient à travers les branches de ses premiers arbres!... Puis,
+personne!... Où diable ont pu passer ces négros?... Je me prends
+parfois à les chercher dans la ramure des baobabs, des bombax, des
+tamarins et autres géants de la famille forestière!... Non... pas
+un être humain...
+
+-- Max... dit en ce moment John Cort.
+
+-- John?... répondit Max Huber.
+
+-- Voulez-vous regarder dans cette direction... en aval, sur la
+rive gauche?...
+
+-- Quoi?... Un indigène?...
+
+-- Oui... mais un indigène à quatre pattes!... Là-bas, au-dessus
+des roseaux, une magnifique paire de cornes recourbées en
+carène...»
+
+L'attention du foreloper venait d'être attirée de ce côté.
+
+«Un buffle..., dit-il.
+
+-- Un buffle! répéta Max Huber en saisissant sa carabine. Voilà un
+fameux plat de résistance, et si je le tiens à bonne portée!...»
+
+Khamis donna un vigoureux coup de godille. Le radeau s'approcha
+obliquement de la berge. Quelques instants après il ne s'en
+trouvait pas éloigné d'une trentaine de mètres.
+
+«Que de beefsteaks en perspective!... murmura Max Huber, la
+carabine appuyée sur son genou gauche.
+
+-- À vous le premier coup, Max, lui dit John Cort, et à moi le
+second... s'il est nécessaire...»
+
+Le buffle ne semblait pas disposé à quitter la place. Arrêté sous
+le vent, il reniflait l'air à pleines narines, sans avoir le
+pressentiment du danger qu'il courait. Comme on ne pouvait pas le
+viser au coeur, il fallait le viser à la tête, et c'est ce que fit
+Max Huber, dès qu'il fut assuré de le tenir dans sa ligne de mire.
+
+La détonation retentit, la queue de l'animal tournoya en arrière
+des roseaux, un douloureux mugissement traversa l'espace, et non
+pas le meuglement habituel aux buffles, preuve qu'il avait reçu le
+coup mortel.
+
+«Ça y est!» s'écria Max Huber en lançant, avec l'accent du
+triomphe, cette locution éminemment française.
+
+En effet, John Cort n'eut point à doubler, ce qui économisa une
+seconde cartouche. La bête, tombée entre les roseaux, glissa au
+pied de la berge, lançant un jet de sang qui rougit le long de la
+rive l'eau si limpide du rio Johausen.
+
+Afin de ne pas perdre cette superbe pièce, le radeau se dirigea
+vers l'endroit où le ruminant s'était abattu, et le foreloper prit
+ses dispositions pour le dépecer sur place afin d'en retirer les
+morceaux comestibles.
+
+Les deux amis ne purent qu'admirer cet échantillon des boeufs
+sauvages d'Afrique, d'une taille gigantesque. Lorsque ces animaux
+franchissent les plaines par troupes de deux à trois cents, on se
+figure quelle galopade furieuse au milieu des nuages de poussière
+soulevés sur leur passage!
+
+C'était un onja, nom par lequel le désignent les indigènes, un
+taureau solitaire, plus grand que ses congénères de l'Europe, le
+front plus étroit, le mufle plus allongé, les cornes plus
+comprimées. Si la peau de l'onja sert à fabriquer des buffleteries
+d'une solidité supérieure, si ses cornes fournissent la matière
+des tabatières et des peignes, si ses poils rudes et noirs sont
+employés à rembourrer les chaises et les selles, c'est avec ses
+filets, ses côtelettes, ses entrecôtes qu'on obtient une
+nourriture aussi savoureuse que fortifiante, qu'il s'agisse des
+buffles de l'Asie, de l'Afrique, ou du buffle de l'Amérique. En
+somme, Max Huber avait eu là un coup heureux. À moins qu'un onja
+ne tombe sous la première balle, il est terrible quand il fonce
+sur le chasseur.
+
+Sa hachette et son couteau aidant, Khamis procéda à l'opération du
+dépeçage, à laquelle ses compagnons durent l'aider de leur mieux.
+Il ne fallait pas charger le radeau d'un poids inutile, et vingt
+kilogrammes de cette chair appétissante devaient suffire à
+l'alimentation pendant plusieurs jours.
+
+Or, tandis que s'accomplissait ce haut fait, Llanga, si curieux
+d'ordinaire des choses qui intéressaient son ami Max et son ami
+John, était resté sous le taud, et voici pour quel motif.
+
+Au bruit de la détonation produite par la carabine, le petit être
+s'était tiré de son assoupissement. Ses bras avaient fait un léger
+mouvement. Si ses paupières ne s'étaient pas relevées, du moins,
+de sa bouche entr'ouverte, de ses lèvres décolorées s'était de
+nouveau échappé l'unique mot que Llanga eût surpris jusqu'alors:
+
+«Ngora... ngora!»
+
+Cette fois, Llanga ne se trompait pas. Le mot arrivait bien à son
+oreille, avec une articulation singulière et une sorte de
+grasseyement provoqué par l'_r_ de «ngora».
+
+Ému par l'accent douloureux de cette pauvre créature, Llanga prit
+sa main brûlante d'une fièvre qui durait depuis la veille. Il
+remplit la tasse d'eau fraîche, il essaya de lui en verser
+quelques gouttes dans la bouche sans y parvenir. Les mâchoires,
+aux dents d'une blancheur éclatante, ne se desserrèrent pas.
+Llanga, mouillant alors un peu d'herbe sèche, bassina délicatement
+les lèvres du petit et cela parut lui faire du bien. Sa main
+pressa faiblement celle qui la tenait, et le mot «ngora» fut
+encore prononcé.
+
+Et, qu'on ne l'oublie pas, ce mot, d'origine congolaise, les
+indigènes l'emploient pour désigner la mère... Est-ce donc que ce
+petit être appelait la sienne?...
+
+La sympathie de Llanga se doublait d'une pitié bien naturelle, à
+la pensée que ce mot allait peut-être se perdre dans un dernier
+soupir!... Un singe?... avait dit Max Huber. Non! ce n'était pas
+un singe!... Voilà ce que Llanga, dans son insuffisance
+intellectuelle, n'aurait pu s'expliquer.
+
+Il demeura ainsi pendant une heure, tantôt caressant la main de
+son protégé, tantôt lui imbibant les lèvres, et il ne le quitta
+qu'au moment où le sommeil l'eut assoupi de nouveau.
+
+Alors, Llanga, se décidant à tout dire, vint rejoindre ses amis,
+tandis que le radeau, repoussé de la berge, retombait dans le
+courant.
+
+«Eh bien, redemanda Max Huber en souriant, comment va ton
+singe?...»
+
+Llanga le regarda, comme s'il eût hésité à répondre. Puis, posant
+sa main sur le bras de Max Huber:
+
+«Ce n'est pas un singe..., dit-il.
+
+-- Pas un singe?... répéta John Cort.
+
+-- Allons, il est entêté notre Llanga!... reprit Max Huber.
+Voyons! tu t'es mis dans la tête que c'était un enfant comme
+toi?...
+
+-- Un enfant... pas comme moi... mais un enfant...
+
+-- Écoute, Llanga, reprit John Cort, et plus sérieusement que son
+compagnon, tu prétends que c'est un enfant?...
+
+-- Oui... il a parlé... cette nuit.
+
+-- Il a parlé?...
+
+-- Et il vient de parler tout à l'heure...
+
+-- Et qu'a-t-il dit, ce petit prodige?... demanda Max Huber.
+
+-- Il a dit «ngora»...
+
+-- Quoi!... ce mot que j'avais entendu?... s'écria John Cort qui
+ne cacha pas sa surprise.
+
+-- Oui... «ngora», affirma le jeune indigène.
+
+Il n'y avait que deux hypothèses: ou Llanga avait été dupe d'une
+illusion, ou il avait perdu la tête.
+
+«Vérifions cela, dit John Cort, et, pourvu que cela soit vrai, ce
+sera tout au moins de l'extraordinaire, mon cher Max!»
+
+Tous deux pénétrèrent sous le taud et examinèrent le petit
+dormeur.
+
+Certes, à première vue, on aurait pu affirmer qu'il devait être de
+race simienne. Ce qui frappa tout d'abord John Cort, c'est qu'il
+se trouvait en présence non d'un quadrumane, mais d'un bimane. Or,
+depuis les dernières classifications généralement admises de
+Blumenbach, on sait que seul l'homme appartient à cet ordre dans
+le règne animal. Cette singulière créature ne possédait que deux
+mains, alors que tous les singes, sans exception, en ont quatre,
+et ses pieds paraissaient conformés pour la marche, n'étant point
+préhensifs, comme ceux des types de la race simienne.
+
+John Cort, en premier lieu, le fit remarquer à Max Huber.
+
+«Curieux... très curieux!» répliqua celui-ci.
+
+Quant à la taille de ce petit être, elle ne dépassait pas
+soixante-quinze centimètres.
+
+Il semblait, d'ailleurs, dans son enfance et ne pas avoir plus de
+cinq à six ans. Sa peau, dépourvue de poils, présentait un léger
+duvet roux. Sur son front, son menton, ses joues, aucune apparence
+de système pileux, qui ne foisonnait que sur sa poitrine, les
+cuisses et les jambes. Ses oreilles se terminaient par une chair
+arrondie et molle, différentes de celles des quadrumanes,
+lesquelles sont dépourvues de lobules. Ses bras ne s'allongeaient
+pas démesurément. La nature ne l'avait point gratifié du cinquième
+membre, commun à la plupart des singes, cette queue qui leur sert
+au tact et à la préhension. Il avait la tête de forme ronde,
+l'angle facial d'environ quatre-vingts degrés, le nez épaté, le
+front peu fuyant. Si ce n'étaient pas des cheveux qui garnissaient
+son crâne, c'était du moins une sorte de toison analogue à celle
+des indigènes de l'Afrique centrale. Évidemment, ce type se
+réclamait plus de l'homme que du singe par sa conformation
+générale, et très probablement aussi par son organisation interne.
+
+À quel degré d'étonnement arrivèrent Max Huber et John Cort, on
+l'imaginera, en présence d'un être absolument nouveau qu'aucun
+anthropologiste n'avait jamais observé, et qui, en somme,
+paraissait tenir le milieu entre l'humanité et l'animalité!
+
+Et puis, Llanga avait affirmé qu'il parlait, -- à moins que le
+jeune indigène n'eût pris pour un mot articulé ce qui n'était
+qu'un cri ne répondant point à une idée quelconque, un cri dû à
+l'instinct, non à l'intelligence.
+
+Les deux amis restaient silencieux, espérant que la bouche du
+petit s'entr'ouvrirait, tandis que Llanga continuait de lui
+bassiner le front et les tempes. Sa respiration, cependant, était
+moins haletante, sa peau moins chaude, et l'accès de fièvre
+touchait à son terme. Enfin ses lèvres se détendirent légèrement.
+
+«Ngora... ngora!...» répéta-t-il.
+
+«Par exemple, s'écria Max Huber, voilà bien qui passe toute
+raison!»
+
+Et ni l'un ni l'autre ne voulaient croire à ce qu'ils venaient
+d'entendre.
+
+Quoi! cet être quel qu'il fût, qui n'occupait certainement pas le
+degré supérieur de l'échelle animale, possédait le don de la
+parole!... S'il n'avait prononcé jusqu'alors que ce seul mot de la
+langue congolaise, n'était-il pas à supposer qu'il en employait
+d'autres, qu'il avait des idées, qu'il savait les traduire par des
+phrases?...
+
+Ce qu'il y avait à regretter, c'était que ses yeux ne s'ouvrissent
+pas, qu'on ne pût y chercher ce regard où la pensée se reflète et
+qui répond à tant de choses. Mais ses paupières restaient fermées,
+et rien n'indiquait qu'elles fussent prêtes à se relever...
+
+Cependant, John Cort, penché sur lui, épiait les mots ou les cris
+qui auraient pu lui échapper. Il soutenait sa tête sans qu'il se
+réveillât, et quelle fut sa surprise, quand il vit un cordon
+enroulé autour de ce petit cou.
+
+Il fit glisser ce cordon, fait d'une tresse de soie, afin de
+saisir le noeud d'attache, et presque aussitôt il disait:
+
+«Une médaille!...
+
+-- Une médaille?...» répéta Max Huber.
+
+John Cort dénoua le cordon.
+
+Oui! une médaille en nickel, grande comme un sou, avec un nom
+gravé d'un côté, un profil gravé de l'autre.
+
+Le nom, c'était celui de Johausen; le profil, c'était celui du
+docteur.
+
+«Lui!... s'écria Max Huber, et ce gamin, décoré de l'ordre du
+professeur allemand, dont nous avons retrouvé la cage vide!»
+
+Que ces médailles eussent été répandues dans la région du
+Cameroun, rien d'étonnant à cela, puisque le docteur Johausen en
+avait maintes fois distribué aux Congolaises et aux Congolais.
+Mais qu'un insigne de ce genre fût attaché précisément au cou de
+cet étrange habitant de la forêt de l'Oubanghi...
+
+«C'est fantastique, déclara Max Huber, et, à moins que ces mi-
+singes mi-hommes n'aient volé cette médaille dans la caisse du
+docteur...
+
+-- Khamis?...» appela John Cort.
+
+S'il appelait le foreloper, c'était pour le mettre au courant de
+ces choses extraordinaires, et lui demander ce qu'il pensait de
+cette découverte.
+
+Mais, au même moment, se fit entendre la voix du foreloper, qui
+criait:
+
+«Monsieur Max... monsieur John!...»
+
+Les deux jeunes gens sortirent du taud et s'approchèrent de
+Khamis.
+
+«Écoutez», dit celui-ci.
+
+À cinq cents mètres en aval, la rivière obliquait brusquement vers
+la droite par un coude où les arbres réapparaissaient en épais
+massifs. L'oreille, tendue dans cette direction, percevait un
+mugissement sourd et continu, qui ne ressemblait en rien à des
+beuglements de ruminants ou des hurlements de fauves. C'était une
+sorte de brouhaha qui s'accroissait à mesure que le radeau gagnait
+de ce côté...
+
+«Un bruit suspect... dit John Cort.
+
+-- Et dont je ne reconnais pas la nature, ajouta Max Huber.
+
+-- Peut-être existe-t-il là-bas une chute ou un rapide?... reprit
+le foreloper. Le vent souffle du sud, et je sens que l'air est
+tout mouillé!»
+
+Khamis ne se trompait pas. À la surface du rio passait comme une
+vapeur liquide qui ne pouvait provenir que d'une violente
+agitation des eaux.
+
+Si la rivière était barrée par un obstacle, si la navigation
+allait être interrompue, cela constituait une éventualité assez
+grave pour que Max Huber et John Cort ne songeassent plus à Llanga
+ni à son protégé.
+
+Le radeau dérivait avec une certaine rapidité, et, au delà du
+tournant, on serait fixé sur les causes de ce lointain tumulte.
+
+Le coude franchi, les craintes du foreloper ne furent que trop
+justifiées.
+
+À cent toises environ, un entassement de roches noirâtres formait
+barrage d'une rive à l'autre, sauf à son milieu, où les eaux se
+précipitaient en le couronnant d'écume. De chaque côté, elles
+venaient se heurter contre une digue naturelle et, à certains
+endroits, bondissaient par-dessus. C'était, à la fois, le rapide
+au centre, la chute latéralement. Si le radeau ne ralliait pas
+l'une des berges, si on ne parvenait pas à l'y fixer solidement,
+il serait entraîné et se briserait contre le barrage, à moins
+qu'il ne chavirât dans le rapide.
+
+Tous avaient gardé leur sang-froid. D'ailleurs, pas un instant à
+perdre, car la vitesse du courant s'accentuait.
+
+«À la berge... à la berge!» cria Khamis.
+
+Il était alors six heures et demie, et, par ce temps brumeux, le
+crépuscule ne laissait déjà plus qu'une douteuse clarté, qui ne
+permettait guère de distinguer les objets.
+
+Cette difficulté, ajoutée à tant d'autres, compliquait la
+manoeuvre.
+
+Ce fut en vain que Khamis essaya de diriger le radeau vers la
+berge. Ses forces n'y suffisaient pas. Max Huber se joignit à lui
+afin de résister au courant qui portait en droite ligne vers le
+centre du barrage. À deux, ils obtinrent un certain résultat, et
+auraient réussi à sortir de cette dérive, si la godille ne se fût
+rompue.
+
+«Soyons prêts à nous jeter sur les roches, avant d'être engagés
+dans le rapide... commanda Khamis.
+
+-- Pas autre chose à faire!» répondit John Cort.
+
+À tout ce bruit, Llanga venait de quitter le taud. Il regarda, il
+comprit le danger... Au lieu de songer à lui, il songea à l'autre,
+au petit. Il vint le prendre dans ses bras, et s'agenouilla à
+l'arrière.
+
+Une minute après, le radeau était repris par le rapide. Toutefois,
+peut-être ne heurterait-il pas le barrage et descendrait-il sans
+chavirer?...
+
+La mauvaise chance l'emporta, et ce fut contre un des rochers de
+gauche que le fragile appareil butta avec une violence extrême. En
+vain Khamis et ses compagnons essayèrent-ils de s'accrocher au
+barrage, sur lequel ils parvinrent à lancer la caisse de
+cartouches, les armes, les ustensiles...
+
+Tous furent précipités dans le tourbillon à l'instant où
+s'écrasait le radeau, dont les débris disparurent en aval au
+milieu des eaux mugissantes.
+
+CHAPITRE XII
+_Sous bois_
+
+Le lendemain, trois hommes étaient étendus près d'un foyer dont
+les derniers charbons achevaient de se consumer. Vaincus par la
+fatigue, incapables de résister au sommeil, après avoir repris
+leurs vêtements séchés devant ce feu, ils s'étaient endormis.
+
+Quelle heure était-il et même faisait-il jour ou faisait-il
+nuit?... Aucun d'eux ne l'eût pu dire. Cependant, à supputer le
+temps écoulé depuis la veille, il semblait bien que le soleil dût
+être au-dessus de l'horizon. Mais dans quelle direction se plaçait
+l'est?... Cette demande, si elle eût été faite, fût restée sans
+réponse.
+
+Ces trois hommes étaient-ils donc au fond d'une caverne, en un
+lieu impénétrable à la lumière diurne?...
+
+Non, autour d'eux se pressaient des arbres en si grand nombre
+qu'ils arrêtaient le regard à la distance de quelques mètres. Même
+pendant la flambée, entre les énormes troncs et les lianes qui se
+tendaient de l'un à l'autre, il eût été impossible de reconnaître
+un sentier praticable à des piétons. La ramure inférieure
+plafonnait à une cinquantaine de pieds seulement. Au-dessus, si
+dense était le feuillage, jusqu'à l'extrême cime, que ni la clarté
+des étoiles ni les rayons du soleil ne passaient au travers. Une
+prison n'aurait pas été plus obscure, ses murs n'eussent pas été
+plus infranchissables, et ce n'était pourtant qu'un des sous-bois
+de la grande forêt.
+
+Dans ces trois hommes, on eût reconnu John Cort, Max Huber et
+Khamis.
+
+Par quel enchaînement de circonstances se trouvaient-ils en cet
+endroit?... Ils l'ignoraient. Après la dislocation du radeau
+contre le barrage, n'ayant pu se retenir aux roches, ils avaient
+été précipités dans les eaux du rapide, et ne savaient rien de ce
+qui avait suivi cette catastrophe. À qui le foreloper et ses
+compagnons devaient-ils leur salut?... Qui les avait transportés
+jusqu'à cet épais massif avant qu'ils eussent repris
+connaissance?...
+
+Par malheur, tous n'avaient pas échappé à ce désastre. L'un d'eux
+manquait, l'enfant adoptif de John Cort et de Max Huber, le pauvre
+Llanga, et aussi le petit être qu'il avait sauvé une première
+fois... Et qui sait si ce n'était pas en voulant le sauver une
+seconde qu'il avait péri avec lui?...
+
+Maintenant, Khamis, John Cort, Max Huber, ne possédaient ni
+munitions ni armes, aucun ustensile, sauf leurs couteaux de poche
+et la hachette, que le foreloper portait à sa ceinture. Plus de
+radeau, et d'ailleurs de quel côté se fussent-ils dirigés pour
+rencontrer le cours du rio Johausen?...
+
+Et la question de nourriture, comment la résoudre? Les produits de
+la chasse allaient faire défaut?... Khamis, John Cort et Max Huber
+en seraient-ils réduits aux racines, aux fruits sauvages,
+insuffisantes ressources et très problématiques?... N'était-ce pas
+la perspective de mourir de faim à bref délai?...
+
+Délai de deux ou trois jours, toutefois, car l'alimentation serait
+du moins assurée pour ce laps de temps. Ce qui restait du buffle
+avait été déposé en cet endroit. Après s'en être partagé les
+quelques tranches déjà cuites, ils s'étaient endormis autour de ce
+feu prêt à s'éteindre.
+
+John Cort se réveilla le premier au milieu d'une obscurité que la
+nuit n'aurait pas rendue plus profonde. Ses yeux s'accoutumant à
+ces ténèbres, il aperçut vaguement Max Huber et Khamis couchés au
+pied des arbres. Avant de les tirer de leur sommeil, il alla
+ranimer le foyer en rapprochant les bouts de tisons qui brûlaient
+sous la cendre. Puis il ramassa une brassée de bois mort, d'herbes
+sèches, et bientôt une flamme pétillante jeta ses lueurs sur le
+campement.
+
+«À présent, dit John Cort, avisons à sortir de là, mais
+comment?...»
+
+Le pétillement du foyer ne tarda pas à réveiller Max Huber et
+Khamis. Ils se relevèrent presque au même instant. Le sentiment de
+la situation leur revint, et ils firent ce qu'il y avait à faire:
+ils tinrent conseil.
+
+«Où sommes-nous?... demanda Max Huber.
+
+-- Où l'on nous a transportés, répondit John Cort, et j'entends
+par là que nous ne savons rien de ce qui s'est passé depuis...
+
+-- Depuis une nuit et un jour peut-être..., ajouta Max Huber. Est-
+ce hier que notre radeau s'est brisé contre le barrage?... Khamis,
+avez-vous quelque idée à ce sujet?...»
+
+Pour toute réponse, le foreloper se contenta de secouer la tête.
+Impossible de déterminer le compte du temps écoulé, ni de dire
+dans quelles conditions s'était effectué le sauvetage.
+
+«Et Llanga?... demanda John Cort. Il a certainement péri puisqu'il
+n'est pas avec nous!... Ceux qui nous ont sauvés n'ont pu le
+retirer du rapide...
+
+-- Pauvre enfant! soupira Max Huber, il avait pour nous une si
+vive affection!... Nous l'aimions... nous lui aurions fait une
+existence si heureuse!... L'avoir arraché aux mains de ces Denkas,
+et maintenant... Pauvre enfant!»
+
+Les deux amis n'eussent pas hésité à risquer leur vie pour
+Llanga... Mais, eux aussi, ils avaient été bien près de périr dans
+le tourbillon, et ils ignoraient à qui était dû leur salut...
+
+Inutile d'ajouter qu'ils ne songeaient plus à la singulière
+créature recueillie par le jeune indigène, et qui s'était noyée
+avec lui, sans doute. Bien d'autres questions les préoccupaient à
+cette heure, -- questions autrement graves que ce problème
+d'anthropologie relatif à un type moitié homme et moitié singe.
+
+John Cort reprit:
+
+«Lorsque je fais appel à ma mémoire, je ne me rappelle plus rien
+des faits qui ont suivi la collision contre le barrage... Un peu
+avant, il m'a semblé voir Khamis debout, lançant les armes et les
+ustensiles sur les roches...
+
+-- Oui, dit Khamis, et assez heureusement pour que ces objets ne
+soient pas tombés dans le rio... Ensuite...
+
+-- Ensuite, déclara Max Huber, au moment où nous avons été
+engloutis, j'ai cru... oui... j'ai cru apercevoir des hommes...
+
+-- Des hommes... en effet..., répondit vivement John Cort, des
+indigènes qui en gesticulant, en criant, se précipitèrent vers le
+barrage...
+
+-- Vous avez vu des indigènes?... demanda le foreloper, très
+surpris.
+
+-- Une douzaine environ, affirma Max Huber, et ce sont eux,
+suivant toute probabilité, qui nous ont retirés du rio...
+
+-- Puis, ajouta John Cort, sans que nous eussions repris
+connaissance, ils nous ont transportés en cet endroit... avec ce
+reste de provisions... Enfin, après avoir allumé ce feu, ils se
+sont hâtés de disparaître...
+
+-- Et ont même si bien disparu, ajouta Max Huber, que nous n'en
+retrouvons pas trace!... C'est montrer qu'ils tenaient peu à notre
+gratitude...
+
+-- Patience, mon cher Max, répliqua John Cort, il est possible
+qu'ils soient autour de ce campement... Comment admettre qu'ils
+nous y eussent conduits pour nous abandonner ensuite?...
+
+-- Et en quel lieu!... s'écria Max Huber. Qu'il y ait dans cette
+forêt de l'Oubanghi des fourrés si épais, cela passe
+l'imagination!... Nous sommes en pleine obscurité...
+
+-- D'accord... mais fait-il jour?...» observa John Cort.
+
+Cette question ne tarda pas à se résoudre affirmativement. Si
+opaque que fût le feuillage, on percevait au-dessus de la cime des
+arbres, hauts de cent à cent cinquante pieds, les vagues lueurs de
+l'espace. Il ne paraissait pas douteux que le soleil, en ce
+moment, éclairât l'horizon. Les montres de John Cort et de Max
+Huber, trempées des eaux du rio, ne pouvaient plus indiquer
+l'heure. Il faudrait donc s'en rapporter à la position du disque
+solaire, et encore ne serait-ce possible que si ses rayons
+pénétraient à travers les ramures.
+
+Tandis que les deux amis échangeaient ces diverses questions
+auxquelles ils ne savaient comment répondre, Khamis les écoutait
+sans prononcer une parole. Il s'était relevé, il parcourait
+l'étroite place que ces énormes arbres laissaient libre, entourée
+d'une barrière de lianes et de sizyphus épineux. En même temps, il
+cherchait à découvrir un coin de ciel dans l'intervalle des
+branches; il tentait de retrouver en lui ce sens de l'orientation
+qui n'aurait jamais occasion pareille de s'exercer utilement. S'il
+avait déjà traversé les bois du Congo ou du Cameroun, il ne
+s'était pas engagé à travers des régions si impénétrables. Cette
+partie de la grande forêt ne pouvait être comparée à celle que ses
+compagnons et lui avaient franchie depuis la lisière jusqu'au rio
+Johausen. À partir de ce point, ils étaient généralement dirigés
+vers le sud-ouest. Mais de quel côté était maintenant le sud-
+ouest, et l'instinct de Khamis le fixerait-il à cet égard?...
+
+Au moment où John Cort, devinant son hésitation, allait
+l'interroger, ce fut lui qui demanda:
+
+«Monsieur Max, vous êtes certain d'avoir aperçu des indigènes près
+du barrage?...
+
+-- Très certain, Khamis, au moment où le radeau se fracassait
+contre les roches.
+
+-- Et sur quelle rive?...
+
+-- Sur la rive gauche.
+
+-- Vous dites bien la rive gauche?...
+
+-- Oui... la rive gauche.
+
+-- Nous serions donc à l'est du rio?...
+
+-- Sans doute, et, par conséquent, ajouta John Cort, dans la
+partie la plus profonde de la forêt... Mais à quelle distance du
+rio Johausen?...
+
+-- Cette distance ne peut être considérable, déclara Max Huber.
+L'estimer à quelques kilomètres, ce serait exagérer. Il est
+inadmissible que nos sauveteurs, quels qu'ils soient, nous aient
+transportés loin...
+
+-- Je suis de cet avis, affirma Khamis, le rio ne peut pas être
+éloigné... aussi avons-nous intérêt à le rejoindre, puis à
+reprendre notre navigation au-dessous du barrage, dès que nous
+aurons construit un radeau...
+
+-- Et comment vivre jusque-là, puis pendant la descente vers
+l'Oubanghi?... objecta Max Huber. Nous n'avons plus les ressources
+de la chasse...
+
+-- En outre, fit remarquer John Cort, de quel côté chercher le rio
+Johausen?... Que nous ayons débarqué sur la rive gauche, je
+l'accorde... Mais, avec l'impossibilité de s'orienter, peut-on
+affirmer que le rio soit dans une direction plutôt que dans une
+autre?...
+
+-- Et d'abord, demanda Max Huber, par où, s'il vous plaît, sortir
+de ce fourré?...
+
+-- Par là», répondit le foreloper.
+
+Et il montrait une déchirure du rideau de lianes à travers
+laquelle ses compagnons et lui avaient dû être introduits en cet
+endroit. Au-delà se dessinait une sente obscure et sinueuse qui
+semblait praticable.
+
+Où cette sente conduisait-elle?... Était-ce au rio?... Rien de
+moins certain... Ne se croisait-elle pas avec d'autres?... Ne
+risquait-on pas de s'égarer dans ce labyrinthe?... D'ailleurs,
+avant quarante-huit heures, ce qui restait du buffle serait
+dévoré... Et après?... Quant à étancher sa soif, les pluies
+étaient assez fréquentes pour écarter toute crainte à cet égard.
+
+«Dans tous les cas, observa John Cort, ce n'est pas en prenant
+racine ici que l'on se tirera d'embarras, et il faut au plus tôt
+quitter la place...
+
+-- Mangeons d'abord», dit Max Huber.
+
+Environ un kilogramme de viande fut partagé en trois parts, et
+chacun dut se contenter de ce mince repas!...
+
+«Et dire, reprit Max Huber, que nous ne savons même pas si c'est
+un déjeuner ou un dîner...
+
+-- Qu'importe! répliqua John Cort, l'estomac n'a que faire de ces
+distinctions...
+
+-- Soit, mais il a besoin de boire, l'estomac, et quelques gouttes
+du rio Johausen, je les accueillerais comme le meilleur cru des
+vins de France!...»
+
+Tandis qu'ils mangeaient, ils étaient redevenus silencieux. De
+cette obscurité se dégageait une vague impression d'inquiétude et
+de malaise. L'atmosphère, imprégnée des senteurs humides du sol,
+s'alourdissait sous ce dôme de feuillage. En ce milieu qui
+semblait même impropre au vol des oiseaux, pas un cri, pas un
+chant, pas un battement d'aile. Parfois le bruit sec d'une branche
+morte dont la chute s'amortissait au contact du tapis de mousses
+spongieuses étendu d'un tronc à l'autre. Par instants, aussi, un
+sifflement aigu, puis le froufrou entre les feuilles sèches d'un
+de ces serpenteaux des brousses, longs de cinquante à soixante
+centimètres, heureusement inoffensifs. Quant aux insectes, ils
+bourdonnaient comme d'habitude et n'avaient point épargné leurs
+piqûres.
+
+Le repas achevé, tous trois se levèrent.
+
+Après avoir ramassé le morceau de buffle, Khamis se dirigea vers
+le passage que laissaient entre elles les lianes.
+
+En cet instant, à plusieurs reprises et d'une voix forte, Max
+Huber jeta cet appel:
+
+«Llanga!... Llanga!... Llanga!...»
+
+Ce fut en vain, et aucun écho ne renvoya le nom du jeune indigène.
+
+«Partons», dit le foreloper.
+
+Et il prit les devants.
+
+À peine avait-il mis le pied sur la sente qu'il s'écria:
+
+«Une lumière!...»
+
+Max Huber et John Cort s'avancèrent vivement.
+
+«Les indigènes?... dit l'un.
+
+-- Attendons!» répondit l'autre.
+
+La lumière -- très probablement une torche enflammée --
+apparaissait en direction de la sente à quelques centaines de pas.
+Elle n'éclairait la profondeur du bois que dans un faible rayon,
+piquant de vives lueurs le dessous des hautes ramures.
+
+Où se dirigeait celui qui portait cette torche?... Était-il
+seul?... Y avait-il lieu de craindre une attaque, ou était-ce un
+secours qui arrivait?...
+
+Khamis et les deux amis hésitaient à s'engager plus avant dans la
+forêt.
+
+Deux ou trois minutes s'écoulèrent.
+
+La torche ne s'était pas déplacée.
+
+Quant à supposer que cette lueur fût celle d'un feu follet, non
+assurément, étant donnée sa fixité.
+
+«Que faire?... demanda John Cort.
+
+-- Marcher vers cette lumière, puisqu'elle ne vient pas à nous,
+répondit Max Huber.
+
+-- Allons», dit Khamis.
+
+Le foreloper remonta la sente de quelques pas. Aussitôt la torche
+de s'éloigner. Le porteur s'était-il donc aperçu que ces trois
+étrangers venaient de se mettre en mouvement?... Voulait-on
+éclairer leur marche sous ces obscurs massifs de la forêt, les
+ramener vers le rio Johausen ou tout autre cours d'eau tributaire
+de l'Oubanghi?...
+
+Ce n'était pas le cas de temporiser. Il fallait d'abord suivre
+cette lumière, puis tenter de reprendre la route vers le sud-
+ouest.
+
+Et les voici suivant l'étroit sentier, sur un sol dont les herbes
+étaient refoulées depuis longtemps, les lianes rompues, les
+broussailles écartées par le passage des hommes ou des animaux.
+
+Sans parler des arbres que Khamis et ses compagnons avaient déjà
+rencontrés, il en était d'autres d'espèce plus rare, tel le gura
+crepitans à fruits explosibles, qui ne s'était encore trouvé qu'en
+Amérique dans la famille des euphorbiacées, dont l'écorce tendre
+renferme une substance laiteuse, et dont la noix éclate à grand
+bruit en lançant au loin sa semence; tel le tsofar, l'arbre
+siffleur, entre les branches duquel le vent sifflait comme à
+travers une fente, et qui n'avait été signalé que dans les forêts
+nubiennes.
+
+John Cort, Max Huber et Khamis marchèrent ainsi pendant trois
+heures environ, et, lorsqu'ils firent halte après cette première
+étape, la lumière s'arrêta au même instant...
+
+«Décidément, c'est un guide, déclara Max Huber, un guide d'une
+parfaite complaisance!... Si nous savions seulement où il nous
+mène...
+
+-- Qu'il nous sorte de ce labyrinthe, répondit John Cort, et je ne
+lui en demande pas davantage!... Eh bien, Max, tout cela, est-ce
+assez extraordinaire?...
+
+-- Assez... en effet!...
+
+-- Pourvu que cela ne le devienne pas trop, cher ami!» ajouta John
+Cort.
+
+Pendant l'après-midi, le sinueux sentier ne cessa de courir sous
+les frondaisons de plus en plus opaques. Khamis se tenait en tête,
+ses compagnons derrière lui, en file indienne, car il n'y avait
+passage que pour une seule personne. S'ils pressaient parfois le
+pas, afin de se rapprocher de leur guide, celui-ci, pressant
+également le sien, maintenait invariablement sa distance.
+
+Vers six heures du soir, d'après l'estime, quatre à cinq lieues
+avaient dû être franchies depuis le départ. Cependant, l'intention
+de Khamis, en dépit de la fatigue, était de suivre la lumière,
+tant qu'elle se montrerait, et il allait se remettre en marche,
+lorsqu'elle s'éteignit soudain.
+
+«Faisons halte, dit John Cort. C'est évidemment une indication qui
+nous est donnée...
+
+-- Ou plutôt un ordre, observa Max Huber.
+
+-- Obéissons donc, répliqua le foreloper, et passons la nuit en
+cet endroit.
+
+-- Mais demain, ajouta John Cort, la lumière va-t-elle
+reparaître?...»
+
+C'était la question.
+
+Tous trois s'étendirent au pied d'un arbre. On se partagea un
+morceau de buffle, et, heureusement, il fut possible de se
+désaltérer à un petit filet liquide qui serpentait sous les
+herbes. Bien que les pluies fussent fréquentes dans cette région
+forestière, il n'était pas tombé une seule goutte d'eau depuis
+quarante-huit heures.
+
+«Qui sait même, remarqua John Cort, si notre guide n'a pas
+précisément choisi cet endroit parce que nous y trouverions à nous
+désaltérer?...
+
+-- Délicate attention», avoua Max Huber, en puisant un peu de
+cette eau fraîche au moyen d'une feuille roulée en cornet.
+
+Quelque inquiétante que fût la situation, la lassitude l'emporta,
+le sommeil ne se fit pas attendre. Mais John Cort et Max Huber ne
+s'endormirent pas sans avoir parlé de Llanga... Le pauvre enfant!
+S'était-il noyé dans le rapide?... S'il avait été sauvé, pourquoi
+ne l'avait-on pas revu?... Pourquoi n'avait-il pas rejoint ses
+deux amis, John et Max?...
+
+Lorsque les dormeurs se réveillèrent, une faible lueur, perçant
+les branchages, indiqua qu'il faisait jour. Khamis crut pouvoir
+conclure qu'ils avaient suivi la direction de l'est. Par malheur,
+c'était aller du mauvais côté... En tout cas, il n'y avait qu'à
+reprendre la route.
+
+«Et la lumière?... dit John Cort.
+
+-- La voici qui reparaît, répondit Khamis.
+
+-- Ma foi, s'écria Max Huber, c'est l'étoile des rois Mages...
+Toutefois elle ne nous conduit pas vers l'occident, et quand
+arriverons-nous à Bethléem?...»
+
+Aucune aventure ne marqua cette journée du 22 mars. La torche
+lumineuse ne cessa de guider la petite troupe toujours en
+direction de l'est.
+
+De chaque côté de la sente, la futaie paraissait impénétrable, des
+troncs serrés les uns contre les autres, un inextricable
+entrelacement de broussailles. Il semblait que le foreloper et ses
+compagnons fussent engagés à travers un interminable boyau de
+verdure. Sur plusieurs points cependant, quelques sentiers, non
+moins étroits, coupaient celui que choisissait le guide, et, sans
+lui, Khamis n'aurait su lequel prendre.
+
+Pas un seul ruminant ne fut aperçu, et comment des animaux de
+grande taille se seraient-ils aventurés jusque-là? Plus de ces
+passées dont le foreloper avait profité avant d'atteindre les
+rives du rio Johausen.
+
+Aussi, lors même que les deux chasseurs auraient eu leurs fusils,
+combien inutiles, puisqu'il ne se présentait pas une seule pièce
+de gibier!
+
+C'était donc avec une appréhension très justifiée que John Cort,
+Max Huber et le foreloper voyaient leur nourriture presque
+entièrement épuisée. Encore un repas, et il ne resterait plus
+rien. Et si, le lendemain, ils n'étaient pas arrivés à
+destination, c'est-à-dire au terme de cet extraordinaire
+cheminement à la suite de cette mystérieuse lumière, que
+deviendraient-ils?...
+
+Comme la veille, la torche s'éteignit vers le soir, et, comme la
+précédente, cette nuit se passa sans trouble.
+
+Lorsque John Cort se releva le premier, il réveilla ses compagnons
+en s'écriant:
+
+«On est venu ici pendant que nous dormions!»
+
+En effet, un feu était allumé, quelques charbons ardents formaient
+braise, et un morceau d'antilope pendait à la basse branche d'un
+acacia au-dessus d'un petit ruisseau.
+
+Cette fois, Max Huber ne fit pas même entendre une exclamation de
+surprise.
+
+Ni ses compagnons ni lui ne voulaient discuter les étrangetés de
+cette situation, ce guide inconnu qui les conduisait vers un but
+non moins inconnu, ce génie de la grande forêt dont ils suivaient
+les traces depuis l'avant-veille...
+
+La faim se faisant vivement sentir, Khamis fit griller le morceau
+d'antilope, qui suffirait pour les deux repas de midi et du soir.
+
+À ce moment, la torche redonna le signal du départ.
+
+Marche reprise et dans les mêmes conditions. Toutefois, l'après-
+midi, on put constater que l'épaisseur de la futaie diminuait peu
+à peu. Le jour y pénétrait davantage, tout au moins à travers la
+cime des arbres. Pourtant, il fut encore impossible de distinguer
+l'être quelconque qui cheminait en avant.
+
+Ainsi que la veille, de cinq à six lieues, toujours à l'estime,
+furent franchies pendant cette journée. Depuis le rio Johausen, le
+parcours pouvait être d'une soixantaine de kilomètres.
+
+Ce soir-là, à l'instant où s'éteignit la torche, Khamis, John Cort
+et Max Huber s'arrêtèrent. Il faisait nuit, sans doute, car une
+obscurité profonde enveloppait ce massif. Très fatigués de ces
+longues étapes, après avoir achevé le morceau d'antilope, après
+s'être désaltérés d'eau fraîche, tous trois s'étendirent au pied
+d'un arbre et s'endormirent...
+
+Et -- en rêve assurément -- est-ce que Max Huber ne crut pas
+entendre le son d'un instrument qui jouait au-dessus de sa tête la
+valse si connue du _Freyschutz_ de Weber!...
+
+CHAPITRE XIII
+_Le village aérien_
+
+Le lendemain, à leur réveil, le foreloper et ses compagnons
+observaient, non sans grande surprise, que l'obscurité était plus
+profonde encore en cette partie de la forêt. Faisait-il jour?...
+ils n'auraient pu l'affirmer. Quoi qu'il en soit, la lumière qui
+les guidait depuis soixante heures ne reparaissait pas. Donc
+nécessité d'attendre qu'elle se montrât pour reprendre la marche.
+
+Toutefois, une remarque fut faite par John Cort -- remarque dont
+ses compagnons et lui déduisirent aussitôt certaines conséquences:
+
+«Ce qui est à noter, dit-il, c'est que nous n'avons point eu de
+feu ce matin et personne n'est venu pendant notre sommeil nous
+apporter notre ordinaire...
+
+-- C'est d'autant plus regrettable, ajouta Max Huber, qu'il ne
+reste plus rien...
+
+-- Peut-être, reprit le foreloper, cela indique-t-il que nous
+sommes arrivés...
+
+-- Où?... demanda John Cort.
+
+-- Où l'on nous conduisait, mon cher John!»
+
+C'était une réponse qui ne répondait pas; mais le moyen d'être
+plus explicite?...
+
+Autre remarque: si la forêt était plus obscure, il ne semblait pas
+qu'elle fût plus silencieuse. On entendait comme une sorte de
+bourdonnement aérien, une rumeur désordonnée, qui venait des
+ramures supérieures. En regardant, Khamis, Max Huber et John Cort
+distinguaient vaguement comme un large plafond étendu à une
+centaine de pieds au-dessus du sol.
+
+Nul doute, il existait à cette hauteur un prodigieux
+enchevêtrement de branches, sans aucun interstice par lequel se
+fût glissée la clarté du jour. Une toiture de chaume n'aurait pas
+été plus impénétrable à la lumière. Cette disposition expliquait
+l'obscurité qui régnait sous les arbres.
+
+À l'endroit où tous les trois avaient campé cette nuit-là, la
+nature du sol était très modifiée. Plus de ces ronces entremêlées,
+de ces sizyphus épineux qui l'obstruaient en dehors de la sente.
+Une herbe presque rase, et aucun ruminant n'eût pu «y tondre la
+largeur de sa langue». Que l'on se figure une prairie dont ni les
+pluies ni les sources n'arroseraient jamais la surface.
+
+Les arbres, laissant entre eux des intervalles de vingt à trente
+pieds, ressemblaient aux bas piliers d'une substruction colossale
+et leurs ramures devaient couvrir une aire de plusieurs milliers
+de mètres superficiels.
+
+Là, en effet, s'aggloméraient ces sycomores africains dont le
+tronc se compose d'une quantité de tiges soudées entre elles; des
+bombax au fût symétrique, aux racines gigantesques et d'une taille
+supérieure à celle de leurs congénères; des baobabs,
+reconnaissables à la forme de courge qu'ils prennent à leur base,
+d'une circonférence de vingt à trente mètres, et que surmonte un
+énorme faisceau de branches pendantes; des palmiers doum à tronc
+bifurqué; des palmiers deleb à tronc gibbeux; des fromagers à
+tronc évidé en une série de cavités assez grandes pour qu'un homme
+puisse s'y blottir; des acajous donnant des billes d'un mètre
+cinquante de diamètre et que l'on peut creuser en embarcations de
+quinze à dix-huit mètres, d'une capacité de trois à quatre tonnes;
+des dragonniers aux gigantesques dimensions; des bauhinias,
+simples arbrisseaux sous d'autres latitudes, ici les géants de
+cette famille de légumineuses. On imagine ce que devait être
+l'épanouissement des cimes, de ces arbres à quelques centaines de
+pieds dans les airs.
+
+Une heure environ s'écoula. Khamis ne cessait de promener ses
+regards en tous sens, guettant la lueur conductrice... Et pourquoi
+eût-il renoncé à suivre le guide inconnu?... Il est vrai, son
+instinct, joint à de certaines observations, l'incitait à penser
+qu'il s'était toujours dirigé vers l'est. Or, ce n'était pas de ce
+côté que se dessinait le cours de l'Oubanghi, ce n'était pas le
+chemin du retour... Où donc les avait entraînés cette étrange
+lumière?...
+
+Puisqu'elle ne reparaissait pas, que faire?... Quitter cet
+endroit?... Pour aller où?... Y demeurer?... Et se nourrir en
+route?... On avait déjà faim et soif...
+
+«Cependant, dit John Cort, nous serons bien forcés de partir, et
+je me demande s'il ne vaudrait pas mieux se mettre tout de suite
+en marche...
+
+-- De quel côté?...» objecta Max Huber.
+
+C'était la question, et sur quel indice pouvait-on s'appuyer pour
+la résoudre?...
+
+«Enfin, reprit John Cort impatienté, nos pieds ne sont pas
+enracinés ici, que je sache!... La circulation est possible entre
+ces arbres, et l'obscurité n'est pas si profonde qu'on ne puisse
+se diriger...
+
+-- Venez!...» ordonna Khamis.
+
+Et tous trois allèrent en reconnaissance sur une étendue d'un
+demi-kilomètre. Ils foulaient invariablement le même sol
+débroussaillé, le même tapis nu et sec, tel qu'il eût été sous
+l'abri d'une toiture impénétrable à la pluie comme aux rayons du
+soleil. Partout les mêmes arbres, dont on ne voyait que les basses
+branches. Et toujours aussi cette rumeur confuse qui semblait
+tomber d'en haut et dont l'origine demeurait inexplicable.
+
+Ce dessous de forêt était-il absolument désert?... Non, et, à
+plusieurs reprises, Khamis crut apercevoir des ombres se glisser
+entre les arbres. Était-ce une illusion?... Il ne savait trop que
+penser. Enfin, après une demi-heure infructueusement employée, ses
+compagnons et lui vinrent s'asseoir près du tronc d'un bauhinia.
+
+Leurs yeux commençaient à se faire à cette obscurité, qui
+s'atténuait d'ailleurs. Grâce au soleil montant, un peu de clarté
+se propageait sous ce plafond tendu au-dessus du sol. Déjà on
+pouvait distinguer les objets à une vingtaine de pas.
+
+Et voici que ces mots furent prononcés à mi-voix par le foreloper:
+
+«Quelque chose remue là-bas...
+
+-- Un animal ou un homme?... demanda John Cort en regardant dans
+cette direction.
+
+-- Ce serait un enfant, en tout cas, fit observer Khamis, car il
+est de petite taille...
+
+-- Un singe, parbleu!» déclara Max Huber.
+
+Immobiles, ils gardaient le silence, afin de ne point effrayer
+ledit quadrumane. Si l'on parvenait à s'en emparer, eh bien malgré
+la répugnance manifestée pour la chair simienne par Max Huber et
+John Cort... Il est vrai, faute de feu, comment griller ou
+rôtir?... À mesure qu'il s'approchait, cet être ne témoignait
+aucun étonnement. Il marchait sur ses pattes de derrière, et
+s'arrêta à quelques pas.
+
+Quelle fut la stupéfaction de John Cort et de Max Huber,
+lorsqu'ils reconnurent cette singulière créature que Llanga avait
+sauvée, le protégé du jeune indigène!...
+
+Et ces mots de s'échanger:
+
+«Lui... c'est lui...
+
+-- Positivement...
+
+-- Mais alors, puisque ce petit est ici, pourquoi Llanga n'y
+serait-il pas?...
+
+-- Êtes-vous sûrs de ne pas vous tromper?... demanda le foreloper.
+
+-- Très sûrs, affirma John Cort, et, d'ailleurs, nous allons bien
+voir!»
+
+Il tira de sa poche la médaille enlevée au cou du petit et, la
+tenant par le cordon, la balança comme un objet que l'on présente
+aux yeux d'un enfant pour l'attirer.
+
+À peine celui-ci eut-il aperçu la médaille, qu'il s'élança d'un
+bond. Il n'était plus malade, à présent!... Pendant ces trois
+jours d'absence, il avait recouvré la santé et, en même temps, sa
+souplesse naturelle. Aussi fonça-t-il sur John Cort avec
+l'évidente intention de reprendre son bien.
+
+Khamis le saisit au passage, et alors ce ne fut plus le mot
+«ngora» qui s'échappa de la bouche du petit, ce furent ces mots
+nettement articulés:
+
+«Li-Maï!... Ngala... Ngala!...»
+
+Ce que signifiaient ces mots d'une langue inconnue même à Khamis,
+ses compagnons et lui n'eurent pas le temps de se le demander.
+Brusquement apparurent d'autres types de la même espèce, hauts de
+taille ceux-là, n'ayant pas moins de cinq pieds et demi des talons
+à la nuque.
+
+Khamis, John Cort, Max Huber n'avaient pu reconnaître s'ils
+avaient affaire à des hommes ou à des quadrumanes. Résister à ces
+sylvestres de la grande forêt d'une douzaine eût été inutile. Le
+foreloper, Max Huber, John Cort, furent appréhendés par les bras,
+poussés en avant, contraints à s'acheminer entre les arbres, et,
+entourés de la bande, ils ne s'arrêtèrent qu'après un parcours de
+cinq à six cents mètres.
+
+À cet endroit, l'inclinaison de deux arbres, assez rapprochés l'un
+de l'autre, avait permis d'y fixer des branches transversales,
+disposées comme des marches. Si ce n'était pas un escalier,
+c'était mieux qu'une échelle. Cinq ou six individus de l'escorte y
+grimpèrent, tandis que les autres obligeaient leurs prisonniers à
+suivre le même chemin, sans les brutaliser toutefois.
+
+À mesure que l'on s'élevait, la lumière se laissait percevoir à
+travers les frondaisons. Entre les interstices filtraient quelques
+rayons de ce soleil dont Khamis et ses compagnons avaient été
+privés depuis qu'ils avaient quitté le cours du rio Johausen.
+
+Max Huber aurait été de mauvaise foi s'il se fût refusé à convenir
+que, décidément, cela rentrait dans la catégorie des choses
+extraordinaires.
+
+Lorsque l'ascension prit fin, à une centaine de pieds environ du
+sol, quelle fut leur surprise! Ils voyaient se développer devant
+eux une plate-forme largement éclairée par la lumière du ciel. Au-
+dessus s'arrondissaient les cimes verdoyantes des arbres. À sa
+surface étaient rangées dans un certain ordre des cases de pisé
+jaune et de feuillage, bordant des rues. Cet ensemble formait un
+village établi à cette hauteur sur une étendue telle qu'on ne
+pouvait en apercevoir les limites.
+
+Là allaient et venaient une foule d'indigènes de type semblable à
+celui du protégé de Llanga. Leur station, identique à celle de
+l'homme, indiquait qu'ils avaient l'habitude de marcher debout,
+ayant ainsi droit à ce qualificatif d'_erectus_ donné par le
+docteur Eugène Dubois aux pithécanthropus trouvés dans les forêts
+de Java, -- caractère anthropogénique que ce savant regarde comme
+l'un des plus importants de l'intermédiaire entre l'homme et les
+singes conformément aux prévisions de Darwin[1].
+
+Si les anthropologistes ont pu dire que les plus élevés des
+quadrumanes dans l'échelle simienne, ceux qui se rapprochent
+davantage de la conformation humaine, en diffèrent cependant par
+cette particularité qu'ils se servent de leurs quatre membres
+quand ils fuient, il semblait bien que cette remarque n'aurait pu
+s'appliquer aux habitants du village aérien.
+
+Mais Khamis, Max Huber, John Cort, durent remettre à plus tard
+leurs observations à ce sujet. Que ces êtres dussent se placer ou
+non entre l'animal et l'homme, leur escorte, tout en conversant
+dans un idiome incompréhensible, les poussa vers une case au
+milieu d'une population qui les regardait sans trop s'étonner. La
+porte fut refermée sur eux et ils se virent bel et bien
+emprisonnés dans ladite case.
+
+«Parfait!... déclara Max Huber. Et, ce qui me surprend le plus,
+c'est que ces originaux-là n'ont pas l'air de nous prêter
+attention!... Est-ce qu'ils ont déjà vu des hommes?...
+
+-- C'est possible, reprit John Cort, mais reste à savoir s'ils ont
+l'habitude de nourrir leurs prisonniers...
+
+-- Ou s'ils n'ont pas plutôt celle de s'en nourrir!» ajouta Max
+Huber.
+
+Et, en effet, puisque, dans les tribus de l'Afrique, les
+Monbouttous et autres se livrent encore aux pratiques du
+cannibalisme, pourquoi ces sylvestres, qui ne leur étaient guère
+inférieurs, n'auraient-ils pas eu l'habitude de manger leurs
+semblables -- ou à peu près?...
+
+En tout cas, que ces êtres fussent des anthropoïdes d'une espèce
+supérieure aux orangs de Bornéo, aux chimpanzés de la Guinée, aux
+gorilles du Gabon, qui se rapprochent le plus de l'humanité, cela
+n'était pas contestable. En effet, ils savaient faire du feu et
+l'employer à divers usages domestiques: tel le foyer au premier
+campement, telle la torche que le guide avait promenée à travers
+ces sombres solitudes. Et l'idée vint alors que ces flammes
+mouvantes, signalées sur la lisière, pouvaient avoir été allumées
+par ces étranges habitants de la grande forêt.
+
+À vrai dire, on suppose que certains quadrumanes font emploi du
+feu. Ainsi Émir Pacha raconte que les bois de Msokgonie, pendant
+les nuits estivales, sont infestés par des bandes de chimpanzés,
+qui s'éclairent de torches et vont marauder jusque dans les
+plantations.
+
+Ce qu'il convenait également de noter, c'est que ces êtres,
+d'espèce inconnue, étaient conformés comme les humains au point de
+vue de la station et de la marche. Aucun autre quadrumane n'eût
+été plus digne de porter ce nom d'orang, qui signifie exactement
+«homme des bois».
+
+«Et puis ils parlent... fit remarquer John Cort, après diverses
+observations qui furent échangées au sujet des habitants de ce
+village aérien.
+
+-- Eh bien, s'ils parlent, s'écria Max Huber, c'est qu'ils ont des
+mots pour s'exprimer, et ceux qui veulent dire: «Je meurs de
+faim!... Quand se met-on à table?...» je ne serais pas fâché de
+les connaître!...»
+
+Des trois prisonniers, Khamis était le plus abasourdi. Dans sa
+cervelle, peu portée aux discussions anthropologistes, il ne
+pouvait entrer que ces êtres ne fussent pas des animaux, que ces
+animaux ne fussent pas des singes. C'étaient des singes qui
+marchaient, qui parlaient, qui faisaient du feu, qui vivaient dans
+des villages, mais enfin des singes. Et même il trouvait déjà
+assez extraordinaire que la forêt de l'Oubanghi renfermât de
+pareilles espèces dont on n'avait encore jamais eu connaissance.
+Sa dignité d'indigène du continent noir souffrait de ce que ces
+bêtes-là «fussent si rapprochées de ses propres congénères par
+leurs facultés naturelles».
+
+Il est des prisonniers qui se résignent, d'autres qui ne se
+résignent pas. John Cort et le foreloper -- et surtout l'impatient
+Max Huber -- n'appartenaient point à la seconde catégorie. Outre
+le désagrément d'être claquemuré au fond de cette case,
+l'impossibilité de rien voir à travers ses parois opaques,
+l'inquiétude de l'avenir, l'incertitude touchant l'issue de cette
+aventure, étaient bien pour préoccuper. Et puis la faim les
+pressait, le dernier repas remontant à une quinzaine d'heures.
+
+Il y avait cependant une circonstance sur laquelle pouvait se
+fonder quelque espoir, vague, sans doute: c'était que le protégé
+de Llanga habitait ce village -- son village natal probablement --
+et au milieu de sa famille, en admettant que ce qu'on appelle la
+famille existât chez ces forestiers de l'Oubanghi.
+
+«Or, ainsi que le dit John Cort, puisque ce petit a été sauvé du
+tourbillon, il est permis de penser que Llanga l'a été
+également... Ils ne doivent point s'être quittés, et si Llanga
+apprend que trois hommes viennent d'être amenés dans ce village,
+comment ne comprendrait-il pas qu'il s'agit de nous?... En somme,
+on ne nous a fait aucun mal jusqu'ici, et il est probable qu'on
+n'en a point fait à Llanga...
+
+-- Évidemment, le protégé est sain et sauf, admit Max Huber, mais
+le protecteur l'est-il?... Rien ne prouve que notre pauvre Llanga
+n'ait pas péri dans le rio!...»
+
+Rien en effet.
+
+En ce moment, la porte de la case, qui était gardée par deux
+vigoureux gaillards, s'ouvrit, et le jeune indigène parut.
+
+«Llanga... Llanga!... s'écrièrent à la fois les deux amis.
+
+-- Mon ami Max... mon ami John!... répondit Llanga, qui tomba dans
+leurs bras.
+
+-- Depuis quand es-tu ici?... demanda le foreloper.
+
+-- Depuis hier matin...
+
+-- Et comment es-tu venu?...
+
+-- On m'a porté à travers la forêt...
+
+-- Ceux qui te portaient ont dû marcher plus vite que nous,
+Llanga?...
+
+-- Très vite!...
+
+-- Et qui t'a porté?...
+
+-- Un de ceux qui m'avaient sauvé... qui vous avaient sauvés
+aussi...
+
+-- Des hommes?...
+
+-- Oui... des hommes... pas des singes... non! pas des singes.»
+
+Toujours affirmatif, le jeune indigène. En tout cas, c'étaient des
+types d'une race particulière, sans doute, affectés du signe
+«moins» par rapport à l'humanité... Une race intermédiaire de
+primitifs, peut-être des spécimens de ce genre d'anthropopithèques
+qui manquent à l'échelle animale...
+
+Et alors, Llanga de raconter sommairement son histoire, après
+avoir, à plusieurs reprises, baisé les mains du Français et de
+l'Américain, retirés comme lui au moment où les entraînait le
+rapide et qu'il n'espérait plus revoir.
+
+Lorsque le radeau heurta les roches, ils avaient été précipités
+dans le tourbillon, lui et Li-Maï...
+
+«Li-Maï?... s'écria Max Huber.
+
+-- Oui... Li-Maï... c'est son nom... Il m'a répété en se
+désignant: «Li-Maï... Li-Maï...»
+
+-- Ainsi il a un nom?... dit John Cort.
+
+-- Évidemment, John!... Quand on parle, n'est-il pas tout naturel
+de se donner un nom?...
+
+-- Est-ce que cette tribu, cette peuplade, comme on voudra,
+demanda John Cort, en a un aussi?...
+
+-- Oui... les Wagddis... répondit Llanga. J'ai entendu Li-Maï les
+appeler Wagddis!»
+
+En réalité, ce mot n'appartenait pas à la langue congolaise. Mais,
+Wagddis ou non, des indigènes se trouvaient sur la rive gauche du
+rio Johausen, lorsque la catastrophe se produisit. Les uns
+coururent sur le barrage, ils se lancèrent dans le torrent au
+secours de Khamis, John Cort et Max Huber, les autres au secours
+de Li-Maï et de Llanga. Celui-ci, ayant perdu connaissance, ne se
+souvenait plus de ce qui s'était passé ensuite et croyait que ses
+amis s'étaient noyés dans le rapide.
+
+Lorsque Llanga revint à lui, il était dans les bras d'un robuste
+Wagddi, le père même de Li-Maï, qui, lui, était dans les bras de
+la «ngora», sa mère! Ce qu'on pouvait admettre, c'est que,
+quelques jours avant qu'il eût été rencontré par Llanga, le petit
+s'était égaré dans la forêt et que ses parents s'étaient mis à sa
+recherche. On sait comment Llanga l'avait sauvé, comment, sans
+lui, il eût péri dans les eaux de la rivière.
+
+Bien traité, bien soigné, Llanga fut donc emporté jusqu'au village
+wagddien. Li-Maï ne tarda pas à reprendre ses forces, n'étant
+malade que d'inanition et de fatigue. Après avoir été le protégé
+de Llanga, il devint son protecteur. Le père et la mère de Li-Maï
+s'étaient montrés reconnaissants envers le jeune indigène. La
+reconnaissance ne se rencontre-t-elle pas chez les animaux pour
+les services qui leur sont rendus, et dès lors pourquoi
+n'existerait-elle pas chez des êtres qui leur sont supérieurs?...
+
+Bref, ce matin même, Llanga avait été amené par Li-Maï devant
+cette case. Pour quelle raison?... il l'ignorait alors. Mais des
+voix se faisaient entendre, et, prêtant l'oreille, il avait
+reconnu celles de John Cort et de Max Huber.
+
+Voilà ce qui s'était passé depuis la séparation au barrage du rio
+Johausen.
+
+«Bien, Llanga, bien!... dit Max Huber, mais nous mourons de faim,
+et, avant de continuer tes explications, si tu peux, grâce à tes
+protections sérieuses...»
+
+Llanga sortit et ne tarda pas à rentrer avec quelques provisions,
+un fort morceau de buffle grillé, salé à point, une demi-douzaine
+de fruits de l'acacia adansonia, dits pain de singe ou pain
+d'homme, des bananes fraîches et, dans une calebasse, une eau
+limpide, additionnée du suc laiteux de lutex, que distille une
+liane à caoutchouc de l'espèce «landolphia africa».
+
+On le comprend, la conversation fut suspendue. John Cort, Max
+Huber, Khamis avaient un trop formidable besoin de nourriture pour
+se montrer difficiles sur la qualité. Du morceau de buffle, du
+pain et des bananes, ils ne laissèrent que les os et les
+épluchures.
+
+John Cort, alors, questionna le jeune indigène, s'informant si ces
+Wagddis étaient nombreux.
+
+«Beaucoup... beaucoup...! J'en ai vu beaucoup... dans les rues,
+dans les cases... répondit Llanga.
+
+-- Autant que dans les villages du Bournou ou du Baghirmi?...
+
+-- Oui...
+
+-- Et ils ne descendent jamais?...
+
+-- Si... si... pour chasser... pour récolter des racines, des
+fruits... pour puiser de l'eau...
+
+-- Et ils parlent?...
+
+-- Oui... mais je ne comprends pas... Et pourtant... des mots
+parfois... des mots... que je connais... comme en dit Li-Maï.
+
+-- Et le père... la mère de ce petit?...
+
+-- Oh! très bons pour moi... et ce que je vous ai apporté là vient
+d'eux...
+
+-- Il me tarde de leur en exprimer tous mes remerciements...
+déclara Max Huber.
+
+-- Et ce village dans les arbres, comment l'appelle-t-on?...
+
+-- Ngala.
+
+-- Et, dans ce village, y a-t-il un chef?... demanda John Cort.
+
+-- Oui...
+
+-- Tu l'as vu?...
+
+-- Non, mais j'ai entendu qu'on l'appelait Msélo-Tala-Tala.
+
+-- Des mots indigènes!... s'écria Khamis.
+
+-- Et que signifient ces mots?...
+
+-- Le père Miroir», répondit le foreloper.
+
+En effet, c'est ainsi que les Congolais désignent un homme qui
+porte des lunettes.
+
+CHAPITRE XIV
+_Les Wagddis_
+
+Sa Majesté Msélo-Tala-Tala, roi de cette peuplade des Wagddis,
+gouvernant ce village aérien, voilà, n'était-il pas vrai, ce qui
+devait suffire à réaliser les _desiderata _de Max Huber. Dans la
+furia française de son imagination, n'avait-il pas entrevu, sous
+les profondeurs de cette mystérieuse forêt de l'Oubanghi, des
+générations nouvelles, des cités inconnues, tout un monde
+extraordinaire dont personne ne soupçonnait l'existence?... Eh
+bien, il était servi à souhait.
+
+Il fut le premier à s'applaudir d'avoir vu si juste et ne s'arrêta
+que devant cette non moins juste observation de John Cort:
+
+«C'est entendu, mon cher ami, vous êtes, comme tout poète, doublé
+d'un devin, et vous avez deviné...
+
+-- Juste, mon cher John, mais quelle que soit cette tribu demi-
+humaine des Wagddis, mon intention n'est pas de finir mon
+existence dans leur capitale...
+
+-- Eh! mon cher Max, il faut y séjourner assez pour étudier cette
+race au point de vue ethnologique et anthropologique, afin de
+publier là-dessus un fort in-quarto qui révolutionnera les
+instituts des deux continents...
+
+-- Soit, répliqua Max Huber, nous observerons, nous comparerons,
+nous piocherons toutes les thèses relatives à la question de
+l'anthropomorphie, à deux conditions toutefois...
+
+-- La première?...
+
+-- Qu'on nous laissera, j'y compte bien, la liberté d'aller et de
+venir dans ce village...
+
+-- Et la seconde?
+
+-- Qu'après avoir circulé librement, nous pourrons partir quand
+cela nous conviendra...
+
+-- Et à qui nous adresser?... demanda Khamis.
+
+-- À Sa Majesté le père Miroir, répondit Max Huber. Mais, au fait,
+pourquoi ses sujets l'appellent-ils ainsi?...
+
+-- Et en langue congolaise?... répliqua John Cort.
+
+-- Est-ce donc que Sa Majesté est myope ou presbyte... et porte
+des lunettes? reprit Max Huber.
+
+-- Et, d'abord, ces lunettes, d'où viendraient-elles?... ajouta
+John Cort.
+
+-- N'importe, continua Max Huber, lorsque nous serons en état de
+causer avec ce souverain, soit qu'il ait appris notre langue, soit
+que nous ayons appris la sienne, nous lui offrirons de signer un
+traité d'alliance offensive et défensive avec l'Amérique et la
+France et il ne pourra faire moins que de nous nommer grands-croix
+de l'ordre wagddien...»
+
+Max Huber ne se prononçait-il pas trop affirmativement, en
+comptant qu'ils auraient toute liberté dans ce village, puis
+qu'ils le quitteraient à leur convenance? Or, si John Cort, Khamis
+et lui ne reparaissaient pas à la factorerie, qui s'aviserait de
+venir les chercher dans ce village de Ngala au plus profond de la
+grande forêt?... En ne voyant plus revenir personne de la
+caravane, qui douterait qu'elle n'eût péri tout entière dans les
+régions du haut Oubanghi?...
+
+Quant à la question de savoir si Khamis et ses compagnons
+resteraient ou non prisonniers dans cette case, elle fut presque
+aussitôt tranchée. La porte tourna sur ses attaches de liane et
+Li-Maï parut.
+
+Tout d'abord, le petit alla droit à Llanga et lui prodigua mille
+caresses que celui-ci rendit de bon coeur. John Cort avait donc
+l'occasion d'examiner plus attentivement cette singulière
+créature. Mais, comme la porte était ouverte, Max Huber proposa de
+sortir et de se mêler à la population aérienne.
+
+Les voici donc dehors, guidés par le petit sauvage -- ne peut-on
+le qualifier ainsi? -- qui donnait la main à son ami Llanga. Ils
+se trouvèrent alors au centre d'une sorte de carrefour où
+passaient et repassaient des Wagddiens «allant à leurs affaires».
+
+Ce carrefour était planté d'arbres ou plutôt ombragé de têtes
+d'arbres dont les robustes troncs supportaient cette construction
+aérienne. Elle reposait à une centaine de pieds au-dessus du sol
+sur les maîtresses branches de ces puissants bauhinias, bombax,
+baobabs. Faite de pièces transversales solidement reliées par des
+chevilles et des lianes, une couche de terre battue s'étendait à
+sa surface, et, comme les points d'appui étaient aussi solides que
+nombreux, le sol factice ne tremblait pas sous le pied. Et, même
+alors que les violentes rafales soufflaient à travers ces hautes
+cimes, c'est à peine si le bâti de cette superstructure en
+ressentait un léger frémissement.
+
+Par les interstices du feuillage pénétraient les rayons solaires.
+Le temps était beau, ce jour-là. De larges plaques de ciel bleu se
+montraient au-dessus des dernières branches. Une brise, chargée de
+pénétrantes senteurs, rafraîchissait l'atmosphère.
+
+Tandis que déambulait le groupe des étrangers, les Wagddis,
+hommes, femmes, enfants, les regardaient sans manifester aucune
+surprise. Ils échangeaient entre eux divers propos, d'une voix
+rauque, phrases brèves prononcées précipitamment et mots
+inintelligibles. Toutefois, le foreloper crut entendre quelques
+expressions de la langue congolaise, et il ne fallait pas s'en
+étonner, puisque Li-Maï s'était plusieurs fois servi du mot
+«ngora». Cela pourtant semblait inexplicable. Mais, ce qui l'était
+bien davantage, c'est que John Cort fut frappé par la répétition
+de deux ou trois mots allemands, -- entre autres celui de
+«vater[2]«, et il fit connaître cette particularité à ses
+compagnons.
+
+«Que voulez-vous, mon cher John?... répondit Max Huber. Je
+m'attends à tout, même à ce que ces êtres-là me tapent sur le
+ventre, en disant: «Comment va... mon vieux?»
+
+De temps en temps, Li-Maï, abandonnant la main de Llanga, allait à
+l'un ou à l'autre, en enfant vif et joyeux. Il paraissait fier de
+promener des étrangers à travers les rues du village. Il ne le
+faisait pas au hasard, -- cela se voyait, -- il les menait quelque
+part, et il n'y avait qu'à le suivre, ce guide de cinq ans.
+
+Ces primitifs -- ainsi les désignait John Cort -- n'étaient pas
+complètement nus. Sans parler du pelage roussâtre qui leur
+couvrait en partie le corps, hommes et femmes se drapaient d'une
+sorte de pagne d'un tissu végétal, à peu près semblable, quoique
+plus grossièrement fabriqué, à ceux d'agoulie en fils d'acacia,
+qui s'ourdissent communément à Porto-Novo dans le Dahomey.
+
+Ce que John Cort remarqua spécialement, c'est que ces têtes
+wagddiennes, arrondies, réduites aux dimensions du type
+microcéphalique très rapprochées de l'angle facial humain,
+présentaient peu de prognathisme. En outre, les arcades
+sourcilières n'offraient aucune de ces saillies qui sont communes
+à toute la race simienne. Quant à la chevelure, c'était la toison
+lisse des indigènes de l'Afrique équatoriale, avec la barbe peu
+fournie.
+
+«Et pas de pied préhensif..., déclara John Cort.
+
+-- Et pas d'appendice caudal, ajouta Max Huber, pas le moindre
+bout de queue!
+
+-- En effet, répondit John Cort, et c'est déjà un signe de
+supériorité. Les singes anthropomorphes n'ont ni queue, ni bourses
+à joues, ni callosités. Ils se déplacent horizontalement ou
+verticalement à leur gré. Mais une observation a été faite, c'est
+que les quadrumanes qui marchent debout ne se servent point de la
+plante du pied et s'appuient sur le dos des doigts repliés. Or, il
+n'en est pas ainsi des Wagddis, et leur marche est absolument
+celle de l'homme, il faut bien le reconnaître.»
+
+Très juste, cette remarque, et, nul doute, il s'agissait d'une
+race nouvelle. D'ailleurs, en ce qui concerne le pied, certains
+anthropologistes admettent qu'il n'y a aucune différence entre
+celui du singe et celui de l'homme, et ce dernier aurait même le
+pouce opposable si le sous-pied n'était déformé par l'usage de la
+chaussure.
+
+Il existe en outre des similitudes physiques entre les deux races.
+Les quadrumanes qui possèdent la station humaine sont les moins
+pétulants, les moins grimaçants, en un mot, les plus graves, les
+plus sérieux de l'espèce. Or, précisément, ce caractère de gravité
+se manifestait dans l'attitude comme dans les actes de ces
+habitants de Ngala. De plus, lorsque John Cort les examinerait
+attentivement, il pourrait constater que leur système dentaire
+était identique à celui de l'homme.
+
+Ces ressemblances ont donc pu jusqu'à un certain point engendrer
+la doctrine de la variabilité des espèces, l'évolution
+ascensionnelle préconisée par Darwin. On les a même regardées
+comme décisives, par comparaison entre les échantillons les plus
+élevés de l'échelle simienne et les primitifs de l'humanité. Linné
+a soutenu cette opinion qu'il y avait eu des hommes troglodytes,
+expression qui, en tous cas, n'aurait pu s'appliquer aux Wagddis,
+lesquels vivent dans les arbres. Vogt a même été jusqu'à prétendre
+que l'homme est sorti de trois grands singes: l'orang, type
+brachycéphale au long pelage brun, serait d'après lui l'ancêtre
+des négritos; le chimpanzé, type dolichocéphale, aux mâchoires
+moins massives, serait l'ancêtre des nègres; enfin, du gorille,
+spécialisé par le développement du thorax, la forme du pied, la
+démarche qui lui est propre, le caractère ostéologique du tronc et
+des extrémités, descendrait l'homme blanc. Mais, à ces
+similitudes, on peut opposer des dissemblances d'une importance
+capitale dans l'ordre intellectuel et moral, -- dissemblances qui
+doivent faire justice des doctrines darwiniennes.
+
+Il convient donc, en prenant les caractères distinctifs de ces
+trois quadrumanes, sans admettre toutefois que leur cerveau
+possède les douze millions de cellules et les quatre millions de
+fibres du cerveau humain, de croire qu'ils appartiennent à une
+race supérieure dans l'animalité. Mais on n'en pourra jamais
+conclure que l'homme soit un singe perfectionné ou le singe un
+homme en dégénérescence.
+
+Quant au microcéphale, dont on veut faire un intermédiaire entre
+l'homme et le singe, espèce vainement prédite par les
+anthropologistes et vainement cherchée, cet anneau qui manque pour
+rattacher le règne animal au règne «hommal[3]«, y avait-il lieu
+d'admettre qu'il fût représenté par ces Wagddis?... Les singuliers
+hasards de leur voyage avaient-ils réservé à ce Français et à cet
+Américain de le découvrir?...
+
+Et, même si cette race inconnue se rapprochait physiquement de la
+race humaine, encore faudrait-il que les Wagddis eussent ces
+caractères de moralité, de religiosité spéciaux à l'homme, sans
+parler de la faculté de concevoir des abstractions et des
+généralisations, de l'aptitude pour les arts, les sciences et les
+lettres. Alors seulement, il serait possible de se prononcer d'une
+façon péremptoire entre les thèses des monogénistes et des
+polygénistes.
+
+Une chose certaine, en somme, c'est que les Wagddis parlaient. Non
+bornés aux seuls instincts, ils avaient des idées, -- ce que
+suppose l'emploi de la parole, -- et des mots dont la réunion
+formait le langage. Mieux que des cris éclairés par le regard et
+le geste, ils employaient une parole articulée, ayant pour base
+une série de sons et de figures conventionnels qui devaient avoir
+été légués par atavisme.
+
+Et c'est ce dont fut le plus frappé John Cort. Cette faculté, qui
+implique la participation de la mémoire, indiquait une influence
+congénitale de race.
+
+Cependant, tout en observant les moeurs et les habitudes de cette
+tribu sylvestre, John Cort, Max Huber et Khamis s'avançaient à
+travers les rues du village.
+
+Était-il grand, ce village?... En réalité, sa circonférence ne
+devait pas être inférieure à cinq kilomètres.
+
+«Et, comme le dit Max Huber, si ce n'est qu'un nid, c'est du moins
+un vaste nid!»
+
+Construite de la main des Wagddis, cette installation dénotait un
+art supérieur à celui des oiseaux, des abeilles, des castors et
+des fourmis. S'ils vivaient dans les arbres, ces primitifs, qui
+pensaient et exprimaient leurs pensées, c'est que l'atavisme les y
+avait poussés.
+
+«Dans tous les cas, fit remarquer John Cort, la nature, oui ne se
+trompe jamais, a eu ses raisons pour porter ces Wagddis à adopter
+l'existence aérienne. Au lieu de ramper sur un sol malsain que le
+soleil ne pénètre jamais de ses rayons, ils vivent dans le milieu
+salutaire des cimes de cette forêt.»
+
+La plupart des cases, fraîches et verdoyantes, disposées en forme
+de ruches, étaient largement ouvertes. Les femmes s'y adonnaient
+avec activité aux soins très rudimentaires de leur ménage. Les
+enfants se montraient nombreux, les tout jeunes allaités par leurs
+mères. Quant aux hommes, les uns faisaient entre les branches la
+récolte des fruits, les autres descendaient par l'escalier pour
+vaquer à leurs occupations habituelles. Ceux-ci remontaient avec
+quelques pièces de gibier, ceux-là rapportaient les jarres qu'ils
+avaient remplies au lit du rio.
+
+«Il est fâcheux, dit Max Huber, que nous ne sachions pas la langue
+de ces naturels!... Jamais nous ne pourrons converser ni prendre
+une connaissance exacte de leur littérature... Du reste, je n'ai
+pas encore aperçu la bibliothèque municipale... ni le lycée de
+garçons ou de filles!»
+
+Cependant, puisque la langue wagddienne, après ce qu'on avait
+entendu de Li-Maï, se mélangeait de mots indigènes, Khamis essaya
+de quelques-uns des plus usuels en s'adressant à l'enfant.
+
+Mais, si intelligent que parût Li-Maï, il sembla ne point
+comprendre.
+
+Et pourtant, devant John Cort et Max Huber, il avait prononcé le
+mot «ngora», alors qu'il était couché sur le radeau. Et, depuis,
+Llanga affirmait avoir appris de son père que le village
+s'appelait Ngala et le chef Msélo-Tala-Tala.
+
+Enfin, après une heure de promenade, le foreloper et ses
+compagnons atteignirent l'extrémité du village. Là s'élevait une
+case plus importante. Établie entre les branches d'un énorme
+bombax, la façade treillissée de roseaux, sa toiture se perdait
+dans le feuillage.
+
+Cette case, était-ce le palais du roi, le sanctuaire des sorciers,
+le temple des génies, tels qu'en possèdent la plupart des tribus
+sauvages, en Afrique, en Australie, dans les îles du Pacifique?...
+
+L'occasion se présentait de tirer de Li-Maï quelques
+renseignements plus précis. Aussi, John Cort, le prenant par les
+épaules et le tournant vers la case, lui dit:
+
+«Msélo-Tala-Tala?...»
+
+Un signe de tête fut toute la réponse qu'il obtint.
+
+Donc, là demeurait le chef du village de Ngala, Sa Majesté
+Wagddienne.
+
+Et, sans autre cérémonie, Max Huber se dirigea délibérément vers
+la susdite case.
+
+Changement d'attitude de l'enfant, qui le retint en manifestant un
+véritable effroi.
+
+Nouvelle insistance de Max Huber, qui répéta à plusieurs reprises:
+«Msélo-Tala-Tala?...»
+
+Mais, au moment où Max Huber allait atteindre la case, le petit
+courut à lui, l'empêcha d'aller plus avant.
+
+Il était donc défendu d'approcher de l'habitation royale?...
+
+En effet, deux sentinelles Wagddis venaient de se lever et,
+brandissant leurs armes, une sorte de hache en bois de fer et une
+sagaie, défendirent l'entrée.
+
+«Allons, s'écria Max Huber, ici comme ailleurs, dans la grande
+forêt de l'Oubanghi comme dans les capitales du monde civilisé,
+des gardes du corps, des cent-gardes, des prétoriens en faction
+devant le palais, et quel palais... celui d'une Majesté homo-
+simienne.
+
+-- Pourquoi s'en étonner, mon cher Max?...
+
+-- Eh bien, déclara celui-ci, puisque nous ne pouvons voir ce
+monarque, nous lui demanderons une audience par lettre...
+
+-- Bon, répliqua John Cort; s'ils parlent, ces primitifs, ils n'en
+sont pas arrivés à savoir lire et écrire, j'imagine!... Encore
+plus sauvages que les indigènes du Soudan et du Congo, les Founds,
+les Chiloux, les Denkas, les Monbouttous, ils ne semblent pas
+avoir atteint ce degré de civilisation qui implique la
+préoccupation d'envoyer leurs enfants à l'école...
+
+-- Je m'en doute un peu, John. Au surplus, comment correspondre
+par lettre avec des gens dont on ignore la langue?...
+
+-- Laissons-nous conduire par ce petit, dit Khamis.
+
+-- Est-ce que tu ne reconnais pas la case de son père et de sa
+mère?... demanda John Cort au jeune indigène.
+
+-- Non, mon ami John, répondit Llanga, mais... sûrement... Li-Maï
+nous y mène... Il faut le suivre.»
+
+Et alors, s'approchant de l'enfant et tendant la main vers la
+gauche:
+
+«Ngora... ngora?...» répéta-t-il.
+
+À n'en pas douter, l'enfant comprit, car sa tête s'abaissa et se
+releva vivement.
+
+«Ce qui indique, fit observer John Cort, que le signe de
+dénégation et d'affirmation est instinctif et le même chez tous
+les humains... une preuve de plus que ces primitifs touchent de
+très près à l'humanité...»
+
+Quelques minutes après, les visiteurs arrivaient dans un quartier
+du village plus ombragé où les cimes enchevêtraient étroitement
+leur feuillage.
+
+Li-Maï s'arrêta devant une paillote proprette, dont le toit était
+fait des larges feuilles de l'enseté, ce bananier si répandu dans
+la grande forêt, ces mêmes feuilles que le foreloper avait
+employées pour le taud du radeau. Une sorte de pisé formait les
+parois de cette paillote à laquelle on accédait par une porte
+ouverte en ce moment.
+
+De la main, l'enfant la montra à Llanga qui la reconnut.
+
+«C'est là», dit-il.
+
+À l'intérieur, une seule chambre. Au fond, une literie d'herbes
+sèches, qu'il était facile de renouveler. Dans un coin, quelques
+pierres servant d'âtre où brûlaient des tisons. Pour uniques
+ustensiles, deux ou trois calebasses, une jatte de terre pleine
+d'eau et deux pots de même substance. Ces sylvestres n'en étaient
+pas encore aux fourchettes et mangeaient avec leurs doigts. Çà et
+là, sur une planchette fixée aux parois, des fruits, des racines,
+un morceau de viande cuite, une demi-douzaine d'oiseaux plumés
+pour le prochain repas et, pendues à de fortes épines, des bandes
+d'étoffe d'écorce et d'agoulie.
+
+Un Wagddi et une Wagddienne se levèrent au moment où Khamis et ses
+compagnons pénétrèrent dans la paillote.
+
+«Ngora!... ngora!... Lo-Maï... La-Maï!» dit l'enfant.
+
+Et le premier d'ajouter, comme s'il eût pensé qu'il serait mieux
+compris:
+
+«Vater... vater!...»
+
+Ce mot de «père», il le prononçait en allemand, fort mal.
+D'ailleurs, quoi de plus extraordinaire qu'un mot de cette langue
+dans la bouche de ces Wagddis?...
+
+À peine entré, Llanga était allé près de la mère et celle-ci lui
+ouvrait ses bras, le pressait contre elle, le caressait de la
+main, témoignant toute sa reconnaissance pour le sauveur de son
+enfant.
+
+Voici ce qu'observa plus particulièrement John Cort:
+
+Le père était de haute taille, bien proportionné, d'apparence
+vigoureuse, les bras un peu plus longs que n'eussent été des bras
+humains, les mains larges et fortes, les jambes légèrement
+arquées, la plante des pieds entièrement appliquée sur le sol.
+
+Il avait le teint presque clair de ces tribus d'indigènes qui sont
+plus carnivores qu'herbivores, une barbe floconneuse et courte,
+une chevelure noire et crépue, une sorte de toison qui lui
+recouvrait tout le corps. Sa tête était de moyenne grosseur, ses
+mâchoires peu proéminentes; ses yeux, à la pupille ardente,
+brillaient d'un vif éclat.
+
+Assez gracieuse, la mère, avec sa physionomie avenante et douce,
+son regard qui dénotait une grande affectuosité, ses dents bien
+rangées et d'une remarquable blancheur, et -- chez quels individus
+du sexe faible la coquetterie ne se manifeste-t-elle pas? -- des
+fleurs dans sa chevelure, et aussi -- détail en somme inexplicable
+-- des grains de verre et des perles d'ivoire. Cette jeune
+Wagddienne rappelait le type des Cafres du Sud, avec ses bras
+ronds et modelés, ses poignets délicats, ses extrémités fines, des
+mains potelées, des pieds à faire envie à plus d'une Européenne.
+Sur son pelage laineux était jetée une étoffe d'écorce qui la
+serrait à la ceinture. À son cou pendait la médaille du docteur
+Johausen, semblable à celle que portait l'enfant.
+
+Converser avec Lo-Maï et La-Maï n'était pas possible, au vif
+déplaisir de John Cort. Mais il fut visible que ces deux primitifs
+cherchèrent à remplir tous les devoirs de l'hospitalité
+wagddienne. Le père offrit quelques fruits qu'il prit sur une
+tablette, des matofés de pénétrante saveur et qui proviennent
+d'une liane.
+
+Les hôtes acceptèrent les matofés et en mangèrent quelques-uns, à
+l'extrême satisfaction de la famille.
+
+Et alors il y eut lieu de reconnaître la justesse de ces remarques
+faites depuis longtemps déjà: c'est que la langue wagddienne, à
+l'exemple des langues polynésiennes, offrait des parallélismes
+frappants avec le babil enfantin, -- ce qui a autorisé les
+philologues à prétendre qu'il y eut pour tout le genre humain une
+longue période de voyelles antérieurement à la formation des
+consonnes. Ces voyelles, en se combinant à l'infini, expriment des
+sens très variés, tels _ori oriori, oro oroora, orurna_, etc...
+Les consonnes sont le _k_, le _t, _le _p_, les nasales sont _ng_
+et _m_. Rien qu'avec les voyelles _ha_, _ra_, on forme une séné de
+vocables, lesquels, sans consonances réelles, rendent toutes les
+nuances d'expression et jouent le rôle des noms, prénoms, verbes,
+etc.
+
+Dans la conversation de ces Wagddis, les demandes et les réponses
+étaient brèves, deux ou trois mots, qui commençaient presque tous
+par les lettres _ng_, _mgou_, ms, comme chez les Congolais. La
+mère paraissait moins loquace que le père et probablement sa
+langue n'avait pas, ainsi que les langues féminines des deux
+continents, la faculté de faire douze mille tours à la minute.
+
+À noter aussi -- ce dont John Cort fut le plus surpris -- que ces
+primitifs employaient certains termes congolais et allemands,
+presque défigurés d'ailleurs par la prononciation.
+
+Au total, il est vraisemblable que ces êtres n'avaient d'idées que
+ce qu'il leur en fallait pour les besoins de l'existence et, de
+mots, que ce qu'il en fallait pour exprimer ces idées. Mais, à
+défaut de la religiosité, qui se rencontre chez les sauvages les
+plus arriérés et qu'ils ne possédaient pas, sans doute, on pouvait
+tenir pour sûr qu'ils étaient doués de qualités affectives. Non
+seulement ils avaient pour leurs enfants ces sentiments dont les
+animaux ne sont pas dépourvus tant que leurs soins sont
+nécessaires à la conservation de l'espèce, mais ces sentiments se
+continuaient au-delà, ainsi que le père et la mère le montraient
+pour Li-Maï. Puis la réciprocité existait. Échange entre eux de
+caresses paternelles et filiales... La famille existait.
+
+Après un quart d'heure passé à l'intérieur de cette paillote,
+Khamis, John Cort et Max Huber en sortirent sous la conduite de
+Lo-Maï et de son enfant. Ils regagnèrent la case où ils avaient
+été enfermés et qu'ils allaient occuper pendant... Toujours cette
+question, et peut-être ne s'en rapporterait-on pas à eux seuls
+pour la résoudre.
+
+Là, on prit congé les uns des autres. Lo-Maï embrassa une dernière
+fois le jeune indigène et tendit, non point sa patte comme l'eût
+pu faire un chien, ou sa main comme l'eût pu faire un quadrumane,
+mais ses deux mains que John Cort et Max Huber serrèrent avec plus
+de cordialité que Khamis.
+
+«Mon cher Max, dit alors John Cort, un de vos grands écrivains a
+prétendu que dans tout homme il y avait moi et l'autre... Eh bien,
+il est probable que l'un des deux manque à ces primitifs...
+
+-- Et lequel, John?...
+
+-- L'autre, assurément... En tout cas, pour les étudier à fond, il
+faudrait vivre des années parmi eux!... Or, dans quelques jours,
+j'espère bien que nous pourrons repartir...
+
+-- Cela, répondit Max Huber, dépendra de Sa Majesté, et qui sait
+si le roi Msélo-Tala-Tala ne veut pas faire de nous des
+chambellans de la cour wagddienne?»
+
+CHAPITRE XV
+_Trois semaines d'études_
+
+Et, maintenant, combien de temps John Cort, Max Huber, Khamis et
+Llanga resteraient-ils dans ce village?... Un incident viendrait-
+il modifier une situation qui ne laissait pas d'être
+inquiétante?... Ils se sentaient très surveillés, ils n'auraient
+pu s'enfuir. Et, d'ailleurs, à supposer qu'ils parvinssent à
+s'évader, au milieu de cette impénétrable région de la grande
+forêt, comment en rejoindre la lisière, comment retrouver le cours
+du rio Johausen?...
+
+Après avoir tant désiré l'extraordinaire, Max Huber estimait que
+la situation perdrait singulièrement de son charme à se prolonger.
+Aussi allait-il se montrer le plus impatient, le plus désireux de
+revenir vers le bassin de l'Oubanghi, de regagner la factorerie de
+Libreville, d'où John Cort et lui ne devaient attendre aucun
+secours.
+
+Pour son compte, le foreloper enrageait de cette malchance qui les
+avait fait tomber entre les pattes -- dans son opinion, c'étaient
+des pattes -- de ces types inférieurs. Il ne dissimulait pas le
+parfait mépris qu'ils lui inspiraient, parce qu'ils ne se
+différenciaient pas sensiblement des tribus de l'Afrique centrale.
+Khamis en éprouvait une sorte de jalousie instinctive,
+inconsciente, que les deux amis apercevaient très bien. À vrai
+dire, il était non moins pressé que Max Huber de quitter Ngala,
+et, tout ce qu'il serait possible de faire à ce propos, il le
+ferait.
+
+C'était John Cort qui marquait le moins de hâte. Étudier ces
+primitifs l'intéressait de façon toute spéciale. Approfondir leurs
+moeurs, leur existence dans tous ses détails, leur caractère
+ethnologique, leur valeur morale, savoir jusqu'à quel point ils
+redescendaient vers l'animalité, quelques semaines y eussent
+suffi. Mais pouvait-on affirmer que le séjour chez les Wagddis ne
+durerait pas au-delà -- des mois, des années peut-être?... Et
+quelle serait l'issue d'une si étonnante aventure?...
+
+En tout cas, il ne semblait pas que John Cort, Max Huber et Khamis
+fussent menacés de mauvais traitements. À n'en pas douter, ces
+sylvestres reconnaissaient leur supériorité intellectuelle. En
+outre, inexplicable singularité, ils n'avaient jamais paru surpris
+en voyant des représentants de la race humaine. Toutefois, si
+ceux-ci voulaient employer la force pour s'enfuir, ils
+s'exposeraient à des violences que mieux valait éviter.
+
+«Ce qu'il faut, dit Max Huber, c'est entrer en pourparlers avec le
+père Miroir, le souverain à lunettes, et obtenir de lui qu'il nous
+rende la liberté.»
+
+En somme, il ne devait pas être impossible d'avoir une entrevue
+avec S. M. Msélo-Tala-Tala, à moins qu'il ne fût interdit à des
+étrangers de contempler son auguste personne. Mais, si l'on
+arrivait en sa présence, comment échanger demandes et réponses?...
+Même en langue congolaise, on ne se comprendrait pas!... Et puis
+qu'en résulterait-il?... L'intérêt des Wagddis n'était-il pas, en
+retenant ces étrangers, de s'assurer le secret de cette existence
+d'une race inconnue dans les profondeurs de la forêt oubanghienne?
+
+Et pourtant, à en croire John Cort, cet emprisonnement au village
+aérien avait des circonstances atténuantes, puisque la science de
+l'anthropologie comparée en retirerait profit, que le monde savant
+serait ému par cette découverte d'une race nouvelle. Quant à
+savoir comment cela finirait...
+
+«Du diable, si je le sais!» répétait Max Huber, qui n'avait pas en
+lui l'étoffe d'un Garner ou d'un Johausen.
+
+Lorsque tous trois, suivis de Llanga, furent rentrés dans leur
+case, ils remarquèrent plusieurs modifications de nature à les
+satisfaire.
+
+Et, d'abord, un Wagddi était occupé à «faire la chambre», si l'on
+peut employer cette locution trop française. Au surplus, John Cort
+avait déjà noté que ces primitifs avaient des instincts de
+propreté dont la plupart des animaux sont dépourvus. S'ils
+faisaient leur chambre, ils faisaient aussi leur toilette. Des
+brassées d'herbes sèches avaient été déposées au fond de la case.
+Or, comme Khamis et ses compagnons n'avaient jamais eu d'autre
+literie depuis la destruction de la caravane, cela ne changerait
+rien à leurs habitudes.
+
+En outre, divers objets étaient placés à terre, le mobilier ne
+comprenant ni tables ni chaises, -- seulement quelques ustensiles
+grossiers, pots et jarres de fabrication wagddienne. Ici des
+fruits de plusieurs sortes, là un quartier d'oryx qui était cuit.
+La chair crue ne convient qu'aux animaux carnivores, et il est
+rare de trouver au plus bas degré de l'échelle des êtres dont ce
+soit invariablement la nourriture.
+
+«Or, quiconque est capable de faire du feu, déclara John Cort,
+s'en sert pour la cuisson de ses aliments. Je ne m'étonne donc pas
+que les Wagddis se nourrissent de viande cuite.»
+
+Aussi la case possédait-elle un âtre, composé d'une pierre plate,
+et la fumée se perdait à travers le branchage du cail-cédrat qui
+l'abritait.
+
+Au moment où tous quatre arrivèrent devant la porte, le Wagddi
+suspendit son travail.
+
+C'était un jeune garçon d'une vingtaine d'années, aux mouvements
+agiles, à la physionomie intelligente. De la main, il désigna les
+objets qui venaient d'être apportés. Parmi ces objets, Max Huber,
+John Cort et Khamis -- non sans une extrême satisfaction --
+aperçurent leurs carabines, un peu rouillées, qu'il serait aisé de
+remettre en état.
+
+«Parbleu, s'écria Max Huber, elles sont les bienvenues... et à
+l'occasion...
+
+-- Nous en ferions usage, ajouté John Cort, si nous avions notre
+caisse à cartouches...
+
+-- La voici», répondit le foreloper.
+
+Et il montra la caisse métallique disposée à gauche près de la
+porte.
+
+Cette caisse, ces armes, on se le rappelle, Khamis avait eu la
+présence d'esprit de les lancer sur les roches du barrage, au
+moment où le radeau venait s'y heurter, et hors de l'atteinte des
+eaux. C'est là que les Wagddis les trouvèrent pour les rapporter
+au village de Ngala.
+
+«S'ils nous ont rendu nos carabines, fit observer Max Huber, est-
+ce qu'ils savent à quoi servent les armes à feu?...
+
+-- Je l'ignore, répondit John Cort, mais ce qu'ils savent, c'est
+qu'il ne faut pas garder ce qui n'est pas à soi, et cela prouve
+déjà en faveur de leur moralité.»
+
+N'importe, la question de Max Huber ne laissait pas d'être
+importante.
+
+«Kollo... Kollo!...»
+
+Ce mot, prononcé clairement, retentit à plusieurs reprises, et, en
+le prononçant, le jeune Wagddi levait la main à la hauteur de son
+front, puis se touchait la poitrine, semblant dire:
+
+«Kollo... c'est moi!»
+
+John Cort présuma que ce devait être le nom de leur nouveau
+domestique, et, lorsqu'il l'eut répété cinq ou six fois, Kollo
+témoigna sa joie par un rire prolongé.
+
+Car ils riaient, ces primitifs, et il y avait lieu d'en tenir
+compte au point de vue anthropologique. En effet, aucun être ne
+possède cette faculté, si ce n'est l'homme. Parmi les plus
+intelligents, -- chez le chien par exemple, -- si l'on surprend
+quelques indices du rire ou du sourire, c'est seulement dans les
+yeux, et peut-être aux commissures des lèvres. En outre, ces
+Wagddis ne se laissaient point aller à cet instinct, commun à
+presque tous les quadrupèdes, de flairer leur nourriture avant d'y
+goûter, de commencer par manger ce qui leur plaît le plus.
+
+Voici donc en quelles conditions allaient vivre les deux amis,
+Llanga et le foreloper. Cette case n'était pas une prison. Ils en
+pourraient sortir à leur gré. Quant à quitter Ngala, nul doute
+qu'ils en seraient empêchés -- à moins qu'ils n'eussent obtenu
+cette autorisation de S. M. Msélo-Tala-Tala.
+
+Donc, nécessité, provisoirement peut-être, de ronger son frein, de
+se résigner à vivre au milieu de ce singulier monde sylvestre dans
+le village aérien.
+
+Ces Wagddis semblaient d'ailleurs doux par nature, peu
+querelleurs, et -- il y a lieu d'y insister -- moins curieux,
+moins surpris de la présence de ces étrangers que ne l'eussent été
+les plus arriérés des sauvages de l'Afrique et de l'Australie. La
+vue de deux blancs et de deux indigènes congolais ne les étonnait
+pas autant qu'elle eût étonné un indigène de l'Afrique. Elle les
+laissait indifférents, et ils ne se montraient point indiscrets.
+Chez eux aucun symptôme de badaudisme ni de snobisme. Par exemple,
+en fait d'acrobatie, pour grimper dans les arbres, voltiger de
+branche en branche, dégringoler l'escalier de Ngala, ils en
+eussent remontré aux Billy Hayden, aux Joe Bib, aux Foottit, qui
+détenaient à cette époque le record de la gymnastique
+circenséenne.
+
+En même temps qu'ils déployaient ces qualités physiques, les
+Wagddis montraient une extraordinaire justesse de coup d'oeil.
+Lorsqu'ils se livraient à la chasse des oiseaux, ils les
+abattaient avec de petites flèches. Leurs coups ne devaient pas
+être moins assurés quand ils poursuivaient les daims, les élans,
+les antilopes, et aussi les buffles et les rhinocéros dans les
+futaies voisines. C'est alors que Max Huber eût voulu les
+accompagner -- autant pour admirer leurs prouesses cynégétiques
+que pour tenter de leur fausser compagnie.
+
+Oui! s'enfuir, c'est à cela que les prisonniers songent sans
+cesse. Or, la fuite n'était praticable que par l'unique escalier,
+et, sur le palier supérieur, se tenaient en faction des guerriers
+dont il eût été difficile de tromper la surveillance.
+
+Plusieurs fois, Max Huber eut le désir de tirer les volatiles qui
+abondaient dans les arbres, sou-mangas, tête-chèvres, pintades,
+huppes, griots, et nombre d'autres, dont ces sylvestres faisaient
+grande consommation. Mais ses compagnons et lui étaient
+quotidiennement fournis de gibier, particulièrement de la chair de
+diverses antilopes, oryx, inyalas, sassabys, waterbucks, si
+nombreux dans la forêt de l'Oubanghi. Leur serviteur Kollo ne les
+laissait manquer de rien; il renouvelait chaque jour la provision
+d'eau fraîche pour les besoins du ménage, et la provision de bois
+sec pour l'entretien du foyer.
+
+Et puis, à faire usage des carabines comme armes de chasse, il y
+aurait eu l'inconvénient d'en révéler la puissance. Mieux valait
+garder ce secret et, le cas échéant, les utiliser comme armes
+offensives ou défensives.
+
+Si leurs hôtes étaient pourvus de viande, c'est que les Wagddis
+s'en nourrissaient aussi, tantôt grillée sur des charbons, tantôt
+bouillie dans les vases de terre fabriqués par eux. C'était même
+ce que Kollo faisait pour leur compte, acceptant d'être aidé par
+Llanga, sinon par Khamis, qui s'y fût refusé dans sa fierté
+indigène.
+
+Il convient de noter -- et cela au vif contentement de Max Huber -
+- que le sel ne faisait plus défaut. Ce n'était pas ce chlorure de
+sodium qui est tenu en dissolution dans les eaux de la mer, mais
+ce sel gemme fort répandu en Afrique, en Asie, en Amérique et dont
+les efflorescences devaient couvrir le sol aux environs de Ngala.
+Ce minéral, -- le seul qui entre dans l'alimentation, -- rien que
+l'instinct eût suffi à en apprendre l'utilité aux Wagddis comme à
+n'importe quel animal.
+
+Une question qui intéressa John Cort, ce fut la question du feu.
+Comment ces primitifs l'obtenaient-ils? Était-ce par le frottement
+d'un morceau de bois dur sur un morceau de bois mou d'après la
+méthode des sauvages?... Non, ils ne procédaient pas de la sorte,
+et employaient le silex, dont ils tiraient des étincelles par le
+choc. Ces étincelles suffisaient à allumer le duvet du fruit du
+rentenier, très commun dans les forêts africaines, qui jouit de
+toutes les propriétés de l'amadou.
+
+En outre, la nourriture azotée se complétait, chez les familles
+wagddiennes, par une nourriture végétale dont la nature faisait
+seule les frais. C'étaient, d'une part, des racines comestibles de
+deux ou trois sortes, de l'autre, une grande variété de fruits,
+tels que ceux que donne l'acacia andansonia, qui porte
+indifféremment le nom justifié de _pain d'homme_ ou de _pain de
+singe_ -- tel le karita, dont la châtaigne s'emplit d'une matière
+grasse susceptible de remplacer le beurre, -- tel le kijelia, avec
+ses baies d'une saveur un peu fade, que compense leur qualité
+nourrissante et aussi leur volume, car elles ne mesurent pas moins
+de deux pieds de longueur, -- tels enfin d'autres fruits, bananes,
+figues, mangues, à l'état sauvage, et aussi ce tso qui fournit des
+fruits assez bons, le tout relevé de gousses de tamarin en guise
+de condiment. Enfin, les Wagddis faisaient également usage du
+miel, dont ils découvraient les ruches en suivant le coucou
+indicateur. Et, soit avec ce produit si précieux, soit avec le suc
+de diverses plantes -- entre autres le lutex distillé par une
+certaine liane -- mêlé à l'eau de la rivière, ils composaient des
+boissons fermentées à haut degré alcoolique. Qu'on ne s'en étonne
+point; n'a-t-on pas reconnu que les mandrilles d'Afrique, qui ne
+sont que des singes cependant, ont un faible prononcé pour
+l'alcool?...
+
+Il faut ajouter qu'un cours d'eau, très poissonneux, qui passait
+sous Ngala, contenait les mêmes espèces que celles trouvées par
+Khamis et ses compagnons dans le rio Johausen. Mais était-il
+navigable, et les Wagddis se servaient-ils d'embarcations?...
+c'est ce qu'il eût été important de savoir en cas de fuite.
+
+Or, ce cours d'eau était visible de l'extrémité du village opposée
+à la case royale. En se postant près des derniers arbres, on
+apercevait son lit, large de trente à quarante pieds. À partir de
+ce point, il se perdait entre des rangées d'arbres superbes,
+bombax à cinq tiges, magnifiques mparamousis à tresses noueuses,
+admirables msoukoulios, dont le tronc s'enrobait de lianes
+gigantesques, ces épiphytes qui l'étreignaient dans leurs replis
+de serpents.
+
+Eh bien, oui, les Wagddis savaient construire des embarcations, --
+un art qui n'est pas ignoré même des derniers naturels de
+l'Océanie. Leur appareil flottant, c'était plus que le radeau,
+moins que la pirogue, un simple tronc d'arbre creusé au feu et à
+la hache. Il se dirigeait avec une pelle plate, et, lorsque la
+brise soufflait du bon côté, avec une voile tendue sur deux espars
+et faite d'une écorce assouplie par un battage régulier au moyen
+de maillets d'un bois de fer extrêmement dur.
+
+Ce que John Cort put constater, toutefois, c'est que ces primitifs
+ne faisaient point usage des légumes ni des céréales dans leur
+alimentation. Ils ne savaient cultiver ni sorgho, ni millet, ni
+riz, ni manioc, -- ce qui est de travail ordinaire chez les
+peuplades de l'Afrique centrale. Mais il ne fallait pas demander à
+ces types ce qui se rencontrait dans l'industrie agricole des
+Denkas, des Founds, des Monbouttous, qu'on peut à juste titre
+classer dans la race humaine.
+
+Enfin, toutes ces observations faites, John Cort s'inquiéta de
+reconnaître si ces Wagddis avaient en eux le sentiment de la
+moralité et de la religiosité.
+
+Un jour, Max Huber lui demanda quel était le résultat de ses
+remarques à ce sujet.
+
+«Une certaine moralité, une certaine probité, ils l'ont, répondit-
+il. Ils distinguent assurément ce qui est bien de ce qui est mal.
+Ils possèdent aussi le sentiment de la propriété. Je le sais,
+nombre d'animaux en sont pourvus, et les chiens, entre autres, ne
+se laissent pas volontiers prendre ce qu'ils sont en train de
+manger. Dans mon opinion, les Wagddis ont la notion du tien et du
+mien. Je l'ai remarqué à propos de l'un d'eux qui avait dérobé
+quelques fruits dans une case où il venait de s'introduire.
+
+-- L'a-t-on cité en simple police ou en police correctionnelle?...
+demanda Max Huber.
+
+-- Riez, cher ami, mais ce que je dis a son importance, et le
+voleur a été bel et bien battu par le volé, auquel ses voisins ont
+prêté main-forte. J'ajoute que ces primitifs se recommandent par
+une institution qui les rapproche de l'humanité...
+
+-- Laquelle?...
+
+-- La famille, qui est constituée régulièrement chez eux, la vie
+en commun du père et de la mère, les soins donnés aux enfants, la
+continuité de l'affection paternelle et filiale. Ne l'avons-nous
+pas observé chez Lo-Maï?... Ces Wagddis ont même des impressions
+qui sont d'ordre humain. Voyez notre Kollo... Est-ce qu'il ne
+rougit pas sous l'action d'une influence morale?... Que ce soit
+par pudeur, par timidité, par modestie ou par confusion, les
+quatre éventualités qui amènent la rougeur sur le front de
+l'homme, il est incontestable que cet effet se produit chez lui.
+Donc un sentiment..., donc une âme!
+
+-- Alors, demanda Max Huber, puisque ces Wagddis possèdent tant de
+qualités humaines, pourquoi ne pas les admettre dans les rangs de
+l'humanité!...
+
+-- Parce qu'ils semblent manquer d'une conception qui est propre à
+tous les hommes, mon cher Max.
+
+-- Et vous entendez par là?...
+
+-- La conception d'un être suprême, en un mot, la religiosité, qui
+se retrouve chez les plus sauvages tribus. Je n'ai pas constaté
+qu'ils adorassent des divinités... Ni idoles ni prêtres...
+
+-- À moins, répondit Max Huber, que leur divinité ne soit
+précisément ce roi Msélo-Tala-Tala dont ils ne nous laissent pas
+voir le bout du nez!...»
+
+C'eût été le cas, sans doute, de tenter une expérience concluante:
+Ces primitifs résistaient-ils à l'action toxique de l'atropine, à
+laquelle l'homme succombe alors que les animaux la supportent
+impunément?... Si oui, c'étaient des bêtes, sinon, c'étaient des
+humains. Mais l'expérience ne pouvait être faite, faute de ladite
+substance. Il faut ajouter, en outre, que, durant le séjour de
+John Cort et de Max Huber à Ngala, il n'y eut aucun décès. La
+question est donc indécise de savoir si les Wagddis brûlaient ou
+enterraient les cadavres, et s'ils avaient le culte des morts.
+
+Toutefois, si des prêtres, ou même des sorciers ne se
+rencontraient pas, au milieu de cette peuplade wagddienne, on y
+voyait un certain nombre de guerriers, armés d'arcs, de sagaies,
+d'épieux, de hachettes, -- une centaine environ, choisis parmi les
+plus vigoureux et les mieux bâtis. Étaient-ils uniquement préposés
+à la garde du roi, ou s'employaient-ils soit à la défensive, soit
+à l'offensive?... Il se pouvait que la grande forêt renfermât
+d'autres villages de même nature, de même origine, et, si ces
+habitants s'y comptaient par milliers, pourquoi n'eussent-ils pas
+fait la guerre à leurs semblables comme la font les tribus de
+l'Afrique?
+
+Quant à l'hypothèse que les Wagddis eussent déjà pris contact avec
+les indigènes de l'Oubanghi, du Baghirmi, du Soudan, ou les
+Congolais, elle était peu admissible, ni même avec ces tribus de
+nains, les Bambustis, que le missionnaire anglais Albert Lhyd
+rencontra dans les forêts de l'Afrique centrale, industrieux
+cultivateurs dont Stanley a parlé dans le récit de son dernier
+voyage. Si le contact avait eu lieu, l'existence de ces sylvestres
+se fût révélée depuis longtemps, et il n'aurait pas été réservé à
+John Cort et à Max Huber de la découvrir.
+
+«Mais, reprit ce dernier, pour peu que les Wagddis s'entre-tuent,
+mon cher John, voilà qui permettrait sans conteste de les classer
+parmi l'espèce humaine.»
+
+Du reste, il était assez probable que les guerriers wagddiens ne
+s'abandonnaient pas à l'oisiveté et qu'ils organisaient des
+razzias dans le voisinage. Après des absences qui duraient deux ou
+trois jours, ils revenaient, quelques-uns blessés, rapportant des
+objets divers, ustensiles ou armes de fabrication wagddienne.
+
+À plusieurs reprises, des tentatives furent faites par le
+foreloper pour sortir du village: tentatives infructueuses. Les
+guerriers qui gardaient l'escalier intervinrent avec une certaine
+violence. Une fois surtout, Khamis aurait été fort maltraité si
+LoMaï, que la scène attira, ne fût accouru à son secours.
+
+Il y eut, d'ailleurs, forte discussion entre ce dernier et un
+solide gaillard qu'on nommait Raggi. Au costume de peau qu'il
+portait, aux armes qui pendaient à sa ceinture, aux plumes qui
+ornaient sa tête, il y avait lieu de croire que ce Raggi devait
+être le chef des guerriers. Rien qu'à son air farouche, à ses
+gestes impérieux, à sa brutalité naturelle, on le sentait fait
+pour le commandement.
+
+À la suite de ces tentatives, les deux amis avaient espéré qu'ils
+seraient envoyés devant Sa Majesté, et qu'ils verraient enfin ce
+roi que ses sujets cachaient avec un soin jaloux au fond de la
+demeure royale... Ils en furent pour leur espoir. Probablement,
+Raggi avait toute autorité, et mieux valait ne point s'exposer à
+sa colère en recommençant. Les chances d'évasion étaient donc bien
+réduites, à moins que les Wagddis, s'ils attaquaient quelque
+village voisin, ne fussent attaqués à leur tour, et, à la faveur
+d'une agression, que l'occasion ne s'offrît de quitter Ngala...
+Mais après, que devenir?
+
+Au surplus, le village ne fut point menacé pendant ces premières
+semaines, si ce n'est par certains animaux que Khamis et ses
+compagnons n'avaient pas encore rencontrés dans la grande forêt.
+Si les Wagddis passaient leur existence à Ngala, s'ils y
+rentraient la nuit venue, ils possédaient cependant quelques
+huttes sur les bords du rio. On eût dit d'un petit port fluvial où
+se réunissaient les embarcations de pêche, qu'ils avaient à
+défendre contre les hippopotames, les lamantins, les crocodiles,
+en assez grand nombre dans les eaux africaines.
+
+Un jour, à la date du 9 avril, un violent tumulte se produisit.
+Des cris retentissaient dans la direction du rio. Était-ce une
+attaque dirigée contre les Wagddis par des êtres semblables à
+eux!... Sans doute, grâce à sa situation, le village était à
+l'abri d'une invasion. Mais, à supposer que le feu fût mis aux
+arbres qui le soutenaient, sa destruction eût été l'affaire de
+quelques heures. Or, les moyens que ces primitifs avaient peut-
+être employés contre leurs voisins, il n'était pas impossible que
+ceux-ci essayassent de les employer contre eux.
+
+Dès les premières clameurs, Raggi et une trentaine de guerriers,
+se portant vers l'escalier, descendirent avec une rapidité
+simiesque. John Cort, Max Huber et Khamis, guidés par Lo-Maï,
+gagnèrent le côté du village d'où l'on apercevait le cours d'eau.
+
+C'était une invasion contre les huttes établies en cet endroit.
+Une bande, non pas d'hippopotames, mais de chéropotames ou plutôt
+de potamochères, qui sont plus particulièrement les cochons de
+fleuve, venaient de s'élancer hors de la futaie et brisaient tout
+sur leur passage.
+
+Ces potamochères, que les Boers appellent «bosch-wark», et les
+Anglais «bush-pigs», se rencontrent dans la région du cap de
+Bonne-Espérance, en Guinée, au Congo, au Cameroun, et y causent de
+grands dommages. De moindre taille que le sanglier européen, ils
+ont le pelage plus soyeux, la robe brunâtre tirant sur l'orange,
+les oreilles pointues terminées par un pinceau de poils, la
+crinière noire mêlée de fils blancs, qui leur court le long de
+l'échine, le grouin développé, la peau soulevée entre le nez et
+l'oeil par une protubérance osseuse chez les mâles. Ces porcins
+sont redoutables, et ceux-ci l'étaient d'autant plus qu'ils se
+trouvaient dans des conditions de supériorité numérique.
+
+En effet, ce jour-là, on en eût bien compté une centaine qui se
+précipitaient sur la rive gauche du rio. Aussi la plupart des
+huttes avaient-elles été déjà renversées, avant l'arrivée de Raggi
+et de sa troupe.
+
+À travers les branches des derniers arbres, John Cort, Max Huber,
+Khamis et Llanga purent être témoins de la lutte. Elle fut courte,
+mais non sans danger. Les guerriers y déployèrent un grand
+courage. Se servant des épieux et des hachettes de préférence aux
+arcs et aux sagaies, ils foncèrent avec une ardeur qui égalait la
+fureur des assaillants. Ils les attaquèrent corps à corps, les
+frappant à la tête à coups de hache, leur trouant les flancs de
+leurs épieux. Bref, après une heure de combat, ces animaux étaient
+en fuite, et des ruisseaux de sang se mêlaient aux eaux de la
+petite rivière.
+
+Max Huber avait bien eu la pensée de prendre part à la bataille.
+Rapporter sa carabine et celle de John Cort, les décharger du haut
+du village sur la bande, accabler d'une grêle de balles ces
+potamochères, à l'extrême surprise des Wagddis, ce n'eût été ni
+long ni difficile. Mais le sage John Cort, appuyé du foreloper,
+calma son bouillant ami.
+
+«Non, lui dit-il, réservons-nous d'intervenir dans des
+circonstances plus décisives... Quand on dispose de la foudre, mon
+cher Max...
+
+-- Vous avez raison, John, il ne faut foudroyer qu'au bon
+moment... Et, puisqu'il n'est pas encore temps de tonner, remisons
+notre tonnerre!»
+
+CHAPITRE XVI
+_Sa Majesté Msélo-Tala-Tala_
+
+Cette journée -- ou plutôt cet après-midi du 15 avril -- allait
+amener une dérogation aux habitudes si calmes des Wagddis. Depuis
+trois semaines, aucune occasion ne s'était offerte aux prisonniers
+de Ngala de reprendre à travers la grande forêt le chemin de
+l'Oubanghi. Surveillés de près, enfermés dans les limites
+infranchissables de ce village, ils ne pouvaient s'enfuir. Certes,
+il leur avait été loisible -- et plus particulièrement à John Cort
+-- d'étudier les moeurs de ces types placés entre l'anthropoïde le
+plus perfectionné et l'homme, d'observer par quels instincts ils
+tenaient à l'animalité, par quelle dose de raison ils se
+rapprochaient de la race humaine. C'était là tout un trésor de
+remarques à verser dans la discussion des théories darwiniennes.
+Mais, pour en faire bénéficier le monde savant, encore fallait-il
+regagner les routes du Congo français et rentrer à Libreville...
+
+Le temps était magnifique. Un puissant soleil inondait de chaleur
+et de clarté les cimes qui ombrageaient le village aérien. Après
+avoir presque atteint le zénith à l'heure de sa culmination,
+l'obliquité de ses rayons, bien qu'il fût trois heures passées,
+n'en diminuait pas l'ardeur.
+
+Les rapports de John Cort et de Max Huber avec les Mai avaient été
+fréquents. Pas un jour ne s'était écoulé sans que cette famille ne
+fût venue dans leur case ou qu'ils ne se fussent rendus dans la
+leur. Un véritable échange de visites! Il n'y manquait que les
+cartes! Quant au petit, il ne quittait guère Llanga et s'était
+pris d'une vive affection pour le jeune indigène.
+
+Par malheur, il y avait toujours impossibilité de comprendre la
+langue wagddienne, réduite à un petit nombre de mots qui
+suffisaient au petit nombre d'idées de ces primitifs. Si John Cort
+avait pu retenir la signification de quelques-uns, cela ne lui
+permettait guère de converser avec les habitants de Ngala. Ce qui
+le surprenait toujours, c'était que diverses locutions indigènes
+figuraient dans le vocabulaire wagddien -- une douzaine peut-être.
+Cela n'indiquait-il pas que les Wagddis avaient eu des rapports
+avec les tribus de l'Oubanghi, -- ne fût-ce qu'un Congolais qui ne
+serait jamais revenu au Congo?... Hypothèse assez plausible, on en
+conviendra. Et puis, quelque mot d'origine allemande s'échappait
+parfois des lèvres de Lo-Maï, toujours si incorrectement prononcé
+qu'on avait peine à le reconnaître.
+
+Or, c'était là un point que John Cort tenait pour absolument
+inexplicable. En effet, à supposer que les indigènes et les
+Wagddis se fussent rencontres déjà, était-il admissible que ces
+derniers eussent eu des relations avec les Allemands du Cameroun?
+Dans ce cas, l'Américain et le Français n'auraient pas eu les
+prémices de cette découverte. Bien que John Cort parlât assez
+couramment la langue allemande, il n'avait jamais eu l'occasion de
+s'en servir, puisque Lo-Maï n'en connaissait que deux ou trois
+mots.
+
+Entre autres locutions empruntées aux indigènes, celle de Msélo-
+Tala-Tala, qui s'appliquait au souverain de cette tribu, était le
+plus souvent employée. On sait quel désir d'être reçus par cette
+Majesté invisible éprouvaient les deux amis Il est vrai, toutes
+les fois qu'ils prononçaient ce nom, Lo-Maï baissait la tête en
+marque de profond respect. En outre, lorsque leur promenade les
+amenait devant la case royale, s'ils manifestaient l'intention d'y
+pénétrer, Lo-Maï les arrêtait, les poussait de côte, les
+entraînait à droite ou à gauche. Il leur faisait comprendre à sa
+manière que nul n'avait le droit de franchir le seuil de la
+demeure sacrée.
+
+Or, il arriva que, dans cet après-midi, un peu avant trois heures,
+le ngoro, la ngora et le petit vinrent trouver Khamis et ses
+compagnons.
+
+Et, tout d'abord, il y eut à remarquer que la famille s'était
+parée de ses plus beaux vêtements -- le père, coiffé d'un couvre-
+chef à plumes et drapé dans son manteau d'écorce, -- la mère,
+enjuponnée de cette étoffe d'agoulie de fabrication wagddienne,
+quelques feuilles vertes dans les cheveux, au cou un chapelet de
+verroteries et de menues ferrailles -- l'enfant, un léger pagne
+ceint à sa taille -- «ses habits du dimanche», dit Max Huber.
+
+Et, en les voyant si «endimanchés» tous trois:
+
+«Qu'est-ce que cela signifie?... s'écria-t-il. Ont-ils eu la
+pensée de nous faire une visite officielle?...
+
+-- C'est sans doute jour de fête, répondit John Cort. S'agit-il
+donc de rendre hommage à un dieu quelconque? Ce serait le point
+intéressant qui résoudrait la question de religiosité.»
+
+Avant qu'il eût achevé sa phrase, Lo-Maï venait de prononcer comme
+une réponse:
+
+«Msélo-Tala-Tala...
+
+-- Le père aux lunettes!» traduisit Max Huber.
+
+Et il sortit de la case avec l'idée que le roi des Wagddis passait
+en ce moment.
+
+Complète désillusion! Max Huber n'entrevit pas même l'ombre de Sa
+Majesté! Toutefois, il fallut bien constater que Ngala était en
+mouvement. De toutes parts affluait une foule aussi joyeuse, aussi
+parée que la famille Maï. Grand concours de populaire, les uns
+suivant processionnellement les rues vers l'extrémité ouest du
+village, ceux-ci se tenant par la main comme des paysans en
+goguette, ceux-là cabriolant comme des singes d'un arbre à
+l'autre.
+
+«Il y a quelque chose de nouveau..., déclara John Cort en
+s'arrêtant sur le seuil de la case.
+
+-- On va voir», répliqua Max Huber.
+
+Et, revenant à Lo-Maï:
+
+«Msélo-Tala-Tala?... répéta-t-il.
+
+-- Msélo-Tala-Tala!» répondit Lo-Maï en croisant ses bras, tandis
+qu'il inclinait la tête.
+
+John Cort et Max Huber furent conduits à penser que la population
+wagddienne allait saluer son souverain, lequel ne tarderait pas à
+apparaître dans toute sa gloire.
+
+Eux, John Cort, Max Huber, n'avaient pas d'habits de cérémonie à
+mettre. Ils en étaient réduits à leur unique costume de chasse,
+bien usé, bien sali, à leur linge qu'ils tenaient aussi propre que
+possible. Par conséquent, aucune toilette à faire en l'honneur de
+Sa Majesté, et, comme la famille Mai sortait de la case, ils la
+suivirent avec Llanga.
+
+Quant à Khamis, peu soucieux de se mêler à tout ce monde
+inférieur, il «resta seul à la maison». Il s'occupa de ranger les
+ustensiles, de veiller à la préparation du repas, de nettoyer les
+armes à feu. Ne convenait-il pas d'être prêt à toute éventualité,
+et l'heure approchait peut-être où il serait nécessaire d'en faire
+usage.
+
+John Cort et Max Huber se laissèrent donc guider par Lo-Maï à
+travers le village plein d'animation. Il n'existait pas de rues,
+au vrai sens de ce mot. Les paillotes, distribuées à la fantaisie
+de chacun, se conformaient à la disposition des arbres ou plutôt
+des cimes qui les abritaient.
+
+La foule était assez compacte. Au moins un millier de Wagddis se
+dirigeaient maintenant vers la partie de Ngala à l'extrémité de
+laquelle s'élevait la case royale.
+
+«Il est impossible de ressembler davantage à une foule humaine!...
+remarqua John Cort. Mêmes mouvements, même manière de témoigner sa
+satisfaction par les gestes, par les cris...
+
+-- Et par les grimaces, ajouta Max Huber, et c'est ce qui rattache
+ces êtres bizarres aux quadrumanes!»
+
+En effet, les Wagddis, d'ordinaire sérieux, réservés, peu
+communicatifs, ne s'étaient jamais montrés si expansifs ni si
+grimaçants. Et toujours cette inexplicable indifférence envers les
+étrangers, auxquels ils ne semblaient prêter aucune attention --
+attention qui eût été gênante et obsédante chez les Denkas, les
+Monbouttous et autres peuplades africaines.
+
+Cela n'était pas très «humain»!
+
+Après une longue promenade, Max Huber et John Cort arrivèrent sur
+la place principale, que bornaient les ramures des derniers arbres
+du côté de l'ouest, et dont les branches verdoyantes retombaient
+autour du palais royal.
+
+En avant étaient rangés les guerriers, toutes armes dehors, vêtus
+de peaux d'antilope rattachées par de fines lianes, le chef coiffé
+de têtes de steinbock dont les cornes leur donnaient l'apparence
+d'un troupeau. Quant au «colonel» Raggi, casqué d'une tête de
+buffle, l'arc sur l'épaule, la hachette à la ceinture, l'épieu à
+la main, il paradait devant l'armée wagddienne.
+
+«Probablement, dit John Cort, le souverain s'apprête à passer la
+revue de ses troupes...
+
+-- Et, s'il ne vient pas, repartit Max Huber, c'est qu'il ne se
+laisse jamais voir à ses fidèles sujets!... On ne se figure pas ce
+que l'invisibilité donne de prestige à un monarque, et peut-être
+celui-ci...»
+
+S'adressant à Lo-Maï, dont il se fit comprendre par un geste:
+
+«Msélo-Tala-Tala doit-il sortir?...»
+
+Signe affirmatif de Lo-Maï, qui sembla dire:
+
+«Plus tard... plus tard...
+
+-- Peu importe, répliqua Max Huber, pourvu qu'il nous soit permis
+de contempler enfin sa face auguste...
+
+-- Et, en attendant, répondit John Cort, ne perdons rien de ce
+spectacle.»
+
+Voici ce que tous deux furent à même d'observer alors de plus
+curieux:
+
+Le centre de la place entièrement dégagé d'arbres, restait libre
+sur un espace d'un demi-hectare. La foule l'emplissait dans le
+but, sans doute, de prendre part à la fête jusqu'au moment où le
+souverain paraîtrait au seuil de son palais. Se prosternerait-elle
+alors devant lui?... Se confondrait-elle en adorations!...
+
+«Après tout, fit remarquer John Cort, il n'y aurait pas à tenir
+compte de ces adorations au point de vue de la religiosité, car,
+en somme, elles ne s'adresseraient qu'à un homme...
+
+-- À moins, répliqua Max Huber, que cet homme ne soit en bois ou
+en pierre... Si ce potentat n'est qu'une idole du genre de celles
+que révèrent les naturels de la Polynésie...
+
+-- Dans ce cas, mon cher Max, il ne manquerait plus rien aux
+habitants de Ngala de ce qui complète l'être humain... Ils
+auraient le droit d'être classés parmi les hommes tout autant que
+ces naturels dont vous parlez...
+
+-- En admettant que ceux-ci le méritent! répondit Max Huber, d'un
+ton assez peu flatteur pour la race polynésienne.
+
+-- Certes, Max, puisqu'ils croient à l'existence d'une divinité
+quelconque, et jamais il n'est venu ni ne viendra à personne
+l'idée de les classer parmi les animaux, fût-ce même ceux qui
+occupent le premier rang dans l'animalité!»
+
+Grâce à la famille de Lo-Maï, Max Huber, John Cort et Llanga
+purent se placer de manière à tout voir.
+
+Lorsque la foule eut laissé libre le centre de la place, les
+jeunes Wagddis des deux sexes se mirent en danse, tandis que les
+plus âgés commençaient à boire, comme les héros d'une kermesse
+hollandaise.
+
+Ce que ces sylvestres absorbaient, c'étaient des boissons
+fermentées et pimentées tirées des gousses du tamarin. Et elles
+devaient être extrêmement alcooliques, car les têtes ne tardèrent
+pas à s'échauffer et les jambes à tituber d'une façon inquiétante.
+
+Ces danses ne rappelaient en rien les nobles figures du passe-pied
+ou du menuet, sans aller cependant jusqu'au paroxysme des
+déhanchements et des grands écarts en honneur dans les bals-
+musettes des banlieues parisiennes. Au total, il se faisait plus
+de grimaces que de contorsions, et aussi plus de culbutes. En un
+mot, dans ces attitudes chorégraphiques, on retrouvait moins
+l'homme que le singe. Et, qu'on l'entende bien, non point le singe
+éduqué pour les exhibitions de la foire, non... le singe livré à
+ses instincts naturels.
+
+En outre, les danses ne s'exécutaient pas avec accompagnement des
+clameurs publiques. C'était au son d'instruments des plus
+rudimentaires, calebasses tendues d'une peau sonore et frappées à
+coups redoublés, tiges creuses, taillées en sifflet, dans
+lesquelles une douzaine de vigoureux exécutants soufflaient à se
+crever les poumons. Non!... jamais charivari plus assourdissant ne
+déchira des oreilles de blancs!
+
+«Ils ne paraissent pas avoir le sentiment de la mesure...,
+remarqua John Cort.
+
+-- Pas plus que celui de la tonalité, répondit Max Huber.
+
+-- En somme, ils sont sensibles à la musique, mon cher Max.
+
+-- Et les animaux le sont aussi, mon cher John, -- quelques-uns,
+du moins. À mon avis, la musique est un art inférieur qui
+s'adresse à un sens inférieur. Au contraire, qu'il s'agisse de
+peinture, de sculpture, de littérature, aucun animal n'en subit le
+charme, et on n'a jamais vu même les plus intelligents se montrer
+émus devant un tableau ou à l'audition d'une tirade de poète!»
+
+Quoi qu'il en soit, les Wagddis se rapprochaient de l'homme, non
+seulement parce qu'ils ressentaient les effets de la musique, mais
+parce qu'ils mettaient eux-mêmes cet art en pratique.
+
+Deux heures se passèrent ainsi, à l'extrême impatience de Max
+Huber. Ce qui l'enrageait, c'est que S. M. Msélo-Tala-Tala ne
+daignait pas se déranger pour recevoir l'hommage de ses sujets.
+
+Cependant la fête continuait avec redoublement de cris et de
+danses. Les boissons provoquaient aux violences de l'ivresse, et
+c'était à se demander quelles scènes de désordre menaçaient de
+s'ensuivre, lorsque, soudain, le tumulte prit fin.
+
+Chacun se calma, s'accroupit, s'immobilisa. Un silence absolu
+succéda aux bruyantes démonstrations, au fracas assourdissant des
+tam-tams, au sifflet suraigu des flûtes.
+
+À ce moment, la porte de la demeure royale s'ouvrit, et les
+guerriers formèrent la haie de chaque côté.
+
+«Enfin! dit Max Huber, nous allons donc le voir, ce souverain de
+sylvestres.»
+
+Ce ne fut point Sa Majesté qui sortit de la case. Une sorte de
+meuble, recouvert d'un tapis de feuillage, fut apporté au milieu
+de la place. Et quelle fut la bien naturelle surprise des deux
+amis, lorsqu'ils reconnurent dans ce meuble un vulgaire orgue de
+Barbarie!... Très probablement, cet instrument sacré ne figurait
+que dans les grandes cérémonies de Ngala, et les Wagddis en
+écoutaient sans doute les airs plus ou moins variés avec un
+ravissement de dilettantes!
+
+«Mais c'est l'orgue du docteur Johausen! dit John Cort.
+
+-- Ce ne peut être que cette mécanique antédiluvienne, répliqua
+Max Huber. Et, à présent, je m'explique comment, dans la nuit de
+notre arrivée sous le village de Ngala, j'ai eu la vague
+impression d'entendre l'impitoyable valse du _Freyschütz_ au-
+dessus de ma tête!
+
+-- Et vous ne nous avez rien dit de cela, Max?...
+
+-- J'ai cru que j'avais rêvé, John.
+
+-- Quant à cet orgue, ajouta John Cort, ce sont certainement les
+Wagddis qui l'ont rapporté de la case du docteur...
+
+-- Et après avoir mis à mal ce pauvre homme!» ajouta Max Huber.
+
+Un superbe Wagddi -- évidemment le chef d'orchestre de l'endroit -
+- vint se poser devant l'instrument et commença à tourner la
+manivelle.
+
+Aussitôt la valse en question, à laquelle manquaient bien quelques
+notes, de se dévider au très réel plaisir de l'assistance.
+
+C'était un concert qui succédait aux exercices chorégraphiques.
+Les auditeurs l'écoutèrent en hochant la tête, -- à contre-mesure,
+il est vrai. De fait, il ne semblait pas qu'ils subissent cette
+impression giratoire qu'une valse communique aux civilisés de
+l'ancien et du nouveau monde.
+
+Et, gravement, comme pénétré de l'importance de ses fonctions, le
+Wagddi manoeuvrait toujours sa boîte à musique.
+
+Mais, à Ngala, savait-on que l'orgue renfermât d'autres airs?...
+C'est ce que se demandait John Cort. En effet, le hasard n'aurait
+pu faire découvrir à ces primitifs par quel procédé, en poussant
+un bouton, on remplaçait le motif de Weber par un autre.
+
+Quoi qu'il en soit, après une demi-heure consacrée à la valse du
+_Freyschütz_, voici que l'exécutant poussa un ressort latéral,
+ainsi que l'eût fait un joueur des rues de l'instrument suspendu
+par sa bretelle.
+
+«Ah! par exemple... c'est trop fort, cela!...» s'écria Max Huber.
+
+Trop fort, en vérité, à moins que quelqu'un n'eût appris à ces
+sylvestres le secret du mécanisme, et comment on pouvait tirer de
+ce meuble barbaresque toutes les mélodies renfermées dans son
+sein!...
+
+Puis la manivelle se remit aussitôt en mouvement. Et alors à l'air
+allemand succéda un air français, l'un des plus populaires, la
+plaintive chanson de la _Grâce de Dieu_.
+
+On connaît ce «chef-d'oeuvre» de Loïsa Puget. Personne n'ignore
+que le couplet se déroule en la mineur pendant seize mesures, et
+que le refrain reprend en la majeur, suivant toutes les traditions
+de l'art à cette époque.
+
+«Ah! le malheureux!... Ah! le misérable!... hurla Max Huber, dont
+les exclamations provoquèrent les murmures très significatifs de
+l'assistance.
+
+-- Quel misérable?... demanda John Cort. Celui qui joue de
+l'orgue?...
+
+-- Non! celui qui l'a fabriqué!... Pour économiser les notes, il
+n'a fourré dans sa boîte ni les _ut_ ni les _sol_ dièzes!... Et ce
+refrain qui devrait être joué en la majeur:
+
+_Va, mon enfant, adieu,_
+_À la grâce de Dieu..._
+
+voilà qu'on le joue en _ut_ majeur!
+
+-- Ça... c'est un crime!... déclara en riant John Cort.
+
+-- Et ces barbares qui ne s'en aperçoivent point... qui ne
+bondissent pas comme devrait bondir tout être doué d'une oreille
+humaine!...»
+
+Non! cette abomination, les Wagddis n'en ressentaient pas toute
+l'horreur!... Ils acceptaient cette criminelle substitution d'un
+mode à l'autre!... S'ils n'applaudissaient pas, bien qu'ils
+eussent d'énormes mains de claqueurs, leur attitude n'en décelait
+pas moins une profonde extase!
+
+«Rien que cela, dit Max Huber, mérite qu'on les ramène au rang des
+bêtes!»
+
+Il y eut lieu de croire que cet orgue ne contenait pas d'autres
+motifs que la valse allemande et la chanson française.
+Invariablement elles se remplacèrent une demi-heure durant. Les
+autres airs étaient vraisemblablement détraqués. Par bonheur,
+l'instrument, possédant les notes voulues en ce qui concernait la
+valse, ne donnait pas à Max Huber les nausées que lui avait fait
+éprouver le couplet de la romance.
+
+Lorsque ce concert fut achevé, les danses reprirent de plus belle,
+les boissons coulèrent plus abondantes que jamais à travers les
+gosiers wagddiens. Le soleil venait de s'abaisser derrière les
+cimes du couchant, et quelques torches s'allumaient entre les
+ramures, de manière à illuminer la place que le court crépuscule
+allait bientôt plonger dans l'ombre.
+
+Max Huber et John Cort en avaient assez, et ils songeaient à
+regagner leur case, lorsque Lo-Maï prononça ce nom:
+
+«Msélo-Tala-Tala.»
+
+Était-ce vrai?... Sa Majesté allait-elle venir recevoir les
+adorations de son peuple?... Daignait-elle enfin sortir de sa
+divine invisibilité?... John Cort et Max Huber se gardèrent bien
+de partir.
+
+En effet, un mouvement se faisait du côté de la case royale,
+auquel répondit une sourde rumeur de l'assistance. La porte
+s'ouvrit, une escorte de guerriers se forma, et le chef Raggi prit
+la tête du cortège.
+
+Presque aussitôt apparut un trône, -- un vieux divan drapé
+d'étoffes et de feuillage, -- soutenu par quatre porteurs, et sur
+lequel se pavanait Sa Majesté.
+
+C'était un personnage d'une soixantaine d'années, couronné de
+verdure, la chevelure et la barbe blanches, d'une corpulence
+considérable, et dont le poids devait être lourd aux robustes
+épaules de ses serviteurs.
+
+Le cortège se mit en marche, de manière à faire le tour de la
+place.
+
+La foule se courbait jusqu'à terre, silencieuse, comme hypnotisée
+par l'auguste présence de Msélo-Tala-Tala.
+
+Le souverain semblait fort indifférent, d'ailleurs, aux hommages
+qu'il recevait, qui lui étaient dus, dont il avait probablement
+l'habitude. À peine s'il daignait remuer la tête en signe de
+satisfaction. Pas un geste, si ce n'est à deux ou trois reprises
+pour se gratter le nez, -- un long nez que surmontaient de grosses
+lunettes, -- ce qui justifiait son surnom de «Père Miroir».
+
+Les deux amis le regardèrent avec une extrême attention, lorsqu'il
+passa devant eux.
+
+«Mais... c'est un homme!... affirma John Cort.
+
+-- Un homme?... répliqua Max Huber.
+
+-- Oui... un homme... et... qui plus est... un blanc!...
+
+-- Un blanc?...»
+
+Oui, à n'en pas douter, ce qu'on promenait là sur sa _sedia
+gestatoria_, c'était un être différent de ces Wagddis sur lesquels
+il régnait, et non point un indigène des tribus du haut
+Oubanghi... Impossible de s'y tromper, c'était un blanc, un
+représentant qualifié de la race humaine!...
+
+«Et notre présence ne produit aucun effet sur lui, dit Max Huber,
+et il ne semble même pas nous apercevoir!... Que diable! nous ne
+ressemblons pourtant pas à ces demi-singes de Ngala, et, pour
+avoir vécu parmi eux depuis trois semaines, nous n'avons pas
+encore perdu, j'imagine, figure d'hommes!...»
+
+Et il fut sur le point de crier:
+
+«Hé!... monsieur... là-bas... faites-nous donc l'honneur de
+regarder...»
+
+À cet instant, John Cort lui saisit le bras et, d'une voix qui
+dénotait le comble de la surprise:
+
+«Je le reconnais... dit-il.
+
+-- Vous le reconnaissez?
+
+-- Oui!... C'est le docteur Johausen!»
+
+CHAPITRE XVII
+_En quel état le docteur Johausen!_
+
+John Cort avait autrefois rencontré le docteur Johausen à
+Libreville. Il ne pouvait faire erreur: c'était bien ledit docteur
+qui régnait sur cette peuplade wagddienne!
+
+Son histoire, rien de plus aisé que d'en résumer le début en
+quelques lignes, et même de la reconstituer tout entière. Les
+faits s'enchaînaient sans interruption sur cette route qui allait
+de la cage forestière au village de Ngala.
+
+Trois ans avant, cet Allemand, désireux de reprendre la tentative
+peu sérieuse et, dans tous les cas, avortée du professeur Garner,
+quitta Malinba avec une escorte de noirs, emportant un matériel,
+des munitions et des vivres pour un assez long temps. Ce qu'il
+voulait faire dans l'est du Cameroun, on ne l'ignorait pas. Il
+avait formé l'invraisemblable projet de s'établir au milieu des
+singes afin d'étudier leur langage. Mais de quel côté il comptait
+se diriger, il ne l'avait confié à personne, étant très original,
+très maniaque et, pour employer un mot dont les Français se
+servent fréquemment, à demi toqué.
+
+Les découvertes de Khamis et de ses compagnons pendant leur voyage
+de retour prouvaient indubitablement que le docteur avait atteint
+dans la forêt l'endroit où coulait le rio baptisé de son nom par
+Max Huber. Il avait construit un radeau et, après avoir renvoyé
+son escorte, s'y était embarqué avec un indigène demeuré à son
+service. Puis, tous deux descendirent la rivière jusqu'au marécage
+à l'extrémité duquel fut établie la cabane treillagée sous le
+couvert des arbres de la rive droite.
+
+Là s'arrêtaient les données certaines relatives aux aventures du
+docteur Johausen. Quant à ce qui avait suivi, les hypothèses se
+changeaient maintenant en certitudes.
+
+On se souvient que Khamis, en fouillant la cage vide alors, avait
+mis la main sur une petite boîte de cuivre qui renfermait un
+carnet de notes. Or, ces notes se réduisaient à quelques lignes
+tracées au crayon, à diverses dates, depuis celle du 27 juillet
+1894 jusqu'à celle du 24 août de la même année.
+
+Il était donc démontré que le docteur avait débarqué le 29
+juillet, achevé son installation le 13 août, habité sa cage
+jusqu'au 25 du même mois, soit, au total, treize jours pleins.
+
+Pourquoi l'avait-il abandonnée?... Était-ce de son propre gré?...
+Évidemment, non. Que les Wagddis s'avançassent parfois jusqu'aux
+rives du rio, Khamis, John Cort et Max Huber savaient à quoi s'en
+tenir à cet égard. Ces feux qui illuminaient la lisière de la
+forêt à l'arrivée de la caravane, n'étaient-ce pas eux qui les
+promenaient d'arbre en arbre?... De là cette conclusion que ces
+primitifs découvrirent la cabane du professeur, qu'ils
+s'emparèrent de sa personne et de son matériel, que le tout fut
+transporté au village aérien.
+
+Quant au serviteur indigène, il s'était enfui sans doute à travers
+la forêt. S'il eût été conduit à Ngala, John Cort, Max Huber,
+Khamis l'eussent déjà rencontré, lui qui n'était pas roi et qui
+n'habitait point la case royale. D'ailleurs, il aurait figuré dans
+la cérémonie de ce jour auprès de son maître en qualité de
+dignitaire, et pourquoi pas de premier ministre?...
+
+Ainsi, les Wagddis n'avaient pas traité le docteur Johausen plus
+mal que Khamis et ses compagnons. Très probablement frappés de sa
+supériorité intellectuelle, ils en avaient fait leur souverain, --
+ce qui eût pu arriver à John Cort ou à Max Huber, si la place
+n'eût été prise. Donc, depuis trois ans, le docteur Johausen, le
+père Miroir -- c'est lui qui avait dû apprendre cette locution à
+ses sujets -- occupait le trône wagddien sous le nom de Msélo-
+Tala-Tala.
+
+Cela expliquait nombre de choses jusqu'alors assez inexplicables:
+comment plusieurs mots de la langue congolaise figuraient dans le
+langage de ces primitifs, et aussi deux ou trois mots de la langue
+allemande, comment le maniement de l'orgue de Barbarie leur était
+familier, comment ils connaissaient la fabrication de certains
+ustensiles, comment un certain progrès s'était peut-être étendu
+aux moeurs de ces types placés au premier degré de l'échelle
+humaine.
+
+Voilà ce que se dirent les deux amis lorsqu'ils eurent réintégré
+leur case.
+
+Aussitôt Khamis fut mis au courant.
+
+«Ce que je ne puis m'expliquer, ajouta Max Huber, c'est que le
+docteur Johausen ne se soit point inquiété de la présence
+d'étrangers dans sa capitale... Comment? il ne nous a point fait
+comparaître devant lui... et il ne semble même pas s'être aperçu,
+pendant la cérémonie, que nous ne ressemblions pas à ses
+sujets!... Oh! mais, pas du tout!...
+
+-- Je suis de votre avis, Max, répondit John Cort, et il m'est
+impossible de comprendre pourquoi Msélo-Tala-Tala ne nous a pas
+encore mandés à son palais...
+
+-- Peut-être ignore-t-il que les Wagddis ont fait des prisonniers
+dans cette partie de la forêt?... observa le foreloper.
+
+-- C'est possible, mais c'est au moins singulier, déclara John
+Cort. Il y a là quelque circonstance qui m'échappe et qu'il faudra
+éclaircir...
+
+-- De quelle façon?... demanda Max Huber.
+
+-- En cherchant bien, nous y parviendrons!...» répondit John Cort.
+
+De tout ceci il résultait que le docteur Johausen, venu dans la
+forêt de l'Oubanghi afin de vivre parmi les singes, était entre
+les mains d'une race supérieure à l'anthropoïde et dont on ne
+soupçonnait pas l'existence. Il n'avait pas eu la peine de leur
+apprendre à parler, puisqu'ils parlaient; il s'était borné à leur
+enseigner quelques mots de la langue congolaise et de la langue
+allemande. Puis, en leur donnant ses soins comme docteur, sans
+doute, il avait dû acquérir une certaine popularité qui l'avait
+porté au trône!... Et, à vrai dire, John Cort n'avait-il pas déjà
+constaté que les habitants de Ngala jouissaient d'une santé
+excellente, qu'on n'y comptait pas un malade et, ainsi que cela a
+été dit, que pas un Wagddi n'était décédé depuis l'arrivée des
+étrangers à Ngala?
+
+Ce qu'il y avait lieu d'admettre, en tout cas, c'est que, bien
+qu'il y eût un médecin dans ce village, -- un médecin dont on
+avait fait un roi, -- il ne semblait pas que la mortalité s'y fût
+accrue. Réflexion quelque peu irrévérencieuse pour la Faculté, et
+que se permit Max Huber.
+
+Et, maintenant quel parti prendre?... La situation du docteur
+Johausen à Ngala ne devait-elle pas modifier la situation des
+prisonniers?... Ce souverain de race teutonne hésiterait-il à leur
+rendre la liberté, s'ils paraissaient devant lui et lui
+demandaient de les renvoyer au Congo?...
+
+«Je ne puis le croire, dit Max Huber, et notre conduite est toute
+tracée... Il est très possible que notre présence ait été cachée à
+ce docteur-roi... J'admets même, quoique ce soit assez
+invraisemblable, que pendant la cérémonie il ne nous ait pas
+remarqués au milieu de la foule... Eh bien, raison de plus pour
+pénétrer dans la case royale...
+
+-- Quand?... demanda John Cort.
+
+-- Dès ce soir, et, puisque c'est un souverain adoré de son
+peuple, son peuple lui obéira, et, lorsqu'il nous aura rendu la
+liberté, on nous reconduira jusqu'à la frontière avec les honneurs
+dus aux semblables de Sa Majesté wagddienne.
+
+-- Et s'il refuse?...
+
+-- Pourquoi refuserait-il?...
+
+-- Sait-on, mon cher Max?... répondit John en riant. Des raisons
+diplomatiques, peut-être!...
+
+-- Eh bien, s'il refuse, s'écria Max Huber, je lui dirai qu'il
+était tout au plus digne de régner sur les plus inférieurs des
+macaques et qu'il est au-dessous du dernier de ses sujets!»
+
+En somme, débarrassée de ses agréments fantaisistes, la
+proposition valait la peine d'être prise en considération.
+
+L'occasion était propice, d'ailleurs. Si la nuit allait
+interrompre la fête, ce qui se prolongerait, à n'en pas douter,
+c'était l'état d'ébriété dans lequel se trouvait la population du
+village... Ne fallait-il pas profiter de cette circonstance, qui
+ne se renouvellerait peut-être pas de longtemps?... De ces Wagddis
+à demi ivres, les uns seraient endormis dans leurs paillotes, les
+autres dispersés à travers les profondeurs de la forêt... Les
+guerriers eux-mêmes n'avaient pas craint de déshonorer leur
+uniforme en buvant à perdre la tête... La demeure royale serait
+moins sévèrement gardée, et il ne devait pas être difficile
+d'arriver jusqu'à la chambre de Msélo-Tala-Tala...
+
+Ce projet ayant eu l'approbation de Khamis, toujours de bon
+conseil, on attendit que la nuit fût close et l'ivresse plus
+complète dans le village. Il va de soi que Kollo, autorisé à se
+joindre au festival, n'était pas rentré.
+
+Vers neuf heures, Max Huber, John Cort, Llanga et le foreloper
+sortirent de leur case.
+
+Ngala était sombre, étant dépourvue de tout éclairage municipal.
+Les dernières lueurs des torches résineuses, disposées dans les
+arbres, venaient de s'éteindre. Au loin, comme au-dessous de
+Ngala, se propageaient des rumeurs confuses, du côté opposé à
+l'habitation du docteur Johausen.
+
+John Cort, Max Huber et Khamis, prévoyant le cas où il leur serait
+possible de fuir ce soir même avec ou sans l'agrément de Sa
+Majesté, s'étaient munis de leurs carabines et toutes les
+cartouches de la caisse garnissaient leurs poches. En effet, s'ils
+étaient surpris, peut-être serait-il nécessaire de faire parler
+les armes à feu, -- un langage que les Wagddis ne devaient pas
+connaître.
+
+Tous les quatre, ils allèrent ainsi entre les cases, dont la
+plupart étaient vides. Lorsqu'ils furent sur la place plongée dans
+les ténèbres, elle était déserte.
+
+Une seule clarté sortait de la fenêtre de la case du souverain.
+
+«Personne», observa John Cort.
+
+Personne effectivement, pas même devant la demeure de Msélo-Tala-
+Tala.
+
+Raggi et ses guerriers avaient abandonné leur poste, et, cette
+nuit-là, le souverain ne serait pas bien gardé.
+
+Il se pouvait, cependant, qu'il y eût quelques «chambellans de
+service» près de Sa Majesté et qu'il fût malaisé de tromper leur
+surveillance.
+
+Toutefois, Khamis et ses compagnons estimaient l'occasion trop
+tentante. Une heureuse chance leur avait permis d'atteindre
+l'habitation royale sans avoir été aperçus, et ils se disposèrent
+à y pénétrer.
+
+En rampant le long des branches, Llanga put s'avancer jusqu'à la
+porte et il constata qu'il suffirait de la pousser pour pénétrer à
+l'intérieur. John Cort, Max Huber et Khamis le rejoignirent
+aussitôt. Pendant quelques minutes, avant d'entrer, ils prêtèrent
+l'oreille, prêts à battre en retraite, s'il le fallait.
+
+Aucun bruit ne se faisait entendre ni au dedans ni au dehors.
+
+Ce fut Max Huber qui, le premier, franchit le seuil. Ses
+compagnons le suivirent et refermèrent la porte derrière eux.
+
+Cette habitation comprenait deux chambres contiguës, formant tout
+l'appartement de Msélo-Tala-Tala.
+
+Personne dans la première, absolument obscure.
+
+Khamis appliqua son oeil à la porte qui communiquait avec la
+seconde chambre, -- porte assez mal jointe à travers laquelle
+filtraient quelques lueurs.
+
+Le docteur Johausen était là, à demi couché sur un divan.
+
+Évidemment, ce meuble et quelques autres qui garnissaient la
+chambre provenaient du matériel de la cage et avaient été apportés
+à Ngala en même temps que leur propriétaire.
+
+«Entrons», dit Max Huber.
+
+Au bruit, qu'ils firent, le docteur Johausen, tournant la tête, se
+redressa... Peut-être venait-il d'être tiré d'un profond
+sommeil... Quoi qu'il en soit, il ne parut pas que la présence des
+visiteurs eût produit sur lui aucun effet.
+
+«Docteur Johausen, mes compagnons et moi, nous venons offrir nos
+hommages à Votre Majesté!...» dit John Cort en allemand.
+
+Le docteur ne répondit rien... Est-ce qu'il n'avait pas
+compris?... Est-ce qu'il avait oublié sa propre langue, après
+trois ans de séjour chez les Wagddis?...
+
+«M'entendez-vous? reprit John Cort. Nous sommes des étrangers qui
+avons été amenés au village de Ngala...»
+
+Aucune réponse.
+
+Ces étrangers, le monarque wagddien semblait les regarder sans les
+voir, les écouter sans les entendre. Il ne faisait pas un
+mouvement, pas un geste, comme s'il eût été en état de complète
+hébétude.
+
+Max Huber s'approcha, et, peu respectueux envers ce souverain, de
+l'Afrique centrale, il le prit par les épaules et le secoua
+vigoureusement.
+
+Sa Majesté fit une grimace que n'eût pas désavouée le plus
+grimacier des mandrilles de l'Oubanghi.
+
+Max Huber le secoua de nouveau.
+
+Sa Majesté lui tira la langue.
+
+«Est-ce qu'il est fou?... dit John Cort.
+
+-- Tout ce qu'il y a de plus fou, pardieu!... fou à lier!...»
+déclara Max Huber.
+
+Oui... le docteur Johausen était en absolue démence. À moitié
+déséquilibré déjà lors de son départ du Cameroun, il avait achevé
+de perdre la raison depuis son arrivée à Ngala. Et qui sait même
+si ce n'était pas cette dégénérescence mentale qui lui avait valu
+d'être proclamé roi des Wagddis?... Est-ce que, chez les Indiens
+du Far West, chez les sauvages de l'Océanie, la folie n'est pas
+plus honorée que la sagesse, et le fou ne passe-t-il pas, aux yeux
+de ces indigènes, pour un être sacré, un dépositaire de la
+puissance divine?...
+
+La vérité est que le pauvre docteur était dépourvu de toute
+intellectualité. Et voilà pourquoi il ne se préoccupait pas de la
+présence des quatre étrangers au village, comment il n'avait pas
+reconnu en deux d'entre eux des individus de son espèce, si
+différente de la race wagddienne!
+
+«Il n'y a qu'un parti à prendre, dit Khamis. Nous ne pouvons pas
+compter sur l'intervention de cet inconscient pour nous rendre la
+liberté...
+
+-- Assurément non!... affirma John Cort.
+
+-- Et ces animaux-là ne nous laisseront jamais partir..., ajouta
+Max Huber. Donc, puisque l'occasion s'offre de fuir, fuyons...
+
+-- À l'instant, dit Khamis. Profitons de la nuit...
+
+-- Et de l'état où se trouve tout ce monde de demi-singes...,
+déclara Max Huber.
+
+-- Venez, dit Khamis en se dirigeant vers la première chambre.
+Essayons de gagner l'escalier et jetons-nous à travers la forêt...
+
+-- Convenu, répliqua Max Huber, mais... le docteur...
+
+-- Le docteur?... répéta Khamis.
+
+-- Nous ne pouvons pas le laisser dans sa souveraineté
+wagddienne... Notre devoir est de le délivrer...
+
+-- Oui, certes, mon cher Max, approuva John Cort. Mais ce
+malheureux n'a plus sa raison... il résistera peut-être... S'il
+refuse de nous suivre?...
+
+-- Tentons-le toujours», répondit Max Huber en s'approchant du
+docteur.
+
+Ce gros homme -- on l'imagine -- ne devait pas être facile à
+déplacer, et, s'il ne s'y prêtait pas, comment réussir à le
+pousser hors de la case?...
+
+Khamis et John Cort, se joignant à Max Huber, saisirent le docteur
+par le bras.
+
+Celui-ci, très vigoureux encore, les repoussa et se recoucha tout
+de son long en gigotant comme un crustacé qu'on a retourné sur le
+dos.
+
+«Diable! fit Max Huber, il est aussi lourd à lui seul que toute la
+Triplice...
+
+-- Docteur Johausen?...» cria une dernière fois John Cort.
+
+Sa Majesté Msélo-Tala-Tala, pour toute réponse, se gratta de la
+façon la plus simiesque...
+
+«Décidément, dit Max Huber, rien à obtenir de cette bête
+humaine!... Il est devenu singe... qu'il reste singe et continue à
+régner sur des singes!»
+
+Il n'y eut plus qu'à quitter la demeure royale. Par malheur, tout
+en grimaçant, Sa Majesté s'était mise à crier, et si fort qu'elle
+devait avoir été entendue, si des Wagddis se trouvaient dans le
+voisinage.
+
+D'autre part, perdre quelques secondes, c'était s'exposer à
+manquer une occasion si favorable... Raggi et ses guerriers
+allaient peut-être accourir... La situation des étrangers, surpris
+dans la demeure de Msélo-Tala-Tala, s'aggraverait, et ils
+devraient renoncer à tout espoir de recouvrer leur liberté...
+
+Khamis et ses compagnons abandonnèrent donc le docteur Johausen
+et, rouvrant la porte, ils s'élancèrent au dehors.
+
+CHAPITRE XVIII
+_Brusque dénouement_
+
+La chance se déclarait pour les fugitifs. Tout ce tapage à
+l'intérieur de l'habitation n'avait attiré personne. Déserte la
+place, désertes les rues qui y débouchaient. Mais la difficulté
+était de se reconnaître au milieu de ce dédale obscur, de circuler
+entre les branchages, de gagner par le plus court l'escalier de
+Ngala.
+
+Soudain, un Wagddi se présenta devant Khamis et ses compagnons.
+
+C'était Lo-Maï, accompagné de son enfant. Le petit, qui les avait
+suivis pendant qu'ils se rendaient à la case de Msélo-Tala-Tala,
+était venu prévenir son père. Celui-ci, redoutant quelque danger
+pour le foreloper et ses compagnons, se hâta de les rejoindre.
+Comprenant alors qu'ils cherchaient à s'enfuir, il s'offrit à leur
+servir de guide.
+
+Ce fut heureux, car aucun d'eux n'aurait pu retrouver le chemin de
+l'escalier.
+
+Mais, lorsqu'ils arrivèrent en cet endroit, quel fut leur
+désappointement!
+
+L'entrée était gardée par Raggi et une douzaine de guerriers.
+
+Forcer le passage, à quatre, serait-ce possible avec espoir de
+succès?...
+
+Max Huber crut le moment venu d'utiliser sa carabine.
+
+Raggi et deux autres venaient de se jeter sur lui...
+
+Max Huber, reculant de quelques pas, fit feu sur le groupe.
+
+Raggi, atteint en pleine poitrine, tomba raide mort.
+
+Assurément, les Wagddis ne connaissaient ni l'usage des armes à
+feu ni leurs effets. La détonation et la chute de Raggi leur
+causèrent une épouvante dont on ne saurait donner une idée. Le
+tonnerre foudroyant la place pendant la cérémonie de ce jour les
+eût moins terrifiés. Cette douzaine de guerriers se dispersa, les
+uns rentrant dans le village, les autres dégringolant l'escalier
+avec une prestesse de quadrumanes.
+
+Le chemin devint libre en un instant.
+
+«En bas!...» cria Khamis.
+
+Il n'y avait qu'à suivre Lo-Maï et le petit, qui prirent les
+devants. John Cort, Max Huber, Llanga, le foreloper, se laissèrent
+pour ainsi dire glisser, sans rencontrer d'obstacle. Après avoir
+passé sous le village aérien, ils se dirigèrent vers la rive du
+rio, l'atteignirent en quelques minutes, détachèrent un des canots
+et s'embarquèrent avec le père et l'enfant.
+
+Mais alors des torches s'allumèrent de toutes parts, et de toutes
+parts accoururent un grand nombre de ces Wagddis qui erraient aux
+environs du village. Cris de colère, cris de menace furent appuyés
+d'une nuée de flèches.
+
+«Allons, dit John Cort, il le faut!»
+
+Max Huber et lui épaulèrent leurs carabines, tandis que Khamis et
+Llanga manoeuvraient pour écarter le canot de la berge.
+
+Une double détonation retentit. Deux Wagddis furent atteints, et
+la foule hurlante se dissipa.
+
+En ce moment, le canot fut saisi par le courant, et il disparut en
+aval sous le couvert d'une rangée de grands arbres.
+
+*******
+
+Il n'y a point à rapporter -- en détail du moins -- ce que fut
+cette navigation vers le sud-ouest de la grande forêt. S'il
+existait d'autres villages aériens, les deux amis ne devaient rien
+savoir à cet égard. Comme les munitions ne manquaient pas, la
+nourriture serait assurée par le produit de la chasse, et les
+diverses sortes d'antilopes abondaient dans ces régions voisines
+de l'Oubanghi.
+
+Le lendemain soir, Khamis amarra le canot à un arbre de la berge
+pour la nuit.
+
+Pendant ce parcours, John Cort et Max Huber n'avaient point
+épargné les témoignages de reconnaissance à Lo-Maï, pour lequel
+ils éprouvaient une sympathie tout humaine.
+
+Quant à Llanga et à l'enfant, c'était entre eux une véritable
+amitié fraternelle. Comment le jeune indigène aurait-il pu sentir
+les différences anthropologiques qui le mettaient au-dessus de ce
+petit être?...
+
+John Cort et Max Huber espéraient bien obtenir de Lo-Maï qu'il les
+accompagnerait jusqu'à Libreville. Le retour serait facile en
+descendant ce rio, qui devait être un des affluents de l'Oubanghi.
+L'essentiel était que son cours ne fût obstrué ni par des rapides
+ni par des chutes.
+
+C'était le soir du 16 avril que l'embarcation avait fait halte,
+après une navigation de quinze heures. Khamis estimait que de
+quarante à cinquante kilomètres venaient d'être parcourus depuis
+la veille.
+
+Il fut convenu que la nuit se passerait en cet endroit. Le
+campement organisé, le repas terminé, Lo-Maï veillant, les autres
+s'endormirent d'un sommeil réparateur qui ne fut troublé en aucune
+façon.
+
+Au réveil, Khamis fit les préparatifs de départ, et le canot
+n'avait plus qu'à se lancer dans le courant.
+
+En ce moment, Lo-Maï, qui tenait son enfant d'une main, attendait
+sur la berge.
+
+John Cort et Max Huber le rejoignirent et le pressèrent de les
+suivre.
+
+Lo-Maï, secouant la tête, montra d'une main le cours du rio et de
+l'autre les épaisses profondeurs de la forêt.
+
+Les deux amis insistèrent, et leurs gestes suffisaient à les faire
+comprendre. Ils voulaient emmener Lo-Maï et Li-Maï avec eux, à
+Libreville...
+
+En même temps, Llanga accablait l'enfant de ses caresses,
+l'embrassant, le serrant entre ses bras... Il cherchait à
+l'entraîner vers le canot...
+
+Li-Maï ne prononça qu'un mot:
+
+«Ngora!»
+
+Oui... sa mère qui était restée au village, et près de laquelle
+son père et lui voulaient retourner... C'était la famille que rien
+ne pouvait séparer!...
+
+Les adieux définitifs furent faits, après que la nourriture de Lo-
+Maï et du petit eut été assurée pour leur retour jusqu'à Ngala.
+
+John Cort et Max Huber ne cachèrent pas leur émotion à la pensée
+qu'il ne reverraient jamais ces deux créatures affectueuses et
+bonnes, si inférieure que fût leur race...
+
+Quant à Llanga, il ne put se retenir de pleurer, et de grosses
+larmes mouillèrent aussi les yeux du père et de l'enfant.
+
+«Eh bien, dit John Cort, croirez-vous maintenant, mon cher Max,
+que ces pauvres êtres se rattachent à l'humanité?...
+
+-- Oui, John, puisqu'ils ont, de même que l'homme, le sourire et
+les larmes!»
+
+Le canot prit le fil du courant et, au coude de la rive, Khamis et
+ses compagnons purent envoyer un dernier adieu à Lo-Maï et à son
+fils.
+
+Les journées des 18, 19, 20 et 21 avril furent employées à
+descendre la rivière jusqu'à son confluent avec l'Oubanghi. Le
+courant étant très rapide, il y eut lieu d'estimer à près de trois
+cents kilomètres le parcours fait depuis le village de Ngala.
+
+Le foreloper et ses compagnons se trouvaient alors à la hauteur
+des rapides de Zongo, à peu près à l'angle que forme le fleuve en
+obliquant vers le sud. Ces rapides, il eût été impossible de les
+franchir en canot, et, pour reprendre la navigation en aval, un
+portage allait devenir nécessaire. Il est vrai, l'itinéraire
+permettait de suivre à pied la rive gauche de l'Oubanghi dans
+cette partie limitrophe entre le Congo indépendant et le Congo
+français. Mais, à ce cheminement pénible, le canot devait être
+infiniment préférable. N'était-ce pas du temps gagné, de la
+fatigue épargnée?...
+
+Très heureusement, Khamis put éviter cette dure opération du
+portage.
+
+Au-dessous des rapides de Zongo, l'Oubanghi est navigable jusqu'à
+son confluent avec le Congo. Les bateaux ne sont pas rares qui
+font le trafic de cette région où ne manquent ni les villages, ni
+les bourgades, ni les établissements de missionnaires. Ces cinq
+cents kilomètres qui les séparaient du but, John Cort, Max Huber,
+Khamis et Llanga les franchirent à bord d'une de ces larges
+embarcations auxquelles le remorquage à vapeur commence à venir en
+aide.
+
+Ce fut le 26 avril qu'ils s'arrêtèrent près d'une bourgade de la
+rive droite. Remis de leurs fatigues, bien portants, il ne leur
+restait plus que cent kilomètres pour atteindre Libreville.
+
+Une caravane fut aussitôt organisée par les soins du foreloper et,
+marchant directement vers l'ouest, traversa ces longues plaines
+congolaises en vingt-quatre jours.
+
+Le 20 mai, John Cort, Max Huber, Khamis et Llanga faisaient leur
+entrée dans la factorerie, en avant de la bourgade, où leurs amis,
+très inquiets d'une absence si prolongée, sans nouvelles d'eux
+depuis près de six mois, les reçurent à bras ouverts.
+
+Ni Khamis ni le jeune indigène ne devaient plus se séparer de John
+Cort et de Max Huber. Llanga n'était-il pas adopté par eux, et le
+foreloper n'avait-il pas été leur dévoué guide pendant cet
+aventureux voyage?...
+
+Et le docteur Johausen?... Et ce village aérien de Ngala, perdu
+sous les massifs de la grande forêt?...
+
+Eh bien, tôt ou tard une expédition devra prendre avec ces
+étranges Wagddis un contact plus intime, dans l'intérêt de la
+science anthropologique moderne.
+
+Quant au docteur allemand, il est fou, et, en admettant que la
+raison lui revienne et qu'on le ramène à Malinba, qui sait s'il ne
+regrettera pas le temps où il régnait sous le nom de Msélo-Tala-
+Tala, et si, grâce à lui, cette peuplade de primitifs ne passera
+pas un jour sous le protectorat de l'empire d'Allemagne?...
+
+Cependant, il serait possible que l'Angleterre...
+
+FIN
+
+
+
+ [1] C'est dans le quaternaire inférieur de Sumatra que
+M. E. Dubois, médecin militaire hollandais à Batavia, a
+trouvé un crâne, un fémur et une dent en bon état de
+conservation. La contenance de la boîte crânienne étant
+très supérieure à celle du plus grand gorille, inférieure à
+celle de l'homme, cet être paraît réellement avoir été
+l'intermédiaire entre l'anthropoïde et l'homme. Aussi, pour
+établir les conséquences de cette découverte, est-il
+question d'un voyage à Java qui serait entrepris par un
+jeune savant américain, le docteur Walters, commandité
+par le milliardaire Vanderbilt.
+ [2] Père, en allemand.
+ [3] Expression de M. de Quatrefages.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le village aérien, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VILLAGE AÉRIEN ***
+
+***** This file should be named 16827-8.txt or 16827-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Ebooks libres et gratuits (Bruno, Coolmicro
+and Fred); this text is also available at
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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