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diff --git a/16826-8.txt b/16826-8.txt new file mode 100644 index 0000000..0df53ab --- /dev/null +++ b/16826-8.txt @@ -0,0 +1,8232 @@ +The Project Gutenberg EBook of Face au drapeau, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Face au drapeau + +Author: Jules Verne + +Release Date: October 8, 2005 [EBook #16826] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FACE AU DRAPEAU *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits (Michèle, Coolmicro +and Fred); this text is also available at +http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +Jules Verne + +FACE AU DRAPEAU +(1896) + + + +Table des matières + +I Healthful-House +II Le comte d'Artigas +III Double enlèvement +IV La goélette _Ebba_ +V Où suis-je? +VI Sur le pont +VII Deux jours de navigation +VIII Back-Cup +IX Dedans +X Ker Karraje +XI Pendant cinq semaines +XII Les conseils de l'ingénieur Serkö +XIII À Dieu vat! +XIV Le _Sword_ aux prises avec le tug +XV Attente +XVI Encore quelques heures +XVII Un contre cinq +XVIII À bord du _Tonnant_ + + + +I +Healthful-House + + +La carte que reçut ce jour-là -- 15 juin 189.. -- le directeur de +l'établissement de Healthful-House, portait correctement ce simple +nom, sans écusson ni couronne: + +LE COMTE D'ARTIGAS + +Au-dessous de ce nom, à l'angle de la carte, était écrite au +crayon l'adresse suivante: + +«À bord de la goélette _Ebba_, au mouillage de New-Berne, +Pamplico-Sound.» + +La capitale de la Caroline du Nord -- l'un des quarante-quatre +États de l'Union à cette époque -- est l'assez importante ville de +Raleigh, reculée de quelque cent cinquante milles à l'intérieur de +la province. C'est grâce à sa position centrale que cette cité est +devenue le siège de la législature, car d'autres l'égalent ou la +dépassent en valeur industrielle et commerciale, -- telles +Wilmington, Charlotte, Fayetteville, Edenton, Washington, +Salisbury, Tarboro, Halifax, New-Berne. Cette dernière ville +s'élève au fond de l'estuaire de la Neuze-river, qui se jette dans +le Pamplico-Sound, sorte de vaste lac maritime, protégé par une +digue naturelle, îles et flots du littoral carolinien. + +Le directeur de Healthful-House n'aurait jamais pu deviner pour +quel motif il recevait cette carte, si elle n'eût été accompagnée +d'un billet demandant pour le comte d'Artigas la permission de +visiter son établissement. Ce personnage espérait que le directeur +voudrait bien donner consentement à cette visite, et il devait se +présenter dans l'après-midi avec le capitaine Spade, commandant la +goélette _Ebba_. + +Ce désir de pénétrer à l'intérieur de cette maison de santé, très +célèbre alors, très recherchée des riches malades des États-Unis, +ne pouvait paraître que des plus naturels de la part d'un +étranger. D'autres l'avaient déjà visitée, qui ne portaient pas un +aussi grand nom que le comte d'Artigas, et ils n'avaient point +ménagé leurs compliments au directeur de Healthful-House. Celui-ci +s'empressa donc d'accorder l'autorisation sollicitée, et répondit +qu'il serait honoré d'ouvrir au comte d'Artigas les portes de +l'établissement. + +Healthful-House, desservie par un personnel de choix, assurée du +concours des médecins les plus en renom, était de création privée. +Indépendante des hôpitaux et des hospices, mais soumise à la +surveillance de l'État, elle réunissait toutes les conditions de +confort et de salubrité qu'exigent les maisons de ce genre, +destinées à recevoir une opulente clientèle. + +On eût difficilement trouvé un emplacement plus agréable que celui +de Healthful-House. Au revers d'une colline s'étendait un parc de +deux cents acres, planté de ces essences magnifiques que prodigue +l'Amérique septentrionale dans sa partie égale en latitude aux +groupes des Canaries et de Madère. À la limite inférieure du parc +s'ouvrait ce large estuaire de la Neuze, incessamment rafraîchi +par les brises du Pamplico-Sound et les vents de mer venus du +large pardessus l'étroit lido du littoral. + +Healthful-House, où les riches malades étaient soignés dans +d'excellentes conditions hygiéniques, était plus généralement +réservée au traitement des maladies chroniques; mais +l'administration ne refusait pas d'admettre ceux qu'affectaient +des troubles intellectuels, lorsque ces affections ne présentaient +pas un caractère incurable. + +Or, précisément, -- circonstance qui devait attirer l'attention +sur Healthful-House, et qui motivait peut-être la visite du comte +d'Artigas, -- un personnage de grande notoriété y était tenu, +depuis dix-huit mois, en observation toute spéciale. + +Le personnage dont il s'agit était un Français, nommé Thomas Roch, +âgé de quarante-cinq ans. Qu'il fût sous l'influence d'une maladie +mentale, aucun doute à cet égard. Toutefois, jusqu'alors, les +médecins aliénistes n'avaient pas constaté chez lui une perte +définitive de ses facultés intellectuelles. Que la juste notion +des choses lui fit défaut dans les actes les plus simples de +l'existence, cela n'était que trop certain. Cependant sa raison +restait entière, puissante, inattaquable, lorsque l'on faisait +appel à son génie, et qui ne sait que génie et folie confinent +trop souvent l'un à l'autre! Il est vrai, ses facultés affectives +ou sensoriales étaient profondément atteintes. Lorsqu'il y avait +lieu de les exercer, elles ne se manifestaient que par le délire +et l'incohérence. Absence de mémoire, impossibilité d'attention, +plus de conscience, plus de jugement. Ce Thomas Roch n'était alors +qu'un être dépourvu de raison, incapable de se suffire, privé de +cet instinct naturel qui ne fait pas défaut même à l'animal, -- +celui de la conservation, -- et il fallait en prendre soin comme +d'un enfant qu'on ne peut perdre de vue. Aussi, dans le pavillon +17 qu'il occupait au bas du parc de Healthful-House, son gardien +avait-il pour tâche de le surveiller nuit et jour. + +La folie commune, lorsqu'elle n'est pas incurable, ne saurait être +guérie que par des moyens moraux. La médecine et la thérapeutique +y sont impuissantes, et leur inefficacité est depuis longtemps +reconnue des spécialistes. Ces moyens moraux étaient-ils +applicables au cas de Thomas Roch? il était permis d'en douter, +même en ce milieu tranquille et salubre de Healthful-House. En +effet, l'inquiétude, les changements d'humeur, l'irritabilité, les +bizarreries de caractère, la tristesse, l'apathie, la répugnance +aux occupations sérieuses ou aux plaisirs, ces divers symptômes +apparaissaient nettement. Aucun médecin n'aurait pu s'y méprendre, +aucun traitement ne semblait capable de les guérir ni de les +atténuer. + +On a justement dit que la folie est un excès de subjectivité, +c'est-à-dire un état où l'âme accorde trop à son labeur intérieur, +et pas assez aux impressions du dehors. Chez Thomas Roch, cette +indifférence était à peu près absolue. Il ne vivait qu'en dedans +de lui-même, en proie à une idée fixe dont l'obsession l'avait +amené là où il en était. Se produirait-il une circonstance, un +contrecoup qui «l'extérioriserait», pour employer un mot assez +exact, c'était improbable, mais ce n'était pas impossible. + +Il convient d'exposer maintenant dans quelles conditions ce +Français a quitté la France, quels motifs l'ont attiré aux États- +Unis, pourquoi le gouvernement fédéral avait jugé prudent et +nécessaire de l'interner dans cette maison de santé, où l'on +noterait avec un soin minutieux tout ce qui lui échapperait +d'inconscient au cours de ses crises. + +Dix-huit mois auparavant, le ministre de la Marine à Washington +reçut une demande d'audience au sujet d'une communication que +désirait lui faire ledit Thomas Roch. + +Rien que sur ce nom, le ministre comprit ce dont il s'agissait. +Bien qu'il sût de quelle nature serait la communication, quelles +prétentions l'accompagneraient, il n'hésita pas, et l'audience fut +immédiatement accordée. + +En effet, la notoriété de Thomas Roch était telle que, soucieux +des intérêts dont il avait charge, le ministre ne pouvait hésiter +à recevoir le solliciteur, à prendre connaissance des propositions +que celui-ci voulait personnellement lui soumettre. + +Thomas Roch était un inventeur, -- un inventeur de génie. Déjà +d'importantes découvertes avaient mis sa personnalité assez +bruyante en lumière. Grâce à lui, des problèmes, de pure théorie +jusqu'alors, avaient reçu une application pratique. Son nom était +connu dans la science. Il occupait l'une des premières places du +monde savant. On va voir à la suite de quels ennuis, de quels +déboires, de quelles déceptions, de quels outrages même dont +l'abreuvèrent les plaisantins de la presse, il en arriva à cette +période de la folie qui avait nécessité son internement à +Healthful-House. + +Sa dernière invention concernant les engins de guerre portait le +nom de Fulgurateur Roch. Cet appareil possédait, à l'en croire, +une telle supériorité sur tous autres, que l'État qui s'en +rendrait acquéreur serait le maître absolu des continents et des +mers. + +On sait trop à quelles difficultés déplorables se heurtent les +inventeurs, quand il s'agit de leurs inventions, et surtout +lorsqu'ils tentent de les faire adopter par les commissions +ministérielles. Nombre d'exemples, -- et des plus fameux, -- sont +encore présents à la mémoire. Il est inutile d'insister sur ce +point, car ces sortes d'affaires présentent parfois des dessous +difficiles à éclaircir. Toutefois, en ce qui concerne Thomas Roch, +il est juste d'avouer que, comme la plupart de ses prédécesseurs, +il émettait des prétentions si excessives, il cotait la valeur de +son nouvel engin à des prix si inabordables qu'il devenait à peu +près impossible de traiter avec lui. + +Cela tenait, -- il faut le noter aussi, -- à ce que déjà, à propos +d'inventions précédentes dont l'application fut féconde en +résultats, il s'était vu exploiter avec une rare audace. N'ayant +pu en retirer le bénéfice qu'il devait équitablement attendre, son +humeur avait commencé à s'aigrir. Devenu défiant, il prétendait ne +se livrer qu'à bon escient, imposer des conditions peut-être +inacceptables, être cru sur parole, et, dans tous les cas, il +demandait une somme d'argent si considérable, même avant toute +expérience, que de telles exigences parurent inadmissibles. + +En premier lieu, ce Français offrit le Fulgurateur Roch à la +France. Il fit connaître à la commission ayant qualité pour +recevoir sa communication en quoi elle consistait. Il s'agissait +d'une sorte d'engin autopropulsif, de fabrication toute spéciale, +chargé avec un explosif composé de substances nouvelles, et qui ne +produisait son effet que sous l'action d'un déflagrateur nouveau +aussi. + +Lorsque cet engin, de quelque manière qu'il eût été envoyé, +éclatait, non point en frappant le but visé, mais à la distance de +quelques centaines de mètres, son action sur les couches +atmosphériques était si énorme, que toute construction, fort +détaché ou navire de guerre, devait être anéantie sur une zone de +dix mille mètres carrés. Tel était le principe du boulet lancé par +le canon pneumatique Zalinski, déjà expérimenté à cette époque, +mais avec des résultats à tout le moins centuplés. + +Si donc l'invention de Thomas Roch possédait cette puissance, +c'était la supériorité offensive ou défensive assurée à son pays. +Toutefois l'inventeur n'exagérait-il pas, bien qu'il eût fait ses +preuves à propos d'autres engins de sa façon et d'un rendement +incontestable? Des expériences pouvaient seules le démontrer. Or, +précisément, il prétendait ne consentir à ces expériences qu'après +avoir touché les millions auxquels il évaluait la valeur de son +Fulgurateur. + +Il est certain qu'une sorte de déséquilibrement s'était alors +produit dans les facultés intellectuelles de Thomas Roch. Il +n'avait plus l'entière possession de sa cérébralité. On le sentait +engagé sur une voie qui le conduirait graduellement à la folie +définitive. Traiter dans les conditions qu'il voulait imposer, nul +gouvernement n'aurait pu y condescendre. + +La commission française dut rompre tout pourparler, et les +journaux, même ceux de l'opposition radicale, durent reconnaître +qu'il était difficile de donner suite à cette affaire. Les +propositions de Thomas Roch furent rejetées, sans qu'on eût à +craindre, d'ailleurs, qu'un autre État pût consentir à les +accueillir. + +Avec cet excès de subjectivité qui ne cessa de s'accroître dans +l'âme si profondément bouleversée de Thomas Roch, on ne s'étonnera +pas que la corde du patriotisme, peu à peu détendue, eût fini par +ne plus vibrer. Il faut le répéter pour l'honneur de la nature +humaine, Thomas Roch était, à cette heure, frappé d'inconscience. +Il ne se survivait intact que dans ce qui se rapportait +directement à son invention. Là-dessus, il n'avait rien perdu de +sa puissance géniale. Mais en tout ce qui concernait les détails +les plus ordinaires de l'existence, son affaissement moral +s'accentuait chaque jour et lui enlevait la complète +responsabilité de ses actes. + +Thomas Roch fut donc éconduit. Peut-être alors eût-il convenu +d'empêcher qu'il portât son invention autre part... On ne le fit +pas, et ce fut un tort. + +Ce qui devait arriver, arriva. Sous une irritabilité croissante, +les sentiments de patriotisme, qui sont de l'essence même du +citoyen, -- lequel avant de s'appartenir appartient à son pays, -- +ces sentiments s'éteignirent dans l'âme de l'inventeur déçu. Il +songea aux autres nations, il franchit la frontière, il oublia +l'inoubliable passé, il offrit le Fulgurateur à l'Allemagne. + +Là, dès qu'il sut quelles étaient les exorbitantes prétentions de +Thomas Roch, le gouvernement refusa de recevoir sa communication. +Au surplus, la Guerre venait de mettre à l'étude la fabrication +d'un nouvel engin balistique et crut pouvoir dédaigner celui de +l'inventeur français. + +Alors, chez celui-ci, la colère se doubla de haine, -- une haine +d'instinct contre l'humanité, -- surtout après que ses démarches +eurent échoué vis-à-vis du Conseil de l'Amirauté de la Grande- +Bretagne. Comme les Anglais sont des gens pratiques, ils ne +repoussèrent pas tout d'abord Thomas Roch, ils le tâtèrent, ils le +circonvinrent. Thomas Roch ne voulut rien entendre. Son secret +valait des millions, il obtiendrait ces millions, ou l'on n'aurait +pas son secret. L'Amirauté finit par rompre avec lui. + +Ce fut dans ces conditions, alors que son trouble intellectuel +empirait de jour en jour, qu'il fit une dernière tentative vis-à- +vis de l'Amérique, -- dix-huit mois environ avant le début de +cette histoire. + +Les Américains, encore plus pratiques que les Anglais, ne +marchandèrent pas le Fulgurateur Roch, auquel ils accordaient une +valeur exceptionnelle, étant donné la notoriété du chimiste +français. Avec raison, ils le tenaient pour un homme de génie, et +prirent des mesures justifiées par son état -- quitte à +l'indemniser plus tard dans une équitable proportion. + +Comme Thomas Roch donnait des preuves trop visibles d'aliénation +mentale, l'administration, dans l'intérêt même de son invention, +jugea opportun de l'enfermer. + +On le sait, ce n'est point au fond d'un hospice de fous que fut +conduit Thomas Roch, mais à l'établissement de Healthful-House, +qui offrait toute garantie pour le traitement de sa maladie. Et, +cependant, bien que les soins les plus attentifs ne lui eussent +point manqué, le but n'avait pas été atteint jusqu'à ce jour. + +Encore une fois, -- il y a lieu d'insister sur ce point, -- c'est +que Thomas Roch, si inconscient qu'il fût, se ressaisissait +lorsqu'on le remettait sur le champ de ses découvertes. Il +s'animait, il parlait avec la fermeté d'un homme qui est sûr de +lui, avec une autorité qui imposait. Dans le feu de son éloquence, +il décrivait les qualités merveilleuses de son Fulgurateur, les +effets vraiment extraordinaires qui en résulteraient. Quant à la +nature de l'explosif et du déflagrateur, les éléments qui le +composaient, leur fabrication, le tour de main qu'elle +nécessitait, il se retranchait dans une réserve dont rien n'avait +pu le faire sortir. Une ou deux fois, au plus fort d'une crise, on +eut lieu de croire que son secret allait lui échapper, et toutes +les précautions avaient été prises... Ce fut en vain. Si Thomas +Roch ne possédait même plus le sentiment de sa propre +conservation, du moins s'assurait-il la conservation de sa +découverte. + +Le pavillon 17 du parc de Healthful-House était entouré d'un +jardin, ceint de haies vives, dans lequel Thomas Roch pouvait se +promener sous la surveillance de son gardien. Ce gardien occupait +le même pavillon que lui, couchait dans la même chambre, +l'observait nuit et jour, ne le quittait jamais d'une heure. Il +épiait ses moindres paroles au cours des hallucinations qui se +produisaient généralement dans l'état intermédiaire entre la +veille et le sommeil, il l'écoutait jusque dans ses rêves. + +Ce gardien se nommait Gaydon. Peu de temps après la séquestration +de Thomas Roch, ayant appris que l'on cherchait un surveillant qui +parlât couramment la langue de l'inventeur, il s'était présenté à +Healthful-House, et avait été accepté en qualité de gardien du +nouveau pensionnaire. + +En réalité, ce prétendu Gaydon était un ingénieur français nommé +Simon Hart, depuis plusieurs années au service d'une société de +produits chimiques, établie dans le New-Jersey. Simon Hart, âgé de +quarante ans, avait le front large, marqué du pli de +l'observateur, l'attitude résolue qui dénotait l'énergie jointe à +la ténacité. Très versé dans ces diverses questions auxquelles se +rattachait le perfectionnement de l'armement moderne, ces +inventions de nature à en modifier la valeur, Simon Hart +connaissait tout ce qui s'était fait en matière d'explosifs, dont +on comptait plus de onze cents à cette époque, -- et il n'en était +plus à apprécier un homme tel que Thomas Roch. Croyant à la +puissance de son Fulgurateur, il ne doutait pas qu'il fût en +possession d'un engin capable de changer les conditions de la +guerre sur terre et sur mer, soit pour l'offensive, soit pour la +défensive. Il savait que la folie avait respecté en lui l'homme de +science, que dans ce cerveau, en partie frappé, brillait encore +une clarté, une flamme, la flamme du génie. Alors il eut cette +pensée: c'est que si, pendant ses crises, son secret se révélait, +cette invention d'un Français profiterait à un autre pays que la +France. Son parti fut pris de s'offrir comme gardien de Thomas +Roch, en se donnant pour un Américain très exercé à l'emploi de la +langue française. Il prétexta un voyage en Europe, il donna sa +démission, il changea de nom. Bref, heureusement servie par les +circonstances, la proposition qu'il fit fut acceptée, et voilà +comment, depuis quinze mois, Simon Hart remplissait près du +pensionnaire de Healthful-House l'office de surveillant. + +Cette résolution témoignait d'un dévouement rare, d'un noble +patriotisme, car il s'agissait d'un service pénible pour un homme +de la classe et de l'éducation de Simon Hart. Mais -- qu'on ne +l'oublie pas -- l'ingénieur n'entendait en aucune façon dépouiller +Thomas Roch, s'il parvenait à surprendre son invention, et celui- +ci en aurait le légitime bénéfice. + +Or, depuis quinze mois, Simon Hart, ou plutôt Gaydon, vivait ainsi +près de ce dément, observant, guettant, interrogeant même, sans +avoir rien gagné. D'ailleurs, il était plus que jamais convaincu +de l'importance de la découverte de Thomas Roch. Aussi, ce qu'il +craignait, par-dessus tout, c'était que la folie partielle de ce +pensionnaire dégénérât en folie générale, ou qu'une crise suprême +anéantît son secret avec lui. + +Telle était la situation de Simon Hart, telle était la mission à +laquelle il se sacrifiait tout entier dans l'intérêt de son pays. + +Cependant, malgré tant de déceptions et de déboires, la santé de +Thomas Roch n'était pas compromise, grâce à sa constitution +vigoureuse. La nervosité de son tempérament lui avait permis de +résister à ces multiples causes destructives. De taille moyenne, +la tête puissante, le front largement dégagé, le crâne volumineux, +les cheveux grisonnants, l'oeil hagard parfois, mais vif, fixe, +impérieux, lorsque sa pensée dominante y faisait briller un +éclair, une moustache épaisse sous un nez aux ailes palpitantes, +une bouche aux lèvres serrées, comme si elles se fermaient pour ne +pas laisser échapper un secret, la physionomie pensive, l'attitude +d'un homme qui a longtemps lutté et qui est résolu à lutter encore +-- tel était l'inventeur Thomas Roch, enfermé dans un des +pavillons de Healthful-House, n'ayant peut-être pas conscience de +cette séquestration, et confié à la surveillance de l'ingénieur +Simon Hart, devenu le gardien Gaydon. + +II +Le comte d'Artigas + + +Au juste, qui était ce comte d'Artigas? Un Espagnol?... En somme, +son nom semblait l'indiquer. Toutefois, au tableau d'arrière de sa +goélette se détachait en lettres d'or le nom d'_Ebba_, et celui-là +est de pure origine norvégienne. Et si l'on eût demandé à ce +personnage comment s'appelait le capitaine de l'_Ebba:_ Spade, +aurait-il répondu, et Effrondat son maître d'équipage, et Hélim +son maître coq, -- tous noms singulièrement disparates, qui +indiquaient des nationalités très différentes. + +Pouvait-on déduire quelque hypothèse plausible du type que +présentait le comte d'Artigas?... Difficilement. Si la coloration +de sa peau, sa chevelure très noire, la grâce de son attitude +dénonçaient une origine espagnole, l'ensemble de sa personne +n'offrait point ces caractères de race qui sont spéciaux aux +natifs de la péninsule ibérique. + +C'était un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, très +robustement constitué, âgé de quarante-cinq ans au plus. Avec sa +démarche calme et hautaine, il ressemblait à quelque seigneur +indou auquel se fût mêlé le sang des superbes types de la +Malaisie. S'il n'était pas de complexion froide, du moins +s'attachait-il à paraître tel avec son geste impérieux, sa parole +brève. Quant à la langue dont son équipage et lui se servaient, +c'était un de ces idiomes qui ont cours dans les îles de l'océan +Indien et des mers environnantes. Il est vrai, lorsque ses +excursions maritimes l'amenaient sur le littoral de l'Ancien ou du +Nouveau Monde, il s'exprimait avec une remarquable facilité en +anglais, ne trahissant que par un léger accent son origine +étrangère. + +Ce qu'avait été le passé du comte d'Artigas, les diverses +péripéties d'une existence des plus mystérieuses, ce qu'était son +présent, de quelle source sortait sa fortune, -- évidemment +considérable puisqu'elle lui permettait de vivre en fastueux +gentleman, -- en quel endroit se trouvait sa résidence habituelle, +tout au moins quel était le port d'attache de sa goélette, +personne ne l'eût pu dire, et personne ne se fût hasardé à +l'interroger sur ce point, tant il se montrait peu communicatif. +Il ne semblait pas homme à se compromettre dans une interview, +même au profit des reporters américains. + +Ce que l'on savait de lui, c'était uniquement ce que disaient les +journaux, lorsqu'ils signalaient la présence de l'_Ebba _en +quelque port, et, en particulier, ceux de la côte orientale des +États-Unis. Là, en effet, la goélette venait, presque à époques +fixes, s'approvisionner de tout ce qui est indispensable aux +besoins d'une longue navigation. Non seulement elle se +ravitaillait en provisions de bouche, farines, biscuits, +conserves, viande sèche et viande fraîche, boeufs et moutons sur +pied, vins, bières et boissons alcooliques, mais aussi en +vêtements, ustensiles, objets de luxe et de nécessaire, -- le tout +payé de haut prix, soit en dollars, soit en guinées ou autres +monnaies de diverses provenances. + +Il suit de là que, si l'on ne savait rien de la vie privée du +comte d'Artigas, il n'en était pas moins fort connu dans les +divers ports du littoral américain, depuis ceux de la presqu'île +floridienne jusqu'à ceux de la Nouvelle-Angleterre. + +Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que le directeur d'Healthful- +House se fût trouvé très honoré de la demande du comte d'Artigas, +qu'il l'accueillît avec empressement. + +C'était la première fois que la goélette _Ebba_ relâchait au port +de New-Berne. Et, sans doute, le seul caprice de son propriétaire +avait dû l'amener à l'embouchure de la Neuze. Que serait-il venu +faire en cette endroit?... Se ravitailler?... Non, car le +Pamplico-Sound n'eût pas offert les ressources qu'offraient +d'autres ports, tels que Boston, New-York, Dover, Savannah, +Wilmington dans la Caroline du Nord, et Charleston dans la +Caroline du Sud. En cet estuaire de la Neuze, sur le marché peu +important de New-Berne, contre quelles marchandises le comte +d'Artigas aurait-il pu échanger ses piastres et ses bank-notes? Ce +chef-lieu du comté de Craven ne possède guère que cinq à six mille +habitants. Le commerce s'y réduit à l'exportation des graines, des +porcs, des meubles, des munitions navales. En outre, quelques +semaines avant, pendant une relâche de dix jours à Charleston, la +goélette avait pris son complet chargement pour une destination +qu'on ignorait, comme toujours. + +Était-il donc venu, cet énigmatique personnage, dans l'unique but +de visiter Healthful-House?... Peut-être, et n'y avait-il rien de +surprenant à cela, puisque cet établissement jouissait d'une très +réelle et très juste célébrité. + +Peut-être aussi le comte d'Artigas avait-il eu cette fantaisie de +se rencontrer avec Thomas Roch? La notoriété universelle de +l'inventeur français eût justifié cette curiosité. + +Un fou de génie, dont les inventions promettaient de révolutionner +les méthodes de l'art militaire moderne! + +Dans l'après-midi, ainsi que l'indiquait sa demande, le comte +d'Artigas se présenta à la porte de Healthful-House, accompagné du +capitaine Spade, le commandant de l'_Ebba_. + +En conformité des ordres donnés, tous deux furent admis et +conduits dans le cabinet du directeur. + +Celui-ci fit au comte d'Artigas un accueil empressé, se mit à sa +disposition, ne voulant laisser à personne l'honneur d'être son +cicérone, et il reçut de sincères remerciements pour son +obligeance. Tandis que l'on visitait les salles communes et les +habitations particulières de l'établissement, le directeur ne +tarissait pas sur les soins donnés aux malades, -- soins très +supérieurs, si l'on voulait bien l'en croire, à ceux qu'ils +eussent reçus dans leurs familles, traitements de luxe, répétait- +il, et dont les résultats avaient valu à Healthful-House un succès +mérité. + +Le comte d'Artigas, écoutant sans se départir de son flegme +habituel, semblait s'intéresser à cette faconde intarissable, afin +de mieux dissimuler probablement le désir qui l'avait amené. +Cependant, après une heure consacrée à cette promenade, crut-il +devoir dire: + +«N'avez-vous pas, monsieur, un malade dont on a beaucoup parlé ces +derniers temps, et qui a même contribué, dans une forte mesure, à +attirer l'attention publique sur Healthful-House? + +-- C'est, je pense, de Thomas Roch que vous voulez parler, +monsieur le comte?... demanda le directeur. + +-- En effet... de ce Français... de cet inventeur dont la raison +paraît être très compromise... + +-- Très compromise, monsieur le comte, et peut-être est-il heureux +qu'elle le soit! À mon avis, l'humanité n'a rien à gagner à ces +découvertes dont l'application accroît les moyens de destruction, +trop nombreux déjà... + +-- C'est penser sagement, monsieur le directeur, et, à ce sujet, +mon opinion est la vôtre. Le véritable progrès n'est pas de ce +côté, et je regarde comme des génies malfaisants ceux qui marchent +dans cette voie. -- Mais cet inventeur a-t-il donc perdu +entièrement l'usage de ses facultés intellectuelles?... + +-- Entièrement... non... monsieur le comte, si ce n'est en ce qui +concerne les choses ordinaires de l'existence. À cet égard, il n'a +plus ni compréhension ni responsabilité. Toutefois son génie +d'inventeur est resté intact, il a survécu à la dégénérescence +mentale, et, si l'on eût cédé à ses prétentions hors de bon sens, +je ne mets pas en doute qu'il fût sorti de ses mains un nouvel +engin de guerre... dont le besoin ne se fait aucunement sentir... + +-- Aucunement, monsieur le directeur, répéta le comte d'Artigas, +que le capitaine Spade parut approuver. + +-- Du reste, monsieur le comte, vous pourrez en juger par vous- +même. Nous voici arrivés devant le pavillon occupé par Thomas +Roch. Si sa claustration est très justifiée au point de vue de la +sécurité publique, il n'en est pas moins traité avec tous les +égards qui lui sont dus et les soins que nécessite son état. Et +puis, à Healthful-House, il est à l'abri des indiscrets qui +pourraient vouloir...» + +Le directeur compléta sa phrase par un hochement de tête des plus +significatifs, -- ce qui amena un imperceptible sourire sur les +lèvres de l'étranger. + +«Mais, demanda le comte d'Artigas, est-ce que Thomas Roch n'est +jamais laissé seul?... + +-- Jamais, monsieur le comte, jamais. Il a près de lui en +surveillance permanente un gardien qui parle sa langue et dont +nous sommes absolument sûrs. Dans le cas où, d'une manière ou +d'une autre, il lui échapperait quelque indication relative à sa +découverte, cette indication serait à l'instant recueillie, et +l'on verrait quel usage il conviendrait d'en faire.» + +En ce moment, le comte d'Artigas jeta un rapide coup d'oeil au +capitaine Spade, lequel répondit par un geste qui semblait dire: +c'est compris. Et, de fait, qui eût observé le capitaine pendant +cette visite, aurait remarqué qu'il examinait avec une minutie +particulière toute cette partie du parc entourant le pavillon 17, +les diverses ouvertures qui y donnaient accès, -- probablement en +vue d'un projet arrêté d'avance. + +Le jardin de ce pavillon confinait au mur d'enceinte de Healthful- +House. À l'extérieur, ce mur fermait la base même de la colline +dont le revers s'allongeait en pente douce jusqu'à la rive droite +de la Neuze. + +Ce pavillon n'avait qu'un rez-de-chaussée, surmonté d'une terrasse +à l'italienne. Le rez-de-chaussée comprenait deux chambres et une +antichambre, avec fenêtres défendues par des barreaux de fer. De +chaque côté de l'habitation se dressaient de beaux arbres, alors +dans toute la splendeur de leurs frondaisons. En avant verdoyaient +de fraîches pelouses veloutées, où ne manquaient ni les +arbrisseaux variés, ni les fleurs éclatantes. L'ensemble +s'étendait sur un demi-acre environ, à l'usage exclusif de Thomas +Roch, libre d'aller à travers ce jardin sous la surveillance de +son gardien. + +Lorsque le comte d'Artigas, le capitaine Spade et le directeur +pénétrèrent dans cet enclos, celui qu'ils aperçurent à la porte du +pavillon fut le gardien Gaydon. + +Immédiatement, le regard du comte d'Artigas se porta sur ce +gardien, qu'il parut observer avec une insistance singulière, qui +ne fut point remarquée du directeur. + +Ce n'était pas la première fois, cependant, que des étrangers +venaient rendre visite à l'hôte du pavillon 17, car l'inventeur +français passait à juste titre pour être le plus curieux +pensionnaire de Healthful-House. Néanmoins, l'attention de Gaydon +fut sollicitée par l'originalité du type que présentaient ces deux +personnages, dont il ignorait la nationalité. Si le nom du comte +d'Artigas ne lui était pas inconnu, il n'avait jamais eu +l'occasion de rencontrer ce riche gentleman pendant ses relâches +dans les ports de l'est, et il ne savait pas que la goélette +_Ebba_ fût alors mouillée à l'entrée de la Neuze, au pied de la +colline de Healthful-House. + +«Gaydon, demanda le directeur, où est en ce moment Thomas Roch?... + +-- Là, répondit le gardien, en montrant de la main un homme qui se +promenait d'un pas méditatif sous les arbres en arrière du +pavillon. + +-- M. le comte d'Artigas a été autorisé à visiter Healthful-House, +et il n'a pas voulu repartir sans avoir vu Thomas Roch dont on n'a +que trop parlé ces derniers temps... + +-- Et dont on parlerait bien davantage, répondit le comte +d'Artigas, si le gouvernement fédéral n'eût pris la précaution de +l'enfermer dans cet établissement... + +-- Précaution nécessaire, monsieur le comte. + +-- Nécessaire, en effet, monsieur le directeur, et mieux vaut que +le secret de cet inventeur s'éteigne avec lui, pour le repos du +monde.» + +Après avoir regardé le comte d'Artigas, Gaydon n'avait plus +prononcé une seule parole, et, précédant les deux étrangers, il se +dirigea vers le massif au fond de l'enclos. + +Les visiteurs n'eurent que quelques pas à faire pour se trouver en +face de Thomas Roch. + +Thomas Roch ne les avait pas vus venir, et, lorsqu'ils furent à +courte distance de lui, il est présumable qu'il ne remarqua point +leur présence. + +Entre temps, le capitaine Spade, sans donner prise aux soupçons, +ne cessait d'examiner la disposition des lieux, la place occupée +par le pavillon 17 en cette partie inférieure du parc de +Healthful-House. Lorsqu'il eut remonté les allées en pente, il +distingua aisément l'extrémité d'une mâture qui pointait au-dessus +du mur d'enceinte. Pour reconnaître la mâture de la goélette +_Ebba_, il lui suffit d'un coup d'oeil, et il put s'assurer ainsi +que, de ce côté, le mur longeait la rive droite de la Neuze. + +Cependant le comte d'Artigas observait l'inventeur français. Chez +cet homme, vigoureux encore, -- il le reconnut, -- la santé ne +paraissait pas avoir souffert d'une séquestration qui durait +depuis dix-huit mois déjà. Mais son attitude bizarre, ses gestes +incohérents, son oeil hagard, son inattention à tout ce qui se +faisait autour de lui, ne dénotaient que trop un complet état +d'inconscience et un abaissement profond des facultés mentales. + +Thomas Roch venait de s'asseoir sur un banc, et du bout d'une +badine qu'il tenait à la main, il traça sur l'allée un profil de +fortification. Puis, s'agenouillant, il fit de petites meules de +sable qui figuraient évidemment des bastions. Alors, après avoir +détaché quelques feuilles d'un arbuste voisin, il les planta sur +la pointe des meules, comme autant de drapeaux minuscules, -- tout +cela sérieusement, sans qu'il se fût en aucune façon préoccupé des +personnes qui le regardaient. + +C'était là un jeu d'enfants, mais un enfant n'aurait pas eu cette +gravité caractéristique. + +«Est-il donc absolument fou?... demanda le comte d'Artigas, qui, +malgré son impassibilité habituelle, parut ressentir quelque +désappointement. + +-- Je vous ai prévenu, monsieur le comte, qu'on ne pouvait rien en +obtenir, répondit le directeur. + +-- Ne saurait-il au moins nous prêter quelque attention?... + +-- L'y décider sera peut-être difficile.» Et, se retournant vers +le gardien: «Adressez-lui la parole, Gaydon, et peut-être, en +entendant votre voix, viendra-t-il à vous répondre?... + +-- Il me répondra, soyez-en certain, monsieur le directeur», dit +Gaydon. Puis, touchant son pensionnaire à l'épaule: «Thomas +Roch?...» prononça-t-il d'un ton assez doux. + +Celui-ci releva la tête, et, de toutes les personnes présentes, il +ne vit sans doute que son gardien, bien que le comte d'Artigas, le +capitaine Spade qui venait de se rapprocher, et le directeur +formassent cercle autour de lui. + +«Thomas Roch, dit Gaydon, qui s'exprimait en anglais, voici des +étrangers désireux de vous voir... Ils s'intéressent à votre +santé... à vos travaux...» + +Ce dernier mot fut le seul qui parut tirer l'inventeur de son +indifférence. + +«Mes travaux?...» répliqua-t-il en cette même langue anglaise +qu'il parlait comme sa langue originelle. + +Prenant alors un caillou entre son index et son pouce repliés, +comme une bille entre les doigts d'un gamin, il le projeta contre +une des meules de sable et l'abattit. Un cri de joie lui échappa. + +«Par terre!... Le bastion par terre!... Mon explosif a tout +détruit d'un seul coup!» + +Thomas Roch s'était relevé, le feu du triomphe brillait dans ses +yeux. + +«Vous le voyez, dit le directeur en s'adressant au comte +d'Artigas, l'idée de son invention ne l'abandonne jamais... + +-- Et mourra avec lui! affirma le gardien. + +-- Ne pourriez-vous, Gaydon, l'amener à causer de son +Fulgurateur?... + +-- Si vous m'en donnez l'ordre, monsieur le directeur... +j'essaierai... + +-- Je vous le donne, car je crois que cela peut intéresser le +comte d'Artigas... + +-- En effet, répondit le comte d'Artigas, sans que sa froide +physionomie laissât rien voir des sentiments qui l'agitaient. + +-- Je dois vous prévenir que je risque d'occasionner une nouvelle +crise... fit observer le gardien. + +-- Vous arrêterez la conversation lorsque vous le jugerez +convenable. Dites à Thomas Roch qu'un étranger désire traiter avec +lui de l'achat de son Fulgurateur... + +-- Mais ne craignez-vous pas que son secret ne lui échappe?...» +répliqua le comte d'Artigas. + +Et cela fut dit avec tant de vivacité que Gaydon ne put retenir un +regard de défiance dont ne parut point s'inquiéter cet +impénétrable personnage. + +«Il n'y a rien à craindre, répondit-il, et aucune promesse +n'arrachera son secret à Thomas Roch!... Tant qu'on ne lui aura +pas mis dans la main les millions qu'il exige... + +-- Je ne les ai pas sur moi», répondit tranquillement le comte +d'Artigas. Gaydon revint à son pensionnaire, et, comme la première +fois, le touchant à l'épaule: «Thomas Roch, dit-il, voici des +étrangers qui se proposent d'acheter votre découverte...» Thomas +Roch se redressa. «Ma découverte... s'écria-t-il, mon explosif... +mon déflagrateur?...» + +Et une animation croissante indiquait bien l'imminence de cette +crise dont Gaydon avait parlé, et que provoquaient toujours les +questions de ce genre. + +«Combien voulez-vous me l'acheter... combien?...» ajouta Thomas +Roch. Il n'y avait aucun inconvénient à lui promettre une somme si +énorme qu'elle fût. «Combien... combien?... répétait-il. + +-- Dix millions de dollars, répondit Gaydon. + +-- Dix millions?... s'écria Thomas Roch. Dix millions... un +Fulgurateur dont la puissance est dix millions de fois supérieure +à tout ce qu'on a fait jusqu'ici?... Dix millions... un projectile +autopropulsif qui peut, en éclatant, étendre sa puissance +destructive sur dix mille mètres carrés!... Dix millions... le +seul déflagrateur capable de provoquer son explosion!... Mais +toutes les richesses du monde ne suffiraient pas à payer le secret +de mon engin, et plutôt que de le livrer à ce prix, je me +couperais la langue avec les dents!... Dix millions, quand cela +vaut un milliard... un milliard... un milliard!...» + +Thomas Roch se montrait bien l'homme auquel toute notion des +choses faisait défaut, lorsqu'il s'agissait de traiter avec lui. +Et, lors même que Gaydon lui eût offert dix milliards, cet insensé +en aurait exigé davantage. + +Le comte d'Artigas et le capitaine Spade n'avaient cessé de +l'observer depuis le début de cette crise, -- le comte, toujours +flegmatique, bien que son front se fût rembruni, -- le capitaine +secouant la tête en homme qui semblait dire: Décidément, il n'y a +rien à faire de ce malheureux! + +Thomas Roch, du reste, venait de s'enfuir, et il courait à travers +le jardin, criant d'une voix étranglée par la colère: + +«Des milliards... des milliards!» + +Gaydon, s'adressant alors au directeur, lui dit: + +«Je vous avais prévenu!» + +Puis, il se mit à la poursuite de son pensionnaire, le rejoignit, +le prit par le bras, et, sans éprouver trop de résistance, le +ramena dans le pavillon, dont la porte fut aussitôt refermée. + +Le comte d'Artigas demeura seul avec le directeur, tandis que le +capitaine Spade parcourait une dernière fois le jardin le long du +mur inférieur. + +«Je n'avais point exagéré, monsieur le comte, déclara le +directeur. Il est constant que la maladie de Thomas Roch fait +chaque jour de nouveaux progrès. À mon avis, sa folie est déjà +incurable. Mît-on à sa disposition tout l'argent qu'il demande, on +n'en pourrait rien tirer... + +-- C'est probable, répondit le comte d'Artigas, et cependant, si +ses exigences financières vont jusqu'à l'absurde, il n'en a pas +moins inventé un engin d'une puissance pour ainsi dire infinie... + +-- C'est l'opinion des personnes compétentes, monsieur le comte. +Mais ce qu'il a découvert ne tardera pas à disparaître avec lui +dans une de ces crises qui deviennent plus intenses et plus +fréquentes. Bientôt, même, le mobile de l'intérêt, le seul qui +semble avoir survécu dans son âme, disparaîtra... + +-- Restera peut-être le mobile de la haine!» murmura le comte +d'Artigas, au moment où le capitaine Spade venait de le rejoindre +devant la porte du jardin. + +III +Double enlèvement + + +Une demi-heure après, le comte d'Artigas et le capitaine Spade +suivaient le chemin, bordé de hêtres séculaires, qui sépare de la +rive droite de la Neuze l'établissement de Healthful-House. Tous +deux avaient pris congé du directeur, -- celui-ci se disant très +honoré de leur visite, ceux-là le remerciant de son bienveillant +accueil. Une centaine de dollars, destinés au personnel de la +maison, témoignaient des généreuses dispositions du comte +d'Artigas. C'était, -- comment en douter? -- un étranger de la +plus haute distinction, si c'est à la générosité que la +distinction se mesure. + +Sortis par la grille qui fermait Healthful-House à mi-colline, le +comte d'Artigas et le capitaine Spade avaient contourné le mur +d'enceinte, dont l'élévation défiait toute tentative d'escalade. +Le premier était pensif, et, d'ordinaire, son compagnon avait +l'habitude d'attendre qu'il lui adressât la parole. + +Le comte d'Artigas ne s'y décida qu'au moment où, s'étant arrêté +sur le chemin, il put mesurer du regard la crête du mur derrière +lequel s'élevait le pavillon 17. + +«Tu as eu le temps, demanda-t-il, de prendre une connaissance +exacte des lieux?... + +-- Exacte, monsieur le comte, répondit le capitaine Spade, en +insistant sur le titre qu'il donnait à l'étranger. + +-- Rien ne t'a échappé?... + +-- Rien de ce qu'il était utile de savoir. Par sa situation +derrière ce mur, le pavillon est facilement abordable, et, si vous +persistez dans vos projets... + +-- Je persiste, Spade. + +-- Malgré l'état mental où se trouve Thomas Roch?... + +-- Malgré cet état, et si nous parvenons à l'enlever... + +-- Cela, c'est mon affaire. La nuit venue, je me charge de +pénétrer dans le parc de Healthful-House, puis dans l'enclos du +pavillon, sans être aperçu de personne... + +-- Par la grille d'entrée?... + +-- Non... de ce côté. + +-- Mais, de ce côté, il y a le mur, et après l'avoir franchi, +comment le repasseras-tu avec Thomas Roch, si ce fou appelle... +s'il oppose quelque résistance... si son gardien donne l'alarme... + +-- Que cela ne vous inquiète pas... Nous n'aurons qu'à entrer et à +sortir par cette porte.» + +Le capitaine Spade montrait, à quelques pas, une étroite porte, +ménagée dans le milieu de l'enceinte, qui ne servait, sans doute, +qu'aux gens de la maison, lorsque leur service les appelait sur +les bords de la Neuze. + +«C'est par là, reprit le capitaine Spade, que nous aurons accès +dans le parc, et sans avoir eu la peine d'employer une échelle. + +-- Cette porte est fermée... + +-- Elle s'ouvrira. + +-- N'y a-t-il donc pas des verrous intérieurement?... + +-- Je les ai repoussés pendant ma promenade au bas du jardin et le +directeur n'en a rien vu...» + +Le comte d'Artigas s'approcha de la porte et dit: «Comment +l'ouvriras tu? + +-- En voici la clé», répondit le capitaine Spade. Et il présenta +une clé qu'il avait retirée de la serrure, après avoir dégagé les +verrous de leur gâche. «On ne peut mieux, Spade, dit le comte +d'Artigas, et il est probable que l'enlèvement ne présentera pas +trop de difficultés. Rejoignons la goélette. Vers huit heures, +quand il fera nuit, une des embarcations te déposera avec cinq +hommes... + +-- Oui... cinq hommes, répondit le capitaine Spade. Ils suffiront +même pour le cas où ce gardien aurait l'éveil, et qu'il fallût se +débarrasser de lui... + +-- S'en débarrasser... répliqua le comte d'Artigas, soit... si +cela était absolument nécessaire... Mais il est préférable de +s'emparer de ce Gaydon et de l'amener à bord de l'_Ebba_. Qui sait +s'il n'a pas déjà surpris une partie du secret de Thomas Roch?... + +-- C'est juste. + +-- Et puis, Thomas Roch est habitué à lui, et j'entends ne rien +changer à ses habitudes.» + +Cette réponse, le comte d'Artigas l'accompagna d'un sourire assez +significatif pour que le capitaine Spade ne pût se méprendre sur +le rôle réservé au surveillant de Healthful-House. + +Le plan de ce double rapt était donc arrêté, et il paraissait +avoir toute chance de réussite. À moins que, pendant les deux +heures de jour qui restaient encore, on ne s'aperçût que la clé +manquait à la porte du parc, que les verrous en avaient été tirés, +le capitaine Spade et ses hommes étaient assurés de pouvoir +pénétrer à l'intérieur du parc de Healthful-House. + +Il convient d'observer, d'ailleurs, que, à l'exception de Thomas +Roch, soumis à une surveillance spéciale, les autres pensionnaires +de l'établissement n'étaient l'objet d'aucune mesure de ce genre. +Ils occupaient les pavillons ou les chambres des principaux +bâtiments situés dans la partie supérieure du parc. Tout donnait à +penser que Thomas Roch et le gardien Gaydon, surpris isolément, +mis dans l'impossibilité d'opposer une résistance sérieuse, même +d'appeler au secours, seraient victimes de cet enlèvement +qu'allait tenter le capitaine Spade au profit du comte d'Artigas. + +L'étranger et son compagnon se dirigèrent alors vers une petite +anse où les attendait un des canots de l'_Ebba_. La goélette était +mouillée à deux encablures, ses voiles serrées dans leurs étuis +jaunâtres, ses vergues régulièrement apiquées, ainsi que cela se +fait à bord des yachts de plaisance. Aucun pavillon ne se +déployait au-dessus du couronnement. En tête du grand mât flottait +seulement une légère flamme rouge que la brise de l'est, qui +tendait à calmir, déroulait à peine. + +Le comte d'Artigas et le capitaine Spade embarquèrent dans le +canot. Quatre avirons les eurent en quelques instants conduits à +la goélette où ils montèrent par l'échelle latérale. + +Le comte d'Artigas regagna aussitôt sa cabine à l'arrière, tandis +que le capitaine Spade se rendait à l'avant afin de donner ses +derniers ordres. + +Arrivé près du gaillard, il se pencha au-dessus des bastingages de +tribord et chercha du regard un objet qui surnageait à quelques +brasses. + +C'était une bouée de petit modèle, tremblotant au clapotis du +jusant de la Neuze. + +La nuit tombait peu à peu. Vers la rive gauche de la sinueuse +rivière, l'indécise silhouette de New-Berne commençait à se +fondre. Les maisons se découpaient en noir sur un horizon encore +barré d'une longue raie de feu au rebord des nuages de l'ouest. À +l'opposé, le ciel s'estompait de quelques vapeurs épaisses. Mais +il ne semblait pas que la pluie fût à craindre, et ces vapeurs se +maintenaient dans les hautes zones du ciel. + +Vers sept heures, les premières lumières de New-Berne +scintillèrent aux divers étages des maisons, tandis que les lueurs +des bas quartiers se reflétaient en longs zigzags, vacillant à +peine au-dessous des rives, car la brise mollissait avec le soir. +Les barques de pêche remontaient doucement en regagnant les +criques du port, les unes cherchant un dernier souffle avec leurs +voiles distendues, les autres mues par leurs avirons dont le coup +sec et rythmé se propageait au loin. Deux steamers passèrent en +lançant des jets d'étincelles par leur double cheminée couronnée +de fumée noirâtre, battant les eaux de leurs puissantes aubes, +tandis que le balancier de la machine s'élevait et s'abaissait au- +dessus du spardeck, en hennissant comme un monstre marin. + +À huit heures le comte d'Artigas reparut sur le pont de la +goélette, accompagné d'un personnage, âgé de cinquante ans +environ, auquel il dit: + +«Il est temps, Serkö... + +-- Je vais prévenir Spade», répondit Serkö. Le capitaine les +rejoignit. «Prépare-toi à partir, lui dit le comte d'Artigas. + +-- Nous sommes prêts. + +-- Fais en sorte que personne n'ait l'éveil à Healthful-House et +ne puisse se douter que Thomas Roch et son gardien ont été +conduits à bord de l'_Ebba_... + +-- Où on ne les trouverait pas, d'ailleurs, si l'on venait les y +chercher», ajouta Serkö. Et il haussa les épaules en riant de +bonne humeur. «Néanmoins, mieux vaut ne point exciter les +soupçons», répondit le comte d'Artigas. + +L'embarcation était parée. Le capitaine Spade et cinq hommes y +prirent place. Quatre d'entre eux saisirent les avirons. Le +cinquième, le maître d'équipage Effrondat, qui devait garder le +canot, se mit à la barre près du capitaine Spade. + +«Bonne chance, Spade, s'écria Serkö en souriant, et opère sans +bruit, comme un amoureux qui enlève sa belle... + +-- Oui... à moins que ce Gaydon... + +-- Il nous faut Roch et Gaydon, dit le comte d'Artigas. + +-- C'est compris!» répliqua le capitaine Spade. + +Le canot déborda, et les matelots le suivirent du regard jusqu'au +moment où il disparut au milieu de l'obscurité. + +Il convient de noter qu'en attendant son retour, l'_Ebba_ ne fit +aucun préparatif d'appareillage. Sans doute, elle ne comptait +point quitter le mouillage de New-Berne après l'enlèvement. Et, au +vrai, comment aurait-elle pu gagner la pleine mer? On ne sentait +plus un souffle de brise, et le flot allait se faire sentir avant +une demi-heure jusqu'à plusieurs milles en amont de la Neuze. +Aussi la goélette ne se mit-elle pas à pic sur son ancre. + +Mouillée à deux encablures de la berge, l'_Ebba_ aurait pu s'en +approcher davantage et trouver encore quinze ou vingt pieds de +fond, ce qui eût facilité l'embarquement, lorsque le canot serait +revenu l'accoster. Mais si cette manoeuvre ne s'était pas +effectuée, c'est que le comte d'Artigas avait eu des raisons pour +ne point l'ordonner. + +La distance fut franchie en quelques minutes, le canot ayant passé +sans être aperçu. + +La rive était déserte, -- désert aussi le chemin qui, sous le +couvert des grands hêtres, longeait le parc de Healthful-House. + +Le grappin, envoyé sur la berge, fut solidement assujetti. Le +capitaine Spade et les quatre matelots débarquèrent, laissant le +maître d'équipage à l'arrière, et ils disparurent sous l'obscure +voûte des arbres. + +Arrivés devant le mur du parc, le capitaine Spade s'arrêta, et ses +hommes se rangèrent de chaque côté de la porte. + +Après la précaution prise par le capitaine Spade, celui-ci n'avait +plus qu'à introduire la clé dans la serrure, puis à repousser la +porte, à moins toutefois qu'un des domestiques de l'établissement, +remarquant qu'elle n'était pas fermée comme d'habitude, l'eût +verrouillée à l'intérieur. + +Dans ce cas, l'enlèvement aurait été difficile, même en admettant +qu'il fût possible de franchir la crête du mur. + +En premier lieu, le capitaine Spade posa son oreille contre le +vantail. + +Aucun bruit de pas dans le parc, nulle allée et venue autour du +pavillon 17. Pas une feuille ne remuait aux branches des hêtres +qui abritaient le chemin. Partout ce silence étouffé de la rase +campagne par une nuit sans brise. + +Le capitaine Spade tira la clé de sa poche et la glissa dans la +serrure. Le pêne joua et, sous une faible poussée, la porte +s'ouvrit du dehors au-dedans. + +Les choses étaient donc en l'état où les avaient laissées les +visiteurs de Healthful-House. + +Le capitaine Spade entra dans l'enclos, après s'être assuré que +personne ne se trouvait au voisinage du pavillon, et les matelots +le suivirent. + +La porte fut simplement repoussée contre le chambranle, ce qui +permettrait au capitaine et aux matelots de s'élancer d'un pas +rapide hors du parc. + +En cette partie ombragée de hauts arbres, coupée de massifs, il +faisait sombre à ce point qu'il aurait été malaisé de distinguer +le pavillon, si une des fenêtres n'eût brillé d'une vive clarté. + +Nul doute que cette fenêtre fût celle de la chambre occupée par +Thomas Roch et par le gardien Gaydon, puisque celui-ci quittait ni +de jour ni de nuit le pensionnaire confié à sa surveillance. Aussi +le capitaine Spade s'attendait-il à le trouver là. + +Ses quatre hommes et lui s'avancèrent prudemment, prenant garde +que le bruit d'une pierre heurtée ou d'une branche écrasée révélât +leur présence. Ils gagnèrent ainsi du côté du pavillon, de manière +à atteindre la porte latérale, près de laquelle la fenêtre +s'éclairait à travers les plis de ses rideaux. + +Mais, si cette porte était close, comment pénétrerait-on dans la +chambre de Thomas Roch? c'est ce qu'avait dû se demander le +capitaine Spade. Puisqu'il ne possédait pas une clé qui pût +l'ouvrir, ne serait-il pas nécessaire de casser une des vitres de +la fenêtre, d'en faire jouer l'espagnolette d'un tour de main, de +se précipiter dans la chambre, d'y surprendre Gaydon par une +brusque agression, de le mettre hors d'état d'appeler à son +secours. Et, en effet, comment procéder d'une autre façon?... + +Néanmoins, ce coup de force présentait certains dangers. Le +capitaine Spade s'en rendait parfaitement compte, en homme auquel, +d'ordinaire, la ruse allait mieux que la violence. + +Mais il n'avait pas le choix. L'essentiel, d'ailleurs, c'était +d'enlever Thomas Roch, -- Gaydon par surcroît, conformément aux +intentions du comte d'Artigas, -- et il fallait y réussir à tout +prix. + +Arrivé sous la fenêtre, le capitaine Spade se dressa sur la pointe +des pieds, et, par un interstice des rideaux, il put du regard +embrasser la chambre. + +Gaydon était là, près de Thomas Roch, dont la crise n'avait pas +encore pris fin depuis le départ du comte d'Artigas. Cette crise +exigeait des soins spéciaux, que le gardien donnait au malade +suivant les indications d'un troisième personnage. + +C'était un des médecins de Healthful-House, que le directeur avait +immédiatement envoyé au pavillon 17. + +La présence de ce médecin ne pouvait évidemment que compliquer la +situation et rendre l'enlèvement plus difficile. + +Thomas Roch était étendu sur une chaise longue tout habillé. En ce +moment, il paraissait assez calme. La crise, qui s'apaisait peu à +peu, allait être suivie de quelques heures de torpeur et +d'assoupissement. + +À l'instant où le capitaine Spade s'était hissé à la hauteur de la +fenêtre, le médecin se préparait à se retirer. En prêtant +l'oreille, on put l'entendre affirmer à Gaydon que la nuit se +passerait sans autre alerte, et qu'il n'aurait pas à intervenir +une seconde fois. + +Puis, cela dit, le médecin se dirigea vers la porte, laquelle, on +ne l'a point oublié, s'ouvrait près de cette fenêtre devant +laquelle attendaient le capitaine Spade et ses hommes. S'ils ne se +cachaient pas, s'ils ne se blottissaient pas derrière les massifs +voisins du pavillon, ils pouvaient être aperçus, non seulement du +docteur, mais du gardien qui se disposait à le reconduire au- +dehors. + +Avant que tous deux eussent apparu sur le perron, le capitaine +Spade fit un signe, et les matelots se dispersèrent, tandis que +lui s'affalait au pied du mur. + +Très heureusement, la lampe était restée dans la chambre et il n'y +avait point risque d'être trahis par un jet de lumière. + +Au moment de prendre congé de Gaydon, le médecin, s'arrêtant sur +la première marche, dit: + +«Voilà une des plus rudes attaques que notre malade ait subies!... +Il n'en faudrait pas deux ou trois de ce genre pour qu'il perdît +le peu de raison qui lui reste! + +-- Aussi, répondit Gaydon, pourquoi le directeur n'interdit-il pas +à tout visiteur l'entrée du pavillon?... C'est à un certain comte +d'Artigas, aux choses dont il a parlé à Thomas Roch, que notre +pensionnaire doit d'être dans l'état où vous l'avez trouvé. + +-- J'appellerai là-dessus l'attention du directeur», répliqua le +médecin. + +Il descendit alors les degrés du perron, et Gaydon l'accompagna +jusqu'au fond de l'allée montante, après avoir laissé la porte du +pavillon entrouverte. + +Dès que tous deux se furent éloignés d'une vingtaine de pas, le +capitaine Spade se releva, et les matelots le rejoignirent. + +Ne fallait-il pas profiter de cette circonstance que le hasard +offrait pour pénétrer dans la chambre, s'emparer de Thomas Roch, +alors plongé dans un demi-sommeil, puis attendre que Gaydon fût de +retour pour le saisir?... + +Mais dès que le gardien aurait constaté la disparition de Thomas +Roch, il se mettrait à sa recherche, il appellerait, il donnerait +l'éveil... Le médecin accourrait aussitôt... Le personnel de +Healthful-House serait sur pied... Le capitaine Spade n'aurait pas +le temps de gagner la porte de l'enceinte, de la franchir, de la +refermer derrière lui... + +Du reste, il n'eut pas le loisir de réfléchir à ce sujet. Un bruit +de pas sur le sable indiquait que Gaydon gagnait le pavillon. Le +mieux était de se précipiter sur lui, d'étouffer ses cris avant +qu'il eût pu donner l'alarme, de le mettre dans l'impossibilité de +se défendre. À quatre, à cinq même, on aurait aisément raison de +sa résistance, et on l'entraînerait hors du parc. Quant à +l'enlèvement de Thomas Roch, il n'offrirait aucune difficulté, +puisque ce malheureux dément n'aurait même pas connaissance de ce +que l'on ferait de lui. + +Cependant Gaydon venait de tourner le massif, et se dirigeait vers +le perron. Mais, au moment où il mettait le pied sur la première +marche, les quatre matelots s'abattirent sur lui, l'étendirent à +terre sans lui avoir laissé la possibilité de pousser un cri, le +bâillonnèrent avec un mouchoir, lui appliquèrent un bandeau sur +les yeux, lui lièrent les bras et les jambes, et si étroitement +qu'il fut réduit à ne plus être qu'un corps inerte. + +Deux des hommes restèrent à son côté, tandis que le capitaine +Spade et les autres s'introduisaient dans la chambre. + +Ainsi que le pensait le capitaine, Thomas Roch se trouvait en un +tel état que le bruit ne l'avait même pas tiré de sa torpeur. +Étendu sur la chaise longue, les yeux clos, n'eût été sa +respiration fortement accentuée, on aurait pu le croire mort. Il +ne parut point indispensable de l'attacher ni de le bâillonner. Il +suffisait que l'un des deux hommes le saisît par les pieds, +l'autre par la tête, et ils le porteraient jusqu'à l'embarcation +gardée par le maître d'équipage de la goélette. + +C'est ce qui fut fait en un instant. + +Le capitaine Spade quitta le dernier la chambre, après avoir eu le +soin d'éteindre la lampe et de refermer la porte. De cette façon, +il y avait lieu d'admettre que l'enlèvement ne pourrait être +découvert avant le lendemain et au plus tôt dans les premières +heures de la matinée. + +Même manoeuvre pour le transport de Gaydon, qui s'effectua sans +difficulté. Les deux autres hommes le soulevèrent, et, descendant +à travers le jardin en contournant les massifs, gagnèrent vers le +mur d'enceinte. + +En cette partie du parc, toujours déserte, l'obscurité se faisait +plus profonde. On ne voyait même plus, au revers de la colline, +les lumières des bâtiments de la partie supérieure du parc et des +autres pavillons de Healthful-House. + +Arrivé devant la porte, le capitaine Spade n'eut que la peine de +la tirer à lui. + +Ceux des hommes qui portaient le gardien la franchirent les +premiers. Thomas Roch fut sorti le second aux bras des deux +autres. Puis, le capitaine Spade passa à son tour et referma la +porte avec cette clé qu'il se proposait de jeter dans les eaux de +la Neuze, dès qu'il aurait rejoint l'embarcation de l'_Ebba_. + +Personne sur le chemin, personne sur la berge. + +En vingt pas, on retrouva le maître d'équipage Effrondat, qui +attendait, assis contre le talus. + +Thomas Roch et Gaydon furent déposés à l'arrière du canot, dans +lequel le capitaine Spade et ses matelots vinrent prendre place. + +«Envoie le grappin et vite», commanda le capitaine Spade au maître +d'équipage. + +Celui-ci exécuta l'ordre, puis, s'affalant le long de la berge, +embarqua le dernier. + +Les quatre avirons frappèrent l'eau, et l'embarcation se dirigea +vers la goélette. Un feu, en tête du mât de misaine, indiquait son +mouillage, et, vingt minutes avant, elle venait d'éviter sur son +ancre avec le flot. + +Deux minutes après, le canot se trouvait rendu bord à bord avec +l'_Ebba_. + +Le comte d'Artigas était appuyé sur le bastingage, près de +l'échelle de coupée. + +«C'est fait, Spade?... demanda-t-il. + +-- C'est fait. + +-- Tous les deux?... + +-- Tous les deux... le gardien et le gardé!... + +-- Personne ne se doute à Healthful-House?... + +-- Personne.» Il n'était pas présumable que Gaydon, les oreilles +et les yeux sous le bandeau, eût pu reconnaître la voix du comte +d'Artigas et du capitaine Spade. Ce qu'il convient d'observer, au +surplus, c'est que ni Thomas Roch ni lui ne furent immédiatement +hissés à bord de la goélette. Il y eut des frôlements le long de +la coque. Une demi-heure se passa, avant que Gaydon, qui avait +conservé tout son sang-froid, se sentît soulevé, puis descendu à +fond de cale. L'enlèvement étant accompli, il semblait que l'_Ebba +_n'avait plus qu'à quitter son mouillage, afin de redescendre +l'estuaire, à traverser le Pamplico-Sound, à donner en pleine mer. +Et, cependant, il ne se fit à bord aucune de ces manoeuvres qui +accompagnent l'appareillage d'un navire. N'était-il donc pas +dangereux, pourtant, de demeurer à cette place, après le double +rapt opéré dans la soirée? Le comte d'Artigas avait-il assez +étroitement caché ses prisonniers pour qu'ils ne pussent être +découverts, si l'_Ebba_, dont la présence à proximité de +Healthful-House devait paraître suspecte, recevait la visite des +agents de New-Berne?... + +Quoi qu'il en soit, une heure après le retour de l'embarcation, -- +sauf les hommes de quart étendus à l'avant, -- l'équipage dans son +poste, le comte d'Artigas, Serkö, le capitaine Spade dans leurs +cabines, tous dormaient à bord de la goélette, immobile sur ce +tranquille estuaire de la Neuze. + +IV +La goélette _Ebba_ + + +Ce fut le lendemain seulement, et sans y mettre aucun +empressement, que l'_Ebba_ commença ses préparatifs. De +l'extrémité du quai de New-Berne, on put voir, après le lavage du +pont, l'équipage dégager les voiles de leurs étuis sous la +direction du maître Effrondat, larguer les garcettes, parer les +drisses, hisser les embarcations, en vue d'un appareillage. + +À huit heures du matin, le comte d'Artigas ne s'était pas encore +montré. Son compagnon, l'ingénieur Serkö, -- ainsi le désignait-on +à bord, -- n'avait pas encore quitté sa cabine. Quant au capitaine +Spade, il s'occupait à donner aux matelots divers ordres qui +indiquaient le départ immédiat. + +L'_Ebba_ était un yacht remarquablement taillé pour la course, +bien qu'il n'eût jamais figuré dans les matches de l'Amérique du +Nord ou du Royaume-Uni. Sa mâture élevée, sa surface de voilure, +la croisure de ses vergues, son tirant d'eau qui lui assurait une +grande stabilité même lorsqu'il se couvrait de toile, ses formes +élancées à l'avant, fines à l'arrière, ses lignes d'eau +admirablement dessinées, tout dénotait un navire très rapide, très +marin, capable de tenir par les plus gros temps. + +En effet, au plus près du vent, par forte brise, la goélette +_Ebba_ pouvait aisément enlever ses douze milles à l'heure. + +Il est vrai, les voiliers sont toujours soumis aux inconstances de +l'atmosphère. Lorsque les calmes surviennent, ils doivent se +résigner à ne plus faire route. Aussi, bien qu'ils possèdent des +qualités nautiques supérieures à celles des steam-yachts, ils +n'ont jamais les garanties de marche que la vapeur donne à ces +derniers. + +Il semble de là que, tout pesé, la supériorité appartient au +navire qui réunit les avantages de la voile et de l'hélice. Mais +telle n'était pas, sans doute, l'opinion du comte d'Artigas, +puisqu'il se contentait d'une goélette pour ses excursions +maritimes, même lorsqu'il franchissait les limites de +l'Atlantique. + +Ce matin-là, le vent soufflait de l'ouest en petite brise. L'_Ebba +_serait donc favorisée, d'abord pour sortir de l'estuaire de la +Neuze, ensuite pour atteindre, à travers le Pamplico-Sound, un de +ces inlets -- sortes de détroits -- qui établissent la +communication entre le lac et la haute mer. + +Deux heures après, l'_Ebba _se balançait encore sur son ancre, +dont la chaîne commençait à raidir avec la marée descendante. La +goélette, évitée de jusant, présentait son avant à l'embouchure de +la Neuze. La petite bouée qui, la veille, flottait par bâbord, +devait avoir été relevée pendant la nuit, car on ne l'apercevait +plus dans le clapotis du courant. + +Soudain, un coup de canon retentit à la distance d'un mille. Une +légère fumée couronna les batteries de la côte. Quelques +détonations lui répondirent, envoyées par les pièces échelonnées +sur la chaîne des longues îles, du côté du large. + +À ce moment, le comte d'Artigas et l'ingénieur Serkö parurent sur +le pont. + +Le capitaine Spade vint à eux. + +«Un coup de canon... dit-il. + +-- Nous l'attendions, répondit l'ingénieur Serkö, en haussant +légèrement l'épaule. + +-- Cela indique que notre opération a été découverte par les gens +de Healthful-House, reprit le capitaine Spade. + +-- Assurément, répliqua l'ingénieur Serkö, et ces détonations +signifient l'ordre de fermer les passes. + +-- En quoi cela peut-il nous intéresser?... demanda d'un ton +tranquille le comte d'Artigas. + +-- En rien», répondit l'ingénieur Serkö. Le capitaine Spade avait +eu raison de dire qu'à cette heure la disparition de Thomas Roch +et de son gardien était connue du personnel de Healthful-House. En +effet, au lever du jour, le médecin, qui s'était rendu au pavillon +17 pour sa visite habituelle, avait trouvé la chambre vide. +Aussitôt prévenu, le directeur fit opérer des recherches à +l'intérieur de l'enclos. L'enquête révéla que, si la porte du mur +d'enceinte, dans la partie qui longe la base de la colline, était +fermée à clé, la clé n'était plus sur la serrure, et, en outre, +que les verrous avaient été retirés de leurs gâches. Aucun doute, +c'était par cette porte que l'enlèvement s'était effectué pendant +la soirée ou pendant la nuit. À qui devait-il être attribué?... À +ce propos, impossible d'établir même une simple présomption, ni de +soupçonner qui que ce fût. Ce que l'on savait, c'est que, la +veille, vers sept heures et demie du soir, un des médecins de +l'établissement était venu voir Thomas Roth, en proie à une crise +violente. Après lui avoir donné ses soins, l'ayant laissé dans un +état qui lui enlevait toute conscience de ses actes, il avait +quitté le pavillon, accompagné du gardien Gaydon jusqu'au bout de +l'allée latérale. + +Que s'était-il passé ensuite?... on l'ignorait. + +La nouvelle de ce double rapt fut envoyée télégraphiquement à New- +Berne, et de là à Raleigh. Par dépêche, le gouverneur de la +Caroline du Nord donna aussitôt l'ordre de ne laisser sortir aucun +navire du Pamplico-Sound, sans qu'il eût été l'objet d'une visite +minutieuse. Une autre dépêche prévint le croiseur de station +_Falcon_ de se prêter à l'exécution de ces mesures. En même temps, +des prescriptions sévères furent prises à l'effet de mettre en +surveillance les villes et la campagne de toute la province. + +Aussi, en conséquence de cet arrêté, le comte d'Artigas put-il +voir, à deux milles dans l'est de l'estuaire, le _Falcon +_commencer ses préparatifs d'appareillage. Or, pendant le temps +qui lui serait nécessaire pour se mettre en pression, la goélette +aurait pu faire route sans crainte d'être poursuivie -- du moins +durant une heure. + +«Faut-il lever l'ancre?... demanda le capitaine Spade. + +-- Oui, puisque le vent est bon, mais ne marquer aucune hâte, +répondit le comte d'Artigas. + +-- Il est vrai, ajouta l'ingénieur Serkö, les passes du Pamplico- +Sound doivent être observées maintenant, et pas un navire ne +pourrait, avant de gagner le large, éviter la visite de gentlemen +aussi curieux qu'indiscrets... + +-- Appareillons quand même, ordonna le comte d'Artigas. Lorsque +les officiers du croiseur ou les agents de la douane auront +perquisitionné à bord de l'_Ebba_, l'embargo sera levé pour elle, +et je serais bien étonné si on ne lui accordait pas libre +passage... + +-- Avec mille excuses, mille souhaits de bon voyage et de prompt +retour!» répliqua l'ingénieur Serkö, dont la phrase se termina par +un rire prolongé. + +Lorsque la nouvelle fut connue à New-Berne, les autorités se +demandèrent d'abord s'il y avait eu fuite ou enlèvement de Thomas +Roch et de son gardien. Comme une fuite n'aurait pu s'opérer sans +la connivence de Gaydon, cette idée fut abandonnée. Dans la pensée +du directeur et de l'administration, la conduite du gardien Gaydon +ne pouvait prêter à aucun soupçon. + +Donc, il s'agissait d'un enlèvement, et on peut imaginer quel +effet cet événement produisit dans la ville. Quoi! l'inventeur +français, si sévèrement gardé, avait disparu, et avec lui le +secret de ce Fulgurateur dont personne n'avait encore pu se rendre +maître!... Est-ce qu'il n'en résulterait pas de très graves +conséquences?... La découverte du nouvel engin n'était-elle pas +définitivement perdue pour l'Amérique?... À supposer que le coup +eût été fait au profit d'une autre nation, cette nation +n'obtiendrait-elle pas enfin de Thomas Roch, tombé en son pouvoir, +ce que le gouvernement fédéral n'avait pu obtenir?... Et, de bonne +foi, comment admettre que les auteurs du rapt eussent agi pour le +compte d'un simple particulier?... + +Aussi, les mesures s'étendirent-elles sur les divers comtés de la +Caroline du Nord. Une surveillance spéciale fut organisée le long +des routes, des _railroads_, autour des habitations des villes et +de la campagne. Quant à la mer, elle allait être fermée sur tout +le littoral depuis Wilmington jusqu'à Norfolk. Aucun bâtiment ne +serait exempté de la visite des officiers ou agents, et il devrait +être retenu au moindre indice suspect. Et, non seulement le +_Falcon_ faisait ses préparatifs d'appareillage, mais quelques +_steam-launches_, en réserve dans les eaux du Pamplico-Sound, se +disposaient à le parcourir en tous sens avec injonction de +fouiller, jusqu'à fond de cale, navires de commerce, navires de +plaisance, barques de pêche, -- aussi bien ceux qui demeuraient à +leur poste de mouillage que ceux qui s'apprêtaient à prendre le +large. + +Et, cependant, la goélette _Ebba_ se mettait en mesure de lever +l'ancre. Au total, il ne paraissait pas que le comte d'Artigas +éprouvât le moindre souci des précautions ordonnées par +l'administration, ni des éventualités auxquelles il serait exposé, +si l'on trouvait à son bord Thomas Roch et le gardien Gaydon. + +Vers neuf heures, les dernières manoeuvres furent achevées. +L'équipage de la goélette vira au cabestan. La chaîne remonta à +travers l'écubier, et, au moment où l'ancre était à pic, les +voiles furent rapidement bordées. + +Quelques instants plus tard, sous ses deux focs, sa trinquette, sa +misaine, sa grande voile et ses flèches, l'_Ebba _mit le cap à +l'est, afin de doubler la rive gauche de la Neuze. + +À vingt-cinq kilomètres de New-Berne, l'estuaire se coude +brusquement, et, sur une étendue à peu près égale, remonte vers le +nord-ouest en s'élargissant. Après avoir passé devant Croatan et +Havelock, l'_Ebba_ atteignit le coude, et fila dans la direction +du nord en serrant le vent le long de la rive gauche. Il était +onze heures, lorsque, favorisée par la brise, et n'ayant rencontré +ni le croiseur ni les _steam-launches_, elle évolua à la pointe de +l'île de Sivan, au-delà de laquelle se développe le Pamplico- +Sound. + +Cette vaste surface liquide mesure une centaine de kilomètres +depuis l'île Sivan jusqu'à l'île Roadoke. Du côté de la mer +s'égrène un chapelet de longues et étroites îles, -- autant de +digues naturelles, qui courent sud et nord, depuis le cap Look-out +jusqu'au cap Hatteras, et depuis ce dernier jusqu'au cap Henri, à +la hauteur de la cité de Norfolk, située dans l'État de Virginie, +limitrophe de la Caroline du Nord. + +Le Pamplico-Sound est éclairé par de multiples feux, disposés sur +les îlots et les îles, de manière à rendre possible la navigation +pendant la nuit. De là, grande facilité pour les bâtiments, +désireux de chercher un refuge contre les houles de l'Atlantique, +et qui sont assurés d'y trouver de bons mouillages. + +Plusieurs passes établissent la communication entre le Pamplico- +Sound et l'océan Atlantique. Un peu en dehors des feux de l'île +Sivan, s'ouvrent l'Ocracoke-inlet, au-delà l'Hatteras-inlet, puis, +au-dessus, ces trois autres qui portent les noms de Logger-Head, +de New-inlet et d'Oregon. + +Il résulte de cette disposition que la passe qui se présentait à +la goélette étant celle d'Ocracoke, on devait présumer que +l'_Ebba_ y donnerait, afin de ne pas changer ses amures. + +Il est vrai, le _Falcon_ surveillait alors cette partie du +Pamplico-Sound, visitant les bâtiments de commerce et les barques +de pêche qui manoeuvraient pour sortir. Et, de fait, à cette +heure, par une entente commune des ordres reçus de +l'administration, chaque passe était observée par des navires de +l'État, sans parler des batteries qui commandaient le large. + +Arrivée par le travers d'Ocracoke-inlet, l'_Ebba_ ne chercha point +à s'en rapprocher non plus qu'à éviter les chaloupes à vapeur qui +évoluaient à travers le Pamplico-Sound. Il semblait que ce yacht +de plaisance ne voulût faire qu'une promenade matinale, et il +continua sa marche indifférente en gagnant vers le détroit +d'Hatteras. + +C'était par cette passe, sans doute, et pour des raisons de lui +connues, que le comte d'Artigas avait l'intention de sortir, car +sa goélette, arrivant d'un quart, prit alors cette direction. + +Jusqu'à ce moment, l'_Ebba_ n'avait point été accostée par les +agents des douanes, ni par les officiers du croiseur, bien qu'elle +n'eût rien fait pour se dérober. D'ailleurs, comment serait-elle +parvenue à tromper leur surveillance? + +L'autorité, par privilège spécial, consentait-elle donc à lui +épargner les ennuis d'une visite?... Estimait-on ce comte +d'Artigas un trop haut personnage pour contrarier sa navigation, +ne fût-ce qu'une heure?... C'eût été invraisemblable, puisque, +tout en le tenant pour un étranger, menant la grande existence des +favorisés de la fortune, personne ne savait, en somme, ni qui il +était, ni d'où il venait, ni où il allait. + +La goélette poursuivit ainsi sa route d'une allure gracieuse et +rapide sur les eaux calmes du Pamplico-Sound. Son pavillon, -- un +croissant d'or frappé à l'angle d'une étamine rouge, flottant à sa +corne, -- se déployait largement sous la brise... + +Le comte d'Artigas était assis, à l'arrière, dans un de ces +fauteuils d'osier, en usage à bord des bâtiments de plaisance. +L'ingénieur Serkö et le capitaine Spade causaient avec lui. + +«Ils ne se pressent pas de nous honorer de leur coup de chapeau, +messieurs les officiers de la marine fédérale, fit observer +l'ingénieur Serkö. + +-- Qu'ils viennent à bord quand ils le voudront, répondit le comte +d'Artigas du ton de la plus complète indifférence. + +-- Sans doute, ils attendent l'_Ebba_ à l'entrée de l'inlet +d'Hatteras, observa le capitaine Spade. + +-- Qu'ils l'attendent», conclut le riche yachtman. Et il retomba +dans cette flegmatique insouciance qui lui était habituelle. On +devait croire, d'ailleurs, que l'hypothèse du capitaine Spade se +réaliserait, car il était visible que l'_Ebba_ se dirigeait vers +l'inlet indiqué. Si le _Falcon_ ne se déplaçait pas encore pour +venir la «raisonner», il le ferait certainement lorsqu'elle se +présenterait à l'entrée de la passe. En cet endroit, il lui serait +impossible de se refuser à la visite prescrite, si elle voulait +sortir du Pamplico-Sound pour atteindre la pleine mer. + +Et il ne paraissait point, au surplus, qu'elle voulût l'éviter en +aucune façon. Est-ce donc que Thomas Roch et Gaydon étaient si +bien cachés à bord que les agents de l'État ne pourraient les +découvrir?... Cette supposition était permise, mais peut-être le +comte d'Artigas eût-il montré moins de confiance s'il eût su que +l'_Ebba _avait été signalée d'une façon toute spéciale au croiseur +et aux chaloupes de douane. + +En effet, la venue de l'étranger à Healthful-House n'avait fait +qu'attirer l'attention sur lui. Évidemment, le directeur ne +pouvait avoir eu aucun motif de suspecter les mobiles de sa +visite. Cependant, quelques heures seulement après son départ, le +pensionnaire et son surveillant avaient été enlevés, et, depuis, +personne n'avait été reçu au pavillon 17, personne ne s'était mis +en rapport avec Thomas Roch. Aussi, les soupçons éveillés, +l'administration se demanda-t-elle s'il ne fallait pas voir la +main de ce personnage dans cette affaire. Une fois la disposition +des lieux observée, les abords du pavillon reconnus, le compagnon +du comte d'Artigas n'avait-il pu repousser les verrous de la +porte, en retirer la clé, revenir à la nuit tombante, se glisser à +l'intérieur du parc, procéder à cet enlèvement dans des conditions +relativement faciles, puisque la goélette _Ebba_ n'était mouillée +qu'à deux ou trois encablures de l'enceinte?... + +Or, ces suspicions, que ni le directeur ni le personnel de +l'établissement n'avaient éprouvées au début de l'enquête, +grandirent, lorsqu'on vit la goélette lever l'ancre, descendre +l'estuaire de la Neuze et manoeuvrer de façon à gagner l'une des +passes du Pamplico-Sound. + +Ce fut donc par ordre des autorités de New-Berne que le croiseur +_Falcon_ et les embarcations à vapeur de la douane furent chargées +de suivre la goélette _Ebba_, de l'arrêter avant qu'elle eût +franchi l'un des inlets, de la soumettre aux fouilles les plus +sévères, de ne laisser inexplorée aucune partie de ses cabines, de +ses roufs, de ses postes, de sa cale. On ne lui accorderait pas la +libre pratique sans que la certitude fût acquise que Thomas Roch +et Gaydon n'étaient point à bord. + +Assurément, le comte d'Artigas ne pouvait se douter que des +soupçons particuliers se portaient sur lui, que son yacht était +spécialement signalé aux officiers et aux agents. Mais, quand même +il l'eût su, est-ce que cet homme de si superbe dédain, de si +hautaine allure, eût daigné en prendre le moindre souci?... + +Vers trois heures de l'après-midi, la goélette, qui croisait à +moins d'un mille d'Hatteras-inlet, évolua de manière à conserver +le milieu de la passe. + +Après avoir visité quelques barques de pêche qui faisaient route +vers le large, le _Falcon_ attendait à l'entrée de l'inlet. Selon +toute probabilité, l'_Ebba _n'avait pas la prétention de sortir +inaperçue, ni de forcer de voile pour se soustraire aux formalités +qui concernaient tous les navires du Pamplico-Sound. Ce n'était +pas un simple voilier qui aurait pu échapper à la poursuite d'un +bâtiment de guerre, et si la goélette n'obéissait pas à +l'injonction de mettre en panne, un ou deux projectiles l'y +eussent bientôt contrainte. + +En ce moment, une embarcation, portant deux officiers et une +dizaine de matelots, se détacha du croiseur; puis, ses avirons +bordés, elle fila de façon à couper la route de l'_Ebba_. + +Le comte d'Artigas, de la place qu'il occupait à l'arrière, +regarda insoucieusement cette manoeuvre, après avoir allumé un +cigare de pur havane. + +Lorsque l'embarcation ne fut plus qu'à une demi-encablure, un des +hommes se leva et agita un pavillon. + +«Signal d'arrêt, dit l'ingénieur Serkö. + +-- En effet, répondit le comte d'Artigas. + +-- Ordre d'attendre... + +-- Attendons.» Le capitaine Spade prit aussitôt ses dispositions +pour mettre en panne. La trinquette, les focs et la grande voile +furent traversés, tandis que le point de la misaine était relevé, +la barre dessous. L'erre de la goélette se cassa, et ne tarda pas +à s'immobiliser, ne subissant plus que l'action de la mer +descendante, qui dérivait vers la passe. Quelques coups d'aviron +amenèrent l'embarcation du _Falcon_ bord à bord avec l'_Ebba_. Une +gaffe la crocha aux porte-haubans du grand mât. L'échelle fut +déroulée à la coupée, et les deux officiers, suivis de huit +hommes, montèrent sur le pont, deux matelots restant à la garde du +canot. L'équipage de la goélette se rangea sur une ligne près du +gaillard d'avant. L'officier supérieur en grade, -- un lieutenant +de vaisseau, -- s'avança vers le propriétaire de l'_Ebba_, qui +venait de se lever, et voici quelles demandes et réponses furent +échangées entre eux: + +«Cette goélette appartient au comte d'Artigas devant qui j'ai +l'honneur de me trouver?... + +-- Oui, monsieur. + +-- Elle se nomme? + +-- _Ebba_. + +-- Et elle est commandée?... + +-- Par le capitaine Spade. + +-- Sa nationalité?... + +-- Indo-malaise.» + +L'officier regarda le pavillon de la goélette, tandis que le comte +d'Artigas ajoutait: + +«Puis-je savoir pour quel motif, monsieur, j'ai le plaisir de vous +voir à mon bord? + +-- Ordre a été donné, répondit l'officier, de visiter tous les +navires qui sont mouillés en ce moment dans le Pamplico-Sound ou +qui veulent en sortir.» + +Il ne crut pas devoir insister sur ce point que, plus que tout +autre bâtiment, l'_Ebba_ devait être soumise aux ennuis d'une +rigoureuse perquisition. + +«Vous n'avez sans doute pas, monsieur le comte, l'intention de +vous refuser... + +-- Nullement, monsieur, répondit le comte d'Artigas. Ma goélette +est à votre disposition depuis la pomme de ses mâts jusqu'au fond +de sa cale. Je vous demanderai seulement pourquoi les navires qui +se trouvent aujourd'hui à l'intérieur du Pamplico-Sound sont +astreints à ces formalités?... + +-- Je ne vois aucune raison de vous laisser dans l'ignorance, +monsieur le comte, répondit l'officier. Un enlèvement, effectué à +Healthful-House, vient d'être signalé au gouverneur de la +Caroline, et l'administration veut s'assurer que ceux qui en +furent l'objet n'ont pas été embarqués pendant la nuit... + +-- Est-ce possible?... dit le comte d'Artigas, en jouant la +surprise. Et quelles sont les personnes qui ont ainsi disparu de +Healthful-House?... + +-- Un inventeur, un fou, qui a été victime de cet attentat ainsi +que son gardien... + +-- Un fou, monsieur!... S'agirait-il, par hasard, du Français +Thomas Roch?... + +-- De lui-même. + +-- Ce Thomas Roch que j'ai vu hier pendant une visite à +l'établissement... que j'ai questionné en présence du directeur... +qui a été pris d'une violente crise au moment où nous l'avons +quitté, le capitaine Spade et moi?...» + +L'officier observait l'étranger avec une extrême attention, +cherchant à surprendre quelque chose de suspect dans son attitude +ou dans ses paroles. + +«Cela n'est pas croyable!» ajouta le comte d'Artigas. Et il dit +cela, comme s'il venait d'entendre parler pour la première fois du +rapt de Healthful-House. «Monsieur, reprit-il, je comprends ce que +doivent être les inquiétudes de l'administration, étant donné la +personnalité de ce Thomas Roch, et j'approuve les mesures qui ont +été décidées. Inutile de vous affirmer que ni l'inventeur français +ni son surveillant ne sont à bord de l'_Ebba_. Du reste, vous +pouvez vous en assurer en visitant la goélette aussi +minutieusement qu'il vous conviendra. -- Capitaine Spade, veuillez +accompagner ces messieurs.» Cette réponse faite, après avoir salué +froidement le lieutenant du _Falcon_, le comte d'Artigas revint +s'asseoir dans son fauteuil et replaça le cigare entre ses lèvres. +Les deux officiers et les huit matelots, conduits par le capitaine +Spade, commencèrent aussitôt leurs perquisitions. En premier lieu, +par le capot du rouf, ils descendirent au salon d'arrière, -- +salon luxueusement aménagé, meublé, panneaux en bois précieux, +objets d'art de haute valeur, tapis et tentures d'étoffes de grand +prix. + +Il va sans dire que ce salon, les cabines y attenant, la chambre +du comte d'Artigas, furent fouillés avec le soin qu'auraient été +capables d'y apporter les agents les plus expérimentés de la +police. Le capitaine Spade se prêtait d'ailleurs à ces recherches, +ne voulant pas que les officiers pussent conserver le moindre +soupçon à l'égard du propriétaire de l'_Ebba_. + +Après le salon et les chambres de l'arrière, on passa dans la +salle à manger, richement ornée. On fouilla les offices, la +cuisine, et, sur l'avant, les cabines du capitaine Spade et du +maître d'équipage, puis le poste des hommes, sans que ni Thomas +Roch ni Gaydon eussent été découverts. + +Restait alors la cale et ses divers aménagements, qui exigeaient +une très précise perquisition. Aussi, lorsque les panneaux furent +relevés, le capitaine Spade dut-il faire allumer deux fanaux afin +de faciliter la visite. + +Cette cale ne contenait que des caisses à eau, des provisions de +toute sorte, des barriques de vin, des pipes d'alcool, des fûts de +gin, de brandevin et de whisky, des tonneaux de bière, un stock de +charbon, le tout en abondance, comme si la goélette eût été +pourvue pour un long voyage. Entre les vides de cette cargaison, +les matelots américains se glissèrent jusqu'au vaigrage intérieur, +jusqu'à la carlingue, s'introduisant dans les interstices des +ballots et des sacs... Ils en furent pour leur peine. + +Évidemment, c'était à tort que le comte d'Artigas avait pu être +soupçonné d'avoir pris part à l'enlèvement du pensionnaire de +Healthful-House et de son gardien. + +Cette perquisition, qui dura deux heures environ, se termina sans +avoir donné aucun résultat. + +À cinq heures et demie, les officiers et les hommes du _Falcon +_remontèrent sur le pont de la goélette, après avoir +consciencieusement opéré à l'intérieur et acquis l'absolue +certitude que ni Thomas Roch ni Gaydon ne s'y trouvaient. À +l'extérieur, ils visitèrent inutilement le gaillard d'avant et les +embarcations. Leur conviction fut donc que l'_Ebba_ avait été +suspectée par erreur. + +Les deux officiers n'avaient plus alors qu'à prendre congé du +comte d'Artigas, et ils s'avancèrent vers lui. + +«Vous nous excuserez de vous avoir dérangé, monsieur le comte, dit +le lieutenant. + +-- Vous ne pouviez qu'obéir aux ordres dont l'exécution vous était +confiée, messieurs... + +-- Ce n'était d'ailleurs qu'une simple formalité», crut devoir +ajouter l'officier. Le comte d'Artigas, par un léger mouvement de +tête, indiqua qu'il voulait bien admettre cette réponse. + +«Je vous avais affirmé, messieurs, que je n'étais pour rien dans +cet enlèvement... + +-- Nous n'en doutons plus, monsieur le comte, et il ne nous reste +qu'à rejoindre notre bord. + +-- Comme il vous plaira. -- La goélette _Ebba_ a-t-elle maintenant +libre passage?... + +-- Assurément. + +-- Au revoir, messieurs, au revoir, car je suis un habitué de ce +littoral, et je ne tarderai pas à y revenir. J'espère qu'à mon +retour vous aurez découvert l'auteur de ce rapt et réintégré +Thomas Roch à Healthful-House. Ce résultat est à désirer dans +l'intérêt des États-Unis, et j'ajouterai dans l'intérêt de +l'humanité.» + +Ces paroles prononcées, les deux officiers saluèrent courtoisement +le comte d'Artigas, qui répondit par un léger mouvement de tête. + +Le capitaine Spade les accompagna jusqu'à la coupée, et, suivis de +leurs matelots, ils rallièrent le croiseur, qui les attendait à +deux encablures. + +Sur un signe du comte d'Artigas, le capitaine Spade commanda de +rétablir la voilure, telle qu'elle était avant que la goélette eût +mis en panne. La brise avait fraîchi, et, d'une rapide allure, +l'_Ebba_ se dirigea vers l'inlet d'Hatteras. + +Une demi-heure après, la passe franchie, le yacht naviguait en +pleine mer. + +Pendant une heure, le cap fut maintenu vers l'est-nord-est. Mais, +ainsi que cela se produit d'habitude, la brise, qui venait de +terre, ne se faisait plus sentir à quelques milles du littoral. +L'_Ebba_, encalminée, les voiles battant sur les mâts, l'action du +gouvernail nulle, demeura stationnaire à la surface d'une mer que +ne troublait pas le moindre souffle. + +Il semblait, dès lors, que la goélette serait dans l'impossibilité +de continuer sa route de toute la nuit. + +Le capitaine Spade était resté en observation à l'avant. Depuis la +sortie de l'inlet, son regard ne cessait de se porter tantôt à +bâbord, tantôt à tribord, comme s'il eût essayé d'apercevoir +quelque objet flottant dans ces parages. + +En ce moment, il cria d'une voix forte: + +«À carguer tout!» + +En exécution de cet ordre, les matelots s'empressèrent de larguer +les drisses, et les voiles abattues furent serrées sur les +vergues, sans que l'on prît soin de les recouvrir de leurs étuis. + +L'intention du comte d'Artigas était-elle d'attendre le retour de +l'aube à cette place, en même temps que la brise du matin? Mais il +est rare que l'on ne demeure pas sous voiles afin d'utiliser les +premiers souffles favorables. + +Le canot fut mis à la mer, et le capitaine Spade y descendit +accompagné d'un matelot qui le dirigea à la godille vers un objet +surnageant à une dizaine de toises de bâbord. + +Cet objet était une petite bouée semblable à celle qui flottait +sur les eaux de la Neuze, alors que l'_Ebba_ stationnait près de +la berge de Healthful-House. + +Dès que cette bouée eut été relevée ainsi qu'une amarre qui y +était fixée, le canot la transporta sur l'avant de la goélette. + +Au commandement du maître d'équipage, une remorque, envoyée du +bord, fut rattachée à la première amarre. Puis le capitaine Spade +et le matelot remontèrent sur le pont de la goélette, aux +portemanteaux de laquelle on hissa le canot. + +Presque aussitôt, la remorque se tendit, et l'_Ebba_, à sec de +toile, prit direction vers l'est avec une vitesse qui ne pouvait +être inférieure à une dizaine de milles. + +La nuit était close, et les feux du littoral américain eurent +bientôt disparu dans les brumes de l'horizon. + +V +Où suis-je? + + +(Notes de l'ingénieur Simon Hart.) + +Où suis-je?... Que s'est-il passé depuis cette agression soudaine, +dont j'ai été victime à quelques pas du pavillon?... + +Je venais de quitter le docteur, j'allais gravir les marches du +perron, rentrer dans la chambre, en fermer la porte, reprendre mon +poste près de Thomas Roch, lorsque plusieurs hommes m'ont assailli +et terrassé?... Qui sont-ils?... Je n'ai pu les reconnaître, ayant +les yeux bandés... Je n'ai pu appeler au secours, ayant un bâillon +sur la bouche... Je n'ai pu résister, car ils m'avaient lié bras +et jambes... Puis, en cet état, j'ai senti qu'on me soulevait, que +l'on me transportait l'espace d'une centaine de pas... que l'on me +hissait... que l'on me descendait... que l'on me déposait... + +Où?... où?... + +Et Thomas Roch, qu'est-il devenu?... Est-ce à lui qu'on en voulait +plutôt qu'à moi?... Hypothèse infiniment probable. Pour tous, je +n'étais que le gardien Gaydon, non l'ingénieur Simon Hart, dont la +véritable qualité, la véritable nationalité n'ont jamais donné +prise au soupçon, et pourquoi aurait-on tenu à s'emparer d'un +simple surveillant d'hospice?... + +Il y a donc eu enlèvement de l'inventeur français, cela ne fait +pas doute... Si on l'a arraché de Healthful-House, n'est-ce pas +avec l'espérance de lui tirer ses secrets?... + +Mais je raisonne dans la supposition que Thomas Roch a disparu +avec moi... Cela est-il?... Oui... cela doit être... cela est... +Je ne puis hésiter à cet égard... Je ne suis pas entre les mains +de malfaiteurs qui n'auraient eu que le projet de voler... Ils +n'eussent pas agi de la sorte... Après m'avoir mis dans +l'impossibilité d'appeler, m'avoir jeté dans un coin du jardin au +milieu d'un massif... après avoir enlevé Thomas Roch, ils ne +m'auraient pas renfermé... où je suis maintenant... + +Où?... C'est l'invariable question que, depuis quelques heures, je +ne parviens pas à résoudre. + +Quoi qu'il en soit, me voici lancé dans une extraordinaire +aventure, qui se terminera... De quelle façon, je l'ignore... je +n'ose même en prévoir le dénouement. En tout cas, mon intention +est d'en fixer, minute par minute, les moindres circonstances dans +ma mémoire, puis, si cela est possible, de consigner par écrit mes +impressions quotidiennes... Qui sait ce que me réserve l'avenir, +et pourquoi ne finirais-je pas, dans les nouvelles conditions où +je me trouve, par découvrir le secret du Fulgurateur Roch?... Si +je dois être délivré un jour, il faut qu'on le connaisse, ce +secret, et que l'on sache aussi quel est l'auteur ou quels sont +les auteurs de ce criminel attentat dont les conséquences peuvent +être si graves! + +J'en reviens sans cesse à cette question, espérant qu'un incident +se chargera d'y répondre: + +Où suis-je?... + +Reprenons les choses dès le début. + +Après avoir été transporté à bras hors de Healthful-House, j'ai +senti que l'on me déposait, sans brutalité, d'ailleurs, sur les +bancs d'une embarcation qui a donné la bande, -- un canot, sans +doute, et de petite dimension... + +À ce premier balancement en a succédé presque aussitôt un autre, - +- ce que j'attribue à l'embarquement d'une seconde personne. Dès +lors puis-je douter qu'il s'agit de Thomas Roch?... Lui, on n'aura +pas eu à prendre la précaution de le bâillonner, de lui voiler les +yeux, de lui attacher les pieds et les mains. Il devait encore +être dans un état de prostration qui lui interdisait toute +résistance, toute conscience de l'acte attentatoire dont il était +l'objet. La preuve que je ne me trompe pas, c'est qu'une odeur +caractéristique d'éther s'est introduite sous mon bâillon. Or, +hier, avant de nous quitter, le docteur avait administré quelques +gouttes d'éther au malade, et, -- je me le rappelle, -- un peu de +cette substance, si prompte à se volatiliser, était tombée sur ses +vêtements, alors qu'il se débattait au paroxysme de sa crise. +Donc, rien d'étonnant à ce que cette odeur eût persisté, ni que +mon odorat en ait été affecté sensiblement. Oui... Thomas Roch +était là, dans ce canot, étendu près de moi... Et si j'eusse tardé +de quelques minutes à regagner le pavillon, je ne l'y aurais pas +retrouvé... + +J'y songe... pourquoi faut-il que ce comte d'Artigas ait eu la +malencontreuse fantaisie de visiter Healthful-House? Si mon +pensionnaire n'avait pas été mis en sa présence, rien de tout cela +ne serait arrivé. De lui avoir parlé de ses inventions a déterminé +chez Thomas Roch cette crise d'une exceptionnelle violence. Le +premier reproche revient au directeur, qui n'a pas tenu compte de +mes avertissements... + +S'il m'eût écouté, le médecin n'aurait pas été appelé à donner ses +soins à mon pensionnaire, la porte du pavillon aurait été close, +et le coup eût manqué... + +Quant à l'intérêt que peut présenter l'enlèvement de Thomas Roch, +soit au profit d'un particulier, soit au profit de l'un des États +de l'Ancien Continent, inutile d'insister à ce sujet. Là-dessus, +ce me semble, je dois être pleinement rassuré. Personne ne pourra +réussir là où j'ai échoué depuis quinze mois. Au degré +d'affaissement intellectuel où mon compatriote est réduit, toute +tentative pour lui arracher son secret sera sans résultat. Au +vrai, son état ne peut plus qu'empirer, sa folie devenir absolue, +même sur les points où sa raison est restée intacte jusqu'à ce +jour. + +Somme toute, il ne s'agit pas de Thomas Roch en ce moment, il +s'agit de moi, et voici ce que je constate. + +À la suite de quelques balancements assez vifs, le canot s'est mis +en mouvement sous la poussée des avirons. Le trajet n'a duré +qu'une minute à peine. Un léger choc s'est produit. À coup sûr, +l'embarcation, après avoir heurté une coque de navire, s'est +rangée contre. Il s'est fait une certaine agitation bruyante. On +parlait, on commandait, on manoeuvrait... Sous mon bandeau, sans +rien comprendre, j'ai perçu un murmure confus de voix, qui a +continué pendant cinq à six minutes... + +La seule pensée qui ait pu me venir à l'esprit, c'est qu'on allait +me transborder du canot sur le bâtiment auquel il appartient, +m'enfermer à fond de cale jusqu'au moment où ledit bâtiment serait +en pleine mer. Tant qu'il naviguera sur les eaux du Pamplico- +Sound, il est évident qu'on ne laissera ni Thomas Roch ni son +gardien paraître sur le pont... + +En effet, toujours bâillonné, on m'a saisi par les jambes et les +épaules. Mon impression a été, non point que des bras me +soulevaient au-dessus du bastingage d'un bâtiment, mais qu'ils +m'affalaient au contraire... Était-ce pour me lâcher... me +précipiter à l'eau, afin de se débarrasser d'un témoin gênant?... +Cette idée m'a traversé un instant l'esprit, un frisson d'angoisse +m'a couru de la tête aux pieds... Instinctivement, j'ai pris une +large respiration, et ma poitrine s'est gonflée de cet air qui ne +tarderait peut-être pas à lui manquer... + +Non! on m'a descendu avec de certaines précautions sur un plancher +solide, qui m'a donné la sensation d'une froideur métallique. +J'étais couché en long. À mon extrême surprise, les liens qui +m'entravaient avaient été relâchés. Les piétinements ont cessé +autour de moi. Un instant après, j'ai entendu le bruit sonore +d'une porte qui se refermait... + +Me voici... Où?... Et d'abord, suis-je seul?... J'arrache le +bâillon de ma bouche et le bandeau de mes yeux... + +Tout est noir, profondément noir. Pas le plus mince rayon de +clarté, pas même cette vague perception de lumière que conserve la +prunelle dans les chambres closes hermétiquement... + +J'appelle... j'appelle à plusieurs reprises... Aucune réponse. Ma +voix est étouffée, comme si elle traversait un milieu impropre à +transmettre des sons. + +En outre, l'air que je respire est chaud, lourd, épaissi, et le +jeu de mes poumons va devenir difficile, impossible, si cet air +n'est pas renouvelé... + +Alors, en étendant les bras, voici ce qu'il m'est permis de +reconnaître au toucher: + +J'occupe un compartiment à parois de tôle, qui ne mesure pas plus +de trois à quatre mètres cubes. Lorsque je promène ma main sur ces +tôles, je constate qu'elles sont boulonnées comme les cloisons +étanches d'un navire. + +En fait d'ouverture, il me semble que sur l'une des parois se +dessine le cadre d'une porte, dont les charnières excèdent la +cloison de quelques centimètres. Cette porte doit s'ouvrir du +dehors en dedans, et c'est par là sans doute que l'on m'a +introduit à l'intérieur de cet étroit compartiment. + +Mon oreille collée contre la porte, je n'entends aucun bruit. Le +silence est aussi absolu que l'obscurité, -- silence bizarre, +troublé seulement, lorsque je remue, par la sonorité du plancher +métallique. Rien de ces rumeurs sourdes qui règnent d'habitude à +bord des navires, ni le vague frôlement du courant le long de sa +coque, ni le clapotis de la mer qui lèche sa carène. Rien non plus +de ce bercement qui eût dû se produire, car, dans l'estuaire de la +Neuze, la marée détermine toujours un mouvement ondulatoire très +sensible. + +Mais, en réalité, ce compartiment où je suis emprisonné +appartient-il à un navire?... Puis-je affirmer qu'il flotte à la +surface des eaux de la Neuze, bien que j'aie été transporté par +une embarcation dont le trajet n'a duré qu'une minute?... En +effet, pourquoi ce canot, au lieu de rejoindre un bâtiment +quelconque qui l'attendait au pied de Healthful-House, n'aurait-il +point rallié un autre point de la rive?... Et, dans ce cas, ne +serait-il pas possible que j'eusse été déposé à terre, au fond +d'une cave?... Cela expliquerait cette immobilité complète du +compartiment. Il est vrai, il y a ces cloisons métalliques, ces +tôles boulonnées, et aussi cette vague émanation saline répandue +autour de moi -- cette odeur _sui generis_, dont l'air est +généralement imprégné à l'intérieur des navires, et sur la nature +de laquelle je ne puis me tromper... + +Un intervalle de temps que j'estime à quatre heures s'est écoulé +depuis mon incarcération. Il doit donc être près de minuit. Vais- +je rester ainsi jusqu'au matin?... Il est heureux que j'aie dîné à +six heures, suivant les règlements de Healthful-House. Je ne +souffre pas de la faim, et je suis plutôt pris d'une forte envie +de dormir. Cependant, j'aurai, je l'espère, l'énergie de résister +au sommeil... Je ne me laisserai pas y succomber... Il faut me +ressaisir à quelque chose du dehors... À quoi?... Ni son ni +lumière ne pénètrent dans cette boite de tôle... Attendons!... +Peut-être, si faible qu'il soit, un bruit arrivera-t-il à mon +oreille?... Aussi est-ce dans le sens de l'ouïe que se concentre +toute ma puissance vitale... Et puis, je guette toujours, -- en +cas que je ne serais pas sur la terre ferme, -- un mouvement, une +oscillation, qui finira par se faire sentir... En admettant que le +bâtiment soit encore mouillé sur ses ancres, il ne peut tarder à +appareiller... ou... alors... je ne comprendrais plus pourquoi on +nous aurait enlevés, Thomas Roch et moi... + +Enfin... ce n'est point une illusion... Un léger roulis me berce +et me donne la certitude que je ne suis point à terre... bien +qu'il soit peu sensible, sans choc, sans à-coups... C'est plutôt +une sorte de glissement à la surface des eaux... + +Réfléchissons avec sang-froid. Je suis à bord d'un des navires +mouillés à l'embouchure de la Neuze, et qui attendait sous voile +ou sous vapeur le résultat de l'enlèvement. Le canot m'y a +transporté; mais, je le répète, je n'ai point eu la sensation +qu'on me hissait par-dessus des bastingages... Ai-je donc été +glissé à travers un sabord percé dans la coque? Peu importe, après +tout! Que l'on m'ait ou non descendu à fond de cale, je suis sur +un appareil flottant et mouvant... + +Sans doute, la liberté me sera bientôt rendue, ainsi qu'à Thomas +Roch, -- en admettant qu'on l'ait enfermé avec autant de soin que +moi. Par liberté, j'entends la faculté d'aller à ma convenance sur +le pont de ce bâtiment. Toutefois, ce ne sera pas avant quelques +heures, car il ne faut pas que nous puissions être aperçus. Donc, +nous ne respirerons l'air du dehors qu'à l'heure où le bâtiment +aura gagné la pleine mer. Si c'est un navire à voiles, il aura dû +attendre que la brise s'établisse, -- cette brise qui vient de +terre au lever du jour et favorise la navigation sur le Pamplico- +Sound. Il est vrai, si c'est un bateau à vapeur... + +Non!... À bord d'un steamer se propagent inévitablement des +exhalaisons de houille, de graisses, des odeurs échappées des +chambres de chauffe qui seraient arrivées jusqu'à moi... Et puis, +les mouvements de l'hélice ou des aubes, les trépidations des +machines, les à-coups des pistons, je les eusse ressentis... + +En somme, le mieux est de patienter. Demain seulement, je serai +extrait de ce trou. D'ailleurs, si l'on ne me rend pas la liberté, +on m'apportera quelque nourriture. Quelle apparence y a-t-il que +l'on veuille me laisser mourir de faim?... Il eût été plus +expéditif de m'envoyer au fond de la rivière et de ne point +m'embarquer... Une fois au large, qu'y a-t-il à craindre de +moi?... Ma voix ne pourra plus se faire entendre... Quant à mes +réclamations, inutiles, à mes récriminations, plus inutiles +encore! + +Et puis, que suis-je pour les auteurs de cet attentat?... Un +simple surveillant d'hospice, un Gaydon sans importance... + +C'est Thomas Roch qu'il s'agissait d'enlever de Healthful-House... +Moi... je n'ai été pris que par surcroît... parce que je suis +revenu au pavillon à cet instant... + +Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, quels que soient les gens +qui ont conduit cette affaire, en quelque lieu qu'ils m'emmènent, +je m'en tiens à cette résolution: continuer à jouer mon rôle de +gardien. Personne, non! personne ne soupçonnera que, sous l'habit +de Gaydon, se cache l'ingénieur Simon Hart. À cela, deux +avantages: d'abord, on ne se défiera pas d'un pauvre diable de +surveillant, et, en second lieu, peut-être pourrai-je pénétrer les +mystères de cette machination et les mettre à profit, si je +parviens à m'enfuir... + +Où ma pensée s'égare-t-elle?... Avant de prendre la fuite, +attendons d'être arrivé à destination. Il sera temps de songer à +s'évader, si quelque occasion se présente... Jusque-là, +l'essentiel est qu'on ne sache pas qui je suis, et on ne le saura +pas. + +Maintenant, certitude complète à cet égard, nous sommes en cours +de navigation. Toutefois, je reviens sur ma première idée. Non!... +le navire qui nous emporte, s'il n'est pas un steamer, ne doit pas +être non plus un voilier. Il est incontestablement poussé par un +puissant engin de locomotion. Que je n'entende point ces bruits +spéciaux des machines à vapeur, quand elles actionnent des hélices +ou des roues, d'accord; que ce navire ne soit pas ébranlé sous le +va-et-vient des pistons dans les cylindres, je suis forcé de +l'admettre. C'est plutôt qu'un mouvement continu et régulier, une +sorte de rotation directe qui se communique au propulseur, quel +qu'il puisse être. Aucune erreur n'est possible: le bâtiment est +mu par un mécanisme particulier... Lequel?... + +S'agirait-il d'une de ces turbines dont on a parlé depuis quelque +temps, et qui, manoeuvrées à l'intérieur d'un tube immergé, sont +destinées à remplacer les hélices, utilisant mieux qu'elles la +résistance de l'eau et imprimant une vitesse plus considérable?... + +Encore quelques heures, et je saurai à quoi m'en tenir sur ce +genre de navigation, qui semble s'opérer dans un milieu +parfaitement homogène. + +D'ailleurs, -- effet non moins extraordinaire, -- les mouvements +de roulis et de tangage ne sont aucunement sensibles. Or, comment +se fait-il que le Pamplico-Sound soit dans un tel état de +tranquillité?... Rien que les courants de mer montante et +descendante suffisent d'ordinaire à troubler sa surface. + +Il est vrai, peut-être le flot est-il étale à cette heure, et, je +m'en souviens, la brise de terre était tombée hier avec le soir. +N'importe! Cela me paraît inexplicable, car un bâtiment, mû par un +propulseur, quelle que soit sa vitesse, éprouve toujours des +oscillations dont je ne puis saisir le plus léger indice. + +Voilà de quelles pensées obsédantes ma tête est maintenant +remplie! Malgré une pressante envie de dormir, malgré la torpeur +qui m'envahit au milieu de cette atmosphère étouffante, j'ai +résolu de ne point m'abandonner au sommeil. Je veillerai jusqu'au +jour, et encore ne fera-t-il jour pour moi qu'au moment où ce +compartiment recevra la lumière extérieure. Et, peut-être ne +suffira-t-il pas que la porte s'ouvre, et faudra-t-il qu'on me +sorte de ce trou, qu'on me ramène sur le pont... + +Je m'accote à l'un des angles des cloisons, car je n'ai pas même +un banc pour m'asseoir. Mais, comme mes paupières sont alourdies, +comme je me sens en proie à une sorte de somnolence, je me relève. +La colère me prend, je frappe les parois du poing, j'appelle... En +vain mes mains se meurtrissent contre les boulons des tôles, et +mes cris ne font venir personne. + +Oui!... cela est indigne de moi. Je me suis promis de me modérer, +et voilà que, dès le début, je perds la possession de moi-même, et +me conduis en enfant... + +Il est de toute certitude que l'absence de tangage et de roulis +prouve au moins que le navire n'a pas encore atteint la pleine +mer. Est-ce que, au lieu de traverser le Pamplico-Sound, il aurait +remonté le cours de la Neuze?... Non! Pourquoi s'enfoncerait-il au +milieu des territoires du comté?... Si Thomas Roch a été enlevé de +Healthful-House, c'est que ses ravisseurs avaient l'intention de +l'entraîner hors des États-Unis, -- probablement dans une île +lointaine de l'Atlantique, ou sur un point quelconque de l'Ancien +Continent. Donc, ce n'est pas la Neuze, de cours peu étendu, que +remonte notre appareil marin... Nous sommes sur les eaux du +Pamplico-Sound, qui doit être au calme blanc. + +Soit! lorsque le navire aura pris le large, il ne pourra échapper +aux oscillations de la houle, qui, même alors que la brise est +tombée, se fait toujours sentir pour les bâtiments de moyenne +grandeur. À moins d'être à bord d'un croiseur ou d'un cuirassé... +et ce n'est pas le cas, j'imagine! + +En ce moment, il me semble bien... En effet... je ne me trompe +pas... Un bruit se produit à l'intérieur... un bruit de pas... Ces +pas se rapprochent de la cloison de tôle, dans laquelle est percée +la porte du compartiment... Ce sont des hommes de l'équipage, sans +doute... Cette porte va-t-elle s'ouvrir enfin?... J'écoute... Des +gens parlent, et j'entends leur voix... mais je ne puis les +comprendre... Ils se servent d'une langue qui m'est inconnue... +J'appelle... je crie... Pas de réponse! + +Il n'y a donc qu'à attendre, attendre, attendre! Ce mot-là, je me +le répète, et il bat dans ma pauvre tête comme le battant d'une +cloche! + +Essayons de calculer le temps qui s'est écoulé. + +En somme, je ne puis pas l'évaluer à moins de quatre ou cinq +heures depuis que le navire s'est mis en marche. À mon estime, +minuit est passé. Par malheur, ma montre ne peut me servir au +milieu de cette profonde obscurité. + +Or, si nous naviguons depuis cinq heures, le navire est +actuellement en dehors du Pamplico-Sound, qu'il en soit sorti par +l'Ocracoke-inlet ou par l'Hatteras-inlet. J'en conclus qu'il doit +être au large du littoral -- d'un bon mille au moins... Et, +cependant, je ne ressens rien de la houle du large... + +C'est là l'inexplicable, c'est là l'invraisemblable... Voyons... +Est-ce que je me suis trompé?... Est-ce que j'ai été dupe d'une +illusion?... Ne suis-je point renfermé à fond de cale d'un +bâtiment en marche?... + +Une nouvelle heure vient de s'écouler, et, soudain, les +trépidations des machines ont cessé... Je me rends parfaitement +compte de l'immobilité du navire qui m'emporte... Était-il donc +rendu à destination?... Dans ce cas, ce ne pourrait être que dans +un des ports du littoral, au nord ou au sud du Pamplico-Sound... +Mais quelle apparence que Thomas Roch, arraché de Healthful-House, +ait été ramené en terre ferme?... L'enlèvement ne pourrait tarder +à être connu, et ses auteurs s'exposeraient à être découverts par +les autorités de l'Union... + +D'ailleurs, si le bâtiment est actuellement au mouillage, je vais +entendre le bruit de la chaîne à travers l'écubier, et, quand il +viendra à l'appel de son ancre, une secousse se produira, -- une +secousse que je guette... que je reconnaîtrai... Cela ne saurait +tarder de quelques minutes. + +J'attends... j'écoute... + +Un morne et inquiétant silence règne à bord... C'est à se demander +s'il y a sur ce navire d'autres êtres vivants que moi... + +À présent, je me sens envahir par une sorte de torpeur... +L'atmosphère est viciée... La respiration me manque... Ma poitrine +est comme écrasée d'un poids dont je ne puis me délivrer... + +Je veux résister... C'est impossible... J'ai dû m'étendre dans un +coin et me débarrasser d'une partie de mes vêtements, tant la +température est élevée... Mes paupières s'alourdissent, se +ferment, et je tombe dans une prostration, qui va me plonger en un +lourd et irrésistible sommeil... + +Combien de temps ai-je dormi?... Je l'ignore. Fait-il nuit, fait- +il jour?... Je ne saurais le dire. Mais, ce que j'observe en +premier lieu, c'est que ma respiration est plus facile. Mes +poumons s'emplissent d'un air qui n'est plus empoisonné d'acide +carbonique. + +Est-ce que cet air a été renouvelé tandis que je dormais?... Le +compartiment a-t-il été ouvert?... Quelqu'un est-il entré dans cet +étroit réduit?... + +Oui... et j'en ai la preuve. + +Ma main -- au hasard -- vient de saisir un objet, un récipient +rempli d'un liquide dont l'odeur est engageante. Je le porte à mes +lèvres, qui sont brûlantes, car je suis torturé par la soif à ce +point que je me contenterais même d'une eau saumâtre. + +C'est de l'ale, -- une ale de bonne qualité, -- qui me rafraîchit, +me réconforte, et dont j'absorbe une pinte entière. + +Mais si on ne m'a pas condamné à mourir de soif, on ne m'a pas, je +suppose, condamné à mourir de faim?... + +Non... Dans un des coins a été déposé un panier, et ce panier +contient une miche de pain avec un morceau de viande froide. + +Je mange donc... je mange avidement, et les forces peu à peu me +reviennent. + +Décidément, je ne suis pas aussi abandonné que je l'aurais pu +craindre. On s'est introduit dans ce trou obscur, et, par la +porte, a pénétré un peu de cet oxygène du dehors sans lequel +j'aurais été asphyxié. Puis, on a mis à ma disposition de quoi +calmer ma soif et ma faim jusqu'à l'heure où je serai délivré. + +Combien de temps cette incarcération durera-t-elle encore?... Des +jours... des mois?... Il ne m'est pas possible, d'ailleurs, de +calculer le temps qui s'est écoulé pendant mon sommeil ni +d'établir avec quelque approximation l'heure qu'il est. J'avais +bien eu soin de remonter ma montre, mais ce n'est pas une montre à +répétition... Peut-être, en tâtant les aiguilles?... Oui... il me +semble que la petite est sur le chiffre huit... du matin, sans +doute... + +Ce dont je suis certain, par exemple, c'est que le bâtiment n'est +plus en marche. Il ne se produit pas la plus légère secousse à +bord -- ce qui indique que le propulseur est au repos. Cependant +les heures se passent, des heures interminables, et je me demande +si l'on n'attendra pas la nuit pour entrer de nouveau dans ce +compartiment, afin de l'aérer comme on l'a fait pendant que je +dormais, en renouveler les provisions... Oui... on veut profiter +de mon sommeil... + +Cette fois, j'y suis résolu... je résisterai... Et même, je +feindrai de dormir... et quelle que soit la personne qui entrera, +je saurai l'obliger à me répondre! + +VI +Sur le pont + + +Me voici à l'air libre et je respire à pleins poumons... On m'a +enfin extrait de cette boîte étouffante et remonté sur le pont du +navire... Tout d'abord, en parcourant l'horizon du regard, je n'ai +plus aperçu aucune terre... Rien que cette ligne circulaire qui +délimite la mer et le ciel! + +Non!... Il n'y a pas même une apparence de continent à l'ouest, de +ce côté où le littoral de l'Amérique du Nord se développe sur des +milliers de milles. + +En ce moment, le soleil, à son déclin, n'envoie plus que des +rayons obliques à la surface de l'Océan... Il doit être environ +six heures du soir... Je consulte ma montre... Oui, six heures et +treize minutes. + +Voici ce qui s'est passé pendant cette nuit du 17 juin. + +J'attendais, comme je l'ai dit, que s'ouvrît la porte du +compartiment, bien décidé à ne point succomber au sommeil. Je ne +doutais pas qu'il fît jour alors, et la journée s'avançait, et +personne ne venait. Des provisions qui avaient été mises à ma +disposition, il ne restait plus rien. Je commençais à souffrir de +la faim, sinon de la soif, ayant conservé un peu d'ale. + +Dès mon réveil, certains frémissements de la coque m'avaient donné +à penser que le bâtiment s'était remis en marche, après avoir +stationné depuis la veille, -- probablement dans quelque crique +déserte de la côte, puisque je n'avais rien ressenti des secousses +qui accompagnent l'opération du mouillage. + +Il était donc six heures, lorsque des pas ont résonné derrière la +cloison métallique du compartiment. Allait-on entrer?... Oui... Un +grincement de serrure s'est produit, et la porte s'est ouverte. La +lueur d'un fanal a dissipé la profonde obscurité au milieu de +laquelle j'étais plongé depuis mon arrivée à bord. + +Deux hommes ont apparu, que je n'ai pas eu le loisir de dévisager. +Ces deux hommes m'ont saisi par les bras, et un épais morceau de +toile a enveloppé ma tête, de telle sorte qu'il me fut impossible +de rien voir. + +Que signifiait cette précaution?... Qu'allait-on faire de moi?... +J'ai voulu me débattre... On m'a solidement maintenu... J'ai +interrogé... Je n'ai pu obtenir aucune réponse. Quelques paroles +ont été échangées entre ces hommes, dans une langue que je ne +comprenais pas, et dont je n'ai pu reconnaître la provenance. + +Décidément, on usait de peu d'égards envers moi! Il est vrai, un +gardien de fous, pourquoi se gêner avec un si infime +personnage?... Mais je ne suis pas bien sûr que l'ingénieur Simon +Hart eût été l'objet de meilleurs traitements. + +Cette fois, cependant, on ne m'a pas bâillonné, on ne m'a lié ni +les bras ni les jambes. On s'est contenté de me tenir +vigoureusement, et je n'aurais pu fuir. + +Un instant après, je suis entraîné hors du compartiment et poussé +à travers une étroite coursive. Sous mes pieds résonnent les +marches d'un escalier métallique. Puis, un air frais frappe mon +visage, et, à travers le morceau de toile, je respire avidement. + +Alors on me soulève, et les deux hommes me déposent sur un +plancher qui, cette fois, n'est pas fait de plaques de tôle et +doit être le pont d'un navire. + +Enfin les bras qui me serraient se relâchent. Me voici libre de +mes mouvements. J'arrache aussitôt la toile qui me recouvre la +tête, et je regarde... + +Je suis à bord d'une goélette en pleine marche, dont le sillage +laisse une longue trace blanche. + +Il m'a fallu saisir un des galhaubans pour ne pas choir, ébloui +que je suis par le grand jour, après cet emprisonnement de +quarante-huit heures au milieu d'une complète obscurité. + +Sur le pont vont et viennent une dizaine d'hommes à la physionomie +rude, -- des types très dissemblables, auxquels je ne saurais +assurer une origine quelconque. D'ailleurs c'est à peine s'ils +font attention à moi. + +Quant à la goélette, d'après mon estime, elle peut jauger de deux +cent cinquante à trois cents tonneaux. Assez large de flancs, sa +mâture est forte, et sa surface de voilure doit lui donner une +rapide allure par belle brise. + +À l'arrière, un homme au visage hâlé est au gouvernail. Sa main, +sur les poignées de la roue, maintient la goélette contre des +embardées assez violentes. + +J'aurais voulu lire le nom de ce navire, qui a l'aspect d'un yacht +de plaisance. Mais ce nom, est-il inscrit au tableau d'arrière ou +sur les pavois de l'avant?... + +Je me dirige vers un des matelots, et lui dis: + +«Quel est ce navire?...» + +Nulle réponse, et j'ai même lieu de croire que cet homme ne me +comprend pas. + +«Où est le capitaine?...» ai-je ajouté. + +Le matelot n'a pas plus répondu à cette question qu'à la +précédente. + +Je me transporte vers l'avant. + +En cet endroit, au-dessus des montants du guindeau, est suspendue +une cloche... Sur le bronze de cette cloche, peut-être un nom est- +il gravé -- le nom de la goélette?... + +Aucun nom. + +Je reviens vers l'arrière, et, m'adressant à l'homme de barre, je +renouvelle ma question... + +Cet homme me lance un regard peu sympathique, hausse les épaules, +et s'arc-boute solidement pour ramener la goélette jetée sur +bâbord dans un violent écart. + +L'idée me vient de voir si Thomas Roch est là... Je ne l'aperçois +pas... N'est-il pas à bord?... Cela serait inexplicable. Pourquoi +aurait-on enlevé de Healthful-House le gardien Gaydon seul?... +Personne n'a jamais pu soupçonner que je fusse l'ingénieur Simon +Hart, et, lors même qu'on le saurait, quel intérêt y aurait-il eu +à s'emparer de ma personne, et que pourrait-on attendre de moi?... + +Aussi, puisque Thomas Roch n'est pas sur le pont, j'imagine qu'il +doit être enfermé dans l'une des cabines, et puisse-t-il avoir été +traité avec plus d'égards que son ex-gardien! + +Voyons donc -- et comment cela ne m'a-t-il pas frappé +immédiatement -- dans quelles conditions marche-t-elle, cette +goélette?... Les voiles sont serrées... il n'y a pas un pouce de +toile dehors... la brise est tombée... les quelques souffles +intermittents, qui viennent de l'est, sont contraires, puisque +nous avons le cap dans cette direction... Et, cependant, la +goélette file avec rapidité, piquant un peu du nez, tandis que son +étrave fend les eaux, dont l'écume glisse sur sa ligne de +flottaison. Un sillage, comme une moire onduleuse, s'étend au loin +en arrière. + +Ce navire est-il donc un _steam-yacht_?... Non!... Aucune cheminée +ne se dresse entre son grand mât et son mât de misaine... Est-ce +un bateau mû par l'électricité, possédant soit une batterie +d'accumulateurs, soit des piles d'une puissance considérable, qui +actionnent son hélice et lui impriment une pareille vitesse?... + +En effet, je ne saurais m'expliquer autrement cette navigation. +Dans tous les cas, puisque le propulseur ne peut être qu'une +hélice, en me penchant au-dessus du couronnement, je la verrai +fonctionner, et il ne me restera plus qu'à reconnaître de quelle +source mécanique provient son mouvement. + +L'homme de barre me laisse approcher, non sans m'adresser un +regard ironique. + +Je me penche en dehors, et j'observe... + +Nulle trace de ces bouillonnements qu'aurait produits la rotation +d'une hélice... Rien qu'un sillage plat, s'étendant à trois ou +quatre encablures, tel qu'en laisse un bâtiment entraîné par une +voilure puissante... + +Mais quel est donc l'engin propulsif qui donne à cette goélette +cette merveilleuse vitesse? Je l'ai dit, le vent est plutôt +défavorable, la mer ne se soulève qu'en de longues ondulations qui +ne déferlent pas... + +Je le saurai pourtant, et, sans que l'équipage se préoccupe de ma +personne, je retourne vers l'avant. + +Arrivé près du capot du poste, me voici en présence d'un homme +dont la figure ne m'est pas inconnue... Accoudé tout à côté, cet +homme me laisse approcher de lui et me regarde... Il semble +attendre que je lui adresse la parole... + +La mémoire me revient... C'est le personnage qui accompagnait le +comte d'Artigas pendant sa visite à Healthful-House. Oui... il n'y +a pas d'erreur... + +Ainsi, c'est ce riche étranger qui a enlevé Thomas Roch, et je +suis à bord de l'_Ebba_, son yacht bien connu sur ces parages de +l'Est-Amérique!... Soit! L'homme qui est devant moi me dira ce que +j'ai le droit de savoir. Je me souviens que le comte d'Artigas et +lui parlaient la langue anglaise... Il me comprendra et ne pourra +refuser de répondre à mes questions. + +Dans ma pensée, cet homme doit être le capitaine de la goélette +_Ebba_. + +«Capitaine, lui dis-je, c'est vous que j'ai vu à Healthful- +House... Vous me reconnaissez?...» + +Lui se contente de me dévisager et ne daigne pas me répondre. + +«Je suis le surveillant Gaydon, ai-je repris, le gardien de Thomas +Roch, et je veux savoir pourquoi vous m'avez enlevé et mis à bord +de cette goélette?...» + +Ledit capitaine m'interrompt d'un signe, et encore, ce signe, +n'est-ce pas à moi qu'il s'adresse, mais à quelques matelots +postés près du gaillard d'avant. + +Ceux-ci accourent, me prennent les bras, et, s'inquiétant peu du +mouvement de colère que je ne puis retenir, m'obligent à descendre +l'escalier du capot de l'équipage. + +Cet escalier n'est à vrai dire qu'une échelle à barreaux de fer +perpendiculairement fixée à la cloison. Sur le palier, de chaque +côté, s'ouvre une porte, qui établit la communication entre le +poste, la cabine du capitaine et d'autres chambres contiguës. + +Allait-on de nouveau me plonger dans le sombre réduit que j'ai +déjà occupé à fond de cale?... + +Je tourne à gauche, l'on m'introduit à l'intérieur d'une cabine, +éclairée par un des hublots de la coque, repoussé en ce moment, et +qui laisse passer un air vif. L'ameublement comprend un cadre avec +sa literie, une table, un fauteuil, une toilette, une armoire. + +Sur la table, mon couvert est mis. Je n'ai plus qu'à m'asseoir, +et, comme l'aide-cuisinier allait se retirer après avoir déposé +divers plats, je lui adresse la parole. + +Encore un muet celui-là, -- un jeune garçon de race nègre, et +peut-être ne comprend-il pas ma langue?... + +La porte refermée, je mange avec appétit, remettant à plus tard +des questions qui ne resteront pas toujours sans réponses. + +Il est vrai, je suis prisonnier, -- mais cette fois, dans des +conditions de confort infiniment préférables, et qui me seront +conservées, je l'espère, jusqu'à notre arrivée à destination. + +Et alors, je m'abandonne à un cours d'idées dont la première est +celle-ci: c'est le comte d'Artigas qui avait préparé cette affaire +d'enlèvement, c'est lui qui est l'auteur du rapt de Thomas Roch, +et nul doute que l'inventeur français ne soit installé dans une +non moins confortable cabine à bord de l'_Ebba_. + +En somme, qui est-il, ce personnage?... D'où vient-il, cet +étranger?... S'il s'est emparé de Thomas Roch, est-ce donc qu'il +veut, à n'importe quel prix, s'approprier le secret de son +Fulgurateur?... C'est vraisemblable. Aussi devrai-je prendre garde +à ne point trahir mon identité, car toute chance de redevenir +libre m'échapperait, si l'on apprenait la vérité sur mon compte. + +Mais que de mystères à percer, que d'inexplicable à expliquer, -- +l'origine de ce d'Artigas, ses intentions pour l'avenir, la +direction que suit sa goélette, le port auquel elle est +attachée... et aussi cette navigation, sans voile et sans hélice, +avec une vitesse d'au moins dix milles à l'heure!... + +Enfin, avec le soir, un air plus frais pénètre à travers le hublot +de la cabine. Je le ferme au moyen de sa vis, et, puisque ma porte +est verrouillée à l'extérieur, le mieux est de me jeter sur le +cadre, de m'endormir aux douces oscillations de cette singulière +_Ebba_ à la surface de l'Atlantique. + +Le lendemain, je suis levé dès l'aube, je procède à ma toilette, +je m'habille, et j'attends. + +L'idée me vient aussitôt de voir si la porte de la cabine est +fermée... + +Non, elle ne l'est pas. Je pousse le vantail, je gravis l'échelle +de fer, et me voici sur le pont. + +À l'arrière, tandis que les matelots vaquent aux travaux de +lavage, deux hommes, dont l'un est le capitaine, sont en train de +causer. Celui-ci ne manifeste aucune surprise en m'apercevant, et, +d'un signe de tête, me désigne à son compagnon. + +L'autre, que je n'ai jamais vu, est un individu d'une cinquantaine +d'années, barbe et chevelure noires mélangées de fils d'argent, +figure ironique et fine, oeil agile, physionomie intelligente. +Celui-là se rapproche du type hellénique, et je n'ai plus douté +qu'il fût d'origine grecque, quand je l'ai entendu appeler Serkö - +- l'ingénieur Serkö -- par le capitaine de l'_Ebba_. + +Quant à ce dernier, il se nomme Spade, -- le capitaine Spade, -- +et ce nom a bien l'air d'être de provenance italienne. Ainsi un +Grec, un Italien, un équipage composé de gens recrutés en tous les +coins du globe, et embarqués sur une goélette à nom norvégien... +ce mélange me paraît, à bon droit, suspect. + +Et le comte d'Artigas, avec son nom espagnol, son type +asiatique... d'où vient-il?... + +Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö s'entretiennent à voix +basse. Le premier surveille de près l'homme de barre, qui ne +semble pas avoir à se préoccuper des indications du compas placé +dans l'habitacle devant ses yeux. Il paraît plutôt obéir aux +gestes de l'un des matelots de l'avant, qui lui indique s'il doit +venir sur tribord ou sur bâbord. + +Thomas Roch est là, près du roufle... Il regarde cette immense mer +déserte, qu'aucun contour de terre ne limite à l'horizon. Deux +matelots, placés près de lui, ne le perdent pas de vue. Ne +pouvait-on tout craindre de ce fou, -- même qu'il se jetât par- +dessus le bord?... + +Je ne sais s'il me sera permis de communiquer avec mon ancien +pensionnaire?... + +Tandis que je m'avance vers lui, le capitaine Spade et l'ingénieur +Serkö m'observent. + +Je m'approche de Thomas Roch, qui ne me voit pas venir, et me +voici à son côté. + +Thomas Roch n'a point l'air de me reconnaître, et ne fait pas un +seul mouvement. Ses yeux, qui brillent d'un vif éclat, ne cessent +de parcourir l'espace. Heureux de respirer cette atmosphère +vivifiante et chargée d'émanations salines, sa poitrine se gonfle +en de longues aspirations. À cet air suroxygéné se joint la +lumière d'un magnifique soleil, débordant un ciel sans nuages, et +dont les rayons le baignent tout entier. Se rend-il compte du +changement survenu dans sa situation?... Ne se souvient-il plus +déjà de Healthful-House, du pavillon où il était prisonnier, de +son gardien Gaydon?... C'est infiniment probable. Le passé s'est +effacé de son souvenir, et il est tout au présent. + +Mais, à mon avis, même sur le pont de l'_Ebba_, dans ce milieu de +la pleine mer, Thomas Roch est toujours l'inconscient que j'ai +soigné durant quinze mois. Son état intellectuel n'a pas changé, +la raison ne lui reviendra que lorsqu'on l'entretiendra de ses +découvertes. Le comte d'Artigas connaît cette disposition mentale +pour en avoir fait l'expérience pendant sa visite, et c'est +évidemment sur cette disposition qu'il se fonde pour surprendre +tôt ou tard le secret de l'inventeur. Qu'en pourrait-il faire?... + +«Thomas Roch?...» ai-je dit. + +Ma voix le frappe, et, après s'être fixés un instant sur moi, ses +yeux se détournent vivement. + +Je prends sa main, je la presse, mais il la retire brusquement, +puis s'éloigne, -- sans m'avoir reconnu, -- et il se dirige vers +l'arrière de la goélette, où se trouvent l'ingénieur Serkö et le +capitaine Spade. + +A-t-il donc la pensée de s'adresser à l'un de ces deux hommes, et +s'ils lui parlent, leur répondra-t-il, -- ce dont il s'est +dispensé à mon égard?... + +Juste à ce moment, sa physionomie vient de s'éclairer d'une lueur +d'intelligence, et son attention -- je ne puis en douter -- est +attirée par la marche bizarre de la goélette. + +En effet, ses regards se portent sur la mâture de l'_Ebba_, dont +les voiles sont serrées, et qui glisse rapidement à la surface de +ces eaux calmes... + +Thomas Roch rétrograde alors, il remonte la coursive de tribord, +il s'arrête à la place où devrait se dresser une cheminée, si +l'_Ebba _était un _steam-yacht_, -- une cheminée dont +s'échapperaient des tourbillons de fumée noire... + +Ce qui m'a semblé si étrange paraît tel à Thomas Roch... Il ne +peut s'expliquer ce que j'ai trouvé inexplicable, et, comme je +l'ai fait, il gagne l'arrière afin de voir fonctionner l'hélice... + +Sur les flancs de la goélette gambade une troupe de marsouins. Si +vite que file l'_Ebba_, ces agiles animaux la dépassent sans +peine, cabriolant, se culbutant, se jouant dans leur élément +naturel avec une merveilleuse souplesse. + +Thomas Roch ne s'attache pas à les suivre du regard. Il se penche +au-dessus des bastingages... + +Aussitôt l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade se rapprochent de +lui, et, craignant qu'il ne tombe à la mer, ils le retiennent +d'une main ferme, puis le ramènent sur le pont. + +J'observe, d'ailleurs, -- car j'en ai la longue expérience, -- que +Thomas Roch est en proie à une vive surexcitation. Il tourne sur +lui-même, il gesticule, des phrases incohérentes, qui ne +s'adressent à personne, sortent de sa bouche... + +Cela n'est que trop visible, une crise est prochaine, -- une crise +semblable à celle qui l'a saisi pendant la dernière soirée passée +au pavillon de Healthful-House, et dont les conséquences ont été +si funestes. Il va falloir s'emparer de lui, le descendre dans sa +cabine, où l'on m'appellera peut-être à lui donner ces soins +spéciaux dont j'ai l'habitude... + +En attendant, l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade ne le +perdent pas de vue. Vraisemblablement, leur intention est de le +laisser faire, et voici ce qu'il fait: + +Après s'être dirigé vers le grand mât, dont ses yeux ont vainement +cherché la voilure, il l'atteint, il l'entoure de ses bras, il +essaie de l'ébranler en le secouant par le râtelier de tournage, +comme s'il voulait l'abattre... + +Et, alors, voyant ses efforts infructueux, ce qu'il a tenté au +grand mât, il va le tenter au mât de misaine. Sa nervosité croît +au fur et à mesure. Des cris inarticulés succèdent aux vagues +paroles qui lui échappent... + +Soudain, il se précipite vers les haubans de bâbord et s'y +accroche. Je me demande s'il ne va pas s'élancer sur les +enfléchures, monter jusqu'aux barres du hunier... Si on ne +l'arrête pas, il risque de choir sur le pont, ou, dans un vif +mouvement de roulis, d'être jeté à la mer... + +Sur un signe du capitaine Spade, des matelots accourent, le +prennent à bras-le-corps, sans pouvoir lui faire lâcher les +haubans, tant ses mains les serrent avec vigueur. Au cours d'une +crise, je le sais, ses forces sont décuplées. Pour le maîtriser, +il m'a fallu souvent appeler des gardiens à mon aide... + +Cette fois, les hommes de la goélette -- des gaillards taillés en +force -- ont raison du malheureux dément. Thomas Roch est étendu +sur le pont, où deux matelots le contiennent malgré son +extraordinaire résistance. + +Il n'y a plus qu'à le descendre dans sa cabine, à l'y laisser au +repos jusqu'à ce que cette crise ait pris fin. C'est même ce qui +va être fait conformément à l'ordre donné par un nouveau +personnage, dont la voix vient frapper mon oreille... + +Je me retourne, et je le reconnais. + +C'est le comte d'Artigas, la physionomie sombre, l'attitude +impérieuse, tel que je l'ai vu à Healthful-House. + +Aussitôt je vais à lui. Il me faut une explication quand même... +et je l'aurai. + +«De quel droit... monsieur?... ai-je demandé. + +-- Du droit du plus fort!» me répond le comte d'Artigas. + +Et il se dirige vers l'arrière, tandis que l'on emporte Thomas +Roch dans sa cabine. + +VII +Deux jours de navigation + + +Peut-être -- si les circonstances l'exigent, -- serai-je amené à +dire au comte d'Artigas que je suis l'ingénieur Simon Hart. Qui +sait si je n'obtiendrai pas plus d'égards qu'en restant le gardien +Gaydon?... Toutefois, cette mesure mérite réflexion. En effet, je +suis toujours dominé par la pensée que, si le propriétaire de +l'_Ebba_ a fait enlever l'inventeur français, c'est dans l'espoir +de s'assurer la possession du Fulgurateur Roch, auquel ni l'Ancien +ni le Nouveau Continent n'ont voulu mettre le prix inacceptable +qui en était demandé. Eh bien, dans le cas où Thomas Roch +viendrait à livrer son secret, ne vaut-il pas mieux que j'aie +continué d'avoir accès près de lui, que l'on m'ait conservé mes +fonctions de surveillant, que je sois chargé des soins nécessités +par son état?... Oui, je dois me réserver cette possibilité de +tout voir, de tout entendre... qui sait?... d'apprendre enfin ce +qu'il m'a été impossible de découvrir à Healthful-House! + +À présent, où va la goélette _Ebba_?... Première question. + +Qui est ce comte d'Artigas?... Deuxième question. + +La première sera résolue dans quelques jours, sans doute, étant +donné la rapidité avec laquelle marche ce fantastique yacht de +plaisance sous l'action d'un propulseur dont je finirai bien par +reconnaître le fonctionnement. + +Quant à la seconde question, il est moins certain que je puisse +jamais l'éclaircir. + +À mon avis, en effet, ce personnage énigmatique doit avoir un +intérêt majeur à cacher son origine, et, je le crains, nul indice +ne me permettra d'établir sa nationalité. Si ce comte d'Artigas +parle couramment l'anglais, -- j'ai pu m'en assurer pendant sa +visite au pavillon 17, -- il le fait avec un accent rude et +vibrant, qui ne se retrouve pas chez les peuples du Nord. Cela ne +me rappelle rien de ce que j'ai entendu au cours de mes voyages à +travers les deux mondes, -- si ce n'est peut-être cette dureté +caractéristique des idiomes de la Malaisie. Et, en vérité, avec +son teint chaud, presque olivâtre, tirant sur le cuivre, sa +chevelure crêpelée d'un noir d'ébène, son regard sortant d'une +profonde orbite et qui jaillit comme un dard d'une prunelle +immobile, sa taille élevée, la carrure de ses épaules, son relief +musculaire très accentué qui décèle une grande vigueur physique, +il ne serait pas impossible que le comte d'Artigas appartînt à +quelqu'une de ces races de l'Extrême-Orient. + +Pour moi, ce nom d'Artigas n'est qu'un nom d'emprunt, comme doit +l'être aussi ce titre de comte. Si sa goélette porte une +appellation norvégienne, lui, à coup sûr, n'est point d'origine +scandinave. Il n'a rien des hommes de l'Europe septentrionale, ni +la physionomie calme, ni les cheveux blonds, ni ce doux regard qui +s'échappe de leurs yeux d'un bleu pâle. + +Enfin, quel qu'il soit, cet homme a fait enlever Thomas Roch, -- +moi avec, -- et ce ne peut-être que dans un mauvais dessein. + +Maintenant, a-t-il opéré au profit d'une puissance étrangère, ou +dans son propre intérêt?... A-t-il voulu être seul à profiter de +l'invention de Thomas Roch et se trouve-t-il donc dans des +conditions à pouvoir en profiter?... C'est une troisième question +à laquelle je ne saurais encore répondre. Par tout ce que je +verrai dans la suite, tout ce que j'entendrai, peut-être +parviendrai-je à la résoudre, avant d'avoir pu m'enfuir, en +admettant que la fuite soit exécutable?... + +L'_Ebba_ continue de naviguer dans les conditions inexplicables +que l'on connaît. Je suis libre de parcourir le pont, sans jamais +dépasser le poste d'équipage dont le capot s'ouvre sur l'avant du +mât de misaine. + +En effet, une fois, j'ai voulu m'avancer jusqu'à l'emplanture du +beaupré, d'où j'aurais pu, en me penchant au-dehors, voir l'étrave +de la goélette fendre les eaux. Mais, en conséquence d'ordres +évidemment donnés, les matelots de quart se sont opposés à mon +passage, et l'un d'eux m'a dit d'un ton brusque en un rauque +anglais: + +«À l'arrière... À l'arrière!... Vous gênez la manoeuvre!» + +La manoeuvre?... On ne manoeuvre pas. + +A-t-on compris que je cherchais à découvrir à quel genre de +propulsion obéissait la goélette?... C'est probable, et le +capitaine Spade, qui a été témoin de cette scène, a dû deviner que +je cherchais à me rendre compte de cette navigation. Même un +surveillant d'hospice ne saurait être que très étonné qu'un +navire, sans voilure, sans hélice, soit animé d'une pareille +vitesse. Enfin, pour une raison ou pour une autre, l'avant du pont +de l'_Ebba_ m'est défendu. + +Vers dix heures, la brise se lève, -- une brise du nord-ouest très +favorable, -- et le capitaine Spade donne ses instructions au +maître d'équipage. + +Aussitôt celui-ci, le sifflet aux lèvres, fait hisser la grande +voile, la misaine et les focs. On n'eût pas opéré avec plus de +régularité et de discipline à bord d'un navire de guerre. + +L'_Ebba _s'incline légèrement sur bâbord, et sa vitesse s'accélère +notablement. Cependant le moteur n'a point cessé de fonctionner, +car les voiles ne sont pas aussi pleines qu'elles auraient dû +l'être, si la goélette n'eût été soumise qu'à leur seule action. +Toutefois elles n'en aident pas moins la marche, grâce à la +fraîche brise, qui s'est régulièrement établie. + +Le ciel est beau, les nuages de l'ouest se dissipent dès qu'ils +atteignent les hauteurs du zénith, et la mer resplendit sous +l'averse des rayons solaires. + +Ma préoccupation est alors de relever, dans la mesure du possible, +la route que nous suivons. J'ai assez voyagé sur mer pour savoir +évaluer la vitesse d'un bâtiment. À mon avis, celle de l'_Ebba +_doit être comprise entre dix et onze milles. Quant à la +direction, elle est toujours la même, et il m'est facile de le +vérifier, en m'approchant de l'habitacle placé devant l'homme de +barre. Si l'avant de l'_Ebba_ est interdit au gardien Gaydon, il +n'en est pas ainsi de l'arrière. À maintes reprises j'ai pu jeter +un rapide regard sur la boussole, dont l'aiguille marque +invariablement l'est, ou, avec plus d'exactitude, l'est-sud-est. + +Voici donc dans quelles conditions nous naviguons à travers cette +partie de l'océan Atlantique, limitée au couchant par le littoral +des États-Unis d'Amérique. + +Je fais appel à mes souvenirs: quels sont les îles ou groupes +d'îles qui se rencontrent dans cette direction, avant les terres +de l'Ancien Continent? + +La Caroline du Nord, que la goélette a quittée depuis quarante- +huit heures, est traversée par le trente-cinquième parallèle, et +ce parallèle, prolongé vers le levant, doit, si je ne me trompe, +couper la côte africaine à peu près à la hauteur du Maroc. Mais, +sur son passage, gît l'archipel des Açores, à trois mille milles +environ de l'Amérique. Or, est-il présumable que l'_Ebba_ ait +l'intention de rallier cet archipel, que son port d'attache se +trouve dans l'une de ces îles qui forment un domaine insulaire du +Portugal?... Non, je ne saurais admettre cette hypothèse. + +D'ailleurs, avant les Açores, sur la ligne du trente-cinquième +parallèle, à la distance de douze cents kilomètres seulement, se +rencontre le groupe des Bermudes, qui appartient à l'Angleterre. +Il me paraîtrait moins hypothétique que, si le comte d'Artigas +s'est chargé de l'enlèvement de Thomas Roch pour le compte d'une +puissance européenne, cette puissance fût le Royaume-Uni de +Grande-Bretagne et d'Irlande. À vrai dire, reste toujours le cas +où ce personnage n'aurait agi qu'en vue de son propre intérêt. + +Pendant cette journée, à trois ou quatre reprises, le comte +d'Artigas est venu prendre place à l'arrière. De là, son regard +m'a paru interroger attentivement les divers points de l'horizon. +Lorsqu'une voile ou une fumée apparaît au large, il les observe +longuement, en se servant d'une puissante lorgnette marine. +J'ajoute qu'il n'a même pas daigné remarquer ma présence sur le +pont. + +De temps en temps, le capitaine Spade le rejoint, et tous deux +échangent quelques paroles dans une langue que je ne puis ni +comprendre ni reconnaître. + +C'est avec l'ingénieur Serkö que le propriétaire de l'_Ebba +_s'entretient le plus volontiers, lequel paraît être fort avant +dans son intimité. Assez loquace, moins rébarbatif, moins fermé +que ses compagnons de bord, à quel titre cet ingénieur se trouve- +t-il sur la goélette?... Est-ce un ami particulier du comte +d'Artigas?... Court-il les mers avec lui, partageant cette +existence si enviable d'un riche yachtman?... Au total, cet homme +est le seul qui paraisse me témoigner, sinon un peu de sympathie, +du moins un peu d'intérêt. + +Quant à Thomas Roch, je ne l'ai pas aperçu de toute la matinée, et +il doit être enfermé dans sa cabine, sous l'influence de cette +crise de la veille qui n'a pas encore pris fin. + +J'en ai même eu la certitude, lorsque, vers trois heures après +midi, le comte d'Artigas, au moment où il allait redescendre par +le capot, m'a fait signe de m'approcher. + +J'ignore ce qu'il me veut, ce comte d'Artigas, mais je sais bien +ce que je vais lui dire. + +«Est-ce que ces crises auxquelles est sujet Thomas Roch durent +longtemps?... me demande-t-il en anglais. + +-- Parfois quarante-huit heures, ai-je répondu. + +-- Et qu'y a-t-il à faire?... + +-- Rien qu'à le laisser tranquille jusqu'à ce qu'il s'endorme. +Après une nuit de sommeil, l'accès est terminé, et Thomas Roch +reprend son état habituel d'inconscience. + +-- Bien, gardien Gaydon, vous lui continuerez vos soins comme à +Healthful-House, si cela est nécessaire... + +-- Mes soins?... + +-- Oui... à bord de la goélette... en attendant que nous soyons +arrivés... + +-- Où?... + +-- Où nous serons demain dans l'après-midi», me répond le comte +d'Artigas. + +Demain... pensai-je. Il ne s'agit donc pas d'atteindre la côte +d'Afrique, ni même l'archipel des Açores?... Subsisterait alors +l'hypothèse que l'_Ebba_ va relâcher aux Bermudes... + +Le comte d'Artigas allait mettre le pied sur la première marche du +capot, lorsque je l'interpelle à mon tour. «Monsieur, dis-je, je +veux savoir... j'ai le droit de savoir où je vais... et... + +-- Ici, gardien Gaydon, vous n'avez aucun droit. Bornez-vous à +répondre, lorsqu'on vous interroge. + +-- Je proteste... + +-- Protestez», me réplique ce personnage impérieux et hautain, +dont l'oeil me lance un mauvais regard. Et, descendant par le +capot du rouf, il me laisse en présence de l'ingénieur Serkö. + +«À votre place, je me résignerais, gardien Gaydon... dit celui-ci +en souriant. Quand on est pris dans un engrenage... + +-- Il est permis de crier... je suppose... + +-- À quoi bon... lorsque personne n'est à portée de vous +entendre?... + +-- On m'entendra plus tard, monsieur... + +-- Plus tard... c'est long!... Enfin... criez à votre aise!» Et +c'est sur ce conseil ironique que l'ingénieur Serkö m'abandonne à +mes réflexions. Vers quatre heures, un grand navire est signalé à +six milles dans l'est, courant à contre-bord de nous. Sa marche +est rapide, et il grandit à vue d'oeil. Des tourbillons noirâtres +s'échappent de ses deux cheminées. C'est un bâtiment de guerre, +car une étroite flamme se déroule à la tête de son grand mât, et +bien qu'aucun pavillon ne flotte à sa corne, je crois reconnaître +un croiseur de la marine fédérale. Je me demande alors si l'_Ebba_ +lui fera le salut d'usage, lorsqu'elle sera par son travers. Non, +et en ce moment, la goélette évolue avec l'évidente intention de +s'éloigner. Ces façons ne m'étonnent pas autrement de la part d'un +yacht si suspect. Mais, ce qui me cause la plus vive surprise, +c'est la manière de manoeuvrer du capitaine Spade. En effet, après +s'être rendu à l'avant près du guindeau, il s'arrête devant un +petit appareil signalétique, semblable à ceux qui sont destinés à +l'envoi des ordres dans la chambre des machines d'un steamer. Dès +qu'il a pressé un des boutons de cet appareil, l'_Ebba_ laisse +arriver d'un quart vers le sud-est en même temps que les écoutes +des voiles sont mollies en douceur par les hommes de l'équipage. +Évidemment, un ordre «quelconque» a été transmis au mécanicien de +la machine «quelconque», qui imprime à la goélette cet +inexplicable déplacement sous l'action d'un moteur «quelconque» +dont le principe m'échappe encore. + +Il résulte de cette manoeuvre que l'_Ebba_ s'éloigne obliquement +du croiseur, dont la direction ne s'est point modifiée. Pourquoi +un bâtiment de guerre aurait-il cherché à détourner de sa route ce +yacht de plaisance, qui ne peut exciter aucun soupçon?... + +Mais c'est de toute autre façon que se comporte l'_Ebba_, lorsque, +vers six heures du soir, un second bâtiment se montre par le +bossoir de bâbord. Cette fois, au lieu de l'éviter, le capitaine +Spade, après avoir envoyé un ordre au moyen de l'appareil, reprend +sa direction à l'est, -- ce qui va l'amener dans les eaux dudit +bâtiment. + +Une heure plus tard, les deux navires sont par le travers l'un de +l'autre, séparés par une distance de trois ou quatre milles +environ. + +La brise est alors complètement tombée. Le navire, qui est un +long-courrier, un trois-mâts de commerce, s'occupe de serrer ses +hautes voiles. Il est inutile de compter sur le retour du vent +pendant la nuit, et demain, sur cette mer si calme, ce trois-mâts +sera nécessairement à cette place. Quant à l'_Ebba_, mue par son +mystérieux propulseur, elle continue de s'en rapprocher. + +Il va de soi que le capitaine Spade a commandé d'amener les +voiles, et l'opération est exécutée, sous la direction du maître +Effrondat, avec cette promptitude que l'on admire à bord des +yachts de course. + +Au moment où l'obscurité commence à se faire, les deux bâtiments +ne sont plus qu'à un intervalle d'un mille et demi. + +Le capitaine Spade se dirige alors vers moi, m'accoste près de la +coupée de tribord, et, sans plus de cérémonie, m'enjoint de +descendre dans ma cabine. + +Je n'ai qu'à obéir. Cependant, avant de quitter le pont, j'observe +que le maître d'équipage ne fait point allumer les feux de +position, tandis que le trois-mâts a disposé les siens, -- feu +vert à tribord et feu rouge à bâbord. Je ne mets pas en doute que +la goélette ait l'intention de passer inaperçue dans les eaux de +ce navire. Quant à sa marche, elle a été quelque peu ralentie, +sans que sa direction se soit modifiée. J'estime que, depuis la +veille, l'_Ebba_ a dû gagner deux cents milles vers l'est. J'ai +réintégré ma cabine sous l'impression d'une vague appréhension. +Mon souper est déposé sur la table; mais, inquiet je ne sais +pourquoi, j'y touche à peine, et je me couche, attendant un +sommeil qui ne veut pas venir. Cet état de malaise se prolonge +pendant deux heures. Le silence n'est troublé que par les +frémissements de la goélette, le murmure de l'eau qui file sur le +bordage, les légers à-coups que produit son déplacement à la +surface de cette paisible mer... Mon esprit, hanté des souvenirs +de tout ce qui s'est accompli en ces deux dernières journées, n'a +trouvé aucun apaisement. C'est demain, dans l'après-midi, que nous +serons arrivés... C'est demain que mes fonctions devront reprendre +à terre auprès de Thomas Roch, «si cela est nécessaire», a dit le +comte d'Artigas. La première fois que j'ai été enfermé à fond de +cale, si je me suis aperçu que la goélette s'était mise en marche +au large du Pamplico-Sound, en ce moment, -- il devait être +environ dix heures, -- je sens qu'elle vient de s'arrêter. +Pourquoi cet arrêt?... Lorsque le capitaine Spade m'a ordonné de +quitter le pont, nous n'avions aucune terre en vue. En cette +direction, les cartes n'indiquent que le groupe des Bermudes, et, +à la nuit tombante, il s'en fallait encore de cinquante à soixante +milles que les vigies eussent été en mesure de le signaler. + +Du reste, non seulement la marche de l'_Ebba_ est suspendue, mais +son immobilité est presque complète. À peine éprouve-t-elle un +faible balancement d'un bord sur l'autre, très doux, très égal. La +houle est peu sensible. Aucun souffle de vent ne se propage à la +surface de la mer. + +Ma pensée se reporte alors sur ce navire de commerce que nous +avions à un mille et demi, lorsque j'ai regagné ma cabine. Si la +goélette a continué de se diriger vers lui, elle l'aura rejoint. +Maintenant qu'elle est stationnaire, les deux bâtiments ne doivent +plus être qu'à une ou deux encablures l'un de l'autre. Ce trois- +mâts, encalminé déjà au coucher du soleil, n'a pu se déplacer vers +l'ouest. Il est là, et, si la nuit était claire, je l'apercevrais +à travers le hublot. + +L'idée me vient qu'il se présente peut-être une occasion dont il y +aurait lieu de profiter. Pourquoi ne tenterais-je pas de +m'échapper, puisque tout espoir de jamais recouvrer ma liberté +m'est interdit?... Je ne sais pas nager, il est vrai, mais, après +m'être jeté à la mer avec une des bouées du bord, me serait-il +impossible d'atteindre le trois-mâts, à la condition d'avoir su +tromper la surveillance des matelots de quart?... + +Donc, en premier lieu, il s'agit de quitter ma cabine, de gravir +l'escalier du capot... Je n'entends aucun bruit dans le poste de +l'équipage ni sur le pont de l'_Ebba_... Les hommes doivent dormir +à cette heure... Essayons... + +Lorsque je veux ouvrir la porte de ma cabine, je m'aperçois +qu'elle est fermée extérieurement, et cela était à prévoir. + +Je dois abandonner ce projet qui, d'ailleurs, avait tant de +chances d'insuccès contre lui!... + +Le mieux serait de dormir, car je suis très fatigué d'esprit, si +je ne le suis pas de corps. En proie à d'incessantes obsessions, à +des associations d'idées contradictoires, si je pouvais les noyer +dans le sommeil... + +Il faut que j'y sois parvenu, puisque je viens d'être éveillé par +un bruit -- un bruit insolite, tel que je n'en ai point encore +entendu à bord de la goélette. + +Le jour commençait à blanchir la vitre de mon hublot tourné à +l'est. Je consulte ma montre... Elle marque quatre heures et demie +du matin. + +Mon premier soin est de me demander si l'_Ebba_ s'est remise en +marche. + +Non, certainement... ni avec sa voilure, ni avec son moteur. +Certaines secousses se manifesteraient auxquelles je ne me +tromperais pas. D'ailleurs, la mer paraît être aussi tranquille au +lever du soleil qu'elle l'était la veille à son coucher. Si +l'_Ebba _a navigué pendant les quelques heures que j'ai dormi, du +moins est-elle immobile en ce moment. + +Le bruit dont je parle provient de rapides allées et venues sur le +pont, -- des pas de gens lourdement chargés. En même temps, il me +semble qu'un tumulte du même genre emplit la cale au-dessous du +plancher de ma cabine, et à laquelle donne accès le grand panneau +en arrière du mât de misaine. Je constate aussi que la goélette +est frôlée extérieurement le long de ses flancs, dans la partie +émergée de sa coque. Est-ce que des embarcations l'ont +accostée?... Les hommes sont-ils occupés à charger ou à décharger +des marchandises?... + +Et, cependant, il n'est pas possible que nous soyons à +destination. Le comte d'Artigas a dit que l'_Ebba_ ne serait pas +arrivée avant vingt-quatre heures. Or, je le répète, elle était +hier soir à cinquante ou soixante milles des terres les plus +rapprochées, le groupe des Bermudes. Qu'elle soit revenue vers +l'ouest, qu'elle se trouve à proximité de la côte américaine, +c'est inadmissible, étant donné la distance. Et puis, j'ai lieu de +croire que la goélette est restée stationnaire durant toute la +nuit. Avant de m'endormir, j'avais constaté qu'elle venait de +s'arrêter. En cet instant, je constate qu'elle ne s'est pas remise +en marche. + +J'attends donc qu'il me soit permis de remonter sur le pont. La +porte de ma cabine est toujours fermée en dehors, je viens de m'en +assurer. Que l'on m'empêche d'en sortir, lorsqu'il fera grand +jour, cela me paraît improbable. + +Une heure s'écoule. La clarté matinale pénètre par le hublot. Je +regarde au travers... Un léger brouillard couvre l'Océan, mais il +ne tardera pas à se fondre sous les premiers rayons solaires. + +Comme ma vue peut s'étendre à la portée d'un demi-mille, si le +trois-mâts n'est pas visible, cela doit tenir à ce qu'il stationne +par bâbord de l'_Ebba_, du côté que je ne puis apercevoir. + +Voici qu'un bruit de grincement se fait entendre, et la clé joue +dans la serrure. Je pousse la porte qui est ouverte, je gravis +l'échelle de fer, je mets le pied sur le pont, au moment où les +hommes referment le panneau de l'avant. + +Je cherche le comte d'Artigas des yeux... Il n'est pas là et n'a +point quitté sa cabine. + +Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö surveillent l'arrimage +d'un certain nombre de ballots, qui, sans doute, viennent d'être +retirés de la cale et transportés à l'arrière. Cette opération +expliquerait les allées et venues bruyantes que j'ai entendues à +mon réveil. Il est évident que si l'équipage s'occupe de remonter +les marchandises, c'est que notre arrivée est prochaine... Nous ne +sommes plus éloignés du port, et peut-être la goélette y +mouillera-t-elle dans quelques heures... + +Eh bien!... et le voilier qui était par notre hanche de bâbord?... +Il doit être à la même place, puisque la brise n'a pas repris +depuis la veille... + +Mes regards se dirigent de ce côté... + +Le trois-mâts a disparu, la mer est déserte, et il n'y a pas un +navire au large, pas une voile à l'horizon, ni vers le nord ni +vers le sud... + +Après avoir réfléchi, voici la seule explication que je puisse me +donner, bien qu'elle ne soit acceptable que sous réserves: quoique +je ne m'en sois pas aperçu, l'_Ebba_ se sera remise en route +pendant que je dormais, laissant en arrière le trois-mâts +encalminé, et c'est la raison pour laquelle je ne le vois plus par +le travers de la goélette. + +Du reste, je me garde bien d'aller interroger le capitaine Spade à +ce sujet, ni même l'ingénieur Serkö: ils ne daigneraient point +m'honorer d'une réponse. + +À cet instant, d'ailleurs, le capitaine Spade se dirige vers +l'appareil des signaux, et presse un des boutons de la plaque +supérieure. Presque aussitôt, l'_Ebba_ éprouve une assez sensible +secousse à l'avant. Puis, ses voiles toujours serrées, elle +reprend son extraordinaire marche vers le levant. + +Deux heures après, le comte d'Artigas apparaît à l'orifice du +capot du rouf et gagne sa place habituelle près du couronnement. +L'ingénieur Serkö et le capitaine Spade vont aussitôt échanger +quelques mots avec lui. + +Tous trois braquent leurs lorgnettes marines et observent +l'horizon du sud-est au nord-est. + +On ne s'étonnera pas si mes regards se fixent obstinément dans +cette direction. Mais, n'ayant pas de lorgnette, je n'ai rien pu +distinguer au large. + +Le repas de midi terminé, nous sommes remontés sur le pont, -- +tous à l'exception de Thomas Roch, qui n'est pas sorti de sa +cabine. + +Vers une heure et demie, la terre est signalée par un des matelots +grimpé aux barres du mât de misaine. Étant donné que l'_Ebba _file +avec une extrême vitesse, je ne tarderai pas à voir se dessiner +les premiers contours d'un littoral. + +En effet, deux heures après, une vague silhouette s'arrondit à +moins de huit milles. À mesure que la goélette s'approche, les +profils s'accusent plus nettement. Ce sont ceux d'une montagne, ou +tout au moins d'une terre assez élevée. De son sommet s'échappe un +panache qui se dresse vers le zénith. + +Un volcan dans ces parages?... Alors ce serait donc... + +VIII +Back-Cup + + +À mon avis, l'_Ebba _n'a pu rencontrer en cette partie de +l'Atlantique d'autre groupe que celui des Bermudes. Cela résulte à +la fois de la distance parcourue à partir de la côte américaine et +de la direction suivie depuis la sortie du Pamplico-Sound. Cette +direction a constamment été celle du sud-sud-est, et cette +distance, en la rapprochant de la vitesse de marche, doit être +approximativement évaluée entre neuf cents et mille kilomètres. + +Cependant la goélette n'a pas ralenti sa rapide allure. Le comte +d'Artigas et l'ingénieur Serkö se tiennent à l'arrière, près de +l'homme de barre. Le capitaine Spade est venu se poster à l'avant. + +Or, n'allons-nous pas dépasser cet îlot, qui paraît isolé, et le +laisser dans l'ouest?... + +Ce n'est pas probable, puisque nous sommes au jour et à l'heure +indiqués pour l'arrivée de l'_Ebba_ à son port d'attache... + +En ce moment, tous les matelots sont rangés sur le pont, prêts à +manoeuvrer, et le maître d'équipage Effrondat prend ses +dispositions pour un prochain mouillage. + +Avant deux heures je saurai à quoi m'en tenir. Ce sera la première +réponse faite à l'une des questions qui m'ont préoccupé dès que la +goélette a donné en pleine mer. + +Et pourtant, que le port d'attache de l'_Ebba_ soit précisément +situé en l'une des Bermudes, au milieu d'un archipel anglais, +c'est invraisemblable, -- à moins que le comte d'Artigas n'ait +enlevé Thomas Roch au profit de la Grande-Bretagne, hypothèse à +peu près inadmissible... + +Ce qui n'est pas douteux, c'est que ce bizarre personnage +m'observe, en ce moment, avec une persistance tout au moins +singulière. Bien qu'il ne puisse soupçonner que je sois +l'ingénieur Simon Hart, il doit se demander ce que je pense de +cette aventure. Si le gardien Gaydon n'est qu'un pauvre diable, ce +pauvre diable ne saurait être moins soucieux de ce qui l'attend +que n'importe quel gentilhomme, -- fût-ce le propriétaire de cet +étrange yacht de plaisance. Aussi, suis-je un peu inquiet de +l'insistance avec laquelle ce regard s'attache à ma personne. + +Et si le comte d'Artigas avait pu deviner quel éclaircissement +venait de se produire dans mon esprit, il ne m'est pas prouvé +qu'il eût hésité à me faire jeter par-dessus le bord... + +La prudence me commande donc d'être plus circonspect que jamais. + +En effet, sans que j'aie pu donner prise à la suspicion, -- même +dans l'esprit de l'ingénieur Serkö, si subtil pourtant, -- un coin +du mystérieux voile s'est relevé. L'avenir s'est éclairé d'une +légère lueur à mes yeux. + +À l'approche de l'_Ebba_, les formes de cette île, ou mieux de cet +îlot vers lequel elle se dirige, se sont dessinées avec plus de +netteté sur le fond clair du ciel. Le soleil, qui a dépassé son +point de culmination, le baigne en plein sur sa face du couchant. +L'îlot est isolé, ou du moins, ni dans le nord ni dans le sud je +n'aperçois de groupe auquel il appartiendrait. À mesure que la +distance diminue, s'ouvre l'angle sous lequel il se présente, +tandis que l'horizon s'abaisse derrière lui. + +Cet îlot, de contexture curieuse, figure assez exactement une +tasse renversée, du fond de laquelle s'échappe une montée de +vapeur fuligineuse. Son sommet, -- le fond de la tasse, si l'on +veut, -- doit s'élever d'une centaine de mètres au-dessus du +niveau de la mer, et ses flancs présentent des talus d'une raideur +régulière, qui paraissent aussi dénudés que les rochers de la base +incessamment battus du ressac. + +Mais une particularité de nature à rendre cet îlot très +reconnaissable aux navigateurs qui l'aperçoivent en venant de +l'ouest, c'est une roche à jour. Cette arche naturelle semble +former l'anse de ladite tasse, et livre passage aux +tourbillonnants embruns des lames comme aux rayons du soleil, +alors que son disque déborde l'horizon de l'est. Aperçu dans ces +conditions, cet îlot justifie tout à fait le nom de Back-Cup qui +lui a été attribué. + +Eh bien, je le connais et je le reconnais, cet îlot! Il est situé +en avant de l'archipel des Bermudes. C'est la «tasse renversée» +que j'ai eu l'occasion de visiter il y a quelques années... Non! +je ne me trompe pas!... À cette époque, mon pied a foulé ses +roches calcaires et contourné sa base du côté de l'est... Oui... +c'est Back-Cup... + +Moins maître de moi, j'aurais laissé échapper une exclamation de +surprise... et de satisfaction, dont, à bon droit, se fût +préoccupé le comte d'Artigas. + +Voici dans quelles circonstances je fus conduit à explorer l'îlot +de Back-Cup, alors que je me trouvais aux Bermudes. + +Cet archipel, situé à mille kilomètres environ de la Caroline du +Nord, se compose de plusieurs centaines d'îles ou îlots. À sa +partie centrale se croisent le soixante-quatrième méridien et le +trente-deuxième parallèle. Depuis le naufrage de l'Anglais Lomer, +qui y fut jeté en 1609, les Bermudes appartiennent au Royaume-Uni, +dont, en conséquence de ce fait, la population coloniale s'est +accrue de dix mille habitants. Ce n'est pas pour ses productions +en coton, café, indigo, arrow-root, que l'Angleterre voulut +s'annexer ce groupe, l'accaparer, pourrait-on dire. Mais il y +avait là une station maritime tout indiquée en cette portion de +l'Océan, à proximité des États-Unis d'Amérique. La prise de +possession s'accomplit sans soulever aucune protestation de la +part des autres puissances, et les Bermudes sont actuellement +administrées par un gouverneur britannique, avec l'adjonction d'un +conseil et d'une assemblée générale. + +Les principales îles de cet archipel s'appellent Saint-David, +Sommerset, Hamilton, Saint-Georges. Cette dernière île possède un +port franc, et la ville, appelée du même nom, est aussi la +capitale du groupe. + +La plus étendue de ces îles ne dépasse pas vingt kilomètres en +longueur sur quatre en largeur. Si l'on déduit les moyennes, il ne +reste qu'une agglomération d'îlots et de récifs, répandus sur une +aire de douze lieues carrées. + +Que le climat des Bermudes soit très sain, très salubre, ces îles +n'en sont pas moins effroyablement battues par les grandes +tempêtes hivernales de l'Atlantique, et les abords offrent des +difficultés aux navigateurs. + +Ce qui fait surtout défaut à cet archipel, ce sont les rivières et +les rios. Toutefois, comme les pluies y tombent fréquemment, on a +remédié à ce manque d'eau en les recueillant pour les besoins des +habitants et les exigences de la culture. Cela a nécessité la +construction de vastes citernes que les averses se chargent de +remplir avec une générosité inépuisable. Ces ouvrages méritent une +juste admiration et font honneur au génie de l'homme. + +C'était l'établissement de ces citernes qui avait motivé mon +voyage à cette époque, et aussi la curiosité de visiter ce beau +travail. + +J'obtins de la société dont j'étais l'ingénieur dans le New-Jersey +un congé de quelques semaines, je partis et m'embarquai à New-York +pour les Bermudes. + +Or, tandis que je séjournais à l'île Hamilton, dans le vaste port +de Southampton, il se produisit un fait de nature à intéresser les +géologues. + +Un jour, on vit arriver toute une flottille de pêcheurs, hommes, +femmes, enfants, à Southampton-Harbour. + +Depuis une cinquantaine d'années, ces familles étaient installées +sur la partie du littoral de Back-Cup exposée au levant. Des +cabanes de bois, des maisons de pierre y avaient été construites. +Les habitants demeuraient là dans des conditions très favorables +pour exploiter ces eaux poissonneuses, -- surtout en vue de la +pêche des cachalots qui abondent sur les parages bermudiens +pendant les mois de mars et d'avril. + +Rien, jusqu'alors, n'était venu troubler ni la tranquillité ni +l'industrie de ces pêcheurs. Ils ne se plaignaient pas de cette +existence assez rude, adoucie d'ailleurs par la facilité des +communications avec Hamilton et Saint-Georges. Leurs solides +barques, gréées en cotres, exportaient le poisson et importaient, +en échange, les divers objets de consommation nécessaires à +l'entretien de la famille. + +Pourquoi donc l'avaient-ils abandonné, cet îlot, et, ainsi qu'on +ne tarda pas à l'apprendre, sans avoir l'intention d'y jamais +revenir?... Cela tenait à ce que leur sécurité n'y était plus +assurée comme autrefois. + +Deux mois avant, les pêcheurs avaient été surpris d'abord, +inquiétés ensuite, par de sourdes détonations qui se produisaient +à l'intérieur de Back-Cup. En même temps, le sommet de l'îlot, -- +disons le fond de la tasse renversée, -- se couronnait de vapeurs +et de flammes. Or, que cet îlot fût d'origine volcanique, que son +sommet formât un cratère, on ne le soupçonnait pas, car telle +était l'inclinaison de ses pentes qu'il eût été impossible de les +gravir. Mais il n'y avait plus à douter que Back-Cup fût un ancien +volcan, qui menaçait le village d'une éruption prochaine. + +Durant ces deux mois, il y eut redoublement de grondements +internes, secousses assez sensibles de l'ossature de l'îlot, longs +jets de flammes à sa cime, -- la nuit surtout, -- parfois +détonations formidables, -- autant de symptômes qui témoignaient +d'un travail plutonien dans la substruction sous-marine, prodrômes +non contestables d'un mouvement éruptif à court délai. + +Les familles exposées à quelque imminente catastrophe sur cette +marge littorale qui ne leur offrait aucun abri contre la coulée +des laves, pouvant même craindre une complète destruction de Back- +Cup, n'hésitèrent pas à le fuir. Tout ce qu'elles possédaient fut +embarqué sur leurs chaloupes de pêche; elles y prirent passage et +vinrent se réfugier à Southampton-Harbour. + +Aux Bermudes, on sentit un certain effroi à cette nouvelle qu'un +volcan, endormi depuis des siècles, venait de se réveiller à +l'extrémité occidentale du groupe. Mais, en même temps que la +terreur des uns, la curiosité des autres se manifesta. Je fus de +ces derniers. Il importait, au surplus, d'étudier le phénomène, de +reconnaître si les pêcheurs n'en exagéraient pas les conséquences. + +Back-Cup, qui émerge tout d'un bloc à l'ouest de l'archipel, s'y +rattache par une capricieuse traînée de petits îlots et de récifs +inabordables du côté de l'est. On ne l'aperçoit ni de Saint- +Georges, ni de Hamilton, son sommet ne dépassant pas l'altitude +d'une centaine de mètres. + +Un cutter, parti de Southampton-Harbour, nous débarqua, quelques +explorateurs et moi, sur le rivage, où s'élevaient les cabanes +abandonnées des pêcheurs bermudiens. + +Les craquements intérieurs se faisaient toujours entendre, et une +gerbe de vapeurs s'échappait du cratère. + +Il n'y eut aucun doute pour nous: l'ancien volcan de Back-Cup +s'était rallumé sous l'action des feux souterrains. On devait +craindre qu'une éruption ne se produisît avec toutes ses suites, +un jour ou l'autre. + +En vain essayâmes-nous de monter jusqu'à l'orifice du volcan. +L'ascension était impossible sur ces pentes abruptes, lisses, +glissantes, n'offrant prise ni au pied ni à la main, se profilant +sous un angle de soixante-quinze à quatre-vingts degrés. Jamais je +n'avais rien rencontré de plus aride que cette carapace rocheuse, +sur laquelle végétaient seulement de rares touffes de luzerne +sauvage aux endroits pourvus d'un peu d'humus. + +Après maintes tentatives infructueuses, on essaya de faire le tour +de l'îlot. Mais, sauf en la partie où les pêcheurs avaient bâti +leur village, la base était impraticable au milieu des éboulis du +nord, du sud et de l'ouest. + +La reconnaissance de l'îlot fut donc limitée à cette exploration +très insuffisante. En somme, à voir les fumées mêlées de flammes +qui fusaient hors du cratère, tandis que de sourds roulements, +parfois des détonations ébranlaient l'intérieur, on ne pouvait +qu'approuver les pêcheurs d'avoir abandonné cet îlot, en prévision +de sa destruction prochaine. + +Telles sont les circonstances dans lesquelles je fus amené à +visiter Back-Cup, et l'on ne s'étonnera pas si j'ai pu lui donner +ce nom, dès que sa bizarre structure s'était offerte à mes yeux. + +Non! je le répète, cela n'aurait pas été pour plaire au comte +d'Artigas que le gardien Gaydon eût reconnu cet îlot, en admettant +que l'_Ebba _y dût relâcher, -- ce qui, faute de port, me +paraissait inadmissible. + +À mesure que la goélette se rapproche, j'observe Back-Cup, où, +depuis leur départ, aucun Bermudien n'a voulu retourner. Ce lieu +de pêche est actuellement délaissé, et je ne puis m'expliquer que +l'_Ebba_ y vienne en relâche. + +Peut-être, après tout, le comte d'Artigas et ses compagnons n'ont- +ils pas l'intention de débarquer sur le littoral de Back-Cup? Même +au cas où la goélette eût trouvé un abri temporaire entre les +roches au fond d'une étroite crique, quelle apparence qu'un riche +yachtman ait eu la pensée d'établir sa résidence sur ce cône +aride, exposé aux terribles tempêtes de l'Ouest-Atlantique? Vivre +en cet endroit, cela est bon pour de rustiques pêcheurs, non pour +le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade et son +équipage. + +Back-Cup n'est plus qu'à un demi-mille, il n'a rien de l'aspect +que présentent les autres îles de l'archipel sous la sombre +verdure de leurs collines. À peine si, dans le pli de certaines +anfractuosités, poussent quelques genévriers, et se dessinent de +maigres échantillons de ces cedars qui constituent la principale +richesse des Bermudes. Quant aux roches du soubassement, elles +sont couvertes d'épaisses couches de varechs, sans cesse +renouvelées par les apports de la houle, et aussi de végétaux +filamenteux, ces sargasses innombrables de la mer de ce nom, entre +les Canaries et les îles du Cap-Vert, et dont les courants jettent +des quantités énormes sur les récifs de Back-Cup. + +En ce qui concerne les seuls habitants de cet îlot désolé, ils se +réduisent à quelques volatiles, des bouvreuils, des «mota cyllas +cyalis» au plumage bleuâtre, tandis que, par myriades, les +goélands et les mouettes traversent d'une aile rapide les vapeurs +tourbillonnantes du cratère. + +Quand elle n'est plus qu'à deux encablures, la goélette ralentit +sa marche, stoppe, -- c'est le mot propre, -- à l'entrée d'une +passe ménagée au milieu d'un semis de roches à fleur d'eau. + +Je me demande si l'_Ebba_ va se risquer à travers cette sinueuse +passe... + +Non, l'hypothèse la plus acceptable, c'est que, après une relâche +de quelques heures, -- et encore ne devinai-je pas à quel propos, +-- elle reprendra sa route vers l'est. + +Ce qui est certain, c'est que je ne vois faire aucun préparatif de +mouillage. Les ancres restent aux bossoirs, les chaînes ne sont +point parées, l'équipage ne se dispose aucunement à mettre les +canots à la mer. + +En ce moment, le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine +Spade vont se placer à l'avant, et alors se fait une manoeuvre qui +est inexplicable pour moi. + +Ayant suivi le bastingage de bâbord, presque à la hauteur du mât +de misaine, j'aperçois une petite bouée flottante qu'un des +matelots s'occupe de hisser sur l'avant. + +Presque aussitôt, l'eau, qui est très claire en cet endroit, +s'assombrit, et il me semble voir une sorte de masse noire monter +du fond. Est-ce donc un énorme cachalot qui vient respirer à la +surface de la mer?... L'_Ebba_ est-elle menacée de quelque coup de +queue formidable?... + +J'ai tout compris... Je sais à quel engin la goélette doit de se +mouvoir avec cette extraordinaire vitesse, sans voiles ni +hélice... Le voici qui émerge, son infatigable propulseur, après +l'avoir entraînée depuis le littoral américain jusqu'à l'archipel +des Bermudes... Il est là, flottant à son côté... C'est un bateau +submersible, un remorqueur sous-marin, un «tug», mû par une +hélice, sous l'action du courant d'une batterie d'accumulateurs ou +des puissantes piles en usage à cette époque... + +À la partie supérieure de ce tug, -- long fuseau de tôle, -- +s'étend une plate-forme, au centre de laquelle un panneau établit +la communication avec l'intérieur. À l'avant de cette plate-forme +saillit un périscope, un «look-out», sorte d'habitacle dont les +parois, percées de hublots à verres lenticulaires, permettent +d'éclairer électriquement les couches sous-marines. Maintenant, +allégé de son lest d'eau, le tug est revenu à la surface. Son +panneau supérieur va s'ouvrir, -- un air pur le pénétrera tout +entier. Et même, ne peut-on supposer que, s'il est immergé pendant +le jour, il émerge la nuit et remorque l'_Ebba_ en restant à la +surface de la mer?... + +Une question, cependant. Si c'est l'électricité qui produit la +force mécanique de ce tug, il est indispensable qu'une fabrique +d'énergie la lui fournisse, quelle que soit son origine. Or, cette +fabrique, où se trouve-t-elle?... Ce n'est pas sur l'îlot de Back- +Cup, je suppose... + +Et puis, pourquoi la goélette recourt-elle à ce genre de +remorqueur qui se meut sous les eaux?... Pourquoi n'a-t-elle pas +en elle-même sa puissance de locomotion, comme tant d'autres +yachts de plaisance?... + +Mais je n'ai pas, en cet instant, le loisir de me livrer à de +telles réflexions, ou plutôt de chercher l'explication de tant +d'inexplicables choses. + +Le tug est le long de l'_Ebba_. Le panneau vient de s'ouvrir. +Plusieurs hommes ont apparu sur la plate-forme, -- l'équipage de +ce bateau sous-marin avec lequel le capitaine Spade peut +communiquer au moyen des signaux électriques disposés sur l'avant +de la goélette, et qu'un fil relie au tug. C'est de l'_Ebba_, en +effet, que partent les indications sur la direction à suivre. + +L'ingénieur Serkö s'approche alors de moi, et il me dit ce seul +mot: + +«Embarquons. + +-- Embarquer?... ai-je répliqué. + +-- Oui... dans le tug... vite!» Comme toujours, je n'ai qu'à obéir +à ces paroles impératives, et je me hâte d'enjamber les +bastingages. En ce moment, Thomas Roch remonte sur le pont, +accompagné de l'un des hommes. Il me paraît très calme, très +indifférent aussi, et n'oppose aucune résistance à son passage à +bord du remorqueur. Lorsqu'il est près de moi, à l'orifice du +panneau, le comte d'Artigas et l'ingénieur Serkö nous rejoignent. +Quant au capitaine Spade et à l'équipage, ils demeurent sur la +goélette, -- moins quatre hommes qui descendent dans le petit +canot, lequel vient d'être mis à la mer. Ces hommes emportent une +longue aussière, probablement destinée à touer l'_Ebba _à travers +les récifs. Existe-t-il donc, au milieu de ces roches, une crique +où le yacht du comte d'Artigas trouve un sûr abri contre les +houles du large?... Est-ce là son port d'attache?... L'_Ebba_ +séparée du tug, l'aussière qui la relie au canot se tend, et, une +demi-encablure plus loin, des matelots vont l'amarrer sur des +organeaux de fer fixés aux récifs. Alors l'équipage, halant +dessus, toue lentement la goélette. + +Cinq minutes après, l'_Ebba_ a disparu derrière l'amoncellement +des roches, et il est certain que, du large, on ne peut même pas +apercevoir l'extrémité de sa mâture. + +Qui se douterait, aux Bermudes, qu'un navire vient d'habitude +relâcher en cette crique secrète?... Qui se douterait, en +Amérique, que le riche yachtman, si connu dans tous les ports de +l'ouest, est l'hôte des solitudes de Back-Cup?... + +Vingt minutes plus tard, le canot revient vers le tug, ramenant +les quatre hommes. + +Il est clair que le bateau sous-marin les attendait avant de +repartir... pour aller... où?... + +En effet, l'équipage au complet passe sur la plate-forme, le canot +est mis à la traîne, un mouvement se produit, l'hélice bat à +petits tours, et, à la surface des eaux, le tug se dirige vers +Back-Cup, en contournant les récifs par le sud. + +À trois encablures de là se dessine une seconde passe qui aboutit +à l'îlot, et dont le tug suit les sinuosités. Dès qu'il accoste +les premières assises de la base, ordre est donné à deux hommes de +tirer le canot sur une étroite grève de sable que ne peuvent +atteindre ni la houle ni le ressac, et où il est aisé de venir le +reprendre, lorsque recommencent les campagnes de l'_Ebba_. + +Cela fait, ces deux matelots remontent à bord du tug, et +l'ingénieur Serkö me fait signe de descendre à l'intérieur. + +Quelques marches d'un escalier de fer accèdent à une salle +centrale, où sont entassés divers colis et ballots qui, sans +doute, n'ont pu trouver place dans la cale déjà encombrée. Je suis +poussé vers une cabine latérale, la porte se referme, et me voici +de nouveau plongé au milieu d'une obscurité profonde. + +Je l'ai reconnue, cette cabine, au moment où j'y suis entré. C'est +bien celle où j'ai passé de si longues heures, après l'enlèvement +de Healthful-House, et dont je ne suis sorti qu'au large du +Pamplico-Sound. + +Il est évident qu'il doit en être de Thomas Roch comme de moi, +qu'il est chambré dans un autre compartiment. + +Un bruit sonore se produit -- le bruit du panneau qui se referme, +et l'appareil ne tarde pas à s'immerger. + +En effet, je sens un mouvement descensionnel, dû à l'introduction +de l'eau dans les caissons du tug. + +À ce mouvement en succède un autre, -- un mouvement qui pousse le +bateau sous-marin à travers les couches liquides. + +Trois minutes plus tard, il stoppe, et j'ai l'impression que nous +remontons à la surface... + +Nouveau bruit du panneau, qui se rouvre cette fois. + +La porte de ma cabine me livre passage, et, en quelques bonds, me +voici sur la plate-forme. + +Je regarde... + +Le tug vient de pénétrer à l'intérieur même de l'îlot de Back-Cup. + +Là est cette mystérieuse retraite, où le comte d'Artigas vit avec +ses compagnons, -- pour ainsi dire, -- en dehors de l'humanité! + +IX +Dedans + + +Le lendemain, sans que personne m'ait empêché d'aller et de venir, +j'ai pu opérer une première reconnaissance à travers la vaste +caverne de Back-Cup. + +Quelle nuit j'ai passée sous l'empire de visions étranges, et avec +quelle impatience j'attendais le jour! + +On m'avait conduit au fond d'une grotte, à une centaine de pas de +la berge près de laquelle s'était arrêté le tug. À cette grotte, +de dix pieds sur douze, qu'éclairait une ampoule à incandescence, +on accédait par une porte qui fut refermée derrière moi. + +Je n'ai pas à m'étonner que l'électricité soit employée comme +agent lumineux à l'intérieur de cette caverne, puisqu'elle l'est +également à bord du remorqueur sous-marin. Mais où la fabrique-t- +on?... D'où vient-elle?... Est-ce qu'une usine est installée à +l'intérieur de cette énorme crypte, avec sa machinerie, ses +dynamos, ses accumulateurs?... + +Ma cellule est meublée d'une table sur laquelle des aliments sont +déposés, d'un cadre et de sa literie, d'un fauteuil d'osier, d'une +armoire contenant du linge et divers vêtements de rechange. Dans +le tiroir de la table, du papier, un encrier, des plumes. Au coin +de droite, une toilette garnie de ses ustensiles. Le tout très +propre. + +Du poisson frais, des conserves de viande, du pain de bonne +qualité, de l'ale et du whisky, voilà le menu de ce premier repas. +Je n'ai mangé que du bout des lèvres, -- à mi-dents comme on dit, +-- tant je me sens énervé. + +Il faudra pourtant que je me ressaisisse, que je revienne au calme +de l'esprit et du coeur, que le moral reprenne le dessus. Le +secret de cette poignée d'hommes, enfouis dans les entrailles de +cet îlot, je veux le découvrir... je le découvrirai... + +Ainsi, c'est sous la carapace de Back-Cup que le comte d'Artigas +est venu s'établir. Cette cavité dont personne ne soupçonne +l'existence, lui sert de demeure habituelle, lorsque l'_Ebba _ne +le promène pas le long du littoral du nouveau monde et peut-être +jusqu'aux parages de l'ancien. Là est la retraite inconnue qu'il a +découverte, et où l'on accède par cette entrée sous-marine, cette +porte d'eau, qui s'ouvre à douze ou quinze pieds au-dessous de la +surface océanique. + +Pourquoi s'être séparé des habitants de la terre?... Que +trouverait-on dans le passé de ce personnage?... Si ce nom +d'Artigas, ce titre de comte, ne sont qu'empruntés, comme je +l'imagine, quel motif cet homme a-t-il eu de cacher son +identité?... Est-il un banni, un proscrit, qui a préféré ce lieu +d'exil à tout autre?... N'ai-je pas plutôt affaire à un +malfaiteur, soucieux d'assurer l'impunité de ses crimes, l'inanité +des poursuites judiciaires, en se terrant au fond de cette +substruction indécouvrable?... Mon droit est de tout supposer, +quand il s'agit de cet étranger suspect, et je suppose tout. + +Alors revient à mon esprit cette question à laquelle je ne puis +encore trouver une réponse satisfaisante. Pourquoi Thomas Roch a- +t-il été enlevé de Healthful-House dans les conditions que l'on +sait?... Le comte d'Artigas espère-t-il lui arracher le secret de +son Fulgurateur, l'utiliser pour défendre Back-Cup, au cas qu'un +hasard trahirait le lieu de sa retraite?... Mais, si cela +arrivait, on saurait bien réduire par la famine l'îlot de Back- +Cup, que le tug ne suffirait pas à ravitailler!... La goélette, +d'autre part, n'aurait plus aucune chance de franchir la ligne +d'investissement, et, d'ailleurs, elle serait signalée dans tous +les ports!... Dès lors, à quoi pourrait servir l'invention de +Thomas Roch entre les mains du comte d'Artigas?... Décidément, je +ne comprends pas! + +Vers sept heures du matin, je saute hors de mon lit. Si je suis +emprisonné entre les parois de cette caverne, du moins ne le suis- +je pas à l'intérieur de ma cellule. Rien ne m'empêche de la +quitter, et j'en sors... + +À trente mètres en avant se prolonge un entablement rocheux, une +sorte de quai, qui se développe à droite et à gauche. + +Plusieurs matelots de l'_Ebba_ sont occupés à débarquer les +ballots, à vider la cale du tug, lequel stationne à fleur d'eau le +long d'une petite jetée de pierre. + +Un demi-jour, auquel mes yeux s'habituent graduellement, éclaire +la caverne, qui est ouverte à la partie centrale de sa voûte. + +«C'est par là, me dis-je, que s'échappaient ces vapeurs, ou plutôt +cette fumée, qui nous a signalé l'îlot à une distance de trois ou +quatre milles.» + +Et, à l'instant même, toute cette série de réflexions me traverse +l'esprit. + +«Ce n'est donc pas un volcan, comme on l'a cru, ce Back-Cup, comme +je l'ai cru moi-même... Les vapeurs, les flammes qui ont été +aperçues, il y a quelques années, n'étaient qu'artificielles. Les +grondements qui épouvantèrent les pêcheurs bermudiens n'avaient +point pour cause une lutte des forces souterraines... Ces divers +phénomènes étaient factices... Ils se manifestaient à la seule +volonté du maître de cet îlot, de celui qui voulait en éloigner +les habitants installés sur son littoral... Et il y a réussi, ce +comte d'Artigas... Il est resté l'unique maître de Back-Cup... +Rien qu'avec le bruit de ces détonations, rien qu'en dirigeant +vers ce faux cratère la fumée de ces varechs et des sargasses que +les courants lui apportent, il a pu laisser croire à l'existence +d'un volcan, à son réveil inattendu, à l'imminence d'une éruption +qui ne s'est jamais produite!...» + +Telles les choses ont dû se passer, et, en effet, depuis le départ +des pêcheurs bermudiens, Back-Cup n'a cessé d'entretenir +d'épaisses volutes de fumée à sa cime. + +Cependant la clarté interne s'accroît, le jour pénètre par le faux +cratère, à mesure que le soleil monte sur l'horizon. Il me sera +donc possible d'évaluer d'une manière assez précise les dimensions +de cette caverne. Voici, d'ailleurs, les chiffres que j'ai pu +établir par la suite. + +Extérieurement, l'îlot de Back-Cup, de forme à peu près +circulaire, mesure douze cents mètres de circonférence et présente +une superficie intérieure de cinquante mille mètres ou cinq +hectares. Ses parois ont, à leur base, une épaisseur qui varie +entre trente et cent mètres. + +Il suit de là que, moins l'épaisseur des parois, cette excavation +occupe tout le massif de Back-Cup qui s'élève au-dessus de la mer. +Quant à la longueur du tunnel sous-marin, qui met le dehors et le +dedans en communication, et par lequel a pénétré le tug, j'estime +qu'elle doit être de quarante mètres à peu près. + +Ces chiffres approximatifs permettent de se représenter la +grandeur de cette caverne. Mais, si vaste qu'elle soit, je +rappellerai que l'Ancien et le Nouveau Monde en possèdent +quelques-unes dont les dimensions sont plus considérables et qui +ont été l'objet d'études spéléologiques très exactes. + +En effet, dans la Carniole, dans le Northumberland, dans le +Derbyshire, au Piémont, en Morée, aux Baléares, en Hongrie, en +Californie, se creusent des grottes d'une capacité supérieure à +celle de Back-Cup. Telles aussi celle de Han-sur-Lesse, en +Belgique, aux États-Unis, celles de Mammouth du Kentucky, qui ne +comprennent pas moins de deux cent vingt-six dômes, sept rivières, +huit cataractes, trente-deux puits d'une profondeur ignorée, une +mer intérieure sur une étendue de cinq à six lieues, dont les +explorateurs n'ont encore pu atteindre l'extrême limite. + +Je connais ces grottes du Kentucky pour les avoir visitées, comme +l'ont fait des milliers de touristes. La principale me servira de +terme de comparaison avec Back-Cup. À Mammouth, comme ici, la +voûte est supportée par des piliers de formes et de hauteurs +diverses, qui lui donnent l'aspect d'une cathédrale gothique, avec +nef, contre-nefs, bas-côtés, n'ayant rien, d'ailleurs, de la +régularité architectonique des édifices religieux. La seule +différence est que, si le plafond des grottes du Kentucky se +déploie à cent trente mètres de hauteur, celui de Back-Cup ne +dépasse pas une soixantaine de mètres à la partie de la voûte que +troue circulairement l'ouverture centrale, -- par laquelle +s'échappaient les fumées et les flammes. + +Autre particularité, -- très importante, -- qu'il convient +d'indiquer, c'est que la plupart des grottes dont j'ai cité les +noms sont aisément accessibles et devaient par conséquent être +découvertes un jour ou l'autre. + +Or il n'en est pas ainsi de Back-Cup. Indiqué sur les cartes de +ces parages comme un îlot du groupe des Bermudes, comment se fût- +on douté qu'une énorme caverne s'évidait à l'intérieur de son +massif. Pour le savoir, il fallait y pénétrer, et, pour y +pénétrer, il fallait disposer d'un appareil sous-marin, analogue +au tug que possédait le comte d'Artigas. + +Et, à mon avis, c'est au hasard seul que cet étrange yachtman aura +dû de découvrir ce tunnel, qui lui a permis de fonder cette +inquiétante colonie de Back-Cup. + +Maintenant, en me livrant à l'examen de la portion de mer contenue +entre les parois de cette caverne, je constate que ses dimensions +sont assez restreintes. À peine mesure-t-elle de trois cents à +trois cent cinquante mètres de circonférence. Ce n'est, à vrai +dire, qu'un lagon, encadré de rochers à pic, très suffisant pour +les manoeuvres du tug, car sa profondeur, ainsi que je l'ai +appris, n'est pas inférieure à quarante mètres. + +Il va de soi que cette crypte, étant donné sa situation et sa +structure, appartient à la catégorie de celles qui sont dues à +l'envahissement des eaux de la mer. À la fois d'origine +neptunienne et plutonienne, telles se voient les grottes de Crozon +et de Morgate sur la baie de Douarnenez en France, de Bonifacio +sur le littoral de la Corse, telle celle de Thorgatten sur la côte +de Norvège, dont la hauteur n'est pas estimée à moins de cinq +cents mètres, telles enfin les catavôtres de la Grèce, les grottes +de Gibraltar en Espagne, de Tourane en Cochinchine. En somme, la +nature de leur carapace indique qu'elles sont le produit de ce +double travail géologique. + +L'îlot de Back-Cup est en grande partie formé de roches calcaires. +À partir de la berge du lagon, ces roches remontent vers les +parois, en talus à pentes douces, laissant entre elles des tapis +sablonneux d'un grain très menu, agrémentés çà et là des jaunâtres +bouquets durs et serrés du perce-pierre. Puis, par épaisses +couches, s'étalent des amas de varechs et de sargasses, les uns +très secs, les autres mouillés, exhalant encore les âcres senteurs +marines, alors que le flux, après les avoir poussés à travers le +tunnel, vient de les jeter sur les rives du lagon. Ce n'est pas +là, d'ailleurs, le seul combustible employé aux multiples besoins +de Back-Cup. J'aperçois un énorme stock de houille, qui a dû être +rapporté par le tug et la goélette. Mais, je le répète, c'est de +l'incinération de ces masses herbeuses, préalablement desséchées, +que provenaient les fumées vomies par le cratère de l'îlot. + +En continuant ma promenade, je distingue sur le côté septentrional +du lagon les habitations de cette colonie de troglodytes, -- ne +méritent-ils pas ce nom? Cette partie de la caverne, qui est +appelée Bee-Hive, c'est-à-dire «la Ruche», justifie pleinement +cette qualification. En effet, là sont creusées de main d'homme +plusieurs rangées d'alvéoles, dans le massif calcaire des parois, +et dans lesquels demeurent ces guêpes humaines. + +Vers l'est, la disposition de la caverne est très différente. De +ce côté, se profilent, se dressent, se multiplient, se +contournent, des centaines de piliers naturels, qui soutiennent +l'intrados de la voûte. Une véritable forêt d'arbres de pierre, +dont la superficie s'étend jusqu'aux extrêmes limites de la +caverne. À travers ces piliers s'entrecroisent des sentiers +sinueux, qui permettent d'atteindre le fond de Back-Cup. + +À compter les alvéoles de Bee-Hive, on peut chiffrer de quatre- +vingts à cent le nombre des compagnons du comte d'Artigas. + +Précisément, devant l'une de ces cellules, isolée des autres, se +tient ce personnage que le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö +ont rejoint depuis un instant. À la suite de quelques mots +échangés, ils descendent tous les trois vers la berge et +s'arrêtent devant la jetée près de laquelle flotte le tug. + +À cette heure, une douzaine d'hommes, après avoir débarqué les +marchandises, les transportent en canot sur l'autre rive où de +larges réduits, évidés dans le massif latéral, forment les +entrepôts de Back-Cup. + +Quant à l'orifice du tunnel sous les eaux du lagon, il n'est pas +visible. J'ai observé, en effet, que, pour y pénétrer en venant du +large, le remorqueur a dû s'enfoncer de quelques mètres au-dessous +de la surface de l'eau. Il n'en est donc pas de la grotte de Back- +Cup comme des grottes de Staffa ou de Morgate, dont l'entrée est +toujours libre même à l'époque des hautes marées. Existe-t-il un +autre passage communiquant avec le littoral, un couloir naturel ou +artificiel?... Il importe que je sois fixé à ce sujet. + +En réalité, l'îlot de Back-Cup mérite son nom. C'est bien une +énorme tasse renversée. Non seulement il en affecte la forme +extérieure, mais, -- ce qu'on ignorait, -- il en reproduit aussi +la forme intérieure. + +J'ai dit que Bee-Hive occupe la partie de la caverne qui +s'arrondit au nord du lagon, c'est-à-dire la gauche en pénétrant +par le tunnel. À l'opposé sont établis les magasins, ou +s'entreposent les approvisionnements de toute sorte, ballots de +marchandises, pièces de vin et d'eau-de-vie, barils de bière, +caisses de conserves, colis multiples désignés par des marques de +diverses provenances. On dirait que les cargaisons de vingt +navires ont été débarquées en cet endroit. Un peu plus loin +s'élève une assez importante construction, entourée d'un mur de +planches, dont la destination est aisée à reconnaître. D'un poteau +qui la domine, partent les gros fils de cuivre qui alimentent de +leur courant les puissantes lampes électriques suspendues sous la +voûte et les ampoules à incandescence servant à chaque alvéole de +la ruche. Il y a même bon nombre de ces appareils d'éclairage, +installés entre les piliers de la caverne, qui permettent de +l'éclairer jusqu'à son extrême profondeur. + +À présent se pose cette question: Me laissera-t-on aller librement +à l'intérieur de Back-Cup?... Je l'espère. Pourquoi le comte +d'Artigas prétendrait-il entraver ma liberté, m'interdire de +circuler à travers son mystérieux domaine?... Ne suis-je pas +enfermé entre les parois de cet îlot?... Est-il possible d'en +sortir autrement que par le tunnel?... Or, comment franchir cette +porte d'eau, qui est toujours close?... + +Et puis, pour ce qui me concerne, en admettant que j'eusse pu +traverser le tunnel, est-ce que ma disparition tarderait à être +constatée?... Le tug conduirait une douzaine d'hommes sur le +littoral, qui serait fouillé jusque dans ses plus secrètes +anfractuosités... Je serais inévitablement repris, ramené à Bee- +Hive, et, cette fois, privé de la liberté d'aller et venir... + +Je dois donc rejeter toute idée de fuite, tant que je n'aurai pu +mettre de mon côté quelque sérieuse chance de succès. Qu'une +circonstance favorable se présente, je ne la laisserai pas +échapper. + +En circulant le long des rangées d'alvéoles, il m'a été permis +d'observer quelques-uns de ces compagnons du comte d'Artigas, qui +ont accepté cette monotone existence dans les profondeurs de Back- +Cup. Je le répète, leur nombre peut être évalué à une centaine, +d'après celui des cellules de Bee-Hive. + +Lorsque je passe, ces gens ne font aucune attention à moi. À les +examiner de près, ils me paraissent s'être recrutés d'un peu +partout. Entre eux, je ne distingue aucune communauté d'origine, - +- pas même ce lien qui en ferait soit des Américains du Nord, soit +des Européens, soit des Asiatiques. La coloration de leur peau va +du blanc au cuivre et au noir, -- le noir de l'Australasie plutôt +que celui de l'Afrique. En résumé, ils semblent pour la plupart +appartenir aux races malaises, et ce type est même très +reconnaissable chez le plus grand nombre. J'ajoute que le comte +d'Artigas est certainement sorti de cette spéciale race des îles +néerlandaises de l'Ouest-Pacifique, alors que l'ingénieur Serkö +serait Levantin, le capitaine Spade d'origine italienne. + +Mais, si ces habitants de Back-Cup ne sont pas reliés par un lien +de race, ils le sont certainement par celui des instincts et des +appétits. Quelles inquiétantes physionomies, quelles figures +farouches, quels types foncièrement sauvages! Ce sont des natures +violentes, cela se voit, qui n'ont jamais su refréner leurs +passions ni reculer devant aucun excès. Et, -- cette idée me +vient, -- pourquoi ne serait-ce pas à la suite d'une longue série +de crimes, vols, incendies, meurtres, attentats de toute sorte +exercés en commun, qu'ils auraient eu la pensée de se réfugier au +fond de cette caverne, où ils peuvent se croire assurés d'une +absolue impunité?... Le comte d'Artigas ne serait plus alors que +le chef d'une bande de malfaiteurs, avec ses deux lieutenants +Spade et Serkö, et Back-Cup un repaire de pirates... + +Telle est la pensée qui s'est décidément incrustée en mon cerveau. +Je serai bien surpris si l'avenir démontre que je me suis trompé. +D'ailleurs, ce que je remarque au cours de cette première +exploration est fait pour confirmer mon opinion, et autoriser les +plus suspectes hypothèses. + +Dans tous les cas, quels qu'ils soient et quelles que soient les +circonstances qui les ont réunis en ce lieu, les compagnons du +comte d'Artigas me paraissent avoir accepté sans réserve sa toute- +puissante domination. En revanche, si une sévère discipline les +maintient sous sa main de fer, il est probable que certains +avantages doivent compenser cette espèce de servitude à laquelle +ils ont consenti... Lesquels?... + +Après avoir contourné la partie de la berge sous laquelle débouche +le tunnel, j'atteins la rive opposée du lagon. Ainsi que je l'ai +reconnu déjà, sur cette rive est établi l'entrepôt des +marchandises apportées par la goélette _Ebba_ à chacun de ses +voyages. De vastes excavations, creusées dans les parois, peuvent +contenir et contiennent un nombre considérable de ballots. + +Au-delà se trouve la fabrique d'énergie électrique. En passant +devant les fenêtres, j'aperçois certains appareils, d'invention +récente, peu encombrants et très perfectionnés. + +Point de ces machines à vapeur, qui nécessitent l'emploi de la +houille et exigent un mécanisme compliqué. Ainsi que je l'avais +pressenti, ce sont des piles d'une extraordinaire puissance, qui +fournissent le courant aux lampes de la caverne comme aux dynamos +du tug. Sans doute aussi, ce courant sert aux divers usages +domestiques, au chauffage de Bee-Hive, à la cuisson des aliments. +Ce que je constate, c'est qu'il est appliqué, dans une cavité +voisine, aux alambics qui servent à la production de l'eau douce. +Les colons de Back-Cup n'en sont pas réduits à recueillir pour +leur boisson les pluies abondamment versées sur le littoral de +l'îlot. À quelques pas de la fabrique d'énergie électrique +s'arrondit une large citerne que je puis comparer, toute +proportion gardée, à celles que j'avais visitées aux Bermudes. Là, +il s'agissait de pourvoir aux besoins d'une population de dix +mille habitants... ici d'une centaine de... + +Je ne sais encore comment les qualifier. Que leur chef et eux +aient eu de sérieuses raisons pour habiter dans les entrailles de +cet îlot, cela est l'évidence même, mais quelles sont-elles?... +Lorsque des religieux s'enferment entre les murs de leur couvent +avec l'intention de se séparer du reste des humains, cela +s'explique. À vrai dire, ils n'ont l'air ni de bénédictins ni de +chartreux, les sujets du comte d'Artigas! + +En poursuivant ma promenade à travers la forêt de piliers, je suis +arrivé à l'extrême limite de la caverne. Personne ne m'a gêné, +personne ne m'a parlé, personne n'a même paru s'inquiéter de mon +individu. Cette portion de Back-Cup est extrêmement curieuse, +comparable à ce qu'offrent de plus merveilleux les grottes du +Kentucky ou des Baléares. Il va de soi que le travail de l'homme +ne se montre nulle part. Seul apparaît le travail de la nature, et +ce n'est pas sans un certain étonnement, mêlé d'effroi, que l'on +songe à ces forces telluriques, qui sont capables d'engendrer de +si prodigieuses substructions. La partie située au-delà du lagon +ne reçoit que très obliquement les rayons lumineux du cratère +central. Le soir, éclairée de lampes électriques, elle doit +prendre un aspect fantastique. En aucun endroit, malgré mes +recherches, je n'ai trouvé d'issue communiquant avec l'extérieur. + +À noter que l'îlot offre asile à de nombreux couples d'oiseaux, +goélands, mouettes, hirondelles de mer, -- hôtes habituels des +plages bermudiennes. Ici, semble-t-il, on ne leur a jamais donné +la chasse, on les laisse se multiplier à loisir, et ils ne +s'effraient pas du voisinage de l'homme. + +Au surplus, Back-Cup possède également d'autres animaux que ces +volatiles d'essence marine. Du côté de Bee-Hive sont ménagés des +enclos destinés aux vaches, aux porcs, aux moutons, aux volailles. +L'alimentation est donc non moins assurée que variée, grâce, +également, aux produits de la pêche, soit entre les récifs du +dehors, soit dans les eaux du lagon, où abondent des poissons +d'espèces très variées. + +En somme, pour se convaincre que les hôtes de Back-Cup ne manquent +d'aucune ressource, il suffit de les regarder. Ce sont tous gens +vigoureux, robustes types de marins cuits et recuits sous le hâle +des chaudes latitudes, au sang riche et suroxygéné par les brises +de l'Océan. Il n'y a ni enfants ni vieillards, -- rien que des +hommes dont l'âge est compris entre trente et cinquante ans. + +Mais pourquoi ont-ils accepté de se soumettre à ce genre +d'existence?... Et puis, ne quittent-ils donc jamais cette +retraite de Back-Cup?... + +Peut-être ne tarderai-je pas à l'apprendre. + +X +Ker Karraje + + +L'alvéole que j'occupe est situé à une centaine de pas de +l'habitation du comte d'Artigas, l'une des dernières de cette +rangée de Bee-Hive. Si je ne dois pas la partager avec Thomas +Roch, je pense du moins qu'elle se trouve voisine de la sienne? +Pour que le gardien Gaydon puisse continuer ses soins au +pensionnaire de Healthful-House, il faut que les deux cellules +soient contiguës... Je serai, j'imagine, bientôt fixé à cet égard. + +Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö demeurent séparément à +proximité de l'hôtel d'Artigas. + +Un hôtel?... Oui, pourquoi ne point lui donner ce nom, puisque +cette habitation a été arrangée avec un certain art? Des mains +habiles ont taillé la roche, de manière à figurer une façade +ornementale. Une large porte y donne accès. Le jour pénètre par +plusieurs fenêtres, percées dans le calcaire, et que ferment des +châssis à carreaux de couleurs. L'intérieur comprend diverses +chambres, une salle à manger et un salon éclairés par un vitrail, +-- le tout aménagé de manière que l'aération s'opère dans des +conditions parfaites. Les meubles sont d'origines différentes, de +formes très fantaisistes, avec les marques de fabrication +française, anglaise, américaine. Évidemment, leur propriétaire +tient à la variété des styles. + +Quant à l'office et à la cuisine, on les a disposées dans des +cellules annexes, en arrière de Bee-Hive. + +L'après-midi, au moment où je sortais avec la ferme intention +d'» obtenir une audience» du comte d'Artigas, j'aperçois ce +personnage alors qu'il remontait des rives du lagon vers la ruche. +Soit qu'il ne m'ait point vu, soit qu'il ait voulu m'éviter, il a +hâté le pas, et je n'ai pu le rejoindre. + +«Il faut pourtant qu'il me reçoive!» me suis-je dit. + +Je me hâte et m'arrête devant la porte de l'habitation qui venait +de se refermer. + +Une espèce de grand diable, d'origine malaise, très foncé de +couleur, paraît aussitôt sur le seuil. D'une voix rude, il me +signifie de m'éloigner. + +Je résiste à cette injonction, et j'insiste, en répétant par deux +fois cette phrase en bon anglais: + +«Prévenez le comte d'Artigas que je désire être reçu à l'instant +même.» + +Autant eût valu m'adresser aux roches de Back-Cup! Ce sauvage ne +comprend sans doute pas un mot de la langue anglaise et ne me +répond que par un cri menaçant. + +L'idée me prend alors de forcer la porte, d'appeler de façon à +être entendu du comte d'Artigas. Mais, selon toute probabilité, +cela n'aurait d'autre résultat que de provoquer la colère du +Malais, dont la force doit être herculéenne. + +Je remets à un autre moment l'explication qui m'est due, -- que +j'aurai tôt ou tard. En longeant la rangée de Bee-Hive dans la +direction de l'est, ma pensée s'est reportée sur Thomas Roch. Je +suis très surpris de ne pas l'avoir encore aperçu pendant cette +première journée. Est-ce qu'il serait en proie à une nouvelle +crise?... + +Cette hypothèse n'est guère admissible. Le comte d'Artigas, -- à +s'en rapporter à ce qu'il m'a dit, -- aurait eu soin de mander +près de l'inventeur son gardien Gaydon. + +À peine ai-je fait une centaine de pas que je rencontre +l'ingénieur Serkö. + +De manières engageantes, de bonne humeur comme à l'habitude, cet +ironiste sourit en m'apercevant, et ne cherche point à m'éviter. +S'il savait que je suis un confrère, un ingénieur, -- en admettant +qu'il le soit, -- peut-être me ferait-il meilleur accueil?... Mais +je me garderai bien de lui décliner mes nom et qualités. + +L'ingénieur Serkö s'est arrêté, les yeux brillants, la bouche +moqueuse, et il accompagne le bonjour qu'il me souhaite d'un geste +des plus gracieux. + +Je réponds froidement à sa politesse, -- ce qu'il affecte de ne +point remarquer. + +«Que saint Jonathan vous protège, monsieur Gaydon! me dit-il de sa +voix fraîche et sonore. Vous ne vous plaindrez pas, je l'espère, +de l'heureuse circonstance qui vous a permis de visiter cette +caverne, merveilleuse entre toutes... oui! l'une des plus +belles... et pourtant des moins connues de notre sphéroïde!...» + +Ce mot de la langue scientifique, au cours d'une conversation avec +un simple gardien, me surprend, je l'avoue, et je me borne à +répondre: + +«Je n'aurai pas à me plaindre, monsieur Serkö, à la condition +qu'après avoir eu le plaisir de visiter cette caverne, j'aie la +liberté d'en sortir... + +-- Quoi! vous songeriez déjà à nous quitter, monsieur Gaydon... à +retourner dans votre triste pavillon de Healthful-House?... C'est +à peine si vous avez exploré notre magnifique domaine, si vous +avez pu en admirer les beautés incomparables, dont la nature seule +a fait tous les frais... + +-- Ce que j'ai vu me suffit, ai-je répliqué, et en cas que vous me +parleriez sérieusement, je vous répondrais sérieusement que je ne +désire pas en voir davantage. + +-- Allons, monsieur Gaydon, permettez-moi de vous faire observer +que vous n'avez pas encore pu apprécier les avantages d'une +existence qui se passe dans ce milieu sans rival!... Vie douce et +tranquille, exempte de tout souci, avenir assure, conditions +matérielles comme il ne s'en rencontre nulle part, égalité de +climat, rien à craindre des tempêtes qui désolent ces parages de +l'Atlantique, pas plus des glaces de l'hiver que des feux de +l'été!... C'est à peine si les changements de saison modifient +cette atmosphère tempérée et salubre!... Ici, nous n'avons point à +redouter les colères de Pluton ou de Neptune...» + +Cette évocation de noms mythologiques me paraît on ne peut moins à +sa place. Il est visible que l'ingénieur Serkö se moque de moi. +Est-ce que le surveillant Gaydon a jamais entendu parler de Pluton +et de Neptune?... + +«Monsieur, dis-je, il est possible que ce climat vous convienne, +que vous appréciez comme ils le méritent les avantages de vivre au +fond de cette grotte de...» + +J'ai été sur le point de prononcer ce nom de Back-Cup... je me +suis retenu à temps. Qu'arriverait-il, si l'on me soupçonnait de +connaître le nom de l'îlot, et, par suite, son gisement à +l'extrémité ouest du groupe des Bermudes! + +Aussi ai-je continué en disant: + +«Mais, si ce climat ne me convient pas, j'ai le droit d'en +changer, ce me semble... + +-- Le droit, en effet. + +-- Et j'entends qu'il me soit permis de partir et que l'on me +fournisse les moyens de retourner en Amérique. + +-- Je n'ai aucune bonne raison à vous opposer, monsieur Gaydon, +répond l'ingénieur Serkö. Votre prétention est même de tous points +fondée. Remarquez, cependant, que nous vivons ici dans une noble +et superbe indépendance, que nous ne relevons d'aucune puissance +étrangère, que nous échappons à toute autorité du dehors, que nous +ne sommes les colons d'aucun État de l'ancien ni du nouveau +monde... Cela mérite considération de quiconque a l'âme fière, le +coeur haut placé... Et puis, quels souvenirs évoquent chez un +esprit cultivé ces grottes qui semblent avoir été creusées de la +main des dieux, et dans lesquelles ils rendaient autrefois leurs +oracles par la bouche de Trophonius...» + +Décidément, l'ingénieur Serkö se plaît aux citations de la Fable! +Trophonius après Pluton et Neptune! Ah çà! se figure-t-il qu'un +gardien d'hospice connaisse Trophonius?... Il est visible que ce +moqueur continue à se moquer, et je fais appel à toute ma patience +pour ne pas lui répondre sur le même ton. + +«Il y a un instant, dis-je d'une voix brève, j'ai voulu entrer +dans cette habitation, qui est, si je ne me trompe, celle du comte +d'Artigas, et j'en ai été empêché... + +-- Par qui, monsieur Gaydon?... + +-- Par un homme au service du comte. + +-- C'est que, très probablement, cet homme avait reçu des ordres +formels à votre égard. + +-- Il faut pourtant, qu'il le veuille ou non, que le comte +d'Artigas m'écoute... + +-- Je crains bien que ce ne soit difficile... et même impossible, +répond en souriant l'ingénieur Serkö. + +-- Et pourquoi?... + +-- Parce qu'il n'y a plus, ici, de comte d'Artigas. + +-- Vous raillez, je pense!... Je viens de l'apercevoir... + +-- Ce n'est pas le comte d'Artigas que vous avez aperçu, monsieur +Gaydon... + +-- Et qui est-ce donc, s'il vous plaît?... + +-- C'est le pirate Ker Karraje.» Ce nom me fut jeté d'une voix +dure, et l'ingénieur Serkö est parti sans que j'aie eu la pensée +de le retenir. + +Le pirate Ker Karraje! + +Oui!... Ce nom est toute une révélation pour moi!... Ce nom, je le +connais, et quels souvenirs il évoque!... Il m'explique, à lui +seul, ce que je regardais comme inexplicable! Il me dit quel est +l'homme entre les mains duquel je suis tombé!... + +Avec ce que je savais déjà, avec ce que j'ai appris depuis mon +arrivée à Back-Cup de la bouche même de l'ingénieur Serkö, voici +ce qu'il m'est loisible de raconter sur le passé et le présent de +ce Ker Karraje. + +Il y a de cela huit à neuf ans, les mers de l'Ouest-Pacifique +furent désolées par des attentats sans nombre, des faits de +piraterie, qui s'accomplissaient avec une rare audace. À cette +époque, une bande de malfaiteurs de diverses origines, déserteurs +des contingents coloniaux, échappés des pénitenciers, matelots +ayant abandonné leurs navires, opérait sous un chef redoutable. Le +noyau de cette bande s'était d'abord formé de ces gens, rebut des +populations européenne et américaine, qu'avait attirés la +découverte de riches placers dans les districts de la Nouvelle- +Galles du Sud en Australie. + +Parmi ces chercheurs d'or, se trouvaient le capitaine Spade et +l'ingénieur Serkö, deux déclassés, qu'une certaine communauté +d'idées et de caractère ne tarda pas à lier très intimement. + +Ces hommes, instruits, résolus, eussent certainement réussi en +toute carrière, rien que par leur intelligence. Mais, sans +conscience ni scrupules, déterminés à s'enrichir par n'importe +quels moyens, demandant à la spéculation et au jeu ce qu'ils +auraient pu obtenir par le travail patient et régulier, ils se +jetèrent à travers les plus invraisemblables aventures, riches un +jour, ruinés le lendemain, comme la plupart de ces gens sans aveu, +qui vinrent chercher fortune sur les gisements aurifères. + +Il y avait alors aux placers de la Nouvelle-Galles du Sud un homme +d'une audace incomparable, un de ces oseurs qui ne reculent devant +rien, -- pas même devant le crime, -- et dont l'influence est +irrésistible sur les natures violentes et mauvaises. + +Cet homme se nommait Ker Karraje. + +Quelles étaient l'origine et la nationalité de ce pirate, quels +étaient ses antécédents, cela n'avait jamais pu être établi dans +les enquêtes qui furent ordonnées à son sujet. Mais s'il avait su +échapper à toutes les poursuites, son nom, -- du moins celui qu'il +se donnait, -- courut le monde. On ne le prononçait qu'avec +horreur et terreur, comme celui d'un personnage légendaire, +invisible, insaisissable. + +Moi, maintenant, j'ai lieu de croire que ce Ker Karraje est de +race malaise. Peu importe, en somme. Ce qui est certain, c'est +qu'on le tenait à bon droit pour un forban redoutable, l'auteur +des multiples attentats commis dans ces mers lointaines. + +Après avoir passé quelques années sur les placers de l'Australie, +où il fit la connaissance de l'ingénieur Serkö et du capitaine +Spade, Ker Karraje parvint à s'emparer d'un navire dans le port de +Melbourne, de la province de Victoria. Une trentaine de coquins, +dont le nombre devait bientôt être triplé, se firent ses +compagnons. En cette partie de l'océan Pacifique, où la piraterie +est encore si facile, et, disons-le, si fructueuse -- combien de +bâtiments furent pillés, combien d'équipages massacrés, combien de +razzias organisées dans certaines îles de l'Ouest que les colons +n'étaient pas de force à défendre. Quoique le navire de Ker +Karraje, commandé par le capitaine Spade, eût été plusieurs fois +signalé, on ne put jamais s'en emparer. Il semblait qu'il eût la +faculté de disparaître à sa fantaisie au milieu de ces labyrinthes +d'archipels dont le forban connaissait toutes les passes et toutes +les criques. + +L'épouvante régnait donc en ces parages. Les Anglais, les +Français, les Allemands, les Russes, les Américains envoyèrent +vainement des vaisseaux à la poursuite de cette sorte de navire- +spectre, qui s'élançait on ne sait d'où, se cachait on ne sait où, +après des pillages et des massacres que l'on désespérait de +pouvoir arrêter ou punir. + +Un jour, ces actes criminels prirent fin. On n'entendit plus +parler de Ker Karraje. Avait-il abandonné le Pacifique pour +d'autres mers?... La piraterie allait-elle recommencer +ailleurs?... Comme elle ne se reproduisit pas de quelque temps, on +eut cette idée: c'est que, sans parler de ce qui avait dû être +dépensé en orgies et en débauches, il restait assez du produit de +ces vols si longtemps exercés pour constituer un trésor d'une +énorme valeur. Et, maintenant, sans doute, Ker Karraje et ses +compagnons en jouissaient, l'ayant mis en sûreté en quelque +retraite connue d'eux seuls. + +Où s'était réfugiée la bande depuis sa disparition?... Toutes +recherches à ce sujet furent stériles. L'inquiétude ayant cessé +avec le danger, l'oubli commença de se faire sur les attentats +dont l'Ouest-Pacifique avait été le théâtre. + +Voilà ce qui s'était passé, -- voici maintenant ce qu'on ne saura +jamais, si je ne parviens pas à m'échapper de Back-Cup: + +Oui, ces malfaiteurs étaient possesseurs de richesses +considérables, lorsqu'ils abandonnèrent les mers occidentales du +Pacifique. Après avoir détruit leur navire, ils se dispersèrent +par des voies diverses, non sans être convenus de se retrouver sur +le continent américain. + +À cette époque, l'ingénieur Serkö, très instruit en sa partie, +très habile mécanicien, et qui avait étudié de préférence le +système des bateaux sous-marins, proposa à Ker Karraje de faire +construire un de ces appareils, afin de reprendre sa criminelle +existence dans des conditions plus secrètes et plus redoutables. + +Ker Karraje saisit tout ce qu'avait de pratique l'idée de son +complice, et, l'argent ne manquant point, il n'y eut qu'à se +mettre à l'oeuvre. + +Tandis que le soi-disant comte d'Artigas commandait la goélette +_Ebba_ aux chantiers de Gotteborg, en Suède, il donna aux +chantiers Cramps de Philadelphie, en Amérique, les plans d'un +bateau sous-marin, dont la construction ne donna lieu à aucun +soupçon. D'ailleurs, ainsi qu'on va le voir, il ne devait pas +tarder à disparaître corps et biens. + +Ce fut sur les gabarits de l'ingénieur Serkö et sous sa +surveillance spéciale que cet appareil fut établi, en utilisant +les divers perfectionnements de la science nautique d'alors. Un +courant, produit par des piles de nouvelle invention, actionnant +les réceptrices calées sur l'arbre de l'hélice, devait donner à +son moteur une énorme puissance propulsive. + +Il va de soi que personne n'aurait pu deviner dans le comte +d'Artigas Ker Karraje, l'ancien pirate du Pacifique, ni dans +l'ingénieur Serkö le plus déterminé de ses complices. On ne voyait +en lui qu'un étranger de haute origine, de grande fortune, qui, +depuis un an, fréquentait avec sa goélette _Ebba _les ports des +États-Unis, la goélette ayant pris la mer bien avant que la +construction du tug eût été terminée. + +Ce travail n'exigea pas moins de dix-huit mois. Quand il fut +achevé, le nouveau bateau excita l'admiration de tous ceux qui +s'intéressaient à ces engins de navigation sous-marine. Par sa +forme extérieure, son appropriation intérieure, son système +d'aération, son habitabilité, sa stabilité, sa rapidité +d'immersion, sa maniabilité, sa facilité d'évolution en portées et +en plongées, son aptitude à gouverner, sa vitesse extraordinaire, +le rendement des piles auxquelles il empruntait sa force +mécanique, il dépassait, et de beaucoup, les successeurs des +_Goubet_, des_ Gymnote_, des _Zédé_ et autres échantillons déjà si +perfectionnés à cette époque. + +On allait pouvoir en juger, au surplus, car, après divers essais +très réussis, une expérience publique fut faite en pleine mer, à +quatre milles au large de Charleston, en présence de nombreux +navires de guerre, de commerce, de plaisance, américains et +étrangers, convoqués à cet effet. + +Il va sans dire que l'_Ebba_ se trouvait au nombre de ces navires, +ayant à son bord le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le +capitaine Spade et son équipage, -- moins une demi-douzaine +d'hommes destinés à la manoeuvre du bateau sous-marin, que +dirigeait le mécanicien Gibson, un Anglais très hardi et très +habile. + +Le programme de cette expérience définitive comportait diverses +évolutions à la surface de l'Océan, puis une immersion qui devait +se prolonger un certain nombre d'heures, après lesquelles +l'appareil avait ordre de réapparaître, quand il aurait atteint +une bouée placée à plusieurs milles au large. + +Le moment venu, lorsque le panneau supérieur eut été fermé, le +bateau manoeuvra d'abord sur la mer, et ses résultats de vitesse, +ses essais de virages, provoquèrent chez les spectateurs une +admiration justifiée. + +Puis, à un signal parti de l'_Ebba_, l'appareil sous-marin +s'enfonça lentement et disparut à tous les regards. + +Quelques-uns des navires se dirigèrent vers le but, qui était +assigné pour la réapparition. + +Trois heures s'écoulèrent... le bateau n'avait pas remonté à la +surface de la mer. + +Ce que l'on ne pouvait savoir, c'est que, d'accord avec le comte +d'Artigas et l'ingénieur Serkö, cet appareil, destiné au +remorquage secret de la goélette, ne devait réémerger qu'à +plusieurs milles de là. Mais, excepté chez ceux qui étaient dans +le secret, il n'y eut doute pour personne qu'il eût péri par suite +d'un accident survenu soit à sa coque, soit à sa machine. À bord +de l'_Ebba_, la consternation fut remarquablement jouée, tandis +qu'elle était des plus réelles à bord des autres bâtiments. On fit +des sondages, on envoya des scaphandriers sur le parcours supposé +du bateau. Recherches vaines, il ne parut que trop certain qu'il +était englouti dans les profondeurs de l'Atlantique. + +À deux jours de là, le comte d'Artigas reprenait la mer, et, +quarante-huit heures plus tard, il retrouvait le tug à l'endroit +convenu d'avance. + +Voilà comment Ker Karraje devint possesseur d'un admirable engin, +qui fut destiné à cette double fonction: le remorquage de la +goélette, l'attaque des navires. Avec ce terrible instrument de +destruction, dont on ne soupçonnait pas l'existence, le comte +d'Artigas allait pouvoir recommencer le cours de ses pirateries +dans les meilleures conditions de sécurité et d'impunité. + +Ces détails, je les appris par l'ingénieur Serkö, très fier de son +oeuvre, -- très certain aussi que le prisonnier de Back-Cup ne +pourrait jamais en dévoiler le secret. En effet, on comprend de +quelle puissance offensive disposait Ker Karraje. Pendant la nuit, +le tug se jetait sur les bâtiments qui ne peuvent se défier d'un +yacht de plaisance. Quand il les a défoncés de son éperon, la +goélette les aborde, ses hommes massacrent les équipages, pillent +les cargaisons. Et c'est ainsi que nombre de navires ne figurent +plus aux nouvelles de mer que sous cette désespérante rubrique: +disparus corps et biens. + +Pendant une année, après cette odieuse comédie de la baie de +Charleston, Ker Karraje exploita les parages de l'Atlantique au +large des États-Unis. Ses richesses s'accrurent dans une +proportion énorme. Les marchandises dont il n'avait pas l'emploi, +on les vendait sur des marchés lointains, et le produit de ces +pillages se transformait en argent et en or. Mais ce qui manquait +toujours, c'était un lieu secret, où les pirates pussent déposer +ces trésors en attendant le jour du partage. + +Le hasard leur vint en aide. Alors qu'ils exploraient les couches +sous-marines aux approches des Bermudes, l'ingénieur Serkö et le +mécanicien Gibson découvrirent à la base de l'îlot ce tunnel qui +donnait accès à l'intérieur de Back-Cup. Où Ker Karraje eût-il +jamais pu trouver pareil refuge, plus à l'abri de toutes +perquisitions?... Et c'est ainsi qu'un des îlots de cet archipel +bermudien, qui avait été un repaire de forbans, devint celui d'une +bande bien autrement redoutable. + +Cette retraite de Back-Cup adoptée, sous sa vaste voûte s'organisa +la nouvelle existence du comte d'Artigas et de ses compagnons, +telle que j'étais à même de l'observer. L'ingénieur Serkö installa +une fabrique d'énergie électrique, sans recourir à ces machines +dont la construction à l'étranger eût pu paraître suspecte, et +rien qu'avec ces piles d'un montage facile, n'exigeant que +l'emploi de plaques de métaux, de substances chimiques, dont +l'_Ebba _s'approvisionnait pendant ses relâches aux États-Unis. + +On devine sans peine ce qui s'était passé dans la nuit du 19 au +20. Si le trois-mâts, qui ne pouvait se déplacer faute de vent, +n'était plus en vue au lever du jour, c'est qu'il avait été abordé +par le tug, attaqué par la goélette, pillé, coulé avec son +équipage... Et c'est une partie de sa cargaison qui se trouvait à +bord de l'_Ebba_, alors qu'il avait disparu dans les abîmes de +l'Atlantique!... + +En quelles mains je suis tombé, et comment finira cette +aventure?... Pourrai-je jamais m'échapper de cette prison de Back- +Cup, dénoncer ce faux comte d'Artigas, délivrer les mers des +pirates de Ker Karraje?... + +Et, si terrible qu'il soit déjà, Ker Karraje ne le sera-t-il pas +plus encore, en cas qu'il devienne possesseur du Fulgurateur +Roch?... Oui, cent fois! S'il utilise ces nouveaux engins de +destruction, aucun bâtiment de commerce ne pourra lui résister, +aucun navire de guerre échapper à une destruction totale. + +Je reste longtemps obsédé de ces réflexions que me suggère la +révélation du nom de Ker Karraje. Tout ce que je connaissais de ce +fameux pirate est revenu à ma mémoire, -- son existence alors +qu'il écumait les parages du Pacifique, les expéditions engagées +par les puissances maritimes contre son navire, l'inutilité de +leurs campagnes. C'était à lui qu'il fallait attribuer, depuis +quelques années, ces inexplicables disparitions de bâtiments au +large du continent américain... Il n'avait fait que changer le +théâtre de ses attentats... On pensait en être débarrassé, et il +continuait ses pirateries sur ces mers si fréquentées de +l'Atlantique, avec l'aide de ce tug que l'on croyait englouti sous +les eaux de la baie Charleston... + +«Maintenant, me dis-je, voici que je connais son véritable nom et +sa véritable retraite, -- Ker Karraje et Back-Cup! Mais, si Serkö +a prononcé ce nom devant moi, c'est qu'il y était autorisé... +N'est-ce pas m'avoir fait comprendre que je dois renoncer à jamais +recouvrer ma liberté?...» + +L'ingénieur Serkö avait manifestement vu l'effet produit sur moi +par cette révélation. En me quittant, je me le rappelle, il +s'était dirigé vers l'habitation de Ker Karraje, voulant sans +doute le mettre au courant de ce qui s'était passé. Après une +assez longue promenade sur les berges du lagon, je me disposais à +regagner ma cellule, lorsqu'un bruit de pas se fait entendre +derrière moi. Je me retourne. + +Le comte d'Artigas, accompagné du capitaine Spade, est là. Il me +jette un regard inquisiteur. Et alors ces mots de m'échapper dans +un mouvement d'irritation dont je ne suis pas maître: + +«Monsieur, vous me gardez ici contre tout droit!... Si c'est pour +soigner Thomas Roch que vous m'avez enlevé de Healthful-House, je +refuse de lui donner mes soins, et je vous somme de me +renvoyer...» + +Le chef de pirates ne fait pas un geste, ne prononce pas une +parole. + +La colère m'emporte alors au-delà de toute mesure. + +«Répondez, comte d'Artigas, -- ou plutôt, -- car je sais qui vous +êtes... répondez... Ker Karraje...» + +Et il répond: + +«Le comte d'Artigas est Ker Karraje... comme le gardien Gaydon est +l'ingénieur Simon Hart, et Ker Karraje ne rendra jamais la liberté +à l'ingénieur Simon Hart qui connaît ses secrets!...» + +XI +Pendant cinq semaines + + +La situation est nette. Ker Karraje sait qui je suis... Il me +connaissait, lorsqu'il a fait procéder au double enlèvement de +Thomas Roch et de son gardien... + +Comment cet homme y est-il arrivé, comment a-t-il appris ce que +j'avais pu cacher à tout le personnel de Healthful-House, comment +a-t-il su qu'un ingénieur français remplissait les fonctions de +surveillant près de Thomas Roch?... J'ignore de quelle façon cela +s'est fait, mais cela est. + +Évidemment, cet homme possédait des moyens d'informations qui +devaient lui coûter cher, mais dont il a tiré grand profit. Un +personnage de cette trempe ne regarde pas à l'argent, d'ailleurs, +lorsqu'il s'agit d'atteindre son but. + +Et désormais, c'est ce Ker Karraje, ou plutôt son complice +l'ingénieur Serkö, qui va me remplacer près de l'inventeur Thomas +Roch. Ses efforts réussiront-ils mieux que les miens?... Dieu +veuille qu'il n'en soit rien, et que ce malheur soit épargné au +monde civilisé! + +Je n'ai pas répondu à la dernière phrase de Ker Karraje. Elle m'a +produit l'effet d'une balle tirée à bout portant. Je ne suis pas +tombé, cependant, comme s'y attendait peut-être le prétendu comte +d'Artigas. + +Non! mon regard est allé droit au sien, qui ne s'est pas abaissé +et dont jaillissaient des étincelles. J'avais croisé les bras, à +son exemple. Et pourtant, il était le maître de ma vie... Il +suffisait d'un signe pour qu'un coup de revolver m'étendît à ses +pieds... Puis, mon corps, précipité dans ce lagon, aurait été +emporté à travers le tunnel au large de Back-Cup... + +Après cette scène, on m'a laissé libre comme avant. Aucune mesure +n'est prise contre moi. Je puis circuler entre les piliers +jusqu'aux extrêmes limites de la caverne, qui, -- cela n'est que +trop évident, -- ne possède pas d'autre issue que le tunnel. + +Lorsque j'eus regagné mon alvéole à l'extrémité de Bee-Hive, en +proie aux mille réflexions que me suggère cette situation +nouvelle, je me dis: + +«Si Ker Karraje sait que je suis l'ingénieur Simon Hart, qu'il ne +sache jamais, du moins, que je connais l'exact gisement de cet +îlot de Back-Cup.» + +Quant au projet de confier Thomas Roch à mes soins, j'imagine que +le comte d'Artigas ne l'a jamais eu sérieusement, puisque mon +identité lui était révélée. Je le regrette dans une certaine +mesure, car il est indubitable que l'inventeur sera l'objet de +sollicitations pressantes, que l'ingénieur Serkö va employer tous +les moyens pour obtenir la composition de l'explosif et du +déflagrateur dont il saura faire un si détestable usage au cours +de ses futures pirateries... Oui! mieux vaudrait que je fusse +resté le gardien de Thomas Roch... ici comme à Healthful-House. + +Durant les quinze jours qui suivent, je n'ai pas aperçu une seule +fois mon ancien pensionnaire. Personne, je le répète, ne m'a gêné +dans mes promenades quotidiennes. De la partie matérielle de +l'existence je n'ai aucunement à me préoccuper. Mes repas viennent +avec une régularité réglementaire de la cuisine du comte +d'Artigas, -- nom et titre dont je ne me suis pas déshabitué et +que parfois je lui donne encore. Que sur la question de nourriture +je ne sois pas difficile, d'accord; mais il serait injuste +néanmoins de formuler la moindre plainte à ce sujet. +L'alimentation ne laisse rien à désirer, grâce aux +approvisionnements renouvelés à chaque voyage de l'_Ebba_. + +Il est heureux aussi que la possibilité d'écrire ne m'ait jamais +manqué pendant ces longues heures de désoeuvrement. J'ai donc pu +consigner sur mon carnet les plus menus faits depuis l'enlèvement +de Healthful-House et tenir mes notes jour par jour. Je +continuerai ce travail tant que la plume ne me sera pas arrachée +des mains. Peut-être servira-t-il dans l'avenir à dévoiler les +mystères de Back-Cup. + +-- _Du 5 au 25 juillet. _-- Deux semaines d'écoulées, et aucune +tentative, pour me rapprocher de Thomas Roch, n'a pu réussir. Il +est évident que des mesures sont prises pour le soustraire à mon +influence, si inefficace qu'elle ait été jusqu'alors. Mon seul +espoir est que le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine +Spade perdront leur temps et leurs peines à vouloir s'approprier +les secrets de l'inventeur. + +Trois ou quatre fois, -- à ma connaissance du moins, -- Thomas +Roch et l'ingénieur Serkö se sont promenés ensemble, en faisant le +tour du lagon. Autant que j'ai pu en juger, le premier semblait +écouter avec une certaine attention ce que lui disait le second. +Celui-ci lui a fait visiter toute la caverne, l'a conduit à la +fabrique d'énergie électrique, lui a montré en détail la +machinerie du tug... Visiblement, l'état mental de Thomas Roch +s'est amélioré depuis son départ de Healthful-House. + +C'est dans l'habitation de Ker Karraje que Thomas Roch occupe une +chambre à part. Je ne mets pas en doute qu'il ne soit +journellement circonvenu, surtout par l'ingénieur Serkö. À l'offre +de lui payer son engin du prix exorbitant qu'il demande, -- et se +rend-il compte de la valeur de l'argent? -- aura-t-il la force de +résister?... Ces misérables peuvent l'éblouir de tant d'or, +provenant des rapines accumulées durant tant d'années!... En +l'état d'esprit où il se trouve, ne se laissera-t-il pas aller à +communiquer la composition de son Fulgurateur?... Il suffirait +alors de rapporter à Back-Cup les substances nécessaires, et +Thomas Roch aura tout le loisir de se livrer à ses combinaisons +chimiques. Quant aux engins, quoi de plus facile que d'en +commander un certain nombre dans une usine du continent, d'en +ordonner la fabrication par pièces séparées, de manière à ne point +éveiller les soupçons?... Et ce que peut devenir un tel agent de +destruction entre les mains de ces pirates, mes cheveux se +dressent rien que d'y penser! + +Ces intolérables appréhensions ne me laissent plus une heure de +répit, elles me rongent, ma santé s'en ressent. Bien qu'un air pur +emplisse l'intérieur de Back-Cup, je suis parfois pris +d'étouffements. Il me semble que ces épaisses parois m'écrasent de +tout leur poids. Et puis, je me sens séparé du reste du monde, -- +comme en dehors de notre globe, -- ne sachant rien de ce qui se +passe dans les pays d'outre-mer!... Ah! à travers cette ouverture +à la voûte qui s'évide au-dessus du lagon, s'il était possible de +s'enfuir... de se sauver par la cime de l'îlot... de redescendre à +sa base!... + +Dans la matinée du 25 juillet, je rencontre enfin Thomas Roch. Il +est seul sur la rive opposée, et je me demande même, puisque je ne +les ai pas vus depuis la veille, si Ker Karraje, l'ingénieur Serkö +et le capitaine Spade ne sont pas partis pour quelque «expédition» +au large de Back-Cup... + +Je me dirige vers Thomas Roch et, avant qu'il ait pu m'apercevoir, +je l'examine avec attention. + +Sa physionomie sérieuse, pensive, n'est plus celle d'un fou. Il +marche à pas lents, les yeux baissés, ne regardant pas autour de +lui, et porte sous son bras une planchette tendue d'une feuille de +papier où sont dessinées différentes épures. + +Soudain, sa tête se relève vers moi, il s'avance d'un pas et me +reconnaît: + +«Ah! toi... Gaydon!... s'écrie-t-il. Je t'ai donc échappé!... Je +suis libre!» + +Il peut se croire libre, en effet, -- plus libre à Back-Cup qu'il +ne l'était à Healthful-House. Mais ma présence est de nature à lui +rappeler de mauvais souvenirs et va peut-être déterminer une +crise, car il m'interpelle avec une extraordinaire animation: + +«Oui... toi... Gaydon!... Ne m'approche pas... ne m'approche +pas!... Tu voudrais me reprendre... me ramener au cabanon... +Jamais!... Ici j'ai des amis pour me défendre!... Ils sont +puissants, ils sont riches!... Le comte d'Artigas est mon +commanditaire!... L'ingénieur Serkö est mon associé!... Nous +allons exploiter mon invention!... C'est ici que nous fabriquerons +le Fulgurateur Roch... Va-t'en!... Va-t'en!...» + +Thomas Roch est en proie à une véritable fureur. En même temps que +sa voix s'élève, ses bras s'agitent, et il tire de sa poche des +paquets de dollars-papier et de bank-notes. Puis, des pièces d'or +anglaises, françaises, américaines, allemandes, s'échappent de ses +doigts. Et d'où lui vient cet argent, si ce n'est de Ker Karraje, +et pour prix du secret qu'il a vendu?... + +Cependant, au bruit de cette pénible scène, accourent quelques +hommes qui nous observaient à courte distance. Ils saisissent +Thomas Roch, ils le contiennent, ils l'entraînent. D'ailleurs, dès +que je suis hors de sa vue, il se laisse faire, il retrouve le +calme du corps et de l'esprit. + +-- _27 juillet. _-- À deux jours de là, en descendant vers la +berge, aux premières heures du matin, je me suis avancé jusqu'à +l'extrémité de la petite jetée de pierre. + +Le tug n'est plus à son mouillage habituel le long des roches, et +n'apparaît en aucun autre point du lagon. Du reste, Ker Karraje et +l'ingénieur Serkö n'étaient pas partis, comme je le supposais, car +je les ai aperçus dans la soirée d'hier. + +Mais, aujourd'hui, il y a tout lieu de croire qu'ils se sont +embarqués à bord du tug avec le capitaine Spade et son équipage, +qu'ils ont rejoint la goélette dans la crique de l'îlot, et que +l'_Ebba_, à cette heure, est en cours de navigation. + +S'agit-il de quelque coup de piraterie?... c'est possible. +Toutefois il est également possible que Ker Karraje, redevenu le +comte d'Artigas à bord de son yacht de plaisance, ait voulu +rallier quelque point du littoral, afin de se procurer les +substances nécessaires à la préparation du Fulgurateur Roch... + +Ah! si j'avais eu la possibilité de me cacher à bord du tug, de me +glisser dans la cale de l'_Ebba_, d'y demeurer caché jusqu'à +l'arrivée au port!... Alors, peut-être, eussé-je pu m'échapper... +délivrer le monde de cette bande de pirates!... + +On voit à quelles pensées je m'abandonne obstinément... Fuir... +fuir à tout prix ce repaire!... Mais la fuite n'est possible que +par le tunnel avec le bateau sous-marin!... N'est-ce pas folie que +d'y songer?... Oui!... folie... Et pourtant, quel autre moyen de +s'évader de Back-Cup?... + +Tandis que je me livre à ces réflexions, voici que les eaux du +lagon s'entrouvrent à vingt mètres de la jetée pour livrer passage +au tug. Presque aussitôt, son panneau se rabat, le mécanicien +Gibson et les hommes montent sur la plate-forme. D'autres +accourent sur les roches afin de recevoir une amarre. On la +saisit, on hale dessus, et l'appareil vient reprendre son +mouillage. + +Donc, cette fois, la goélette navigue sans l'aide de son +remorqueur, lequel n'est sorti que pour mettre Ker Karraje et ses +compagnons à bord de l'_Ebba_ et la dégager des passes de l'îlot. + +Cela me confirme dans l'idée que ce voyage n'a d'autre objet que +de gagner un des ports américains, ou le comte d'Artigas pourra se +procurer les matières qui composent l'explosif et commander les +engins à quelque usine. Puis, au jour fixé pour son retour, le tug +repassera le tunnel, rejoindra la goélette, et Ker Karraje +rentrera à Back-Cup... + +Décidément, les desseins de ce malfaiteur sont en cours +d'exécution, et cela marche plus vite que je ne le supposais! + +-- _3 août. _-- Aujourd'hui s'est produit un incident dont le +lagon a été le théâtre, -- incident très curieux, et qui doit être +extrêmement rare. + +Vers trois heures de l'après-midi, un vif bouillonnement trouble +les eaux pendant une minute, cesse pendant deux ou trois, et +recommence dans la partie centrale du lagon. + +Une quinzaine de pirates, dont l'attention est attirée par ce +phénomène assez inexplicable, sont descendus sur la berge, non +sans donner des marques d'étonnement auquel se mêle un certain +effroi, -- à ce qu'il me semble. + +Ce n'est point le tug qui cause cette agitation des eaux, +puisqu'il est amarré près de la jetée. Quant à supposer qu'un +autre appareil submersible serait parvenu à s'introduire par le +tunnel, cela paraît, à tout le moins, invraisemblable. + +Presque aussitôt, des cris retentissent sur la rive opposée. +D'autres hommes s'adressent aux premiers en un langage +inintelligible, et, à la suite d'un échange de dix à douze phrases +rauques, ceux-ci retournent en toute hâte du côté de Bee-Hive. + +Ont-ils donc aperçu quelque monstre marin engagé sous les eaux du +lagon?... Vont-ils chercher des armes pour l'attaquer, des engins +de pêche pour en opérer la capture?... + +J'ai deviné, et, un instant plus tard, je les vois revenir sur les +berges, armés de fusils à balles explosibles et de harpons munis +de longues lignes. + +C'est, en effet, une baleine, -- de l'espèce de ces cachalots si +nombreux aux Bermudes, -- qui, après avoir traversé le tunnel, se +débat maintenant dans les profondeurs du lagon. Puisque l'animal a +été contraint de chercher un refuge à l'intérieur de Back-Cup, +dois-je en conclure qu'il était poursuivi, que des baleiniers lui +donnaient la chasse?... + +Quelques minutes s'écoulent avant que le cétacé remonte à la +surface du lagon. On entrevoit sa masse énorme, luisante et +verdâtre, évoluer comme s'il luttait contre un redoutable ennemi. +Lorsqu'il reparaît, deux colonnes liquides jaillissent à grand +bruit de ses évents. + +«Si c'est par nécessité d'échapper à la chasse des baleiniers que +cet animal s'est jeté à travers le tunnel, me dis-je alors, c'est +qu'il y a un navire à proximité de Back-Cup... peut-être à +quelques encablures du littoral... C'est que ses embarcations ont +suivi les passes de l'ouest jusqu'au pied de l'îlot... Et ne +pouvoir communiquer avec elles!...» + +Et quand cela serait, est-ce qu'il m'est possible de les rejoindre +à travers ces parois de Back-Cup?... + +Au surplus, je ne tarde pas à être fixé sur la cause qui a +provoqué l'apparition du cachalot. Il ne s'agit point de pêcheurs +acharnés à sa poursuite, mais d'une bande de requins, -- de ces +formidables squales qui infectent les parages des Bermudes. Je les +distingue sans peine entre deux eaux. Au nombre de cinq ou six, +ils se retournent sur le flanc, ouvrant leurs énormes mâchoires +hérissées de dents comme une étrille est hérissée de pointes. Ils +se précipitent sur la baleine qui ne peut se défendre qu'en les +assommant à coups de queue. Elle a déjà reçu de larges blessures, +et les eaux se teignent de colorations rougeâtres, tandis qu'elle +plonge, remonte, émerge, sans parvenir à éviter les morsures des +squales. + +Et, pourtant, ce ne seront pas ces voraces animaux qui sortiront +vainqueurs de la lutte. Cette proie va leur échapper, car l'homme, +avec ses engins, est plus puissant qu'eux. Il y a là, sur les +berges, nombre des compagnons de Ker Karraje, qui ne valent pas +mieux que ces requins, car pirates ou tigres de mer, c'est tout +un!... Ils vont essayer de capturer le cachalot, et cet animal +sera de bonne prise pour les gens de Back-Cup!... + +En ce moment, la baleine se rapproche de la jetée, sur laquelle +sont postés le Malais du comte d'Artigas et plusieurs autres des +plus robustes. Ledit Malais est armé d'un harpon auquel se +rattache une longue corde. Il le brandit d'un bras vigoureux et le +lance avec autant de force que d'adresse. + +Grièvement atteinte sous sa nageoire gauche, la baleine s'enfonce +d'un coup brusque, escortée des squales qui s'immergent à sa +suite. La corde du harpon se déroule sur une longueur de cinquante +à soixante mètres. Il n'y a plus qu'à haler dessus, et l'animal +reviendra du fond pour exhaler son dernier souffle à la surface. + +C'est ce qu'exécutent le Malais et ses camarades, sans y mettre +trop de hâte, de manière à ne point arracher le harpon des flancs +de la baleine, qui ne tarde pas à reparaître près de la paroi où +s'ouvre l'orifice du tunnel. + +Frappé à mort, l'énorme mammifère se démène dans une agonie +furieuse, lançant des gerbes de vapeurs, des colonnes d'air et +d'eau mélangées d'un flux de sang. Et alors, d'un terrible coup, +il envoie un des squales tout pantelant sur les roches. + +Par suite de la secousse, le harpon s'est détaché de son flanc et +le cachalot plonge encore. Quand il revient une dernière fois, +c'est pour battre les eaux d'un revers de queue si formidable +qu'une forte dépression se produit, laissant voir en partie +l'entrée du tunnel. + +Les requins se précipitent alors sur leur proie; mais une grêle de +balles frappe les uns et met en fuite les autres. + +La bande des squales a-t-elle pu retrouver l'orifice, sortir de +Back-Cup, regagner le large?... C'est probable. Néanmoins, pendant +quelques jours, mieux vaudra, par prudence, ne point se baigner +dans les eaux du lagon. Quant à la baleine, deux hommes se sont +embarqués dans le canot pour aller l'amarrer. Puis, lorsqu'elle a +été halée vers la jetée, elle est dépecée par le Malais, qui ne +semble pas novice en ce genre de travail. + +Finalement, ce que je connais avec exactitude, c'est l'endroit +précis où débouche le tunnel à travers la paroi de l'ouest... Cet +orifice se trouve à trois mètres seulement au-dessous de la berge. +Il est vrai, à quoi cela peut-il me servir? + +-- _7 août. _-- Voici douze jours que le comte d'Artigas, +l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade ont pris la mer. Rien ne +fait encore présager que le retour de la goélette soit prochain. +Cependant j'ai remarqué que le tug se tient prêt à appareiller +comme le serait un steamer resté sous vapeur, et ses piles sont +toujours tenues en tension par le mécanicien Gibson. Si la +goélette _Ebba _ne craint pas de gagner en plein jour les ports +des États-Unis, il est probable qu'elle choisira de préférence le +soir pour s'engager dans le chenal de Back-Cup. Aussi je pense que +Ker Karraje et ses compagnons reviendront la nuit. + +-- _10 août._ -- Hier soir, vers huit heures, comme je le +prévoyais, le tug a plongé et franchi le tunnel juste à temps pour +aller donner la remorque à l'_Ebba_ à travers la passe, et il a +ramené ses passagers avec son équipage. + +En sortant, ce matin, j'aperçois Thomas Roch et l'ingénieur Serkö +qui s'entretiennent en descendant vers le lagon. De quoi ils +parlent tous deux, on le devine. Je stationne à une vingtaine de +pas, ce qui me permet d'observer mon ex-pensionnaire. + +Ses yeux brillent, son front s'éclaircit, sa physionomie se +transforme, tandis que l'ingénieur Serkö répond à ses questions. +C'est à peine s'il peut rester en place. Aussi se hâte-t-il de +gagner la jetée. + +L'ingénieur Serkö le suit, et tous deux s'arrêtent sur la berge, +près du tug. + +L'équipage, occupé au déchargement de la cargaison, vient de +déposer entre les roches dix caisses de moyenne grandeur. Le +couvercle de ces caisses porte en lettres rouges une marque +particulière, -- des initiales que Thomas Roch regarde avec +attention. + +L'ingénieur Serkö donne ordre alors que les caisses, dont la +contenance peut être évaluée à un hectolitre chacune, soient +transportées dans les magasins de la rive gauche. Ce transport est +immédiatement effectué avec le canot. + +À mon avis, ces caisses doivent renfermer les substances dont la +combinaison ou le mélange produisent l'explosif et le +déflagrateur... Quant aux engins, ils ont dû être commandés à +quelque usine du continent. Lorsque leur fabrication sera +terminée, la goélette les ira chercher et les rapportera à Back- +Cup... + +Ainsi, cette fois, l'_Ebba _n'est point revenue avec des +marchandises volées, elle ne s'est pas rendue coupable de nouveaux +actes de piraterie. Mais de quelle puissance terrible va être armé +Ker Karraje pour l'offensive et la défensive sur mer! À en croire +Thomas Roch, son Fulgurateur n'est-il pas capable d'anéantir d'un +seul coup le sphéroïde terrestre?... Et qui sait s'il ne le +tentera pas un jour?... + +XII +Les conseils de l'ingénieur Serkö + + +Thomas Roch, qui s'est mis à l'oeuvre, reste de longues heures à +l'intérieur d'un hangar de la rive gauche, dont on a fait son +laboratoire. Personne n'y entre que lui. Veut-il donc travailler +seul à ses préparations, sans en indiquer les formules?... Cela +est assez vraisemblable. Quant aux dispositions qu'exige l'emploi +du Fulgurateur Roch, j'ai lieu de croire qu'elles sont extrêmement +simples. En effet, ce genre de projectile ne nécessite ni canon, +ni mortier, ni tube de lancement comme le boulet Zalinski. Par +cela même qu'il est autopropulsif, il porte en lui sa puissance de +projection, et tout navire qui passerait dans une certaine zone +risquerait d'être anéanti, rien que par l'effroyable trouble des +couches atmosphériques. Que pourra-t-on contre Ker Karraje, s'il +dispose jamais d'un pareil engin de destruction?... + +-- _Du 11 au 17 août_. -- Pendant cette semaine, le travail de +Thomas Roch s'est poursuivi sans interruption. Chaque matin, +l'inventeur se rend à son laboratoire, et il n'en revient qu'à la +nuit tombante. Tenter de le rejoindre, de lui parler, je ne +l'essaie même pas. Quoiqu'il soit toujours indifférent à ce qui ne +se rapporte pas à son oeuvre, il paraît être en complète +possession de lui-même. Et pourquoi ne jouirait-il pas de sa +pleine cérébralité?... N'est-il pas arrivé à l'entière +satisfaction de son génie?... Ses plans, conçus de longue date, +n'est-il pas en train de les exécuter?... + +-- _Nuit du 17 au 18 août. _-- À une heure du matin, des +détonations, qui viennent de l'extérieur, m'ont réveillé en +sursaut. + +Est-ce une attaque contre Back-Cup?... me suis-je demandé. Aurait- +on suspecté les allures de la goélette du comte d'Artigas, et +serait-elle pourchassée à l'entrée des passes?... Essaie-t-on de +détruire l'îlot à coups de canon?... Justice va-t-elle être enfin +faite de ses malfaiteurs, avant que Thomas Roch ait achevé la +fabrication de son explosif, avant que les engins aient été +rapportés à Back-Cup?... + +À plusieurs reprises, ces détonations, très violentes, éclatent +presque à des intervalles réguliers. Et l'idée me vient que, si la +goélette _Ebba_ est anéantie, toute communication avec le +continent étant impossible, le ravitaillement de l'îlot ne pourra +plus s'effectuer... + +Il est vrai, le tug suffirait à transporter le comte d'Artigas sur +quelque point du littoral américain, et l'argent ne lui manquerait +pas pour faire construire un autre navire de plaisance... +N'importe!... Le ciel soit loué, s'il permet que Back-Cup soit +détruit avant que Ker Karraje ait à sa disposition le Fulgurateur +Roch!... + +Le lendemain, dès la première heure, je me précipite hors de ma +cellule... + +Rien de nouveau aux abords de Bee-Hive. + +Les hommes vaquent à leurs travaux habituels. Le tug est à son +mouillage. J'aperçois Thomas Roch qui se rend à son laboratoire. +Ker Karraje et l'ingénieur Serkö arpentent tranquillement la berge +du lagon. On n'a point attaqué l'îlot pendant la nuit... Pourtant, +le bruit de détonations rapprochées m'a tiré de mon sommeil... + +En ce moment, Ker Karraje remonte vers sa demeure, et l'ingénieur +Serkö se dirige vers moi, l'air souriant, la physionomie moqueuse, +comme à l'ordinaire. + +«Eh bien, monsieur Simon Hart, me dit-il, vous faites-vous enfin à +notre existence en ce milieu si tranquille?... Appréciez-vous, +comme ils le méritent, les avantages de notre grotte enchantée?... +Avez-vous renoncé à l'espoir de recouvrer votre liberté un jour ou +l'autre... de fuir cette ravissante spélonque... et de quitter, +ajoute-t-il en fredonnant la vieille romance française: + + ... ces lieux charmants + Où mon âme ravie + Aimait à contempler Sylvie... + +À quoi bon me mettre en colère contre ce railleur?... Aussi, ai-je +répondu avec calme: + +«Non, monsieur, je n'y ai pas renoncé et je compte toujours que +l'on me rendra la liberté... + +-- Quoi! monsieur Hart, nous séparer d'un homme que nous estimons +tous, -- et moi d'un confrère qui a peut-être surpris, à travers +les incohérences de Thomas Roch, une partie de ses secrets!... Ce +n'est pas sérieux!...» + +Ah! c'est pour cette raison qu'ils tiennent à me garder dans leur +prison de Back-Cup?... On suppose que l'invention de Thomas Roch +m'est en partie connue... On espère m'obliger à parler si Thomas +Roch se refuse à le faire... Et voilà pourquoi j'ai été enlevé +avec lui... pourquoi on ne m'a pas encore envoyé au fond du lagon, +une pierre au cou!... Cela est bon à savoir! + +Et alors, aux derniers mots de l'ingénieur Serkö, je réponds par +ceux-ci: + +«Très sérieux, ai-je affirmé. + +-- Eh bien! reprend mon interlocuteur, si j'avais l'honneur d'être +l'ingénieur Simon Hart, je me tiendrais le raisonnement suivant: +Étant donné, d'une part, la personnalité de Ker Karraje, les +raisons qui l'ont incité à choisir une retraite aussi mystérieuse +que cette caverne, la nécessité que ladite caverne échappe à toute +tentative de découverte, non seulement dans l'intérêt du comte +d'Artigas, mais dans celui de ses compagnons... + +-- De ses complices, si vous le voulez bien... + +-- De ses complices, soit!... Et, d'autre part, étant donné que +vous connaissez le vrai nom du comte d'Artigas et en quel +mystérieux coffre-fort sont renfermées nos richesses... + +-- Richesses volées et souillées de sang, monsieur Serkö! + +-- Soit encore!... Vous devez comprendre que cette question de +liberté ne puisse jamais être résolue à votre convenance.» + +Inutile de discuter dans ces conditions. Aussi, j'aiguille la +conversation sur mon autre voie. + +«Pourrais-je savoir, ai-je demandé, comment vous avez appris que +le surveillant Gaydon était l'ingénieur Simon Hart?... + +-- Il n'y a aucun inconvénient à vous l'apprendre, mon cher +collègue... C'est un peu l'effet du hasard... Nous avions +certaines relations avec l'usine à laquelle vous étiez attaché, et +que vous avez quittée un jour dans des conditions assez +singulières... Or, au cours d'une visite que j'ai faite à +Healthful-House quelques mois avant le comte d'Artigas, je vous ai +vu... reconnu... + +-- Vous?... + +-- Moi-même, et, de ce moment-là, je me suis bien promis de vous +avoir pour compagnon de voyage à bord de l'_Ebba_...» + +Il ne me revenait pas à la mémoire d'avoir jamais rencontré ce +Serkö à Healthful-House; mais il est probable qu'il disait la +vérité. + +«Et j'espère, pensai-je, que cette fantaisie vous coûtera cher, un +jour ou l'autre!» Puis, brusquement: «Si je ne me trompe, dis-je, +vous avez pu décider Thomas Roch à vous livrer le secret de son +Fulgurateur?... + +-- Oui, monsieur Hart, contre des millions... Oh! les millions ne +nous coûtent que la peine de les prendre!... Aussi nous lui en +avons bourré les poches! + +-- Et à quoi lui serviront-ils, ces millions, s'il n'est pas libre +de les emporter, d'en jouir au-dehors?... + +-- Voilà ce qui ne l'inquiète guère, monsieur Hart!... L'avenir +n'est point pour préoccuper cet homme de génie!... N'est-il pas +tout au présent?... Tandis que, là-bas, en Amérique, on fabrique +les engins d'après ses plans, il s'occupe ici de manipuler les +substances chimiques dont il est abondamment pourvu. Hé! hé!... +fameux, cet engin autopropulsif, qui entretient lui-même sa +vitesse et l'accélère jusqu'à l'arrivée au but, grâce aux +propriétés d'une certaine poudre à combustion progressive!... +C'est là une invention qui amènera un changement radical dans +l'art de la guerre... + +-- Défensive, monsieur Serkö?... + +-- Et offensive, monsieur Hart. + +-- Naturellement», répondis-je. Et, serrant l'ingénieur Serkö, +j'ajoutai: «Ainsi... ce que personne encore n'avait pu obtenir de +Roch... + +-- Nous l'avons obtenu sans grande difficulté... + +-- En le payant... + +-- D'un prix invraisemblable... et, de plus, en faisant vibrer une +corde très sensible chez cet homme... + +-- Quelle corde?... + +-- Celle de la vengeance! + +-- La vengeance?... Et contre qui?... + +-- Contre tous ceux qui se sont faits ses ennemis, en le +décourageant, en le rebutant, en le chassant, en le contraignant à +mendier de pays en pays le prix d'une invention d'une si +incontestable supériorité! Maintenant, toute idée de patriotisme +est éteinte dans son âme! Il n'a plus qu'une pensée, un désir +féroce: se venger de ceux qui l'ont méconnu... et même de +l'humanité tout entière!... Vraiment, vos gouvernements de +l'Europe et de l'Amérique, monsieur Hart, sont injustifiables de +n'avoir pas voulu payer à sa valeur le Fulgurateur Roch!» + +Et l'ingénieur Serkö me décrit avec enthousiasme les divers +avantages du nouvel explosif, incontestablement supérieur, me dit- +il, à celui que l'on tire du nitro-méthane, en substituant un +atome de sodium à l'un des trois atomes d'hydrogène, et dont on +parlait beaucoup à cette époque. + +«Et quel effet destructif! ajoute-t-il. Il est analogue à celui du +boulet Zalinski, mais cent fois plus considérable, et ne nécessite +aucun appareil de lancement, puisqu'il vole pour ainsi dire de ses +propres ailes à travers l'espace!» + +J'écoutais avec l'espoir de surprendre une partie du secret. +Non... l'ingénieur Serkö n'en a pas dit plus qu'il ne voulait... + +«Est-ce que Thomas Roch, demandai-je, vous a fait connaître la +composition de son explosif?... + +-- Oui, monsieur Hart, -- ne vous déplaise, -- et bientôt nous en +posséderons des quantités considérables, qui seront emmagasinées +en lieu sûr. + +-- Et n'y a-t-il pas un danger... danger de tous les instants, à +entasser de telles masses de cette substance?... Qu'un accident se +produise, et l'explosion détruirait l'îlot de...» + +Encore une fois, le nom de Back-Cup fut sur le point de +m'échapper. Connaître à la fois l'identité de Ker Karraje et le +gisement de la caverne, peut-être trouverait-on Simon Hart mieux +informé qu'il ne convenait. + +Heureusement, l'ingénieur Serkö n'a point remarqué ma réticence, +et il me répond en disant: + +«Nous n'avons rien à craindre. L'explosif de Thomas Roch ne peut +s'enflammer qu'au moyen d'un déflagrateur spécial. Ni le choc ni +le feu ne le feraient exploser. + +-- Et Thomas Roch vous a également vendu le secret de ce +déflagrateur?... + +-- Pas encore, monsieur Hart, répond l'ingénieur Serkö, mais le +marché ne tardera pas à se conclure! Donc, je vous le répète, +aucun danger, et vous pouvez dormir en parfaite tranquillité!... +Mille et mille diables! nous n'avons point envie de sauter avec +notre caverne et nos trésors! Encore quelques années de bonnes +affaires, nous en partagerons les profits, et ils seront assez +considérables pour que la part attribuée à chacun lui constitue +une honnête fortune dont il pourra jouir à sa guise... après +liquidation de la société Ker Karraje and Co! J'ajoute que, si +nous sommes à l'abri d'une explosion, nous ne redoutons pas +davantage une dénonciation... que vous seriez seul en mesure de +faire, mon cher monsieur Hart! Aussi je vous conseille d'en +prendre votre parti, de vous résigner en homme pratique, de +patienter jusqu'à la liquidation de la société... Ce jour-là, on +verra ce que notre sécurité exigera en ce qui vous concerne!» + +Convenons-en, ces paroles ne sont rien moins que rassurantes. Il +est vrai, nous verrons d'ici là. Ce que je retiens de cette +conversation, c'est que si Thomas Roch a vendu son explosif à la +société Ker Karraje and Co., il a du moins gardé le secret du +déflagrateur, sans lequel l'explosif n'a pas plus de valeur que la +poussière des grandes routes. + +Cependant, avant de terminer cet entretien, je crois devoir +présenter à l'ingénieur Serkö une observation, très naturelle, +après tout: + +«Monsieur, lui dis-je, vous connaissez actuellement la composition +de l'explosif du Fulgurateur Roch, bien. En somme, a-t-il +réellement la puissance destructive que son inventeur lui +attribue?... L'a-t-on jamais essayé?... N'avez-vous pas acheté un +composé aussi inerte qu'une pincée de tabac?... + +-- Peut-être êtes-vous plus fixé à cet égard que vous ne voulez le +paraître, monsieur Hart. Néanmoins, je vous remercie de l'intérêt +que vous prenez à notre affaire, et soyez entièrement rassuré. +L'autre nuit, nous avons fait une série d'expériences décisives. +Rien qu'avec quelques grammes de cette substance, d'énormes +quartiers de roches de notre littoral ont été réduits en une +poussière impalpable.» + +L'explication s'appliquait évidemment aux détonations que j'avais +entendues. + +«Ainsi, mon cher collègue, continue l'ingénieur Serkö, je puis +vous affirmer que nous n'éprouverons aucun déboire. Les effets de +cet explosif dépassent tout ce qu'on peut imaginer. Il serait +assez puissant, avec une charge de plusieurs milliers de tonnes, +pour démolir notre sphéroïde et en disperser les morceaux dans +l'espace comme ceux de cette planète éclatée entre Mars et +Jupiter. Tenez pour certain qu'il est capable d'anéantir n'importe +quel navire à une distance qui défie les plus longues trajectoires +des projectiles actuels, et sur une zone dangereuse d'un bon +mille... Le point faible de l'invention est encore dans le réglage +du tir, lequel exige un temps assez long pour être modifié...» + +L'ingénieur Serkö s'arrête, -- comme un homme qui n'en veut pas +dire davantage, -- et il ajoute: + +«Donc, je finis ainsi que j'ai commencé, monsieur Hart. Résignez- +vous!... Acceptez cette nouvelle existence sans arrière-pensée!... +Rangez-vous aux tranquilles délices de cette vie souterraine!... +On y conserve sa santé, lorsqu'elle est bonne, on l'y rétablit, +quand elle est compromise... C'est ce qui est arrivé pour votre +compatriote!... Oui!... Résignez-vous à votre sort... C'est le +plus sage parti que vous puissiez prendre!» + +Et, là-dessus, ce donneur de bons conseils me quitte, après +m'avoir salué d'un geste amical, en homme dont les obligeantes +intentions méritent d'être appréciées. Mais, que d'ironie dans ses +paroles, dans ses regards, dans son attitude, et me sera-t-il +jamais permis de m'en venger?... + +Dans tous les cas, j'ai retenu de cet entretien que le réglage du +tir est assez compliqué. Il est donc probable que cette zone d'un +mille où les effets du Fulgurateur Roch sont terribles, n'est pas +facilement modifiable, et que, au-delà comme en deçà de cette +zone, un bâtiment est à l'abri de ses effets... Si je pouvais en +informer les intéressés!... + +-- _20 août._ -- Pendant deux jours, aucun incident à reproduire. +J'ai poussé mes promenades quotidiennes jusqu'aux extrêmes limites +de Back-Cup. Le soir, lorsque les lampes électriques illuminent la +longue perspective des arceaux, je ne puis me défendre d'une +impression quasi religieuse à contempler les merveilles naturelles +de cette caverne, devenue ma prison. D'ailleurs, je n'ai jamais +perdu l'espoir de découvrir, à travers les parois, quelque fissure +ignorée des pirates, par laquelle il me serait possible de +fuir!... Il est vrai... une fois dehors, il me faudrait attendre +qu'un navire passât en vue... Mon évasion serait vite connue à +Bee-Hive... Je ne tarderais pas à être repris... à moins que... +j'y pense... le canot... le canot de l'_Ebba_, qui est remisé au +fond de la crique... Si je parvenais à m'en emparer... à sortir +des passes... à me diriger vers Saint-Georges ou Hamilton...» + +Dans la soirée, -- il était neuf heures environ, -- je suis allé +m'étendre sur un tapis de sable, au pied de l'un des piliers, une +centaine de mètres à l'est du lagon. Peu d'instants après, des pas +d'abord, des voix ensuite, se sont fait entendre à courte +distance. + +Blotti de mon mieux derrière la base rocheuse du pilier, je prête +une oreille attentive... + +Ces voix, je les reconnais. Ce sont celles de Ker Karraje et de +l'ingénieur Serkö. Ces deux hommes se sont arrêtés et causent en +anglais, -- langue qui est généralement employée à Back-Cup. Il me +sera donc possible de comprendre ce qu'ils disent. + +Précisément, il est question de Thomas Roch, ou plutôt de son +Fulgurateur. + +«Dans huit jours, dit Ker Karraje, je compte prendre la mer avec +l'_Ebba_, et je rapporterai les diverses pièces, qui doivent être +achevées dans l'usine de la Virginie... + +-- Et lorsqu'elles seront en notre possession, répond l'ingénieur +Serkö, je m'occuperai d'en opérer ici le montage et d'établir les +châssis de lancement. Mais, auparavant, il est nécessaire de +procéder à un travail qui me paraît indispensable... + +-- Et qui consistera?... demande Ker Karraje. + +-- À percer la paroi de l'îlot. + +-- La percer?... + +-- Oh! rien qu'un couloir assez étroit pour ne donner passage qu'à +un seul homme, une sorte de boyau facile à obstruer, et dont +l'orifice extérieur sera dissimulé au milieu des roches. + +-- À quoi bon, Serkö?... + +-- J'ai souvent réfléchi à l'utilité d'avoir une communication +avec le dehors autrement que par le tunnel sous-marin... On ne +sait ce qui peut arriver dans l'avenir... + +-- Mais ces parois sont si épaisses et d'une substance si dure... +fait observer Ker Karraje. + +-- Avec quelques grains de l'explosif Roch, répond l'ingénieur +Serkö, je me charge de réduire la roche en si fine poussière qu'il +n'y aura plus qu'à souffler dessus!» + +On comprend de quel intérêt devait être pour moi ce sujet de +conversation. + +Voici qu'il était question d'ouvrir une communication, autre que +le tunnel, entre l'intérieur et l'extérieur de Back-Cup... Qui +sait s'il ne se présenterait pas quelque chance?... + +Or, au moment où je me faisais cette réflexion, Ker Karraje +répondait: + +«C'est entendu, Serkö, et s'il était nécessaire un jour de +défendre Back-Cup, empêcher qu'aucun navire pût en approcher... Il +faudrait, il est vrai, que notre retraite eut été découverte, soit +par hasard... soit par suite d'une dénonciation... + +-- Nous n'avons à craindre, répond l'ingénieur Serkö, ni hasard ni +dénonciation... + +-- De la part d'un de nos compagnons, non, sans doute, mais de la +part de ce Simon Hart... + +-- Lui! s'écrie l'ingénieur Serkö. C'est qu'alors il serait +parvenu à s'échapper... et l'on ne s'échappe pas de Back-Cup!... +D'ailleurs, je l'avoue, ce brave homme m'intéresse... C'est un +collègue, après tout, et j'ai toujours le soupçon qu'il en sait +plus qu'il ne dit sur l'invention de Thomas Roch... Je le +chapitrerai de telle sorte que nous finirons par nous entendre, +par causer physique, mécanique, balistique, comme une paire +d'amis... + +-- N'importe! reprend ce généreux et sensible comte d'Artigas. +Lorsque nous serons en possession du secret tout entier, mieux +vaudra se débarrasser de... + +-- Nous avons le temps, Ker Karraje...» «Si Dieu vous le laisse, +misérables!...» ai-je pensé, en comprimant mon coeur qui battait +avec violence. Et pourtant, sans une prochaine intervention de la +Providence, que pourrais-je espérer?... La conversation change +alors de cours, et Ker Karraje de faire cette observation: +«Maintenant que nous connaissons la composition de l'explosif, +Serkö, il faut à tout prix que Thomas Roch nous livre celle du +déflagrateur... + +-- En effet, réplique l'ingénieur Serkö, et je m'applique à l'y +décider. Par malheur, Thomas Roch refuse de discuter là-dessus. +D'ailleurs, il a déjà fabriqué quelques gouttes de ce déflagrateur +qui ont servi à essayer l'explosif, et il nous en fournira +lorsqu'il s'agira de percer le couloir... + +-- Mais... pour nos expéditions en mer... demanda Ker Karraje. + +-- Patience... nous finirons par avoir entre nos mains toutes les +foudres de son Fulgurateur... + +-- Es-tu sûr, Serkö?... + +-- Sûr... en y mettant le prix, Ker Karraje.» + +L'entretien se termina sur ces mots, puis les deux hommes +s'éloignent, sans m'avoir aperçu, -- très heureusement. Si +l'ingénieur Serkö a pris quelque peu la défense d'un collègue, le +comte d'Artigas me paraît animé d'intentions moins bienveillantes +à mon égard. Au moindre soupçon, on m'enverrait dans le lagon, et, +si je franchissais le tunnel, ce ne serait qu'à l'état de cadavre, +emporté par la mer descendante. + +-- _21 août._ -- Le lendemain, l'ingénieur Serkö est venu +reconnaître en quel endroit il conviendrait d'effectuer le +percement du couloir, de manière qu'au-dehors on ne pût soupçonner +son existence. Après de minutieuses recherches, il est décidé que +le percement s'effectuera dans la paroi du nord, à vingt mètres +avant les premières cellules de Bee-Hive. + +J'ai hâte que ce couloir soit achevé. Qui sait s'il ne servira pas +à ma fuite?... Ah! si j'avais su nager, peut-être aurais-je déjà +tenté de m'évader par le tunnel, puisque je connais exactement la +place de son orifice. Lors de la lutte dont le lagon a été le +théâtre, quand les eaux se sont dénivelées sous le dernier coup de +queue de la baleine, la partie supérieure de cet orifice s'est un +instant dégagée... Je l'ai vu... Eh bien, est-ce qu'il ne découvre +pas dans les grandes marées?... Aux époques de pleine et de +nouvelle lune, alors que la mer atteint son maximum de dépression +au-dessous du niveau moyen, il est possible que... Je m'en +assurerai! + +À quoi cette constatation pourra me servir, je l'ignore, mais je +ne dois rien négliger pour m'enfuir de Back-Cup. + +-- _29 août. _-- Ce matin, j'assiste au départ du tug. Il s'agit +sans doute de ce voyage à l'un des ports d'Amérique afin de +prendre livraison des engins qui doivent être fabriqués. + +Le comte d'Artigas s'entretient quelques instants avec l'ingénieur +Serkö, qui, paraît-il, ne doit point l'accompagner, et auquel il +me semble faire certaines recommandations dont je pourrais bien +être l'objet. Puis, après avoir mis le pied sur la plate-forme de +l'appareil, il descend à l'intérieur, suivi du capitaine Spade et +de l'équipage de l'_Ebba_. Dès que son panneau est refermé, le tug +s'enfonce sous les eaux, dont un léger bouillonnement trouble un +instant la surface. + +Les heures se passent, la journée s'achève. Puisque le tug n'est +pas revenu à son poste, j'en conclus qu'il va remorquer la +goélette pendant ce voyage... peut-être aussi détruire les navires +qui croisent sur ces parages?... + +Cependant, il est probable que l'absence de la goélette sera de +courte durée, car une huitaine de jours doivent suffire pour +l'aller et le retour. + +Du reste, l'_Ebba_ a chance d'être favorisée par le temps, si j'en +juge par le calme de l'atmosphère qui règne à l'intérieur de la +caverne. Nous sommes, d'ailleurs, dans la belle saison, étant +donné la latitude des Bermudes. Ah! si je pouvais trouver une +issue à travers les parois de ma prison!... + +XIII +À Dieu vat! + + +-- _Du 29 août au 10 septembre._ -- Treize jours se sont écoulés, +et l'_Ebba_ n'est pas encore de retour. N'est-elle donc pas +directement allée à la côte américaine?... S'est-elle attardée à +quelques pirateries au large de Back-Cup?... Il me semble, +cependant, que Ker Karraje ne devrait se préoccuper que de +rapporter les engins. Il est vrai, peut-être l'usine de la +Virginie n'avait-elle pas achevé leur fabrication?... + +Au surplus, l'ingénieur Serkö ne me paraît pas autrement pris +d'impatience. Il me fait toujours l'accueil que l'on sait, avec +son air bon enfant, auquel je n'ai point lieu de me fier, et pour +cause. Il affecte de s'informer de mon état de santé, m'engage à +la plus complète résignation, m'appelle Ali Baba, m'assure qu'il +n'existe pas à la surface de la terre un lieu plus enchanteur que +cette caverne des Mille et Une Nuits, que j'y suis nourri, +chauffé, logé, habillé, sans avoir à payer ni impôt ni taxe, et +que, même à Monaco, les habitants de cette heureuse principauté ne +jouissent pas d'une existence plus exempte de soucis... + +Quelquefois, devant ce verbiage ironique, je sens la rougeur me +monter au visage. La tentation me vient de sauter à la gorge de +cet impitoyable railleur, de l'étrangler en un tour de main... On +me tuera après... Et qu'importe?... Ne vaut-il pas mieux finir +ainsi que d'être condamné à vivre des années et des années dans +cet infâme milieu de Back-Cup?... + +Toutefois, la raison retrouve son empire et, finalement, je me +borne à hausser les épaules. + +Quant à Thomas Roch, c'est à peine si je l'ai aperçu pendant les +premiers jours qui ont suivi le départ de l'_Ebba_. Enfermé dans +son laboratoire, il s'occupe sans cesse de ses manipulations +multiples. À supposer qu'il utilise toutes les substances mises à +sa disposition, il aura de quoi faire sauter Back-Cup et les +Bermudes avec! + +Je me rattache toujours à l'espoir qu'il ne consentira jamais à +livrer la composition du déflagrateur, et que les efforts de +l'ingénieur Serkö n'aboutiront point à lui acheter ce dernier +secret... Cet espoir ne sera-t-il pas déçu?... + +-- _13 septembre._ -- Aujourd'hui, de mes yeux, j'ai pu constater +la puissance de l'explosif et observer, en même temps, de quelle +façon s'emploie le déflagrateur. + +Dans la matinée, les hommes ont commencé le percement de la paroi +à l'endroit préalablement choisi pour établir la communication +avec la base extérieure de l'îlot. + +Sous la direction de l'ingénieur, les travailleurs ont débuté en +attaquant le pied de la muraille, dont le calcaire, extrêmement +dur, pourrait être comparé au granit. C'est avec le pic, manié par +des bras vigoureux, que furent portés les premiers coups. À +n'employer que cet instrument, le travail eût été très long et +très pénible, puisque la paroi ne mesure pas moins de vingt à +vingt-cinq mètres d'épaisseur en cette partie du soubassement de +Back-Cup. Mais, grâce au Fulgurateur Roch, il sera possible +d'achever ce travail en un assez court délai. + +Ce que j'ai vu est bien pour me stupéfier. Le désagrégement de la +paroi que le pic n'entamait pas sans grande dépense de force, +s'est opéré avec une facilité vraiment extraordinaire. + +Oui! quelques grammes de cet explosif suffisent à broyer la masse +rocheuse, à l'émietter, à la réduire en une poussière presque +impalpable que le moindre souffle disperse comme une vapeur! Oui! +-- je le répète, -- cinq à dix grammes, dont l'explosion produit +une excavation d'un mètre cube, avec un bruit sec que l'on peut +comparer à la détonation d'une pièce d'artillerie, due au +formidable ébranlement des couches d'air. + +La première fois qu'on s'est servi de cet explosif, bien qu'il fût +employé à une si minuscule dose, plusieurs des hommes, qui se +trouvaient trop rapprochés de la paroi, furent renversés. Deux se +relevèrent blessés grièvement, et l'ingénieur Serkö lui-même, qui +avait été rejeté à quelques pas, ne s'en tira pas sans de rudes +contusions. + +Voici comment on opère avec cette substance, dont la force +brisante dépasse tout ce qu'on a inventé jusqu'à ce jour: + +Un trou, long de cinq centimètres sur une section de dix +millimètres, est préalablement percé en sens oblique dans la +roche. Quelques grammes de l'explosif y sont introduits, et il +n'est même pas nécessaire d'obstruer le trou au moyen d'une +bourre. + +Alors intervient Thomas Roch. Sa main tient un petit étui de +verre, contenant un liquide bleuâtre, d'apparence huileuse, et +très prompt à se coaguler dès qu'il subit le contact de l'air. + +Il en verse une goutte à l'orifice du trou, puis se retire sans +trop de hâte. Il faut, en effet, un certain temps, -- trente-cinq +secondes environ, -- pour que la combinaison du déflagrateur et de +l'explosif se produise. Et alors, quand elle est faite, la +puissance de désagrégement est telle, -- j'y insiste, -- qu'on +peut la croire illimitée, et, en tout cas, des milliers de fois +supérieure à celle des centaines d'explosifs actuellement connus. + +Dans ces conditions, on le conçoit, le percement de cette épaisse +et dure paroi sera achevé en une huitaine de jours. + +-- _19 septembre. _-- Depuis quelque temps, j'ai observé que le +phénomène du flux et du reflux, qui se manifeste très sensiblement +à travers le tunnel sous-marin, produit des courants en sens +contraire, deux fois par vingt-quatre heures. Il n'est donc pas +douteux qu'un objet flottant, jeté à la surface du lagon, serait +entraîné au-dehors par le jusant, si l'orifice du tunnel +découvrait à sa partie supérieure. Or ce découvrement n'arrive-t- +il pas au plus bas étiage des marées d'équinoxe?... Je vais +pouvoir m'en assurer, puisque nous sommes précisément à cette +époque. Après-demain, c'est le 21 septembre, et aujourd'hui, 19, +j'ai déjà vu se dessiner le sommet de la courbure au-dessus de +l'eau à mer basse. + +Eh bien, si je ne puis moi-même tenter le passage du tunnel, est- +ce qu'une bouteille, jetée à la surface du lagon, n'aurait pas +quelque chance de passer pendant les dernières minutes du +jusant?... Et pourquoi un hasard, -- hasard ultra-providentiel, +j'en conviens, -- ne ferait-il pas que cette bouteille fût +recueillie par un navire au large de Back-Cup?... Pourquoi même +les courants ne la jetteraient-ils pas sur une des plages des +Bermudes?... Et si cette bouteille contenait une notice... + +Telle est l'idée qui me travaille l'esprit. Puis les objections se +présentent, -- celle-ci entre autres: c'est qu'une bouteille +risque de se briser soit en traversant le tunnel, soit en heurtant +les récifs extérieurs avant d'avoir atteint le large... Oui... +mais si elle était remplacée par un baril, hermétiquement fermé, +un tonnelet semblable à ceux qui soutiennent les filets de pêche, +ce baril ne serait pas exposé aux mêmes chances de bris que la +fragile bouteille et pourrait gagner la pleine mer... + +-- _20 septembre. _-- Ce soir, je suis entré inaperçu dans l'un +des magasins où sont entassés divers objets provenant du pillage +des navires, et j'ai pu me procurer un tonnelet très convenable +pour ma tentative. + +Après avoir caché ce tonnelet sous mon vêtement, je retourne à +Bee-Hive et je rentre dans ma cellule. Puis, sans perdre un +instant, je me mets à l'oeuvre. Papier, encre, plume, rien ne me +manque, puisque voilà trois mois que j'ai pu prendre les notes +quotidiennes qui sont consignées en ce récit. + +Je trace sur une feuille les lignes suivantes: «Depuis le 19 juin, +après un double enlèvement opéré le 15 du même mois, Thomas Roch +et son gardien Gaydon, ou plutôt l'ingénieur français Simon Hart, +qui occupaient le pavillon 17, à Healthful-House, près New-Berne, +Caroline du Nord, États-Unis d'Amérique, ont été conduits à bord +de la goélette _Ebba_, appartenant au comte d'Artigas. Tous deux, +actuellement, sont enfermés à l'intérieur d'une caverne, qui sert +de retraite au susdit comte d'Artigas, de son vrai nom Ker +Karraje, le pirate qui exerçait autrefois sur les parages de +l'Ouest-Pacifique, et à la centaine d'hommes dont se compose la +bande de ce redoutable malfaiteur. Lorsqu'il aura en sa possession +le Fulgurateur Roch, d'une puissance pour ainsi dire sans limites, +Ker Karraje pourra continuer ses actes de piraterie dans des +conditions où l'impunité de ses crimes lui sera plus assurée. + +«Ainsi il est urgent que les États intéressés détruisent son +repaire dans le plus bref délai. + +«La caverne où s'est réfugié le pirate Ker Karraje est ménagée à +l'intérieur de l'îlot de Back-Cup, qui est à tort considéré comme +un volcan en éruption. Situé à l'extrémité ouest de l'archipel des +Bermudes, défendu par des récifs à l'est, il est d'abord franc au +sud, à l'ouest et au nord. + +«Quant à la communication entre le dehors et le dedans, elle n'est +encore possible que par un tunnel, qui s'ouvre à quelques mètres +au-dessous de la surface moyenne des eaux, au fond d'une étroite +passe à l'ouest. Aussi, pour pénétrer à l'intérieur de Back-Cup, +est-il nécessaire d'avoir un appareil sous-marin -- du moins tant +que ne sera pas achevé le couloir que l'on est en train de percer +dans la partie nord-ouest. + +«Le pirate Ker Karraje dispose d'un appareil de ce genre, -- +celui-là même que le comte d'Artigas avait fait construire et qui +est censé avoir péri, pendant ses expériences, dans la baie de +Charleston. Ce tug s'emploie non seulement aux entrées et aux +sorties par le tunnel, mais aussi à remorquer la goélette comme à +attaquer les navires de commerce qui fréquentent les parages des +Bermudes. + +«Cette goélette, l'_Ebba_, bien connue sur le littoral de l'Ouest- +Amérique, a pour unique port d'attache une petite crique, abritée +derrière un entassement de roches, invisible du large, et située à +l'ouest de l'îlot. + +«Ce qu'il convient de faire, avant d'opérer un débarquement sur +Back-Cup et de préférence sur la partie de l'ouest, où s'étaient +installés autrefois les pêcheurs bermudiens, c'est d'ouvrir une +brèche dans sa paroi avec les plus puissants projectiles à la +mélinite. Après le débarquement, cette brèche permettra de +pénétrer à l'intérieur de Back-Cup. + +«Il faut aussi prévoir le cas où le Fulgurateur Roch serait en +mesure de fonctionner. Il serait possible que Ker Karraje, surpris +par une attaque, cherchât à l'employer pour défendre Back-Cup. +Qu'on le sache bien, si sa puissance destructive dépasse tout ce +qu'on a imaginé jusqu'à ce jour, elle ne s'étend que sur une zone +de dix-sept à dix-huit cents mètres. Quant à la distance de cette +zone dangereuse, elle est variable; mais le réglage du tir une +fois établi est très long à modifier, et un navire qui aurait +dépassé ladite zone pourrait s'approcher impunément de l'îlot. + +«Ce document est écrit aujourd'hui, 20 septembre, huit heures du +soir, et signé de mon nom. «Ingénieur SIMON HART.» + +Tel est le libellé de la notice que je viens de rédiger. Elle dit +tout ce qu'il y avait à dire au sujet de l'îlot, dont le gisement +exact est porté sur les cartes modernes, comme au sujet de la +défense de Back-Cup, que Ker Karraje tentera peut-être +d'organiser, et de l'importance qu'il y a d'agir sans retard. J'y +ai joint un plan de la caverne, indiquant sa configuration +interne, l'emplacement du lagon, les dispositions de Bee-Hive, les +places qu'occupent l'habitation de Ker Karraje, ma cellule, le +laboratoire de Thomas Roch. Mais il faut que cette notice soit +recueillie, et le sera-t-elle jamais?... + +Enfin, après avoir enveloppé ce document d'un fort morceau de +toile goudronnée, je le place dans le tonnelet, cerclé de fer, qui +mesure environ quinze centimètres de long sur huit centimètres de +large. Il est parfaitement étanche, ainsi que je m'en suis assuré, +et en état de résister aux chocs, soit pendant la traversée du +tunnel, soit contre les récifs du dehors. + +Il est vrai, au lieu d'arriver en mains sûres, ne court-il pas le +risque d'être lancé par le reflux sur les roches de l'îlot, d'être +trouvé par l'équipage de l'_Ebba_, lorsque la goélette se rend au +fond de la crique?... Si ce document tombe en la possession de Ker +Karraje, signé de mon nom, révélant le sien, je n'aurai plus à me +préoccuper des moyens de fuir Back-Cup, et mon sort sera vite +réglé. + +La nuit est venue. On devine si je l'ai attendue avec une +fiévreuse impatience! D'après mes calculs, basés sur des +observations précédentes, l'étale de la mer basse doit se produire +à huit heures quarante-cinq. À ce moment, la partie supérieure de +l'orifice découvrira de cinquante centimètres à peu près. La +hauteur entre la surface des eaux et la voûte du tunnel sera plus +que suffisante pour le passage du tonnelet. Je compte, d'ailleurs, +l'envoyer une demi-heure avant l'étale, afin que le jusant, qui se +propagera encore du dedans au-dehors, puisse l'entraîner. + +Vers huit heures, au milieu de la pénombre, je quitte ma cellule. +Personne sur les berges. Je me dirige vers la paroi dans laquelle +est percé le tunnel. À la clarté de la dernière lampe électrique +allumée de ce côté, je vois l'orifice arrondir son arc supérieur +au-dessus des eaux, et le courant prendre cette direction. + +Après être descendu sur les roches jusqu'au niveau du lagon, je +lance le tonnelet, qui renferme la précieuse notice, et, avec +elle, tout mon espoir: + +«À Dieu vat, ai-je répété, à Dieu vat! comme disent nos marins +français.» + +Le petit baril, d'abord stationnaire, revient vers la berge sous +l'action d'un remous. Il me faut le repousser avec force, afin que +le reflux le saisisse... + +C'est fait, et, en moins de vingt secondes, il a disparu à travers +le tunnel... + +-- Oui!... À Dieu vat!... Que le Ciel te conduise, mon petit +tonnelet!... Qu'il protège tous ceux que Ker Karraje menace, et +puisse cette bande de pirates ne pas échapper aux châtiments de la +justice humaine! + +XIV +Le _Sword_ aux prises avec le tug + + +Toute cette nuit sans sommeil, j'ai suivi ce tonnelet par la +pensée. Que de fois il m'a semblé le voir se heurter aux roches, +accoster la crique, s'arrêter dans quelque excavation... Une sueur +froide me courait de la tête aux pieds... Enfin, le tunnel est +franchi... le tonnelet s'engage à travers la passe... le jusant le +conduit en pleine mer... Grand Dieu! si le flot allait le ramener +à l'entrée, puis à l'intérieur de Back-Cup... si, le jour venu, je +l'apercevais... + +Levé dès les premières lueurs de l'aube, je m'achemine vers la +grève... + +Aucun objet ne flotte sur les eaux tranquilles du lagon. + +Les jours suivants, on a continué le travail de percement du +couloir dans les conditions que l'on sait. L'ingénieur Serkö fait +sauter la dernière roche à quatre heures de l'après-midi du 23 +septembre. La communication est établie, -- rien qu'un étroit +boyau, où il faut se courber, mais cela suffit. À l'extérieur, son +orifice se perd au milieu des éboulis du littoral, et il serait +facile de l'obstruer, si cette mesure devenait nécessaire. + +Il va sans dire qu'à partir de ce jour ce couloir va être +sévèrement gardé. Personne, sans autorisation, ne pourra y passer +ni pour pénétrer dans la caverne ni pour en sortir... Donc, +impossible de s'échapper par là... + +-- _25 septembre. _-- Aujourd'hui, dans la matinée, le tug est +remonté des profondeurs du lagon à sa surface. Le comte d'Artigas, +le capitaine Spade, l'équipage de la goélette accostent la jetée. +On procède au débarquement des marchandises rapportées par +l'_Ebba_. J'aperçois un certain nombre de ballots pour le +ravitaillement de Back-Cup, des caisses de viandes et de +conserves, des fûts de vin et d'eau-de-vie, -- en outre, plusieurs +colis destinés à Thomas Roch. En même temps, les hommes mettent à +terre les diverses pièces des engins qui affectent la forme +discoïde. + +Thomas Roch assiste à cette opération. Son oeil brille d'un feu +extraordinaire. Après avoir saisi une de ces pièces, il l'examine, +il hoche la tête en signe de satisfaction. J'observe que sa joie +n'éclate point en propos incohérents, qu'il n'a plus rien en lui +de l'ancien pensionnaire de Healthful-House. J'en viens même à me +demander si cette folie partielle, que l'on croyait incurable, +n'est pas radicalement guérie?... + +Enfin, Thomas Roch s'embarque dans le canot affecté au service du +lagon, et l'ingénieur Serkö l'accompagne à son laboratoire. En une +heure, toute la cargaison du tug a été transportée sur l'autre +rive. + +Quant à Ker Karraje, il n'a échangé que quelques mots avec +l'ingénieur Serkö. Plus tard, tous deux se sont rencontrés dans +l'après-midi, et ont conversé longuement en se promenant devant +Bee-Hive. + +L'entretien terminé, ils se dirigent vers le couloir, et y +pénètrent, suivis du capitaine Spade. Que ne puis-je m'y +introduire derrière eux!... Que ne puis-je aller respirer, ne fût- +ce qu'un instant, cet air vivifiant de l'Atlantique, dont Back-Cup +ne reçoit, pour ainsi dire, que les souffles épuisés!... + +-- _Du 26 septembre au 10 octobre_. -- Quinze jours viennent de +s'écouler. Sous la direction de l'ingénieur Serkö et de Thomas +Roch, on a travaillé à l'ajustement des engins. Puis, on s'est +occupé du montage des supports de lancement. Ce sont de simples +chevalets, munis d'augets, dont l'inclinaison est variable, et +qu'il sera facile d'installer à bord de l'_Ebba_ ou même sur la +plate-forme du tug maintenu à fleur d'eau. + +Ainsi donc, Ker Karraje va être maître des océans rien qu'avec sa +goélette!... Aucun navire de guerre ne pourra traverser la zone +dangereuse et l'_Ebba _se tiendra hors de portée de ses +projectiles!... Ah! si du moins ma notice avait été recueillie... +si l'on connaissait ce repaire de Back-Cup!... On saurait bien, +sinon le détruire, du moins empêcher son ravitaillement... + +-- _20 octobre._ -- À mon extrême surprise, ce matin, je n'ai plus +aperçu le tug à son poste habituel. Je me rappelle que, la veille, +on a renouvelé les éléments de ses piles; mais je pensais que +c'était pour les avoir en état. S'il est parti, à présent que le +nouveau couloir est praticable, c'est qu'il s'agit de quelque +expédition sur ces parages. En effet, rien ne manque plus à Back- +Cup des pièces et substances nécessaires à Thomas Roch. + +Cependant, nous voici dans la saison de l'équinoxe. La mer des +Bermudes est troublée par de fréquentes tempêtes. + +Les rafales s'y déchaînent avec une effroyable turbulence. Cela se +sent aux violents coups d'air, qui s'engouffrent par le cratère de +Back-Cup, aux tourbillonnantes vapeurs mêlées de pluie dont +s'emplit la vaste caverne, et aussi à l'agitation des eaux du +lagon, qui balaient de leurs embruns les roches des berges. + +Mais est-il certain que la goélette ait quitté la crique de Back- +Cup?... N'est-elle pas d'un trop faible gabarit, -- même avec +l'aide de son remorqueur, -- pour affronter des mers si +mauvaises?... + +D'autre part, comment admettre que le tug, bien qu'il ne doive +rien craindre de la houle, puisqu'il retrouve les eaux calmes à +quelques mètres au-dessous de leur surface, ait entrepris un +voyage sans accompagner la goélette?... + +Je ne sais à quelle cause attribuer ce départ de l'appareil sous- +marin, -- départ qui va se prolonger, car il n'est pas revenu dans +la journée. + +Cette fois, l'ingénieur Serkö est resté à Back-Cup. Seuls Ker +Karraje, le capitaine Spade, les équipages du tug et de l'_Ebba_ +ont quitté l'îlot... + +L'existence se continue dans son habituelle et affadissante +monotonie, au milieu de cette colonie d'emmurés. Je passe des +heures entières au fond de mon alvéole, méditant, espérant, +désespérant, me rattachant, par un lien qui s'affaiblit chaque +jour, à ce tonnelet abandonné au caprice des courants, -- et +rédigeant ces notes, qui ne me survivront probablement pas... + +Thomas Roch est constamment occupé dans son laboratoire -- à la +fabrication de son déflagrateur. Je suis toujours féru de cette +idée qu'il ne voudra vendre à aucun prix la composition de ce +liquide... Mais je sais aussi qu'il n'hésiterait pas à mettre son +invention au service de Ker Karraje. + +Je rencontre souvent l'ingénieur Serkö, alors que mes promenades +m'amènent aux environs de Bee-Hive. Cet homme se montre chaque +fois disposé à s'entretenir avec moi... sur le ton d'une +impertinente légèreté, il est vrai. + +Nous causons de choses et d'autres, -- rarement de ma situation, à +propos de laquelle il est inutile de récriminer, ce qui +m'attirerait de nouvelles railleries. + +-- _22 octobre. _-- Aujourd'hui, j'ai cru devoir demander à +l'ingénieur Serkö si la goélette avait repris la mer avec le tug. + +«Oui, monsieur Simon Hart, répondit-il, et, quoique le temps soit +détestable au large, de vrais coups de chien, n'ayez point de +crainte pour notre chère _Ebba!_... + +-- Est-ce que son absence doit se prolonger?... + +-- Nous l'attendons sous quarante-huit heures... C'est le dernier +voyage que le comte d'Artigas s'est décidé à entreprendre avant +que les tempêtes de l'hiver aient rendu ces parages absolument +impraticables. + +-- Voyage d'agrément... ou d'affaires?...» ai-je répliqué. +L'ingénieur Serkö me répond en souriant: «Voyage d'affaires, +monsieur Hart, voyage d'affaires! À l'heure qu'il est, nos engins +sont achevés, et, le beau temps revenu, nous n'aurons plus qu'à +reprendre l'offensive... + +-- Contre de malheureux navires... + +-- Aussi malheureux... que richement chargés! + +-- Actes de piraterie dont l'impunité ne vous sera pas toujours +assurée, je l'espère! me suis-je écrié. + +-- Calmez-vous, mon cher collègue, calmez-vous!... Vous le savez +de reste, personne ne découvrira jamais notre retraite de Back- +Cup, personne ne pourra jamais en dévoiler le secret!... Et +d'ailleurs, avec ces engins d'un si facile maniement et d'une +puissance si terrible, il nous serait facile d'anéantir tout +navire qui passerait dans un certain rayon de l'îlot... + +-- À la condition, ai-je dit, que Thomas Roch vous ait vendu la +composition de son déflagrateur comme il vous a vendu celle de son +Fulgurateur... + +-- Cela est fait, monsieur Hart, et je dois vous enlever toute +inquiétude à cet égard.» + +De cette réponse catégorique, j'aurais dû conclure que le malheur +est consommé, si, à l'intonation hésitante de sa voix, je n'avais +senti une fois de plus qu'il ne fallait pas s'en rapporter aux +paroles de l'ingénieur Serkö. + +-- _25 octobre._ -- L'effrayante aventure à laquelle je viens +d'être mêlé, et comment n'y ai-je pas laissé la vie!... C'est +miracle que je puisse aujourd'hui reprendre le cours de ces notes +interrompu pendant quarante-huit heures!... Avec un peu plus de +bonne chance, j'eusse été délivré!... Je serais présentement dans +un des ports des Bermudes, Saint-Georges ou Hamilton... Les +mystères de Back-Cup seraient dévoilés... La goélette, signalée à +toutes les nations, ne pourrait se montrer dans aucun port. Le +ravitaillement de Back-Cup deviendrait impossible... Les bandits +de Ker Karraje seraient condamnés à y mourir de faim!... + +Voici ce qui s'est passé: + +Le soir du 23 octobre, vers huit heures, j'avais quitté ma cellule +dans un indéfinissable état de nervosité, comme si j'eusse éprouvé +le pressentiment de quelque événement grave et prochain. En vain +avais-je voulu demander un peu de calme au sommeil. Désespérant de +dormir, j'étais sorti. + +Au-dehors de Back-Cup, il devait faire très mauvais temps. Les +rafales pénétraient à travers le cratère et soulevaient une sorte +de houle à la surface du lagon. + +Je me dirigeai du côté de la berge de Bee-Hive. + +Personne, à cette heure. Température assez basse, atmosphère +humide. Tous les frelons de la ruche étaient blottis au fond de +leurs alvéoles. + +Un homme gardait l'orifice du couloir, bien que, par surcroît de +précaution, ce couloir fût obstrué à son issue sur le littoral. De +la place qu'il occupait, cet homme ne pouvait apercevoir les +berges. Au surplus, je ne vis que deux lampes allumées au-dessus +de la rive droite et de la rive gauche du lagon, en sorte qu'une +profonde obscurité régnait sous la forêt de piliers. + +J'allais ainsi au milieu de l'ombre, lorsque quelqu'un vint à +passer près de moi. + +Je reconnus Thomas Roch. + +Thomas Roch marchait lentement, absorbé dans ses réflexions comme +d'habitude, l'imagination toujours tendue, l'esprit toujours en +travail. + +Ne s'offrait-il pas là une occasion favorable de lui parler, de +l'instruire de ce que vraisemblablement il ne savait pas... Il +ignore... il doit ignorer en quelles mains est tombée sa +personne... Il ne peut se douter que le comte d'Artigas n'est +autre que le pirate Ker Karraje... Il ne soupçonne pas à quel +bandit il a livré une partie de son invention... Il faut lui +apprendre que des millions qui l'ont payée il n'aura jamais la +jouissance... Pas plus que moi, il n'aura la liberté de quitter +cette prison de Back-Cup... Oui!... Je ferai appel à ses +sentiments d'humanité, aux malheurs dont il sera responsable, s'il +ne garde pas ses derniers secrets... + +J'en étais là de mes réflexions, lorsque je me sentis vivement +saisir par-derrière. + +Deux hommes me tenaient les bras, et un troisième se dressa devant +moi. + +Je voulus appeler. + +«Pas un cri! me dit cet homme qui s'exprimait en anglais. N'êtes- +vous pas Simon Hart?... + +-- Comment savez-vous?... + +-- Je vous ai vu sortir de votre cellule... + +-- Qui êtes-vous donc?... + +-- Le lieutenant Davon, de la marine britannique, officier à bord +du _Standard_, en station aux Bermudes.» Il me fut impossible de +répondre, tant j'étais suffoqué par l'émotion. + +«Nous venons vous arracher des mains de Ker Karraje, et enlever +avec vous l'inventeur français Thomas Roch... ajoute le lieutenant +Davon. + +-- Thomas Roch!... ai-je balbutié. + +-- Oui... Le document, signé de votre nom, a été recueilli sur une +grève de Saint-Georges... + +-- Dans un tonnelet, lieutenant Davon... un tonnelet que j'ai +lancé sur les eaux de ce lagon... + +-- Et qui contenait, répondit l'officier, la notice par laquelle +nous avons appris que l'îlot de Back-Cup servait de refuge à Ker +Karraje et à sa bande... Ker Karraje, ce faux comte d'Artigas, +l'auteur du double enlèvement de Healthful-House... + +-- Ah! lieutenant Davon... + +-- Maintenant, pas un instant à perdre... Il faut profiter de +l'obscurité... + +-- Un seul mot, lieutenant Davon... Comment avez-vous pu pénétrer +à l'intérieur de Back-Cup?... + +-- Au moyen du bateau sous-marin le _Sword_, qui, depuis six mois, +était en expérience à Saint-Georges... + +-- Un bateau sous-marin?... + +-- Oui... il nous attend au pied de ces roches. + +-- Là... là!... ai-je répété. + +-- Monsieur Hart, où est le tug de Ker Karraje?... + +-- Parti depuis trois semaines... + +-- Ker Karraje n'est pas à Back-Cup?... + +-- Non... mais nous l'attendons d'un jour et même d'une heure à +l'autre... + +-- Qu'importe! répondit le lieutenant Davon. Ce n'est pas de Ker +Karraje qu'il s'agit... c'est Thomas Roch que nous avons mission +d'enlever... avec vous, monsieur Hart... Le _Sword _ne quittera +pas le lagon, sans que vous soyez tous deux à bord!... S'il ne +reparaissait pas à Saint-Georges, cela signifierait que j'aurais +échoué... et on recommencerait... + +-- Où est le _Sword_, lieutenant?... + +-- De ce côté... dans l'ombre de la grève, où l'on ne peut +l'apercevoir. Grâce à vos indications, mon équipage et moi, nous +avons reconnu l'entrée du tunnel sous-marin. Le _Sword _l'a +heureusement franchi... Il y a dix minutes qu'il est remonté à la +surface du lagon... Deux de mes hommes m'ont accompagné sur cette +berge... Je vous ai vu sortir de la cellule indiquée sur votre +plan... Savez-vous où est à présent Thomas Roch?... + +-- À quelques pas d'ici... Il vient de passer et se dirigeait vers +son laboratoire... + +-- Dieu soit béni, monsieur Hart! + +-- Oui!... qu'il le soit, lieutenant Davon!» Le lieutenant, les +deux hommes et moi, nous prîmes le sentier qui contourne le lagon. +À peine fûmes-nous éloignés d'une dizaine de mètres que j'aperçus +Thomas Roch. Se jeter sur lui, le bâillonner avant qu'il eût pu +pousser un cri, l'attacher avant qu'il eût pu faire un mouvement, +le transporter à l'endroit où était amarré le _Sword_, cela +s'accomplit en moins d'une minute. Ce _Sword_ était une +embarcation submersible d'une douzaine de tonneaux seulement, -- +par conséquent, de dimensions et de puissance très inférieures à +celles du tug. Deux dynamos, actionnées par des accumulateurs, qui +avaient été chargés douze heures auparavant dans le port de Saint- +Georges, imprimaient le mouvement à son hélice. Mais, quel qu'il +fût, ce _Sword_ devait suffire à nous sortir de notre prison, à +nous rendre la liberté, -- cette liberté à laquelle je ne croyais +plus!... Enfin, Thomas Roch allait être arraché des mains de Ker +Karraje et de l'ingénieur Serkö... Ces coquins ne pourraient +utiliser son invention... Et rien n'empêcherait des navires +d'approcher de l'îlot, d'opérer un débarquement, de forcer +l'entrée du couloir, de s'emparer des pirates!... + +Nous n'avions rencontré personne pendant que les deux hommes +transportaient Thomas Roch. Nous sommes descendus tous à +l'intérieur du _Sword_... Le panneau supérieur s'est fermé... les +compartiments à eau se sont remplis... le _Sword_ s'est immergé... +Nous étions sauvés... + +Le _Sword_, divisé en trois sections par des cloisons étanches, +était aménagé de la sorte. La première section, contenant les +accumulateurs et la machinerie, s'étendait depuis le maître-bau +jusqu'à l'arrière. La seconde, celle du pilote, occupait le milieu +de l'embarcation, surmontée d'un périscope à verres lenticulaires, +d'où partaient les rayons d'un fanal électrique qui permettait de +se diriger sous les eaux. La troisième était à l'avant, et c'est +là que Thomas Roch et moi, nous avions été renfermés. + +Il va sans dire que mon compagnon, s'il avait été délivré du +bâillon qui l'étouffait, n'était pas dégagé de ses liens, et je +doutais qu'il eût conscience de ce qui se passait... + +Mais nous avions hâte de partir, avec l'espoir d'être à Saint- +Georges cette nuit même, si aucun obstacle ne nous arrêtait... + +Après avoir poussé la porte de la cloison, je rejoignis le +lieutenant Davon dans le second compartiment, près de l'homme +préposé à la manoeuvre du gouvernail. + +Dans celui de l'arrière, trois autres hommes, y compris le +mécanicien, attendaient les ordres du lieutenant pour mettre le +propulseur en mouvement. + +«Lieutenant Davon, dis-je alors, je pense qu'il n'y a aucun +inconvénient à laisser Thomas Roch seul... Si je puis vous être +utile pour gagner l'orifice du tunnel... + +-- Oui... restez près de moi, monsieur Hart.» Il était alors huit +heures trente-sept -- exactement. Les rayons électriques, projetés +à travers le périscope, éclairaient d'une vague lueur les couches +dans lesquelles se maintenait le _Sword_. À partir de la berge +près de laquelle il stationnait, il serait nécessaire de traverser +le lagon sur toute sa longueur. Trouver l'orifice du tunnel serait +certainement une difficulté, non insurmontable. Dût-on longer +l'accore des rives, il était impossible qu'on ne le découvrît pas, +même en un temps relativement court. Puis, le tunnel franchi à +petite vitesse, en évitant de heurter ses parois, le _Sword_ +remonterait à la surface de la mer et ferait route sur Saint- +Georges. + +«À quelle profondeur sommes-nous?... demandai-je au lieutenant. + +-- À quatre mètres cinquante. + +-- Il n'est pas nécessaire de s'immerger davantage, répondis-je. +D'après ce que j'ai observé pendant la grande marée d'équinoxe, +nous devons être dans l'axe du tunnel. + +-- _All right!_» répondit le lieutenant. Oui! _All right_, et il +me semblait que la Providence prononçait ces mots par la bouche de +l'officier... De fait, elle n'aurait pu choisir un meilleur agent +de ses volontés! J'ai regardé le lieutenant à la lueur du fanal. +C'est un homme de trente ans, froid, flegmatique, la physionomie +résolue, -- l'officier anglais dans toute son impassibilité +native, -- pas plus ému qu'il ne l'eût été à bord du Standard, +opérant avec un extraordinaire sang-froid, je dirais même avec la +précision d'une machine. + +«En traversant le tunnel, me dit-il, j'ai estimé sa longueur à une +quarantaine de mètres... + +-- Oui... d'une extrémité à l'autre, lieutenant Davon... une +quarantaine de mètres.» + +Et, en effet, ce chiffre devait être exact, puisque le couloir +percé au niveau du littoral ne mesurait que trente mètres environ. + +Ordre fut donné au mécanicien d'actionner l'hélice. Le _Sword_ +avança avec une extrême lenteur, par crainte de collision contre +la berge. + +Parfois il s'en approchait assez pour qu'une masse noirâtre +s'estompât au fond du fuseau lumineux projeté par le fanal. Un +coup de barre rectifiait alors la direction. Mais si la conduite +d'un bateau sous-marin est déjà difficile en pleine mer, combien +davantage sous les eaux de ce lagon! + +Après cinq minutes de marche, le _Sword_, dont la plongée était +maintenue entre quatre et cinq mètres, n'avait pas encore atteint +l'orifice du tunnel. + +En ce moment, je dis: «Lieutenant Davon, peut-être serait-il sage +de revenir à la surface, afin de mieux reconnaître la paroi où se +trouve l'orifice?... + +-- C'est mon avis, monsieur Hart, si vous pouvez l'indiquer +exactement... + +-- Je le puis. + +-- Bien.» + +Par prudence, le courant du fanal fut interrompu, le milieu +liquide redevint obscur. Sur l'ordre qu'il reçut, le mécanicien +mit les pompes en fonction, et le _Sword_, délesté, remonta peu à +peu à la surface du lagon. + +Je restai à ma place, afin de relever la position à travers les +lentilles du périscope. + +Enfin, le _Sword _arrêta son mouvement ascensionnel, émergeant +d'un pied au plus. + +De ce côté, éclairé par la lampe de la berge, je reconnus Bee- +Hive. + +«Votre avis!... me demanda le lieutenant Davon. + +-- Nous sommes trop au nord... L'orifice est dans l'ouest de la +caverne. + +-- Il n'y a personne sur les berges?... + +-- Personne. + +-- C'est au mieux, monsieur Hart. Nous allons rester à fleur +d'eau. Puis, lorsque le _Sword_, sur votre indication, sera devant +la paroi, il se laissera couler...» + +C'était le meilleur parti à prendre, et le pilote mit le _Sword +_dans l'axe même du tunnel, après l'avoir éloigné de la berge dont +il l'avait trop rapproché. La barre fut redressée légèrement, et, +poussé par son hélice, l'appareil se mit en bonne direction. + +Lorsque nous n'étions plus qu'à une dizaine de mètres, je +commandai de stopper. Dès que le courant fut interrompu, le _Sword +_s'arrêta, ouvrit ses prises d'eau, remplit ses réservoirs, +s'enfonça avec lenteur. + +Alors le fanal du périscope fut remis en activité, et, désignant +dans la partie sombre de la paroi une sorte de cercle noir qui ne +réfléchissait pas les rayons du fanal: + +«Là... là... le tunnel!» m'écriai-je. + +N'était-ce pas la porte par laquelle j'allais m'échapper de cette +prison?... N'était-ce pas la liberté qui m'attendait au large?... + +Le _Sword_ se mut en douceur vers l'orifice... + +Ah!... l'horrible malchance, et comment avais-je pu résister à ce +coup?... Comment mon coeur ne s'était-il pas brisé?... + +Une vague lueur apparaissait à travers les profondeurs du tunnel, +moins de vingt mètres en avant. Cette lumière, qui s'avançait sur +nous, ne pouvait être que la lumière projetée par le look-out du +bateau sous-marin de Ker Karraje. + +«Le tug!... ai-je crié. Lieutenant... voici le tug qui rentre à +Back-Cup!... + +-- Machine arrière!» ordonna le lieutenant Davon. Et le _Sword_ +recula au moment où il allait s'engager à travers le tunnel. Peut- +être une chance nous restait-elle d'échapper, car d'une main +rapide, le lieutenant avait éteint notre fanal, et il était +possible que ni le capitaine Spade ni aucun de ses compagnons +n'eussent aperçu le _Sword_... Peut-être, en s'écartant, +livrerait-il passage au tug... Peut-être sa masse obscure se +confondrait-elle avec les basses couches du lagon... Peut-être le +tug passerait-il sans le voir?... Lorsqu'il aurait regagné son +poste de mouillage, le _Sword_ se remettrait en direction... et +donnerait dans l'orifice... + +L'hélice du _Sword_ tournant à contre, nous avons rebroussé vers +la berge du côté sud... Encore quelques instants et le _Sword_ +n'aurait plus qu'à stopper... + +Non!... Le capitaine Spade avait reconnu la présence d'un bateau +sous-marin, prêt à s'engager à travers le tunnel, et il se +disposait à le poursuivre sous les eaux du lagon... Que pourrait +cette frêle embarcation lorsqu'elle serait attaquée par le +puissant appareil de Ker Karraje?... + +Le lieutenant Davon me dit alors: + +«Retournez dans le compartiment où se trouve Thomas Roch, monsieur +Hart... Fermez la porte, tandis que je vais fermer celle du +compartiment de l'arrière... Si nous sommes abordés, il est +possible que, grâce à ses cloisons, le _Sword_ se soutienne entre +deux eaux...» + +Après avoir serré la main du lieutenant, dont le sang-froid ne se +démentait pas devant ce danger, je regagnai l'avant, près de +Thomas Roch... Je refermai la porte et j'attendis dans une +obscurité complète. + +Alors j'eus le sentiment ou plutôt l'impression des manoeuvres que +faisait le _Sword _pour échapper au tug, ses portées, ses +girations, ses plongées. Tantôt il évoluait brusquement, afin +d'éviter un choc; tantôt il remontait à la surface, ou +s'immergeait jusqu'aux extrêmes profondeurs du lagon. S'imagine-t- +on cette lutte des deux appareils sous ces eaux troublées, +évoluant comme deux monstres marins d'inégale puissance? + +Quelques minutes s'écoulèrent... Je me demandais si la poursuite +n'était pas suspendue, si le _Sword_ n'avait pas enfin pu +s'élancer à travers le tunnel... + +Une collision se produisit... Il ne sembla pas que ce choc eût été +très violent... Mais je ne pus me faire illusion, -- c'était bien +le _Sword _qui venait d'être abordé par sa hanche de tribord... +Peut-être, cependant, sa coque de tôle avait-elle résisté?... Et +même, dans le cas contraire, peut-être l'eau n'avait-elle envahi +qu'un des compartiments?... + +Presque aussitôt, un second choc repoussa le _Sword_, avec une +extrême violence, cette fois. Il fut comme soulevé par l'éperon du +tug, contre lequel il se scia, pour ainsi dire, en se rabattant. +Puis, je sentis qu'il se redressait, l'avant en haut, et qu'il +coulait à pic sous la surcharge d'eau dont s'était rempli le +compartiment de l'arrière... + +Brusquement, sans avoir pu nous retenir aux parois, Thomas Roch et +moi, nous fûmes culbutés l'un sur l'autre... Enfin, après un +dernier heurt qui provoqua un bruit de tôle déchirées, le _Sword_ +ragua le fond et devint immobile... + +À partir de ce moment, que s'était-il passé?... Je ne savais, +ayant perdu connaissance. + +Depuis, je viens d'apprendre que des heures, -- de longues heures, +-- s'étaient écoulées. Tout ce qui me revient à la mémoire, c'est +que ma dernière pensée avait été: + +«Si je meurs, du moins Thomas Roch et son secret meurent avec +moi... et les pirates de Back-Cup n'échapperont pas au châtiment +de leurs crimes!» + +XV +Attente + + +Aussitôt mes sens repris, j'observe que je suis étendu sur le +cadre de ma cellule, où, parait-il, je repose depuis trente +heures. + +Je ne suis pas seul. L'ingénieur Serkö est près de moi. Il m'a +fait donner tous les soins nécessaires, il m'a soigné lui-même, -- +non comme un ami, je pense, mais comme l'homme dont on attend +d'indispensables explications, quitte à se débarrasser de lui, si +l'intérêt commun l'exige. + +Assez faible encore, je serais incapable de faire un pas. Peu s'en +est fallu que j'aie été asphyxié au fond de cet étroit +compartiment du _Sword_, tandis qu'il gisait sous les eaux du +lagon. Suis-je en état de répondre aux questions que l'ingénieur +Serkö brûle de m'adresser relativement à cette aventure?... Oui... +mais je me tiendrai sur une extrême réserve. + +Et, tout d'abord, je me demande où sont le lieutenant Davon et +l'équipage du _Sword_. Ces courageux Anglais ont-ils péri dans la +collision?... Sont-ils sains et saufs, ainsi que nous le sommes, - +- car je suppose que Thomas Roch a survécu comme moi, après le +double choc du tug et du _Sword?_... + +La première question de l'ingénieur Serkö est celle-ci: + +«Expliquez-moi ce qui s'est passé, monsieur Hart?» Au lieu de +répondre, l'idée me vient d'interroger. + +«Et Thomas Roch?... ai-je demandé. + +-- En bonne santé, monsieur Hart... Que s'est-il passé?... répète- +t-il d'un ton impérieux. + +-- Avant tout, apprenez-moi, ai-je dit, ce que sont devenus... les +autres?... + +-- Quels autres?... réplique l'ingénieur Serkö, dont l'oeil +commence à me lancer de mauvais regards. + +-- Ces hommes qui se sont jetés sur moi et sur Thomas Roch, ces +hommes qui nous ont bâillonnés... emportés... enfermés... où?... +je ne le sais même pas!» + +Toute réflexion faite, le mieux est de soutenir que j'ai été +surpris, ce soir-là, par une agression brusque, pendant laquelle +je n'ai eu le temps ni de me reconnaître ni de reconnaître les +auteurs de cette agression. + +«Ces hommes, répond l'ingénieur Serkö, vous saurez de quelle +manière l'affaire a fini pour eux... Auparavant, dites-moi comment +les choses se sont passées...» + +Et, à l'intonation menaçante que prend sa voix en répétant cette +question formulée pour la troisième fois, je comprends de quels +soupçons je suis l'objet. Et, cependant, pour être en mesure de +m'accuser de relations avec le dehors, il faudrait que le tonnelet +contenant ma notice fût tombé entre les mains de Ker Karraje... Or +cela n'est pas, puisque ce tonnelet a été recueilli par les +autorités des Bermudes... Une telle accusation à mon égard ne +reposerait sur rien de sérieux. + +Aussi me suis-je borné à raconter que, la veille, vers huit heures +du soir, je me promenais sur la berge, après avoir vu Thomas Roch +se diriger du côté de son laboratoire, lorsque trois hommes m'ont +saisi par-derrière... Un bâillon sur la bouche et les yeux bandés, +je me suis senti entraîné, puis descendu dans une sorte de trou +avec une autre personne que j'ai cru reconnaître à ses +gémissements pour mon ancien pensionnaire... J'eus la pensée que +nous étions à bord d'un appareil flottant... et, tout +naturellement, que ce devait être à bord du tug qui était de +retour?... Puis il m'a semblé que cet appareil s'enfonçait sous +les eaux... Alors un choc m'a renversé au fond de ce trou, l'air a +bientôt manqué... et, finalement, j'ai perdu connaissance... Je ne +savais rien de plus... + +L'ingénieur Serkö m'écoute avec une profonde attention, l'oeil +dur, le front plissé, et, cependant, rien ne l'autorise à croire +que je ne lui aie pas dit la vérité. + +«Vous prétendez que trois hommes se sont jetés sur vous?... me +demande-t-il. + +-- Oui... et j'ai cru que c'étaient de vos gens... Je ne les avais +pas vus s'approcher... Qui sont-ils? + +-- Des étrangers que vous avez dû reconnaître à leur langage?... + +-- Ils n'ont pas parlé. + +-- Vous ne soupçonnez pas de quelle nationalité?... + +-- Aucunement. + +-- Vous ignorez quelles étaient leurs intentions en pénétrant à +l'intérieur de la caverne?... + +-- Je l'ignore. + +-- Et quelle est votre idée là-dessus?... + +-- Mon idée, monsieur Serkö?... Je vous le répète, j'ai cru que +deux ou trois de vos pirates étaient chargés de me jeter dans le +lagon par ordre du comte d'Artigas... qu'ils allaient en faire +autant de Thomas Roch... que, possesseurs de tous ses secrets, -- +ainsi que vous me l'avez affirmé, -- vous n'aviez plus qu'à vous +débarrasser de lui comme de moi... + +-- Vraiment, monsieur Hart, cette pensée a pu naître dans votre +cerveau... répond l'ingénieur Serkö, sans reprendre néanmoins son +ton d'habituelle raillerie. + +-- Oui... mais elle n'a pas persisté, lorsque, m'étant débarrassé +de mon bandeau, j'ai pu voir qu'on m'avait descendu dans un des +compartiments du tug. + +-- Ce n'était pas le tug, c'était un bateau du même genre qui +s'est introduit par le tunnel... + +-- Un bateau sous-marin?... me suis-je écrié. + +-- Oui... et monté par des hommes chargés de vous enlever avec +Thomas Roch... + +-- Nous enlever?... dis-je, en continuant de feindre la surprise. + +-- Et, ajouta l'ingénieur Serkö, je vous demande ce que vous +pensez de cette affaire... + +-- Ce que j'en pense?... Mais elle ne me paraît comporter qu'une +seule explication plausible. Si le secret de votre retraite n'a +pas été trahi, -- et je ne sais comment une trahison aurait pu se +produire ni quelle imprudence vous et les vôtres auriez pu +commettre, -- mon avis est que ce bateau sous-marin, en cours +d'expériences sur ces parages, a découvert par hasard l'orifice du +tunnel... qu'après s'y être engagé, il a remonté à la surface du +lagon... que son équipage, très surpris de se trouver à +l'intérieur d'une caverne habitée s'est emparé des premiers +habitants qu'il a rencontrés... Thomas Roch... moi... d'autres +peut-être... car enfin j'ignore...» + +L'ingénieur Serkö est redevenu très sérieux. Sent-il l'inanité de +l'hypothèse que j'essaie de lui suggérer?... Croit-il que j'en +sais plus que je ne veux dire?... Quoi qu'il en soit, il semble +accepter ma réponse, et il ajoute: + +«En effet, monsieur Hart, les choses ont dû se passer de cette +façon, et lorsque le bateau étranger a voulu s'engager à travers +le tunnel, au moment où le tug en sortait, il y a eu collision... +une collision dont il a été la victime... Mais nous ne sommes +point gens à laisser périr nos semblables... D'ailleurs, votre +disparition et celle de Thomas Roch avaient été presque aussitôt +constatées... Il fallait à tout prix sauver deux existences si +précieuses... On s'est mis à la besogne... Nous avons d'habiles +scaphandriers parmi nos hommes. Ils sont descendus dans les +profondeurs du lagon... ils ont passé des amarres sous la coque du +_Sword_... + +-- Le _Sword?_... ai-je observé. + +-- C'est le nom que nous avons lu sur l'avant de ce bateau, quand +il fut ramené à la surface... Quelle satisfaction, lorsque nous +vous avons retrouvé, -- sans connaissance, il est vrai, -- mais +respirant encore, et quel bonheur d'avoir pu vous rappeler à la +vie!... Par malheur, à l'égard de l'officier qui commandait le +_Sword_ et de son équipage, nos soins ont été inutiles... Le choc +avait crevé les compartiments du milieu et de l'arrière qu'ils +occupaient, et ils ont payé de leur existence cette mauvaise +chance... due au seul hasard, comme vous dites... d'avoir envahi +notre mystérieuse retraite.» + +En apprenant la mort du lieutenant Davon et de ses compagnons, mon +coeur s'est serré affreusement. Mais, pour rester fidèle à mon +rôle, comme c'étaient des gens que je ne connaissais pas... que +j'étais censé ne pas connaître... il a fallu me contenir... +L'essentiel, en effet, est de ne donner aucun motif de soupçonner +une connivence entre l'officier du _Sword_ et moi... Qui sait, en +somme, si l'ingénieur Serkö attribue cette arrivée du _Sword _au +«seul hasard», s'il n'a pas ses raisons pour admettre, +provisoirement du moins, l'explication que j'ai imaginée?... + +En fin de compte, cette inespérée occasion de recouvrer ma liberté +est perdue... Se représentera-t-elle?... Dans tous les cas, on +sait à quoi s'en tenir sur le pirate Ker Karraje, puisque ma +notice est parvenue entre les mains des autorités anglaises de +l'archipel... Le _Sword_ ne reparaissant pas aux Bermudes, nul +doute que de nouveaux efforts soient tentés contre l'îlot de Back- +Cup, où, sans cette malencontreuse coïncidence, -- la rentrée du +tug au moment de la sortie du _Sword_, -- je ne serais plus +prisonnier à cette heure! + +J'ai repris mon existence habituelle, et, n'ayant inspiré aucune +défiance, je suis toujours libre d'aller et de venir à l'intérieur +de la caverne. + +Il est constant que cette dernière aventure n'a eu aucune fâcheuse +conséquence pour Thomas Roch. Des soins intelligents l'ont sauvé +comme ils m'ont sauvé moi-même. En toute plénitude de ses facultés +intellectuelles, il s'est remis au travail et passe des journées +entières dans son laboratoire. + +Quant à l'_Ebba_, elle a rapporté de son dernier voyage des +ballots, des caisses, quantité d'objets de provenances diverses, +et j'en conclus que plusieurs bâtiments ont été pillés au cours de +cette dernière campagne de piraterie. + +Cependant, le travail est poursuivi avec activité en ce qui +concerne l'établissement des chevalets. Le nombre des engins +s'élève à une cinquantaine. Si Ker Karraje et l'ingénieur Serkö se +voyaient dans l'obligation de défendre Back-Cup, trois ou quatre +suffiraient à garantir l'îlot de toute approche, étant donné +qu'ils couvriraient une zone sur laquelle aucun navire ne pourrait +entrer sans être anéanti. Et, j'y songe, n'est-il pas probable +qu'ils vont mettre Back-Cup en état de défense, après avoir +raisonné de la façon suivante: + +«Si l'apparition du _Sword_ dans les eaux du lagon n'a été que +l'effet du hasard, rien n'est changé à notre situation, et nulle +puissance, pas même l'Angleterre, n'aura la pensée d'aller +rechercher le _Sword_ sous la carapace de l'îlot. Si, au +contraire, par suite d'une incompréhensible révélation, on a +appris que Back-Cup est devenu la retraite de Ker Karraje, si +l'expédition du _Sword_ a été une première tentative faite contre +l'îlot, on doit s'attendre à une seconde dans des conditions +différentes, soit une attaque à distance, soit une tentative de +débarquement. Donc, avant que nous ayons pu quitter Back-Cup et +emporter nos richesses, il faut employer le Fulgurateur Roch pour +la défensive.» + +À mon sens, ce raisonnement a dû même être poussé plus loin, et +ces malfaiteurs se seront dit: + +«Y a-t-il connexité entre cette révélation, de quelque façon +qu'elle ait eu lieu, et le double enlèvement de Healthful- +House?... Sait-on que Thomas Roch et son gardien sont enfermés à +Back-Cup?... Sait-on que c'est au profit du pirate Ker Karraje que +cet enlèvement a été effectué?... Américains, Anglais, Français, +Allemands, Russes, ont-ils lieu de craindre que toute attaque de +vive force contre l'îlot ne soit condamnée à l'insuccès?...» + +Pourtant, à supposer que tout cela soit connu, si grands même que +soient les dangers, Ker Karraje a dû comprendre que l'on ne +reculerait pas. Un intérêt de premier ordre, un devoir de salut +public et d'humanité, exigent l'anéantissement de son repaire. +Après avoir écumé autrefois les mers de l'Ouest-Pacifique, le +pirate et ses complices infestent maintenant les parages de +l'Ouest-Atlantique... Il faut les détruire à n'importe quel prix! + +Dans tous les cas, et rien qu'à tenir compte de cette dernière +hypothèse, une surveillance constante s'impose à ceux qui habitent +la caverne de Back-Cup. Aussi, à partir de ce jour, est-elle +organisée dans les conditions les plus sévères. Grâce au couloir, +et sans qu'il soit besoin de franchir le tunnel, les pirates ne +cessent de veiller au-dehors. Cachés entre les basses roches du +littoral, ils observent nuit et jour les divers points de +l'horizon, se relevant matin et soir par escouades de douze +hommes. Toute apparition de navire au large, toute approche +d'embarcation quelconque seraient immédiatement relevées. + +Rien de nouveau pendant les journées suivantes, qui se succèdent +avec une désespérante monotonie. En réalité, on sent que Back-Cup +ne jouit plus de sa sécurité d'autrefois. Il y règne comme une +vague et décourageante inquiétude. À chaque instant, on craint +d'entendre ce cri: Alerte! alerte! jeté par les veilleurs du +littoral. La situation n'est plus ce qu'elle était avant l'arrivée +du _Sword_. Brave lieutenant Davon, brave équipage, que +l'Angleterre, que les États civilisés n'oublient jamais que vous +avez sacrifié votre vie pour la cause de l'humanité! + +Il est évident que, maintenant, et quelque puissants que soient +leurs moyens de défense, plus encore que ne le serait un barrage +torpédique, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade +sont en proie à des troubles qu'ils essaient vainement de +dissimuler. Aussi ont-ils de fréquents conciliabules. Peut-être +agitent-ils la question d'abandonner Back-Cup en emportant leurs +richesses, car si cette retraite est connue, on saura bien la +réduire, ne fût-ce que par la famine. + +J'ignore ce qu'il y a de vrai à cet égard, mais l'essentiel est +qu'on ne me soupçonne pas d'avoir lancé à travers le tunnel ce +tonnelet si providentiellement recueilli aux Bermudes. Jamais, -- +je le constate, -- l'ingénieur Serkö ne m'a fait d'allusion à cet +égard. Non! Je ne suis ni suspecté, ni suspect. S'il en était +autrement, je connais assez le caractère du comte d'Artigas pour +savoir qu'il m'aurait déjà envoyé rejoindre dans l'abîme le +lieutenant Davon et l'équipage du _Sword_. + +Ces parages sont désormais visités journellement par les grandes +tempêtes hivernales. D'effroyables rafales hurlent à la cime de +l'îlot. + +Les tourbillons d'air, qui se propagent à travers la forêt des +piliers, produisent de superbes sonorités, comme si cette caverne +formait la caisse d'harmonie d'un gigantesque instrument. Et ces +mugissements sont tels, par instants, qu'ils couvriraient les +détonations d'une artillerie d'escadre. Nombre d'oiseaux marins, +fuyant la tourmente, pénètrent à l'intérieur et, durant les rares +accalmies, nous assourdissent de leurs cris aigus. + +Il est à présumer que, par de si mauvais temps, la goélette ne +pourrait tenir la mer. Il n'en est pas question, d'ailleurs, +puisque l'approvisionnement de Back-Cup est assuré pour toute la +saison. J'imagine aussi que le comte d'Artigas sera dorénavant +moins empressé d'aller promener son _Ebba_ le long du littoral +américain, où il y risquerait d'être reçu non plus avec les égards +dus à un riche yachtman, mais avec l'accueil que mérite le pirate +Ker Karraje! + +Toutefois, j'y songe, si l'apparition du _Sword_ a été le début +d'une campagne contre l'îlot dénoncé à la vindicte publique, une +question se pose, -- question de la dernière gravité pour l'avenir +de Back-Cup. + +Aussi, un jour, -- très prudemment, ne voulant exciter aucun +soupçon, -- je me hasarde à tâter l'ingénieur Serkö sur ce sujet. + +Nous étions dans le voisinage du laboratoire de Thomas Roch. La +conversation durait depuis quelques minutes, lorsque l'ingénieur +Serkö revint à me parler de cette extraordinaire apparition d'un +bateau sous-marin de nationalité anglaise dans les eaux du lagon. +Cette fois, il me parut incliner à croire qu'il y avait peut-être +eu là une tentative faite contre la bande de Ker Karraje. + +«Ce n'est pas mon avis, ai-je répondu, afin d'arriver à la +question que je voulais lui poser. + +-- Et pourquoi?... me demanda-t-il. + +-- Parce que si votre retraite était connue, un nouvel effort +aurait été tenté déjà, sinon pour pénétrer dans la caverne, du +moins pour détruire Back-Cup. + +-- Le détruire!... s'écrie l'ingénieur Serkö, le détruire!... Ce +serait au moins très dangereux avec les moyens de défense dont +nous disposons maintenant!... + +-- Cela, on l'ignore, monsieur Serkö. On ne sait ni dans l'ancien +ni dans le nouveau continent que l'enlèvement de Healthful-House a +été effectué à votre profit... que vous êtes parvenu à traiter de +son invention avec Thomas Roch...» + +L'ingénieur Serkö ne répond rien à cette observation, qui, +d'ailleurs, est sans réplique. + +Je continue en disant: + +«Donc, une escadre, envoyée par les puissances maritimes qui ont +intérêt à l'anéantissement de cet îlot, n'hésiterait pas à s'en +approcher... à l'accabler de ses projectiles... Or, puisque cela +ne s'est pas encore fait, c'est que cela ne doit pas se faire, +c'est qu'on ne sait rien de ce qui concerne Ker Karraje... Et, +vous voudrez bien en convenir, c'est l'hypothèse la plus heureuse +pour vous... + +-- Soit, répond l'ingénieur Serkö, mais ce qui est... est. Qu'on +le sache ou non, si des navires de guerre s'approchent à quatre ou +cinq milles de l'îlot, ils seront coulés avant d'avoir pu faire +usage de leurs pièces! + +-- Soit, dis-je à mon tour, et après?... + +-- Après?... La probabilité est que d'autres n'oseront plus s'y +risquer... + +-- Soit, toujours! Mais ces navires vous investiront en dehors de +la zone dangereuse, et, d'autre part, l'_Ebba_ ne pourra plus se +rendre dans les ports qu'elle fréquentait autrefois avec le comte +d'Artigas!... Dès lors, comment parviendrez-vous à assurer le +ravitaillement de l'îlot!» + +L'ingénieur Serkö garde le silence. + +Cette question qui a dû déjà le préoccuper, il est incontestable +qu'il n'a pu la résoudre... Et je pense bien que les pirates +songent à abandonner Back-Cup... + +Cependant, ne voulant point se laisser, par mes observations, +mettre au pied du mur: + +«Il nous restera toujours le tug, dit-il, et ce que l'_Ebba_ ne +pourrait plus faire, il le ferait... + +-- Le tug!... me suis-je écrié. Si l'on connaît les secrets de Ker +Karraje, serait-il admissible qu'on ne connût pas aussi +l'existence du bateau sous-marin du comte d'Artigas?...» + +L'ingénieur Serkö me jette un regard soupçonneux. «Monsieur Simon +Hart, dit-il, vous me paraissez pousser un peu loin vos +déductions... + +-- Moi, monsieur Serkö?... + +-- Oui... et je trouve que vous parlez de tout cela en homme qui +en saurait plus long qu'il ne convient!» + +Cette remarque me coupe net. Il est évident que mon argumentation +risque de donner à penser que j'ai pu être pour une part dans ces +derniers événements. Les yeux de l'ingénieur Serkö sont +implacablement dardés sur moi, ils me percent le crâne, ils me +fouillent le cerveau... + +Toutefois, je ne perds rien de mon sang-froid, et, d'un ton +tranquille, je réponds: + +«Monsieur Serkö, par métier comme par goût, je suis habitué à +raisonner sur toutes choses. C'est pourquoi je vous ai communiqué +le résultat de mon raisonnement, dont vous tiendrez ou ne tiendrez +pas compte, à votre convenance.» + +Là-dessus, nous nous séparons. Mais, faute d'avoir gardé une +suffisante réserve, peut-être ai-je inspiré des soupçons contre +lesquels il ne me sera pas aisé de réagir... + +De cet entretien, en somme, je garde ce précieux renseignement: +c'est que la zone que le Fulgurateur Roch interdit aux bâtiments +est établie entre quatre et cinq milles... Peut-être à la +prochaine marée d'équinoxe... une notice dans un second +tonnelet?... Il est vrai, que de longs mois à attendre avant que +l'orifice du tunnel découvre à mer basse!... Et puis, cette +nouvelle notice arriverait-elle à bon port comme la première?... + +Le mauvais temps continue, et les rafales sont plus effroyables +que jamais, -- ce qui est habituel à la période hivernale des +Bermudes. Est-ce donc l'état de la mer qui retarde une autre +campagne contre Back-Cup?... Le lieutenant Davon m'avait pourtant +affirmé que, si son expédition échouait, si on ne voyait pas +revenir le _Sword_ à Saint-Georges, la tentative serait reprise +dans des conditions différentes, afin d'en finir avec ce repaire +de bandits... Il faut bien que l'oeuvre de justice s'accomplisse +tôt ou tard et amène la destruction complète de Back-Cup... dussé- +je ne pas survivre à cette destruction!... + +Ah! que ne puis-je aller respirer, ne fût-ce qu'un instant, l'air +vivifiant du dehors!... Que ne m'est-il permis de jeter un regard +au lointain horizon des Bermudes!... Toute ma vie se concentre sur +ce désir, -- franchir le couloir, atteindre le littoral, me cacher +entre les roches... Et qui sait si je ne serais pas le premier à +apercevoir les fumées d'une escadre faisant route vers l'îlot?... + +Par malheur, ce projet est irréalisable, puisque des hommes de +garde sont postés, jour et nuit, aux deux extrémités du couloir. +Personne ne peut y pénétrer sans l'autorisation de l'ingénieur +Serkö. À l'essayer, je me verrais menacé de perdre la liberté de +circuler à l'intérieur de la caverne -- et même de pis... + +En effet, depuis notre dernière conversation, il me semble que +l'ingénieur Serkö a changé d'allure vis-à-vis de moi. Son regard, +jusque-là railleur, est devenu défiant, soupçonneux, inquisiteur, +aussi dur que celui de Ker Karraje! + +-- _17 novembre_. -- Aujourd'hui, dans l'après-midi, une vive +agitation s'est produite à Bee-Hive. On se précipite hors des +cellules... Des cris éclatent de toutes parts. + +Je me jette à bas de mon cadre, je sors en toute hâte. Les pirates +courent du côté du couloir, à l'entrée duquel se trouvent Ker +Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade, le maître +d'équipage Effrondat, le mécanicien Gibson, le Malais au service +du comte d'Artigas. Ce qui provoque ce tumulte, je ne tarde pas à +l'apprendre, car les veilleurs viennent de rentrer en jetant le +cri d'alarme. Plusieurs navires sont signalés vers le nord-ouest, +-- des bâtiments de guerre, qui marchent à toute vapeur dans la +direction de Back-Cup. + +XVI +Encore quelques heures + + +Quel effet produit sur moi cette nouvelle, et de quelle indicible +émotion toute mon âme est saisie!... Le dénouement de cette +situation approche, je le sens... Puisse-t-il être tel que le +réclament la civilisation et l'humanité! + +Jusqu'à présent, j'ai rédigé mes notes jour par jour. Désormais, +il importe que je les tienne au courant heure par heure, minute +par minute. Qui sait si le dernier secret de Thomas Roch ne va pas +m'être révélé, si je n'aurai pas eu le temps de l'y consigner?... +Si je péris pendant l'attaque, Dieu veuille qu'on retrouve sur mon +cadavre le récit des cinq mois que j'ai passés dans la caverne de +Back-Cup! + +Tout d'abord, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade +et plusieurs autres de leurs compagnons sont allés prendre leur +poste sur la base extérieure de l'îlot. Que ne donnerais-je pas +pour qu'il me fût possible de les suivre, de me blottir entre les +roches, d'observer les navires signalés au large... + +Une heure plus tard, tous reviennent à Bee-Hive, après avoir +laissé une vingtaine d'hommes en surveillance. Comme, à cette +époque, les jours sont déjà de très courte durée, il n'y a rien à +craindre avant le lendemain. Du moment qu'il ne s'agit pas d'un +débarquement, et dans l'état de défense où les assaillants doivent +supposer Back-Cup, il est inadmissible qu'ils puissent songer à +une attaque de nuit. + +Jusqu'au soir, on a travaillé à disposer les chevalets sur divers +points du littoral. Il y en a six, qui ont été transportés par le +couloir aux places choisies d'avance. + +Cela fait, l'ingénieur Serkö rejoint Thomas Roch dans son +laboratoire. Veut-il donc l'instruire de ce qui se passe... lui +apprendre qu'une escadre est en vue de Back-Cup... lui dire que +son Fulgurateur va servir à la défense de l'îlot?... + +Ce qui est certain, c'est qu'une cinquantaine d'engins, chargés +chacun de plusieurs kilogrammes de l'explosif et de la matière +fusante qui leur assure une trajectoire supérieure à celle de tout +autre projectile, sont prêts à faire leur oeuvre de destruction. + +Quant au liquide du déflagrateur, Thomas Roch en a fabriqué un +certain nombre d'étuis, et, -- je ne le sais que trop, -- il ne +refusera pas son concours aux pirates de Ker Karraje! Pendant ces +préparatifs, la nuit est venue. Une demi-obscurité règne au-dedans +de la caverne, car on n'a allumé que les lampes de Bee-Hive. Je +regagne ma cellule, ayant intérêt à me montrer le moins possible. +Les soupçons que j'ai pu inspirer à l'ingénieur Serkö ne se +raviveront-ils pas à cette heure où l'escadre s'approche de Back- +Cup?... Mais les navires aperçus conserveront-ils cette +direction?... Ne vont-ils pas passer au large des Bermudes et +disparaître à l'horizon?... Un instant, ce doute s'est présenté à +mon esprit... Non... non!... Et, d'ailleurs, d'après les +relèvements du capitaine Spade, -- je viens de l'entendre dire à +lui-même, -- il est certain que les bâtiments sont restés en vue +de l'îlot. + +À quelle nation appartiennent-ils?... Les Anglais, désireux de +venger la destruction du _Sword_, ont-ils pris seuls la charge de +cette expédition?... Des croiseurs d'autres nations ne se sont-ils +pas joints à eux?... Je ne sais rien... il m'est impossible de +rien savoir!... Eh! qu'importe?... Ce qu'il faut, c'est que cet +antre soit détruit, dussé-je être écrasé sous ses ruines, dussé-je +périr comme l'héroïque lieutenant Davon et son brave équipage! + +Les préparatifs de défense se continuent avec sang-froid et +méthode, sous la surveillance de l'ingénieur Serkö. Il est visible +que ces pirates se croient assurés d'anéantir les assaillants dès +qu'ils s'engageront sur la zone dangereuse. Leur confiance dans le +Fulgurateur Roch est absolue. Tout à cette pensée féroce que ces +navires ne peuvent rien contre eux, ils ne songent ni aux +difficultés ni aux menaces de l'avenir!... + +À ce que je suppose, les chevalets ont dû être établis sur la +partie nord-ouest du littoral, les augets orientés pour envoyer +les engins dans les directions du nord, de l'ouest et du sud. +Quant à l'est de l'îlot, on le sait, il est défendu par les récifs +qui se prolongent du côté des premières Bermudes. + +Vers neuf heures, je me hasarde à sortir de ma cellule. On ne fera +point attention à moi et peut-être passerai-je inaperçu au milieu +de l'obscurité. Ah! si je parvenais à m'introduire dans le +couloir, à gagner le littoral, à me cacher derrière quelque +roche!... Être là au lever du jour!... Et pourquoi n'y réussirais- +je pas, maintenant que Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le +capitaine Spade, les pirates ont pris leur poste au-dehors?... + +En ce moment, les berges du lagon sont désertes, mais l'entrée du +couloir est gardée par le Malais du comte d'Artigas. Je sors, +cependant, et, sans idée arrêtée, je m'achemine vers le +laboratoire de Thomas Roch. Mes pensées sont concentrées sur mon +compatriote!... En y réfléchissant, je suis porté à croire qu'il +ignore la présence d'une escadre dans les eaux de Back-Cup. Ce ne +sera qu'au dernier instant, sans doute, que l'ingénieur Serkö le +mettra brusquement en face de sa vengeance à accomplir!... + +Alors cette idée me vient tout à coup de mettre, moi, Thomas Roch +en face de la responsabilité de ses actes, de lui révéler, à cette +heure suprême, quels sont ces hommes qui veulent le faire +concourir à leurs criminels projets... + +Oui... je le tenterai, et, au fond de cette âme révoltée contre +l'injustice humaine, puissé-je faire vibrer un reste de +patriotisme! + +Thomas Roch est enfermé dans son laboratoire. Il y doit être seul, +car jamais personne n'y a été admis tandis qu'il préparait les +substances du déflagrateur... + +Je me dirige de ce côté et, en passant près de la berge du lagon, +je constate que le tug est toujours mouillé le long de la petite +jetée. + +Arrivé en cet endroit, je crois prudent de me glisser entre les +premières rangées de piliers, de manière à gagner le laboratoire +latéralement, -- ce qui me permettra de voir si personne n'est +avec Thomas Roch. + +Dès que je me suis enfoncé sous ces sombres arceaux, une vive +lumière m'apparaît, qui pointe sur l'autre rive du lagon. + +Cette lumière s'échappe de l'ampoule du laboratoire, et elle +projette ses rayons à travers une étroite fenêtre de la devanture. + +Sauf à cette place, la berge méridionale est obscure tandis que, à +l'opposé, Bee-Hive est en partie éclairée jusqu'à la paroi du +nord. À l'ouverture supérieure de la voûte, au-dessus de l'obscur +lagon, brillent quelques scintillantes étoiles. Le ciel est pur, +la tempête s'est apaisée, le tourbillon des bourrasques ne pénètre +plus à l'intérieur de Back-Cup. + +Arrivé près du laboratoire, je rampe le long de la paroi et, après +m'être haussé jusqu'à la vitre, j'aperçois Thomas Roch... + +Il est seul. Sa tête, vivement illuminée, se présente de trois +quarts. Si ses traits sont tirés, si le pli de son front est plus +accusé, du moins sa physionomie dénote une tranquillité parfaite, +une pleine possession de lui-même. Non! ce n'est plus le +pensionnaire du pavillon 17, le fou de Healthful-House, et je me +demande s'il n'est pas radicalement guéri, s'il n'y a plus à +redouter que sa raison sombre dans une dernière crise?... + +Thomas Roch vient de poser sur un établi deux étuis de verre, et +il en tient un troisième à la main. En l'exposant à la lumière de +l'ampoule, il observe la limpidité du liquide que cet étui +renferme. J'ai un instant l'envie de me précipiter dans le +laboratoire, de saisir ces tubes, de les briser... Mais Thomas +Roch n'aurait-il pas le temps d'en fabriquer d'autres?... Mieux +vaut m'en tenir à mon premier projet. + +Je pousse la porte, j'entre, et je dis: + +«Thomas Roch?...» + +Il ne m'a pas vu, il ne m'a pas entendu. + +«Thomas Roch?...» répétai-je. Il relève la tête, se retourne, me +regarde... «Ah! c'est vous, Simon Hart!» répond-il d'un ton calme, +-- indifférent même. Il connaît mon nom. L'ingénieur Serkö a voulu +lui apprendre que c'était, non le gardien Gaydon, mais Simon Hart, +qui le surveillait à Healthful-House. «Vous savez?... dis-je. + +-- Comme je sais dans quel but vous avez rempli près de moi ces +fonctions... Oui! vous aviez l'espoir de surprendre un secret +qu'on n'avait pas voulu m'acheter à son prix!» + +Thomas Roch n'ignore rien, et peut-être est-il préférable que cela +soit, eu égard à ce que je veux lui dire. + +«Eh bien! vous n'avez pas réussi, Simon Hart, et, en ce qui +concerne ceci, ajoute-t-il, tandis qu'il agite le tube de verre, +personne n'a réussi encore... ni ne réussira!» + +Thomas Roch, ainsi que je m'en doutais, n'a donc pas fait +connaître la composition de son déflagrateur!... Après l'avoir +regardé bien en face, je réponds: «Vous savez qui je suis, Thomas +Roch... mais savez-vous chez qui vous êtes ici?... + +-- Chez moi!» s'écrie-t-il. Oui! c'est ce que Ker Karraje lui a +laissé croire!... À Back-Cup, l'inventeur se croit chez lui... Les +richesses accumulées dans cette caverne lui appartiennent... Si on +vient attaquer Back-Cup, c'est pour lui voler son bien... et il le +défendra... et il a le droit de le défendre! «Thomas Roch, repris- +je, écoutez-moi... + +-- Qu'avez-vous à me dire, Simon Hart?... + +-- Cette caverne où nous avons été entraînés tous les deux est +occupée par une bande de pirates...» Thomas Roch ne me laisse pas +achever, -- je ne sais même s'il m'a compris, -- et il s'écrie +avec véhémence: + +«Je vous répète que les trésors entassés ici sont le prix de mon +invention... Ils m'appartiennent... On m'a payé le Fulgurateur +Roch ce que j'en demandais... ce qui m'avait été refusé partout +ailleurs... même dans mon propre pays... qui est le vôtre... et je +ne me laisserai pas dépouiller!» + +Que répondre à ces affirmations insensées?... Je continue +cependant en disant: «Thomas Roch, avez-vous conservé le souvenir +de Healthful-House? + +-- Healthful-House... où l'on m'avait séquestré, après avoir donné +mission au gardien Gaydon d'épier mes moindres paroles... de me +voler mon secret... + +-- Ce secret, Thomas Roch, je n'ai jamais songé à vous en enlever +le bénéfice... Je n'aurais pas accepté une telle mission... Mais +vous étiez malade... votre raison était atteinte... et il ne +fallait pas qu'une telle invention fût perdue... Oui... si vous me +l'aviez livrée dans une de vos crises, vous en eussiez conservé +tout le bénéfice et tout l'honneur! + +-- Vraiment, Simon Hart! répond dédaigneusement Thomas Roch. +Honneur et bénéfice... c'est me dire cela un peu tard!... Vous +oubliez que l'on m'avait fait jeter dans un cabanon... sous +prétexte de folie... oui! prétexte, car ma raison ne m'a jamais +abandonné, pas même une heure, et vous le voyez bien par tout ce +que j'ai fait depuis que je suis libre... + +-- Libre!... Vous vous croyez libre, Thomas Roch!... Entre les +parois de cette caverne, n'êtes-vous pas enfermé plus étroitement +que vous ne l'étiez entre les murs de Healthful-House! + +-- L'homme qui est chez lui, réplique Thomas Roch d'une voix que +la colère commence à surélever, sort comme il lui plaît et quand +il lui plaît!... Je n'ai qu'un mot à dire pour que toutes les +portes s'ouvrent devant moi!... Cette demeure est la mienne!... Le +comte d'Artigas m'en a donné la propriété avec tout ce qu'elle +contient!... Malheur à ceux qui viendraient l'attaquer!... J'ai là +de quoi les anéantir, Simon Hart!» + +Et, en parlant ainsi, l'inventeur agite fébrilement le tube de +verre qu'il tient à la main. + +Je m'écrie alors: + +«Le comte d'Artigas vous a trompé, Thomas Roch, comme il en a +trompé tant d'autres!... Sous ce nom se cache l'un des plus +redoutables malfaiteurs qui aient désolé les mers du Pacifique et +de l'Atlantique!... C'est un bandit chargé de crimes... c'est +l'odieux Ker Karraje... + +-- Ker Karraje!» répète Thomas Roch. Et je me demande si ce nom ne +lui cause pas une certaine impression, si sa mémoire ne lui +rappelle pas ce que fut celui qui le porte... En tout cas, je +constate que cette impression s'efface presque aussitôt. «Je ne +connais pas ce Ker Karraje, dit Thomas Roch en tendant le bras +vers la porte pour m'enjoindre de sortir. Je ne connais que le +comte d'Artigas... + +-- Thomas Roch, ai-je repris en faisant un dernier effort, le +comte d'Artigas et Ker Karraje ne sont qu'un seul et même +homme!... Si cet homme vous a acheté votre secret, c'est dans le +but d'assurer l'impunité de ses crimes, la facilité d'en commettre +de nouveaux. Oui... le chef de ces pirates... + +-- Les pirates... s'écrie Thomas Roch, dont l'irritation s'accroît +à mesure qu'il se sent pressé davantage, les pirates, ce sont ceux +qui oseraient me menacer jusque dans cette retraite, qui l'ont +essayé avec le _Sword_, car Serkö m'a tout appris... qui ont voulu +me voler chez moi ce qui m'appartient... ce qui n'est que le juste +prix de ma découverte... + +-- Non, Thomas Roch, ce sont ceux qui vous ont emprisonné dans +cette caverne de Back-Cup, qui vont employer votre génie à les +défendre, et qui se déferont de vous lorsqu'ils auront l'entière +possession de vos secrets!...» + +Thomas Roch m'interrompt à ces mots... Il ne semble plus rien +entendre de ce que je lui dis... C'est sa propre pensée qu'il suit +et non la mienne, -- cette obsédante pensée de vengeance, +habilement exploitée par l'ingénieur Serkö, et dans laquelle s'est +concentrée toute sa haine. + +«Les bandits, reprend-il, ce sont ces hommes qui m'ont repoussé +sans vouloir m'entendre... qui m'ont abreuvé d'injustices... qui +m'ont écrasé sous les dédains et les rebuts... qui m'ont chassé de +pays en pays, alors que je leur apportais la supériorité, +l'invincibilité, la toute-puissance!...» + +Oui! l'éternelle histoire de l'inventeur qu'on ne veut pas +écouter, auquel des indifférents ou des envieux refusent les +moyens d'expérimenter ses inventions, de les acheter au prix qu'il +les estime... Je la connais... et n'ignore rien non plus de tout +ce qui s'est écrit d'exagéré à ce sujet... + +À vrai dire, ce n'est pas le moment de discuter avec Thomas +Roch... Ce que je comprends, c'est que mes arguments n'ont plus +prise sur cette âme bouleversée, sur ce coeur dans lequel les +déceptions ont attisé tant de haine, sur ce malheureux qui est la +dupe de Ker Karraje et de ses complices!... En lui révélant le +véritable nom du comte d'Artigas, en lui dénonçant cette bande et +son chef, j'espérais l'arracher à leur influence, lui montrer le +but criminel vers lequel on le poussait... Je me suis trompé!... +Il ne me croit pas!... Et puis, Artigas ou Ker Karraje, +qu'importe!... N'est-ce pas lui, Thomas Roch, le maître de Back- +Cup?... N'est-il pas le possesseur de ces richesses que vingt +années de meurtres et de rapines y ont entassées?... + +Désarmé devant une telle dégénérescence morale, ne sachant plus à +quel endroit toucher cette nature ulcérée, cette âme inconsciente +de la responsabilité de ses actes, je recule peu à peu vers la +porte du laboratoire... Il ne me reste plus qu'à me retirer... Ce +qui doit s'accomplir s'accomplira, puisqu'il n'aura pas été en mon +pouvoir d'empêcher l'effroyable dénouement dont nous séparent +quelques heures à peine. + +D'ailleurs, Thomas Roch ne me voit même pas... Il me paraît avoir +oublié que je suis là, comme il a oublié tout ce qui vient de se +dire entre nous. Il s'est remis à ses manipulations, sans prendre +garde qu'il n'est pas seul... + +Il n'y a qu'un moyen pour prévenir l'imminente catastrophe... Me +précipiter sur Thomas Roch... le mettre hors d'état de nuire... le +frapper... le tuer... Oui! le tuer!... C'est mon droit... c'est +mon devoir... + +Je n'ai pas d'armes, mais sur cet établi, j'aperçois des outils... +un ciseau, un marteau... Qui me retient de fracasser la tête de +l'inventeur?... Lui mort, je brise ses tubes, et son invention est +morte avec lui!... Les navires pourront s'approcher... débarquer +leurs hommes sur Back-Cup... démolir l'îlot à coups de canon!... +Ker Karraje et ses complices seront détruits jusqu'au dernier... +Devant un meurtre qui amènera le châtiment de tant de crimes, +puis-je hésiter?... + +Je me dirige vers l'établi... Un ciseau d'acier est là... Ma main +va le saisir... + +Thomas Roch se retourne. + +Il est trop tard pour le frapper... Une lutte s'ensuivrait... La +lutte, c'est le bruit... Les cris seraient entendus... Il y a +encore quelques pirates de ce côté... J'entends même des pas qui +font grincer le sable de la berge... Je n'ai que le temps de +m'enfuir, si je ne veux pas être surpris... + +Cependant, une dernière fois, je tente d'éveiller chez l'inventeur +les sentiments de patriotisme, et je lui dis: + +«Thomas Roch, des navires sont en vue... Ils viennent pour +détruire ce repaire!... Peut-être l'un d'eux porte-t-il le +pavillon de la France?...» + +Thomas Roch me regarde... Il ne savait pas que Back-Cup allait +être attaqué, et je viens de le lui apprendre... Les plis de son +front se creusent... Son regard s'allume... + +«Thomas Roch... oserez-vous tirer sur le pavillon de votre pays... +le pavillon tricolore?...» + +Thomas Roch relève la tête, la secoue nerveusement, puis fait un +geste de dédain. + +«Quoi!... votre patrie?... + +-- Je n'ai plus de patrie, Simon Hart! s'écrie-t-il. L'inventeur +rebuté n'a plus de patrie!... Là où il a trouvé asile, là est son +pays!... On veut s'emparer de mon bien... je vais me défendre... +et malheur... malheur à ceux qui osent m'attaquer!...» + +Puis, se précipitant vers la porte du laboratoire, l'ouvrant avec +violence: + +«Sortez... sortez!...» répète-t-il d'une voix si puissante qu'on +doit l'entendre de la berge de Bee-Hive. + +Je n'ai pas une seconde à perdre et je m'enfuis. + +XVII +Un contre cinq + + +Une heure durant, j'ai erré sous les obscurs arceaux de Back-Cup, +entre les arbres de pierre, jusqu'à l'extrême limite de la +caverne. C'est de ce côté que j'ai tant de fois cherché une issue, +une faille, une lézarde de la paroi, à travers laquelle j'aurais +pu me glisser, jusqu'au littoral de l'îlot. + +Mes recherches ont été inutiles. À présent, dans l'état où je +suis, en proie à d'indéfinissables hallucinations, il me semble +que ces parois s'épaississent encore... que les murs de ma prison +se rétrécissent peu à peu... qu'ils vont m'écraser... + +Combien de temps a duré ce trouble intellectuel?... je ne saurais +le dire. + +Je me suis alors retrouvé du côté de Bee-Hive, en face de cette +cellule où je ne puis espérer ni repos ni sommeil... Dormir, +lorsqu'on est en proie à une telle surexcitation cérébrale... +dormir, lorsque je touche au dénouement d'une situation qui +menaçait de se prolonger pendant de longues années... + +Mais, ce dénouement, quel sera-t-il en ce qui me concerne?... Que +dois-je attendre de l'attaque préparée contre Back-Cup, dont je +n'ai pas réussi à assurer le succès en mettant Thomas Roch hors +d'état de nuire?... Ses engins sont prêts à s'élancer, dès que les +bâtiments auront pénétré sur la zone dangereuse, et, même sans +avoir été atteints, ils seront anéantis... + +Quoi qu'il en soit, ces dernières heures de la nuit, je suis +condamné à les passer au fond de ma cellule. Le moment est venu +d'y rentrer. Le jour levé, je verrai ce qu'il conviendra de faire. +Et sais-je même si, cette nuit, des détonations ne vont pas +ébranler les rochers de Back-Cup, celles du Fulgurateur Roch qui +foudroiera les navires avant qu'ils aient pu s'embosser contre +l'îlot?... + +À cet instant, je jette un dernier regard aux alentours de Bee- +Hive. À l'opposé brille une lumière... une seule... celle du +laboratoire dont le reflet frissonne entre les eaux du lagon. + +Les berges sont désertes, personne sur la jetée... L'idée me vient +que Bee-Hive doit être vide à cette heure, et que les pirates sont +allés occuper leur poste de combat... + +Alors, poussé par un irrésistible instinct, au lieu de regagner ma +cellule, voici que je me glisse le long de la paroi, écoutant, +épiant, prêt à me blottir en quelque anfractuosité, si des pas ou +des voix se font entendre... + +J'arrive ainsi devant l'orifice du couloir... + +Dieu puissant!... Personne n'est de garde en cet endroit... Le +passage est libre... + +Sans prendre le temps de raisonner, je m'élance à travers l'obscur +boyau... J'en longe les parois en tâtonnant... Bientôt, un air +plus frais me baigne le visage, -- l'air salin, l'air de la mer, +cet air que je n'ai pas respiré depuis cinq longs mois... cet air +vivifiant que je hume à pleins poumons... + +L'autre extrémité du couloir se découpe sur un ciel pointillé +d'étoiles. Aucune ombre ne l'obstrue... et peut-être vais-je +pouvoir sortir de Back-Cup... + +Après m'être couché à plat ventre, je rampe lentement, sans bruit. + +Parvenu près de l'orifice que ma tête dépasse, je regarde... + +Personne... personne! + +En rasant la base de l'îlot vers l'est, du côté que les récifs +rendent inabordable et qui ne doit pas être surveillé, j'atteins +une étroite excavation -- à deux cents mètres environ de l'endroit +où la pointe du littoral s'avance vers le nord-ouest. + +Enfin... je suis hors de cette caverne, -- non pas libre, mais +c'est un commencement de liberté. + +Sur la pointe se détache la silhouette de quelques veilleurs +immobiles que l'on pourrait confondre avec les roches. + +Le firmament est pur, et les constellations brillent de cet éclat +intense que leur donnent les froides nuits de l'hiver. + +À l'horizon, vers le nord-ouest, comme une ligne lumineuse, se +montrent les feux de position des navires. + +À diverses ébauches de blancheurs dans la direction du levant, +j'estime qu'il doit être environ cinq heures du matin. + +-- _18 novembre._ -- Déjà, la clarté est suffisante, et je vais +pouvoir compléter mes notes en relatant les détails de ma visite +au laboratoire de Thomas Roch -- les dernières lignes que ma main +va tracer, peut-être... + +Je commence à écrire, et, à mesure que des incidents se produiront +pendant l'attaque, ils trouveront place sur mon carnet. + +La légère et humide vapeur, qui embrume la mer, ne tarde pas à se +dissiper au souffle de la brise. Je distingue enfin les navires +signalés... + +Ces navires, au nombre de cinq, sont rangés en ligne, à une +distance d'au moins six milles, -- conséquemment hors de la portée +des engins Roch. + +Une des craintes que j'avais est donc dissipée, -- la crainte que +ces bâtiments, après avoir passé en vue des Bermudes, n'eussent +continué leur route vers les parages des Antilles et du Mexique... +Non! ils sont là, stationnaires... attendant le plein jour pour +attaquer Back-Cup... + +En cet instant, un certain mouvement se produit sur le littoral. +Trois ou quatre pirates surgissent d'entre les dernières roches. +Les veilleurs de la pointe reviennent en arrière. Toute la bande +est là, au complet. + +Elle n'a point cherché un abri à l'intérieur de la caverne, +sachant bien que les bâtiments ne peuvent s'approcher assez pour +que les projectiles de leurs grosses pièces atteignent l'îlot. + +Au fond de cette anfractuosité où je suis enfoncé jusqu'à la tête, +je ne risque pas d'être découvert, et il n'est pas présumable que +l'on vienne de ce côté. Une fâcheuse circonstance pourrait se +produire, toutefois: ce serait que l'ingénieur Serkö ou tout autre +voulût s'assurer que je suis dans ma cellule et au besoin m'y +enfermer... Il est vrai, qu'a-t-on à redouter de moi?... + +À sept heures vingt-cinq, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le +capitaine Spade se portent à l'extrémité de la pointe, d'où ils +observent l'horizon du nord-ouest. Derrière eux sont installés les +six chevalets, dont les augets soutiennent les engins +autopropulsifs. Après avoir été enflammés par le déflagrateur, +c'est de là qu'ils partiront en décrivant une longue trajectoire +jusqu'à la zone où leur explosion bouleversera l'atmosphère +ambiante. + +Sept heures trente-cinq, -- quelques fumées se déroulent au-dessus +des navires, qui vont appareiller, et venir à portée des engins de +Back-Cup. + +D'horribles cris de joie, une salve de hourrahs, -- je devrais +dire de hurlements de bêtes fauves, -- sont poussés par cette +horde de bandits. + +À ce moment, l'ingénieur Serkö quitte Ker Karraje, qu'il laisse +avec le capitaine Spade; il se dirige vers l'ouverture du couloir +et pénètre dans la caverne, où il va certainement chercher Thomas +Roch. + +À l'ordre que lui donnera Ker Karraje de lancer ses engins contre +les navires, Thomas Roch se souviendra-t-il de ce que je viens de +lui dire?... Son crime ne lui apparaîtra-t-il pas dans toute son +horreur?... Refusera-t-il d'obéir?... Non... je n'en ai que trop +la certitude!... Et pourquoi conserverais-je une illusion à ce +sujet?... L'inventeur n'est-il pas ici chez lui?... Il l'a +répété... il le croit... On vient l'attaquer... il se défend! + +Cependant, les cinq bâtiments marchent à petite vitesse, le cap +sur la pointe de l'îlot. Peut-être, à bord, a-t-on l'idée que +Thomas Roch n'a pas encore livré son dernier secret aux pirates de +Back-Cup, -- et il ne l'était point, en effet, le jour où j'ai +jeté le tonnelet dans les eaux du lagon. Or, si les commandants +ont l'intention d'opérer un débarquement sur l'îlot, si leurs +navires se risquent sur cette zone large d'un mille, il n'en +restera bientôt plus que d'informes débris à la surface de la +mer!... + +Voici Thomas Roch, accompagné de l'ingénieur Serkö. Au sortir du +couloir, tous deux se dirigent vers celui des chevalets qui est +pointé dans la direction du navire de tête. + +Ker Karraje et le capitaine Spade les attendent l'un et l'autre en +cet endroit. + +Autant que j'en puis juger, Thomas Roch est calme. Il sait ce +qu'il va faire. Aucune hésitation ne troublera l'âme de ce +malheureux, égaré par ses haines! + +Entre ses doigts brille un des étuis de verre dans lequel est +enfermé le liquide du déflagrateur. + +Ses regards se portent alors vers le navire le moins éloigné, qui +se trouve à la distance de cinq milles environ. + +C'est un croiseur de moyenne dimension, -- deux mille cinq cents +tonnes au plus. + +Le pavillon n'est pas hissé; mais, par sa construction, il me +semble bien que ce navire est d'une nationalité qui ne saurait +être très sympathique à un Français. + +Les quatre autres bâtiments restent en arrière. + +C'est ce croiseur qui a mission de commencer l'attaque contre +l'îlot. + +Que son artillerie tire donc, puisque les pirates le laissent +s'approcher, et, dès qu'il sera à portée, puisse le premier de ses +projectiles frapper Thomas Roch!... + +Tandis que l'ingénieur Serkö relève avec précision la marche du +croiseur, Thomas Roch vient se placer devant le chevalet. Ce +chevalet porte trois engins, chargés de l'explosif, auxquels la +matière fusante doit assurer une longue trajectoire, sans qu'il +ait été nécessaire de leur imprimer un mouvement de giration, -- +ce que l'inventeur Turpin avait imaginé pour ses projectiles +gyroscopiques. Il suffit, d'ailleurs, qu'ils éclatent à quelques +centaines de mètres du bâtiment pour que celui-ci soit anéanti du +coup. + +Le moment est venu. + +«Thomas Roch!» s'écrie l'ingénieur Serkö. + +Il lui montre du doigt le croiseur. Celui-ci gagne lentement vers +la pointe nord-ouest et n'est plus qu'à une distance comprise +entre quatre et cinq milles... + +Thomas Roch fait un signe affirmatif, indiquant d'un geste qu'il +veut être seul devant le chevalet. + +Ker Karraje, le capitaine Spade et les autres reculent d'une +cinquantaine de pas. + +Alors, Thomas Roch débouche l'étui de verre qu'il tient de la main +droite, verse successivement sur les trois engins, par une +ouverture ménagée à leur tige, quelques gouttes du liquide, qui se +mêle à la matière fusante... + +Quarante-cinq secondes s'écoulent, -- temps nécessaire pour que la +combinaison se produise, -- quarante-cinq secondes pendant +lesquelles il semble que mon coeur ait cessé de battre... + +Un effroyable sifflement déchire l'air, et les trois engins, +décrivant une courbe très allongée à cent mètres dans l'air, +dépassent le croiseur... + +L'ont-ils donc manqué?... Le danger a-t-il disparu?... + +Non! ces engins, à la façon du projectile discoïde du commandant +d'artillerie Chapel, reviennent sur eux-mêmes comme un boomerang +australien... + +Presque aussitôt, l'espace est secoué avec une violence comparable +à celle d'une poudrière de mélinite ou de dynamite qui ferait +explosion. Les basses couches atmosphériques sont refoulées +jusqu'à l'îlot de Back-Cup, lequel tremble sur sa base... + +Je regarde... + +Le croiseur a disparu, démembré, éventré, coulé par le fond. C'est +l'effet du boulet Zalinski, mais centuplé par l'infinie puissance +du Fulgurateur Roch. + +Quelles vociférations poussent ces bandits, en se précipitant vers +l'extrémité de la pointe. Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le +capitaine Spade, immobiles, peuvent à peine croire ce qu'ont vu +leurs propres yeux! + +Quant à Thomas Roch, il est là, les bras croisés, l'oeil +étincelant, la figure rayonnante. + +Je comprends, en l'abhorrant, ce triomphe de l'inventeur, dont la +haine est doublée d'une vengeance satisfaite!... + +Et si les autres navires s'approchent, il en sera d'eux comme du +croiseur. Ils seront inévitablement détruits, dans les mêmes +circonstances, sans qu'ils puissent échapper à leur sort! Eh bien! +quoique mon dernier espoir doive disparaître avec eux, qu'ils +prennent la fuite, qu'ils regagnent la haute mer, qu'ils +abandonnent une attaque inutile!... Les nations s'entendront pour +procéder autrement à l'anéantissement de l'îlot!... On entourera +Back-Cup d'une ceinture de bâtiments que les pirates ne pourront +franchir, et ils mourront de faim dans leur repaire comme des +bêtes fauves dans leur antre!... + +Mais, -- je le sais, -- ce n'est pas à des navires de guerre qu'il +faut demander de reculer, même s'ils courent à une perte certaine. +Ceux-ci n'hésiteront pas à s'engager l'un après l'autre, dussent- +ils être engloutis dans les profondeurs de l'Océan! + +Et, en effet, voici que des signaux multiples sont échangés de +bord à bord. Presque aussitôt, l'horizon se noircit d'une fumée +plus épaisse, rabattue par le vent du nord-ouest, et les quatre +navires se sont mis en marche. + +L'un d'eux les devance, au tirage forcé, ayant hâte d'être à +portée pour faire feu de ses grosses pièces... + +Moi, à tout risque, je sors de mon trou... Je regarde, les yeux +enfiévrés... J'attends, sans pouvoir l'empêcher, une seconde +catastrophe... + +Ce navire, qui grandit à vue d'oeil, est un croiseur d'un tonnage +à peu près égal à celui du bâtiment qui l'avait précédé. Aucun +pavillon ne flotte à sa corne, et je ne puis reconnaître à quelle +nation il appartient. Il est visible qu'il pousse ses feux, afin +de franchir la zone dangereuse, avant que de nouveaux engins aient +été lancés. Mais comment échappera-t-il à leur puissance +destructive, puisqu'ils peuvent le prendre à revers?... + +Thomas Roch s'est placé devant le deuxième chevalet, au moment où +le navire passe à la surface de l'abîme dans lequel, après l'autre +vaisseau, il va s'engloutir à son tour... + +Rien ne trouble le silence de l'espace, bien qu'il vienne quelques +souffles du large. + +Soudain, le tambour bat à bord du croiseur... Des sonneries se +font entendre. Leurs voix de cuivre arrivent jusqu'à moi... + +Je les reconnais, ces sonneries... des sonneries françaises... +Grand Dieu!... c'est un bâtiment de mon pays qui a devancé les +autres et qu'un inventeur français va anéantir!... + +Non!... Cela ne sera pas... Je vais m'élancer sur Thomas Roch... +Je vais lui crier que ce bâtiment est français... Il ne l'a pas +reconnu... il le reconnaîtra... + +En cet instant, sur un signe de l'ingénieur Serkö, Thomas Roch +lève sa main qui tient l'étui de verre... + +Alors les sonneries jettent des éclats plus vibrants. C'est le +salut au drapeau... Un pavillon se déploie à la brise... le +pavillon tricolore, dont le bleu, le blanc, le rouge se détachent +lumineusement sur le ciel. + +Ah!... que se passe-t-il?... Je comprends!... À la vue de son +pavillon national, Thomas Roch est comme fasciné!... Son bras +s'abaisse peu à peu à mesure que ce pavillon monte lentement dans +les airs!... Puis il recule... il couvre ses yeux de sa main, +comme pour leur cacher les plis de l'étamine aux trois couleurs... + +Ciel puissant!... tout sentiment de patriotisme n'est donc pas +éteint dans ce coeur ulcéré, puisqu'il bat encore à la vue du +drapeau de son pays!... + +Mon émotion n'est pas moindre que la sienne!... Au risque d'être +aperçu, -- et que m'importe? -- je rampe le long des roches... Je +veux être là pour soutenir Thomas Roch et l'empêcher de +faiblir!... Dussé-je le payer de ma vie, je l'adjurerai une +dernière fois au nom de sa patrie!... Je lui crierai: + +«Français, c'est le pavillon tricolore qui est arboré sur ce +navire!... Français, c'est un morceau de la France qui +s'approche!... Français, seras-tu assez criminel pour le +frapper?...» + +Mais mon intervention ne sera pas nécessaire... Thomas Roch n'est +pas en proie à une de ces crises qui le terrassaient autrefois... +Il est maître de lui même... + +Et, lorsqu'il s'est vu face au drapeau, il a compris... il s'est +rejeté en arrière... + +Quelques pirates se rapprochent afin de le ramener devant le +chevalet... Il les repousse... il se débat... + +Ker Karraje et l'ingénieur Serkö accourent... Ils lui montrent le +navire qui s'avance rapidement... Ils lui ordonnent de lancer ses +engins... + +Thomas Roch refuse. + +Le capitaine Spade, les autres, au comble de la fureur, le +menacent... l'invectivent... le frappent... ils veulent lui +arracher l'étui de la main... + +Thomas Roch jette l'étui à terre et l'écrase sous son talon... + +Quelle épouvante s'empare alors de tous ces misérables!... Ce +croiseur a franchi la zone, et ils ne peuvent répondre aux +projectiles, qui commencent à tomber sur l'îlot, dont les roches +volent en éclats... + +Mais où est donc Thomas Roch?... A-t-il été atteint par un de ces +projectiles?... Non... je l'aperçois une dernière fois, au moment +où il s'élance à travers le couloir... + +Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, les autres vont, à sa suite, +chercher un abri à l'intérieur de Back-Cup... + +Moi... à aucun prix je ne veux rentrer dans la caverne, -- dussé- +je être tué à cette place! Je vais prendre mes dernières notes et, +lorsque les marins français débarqueront sur la pointe, j'irai... + +FIN DES NOTES DE L'INGÉNIEUR SIMON HART + +XVIII +À bord du _Tonnant_ + + +Après la tentative faite par le lieutenant Davon, auquel mission +avait été donnée de pénétrer à l'intérieur de Back-Cup avec le +_Sword_, les autorités anglaises ne purent mettre en doute que ces +hardis marins n'eussent succombé. En effet, le _Sword_ n'avait pas +reparu aux Bermudes. S'était-il brisé contre les récifs sous- +marins en cherchant l'entrée du tunnel? Avait-il été détruit par +les pirates de Ker Karraje? On ne savait. + +Le but de cette expédition, en se conformant aux indications du +document recueilli dans le tonnelet sur la grève de Saint-Georges, +était d'enlever Thomas Roch avant que la fabrication de ses engins +fût achevée. L'inventeur français repris, -- sans oublier +l'ingénieur Simon Hart, -- il serait remis entre les mains des +autorités bermudiennes. Cela fait, on n'aurait plus rien à +redouter du Fulgurateur Roch en accostant l'îlot de Back-Cup. + +Mais, quelques jours s'étant écoulés sans que le _Sword_ fût de +retour, on dut le considérer comme perdu. Les autorités décidèrent +alors qu'une seconde expédition serait tentée dans d'autres +conditions d'offensive. + +En effet, il fallait tenir compte du temps qui s'était écoulé -- +près de huit semaines -- depuis le jour où la notice de Simon Hart +avait été confiée au tonnelet. Peut-être Ker Karraje possédait-il +actuellement tous les secrets de Thomas Roch? + +Une entente, conclue entre les puissances maritimes, décida +l'envoi de cinq navires de guerre sur les parages des Bermudes. +Puisqu'il existait une vaste caverne à l'intérieur du massif de +Back-Cup, on tenterait d'abattre ses parois comme les murs d'un +bastion sous les coups de la puissante artillerie moderne. + +L'escadre se réunit à l'entrée de la Chesapeake, en Virginie, et +se dirigea vers l'archipel, en vue duquel elle arriva dans la +soirée du 17 novembre. + +Le lendemain matin, le navire désigné pour la première attaque se +mit en marche. Il était encore à quatre milles et demi de l'îlot +lorsque trois engins, après l'avoir dépassé, revinrent sur eux- +mêmes, le prirent à revers, éclatèrent à cinquante mètres de son +bord, et il coula en quelques secondes. + +L'effet de cette explosion, due à un formidable bouleversement des +couches atmosphériques, à un ébranlement de l'espace, supérieur à +tout ce que l'on avait obtenu jusqu'alors des nouveaux explosifs, +avait été instantané. Les quatre navires restés en arrière en +éprouvèrent un effroyable contrecoup à la distance où ils se +trouvaient. + +Deux conséquences étaient à déduire de cette soudaine catastrophe: + +1° Le pirate Ker Karraje disposait du Fulgurateur Roch. + +2° Le nouvel engin possédait la puissance destructive que lui +attribuait son inventeur. + +Après cette disparition du croiseur d'avant-garde, les autres +bâtiments envoyèrent leurs canots afin de recueillir les +survivants de ce désastre, accrochés à quelques épaves. + +C'est alors que les navires échangèrent des signaux et se +lancèrent vers l'îlot de Back-Cup. + +Le plus rapide, le _Tonnant_, -- un navire de guerre français, -- +prit l'avance à toute vapeur, tandis que les autres bâtiments +forçaient leurs feux pour le rejoindre. + +Le _Tonnant _pénétra d'un demi-mille sur la zone qui venait d'être +bouleversée par l'explosion, au risque d'être anéanti par d'autres +engins. Au moment où il évoluait afin de mettre ses grosses pièces +en direction, il arbora le pavillon tricolore. + +Du haut des passerelles, les officiers pouvaient apercevoir la +bande de Ker Karraje éparpillée sur les roches de l'îlot. + +L'occasion était favorable pour écraser ces malfaiteurs, en +attendant qu'on pût éventrer leur retraite à coups de canon. Aussi +le _Tonnant_ envoya-t-il ses premières décharges, auxquelles +répondit une fuite précipitée des pirates à l'intérieur de Back- +Cup... + +Quelques minutes après, l'espace fut secoué par une commotion +telle que la voûte du ciel sembla s'écrouler dans les abîmes de +l'Atlantique. + +À la place de l'îlot, il n'y avait plus qu'un amas de roches +fumantes, roulant les unes sur les autres comme les pierres d'une +avalanche. Au lieu de la coupe renversée, la coupe brisée!... Au +lieu de Back-Cup, un entassement de récifs, sur lesquels écumait +la mer que l'explosion avait soulevée en un énorme mascaret!... + +Quelle avait été la cause de cette explosion?... Était-ce +volontairement qu'elle avait été provoquée par les pirates, qui +voyaient toute défense impossible?... + +Le _Tonnant_ n'avait été que légèrement atteint par les débris de +l'îlot. Son commandant fit mettre les embarcations à la mer, et +elles se dirigèrent vers ce qui émergeait de Back-Cup. + +Après avoir débarqué sous les ordres de leurs officiers, les +équipages explorèrent ces débris, qui se confondaient avec le banc +rocheux dans la direction des Bermudes. + +Çà et là furent recueillis quelques cadavres affreusement mutilés, +des membres épars, une boue ensanglantée de chair humaine... De la +caverne, on ne voyait plus rien. Tout était enseveli sous ses +ruines. + +Un seul corps se retrouva intact sur la partie nord-est du récif. +Bien que ce corps n'eût plus que le souffle, on garda l'espoir de +le ramener à la vie. Étendu sur le côté, sa main crispée tenait un +carnet de notes, où se lisait une dernière ligne inachevée... + +C'était l'ingénieur français Simon Hart, qui fut transporté à bord +du _Tonnant_. Malgré les soins qui lui furent donnés, on ne +parvint pas à lui faire reprendre connaissance. + +Toutefois, par la lecture des notes, rédigées jusqu'au moment où +s'était produite l'explosion de la caverne, il fut possible de +reconstituer une partie de ce qui s'était passé pendant les +dernières heures de Back-Cup. + +D'ailleurs, Simon Hart devait survivre à cette catastrophe, -- +seul de tous ceux qui en avaient été les trop justes victimes. Dès +qu'il se trouva en état de répondre aux questions, voici ce qu'il +y eut lieu d'admettre d'après son récit, -- ce qui, en somme, +était la vérité. + +Remué dans toute son âme à la vue du pavillon tricolore, ayant +enfin conscience du crime de lèse-patrie qu'il allait commettre, +Thomas Roch, s'élançant à travers le couloir, avait gagné le +magasin dans lequel étaient entassées des quantités considérables +de son explosif. Puis, avant qu'on eût pu l'en empêcher, il avait +provoqué la terrible explosion et détruit l'îlot de Back-Cup. + +Et, maintenant, ont disparu Ker Karraje et ses pirates, -- et avec +eux, Thomas Roch et le secret de son invention! + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Face au drapeau, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FACE AU DRAPEAU *** + +***** This file should be named 16826-8.txt or 16826-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/2/16826/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits (Michèle, Coolmicro +and Fred); this text is also available at +http://www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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