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+The Project Gutenberg EBook of Face au drapeau, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Face au drapeau
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: October 8, 2005 [EBook #16826]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FACE AU DRAPEAU ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits (Michèle, Coolmicro
+and Fred); this text is also available at
+http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+Jules Verne
+
+FACE AU DRAPEAU
+(1896)
+
+
+
+Table des matières
+
+I Healthful-House
+II Le comte d'Artigas
+III Double enlèvement
+IV La goélette _Ebba_
+V Où suis-je?
+VI Sur le pont
+VII Deux jours de navigation
+VIII Back-Cup
+IX Dedans
+X Ker Karraje
+XI Pendant cinq semaines
+XII Les conseils de l'ingénieur Serkö
+XIII À Dieu vat!
+XIV Le _Sword_ aux prises avec le tug
+XV Attente
+XVI Encore quelques heures
+XVII Un contre cinq
+XVIII À bord du _Tonnant_
+
+
+
+I
+Healthful-House
+
+
+La carte que reçut ce jour-là -- 15 juin 189.. -- le directeur de
+l'établissement de Healthful-House, portait correctement ce simple
+nom, sans écusson ni couronne:
+
+LE COMTE D'ARTIGAS
+
+Au-dessous de ce nom, à l'angle de la carte, était écrite au
+crayon l'adresse suivante:
+
+«À bord de la goélette _Ebba_, au mouillage de New-Berne,
+Pamplico-Sound.»
+
+La capitale de la Caroline du Nord -- l'un des quarante-quatre
+États de l'Union à cette époque -- est l'assez importante ville de
+Raleigh, reculée de quelque cent cinquante milles à l'intérieur de
+la province. C'est grâce à sa position centrale que cette cité est
+devenue le siège de la législature, car d'autres l'égalent ou la
+dépassent en valeur industrielle et commerciale, -- telles
+Wilmington, Charlotte, Fayetteville, Edenton, Washington,
+Salisbury, Tarboro, Halifax, New-Berne. Cette dernière ville
+s'élève au fond de l'estuaire de la Neuze-river, qui se jette dans
+le Pamplico-Sound, sorte de vaste lac maritime, protégé par une
+digue naturelle, îles et flots du littoral carolinien.
+
+Le directeur de Healthful-House n'aurait jamais pu deviner pour
+quel motif il recevait cette carte, si elle n'eût été accompagnée
+d'un billet demandant pour le comte d'Artigas la permission de
+visiter son établissement. Ce personnage espérait que le directeur
+voudrait bien donner consentement à cette visite, et il devait se
+présenter dans l'après-midi avec le capitaine Spade, commandant la
+goélette _Ebba_.
+
+Ce désir de pénétrer à l'intérieur de cette maison de santé, très
+célèbre alors, très recherchée des riches malades des États-Unis,
+ne pouvait paraître que des plus naturels de la part d'un
+étranger. D'autres l'avaient déjà visitée, qui ne portaient pas un
+aussi grand nom que le comte d'Artigas, et ils n'avaient point
+ménagé leurs compliments au directeur de Healthful-House. Celui-ci
+s'empressa donc d'accorder l'autorisation sollicitée, et répondit
+qu'il serait honoré d'ouvrir au comte d'Artigas les portes de
+l'établissement.
+
+Healthful-House, desservie par un personnel de choix, assurée du
+concours des médecins les plus en renom, était de création privée.
+Indépendante des hôpitaux et des hospices, mais soumise à la
+surveillance de l'État, elle réunissait toutes les conditions de
+confort et de salubrité qu'exigent les maisons de ce genre,
+destinées à recevoir une opulente clientèle.
+
+On eût difficilement trouvé un emplacement plus agréable que celui
+de Healthful-House. Au revers d'une colline s'étendait un parc de
+deux cents acres, planté de ces essences magnifiques que prodigue
+l'Amérique septentrionale dans sa partie égale en latitude aux
+groupes des Canaries et de Madère. À la limite inférieure du parc
+s'ouvrait ce large estuaire de la Neuze, incessamment rafraîchi
+par les brises du Pamplico-Sound et les vents de mer venus du
+large pardessus l'étroit lido du littoral.
+
+Healthful-House, où les riches malades étaient soignés dans
+d'excellentes conditions hygiéniques, était plus généralement
+réservée au traitement des maladies chroniques; mais
+l'administration ne refusait pas d'admettre ceux qu'affectaient
+des troubles intellectuels, lorsque ces affections ne présentaient
+pas un caractère incurable.
+
+Or, précisément, -- circonstance qui devait attirer l'attention
+sur Healthful-House, et qui motivait peut-être la visite du comte
+d'Artigas, -- un personnage de grande notoriété y était tenu,
+depuis dix-huit mois, en observation toute spéciale.
+
+Le personnage dont il s'agit était un Français, nommé Thomas Roch,
+âgé de quarante-cinq ans. Qu'il fût sous l'influence d'une maladie
+mentale, aucun doute à cet égard. Toutefois, jusqu'alors, les
+médecins aliénistes n'avaient pas constaté chez lui une perte
+définitive de ses facultés intellectuelles. Que la juste notion
+des choses lui fit défaut dans les actes les plus simples de
+l'existence, cela n'était que trop certain. Cependant sa raison
+restait entière, puissante, inattaquable, lorsque l'on faisait
+appel à son génie, et qui ne sait que génie et folie confinent
+trop souvent l'un à l'autre! Il est vrai, ses facultés affectives
+ou sensoriales étaient profondément atteintes. Lorsqu'il y avait
+lieu de les exercer, elles ne se manifestaient que par le délire
+et l'incohérence. Absence de mémoire, impossibilité d'attention,
+plus de conscience, plus de jugement. Ce Thomas Roch n'était alors
+qu'un être dépourvu de raison, incapable de se suffire, privé de
+cet instinct naturel qui ne fait pas défaut même à l'animal, --
+celui de la conservation, -- et il fallait en prendre soin comme
+d'un enfant qu'on ne peut perdre de vue. Aussi, dans le pavillon
+17 qu'il occupait au bas du parc de Healthful-House, son gardien
+avait-il pour tâche de le surveiller nuit et jour.
+
+La folie commune, lorsqu'elle n'est pas incurable, ne saurait être
+guérie que par des moyens moraux. La médecine et la thérapeutique
+y sont impuissantes, et leur inefficacité est depuis longtemps
+reconnue des spécialistes. Ces moyens moraux étaient-ils
+applicables au cas de Thomas Roch? il était permis d'en douter,
+même en ce milieu tranquille et salubre de Healthful-House. En
+effet, l'inquiétude, les changements d'humeur, l'irritabilité, les
+bizarreries de caractère, la tristesse, l'apathie, la répugnance
+aux occupations sérieuses ou aux plaisirs, ces divers symptômes
+apparaissaient nettement. Aucun médecin n'aurait pu s'y méprendre,
+aucun traitement ne semblait capable de les guérir ni de les
+atténuer.
+
+On a justement dit que la folie est un excès de subjectivité,
+c'est-à-dire un état où l'âme accorde trop à son labeur intérieur,
+et pas assez aux impressions du dehors. Chez Thomas Roch, cette
+indifférence était à peu près absolue. Il ne vivait qu'en dedans
+de lui-même, en proie à une idée fixe dont l'obsession l'avait
+amené là où il en était. Se produirait-il une circonstance, un
+contrecoup qui «l'extérioriserait», pour employer un mot assez
+exact, c'était improbable, mais ce n'était pas impossible.
+
+Il convient d'exposer maintenant dans quelles conditions ce
+Français a quitté la France, quels motifs l'ont attiré aux États-
+Unis, pourquoi le gouvernement fédéral avait jugé prudent et
+nécessaire de l'interner dans cette maison de santé, où l'on
+noterait avec un soin minutieux tout ce qui lui échapperait
+d'inconscient au cours de ses crises.
+
+Dix-huit mois auparavant, le ministre de la Marine à Washington
+reçut une demande d'audience au sujet d'une communication que
+désirait lui faire ledit Thomas Roch.
+
+Rien que sur ce nom, le ministre comprit ce dont il s'agissait.
+Bien qu'il sût de quelle nature serait la communication, quelles
+prétentions l'accompagneraient, il n'hésita pas, et l'audience fut
+immédiatement accordée.
+
+En effet, la notoriété de Thomas Roch était telle que, soucieux
+des intérêts dont il avait charge, le ministre ne pouvait hésiter
+à recevoir le solliciteur, à prendre connaissance des propositions
+que celui-ci voulait personnellement lui soumettre.
+
+Thomas Roch était un inventeur, -- un inventeur de génie. Déjà
+d'importantes découvertes avaient mis sa personnalité assez
+bruyante en lumière. Grâce à lui, des problèmes, de pure théorie
+jusqu'alors, avaient reçu une application pratique. Son nom était
+connu dans la science. Il occupait l'une des premières places du
+monde savant. On va voir à la suite de quels ennuis, de quels
+déboires, de quelles déceptions, de quels outrages même dont
+l'abreuvèrent les plaisantins de la presse, il en arriva à cette
+période de la folie qui avait nécessité son internement à
+Healthful-House.
+
+Sa dernière invention concernant les engins de guerre portait le
+nom de Fulgurateur Roch. Cet appareil possédait, à l'en croire,
+une telle supériorité sur tous autres, que l'État qui s'en
+rendrait acquéreur serait le maître absolu des continents et des
+mers.
+
+On sait trop à quelles difficultés déplorables se heurtent les
+inventeurs, quand il s'agit de leurs inventions, et surtout
+lorsqu'ils tentent de les faire adopter par les commissions
+ministérielles. Nombre d'exemples, -- et des plus fameux, -- sont
+encore présents à la mémoire. Il est inutile d'insister sur ce
+point, car ces sortes d'affaires présentent parfois des dessous
+difficiles à éclaircir. Toutefois, en ce qui concerne Thomas Roch,
+il est juste d'avouer que, comme la plupart de ses prédécesseurs,
+il émettait des prétentions si excessives, il cotait la valeur de
+son nouvel engin à des prix si inabordables qu'il devenait à peu
+près impossible de traiter avec lui.
+
+Cela tenait, -- il faut le noter aussi, -- à ce que déjà, à propos
+d'inventions précédentes dont l'application fut féconde en
+résultats, il s'était vu exploiter avec une rare audace. N'ayant
+pu en retirer le bénéfice qu'il devait équitablement attendre, son
+humeur avait commencé à s'aigrir. Devenu défiant, il prétendait ne
+se livrer qu'à bon escient, imposer des conditions peut-être
+inacceptables, être cru sur parole, et, dans tous les cas, il
+demandait une somme d'argent si considérable, même avant toute
+expérience, que de telles exigences parurent inadmissibles.
+
+En premier lieu, ce Français offrit le Fulgurateur Roch à la
+France. Il fit connaître à la commission ayant qualité pour
+recevoir sa communication en quoi elle consistait. Il s'agissait
+d'une sorte d'engin autopropulsif, de fabrication toute spéciale,
+chargé avec un explosif composé de substances nouvelles, et qui ne
+produisait son effet que sous l'action d'un déflagrateur nouveau
+aussi.
+
+Lorsque cet engin, de quelque manière qu'il eût été envoyé,
+éclatait, non point en frappant le but visé, mais à la distance de
+quelques centaines de mètres, son action sur les couches
+atmosphériques était si énorme, que toute construction, fort
+détaché ou navire de guerre, devait être anéantie sur une zone de
+dix mille mètres carrés. Tel était le principe du boulet lancé par
+le canon pneumatique Zalinski, déjà expérimenté à cette époque,
+mais avec des résultats à tout le moins centuplés.
+
+Si donc l'invention de Thomas Roch possédait cette puissance,
+c'était la supériorité offensive ou défensive assurée à son pays.
+Toutefois l'inventeur n'exagérait-il pas, bien qu'il eût fait ses
+preuves à propos d'autres engins de sa façon et d'un rendement
+incontestable? Des expériences pouvaient seules le démontrer. Or,
+précisément, il prétendait ne consentir à ces expériences qu'après
+avoir touché les millions auxquels il évaluait la valeur de son
+Fulgurateur.
+
+Il est certain qu'une sorte de déséquilibrement s'était alors
+produit dans les facultés intellectuelles de Thomas Roch. Il
+n'avait plus l'entière possession de sa cérébralité. On le sentait
+engagé sur une voie qui le conduirait graduellement à la folie
+définitive. Traiter dans les conditions qu'il voulait imposer, nul
+gouvernement n'aurait pu y condescendre.
+
+La commission française dut rompre tout pourparler, et les
+journaux, même ceux de l'opposition radicale, durent reconnaître
+qu'il était difficile de donner suite à cette affaire. Les
+propositions de Thomas Roch furent rejetées, sans qu'on eût à
+craindre, d'ailleurs, qu'un autre État pût consentir à les
+accueillir.
+
+Avec cet excès de subjectivité qui ne cessa de s'accroître dans
+l'âme si profondément bouleversée de Thomas Roch, on ne s'étonnera
+pas que la corde du patriotisme, peu à peu détendue, eût fini par
+ne plus vibrer. Il faut le répéter pour l'honneur de la nature
+humaine, Thomas Roch était, à cette heure, frappé d'inconscience.
+Il ne se survivait intact que dans ce qui se rapportait
+directement à son invention. Là-dessus, il n'avait rien perdu de
+sa puissance géniale. Mais en tout ce qui concernait les détails
+les plus ordinaires de l'existence, son affaissement moral
+s'accentuait chaque jour et lui enlevait la complète
+responsabilité de ses actes.
+
+Thomas Roch fut donc éconduit. Peut-être alors eût-il convenu
+d'empêcher qu'il portât son invention autre part... On ne le fit
+pas, et ce fut un tort.
+
+Ce qui devait arriver, arriva. Sous une irritabilité croissante,
+les sentiments de patriotisme, qui sont de l'essence même du
+citoyen, -- lequel avant de s'appartenir appartient à son pays, --
+ces sentiments s'éteignirent dans l'âme de l'inventeur déçu. Il
+songea aux autres nations, il franchit la frontière, il oublia
+l'inoubliable passé, il offrit le Fulgurateur à l'Allemagne.
+
+Là, dès qu'il sut quelles étaient les exorbitantes prétentions de
+Thomas Roch, le gouvernement refusa de recevoir sa communication.
+Au surplus, la Guerre venait de mettre à l'étude la fabrication
+d'un nouvel engin balistique et crut pouvoir dédaigner celui de
+l'inventeur français.
+
+Alors, chez celui-ci, la colère se doubla de haine, -- une haine
+d'instinct contre l'humanité, -- surtout après que ses démarches
+eurent échoué vis-à-vis du Conseil de l'Amirauté de la Grande-
+Bretagne. Comme les Anglais sont des gens pratiques, ils ne
+repoussèrent pas tout d'abord Thomas Roch, ils le tâtèrent, ils le
+circonvinrent. Thomas Roch ne voulut rien entendre. Son secret
+valait des millions, il obtiendrait ces millions, ou l'on n'aurait
+pas son secret. L'Amirauté finit par rompre avec lui.
+
+Ce fut dans ces conditions, alors que son trouble intellectuel
+empirait de jour en jour, qu'il fit une dernière tentative vis-à-
+vis de l'Amérique, -- dix-huit mois environ avant le début de
+cette histoire.
+
+Les Américains, encore plus pratiques que les Anglais, ne
+marchandèrent pas le Fulgurateur Roch, auquel ils accordaient une
+valeur exceptionnelle, étant donné la notoriété du chimiste
+français. Avec raison, ils le tenaient pour un homme de génie, et
+prirent des mesures justifiées par son état -- quitte à
+l'indemniser plus tard dans une équitable proportion.
+
+Comme Thomas Roch donnait des preuves trop visibles d'aliénation
+mentale, l'administration, dans l'intérêt même de son invention,
+jugea opportun de l'enfermer.
+
+On le sait, ce n'est point au fond d'un hospice de fous que fut
+conduit Thomas Roch, mais à l'établissement de Healthful-House,
+qui offrait toute garantie pour le traitement de sa maladie. Et,
+cependant, bien que les soins les plus attentifs ne lui eussent
+point manqué, le but n'avait pas été atteint jusqu'à ce jour.
+
+Encore une fois, -- il y a lieu d'insister sur ce point, -- c'est
+que Thomas Roch, si inconscient qu'il fût, se ressaisissait
+lorsqu'on le remettait sur le champ de ses découvertes. Il
+s'animait, il parlait avec la fermeté d'un homme qui est sûr de
+lui, avec une autorité qui imposait. Dans le feu de son éloquence,
+il décrivait les qualités merveilleuses de son Fulgurateur, les
+effets vraiment extraordinaires qui en résulteraient. Quant à la
+nature de l'explosif et du déflagrateur, les éléments qui le
+composaient, leur fabrication, le tour de main qu'elle
+nécessitait, il se retranchait dans une réserve dont rien n'avait
+pu le faire sortir. Une ou deux fois, au plus fort d'une crise, on
+eut lieu de croire que son secret allait lui échapper, et toutes
+les précautions avaient été prises... Ce fut en vain. Si Thomas
+Roch ne possédait même plus le sentiment de sa propre
+conservation, du moins s'assurait-il la conservation de sa
+découverte.
+
+Le pavillon 17 du parc de Healthful-House était entouré d'un
+jardin, ceint de haies vives, dans lequel Thomas Roch pouvait se
+promener sous la surveillance de son gardien. Ce gardien occupait
+le même pavillon que lui, couchait dans la même chambre,
+l'observait nuit et jour, ne le quittait jamais d'une heure. Il
+épiait ses moindres paroles au cours des hallucinations qui se
+produisaient généralement dans l'état intermédiaire entre la
+veille et le sommeil, il l'écoutait jusque dans ses rêves.
+
+Ce gardien se nommait Gaydon. Peu de temps après la séquestration
+de Thomas Roch, ayant appris que l'on cherchait un surveillant qui
+parlât couramment la langue de l'inventeur, il s'était présenté à
+Healthful-House, et avait été accepté en qualité de gardien du
+nouveau pensionnaire.
+
+En réalité, ce prétendu Gaydon était un ingénieur français nommé
+Simon Hart, depuis plusieurs années au service d'une société de
+produits chimiques, établie dans le New-Jersey. Simon Hart, âgé de
+quarante ans, avait le front large, marqué du pli de
+l'observateur, l'attitude résolue qui dénotait l'énergie jointe à
+la ténacité. Très versé dans ces diverses questions auxquelles se
+rattachait le perfectionnement de l'armement moderne, ces
+inventions de nature à en modifier la valeur, Simon Hart
+connaissait tout ce qui s'était fait en matière d'explosifs, dont
+on comptait plus de onze cents à cette époque, -- et il n'en était
+plus à apprécier un homme tel que Thomas Roch. Croyant à la
+puissance de son Fulgurateur, il ne doutait pas qu'il fût en
+possession d'un engin capable de changer les conditions de la
+guerre sur terre et sur mer, soit pour l'offensive, soit pour la
+défensive. Il savait que la folie avait respecté en lui l'homme de
+science, que dans ce cerveau, en partie frappé, brillait encore
+une clarté, une flamme, la flamme du génie. Alors il eut cette
+pensée: c'est que si, pendant ses crises, son secret se révélait,
+cette invention d'un Français profiterait à un autre pays que la
+France. Son parti fut pris de s'offrir comme gardien de Thomas
+Roch, en se donnant pour un Américain très exercé à l'emploi de la
+langue française. Il prétexta un voyage en Europe, il donna sa
+démission, il changea de nom. Bref, heureusement servie par les
+circonstances, la proposition qu'il fit fut acceptée, et voilà
+comment, depuis quinze mois, Simon Hart remplissait près du
+pensionnaire de Healthful-House l'office de surveillant.
+
+Cette résolution témoignait d'un dévouement rare, d'un noble
+patriotisme, car il s'agissait d'un service pénible pour un homme
+de la classe et de l'éducation de Simon Hart. Mais -- qu'on ne
+l'oublie pas -- l'ingénieur n'entendait en aucune façon dépouiller
+Thomas Roch, s'il parvenait à surprendre son invention, et celui-
+ci en aurait le légitime bénéfice.
+
+Or, depuis quinze mois, Simon Hart, ou plutôt Gaydon, vivait ainsi
+près de ce dément, observant, guettant, interrogeant même, sans
+avoir rien gagné. D'ailleurs, il était plus que jamais convaincu
+de l'importance de la découverte de Thomas Roch. Aussi, ce qu'il
+craignait, par-dessus tout, c'était que la folie partielle de ce
+pensionnaire dégénérât en folie générale, ou qu'une crise suprême
+anéantît son secret avec lui.
+
+Telle était la situation de Simon Hart, telle était la mission à
+laquelle il se sacrifiait tout entier dans l'intérêt de son pays.
+
+Cependant, malgré tant de déceptions et de déboires, la santé de
+Thomas Roch n'était pas compromise, grâce à sa constitution
+vigoureuse. La nervosité de son tempérament lui avait permis de
+résister à ces multiples causes destructives. De taille moyenne,
+la tête puissante, le front largement dégagé, le crâne volumineux,
+les cheveux grisonnants, l'oeil hagard parfois, mais vif, fixe,
+impérieux, lorsque sa pensée dominante y faisait briller un
+éclair, une moustache épaisse sous un nez aux ailes palpitantes,
+une bouche aux lèvres serrées, comme si elles se fermaient pour ne
+pas laisser échapper un secret, la physionomie pensive, l'attitude
+d'un homme qui a longtemps lutté et qui est résolu à lutter encore
+-- tel était l'inventeur Thomas Roch, enfermé dans un des
+pavillons de Healthful-House, n'ayant peut-être pas conscience de
+cette séquestration, et confié à la surveillance de l'ingénieur
+Simon Hart, devenu le gardien Gaydon.
+
+II
+Le comte d'Artigas
+
+
+Au juste, qui était ce comte d'Artigas? Un Espagnol?... En somme,
+son nom semblait l'indiquer. Toutefois, au tableau d'arrière de sa
+goélette se détachait en lettres d'or le nom d'_Ebba_, et celui-là
+est de pure origine norvégienne. Et si l'on eût demandé à ce
+personnage comment s'appelait le capitaine de l'_Ebba:_ Spade,
+aurait-il répondu, et Effrondat son maître d'équipage, et Hélim
+son maître coq, -- tous noms singulièrement disparates, qui
+indiquaient des nationalités très différentes.
+
+Pouvait-on déduire quelque hypothèse plausible du type que
+présentait le comte d'Artigas?... Difficilement. Si la coloration
+de sa peau, sa chevelure très noire, la grâce de son attitude
+dénonçaient une origine espagnole, l'ensemble de sa personne
+n'offrait point ces caractères de race qui sont spéciaux aux
+natifs de la péninsule ibérique.
+
+C'était un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, très
+robustement constitué, âgé de quarante-cinq ans au plus. Avec sa
+démarche calme et hautaine, il ressemblait à quelque seigneur
+indou auquel se fût mêlé le sang des superbes types de la
+Malaisie. S'il n'était pas de complexion froide, du moins
+s'attachait-il à paraître tel avec son geste impérieux, sa parole
+brève. Quant à la langue dont son équipage et lui se servaient,
+c'était un de ces idiomes qui ont cours dans les îles de l'océan
+Indien et des mers environnantes. Il est vrai, lorsque ses
+excursions maritimes l'amenaient sur le littoral de l'Ancien ou du
+Nouveau Monde, il s'exprimait avec une remarquable facilité en
+anglais, ne trahissant que par un léger accent son origine
+étrangère.
+
+Ce qu'avait été le passé du comte d'Artigas, les diverses
+péripéties d'une existence des plus mystérieuses, ce qu'était son
+présent, de quelle source sortait sa fortune, -- évidemment
+considérable puisqu'elle lui permettait de vivre en fastueux
+gentleman, -- en quel endroit se trouvait sa résidence habituelle,
+tout au moins quel était le port d'attache de sa goélette,
+personne ne l'eût pu dire, et personne ne se fût hasardé à
+l'interroger sur ce point, tant il se montrait peu communicatif.
+Il ne semblait pas homme à se compromettre dans une interview,
+même au profit des reporters américains.
+
+Ce que l'on savait de lui, c'était uniquement ce que disaient les
+journaux, lorsqu'ils signalaient la présence de l'_Ebba _en
+quelque port, et, en particulier, ceux de la côte orientale des
+États-Unis. Là, en effet, la goélette venait, presque à époques
+fixes, s'approvisionner de tout ce qui est indispensable aux
+besoins d'une longue navigation. Non seulement elle se
+ravitaillait en provisions de bouche, farines, biscuits,
+conserves, viande sèche et viande fraîche, boeufs et moutons sur
+pied, vins, bières et boissons alcooliques, mais aussi en
+vêtements, ustensiles, objets de luxe et de nécessaire, -- le tout
+payé de haut prix, soit en dollars, soit en guinées ou autres
+monnaies de diverses provenances.
+
+Il suit de là que, si l'on ne savait rien de la vie privée du
+comte d'Artigas, il n'en était pas moins fort connu dans les
+divers ports du littoral américain, depuis ceux de la presqu'île
+floridienne jusqu'à ceux de la Nouvelle-Angleterre.
+
+Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que le directeur d'Healthful-
+House se fût trouvé très honoré de la demande du comte d'Artigas,
+qu'il l'accueillît avec empressement.
+
+C'était la première fois que la goélette _Ebba_ relâchait au port
+de New-Berne. Et, sans doute, le seul caprice de son propriétaire
+avait dû l'amener à l'embouchure de la Neuze. Que serait-il venu
+faire en cette endroit?... Se ravitailler?... Non, car le
+Pamplico-Sound n'eût pas offert les ressources qu'offraient
+d'autres ports, tels que Boston, New-York, Dover, Savannah,
+Wilmington dans la Caroline du Nord, et Charleston dans la
+Caroline du Sud. En cet estuaire de la Neuze, sur le marché peu
+important de New-Berne, contre quelles marchandises le comte
+d'Artigas aurait-il pu échanger ses piastres et ses bank-notes? Ce
+chef-lieu du comté de Craven ne possède guère que cinq à six mille
+habitants. Le commerce s'y réduit à l'exportation des graines, des
+porcs, des meubles, des munitions navales. En outre, quelques
+semaines avant, pendant une relâche de dix jours à Charleston, la
+goélette avait pris son complet chargement pour une destination
+qu'on ignorait, comme toujours.
+
+Était-il donc venu, cet énigmatique personnage, dans l'unique but
+de visiter Healthful-House?... Peut-être, et n'y avait-il rien de
+surprenant à cela, puisque cet établissement jouissait d'une très
+réelle et très juste célébrité.
+
+Peut-être aussi le comte d'Artigas avait-il eu cette fantaisie de
+se rencontrer avec Thomas Roch? La notoriété universelle de
+l'inventeur français eût justifié cette curiosité.
+
+Un fou de génie, dont les inventions promettaient de révolutionner
+les méthodes de l'art militaire moderne!
+
+Dans l'après-midi, ainsi que l'indiquait sa demande, le comte
+d'Artigas se présenta à la porte de Healthful-House, accompagné du
+capitaine Spade, le commandant de l'_Ebba_.
+
+En conformité des ordres donnés, tous deux furent admis et
+conduits dans le cabinet du directeur.
+
+Celui-ci fit au comte d'Artigas un accueil empressé, se mit à sa
+disposition, ne voulant laisser à personne l'honneur d'être son
+cicérone, et il reçut de sincères remerciements pour son
+obligeance. Tandis que l'on visitait les salles communes et les
+habitations particulières de l'établissement, le directeur ne
+tarissait pas sur les soins donnés aux malades, -- soins très
+supérieurs, si l'on voulait bien l'en croire, à ceux qu'ils
+eussent reçus dans leurs familles, traitements de luxe, répétait-
+il, et dont les résultats avaient valu à Healthful-House un succès
+mérité.
+
+Le comte d'Artigas, écoutant sans se départir de son flegme
+habituel, semblait s'intéresser à cette faconde intarissable, afin
+de mieux dissimuler probablement le désir qui l'avait amené.
+Cependant, après une heure consacrée à cette promenade, crut-il
+devoir dire:
+
+«N'avez-vous pas, monsieur, un malade dont on a beaucoup parlé ces
+derniers temps, et qui a même contribué, dans une forte mesure, à
+attirer l'attention publique sur Healthful-House?
+
+-- C'est, je pense, de Thomas Roch que vous voulez parler,
+monsieur le comte?... demanda le directeur.
+
+-- En effet... de ce Français... de cet inventeur dont la raison
+paraît être très compromise...
+
+-- Très compromise, monsieur le comte, et peut-être est-il heureux
+qu'elle le soit! À mon avis, l'humanité n'a rien à gagner à ces
+découvertes dont l'application accroît les moyens de destruction,
+trop nombreux déjà...
+
+-- C'est penser sagement, monsieur le directeur, et, à ce sujet,
+mon opinion est la vôtre. Le véritable progrès n'est pas de ce
+côté, et je regarde comme des génies malfaisants ceux qui marchent
+dans cette voie. -- Mais cet inventeur a-t-il donc perdu
+entièrement l'usage de ses facultés intellectuelles?...
+
+-- Entièrement... non... monsieur le comte, si ce n'est en ce qui
+concerne les choses ordinaires de l'existence. À cet égard, il n'a
+plus ni compréhension ni responsabilité. Toutefois son génie
+d'inventeur est resté intact, il a survécu à la dégénérescence
+mentale, et, si l'on eût cédé à ses prétentions hors de bon sens,
+je ne mets pas en doute qu'il fût sorti de ses mains un nouvel
+engin de guerre... dont le besoin ne se fait aucunement sentir...
+
+-- Aucunement, monsieur le directeur, répéta le comte d'Artigas,
+que le capitaine Spade parut approuver.
+
+-- Du reste, monsieur le comte, vous pourrez en juger par vous-
+même. Nous voici arrivés devant le pavillon occupé par Thomas
+Roch. Si sa claustration est très justifiée au point de vue de la
+sécurité publique, il n'en est pas moins traité avec tous les
+égards qui lui sont dus et les soins que nécessite son état. Et
+puis, à Healthful-House, il est à l'abri des indiscrets qui
+pourraient vouloir...»
+
+Le directeur compléta sa phrase par un hochement de tête des plus
+significatifs, -- ce qui amena un imperceptible sourire sur les
+lèvres de l'étranger.
+
+«Mais, demanda le comte d'Artigas, est-ce que Thomas Roch n'est
+jamais laissé seul?...
+
+-- Jamais, monsieur le comte, jamais. Il a près de lui en
+surveillance permanente un gardien qui parle sa langue et dont
+nous sommes absolument sûrs. Dans le cas où, d'une manière ou
+d'une autre, il lui échapperait quelque indication relative à sa
+découverte, cette indication serait à l'instant recueillie, et
+l'on verrait quel usage il conviendrait d'en faire.»
+
+En ce moment, le comte d'Artigas jeta un rapide coup d'oeil au
+capitaine Spade, lequel répondit par un geste qui semblait dire:
+c'est compris. Et, de fait, qui eût observé le capitaine pendant
+cette visite, aurait remarqué qu'il examinait avec une minutie
+particulière toute cette partie du parc entourant le pavillon 17,
+les diverses ouvertures qui y donnaient accès, -- probablement en
+vue d'un projet arrêté d'avance.
+
+Le jardin de ce pavillon confinait au mur d'enceinte de Healthful-
+House. À l'extérieur, ce mur fermait la base même de la colline
+dont le revers s'allongeait en pente douce jusqu'à la rive droite
+de la Neuze.
+
+Ce pavillon n'avait qu'un rez-de-chaussée, surmonté d'une terrasse
+à l'italienne. Le rez-de-chaussée comprenait deux chambres et une
+antichambre, avec fenêtres défendues par des barreaux de fer. De
+chaque côté de l'habitation se dressaient de beaux arbres, alors
+dans toute la splendeur de leurs frondaisons. En avant verdoyaient
+de fraîches pelouses veloutées, où ne manquaient ni les
+arbrisseaux variés, ni les fleurs éclatantes. L'ensemble
+s'étendait sur un demi-acre environ, à l'usage exclusif de Thomas
+Roch, libre d'aller à travers ce jardin sous la surveillance de
+son gardien.
+
+Lorsque le comte d'Artigas, le capitaine Spade et le directeur
+pénétrèrent dans cet enclos, celui qu'ils aperçurent à la porte du
+pavillon fut le gardien Gaydon.
+
+Immédiatement, le regard du comte d'Artigas se porta sur ce
+gardien, qu'il parut observer avec une insistance singulière, qui
+ne fut point remarquée du directeur.
+
+Ce n'était pas la première fois, cependant, que des étrangers
+venaient rendre visite à l'hôte du pavillon 17, car l'inventeur
+français passait à juste titre pour être le plus curieux
+pensionnaire de Healthful-House. Néanmoins, l'attention de Gaydon
+fut sollicitée par l'originalité du type que présentaient ces deux
+personnages, dont il ignorait la nationalité. Si le nom du comte
+d'Artigas ne lui était pas inconnu, il n'avait jamais eu
+l'occasion de rencontrer ce riche gentleman pendant ses relâches
+dans les ports de l'est, et il ne savait pas que la goélette
+_Ebba_ fût alors mouillée à l'entrée de la Neuze, au pied de la
+colline de Healthful-House.
+
+«Gaydon, demanda le directeur, où est en ce moment Thomas Roch?...
+
+-- Là, répondit le gardien, en montrant de la main un homme qui se
+promenait d'un pas méditatif sous les arbres en arrière du
+pavillon.
+
+-- M. le comte d'Artigas a été autorisé à visiter Healthful-House,
+et il n'a pas voulu repartir sans avoir vu Thomas Roch dont on n'a
+que trop parlé ces derniers temps...
+
+-- Et dont on parlerait bien davantage, répondit le comte
+d'Artigas, si le gouvernement fédéral n'eût pris la précaution de
+l'enfermer dans cet établissement...
+
+-- Précaution nécessaire, monsieur le comte.
+
+-- Nécessaire, en effet, monsieur le directeur, et mieux vaut que
+le secret de cet inventeur s'éteigne avec lui, pour le repos du
+monde.»
+
+Après avoir regardé le comte d'Artigas, Gaydon n'avait plus
+prononcé une seule parole, et, précédant les deux étrangers, il se
+dirigea vers le massif au fond de l'enclos.
+
+Les visiteurs n'eurent que quelques pas à faire pour se trouver en
+face de Thomas Roch.
+
+Thomas Roch ne les avait pas vus venir, et, lorsqu'ils furent à
+courte distance de lui, il est présumable qu'il ne remarqua point
+leur présence.
+
+Entre temps, le capitaine Spade, sans donner prise aux soupçons,
+ne cessait d'examiner la disposition des lieux, la place occupée
+par le pavillon 17 en cette partie inférieure du parc de
+Healthful-House. Lorsqu'il eut remonté les allées en pente, il
+distingua aisément l'extrémité d'une mâture qui pointait au-dessus
+du mur d'enceinte. Pour reconnaître la mâture de la goélette
+_Ebba_, il lui suffit d'un coup d'oeil, et il put s'assurer ainsi
+que, de ce côté, le mur longeait la rive droite de la Neuze.
+
+Cependant le comte d'Artigas observait l'inventeur français. Chez
+cet homme, vigoureux encore, -- il le reconnut, -- la santé ne
+paraissait pas avoir souffert d'une séquestration qui durait
+depuis dix-huit mois déjà. Mais son attitude bizarre, ses gestes
+incohérents, son oeil hagard, son inattention à tout ce qui se
+faisait autour de lui, ne dénotaient que trop un complet état
+d'inconscience et un abaissement profond des facultés mentales.
+
+Thomas Roch venait de s'asseoir sur un banc, et du bout d'une
+badine qu'il tenait à la main, il traça sur l'allée un profil de
+fortification. Puis, s'agenouillant, il fit de petites meules de
+sable qui figuraient évidemment des bastions. Alors, après avoir
+détaché quelques feuilles d'un arbuste voisin, il les planta sur
+la pointe des meules, comme autant de drapeaux minuscules, -- tout
+cela sérieusement, sans qu'il se fût en aucune façon préoccupé des
+personnes qui le regardaient.
+
+C'était là un jeu d'enfants, mais un enfant n'aurait pas eu cette
+gravité caractéristique.
+
+«Est-il donc absolument fou?... demanda le comte d'Artigas, qui,
+malgré son impassibilité habituelle, parut ressentir quelque
+désappointement.
+
+-- Je vous ai prévenu, monsieur le comte, qu'on ne pouvait rien en
+obtenir, répondit le directeur.
+
+-- Ne saurait-il au moins nous prêter quelque attention?...
+
+-- L'y décider sera peut-être difficile.» Et, se retournant vers
+le gardien: «Adressez-lui la parole, Gaydon, et peut-être, en
+entendant votre voix, viendra-t-il à vous répondre?...
+
+-- Il me répondra, soyez-en certain, monsieur le directeur», dit
+Gaydon. Puis, touchant son pensionnaire à l'épaule: «Thomas
+Roch?...» prononça-t-il d'un ton assez doux.
+
+Celui-ci releva la tête, et, de toutes les personnes présentes, il
+ne vit sans doute que son gardien, bien que le comte d'Artigas, le
+capitaine Spade qui venait de se rapprocher, et le directeur
+formassent cercle autour de lui.
+
+«Thomas Roch, dit Gaydon, qui s'exprimait en anglais, voici des
+étrangers désireux de vous voir... Ils s'intéressent à votre
+santé... à vos travaux...»
+
+Ce dernier mot fut le seul qui parut tirer l'inventeur de son
+indifférence.
+
+«Mes travaux?...» répliqua-t-il en cette même langue anglaise
+qu'il parlait comme sa langue originelle.
+
+Prenant alors un caillou entre son index et son pouce repliés,
+comme une bille entre les doigts d'un gamin, il le projeta contre
+une des meules de sable et l'abattit. Un cri de joie lui échappa.
+
+«Par terre!... Le bastion par terre!... Mon explosif a tout
+détruit d'un seul coup!»
+
+Thomas Roch s'était relevé, le feu du triomphe brillait dans ses
+yeux.
+
+«Vous le voyez, dit le directeur en s'adressant au comte
+d'Artigas, l'idée de son invention ne l'abandonne jamais...
+
+-- Et mourra avec lui! affirma le gardien.
+
+-- Ne pourriez-vous, Gaydon, l'amener à causer de son
+Fulgurateur?...
+
+-- Si vous m'en donnez l'ordre, monsieur le directeur...
+j'essaierai...
+
+-- Je vous le donne, car je crois que cela peut intéresser le
+comte d'Artigas...
+
+-- En effet, répondit le comte d'Artigas, sans que sa froide
+physionomie laissât rien voir des sentiments qui l'agitaient.
+
+-- Je dois vous prévenir que je risque d'occasionner une nouvelle
+crise... fit observer le gardien.
+
+-- Vous arrêterez la conversation lorsque vous le jugerez
+convenable. Dites à Thomas Roch qu'un étranger désire traiter avec
+lui de l'achat de son Fulgurateur...
+
+-- Mais ne craignez-vous pas que son secret ne lui échappe?...»
+répliqua le comte d'Artigas.
+
+Et cela fut dit avec tant de vivacité que Gaydon ne put retenir un
+regard de défiance dont ne parut point s'inquiéter cet
+impénétrable personnage.
+
+«Il n'y a rien à craindre, répondit-il, et aucune promesse
+n'arrachera son secret à Thomas Roch!... Tant qu'on ne lui aura
+pas mis dans la main les millions qu'il exige...
+
+-- Je ne les ai pas sur moi», répondit tranquillement le comte
+d'Artigas. Gaydon revint à son pensionnaire, et, comme la première
+fois, le touchant à l'épaule: «Thomas Roch, dit-il, voici des
+étrangers qui se proposent d'acheter votre découverte...» Thomas
+Roch se redressa. «Ma découverte... s'écria-t-il, mon explosif...
+mon déflagrateur?...»
+
+Et une animation croissante indiquait bien l'imminence de cette
+crise dont Gaydon avait parlé, et que provoquaient toujours les
+questions de ce genre.
+
+«Combien voulez-vous me l'acheter... combien?...» ajouta Thomas
+Roch. Il n'y avait aucun inconvénient à lui promettre une somme si
+énorme qu'elle fût. «Combien... combien?... répétait-il.
+
+-- Dix millions de dollars, répondit Gaydon.
+
+-- Dix millions?... s'écria Thomas Roch. Dix millions... un
+Fulgurateur dont la puissance est dix millions de fois supérieure
+à tout ce qu'on a fait jusqu'ici?... Dix millions... un projectile
+autopropulsif qui peut, en éclatant, étendre sa puissance
+destructive sur dix mille mètres carrés!... Dix millions... le
+seul déflagrateur capable de provoquer son explosion!... Mais
+toutes les richesses du monde ne suffiraient pas à payer le secret
+de mon engin, et plutôt que de le livrer à ce prix, je me
+couperais la langue avec les dents!... Dix millions, quand cela
+vaut un milliard... un milliard... un milliard!...»
+
+Thomas Roch se montrait bien l'homme auquel toute notion des
+choses faisait défaut, lorsqu'il s'agissait de traiter avec lui.
+Et, lors même que Gaydon lui eût offert dix milliards, cet insensé
+en aurait exigé davantage.
+
+Le comte d'Artigas et le capitaine Spade n'avaient cessé de
+l'observer depuis le début de cette crise, -- le comte, toujours
+flegmatique, bien que son front se fût rembruni, -- le capitaine
+secouant la tête en homme qui semblait dire: Décidément, il n'y a
+rien à faire de ce malheureux!
+
+Thomas Roch, du reste, venait de s'enfuir, et il courait à travers
+le jardin, criant d'une voix étranglée par la colère:
+
+«Des milliards... des milliards!»
+
+Gaydon, s'adressant alors au directeur, lui dit:
+
+«Je vous avais prévenu!»
+
+Puis, il se mit à la poursuite de son pensionnaire, le rejoignit,
+le prit par le bras, et, sans éprouver trop de résistance, le
+ramena dans le pavillon, dont la porte fut aussitôt refermée.
+
+Le comte d'Artigas demeura seul avec le directeur, tandis que le
+capitaine Spade parcourait une dernière fois le jardin le long du
+mur inférieur.
+
+«Je n'avais point exagéré, monsieur le comte, déclara le
+directeur. Il est constant que la maladie de Thomas Roch fait
+chaque jour de nouveaux progrès. À mon avis, sa folie est déjà
+incurable. Mît-on à sa disposition tout l'argent qu'il demande, on
+n'en pourrait rien tirer...
+
+-- C'est probable, répondit le comte d'Artigas, et cependant, si
+ses exigences financières vont jusqu'à l'absurde, il n'en a pas
+moins inventé un engin d'une puissance pour ainsi dire infinie...
+
+-- C'est l'opinion des personnes compétentes, monsieur le comte.
+Mais ce qu'il a découvert ne tardera pas à disparaître avec lui
+dans une de ces crises qui deviennent plus intenses et plus
+fréquentes. Bientôt, même, le mobile de l'intérêt, le seul qui
+semble avoir survécu dans son âme, disparaîtra...
+
+-- Restera peut-être le mobile de la haine!» murmura le comte
+d'Artigas, au moment où le capitaine Spade venait de le rejoindre
+devant la porte du jardin.
+
+III
+Double enlèvement
+
+
+Une demi-heure après, le comte d'Artigas et le capitaine Spade
+suivaient le chemin, bordé de hêtres séculaires, qui sépare de la
+rive droite de la Neuze l'établissement de Healthful-House. Tous
+deux avaient pris congé du directeur, -- celui-ci se disant très
+honoré de leur visite, ceux-là le remerciant de son bienveillant
+accueil. Une centaine de dollars, destinés au personnel de la
+maison, témoignaient des généreuses dispositions du comte
+d'Artigas. C'était, -- comment en douter? -- un étranger de la
+plus haute distinction, si c'est à la générosité que la
+distinction se mesure.
+
+Sortis par la grille qui fermait Healthful-House à mi-colline, le
+comte d'Artigas et le capitaine Spade avaient contourné le mur
+d'enceinte, dont l'élévation défiait toute tentative d'escalade.
+Le premier était pensif, et, d'ordinaire, son compagnon avait
+l'habitude d'attendre qu'il lui adressât la parole.
+
+Le comte d'Artigas ne s'y décida qu'au moment où, s'étant arrêté
+sur le chemin, il put mesurer du regard la crête du mur derrière
+lequel s'élevait le pavillon 17.
+
+«Tu as eu le temps, demanda-t-il, de prendre une connaissance
+exacte des lieux?...
+
+-- Exacte, monsieur le comte, répondit le capitaine Spade, en
+insistant sur le titre qu'il donnait à l'étranger.
+
+-- Rien ne t'a échappé?...
+
+-- Rien de ce qu'il était utile de savoir. Par sa situation
+derrière ce mur, le pavillon est facilement abordable, et, si vous
+persistez dans vos projets...
+
+-- Je persiste, Spade.
+
+-- Malgré l'état mental où se trouve Thomas Roch?...
+
+-- Malgré cet état, et si nous parvenons à l'enlever...
+
+-- Cela, c'est mon affaire. La nuit venue, je me charge de
+pénétrer dans le parc de Healthful-House, puis dans l'enclos du
+pavillon, sans être aperçu de personne...
+
+-- Par la grille d'entrée?...
+
+-- Non... de ce côté.
+
+-- Mais, de ce côté, il y a le mur, et après l'avoir franchi,
+comment le repasseras-tu avec Thomas Roch, si ce fou appelle...
+s'il oppose quelque résistance... si son gardien donne l'alarme...
+
+-- Que cela ne vous inquiète pas... Nous n'aurons qu'à entrer et à
+sortir par cette porte.»
+
+Le capitaine Spade montrait, à quelques pas, une étroite porte,
+ménagée dans le milieu de l'enceinte, qui ne servait, sans doute,
+qu'aux gens de la maison, lorsque leur service les appelait sur
+les bords de la Neuze.
+
+«C'est par là, reprit le capitaine Spade, que nous aurons accès
+dans le parc, et sans avoir eu la peine d'employer une échelle.
+
+-- Cette porte est fermée...
+
+-- Elle s'ouvrira.
+
+-- N'y a-t-il donc pas des verrous intérieurement?...
+
+-- Je les ai repoussés pendant ma promenade au bas du jardin et le
+directeur n'en a rien vu...»
+
+Le comte d'Artigas s'approcha de la porte et dit: «Comment
+l'ouvriras tu?
+
+-- En voici la clé», répondit le capitaine Spade. Et il présenta
+une clé qu'il avait retirée de la serrure, après avoir dégagé les
+verrous de leur gâche. «On ne peut mieux, Spade, dit le comte
+d'Artigas, et il est probable que l'enlèvement ne présentera pas
+trop de difficultés. Rejoignons la goélette. Vers huit heures,
+quand il fera nuit, une des embarcations te déposera avec cinq
+hommes...
+
+-- Oui... cinq hommes, répondit le capitaine Spade. Ils suffiront
+même pour le cas où ce gardien aurait l'éveil, et qu'il fallût se
+débarrasser de lui...
+
+-- S'en débarrasser... répliqua le comte d'Artigas, soit... si
+cela était absolument nécessaire... Mais il est préférable de
+s'emparer de ce Gaydon et de l'amener à bord de l'_Ebba_. Qui sait
+s'il n'a pas déjà surpris une partie du secret de Thomas Roch?...
+
+-- C'est juste.
+
+-- Et puis, Thomas Roch est habitué à lui, et j'entends ne rien
+changer à ses habitudes.»
+
+Cette réponse, le comte d'Artigas l'accompagna d'un sourire assez
+significatif pour que le capitaine Spade ne pût se méprendre sur
+le rôle réservé au surveillant de Healthful-House.
+
+Le plan de ce double rapt était donc arrêté, et il paraissait
+avoir toute chance de réussite. À moins que, pendant les deux
+heures de jour qui restaient encore, on ne s'aperçût que la clé
+manquait à la porte du parc, que les verrous en avaient été tirés,
+le capitaine Spade et ses hommes étaient assurés de pouvoir
+pénétrer à l'intérieur du parc de Healthful-House.
+
+Il convient d'observer, d'ailleurs, que, à l'exception de Thomas
+Roch, soumis à une surveillance spéciale, les autres pensionnaires
+de l'établissement n'étaient l'objet d'aucune mesure de ce genre.
+Ils occupaient les pavillons ou les chambres des principaux
+bâtiments situés dans la partie supérieure du parc. Tout donnait à
+penser que Thomas Roch et le gardien Gaydon, surpris isolément,
+mis dans l'impossibilité d'opposer une résistance sérieuse, même
+d'appeler au secours, seraient victimes de cet enlèvement
+qu'allait tenter le capitaine Spade au profit du comte d'Artigas.
+
+L'étranger et son compagnon se dirigèrent alors vers une petite
+anse où les attendait un des canots de l'_Ebba_. La goélette était
+mouillée à deux encablures, ses voiles serrées dans leurs étuis
+jaunâtres, ses vergues régulièrement apiquées, ainsi que cela se
+fait à bord des yachts de plaisance. Aucun pavillon ne se
+déployait au-dessus du couronnement. En tête du grand mât flottait
+seulement une légère flamme rouge que la brise de l'est, qui
+tendait à calmir, déroulait à peine.
+
+Le comte d'Artigas et le capitaine Spade embarquèrent dans le
+canot. Quatre avirons les eurent en quelques instants conduits à
+la goélette où ils montèrent par l'échelle latérale.
+
+Le comte d'Artigas regagna aussitôt sa cabine à l'arrière, tandis
+que le capitaine Spade se rendait à l'avant afin de donner ses
+derniers ordres.
+
+Arrivé près du gaillard, il se pencha au-dessus des bastingages de
+tribord et chercha du regard un objet qui surnageait à quelques
+brasses.
+
+C'était une bouée de petit modèle, tremblotant au clapotis du
+jusant de la Neuze.
+
+La nuit tombait peu à peu. Vers la rive gauche de la sinueuse
+rivière, l'indécise silhouette de New-Berne commençait à se
+fondre. Les maisons se découpaient en noir sur un horizon encore
+barré d'une longue raie de feu au rebord des nuages de l'ouest. À
+l'opposé, le ciel s'estompait de quelques vapeurs épaisses. Mais
+il ne semblait pas que la pluie fût à craindre, et ces vapeurs se
+maintenaient dans les hautes zones du ciel.
+
+Vers sept heures, les premières lumières de New-Berne
+scintillèrent aux divers étages des maisons, tandis que les lueurs
+des bas quartiers se reflétaient en longs zigzags, vacillant à
+peine au-dessous des rives, car la brise mollissait avec le soir.
+Les barques de pêche remontaient doucement en regagnant les
+criques du port, les unes cherchant un dernier souffle avec leurs
+voiles distendues, les autres mues par leurs avirons dont le coup
+sec et rythmé se propageait au loin. Deux steamers passèrent en
+lançant des jets d'étincelles par leur double cheminée couronnée
+de fumée noirâtre, battant les eaux de leurs puissantes aubes,
+tandis que le balancier de la machine s'élevait et s'abaissait au-
+dessus du spardeck, en hennissant comme un monstre marin.
+
+À huit heures le comte d'Artigas reparut sur le pont de la
+goélette, accompagné d'un personnage, âgé de cinquante ans
+environ, auquel il dit:
+
+«Il est temps, Serkö...
+
+-- Je vais prévenir Spade», répondit Serkö. Le capitaine les
+rejoignit. «Prépare-toi à partir, lui dit le comte d'Artigas.
+
+-- Nous sommes prêts.
+
+-- Fais en sorte que personne n'ait l'éveil à Healthful-House et
+ne puisse se douter que Thomas Roch et son gardien ont été
+conduits à bord de l'_Ebba_...
+
+-- Où on ne les trouverait pas, d'ailleurs, si l'on venait les y
+chercher», ajouta Serkö. Et il haussa les épaules en riant de
+bonne humeur. «Néanmoins, mieux vaut ne point exciter les
+soupçons», répondit le comte d'Artigas.
+
+L'embarcation était parée. Le capitaine Spade et cinq hommes y
+prirent place. Quatre d'entre eux saisirent les avirons. Le
+cinquième, le maître d'équipage Effrondat, qui devait garder le
+canot, se mit à la barre près du capitaine Spade.
+
+«Bonne chance, Spade, s'écria Serkö en souriant, et opère sans
+bruit, comme un amoureux qui enlève sa belle...
+
+-- Oui... à moins que ce Gaydon...
+
+-- Il nous faut Roch et Gaydon, dit le comte d'Artigas.
+
+-- C'est compris!» répliqua le capitaine Spade.
+
+Le canot déborda, et les matelots le suivirent du regard jusqu'au
+moment où il disparut au milieu de l'obscurité.
+
+Il convient de noter qu'en attendant son retour, l'_Ebba_ ne fit
+aucun préparatif d'appareillage. Sans doute, elle ne comptait
+point quitter le mouillage de New-Berne après l'enlèvement. Et, au
+vrai, comment aurait-elle pu gagner la pleine mer? On ne sentait
+plus un souffle de brise, et le flot allait se faire sentir avant
+une demi-heure jusqu'à plusieurs milles en amont de la Neuze.
+Aussi la goélette ne se mit-elle pas à pic sur son ancre.
+
+Mouillée à deux encablures de la berge, l'_Ebba_ aurait pu s'en
+approcher davantage et trouver encore quinze ou vingt pieds de
+fond, ce qui eût facilité l'embarquement, lorsque le canot serait
+revenu l'accoster. Mais si cette manoeuvre ne s'était pas
+effectuée, c'est que le comte d'Artigas avait eu des raisons pour
+ne point l'ordonner.
+
+La distance fut franchie en quelques minutes, le canot ayant passé
+sans être aperçu.
+
+La rive était déserte, -- désert aussi le chemin qui, sous le
+couvert des grands hêtres, longeait le parc de Healthful-House.
+
+Le grappin, envoyé sur la berge, fut solidement assujetti. Le
+capitaine Spade et les quatre matelots débarquèrent, laissant le
+maître d'équipage à l'arrière, et ils disparurent sous l'obscure
+voûte des arbres.
+
+Arrivés devant le mur du parc, le capitaine Spade s'arrêta, et ses
+hommes se rangèrent de chaque côté de la porte.
+
+Après la précaution prise par le capitaine Spade, celui-ci n'avait
+plus qu'à introduire la clé dans la serrure, puis à repousser la
+porte, à moins toutefois qu'un des domestiques de l'établissement,
+remarquant qu'elle n'était pas fermée comme d'habitude, l'eût
+verrouillée à l'intérieur.
+
+Dans ce cas, l'enlèvement aurait été difficile, même en admettant
+qu'il fût possible de franchir la crête du mur.
+
+En premier lieu, le capitaine Spade posa son oreille contre le
+vantail.
+
+Aucun bruit de pas dans le parc, nulle allée et venue autour du
+pavillon 17. Pas une feuille ne remuait aux branches des hêtres
+qui abritaient le chemin. Partout ce silence étouffé de la rase
+campagne par une nuit sans brise.
+
+Le capitaine Spade tira la clé de sa poche et la glissa dans la
+serrure. Le pêne joua et, sous une faible poussée, la porte
+s'ouvrit du dehors au-dedans.
+
+Les choses étaient donc en l'état où les avaient laissées les
+visiteurs de Healthful-House.
+
+Le capitaine Spade entra dans l'enclos, après s'être assuré que
+personne ne se trouvait au voisinage du pavillon, et les matelots
+le suivirent.
+
+La porte fut simplement repoussée contre le chambranle, ce qui
+permettrait au capitaine et aux matelots de s'élancer d'un pas
+rapide hors du parc.
+
+En cette partie ombragée de hauts arbres, coupée de massifs, il
+faisait sombre à ce point qu'il aurait été malaisé de distinguer
+le pavillon, si une des fenêtres n'eût brillé d'une vive clarté.
+
+Nul doute que cette fenêtre fût celle de la chambre occupée par
+Thomas Roch et par le gardien Gaydon, puisque celui-ci quittait ni
+de jour ni de nuit le pensionnaire confié à sa surveillance. Aussi
+le capitaine Spade s'attendait-il à le trouver là.
+
+Ses quatre hommes et lui s'avancèrent prudemment, prenant garde
+que le bruit d'une pierre heurtée ou d'une branche écrasée révélât
+leur présence. Ils gagnèrent ainsi du côté du pavillon, de manière
+à atteindre la porte latérale, près de laquelle la fenêtre
+s'éclairait à travers les plis de ses rideaux.
+
+Mais, si cette porte était close, comment pénétrerait-on dans la
+chambre de Thomas Roch? c'est ce qu'avait dû se demander le
+capitaine Spade. Puisqu'il ne possédait pas une clé qui pût
+l'ouvrir, ne serait-il pas nécessaire de casser une des vitres de
+la fenêtre, d'en faire jouer l'espagnolette d'un tour de main, de
+se précipiter dans la chambre, d'y surprendre Gaydon par une
+brusque agression, de le mettre hors d'état d'appeler à son
+secours. Et, en effet, comment procéder d'une autre façon?...
+
+Néanmoins, ce coup de force présentait certains dangers. Le
+capitaine Spade s'en rendait parfaitement compte, en homme auquel,
+d'ordinaire, la ruse allait mieux que la violence.
+
+Mais il n'avait pas le choix. L'essentiel, d'ailleurs, c'était
+d'enlever Thomas Roch, -- Gaydon par surcroît, conformément aux
+intentions du comte d'Artigas, -- et il fallait y réussir à tout
+prix.
+
+Arrivé sous la fenêtre, le capitaine Spade se dressa sur la pointe
+des pieds, et, par un interstice des rideaux, il put du regard
+embrasser la chambre.
+
+Gaydon était là, près de Thomas Roch, dont la crise n'avait pas
+encore pris fin depuis le départ du comte d'Artigas. Cette crise
+exigeait des soins spéciaux, que le gardien donnait au malade
+suivant les indications d'un troisième personnage.
+
+C'était un des médecins de Healthful-House, que le directeur avait
+immédiatement envoyé au pavillon 17.
+
+La présence de ce médecin ne pouvait évidemment que compliquer la
+situation et rendre l'enlèvement plus difficile.
+
+Thomas Roch était étendu sur une chaise longue tout habillé. En ce
+moment, il paraissait assez calme. La crise, qui s'apaisait peu à
+peu, allait être suivie de quelques heures de torpeur et
+d'assoupissement.
+
+À l'instant où le capitaine Spade s'était hissé à la hauteur de la
+fenêtre, le médecin se préparait à se retirer. En prêtant
+l'oreille, on put l'entendre affirmer à Gaydon que la nuit se
+passerait sans autre alerte, et qu'il n'aurait pas à intervenir
+une seconde fois.
+
+Puis, cela dit, le médecin se dirigea vers la porte, laquelle, on
+ne l'a point oublié, s'ouvrait près de cette fenêtre devant
+laquelle attendaient le capitaine Spade et ses hommes. S'ils ne se
+cachaient pas, s'ils ne se blottissaient pas derrière les massifs
+voisins du pavillon, ils pouvaient être aperçus, non seulement du
+docteur, mais du gardien qui se disposait à le reconduire au-
+dehors.
+
+Avant que tous deux eussent apparu sur le perron, le capitaine
+Spade fit un signe, et les matelots se dispersèrent, tandis que
+lui s'affalait au pied du mur.
+
+Très heureusement, la lampe était restée dans la chambre et il n'y
+avait point risque d'être trahis par un jet de lumière.
+
+Au moment de prendre congé de Gaydon, le médecin, s'arrêtant sur
+la première marche, dit:
+
+«Voilà une des plus rudes attaques que notre malade ait subies!...
+Il n'en faudrait pas deux ou trois de ce genre pour qu'il perdît
+le peu de raison qui lui reste!
+
+-- Aussi, répondit Gaydon, pourquoi le directeur n'interdit-il pas
+à tout visiteur l'entrée du pavillon?... C'est à un certain comte
+d'Artigas, aux choses dont il a parlé à Thomas Roch, que notre
+pensionnaire doit d'être dans l'état où vous l'avez trouvé.
+
+-- J'appellerai là-dessus l'attention du directeur», répliqua le
+médecin.
+
+Il descendit alors les degrés du perron, et Gaydon l'accompagna
+jusqu'au fond de l'allée montante, après avoir laissé la porte du
+pavillon entrouverte.
+
+Dès que tous deux se furent éloignés d'une vingtaine de pas, le
+capitaine Spade se releva, et les matelots le rejoignirent.
+
+Ne fallait-il pas profiter de cette circonstance que le hasard
+offrait pour pénétrer dans la chambre, s'emparer de Thomas Roch,
+alors plongé dans un demi-sommeil, puis attendre que Gaydon fût de
+retour pour le saisir?...
+
+Mais dès que le gardien aurait constaté la disparition de Thomas
+Roch, il se mettrait à sa recherche, il appellerait, il donnerait
+l'éveil... Le médecin accourrait aussitôt... Le personnel de
+Healthful-House serait sur pied... Le capitaine Spade n'aurait pas
+le temps de gagner la porte de l'enceinte, de la franchir, de la
+refermer derrière lui...
+
+Du reste, il n'eut pas le loisir de réfléchir à ce sujet. Un bruit
+de pas sur le sable indiquait que Gaydon gagnait le pavillon. Le
+mieux était de se précipiter sur lui, d'étouffer ses cris avant
+qu'il eût pu donner l'alarme, de le mettre dans l'impossibilité de
+se défendre. À quatre, à cinq même, on aurait aisément raison de
+sa résistance, et on l'entraînerait hors du parc. Quant à
+l'enlèvement de Thomas Roch, il n'offrirait aucune difficulté,
+puisque ce malheureux dément n'aurait même pas connaissance de ce
+que l'on ferait de lui.
+
+Cependant Gaydon venait de tourner le massif, et se dirigeait vers
+le perron. Mais, au moment où il mettait le pied sur la première
+marche, les quatre matelots s'abattirent sur lui, l'étendirent à
+terre sans lui avoir laissé la possibilité de pousser un cri, le
+bâillonnèrent avec un mouchoir, lui appliquèrent un bandeau sur
+les yeux, lui lièrent les bras et les jambes, et si étroitement
+qu'il fut réduit à ne plus être qu'un corps inerte.
+
+Deux des hommes restèrent à son côté, tandis que le capitaine
+Spade et les autres s'introduisaient dans la chambre.
+
+Ainsi que le pensait le capitaine, Thomas Roch se trouvait en un
+tel état que le bruit ne l'avait même pas tiré de sa torpeur.
+Étendu sur la chaise longue, les yeux clos, n'eût été sa
+respiration fortement accentuée, on aurait pu le croire mort. Il
+ne parut point indispensable de l'attacher ni de le bâillonner. Il
+suffisait que l'un des deux hommes le saisît par les pieds,
+l'autre par la tête, et ils le porteraient jusqu'à l'embarcation
+gardée par le maître d'équipage de la goélette.
+
+C'est ce qui fut fait en un instant.
+
+Le capitaine Spade quitta le dernier la chambre, après avoir eu le
+soin d'éteindre la lampe et de refermer la porte. De cette façon,
+il y avait lieu d'admettre que l'enlèvement ne pourrait être
+découvert avant le lendemain et au plus tôt dans les premières
+heures de la matinée.
+
+Même manoeuvre pour le transport de Gaydon, qui s'effectua sans
+difficulté. Les deux autres hommes le soulevèrent, et, descendant
+à travers le jardin en contournant les massifs, gagnèrent vers le
+mur d'enceinte.
+
+En cette partie du parc, toujours déserte, l'obscurité se faisait
+plus profonde. On ne voyait même plus, au revers de la colline,
+les lumières des bâtiments de la partie supérieure du parc et des
+autres pavillons de Healthful-House.
+
+Arrivé devant la porte, le capitaine Spade n'eut que la peine de
+la tirer à lui.
+
+Ceux des hommes qui portaient le gardien la franchirent les
+premiers. Thomas Roch fut sorti le second aux bras des deux
+autres. Puis, le capitaine Spade passa à son tour et referma la
+porte avec cette clé qu'il se proposait de jeter dans les eaux de
+la Neuze, dès qu'il aurait rejoint l'embarcation de l'_Ebba_.
+
+Personne sur le chemin, personne sur la berge.
+
+En vingt pas, on retrouva le maître d'équipage Effrondat, qui
+attendait, assis contre le talus.
+
+Thomas Roch et Gaydon furent déposés à l'arrière du canot, dans
+lequel le capitaine Spade et ses matelots vinrent prendre place.
+
+«Envoie le grappin et vite», commanda le capitaine Spade au maître
+d'équipage.
+
+Celui-ci exécuta l'ordre, puis, s'affalant le long de la berge,
+embarqua le dernier.
+
+Les quatre avirons frappèrent l'eau, et l'embarcation se dirigea
+vers la goélette. Un feu, en tête du mât de misaine, indiquait son
+mouillage, et, vingt minutes avant, elle venait d'éviter sur son
+ancre avec le flot.
+
+Deux minutes après, le canot se trouvait rendu bord à bord avec
+l'_Ebba_.
+
+Le comte d'Artigas était appuyé sur le bastingage, près de
+l'échelle de coupée.
+
+«C'est fait, Spade?... demanda-t-il.
+
+-- C'est fait.
+
+-- Tous les deux?...
+
+-- Tous les deux... le gardien et le gardé!...
+
+-- Personne ne se doute à Healthful-House?...
+
+-- Personne.» Il n'était pas présumable que Gaydon, les oreilles
+et les yeux sous le bandeau, eût pu reconnaître la voix du comte
+d'Artigas et du capitaine Spade. Ce qu'il convient d'observer, au
+surplus, c'est que ni Thomas Roch ni lui ne furent immédiatement
+hissés à bord de la goélette. Il y eut des frôlements le long de
+la coque. Une demi-heure se passa, avant que Gaydon, qui avait
+conservé tout son sang-froid, se sentît soulevé, puis descendu à
+fond de cale. L'enlèvement étant accompli, il semblait que l'_Ebba
+_n'avait plus qu'à quitter son mouillage, afin de redescendre
+l'estuaire, à traverser le Pamplico-Sound, à donner en pleine mer.
+Et, cependant, il ne se fit à bord aucune de ces manoeuvres qui
+accompagnent l'appareillage d'un navire. N'était-il donc pas
+dangereux, pourtant, de demeurer à cette place, après le double
+rapt opéré dans la soirée? Le comte d'Artigas avait-il assez
+étroitement caché ses prisonniers pour qu'ils ne pussent être
+découverts, si l'_Ebba_, dont la présence à proximité de
+Healthful-House devait paraître suspecte, recevait la visite des
+agents de New-Berne?...
+
+Quoi qu'il en soit, une heure après le retour de l'embarcation, --
+sauf les hommes de quart étendus à l'avant, -- l'équipage dans son
+poste, le comte d'Artigas, Serkö, le capitaine Spade dans leurs
+cabines, tous dormaient à bord de la goélette, immobile sur ce
+tranquille estuaire de la Neuze.
+
+IV
+La goélette _Ebba_
+
+
+Ce fut le lendemain seulement, et sans y mettre aucun
+empressement, que l'_Ebba_ commença ses préparatifs. De
+l'extrémité du quai de New-Berne, on put voir, après le lavage du
+pont, l'équipage dégager les voiles de leurs étuis sous la
+direction du maître Effrondat, larguer les garcettes, parer les
+drisses, hisser les embarcations, en vue d'un appareillage.
+
+À huit heures du matin, le comte d'Artigas ne s'était pas encore
+montré. Son compagnon, l'ingénieur Serkö, -- ainsi le désignait-on
+à bord, -- n'avait pas encore quitté sa cabine. Quant au capitaine
+Spade, il s'occupait à donner aux matelots divers ordres qui
+indiquaient le départ immédiat.
+
+L'_Ebba_ était un yacht remarquablement taillé pour la course,
+bien qu'il n'eût jamais figuré dans les matches de l'Amérique du
+Nord ou du Royaume-Uni. Sa mâture élevée, sa surface de voilure,
+la croisure de ses vergues, son tirant d'eau qui lui assurait une
+grande stabilité même lorsqu'il se couvrait de toile, ses formes
+élancées à l'avant, fines à l'arrière, ses lignes d'eau
+admirablement dessinées, tout dénotait un navire très rapide, très
+marin, capable de tenir par les plus gros temps.
+
+En effet, au plus près du vent, par forte brise, la goélette
+_Ebba_ pouvait aisément enlever ses douze milles à l'heure.
+
+Il est vrai, les voiliers sont toujours soumis aux inconstances de
+l'atmosphère. Lorsque les calmes surviennent, ils doivent se
+résigner à ne plus faire route. Aussi, bien qu'ils possèdent des
+qualités nautiques supérieures à celles des steam-yachts, ils
+n'ont jamais les garanties de marche que la vapeur donne à ces
+derniers.
+
+Il semble de là que, tout pesé, la supériorité appartient au
+navire qui réunit les avantages de la voile et de l'hélice. Mais
+telle n'était pas, sans doute, l'opinion du comte d'Artigas,
+puisqu'il se contentait d'une goélette pour ses excursions
+maritimes, même lorsqu'il franchissait les limites de
+l'Atlantique.
+
+Ce matin-là, le vent soufflait de l'ouest en petite brise. L'_Ebba
+_serait donc favorisée, d'abord pour sortir de l'estuaire de la
+Neuze, ensuite pour atteindre, à travers le Pamplico-Sound, un de
+ces inlets -- sortes de détroits -- qui établissent la
+communication entre le lac et la haute mer.
+
+Deux heures après, l'_Ebba _se balançait encore sur son ancre,
+dont la chaîne commençait à raidir avec la marée descendante. La
+goélette, évitée de jusant, présentait son avant à l'embouchure de
+la Neuze. La petite bouée qui, la veille, flottait par bâbord,
+devait avoir été relevée pendant la nuit, car on ne l'apercevait
+plus dans le clapotis du courant.
+
+Soudain, un coup de canon retentit à la distance d'un mille. Une
+légère fumée couronna les batteries de la côte. Quelques
+détonations lui répondirent, envoyées par les pièces échelonnées
+sur la chaîne des longues îles, du côté du large.
+
+À ce moment, le comte d'Artigas et l'ingénieur Serkö parurent sur
+le pont.
+
+Le capitaine Spade vint à eux.
+
+«Un coup de canon... dit-il.
+
+-- Nous l'attendions, répondit l'ingénieur Serkö, en haussant
+légèrement l'épaule.
+
+-- Cela indique que notre opération a été découverte par les gens
+de Healthful-House, reprit le capitaine Spade.
+
+-- Assurément, répliqua l'ingénieur Serkö, et ces détonations
+signifient l'ordre de fermer les passes.
+
+-- En quoi cela peut-il nous intéresser?... demanda d'un ton
+tranquille le comte d'Artigas.
+
+-- En rien», répondit l'ingénieur Serkö. Le capitaine Spade avait
+eu raison de dire qu'à cette heure la disparition de Thomas Roch
+et de son gardien était connue du personnel de Healthful-House. En
+effet, au lever du jour, le médecin, qui s'était rendu au pavillon
+17 pour sa visite habituelle, avait trouvé la chambre vide.
+Aussitôt prévenu, le directeur fit opérer des recherches à
+l'intérieur de l'enclos. L'enquête révéla que, si la porte du mur
+d'enceinte, dans la partie qui longe la base de la colline, était
+fermée à clé, la clé n'était plus sur la serrure, et, en outre,
+que les verrous avaient été retirés de leurs gâches. Aucun doute,
+c'était par cette porte que l'enlèvement s'était effectué pendant
+la soirée ou pendant la nuit. À qui devait-il être attribué?... À
+ce propos, impossible d'établir même une simple présomption, ni de
+soupçonner qui que ce fût. Ce que l'on savait, c'est que, la
+veille, vers sept heures et demie du soir, un des médecins de
+l'établissement était venu voir Thomas Roth, en proie à une crise
+violente. Après lui avoir donné ses soins, l'ayant laissé dans un
+état qui lui enlevait toute conscience de ses actes, il avait
+quitté le pavillon, accompagné du gardien Gaydon jusqu'au bout de
+l'allée latérale.
+
+Que s'était-il passé ensuite?... on l'ignorait.
+
+La nouvelle de ce double rapt fut envoyée télégraphiquement à New-
+Berne, et de là à Raleigh. Par dépêche, le gouverneur de la
+Caroline du Nord donna aussitôt l'ordre de ne laisser sortir aucun
+navire du Pamplico-Sound, sans qu'il eût été l'objet d'une visite
+minutieuse. Une autre dépêche prévint le croiseur de station
+_Falcon_ de se prêter à l'exécution de ces mesures. En même temps,
+des prescriptions sévères furent prises à l'effet de mettre en
+surveillance les villes et la campagne de toute la province.
+
+Aussi, en conséquence de cet arrêté, le comte d'Artigas put-il
+voir, à deux milles dans l'est de l'estuaire, le _Falcon
+_commencer ses préparatifs d'appareillage. Or, pendant le temps
+qui lui serait nécessaire pour se mettre en pression, la goélette
+aurait pu faire route sans crainte d'être poursuivie -- du moins
+durant une heure.
+
+«Faut-il lever l'ancre?... demanda le capitaine Spade.
+
+-- Oui, puisque le vent est bon, mais ne marquer aucune hâte,
+répondit le comte d'Artigas.
+
+-- Il est vrai, ajouta l'ingénieur Serkö, les passes du Pamplico-
+Sound doivent être observées maintenant, et pas un navire ne
+pourrait, avant de gagner le large, éviter la visite de gentlemen
+aussi curieux qu'indiscrets...
+
+-- Appareillons quand même, ordonna le comte d'Artigas. Lorsque
+les officiers du croiseur ou les agents de la douane auront
+perquisitionné à bord de l'_Ebba_, l'embargo sera levé pour elle,
+et je serais bien étonné si on ne lui accordait pas libre
+passage...
+
+-- Avec mille excuses, mille souhaits de bon voyage et de prompt
+retour!» répliqua l'ingénieur Serkö, dont la phrase se termina par
+un rire prolongé.
+
+Lorsque la nouvelle fut connue à New-Berne, les autorités se
+demandèrent d'abord s'il y avait eu fuite ou enlèvement de Thomas
+Roch et de son gardien. Comme une fuite n'aurait pu s'opérer sans
+la connivence de Gaydon, cette idée fut abandonnée. Dans la pensée
+du directeur et de l'administration, la conduite du gardien Gaydon
+ne pouvait prêter à aucun soupçon.
+
+Donc, il s'agissait d'un enlèvement, et on peut imaginer quel
+effet cet événement produisit dans la ville. Quoi! l'inventeur
+français, si sévèrement gardé, avait disparu, et avec lui le
+secret de ce Fulgurateur dont personne n'avait encore pu se rendre
+maître!... Est-ce qu'il n'en résulterait pas de très graves
+conséquences?... La découverte du nouvel engin n'était-elle pas
+définitivement perdue pour l'Amérique?... À supposer que le coup
+eût été fait au profit d'une autre nation, cette nation
+n'obtiendrait-elle pas enfin de Thomas Roch, tombé en son pouvoir,
+ce que le gouvernement fédéral n'avait pu obtenir?... Et, de bonne
+foi, comment admettre que les auteurs du rapt eussent agi pour le
+compte d'un simple particulier?...
+
+Aussi, les mesures s'étendirent-elles sur les divers comtés de la
+Caroline du Nord. Une surveillance spéciale fut organisée le long
+des routes, des _railroads_, autour des habitations des villes et
+de la campagne. Quant à la mer, elle allait être fermée sur tout
+le littoral depuis Wilmington jusqu'à Norfolk. Aucun bâtiment ne
+serait exempté de la visite des officiers ou agents, et il devrait
+être retenu au moindre indice suspect. Et, non seulement le
+_Falcon_ faisait ses préparatifs d'appareillage, mais quelques
+_steam-launches_, en réserve dans les eaux du Pamplico-Sound, se
+disposaient à le parcourir en tous sens avec injonction de
+fouiller, jusqu'à fond de cale, navires de commerce, navires de
+plaisance, barques de pêche, -- aussi bien ceux qui demeuraient à
+leur poste de mouillage que ceux qui s'apprêtaient à prendre le
+large.
+
+Et, cependant, la goélette _Ebba_ se mettait en mesure de lever
+l'ancre. Au total, il ne paraissait pas que le comte d'Artigas
+éprouvât le moindre souci des précautions ordonnées par
+l'administration, ni des éventualités auxquelles il serait exposé,
+si l'on trouvait à son bord Thomas Roch et le gardien Gaydon.
+
+Vers neuf heures, les dernières manoeuvres furent achevées.
+L'équipage de la goélette vira au cabestan. La chaîne remonta à
+travers l'écubier, et, au moment où l'ancre était à pic, les
+voiles furent rapidement bordées.
+
+Quelques instants plus tard, sous ses deux focs, sa trinquette, sa
+misaine, sa grande voile et ses flèches, l'_Ebba _mit le cap à
+l'est, afin de doubler la rive gauche de la Neuze.
+
+À vingt-cinq kilomètres de New-Berne, l'estuaire se coude
+brusquement, et, sur une étendue à peu près égale, remonte vers le
+nord-ouest en s'élargissant. Après avoir passé devant Croatan et
+Havelock, l'_Ebba_ atteignit le coude, et fila dans la direction
+du nord en serrant le vent le long de la rive gauche. Il était
+onze heures, lorsque, favorisée par la brise, et n'ayant rencontré
+ni le croiseur ni les _steam-launches_, elle évolua à la pointe de
+l'île de Sivan, au-delà de laquelle se développe le Pamplico-
+Sound.
+
+Cette vaste surface liquide mesure une centaine de kilomètres
+depuis l'île Sivan jusqu'à l'île Roadoke. Du côté de la mer
+s'égrène un chapelet de longues et étroites îles, -- autant de
+digues naturelles, qui courent sud et nord, depuis le cap Look-out
+jusqu'au cap Hatteras, et depuis ce dernier jusqu'au cap Henri, à
+la hauteur de la cité de Norfolk, située dans l'État de Virginie,
+limitrophe de la Caroline du Nord.
+
+Le Pamplico-Sound est éclairé par de multiples feux, disposés sur
+les îlots et les îles, de manière à rendre possible la navigation
+pendant la nuit. De là, grande facilité pour les bâtiments,
+désireux de chercher un refuge contre les houles de l'Atlantique,
+et qui sont assurés d'y trouver de bons mouillages.
+
+Plusieurs passes établissent la communication entre le Pamplico-
+Sound et l'océan Atlantique. Un peu en dehors des feux de l'île
+Sivan, s'ouvrent l'Ocracoke-inlet, au-delà l'Hatteras-inlet, puis,
+au-dessus, ces trois autres qui portent les noms de Logger-Head,
+de New-inlet et d'Oregon.
+
+Il résulte de cette disposition que la passe qui se présentait à
+la goélette étant celle d'Ocracoke, on devait présumer que
+l'_Ebba_ y donnerait, afin de ne pas changer ses amures.
+
+Il est vrai, le _Falcon_ surveillait alors cette partie du
+Pamplico-Sound, visitant les bâtiments de commerce et les barques
+de pêche qui manoeuvraient pour sortir. Et, de fait, à cette
+heure, par une entente commune des ordres reçus de
+l'administration, chaque passe était observée par des navires de
+l'État, sans parler des batteries qui commandaient le large.
+
+Arrivée par le travers d'Ocracoke-inlet, l'_Ebba_ ne chercha point
+à s'en rapprocher non plus qu'à éviter les chaloupes à vapeur qui
+évoluaient à travers le Pamplico-Sound. Il semblait que ce yacht
+de plaisance ne voulût faire qu'une promenade matinale, et il
+continua sa marche indifférente en gagnant vers le détroit
+d'Hatteras.
+
+C'était par cette passe, sans doute, et pour des raisons de lui
+connues, que le comte d'Artigas avait l'intention de sortir, car
+sa goélette, arrivant d'un quart, prit alors cette direction.
+
+Jusqu'à ce moment, l'_Ebba_ n'avait point été accostée par les
+agents des douanes, ni par les officiers du croiseur, bien qu'elle
+n'eût rien fait pour se dérober. D'ailleurs, comment serait-elle
+parvenue à tromper leur surveillance?
+
+L'autorité, par privilège spécial, consentait-elle donc à lui
+épargner les ennuis d'une visite?... Estimait-on ce comte
+d'Artigas un trop haut personnage pour contrarier sa navigation,
+ne fût-ce qu'une heure?... C'eût été invraisemblable, puisque,
+tout en le tenant pour un étranger, menant la grande existence des
+favorisés de la fortune, personne ne savait, en somme, ni qui il
+était, ni d'où il venait, ni où il allait.
+
+La goélette poursuivit ainsi sa route d'une allure gracieuse et
+rapide sur les eaux calmes du Pamplico-Sound. Son pavillon, -- un
+croissant d'or frappé à l'angle d'une étamine rouge, flottant à sa
+corne, -- se déployait largement sous la brise...
+
+Le comte d'Artigas était assis, à l'arrière, dans un de ces
+fauteuils d'osier, en usage à bord des bâtiments de plaisance.
+L'ingénieur Serkö et le capitaine Spade causaient avec lui.
+
+«Ils ne se pressent pas de nous honorer de leur coup de chapeau,
+messieurs les officiers de la marine fédérale, fit observer
+l'ingénieur Serkö.
+
+-- Qu'ils viennent à bord quand ils le voudront, répondit le comte
+d'Artigas du ton de la plus complète indifférence.
+
+-- Sans doute, ils attendent l'_Ebba_ à l'entrée de l'inlet
+d'Hatteras, observa le capitaine Spade.
+
+-- Qu'ils l'attendent», conclut le riche yachtman. Et il retomba
+dans cette flegmatique insouciance qui lui était habituelle. On
+devait croire, d'ailleurs, que l'hypothèse du capitaine Spade se
+réaliserait, car il était visible que l'_Ebba_ se dirigeait vers
+l'inlet indiqué. Si le _Falcon_ ne se déplaçait pas encore pour
+venir la «raisonner», il le ferait certainement lorsqu'elle se
+présenterait à l'entrée de la passe. En cet endroit, il lui serait
+impossible de se refuser à la visite prescrite, si elle voulait
+sortir du Pamplico-Sound pour atteindre la pleine mer.
+
+Et il ne paraissait point, au surplus, qu'elle voulût l'éviter en
+aucune façon. Est-ce donc que Thomas Roch et Gaydon étaient si
+bien cachés à bord que les agents de l'État ne pourraient les
+découvrir?... Cette supposition était permise, mais peut-être le
+comte d'Artigas eût-il montré moins de confiance s'il eût su que
+l'_Ebba _avait été signalée d'une façon toute spéciale au croiseur
+et aux chaloupes de douane.
+
+En effet, la venue de l'étranger à Healthful-House n'avait fait
+qu'attirer l'attention sur lui. Évidemment, le directeur ne
+pouvait avoir eu aucun motif de suspecter les mobiles de sa
+visite. Cependant, quelques heures seulement après son départ, le
+pensionnaire et son surveillant avaient été enlevés, et, depuis,
+personne n'avait été reçu au pavillon 17, personne ne s'était mis
+en rapport avec Thomas Roch. Aussi, les soupçons éveillés,
+l'administration se demanda-t-elle s'il ne fallait pas voir la
+main de ce personnage dans cette affaire. Une fois la disposition
+des lieux observée, les abords du pavillon reconnus, le compagnon
+du comte d'Artigas n'avait-il pu repousser les verrous de la
+porte, en retirer la clé, revenir à la nuit tombante, se glisser à
+l'intérieur du parc, procéder à cet enlèvement dans des conditions
+relativement faciles, puisque la goélette _Ebba_ n'était mouillée
+qu'à deux ou trois encablures de l'enceinte?...
+
+Or, ces suspicions, que ni le directeur ni le personnel de
+l'établissement n'avaient éprouvées au début de l'enquête,
+grandirent, lorsqu'on vit la goélette lever l'ancre, descendre
+l'estuaire de la Neuze et manoeuvrer de façon à gagner l'une des
+passes du Pamplico-Sound.
+
+Ce fut donc par ordre des autorités de New-Berne que le croiseur
+_Falcon_ et les embarcations à vapeur de la douane furent chargées
+de suivre la goélette _Ebba_, de l'arrêter avant qu'elle eût
+franchi l'un des inlets, de la soumettre aux fouilles les plus
+sévères, de ne laisser inexplorée aucune partie de ses cabines, de
+ses roufs, de ses postes, de sa cale. On ne lui accorderait pas la
+libre pratique sans que la certitude fût acquise que Thomas Roch
+et Gaydon n'étaient point à bord.
+
+Assurément, le comte d'Artigas ne pouvait se douter que des
+soupçons particuliers se portaient sur lui, que son yacht était
+spécialement signalé aux officiers et aux agents. Mais, quand même
+il l'eût su, est-ce que cet homme de si superbe dédain, de si
+hautaine allure, eût daigné en prendre le moindre souci?...
+
+Vers trois heures de l'après-midi, la goélette, qui croisait à
+moins d'un mille d'Hatteras-inlet, évolua de manière à conserver
+le milieu de la passe.
+
+Après avoir visité quelques barques de pêche qui faisaient route
+vers le large, le _Falcon_ attendait à l'entrée de l'inlet. Selon
+toute probabilité, l'_Ebba _n'avait pas la prétention de sortir
+inaperçue, ni de forcer de voile pour se soustraire aux formalités
+qui concernaient tous les navires du Pamplico-Sound. Ce n'était
+pas un simple voilier qui aurait pu échapper à la poursuite d'un
+bâtiment de guerre, et si la goélette n'obéissait pas à
+l'injonction de mettre en panne, un ou deux projectiles l'y
+eussent bientôt contrainte.
+
+En ce moment, une embarcation, portant deux officiers et une
+dizaine de matelots, se détacha du croiseur; puis, ses avirons
+bordés, elle fila de façon à couper la route de l'_Ebba_.
+
+Le comte d'Artigas, de la place qu'il occupait à l'arrière,
+regarda insoucieusement cette manoeuvre, après avoir allumé un
+cigare de pur havane.
+
+Lorsque l'embarcation ne fut plus qu'à une demi-encablure, un des
+hommes se leva et agita un pavillon.
+
+«Signal d'arrêt, dit l'ingénieur Serkö.
+
+-- En effet, répondit le comte d'Artigas.
+
+-- Ordre d'attendre...
+
+-- Attendons.» Le capitaine Spade prit aussitôt ses dispositions
+pour mettre en panne. La trinquette, les focs et la grande voile
+furent traversés, tandis que le point de la misaine était relevé,
+la barre dessous. L'erre de la goélette se cassa, et ne tarda pas
+à s'immobiliser, ne subissant plus que l'action de la mer
+descendante, qui dérivait vers la passe. Quelques coups d'aviron
+amenèrent l'embarcation du _Falcon_ bord à bord avec l'_Ebba_. Une
+gaffe la crocha aux porte-haubans du grand mât. L'échelle fut
+déroulée à la coupée, et les deux officiers, suivis de huit
+hommes, montèrent sur le pont, deux matelots restant à la garde du
+canot. L'équipage de la goélette se rangea sur une ligne près du
+gaillard d'avant. L'officier supérieur en grade, -- un lieutenant
+de vaisseau, -- s'avança vers le propriétaire de l'_Ebba_, qui
+venait de se lever, et voici quelles demandes et réponses furent
+échangées entre eux:
+
+«Cette goélette appartient au comte d'Artigas devant qui j'ai
+l'honneur de me trouver?...
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Elle se nomme?
+
+-- _Ebba_.
+
+-- Et elle est commandée?...
+
+-- Par le capitaine Spade.
+
+-- Sa nationalité?...
+
+-- Indo-malaise.»
+
+L'officier regarda le pavillon de la goélette, tandis que le comte
+d'Artigas ajoutait:
+
+«Puis-je savoir pour quel motif, monsieur, j'ai le plaisir de vous
+voir à mon bord?
+
+-- Ordre a été donné, répondit l'officier, de visiter tous les
+navires qui sont mouillés en ce moment dans le Pamplico-Sound ou
+qui veulent en sortir.»
+
+Il ne crut pas devoir insister sur ce point que, plus que tout
+autre bâtiment, l'_Ebba_ devait être soumise aux ennuis d'une
+rigoureuse perquisition.
+
+«Vous n'avez sans doute pas, monsieur le comte, l'intention de
+vous refuser...
+
+-- Nullement, monsieur, répondit le comte d'Artigas. Ma goélette
+est à votre disposition depuis la pomme de ses mâts jusqu'au fond
+de sa cale. Je vous demanderai seulement pourquoi les navires qui
+se trouvent aujourd'hui à l'intérieur du Pamplico-Sound sont
+astreints à ces formalités?...
+
+-- Je ne vois aucune raison de vous laisser dans l'ignorance,
+monsieur le comte, répondit l'officier. Un enlèvement, effectué à
+Healthful-House, vient d'être signalé au gouverneur de la
+Caroline, et l'administration veut s'assurer que ceux qui en
+furent l'objet n'ont pas été embarqués pendant la nuit...
+
+-- Est-ce possible?... dit le comte d'Artigas, en jouant la
+surprise. Et quelles sont les personnes qui ont ainsi disparu de
+Healthful-House?...
+
+-- Un inventeur, un fou, qui a été victime de cet attentat ainsi
+que son gardien...
+
+-- Un fou, monsieur!... S'agirait-il, par hasard, du Français
+Thomas Roch?...
+
+-- De lui-même.
+
+-- Ce Thomas Roch que j'ai vu hier pendant une visite à
+l'établissement... que j'ai questionné en présence du directeur...
+qui a été pris d'une violente crise au moment où nous l'avons
+quitté, le capitaine Spade et moi?...»
+
+L'officier observait l'étranger avec une extrême attention,
+cherchant à surprendre quelque chose de suspect dans son attitude
+ou dans ses paroles.
+
+«Cela n'est pas croyable!» ajouta le comte d'Artigas. Et il dit
+cela, comme s'il venait d'entendre parler pour la première fois du
+rapt de Healthful-House. «Monsieur, reprit-il, je comprends ce que
+doivent être les inquiétudes de l'administration, étant donné la
+personnalité de ce Thomas Roch, et j'approuve les mesures qui ont
+été décidées. Inutile de vous affirmer que ni l'inventeur français
+ni son surveillant ne sont à bord de l'_Ebba_. Du reste, vous
+pouvez vous en assurer en visitant la goélette aussi
+minutieusement qu'il vous conviendra. -- Capitaine Spade, veuillez
+accompagner ces messieurs.» Cette réponse faite, après avoir salué
+froidement le lieutenant du _Falcon_, le comte d'Artigas revint
+s'asseoir dans son fauteuil et replaça le cigare entre ses lèvres.
+Les deux officiers et les huit matelots, conduits par le capitaine
+Spade, commencèrent aussitôt leurs perquisitions. En premier lieu,
+par le capot du rouf, ils descendirent au salon d'arrière, --
+salon luxueusement aménagé, meublé, panneaux en bois précieux,
+objets d'art de haute valeur, tapis et tentures d'étoffes de grand
+prix.
+
+Il va sans dire que ce salon, les cabines y attenant, la chambre
+du comte d'Artigas, furent fouillés avec le soin qu'auraient été
+capables d'y apporter les agents les plus expérimentés de la
+police. Le capitaine Spade se prêtait d'ailleurs à ces recherches,
+ne voulant pas que les officiers pussent conserver le moindre
+soupçon à l'égard du propriétaire de l'_Ebba_.
+
+Après le salon et les chambres de l'arrière, on passa dans la
+salle à manger, richement ornée. On fouilla les offices, la
+cuisine, et, sur l'avant, les cabines du capitaine Spade et du
+maître d'équipage, puis le poste des hommes, sans que ni Thomas
+Roch ni Gaydon eussent été découverts.
+
+Restait alors la cale et ses divers aménagements, qui exigeaient
+une très précise perquisition. Aussi, lorsque les panneaux furent
+relevés, le capitaine Spade dut-il faire allumer deux fanaux afin
+de faciliter la visite.
+
+Cette cale ne contenait que des caisses à eau, des provisions de
+toute sorte, des barriques de vin, des pipes d'alcool, des fûts de
+gin, de brandevin et de whisky, des tonneaux de bière, un stock de
+charbon, le tout en abondance, comme si la goélette eût été
+pourvue pour un long voyage. Entre les vides de cette cargaison,
+les matelots américains se glissèrent jusqu'au vaigrage intérieur,
+jusqu'à la carlingue, s'introduisant dans les interstices des
+ballots et des sacs... Ils en furent pour leur peine.
+
+Évidemment, c'était à tort que le comte d'Artigas avait pu être
+soupçonné d'avoir pris part à l'enlèvement du pensionnaire de
+Healthful-House et de son gardien.
+
+Cette perquisition, qui dura deux heures environ, se termina sans
+avoir donné aucun résultat.
+
+À cinq heures et demie, les officiers et les hommes du _Falcon
+_remontèrent sur le pont de la goélette, après avoir
+consciencieusement opéré à l'intérieur et acquis l'absolue
+certitude que ni Thomas Roch ni Gaydon ne s'y trouvaient. À
+l'extérieur, ils visitèrent inutilement le gaillard d'avant et les
+embarcations. Leur conviction fut donc que l'_Ebba_ avait été
+suspectée par erreur.
+
+Les deux officiers n'avaient plus alors qu'à prendre congé du
+comte d'Artigas, et ils s'avancèrent vers lui.
+
+«Vous nous excuserez de vous avoir dérangé, monsieur le comte, dit
+le lieutenant.
+
+-- Vous ne pouviez qu'obéir aux ordres dont l'exécution vous était
+confiée, messieurs...
+
+-- Ce n'était d'ailleurs qu'une simple formalité», crut devoir
+ajouter l'officier. Le comte d'Artigas, par un léger mouvement de
+tête, indiqua qu'il voulait bien admettre cette réponse.
+
+«Je vous avais affirmé, messieurs, que je n'étais pour rien dans
+cet enlèvement...
+
+-- Nous n'en doutons plus, monsieur le comte, et il ne nous reste
+qu'à rejoindre notre bord.
+
+-- Comme il vous plaira. -- La goélette _Ebba_ a-t-elle maintenant
+libre passage?...
+
+-- Assurément.
+
+-- Au revoir, messieurs, au revoir, car je suis un habitué de ce
+littoral, et je ne tarderai pas à y revenir. J'espère qu'à mon
+retour vous aurez découvert l'auteur de ce rapt et réintégré
+Thomas Roch à Healthful-House. Ce résultat est à désirer dans
+l'intérêt des États-Unis, et j'ajouterai dans l'intérêt de
+l'humanité.»
+
+Ces paroles prononcées, les deux officiers saluèrent courtoisement
+le comte d'Artigas, qui répondit par un léger mouvement de tête.
+
+Le capitaine Spade les accompagna jusqu'à la coupée, et, suivis de
+leurs matelots, ils rallièrent le croiseur, qui les attendait à
+deux encablures.
+
+Sur un signe du comte d'Artigas, le capitaine Spade commanda de
+rétablir la voilure, telle qu'elle était avant que la goélette eût
+mis en panne. La brise avait fraîchi, et, d'une rapide allure,
+l'_Ebba_ se dirigea vers l'inlet d'Hatteras.
+
+Une demi-heure après, la passe franchie, le yacht naviguait en
+pleine mer.
+
+Pendant une heure, le cap fut maintenu vers l'est-nord-est. Mais,
+ainsi que cela se produit d'habitude, la brise, qui venait de
+terre, ne se faisait plus sentir à quelques milles du littoral.
+L'_Ebba_, encalminée, les voiles battant sur les mâts, l'action du
+gouvernail nulle, demeura stationnaire à la surface d'une mer que
+ne troublait pas le moindre souffle.
+
+Il semblait, dès lors, que la goélette serait dans l'impossibilité
+de continuer sa route de toute la nuit.
+
+Le capitaine Spade était resté en observation à l'avant. Depuis la
+sortie de l'inlet, son regard ne cessait de se porter tantôt à
+bâbord, tantôt à tribord, comme s'il eût essayé d'apercevoir
+quelque objet flottant dans ces parages.
+
+En ce moment, il cria d'une voix forte:
+
+«À carguer tout!»
+
+En exécution de cet ordre, les matelots s'empressèrent de larguer
+les drisses, et les voiles abattues furent serrées sur les
+vergues, sans que l'on prît soin de les recouvrir de leurs étuis.
+
+L'intention du comte d'Artigas était-elle d'attendre le retour de
+l'aube à cette place, en même temps que la brise du matin? Mais il
+est rare que l'on ne demeure pas sous voiles afin d'utiliser les
+premiers souffles favorables.
+
+Le canot fut mis à la mer, et le capitaine Spade y descendit
+accompagné d'un matelot qui le dirigea à la godille vers un objet
+surnageant à une dizaine de toises de bâbord.
+
+Cet objet était une petite bouée semblable à celle qui flottait
+sur les eaux de la Neuze, alors que l'_Ebba_ stationnait près de
+la berge de Healthful-House.
+
+Dès que cette bouée eut été relevée ainsi qu'une amarre qui y
+était fixée, le canot la transporta sur l'avant de la goélette.
+
+Au commandement du maître d'équipage, une remorque, envoyée du
+bord, fut rattachée à la première amarre. Puis le capitaine Spade
+et le matelot remontèrent sur le pont de la goélette, aux
+portemanteaux de laquelle on hissa le canot.
+
+Presque aussitôt, la remorque se tendit, et l'_Ebba_, à sec de
+toile, prit direction vers l'est avec une vitesse qui ne pouvait
+être inférieure à une dizaine de milles.
+
+La nuit était close, et les feux du littoral américain eurent
+bientôt disparu dans les brumes de l'horizon.
+
+V
+Où suis-je?
+
+
+(Notes de l'ingénieur Simon Hart.)
+
+Où suis-je?... Que s'est-il passé depuis cette agression soudaine,
+dont j'ai été victime à quelques pas du pavillon?...
+
+Je venais de quitter le docteur, j'allais gravir les marches du
+perron, rentrer dans la chambre, en fermer la porte, reprendre mon
+poste près de Thomas Roch, lorsque plusieurs hommes m'ont assailli
+et terrassé?... Qui sont-ils?... Je n'ai pu les reconnaître, ayant
+les yeux bandés... Je n'ai pu appeler au secours, ayant un bâillon
+sur la bouche... Je n'ai pu résister, car ils m'avaient lié bras
+et jambes... Puis, en cet état, j'ai senti qu'on me soulevait, que
+l'on me transportait l'espace d'une centaine de pas... que l'on me
+hissait... que l'on me descendait... que l'on me déposait...
+
+Où?... où?...
+
+Et Thomas Roch, qu'est-il devenu?... Est-ce à lui qu'on en voulait
+plutôt qu'à moi?... Hypothèse infiniment probable. Pour tous, je
+n'étais que le gardien Gaydon, non l'ingénieur Simon Hart, dont la
+véritable qualité, la véritable nationalité n'ont jamais donné
+prise au soupçon, et pourquoi aurait-on tenu à s'emparer d'un
+simple surveillant d'hospice?...
+
+Il y a donc eu enlèvement de l'inventeur français, cela ne fait
+pas doute... Si on l'a arraché de Healthful-House, n'est-ce pas
+avec l'espérance de lui tirer ses secrets?...
+
+Mais je raisonne dans la supposition que Thomas Roch a disparu
+avec moi... Cela est-il?... Oui... cela doit être... cela est...
+Je ne puis hésiter à cet égard... Je ne suis pas entre les mains
+de malfaiteurs qui n'auraient eu que le projet de voler... Ils
+n'eussent pas agi de la sorte... Après m'avoir mis dans
+l'impossibilité d'appeler, m'avoir jeté dans un coin du jardin au
+milieu d'un massif... après avoir enlevé Thomas Roch, ils ne
+m'auraient pas renfermé... où je suis maintenant...
+
+Où?... C'est l'invariable question que, depuis quelques heures, je
+ne parviens pas à résoudre.
+
+Quoi qu'il en soit, me voici lancé dans une extraordinaire
+aventure, qui se terminera... De quelle façon, je l'ignore... je
+n'ose même en prévoir le dénouement. En tout cas, mon intention
+est d'en fixer, minute par minute, les moindres circonstances dans
+ma mémoire, puis, si cela est possible, de consigner par écrit mes
+impressions quotidiennes... Qui sait ce que me réserve l'avenir,
+et pourquoi ne finirais-je pas, dans les nouvelles conditions où
+je me trouve, par découvrir le secret du Fulgurateur Roch?... Si
+je dois être délivré un jour, il faut qu'on le connaisse, ce
+secret, et que l'on sache aussi quel est l'auteur ou quels sont
+les auteurs de ce criminel attentat dont les conséquences peuvent
+être si graves!
+
+J'en reviens sans cesse à cette question, espérant qu'un incident
+se chargera d'y répondre:
+
+Où suis-je?...
+
+Reprenons les choses dès le début.
+
+Après avoir été transporté à bras hors de Healthful-House, j'ai
+senti que l'on me déposait, sans brutalité, d'ailleurs, sur les
+bancs d'une embarcation qui a donné la bande, -- un canot, sans
+doute, et de petite dimension...
+
+À ce premier balancement en a succédé presque aussitôt un autre, -
+- ce que j'attribue à l'embarquement d'une seconde personne. Dès
+lors puis-je douter qu'il s'agit de Thomas Roch?... Lui, on n'aura
+pas eu à prendre la précaution de le bâillonner, de lui voiler les
+yeux, de lui attacher les pieds et les mains. Il devait encore
+être dans un état de prostration qui lui interdisait toute
+résistance, toute conscience de l'acte attentatoire dont il était
+l'objet. La preuve que je ne me trompe pas, c'est qu'une odeur
+caractéristique d'éther s'est introduite sous mon bâillon. Or,
+hier, avant de nous quitter, le docteur avait administré quelques
+gouttes d'éther au malade, et, -- je me le rappelle, -- un peu de
+cette substance, si prompte à se volatiliser, était tombée sur ses
+vêtements, alors qu'il se débattait au paroxysme de sa crise.
+Donc, rien d'étonnant à ce que cette odeur eût persisté, ni que
+mon odorat en ait été affecté sensiblement. Oui... Thomas Roch
+était là, dans ce canot, étendu près de moi... Et si j'eusse tardé
+de quelques minutes à regagner le pavillon, je ne l'y aurais pas
+retrouvé...
+
+J'y songe... pourquoi faut-il que ce comte d'Artigas ait eu la
+malencontreuse fantaisie de visiter Healthful-House? Si mon
+pensionnaire n'avait pas été mis en sa présence, rien de tout cela
+ne serait arrivé. De lui avoir parlé de ses inventions a déterminé
+chez Thomas Roch cette crise d'une exceptionnelle violence. Le
+premier reproche revient au directeur, qui n'a pas tenu compte de
+mes avertissements...
+
+S'il m'eût écouté, le médecin n'aurait pas été appelé à donner ses
+soins à mon pensionnaire, la porte du pavillon aurait été close,
+et le coup eût manqué...
+
+Quant à l'intérêt que peut présenter l'enlèvement de Thomas Roch,
+soit au profit d'un particulier, soit au profit de l'un des États
+de l'Ancien Continent, inutile d'insister à ce sujet. Là-dessus,
+ce me semble, je dois être pleinement rassuré. Personne ne pourra
+réussir là où j'ai échoué depuis quinze mois. Au degré
+d'affaissement intellectuel où mon compatriote est réduit, toute
+tentative pour lui arracher son secret sera sans résultat. Au
+vrai, son état ne peut plus qu'empirer, sa folie devenir absolue,
+même sur les points où sa raison est restée intacte jusqu'à ce
+jour.
+
+Somme toute, il ne s'agit pas de Thomas Roch en ce moment, il
+s'agit de moi, et voici ce que je constate.
+
+À la suite de quelques balancements assez vifs, le canot s'est mis
+en mouvement sous la poussée des avirons. Le trajet n'a duré
+qu'une minute à peine. Un léger choc s'est produit. À coup sûr,
+l'embarcation, après avoir heurté une coque de navire, s'est
+rangée contre. Il s'est fait une certaine agitation bruyante. On
+parlait, on commandait, on manoeuvrait... Sous mon bandeau, sans
+rien comprendre, j'ai perçu un murmure confus de voix, qui a
+continué pendant cinq à six minutes...
+
+La seule pensée qui ait pu me venir à l'esprit, c'est qu'on allait
+me transborder du canot sur le bâtiment auquel il appartient,
+m'enfermer à fond de cale jusqu'au moment où ledit bâtiment serait
+en pleine mer. Tant qu'il naviguera sur les eaux du Pamplico-
+Sound, il est évident qu'on ne laissera ni Thomas Roch ni son
+gardien paraître sur le pont...
+
+En effet, toujours bâillonné, on m'a saisi par les jambes et les
+épaules. Mon impression a été, non point que des bras me
+soulevaient au-dessus du bastingage d'un bâtiment, mais qu'ils
+m'affalaient au contraire... Était-ce pour me lâcher... me
+précipiter à l'eau, afin de se débarrasser d'un témoin gênant?...
+Cette idée m'a traversé un instant l'esprit, un frisson d'angoisse
+m'a couru de la tête aux pieds... Instinctivement, j'ai pris une
+large respiration, et ma poitrine s'est gonflée de cet air qui ne
+tarderait peut-être pas à lui manquer...
+
+Non! on m'a descendu avec de certaines précautions sur un plancher
+solide, qui m'a donné la sensation d'une froideur métallique.
+J'étais couché en long. À mon extrême surprise, les liens qui
+m'entravaient avaient été relâchés. Les piétinements ont cessé
+autour de moi. Un instant après, j'ai entendu le bruit sonore
+d'une porte qui se refermait...
+
+Me voici... Où?... Et d'abord, suis-je seul?... J'arrache le
+bâillon de ma bouche et le bandeau de mes yeux...
+
+Tout est noir, profondément noir. Pas le plus mince rayon de
+clarté, pas même cette vague perception de lumière que conserve la
+prunelle dans les chambres closes hermétiquement...
+
+J'appelle... j'appelle à plusieurs reprises... Aucune réponse. Ma
+voix est étouffée, comme si elle traversait un milieu impropre à
+transmettre des sons.
+
+En outre, l'air que je respire est chaud, lourd, épaissi, et le
+jeu de mes poumons va devenir difficile, impossible, si cet air
+n'est pas renouvelé...
+
+Alors, en étendant les bras, voici ce qu'il m'est permis de
+reconnaître au toucher:
+
+J'occupe un compartiment à parois de tôle, qui ne mesure pas plus
+de trois à quatre mètres cubes. Lorsque je promène ma main sur ces
+tôles, je constate qu'elles sont boulonnées comme les cloisons
+étanches d'un navire.
+
+En fait d'ouverture, il me semble que sur l'une des parois se
+dessine le cadre d'une porte, dont les charnières excèdent la
+cloison de quelques centimètres. Cette porte doit s'ouvrir du
+dehors en dedans, et c'est par là sans doute que l'on m'a
+introduit à l'intérieur de cet étroit compartiment.
+
+Mon oreille collée contre la porte, je n'entends aucun bruit. Le
+silence est aussi absolu que l'obscurité, -- silence bizarre,
+troublé seulement, lorsque je remue, par la sonorité du plancher
+métallique. Rien de ces rumeurs sourdes qui règnent d'habitude à
+bord des navires, ni le vague frôlement du courant le long de sa
+coque, ni le clapotis de la mer qui lèche sa carène. Rien non plus
+de ce bercement qui eût dû se produire, car, dans l'estuaire de la
+Neuze, la marée détermine toujours un mouvement ondulatoire très
+sensible.
+
+Mais, en réalité, ce compartiment où je suis emprisonné
+appartient-il à un navire?... Puis-je affirmer qu'il flotte à la
+surface des eaux de la Neuze, bien que j'aie été transporté par
+une embarcation dont le trajet n'a duré qu'une minute?... En
+effet, pourquoi ce canot, au lieu de rejoindre un bâtiment
+quelconque qui l'attendait au pied de Healthful-House, n'aurait-il
+point rallié un autre point de la rive?... Et, dans ce cas, ne
+serait-il pas possible que j'eusse été déposé à terre, au fond
+d'une cave?... Cela expliquerait cette immobilité complète du
+compartiment. Il est vrai, il y a ces cloisons métalliques, ces
+tôles boulonnées, et aussi cette vague émanation saline répandue
+autour de moi -- cette odeur _sui generis_, dont l'air est
+généralement imprégné à l'intérieur des navires, et sur la nature
+de laquelle je ne puis me tromper...
+
+Un intervalle de temps que j'estime à quatre heures s'est écoulé
+depuis mon incarcération. Il doit donc être près de minuit. Vais-
+je rester ainsi jusqu'au matin?... Il est heureux que j'aie dîné à
+six heures, suivant les règlements de Healthful-House. Je ne
+souffre pas de la faim, et je suis plutôt pris d'une forte envie
+de dormir. Cependant, j'aurai, je l'espère, l'énergie de résister
+au sommeil... Je ne me laisserai pas y succomber... Il faut me
+ressaisir à quelque chose du dehors... À quoi?... Ni son ni
+lumière ne pénètrent dans cette boite de tôle... Attendons!...
+Peut-être, si faible qu'il soit, un bruit arrivera-t-il à mon
+oreille?... Aussi est-ce dans le sens de l'ouïe que se concentre
+toute ma puissance vitale... Et puis, je guette toujours, -- en
+cas que je ne serais pas sur la terre ferme, -- un mouvement, une
+oscillation, qui finira par se faire sentir... En admettant que le
+bâtiment soit encore mouillé sur ses ancres, il ne peut tarder à
+appareiller... ou... alors... je ne comprendrais plus pourquoi on
+nous aurait enlevés, Thomas Roch et moi...
+
+Enfin... ce n'est point une illusion... Un léger roulis me berce
+et me donne la certitude que je ne suis point à terre... bien
+qu'il soit peu sensible, sans choc, sans à-coups... C'est plutôt
+une sorte de glissement à la surface des eaux...
+
+Réfléchissons avec sang-froid. Je suis à bord d'un des navires
+mouillés à l'embouchure de la Neuze, et qui attendait sous voile
+ou sous vapeur le résultat de l'enlèvement. Le canot m'y a
+transporté; mais, je le répète, je n'ai point eu la sensation
+qu'on me hissait par-dessus des bastingages... Ai-je donc été
+glissé à travers un sabord percé dans la coque? Peu importe, après
+tout! Que l'on m'ait ou non descendu à fond de cale, je suis sur
+un appareil flottant et mouvant...
+
+Sans doute, la liberté me sera bientôt rendue, ainsi qu'à Thomas
+Roch, -- en admettant qu'on l'ait enfermé avec autant de soin que
+moi. Par liberté, j'entends la faculté d'aller à ma convenance sur
+le pont de ce bâtiment. Toutefois, ce ne sera pas avant quelques
+heures, car il ne faut pas que nous puissions être aperçus. Donc,
+nous ne respirerons l'air du dehors qu'à l'heure où le bâtiment
+aura gagné la pleine mer. Si c'est un navire à voiles, il aura dû
+attendre que la brise s'établisse, -- cette brise qui vient de
+terre au lever du jour et favorise la navigation sur le Pamplico-
+Sound. Il est vrai, si c'est un bateau à vapeur...
+
+Non!... À bord d'un steamer se propagent inévitablement des
+exhalaisons de houille, de graisses, des odeurs échappées des
+chambres de chauffe qui seraient arrivées jusqu'à moi... Et puis,
+les mouvements de l'hélice ou des aubes, les trépidations des
+machines, les à-coups des pistons, je les eusse ressentis...
+
+En somme, le mieux est de patienter. Demain seulement, je serai
+extrait de ce trou. D'ailleurs, si l'on ne me rend pas la liberté,
+on m'apportera quelque nourriture. Quelle apparence y a-t-il que
+l'on veuille me laisser mourir de faim?... Il eût été plus
+expéditif de m'envoyer au fond de la rivière et de ne point
+m'embarquer... Une fois au large, qu'y a-t-il à craindre de
+moi?... Ma voix ne pourra plus se faire entendre... Quant à mes
+réclamations, inutiles, à mes récriminations, plus inutiles
+encore!
+
+Et puis, que suis-je pour les auteurs de cet attentat?... Un
+simple surveillant d'hospice, un Gaydon sans importance...
+
+C'est Thomas Roch qu'il s'agissait d'enlever de Healthful-House...
+Moi... je n'ai été pris que par surcroît... parce que je suis
+revenu au pavillon à cet instant...
+
+Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, quels que soient les gens
+qui ont conduit cette affaire, en quelque lieu qu'ils m'emmènent,
+je m'en tiens à cette résolution: continuer à jouer mon rôle de
+gardien. Personne, non! personne ne soupçonnera que, sous l'habit
+de Gaydon, se cache l'ingénieur Simon Hart. À cela, deux
+avantages: d'abord, on ne se défiera pas d'un pauvre diable de
+surveillant, et, en second lieu, peut-être pourrai-je pénétrer les
+mystères de cette machination et les mettre à profit, si je
+parviens à m'enfuir...
+
+Où ma pensée s'égare-t-elle?... Avant de prendre la fuite,
+attendons d'être arrivé à destination. Il sera temps de songer à
+s'évader, si quelque occasion se présente... Jusque-là,
+l'essentiel est qu'on ne sache pas qui je suis, et on ne le saura
+pas.
+
+Maintenant, certitude complète à cet égard, nous sommes en cours
+de navigation. Toutefois, je reviens sur ma première idée. Non!...
+le navire qui nous emporte, s'il n'est pas un steamer, ne doit pas
+être non plus un voilier. Il est incontestablement poussé par un
+puissant engin de locomotion. Que je n'entende point ces bruits
+spéciaux des machines à vapeur, quand elles actionnent des hélices
+ou des roues, d'accord; que ce navire ne soit pas ébranlé sous le
+va-et-vient des pistons dans les cylindres, je suis forcé de
+l'admettre. C'est plutôt qu'un mouvement continu et régulier, une
+sorte de rotation directe qui se communique au propulseur, quel
+qu'il puisse être. Aucune erreur n'est possible: le bâtiment est
+mu par un mécanisme particulier... Lequel?...
+
+S'agirait-il d'une de ces turbines dont on a parlé depuis quelque
+temps, et qui, manoeuvrées à l'intérieur d'un tube immergé, sont
+destinées à remplacer les hélices, utilisant mieux qu'elles la
+résistance de l'eau et imprimant une vitesse plus considérable?...
+
+Encore quelques heures, et je saurai à quoi m'en tenir sur ce
+genre de navigation, qui semble s'opérer dans un milieu
+parfaitement homogène.
+
+D'ailleurs, -- effet non moins extraordinaire, -- les mouvements
+de roulis et de tangage ne sont aucunement sensibles. Or, comment
+se fait-il que le Pamplico-Sound soit dans un tel état de
+tranquillité?... Rien que les courants de mer montante et
+descendante suffisent d'ordinaire à troubler sa surface.
+
+Il est vrai, peut-être le flot est-il étale à cette heure, et, je
+m'en souviens, la brise de terre était tombée hier avec le soir.
+N'importe! Cela me paraît inexplicable, car un bâtiment, mû par un
+propulseur, quelle que soit sa vitesse, éprouve toujours des
+oscillations dont je ne puis saisir le plus léger indice.
+
+Voilà de quelles pensées obsédantes ma tête est maintenant
+remplie! Malgré une pressante envie de dormir, malgré la torpeur
+qui m'envahit au milieu de cette atmosphère étouffante, j'ai
+résolu de ne point m'abandonner au sommeil. Je veillerai jusqu'au
+jour, et encore ne fera-t-il jour pour moi qu'au moment où ce
+compartiment recevra la lumière extérieure. Et, peut-être ne
+suffira-t-il pas que la porte s'ouvre, et faudra-t-il qu'on me
+sorte de ce trou, qu'on me ramène sur le pont...
+
+Je m'accote à l'un des angles des cloisons, car je n'ai pas même
+un banc pour m'asseoir. Mais, comme mes paupières sont alourdies,
+comme je me sens en proie à une sorte de somnolence, je me relève.
+La colère me prend, je frappe les parois du poing, j'appelle... En
+vain mes mains se meurtrissent contre les boulons des tôles, et
+mes cris ne font venir personne.
+
+Oui!... cela est indigne de moi. Je me suis promis de me modérer,
+et voilà que, dès le début, je perds la possession de moi-même, et
+me conduis en enfant...
+
+Il est de toute certitude que l'absence de tangage et de roulis
+prouve au moins que le navire n'a pas encore atteint la pleine
+mer. Est-ce que, au lieu de traverser le Pamplico-Sound, il aurait
+remonté le cours de la Neuze?... Non! Pourquoi s'enfoncerait-il au
+milieu des territoires du comté?... Si Thomas Roch a été enlevé de
+Healthful-House, c'est que ses ravisseurs avaient l'intention de
+l'entraîner hors des États-Unis, -- probablement dans une île
+lointaine de l'Atlantique, ou sur un point quelconque de l'Ancien
+Continent. Donc, ce n'est pas la Neuze, de cours peu étendu, que
+remonte notre appareil marin... Nous sommes sur les eaux du
+Pamplico-Sound, qui doit être au calme blanc.
+
+Soit! lorsque le navire aura pris le large, il ne pourra échapper
+aux oscillations de la houle, qui, même alors que la brise est
+tombée, se fait toujours sentir pour les bâtiments de moyenne
+grandeur. À moins d'être à bord d'un croiseur ou d'un cuirassé...
+et ce n'est pas le cas, j'imagine!
+
+En ce moment, il me semble bien... En effet... je ne me trompe
+pas... Un bruit se produit à l'intérieur... un bruit de pas... Ces
+pas se rapprochent de la cloison de tôle, dans laquelle est percée
+la porte du compartiment... Ce sont des hommes de l'équipage, sans
+doute... Cette porte va-t-elle s'ouvrir enfin?... J'écoute... Des
+gens parlent, et j'entends leur voix... mais je ne puis les
+comprendre... Ils se servent d'une langue qui m'est inconnue...
+J'appelle... je crie... Pas de réponse!
+
+Il n'y a donc qu'à attendre, attendre, attendre! Ce mot-là, je me
+le répète, et il bat dans ma pauvre tête comme le battant d'une
+cloche!
+
+Essayons de calculer le temps qui s'est écoulé.
+
+En somme, je ne puis pas l'évaluer à moins de quatre ou cinq
+heures depuis que le navire s'est mis en marche. À mon estime,
+minuit est passé. Par malheur, ma montre ne peut me servir au
+milieu de cette profonde obscurité.
+
+Or, si nous naviguons depuis cinq heures, le navire est
+actuellement en dehors du Pamplico-Sound, qu'il en soit sorti par
+l'Ocracoke-inlet ou par l'Hatteras-inlet. J'en conclus qu'il doit
+être au large du littoral -- d'un bon mille au moins... Et,
+cependant, je ne ressens rien de la houle du large...
+
+C'est là l'inexplicable, c'est là l'invraisemblable... Voyons...
+Est-ce que je me suis trompé?... Est-ce que j'ai été dupe d'une
+illusion?... Ne suis-je point renfermé à fond de cale d'un
+bâtiment en marche?...
+
+Une nouvelle heure vient de s'écouler, et, soudain, les
+trépidations des machines ont cessé... Je me rends parfaitement
+compte de l'immobilité du navire qui m'emporte... Était-il donc
+rendu à destination?... Dans ce cas, ce ne pourrait être que dans
+un des ports du littoral, au nord ou au sud du Pamplico-Sound...
+Mais quelle apparence que Thomas Roch, arraché de Healthful-House,
+ait été ramené en terre ferme?... L'enlèvement ne pourrait tarder
+à être connu, et ses auteurs s'exposeraient à être découverts par
+les autorités de l'Union...
+
+D'ailleurs, si le bâtiment est actuellement au mouillage, je vais
+entendre le bruit de la chaîne à travers l'écubier, et, quand il
+viendra à l'appel de son ancre, une secousse se produira, -- une
+secousse que je guette... que je reconnaîtrai... Cela ne saurait
+tarder de quelques minutes.
+
+J'attends... j'écoute...
+
+Un morne et inquiétant silence règne à bord... C'est à se demander
+s'il y a sur ce navire d'autres êtres vivants que moi...
+
+À présent, je me sens envahir par une sorte de torpeur...
+L'atmosphère est viciée... La respiration me manque... Ma poitrine
+est comme écrasée d'un poids dont je ne puis me délivrer...
+
+Je veux résister... C'est impossible... J'ai dû m'étendre dans un
+coin et me débarrasser d'une partie de mes vêtements, tant la
+température est élevée... Mes paupières s'alourdissent, se
+ferment, et je tombe dans une prostration, qui va me plonger en un
+lourd et irrésistible sommeil...
+
+Combien de temps ai-je dormi?... Je l'ignore. Fait-il nuit, fait-
+il jour?... Je ne saurais le dire. Mais, ce que j'observe en
+premier lieu, c'est que ma respiration est plus facile. Mes
+poumons s'emplissent d'un air qui n'est plus empoisonné d'acide
+carbonique.
+
+Est-ce que cet air a été renouvelé tandis que je dormais?... Le
+compartiment a-t-il été ouvert?... Quelqu'un est-il entré dans cet
+étroit réduit?...
+
+Oui... et j'en ai la preuve.
+
+Ma main -- au hasard -- vient de saisir un objet, un récipient
+rempli d'un liquide dont l'odeur est engageante. Je le porte à mes
+lèvres, qui sont brûlantes, car je suis torturé par la soif à ce
+point que je me contenterais même d'une eau saumâtre.
+
+C'est de l'ale, -- une ale de bonne qualité, -- qui me rafraîchit,
+me réconforte, et dont j'absorbe une pinte entière.
+
+Mais si on ne m'a pas condamné à mourir de soif, on ne m'a pas, je
+suppose, condamné à mourir de faim?...
+
+Non... Dans un des coins a été déposé un panier, et ce panier
+contient une miche de pain avec un morceau de viande froide.
+
+Je mange donc... je mange avidement, et les forces peu à peu me
+reviennent.
+
+Décidément, je ne suis pas aussi abandonné que je l'aurais pu
+craindre. On s'est introduit dans ce trou obscur, et, par la
+porte, a pénétré un peu de cet oxygène du dehors sans lequel
+j'aurais été asphyxié. Puis, on a mis à ma disposition de quoi
+calmer ma soif et ma faim jusqu'à l'heure où je serai délivré.
+
+Combien de temps cette incarcération durera-t-elle encore?... Des
+jours... des mois?... Il ne m'est pas possible, d'ailleurs, de
+calculer le temps qui s'est écoulé pendant mon sommeil ni
+d'établir avec quelque approximation l'heure qu'il est. J'avais
+bien eu soin de remonter ma montre, mais ce n'est pas une montre à
+répétition... Peut-être, en tâtant les aiguilles?... Oui... il me
+semble que la petite est sur le chiffre huit... du matin, sans
+doute...
+
+Ce dont je suis certain, par exemple, c'est que le bâtiment n'est
+plus en marche. Il ne se produit pas la plus légère secousse à
+bord -- ce qui indique que le propulseur est au repos. Cependant
+les heures se passent, des heures interminables, et je me demande
+si l'on n'attendra pas la nuit pour entrer de nouveau dans ce
+compartiment, afin de l'aérer comme on l'a fait pendant que je
+dormais, en renouveler les provisions... Oui... on veut profiter
+de mon sommeil...
+
+Cette fois, j'y suis résolu... je résisterai... Et même, je
+feindrai de dormir... et quelle que soit la personne qui entrera,
+je saurai l'obliger à me répondre!
+
+VI
+Sur le pont
+
+
+Me voici à l'air libre et je respire à pleins poumons... On m'a
+enfin extrait de cette boîte étouffante et remonté sur le pont du
+navire... Tout d'abord, en parcourant l'horizon du regard, je n'ai
+plus aperçu aucune terre... Rien que cette ligne circulaire qui
+délimite la mer et le ciel!
+
+Non!... Il n'y a pas même une apparence de continent à l'ouest, de
+ce côté où le littoral de l'Amérique du Nord se développe sur des
+milliers de milles.
+
+En ce moment, le soleil, à son déclin, n'envoie plus que des
+rayons obliques à la surface de l'Océan... Il doit être environ
+six heures du soir... Je consulte ma montre... Oui, six heures et
+treize minutes.
+
+Voici ce qui s'est passé pendant cette nuit du 17 juin.
+
+J'attendais, comme je l'ai dit, que s'ouvrît la porte du
+compartiment, bien décidé à ne point succomber au sommeil. Je ne
+doutais pas qu'il fît jour alors, et la journée s'avançait, et
+personne ne venait. Des provisions qui avaient été mises à ma
+disposition, il ne restait plus rien. Je commençais à souffrir de
+la faim, sinon de la soif, ayant conservé un peu d'ale.
+
+Dès mon réveil, certains frémissements de la coque m'avaient donné
+à penser que le bâtiment s'était remis en marche, après avoir
+stationné depuis la veille, -- probablement dans quelque crique
+déserte de la côte, puisque je n'avais rien ressenti des secousses
+qui accompagnent l'opération du mouillage.
+
+Il était donc six heures, lorsque des pas ont résonné derrière la
+cloison métallique du compartiment. Allait-on entrer?... Oui... Un
+grincement de serrure s'est produit, et la porte s'est ouverte. La
+lueur d'un fanal a dissipé la profonde obscurité au milieu de
+laquelle j'étais plongé depuis mon arrivée à bord.
+
+Deux hommes ont apparu, que je n'ai pas eu le loisir de dévisager.
+Ces deux hommes m'ont saisi par les bras, et un épais morceau de
+toile a enveloppé ma tête, de telle sorte qu'il me fut impossible
+de rien voir.
+
+Que signifiait cette précaution?... Qu'allait-on faire de moi?...
+J'ai voulu me débattre... On m'a solidement maintenu... J'ai
+interrogé... Je n'ai pu obtenir aucune réponse. Quelques paroles
+ont été échangées entre ces hommes, dans une langue que je ne
+comprenais pas, et dont je n'ai pu reconnaître la provenance.
+
+Décidément, on usait de peu d'égards envers moi! Il est vrai, un
+gardien de fous, pourquoi se gêner avec un si infime
+personnage?... Mais je ne suis pas bien sûr que l'ingénieur Simon
+Hart eût été l'objet de meilleurs traitements.
+
+Cette fois, cependant, on ne m'a pas bâillonné, on ne m'a lié ni
+les bras ni les jambes. On s'est contenté de me tenir
+vigoureusement, et je n'aurais pu fuir.
+
+Un instant après, je suis entraîné hors du compartiment et poussé
+à travers une étroite coursive. Sous mes pieds résonnent les
+marches d'un escalier métallique. Puis, un air frais frappe mon
+visage, et, à travers le morceau de toile, je respire avidement.
+
+Alors on me soulève, et les deux hommes me déposent sur un
+plancher qui, cette fois, n'est pas fait de plaques de tôle et
+doit être le pont d'un navire.
+
+Enfin les bras qui me serraient se relâchent. Me voici libre de
+mes mouvements. J'arrache aussitôt la toile qui me recouvre la
+tête, et je regarde...
+
+Je suis à bord d'une goélette en pleine marche, dont le sillage
+laisse une longue trace blanche.
+
+Il m'a fallu saisir un des galhaubans pour ne pas choir, ébloui
+que je suis par le grand jour, après cet emprisonnement de
+quarante-huit heures au milieu d'une complète obscurité.
+
+Sur le pont vont et viennent une dizaine d'hommes à la physionomie
+rude, -- des types très dissemblables, auxquels je ne saurais
+assurer une origine quelconque. D'ailleurs c'est à peine s'ils
+font attention à moi.
+
+Quant à la goélette, d'après mon estime, elle peut jauger de deux
+cent cinquante à trois cents tonneaux. Assez large de flancs, sa
+mâture est forte, et sa surface de voilure doit lui donner une
+rapide allure par belle brise.
+
+À l'arrière, un homme au visage hâlé est au gouvernail. Sa main,
+sur les poignées de la roue, maintient la goélette contre des
+embardées assez violentes.
+
+J'aurais voulu lire le nom de ce navire, qui a l'aspect d'un yacht
+de plaisance. Mais ce nom, est-il inscrit au tableau d'arrière ou
+sur les pavois de l'avant?...
+
+Je me dirige vers un des matelots, et lui dis:
+
+«Quel est ce navire?...»
+
+Nulle réponse, et j'ai même lieu de croire que cet homme ne me
+comprend pas.
+
+«Où est le capitaine?...» ai-je ajouté.
+
+Le matelot n'a pas plus répondu à cette question qu'à la
+précédente.
+
+Je me transporte vers l'avant.
+
+En cet endroit, au-dessus des montants du guindeau, est suspendue
+une cloche... Sur le bronze de cette cloche, peut-être un nom est-
+il gravé -- le nom de la goélette?...
+
+Aucun nom.
+
+Je reviens vers l'arrière, et, m'adressant à l'homme de barre, je
+renouvelle ma question...
+
+Cet homme me lance un regard peu sympathique, hausse les épaules,
+et s'arc-boute solidement pour ramener la goélette jetée sur
+bâbord dans un violent écart.
+
+L'idée me vient de voir si Thomas Roch est là... Je ne l'aperçois
+pas... N'est-il pas à bord?... Cela serait inexplicable. Pourquoi
+aurait-on enlevé de Healthful-House le gardien Gaydon seul?...
+Personne n'a jamais pu soupçonner que je fusse l'ingénieur Simon
+Hart, et, lors même qu'on le saurait, quel intérêt y aurait-il eu
+à s'emparer de ma personne, et que pourrait-on attendre de moi?...
+
+Aussi, puisque Thomas Roch n'est pas sur le pont, j'imagine qu'il
+doit être enfermé dans l'une des cabines, et puisse-t-il avoir été
+traité avec plus d'égards que son ex-gardien!
+
+Voyons donc -- et comment cela ne m'a-t-il pas frappé
+immédiatement -- dans quelles conditions marche-t-elle, cette
+goélette?... Les voiles sont serrées... il n'y a pas un pouce de
+toile dehors... la brise est tombée... les quelques souffles
+intermittents, qui viennent de l'est, sont contraires, puisque
+nous avons le cap dans cette direction... Et, cependant, la
+goélette file avec rapidité, piquant un peu du nez, tandis que son
+étrave fend les eaux, dont l'écume glisse sur sa ligne de
+flottaison. Un sillage, comme une moire onduleuse, s'étend au loin
+en arrière.
+
+Ce navire est-il donc un _steam-yacht_?... Non!... Aucune cheminée
+ne se dresse entre son grand mât et son mât de misaine... Est-ce
+un bateau mû par l'électricité, possédant soit une batterie
+d'accumulateurs, soit des piles d'une puissance considérable, qui
+actionnent son hélice et lui impriment une pareille vitesse?...
+
+En effet, je ne saurais m'expliquer autrement cette navigation.
+Dans tous les cas, puisque le propulseur ne peut être qu'une
+hélice, en me penchant au-dessus du couronnement, je la verrai
+fonctionner, et il ne me restera plus qu'à reconnaître de quelle
+source mécanique provient son mouvement.
+
+L'homme de barre me laisse approcher, non sans m'adresser un
+regard ironique.
+
+Je me penche en dehors, et j'observe...
+
+Nulle trace de ces bouillonnements qu'aurait produits la rotation
+d'une hélice... Rien qu'un sillage plat, s'étendant à trois ou
+quatre encablures, tel qu'en laisse un bâtiment entraîné par une
+voilure puissante...
+
+Mais quel est donc l'engin propulsif qui donne à cette goélette
+cette merveilleuse vitesse? Je l'ai dit, le vent est plutôt
+défavorable, la mer ne se soulève qu'en de longues ondulations qui
+ne déferlent pas...
+
+Je le saurai pourtant, et, sans que l'équipage se préoccupe de ma
+personne, je retourne vers l'avant.
+
+Arrivé près du capot du poste, me voici en présence d'un homme
+dont la figure ne m'est pas inconnue... Accoudé tout à côté, cet
+homme me laisse approcher de lui et me regarde... Il semble
+attendre que je lui adresse la parole...
+
+La mémoire me revient... C'est le personnage qui accompagnait le
+comte d'Artigas pendant sa visite à Healthful-House. Oui... il n'y
+a pas d'erreur...
+
+Ainsi, c'est ce riche étranger qui a enlevé Thomas Roch, et je
+suis à bord de l'_Ebba_, son yacht bien connu sur ces parages de
+l'Est-Amérique!... Soit! L'homme qui est devant moi me dira ce que
+j'ai le droit de savoir. Je me souviens que le comte d'Artigas et
+lui parlaient la langue anglaise... Il me comprendra et ne pourra
+refuser de répondre à mes questions.
+
+Dans ma pensée, cet homme doit être le capitaine de la goélette
+_Ebba_.
+
+«Capitaine, lui dis-je, c'est vous que j'ai vu à Healthful-
+House... Vous me reconnaissez?...»
+
+Lui se contente de me dévisager et ne daigne pas me répondre.
+
+«Je suis le surveillant Gaydon, ai-je repris, le gardien de Thomas
+Roch, et je veux savoir pourquoi vous m'avez enlevé et mis à bord
+de cette goélette?...»
+
+Ledit capitaine m'interrompt d'un signe, et encore, ce signe,
+n'est-ce pas à moi qu'il s'adresse, mais à quelques matelots
+postés près du gaillard d'avant.
+
+Ceux-ci accourent, me prennent les bras, et, s'inquiétant peu du
+mouvement de colère que je ne puis retenir, m'obligent à descendre
+l'escalier du capot de l'équipage.
+
+Cet escalier n'est à vrai dire qu'une échelle à barreaux de fer
+perpendiculairement fixée à la cloison. Sur le palier, de chaque
+côté, s'ouvre une porte, qui établit la communication entre le
+poste, la cabine du capitaine et d'autres chambres contiguës.
+
+Allait-on de nouveau me plonger dans le sombre réduit que j'ai
+déjà occupé à fond de cale?...
+
+Je tourne à gauche, l'on m'introduit à l'intérieur d'une cabine,
+éclairée par un des hublots de la coque, repoussé en ce moment, et
+qui laisse passer un air vif. L'ameublement comprend un cadre avec
+sa literie, une table, un fauteuil, une toilette, une armoire.
+
+Sur la table, mon couvert est mis. Je n'ai plus qu'à m'asseoir,
+et, comme l'aide-cuisinier allait se retirer après avoir déposé
+divers plats, je lui adresse la parole.
+
+Encore un muet celui-là, -- un jeune garçon de race nègre, et
+peut-être ne comprend-il pas ma langue?...
+
+La porte refermée, je mange avec appétit, remettant à plus tard
+des questions qui ne resteront pas toujours sans réponses.
+
+Il est vrai, je suis prisonnier, -- mais cette fois, dans des
+conditions de confort infiniment préférables, et qui me seront
+conservées, je l'espère, jusqu'à notre arrivée à destination.
+
+Et alors, je m'abandonne à un cours d'idées dont la première est
+celle-ci: c'est le comte d'Artigas qui avait préparé cette affaire
+d'enlèvement, c'est lui qui est l'auteur du rapt de Thomas Roch,
+et nul doute que l'inventeur français ne soit installé dans une
+non moins confortable cabine à bord de l'_Ebba_.
+
+En somme, qui est-il, ce personnage?... D'où vient-il, cet
+étranger?... S'il s'est emparé de Thomas Roch, est-ce donc qu'il
+veut, à n'importe quel prix, s'approprier le secret de son
+Fulgurateur?... C'est vraisemblable. Aussi devrai-je prendre garde
+à ne point trahir mon identité, car toute chance de redevenir
+libre m'échapperait, si l'on apprenait la vérité sur mon compte.
+
+Mais que de mystères à percer, que d'inexplicable à expliquer, --
+l'origine de ce d'Artigas, ses intentions pour l'avenir, la
+direction que suit sa goélette, le port auquel elle est
+attachée... et aussi cette navigation, sans voile et sans hélice,
+avec une vitesse d'au moins dix milles à l'heure!...
+
+Enfin, avec le soir, un air plus frais pénètre à travers le hublot
+de la cabine. Je le ferme au moyen de sa vis, et, puisque ma porte
+est verrouillée à l'extérieur, le mieux est de me jeter sur le
+cadre, de m'endormir aux douces oscillations de cette singulière
+_Ebba_ à la surface de l'Atlantique.
+
+Le lendemain, je suis levé dès l'aube, je procède à ma toilette,
+je m'habille, et j'attends.
+
+L'idée me vient aussitôt de voir si la porte de la cabine est
+fermée...
+
+Non, elle ne l'est pas. Je pousse le vantail, je gravis l'échelle
+de fer, et me voici sur le pont.
+
+À l'arrière, tandis que les matelots vaquent aux travaux de
+lavage, deux hommes, dont l'un est le capitaine, sont en train de
+causer. Celui-ci ne manifeste aucune surprise en m'apercevant, et,
+d'un signe de tête, me désigne à son compagnon.
+
+L'autre, que je n'ai jamais vu, est un individu d'une cinquantaine
+d'années, barbe et chevelure noires mélangées de fils d'argent,
+figure ironique et fine, oeil agile, physionomie intelligente.
+Celui-là se rapproche du type hellénique, et je n'ai plus douté
+qu'il fût d'origine grecque, quand je l'ai entendu appeler Serkö -
+- l'ingénieur Serkö -- par le capitaine de l'_Ebba_.
+
+Quant à ce dernier, il se nomme Spade, -- le capitaine Spade, --
+et ce nom a bien l'air d'être de provenance italienne. Ainsi un
+Grec, un Italien, un équipage composé de gens recrutés en tous les
+coins du globe, et embarqués sur une goélette à nom norvégien...
+ce mélange me paraît, à bon droit, suspect.
+
+Et le comte d'Artigas, avec son nom espagnol, son type
+asiatique... d'où vient-il?...
+
+Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö s'entretiennent à voix
+basse. Le premier surveille de près l'homme de barre, qui ne
+semble pas avoir à se préoccuper des indications du compas placé
+dans l'habitacle devant ses yeux. Il paraît plutôt obéir aux
+gestes de l'un des matelots de l'avant, qui lui indique s'il doit
+venir sur tribord ou sur bâbord.
+
+Thomas Roch est là, près du roufle... Il regarde cette immense mer
+déserte, qu'aucun contour de terre ne limite à l'horizon. Deux
+matelots, placés près de lui, ne le perdent pas de vue. Ne
+pouvait-on tout craindre de ce fou, -- même qu'il se jetât par-
+dessus le bord?...
+
+Je ne sais s'il me sera permis de communiquer avec mon ancien
+pensionnaire?...
+
+Tandis que je m'avance vers lui, le capitaine Spade et l'ingénieur
+Serkö m'observent.
+
+Je m'approche de Thomas Roch, qui ne me voit pas venir, et me
+voici à son côté.
+
+Thomas Roch n'a point l'air de me reconnaître, et ne fait pas un
+seul mouvement. Ses yeux, qui brillent d'un vif éclat, ne cessent
+de parcourir l'espace. Heureux de respirer cette atmosphère
+vivifiante et chargée d'émanations salines, sa poitrine se gonfle
+en de longues aspirations. À cet air suroxygéné se joint la
+lumière d'un magnifique soleil, débordant un ciel sans nuages, et
+dont les rayons le baignent tout entier. Se rend-il compte du
+changement survenu dans sa situation?... Ne se souvient-il plus
+déjà de Healthful-House, du pavillon où il était prisonnier, de
+son gardien Gaydon?... C'est infiniment probable. Le passé s'est
+effacé de son souvenir, et il est tout au présent.
+
+Mais, à mon avis, même sur le pont de l'_Ebba_, dans ce milieu de
+la pleine mer, Thomas Roch est toujours l'inconscient que j'ai
+soigné durant quinze mois. Son état intellectuel n'a pas changé,
+la raison ne lui reviendra que lorsqu'on l'entretiendra de ses
+découvertes. Le comte d'Artigas connaît cette disposition mentale
+pour en avoir fait l'expérience pendant sa visite, et c'est
+évidemment sur cette disposition qu'il se fonde pour surprendre
+tôt ou tard le secret de l'inventeur. Qu'en pourrait-il faire?...
+
+«Thomas Roch?...» ai-je dit.
+
+Ma voix le frappe, et, après s'être fixés un instant sur moi, ses
+yeux se détournent vivement.
+
+Je prends sa main, je la presse, mais il la retire brusquement,
+puis s'éloigne, -- sans m'avoir reconnu, -- et il se dirige vers
+l'arrière de la goélette, où se trouvent l'ingénieur Serkö et le
+capitaine Spade.
+
+A-t-il donc la pensée de s'adresser à l'un de ces deux hommes, et
+s'ils lui parlent, leur répondra-t-il, -- ce dont il s'est
+dispensé à mon égard?...
+
+Juste à ce moment, sa physionomie vient de s'éclairer d'une lueur
+d'intelligence, et son attention -- je ne puis en douter -- est
+attirée par la marche bizarre de la goélette.
+
+En effet, ses regards se portent sur la mâture de l'_Ebba_, dont
+les voiles sont serrées, et qui glisse rapidement à la surface de
+ces eaux calmes...
+
+Thomas Roch rétrograde alors, il remonte la coursive de tribord,
+il s'arrête à la place où devrait se dresser une cheminée, si
+l'_Ebba _était un _steam-yacht_, -- une cheminée dont
+s'échapperaient des tourbillons de fumée noire...
+
+Ce qui m'a semblé si étrange paraît tel à Thomas Roch... Il ne
+peut s'expliquer ce que j'ai trouvé inexplicable, et, comme je
+l'ai fait, il gagne l'arrière afin de voir fonctionner l'hélice...
+
+Sur les flancs de la goélette gambade une troupe de marsouins. Si
+vite que file l'_Ebba_, ces agiles animaux la dépassent sans
+peine, cabriolant, se culbutant, se jouant dans leur élément
+naturel avec une merveilleuse souplesse.
+
+Thomas Roch ne s'attache pas à les suivre du regard. Il se penche
+au-dessus des bastingages...
+
+Aussitôt l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade se rapprochent de
+lui, et, craignant qu'il ne tombe à la mer, ils le retiennent
+d'une main ferme, puis le ramènent sur le pont.
+
+J'observe, d'ailleurs, -- car j'en ai la longue expérience, -- que
+Thomas Roch est en proie à une vive surexcitation. Il tourne sur
+lui-même, il gesticule, des phrases incohérentes, qui ne
+s'adressent à personne, sortent de sa bouche...
+
+Cela n'est que trop visible, une crise est prochaine, -- une crise
+semblable à celle qui l'a saisi pendant la dernière soirée passée
+au pavillon de Healthful-House, et dont les conséquences ont été
+si funestes. Il va falloir s'emparer de lui, le descendre dans sa
+cabine, où l'on m'appellera peut-être à lui donner ces soins
+spéciaux dont j'ai l'habitude...
+
+En attendant, l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade ne le
+perdent pas de vue. Vraisemblablement, leur intention est de le
+laisser faire, et voici ce qu'il fait:
+
+Après s'être dirigé vers le grand mât, dont ses yeux ont vainement
+cherché la voilure, il l'atteint, il l'entoure de ses bras, il
+essaie de l'ébranler en le secouant par le râtelier de tournage,
+comme s'il voulait l'abattre...
+
+Et, alors, voyant ses efforts infructueux, ce qu'il a tenté au
+grand mât, il va le tenter au mât de misaine. Sa nervosité croît
+au fur et à mesure. Des cris inarticulés succèdent aux vagues
+paroles qui lui échappent...
+
+Soudain, il se précipite vers les haubans de bâbord et s'y
+accroche. Je me demande s'il ne va pas s'élancer sur les
+enfléchures, monter jusqu'aux barres du hunier... Si on ne
+l'arrête pas, il risque de choir sur le pont, ou, dans un vif
+mouvement de roulis, d'être jeté à la mer...
+
+Sur un signe du capitaine Spade, des matelots accourent, le
+prennent à bras-le-corps, sans pouvoir lui faire lâcher les
+haubans, tant ses mains les serrent avec vigueur. Au cours d'une
+crise, je le sais, ses forces sont décuplées. Pour le maîtriser,
+il m'a fallu souvent appeler des gardiens à mon aide...
+
+Cette fois, les hommes de la goélette -- des gaillards taillés en
+force -- ont raison du malheureux dément. Thomas Roch est étendu
+sur le pont, où deux matelots le contiennent malgré son
+extraordinaire résistance.
+
+Il n'y a plus qu'à le descendre dans sa cabine, à l'y laisser au
+repos jusqu'à ce que cette crise ait pris fin. C'est même ce qui
+va être fait conformément à l'ordre donné par un nouveau
+personnage, dont la voix vient frapper mon oreille...
+
+Je me retourne, et je le reconnais.
+
+C'est le comte d'Artigas, la physionomie sombre, l'attitude
+impérieuse, tel que je l'ai vu à Healthful-House.
+
+Aussitôt je vais à lui. Il me faut une explication quand même...
+et je l'aurai.
+
+«De quel droit... monsieur?... ai-je demandé.
+
+-- Du droit du plus fort!» me répond le comte d'Artigas.
+
+Et il se dirige vers l'arrière, tandis que l'on emporte Thomas
+Roch dans sa cabine.
+
+VII
+Deux jours de navigation
+
+
+Peut-être -- si les circonstances l'exigent, -- serai-je amené à
+dire au comte d'Artigas que je suis l'ingénieur Simon Hart. Qui
+sait si je n'obtiendrai pas plus d'égards qu'en restant le gardien
+Gaydon?... Toutefois, cette mesure mérite réflexion. En effet, je
+suis toujours dominé par la pensée que, si le propriétaire de
+l'_Ebba_ a fait enlever l'inventeur français, c'est dans l'espoir
+de s'assurer la possession du Fulgurateur Roch, auquel ni l'Ancien
+ni le Nouveau Continent n'ont voulu mettre le prix inacceptable
+qui en était demandé. Eh bien, dans le cas où Thomas Roch
+viendrait à livrer son secret, ne vaut-il pas mieux que j'aie
+continué d'avoir accès près de lui, que l'on m'ait conservé mes
+fonctions de surveillant, que je sois chargé des soins nécessités
+par son état?... Oui, je dois me réserver cette possibilité de
+tout voir, de tout entendre... qui sait?... d'apprendre enfin ce
+qu'il m'a été impossible de découvrir à Healthful-House!
+
+À présent, où va la goélette _Ebba_?... Première question.
+
+Qui est ce comte d'Artigas?... Deuxième question.
+
+La première sera résolue dans quelques jours, sans doute, étant
+donné la rapidité avec laquelle marche ce fantastique yacht de
+plaisance sous l'action d'un propulseur dont je finirai bien par
+reconnaître le fonctionnement.
+
+Quant à la seconde question, il est moins certain que je puisse
+jamais l'éclaircir.
+
+À mon avis, en effet, ce personnage énigmatique doit avoir un
+intérêt majeur à cacher son origine, et, je le crains, nul indice
+ne me permettra d'établir sa nationalité. Si ce comte d'Artigas
+parle couramment l'anglais, -- j'ai pu m'en assurer pendant sa
+visite au pavillon 17, -- il le fait avec un accent rude et
+vibrant, qui ne se retrouve pas chez les peuples du Nord. Cela ne
+me rappelle rien de ce que j'ai entendu au cours de mes voyages à
+travers les deux mondes, -- si ce n'est peut-être cette dureté
+caractéristique des idiomes de la Malaisie. Et, en vérité, avec
+son teint chaud, presque olivâtre, tirant sur le cuivre, sa
+chevelure crêpelée d'un noir d'ébène, son regard sortant d'une
+profonde orbite et qui jaillit comme un dard d'une prunelle
+immobile, sa taille élevée, la carrure de ses épaules, son relief
+musculaire très accentué qui décèle une grande vigueur physique,
+il ne serait pas impossible que le comte d'Artigas appartînt à
+quelqu'une de ces races de l'Extrême-Orient.
+
+Pour moi, ce nom d'Artigas n'est qu'un nom d'emprunt, comme doit
+l'être aussi ce titre de comte. Si sa goélette porte une
+appellation norvégienne, lui, à coup sûr, n'est point d'origine
+scandinave. Il n'a rien des hommes de l'Europe septentrionale, ni
+la physionomie calme, ni les cheveux blonds, ni ce doux regard qui
+s'échappe de leurs yeux d'un bleu pâle.
+
+Enfin, quel qu'il soit, cet homme a fait enlever Thomas Roch, --
+moi avec, -- et ce ne peut-être que dans un mauvais dessein.
+
+Maintenant, a-t-il opéré au profit d'une puissance étrangère, ou
+dans son propre intérêt?... A-t-il voulu être seul à profiter de
+l'invention de Thomas Roch et se trouve-t-il donc dans des
+conditions à pouvoir en profiter?... C'est une troisième question
+à laquelle je ne saurais encore répondre. Par tout ce que je
+verrai dans la suite, tout ce que j'entendrai, peut-être
+parviendrai-je à la résoudre, avant d'avoir pu m'enfuir, en
+admettant que la fuite soit exécutable?...
+
+L'_Ebba_ continue de naviguer dans les conditions inexplicables
+que l'on connaît. Je suis libre de parcourir le pont, sans jamais
+dépasser le poste d'équipage dont le capot s'ouvre sur l'avant du
+mât de misaine.
+
+En effet, une fois, j'ai voulu m'avancer jusqu'à l'emplanture du
+beaupré, d'où j'aurais pu, en me penchant au-dehors, voir l'étrave
+de la goélette fendre les eaux. Mais, en conséquence d'ordres
+évidemment donnés, les matelots de quart se sont opposés à mon
+passage, et l'un d'eux m'a dit d'un ton brusque en un rauque
+anglais:
+
+«À l'arrière... À l'arrière!... Vous gênez la manoeuvre!»
+
+La manoeuvre?... On ne manoeuvre pas.
+
+A-t-on compris que je cherchais à découvrir à quel genre de
+propulsion obéissait la goélette?... C'est probable, et le
+capitaine Spade, qui a été témoin de cette scène, a dû deviner que
+je cherchais à me rendre compte de cette navigation. Même un
+surveillant d'hospice ne saurait être que très étonné qu'un
+navire, sans voilure, sans hélice, soit animé d'une pareille
+vitesse. Enfin, pour une raison ou pour une autre, l'avant du pont
+de l'_Ebba_ m'est défendu.
+
+Vers dix heures, la brise se lève, -- une brise du nord-ouest très
+favorable, -- et le capitaine Spade donne ses instructions au
+maître d'équipage.
+
+Aussitôt celui-ci, le sifflet aux lèvres, fait hisser la grande
+voile, la misaine et les focs. On n'eût pas opéré avec plus de
+régularité et de discipline à bord d'un navire de guerre.
+
+L'_Ebba _s'incline légèrement sur bâbord, et sa vitesse s'accélère
+notablement. Cependant le moteur n'a point cessé de fonctionner,
+car les voiles ne sont pas aussi pleines qu'elles auraient dû
+l'être, si la goélette n'eût été soumise qu'à leur seule action.
+Toutefois elles n'en aident pas moins la marche, grâce à la
+fraîche brise, qui s'est régulièrement établie.
+
+Le ciel est beau, les nuages de l'ouest se dissipent dès qu'ils
+atteignent les hauteurs du zénith, et la mer resplendit sous
+l'averse des rayons solaires.
+
+Ma préoccupation est alors de relever, dans la mesure du possible,
+la route que nous suivons. J'ai assez voyagé sur mer pour savoir
+évaluer la vitesse d'un bâtiment. À mon avis, celle de l'_Ebba
+_doit être comprise entre dix et onze milles. Quant à la
+direction, elle est toujours la même, et il m'est facile de le
+vérifier, en m'approchant de l'habitacle placé devant l'homme de
+barre. Si l'avant de l'_Ebba_ est interdit au gardien Gaydon, il
+n'en est pas ainsi de l'arrière. À maintes reprises j'ai pu jeter
+un rapide regard sur la boussole, dont l'aiguille marque
+invariablement l'est, ou, avec plus d'exactitude, l'est-sud-est.
+
+Voici donc dans quelles conditions nous naviguons à travers cette
+partie de l'océan Atlantique, limitée au couchant par le littoral
+des États-Unis d'Amérique.
+
+Je fais appel à mes souvenirs: quels sont les îles ou groupes
+d'îles qui se rencontrent dans cette direction, avant les terres
+de l'Ancien Continent?
+
+La Caroline du Nord, que la goélette a quittée depuis quarante-
+huit heures, est traversée par le trente-cinquième parallèle, et
+ce parallèle, prolongé vers le levant, doit, si je ne me trompe,
+couper la côte africaine à peu près à la hauteur du Maroc. Mais,
+sur son passage, gît l'archipel des Açores, à trois mille milles
+environ de l'Amérique. Or, est-il présumable que l'_Ebba_ ait
+l'intention de rallier cet archipel, que son port d'attache se
+trouve dans l'une de ces îles qui forment un domaine insulaire du
+Portugal?... Non, je ne saurais admettre cette hypothèse.
+
+D'ailleurs, avant les Açores, sur la ligne du trente-cinquième
+parallèle, à la distance de douze cents kilomètres seulement, se
+rencontre le groupe des Bermudes, qui appartient à l'Angleterre.
+Il me paraîtrait moins hypothétique que, si le comte d'Artigas
+s'est chargé de l'enlèvement de Thomas Roch pour le compte d'une
+puissance européenne, cette puissance fût le Royaume-Uni de
+Grande-Bretagne et d'Irlande. À vrai dire, reste toujours le cas
+où ce personnage n'aurait agi qu'en vue de son propre intérêt.
+
+Pendant cette journée, à trois ou quatre reprises, le comte
+d'Artigas est venu prendre place à l'arrière. De là, son regard
+m'a paru interroger attentivement les divers points de l'horizon.
+Lorsqu'une voile ou une fumée apparaît au large, il les observe
+longuement, en se servant d'une puissante lorgnette marine.
+J'ajoute qu'il n'a même pas daigné remarquer ma présence sur le
+pont.
+
+De temps en temps, le capitaine Spade le rejoint, et tous deux
+échangent quelques paroles dans une langue que je ne puis ni
+comprendre ni reconnaître.
+
+C'est avec l'ingénieur Serkö que le propriétaire de l'_Ebba
+_s'entretient le plus volontiers, lequel paraît être fort avant
+dans son intimité. Assez loquace, moins rébarbatif, moins fermé
+que ses compagnons de bord, à quel titre cet ingénieur se trouve-
+t-il sur la goélette?... Est-ce un ami particulier du comte
+d'Artigas?... Court-il les mers avec lui, partageant cette
+existence si enviable d'un riche yachtman?... Au total, cet homme
+est le seul qui paraisse me témoigner, sinon un peu de sympathie,
+du moins un peu d'intérêt.
+
+Quant à Thomas Roch, je ne l'ai pas aperçu de toute la matinée, et
+il doit être enfermé dans sa cabine, sous l'influence de cette
+crise de la veille qui n'a pas encore pris fin.
+
+J'en ai même eu la certitude, lorsque, vers trois heures après
+midi, le comte d'Artigas, au moment où il allait redescendre par
+le capot, m'a fait signe de m'approcher.
+
+J'ignore ce qu'il me veut, ce comte d'Artigas, mais je sais bien
+ce que je vais lui dire.
+
+«Est-ce que ces crises auxquelles est sujet Thomas Roch durent
+longtemps?... me demande-t-il en anglais.
+
+-- Parfois quarante-huit heures, ai-je répondu.
+
+-- Et qu'y a-t-il à faire?...
+
+-- Rien qu'à le laisser tranquille jusqu'à ce qu'il s'endorme.
+Après une nuit de sommeil, l'accès est terminé, et Thomas Roch
+reprend son état habituel d'inconscience.
+
+-- Bien, gardien Gaydon, vous lui continuerez vos soins comme à
+Healthful-House, si cela est nécessaire...
+
+-- Mes soins?...
+
+-- Oui... à bord de la goélette... en attendant que nous soyons
+arrivés...
+
+-- Où?...
+
+-- Où nous serons demain dans l'après-midi», me répond le comte
+d'Artigas.
+
+Demain... pensai-je. Il ne s'agit donc pas d'atteindre la côte
+d'Afrique, ni même l'archipel des Açores?... Subsisterait alors
+l'hypothèse que l'_Ebba_ va relâcher aux Bermudes...
+
+Le comte d'Artigas allait mettre le pied sur la première marche du
+capot, lorsque je l'interpelle à mon tour. «Monsieur, dis-je, je
+veux savoir... j'ai le droit de savoir où je vais... et...
+
+-- Ici, gardien Gaydon, vous n'avez aucun droit. Bornez-vous à
+répondre, lorsqu'on vous interroge.
+
+-- Je proteste...
+
+-- Protestez», me réplique ce personnage impérieux et hautain,
+dont l'oeil me lance un mauvais regard. Et, descendant par le
+capot du rouf, il me laisse en présence de l'ingénieur Serkö.
+
+«À votre place, je me résignerais, gardien Gaydon... dit celui-ci
+en souriant. Quand on est pris dans un engrenage...
+
+-- Il est permis de crier... je suppose...
+
+-- À quoi bon... lorsque personne n'est à portée de vous
+entendre?...
+
+-- On m'entendra plus tard, monsieur...
+
+-- Plus tard... c'est long!... Enfin... criez à votre aise!» Et
+c'est sur ce conseil ironique que l'ingénieur Serkö m'abandonne à
+mes réflexions. Vers quatre heures, un grand navire est signalé à
+six milles dans l'est, courant à contre-bord de nous. Sa marche
+est rapide, et il grandit à vue d'oeil. Des tourbillons noirâtres
+s'échappent de ses deux cheminées. C'est un bâtiment de guerre,
+car une étroite flamme se déroule à la tête de son grand mât, et
+bien qu'aucun pavillon ne flotte à sa corne, je crois reconnaître
+un croiseur de la marine fédérale. Je me demande alors si l'_Ebba_
+lui fera le salut d'usage, lorsqu'elle sera par son travers. Non,
+et en ce moment, la goélette évolue avec l'évidente intention de
+s'éloigner. Ces façons ne m'étonnent pas autrement de la part d'un
+yacht si suspect. Mais, ce qui me cause la plus vive surprise,
+c'est la manière de manoeuvrer du capitaine Spade. En effet, après
+s'être rendu à l'avant près du guindeau, il s'arrête devant un
+petit appareil signalétique, semblable à ceux qui sont destinés à
+l'envoi des ordres dans la chambre des machines d'un steamer. Dès
+qu'il a pressé un des boutons de cet appareil, l'_Ebba_ laisse
+arriver d'un quart vers le sud-est en même temps que les écoutes
+des voiles sont mollies en douceur par les hommes de l'équipage.
+Évidemment, un ordre «quelconque» a été transmis au mécanicien de
+la machine «quelconque», qui imprime à la goélette cet
+inexplicable déplacement sous l'action d'un moteur «quelconque»
+dont le principe m'échappe encore.
+
+Il résulte de cette manoeuvre que l'_Ebba_ s'éloigne obliquement
+du croiseur, dont la direction ne s'est point modifiée. Pourquoi
+un bâtiment de guerre aurait-il cherché à détourner de sa route ce
+yacht de plaisance, qui ne peut exciter aucun soupçon?...
+
+Mais c'est de toute autre façon que se comporte l'_Ebba_, lorsque,
+vers six heures du soir, un second bâtiment se montre par le
+bossoir de bâbord. Cette fois, au lieu de l'éviter, le capitaine
+Spade, après avoir envoyé un ordre au moyen de l'appareil, reprend
+sa direction à l'est, -- ce qui va l'amener dans les eaux dudit
+bâtiment.
+
+Une heure plus tard, les deux navires sont par le travers l'un de
+l'autre, séparés par une distance de trois ou quatre milles
+environ.
+
+La brise est alors complètement tombée. Le navire, qui est un
+long-courrier, un trois-mâts de commerce, s'occupe de serrer ses
+hautes voiles. Il est inutile de compter sur le retour du vent
+pendant la nuit, et demain, sur cette mer si calme, ce trois-mâts
+sera nécessairement à cette place. Quant à l'_Ebba_, mue par son
+mystérieux propulseur, elle continue de s'en rapprocher.
+
+Il va de soi que le capitaine Spade a commandé d'amener les
+voiles, et l'opération est exécutée, sous la direction du maître
+Effrondat, avec cette promptitude que l'on admire à bord des
+yachts de course.
+
+Au moment où l'obscurité commence à se faire, les deux bâtiments
+ne sont plus qu'à un intervalle d'un mille et demi.
+
+Le capitaine Spade se dirige alors vers moi, m'accoste près de la
+coupée de tribord, et, sans plus de cérémonie, m'enjoint de
+descendre dans ma cabine.
+
+Je n'ai qu'à obéir. Cependant, avant de quitter le pont, j'observe
+que le maître d'équipage ne fait point allumer les feux de
+position, tandis que le trois-mâts a disposé les siens, -- feu
+vert à tribord et feu rouge à bâbord. Je ne mets pas en doute que
+la goélette ait l'intention de passer inaperçue dans les eaux de
+ce navire. Quant à sa marche, elle a été quelque peu ralentie,
+sans que sa direction se soit modifiée. J'estime que, depuis la
+veille, l'_Ebba_ a dû gagner deux cents milles vers l'est. J'ai
+réintégré ma cabine sous l'impression d'une vague appréhension.
+Mon souper est déposé sur la table; mais, inquiet je ne sais
+pourquoi, j'y touche à peine, et je me couche, attendant un
+sommeil qui ne veut pas venir. Cet état de malaise se prolonge
+pendant deux heures. Le silence n'est troublé que par les
+frémissements de la goélette, le murmure de l'eau qui file sur le
+bordage, les légers à-coups que produit son déplacement à la
+surface de cette paisible mer... Mon esprit, hanté des souvenirs
+de tout ce qui s'est accompli en ces deux dernières journées, n'a
+trouvé aucun apaisement. C'est demain, dans l'après-midi, que nous
+serons arrivés... C'est demain que mes fonctions devront reprendre
+à terre auprès de Thomas Roch, «si cela est nécessaire», a dit le
+comte d'Artigas. La première fois que j'ai été enfermé à fond de
+cale, si je me suis aperçu que la goélette s'était mise en marche
+au large du Pamplico-Sound, en ce moment, -- il devait être
+environ dix heures, -- je sens qu'elle vient de s'arrêter.
+Pourquoi cet arrêt?... Lorsque le capitaine Spade m'a ordonné de
+quitter le pont, nous n'avions aucune terre en vue. En cette
+direction, les cartes n'indiquent que le groupe des Bermudes, et,
+à la nuit tombante, il s'en fallait encore de cinquante à soixante
+milles que les vigies eussent été en mesure de le signaler.
+
+Du reste, non seulement la marche de l'_Ebba_ est suspendue, mais
+son immobilité est presque complète. À peine éprouve-t-elle un
+faible balancement d'un bord sur l'autre, très doux, très égal. La
+houle est peu sensible. Aucun souffle de vent ne se propage à la
+surface de la mer.
+
+Ma pensée se reporte alors sur ce navire de commerce que nous
+avions à un mille et demi, lorsque j'ai regagné ma cabine. Si la
+goélette a continué de se diriger vers lui, elle l'aura rejoint.
+Maintenant qu'elle est stationnaire, les deux bâtiments ne doivent
+plus être qu'à une ou deux encablures l'un de l'autre. Ce trois-
+mâts, encalminé déjà au coucher du soleil, n'a pu se déplacer vers
+l'ouest. Il est là, et, si la nuit était claire, je l'apercevrais
+à travers le hublot.
+
+L'idée me vient qu'il se présente peut-être une occasion dont il y
+aurait lieu de profiter. Pourquoi ne tenterais-je pas de
+m'échapper, puisque tout espoir de jamais recouvrer ma liberté
+m'est interdit?... Je ne sais pas nager, il est vrai, mais, après
+m'être jeté à la mer avec une des bouées du bord, me serait-il
+impossible d'atteindre le trois-mâts, à la condition d'avoir su
+tromper la surveillance des matelots de quart?...
+
+Donc, en premier lieu, il s'agit de quitter ma cabine, de gravir
+l'escalier du capot... Je n'entends aucun bruit dans le poste de
+l'équipage ni sur le pont de l'_Ebba_... Les hommes doivent dormir
+à cette heure... Essayons...
+
+Lorsque je veux ouvrir la porte de ma cabine, je m'aperçois
+qu'elle est fermée extérieurement, et cela était à prévoir.
+
+Je dois abandonner ce projet qui, d'ailleurs, avait tant de
+chances d'insuccès contre lui!...
+
+Le mieux serait de dormir, car je suis très fatigué d'esprit, si
+je ne le suis pas de corps. En proie à d'incessantes obsessions, à
+des associations d'idées contradictoires, si je pouvais les noyer
+dans le sommeil...
+
+Il faut que j'y sois parvenu, puisque je viens d'être éveillé par
+un bruit -- un bruit insolite, tel que je n'en ai point encore
+entendu à bord de la goélette.
+
+Le jour commençait à blanchir la vitre de mon hublot tourné à
+l'est. Je consulte ma montre... Elle marque quatre heures et demie
+du matin.
+
+Mon premier soin est de me demander si l'_Ebba_ s'est remise en
+marche.
+
+Non, certainement... ni avec sa voilure, ni avec son moteur.
+Certaines secousses se manifesteraient auxquelles je ne me
+tromperais pas. D'ailleurs, la mer paraît être aussi tranquille au
+lever du soleil qu'elle l'était la veille à son coucher. Si
+l'_Ebba _a navigué pendant les quelques heures que j'ai dormi, du
+moins est-elle immobile en ce moment.
+
+Le bruit dont je parle provient de rapides allées et venues sur le
+pont, -- des pas de gens lourdement chargés. En même temps, il me
+semble qu'un tumulte du même genre emplit la cale au-dessous du
+plancher de ma cabine, et à laquelle donne accès le grand panneau
+en arrière du mât de misaine. Je constate aussi que la goélette
+est frôlée extérieurement le long de ses flancs, dans la partie
+émergée de sa coque. Est-ce que des embarcations l'ont
+accostée?... Les hommes sont-ils occupés à charger ou à décharger
+des marchandises?...
+
+Et, cependant, il n'est pas possible que nous soyons à
+destination. Le comte d'Artigas a dit que l'_Ebba_ ne serait pas
+arrivée avant vingt-quatre heures. Or, je le répète, elle était
+hier soir à cinquante ou soixante milles des terres les plus
+rapprochées, le groupe des Bermudes. Qu'elle soit revenue vers
+l'ouest, qu'elle se trouve à proximité de la côte américaine,
+c'est inadmissible, étant donné la distance. Et puis, j'ai lieu de
+croire que la goélette est restée stationnaire durant toute la
+nuit. Avant de m'endormir, j'avais constaté qu'elle venait de
+s'arrêter. En cet instant, je constate qu'elle ne s'est pas remise
+en marche.
+
+J'attends donc qu'il me soit permis de remonter sur le pont. La
+porte de ma cabine est toujours fermée en dehors, je viens de m'en
+assurer. Que l'on m'empêche d'en sortir, lorsqu'il fera grand
+jour, cela me paraît improbable.
+
+Une heure s'écoule. La clarté matinale pénètre par le hublot. Je
+regarde au travers... Un léger brouillard couvre l'Océan, mais il
+ne tardera pas à se fondre sous les premiers rayons solaires.
+
+Comme ma vue peut s'étendre à la portée d'un demi-mille, si le
+trois-mâts n'est pas visible, cela doit tenir à ce qu'il stationne
+par bâbord de l'_Ebba_, du côté que je ne puis apercevoir.
+
+Voici qu'un bruit de grincement se fait entendre, et la clé joue
+dans la serrure. Je pousse la porte qui est ouverte, je gravis
+l'échelle de fer, je mets le pied sur le pont, au moment où les
+hommes referment le panneau de l'avant.
+
+Je cherche le comte d'Artigas des yeux... Il n'est pas là et n'a
+point quitté sa cabine.
+
+Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö surveillent l'arrimage
+d'un certain nombre de ballots, qui, sans doute, viennent d'être
+retirés de la cale et transportés à l'arrière. Cette opération
+expliquerait les allées et venues bruyantes que j'ai entendues à
+mon réveil. Il est évident que si l'équipage s'occupe de remonter
+les marchandises, c'est que notre arrivée est prochaine... Nous ne
+sommes plus éloignés du port, et peut-être la goélette y
+mouillera-t-elle dans quelques heures...
+
+Eh bien!... et le voilier qui était par notre hanche de bâbord?...
+Il doit être à la même place, puisque la brise n'a pas repris
+depuis la veille...
+
+Mes regards se dirigent de ce côté...
+
+Le trois-mâts a disparu, la mer est déserte, et il n'y a pas un
+navire au large, pas une voile à l'horizon, ni vers le nord ni
+vers le sud...
+
+Après avoir réfléchi, voici la seule explication que je puisse me
+donner, bien qu'elle ne soit acceptable que sous réserves: quoique
+je ne m'en sois pas aperçu, l'_Ebba_ se sera remise en route
+pendant que je dormais, laissant en arrière le trois-mâts
+encalminé, et c'est la raison pour laquelle je ne le vois plus par
+le travers de la goélette.
+
+Du reste, je me garde bien d'aller interroger le capitaine Spade à
+ce sujet, ni même l'ingénieur Serkö: ils ne daigneraient point
+m'honorer d'une réponse.
+
+À cet instant, d'ailleurs, le capitaine Spade se dirige vers
+l'appareil des signaux, et presse un des boutons de la plaque
+supérieure. Presque aussitôt, l'_Ebba_ éprouve une assez sensible
+secousse à l'avant. Puis, ses voiles toujours serrées, elle
+reprend son extraordinaire marche vers le levant.
+
+Deux heures après, le comte d'Artigas apparaît à l'orifice du
+capot du rouf et gagne sa place habituelle près du couronnement.
+L'ingénieur Serkö et le capitaine Spade vont aussitôt échanger
+quelques mots avec lui.
+
+Tous trois braquent leurs lorgnettes marines et observent
+l'horizon du sud-est au nord-est.
+
+On ne s'étonnera pas si mes regards se fixent obstinément dans
+cette direction. Mais, n'ayant pas de lorgnette, je n'ai rien pu
+distinguer au large.
+
+Le repas de midi terminé, nous sommes remontés sur le pont, --
+tous à l'exception de Thomas Roch, qui n'est pas sorti de sa
+cabine.
+
+Vers une heure et demie, la terre est signalée par un des matelots
+grimpé aux barres du mât de misaine. Étant donné que l'_Ebba _file
+avec une extrême vitesse, je ne tarderai pas à voir se dessiner
+les premiers contours d'un littoral.
+
+En effet, deux heures après, une vague silhouette s'arrondit à
+moins de huit milles. À mesure que la goélette s'approche, les
+profils s'accusent plus nettement. Ce sont ceux d'une montagne, ou
+tout au moins d'une terre assez élevée. De son sommet s'échappe un
+panache qui se dresse vers le zénith.
+
+Un volcan dans ces parages?... Alors ce serait donc...
+
+VIII
+Back-Cup
+
+
+À mon avis, l'_Ebba _n'a pu rencontrer en cette partie de
+l'Atlantique d'autre groupe que celui des Bermudes. Cela résulte à
+la fois de la distance parcourue à partir de la côte américaine et
+de la direction suivie depuis la sortie du Pamplico-Sound. Cette
+direction a constamment été celle du sud-sud-est, et cette
+distance, en la rapprochant de la vitesse de marche, doit être
+approximativement évaluée entre neuf cents et mille kilomètres.
+
+Cependant la goélette n'a pas ralenti sa rapide allure. Le comte
+d'Artigas et l'ingénieur Serkö se tiennent à l'arrière, près de
+l'homme de barre. Le capitaine Spade est venu se poster à l'avant.
+
+Or, n'allons-nous pas dépasser cet îlot, qui paraît isolé, et le
+laisser dans l'ouest?...
+
+Ce n'est pas probable, puisque nous sommes au jour et à l'heure
+indiqués pour l'arrivée de l'_Ebba_ à son port d'attache...
+
+En ce moment, tous les matelots sont rangés sur le pont, prêts à
+manoeuvrer, et le maître d'équipage Effrondat prend ses
+dispositions pour un prochain mouillage.
+
+Avant deux heures je saurai à quoi m'en tenir. Ce sera la première
+réponse faite à l'une des questions qui m'ont préoccupé dès que la
+goélette a donné en pleine mer.
+
+Et pourtant, que le port d'attache de l'_Ebba_ soit précisément
+situé en l'une des Bermudes, au milieu d'un archipel anglais,
+c'est invraisemblable, -- à moins que le comte d'Artigas n'ait
+enlevé Thomas Roch au profit de la Grande-Bretagne, hypothèse à
+peu près inadmissible...
+
+Ce qui n'est pas douteux, c'est que ce bizarre personnage
+m'observe, en ce moment, avec une persistance tout au moins
+singulière. Bien qu'il ne puisse soupçonner que je sois
+l'ingénieur Simon Hart, il doit se demander ce que je pense de
+cette aventure. Si le gardien Gaydon n'est qu'un pauvre diable, ce
+pauvre diable ne saurait être moins soucieux de ce qui l'attend
+que n'importe quel gentilhomme, -- fût-ce le propriétaire de cet
+étrange yacht de plaisance. Aussi, suis-je un peu inquiet de
+l'insistance avec laquelle ce regard s'attache à ma personne.
+
+Et si le comte d'Artigas avait pu deviner quel éclaircissement
+venait de se produire dans mon esprit, il ne m'est pas prouvé
+qu'il eût hésité à me faire jeter par-dessus le bord...
+
+La prudence me commande donc d'être plus circonspect que jamais.
+
+En effet, sans que j'aie pu donner prise à la suspicion, -- même
+dans l'esprit de l'ingénieur Serkö, si subtil pourtant, -- un coin
+du mystérieux voile s'est relevé. L'avenir s'est éclairé d'une
+légère lueur à mes yeux.
+
+À l'approche de l'_Ebba_, les formes de cette île, ou mieux de cet
+îlot vers lequel elle se dirige, se sont dessinées avec plus de
+netteté sur le fond clair du ciel. Le soleil, qui a dépassé son
+point de culmination, le baigne en plein sur sa face du couchant.
+L'îlot est isolé, ou du moins, ni dans le nord ni dans le sud je
+n'aperçois de groupe auquel il appartiendrait. À mesure que la
+distance diminue, s'ouvre l'angle sous lequel il se présente,
+tandis que l'horizon s'abaisse derrière lui.
+
+Cet îlot, de contexture curieuse, figure assez exactement une
+tasse renversée, du fond de laquelle s'échappe une montée de
+vapeur fuligineuse. Son sommet, -- le fond de la tasse, si l'on
+veut, -- doit s'élever d'une centaine de mètres au-dessus du
+niveau de la mer, et ses flancs présentent des talus d'une raideur
+régulière, qui paraissent aussi dénudés que les rochers de la base
+incessamment battus du ressac.
+
+Mais une particularité de nature à rendre cet îlot très
+reconnaissable aux navigateurs qui l'aperçoivent en venant de
+l'ouest, c'est une roche à jour. Cette arche naturelle semble
+former l'anse de ladite tasse, et livre passage aux
+tourbillonnants embruns des lames comme aux rayons du soleil,
+alors que son disque déborde l'horizon de l'est. Aperçu dans ces
+conditions, cet îlot justifie tout à fait le nom de Back-Cup qui
+lui a été attribué.
+
+Eh bien, je le connais et je le reconnais, cet îlot! Il est situé
+en avant de l'archipel des Bermudes. C'est la «tasse renversée»
+que j'ai eu l'occasion de visiter il y a quelques années... Non!
+je ne me trompe pas!... À cette époque, mon pied a foulé ses
+roches calcaires et contourné sa base du côté de l'est... Oui...
+c'est Back-Cup...
+
+Moins maître de moi, j'aurais laissé échapper une exclamation de
+surprise... et de satisfaction, dont, à bon droit, se fût
+préoccupé le comte d'Artigas.
+
+Voici dans quelles circonstances je fus conduit à explorer l'îlot
+de Back-Cup, alors que je me trouvais aux Bermudes.
+
+Cet archipel, situé à mille kilomètres environ de la Caroline du
+Nord, se compose de plusieurs centaines d'îles ou îlots. À sa
+partie centrale se croisent le soixante-quatrième méridien et le
+trente-deuxième parallèle. Depuis le naufrage de l'Anglais Lomer,
+qui y fut jeté en 1609, les Bermudes appartiennent au Royaume-Uni,
+dont, en conséquence de ce fait, la population coloniale s'est
+accrue de dix mille habitants. Ce n'est pas pour ses productions
+en coton, café, indigo, arrow-root, que l'Angleterre voulut
+s'annexer ce groupe, l'accaparer, pourrait-on dire. Mais il y
+avait là une station maritime tout indiquée en cette portion de
+l'Océan, à proximité des États-Unis d'Amérique. La prise de
+possession s'accomplit sans soulever aucune protestation de la
+part des autres puissances, et les Bermudes sont actuellement
+administrées par un gouverneur britannique, avec l'adjonction d'un
+conseil et d'une assemblée générale.
+
+Les principales îles de cet archipel s'appellent Saint-David,
+Sommerset, Hamilton, Saint-Georges. Cette dernière île possède un
+port franc, et la ville, appelée du même nom, est aussi la
+capitale du groupe.
+
+La plus étendue de ces îles ne dépasse pas vingt kilomètres en
+longueur sur quatre en largeur. Si l'on déduit les moyennes, il ne
+reste qu'une agglomération d'îlots et de récifs, répandus sur une
+aire de douze lieues carrées.
+
+Que le climat des Bermudes soit très sain, très salubre, ces îles
+n'en sont pas moins effroyablement battues par les grandes
+tempêtes hivernales de l'Atlantique, et les abords offrent des
+difficultés aux navigateurs.
+
+Ce qui fait surtout défaut à cet archipel, ce sont les rivières et
+les rios. Toutefois, comme les pluies y tombent fréquemment, on a
+remédié à ce manque d'eau en les recueillant pour les besoins des
+habitants et les exigences de la culture. Cela a nécessité la
+construction de vastes citernes que les averses se chargent de
+remplir avec une générosité inépuisable. Ces ouvrages méritent une
+juste admiration et font honneur au génie de l'homme.
+
+C'était l'établissement de ces citernes qui avait motivé mon
+voyage à cette époque, et aussi la curiosité de visiter ce beau
+travail.
+
+J'obtins de la société dont j'étais l'ingénieur dans le New-Jersey
+un congé de quelques semaines, je partis et m'embarquai à New-York
+pour les Bermudes.
+
+Or, tandis que je séjournais à l'île Hamilton, dans le vaste port
+de Southampton, il se produisit un fait de nature à intéresser les
+géologues.
+
+Un jour, on vit arriver toute une flottille de pêcheurs, hommes,
+femmes, enfants, à Southampton-Harbour.
+
+Depuis une cinquantaine d'années, ces familles étaient installées
+sur la partie du littoral de Back-Cup exposée au levant. Des
+cabanes de bois, des maisons de pierre y avaient été construites.
+Les habitants demeuraient là dans des conditions très favorables
+pour exploiter ces eaux poissonneuses, -- surtout en vue de la
+pêche des cachalots qui abondent sur les parages bermudiens
+pendant les mois de mars et d'avril.
+
+Rien, jusqu'alors, n'était venu troubler ni la tranquillité ni
+l'industrie de ces pêcheurs. Ils ne se plaignaient pas de cette
+existence assez rude, adoucie d'ailleurs par la facilité des
+communications avec Hamilton et Saint-Georges. Leurs solides
+barques, gréées en cotres, exportaient le poisson et importaient,
+en échange, les divers objets de consommation nécessaires à
+l'entretien de la famille.
+
+Pourquoi donc l'avaient-ils abandonné, cet îlot, et, ainsi qu'on
+ne tarda pas à l'apprendre, sans avoir l'intention d'y jamais
+revenir?... Cela tenait à ce que leur sécurité n'y était plus
+assurée comme autrefois.
+
+Deux mois avant, les pêcheurs avaient été surpris d'abord,
+inquiétés ensuite, par de sourdes détonations qui se produisaient
+à l'intérieur de Back-Cup. En même temps, le sommet de l'îlot, --
+disons le fond de la tasse renversée, -- se couronnait de vapeurs
+et de flammes. Or, que cet îlot fût d'origine volcanique, que son
+sommet formât un cratère, on ne le soupçonnait pas, car telle
+était l'inclinaison de ses pentes qu'il eût été impossible de les
+gravir. Mais il n'y avait plus à douter que Back-Cup fût un ancien
+volcan, qui menaçait le village d'une éruption prochaine.
+
+Durant ces deux mois, il y eut redoublement de grondements
+internes, secousses assez sensibles de l'ossature de l'îlot, longs
+jets de flammes à sa cime, -- la nuit surtout, -- parfois
+détonations formidables, -- autant de symptômes qui témoignaient
+d'un travail plutonien dans la substruction sous-marine, prodrômes
+non contestables d'un mouvement éruptif à court délai.
+
+Les familles exposées à quelque imminente catastrophe sur cette
+marge littorale qui ne leur offrait aucun abri contre la coulée
+des laves, pouvant même craindre une complète destruction de Back-
+Cup, n'hésitèrent pas à le fuir. Tout ce qu'elles possédaient fut
+embarqué sur leurs chaloupes de pêche; elles y prirent passage et
+vinrent se réfugier à Southampton-Harbour.
+
+Aux Bermudes, on sentit un certain effroi à cette nouvelle qu'un
+volcan, endormi depuis des siècles, venait de se réveiller à
+l'extrémité occidentale du groupe. Mais, en même temps que la
+terreur des uns, la curiosité des autres se manifesta. Je fus de
+ces derniers. Il importait, au surplus, d'étudier le phénomène, de
+reconnaître si les pêcheurs n'en exagéraient pas les conséquences.
+
+Back-Cup, qui émerge tout d'un bloc à l'ouest de l'archipel, s'y
+rattache par une capricieuse traînée de petits îlots et de récifs
+inabordables du côté de l'est. On ne l'aperçoit ni de Saint-
+Georges, ni de Hamilton, son sommet ne dépassant pas l'altitude
+d'une centaine de mètres.
+
+Un cutter, parti de Southampton-Harbour, nous débarqua, quelques
+explorateurs et moi, sur le rivage, où s'élevaient les cabanes
+abandonnées des pêcheurs bermudiens.
+
+Les craquements intérieurs se faisaient toujours entendre, et une
+gerbe de vapeurs s'échappait du cratère.
+
+Il n'y eut aucun doute pour nous: l'ancien volcan de Back-Cup
+s'était rallumé sous l'action des feux souterrains. On devait
+craindre qu'une éruption ne se produisît avec toutes ses suites,
+un jour ou l'autre.
+
+En vain essayâmes-nous de monter jusqu'à l'orifice du volcan.
+L'ascension était impossible sur ces pentes abruptes, lisses,
+glissantes, n'offrant prise ni au pied ni à la main, se profilant
+sous un angle de soixante-quinze à quatre-vingts degrés. Jamais je
+n'avais rien rencontré de plus aride que cette carapace rocheuse,
+sur laquelle végétaient seulement de rares touffes de luzerne
+sauvage aux endroits pourvus d'un peu d'humus.
+
+Après maintes tentatives infructueuses, on essaya de faire le tour
+de l'îlot. Mais, sauf en la partie où les pêcheurs avaient bâti
+leur village, la base était impraticable au milieu des éboulis du
+nord, du sud et de l'ouest.
+
+La reconnaissance de l'îlot fut donc limitée à cette exploration
+très insuffisante. En somme, à voir les fumées mêlées de flammes
+qui fusaient hors du cratère, tandis que de sourds roulements,
+parfois des détonations ébranlaient l'intérieur, on ne pouvait
+qu'approuver les pêcheurs d'avoir abandonné cet îlot, en prévision
+de sa destruction prochaine.
+
+Telles sont les circonstances dans lesquelles je fus amené à
+visiter Back-Cup, et l'on ne s'étonnera pas si j'ai pu lui donner
+ce nom, dès que sa bizarre structure s'était offerte à mes yeux.
+
+Non! je le répète, cela n'aurait pas été pour plaire au comte
+d'Artigas que le gardien Gaydon eût reconnu cet îlot, en admettant
+que l'_Ebba _y dût relâcher, -- ce qui, faute de port, me
+paraissait inadmissible.
+
+À mesure que la goélette se rapproche, j'observe Back-Cup, où,
+depuis leur départ, aucun Bermudien n'a voulu retourner. Ce lieu
+de pêche est actuellement délaissé, et je ne puis m'expliquer que
+l'_Ebba_ y vienne en relâche.
+
+Peut-être, après tout, le comte d'Artigas et ses compagnons n'ont-
+ils pas l'intention de débarquer sur le littoral de Back-Cup? Même
+au cas où la goélette eût trouvé un abri temporaire entre les
+roches au fond d'une étroite crique, quelle apparence qu'un riche
+yachtman ait eu la pensée d'établir sa résidence sur ce cône
+aride, exposé aux terribles tempêtes de l'Ouest-Atlantique? Vivre
+en cet endroit, cela est bon pour de rustiques pêcheurs, non pour
+le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade et son
+équipage.
+
+Back-Cup n'est plus qu'à un demi-mille, il n'a rien de l'aspect
+que présentent les autres îles de l'archipel sous la sombre
+verdure de leurs collines. À peine si, dans le pli de certaines
+anfractuosités, poussent quelques genévriers, et se dessinent de
+maigres échantillons de ces cedars qui constituent la principale
+richesse des Bermudes. Quant aux roches du soubassement, elles
+sont couvertes d'épaisses couches de varechs, sans cesse
+renouvelées par les apports de la houle, et aussi de végétaux
+filamenteux, ces sargasses innombrables de la mer de ce nom, entre
+les Canaries et les îles du Cap-Vert, et dont les courants jettent
+des quantités énormes sur les récifs de Back-Cup.
+
+En ce qui concerne les seuls habitants de cet îlot désolé, ils se
+réduisent à quelques volatiles, des bouvreuils, des «mota cyllas
+cyalis» au plumage bleuâtre, tandis que, par myriades, les
+goélands et les mouettes traversent d'une aile rapide les vapeurs
+tourbillonnantes du cratère.
+
+Quand elle n'est plus qu'à deux encablures, la goélette ralentit
+sa marche, stoppe, -- c'est le mot propre, -- à l'entrée d'une
+passe ménagée au milieu d'un semis de roches à fleur d'eau.
+
+Je me demande si l'_Ebba_ va se risquer à travers cette sinueuse
+passe...
+
+Non, l'hypothèse la plus acceptable, c'est que, après une relâche
+de quelques heures, -- et encore ne devinai-je pas à quel propos,
+-- elle reprendra sa route vers l'est.
+
+Ce qui est certain, c'est que je ne vois faire aucun préparatif de
+mouillage. Les ancres restent aux bossoirs, les chaînes ne sont
+point parées, l'équipage ne se dispose aucunement à mettre les
+canots à la mer.
+
+En ce moment, le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine
+Spade vont se placer à l'avant, et alors se fait une manoeuvre qui
+est inexplicable pour moi.
+
+Ayant suivi le bastingage de bâbord, presque à la hauteur du mât
+de misaine, j'aperçois une petite bouée flottante qu'un des
+matelots s'occupe de hisser sur l'avant.
+
+Presque aussitôt, l'eau, qui est très claire en cet endroit,
+s'assombrit, et il me semble voir une sorte de masse noire monter
+du fond. Est-ce donc un énorme cachalot qui vient respirer à la
+surface de la mer?... L'_Ebba_ est-elle menacée de quelque coup de
+queue formidable?...
+
+J'ai tout compris... Je sais à quel engin la goélette doit de se
+mouvoir avec cette extraordinaire vitesse, sans voiles ni
+hélice... Le voici qui émerge, son infatigable propulseur, après
+l'avoir entraînée depuis le littoral américain jusqu'à l'archipel
+des Bermudes... Il est là, flottant à son côté... C'est un bateau
+submersible, un remorqueur sous-marin, un «tug», mû par une
+hélice, sous l'action du courant d'une batterie d'accumulateurs ou
+des puissantes piles en usage à cette époque...
+
+À la partie supérieure de ce tug, -- long fuseau de tôle, --
+s'étend une plate-forme, au centre de laquelle un panneau établit
+la communication avec l'intérieur. À l'avant de cette plate-forme
+saillit un périscope, un «look-out», sorte d'habitacle dont les
+parois, percées de hublots à verres lenticulaires, permettent
+d'éclairer électriquement les couches sous-marines. Maintenant,
+allégé de son lest d'eau, le tug est revenu à la surface. Son
+panneau supérieur va s'ouvrir, -- un air pur le pénétrera tout
+entier. Et même, ne peut-on supposer que, s'il est immergé pendant
+le jour, il émerge la nuit et remorque l'_Ebba_ en restant à la
+surface de la mer?...
+
+Une question, cependant. Si c'est l'électricité qui produit la
+force mécanique de ce tug, il est indispensable qu'une fabrique
+d'énergie la lui fournisse, quelle que soit son origine. Or, cette
+fabrique, où se trouve-t-elle?... Ce n'est pas sur l'îlot de Back-
+Cup, je suppose...
+
+Et puis, pourquoi la goélette recourt-elle à ce genre de
+remorqueur qui se meut sous les eaux?... Pourquoi n'a-t-elle pas
+en elle-même sa puissance de locomotion, comme tant d'autres
+yachts de plaisance?...
+
+Mais je n'ai pas, en cet instant, le loisir de me livrer à de
+telles réflexions, ou plutôt de chercher l'explication de tant
+d'inexplicables choses.
+
+Le tug est le long de l'_Ebba_. Le panneau vient de s'ouvrir.
+Plusieurs hommes ont apparu sur la plate-forme, -- l'équipage de
+ce bateau sous-marin avec lequel le capitaine Spade peut
+communiquer au moyen des signaux électriques disposés sur l'avant
+de la goélette, et qu'un fil relie au tug. C'est de l'_Ebba_, en
+effet, que partent les indications sur la direction à suivre.
+
+L'ingénieur Serkö s'approche alors de moi, et il me dit ce seul
+mot:
+
+«Embarquons.
+
+-- Embarquer?... ai-je répliqué.
+
+-- Oui... dans le tug... vite!» Comme toujours, je n'ai qu'à obéir
+à ces paroles impératives, et je me hâte d'enjamber les
+bastingages. En ce moment, Thomas Roch remonte sur le pont,
+accompagné de l'un des hommes. Il me paraît très calme, très
+indifférent aussi, et n'oppose aucune résistance à son passage à
+bord du remorqueur. Lorsqu'il est près de moi, à l'orifice du
+panneau, le comte d'Artigas et l'ingénieur Serkö nous rejoignent.
+Quant au capitaine Spade et à l'équipage, ils demeurent sur la
+goélette, -- moins quatre hommes qui descendent dans le petit
+canot, lequel vient d'être mis à la mer. Ces hommes emportent une
+longue aussière, probablement destinée à touer l'_Ebba _à travers
+les récifs. Existe-t-il donc, au milieu de ces roches, une crique
+où le yacht du comte d'Artigas trouve un sûr abri contre les
+houles du large?... Est-ce là son port d'attache?... L'_Ebba_
+séparée du tug, l'aussière qui la relie au canot se tend, et, une
+demi-encablure plus loin, des matelots vont l'amarrer sur des
+organeaux de fer fixés aux récifs. Alors l'équipage, halant
+dessus, toue lentement la goélette.
+
+Cinq minutes après, l'_Ebba_ a disparu derrière l'amoncellement
+des roches, et il est certain que, du large, on ne peut même pas
+apercevoir l'extrémité de sa mâture.
+
+Qui se douterait, aux Bermudes, qu'un navire vient d'habitude
+relâcher en cette crique secrète?... Qui se douterait, en
+Amérique, que le riche yachtman, si connu dans tous les ports de
+l'ouest, est l'hôte des solitudes de Back-Cup?...
+
+Vingt minutes plus tard, le canot revient vers le tug, ramenant
+les quatre hommes.
+
+Il est clair que le bateau sous-marin les attendait avant de
+repartir... pour aller... où?...
+
+En effet, l'équipage au complet passe sur la plate-forme, le canot
+est mis à la traîne, un mouvement se produit, l'hélice bat à
+petits tours, et, à la surface des eaux, le tug se dirige vers
+Back-Cup, en contournant les récifs par le sud.
+
+À trois encablures de là se dessine une seconde passe qui aboutit
+à l'îlot, et dont le tug suit les sinuosités. Dès qu'il accoste
+les premières assises de la base, ordre est donné à deux hommes de
+tirer le canot sur une étroite grève de sable que ne peuvent
+atteindre ni la houle ni le ressac, et où il est aisé de venir le
+reprendre, lorsque recommencent les campagnes de l'_Ebba_.
+
+Cela fait, ces deux matelots remontent à bord du tug, et
+l'ingénieur Serkö me fait signe de descendre à l'intérieur.
+
+Quelques marches d'un escalier de fer accèdent à une salle
+centrale, où sont entassés divers colis et ballots qui, sans
+doute, n'ont pu trouver place dans la cale déjà encombrée. Je suis
+poussé vers une cabine latérale, la porte se referme, et me voici
+de nouveau plongé au milieu d'une obscurité profonde.
+
+Je l'ai reconnue, cette cabine, au moment où j'y suis entré. C'est
+bien celle où j'ai passé de si longues heures, après l'enlèvement
+de Healthful-House, et dont je ne suis sorti qu'au large du
+Pamplico-Sound.
+
+Il est évident qu'il doit en être de Thomas Roch comme de moi,
+qu'il est chambré dans un autre compartiment.
+
+Un bruit sonore se produit -- le bruit du panneau qui se referme,
+et l'appareil ne tarde pas à s'immerger.
+
+En effet, je sens un mouvement descensionnel, dû à l'introduction
+de l'eau dans les caissons du tug.
+
+À ce mouvement en succède un autre, -- un mouvement qui pousse le
+bateau sous-marin à travers les couches liquides.
+
+Trois minutes plus tard, il stoppe, et j'ai l'impression que nous
+remontons à la surface...
+
+Nouveau bruit du panneau, qui se rouvre cette fois.
+
+La porte de ma cabine me livre passage, et, en quelques bonds, me
+voici sur la plate-forme.
+
+Je regarde...
+
+Le tug vient de pénétrer à l'intérieur même de l'îlot de Back-Cup.
+
+Là est cette mystérieuse retraite, où le comte d'Artigas vit avec
+ses compagnons, -- pour ainsi dire, -- en dehors de l'humanité!
+
+IX
+Dedans
+
+
+Le lendemain, sans que personne m'ait empêché d'aller et de venir,
+j'ai pu opérer une première reconnaissance à travers la vaste
+caverne de Back-Cup.
+
+Quelle nuit j'ai passée sous l'empire de visions étranges, et avec
+quelle impatience j'attendais le jour!
+
+On m'avait conduit au fond d'une grotte, à une centaine de pas de
+la berge près de laquelle s'était arrêté le tug. À cette grotte,
+de dix pieds sur douze, qu'éclairait une ampoule à incandescence,
+on accédait par une porte qui fut refermée derrière moi.
+
+Je n'ai pas à m'étonner que l'électricité soit employée comme
+agent lumineux à l'intérieur de cette caverne, puisqu'elle l'est
+également à bord du remorqueur sous-marin. Mais où la fabrique-t-
+on?... D'où vient-elle?... Est-ce qu'une usine est installée à
+l'intérieur de cette énorme crypte, avec sa machinerie, ses
+dynamos, ses accumulateurs?...
+
+Ma cellule est meublée d'une table sur laquelle des aliments sont
+déposés, d'un cadre et de sa literie, d'un fauteuil d'osier, d'une
+armoire contenant du linge et divers vêtements de rechange. Dans
+le tiroir de la table, du papier, un encrier, des plumes. Au coin
+de droite, une toilette garnie de ses ustensiles. Le tout très
+propre.
+
+Du poisson frais, des conserves de viande, du pain de bonne
+qualité, de l'ale et du whisky, voilà le menu de ce premier repas.
+Je n'ai mangé que du bout des lèvres, -- à mi-dents comme on dit,
+-- tant je me sens énervé.
+
+Il faudra pourtant que je me ressaisisse, que je revienne au calme
+de l'esprit et du coeur, que le moral reprenne le dessus. Le
+secret de cette poignée d'hommes, enfouis dans les entrailles de
+cet îlot, je veux le découvrir... je le découvrirai...
+
+Ainsi, c'est sous la carapace de Back-Cup que le comte d'Artigas
+est venu s'établir. Cette cavité dont personne ne soupçonne
+l'existence, lui sert de demeure habituelle, lorsque l'_Ebba _ne
+le promène pas le long du littoral du nouveau monde et peut-être
+jusqu'aux parages de l'ancien. Là est la retraite inconnue qu'il a
+découverte, et où l'on accède par cette entrée sous-marine, cette
+porte d'eau, qui s'ouvre à douze ou quinze pieds au-dessous de la
+surface océanique.
+
+Pourquoi s'être séparé des habitants de la terre?... Que
+trouverait-on dans le passé de ce personnage?... Si ce nom
+d'Artigas, ce titre de comte, ne sont qu'empruntés, comme je
+l'imagine, quel motif cet homme a-t-il eu de cacher son
+identité?... Est-il un banni, un proscrit, qui a préféré ce lieu
+d'exil à tout autre?... N'ai-je pas plutôt affaire à un
+malfaiteur, soucieux d'assurer l'impunité de ses crimes, l'inanité
+des poursuites judiciaires, en se terrant au fond de cette
+substruction indécouvrable?... Mon droit est de tout supposer,
+quand il s'agit de cet étranger suspect, et je suppose tout.
+
+Alors revient à mon esprit cette question à laquelle je ne puis
+encore trouver une réponse satisfaisante. Pourquoi Thomas Roch a-
+t-il été enlevé de Healthful-House dans les conditions que l'on
+sait?... Le comte d'Artigas espère-t-il lui arracher le secret de
+son Fulgurateur, l'utiliser pour défendre Back-Cup, au cas qu'un
+hasard trahirait le lieu de sa retraite?... Mais, si cela
+arrivait, on saurait bien réduire par la famine l'îlot de Back-
+Cup, que le tug ne suffirait pas à ravitailler!... La goélette,
+d'autre part, n'aurait plus aucune chance de franchir la ligne
+d'investissement, et, d'ailleurs, elle serait signalée dans tous
+les ports!... Dès lors, à quoi pourrait servir l'invention de
+Thomas Roch entre les mains du comte d'Artigas?... Décidément, je
+ne comprends pas!
+
+Vers sept heures du matin, je saute hors de mon lit. Si je suis
+emprisonné entre les parois de cette caverne, du moins ne le suis-
+je pas à l'intérieur de ma cellule. Rien ne m'empêche de la
+quitter, et j'en sors...
+
+À trente mètres en avant se prolonge un entablement rocheux, une
+sorte de quai, qui se développe à droite et à gauche.
+
+Plusieurs matelots de l'_Ebba_ sont occupés à débarquer les
+ballots, à vider la cale du tug, lequel stationne à fleur d'eau le
+long d'une petite jetée de pierre.
+
+Un demi-jour, auquel mes yeux s'habituent graduellement, éclaire
+la caverne, qui est ouverte à la partie centrale de sa voûte.
+
+«C'est par là, me dis-je, que s'échappaient ces vapeurs, ou plutôt
+cette fumée, qui nous a signalé l'îlot à une distance de trois ou
+quatre milles.»
+
+Et, à l'instant même, toute cette série de réflexions me traverse
+l'esprit.
+
+«Ce n'est donc pas un volcan, comme on l'a cru, ce Back-Cup, comme
+je l'ai cru moi-même... Les vapeurs, les flammes qui ont été
+aperçues, il y a quelques années, n'étaient qu'artificielles. Les
+grondements qui épouvantèrent les pêcheurs bermudiens n'avaient
+point pour cause une lutte des forces souterraines... Ces divers
+phénomènes étaient factices... Ils se manifestaient à la seule
+volonté du maître de cet îlot, de celui qui voulait en éloigner
+les habitants installés sur son littoral... Et il y a réussi, ce
+comte d'Artigas... Il est resté l'unique maître de Back-Cup...
+Rien qu'avec le bruit de ces détonations, rien qu'en dirigeant
+vers ce faux cratère la fumée de ces varechs et des sargasses que
+les courants lui apportent, il a pu laisser croire à l'existence
+d'un volcan, à son réveil inattendu, à l'imminence d'une éruption
+qui ne s'est jamais produite!...»
+
+Telles les choses ont dû se passer, et, en effet, depuis le départ
+des pêcheurs bermudiens, Back-Cup n'a cessé d'entretenir
+d'épaisses volutes de fumée à sa cime.
+
+Cependant la clarté interne s'accroît, le jour pénètre par le faux
+cratère, à mesure que le soleil monte sur l'horizon. Il me sera
+donc possible d'évaluer d'une manière assez précise les dimensions
+de cette caverne. Voici, d'ailleurs, les chiffres que j'ai pu
+établir par la suite.
+
+Extérieurement, l'îlot de Back-Cup, de forme à peu près
+circulaire, mesure douze cents mètres de circonférence et présente
+une superficie intérieure de cinquante mille mètres ou cinq
+hectares. Ses parois ont, à leur base, une épaisseur qui varie
+entre trente et cent mètres.
+
+Il suit de là que, moins l'épaisseur des parois, cette excavation
+occupe tout le massif de Back-Cup qui s'élève au-dessus de la mer.
+Quant à la longueur du tunnel sous-marin, qui met le dehors et le
+dedans en communication, et par lequel a pénétré le tug, j'estime
+qu'elle doit être de quarante mètres à peu près.
+
+Ces chiffres approximatifs permettent de se représenter la
+grandeur de cette caverne. Mais, si vaste qu'elle soit, je
+rappellerai que l'Ancien et le Nouveau Monde en possèdent
+quelques-unes dont les dimensions sont plus considérables et qui
+ont été l'objet d'études spéléologiques très exactes.
+
+En effet, dans la Carniole, dans le Northumberland, dans le
+Derbyshire, au Piémont, en Morée, aux Baléares, en Hongrie, en
+Californie, se creusent des grottes d'une capacité supérieure à
+celle de Back-Cup. Telles aussi celle de Han-sur-Lesse, en
+Belgique, aux États-Unis, celles de Mammouth du Kentucky, qui ne
+comprennent pas moins de deux cent vingt-six dômes, sept rivières,
+huit cataractes, trente-deux puits d'une profondeur ignorée, une
+mer intérieure sur une étendue de cinq à six lieues, dont les
+explorateurs n'ont encore pu atteindre l'extrême limite.
+
+Je connais ces grottes du Kentucky pour les avoir visitées, comme
+l'ont fait des milliers de touristes. La principale me servira de
+terme de comparaison avec Back-Cup. À Mammouth, comme ici, la
+voûte est supportée par des piliers de formes et de hauteurs
+diverses, qui lui donnent l'aspect d'une cathédrale gothique, avec
+nef, contre-nefs, bas-côtés, n'ayant rien, d'ailleurs, de la
+régularité architectonique des édifices religieux. La seule
+différence est que, si le plafond des grottes du Kentucky se
+déploie à cent trente mètres de hauteur, celui de Back-Cup ne
+dépasse pas une soixantaine de mètres à la partie de la voûte que
+troue circulairement l'ouverture centrale, -- par laquelle
+s'échappaient les fumées et les flammes.
+
+Autre particularité, -- très importante, -- qu'il convient
+d'indiquer, c'est que la plupart des grottes dont j'ai cité les
+noms sont aisément accessibles et devaient par conséquent être
+découvertes un jour ou l'autre.
+
+Or il n'en est pas ainsi de Back-Cup. Indiqué sur les cartes de
+ces parages comme un îlot du groupe des Bermudes, comment se fût-
+on douté qu'une énorme caverne s'évidait à l'intérieur de son
+massif. Pour le savoir, il fallait y pénétrer, et, pour y
+pénétrer, il fallait disposer d'un appareil sous-marin, analogue
+au tug que possédait le comte d'Artigas.
+
+Et, à mon avis, c'est au hasard seul que cet étrange yachtman aura
+dû de découvrir ce tunnel, qui lui a permis de fonder cette
+inquiétante colonie de Back-Cup.
+
+Maintenant, en me livrant à l'examen de la portion de mer contenue
+entre les parois de cette caverne, je constate que ses dimensions
+sont assez restreintes. À peine mesure-t-elle de trois cents à
+trois cent cinquante mètres de circonférence. Ce n'est, à vrai
+dire, qu'un lagon, encadré de rochers à pic, très suffisant pour
+les manoeuvres du tug, car sa profondeur, ainsi que je l'ai
+appris, n'est pas inférieure à quarante mètres.
+
+Il va de soi que cette crypte, étant donné sa situation et sa
+structure, appartient à la catégorie de celles qui sont dues à
+l'envahissement des eaux de la mer. À la fois d'origine
+neptunienne et plutonienne, telles se voient les grottes de Crozon
+et de Morgate sur la baie de Douarnenez en France, de Bonifacio
+sur le littoral de la Corse, telle celle de Thorgatten sur la côte
+de Norvège, dont la hauteur n'est pas estimée à moins de cinq
+cents mètres, telles enfin les catavôtres de la Grèce, les grottes
+de Gibraltar en Espagne, de Tourane en Cochinchine. En somme, la
+nature de leur carapace indique qu'elles sont le produit de ce
+double travail géologique.
+
+L'îlot de Back-Cup est en grande partie formé de roches calcaires.
+À partir de la berge du lagon, ces roches remontent vers les
+parois, en talus à pentes douces, laissant entre elles des tapis
+sablonneux d'un grain très menu, agrémentés çà et là des jaunâtres
+bouquets durs et serrés du perce-pierre. Puis, par épaisses
+couches, s'étalent des amas de varechs et de sargasses, les uns
+très secs, les autres mouillés, exhalant encore les âcres senteurs
+marines, alors que le flux, après les avoir poussés à travers le
+tunnel, vient de les jeter sur les rives du lagon. Ce n'est pas
+là, d'ailleurs, le seul combustible employé aux multiples besoins
+de Back-Cup. J'aperçois un énorme stock de houille, qui a dû être
+rapporté par le tug et la goélette. Mais, je le répète, c'est de
+l'incinération de ces masses herbeuses, préalablement desséchées,
+que provenaient les fumées vomies par le cratère de l'îlot.
+
+En continuant ma promenade, je distingue sur le côté septentrional
+du lagon les habitations de cette colonie de troglodytes, -- ne
+méritent-ils pas ce nom? Cette partie de la caverne, qui est
+appelée Bee-Hive, c'est-à-dire «la Ruche», justifie pleinement
+cette qualification. En effet, là sont creusées de main d'homme
+plusieurs rangées d'alvéoles, dans le massif calcaire des parois,
+et dans lesquels demeurent ces guêpes humaines.
+
+Vers l'est, la disposition de la caverne est très différente. De
+ce côté, se profilent, se dressent, se multiplient, se
+contournent, des centaines de piliers naturels, qui soutiennent
+l'intrados de la voûte. Une véritable forêt d'arbres de pierre,
+dont la superficie s'étend jusqu'aux extrêmes limites de la
+caverne. À travers ces piliers s'entrecroisent des sentiers
+sinueux, qui permettent d'atteindre le fond de Back-Cup.
+
+À compter les alvéoles de Bee-Hive, on peut chiffrer de quatre-
+vingts à cent le nombre des compagnons du comte d'Artigas.
+
+Précisément, devant l'une de ces cellules, isolée des autres, se
+tient ce personnage que le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö
+ont rejoint depuis un instant. À la suite de quelques mots
+échangés, ils descendent tous les trois vers la berge et
+s'arrêtent devant la jetée près de laquelle flotte le tug.
+
+À cette heure, une douzaine d'hommes, après avoir débarqué les
+marchandises, les transportent en canot sur l'autre rive où de
+larges réduits, évidés dans le massif latéral, forment les
+entrepôts de Back-Cup.
+
+Quant à l'orifice du tunnel sous les eaux du lagon, il n'est pas
+visible. J'ai observé, en effet, que, pour y pénétrer en venant du
+large, le remorqueur a dû s'enfoncer de quelques mètres au-dessous
+de la surface de l'eau. Il n'en est donc pas de la grotte de Back-
+Cup comme des grottes de Staffa ou de Morgate, dont l'entrée est
+toujours libre même à l'époque des hautes marées. Existe-t-il un
+autre passage communiquant avec le littoral, un couloir naturel ou
+artificiel?... Il importe que je sois fixé à ce sujet.
+
+En réalité, l'îlot de Back-Cup mérite son nom. C'est bien une
+énorme tasse renversée. Non seulement il en affecte la forme
+extérieure, mais, -- ce qu'on ignorait, -- il en reproduit aussi
+la forme intérieure.
+
+J'ai dit que Bee-Hive occupe la partie de la caverne qui
+s'arrondit au nord du lagon, c'est-à-dire la gauche en pénétrant
+par le tunnel. À l'opposé sont établis les magasins, ou
+s'entreposent les approvisionnements de toute sorte, ballots de
+marchandises, pièces de vin et d'eau-de-vie, barils de bière,
+caisses de conserves, colis multiples désignés par des marques de
+diverses provenances. On dirait que les cargaisons de vingt
+navires ont été débarquées en cet endroit. Un peu plus loin
+s'élève une assez importante construction, entourée d'un mur de
+planches, dont la destination est aisée à reconnaître. D'un poteau
+qui la domine, partent les gros fils de cuivre qui alimentent de
+leur courant les puissantes lampes électriques suspendues sous la
+voûte et les ampoules à incandescence servant à chaque alvéole de
+la ruche. Il y a même bon nombre de ces appareils d'éclairage,
+installés entre les piliers de la caverne, qui permettent de
+l'éclairer jusqu'à son extrême profondeur.
+
+À présent se pose cette question: Me laissera-t-on aller librement
+à l'intérieur de Back-Cup?... Je l'espère. Pourquoi le comte
+d'Artigas prétendrait-il entraver ma liberté, m'interdire de
+circuler à travers son mystérieux domaine?... Ne suis-je pas
+enfermé entre les parois de cet îlot?... Est-il possible d'en
+sortir autrement que par le tunnel?... Or, comment franchir cette
+porte d'eau, qui est toujours close?...
+
+Et puis, pour ce qui me concerne, en admettant que j'eusse pu
+traverser le tunnel, est-ce que ma disparition tarderait à être
+constatée?... Le tug conduirait une douzaine d'hommes sur le
+littoral, qui serait fouillé jusque dans ses plus secrètes
+anfractuosités... Je serais inévitablement repris, ramené à Bee-
+Hive, et, cette fois, privé de la liberté d'aller et venir...
+
+Je dois donc rejeter toute idée de fuite, tant que je n'aurai pu
+mettre de mon côté quelque sérieuse chance de succès. Qu'une
+circonstance favorable se présente, je ne la laisserai pas
+échapper.
+
+En circulant le long des rangées d'alvéoles, il m'a été permis
+d'observer quelques-uns de ces compagnons du comte d'Artigas, qui
+ont accepté cette monotone existence dans les profondeurs de Back-
+Cup. Je le répète, leur nombre peut être évalué à une centaine,
+d'après celui des cellules de Bee-Hive.
+
+Lorsque je passe, ces gens ne font aucune attention à moi. À les
+examiner de près, ils me paraissent s'être recrutés d'un peu
+partout. Entre eux, je ne distingue aucune communauté d'origine, -
+- pas même ce lien qui en ferait soit des Américains du Nord, soit
+des Européens, soit des Asiatiques. La coloration de leur peau va
+du blanc au cuivre et au noir, -- le noir de l'Australasie plutôt
+que celui de l'Afrique. En résumé, ils semblent pour la plupart
+appartenir aux races malaises, et ce type est même très
+reconnaissable chez le plus grand nombre. J'ajoute que le comte
+d'Artigas est certainement sorti de cette spéciale race des îles
+néerlandaises de l'Ouest-Pacifique, alors que l'ingénieur Serkö
+serait Levantin, le capitaine Spade d'origine italienne.
+
+Mais, si ces habitants de Back-Cup ne sont pas reliés par un lien
+de race, ils le sont certainement par celui des instincts et des
+appétits. Quelles inquiétantes physionomies, quelles figures
+farouches, quels types foncièrement sauvages! Ce sont des natures
+violentes, cela se voit, qui n'ont jamais su refréner leurs
+passions ni reculer devant aucun excès. Et, -- cette idée me
+vient, -- pourquoi ne serait-ce pas à la suite d'une longue série
+de crimes, vols, incendies, meurtres, attentats de toute sorte
+exercés en commun, qu'ils auraient eu la pensée de se réfugier au
+fond de cette caverne, où ils peuvent se croire assurés d'une
+absolue impunité?... Le comte d'Artigas ne serait plus alors que
+le chef d'une bande de malfaiteurs, avec ses deux lieutenants
+Spade et Serkö, et Back-Cup un repaire de pirates...
+
+Telle est la pensée qui s'est décidément incrustée en mon cerveau.
+Je serai bien surpris si l'avenir démontre que je me suis trompé.
+D'ailleurs, ce que je remarque au cours de cette première
+exploration est fait pour confirmer mon opinion, et autoriser les
+plus suspectes hypothèses.
+
+Dans tous les cas, quels qu'ils soient et quelles que soient les
+circonstances qui les ont réunis en ce lieu, les compagnons du
+comte d'Artigas me paraissent avoir accepté sans réserve sa toute-
+puissante domination. En revanche, si une sévère discipline les
+maintient sous sa main de fer, il est probable que certains
+avantages doivent compenser cette espèce de servitude à laquelle
+ils ont consenti... Lesquels?...
+
+Après avoir contourné la partie de la berge sous laquelle débouche
+le tunnel, j'atteins la rive opposée du lagon. Ainsi que je l'ai
+reconnu déjà, sur cette rive est établi l'entrepôt des
+marchandises apportées par la goélette _Ebba_ à chacun de ses
+voyages. De vastes excavations, creusées dans les parois, peuvent
+contenir et contiennent un nombre considérable de ballots.
+
+Au-delà se trouve la fabrique d'énergie électrique. En passant
+devant les fenêtres, j'aperçois certains appareils, d'invention
+récente, peu encombrants et très perfectionnés.
+
+Point de ces machines à vapeur, qui nécessitent l'emploi de la
+houille et exigent un mécanisme compliqué. Ainsi que je l'avais
+pressenti, ce sont des piles d'une extraordinaire puissance, qui
+fournissent le courant aux lampes de la caverne comme aux dynamos
+du tug. Sans doute aussi, ce courant sert aux divers usages
+domestiques, au chauffage de Bee-Hive, à la cuisson des aliments.
+Ce que je constate, c'est qu'il est appliqué, dans une cavité
+voisine, aux alambics qui servent à la production de l'eau douce.
+Les colons de Back-Cup n'en sont pas réduits à recueillir pour
+leur boisson les pluies abondamment versées sur le littoral de
+l'îlot. À quelques pas de la fabrique d'énergie électrique
+s'arrondit une large citerne que je puis comparer, toute
+proportion gardée, à celles que j'avais visitées aux Bermudes. Là,
+il s'agissait de pourvoir aux besoins d'une population de dix
+mille habitants... ici d'une centaine de...
+
+Je ne sais encore comment les qualifier. Que leur chef et eux
+aient eu de sérieuses raisons pour habiter dans les entrailles de
+cet îlot, cela est l'évidence même, mais quelles sont-elles?...
+Lorsque des religieux s'enferment entre les murs de leur couvent
+avec l'intention de se séparer du reste des humains, cela
+s'explique. À vrai dire, ils n'ont l'air ni de bénédictins ni de
+chartreux, les sujets du comte d'Artigas!
+
+En poursuivant ma promenade à travers la forêt de piliers, je suis
+arrivé à l'extrême limite de la caverne. Personne ne m'a gêné,
+personne ne m'a parlé, personne n'a même paru s'inquiéter de mon
+individu. Cette portion de Back-Cup est extrêmement curieuse,
+comparable à ce qu'offrent de plus merveilleux les grottes du
+Kentucky ou des Baléares. Il va de soi que le travail de l'homme
+ne se montre nulle part. Seul apparaît le travail de la nature, et
+ce n'est pas sans un certain étonnement, mêlé d'effroi, que l'on
+songe à ces forces telluriques, qui sont capables d'engendrer de
+si prodigieuses substructions. La partie située au-delà du lagon
+ne reçoit que très obliquement les rayons lumineux du cratère
+central. Le soir, éclairée de lampes électriques, elle doit
+prendre un aspect fantastique. En aucun endroit, malgré mes
+recherches, je n'ai trouvé d'issue communiquant avec l'extérieur.
+
+À noter que l'îlot offre asile à de nombreux couples d'oiseaux,
+goélands, mouettes, hirondelles de mer, -- hôtes habituels des
+plages bermudiennes. Ici, semble-t-il, on ne leur a jamais donné
+la chasse, on les laisse se multiplier à loisir, et ils ne
+s'effraient pas du voisinage de l'homme.
+
+Au surplus, Back-Cup possède également d'autres animaux que ces
+volatiles d'essence marine. Du côté de Bee-Hive sont ménagés des
+enclos destinés aux vaches, aux porcs, aux moutons, aux volailles.
+L'alimentation est donc non moins assurée que variée, grâce,
+également, aux produits de la pêche, soit entre les récifs du
+dehors, soit dans les eaux du lagon, où abondent des poissons
+d'espèces très variées.
+
+En somme, pour se convaincre que les hôtes de Back-Cup ne manquent
+d'aucune ressource, il suffit de les regarder. Ce sont tous gens
+vigoureux, robustes types de marins cuits et recuits sous le hâle
+des chaudes latitudes, au sang riche et suroxygéné par les brises
+de l'Océan. Il n'y a ni enfants ni vieillards, -- rien que des
+hommes dont l'âge est compris entre trente et cinquante ans.
+
+Mais pourquoi ont-ils accepté de se soumettre à ce genre
+d'existence?... Et puis, ne quittent-ils donc jamais cette
+retraite de Back-Cup?...
+
+Peut-être ne tarderai-je pas à l'apprendre.
+
+X
+Ker Karraje
+
+
+L'alvéole que j'occupe est situé à une centaine de pas de
+l'habitation du comte d'Artigas, l'une des dernières de cette
+rangée de Bee-Hive. Si je ne dois pas la partager avec Thomas
+Roch, je pense du moins qu'elle se trouve voisine de la sienne?
+Pour que le gardien Gaydon puisse continuer ses soins au
+pensionnaire de Healthful-House, il faut que les deux cellules
+soient contiguës... Je serai, j'imagine, bientôt fixé à cet égard.
+
+Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö demeurent séparément à
+proximité de l'hôtel d'Artigas.
+
+Un hôtel?... Oui, pourquoi ne point lui donner ce nom, puisque
+cette habitation a été arrangée avec un certain art? Des mains
+habiles ont taillé la roche, de manière à figurer une façade
+ornementale. Une large porte y donne accès. Le jour pénètre par
+plusieurs fenêtres, percées dans le calcaire, et que ferment des
+châssis à carreaux de couleurs. L'intérieur comprend diverses
+chambres, une salle à manger et un salon éclairés par un vitrail,
+-- le tout aménagé de manière que l'aération s'opère dans des
+conditions parfaites. Les meubles sont d'origines différentes, de
+formes très fantaisistes, avec les marques de fabrication
+française, anglaise, américaine. Évidemment, leur propriétaire
+tient à la variété des styles.
+
+Quant à l'office et à la cuisine, on les a disposées dans des
+cellules annexes, en arrière de Bee-Hive.
+
+L'après-midi, au moment où je sortais avec la ferme intention
+d'» obtenir une audience» du comte d'Artigas, j'aperçois ce
+personnage alors qu'il remontait des rives du lagon vers la ruche.
+Soit qu'il ne m'ait point vu, soit qu'il ait voulu m'éviter, il a
+hâté le pas, et je n'ai pu le rejoindre.
+
+«Il faut pourtant qu'il me reçoive!» me suis-je dit.
+
+Je me hâte et m'arrête devant la porte de l'habitation qui venait
+de se refermer.
+
+Une espèce de grand diable, d'origine malaise, très foncé de
+couleur, paraît aussitôt sur le seuil. D'une voix rude, il me
+signifie de m'éloigner.
+
+Je résiste à cette injonction, et j'insiste, en répétant par deux
+fois cette phrase en bon anglais:
+
+«Prévenez le comte d'Artigas que je désire être reçu à l'instant
+même.»
+
+Autant eût valu m'adresser aux roches de Back-Cup! Ce sauvage ne
+comprend sans doute pas un mot de la langue anglaise et ne me
+répond que par un cri menaçant.
+
+L'idée me prend alors de forcer la porte, d'appeler de façon à
+être entendu du comte d'Artigas. Mais, selon toute probabilité,
+cela n'aurait d'autre résultat que de provoquer la colère du
+Malais, dont la force doit être herculéenne.
+
+Je remets à un autre moment l'explication qui m'est due, -- que
+j'aurai tôt ou tard. En longeant la rangée de Bee-Hive dans la
+direction de l'est, ma pensée s'est reportée sur Thomas Roch. Je
+suis très surpris de ne pas l'avoir encore aperçu pendant cette
+première journée. Est-ce qu'il serait en proie à une nouvelle
+crise?...
+
+Cette hypothèse n'est guère admissible. Le comte d'Artigas, -- à
+s'en rapporter à ce qu'il m'a dit, -- aurait eu soin de mander
+près de l'inventeur son gardien Gaydon.
+
+À peine ai-je fait une centaine de pas que je rencontre
+l'ingénieur Serkö.
+
+De manières engageantes, de bonne humeur comme à l'habitude, cet
+ironiste sourit en m'apercevant, et ne cherche point à m'éviter.
+S'il savait que je suis un confrère, un ingénieur, -- en admettant
+qu'il le soit, -- peut-être me ferait-il meilleur accueil?... Mais
+je me garderai bien de lui décliner mes nom et qualités.
+
+L'ingénieur Serkö s'est arrêté, les yeux brillants, la bouche
+moqueuse, et il accompagne le bonjour qu'il me souhaite d'un geste
+des plus gracieux.
+
+Je réponds froidement à sa politesse, -- ce qu'il affecte de ne
+point remarquer.
+
+«Que saint Jonathan vous protège, monsieur Gaydon! me dit-il de sa
+voix fraîche et sonore. Vous ne vous plaindrez pas, je l'espère,
+de l'heureuse circonstance qui vous a permis de visiter cette
+caverne, merveilleuse entre toutes... oui! l'une des plus
+belles... et pourtant des moins connues de notre sphéroïde!...»
+
+Ce mot de la langue scientifique, au cours d'une conversation avec
+un simple gardien, me surprend, je l'avoue, et je me borne à
+répondre:
+
+«Je n'aurai pas à me plaindre, monsieur Serkö, à la condition
+qu'après avoir eu le plaisir de visiter cette caverne, j'aie la
+liberté d'en sortir...
+
+-- Quoi! vous songeriez déjà à nous quitter, monsieur Gaydon... à
+retourner dans votre triste pavillon de Healthful-House?... C'est
+à peine si vous avez exploré notre magnifique domaine, si vous
+avez pu en admirer les beautés incomparables, dont la nature seule
+a fait tous les frais...
+
+-- Ce que j'ai vu me suffit, ai-je répliqué, et en cas que vous me
+parleriez sérieusement, je vous répondrais sérieusement que je ne
+désire pas en voir davantage.
+
+-- Allons, monsieur Gaydon, permettez-moi de vous faire observer
+que vous n'avez pas encore pu apprécier les avantages d'une
+existence qui se passe dans ce milieu sans rival!... Vie douce et
+tranquille, exempte de tout souci, avenir assure, conditions
+matérielles comme il ne s'en rencontre nulle part, égalité de
+climat, rien à craindre des tempêtes qui désolent ces parages de
+l'Atlantique, pas plus des glaces de l'hiver que des feux de
+l'été!... C'est à peine si les changements de saison modifient
+cette atmosphère tempérée et salubre!... Ici, nous n'avons point à
+redouter les colères de Pluton ou de Neptune...»
+
+Cette évocation de noms mythologiques me paraît on ne peut moins à
+sa place. Il est visible que l'ingénieur Serkö se moque de moi.
+Est-ce que le surveillant Gaydon a jamais entendu parler de Pluton
+et de Neptune?...
+
+«Monsieur, dis-je, il est possible que ce climat vous convienne,
+que vous appréciez comme ils le méritent les avantages de vivre au
+fond de cette grotte de...»
+
+J'ai été sur le point de prononcer ce nom de Back-Cup... je me
+suis retenu à temps. Qu'arriverait-il, si l'on me soupçonnait de
+connaître le nom de l'îlot, et, par suite, son gisement à
+l'extrémité ouest du groupe des Bermudes!
+
+Aussi ai-je continué en disant:
+
+«Mais, si ce climat ne me convient pas, j'ai le droit d'en
+changer, ce me semble...
+
+-- Le droit, en effet.
+
+-- Et j'entends qu'il me soit permis de partir et que l'on me
+fournisse les moyens de retourner en Amérique.
+
+-- Je n'ai aucune bonne raison à vous opposer, monsieur Gaydon,
+répond l'ingénieur Serkö. Votre prétention est même de tous points
+fondée. Remarquez, cependant, que nous vivons ici dans une noble
+et superbe indépendance, que nous ne relevons d'aucune puissance
+étrangère, que nous échappons à toute autorité du dehors, que nous
+ne sommes les colons d'aucun État de l'ancien ni du nouveau
+monde... Cela mérite considération de quiconque a l'âme fière, le
+coeur haut placé... Et puis, quels souvenirs évoquent chez un
+esprit cultivé ces grottes qui semblent avoir été creusées de la
+main des dieux, et dans lesquelles ils rendaient autrefois leurs
+oracles par la bouche de Trophonius...»
+
+Décidément, l'ingénieur Serkö se plaît aux citations de la Fable!
+Trophonius après Pluton et Neptune! Ah çà! se figure-t-il qu'un
+gardien d'hospice connaisse Trophonius?... Il est visible que ce
+moqueur continue à se moquer, et je fais appel à toute ma patience
+pour ne pas lui répondre sur le même ton.
+
+«Il y a un instant, dis-je d'une voix brève, j'ai voulu entrer
+dans cette habitation, qui est, si je ne me trompe, celle du comte
+d'Artigas, et j'en ai été empêché...
+
+-- Par qui, monsieur Gaydon?...
+
+-- Par un homme au service du comte.
+
+-- C'est que, très probablement, cet homme avait reçu des ordres
+formels à votre égard.
+
+-- Il faut pourtant, qu'il le veuille ou non, que le comte
+d'Artigas m'écoute...
+
+-- Je crains bien que ce ne soit difficile... et même impossible,
+répond en souriant l'ingénieur Serkö.
+
+-- Et pourquoi?...
+
+-- Parce qu'il n'y a plus, ici, de comte d'Artigas.
+
+-- Vous raillez, je pense!... Je viens de l'apercevoir...
+
+-- Ce n'est pas le comte d'Artigas que vous avez aperçu, monsieur
+Gaydon...
+
+-- Et qui est-ce donc, s'il vous plaît?...
+
+-- C'est le pirate Ker Karraje.» Ce nom me fut jeté d'une voix
+dure, et l'ingénieur Serkö est parti sans que j'aie eu la pensée
+de le retenir.
+
+Le pirate Ker Karraje!
+
+Oui!... Ce nom est toute une révélation pour moi!... Ce nom, je le
+connais, et quels souvenirs il évoque!... Il m'explique, à lui
+seul, ce que je regardais comme inexplicable! Il me dit quel est
+l'homme entre les mains duquel je suis tombé!...
+
+Avec ce que je savais déjà, avec ce que j'ai appris depuis mon
+arrivée à Back-Cup de la bouche même de l'ingénieur Serkö, voici
+ce qu'il m'est loisible de raconter sur le passé et le présent de
+ce Ker Karraje.
+
+Il y a de cela huit à neuf ans, les mers de l'Ouest-Pacifique
+furent désolées par des attentats sans nombre, des faits de
+piraterie, qui s'accomplissaient avec une rare audace. À cette
+époque, une bande de malfaiteurs de diverses origines, déserteurs
+des contingents coloniaux, échappés des pénitenciers, matelots
+ayant abandonné leurs navires, opérait sous un chef redoutable. Le
+noyau de cette bande s'était d'abord formé de ces gens, rebut des
+populations européenne et américaine, qu'avait attirés la
+découverte de riches placers dans les districts de la Nouvelle-
+Galles du Sud en Australie.
+
+Parmi ces chercheurs d'or, se trouvaient le capitaine Spade et
+l'ingénieur Serkö, deux déclassés, qu'une certaine communauté
+d'idées et de caractère ne tarda pas à lier très intimement.
+
+Ces hommes, instruits, résolus, eussent certainement réussi en
+toute carrière, rien que par leur intelligence. Mais, sans
+conscience ni scrupules, déterminés à s'enrichir par n'importe
+quels moyens, demandant à la spéculation et au jeu ce qu'ils
+auraient pu obtenir par le travail patient et régulier, ils se
+jetèrent à travers les plus invraisemblables aventures, riches un
+jour, ruinés le lendemain, comme la plupart de ces gens sans aveu,
+qui vinrent chercher fortune sur les gisements aurifères.
+
+Il y avait alors aux placers de la Nouvelle-Galles du Sud un homme
+d'une audace incomparable, un de ces oseurs qui ne reculent devant
+rien, -- pas même devant le crime, -- et dont l'influence est
+irrésistible sur les natures violentes et mauvaises.
+
+Cet homme se nommait Ker Karraje.
+
+Quelles étaient l'origine et la nationalité de ce pirate, quels
+étaient ses antécédents, cela n'avait jamais pu être établi dans
+les enquêtes qui furent ordonnées à son sujet. Mais s'il avait su
+échapper à toutes les poursuites, son nom, -- du moins celui qu'il
+se donnait, -- courut le monde. On ne le prononçait qu'avec
+horreur et terreur, comme celui d'un personnage légendaire,
+invisible, insaisissable.
+
+Moi, maintenant, j'ai lieu de croire que ce Ker Karraje est de
+race malaise. Peu importe, en somme. Ce qui est certain, c'est
+qu'on le tenait à bon droit pour un forban redoutable, l'auteur
+des multiples attentats commis dans ces mers lointaines.
+
+Après avoir passé quelques années sur les placers de l'Australie,
+où il fit la connaissance de l'ingénieur Serkö et du capitaine
+Spade, Ker Karraje parvint à s'emparer d'un navire dans le port de
+Melbourne, de la province de Victoria. Une trentaine de coquins,
+dont le nombre devait bientôt être triplé, se firent ses
+compagnons. En cette partie de l'océan Pacifique, où la piraterie
+est encore si facile, et, disons-le, si fructueuse -- combien de
+bâtiments furent pillés, combien d'équipages massacrés, combien de
+razzias organisées dans certaines îles de l'Ouest que les colons
+n'étaient pas de force à défendre. Quoique le navire de Ker
+Karraje, commandé par le capitaine Spade, eût été plusieurs fois
+signalé, on ne put jamais s'en emparer. Il semblait qu'il eût la
+faculté de disparaître à sa fantaisie au milieu de ces labyrinthes
+d'archipels dont le forban connaissait toutes les passes et toutes
+les criques.
+
+L'épouvante régnait donc en ces parages. Les Anglais, les
+Français, les Allemands, les Russes, les Américains envoyèrent
+vainement des vaisseaux à la poursuite de cette sorte de navire-
+spectre, qui s'élançait on ne sait d'où, se cachait on ne sait où,
+après des pillages et des massacres que l'on désespérait de
+pouvoir arrêter ou punir.
+
+Un jour, ces actes criminels prirent fin. On n'entendit plus
+parler de Ker Karraje. Avait-il abandonné le Pacifique pour
+d'autres mers?... La piraterie allait-elle recommencer
+ailleurs?... Comme elle ne se reproduisit pas de quelque temps, on
+eut cette idée: c'est que, sans parler de ce qui avait dû être
+dépensé en orgies et en débauches, il restait assez du produit de
+ces vols si longtemps exercés pour constituer un trésor d'une
+énorme valeur. Et, maintenant, sans doute, Ker Karraje et ses
+compagnons en jouissaient, l'ayant mis en sûreté en quelque
+retraite connue d'eux seuls.
+
+Où s'était réfugiée la bande depuis sa disparition?... Toutes
+recherches à ce sujet furent stériles. L'inquiétude ayant cessé
+avec le danger, l'oubli commença de se faire sur les attentats
+dont l'Ouest-Pacifique avait été le théâtre.
+
+Voilà ce qui s'était passé, -- voici maintenant ce qu'on ne saura
+jamais, si je ne parviens pas à m'échapper de Back-Cup:
+
+Oui, ces malfaiteurs étaient possesseurs de richesses
+considérables, lorsqu'ils abandonnèrent les mers occidentales du
+Pacifique. Après avoir détruit leur navire, ils se dispersèrent
+par des voies diverses, non sans être convenus de se retrouver sur
+le continent américain.
+
+À cette époque, l'ingénieur Serkö, très instruit en sa partie,
+très habile mécanicien, et qui avait étudié de préférence le
+système des bateaux sous-marins, proposa à Ker Karraje de faire
+construire un de ces appareils, afin de reprendre sa criminelle
+existence dans des conditions plus secrètes et plus redoutables.
+
+Ker Karraje saisit tout ce qu'avait de pratique l'idée de son
+complice, et, l'argent ne manquant point, il n'y eut qu'à se
+mettre à l'oeuvre.
+
+Tandis que le soi-disant comte d'Artigas commandait la goélette
+_Ebba_ aux chantiers de Gotteborg, en Suède, il donna aux
+chantiers Cramps de Philadelphie, en Amérique, les plans d'un
+bateau sous-marin, dont la construction ne donna lieu à aucun
+soupçon. D'ailleurs, ainsi qu'on va le voir, il ne devait pas
+tarder à disparaître corps et biens.
+
+Ce fut sur les gabarits de l'ingénieur Serkö et sous sa
+surveillance spéciale que cet appareil fut établi, en utilisant
+les divers perfectionnements de la science nautique d'alors. Un
+courant, produit par des piles de nouvelle invention, actionnant
+les réceptrices calées sur l'arbre de l'hélice, devait donner à
+son moteur une énorme puissance propulsive.
+
+Il va de soi que personne n'aurait pu deviner dans le comte
+d'Artigas Ker Karraje, l'ancien pirate du Pacifique, ni dans
+l'ingénieur Serkö le plus déterminé de ses complices. On ne voyait
+en lui qu'un étranger de haute origine, de grande fortune, qui,
+depuis un an, fréquentait avec sa goélette _Ebba _les ports des
+États-Unis, la goélette ayant pris la mer bien avant que la
+construction du tug eût été terminée.
+
+Ce travail n'exigea pas moins de dix-huit mois. Quand il fut
+achevé, le nouveau bateau excita l'admiration de tous ceux qui
+s'intéressaient à ces engins de navigation sous-marine. Par sa
+forme extérieure, son appropriation intérieure, son système
+d'aération, son habitabilité, sa stabilité, sa rapidité
+d'immersion, sa maniabilité, sa facilité d'évolution en portées et
+en plongées, son aptitude à gouverner, sa vitesse extraordinaire,
+le rendement des piles auxquelles il empruntait sa force
+mécanique, il dépassait, et de beaucoup, les successeurs des
+_Goubet_, des_ Gymnote_, des _Zédé_ et autres échantillons déjà si
+perfectionnés à cette époque.
+
+On allait pouvoir en juger, au surplus, car, après divers essais
+très réussis, une expérience publique fut faite en pleine mer, à
+quatre milles au large de Charleston, en présence de nombreux
+navires de guerre, de commerce, de plaisance, américains et
+étrangers, convoqués à cet effet.
+
+Il va sans dire que l'_Ebba_ se trouvait au nombre de ces navires,
+ayant à son bord le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le
+capitaine Spade et son équipage, -- moins une demi-douzaine
+d'hommes destinés à la manoeuvre du bateau sous-marin, que
+dirigeait le mécanicien Gibson, un Anglais très hardi et très
+habile.
+
+Le programme de cette expérience définitive comportait diverses
+évolutions à la surface de l'Océan, puis une immersion qui devait
+se prolonger un certain nombre d'heures, après lesquelles
+l'appareil avait ordre de réapparaître, quand il aurait atteint
+une bouée placée à plusieurs milles au large.
+
+Le moment venu, lorsque le panneau supérieur eut été fermé, le
+bateau manoeuvra d'abord sur la mer, et ses résultats de vitesse,
+ses essais de virages, provoquèrent chez les spectateurs une
+admiration justifiée.
+
+Puis, à un signal parti de l'_Ebba_, l'appareil sous-marin
+s'enfonça lentement et disparut à tous les regards.
+
+Quelques-uns des navires se dirigèrent vers le but, qui était
+assigné pour la réapparition.
+
+Trois heures s'écoulèrent... le bateau n'avait pas remonté à la
+surface de la mer.
+
+Ce que l'on ne pouvait savoir, c'est que, d'accord avec le comte
+d'Artigas et l'ingénieur Serkö, cet appareil, destiné au
+remorquage secret de la goélette, ne devait réémerger qu'à
+plusieurs milles de là. Mais, excepté chez ceux qui étaient dans
+le secret, il n'y eut doute pour personne qu'il eût péri par suite
+d'un accident survenu soit à sa coque, soit à sa machine. À bord
+de l'_Ebba_, la consternation fut remarquablement jouée, tandis
+qu'elle était des plus réelles à bord des autres bâtiments. On fit
+des sondages, on envoya des scaphandriers sur le parcours supposé
+du bateau. Recherches vaines, il ne parut que trop certain qu'il
+était englouti dans les profondeurs de l'Atlantique.
+
+À deux jours de là, le comte d'Artigas reprenait la mer, et,
+quarante-huit heures plus tard, il retrouvait le tug à l'endroit
+convenu d'avance.
+
+Voilà comment Ker Karraje devint possesseur d'un admirable engin,
+qui fut destiné à cette double fonction: le remorquage de la
+goélette, l'attaque des navires. Avec ce terrible instrument de
+destruction, dont on ne soupçonnait pas l'existence, le comte
+d'Artigas allait pouvoir recommencer le cours de ses pirateries
+dans les meilleures conditions de sécurité et d'impunité.
+
+Ces détails, je les appris par l'ingénieur Serkö, très fier de son
+oeuvre, -- très certain aussi que le prisonnier de Back-Cup ne
+pourrait jamais en dévoiler le secret. En effet, on comprend de
+quelle puissance offensive disposait Ker Karraje. Pendant la nuit,
+le tug se jetait sur les bâtiments qui ne peuvent se défier d'un
+yacht de plaisance. Quand il les a défoncés de son éperon, la
+goélette les aborde, ses hommes massacrent les équipages, pillent
+les cargaisons. Et c'est ainsi que nombre de navires ne figurent
+plus aux nouvelles de mer que sous cette désespérante rubrique:
+disparus corps et biens.
+
+Pendant une année, après cette odieuse comédie de la baie de
+Charleston, Ker Karraje exploita les parages de l'Atlantique au
+large des États-Unis. Ses richesses s'accrurent dans une
+proportion énorme. Les marchandises dont il n'avait pas l'emploi,
+on les vendait sur des marchés lointains, et le produit de ces
+pillages se transformait en argent et en or. Mais ce qui manquait
+toujours, c'était un lieu secret, où les pirates pussent déposer
+ces trésors en attendant le jour du partage.
+
+Le hasard leur vint en aide. Alors qu'ils exploraient les couches
+sous-marines aux approches des Bermudes, l'ingénieur Serkö et le
+mécanicien Gibson découvrirent à la base de l'îlot ce tunnel qui
+donnait accès à l'intérieur de Back-Cup. Où Ker Karraje eût-il
+jamais pu trouver pareil refuge, plus à l'abri de toutes
+perquisitions?... Et c'est ainsi qu'un des îlots de cet archipel
+bermudien, qui avait été un repaire de forbans, devint celui d'une
+bande bien autrement redoutable.
+
+Cette retraite de Back-Cup adoptée, sous sa vaste voûte s'organisa
+la nouvelle existence du comte d'Artigas et de ses compagnons,
+telle que j'étais à même de l'observer. L'ingénieur Serkö installa
+une fabrique d'énergie électrique, sans recourir à ces machines
+dont la construction à l'étranger eût pu paraître suspecte, et
+rien qu'avec ces piles d'un montage facile, n'exigeant que
+l'emploi de plaques de métaux, de substances chimiques, dont
+l'_Ebba _s'approvisionnait pendant ses relâches aux États-Unis.
+
+On devine sans peine ce qui s'était passé dans la nuit du 19 au
+20. Si le trois-mâts, qui ne pouvait se déplacer faute de vent,
+n'était plus en vue au lever du jour, c'est qu'il avait été abordé
+par le tug, attaqué par la goélette, pillé, coulé avec son
+équipage... Et c'est une partie de sa cargaison qui se trouvait à
+bord de l'_Ebba_, alors qu'il avait disparu dans les abîmes de
+l'Atlantique!...
+
+En quelles mains je suis tombé, et comment finira cette
+aventure?... Pourrai-je jamais m'échapper de cette prison de Back-
+Cup, dénoncer ce faux comte d'Artigas, délivrer les mers des
+pirates de Ker Karraje?...
+
+Et, si terrible qu'il soit déjà, Ker Karraje ne le sera-t-il pas
+plus encore, en cas qu'il devienne possesseur du Fulgurateur
+Roch?... Oui, cent fois! S'il utilise ces nouveaux engins de
+destruction, aucun bâtiment de commerce ne pourra lui résister,
+aucun navire de guerre échapper à une destruction totale.
+
+Je reste longtemps obsédé de ces réflexions que me suggère la
+révélation du nom de Ker Karraje. Tout ce que je connaissais de ce
+fameux pirate est revenu à ma mémoire, -- son existence alors
+qu'il écumait les parages du Pacifique, les expéditions engagées
+par les puissances maritimes contre son navire, l'inutilité de
+leurs campagnes. C'était à lui qu'il fallait attribuer, depuis
+quelques années, ces inexplicables disparitions de bâtiments au
+large du continent américain... Il n'avait fait que changer le
+théâtre de ses attentats... On pensait en être débarrassé, et il
+continuait ses pirateries sur ces mers si fréquentées de
+l'Atlantique, avec l'aide de ce tug que l'on croyait englouti sous
+les eaux de la baie Charleston...
+
+«Maintenant, me dis-je, voici que je connais son véritable nom et
+sa véritable retraite, -- Ker Karraje et Back-Cup! Mais, si Serkö
+a prononcé ce nom devant moi, c'est qu'il y était autorisé...
+N'est-ce pas m'avoir fait comprendre que je dois renoncer à jamais
+recouvrer ma liberté?...»
+
+L'ingénieur Serkö avait manifestement vu l'effet produit sur moi
+par cette révélation. En me quittant, je me le rappelle, il
+s'était dirigé vers l'habitation de Ker Karraje, voulant sans
+doute le mettre au courant de ce qui s'était passé. Après une
+assez longue promenade sur les berges du lagon, je me disposais à
+regagner ma cellule, lorsqu'un bruit de pas se fait entendre
+derrière moi. Je me retourne.
+
+Le comte d'Artigas, accompagné du capitaine Spade, est là. Il me
+jette un regard inquisiteur. Et alors ces mots de m'échapper dans
+un mouvement d'irritation dont je ne suis pas maître:
+
+«Monsieur, vous me gardez ici contre tout droit!... Si c'est pour
+soigner Thomas Roch que vous m'avez enlevé de Healthful-House, je
+refuse de lui donner mes soins, et je vous somme de me
+renvoyer...»
+
+Le chef de pirates ne fait pas un geste, ne prononce pas une
+parole.
+
+La colère m'emporte alors au-delà de toute mesure.
+
+«Répondez, comte d'Artigas, -- ou plutôt, -- car je sais qui vous
+êtes... répondez... Ker Karraje...»
+
+Et il répond:
+
+«Le comte d'Artigas est Ker Karraje... comme le gardien Gaydon est
+l'ingénieur Simon Hart, et Ker Karraje ne rendra jamais la liberté
+à l'ingénieur Simon Hart qui connaît ses secrets!...»
+
+XI
+Pendant cinq semaines
+
+
+La situation est nette. Ker Karraje sait qui je suis... Il me
+connaissait, lorsqu'il a fait procéder au double enlèvement de
+Thomas Roch et de son gardien...
+
+Comment cet homme y est-il arrivé, comment a-t-il appris ce que
+j'avais pu cacher à tout le personnel de Healthful-House, comment
+a-t-il su qu'un ingénieur français remplissait les fonctions de
+surveillant près de Thomas Roch?... J'ignore de quelle façon cela
+s'est fait, mais cela est.
+
+Évidemment, cet homme possédait des moyens d'informations qui
+devaient lui coûter cher, mais dont il a tiré grand profit. Un
+personnage de cette trempe ne regarde pas à l'argent, d'ailleurs,
+lorsqu'il s'agit d'atteindre son but.
+
+Et désormais, c'est ce Ker Karraje, ou plutôt son complice
+l'ingénieur Serkö, qui va me remplacer près de l'inventeur Thomas
+Roch. Ses efforts réussiront-ils mieux que les miens?... Dieu
+veuille qu'il n'en soit rien, et que ce malheur soit épargné au
+monde civilisé!
+
+Je n'ai pas répondu à la dernière phrase de Ker Karraje. Elle m'a
+produit l'effet d'une balle tirée à bout portant. Je ne suis pas
+tombé, cependant, comme s'y attendait peut-être le prétendu comte
+d'Artigas.
+
+Non! mon regard est allé droit au sien, qui ne s'est pas abaissé
+et dont jaillissaient des étincelles. J'avais croisé les bras, à
+son exemple. Et pourtant, il était le maître de ma vie... Il
+suffisait d'un signe pour qu'un coup de revolver m'étendît à ses
+pieds... Puis, mon corps, précipité dans ce lagon, aurait été
+emporté à travers le tunnel au large de Back-Cup...
+
+Après cette scène, on m'a laissé libre comme avant. Aucune mesure
+n'est prise contre moi. Je puis circuler entre les piliers
+jusqu'aux extrêmes limites de la caverne, qui, -- cela n'est que
+trop évident, -- ne possède pas d'autre issue que le tunnel.
+
+Lorsque j'eus regagné mon alvéole à l'extrémité de Bee-Hive, en
+proie aux mille réflexions que me suggère cette situation
+nouvelle, je me dis:
+
+«Si Ker Karraje sait que je suis l'ingénieur Simon Hart, qu'il ne
+sache jamais, du moins, que je connais l'exact gisement de cet
+îlot de Back-Cup.»
+
+Quant au projet de confier Thomas Roch à mes soins, j'imagine que
+le comte d'Artigas ne l'a jamais eu sérieusement, puisque mon
+identité lui était révélée. Je le regrette dans une certaine
+mesure, car il est indubitable que l'inventeur sera l'objet de
+sollicitations pressantes, que l'ingénieur Serkö va employer tous
+les moyens pour obtenir la composition de l'explosif et du
+déflagrateur dont il saura faire un si détestable usage au cours
+de ses futures pirateries... Oui! mieux vaudrait que je fusse
+resté le gardien de Thomas Roch... ici comme à Healthful-House.
+
+Durant les quinze jours qui suivent, je n'ai pas aperçu une seule
+fois mon ancien pensionnaire. Personne, je le répète, ne m'a gêné
+dans mes promenades quotidiennes. De la partie matérielle de
+l'existence je n'ai aucunement à me préoccuper. Mes repas viennent
+avec une régularité réglementaire de la cuisine du comte
+d'Artigas, -- nom et titre dont je ne me suis pas déshabitué et
+que parfois je lui donne encore. Que sur la question de nourriture
+je ne sois pas difficile, d'accord; mais il serait injuste
+néanmoins de formuler la moindre plainte à ce sujet.
+L'alimentation ne laisse rien à désirer, grâce aux
+approvisionnements renouvelés à chaque voyage de l'_Ebba_.
+
+Il est heureux aussi que la possibilité d'écrire ne m'ait jamais
+manqué pendant ces longues heures de désoeuvrement. J'ai donc pu
+consigner sur mon carnet les plus menus faits depuis l'enlèvement
+de Healthful-House et tenir mes notes jour par jour. Je
+continuerai ce travail tant que la plume ne me sera pas arrachée
+des mains. Peut-être servira-t-il dans l'avenir à dévoiler les
+mystères de Back-Cup.
+
+-- _Du 5 au 25 juillet. _-- Deux semaines d'écoulées, et aucune
+tentative, pour me rapprocher de Thomas Roch, n'a pu réussir. Il
+est évident que des mesures sont prises pour le soustraire à mon
+influence, si inefficace qu'elle ait été jusqu'alors. Mon seul
+espoir est que le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine
+Spade perdront leur temps et leurs peines à vouloir s'approprier
+les secrets de l'inventeur.
+
+Trois ou quatre fois, -- à ma connaissance du moins, -- Thomas
+Roch et l'ingénieur Serkö se sont promenés ensemble, en faisant le
+tour du lagon. Autant que j'ai pu en juger, le premier semblait
+écouter avec une certaine attention ce que lui disait le second.
+Celui-ci lui a fait visiter toute la caverne, l'a conduit à la
+fabrique d'énergie électrique, lui a montré en détail la
+machinerie du tug... Visiblement, l'état mental de Thomas Roch
+s'est amélioré depuis son départ de Healthful-House.
+
+C'est dans l'habitation de Ker Karraje que Thomas Roch occupe une
+chambre à part. Je ne mets pas en doute qu'il ne soit
+journellement circonvenu, surtout par l'ingénieur Serkö. À l'offre
+de lui payer son engin du prix exorbitant qu'il demande, -- et se
+rend-il compte de la valeur de l'argent? -- aura-t-il la force de
+résister?... Ces misérables peuvent l'éblouir de tant d'or,
+provenant des rapines accumulées durant tant d'années!... En
+l'état d'esprit où il se trouve, ne se laissera-t-il pas aller à
+communiquer la composition de son Fulgurateur?... Il suffirait
+alors de rapporter à Back-Cup les substances nécessaires, et
+Thomas Roch aura tout le loisir de se livrer à ses combinaisons
+chimiques. Quant aux engins, quoi de plus facile que d'en
+commander un certain nombre dans une usine du continent, d'en
+ordonner la fabrication par pièces séparées, de manière à ne point
+éveiller les soupçons?... Et ce que peut devenir un tel agent de
+destruction entre les mains de ces pirates, mes cheveux se
+dressent rien que d'y penser!
+
+Ces intolérables appréhensions ne me laissent plus une heure de
+répit, elles me rongent, ma santé s'en ressent. Bien qu'un air pur
+emplisse l'intérieur de Back-Cup, je suis parfois pris
+d'étouffements. Il me semble que ces épaisses parois m'écrasent de
+tout leur poids. Et puis, je me sens séparé du reste du monde, --
+comme en dehors de notre globe, -- ne sachant rien de ce qui se
+passe dans les pays d'outre-mer!... Ah! à travers cette ouverture
+à la voûte qui s'évide au-dessus du lagon, s'il était possible de
+s'enfuir... de se sauver par la cime de l'îlot... de redescendre à
+sa base!...
+
+Dans la matinée du 25 juillet, je rencontre enfin Thomas Roch. Il
+est seul sur la rive opposée, et je me demande même, puisque je ne
+les ai pas vus depuis la veille, si Ker Karraje, l'ingénieur Serkö
+et le capitaine Spade ne sont pas partis pour quelque «expédition»
+au large de Back-Cup...
+
+Je me dirige vers Thomas Roch et, avant qu'il ait pu m'apercevoir,
+je l'examine avec attention.
+
+Sa physionomie sérieuse, pensive, n'est plus celle d'un fou. Il
+marche à pas lents, les yeux baissés, ne regardant pas autour de
+lui, et porte sous son bras une planchette tendue d'une feuille de
+papier où sont dessinées différentes épures.
+
+Soudain, sa tête se relève vers moi, il s'avance d'un pas et me
+reconnaît:
+
+«Ah! toi... Gaydon!... s'écrie-t-il. Je t'ai donc échappé!... Je
+suis libre!»
+
+Il peut se croire libre, en effet, -- plus libre à Back-Cup qu'il
+ne l'était à Healthful-House. Mais ma présence est de nature à lui
+rappeler de mauvais souvenirs et va peut-être déterminer une
+crise, car il m'interpelle avec une extraordinaire animation:
+
+«Oui... toi... Gaydon!... Ne m'approche pas... ne m'approche
+pas!... Tu voudrais me reprendre... me ramener au cabanon...
+Jamais!... Ici j'ai des amis pour me défendre!... Ils sont
+puissants, ils sont riches!... Le comte d'Artigas est mon
+commanditaire!... L'ingénieur Serkö est mon associé!... Nous
+allons exploiter mon invention!... C'est ici que nous fabriquerons
+le Fulgurateur Roch... Va-t'en!... Va-t'en!...»
+
+Thomas Roch est en proie à une véritable fureur. En même temps que
+sa voix s'élève, ses bras s'agitent, et il tire de sa poche des
+paquets de dollars-papier et de bank-notes. Puis, des pièces d'or
+anglaises, françaises, américaines, allemandes, s'échappent de ses
+doigts. Et d'où lui vient cet argent, si ce n'est de Ker Karraje,
+et pour prix du secret qu'il a vendu?...
+
+Cependant, au bruit de cette pénible scène, accourent quelques
+hommes qui nous observaient à courte distance. Ils saisissent
+Thomas Roch, ils le contiennent, ils l'entraînent. D'ailleurs, dès
+que je suis hors de sa vue, il se laisse faire, il retrouve le
+calme du corps et de l'esprit.
+
+-- _27 juillet. _-- À deux jours de là, en descendant vers la
+berge, aux premières heures du matin, je me suis avancé jusqu'à
+l'extrémité de la petite jetée de pierre.
+
+Le tug n'est plus à son mouillage habituel le long des roches, et
+n'apparaît en aucun autre point du lagon. Du reste, Ker Karraje et
+l'ingénieur Serkö n'étaient pas partis, comme je le supposais, car
+je les ai aperçus dans la soirée d'hier.
+
+Mais, aujourd'hui, il y a tout lieu de croire qu'ils se sont
+embarqués à bord du tug avec le capitaine Spade et son équipage,
+qu'ils ont rejoint la goélette dans la crique de l'îlot, et que
+l'_Ebba_, à cette heure, est en cours de navigation.
+
+S'agit-il de quelque coup de piraterie?... c'est possible.
+Toutefois il est également possible que Ker Karraje, redevenu le
+comte d'Artigas à bord de son yacht de plaisance, ait voulu
+rallier quelque point du littoral, afin de se procurer les
+substances nécessaires à la préparation du Fulgurateur Roch...
+
+Ah! si j'avais eu la possibilité de me cacher à bord du tug, de me
+glisser dans la cale de l'_Ebba_, d'y demeurer caché jusqu'à
+l'arrivée au port!... Alors, peut-être, eussé-je pu m'échapper...
+délivrer le monde de cette bande de pirates!...
+
+On voit à quelles pensées je m'abandonne obstinément... Fuir...
+fuir à tout prix ce repaire!... Mais la fuite n'est possible que
+par le tunnel avec le bateau sous-marin!... N'est-ce pas folie que
+d'y songer?... Oui!... folie... Et pourtant, quel autre moyen de
+s'évader de Back-Cup?...
+
+Tandis que je me livre à ces réflexions, voici que les eaux du
+lagon s'entrouvrent à vingt mètres de la jetée pour livrer passage
+au tug. Presque aussitôt, son panneau se rabat, le mécanicien
+Gibson et les hommes montent sur la plate-forme. D'autres
+accourent sur les roches afin de recevoir une amarre. On la
+saisit, on hale dessus, et l'appareil vient reprendre son
+mouillage.
+
+Donc, cette fois, la goélette navigue sans l'aide de son
+remorqueur, lequel n'est sorti que pour mettre Ker Karraje et ses
+compagnons à bord de l'_Ebba_ et la dégager des passes de l'îlot.
+
+Cela me confirme dans l'idée que ce voyage n'a d'autre objet que
+de gagner un des ports américains, ou le comte d'Artigas pourra se
+procurer les matières qui composent l'explosif et commander les
+engins à quelque usine. Puis, au jour fixé pour son retour, le tug
+repassera le tunnel, rejoindra la goélette, et Ker Karraje
+rentrera à Back-Cup...
+
+Décidément, les desseins de ce malfaiteur sont en cours
+d'exécution, et cela marche plus vite que je ne le supposais!
+
+-- _3 août. _-- Aujourd'hui s'est produit un incident dont le
+lagon a été le théâtre, -- incident très curieux, et qui doit être
+extrêmement rare.
+
+Vers trois heures de l'après-midi, un vif bouillonnement trouble
+les eaux pendant une minute, cesse pendant deux ou trois, et
+recommence dans la partie centrale du lagon.
+
+Une quinzaine de pirates, dont l'attention est attirée par ce
+phénomène assez inexplicable, sont descendus sur la berge, non
+sans donner des marques d'étonnement auquel se mêle un certain
+effroi, -- à ce qu'il me semble.
+
+Ce n'est point le tug qui cause cette agitation des eaux,
+puisqu'il est amarré près de la jetée. Quant à supposer qu'un
+autre appareil submersible serait parvenu à s'introduire par le
+tunnel, cela paraît, à tout le moins, invraisemblable.
+
+Presque aussitôt, des cris retentissent sur la rive opposée.
+D'autres hommes s'adressent aux premiers en un langage
+inintelligible, et, à la suite d'un échange de dix à douze phrases
+rauques, ceux-ci retournent en toute hâte du côté de Bee-Hive.
+
+Ont-ils donc aperçu quelque monstre marin engagé sous les eaux du
+lagon?... Vont-ils chercher des armes pour l'attaquer, des engins
+de pêche pour en opérer la capture?...
+
+J'ai deviné, et, un instant plus tard, je les vois revenir sur les
+berges, armés de fusils à balles explosibles et de harpons munis
+de longues lignes.
+
+C'est, en effet, une baleine, -- de l'espèce de ces cachalots si
+nombreux aux Bermudes, -- qui, après avoir traversé le tunnel, se
+débat maintenant dans les profondeurs du lagon. Puisque l'animal a
+été contraint de chercher un refuge à l'intérieur de Back-Cup,
+dois-je en conclure qu'il était poursuivi, que des baleiniers lui
+donnaient la chasse?...
+
+Quelques minutes s'écoulent avant que le cétacé remonte à la
+surface du lagon. On entrevoit sa masse énorme, luisante et
+verdâtre, évoluer comme s'il luttait contre un redoutable ennemi.
+Lorsqu'il reparaît, deux colonnes liquides jaillissent à grand
+bruit de ses évents.
+
+«Si c'est par nécessité d'échapper à la chasse des baleiniers que
+cet animal s'est jeté à travers le tunnel, me dis-je alors, c'est
+qu'il y a un navire à proximité de Back-Cup... peut-être à
+quelques encablures du littoral... C'est que ses embarcations ont
+suivi les passes de l'ouest jusqu'au pied de l'îlot... Et ne
+pouvoir communiquer avec elles!...»
+
+Et quand cela serait, est-ce qu'il m'est possible de les rejoindre
+à travers ces parois de Back-Cup?...
+
+Au surplus, je ne tarde pas à être fixé sur la cause qui a
+provoqué l'apparition du cachalot. Il ne s'agit point de pêcheurs
+acharnés à sa poursuite, mais d'une bande de requins, -- de ces
+formidables squales qui infectent les parages des Bermudes. Je les
+distingue sans peine entre deux eaux. Au nombre de cinq ou six,
+ils se retournent sur le flanc, ouvrant leurs énormes mâchoires
+hérissées de dents comme une étrille est hérissée de pointes. Ils
+se précipitent sur la baleine qui ne peut se défendre qu'en les
+assommant à coups de queue. Elle a déjà reçu de larges blessures,
+et les eaux se teignent de colorations rougeâtres, tandis qu'elle
+plonge, remonte, émerge, sans parvenir à éviter les morsures des
+squales.
+
+Et, pourtant, ce ne seront pas ces voraces animaux qui sortiront
+vainqueurs de la lutte. Cette proie va leur échapper, car l'homme,
+avec ses engins, est plus puissant qu'eux. Il y a là, sur les
+berges, nombre des compagnons de Ker Karraje, qui ne valent pas
+mieux que ces requins, car pirates ou tigres de mer, c'est tout
+un!... Ils vont essayer de capturer le cachalot, et cet animal
+sera de bonne prise pour les gens de Back-Cup!...
+
+En ce moment, la baleine se rapproche de la jetée, sur laquelle
+sont postés le Malais du comte d'Artigas et plusieurs autres des
+plus robustes. Ledit Malais est armé d'un harpon auquel se
+rattache une longue corde. Il le brandit d'un bras vigoureux et le
+lance avec autant de force que d'adresse.
+
+Grièvement atteinte sous sa nageoire gauche, la baleine s'enfonce
+d'un coup brusque, escortée des squales qui s'immergent à sa
+suite. La corde du harpon se déroule sur une longueur de cinquante
+à soixante mètres. Il n'y a plus qu'à haler dessus, et l'animal
+reviendra du fond pour exhaler son dernier souffle à la surface.
+
+C'est ce qu'exécutent le Malais et ses camarades, sans y mettre
+trop de hâte, de manière à ne point arracher le harpon des flancs
+de la baleine, qui ne tarde pas à reparaître près de la paroi où
+s'ouvre l'orifice du tunnel.
+
+Frappé à mort, l'énorme mammifère se démène dans une agonie
+furieuse, lançant des gerbes de vapeurs, des colonnes d'air et
+d'eau mélangées d'un flux de sang. Et alors, d'un terrible coup,
+il envoie un des squales tout pantelant sur les roches.
+
+Par suite de la secousse, le harpon s'est détaché de son flanc et
+le cachalot plonge encore. Quand il revient une dernière fois,
+c'est pour battre les eaux d'un revers de queue si formidable
+qu'une forte dépression se produit, laissant voir en partie
+l'entrée du tunnel.
+
+Les requins se précipitent alors sur leur proie; mais une grêle de
+balles frappe les uns et met en fuite les autres.
+
+La bande des squales a-t-elle pu retrouver l'orifice, sortir de
+Back-Cup, regagner le large?... C'est probable. Néanmoins, pendant
+quelques jours, mieux vaudra, par prudence, ne point se baigner
+dans les eaux du lagon. Quant à la baleine, deux hommes se sont
+embarqués dans le canot pour aller l'amarrer. Puis, lorsqu'elle a
+été halée vers la jetée, elle est dépecée par le Malais, qui ne
+semble pas novice en ce genre de travail.
+
+Finalement, ce que je connais avec exactitude, c'est l'endroit
+précis où débouche le tunnel à travers la paroi de l'ouest... Cet
+orifice se trouve à trois mètres seulement au-dessous de la berge.
+Il est vrai, à quoi cela peut-il me servir?
+
+-- _7 août. _-- Voici douze jours que le comte d'Artigas,
+l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade ont pris la mer. Rien ne
+fait encore présager que le retour de la goélette soit prochain.
+Cependant j'ai remarqué que le tug se tient prêt à appareiller
+comme le serait un steamer resté sous vapeur, et ses piles sont
+toujours tenues en tension par le mécanicien Gibson. Si la
+goélette _Ebba _ne craint pas de gagner en plein jour les ports
+des États-Unis, il est probable qu'elle choisira de préférence le
+soir pour s'engager dans le chenal de Back-Cup. Aussi je pense que
+Ker Karraje et ses compagnons reviendront la nuit.
+
+-- _10 août._ -- Hier soir, vers huit heures, comme je le
+prévoyais, le tug a plongé et franchi le tunnel juste à temps pour
+aller donner la remorque à l'_Ebba_ à travers la passe, et il a
+ramené ses passagers avec son équipage.
+
+En sortant, ce matin, j'aperçois Thomas Roch et l'ingénieur Serkö
+qui s'entretiennent en descendant vers le lagon. De quoi ils
+parlent tous deux, on le devine. Je stationne à une vingtaine de
+pas, ce qui me permet d'observer mon ex-pensionnaire.
+
+Ses yeux brillent, son front s'éclaircit, sa physionomie se
+transforme, tandis que l'ingénieur Serkö répond à ses questions.
+C'est à peine s'il peut rester en place. Aussi se hâte-t-il de
+gagner la jetée.
+
+L'ingénieur Serkö le suit, et tous deux s'arrêtent sur la berge,
+près du tug.
+
+L'équipage, occupé au déchargement de la cargaison, vient de
+déposer entre les roches dix caisses de moyenne grandeur. Le
+couvercle de ces caisses porte en lettres rouges une marque
+particulière, -- des initiales que Thomas Roch regarde avec
+attention.
+
+L'ingénieur Serkö donne ordre alors que les caisses, dont la
+contenance peut être évaluée à un hectolitre chacune, soient
+transportées dans les magasins de la rive gauche. Ce transport est
+immédiatement effectué avec le canot.
+
+À mon avis, ces caisses doivent renfermer les substances dont la
+combinaison ou le mélange produisent l'explosif et le
+déflagrateur... Quant aux engins, ils ont dû être commandés à
+quelque usine du continent. Lorsque leur fabrication sera
+terminée, la goélette les ira chercher et les rapportera à Back-
+Cup...
+
+Ainsi, cette fois, l'_Ebba _n'est point revenue avec des
+marchandises volées, elle ne s'est pas rendue coupable de nouveaux
+actes de piraterie. Mais de quelle puissance terrible va être armé
+Ker Karraje pour l'offensive et la défensive sur mer! À en croire
+Thomas Roch, son Fulgurateur n'est-il pas capable d'anéantir d'un
+seul coup le sphéroïde terrestre?... Et qui sait s'il ne le
+tentera pas un jour?...
+
+XII
+Les conseils de l'ingénieur Serkö
+
+
+Thomas Roch, qui s'est mis à l'oeuvre, reste de longues heures à
+l'intérieur d'un hangar de la rive gauche, dont on a fait son
+laboratoire. Personne n'y entre que lui. Veut-il donc travailler
+seul à ses préparations, sans en indiquer les formules?... Cela
+est assez vraisemblable. Quant aux dispositions qu'exige l'emploi
+du Fulgurateur Roch, j'ai lieu de croire qu'elles sont extrêmement
+simples. En effet, ce genre de projectile ne nécessite ni canon,
+ni mortier, ni tube de lancement comme le boulet Zalinski. Par
+cela même qu'il est autopropulsif, il porte en lui sa puissance de
+projection, et tout navire qui passerait dans une certaine zone
+risquerait d'être anéanti, rien que par l'effroyable trouble des
+couches atmosphériques. Que pourra-t-on contre Ker Karraje, s'il
+dispose jamais d'un pareil engin de destruction?...
+
+-- _Du 11 au 17 août_. -- Pendant cette semaine, le travail de
+Thomas Roch s'est poursuivi sans interruption. Chaque matin,
+l'inventeur se rend à son laboratoire, et il n'en revient qu'à la
+nuit tombante. Tenter de le rejoindre, de lui parler, je ne
+l'essaie même pas. Quoiqu'il soit toujours indifférent à ce qui ne
+se rapporte pas à son oeuvre, il paraît être en complète
+possession de lui-même. Et pourquoi ne jouirait-il pas de sa
+pleine cérébralité?... N'est-il pas arrivé à l'entière
+satisfaction de son génie?... Ses plans, conçus de longue date,
+n'est-il pas en train de les exécuter?...
+
+-- _Nuit du 17 au 18 août. _-- À une heure du matin, des
+détonations, qui viennent de l'extérieur, m'ont réveillé en
+sursaut.
+
+Est-ce une attaque contre Back-Cup?... me suis-je demandé. Aurait-
+on suspecté les allures de la goélette du comte d'Artigas, et
+serait-elle pourchassée à l'entrée des passes?... Essaie-t-on de
+détruire l'îlot à coups de canon?... Justice va-t-elle être enfin
+faite de ses malfaiteurs, avant que Thomas Roch ait achevé la
+fabrication de son explosif, avant que les engins aient été
+rapportés à Back-Cup?...
+
+À plusieurs reprises, ces détonations, très violentes, éclatent
+presque à des intervalles réguliers. Et l'idée me vient que, si la
+goélette _Ebba_ est anéantie, toute communication avec le
+continent étant impossible, le ravitaillement de l'îlot ne pourra
+plus s'effectuer...
+
+Il est vrai, le tug suffirait à transporter le comte d'Artigas sur
+quelque point du littoral américain, et l'argent ne lui manquerait
+pas pour faire construire un autre navire de plaisance...
+N'importe!... Le ciel soit loué, s'il permet que Back-Cup soit
+détruit avant que Ker Karraje ait à sa disposition le Fulgurateur
+Roch!...
+
+Le lendemain, dès la première heure, je me précipite hors de ma
+cellule...
+
+Rien de nouveau aux abords de Bee-Hive.
+
+Les hommes vaquent à leurs travaux habituels. Le tug est à son
+mouillage. J'aperçois Thomas Roch qui se rend à son laboratoire.
+Ker Karraje et l'ingénieur Serkö arpentent tranquillement la berge
+du lagon. On n'a point attaqué l'îlot pendant la nuit... Pourtant,
+le bruit de détonations rapprochées m'a tiré de mon sommeil...
+
+En ce moment, Ker Karraje remonte vers sa demeure, et l'ingénieur
+Serkö se dirige vers moi, l'air souriant, la physionomie moqueuse,
+comme à l'ordinaire.
+
+«Eh bien, monsieur Simon Hart, me dit-il, vous faites-vous enfin à
+notre existence en ce milieu si tranquille?... Appréciez-vous,
+comme ils le méritent, les avantages de notre grotte enchantée?...
+Avez-vous renoncé à l'espoir de recouvrer votre liberté un jour ou
+l'autre... de fuir cette ravissante spélonque... et de quitter,
+ajoute-t-il en fredonnant la vieille romance française:
+
+ ... ces lieux charmants
+ Où mon âme ravie
+ Aimait à contempler Sylvie...
+
+À quoi bon me mettre en colère contre ce railleur?... Aussi, ai-je
+répondu avec calme:
+
+«Non, monsieur, je n'y ai pas renoncé et je compte toujours que
+l'on me rendra la liberté...
+
+-- Quoi! monsieur Hart, nous séparer d'un homme que nous estimons
+tous, -- et moi d'un confrère qui a peut-être surpris, à travers
+les incohérences de Thomas Roch, une partie de ses secrets!... Ce
+n'est pas sérieux!...»
+
+Ah! c'est pour cette raison qu'ils tiennent à me garder dans leur
+prison de Back-Cup?... On suppose que l'invention de Thomas Roch
+m'est en partie connue... On espère m'obliger à parler si Thomas
+Roch se refuse à le faire... Et voilà pourquoi j'ai été enlevé
+avec lui... pourquoi on ne m'a pas encore envoyé au fond du lagon,
+une pierre au cou!... Cela est bon à savoir!
+
+Et alors, aux derniers mots de l'ingénieur Serkö, je réponds par
+ceux-ci:
+
+«Très sérieux, ai-je affirmé.
+
+-- Eh bien! reprend mon interlocuteur, si j'avais l'honneur d'être
+l'ingénieur Simon Hart, je me tiendrais le raisonnement suivant:
+Étant donné, d'une part, la personnalité de Ker Karraje, les
+raisons qui l'ont incité à choisir une retraite aussi mystérieuse
+que cette caverne, la nécessité que ladite caverne échappe à toute
+tentative de découverte, non seulement dans l'intérêt du comte
+d'Artigas, mais dans celui de ses compagnons...
+
+-- De ses complices, si vous le voulez bien...
+
+-- De ses complices, soit!... Et, d'autre part, étant donné que
+vous connaissez le vrai nom du comte d'Artigas et en quel
+mystérieux coffre-fort sont renfermées nos richesses...
+
+-- Richesses volées et souillées de sang, monsieur Serkö!
+
+-- Soit encore!... Vous devez comprendre que cette question de
+liberté ne puisse jamais être résolue à votre convenance.»
+
+Inutile de discuter dans ces conditions. Aussi, j'aiguille la
+conversation sur mon autre voie.
+
+«Pourrais-je savoir, ai-je demandé, comment vous avez appris que
+le surveillant Gaydon était l'ingénieur Simon Hart?...
+
+-- Il n'y a aucun inconvénient à vous l'apprendre, mon cher
+collègue... C'est un peu l'effet du hasard... Nous avions
+certaines relations avec l'usine à laquelle vous étiez attaché, et
+que vous avez quittée un jour dans des conditions assez
+singulières... Or, au cours d'une visite que j'ai faite à
+Healthful-House quelques mois avant le comte d'Artigas, je vous ai
+vu... reconnu...
+
+-- Vous?...
+
+-- Moi-même, et, de ce moment-là, je me suis bien promis de vous
+avoir pour compagnon de voyage à bord de l'_Ebba_...»
+
+Il ne me revenait pas à la mémoire d'avoir jamais rencontré ce
+Serkö à Healthful-House; mais il est probable qu'il disait la
+vérité.
+
+«Et j'espère, pensai-je, que cette fantaisie vous coûtera cher, un
+jour ou l'autre!» Puis, brusquement: «Si je ne me trompe, dis-je,
+vous avez pu décider Thomas Roch à vous livrer le secret de son
+Fulgurateur?...
+
+-- Oui, monsieur Hart, contre des millions... Oh! les millions ne
+nous coûtent que la peine de les prendre!... Aussi nous lui en
+avons bourré les poches!
+
+-- Et à quoi lui serviront-ils, ces millions, s'il n'est pas libre
+de les emporter, d'en jouir au-dehors?...
+
+-- Voilà ce qui ne l'inquiète guère, monsieur Hart!... L'avenir
+n'est point pour préoccuper cet homme de génie!... N'est-il pas
+tout au présent?... Tandis que, là-bas, en Amérique, on fabrique
+les engins d'après ses plans, il s'occupe ici de manipuler les
+substances chimiques dont il est abondamment pourvu. Hé! hé!...
+fameux, cet engin autopropulsif, qui entretient lui-même sa
+vitesse et l'accélère jusqu'à l'arrivée au but, grâce aux
+propriétés d'une certaine poudre à combustion progressive!...
+C'est là une invention qui amènera un changement radical dans
+l'art de la guerre...
+
+-- Défensive, monsieur Serkö?...
+
+-- Et offensive, monsieur Hart.
+
+-- Naturellement», répondis-je. Et, serrant l'ingénieur Serkö,
+j'ajoutai: «Ainsi... ce que personne encore n'avait pu obtenir de
+Roch...
+
+-- Nous l'avons obtenu sans grande difficulté...
+
+-- En le payant...
+
+-- D'un prix invraisemblable... et, de plus, en faisant vibrer une
+corde très sensible chez cet homme...
+
+-- Quelle corde?...
+
+-- Celle de la vengeance!
+
+-- La vengeance?... Et contre qui?...
+
+-- Contre tous ceux qui se sont faits ses ennemis, en le
+décourageant, en le rebutant, en le chassant, en le contraignant à
+mendier de pays en pays le prix d'une invention d'une si
+incontestable supériorité! Maintenant, toute idée de patriotisme
+est éteinte dans son âme! Il n'a plus qu'une pensée, un désir
+féroce: se venger de ceux qui l'ont méconnu... et même de
+l'humanité tout entière!... Vraiment, vos gouvernements de
+l'Europe et de l'Amérique, monsieur Hart, sont injustifiables de
+n'avoir pas voulu payer à sa valeur le Fulgurateur Roch!»
+
+Et l'ingénieur Serkö me décrit avec enthousiasme les divers
+avantages du nouvel explosif, incontestablement supérieur, me dit-
+il, à celui que l'on tire du nitro-méthane, en substituant un
+atome de sodium à l'un des trois atomes d'hydrogène, et dont on
+parlait beaucoup à cette époque.
+
+«Et quel effet destructif! ajoute-t-il. Il est analogue à celui du
+boulet Zalinski, mais cent fois plus considérable, et ne nécessite
+aucun appareil de lancement, puisqu'il vole pour ainsi dire de ses
+propres ailes à travers l'espace!»
+
+J'écoutais avec l'espoir de surprendre une partie du secret.
+Non... l'ingénieur Serkö n'en a pas dit plus qu'il ne voulait...
+
+«Est-ce que Thomas Roch, demandai-je, vous a fait connaître la
+composition de son explosif?...
+
+-- Oui, monsieur Hart, -- ne vous déplaise, -- et bientôt nous en
+posséderons des quantités considérables, qui seront emmagasinées
+en lieu sûr.
+
+-- Et n'y a-t-il pas un danger... danger de tous les instants, à
+entasser de telles masses de cette substance?... Qu'un accident se
+produise, et l'explosion détruirait l'îlot de...»
+
+Encore une fois, le nom de Back-Cup fut sur le point de
+m'échapper. Connaître à la fois l'identité de Ker Karraje et le
+gisement de la caverne, peut-être trouverait-on Simon Hart mieux
+informé qu'il ne convenait.
+
+Heureusement, l'ingénieur Serkö n'a point remarqué ma réticence,
+et il me répond en disant:
+
+«Nous n'avons rien à craindre. L'explosif de Thomas Roch ne peut
+s'enflammer qu'au moyen d'un déflagrateur spécial. Ni le choc ni
+le feu ne le feraient exploser.
+
+-- Et Thomas Roch vous a également vendu le secret de ce
+déflagrateur?...
+
+-- Pas encore, monsieur Hart, répond l'ingénieur Serkö, mais le
+marché ne tardera pas à se conclure! Donc, je vous le répète,
+aucun danger, et vous pouvez dormir en parfaite tranquillité!...
+Mille et mille diables! nous n'avons point envie de sauter avec
+notre caverne et nos trésors! Encore quelques années de bonnes
+affaires, nous en partagerons les profits, et ils seront assez
+considérables pour que la part attribuée à chacun lui constitue
+une honnête fortune dont il pourra jouir à sa guise... après
+liquidation de la société Ker Karraje and Co! J'ajoute que, si
+nous sommes à l'abri d'une explosion, nous ne redoutons pas
+davantage une dénonciation... que vous seriez seul en mesure de
+faire, mon cher monsieur Hart! Aussi je vous conseille d'en
+prendre votre parti, de vous résigner en homme pratique, de
+patienter jusqu'à la liquidation de la société... Ce jour-là, on
+verra ce que notre sécurité exigera en ce qui vous concerne!»
+
+Convenons-en, ces paroles ne sont rien moins que rassurantes. Il
+est vrai, nous verrons d'ici là. Ce que je retiens de cette
+conversation, c'est que si Thomas Roch a vendu son explosif à la
+société Ker Karraje and Co., il a du moins gardé le secret du
+déflagrateur, sans lequel l'explosif n'a pas plus de valeur que la
+poussière des grandes routes.
+
+Cependant, avant de terminer cet entretien, je crois devoir
+présenter à l'ingénieur Serkö une observation, très naturelle,
+après tout:
+
+«Monsieur, lui dis-je, vous connaissez actuellement la composition
+de l'explosif du Fulgurateur Roch, bien. En somme, a-t-il
+réellement la puissance destructive que son inventeur lui
+attribue?... L'a-t-on jamais essayé?... N'avez-vous pas acheté un
+composé aussi inerte qu'une pincée de tabac?...
+
+-- Peut-être êtes-vous plus fixé à cet égard que vous ne voulez le
+paraître, monsieur Hart. Néanmoins, je vous remercie de l'intérêt
+que vous prenez à notre affaire, et soyez entièrement rassuré.
+L'autre nuit, nous avons fait une série d'expériences décisives.
+Rien qu'avec quelques grammes de cette substance, d'énormes
+quartiers de roches de notre littoral ont été réduits en une
+poussière impalpable.»
+
+L'explication s'appliquait évidemment aux détonations que j'avais
+entendues.
+
+«Ainsi, mon cher collègue, continue l'ingénieur Serkö, je puis
+vous affirmer que nous n'éprouverons aucun déboire. Les effets de
+cet explosif dépassent tout ce qu'on peut imaginer. Il serait
+assez puissant, avec une charge de plusieurs milliers de tonnes,
+pour démolir notre sphéroïde et en disperser les morceaux dans
+l'espace comme ceux de cette planète éclatée entre Mars et
+Jupiter. Tenez pour certain qu'il est capable d'anéantir n'importe
+quel navire à une distance qui défie les plus longues trajectoires
+des projectiles actuels, et sur une zone dangereuse d'un bon
+mille... Le point faible de l'invention est encore dans le réglage
+du tir, lequel exige un temps assez long pour être modifié...»
+
+L'ingénieur Serkö s'arrête, -- comme un homme qui n'en veut pas
+dire davantage, -- et il ajoute:
+
+«Donc, je finis ainsi que j'ai commencé, monsieur Hart. Résignez-
+vous!... Acceptez cette nouvelle existence sans arrière-pensée!...
+Rangez-vous aux tranquilles délices de cette vie souterraine!...
+On y conserve sa santé, lorsqu'elle est bonne, on l'y rétablit,
+quand elle est compromise... C'est ce qui est arrivé pour votre
+compatriote!... Oui!... Résignez-vous à votre sort... C'est le
+plus sage parti que vous puissiez prendre!»
+
+Et, là-dessus, ce donneur de bons conseils me quitte, après
+m'avoir salué d'un geste amical, en homme dont les obligeantes
+intentions méritent d'être appréciées. Mais, que d'ironie dans ses
+paroles, dans ses regards, dans son attitude, et me sera-t-il
+jamais permis de m'en venger?...
+
+Dans tous les cas, j'ai retenu de cet entretien que le réglage du
+tir est assez compliqué. Il est donc probable que cette zone d'un
+mille où les effets du Fulgurateur Roch sont terribles, n'est pas
+facilement modifiable, et que, au-delà comme en deçà de cette
+zone, un bâtiment est à l'abri de ses effets... Si je pouvais en
+informer les intéressés!...
+
+-- _20 août._ -- Pendant deux jours, aucun incident à reproduire.
+J'ai poussé mes promenades quotidiennes jusqu'aux extrêmes limites
+de Back-Cup. Le soir, lorsque les lampes électriques illuminent la
+longue perspective des arceaux, je ne puis me défendre d'une
+impression quasi religieuse à contempler les merveilles naturelles
+de cette caverne, devenue ma prison. D'ailleurs, je n'ai jamais
+perdu l'espoir de découvrir, à travers les parois, quelque fissure
+ignorée des pirates, par laquelle il me serait possible de
+fuir!... Il est vrai... une fois dehors, il me faudrait attendre
+qu'un navire passât en vue... Mon évasion serait vite connue à
+Bee-Hive... Je ne tarderais pas à être repris... à moins que...
+j'y pense... le canot... le canot de l'_Ebba_, qui est remisé au
+fond de la crique... Si je parvenais à m'en emparer... à sortir
+des passes... à me diriger vers Saint-Georges ou Hamilton...»
+
+Dans la soirée, -- il était neuf heures environ, -- je suis allé
+m'étendre sur un tapis de sable, au pied de l'un des piliers, une
+centaine de mètres à l'est du lagon. Peu d'instants après, des pas
+d'abord, des voix ensuite, se sont fait entendre à courte
+distance.
+
+Blotti de mon mieux derrière la base rocheuse du pilier, je prête
+une oreille attentive...
+
+Ces voix, je les reconnais. Ce sont celles de Ker Karraje et de
+l'ingénieur Serkö. Ces deux hommes se sont arrêtés et causent en
+anglais, -- langue qui est généralement employée à Back-Cup. Il me
+sera donc possible de comprendre ce qu'ils disent.
+
+Précisément, il est question de Thomas Roch, ou plutôt de son
+Fulgurateur.
+
+«Dans huit jours, dit Ker Karraje, je compte prendre la mer avec
+l'_Ebba_, et je rapporterai les diverses pièces, qui doivent être
+achevées dans l'usine de la Virginie...
+
+-- Et lorsqu'elles seront en notre possession, répond l'ingénieur
+Serkö, je m'occuperai d'en opérer ici le montage et d'établir les
+châssis de lancement. Mais, auparavant, il est nécessaire de
+procéder à un travail qui me paraît indispensable...
+
+-- Et qui consistera?... demande Ker Karraje.
+
+-- À percer la paroi de l'îlot.
+
+-- La percer?...
+
+-- Oh! rien qu'un couloir assez étroit pour ne donner passage qu'à
+un seul homme, une sorte de boyau facile à obstruer, et dont
+l'orifice extérieur sera dissimulé au milieu des roches.
+
+-- À quoi bon, Serkö?...
+
+-- J'ai souvent réfléchi à l'utilité d'avoir une communication
+avec le dehors autrement que par le tunnel sous-marin... On ne
+sait ce qui peut arriver dans l'avenir...
+
+-- Mais ces parois sont si épaisses et d'une substance si dure...
+fait observer Ker Karraje.
+
+-- Avec quelques grains de l'explosif Roch, répond l'ingénieur
+Serkö, je me charge de réduire la roche en si fine poussière qu'il
+n'y aura plus qu'à souffler dessus!»
+
+On comprend de quel intérêt devait être pour moi ce sujet de
+conversation.
+
+Voici qu'il était question d'ouvrir une communication, autre que
+le tunnel, entre l'intérieur et l'extérieur de Back-Cup... Qui
+sait s'il ne se présenterait pas quelque chance?...
+
+Or, au moment où je me faisais cette réflexion, Ker Karraje
+répondait:
+
+«C'est entendu, Serkö, et s'il était nécessaire un jour de
+défendre Back-Cup, empêcher qu'aucun navire pût en approcher... Il
+faudrait, il est vrai, que notre retraite eut été découverte, soit
+par hasard... soit par suite d'une dénonciation...
+
+-- Nous n'avons à craindre, répond l'ingénieur Serkö, ni hasard ni
+dénonciation...
+
+-- De la part d'un de nos compagnons, non, sans doute, mais de la
+part de ce Simon Hart...
+
+-- Lui! s'écrie l'ingénieur Serkö. C'est qu'alors il serait
+parvenu à s'échapper... et l'on ne s'échappe pas de Back-Cup!...
+D'ailleurs, je l'avoue, ce brave homme m'intéresse... C'est un
+collègue, après tout, et j'ai toujours le soupçon qu'il en sait
+plus qu'il ne dit sur l'invention de Thomas Roch... Je le
+chapitrerai de telle sorte que nous finirons par nous entendre,
+par causer physique, mécanique, balistique, comme une paire
+d'amis...
+
+-- N'importe! reprend ce généreux et sensible comte d'Artigas.
+Lorsque nous serons en possession du secret tout entier, mieux
+vaudra se débarrasser de...
+
+-- Nous avons le temps, Ker Karraje...» «Si Dieu vous le laisse,
+misérables!...» ai-je pensé, en comprimant mon coeur qui battait
+avec violence. Et pourtant, sans une prochaine intervention de la
+Providence, que pourrais-je espérer?... La conversation change
+alors de cours, et Ker Karraje de faire cette observation:
+«Maintenant que nous connaissons la composition de l'explosif,
+Serkö, il faut à tout prix que Thomas Roch nous livre celle du
+déflagrateur...
+
+-- En effet, réplique l'ingénieur Serkö, et je m'applique à l'y
+décider. Par malheur, Thomas Roch refuse de discuter là-dessus.
+D'ailleurs, il a déjà fabriqué quelques gouttes de ce déflagrateur
+qui ont servi à essayer l'explosif, et il nous en fournira
+lorsqu'il s'agira de percer le couloir...
+
+-- Mais... pour nos expéditions en mer... demanda Ker Karraje.
+
+-- Patience... nous finirons par avoir entre nos mains toutes les
+foudres de son Fulgurateur...
+
+-- Es-tu sûr, Serkö?...
+
+-- Sûr... en y mettant le prix, Ker Karraje.»
+
+L'entretien se termina sur ces mots, puis les deux hommes
+s'éloignent, sans m'avoir aperçu, -- très heureusement. Si
+l'ingénieur Serkö a pris quelque peu la défense d'un collègue, le
+comte d'Artigas me paraît animé d'intentions moins bienveillantes
+à mon égard. Au moindre soupçon, on m'enverrait dans le lagon, et,
+si je franchissais le tunnel, ce ne serait qu'à l'état de cadavre,
+emporté par la mer descendante.
+
+-- _21 août._ -- Le lendemain, l'ingénieur Serkö est venu
+reconnaître en quel endroit il conviendrait d'effectuer le
+percement du couloir, de manière qu'au-dehors on ne pût soupçonner
+son existence. Après de minutieuses recherches, il est décidé que
+le percement s'effectuera dans la paroi du nord, à vingt mètres
+avant les premières cellules de Bee-Hive.
+
+J'ai hâte que ce couloir soit achevé. Qui sait s'il ne servira pas
+à ma fuite?... Ah! si j'avais su nager, peut-être aurais-je déjà
+tenté de m'évader par le tunnel, puisque je connais exactement la
+place de son orifice. Lors de la lutte dont le lagon a été le
+théâtre, quand les eaux se sont dénivelées sous le dernier coup de
+queue de la baleine, la partie supérieure de cet orifice s'est un
+instant dégagée... Je l'ai vu... Eh bien, est-ce qu'il ne découvre
+pas dans les grandes marées?... Aux époques de pleine et de
+nouvelle lune, alors que la mer atteint son maximum de dépression
+au-dessous du niveau moyen, il est possible que... Je m'en
+assurerai!
+
+À quoi cette constatation pourra me servir, je l'ignore, mais je
+ne dois rien négliger pour m'enfuir de Back-Cup.
+
+-- _29 août. _-- Ce matin, j'assiste au départ du tug. Il s'agit
+sans doute de ce voyage à l'un des ports d'Amérique afin de
+prendre livraison des engins qui doivent être fabriqués.
+
+Le comte d'Artigas s'entretient quelques instants avec l'ingénieur
+Serkö, qui, paraît-il, ne doit point l'accompagner, et auquel il
+me semble faire certaines recommandations dont je pourrais bien
+être l'objet. Puis, après avoir mis le pied sur la plate-forme de
+l'appareil, il descend à l'intérieur, suivi du capitaine Spade et
+de l'équipage de l'_Ebba_. Dès que son panneau est refermé, le tug
+s'enfonce sous les eaux, dont un léger bouillonnement trouble un
+instant la surface.
+
+Les heures se passent, la journée s'achève. Puisque le tug n'est
+pas revenu à son poste, j'en conclus qu'il va remorquer la
+goélette pendant ce voyage... peut-être aussi détruire les navires
+qui croisent sur ces parages?...
+
+Cependant, il est probable que l'absence de la goélette sera de
+courte durée, car une huitaine de jours doivent suffire pour
+l'aller et le retour.
+
+Du reste, l'_Ebba_ a chance d'être favorisée par le temps, si j'en
+juge par le calme de l'atmosphère qui règne à l'intérieur de la
+caverne. Nous sommes, d'ailleurs, dans la belle saison, étant
+donné la latitude des Bermudes. Ah! si je pouvais trouver une
+issue à travers les parois de ma prison!...
+
+XIII
+À Dieu vat!
+
+
+-- _Du 29 août au 10 septembre._ -- Treize jours se sont écoulés,
+et l'_Ebba_ n'est pas encore de retour. N'est-elle donc pas
+directement allée à la côte américaine?... S'est-elle attardée à
+quelques pirateries au large de Back-Cup?... Il me semble,
+cependant, que Ker Karraje ne devrait se préoccuper que de
+rapporter les engins. Il est vrai, peut-être l'usine de la
+Virginie n'avait-elle pas achevé leur fabrication?...
+
+Au surplus, l'ingénieur Serkö ne me paraît pas autrement pris
+d'impatience. Il me fait toujours l'accueil que l'on sait, avec
+son air bon enfant, auquel je n'ai point lieu de me fier, et pour
+cause. Il affecte de s'informer de mon état de santé, m'engage à
+la plus complète résignation, m'appelle Ali Baba, m'assure qu'il
+n'existe pas à la surface de la terre un lieu plus enchanteur que
+cette caverne des Mille et Une Nuits, que j'y suis nourri,
+chauffé, logé, habillé, sans avoir à payer ni impôt ni taxe, et
+que, même à Monaco, les habitants de cette heureuse principauté ne
+jouissent pas d'une existence plus exempte de soucis...
+
+Quelquefois, devant ce verbiage ironique, je sens la rougeur me
+monter au visage. La tentation me vient de sauter à la gorge de
+cet impitoyable railleur, de l'étrangler en un tour de main... On
+me tuera après... Et qu'importe?... Ne vaut-il pas mieux finir
+ainsi que d'être condamné à vivre des années et des années dans
+cet infâme milieu de Back-Cup?...
+
+Toutefois, la raison retrouve son empire et, finalement, je me
+borne à hausser les épaules.
+
+Quant à Thomas Roch, c'est à peine si je l'ai aperçu pendant les
+premiers jours qui ont suivi le départ de l'_Ebba_. Enfermé dans
+son laboratoire, il s'occupe sans cesse de ses manipulations
+multiples. À supposer qu'il utilise toutes les substances mises à
+sa disposition, il aura de quoi faire sauter Back-Cup et les
+Bermudes avec!
+
+Je me rattache toujours à l'espoir qu'il ne consentira jamais à
+livrer la composition du déflagrateur, et que les efforts de
+l'ingénieur Serkö n'aboutiront point à lui acheter ce dernier
+secret... Cet espoir ne sera-t-il pas déçu?...
+
+-- _13 septembre._ -- Aujourd'hui, de mes yeux, j'ai pu constater
+la puissance de l'explosif et observer, en même temps, de quelle
+façon s'emploie le déflagrateur.
+
+Dans la matinée, les hommes ont commencé le percement de la paroi
+à l'endroit préalablement choisi pour établir la communication
+avec la base extérieure de l'îlot.
+
+Sous la direction de l'ingénieur, les travailleurs ont débuté en
+attaquant le pied de la muraille, dont le calcaire, extrêmement
+dur, pourrait être comparé au granit. C'est avec le pic, manié par
+des bras vigoureux, que furent portés les premiers coups. À
+n'employer que cet instrument, le travail eût été très long et
+très pénible, puisque la paroi ne mesure pas moins de vingt à
+vingt-cinq mètres d'épaisseur en cette partie du soubassement de
+Back-Cup. Mais, grâce au Fulgurateur Roch, il sera possible
+d'achever ce travail en un assez court délai.
+
+Ce que j'ai vu est bien pour me stupéfier. Le désagrégement de la
+paroi que le pic n'entamait pas sans grande dépense de force,
+s'est opéré avec une facilité vraiment extraordinaire.
+
+Oui! quelques grammes de cet explosif suffisent à broyer la masse
+rocheuse, à l'émietter, à la réduire en une poussière presque
+impalpable que le moindre souffle disperse comme une vapeur! Oui!
+-- je le répète, -- cinq à dix grammes, dont l'explosion produit
+une excavation d'un mètre cube, avec un bruit sec que l'on peut
+comparer à la détonation d'une pièce d'artillerie, due au
+formidable ébranlement des couches d'air.
+
+La première fois qu'on s'est servi de cet explosif, bien qu'il fût
+employé à une si minuscule dose, plusieurs des hommes, qui se
+trouvaient trop rapprochés de la paroi, furent renversés. Deux se
+relevèrent blessés grièvement, et l'ingénieur Serkö lui-même, qui
+avait été rejeté à quelques pas, ne s'en tira pas sans de rudes
+contusions.
+
+Voici comment on opère avec cette substance, dont la force
+brisante dépasse tout ce qu'on a inventé jusqu'à ce jour:
+
+Un trou, long de cinq centimètres sur une section de dix
+millimètres, est préalablement percé en sens oblique dans la
+roche. Quelques grammes de l'explosif y sont introduits, et il
+n'est même pas nécessaire d'obstruer le trou au moyen d'une
+bourre.
+
+Alors intervient Thomas Roch. Sa main tient un petit étui de
+verre, contenant un liquide bleuâtre, d'apparence huileuse, et
+très prompt à se coaguler dès qu'il subit le contact de l'air.
+
+Il en verse une goutte à l'orifice du trou, puis se retire sans
+trop de hâte. Il faut, en effet, un certain temps, -- trente-cinq
+secondes environ, -- pour que la combinaison du déflagrateur et de
+l'explosif se produise. Et alors, quand elle est faite, la
+puissance de désagrégement est telle, -- j'y insiste, -- qu'on
+peut la croire illimitée, et, en tout cas, des milliers de fois
+supérieure à celle des centaines d'explosifs actuellement connus.
+
+Dans ces conditions, on le conçoit, le percement de cette épaisse
+et dure paroi sera achevé en une huitaine de jours.
+
+-- _19 septembre. _-- Depuis quelque temps, j'ai observé que le
+phénomène du flux et du reflux, qui se manifeste très sensiblement
+à travers le tunnel sous-marin, produit des courants en sens
+contraire, deux fois par vingt-quatre heures. Il n'est donc pas
+douteux qu'un objet flottant, jeté à la surface du lagon, serait
+entraîné au-dehors par le jusant, si l'orifice du tunnel
+découvrait à sa partie supérieure. Or ce découvrement n'arrive-t-
+il pas au plus bas étiage des marées d'équinoxe?... Je vais
+pouvoir m'en assurer, puisque nous sommes précisément à cette
+époque. Après-demain, c'est le 21 septembre, et aujourd'hui, 19,
+j'ai déjà vu se dessiner le sommet de la courbure au-dessus de
+l'eau à mer basse.
+
+Eh bien, si je ne puis moi-même tenter le passage du tunnel, est-
+ce qu'une bouteille, jetée à la surface du lagon, n'aurait pas
+quelque chance de passer pendant les dernières minutes du
+jusant?... Et pourquoi un hasard, -- hasard ultra-providentiel,
+j'en conviens, -- ne ferait-il pas que cette bouteille fût
+recueillie par un navire au large de Back-Cup?... Pourquoi même
+les courants ne la jetteraient-ils pas sur une des plages des
+Bermudes?... Et si cette bouteille contenait une notice...
+
+Telle est l'idée qui me travaille l'esprit. Puis les objections se
+présentent, -- celle-ci entre autres: c'est qu'une bouteille
+risque de se briser soit en traversant le tunnel, soit en heurtant
+les récifs extérieurs avant d'avoir atteint le large... Oui...
+mais si elle était remplacée par un baril, hermétiquement fermé,
+un tonnelet semblable à ceux qui soutiennent les filets de pêche,
+ce baril ne serait pas exposé aux mêmes chances de bris que la
+fragile bouteille et pourrait gagner la pleine mer...
+
+-- _20 septembre. _-- Ce soir, je suis entré inaperçu dans l'un
+des magasins où sont entassés divers objets provenant du pillage
+des navires, et j'ai pu me procurer un tonnelet très convenable
+pour ma tentative.
+
+Après avoir caché ce tonnelet sous mon vêtement, je retourne à
+Bee-Hive et je rentre dans ma cellule. Puis, sans perdre un
+instant, je me mets à l'oeuvre. Papier, encre, plume, rien ne me
+manque, puisque voilà trois mois que j'ai pu prendre les notes
+quotidiennes qui sont consignées en ce récit.
+
+Je trace sur une feuille les lignes suivantes: «Depuis le 19 juin,
+après un double enlèvement opéré le 15 du même mois, Thomas Roch
+et son gardien Gaydon, ou plutôt l'ingénieur français Simon Hart,
+qui occupaient le pavillon 17, à Healthful-House, près New-Berne,
+Caroline du Nord, États-Unis d'Amérique, ont été conduits à bord
+de la goélette _Ebba_, appartenant au comte d'Artigas. Tous deux,
+actuellement, sont enfermés à l'intérieur d'une caverne, qui sert
+de retraite au susdit comte d'Artigas, de son vrai nom Ker
+Karraje, le pirate qui exerçait autrefois sur les parages de
+l'Ouest-Pacifique, et à la centaine d'hommes dont se compose la
+bande de ce redoutable malfaiteur. Lorsqu'il aura en sa possession
+le Fulgurateur Roch, d'une puissance pour ainsi dire sans limites,
+Ker Karraje pourra continuer ses actes de piraterie dans des
+conditions où l'impunité de ses crimes lui sera plus assurée.
+
+«Ainsi il est urgent que les États intéressés détruisent son
+repaire dans le plus bref délai.
+
+«La caverne où s'est réfugié le pirate Ker Karraje est ménagée à
+l'intérieur de l'îlot de Back-Cup, qui est à tort considéré comme
+un volcan en éruption. Situé à l'extrémité ouest de l'archipel des
+Bermudes, défendu par des récifs à l'est, il est d'abord franc au
+sud, à l'ouest et au nord.
+
+«Quant à la communication entre le dehors et le dedans, elle n'est
+encore possible que par un tunnel, qui s'ouvre à quelques mètres
+au-dessous de la surface moyenne des eaux, au fond d'une étroite
+passe à l'ouest. Aussi, pour pénétrer à l'intérieur de Back-Cup,
+est-il nécessaire d'avoir un appareil sous-marin -- du moins tant
+que ne sera pas achevé le couloir que l'on est en train de percer
+dans la partie nord-ouest.
+
+«Le pirate Ker Karraje dispose d'un appareil de ce genre, --
+celui-là même que le comte d'Artigas avait fait construire et qui
+est censé avoir péri, pendant ses expériences, dans la baie de
+Charleston. Ce tug s'emploie non seulement aux entrées et aux
+sorties par le tunnel, mais aussi à remorquer la goélette comme à
+attaquer les navires de commerce qui fréquentent les parages des
+Bermudes.
+
+«Cette goélette, l'_Ebba_, bien connue sur le littoral de l'Ouest-
+Amérique, a pour unique port d'attache une petite crique, abritée
+derrière un entassement de roches, invisible du large, et située à
+l'ouest de l'îlot.
+
+«Ce qu'il convient de faire, avant d'opérer un débarquement sur
+Back-Cup et de préférence sur la partie de l'ouest, où s'étaient
+installés autrefois les pêcheurs bermudiens, c'est d'ouvrir une
+brèche dans sa paroi avec les plus puissants projectiles à la
+mélinite. Après le débarquement, cette brèche permettra de
+pénétrer à l'intérieur de Back-Cup.
+
+«Il faut aussi prévoir le cas où le Fulgurateur Roch serait en
+mesure de fonctionner. Il serait possible que Ker Karraje, surpris
+par une attaque, cherchât à l'employer pour défendre Back-Cup.
+Qu'on le sache bien, si sa puissance destructive dépasse tout ce
+qu'on a imaginé jusqu'à ce jour, elle ne s'étend que sur une zone
+de dix-sept à dix-huit cents mètres. Quant à la distance de cette
+zone dangereuse, elle est variable; mais le réglage du tir une
+fois établi est très long à modifier, et un navire qui aurait
+dépassé ladite zone pourrait s'approcher impunément de l'îlot.
+
+«Ce document est écrit aujourd'hui, 20 septembre, huit heures du
+soir, et signé de mon nom. «Ingénieur SIMON HART.»
+
+Tel est le libellé de la notice que je viens de rédiger. Elle dit
+tout ce qu'il y avait à dire au sujet de l'îlot, dont le gisement
+exact est porté sur les cartes modernes, comme au sujet de la
+défense de Back-Cup, que Ker Karraje tentera peut-être
+d'organiser, et de l'importance qu'il y a d'agir sans retard. J'y
+ai joint un plan de la caverne, indiquant sa configuration
+interne, l'emplacement du lagon, les dispositions de Bee-Hive, les
+places qu'occupent l'habitation de Ker Karraje, ma cellule, le
+laboratoire de Thomas Roch. Mais il faut que cette notice soit
+recueillie, et le sera-t-elle jamais?...
+
+Enfin, après avoir enveloppé ce document d'un fort morceau de
+toile goudronnée, je le place dans le tonnelet, cerclé de fer, qui
+mesure environ quinze centimètres de long sur huit centimètres de
+large. Il est parfaitement étanche, ainsi que je m'en suis assuré,
+et en état de résister aux chocs, soit pendant la traversée du
+tunnel, soit contre les récifs du dehors.
+
+Il est vrai, au lieu d'arriver en mains sûres, ne court-il pas le
+risque d'être lancé par le reflux sur les roches de l'îlot, d'être
+trouvé par l'équipage de l'_Ebba_, lorsque la goélette se rend au
+fond de la crique?... Si ce document tombe en la possession de Ker
+Karraje, signé de mon nom, révélant le sien, je n'aurai plus à me
+préoccuper des moyens de fuir Back-Cup, et mon sort sera vite
+réglé.
+
+La nuit est venue. On devine si je l'ai attendue avec une
+fiévreuse impatience! D'après mes calculs, basés sur des
+observations précédentes, l'étale de la mer basse doit se produire
+à huit heures quarante-cinq. À ce moment, la partie supérieure de
+l'orifice découvrira de cinquante centimètres à peu près. La
+hauteur entre la surface des eaux et la voûte du tunnel sera plus
+que suffisante pour le passage du tonnelet. Je compte, d'ailleurs,
+l'envoyer une demi-heure avant l'étale, afin que le jusant, qui se
+propagera encore du dedans au-dehors, puisse l'entraîner.
+
+Vers huit heures, au milieu de la pénombre, je quitte ma cellule.
+Personne sur les berges. Je me dirige vers la paroi dans laquelle
+est percé le tunnel. À la clarté de la dernière lampe électrique
+allumée de ce côté, je vois l'orifice arrondir son arc supérieur
+au-dessus des eaux, et le courant prendre cette direction.
+
+Après être descendu sur les roches jusqu'au niveau du lagon, je
+lance le tonnelet, qui renferme la précieuse notice, et, avec
+elle, tout mon espoir:
+
+«À Dieu vat, ai-je répété, à Dieu vat! comme disent nos marins
+français.»
+
+Le petit baril, d'abord stationnaire, revient vers la berge sous
+l'action d'un remous. Il me faut le repousser avec force, afin que
+le reflux le saisisse...
+
+C'est fait, et, en moins de vingt secondes, il a disparu à travers
+le tunnel...
+
+-- Oui!... À Dieu vat!... Que le Ciel te conduise, mon petit
+tonnelet!... Qu'il protège tous ceux que Ker Karraje menace, et
+puisse cette bande de pirates ne pas échapper aux châtiments de la
+justice humaine!
+
+XIV
+Le _Sword_ aux prises avec le tug
+
+
+Toute cette nuit sans sommeil, j'ai suivi ce tonnelet par la
+pensée. Que de fois il m'a semblé le voir se heurter aux roches,
+accoster la crique, s'arrêter dans quelque excavation... Une sueur
+froide me courait de la tête aux pieds... Enfin, le tunnel est
+franchi... le tonnelet s'engage à travers la passe... le jusant le
+conduit en pleine mer... Grand Dieu! si le flot allait le ramener
+à l'entrée, puis à l'intérieur de Back-Cup... si, le jour venu, je
+l'apercevais...
+
+Levé dès les premières lueurs de l'aube, je m'achemine vers la
+grève...
+
+Aucun objet ne flotte sur les eaux tranquilles du lagon.
+
+Les jours suivants, on a continué le travail de percement du
+couloir dans les conditions que l'on sait. L'ingénieur Serkö fait
+sauter la dernière roche à quatre heures de l'après-midi du 23
+septembre. La communication est établie, -- rien qu'un étroit
+boyau, où il faut se courber, mais cela suffit. À l'extérieur, son
+orifice se perd au milieu des éboulis du littoral, et il serait
+facile de l'obstruer, si cette mesure devenait nécessaire.
+
+Il va sans dire qu'à partir de ce jour ce couloir va être
+sévèrement gardé. Personne, sans autorisation, ne pourra y passer
+ni pour pénétrer dans la caverne ni pour en sortir... Donc,
+impossible de s'échapper par là...
+
+-- _25 septembre. _-- Aujourd'hui, dans la matinée, le tug est
+remonté des profondeurs du lagon à sa surface. Le comte d'Artigas,
+le capitaine Spade, l'équipage de la goélette accostent la jetée.
+On procède au débarquement des marchandises rapportées par
+l'_Ebba_. J'aperçois un certain nombre de ballots pour le
+ravitaillement de Back-Cup, des caisses de viandes et de
+conserves, des fûts de vin et d'eau-de-vie, -- en outre, plusieurs
+colis destinés à Thomas Roch. En même temps, les hommes mettent à
+terre les diverses pièces des engins qui affectent la forme
+discoïde.
+
+Thomas Roch assiste à cette opération. Son oeil brille d'un feu
+extraordinaire. Après avoir saisi une de ces pièces, il l'examine,
+il hoche la tête en signe de satisfaction. J'observe que sa joie
+n'éclate point en propos incohérents, qu'il n'a plus rien en lui
+de l'ancien pensionnaire de Healthful-House. J'en viens même à me
+demander si cette folie partielle, que l'on croyait incurable,
+n'est pas radicalement guérie?...
+
+Enfin, Thomas Roch s'embarque dans le canot affecté au service du
+lagon, et l'ingénieur Serkö l'accompagne à son laboratoire. En une
+heure, toute la cargaison du tug a été transportée sur l'autre
+rive.
+
+Quant à Ker Karraje, il n'a échangé que quelques mots avec
+l'ingénieur Serkö. Plus tard, tous deux se sont rencontrés dans
+l'après-midi, et ont conversé longuement en se promenant devant
+Bee-Hive.
+
+L'entretien terminé, ils se dirigent vers le couloir, et y
+pénètrent, suivis du capitaine Spade. Que ne puis-je m'y
+introduire derrière eux!... Que ne puis-je aller respirer, ne fût-
+ce qu'un instant, cet air vivifiant de l'Atlantique, dont Back-Cup
+ne reçoit, pour ainsi dire, que les souffles épuisés!...
+
+-- _Du 26 septembre au 10 octobre_. -- Quinze jours viennent de
+s'écouler. Sous la direction de l'ingénieur Serkö et de Thomas
+Roch, on a travaillé à l'ajustement des engins. Puis, on s'est
+occupé du montage des supports de lancement. Ce sont de simples
+chevalets, munis d'augets, dont l'inclinaison est variable, et
+qu'il sera facile d'installer à bord de l'_Ebba_ ou même sur la
+plate-forme du tug maintenu à fleur d'eau.
+
+Ainsi donc, Ker Karraje va être maître des océans rien qu'avec sa
+goélette!... Aucun navire de guerre ne pourra traverser la zone
+dangereuse et l'_Ebba _se tiendra hors de portée de ses
+projectiles!... Ah! si du moins ma notice avait été recueillie...
+si l'on connaissait ce repaire de Back-Cup!... On saurait bien,
+sinon le détruire, du moins empêcher son ravitaillement...
+
+-- _20 octobre._ -- À mon extrême surprise, ce matin, je n'ai plus
+aperçu le tug à son poste habituel. Je me rappelle que, la veille,
+on a renouvelé les éléments de ses piles; mais je pensais que
+c'était pour les avoir en état. S'il est parti, à présent que le
+nouveau couloir est praticable, c'est qu'il s'agit de quelque
+expédition sur ces parages. En effet, rien ne manque plus à Back-
+Cup des pièces et substances nécessaires à Thomas Roch.
+
+Cependant, nous voici dans la saison de l'équinoxe. La mer des
+Bermudes est troublée par de fréquentes tempêtes.
+
+Les rafales s'y déchaînent avec une effroyable turbulence. Cela se
+sent aux violents coups d'air, qui s'engouffrent par le cratère de
+Back-Cup, aux tourbillonnantes vapeurs mêlées de pluie dont
+s'emplit la vaste caverne, et aussi à l'agitation des eaux du
+lagon, qui balaient de leurs embruns les roches des berges.
+
+Mais est-il certain que la goélette ait quitté la crique de Back-
+Cup?... N'est-elle pas d'un trop faible gabarit, -- même avec
+l'aide de son remorqueur, -- pour affronter des mers si
+mauvaises?...
+
+D'autre part, comment admettre que le tug, bien qu'il ne doive
+rien craindre de la houle, puisqu'il retrouve les eaux calmes à
+quelques mètres au-dessous de leur surface, ait entrepris un
+voyage sans accompagner la goélette?...
+
+Je ne sais à quelle cause attribuer ce départ de l'appareil sous-
+marin, -- départ qui va se prolonger, car il n'est pas revenu dans
+la journée.
+
+Cette fois, l'ingénieur Serkö est resté à Back-Cup. Seuls Ker
+Karraje, le capitaine Spade, les équipages du tug et de l'_Ebba_
+ont quitté l'îlot...
+
+L'existence se continue dans son habituelle et affadissante
+monotonie, au milieu de cette colonie d'emmurés. Je passe des
+heures entières au fond de mon alvéole, méditant, espérant,
+désespérant, me rattachant, par un lien qui s'affaiblit chaque
+jour, à ce tonnelet abandonné au caprice des courants, -- et
+rédigeant ces notes, qui ne me survivront probablement pas...
+
+Thomas Roch est constamment occupé dans son laboratoire -- à la
+fabrication de son déflagrateur. Je suis toujours féru de cette
+idée qu'il ne voudra vendre à aucun prix la composition de ce
+liquide... Mais je sais aussi qu'il n'hésiterait pas à mettre son
+invention au service de Ker Karraje.
+
+Je rencontre souvent l'ingénieur Serkö, alors que mes promenades
+m'amènent aux environs de Bee-Hive. Cet homme se montre chaque
+fois disposé à s'entretenir avec moi... sur le ton d'une
+impertinente légèreté, il est vrai.
+
+Nous causons de choses et d'autres, -- rarement de ma situation, à
+propos de laquelle il est inutile de récriminer, ce qui
+m'attirerait de nouvelles railleries.
+
+-- _22 octobre. _-- Aujourd'hui, j'ai cru devoir demander à
+l'ingénieur Serkö si la goélette avait repris la mer avec le tug.
+
+«Oui, monsieur Simon Hart, répondit-il, et, quoique le temps soit
+détestable au large, de vrais coups de chien, n'ayez point de
+crainte pour notre chère _Ebba!_...
+
+-- Est-ce que son absence doit se prolonger?...
+
+-- Nous l'attendons sous quarante-huit heures... C'est le dernier
+voyage que le comte d'Artigas s'est décidé à entreprendre avant
+que les tempêtes de l'hiver aient rendu ces parages absolument
+impraticables.
+
+-- Voyage d'agrément... ou d'affaires?...» ai-je répliqué.
+L'ingénieur Serkö me répond en souriant: «Voyage d'affaires,
+monsieur Hart, voyage d'affaires! À l'heure qu'il est, nos engins
+sont achevés, et, le beau temps revenu, nous n'aurons plus qu'à
+reprendre l'offensive...
+
+-- Contre de malheureux navires...
+
+-- Aussi malheureux... que richement chargés!
+
+-- Actes de piraterie dont l'impunité ne vous sera pas toujours
+assurée, je l'espère! me suis-je écrié.
+
+-- Calmez-vous, mon cher collègue, calmez-vous!... Vous le savez
+de reste, personne ne découvrira jamais notre retraite de Back-
+Cup, personne ne pourra jamais en dévoiler le secret!... Et
+d'ailleurs, avec ces engins d'un si facile maniement et d'une
+puissance si terrible, il nous serait facile d'anéantir tout
+navire qui passerait dans un certain rayon de l'îlot...
+
+-- À la condition, ai-je dit, que Thomas Roch vous ait vendu la
+composition de son déflagrateur comme il vous a vendu celle de son
+Fulgurateur...
+
+-- Cela est fait, monsieur Hart, et je dois vous enlever toute
+inquiétude à cet égard.»
+
+De cette réponse catégorique, j'aurais dû conclure que le malheur
+est consommé, si, à l'intonation hésitante de sa voix, je n'avais
+senti une fois de plus qu'il ne fallait pas s'en rapporter aux
+paroles de l'ingénieur Serkö.
+
+-- _25 octobre._ -- L'effrayante aventure à laquelle je viens
+d'être mêlé, et comment n'y ai-je pas laissé la vie!... C'est
+miracle que je puisse aujourd'hui reprendre le cours de ces notes
+interrompu pendant quarante-huit heures!... Avec un peu plus de
+bonne chance, j'eusse été délivré!... Je serais présentement dans
+un des ports des Bermudes, Saint-Georges ou Hamilton... Les
+mystères de Back-Cup seraient dévoilés... La goélette, signalée à
+toutes les nations, ne pourrait se montrer dans aucun port. Le
+ravitaillement de Back-Cup deviendrait impossible... Les bandits
+de Ker Karraje seraient condamnés à y mourir de faim!...
+
+Voici ce qui s'est passé:
+
+Le soir du 23 octobre, vers huit heures, j'avais quitté ma cellule
+dans un indéfinissable état de nervosité, comme si j'eusse éprouvé
+le pressentiment de quelque événement grave et prochain. En vain
+avais-je voulu demander un peu de calme au sommeil. Désespérant de
+dormir, j'étais sorti.
+
+Au-dehors de Back-Cup, il devait faire très mauvais temps. Les
+rafales pénétraient à travers le cratère et soulevaient une sorte
+de houle à la surface du lagon.
+
+Je me dirigeai du côté de la berge de Bee-Hive.
+
+Personne, à cette heure. Température assez basse, atmosphère
+humide. Tous les frelons de la ruche étaient blottis au fond de
+leurs alvéoles.
+
+Un homme gardait l'orifice du couloir, bien que, par surcroît de
+précaution, ce couloir fût obstrué à son issue sur le littoral. De
+la place qu'il occupait, cet homme ne pouvait apercevoir les
+berges. Au surplus, je ne vis que deux lampes allumées au-dessus
+de la rive droite et de la rive gauche du lagon, en sorte qu'une
+profonde obscurité régnait sous la forêt de piliers.
+
+J'allais ainsi au milieu de l'ombre, lorsque quelqu'un vint à
+passer près de moi.
+
+Je reconnus Thomas Roch.
+
+Thomas Roch marchait lentement, absorbé dans ses réflexions comme
+d'habitude, l'imagination toujours tendue, l'esprit toujours en
+travail.
+
+Ne s'offrait-il pas là une occasion favorable de lui parler, de
+l'instruire de ce que vraisemblablement il ne savait pas... Il
+ignore... il doit ignorer en quelles mains est tombée sa
+personne... Il ne peut se douter que le comte d'Artigas n'est
+autre que le pirate Ker Karraje... Il ne soupçonne pas à quel
+bandit il a livré une partie de son invention... Il faut lui
+apprendre que des millions qui l'ont payée il n'aura jamais la
+jouissance... Pas plus que moi, il n'aura la liberté de quitter
+cette prison de Back-Cup... Oui!... Je ferai appel à ses
+sentiments d'humanité, aux malheurs dont il sera responsable, s'il
+ne garde pas ses derniers secrets...
+
+J'en étais là de mes réflexions, lorsque je me sentis vivement
+saisir par-derrière.
+
+Deux hommes me tenaient les bras, et un troisième se dressa devant
+moi.
+
+Je voulus appeler.
+
+«Pas un cri! me dit cet homme qui s'exprimait en anglais. N'êtes-
+vous pas Simon Hart?...
+
+-- Comment savez-vous?...
+
+-- Je vous ai vu sortir de votre cellule...
+
+-- Qui êtes-vous donc?...
+
+-- Le lieutenant Davon, de la marine britannique, officier à bord
+du _Standard_, en station aux Bermudes.» Il me fut impossible de
+répondre, tant j'étais suffoqué par l'émotion.
+
+«Nous venons vous arracher des mains de Ker Karraje, et enlever
+avec vous l'inventeur français Thomas Roch... ajoute le lieutenant
+Davon.
+
+-- Thomas Roch!... ai-je balbutié.
+
+-- Oui... Le document, signé de votre nom, a été recueilli sur une
+grève de Saint-Georges...
+
+-- Dans un tonnelet, lieutenant Davon... un tonnelet que j'ai
+lancé sur les eaux de ce lagon...
+
+-- Et qui contenait, répondit l'officier, la notice par laquelle
+nous avons appris que l'îlot de Back-Cup servait de refuge à Ker
+Karraje et à sa bande... Ker Karraje, ce faux comte d'Artigas,
+l'auteur du double enlèvement de Healthful-House...
+
+-- Ah! lieutenant Davon...
+
+-- Maintenant, pas un instant à perdre... Il faut profiter de
+l'obscurité...
+
+-- Un seul mot, lieutenant Davon... Comment avez-vous pu pénétrer
+à l'intérieur de Back-Cup?...
+
+-- Au moyen du bateau sous-marin le _Sword_, qui, depuis six mois,
+était en expérience à Saint-Georges...
+
+-- Un bateau sous-marin?...
+
+-- Oui... il nous attend au pied de ces roches.
+
+-- Là... là!... ai-je répété.
+
+-- Monsieur Hart, où est le tug de Ker Karraje?...
+
+-- Parti depuis trois semaines...
+
+-- Ker Karraje n'est pas à Back-Cup?...
+
+-- Non... mais nous l'attendons d'un jour et même d'une heure à
+l'autre...
+
+-- Qu'importe! répondit le lieutenant Davon. Ce n'est pas de Ker
+Karraje qu'il s'agit... c'est Thomas Roch que nous avons mission
+d'enlever... avec vous, monsieur Hart... Le _Sword _ne quittera
+pas le lagon, sans que vous soyez tous deux à bord!... S'il ne
+reparaissait pas à Saint-Georges, cela signifierait que j'aurais
+échoué... et on recommencerait...
+
+-- Où est le _Sword_, lieutenant?...
+
+-- De ce côté... dans l'ombre de la grève, où l'on ne peut
+l'apercevoir. Grâce à vos indications, mon équipage et moi, nous
+avons reconnu l'entrée du tunnel sous-marin. Le _Sword _l'a
+heureusement franchi... Il y a dix minutes qu'il est remonté à la
+surface du lagon... Deux de mes hommes m'ont accompagné sur cette
+berge... Je vous ai vu sortir de la cellule indiquée sur votre
+plan... Savez-vous où est à présent Thomas Roch?...
+
+-- À quelques pas d'ici... Il vient de passer et se dirigeait vers
+son laboratoire...
+
+-- Dieu soit béni, monsieur Hart!
+
+-- Oui!... qu'il le soit, lieutenant Davon!» Le lieutenant, les
+deux hommes et moi, nous prîmes le sentier qui contourne le lagon.
+À peine fûmes-nous éloignés d'une dizaine de mètres que j'aperçus
+Thomas Roch. Se jeter sur lui, le bâillonner avant qu'il eût pu
+pousser un cri, l'attacher avant qu'il eût pu faire un mouvement,
+le transporter à l'endroit où était amarré le _Sword_, cela
+s'accomplit en moins d'une minute. Ce _Sword_ était une
+embarcation submersible d'une douzaine de tonneaux seulement, --
+par conséquent, de dimensions et de puissance très inférieures à
+celles du tug. Deux dynamos, actionnées par des accumulateurs, qui
+avaient été chargés douze heures auparavant dans le port de Saint-
+Georges, imprimaient le mouvement à son hélice. Mais, quel qu'il
+fût, ce _Sword_ devait suffire à nous sortir de notre prison, à
+nous rendre la liberté, -- cette liberté à laquelle je ne croyais
+plus!... Enfin, Thomas Roch allait être arraché des mains de Ker
+Karraje et de l'ingénieur Serkö... Ces coquins ne pourraient
+utiliser son invention... Et rien n'empêcherait des navires
+d'approcher de l'îlot, d'opérer un débarquement, de forcer
+l'entrée du couloir, de s'emparer des pirates!...
+
+Nous n'avions rencontré personne pendant que les deux hommes
+transportaient Thomas Roch. Nous sommes descendus tous à
+l'intérieur du _Sword_... Le panneau supérieur s'est fermé... les
+compartiments à eau se sont remplis... le _Sword_ s'est immergé...
+Nous étions sauvés...
+
+Le _Sword_, divisé en trois sections par des cloisons étanches,
+était aménagé de la sorte. La première section, contenant les
+accumulateurs et la machinerie, s'étendait depuis le maître-bau
+jusqu'à l'arrière. La seconde, celle du pilote, occupait le milieu
+de l'embarcation, surmontée d'un périscope à verres lenticulaires,
+d'où partaient les rayons d'un fanal électrique qui permettait de
+se diriger sous les eaux. La troisième était à l'avant, et c'est
+là que Thomas Roch et moi, nous avions été renfermés.
+
+Il va sans dire que mon compagnon, s'il avait été délivré du
+bâillon qui l'étouffait, n'était pas dégagé de ses liens, et je
+doutais qu'il eût conscience de ce qui se passait...
+
+Mais nous avions hâte de partir, avec l'espoir d'être à Saint-
+Georges cette nuit même, si aucun obstacle ne nous arrêtait...
+
+Après avoir poussé la porte de la cloison, je rejoignis le
+lieutenant Davon dans le second compartiment, près de l'homme
+préposé à la manoeuvre du gouvernail.
+
+Dans celui de l'arrière, trois autres hommes, y compris le
+mécanicien, attendaient les ordres du lieutenant pour mettre le
+propulseur en mouvement.
+
+«Lieutenant Davon, dis-je alors, je pense qu'il n'y a aucun
+inconvénient à laisser Thomas Roch seul... Si je puis vous être
+utile pour gagner l'orifice du tunnel...
+
+-- Oui... restez près de moi, monsieur Hart.» Il était alors huit
+heures trente-sept -- exactement. Les rayons électriques, projetés
+à travers le périscope, éclairaient d'une vague lueur les couches
+dans lesquelles se maintenait le _Sword_. À partir de la berge
+près de laquelle il stationnait, il serait nécessaire de traverser
+le lagon sur toute sa longueur. Trouver l'orifice du tunnel serait
+certainement une difficulté, non insurmontable. Dût-on longer
+l'accore des rives, il était impossible qu'on ne le découvrît pas,
+même en un temps relativement court. Puis, le tunnel franchi à
+petite vitesse, en évitant de heurter ses parois, le _Sword_
+remonterait à la surface de la mer et ferait route sur Saint-
+Georges.
+
+«À quelle profondeur sommes-nous?... demandai-je au lieutenant.
+
+-- À quatre mètres cinquante.
+
+-- Il n'est pas nécessaire de s'immerger davantage, répondis-je.
+D'après ce que j'ai observé pendant la grande marée d'équinoxe,
+nous devons être dans l'axe du tunnel.
+
+-- _All right!_» répondit le lieutenant. Oui! _All right_, et il
+me semblait que la Providence prononçait ces mots par la bouche de
+l'officier... De fait, elle n'aurait pu choisir un meilleur agent
+de ses volontés! J'ai regardé le lieutenant à la lueur du fanal.
+C'est un homme de trente ans, froid, flegmatique, la physionomie
+résolue, -- l'officier anglais dans toute son impassibilité
+native, -- pas plus ému qu'il ne l'eût été à bord du Standard,
+opérant avec un extraordinaire sang-froid, je dirais même avec la
+précision d'une machine.
+
+«En traversant le tunnel, me dit-il, j'ai estimé sa longueur à une
+quarantaine de mètres...
+
+-- Oui... d'une extrémité à l'autre, lieutenant Davon... une
+quarantaine de mètres.»
+
+Et, en effet, ce chiffre devait être exact, puisque le couloir
+percé au niveau du littoral ne mesurait que trente mètres environ.
+
+Ordre fut donné au mécanicien d'actionner l'hélice. Le _Sword_
+avança avec une extrême lenteur, par crainte de collision contre
+la berge.
+
+Parfois il s'en approchait assez pour qu'une masse noirâtre
+s'estompât au fond du fuseau lumineux projeté par le fanal. Un
+coup de barre rectifiait alors la direction. Mais si la conduite
+d'un bateau sous-marin est déjà difficile en pleine mer, combien
+davantage sous les eaux de ce lagon!
+
+Après cinq minutes de marche, le _Sword_, dont la plongée était
+maintenue entre quatre et cinq mètres, n'avait pas encore atteint
+l'orifice du tunnel.
+
+En ce moment, je dis: «Lieutenant Davon, peut-être serait-il sage
+de revenir à la surface, afin de mieux reconnaître la paroi où se
+trouve l'orifice?...
+
+-- C'est mon avis, monsieur Hart, si vous pouvez l'indiquer
+exactement...
+
+-- Je le puis.
+
+-- Bien.»
+
+Par prudence, le courant du fanal fut interrompu, le milieu
+liquide redevint obscur. Sur l'ordre qu'il reçut, le mécanicien
+mit les pompes en fonction, et le _Sword_, délesté, remonta peu à
+peu à la surface du lagon.
+
+Je restai à ma place, afin de relever la position à travers les
+lentilles du périscope.
+
+Enfin, le _Sword _arrêta son mouvement ascensionnel, émergeant
+d'un pied au plus.
+
+De ce côté, éclairé par la lampe de la berge, je reconnus Bee-
+Hive.
+
+«Votre avis!... me demanda le lieutenant Davon.
+
+-- Nous sommes trop au nord... L'orifice est dans l'ouest de la
+caverne.
+
+-- Il n'y a personne sur les berges?...
+
+-- Personne.
+
+-- C'est au mieux, monsieur Hart. Nous allons rester à fleur
+d'eau. Puis, lorsque le _Sword_, sur votre indication, sera devant
+la paroi, il se laissera couler...»
+
+C'était le meilleur parti à prendre, et le pilote mit le _Sword
+_dans l'axe même du tunnel, après l'avoir éloigné de la berge dont
+il l'avait trop rapproché. La barre fut redressée légèrement, et,
+poussé par son hélice, l'appareil se mit en bonne direction.
+
+Lorsque nous n'étions plus qu'à une dizaine de mètres, je
+commandai de stopper. Dès que le courant fut interrompu, le _Sword
+_s'arrêta, ouvrit ses prises d'eau, remplit ses réservoirs,
+s'enfonça avec lenteur.
+
+Alors le fanal du périscope fut remis en activité, et, désignant
+dans la partie sombre de la paroi une sorte de cercle noir qui ne
+réfléchissait pas les rayons du fanal:
+
+«Là... là... le tunnel!» m'écriai-je.
+
+N'était-ce pas la porte par laquelle j'allais m'échapper de cette
+prison?... N'était-ce pas la liberté qui m'attendait au large?...
+
+Le _Sword_ se mut en douceur vers l'orifice...
+
+Ah!... l'horrible malchance, et comment avais-je pu résister à ce
+coup?... Comment mon coeur ne s'était-il pas brisé?...
+
+Une vague lueur apparaissait à travers les profondeurs du tunnel,
+moins de vingt mètres en avant. Cette lumière, qui s'avançait sur
+nous, ne pouvait être que la lumière projetée par le look-out du
+bateau sous-marin de Ker Karraje.
+
+«Le tug!... ai-je crié. Lieutenant... voici le tug qui rentre à
+Back-Cup!...
+
+-- Machine arrière!» ordonna le lieutenant Davon. Et le _Sword_
+recula au moment où il allait s'engager à travers le tunnel. Peut-
+être une chance nous restait-elle d'échapper, car d'une main
+rapide, le lieutenant avait éteint notre fanal, et il était
+possible que ni le capitaine Spade ni aucun de ses compagnons
+n'eussent aperçu le _Sword_... Peut-être, en s'écartant,
+livrerait-il passage au tug... Peut-être sa masse obscure se
+confondrait-elle avec les basses couches du lagon... Peut-être le
+tug passerait-il sans le voir?... Lorsqu'il aurait regagné son
+poste de mouillage, le _Sword_ se remettrait en direction... et
+donnerait dans l'orifice...
+
+L'hélice du _Sword_ tournant à contre, nous avons rebroussé vers
+la berge du côté sud... Encore quelques instants et le _Sword_
+n'aurait plus qu'à stopper...
+
+Non!... Le capitaine Spade avait reconnu la présence d'un bateau
+sous-marin, prêt à s'engager à travers le tunnel, et il se
+disposait à le poursuivre sous les eaux du lagon... Que pourrait
+cette frêle embarcation lorsqu'elle serait attaquée par le
+puissant appareil de Ker Karraje?...
+
+Le lieutenant Davon me dit alors:
+
+«Retournez dans le compartiment où se trouve Thomas Roch, monsieur
+Hart... Fermez la porte, tandis que je vais fermer celle du
+compartiment de l'arrière... Si nous sommes abordés, il est
+possible que, grâce à ses cloisons, le _Sword_ se soutienne entre
+deux eaux...»
+
+Après avoir serré la main du lieutenant, dont le sang-froid ne se
+démentait pas devant ce danger, je regagnai l'avant, près de
+Thomas Roch... Je refermai la porte et j'attendis dans une
+obscurité complète.
+
+Alors j'eus le sentiment ou plutôt l'impression des manoeuvres que
+faisait le _Sword _pour échapper au tug, ses portées, ses
+girations, ses plongées. Tantôt il évoluait brusquement, afin
+d'éviter un choc; tantôt il remontait à la surface, ou
+s'immergeait jusqu'aux extrêmes profondeurs du lagon. S'imagine-t-
+on cette lutte des deux appareils sous ces eaux troublées,
+évoluant comme deux monstres marins d'inégale puissance?
+
+Quelques minutes s'écoulèrent... Je me demandais si la poursuite
+n'était pas suspendue, si le _Sword_ n'avait pas enfin pu
+s'élancer à travers le tunnel...
+
+Une collision se produisit... Il ne sembla pas que ce choc eût été
+très violent... Mais je ne pus me faire illusion, -- c'était bien
+le _Sword _qui venait d'être abordé par sa hanche de tribord...
+Peut-être, cependant, sa coque de tôle avait-elle résisté?... Et
+même, dans le cas contraire, peut-être l'eau n'avait-elle envahi
+qu'un des compartiments?...
+
+Presque aussitôt, un second choc repoussa le _Sword_, avec une
+extrême violence, cette fois. Il fut comme soulevé par l'éperon du
+tug, contre lequel il se scia, pour ainsi dire, en se rabattant.
+Puis, je sentis qu'il se redressait, l'avant en haut, et qu'il
+coulait à pic sous la surcharge d'eau dont s'était rempli le
+compartiment de l'arrière...
+
+Brusquement, sans avoir pu nous retenir aux parois, Thomas Roch et
+moi, nous fûmes culbutés l'un sur l'autre... Enfin, après un
+dernier heurt qui provoqua un bruit de tôle déchirées, le _Sword_
+ragua le fond et devint immobile...
+
+À partir de ce moment, que s'était-il passé?... Je ne savais,
+ayant perdu connaissance.
+
+Depuis, je viens d'apprendre que des heures, -- de longues heures,
+-- s'étaient écoulées. Tout ce qui me revient à la mémoire, c'est
+que ma dernière pensée avait été:
+
+«Si je meurs, du moins Thomas Roch et son secret meurent avec
+moi... et les pirates de Back-Cup n'échapperont pas au châtiment
+de leurs crimes!»
+
+XV
+Attente
+
+
+Aussitôt mes sens repris, j'observe que je suis étendu sur le
+cadre de ma cellule, où, parait-il, je repose depuis trente
+heures.
+
+Je ne suis pas seul. L'ingénieur Serkö est près de moi. Il m'a
+fait donner tous les soins nécessaires, il m'a soigné lui-même, --
+non comme un ami, je pense, mais comme l'homme dont on attend
+d'indispensables explications, quitte à se débarrasser de lui, si
+l'intérêt commun l'exige.
+
+Assez faible encore, je serais incapable de faire un pas. Peu s'en
+est fallu que j'aie été asphyxié au fond de cet étroit
+compartiment du _Sword_, tandis qu'il gisait sous les eaux du
+lagon. Suis-je en état de répondre aux questions que l'ingénieur
+Serkö brûle de m'adresser relativement à cette aventure?... Oui...
+mais je me tiendrai sur une extrême réserve.
+
+Et, tout d'abord, je me demande où sont le lieutenant Davon et
+l'équipage du _Sword_. Ces courageux Anglais ont-ils péri dans la
+collision?... Sont-ils sains et saufs, ainsi que nous le sommes, -
+- car je suppose que Thomas Roch a survécu comme moi, après le
+double choc du tug et du _Sword?_...
+
+La première question de l'ingénieur Serkö est celle-ci:
+
+«Expliquez-moi ce qui s'est passé, monsieur Hart?» Au lieu de
+répondre, l'idée me vient d'interroger.
+
+«Et Thomas Roch?... ai-je demandé.
+
+-- En bonne santé, monsieur Hart... Que s'est-il passé?... répète-
+t-il d'un ton impérieux.
+
+-- Avant tout, apprenez-moi, ai-je dit, ce que sont devenus... les
+autres?...
+
+-- Quels autres?... réplique l'ingénieur Serkö, dont l'oeil
+commence à me lancer de mauvais regards.
+
+-- Ces hommes qui se sont jetés sur moi et sur Thomas Roch, ces
+hommes qui nous ont bâillonnés... emportés... enfermés... où?...
+je ne le sais même pas!»
+
+Toute réflexion faite, le mieux est de soutenir que j'ai été
+surpris, ce soir-là, par une agression brusque, pendant laquelle
+je n'ai eu le temps ni de me reconnaître ni de reconnaître les
+auteurs de cette agression.
+
+«Ces hommes, répond l'ingénieur Serkö, vous saurez de quelle
+manière l'affaire a fini pour eux... Auparavant, dites-moi comment
+les choses se sont passées...»
+
+Et, à l'intonation menaçante que prend sa voix en répétant cette
+question formulée pour la troisième fois, je comprends de quels
+soupçons je suis l'objet. Et, cependant, pour être en mesure de
+m'accuser de relations avec le dehors, il faudrait que le tonnelet
+contenant ma notice fût tombé entre les mains de Ker Karraje... Or
+cela n'est pas, puisque ce tonnelet a été recueilli par les
+autorités des Bermudes... Une telle accusation à mon égard ne
+reposerait sur rien de sérieux.
+
+Aussi me suis-je borné à raconter que, la veille, vers huit heures
+du soir, je me promenais sur la berge, après avoir vu Thomas Roch
+se diriger du côté de son laboratoire, lorsque trois hommes m'ont
+saisi par-derrière... Un bâillon sur la bouche et les yeux bandés,
+je me suis senti entraîné, puis descendu dans une sorte de trou
+avec une autre personne que j'ai cru reconnaître à ses
+gémissements pour mon ancien pensionnaire... J'eus la pensée que
+nous étions à bord d'un appareil flottant... et, tout
+naturellement, que ce devait être à bord du tug qui était de
+retour?... Puis il m'a semblé que cet appareil s'enfonçait sous
+les eaux... Alors un choc m'a renversé au fond de ce trou, l'air a
+bientôt manqué... et, finalement, j'ai perdu connaissance... Je ne
+savais rien de plus...
+
+L'ingénieur Serkö m'écoute avec une profonde attention, l'oeil
+dur, le front plissé, et, cependant, rien ne l'autorise à croire
+que je ne lui aie pas dit la vérité.
+
+«Vous prétendez que trois hommes se sont jetés sur vous?... me
+demande-t-il.
+
+-- Oui... et j'ai cru que c'étaient de vos gens... Je ne les avais
+pas vus s'approcher... Qui sont-ils?
+
+-- Des étrangers que vous avez dû reconnaître à leur langage?...
+
+-- Ils n'ont pas parlé.
+
+-- Vous ne soupçonnez pas de quelle nationalité?...
+
+-- Aucunement.
+
+-- Vous ignorez quelles étaient leurs intentions en pénétrant à
+l'intérieur de la caverne?...
+
+-- Je l'ignore.
+
+-- Et quelle est votre idée là-dessus?...
+
+-- Mon idée, monsieur Serkö?... Je vous le répète, j'ai cru que
+deux ou trois de vos pirates étaient chargés de me jeter dans le
+lagon par ordre du comte d'Artigas... qu'ils allaient en faire
+autant de Thomas Roch... que, possesseurs de tous ses secrets, --
+ainsi que vous me l'avez affirmé, -- vous n'aviez plus qu'à vous
+débarrasser de lui comme de moi...
+
+-- Vraiment, monsieur Hart, cette pensée a pu naître dans votre
+cerveau... répond l'ingénieur Serkö, sans reprendre néanmoins son
+ton d'habituelle raillerie.
+
+-- Oui... mais elle n'a pas persisté, lorsque, m'étant débarrassé
+de mon bandeau, j'ai pu voir qu'on m'avait descendu dans un des
+compartiments du tug.
+
+-- Ce n'était pas le tug, c'était un bateau du même genre qui
+s'est introduit par le tunnel...
+
+-- Un bateau sous-marin?... me suis-je écrié.
+
+-- Oui... et monté par des hommes chargés de vous enlever avec
+Thomas Roch...
+
+-- Nous enlever?... dis-je, en continuant de feindre la surprise.
+
+-- Et, ajouta l'ingénieur Serkö, je vous demande ce que vous
+pensez de cette affaire...
+
+-- Ce que j'en pense?... Mais elle ne me paraît comporter qu'une
+seule explication plausible. Si le secret de votre retraite n'a
+pas été trahi, -- et je ne sais comment une trahison aurait pu se
+produire ni quelle imprudence vous et les vôtres auriez pu
+commettre, -- mon avis est que ce bateau sous-marin, en cours
+d'expériences sur ces parages, a découvert par hasard l'orifice du
+tunnel... qu'après s'y être engagé, il a remonté à la surface du
+lagon... que son équipage, très surpris de se trouver à
+l'intérieur d'une caverne habitée s'est emparé des premiers
+habitants qu'il a rencontrés... Thomas Roch... moi... d'autres
+peut-être... car enfin j'ignore...»
+
+L'ingénieur Serkö est redevenu très sérieux. Sent-il l'inanité de
+l'hypothèse que j'essaie de lui suggérer?... Croit-il que j'en
+sais plus que je ne veux dire?... Quoi qu'il en soit, il semble
+accepter ma réponse, et il ajoute:
+
+«En effet, monsieur Hart, les choses ont dû se passer de cette
+façon, et lorsque le bateau étranger a voulu s'engager à travers
+le tunnel, au moment où le tug en sortait, il y a eu collision...
+une collision dont il a été la victime... Mais nous ne sommes
+point gens à laisser périr nos semblables... D'ailleurs, votre
+disparition et celle de Thomas Roch avaient été presque aussitôt
+constatées... Il fallait à tout prix sauver deux existences si
+précieuses... On s'est mis à la besogne... Nous avons d'habiles
+scaphandriers parmi nos hommes. Ils sont descendus dans les
+profondeurs du lagon... ils ont passé des amarres sous la coque du
+_Sword_...
+
+-- Le _Sword?_... ai-je observé.
+
+-- C'est le nom que nous avons lu sur l'avant de ce bateau, quand
+il fut ramené à la surface... Quelle satisfaction, lorsque nous
+vous avons retrouvé, -- sans connaissance, il est vrai, -- mais
+respirant encore, et quel bonheur d'avoir pu vous rappeler à la
+vie!... Par malheur, à l'égard de l'officier qui commandait le
+_Sword_ et de son équipage, nos soins ont été inutiles... Le choc
+avait crevé les compartiments du milieu et de l'arrière qu'ils
+occupaient, et ils ont payé de leur existence cette mauvaise
+chance... due au seul hasard, comme vous dites... d'avoir envahi
+notre mystérieuse retraite.»
+
+En apprenant la mort du lieutenant Davon et de ses compagnons, mon
+coeur s'est serré affreusement. Mais, pour rester fidèle à mon
+rôle, comme c'étaient des gens que je ne connaissais pas... que
+j'étais censé ne pas connaître... il a fallu me contenir...
+L'essentiel, en effet, est de ne donner aucun motif de soupçonner
+une connivence entre l'officier du _Sword_ et moi... Qui sait, en
+somme, si l'ingénieur Serkö attribue cette arrivée du _Sword _au
+«seul hasard», s'il n'a pas ses raisons pour admettre,
+provisoirement du moins, l'explication que j'ai imaginée?...
+
+En fin de compte, cette inespérée occasion de recouvrer ma liberté
+est perdue... Se représentera-t-elle?... Dans tous les cas, on
+sait à quoi s'en tenir sur le pirate Ker Karraje, puisque ma
+notice est parvenue entre les mains des autorités anglaises de
+l'archipel... Le _Sword_ ne reparaissant pas aux Bermudes, nul
+doute que de nouveaux efforts soient tentés contre l'îlot de Back-
+Cup, où, sans cette malencontreuse coïncidence, -- la rentrée du
+tug au moment de la sortie du _Sword_, -- je ne serais plus
+prisonnier à cette heure!
+
+J'ai repris mon existence habituelle, et, n'ayant inspiré aucune
+défiance, je suis toujours libre d'aller et de venir à l'intérieur
+de la caverne.
+
+Il est constant que cette dernière aventure n'a eu aucune fâcheuse
+conséquence pour Thomas Roch. Des soins intelligents l'ont sauvé
+comme ils m'ont sauvé moi-même. En toute plénitude de ses facultés
+intellectuelles, il s'est remis au travail et passe des journées
+entières dans son laboratoire.
+
+Quant à l'_Ebba_, elle a rapporté de son dernier voyage des
+ballots, des caisses, quantité d'objets de provenances diverses,
+et j'en conclus que plusieurs bâtiments ont été pillés au cours de
+cette dernière campagne de piraterie.
+
+Cependant, le travail est poursuivi avec activité en ce qui
+concerne l'établissement des chevalets. Le nombre des engins
+s'élève à une cinquantaine. Si Ker Karraje et l'ingénieur Serkö se
+voyaient dans l'obligation de défendre Back-Cup, trois ou quatre
+suffiraient à garantir l'îlot de toute approche, étant donné
+qu'ils couvriraient une zone sur laquelle aucun navire ne pourrait
+entrer sans être anéanti. Et, j'y songe, n'est-il pas probable
+qu'ils vont mettre Back-Cup en état de défense, après avoir
+raisonné de la façon suivante:
+
+«Si l'apparition du _Sword_ dans les eaux du lagon n'a été que
+l'effet du hasard, rien n'est changé à notre situation, et nulle
+puissance, pas même l'Angleterre, n'aura la pensée d'aller
+rechercher le _Sword_ sous la carapace de l'îlot. Si, au
+contraire, par suite d'une incompréhensible révélation, on a
+appris que Back-Cup est devenu la retraite de Ker Karraje, si
+l'expédition du _Sword_ a été une première tentative faite contre
+l'îlot, on doit s'attendre à une seconde dans des conditions
+différentes, soit une attaque à distance, soit une tentative de
+débarquement. Donc, avant que nous ayons pu quitter Back-Cup et
+emporter nos richesses, il faut employer le Fulgurateur Roch pour
+la défensive.»
+
+À mon sens, ce raisonnement a dû même être poussé plus loin, et
+ces malfaiteurs se seront dit:
+
+«Y a-t-il connexité entre cette révélation, de quelque façon
+qu'elle ait eu lieu, et le double enlèvement de Healthful-
+House?... Sait-on que Thomas Roch et son gardien sont enfermés à
+Back-Cup?... Sait-on que c'est au profit du pirate Ker Karraje que
+cet enlèvement a été effectué?... Américains, Anglais, Français,
+Allemands, Russes, ont-ils lieu de craindre que toute attaque de
+vive force contre l'îlot ne soit condamnée à l'insuccès?...»
+
+Pourtant, à supposer que tout cela soit connu, si grands même que
+soient les dangers, Ker Karraje a dû comprendre que l'on ne
+reculerait pas. Un intérêt de premier ordre, un devoir de salut
+public et d'humanité, exigent l'anéantissement de son repaire.
+Après avoir écumé autrefois les mers de l'Ouest-Pacifique, le
+pirate et ses complices infestent maintenant les parages de
+l'Ouest-Atlantique... Il faut les détruire à n'importe quel prix!
+
+Dans tous les cas, et rien qu'à tenir compte de cette dernière
+hypothèse, une surveillance constante s'impose à ceux qui habitent
+la caverne de Back-Cup. Aussi, à partir de ce jour, est-elle
+organisée dans les conditions les plus sévères. Grâce au couloir,
+et sans qu'il soit besoin de franchir le tunnel, les pirates ne
+cessent de veiller au-dehors. Cachés entre les basses roches du
+littoral, ils observent nuit et jour les divers points de
+l'horizon, se relevant matin et soir par escouades de douze
+hommes. Toute apparition de navire au large, toute approche
+d'embarcation quelconque seraient immédiatement relevées.
+
+Rien de nouveau pendant les journées suivantes, qui se succèdent
+avec une désespérante monotonie. En réalité, on sent que Back-Cup
+ne jouit plus de sa sécurité d'autrefois. Il y règne comme une
+vague et décourageante inquiétude. À chaque instant, on craint
+d'entendre ce cri: Alerte! alerte! jeté par les veilleurs du
+littoral. La situation n'est plus ce qu'elle était avant l'arrivée
+du _Sword_. Brave lieutenant Davon, brave équipage, que
+l'Angleterre, que les États civilisés n'oublient jamais que vous
+avez sacrifié votre vie pour la cause de l'humanité!
+
+Il est évident que, maintenant, et quelque puissants que soient
+leurs moyens de défense, plus encore que ne le serait un barrage
+torpédique, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade
+sont en proie à des troubles qu'ils essaient vainement de
+dissimuler. Aussi ont-ils de fréquents conciliabules. Peut-être
+agitent-ils la question d'abandonner Back-Cup en emportant leurs
+richesses, car si cette retraite est connue, on saura bien la
+réduire, ne fût-ce que par la famine.
+
+J'ignore ce qu'il y a de vrai à cet égard, mais l'essentiel est
+qu'on ne me soupçonne pas d'avoir lancé à travers le tunnel ce
+tonnelet si providentiellement recueilli aux Bermudes. Jamais, --
+je le constate, -- l'ingénieur Serkö ne m'a fait d'allusion à cet
+égard. Non! Je ne suis ni suspecté, ni suspect. S'il en était
+autrement, je connais assez le caractère du comte d'Artigas pour
+savoir qu'il m'aurait déjà envoyé rejoindre dans l'abîme le
+lieutenant Davon et l'équipage du _Sword_.
+
+Ces parages sont désormais visités journellement par les grandes
+tempêtes hivernales. D'effroyables rafales hurlent à la cime de
+l'îlot.
+
+Les tourbillons d'air, qui se propagent à travers la forêt des
+piliers, produisent de superbes sonorités, comme si cette caverne
+formait la caisse d'harmonie d'un gigantesque instrument. Et ces
+mugissements sont tels, par instants, qu'ils couvriraient les
+détonations d'une artillerie d'escadre. Nombre d'oiseaux marins,
+fuyant la tourmente, pénètrent à l'intérieur et, durant les rares
+accalmies, nous assourdissent de leurs cris aigus.
+
+Il est à présumer que, par de si mauvais temps, la goélette ne
+pourrait tenir la mer. Il n'en est pas question, d'ailleurs,
+puisque l'approvisionnement de Back-Cup est assuré pour toute la
+saison. J'imagine aussi que le comte d'Artigas sera dorénavant
+moins empressé d'aller promener son _Ebba_ le long du littoral
+américain, où il y risquerait d'être reçu non plus avec les égards
+dus à un riche yachtman, mais avec l'accueil que mérite le pirate
+Ker Karraje!
+
+Toutefois, j'y songe, si l'apparition du _Sword_ a été le début
+d'une campagne contre l'îlot dénoncé à la vindicte publique, une
+question se pose, -- question de la dernière gravité pour l'avenir
+de Back-Cup.
+
+Aussi, un jour, -- très prudemment, ne voulant exciter aucun
+soupçon, -- je me hasarde à tâter l'ingénieur Serkö sur ce sujet.
+
+Nous étions dans le voisinage du laboratoire de Thomas Roch. La
+conversation durait depuis quelques minutes, lorsque l'ingénieur
+Serkö revint à me parler de cette extraordinaire apparition d'un
+bateau sous-marin de nationalité anglaise dans les eaux du lagon.
+Cette fois, il me parut incliner à croire qu'il y avait peut-être
+eu là une tentative faite contre la bande de Ker Karraje.
+
+«Ce n'est pas mon avis, ai-je répondu, afin d'arriver à la
+question que je voulais lui poser.
+
+-- Et pourquoi?... me demanda-t-il.
+
+-- Parce que si votre retraite était connue, un nouvel effort
+aurait été tenté déjà, sinon pour pénétrer dans la caverne, du
+moins pour détruire Back-Cup.
+
+-- Le détruire!... s'écrie l'ingénieur Serkö, le détruire!... Ce
+serait au moins très dangereux avec les moyens de défense dont
+nous disposons maintenant!...
+
+-- Cela, on l'ignore, monsieur Serkö. On ne sait ni dans l'ancien
+ni dans le nouveau continent que l'enlèvement de Healthful-House a
+été effectué à votre profit... que vous êtes parvenu à traiter de
+son invention avec Thomas Roch...»
+
+L'ingénieur Serkö ne répond rien à cette observation, qui,
+d'ailleurs, est sans réplique.
+
+Je continue en disant:
+
+«Donc, une escadre, envoyée par les puissances maritimes qui ont
+intérêt à l'anéantissement de cet îlot, n'hésiterait pas à s'en
+approcher... à l'accabler de ses projectiles... Or, puisque cela
+ne s'est pas encore fait, c'est que cela ne doit pas se faire,
+c'est qu'on ne sait rien de ce qui concerne Ker Karraje... Et,
+vous voudrez bien en convenir, c'est l'hypothèse la plus heureuse
+pour vous...
+
+-- Soit, répond l'ingénieur Serkö, mais ce qui est... est. Qu'on
+le sache ou non, si des navires de guerre s'approchent à quatre ou
+cinq milles de l'îlot, ils seront coulés avant d'avoir pu faire
+usage de leurs pièces!
+
+-- Soit, dis-je à mon tour, et après?...
+
+-- Après?... La probabilité est que d'autres n'oseront plus s'y
+risquer...
+
+-- Soit, toujours! Mais ces navires vous investiront en dehors de
+la zone dangereuse, et, d'autre part, l'_Ebba_ ne pourra plus se
+rendre dans les ports qu'elle fréquentait autrefois avec le comte
+d'Artigas!... Dès lors, comment parviendrez-vous à assurer le
+ravitaillement de l'îlot!»
+
+L'ingénieur Serkö garde le silence.
+
+Cette question qui a dû déjà le préoccuper, il est incontestable
+qu'il n'a pu la résoudre... Et je pense bien que les pirates
+songent à abandonner Back-Cup...
+
+Cependant, ne voulant point se laisser, par mes observations,
+mettre au pied du mur:
+
+«Il nous restera toujours le tug, dit-il, et ce que l'_Ebba_ ne
+pourrait plus faire, il le ferait...
+
+-- Le tug!... me suis-je écrié. Si l'on connaît les secrets de Ker
+Karraje, serait-il admissible qu'on ne connût pas aussi
+l'existence du bateau sous-marin du comte d'Artigas?...»
+
+L'ingénieur Serkö me jette un regard soupçonneux. «Monsieur Simon
+Hart, dit-il, vous me paraissez pousser un peu loin vos
+déductions...
+
+-- Moi, monsieur Serkö?...
+
+-- Oui... et je trouve que vous parlez de tout cela en homme qui
+en saurait plus long qu'il ne convient!»
+
+Cette remarque me coupe net. Il est évident que mon argumentation
+risque de donner à penser que j'ai pu être pour une part dans ces
+derniers événements. Les yeux de l'ingénieur Serkö sont
+implacablement dardés sur moi, ils me percent le crâne, ils me
+fouillent le cerveau...
+
+Toutefois, je ne perds rien de mon sang-froid, et, d'un ton
+tranquille, je réponds:
+
+«Monsieur Serkö, par métier comme par goût, je suis habitué à
+raisonner sur toutes choses. C'est pourquoi je vous ai communiqué
+le résultat de mon raisonnement, dont vous tiendrez ou ne tiendrez
+pas compte, à votre convenance.»
+
+Là-dessus, nous nous séparons. Mais, faute d'avoir gardé une
+suffisante réserve, peut-être ai-je inspiré des soupçons contre
+lesquels il ne me sera pas aisé de réagir...
+
+De cet entretien, en somme, je garde ce précieux renseignement:
+c'est que la zone que le Fulgurateur Roch interdit aux bâtiments
+est établie entre quatre et cinq milles... Peut-être à la
+prochaine marée d'équinoxe... une notice dans un second
+tonnelet?... Il est vrai, que de longs mois à attendre avant que
+l'orifice du tunnel découvre à mer basse!... Et puis, cette
+nouvelle notice arriverait-elle à bon port comme la première?...
+
+Le mauvais temps continue, et les rafales sont plus effroyables
+que jamais, -- ce qui est habituel à la période hivernale des
+Bermudes. Est-ce donc l'état de la mer qui retarde une autre
+campagne contre Back-Cup?... Le lieutenant Davon m'avait pourtant
+affirmé que, si son expédition échouait, si on ne voyait pas
+revenir le _Sword_ à Saint-Georges, la tentative serait reprise
+dans des conditions différentes, afin d'en finir avec ce repaire
+de bandits... Il faut bien que l'oeuvre de justice s'accomplisse
+tôt ou tard et amène la destruction complète de Back-Cup... dussé-
+je ne pas survivre à cette destruction!...
+
+Ah! que ne puis-je aller respirer, ne fût-ce qu'un instant, l'air
+vivifiant du dehors!... Que ne m'est-il permis de jeter un regard
+au lointain horizon des Bermudes!... Toute ma vie se concentre sur
+ce désir, -- franchir le couloir, atteindre le littoral, me cacher
+entre les roches... Et qui sait si je ne serais pas le premier à
+apercevoir les fumées d'une escadre faisant route vers l'îlot?...
+
+Par malheur, ce projet est irréalisable, puisque des hommes de
+garde sont postés, jour et nuit, aux deux extrémités du couloir.
+Personne ne peut y pénétrer sans l'autorisation de l'ingénieur
+Serkö. À l'essayer, je me verrais menacé de perdre la liberté de
+circuler à l'intérieur de la caverne -- et même de pis...
+
+En effet, depuis notre dernière conversation, il me semble que
+l'ingénieur Serkö a changé d'allure vis-à-vis de moi. Son regard,
+jusque-là railleur, est devenu défiant, soupçonneux, inquisiteur,
+aussi dur que celui de Ker Karraje!
+
+-- _17 novembre_. -- Aujourd'hui, dans l'après-midi, une vive
+agitation s'est produite à Bee-Hive. On se précipite hors des
+cellules... Des cris éclatent de toutes parts.
+
+Je me jette à bas de mon cadre, je sors en toute hâte. Les pirates
+courent du côté du couloir, à l'entrée duquel se trouvent Ker
+Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade, le maître
+d'équipage Effrondat, le mécanicien Gibson, le Malais au service
+du comte d'Artigas. Ce qui provoque ce tumulte, je ne tarde pas à
+l'apprendre, car les veilleurs viennent de rentrer en jetant le
+cri d'alarme. Plusieurs navires sont signalés vers le nord-ouest,
+-- des bâtiments de guerre, qui marchent à toute vapeur dans la
+direction de Back-Cup.
+
+XVI
+Encore quelques heures
+
+
+Quel effet produit sur moi cette nouvelle, et de quelle indicible
+émotion toute mon âme est saisie!... Le dénouement de cette
+situation approche, je le sens... Puisse-t-il être tel que le
+réclament la civilisation et l'humanité!
+
+Jusqu'à présent, j'ai rédigé mes notes jour par jour. Désormais,
+il importe que je les tienne au courant heure par heure, minute
+par minute. Qui sait si le dernier secret de Thomas Roch ne va pas
+m'être révélé, si je n'aurai pas eu le temps de l'y consigner?...
+Si je péris pendant l'attaque, Dieu veuille qu'on retrouve sur mon
+cadavre le récit des cinq mois que j'ai passés dans la caverne de
+Back-Cup!
+
+Tout d'abord, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade
+et plusieurs autres de leurs compagnons sont allés prendre leur
+poste sur la base extérieure de l'îlot. Que ne donnerais-je pas
+pour qu'il me fût possible de les suivre, de me blottir entre les
+roches, d'observer les navires signalés au large...
+
+Une heure plus tard, tous reviennent à Bee-Hive, après avoir
+laissé une vingtaine d'hommes en surveillance. Comme, à cette
+époque, les jours sont déjà de très courte durée, il n'y a rien à
+craindre avant le lendemain. Du moment qu'il ne s'agit pas d'un
+débarquement, et dans l'état de défense où les assaillants doivent
+supposer Back-Cup, il est inadmissible qu'ils puissent songer à
+une attaque de nuit.
+
+Jusqu'au soir, on a travaillé à disposer les chevalets sur divers
+points du littoral. Il y en a six, qui ont été transportés par le
+couloir aux places choisies d'avance.
+
+Cela fait, l'ingénieur Serkö rejoint Thomas Roch dans son
+laboratoire. Veut-il donc l'instruire de ce qui se passe... lui
+apprendre qu'une escadre est en vue de Back-Cup... lui dire que
+son Fulgurateur va servir à la défense de l'îlot?...
+
+Ce qui est certain, c'est qu'une cinquantaine d'engins, chargés
+chacun de plusieurs kilogrammes de l'explosif et de la matière
+fusante qui leur assure une trajectoire supérieure à celle de tout
+autre projectile, sont prêts à faire leur oeuvre de destruction.
+
+Quant au liquide du déflagrateur, Thomas Roch en a fabriqué un
+certain nombre d'étuis, et, -- je ne le sais que trop, -- il ne
+refusera pas son concours aux pirates de Ker Karraje! Pendant ces
+préparatifs, la nuit est venue. Une demi-obscurité règne au-dedans
+de la caverne, car on n'a allumé que les lampes de Bee-Hive. Je
+regagne ma cellule, ayant intérêt à me montrer le moins possible.
+Les soupçons que j'ai pu inspirer à l'ingénieur Serkö ne se
+raviveront-ils pas à cette heure où l'escadre s'approche de Back-
+Cup?... Mais les navires aperçus conserveront-ils cette
+direction?... Ne vont-ils pas passer au large des Bermudes et
+disparaître à l'horizon?... Un instant, ce doute s'est présenté à
+mon esprit... Non... non!... Et, d'ailleurs, d'après les
+relèvements du capitaine Spade, -- je viens de l'entendre dire à
+lui-même, -- il est certain que les bâtiments sont restés en vue
+de l'îlot.
+
+À quelle nation appartiennent-ils?... Les Anglais, désireux de
+venger la destruction du _Sword_, ont-ils pris seuls la charge de
+cette expédition?... Des croiseurs d'autres nations ne se sont-ils
+pas joints à eux?... Je ne sais rien... il m'est impossible de
+rien savoir!... Eh! qu'importe?... Ce qu'il faut, c'est que cet
+antre soit détruit, dussé-je être écrasé sous ses ruines, dussé-je
+périr comme l'héroïque lieutenant Davon et son brave équipage!
+
+Les préparatifs de défense se continuent avec sang-froid et
+méthode, sous la surveillance de l'ingénieur Serkö. Il est visible
+que ces pirates se croient assurés d'anéantir les assaillants dès
+qu'ils s'engageront sur la zone dangereuse. Leur confiance dans le
+Fulgurateur Roch est absolue. Tout à cette pensée féroce que ces
+navires ne peuvent rien contre eux, ils ne songent ni aux
+difficultés ni aux menaces de l'avenir!...
+
+À ce que je suppose, les chevalets ont dû être établis sur la
+partie nord-ouest du littoral, les augets orientés pour envoyer
+les engins dans les directions du nord, de l'ouest et du sud.
+Quant à l'est de l'îlot, on le sait, il est défendu par les récifs
+qui se prolongent du côté des premières Bermudes.
+
+Vers neuf heures, je me hasarde à sortir de ma cellule. On ne fera
+point attention à moi et peut-être passerai-je inaperçu au milieu
+de l'obscurité. Ah! si je parvenais à m'introduire dans le
+couloir, à gagner le littoral, à me cacher derrière quelque
+roche!... Être là au lever du jour!... Et pourquoi n'y réussirais-
+je pas, maintenant que Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le
+capitaine Spade, les pirates ont pris leur poste au-dehors?...
+
+En ce moment, les berges du lagon sont désertes, mais l'entrée du
+couloir est gardée par le Malais du comte d'Artigas. Je sors,
+cependant, et, sans idée arrêtée, je m'achemine vers le
+laboratoire de Thomas Roch. Mes pensées sont concentrées sur mon
+compatriote!... En y réfléchissant, je suis porté à croire qu'il
+ignore la présence d'une escadre dans les eaux de Back-Cup. Ce ne
+sera qu'au dernier instant, sans doute, que l'ingénieur Serkö le
+mettra brusquement en face de sa vengeance à accomplir!...
+
+Alors cette idée me vient tout à coup de mettre, moi, Thomas Roch
+en face de la responsabilité de ses actes, de lui révéler, à cette
+heure suprême, quels sont ces hommes qui veulent le faire
+concourir à leurs criminels projets...
+
+Oui... je le tenterai, et, au fond de cette âme révoltée contre
+l'injustice humaine, puissé-je faire vibrer un reste de
+patriotisme!
+
+Thomas Roch est enfermé dans son laboratoire. Il y doit être seul,
+car jamais personne n'y a été admis tandis qu'il préparait les
+substances du déflagrateur...
+
+Je me dirige de ce côté et, en passant près de la berge du lagon,
+je constate que le tug est toujours mouillé le long de la petite
+jetée.
+
+Arrivé en cet endroit, je crois prudent de me glisser entre les
+premières rangées de piliers, de manière à gagner le laboratoire
+latéralement, -- ce qui me permettra de voir si personne n'est
+avec Thomas Roch.
+
+Dès que je me suis enfoncé sous ces sombres arceaux, une vive
+lumière m'apparaît, qui pointe sur l'autre rive du lagon.
+
+Cette lumière s'échappe de l'ampoule du laboratoire, et elle
+projette ses rayons à travers une étroite fenêtre de la devanture.
+
+Sauf à cette place, la berge méridionale est obscure tandis que, à
+l'opposé, Bee-Hive est en partie éclairée jusqu'à la paroi du
+nord. À l'ouverture supérieure de la voûte, au-dessus de l'obscur
+lagon, brillent quelques scintillantes étoiles. Le ciel est pur,
+la tempête s'est apaisée, le tourbillon des bourrasques ne pénètre
+plus à l'intérieur de Back-Cup.
+
+Arrivé près du laboratoire, je rampe le long de la paroi et, après
+m'être haussé jusqu'à la vitre, j'aperçois Thomas Roch...
+
+Il est seul. Sa tête, vivement illuminée, se présente de trois
+quarts. Si ses traits sont tirés, si le pli de son front est plus
+accusé, du moins sa physionomie dénote une tranquillité parfaite,
+une pleine possession de lui-même. Non! ce n'est plus le
+pensionnaire du pavillon 17, le fou de Healthful-House, et je me
+demande s'il n'est pas radicalement guéri, s'il n'y a plus à
+redouter que sa raison sombre dans une dernière crise?...
+
+Thomas Roch vient de poser sur un établi deux étuis de verre, et
+il en tient un troisième à la main. En l'exposant à la lumière de
+l'ampoule, il observe la limpidité du liquide que cet étui
+renferme. J'ai un instant l'envie de me précipiter dans le
+laboratoire, de saisir ces tubes, de les briser... Mais Thomas
+Roch n'aurait-il pas le temps d'en fabriquer d'autres?... Mieux
+vaut m'en tenir à mon premier projet.
+
+Je pousse la porte, j'entre, et je dis:
+
+«Thomas Roch?...»
+
+Il ne m'a pas vu, il ne m'a pas entendu.
+
+«Thomas Roch?...» répétai-je. Il relève la tête, se retourne, me
+regarde... «Ah! c'est vous, Simon Hart!» répond-il d'un ton calme,
+-- indifférent même. Il connaît mon nom. L'ingénieur Serkö a voulu
+lui apprendre que c'était, non le gardien Gaydon, mais Simon Hart,
+qui le surveillait à Healthful-House. «Vous savez?... dis-je.
+
+-- Comme je sais dans quel but vous avez rempli près de moi ces
+fonctions... Oui! vous aviez l'espoir de surprendre un secret
+qu'on n'avait pas voulu m'acheter à son prix!»
+
+Thomas Roch n'ignore rien, et peut-être est-il préférable que cela
+soit, eu égard à ce que je veux lui dire.
+
+«Eh bien! vous n'avez pas réussi, Simon Hart, et, en ce qui
+concerne ceci, ajoute-t-il, tandis qu'il agite le tube de verre,
+personne n'a réussi encore... ni ne réussira!»
+
+Thomas Roch, ainsi que je m'en doutais, n'a donc pas fait
+connaître la composition de son déflagrateur!... Après l'avoir
+regardé bien en face, je réponds: «Vous savez qui je suis, Thomas
+Roch... mais savez-vous chez qui vous êtes ici?...
+
+-- Chez moi!» s'écrie-t-il. Oui! c'est ce que Ker Karraje lui a
+laissé croire!... À Back-Cup, l'inventeur se croit chez lui... Les
+richesses accumulées dans cette caverne lui appartiennent... Si on
+vient attaquer Back-Cup, c'est pour lui voler son bien... et il le
+défendra... et il a le droit de le défendre! «Thomas Roch, repris-
+je, écoutez-moi...
+
+-- Qu'avez-vous à me dire, Simon Hart?...
+
+-- Cette caverne où nous avons été entraînés tous les deux est
+occupée par une bande de pirates...» Thomas Roch ne me laisse pas
+achever, -- je ne sais même s'il m'a compris, -- et il s'écrie
+avec véhémence:
+
+«Je vous répète que les trésors entassés ici sont le prix de mon
+invention... Ils m'appartiennent... On m'a payé le Fulgurateur
+Roch ce que j'en demandais... ce qui m'avait été refusé partout
+ailleurs... même dans mon propre pays... qui est le vôtre... et je
+ne me laisserai pas dépouiller!»
+
+Que répondre à ces affirmations insensées?... Je continue
+cependant en disant: «Thomas Roch, avez-vous conservé le souvenir
+de Healthful-House?
+
+-- Healthful-House... où l'on m'avait séquestré, après avoir donné
+mission au gardien Gaydon d'épier mes moindres paroles... de me
+voler mon secret...
+
+-- Ce secret, Thomas Roch, je n'ai jamais songé à vous en enlever
+le bénéfice... Je n'aurais pas accepté une telle mission... Mais
+vous étiez malade... votre raison était atteinte... et il ne
+fallait pas qu'une telle invention fût perdue... Oui... si vous me
+l'aviez livrée dans une de vos crises, vous en eussiez conservé
+tout le bénéfice et tout l'honneur!
+
+-- Vraiment, Simon Hart! répond dédaigneusement Thomas Roch.
+Honneur et bénéfice... c'est me dire cela un peu tard!... Vous
+oubliez que l'on m'avait fait jeter dans un cabanon... sous
+prétexte de folie... oui! prétexte, car ma raison ne m'a jamais
+abandonné, pas même une heure, et vous le voyez bien par tout ce
+que j'ai fait depuis que je suis libre...
+
+-- Libre!... Vous vous croyez libre, Thomas Roch!... Entre les
+parois de cette caverne, n'êtes-vous pas enfermé plus étroitement
+que vous ne l'étiez entre les murs de Healthful-House!
+
+-- L'homme qui est chez lui, réplique Thomas Roch d'une voix que
+la colère commence à surélever, sort comme il lui plaît et quand
+il lui plaît!... Je n'ai qu'un mot à dire pour que toutes les
+portes s'ouvrent devant moi!... Cette demeure est la mienne!... Le
+comte d'Artigas m'en a donné la propriété avec tout ce qu'elle
+contient!... Malheur à ceux qui viendraient l'attaquer!... J'ai là
+de quoi les anéantir, Simon Hart!»
+
+Et, en parlant ainsi, l'inventeur agite fébrilement le tube de
+verre qu'il tient à la main.
+
+Je m'écrie alors:
+
+«Le comte d'Artigas vous a trompé, Thomas Roch, comme il en a
+trompé tant d'autres!... Sous ce nom se cache l'un des plus
+redoutables malfaiteurs qui aient désolé les mers du Pacifique et
+de l'Atlantique!... C'est un bandit chargé de crimes... c'est
+l'odieux Ker Karraje...
+
+-- Ker Karraje!» répète Thomas Roch. Et je me demande si ce nom ne
+lui cause pas une certaine impression, si sa mémoire ne lui
+rappelle pas ce que fut celui qui le porte... En tout cas, je
+constate que cette impression s'efface presque aussitôt. «Je ne
+connais pas ce Ker Karraje, dit Thomas Roch en tendant le bras
+vers la porte pour m'enjoindre de sortir. Je ne connais que le
+comte d'Artigas...
+
+-- Thomas Roch, ai-je repris en faisant un dernier effort, le
+comte d'Artigas et Ker Karraje ne sont qu'un seul et même
+homme!... Si cet homme vous a acheté votre secret, c'est dans le
+but d'assurer l'impunité de ses crimes, la facilité d'en commettre
+de nouveaux. Oui... le chef de ces pirates...
+
+-- Les pirates... s'écrie Thomas Roch, dont l'irritation s'accroît
+à mesure qu'il se sent pressé davantage, les pirates, ce sont ceux
+qui oseraient me menacer jusque dans cette retraite, qui l'ont
+essayé avec le _Sword_, car Serkö m'a tout appris... qui ont voulu
+me voler chez moi ce qui m'appartient... ce qui n'est que le juste
+prix de ma découverte...
+
+-- Non, Thomas Roch, ce sont ceux qui vous ont emprisonné dans
+cette caverne de Back-Cup, qui vont employer votre génie à les
+défendre, et qui se déferont de vous lorsqu'ils auront l'entière
+possession de vos secrets!...»
+
+Thomas Roch m'interrompt à ces mots... Il ne semble plus rien
+entendre de ce que je lui dis... C'est sa propre pensée qu'il suit
+et non la mienne, -- cette obsédante pensée de vengeance,
+habilement exploitée par l'ingénieur Serkö, et dans laquelle s'est
+concentrée toute sa haine.
+
+«Les bandits, reprend-il, ce sont ces hommes qui m'ont repoussé
+sans vouloir m'entendre... qui m'ont abreuvé d'injustices... qui
+m'ont écrasé sous les dédains et les rebuts... qui m'ont chassé de
+pays en pays, alors que je leur apportais la supériorité,
+l'invincibilité, la toute-puissance!...»
+
+Oui! l'éternelle histoire de l'inventeur qu'on ne veut pas
+écouter, auquel des indifférents ou des envieux refusent les
+moyens d'expérimenter ses inventions, de les acheter au prix qu'il
+les estime... Je la connais... et n'ignore rien non plus de tout
+ce qui s'est écrit d'exagéré à ce sujet...
+
+À vrai dire, ce n'est pas le moment de discuter avec Thomas
+Roch... Ce que je comprends, c'est que mes arguments n'ont plus
+prise sur cette âme bouleversée, sur ce coeur dans lequel les
+déceptions ont attisé tant de haine, sur ce malheureux qui est la
+dupe de Ker Karraje et de ses complices!... En lui révélant le
+véritable nom du comte d'Artigas, en lui dénonçant cette bande et
+son chef, j'espérais l'arracher à leur influence, lui montrer le
+but criminel vers lequel on le poussait... Je me suis trompé!...
+Il ne me croit pas!... Et puis, Artigas ou Ker Karraje,
+qu'importe!... N'est-ce pas lui, Thomas Roch, le maître de Back-
+Cup?... N'est-il pas le possesseur de ces richesses que vingt
+années de meurtres et de rapines y ont entassées?...
+
+Désarmé devant une telle dégénérescence morale, ne sachant plus à
+quel endroit toucher cette nature ulcérée, cette âme inconsciente
+de la responsabilité de ses actes, je recule peu à peu vers la
+porte du laboratoire... Il ne me reste plus qu'à me retirer... Ce
+qui doit s'accomplir s'accomplira, puisqu'il n'aura pas été en mon
+pouvoir d'empêcher l'effroyable dénouement dont nous séparent
+quelques heures à peine.
+
+D'ailleurs, Thomas Roch ne me voit même pas... Il me paraît avoir
+oublié que je suis là, comme il a oublié tout ce qui vient de se
+dire entre nous. Il s'est remis à ses manipulations, sans prendre
+garde qu'il n'est pas seul...
+
+Il n'y a qu'un moyen pour prévenir l'imminente catastrophe... Me
+précipiter sur Thomas Roch... le mettre hors d'état de nuire... le
+frapper... le tuer... Oui! le tuer!... C'est mon droit... c'est
+mon devoir...
+
+Je n'ai pas d'armes, mais sur cet établi, j'aperçois des outils...
+un ciseau, un marteau... Qui me retient de fracasser la tête de
+l'inventeur?... Lui mort, je brise ses tubes, et son invention est
+morte avec lui!... Les navires pourront s'approcher... débarquer
+leurs hommes sur Back-Cup... démolir l'îlot à coups de canon!...
+Ker Karraje et ses complices seront détruits jusqu'au dernier...
+Devant un meurtre qui amènera le châtiment de tant de crimes,
+puis-je hésiter?...
+
+Je me dirige vers l'établi... Un ciseau d'acier est là... Ma main
+va le saisir...
+
+Thomas Roch se retourne.
+
+Il est trop tard pour le frapper... Une lutte s'ensuivrait... La
+lutte, c'est le bruit... Les cris seraient entendus... Il y a
+encore quelques pirates de ce côté... J'entends même des pas qui
+font grincer le sable de la berge... Je n'ai que le temps de
+m'enfuir, si je ne veux pas être surpris...
+
+Cependant, une dernière fois, je tente d'éveiller chez l'inventeur
+les sentiments de patriotisme, et je lui dis:
+
+«Thomas Roch, des navires sont en vue... Ils viennent pour
+détruire ce repaire!... Peut-être l'un d'eux porte-t-il le
+pavillon de la France?...»
+
+Thomas Roch me regarde... Il ne savait pas que Back-Cup allait
+être attaqué, et je viens de le lui apprendre... Les plis de son
+front se creusent... Son regard s'allume...
+
+«Thomas Roch... oserez-vous tirer sur le pavillon de votre pays...
+le pavillon tricolore?...»
+
+Thomas Roch relève la tête, la secoue nerveusement, puis fait un
+geste de dédain.
+
+«Quoi!... votre patrie?...
+
+-- Je n'ai plus de patrie, Simon Hart! s'écrie-t-il. L'inventeur
+rebuté n'a plus de patrie!... Là où il a trouvé asile, là est son
+pays!... On veut s'emparer de mon bien... je vais me défendre...
+et malheur... malheur à ceux qui osent m'attaquer!...»
+
+Puis, se précipitant vers la porte du laboratoire, l'ouvrant avec
+violence:
+
+«Sortez... sortez!...» répète-t-il d'une voix si puissante qu'on
+doit l'entendre de la berge de Bee-Hive.
+
+Je n'ai pas une seconde à perdre et je m'enfuis.
+
+XVII
+Un contre cinq
+
+
+Une heure durant, j'ai erré sous les obscurs arceaux de Back-Cup,
+entre les arbres de pierre, jusqu'à l'extrême limite de la
+caverne. C'est de ce côté que j'ai tant de fois cherché une issue,
+une faille, une lézarde de la paroi, à travers laquelle j'aurais
+pu me glisser, jusqu'au littoral de l'îlot.
+
+Mes recherches ont été inutiles. À présent, dans l'état où je
+suis, en proie à d'indéfinissables hallucinations, il me semble
+que ces parois s'épaississent encore... que les murs de ma prison
+se rétrécissent peu à peu... qu'ils vont m'écraser...
+
+Combien de temps a duré ce trouble intellectuel?... je ne saurais
+le dire.
+
+Je me suis alors retrouvé du côté de Bee-Hive, en face de cette
+cellule où je ne puis espérer ni repos ni sommeil... Dormir,
+lorsqu'on est en proie à une telle surexcitation cérébrale...
+dormir, lorsque je touche au dénouement d'une situation qui
+menaçait de se prolonger pendant de longues années...
+
+Mais, ce dénouement, quel sera-t-il en ce qui me concerne?... Que
+dois-je attendre de l'attaque préparée contre Back-Cup, dont je
+n'ai pas réussi à assurer le succès en mettant Thomas Roch hors
+d'état de nuire?... Ses engins sont prêts à s'élancer, dès que les
+bâtiments auront pénétré sur la zone dangereuse, et, même sans
+avoir été atteints, ils seront anéantis...
+
+Quoi qu'il en soit, ces dernières heures de la nuit, je suis
+condamné à les passer au fond de ma cellule. Le moment est venu
+d'y rentrer. Le jour levé, je verrai ce qu'il conviendra de faire.
+Et sais-je même si, cette nuit, des détonations ne vont pas
+ébranler les rochers de Back-Cup, celles du Fulgurateur Roch qui
+foudroiera les navires avant qu'ils aient pu s'embosser contre
+l'îlot?...
+
+À cet instant, je jette un dernier regard aux alentours de Bee-
+Hive. À l'opposé brille une lumière... une seule... celle du
+laboratoire dont le reflet frissonne entre les eaux du lagon.
+
+Les berges sont désertes, personne sur la jetée... L'idée me vient
+que Bee-Hive doit être vide à cette heure, et que les pirates sont
+allés occuper leur poste de combat...
+
+Alors, poussé par un irrésistible instinct, au lieu de regagner ma
+cellule, voici que je me glisse le long de la paroi, écoutant,
+épiant, prêt à me blottir en quelque anfractuosité, si des pas ou
+des voix se font entendre...
+
+J'arrive ainsi devant l'orifice du couloir...
+
+Dieu puissant!... Personne n'est de garde en cet endroit... Le
+passage est libre...
+
+Sans prendre le temps de raisonner, je m'élance à travers l'obscur
+boyau... J'en longe les parois en tâtonnant... Bientôt, un air
+plus frais me baigne le visage, -- l'air salin, l'air de la mer,
+cet air que je n'ai pas respiré depuis cinq longs mois... cet air
+vivifiant que je hume à pleins poumons...
+
+L'autre extrémité du couloir se découpe sur un ciel pointillé
+d'étoiles. Aucune ombre ne l'obstrue... et peut-être vais-je
+pouvoir sortir de Back-Cup...
+
+Après m'être couché à plat ventre, je rampe lentement, sans bruit.
+
+Parvenu près de l'orifice que ma tête dépasse, je regarde...
+
+Personne... personne!
+
+En rasant la base de l'îlot vers l'est, du côté que les récifs
+rendent inabordable et qui ne doit pas être surveillé, j'atteins
+une étroite excavation -- à deux cents mètres environ de l'endroit
+où la pointe du littoral s'avance vers le nord-ouest.
+
+Enfin... je suis hors de cette caverne, -- non pas libre, mais
+c'est un commencement de liberté.
+
+Sur la pointe se détache la silhouette de quelques veilleurs
+immobiles que l'on pourrait confondre avec les roches.
+
+Le firmament est pur, et les constellations brillent de cet éclat
+intense que leur donnent les froides nuits de l'hiver.
+
+À l'horizon, vers le nord-ouest, comme une ligne lumineuse, se
+montrent les feux de position des navires.
+
+À diverses ébauches de blancheurs dans la direction du levant,
+j'estime qu'il doit être environ cinq heures du matin.
+
+-- _18 novembre._ -- Déjà, la clarté est suffisante, et je vais
+pouvoir compléter mes notes en relatant les détails de ma visite
+au laboratoire de Thomas Roch -- les dernières lignes que ma main
+va tracer, peut-être...
+
+Je commence à écrire, et, à mesure que des incidents se produiront
+pendant l'attaque, ils trouveront place sur mon carnet.
+
+La légère et humide vapeur, qui embrume la mer, ne tarde pas à se
+dissiper au souffle de la brise. Je distingue enfin les navires
+signalés...
+
+Ces navires, au nombre de cinq, sont rangés en ligne, à une
+distance d'au moins six milles, -- conséquemment hors de la portée
+des engins Roch.
+
+Une des craintes que j'avais est donc dissipée, -- la crainte que
+ces bâtiments, après avoir passé en vue des Bermudes, n'eussent
+continué leur route vers les parages des Antilles et du Mexique...
+Non! ils sont là, stationnaires... attendant le plein jour pour
+attaquer Back-Cup...
+
+En cet instant, un certain mouvement se produit sur le littoral.
+Trois ou quatre pirates surgissent d'entre les dernières roches.
+Les veilleurs de la pointe reviennent en arrière. Toute la bande
+est là, au complet.
+
+Elle n'a point cherché un abri à l'intérieur de la caverne,
+sachant bien que les bâtiments ne peuvent s'approcher assez pour
+que les projectiles de leurs grosses pièces atteignent l'îlot.
+
+Au fond de cette anfractuosité où je suis enfoncé jusqu'à la tête,
+je ne risque pas d'être découvert, et il n'est pas présumable que
+l'on vienne de ce côté. Une fâcheuse circonstance pourrait se
+produire, toutefois: ce serait que l'ingénieur Serkö ou tout autre
+voulût s'assurer que je suis dans ma cellule et au besoin m'y
+enfermer... Il est vrai, qu'a-t-on à redouter de moi?...
+
+À sept heures vingt-cinq, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le
+capitaine Spade se portent à l'extrémité de la pointe, d'où ils
+observent l'horizon du nord-ouest. Derrière eux sont installés les
+six chevalets, dont les augets soutiennent les engins
+autopropulsifs. Après avoir été enflammés par le déflagrateur,
+c'est de là qu'ils partiront en décrivant une longue trajectoire
+jusqu'à la zone où leur explosion bouleversera l'atmosphère
+ambiante.
+
+Sept heures trente-cinq, -- quelques fumées se déroulent au-dessus
+des navires, qui vont appareiller, et venir à portée des engins de
+Back-Cup.
+
+D'horribles cris de joie, une salve de hourrahs, -- je devrais
+dire de hurlements de bêtes fauves, -- sont poussés par cette
+horde de bandits.
+
+À ce moment, l'ingénieur Serkö quitte Ker Karraje, qu'il laisse
+avec le capitaine Spade; il se dirige vers l'ouverture du couloir
+et pénètre dans la caverne, où il va certainement chercher Thomas
+Roch.
+
+À l'ordre que lui donnera Ker Karraje de lancer ses engins contre
+les navires, Thomas Roch se souviendra-t-il de ce que je viens de
+lui dire?... Son crime ne lui apparaîtra-t-il pas dans toute son
+horreur?... Refusera-t-il d'obéir?... Non... je n'en ai que trop
+la certitude!... Et pourquoi conserverais-je une illusion à ce
+sujet?... L'inventeur n'est-il pas ici chez lui?... Il l'a
+répété... il le croit... On vient l'attaquer... il se défend!
+
+Cependant, les cinq bâtiments marchent à petite vitesse, le cap
+sur la pointe de l'îlot. Peut-être, à bord, a-t-on l'idée que
+Thomas Roch n'a pas encore livré son dernier secret aux pirates de
+Back-Cup, -- et il ne l'était point, en effet, le jour où j'ai
+jeté le tonnelet dans les eaux du lagon. Or, si les commandants
+ont l'intention d'opérer un débarquement sur l'îlot, si leurs
+navires se risquent sur cette zone large d'un mille, il n'en
+restera bientôt plus que d'informes débris à la surface de la
+mer!...
+
+Voici Thomas Roch, accompagné de l'ingénieur Serkö. Au sortir du
+couloir, tous deux se dirigent vers celui des chevalets qui est
+pointé dans la direction du navire de tête.
+
+Ker Karraje et le capitaine Spade les attendent l'un et l'autre en
+cet endroit.
+
+Autant que j'en puis juger, Thomas Roch est calme. Il sait ce
+qu'il va faire. Aucune hésitation ne troublera l'âme de ce
+malheureux, égaré par ses haines!
+
+Entre ses doigts brille un des étuis de verre dans lequel est
+enfermé le liquide du déflagrateur.
+
+Ses regards se portent alors vers le navire le moins éloigné, qui
+se trouve à la distance de cinq milles environ.
+
+C'est un croiseur de moyenne dimension, -- deux mille cinq cents
+tonnes au plus.
+
+Le pavillon n'est pas hissé; mais, par sa construction, il me
+semble bien que ce navire est d'une nationalité qui ne saurait
+être très sympathique à un Français.
+
+Les quatre autres bâtiments restent en arrière.
+
+C'est ce croiseur qui a mission de commencer l'attaque contre
+l'îlot.
+
+Que son artillerie tire donc, puisque les pirates le laissent
+s'approcher, et, dès qu'il sera à portée, puisse le premier de ses
+projectiles frapper Thomas Roch!...
+
+Tandis que l'ingénieur Serkö relève avec précision la marche du
+croiseur, Thomas Roch vient se placer devant le chevalet. Ce
+chevalet porte trois engins, chargés de l'explosif, auxquels la
+matière fusante doit assurer une longue trajectoire, sans qu'il
+ait été nécessaire de leur imprimer un mouvement de giration, --
+ce que l'inventeur Turpin avait imaginé pour ses projectiles
+gyroscopiques. Il suffit, d'ailleurs, qu'ils éclatent à quelques
+centaines de mètres du bâtiment pour que celui-ci soit anéanti du
+coup.
+
+Le moment est venu.
+
+«Thomas Roch!» s'écrie l'ingénieur Serkö.
+
+Il lui montre du doigt le croiseur. Celui-ci gagne lentement vers
+la pointe nord-ouest et n'est plus qu'à une distance comprise
+entre quatre et cinq milles...
+
+Thomas Roch fait un signe affirmatif, indiquant d'un geste qu'il
+veut être seul devant le chevalet.
+
+Ker Karraje, le capitaine Spade et les autres reculent d'une
+cinquantaine de pas.
+
+Alors, Thomas Roch débouche l'étui de verre qu'il tient de la main
+droite, verse successivement sur les trois engins, par une
+ouverture ménagée à leur tige, quelques gouttes du liquide, qui se
+mêle à la matière fusante...
+
+Quarante-cinq secondes s'écoulent, -- temps nécessaire pour que la
+combinaison se produise, -- quarante-cinq secondes pendant
+lesquelles il semble que mon coeur ait cessé de battre...
+
+Un effroyable sifflement déchire l'air, et les trois engins,
+décrivant une courbe très allongée à cent mètres dans l'air,
+dépassent le croiseur...
+
+L'ont-ils donc manqué?... Le danger a-t-il disparu?...
+
+Non! ces engins, à la façon du projectile discoïde du commandant
+d'artillerie Chapel, reviennent sur eux-mêmes comme un boomerang
+australien...
+
+Presque aussitôt, l'espace est secoué avec une violence comparable
+à celle d'une poudrière de mélinite ou de dynamite qui ferait
+explosion. Les basses couches atmosphériques sont refoulées
+jusqu'à l'îlot de Back-Cup, lequel tremble sur sa base...
+
+Je regarde...
+
+Le croiseur a disparu, démembré, éventré, coulé par le fond. C'est
+l'effet du boulet Zalinski, mais centuplé par l'infinie puissance
+du Fulgurateur Roch.
+
+Quelles vociférations poussent ces bandits, en se précipitant vers
+l'extrémité de la pointe. Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le
+capitaine Spade, immobiles, peuvent à peine croire ce qu'ont vu
+leurs propres yeux!
+
+Quant à Thomas Roch, il est là, les bras croisés, l'oeil
+étincelant, la figure rayonnante.
+
+Je comprends, en l'abhorrant, ce triomphe de l'inventeur, dont la
+haine est doublée d'une vengeance satisfaite!...
+
+Et si les autres navires s'approchent, il en sera d'eux comme du
+croiseur. Ils seront inévitablement détruits, dans les mêmes
+circonstances, sans qu'ils puissent échapper à leur sort! Eh bien!
+quoique mon dernier espoir doive disparaître avec eux, qu'ils
+prennent la fuite, qu'ils regagnent la haute mer, qu'ils
+abandonnent une attaque inutile!... Les nations s'entendront pour
+procéder autrement à l'anéantissement de l'îlot!... On entourera
+Back-Cup d'une ceinture de bâtiments que les pirates ne pourront
+franchir, et ils mourront de faim dans leur repaire comme des
+bêtes fauves dans leur antre!...
+
+Mais, -- je le sais, -- ce n'est pas à des navires de guerre qu'il
+faut demander de reculer, même s'ils courent à une perte certaine.
+Ceux-ci n'hésiteront pas à s'engager l'un après l'autre, dussent-
+ils être engloutis dans les profondeurs de l'Océan!
+
+Et, en effet, voici que des signaux multiples sont échangés de
+bord à bord. Presque aussitôt, l'horizon se noircit d'une fumée
+plus épaisse, rabattue par le vent du nord-ouest, et les quatre
+navires se sont mis en marche.
+
+L'un d'eux les devance, au tirage forcé, ayant hâte d'être à
+portée pour faire feu de ses grosses pièces...
+
+Moi, à tout risque, je sors de mon trou... Je regarde, les yeux
+enfiévrés... J'attends, sans pouvoir l'empêcher, une seconde
+catastrophe...
+
+Ce navire, qui grandit à vue d'oeil, est un croiseur d'un tonnage
+à peu près égal à celui du bâtiment qui l'avait précédé. Aucun
+pavillon ne flotte à sa corne, et je ne puis reconnaître à quelle
+nation il appartient. Il est visible qu'il pousse ses feux, afin
+de franchir la zone dangereuse, avant que de nouveaux engins aient
+été lancés. Mais comment échappera-t-il à leur puissance
+destructive, puisqu'ils peuvent le prendre à revers?...
+
+Thomas Roch s'est placé devant le deuxième chevalet, au moment où
+le navire passe à la surface de l'abîme dans lequel, après l'autre
+vaisseau, il va s'engloutir à son tour...
+
+Rien ne trouble le silence de l'espace, bien qu'il vienne quelques
+souffles du large.
+
+Soudain, le tambour bat à bord du croiseur... Des sonneries se
+font entendre. Leurs voix de cuivre arrivent jusqu'à moi...
+
+Je les reconnais, ces sonneries... des sonneries françaises...
+Grand Dieu!... c'est un bâtiment de mon pays qui a devancé les
+autres et qu'un inventeur français va anéantir!...
+
+Non!... Cela ne sera pas... Je vais m'élancer sur Thomas Roch...
+Je vais lui crier que ce bâtiment est français... Il ne l'a pas
+reconnu... il le reconnaîtra...
+
+En cet instant, sur un signe de l'ingénieur Serkö, Thomas Roch
+lève sa main qui tient l'étui de verre...
+
+Alors les sonneries jettent des éclats plus vibrants. C'est le
+salut au drapeau... Un pavillon se déploie à la brise... le
+pavillon tricolore, dont le bleu, le blanc, le rouge se détachent
+lumineusement sur le ciel.
+
+Ah!... que se passe-t-il?... Je comprends!... À la vue de son
+pavillon national, Thomas Roch est comme fasciné!... Son bras
+s'abaisse peu à peu à mesure que ce pavillon monte lentement dans
+les airs!... Puis il recule... il couvre ses yeux de sa main,
+comme pour leur cacher les plis de l'étamine aux trois couleurs...
+
+Ciel puissant!... tout sentiment de patriotisme n'est donc pas
+éteint dans ce coeur ulcéré, puisqu'il bat encore à la vue du
+drapeau de son pays!...
+
+Mon émotion n'est pas moindre que la sienne!... Au risque d'être
+aperçu, -- et que m'importe? -- je rampe le long des roches... Je
+veux être là pour soutenir Thomas Roch et l'empêcher de
+faiblir!... Dussé-je le payer de ma vie, je l'adjurerai une
+dernière fois au nom de sa patrie!... Je lui crierai:
+
+«Français, c'est le pavillon tricolore qui est arboré sur ce
+navire!... Français, c'est un morceau de la France qui
+s'approche!... Français, seras-tu assez criminel pour le
+frapper?...»
+
+Mais mon intervention ne sera pas nécessaire... Thomas Roch n'est
+pas en proie à une de ces crises qui le terrassaient autrefois...
+Il est maître de lui même...
+
+Et, lorsqu'il s'est vu face au drapeau, il a compris... il s'est
+rejeté en arrière...
+
+Quelques pirates se rapprochent afin de le ramener devant le
+chevalet... Il les repousse... il se débat...
+
+Ker Karraje et l'ingénieur Serkö accourent... Ils lui montrent le
+navire qui s'avance rapidement... Ils lui ordonnent de lancer ses
+engins...
+
+Thomas Roch refuse.
+
+Le capitaine Spade, les autres, au comble de la fureur, le
+menacent... l'invectivent... le frappent... ils veulent lui
+arracher l'étui de la main...
+
+Thomas Roch jette l'étui à terre et l'écrase sous son talon...
+
+Quelle épouvante s'empare alors de tous ces misérables!... Ce
+croiseur a franchi la zone, et ils ne peuvent répondre aux
+projectiles, qui commencent à tomber sur l'îlot, dont les roches
+volent en éclats...
+
+Mais où est donc Thomas Roch?... A-t-il été atteint par un de ces
+projectiles?... Non... je l'aperçois une dernière fois, au moment
+où il s'élance à travers le couloir...
+
+Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, les autres vont, à sa suite,
+chercher un abri à l'intérieur de Back-Cup...
+
+Moi... à aucun prix je ne veux rentrer dans la caverne, -- dussé-
+je être tué à cette place! Je vais prendre mes dernières notes et,
+lorsque les marins français débarqueront sur la pointe, j'irai...
+
+FIN DES NOTES DE L'INGÉNIEUR SIMON HART
+
+XVIII
+À bord du _Tonnant_
+
+
+Après la tentative faite par le lieutenant Davon, auquel mission
+avait été donnée de pénétrer à l'intérieur de Back-Cup avec le
+_Sword_, les autorités anglaises ne purent mettre en doute que ces
+hardis marins n'eussent succombé. En effet, le _Sword_ n'avait pas
+reparu aux Bermudes. S'était-il brisé contre les récifs sous-
+marins en cherchant l'entrée du tunnel? Avait-il été détruit par
+les pirates de Ker Karraje? On ne savait.
+
+Le but de cette expédition, en se conformant aux indications du
+document recueilli dans le tonnelet sur la grève de Saint-Georges,
+était d'enlever Thomas Roch avant que la fabrication de ses engins
+fût achevée. L'inventeur français repris, -- sans oublier
+l'ingénieur Simon Hart, -- il serait remis entre les mains des
+autorités bermudiennes. Cela fait, on n'aurait plus rien à
+redouter du Fulgurateur Roch en accostant l'îlot de Back-Cup.
+
+Mais, quelques jours s'étant écoulés sans que le _Sword_ fût de
+retour, on dut le considérer comme perdu. Les autorités décidèrent
+alors qu'une seconde expédition serait tentée dans d'autres
+conditions d'offensive.
+
+En effet, il fallait tenir compte du temps qui s'était écoulé --
+près de huit semaines -- depuis le jour où la notice de Simon Hart
+avait été confiée au tonnelet. Peut-être Ker Karraje possédait-il
+actuellement tous les secrets de Thomas Roch?
+
+Une entente, conclue entre les puissances maritimes, décida
+l'envoi de cinq navires de guerre sur les parages des Bermudes.
+Puisqu'il existait une vaste caverne à l'intérieur du massif de
+Back-Cup, on tenterait d'abattre ses parois comme les murs d'un
+bastion sous les coups de la puissante artillerie moderne.
+
+L'escadre se réunit à l'entrée de la Chesapeake, en Virginie, et
+se dirigea vers l'archipel, en vue duquel elle arriva dans la
+soirée du 17 novembre.
+
+Le lendemain matin, le navire désigné pour la première attaque se
+mit en marche. Il était encore à quatre milles et demi de l'îlot
+lorsque trois engins, après l'avoir dépassé, revinrent sur eux-
+mêmes, le prirent à revers, éclatèrent à cinquante mètres de son
+bord, et il coula en quelques secondes.
+
+L'effet de cette explosion, due à un formidable bouleversement des
+couches atmosphériques, à un ébranlement de l'espace, supérieur à
+tout ce que l'on avait obtenu jusqu'alors des nouveaux explosifs,
+avait été instantané. Les quatre navires restés en arrière en
+éprouvèrent un effroyable contrecoup à la distance où ils se
+trouvaient.
+
+Deux conséquences étaient à déduire de cette soudaine catastrophe:
+
+1° Le pirate Ker Karraje disposait du Fulgurateur Roch.
+
+2° Le nouvel engin possédait la puissance destructive que lui
+attribuait son inventeur.
+
+Après cette disparition du croiseur d'avant-garde, les autres
+bâtiments envoyèrent leurs canots afin de recueillir les
+survivants de ce désastre, accrochés à quelques épaves.
+
+C'est alors que les navires échangèrent des signaux et se
+lancèrent vers l'îlot de Back-Cup.
+
+Le plus rapide, le _Tonnant_, -- un navire de guerre français, --
+prit l'avance à toute vapeur, tandis que les autres bâtiments
+forçaient leurs feux pour le rejoindre.
+
+Le _Tonnant _pénétra d'un demi-mille sur la zone qui venait d'être
+bouleversée par l'explosion, au risque d'être anéanti par d'autres
+engins. Au moment où il évoluait afin de mettre ses grosses pièces
+en direction, il arbora le pavillon tricolore.
+
+Du haut des passerelles, les officiers pouvaient apercevoir la
+bande de Ker Karraje éparpillée sur les roches de l'îlot.
+
+L'occasion était favorable pour écraser ces malfaiteurs, en
+attendant qu'on pût éventrer leur retraite à coups de canon. Aussi
+le _Tonnant_ envoya-t-il ses premières décharges, auxquelles
+répondit une fuite précipitée des pirates à l'intérieur de Back-
+Cup...
+
+Quelques minutes après, l'espace fut secoué par une commotion
+telle que la voûte du ciel sembla s'écrouler dans les abîmes de
+l'Atlantique.
+
+À la place de l'îlot, il n'y avait plus qu'un amas de roches
+fumantes, roulant les unes sur les autres comme les pierres d'une
+avalanche. Au lieu de la coupe renversée, la coupe brisée!... Au
+lieu de Back-Cup, un entassement de récifs, sur lesquels écumait
+la mer que l'explosion avait soulevée en un énorme mascaret!...
+
+Quelle avait été la cause de cette explosion?... Était-ce
+volontairement qu'elle avait été provoquée par les pirates, qui
+voyaient toute défense impossible?...
+
+Le _Tonnant_ n'avait été que légèrement atteint par les débris de
+l'îlot. Son commandant fit mettre les embarcations à la mer, et
+elles se dirigèrent vers ce qui émergeait de Back-Cup.
+
+Après avoir débarqué sous les ordres de leurs officiers, les
+équipages explorèrent ces débris, qui se confondaient avec le banc
+rocheux dans la direction des Bermudes.
+
+Çà et là furent recueillis quelques cadavres affreusement mutilés,
+des membres épars, une boue ensanglantée de chair humaine... De la
+caverne, on ne voyait plus rien. Tout était enseveli sous ses
+ruines.
+
+Un seul corps se retrouva intact sur la partie nord-est du récif.
+Bien que ce corps n'eût plus que le souffle, on garda l'espoir de
+le ramener à la vie. Étendu sur le côté, sa main crispée tenait un
+carnet de notes, où se lisait une dernière ligne inachevée...
+
+C'était l'ingénieur français Simon Hart, qui fut transporté à bord
+du _Tonnant_. Malgré les soins qui lui furent donnés, on ne
+parvint pas à lui faire reprendre connaissance.
+
+Toutefois, par la lecture des notes, rédigées jusqu'au moment où
+s'était produite l'explosion de la caverne, il fut possible de
+reconstituer une partie de ce qui s'était passé pendant les
+dernières heures de Back-Cup.
+
+D'ailleurs, Simon Hart devait survivre à cette catastrophe, --
+seul de tous ceux qui en avaient été les trop justes victimes. Dès
+qu'il se trouva en état de répondre aux questions, voici ce qu'il
+y eut lieu d'admettre d'après son récit, -- ce qui, en somme,
+était la vérité.
+
+Remué dans toute son âme à la vue du pavillon tricolore, ayant
+enfin conscience du crime de lèse-patrie qu'il allait commettre,
+Thomas Roch, s'élançant à travers le couloir, avait gagné le
+magasin dans lequel étaient entassées des quantités considérables
+de son explosif. Puis, avant qu'on eût pu l'en empêcher, il avait
+provoqué la terrible explosion et détruit l'îlot de Back-Cup.
+
+Et, maintenant, ont disparu Ker Karraje et ses pirates, -- et avec
+eux, Thomas Roch et le secret de son invention!
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Face au drapeau, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FACE AU DRAPEAU ***
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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