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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:49:45 -0700 |
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diff --git a/16820-h/16820-h.htm b/16820-h/16820-h.htm new file mode 100644 index 0000000..7a61315 --- /dev/null +++ b/16820-h/16820-h.htm @@ -0,0 +1,18736 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Journal d'une femme de chambre</title> + <meta name="author" content="Octave Mirbeau"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.sc {font-variant: small-caps} +.mid {text-align: center} +.sml {font-size: 0.7em} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Le Journal d'une Femme de Chambre, by Octave Mirbeau + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Journal d'une Femme de Chambre + +Author: Octave Mirbeau + +Release Date: October 7, 2005 [EBook #16820] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<h2>OCTAVE MIRBEAU</h2> +<br><br> + +<h1>LE JOURNAL<br> +D'UNE<br> +FEMME de CHAMBRE</h1> +<br><br><br> + +<p class="mid">CENT VINGT-QUATRIÈME MILLE</p><br> + +<p class="mid">PARIS</p><br> + +<p class="mid">BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</p><br> + +<p class="mid">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR<br> +11, RUE DE GRENELLE, 11</p> + +<h4>1915</h4> +<br><br><br> + + + + + +<p>A</p> + +<p>MONSIEUR JULES HURET</p> + + +<p>Mon cher ami,</p> + +<p>En tête de ces pages, j'ai voulu, pour deux raisons +très fortes et très précises, inscrire votre nom. +D'abord, pour que vous sachiez combien votre nom +m'est cher. Ensuite,—je le dis avec un tranquille +orgueil,—parce que vous aimerez ce livre. Et ce +livre, malgré tous ses défauts, vous l'aimerez, parce +que c'est un livre sans hypocrisie, parce que c'est de +la vie, et de la vie comme nous la comprenons, +vous et moi... J'ai toujours présentes à l'esprit, mon +cher Huret, beaucoup des figures, si étrangement +humaines, que vous fîtes défiler dans une longue +suite d'études sociales et littéraires. Elles me hantent. +C'est que nul mieux que vous, et plus profondément +que vous, n'a senti, devant les masques +humains, cette tristesse et ce comique d'être un +homme... Tristesse qui fait rire, comique qui fait +pleurer les âmes hautes, puissiez-vous les retrouver +ici...</p> + +<p><span class="sc">Octave Mirbeau</span></p> + +<p>Mai 1900.</p> + +<p><i>Ce livre que je publie sous ce titre:</i> Le Journal +d'une femme de chambre <i>a été véritablement +écrit par Mlle Célestine R..., femme de chambre. +Une première fois, je fus prié de revoir le manuscrit, +de le corriger, d'en récrire quelques parties. +Je refusai d'abord, jugeant non sans raison que, +tel quel, dans son débraillé, ce journal avait une +originalité, une saveur particulière, et que je ne +pouvais que le banaliser en «y mettant du mien». +Mais Mlle Célestine R... était fort jolie... Elle +insista. Je finis par céder, car je suis homme, après +tout...</i></p> + +<p><i>Je confesse que j'ai eu tort. En faisant ce travail +qu'elle me demandait, c'est-à-dire en ajoutant, +çà et là, quelques accents à ce livre, j'ai bien +peur d'en avoir altéré la grâce un peu corrosive, +d'en avoir diminué la force triste, et surtout d'avoir +remplacé par de la simple littérature ce qu'il y +avait dans ces pages d'émotion et de vie...</i></p> + +<p><i>Ceci dit, pour répondre d'avance aux objections +que ne manqueront pas de faire certains critiques +graves et savants... et combien nobles!...</i></p> + +<p><b>O. M.</b></p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>I</h3> +<br><br> + +<p>14 septembre.</p> + +<p>Aujourd'hui, 14 septembre, à trois heures de +l'après-midi, par un temps doux, gris et pluvieux, +je suis entrée dans ma nouvelle place. C'est la +douzième en deux ans. Bien entendu, je ne parle +pas des places que j'ai faites durant les années +précédentes. Il me serait impossible de les compter. +Ah! je puis me vanter que j'en ai vu des +intérieurs et des visages, et de sales âmes... Et +ça n'est pas fini... A la façon, vraiment extraordinaire, +vertigineuse, dont j'ai roulé, ici et là, successivement, +de maisons en bureaux et de bureaux +en maisons, du Bois de Boulogne à la Bastille, de +l'Observatoire à Montmartre, des Ternes aux +Gobelins, partout, sans pouvoir jamais me fixer +nulle part, faut-il que les maîtres soient difficiles +à servir maintenant!... C'est à ne pas croire.</p> + +<p>L'affaire s'est traitée par l'intermédiaire des +Petites Annonces du <i>Figaro</i> et sans que je voie +Madame. Nous nous sommes écrit des lettres, ç'a +été tout: moyen chanceux où l'on a souvent, de +part et d'autre, des surprises. Les lettres de +Madame sont bien écrites, ça c'est vrai. Mais elles +révèlent un caractère tatillon et méticuleux... +Ah! il lui en faut des explications et des commentaires, +et des pourquoi, et des parce que... Je ne +sais si Madame est avare; en tout cas, elle ne se +fend guère pour son papier à lettres... Il est acheté +au Louvre... Moi qui ne suis pas riche, j'ai plus +de coquetterie... J'écris sur du papier parfumé à +la peau d'Espagne, du beau papier, tantôt rose, +tantôt bleu pâle, que j'ai collectionné chez mes +anciennes maîtresses... Il y en a même sur lequel +sont gravées des couronnes de comtesse... +Ça a dû lui en boucher un coin.</p> + +<p>Enfin, me voilà en Normandie, au Mesnil-Roy. +La propriété de Madame, qui n'est pas loin du +pays, s'appelle le Prieuré... C'est à peu près tout +ce que je sais de l'endroit où, désormais, je vais +vivre...</p> + +<br> + +<p>Je ne suis pas sans inquiétudes ni sans regrets +d'être venue, à la suite d'un coup de tête, m'ensevelir +dans ce fond perdu de province. Ce que +j'en ai aperçu m'effraie un peu, et je me demande +ce qui va encore m'arriver ici... Rien de bon +sans doute et, comme d'habitude, des embêtements... +Les embêtements, c'est le plus clair de +notre bénéfice. Pour une qui réussit, c'est-à-dire +pour une qui épouse un brave garçon ou qui se +colle avec un vieux, combien sont destinées aux +malchances, emportées dans le grand tourbillon +de la misère?... Après tout, je n'avais pas le choix; +et cela vaut mieux que rien.</p> + +<br> + +<p>Ce n'est pas la première fois que je suis engagée +en province. Il y a quatre ans, j'y ai fait une +place... Oh! pas longtemps... et dans des circonstances +véritablement exceptionnelles... Je me +souviens de cette aventure comme si elle était +d'hier... Bien que les détails en soient un peu +lestes et même horribles, je veux la conter... +D'ailleurs, j'avertis charitablement les personnes +qui me liront que mon intention, en écrivant ce +journal, est de n'employer aucune réticence, pas +plus vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des +autres. J'entends y mettre au contraire toute la +franchise qui est en moi et, quand il le faudra, +toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n'est pas +de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles +et qu'on montre à nu, exhalent une si forte odeur +de pourriture.</p> + +<p>Voici la chose:</p> + +<p>J'avais été arrêtée, dans un bureau de placement, +par une sorte de grosse gouvernante, pour +être femme de chambre chez un certain M. Rabour, +en Touraine. Les conditions acceptées, il +fut convenu que je prendrais le train, tel jour, à +telle heure, pour telle gare; ce qui fut fait selon +le programme.</p> + +<p>Dès que j'eus remis mon billet au contrôleur, +je trouvai, à la sortie, une espèce de cocher à +face rubiconde et bourrue, qui m'interpella:</p> + +<p>—C'est-y vous qu'êtes la nouvelle femme de +chambre de M. Rabour?</p> + +<p>—Oui, c'est moi.</p> + +<p>—Vous avez une malle?</p> + +<p>—Oui, j'ai une malle.</p> + +<p>—Donnez-moi votre bulletin de bagages, et +attendez-moi là...</p> + +<p>Il pénétra sur le quai. Les employés s'empressèrent. +Ils l'appelaient «Monsieur Louis» sur un +ton d'amical respect. Louis chercha ma malle +parmi les colis entassés et la fit porter dans une +charrette anglaise, qui stationnait près de la barrière.</p> + +<p>—Eh bien... montez-vous?</p> + +<p>Je pris place à côté de lui sur la banquette, +et nous partîmes.</p> + +<p>Le cocher me regardait du coin de l'oeil. Je +l'examinais de même. Je vis tout de suite que +j'avais affaire à un rustre, à un paysan mal dégrossi, +à un domestique pas stylé et qui n'a +jamais servi dans les grandes maisons. Cela +m'ennuya. Moi, j'aime les belles livrées. Rien ne +m'affole comme une culotte de peau blanche, +moulant des cuisses nerveuses. Et ce qu'il manquait +de chic, ce Louis, sans gants pour conduire, +avec un complet trop large de droguet gris +bleu, et une casquette plate, en cuir verni, ornée +d'un double galon d'or. Non vrai! ils retardent, +dans ce patelin-là. Avec cela, un air renfrogné, +brutal, mais pas méchant diable au fond. Je +connais ces types. Les premiers jours, avec les +nouvelles, ils font les malins, et puis après ça +s'arrange. Souvent, ça s'arrange mieux qu'on ne +voudrait.</p> + +<p>Nous restâmes longtemps sans dire un mot. +Lui faisait des manières de grand cocher, tenant +les guides hautes et jouant du fouet avec des +gestes arrondis... Non, ce qu'il était rigolo!... +Moi, je prenais des attitudes dignes pour regarder +le paysage, qui n'avait rien de particulier; des +champs, des arbres, des maisons, comme partout. +Il mit son cheval au pas pour monter une côte et, +tout à coup, avec un sourire moqueur, il me +demanda:</p> + +<p>—Avez-vous au moins apporté une bonne +provision de bottines?</p> + +<p>—Sans doute! dis-je, étonnée de cette question +qui ne rimait à rien, et plus encore du ton +singulier sur lequel il me l'adressait... Pourquoi +me demandez-vous ça?... C'est un peu bête ce +que vous me demandez-là, mon gros père, +savez?...</p> + +<p>Il me poussa du coude légèrement et, glissant +sur moi un regard étrange dont je ne pus m'expliquer +la double expression d'ironie aiguë et, ma +foi, d'obscénité réjouie, il dit en ricanant:</p> + +<p>—Avec ça!... Faites celle qui ne sait rien... +Farceuse va... sacrée farceuse!</p> + +<p>Puis il claqua de la langue, et le cheval reprit +son allure rapide.</p> + +<p>J'étais intriguée. Qu'est-ce que cela pouvait +bien signifier? Peut-être rien du tout... Je pensai +que le bonhomme était un peu nigaud, qu'il ne +savait point parler aux femmes et qu'il n'avait pas +trouvé autre chose pour amener une conversation +que, d'ailleurs, je jugeai à propos de ne pas continuer.</p> + +<p>La propriété de M. Rabour était assez belle et +grande. Une jolie maison, peinte en vert clair, +entourée de vastes pelouses fleuries et d'un bois +de pins qui embaumait la térébenthine. J'adore la +campagne... mais, c'est drôle, elle me rend triste +et elle m'endort. J'étais tout abrutie quand j'entrai +dans le vestibule où m'attendait la gouvernante, +celle-là même qui m'avait engagée au bureau de +placement de Paris, Dieu sait après combien de +questions indiscrètes sur mes habitudes intimes, +mes goûts; ce qui aurait dû me rendre méfiante... +Mais on a beau en voir et en supporter de plus en +plus fortes chaque fois, ça ne vous instruit pas... +La gouvernante ne m'avait pas plu au bureau; +ici, instantanément, elle me dégoûta et je lui +trouvai l'air répugnant d'une vieille maquerelle. +C'était une grosse femme, grosse et courte, courte +et soufflée de graisse jaunâtre, avec des bandeaux +plats grisonnants, une poitrine énorme et roulante, +des mains molles, humides, transparentes +comme de la gélatine. Ses yeux gris indiquaient +la méchanceté, une méchanceté froide, réfléchie +et vicieuse. A la façon tranquille et cruelle dont +elle vous regardait, vous fouillait l'âme et la +chair, elle vous faisait presque rougir.</p> + +<p>Elle me conduisit dans un petit salon et me +quitta aussitôt, disant qu'elle allait prévenir +Monsieur, que Monsieur voulait me voir avant +que je ne commençasse mon service.</p> + +<p>—Car Monsieur ne vous a pas vue, ajouta-t-elle. +Je vous ai prise, c'est vrai, mais enfin, il +faut que vous plaisiez à Monsieur...</p> + +<p>J'inspectai la pièce. Elle était tenue avec une +propreté et un ordre extrêmes. Les cuivres, les +meubles, le parquet, les portes, astiqués à fond, +cirés, vernis, reluisaient ainsi que des glaces. Pas +de flafla, de tentures lourdes, de choses brodées, +comme on en voit dans de certaines maisons de +Paris; mais du confortable sérieux, un air de +décence riche, de vie provinciale cossue, régulière +et calme. Ce qu'on devait s'ennuyer ferme, +là-dedans, par exemple!... Mazette!</p> + +<p>Monsieur entra. Ah! le drôle de bonhomme, +et qu'il m'amusa!... Figurez-vous un petit vieux, +tiré à quatre épingles, rasé de frais et tout rose, +ainsi qu'une poupée. Très droit, très vif, très ragoûtant, +ma foi! il sautillait, en marchant, comme +une petite sauterelle dans les prairies. Il me +salua et avec infiniment de politesse:</p> + +<p>—Comment vous appelez-vous, mon enfant?</p> + +<p>—Célestine, Monsieur.</p> + +<p>—Célestine... fit-il... Célestine?... Diable!... +Joli nom, je ne prétends pas le contraire... mais +trop long, mon enfant, beaucoup trop long... Je +vous appellerai Marie, si vous le voulez bien... C'est +très gentil aussi, et c'est court... Et puis, toutes +mes femmes de chambre, je les ai appelées Marie. +C'est une habitude à laquelle je serais désolé de +renoncer... Je préférerais renoncer à la personne...</p> + +<p>Ils ont tous cette bizarre manie de ne jamais +vous appeler par votre nom véritable... Je ne +m'étonnai pas trop, moi à qui l'on a donné déjà +tous les noms de toutes les saintes du calendrier... +Il insista:</p> + +<p>—Ainsi, cela ne vous déplaît pas que je vous +appelle Marie?... C'est bien entendu?...</p> + +<p>—Mais oui, Monsieur...</p> + +<p>—Jolie fille... bon caractère... Bien, bien!</p> + +<p>Il m'avait dit tout cela d'un air enjoué, extrêmement +respectueux, et sans me dévisager, sans +fouiller d'un regard déshabilleur mon corsage, +mes jupes, comme font, en général, les hommes. +A peine s'il m'avait regardée. Depuis le moment +où il était entré dans le salon, ses yeux restaient +obstinément fixés sur mes bottines.</p> + +<p>—Vous en avez d'autres?... me demanda-t-il, +après un court silence, pendant lequel il me +sembla que son regard était devenu étrangement +brillant.</p> + +<p>—D'autres noms, Monsieur?</p> + +<p>—Non, mon enfant, d'autres bottines...</p> + +<p>Et il passa, sur ses lèvres, à petits coups, une +langue effilée, à la manière des chattes.</p> + +<p>Je ne répondis pas tout de suite. Ce mot de +bottines, qui me rappelait l'expression de gouaille +polissonne du cocher, m'avait interdite. Cela avait +donc un sens?... Sur une interrogation plus pressante, +je finis par répondre, mais d'une voix un +peu rauque et troublée, comme s'il se fût agi de +confesser un péché galant:</p> + +<p>—Oui, Monsieur, j'en ai d'autres...</p> + +<p>—Des vernies?</p> + +<p>—Oui, Monsieur.</p> + +<p>—De très... très vernies?</p> + +<p>—Mais oui, Monsieur.</p> + +<p>—Bien... bien... Et en cuir jaune?</p> + +<p>—Je n'en ai pas, Monsieur...</p> + +<p>—Il faudra en avoir... je vous en donnerai.</p> + +<p>—Merci, Monsieur!</p> + +<p>—Bien... bien... Tais-toi!</p> + +<p>J'avais peur, car il venait de passer dans ses +yeux des lueurs troubles... des nuées rouges de +spasme... Et des gouttes de sueur roulaient sur +son front... Croyant qu'il allait défaillir, je fus sur +le point de crier, d'appeler au secours... mais la +crise se calma, et, au bout de quelques minutes, +il reprit d'une voix apaisée, tandis qu'un peu de +salive moussait encore au coin de ses lèvres:</p> + +<p>—Ça n'est rien... c'est fini... Comprenez-moi, +mon enfant... Je suis un peu maniaque... A +mon âge, cela est permis, n'est-ce pas?... Ainsi, +tenez, par exemple je ne trouve pas convenable +qu'une femme cire ses bottines, à plus forte +raison les miennes... Je respecte beaucoup les +femmes, Marie, et ne peux souffrir cela... C'est +moi qui les cirerai vos bottines, vos petites bottines, +vos chères petites bottines... C'est moi qui +les entretiendrai... Écoutez bien... Chaque soir, +avant de vous coucher, vous porterez vos bottines +dans ma chambre... vous les placerez près +du lit, sur une petite table, et, tous les matins, en +venant ouvrir mes fenêtres... vous les reprendrez.</p> + +<p>Et, comme je manifestais un prodigieux étonnement, +il ajouta:</p> + +<p>—Voyons!... Ça n'est pas énorme, ce que je +vous demande là... c'est une chose très naturelle, +après tout... Et si vous êtes bien gentille...</p> + +<p>Vivement, il tira de sa poche deux louis qu'il +me remit.</p> + +<p>—Si vous êtes bien gentille, bien obéissante, +je vous donnerai souvent des petits cadeaux. +La gouvernante vous paiera, tous les +mois, vos gages... Mais, moi, Marie, entre nous, +souvent, je vous donnerai des petits cadeaux. Et +qu'est-ce que je vous demande?... Voyons, ça +n'est pas extraordinaire, là... Est-ce donc si +extraordinaire, mon Dieu?</p> + +<p>Monsieur s'emballait encore. A mesure qu'il +parlait, ses paupières battaient, battaient comme +des feuilles sous l'orage.</p> + +<p>—Pourquoi ne dis-tu rien, Marie?... Dis +quelque chose... Pourquoi ne marches-tu pas?... +Marche un peu que je les voie remuer... que je +les voie vivre... tes petites bottines...</p> + +<p>Il s'agenouilla, baisa mes bottines, les pétrit +de ses doigts fébriles et caresseurs, les délaça... +Et, en les baisant, les pétrissant, les caressant, il +disait d'une voix suppliante, d'une voix d'enfant +qui pleure:</p> + +<p>—Oh! Marie... Marie... tes petites bottines... +donne-les moi, tout de suite... tout de +suite... tout de suite... Je les veux tout de +suite... donne-les moi...</p> + +<p>J'étais sans force... La stupéfaction me paralysait... +Je ne savais plus si je vivais réellement +ou si je rêvais... Des yeux de Monsieur, je ne +voyais que deux petits globes blancs, striés de +rouge. Et sa bouche était tout entière barbouillée +d'une sorte de bave savonneuse...</p> + +<p>Enfin, il emporta mes bottines et, durant deux +heures, il s'enferma avec elles dans sa chambre...</p> + +<p>—Vous plaisez beaucoup à Monsieur, me dit +la gouvernante en me montrant la maison... +Tâchez que cela continue... La place est bonne...</p> + +<p>Quatre jours après, le matin, à l'heure habituelle, +en allant ouvrir les fenêtres, je faillis +m'évanouir d'horreur, dans la chambre... Monsieur +était mort!... Étendu sur le dos, au milieu +du lit, le corps presque entièrement nu, on sentait +déjà en lui et sur lui la rigidité du cadavre. Il +ne s'était point débattu. Sur les couvertures, nul +désordre; sur le drap, pas la moindre trace de +lutte, de soubresaut, d'agonie, de mains crispées +qui cherchent à étrangler la Mort... Et j'aurais +cru qu'il dormait, si son visage n'eût été violet, +violet affreusement, de ce violet sinistre qu'ont +les aubergines. Spectacle terrifiant, qui, plus +encore que ce visage, me secoua d'épouvante... +Monsieur tenait, serrée dans ses dents, une de +mes bottines, si durement serrée dans ses dents, +qu'après d'inutiles et horribles efforts je fus obligée +d'en couper le cuir, avec un rasoir, pour la +leur arracher...</p> + +<p>Je ne suis pas une sainte... j'ai connu bien des +hommes et je sais, par expérience, toutes les +folies, toutes les saletés dont ils sont capables... +Mais un homme comme Monsieur?... Ah! vrai!... +Est-ce rigolo, tout de même, qu'il existe des types +comme ça?... Et où vont-ils chercher toutes leurs +imaginations, quand c'est si simple, quand c'est +si bon de s'aimer gentiment... comme tout le +monde...</p> + +<br> + +<p>Je crois bien qu'ici il ne m'arrivera rien de +pareil... C'est, évidemment, un autre genre ici. +Mais est-il meilleur?... Est-il pire?... Je n'en sais +rien...</p> + +<p>Il y a une chose qui me tourmente. J'aurais +dû, peut-être, en finir une bonne fois avec toutes +ces sales places et sauter le pas, carrément, de +la domesticité dans la galanterie, ainsi que tant +d'autres que j'ai connues et qui—soit dit sans +orgueil—étaient «moins avantageuses» que +moi. Si je ne suis pas ce qu'on appelle jolie, je +suis mieux; sans fatuité, je puis dire que j'ai +du montant, un chic que bien des femmes du +monde et bien des cocottes m'ont souvent envié. +Un peu grande, peut-être, mais souple, mince et +bien faite... de très beaux cheveux blonds, de +très beaux yeux bleu foncé, excitants et polissons, +une bouche audacieuse... enfin une manière +d'être originale et un tour d'esprit, très vif et langoureux, +à la fois, qui plaît aux hommes. J'aurais +pu réussir. Mais, outre que j'ai manqué par ma +faute des occasions «épatantes» et qui ne se +retrouveront probablement plus, j'ai eu peur... +J'ai eu peur, car on ne sait pas où cela vous +mène... J'ai frôlé tant de misères dans cet ordre-là... +j'ai reçu tant de navrantes confidences!... +Et ces tragiques calvaires du Dépôt à l'Hôpital +auxquels on n'échappe pas toujours!... Et pour +fond de tableau, l'enfer de Saint-Lazare!... Ça +donne à réfléchir et à frissonner... Qui me dit +aussi que j'aurais eu, comme femme, le même +succès que comme femme de chambre? Le +charme, si particulier, que nous exerçons sur les +hommes, ne tient pas seulement à nous, si jolies +que nous puissions être... Il tient beaucoup, je +m'en rends compte, au milieu où nous vivons... +au luxe, au vice ambiant, à nos maîtresses +elles-mêmes et au désir qu'elles excitent... En +nous aimant, c'est un peu d'elles et beaucoup de +leur mystère que les hommes aiment en nous...</p> + +<p>Mais il y a autre chose. En dépit de mon existence +dévergondée, j'ai, par bonheur, gardé en +moi, au fond de moi, un sentiment religieux très +sincère, qui me préserve des chutes définitives +et me retient au bord des pires abîmes... Ah! si +l'on n'avait pas la religion, la prière dans les +églises, les soirs de morne purée et de détresse +morale, si l'on n'avait pas la Sainte-Vierge et +saint Antoine de Padoue, et tout le bataclan, on +serait bien plus malheureux, ça c'est sûr... Et +ce qu'on deviendrait, et jusqu'où l'on irait, le +diable seul le sait!...</p> + +<p>Enfin—et ceci est plus grave—je n'ai pas +la moindre défense contre les hommes... Je serais +la constante victime de mon désintéressement et +de leur plaisir... Je suis trop amoureuse, oui, +j'aime trop l'amour, pour tirer un profit quelconque +de l'amour... C'est plus fort que moi, je +ne puis pas demander d'argent à qui me donne +du bonheur et m'entr'ouvre les rayonnantes portes +de l'Extase... Quand ils me parlent, ces monstres-là... +et que je sens sur ma nuque le piquant de +leur barbe et la chaleur de leur haleine... va +te promener!... je ne suis plus qu'une chiffe... et +c'est eux, au contraire, qui ont de moi tout ce +qu'ils veulent...</p> + +<p>Donc, me voilà au Prieuré, en attendant quoi?... +Ma foi, je n'en sais rien. Le plus sage serait de +n'y point songer et de laisser aller les choses au +petit bonheur... C'est peut-être ainsi qu'elles vont +le mieux... Pourvu que, demain, sur un mot de +Madame, et poursuivie jusqu'ici par cette impitoyable +malchance qui ne me quitte jamais, je +ne sois pas forcée, une fois de plus, de lâcher la +baraque!... Cela m'ennuierait... Depuis quelque +temps, j'ai des douleurs aux reins et au ventre, +une lassitude dans tout le corps... mon estomac +se délabre, ma mémoire s'affaiblit... je deviens, +de plus en plus, irritable et nerveuse. Tout +à l'heure, me regardant dans la glace, je me suis +trouvé le visage vraiment fatigué, et le teint—ce +teint ambré dont j'étais si fière—presque +couleur de cendre... Est-ce que je vieillirais +déjà?... Je ne veux pas vieillir encore. A Paris, il +est difficile de se soigner. On n'a le temps de rien. +La vie y est trop fiévreuse, trop tumultueuse... +on y est, sans cesse, en contact avec trop de +gens, trop de choses, trop de plaisirs, trop d'imprévu... +Il faut aller quand même... Ici, c'est +calme... Et quel silence!... L'air qu'on respire +doit être sain et bon... Ah! si, au risque de m'embêter, +je pouvais me reposer un peu...</p> + +<p>Tout d'abord, je n'ai pas confiance. Certes, +Madame est assez gentille avec moi. Elle a bien +voulu m'adresser quelques compliments sur ma +tenue, et se féliciter des renseignements qu'elle +a reçus... Oh! sa tête, si elle savait qu'ils sont +faux, du moins que ce sont des renseignements +de complaisance... Ce qui l'épate surtout, c'est +mon élégance. Et puis, le premier jour, il est +rare qu'elles ne soient pas gentilles, ces chameaux-là... +Tout nouveau, tout beau... C'est un +air connu... Oui, et le lendemain, l'air change, +connu, aussi... D'autant que Madame a des yeux +très froids, très durs, et qui ne me reviennent +pas... des yeux d'avare, pleins de soupçons aigus +et d'enquêtes policières... Je n'aime pas non +plus ses lèvres trop minces, sèches, et comme +recouvertes d'une pellicule blanchâtre... ni sa +parole brève, tranchante qui, d'un mot aimable, +fait presque une insulte ou une humiliation. +Lorsque, en m'interrogeant sur ceci, sur cela, +sur mes aptitudes et sur mon passé, elle m'a +regardé avec cette impudence tranquille et sournoise +de vieux douanier qu'elles ont toutes, je +me suis dit:</p> + +<p>—Il n'y a pas d'erreur... Encore une qui doit +mettre tout sous clé, compter chaque soir les +morceaux de sucre et les grains de raisin, et faire +des marques aux bouteilles... Allons! allons! +C'est toujours la même chose pour changer...</p> + +<p>Cependant, il faudra voir et ne pas m'en tenir +à cette première impression. Parmi tant de +bouches qui m'ont parlé, parmi tant de regards +qui m'ont fouillé l'âme, je trouverai, peut-être, +un jour—est-ce qu'on sait?—la bouche amie... +et le regard pitoyable... Il ne m'en coûte rien +d'espérer...</p> + +<p>Aussitôt arrivée, encore étourdie par quatre +heures de chemin de fer en troisième classe, et +sans qu'on ait, à la cuisine, seulement songé à +m'offrir une tartine de pain, Madame m'a promenée, +dans toute la maison, de la cave au grenier, +pour me mettre immédiatement «au courant +de la besogne». Oh! elle ne perd pas son +temps, ni le mien... Ce que c'est grand cette +maison! Ce qu'il y en a, là-dedans, des affaires et +des recoins!... Ah bien! merci!... Pour la tenir +en état, comme il faudrait, quatre domestiques +n'y suffiraient pas... En plus du rez-de-chaussée, +très important—car deux petits pavillons, en +forme de terrasse s'y surajoutent et le continuent—elle +se compose de deux étages que je devrai +descendre et monter sans cesse, attendu que +Madame, qui se tient dans un petit salon près +de la salle à manger, a eu l'ingénieuse idée de +placer la lingerie, où je dois travailler, sous les +combles, à côté de nos chambres. Et des placards, +et des armoires, et des tiroirs et des resserres, +et des fouillis de toute sorte, en veux-tu, en +voilà... Jamais, je ne me retrouverai dans tout +cela...</p> + +<p>A chaque minute, en me montrant quelque +chose, Madame me disait:</p> + +<p>—Il faudra faire bien attention à ça, ma fille. +C'est très joli, ça, ma fille... C'est très rare, ma +fille... Ça coûte très cher, ma fille.</p> + +<p>Elle ne pourrait donc pas m'appeler par mon +nom, au lieu de dire, tout le temps: «ma fille» +par ci... «ma fille» par là, sur ce ton de domination +blessante, qui décourage les meilleures +volontés et met aussitôt tant de distance, tant +de haines, entre nos maîtresses et nous?... Est-ce +que je l'appelle: «la petite mère», moi?... Et +puis, Madame n'a dans la bouche que ce mot: +«très cher». C'est agaçant... Tout ce qui lui +appartient, même de pauvres objets de quatre +sous, «c'est très cher». On n'a pas idée où la +vanité d'une maîtresse de maison peut se nicher... +Si ça ne fait pas pitié..., elle m'a expliqué +le fonctionnement d'une lampe à pétrole, pareille +d'ailleurs à toutes les autres lampes, et elle m'a +recommandé:</p> + +<p>—Ma fille, vous savez que cette lampe coûte +très cher, et qu'on ne peut la réparer qu'en +Angleterre. Ayez-en soin, comme de la prunelle +de vos yeux...</p> + +<p>J'ai eu envie de lui répondre:</p> + +<p>—Hé! dis donc, la petite mère, et ton pot de +chambre... est-ce qu'il coûte très cher?... Et +l'envoie-t-on à Londres quand il est fêlé?</p> + +<p>Non, là, vrai!... Elles en ont du toupet, et elles +en font du chichi, pour peu de chose. Et quand +je pense que c'est uniquement pour vous humilier, +pour vous épater!...</p> + +<p>La maison n'est pas si bien que ça... Il n'y a +pas de quoi, vraiment, être si fière d'une maison... +De l'extérieur, mon Dieu!... avec les grands +massifs d'arbres qui l'encadrent somptueusement +et les jardins qui descendent jusqu'à la rivière +en pentes molles, ornés de vastes pelouses rectangulaires, +elle a l'air de quelque chose... Mais +à l'intérieur... c'est triste, vieux, branlant, et +cela sent le renfermé... Je ne comprends pas +qu'on puisse vivre là-dedans... Rien que des +nids à rats, des escaliers de bois à vous rompre +le col et dont les marches gauchies tremblent et +craquent sous les pieds... des couloirs bas et +sombres où, en guise de tapis moelleux, ce sont +des carreaux mal joints, passés au rouge et +vernis, vernis, glissants, glissants... Les cloisons +trop minces, faites de planches trop sèches, rendent +les chambres sonores, comme des intérieurs +de violon... C'est toc et province, quoi!... Elle +n'est pas meublée, pour sûr, comme à Paris... +Dans toutes les pièces, du vieil acajou, de vieilles +étoffes mangées aux vers, de vieilles carpettes +usées, décolorées, et des fauteuils et des canapés, +ridiculement raides, sans ressorts, vermoulus et +boiteux... Ce qu'ils doivent vous moudre les +épaules, et vous écorcher les fesses!... Vraiment, +moi qui aime tant les tentures claires, les vastes +divans élastiques où l'on s'allonge voluptueusement +sur des piles de coussins, et tous ces jolis +meubles modernes, si luxueux, si riches et si +gais, je me sens toute triste de la morne tristesse +de ceux-là... Et j'ai peur de ne pouvoir +jamais m'habituer à si peu de confortable, à un +tel manque d'élégance, à tant de poussières anciennes +et de formes mortes...</p> + +<br> + +<p>Madame, non plus, n'est pas habillée comme à +Paris. Elle manque de chic et ignore les grandes +couturières... Elle est plutôt fagotée, comme on +dit. Bien qu'elle affiche une certaine prétention +dans ses toilettes, elle retarde d'au moins dix ans +sur la mode... Et quelle mode!... Quoique ça +elle ne serait pas mal, si elle voulait; du moins, +elle ne serait pas trop mal... Son pire défaut est +qu'elle n'éveille en vous aucune sympathie, +qu'elle n'est femme en rien... Mais elle a des +traits réguliers, de jolis cheveux naturellement +blonds, et une belle peau... une peau trop fraîche, +par exemple, et comme si elle souffrait d'une +mauvaise maladie intérieure... Je connais ces +types de femmes et je ne me trompe point à +l'éclat de leur teint. C'est rose dessus, oui, et +dedans, c'est pourri... Ça ne tient debout, ça ne +marche, ça ne vit qu'au moyen de ceintures, de +bandages hypogastriques, de pessaires, un tas +d'horreurs secrètes et de mécanismes compliqués... +Ce qui ne les empêche pas de faire leur +poire dans le monde... Mais oui! C'est coquet, +s'il vous plaît... ça flirte dans les coins, ça étale +des chairs peintes, ça joue de la prunelle, ça se +trémousse du derrière; et ça n'est bon qu'à mettre +dans des bocaux d'esprit de vin... Ah! malheur!... +On n'a guères d'agrément avec elles, je vous +assure, et ça n'est pas toujours ragoûtant de les +servir...</p> + +<p>Soit tempérament, soit indisposition organique, +je serais bien étonnée que Madame fût portée +sur la chose... Aux expressions de son visage, aux +gestes durs, aux flexions raides de son corps, on +ne sent pas du tout l'amour, et, jamais, le désir, +avec ses charmes, ses souplesses et ses abandons, +n'a passé par là... Des vieilles filles vierges, elle +garde, en toute sa personne, je ne sais quoi +d'aigre et de suri, je ne sais quoi de desséché, +de momifié, ce qui est rare chez les blondes... Ce +n'est pas Madame qu'une belle musique comme +<i>Faust</i>—ah! ce <i>Faust!</i>—ferait tomber de langueur +et s'évanouir de volupté entre les bras d'un +beau mâle... Ah, non, par exemple! Elle n'appartient +pas à ce genre de femmes très laides, sur +les figures de qui l'ardeur du sexe met parfois +tant de vie radieuse, tant de séductions et tant +de beauté... Après tout, il ne faut pas se fier à +des airs comme celui de Madame... J'en ai connu +de plus sévères et de plus grincheuses, qui éloignaient +toute idée de désir et d'amour, et qui +étaient de fameuses gourgandines, et qui faisaient +les quatre cent dix-neuf coups, avec leur valet de +chambre ou leur cocher...</p> + +<p>Par exemple, bien que Madame se force pour +être aimable, elle n'est sûrement pas à la coule, +comme des fois j'en ai vu... Je la crois très méchante, +très moucharde, très ronchonneuse; un +sale caractère et un méchant coeur... Elle doit +être, sans cesse, sur le dos des gens, à les asticoter +de toutes les manières... Et des «savez-vous +faire ceci?»... Et des «savez-vous faire +cela?» Ou bien encore: «Êtes-vous casseuse?... +Êtes-vous soigneuse?... Avez-vous beaucoup de +mémoire? Avez-vous beaucoup d'ordre?» Ça n'en +finit pas... Et aussi: «Êtes-vous très propre?... +Moi, je suis exigeante sur la propreté... je passe +sur bien des choses... mais sur la propreté, je +suis intraitable...» Est-ce qu'elle me prend pour +une fille de ferme, une paysanne, une bonne de +province?... La propreté?... Ah! je la connais, +cette rengaine. Elles disent toutes ça... et, +souvent, quand on va au fond des choses, quand +on retourne leurs jupes et qu'on fouille dans leur +linge... ce qu'elles sont sales!... Quelquefois à +vous soulever le coeur de dégoût...</p> + +<p>Aussi, je me méfie de la propreté de Madame... +Lorsqu'elle m'a montré son cabinet de toilette, +je n'y ai remarqué ni petit meuble, ni baignoire, +ni rien de ce qu'il faut à une femme soignée et +qui la pratique dans les coins... Et ce que c'est +sommaire, là-dedans, en fait de bibelots, de +flacons, de tous ces objets intimes et parfumés +que j'aime tant à tripoter... Il me tarde de voir +Madame, toute nue, pour m'amuser un peu... +Ça doit être du joli...</p> + +<p>Le soir, comme je mettais le couvert, Monsieur +est entré dans la salle à manger... Il revenait de +la chasse... C'est un homme très grand, avec une +large carrure d'épaules, de fortes moustaches +noires, et un teint mat... Ses manières sont +un peu lourdes, un peu gauches, mais il paraît +bon enfant... Évidemment, ce n'est pas un génie +comme M. Jules Lemaître, que j'ai tant de fois +servi, rue Christophe-Colomb, ni un élégant +comme M. de Janzé.—ah, celui-là! Pourtant, il +est sympathique... Ses cheveux drus et frisés, son +cou de taureau, ses mollets de lutteur, ses lèvres +charnues, très rouges et souriantes, attestent la +force et la bonne humeur... Je parie qu'il est porté +sur la chose, lui... J'ai vu cela, tout de suite, à son +nez mobile, flaireur, sensuel, à ses yeux extrêmement +brillants, doux en même temps que rigolos... +Jamais, je crois, je n'ai rencontré, chez un être +humain, de tels sourcils, épais jusqu'à en être +obscènes, et des mains si velues... Ce qu'il doit en +avoir un dessus de malle, le gros père!... Comme +la plupart des hommes peu intelligents et de +muscles développés, il est d'une grande timidité.</p> + +<p>Il m'a examinée d'un air tout drôle, d'un air où +il y avait de la bienveillance, de la surprise, du +contentement... quelque chose aussi de polisson +sans effronterie, de déshabilleur, sans brutalité. +Il est évident que Monsieur n'est pas habitué à +des femmes de chambre comme moi, que je +l'épate, que j'ai fait, sur lui, du premier coup, +une grande impression... Il m'a dit, avec un peu +d'embarras:</p> + +<p>—Ah!... ah!... c'est vous, la nouvelle femme +de chambre?...</p> + +<p>J'ai tendu mon buste en avant, j'ai baissé légèrement +les yeux, puis, modeste et mutine, à la +fois, de ma voix la plus douce, j'ai répondu simplement:</p> + +<p>—Mais oui, Monsieur, c'est moi...</p> + +<p>Alors, il a balbutié:</p> + +<p>—Ainsi, vous êtes arrivée?... C'est très bien... +c'est très bien...</p> + +<p>Il aurait voulu parler, encore... cherchait quelque +chose à dire, mais, n'étant pas éloquent ni +débrouillard, il ne trouvait rien... Je m'amusais +vivement de sa gêne... Après un court silence:</p> + +<p>—Comme ça, a-t-il fait, vous venez de Paris?</p> + +<p>—Oui, Monsieur...</p> + +<p>—C'est très bien... c'est très bien.</p> + +<p>Et s'enhardissant:</p> + +<p>—Comment vous appelez-vous?</p> + +<p>—Célestine... Monsieur...</p> + +<p>Par manière de contenance, il s'est frotté les +mains, et il a repris:</p> + +<p>—Célestine!... Ah! ah!... C'est très bien... +Un nom pas commun... un joli nom, ma foi!... +Pourvu que Madame ne vous oblige pas à le +changer... elle a cette manie...</p> + +<p>J'ai répondu, digne et soumise:</p> + +<p>—Je suis à la disposition de Madame...</p> + +<p>—Sans doute... sans doute... Mais c'est un +joli nom...</p> + +<p>J'ai manqué éclater de rire... Monsieur s'est mis +à marcher dans la salle, puis, tout d'un coup, il +s'est assis sur une chaise, il a allongé ses jambes +et, mettant dans son regard comme une excuse, +dans sa voix, comme une prière, il m'a demandé:</p> + +<p>—Eh bien, Célestine... car moi, je vous appellerai +toujours Célestine... voulez-vous m'aider à +retirer mes bottes?... Ça ne vous ennuie pas, au +moins?</p> + +<p>—Certainement, non, Monsieur...</p> + +<p>—Parce que, voyez-vous... ces sacrées bottes... +elles sont très difficiles... elles glissent mal...</p> + +<p>Dans un mouvement que j'essayai de rendre +harmonieux et souple, et même provocant, je me +suis agenouillée en face de lui. Et pendant que je +l'aidais à retirer ses bottes, qui étaient mouillées +et couvertes de boue, j'ai parfaitement senti que +son nez s'excitait aux parfums de ma nuque, que +ses yeux suivaient, avec un intérêt grandissant, +les contours de mon corsage et tout ce qui se +révélait de moi, à travers la robe... Tout à coup, +il murmure:</p> + +<p>—Sapristi! Célestine... Vous sentez rudement +bon... +fumet de fauve, pénétrant et chaud... qui ne m'est +pas désagréable.</p> + +<p>Quand ses bottes eurent été retirées, et pour +le laisser sur une bonne impression de moi, je +lui ai demandé, à mon tour:</p> + +<p>—Je vois que Monsieur est chasseur... Monsieur +a fait une bonne chasse, aujourd'hui?</p> + +<p>—Je ne fais jamais de bonnes chasses, Célestine, +a-t-il répliqué, en hochant la tête... C'est +pour marcher... pour me promener... pour n'être +pas ici, où je m'ennuie...</p> + +<p>—Ah! Monsieur s'ennuie ici?...</p> + +<p>Après une pause, il a rectifié galamment:</p> + +<p>—C'est-à-dire... je m'ennuyais... Car maintenant... +enfin... voilà!...</p> + +<p>Puis, avec un sourire bête et touchant:</p> + +<p>—Célestine?...</p> + +<p>—Monsieur!</p> + +<p>—Voulez-vous me donner mes pantoufles?... +Je vous demande pardon...</p> + +<p>—Mais, Monsieur, c'est mon métier...</p> + +<p>—Oui... enfin... Elles sont sous l'escalier... +dans un petit cabinet noir... à gauche...</p> + +<p>Je crois que j'en aurai tout ce que je voudrai de +ce type-là... Il n'est pas malin, il se livre du +premier coup... Ah! on pourrait le mener loin...</p> + +<br> + +<p>Le dîner, peu luxueux, composé des restes de +la veille, s'est passé, sans incidents, presque silencieusement... +Monsieur dévore, et Madame pignoche +dans les plats avec des gestes maussades et +des moues dédaigneuses... Ce qu'elle absorbe, ce +sont des cachets, des sirops, des gouttes, des +pilules, toute une pharmacie qu'il faut avoir bien +soin de mettre sur la table, à chaque repas, devant +son assiette... Ils ont très peu parlé, et, encore, +sur des choses et des gens de l'endroit qui sont +pour moi d'un intérêt médiocre... Ce que j'ai +compris, c'est qu'ils reçoivent très peu. D'ailleurs, +il était visible que leur pensée n'était point +à ce qu'ils disaient... Ils m'observaient, chacun, +selon les idées qui les mènent, conduits, chacun, +par une curiosité différente; Madame, sévère et +raide, méprisante même, de plus en plus hostile, +et songeant, déjà, à tous les sales tours qu'elle +me jouera; Monsieur en dessous, avec des clignements +d'yeux très significatifs et, quoiqu'il +s'efforçât de les dissimuler, d'étranges regards sur +mes mains... En vérité, je ne sais pas ce qu'ont +les hommes à s'exciter ainsi sur mes mains?... +Moi, j'avais l'air de ne rien remarquer à leur +manège... J'allais, venais digne, réservée, adroite +et... lointaine... Ah! s'ils avaient pu voir mon +âme, s'ils avaient pu écouter mon âme, comme +je voyais et comme j'entendais la leur!...</p> + +<p>J'adore servir à table. C'est là qu'on surprend +ses maîtres dans toute la saleté, dans toute la +bassesse de leur nature intime. Prudents, d'abord, +et se surveillant l'un l'autre, ils en arrivent, peu +à peu, à se révéler, à s'étaler tels qu'ils sont, +sans fard et sans voiles, oubliant qu'il y a autour +d'eux quelqu'un qui rôde et qui écoute et qui note +leurs tares, leurs bosses morales, les plaies secrètes +de leur existence, tout ce que peut contenir +d'infamies et de rêves ignobles le cerveau respectable +des honnêtes gens. Ramasser ces aveux, +les classer, les étiqueter dans notre mémoire, en +attendant de s'en faire une arme terrible, au jour +des comptes à rendre, c'est une des grandes et +fortes joies du métier, et c'est la revanche la plus +précieuse de nos humiliations...</p> + +<p>De ce premier contact avec mes nouveaux maîtres +je n'ai pu recueillir des indications précises +et formelles... Mais j'ai senti que le ménage ne va +pas, que Monsieur n'est rien dans la maison, que +c'est Madame qui est tout, que Monsieur tremble +devant Madame, comme un petit enfant... +Ah! il ne doit pas rire tous les jours, le pauvre +homme!... Sûrement, il en voit, en entend, en +subit de toutes les sortes... J'imagine que j'aurai, +parfois, du bon temps à être là...</p> + +<p>Au dessert, Madame, qui durant le repas n'avait +cessé de renifler mes mains, mes bras, mon corsage, +a dit d'une voix nette et tranchante:</p> + +<p>—Je n'aime pas qu'on se mette des parfums...</p> + +<p>Comme je ne répondais pas, faisant semblant +d'ignorer que cette phrase s'adressât à moi.</p> + +<p>—Vous entendez, Célestine?</p> + +<p>—Bien, Madame.</p> + +<p>Alors, j'ai regardé, à la dérobée, le pauvre Monsieur +qui les aime, lui, les parfums, ou du moins, +qui aime mon parfum. Les deux coudes sur la +table, indifférent en apparence, mais, dans le fond, +humilié et navré, il suivait le vol d'une guêpe +attardée au-dessus d'une assiette de fruits... Et +c'était maintenant un silence morne dans cette +salle à manger que le crépuscule venait d'envahir, +et quelque chose d'inexprimablement triste, quelque +chose d'indiciblement pesant tombait du plafond +sur ces deux êtres, dont je me demande vraiment +à quoi ils servent et ce qu'ils font sur la +terre.</p> + +<p>—La lampe, Célestine!</p> + +<p>C'était la voix de Madame, plus aigre dans ce +silence et dans cette ombre. Elle me fit sursauter...</p> + +<p>—Vous voyez bien qu'il fait nuit... Je ne +devrais pas avoir à vous demander la lampe... +Que ce soit la dernière fois, n'est-ce pas?</p> + +<p>En allumant la lampe, cette lampe qui ne peut +se réparer qu'en Angleterre, j'avais envie de crier +au pauvre Monsieur:</p> + +<p>—Attends un peu, mon gros, et ne crains +rien... et ne te désole pas. Je t'en donnerai à boire +et à manger des parfums que tu aimes et dont tu +es si privé... Tu les respireras, je te le promets, +tu les respireras à mes cheveux, à ma bouche, à +ma gorge, à toute ma chair... Tous les deux, +nous lui en ferons voir de joyeuses, à cette +pécore... je t'en réponds!...</p> + +<p>Et, pour matérialiser cette muette invocation, +en déposant la lampe sur la table, je pris soin de +frôler légèrement le bras de Monsieur, et je me +retirai...</p> + +<br> + +<p>L'office n'est pas gai. En plus de moi, il n'y a +que deux domestiques, une cuisinière qui grinche +tout le temps, un jardinier-cocher qui ne dit jamais +un mot. La cuisinière s'appelle Marianne, le jardinier-cocher, +Joseph... Des paysans abrutis... Et +ce qu'ils ont des têtes!... Elle, grasse, molle, flasque, +étalée, le cou sortant en triple bourrelet +d'un fichu sale avec quoi l'on dirait qu'elle essuie +ses chaudrons, les deux seins énormes et difformes +roulant sous une sorte de camisole en cotonnade +bleue plaquée de graisse, sa robe trop courte découvrant +d'épaisses chevilles et de larges pieds +chaussés de laine grise; lui, en manches de chemise, +tablier de travail et sabots, rasé, sec, nerveux, +avec un mauvais rictus sur les lèvres qui +lui fendent le visage d'une oreille à l'autre, et une +allure tortueuse, des mouvements sournois de +sacristain... Tels sont mes deux compagnons...</p> + +<p>Pas de salle à manger pour les domestiques. +Nous prenons nos repas dans la cuisine, sur la +même table où, durant la journée, la cuisinière +fait ses saletés, découpe ses viandes, vide ses +poissons, taille ses légumes, avec ses doigts gras +et ronds comme des boudins... Vrai!... Ça n'est +guère convenable... Le fourneau allumé rend +l'atmosphère de la pièce étouffante. Il y circule des +odeurs de vieille graisse, de sauces rances, de +persistantes fritures. Pendant que nous mangeons, +une marmite où bout la soupe des chiens exhale +une vapeur fétide qui vous prend à la gorge et +vous fait tousser... C'est à vomir!... On respecte +davantage les prisonniers dans les prisons et les +chiens dans les chenils...</p> + +<p>On nous a servi du lard aux choux, et du fromage +puant;... pour boisson, du cidre aigre... Rien +d'autre. Des assiettes de terre, dont l'émail est +fendu et qui sentent le graillon, des fourchettes en +fer-blanc complètent ce joli service.</p> + +<p>Étant trop nouvelle dans la maison, je n'ai pas +voulu me plaindre. Mais je n'ai pas voulu manger, +non plus. Pour m'abîmer l'estomac davantage, +merci!</p> + +<p>—Pourquoi ne mangez-vous pas? m'a dit la +cuisinière.</p> + +<p>—Je n'ai pas faim.</p> + +<p>J'ai articulé cela d'un ton très digne... Alors, +Marianne a grogné:</p> + +<p>—Il faudrait peut-être des truffes à Mademoiselle?</p> + +<p>Sans me fâcher, mais pincée et hautaine, j'ai +répliqué:</p> + +<p>—Mais, vous savez, j'en ai mangé des truffes... Tout le monde ne +pourrait pas en dire autant ici...</p> + +<p>Cela l'a fait taire.</p> + +<p>Pendant ce temps, le jardinier-cocher s'emplissait +la bouche de gros morceaux de lard, et me +regardait en dessous. Je ne saurais dire pourquoi, +cet homme a un regard gênant... et son silence me +trouble. Bien qu'il ne soit plus jeune, je suis +étonnée de la souplesse, de l'élasticité de ses +mouvements;... ses reins ont des ondulations de +reptile... J'en arrive à le détailler davantage... +Ses durs cheveux grisonnants, son front bas, ses +yeux obliques, ses pommettes proéminentes, sa +large et forte mâchoire, et ce menton long, +charnu, relevé, tout cela lui donne un caractère +étrange que je ne puis définir... Est-il godiche?... +Est-il canaille?... Je n'en sais rien. Pourtant, il +est curieux que cet homme me retienne de la +sorte... A la longue, cette obsession s'atténue et +s'efface. Et je me rends compte que c'est là encore +un des mille et mille tours de mon imagination +excessive, grossissante et romanesque, qui me +fait voir les choses et les gens en trop beau ou en +trop laid, et qui, de ce misérable Joseph, veut +à toute force créer quelqu'un de supérieur au +rustre stupide, au lourd paysan qu'il est réellement.</p> + +<p>Vers la fin du dîner, Joseph, sans toujours +dire un mot, a tiré de la poche de son tablier la +<i>Libre Parole</i>, qu'il s'est mis à lire avec attention, +et Marianne, qui avait bu deux pleines carafes de +cidre, s'est amollie, est devenue plus aimable. +Vautrée sur sa chaise, ses manches retroussées et +découvrant le bras nu, son bonnet un peu de travers +sur des cheveux dépeignés, elle m'a demandé +d'où j'étais, où j'avais été, si j'avais fait de bonnes +places, si j'étais contre les Juifs?... Et nous avons +causé, quelque temps, presque amicalement... A +mon tour, j'ai demandé des renseignements sur +la maison, s'il venait souvent du monde et quel +genre de monde, si Monsieur faisait attention aux +femmes de chambre, si Madame avait un amant?...</p> + +<p>Ah! non, il fallait voir sa tête et celle de Joseph +que mes questions interrompaient, par à-coups, +dans sa lecture... Ce qu'ils étaient scandalisés +et ridicules!... On n'a pas idée de ce qu'ils +sont en retard, en province... Ça ne sait rien... +ça ne voit rien... ça ne comprend rien... ça s'esbrouffe +de la chose la plus naturelle... Et, cependant, +lui, avec son air pataud et respectable, +elle, avec ses manières vertueuses et débraillées, +on ne m'ôtera pas de l'esprit qu'ils couchent ensemble... +Ah! non!... il faut être vraiment privée +pour se payer un type comme ça...</p> + +<p>—On voit bien que vous venez de Paris, de je +ne sais d'où?... m'a reproché aigrement la cuisinière.</p> + +<p>A quoi Joseph, dodelinant de la tête, a brièvement +ajouté:</p> + +<p>—Pour sûr!...</p> + +<p>Il s'est remis à lire la <i>Libre Parole</i>... Marianne +s'est levée pesamment et a retiré la marmite du +feu... Nous n'avons plus causé...</p> + +<p>Alors, j'ai pensé à ma dernière place, à monsieur +Jean, le valet de chambre, si distingué avec ses +favoris noirs et sa peau blanche soignée comme +une peau de femme. Ah! il était si beau garçon, +monsieur Jean, si gai, si gentil, si délicat, si +adroit, lorsque, le soir, il nous lisait <i>Fin de siècle</i>, +qu'il nous racontait des histoires polissonnes et +touchantes, qu'il nous mettait au courant des +lettres de Monsieur... Il y a du changement, +aujourd'hui... Comment cela est-il possible que +j'en sois arrivée à m'échouer ici, parmi de telles +gens, et loin de tout ce que j'aime?</p> + +<p>J'ai presque envie de pleurer.</p> + +<br> + +<p>Et j'écris ces lignes dans ma chambre, une sale +petite chambre, sous les combles, ouverte à tous +les vents, aux froids de l'hiver, aux brûlantes chaleurs +de l'été. Pas d'autres meubles qu'un méchant +lit de fer et qu'une méchante armoire de +bois blanc, qui ne ferme point et où je n'ai pas la +place de ranger mes affaires... Pas d'autre lumière +qu'une chandelle qui fume et coule dans un chandelier +de cuivre... Ça fait pitié!... Si je veux continuer +à écrire ce journal, ou seulement lire les +romans que j'ai apportés et me tirer les cartes, il +faudra que je m'achète de mon propre argent, +des bougies... car, pour ce qui est des bougies +de Madame... la peau!... comme disait monsieur +Jean... Elles sont sous clé.</p> + +<p>Demain, je tâcherai de m'arranger un peu... +Au-dessus de mon lit, je clouerai mon petit crucifix +de cuivre doré, et je mettrai sur la cheminée +ma bonne vierge de porcelaine peinte, avec mes +petites boîtes, mes petits bibelots et les photographies +de monsieur Jean, de façon à introduire +dans ce galetas un rayon d'intimité et de joie.</p> + +<p>La chambre de Marianne est voisine de la +mienne. Une mince cloison la sépare et l'on +entend tout ce qui s'y fait... J'ai pensé que +Joseph, qui couche dans les communs, viendrait +peut-être chez Marianne... Mais non... Marianne a +longtemps tourné dans la chambre... Elle a toussé, +craché, traîné des chaises, remué un tas de choses... +Maintenant elle ronfle... C'est sans doute +dans la journée qu'ils font ça!...</p> + +<p>Un chien aboie, très loin, dans la campagne... +Il est près de deux heures, et ma lumière va s'éteindre... +Moi aussi, je vais être obligée de me +coucher... Mais je sens que je ne pourrai pas +dormir...</p> + +<p>Ah! ce que je vais me faire vieille, dans cette +baraque!... Non, là, vrai!</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>II</h3> +<br><br> + +<p>15 septembre.</p> + + +<p>Je n'ai pas encore écrit une seule fois le nom +de mes maîtres. Ils s'appellent d'un nom ridicule +et comique: Lanlaire... Monsieur et madame +Lanlaire... Monsieur et madame va-t'faire Lanlaire!... +Vous voyez d'ici toutes les bonnes plaisanteries +qu'un tel nom comporte et qu'il doit +forcément susciter. Quant à leurs prénoms, ils +sont peut-être plus ridicules que leur nom et, si +j'ose dire, ils le complètent. Celui de Monsieur +est Isidore; Euphrasie, celui de Madame... Euphrasie!... +Je vous demande un peu.</p> + +<p>La mercière, chez qui je suis allée tantôt pour +un rassortissement de soie, m'a donné des renseignements +sur la maison. Ça n'est pas du joli. +Mais, pour être juste, je dois dire que je n'ai +jamais rencontré une femme si rosse et si bavarde... +Si ceux qui fournissent mes maîtres en +parlent ainsi, comment doivent en parler ceux +qui ne les fournissent pas?... Ah! ils ont de +bonnes langues, en province!... Mazette!</p> + +<p>Le père de Monsieur était fabricant de draps et +banquier à Louviers. Il fit une faillite frauduleuse +qui vida toutes les petites bourses de la +région, et il fut condamné à dix ans de réclusion, +ce qui, en comparaison des faux, abus de confiance, +vols, crimes de toute sorte qu'il avait +commis, fut jugé très doux. Durant qu'il accomplissait +sa peine à Gaillon, il mourut. Mais il +avait eu soin de mettre de côté et en sûreté, +paraît-il, quatre cent cinquante mille francs, +lesquels, habilement soustraits aux créanciers +ruinés, constituent toute la fortune personnelle +de Monsieur... Et allez donc!... Ça n'est pas plus +malin que ça, d'être riche.</p> + +<p>Le père de Madame, lui, c'est bien pire, quoiqu'il +n'ait point été condamné à de la prison et +qu'il ait quitté cette vie, respecté de tous les honnêtes +gens. Il était marchand d'hommes. La mercière +m'a expliqué que, sous Napoléon III, tout +le monde n'étant pas soldat comme aujourd'hui, +les jeunes gens riches «tombés au sort» avaient +le droit de «se racheter du service». Ils s'adressaient +à une agence ou à un monsieur qui, moyennant +une prime variant de mille à deux mille +francs, selon les risques du moment, leur trouvait +un pauvre diable, lequel consentait à les remplacer +au régiment pendant sept années et, en +cas de guerre, à mourir pour eux. Ainsi, on faisait, +en France, la traite des blancs, comme en +Afrique, la traite des noirs?... Il y avait des marchés +d'hommes, comme des marchés de bestiaux +pour une plus horrible boucherie? Cela ne m'étonne +pas trop... Est-ce qu'il n'y en a plus aujourd'hui? +Et que sont donc les bureaux de placement +et les maisons publiques, sinon des foires +d'esclaves, des étals de viande humaine?</p> + +<p>D'après la mercière, c'était un commerce fort +lucratif, et le père de Madame, qui l'avait accaparé +pour tout le département, s'y montrait d'une +grande habileté, c'est-à-dire qu'il gardait pour lui +et mettait dans sa poche la majeure partie de la +prime... Voici dix ans qu'il est mort, maire du +Mesnil-Roy, suppléant du juge de paix, conseiller +général, président de la fabrique, trésorier du +bureau de bienfaisance, décoré, et, en plus du +Prieuré qu'il avait acheté pour rien, laissant +douze cent mille francs, dont six cent mille sont +allés à Madame, car Madame a un frère qui a mal +tourné, et on ne sait pas ce qu'il est devenu... Eh +bien... on dira ce qu'on voudra... Voilà de l'argent +qui n'est guère propre, si tant est qu'il y en +ait qui le soit... Pour moi, c'est bien simple, je +n'ai vu que du sale argent et que de mauvais +riches.</p> + +<p>Les Lanlaire—est-ce pas à vous dégoûter?—ont +donc plus d'un million. Ils ne font rien que +d'économiser... et c'est à peine s'ils dépensent le +tiers de leurs rentes. Rognant sur tout, sur les +autres et sur eux-mêmes, chipotant âprement sur +les notes, reniant leur parole, ne reconnaissant +des conventions acceptées que ce qui est écrit et +signé, il faut avoir l'oeil avec eux, et, dans les +rapports d'affaires, ne jamais ouvrir la porte à +une contestation quelconque. Ils en profitent aussitôt +pour ne pas payer, surtout les petits fournisseurs +qui ne peuvent supporter les frais d'un +procès, et les pauvres diables qui n'ont point de +défense... Naturellement, ils ne donnent jamais +rien, si ce n'est, de temps en temps, à l'église, car +ils sont fort dévots. Quant aux pauvres, ils peuvent +crever de faim devant la porte du Prieuré, +implorer et gémir. La porte reste toujours +fermée...</p> + +<p>—Je crois même, disait la mercière, que s'ils +pouvaient prendre quelque chose dans la besace +des mendiants, ils le feraient sans remords, avec +une joie sauvage...</p> + +<p>Et elle ajoutait, à titre d'exemple monstrueux:</p> + +<p>—Ainsi, nous tous ici qui gagnons notre vie +péniblement, quand nous rendons le pain bénit, +nous achetons de la brioche. C'est une question de +convenance et d'amour-propre... Eux, les sales +pingres, ils distribuent, quoi?... Du pain, ma +chère demoiselle. Et pas même du pain blanc, du +pain de première qualité... Non... du pain d'ouvrier... +Est-ce pas honteux... des personnes si +riches?... Même que la Paumier, la femme du +tonnelier, a entendu un jour Mme Lanlaire dire au +curé qui lui reprochait doucement cette crasserie: +«Monsieur le curé, c'est toujours assez bon +pour ces gens-là!»</p> + +<p>Il faut être juste, même avec ses maîtres. S'il +n'y a qu'une voix sur le compte de Madame, on +n'en veut pas à Monsieur... On ne déteste pas +Monsieur... Chacun est d'accord pour déclarer +que Monsieur n'est pas fier, qu'il serait généreux +envers le monde, et ferait beaucoup de bien, s'il +le pouvait. Le malheur est qu'il ne le peut pas... +Monsieur n'est rien chez lui... moins que les +domestiques, pourtant durement traités, moins +que le chat à qui on permet tout... Peu à peu, +et pour être tranquille, il a abdiqué toute autorité +de maître de maison, toute dignité d'homme +aux mains de sa femme. C'est Madame qui +dirige, règle, organise, administre tout... Madame +s'occupe de l'écurie, de la basse-cour, du +jardin, de la cave, du bûcher et elle trouve à +redire sur tout. Jamais les choses ne vont +comme elle voudrait, et elle prétend sans cesse +qu'on la vole... Ce qu'elle a un oeil!... C'est inimaginable. +On ne lui pose pas de blagues, bien +sûr, car elle les connaît toutes... C'est elle qui +paie les notes, touche les rentes et les fermages, +conclut les marchés... Elle a des roueries de +vieux comptable, des indélicatesses d'huissier +véreux, des combinaisons géniales d'usurier... +C'est à ne pas croire... Naturellement, elle tient +la bourse, férocement, et elle n'en dénoue les cordons +que pour y faire entrer plus d'argent, toujours... Elle +laisse Monsieur sans un sou, c'est à +peine s'il a de quoi s'acheter du tabac, le pauvre. +Au milieu de sa richesse, il est encore plus dénué +que tout le monde d'ici... Pourtant, il ne +bronche pas, il ne bronche jamais... Il obéit +comme les camarades. Ah! ce qu'il est drôle, des +fois, avec son air de chien embêté et soumis... Quand, +Madame étant sortie, arrive un fournisseur +avec une facture, un pauvre avec sa misère, +un commissionnaire qui réclame un pourboire, il +faut voir Monsieur... Monsieur est vraiment d'un +comique!... Il fouille dans ses poches, se tâte, +rougit, s'excuse, et il dit, l'oeil piteux:</p> + +<p>—Tiens!... Je n'ai pas de monnaie sur moi... Je +n'ai que des billets de mille francs... Avez-vous +de la monnaie de mille francs?... Non?... Alors, +il faudra repasser...</p> + +<p>Des billets de mille francs, lui, qui n'a jamais +cent sous sur lui!... Jusqu'à son papier à lettre +que Madame renferme dans une armoire, dont +elle a, seule, la clef, et qu'elle ne lui donne que +feuille par feuille, en grognant:</p> + +<p>—Merci!... Tu en uses du papier... A qui donc +peux-tu écrire pour en user autant?...</p> + +<p>Ce qu'on lui reproche seulement, ce que l'on +ne comprend pas, c'est son indigne faiblesse et +qu'il se laisse mener de la sorte par une pareille +mégère... Car, enfin, personne ne l'ignore, et +Madame le crie assez par-dessus les toits... Monsieur +et Madame ne sont plus rien l'un pour l'autre... +Madame, qui est malade du ventre et ne +peut avoir d'enfants, ne veut plus entendre parler +de la chose. Il paraît que ça lui fait mal à crier... +A ce propos, il circule, dans le pays, une bonne +histoire...</p> + +<p>Un jour, à la confession, Madame expliquait +son cas au curé et lui demandait si elle pouvait +<i>tricher</i> avec son mari...</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous entendez par <i>tricher</i>, +mon enfant?... fit le curé.</p> + +<p>—Je ne sais pas au juste, mon père, répondit +Madame, embarrassée... De certaines caresses...</p> + +<p>—De certaines caresses!... Mais, mon enfant, +vous n'ignorez pas que... de certaines caresses.. +c'est un péché mortel...</p> + +<p>—C'est bien pour cela, mon père, que je sollicite +l'autorisation de l'Eglise...</p> + +<p>—Oui!... oui!... mais enfin... voyons... de +certaines caresses... souvent?...</p> + +<p>—Mon mari est un homme robuste... de forte +santé... Deux fois par semaine, peut-être...</p> + +<p>—Deux fois par semaine?... C'est beaucoup... +c'est trop... c'est de la débauche... Si robuste +que soit un homme, il n'a pas besoin, deux fois +par semaine, de... de... de certaines caresses...</p> + +<p>Il demeura, quelques secondes, perplexe, puis +finalement:</p> + +<p>—Eh bien, soit... Je vous autorise... à de certaines +caresses... deux fois par semaine... à +condition toutefois... <i>primo</i>... que vous n'y prendrez, +vous, aucun plaisir coupable...</p> + +<p>—Ah! je vous le jure, mon père!...</p> + +<p>—<i>Secundo</i>... que vous donnerez tous les ans +une somme de deux cents francs... pour l'autel +de la Très-Sainte-Vierge...</p> + +<p>—Deux cents francs?... sursauta Madame... Pour +ça?... Ah non!...</p> + +<p>Et elle envoya promener le curé en douceur...</p> + +<p>—Alors, terminait la mercière, qui me faisait +ce récit... Pourquoi Monsieur est-il si bon, +est-il si lâche envers une femme qui lui refuse +non seulement de l'argent, mais du plaisir? C'est +moi qui la mettrais à la raison et rudement, encore...</p> + +<p>Et voici ce qui arrive... Quand Monsieur, qui +est un homme vigoureux, extrêmement porté sur +la chose, et qui est aussi un brave homme, veut +se payer—dame, écoutez donc?—une petite +joie d'amour, ou une petite charité envers un +pauvre, il en est réduit à des expédients ridicules, +des carottages grossiers, des emprunts pas très +dignes, dont la découverte par Madame amène +des scènes terribles, des brouilles qui, souvent, +durent des mois entiers... On voit alors Monsieur +s'en aller par la campagne et marcher, marcher +comme un fou, faisant des gestes furieux et +menaçants, écrasant des mottes de terre, parlant +tout seul, dans le vent, dans la pluie, dans la +neige... puis, rentrer le soir chez lui, plus timide, +plus courbé, plus tremblant, plus vaincu que +jamais...</p> + +<p>Le curieux et le mélancolique aussi de cette +histoire, c'est que, au milieu des pires récriminations +de la mercière, parmi ces infamies dévoilées, +ces saletés honteuses qui se colportent de +bouche en bouche, de boutique en boutique, de +maison en maison, je sens que, dans la ville, on +jalouse les Lanlaire, plus encore qu'on les mésestime. +En dépit de leur inutilité criminelle, de +leur malfaisance sociale, malgré tout ce qu'ils +écrasent sous le poids de leur hideux million, +c'est ce million qui leur donne, quand même, +une auréole de respectabilité et presque de gloire. +On les salue plus bas que les autres, on les accueille +avec plus d'empressement que les autres... +On appelle... avec quelle complaisance servile!... +la sale bicoque où ils vivent dans la crasse de +leur âme, le château... A des étrangers qui viendraient +s'enquérir des curiosités du pays, je suis +sûre que la mercière elle-même, si haineuse, répondrait:</p> + +<p>—Nous avons une belle église... une belle +fontaine... nous avons surtout quelque chose de +très beau... les Lanlaire... les Lanlaire qui possèdent +un million et habitent un château... Ce +sont d'affreuses gens, et nous en sommes très +fiers...</p> + +<p>L'adoration du million!... C'est un sentiment +bas, commun non seulement aux bourgeois, mais +à la plupart d'entre nous, les petits, les humbles, +les sans le sou de ce monde. Et moi-même, avec +mes allures en dehors, mes menaces de tout +casser, je n'y échappe point... Moi que la richesse +opprime, moi qui lui dois mes douleurs, +mes vices, mes haines, les plus amères d'entre +mes humiliations, et mes rêves impossibles et le +tourment à jamais de ma vie, eh bien, dès que +je me trouve en présence d'un riche, je ne puis +m'empêcher de le regarder comme un être exceptionnel +et beau, comme une espèce de divinité +merveilleuse, et, malgré moi, par delà ma volonté +et ma raison, je sens monter, du plus profond de +moi-même, vers ce riche très souvent imbécile +et quelquefois meurtrier, comme un encens d'admiration... +Est-ce bête?... Et pourquoi?... pourquoi?</p> + +<p>En quittant cette sale mercière et cette étrange +boutique où, d'ailleurs, il me fut impossible de +rassortir ma soie, je songeais avec découragement +à tout ce que cette femme m'avait raconté +sur mes maîtres... Il bruinait... Le ciel était +crasseux comme l'âme de cette marchande de +potins... Je glissais sur le pavé gluant de la rue, +et, furieuse contre la mercière et contre mes +maîtres, et contre moi-même, furieuse contre ce +ciel de province, contre cette boue, dans laquelle +pataugeaient mon coeur et mes pieds, contre la +tristesse incurable de la petite ville, je ne cessais +de me répéter:</p> + +<p>—Eh bien!... me voilà propre... Il ne me manquait +plus que cela... Et je suis bien tombée!...</p> + +<br> + +<p>Ah oui! je suis bien tombée... Et voici du nouveau.</p> + +<p>Madame s'habille toute seule et se coiffe elle-même. +Elle s'enferme à double tour dans son +cabinet de toilette, et c'est à peine si j'ai le droit +d'y entrer... Dieu sait ce qu'elle fait là-dedans +des heures et des heures!... Ce soir, n'y tenant +plus, j'ai frappé à la porte, carrément. Et telle est +la petite conversation qui s'est engagée entre +Madame et moi.</p> + +<p>—Toc, toc!</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>Ah! cette voix aigre, glapissante, qu'on aimerait +à faire rentrer, dans la bouche, d'un coup +de poing...</p> + +<p>—C'est moi, Madame...</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez?</p> + +<p>—Je viens faire le cabinet de toilette...</p> + +<p>—Il est fait... allez-vous-en... Et ne venez que +quand je vous sonne...</p> + +<p>C'est-à-dire que je ne suis même pas une +femme de chambre, ici... Je ne sais pas ce que je +suis ici... et quelles sont mes attributions... Et, +pourtant, habiller, déshabiller, coiffer, il n'y a +que cela qui me plaise dans le métier... J'aime +à jouer avec les chemises de nuit, les chiffons et +les rubans, tripoter les lingeries, les chapeaux, +les dentelles, les fourrures, frotter mes maîtresses +après le bain, les poudrer, poncer leurs pieds, +parfumer leurs poitrines, oxygéner leurs chevelures, +les connaître, enfin, du bout de leurs +mules à la pointe de leur chignon, les voir +toutes nues... De cette façon, elles deviennent +pour vous autre chose qu'une maîtresse, presque +une amie ou une complice, souvent une esclave... +On est forcément la confidente d'un tas de choses, +de leurs peines, de leurs vices, de leurs déceptions +d'amour, des secrets les plus intimes du +ménage, de leurs maladies... Sans compter que +lorsqu'on est adroite, on les tient par une foule +de détails qu'elles ne soupçonnent même pas... +On en tire beaucoup plus... C'est, à la fois, profitable +et amusant... Voilà comment je comprends +le métier de femme de chambre...</p> + +<p>On ne s'imagine pas combien il y en a—comment +dire cela?—combien il y en a qui sont +indécentes et loufoques dans l'intimité, même +parmi celles qui, dans le monde, passent pour +les plus retenues, les plus sévères, pour des +vertus inaccessibles... Ah, dans les cabinets de +toilette, comme les masques tombent!... Comme +s'effritent et se lézardent les façades les plus orgueilleuses!...</p> + +<p>J'en ai eu une qui avait un drôle de truc... +Tous les matins, avant de passer sa chemise, tous +les soirs, après l'avoir retirée, elle restait nue, à +s'examiner des quarts d'heure, minutieusement, +devant la psyché... Puis, elle tendait sa poitrine +en avant, se renversait la nuque en arrière, levait +d'un mouvement brusque ses bras en l'air, de +façon que ses seins qui pendaient, pauvres loques +de chair, remontassent un peu... Et elle me disait:</p> + +<p>—Célestine... regardez donc!... N'est-ce pas +qu'ils sont encore fermes?</p> + +<p>C'était à pouffer... D'autant que le corps de +Madame... oh! quelle ruine lamentable!... Quand, +de la chemise tombée, il sortait débarrassé de ses +blindages et de ses soutiens, on eût dit qu'il allait +se répandre sur le tapis en liquide visqueux... +Le ventre, la croupe, les seins, des outres dégonflées, +des poches qui se vidaient et dont il ne restait +plus que des plis gras et flottants... Ses +fesses avaient l'inconsistance molle, la surface +trouée des vieilles éponges... Et pourtant, dans +cet écroulement des formes, une grâce survivait... +douloureuse... ou plutôt le souvenir d'une grâce... +la grâce d'une femme qui avait pu être belle +autrefois et dont toute la vie avait été une vie +d'amour... Par un aveuglement providentiel qui +atteint la plupart des créatures vieillissantes, elle +ne se voyait pas dans son irréparable flétrissure... +Elle multipliait les soins savants, les coquetteries +raffinées, pour appeler l'amour, encore... Et +l'amour accourait à ce dernier appel... Mais +d'où?... Ah! que c'était mélancolique!...</p> + +<p>Quelquefois, juste avant le dîner, essoufflée, +un peu honteuse, Madame rentrait...</p> + +<p>—Vite... vite... Je suis en retard... Déshabillez-moi...</p> + +<p>D'où revenait-elle, avec ce visage fatigué, ces +yeux cernés, épuisée jusqu'à tomber, comme une +masse, sur le divan du cabinet de toilette?... Et +le désordre de ses dessous!... La chemise saccagée +et salie, les jupons rattachés à la hâte, le +corset de travers et délacé, les jarretelles libres, +les bas tirebouchonnés... Et les cheveux désondulés, +à la pointe desquels frissonnaient encore la +raclure légère d'un drap, le duvet d'un oreiller!... +Et la croûte de fard tombée, sous les baisers, de +sa bouche, de ses joues, mettait à vif les meurtrissures +et les plis de son visage, si cruellement, +comme des plaies...</p> + +<p>Pour essayer de détourner mes soupçons, elle +gémissait:</p> + +<p>—Je ne sais ce que j'ai eu... Cela m'a pris, +tout d'un coup, chez la couturière... une syncope... +On a été obligé de me déshabiller... Je +suis encore toute malade...</p> + +<p>Et, souvent, prise de pitié, je faisais semblant +d'être la dupe de ces stupides explications...</p> + +<p>Une matinée, tandis que j'étais auprès de Madame, +on sonna. Le valet de chambre étant sorti, +j'allai ouvrir... Un jeune homme entra... Aspect +louche, sombre et vicieux... mi-ouvrier, mi-rôdeur... +Un de ces êtres ambigus, comme on en +rencontre, parfois, au bal Dourlans, et qui vivent +du meurtre ou de l'amour... Il avait une figure +très pâle, de petites moustaches noires, une cravate +rouge. Ses épaules s'engonçaient dans un +veston trop large et il se dandinait, selon les +rites les plus classiques. Il commença par inspecter, +avec des regards surpris et troubles, la +richesse de l'antichambre, le tapis, les glaces, +les tableaux, les tentures... Puis il me tendit +une lettre pour Madame, en me disant d'une voix +traînante, grasseyante, mais impérieuse:</p> + +<p>—Y a une réponse...</p> + +<p>Venait-il pour son compte?... N'était-ce qu'un +commissionnaire?... J'écartai cette seconde hypothèse. +Les gens qui viennent pour les autres ne +mettent pas tant d'autorité dans leur façon d'être +et de parler...</p> + +<p>—Je vais voir si Madame y est... fis-je +prudemment, en tournant la lettre dans mes +mains.</p> + +<p>Il répliqua:</p> + +<p>—Elle y est... Je le sais... Et pas de blagues!... +C'est urgent...</p> + +<p>Madame lut la lettre... Elle devint presque +livide, et, dans cet effroi subit, elle s'oublia jusqu'à +balbutier:</p> + +<p>—Il est là, chez moi?... Vous l'avez laissé +seul, dans l'antichambre?... Comment a-t-il su +mon adresse?</p> + +<p>Mais, se remettant très vite, et d'un air détaché:</p> + +<p>—Ce n'est rien... Je ne le connais pas... C'est +un pauvre... un pauvre très intéressant... Sa +mère va mourir...</p> + +<p>Elle ouvrit en hâte son secrétaire d'une main +tremblante, en retira un billet de cent francs:</p> + +<p>—Portez-lui ça... vite... vite... le pauvre +garçon!...</p> + +<p>—Mâtiche!... ne pus-je m'empêcher de grincer, +entre mes dents. Madame est bien généreuse, +aujourd'hui... Et ses pauvres ont de la chance.</p> + +<p>Et j'appuyai sur ce mot de «pauvre», avec +une intention féroce...</p> + +<p>—Mais, allez donc!... ordonna Madame, qui +ne tenait plus en place...</p> + +<p>Quand je rentrai, Madame, qui n'avait pas +beaucoup d'ordre et qui, souvent, laissait traîner +ses affaires sur les meubles, avait déchiré la +lettre, dont les derniers menus morceaux achevaient +de se consumer dans la cheminée...</p> + +<p>Je n'ai donc jamais su au juste ce que c'était +que ce garçon... Et je ne l'ai pas revu... Mais ce +que je sais, ce que j'ai vu, c'est que Madame, cette +matinée-là, avant de passer sa chemise, ne se +regarda pas nue dans la psyché... et elle ne me +demanda point, en remontant ses déplorables +seins: «N'est-ce pas qu'ils sont encore bien +fermes?» Toute la journée, elle resta chez elle, +inquiète et nerveuse, sous l'impression d'une +grande peur...</p> + +<p>A partir de ce moment, quand Madame était en +retard, le soir, je tremblais toujours qu'elle n'eût +été assassinée, au fond de quel bouge!... Et, +comme nous parlions à l'office de mes terreurs, +quelquefois, le maître d'hôtel, un petit vieux très +laid, cynique, et qui avait sur le front une tache +de vin, maugréait:</p> + +<p>—Eh bien... quoi?... Sûr que ça lui arrivera +un jour ou l'autre... Qu'est-ce que vous voulez?... +Au lieu d'aller courir les souteneurs, cette vieille +salope, pourquoi qu'elle ne s'adresse pas, dans sa +maison, à un homme de confiance, de tout repos?</p> + +<p>—A vous, peut-être?... ricanais-je...</p> + +<p>Et le maître d'hôtel, se rengorgeant, parmi tous +les pouffements de l'assistance, répliquait:</p> + +<p>—Tiens!... Je l'arrangerais bien, moi, pour un +peu de galette...</p> + +<p>C'était une perle que cet homme-là...</p> + +<br> + +<p>Mon avant-dernière maîtresse, elle, c'était une +autre histoire... Et ce que nous nous en faisions +aussi une pinte de bon sang, le soir, autour de la +table, le repas fini!... Aujourd'hui, je m'aperçois +que nous avions tort, car Madame n'était pas une +méchante femme. Elle était très douce, très généreuse, +très malheureuse... Et elle me comblait de +cadeaux... Des fois, on est vraiment trop rosse, +ça il faut le dire... Et ça ne tombe jamais que sur +celles qui se montrèrent gentilles pour nous...</p> + +<p>Son mari, à celle-là... une espèce de savant, un +membre de je ne sais plus quelle Académie, la +négligeait beaucoup... Non qu'elle fût laide, elle +était, au contraire, fort jolie; non qu'il courût +après les autres femmes; il était d'une sagesse +exemplaire... Plus très jeune et, sans doute, peu +porté sur la chose, ça ne lui disait rien, quoi!... Il +restait des mois et des mois sans venir la nuit, +chez Madame... Et Madame se désespérait... Tous +les soirs, je faisais à Madame une belle toilette +d'amour... des chemises transparentes... des parfums +à se pâmer... et de tout... Elle me disait:</p> + +<p>—Il viendra, peut-être, ce soir, Célestine?... +Savez-vous ce qu'il fait, en ce moment?</p> + +<p>—Monsieur est dans sa bibliothèque... Il travaille...</p> + +<p>Elle avait un geste d'accablement.</p> + +<p>—Toujours, dans sa bibliothèque!... Mon +Dieu!...</p> + +<p>Et elle soupirait:</p> + +<p>—Il viendra peut-être, tout de même, ce soir...</p> + +<p>J'achevais de la pomponner et, fière de cette +beauté, de cette volupté, qui étaient un peu mon +oeuvre, je considérais Madame avec admiration. Je +m'enthousiasmais:</p> + +<p>—Monsieur aurait joliment tort de ne pas +venir, ce soir, car, rien qu'à voir Madame, sûr que +Monsieur ne s'embêterait pas... ce soir!</p> + +<p>—Ah! taisez-vous... taisez-vous!... frissonnait-elle.</p> + +<p>Naturellement, le lendemain, c'étaient des tristesses, +des plaintes, des pleurs...</p> + +<p>—Ah! Célestine!... Monsieur n'est pas venu, +cette nuit... Toute la nuit, je l'ai attendu... et +il n'est pas venu... Et il ne viendra jamais +plus!</p> + +<p>Je la consolais de mon mieux:</p> + +<p>—C'est que Monsieur est sans doute trop fatigué +avec ses travaux... Les savants, ça n'a pas +toujours la tête à ça... Ça pense à on ne sait +quoi... Si Madame essayait des gravures, avec +Monsieur?... Il paraît qu'il y a de belles gravures, +auxquelles les hommes les plus froids ne résistent +pas...</p> + +<p>—Non... non... à quoi bon?...</p> + +<p>—Et si Madame faisait, tous les soirs, servir à +Monsieur... des choses très épicées... des écrevisses?...</p> + +<p>—Non! non!...</p> + +<p>Elle secouait tristement la tête:</p> + +<p>—Il ne n'aime plus, voilà mon malheur... Il +ne m'aime plus...</p> + +<p>Alors, timidement, sans haine, d'un regard +plutôt implorant, elle m'interrogeait:</p> + +<p>—Célestine, soyez franche avec moi... Monsieur +ne vous a jamais poussée dans un coin?... +Il ne vous a jamais embrassée?... Il ne vous a +jamais...?</p> + +<p>Non... cette idée!</p> + +<p>—Dites-le moi, Célestine?...</p> + +<p>Je m'écriais:</p> + +<p>—Bien sûr que non, Madame... Ah! Monsieur +se moque bien de ça!... Et puis, est-ce que +Madame s'imagine que je voudrais faire de la +peine à Madame?...</p> + +<p>—Il faudrait me le dire... suppliait-elle... +Vous êtes une belle fille... Vos yeux sont si amoureux... +vous devez avoir un si beau corps!...</p> + +<p>Elle m'obligeait à lui tâter les mollets, la poitrine, +les bras, les hanches. Elle comparait les +parties de son corps aux parties correspondantes +du mien, avec un tel oubli de toute pudeur que, +gênée, rougissante, je me demandais si cela n'était +pas un truc de la part de Madame et si, sous cette +affliction de femme délaissée, elle ne cachait +point l'arrière-pensée d'un désir pour moi... Et +elle ne cessait de gémir.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu!... Pourtant... +voyons... je ne suis pas une vieille femme... Et +je ne suis pas laide... N'est-ce pas que je n'ai +point un gros ventre?... N'est-ce pas que mes chairs +sont fermes et douces?... Et j'ai tant d'amour... +si vous saviez... tant d'amour au coeur!...</p> + +<p>Souvent, elle éclatait en sanglots, se jetait sur +le divan et la tête enfouie dans un coussin, pour +étouffer ses larmes, elle bégayait:</p> + +<p>—Ah! n'aimez jamais, Célestine... n'aimez +jamais... On est trop... trop... trop malheureuse!</p> + +<p>Une fois qu'elle pleurait plus fort qu'à l'ordinaire, +j'affirmai brusquement:</p> + +<p>—Moi, à la place de Madame, je prendrais un +amant... Madame est une trop belle femme pour +rester comme ça...</p> + +<p>Elle fut comme effrayée de mes paroles:</p> + +<p>—Taisez-vous... oh! taisez-vous... s'écria-t-elle.</p> + +<p>J'insistai:</p> + +<p>—Mais toutes les amies de Madame en ont, +des amants...</p> + +<p>—Taisez-vous... Ne me parlez jamais de +cela...</p> + +<p>—Mais puisque Madame est si amoureuse!...</p> + +<p>Avec une impudence tranquille, je lui citai le +nom d'un petit jeune homme très chic qui venait +souvent à la maison... Et j'ajoutai:</p> + +<p>—Un amour d'homme!... Et comme il doit +être adroit, délicat avec les femmes!...</p> + +<p>—Non... non... Taisez-vous... Vous ne savez +pas ce que vous dites...</p> + +<p>—Comme Madame voudra... Moi, ce que j'en +fais, c'est pour le bien de Madame...</p> + +<p>Et obstinée dans son rêve, pendant que Monsieur, +sous la lampe de la bibliothèque, alignait +des chiffres et traçait des ronds avec des compas, +elle répétait:</p> + +<p>—Il viendra, peut-être, cette nuit?...</p> + +<p>Tous les jours à l'office, durant le petit déjeuner, +c'était l'unique sujet de notre conversation... On +s'informait auprès de moi...</p> + +<p>—Eh bien?... Quoi?... Est-ce que Monsieur a +marché enfin?</p> + +<p>—Rien, toujours...</p> + +<p>Vous pensez si c'était là un thème admirable +pour les grasses plaisanteries, les allusions obscènes, +les rires insultants... On faisait même des +paris sur le jour où Monsieur se déciderait enfin +à «marcher».</p> + +<p>A la suite d'une discussion futile où j'avais tous +les torts, j'ai quitté Madame. Je l'ai quittée salement, +en lui jetant à la figure, à sa pauvre figure +étonnée, toutes ses lamentables histoires, tous ses +petits malheurs intimes, toutes ses confidences +par quoi elle m'avait livré son âme, sa petite âme +plaintive, bébête et charmante, assoiffée de +désirs... Oui, tout cela, je le lui ai jeté à la figure, +comme des paquets de boue... Et j'ai fait pire... Je +l'ai accusée des plus sales débauches... des passions +les plus ignobles... Ce fut quelque chose de +hideux...</p> + +<p>Il y a des moments où c'est en moi comme un +besoin, comme une folie d'outrage... une perversité +qui me pousse à rendre irréparables des +riens... Je n'y résiste pas, même quand j'ai conscience +que j'agis contre mes intérêts, et que +j'accomplis mon propre malheur...</p> + +<p>Cette fois-là, j'allai beaucoup plus loin dans +l'injustice et dans l'insulte ignominieuse. Voici ce +que je trouvai... Quelques jours après être sortie +de chez Madame, je pris une carte postale et, de +façon à ce que tout le monde pût la lire dans la +maison, j'écrivis cette jolie missive... oui, j'eus +l'aplomb d'écrire ceci:</p> + +<p>«Je vous préviens, Madame, que je vous renvoie, +en port payé, tous les soi-disant cadeaux que +vous m'avez faits... Je suis une fille pauvre, mais +j'ai trop de dignité—et j'aime trop la propreté—pour +conserver les sales nippes dont vous vous +êtes débarrassée, en me les donnant, au lieu de +les jeter—comme elles le méritaient—aux +ordures de la rue. Il ne faut pas que vous vous +imaginiez, parce que je n'ai pas un sou, que je +consente à porter sur moi, vos dégoûtants jupons, +par exemple, dont l'étoffe est mangée et toute +jaune, à force que vous y avez pissé dedans... J'ai +l'honneur de vous saluer.»</p> + +<p>C'était tapé, soit!... Mais c'était bête aussi, +d'autant plus bête que, comme je l'ai déjà dit, +Madame s'était toujours montrée généreuse envers +moi, au point que ces affaires—que je me +gardai bien de lui renvoyer d'ailleurs,—je les +vendis le lendemain quatre cents francs à une +marchande à la toilette...</p> + +<p>N'était-ce point seulement la forme irritée du +dépit où je me trouvais d'avoir quitté une place +exceptionnellement agréable, comme on n'en rencontre +pas beaucoup dans une existence de femme +de chambre, une maison où il y avait tant de coulage... +où l'on nous donnait tout à gogo... comme +des princes?...</p> + +<p>Et puis, zut!... on n'a pas le temps d'être juste +avec ses maîtres... Et tant pis, ma foi! Il faut +que les bons paient pour les mauvais...</p> + +<p>Avec tout cela, que vais-je faire ici?... Dans ce +trou de province, avec une pimbêche comme est +ma nouvelle maîtresse, je n'ai pas à rêver de +pareilles aubaines, ni espérer de semblables distractions... +Je ferai du ménage embêtant... de la +couture qui m'assomme... rien d'autre... Ah! +quand je me rappelle les places où j'ai servi, cela +rend ma situation encore plus triste, plus insupportablement +triste... Et j'ai bien envie de m'en +aller, de tirer ma révérence une bonne fois, à ce +pays de sauvages...</p> + +<br> + +<p>Tantôt, j'ai croisé Monsieur dans l'escalier. Il +partait pour la chasse... Monsieur m'a regardée +d'un air polisson... Il m'a encore demandé:</p> + +<p>—Eh bien, Célestine... est-ce que vous vous +habituez ici?...</p> + +<p>Décidément, c'est une manie... J'ai répondu:</p> + +<p>—Je ne sais pas encore, Monsieur...</p> + +<p>Puis, effrontément:</p> + +<p>—Et Monsieur... est-ce qu'il s'habitue, lui?...</p> + +<p>Monsieur a pouffé... Monsieur prend bien la +plaisanterie... Monsieur est vraiment bon enfant...</p> + +<p>—Il faut vous habituer, Célestine... Il faut +vous habituer... sapristi!...</p> + +<p>J'étais en veine de hardiesse... J'ai encore +répondu:</p> + +<p>—Je tâcherai, Monsieur... avec l'aide de Monsieur...</p> + +<p>Je crois que Monsieur voulait me dire quelque +chose de très raide. Ses yeux brillaient comme +deux braises... Mais Madame est apparue en haut +de l'escalier... Monsieur a filé de son côté, moi +du mien... C'est dommage...</p> + +<p>Ce soir, à travers la porte du salon, j'ai entendu +Madame qui disait à Monsieur, sur ce ton aimable +que vous pouvez soupçonner:</p> + +<p>—Je ne veux pas qu'on soit familier avec mes +domestiques...</p> + +<p>Ses domestiques!... Est-ce que les domestiques +de Madame ne sont pas les domestiques de Monsieur?... +Ah bien!... vrai!...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>III</h3> +<br><br> + + +<p>18 septembre.</p> + + + +<p>Ce matin, dimanche, je suis allée à la messe.</p> + +<p>J'ai déjà déclaré que, sans être dévote, j'avais +tout de même de la religion... On aura beau dire +et beau faire, la religion c'est toujours la religion. +Les riches peuvent peut-être s'en passer, mais +elle est nécessaire aux gens comme nous... Je sais +bien qu'il y a des particuliers qui s'en servent +d'une drôle de façon, que beaucoup de curés et de +bonnes soeurs ne lui font pas honneur... Il n'importe. +Quand on est malheureuse—et, dans le +métier, on l'est beaucoup plus qu'à son tour—il +n'y a encore que ça pour endormir vos peines... +que ça... et l'amour... Oui, mais l'amour, c'est +un autre genre de consolation... Aussi, même +dans les maisons impies, je ne manquais jamais +la messe. D'abord, la messe, c'est une sortie, une +distraction, du temps gagné sur les ennuis quotidiens +de la baraque... C'est surtout des camarades +qu'on rencontre, des histoires qu'on apprend, +des occasions de faire connaissance... Ah! +si j'avais voulu, à la sortie de la chapelle des +Assomptionnistes, écouter de vieux messieurs très +bien qui m'en chuchotaient, à l'oreille, de drôles +de psaumes, je ne serais peut-être pas ici, aujourd'hui!...</p> + +<p>Aujourd'hui, le temps s'est remis. Il fait un +beau soleil, un de ces soleils brumeux qui rendent +la marche agréable, et moins lourdes, les tristesses... +Je ne sais pourquoi, sous l'influence de +cette matinée bleu et or, j'ai dans le coeur presque +de la gaieté...</p> + +<p>Nous sommes à quinze cents mètres de l'église. +Le chemin est gentil qui y conduit... une petite +sente, ondulant entre des haies... Au printemps, +il doit y avoir tout plein de fleurs, des cerisiers +sauvages et des épines blanches qui sentent si +bon... Moi, j'aime les épines blanches... Elles me +rappellent des choses, quand j'étais petite fille... +A part ça, la campagne est comme toutes les campagnes... +elle n'a rien d'épatant. C'est une vallée +très large, et puis, là-bas, au bout de la vallée, des +coteaux. Dans la vallée, il y a une rivière; sur les +coteaux, il y a une forêt... tout cela couvert d'un +voile de brume, transparente et dorée, qui cache +trop à mon gré le paysage.</p> + +<p>C'est drôle, je garde ma fidélité à la nature bretonne... +Je l'ai dans le sang. Aucune ne me paraît +aussi belle, aucune ne me parle mieux à l'âme. +Même au milieu des plus riches, des plus grasses +campagnes normandes, j'ai la nostalgie de la +lande, et de cette mer tragique et splendide où je +suis née... Et ce souvenir brusquement évoqué +met un nuage de mélancolie dans la gaîté de ce +joli matin.</p> + +<p>En chemin, je rencontre des femmes et des +femmes... Un paroissien sous le bras, elles vont +aussi, comme moi, à la messe: cuisinières, femmes +de chambre et de basse-cour, épaisses, lourdaudes +et marchant avec des lenteurs, des dandinements +de bêtes. Ce qu'elles sont drôlement torchées, +dans leurs costumes de fêtes... des paquets!... +Elles sentent le pays à plein nez, et l'on voit bien +qu'elles n'ont point servi à Paris... Elles me +regardent avec curiosité, une curiosité défiante et +sympathique, à la fois... Elles détaillent, en les +enviant, mon chapeau, ma robe collante, ma +petite jaquette beige et mon parapluie roulé dans +son fourreau de soie verte. Ma toilette de dame +les étonne, et surtout, je crois, la façon coquette +et pimpante que j'ai de la porter. Elles se poussent +du coude, ont des yeux énormes, des bouches +démesurément ouvertes, pour se montrer mon +luxe et mon chic. Et je vais, me trémoussant, +leste et légère, la bottine pointue, et relevant +d'un geste hardi ma robe qui, sur les jupons de +dessous, fait un bruit de soie froissée... Qu'est-ce +que vous voulez?... Moi je suis contente qu'on +m'admire.</p> + +<p>En passant près de moi, j'entends qu'elles se +disent, dans un chuchotement:</p> + +<p>—C'est la nouvelle du Prieuré...</p> + +<p>L'une d'elles, courte, grosse, rougeaude, asthmatique +et qui semble porter péniblement un immense +ventre sur des jambes écartées en tréteau, +sans doute pour le mieux caler, m'aborde en souriant, +d'un sourire épais, visqueux, sur des lèvres +de vieille licheuse.</p> + +<p>—C'est vous, la nouvelle femme de chambre +du Prieuré?... Vous vous appelez Célestine?... +Vous êtes arrivée de Paris, il y a quatre jours?...</p> + +<p>Elle sait tout déjà... elle est au courant de tout, +aussi bien que moi-même. Et rien ne m'amuse, +sur ce corps pansu, sur cette outre ambulante, +comme ce chapeau mousquetaire, un large chapeau +de feutre noir, dont les plumes se balancent +dans la brise.</p> + +<p>Elle continue:</p> + +<p>—Moi, je m'appelle Rose... mam'zelle Rose... +Je suis chez M. Mauger... à côté de chez vous... un +ancien capitaine... Vous l'avez peut-être déjà vu?</p> + +<p>—Non, Mademoiselle...</p> + +<p>—Vous auriez pu le voir, par-dessus la haie +qui sépare les deux propriétés... Il est toujours +dans le jardin, en train de jardiner. C'est encore +un bel homme, vous savez!...</p> + +<p>Nous marchons plus lentement, car mam'zelle +Rose manque d'étouffer. Elle siffle de la gorge +comme une bête fourbue... A chaque respiration, +sa poitrine s'enfle et retombe, pour s'enfler +encore... Elle dit, en hachant ses mots:</p> + +<p>—J'ai ma crise... Oh, ce que le monde souffre +aujourd'hui... c'est incroyable!</p> + +<p>Puis, entre des sifflements et des hoquets, elle +m'encourage:</p> + +<p>—Il faudra venir me voir, ma petite... Si vous +avez besoin de quelque chose... d'un bon conseil, +de n'importe quoi... ne vous gênez pas... J'aime +les jeunesses, moi... On prendra un petit verre +de noyau, en causant... Beaucoup de ces demoiselles +viennent chez nous...</p> + +<p>Elle s'arrête un instant, reprend haleine, et +d'une voix plus basse, sur un ton confidentiel:</p> + +<p>—Et tenez, mademoiselle Célestine... si vous +voulez vous faire adresser votre correspondance +chez nous?... Ce serait plus prudent... Un bon +conseil que je vous donne... Mme Lanlaire lit les +lettres... toutes les lettres... Même qu'une fois, +elle a bien failli être condamnée par le juge de +paix... Je vous le répète... Ne vous gênez pas.</p> + +<p>Je la remercie et nous continuons de marcher... +Bien que son corps tangue et roule, comme un +vieux bateau sur une forte mer, Mlle Rose semble, +maintenant, respirer avec plus de facilité... Et +nous allons, potinant.</p> + +<p>—Ah! vous en trouverez du changement ici, +bien sûr... D'abord, ma petite, au Prieuré, on ne +garde pas une seule femme de chambre... c'est +réglé... Quand ce n'est pas Madame qui les renvoie, +c'est Monsieur qui les engrosse... Un homme +terrible, M. Lanlaire... Les jolies, les laides, les +jeunes, les vieilles... et, à chaque coup, un enfant!... +Ah! on la connaît, la maison, allez... Et +tout le monde vous dira ce que je vous dis... On +est mal nourri... on n'a pas de liberté... on est +accablé de besogne... Et des reproches, tout le +temps, des criailleries... Un vrai enfer, quoi!... +Rien que de vous voir, gentille et bien élevée +comme vous êtes, il n'y a point de doute que vous +n'êtes pas faite pour rester chez de pareils grigous...</p> + +<p>Tout ce que la mercière m'a raconté, Mlle Rose +me le raconte à nouveau, avec des variantes plus +pénibles. Si violent est le besoin qu'a cette femme +de bavarder, qu'elle finit par oublier sa souffrance. +La méchanceté a raison de son asthme... +Et le débinage de la maison va son train, mêlé +aux affaires intimes du pays. Bien que je sache +déjà tout cela, les histoires de Rose sont si noires +et si désespérantes ses paroles, que me revoilà +toute triste. Je me demande si je ne ferais pas +mieux de partir... Pourquoi tenter une expérience +où je suis vaincue d'avance?</p> + +<p>Quelques femmes se sont jointes à nous, +curieuses, frôleuses, accompagnant d'un: «Pour +sûr!» énergique, chacune des révélations de +Rose qui, de moins en moins essoufflée, continue +de jaboter:</p> + +<p>—Un bien bon homme que M. Mauger... et, +tout seul, ma petite... Autant dire que je suis la +maîtresse... Dame!... un ancien capitaine... c'est +naturel, n'est-ce pas?... Ça n'a pas d'administration... +ça n'entend rien aux affaires de ménage... +ça aime à être soigné, dorloté... son linge bien +tenu... ses manies respectées... de bons petits +plats... S'il n'avait pas, près de lui, une personne +de confiance, il se laisserait gruger par les uns, +par les autres... Ce n'est pas ça qui manque ici, +mon Dieu, les voleurs!</p> + +<p>L'intonation de ses petites phrases coupées, le +clignement de ses yeux achèvent de me révéler +sa situation exacte dans la maison du capitaine +Mauger...</p> + +<p>—Dame!... N'est-ce pas?... Un homme tout +seul, et qui a encore des idées... Et puis, il y a tout +de même de l'ouvrage.... Et nous allons prendre +un petit garçon, pour aider...</p> + +<p>Elle a de la chance, cette Rose... Moi aussi, +souvent, j'ai rêvé de servir chez un vieux... C'est +dégoûtant... Mais on est tranquille, au moins, et +on a de l'avenir... N'empêche qu'il n'est pas +difficile, pour un capitaine qui a encore des +idées... Et ce que ça doit être rigolo, tous les +deux, sous l'édredon!...</p> + +<p>Nous traversons tout le pays... Ah vrai!... Il +n'est pas joli... Il ne ressemble en rien au boulevard +Malesherbes... Des rues sales, étroites, tortueuses, +et des places où les maisons sont de +guingois, des maisons qui ne tiennent pas debout, +des maisons noires, en vieux bois pourri, avec +de hauts pignons branlants et des étages ventrus +qui avancent les uns sur les autres, comme dans +l'ancien temps... Les gens qui passent sont +vilains, vilains, et je n'ai pas aperçu un seul beau +garçon... L'industrie du pays est le chausson de +lisière. La plupart des chaussonniers, qui n'ont pu +livrer aux usines le travail de la semaine, travaillent +encore... Et je vois, derrière des vitres, +de pauvres faces chétives, des dos courbés, des +mains noires qui tapotent sur des semelles de +cuir...</p> + +<p>Cela ajoute encore à la tristesse morne du +lieu... On dirait d'une prison.</p> + +<p>Mais voici la mercière qui, sur le pas de sa +porte, nous sourit et nous salue...</p> + +<p>—Vous allez à la messe de huit heures?... Moi, +je suis allée à la messe de sept heures... Vous +n'êtes pas en retard... Vous ne voudriez pas entrer, +un instant?</p> + +<p>Rose remercie... Elle me met en garde contre +la mercière, qui est une méchante femme et dit +du mal de tout le monde... une vraie peste, quoi!... +Puis elle recommence, à me vanter les vertus de +son maître et les douceurs de sa place... Je lui +demande:</p> + +<p>—Alors, le capitaine n'a pas de famille?</p> + +<p>—Pas de famille?... s'écrie-t-elle, scandalisée... +Eh bien, ma petite, vous n'y êtes pas... +Ah! si, il en a une famille, et une propre!... Des +tas de nièces et de cousines... des fainéants, des +sans le sou, des traîne-misère... et qui le grugeaient... +et qui le volaient... fallait voir ça!... +C'était une abomination... Aussi, vous pensez si +j'y ai mis bon ordre... si j'ai nettoyé la maison de +toute cette vermine... Mais, ma chère demoiselle, +sans moi, le capitaine serait sur la paille, aujourd'hui... +Ah! le pauvre homme!... Il est bien +content de ça, allez, maintenant...</p> + +<p>J'insiste avec une intention ironique que, +d'ailleurs, elle ne comprend pas:</p> + +<p>—Et, sans doute, mademoiselle Rose, qu'il +vous mettra sur son testament?...</p> + +<p>Prudemment, elle réplique:</p> + +<p>—Monsieur fera ce qu'il voudra... il est +libre... Bien sûr que ce n'est pas moi qui l'influence... +Je ne lui demande rien... je ne lui +demande même pas de me payer des gages... +Aussi, je suis chez lui par dévouement... Mais il +connaît la vie... il sait ceux qui l'aiment, qui le +soignent avec désintéressement, qui le dorlotent... +Il ne faudrait pas croire qu'il est aussi bête que +certaines personnes le prétendent, Mme Lanlaire +en tête... qui en dit des choses sur nous!... +C'est un malin au contraire, mademoiselle Célestine... +et qui a une volonté à lui... Pour ça!...</p> + +<p>Sur cette éloquente apologie du capitaine, nous +arrivons à l'église.</p> + +<p>La grosse Rose ne me quitte pas... Elle m'oblige +à prendre une chaise près de la sienne, et se met +à marmotter des prières, à faire des génuflexions +et des signes de croix... Ah, cette église! Avec ses +grossières charpentes qui la traversent et qui soutiennent +la voûte chancelante, elle ressemble à +une grange; avec son public, toussant, crachant, +heurtant les bancs, traînant les chaises, on dirait +aussi d'un cabaret de village. Je ne vois que des +faces abruties par l'ignorance, des bouches fielleuses +crispées par la haine... Il n'y a là que de +pauvres êtres qui viennent demander à Dieu +quelque chose contre quelqu'un... Il m'est impossible +de me recueillir et je sens descendre en moi +et sur moi comme un grand froid... C'est peut-être +qu'il n'y a même pas un orgue dans cette église?... +Est-ce drôle? Je ne puis pas prier sans orgue... Un +chant d'orgue, ça m'emplit la poitrine, puis l'estomac... +ça me rend toute chose... comme en +amour. Si j'entendais toujours des voix d'orgue, +je crois bien que je ne pécherais jamais... Ici, à la +place de l'orgue, c'est une vieille dame, dans le +choeur, avec des lunettes bleues et un pauvre +petit châle noir sur les épaules, qui, péniblement, +tapote sur une espèce de piano, pulmonique et +désaccordé... Et c'est toujours des gens qui toussotent +et crachotent, un bruit de catarrhe qui +couvre les psalmodies du prêtre et les réponses +des enfants de choeur. Et ce que cela sent mauvais!... +odeurs mêlées de fumier, d'étable, de terre, +de paille aigre, de cuir mouillé... d'encens avarié... +Vraiment, ils sont bien mal élevés en province!</p> + +<p>La messe tire en longueur et je m'ennuie... Je +suis surtout vexée de me trouver au milieu d'un +monde si ordinaire, si laid, et qui fait si peu +attention à moi. Pas un joli spectacle, pas une +jolie toilette où reposer ma pensée... où égayer +mes yeux... Jamais je n'ai mieux compris que je +suis faite pour la joie de l'élégance et du chic... +Au lieu de s'exalter, comme aux messes de Paris, +tous mes sens offensés protestent à la fois... +Pour me distraire, je suis attentivement les mouvements +du prêtre qui officie. Ah bien, merci! +C'est une espèce de grand gaillard, tout jeune, de +physionomie vulgaire, couleur de brique rose. +Avec ses cheveux ébouriffés, sa mâchoire de +proie, ses lèvres goulues, ses petits yeux obscènes, +ses paupières cernées de noir, je l'ai bien vite +jugé... Ce qu'il doit s'en payer, à table, de la +nourriture, celui-là!... Et au confessionnal, +donc... ce qu'il doit en dire des saletés et en +trousser des jupons!... Rose, s'apercevant que je +le regarde, se penche vers moi, et, tout bas, elle +me dit:</p> + +<p>—C'est le nouveau vicaire... Je vous le recommande. +Il n'y en a pas comme lui pour confesser +les femmes... M. le curé est un saint homme, +bien sûr... mais on le trouve trop sévère... Tandis +que le nouveau vicaire...</p> + +<p>Elle claque de la langue et se remet en prière, +la tête courbée sur le prie-Dieu.</p> + +<p>Eh bien, il ne me plairait pas, le nouveau +vicaire. Il a l'air sale et brutal... Il ressemble plus +à un charretier qu'à un prêtre... Moi, il me faut +de la délicatesse, de la poésie... de l'au-delà... et +des mains blanches. J'aime que les hommes soient +doux et chic, comme était monsieur Jean...</p> + +<p>Après la messe, Rose m'entraîne chez l'épicière... +En quelques mots mystérieux, elle +m'explique qu'il faut être bien avec elle, et que +toutes les domestiques lui font une cour empressée...</p> + +<p>Encore une petite boulotte—décidément, c'est +le pays des grosses femmes... Son visage est criblé +de taches de rousseur, ses cheveux, blond filasse, +rares et ternes, laissent voir des parties de crâne, +au sommet duquel se hérisse drôlement, et pareil +à un petit balai, un chignon. Au moindre mouvement, +sa poitrine, sous le corsage de drap brun, +remue comme un liquide dans une bouteille... +Ses yeux, bordés d'un cercle rouge, s'éraillent, et +sa bouche ignoble transforme en grimaces le sourire... +Rose me présente:</p> + +<p>—Madame Gouin, je vous amène la nouvelle +femme de chambre du Prieuré...</p> + +<p>L'épicière m'observe avec attention et je remarque +que son regard s'attache à ma taille, à +mon ventre, avec une obstination gênante... Elle +dit d'une voix blanche:</p> + +<p>—Mademoiselle est chez elle, ici... Mademoiselle +est une belle fille... Mademoiselle est parisienne, +sans doute?...</p> + +<p>—En effet, madame Gouin, j'arrive de Paris...</p> + +<p>—Ça se voit... ça se voit, tout de suite... il +n'y a pas besoin de vous regarder à deux fois... +J'aime beaucoup les Parisiennes... elles savent ce +que c'est que de vivre... Moi aussi j'ai servi à +Paris, quand j'étais jeune... j'ai servi chez une +sage-femme de la rue Guénégaud, Mme Tripier... +Vous la connaissez peut-être?...</p> + +<p>—Non...</p> + +<p>—Ça ne fait rien... Ah! dame, il y a longtemps... +Mais entrez donc, mademoiselle Célestine...</p> + +<p>Elle nous fait passer, cérémonieusement, dans +l'arrière-boutique où se trouvent déjà réunies, +autour d'une table ronde, quatre domestiques...</p> + +<p>—Ah! vous en aurez du tintouin, ma pauvre +demoiselle... gémit l'épicière en m'offrant un +siège... Ce n'est pas parce que l'on ne me prend +plus rien, au château... mais je puis bien dire +que c'est une maison infernale... infernale... +N'est-ce pas, Mesdemoiselles?...</p> + +<p>—Pour sûr!... répondent, unanimement, avec +des gestes pareils et de pareilles grimaces, les +quatre domestiques interpellées...</p> + +<p>Mme Gouin poursuit:</p> + +<p>—Merci!... je ne voudrais pas fournir des +gens qui marchandent tout le temps et crient, +comme des putois, qu'on les vole, qu'on leur fait +du tort... Ils peuvent bien aller où ils veulent...</p> + +<p>Le choeur des domestiques reprend:</p> + +<p>—Bien sûr qu'ils peuvent aller où ils veulent.</p> + +<p>A quoi Mme Gouin, s'adressant plus particulièrement +à Rose, ajoute d'un ton ferme:</p> + +<p>—On ne court pas après, dites, mam'zelle +Rose?... Dieu merci, on n'a pas besoin d'eux, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Rose se contente de hausser les épaules et de +mettre dans ce geste tout ce qu'il y a en elle de +fiel concentré, de rancunes et de mépris... Et +l'énorme chapeau mousquetaire, par le mouvement +désordonné des plumes noires, accentue +l'énergie de ces sentiments violents.</p> + +<p>Puis, après un silence:</p> + +<p>—Tenez!... Parlons point de ces gens-là... +Chaque fois que j'en parle, j'ai mal au ventre...</p> + +<p>Une petite noiraude, maigre, avec un museau +de rat, un front fleuri de boutons et des yeux qui +suintent, s'écrie au milieu des rires:</p> + +<p>—Pour sûr, qu'on les a quelque part...</p> + +<p>Là-dessus, les histoires, les potins recommencent... +C'est un flot ininterrompu d'ordures +vomies par ces tristes bouches, comme d'un +égout... Il semble que l'arrière-boutique en est +empestée... Je ressens une impression d'autant +plus pénible que la pièce où nous sommes est +sombre et que les figures y prennent des déformations +fantastiques... Elle n'est éclairée, cette +pièce, que par une étroite fenêtre qui s'ouvre sur +une cour crasseuse, humide, une sorte de puits +formé par des murs que ronge la lèpre des mousses... +Une odeur de saumure, de légumes fermentés, +de harengs saurs, persiste autour de +nous, imprègne nos vêtements... C'est intolérable... Alors, +chacune de ces créatures, tassées +sur leur chaise comme des paquets de linge sale, +s'acharne à raconter une vilenie, un scandale, un +crime... Lâchement, j'essaie de sourire avec elles, +d'applaudir avec elles, mais j'éprouve quelque +chose d'insurmontable, quelque chose comme un +affreux dégoût... Une nausée me retourne le +coeur, me monte à la gorge impérieusement, +m'affadit la bouche, me serre les tempes... Je +voudrais m'en aller... Je ne le puis, et je reste là, +idiote, tassée comme elles sur ma chaise, ayant +les mêmes gestes qu'elles, je reste là à écouter +stupidement ces voix aigres qui me font l'effet +d'eaux de vaisselle; glougoutant et s'égouttant +par les éviers et par les plombs...</p> + +<p>Je sais bien qu'il faut se défendre contre ses +maîtres... et je ne suis pas la dernière à le faire, +je vous assure... Mais non... là... tout de même, +cela passe l'imagination... Ces femmes me sont +odieuses; je les déteste, et je me dis tout bas que +je n'ai rien de commun avec elles... L'éducation, +le frottement avec les gens chics, l'habitude des +belles choses, la lecture des romans de Paul +Bourget m'ont sauvée de ces turpitudes... Ah! +les jolies et amusantes rosseries des offices parisiens, +elles sont loin!...</p> + +<p>C'est Rose qui décidément obtient le plus +grand succès... Elle raconte avec des yeux papillotants +et des lèvres mouillées de plaisir:</p> + +<p>—Tout cela n'est rien auprès de Mme Rodeau... la +femme du notaire... Ah! il s'en passe des +choses chez elle...</p> + +<p>—Je m'en doutais... dit l'une.</p> + +<p>Une autre énonce, en même temps:</p> + +<p>—Elle a beau être dans les curés... je l'ai toujours +pensé que c'est une rude cochonne...</p> + +<p>Tous les regards sont émérillonnés, tous les +cous tendus vers Rose, qui commence son récit:</p> + +<p>—Avant hier, M. Rodeau était parti, soi-disant +à la campagne, pour toute la journée...</p> + +<p>Afin de m'édifier sur le compte de M. Rodeau, +elle ouvre, en mon honneur, cette parenthèse:</p> + +<p>—Un homme louche... un notaire guères +catholique, que ce M. Rodeau... Ah! il y en +a des mic-macs dans son étude... à preuve que +j'ai fait retirer par le capitaine des fonds qu'il y +avait déposés... Oui, dame!... Mais ce n'est pas +de M. Rodeau qu'il s'agit pour l'instant...</p> + +<p>La parenthèse fermée, elle redonne à son récit +un tour plus général:</p> + +<p>—M. Rodeau était donc à la campagne... Qu'est-ce +qu'il va faire si souvent à la campagne?... Ça, +par exemple... on ne le sait pas... Il était donc +parti à la campagne... Mme Rodeau fait aussitôt +monter le petit clerc... le petit gars Justin... dans sa +chambre... sous prétexte de la balayer... Un drôle +de balayage, mes enfants!... Elle était quasiment +toute nue, avec des yeux drôles, comme une +chienne en chasse. Elle le fait venir près +d'elle... l'embrasse... le caresse... et, disant qu'elle va lui +chercher ses puces, voilà qu'elle le déshabille... Et +alors, savez-vous ce qu'elle a fait?... Eh bien, +tout à coup, elle s'est jetée dessus, cette goule-là, +et elle l'a pris de force... de force, oui, Mesdemoiselles... Et +si vous saviez de quelle manière elle +l'a pris?...</p> + +<p>—Comment qu'elle l'a pris?... interroge vivement +la petite noiraude, dont le museau de rat +s'allonge et remue...</p> + +<p>Toutes sont anxieuses... Mais, devenant sévère, +pudique, Rose déclare:</p> + +<p>—Ça ne peut pas se dire à des demoiselles!...</p> + +<p>Des «ah!» de désappointement suivent cette +réponse. Rose continue, tour à tour indignée et +émue:</p> + +<p>—Un enfant de quinze ans... si c'est possible!... Et +joli... joli comme un amour... et innocent, +le pauvre petit martyr!... Ne pas respecter +l'enfance... faut-il en avoir du vice dans le +sang!... Paraît qu'en rentrant chez lui... il +tremblait... tremblait... pleurait... pleurait... le +chérubin... que c'était à vous fendre l'âme... Qu'est-ce +que vous dites de ça?...</p> + +<p>C'est une explosion d'indignations, une avalanche +de mots orduriers... Rose attend que le +calme soit revenu... Elle poursuit:</p> + +<p>—La mère est venue me conter la chose... +Moi, je lui ai conseillé, vous pensez bien, d'actionner +le notaire et sa femme.</p> + +<p>—Pour sûr... ah! pour sûr...</p> + +<p>—Eh bien, la Justine hésite... parce que et +parce qu'est-ce... Finalement, elle ne veut pas... J'ai +idée que M. le curé, qui dîne toutes les semaines +chez les Rodeau, est intervenu... Enfin, +elle a peur... quoi!... Ah! si c'était moi... Certes, +j'ai de la religion... mais il n'y a pas de curé qui +tienne... Je leur en ferais cracher de l'argent... des +cents et des mille... et des dix mille francs...</p> + +<p>—Pour sûr... ah! pour sûr...</p> + +<p>—Manquer une occasion comme ça?... Malheur!</p> + +<p>Et le chapeau mousquetaire claque comme une +tente sous l'orage...</p> + +<p>L'épicière ne dit rien... Elle a l'air gêné... Sans +doute qu'elle fournit le notaire... Adroitement +elle interrompt les imprécations de Rose.</p> + +<p>—J'espère que mademoiselle Célestine voudra +bien accepter un petit verre de cassis avec ces +demoiselles?... Et vous, mam'zelle Rose?...</p> + +<p>Cette invitation calme toutes les colères, et, +tandis que d'un placard elle retire une bouteille +et des verres que Rose dispose sur la table, les +yeux s'allument et les langues passent, effilées, +sur les lèvres gourmandes...</p> + +<p>En partant, l'épicière me dit, aimable et souriante:</p> + +<p>—Ne faites pas attention, parce que vos +maîtres ne prennent rien chez moi... Il faudra +revenir me voir...</p> + +<p>Je rentre avec Rose qui achève de me mettre +au courant de la chronique du pays... J'aurais cru +que son stock d'infamies dût être épuisé... Nullement... +Elle en trouve, elle en invente de nouvelles +et de plus épouvantables... Ses ressources +dans la calomnie sont infinies... Et sa langue va +toujours, sans un arrêt... Tous et toutes y passent +ou y reviennent. C'est étonnant ce qu'en quelques +minutes on peut déshonorer de gens, en province... +Elle me reconduit ainsi jusqu'à la grille +du Prieuré... Là, elle ne peut pas se décider à me +quitter... parle encore... parle sans cesse, cherche +à m'envelopper, à m'étourdir de son amitié et de +son dévoûment... Moi, j'ai la tête cassée par tout +ce que j'ai entendu, et la vue du Prieuré me +donne au coeur comme un découragement... Ah! +ces grandes pelouses sans fleurs!... Et cette immense +bâtisse qui a l'air d'une caserne ou d'une +prison et où il me semble que, derrière chaque +fenêtre, un regard vous espionne!...</p> + +<p>Le soleil est plus chaud, la brume a disparu, et +le paysage, là bas, se fait plus net... Au delà de la +plaine, sur les coteaux, j'aperçois de petits villages +qui se dorent dans la lumière, égayés de toits +rouges; la rivière à travers la plaine, jaune et +verte, luit çà et là en courbes argentées... Et +quelques nuages décorent le ciel de leurs fresques +légères et charmantes... Mais je n'éprouve aucun +plaisir à contempler tout cela... Je n'ai plus qu'un +désir, une volonté, une obsession, fuir ce soleil, +cette plaine, ces coteaux, cette maison et cette +grosse femme, dont la voix méchante m'affole et +me torture.</p> + +<p>Enfin, elle se dispose à me laisser... me prend +la main et la serre, affectueusement, dans ses +gros doigts gantés de mitaines. Elle me dit:</p> + +<p>—Et puis, ma petite, vous savez, madame +Gouin, c'est une femme bien aimable... et bien +droite... Il faudra la voir souvent...</p> + +<p>Elle s'attarde encore... et avec plus de mystère:</p> + +<p>—Elle en a soulagé, allez, des jeunes filles!... +Dès qu'on s'aperçoit de quelque chose... on va la +trouver... Ni vu, ni connu... On peut se fier à +elle... ça, je vous le dis... C'est une femme très... +très savante...</p> + +<p>Les yeux plus brillants, son regard attaché sur +moi, avec une ténacité étrange, elle répète:</p> + +<p>—Très savante... et adroite... et discrète!... +C'est la Providence du pays... Allons, ma petite, +n'oubliez pas de venir chez nous, quand vous +pourrez... Et allez, souvent, chez madame +Gouin... Vous ne vous en repentirez pas... A +bientôt... à bientôt!...</p> + +<p>Elle est partie... Je la vois qui, de son pas en +roulis, s'éloigne, longe, énorme, le mur puis la +haie... et brusquement s'enfonce dans un chemin +où elle disparaît...</p> + +<p>Je passe devant Joseph, le jardinier-cocher, qui +ratisse les allées... Je crois qu'il va me parler; +il ne me parle pas... Il me regarde seulement +d'un air oblique, avec une expression singulière +qui me fait presque peur...</p> + +<p>—Un beau temps, ce matin, monsieur Joseph...</p> + +<p>Joseph grogne je ne sais quoi entre ses dents...</p> + +<p>Il est furieux que je me sois permis de marcher +dans l'allée qu'il ratisse...</p> + +<p>Quel drôle de bonhomme, et comme il est mal +appris... Et pourquoi ne m'adresse-t-il jamais la +parole?... Et pourquoi ne répond-il jamais, non +plus, quand je lui parle?</p> + +<br> + +<p>A la maison, Madame n'est pas contente... Elle +me reçoit très mal, me bouscule:</p> + +<p>—A l'avenir, je vous prie de ne pas rester si +longtemps dehors...</p> + +<p>J'ai envie de répliquer, car je suis agacée, +irritée, énervée... mais, heureusement, je me +contiens... Je me borne à bougonner un peu.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites?...</p> + +<p>—Je ne dis rien...</p> + +<p>—C'est heureux... Et puis, je vous défends +de vous promener avec la bonne de M. Mauger... +C'est une très mauvaise connaissance pour vous... +Voyez... tout est en retard, ce matin, à cause de +vous...</p> + +<p>Je m'écrie, en dedans:</p> + +<p>—Zut!... zut!... et zut!... Tu m'embêtes... Je +parlerai à qui je veux... je verrai qui me plaît... Tu +ne me feras pas la loi, chameau...</p> + +<p>Il a suffi que j'entende sa voix aigre, que je +retrouve ses yeux méchants et ses ordres tyranniques, +pour que fût effacée instantanément +l'impression mauvaise, l'impression de dégoût +que je rapportais de la messe, de l'épicière et de +Rose... Rose et l'épicière ont raison; la mercière +aussi a raison... elles ont toutes raison... Et +je me promets de voir Rose, de la voir souvent, +de retourner chez l'épicière.... de faire de +cette sale mercière ma meilleure amie... puisque +Madame me le défend... Et je répète intérieurement, +avec une énergie sauvage:</p> + +<p>—Chameau!... chameau!... chameau!...</p> + +<p>Mais j'eusse été bien mieux soulagée si j'avais +eu le courage de lui jeter, de lui crier, en pleine +face, cette injure...</p> + +<br> + +<p>Dans la journée, après le déjeuner, Monsieur +et Madame sont sortis en voiture. Le cabinet de +toilette, les chambres, le bureau de Monsieur, +toutes les armoires, tous les placards, tous les +buffets sont fermés à clé... Qu'est-ce que je +disais?... Ah bien... merci!... Pas moyen de lire +une lettre, et de se faire des petits paquets...</p> + +<p>Alors, je suis restée dans ma chambre... J'ai écrit +à ma mère, à monsieur Jean, et j'ai lu: <i>En famille</i>... Quel +joli livre!... Et qu'il est bien écrit!... C'est +drôle, tout de même... j'aime bien entendre +des choses cochonnes... mais je n'aime pas en +lire... Je n'aime que les livres qui font pleurer...</p> + +<br> + +<p>Au dîner, on a servi le pot-au-feu... Il m'a +semblé que Monsieur et Madame étaient en froid. +Monsieur a lu le <i>Petit Journal</i> avec une ostentation +provocante... Il froissait le papier, en roulant +de bons yeux, comiques et doux... Même +quand il est en colère, les yeux de Monsieur restent +doux et timides. A la fin, sans doute pour +engager la conversation, Monsieur, toujours le +nez sur son journal, s'est écrié:</p> + +<p>—Tiens!... Encore une femme coupée en morceaux...</p> + +<p>Madame n'a rien répondu... Très raide, très +droite, austère dans sa robe de soie noire, le front +plissé, le regard dur, elle n'a pas cessé de songer... +A quoi?...</p> + +<p>C'est peut-être à cause de moi que Madame +boude Monsieur...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>IV</h3> +<br><br> + +<p>26 septembre.</p> + + +<p>Depuis une semaine, je ne puis plus écrire une +seule ligne de mon journal... Quand vient le +soir, je suis éreintée, fourbue, à cran... Je ne +pense plus qu'à me coucher et dormir... Dormir!... +Si je pouvais toujours dormir!...</p> + +<p>Ah! quelle baraque, mon Dieu! Rien n'en peut +donner l'idée.</p> + +<p>Pour un oui, pour un non, Madame vous fait +monter et descendre les deux maudits étages... +On n'a même pas le temps de s'asseoir dans la +lingerie, et de souffler un peu que... drinn!... +drinn!... drinn!... il faut se lever et repartir... +Cela ne fait rien qu'on soit indisposée... drinn!... +drinn!... drinn!... Moi, dans ces moments-là, j'ai +aux reins des douleurs qui me plient en deux, +qui me tordent le ventre, et me feraient presque +crier... drinn!... drinn!... drinn!... Ça ne compte +pas.. On n'a point le temps d'être malade, on n'a +pas le droit de souffrir... La souffrance, c'est un +luxe de maître... Nous, nous devons marcher, et +vite, et toujours... marcher, au risque de tomber... +Drinn!... drinn!... drinn!... Et si, au coup de sonnette, +l'on tarde un peu à venir, alors, ce sont +des reproches, des colères, des scènes.</p> + +<p>—Eh bien?... Que faites-vous donc?... Vous +n'entendez donc pas?... Êtes-vous sourde?... +Voilà trois heures que je sonne... C'est agaçant, +à la fin...</p> + +<p>Et, le plus souvent, ce qui se passe, le voici...</p> + +<p>—Drinn!... drinn!... drinn!...</p> + +<p>Allons bon!... Cela vous jette de votre chaise, +comme sous la poussée d'un ressort...</p> + +<p>—Apportez-moi une aiguille.</p> + +<p>Je vais chercher l'aiguille.</p> + +<p>—Bien!... apportez-moi du fil.</p> + +<p>Je vais chercher le fil.</p> + +<p>—Bon!... apportez-moi un bouton...</p> + +<p>Je vais chercher le bouton.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ce bouton?... Je ne +vous ai pas demandé ce bouton... Vous ne comprenez rien... +Un bouton blanc, numéro 4... Et dépêchez-vous!</p> + +<p>Et je vais chercher le bouton blanc, numéro 4... +Vous pensez si je maugrée, si je rage, si j'invective +Madame dans le fond de moi-même?... Durant +ces allées et venues, ces montées et ces descentes, +Madame a changé d'idée... Il lui faut autre chose, +ou il ne lui faut plus rien:</p> + +<p>—Non... remportez l'aiguille et le bouton... +Je n'ai pas le temps...</p> + +<p>J'ai les reins rompus, les genoux presque ankylosés, +je n'en puis plus... Cela suffit à Madame... +elle est contente... Et dire qu'il existe une société +pour la protection des animaux...</p> + +<p>Le soir, en passant sa revue, dans la lingerie, +elle tempête:</p> + +<p>—Comment?... Vous n'avez rien fait?... A quoi +employez-vous donc vos journées?... Je ne vous +paie pas pour que vous flâniez du matin au +soir...</p> + +<p>Je réplique d'un ton un peu bref, car cette injustice +me révolte:</p> + +<p>—Mais, Madame m'a dérangée, tout le temps.</p> + +<p>—Je vous ai dérangée, moi?... D'abord, je vous +défends de me répondre... Je ne veux pas d'observation, +entendez-vous?... Je sais ce que je dis.</p> + +<p>Et des claquements de porte, des ronchonnements +qui n'en finissent pas... Dans les corridors, +à la cuisine, au jardin, des heures entières, on +entend sa voix qui glapit... Ah! qu'elle est tannante!</p> + +<p>En vérité, on ne sait par quel bout la prendre... +Que peut-elle donc avoir, dans le corps, pour +être toujours dans un tel état d'irritation? Et +comme je la planterais là, si j'étais sûre de trouver +une place, tout de suite...</p> + +<p>Tantôt je souffrais plus encore que de coutume... +Je ressentais une douleur si aiguë que c'était +à croire qu'une bête me déchirait, avec ses dents, +avec ses griffes, l'intérieur du corps... Déjà, le +matin, en me levant, à force d'avoir perdu du +sang, je m'étais évanouie... Comment ai-je eu le +courage de me tenir debout, de me traîner, de +faire mon service? Je n'en sais rien... Parfois, dans +l'escalier, j'étais obligée de m'arrêter, de me cramponner +à la rampe afin de reprendre haleine et +de ne pas tomber... J'étais verte, avec des sueurs +froides qui me mouillaient les cheveux... C'était +à hurler... Mais je suis dure au mal, et j'ai cette +fierté de ne jamais me plaindre devant mes maîtres... +Madame me surprit, à un moment où je +pensais défaillir. Tout tournait autour de moi, la +rampe, les marches et les murs.</p> + +<p>—Qu'avez-vous? me dit-elle, rudement.</p> + +<p>—Je n'ai rien.</p> + +<p>Et j'essayai de me redresser.</p> + +<p>—Si vous n'avez rien, reprit Madame, pourquoi +ces manières-là?... Je n'aime pas qu'on me +fasse des figures d'enterrement... Vous avez un +service très désagréable...</p> + +<p>Malgré ma douleur, je l'aurais giflée...</p> + +<br> + +<p>Au milieu de ces épreuves, je repense toujours +à mes places anciennes... Aujourd'hui, c'est celle +de la rue Lincoln que je regrette le plus... J'y étais +seconde femme de chambre et je n'avais, pour +ainsi dire, rien à faire. La journée, nous la passions +dans la lingerie, une lingerie magnifique, +avec un tapis de feutre rouge, et garnie du haut +en bas de grandes armoires d'acajou, à serrures +dorées. Et l'on riait, et l'on s'amusait à dire des +bêtises, à faire la lecture, à singer les réceptions +de Madame, tout cela sous la surveillance d'une +gouvernante anglaise, qui nous préparait du thé, +du bon thé que Madame achetait en Angleterre, +pour ses petits déjeuners du matin... Quelquefois, +de l'office, le maître d'hôtel—un qui était à la +coule—nous apportait des gâteaux, des toasts au +caviar, des tranches de jambon, un tas de bonnes +choses...</p> + +<p>Je me souviens qu'un après-midi on m'obligea +à revêtir un costume très chic de Monsieur, de +Coco, comme nous l'appelions entre nous... Naturellement, +on joua à toutes sortes de jeux risqués; +on alla même très loin dans la plaisanterie. Et +j'étais si drôle en homme, et je ris tellement fort +de me voir ainsi que, n'y tenant plus, je laissai +des traces humides dans le pantalon de Coco...</p> + +<p>Ça c'était une place!...</p> + +<br> + +<p>Je commence à bien connaître Monsieur... On a +raison de dire que c'est un homme excellent et +généreux, car, s'il n'était point tel, il n'y aurait +pas dans le monde de pire canaille, de plus parfait +filou... Le besoin, la rage qu'il a d'être charitable +le poussent à commettre des actions qui ne sont +pas très bien. Si l'intention est louable, chez lui, +il n'en va pas de même, chez les autres, du résultat +qui est souvent désastreux... Il faut le dire, sa +bonté fut la cause de petites vilenies, dans le +genre de celle-ci...</p> + +<br> + +<p>Mardi dernier, un très vieux bonhomme, le +père Pantois, apportait des églantiers que Monsieur +avait commandés, en cachette de Madame, +naturellement... C'était à la tombée du jour... +J'étais descendue chercher de l'eau chaude pour +un savonnage en retard... Madame, sortie en ville, +n'était pas encore rentrée... Et je bavardais à la +cuisine, avec Marianne, quand Monsieur, cordial, +joyeux, expansif et bruyant, amena le père Pantois... +Il lui fait aussitôt servir du pain, du fromage +et du cidre... Et le voilà qui cause avec lui.</p> + +<p>Le bonhomme me faisait pitié, tant il était +exténué, maigre, salement vêtu... Son pantalon, +une loque; sa casquette, un bouchon d'ordures... +Et sa chemise ouverte laissait voir un coin de sa +poitrine nue, gercée, gaufrée, culottée comme du +vieux cuir... Il mangea avec avidité.</p> + +<p>—Eh bien, père Pantois... s'écria Monsieur... +en se frottant les mains... ça va mieux, hein?...</p> + +<p>Le vieillard, la bouche pleine, remercia:</p> + +<p>—Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire... +Parce que, voyez-vous, depuis ce matin, quatre +heures, que je suis parti de chez nous... j'avais +rien dans le corps... rien...</p> + +<p>—Eh bien, mangez, mon père Pantois... régalez-vous, +nom d'un chien!...</p> + +<p>—Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire... +Faites excuse...</p> + +<p>Le vieux se taillait d'énormes morceaux de +pain, qu'il était longtemps à mâcher, car il n'avait +plus de dents... Quand il fut un peu rassasié:</p> + +<p>—Et les églantiers, père Pantois? interrogea +Monsieur... Ils sont beaux, hein?</p> + +<p>—Y en a de beaux... y en a de moins beaux... +y en a quasiment de toutes les sortes, monsieur +Lanlaire... Dame!... on ne peut guère choisir... +et c'est dur à arracher, allez... Et puis, monsieur +Porcellet ne veut plus qu'on les prenne dans son +bois... Faut aller loin, maintenant, pour en +trouver... ben loin... Si je vous disais que je +viens de la forêt de Raillon, à plus de trois lieues +d'ici?... Ma foi, oui, monsieur Lanlaire...</p> + +<p>Pendant que le bonhomme parlait, Monsieur +s'était attablé auprès de lui... Gai, presque farceur, +il lui tapa sur les épaules, et il s'exclama:</p> + +<p>—Cinq lieues!... sacré père Pantois, va!... +Toujours fort... toujours jeune...</p> + +<p>—Point tant qu'ça, monsieur Lanlaire... point +tant qu'ça...</p> + +<p>—Allons donc!... insista Monsieur... fort +comme un vieux Turc... et de bonne humeur, +sapristi!... On n'en fait plus comme vous, aujourd'hui, +mon père Pantois... Vous êtes de la vieille +roche, vous...</p> + +<p>Le vieillard hocha la tête, sa tête décharnée, +couleur de bois ancien, et il répéta:</p> + +<p>—Point tant qu'çà... Les jambes faiblissent, +monsieur Lanlaire... les bras mollissent... Et les +reins donc...—Ah, les sacrés reins!... Je n'ai quasiment +plus de force... Et puis, la femme qu'est +malade, qui ne quitte plus son lit... et qui coûte +gros de médicaments!... On n'est guère heureux... +on n'est guère heureux... Si, au moins, +on vieillissait pas?... C'est ça, voyez-vous, monsieur +Lanlaire... c'est ça qu'est le pire... de +l'affaire...</p> + +<p>Monsieur soupira, fit un geste vague, puis résumant +philosophiquement la question:</p> + +<p>—Hé oui!... Mais qu'est-ce que vous voulez, +père Pantois?... C'est la vie... On ne peut pas +être et avoir été... C'est comme ça...</p> + +<p>—Ben sûr!... Faut se faire une raison...</p> + +<p>—Voilà!...</p> + +<p>—Au bout le bout, quoi!... C'est-il pas vrai, +dites, monsieur Lanlaire?</p> + +<p>—Ah! dame!</p> + +<p>Et, après une pause, il ajouta d'une voix devenue +mélancolique:</p> + +<p>—Tout le monde a ses tristesses, allez, mon +père Pantois...</p> + +<p>—Ben oui...</p> + +<p>Il y eut un silence. Marianne hachait des fines +herbes... La nuit tombait sur le jardin... Les deux +grands tournesols, qu'on apercevait dans la perspective +de la porte ouverte, se décoloraient, se +noyaient d'ombre... Et le père Pantois mangeait +toujours... Son verre était resté vide... Monsieur +le remplit... et, brusquement, abandonnant les +hauteurs métaphysiques, il demanda:</p> + +<p>—Et qu'est-ce qu'ils valent, les églantiers, +cette année?</p> + +<p>—Les églantiers, monsieur Lanlaire?... Eh +bien, cette année, l'un dans l'autre, les églantiers +valent vingt-deux francs le cent... C'est un peu +cher, je le sais ben... Mais j'peux pas à moins... +En vérité du bon Dieu!... Ainsi... tenez...</p> + +<p>En homme généreux et qui méprise les questions +d'argent, Monsieur interrompit le vieillard, +qui se disposait à se lancer dans des explications +justificatives.</p> + +<p>—C'est bon, père Pantois... Entendu... Est-ce +que je marchande jamais avec vous, moi?... Et +même, ce n'est pas vingt-deux francs que je vous +les paierai, vos églantiers... c'est vingt-cinq +francs... Ah!...</p> + +<p>—Ah! monsieur Lanlaire... vous êtes trop +bon...</p> + +<p>—Non, non... Je suis juste... je suis pour le +peuple, moi, pour le travail... sacrebleu!</p> + +<p>Et, tapant sur la table, il surenchérit...</p> + +<p>—Et ce n'est pas vingt-cinq francs... c'est +trente francs, nom d'un chien!... Trente francs, +vous entendez, mon père Pantois?...</p> + +<p>Le bonhomme leva vers Monsieur ses pauvres +yeux étonnés et reconnaissants, et il bégaya:</p> + +<p>—J'entends ben... C'est un plaisir que de travailler +pour vous, monsieur Lanlaire... Vous +savez ce que c'est que le travail, vous...</p> + +<p>Monsieur arrêta ces effusions...</p> + +<p>—Et j'irai vous payer ça... voyons... nous sommes +mardi... j'irai vous payer ça... dimanche?... +Ça vous va-t-il?... Et, par la même occasion, ma +foi, je prendrai mon fusil... C'est entendu?...</p> + +<p>Les lueurs de reconnaissance qui brillaient +dans les yeux du père Pantois s'éteignirent... Il +était gêné, troublé, ne mangeait plus...</p> + +<p>—C'est que... fit-il timidement... enfin, si +vous pouviez vous acquitter à'nuit?... Ça m'obligerait +ben, monsieur Lanlaire... Vingt-deux +francs, seulement... Faites excuse...</p> + +<p>—Vous plaisantez, père Pantois!... répliqua +Monsieur, avec une superbe assurance... Certainement, +je vais vous payer ça, tout de suite... +Ah, nom de Dieu!... Ce que j'en disais, moi... +c'était pour aller faire un petit tour, par chez +vous...</p> + +<p>Il fouilla dans les poches de son pantalon, tâta +celles de son veston et de son gilet, et simulant la +surprise, il s'écria:</p> + +<p>—Allons, bon!... Voilà encore que je n'ai +pas de monnaie... Je n'ai que des sacrés billets +de mille francs...</p> + +<p>Dans un rire forcé et vraiment sinistre, il demanda:</p> + +<p>—Je parie que vous n'avez pas de monnaie de +mille francs, mon père Pantois?</p> + +<p>Voyant Monsieur rire, le père Pantois crut qu'il +était convenable à lui de rire aussi... et il répondit, +gaillard:</p> + +<p>—Ha!... ha!... ha!... J'en ai même jamais +vu de ces sacrés billets-là!...</p> + +<p>—Eh bien alors... à dimanche!... conclut +Monsieur.</p> + +<p>Monsieur s'était versé un verre de cidre et il +trinquait avec le père Pantois, lorsque Madame, +qu'on n'avait pas entendu venir, entra brusquement, +en coup de vent, dans la cuisine... Ah! son +oeil en voyant ça... en voyant Monsieur attablé +auprès du vieux pauvre, et trinquant avec lui!...</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est?... fit-elle, les lèvres +toutes blanches.</p> + +<p>Monsieur balbutia, ânonna:</p> + +<p>—C'est des églantiers... tu sais bien, mignonne... +des églantiers... Le père Pantois +m'apportait des églantiers... Tous les rosiers ont +été gelés, cet hiver...</p> + +<p>—Je n'ai pas commandé d'églantiers... Il n'y +a pas besoin d'églantiers ici...</p> + +<p>Cela fut dit d'un ton coupant... Puis elle fit +demi-tour, s'en alla en claquant la porte et proférant +des paroles injurieuses... Dans sa colère, elle +ne m'avait pas aperçue...</p> + +<p>Monsieur et le pauvre vieux arracheur d'églantiers +s'étaient levés... Gênés, ils regardaient la +porte par où Madame venait de disparaître... puis +ils se regardaient, l'un l'autre, sans oser se dire +un mot. Ce fut Monsieur, qui, le premier, rompit +ce silence pénible...</p> + +<p>—Eh bien... à dimanche, père Pantois.</p> + +<p>—A dimanche, monsieur Lanlaire...</p> + +<p>—Et portez-vous bien, père Pantois...</p> + +<p>—Vous, de même, monsieur Lanlaire...</p> + +<p>—Et trente francs... Je ne m'en dédis pas...</p> + +<p>—Vous êtes ben honnête...</p> + +<p>Et le vieux, tremblant sur ses jambes, le dos +courbé, s'en alla et se fondit dans la nuit du jardin...</p> + +<br> + +<p>Pauvre Monsieur!... il a dû recevoir sa semonce... +Et quant au père Pantois, si jamais il +touche ses trente francs... eh bien, il aura de la +chance...</p> + +<p>Je ne veux pas donner raison à Madame... mais +je trouve que Monsieur a tort de causer familièrement +avec des gens trop au-dessous de lui... Ça +n'est pas digne...</p> + +<p>Je sais bien qu'il n'a pas la vie drôle, non plus... +et qu'il s'en tire comme il peut... Ça n'est pas +toujours commode... Quand il rentre tard de la +chasse, crotté, mouillé, et chantant pour se donner +du courage, Madame le reçoit très mal.</p> + +<p>—Ah! c'est gentil de me laisser seule, toute +une journée...</p> + +<p>—Mais, tu sais bien, mignonne...</p> + +<p>—Tais-toi...</p> + +<p>Elle le boude des heures et des heures, le front +dur... la bouche mauvaise... Lui, la suit partout, +tremble, balbutie des excuses...</p> + +<p>—Mais, mignonne, tu sais bien...</p> + +<p>—Fiche-moi la paix... Tu m'embêtes...</p> + +<p>Le lendemain, Monsieur ne sort pas, naturellement, +et Madame crie:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu fais à tourner ainsi dans la +maison, comme une âme en peine?</p> + +<p>—Mais, mignonne...</p> + +<p>—Tu ferais bien mieux de sortir, d'aller à la +chasse... le diable sait où!... Tu m'agaces... tu +m'énerves... Va-t-en!...</p> + +<p>De telle sorte qu'il ne sait jamais ce qu'il doit +faire, s'il doit s'en aller ou rester, être ici ou +ailleurs! Problème difficile... Mais, comme dans +les deux cas Madame crie, Monsieur a pris le +parti de s'en aller le plus souvent possible. De +cette façon, il ne l'entend pas crier...</p> + +<p>Ah! il fait vraiment pitié!</p> + +<br> + +<p>L'autre matinée, comme j'allais étendre un peu +de linge sur la haie, je l'aperçus dans le jardin. +Monsieur jardinait... Le vent, ayant pendant la +nuit couché par terre quelques dahlias, il les rattachait +à leurs tuteurs...</p> + +<p>Très souvent, quand il ne sort pas avant le +déjeuner, Monsieur jardine; du moins, il fait +semblant de s'occuper à n'importe quoi, dans +ses plates-bandes... C'est toujours du temps de +gagné sur les ennuis de l'intérieur... Pendant ces +moments-là, on ne lui fait pas de scènes... Loin +de Madame, il n'est plus le même. Sa figure +s'éclaire, son oeil luit... Son caractère, naturellement +gai, reprend le dessus... Vraiment, il n'est +pas désagréable... A la maison, par exemple, il +ne me parle presque plus et, tout en suivant +son idée, semble ne pas faire attention à moi... +Mais, dehors, il ne manque jamais de m'adresser +un petit mot gentil, après s'être bien assuré, toutefois, +que Madame ne peut l'épier... Lorsqu'il +n'ose pas me parler, il me regarde... et son +regard est plus éloquent que ses paroles... D'ailleurs, +je m'amuse à l'exciter de toutes les manières... +et, bien que je n'aie pris à son égard aucune +résolution, à lui monter la tête sérieusement...</p> + +<p>En passant près de lui, dans l'allée où il travaillait, +penché sur ses dahlias, des brins de raphia +aux dents, je lui dis, sans ralentir le pas:</p> + +<p>—Oh! comme Monsieur travaille, ce matin!</p> + +<p>—Hé oui! répondit-il... ces sacrés dahlias!... +Vous voyez bien...</p> + +<p>Il m'invita à m'arrêter un instant.</p> + +<p>—Eh bien, Célestine?... J'espère que vous +vous habituez ici, maintenant?</p> + +<p>Toujours sa manie!... Toujours sa même difficulté +d'engager la conversation!... Pour lui faire +plaisir, je répliquai en souriant:</p> + +<p>—Mais oui, Monsieur... certainement... je +m'habitue.</p> + +<p>—A la bonne heure... Ça n'est pas malheureux +enfin... ça n'est pas malheureux.</p> + +<p>Il s'était redressé tout à fait, m'enveloppait +d'un regard très tendre, répétait: «Ça n'est pas +malheureux» se donnant ainsi le temps de trouver +à me dire quelque chose d'ingénieux...</p> + +<p>Il retira de ses dents les brins de raphia, les +noua au haut du tuteur, et, les jambes écartées, +les deux paumes plaquées sur ses hanches, les +paupières bridées, les yeux franchement obscènes, +il s'écria:</p> + +<p>—Je parie, Célestine, que vous avez dû en +faire des farces à Paris?... Hein, en avez-vous fait, +de ces farces!...</p> + +<p>Je ne m'attendais pas à celle-là... Et j'eus une +grande envie de rire... Mais je baissai les yeux +pudiquement, l'air fâché, et tâchant à rougir, +comme il convenait en la circonstance:</p> + +<p>—Ah! Monsieur!... fis-je sur un ton de reproche.</p> + +<p>—Eh bien quoi?... insista-t-il... Une belle fille +comme vous... avec des yeux pareils!... Ah! oui, +vous avez dû faire de ces farces!... Et tant mieux... +Moi, je suis pour qu'on s'amuse, sapristi!... Moi, +je suis pour l'amour, nom d'un chien!...</p> + +<p>Monsieur s'animait étrangement. Et sur sa personne +robuste, fortement musclée, je reconnaissais +les signes les plus évidents de l'exaltation +amoureuse. Il s'embrasait... le désir flambait +dans ses prunelles... Je crus devoir verser sur +tout ce feu une bonne douche d'eau glacée. Je dis, +d'un ton très sec, et, en même temps, très noble:</p> + +<p>—Monsieur se trompe... Monsieur croit parler +à ses autres femmes de chambre... Monsieur doit +savoir pourtant que je suis une honnête fille..</p> + +<p>Très digne, pour bien marquer à quel point +j'avais été offensée de cet outrage, j'ajoutai:</p> + +<p>—Monsieur mériterait que j'aille tout de suite +me plaindre à Madame...</p> + +<p>Et je fis mine de partir... Vivement, Monsieur +m'empoigna le bras...</p> + +<p>—Non... non!... balbutia-t-il...</p> + +<p>Comment ai-je pu dire tout cela, sans pouffer?... +Comment ai-je pu renfoncer dans ma gorge +le rire qui y sonnait, à pleins grelots?... En vérité, +je n'en sais rien...</p> + +<p>Monsieur était prodigieusement ridicule... +Livide, maintenant, la bouche grande ouverte, +une double expression d'embêtement et de peur +sur toute sa personne, il demeurait silencieux et +se grattait la nuque à petits coups d'ongle.</p> + +<p>Près de nous, un vieux poirier tordait sa pyramide +de branches, mangées de lichens et de +mousses... quelques poires y pendaient à portée +de la main... Une pie jacassait, ironiquement, au +haut d'un châtaigner voisin... Tapi derrière la +bordure de buis, le chat giflait un bourdon... Le +silence devenait de plus en plus pénible, pour +Monsieur... Enfin, après des efforts presque douloureux, +des efforts qui amenaient sur ses lèvres +de grotesques grimaces, Monsieur me demanda:</p> + +<p>—Aimez-vous les poires, Célestine?</p> + +<p>—Oui, Monsieur...</p> + +<p>Je ne désarmais pas... je répondais sur un ton +d'indifférence hautaine.</p> + +<p>Dans la crainte d'être surpris par sa femme, il +hésita quelques secondes... Et soudain, comme +un enfant maraudeur, il détacha une poire de +l'arbre et me la donna... ah! si piteusement!... +Ses genoux fléchissaient... sa main tremblait...</p> + +<p>—Tenez, Célestine... cachez cela dans votre +tablier... On ne vous en donne jamais à la cuisine, +n'est-ce pas?...</p> + +<p>—Non, Monsieur...</p> + +<p>—Eh bien... je vous en donnerai encore... +quelquefois... parce que... parce que... je veux +que vous soyez heureuse...</p> + +<p>La sincérité et l'ardeur de son désir, sa gaucherie, +ses gestes maladroits, ses paroles effarées, +et aussi sa force de mâle, tout cela m'avait attendrie... +J'adoucis un peu mon visage, voilai d'une +sorte de sourire la dureté de mon regard, et moitié +ironique, moitié câline, je lui dis:</p> + +<p>—Oh! Monsieur!... Si Madame vous voyait?...</p> + +<p>Il se troubla encore, mais comme nous étions +séparés de la maison par un épais rideau de châtaigners, +il se remit vite, et crâneur maintenant +que je devenais moins sévère, il clama, avec des +gestes dégagés:</p> + +<p>—Eh bien quoi... Madame?... Eh bien quoi?... +Je me moque bien de Madame, moi!... Il ne faudrait +pas qu'elle m'embête, après tout... J'en ai +assez... j'en ai par-dessus la tête, de Madame...</p> + +<p>Je prononçai gravement:</p> + +<p>—Monsieur a tort... Monsieur n'est pas juste... +Madame est une femme très aimable.</p> + +<p>Il sursauta:</p> + +<p>—Très aimable?... Elle?... Ah, grand Dieu!... +Mais vous ne savez donc pas ce qu'elle a fait?... +Elle a gâché ma vie... Je ne suis plus un homme... +je ne suis plus rien... On se fout de moi, partout +dans le pays... Et c'est à cause de ma femme... +Ma femme?... c'est... c'est... une vache... oui, +Célestine... une vache... une vache... une +vache!...</p> + +<p>Je lui fis de la morale... je lui parlai doucement, +vantant hypocritement l'énergie, l'ordre, +toutes les vertus domestiques de Madame... A +chacune de mes phrases, il s'exaspérait davantage...</p> + +<p>—Non, non!... Une vache... une vache!...</p> + +<p>Pourtant, je parvins à le calmer un peu. +Pauvre Monsieur!... Je jouais de lui avec une +aisance merveilleuse... D'un simple regard, je le +faisais passer de la colère à l'attendrissement. +Alors il bégayait:</p> + +<p>—Oh! vous êtes si douce, vous... vous êtes +si gentille!... Vous devez être si bonne!... Tandis +que cette vache...</p> + +<p>—Allons, Monsieur... allons!...</p> + +<p>Il reprenait:</p> + +<p>—Vous êtes si douce!... Et cependant... +quoi?... vous n'êtes qu'une femme de chambre...</p> + +<p>Un moment, il se rapprocha de moi, et très +bas:</p> + +<p>—Si vous vouliez, Célestine?...</p> + +<p>—Si je voulais... quoi?...</p> + +<p>—Si vous vouliez... vous savez bien... enfin... +vous savez bien?...</p> + +<p>—Monsieur voudrait peut-être que je trompe +Madame avec Monsieur? Que je fasse avec Monsieur +des cochonneries?...</p> + +<p>Il se méprit à l'expression de mon visage... et +les yeux hors de la tête, les veines du cou gonflées, +les lèvres humides et baveuses, il répondit +d'une voix sourde:</p> + +<p>—Oui là!... Eh bien, oui, là!...</p> + +<p>—Monsieur n'y pense pas?</p> + +<p>—Je ne pense qu'à ça, Célestine...</p> + +<p>Il était très rouge, congestionné:</p> + +<p>—Ah! Monsieur va encore recommencer...</p> + +<p>Il essaya de me saisir les mains, de m'attirer à +lui...</p> + +<p>—Eh bien, oui, là... bredouilla-t-il... je vais +recommencer... Je... vais... recommencer... parce +que... parce que... je suis fou de vous... de toi... +Célestine... parce que je ne pense qu'à ça... que je +ne dors plus... que je me sens... tout malade... Et +ne craignez rien de moi... N'aie pas peur de moi... +Je ne suis pas une brute, moi... je... je... ne vous +ferai pas d'enfant... Diable non!... Ça... je le +jure!... Je... je... nous... nous...</p> + +<p>—Un mot de plus, Monsieur, et, cette fois, je +dis tout à Madame... Et si quelqu'un vous voyait, +en cet état, dans le jardin?</p> + +<p>Il s'arrêta net... Navré, honteux, tout bête, il +ne savait plus que faire de ses mains, de ses +yeux, de toute sa personne... Et il regardait, sans +les voir, le sol à ses pieds, le vieux poirier, le jardin... +Vaincu enfin, il dénoua, au haut du +tuteur, les brins de raphia, se pencha à nouveau +sur les dahlias écroulés... et triste, infiniment, +et suppliant, il gémit:</p> + +<p>—Tout à l'heure, Célestine... je vous ai dit... je +vous ai dit cela... comme je vous aurais dit +autre chose... comme je vous aurais dit... n'importe +quoi... Je suis une vieille bête... Il ne faut +pas m'en vouloir... il ne faut pas surtout en parler +à Madame... C'est vrai, pourtant, si quelqu'un +nous avait vus, dans le jardin?...</p> + +<p>Je me sauvai pour ne pas rire.</p> + +<p>Oui, j'avais envie de rire... Et, cependant, une +émotion chantait dans mon coeur... quelque chose—comment +exprimer cela?...—de maternel... Bien +sûr que Monsieur ne me plairait pas pour +coucher avec... Mais, un de plus ou de moins, au +fond qu'est-ce que cela ferait?... Je pourrais lui +donner du bonheur au pauvre gros père qui en est +si privé, et j'en aurais de la joie aussi, car, en +amour, donner du bonheur aux autres, c'est peut-être +meilleur que d'en recevoir, des autres... Même +lorsque notre chair reste insensible à ses caresses, +quelle sensation délicieuse et pure de voir un +pauvre bougre dont les yeux se tournent, et qui se +pâme dans nos bras?... Et puis, ce serait rigolo... +à cause de Madame... Nous verrons, plus tard.</p> + +<p>Monsieur n'est pas sorti de toute la journée... Il +a relevé ses dahlias et, l'après-midi, il n'a pas +quitté le bûcher où, pendant plus de quatre +heures, il a cassé du bois, avec acharnement... De +la lingerie, j'écoutais avec une sorte de fierté les +coups de maillet, sur les coins de fer...</p> + +<br> + +<p>Hier, Monsieur et Madame ont passé toute +l'après-midi à Louviers... Monsieur avait rendez-vous +avec son avoué, Madame avec sa couturière... +Sa couturière!...</p> + +<p>J'ai profité de ce moment de répit pour rendre +visite à Rose, que je n'avais pas revue depuis ce +fameux dimanche... Je n'étais pas fâchée non +plus de connaître le capitaine Mauger...</p> + +<p>Un vrai type de loufoque, celui-là, et comme on +en voit peu, je vous assure... Figurez-vous une +tête de carpe, avec des moustaches et une longue +barbiche grises... Très sec, très nerveux, très +agité, il ne tient pas en place, travaille toujours, +soit au jardin, soit dans une petite pièce où +il fait de la menuiserie, en chantant des airs militaires, +en imitant la trompette du régiment...</p> + +<p>Le jardin est fort joli, un vieux jardin divisé en +planches carrées, où sont cultivées les fleurs d'autrefois, +de très vieilles fleurs qu'on ne rencontre +plus que dans de très vieilles campagnes et chez +de très vieux curés...</p> + +<p>Quand je suis arrivée, Rose, confortablement +assise à l'ombre d'un acacia, devant une table rustique +sur laquelle était posée sa corbeille à ouvrage, +reprisait des bas, et le capitaine accroupi sur une +pelouse, le chef coiffé d'un ancien bonnet de +police, bouchait les fuites d'un tuyau d'arrosage +qui s'était crevé la veille...</p> + +<p>On m'accueillit avec empressement... et Rose +ordonna au petit domestique, qui sarclait une +planche de reines-marguerites, d'aller chercher +la bouteille de noyau et des verres.</p> + +<p>Les premières politesses échangées:</p> + +<p>—Eh bien, me demanda le capitaine... il n'est +donc pas encore claqué, votre Lanlaire?... Ah! +vous pouvez vous vanter de servir chez une +fameuse crapule... Je vous plains bien, allez, +ma chère demoiselle.</p> + +<p>Il m'expliqua que jadis Monsieur et lui vivaient +en bons voisins, en inséparables amis... Une discussion +à propos de Rose les avait brouillés à +mort... Monsieur reprochait au capitaine de ne +pas tenir son rang avec sa servante, de l'admettre +à sa table...</p> + +<p>Interrompant son récit, le capitaine força en +quelque sorte mon témoignage.</p> + +<p>—À ma table!... Et si je veux l'admettre dans +mon lit?... Voyons... est-ce que je n'en ai pas le +droit?... Est-ce que cela le regarde?...</p> + +<p>—Bien sûr que non, monsieur le capitaine...</p> + +<p>Rose, d'une voix pudique, soupira:</p> + +<p>—Un homme tout seul, n'est-ce pas?... c'est +bien naturel.</p> + +<p>Depuis cette discussion fameuse qui avait failli +se terminer en coups de poing, les deux anciens +amis passaient leur temps à se faire des procès et +des niches... Ils se haïssaient sauvagement.</p> + +<p>—Moi... déclara le capitaine... toutes les +pierres de mon jardin, je les lance par-dessus la +haie, dans celui de Lanlaire... Tant pis si elles +tombent sur ses cloches et sur ses châssis... ou +plutôt, tant mieux... Ah! le cochon!... Du reste, +vous allez voir...</p> + +<p>Ayant aperçu une pierre dans l'allée, il se précipita +pour la ramasser, atteignit la haie avec +des prudences, des rampements de trappeur, et il +lança la pierre dans notre jardin de toute ses forces. +On entendit un bruit de verre cassé. Triomphant, +il revint ensuite vers nous, et secoué, étouffé, +tordu par le rire, il chantonna:</p> + +<p>—Encore un carreau d'cassé... v'là le vitrier +qui passe...</p> + +<p>Rose le couvait d'un regard maternel. Elle me +dit, avec admiration:</p> + +<p>—Est-il drôle!... est-il enfant!... Comme il est +jeune pour son âge!...</p> + +<p>Après que nous eûmes siroté un petit verre de +noyau, le capitaine Mauger voulut me faire les +honneurs du jardin... Rose s'excusa de ne pouvoir +nous accompagner, à cause de son asthme, et +nous recommanda de ne pas nous attarder trop +longtemps...</p> + +<p>—D'ailleurs, fit-elle, en plaisantant... je vous +surveille...</p> + +<p>Le capitaine m'emmena à travers des allées, +des carrés bordés de buis, des plates-bandes +remplies de fleurs. Il me nommait les plus belles, +remarquant chaque fois qu'il n'y en avait pas +de pareilles, chez ce cochon de Lanlaire... Tout à +coup, il cueillit une petite fleur orangée, bizarre +et charmante, en fit tourner la tige doucement +dans ses doigts, et il me demanda:</p> + +<p>—En avez-vous mangé?...</p> + +<p>Je fus tellement surprise par cette question +saugrenue, que je restai bouche close. Le capitaine +affirma:</p> + +<p>—Moi, j'en ai mangé... C'est parfait de goût... +J'ai mangé de toutes les fleurs qui sont ici... Il y +en a de bonnes... il y en a de moins bonnes... il y +en a qui ne valent pas grand'chose... D'abord, +moi, je mange de tout...</p> + +<p>Il cligna de l'oeil, claqua de la langue, se tapa +sur le ventre, et répéta d'une voix plus forte, où +dominait l'accent d'un défi:</p> + +<p>—Je mange de tout, moi!..</p> + +<p>La façon dont le capitaine venait de proclamer +cette étrange profession de foi me révéla que sa +grande vanité, dans la vie, était de manger de +tout... Je m'amusai à flatter sa manie...</p> + +<p>—Et vous avez raison, monsieur le capitaine.</p> + +<p>—Pour sûr... répondit-il, non sans orgueil... +Et ce n'est pas seulement des plantes que je +mange... c'est des bêtes aussi... des bêtes que +personne n'a mangées... des bêtes qu'on ne +connaît pas... Moi, je mange de tout...</p> + +<p>Nous continuâmes notre promenade autour des +planches fleuries, dans les allées étroites où se +balançaient de jolies corolles, bleues, jaunes, +rouges... Et, en regardant les fleurs, il me semblait +que le capitaine avait au ventre de petits +sursauts de joie... Sa langue passait sur ses +lèvres gercées, avec un bruit menu et mouillé...</p> + +<p>Il me dit encore.</p> + +<p>—Et je vais vous avouer... Il n'y a pas d'insectes, +pas d'oiseaux, pas de vers de terre que je +n'aie mangés. J'ai mangé des putois et des couleuvres, +des rats et des grillons, des chenilles... +J'ai mangé de tout... On connaît ça dans le pays, +allez!... Quand on trouve une bête, morte ou +vivante, une bête que personne ne sait ce que +c'est, on se dit: «Faut l'apporter au capitaine +Mauger.»... On me l'apporte... et je la mange... +L'hiver surtout, par les grands froids, il passe +des oiseaux inconnus... qui viennent d'Amérique... +de plus loin, peut-être... On me les +apporte... et je les mange... Je parie qu'il +n'y a pas, dans le monde, un homme qui ait +mangé autant de choses que moi... Je mange de +tout...</p> + +<p>La promenade terminée, nous revînmes nous +asseoir sous l'acacia. Et je me disposais à prendre +congé, quand le capitaine s'écria:</p> + +<p>—Ah!... il faut que je vous montre quelque +chose de curieux et que vous n'avez, bien sûr, +jamais vu...</p> + +<p>Et il appela d'une voix retentissante:</p> + +<p>—Kléber!... Kléber!...</p> + +<p>Entre deux appels, il m'expliqua:</p> + +<p>—Kléber... c'est mon furet... Un phénomène...</p> + +<p>Et il appela encore:</p> + +<p>—Kléber!... Kléber!...</p> + +<p>Alors, sur une branche, au-dessus de nous, +entre des feuilles vertes et dorées, apparurent un +museau rose et deux petits yeux noirs, très vifs, +joliment éveillés.</p> + +<p>—Ah!... je savais bien qu'il n'était pas loin... +Allons, viens ici, Kléber!... Psstt!...</p> + +<p>L'animal rampa sur la branche, s'aventura sur +le tronc, descendit avec prudence, en enfonçant +ses griffes dans l'écorce. Son corps, tout en fourrure +blanche, marqué de taches fauves, avait des +mouvements souples, des ondulations gracieuses +de serpent... Il toucha terre, et, en deux bonds, +il fut sur les genoux du capitaine qui se mit à +le caresser, tout joyeux.</p> + +<p>—Ah!... le bon Kléber!... Ah!... le charmant +petit Kléber!...</p> + +<p>Il se tourna vers moi:</p> + +<p>—Avez-vous jamais vu un furet aussi bien +apprivoisé?... Il me suit dans le jardin, partout, +comme un petit chien... Je n'ai qu'à l'appeler... +et il est là, tout de suite, la queue frétillante, la +tête levée... Il mange avec nous... couche avec +nous... C'est une petite bête que j'aime, ma foi, +autant qu'une personne.... Tenez, mademoiselle +Célestine, j'en ai refusé trois cents francs... Je +ne le donnerais pas pour mille francs... pour deux +mille francs... Ici, Kléber...</p> + +<p>L'animal leva la tête vers son maître; puis, il +grimpa sur lui, escalada ses épaules et, après +mille caresses et mille gentillesses, se roula +autour du cou du capitaine, comme un foulard... +Rose ne disait rien... Elle semblait agacée.</p> + +<p>Alors, une idée infernale me traversa le cerveau.</p> + +<p>—Je parie, dis-je tout à coup..., je parie, monsieur +le capitaine, que vous ne mangez pas votre +furet?...</p> + +<p>Le capitaine me regarda avec un étonnement +profond, puis avec une tristesse infinie... Ses +yeux devinrent tout ronds, ses lèvres tremblèrent.</p> + +<p>—Kléber?... balbutia-t-il... manger Kléber?...</p> + +<p>Évidemment, cette question ne s'était jamais +posée devant lui, qui avait mangé de tout... +C'était comme un monde nouveau, étrangement +comestible, qui se révélait à lui...</p> + +<p>—Je parie, répétai-je férocement, que vous +ne mangez pas votre furet?...</p> + +<p>Effaré, angoissé, mû par une mystérieuse et +invincible secousse, le vieux capitaine s'était levé +de son banc... Une agitation extraordinaire était +en lui...</p> + +<p>—Répétez voir un peu!... bégaya-t-il.</p> + +<p>Pour la troisième fois, violemment, en détachant +chaque mot, je dis:</p> + +<p>—Je parie que vous ne mangez pas votre +furet?...</p> + +<p>—Je ne mange pas mon furet?... Qu'est-ce +que vous dites?... Vous dites que je ne le mange +pas?... Oui, vous dites cela?... Eh bien, vous allez +voir... Moi, je mange de tout...</p> + +<p>Il empoigna le furet. Comme on rompt un pain, +d'un coup sec il cassa les reins de la petite bête, +et la jeta, morte sans une secousse, sans un +spasme, sur le sable de l'allée, en criant à Rose:</p> + +<p>—Tu m'en feras une gibelotte, ce soir!...</p> + +<p>Et il courut, avec des gesticulations folles, +s'enfermer dans sa maison...</p> + +<p>Je connus là quelques minutes d'une véritable, +indicible horreur. Toute étourdie encore par l'action +abominable que je venais de commettre, je +me levai pour partir. J'étais très pâle... Rose +m'accompagna... Elle souriait:</p> + +<p>—Je ne suis pas fâchée de ce qui vient d'arriver, +me confia-t-elle... Il aimait trop son furet... +Moi, je ne veux pas qu'il aime quelque chose... +Je trouve déjà qu'il aime trop ses fleurs...</p> + +<p>Elle ajouta, après un court silence:</p> + +<p>—Par exemple, il ne vous pardonnera jamais +ça... C'est un homme qu'il ne faut pas défier... +Dame... un ancien militaire!...</p> + +<p>Puis, quelques pas plus loin:</p> + +<p>—Faites attention, ma petite... On commence +à jaser sur vous dans le pays. Il paraît qu'on vous +a vue, l'autre jour, dans le jardin, avec M. Lanlaire... +C'est bien imprudent, croyez-moi... Il +vous enguirlandera, si ce n'est déjà fait... Enfin, +faites attention. Avec cet homme-là, rappelez-vous... +Du premier coup... pan!... un enfant...</p> + +<p>Et comme elle refermait sur moi la barrière:</p> + +<p>—Allons... au revoir!... Il faut, maintenant, +que j'aille faire ma gibelotte...</p> + +<p>Toute la journée, j'ai revu le cadavre du pauvre +petit furet, là-bas, sur le sable de l'allée...</p> + +<br> + +<p>Ce soir, au dîner, en servant le dessert, Madame +m'a dit très sévèrement:</p> + +<p>—Si vous aimez les pruneaux, vous n'avez +qu'à m'en demander... je verrai si je dois vous +en donner... mais je vous défends d'en prendre...</p> + +<p>J'ai répondu:</p> + +<p>—Je ne suis pas une voleuse, Madame, et je +n'aime pas les pruneaux...</p> + +<p>Madame a insisté:</p> + +<p>—Je vous dis que vous avez pris des pruneaux...</p> + +<p>J'ai répliqué:</p> + +<p>—Si Madame me croit une voleuse, Madame +n'a que me donner mon compte.</p> + +<p>Madame m'a arraché des mains l'assiette de +pruneaux.</p> + +<p>—Monsieur en a mangé cinq ce matin... il y +en avait trente-deux... il n'y en a plus que vingt-cinq... +vous en avez donc dérobé deux... Que +cela ne vous arrive plus!...</p> + +<p>C'était vrai... J'en avais mangé deux... Elle +les avait comptés!...</p> + +<p>Non!... De ma vie!...</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>V</h3> +<br><br> + +<p>28 septembre.</p> + + +<p>Ma mère est morte. J'en ai reçu la nouvelle, ce +matin, par une lettre du pays. Quoique je n'aie +jamais eu d'elle que des coups, cela m'a fait de +la peine, et j'ai pleuré, pleuré, pleuré... En me +voyant pleurer, Madame m'a dit:</p> + +<p>—Qu'est-ce encore que ces manières-là?...</p> + +<p>J'ai répondu:</p> + +<p>—Ma mère, ma pauvre mère est morte!...</p> + +<p>Alors, Madame, de sa voix ordinaire:</p> + +<p>—C'est un malheur... et je n'y peux rien... +En tout cas, il ne faut pas que l'ouvrage en +souffre...</p> + +<p>Ç'a été tout... Ah! vrai!... La bonté n'étouffe +pas Madame...</p> + +<p>Ce qui m'a rendue le plus malheureuse, c'est +que j'ai vu une coïncidence entre la mort de ma +mère... et le meurtre du petit furet. J'ai pensé +que c'était là une punition du ciel, et que ma +mère ne serait peut-être pas morte si je n'avais +pas obligé le capitaine à tuer le pauvre Kléber... +J'ai eu beau me répéter que ma mère était morte +avant le furet... Rien n'y a fait... et cette idée +m'a poursuivie, toute la journée, comme un remords...</p> + +<p>J'aurais bien voulu partir... Mais Audierne, c'est +si loin... au bout du monde, quoi!... Et je n'ai +pas d'argent... Quand je toucherai les gages de +mon premier mois, il faudra que je paie le bureau; +je ne pourrai même pas rembourser les +quelques petites dettes contractées durant les +jours où j'ai été sur le pavé...</p> + +<p>Et puis, à quoi bon partir?... Mon frère est au +service sur un bateau de l'État, en Chine, je +crois, car voilà bien longtemps qu'on n'a reçu de +ses nouvelles... Et ma soeur Louise?... Où est-elle +maintenant?... Je ne sais pas... Depuis qu'elle +nous quitta, pour suivre Jean le Duff à Concarneau, +on n'a plus entendu parler d'elle... Elle a +dû rouler, par ci, par là, le diable sait où!... Elle +est peut-être en maison; elle est peut-être morte, +elle aussi. Et peut-être aussi que mon frère est +mort...</p> + +<p>Oui, pourquoi irais-je là-bas?... A quoi cela +m'avancerait-il?... Je n'y ai plus personne, et ma +mère n'a rien laissé, pour sûr... Les frusques et +les quelques meubles qu'elle possédait ne paieront +pas certainement l'eau-de-vie qu'elle doit...</p> + +<p>C'est drôle, tout de même... Tant qu'elle vivait, +je ne pensais presque jamais à elle... je +n'éprouvais pas le désir de la revoir... Je ne lui +écrivais qu'à mes changements de place, et seulement +pour lui donner mon adresse... Elle +m'a tant battue... j'ai été si malheureuse avec +elle, qui était toujours ivre!... Et d'apprendre, +tout d'un coup, qu'elle est morte, voilà que j'ai +l'âme en deuil, et que je me sens plus seule que +jamais...</p> + +<p>Et je me rappelle mon enfance avec une netteté +singulière... Je revois tout des êtres et des +choses parmi lesquels j'ai commencé le dur apprentissage +de la vie... Il y a vraiment trop de +malheur d'un côté, trop de bonheur de l'autre... +Le monde n'est pas juste.</p> + +<p>Une nuit, je me souviens—j'étais bien petite, +pourtant—je me souviens que nous fûmes +réveillés en sursaut par la corne du bateau de +sauvetage. Oh! ces appels dans la tourmente et +dans la nuit, qu'ils sont lugubres!... Depuis la +veille, le vent soufflait en tempête; la barre du +port était toute blanche et furieuse; quelques +chaloupes seulement avaient pu rentrer... Les +autres, les pauvres autres se trouvaient sûrement +en péril...</p> + +<p>Sachant que le père pêchait dans les parages de +l'île de Sein, ma mère ne s'inquiétait pas trop... +Elle espérait qu'il avait relâché au port de l'île, +comme cela était arrivé, tant de fois... Cependant, +en entendant la corne du bateau de sauvetage, +elle se leva toute tremblante et très pâle... m'enveloppa +à la hâte d'un gros châle de laine et se +dirigea vers le môle... Ma soeur Louise, qui était +déjà grande, et mon frère plus petit la suivaient, +criant:</p> + +<p>—Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...</p> + +<p>Et elle aussi criait:</p> + +<p>—Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...</p> + +<p>Les ruelles étaient pleines de monde: des +femmes, des vieux, des gamins. Sur le quai, où +l'on entendait gémir les bateaux, se hâtaient une +foule d'ombres effarées. Mais, on ne pouvait tenir +sur le môle à cause du vent trop fort, surtout à +cause des lames qui, s'abattant sur la chaussée de +pierre, la balayaient de bout en bout, avec des +fracas de canonnade.... Ma mère prit la sente... +«Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»... +prit la sente qui contourne l'estuaire jusqu'au +phare... Tout était noir sur la terre, et sur la mer, +noire aussi, de temps en temps, au loin, dans le +rayonnement de la lumière du phare, d'énormes +brisants, des soulèvements de vagues blanchissaient... +Malgré les secousses... «Ah! sainte +Vierge!... ah! nostre Jésus!»... malgré les secousses +et en quelque sorte bercée par elles, +malgré le vent et en quelque sorte étourdie par +lui, je m'endormis dans les bras de ma mère... Je +me réveillai dans une salle basse, et je vis, entre +des dos sombres, entre des visages mornes, entre +des bras agités, je vis, sur un lit de camp, éclairé +par deux chandelles, un grand cadavre... «Ah! +sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»... un cadavre +effrayant, long et nu, tout rigide, la face +broyée, les membres rayés de balafres saignantes, +meurtris de taches bleues... C'était mon père...</p> + +<p>Je le vois encore... Il avait les cheveux collés +au crâne, et, dans les cheveux, des goémons emmêlés +qui lui faisaient comme une couronne... +Des hommes étaient penchés sur lui, frottaient sa +peau avec des flanelles chaudes, lui insufflaient +de l'air par la bouche... Il y avait le maire... il y +avait M. le recteur... il y avait le capitaine des +douanes... il y avait le gendarme maritime... +J'eus peur, je me dégageai de mon châle, et, courant +entre les jambes de ces hommes, sur les +dalles mouillées, je me mis à crier, à appeler +papa... à appeler maman... Une voisine m'emporta...</p> + +<br> + +<p>C'est à partir de ce moment que ma mère +s'adonna, avec rage, à la boisson. Elle essaya +bien, les premiers temps, de travailler dans les +sardineries, mais, comme elle était toujours ivre, +aucun de ses patrons ne voulut la garder. Alors, +elle resta chez elle à s'enivrer, querelleuse et +morne; et quand elle était pleine d'eau-de-vie, +elle nous battait... Comment se fait-il qu'elle ne +m'ait pas tuée?...</p> + +<p>Moi, je fuyais la maison, tant que je le pouvais. +Je passais mes journées à gaminer sur le quai, à +marauder dans les jardins, à barboter dans les +flaques, aux heures de la marée basse... Ou bien, +sur la route de Plogoff, au fond d'un dévalement +herbu, abrité du vent de mer et garni d'arbustes +épais, je polissonnais avec les petits garçons, +parmi les épines blanches... Quand je rentrais le +soir, il m'arrivait de trouver ma mère étendue +sur le carreau en travers du seuil, inerte, la +bouche salie de vomissements, une bouteille +brisée dans la main... Souvent, je dus enjamber +son corps... Ses réveils étaient terribles... Une +folie de destruction l'agitait... Sans écouter mes +prières et mes cris, elle m'arrachait du lit, me +poursuivait, me piétinait, me cognait aux meubles, +criant:</p> + +<p>—Faut que j'aie ta peau!... Faut que j'aie ta +peau!...</p> + +<p>Bien des fois, j'ai cru mourir...</p> + +<p>Et puis elle se débaucha, pour gagner de quoi +boire. La nuit, toutes les nuits, on entendit des +coups sourds, frappés à la porte de notre maison... +Un matelot entrait, emplissant la chambre d'une +forte odeur de salure marine et de poisson... Il se +couchait, restait une heure et repartait... Et un +autre venait après, se couchait aussi, restait une +heure encore et repartait... Il y eut des luttes, de +grandes clameurs effrayantes dans le noir de ces +abominables nuits, et, plusieurs fois, les gendarmes +intervinrent...</p> + +<p>Des années s'écoulèrent pareilles... On ne voulait +de moi nulle part, ni de ma soeur, ni de mon +frère... On s'écartait de nous dans les ruelles. Les +honnêtes gens nous chassaient, à coups de pierre, +des maisons où nous allions, tantôt marauder, +tantôt mendier... Un jour, ma soeur Louise, qui +faisait, elle aussi, une sale noce avec les matelots, +s'enfuit... Et ce fut ensuite mon frère qui s'engagea +mousse... Je restai seule avec ma mère...</p> + +<br> + +<p>A dix ans, je n'étais plus chaste. Initiée par le +triste exemple de maman à ce que c'est que +l'amour, pervertie par toutes les polissonneries +auxquelles je me livrais avec les petits garçons, +je m'étais développée physiquement très vite... +Malgré les privations et les coups, mais sans cesse +au grand air de la mer, libre et forte, j'avais tellement +poussé, qu'à onze ans je connaissais les +premières secousses de la puberté... Sous mon +apparence de gamine, j'étais presque femme...</p> + +<p>A douze ans, j'étais femme, tout à fait... et plus +vierge... Violée? Non, pas absolument... Consentante? +Oui, à peu près... du moins dans la +mesure où le permettaient l'ingénuité de mon +vice et la candeur de ma dépravation... Un dimanche, +après la grand'messe, le contre-maître +d'une sardinerie, un vieux, aussi velu, aussi mal +odorant qu'un bouc, et dont le visage n'était +qu'une broussaille sordide de barbe et de cheveux, +m'entraîna sur la grève, du côté de Saint-Jean. +Et là, dans une cachette de la falaise, dans +un trou sombre du rocher où les mouettes venaient +faire leur nid... où les matelots cachaient +quelquefois les épaves trouvées en mer... là sur +un lit de goémon fermenté, sans que je me sois +refusée ni débattue... il me posséda... pour une +orange!... Il s'appelait d'un drôle de nom: M. Cléophas +Biscouille...</p> + +<p>Et voilà une chose incompréhensible, dont je +n'ai trouvé l'explication dans aucun roman. +M. Biscouille était laid, brutal, repoussant... Et +outre, les quatre ou cinq fois qu'il m'attira dans le +trou noir du rocher, je puis dire qu'il ne me +donna aucun plaisir; au contraire. Alors, quand +je repense à lui—et j'y pense souvent—comment +se fait-il que ce ne soit jamais pour le +détester et pour le maudire? A ce souvenir, que +j'évoque avec complaisance, j'éprouve comme +une grande reconnaissance... comme une grande +tendresse et aussi, comme un regret véritable de +me dire que, plus jamais, je ne reverrai ce dégoûtant +personnage, tel qu'il était sur le lit de +goémon...</p> + +<p>A ce propos, qu'on me permette d'apporter ici, +si humble que je sois, ma contribution personnelle +à la biographie des grands hommes....</p> + +<br> + +<p>M. Paul Bourget était l'intime ami et le guide +spirituel de la comtesse Fardin, chez qui, l'année +dernière, je servais comme femme de chambre. +J'entendais dire toujours que lui seul connaissait, +jusque dans le tréfonds, l'âme si compliquée +des femmes... Et bien des fois, j'avais eu l'idée de +lui écrire, afin de lui soumettre ce cas de psychologie +passionnelle... Je n'avais pas osé... Ne vous +étonnez pas trop de la gravité de telles préoccupations. +Elles ne sont point coutumières aux domestiques, +j'en conviens. Mais, dans les salons de la +comtesse, on ne parlait jamais que de psychologie... +C'est un fait reconnu que notre esprit se +modèle sur celui de nos maîtres, et ce qui se dit au +salon se dit également à l'office. Le malheur +était que nous n'eussions pas à l'office un Paul +Bourget, capable d'élucider et de résoudre les cas +de féminisme que nous y discutions... Les explications +de monsieur Jean lui-même ne me satisfaisaient +pas...</p> + +<p>Un jour, ma maîtresse m'envoya porter une +lettre «urgente», à l'illustre maître. Ce fut lui +qui me remit la réponse... Alors je m'enhardis +à lui poser la question qui me tourmentait, en +mettant, toutefois, sur le compte d'une amie, cette +scabreuse et obscure histoire... M. Paul Bourget +me demanda:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que votre amie? Une +femme du peuple?... Une pauvresse, sans doute?...</p> + +<p>—Une femme de chambre, comme moi, illustre +maître.</p> + +<p>M. Bourget eut une grimace supérieure, une +moue de dédain. Ah sapristi! il n'aime pas les +pauvres.</p> + +<p>—Je ne m'occupe pas de ces âmes-là, dit-il... +Ce sont de trop petites âmes... Ce ne sont même +pas des âmes... Elles ne sont pas du ressort de ma +psychologie...</p> + +<p>Je compris que, dans ce milieu, on ne commence +à être une âme qu'à partir de cent mille +francs de rentes...</p> + +<p>Ce n'est pas comme M. Jules Lemaître, un familier +de la maison, lui aussi, qui, sur la même +interrogation, répondit, en me pinçant la taille, +gentiment:</p> + +<p>—Eh bien, charmante Célestine, votre amie +est une bonne fille, voilà tout. Et si elle vous ressemble, +je lui dirais bien deux mots, vous savez... +hé!... hé!... hé!...</p> + +<p>Lui, du moins, avec sa figure de petit faune +bossu et farceur, il ne faisait pas de manières... +et il était bon enfant... Quel dommage qu'il soit +tombé dans les curés!...</p> + +<br> + +<p>Avec tout cela, je ne sais ce que je serais devenue +dans cet enfer d'Audierne, si les Petites +Soeurs de Pontcroix, me trouvant intelligente et +gentille, ne m'avaient recueillie par pitié. Elles +n'abusèrent pas de mon âge, de mon ignorance, +de ma situation difficile et honnie pour se servir, +de moi, pour me séquestrer, à leur profit, comme +il arrive souvent dans ces sortes de maisons, qui +poussent l'exploitation humaine jusqu'au crime... +C'étaient de pauvres petits êtres candides, timides, +charitables, et qui n'étaient pas riches, et qui +n'osaient même pas tendre la main aux passants, +ni mendier dans les maisons... Il y avait, quelquefois, +chez elles, bien de la misère, mais on +s'arrangeait comme on pouvait... Et au milieu de +toutes les difficultés de vivre, elles n'en continuaient +pas moins d'être gaies et de chanter sans +cesse, comme des pinsons... Leur ignorance de +la vie avait quelque chose d'émouvant, et qui +me tire les larmes, aujourd'hui, que je puis +mieux comprendre leur bonté infinie, et si +pure...</p> + +<p>Elles m'apprirent à lire, à écrire, à coudre, à +faire le ménage, et, quand je fus à peu près instruite +de ces choses nécessaires, elles me placèrent, +comme petite bonne, chez un colonel en retraite +qui venait, tous les étés, avec sa femme et ses +deux filles, dans une espèce de petit château +délabré, près de Comfort... De braves gens, +certes, mais si tristes, si tristes!... Et maniaques!... +Jamais sur leur visage un sourire, ni une +joie sur leurs vêtements, qui restaient obstinément +noirs... Le colonel avait fait installer un tour +sous les combles, et là, toute la journée, seul, il +tournait des coquetiers de buis, ou bien, ces billes +ovales, qu'on appelle des «oeufs», et qui servent +aux ménagères à ravauder leurs bas. Madame +rédigeait placets sur placets, pétitions sur pétitions, +afin d'obtenir un bureau de tabac. Et les +deux filles, ne disant rien, ne faisant rien, l'une, +avec un bec de canard, l'autre avec une face de +lapin, jaunes et maigres, anguleuses et fanées, se +desséchaient sur place, ainsi que deux plantes à +qui tout manque, le sol, l'eau, le soleil... Ils +m'ennuyèrent énormément... Au bout de huit +mois, je les envoyai promener, par un coup de +tête que j'ai regretté...</p> + +<p>Mais quoi!... J'entendais Paris respirer et vivre +autour de moi... Son haleine m'emplissait le coeur +de désirs nouveaux. Bien que je ne sortisse pas +souvent, j'avais admiré avec un prodigieux étonnement, +les rues, les étalages, les foules, les palais, +les voitures éclatantes, les femmes parées... Et +quand, le soir, j'allais me coucher au sixième +étage, j'enviais les autres domestiques de la +maison... et leurs farces que je trouvais charmantes... +et leurs histoires qui me laissaient dans +des surprises merveilleuses... Si peu de temps +que je sois restée dans cette maison, j'ai vu là, +le soir, au sixième, toutes les débauches, et j'en ai +pris ma part, avec l'emportement, avec l'émulation +d'une novice... Ah! que j'en ai nourri +alors des espoirs vagues et des ambitions incertaines, +dans cet idéal fallacieux du plaisir et du +vice...</p> + +<p>Hé oui!... On est jeune... on ne connaît rien +de la vie... on se fait des imaginations et des +rêves... Ah, les rêves! Des bêtises... J'en ai +soupé, comme disait M. Xavier, un gamin joliment +perverti, dont j'aurai à parler bientôt...</p> + +<p>Et j'ai roulé... Ah! ce que j'ai roulé... C'est +effrayant quand j'y songe...</p> + +<p>Je ne suis pas vieille, pourtant, mais j'en ai vu +des choses, de près... j'en ai vu des gens tout +nus... Et j'ai reniflé l'odeur de leur linge, de leur +peau, de leur âme... Malgré les parfums, ça ne +sent pas bon... Tout ce qu'un intérieur respecté, +tout ce qu'une famille honnête peuvent cacher de +saletés, de vices honteux, de crimes bas, sous les +apparences de la vertu... ah! je connais ça!.. Ils +ont beau être riches, avoir des frusques de soie et +de velours, des meubles dorés; ils ont beau se +laver dans des machins d'argent et faire de la +piaffe... je les connais!... Ça n'est pas propre... Et +leur coeur est plus dégoûtant que ne l'était le lit +de ma mère...</p> + +<p>Ah! qu'une pauvre domestique est à plaindre, +et comme elle est seule!... Elle peut habiter des +maisons nombreuses, joyeuses, bruyantes, comme +elle est seule, toujours!... La solitude, ce n'est +pas de vivre seule, c'est de vivre chez les autres, +chez des gens qui ne s'intéressent pas à vous, +pour qui vous comptez moins qu'un chien, gavé +de pâtée, ou qu'une fleur, soignée comme un +enfant de riche... des gens dont vous n'avez que +les défroques inutiles ou les restes gâtés:</p> + +<p>—Vous pouvez manger cette poire, elle est +pourrie... Finissez ce poulet à la cuisine, il sent +mauvais...</p> + +<p>Chaque mot vous méprise, chaque geste vous +ravale plus bas qu'une bête... Et il ne faut rien +dire; il faut sourire et remercier, sous peine de +passer pour une ingrate ou un mauvais coeur... +Quelquefois, en coiffant mes maîtresses, j'ai eu +l'envie folle de leur déchirer la nuque, de leur +fouiller les seins avec mes ongles...</p> + +<p>Heureusement qu'on n'a pas toujours de ces +idées noires... On s'étourdit et on s'arrange pour +rigoler de son mieux, entre soi.</p> + +<br> + +<p>Ce soir, après le dîner, me voyant toute triste, +Marianne s'est attendrie, a voulu me consoler. +Elle est allée chercher, au fond du buffet, dans un +amas de vieux papiers et de torchons sales, une +bouteille d'eau-de-vie...</p> + +<p>—Il ne faut pas vous affliger comme ça, +m'a-t-elle dit... il faut vous secouer un peu, ma +pauvre petite... vous réconforter.</p> + +<p>Et m'ayant versé à boire, durant une heure, les +coudes sur la table, d'une voix traînante et gémissante, +elle m'a raconté des histoires sinistres de +maladies, des accouchements, la mort de sa mère, +de son père, de sa soeur... Sa voix devenait, à +chaque minute, plus pâteuse... ses yeux s'humectaient, +et elle répétait, en léchant son verre:</p> + +<p>—Il ne faut pas s'affliger comme ça... La mort +de votre maman... ah! c'est un grand malheur... +Mais qu'est-ce que vous voulez?... nous sommes +toutes mortelles... Ah! mon Dieu! Ah! pauvre +petite!...</p> + +<p>Puis, elle s'est mise tout à coup à pleurer, à +pleurer et tandis qu'elle pleurait, pleurait, elle +ne cessait de gémir:</p> + +<p>—Il ne faut pas s'affliger... il ne faut pas +s'affliger...</p> + +<p>C'était d'abord une plainte... cela devint bientôt +une sorte d'affreux braiement, qui alla grandissant... +Et son gros ventre, et sa grosse poitrine, +et son triple menton, secoués par les sanglots, se +soulevaient en houles énormes...</p> + +<p>—Taisez-vous donc, Marianne, lui ai-je dit... +Madame n'aurait qu'à vous entendre et venir...</p> + +<p>Mais elle ne m'a pas écoutée, et pleurant plus +fort:</p> + +<p>—Ah! quel malheur!... quel grand malheur!...</p> + +<p>Si bien que, moi aussi, l'estomac affadi par la +boisson et le coeur ému par les larmes de Marianne, +je me suis mise à sangloter comme une +Madeleine... Tout de même... ce n'est point une +mauvaise fille...</p> + +<p>Mais je m'ennuie ici... je m'ennuie... je m'ennuie!... +Je voudrais servir chez une cocotte, ou +bien en Amérique...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>VI</h3> +<br><br> + +<p>1er octobre.</p> + + +<p>Pauvre Monsieur!... Je crois que j'ai été trop +raide, l'autre jour, avec lui, dans le jardin... +Peut-être ai-je dépassé la mesure?... Il s'imagine, +tant il est godiche, qu'il m'a offensée gravement +et que je suis une imprenable vertu... Ah! ses +regards humiliés, implorants, et qui ne cessent +de me demander pardon!...</p> + +<p>Quoique je sois redevenue plus aguichante et +gentille, il ne me dit plus rien de la chose, et il +ne se décide pas davantage à tenter une nouvelle +attaque directe, pas même le coup classique du +bouton de culotte à recoudre... Un coup grossier, +mais qui ne rate pas souvent son effet... En +ai-je recousu, mon Dieu, de ces boutons-là!...</p> + +<p>Et pourtant, il est visible qu'il en a envie, +qu'il en meurt d'envie, de plus en plus... Dans +la moindre de ses paroles éclate l'aveu... l'aveu +détourné de son désir... et quel aveu!... Mais il +est aussi de plus en plus timide. Une résolution +à prendre lui fait peur... Il craint d'amener une +rupture définitive, et il ne se fie plus à mes +regards encourageants...</p> + +<p>Une fois, en m'abordant avec une expression +étrange, avec quelque chose d'égaré dans les +yeux, il m'a dit:</p> + +<p>—Célestine... vous... vous... cirez... très +bien... mes chaussures... très... très... bien... +Jamais... elles n'ont été... cirées... comme ça... +mes chaussures...</p> + +<p>C'est là que j'attendais le coup du bouton... +Mais non... Monsieur haletait, bavait, comme +s'il eût mangé une poire trop grosse et trop juteuse...</p> + +<p>Puis il a sifflé son chien... et il est parti...</p> + +<p>Mais voici ce qui est plus fort...</p> + +<p>Hier, Madame était allée au marché, car elle +fait son marché elle-même; Monsieur était sorti +depuis l'aube, avec son fusil et son chien... Il +rentra de bonne heure, ayant tué trois grives, et +aussitôt monta dans son cabinet de toilette, pour +prendre un tub et s'habiller, comme il avait coutume... +Pour ça!... Monsieur est très propre, lui... +et il ne craint pas l'eau... Je pensai que le +moment était favorable d'essayer quelque chose +qui le mît enfin à l'aise avec moi... Quittant mon +ouvrage, je me dirigeai vers le cabinet de toilette... +et, quelques secondes, je restai l'oreille +collée à la porte, écoutant... Monsieur tournait +et retournait dans la pièce... Il sifflotait, chantonnait:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...</p> +<p>Et ron, ronron... petit patapon...</p> + </div> </div> + +<p>Une habitude qu'il a de mêler, en chantant, un +tas de refrains...</p> + +<p>J'entendis des chaises remuer, des placards +s'ouvrir et se refermer, puis, l'eau ruisseler dans +le tub des «Ah!», des «Oh!», des «Fuuii!», +des «Brrr!» que la surprise de l'eau froide arrachait +à Monsieur... Alors, brusquement, j'ouvris +la porte...</p> + +<p>Monsieur était devant moi, de face, la peau +toute mouillée, grelottante, et l'éponge, en ses +mains, coulait comme une fontaine... Ah!... sa +tête, ses yeux, son immobilité!... Jamais, je ne +vis, je crois, un homme aussi ahuri... N'ayant +point de manteau pour recouvrir la nudité de +son corps, par un geste, instinctivement pudique +et comique, il s'était servi de l'éponge comme +d'une feuille de vigne. Il me fallut une forte +volonté pour réprimer, devant ce spectacle, le +rire qui se déchaînait en moi. Je remarquai que +Monsieur avait sur les épaules une grosse touffe +de poils, et la poitrine, telle un ours... Tout de +même, c'est un bel homme... Mazette!...</p> + +<p>Naturellement, je poussai un cri de pudeur +alarmée, ainsi qu'il convenait, et je refermai la +porte avec violence... Mais derrière la porte, je +me disais: «Il va me rappeler, bien sûr... Et +que va-t-il arriver?... Ma foi!...» J'attendis +quelques minutes... Plus un bruit,... sinon le +bruit cristallin d'une goutte d'eau qui, de temps +en temps, tombait dans le tub... «Il réfléchit, +pensais-je... il n'ose pas se décider... mais il va +me rappeler»... En vain... Bientôt l'eau ruissela +de nouveau... ensuite j'entendis que Monsieur +s'essuyait, se frottait, s'ébrouait... et des glissements +de savate traînèrent sur le parquet... des +chaises remuèrent... des placards s'ouvrirent et +se refermèrent... Enfin Monsieur recommença +de chantonner:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...</p> +<p>Et ron, ronron... petit patapon.</p> + </div> </div> + +<p>—Non, vraiment, il est trop bête!... murmurai-je, +tout bas, dépitée et furieuse.</p> + +<p>Et je me retirai, dans la lingerie, bien résolue +à ne plus lui accorder jamais rien du bonheur +que ma pitié, à défaut de mon désir, avait parfois +rêvé de lui donner...</p> + +<p>L'après-midi, Monsieur, très préoccupé, ne +cessa de tourner autour de moi. Il me rejoignit +à la basse-cour, au moment où j'allais porter au +fumier les ordures des chats... Et comme, pour +rire un peu de son embarras, je m'excusais de +ce qui était arrivé le matin:</p> + +<p>—Ça ne fait rien... souffla-t-il... ça ne fait +rien... Au contraire...</p> + +<p>Il voulut me retenir, bredouilla je ne sais +quoi... Mais je le plantai, là... au milieu de sa +phrase dans laquelle il s'empêtrait... et je lui +dis, d'une voix cinglante, ces mots:</p> + +<p>—Je demande pardon à Monsieur... Je n'ai +pas le temps de parler à Monsieur... Madame +m'attend...</p> + +<p>—Sapristi, Célestine, écoutez-moi une seconde...</p> + +<p>—Non, Monsieur...</p> + +<p>Quand je pris l'angle de l'allée qui conduit à +la maison, j'aperçus Monsieur... Il n'avait pas +changé de place... Tête basse, jambes molles, il +regardait toujours le fumier, en se grattant la +nuque.</p> + +<br> + +<p>Après le dîner, au salon, Monsieur et Madame +eurent une forte pique.</p> + +<p>Madame disait:</p> + +<p>—Je te dis que tu fais attention à cette fille...</p> + +<p>Monsieur répondait:</p> + +<p>—Moi?... Ah! par exemple!... En voilà une +idée!... Voyons, mignonne... Une roulure pareille... +une sale fille qui a peut-être de mauvaises +maladies... Ah! celle-là est trop forte!...</p> + +<p>Madame reprenait:</p> + +<p>—Avec ça que je ne connais pas ta conduite... +et tes goûts.</p> + +<p>—Permets... ah! permets!...</p> + +<p>—Et tous les sales torchons... et tous les +derrières crottés que tu trousses dans la campagne!...</p> + +<p>J'entendais le parquet crier sous les pas de +Monsieur qui marchait, dans le salon, avec une +animation fébrile.</p> + +<p>—Moi?... Ah! par exemple!... En voilà des +idées!... Où vas-tu chercher tout cela, mignonne?...</p> + +<p>Madame s'obstinait:</p> + +<p>—Et la petite Jézureau?... Quinze ans, misérable!... +Et pour laquelle il a fallu que je paie +cinq cents francs!... Sans quoi, aujourd'hui, tu +serais peut-être en prison, comme ton voleur de +père...</p> + +<p>Monsieur ne marchait plus... Il s'était effondré +dans un fauteuil... Il se taisait...</p> + +<p>La discussion finit sur ces mots de Madame:</p> + +<p>—Et puis, ça m'est égal!... Je ne suis pas +jalouse... Tu peux bien coucher avec cette Célestine... +Ce que je ne veux pas, c'est que cela me +coûte de l'argent...</p> + +<p>Ah! non!... Je les retiens, tous les deux...</p> + +<br> + +<p>Je ne sais pas si, comme le prétend Madame, +Monsieur trousse les petites filles dans la campagne... +Quand cela serait, il n'aurait pas tort, +si tel est son plaisir... C'est un fort homme, et +qui mange beaucoup... Il lui en faut... Et Madame +ne lui en donne jamais... Du moins, depuis que +je suis ici, Monsieur peut se fouiller... Ça, j'en +suis certaine... Et c'est d'autant plus extraordinaire +qu'ils n'ont qu'un lit... Mais une femme +de chambre, à la coule, et qui a de l'oeil, sait +parfaitement ce qui se passe chez ses maîtres... +Elle n'a même pas besoin d'écouter aux portes... +Le cabinet de toilette, la chambre à coucher, le +linge, et tant d'autres choses, lui en racontent +assez... Il est même inconcevable, quand on +veut donner des leçons de morale aux autres et +qu'on exige la continence de ses domestiques, +qu'on ne dissimule pas mieux les traces de ses +manies amoureuses... Il y a, au contraire, des +gens qui éprouvent, par une sorte de défi, ou +par une sorte d'inconscience, ou par une sorte +de corruption étrange, le besoin de les étaler... +Je ne me pose pas en bégueule, et j'aime à rire, +comme tout le monde... Mais vrai!... j'ai vu des +ménages... et des plus respectables... qui dépassaient +tout de même la mesure du dégoût...</p> + +<p>Autrefois, dans les commencements, cela me +faisait un drôle d'effet de revoir mes maîtres... +après... le lendemain... J'étais toute troublée... +En servant le déjeuner, je ne pouvais m'empêcher +de les regarder, de regarder leurs yeux, +leurs bouches, leurs mains, avec une telle insistance +que Monsieur ou Madame, souvent, me +disait:</p> + +<p>—Qu'avez-vous?... Est-ce qu'on regarde ses +maîtres de cette façon-là? Faites donc attention +à votre service...</p> + +<p>Oui, de les voir, cela éveillait en moi des +idées, des images... comment exprimer cela?... +des désirs qui me persécutaient le reste de la +journée et, faute de les pouvoir satisfaire comme +j'eusse voulu, me livraient avec une frénésie +sauvage à l'abêtissante, à la morne obsession +de mes propres caresses...</p> + +<p>Aujourd'hui, l'habitude qui remet toute chose +en sa place, m'a appris un autre geste, plus +conforme, je crois, à la réalité... Devant ces +visages, sur qui les pâtes, les eaux de toilette, +les poudres n'ont pu effacer les meurtrissures +de la nuit, je hausse les épaules... Et ce qu'ils +me font suer, le lendemain, ces honnêtes gens, +avec leurs airs dignes, leurs manières vertueuses, +leur mépris pour les filles qui fautent, et leurs +recommandations sur la conduite et sur la morale:</p> + +<p>—Célestine, vous regardez trop les hommes... +Célestine, ça n'est pas convenable de causer, +dans les coins, avec le valet de chambre... Célestine, +ma maison n'est pas un mauvais lieu... +Tant que vous serez à mon service et dans ma +maison, je ne souffrirai pas...</p> + +<p>Et patati... et patata!...</p> + +<p>Ce qui n'empêche pas Monsieur, en dépit de +sa morale, de vous jeter sur des divans, de vous +pousser sur des lits... et de ne vous laisser, généralement, +en échange d'une complaisance brusque +et éphémère, autre chose qu'un enfant... Arrange-toi, +après comme tu peux et si tu peux... +Et si tu ne peux pas, eh bien, crève avec ton +enfant... Cela ne le regarde pas...</p> + +<p>Leur maison!... Ah! vrai!...</p> + +<br> + +<p>Rue Lincoln, par exemple, ça se passait le vendredi, +régulièrement. Il ne pouvait pas y avoir +d'erreur là-dessus.</p> + +<p>Le vendredi était le jour de Madame. Il venait +beaucoup de monde, des femmes et des femmes, +jacasses, évaporées, effrontées, maquillées, Dieu +sait!... Du monde très chouette, enfin... Probable +qu'elles devaient dire, entre elles, pas mal de +saletés et que cela excitait Madame... Et puis, le +soir, c'était l'Opéra et ce qui s'en suit... Que ce +fût ceci, ou cela ou bien autre chose, le certain +c'est que, tous les vendredis... allez-y donc!...</p> + +<p>Si c'était le jour de Madame, on peut dire que +c'était la nuit de Monsieur, la nuit de Coco... Et +quelle nuit!... Il fallait voir, le lendemain, le +cabinet de toilette, la chambre, le désordre des +meubles, des linges partout, l'eau des cuvettes +répandue sur les tapis... Et l'odeur violente de +tout cela, une odeur de peau humaine, mêlée à +des parfums... à des parfums qui sentaient bon, +quoique ça!... Dans le cabinet de toilette de Madame, +une grande glace tenait toute la hauteur +du mur jusqu'au plafond... Souvent, devant la +glace, il y avait des piles de coussins effondrés, +foulés, écrasés, et, de chaque côté, de hauts candélabres, +dont les bougies disparues avaient coulé +et pendaient, en longues larmes figées, aux branches +d'argent... Ah! il leur en fallait des mic-macs +à ceux-là! Et je me demande ce qu'ils +auraient bien pu inventer, s'ils n'avaient pas été +mariés!...</p> + +<br> + +<p>Et ceci me rappelle notre fameux voyage en +Belgique, l'année où nous allâmes passer quelques +semaines à Ostende... A la station de Feignies, +visite de la douane. C'était la nuit... et Monsieur +très endormi... était resté dans son compartiment... +Ce fut Madame qui se rendit, avec moi, +dans la salle où l'on inspectait les bagages...</p> + +<p>—Avez-vous quelque chose à déclarer? nous +demanda un gros douanier qui, à la vue de Madame, +élégante et jolie, se douta bien qu'il aurait +plaisir à manipuler d'agréables choses... Car il +existe des douaniers, pour qui c'est une sorte de +plaisir physique et presque un acte de possession, +que de fourrer leurs gros doigts dans les pantalons +et dans les chemises des belles dames.</p> + +<p>—Non... répondit Madame... Je n'ai rien.</p> + +<p>—Alors... ouvrez cette malle...</p> + +<p>Parmi les six malles que nous emportions, il +avait choisi la plus grande, la plus lourde, une +malle en peau de truie, recouverte de son enveloppe +de toile grise.</p> + +<p>—Puisqu'il n'y a rien! insista Madame irritée.</p> + +<p>—Ouvrez tout de même... commanda ce malotru, +que la résistance de ma maîtresse incitait +visiblement à un plus complet, à un plus tyrannique +examen...</p> + +<p>Madame—ah! je la vois encore—prit, dans +son petit sac, le trousseau de clefs et ouvrit la +malle... Le douanier, avec une joie haineuse, +renifla l'odeur exquise qui s'en échappait, et, aussitôt, +il se mit à fouiller, de ses pattes noires et +maladroites, parmi les lingeries fines et les +robes... Madame était furieuse, poussait des cris, +d'autant que l'animal bousculait, froissait avec +une malveillance évidente tout ce que nous +avions rangé si précieusement...</p> + +<p>La visite allait se terminer sans plus d'encombres, +quand le gabelou, exhibant du fond de la +malle un long écrin de velours rouge, questionna:</p> + +<p>—Et ça?... Qu'est-ce que c'est que ça?</p> + +<p>—Des bijoux... répondit Madame avec assurance, +sans le moindre trouble.</p> + +<p>—Ouvrez-le...</p> + +<p>—Je vous dis que ce sont des bijoux. A quoi +bon?</p> + +<p>—Ouvrez-le...</p> + +<p>—Non... Je ne l'ouvrirai pas... C'est un abus +de pouvoir... Je vous dis que je ne l'ouvrirai +pas... D'ailleurs, je n'ai pas la clé...</p> + +<p>Madame était dans un état d'extraordinaire agitation. +Elle voulut arracher l'écrin litigieux des +mains du douanier qui, se reculant, menaça:</p> + +<p>—Si vous ne voulez pas ouvrir cet écrin, je +vais aller chercher l'inspecteur...</p> + +<p>—C'est une indignité... une honte.</p> + +<p>—Et si vous n'avez pas la clé de cet écrin, eh +bien, on le forcera.</p> + +<p>Exaspérée, Madame cria:</p> + +<p>—Vous n'avez pas le droit... Je me plaindrai +à l'ambassade... aux ministres... je me plaindrai +au Roi, qui est de nos amis... Je vous ferai révoquer, +entendez-vous... condamner, mettre en prison...</p> + +<p>Mais ces paroles de colère ne produisaient aucun +effet sur l'impassible douanier, qui répéta avec +plus d'autorité:</p> + +<p>—Ouvrez l'écrin...</p> + +<p>Madame était devenue toute pâle et se tordait +les mains.</p> + +<p>—Non! fit-elle, je ne l'ouvrirai pas... Je ne +veux pas... je ne peux pas l'ouvrir...</p> + +<p>Et, pour la dixième fois au moins, l'entêté douanier +commanda:</p> + +<p>—Ouvrez l'écrin!</p> + +<p>Cette discussion avait interrompu les opérations +de la douane et groupé, autour de nous, +quelques voyageurs curieux... Moi-même, j'étais +prodigieusement intéressée par les péripéties de +ce petit drame et, surtout, par le mystère de cet +écrin que je ne connaissais pas, que je n'avais +jamais vu chez Madame, et qui, certainement, +avait été introduit dans la malle, à mon insu.</p> + +<p>Brusquement, Madame changea de tactique, se +fit plus douce, presque caressante avec l'incorruptible +douanier, et, s'approchant de lui de façon à +l'hypnotiser de son haleine et de ses parfums, elle +supplia tout bas:</p> + +<p>—Éloignez ces gens, je vous en prie... Et j'ouvrirai +l'écrin...</p> + +<p>Le gabelou crut, sans doute, que Madame lui +tendait un piège. Il hocha sa vieille tête obstinée +et méfiante:</p> + +<p>—En voilà assez, des manières... Tout ça, +c'est de la frime... Ouvrez l'écrin...</p> + +<p>Alors, confuse, rougissante, mais résignée, +Madame prit dans son porte-monnaie une toute +petite, une toute mignonne clé d'or, et, tâchant à +ce que le contenu en demeurât invisible à la foule, +elle ouvrit l'écrin de velours rouge, que le douanier +lui présentait, solidement tenu dans ses +mains. Au même instant, le douanier fit un bond +en arrière, effaré, comme s'il avait eu peur d'être +mordu par une bête venimeuse.</p> + +<p>—Nom de Dieu!... jura-t-il.</p> + +<p>Puis, le premier moment de stupéfaction passé, +il cria avec un mouvement du nez, rigolo:</p> + +<p>—Fallait le dire que vous étiez veuve!</p> + +<p>Et il referma l'écrin, pas assez vite toutefois, +pour que les rires, les chuchotements, les paroles +désobligeantes, et même les indignations qui éclatèrent +dans la foule, ne vinssent démontrer à Madame +que «ses bijoux» n'avaient été parfaitement +aperçus des voyageurs...</p> + +<p>Madame fut gênée. Pourtant, je dois reconnaître +qu'elle montra une certaine crânerie, en +cette circonstance plutôt difficile... Ah! vrai! elle +ne manquait pas d'effronterie... Elle m'aida à +remettre de l'ordre dans la malle bouleversée. Et +nous quittâmes la salle, sous les sifflets, sous les +rires insultants de l'assistance.</p> + +<p>Je l'accompagnai jusqu'à son wagon, portant le +sac où elle avait remisé l'écrin fameux... Un moment, +sur le quai, elle s'arrêta, et avec une impudence +tranquille, elle me dit:</p> + +<p>—Dieu que j'ai été bête!... J'aurais dû déclarer +que l'écrin vous appartenait.</p> + +<p>Avec la même impudence, je répondis:</p> + +<p>—Je remercie beaucoup Madame. Madame est +très bonne pour moi... Mais moi, je préfère me +servir de ces «bijoux-là»... au naturel.</p> + +<p>—Taisez-vous!... fit Madame, sans fâcherie... +Vous êtes une petite sotte...</p> + +<p>Et elle alla retrouver, dans le wagon, Coco qui +ne se doutait de rien...</p> + +<br> + +<p>Du reste, Madame n'avait pas de chance. Soit +effronterie, soit manque d'ordre, il lui arrivait +souvent des histoires pareilles ou analogues. J'en +aurais quelques-unes à raconter qui, sous ce rapport, +sont des plus édifiantes... Mais il y a un +moment où le dégoût l'emporte, où la fatigue +vous vient de patauger sans cesse dans de la +saleté... Et puis, je crois que j'en ai dit assez sur +cette maison, qui fut pour moi le plus complet +exemple de ce que j'appellerai le débraillement +moral. Je me bornerai à quelques indications.</p> + +<p>Madame cachait dans un des tiroirs de son +armoire une dizaine de petits livres, en peau +jaune, avec des fermoirs dorés... des amours de +livres, semblables à des paroissiens de jeune fille. +Quelquefois, le samedi matin, elle en oubliait un +sur la table, près de son lit... ou bien dans le +cabinet de toilette, parmi les coussins... C'était +plein d'images extraordinaires... Je ne joue pas +les saintes-nitouches, mais je dis qu'il faut être +rudement putain pour garder chez soi de pareilles +horreurs, et pour s'amuser avec. Rien que d'y +penser, j'en ai chaud... Des femmes avec des +femmes, des hommes avec des hommes... sexes +mêlés, confondus dans des embrassements fous, +dans des ruts exaspérés... Des nudités dressées, +arquées, bandées, vautrées, en tas, en grappes, +en processions de croupes soudées l'une à l'autre +par des étreintes compliquées et d'impossibles +caresses... Des bouches en ventouse comme des +tentacules de pieuvre, vidant les seins, épuisant +les ventres, tout un paysage de cuisses et de +jambes, nouées, tordues comme des branches +d'arbres dans la jungle!... Ah! non!...</p> + +<p>Mathilde, la première femme de chambre, chipa +un de ces livres.. Elle supposait que Madame +n'aurait pas le toupet de le lui réclamer... Madame +le lui réclama pourtant... Après avoir +fouillé ses tiroirs, cherché partout, en vain, elle +dit à Mathilde:</p> + +<p>—Vous n'avez pas vu un livre dans la chambre?</p> + +<p>—Quel livre, Madame?</p> + +<p>—Un livre jaune...</p> + +<p>—Un livre de messe, sans doute?</p> + +<p>Elle regarda bien en face Madame, qui ne se +déconcerta pas, et elle ajouta:</p> + +<p>—Il me semble en effet que j'ai vu un livre +jaune avec un fermoir doré sur la table, près du +lit, dans la chambre de Madame...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, je ne sais pas ce que Madame en a +fait...</p> + +<p>—L'avez-vous pris?...</p> + +<p>—Moi, Madame?...</p> + +<p>Et avec une insolence magnifique:</p> + +<p>—Ah! non... alors! cria-t-elle... Madame ne +voudrait pas que je lise de pareils livres!</p> + +<p>Cette Mathilde, elle était épatante!... Et Madame +n'insista plus.</p> + +<p>Et tous les jours, à la lingerie, Mathilde disait:</p> + +<p>—Attention!... Nous allons dire la messe...</p> + +<p>Elle tirait de sa poche le petit livre jaune et +nous en faisait la lecture, malgré les protestations +de la gouvernante anglaise qui bêlait: «Taisez-vous... +vous êtes de malhonnêtes filles» et qui, +durant des minutes, l'oeil agrandi sous les lunettes, +s'écrasait le nez contre les images qu'elle +avait l'air de renifler... Ce qu'on s'est amusé +avec ça!</p> + +<p>Ah! cette gouvernante anglaise! Jamais je +n'ai rencontré dans ma vie une telle pocharde, et si +drôle. Elle avait l'ivresse tendre, amoureuse, passionnée, +surtout avec les femmes. Les vices qu'elle +cachait à jeun sous un masque d'austérité comique +se révélaient alors en toute leur beauté grotesque. +Mais ils étaient plus cérébraux qu'actifs, et +je n'ai pas entendu dire qu'elle les eût jamais réalisés. +Selon l'expression de Madame, Miss se contentait +de se «réaliser» elle-même... Vraiment, +elle eût manqué à la collection d'humanité loufoque +et déréglée qui illustrait cette maison bien +moderne...</p> + +<p>Une nuit, j'étais de service, attendant Madame. +Tout le monde dormait dans l'hôtel, et je restais, +seule, à sommeiller pesamment dans la lingerie... +Vers deux heures du matin, Madame rentra. Au +coup de sonnette, je me levai et trouvai Madame +dans sa chambre. Les yeux sur le tapis, et se dégantant, +elle riait à se tordre:</p> + +<p>—Voilà, une fois encore, Miss complètement +ivre... me dit-elle...</p> + +<p>Et elle me montra la gouvernante, vautrée, les +bras allongés, une jambe en l'air, et qui, geignant, +soupirant, bredouillait des paroles inintelligibles...</p> + +<p>—Allons, fit Madame, relevez-la et allez la +coucher...</p> + +<p>Comme elle était fort lourde et molle, Madame +voulut bien m'aider et c'est à grand'peine que +nous parvînmes à la remettre debout.</p> + +<p>Miss s'était accrochée des deux mains au manteau +de Madame, et elle disait à Madame:</p> + +<p>—Je ne veux pas te quitter... je ne veux plus +jamais te quitter. Je t'aime bien... Tu es mon +bébé. Tu es belle...</p> + +<p>—Miss, répliquait Madame en riant, vous êtes +une vieille pocharde... Allez vous coucher.</p> + +<p>—Non, non... je veux coucher avec toi... tu es +belle... je t'aime bien... Je veux t'embrasser.</p> + +<p>Se retenant d'une main au manteau, de l'autre +main elle cherchait à caresser les seins de Madame, +et sa bouche, sa vieille bouche s'avançait en baisers +humides et bruyants...</p> + +<p>—Cochonne, cochonne... tu es une petite cochonne... +Je veux t'embrasser... Pou!... pou!... +pou!...</p> + +<p>Je pus enfin dégager Madame des étreintes de +Miss, que j'entraînai hors de la chambre... Et ce +fut sur moi que se tourna sa tendresse passionnée. +Bien que chancelant sur ses jambes, elle voulait +m'enlacer la taille, et sa main s'égarait sur moi +plus hardiment que sur Madame, et à des endroits +de mon corps plus précis... Il n'y avait pas d'erreur.</p> + +<p>—Finissez donc, vieille sale!...</p> + +<p>—Non! non... toi aussi... tu es belle... je +t'aime bien... viens avec moi... Pou!... pou!... +pou!...</p> + +<p>Je ne sais comment je me serais débarrassée +d'elle si, dès qu'elle fut entrée dans sa chambre, +les hoquets n'eussent noyé, dans un flot +ignoble et fétide, ses ardeurs obstinées.</p> + +<p>Ces scènes-là amusaient beaucoup Madame. +Madame n'avait de réelle joie qu'un spectacle du +vice, même le plus dégoûtant...</p> + +<p>Un autre jour, je surpris Madame en train de +raconter à une amie, dans son cabinet de toilette, +les impressions d'une visite qu'elle avait faite, +la veille, avec son mari, dans une maison spéciale +où elle avait vu deux petits bossus faire +l'amour...</p> + +<p>—Il faut voir ça, ma chère... Rien n'est plus +passionnant...</p> + +<br> + +<p>Ah! ceux qui ne perçoivent, des êtres humains, +que l'apparence et que, seules, les formes extérieures +éblouissent, ne peuvent pas se douter de +ce que le beau monde, de ce que «la haute +société» est sale et pourrie... On peut dire d'elle, +sans la calomnier, qu'elle ne vit que pour la basse +rigolade et pour l'ordure... J'ai traversé bien des +milieux bourgeois et nobles, et il ne m'a été donné +que très rarement de voir que l'amour s'y accompagnât +d'un sentiment élevé, d'une tendresse +profonde, d'un idéal de souffrance, de sacrifice ou +de pitié, qui en font une chose grande et sainte.</p> + +<br> + +<p>Encore un mot sur Madame... Hormis les jours +de réception et des dîners de gala, Madame et +Coco recevaient très intimement un jeune ménage +très chic, avec qui ils couraient les théâtres, +les petits concerts, les cabinets de restaurant, et +même, dit-on, de plus mauvais lieux: l'homme +très joli, efféminé, le visage presque imberbe; la +femme, une belle rousse, avec des yeux étrangement +ardents, et une bouche comme je n'en ai +jamais vu de plus sensuelle. On ne savait pas exactement +ce que c'était que ces deux êtres-là... +Quand ils dînaient, tous les quatre, il paraît que +leur conversation prenait une allure si effrayante, +si abominable que, bien des fois, le maître d'hôtel, +qui n'était pas bégueule pourtant, eut l'envie de +leur jeter les plats à la figure... Il ne doutait point +du reste qu'il y eût, entre eux, des relations antinaturelles, +et qu'ils fissent des fêtes pareilles à +celles reproduites dans les petits livres jaunes de +Madame. La chose est, sinon fréquente, du moins +connue. Et les gens qui ne pratiquent point ce +vice par passion, s'y adonnent par snobisme... +C'est ultra-chic.</p> + +<p>Qui donc aurait pu penser de telles horreurs de +Madame, qui recevait des archevêques et des +nonces du pape, et dont le <i>Gaulois</i>, chaque +semaine, célébrait les vertus, l'élégance, la charité, +les dîners <i>smart</i> et la fidélité aux pures traditions +catholiques de la France?...</p> + +<p>Tout de même, ils avaient beau avoir du vice, +avoir tous les vices dans cette maison-là, on y était +libre, heureuse, et Madame ne s'occupait jamais +de la conduite du personnel...</p> + +<br> + +<p>Ce soir, nous sommes restés plus longtemps +que de coutume à la cuisine. J'ai aidé Marianne à +faire ses comptes... Elle ne parvenait pas à s'en +tirer... J'ai constaté que, ainsi que toutes les personnes +de confiance, elle grappille de-ci, vole de-là, +autant qu'elle peut... Elle a même des roueries +qui m'étonnent... mais il faut les mettre au point... +Il lui arrive de ne pas se retrouver dans ses +chiffres, ce qui la gêne beaucoup avec Madame, +qui s'y retrouve, elle, et tout de suite... Joseph +s'humanise un peu, avec moi. Maintenant, il +daigne me parler, de temps à autre... Ainsi, ce +soir il n'est pas allé comme d'ordinaire chez le +sacristain, son intime ami... Et, pendant que +Marianne et moi, nous travaillions, il a lu la +<i>Libre Parole</i>... C'est son journal... Il n'admet +pas qu'on puisse en lire un autre... J'ai remarqué +que, tout en lisant, plusieurs fois, il m'a observée +avec des expressions nouvelles dans les yeux...</p> + +<p>La lecture terminée, Joseph a bien voulu m'exposer +ses opinions politiques... Il est las de la +République qui le ruine et qui le déshonore... Il +veut un sabre...</p> + +<p>—Tant que nous n'aurons pas un sabre—et +bien rouge—il n'y a rien de fait... dit-il.</p> + +<p>Il est pour la religion... parce que... enfin... +voilà... il est pour la religion...</p> + +<p>—Tant que la religion n'aura pas été restaurée +en France comme autrefois... tant qu'on +n'obligera pas tout le monde, à aller à la messe et +à confesse... il n'y a rien de fait, nom de Dieu!...</p> + +<p>Il a accroché dans sa sellerie, les portraits du +pape et de Drumont; dans sa chambre, celui de +Déroulède; dans la petite pièce aux graines, ceux +de Guérin et du général Mercier... de rudes +lapins... des patriotes... des Français, quoi!... +Précieusement, il collectionne toutes les chansons +antijuives, tous les portraits en couleur des généraux, +toutes les caricatures de «bouts coupés». Car +Joseph est violemment antisémite... Il fait partie +de toutes les associations religieuses, militaristes +et patriotiques du département. Il est membre de +la Jeunesse antisémite de Rouen, membre de la +vieillesse antijuive de Louviers, membre encore +d'une infinité de groupes et de sous-groupes, +comme Le Gourdin national, le Tocsin normand, +les Bayados du Vexin... etc... Quand il parle des +juifs, ses yeux ont des lueurs sinistres, ses gestes, +des férocités sanguinaires... Et il ne va jamais en +ville sans une matraque:</p> + +<p>—Tant qu'il restera un juif en France... il n'y +a rien de fait...</p> + +<p>Et il ajoute:</p> + +<p>—Ah, si j'étais à Paris, bon Dieu!... J'en tuerais... +j'en brûlerais... j'en étriperais de ces maudits +youpins!... Il n'y a pas de danger, les traîtres, +qu'ils soient venus s'établir au Mesnil-Roy... Ils +savent bien ce qu'ils font, allez, les vendus!...</p> + +<p>Il englobe, dans une même haine, protestants, +francs-maçons, libres-penseurs, tous les brigands +qui ne mettent jamais le pied à l'église, et qui ne +sont, d'ailleurs, que des juifs déguisés... Mais il +n'est pas clérical, il est pour la religion, voilà +tout...</p> + +<p>Quant à l'ignoble Dreyfus, il ne faudrait pas +qu'il s'avisât de rentrer de l'île du Diable, en +France... Ah! non... Et pour ce qui est de l'immonde +Zola, Joseph l'engage fort à ne point venir à +Louviers, comme le bruit en court, pour y donner +une conférence... Son affaire serait claire, et c'est +Joseph qui s'en charge... Ce misérable traître de +Zola qui, pour six cent mille francs, a livré toute +l'armée française et aussi toute l'armée russe, aux +Allemands et aux Anglais!... Et ça n'est pas une +blague... un potin... une parole en l'air: non, +Joseph en est sûr... Joseph le tient du sacristain, +qui le tient du curé, qui le tient de l'évêque, qui +le tient du pape... qui le tient de Drumont... +Ah! les juifs peuvent visiter le Prieuré... Ils trouveront, +écrits par Joseph, à la cave, au grenier, à +l'écurie, à la remise, sous la doublure des harnais, +jusque sur les manches des balais, partout, +ces mots: «Vive l'armée!... Mort aux juifs!»</p> + +<p>Marianne approuve, de temps en temps, par +des mouvements de tête, des gestes silencieux, +ces discours violents... Elle aussi, sans doute, la +République la ruine et la déshonore... Elle aussi +est pour le sabre, pour les curés et contre les +juifs... dont elle ne sait rien d'ailleurs, sinon +qu'il leur manque quelque chose, quelque part.</p> + +<p>Et moi aussi, bien sûr, je suis pour l'armée, +pour la patrie, pour la religion et contre les +juifs... Qui donc, parmi nous, les gens de +maison, du plus petit au plus grand, ne professe +pas ces chouettes doctrines?... On peut dire tout +ce qu'on voudra des domestiques... ils ont bien +des défauts, c'est possible... mais ce qu'on ne +peut pas leur refuser, c'est d'être patriotes... +Ainsi, moi, la politique, ce n'est pas mon genre +et elle m'assomme... Eh bien, huit jours avant de +partir pour ici, j'ai carrément refusé de servir, +comme femme de chambre, chez Labori... Et +toutes les camarades qui, ce jour-là, étaient au +bureau, ont refusé aussi:</p> + +<p>—Chez ce salaud-là?... Ah! non alors! Ça, +jamais!...</p> + +<p>Pourtant, lorsque je m'interroge sérieusement, +je ne sais pas pourquoi je suis contre les juifs, car +j'ai servi chez eux, autrefois, du temps où on pouvait +le faire encore avec dignité... Au fond, je +trouve que les juives et les catholiques, c'est tout +un... Elles sont aussi vicieuses, ont d'aussi sales +caractères, d'aussi vilaines âmes les unes que les +autres... Tout cela, voyez-vous, c'est le même +monde, et la différence de religion n'y est pour +rien... Peut-être, les juives font-elles plus de +piaffe, plus d'esbrouffe... peut-être font-elles +valoir davantage, l'argent qu'elles dépensent?... +Malgré ce qu'on raconte de leur esprit d'administration +et de leur avarice, je prétends qu'il +n'est pas mauvais d'être dans ces maisons-là, où +il y a encore plus de coulage que dans les maisons +catholiques.</p> + +<p>Mais Joseph ne veut rien entendre... Il m'a +reproché d'être une patriote à la manque, une +mauvaise Française, et, sur des prophéties de +massacres, sur une sanglante évocation de crânes +fracassés et de tripes à l'air, il est parti se coucher.</p> + +<p>Aussitôt, Marianne a retiré du buffet la bouteille +d'eau-de-vie. Nous avions besoin de nous +remettre, et nous avons parlé d'autre chose... +Marianne, de jour en jour plus confiante, m'a +raconté son enfance, sa jeunesse difficile, et, +comme quoi, étant petite bonne chez une marchande +de tabac, à Caen, elle fut débauchée par +un interne... un garçon tout fluet, tout mince, +tout blond, et qui avait des yeux bleus et une +barbe en pointe, courte et soyeuse... ah! si +soyeuse!... Elle devint enceinte, et la marchande +de tabac qui couchait avec un tas de gens, avec +tous les sous-officiers de la garnison, la chassa de +chez elle... Si jeune, sur le pavé d'une grande +ville, avec un gosse dans le ventre!... Ah! elle +en connut de la misère, son ami n'ayant pas d'argent... +Et elle serait morte de faim, bien sûr, si +l'interne ne lui avait enfin trouvé, à l'école de +médecine, une drôle de place...</p> + +<p>—Mon Dieu, oui... dit-elle... au Boratoire, je +tuais les lapins... et j'achevais les petits cochons +d'Inde... C'était bien gentil...</p> + +<p>Et ce souvenir amène sur les grosses lippes de +Marianne un sourire qui m'a paru étrangement +mélancolique...</p> + +<p>Après un silence, je lui demande:</p> + +<p>—Et le gosse?... qu'est-ce qu'il est devenu?</p> + +<p>Marianne fait un geste vague et lointain, un +geste qui semble écarter les lourds voiles de ces +limbes où dort son enfant... Elle répond d'une +voix qu'éraille l'alcool:</p> + +<p>—Ah! bien... vous pensez... Qu'est-ce que +j'en aurais fait, mon Dieu?...</p> + +<p>—Comme les petits cochons d'Inde, alors?...</p> + +<p>—C'est ça...</p> + +<p>Et, elle s'est reversé à boire...</p> + +<p>Nous sommes montées, dans nos chambres, un +peu grises...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>VII</h3> +<br><br> + +<p>6 octobre.</p> + + +<p>Décidément, voici l'automne. Des gelées, qu'on +n'attendait pas si tôt, ont roussi les dernières +fleurs du jardin. Les dahlias, les pauvres dahlias, +témoins de la timidité amoureuse de Monsieur +sont brûlés; brûlés aussi les grands tournesols +qui montaient la faction à la porte de la cuisine. +Il ne reste plus rien dans les plates-bandes désolées, +plus rien que quelques maigres géraniums, +ici et là, et cinq ou six touffes d'asters qui avant +de mourir, elles aussi, penchent sur le sol leurs +bouquets d'un bleu triste de pourriture. Dans les +parterres du capitaine Mauger, que j'ai vus, +tantôt, par-dessus la haie, c'est un véritable désastre, +et tout y est couleur de tabac.</p> + +<p>Les arbres, à travers la campagne, commencent +de jaunir et de se dépouiller, et le ciel est funèbre. +Durant quatre jours, nous avons vécu dans un +brouillard épais, un brouillard brun qui sentait la +suie et qui ne se dissipait même pas l'après-midi... +Maintenant, il pleut, une pluie glacée, +fouettante, qu'active, en rafales, une mauvaise +bise de nord-ouest...</p> + +<p>Ah! je ne suis pas à la noce... Dans ma chambre, +il fait un froid de loup. Le vent y souffle, +l'eau y pénètre par les fentes du toit, principalement +autour des deux châssis qui distribuent une +lumière avare, dans ce sombre galetas... Et le +bruit des ardoises soulevées, des secousses qui +ébranlent la toiture, des charpentes qui craquent, +des charnières qui grincent, y est assourdissant... +Malgré l'urgence des réparations, j'ai eu toutes +les peines du monde à obtenir de Madame qu'elle +fît venir le plombier, demain matin... Et je n'ose +pas encore réclamer un poêle, bien que je sente, +moi qui suis très frileuse, que je ne pourrai continuer +d'habiter cette mortelle chambre l'hiver... +Ce soir, pour arrêter le vent et la pluie, j'ai dû +calfeutrer les châssis avec de vieux jupons... Et +cette girouette, au-dessus de ma tête, qui ne +cesse de tourner sur son pivot rouillé et qui, par +instants, glapit dans la nuit si aigrement, qu'on +dirait la voix de Madame, après une scène, dans +les corridors...</p> + +<p>Les premières révoltes calmées, la vie s'établit +monotone, engourdissante et je finis par m'y habituer +peu à peu, sans trop en souffrir moralement. +Jamais il ne vient personne ici; on dirait +d'une maison maudite. Et, en dehors des menus +incidents domestiques que j'ai contés, jamais il +ne se passe rien... Tous les jours sont pareils, et +toutes les besognes, et tous les visages... C'est +l'ennui dans la mort... Mais, je commence à être +tellement abrutie, que je m'accommode de cet +ennui, comme si c'était une chose naturelle. +Même, d'être privée d'amour, cela ne me gêne +pas trop, et je supporte sans trop de douloureux +combats cette chasteté à laquelle je suis condamnée, +à laquelle, plus tôt, je me suis condamnée, +car j'ai renoncé à Monsieur, j'ai plaqué +Monsieur définitivement. Monsieur m'embête, et +je lui en veux de m'avoir, par lâcheté, débinée si +grossièrement devant Madame... Ce n'est point +qu'il se résigne ou qu'il me lâche. Au contraire... +il s'obstine à tourner autour de moi, avec des +yeux de plus en plus ronds, une bouche de plus +en plus baveuse. Suivant une expression que +j'ai lue dans je ne sais plus quel livre, c'est toujours +vers mon auge qu'il mène s'abreuver les +cochons de son désir...</p> + +<p>Maintenant que les jours raccourcissent, Monsieur +se tient, avant le dîner, dans son bureau, où +il fait le diable sait quoi, par exemple... où il +occupe son temps à remuer sans raison de vieux +papiers, à pointer des catalogues de graines et des +réclames de pharmacie, à feuilleter, d'un air distrait, +de vieux livres de chasse... Il faut le voir, +quand j'entre, à la nuit, pour fermer ses persiennes +ou surveiller son feu. Alors, il se lève, +tousse, éternue, s'ébroue, se cogne aux meubles, +renverse des objets, tâche d'attirer, d'une façon +stupide, mon attention... C'est à se tordre... Je +fais semblant de ne rien entendre, de ne rien +comprendre à ses singeries puériles, et je m'en +vais, silencieuse, hautaine, sans plus le regarder +que s'il n'était pas là...</p> + +<p>Hier soir, cependant, nous avons échangé les +courtes paroles que voici:</p> + +<p>—Célestine!...</p> + +<p>—Monsieur désire quelque chose?...</p> + +<p>—Célestine!... Vous êtes méchante avec moi... +Pourquoi êtes-vous méchante avec moi?</p> + +<p>—Mais, Monsieur sait bien que je suis une +roulure...</p> + +<p>—Voyons...</p> + +<p>—Une sale fille...</p> + +<p>—Voyons... voyons...</p> + +<p>—Que j'ai de mauvaises maladies...</p> + +<p>—Mais, nom d'un chien, Célestine!... Voyons, +Célestine... Écoutez-moi...</p> + +<p>—Merde!...</p> + +<p>Ma foi, oui!... j'ai lâché cela, carrément... J'en +ai assez... Ça ne m'amuse plus de lui mettre, +par mes coquetteries, la tête et le coeur à l'envers...</p> + +<br> + +<p>Rien ne m'amuse ici... Et le pire, c'est que +rien, non plus, ne m'y embête... Est-ce l'air de +ce sale pays, le silence de la campagne, la nourriture +trop lourde et grossière?... Une torpeur +m'envahit, qui n'est pas d'ailleurs sans charme... +En tout cas, elle émousse ma sensibilité, engourdit +mes rêves, m'aide à mieux endurer les insolences +et les criailleries de Madame... Grâce à +elle aussi, j'éprouve un certain contentement à +bavarder, le soir, des heures, avec Marianne et +Joseph, cet étrange Joseph qui, décidément, ne +sort plus et semble prendre plaisir à rester avec +nous... L'idée que Joseph est, peut-être, amoureux +de moi, eh bien cela me flatte... Mon Dieu, +oui... j'en suis là... Et puis, je lis, je lis... des +romans, des romans et encore des romans... J'ai +relu du Paul Bourget... Ses livres ne me passionnent +plus comme autrefois, même ils m'assomment, +et je juge qu'ils sont faux et en toc... +Ils sont conçus dans cet état d'âme que je connais +bien pour l'avoir éprouvé quand, éblouie, +fascinée, je pris contact avec la richesse et avec +le luxe... J'en suis revenue, aujourd'hui... et ils +ne m'épatent plus... Ils épatent toujours Paul +Bourget... Ah! je ne serais plus assez niaise +pour lui demander des explications psychologiques, +car, mieux que lui, je sais ce qu'il y a derrière +une portière de salon et sous une robe de +dentelles...</p> + +<br> + +<p>Ce à quoi je ne puis m'habituer, c'est de ne +point recevoir de lettres de Paris. Tous les matins, +lorsque vient le facteur, j'ai au coeur, comme un +petit déchirement, à me savoir si abandonnée de +tout le monde; et c'est par là que je mesure le mieux +l'étendue de ma solitude... En vain, j'ai écrit à +mes anciennes camarades, à monsieur Jean surtout, +des lettres pressantes et désolées; en vain, je +les ai suppliés de s'occuper de moi, de m'arracher +de mon enfer, de me trouver, à Paris, une place +quelconque, si humble soit-elle... Aucun, aucune +ne me répond... Je n'aurais jamais cru à tant +d'indifférence, à tant d'ingratitude...</p> + +<p>Et cela me force à me raccrocher plus fortement +à ce qui me reste; le souvenir et le passé. +Souvenirs où, malgré tout, la joie domine la +souffrance... passé qui me redonne l'espoir que +tout n'est pas fini de moi, et qu'il n'est point vrai +qu'une chute accidentelle soit la dégringolade +irrémédiable... C'est pourquoi, seule dans ma +chambre, tandis que, de l'autre côté de la cloison, +les ronflements de Marianne me représentent les +écoeurements du présent, je tâche à couvrir ce +bruit ridicule du bruit de mes bonheurs anciens, +et je ressasse passionnément ce passé, afin de +reconstituer avec ses morceaux épars l'illusion +d'un avenir, encore.</p> + +<p>Justement, aujourd'hui, 6 octobre, voici une +date pleine de souvenirs... Depuis cinq années +que s'est accompli le drame que je veux conter, +tous les détails en sont demeurés vivaces en moi. Il +y a un mort dans ce drame, un pauvre petit mort, +doux et joli, et que j'ai tué pour lui avoir donné +trop de caresses et trop de joies, pour lui avoir +donné trop de vie... Et, depuis cinq années qu'il +est mort—mort de moi—ce sera la première +fois que, le 6 octobre, je n'irai point porter sur +sa tombe les fleurs coutumières... Mais ces fleurs, +que je n'irai point porter sur sa tombe, j'en ferai +un bouquet plus durable et qui ornera, et qui +parfumera sa mémoire chérie mieux que les +fleurs de cimetière, le coin de terre où il dort... +Car les fleurs dont sera composé le bouquet que +je lui ferai, j'irai les cueillir, une à une, dans le +jardin de mon coeur... dans le jardin de mon coeur +où ne poussent pas que les fleurs mortelles de la +débauche, où éclosent aussi les grands lys blancs +de l'amour...</p> + +<br> + +<p>C'était un samedi, je me souviens... Au bureau +de placement de la rue du Colisée où, depuis huit +jours, je venais régulièrement, chaque matinée, +chercher une place, on me présenta à une vieille +dame en deuil. Jamais, jusqu'ici, je n'avais rencontré +visage plus avenant, regards plus doux, +manières plus simples, jamais je n'avais entendu +plus entraînantes paroles... Elle m'accueillit +avec une grande politesse qui me fit chaud au +coeur.</p> + +<p>—Mon enfant, me dit-elle, Mme Paulhat-Durand +(c'était la placeuse) m'a fait de vous le meilleur +éloge... Je crois que vous le méritez, car vous +avez une figure intelligente, franche et gaie, qui +me plaît beaucoup. J'ai besoin d'une personne de +confiance et de dévouement... De dévouement!... +Ah! je sais que je demande là une chose bien +difficile... car, enfin, vous ne me connaissez pas +et vous n'avez aucune raison de m'être dévouée... +Je vais vous expliquer dans quelles conditions +je me trouve... Mais ne restez pas debout, mon +enfant... venez vous asseoir près de moi...</p> + +<p>Il suffit qu'on me parle doucement, il suffit +qu'on ne me considère point comme un être en +dehors des autres et en marge de la vie, comme +quelque chose d'intermédiaire entre un chien et +un perroquet, pour que je sois, tout de suite, +émue,... et, tout de suite, je sens revivre en moi +une âme d'enfant... Toutes mes rancunes, toutes +mes haines, toutes mes révoltes, je les oublie +comme par miracle, et je n'éprouve plus, envers +les personnes qui me parlent humainement, que +des sentiments d'abnégation et d'amour... Je +sais aussi, par expérience, qu'il n'y a que les gens +malheureux, pour mettre la souffrance des humbles +de plain-pied avec la leur... Il y a toujours de +l'insolence et de la distance dans la bonté des +heureux!...</p> + +<p>Quand je fus assise auprès de cette vénérable +dame en deuil, je l'aimais déjà... je l'aimais véritablement.</p> + +<p>Elle soupira:</p> + +<p>—Ce n'est pas une place bien gaie que je vous +offre, mon enfant...</p> + +<p>Avec une sincérité d'enthousiasme qui ne lui +échappa point, je protestai vivement:</p> + +<p>—Il n'importe, Madame... Tout ce que Madame +me demandera, je le ferai...</p> + +<p>Et c'était vrai... J'étais prête à tout...</p> + +<p>Elle me remercia d'un bon regard tendre, et +elle reprit:</p> + +<p>—Eh bien, voici... J'ai été très éprouvée dans la +vie... De tous les miens que j'ai perdus... il ne +me reste plus qu'un petit-fils... menacé, lui aussi, +de mourir du mal terrible dont les autres sont +morts...</p> + +<p>Craignant de prononcer le nom de ce terrible +mal, elle me l'indiqua, en posant sur sa poitrine +sa vieille main gantée de noir... et, avec une +expression plus douloureuse:</p> + +<p>—Pauvre petit!... C'est un enfant charmant, +un être adorable... en qui j'ai mis mes dernières +espérances. Car, après lui, je serai toute seule... +Et qu'est-ce que je ferai sur la terre, mon Dieu?...</p> + +<p>Ses prunelles se couvrirent d'un voile de larmes... +A petits coups de son mouchoir, elle les +essuya et continua:</p> + +<p>—Les médecins assurent qu'on peut le sauver... +qu'il n'est pas profondément atteint... Ils +ont prescrit un régime dont ils attendent beaucoup +de bien... Tous les après-midi, Georges +devra prendre un bain de mer, ou plutôt, il devra +se tremper une seconde dans la mer... Ensuite, +il faudra qu'on le frotte énergiquement, sur tout +le corps, avec un gant de crin, pour activer la +circulation... ensuite, il faudra l'obliger à boire +un verre de vieux Porto... ensuite qu'il reste +étendu, au moins une heure, dans un lit bien +chaud... Ce que je voudrais de vous, mon enfant, +c'est cela, d'abord... Mais comprenez-moi bien, +c'est surtout de la jeunesse, de la gentillesse, de +la gaîté, de la vie... Chez moi, c'est ce qui lui +manque le plus... J'ai deux serviteurs très dévoués... +mais ils sont vieux, tristes et maniaques... +Georges ne peut les souffrir... Moi-même, +avec ma vieille tête blanchie et mes +constants habits de deuil, je sens que je l'afflige... +Et ce qu'il y a de pire, je sens bien aussi +que, souvent, je ne puis lui cacher mes appréhensions... +Ah! je sais que ce n'est peut-être +pas le rôle d'une jeune fille, telle que vous, +auprès d'un aussi jeune enfant, comme est Georges... +car il n'a que dix-neuf ans, mon Dieu!... +Le monde trouvera, sans doute, à y redire... Je +ne m'occupe pas du monde... je ne m'occupe que +de mon petit malade... et j'ai confiance en vous... +Vous êtes une honnête femme, je suppose...</p> + +<p>—Oh!... oui... Madame... m'écriai-je, certaine +à l'avance d'être l'espèce de sainte que venait +chercher la grand'mère désolée, pour le salut de +son enfant.</p> + +<p>—Et lui... le pauvre petit, grand Dieu!... +Dans son état!... Dans son état, voyez-vous, plus +que des bains de mer, peut-être, il a besoin de +ne rester jamais seul, d'avoir, sans cesse, auprès +de lui, un joli visage, un rire frais et jeune... +quelque chose qui éloigne de son esprit l'idée de +la mort, quelqu'un qui lui donne confiance en la +vie... Voulez-vous?...</p> + +<p>—J'accepte, Madame, répondis-je, émue jusqu'aux +entrailles... Et que Madame soit sûre que +je soignerai bien M. Georges...</p> + +<p>Il fut convenu que j'entrerais, le soir même, +dans la place, et que nous partirions, le surlendemain, +pour Houlgate où la dame en deuil avait +loué une belle villa sur la plage.</p> + +<p>La grand'mère n'avait pas menti... M. Georges +était un enfant charmant, adorable. Son visage +imberbe avait la grâce d'un beau visage de +femme; d'une femme aussi, ses gestes indolents, +et ses mains longues, très blanches, très souples, +où transparaissait le réticule des veines... Mais +quels yeux ardents!... Quelles prunelles dévorées +d'un feu sombre, dans des paupières cernées de +bleu et qu'on eût dites brûlées par les flammes +du regard!... Quel intense foyer de pensée, de +passion, de sensibilité, d'intelligence, de vie intérieure!... +Et comme déjà les fleurs rouges de la +mort envahissaient ses pommettes!... Il semblait +que ce ne fût pas de la maladie, que ce ne fût pas +de la mort qu'il mourait, mais de l'excès de vie, +de la fièvre de vie qui était en lui et qui rongeait +ses organes, desséchait sa chair... Ah! qu'il +était joli et douloureux à contempler!... Quand +la grand'mère me mena près de lui, il était étendu +sur une chaise longue et il tenait, dans sa longue +main blanche, une rose sans parfum... Il me +reçut, non comme une domestique, presque +comme une amie qu'il attendait... Et moi, dès ce +premier moment, je m'attachai à lui, de toutes +les forces de mon âme.</p> + +<p>L'installation à Houlgate se fit sans incidents, +comme s'était fait le voyage. Tout était prêt +lorsque nous arrivâmes... Nous n'avions plus +qu'à prendre possession de la villa, une villa +spacieuse, élégante, pleine de lumière et de +gaîté, qu'une large terrasse, avec ses fauteuils +d'osier et ses tentes bigarrées, séparait de la +plage. On descendait à la mer par un escalier de +pierre, pratiqué dans la digue, et les vagues +venaient chanter sur les premières marches, aux +heures de la marée montante. Au rez-de-chaussée, +la chambre de M. Georges s'ouvrait par de +larges baies, sur un admirable paysage de mer... +La mienne,—une chambre de maître, tendue +de claire cretonne,—en face de celle de +M. Georges, de l'autre côté d'un couloir, donnait +sur un petit jardin où poussaient quelques maigres +fusains et de plus maigres rosiers. Exprimer +par des mots ma joie, ma fierté, mon +émotion, tout ce que j'éprouvai d'orgueil pur et +nouveau à être ainsi traitée, choyée, admise +comme une dame, au bien-être, au luxe, au +partage de cette chose si vainement convoitée, +qu'est la famille... expliquer comment, par un +simple coup de baguette de cette miraculeuse +fée: la bonté, il arriva, instantanément que c'en +fut fini du souvenir de mes humiliations passées, +et que je conçus tous les devoirs auxquels m'astreignait +cette dignité d'être humain, enfin conférée, +je ne le puis... Ce que je puis dire, c'est +que, véritablement, je connus la magie de la +transfiguration... Non seulement le miroir attesta +que j'étais devenue subitement plus belle, +mais mon coeur me cria que j'étais réellement +meilleure... Je découvris en moi des sources, +des sources, des sources... des sources intarissables, +des sources sans cesse jaillissantes de +dévouement, de sacrifice... d'héroïsme... et je +n'eus plus qu'une pensée: sauver à force de soins +intelligents, de fidélités attentives, d'ingéniosités +merveilleuses, sauver M. Georges de la mort...</p> + +<p>Avec une foi robuste dans ma puissance +de guérison, je disais, je criais à la pauvre grand'mère, +qui ne cessait de se désespérer et souvent, +dans le salon voisin, passait ses journées à +pleurer:</p> + +<p>—Ne pleurez plus, Madame... Nous le sauverons... +Je vous jure que nous le sauverons...</p> + +<p>De fait, au bout de quinze jours, M. Georges +se trouva beaucoup mieux. Un grand changement +s'opérait dans son état... Les crises de toux diminuaient, +s'espaçaient; le sommeil et l'appétit se +régularisaient... Il n'avait plus, la nuit, ces sueurs +abondantes et terribles, qui le laissaient, au +matin, haletant et brisé... Ses forces revenaient +au point que nous pouvions faire de longues +courses en voiture, et de petites promenades à +pied, sans trop de fatigue... C'était, en quelque +sorte, une résurrection... Comme le temps était +très beau, l'air très chaud, mais tempéré par la +brise de mer, les jours que nous ne sortions pas, +nous en passions la plus grande partie, à l'abri +des tentes, sur la terrasse de la villa, attendant +l'heure du bain, «de la trempette dans la mer», +ainsi que le disait, gaîment, M. Georges... Car il +était gai, toujours gai, et jamais il ne parlait de +son mal... jamais il ne parlait de la mort. Je +crois bien que, durant ces jours-là, jamais il ne +prononça ce mot terrible de mort... En revanche, +il s'amusait beaucoup de mon bavardage, le provoquait, +au besoin, et moi, confiante en ses yeux, +rassurée par son coeur, entraînée par son indulgence +et sa gentillesse, je lui disais tout ce qui +me traversait l'esprit, farces, folies et chansons... +Ma petite enfance, mes petits désirs, mes petits +malheurs, et mes rêves, et mes révoltes, et mes +diverses stations chez des maîtres cocasses ou +infâmes, je lui racontais tout sans trop masquer +la vérité car, si jeune qu'il fût, si séparé du +monde, si enfermé qu'il eût toujours été, par une +prescience, par une divination merveilleuse qu'ont +les malades, il comprenait tout, de la vie... Une +vraie amitié, que facilita sûrement son caractère +et que souhaita sa solitude, et, surtout, que +les soins intimes et constants dont je réjouissais +sa pauvre chair moribonde amenèrent pour ainsi +dire automatiquement, s'était établie entre nous... +J'en fus heureuse au delà de ce que je puis exprimer, +et j'y gagnai de dégrossir mon esprit au +contact incessant du sien.</p> + +<p>M. Georges adorait les vers... Des heures entières, +sur la terrasse, au chant de la mer, ou +bien, le soir, dans sa chambre, il me demandait +de lui lire des poèmes de Victor Hugo, de Baudelaire, +de Verlaine, de Maeterlinck. Souvent, il +fermait les yeux, restait immobile, les mains +croisées sur sa poitrine, et croyant qu'il s'était +endormi, je me taisais... Mais il souriait et il me +disait:</p> + +<p>—Continue, petite... Je ne dors pas... J'entends +mieux ainsi ces vers... j'entends mieux +ainsi ta voix... Et ta voix est charmante...</p> + +<p>Parfois, c'est lui qui m'interrompait. Après +s'être recueilli, il récitait lentement, en prolongeant +les rythmes, les vers qui l'avaient le plus +enthousiasmé, et il cherchait—ah! que je l'aimais +de cela!—à m'en faire comprendre, à m'en +faire sentir la beauté...</p> + +<p>Un jour il me dit... et j'ai gardé ces paroles +comme une relique:</p> + +<p>—Ce qu'il y a de sublime, vois-tu, dans les +vers, c'est qu'il n'est point besoin d'être un savant +pour les comprendre et pour les aimer... au +contraire... Les savants ne les comprennent pas +et, la plupart du temps, ils les méprisent, parce +qu'ils ont trop d'orgueil... Pour aimer les vers, +il suffit d'avoir une âme... une petite âme toute +nue, comme une fleur... Les poètes parlent aux +âmes, des simples, des tristes, des malades... +Et c'est en cela qu'ils sont éternels... Sais-tu bien +que, lorsqu'on a de la sensibilité, on est toujours +un peu poète?... Et toi-même, petite Célestine, +souvent tu m'as dit des choses qui sont belles +comme des vers...</p> + +<p>—Oh!... monsieur Georges... vous vous moquez +de moi...</p> + +<p>—Mais non!... Et tu n'en sais rien que tu m'as +dit ces choses belles... Et c'est ce qui est délicieux...</p> + +<p>Ce furent pour moi des heures uniques; quoi +qu'il arrive de la destinée, elles chanteront dans +mon coeur, tant que je vivrai... J'éprouvai cette +sensation, indiciblement douce, de redevenir un +être nouveau, d'assister, pour ainsi dire, de +minute en minute, à la révélation de quelque +chose d'inconnu de moi et qui, pourtant, était +moi... Et, aujourd'hui, malgré de pires déchéances, +toute reconquise que je sois par ce qu'il y a en +moi de mauvais et d'exaspéré, si j'ai conservé ce +goût passionné pour la lecture, et, parfois, cet +élan vers des choses supérieures à mon milieu +social et à moi-même, si, tâchant à reprendre +confiance en la spontanéité de ma nature, j'ai +osé, moi, ignorante de tout, écrire ce journal, c'est +à M. Georges que je le dois...</p> + +<p>Ah oui!... je fus heureuse... heureuse surtout +de voir le gentil malade renaître peu à peu... ses +chairs se regonfler et refleurir son visage, sous la +poussée d'une sève neuve... heureuse de la joie, +et des espérances, et des certitudes que la rapidité +de cette résurrection donnait à toute la maison, +dont j'étais, maintenant, la reine et la fée... On +m'attribuait, on attribuait à l'intelligence de mes +soins, à la vigilance de mon dévouement et, plus +encore peut-être, à ma constante gaieté, à ma jeunesse +pleine d'enchantements, à ma surprenante +influence sur M. Georges, ce miracle incomparable... +Et la pauvre grand'mère me remerciait, +me comblait de reconnaissance et de bénédictions, +et de cadeaux... comme une nourrice à qui l'on a +confié un baby presque mort et qui, de son lait +pur et sain, lui refait des organes... un sourire... +une vie.</p> + +<p>Quelquefois, oublieuse de son rang, elle me +prenait les mains, les caressait, les embrassait, +et, avec des larmes de bonheur, elle me disait:</p> + +<p>—Je savais bien... moi... quand je vous ai +vue... je savais bien!...</p> + +<p>Et déjà des projets... des voyages au soleil... des +campagnes pleines de roses!</p> + +<p>—Vous ne nous quitterez plus jamais... plus +jamais, mon enfant.</p> + +<p>Son enthousiasme me gênait souvent... mais +j'avais fini par croire que je le méritais... Si, +comme bien d'autres l'eussent fait à ma place, +j'avais voulu abuser de sa générosité... Ah! +malheur!...</p> + +<p>Et ce qui devait arriver arriva.</p> + +<p>Cette journée-là, le temps avait été très chaud, +très lourd, très orageux. Au-dessus de la mer +plombée et toute plate, le ciel roulait des nuages +étouffants, de gros nuages roux, où la tempête +ne pouvait éclater. M. Georges n'était pas sorti, +même sur la terrasse, et nous étions restés dans +sa chambre. Plus nerveux que d'habitude, d'une +nervosité due sans doute aux influences électriques +de l'atmosphère, il avait même refusé que +je lui lise des vers.</p> + +<p>—Cela me fatiguerait... disait-il... Et, d'ailleurs, +je sens que tu les lirais très mal, aujourd'hui.</p> + +<p>Il était allé dans le salon, où il avait essayé de +jouer un peu de piano. Le piano l'ayant agacé, +tout de suite il était revenu dans la chambre où +il avait cru se distraire, un instant, en crayonnant +d'après moi, quelques silhouettes de femmes... +Mais il n'avait pas tardé à abandonner papier et +crayons, en maugréant avec un peu d'impatience.</p> + +<p>—Je ne peux pas... je ne suis pas en train... +Ma main tremble... Je ne sais ce que j'ai... Et toi +aussi, tu as je ne sais quoi... Tu ne tiens pas en +place...</p> + +<p>Finalement, il s'était étendu sur sa chaise +longue, près de la grande baie par où l'on découvrait +un immense espace de mer... Des barques +de pêche, au loin, fuyant l'orage toujours menaçant, +rentraient au port de Trouville... D'un +regard distrait, il suivait leurs manoeuvres et +leurs voilures grises...</p> + +<p>Comme l'avait dit M. Georges, c'est vrai, je ne +tenais pas en place... et je m'agitais, je m'agitais... +afin d'inventer quelque chose qui occupât +son esprit... Naturellement, je ne trouvais rien... +et mon agitation ne calmait pas celle du malade...</p> + +<p>—Pourquoi t'agiter ainsi?... Pourquoi t'énerver +ainsi?... Reste auprès de moi...</p> + +<p>Je lui avais demandé:</p> + +<p>—Est-ce que vous n'aimeriez pas être sur ces +petites barques, là-bas?... Moi, si!...</p> + +<p>—Ne parle donc pas pour parler... A quoi bon +dire des choses inutiles... Reste auprès de moi.</p> + +<p>A peine assise près de lui, et la vue de la mer +lui devenant tout à coup insupportable, il m'avait +demandé de baisser le store de la baie...</p> + +<p>—Ce faux jour m'exaspère... cette mer est +horrible... Je ne veux pas la voir... Tout est horrible, +aujourd'hui. Je ne veux rien voir, je ne +veux voir que toi...</p> + +<p>Doucement, je l'avais grondé.</p> + +<p>—Ah! monsieur Georges, vous n'êtes pas +sage... Ça n'est pas bien... Et si votre grand'mère +venait, et qu'elle vous vît en cet état... vous la +feriez encore pleurer!...</p> + +<p>S'étant soulevé un peu sur les coussins:</p> + +<p>—D'abord, pourquoi m'appelles-tu «monsieur +Georges»?... Tu sais que cela me déplaît..</p> + +<p>—Je ne peux pourtant pas vous appeler +«monsieur Gaston»!</p> + +<p>—Appelle-moi «Georges» tout court... méchante...</p> + +<p>—Ça, je ne pourrais pas... je ne pourrais +jamais!</p> + +<p>Alors il avait soupiré.</p> + +<p>—Est-ce curieux!... Tu es donc toujours une +pauvre petite esclave?</p> + +<p>Puis il s'était tu... Et le reste de la journée +s'était écoulé, moitié dans l'énervement, moitié +dans le silence, qui était aussi un énervement, et +plus pénible...</p> + +<p>Après le dîner, le soir, l'orage enfin éclata. Le +vent se mit à souffler avec violence, la mer à +battre la digue avec un grand bruit sourd... +M. Georges ne voulut pas se coucher... Il sentait +qu'il lui serait impossible de dormir, et c'est si +long, dans un lit, les nuits sans sommeil!... Lui, +sur la chaise longue, moi, assise près d'une petite +table sur laquelle brûlait, voilée d'un abat-jour, +une lampe qui répandait autour de nous une +clarté rose et très douce, nous ne disions rien... +Quoique ses yeux fussent plus brillants que de +coutume, M. Georges semblait plus calme... et +le reflet rose de la lampe avivait son teint, dessinait, +dans de la lumière, les traits de sa figure +fine et charmante... Moi, je travaillais à un ouvrage +de couture.</p> + +<p>Tout à coup, il me dit:</p> + +<p>—Laisse un peu ton ouvrage, Célestine.. et +viens près de moi...</p> + +<p>J'obéissais toujours à ses désirs, à ses caprices... +Il avait des effusions, des enthousiasmes d'amitié +que j'attribuais à la reconnaissance... J'obéis +comme les autres fois.</p> + +<p>—Plus près de moi... encore plus près... fit-il.</p> + +<p>Puis:</p> + +<p>—Donne-moi ta main, maintenant...</p> + +<p>Sans la moindre défiance, je lui laissai prendre +ma main qu'il caressa:</p> + +<p>—Comme ta main est jolie!... Et comme tes +yeux sont jolis!... Et comme tu es jolie, toute... +toute... toute!...</p> + +<p>Souvent, il m'avait parlé de ma bonté... jamais +il ne m'avait dit que j'étais jolie—du moins, +jamais il ne me l'avait dit avec cet air-là... Surprise +et, dans le fond, charmée de ces paroles +qu'il débitait d'une voix un peu haletante et +grave, instinctivement je me reculai:</p> + +<p>—Non... non... ne t'en va pas... Reste près +de moi... tout près... Tu ne peux pas savoir comme +cela me fait du bien que tu sois près de moi... +comme cela me réchauffe... Tu vois... je ne suis +plus nerveux, agité... je ne suis plus malade... +je suis content... je suis heureux... très... très +heureux...</p> + +<p>Et m'ayant enlacé la taille, chastement, il +m'obligea de m'asseoir près de lui, sur la chaise +longue... Et il me demanda:</p> + +<p>—Est-ce que tu es mal ainsi?</p> + +<p>Je n'étais point rassurée. Il y avait dans ses +yeux un feu plus ardent... Sa voix tremblait davantage... +de ce tremblement que je connais—ah +oui! que je connais!—ce tremblement que +donne aux voix de tous les hommes, le désir violent +d'aimer... J'étais très émue, très lâche... et +la tête me tournait un peu... Mais, bien résolue à +me défendre de lui, et surtout à le défendre +énergiquement contre lui-même, je répondis d'un +air gamin:</p> + +<p>—Oui, monsieur Georges; je suis très mal.. +Laissez-moi me relever...</p> + +<p>Son bras ne quittait pas ma taille.</p> + +<p>—Non... non... je t'en prie!... Sois gentille...</p> + +<p>Et sur un ton, dont je ne saurais rendre la +douceur câline, il ajouta:</p> + +<p>—Tu es toute craintive... Et de quoi donc +as-tu peur?</p> + +<p>En même temps, il approcha son visage du +mien... et je sentis son haleine chaude... qui +m'apportait une odeur fade... quelque chose +comme un encens de la mort...</p> + +<p>Le coeur saisi par une inexprimable angoisse, +je criai:</p> + +<p>—Monsieur Georges! Ah! monsieur Georges!... +Laissez-moi... Vous allez vous rendre malade... +Je vous en supplie!... laissez-moi...</p> + +<p>Je n'osais pas me débattre à cause de sa faiblesse, +par respect pour la fragilité de ses +membres... J'essayai seulement—avec quelles +précautions!—d'éloigner sa main qui, gauche, +timide, frissonnante, cherchait à dégrafer mon +corsage, à palper mes seins... Et je répétais:</p> + +<p>—Laissez-moi!... C'est très mal ce que vous +faites-là, monsieur Georges... Laissez-moi...</p> + +<p>Son effort pour me maintenir contre lui l'avait +fatigué... L'étreinte de ses bras ne tarda pas à +faiblir. Durant quelques secondes, il respira plus +difficilement... puis une toux sèche lui secoua la +poitrine...</p> + +<p>—Ah! vous voyez bien, monsieur Georges... +lui dis-je, avec toute la douceur d'un reproche +maternel... Vous vous rendez malade à plaisir... +vous ne voulez rien écouter... et il va falloir tout +recommencer... Vous serez bien avancé, après... +Soyez sage, je vous en prie! Et si vous étiez bien +gentil, savez-vous ce que vous feriez?... Vous +vous coucheriez tout de suite...</p> + +<p>Il retira sa main qui m'enlaçait, s'allongea sur +la chaise longue, et, tandis que je replaçais sous +sa tête les coussins qui avaient glissé, très triste, +il soupira:</p> + +<p>—Après tout... c'est juste... Je te demande +pardon...</p> + +<p>—Vous n'avez pas à me demander pardon, +monsieur Georges... vous avez à être calme...</p> + +<p>—Oui... oui!... fit-il, en regardant le point +du plafond où la lampe faisait un rond de mouvante +lumière... J'étais un peu fou... d'avoir +songé, un instant, que tu pouvais m'aimer... +moi qui n'ai jamais eu d'amour... moi qui n'ai +jamais eu rien... que de la souffrance... Pourquoi +m'aimerais-tu?... Cela me guérissait de +t'aimer... Depuis que tu es là, près de moi et +que je te désire... depuis que tu es là, avec ta +jeunesse... ta fraîcheur... et tes yeux... et tes +mains... tes petites mains tout en soie, dont les +soins sont des caresses si douces... et que je ne +rêve que de toi... je sens en moi, dans mon âme +et dans mon corps, des vigueurs nouvelles... +toute une vie inconnue bouillonner... C'est-à-dire, +je sentais cela... car, maintenant... Enfin, qu'est-ce +que tu veux?... J'étais fou!... Et toi... toi... +c'est juste...</p> + +<p>J'étais très embarrassée. Je ne savais que dire; +je ne savais que faire... Des sentiments puissants +et contraires me tiraillaient dans tous les sens... +Un élan me précipitait vers lui... un devoir sacré +m'en éloignait... Et niaisement, parce que je +n'étais pas sincère, parce que je ne pouvais pas +être sincère dans une lutte où combattaient avec +une égale force ces désirs et ce devoir, je balbutiais:</p> + +<p>—Monsieur Georges, soyez sage... Ne pensez +pas à ces vilaines choses-là... Cela vous fait du +mal. Voyons, monsieur Georges... soyez bien +gentil...</p> + +<p>Mais, il répétait:</p> + +<p>—Pourquoi, m'aimerais-tu?... C'est vrai... tu +as raison de ne pas m'aimer... Tu me crois +malade... Tu crains d'empoisonner ta bouche +aux poisons de la mienne... et de gagner mon +mal—le mal dont je meurs, n'est-ce pas?—dans +un baiser de moi!... C'est juste...</p> + +<p>La cruelle injustice de ces paroles me frappa +en plein coeur.</p> + +<p>—Ne dites pas cela, monsieur Georges... +m'écriai-je, éperdue... C'est horrible et méchant, +ce que vous dites-là... Et vous me faites trop de +peine... trop de peine...</p> + +<p>Je saisis ses mains... elles étaient moites et +brûlantes. Je me penchai sur lui... son haleine +avait l'ardeur rauque d'une forge:</p> + +<p>—C'est horrible... horrible!</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—Un baiser de toi... mais c'était cela ma résurrection... +mon rappel complet à la vie... Ah! tu +as cru sérieusement à tes bains... à ton Porto... à +ton gant de crin?... Pauvre petite!... C'est en ton +amour que je me suis baigné... c'est le vin de ton +amour que j'ai bu... c'est la révulsion de ton +amour qui m'a fait courir, sous la peau, un sang +neuf... C'est parce que ton baiser, je l'ai tant +espéré, tant voulu, tant attendu, que je me suis +repris à vivre, à être fort... car je suis fort, maintenant... +Mais, je ne t'en veux pas de me le +refuser... tu as raison de me le refuser... Je comprends... +je comprends... Tu es une petite âme +timide et sans courage... un petit oiseau qui +chante sur une branche... puis sur une autre... et +s'en va, au moindre bruit... frroutt!</p> + +<p>—C'est affreux ce que vous dites là, monsieur +Georges.</p> + +<p>Il continua encore, tandis que je me tordais les +mains:</p> + +<p>—Pourquoi est-ce affreux?... Mais non, ce +n'est pas affreux... c'est juste. Tu me crois +malade... Tu crois qu'on est malade, quand on a +de l'amour... Tu ne sais pas que l'amour, c'est +de la vie... de la vie éternelle... Oui, oui, je comprends... +puisque ton baiser qui est la vie pour +moi... tu t'imagines que ce serait peut-être, pour +toi, la mort... N'en parlons plus...</p> + +<p>Je ne pus en entendre davantage. Était-ce la +pitié?... était-ce ce que contenaient de sanglants +reproches, d'amers défis, ces paroles atroces et +sacrilèges?... était-ce simplement l'amour impulsif +et barbare qui, tout à coup, me posséda?... +Je n'en sais rien... C'était peut-être cela, tout +ensemble... Ce que je sais, c'est que je me laissai +tomber, comme une masse, sur la chaise longue, +et, soulevant dans mes mains la tête adorable +de l'enfant, éperdument, je criai:</p> + +<p>—Tiens! méchant... regarde comme j'ai +peur... regarde donc comme j'ai peur!...</p> + +<p>Je collai ma bouche à sa bouche, je heurtai +mes dents aux siennes, avec une telle rage frémissante, +qu'il me semblait que ma langue +pénétrât dans les plaies profondes de sa poitrine, +pour y lécher, pour y boire, pour en ramener tout +le sang empoisonné et tout le pus mortel. Ses +bras s'ouvrirent et se refermèrent, dans une +étreinte, sur moi...</p> + +<p>Et ce qui devait arriver, arriva...</p> + +<p>Eh bien, non. Plus je réfléchis à cela, et plus +je suis sûre que ce qui me jeta dans les bras de +Georges, ce qui souda mes lèvres aux siennes, ce +fut, d'abord et seulement, un mouvement impérieux, +spontané de protestation contre les sentiments +bas que Georges attribuait—par ruse, +peut-être—à mon refus... Ce fut surtout un acte +de piété fervente, désintéressée et très pure, qui +voulait dire:</p> + +<p>—Non, je ne crois pas que tu sois malade... +non, tu n'es pas malade... Et la preuve, c'est +que je n'hésite pas à mêler mon haleine à la +tienne, à la respirer, cette haleine, à la boire, +à m'en imprégner la poitrine, à m'en saturer +toute la chair... Et quand même tu serais réellement +malade?... quand même ton mal serait contagieux +et mortel à qui l'approche, je ne veux pas +que tu aies de moi cette idée monstrueuse que je +redoute de le gagner, d'en souffrir et d'en mourir...</p> + +<p>Je n'avais pas non plus prévu et calculé ce qui, +fatalement, devait résulter de ce baiser, et que je +n'aurais point la force, une fois dans les bras de +mon ami, une fois mes lèvres sur les siennes, de +m'arracher à cette étreinte, et de repousser ce +baiser... Mais voilà!... Lorsqu'un homme me +tient, aussitôt la peau me brûle et la tête me +tourne... me tourne... Je deviens ivre... je deviens +folle... je deviens sauvage... Je n'ai plus d'autre +volonté que celle de mon désir... Je ne vois plus +que lui... je ne pense plus qu'à lui... et je me +laisse mener par lui, docile et terrible... jusqu'au +crime!...</p> + +<p>Ah! ce premier baiser de M. Georges!... Ses +caresses maladroites et délicieuses... l'ingénuité +passionnée de tous ses gestes... et l'émerveillement +de ses yeux devant le mystère, enfin dévoilé, +de la femme et de l'amour!... Dans ce premier +baiser, je m'étais donnée, toute, avec cet emportement +qui ne ménage rien, cette fièvre, cette +volupté inventive, dure et brisante, qui dompte, +assomme les mâles les plus forts et leur fait +demander grâce... Mais, l'ivresse passée, lorsque +je vis le pauvre et fragile enfant, haletant, presque +pâmé dans mes bras, j'eus un remords affreux... +du moins la sensation, et, pour ainsi dire, l'épouvante +que je venais de commettre un meurtre...</p> + +<p>—Monsieur Georges... monsieur Georges!... +Je vous ai fait du mal... Ah! pauvre petit!</p> + +<p>Mais lui, avec quelle grâce féline, tendre et +confiante, avec quelle reconnaissance éblouie, il +se pelotonna contre moi, comme pour y chercher +une protection... Et il me dit, ses yeux pleins +d'extase:</p> + +<p>—Je suis heureux... Maintenant, je puis +mourir...</p> + +<p>Et comme je me désespérais, comme je maudissais +ma faiblesse:</p> + +<p>—Je suis heureux... répéta-t-il... Oh! reste +avec moi... ne me quitte pas de toute la nuit. +Seul, vois-tu, il me semble que je ne pourrais pas +supporter la violence, pourtant si douce, de mon +bonheur...</p> + +<p>Pendant que je l'aidais à se coucher, il eut une +crise de toux... Elle fut courte heureusement... +Mais si courte qu'elle fût, j'en eus l'âme déchirée... +Est-ce qu'après l'avoir soulagé et guéri, +j'allais le tuer, désormais?... Je crus que je ne +pourrais pas retenir mes larmes... Et je me détestai...</p> + +<p>—Ce n'est rien... ce n'est rien... fit-il, en +souriant... Il ne faut pas te désoler, puisque je +suis si heureux... Et puis, je ne suis pas malade... +je ne suis pas malade... Tu vas voir +comme je vais bien dormir contre toi... Car, je +veux dormir, comme si j'étais ton petit enfant, +entre tes seins... ma tête entre tes seins...</p> + +<p>—Et si votre grand'mère me sonnait, cette +nuit, monsieur Georges?...</p> + +<p>—Mais non... mais non... grand'mère ne sonnera +pas... Je veux dormir contre toi...</p> + +<p>Certains malades ont une puissance amoureuse +que n'ont point les autres hommes, même les +plus forts. C'est que je crois réellement que +l'idée de la mort, que la présence de la mort aux +lits de luxure, est une terrible, une mystérieuse +excitation à la volupté... Durant les quinze jours +qui suivirent cette mémorable nuit—nuit délicieuse +et tragique—ce fut comme une sorte de +furie qui s'empara de nous, qui mêla nos baisers, +nos corps, nos âmes, dans une étreinte, dans une +possession sans fin. Nous avions hâte de jouir, +pour tout le passé perdu, nous voulions vivre, +presque sans repos, cet amour dont nous +sentions le dénouement proche, dans la mort...</p> + +<p>—Encore... encore... encore!...</p> + +<p>Un revirement subit s'était opéré en moi... +Non seulement, je n'éprouvais plus de remords, +mais lorsque M. Georges faiblissait, je savais, par +des caresses nouvelles et plus aiguës, ranimer +pour un instant ses membres brisés, leur redonner +un semblant de forces... Mon baiser avait +la vertu atroce et la brûlure vivifiante d'un moxa.</p> + +<p>—Toujours... toujours... toujours!...</p> + +<p>Mon baiser avait quelque chose de sinistre et +de follement criminel... Sachant que je tuais +Georges, je m'acharnais à me tuer, moi aussi, +dans le même bonheur et dans le même mal... +Délibérément, je sacrifiais sa vie et la mienne... +Avec une exaltation âpre et farouche qui décuplait +l'intensité de nos spasmes, j'aspirais, je +buvais la mort, toute la mort, à sa bouche... et je +me barbouillais les lèvres de son poison... Une fois +qu'il toussait, pris, dans mes bras, d'une crise +plus violente que de coutume, je vis mousser à +ses lèvres un gros, immonde crachat sanguinolent.</p> + +<p>—Donne... donne... donne!</p> + +<p>Et j'avalai le crachat, avec une avidité meurtrière, +comme j'eusse fait d'un cordial de vie...</p> + +<p>Monsieur Georges ne tarda pas à dépérir. Les +crises devinrent plus fréquentes, plus graves, plus +douloureuses. Il cracha du sang, eut de longues +syncopes, pendant lesquelles on le crut mort. Son +corps s'amaigrit, se creusa, se décharna, au point +qu'il ressemblait véritablement à une pièce anatomique. +Et la joie qui avait reconquis la maison +se changea, bien vite, en une douleur morne. La +grand'mère recommença de passer ses journées +dans le salon, à pleurer, prier, épier les bruits, +et, l'oreille collée à la porte qui la séparait de son +enfant, à subir l'affreuse et persistante angoisse +d'entendre un cri... un râle... un soupir, le dernier... +la fin de ce qui lui restait de cher et +d'encore vivant, ici-bas... Lorsque je sortais de la +chambre, elle me suivait, pas à pas, dans la +maison, et gémissait:</p> + +<p>—Pourquoi, mon Dieu?... pourquoi?... Et +qu'est-il donc arrivé?</p> + +<p>Elle me disait aussi:</p> + +<p>—Vous vous tuez, ma pauvre petite... Vous +ne pouvez pourtant pas passer toutes vos nuits +auprès de Georges... Je vais demander une soeur, +pour vous suppléer...</p> + +<p>Mais je refusais... Et elle me chérissait davantage +de ce refus... et aussi de ce qu'ayant accompli +déjà un miracle, je pouvais en accomplir un +autre, encore... Est-ce effrayant? J'étais son dernier +espoir!...</p> + +<p>Quant aux médecins, mandés de Paris, ils +s'étonnèrent des progrès de la maladie, et qu'elle +eût causé en si peu de temps de tels ravages... +Pas une minute, ni eux, ni personne, ne soupçonnèrent +l'épouvantable vérité... Leur intervention +se borna à conseiller des potions calmantes.</p> + +<p>Seul, monsieur Georges demeurait gai, heureux, +d'une gaîté constante, d'un inaltérable bonheur. +Non seulement il ne se plaignait jamais, +mais son âme se répandait, toujours, en effusions +de reconnaissance. Il ne parlait que pour +exprimer sa joie... Le soir, dans sa chambre, quelquefois, +après des crises terribles, il me disait:</p> + +<p>—Je suis heureux... Pourquoi te désoler et +pleurer?... Ce sont tes larmes qui me gâtent un +peu la joie... la joie ardente, dont je suis rempli... +Ah! je t'assure que, de mourir, ce n'est pas payer +cher le surhumain bonheur que tu m'as donné... +J'étais perdu... la mort était en moi... rien ne +pouvait empêcher qu'elle fût en moi... Tu me +l'as rendue rayonnante et bénie... Ne pleure +donc pas, chère petite... Je t'adore... et je te +remercie...</p> + +<p>Ma fièvre de destruction était bien tombée, +maintenant... Je vivais dans un affreux dégoût +de moi-même, dans une indicible horreur de mon +crime, de mon meurtre... Il ne me restait plus +que l'espoir, la consolation ou l'excuse que j'eusse +gagné le mal de mon ami, et de mourir avec lui, +en même temps que lui... Là où l'horreur atteignait +son paroxysme, là où je me sentais précipitée +dans le vertige de la folie, c'était lorsque +monsieur Georges, m'attirant à lui de ses bras +moribonds, collait sa bouche agonisante sur la +mienne, voulait encore de l'amour, appelait +encore l'amour que je n'avais pas le courage, que +je n'avais même plus le droit—sans commettre +un crime nouveau, et un plus atroce meurtre—de +lui refuser...</p> + +<p>—Encore ta bouche!... Encore tes yeux!... +Encore ta joie!</p> + +<p>Il n'avait plus la force d'en supporter les caresses +et les secousses. Souvent, il s'évanouit +dans mes bras...</p> + +<p>Et ce qui devait arriver, arriva...</p> + +<p>Nous étions, alors, au mois d'octobre, exactement +le 6 octobre. L'automne étant demeuré +doux et chaud, cette année-là, les médecins +avaient conseillé de prolonger le séjour du malade +à la mer, en attendant qu'on pût le transporter +dans le midi. Toute la journée du 6 octobre, +monsieur Georges avait été plus calme. J'avais +ouvert, toute grande, la grande baie de la chambre, +et, couché sur la chaise longue, près de la +baie, préservé de l'air par de chaudes couvertures, +il avait respiré, pendant quatre heures au moins, +et délicieusement, les émanations iodées du +large... Le soleil vivifiant, les bonnes odeurs marines, +la plage déserte, reconquise par les pêcheurs +de coquillages, le réjouissaient... Jamais, je +ne l'avais vu plus gai. Et cette gaieté sur sa face +décharnée où la peau, de semaine en semaine +plus mince, était sur l'ossature comme une transparente +pellicule, avait quelque chose de funèbre +et de si pénible à voir, que, plusieurs fois, je dus +sortir de la chambre, afin de pleurer librement. Il +refusa que je lui lise des vers... Quand j'ouvris le +livre:</p> + +<p>—Non! dit-il... Tu es mon poème... tu es tous +mes poèmes... Et c'est bien plus beau, va!</p> + +<p>Il lui était défendu de parler... La moindre conversation +le fatiguait, et souvent amenait une +crise de toux. D'ailleurs, il n'avait presque plus la +force de parler. Ce qui lui restait de vie, de +pensée, de volonté d'exprimer, de sensibilité, +s'était concentré dans son regard devenu un foyer +ardent où l'âme, sans cesse, attisait un feu d'une +surprenante, d'une surnaturelle intensité... Ce +soir-là, le soir du 6 octobre, il paraissait ne plus +souffrir... Ah! je le vois encore, étendu, dans son +lit, la tête haute sur l'oreiller, jouant, de ses longues +mains maigres, tranquillement, avec les +franges bleues du rideau et me souriant, et suivant +toutes mes allées et venues de son regard +qui, dans l'ombre du lit, brillait et brûlait comme +une lampe.</p> + +<p>On avait disposé, dans la chambre, une couchette +pour moi, une petite couchette de garde-malade +et,—ô ironie! afin, sans doute, de ménager +sa pudeur et la mienne—un paravent, +derrière lequel je pusse me déshabiller. Mais, je +ne couchais pas, souvent, dans la couchette; +monsieur Georges voulait toujours m'avoir près +de lui. Il ne se trouvait réellement bien, réellement +heureux que quand j'étais près de lui, ma +peau nue contre la sienne, nue aussi, mais hélas, +nue comme sont nus les os.</p> + +<p>Après avoir dormi deux heures, d'un sommeil +presque paisible, vers minuit, il se réveilla. Il +avait un peu de fièvre; la pointe de ses pommettes +était plus rouge. Me voyant assise à son +chevet, les joues humides de larmes, il me dit +sur un ton de doux reproche:</p> + +<p>—Ah! voilà que tu pleures encore!... Tu +veux donc me rendre triste, et me faire de la +peine?... Pourquoi n'es-tu pas couchée?... Viens +te coucher près de moi...</p> + +<p>J'obéis docilement, car la moindre contrariété +lui était funeste. Il suffisait d'un mécontentement +léger, pour déterminer une congestion +et que les suites en fussent redoutables... Sachant +mes craintes, il en abusait... Mais, à peine +dans le lit, sa main chercha mon corps, sa +bouche ma bouche. Timidement, et sans résister, +je suppliai:</p> + +<p>—Pas ce soir, je vous en prie!... Soyez sage, +ce soir...</p> + +<p>Il ne m'écouta pas. D'une voix tremblante de +désir et de mort, il répondit:</p> + +<p>—Pas ce soir!... Tu répètes toujours la même +chose... Pas ce soir!... Ai-je le temps d'attendre?</p> + +<p>Je m'écriai, secouée de sanglots:</p> + +<p>—Ah! monsieur Georges... vous voulez donc +que je vous tue?... vous voulez donc que j'aie +toute ma vie le remords de vous avoir tué?</p> + +<p>Toute ma vie!... J'oubliais déjà que je voulais +mourir avec lui, mourir de lui, mourir comme +lui.</p> + +<p>—Monsieur Georges... monsieur Georges!... +Par pitié pour moi, je vous en conjure!</p> + +<p>Mais ses lèvres étaient sur mes lèvres... La +mort était sur mes lèvres...</p> + +<p>—Tais-toi!... fit-il, haletant... Je ne t'ai jamais +autant aimée que ce soir...</p> + +<p>Et nos deux corps se confondirent... Et, le +désir réveillé en moi, ce fut un supplice atroce +dans la plus atroce des voluptés d'entendre, +parmi les soupirs et les petits cris de Georges, +d'entendre le bruit de ses os qui, sous moi, cliquetaient +comme les ossements d'un squelette...</p> + +<p>Tout à coup, ses bras me désenlacèrent et retombèrent, +inertes, sur le lit; ses lèvres se dérobèrent +et abandonnèrent mes lèvres. Et de sa +bouche renversée jaillit un cri de détresse... puis +un flot de sang chaud qui m'éclaboussa tout le +visage. D'un bond, je fus hors du lit. En face, +une glace me renvoya mon image, rouge et sanglante... +Je m'affolai, et courant, éperdue, dans la +chambre, je voulus appeler au secours... Mais +l'instinct de la conservation, la crainte des responsabilités, +de la révélation de mon crime... je +ne sais quoi encore de lâche et de calculé... +me fermèrent la bouche... me retinrent au bord +de l'abîme où sombrait ma raison... Très nettement, +très rapidement, je compris qu'il était +impossible que, dans l'état de nudité, dans l'état +de désordre, dans l'état d'amour où nous étions, +Georges, moi, et la chambre... je compris qu'il +était impossible que quelqu'un entrât en cet instant, +dans la chambre...</p> + +<p>O misère humaine!... Il y avait quelque chose +de plus spontané que ma douleur, de plus puissant +que mon épouvante, c'étaient mon ignoble +prudence et mes bas calculs... Dans cette terreur, +j'eus la présence d'esprit d'ouvrir la porte du +salon... puis la porte de l'antichambre... et +d'écouter... Aucun bruit... Tout dormait dans la +maison... Alors, je revins près du lit... Je soulevai +le corps de Georges, léger comme une plume +dans mes bras... J'exhaussai sa tête de façon à +la maintenir droite dans mes mains... Le sang +continuait de couler par la bouche, en filaments +poisseux... j'entendais que sa poitrine s'évacuait +par la gorge, avec un bruit de bouteille qu'on +vide... Ses yeux révulsés ne montraient plus, +entre les paupières agrandies, que leurs globes +rougeâtres.</p> + +<p>—Georges!... Georges!... Georges!...</p> + +<p>Georges ne répondit pas à ces appels, à ces +cris... Il ne les entendait pas... il n'entendait +plus rien des cris et des appels de la terre:</p> + +<p>—Georges!... Georges!... Georges!</p> + +<p>Je lâchai son corps; son corps s'affaissa sur le +lit... Je lâchai sa tête; sa tête retomba, lourde, +sur l'oreiller... Je posai ma main sur son coeur... +son coeur ne battit pas...</p> + +<p>—Georges!... Georges!... Georges!...</p> + +<p>L'horreur fut trop forte de ce silence, de ces +lèvres muettes... de l'immobilité rouge de ce cadavre... +et de moi-même... Et brisée de douleur, +brisée de l'effrayante contrainte de ma douleur, je +m'écroulai sur le tapis, évanouie...</p> + +<p>Combien de minutes dura cet évanouissement, +ou combien de siècles?... Je ne le sais pas. Revenue +à moi, une pensée suppliciante domina toutes +les autres: faire disparaître ce qui pouvait m'accuser... +Je me lavai le visage... je me rhabillai... +je remis—oui, j'eus cet affreux courage—je +remis de l'ordre sur le lit et dans la chambre... +Et quand cela fut fini... je réveillai la maison... +je criai la terrible nouvelle, dans la maison...</p> + +<br> + +<p>Ah! cette nuit!... J'ai connu, cette nuit-là, +de tortures tout ce qu'en contient l'enfer...</p> + +<p>Et celle d'aujourd'hui me la rappelle... La +tempête souffle, comme elle soufflait là-bas, la +nuit où je commençai sur cette pauvre chair +mon oeuvre de destruction... Et le hurlement du +vent dans les arbres du jardin, il me semble +que c'est le hurlement de la mer, sur la digue de +l'à jamais maudite villa d'Houlgate.</p> + +<br> + +<p>De retour à Paris, après les obsèques de +M. Georges, je ne voulus pas rester, malgré ses +supplications multipliées, au service de la pauvre +grand'mère... J'avais hâte de m'en aller... de ne +plus revoir ce visage en larmes, de ne plus entendre +ces sanglots qui me déchiraient le coeur... +j'avais hâte surtout de m'arracher à sa reconnaissance, +à ce besoin qu'elle avait, en sa détresse +radotante, de me remercier sans cesse de mon +dévoûment, de mon héroïsme, de m'appeler sa +«fille... sa chère petite fille», de m'embrasser, +avec de folles effusions de tendresse... Bien des +fois, durant les quinze jours que je consentis, sur +sa prière, à passer près d'elle, j'eus l'envie impérieuse +de me confesser, de m'accuser, de lui dire +tout ce que j'avais de trop pesant à l'âme et qui, +souvent, m'étouffait... A quoi bon?... Est-ce +qu'elle en eût éprouvé un soulagement quelconque?... +C'eût été ajouter une affliction plus +poignante à ses autres afflictions, et cette horrible +pensée et ce remords inexpiable que, sans +moi, son cher enfant ne serait peut-être pas +mort... Et puis, il faut que je l'avoue, je ne m'en +sentis pas le courage... Je partis de chez elle, +avec mon secret, vénérée d'elle comme une sainte, +comblée de riches cadeaux et d'amour...</p> + +<p>Or, le jour même de mon départ, comme je +revenais de chez Mme Paulhat-Durand, la placeuse, +je rencontrai dans les Champs-Elysées +un ancien camarade, un valet de chambre, avec +qui j'avais servi, pendant six mois, dans la +même maison. Il y avait bien deux ans que je +ne l'avais vu. Les premiers mots échangés, j'appris +que, ainsi que moi, il cherchait une place. +Seulement, ayant de chouettes extras pour l'instant, +il ne se pressait pas d'en trouver.</p> + +<p>—Cette sacrée Célestine! fit-il, heureux de me +revoir... toujours épatante!...</p> + +<p>C'était un bon garçon, gai, farceur, et qui +aimait la noce... Il proposa:</p> + +<p>—Si on dînait ensemble, hein?...</p> + +<p>J'avais besoin de me distraire, de chasser loin +de moi un tas d'images trop tristes, un tas de +pensées obsédantes. J'acceptai...</p> + +<p>—Chic, alors!... fit-il.</p> + +<p>Il prit mon bras, et m'emmena chez un marchand +de vins de la rue Cambon... Sa gaîté +lourde, ses plaisanteries grossières, sa vulgaire +obscénité, je les sentis vivement... Elles ne me +choquèrent point... Au contraire, j'éprouvai une +certaine joie canaille, une sorte de sécurité crapuleuse, +comme à la reprise d'une habitude perdue... +Pour tout dire, je me reconnus, je reconnus ma +vie et mon âme en ces paupières fripées, en ce +visage glabre, en ces lèvres rasées qui accusent le +même rictus servile, le même pli de mensonge, le +même goût de l'ordure passionnelle, chez le comédien, +le juge et le valet...</p> + +<p>Après le dîner, nous flânâmes quelque temps +sur les boulevards... Puis il me paya une tournée +de cinématographe. J'étais un peu molle d'avoir +bu trop de vin de Saumur. Dans le noir de la +salle, pendant que, sur la plaque lumineuse, +l'armée française défilait, aux applaudissements +de l'assistance, il m'empoigna la taille et me +donna, sur la nuque, un baiser qui faillit me +décoiffer.</p> + +<p>—Tu es épatante... souffla-t-il... Ah! nom +d'un chien!... ce que tu sens bon...</p> + +<p>Il m'accompagna jusqu'à mon hôtel et nous +restâmes là, quelques minutes, sur le trottoir, +silencieux, un peu bêtes... Lui, du bout de sa +canne, tapait la pointe de ses bottines... Moi, la +tête penchée, les coudes au corps, les mains dans +mon manchon, j'écrasais, sous mes pieds, une +peau d'orange...</p> + +<p>—Eh bien, au revoir! lui dis-je...</p> + +<p>—Ah! non, fit-il... laisse-moi monter avec +toi... Voyons, Célestine?</p> + +<p>Je me défendis, vaguement, pour la forme... il +insista:</p> + +<p>—Voyons!... qu'est-ce que tu as?... Des +peines de coeur?... Justement... c'est le moment...</p> + +<p>Il me suivit. Dans cet hôtel-là, on ne regardait +pas trop à qui rentrait le soir... Avec son escalier +étroit et noir, sa rampe gluante, son atmosphère +ignoble, ses odeurs fétides, il tenait de la +maison de passe et du coupe-gorge... Mon compagnon +toussa pour se donner de l'assurance... +Et moi, je songeais, l'âme pleine de dégoût:</p> + +<p>—Ah!... dame!... ça ne vaut pas les villas +d'Houlgate, ni les hôtels chauds et fleuris de la +rue Lincoln...</p> + +<p>A peine dans ma chambre, et dès que j'eus +verrouillé la porte, il se rua sur moi et me jeta +brutalement, les jupes levées, sur le lit.</p> + +<p>Tout de même, ce qu'on est vache, parfois!... +Ah, misère de nous!</p> + +<br> + +<p>Et la vie me reprit, avec ses hauts, ses bas, +ses changements de visage, ses liaisons finies +aussitôt que commencées... et ses sautes brusques +des intérieurs opulents dans la rue... comme toujours...</p> + +<p>Chose singulière!... Moi qui, dans mon exaltation +amoureuse, dans une soif ardente de sacrifice, +sincèrement, passionnément, avais voulu +mourir, j'eus durant de longs mois la peur +d'avoir gagné la contagion aux baisers de +M. Georges... La moindre indisposition, la plus +passagère douleur me furent une terreur véritable. +Souvent, la nuit, je me réveillais avec des +épouvantes folles, des sueurs glacées... Je me +tâtais la poitrine, où par suggestion j'éprouvais +des douleurs et des déchirements; j'interrogeais +mes crachats où je voyais des filaments rouges: +à force de compter les pulsations de mes veines, +je me donnais la fièvre... Il me semblait, en me +regardant dans la glace, que mes yeux se creusaient, +que mes pommettes rosissaient, de ce rose +mortel qui colorait les joues de M. Georges... A +la sortie d'un bal public, une nuit, je pris un +rhume et je toussai pendant une semaine... Je +crus que c'était fini de moi... Je me couvris le +dos d'emplâtres, j'avalai toute sorte de médecines +bizarres... j'adressai même un don pieux à saint +Antoine de Padoue... Puis, comme en dépit de +ma peur, ma santé restait forte, que j'avais la +même endurance aux fatigues du métier et du +plaisir... cela passa...</p> + +<br> + +<p>L'année dernière, le 6 octobre, de même que +tous les ans à cette triste date, j'allai déposer des +fleurs sur la tombe de M. Georges. C'était au +cimetière Montmartre. Dans la grande allée, je +vis, devant moi, à quelques pas devant moi, la +pauvre grand'mère. Ah!... qu'elle était vieille... +et qu'ils étaient vieux aussi, les deux vieux +domestiques qui l'accompagnaient. Voûtée, courbée, +chancelante, elle marchait pesamment, soutenue +aux aisselles par ses deux vieux serviteurs, +aussi voûtés, aussi courbés, aussi chancelants que +leur maîtresse... Un commissionnaire suivait, qui +portait une grosse gerbe de roses blanches et +rouges... Je ralentis mon allure, ne voulant point +les dépasser et qu'ils me reconnussent... Cachée +derrière le mur d'un haut monument funéraire, +j'attendis que la pauvre vieille femme douloureuse +eût déposé ses fleurs, égrené ses prières et +ses larmes sur la tombe de son petit-fils... Ils +revinrent du même pas accablé, par la petite +allée, en frôlant le mur du caveau où j'étais... +Je me dissimulai davantage pour ne point les +voir, car il me semblait que c'étaient mes remords, +les fantômes de mes remords qui défilaient +devant moi... M'eût-elle reconnue?... Ah! je ne +le crois pas... Ils marchaient sans rien regarder... +sans rien voir de la terre, autour d'eux... Leurs +yeux avaient la fixité des yeux d'aveugles... leurs +lèvres allaient, allaient, et aucune parole ne sortait +d'elles... On eût dit de trois vieilles âmes +mortes, perdues dans le dédale du cimetière, et +cherchant leurs tombes... Je revis cette nuit tragique... +et ma face toute rouge... et le sang qui +coulait par la bouche de Georges. Cela me fit +froid au coeur... Elles disparurent enfin...</p> + +<p>Où sont-elles aujourd'hui, ces trois ombres +lamentables?... Elles sont peut-être mortes un +peu plus... elles sont peut-être mortes tout à +fait. Après avoir erré encore, des jours et des +nuits, peut-être qu'elles ont trouvé le trou de +silence et de repos qu'elles cherchaient...</p> + +<p>C'est égal!... Une drôle d'idée qu'elle avait eue +l'infortunée grand'mère de me choisir comme +garde-malade d'un aussi jeune, d'un aussi joli +enfant comme était monsieur Georges... Et vraiment, +quand j'y repense, qu'elle n'ait jamais +rien soupçonné... qu'elle n'ait jamais rien vu... +qu'elle n'ait jamais rien compris, c'est ce qui +m'épate le plus!... Ah! on peut le dire maintenant... +ils n'étaient pas bien malins, tous les +trois... Ils en avaient une couche de confiance!...</p> + +<br> + +<p>J'ai revu le capitaine Mauger, par-dessus la +haie... Accroupi devant une plate-bande, nouvellement +bêchée, il repiquait des plants de pensées +et des ravenelles... Dès qu'il m'a aperçue, il +a quitté son travail, et il est venu jusqu'à la +haie pour causer. Il ne m'en veut plus du tout +du meurtre de son furet. Il paraît même très gai. +Il me confie, en pouffant de rire, que, ce matin, +il a pris au collet le chat blanc des Lanlaire... +Probable que le chat venge le furet.</p> + +<p>—C'est le dixième que je leur estourbis en +douceur, s'écrie-t-il, avec une joie féroce, en se +tapant la cuisse et, ensuite, en se frottant les mains, +noires de terre... Ah! il ne viendra plus gratter +le terreau de mes châssis, le salaud... il ne +ravagera plus mes semis, le chameau!... Et si je +pouvais aussi prendre au collet votre Lanlaire et +sa femelle?... Ah! les cochons!... Ah!... ah!... +ah!... Ça, c'est une idée!...</p> + +<p>Cette idée le fait se tordre un instant... Et, +tout à coup, les yeux pétillants de malice sournoise, +il me demande:</p> + +<p>—Pourquoi que vous ne leur fourrez pas du +poil à gratter, dans leur lit?... Les saligauds!... +Ah! nom de Dieu, je vous en donnerais bien un +paquet, moi!... Ça, c'est une idée!...</p> + +<p>Puis:</p> + +<p>—A propos... vous savez?... Kléber?... mon +petit furet?</p> + +<p>—Oui... Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, je l'ai mangé... Heu!... heu!...</p> + +<p>—Ça n'est pas très bon, dites?...</p> + +<p>—Heu!... c'est comme du mauvais lapin.</p> + +<p>Ç'a été toute l'oraison funèbre du pauvre animal.</p> + +<p>Le capitaine me raconte aussi que l'autre semaine, +sous un tas de fagots, il a capturé un +hérisson. Il est en train de l'apprivoiser... Il l'appelle +Bourbaki... Ça, c'est une idée!... Une bête +intelligente, farceuse, extraordinaire et qui +mange de tout!...</p> + +<p>—Ma foi oui!... s'exclame-t-il... Dans la même +journée, ce sacré hérisson a mangé du beefsteack, +du haricot de mouton, du lard salé, du fromage +de gruyère, des confitures... Il est épatant... on +ne peut pas le rassasier... il est comme moi... +il mange de tout!...</p> + +<p>A ce moment, le petit domestique passe dans +l'allée, charriant dans une brouette des pierres, +de vieilles boîtes de sardines, un tas de débris, +qu'il va porter au trou à ordures...</p> + +<p>—Viens ici!... hèle le capitaine...</p> + +<p>Et, comme sur son interrogation, je lui dis que +Monsieur est à la chasse, Madame en ville, et +Joseph en course, il prend dans la brouette chacune +de ces pierres, chacun de ces débris, et, l'un +après l'autre, il les lance dans le jardin, en criant +très fort:</p> + +<p>—Tiens, cochon!... Tiens, misérable!...</p> + +<p>Les pierres volent, les débris tombent sur une +planche fraîchement travaillée, où, la veille, +Joseph avait semé des pois.</p> + +<p>—Et allez donc!... Et ça encore!... Et encore, +par-dessus le marché!...</p> + +<p>La planche est bientôt couverte de débris et +saccagée... La joie du capitaine s'exprime par +une sorte de ululement et des gestes désordonnés... +Puis retroussant sa vieille moustache grise, il me +dit, d'un air conquérant et paillard:</p> + +<p>—Mademoiselle Célestine... vous êtes une +belle fille, sacrebleu!... Faudra venir me voir, +quand Rose ne sera pas là... hein?... Ça, c'est +une idée!...</p> + +<p>Eh bien, vrai!... Il ne doute de rien...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>VIII</h3> +<br><br> + +<p>28 octobre.</p> + + +<p>Enfin, j'ai reçu une lettre de monsieur Jean. +Elle est bien sèche, cette lettre. On dirait à la lire +qu'il ne s'est jamais rien passé d'intime entre nous. +Pas un mot d'amitié, pas une tendresse, pas un +souvenir!... Il ne m'y parle que de lui... S'il faut +l'en croire, il paraît que Jean est devenu un personnage +d'importance. Cela se voit, cela se sent +à cet air protecteur et un peu méprisant que, dès +le début de sa lettre, il prend avec moi... En +somme, il ne m'écrit que pour m'épater... Je l'ai +toujours connu vaniteux—dame, il était si beau +garçon!—mais jamais autant qu'aujourd'hui. +Les hommes, ça ne sait pas supporter les succès, +ni la gloire...</p> + +<p>Jean est toujours premier valet de chambre +chez Mme la comtesse Fardin et Mme la comtesse +est, peut-être, la femme de France dont on parle +le plus, en ce moment. A son service de valet +de chambre, Jean ajoute le rôle de manifestant +politique et de conspirateur royaliste. Il manifeste +avec Coppée, Lemaître, Quesnay de Beaurepaire; +il conspire avec le général Mercier, +tout cela, pour renverser la République. L'autre +soir, il a accompagné Coppée à une réunion de +la Patrie Française. Il se pavanait sur l'estrade, +derrière le grand patriote, et, toute la soirée, +il a tenu son pardessus... Du reste, il peut dire +qu'il a tenu tous les pardessus de tous les grands +patriotes de ce temps... Ça comptera, dans sa +vie... Un autre soir, à la sortie d'une réunion +dreyfusarde où la comtesse l'avait envoyé, +afin de «casser des gueules de cosmopolites», +il a été emmené au poste, pour avoir conspué +les sans-patrie, et crié à pleine gorge: +«Mort aux juifs!... Vive le Roy!... Vive l'armée!» +Mme la comtesse a menacé le gouvernement +de le faire interpeller, et monsieur Jean a +été aussitôt relâché... Il a même été augmenté +par sa maîtresse, de vingt francs par mois, +pour ce haut fait d'armes... M. Arthur Meyer +a mis son nom dans le <i>Gaulois</i>... Son nom +figure aussi, en regard d'une somme de cent +francs, dans la <i>Libre Parole</i>, parmi les listes d'une +souscription pour le colonel Henry... C'est Coppée +qui l'a inscrit d'office... Coppée encore, qui l'a +nommé membre d'honneur de la Patrie Française... +une ligue épatante... Tous les domestiques +des grandes maisons en sont... Il y a aussi +des comtes, des marquis et des ducs... En venant +déjeuner, hier, le général Mercier a dit à Jean: +«Eh bien, mon brave Jean?» Mon brave Jean!... +Jules Guérin, dans l'<i>Anti-juif</i>, a écrit, sous +ce titre: «Encore une victime des Youpins!» +ceci: «Notre vaillant camarade antisémite, +M. Jean... etc...» Enfin, M. Forain, qui ne quitte +plus la maison, a fait poser Jean pour un dessin, +qui doit symboliser l'âme de la patrie... +M. Forain trouve que Jean a «la gueule de ça!»... +C'est étonnant ce qu'il reçoit en ce moment d'accolades +illustres, de sérieux pourboires, de distinctions +honorifiques, extrêmement flatteuses. Et +si, comme tout le fait croire, le général Mercier se +décide à faire citer Jean, dans le futur procès Zola +pour un faux témoignage... que l'état-major réglera +ces jours-ci... rien ne manquerait plus à sa gloire... +Le faux témoignage est ce qu'il y a de plus chic, +de mieux porté, cette année, dans la haute société... +Être choisi comme faux témoin, cela équivaut, +en plus d'une gloire certaine et rapide, à gagner +le gros lot de la loterie... M. Jean s'aperçoit +bien qu'il fait, de plus en plus sensation, dans +le quartier des Champs-Élysées... Quand, le soir, +au café de la rue François-Ier, il va jouer «à la +poule au gibier» ou qu'il mène, sur les trottoirs, +pisser les chiens de Mme la comtesse, il est +l'objet de la curiosité et du respect universels... +les chiens aussi, du reste... C'est pourquoi, en +vue d'une célébrité qui ne peut manquer de +s'étendre du quartier sur Paris, et de Paris sur la +France, il s'est abonné à l'<i>Argus de la Presse</i>, +tout comme Mme la comtesse. Il m'enverra ce +qu'on écrira sur lui, de mieux tapé. C'est tout ce +qu'il peut faire pour moi, car je dois comprendre +qu'il n'a pas le temps de s'occuper de ma situation... +Il verra, plus tard... «quand nous serons +au pouvoir», m'écrit-il, négligemment... Tout ce +qui m'arrive, c'est de ma faute... je n'ai jamais eu +d'esprit de conduite... je n'ai jamais eu de suite +dans les idées... j'ai gaspillé les meilleures places, +sans aucun profit... Si je n'avais pas fait la mauvaise +tête, moi aussi, peut-être serais-je au +mieux avec le général Mercier, Coppée, Déroulède... +et, peut-être—bien que je ne sois qu'une +femme—verrais-je étinceler mon nom dans les +colonnes du <i>Gaulois</i>, qui est si encourageant pour +tous les genres de domesticité... Etc., etc...</p> + +<p>J'ai presque pleuré, à la lecture de cette lettre, +car j'ai senti que monsieur Jean est tout à fait détaché +de moi, et qu'il ne me faut plus compter sur +lui... sur lui et sur personne!... Il ne me dit pas +un mot de celle qui m'a remplacée... Ah! je la +vois d'ici, je les vois d'ici, tous les deux, dans la +chambre que je connais si bien, s'embrassant, se +caressant... et courant, ensemble, comme nous +faisions si gentiment, les bals publics et les +théâtres... Je le vois, lui, en pardessus mastic, +au retour des courses, ayant perdu son argent, et +disant à l'autre, comme il me l'a dit, tant de fois, +à moi-même: «Prête-moi tes petits bijoux, et ta +montre, pour que je les mette au clou!» A moins +que sa nouvelle condition de manifestant politique +et de conspirateur royaliste ne lui ait donné +des ambitions nouvelles, et qu'il ait quitté les +amours de l'office, pour les amours du salon?... +Il en reviendra.</p> + +<p>Est-ce vraiment de ma faute, ce qui m'arrive?... +Peut-être!... Et pourtant, il me semble qu'une +fatalité, dont je n'ai jamais été la maîtresse, a +pesé sur toute mon existence, et qu'elle a voulu +que je ne demeurasse jamais, plus de six mois, +dans la même place... Quand on ne me renvoyait +pas, c'est moi qui partais, à bout de dégoût. C'est +drôle et c'est triste... j'ai toujours eu la hâte +d'être «ailleurs», une folie d'espérance dans, +«ces chimériques ailleurs», que je parais de la +poésie vaine, du mirage illusoire des lointains... +surtout depuis mon séjour à Houlgate, auprès du +pauvre M. Georges... De ce séjour, il m'est resté +je ne sais quelle inquiétude... je ne sais quel +angoissant besoin de m'élever, sans pouvoir y +atteindre, jusqu'à des idées et des formes inétreignables... +Je crois bien que cette trop brusque et +trop courte entrevision d'un monde, qu'il eût +mieux valu que je ne connusse point, ne pouvant +le connaître mieux, m'a été très funeste... Ah! +qu'elles sont décevantes ces routes vers l'inconnu!... +L'on va, l'on va, et c'est toujours la +même chose... Voyez cet horizon poudroyant +là-bas... C'est bleu, c'est rose, c'est frais, c'est +lumineux et léger comme un rêve... Il doit faire +bon vivre, là-bas... Vous approchez... vous arrivez... +Il n'y a rien... Du sable, des cailloux, des +coteaux tristes comme des murs. Il n'y a rien +d'autre... Et, au-dessus de ce sable, de ces cailloux, +de ces coteaux, un ciel gris, opaque, pesant, +un ciel où le jour se navre, où la lumière pleure +de la suie... Il n'y a rien... rien de ce qu'on est +venu chercher... D'ailleurs, ce que je cherche, je +l'ignore... et j'ignore aussi qui je suis.</p> + +<p>Un domestique, ce n'est pas un être normal, un +être social... C'est quelqu'un de disparate, fabriqué +de pièces et de morceaux qui ne peuvent +s'ajuster l'un dans l'autre, se juxtaposer l'un à +l'autre... C'est quelque chose de pire: un monstrueux +hybride humain... Il n'est plus du peuple, +d'où il sort; il n'est pas, non plus, de la bourgeoisie +où il vit et où il tend... Du peuple qu'il a +renié, il a perdu le sang généreux et la force +naïve... De la bourgeoisie, il a gagné les vices +honteux, sans avoir pu acquérir les moyens de les +satisfaire... et les sentiments vils, les lâches peurs, +les criminels appétits, sans le décor, et, par conséquent, +sans l'excuse de la richesse... L'âme +toute salie, il traverse cet honnête monde bourgeois +et rien que d'avoir respiré l'odeur mortelle +qui monte de ces putrides cloaques, il perd, à +jamais, la sécurité de son esprit, et jusqu'à la +forme même de son moi... Au fond de tous ces +souvenirs, parmi ce peuple de figures où il erre, +fantôme de lui-même, il ne trouve à remuer que +de l'ordure, c'est-à-dire de la souffrance... Il rit souvent, +mais son rire est forcé. Ce rire ne vient pas +de la joie rencontrée, de l'espoir réalisé, et il garde +l'amère grimace de la révolte, le pli dur et crispé +du sarcasme. Rien n'est plus douloureux et laid +que ce rire; il brûle et dessèche... Mieux vaudrait, +peut-être, que j'eusse pleuré! Et puis, je ne sais +pas... Et puis, zut!... Arrivera ce qui pourra...</p> + +<br> + +<p>Mais il n'arrive rien... jamais rien... Et je ne +puis m'habituer à cela. C'est cette monotonie, +cette immobilité dans la vie qui me sont le plus +pénibles à supporter... Je voudrais partir d'ici... +Partir?... Mais où et comment?... Je ne sais pas +et je reste!...</p> + +<br> + +<p>Madame est toujours la même; méfiante, méthodique, +dure, rapace, sans un élan, sans une +fantaisie, sans une spontanéité, sans un rayon de +joie sur sa face de marbre... Monsieur a repris +ses habitudes, et je m'imagine, à de certains airs +sournois, qu'il me garde rancune de mes rigueurs; +mais ses rancunes ne sont pas dangereuses... Après +le déjeuner, armé, guêtré, il part pour la chasse, +rentre à la nuit, ne me demande plus de l'aider à +retirer ses bottes, et se couche à neuf heures... Il +est toujours pataud, comique et vague... Il engraisse. +Comment des gens si riches peuvent-ils +se résigner à une aussi morne existence?... Il +m'arrive, parfois, de m'interroger sur Monsieur?... +Qu'est-ce que j'aurais fait de lui?... Il n'a pas +d'argent et ne m'eût pas donné de plaisir. Et puisque +Madame n'est pas jalouse!...</p> + +<p>Ce qui est terrible dans cette maison, c'est son +silence. Je ne peux m'y faire... Pourtant, malgré +moi, je m'habitue à glisser mes pas, à «marcher +en l'air», comme dit Joseph... Souvent, dans ces +couloirs sombres, le long de ces murs froids, je +me fais, à moi-même, l'effet d'un spectre, d'un +revenant. J'étouffe, là-dedans... Et je reste!...</p> + +<p>Ma seule distraction est d'aller, le dimanche, +au sortir de la messe, chez Mme Gouin, l'épicière... +Le dégoût m'en éloigne, mais l'ennui, plus fort, +m'y ramène. Là, du moins, on se retrouve, toutes +ensemble... On potine, on rigole, on fait du bruit, +en sirotant des petits verres de mêlé-cassis...Il y a +là, un peu, l'illusion de la vie... Et le temps passe... +L'autre dimanche je n'ai pas vu la petite, aux yeux +suintants, au museau de rat... Je m'informe...</p> + +<p>—Ce n'est rien... ce n'est rien... me dit l'épicière +d'un ton qu'elle veut rendre mystérieux.</p> + +<p>—Elle est donc malade?...</p> + +<p>—Oui... mais ce n'est rien... Dans deux jours, +il n'y paraîtra plus...</p> + +<p>Et mam'zelle Rose me regarde, avec des yeux +qui confirment, et qui semblent dire:</p> + +<p>—Ah! Vous voyez bien!... C'est une femme +très adroite...</p> + +<p>Aujourd'hui, justement, j'ai appris, chez l'épicière, +que des chasseurs avaient trouvé la veille, +dans la forêt de Raillon, parmi des ronces et des +feuilles mortes, le cadavre d'une petite fille, horriblement +violée... Il paraît que c'est la fille d'un +cantonnier... On l'appelait dans le pays, la petite +Claire... Elle était un peu innocente, mais douce +et gentille... et elle n'avait pas douze ans!... Bonne +aubaine, vous pensez, pour un endroit comme +ici... où l'on est réduit à ressasser, chaque +semaine, les mêmes histoires... Aussi, les langues +marchent-elles...</p> + +<p>D'après Rose, toujours mieux informée que les +autres, la petite Claire avait son petit ventre +ouvert d'un coup de couteau, et les intestins coulaient +par la blessure... La nuque et la gorge +gardaient, visibles, les marques de doigts étrangleurs... +Ses parties, ses pauvres petites parties, +n'étaient qu'une plaie affreusement tuméfiée, +comme si elles eussent été forcées—une comparaison +de Rose—par le manche trop gros d'une +cognée de bûcheron... On voyait encore, dans la +bruyère courte, à un endroit piétiné et foulé, la +place où le crime s'était accompli... Il devait +remonter à huit jours, au moins, car le cadavre +était presque entièrement décomposé...</p> + +<p>Malgré l'horreur sincère qu'inspire ce meurtre, +je sens parfaitement que, pour la plupart de ces +créatures, le viol et les images obscènes qu'il +évoque, en sont, pas tout à fait une excuse, mais +certainement une atténuation... car le viol, c'est +encore de l'amour... On raconte un tas de +choses... on se rappelle que la petite Claire était +toute la journée, dans la forêt... Au printemps, +elle y cueillait des jonquilles, des muguets, des +anémones, dont elle faisait, pour les dames de la +ville, de gentils bouquets; elle y cherchait des +morilles qu'elle venait vendre, au marché, le +dimanche... L'été, c'étaient des champignons de +toute sorte... et d'autres fleurs... Mais, à cette +époque, qu'allait-elle faire dans la forêt où il +n'y a plus rien à cueillir?...</p> + +<p>L'une dit, judicieusement:</p> + +<p>—Pourquoi que le père ne s'est pas inquiété +de la disparition de la petite?... C'est peut-être +lui qui a fait le coup?...</p> + +<p>A quoi, l'autre, non moins judicieusement, +réplique:</p> + +<p>—Mais s'il avait voulu faire le coup... il n'avait +pas besoin d'emmener sa fille dans la forêt... +voyons!...</p> + +<p>Mme Rose intervient:</p> + +<p>—Tout cela est bien louche, allez!... Moi...</p> + +<p>Avec des airs entendus, des airs de quelqu'un qui +connaît de terribles secrets, elle poursuit d'une voix +plus basse, d'une voix de confidence dangereuse...</p> + +<p>—Moi... je ne sais rien... je ne veux rien affirmer... +Mais...</p> + +<p>Et comme elle laisse notre curiosité en suspens +sur ce «mais...»</p> + +<p>—Quoi donc?... quoi donc?... s'écrie-t-on de +toutes parts, le col tendu, la bouche ouverte...</p> + +<p>—Mais... je ne serais pas étonnée... que ce +fût...</p> + +<p>Nous sommes haletantes...</p> + +<p>—Monsieur Lanlaire... là... si vous voulez +mon idée, achève-t-elle, avec une expression de +férocité atroce et basse...</p> + +<p>Plusieurs protestent... d'autres se réservent... +J'affirme que monsieur Lanlaire est incapable +d'un tel crime et je m'écrie:</p> + +<p>—Lui, seigneur Jésus?... Ah! le pauvre +homme... il aurait bien trop peur...</p> + +<p>Mais Rose, avec plus de haine encore, insiste:</p> + +<p>—Incapable?... Ta... ta... ta... Et la petite +Jésureau?... Et la petite à Valentin?... Et la petite +Dougère?... Rappelez-vous donc?... Incapable?...</p> + +<p>—Ce n'est pas la même chose... Ce n'est pas +la même chose...</p> + +<p>Dans leur haine contre Monsieur, elles ne veulent +pas aller, comme Rose, jusqu'à l'accusation +formelle d'assassinat... Qu'il viole les petites filles +qui consentent à se laisser violer?... mon Dieu! +passe encore... Qu'il les tue?... ça n'est guère +croyable... Rageusement, Rose s'obstine... Elle +écume... elle frappe sur la table de ses grosses +mains molles... elle se démène, clamant:</p> + +<p>—Puisque je vous dis que si, moi... Puisque +j'en suis sûre, ah!...</p> + +<p>Mme Gouin, restée songeuse, finit par déclarer +de sa voix blanche:</p> + +<p>—Ah! dame, Mesdemoiselles... ces choses-là... +on ne sait jamais... Pour la petite Jésureau... +c'est une fameuse chance, je vous assure, +qu'il ne l'ait pas tuée...</p> + +<p>Malgré l'autorité de l'épicière... malgré l'entêtement +de Rose, qui n'admet pas qu'on déplace la +question, elles passent, l'une après l'autre, la +revue de tous les gens du pays qui auraient pu +faire le coup... Il se trouve qu'il y en a des tas... +tous ceux-là qu'elles détestent, tous ceux-là contre +qui elles ont une jalousie, une rancune, un +dépit... Enfin, la petite femme pâle au museau +de rat propose:</p> + +<p>—Vous savez bien qu'il est venu, la semaine +dernière, deux capucins qui n'avaient pas bon +air, avec leurs sales barbes, et qui mendiaient +partout?... Est-ce que ce ne serait pas eux?...</p> + +<p>On s'indigne:</p> + +<p>—De braves et pieux moines!... De saintes +âmes du bon Dieu!... C'est abominable...</p> + +<p>Et, tandis que nous nous en allons, ayant soupçonné +tout le monde, Rose, acharnée, répète:</p> + +<p>—Puisque je vous le dis, moi... Puisque c'est +lui.</p> + +<br> + +<p>Avant de rentrer, je m'arrête un instant à la +sellerie, où Joseph astique ses harnais... Au-dessus +d'un dressoir, où sont symétriquement rangées +des bouteilles de vernis et des boîtes de +cirage, je vois flamboyer aux lambris de sapin le +portrait de Drumont... Pour lui donner plus de +majesté, sans doute, Joseph l'a récemment orné +d'une couronne de laurier-sauce. En face, le portrait +du pape disparaît, presque entièrement +caché, sous une couverture de cheval pendue à +un clou. Des brochures antijuives, des chansons +patriotiques s'empilent sur une planche, et dans +un coin la matraque se navre parmi les balais.</p> + +<p>Brusquement, je dis à Joseph, sans un autre +motif que la curiosité:</p> + +<p>—Savez-vous, Joseph, qu'on a trouvé dans la +forêt la petite Claire assassinée et violée?</p> + +<p>Tout d'abord, Joseph ne peut réprimer un mouvement +de surprise—est-ce bien de la surprise?... +Si rapide, si furtif qu'ait été ce mouvement, il +me semble qu'au nom de la petite Claire il a eu +comme une étrange secousse, comme un frisson... +Il se remet très vite.</p> + +<p>—Oui, dit-il d'une voix ferme... je sais.. On +m'a conté ça, au pays, ce matin...</p> + +<p>Il est maintenant indifférent et placide. Il frotte +ses harnais avec un gros torchon noir, méthodiquement. +J'admire la musculature de ses bras +nus, l'harmonieuse et puissante souplesse de ses +biceps... la blancheur de sa peau. Je ne vois pas +ses yeux sous les paupières rabaissées, ses yeux +obstinément fixés sur son ouvrage. Mais je vois +sa bouche... toute sa bouche large... son énorme +mâchoire de bête cruelle et sensuelle... Et j'ai +comme une étreinte légère au coeur... Je lui demande encore:</p> + +<p>—Sait-on qui a fait le coup?...</p> + +<p>Joseph hausse les épaules... Moitié railleur, +moitié sérieux, il répond:</p> + +<p>—Quelques vagabonds, sans doute... quelques +sales youpins...</p> + +<p>Puis, après un court silence:</p> + +<p>—Puuutt!... Vous verrez qu'on ne les pincera +pas... Les magistrats, c'est tous des vendus.</p> + +<p>Il replace sur leurs selles les harnais terminés, +et désignant le portrait de Drumont, dans son +apothéose de laurier-sauce, il ajoute:</p> + +<p>—Si on avait celui-là?... Ah! malheur!</p> + +<p>Je ne sais pourquoi, par exemple, je l'ai quitté, +l'âme envahie par un singulier malaise...</p> + +<p>Enfin, avec cette histoire, on va donc avoir de +quoi parler et se distraire un peu...</p> + +<br> + +<p>Quelquefois, quand Madame est sortie et que +je m'ennuie trop, je vais à la grille sur le chemin +où Mlle Rose vient me retrouver... Toujours en +observation, rien ne lui échappe de ce qui se passe +chez nous, de ce qui y entre ou en sort. Elle est +plus rouge, plus grasse, plus molle que jamais. +Les lippes de sa bouche pendent davantage, son +corsage ne parvient plus à contenir les houles +déferlantes de ses seins... Et de plus en plus elle +est hantée d'idées obscènes... Elle ne voit que ça, +ne pense qu'à ça... ne vit que pour ça... Chaque +fois que nous nous rencontrons, son premier +regard est pour mon ventre, sa première parole +pour me dire sur ce ton gras qu'elle a:</p> + +<p>—Rappelez-vous ce que je vous ai recommandé... +Dès que vous vous apercevrez de ça, +allez tout de suite chez Mme Gouin... tout de suite.</p> + +<p>C'est une véritable obsession, une manie... Un +peu agacée, je réplique:</p> + +<p>—Mais pourquoi voulez-vous que je m'aperçoive +de ça?... Je ne connais personne ici.</p> + +<p>—Ah! fait-elle... c'est si vite arrivé, un +malheur... Un moment d'oubli... bien naturel... +et ça y est... Des fois, on ne sait pas comment +<i>ça s'arrive</i>... J'en ai bien vu, allez, qui étaient +comme vous... sûres de ne rien avoir... et puis ça +y était tout de même... Mais avec Mme Gouin on +peut être tranquille... C'est une vraie bénédiction +pour un pays qu'une femme aussi savante...</p> + +<p>Et elle s'anime, hideuse, toute sa grosse chair +soulevée de basse volupté.</p> + +<p>—Autrefois, ici, ma chère petite, on ne rencontrait +que des enfants... La ville était empoisonnée +d'enfants... Une abomination!... Ça grouillait +dans les rues, comme des poules dans une +cour de ferme... ça piaillait sur le pas des portes... +ça faisait un tapage!... On ne voyait que ça, +quoi!... Eh bien, je ne sais si vous l'avez remarqué... +aujourd'hui on n'en voit plus... il n'y en a +presque plus...</p> + +<p>Avec un sourire plus gluant, elle poursuit:</p> + +<p>—Ce n'est pas que les filles s'amusent moins. +Ah! bon Dieu, non... Au contraire... Vous ne +sortez jamais le soir... mais si vous alliez vous +promener, à neuf heures, sous les marronniers... +vous verriez ça... Partout, sur les bancs, il y a +des couples... qui s'embrassent, se caressent... +C'est bien gentil... Ah! moi, vous savez, l'amour +je trouve ça si mignon... Je comprends qu'on ne +puisse pas vivre sans l'amour... Oui, mais c'est +embêtant aussi d'avoir à ses trousses des <i>chiées</i> +d'enfants... Eh bien, elles n'en ont pas... elles +n'en ont plus... Et c'est à Mme Gouin qu'elles +doivent ça... Un petit moment désagréable à +passer... ce n'est pas, après tout, la mer à +boire. A votre place, je n'hésiterais pas... Une +jolie fille comme vous, si distinguée, et qui doit +être si bien faite... un enfant, ce serait un +meurtre...</p> + +<p>—Rassurez-vous... Je n'ai pas envie d'en +avoir...</p> + +<p>—Oui... oui... personne n'a envie d'en avoir. +Seulement... Dites donc?... Votre monsieur ne +vous a jamais proposé la chose?...</p> + +<p>—Mais non...</p> + +<p>—C'est étonnant... car il est connu pour ça... +Même, la matinée où il vous serrait de si près, +dans le jardin?...</p> + +<p>—Je vous assure...</p> + +<p>Mamz'elle Rose hoche la tête.</p> + +<p>—Vous ne voulez rien dire... vous vous méfiez +de moi... c'est votre affaire. Seulement, on sait +ce qu'on sait...</p> + +<p>Elle m'impatiente, à la fin... Je lui crie:</p> + +<p>—Ah! ça! Est-ce que vous vous imaginez que +je couche avec tout le monde... avec des vieux +dégoûtants?...</p> + +<p>D'un ton froid, elle me répond:</p> + +<p>—Hé! ma petite, ne prenez pas la mouche. Il +y a des vieux qui valent des jeunes... C'est vrai +que vos affaires ne me regardent point... Ce que +j'en dis, moi, n'est-ce pas?...</p> + +<p>Et elle conclut, d'une voix mauvaise, où le +vinaigre a remplacé le miel:</p> + +<p>—Après tout.... ça se peut bien... Sans doute +que votre M. Lanlaire aime mieux les fruits plus +verts. Chacun son idée, ma petite...</p> + +<p>Des paysans passent dans le chemin, et saluent +mam'zelle Rose avec respect.</p> + +<p>—Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine, +il va toujours bien?...</p> + +<p>—Il va bien, merci... Il tire du vin, tenez...</p> + +<p>Des bourgeois passent dans le chemin, et saluent +mam'zelle Rose avec respect.</p> + +<p>—Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine?</p> + +<p>—Toujours vaillant... Merci... Vous êtes +bien honnêtes.</p> + +<p>Le curé passe dans le chemin, d'un pas lent, +dodelinant de la tête. A la vue de mam'zelle +Rose, il salue, sourit, referme son bréviaire et +s'arrête:</p> + +<p>—Ah! c'est vous, ma chère enfant?... Et le +capitaine?...</p> + +<p>—Merci, monsieur le curé... ça va tout doucement... +Le capitaine s'occupe à la cave.</p> + +<p>—Tant mieux... tant mieux... J'espère qu'il +a semé de belles fleurs... et que, l'année prochaine, +à la Fête-Dieu, nous aurons encore un +superbe reposoir?...</p> + +<p>—Bien sûr... monsieur le curé...</p> + +<p>—Toutes mes amitiés au capitaine, mon enfant...</p> + +<p>—Et vous de même, monsieur le curé...</p> + +<p>Et, en s'en allant, son bréviaire ouvert à nouveau:</p> + +<p>—Au revoir... au revoir... Il ne faudrait +dans une paroisse que des paroissiennes comme +vous.</p> + +<p>Et je rentre, un peu triste, un peu découragée, +un peu haineuse, laissant cette abominable Rose +jouir de son triomphe, saluée par tous, respectée +de tous, grasse, heureuse, hideusement heureuse. +Bientôt, je suis sûre que le curé la mettra dans +une niche de son église, entre deux cierges, et +nimbée d'or, comme une sainte...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>IX</h3> +<br><br> + +<p>25 octobre.</p> + + +<p>Un qui m'intrigue, c'est Joseph. Il a des allures +vraiment mystérieuses et j'ignore ce qui se passe +au fond de cette âme silencieuse et forcenée. Mais +sûrement, il s'y passe quelque chose d'extraordinaire. +Son regard, parfois, est lourd à supporter, +tellement lourd que le mien se dérobe sous son +intimidante fixité. Il a des façons de marcher +lentes et glissées, qui me font peur. On dirait +qu'il traîne rivé à ses chevilles un boulet, ou +plutôt le souvenir d'un boulet... Est-ce le bagne +qu'il rappelle ou le couvent?... Les deux, peut-être. +Son dos aussi me fait peur et aussi son cou +large, puissant, bruni par le hâle comme un vieux +cuir, raidi de tendons qui se bandent comme des +grelins. J'ai remarqué sur sa nuque un paquet +de muscles durs, exagérément bombés, comme en +ont les loups et les bêtes sauvages qui doivent, +porter, dans leurs gueules, des proies pesantes.</p> + +<p>Hormis sa folie antisémite, qui dénote, chez +Joseph, une grande violence et le goût du sang, +il est plutôt réservé sur toutes les autres choses +de la vie. Il est même impossible de savoir ce +qu'il pense. Il n'a aucune des vantardises, ni +aucune des humilités professionnelles, par où se +reconnaissent les vrais domestiques; jamais non +plus un mot de plainte, jamais un débinage +contre ses maîtres. Ses maîtres, il les respecte +sans servilité, semble leur être dévoué sans ostentation. +Il ne boude pas sur la besogne, la plus +rebutante des besognes. Il est ingénieux; il sait +tout faire, même les choses les plus difficiles et +les plus différentes, qui ne sont point de son service. +Il traite le Prieuré, comme s'il était à lui, +le surveille, le garde jalousement, le défend. Il +en chasse les pauvres, les vagabonds et les importuns, +flaireur et menaçant comme un dogue. +C'est le type du serviteur de l'ancien temps, le +domestique d'avant la Révolution... De Joseph, +on dit, dans le pays: «Il n'y en a plus comme +lui... Une perle!». Je sais qu'on cherche à l'arracher +aux Lanlaire. De Louviers, d'Elbeuf, de +Rouen, on lui fait les propositions les plus avantageuses. +Il les refuse et ne se vante pas de les +avoir refusées... Ah! ma foi non... Il est ici, +depuis quinze ans, il considère cette maison +comme la sienne. Tant qu'on voudra de lui, il +restera... Madame si soupçonneuse et qui voit le +mal partout lui montre une confiance aveugle. +Elle qui ne croit à personne, elle croit à Joseph, +à l'honnêteté de Joseph, au dévouement de +Joseph.</p> + +<p>—Une perle!... Il se jetterait au feu pour +nous, dit-elle.</p> + +<p>Et, malgré son avarice, elle l'accable de menues +générosités et de petits cadeaux.</p> + +<p>Pourtant, je me méfie de cet homme. Cet +homme m'inquiète et, en même temps, il m'intéresse +prodigieusement. Souvent, j'ai vu des choses +effrayantes passer dans l'eau trouble, dans l'eau +morte de ses yeux... Depuis que je m'occupe de +lui, il ne m'apparaît plus tel que je l'avais jugé +tout d'abord à mon entrée dans cette maison, un +paysan grossier, stupide et pataud. J'aurais dû +l'examiner plus attentivement. Maintenant, je le +crois singulièrement fin et retors, et même mieux +que fin, pire que retors... je ne sais comment +m'exprimer sur lui... Et puis, est-ce l'habitude de +le voir, tous les jours?... Je ne le trouve plus si +laid, ni si vieux... L'habitude agit comme une +atténuation, comme une brume, sur les objets et +sur les êtres. Elle finit, peu à peu, par effacer les +traits d'un visage, par estomper les déformations; +elle fait qu'un bossu avec qui l'on vit quotidiennement +n'est plus, au bout d'un certain temps, +bossu... Mais il y a autre chose; il y a tout ce +que je découvre en Joseph de nouveau et de profond... +et qui me bouleverse. Ce n'est pas l'harmonie +des traits, ni la pureté des lignes qui crée +pour une femme, la beauté d'un homme. C'est quelque +chose de moins apparent, de moins défini... +une sorte d'affinité et, si j'osais... une sorte +d'atmosphère sexuelle, âcre, terrible ou grisante, +dont certaines femmes subissent, même malgré +elles, la forte hantise... Eh bien, Joseph dégage +autour de lui cette atmosphère-là... L'autre jour, +je l'ai admiré qui soulevait une barrique de vin... +Il jouait avec elle ainsi qu'un enfant avec sa balle +de caoutchouc. Sa force exceptionnelle, son +adresse souple, le levier formidable de ses reins, +l'athlétique poussée de ses épaules, tout cela m'a +rendue rêveuse. L'étrange et maladive curiosité, +faite de peur autant que d'attirance, qu'excite en +moi l'énigme de ces louches allures, de cette bouche +close, de ce regard impressionnant, se double +encore de cette puissance musculaire, de cette carrure +de taureau. Sans pouvoir me l'expliquer +davantage, je sens qu'il y a entre Joseph et moi +une correspondance secrète... un lien physique et +moral qui se resserre un peu plus tous les jours...</p> + +<p>De la fenêtre de la lingerie où je travaille, je le +suis des yeux, quelquefois, dans le jardin... Il est +là, courbé sur son ouvrage, la face presque à fleur +de terre, ou bien agenouillé contre le mur où +s'alignent des espaliers... Et soudain il disparaît... +il s'évanouit... Le temps de pencher la +tête... et il n'y a plus personne... S'enfonce-t-il +dans le sol?... Passe-t-il à travers les murs?... Il +m'arrive, de temps en temps d'aller au jardin, +pour lui transmettre un ordre de Madame... Je ne +le vois nulle part, et je l'appelle.</p> + +<p>—Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?</p> + +<p>Aucune réponse... J'appelle encore:</p> + +<p>—Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?</p> + +<p>Tout à coup, sans bruit, Joseph surgit de derrière +un arbre, de derrière une planche de légumes, +devant moi. Il surgit, devant moi, dans le +soleil, avec son masque sévère et fermé, ses cheveux +aplatis sur le crâne, la chemise ouverte sur +sa poitrine velue.... D'où vient-il?... D'où sort-il?... +D'où est-il tombé?...</p> + +<p>—Ah! Joseph, que vous m'avez fait peur...</p> + +<p>Et sur les lèvres et dans les yeux de Joseph +erre un sourire effrayant qui, véritablement, a des +lueurs courtes, rapides de couteau. Je crois que +cet homme est le diable...</p> + +<br> + +<p>Le viol de la petite Claire défraie toujours les +conversations et surexcite les curiosités de la +ville. On s'arrache les journaux de la région et de +Paris qui le racontent. La <i>Libre Parole</i> dénonce +nettement et en bloc les juifs, et elle affirme +que c'est un «meurtre rituel...» Les magistrats +sont venus sur les lieux... on a fait des enquêtes, +des instructions; on a interrogé beaucoup de +gens. Personne ne sait rien... L'accusation de +Rose, qui a circulé, n'a rencontré partout que de +l'incrédulité; tout le monde a haussé les épaules... +Hier, les gendarmes ont arrêté un pauvre colporteur +qui a pu prouver facilement qu'il n'était pas +dans le pays, au moment du crime. Le père, +désigné par la rumeur publique, s'est disculpé... +Du reste, on n'a sur lui que les meilleurs renseignements... +Donc, nulle part, nul indice qui +puisse mettre la justice sur les traces du coupable. +Il paraît que ce crime fait l'admiration des +magistrats et qu'il a été commis avec une habileté +surprenante, sans doute par des professionnels... +par des Parisiens... Il paraît aussi que +le procureur de la République mène l'affaire +mollement et pour la forme. L'assassinat d'une +petite fille pauvre, ça n'est pas très passionnant... +Il y a donc tout lieu de croire qu'on ne trouvera +jamais rien et que l'affaire sera bientôt classée +comme tant d'autres qui n'ont pas dit leur secret...</p> + +<br> + +<p>Je ne serais pas étonnée que Madame crût son +mari coupable... Ça, c'est comique, et elle devrait +le mieux connaître. Elle est toute drôle, depuis +la nouvelle. Elle a des façons de regarder Monsieur +qui ne sont pas naturelles. J'ai remarqué +que, durant le repas, chaque fois qu'on sonnait, +elle avait un petit sursaut...</p> + +<p>Après le déjeuner, aujourd'hui, comme Monsieur +manifestait l'intention de sortir, elle l'en a +empêché...</p> + +<p>—Vraiment, tu peux bien rester ici... Qu'est-ce +que tu as besoin d'être toujours dehors?</p> + +<p>Elle s'est même promenée avec Monsieur, une +grande heure, dans le jardin. Naturellement, +Monsieur ne s'aperçoit de rien; il n'en perd pas +une bouchée de viande, ni une bouffée de tabac... +Quel gros lourdaud!</p> + +<p>J'aurais bien voulu savoir ce qu'ils peuvent se +dire, quand ils sont seuls, tous les deux... Hier +soir, pendant plus de vingt minutes, j'ai écouté +derrière la porte du salon... J'ai entendu Monsieur +qui froissait un journal... Assise devant +son petit bureau, Madame écrivait ses comptes:</p> + +<p>—Qu'est-ce que je t'ai donné hier?... a demandé +Madame.</p> + +<p>—Deux francs... a répondu Monsieur...</p> + +<p>—Tu es sûr?...</p> + +<p>—Mais oui, mignonne...</p> + +<p>—Eh bien, il me manque trente-huit sous..</p> + +<p>—Ce n'est pas moi qui les ai pris...</p> + +<p>—Non... c'est le chat...</p> + +<p>Ils ne se sont rien dit d'autre...</p> + +<br> + +<p>A la cuisine, Joseph n'aime pas qu'on parle de +la petite Claire. Quand Marianne ou moi nous +mettons la conversation sur ce sujet, il la change +aussitôt, ou bien il n'y prend pas part. Ça l'ennuie... +Je ne sais pas pourquoi, cette idée m'est +venue—et elle s'enfonce, de plus en plus dans +mon esprit—que c'est Joseph qui a fait le coup. +Je n'ai pas de preuves, pas d'indices qui puissent +me permettre de le soupçonner... pas d'autres +indices que ses yeux, pas d'autres preuves que ce +léger mouvement de surprise qui lui échappa, +lorsque, de retour de chez l'épicière, brusquement, +dans la sellerie, je lui jetai pour la première fois +au visage le nom de la petite Claire, assassinée +et violée... Et cependant, ce soupçon purement +intuitif a grandi, est devenu une possibilité, puis +une certitude. Je me trompe, sans doute. Je tâche +à me convaincre que Joseph est une «perle...» +Je me répète que mon imagination s'exalte à de +simples folies, qu'elle obéit aux influences de +cette perversité romanesque, qui est en moi... +Mais j'ai beau faire, cette impression subsiste en +dépit de moi-même, ne me quitte pas un instant, +prend la forme harcelante et grimaçante de l'idée +fixe... Et j'ai une irrésistible envie de demander +à Joseph:</p> + +<p>—Voyons, Joseph, est-ce vous qui avez violé +la petite Claire dans le bois?... Est-ce vous, vieux +cochon?</p> + +<p>Le crime a été commis un samedi... Je me +souviens que Joseph, à peu près à la même date, +est allé chercher de la terre de bruyère, dans le +bois de Raillon... Il a été absent, toute la journée, +et il n'est rentré au Prieuré avec son chargement +que le soir, tard... De cela, je suis sûre... +Et,—coïncidence extraordinaire,—je me souviens +de certains gestes agités, de certains regards +plus troubles, qu'il avait, ce soir-là, en rentrant... +Je n'y avais pas pris garde, alors... Pourquoi +l'eussé-je fait?... Aujourd'hui, ces détails de +physionomie me reviennent avec force... Mais, +est-ce bien le samedi du crime que Joseph est +allé dans la forêt de Raillon?... Je cherche en +vain à préciser la date de son absence... Et puis, +avait-il réellement ces gestes inquiets, ces regards +accusateurs que je lui prête et qui me le dénoncent?... +N'est-ce pas moi qui m'acharne à me +suggestionner l'étrangeté inhabituelle de ces +gestes et de ces regards, à vouloir, sans raison, +contre toute vraisemblance, que ce soit Joseph—une +perle—qui ait fait le coup?... Cela m'irrite +et, en même temps, cela me confirme dans mes +appréhensions, de ne pouvoir reconstituer le +drame de la forêt... Si encore l'enquête judiciaire +avait signalé les traces fraîches d'une voiture sur +les feuilles mortes et sur la bruyère, aux alentours?... +Mais non... L'enquête ne signale rien +de tel... elle signale le viol et le meurtre d'une +petite fille, voilà tout... Eh bien, c'est justement +cela qui me surexcite... Cette habileté de l'assassin +à ne pas laisser derrière soi la moindre +preuve de son crime, cette invisibilité diabolique, +j'y sens, j'y vois la présence de Joseph... Énervée, +j'ose, tout d'un coup, après un silence, lui poser +cette question:</p> + +<p>—Joseph, quel jour avez-vous été chercher de +la terre de bruyère, dans la forêt de Raillon?... +Est-ce que vous vous le rappelez?...</p> + +<p>Sans hâte, sans sursaut, Joseph lâche le journal +qu'il lisait... Son âme est bronzée désormais +contre les surprises...</p> + +<p>—Pourquoi ça?... fait-il.</p> + +<p>—Pour savoir...</p> + +<p>Joseph dirige sur moi un regard lourd et profond... +Ensuite il prend, sans affectation, l'air de +quelqu'un qui fouillerait dans sa mémoire pour +y retrouver des souvenirs déjà anciens. Et il répond:</p> + +<p>—Ma foi!... je ne sais plus trop... je crois bien +que c'était samedi...</p> + +<p>—Le samedi où l'on a trouvé le cadavre de la +petite Claire dans le bois?... poursuis-je, en donnant +à cette interrogation, trop vivement débitée, +un ton agressif.</p> + +<p>Joseph ne lève pas ses yeux de sur les miens. +Son regard est devenu quelque chose de si aigu, +de si terrible, que, malgré mon effronterie coutumière, +je suis obligée de détourner la tête.</p> + +<p>—C'est possible... fait-il encore... Ma foi!... je +crois bien que c'était ce samedi-là...</p> + +<p>Et il ajoute:</p> + +<p>—Ah! les sacrées femmes!... vous feriez bien +mieux de penser à autre chose. Si vous lisiez le +journal... vous verriez qu'on a encore tué des +juifs en Alger... Ça, au moins, ça vaut la +peine...</p> + +<p>A part son regard, il est calme, naturel, presque +bonhomme... Ses gestes sont aisés, sa voix +ne tremble plus... Je me tais... et Joseph, reprenant +le journal qu'il avait posé sur la table, se +remet à lire le plus tranquillement du monde...</p> + +<p>Moi, je me suis remise à songer... Je voudrais +retrouver dans la vie de Joseph, depuis que je suis +ici, un trait de férocité active... Sa haine des juifs, +la menace que sans cesse il exprime de les supplicier, +de les tuer, de les brûler, tout cela n'est +peut-être que de la hâblerie... c'est surtout de la +politique... Je cherche quelque chose de plus précis, +de plus formel, à quoi je ne puisse pas me +tromper sur le tempérament criminel de Joseph. +Et je ne trouve toujours que des impressions +vagues et morales, des hypothèses auxquelles +mon désir ou ma crainte qu'elles soient d'irrécusables +réalités donne une importance et une +signification que, sans doute, elles n'ont pas... +Mon désir ou ma crainte?... De ces deux sentiments, +j'ignore lequel me pousse...</p> + +<p>Si, pourtant... Voici un fait... un fait réel... un +fait horrible... un fait révélateur... Celui-là, je ne +l'invente pas... je ne l'exagère pas... je ne l'ai pas +rêvé... il est bien tel qu'il est... Joseph est chargé +de tuer les poulets, les lapins, les canards. Il tue +les canards, selon une antique méthode normande, +en leur enfonçant une épingle dans la tête... Il +pourrait les tuer, d'un coup, sans les faire souffrir. +Mais il aime à prolonger leur supplice par +de savants raffinements de torture; il aime à +sentir leur chair frissonner, leur coeur battre dans +ses mains; il aime à suivre, à compter, à recueillir +dans ses mains leur souffrance, leurs frissons +d'agonie, leur mort... Une fois, j'ai assisté +à la mort d'un canard tué par Joseph... Il le +tenait entre ses genoux. D'une main il lui serrait +le col, de l'autre il lui enfonçait une épingle dans +le crâne, puis tournait, tournait l'épingle dans le +crâne, d'un mouvement lent et régulier... Il semblait +moudre du café... Et en tournant l'épingle, +Joseph disait avec une joie sauvage:</p> + +<p>—Faut qu'il souffre... tant plus qu'il souffre, +tant plus que le sang est bon au goût...</p> + +<p>L'animal avait dégagé des genoux de Joseph +ses ailes qui battaient, battaient... Son col se tordait, +même maintenu par Joseph, en affreuse spirale... +et, sous le matelas des plumes, sa chair +soubresautait... Alors Joseph jeta l'animal sur les +dalles de la cuisine et, les coudes aux genoux, le +menton dans ses paumes réunies, il se mit à +suivre, d'un oeil hideusement satisfait, ses bonds, +ses convulsions, le grattement fou de ses pattes +jaunes sur le sol...</p> + +<p>—Finissez donc, Joseph, criai-je. Tuez-le donc +tout de suite... c'est horrible de faire souffrir les +bêtes.</p> + +<p>Et Joseph répondit:</p> + +<p>—Ça m'amuse... J'aime ça...</p> + +<p>Je me rappelle ce souvenir, j'évoque tous les +détails sinistres de ce souvenir, j'entends toutes +les paroles de ce souvenir... Et j'ai envie... une +envie encore plus violente, de crier à Joseph:</p> + +<p>—C'est vous qui avez violé la petite Claire, +dans le bois... Oui... oui... j'en suis sûre, maintenant... +c'est vous, vous, vous, vieux cochon...</p> + +<p>Il n'y a plus à douter. Joseph doit être une +immense canaille. Et cette opinion que j'ai de sa +personne morale, au lieu de m'éloigner de lui, +loin de mettre entre nous de l'horreur, fait, non +pas que je l'aime peut-être, mais qu'il m'intéresse +énormément. C'est drôle, j'ai toujours eu un faible +pour les canailles... Ils ont un imprévu qui fouette +le sang... une odeur particulière qui vous grise, +quelque chose de fort et d'âpre qui vous prend +par le sexe. Si infâmes que soient les canailles, +ils ne le sont jamais autant que les honnêtes +gens. Ce qui m'ennuie de Joseph, c'est qu'il a la +réputation et, pour celui qui ne connaît pas ses +yeux, les allures d'un honnête homme. Je l'aimerais +mieux franchement, effrontément canaille. +Il est vrai qu'il n'aurait plus cette auréole de +mystère, ce prestige de l'inconnu qui m'émeut et +me trouble et qui m'attire—oui là—qui m'attire +vers ce vieux monstre.</p> + +<p>Maintenant je suis plus calme, parce que j'ai la +certitude, parce que rien ne peut m'enlever désormais +la certitude que c'est lui qui a violé la petite +Claire, dans le bois.</p> + +<br> + +<p>Depuis quelque temps, je m'aperçois que j'ai +fait sur le coeur de Joseph une impression considérable. +Son mauvais accueil est fini; son silence +ne m'est plus hostile ou méprisant, et il y a presque +de la tendresse dans ses bourrades. Ses regards +n'ont plus de haine—en ont-ils jamais eu d'ailleurs?—et +s'ils sont encore si terribles, parfois, +c'est qu'il cherche à me connaître mieux, toujours +mieux, et qu'il veut m'éprouver. Comme la plupart +des paysans, il est extrêmement méfiant, il +évite de se livrer aux autres, car il croit qu'on +veut le «mettre dedans». Il doit posséder de +nombreux secrets, mais il les cache jalousement, +sous un masque sévère, renfrogné et brutal, +comme on renferme des trésors dans un coffre de +fer, armé de barres solides et de mystérieux verroux. +Pourtant, vis-à-vis de moi, sa méfiance +s'atténue... Il est charmant pour moi, dans son +genre... Il fait tout ce qu'il peut pour me marquer +son amitié et me plaire. Il se charge des +corvées trop pénibles, prend à son compte les +gros ouvrages qui me sont attribués, et cela, +sans mièvrerie, sans arrière-pensée galante, sans +chercher à provoquer ma reconnaissance, sans +vouloir en tirer un profit quelconque. De mon +côté, je remets de l'ordre dans ses affaires, je +raccommode ses chaussettes, ses pantalons, rapièce +ses chemises, range son armoire, avec bien +plus de soin et de coquetterie que celle de +Madame. Et il me dit avec des yeux de contentement:</p> + +<p>—C'est bien, ça, Célestine... Vous êtes une +bonne femme... une femme d'ordre. L'ordre, +voyez-vous, c'est la fortune. Et quand on est gentille, +avec ça... quand on est une belle femme, +il n'y a pas mieux...</p> + +<p>Jusque-là, nous n'avons causé ensemble que +par à-coups. Le soir, à la cuisine, avec Marianne, +la conversation ne peut être que générale... Aucune +intimité n'est permise entre nous deux. Et, +quand je le vois seul, rien n'est plus difficile que +de le faire parler... Il refuse tous les longs entretiens, +craignant sans doute de se compromettre. +Deux mots par ci... deux mots par là... aimables +ou bourrus... et c'est tout... Mais ses yeux parlent, +à défaut de sa bouche... Et ils rôdent autour +de moi, et ils m'enveloppent, et ils descendent en +moi, au plus profond de moi, afin de me retourner +l'âme et de voir ce qu'il y a dessous.</p> + +<p>Pour la première fois, nous nous sommes entretenus +longuement, hier. C'était le soir. Les +maîtres étaient couchés; Marianne était montée +dans sa chambre, plus tôt que de coutume. Ne me +sentant pas disposée à lire ou à écrire, je m'ennuyais +d'être seule. Toujours obsédée par l'image +de la petite Claire, j'allai retrouver Joseph dans +la sellerie où, à la lueur d'une lanterne sourde, +il épluchait des graines, assis devant une petite +table de bois blanc. Son ami, le sacristain, était +là, près de lui, debout, portant sous ses deux bras +des paquets de petites brochures, rouges, vertes, +bleues, tricolores... Gros yeux ronds dépassant +l'arcade des sourcils, crâne aplati, peau fripée, +jaunâtre et grenue, il ressemblait à un crapaud... +Du crapaud, il avait aussi la lourdeur sautillante. +Sous la table, les deux chiens, roulés en boule, +dormaient, la tête enfouie dans leurs poils.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, Célestine? fit Joseph.</p> + +<p>Le sacristain voulut cacher ses brochures... +Joseph le rassura.</p> + +<p>—On peut parler devant Mademoiselle... C'est +une femme d'ordre...</p> + +<p>Et il recommanda:</p> + +<p>—Ainsi, mon vieux, c'est compris, hein?... A +Bazoches... à Courtain... à Fleur-sur-Tille... Et +que ce soit distribué demain, dans la journée... +Et tâche de rapporter des abonnements... Et, que +je te le dise encore... va partout... entre dans +toutes les maisons... même chez les républicains... +Ils te foutront peut-être à la porte?... Ça +ne fait rien... Entête-toi... Si tu gagnes un de ces +sales cochons... c'est toujours ça... Et puis rappelle-toi +que tu as cent sous par républicain...</p> + +<p>Le sacristain approuvait en hochant la tête. +Ayant recalé les brochures sous ses bras, il partit, +accompagné jusqu'à la grille par Joseph.</p> + +<p>Quand celui-ci revint, il vit ma figure curieuse, +mes yeux interrogateurs:</p> + +<p>—Oui... fit-il négligemment, quelques chansons... +quelques images... et des brochures contre +les juifs, qu'on distribue pour la propagande... Je +me suis arrangé avec les messieurs prêtres... je +travaille pour eux, quoi! C'est dans mes idées, +pour sûr... faut dire aussi que c'est bien payé...</p> + +<p>Il se remit devant la petite table où il épluchait +ses graines. Les deux chiens réveillés tournèrent +dans la pièce et allèrent se recoucher plus +loin.</p> + +<p>—Oui... oui... répéta-t-il... c'est pas mal +payé... Ah! ils en ont de l'argent, allez, les messieurs +prêtres...</p> + +<p>Et comme s'il eût craint d'avoir trop parlé, il +ajouta:</p> + +<p>—Je vous dis ça... Célestine... parce que vous +êtes une bonne femme... une femme d'ordre... et +que j'ai confiance en vous... C'est entre nous, +dites?...</p> + +<p>Après un silence:</p> + +<p>—Quelle bonne idée que vous soyez venue +ici, ce soir... remercia-t-il... C'est gentil... ça me +flatte...</p> + +<p>Jamais je ne l'avais vu aussi aimable, aussi +causant... Je me penchai sur la petite table, tout +près de lui, et, remuant les graines triées dans +une assiette, je répondis avec coquetterie:</p> + +<p>—C'est vrai aussi... vous êtes parti, tout de +suite, après le dîner. On n'a pas eu le temps de +tailler une bavette... Voulez-vous que je vous +aide à éplucher vos graines?</p> + +<p>—Merci, Célestine... C'est fini...</p> + +<p>Il se gratta la tête:</p> + +<p>—Sacristi!... fit-il, ennuyé... je devrais aller +voir aux châssis... Les mulots ne me laissent pas +une salade, ces vermines-là... Et puis, ma foi, +non... faut que je vous cause, Célestine...</p> + +<p>Joseph se leva, referma la porte qui était restée +entr'ouverte, m'entraîna au fond de la sellerie. +J'eus peur, une minute... La petite Claire, que +j'avais oubliée, m'apparut sur la bruyère de la +forêt, affreusement pâle et sanglante... Mais les +regards de Joseph n'étaient pas méchants; ils +semblaient plutôt timides... On se voyait à peine +dans cette pièce sombre qu'éclairait, d'une clarté +trouble et sinistre, la lueur sourde de la lanterne... +Jusque-là, la voix de Joseph avait tremblé. Elle +prit soudain de l'assurance, presque de la gravité.</p> + +<p>—Il y a déjà quelques jours que je voulais +vous confier ça, Célestine... commença-t-il... Eh +bien, voilà... J'ai de l'amitié pour vous... Vous +êtes une bonne femme... une femme d'ordre... +Maintenant, je vous connais bien, allez!...</p> + +<p>Je crus devoir sourire d'un malicieux et gentil +sourire, et je répliquai:</p> + +<p>—Vous y avez mis le temps, avouez-le... Et +pourquoi étiez-vous si désagréable avec moi?... +Vous ne me parliez jamais... vous me bousculiez +toujours... Vous rappelez-vous les scènes que +vous me faisiez, quand je traversais les allées +que vous veniez de ratisser?... O le vilain bourru!</p> + +<p>Joseph se mit à rire et haussa les épaules:</p> + +<p>—Ben oui... Ah! dame, on ne connaît pas +les gens du premier coup... Les femmes, surtout, +c'est le diable à connaître... et vous arriviez +de Paris!... Maintenant, je vous connais bien...</p> + +<p>—Puisque vous me connaissez si bien, Joseph, +dites-moi donc ce que je suis...</p> + +<p>La bouche serrée, l'oeil grave, il prononça:</p> + +<p>—Ce que vous êtes, Célestine?... Vous êtes +comme moi...</p> + +<p>—Je suis comme vous, moi?...</p> + +<p>—Oh! pas de visage, bien sûr... Mais, vous +et moi, dans le fin fond de l'âme, c'est la même +chose... Oui, oui, je sais ce que je dis...</p> + +<p>Il y eut encore un moment de silence. Il reprit +d'une voix moins dure:</p> + +<p>—J'ai de l'amitié pour vous, Célestine... Et +puis...</p> + +<p>—Et puis?...</p> + +<p>—J'ai aussi de l'argent... un peu d'argent...</p> + +<p>—Ah?...</p> + +<p>—Oui, un peu d'argent... Dame! on n'a pas +servi, pendant quarante ans, dans de bonnes +maisons, sans faire quelques petites économies... +Pas vrai?</p> + +<p>—Bien sûr... répondis-je, étonnée de plus en +plus par les paroles et par les allures de Joseph... +Et vous avez beaucoup d'argent?</p> + +<p>—Oh! un peu... seulement...</p> + +<p>—Combien?... Faites voir!...</p> + +<p>Joseph eut un léger ricanement:</p> + +<p>—Vous pensez bien qu'il n'est pas ici... Il +est dans un endroit où il fait des petits.</p> + +<p>—Oui, mais combien?...</p> + +<p>Alors, d'une voix basse, chuchotée:</p> + +<p>—Peut-être quinze mille francs... peut-être +plus...</p> + +<p>—Mazette!... vous êtes calé, vous!...</p> + +<p>—Oh! peut-être moins aussi... On ne sait +pas...</p> + +<p>Tout à coup, les deux chiens, simultanément, +dressèrent la tête, bondirent vers la porte et se +mirent à aboyer. Je fis un geste d'effroi...</p> + +<p>—Ça n'est rien... rassura Joseph, en leur envoyant +à chacun un coup de pied dans les flancs... +c'est des gens qui passent dans le chemin... Et, +tenez, c'est la Rose qui rentre chez elle... Je reconnais +son pas.</p> + +<p>En effet, quelques secondes après, j'entendis +un bruit de pas traînant sur le chemin, puis un +bruit plus lointain de barrière refermée... Les +chiens se turent.</p> + +<p>Je m'étais assise sur un escabeau, dans un +coin de la sellerie. Joseph, les mains dans ses +poches, se promenait dans l'étroite pièce où son +coude heurtait aux lambris de sapin des lanières +de cuir... Nous ne parlions plus, moi horriblement +gênée, et regrettant d'être venue. Joseph +visiblement tourmenté de ce qu'il avait encore à +me dire. Au bout de quelques minutes, il se décida:</p> + +<p>—Faut que je vous confie encore une chose, +Célestine... Je suis de Cherbourg... Et Cherbourg, +c'est une rude ville, allez... pleine de marins, de +soldats... de sacrés lascars qui ne boudent pas +sur le plaisir; le commerce y est bon... Eh +bien, je sais qu'il y a à Cherbourg, à cette heure, +une bonne occasion... S'agirait d'un petit café, +près du port, d'un petit café, placé on ne peut +pas mieux... L'armée boit beaucoup, en ce moment... +tous les patriotes sont dans la rue... ils +crient, ils gueulent, ils s'assoiffent... Ce serait +l'instant de l'avoir... On gagnerait des mille et des +cents, je vous en réponds... Seulement, voilà!... +faudrait une femme là dedans... une femme +d'ordre... une femme gentille... bien nippée... et +qui ne craindrait pas la gaudriole. Les marins, +les militaires, c'est rieur, c'est farceur, c'est bon +enfant... ça se saoule pour un rien... ça aime le +sexe... ça dépense beaucoup pour le sexe... Votre +idée là-dessus, Célestine?...</p> + +<p>—Moi?... fis-je, hébétée.</p> + +<p>—Oui, enfin, une supposition?... Ça vous +plairait-il?...</p> + +<p>—Moi?...</p> + +<p>Je ne savais pas où il voulait en venir... je +tombais de surprise en surprise. Bouleversée, je +n'avais pas trouvé autre chose à répondre... Il +insista:</p> + +<p>—Ben sûr, vous... Et qui donc voulez-vous +qui vienne dans le petit café?... Vous êtes une +bonne femme... vous avez de l'ordre... vous n'êtes +point de ces mijaurées qui ne savent seulement +point entendre une plaisanterie... vous êtes patriote, +nom de nom!... Et puis vous êtes gentille, +mignonne tout plein... vous avez des yeux à +rendre folle toute la garnison de Cherbourg... +Ça serait ça, quoi!... Depuis que je vous connais +bien... depuis que je sais tout ce que vous pouvez +faire... cette idée-là ne cesse de me trotter par la +tête...</p> + +<p>—Eh bien? Et vous?...</p> + +<p>—Moi aussi, tiens!... On se marierait de bonne +amitié...</p> + +<p>—Alors, criai-je, subitement indignée... vous +voulez que je fasse la putain pour vous gagner +de l'argent?...</p> + +<p>Joseph haussa les épaules, et, tranquille, il +dit:</p> + +<p>—En tout bien, tout honneur, Célestine... Ça +se comprend, voyons...</p> + +<p>Ensuite, il vint à moi, me prit les mains, les +serra à me faire hurler de douleur, et il balbutia:</p> + +<p>—Je rêve de vous, Célestine, de vous dans le +petit café... J'ai les sangs tournés de vous...</p> + +<p>Et, comme je restais interdite, un peu épouvantée +de cet aveu, et sans un geste et sans une +parole, il continua:</p> + +<p>—Et puis... il y a peut-être plus de quinze +mille francs... peut-être plus de dix-huit mille +francs... On ne sait pas ce que ça fait de petits... +cet argent-là... Et puis, des choses... des choses.. +des bijoux... Vous seriez rudement heureuse, +allez, dans le petit café...</p> + +<p>Il me tenait la taille serrée dans l'étau puissant +de ses bras... Et je sentais tout son corps +qui tremblait de désirs contre moi... S'il avait +voulu, il m'eût prise, il m'eût étouffée, sans que +je tentasse la moindre résistance. Et il continuait +de me décrire son rêve:</p> + +<p>—Un petit café bien joli... bien propre... bien +reluisant... Et puis, au comptoir, derrière une +grande glace, une belle femme, habillée en Alsace-Lorraine, +avec un beau corsage de soie... et +de larges rubans de velours... Hein, Célestine?... +Pensez à ça... J'en recauserons un de ces jours... +j'en recauserons...</p> + +<p>Je ne trouvais rien à dire... rien, rien, rien!... +J'étais stupéfiée par cette chose, à laquelle je +n'avais jamais songé... mais j'étais aussi, sans +haine, sans horreur contre le cynisme de cet +homme... Joseph répéta, de cette même bouche +qui avait baisé les plaies sanglantes de la petite +Claire, en me serrant avec ces mêmes mains qui +avaient serré, étouffé, étranglé, assassiné la petite +Claire dans le bois:</p> + +<p>—J'en recauserons... je suis vieux... je suis +laid... possible... Mais pour arranger une femme, +Célestine... retenez bien ceci... il n'y en a pas un +comme moi... J'en recauserons...</p> + +<p>Pour arranger une femme!... Il en a, vraiment, +de sinistres!... Est-ce une menace?... Est-ce une +promesse?...</p> + +<p>Aujourd'hui, Joseph a repris ses habitudes de +silence... On dirait que rien ne s'est passé, hier +soir, entre nous... Il va, il vient, il travaille... il +mange... il lit son journal... comme tous les +jours... Je le regarde, et je voudrais le détester... +je voudrais que sa laideur m'apparût telle, qu'un +immense dégoût me séparât de lui à jamais... +Eh bien, non... Ah! comme c'est drôle!... Cet +homme me donne des frissons... et je n'ai pas +de dégoût.. Et c'est une chose effrayante que je +n'aie pas de dégoût, puisque c'est lui qui a tué, +qui a violé la petite Claire dans le bois!...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>X</h3> +<br><br> + +<p>3 novembre.</p> + + +<p>Rien ne me fait plaisir comme de retrouver +dans les journaux le nom d'une personne chez +qui j'ai servi. Ce plaisir, je l'ai éprouvé, ce matin, +plus vif que jamais, en apprenant par le <i>Petit +Journal</i> que Victor Charrigaud venait de publier +un nouveau livre qui a beaucoup de succès et +dont tout le monde parle avec admiration... Ce +livre s'intitule: <i>De cinq à sept</i>, et il fait scandale, +dans le bon sens. C'est, dit l'article, une suite +d'études mondaines, brillantes et cinglantes qui, +sous leur légèreté, cachent une philosophie profonde... +Oui, compte là-dessus!... En même temps +que de son talent, on loue fort Victor Charrigaud +de son élégance, de ses relations distinguées, de +son salon... Ah! parlons-en de son salon... Durant +huit mois, j'ai été femme de chambre chez +les Charrigaud, et je crois bien que je n'ai jamais +rencontré de pareils mufles... Dieu sait pourtant!</p> + +<p>Tout le monde connaît de nom Victor Charrigaud. +Il a déjà publié une suite de livres à tapage. +<i>Leurs Jarretelles</i>, <i>Comment elles dorment</i>, <i>Les +Bigoudis sentimentaux</i>, <i>Colibris et Perroquets</i>, +sont parmi les plus célèbres. C'est un homme +d'infiniment d'esprit, un écrivain d'infiniment de +talent et dont le malheur a été que le succès lui +arrivât trop vite, avec la fortune. Ses débuts donnèrent +les plus grandes espérances. Chacun était +frappé de ses fortes qualités d'observation, de ses +dons puissants de satire, de son implacable et +juste ironie qui pénétrait si avant dans le ridicule +humain. Un esprit averti et libre, pour qui les +conventions mondaines n'étaient que mensonge +et servilité, une âme généreuse et clairvoyante +qui, au lieu de se courber sous l'humiliant niveau +du préjugé, dirigeait bravement ses impulsions +vers un idéal social, élevé et pur. Du moins, +c'est ainsi que me parla de Victor Charrigaud un +peintre de ses amis qui était toqué de moi, que +j'allais voir quelquefois, et de qui je tiens les jugements +qui précèdent et les détails qui vont +suivre sur la littérature et la vie de cet homme +illustre.</p> + +<p>Parmi les ridicules si durement flagellés par +lui, Charrigaud avait surtout choisi le ridicule du +snobisme. En sa conversation verveuse et nourrie +de faits, plus encore que dans ses livres, il +en notait le caractère de lâcheté morale, de dessèchement +intellectuel, avec une âpre précision +dans le pittoresque, une large et rude philosophie +et des mots aigus, profonds, terribles qui +recueillis par les uns, colportés par les autres, se +répétaient aux quatre coins de Paris et devenaient, +en quelque sorte, classiques tout de +suite... On pourrait faire toute une étonnante +psychologie du snobisme avec les impressions, +les traits, les profils serrés, les silhouettes étrangement +dessinées et vivantes que son originalité +renouvelait et prodiguait, sans jamais se lasser... +Il semble donc que si quelqu'un devait échapper +à cette sorte d'influenza morale qui sévit si fort +dans les salons, ce fût Victor Charrigaud, mieux +que tout autre préservé de la contagion par cet +admirable antiseptique: l'ironie... Mais l'homme +n'est que surprise, contradiction, incohérence et +folie...</p> + +<p>A peine eut-il senti passer les premières caresses +du succès, que le snob qui était en lui—et c'est +pour cela qu'il le peignait avec une telle force d'expression—se +révéla, explosa, pourrait-on dire, +comme un engin qui vient de recevoir la secousse +électrique... Il commença par lâcher ses amis +devenus encombrants ou compromettants, ne +gardant que ceux qui, les uns par leur talent accepté, +les autres, par leur situation dans la presse, +pouvaient lui être utiles et entretenir de leurs +persistantes réclames sa jeune renommée. En +même temps, il fit de la toilette et de la mode +une de ses préoccupations les plus acharnées.</p> + +<p>On le vit avec des redingotes d'un philippisme +audacieux, des cols et des cravates d'un 1830 exagéré, +des gilets de velours d'un galbe irrésistible, +des bijoux affichants, et il sortit d'étuis en métal, +incrustés de pierres trop précieuses, des cigarettes +somptueusement roulées dans des papiers +d'or... Mais, lourd de membres, gauche de gestes, +avec des emmanchements épais et des articulations +canailles, il conservait, malgré tout, l'allure +massive des paysans d'Auvergne, ses compatriotes. +Trop neuf dans une trop soudaine élégance +où il se sentait dépaysé, il avait beau +s'étudier et étudier les plus parfaits modèles du +chic parisien, il ne parvenait pas à acquérir cette +aisance, cette ligne souple, fine et droite qu'il +enviait—avec quelle violente haine—aux +jeunes élégants des clubs, des courses, des théâtres +et des restaurants. Il s'étonna, car, après tout, +il n'avait que des fournisseurs de choix, les plus +illustres tailleurs, de mémorables chemisiers, +et quels bottiers... quels bottiers!... En s'examinant +dans la glace, il s'injuriait avec désespoir.</p> + +<p>—J'ai beau sur mes habits multiplier velours, +moires et satins, j'ai toujours l'air d'un mufle. +Il y a là quelque chose qui n'est pas naturel.</p> + +<p>Quant à Mme Charrigaud, jusque-là simple et +mise avec un goût discret, elle arbora, elle aussi, +des toilettes éclatantes, fracassantes, des cheveux +trop rouges, des bijoux trop gros, des soies trop +riches, des airs de reine de lavoir, des majestés +d'impératrice de mardi-gras... On s'en moquait +beaucoup, et parfois cruellement. Les camarades, +à la fois humiliés et réjouis de tant de luxe et de +mauvais goût, se vengeaient en disant plaisamment +de ce pauvre Victor Charrigaud:</p> + +<p>—Vraiment, il n'a pas de chance pour un ironiste...</p> + +<p>Grâce à d'heureuses démarches, d'incessantes +diplomaties et de plus incessantes platitudes, ils +furent reçus dans ce qu'ils appelaient, eux aussi, +le vrai monde, chez des banquiers israélites, des +ducs du Vénézuéla, des archiducs en état de vagabondage, +et chez de très vieilles dames, folles +de littérature, de proxénétisme et d'académie... +Ils ne pensèrent plus qu'à cultiver et à développer +ces relations nouvelles, à en conquérir d'autres +plus enviables et plus difficiles, d'autres, +d'autres et toujours d'autres...</p> + +<p>Un jour, pour se dégager d'une invitation qu'il +avait maladroitement acceptée chez un ami sans +éclat, mais qu'il tenait encore à ménager, Charrigaud +lui écrivit la lettre suivante:</p> + +<p>«Mon cher vieux, nous sommes désolés. Excuse-nous +de te manquer de parole, pour lundi. +Mais nous venons de recevoir, précisément pour +ce jour-là, une invitation à dîner chez les Rothschild... +C'est la première... Tu comprends que +nous ne pouvons pas la refuser. Ce serait un désastre... +Heureusement, je connais ton coeur. Loin +de nous en vouloir, je suis sûr que tu partageras +notre joie et notre fierté.»</p> + +<p>Un autre jour, il racontait l'achat qu'il venait +de faire d'une villa à Deauville:</p> + +<p>—Je ne sais, en vérité, pour qui ils nous prenaient +ces gens-là... Ils nous prenaient sans doute +pour des journalistes, pour des bohèmes... Mais +je leur ai fait voir que j'avais un notaire...</p> + +<p>Peu à peu, il élimina tout ce qui lui restait des +amis de sa jeunesse, ces amis dont la seule présence +chez lui était un constant et désobligeant +rappel au passé, et l'aveu de cette tare, de cette +infériorité sociale: la littérature et le travail. Et +il s'ingénia aussi à éteindre les flammes qui, +parfois, s'allumaient en son cerveau, à étouffer +définitivement dans le respect ce maudit esprit +dont il s'effrayait de sentir, à de certains jours, +les brusques reviviscences et qu'il croyait mort à +jamais. Puis il ne lui suffit plus d'être reçu chez +les autres, il voulut à son tour recevoir les autres +chez lui... L'inauguration d'un petit hôtel qu'il +venait d'acheter, dans Auteuil, pouvait être le +prétexte d'un dîner.</p> + +<p>J'arrivai dans la maison au moment où les +Charrigaud avaient résolu qu'ils donneraient, +enfin, ce dîner... Non pas un de ces dîners intimes, +gais et sans pose, comme ils en avaient l'habitude +et qui, durant quelques années, avaient fait leur +maison si charmante, mais un dîner vraiment élégant, +vraiment solennel, un dîner guindé et glacé, +un dîner <i>select</i> où seraient cérémonieusement +priées, avec quelques correctes célébrités de la +littérature et de l'art, quelques personnalités +mondaines, pas trop difficiles, pas trop régulières +non plus, mais suffisamment décoratives pour +qu'un peu de leur éclat rejaillît sur eux...</p> + +<p>—Car le difficile, disait Victor Charrigaud, ce +n'est pas de dîner en ville, c'est de donner à +dîner, chez soi...</p> + +<p>Après avoir longuement réfléchi à ce projet, +Victor Charrigaud proposa:</p> + +<p>—Eh bien, voilà!... Je crois que nous ne pouvons +avoir tout d'abord que des femmes divorcées... +avec leurs amants. Il faut bien commencer +par quelque chose. Il y en a de fort sortables et +que les journaux les plus catholiques citent avec +admiration... Plus tard, quand nos relations seront +devenues plus choisies et plus étendues, eh +bien, nous les sèmerons les divorcées...</p> + +<p>—C'est juste... approuva Mme Charrigaud. Pour +le moment, l'important est d'avoir ce qu'il y a +de mieux dans le divorce. Enfin, on a beau dire, +le divorce, c'est une situation.</p> + +<p>—Il a au moins ce mérite qu'il supprime +l'adultère, ricana Charrigaud... L'adultère, c'est +si vieux jeu... Il n'y a plus que l'ami Bourget pour +croire à l'adultère—l'adultère chrétien—et aux +meubles anglais...</p> + +<p>A quoi Mme Charrigaud répliqua sur un ton +d'agacement nerveux:</p> + +<p>—Que tu es assommant, avec tes mots d'esprit +et tes méchancetés... Tu verras... tu verras que +nous ne pourrons jamais, à cause de cela, nous +faire un salon comme il faut.</p> + +<p>Et elle ajouta:</p> + +<p>—Si tu veux devenir vraiment un homme du +monde, apprends d'abord à être un imbécile ou à +te taire...</p> + +<p>On fit, défit et refit une liste d'invités qui, après +de laborieuses combinaisons, se trouva arrêtée +comme suit:</p> + +<p>La comtesse Fergus, divorcée, et son ami, l'économiste +et député, Joseph Brigard.</p> + +<p>La baronne Henri Gogsthein, divorcée, et son +ami, le poète Théo Crampp...</p> + +<p>La baronne Otto Butzinghen et son ami, le +vicomte Lahyrais, clubman, sportsman, joueur et +tricheur.</p> + +<p>Mme de Rambure, divorcée, et son amie, +Mme Tiercelet, en instance de divorce.</p> + +<p>Sir Harry Kimberly, musicien symboliste, fervent +pédéraste, et son jeune ami, Lucien Sartorys, +beau comme une femme, souple comme +un gant de peau de Suède, mince et blond comme +un cigare.</p> + +<p>Les deux académiciens Joseph Dupont de la Brie, +numismate obscène, et Isidore Durand de la +Marne, mémorialiste galant dans l'intimité et +sinologue sévère à l'Institut...</p> + +<p>Le portraitiste Jacques Rigaud.</p> + +<p>Le romancier psychologue Maurice Fernancourt.</p> + +<p>Le chroniqueur mondain Poult d'Essoy.</p> + +<p>Les invitations furent lancées et, grâce à d'actives +entremises, acceptées, toutes...</p> + +<p>Seule, la comtesse Fergus hésita:</p> + +<p>—Les Charrigaud? dit-elle. Est-ce vraiment +une maison convenable?... Lui, n'a-t-il pas +fait tous les métiers à Montmartre, autrefois?... +Ne raconte-t-on pas qu'il vendait des photographies +obscènes, pour lesquelles il avait posé, avec +des avantages en plâtre?... Et elle, ne courait-il +pas de fâcheuses histoires sur son compte?... +N'a-t-elle pas eu des aventures assez vulgaires +avant son mariage? Ne dit-on point qu'elle a +été modèle... qu'elle a posé l'ensemble? Quelle +horreur! Une femme qui se mettait toute nue +devant des hommes... qui n'étaient même pas ses +amants?...</p> + +<p>Finalement, elle accepta l'invitation quand on +lui eut affirmé que Mme Charrigaud n'avait posé +que la tête, que Charrigaud, très vindicatif, serait +bien capable de la déshonorer dans un de ses +livres, et que Kimberly viendrait à ce dîner... +Oh! du moment que Kimberly avait promis de +venir... Kimberly, un si parfait gentleman, et si +délicat, et si charmant, tellement charmant!...</p> + +<p>Les Charrigaud furent mis au courant de ces +négociations et de ces scrupules. Loin de s'en +formaliser, ils se félicitèrent qu'on eût mené à +bien les unes et vaincu les autres. Il ne s'agissait +plus maintenant que de se surveiller et, comme +disait Mme Charrigaud, de se comporter en véritables +gens du monde... Ce dîner, si merveilleusement +préparé et combiné, si habilement négocié, +c'était vraiment leur première manifestation dans +le nouvel avatar de leur destinée élégante, de +leurs ambitions mondaines... Il fallait donc que +ce fût épatant...</p> + +<p>Huit jours avant, tout était sens dessus dessous +dans la maison. Il fallut, en quelque sorte, +remettre à neuf l'appartement et que rien n'y +«clochât». On essaya des combinaisons de +lumière et des décorations de table, afin de ne pas +être embarrassé au dernier moment. A ce propos, +M. et Mme Charrigaud se querellèrent comme des +portefaix, car ils n'avaient pas les mêmes idées, +et leur esthétique différait sur tous les points... +elle inclinant à des arrangements sentimentaux, +lui voulant que ce fût sévère et «artiste»...</p> + +<p>—C'est idiot... criait Charrigaud... Ils croiront +être chez une grisette... Ah! ce qu'ils vont +se payer nos têtes!...</p> + +<p>—Je te conseille de parler, répliquait Mme Charrigaud, +arrivée au paroxysme de la nervosité... +Tu es bien resté le même qu'autrefois, un sale +voyou de brasserie... Et puis, j'en ai assez... j'en +ai plein le dos...</p> + +<p>—Eh bien, c'est ça... divorçons, mon petit +loup, divorçons... Au moins, de cette façon, nous +compléterons la série et nous ne ferons pas tache +parmi nos invités.</p> + +<p>On s'aperçut aussi que l'argenterie manquerait, +qu'il manquerait de la vaisselle et des cristaux. +Ils durent en louer, et louer des chaises également, +car ils n'en avaient que quinze; encore +étaient-elles dépareillées... Enfin, le menu fut +commandé à l'un des grands restaurateurs du +boulevard.</p> + +<p>—Que ce soit ultra-chic, recommanda +Mme Charrigaud, et qu'on ne reconnaisse rien de +ce que l'on servira. Des émincés de crevettes, des +côtelettes de foie gras, des gibiers comme des +jambons, des jambons comme des gâteaux, des +truffes en mousses, et des purées en branches... +des cerises carrées et des pêches en spirale... +Enfin tout ce qu'il y a de plus chic...</p> + +<p>—Soyez tranquille, affirma le restaurateur. Je +sais si bien déguiser les choses que je mets au +défi quiconque de savoir ce qu'il mange... C'est +une spécialité de la maison...</p> + +<p>Enfin, le grand jour arriva.</p> + +<p>Monsieur se leva de bonne heure, inquiet, +nerveux, agité. Madame qui n'avait pu dormir +de toute la nuit, fatiguée par les courses de +la veille, par les préparatifs de toute sorte, +ne tint pas en place. Cinq ou six fois, le front +plissé, haletante, trépidante et si lasse qu'elle +avait, disait-elle, le ventre dans les talons, elle +passa la dernière revue de l'hôtel, dérangea et +remit sans raison des bibelots et des meubles, +alla d'une pièce dans l'autre, sans savoir pourquoi +et comme si elle eût été folle. Elle tremblait +que les cuisiniers ne vinssent pas, que le +fleuriste manquât de parole et que les invités ne +fussent point placés à table selon la stricte étiquette. +Monsieur la suivait partout, vêtu seulement +d'un caleçon de soie rose, approuvant ci, +critiquant là.</p> + +<p>—J'y repense... disait-il... Quelle drôle d'idée +tu as eue de commander des centaurées pour la +décoration de la table... Je t'assure que le bleu +en devient noir à la lumière. Et puis, les centaurées, +après tout, ça n'est que de simples bleuets... +Nous aurons l'air d'aller cueillir des bleuets dans +les blés...</p> + +<p>—Oh! des bleuets!... Que tu es agaçant!</p> + +<p>—Mais oui, des bleuets... Et les bleuets... +Kimberly l'a fort bien dit l'autre soir, chez les +Rothschild... ça n'est pas une fleur du monde... +Pourquoi pas aussi des coquelicots?...</p> + +<p>—Laisse-moi tranquille... répondait Madame... +Tu me fais perdre la tête, avec toutes tes observations +stupides. C'est bien le moment, vrai!</p> + +<p>Et Monsieur s'obstinait:</p> + +<p>—Bon... bon... tu verras... tu verras... Pourvu, +mon Dieu! que tout se passe à peu près bien, +sans trop d'accidents... sans trop d'accrocs... Je ne +savais pas que d'être des gens du monde, cela +fût une chose si difficile, si fatigante et si compliquée... +Peut-être aurions-nous dû rester de +simples voyous?...</p> + +<p>Et Madame grinçait:</p> + +<p>—Parbleu! je vois bien que cela ne te changera +pas... Tu ne fais guère honneur à une +femme...</p> + +<p>Comme ils me trouvaient jolie et fort élégante +à voir, mes maîtres m'avaient distribué aussi un +rôle important dans cette comédie... Je devais +d'abord présider le vestiaire et, ensuite, aider ou +plutôt surveiller les quatre maîtres d'hôtel, quatre +grands lascars, à favoris immenses, choisis dans +plusieurs bureaux de placement, pour servir cet +extraordinaire dîner.</p> + +<p>D'abord, tout alla bien... Il y eut cependant +une alerte. A neuf heures moins un quart, la +comtesse Fergus n'était pas encore arrivée. Si elle +avait changé d'idée et résolu, au dernier moment, +de ne pas venir? Quelle humiliation!... +Quel désastre!... Les Charrigaud faisaient des +têtes consternées. Joseph Brigard les rassura. +C'était le jour où la comtesse présidait son oeuvre +admirable des «Bouts de cigares pour les armées +de terre et de mer». Les séances, parfois, finissaient +très tard...</p> + +<p>—Quelle femme charmante!... s'extasiait +Mme Charrigaud, comme si cet éloge eût le pouvoir +magique d'accélérer la venue de «cette sale +comtesse» que, dans le fond de son âme, elle +maudissait.</p> + +<p>—Et quel cerveau!... surenchérissait Charrigaud, +en proie au même sentiment... L'autre jour, +chez les Rothschild, j'ai eu cette sensation qu'il +fallait remonter au siècle dernier pour retrouver +une si parfaite grâce, et une telle supériorité...</p> + +<p>—Et encore! surabondait Joseph Brigard... +Voyez-vous, mon cher monsieur Charrigaud, +dans les sociétés égalitaires et démocratiques...</p> + +<p>Il allait débiter un de ces discours mi-galants, +mi-sociologiques qu'il aimait à colporter de salon +en salon, lorsque la comtesse Fergus entra, +imposante, majestueuse, dans une toilette noire +brodée de jais et d'acier qui faisait valoir la blancheur +grasse et la molle beauté de ses épaules. Et +ce fut dans un murmure, dans un chuchotement +d'admiration que l'on gagna cérémonieusement +la salle à manger...</p> + +<p>Le commencement du dîner fut assez froid. +Malgré son succès, peut-être même à cause de +son succès, la comtesse Fergus se montra un peu +hautaine, du moins trop réservée. Il semblait +qu'elle affectât d'avoir condescendu jusqu'à honorer +de sa présence l'humble maison de «ces +petites gens». Charrigaud crut remarquer qu'elle +examinait avec une moue discrètement, mais visiblement +méprisante, l'argenterie louée, la décoration +de la table, la toilette verte de Mme Charrigaud, +les quatre maîtres d'hôtel, dont les favoris +trop longs trempaient dans les plats. Il en +conçut de vagues terreurs et des doutes angoissants +sur la bonne tenue de sa table et de sa +femme. Ce fut une minute horrible!...</p> + +<p>Après quelques répliques banales et pénibles, +échangées à propos de futiles actualités, la conversation +se généralisa, peu à peu, et, finalement, +s'établit sur ce que doit être la correction dans la +vie mondaine.</p> + +<p>Tous ces pauvres diables et diablesses, tous ces +pauvres bougres et bougresses, oubliant leurs +propres irrégularités sociales, se montrèrent d'une +sévérité étrangement implacable envers les personnes +chez qui il était permis de soupçonner, +non pas même des tares ou des taches, mais seulement +un manquement ancien à la soumission, +au respect des lois mondaines, les seules qui +doivent être obéies. Vivant, en quelque sorte, +hors leur idéal social, rejetés, pour ainsi dire, en +marge de cette existence dont ils honoraient, +comme une religion, la correction et la régularité +perdues, ils s'imaginaient, sans doute y rentrer +en en chassant les autres. Le comique de cela +était vraiment intense et savoureux. De l'univers +ils firent deux grandes parts: d'un côté, ce qui +est régulier; de l'autre, ce qui ne l'est pas; ici, les +gens que l'on peut recevoir; là, les gens que l'on +ne peut pas recevoir... Et ces deux grandes parts +devinrent bientôt des morceaux et les morceaux +de menues tranches, lesquelles se subdivisèrent à +l'infini. Il y avait ceux chez qui l'on peut dîner, +et aussi chez qui l'on peut aller, seulement, en +soirée... Ceux chez qui l'on ne peut dîner et où +l'on peut aller en soirée. Ceux que l'on peut +recevoir à sa table et ceux à qui l'on ne permet—et +encore dans de certaines circonstances, parfaitement +déterminées—que l'entrée de son salon... +Il y avait aussi ceux chez qui l'on ne peut dîner +et qu'on ne doit pas recevoir chez soi, et ceux que +l'on peut recevoir chez soi et chez qui l'on ne +peut dîner... ceux que l'on peut recevoir à déjeuner +et jamais à dîner; et ceux chez qui l'on +peut dîner à la campagne, et jamais à Paris, etc. +Tout cela appuyé d'exemples démonstratifs et +péremptoires, illustré de noms connus...</p> + +<p>—La nuance... disait le vicomte Lahyrais, +sportsman, clubman, joueur et tricheur... Tout +est là... C'est par la stricte observance de la nuance +qu'un homme est vraiment du monde ou qu'il +n'en est pas...</p> + +<p>Jamais, je crois, je n'ai entendu des choses si +tristes. En les écoutant, j'avais véritablement +pitié de ces malheureux.</p> + +<p>Charrigaud ne mangeait point, ne buvait point, +ne disait rien. Bien qu'il ne fût guère à la conversation, +il en sentait, tout de même, comme +un poids sur son crâne, la sottise énorme et +sinistre. Impatient, fiévreux, très pâle, il surveillait +le service, cherchait à surprendre, sur le +visage de ses invités, des impressions favorables +ou ironiques, et, machinalement, avec des mouvements +de plus en plus accélérés, il roulait, +malgré les avertissements de sa femme, de +grosses boulettes de mie de pain entre ses doigts. +Aux questions qu'on lui adressait, il répondait +d'une voix effarée, distraite, lointaine:</p> + +<p>—Certainement... certainement... certainement...</p> + +<p>En face de lui, très raide dans sa robe verte, +où rutilaient des perles d'acier vert, d'un éclat +phosphorique, une aigrette de plumes rouges +dans les cheveux, Mme Charrigaud se penchait à +droite, se penchait à gauche, et souriait, sans +jamais une parole, d'un sourire si éternellement +immobile qu'il semblait peint sur ses lèvres.</p> + +<p>—Quelle grue! se disait Charrigaud... quelle +femme stupide et ridicule!... Et quelle toilette +de chienlit! A cause d'elle, demain, nous serons +la risée de tout Paris...</p> + +<p>Et, de son côté, Mme Charrigaud, sous l'immobilité +de son sourire, songeait:</p> + +<p>—Quel idiot, ce Victor!... En a-t-il une mauvaise +tenue!... Et on nous arrangera, demain, +avec ses boulettes...</p> + +<p>La discussion mondaine épuisée, on en vint, +après une courte digression sur l'amour, à parler +bibelots anciens. C'est là où triomphait toujours +le jeune Lucien Sartorys, qui en possédait d'admirables. +Il avait la réputation d'être un collectionneur +très habile, très heureux. Ses vitrines +étaient célèbres.</p> + +<p>—Mais où trouvez-vous toutes ces merveilles?... +demanda Mme de Rambure...</p> + +<p>—A Versailles... répondit Sartorys, chez de +poétiques douairières et de sentimentales chanoinesses. +On n'imagine pas ce qu'il y a de trésors +cachés chez ces vieilles dames.</p> + +<p>Mme de Rambure insista:</p> + +<p>—Pour les décider à vous les vendre, que leur +faites-vous donc?</p> + +<p>Cynique et joli, cambrant son buste mince, il +répliqua, avec le visible désir d'étonner:</p> + +<p>—Je leur fais la cour... et, ensuite, je me livre +sur elles à des pratiques anti-naturelles.</p> + +<p>On se récria sur l'audace du propos, mais +comme on pardonnait tout à Sartorys, chacun prit +le parti d'en rire.</p> + +<p>—Qu'appelez-vous des pratiques anti-naturelles?... +interrogea, sur un ton dont l'ironie s'aggravait +d'une intention polissonne, un peu lourde, +la baronne Gogsthein, qui se plaisait aux situations +scabreuses.</p> + +<p>Mais, sur un regard de Kimberly, Lucien +Sartorys s'était tu... Ce fut Maurice Fernancourt +qui, se penchant sur la baronne, dit gravement:</p> + +<p>—Cela dépend de quel côté Sartorys place la +nature...</p> + +<p>Toutes les figures s'éclairèrent d'une gaieté +nouvelle... Enhardie par ce succès, Mme Charrigaud, +interpellant directement Sartorys qui protestait +avec des gestes charmants, s'écria d'une +voix forte:</p> + +<p>—Alors, c'est vrai?... Vous en êtes donc?</p> + +<p>Ces paroles firent l'effet d'une douche glacée. +La comtesse Fergus agita vivement son éventail... +Chacun se regarda avec des airs gênés, scandalisés +où perçaient, néanmoins, d'irrésistibles envies +de rire. Les deux poings sur la table, les +lèvres serrées, plus pâle avec une sueur au front, +Charrigaud roulait avec fureur des boulettes de +mie de pain et des yeux comiquement hagards... +Je ne sais ce qui fût arrivé, si Kimberly, profitant +de ce moment difficile et de ce dangereux silence, +n'avait raconté son dernier voyage à Londres...</p> + +<p>—Oui, dit-il, j'ai passé à Londres huit jours +enivrants, et j'ai assisté, mesdames, à une chose +unique... un dîner rituel que le grand poète John-Giotto +Farfadetti offrait à quelques amis, pour +célébrer ses fiançailles avec la femme de son cher +Frédéric-Ossian Pinggleton.</p> + +<p>—Que ce dut être exquis!... minauda la comtesse +Fergus.</p> + +<p>—Vous n'imaginez pas... répondit Kimberly, +dont le regard, les gestes, et même l'orchidée qui +fleurissait la boutonnière de son habit, exprimèrent +la plus ardente extase.</p> + +<p>Et il continua:</p> + +<p>—Figurez-vous, ma chère amie, dans une +grande salle que décorent sur les murs bleus, à +peine bleus, des paons blancs et des paons d'or... +figurez-vous une table de jade, d'un ovale inconcevable +et délicieux... Sur la table, quelques coupes +où s'harmonisent des bonbons jaunes et des +bonbons mauves, et au milieu une vasque de cristal +rose, remplie de confitures canaques... et rien +de plus... A tour de rôle, drapés en de longues +robes blanches, nous passions lentement devant la +table, et nous prenions, à la pointe de nos couteaux +d'or, un peu de ces confitures mystérieuses, +que nous portions ensuite à nos lèvres... et rien +de plus...</p> + +<p>—Oh! je trouve cela émouvant, soupira la +comtesse... tellement émouvant!</p> + +<p>—Vous n'imaginez pas... Mais le plus émouvant... +ce qui, véritablement, transforma cette +émotion en un déchirement douloureux de nos +âmes, ce fut lorsque Frédéric-Ossian Pinggleton +chanta le poème des fiançailles de sa femme et de +son ami... Je ne sais rien de plus tragiquement, +de plus surhumainement beau...</p> + +<p>—Oh! je vous en prie... supplia la comtesse +Fergus... redites-nous ce prodigieux poème, Kimberly.</p> + +<p>—Le poème, hélas! je ne le puis... Je ne saurais +que vous en donner l'essence...</p> + +<p>—C'est cela... c'est cela... l'essence.</p> + +<p>Malgré ses moeurs où elles n'avaient rien à voir +et rien à faire, Kimberly enthousiasmait follement +les femmes, car il avait la spécialité des +subtils récits de péché et des sensations extraordinaires... +Tout à coup, un frémissement courut +autour de la table, et les fleurs elles-mêmes, et les +bijoux sur les chairs, et les cristaux sur la nappe +prirent des attitudes en harmonie avec l'état des +âmes. Charrigaud sentait sa raison fuir. Il crut +qu'il était tombé subitement dans une maison de +fous. Pourtant, à force de volonté, il put encore +sourire et dire:</p> + +<p>—Mais certainement... certainement...</p> + +<p>Les maîtres d'hôtel achevaient de passer quelque +chose qui ressemblait à un jambon et d'où +s'échappaient, dans un flot de crème jaune, des +cerises, pareilles à des larves rouges... Quant à la +comtesse Fergus, à demi pâmée, elle était déjà +partie pour les régions extra-terrestres...</p> + +<p>Kimberly commença:</p> + +<p>—Frédéric-Ossian Pinggleton et son ami John-Giotto +Farfadetti achevaient dans l'atelier commun +la tâche quotidienne. L'un était le grand +peintre, l'autre le grand poète; le premier court +et replet; le second maigre et long; tous les deux +également vêtus de robes de bure, également coiffés +de bonnets florentins, tous les deux également +neurasthéniques, car ils avaient, dans des +corps différents, des âmes pareilles et des esprits +lilialement jumeaux. John-Giotto Farfadetti chantait +en ses vers les merveilleux symboles que son +ami Frédéric-Ossian Pinggleton peignait sur ses +toiles, si bien que la gloire du poète était inséparable +de celle du peintre et qu'on avait fini par +confondre leurs deux oeuvres et leurs deux immortels +génies dans une même adoration.</p> + +<p>Kimberly prit un temps... Le silence était religieux... +quelque chose de sacré planait au-dessus +de la table. Il poursuivit:</p> + +<p>—Le jour baissait. Un crépuscule très doux +enveloppait l'atelier d'une pâleur d'ombre fluide +et lunaire... A peine si l'on distinguait encore, +sur les murs mauves, les longues, les souples, les +ondulantes algues d'or qui semblaient remuer, +sous la vibration d'on ne savait quelle eau magique +et profonde... John-Giotto Farfadetti referma +l'espèce d'antiphonaire sur le vélin duquel, +avec un roseau de Perse, il écrivait, il burinait +plutôt ses éternels poèmes; Frédéric-Ossian Pinggleton +retourna contre une draperie son chevalet +en forme de lyre, posa sur un meuble fragile sa +palette en forme de harpe, et, tous les deux, en +face l'un de l'autre, ils s'étendirent, avec des +poses augustes et fatiguées, sur une triple rangée +de coussins, couleur de fucus, au fond de la +mer...</p> + +<p>—Hum!... fit Mme Tiercelet dans une petite +toux avertisseuse.</p> + +<p>—Non, pas du tout... rassura Kimberly... ce +n'est pas ce que vous pensez...</p> + +<p>Et il continua:</p> + +<p>—Au centre de l'atelier, d'un bassin de marbre +où baignaient des pétales de rose, un parfum +violent montait. Et sur une petite table, des narcisses +à très longues tiges mouraient, comme des +âmes, dans un vase étroit dont le col s'ouvrait en +calice de lys étrangement verts et pervers...</p> + +<p>—Inoubliable!... frissonna la comtesse d'une +voix si basse qu'on l'entendit à peine.</p> + +<p>Et Kimberly, sans s'arrêter, narrait toujours:</p> + +<p>—Au dehors, la rue se faisait plus silencieuse, +parce que déserte. De la Tamise venaient, assourdies +par la distance, les voies éperdues des sirènes, +les voix haletantes des chaudières marines. +C'était l'heure où les deux amis, en proie au +songe, se taisaient ineffablement...</p> + +<p>—Oh! je les vois si bien!... admira Mme Tiercelet...</p> + +<p>—Et cet «ineffablement», comme il est évocateur... +applaudit la comtesse Fergus... et tellement +pur!</p> + +<p>Kimberly profita de ces interruptions flatteuses +pour avaler une gorgée de champagne... puis, +sentant autour de lui plus d'attention passionnée, +il répéta:</p> + +<p>—Se taisaient ineffablement... Mais ce soir-là +John-Giotto Farfadetti murmura: «J'ai dans le +coeur une fleur empoisonnée...» A quoi Frédéric-Ossian +Pinggleton répondit: «Ce soir, un oiseau +triste a chanté dans mon coeur»... L'atelier parut +s'émouvoir de cet insolite colloque. Sur le mur +mauve qui, de plus en plus, se décolorait, les +algues d'or s'éployèrent, on eût dit, se rétrécirent, +s'éployèrent, se rétrécirent encore, selon +des rythmes nouveaux d'une ondulation inhabituelle, +car il est certain que l'âme des hommes +communique à l'âme des choses ses troubles, +ses passions, ses ferveurs, ses péchés, sa vie...</p> + +<p>—Comme c'est vrai!...</p> + +<p>Ce cri sorti de plusieurs bouches n'empêcha +point Kimberly de poursuivre un récit qui, désormais, +allait se dérouler dans l'émotion silencieuse +des auditeurs. Sa voix devint, seulement, +plus mystérieuse.</p> + +<p>—Cette minute de silence fut poignante et +tragique: «O mon ami, supplia John-Giotto Farfadetti, +toi qui m'as tout donné... toi de qui l'âme +est si merveilleusement jumelle de la mienne, +il faut que tu me donnes quelque chose de toi +que je n'ai pas eu encore et dont je meurs de ne +l'avoir point...»—«Est-ce donc ma vie que +tu demandes? interrogea le peintre... Elle est à +toi... tu peux la prendre...»—«Non, ce n'est +pas ta vie... c'est plus que ta vie... ta femme!»—«Botticellina!... +cria le poète.»—«Oui, Botticellina... +Botticellinetta... la chair de ta chair... +l'âme de ton âme... le rêve de ton rêve... le sommeil +magique de tes douleurs!...»—«Botticellina!... +Hélas!... hélas!... Cela devait arriver... +Tu t'es noyé en elle... elle s'est noyée en toi, +comme dans un lac sans fond, sous la lune... +Hélas! hélas!... Cela devait arriver...» Deux +larmes, phosphorescentes dans la pénombre, coulèrent +des yeux du peintre... Le poète répondit:</p> + +<p>«Écoute-moi, ô mon ami!... J'aime Botticellina... +et Botticellina m'aime... et nous mourons tous les +deux de nous aimer et de ne pas oser nous le +dire, et de ne pas oser nous joindre... Nous +sommes, elle et moi, deux tronçons anciennement +séparés d'un même être vivant qui, depuis +deux mille ans peut-être, se cherchent, s'appellent +et se retrouvent enfin, aujourd'hui... O mon +cher Pinggleton, la vie inconnue a de ces fatalités +étranges, terribles, et délicieuses... Fut-il +jamais un plus splendide poème que celui que +nous vivons ce soir?» Mais le peintre répétait +toujours, d'une voix de plus en plus douloureuse, +ce cri: «Botticellina!... Botticellina!...» Il se +leva de la triple rangée de coussins sur laquelle +il était étendu, et marcha dans l'atelier, fiévreusement... +Après quelques minutes d'anxieuse +agitation, il dit: «Botticellina était Mienne... +Faudra-t-il donc qu'elle soit, désormais, Tienne?»—Elle +sera Nôtre! répliqua le poète, impérieusement... +Car Dieu t'a élu pour être le point de +suture de cette âme étronçonnée qui est Elle et +qui est moi!... Sinon, Botticellina possède la +perle magique qui dissipe les songes... moi, le +poignard qui délivre des chaînes corporelles... Si +tu refuses, nous nous aimerons dans la mort»... +Et il ajouta d'un ton profond qui résonna dans +l'atelier comme une voix de l'abîme: «Ce serait +plus beau encore, peut-être.»—«Non, s'écria +le peintre, vous vivrez... Botticellina sera Tienne, +comme elle fut Mienne... Je me déchirerai la +chair par lambeaux, je m'arracherai le coeur de +la poitrine... je briserai contre les murs mon +crâne... Mais mon ami sera heureux... Je puis +souffrir... La souffrance est une volupté aussi!»—«Et +la plus puissante, la plus amère, la plus +farouche de toutes les voluptés! s'extasia John-Giotto +Farfadetti... J'envie ton sort, va!... Quant +à moi, je crois bien que je mourrai ou de la joie +de mon amour, ou de la douleur de mon ami... +L'heure est venue... Adieu!»... Il se dressa, tel +un archange... A ce moment, la draperie s'agita, +s'ouvrit et se referma sur une illuminante apparition... +C'était Botticellina, drapée dans une robe +flottante, couleur de lune... Ses cheveux épars +brillaient tout autour d'elle comme des gerbes +de feu... Elle tenait à la main une clé d'or... Et +l'extase était sur ses lèvres, et le ciel de la nuit +dans ses yeux... John-Giotto se précipita et disparut +derrière la draperie... Alors, Frédéric-Ossian +Pinggleton se recoucha sur la triple rangée +de coussins, couleur de fucus, au fond de la +mer... Et, tandis qu'il s'enfonçait les ongles dans +la chair, que le sang ruisselait de lui comme +d'une fontaine, les algues d'or frémirent doucement, +à peine visibles, sur le mur qui, peu à peu, +s'enduisait de ténèbres... Et la palette en forme +de harpe, et le chevalet en forme de lyre résonnèrent +longtemps, en chants nuptiaux...</p> + +<p>Kimberly se tut quelques instants... puis, +durant que l'émotion, autour de la table, étranglait +les gorges et serrait les coeurs:</p> + +<p>—Voici pourquoi, acheva-t-il, j'ai trempé la +pointe de mon couteau d'or dans les confitures +que préparèrent les vierges canaques, en l'honneur +de fiançailles telles que notre siècle, ignorant +de la beauté, n'en connut jamais de si magnifiques.</p> + +<p>Le dîner était terminé... On se leva de table +dans un silence religieux, mais tout plein de +frémissements... Au salon, Kimberly fut très entouré, +très félicité... Tous les regards des femmes +convergeaient, rayonnaient vers sa face peinte, +et lui faisaient comme un halo d'extases...</p> + +<p>—Ah! je voudrais tellement avoir mon portrait +par Frédéric-Ossian Pinggleton... s'écria fervemment +Mme de Rambure... Je donnerais tout +pour un tel bonheur...</p> + +<p>—Hélas! Madame, répondit Kimberly... depuis +cet événement douloureux et sublime que +j'ai conté, il est arrivé que Frédéric-Ossian Pinggleton +ne veut plus, si charmants qu'ils soient—peindre +des visages humains... il ne peint que des +âmes...</p> + +<p>—Comme il a raison!... J'aimerais tellement +être peinte, en âme!...</p> + +<p>—De quel sexe? demanda, sur un ton légèrement +sarcastique, Maurice Fernancourt, visiblement +jaloux du succès de Kimberly.</p> + +<p>Celui-ci dit simplement:</p> + +<p>—Les âmes n'ont pas de sexe, mon cher Maurice... +Elles ont...</p> + +<p>—Du poil... aux pattes... chuchota Victor +Charrigaud, très bas, de façon à n'être entendu +que du romancier psychologue à qui il offrait, en +ce moment, un cigare...</p> + +<p>Et l'entraînant dans le fumoir:</p> + +<p>—Ah! mon vieux! souffla-t-il... je voudrais +pouvoir crier des ordures... à pleins poumons, +devant tous ces gens-là... J'en ai assez de leurs +âmes, de leurs amours verts et pervers, de leurs +confitures magiques... Oui, oui... dire des grossièretés, +se barbouiller de bonne boue bien fétide et +bien noire, pendant un quart d'heure, ah! comme +ce serait exquis... et reposant... Et comme, cela +me soulagerait de tous ces lys nauséeux qu'ils +m'ont mis dans le coeur!... Et toi?...</p> + +<p>Mais la secousse avait été trop forte et l'impression +restait du récit de Kimberly... On ne +pouvait plus s'intéresser aux choses vulgaires, +terrestres... aux discussions mondaines, esthétiques, +passionnelles... Le vicomte Lahyrais lui-même, +clubman, sportsman, joueur et tricheur, +sentait qu'il lui poussait partout des ailes. Chacun +avait besoin de recueillement, de solitude, de +prolonger le rêve ou de le réaliser... En dépit des +efforts de Kimberly qui allait de l'une à l'autre, +demandant: «Avez-vous bu du lait de martre +zibeline?... ah! buvez du lait de martre zibeline... +c'est tellement ravissant!» la conversation +ne put être reprise... si bien que l'un après +l'autre, les invités s'excusèrent, s'esquivèrent. A +onze heures, tout le monde était parti.</p> + +<p>Quand ils se retrouvèrent, en face l'un de +l'autre, seuls, Monsieur et Madame se regardèrent +longtemps, fixement, hostilement, avant +d'échanger leurs impressions.</p> + +<p>—Pour un joli ratage, tu sais... c'est un joli +ratage... exprima Monsieur.</p> + +<p>—C'est de ta faute... reprocha aigrement Madame...</p> + +<p>—Ah! elle est bonne celle-là...</p> + +<p>—Oui, de ta faute... Tu ne t'es occupé de +rien... tu n'as fait que rouler de sales boulettes +de pain, entre tes gros doigts. On ne pouvait pas +te tirer une parole... Ce que tu étais ridicule!... +C'est honteux...</p> + +<p>—Eh bien, je te conseille de parler... riposta +Monsieur... Et ta toilette verte... et tes sourires... +et tes gaffes avec Sartorys... C'est moi, +peut-être?... Moi aussi, sans doute qui racontes la +douleur de Pinggleton... moi qui manges des confitures +canaques, moi qui peins des âmes... moi +qui suis pédéraste et lilial?...</p> + +<p>—Tu n'es même pas capable de l'être!... cria +Madame, au comble de l'exaspération...</p> + +<p>Ils s'injurièrent longtemps. Et Madame, après +avoir rangé l'argenterie et les bouteilles entamées, +dans le buffet, prit le parti de se retirer +en sa chambre, où elle s'enferma.</p> + +<p>Monsieur continua de rôder à travers l'hôtel +dans un état d'agitation extrême... Tout d'un +coup, m'ayant aperçue dans la salle à manger +où je remettais un peu d'ordre, il vint à moi... et +me prenant par la taille:</p> + +<p>—Célestine, me dit-il... veux-tu être bien +gentille avec moi?... Veux-tu me faire un grand, +grand plaisir?</p> + +<p>—Oui, Monsieur...</p> + +<p>—Eh bien, mon enfant, crie-moi, en pleine +figure, dix fois, vingt fois, cent fois: «Merde!»</p> + +<p>—Ah! Monsieur!... quelle drôle d'idée!... Je +n'oserai jamais...</p> + +<p>—Ose, Célestine... ose, je t'en supplie!...</p> + +<p>Et quand j'eus fait, au milieu de nos rires, ce +qu'il me demandait:</p> + +<p>—Ah! Célestine, tu ne sais pas le bien, tu ne +sais pas la joie immense que tu me procures... Et +puis, voir une femme qui ne soit pas une âme... +toucher une femme qui ne soit pas un lys!... +Embrasse-moi...</p> + +<p>Si je m'attendais à celle-là, par exemple!...</p> + +<p>Mais, le lendemain, lorsqu'ils lurent dans le +<i>Figaro</i> un article où l'on célébrait pompeusement +leur dîner, leur élégance, leur goût, leur +esprit, leurs relations, ils oublièrent tout, et ne +parlèrent plus que de leur grand succès. Et leur +âme appareilla vers de plus illustres conquêtes et +de plus somptueux snobismes.</p> + +<p>—Quelle femme charmante que la comtesse +Fergus!... dit Madame, au déjeuner, en finissant +les restes.</p> + +<p>—Et quelle âme!... appuya Monsieur...</p> + +<p>—Et Kimberly... Crois-tu?... en voilà un +causeur épatant... et si exquis de manières!...</p> + +<p>—On a tort de le blaguer... Après tout, son vice +ne regarde personne... nous n'avons rien à y +voir...</p> + +<p>—Bien sûr...</p> + +<p>Indulgente, elle ajouta:</p> + +<p>—Ah! s'il fallait éplucher tout le monde!</p> + +<br> + +<p>Et, toute la journée, dans la lingerie, je me +suis amusée à évoquer les histoires drôles de +cette maison... et la fureur de réclame qui, depuis +ce jour-là, prit Madame jusqu'à se prostituer à +tous les sales journalistes qui lui promettaient un +article sur les livres de son mari, ou un mot sur +ses toilettes et sur son salon... et la complaisance +de Monsieur qui n'ignorait rien de ces turpitudes +et laissait faire. Avec un cynisme admirable, il +disait: «C'est toujours moins cher qu'au bureau.» +Monsieur, de son côté, était tombé au plus +bas degré de l'inconscience et de la vileté. Il appelait +cela de la politique de salon, et de la diplomatie +mondaine.</p> + +<p>Je vais écrire à Paris pour qu'on m'envoie le +nouveau volume de mon ancien maître. Mais ce +qu'il doit être mouche dans le fond!</p> + + +<br><br><br> +<h3>XI</h3> +<br><br> + +<p>10 novembre.</p> + + +<p>Maintenant, il n'est plus question de la petite +Claire. Ainsi qu'on l'avait prévu, l'affaire est +abandonnée. La forêt de Raillon et Joseph garderont +donc leur secret, éternellement. De celle qui +fut une pauvre petite créature humaine, il ne +sera pas plus parlé désormais que du cadavre d'un +merle, mort, sous le fourré, dans le bois. Comme +si rien ne s'était passé, le père continue de casser +ses cailloux sur la route, et la ville, un instant +remuée, émoustillée par ce crime, reprend son +aspect coutumier... un aspect plus morne encore, +à cause de l'hiver. Le froid très vif claquemure davantage +les gens dans leurs maisons. C'est à peine +si, derrière les vitres gelées, on entrevoit leurs +faces pâles et sommeillantes, et dans les rues on +ne rencontre guère que des vagabonds en loques +et des chiens frileux.</p> + +<p>Madame m'a envoyée en course, chez le boucher, +et j'ai pris les chiens avec moi... Pendant +que je suis là, une vieille entre timidement dans +la boutique et demande de la viande, «un peu de +viande, pour faire un peu de bouillon, au fils qui +est malade». Le boucher choisit, parmi des débris +entassés dans une large bassine de cuivre, +un sale morceau, moitié os, moitié graisse, et +l'ayant pesé vivement:—Quinze sous... annonce-t-il.</p> + +<p>—Quinze sous! s'exclame la vieille. Ça n'est +pas Dieu possible!... Et comment voulez-vous +que je fasse du bouillon avec ça?...</p> + +<p>—A votre aise... dit le boucher, en rejetant +le morceau dans la bassine... Seulement, vous +savez, je vais vous envoyer votre note aujourd'hui... Si +demain, elle n'est pas payée... l'huissier!...</p> + +<p>—Donnez... se résigne alors la vieille.</p> + +<p>Quand elle est partie:</p> + +<p>—C'est vrai, aussi... m'explique le boucher... Si +on n'avait pas les pauvres pour les bas +morceaux... on ne gagnerait vraiment pas assez +sur une bête... Mais ils sont exigeants maintenant, +ces bougres-là!...</p> + +<p>Et, taillant deux longues tranches de bonne +viande bien rouge, il les lance aux chiens:</p> + +<p>Les chiens de riches, parbleu!... c'est pas des +pauvres...</p> + +<br> + +<p>Au Prieuré, les événements se succèdent. Du +tragique ils passent au comique, car on ne peut +pas toujours frissonner... Fatigué des tracasseries +du capitaine et sur les conseils de Madame, Monsieur +a fini par «l'appeler au juge de paix». Il +lui réclame des dommages et intérêts pour le +bris de ses cloches, de ses châssis, et pour la +dévastation du jardin. Il paraît que la rencontre +des deux ennemis dans le cabinet du juge a été +quelque chose d'épique. Ils se sont engueulés +comme des chiffonniers. Naturellement, le capitaine +nie, avec force serments, avoir jamais lancé +des pierres ou quoi que ce soit dans le jardin de +Lanlaire; c'est Lanlaire qui lance des pierres dans +le sien...</p> + +<p>—Avez-vous des témoins?... Où sont vos témoins? +Osez produire des témoins... hurle le +capitaine.</p> + +<p>—Les témoins? riposte Monsieur... c'est les +pierres... c'est toutes les cochonneries dont vous +ne cessez de couvrir ma propriété... c'est les +vieux chapeaux... les vieilles pantoufles que +j'y ramasse chaque jour, et que tout le monde +reconnaît pour vous avoir appartenu...</p> + +<p>—Vous mentez...</p> + +<p>—C'est vous qui êtes une canaille... une crapule...</p> + +<p>Mais, dans l'impossibilité où est Monsieur +d'apporter des témoignages recevables et probants, +le juge de paix, qui est d'ailleurs l'ami du +capitaine, engage Monsieur à retirer sa plainte.</p> + +<p>—Et du reste... permettez-moi de vous le +dire... conclut le magistrat... il est bien improbable... +il est tout à fait inadmissible qu'un vaillant soldat... +un officier intrépide qui a gagné +tous ses grades sur les champs de bataille, +s'amuse à lancer des pierres et de vieux chapeaux +dans votre propriété, comme un gamin...</p> + +<p>—Parbleu!... vocifère le capitaine... Cet +homme est un infâme dreyfusard... Il insulte +l'armée...</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, vous!... Ce que vous cherchez, sale juif, +c'est de déshonorer l'armée... Vive l'armée!...</p> + +<p>Ils ont failli se prendre aux cheveux et le juge +a eu beaucoup de peine à les séparer... Depuis, +Monsieur a installé en permanence, dans le jardin, +deux témoins invisibles derrière une sorte d'abri +en planches où sont percés, à hauteur d'homme, +quatre trous ronds, pour les yeux. Mais le capitaine +averti s'est tenu tranquille et Monsieur en +est pour ses frais...</p> + +<br> + +<p>J'ai vu le capitaine deux ou trois fois, par-dessus +la haie... Malgré la gelée, il ne quitte pas +de la journée son jardin où il travaille à toute +sorte de choses, avec acharnement. Pour l'instant, +il encapuchonne ses rosiers de gros bonnets +de papier huilé... Il me conte ses malheurs.... +Rose souffre d'une attaque d'influenza, et dame... +avec son asthme!... Bourbaki est mort... Il est +mort d'une congestion pulmonaire, pour avoir bu +trop de cognac... Vraiment, il n'a pas de chance... +Et c'est sûrement ce bandit de Lanlaire qui lui +jette un sort... Il veut en avoir raison, en débarrasser +le pays, et il me soumet un plan de +combat épatant...</p> + +<p>—Voilà ce que vous devriez faire, mademoiselle +Célestine... Vous devriez déposer contre +Lanlaire... au parquet de Louviers... une plainte +tapée pour outrages aux moeurs et attentat à la +pudeur... Ça, c'est une idée...</p> + +<p>—Mais, capitaine, jamais Monsieur n'a outragé +à mes moeurs, ni attenté à ma pudeur...</p> + +<p>—Eh bien?... qu'est-ce que ça fait?...</p> + +<p>—Je ne peux pas...</p> + +<p>—Comment... vous ne pouvez pas?... Rien +n'est plus simple, pourtant... Déposez votre +plainte et faites-nous citer, Rose et moi... Nous +viendrons affirmer... certifier en justice que nous +avons vu tout... tout... tout... La parole d'un +soldat, en ce moment surtout, c'est quelque +chose, tonnerre de Dieu!... Ce n'est pas de la... +chose de chien... Et notez qu'après cela il nous +sera facile de faire revivre l'affaire du viol et +d'englober Lanlaire dedans... Ça c'est une idée... +Pensez-y, mademoiselle Célestine... pensez-y...</p> + +<br> + +<p>Ah! j'ai beaucoup de choses, beaucoup trop de +choses à quoi penser en ce moment... Joseph me +presse de me décider... on ne peut pas attendre +plus longtemps... Il a reçu de Cherbourg la nouvelle +que la semaine prochaine doit avoir lieu +la vente du petit café... Mais je suis inquiète, +troublée... Je voudrais et je ne voudrais pas... Un +jour cela me plaît, et, le lendemain, cela ne me +plaît plus... Je crois surtout que j'ai peur... que +Joseph ne veuille m'entraîner à des choses trop +terribles... Je ne puis me résoudre à prendre un +parti... Il ne me brutalise pas, me donne des +arguments, me tente par des promesses de liberté, +de belles toilettes, de vie assurée, heureuse, +triomphante.</p> + +<p>—Faut pourtant que je l'achète, le petit café... +me dit-il... Je ne peux pas laisser échapper une +occasion pareille... Et si la révolution vient?... +Pensez donc, Célestine... c'est la fortune, tout +de suite... et qui sait?... La révolution, ah! +mettez-vous ça dans la tête... il n'y a pas mieux +pour les cafés...</p> + +<p>—Achetez-le toujours. Si ce n'est pas moi... +ce sera une autre...</p> + +<p>—Non... non, faut que ce soit vous... Il n'y +en a pas d'autre que vous... J'ai les sangs tournés +de vous... Mais vous vous méfiez de moi...</p> + +<p>—Non, Joseph... je vous assure...</p> + +<p>—Si... si... vous avez de mauvaises idées sur moi...</p> + +<p>A ce moment, je ne sais, non en vérité je ne +sais où j'ai pu trouver le courage de lui demander:</p> + +<p>—Eh bien, Joseph... dites-moi que c'est vous +qui avez violé la petite Claire, dans le bois...</p> + +<p>Joseph a reçu le choc, avec une extraordinaire +tranquillité. Il a seulement haussé les épaules, +s'est dandiné quelques secondes et, remontant +son pantalon qui avait un peu glissé, il a répondu +simplement:</p> + +<p>—Vous voyez bien... quand je vous le disais!... +Je connais vos pensées, allez... je connais +tout ce qui se passe dans vos pensées...</p> + +<p>Il a adouci sa voix, mais son regard est devenu +si effrayant qu'il m'a été impossible d'articuler +une parole...</p> + +<p>—S'agit pas de la petite Claire... s'agit de +vous...</p> + +<p>Comme l'autre soir, il m'a prise dans ses bras...</p> + +<p>—Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?</p> + +<p>Toute frissonnante, toute balbutiante, j'ai +trouvé la force de répondre:</p> + +<p>—J'ai peur... j'ai peur de vous... Joseph... +Pourquoi ai-je peur de vous?</p> + +<p>Il m'a tenue bercée, dans ses bras. Et, dédaigneux +de se justifier, heureux peut-être d'augmenter +mes terreurs, il m'a dit d'un ton paternel:</p> + +<p>—Eh ben... eh ben... puisque c'est ça, +j'en recauserons... demain...</p> + +<br> + +<p>Il circule en ville un journal de Rouen où il +y a un article qui fait scandale, parmi les dévotes. +C'est une histoire vraie, très drôle et pas mal +raide qui s'est passée tout dernièrement à Port-Lançon, +un joli endroit, situé à trois lieues d'ici. +Le piquant, c'est que tout le monde en connaît +les personnages. Voilà encore de quoi occuper +les gens, pendant quelques jours... On a apporté +le journal à Marianne, hier, et le soir, après le +dîner, j'ai fait la lecture du fameux article à haute +voix... Dès les premières phrases, Joseph s'est +levé très digne, sévère, et même un peu fâché. +Il déclare qu'il n'aime pas les cochonneries, et +qu'il ne peut supporter qu'on attaque la religion, +devant lui...</p> + +<p>—C'est pas bien, ce que vous faites là, Célestine... +c'est pas bien...</p> + +<p>Et il est parti se coucher...</p> + +<p>Je transcris ici, cette histoire. Elle m'a paru +propre à être conservée... et puis j'ai pensé que je +pouvais bien égayer d'un franc éclat de rire ces +pages si tristes...</p> + +<p>La voici.</p> + +<br> + +<p>M. le doyen de la paroisse de Port-Lançon était +un prêtre sanguin, actif, sectaire, et son éloquence +avait grande réputation dans les pays +avoisinants. Mécréants et libres-penseurs se rendaient +à l'église, le dimanche, rien que pour l'entendre +prêcher... Ils s'excusaient de cette pratique +en invoquant des raisons oratoires:</p> + +<p>—On n'est pas de son avis, bien sûr, mais +c'est tout de même flatteur d'entendre un homme +comme ça...</p> + +<p>Et ils enviaient, pour leur député qui ne soufflait +jamais un mot, la «sacrée platine» qu'avait +M. le Doyen. Son intervention dans les affaires +communales, brouillonne et bruyante, gênait +parfois le maire, irritait souvent les autres +autorités, mais M. le Doyen avait toujours +le dernier mot, à cause de cette «sacrée platine», +qui rivait son clou à tout le monde. Une +de ses manies était qu'on n'instruisît pas assez +les enfants.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'on leur apprend à l'école?... +On ne leur apprend rien... Quand on les interroge +sur des questions capitales... c'est une vraie +pitié... ils ne savent jamais quoi répondre...</p> + +<p>De ce fâcheux état d'ignorance, il s'en prenait +à Voltaire, à la Révolution française... au gouvernement, +aux dreyfusards, non point au prône +ni en public, mais seulement devant des amis +sûrs, car, tout sectaire et intransigeant qu'il fût, +M. le Doyen tenait à son traitement. Aussi, le +mardi et le jeudi, avait-il accoutumé de réunir +dans la cour de son presbytère le plus d'enfants +qu'il pouvait, et là, durant deux heures, il les +initiait à des connaissances extraordinaires et +comblait de surprenantes pédagogies les lacunes +de l'éducation laïque.</p> + +<p>—Voyons... mes enfants... quelqu'un de vous +sait-il, seulement où se trouvait jadis, le Paradis +terrestre?... Que celui qui le sait lève la main!... +Allons...</p> + +<p>Aucune main ne se levait... Il y avait, dans +tous les yeux, d'ardents points d'interrogation, +et M. le Doyen, haussant les épaules, s'écriait:</p> + +<p>—C'est scandaleux... Que vous enseigne-t-il +donc, votre instituteur?... Ah! elle est jolie, l'éducation +laïque, gratuite et obligatoire... elle est +jolie!... Eh bien, je vais vous le dire, moi, où se +trouvait le Paradis terrestre... Attention!</p> + +<p>Et, catégorique non moins que grimaçant, il +débitait:</p> + +<p>—Le Paradis terrestre, mes enfants, ne se +trouvait pas à Port-Lançon, quoi qu'on dise, ni +dans le département de la Seine-Inférieure... ni +en Normandie... ni à Paris... ni en France... Il +ne se trouvait pas non plus en Europe, pas même +en Afrique ou en Amérique... en Océanie pas +davantage... Est-ce clair?... Il y a des gens qui +prétendent que le Paradis terrestre était en Italie, +d'autres en Espagne, parce que dans ces pays-là +il pousse des oranges, petits gourmands!... C'est +faux, archi-faux. D'abord, dans le Paradis terrestre, +il n'y avait pas d'oranges... il n'y avait que +des pommes... pour notre malheur... Voyons, +que l'un de vous réponde... Répondez...</p> + +<p>Et comme aucun ne répondait:</p> + +<p>—Il était en Asie... clamait M. le Doyen +d'une voix retentissante et colère... en Asie où, +jadis, il ne tombait ni pluie, ni grêle, ni neige... +ni foudre... en Asie où tout était verdoyant et +parfumé... où les fleurs étaient hautes comme des +arbres, et les arbres comme des montagnes... +Maintenant, il n'y a rien de tout cela en Asie... A +cause des péchés que nous avons commis, il n'y +a plus, en Asie, que des Chinois, des Cochinchinois, +des Turcs, des hérétiques noirs, des païens +jaunes, qui tuent les saints missionnaires et qui +vont en enfer... C'est moi qui vous le dis... +Autre chose!... Savez-vous ce que c'est que la +Foi?... la Foi?...</p> + +<p>Un des enfants, balbutiait, très sérieux, sur le +ton d'une leçon récitée:</p> + +<p>—La Foi... l'Espérance... et la Charité... +C'est une des trois vertus théologales...</p> + +<p>—Ce n'est pas ce que je vous demande, récriminait +M. le Doyen. Je vous demande en quoi +consiste la Foi?... Ah!... vous ne le savez pas non +plus?... Eh bien, la Foi consiste à croire ce +que vous dit votre bon curé... et à ne pas croire +un mot de tout ce que vous dit votre instituteur... +Car il ne sait rien, votre instituteur... et ce qu'il +vous raconte, ce n'est jamais arrivé...</p> + +<br> + +<p>L'Église de Port-Lançon est connue des archéologues +et des touristes. C'est un des édifices religieux +les plus intéressants de cette partie de la +Normandie, où il en existe tant d'admirables... +Sur la façade occidentale, au-dessus d'une porte +centrale, en ogive, une rose s'épanouit délicatement +portée sur une arcature trilobée, à jour, +d'une grâce et d'une légèreté infinies. L'extrémité +du bas-côté septentrional, que longe une obscure +venelle, est décorée d'ornementations plus touffues +et moins sévères. On y remarque beaucoup +de personnages singuliers, à face de démon, des +animaux symboliques et des saints pareils à des +truands, qui, dans les dentelles ajourées des +frises, se livrent à d'étranges mimiques...Malheureusement, +la plupart sont décapités et mutilés. +Le temps et la pudeur vandalique des desservants +ont successivement endommagé ces sculptures +satiriques, joyeuses et paillardes comme un +chapitre de Rabelais... La mousse pousse, morne +et décente, sur ces corps de pierre effritée où, +bientôt, l'oeil ne saura plus distinguer que d'irrémédiables +ruines. L'édifice est partagé en deux +parties par de hardies et minces arcades, et ses +fenêtres, rayonnantes dans la face sud, sont flamboyantes +dans le collatéral nord. La maîtresse +vitre du chevet, en rosace immense et rouge, +flamboie et fulgure, elle aussi comme un soleil +couchant d'automne.</p> + +<p>M. le Doyen communiquait directement de +sa cour, plantée de vieux marronniers, dans +l'église, par une petite porte basse, récente, qui +s'ouvrait sur un des collatéraux, et dont il partageait +la clé unique avec la supérieure de l'hospice, +soeur Angèle. Aigre, maigre, jeune encore, +d'une jeunesse revêche et fanée... austère et cancanière, +entreprenante et fureteuse, soeur Angèle +était la grande amie de M. le Doyen et sa conseillère +intime. Ils se voyaient chaque jour, mystérieusement, +préparant sans cesse des combinaisons +électorales et municipales, se confiant les +secrets dérobés des ménages port-lançonnais, s'ingéniant +à éluder, par d'habiles manoeuvres, les +arrêtés préfectoraux et les règlements administratifs, +au profit des intérêts ecclésiastiques. +Toutes les vilaines histoires qui circulaient dans +le pays venaient de là... Chacun s'en doutait, +mais on n'osait rien dire, craignant l'intarissable +esprit de M. le Doyen, ainsi que la méchanceté +notoire de soeur Angèle qui dirigeait l'hospice à +sa fantaisie de femme intolérante et rancunière.</p> + +<p>Jeudi dernier, M. le Doyen, dans la cour du +presbytère, inculquait aux enfants d'étonnantes +notions météorologiques... Il expliquait le tonnerre, +la grêle, le vent, les éclairs.</p> + +<p>—Et la pluie?... Savez-vous bien ce que c'est +que la pluie... d'où elle vient... et qui la +fabrique? Les savants d'aujourd'hui vous diront +que la pluie est une condensation de vapeur... Ils +vous diront ceci et cela... Ils mentent... Ce sont +d'affreux hérétiques... des suppôts du diable... +La pluie, mes enfants, c'est la colère de Dieu... +Dieu n'est pas content de vos parents qui, depuis +des années, s'abstiennent de suivre les Rogations... +Alors, il s'est dit: «Ah! vous laissez le +bon curé se morfondre tout seul avec son bedeau +et ses chantres sur les routes et dans les sentes. +Bon... bon!... Gare à vos récoltes, sacripants!...» +Et il ordonne à la pluie de tomber... Voilà ce que +c'est que la pluie... Si vos parents étaient de +fidèles chrétiens, s'ils observaient leurs devoirs +religieux... il ne pleuvrait jamais...</p> + +<p>A ce moment, soeur Angèle apparut au seuil de +la petite porte basse de l'église... Elle était plus +pâle encore que de coutume et toute bouleversée. +Sur le serre-tête blanc, défait, sa cornette avait +légèrement glissé, et les deux grandes ailes battaient, +effrayées et désunies. En apercevant les +élèves, rangés en cercle autour de M. le Doyen, +son premier mouvement fut de rétrograder et de +fermer la porte... Mais M. le Doyen, surpris de +cette brusque entrée, de cette cornette de travers, +de cette pâleur, s'avançait déjà à sa rencontre, +les lèvres tordues et les yeux inquiets.</p> + +<p>—Renvoyez ces enfants, tout de suite... supplia +soeur Angèle... tout de suite... J'ai à vous +parler...</p> + +<p>—Oh... mon Dieu!... Que se passe-t-il donc?... +Hein?... Quoi?... vous êtes tout émue...</p> + +<p>—Renvoyez ces enfants... répéta soeur Angèle... +Il se passe des choses graves... très graves... +trop graves.</p> + +<p>Les élèves partis, soeur Angèle se laissa tomber +sur un banc et, durant quelques secondes, d'un +mouvement nerveux, elle mania sa croix de cuivre +et ses médailles bénites qui sonnèrent sur la bavette +empesée, dont était bardée sa poitrine plate +d'inféconde femelle. M. le Doyen était anxieux... +Il demanda d'une voix saccadée:</p> + +<p>—Vite... ma soeur... parlez... Vous m'effrayez... +Qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>Alors, très brève, soeur Angèle dit:</p> + +<p>—Il y a que, tout à l'heure, passant dans la +venelle... j'ai vu, sur votre église... un homme +tout nu!...</p> + +<p>M. le Doyen ouvrit, en grimace, sa bouche qui +demeura, béante et toute convulsée... Puis, il +bégaya:</p> + +<p>—Un homme tout nu?... Vous avez, ma soeur, +vu... sur mon église... un homme... tout nu?... +Sur mon église?... Vous êtes sûre?...</p> + +<p>—Je l'ai vu...</p> + +<p>—Il s'est trouvé, dans ma paroisse, un paroissien +assez éhonté... assez charnel... pour se promener, +tout nu, sur mon église?... Mais, c'est +incroyable!... Ah! ah! ah!...</p> + +<p>Son visage s'empourprait de colère; sa gorge +contractée râpait les mots.</p> + +<p>—Tout nu, sur mon église?... Oh!... Mais, +dans quel siècle vivons-nous?... Et que faisait-il, +tout nu, sur mon église?... Il forniquait, peut-être?... +Il...</p> + +<p>—Vous ne me comprenez pas... interrompit +soeur Angèle... Je n'ai pas dit que cet homme +tout nu fût un paroissien... puisqu'il est en +pierre...</p> + +<p>—Comment?... Il est en pierre?... Mais, alors, +ce n'est plus la même chose, ma soeur...</p> + +<p>Et, soulagé par cette rectification, M. le Doyen +respira bruyamment...</p> + +<p>—Ah! quelle peur j'ai eue!</p> + +<p>Soeur Angèle se fit agressive... Sa voix siffla +entre ses lèvres plus minces et plus pâles.</p> + +<p>—Alors... tout est bien... Et vous le trouvez +moins nu, sans doute, parce qu'il est en pierre?</p> + +<p>—Je ne dis pas cela... Mais enfin, ce n'est plus +la même chose...</p> + +<p>—Et si je vous affirmais que cet homme en +pierre est plus nu que vous le croyez... qu'il +montre une... un... un instrument d'impureté... +une chose horrible... énorme... une chose monstrueuse +qui pointe?... Ah! tenez, monsieur le +Curé, ne me faites pas dire de saletés...</p> + +<p>Elle se leva, en proie à une agitation violente... +M. le Doyen était atterré. Cette révélation le frappait +de stupeur... Ses idées se brouillaient, sa +raison s'égarait en un rêve d'atroce luxure et +d'abominable enfer... Il balbutia, enfantin...</p> + +<p>—Oh, vraiment?... Une chose énorme... qui +pointe... Oui! oui!... C'est inconcevable... Mais, +c'est très vilain, ça, ma soeur... Et vous êtes certaine... +bien certaine... d'avoir vu... cette chose, +énorme... pointer?... Vous ne vous trompez pas?... +Ce n'est pas une plaisanterie?... Oh! c'est inconcevable...</p> + +<p>Soeur Angèle frappa le sol du pied.</p> + +<p>—Et, depuis des siècles qu'elle est là... souillant +votre église... vous ne vous êtes aperçu de +rien?... Et il faut que ce soit moi, une femme... +moi, une religieuse... moi qui ai fait voeu de chasteté... +il faut que ce soit moi qui dénonce ce... +cette abomination... et qui vienne vous crier: +«Monsieur le Doyen, le diable est dans votre +église!»</p> + +<p>Mais M. le Doyen, aux paroles ardentes de +soeur Angèle, avait vite reconquis ses esprits... +Il prononça d'un ton résolu:</p> + +<p>—Nous ne pouvons tolérer un tel scandale... +Il faut terrasser le diable... Et je m'en charge... +Revenez à minuit... quand tout le monde dormira +à Port-Lançon... Vous me guiderez... Je +vais prévenir le sacristain, afin qu'il se procure +une échelle... Est-ce très haut?...</p> + +<p>—C'est très haut...</p> + +<p>—Et vous saurez bien retrouver la place, ma +soeur?</p> + +<p>—Je la retrouverais, les yeux fermés... A +minuit donc, monsieur le Doyen!</p> + +<p>—Et que Dieu soit avec vous, ma soeur!...</p> + +<p>Soeur Angèle se signa, regagna la porte basse +et disparut...</p> + +<br> + +<p>La nuit était sombre, sans lune. Aux fenêtres +de la venelle, la dernière lumière s'était depuis +longtemps éteinte; les réverbères, obscurs au haut +de leur potence, balançaient leurs grinçantes et invisibles +carcasses. Tout dormait dans Port-Lançon.</p> + +<p>—C'est là... fit soeur Angèle.</p> + +<p>Le sacristain appliqua son échelle contre le +mur, près d'une large baie, à travers les vitraux +de laquelle brillait, très pâle, la courte lueur de +la lampe veillant au sanctuaire. Et l'église déchiquetait +ses silhouettes tourmentées dans un ciel +couleur de violette où, çà et là, tremblaient de +clignotantes étoiles. M. le Doyen, armé d'un marteau, +d'un ciseau à froid et d'une lanterne sourde, +gravit les échelons, suivi de près par la soeur +dont la cornette disparaissait sous les plis d'une +large mante noire... Il marmottait:</p> + +<p>—<i>Ab omni peccato</i>.</p> + +<p>La soeur répondait:</p> + +<p>—<i>Libera nos, Domine</i>.</p> + +<p>—<i>Ab insidiis diaboli</i>.</p> + +<p>—<i>Libera nos, Domine</i>.</p> + +<p>—<i>A spiritu fornicationis</i>.</p> + +<p>—<i>Libera nos, Domine</i>.</p> + +<p>Arrivés à hauteur de la frise, ils s'arrêtèrent.</p> + +<p>—C'est là... fit soeur Angèle... A votre gauche, +monsieur le Doyen.</p> + +<p>Et très vite, troublée par l'ombre, par le silence, +elle chuchota:</p> + +<p>—<i>Agnus Dei, qui tollis peccata mundi</i>.</p> + +<p>—<i>Exaudi nos, Domine</i>, répondit M. le Doyen, +qui dirigea sa lanterne dans les entrecroisements +de la pierre où grimaçaient, gambadaient +d'apocalyptiques figures de démons et de saints.</p> + +<p>Tout à coup, il poussa un cri. Il venait d'apercevoir, +braquée sur lui, terrible et furieuse, l'impure +image du péché...</p> + +<p>—<i>Mater purissima... Mater castissima... Mater +inviolata</i>... bredouillait la soeur, courbée sur +l'échelle.</p> + +<p>—Ah! le cochon!... le cochon!... vociféra +M. le Doyen, en manière d'<i>Ora pro nobis</i>.</p> + +<p>Il brandit son marteau, et, tandis que, derrière +lui, soeur Angèle continuait de réciter les litanies +de la sainte Vierge, et que le sacristain, arc-bouté +au pied de l'échelle, soupirait de vagues et dolentes +oraisons, il asséna sur l'icône obscène un +coup sec. Quelques éclats de pierre le cinglèrent +au visage, et l'on entendit un corps dur tomber +sur un toit, glisser dans une gouttière, rebondir +et retomber dans la venelle.</p> + +<br> + +<p>Le lendemain, sortant de l'église où elle venait +d'entendre la messe, Mlle Robineau, une sainte +femme, vit à terre, dans la venelle, un objet qui lui +parut d'une forme insolite et d'un aspect bizarre, +comme en ont, parfois, certaines reliques dans les +reliquaires. Elle le ramassa, et l'examinant dans +tous les sens:</p> + +<p>—C'est probablement une relique... se dit-elle... +une sainte, étrange et précieuse relique... +une relique pétrifiée dans quelque source miraculeuse... +Les voies de Dieu sont tellement mystérieuses!</p> + +<p>Elle eut d'abord la pensée de l'offrir à M. le +Doyen... Puis elle réfléchit que cette relique +serait une protection pour sa maison, qu'elle en +éloignerait le malheur et le péché. Elle l'emporta.</p> + +<p>Arrivée chez elle, Mlle Robineau s'enferma dans +sa chambre. Sur une table, parée d'une nappe +blanche, elle disposa un coussin de velours rouge +avec des glands d'or; sur le coussin, délicatement, +elle coucha la précieuse relique. Ensuite +elle couvrit le tout d'un globe de verre aussitôt +flanqué de deux vases pleins de fleurs artificielles. +Et s'agenouillant devant cet autel improvisé, elle +invoqua, avec ardeur, le saint inconnu et admirable +à qui avait appartenu, en des temps probablement +très anciens, cet objet profane et purifié... +Mais, bientôt, elle ne tarda pas à se sentir troublée... +Des préoccupations d'une précision trop +humaine se mêlèrent à la ferveur de ses prières, à +la joie pure de ses extases... Même des doutes +terribles et lancinants s'insinuèrent en son âme.</p> + +<p>—Est-ce bien, là, une sainte relique?... se dit-elle.</p> + +<p>Et tandis qu'elle multipliait sur ses lèvres les +<i>Pater</i> et les<i> Ave</i>, elle ne pouvait s'empêcher de +penser à d'obscures impuretés et d'écouter une +voix plus forte que ses prières, une voix qui +venait d'elle, inconnue d'elle, et qui disait:</p> + +<p>—Tout de même, ça devait être un bien bel +homme!...</p> + +<p>Pauvre demoiselle Robineau! On lui apprit ce +que représentait ce bout de pierre. Elle faillit en +mourir de honte... Et elle ne cessait de répéter:</p> + +<p>—Et moi qui l'ai embrassée tant de fois!...</p> + +<br> + +<p>Aujourd'hui, 10 novembre, nous avons passé +toute la journée à nettoyer l'argenterie. C'est tout +un événement... une époque traditionnelle comme +celle des confitures. Les Lanlaire possèdent une +magnifique argenterie, des pièces anciennes, rares +et de toute beauté. Elle vient du père de Madame +qui la prit, les uns disent en dépôt, les autres en +garantie d'une somme prêtée à un noble du voisinage. +Il n'achetait pas que des jeunes gens pour +la conscription, cet olibrius-là!... Tout lui était +bon et il n'était pas à une escroquerie près. S'il +faut en croire l'épicière, l'histoire de cette argenterie +serait des plus louches, ou des plus claires, +comme on voudra. Le père de Madame serait rentré +dans ses fonds et, grâce à une circonstance +que j'ignore, il aurait gardé l'argenterie par-dessus +le marché... Un tour de filou épatant!...</p> + +<p>Naturellement, les Lanlaire ne s'en servent +jamais. Elle reste enfermée, au fond d'un placard +de l'office, dans trois grandes caisses doublées +de velours rouge et scellées au mur par de solides +crampons de fer. Chaque année, le 10 novembre, +on la sort des caisses et on la nettoie, sous la surveillance +de Madame. Et on ne la revoit plus jusqu'à +l'année suivante... Oh! les yeux de Madame +devant son argenterie... devant le viol de son +argenterie par nos mains!... Jamais je n'ai vu +dans des yeux de femme une telle cupidité agressive...</p> + +<p>Est-ce curieux, ces gens qui cachent tout, qui +enfouissent leur argent, leurs bijoux, toutes +leurs richesses, tout leur bonheur, et qui, pouvant +vivre dans le luxe et dans la joie, s'acharnent +à vivre presque dans la gêne et dans l'ennui?</p> + +<p>Le travail fini, l'argenterie verrouillée pour un +an dans ses caisses, et Madame enfin partie avec +la certitude qu'il ne nous en est rien resté aux +doigts, Joseph m'a dit d'un drôle d'air:</p> + +<p>—C'est une très belle argenterie, vous savez, +Célestine... Il y a surtout «l'huilier de +Louis XVI». Ah! sacristi... Et ce que c'est +lourd!... Tout cela vaut peut-être vingt-cinq +mille francs, Célestine... peut-être plus... On ne +sait pas ce que ça vaut...</p> + +<p>Et, me regardant fixement, pesamment, jusqu'au +fond de l'âme:</p> + +<p>—Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?</p> + +<br> + +<p>Quel rapport peut-il bien y avoir entre l'argenterie +de Madame et le petit café de Cherbourg?... +En vérité, je ne sais pas pourquoi... les moindres +paroles de Joseph me font trembler...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XII</h3> +<br><br> + +<p>12 novembre.</p> + + +<p>J'ai dit que je parlerais de M. Xavier. Le souvenir +de ce gamin me poursuit, me trotte par la +tête, souvent. Parmi tant de figures, la sienne est +une de celles qui me reviennent le plus à l'esprit. +J'en ai parfois des regrets et parfois des colères. Il +était tout de même joliment drôle et joliment +vicieux, M. Xavier, avec sa figure chiffonnée, +effrontée et toute blonde... Ah! la petite canaille! +Vrai! on peut dire de lui qu'il était de son +époque...</p> + +<p>Un jour, je fus engagée chez Mme de Tarves, rue +de Varennes. Une chouette maison, un train +élégant... et de beaux gages... Cent francs +par mois, blanchie, et le vin, et tout... Le +matin que j'arrivai, bien contente, dans ma place, +Madame me fit entrer dans son cabinet de toilette... +Un cabinet de toilette épatant, tendu de +soie crème, et Madame une grande femme, extrêmement +maquillée, trop blanche de peau, trop +rouge de lèvres, trop blonde de cheveux, mais +jolie encore, froufroutante... et une prestance, et +un chic!... Pour ça, il n'y avait rien à dire...</p> + +<p>Je possédais déjà un oeil très sûr. Rien que de +traverser rapidement un intérieur parisien, je +savais en juger les habitudes, les moeurs, et, bien +que les meubles mentent autant que les visages, +il était rare que je me trompasse... Malgré l'apparence +somptueuse et décente de celui-là, je sentis, +tout de suite, la désorganisation d'existence, les +liens rompus, l'intrigue, la hâte, la fièvre de vivre, +la saleté intime et cachée... pas assez cachée, toutefois, +pour que je n'en découvrisse point l'odeur... +toujours la même!... Il y a aussi, dans les premiers +regards échangés entre les domestiques +nouveaux et les anciens, une espèce de signe +maçonnique—spontané et involontaire le plus +souvent—qui vous met aussitôt au courant de +l'esprit général d'une maison. Comme dans toutes +les autres professions, les domestiques sont très +jaloux les uns des autres, et ils se défendent férocement +contre les intrusions nouvelles... Moi +aussi, qui suis pourtant si facile à vivre, j'ai subi +ces jalousies et ces haines, surtout de la part des +femmes que ma gentillesse enrageait... Mais +pour la raison contraire, les hommes—il faut +que je leur rende cette justice—m'ont toujours +bien accueillie...</p> + +<p>Dans le regard du valet de chambre qui +m'avait ouvert la porte chez Mme de Tarves, +j'avais lu nettement ceci: «C'est une drôle de +boîte... des hauts et des bas... on n'y a guère +de sécurité... mais on y rigole tout de même... +Tu peux entrer, ma petite.» En pénétrant dans +le cabinet de toilette, j'étais donc préparée—dans +la mesure de ces impressions vagues et +sommaires—à quelque chose de particulier... +Mais, je dois en convenir, rien ne m'indiquait ce +qui m'attendait réellement, là-dedans.</p> + +<p>Madame écrivait des lettres, assise devant un +bijou de petit bureau... Une grande peau d'astrakan +blanc servait de tapis à la pièce. Sur les +murs de soie crème, je fus frappée de voir des +gravures du XVIIIe siècle, plus que libertines, +presque obscènes, non loin d'émaux très anciens +figurant des scènes religieuses... Dans une vitrine, +une quantité de bijoux anciens, d'ivoires, de tabatières +à miniatures, de petits saxes galants, d'une +fragilité délicieuse. Sur une table, des objets de +toilette, très riches, or et argent... Un petit chien, +havane clair, boule de poils soyeux et luisants, +dormait sur la chaise longue, entre deux coussins +de soie mauve.</p> + +<p>Madame me dit:</p> + +<p>—Célestine, n'est-ce pas?... Ah! je n'aime pas +du tout ce nom... Je vous appellerai Mary, en +anglais... Mary, vous vous souviendrez?... Mary... +oui... C'est plus convenable...</p> + +<p>C'est dans l'ordre... Nous autres, nous n'avons +même pas le droit d'avoir un nom à nous... parce +qu'il y a, dans toutes les maisons, des filles, des +cousines, des chiennes, des perruches qui portent +le même nom que nous.</p> + +<p>—Bien, Madame... répondis-je.</p> + +<p>—Savez-vous l'anglais, Mary?</p> + +<p>—Non, Madame... Je l'ai déjà dit à Madame.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai... Je le regrette... Tournez-vous +un peu, Mary, que je vous voie...</p> + +<p>Elle m'examina dans tous les sens, de face, de +dos, de profil, murmurant de temps en temps:</p> + +<p>—Allons... elle n'est pas mal... elle est assez +bien...</p> + +<p>Et brusquement:</p> + +<p>—Dites-moi, Mary... êtes-vous bien faite... +très bien faite?</p> + +<p>Cette question me surprit et me troubla. Je ne +saisissais pas le lien qu'il y avait entre mon +service dans la maison et la forme de mon corps. +Mais, sans attendre ma réponse, Madame dit, se +parlant à elle-même et promenant de la tête +aux pieds, sur toute ma personne, son face-à-main.</p> + +<p>—Oui, elle a l'air assez bien faite...</p> + +<p>Ensuite, s'adressant directement à moi, avec +un sourire satisfait:</p> + +<p>—Voyez-vous, Mary, m'expliqua-t-elle, je +n'aime avoir auprès de moi que des femmes bien +faites... C'est plus convenable...</p> + +<p>Je n'étais pas au bout de mes étonnements. +Continuant de m'examiner minutieusement, elle +s'écria tout à coup:</p> + +<p>—Ah! vos cheveux!... Je désire que vous vous +coiffiez autrement... Vous n'êtes pas coiffée avec +élégance... Vous avez de beaux cheveux... il faut +les faire valoir... C'est très important, la chevelure... +Tenez, comme ça... dans ce goût-là...</p> + +<p>Elle m'ébouriffa un peu les cheveux sur le front, +répétant:</p> + +<p>—Dans ce goût-là... Elle est charmante... +Regardez, Mary... vous êtes charmante... C'est +plus convenable...</p> + +<p>Et, pendant qu'elle me tapotait les cheveux, je +me demandais si Madame n'était point un peu +loufoque, ou si elle n'avait point des passions +contre nature... Vrai! Il ne m'eût plus manqué +que cela.</p> + +<p>Quand elle eut fini, contente de mes cheveux, +elle m'interrogea:</p> + +<p>—Est-ce là votre plus belle robe?...</p> + +<p>—Oui, Madame...</p> + +<p>—Elle n'est pas bien, votre plus belle robe... +Je vous en donnerai des miennes que vous arrangerez... +Et vos dessous?</p> + +<p>Elle souleva ma jupe et la retroussa légèrement:</p> + +<p>—Oui, je vois... fit-elle... Ce n'est pas ça du +tout... Et votre linge... est-il convenable?</p> + +<p>Agacée par cette inspection violatrice, je répondis +d'une voix sèche:</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que Madame veut dire par +convenable...</p> + +<p>—Montrez-moi votre linge... allez me chercher +votre linge... Et marchez un peu... encore... +revenez... retournez... Elle marche bien... elle a +du chic...</p> + +<p>Dès qu'elle vit mon linge, elle fit une grimace:</p> + +<p>—Oh! cette toile... ces bas... ces chemises... +quelle horreur!... Et ce corset!... Je ne veux pas +voir ça chez moi... Je ne veux pas que vous portiez +ça chez moi... Tenez, Mary... aidez-moi...</p> + +<p>Elle ouvrit une armoire de laque rose, tira un +grand tiroir qui était plein de chiffons odorants, +et dont elle vida le contenu, pêle-mêle, sur le +tapis.</p> + +<p>—Prenez ça, Mary... prenez tout ça... Vous +verrez, il y a des points à refaire, des arrangements, +de petits raccommodages... Vous les +ferez... Prenez tout ça... il y a un peu de tout... +il y a de quoi vous monter une jolie garde-robe, +un trousseau convenable... Prenez tout ça...</p> + +<p>Il y avait de tout, en effet... des corsets de soie, +des bas de soie, des chemises de soie et de fine +batiste, des amours de pantalons, de délicieuses +gorgerettes... des jupons fanfreluches... Une +odeur forte, une odeur de peau d'Espagne, de +frangipane, de femme soignée, une odeur d'amour +enfin se levait de ces chiffons amoncelés dont +les couleurs tendres, effacées ou violentes chatoyaient +sur le tapis comme une corbeille de +fleurs dans un jardin. Je n'en revenais pas... je +demeurais toute bête, contente et gênée à la fois, +devant ces tas d'étoffes roses, mauves, jaunes, +rouges où restaient encore des bouts de ruban +aux tons plus vifs, des morceaux de dentelles +délicates... Et Madame remuait ces défroques +toujours jolies, ces dessous à peine passés, me +les montrait, me les choisissait, en me faisant +des recommandations, en m'indiquant ses préférences.</p> + +<p>—J'aime que les femmes qui me servent soient +coquettes, élégantes... qu'elles sentent bon. Vous +êtes brune... voici un jupon rouge qui vous ira à +merveille... D'ailleurs, tout vous ira très bien. +Prenez tout...</p> + +<p>J'étais dans un état de stupéfaction profonde... +Je ne savais que faire... je ne savais que dire. +Machinalement, je répétais:</p> + +<p>—Merci, Madame... Que Madame est bonne!... +Merci, Madame...</p> + +<p>Mais Madame ne laissait pas à mes réflexions +le temps de se préciser... Elle parlait, parlait, +tour à tour familière, impudique, maternelle, +maquerelle, et si étrange!</p> + +<p>—C'est comme la propreté, Mary... les soins +du corps... les toilettes secrètes. Oh! j'y tiens, +par-dessus tout... Sur ce chapitre, je suis exigeante... +exigeante... jusqu'à la manie.</p> + +<p>Elle entra dans des détails intimes, insistant +toujours sur ce mot «convenable», qui revenait +sans cesse sur ses lèvres à propos de choses qui +ne l'étaient guère... du moins, il me le semblait. +Comme nous terminions le tri des chiffons, elle +me dit:</p> + +<p>—Une femme... n'importe quelle femme, doit +être toujours bien tenue... Du reste, Mary, vous +ferez comme je fais: c'est un point capital... Vous +prendrez un bain, demain... je vous indiquerai...</p> + +<p>Ensuite, Madame me montra sa chambre, ses +armoires, ses penderies, la place de chaque chose, +me mit au courant du service, avec des réflexions +qui me paraissaient drôles et pas naturelles..</p> + +<p>—Maintenant, dit-elle... Allons chez M. Xavier... +vous ferez aussi le service de M. Xavier... +C'est mon fils, Mary...</p> + +<p>—Bien Madame...</p> + +<p>La chambre de M. Xavier était située à l'autre +bout du vaste appartement; une coquette chambre, +tendue de drap bleu relevé de passementeries +jaunes. Aux murs, des gravures anglaises en couleur, +représentant des sujets de chasse, de courses, +des attelages, des châteaux. Un porte-cannes +tenait le milieu d'un panneau, véritable panoplie +de cannes avec un cor de chasse au milieu, +flanqué de deux trompettes de mail entrecroisées... +Sur la cheminée, entre beaucoup de bibelots, de +boîtes de cigares, de pipes, une photographie de +joli garçon, tout jeune, sans barbe encore, physionomie +insolente de gommeux précoce, grâce douteuse +de fille, et qui me plut.</p> + +<p>—C'est M. Xavier... présenta Madame.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de m'écrier avec trop +de chaleur, sans doute:</p> + +<p>—Oh! qu'il est beau garçon!</p> + +<p>—Eh bien, eh bien, Mary! fit Madame.</p> + +<p>Je vis que mon exclamation ne l'avait pas +fâchée... car elle avait souri.</p> + +<p>—M. Xavier est comme tous les jeunes gens... +me dit-elle. Il n'a pas beaucoup d'ordre... Il +faudra que vous en ayez pour lui... et que sa +chambre soit parfaitement tenue... Vous entrerez +chez lui, tous les matins, à neuf heures... Vous +lui porterez son thé... à neuf heures, vous entendez, +Mary?... Quelquefois M. Xavier rentre +tard... Il vous recevra peut-être mal... mais, cela +ne fait rien... Un jeune homme doit être réveillé +à neuf heures.</p> + +<p>Elle me montra où l'on mettait le linge de +M. Xavier, ses cravates, ses chaussures, accompagnant +chaque détail d'un:</p> + +<p>—Mon fils est un peu vif... mais c'est un charmant +enfant...</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>—Savez-vous plier les pantalons?... Oh! +M. Xavier tient à ses pantalons, par dessus tout.</p> + +<p>Quant aux chapeaux, il fut convenu que je +n'avais pas à m'en occuper et que c'était le valet +de chambre à qui appartenait la gloire de leur +donner le coup de fer quotidien.</p> + +<p>Je trouvai extrêmement bizarre que, dans une +maison où il y avait un valet de chambre, ce fût +moi que Madame chargeât du service de M. Xavier.</p> + +<p>—C'est rigolo... mais ce n'est peut-être pas +très convenable... me dis-je, parodiant le mot +que répétait constamment ma maîtresse, à propos +de n'importe quoi.</p> + +<p>Il est vrai que tout me paraissait bizarre dans +cette bizarre maison.</p> + +<br> + +<p>Le soir, à l'office, j'appris bien des choses.</p> + +<p>—Une boîte extraordinaire... me dit-on. Ça +étonne d'abord, et puis on s'y fait. Des fois, il n'y +a pas un sou, dans toute la maison. Alors Madame +va, vient, court, repart et rentre, nerveuse, exténuée, +des gros mots plein la bouche. Monsieur, +lui, ne quitte pas le téléphone... Il crie, menace, +supplie, fait le diable dans l'appareil... Et les +huissiers!... Souvent, il est arrivé que le maître +d'hôtel fût obligé de donner de sa poche des acomptes +à des fournisseurs furieux, qui ne voulaient +plus rien livrer. Un jour de réception, on +leur coupa l'électricité et le gaz... Et puis, tout +d'un coup, c'est la pluie d'or... La maison regorge +de richesses. D'où viennent-elles? Ça, par +exemple, on ne le sait pas trop... Quant aux +domestiques, ils attendent, des mois et des mois, +leurs gages... Mais ils finissent toujours par être +payés... seulement, au prix de quelles scènes, de +quels engueulements, de quelles chamailleries!... +C'est à ne pas croire...</p> + +<p>Ah! vrai!... J'étais bien tombée... Et telle était +ma chance, pour une fois que j'avais de forts +gages...</p> + +<p>—M. Xavier n'est pas encore rentré cette nuit, +dit le valet de chambre.</p> + +<p>—Oh! fit la cuisinière, en me regardant avec +insistance, il rentrera peut-être, maintenant...</p> + +<p>Et le valet de chambre raconta que, le matin +même, un créancier de M. Xavier était venu +encore faire du potin... Cela devait être bien +malpropre, car Monsieur avait filé doux, et il avait +dû payer une forte somme, au moins quatre mille +francs...</p> + +<p>—Monsieur était joliment furieux, ajouta-t-il. +Je l'ai entendu qui disait à Madame: «Ça ne peut +pas durer... Il nous déshonorera... il nous déshonorera!...»</p> + +<p>La cuisinière, qui semblait avoir beaucoup de +philosophie, haussa les épaules.</p> + +<p>—Les déshonorer? dit-elle en ricanant. Ils s'en +fichent un peu... C'est de payer qui les embête...</p> + +<p>Cette conversation me mit mal à l'aise. Je compris, +vaguement, qu'il pouvait y avoir un rapport +entre les chiffons de Madame, les paroles de +Madame, et M. Xavier... Mais, lequel, exactement?</p> + +<p>—C'est de payer qui les embête...</p> + +<p>Je dormis très mal, cette nuit-là, poursuivie +par d'étranges rêves, impatiente de voir M. Xavier...</p> + +<p>Le valet de chambre n'avait pas menti. Une +drôle de boîte, en vérité.</p> + +<p>Monsieur était dans les pèlerinages... je ne sais +pas quoi, au juste... quelque chose comme président +ou directeur... Il racolait des pèlerins où +il pouvait, parmi les juifs, les protestants, les +vagabonds, même parmi les catholiques, et, une fois +l'an, il conduisait ces gens-là à Rome, à Lourdes, +à Paray-le-Monial, non sans tapage et sans profit, +bien entendu. Le pape n'y voyait que du feu, et +la religion triomphait. Monsieur s'occupait aussi +d'oeuvres charitables et politiques: Ligue contre +l'enseignement laïque... Ligue contre les publications +obscènes... Société des bibliothèques +amusantes et chrétiennes... Association des biberons +congréganistes pour l'allaitement des enfants +d'ouvriers... Est-ce que je sais?... Il présidait des +orphelinats, des alumnats, des ouvroirs, des +cercles, des bureaux de placement... Il présidait +de tout... Ah! il en avait des métiers. C'était un +petit bonhomme rondelet, très vif, très soigné, +très rasé, dont les manières, à la fois doucereuses +et cyniques, étaient celles d'un prêtre malin et +rigolo. On parlait de lui et de ses oeuvres, dans +les journaux, quelquefois... Naturellement, les +uns exaltaient ses vertus humanitaires et sa haute +sainteté d'apôtre, les autres le traitaient de vieille +fripouille et de sale canaille. À l'office, nous +nous amusions beaucoup de ces querelles, quoique +ce soit assez chic et flatteur de servir chez +des maîtres dont on parle dans les journaux.</p> + +<p>Toutes les semaines, Monsieur donnait un +grand dîner suivi d'une grande réception, où +venaient des célébrités de toute sorte, des académiciens, +des sénateurs réactionnaires, des députés +catholiques, des curés protestataires, des moines +intrigants, des archevêques... Il y en avait un, +surtout, qu'on soignait d'une façon spéciale, un +très vieil assomptionniste, le père je ne sais qui, +bonhomme papelard et venimeux qui disait toujours +des méchancetés, avec des airs contrits et +dévots. Et, partout, dans chaque pièce, il y avait +des portraits du pape... Ah! il a dû en voir de +raides, dans cette maison, le Saint-Père.</p> + +<p>Moi, il ne me revenait pas Monsieur. Il faisait +trop de choses, il aimait trop de gens. Encore +ignorait-on la moitié des choses qu'il faisait et +des gens qu'il aimait. Sûrement, c'était un vieux +farceur.</p> + +<p>Le lendemain de mon arrivée, comme je l'aidais +dans l'antichambre à endosser son pardessus:</p> + +<p>—Est-ce que vous êtes de ma Société, me +demanda-t-il, la Société des Servantes de +Jésus?...</p> + +<p>—Non, Monsieur...</p> + +<p>—Il faut en être... c'est indispensable... Je +vais vous inscrire...</p> + +<p>—Merci, Monsieur... Puis-je demander à Monsieur +ce que c'est que cette Société?</p> + +<p>—Une Société admirable, qui recueille et +éduque chrétiennement les filles-mères...</p> + +<p>—Mais, Monsieur, je ne suis pas une fille-mère...</p> + +<p>—Ça ne fait rien... Il y a aussi les femmes qui +sortent de prison... il y a les prostituées repenties... +il y a un peu de tout... Je vais vous inscrire...</p> + +<p>Il retira de sa poche des journaux soigneusement +pliés et me les tendit.</p> + +<p>—Cachez ça... lisez ça... quand vous serez +seule... C'est très curieux...</p> + +<p>Et il me prit le menton, disant avec un léger +claquement de langue:</p> + +<p>—Hé mais!... elle est drôlette, cette petite, +elle est ma foi, très drôlette...</p> + +<p>Quand Monsieur fut parti, je regardai les journaux +qu'il m'avait laissés. C'était le <i>Fin de siècle</i>... +le <i>Rigolo</i>... les <i>Petites femmes de Paris</i>. Des saletés, +quoi!</p> + +<br> + +<p>Ah! les bourgeois! Quelle comédie éternelle! +J'en ai vu et des plus différents. Ils sont tous +pareils... Ainsi, j'ai servi chez un député républicain. +Celui-là passait son temps à déblatérer +contre les prêtres... Un crâneur, fallait voir!... Il +ne voulait pas entendre parler de la religion, du +pape, des bonnes soeurs... Si on l'avait écouté, on +eût renversé toutes les églises, fait sauter tous +les couvents... Eh bien, le dimanche, il allait à la +messe, en cachette, dans des paroisses éloignées... +Au moindre bobo, il faisait appeler les curés, et +tous ses enfants étaient élevés chez les jésuites. +Jamais, il ne consentit à revoir son frère qui avait +refusé de se marier à l'église. Tous hypocrites, +tous lâches, tous dégoûtants, chacun dans leur +genre...</p> + +<br> + +<p>Madame de Tarves avait des oeuvres, elle aussi; +elle aussi présidait des comités religieux, des sociétés +de bienfaisance, organisait des ventes de +charité. C'est-à-dire qu'elle n'était jamais chez +elle; et la maison allait comme elle pouvait... +Très souvent, Madame rentrait en retard, venant +le diable sait d'où, par exemple, ses dessous défaits, +le corps tout imprégné d'une odeur qui +n'était pas la sienne. Ah! je les connaissais, ces +rentrées-là; elles m'avaient tout de suite appris le +genre d'oeuvres auxquelles se livrait Madame, et +qu'il se passait de drôles de mic-macs dans ses +comités... Mais elle était gentille avec moi. Jamais +un mot brusque, jamais un reproche. Au contraire... +Elle se montrait familière, presque camarade, +au point que, parfois, oubliant, elle sa +dignité, moi mon respect, nous disions ensemble +des bêtises et de raides... Elle me donnait des +conseils pour l'arrangement de mes petites affaires, +encourageait mes goûts de coquetterie, +m'inondait de glycérine, de peau d'Espagne, +m'enduisait les bras de cold-cream, me saupoudrait +de poudre de riz. Et, durant ces opérations, +elle répétait:</p> + +<p>—Voyez-vous, Mary... il faut qu'une femme +soit bien tenue... qu'elle ait la peau blanche et +douce. Vous avez une jolie figure, il faut savoir +l'entourer... Vous avez un très beau buste... il +faut le faire valoir... Vos jambes sont superbes... +il faut pouvoir les montrer... C'est plus convenable...</p> + +<p>J'étais contente. Pourtant, au fond de moi, une +inquiétude, d'obscurs soupçons demeuraient. Je +ne pouvais oublier les histoires surprenantes que +l'on me racontait à l'office. Quand j'y faisais +l'éloge de Madame et que j'énumérais ses bontés +pour moi...</p> + +<p>—Oui... oui... disait la cuisinière, allez toujours... +C'est la fin qu'il faut voir. Ce qu'elle +veut, c'est que vous couchiez avec son fils... pour +que ça le retienne davantage, à la maison... et +que ça leur coûte moins d'argent, à ces grigous... +Elle a déjà essayé avec d'autres, allez!... Elle a +même attiré des amies chez elle... des femmes +mariées... des jeunes filles... oui, des jeunes +filles... la salope!... Seulement, M. Xavier n'y +coupe pas... il aime mieux les cocottes, cet enfant... +vous verrez... vous verrez...</p> + +<p>Et, elle ajoutait, avec une sorte de regret haineux:</p> + +<p>—Moi, à votre place... ce que je les ferais +casquer!... Je me gênerais, peut-être.</p> + +<p>Ces paroles me rendaient un peu honteuse vis-à-vis +des camarades de l'office. Mais, pour me +rassurer, j'aimais mieux croire que la cuisinière +fût jalouse de l'évidente préférence que Madame +me marquait.</p> + +<br> + +<p>J'allais, tous les matins, à neuf heures, ouvrir +les rideaux et porter le thé chez M. Xavier... +C'est drôle... j'entrais toujours dans sa chambre, +avec un battement au coeur, une forte appréhension. +Il fut longtemps, sans faire attention +à moi. Je tournais de ci... je tournais de là... +préparais ses affaires, sa toilette, m'efforçant à +paraître gentille et dans tout mon avantage. Lui +ne m'adressait la parole que pour se plaindre, +d'une voix grincheuse et mal réveillée, qu'on le +dérangeât trop tôt... Je fus dépitée de cette indifférence +et je redoublai de coquetteries silencieuses +et choisies. Je m'attendais chaque jour à +quelque chose qui n'arrivait pas, et ce mutisme +de M. Xavier, ce dédain pour ma personne, m'irritaient +au plus haut point. Qu'aurais-je fait, si +cela que j'attendais fût arrivé?... Je ne me le demandais +pas... Ce que je voulais, c'est que cela +arrivât...</p> + +<p>M. Xavier était réellement un très joli garçon, +plus joli encore que ne le montrait sa photographie. +Une légère moustache blonde—deux +petits arcs d'or—dessinait, mieux que sur son +portrait, ses lèvres dont la pulpe rouge et charnue +appelait le baiser. Ses yeux d'un bleu clair, pailleté +de jaune, avaient une fascination étrange, +ses mouvements, une indolence, une grâce lasse +et cruelle de fille ou de jeune fauve. Il était grand, +élancé, très souple, d'une élégance ultra-moderne, +d'une séduction puissante par tout ce qu'on sentait +en lui de cynique et de corrompu. Outre qu'il +m'avait plu dès le premier jour, et que je le désirais +pour lui-même, sa résistance ou plutôt son +indifférence fit que ce désir devint, bien vite, plus +que du désir, de l'amour.</p> + +<p>Un matin, je trouvai M. Xavier réveillé, hors +du lit, les jambes nues. Il avait, je me souviens, +une chemise de soie blanche à pois bleus... Un de +ses talons portant sur le rebord du lit, l'autre +posé sur le tapis, il en résultait une attitude, +entièrement révélatrice, qui n'était pas des plus +décentes. Pudiquement, je voulus me retirer... +mais il me rappela:</p> + +<p>—Eh bien... quoi?... Entre donc... Est-ce que +je te fais peur?... Tu n'as donc jamais vu un +homme?</p> + +<p>Il ramena, sur son genou levé, un pan de sa +chemise, et les deux mains croisées sur sa jambe, +le corps balancé, il m'examina longuement, effrontément, +pendant que, avec des mouvements harmonieux +et lents, et rougissant un peu, je déposais +le plateau sur la petite table, près de la cheminée. +Et comme s'il me voyait réellement, pour la première fois:</p> + +<p>—Mais tu es une très chic fille... me dit-il... +Depuis combien de temps es-tu donc ici?</p> + +<p>—Depuis trois semaines, Monsieur.</p> + +<p>—Ça, c'est épatant!...</p> + +<p>—Qu'est-ce qui est épatant, Monsieur?</p> + +<p>—Ce qui est épatant, c'est que je n'aie pas +encore remarqué que tu fusses une si belle +fille...</p> + +<p>Il étira ses deux jambes, les allongea vers le +tapis... se donna une claque sur les cuisses, qu'il +avait blanches et rondes, aussi rondes et aussi +blanches que des cuisses de femme...</p> + +<p>—Viens ici!... fit-il...</p> + +<p>Je m'approchai un peu tremblante. Sans une +parole, il me prit par la taille, me renifla, me +força à m'asseoir près de lui, sur le rebord du lit...</p> + +<p>—Oh! monsieur Xavier!... soupirai-je, en me +débattant mollement... Finissez... je vous en +prie... Si vos parents vous voyaient?</p> + +<p>Mais, il se mit à rire:</p> + +<p>—Mes parents... Oh! tu sais... mes parents... +j'en ai soupé...</p> + +<p>C'était un mot qu'il avait comme ça. Quand on +lui demandait quelque chose, il répondait: «J'en +ai soupé.» Et il avait soupé de tout...</p> + +<p>Afin de retarder un peu le moment de la suprême +attaque, car ses mains sur mon corsage +devenaient impatientes, envahissantes, je questionnai:</p> + +<p>—Il y a une chose qui m'intrigue, monsieur +Xavier... Comment se fait-il qu'on ne vous voie +jamais aux dîners de Madame?</p> + +<p>—Tu ne voudrais pas, mon chou... Ah! non, +tu sais... ils me rasent les dîners de Madame.</p> + +<p>—Et comment se fait-il, insistai-je, que votre +chambre soit la seule pièce de la maison où il +n'y ait pas de portrait du pape?</p> + +<p>Cette observation le flatta... Il répondit:</p> + +<p>—Mais, mon petit bébé, je suis anarchiste, +moi... La religion... les jésuites... les curés... +Ah! non... je les ai assez vus... J'en ai soupé... +Une société composée de gens comme papa +et comme maman?... Ah! tu sais... N'en faut +plus!...</p> + +<p>Maintenant, je me sentais à l'aise avec M. Xavier... +en qui je retrouvais, avec les mêmes vices, +l'accent traînant des voyous de Paris... Il me +semblait que je le connaissais depuis des années +et des années. À son tour, il m'interrogea:</p> + +<p>—Dis-moi?... Est-ce que tu marches avec papa...?</p> + +<p>—Votre père... m'écriai-je... simulant d'être +scandalisée... Ah! monsieur Xavier... un si saint +homme!</p> + +<p>Son rire redoubla, éclata tout à fait:</p> + +<p>—Papa!... ah! papa!... Mais il couche avec +toutes les bonnes, ici, papa... C'est sa toquade, les +bonnes. Il n'y a plus que les bonnes qui l'excitent. +Alors, tu n'as pas encore marché avec papa?... +Tu m'épates...</p> + +<p>—Ah! non, répliquai-je... riant, moi aussi... +Seulement, il m'apporte le <i>Fin de Siècle</i>... le +<i>Rigolo</i>... les <i>Petites Femmes de Paris</i>...</p> + +<p>Cela le mit en délire de joie, et pouffant davantage:</p> + +<p>—Papa... s'écria-t-il... non... il est épatant, +papa!...</p> + +<p>Et, lancé, désormais, il débita sur un ton comique:</p> + +<p>—C'est comme maman... Hier, elle m'a encore +fait une scène... Je la déshonore, elle et +papa... Ainsi, tu crois?... Et la religion, et la +société... et tout!... C'est tordant... Alors je lui +ai déclaré: «Ma petite mère chérie, c'est entendu... +je me rangerai... le jour où tu auras +renoncé à avoir des amants...» Tapé, hein?... Ça +l'a fait taire... Ah! non, tu sais... ils m'assomment, +mes auteurs... J'en ai soupé de leurs histoires... +À propos... tu connais bien Fumeau?</p> + +<p>—Non, monsieur Xavier.</p> + +<p>—Mais si... mais si... Anthime Fumeau?</p> + +<p>—Je vous assure.</p> + +<p>—Un gros... tout jeune... très rouge de figure... +ultra-chic... les plus beaux attelages de Paris?... +Fumeau... voyons trois millions de rente... +Tartelette Cabri?... Mais si, tu le connais...</p> + +<p>—Puisque je ne le connais pas.</p> + +<p>—Tu m'épates!... Tout le monde le connaît, +voyons... Le biscuit Fumeau, ah?... Celui qui a +eu son conseil judiciaire, il y a deux mois? Y +es-tu?</p> + +<p>—Pas du tout, je vous jure, monsieur Xavier.</p> + +<p>—N'importe, petite dinde!... Eh bien, j'en ai +fait une bonne avec Fumeau, l'année dernière... +une très bonne... Devine quoi?... Tu ne devines +pas?</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je devine, puisque +je ne le connais pas?...</p> + +<p>—Eh bien, voilà, mon petit bébé... Fumeau, +je l'ai mis avec ma mère... Parole!... C'était +trouvé, hein?... Et le plus drôle, c'est que maman, +en deux mois, a fait casquer Fumeau de trois cent +mille balles... Et papa donc, pour ses oeuvres!... +Ah! ils ont le truc!... Ils la connaissent!... +Sans ça, la maison sautait. On était à bout de +dettes... Les curés eux-mêmes ne voulaient plus +rien savoir... Qu'est-ce que tu dis de ça, toi?</p> + +<p>—Je dis, monsieur Xavier, que vous avez une +drôle de façon de traiter la famille.</p> + +<p>—Que veux-tu? mon chou... je suis anarchiste, +moi... La famille, j'en ai soupé...</p> + +<p>—Pendant ce temps-là, il avait dégrafé mon corsage, +un ancien corsage de Madame qui me seyait +à ravir...</p> + +<p>—Oh! monsieur Xavier... monsieur Xavier... +vous êtes une petite canaille... C'est très mal.</p> + +<p>J'essayais, pour la forme, de me défendre. Tout +à coup, il mit, doucement, sa main sur ma +bouche:</p> + +<p>—Tais-toi! fit-il.</p> + +<p>Et me renversant sur le lit:</p> + +<p>—Oh! comme tu sens bon! chuchota-t-il +Petite putain, tu sens maman...</p> + +<p>Ce matin-là, Madame fut particulièrement gentille +avec moi...</p> + +<p>—Je suis très contente de votre service, me +dit-elle... Mary, je vous augmente de dix francs.</p> + +<p>—Si, chaque fois, elle m'augmente de dix +francs?... songeai-je... Alors, ça va bien... C'est +plus convenable...</p> + +<p>Ah! quand je pense à tout cela... Moi aussi, j'en +ai soupé...</p> + +<p>La passion ou plutôt la toquade de M. Xavier +ne dura pas longtemps. Il eut vite «soupé de +moi». Pas une minute, du reste, je n'avais eu le +pouvoir de le retenir à la maison. Plusieurs fois, +en entrant dans sa chambre, le matin, je trouvai +la couverture intacte et le lit vide. M. Xavier +n'était pas rentré de la nuit. La cuisinière le connaissait +bien et elle avait dit vrai: «Il aime mieux +les cocottes, cet enfant...» Il allait à ses habitudes, +à ses plaisirs coutumiers, à ses noces, +comme auparavant... Ces matins-là, j'éprouvais +au coeur un serrement douloureux, et, toute la +journée, j'étais triste, triste!...</p> + +<p>Le malheur, en tout cela, est que M. Xavier +n'avait point de sentiment... Il n'était pas poétique +comme M. Georges. En dehors de «la chose», je +n'existais pas pour lui, et «la chose» faite... va +te promener.... il ne m'accordait plus la moindre +attention. Jamais il ne m'adressa une parole +émue, gentille, comme en ont les amoureux dans +les livres et dans les drames. D'ailleurs il n'aimait +rien de ce que j'aimais... il n'aimait pas les +fleurs, à l'exception des gros oeillets dont il parait +la boutonnière de son habit... C'est si bon, pourtant, +de ne pas toujours penser à la bagatelle, de +se murmurer des choses qui caressent le coeur, +d'échanger des baisers désintéressés, de se regarder, +durant des éternités, dans les yeux... +Mais les hommes sont des êtres trop grossiers... +ils ne sentent pas ces joies-là... ces joies si +pures et si bleues... Et c'est grand dommage... +M. Xavier, lui, ne connaissait que le vice, ne +trouvait de plaisir que dans la débauche... En +amour, tout ce qui n'était pas vice et débauche +le rasait.</p> + +<p>—Ah! non... tu sais... c'est rasant... J'en ai +soupé de la poésie... La petite fleur bleue... faut +laisser ça à papa...</p> + +<p>Quand il s'était assouvi, je redevenais instantanément +la créature impersonnelle, la domestique +à qui il donnait des ordres et qu'il rudoyait de son +autorité de maître, de sa blague cynique de gamin. +Je passais sans transition de l'état de bête d'amour +à l'état de bête de servage... Et il me disait souvent, +avec un rire du coin de la bouche, un affreux +rire en scie qui me froissait, m'humiliait:</p> + +<p>—Et papa?... Vrai?... tu n'as pas encore couché +avec papa?... Tu m'étonnes...</p> + +<p>Une fois, je n'eus pas la force de dissimuler mes +larmes... elles m'étouffaient. M. Xavier se fâcha:</p> + +<p>—Ah! non... tu sais... Ça, c'est le comble du +rasoir... Des larmes, des scènes?... Faut rentrer +ça, mon chou... ou sinon, bonsoir... J'en ai soupé +de ces bêtises-là...</p> + +<p>Moi, quand je suis encore sous le frisson du +bonheur, j'aime à retenir dans mes bras longtemps, +longtemps, le petit homme qui me l'a +donné... Après les secousses de la volupté, j'ai +besoin—un besoin immense, impérieux—de +cette détente chaste, de cette pure étreinte, de ce +baiser qui n'est plus la morsure sauvage de la +chair, mais la caresse idéale de l'âme... J'ai +besoin de monter de l'enfer de l'amour, de la frénésie +du spasme, dans le paradis de l'extase... +dans la plénitude, dans le silence délicieux et +candide de l'extase... M. Xavier, lui, avait soupé +de l'extase... Tout de suite, il s'arrachait à mes +bras, à cette étreinte, à ce baiser qui lui devenait +physiquement intolérable. Il semblait vraiment +que nous n'eussions rien mêlé de nous en +nous... que nos sexes, que nos bouches, que nos +âmes n'eussent pas été un instant confondus +dans le même cri, dans le même oubli, dans la +même mort merveilleuse. Et, voulant le retenir +sur ma poitrine, entre mes jambes nerveusement +nouées aux siennes, il se dégageait, me repoussait +brutalement, sautait du lit:</p> + +<p>—Ah! non... tu sais... Elle est mauvaise...</p> + +<p>Et il allumait une cigarette...</p> + +<p>Rien ne m'était pénible comme de voir que +je n'eusse pas laissé la moindre trace d'affection, +pas la plus petite tendresse dans son coeur, bien +que je me pliasse à tous les caprices de sa luxure, +que j'acceptasse à l'avance, que je devançasse +même toutes ses fantaisies... Et Dieu sait, s'il en +avait d'extraordinaires, Dieu sait s'il en avait +d'effrayantes!... Ce qu'il était corrompu, ce morveux!... +Pire qu'un vieux... plus inventif et plus +féroce dans la débauche qu'un sénile impuissant +ou un prêtre satanique.</p> + +<p>Cependant, je crois que je l'aurais aimé, la +petite canaille, que je me serais dévouée à lui, +malgré tout, comme une bête... Aujourd'hui, +encore, je songe avec des regrets à sa frimousse +effrontée, cruelle et jolie... à sa peau +parfumée... à tout ce que sa luxure avait d'atroce +et d'exaltant, tour à tour... Et j'ai souvent sur +mes lèvres, où tant de lèvres depuis auraient +dû l'effacer, le goût acide, la brûlure de son +baiser... Ah! monsieur Xavier... monsieur Xavier!</p> + +<br> + +<p>Un soir, avant le dîner, comme il rentrait pour +s'habiller—Dieu qu'il était gentil en habit!—et +que je disposais avec soin ses affaires dans le +cabinet de toilette, il me demanda sans un embarras, +sans une hésitation, presque sur un ton +impératif, de même qu'il m'eût demandé de l'eau +chaude:</p> + +<p>—Est-ce que tu as cinq louis?... J'ai absolument +besoin de cinq louis, ce soir. Je te les rendrai +demain...</p> + +<p>Précisément, Madame m'avait payé mes gages +le matin... Le savait-il?</p> + +<p>—Je n'ai que quatre-vingt-dix francs, répondis-je, +un peu honteuse, honteuse de sa demande, +peut-être... honteuse surtout, je crois, de ne pas +posséder toute la somme qu'il me demandait:</p> + +<p>—Ça ne fait rien... dit-il... va me chercher +ces quatre-vingt-dix francs... Je te les rendrai +demain...</p> + +<p>Il prit l'argent, me remercia par un: «C'est +bon!» sec et bref, qui me glaça le coeur. Puis, me +tendant son pied, d'un mouvement brutal...</p> + +<p>—Noue les cordons de mes souliers... ordonna-t-il, +insolemment... Vite, je suis pressé...</p> + +<p>Je le regardai tristement, implorant:</p> + +<p>—Alors, vous ne dînez pas ici, ce soir, monsieur +Xavier?</p> + +<p>—Non... je dîne en ville... Dépêche-toi...</p> + +<p>En nouant ses cordons, je gémis:</p> + +<p>—Alors, vous allez encore faire la noce avec +de sales femmes?... Et vous ne rentrerez pas de la +nuit?... Et moi, toute la nuit, je vais pleurer... +Ça n'est pas gentil, monsieur Xavier...</p> + +<p>Sa voix devint dure et tout à fait méchante.</p> + +<p>—Si c'est pour me dire ça, que tu m'as prêté +tes quatre-vingt-dix francs... tu peux les reprendre... +Reprends-les...</p> + +<p>—Non... non... soupirai-je... Vous savez bien +que ce n'est pas pour ça...</p> + +<p>—Eh bien... fiche-moi la paix!...</p> + +<p>Il eut vite fini d'être habillé... et il partit sans +m'embrasser, sans me dire un mot...</p> + +<p>Le lendemain, il ne fut pas question de me +rendre l'argent, et je ne voulus pas le réclamer. +Ça me faisait plaisir qu'il eût quelque chose de +moi... Et je comprends qu'il y ait des femmes +qui se tuent de travail, des femmes qui se vendent +aux passants, la nuit, sur les trottoirs, des +femmes qui volent, des femmes qui tuent... afin +de rapporter un peu d'argent et de procurer des +gâteries au petit homme qu'elles aiment. Voilà +qui m'est passé par exemple... Est-ce que, vraiment, +cela m'est passé autant que je l'affirme? +Hélas, je n'en sais rien... Il y a des moments où +devant un homme, je me sens si molle... si +molle... sans volonté, sans courage, et si vache... +ah! oui... si vache!...</p> + +<br> + +<p>Madame ne tarda pas à changer d'allures vis-à-vis +de moi. De gentille qu'elle avait été jusqu'ici, +elle devint dure, exigeante, tracassière... Je +n'étais qu'une sotte... je ne faisais jamais rien de +bien... j'étais maladroite, malpropre, mal élevée, +oublieuse, voleuse... Et sa voix si douce, au début, +si camarade, prenait maintenant un mordant de +vinaigre. Elle me donnait des ordres sur un ton +cassant... rabaissant... Finies les séances de chiffonnage, +de cold-cream, de poudre de riz, et les +confidences secrètes, et les recommandations +intimes, gênantes au point que les premiers +jours je m'étais demandé, et que je me demande +encore, si Madame n'était point pour femme?... +Finie cette camaraderie louche que je sentais bien, +au fond, n'être point de la bonté, et par où s'en +était allé mon respect pour cette maîtresse qui +me haussait jusqu'à son vice... Je la rabrouai +d'importance, forte de toutes les infamies apparentes +ou voilées de cette maison. Nous en arrivâmes +à nous quereller, ainsi que des harangères, +nous jetant nos huit jours à la tête comme de +vieux torchons sales...</p> + +<p>—Pour quoi prenez-vous donc ma maison? +criait-elle... Êtes-vous donc chez une fille, ici?...</p> + +<p>Non, mais ce toupet!... Je répondais:</p> + +<p>—Ah! elle est propre, votre maison... vous +pouvez vous en vanter... Et vous?... parlons-en... +ah! parlons-en!... vous êtes propre aussi... +Et Monsieur donc?... Oh! là là!... Avec ça qu'on +ne vous connaît pas dans le quartier... et dans +Paris... Mais ça n'est qu'un cri, partout... Votre +maison?... Un bordel... Et, encore, il y a des +bordels qui sont moins sales que votre maison...</p> + +<p>C'est ainsi que ces querelles allaient jusqu'aux +pires insultes, jusqu'aux plus ignobles menaces; +elles descendaient jusqu'au vocabulaire des filles +publiques et des maisons centrales... Et puis, tout +à coup cela s'apaisait... Il suffisait que M. Xavier +fût repris pour moi d'un goût passager, hélas!... +Alors recommençaient les familiarités louches, +les complicités honteuses, les cadeaux de chiffons, +les promesses de gages doublés, les lavages à la +crème Simon—c'est plus convenable—les initiations +aux mystères des parfumeries raffinées... +Madame réglait thermométriquement sa conduite +envers moi sur celle de M. Xavier... Les bontés +de l'une suivaient immédiatement les caresses de +l'autre; l'abandon du fils s'accompagnait des insolences +de la mère... J'étais la victime, sans cesse +ballottée, des fluctuations énervantes par où passait +l'intermittent amour de ce gamin capricieux +et sans coeur... C'est à croire que Madame dût nous +espionner, écouter à la porte, se rendre compte +par elle-même des phases différentes que nos +relations traversaient... Mais non... Elle avait +l'instinct du vice, voilà tout... Elle le flairait à +travers les murs, à travers les âmes, ainsi qu'une +chienne hume dans le vent l'odeur lointaine du +gibier.</p> + +<br> + +<p>Quant à Monsieur, il continuait de sautiller +parmi tous ces événements, parmi tous les drames +cachés de cette maison, alerte, affairé, cynique et +comique. Le matin, il disparaissait, avec sa figure +de petit faune rose et rasé, ses dossiers, ses serviettes +bourrées de brochures pieuses et d'obscènes +journaux. Le soir, il réapparaissait, cravaté de +respectabilité, bardé de socialisme chrétien, la +démarche un peu plus lente, le geste un peu plus +onctueux, le dos légèrement voûté, sans doute +sous le poids des bonnes oeuvres accomplies dans +la journée... Régulièrement, le vendredi, c'était +toujours, presque sans variantes, la même scène +burlesque.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? faisait-il, en +me montrant sa serviette.</p> + +<p>—Des cochonneries... répondais-je, en riant.</p> + +<p>—Mais non... des gaudrioles...</p> + +<p>Et il me les distribuait, attendant pour se déclarer, +que je fusse à point, et se contentant de me +sourire d'un air complice, de me caresser le +menton, de me dire, en passant sa langue sur ses +lèvres:</p> + +<p>—Hé!... hé!... Elle est très drôlette, cette +petite...</p> + +<p>Sans décourager Monsieur, je m'amusais de son +manège et je me promettais bien de saisir l'occasion +éclatante et prochaine de le remettre vivement +à sa place.</p> + +<p>Un après-midi, je fus très surprise de le voir +entrer dans la lingerie où j'étais seule à rêvasser +tristement sur mon ouvrage. Le matin, j'avais eu +avec M. Xavier une scène pénible et l'impression +n'en était pas encore effacée... Monsieur +referma la porte doucement, déposa sa serviette +sur la grande table, près d'une pile de draps, et, +venant à moi, il me prit les mains, les tapota. +Sous la paupière battante, son oeil virait, comme +celui d'une vieille poule, accouflée dans le soleil. +Il était à mourir de rire.</p> + +<p>—Célestine... dit-il... moi, j'aime mieux vous +appeler Célestine... cela ne vous froisse pas?</p> + +<p>J'avais beaucoup de peine à ne pas éclater...</p> + +<p>—Mais non, Monsieur... répondis-je, en me +tenant sur la défensive.</p> + +<p>—Eh bien, Célestine... je vous trouve charmante... +voilà!</p> + +<p>—Vrai, Monsieur?</p> + +<p>—Adorable, même... adorable... adorable!</p> + +<p>—Oh! Monsieur...</p> + +<p>Ses doigts avaient quitté ma main... ils remontaient +le long de mon corsage, chargés de désirs, +et de là, ils me caressaient le cou, le menton, la +nuque, de petits attouchements gras, mous et pianoteurs.</p> + +<p>—Adorable... adorable!... soufflait-il.</p> + +<p>Il voulut m'embrasser. Je me reculai un peu, +pour éviter ce baiser:</p> + +<p>—Restez, Célestine... je vous en prie... Je +t'en prie!... Cela ne t'ennuie pas que je te tutoie?</p> + +<p>—Non, Monsieur... cela m'étonne.</p> + +<p>—Cela t'étonne... petite coquine... cela t'étonne?... +Ah! tu ne me connais pas!...</p> + +<p>Il n'avait plus la voix sèche. Une bave menue +moussait à ses lèvres.</p> + +<p>—Écoute-moi, Célestine. La semaine prochaine +je vais à Lourdes... oui, j'emmène à +Lourdes un pèlerinage... Veux-tu venir à Lourdes?... +J'ai un moyen de t'emmener à Lourdes... +Veux-tu venir?... On ne s'apercevra de rien... Tu +resteras à l'hôtel... tu te promèneras, tu feras ce +que tu voudras... Moi, le soir, j'irai te retrouver +dans ta chambre... dans ta chambre... dans ton +lit, petite coquine! Ah! ah! tu ne me connais +pas... tu ne sais pas tout ce que je suis capable de +faire. Avec l'expérience d'un vieillard, j'ai les +ardeurs d'un jeune homme... Tu verras... tu +verras... Oh! tes grands yeux polissons!...</p> + +<p>Ce qui me stupéfiait, ce n'était pas la proposition +en elle-même,—je l'attendais depuis longtemps,—c'était +la forme imprévue que Monsieur +lui donnait. Pourtant, je gardai tout mon sang-froid. +Et désireuse d'humilier ce vieux paillard, +de lui montrer que je n'avais pas été la dupe des +sales calculs de Madame et des siens, je lui cinglai, +en pleine figure, ces mots:</p> + +<p>—Et M. Xavier?... Dites-donc, il me semble +que vous oubliez M. Xavier?... Qu'est-ce qu'il +fera, lui, pendant que nous rigolerons à Lourdes, +aux frais de la chrétienté?</p> + +<p>Une lueur trouble... oblique... un regard de +fauve surpris, s'alluma dans les ténèbres de ses +yeux... Il balbutia:</p> + +<p>—M. Xavier?</p> + +<p>—Hé oui!...</p> + +<p>—Pourquoi me parlez-vous de M. Xavier?... +Il ne s'agit pas de M. Xavier... M. Xavier n'a +rien à faire ici...</p> + +<p>Je redoublai d'insolence...»</p> + +<p>—Votre parole?... Non, mais ne faites donc pas +le malin... Suis-je gagée, oui ou non, pour coucher +avec M. Xavier?... Oui, n'est-ce pas?... Eh bien, +je couche avec lui... Mais vous?... Ah! non... ça +n'est pas dans les conventions... Et puis... vous +savez, mon petit père... vous n'êtes pas mon type.</p> + +<p>Et je lui éclatai de rire au visage.</p> + +<p>Il devint pourpre, ses yeux flambèrent de colère. +Mais il ne crut pas prudent d'engager une +discussion, pour laquelle j'étais terriblement armée. +Il ramassa avec précipitation sa serviette et +s'esquiva poursuivi par mes rires...</p> + +<p>Le lendemain, à propos de rien, Monsieur +m'adressa une observation grossière. Je m'emportai... +Madame survint... Je devins folle de +colère. La scène qui se passa entre nous trois fut +tellement effrayante, tellement ignoble, que je +renonce à la décrire. Je leur reprochai, en termes +intraduisibles, toutes leurs saletés, toutes leurs +infamies, je leur réclamai l'argent, prêté à M. Xavier. +Ils écumaient. Je saisis un coussin et le +lançai violemment à la tête de Monsieur.</p> + +<p>—Allez-vous-en!... Sortez d'ici, tout de suite... +tout de suite, hurlait Madame, qui menaçait de +me déchirer le visage avec ses ongles...</p> + +<p>—Je vous raye de ma société... vous ne faites +plus partie de ma société... fille perdue... prostituée!... +vociférait Monsieur, en bourrant, de +coups de poing, sa serviette...</p> + +<p>Finalement, Madame me retint mes huit jours, +refusa de payer les quatre-vingt-dix francs de +M. Xavier, m'obligea à lui rendre toutes les +frusques qu'elle m'avait données...</p> + +<p>—Vous êtes tous des voleurs... criai-je... vous +êtes tous des maquereaux!...</p> + +<p>Et je m'en allai, en les menaçant du commissaire +de police et du juge de paix...</p> + +<p>—Ah! c'est du potin que vous voulez.—Eh +bien, allons-y, tas de fripouilles!</p> + +<p>Hélas, le commissaire de police prétendit que +cela ne le regardait pas. Le juge de paix m'engagea +à étouffer l'affaire. Il expliqua:</p> + +<p>—D'abord, Mademoiselle, on ne vous croira +pas... Et c'est juste, remarquez bien... Que deviendrait +la société si un domestique pouvait avoir +raison d'un maître?... Il n'y aurait plus de société, +Mademoiselle... ce serait l'anarchie...</p> + +<p>Je consultai un avoué: il me demanda deux +cents francs. J'écrivis à M. Xavier: il ne me répondit +pas... Alors je fis le compte de mes ressources... +Il me restait trois francs cinquante... +et le pavé de la rue.</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XIII</h3> +<br><br> + +<p>13 novembre.</p> + + +<p>Et je me revois à Neuilly, chez les soeurs de +Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, espèce de +maison de refuge, en même temps que bureau de +placement, pour les bonnes. C'est un bel établissement—matiche—à +façade blanche, au fond d'un +grand jardin. Dans le jardin orné, tous les cinquante +pas, de statues de la Vierge, s'élève une +petite chapelle toute neuve et somptueuse, bâtie +avec l'argent des quêtes. De grands arbres l'entourent. +Et, toutes les heures, on entend tinter +les cloches... C'est si gentil d'entendre tinter les +cloches... ça remue dans le coeur des choses +oubliées et si anciennes!... Quand les cloches +tintent, je ferme les yeux, j'écoute, et je revois +des paysages que je n'ai jamais vus peut-être et +que je reconnais tout de même, des paysages très +doux, imprégnés de tous les souvenirs transformés +de l'enfance et de la jeunesse... et des binious... +et, sur la lande, au bord des grèves, des +déroulées lentes de foules en fête... Ding... din... +dong!... Ça n'est pas très gai... ça n'est pas la +même chose que la gaîté, c'est même triste au +fond, triste comme de l'amour... Mais j'aime ça... A +Paris, on n'entend jamais que la corne du fontainier +et l'assourdissante trompette des tramways.</p> + +<p>Chez les soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, +on est logée dans des galetas de dortoirs, +sous les combles; on est nourrie maigrement de +viandes de rebut, de légumes gâtés, et l'on paie +vingt-cinq sous par jour à l'Institution. C'est-à-dire +qu'elles retiennent, quand elles vous ont +placée, ces vingt-cinq sous sur vos gages... +Elles appellent ça vous placer pour rien. En +outre, il faut travailler, depuis six heures du +matin jusqu'à neuf heures du soir, comme les +détenues des maisons centrales... Jamais de sorties... Les +repas et les exercices religieux remplacent +les récréations... Ah! elles ne s'embêtent +pas, les bonnes soeurs, comme dirait M. Xavier... +et leur charité est un fameux truc... Elles vous +posent un lapin, quoi!... Mais voilà... je serai +bête toute ma vie... Les dures leçons de choses, +les malheurs ne m'apprennent jamais rien, ne me +servent de rien... J'ai l'air comme ça de crier, de +faire le diable et, finalement, je suis toujours +roulée par tout le monde.</p> + +<p>Plusieurs fois, des camarades m'avaient parlé +des soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs:</p> + +<p>—Oui, ma chère, paraît qu'il ne vient que de +chics types dans la boîte... des comtesses... des +marquises... On peut tomber sur des places épatantes.</p> + +<p>Je le croyais... Et puis, dans ma détresse, je +m'étais souvenue avec attendrissement, nigaude +que je suis, des années heureuses, passées chez +les petites soeurs de Pont-Croix... Du reste, il +fallait bien aller quelque part... Quand on n'a pas +le sou, on ne fait pas la fière...</p> + +<p>Lorsque j'arrivai là, il y avait une quarantaine +de bonnes... Beaucoup venaient de très loin, de +Bretagne, d'Alsace, du Midi, n'ayant encore servi +nulle part, et gauches, empotées, le teint plombé, +avec des mines sournoises et des yeux singuliers +qui, par-dessus les murs du couvent, s'ouvraient +sur le mirage de Paris, là-bas... Les autres, plus +à la coule, sortaient de place, comme moi.</p> + +<p>Les soeurs me demandèrent d'où je venais, ce +que je savais faire, si j'avais de bons certificats, +s'il me restait de l'argent. Je leur contai des +blagues et elles m'accueillirent, sans plus de renseignements, +en disant:</p> + +<p>—Cette chère enfant!... nous lui trouverons +une bonne place.</p> + +<p>Toutes, nous étions leurs «chères enfants». En +attendant cette bonne place promise, chacune de +ces chères enfants était occupée à quelque ouvrage, +selon ses aptitudes. Celles-ci faisaient la +cuisine et le ménage; celles-là travaillaient au +jardin, bêchaient la terre, comme des terrassiers... +Moi, je fus mise tout de suite à la couture, ayant, +disait la soeur Boniface, les doigts souples et l'air +distingué... Je commençai par ravauder les culottes +de l'aumônier et les caleçons d'une espèce +de capucin qui, dans le moment, prêchait une +retraite à la chapelle... Ah! ces culottes!... Ah! +ces caleçons!... Pour sûr qu'ils ne ressemblaient +pas à ceux de M. Xavier... Ensuite, l'on me confia +des besognes moins ecclésiastiques, tout à fait +profanes, des ouvrages de fine et délicate lingerie, +par quoi je me retrouvai dans mon élément... Je +participai à la confection d'élégants trousseaux +de mariage, de riches layettes, commandés aux +bonnes soeurs par des dames charitables et riches +qui s'intéressaient à l'établissement.</p> + +<p>Tout d'abord, après tant de secousses, malgré +la mauvaise nourriture, les culottes de l'aumônier, +le peu de liberté, malgré tout ce que je pouvais +deviner d'exploitation âpre, je goûtai une +réelle douceur dans ce calme, dans ce silence... +Je ne raisonnais pas trop... Un besoin de prier +était en moi. Le remords, ou plutôt la lassitude +de ma conduite passée m'incitait aux fervents +repentirs... Plusieurs fois de suite, je me confessai +à l'aumônier, celui-là même dont j'avais raccommodé +les sales culottes, ce qui faisait naître en +moi, tout de même, en dépit de ma sincère piété, +des pensées irrévérencieuses et folâtres... C'était +un drôle de bonhomme que cet aumônier, tout +rond, tout rouge, un peu rude de manières et de +langage, et qui sentait le vieux mouton. Il +m'adressait des questions étranges, insistait de +préférence sur mes lectures.</p> + +<p>—De l'Armand Silvestre?... Oui... Ah!... +Eh, mon Dieu! c'est cochon sans doute... Je ne +vous donne pas ça pour l'<i>Imitation</i>... non... +Mais ça n'est pas dangereux... Ce qu'il ne faut +pas lire, ce sont les livres impies... les livres +contre la religion... tenez, par exemple Voltaire... +Ça, jamais... Ne lisez jamais du Voltaire... +c'est un péché mortel... ni du Renan... ni +de l'Anatole France... Voilà qui est dangereux...</p> + +<p>—Et Paul Bourget, mon père?...</p> + +<p>—Paul Bourget!... Il entre dans la bonne +voie... je ne dis pas non... je ne dis pas non... +Mais son catholicisme n'est pas sincère... pas +encore; du moins il est très mêlé... Ça me fait +l'effet, votre Paul Bourget, d'une cuvette... oui, +là... d'une cuvette où l'on s'est lavé n'importe +quoi... et où nagent, parmi du poil et de la mousse +de savon... les olives du Calvaire... Il faut attendre, +encore... Huysmans, tenez... c'est raide... +ah! sapristi, c'est très raide... mais orthodoxe...</p> + +<p>Et il me disait encore:</p> + +<p>—Oui... Ah!... Vous faisiez des folies de +votre corps?... Ça n'est pas bien. Mon Dieu!... +c'est toujours mal... Mais, pécher pour pécher, +encore faut-il mieux pécher avec ses maîtres... +quand ce sont des personnes pieuses... que toute +seule, ou bien avec des gens de même condition +que soi... C'est moins grave... ça irrite moins le +bon Dieu... Et peut-être que ces personnes ont +des dispenses... Beaucoup ont des dispenses...</p> + +<p>Comme je lui nommais M. Xavier et son père:</p> + +<p>—Pas de noms... s'écriait-il... je ne vous +demande pas de noms... ne me dites jamais de +noms... Je ne suis point de la police... D'ailleurs, +ce sont des personnes riches et respectables +que vous me nommez-là... des personnes extrêmement +religieuses... Par conséquent, c'est vous +qui avez tort... vous qui vous insurgez contre la +morale et contre la société....</p> + +<p>Ces conversations ridicules et surtout ces +culottes dont je ne parvenais pas à effacer, dans +mon esprit, l'importune et trop humaine image, +refroidirent considérablement mon zèle religieux, +mes ardeurs de repentie. Le travail aussi m'agaça. +Il me donnait la nostalgie de mon métier. J'avais +des désirs impatients de m'évader de cette prison, +de retourner aux intimités des cabinets de toilette. +Je soupirais après les armoires, pleines de +lingeries odorantes, les garde-robes où bouffent +les taffetas, où craquent les satins et les velours +si doux à manier... et les bains où, sur les chairs +blondes, moussent les savons onctueux. Et les +histoires de l'office, et les aventures imprévues, +le soir dans l'escalier et dans les chambres!... +C'est curieux, vraiment... Quand je suis en place, +ces choses-là me dégoûtent; quand je suis sans +place, elles me manquent... J'étais lasse aussi, +lasse à l'excès, écoeurée de ne manger depuis +huit jours que des confitures faites avec des groseilles +tournées, dont les bonnes soeurs avaient +acheté un lot au marché de Levallois. Tout ce que +les saintes femmes pouvaient arracher au tombereau +d'ordures, c'était bon pour nous...</p> + +<p>Ce qui acheva de m'irriter ce fut l'évidente, la +persistante effronterie avec laquelle nous étions +exploitées. Leur truc était simple et c'est à peine +si elles le dissimulaient. Elles ne plaçaient que +les filles incapables de leur être utiles. Celles +dont elles pouvaient tirer un profit quelconque, +elles les gardaient prisonnières, abusant de leurs +talents, de leur force, de leur naïveté. Comble de +la charité chrétienne, elles avaient trouvé le +moyen d'avoir des domestiques, des ouvrières qui +les payassent et qu'elles dépouillaient, sans un +remords, avec un inconcevable cynisme, de leurs +modestes ressources, de leurs toutes petites économies, +après avoir gagné sur leur travail... Et +les frais couraient toujours.</p> + +<p>Je me plaignis d'abord faiblement, ensuite plus +rudement qu'elles ne m'eussent pas appelée, une +seule fois, au parloir. Mais à toutes mes plaintes +elles répondaient, les saintes-nitouches:</p> + +<p>—Un peu de patience, ma chère enfant... +Nous pensons à vous, ma chère enfant... pour +une place excellente... nous cherchons, pour +vous, une place exceptionnelle... Nous savons ce +qui vous convient... Il ne s'en est pas encore +présenté une seule, comme nous la voulons pour +vous, comme vous la méritez...</p> + +<p>Les jours, les semaines s'écoulaient; les places +n'étaient jamais assez bonnes, assez exceptionnelles +pour moi... Et les frais couraient toujours.</p> + +<p>Bien qu'il y eût une surveillante au dortoir, il +s'y passait, chaque nuit, des choses à faire frémir. +Dès que la surveillante avait terminé sa ronde +et que tout semblait dormir, alors on voyait des +ombres blanches se lever, glisser, entrer dans +des lits, sous les rideaux refermés... Et l'on +entendait de petits bruits de baisers étouffés, de +petits cris, de petits rires, de petits chuchotements... +Elles ne se gênaient guères, les camarades... +A la lueur trouble et tremblante de la +lampe qui pendait du plafond au milieu du dortoir, +bien des fois, j'ai assisté à des scènes d'une +indécence farouche et triste... Les bonnes soeurs, +saintes femmes, fermaient les yeux pour ne rien +voir, se bouchaient les oreilles pour ne rien entendre... +Ne voulant point de scandale chez elles—car +elles eussent été obligées de renvoyer les +coupables—elles toléraient ces horreurs, en feignant +de les ignorer... Et les frais couraient toujours.</p> + +<p>Heureusement, au plus fort de mes ennuis, +j'eus la joie de voir entrer dans l'établissement +une petite amie, Clémence, que j'appelais Cléclé... +et que j'avais connue dans une place, rue de l'Université... +Cléclé était charmante, toute blonde, +toute rose et délurée... et d'une vivacité, d'une +gaîté!... Elle riait de tout, acceptait tout, se trouvait +bien partout. Dévouée et fidèle, elle n'avait +qu'un plaisir: rendre service. Vicieuse jusque +dans les moelles, son vice n'avait rien de répugnant, +à force d'être gai, ingénu, naturel. Elle +portait le vice comme une plante des fleurs, +comme un cerisier des cerises... Son bavardage +de gentil oiseau me fit oublier quelques jours mes +embêtements, endormit mes révoltes... Comme +nos deux lits étaient l'un près de l'autre, nous +nous mîmes ensemble, dès la seconde nuit... +Qu'est-ce que vous voulez?... L'exemple, peut-être... +et, peut-être aussi le besoin de satisfaire +une curiosité qui me trottait par la tête, depuis +longtemps... C'était, du reste, la passion de Cléclé... +depuis qu'elle avait été débauchée, il y a +plus de quatre ans, par une de ses maîtresses, la +femme d'un général...</p> + +<p>Une nuit que nous étions couchées ensemble +elle me raconta à voix basse, avec de drôles de +chuchotements, qu'elle sortait de chez un magistrat, +à Versailles:</p> + +<p>—Figure-toi qu'il n'y avait que des bêtes dans +la turne... des chats, trois perroquets... un +singe... deux chiens... Et il fallait soigner tout +ça... Rien n'était assez bon pour eux... Nous, tu +penses, on nous collait de vieux rogatons, kif-kif +à la boîte... Eux, c'étaient des restes de volaille, +des crèmes, des gâteaux, de l'eau d'Évian, ma +chère!... Oui, elles ne buvaient que de l'eau +d'Évian, les sales bêtes, à cause de la typhoïde +dont il y avait une épidémie, à Versailles... Cet +hiver, Madame eut le toupet d'enlever le poêle de +ma chambre pour l'installer dans la pièce où couchaient +le singe et les chats. Ainsi, tu crois?... +Je les détestais, surtout un des chiens... une horreur +de vieux carlin qui était toujours fourré sous +mes jupons... bien que je le bourrasse de coups +de pied... L'autre matin, Madame me surprit à +le battre... Tu vois la scène... Elle me mit à la +porte en cinq-secs... Et si tu savais, ma chère, ce +chien...</p> + +<p>Dans un éclat de rire qu'elle étouffa sur ma poitrine, +entre mes seins:</p> + +<p>—Eh bien... ce chien... acheva-t-elle... il avait +des passions comme un homme...</p> + +<p>Non! cette Cléclé!... ce qu'elle était rigolote et +gentille!...</p> + +<br> + +<p>On ne se doute pas de tous les embêtements +dont sont poursuivis les domestiques, ni de l'exploitation +acharnée, éternelle qui pèse sur eux. +Tantôt les maîtres, tantôt les placiers, tantôt les +institutions charitables, sans compter les camarades, +car il y en a de rudement salauds. Et personne +ne s'intéresse à personne. Chacun vit, s'engraisse, +s'amuse de la misère d'un plus pauvre +que soi. Les scènes changent; les décors se transforment; +vous traversez des milieux sociaux différents +et ennemis; et les passions restent les +mêmes, les mêmes appétits demeurent. Dans +l'appartement étriqué du bourgeois, ainsi que +dans le fastueux hôtel du banquier, vous retrouvez +des saletés pareilles, et vous vous heurtez à +de l'inexorable. En fin de compte, pour une fille +comme je suis, le résultat est qu'elle soit vaincue +d'avance, où qu'elle aille et quoi qu'elle fasse. +Les pauvres sont l'engrais humain où poussent +les moissons de vie, les moissons de joie que +récoltent les riches, et dont ils mésusent si cruellement, +contre nous...</p> + +<p>On prétend qu'il n'y a plus d'esclavage... Ah! +voilà une bonne blague, par exemple... Et les domestiques, +que sont-ils donc, eux, sinon des +esclaves?... Esclaves de fait, avec tout ce que +l'esclavage comporte de vileté morale, d'inévitable +corruption, de révolte engendreuse de +haines... Les domestiques apprennent le vice +chez leurs maîtres... Entrés purs et naïfs—il y +en a—dans le métier, ils sont vite pourris, au +contact des habitudes dépravantes. Le vice, on ne +voit que lui, on ne respire que lui, on ne touche +que lui... Aussi, ils s'y façonnent de jour en jour, +de minute en minute, n'ayant contre lui aucune +défense, étant obligés au contraire de le servir, +de le choyer, de le respecter. Et la révolte vient +de ce qu'ils sont impuissants à le satisfaire et à +briser toutes les entraves mises à son expansion +naturelle. Ah! c'est extraordinaire... On exige +de nous toutes les vertus, toutes les résignations, +tous les sacrifices, tous les héroïsmes, et seulement +les vices qui flattent la vanité des maîtres +et ceux qui profitent à leur intérêt: tout cela +pour du mépris et pour des gages variant entre +trente-cinq et quatre-vingt-dix francs par mois... +Non, c'est trop fort!... Ajoutez que nous vivons +dans une lutte perpétuelle, dans une perpétuelle +angoisse, entre le demi-luxe éphémère des places +et la détresse des lendemains de chômage; que +nous avons la conscience des suspicions blessantes +qui nous accompagnent partout, qui, partout, +devant nous, verrouillent les portes, cadenassent +les tiroirs, ferment à triple tour les serrures, marquent +les bouteilles, numérotent les petits fours +et les pruneaux, et, sans cesse, glissent sur nos +mains, dans nos poches, dans nos malles, la honte +des regards policiers. Car il n'y a pas une porte, +pas une armoire, pas un tiroir, pas une bouteille, +pas un objet qui ne nous crie: «Voleuse!... +voleuse!... voleuse!» Ajoutez encore la vexation +continue de cette inégalité terrible, de cette +disproportion effrayante dans la destinée, qui, +malgré les familiarités, les sourires, les cadeaux, +met entre nos maîtresses et nous un intraversable +espace, un abîme, tout un monde de haines sourdes, +d'envies rentrées, de vengeances futures... +disproportion rendue à chaque minute plus sensible, +plus humiliante, plus ravalante par les caprices +et même par les bontés de ces êtres sans +justice, sans amour, que sont les riches... Avez-vous +réfléchi, un instant, à ce que nous pouvons +ressentir de haines mortelles et légitimes, de +désirs de meurtre, oui, de meurtre, lorsque pour +exprimer quelque chose de bas, d'ignoble, nous +entendons nos maîtres s'écrier devant nous, avec +un dégoût qui nous rejette si violemment hors +l'humanité: «Il a une âme de domestique... C'est +un sentiment de domestique...»? Alors que voulez-vous +que nous devenions dans ces enfers?... +Est-ce qu'elles s'imaginent vraiment que je n'aimerais +pas porter de belles robes, rouler dans de +belles voitures, faire la fête avec des amoureux, +avoir, moi aussi, des domestiques?... Elles nous +parlent de dévouement, de probité, de fidélité... +Non, mais vous vous en feriez mourir, mes petites +vaches!...</p> + +<br> + +<p>Une fois—c'était rue Cambon... en ai-je fait, +mon Dieu! de ces places—les maîtres mariaient +leur fille. Il y eut une grande soirée, où l'on +exposa les cadeaux, des cadeaux à remplir une +voiture de déménagement. Je demandai à Baptiste, +le valet de chambre, en manière de rigolade...</p> + +<p>—Eh bien, Baptiste... et vous?... Votre cadeau?</p> + +<p>—Mon cadeau? fit Baptiste en haussant les +épaules.</p> + +<p>—Allons... dites-le!</p> + +<p>—Un bidon de pétrole allumé sous leur lit.. +Le v'là, mon cadeau...</p> + +<p>C'était chouettement répondre. Du reste, ce +Baptiste était un homme épatant dans la politique.</p> + +<p>—Et le vôtre, Célestine?... me demanda-t-il à +son tour.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>Je crispai mes deux mains en forme de serres, +et faisant le geste de griffer, férocement, un +visage.</p> + +<p>—Mes ongles... dans ses yeux! répondis-je.</p> + +<p>Le maître d'hôtel à qui on ne demandait rien +et qui, de ses doigts méticuleux, arrangeait des +fleurs et des fruits dans une coupe de cristal, dit +sur un ton tranquille:</p> + +<p>—Moi, je me contenterais de leur asperger la +gueule, à l'église, avec un flacon de bon vitriol...</p> + +<p>Et il piqua une rose entre deux poires.</p> + +<p>Ah oui! les aimer!... Ce qui est extraordinaire, +c'est que ces vengeances-là n'arrivent pas plus +souvent. Quand je pense qu'une cuisinière, par +exemple, tient, chaque jour, dans ses mains, la +vie de ses maîtres... une pincée d'arsenic à la place +de sel... un petit filet de strychnine au lieu de +vinaigre... et ça y est!... Eh bien, non... Faut-il +que nous ayons tout de même, la servitude dans +le sang!...</p> + +<p>Je n'ai pas d'instruction et j'écris ce que je +pense et ce que j'ai vu... Eh bien, je dis que tout +cela n'est pas beau... Je dis que, du moment où +quelqu'un installe, sous son toit, fût-ce le dernier +des pauvres diables, fût-ce la dernière des filles, +je dis qu'il leur doit de la protection, qu'il leur +doit du bonheur... Je dis aussi que si le maître ne +nous le donne pas, nous avons le droit de le +prendre, à même son coffre, à même son sang...</p> + +<p>Et puis, en voilà assez... J'ai tort de songer à ces +choses qui me font mal à la tête et me retournent +l'estomac... Je reviens à mes petites histoires.</p> + +<br> + +<p>J'eus beaucoup de peine à quitter les soeurs +de Notre-Dame-des-Trente-six-Douleurs... Malgré +l'amour de Cléclé, et ce qu'il me donnait de +sensations nouvelles et gentilles, je me faisais +vieille dans la boîte, et j'avais des fringales de +liberté. Lorsqu'elles eurent compris que j'étais +bien décidée à partir, alors les braves soeurs m'offrirent +des places et des places... Il n'y en avait +que pour moi... Mais, plus souvent—je ne suis +pas toujours une bête, et j'ai l'oeil aux canailleries... +Toutes ces places, je les refusai; à toutes, +je trouvai quelque chose qui ne me convenait +pas... Il fallait voir leurs têtes, aux saintes femmes... +C'était risible... Elles avaient compté +qu'en me plaçant chez de vieilles bigotes, elles +pourraient se rembourser, usurairement, sur mes +gages, des frais de la pension... Et je jouissais de +leur poser un lapin, à mon tour.</p> + +<p>Un jour, j'avertis la soeur Boniface que j'avais +l'intention de partir, le soir même. Elle eut le +toupet de me répondre, en levant les bras au ciel:</p> + +<p>—Mais, ma chère enfant, c'est impossible...</p> + +<p>—Comment, c'est impossible?...</p> + +<p>—Mais, ma chère enfant, vous ne pouvez pas +quitter la maison, comme ça... Vous nous devez +plus de soixante-dix francs. Il faudra nous payer +d'abord ces soixante-dix francs...</p> + +<p>—Et avec quoi?... répliquai-je. Je n'ai pas un +sou... Vous pouvez vous fouiller...</p> + +<p>La soeur Boniface me jeta un coup d'oeil haineux, +et, dignement, sévèrement, elle prononça:</p> + +<p>—Mais, Mademoiselle... savez-vous bien que +c'est un vol?... Et voler de pauvres femmes +comme nous, c'est plus qu'un vol.... un sacrilège +dont le bon Dieu vous punira... Réfléchissez...</p> + +<p>Alors, la colère me prit:</p> + +<p>—Dites donc?... m'écriai-je... Qui vole ici de +vous ou de moi?... Non, mais vous êtes épatantes, +mes petites mères...</p> + +<p>—Mademoiselle, je vous défends de parler +ainsi...</p> + +<p>—Ah! fichez-moi la paix, à la fin... Comment?... +On fait votre ouvrage... on travaille +comme des bêtes pour vous du matin au soir... +on vous gagne des argents énormes... vous nous +donnez une nourriture dont les chiens ne voudraient +pas... Et il faudrait vous payer par-dessus +le marché!... Ah! vous ne doutez de rien...</p> + +<p>La soeur Boniface était devenue toute pâle... Je +sentais qu'elle avait sur les lèvres des mots grossiers, +orduriers, furieux, prêts à sortir... Elle +n'osa pas les lâcher... et elle bégaya:</p> + +<p>—Taisez-vous!... vous êtes une fille sans pudeur, +sans religion... Dieu vous punira... Partez, +si vous le voulez... nous retenons votre malle...</p> + +<p>Je me campai toute droite devant elle, dans +une attitude de défi, et la regardant bien en face:</p> + +<p>—Ah! je voudrais voir ça!... Essayez un peu +de retenir ma malle... et vous allez voir rappliquer, +tout de suite, le commissaire de police... +Et si la religion, c'est de rapetasser les sales culottes +de vos aumôniers, de voler le pain des +pauvres filles, de spéculer sur les horreurs qui +se passent toutes les nuits dans le dortoir...</p> + +<p>La bonne soeur blêmit. Elle essaya de couvrir +ma voix de sa voix:</p> + +<p>—Mademoiselle... mademoiselle...</p> + +<p>—Avec ça que vous ne savez rien des cochonneries +qui se passent toutes les nuits, dans le dortoir!... Osez +donc me dire, en face, les yeux dans +les yeux, que vous les ignorez?... Vous les encouragez, +parce qu'elles vous rapportent... oui, +parce qu'elles vous rapportent!...</p> + +<p>Et trépidante, haletante, la gorge sèche, j'achevai +mon réquisitoire.</p> + +<p>—Si la religion, c'est tout cela... si c'est d'être +une prison et un bordel?... eh bien, oui, j'en ai +plein le dos de la religion... Ma malle, entendez-vous!... +je veux ma malle... vous allez me donner +ma malle tout de suite.</p> + +<p>La soeur Boniface eut peur.</p> + +<p>—Je ne veux pas discuter avec une fille perdue, +dit-elle d'une voix digne... C'est bien... +vous partirez...</p> + +<p>—Avec ma malle?</p> + +<p>—Avec votre malle...</p> + +<p>—C'est bon... Ah! il en faut des manières +ici, pour avoir ses affaires... C'est pire qu'à la +douane...</p> + +<p>Je partis, en effet, le soir même... Cléclé, qui +fut très gentille, et qui avait des économies, me +prêta vingt francs... J'allai retenir une chambre +chez un logeur de la rue de la Sourdière... Et je +me payai un paradis à la Porte-Saint-Martin. On +y jouait les <i>Deux Orphelines</i>... Comme c'est ça!... +C'est presque mon histoire...</p> + +<p>Je passai là une soirée délicieuse, à pleurer, +pleurer, pleurer...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XIV</h3> +<br><br> + +<p>18 novembre.</p> + + +<p>Rose est morte. Décidément le malheur est sur +la maison du capitaine. Pauvre capitaine!... Son +furet mort... Bourbaki mort... et voilà le tour +de Rose!... Malade depuis quelques jours, elle a +été emportée avant-hier soir par une soudaine +attaque de congestion pulmonaire... On l'a enterrée +ce matin... Des fenêtres de la lingerie j'ai vu +passer, dans le chemin, le cortège... Porté à bras +par six hommes, le lourd cercueil était tout couvert +de couronnes et de gerbes de fleurs blanches +comme celui d'une jeune vierge. Une foule considérable,—le +Mesnil-Roy tout entier—suivait, +en longues files noires et bavardes, le capitaine +Mauger qui, très raide, sanglé dans une redingote +noire, toute militaire, conduisait le deuil. Et les +cloches de l'église, au loin tintant, répondaient +au bruit des tintenelles que le bedeau agitait... +Madame m'avait avertie que je ne devais pas +aller aux obsèques. Je n'en avais, d'ailleurs, nulle +envie. Je n'aimais pas cette grosse femme si +méchante; sa mort me laisse indifférente et très +calme. Pourtant, Rose me manquera peut-être, +et, peut-être, regretterai-je sa présence dans le +chemin, quelquefois?... Mais quel potin cela doit +faire chez l'épicière!...</p> + +<br> + +<p>J'étais curieuse de connaître les impressions +du capitaine sur cette mort si brusque. Et, comme +mes maîtres étaient en visite, je me suis promenée, +l'après-midi, le long de la haie. Le jardin +du capitaine est triste et désert... Une bêche +plantée dans la terre indique le travail abandonné. +«Le capitaine ne viendra pas dans le +jardin, me disais-je. Il pleure, sans doute, affaissé +dans sa chambre, parmi des souvenirs»... Et, +tout à coup, je l'aperçois. Il n'a plus sa belle +redingote de cérémonie, il a réendossé ses habits +de travail, et, coiffé de son antique bonnet de +police, il charrie du fumier sur les pelouses avec +acharnement... Je l'entends même qui trompette +à voix basse un air de marche. Il abandonne +sa brouette et vient à moi, sa fourche sur l'épaule.</p> + +<p>—Je suis content de vous voir, mademoiselle +Célestine... me dit-il.</p> + +<p>Je voudrais le consoler ou le plaindre... Je +cherche des mots, des phrases... Mais allez donc +trouver une parole émue devant un aussi drôle +de visage... Je me contente de répéter:</p> + +<p>—Un grand malheur, monsieur le capitaine... +un grand malheur pour vous... Pauvre +Rose!</p> + +<p>—Oui... oui... fait-il mollement.</p> + +<p>Sa physionomie est sans expression. Ses gestes +sont vagues... Il ajoute, en piquant sa fourche dans +une partie molle de la terre, près de la haie:</p> + +<p>—D'autant que je ne puis pas rester, sans +personne...</p> + +<p>J'insiste sur les vertus domestiques de Rose:</p> + +<p>—Vous ne la remplacerez pas facilement, +capitaine.</p> + +<p>Décidément, il n'est pas ému du tout. On dirait +même à ses yeux subitement devenus plus vifs, à +ses mouvements plus alertes, qu'il est débarrassé +d'un grand poids.</p> + +<p>—Bah! dit-il, après un petit silence... tout se +remplace..</p> + +<p>Cette philosophie résignée m'étonne et même +me scandalise un peu. J'essaie, pour m'amuser, +de lui faire comprendre tout ce qu'il a perdu en +perdant Rose...</p> + +<p>—Elle connaissait si bien vos habitudes, vos +goûts... vos manies!... Elle vous était si dévouée!</p> + +<p>—Eh bien! il n'aurait plus manqué que ça... +grince-t-il.</p> + +<p>Et faisant un geste, par quoi il semble écarter +toute sorte d'objections:</p> + +<p>—D'ailleurs, m'était-elle si dévouée?... Tenez, +j'aime mieux vous le dire; j'en avais assez de +Rose... Ma foi, oui!... Depuis que nous avions +pris un petit garçon pour aider... elle ne fichait +plus rien dans la maison... et tout y allait très +mal... très mal... Je ne pouvais même plus +manger un oeuf à la coque cuit à mon goût... +Et les scènes du matin au soir, à propos de +rien!... Dès que je dépensais dix sous, c'étaient +des cris... des reproches... Et lorsque je causais +avec vous, comme aujourd'hui... eh bien, c'en +étaient des histoires... car elle était jalouse, +jalouse... Ah! non... Elle vous traitait, fallait +entendre ça!... Ah! non, non... Enfin, je n'étais +plus chez moi, foutre!</p> + +<p>Il respire largement, bruyamment, et, comme +un voyageur revenu d'un long voyage, il contemple +avec une joie profonde et nouvelle le ciel, +les pelouses nues du jardin, les entrelacs violacés +que font les branches d'arbres sur la lumière, +sa petite maison.</p> + +<p>Cette joie, désobligeante pour la mémoire de +Rose, me paraît maintenant très comique. J'excite +le capitaine aux confidences... Et je lui dis, sur +un ton de reproche:</p> + +<p>—Capitaine... je crois que vous n'êtes pas +juste pour Rose.</p> + +<p>—Tiens... parbleu!... riposte-t-il vivement... +Vous ne savez pas, vous... vous ne savez rien... +Elle n'allait pas vous raconter toutes les scènes +qu'elle me faisait... sa tyrannie... sa jalousie... +son égoïsme. Rien ne m'appartenait plus ici... +tout était à elle, chez moi... Ainsi, vous ne le +croiriez pas?... Mon fauteuil Voltaire... je ne +l'avais plus... plus jamais. C'est elle qui le prenait +tout le temps... Elle prenait tout, du reste, +c'est bien simple... Quand je pense que je ne +pouvais plus manger d'asperges à l'huile... parce +qu'elle ne les aimait pas!... Ah! elle a bien fait +de mourir... C'est ce qui pouvait lui arriver de +mieux... car, d'une manière comme de l'autre... +je ne l'aurais pas gardée... non, non, foutre!... je +ne l'aurais pas gardée. Elle m'excédait, là!... J'en +avais plein le dos... Et je vais vous dire... si j'étais +mort avant elle, Rose eût été joliment attrapée, +allez!... Je lui en réservais une qu'elle eût trouvée +amère... Je vous en réponds!...</p> + +<p>Sa lèvre se plisse dans un sourire qui finit en +atroce grimace... Il continue, en coupant chacun +de ses mots de petits pouffements humides:</p> + +<p>—Vous savez que j'avais rédigé un testament +où je lui donnais tout... maison... argent... +rentes... tout? Elle a dû vous le dire... elle le +disait à tout le monde... Oui, mais ce qu'elle ne +vous a pas dit, parce qu'elle l'ignorait, c'est que, +deux mois après, j'avais fait un second testament +qui annulait le premier... et où je ne lui donnais +plus rien... foutre!... pas çà...</p> + +<p>N'y tenant plus, il éclate de rire... d'un rire +strident qui s'éparpille dans le jardin, comme un +vol de moineaux piaillants... Et il s'écrie:</p> + +<p>—Ça, c'est une idée hein?... Oh! sa tête—la +voyez-vous d'ici—en apprenant que ma petite +fortune... pan... je la léguais à l'Académie française... +Car, ma chère demoiselle Célestine... +c'est vrai... ma fortune, je la léguais à l'Académie +française... Ça, c'est une idée...</p> + +<p>Je laisse son rire se calmer, et, gravement, +je lui demande:</p> + +<p>—Et maintenant, capitaine, qu'allez-vous +faire?</p> + +<p>Le capitaine me regarde longuement, me regarde +malicieusement, me regarde amoureusement... +et il dit:</p> + +<p>—Eh bien, voilà?... Ça dépend de vous...</p> + +<p>—De moi?...</p> + +<p>—Oui, de vous, de vous seule.</p> + +<p>—Et comment ça?...</p> + +<p>Un petit silence encore, durant lequel, le mollet +tendu, la taille redressée, la barbiche tordue et +pointante, il cherche à m'envelopper d'un fluide +séducteur.</p> + +<p>—Allons... fait-il, tout d'un coup... allons +droit au but... Parlons carrément... en soldat... +Voulez-vous prendre la place de Rose?... Elle est +à vous...</p> + +<p>J'attendais l'attaque. Je l'avais vue venir du +plus lointain de ses yeux... Elle ne me surprend +pas... Je lui oppose un visage sérieux, impassible.</p> + +<p>—Et les testaments, capitaine?</p> + +<p>—Je les déchire, nom de Dieu!</p> + +<p>J'objecte:</p> + +<p>—Mais, je ne sais pas faire la cuisine...</p> + +<p>—Je la ferai, moi... je ferai mon lit... le +vôtre, foutre!... je ferai tout...</p> + +<p>Il devient galant, égrillard; son oeil s'émerillonne... +Il est heureux pour ma vertu que la haie +me sépare de lui; sans quoi, je suis sûre qu'il se +jetterait sur moi...</p> + +<p>—Il y a cuisine et cuisine... crie-t-il d'une +voix rauque et pétaradante à la fois... Celle que +je vous demande... ah! Célestine, je parie que +vous savez la faire... que vous savez y mettre des +épices, foutre!... Ah! nom d'un chien...</p> + +<p>Je souris ironiquement et, le menaçant du +doigt, comme on fait d'un enfant:</p> + +<p>—Capitaine... capitaine... vous êtes un petit +cochon!</p> + +<p>—Non pas un petit!... réclame-t-il orgueilleusement... +un gros... un très gros... foutre!... Et +puis... il y a autre chose... Il faut que je vous le +dise...</p> + +<p>Il se penche vers la haie, tend le col... Ses yeux +s'injectent de sang. Et d'une voix plus basse il dit:</p> + +<p>—Si vous veniez, chez moi, Célestine... eh bien...</p> + +<p>—Eh bien, quoi?...</p> + +<p>—Eh bien, les Lanlaire crèveraient de fureur, +ah!... Ça, c'est une idée!</p> + +<p>Je me tais et fais semblant de rêver à des choses +profondes... Le capitaine s'impatiente... s'énerve... +Il creuse le sable de l'allée, sous le talon de ses +chaussures:</p> + +<p>—Voyons, Célestine... Trente-cinq francs par +mois... la table du maître... la chambre du maître, +foutre!... un testament... Ça vous va-t-il?... +Répondez-moi...</p> + +<p>—Nous verrons plus tard... Mais prenez en +une autre, en attendant, foutre!...</p> + +<p>Et je me sauve pour ne pas lui souffler dans la +figure la tempête de rires qui gronde en ma +gorge.</p> + +<br> + +<p>Je n'ai donc que l'embarras du choix... Le capitaine +ou Joseph?... Vivre à l'état de servante +maîtresse avec tous les aléas qu'un tel état comporte, +c'est-à-dire rester encore à la merci d'un +homme stupide, grossier, changeant, et sous la +dépendance de mille circonstances fâcheuses et +de mille préjugés?... Ou bien me marier et +acquérir ainsi une sorte de liberté régulière et +respectée, dans une situation exempte du contrôle +des autres, libérée du caprice des événements?... +Voilà enfin une partie de mon rêve qui +se réalise...</p> + +<p>Il est bien évident que cette réalisation, j'aurais +pu la souhaiter plus grandiose... Mais, à voir +combien peu de chances s'offrent, en général, +dans l'existence d'une femme comme moi, je dois +me féliciter qu'il m'arrive enfin quelque chose +d'autre que cet éternel et monotone ballottement +d'une maison à une autre, d'un lit à un autre, +d'un visage à un autre visage...</p> + +<p>Naturellement, j'écarte tout de suite la combinaison +du capitaine... Je n'avais d'ailleurs pas +besoin de cette dernière conversation avec lui, +pour savoir quelle espèce de grotesque et sinistre +fantoche, quel exemplaire d'humanité baroque il +représente... Outre que sa laideur physique est +totale, car rien ne la relève et ne la corrige, il ne +donne aucune prise sur son âme... Rose croyait +fermement sa domination assurée sur cet homme, +et cet homme la roulait!... On ne domine pas le +néant, on n'a pas d'action sur le vide... Je ne puis +non plus, sans suffoquer de rire, songer un seul +instant à l'idée que ce personnage ridicule me +tienne dans ses bras, et que je le caresse... Ce n'est +même pas du dégoût que j'éprouve, car le dégoût +suppose la possibilité d'un accomplissement. Or, +j'ai la certitude que cet accomplissement ne peut +pas être... Si par un prodige, par un miracle, il +se trouvait que je tombasse dans son lit, je suis +sûre que ma bouche serait toujours séparée de la +sienne par un inextinguible rire. Amour ou +plaisir, veulerie ou pitié, vanité ou intérêt, j'ai +couché avec bien des hommes... Cela me paraît, +du reste, un acte normal, naturel, nécessaire... +Je n'en ai nul remords, et il est bien rare que je +n'y aie pas goûté une joie quelconque... Mais un +homme d'un ridicule aussi incomparable que le +capitaine, je suis sûre que cela ne peut pas arriver, +ne peut pas physiquement arriver... Il me semble +que ce serait quelque chose contre nature... quelque +chose de pire que le chien de Cléclé... Eh +bien, malgré cela, je suis contente... et j'en +éprouve presque de l'orgueil... De si bas qu'il +vienne, c'est tout de même un hommage, et cet +hommage me donne davantage confiance en moi-même +et en ma beauté...</p> + +<p>A l'égard de Joseph, mes sentiments sont tout +autres. Joseph a pris possession de ma pensée. Il +la retient, il la captive, il l'obsède... Il me trouble, +m'enchante et me fait peur, tour à tour. Certes, il +est laid, brulalement, horriblement laid, mais, +quand on décompose cette laideur, elle a quelque +chose de formidable qui est presque de la beauté, +qui est plus que la beauté, qui est au-dessus de +la beauté, comme un élément. Je ne me dissimule +pas la difficulté, le danger de vivre, mariée ou +non, avec un tel homme dont il m'est permis de +tout soupçonner et dont, en réalité, je ne connais +rien... Et c'est ce qui m'attire vers lui avec +la violence d'un vertige... Au moins, celui-là est +capable de beaucoup de choses dans le crime, +peut-être, et peut-être aussi dans le bien... Je ne +sais pas... Que veut-il de moi?... que fera-t-il de +moi?... Serais-je l'instrument inconscient de combinaisons +que j'ignore... le jouet de ses passions +féroces?... M'aime-t-il seulement... et pourquoi +m'aime-t-il?... Pour ma gentillesse... pour mes +vices... pour mon intelligence... pour ma haine +des préjugés, lui qui les affiche tous?... Je ne sais +pas... Outre cet attrait de l'inconnu et du mystère, +il exerce sur moi ce charme âpre, puissant, +dominateur, de la force. Et ce charme—oui ce +charme—agit de plus en plus sur mes nerfs, +conquiert ma chair passive et soumise. Près de +Joseph, mes sens bouillonnent, s'exaltent, comme +ils ne se sont jamais exaltés au contact d'un autre +mâle. C'est en moi un désir plus violent, plus +sombre, plus terrible même que le désir qui, +pourtant, m'emporta jusqu'au meurtre, dans mes +baisers avec M. Georges... C'est autre chose que +je ne puis définir exactement, qui me prend tout +entière, par l'esprit et par le sexe, qui me révèle +des instincts que je ne me connaissais pas, instincts +qui dormaient en moi, à mon insu, et qu'aucun +amour, aucun ébranlement de volupté n'avait +encore réveillés... Et je frémis de la tête aux +pieds quand je me rappelle les paroles de Joseph, +me disant:</p> + +<p>—Vous êtes comme moi, Célestine... Ah! +pas de visage, bien sûr!... Mais nos deux âmes +sont pareilles... nos deux âmes se ressemblent...</p> + +<p>Nos deux âmes!... Est-ce que c'est possible?</p> + +<p>Ces sensations que j'éprouve sont si nouvelles, +si impérieuses, si fortement tenaces, qu'elles ne +me laissent pas une minute de répit... et que je +reste toujours sous l'influence de leur engourdissante +fascination... En vain, je cherche à m'occuper +l'esprit par d'autres pensées... J'essaie de lire, +de marcher dans le jardin, quand mes maîtres +sont sortis, de travailler avec acharnement dans +la lingerie à mes raccommodages, quand ils sont +là... Impossible!... C'est Joseph qui possède +toutes mes pensées... Et, non seulement, ils les +possède dans le présent, mais il les possède aussi +dans le passé... Joseph s'interpose tellement entre +tout mon passé et moi, que je ne vois pour ainsi +dire que lui... et que ce passé, avec toutes ses +figures vilaines ou charmantes, se recule de plus +en plus, se décolore, s'efface... Cléophas Biscouille, +M. Jean... M. Xavier... William, dont je +n'ai pas encore parlé... M. Georges lui-même, +dont je me croyais l'âme marquée à jamais, comme +est marquée par le fer rouge l'épaule des forçats... +et tous ceux-là, à qui volontairement, +joyeusement, passionnément, j'ai donné un peu +ou beaucoup de moi-même... de ma chair vibrante +et de mon coeur douloureux... des ombres, +déjà!... Des ombres indécises et falotes qui s'enfoncent, +souvenirs à peine, et bientôt rêves confus... +réalités intangibles, oublis... fumées... +rien... dans le néant!... Quelquefois, à la cuisine, +après le dîner, en regardant Joseph et sa bouche +de crime, et ses yeux de crime, et ses lourdes +pommettes, et son crâne bas, raboteux, bosselé +où la lumière de la lampe accumule les ombres +dures, je me dis:</p> + +<p>—Non... non... ce n'est pas possible... je +suis sous le coup d'une folie... je ne veux pas... +je ne peux pas aimer cet homme... Non, non!... +ce n'est pas possible...</p> + +<p>Et cela est possible, pourtant... et cela est vrai... +Et il faut bien, enfin, que je me l'avoue à moi-même... +que je me le crie à moi-même... +J'aime Joseph!...</p> + +<p>Ah! je comprends maintenant pourquoi il ne +faut jamais se moquer de l'amour... pourquoi +il y a des femmes qui se ruent, avec toute l'inconscience +du meurtre, avec toute la force invincible +de la nature, aux baisers des brutes, aux +étreintes des monstres, et qui râlent de volupté +sur des faces ricanantes de démons et de boucs...</p> + +<br> + +<p>Joseph a obtenu de Madame six jours de +congé, et demain, sous prétexte d'affaires de +famille, il va partir pour Cherbourg... C'est +décidé; il achètera le petit café... Seulement, +pendant quelques mois, il ne l'exploitera pas lui-même. +Il a quelqu'un là-bas, un ami sûr, qui s'en +charge...</p> + +<p>—Comprenez? me dit-il... Il faut d'abord le +repeindre... le remettre à neuf... qu'il soit très +beau, avec sa nouvelle enseigne, en lettres dorées: +«A l'Armée Française!»... Et puis, je ne +peux pas quitter ma place, encore... Ça, je ne +peux pas...</p> + +<p>—Pourquoi ça, Joseph?...</p> + +<p>—Parce que ça ne se peut pas, maintenant...</p> + +<p>—Mais, quand partirez-vous, pour tout à +fait?...</p> + +<p>Joseph se gratte la nuque, glisse vers moi un +regards sournois... et il dit:</p> + +<p>—Ça... je n'en sais rien... Peut-être pas +avant six mois d'ici... peut-être plutôt... peut-être +plus tard aussi... On ne peut pas savoir... Ça +dépend...</p> + +<p>Je sens qu'il ne veut pas parler... Néanmoins, +j'insiste:</p> + +<p>—Ça dépend de quoi?...</p> + +<p>Il hésite à me répondre, puis sur un ton mystérieux +et, en même temps un peu excité:</p> + +<p>—D'une affaire... fait-il... d'une affaire très +importante...</p> + +<p>—Mais quelle affaire?...</p> + +<p>—D'une affaire... voilà!</p> + +<p>Cela est prononcé d'une voix brusque, d'une +voix où il y a, non pas de la colère... mais de +l'énervement. Il refuse de s'expliquer davantage...</p> + +<p>Il ne me parle pas de moi... Cela m'étonne et +me cause un désappointement pénible... Aurait-il +changé d'idée?... Mes curiosités, mes hésitations +l'auraient-elles lassé?... Il est bien naturel, cependant, +que je m'intéresse à un événement, dont +je dois partager le succès ou le désastre... Est-ce +que les soupçons que je n'ai pu cacher, du viol, +par lui, de la petite Claire, n'auraient point +amené, à la réflexion, une rupture entre Joseph +et moi?... Au serrement de coeur que j'éprouve +je sens que ma résolution—différée par coquetterie, +par taquinerie—était bien prise, pourtant... +Être libre... trôner dans un comptoir, +commander aux autres, se savoir regardée, désirée, +adorée par tant d'hommes!... Et cela ne +serait plus?... Et ce rêve m'échapperait, comme +tous les autres rêves?... Je ne veux pas avoir +l'air de me jeter à la tête de Joseph... mais je veux +savoir ce qu'il a dans l'esprit... Je prends une +physionomie triste... et je soupire:</p> + +<p>—Quand vous serez parti, Joseph, la maison +ne sera plus tenable pour moi... J'étais si bien +habituée à vous maintenant... à nos causeries...</p> + +<p>—Ah dame!...</p> + +<p>—Moi aussi, je partirai.</p> + +<p>Joseph ne dit rien... Il va, vient, dans la sellerie... +le front soucieux... l'esprit préoccupé... les +mains tournant un peu nerveusement, dans la +poche de son tablier bleu, un sécateur... L'expression +de sa figure est mauvaise... Je répète, en +le regardant aller et venir...</p> + +<p>—Oui, je partirai... Je retournerai à Paris...</p> + +<p>Il n'a pas un mot de protestation... pas un cri... +pas un regard suppliant vers moi... Il remet un +morceau de bois dans le poêle qui s'éteint... puis, +il recommence de marcher silencieusement dans +la petite pièce... Pourquoi est-il ainsi?... Il accepte +donc cette séparation?... Il la veut donc?... Cette +confiance en moi, cet amour pour moi qu'il avait, +il les a donc perdus?... Ou, simplement, redoute-t-il +mes imprudences, mes éternelles questions?... +Je lui demande, un peu tremblante:</p> + +<p>—Est-ce que cela ne vous fera pas de la peine, +à vous aussi, Joseph... de ne plus nous voir?...</p> + +<p>Sans s'arrêter de marcher, sans me regarder +même de ce regard oblique et de coin qu'il a souvent:</p> + +<p>—Bien sûr... dit-il... Qu'est-ce que vous +voulez?... On ne peut pas obliger les gens à faire +ce qu'ils refusent de faire... Ça plaît, ou ça ne plaît +pas...</p> + +<p>—Qu'est-ce que j'ai refusé de faire, Joseph?...</p> + +<p>—Et puis, vous avez toujours de mauvaises +idées sur moi... continue-t-il, sans répondre à +ma question.</p> + +<p>—Moi?... Pourquoi me dites-vous cela?...</p> + +<p>—Parce que...</p> + +<p>—Non, non, Joseph... c'est vous qui ne +m'aimez plus... c'est vous qui avez autre chose +dans la tête, maintenant... Je n'ai rien refusé, +moi... j'ai réfléchi, voilà tout... C'est assez naturel, +voyons... On ne s'engage pas pour la vie, +sans réfléchir... Vous devriez me savoir gré, au +contraire, de mes hésitations... Elles prouvent +que je ne suis pas une évaporée... que je suis une +femme sérieuse...</p> + +<p>—Vous êtes une bonne femme, Célestine... +une femme d'ordre...</p> + +<p>—Eh bien, alors?...</p> + +<p>Joseph s'arrête enfin de marcher et, fixant sur +moi des yeux profonds... et encore méfiants... et +pourtant plus tendres:</p> + +<p>—Ça n'est pas ça, Célestine... dit-il lentement... +ne s'agit pas de ça... Je ne vous empêche +pas de réfléchir, moi... Parbleu!... réfléchissez... +Nous avons le temps... et j'en recauserons, à mon +retour... Mais ce que je n'aime pas, voyez-vous... +c'est qu'on soit trop curieuse... Il y a des choses +qui ne regardent pas les femmes... il y a des +choses...</p> + +<p>Et il achève sa phrase dans un hochement de +tête...</p> + +<p>Après un moment de silence:</p> + +<p>—Je n'ai pas autre chose dans la tête, Célestine... +Je rêve de vous... j'ai les sangs tournés de +vous... Aussi vrai que le bon Dieu existe, ce que +j'ai dit une fois... je le dis toujours... J'en recauserons... +Mais ne faut pas être curieuse... Vous, vous +faites ce que vous faites... moi, je fais ce que je +fais... Comme ça, il n'y a pas d'erreur, ni de +surprise...</p> + +<p>S'approchant de moi, il me saisit les mains:</p> + +<p>—J'ai la tête dure, Célestine... ça, oui!... Mais +ce qui est dedans, y est bien... On ne peut plus +l'en retirer, après... Je rêve de vous, Célestine... +de vous... dans le petit café...</p> + +<p>Les manches de sa chemise sont retroussées, en +bourrelets, jusqu'à la saignée: les muscles de ses +bras, énormes, souples, huilés comme des bielles, +faits pour toutes les étreintes, fonctionnent puissamment, +allègrement, sous la peau blanche.. +Sur les avant-bras et de chaque côté des biceps, +je vois des tatouages, coeurs enflammés, poignards +croisés, au dessus d'un pot de fleurs... Une odeur +forte de mâle, presque de fauve, monte de sa poitrine +large et bombée comme une cuirasse... +Alors, grisée par cette force et par cette odeur, je +m'accote au chevalet où tout à l'heure, quand je +suis venue, il frottait les cuivres des harnais... Ni +M. Xavier, ni M. Jean, ni tous les autres, qui +étaient, pourtant, jolis et parfumés, ne m'ont +produit jamais une impression aussi violente que +celle qui me vient de ce presque vieillard, à +crâne étroit, à face de bête cruelle... Et, l'étreignant +à mon tour, tâchant de faire fléchir, sous ma +main, ses muscles durs et bandés comme de l'acier:</p> + +<p>—Joseph... lui dis-je d'une voix défaillante... +il faut se mettre ensemble, tout de suite... mon +petit Joseph... Moi aussi, je rêve de vous... moi +aussi, j'ai les sangs tournés de vous...</p> + +<p>Mais Joseph, grave, paternel, répond:</p> + +<p>—Ça ne se peut pas, maintenant, Célestine...</p> + +<p>—Ah! tout de suite, Joseph, mon cher petit +Joseph!...</p> + +<p>Il se dégage de mon étreinte avec des mouvements +doux.</p> + +<p>—Si c'était, seulement pour s'amuser, Célestine... +bien sûr... Oui mais... c'est sérieux... c'est +pour toujours... Il faut être sage... On ne peut +pas faire ça... avant que le prêtre y passe...</p> + +<p>Et nous restons, l'un devant l'autre, lui, les +yeux brillants, la respiration courte... moi, les +bras rompus, la tête bourdonnante... le feu au +corps...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XV</h3> +<br><br> + +<p>20 novembre.</p> + + +<p>Joseph, ainsi qu'il était convenu, est parti hier +matin pour Cherbourg. Quand je suis descendue, +il n'est déjà plus là. Marianne, mal réveillée, les +yeux bouffis, la gorge graillonnante, tire de l'eau +à la pompe. Il y a encore, sur la table de la cuisine, +l'assiette où Joseph vient de manger sa soupe, et +le pichet de cidre vide... Je suis inquiète et, en +même temps, je suis contente, car je sens bien +que c'est seulement d'aujourd'hui que se prépare, +enfin, pour moi, une vie nouvelle. Le jour se lève +à peine, l'air est froid. Au delà du jardin, la campagne +dort encore sous d'épais rideaux de brume. +Et j'entends, au loin, venant de la vallée invisible, +le bruit très faible d'un sifflet de locomotive. C'est +le train qui emporte Joseph et ma destinée... +Je renonce à déjeuner... il me semble que +j'ai quelque chose de trop gros, de trop lourd, +qui m'emplit l'estomac... Je n'entends plus le +sifflet... La brume s'épaissit, gagne le jardin...</p> + +<p>Et si Joseph n'allait plus jamais revenir?...</p> + +<p>Toute la journée, j'ai été distraite, nerveuse, +extrêmement agitée. Jamais la maison ne m'a été +plus pesante, jamais les longs corridors ne m'ont +paru plus mornes, d'un silence plus glacé; jamais +je n'ai autant détesté le visage hargneux et la voix +glapissante de Madame. Impossible de travailler... +J'ai eu avec Madame une scène très violente, à la +suite de laquelle j'ai bien cru que je serais obligée +de partir... Et je me demande ce que je vais faire +durant ces six jours, sans Joseph... Je redoute +l'ennui d'être seule, aux repas, avec Marianne. +J'aurais vraiment besoin d'avoir quelqu'un avec +qui parler...</p> + +<p>En général, dès que le soir arrive, Marianne, +sous l'influence de la boisson, tombe dans un +complet abrutissement... Son cerveau s'engourdit, +sa langue s'empâte, ses lèvres pendent et +luisent comme la margelle usée d'un vieux +puits... et elle est triste, triste à pleurer... Je +ne puis tirer d'elle que de petites plaintes, de +petits cris, de petits vagissements d'enfant... +Cependant, hier soir, moins ivre qu'à l'ordinaire, +elle me confie, au milieu de gémissements +qui n'en finissent pas, qu'elle a peur d'être +enceinte... Marianne enceinte!... Ça, par exemple, +c'est le comble... Mon premier mouvement est +de rire... Mais j'éprouve, bientôt, une douleur +vive, quelque chose comme un coup de fouet +au creux de l'estomac... Si c'était de Joseph que +Marianne fût enceinte?... Je me rappelle que, le +jour de mon entrée ici, j'ai tout de suite soupçonné +qu'ils pussent coucher ensemble... Mais +ce soupçon stupide, rien depuis ne l'a justifié; +au contraire... Non, non, c'est impossible... Si +Joseph avait eu des relations d'amour avec Marianne, +je l'aurais su... je l'aurais flairé... Non, +cela n'est pas... cela ne peut pas être... Et puis, +Joseph est bien trop <i>artiste</i> dans son genre... Je +demande:</p> + +<p>—Vous êtes sûre d'être enceinte, Marianne?</p> + +<p>Marianne se tâte le ventre... ses gros doigts +s'enfoncent, disparaissent dans les plis du ventre, +comme dans un coussin de caoutchouc mal gonflé:</p> + +<p>—Sûre?... Non... fait-elle... J'ai peur seulement.</p> + +<p>—Et de qui pourriez-vous être enceinte, Marianne?</p> + +<p>Elle hésite à répondre... puis, brusquement, +avec une sorte de fierté, elle proclame:</p> + +<p>—De Monsieur, donc!</p> + +<p>Cette fois, j'ai failli étouffer de rire. Il ne manquait +plus que ça à Monsieur... Ah! il est complet, +Monsieur!... Marianne, qui croit que mon +rire est de l'admiration, se met à rire, elle aussi...</p> + +<p>—Oui... oui, de Monsieur!... répète-t-elle...</p> + +<p>Mais comment se fait-il que je ne me sois +aperçue de rien?... Comment!... Une telle chose, +si comique, s'est passée, pour ainsi dire, sous mes +yeux, et je n'en ai rien vu... rien soupçonné?... +J'interroge Marianne, je la presse de questions... +Et Marianne raconte avec complaisance, en se +rengorgeant un peu:</p> + +<p>—Il y a deux mois, Monsieur est entré dans la +laverie où j'étais en train de laver la vaisselle du +déjeuner. Il n'y avait pas longtemps que vous +étiez arrivée ici... Et tenez, justement, Monsieur +venait de causer avec vous, sur l'escalier. Quand +il est entré dans la laverie, Monsieur faisait de +grands gestes... soufflait très fort... avait les yeux +rouges et hors la tête. J'ai cru qu'il allait tomber +d'un coup de sang... Sans rien me dire, il s'est +jeté sur moi, et j'ai bien vu de quoi il s'agissait... +Monsieur, vous comprenez... je n'ai pas osé me +défendre... Et puis, on a si peu d'occasions ici!... +Ça m'a étonnée... mais ça m'a fait plaisir... Alors +il est revenu, souvent... C'est un homme bien +mignon... bien caressant...</p> + +<p>—Bien cochon, hein, Marianne?</p> + +<p>—Oh oui!... soupire-t-elle, les yeux pleins +d'extase... Et bel homme!... Et tout!...</p> + +<p>Sa grosse face molle continue de sourire bestialement... +Et sous la camisole bleue débraillée, +tachée de graisse et de charbon, ses deux seins +se soulèvent, énormes, et roulent. Je lui demande +encore:</p> + +<p>—Êtes-vous contente au moins?</p> + +<p>—Oui... je suis bien contente... réplique-t-elle. +C'est-à-dire... je serais bien contente.. si j'étais +certaine de ne pas être enceinte... A mon âge... +ce serait trop triste!</p> + +<p>Je la rassure de mon mieux... et elle accompagne +chacune de mes paroles d'un hochement +de tête... Puis elle ajoute:</p> + +<p>—C'est égal... pour être plus tranquille... j'irai +voir madame Gouin, demain...</p> + +<p>J'éprouve une vraie pitié pour cette pauvre +femme dont le cerveau est si noir, dont les idées +sont si obscures... Ah! qu'elle est mélancolique et +lamentable!... Et que va-t-il lui arriver aussi, à +celle-là?... Chose extraordinaire, l'amour ne lui +a pas donné un rayonnement... une grâce... Elle +n'a pas ce halo de lumière que la volupté met +autour des visages les plus laids... Elle est restée +la même... lourde, molle et tassée... Et pourtant +je suis presque heureuse que ce bonheur, qui a dû +ranimer un peu sa grosse chair depuis si longtemps +privée des caresses d'un homme, lui vienne +de moi... Car, c'est après avoir excité ses désirs +sur moi, que Monsieur est allé les assouvir, salement, +sur cette triste créature... Je lui dis affectueusement.</p> + +<p>—Il faut faire bien attention, Marianne... Si +Madame vous surprenait, ce serait terrible...</p> + +<p>—Oh il n'y a pas de danger!... s'écrie-t-elle... +Monsieur ne vient que quand Madame est sortie... +Il ne reste jamais bien longtemps... et lorsqu'il +est content... il s'en va... Et puis, il y a la porte de +la laverie qui donne sur la petite cour... et la porte +de la petite cour... qui donne sur la venelle. Au +moindre bruit, Monsieur peut s'enfuir, sans qu'on +le voie... Et puis... qu'est-ce que vous voulez?... +Si Madame nous surprenait... eh bien... voilà!</p> + +<p>—Madame vous chasserait d'ici... ma pauvre +Marianne...</p> + +<p>—Eh bien, voilà!... répète-t-elle, en balançant +sa tête à la manière d'une vieille ourse...</p> + +<p>Après un silence cruel, durant lequel je viens +d'évoquer ces deux êtres, ces deux pauvres êtres +en amour, dans la laverie:</p> + +<p>—Est-ce que Monsieur est tendre avec vous?...</p> + +<p>—Bien sûr qu'il est tendre...</p> + +<p>—Vous dit-il parfois des paroles gentilles?... +Qu'est-ce qu'il vous dit?...</p> + +<p>Et Marianne répond:</p> + +<p>—Monsieur arrive... Il se jette sur moi, tout +de suite... et puis il dit: «Ah! bougre!... Ah! +bougre!» Et puis, il souffle... il souffle... Ah! il +est bien mignon...</p> + +<p>Je l'ai quittée le coeur un peu gros... Maintenant, +je ne ris plus, je ne veux plus jamais rire de Marianne, +et la pitié que j'ai d'elle devient un véritable +et presque douloureux attendrissement.</p> + +<p>Mais, c'est surtout sur moi que je m'attendris, +je le sens bien. En rentrant dans ma chambre, je +suis prise d'une sorte de honte et d'un grand découragement... +Il ne faudrait jamais réfléchir sur +l'amour. Comme l'amour est triste, au fond! Et +qu'en reste-t-il? Du ridicule, de l'amertume, ou +rien du tout... Que me reste-t-il, maintenant, de +monsieur Jean dont la photographie se pavane, dans +son cadre de peluche rouge, sur la cheminée? Rien, +sinon cette déception que j'ai aimé un sans-coeur, +un vaniteux, un imbécile... Est-ce que, vraiment, +j'ai pu aimer ce bellâtre, avec sa face blanche et +malsaine, ses côtelettes noires d'ordonnance, sa +raie au milieu du front?... Cette photographie +m'irrite... Je ne peux plus avoir devant moi, toujours, +ces deux yeux si bêtes qui me regardent +avec le même regard de larbin insolent et servile. +Ah! non... Qu'elle aille retrouver les autres, +au fond de ma malle, en attendant que je fasse +de ce passé, de plus en plus détesté, un feu de +joie et des cendres!...</p> + +<p>Et je pense à Joseph... Où est-il à cette heure? +Que fait-il? Songe-t-il seulement à moi? Il est, +sans doute, dans le petit café. Il regarde, il discute, +il prend des mesures, il se rend compte de +l'effet que je produirai au comptoir derrière la +glace, parmi l'éblouissement des verres et des +bouteilles multicolores. Je voudrais connaître +Cherbourg, ses rues, ses places, le port, afin de +me représenter Joseph, allant, venant, conquérant +la ville comme il m'a conquise. Je me +tourne et me retourne dans mon lit, un peu +fiévreuse. Ma pensée va de la forêt de Raillon à +Cherbourg... du cadavre de Claire au petit café. +Et, après une insomnie pénible, je finis par m'endormir +avec l'image rude et sévère de Joseph +dans les yeux, l'image immobile de Joseph +qui se détache, là-bas, au loin, sur un fond noir, +clapoteux, que traversent des mâtures blanches +et des vergues rouges.</p> + +<p>Aujourd'hui, dimanche, je suis allée, l'après-midi, +dans la chambre de Joseph. Les deux +chiens me suivent, empressés; ils ont l'air de me +demander où est Joseph... Un petit lit de fer, une +grande armoire, une sorte de commode basse, +une table, deux chaises, tout cela en bois blanc; +un porte-manteau qu'un rideau de lustrine verte, +courant sur une tringle, préserve de la poussière, +tel en est le mobilier. Si la chambre n'est pas +luxueuse, elle est tenue avec un ordre, une propreté +extrêmes. Elle a quelque chose de la rigidité, +de l'austérité d'une cellule de moine dans +un couvent. Aux murs peints à la chaux, entre +les portraits de Déroulède et du général Mercier, +des images saintes, non encadrées, des Vierges... +une Adoration des Mages, un massacre des Innocents... +une vue du Paradis... Au-dessus du lit, +un grand crucifix de bois noir, servant de bénitier, +et que barre un rameau de buis bénit...</p> + +<p>Ça n'est pas très délicat, sans doute... je n'ai pu +résister au désir violent de fouiller partout, dans +l'espoir, vague d'ailleurs, de découvrir une partie +des secrets de Joseph. Rien n'est mystérieux, +dans cette chambre, rien ne s'y cache. C'est la +chambre nue d'un homme qui n'a pas de secrets, +dont la vie est pure, exempte de complications et +d'événements... Les clés sont sur les meubles et +sur les placards; pas un tiroir n'est fermé. Sur la +table, des paquets de graines et un livre: <i>Le Bon +Jardinier</i>... sur la cheminée, un paroissien dont +les pages sont jaunies, et un petit carnet où sont +copiées différentes recettes pour préparer l'encaustique, +la bouillie bordelaise, et des dosages de +nicotine, de sulfate de fer... Pas une lettre nulle +part; pas même un livre de comptes. Nulle part, +la moindre trace d'une correspondance d'affaires, +de politique, de famille ou d'amour... Dans la +commode, à côté de chaussures hors d'usage et +de vieux becs d'arrosage, des tas de brochures, +de nombreux numéros de <i>La Libre Parole</i>. Sous +le lit, des pièges à loirs et à rats... J'ai tout +palpé, tout retourné, tout vidé, habits, matelas, +linge et tiroirs. Il n'y a rien d'autre!... Dans +l'armoire, rien n'est changé... elle est telle que je +la laissai lorsque, voici huit jours, je la rangeai, +en présence de Joseph. Est-il possible que +Joseph n'ait rien?... Est-il possible qu'il lui +manque, à ce point, ces mille petites choses +intimes et familières, par où un homme révèle +ses goûts, ses passions, ses pensées... un peu de +ce qui domine sa vie?... Ah! si pourtant... Du +fond du tiroir de la table je retire une boîte à +cigares, enveloppée de papier, ficelée par un quadruple +tour de cordes fortement nouées... A grand'peine, +je dénoue les cordes, j'ouvre la boîte et je +vois sur un lit d'ouate cinq médailles bénites, +un petit crucifix d'argent, un chapelet à grains +rouges... Toujours la religion!...</p> + +<p>Ma perquisition finie, je sors de la chambre, +avec l'irritation nerveuse de n'avoir rien trouvé +de ce que je cherchais, rien appris de ce que je +voulais connaître. Décidément, Joseph communique +à tout ce qu'il touche son impénétrabilité... +Les objets qu'il possède sont muets, comme sa +bouche, intraversables comme ses yeux et comme +son front... Le reste de la journée, j'ai eu devant +moi, réellement devant moi, la figure de Joseph, +énigmatique, ricanante et bourrue, tour à tour. Et +il m'a semblé que je l'entendais me dire:</p> + +<p>—Tu es bien avancée, petite maladroite, +d'avoir été si curieuse... Ah!... tu peux regarder +encore, tu peux fouiller dans mon linge, dans +mes malles et dans mon âme... tu ne sauras +jamais rien!...</p> + +<p>Je ne veux plus penser à tout cela, je ne veux +plus penser à Joseph... J'ai trop mal à la tête, et +je crois que j'en deviendrais folle... Retournons +à mes souvenirs...</p> + +<br> + +<p>A peine sortie de chez les bonnes soeurs de +Neuilly, je retombai dans l'enfer des bureaux de +placement. Je m'étais pourtant bien promis de +n'avoir plus jamais recours à eux... Mais, le +moyen, quand on est sur le pavé, sans seulement +de quoi s'acheter un morceau de pain?... Les +amies, les anciens camarades? Ah ouitch!... Ils +ne vous répondent même pas... Les annonces +dans les journaux?... Ce sont des frais très lourds, +des correspondances qui n'en finissent pas... des +dérangements pour le roi de Prusse... Et puis, +c'est aussi bien chanceux... En tout cas, il faut +avoir des avances, et les vingt francs de Cléclé +avaient vite fondu dans mes mains... La prostitution?... +La promenade sur les trottoirs?... +Ramener des hommes, souvent plus gueux que +soi?... Ah! ma foi, non... Pour le plaisir, tant +qu'on voudra... Pour l'argent? Je ne peux pas... +je ne sais pas... je suis toujours roulée... Je fus +même obligée de mettre au clou quelques petits +bijoux qui me restaient, afin de payer mon logement +et ma nourriture... Fatalement, la mistoufle +vous ramène aux agences d'usure et d'exploitation +humaine.</p> + +<p>Ah! les bureaux de placement, en voilà un +sale truc... D'abord, il faut donner dix sous pour +se faire inscrire; ensuite au petit bonheur des +mauvaises places... Dans ces affreuses baraques, +ce ne sont pas les mauvaises places qui manquent, +et, vrai! l'on n'y a que l'embarras du choix +entre des vaches borgnes et des vaches aveugles... +Aujourd'hui, des femmes de rien, des petites +épicières de quat'sous... se mêlent d'avoir des +domestiques, et de jouer à la comtesse... Quelle +pitié! Si, après des discussions, des enquêtes +humiliantes et de plus humiliants marchandages, +vous parvenez à vous arranger avec une de ces +bourgeoises rapaces, vous devez à la placeuse +trois pour cent sur toute une année de gages... +Tant pis, par exemple, si vous ne restez que dix +jours dans la place qu'elle vous a procurée. Cela +ne la regarde pas... son compte est bon, et la +commission entière exigée. Ah! elles connaissent +le truc; elles savent où elles vous envoient et +que vous leur reviendrez bientôt... Ainsi, moi, +j'ai fait sept places, en quatre mois et demi... +Une série à la noire... des maisons impossibles, +pires que des bagnes. Eh bien, j'ai dû payer au +bureau trois pour cent, sur sept années, c'est-à-dire, +en comprenant les dix sous renouvelés de +l'inscription, plus de quatre-vingt-dix francs... +Et il n'y avait rien de fait, et tout était à recommencer!... +Est-ce juste, cela?... N'est-ce pas un +abominable vol?...</p> + +<p>Le vol?... De quelque côté que l'on se retourne, +on n'aperçoit partout que du vol... Naturellement, +ce sont toujours ceux qui n'ont rien qui +sont le plus volés et volés par ceux qui ont tout... +Mais comment faire? On rage, on se révolte, et, +finalement, on se dit que mieux vaut encore être +volée que de crever, comme des chiens, dans la +rue... Le monde est joliment mal fichu, voilà qui +est sûr... Quel dommage que le général Boulanger +n'ait pas réussi, autrefois!... Au moins, celui-là, +paraît qu'il aimait les domestiques...</p> + +<br> + +<p>Le bureau, où j'avais eu la bêtise de m'inscrire, +est situé, rue du Colisée, dans le fond d'une +cour, au troisième étage d'une maison noire et +très vieille, presque une maison d'ouvriers. Dès +l'entrée, l'escalier étroit et raide, avec ses marches +malpropres qui collent aux semelles et sa +rampe humide qui poisse aux mains, vous souffle +un air empesté au visage, une odeur de plombs +et de cabinets, et vous met, dans le coeur, un +découragement... Je ne veux pas faire la sucrée, +mais rien que de voir cet escalier, cela m'affadit +l'estomac, me coupe les jambes, et je suis +prise d'un désir fou de me sauver... L'espoir +qui, le long du chemin, vous chante dans la tête, +se tait aussitôt, étouffé par cette atmosphère +épaisse, gluante, par ces marches ignobles et ces +murs suintants qu'on dirait hantés de larves visqueuses +et de froids crapauds. Vrai! je ne comprends +pas que de belles dames osent s'aventurer +dans ce taudis malsain... Franchement, elles ne +sont pas dégoûtées... Mais qu'est-ce qui les +dégoûte, aujourd'hui, les belles dames?... Elles +n'iraient pas dans une pareille maison, pour +secourir un pauvre... mais pour embêter une +domestique, elles iraient le diable sait où!...</p> + +<p>Ce bureau était exploité par Mme Paulhat-Durand, +une grande femme de quarante-cinq ans, +à peu près, qui, sous des bandeaux de cheveux +légèrement ondulés et très noirs, malgré des +chairs amollies, comprimées dans un terrible +corset, gardait encore des restes de beauté, une +prestance majestueuse... et un oeil!... Mazette! +ce qu'elle a dû s'en payer, celle-là!... D'une +élégance austère, toujours en robe de taffetas +noir, une longue chaîne d'or rayant sa forte poitrine, +une cravate de velours brun autour du +cou, des mains très pâles, elle semblait d'une +dignité parfaite et même un peu hautaine. Elle +vivait collée avec un petit employé à la Ville, +M. Louis—nous ne le connaissions que sous son +prénom... C'était un drôle de type, extrêmement +myope, à gestes menus, toujours silencieux, et très +gauche dans un veston gris, râpé et trop court... +Triste, peureux, voûté quoique jeune, il ne +paraissait pas heureux, mais résigné... Il n'osait +jamais nous parler, pas même nous regarder, car +la patronne en était fort jalouse... Quand il +entrait, sa serviette sous le bras, il se contentait +de nous envoyer un petit coup de chapeau, sans +tourner la tête vers nous, et, traînant un peu la +jambe, il glissait dans le couloir comme une +ombre... Et ce qu'il était éreinté, le pauvre +garçon!... M. Louis, le soir, mettait au net la +correspondance, tenait les livres... et le reste...</p> + +<p>Mme Paulhat-Durand ne s'appelait ni Paulhat, +ni Durand; ces deux noms, qui faisaient si bien +accolés l'un à l'autre, elle les tenait, paraît-il, de +deux messieurs, morts aujourd'hui, avec qui elle +avait vécu et qui lui avaient donné les fonds pour +ouvrir son bureau. Son vrai nom était Joséphine +Carp. Comme beaucoup de placeuses, c'était une +ancienne femme de chambre. Cela se voyait d'ailleurs +à toutes ses allures prétentieuses, à des +manières parodiques de grande dame acquises +dans le service et sous lesquelles, malgré la chaîne +d'or et la robe de soie noire, transparaissait la +crasse des origines inférieures. Elle se montrait +insolente, c'est le cas de le dire, comme une ancienne +domestique, mais cette insolence elle la +réservait exclusivement pour nous seules, étant, +au contraire, envers ses clientes, d'une obséquiosité +servile, proportionnée à leur rang social et à +leur fortune.</p> + +<p>—Ah! quel monde, Madame la comtesse, disait-elle, +en minaudant... Des femmes de chambre +de luxe, c'est-à-dire des donzelles qui ne +veulent rien faire... qui ne travaillent pas, et dont +je ne garantis pas l'honnêteté et la moralité... +tant que vous voudrez!... Mais des femmes qui +travaillent, qui cousent, qui connaissent leur +métier, il n'y en a plus... je n'en ai plus... personne +n'en a plus... C'est comme ça...</p> + +<p>Son bureau était pourtant achalandé... Elle +avait surtout la clientèle du quartier des Champs-Élysées, +composée, en grande partie, d'étrangères +et de juives... Ah! j'en ai connu là des histoires!...</p> + +<p>La porte s'ouvre sur un couloir qui conduit au +salon où Mme Paulhat-Durand trône dans sa perpétuelle +robe de soie noire. A gauche du couloir, +c'est une sorte de trou sombre, une vaste antichambre +avec des banquettes circulaires et, au +milieu, une table recouverte d'une serge rouge +décolorée. Rien d'autre. L'antichambre ne s'éclaire +que par un vitrage étroit, pratiqué en +haut et dans toute la longueur de la cloison, qui +la sépare du bureau. Un jour faux, un jour plus +triste que de l'ombre tombe de ce vitrage, enduit +les objets et les figures d'une lueur crépusculaire, +à peine.</p> + +<p>Nous venions là, chaque matinée et chaque +après-midi, en tas, cuisinières et femmes de +chambre, jardiniers et valets, cochers et maîtres +d'hôtel, et nous passions notre temps à nous raconter +nos malheurs, à débiner les maîtres, à souhaiter +des places extraordinaires, féeriques, libératrices. +Quelques-unes apportaient des livres, +des journaux, qu'elles lisaient passionnément; +d'autres écrivaient des lettres... Tantôt gaies +tantôt tristes, nos conversations bourdonnantes +étaient souvent interrompues par l'irruption soudaine, +en coup de vent, de Mme Paulhat-Durand:</p> + +<p>—Taisez-vous donc, Mesdemoiselles... criait-elle... +On ne s'entend plus au salon...</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>—Mademoiselle Jeanne!... appelait-elle d'une +voix brève et glapissante.</p> + +<p>Mlle Jeanne se levait, s'arrangeait un peu les +cheveux, suivait la placeuse dans le bureau +d'où elle revenait quelques minutes après, une +grimace de dédain aux lèvres. On n'avait pas +trouvé ses certificats suffisants... Qu'est-ce qu'il +leur fallait?... Le prix Monthyon alors?... Un +diplôme de rosière?...</p> + +<p>Ou bien on ne s'était pas entendu sur le prix +des gages:</p> + +<p>—Ah!... non... des chipies!... Un sale bastringue... +rien à gratter... Elle fait son marché +elle-même... Oh! là! là!... quatre enfants dans +la maison... Plus souvent!</p> + +<p>Tout cela ponctué par des gestes furieux ou +obscènes.</p> + +<p>Nous y passions toutes, à tour de rôle, dans le +bureau, appelées par la voix de plus en plus glapissante +de Mme Paulhat-Durand, dont les chairs +cireuses, à la fin, verdissaient de colère... Moi, je +voyais tout de suite à qui j'avais à faire et que +la place ne pourrait pas me convenir... Alors, +pour m'amuser, au lieu de subir leurs stupides +interrogatoires, c'est moi qui les interrogeais les +belles dames... Je me payais leur tête...</p> + +<p>—Madame est mariée?</p> + +<p>—Sans doute...</p> + +<p>—Ah!... Et madame a des enfants?</p> + +<p>—Certainement...</p> + +<p>—Des chiens?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Madame fait veiller la femme de chambre?</p> + +<p>—Quand je sors le soir... évidemment...</p> + +<p>—Et madame sort souvent le soir?</p> + +<p>Ses lèvres se pinçaient... Elle allait répondre. +Alors, la dévisageant avec un regard qui méprisait +son chapeau, son costume, toute sa personne, +je disais d'un ton bref et dédaigneux:</p> + +<p>—Je le regrette... mais la place de Madame +ne me plaît pas... Je ne vais pas dans des maisons, +comme chez Madame...</p> + +<p>Et je sortais triomphalement...</p> + +<p>Un jour, une petite femme, les cheveux outrageusement +teints, les lèvres passées au minium, +les joues émaillées, insolente comme une pintade +et parfumée comme un bidet, me demanda après +trente six questions:</p> + +<p>—Avez-vous de la conduite?... Recevez-vous +des amants?</p> + +<p>—Et Madame? répondis-je, sans m'étonner et +très calme.</p> + +<p>Quelques-unes, moins difficiles, ou plus lasses, +ou plus timides, acceptaient des places infectes. +On les huait.</p> + +<p>—Bon voyage... Et à bientôt!...</p> + +<p>A nous voir ainsi affalés sur les banquettes, +veules, le corps tassé, les jambes écartées, songeuses, +stupides ou bavardes... à entendre les successifs +appels de la patronne. «Mademoiselle +Victoire!... Mademoiselle Irène!... Mademoiselle +Zulma!...» il me semblait, parfois, que +nous étions en maison et que nous attendions +le miché. Cela me parut drôle, ou triste, je ne +sais pas bien, et j'en fis, un jour, la remarque +tout haut... Ce fut un éclat de rire général. Chacune, +immédiatement, conta ce qu'elle savait de +précis et de merveilleux sur ces sortes d'établissements... +Une grosse bouffie, qui épluchait une +orange, exprima:</p> + +<p>—Bien sûr que cela vaudrait mieux... On +boulotte tout le temps, là dedans... Et du champagne, +vous savez, Mesdemoiselles... et des chemises +avec des étoiles d'argent... et pas de corset!</p> + +<p>Une grande sèche, très noire de cheveux, les +lèvres velues, et qui semblait très sale, dit:</p> + +<p>—Et puis... ça doit être moins fatigant... +Parce que, moi, dans la même journée, quand +j'ai couché avec Monsieur, avec le fils de Monsieur... +avec le concierge... avec le valet de chambre +du premier... avec le garçon boucher... avec +le garçon épicier... avec le facteur du chemin de +fer... avec le gaz... avec l'électricité... et puis +avec d'autres encore... eh bien, vous savez... j'en +ai mon lot!...</p> + +<p>—Oh! la sale! s'écria-t-on, de toutes parts.</p> + +<p>—Avec ça!... Et vous autres, mes petits anges... +Ah! malheur!... répliqua la grande noire, +en haussant ses épaules pointues.</p> + +<p>Et elle s'administra, sur la cuisse, une claque...</p> + +<p>Je me rappelle que, ce jour-là, je pensai à ma +soeur Louise enfermée sans doute dans une de +ces maisons. J'évoquai sa vie heureuse peut-être, +tranquille au moins, en tout cas sauvée de +la misère et de la faim. Et, dégoûtée plus que +jamais de ma jeunesse morne et battue, de mon +existence errante, de ma terreur des lendemains, +moi aussi, je songeai:</p> + +<p>—Oui, peut-être que cela vaudrait mieux!...</p> + +<p>Et le soir arrivait... puis la nuit... une nuit, à +peine plus noire que le jour... Nous nous taisions, +fatiguées d'avoir trop parlé, trop attendu... Un +bec de gaz s'allumait dans le couloir... et, régulièrement, +à cinq heures, par la vitre de la porte, +on apercevait la silhouette un peu voûtée de +M. Louis qui passait, très vite, en s'effaçant... +C'était le signal du départ.</p> + +<br> + +<p>Souvent de vieilles racoleuses de maisons de +passe, des maquerelles à l'air respectable et toutes +pareilles, en douceur mielleuse, à des bonne +soeurs, nous attendaient à la sortie, sur le trottoir... +Elles nous suivaient discrètement, et dans +un coin plus sombre de la rue, derrière les obscurs +massifs des Champs-Elysées, loin de la surveillance +des sergents de ville, elles nous abordaient:</p> + +<p>—Venez donc chez moi, au lieu de traîner +votre pauvre vie d'embêtement en embêtement +et de misère en misère. Chez moi, c'est le plaisir, +le luxe, l'argent... c'est la liberté...</p> + +<p>Éblouies par les promesses merveilleuses, plusieurs +de mes petites camarades écoutèrent ces +brocanteuses d'amour... Je les vis partir avec +tristesse... Où sont-elles maintenant?...</p> + +<p>Un soir, une de ces rôdeuses, grasse et molle, +que j'avais déjà brutalement éconduite, parvint +à m'entraîner dans un café du Rond-Point où +elle m'offrit un verre de chartreuse. Je vois +encore ses bandeaux grisonnants, sa sévère toilette +de bourgeoise veuve, ses mains grassouillettes, +visqueuses, chargées de bagues... Avec +plus d'entrain, plus de conviction que les autres +jours, elle me récita son boniment... Et comme +je demeurais indifférente à toutes ses blagues:</p> + +<p>—Ah! si vous vouliez, ma petite! s'écria-t-elle... +Je n'ai pas besoin de vous regarder à +deux fois pour voir combien vous êtes belle, de +partout!... Et c'est un vrai crime de laisser en friche +et de gaspiller avec des gens de maison une telle +beauté!... Belle... et je suis sûre... polissonne +comme vous êtes, votre fortune serait vite faite, +allez! Ah! vous en auriez un sac, au bout de peu +de temps!... C'est que, voyez-vous, j'ai une +clientèle admirable... de vieux messieurs... très +influents et très... très généreux... Le travail est +quelquefois un peu dur... ça, je ne dis pas... Mais +on gagne tant, tant d'argent!... Tout ce qu'il y a +de mieux à Paris défile chez moi... des généraux +illustres, des magistrats puissants... des ambassadeurs +étrangers.</p> + +<p>Elle se rapprocha de moi, baissant la voix...</p> + +<p>—Et si je vous disais que le Président de la +République lui-même... Mais oui, ma petite!... +Ça vous donne une idée de ce qu'est ma maison... +Il n'y en a pas une pareille dans le monde... La +Rabineau, ça n'est rien à côté de ma maison... +Et tenez, hier, à cinq heures, le Président était +si content qu'il m'a promis les palmes académiques... +pour mon fils, qui est chef du contentieux +dans une maison d'éducation religieuse, à +Auteuil. Ainsi...</p> + +<p>Elle me regarda longtemps, me fouillant l'âme +et la chair, et elle répéta:</p> + +<p>—Ah! si vous vouliez!... Quel succès!...</p> + +<p>Puis, sur un ton confidentiel:</p> + +<p>—Il vient aussi chez moi, souvent, mystérieusement, +des dames du plus grand monde... quelquefois +seules, quelquefois avec leurs maris ou +leurs amants. Ah! dame, vous comprenez, chez +moi, il faut se mettre un peu à tout...</p> + +<p>J'objectai un tas de choses, l'insuffisance de +mon instruction amoureuse, le manque de lingerie +de luxe, de toilettes... de bijoux... La vieille +me rassura:</p> + +<p>—Si ce n'est que ça!... dit-elle, il ne faut pas +vous tourmenter... parce que, chez moi, la toilette, +vous comprenez, c'est surtout la beauté naturelle... +une bonne paire de bas, sans plus!...</p> + +<p>—Oui... oui... je sais bien... mais encore...</p> + +<p>—Je vous assure qu'il ne faut pas vous tourmenter... +insista-t-elle avec bienveillance... Ainsi, +j'ai des clients très chic, principalement les ambassadeurs... +qui ont des manies... Dame! à leur +âge et avec leur argent, n'est-ce pas?... Ce qu'ils +préfèrent, ce qu'ils me demandent le plus, c'est +des femmes de chambre, des soubrettes... une +robe noire très collante... un tablier blanc... un +petit bonnet de linge fin... Par exemple, des dessous +riches... ça oui... Mais écoutez bien... Signez-moi +un engagement de trois mois... et je vous +donne un trousseau d'amour, tout ce qu'il y a de +mieux, et comme les soubrettes du Théâtre-Français +n'en ont jamais eu... ça, je vous en réponds...</p> + +<p>Je demandai a réfléchir...</p> + +<p>—Eh bien, c'est ça!... réfléchissez... conseilla +cette marchande de viande humaine. Je vais toujours +vous laisser mon adresse... Quand le coeur +vous dira... eh bien, vous n'aurez qu'à venir... +Ah! je suis bien tranquille!... Et, dès demain, je +vais vous annoncer au Président de la République...</p> + +<p>Nous avions fini de boire. La vieille régla les +deux verres, tira d'un petit portefeuille noir une +carte qu'elle me remit, en cachette, dans la main. +Lorsqu'elle fut partie, je regardai la carte et je +lus:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Madame Rebecca Ranvet</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> <i>Modes.</i></p> + </div> </div> + +<p>J'assistai chez Mme Paulhat-Durand à des scènes +extraordinaires. Ne pouvant malheureusement +les conter toutes, j'en choisis une qui peut +passer pour un exemple de ce qui arrive, tous les +jours, dans cette maison.</p> + +<p>J'ai dit que le haut de la cloison, séparant l'antichambre +du bureau, s'éclaire en toute sa longueur +d'un vitrage garni de transparents rideaux. +Au milieu du vitrage s'intercale un vasistas, ordinairement +fermé. Une fois je remarquai que, par +suite d'une négligence, que je résolus de mettre à +profit, il était entr'ouvert... J'escaladai la banquette +et, me haussant sur un escabeau de renfort, +je parvins à toucher du menton le cadre du vasistas +que je poussai tout doucement... Mon regard +plongea dans la pièce, et voici ce que je vis.</p> + +<p>Une dame était assise dans un fauteuil; une +femme de chambre était debout, devant elle; dans +un coin, Mme Paulhat-Durand rangeait des fiches, +entre les compartiments d'un tiroir... La dame +venait de Fontainebleau pour chercher une +bonne... Elle pouvait avoir cinquante ans. +Apparence de bourgeoise riche et rêche. Toilette +sérieuse, austérité provinciale... Malingre et souffreteuse, +le teint plombé par les nourritures de +hasard et les jeûnes, la bonne avait pourtant une +physionomie sympathique qui eût pu être jolie, +avec du bonheur. Elle était très propre et svelte +dans une jupe noire. Un jersey noir moulait sa +taille maigre; un bonnet de linge la coiffait gentiment, +en arrière, découvrant le front où des cheveux +blonds frisottaient.</p> + +<p>Après un examen détaillé, appuyé, froissant, +agressif, la dame se décida enfin à parler.</p> + +<p>—Alors, dit-elle, vous vous présentez comme... +quoi?... comme femme de chambre?</p> + +<p>—Oui, Madame.</p> + +<p>—Vous n'en avez pas l'air... Comment vous +appelez-vous?</p> + +<p>—Jeanne Le Godec...</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites?...</p> + +<p>—Jeanne Le Godec, Madame...</p> + +<p>La dame haussa les épaules.</p> + +<p>—Jeanne... fit-elle... Ça n'est pas un nom de +domestique... c'est un nom de jeune fille. Si +vous entrez à mon service, vous n'avez pas la +prétention, j'imagine, de garder ce nom de +Jeanne?...</p> + +<p>—Comme Madame voudra.</p> + +<p>Jeanne avait baissé la tête... Elle appuya davantage +ses deux mains sur le manche de son +parapluie.</p> + +<p>—Levez la tête... ordonna la dame... tenez-vous +droite... Vous voyez bien que vous allez +percer le tapis avec la pointe de votre parapluie... +D'où êtes-vous?</p> + +<p>—De Saint-Brieuc...</p> + +<p>—De Saint-Brieuc!...</p> + +<p>Et elle eut une moue de dédain, qui devint +bien vite une affreuse grimace... Les coins de sa +bouche, l'angle de ses yeux se plissèrent comme si +elle eût avalé un verre de vinaigre.</p> + +<p>—De Saint-Brieuc!... répéta-t-elle... Alors +vous êtes bretonne?... Oh! je n'aime pas les bretonnes... +Elles sont entêtées et malpropres...</p> + +<p>—Moi, je suis très propre, Madame, protesta +la pauvre Jeanne.</p> + +<p>—C'est vous qui le dites... Enfin, nous n'en +sommes pas là... Quel âge avez-vous?</p> + +<p>—Vingt-six ans.</p> + +<p>—Vingt-six ans?... Sans compter les mois de +nourrice, sans doute?... Vous paraissez bien plus +vieille... Ce n'est pas la peine de me tromper...</p> + +<p>—Je ne trompe pas Madame... J'assure bien à +Madame que je n'ai que vingt-six ans... Si je +parais plus vieille, c'est que j'ai été longtemps +malade...</p> + +<p>—Ah! vous avez été malade?... répliqua la +bourgeoise avec une dureté railleuse... ah! vous +avez été longtemps malade?... Je vous préviens, +ma fille, que sans être pénible la maison est +assez importante, et qu'il me faut une femme de +très forte santé..</p> + +<p>Jeanne voulut réparer ses imprudentes paroles. +Elle déclara:</p> + +<p>—Oh! mais, je suis guérie... tout à fait guérie...</p> + +<p>—C'est votre affaire... D'ailleurs, nous n'en +sommes pas là... Vous êtes fille... mariée?... +Quoi?... Qu'est-ce que vous êtes?</p> + +<p>—Je suis veuve, Madame.</p> + +<p>—Ah!... Vous n'avez pas d'enfant, je suppose?</p> + +<p>Et comme Jeanne ne répondait pas tout de +suite, la dame, plus vivement, insista:</p> + +<p>—Enfin... Avez-vous des enfants, oui ou +non?...</p> + +<p>—J'ai une petite fille, avoua-t-elle timidement...</p> + +<p>Alors, faisant des grimaces et des gestes comme +si elle eût chassé loin d'elle un vol de mouches:</p> + +<p>—Oh! pas d'enfant dans la maison... cria-t-elle... +pas d'enfant dans la maison... Je n'en +veux à aucun prix... Où est-elle, votre fille?</p> + +<p>—Elle est chez une tante de mon mari...</p> + +<p>—Et qu'est-ce que c'est que cette tante?</p> + +<p>—Elle tient un débit de boissons, à Rouen...</p> + +<p>—C'est un triste métier... L'ivrognerie, la +débauche, en voila un joli exemple, pour une +petite fille!... Enfin, cela vous regarde... c'est +votre affaire... Quel âge a votre fille?</p> + +<p>—Dix-huit mois, Madame.</p> + +<p>Madame sauta, se retourna violemment dans +son fauteuil. Elle était outrée, scandalisée... Une +sorte de grognement sortit de ses lèvres:</p> + +<p>—Des enfants!... Je vous demande un peu!... +Des enfants quand on ne peut pas les élever, les +avoir chez soi!... Ces gens-là sont incorrigibles, +ils ont le diable au corps!...</p> + +<p>De plus en plus agressive, féroce même, elle +s'adressa à Jeanne toute tremblante devant son +regard.</p> + +<p>—Je vous avertis, dit-elle, détachant nettement +chaque mot... je vous avertis que, si vous +entrez à mon service, je ne tolérerai pas qu'on +vous amène, chez moi, dans ma maison, votre +fille... Pas d'allées et venues dans la maison... +je ne veux pas d'allées et venues dans la maison... +Non, non... Pas d'étrangers... pas de vagabonds... +pas de gens qu'on ne connaît point... +On est bien assez exposée avec le courant... Ah! +non... merci!</p> + +<p>Malgré cette déclaration peu engageante, la +petite bonne osa pourtant demander:</p> + +<p>—En ce cas, Madame me permettra bien d'aller +voir ma fille, une fois... une seule fois... par an?</p> + +<p>—Non...</p> + +<p>Telle fut la réponse de l'implacable bourgeoise. +Et elle ajouta:</p> + +<p>—Chez moi, on ne sort jamais... C'est un +principe de la maison... un principe sur lequel je +ne saurais transiger... Je ne paie pas des domestiques +pour que, sous prétexte de voir leurs filles, +ils s'en aillent courir le guilledou. Ce serait trop +commode, vraiment. Non... non... Vous avez des +certificats?</p> + +<p>—Oui, Madame.</p> + +<p>Elle tira de sa poche un papier dans lequel +étaient enveloppés des certificats jaunis, froissés, +salis, et elle les tendit à Madame, silencieusement... +d'une pauvre main frissonnante... Celle-ci, +du bout des doigts, comme pour ne pas se +salir, et avec des grimaces de dégoût, en déplia +un qu'elle se mit à lire, à haute voix:</p> + +<p>—«Je certifie que la fille J...</p> + +<p>S'interrompant brusquement, elle dirigea d'atroces +regards vers Jeanne, anxieuse et de plus en +plus troublée:</p> + +<p>—La fille?... Il y a bien la fille... Ah ça!... +vous n'êtes donc pas mariée?... Vous avez un +enfant... et vous n'êtes pas mariée?... Qu'est-ce +que cela signifie?</p> + +<p>La bonne expliqua:</p> + +<p>—Je demande bien pardon à Madame... Je +suis mariée depuis trois ans. Et ce certificat date +de six ans... Madame peut voir...</p> + +<p>—Enfin... c'est votre affaire...</p> + +<p>Et elle reprit la lecture du certificat:</p> + +<p>—«... que la fille Jeanne Le Godec est restée +à mon service pendant treize mois, et que je n'ai +rien eu à lui reprocher sous le rapport du travail, +de la conduite et de la probité...» Oui, c'est toujours +la même chose... Des certificats qui ne +disent rien... qui ne prouvent rien... Ce ne sont +pas des renseignements, ça... Où peut-on écrire +à cette dame?</p> + +<p>—Elle est morte...</p> + +<p>—Elle est morte... Parbleu, c'est évident +qu'elle est morte... Ainsi, vous avez un certificat, +et précisément la personne qui vous l'a donné est +morte... Vous avouerez que c'est assez louche...</p> + +<p>Tout cela était dit avec une expression de suspicion +très humiliante, et sur un ton d'ironie +grossière. Elle prit un autre certificat.</p> + +<p>—Et cette personne?... Elle est morte aussi, +sans doute?</p> + +<p>—Non, Madame... Mme Robert est en Algérie +avec son mari, qui est colonel...</p> + +<p>—En Algérie! s'exclama la dame... Naturellement... +Et comment voulez-vous qu'on écrive en +Algérie?... Les unes sont mortes... les autres sont +en Algérie. Allez donc chercher des renseignements +en Algérie?... Tout cela est bien extraordinaire!...</p> + +<p>—Mais, j'en ai d'autres, Madame, supplia +l'infortunée Jeanne Le Godec. Madame peut voir... +Madame pourra se renseigner...</p> + +<p>—Oui! oui! je vois que vous en avez beaucoup +d'autres... je vois que vous avez fait beaucoup +de places... beaucoup trop de places même... +A votre âge, comme c'est engageant!... Enfin, +laissez-moi vos certificats... je verrai... Autre +chose, maintenant... Que savez-vous faire?</p> + +<p>—Je sais faire le ménage... coudre... servir à +table...</p> + +<p>—Vous faites bien les reprises?</p> + +<p>—Oui, Madame...</p> + +<p>—Savez-vous engraisser les volailles?</p> + +<p>—Non, Madame... Ça n'est pas mon métier...</p> + +<p>—Votre métier, ma fille—proféra sévèrement +la dame—est de faire ce que vous commandent +vos maîtres. Vous devez avoir un détestable +caractère...</p> + +<p>—Mais non, Madame... Je ne suis pas du tout +<i>répondeuse</i>...</p> + +<p>—Naturellement... Vous le dites... elles le +disent toutes... et elles ne sont pas à prendre +avec des pincettes... Enfin... voyons... je vous +l'ai déjà dit, je crois... sans être particulièrement +dure, la place est assez importante... On se lève à +cinq heures...</p> + +<p>—En hiver aussi?...</p> + +<p>—En hiver aussi... Oui, certainement... Et +pourquoi dites-vous: «En hiver aussi?...» Est-ce +qu'il y a moins d'ouvrage en hiver?... En voilà +une question ridicule!... C'est la femme de +chambre qui fait les escaliers, le salon, le bureau +de Monsieur.. la chambre, naturellement..., +tous les feux... La cuisinière fait l'antichambre, +les couloirs, la salle à manger... Par exemple, +je tiens à la propreté... Je ne veux pas voir chez +moi un grain de poussière... Les boutons des +portes bien astiqués, les meubles bien luisants... +les glaces bien essuyées... Chez moi, la femme +de chambre s'occupe de la basse-cour...</p> + +<p>—Mais, je ne sais pas, moi, Madame...</p> + +<p>—Vous apprendrez!... C'est la femme de +chambre qui savonne, lave, repasse,—excepté les +chemises de Monsieur,—qui coud... je ne fais +rien coudre au dehors, excepté mes costumes—qui +sert à table... qui aide la cuisinière à essuyer +la vaisselle... qui frotte... Il faut de l'ordre... +beaucoup d'ordre.. Je suis à cheval sur l'ordre... +sur la propreté... et surtout sur la probité... D'ailleurs, +tout est sous clé... Quand on veut quelque +chose, on me le demande... J'ai horreur du gaspillage... +Qu'est-ce que vous avez l'habitude de +prendre le matin?</p> + +<p>—Du café au lait, Madame...</p> + +<p>—Du café au lait?... Vous ne vous gênez pas. +Oui, elles prennent toutes maintenant du café au +lait... Eh bien, ce n'est pas mon habitude, à moi. +Vous prendrez de la soupe... ça vaut mieux pour +l'estomac... Qu'est-ce que vous dites?...</p> + +<p>Jeanne n'avait rien dit... Mais on sentait qu'elle +faisait des efforts pour dire quelque chose. Elle se +décida:</p> + +<p>—Je demande pardon à Madame... qu'est-ce +que Madame donne comme boisson?</p> + +<p>—Six litres de cidre par semaine...</p> + +<p>—Je ne peux pas boire de cidre, Madame... Le +médecin me l'a défendu...</p> + +<p>—Ah! le médecin vous l'a défendu... Eh +bien, je vous donnerai six litres de cidre. Si vous +voulez du vin, vous l'achèterez... Ça vous regarde... +Que voulez-vous gagner?</p> + +<p>Elle hésita, regarda le tapis, la pendule, la +plafond, roula son parapluie dans ses mains, et +timidement:</p> + +<p>—Quarante francs, dit-elle.</p> + +<p>—Quarante francs!... s'exclama Madame... Et +pourquoi pas dix mille francs, tout de suite?... +Vous êtes folle, je pense... Quarante francs!... +Mais, c'est inouï! Autrefois, l'on donnait quinze +francs... et l'on était bien mieux servie... Quarante +francs!... Et vous ne savez même pas +engraisser les volailles!... vous ne savez rien!... +Moi, je donne trente francs... et je trouve que +c'est déjà bien trop cher... Vous n'avez rien à +dépenser chez moi... Je ne suis pas exigeante +pour la toilette... Et vous êtes blanchie, nourrie. +Dieu sait comme vous êtes nourrie!... C'est moi +qui fais les parts...</p> + +<p>Jeanne insista:</p> + +<p>—J'avais quarante francs dans toutes les +places où j'ai été...</p> + +<p>Mais la dame s'était levée... Et, sèchement, +méchamment:</p> + +<p>—Eh bien... il faut y retourner, fit-elle... +Quarante francs!... Cette imprudence!... Voici vos +certificats... vos certificats de gens morts... +Allez-vous-en!</p> + +<p>Soigneusement, Jeanne enveloppa ses certificats +les remit dans la poche de sa robe, puis, +d'une voix douloureuse et timide:</p> + +<p>—Si Madame voulait aller jusqu'à trente-cinq +francs... pria-t-elle... on pourrait s'arranger...</p> + +<p>—Pas un sou... Allez-vous-en!... Allez en +Algérie retrouver votre Mme Robert... Allez où +vous voudrez. Il n'en manque pas des vagabondes +comme vous... on les a au tas... Allez-vous-en!...</p> + +<p>La figure triste, la démarche lente, Jeanne +sortit du bureau après avoir fait deux révérences.. +A ses yeux, au pincement de ses lèvres, je vis +qu'elle était sur le point de pleurer.</p> + +<p>Restée seule, la dame, furieuse, s'écria:</p> + +<p>—Ah! les domestiques... quelle plaie!... On +ne peut plus se faire servir aujourd'hui...</p> + +<p>A quoi Mme Paulhat-Durand, qui avait terminé +le triage de ses fiches, répondit, majestueuse, +accablée et sévère:</p> + +<p>—Je vous avais avertie, Madame. Elles sont +toutes comme ça... Elles ne veulent rien faire +et gagner des mille et des cents... Je n'ai rien +d'autre aujourd'hui... je n'ai que du pire. Demain +je verrai à vous trouver quelque chose... Ah! +c'est bien désolant, je vous assure...</p> + +<p>Je redescendis de mon observatoire, au moment +où Jeanne Le Godec rentrait dans l'antichambre +en rumeur.</p> + +<p>—Et bien? lui demanda-t-on...</p> + +<p>Elle alla s'asseoir sur la banquette, au fond de +la pièce, et la tête basse, les bras croisés, le coeur +bien gros, la faim au ventre, elle resta silencieuse, +tandis que ses deux petits pieds s'agitaient +nerveusement, sous la robe..</p> + +<br> + +<p>Mais je vis des choses plus tristes encore.</p> + +<p>Parmi les filles qui, tous les jours, venaient +chez Mme Paulhat-Durand, j'en avais remarqué +une, d'abord parce qu'elle portait une coiffe bretonne, +ensuite parce que rien que de la voir, +cela me causait une mélancolie invincible. Une +paysanne égarée dans Paris, dans ce Paris effrayant +qui sans cesse se bouscule et est emporté dans +une fièvre mauvaise, je ne connais rien de plus +lamentable. Involontairement, cela m'invite à +un retour sur moi-même, cela m'émeut infiniment... +Où va-t-elle?... D'où vient-elle?... Pourquoi +a-t-elle quitté le sol natal? Quelle folie, quel +drame, quel vent de tempête l'ont poussée, l'ont +fait échouer sur cette grondante mer humaine, +attristante épave?... Ces questions, je me les +posais, chaque jour, examinant cette pauvre fille +si affreusement isolée, dans un coin, parmi nous...</p> + +<p>Elle était laide de cette laideur définitive qui +exclut toute idée de pitié et rend les gens féroces, +parce que, véritablement, elle est une offense +envers eux. Si disgraciée de la nature soit-elle, +il est rare qu'une femme atteigne à la laideur +totale, absolue, cette déchéance humaine. Généralement, +il y a en elle quelque chose, n'importe +quoi, des yeux, une bouche, une ondulation du +corps, une flexion des hanches, moins que cela, +un mouvement du bras, une attache du poignet, +une fraîcheur de la peau, où le regard des autres +puisse se poser sans en être offusqué. Même chez +les très vieilles, une grâce survit presque toujours +aux déformations de la carcasse, à la mort +du sexe, un souvenir reste dans la chair couturée, +de ce qu'elles furent jadis... La bretonne n'avait +rien de pareil, et elle était toute jeune. Petite, +le buste long, la taille carrée, les hanches plates, +les jambes courtes, si courtes qu'on pouvait la +prendre pour une cul-de-jatte, elle évoquait réellement +l'image de ces vierges barbares, de ces saintes +camuses, blocs informes de granit qui se navrent, +depuis des siècles, sur les bras gauchis des calvaires +armoricains. Et son visage?... Ah! la malheureuse!... +Un front surplombant, des prunelles +effacées comme par le frottement d'un torchon, +un nez horrible, aplati à sa naissance, sabré d'une +entaille, au milieu, et, brusquement, à son extrémité, +se relevant, s'épanouissant en deux trous +noirs, ronds, profonds, énormes, frangés de +poils raides... Et sur tout cela, une peau grise, +squameuse, une peau de couleuvre morte... une +peau qui s'enfarinait, à la lumière... Elle avait, +pourtant, l'indicible créature, une beauté que +bien des femmes belles eussent enviée: ses cheveux... +des cheveux magnifiques, lourds, épais, +d'un roux resplendissant à reflets d'or et de pourpre. +Mais, loin d'être une atténuation à sa laideur, +ces cheveux l'aggravaient encore, la rendaient +éclatante, fulgurante, irréparable.</p> + +<p>Ce n'est pas tout. Chacun de ses gestes était +une maladresse. Elle ne pouvait faire un pas +sans se heurter à quelque chose; ses mains laissaient +toujours retomber l'objet saisi; ses bras +accrochaient les meubles et fauchaient tout ce +qu'il y avait dessus... Elle vous marchait sur les +pieds, vous enfonçait, en marchant, ses coudes +dans la poitrine. Puis, elle s'excusait d'une voix +rude, sourde, d'une voix qui vous soufflait au visage +une odeur empestée, une odeur de cadavre... +Dès qu'elle entrait dans l'antichambre, c'était +aussitôt parmi nous, comme une sorte de plainte +irritée qui, vite, se changeait en récriminations +insultantes et s'achevait en grognements. La +misérable créature traversait la pièce sous les +huées, roulait sur ses courtes jambes, renvoyée +de l'une à l'autre comme une balle, allait +s'asseoir dans le fond, sur la banquette. Et chacune +affectait de se reculer, avec des gestes de +significatif dégoût, et des grimaces qui s'accompagnaient +d'une levée de mouchoirs... Alors, dans +l'espace vide, instantanément formé, derrière ce +cordon sanitaire qui l'isolait de nous, la morne +fille s'installait, s'accotait au mur, silencieuse et +maudite, sans une plainte, sans une révolte, sans +même avoir l'air de comprendre que ce mépris +s'adressât à elle.</p> + +<p>Bien que je me mêlasse, quelquefois, pour +faire comme les autres, à ces jeux féroces, je ne +pouvais me défendre, envers la petite bretonne, +d'une espèce de pitié. J'avais compris que c'était +là un être prédestiné au malheur, un de ces êtres +qui, quoi qu'ils fassent, où qu'ils aillent, seront +éternellement repoussés des hommes, et aussi des +bêtes, car il y a une certaine somme de laideur, +une certaine forme d'infirmités que les bêtes +elles-mêmes ne tolèrent pas.</p> + +<p>Un jour, surmontant mon dégoût, je m'approchai +d'elle, et lui demandai:</p> + +<p>—Comment vous appelez-vous?...</p> + +<p>—Louise Randon...</p> + +<p>—Je suis bretonne... d'Audierne... Et vous +aussi, vous êtes bretonne?</p> + +<p>Étonnée que quelqu'un voulût bien lui parler, +et craignant une insulte ou une farce, elle ne répondit +pas tout de suite... Elle enfouit son pouce +dans les profondes cavernes de son nez. Je réitérai +ma question:</p> + +<p>—De quelle partie de la Bretagne êtes-vous?</p> + +<p>Alors, elle me regarda et, voyant sans doute +que mes yeux n'étaient pas méchants, elle se +décida à répondre:</p> + +<p>—Je suis de Saint-Michel-en-Grève... près de +Lannion.</p> + +<p>Je ne sus plus que lui dire... Sa voix me repoussait. +Ce n'était pas une voix, c'était quelque +chose de rauque et de brisé, comme un hoquet... +quelque chose aussi de roulant, comme un gargouillement... +Ma pitié s'en allait avec cette +voix... Pourtant, je poursuivis:</p> + +<p>—Vous avez encore vos parents?</p> + +<p>—Oui... mon père... ma mère... deux frères... +quatre soeurs... Je suis l'aînée...</p> + +<p>—Et votre père?... qu'est-ce qu'il fait?...</p> + +<p>—Il est maréchal ferrant.</p> + +<p>—Vous êtes pauvre?</p> + +<p>—Mon père a trois champs, trois maisons, +trois batteuses...</p> + +<p>—Alors, il est riche?...</p> + +<p>—Bien sûr... il est riche... Il cultive ses +champs... il loue ses maisons... avec ses batteuses +il va, dans la campagne, battre le blé des paysans... +et c'est mon frère qui ferre les chevaux...</p> + +<p>—Et vos soeurs?</p> + +<p>—Elles ont de belles coiffes, avec de la dentelle... +et des robes bien brodées.</p> + +<p>—Et vous?</p> + +<p>—Moi, je n'ai rien...</p> + +<p>Je me reculai pour ne pas sentir l'odeur mortelle +de cette voix...</p> + +<p>—Pourquoi êtes-vous domestique?... repris-je.</p> + +<p>—Parce que...</p> + +<p>—Pourquoi avez-vous quitté le pays?</p> + +<p>—Parce que...</p> + +<p>—Vous n'étiez pas heureuse?...</p> + +<p>Elle dit très vite d'une voix qui se précipitait +et roulait les mots... comme sur des cailloux:</p> + +<p>—Mon père me battait... ma mère me battait.. +mes soeurs me battaient... tout le monde me +battait... on me faisait tout faire... C'est moi qui +ai élevé mes soeurs...</p> + +<p>—Pourquoi vous battait-on?</p> + +<p>—Je ne sais pas... pour me battre... Dans toutes +les familles, il y en a toujours une qui est +battue... parce que... voilà... on ne sait pas...</p> + +<p>Mes questions ne l'ennuyaient plus. Elle prenait +confiance...</p> + +<p>—Et vous... me dit-elle... est-ce que vos +parents ne vous battaient pas?...</p> + +<p>—Oh! si...</p> + +<p>—Bien sûr... C'est comme ça...</p> + +<p>Louise ne fouilla plus son nez... et posa ses +deux mains, aux ongles rognés, à plat, sur ses +cuisses... On chuchotait, autour de nous. Les +rires, les querelles, les plaintes empêchaient +les autres d'entendre notre conversation...</p> + +<p>—Mais comment êtes-vous venue, à Paris? +demandai-je après un silence.</p> + +<p>—L'année dernière... conta Louise... il y avait +à Saint-Michel-en-Grève une dame de Paris qui +prenait les bains de mer avec ses enfants... Je +me suis proposée chez elle... parce qu'elle avait +renvoyé sa domestique qui la volait. Et puis... +elle m'a emmenée à Paris... pour soigner son +père... un vieux, infirme, qui était paralysé des +jambes...</p> + +<p>—Et vous n'êtes pas restée dans votre place?... +A Paris, ce n'est plus la même chose...</p> + +<p>—Non... fit-elle, avec énergie. Je serais bien +restée, ça n'est pas ça... Seulement, on ne s'est +pas arrangé...</p> + +<p>Ses yeux, si ternes, s'éclairèrent étrangement. +Je vis dans son regard briller une lueur d'orgueil. +Et son corps se redressait, se transfigurait +presque.</p> + +<p>—On ne s'est pas arrangé, reprit-elle... Le +vieux voulait me faire des saletés...</p> + +<p>Un instant, je restai abasourdie par cette révélation. +Était-ce possible? Un désir, même le désir +d'un ignoble et infâme vieillard, était allé vers +elle, vers ce paquet de chair informe, vers cette +ironie monstrueuse de la nature... Un baiser avait +voulu se poser sur ces dents cariées, se mêler à ce +souffle de pourriture... Ah! quelle ordure est-ce +donc que les hommes?... Quelle folie effrayante +est-ce donc que l'amour.... Je regardai Louise... +Mais la flamme de ses yeux s'était éteinte.... Ses +prunelles avaient repris leur aspect mort de +tache grise.</p> + +<p>—Il y a longtemps de ça?... demandai-je...</p> + +<p>—Trois mois...</p> + +<p>—Et depuis, vous n'avez pas retrouvé de +place?</p> + +<p>—Personne ne veut plus de moi... Je ne sais +pas pourquoi... Quand j'entre dans le bureau, toutes +les dames crient, en me voyant: «Non, non... je +ne veux pas de celle-là»... Il y a un sort sur +moi, pour sûr... Car enfin, je ne suis pas laide... +je suis très forte... je connais le service... et j'ai +de la bonne volonté. Si je suis trop petite, ce n'est +pas de ma faute... Pour sûr, on a jeté un sort sur +moi...</p> + +<p>—Comment vivez-vous?</p> + +<p>—Chez le logeur; je fais toutes les chambres, +et je ravaude le linge... On me donne une +paillasse dans une soupente et, le matin, un +repas...</p> + +<p>Il y en avait donc de plus malheureuses que +moi!... Cette pensée égoïste ramena dans mon +coeur la pitié évanouie.</p> + +<p>—Écoutez... ma petite Louise... dis-je d'une +voix que j'essayai de rendre attendrie et convaincante... +C'est très difficile, les places à Paris... Il +faut savoir bien des choses, et les maîtres sont plus +exigeants qu'ailleurs. J'ai bien peur pour vous... +A votre place, moi, je retournerais au pays...</p> + +<p>Mais Louise s'effraya:</p> + +<p>—Non... non... fit-elle.... jamais!... Je ne +veux pas rentrer au pays... On dirait que je n'ai +pas réussi... que personne n'a voulu de moi... on +se moquerait trop... Non... non... c'est impossible... +j'aimerais mieux mourir!...</p> + +<p>A ce moment, la porte de l'antichambre s'ouvrit. +La voix aigre de Mme Paulhat-Durand +appela:</p> + +<p>—Mademoiselle Louise Randon!</p> + +<p>—C'est-y moi qu'on appelle?... me demanda +Louise, effarée et tremblante...</p> + +<p>—Mais oui... c'est vous... Allez vite... et +tâchez de réussir, cette fois....</p> + +<p>Elle se leva, me donna dans la poitrine, avec +ses coudes écartés, un renfoncement, me marcha +sur les pieds, heurta la table, et roulant sur ses +jambes trop courtes, poursuivie par les huées, +elle disparut.</p> + +<p>Je montai sur la banquette, et poussai le +vasistas, pour voir la scène qui allait se passer +là... Jamais le salon de Mme Paulhat-Durand ne +me parut plus triste: pourtant Dieu sait s'il me +glaçait l'âme, chaque fois que j'y entrais. Oh! +ces meubles de reps bleu, jaunis par l'usure; +ce grand registre étalé, comme une carcasse de +bête fendue, sur la table qu'un tapis de reps, +bleu aussi, recouvrait de taches d'encre et de tons +pisseux... Et ce pupitre, où les coudes de +M. Louis avaient laissé, sur le bois noirci, des +places plus claires et luisantes... et le buffet +dans le fond, qui montrait des verreries foraines, +des vaisselles d'héritage... Et sur la cheminée, +entre deux lampes débronzées, entre des photographies +pâlies, cette agaçante pendule, qui +rendait les heures plus longues, avec son tic-tac +énervant... et cette cage, en forme de dôme, où +deux serins nostalgiques gonflaient leurs plumes +malades... Et ce cartonnier aux cases d'acajou, +éraflées par des ongles cupides... Mais je n'étais +pas là en observation pour inventorier cette +pièce, que je connaissais, hélas! trop bien... cet intérieur +lugubre, si tragique, malgré son effacement +bourgeois, que, bien des fois, mon imagination +affolée le transformait en un funèbre étal de +viande humaine... Non... je voulais voir Louise +Randon aux prises avec les trafiquants d'esclaves...</p> + +<p>Elle était là, près de la fenêtre, à contre-jour, +immobile, les bras pendants. Une ombre dure +brouillait, comme une opaque voilette, la laideur +de son visage et tassait, ramassait davantage la +courte, massive difformité de son corps... Une +lumière dure allumait les basses mèches de ses +cheveux, ourlait les contours gauchis du bras, de +la poitrine, se perdait dans les plis noirs de sa jupe +déplorable... Une vieille dame l'examinait. Assise +sur une chaise, elle me tournait le dos, un dos +hostile, une nuque féroce... De cette vieille dame, +je ne voyais que son chapeau noir, ridiculement +emplumé, sa rotonde noire, dont la doublure se +retroussait dans le bas en fourrure grise, sa robe +noire, qui faisait des ronds sur le tapis... Je +voyais, surtout, posée sur un de ses genoux, sa +main gantée de filoselle noire, une main noueuse +d'arthritique, qui remuait avec de lents mouvements, +et dont les doigts sortaient, rentraient, +crispaient l'étoffe, pareils à des serres, sur une +proie vivante... Debout, près de la table, très +droite, très digne, Mme Paulhat-Durand attendait.</p> + +<p>Ce n'est rien, n'est-ce pas? la rencontre de ces +trois êtres vulgaires, en ce vulgaire décor...Il n'y a, +semble-t-il, dans ce fait banal, ni de quoi +s'arrêter, ni de quoi s'émouvoir... Eh bien, cela me +parut, à moi, un drame énorme, ces trois personnes +qui étaient là, silencieuses et se regardant... J'eus +la sensation que j'assistais à une tragédie sociale, +terrible, angoissante, pire qu'un assassinat!... +J'avais la gorge sèche. Mon coeur battit violemment.</p> + +<p>—Je ne vous vois pas bien, ma petite, dit tout +à coup la vieille dame... ne restez pas là... Je ne +vous vois pas bien... Allez dans le fond de la +pièce, que je vous voie mieux...</p> + +<p>Et elle s'écria d'une voix étonnée:</p> + +<p>—Mon Dieu!... que vous êtes petite!...</p> + +<p>Elle avait, en disant ces mots, déplacé sa chaise, +et me montrait, maintenant, son profil. Je m'attendais +à voir un nez crochu, de longues dents +dépassant la lèvre, un oeil jaune et rond d'épervier. +Pas du tout, son visage était calme, plutôt aimable +Au vrai, ses yeux n'exprimaient rien, ni méchanceté, +ni bonté. Ce devait être une ancienne boutiquière, +retirée des affaires... Les commerçants ont +ce talent de se composer des physionomies spéciales, +où rien ne transparaît de leur nature intérieure. +A mesure qu'ils s'endurcissent dans le métier +et que l'habitude des gains injustes et rapides +développe les instincts bas, les ambitions féroces, +l'expression de leur face s'adoucit, ou plutôt se +neutralise. Ce qu'il y a de mauvais en eux, ce qui +pourrait rendre les clients méfiants, se cache dans +les intimités de l'être, ou se réfugie sur des surfaces +corporelles, ordinairement dépourvues de +tout caractère expressif. Chez cette vieille dame, +la dureté de son âme invisible à ses prunelles, à +sa bouche, à son front, à tous les muscles détendus +de sa molle figure, éclatait réellement à la nuque. +Sa nuque était son vrai visage, et ce visage était +terrible.</p> + +<p>Louise, sur l'ordre de la vieille dame, avait +gagné le fond de la pièce. Le désir de plaire la +rendait véritablement monstrueuse, lui donnait +une attitude décourageante. A peine se fut-elle +placée dans la lumière que la dame s'écria:</p> + +<p>—Oh! comme vous êtes laide, ma petite!</p> + +<p>Et prenant à témoin Mme Paulhat-Durand:</p> + +<p>—Se peut-il, vraiment, qu'il y ait sur la terre +des créatures aussi laides que cette petite?...</p> + +<p>Toujours solennelle et digne, Mme Paulhat-Durand +répondit:</p> + +<p>—Sans doute, ce n'est pas une beauté... +mais Mademoiselle est très honnête...</p> + +<p>—C'est possible... répliqua la vieille dame... +Mais elle est trop laide... Une telle laideur, c'est +tout ce qu'il y a de plus désobligeant... Quoi?... +Qu'avez-vous dit?</p> + +<p>Louise n'avait pas prononcé une parole. Elle +avait seulement un peu rougi, et baissait la tête. +Un filet rouge bordait l'orbe de ses yeux ternes. +Je crus qu'elle allait pleurer.</p> + +<p>—Enfin... nous allons voir ça... reprit la +dame dont les doigts, en ce moment, furieusement +agités, déchiraient l'étoffe de la robe, avec des +mouvements de bête cruelle.</p> + +<p>Elle interrogea Louise sur sa famille, les +places qu'elle avait faites, ses capacités en cuisine +en ménage, en couture... Louise répondait par +des «Oui, dame!», ou des: «Non, dame!», +saccadés et rauques... L'interrogatoire, méticuleux, +méchant, criminel, dura vingt minutes.</p> + +<p>—Enfin, ma petite, conclut la vieille, le plus +clair de votre histoire c'est que vous ne savez +rien faire... Il faudra que je vous apprenne +tout... Pendant quatre ou cinq mois, vous ne +me serez d'aucune utilité... Et puis, laide comme +vous êtes, ça n'est pas engageant... Cette entaille +sur le nez?... Vous avez donc reçu un coup?</p> + +<p>—Non, Madame... je l'ai toujours eue...</p> + +<p>—Ah! ça n'est pas engageant... Qu'est-ce +que vous voulez gagner?</p> + +<p>—Trente francs!... blanchie... et le vin.. +prononça Louise, d'une voix résolue...</p> + +<p>La vieille bondit:</p> + +<p>—Trente francs!... Mais vous ne vous êtes +donc jamais regardée?... C'est insensé!... +Comment?... personne ne veut de vous... personne +jamais ne voudra de vous?—si je vous +prends, moi, c'est parce que suis bonne... c'est +parce que, dans le fond, j'ai pitié de vous!—et +vous me demandez trente francs!... Eh bien, +vous en avez de l'audace, ma petite... C'est, +sans doute, vos camarades qui vous conseillent +si mal... Vous avez tort de les écouter...</p> + +<p>—Bien sûr, approuva Mme Paulhat-Durand. +Elles se montent la tête, toutes ensemble..</p> + +<p>—Alors!... offrit la vieille, conciliante... je +vous donnerai quinze francs... Et vous paierez +votre vin... C'est beaucoup trop... Mais je ne veux +pas profiter de votre laideur et votre détresse.</p> + +<p>Elle s'adoucissait... Sa voix se fit presque caressante:</p> + +<p>—Voyez-vous, ma petite... c'est une occasion +unique et que vous ne retrouverez plus... Je ne +suis pas comme les autres, moi... je suis seule... +je n'ai pas de famille... je n'ai personne... Ma +famille, c'est ma domestique... Qu'est-ce que je +lui demande à ma domestique?... De m'aimer un +peu, voilà tout... Ma domestique vit avec moi, +mange avec moi... à part le vin... Ah! je la dorlote, +allez... Et puis, quand je mourrai—je +suis très vieille et souvent malade—quand je +mourrai, bien sûr que je n'oublierai pas celle qui +m'aura été dévouée, qui m'aura bien servie... +bien soignée... Vous êtes laide... très laide... trop +laide... Eh! mon Dieu, je m'habituerai à votre +laideur, à votre figure... Il y en a de jolies qui +sont de bien méchantes femmes et qui vous volent, +c'est certain!... La laideur, c'est quelquefois une +garantie de moralité, dans une maison... Vous +n'amènerez pas d'hommes, chez moi, n'est-ce +pas?... Vous voyez que je sais vous rendre +justice... Dans ces conditions-là, et bonne comme +je suis..., ce que je vous offre, ma petite... mais +c'est une fortune... mieux qu'une fortune... une +famille!...</p> + +<p>Louise était ébranlée. Certainement, les paroles +de la vieille faisaient chanter des espoirs inconnus +dans sa tête. Sa rapacité de paysanne lui montrait +des coffres pleins d'or, des testaments fabuleux... +Et la vie en commun, avec cette bonne +maîtresse, la table partagée... des sorties fréquentes +dans les squares et les bois suburbains, +tout cela l'émerveillait... Tout cela lui faisait +peur aussi, car des doutes, une invincible et originelle +méfiance tachaient d'une ombre l'étincellement +de ces promesses... Elle ne savait que +dire, que faire... à quoi se résoudre... J'avais +envie de lui crier: «Non!... n'accepte pas!» +Ah! je la voyais, moi, cette existence de recluse, +ces travaux épuisants, ces reproches aigres, la +nourriture disputée, les os écharnés et les viandes +gâtées jetés à sa faim... et l'éternelle, patiente, +torturante exploitation d'un pauvre être sans défense. +«Non, n'écoute plus, va-t-en!...» Mais ce +cri qui était sur mes lèvres, je le réprimai:</p> + +<p>—Approchez-vous un peu, ma petite... commanda +la vieille... On dirait que vous avez peur +de moi... Allons... n'ayez plus peur de moi... +approchez-vous... Comme c'est curieux... il me +semble que vous êtes déjà moins laide... Déjà je +m'habitue à votre visage...</p> + +<p>Louise s'approcha lentement, les membres +raidis, diligente à ne heurter aucune chaise, aucun +meuble... s'efforçant de marcher avec élégance, +la pauvre créature!... Mais, à peine fut-elle près +de la vieille que celle-ci la repoussa avec une +grimace.</p> + +<p>—Mon Dieu! cria-t-elle... mais qu'est-ce que +vous avez?... Pourquoi sentez-vous mauvais, +comme ça?... vous avez donc de la pourriture +dans le corps?... C'est affreux!... c'est à ne pas +croire... Jamais quelqu'un n'a senti, comme +vous sentez... Vous avez donc un cancer dans le +nez... dans l'estomac, peut-être?...</p> + +<p>Mme Paulhat-Durand fit un geste noble:</p> + +<p>—Je vous avais prévenue, Madame... dit-elle... +Voilà son grand défaut... C'est ce qui l'empêche +de trouver une place.</p> + +<p>La vieille continua de gémir...</p> + +<p>—Mon Dieu!... mon Dieu!... Est-ce possible?... +Mais vous allez empester toute ma maison... +vous ne pourrez pas rester près de moi... Ah! +mais!... cela change nos conditions... Et moi qui +avais, déjà, de la sympathie pour vous!... Non, +non... malgré toute ma bonté, ce n'est pas possible... +ce n'est plus possible!...</p> + +<p>Elle avait tiré son mouchoir, chassait loin +d'elle l'air putride, répétant:</p> + +<p>—Non, vraiment, ce n'est plus possible!...</p> + +<p>—Allons, Madame, intervint Mme Paulhat-Durand... +faites un effort... Je suis sûre que cette +malheureuse fille vous en sera toujours reconnaissante...</p> + +<p>—Reconnaissante?... c'est fort bien... Mais ce +n'est pas la reconnaissance qui la guérira de cette +infirmité effroyable... Enfin... soit!... Par exemple, +je ne puis plus lui donner que dix francs... +Dix francs, seulement!... C'est à prendre ou à +laisser...</p> + +<p>Louise qui avait, jusque-là, retenu ses larmes, +suffoqua:</p> + +<p>—Non... je ne veux pas... je ne veux pas... +je ne veux pas...</p> + +<p>—Écoutez, Mademoiselle... dit sèchement +Mme Paulhat-Durand... Vous allez accepter cette +place... ou bien je ne me charge plus de vous, +jamais... Vous pourrez aller demander des places +dans les autres bureaux... J'en ai assez, à la fin... +Et vous faites du tort à ma maison...</p> + +<p>—C'est évident! insista la vieille... Et ces dix +francs, vous devriez m'en remercier... C'est par +pitié, par charité que je vous les offre... Comment +ne comprenez-vous pas que c'est une bonne +oeuvre... dont je me repentirai, sans doute, +comme des autres?...</p> + +<p>Elle s'adressa à la placeuse:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez?... Je suis ainsi... +je ne peux pas voir souffrir les gens... je suis +bête comme tout devant les infortunes... Et ce +n'est point à mon âge que je changerai, n'est-ce +pas?... Allons, ma petite, je vous emmène...</p> + +<p>Sur ces mots, une crampe me força de descendre +de mon observatoire... Je n'ai jamais revu +Louise...</p> + +<br> + +<p>Le surlendemain, Mme Paulhat-Durand me fit +entrer cérémonieusement dans le bureau, et, +après m'avoir examinée d'une façon un peu gênante, +elle me dit:</p> + +<p>—Mademoiselle Célestine... j'ai une bonne... +très bonne place pour vous... Seulement, il faudrait +aller en province... oh! pas très loin...</p> + +<p>—En province?... Je n'y cours pas, vous +savez...</p> + +<p>La placeuse insista:</p> + +<p>—On ne connaît pas la province... il y a +d'excellentes places, en province...</p> + +<p>—Oh! d'excellentes places... En voilà une +blague! rectifiai-je... D'abord il n'y a pas de +bonnes places, nulle part...</p> + +<p>Mme Paulhat sourit, aimable et minaudière. +Jamais je ne l'avais vue sourire ainsi:</p> + +<p>—Je vous demande pardon, mademoiselle Célestine... +Il n'y a pas de mauvaises places...</p> + +<p>—Parbleu! je le sais bien... il n'y a que de +mauvais maîtres...</p> + +<p>—Non... que de mauvais domestiques... +Voyons... Je vous donne des maisons, tout ce +qu'il y a de <i>meilleur</i>, ce n'est pas de ma faute si +vous n'y restez point...</p> + +<p>Elle me regarda avec presque de l'amitié:</p> + +<p>—D'autant que vous êtes très intelligente... +Vous représentez... vous avez une jolie figure... +une jolie taille... des mains charmantes, pas du +tout abîmées par le travail... des yeux qui ne sont +pas dans vos poches... Il pourrait vous arriver +des choses heureuses... On ne sait pas toutes les +choses heureuses qui pourraient vous arriver... +avec de la conduite...</p> + +<p>—Avec de l'inconduite... voulez-vous dire...</p> + +<p>—Ça dépend des façons de voir... Moi, j'appelle +ça de la conduite...</p> + +<p>Elle s'amollissait... Peu à peu, son masque de +dignité tombait... Je n'avais plus devant moi que +l'ancienne femme de chambre, experte à toutes +les canailleries... En ce moment, elle avait des +yeux cochons, des gestes gras et mous, ce lapement +en quelque sorte rituel de la bouche, +qu'ont toutes les proxénètes et que j'avais observé +aux lèvres de «Madame Rebecca Ranvet, +Modes»... Elle répéta:</p> + +<p>—Moi, j'appelle ça de la conduite.</p> + +<p>—Ça, quoi? fis-je.</p> + +<p>—Voyons, Mademoiselle... Vous n'êtes pas +une débutante et vous connaissez la vie... On +peut parler avec vous... Il s'agit d'un monsieur +seul, déjà âgé... pas extrêmement loin de +Paris... très riche... oui, enfin, assez riche... +Vous tiendrez sa maison... quelque chose comme +gouvernante... comprenez-vous?... Ce sont des +places très délicates... très recherchées... d'un +grand profit... Il y a là un avenir certain, pour +une femme comme vous, intelligente comme vous, +gentille comme vous... et qui aurait, je le répète, +de la conduite...</p> + +<p>C'était mon ambition... Bien des fois, j'avais +bâti de merveilleux avenirs sur la toquade d'un +vieux... et ce paradis rêvé était là, devant moi, +qui souriait, qui m'appelait!... Par une inexplicable +ironie de la vie... par une contradiction +imbécile et dont je ne puis comprendre la cause, +ce bonheur, tant de fois souhaité et qui s'offrait, +enfin... je le refusai net.</p> + +<p>—Un vieux polisson... oh non!... je sors +d'en prendre... Et ils me dégoûtent trop les +hommes, les vieux, les jeunes, et tous...</p> + +<p>Mme Paulhat-Durand resta, quelques secondes, +interdite... Elle ne s'attendait pas à cette sortie... +Retrouvant son air digne, austère, qui mettait +tant de distance entre la bourgeoise correcte +qu'elle voulait être et la fille bohème que je +suis, elle dit:</p> + +<p>—Ah! ça, Mademoiselle... que croyez-vous +donc?... pour qui me prenez-vous donc?... +qu'imaginez-vous donc?</p> + +<p>—Je n'imagine rien... Seulement, je vous répète +que les hommes, j'en ai plein le dos... voilà!</p> + +<p>—Savez-vous bien de qui vous parlez?... Ce +monsieur, Mademoiselle, est un homme très respectable... +Il est membre de la Société de Saint-Vincent-de-Paul... +Il a été député royaliste, Mademoiselle...</p> + +<p>J'éclatai de rire:</p> + +<p>—Oui... oui... allez toujours!... Je les connais +vos Saint-Vincent-de-Paul... et tous les saints +du diable... et tous les députés... Non, merci!...</p> + +<p>Brusquement, sans transition:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est au juste que votre vieux? +demandai-je... Ma foi... un de plus... un de +moins... ça n'est pas une affaire, après tout...</p> + +<p>Mais Mme Paulhat-Durand ne se dérida pas. +Elle déclara d'une voix ferme:</p> + +<p>—Inutile, Mademoiselle... Vous n'êtes pas la +femme sérieuse, la personne de confiance qu'il +faut à ce monsieur. Je vous croyais plus convenable... +Avec vous, on ne peut pas avoir de sécurité..</p> + +<p>J'insistai longtemps... Elle fut inflexible. Et je +rentrai dans l'antichambre, l'âme toute vague... +Oh, cette antichambre si triste, si obscure, toujours +la même!... Ces filles étalées, écrasées sur +les banquettes... ce marché de viande humaine, +promise aux voracités bourgeoises... ce flux de +saletés et ce reflux de misères qui vous ramènent +là, épaves dolentes, débris de naufrages, éternellement +ballottés...</p> + +<p>—Quel drôle de type, je fais!... pensai-je. Je +désire des choses... des choses... des choses... +quand je les crois irréalisables, et, sitôt qu'elles +doivent se réaliser, qu'elles m'arrivent avec des +formes précises... je n'en veux plus...</p> + +<p>Dans ce refus, il y avait cela, certes, mais il y +avait aussi un désir gamin d'humilier un peu +Mme Paulhat-Durand... et une sorte de vengeance +de la prendre, elle si méprisante et si hautaine, +en flagrant délit de proxénétisme...</p> + +<p>Je regrettai ce vieux qui, maintenant, avait, +pour moi, toutes les séductions de l'inconnu, +toutes les attirances d'un inaccessible idéal... Et +je me plus à évoquer son image... un vieillard +propret, avec des mains molles, un joli sourire +dans sa face rose et rasée, et gai, et généreux, et +bon enfant, pas trop passionné, pas aussi maniaque +que M. Rabour, se laissant conduire par moi, +comme un petit chien...</p> + +<p>—Venez ici... Allons, venez ici...</p> + +<p>Et il venait, caressant, frétillant, avec un bon +regard de soumission.</p> + +<p>—Faites le beau, maintenant...</p> + +<p>Il faisait le beau, si drôle, tout droit sur son +derrière, et les pattes de devant battant l'air...</p> + +<p>—Oh! le bon toutou!</p> + +<p>Je lui donnais du sucre... je caressais son échine +soyeuse. Il ne me dégoûtait plus... et je songeais +encore:</p> + +<p>—Suis-je bête, tout de même!... Un bon chien-chien... +un beau jardin... une belle maison... de +l'argent, de la tranquillité, mon avenir assuré, +avoir refusé tout cela!... et sans savoir pourquoi!... +Et ne jamais savoir ce que je veux... et ne jamais +vouloir ce que je désire!... Je me suis donnée à +bien des hommes et, au fond, j'ai l'épouvante—pire +que cela—le dégoût de l'homme, quand +l'homme est loin de moi. Quand il est près de moi, +je me laisse prendre aussi facilement qu'une poule +malade... et je suis capable de toutes les folies. Je +n'ai de résistance que contre les choses qui ne +doivent pas arriver et les hommes que je ne +connaîtrai jamais... Je crois bien que je ne serai +jamais heureuse...</p> + +<p>L'antichambre m'accablait... Il me venait de +cette obscurité, de ce jour blafard, de ces créatures +étalées, des idées de plus en plus lugubres... +Quelque chose de lourd et d'irrémédiable planait +au-dessus de moi... Sans attendre la fermeture du +bureau, je partis le coeur gros, la gorge serrée... +Dans l'escalier, je croisai M. Louis. S'accrochant +à la rampe, il montait lentement, péniblement +les marches... Nous nous regardâmes une seconde. +Il ne me dit rien... moi non plus, je ne +trouvai aucune parole... mais nos regards avaient +tout dit... Ah! lui, aussi, n'était pas heureux... +Je l'écoutai, un instant, monter les marches... +puis je dégringolai l'escalier... Pauvre petit +bougre!</p> + +<br> + +<p>Dans la rue je restai un moment étourdie... Je +cherchai des yeux les recruteuses d'amour... le +dos rond, la toilette noire de Mme Rebecca Ranvet, +Modes... Ah! si je l'avais vue, je serais allée à +elle, je me serais livrée à elle... Aucune n'était +là... Des gens passaient, affairés, indifférents, +qui ne faisaient point attention à ma détresse... +Alors, je m'arrêtai chez un mastroquet, où +j'achetai une bouteille d'eau-de-vie, et, après +avoir flâné, toujours hébétée, la tête lourde, je +rentrai à mon hôtel...</p> + +<p>Vers le soir, tard, j'entendis qu'on frappait à +ma porte. Je m'étais allongée, sur le lit, à +moitié nue, stupéfiée par la boisson.</p> + +<p>—Qui est là? criai-je.</p> + +<p>—C'est moi...</p> + +<p>—Qui toi?</p> + +<p>—Le garçon...</p> + +<p>Je me levai, les seins hors la chemise, les cheveux +défaits et tombant sur mon épaule, et j'ouvris +la porte:</p> + +<p>—Que veux-tu?...</p> + +<p>Le garçon sourit... C'était un grand gaillard, à +cheveux roux, que j'avais plusieurs fois rencontré +dans les escaliers... et qui me regardait +toujours, avec d'étranges regards.</p> + +<p>—Que veux-tu? répétai-je...</p> + +<p>Le garçon sourit encore, embarrassé, et, roulant +entre ses gros doigts le bas de son tablier +bleu, taché de plaques d'huile, il bégaya:</p> + +<p>—Mam'zelle... je...</p> + +<p>Il considérait d'un air de morne désir, mes +seins, mon ventre presque nu, ma chemise que la +courbe des hanches arrêtait...</p> + +<p>—Allons, entre... espèce de brute... criai-je +tout à coup.</p> + +<p>Et, le poussant dans ma chambre, je refermai +la porte, violemment, sur nous deux...</p> + +<p>Oh! misère de moi... On nous retrouva, le lendemain, +ivres et vautrés sur le lit... dans quel +état, mon Dieu!...</p> + +<p>Le garçon fut renvoyé... Je n'ai jamais su son +nom!</p> + +<br> + +<p>Je ne voudrais pas quitter le bureau de placement +de Mme Paulhat-Durand sans donner un +souvenir à un pauvre diable que j'y rencontrai. +C'était un jardinier veuf depuis quatre mois et qui +venait chercher une place. Parmi tant de figures +lamentables qui passèrent là, je n'en vis pas une +aussi triste que la sienne et qui semblât plus +accablée par la vie. Sa femme était morte d'une +fausse couche—d'une fausse couche?—la veille +du jour où, après deux mois de misère, ils devaient, +enfin, entré dans une propriété, elle +comme basse-courière, lui comme jardinier. Soit +malchance, soit lassitude et dégoût de vivre, il +n'avait rien trouvé, depuis ce grand malheur; il +n'avait même rien cherché... Et ce qui lui restait +de petites économies avait vite fondu dans ce +chômage. Quoiqu'il fût très défiant, j'étais parvenue +à l'apprivoiser un peu... Je mets sous +forme de récit impersonnel le drame si simple, si +poignant qu'il me conta, un jour que, très émue +par son infortune, je lui avais marqué plus d'intérêt +et plus de pitié. Le voici.</p> + +<br> + +<p>Quand ils eurent visité les jardins, les terrasses, +les serres et, à l'entrée du parc, la maison du jardinier, +somptueusement vêtue de lierres, de +bignones et de vignes vierges, ils revinrent l'âme +en attente, l'âme en angoisse; lentement, sans se +parler, vers la pelouse où la comtesse suivait, d'un +regard d'amour, ses trois enfants qui, chevelures +blondes, claires fanfreluches, chairs roses et heureuses, +jouaient dans l'herbe, sous la surveillance +de la gouvernante. A vingt pas, ils s'arrêtèrent +respectueusement, l'homme la tête découverte, sa +casquette à la main, la femme, timide sous son +chapeau de paille noire, gênée dans son caraco de +laine sombre, tortillant, pour se donner une contenance, +la chaînette d'un petit sac de cuir. Très +loin, le parc déroulait, entre d'épais massifs d'arbres, +ses pelouses onduleuses.</p> + +<p>—Voyons... approchez... dit la comtesse avec +une encourageante bonté.</p> + +<p>L'homme avait la figure brunie, la peau hâlée +de soleil, de grosses mains noueuses, couleur de +terre, le bout des doigts déformé et luisant par le +frottement continu des outils. La femme était un +peu pâle, d'une pâleur grise sous les taches de +rousseur qui lui éclaboussaient le visage... un peu +gauche aussi et très propre. Elle n'osait pas lever les +yeux sur cette belle dame qui, tout à l'heure, allait +l'examiner indiscrètement, l'accabler de questions +torturantes, lui retourner l'âme et la chair, comme +les autres... Et elle s'acharnait à regarder ce joli +tableau des trois babies jouant dans l'herbe, +avec des manières contenues et des grâces étudiées +déjà...</p> + +<p>Ils avancèrent, lentement, de quelques pas et +tous les deux, d'un geste mécanique et simultané, +ils se croisèrent les mains, sur le ventre.</p> + +<p>—Eh bien?... demanda la comtesse... vous +avez tout visité?</p> + +<p>—Madame la comtesse est bien bonne... répondit +l'homme... C'est très grand... c'est très +beau... Oh! c'est une superbe propriété... Par +exemple, il y a du travail...</p> + +<p>—Et je suis très exigeante, je vous préviens, +très juste... mais très exigeante. J'aime que tout +soit tenu dans la perfection... Et des fleurs... des +fleurs... des fleurs... toujours... partout... D'ailleurs, +vous avez deux aides, l'été; un seul, l'hiver... +C'est suffisant...</p> + +<p>—Oh! répliqua l'homme... le travail ne me +gêne pas. Tant plus il y en a, tant plus je suis content. +J'aime mon métier... et je le connais... +arbres... primeurs... mosaïques et tout... Pour ce +qui est des fleurs... avec de bons bras... du goût, +de l'eau... un bon paillis... et, sauf votre respect, +madame la comtesse... beaucoup de fumier et +d'engrais, on a ce qu'on veut...</p> + +<p>Après une pause, il continua:</p> + +<p>—Ma femme aussi est bien active... bien +adroite... et elle a de l'administration... Elle n'a +pas l'air fort, à la voir... mais elle est courageuse, +jamais malade, et elle s'entend aux bêtes comme +personne... Là, d'où nous venons, il y avait trois +vaches... et deux cents poules... Ainsi!</p> + +<p>La comtesse fit un signe de tête approbateur.</p> + +<p>—Le logement vous plaît?</p> + +<p>—Le logement aussi est très beau... C'est +quasiment trop grand pour de petites gens comme +nous... et nous n'avons pas assez de meubles pour +le meubler... Mais on n'habite que ce qu'on habite, +bien sûr... Et puis, c'est loin du château... Faut +ça... Les maîtres n'aiment pas quand les jardiniers +sont trop près... Et nous, on craint de +gêner... De cette façon on est chacun chez soi... +Ça vaut mieux pour tout le monde... Seulement...</p> + +<p>L'homme hésita pris d'une timidité soudaine, +devant ce qu'il avait à dire...</p> + +<p>—Seulement... quoi?... interrogea la comtesse, +après un silence qui augmenta la gêne de +l'homme.</p> + +<p>Celui-ci serra plus fort sa casquette, la tourna +entre ses gros doigts, pesa davantage sur le sol, +et, s'enhardissant:</p> + +<p>—Eh bien, voilà! fit-il... Je voulais dire à +madame la comtesse que les gages n'étaient pas +assez forts pour la place. C'est trop court... Avec +la meilleure volonté du monde, on ne pourra pas +arriver... Madame la comtesse devrait donner un +peu plus...</p> + +<p>—Vous oubliez, mon ami, que vous êtes logé, +chauffé, éclairé... que vous avez les légumes et les +fruits... que je donne une douzaine d'oeufs par +semaine et un litre de lait par jour... C'est +énorme...</p> + +<p>—Ah! madame la comtesse donne le lait et les +oeufs?... Et elle éclaire?</p> + +<p>Et, comme pour lui demander conseil, il regardait +sa femme, tout en murmurant:</p> + +<p>—Dame!... c'est quelque chose... On ne peut +pas dire le contraire... ça n'est pas mauvais...</p> + +<p>La femme balbutia:</p> + +<p>—Pour sûr... ça aide un peu...</p> + +<p>Puis, tremblante et embarrassée:</p> + +<p>—Madame la comtesse donne aussi, sans +doute, des étrennes au mois de janvier et à la +Saint-Fiacre?</p> + +<p>—Non, rien...</p> + +<p>—C'est l'habitude, pourtant...</p> + +<p>—Ça n'est pas la mienne...</p> + +<p>A son tour, l'homme s'enquit:</p> + +<p>—Et pour les belettes..., les fouines..., les +putois?</p> + +<p>—Rien, non plus... je vous laisse la peau!...</p> + +<p>Cela fut dit d'un ton sec, net, après quoi il n'y +avait plus à insister... Et, tout à coup:</p> + +<p>—Ah! je vous préviens, une fois pour toutes, +que je défends au jardinier de vendre ou de donner +à quiconque des légumes. Je sais bien qu'il +faut en faire trop pour en avoir assez... et que les +trois quarts se perdent. Tant pis!... J'entends +qu'en les laisse se perdre...</p> + +<p>—Bien sûr... comme partout, quoi!...</p> + +<p>—Ainsi, c'est entendu?... Depuis quand êtes-vous +mariés?</p> + +<p>—Depuis six ans... répondit la femme.</p> + +<p>—Vous n'avez pas d'enfants?</p> + +<p>—Nous avions une petite fille... Elle est +morte!</p> + +<p>—Ah! c'est bien... c'est très bien... approuva +négligemment la comtesse... Mais vous êtes jeunes +tous les deux... vous pouvez en avoir encore?</p> + +<p>—On ne le souhaite guère, allez, madame la +comtesse... Mais dame! on attrape ça plus facilement +que cent écus de rente...</p> + +<p>Les yeux de la comtesse étaient devenus sévères:</p> + +<p>—Je dois encore vous prévenir que je ne veux +pas, absolument pas d'enfants chez moi. S'il vous +survenait un enfant, je me verrais forcée de vous +renvoyer... tout de suite... Oh! pas d'enfants!... +Cela crie, cela est partout, cela dévaste tout... +cela fait peur aux chevaux et donne des épidémies... +Non, non... pour rien au monde, je ne +tolérerais un enfant chez moi... Ainsi, vous voilà +prévenus... Arrangez-vous... prenez vos précautions...</p> + +<p>A ce moment, l'un des enfants, qui était tombé, +vint se réfugier en criant et se cacher dans la +robe de sa mère... Celle-ci le prit dans ses bras, +le berça avec des paroles gentilles, le câlina, +l'embrassa tendrement, et le renvoya apaisé, +souriant, avec les deux autres... La femme se +sentit subitement le coeur bien gros... Elle crut +qu'elle n'aurait pas la force de retenir ses +larmes... Il n'y avait donc de joie, de tendresse, +d'amour, de maternité que pour les riches?... Les +enfants s'étaient remis à jouer sur la pelouse... +Elle les détesta d'une haine sauvage, elle eût +voulu les injurier, les battre, les tuer... injurier +et battre aussi cette femme insolente et cruelle, +cette mère égoïste qui venait de prononcer des +paroles abominables, des paroles qui condamnaient +à ne pas naître tout ce qui dormait d'humanité +future, dans son ventre de pauvresse... +Mais elle se contint, et elle dit simplement, sur +un nouvel avertissement, plus autoritaire que les +autres:</p> + +<p>—On fera attention, madame la comtesse... on +tâchera...</p> + +<p>—C'est cela... car je ne saurais trop vous le répéter... +C'est un principe chez moi... un principe +avec lequel je ne transigerai jamais...</p> + +<p>Et elle ajouta, avec une inflexion presque caressante +dans la voix:</p> + +<p>—D'ailleurs, croyez-moi... Quand on n'est pas +riche... mieux vaut ne pas avoir d'enfants...</p> + +<p>L'homme, pour plaire à sa future maîtresse, +conclut:</p> + +<p>—Bien sûr... bien sûr... Madame la comtesse +parle bien...</p> + +<p>Mais une haine était en lui. La lueur sombre et +farouche, qui passa comme un éclair dans ses +yeux, démentait la servilité forcée de ces dernières +paroles... La comtesse ne vit point briller cette +lueur de meurtre, car, instinctivement, elle avait +le regard fixé sur le ventre de la femme, qu'elle +venait de condamner à la stérilité ou à l'infanticide.</p> + +<p>Le marché fut vite conclu. Elle fit ses recommandations, +détailla minutieusement les services +qu'elle attendait de ses nouveaux jardiniers, et, +comme elle les congédiait d'un hautain sourire, +elle dit sur un ton qui n'admettait pas de réplique:</p> + +<p>—Je pense que vous avez des sentiments religieux... +Ici, tout le monde va, le dimanche, à la +messe et fait ses Pâques... J'y tiens absolument....</p> + +<p>Ils s'en revinrent, sans se parler, très graves, +très sombres. La route était poudreuse, la chaleur +lourde et la pauvre femme marchait péniblement, +tirait la jambe. Comme elle étouffait +un peu, elle s'arrêta, posa son sac à terre et délaça +son corset.</p> + +<p>—Ouf!... fit-elle en aspirant de larges bouffées +d'air...</p> + +<p>Et son ventre, longtemps comprimé, se tendit, +s'enfla, accusa la rondeur caractéristique, la tare +de la maternité, le crime... Ils continuèrent leur +chemin.</p> + +<p>A quelques pas de là, sur la route, ils entrèrent +dans une auberge et se firent servir un litre de +vin.</p> + +<p>—Pourquoi que tu n'a pas dit que j'étais enceinte? +demanda la femme.</p> + +<p>L'homme répondit:</p> + +<p>—Tiens! pour qu'elle nous fiche à la porte, +comme les trois autres...</p> + +<p>—Aujourd'hui ou demain, va!...</p> + +<p>Alors l'homme murmura entre ses dents:</p> + +<p>—Si t'étais une femme... eh bien, tu irais, dès +ce soir, chez la mère Hurlot... elle a des herbes!</p> + +<p>Mais la femme se mit à pleurer... Et elle gémissait, +dans ses larmes:</p> + +<p>—Ne dis pas ça... ne dis pas ça... Ça porte +malheur!</p> + +<p>L'homme tapa sur la table, et il cria:</p> + +<p>—Faut donc crever... nom de Dieu!...</p> + +<p>Le malheur vint. Quatre jours après, la femme +eut une fausse couche—une fausse couche?—et +mourut en d'affreuses douleurs d'une péritonite.</p> + +<p>Et quand l'homme eut terminé son récit, il me +dit:</p> + +<p>—Ainsi, me voilà tout seul, maintenant. Je +n'ai plus de femme, plus d'enfant, plus rien. J'ai +bien songé à me venger... oui, j'ai songé longtemps +à tuer ces trois enfants qui jouaient sur la +pelouse... Je ne suis pas méchant pourtant, je +vous assure, et pourtant, les trois enfants de cette +femme, je vous le jure, je les aurais étranglés +avec une joie..., une joie!... Ah! oui... Et puis, +je n'ai pas osé... Qu'est-ce que vous voulez? On +a peur... on est lâche... on n'a de courage que +pour souffrir!</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XVI</h3> +<br><br> + +<p>24 novembre.</p> + + +<p>Aucune lettre de Joseph. Sachant combien il +est prudent, je ne suis pas trop étonnée de son +silence, mais j'en souffre un peu. Certes, Joseph +n'ignore point qu'avant de nous être distribuées +les lettres passent par Madame, et, sans +doute, il ne veut pas s'exposer et m'exposer à ce +qu'elles soient lues ou seulement que le fait qu'il +m'écrive soit méchamment commenté par Madame. +Pourtant, lui qui a tant de ressources dans +l'esprit, j'aurais cru qu'il eût trouvé le moyen de +me donner de ses nouvelles... Il doit rentrer +demain matin. Rentrera-t-il?... Je ne suis pas +sans inquiétudes... et mon cerveau marche, +marche... Pourquoi aussi n'a-t-il pas voulu que +je connusse son adresse à Cherbourg?... Mais je +ne veux pas penser à tout cela qui me brise la +tête et me donne la fièvre.</p> + +<p>Ici, rien, sinon moins d'événements toujours +et plus de silence encore. C'est le sacristain +qui, par amitié, remplace Joseph. Chaque jour, +ponctuellement, il vient faire le pansage des +chevaux et surveiller les châssis. Impossible de +lui tirer une seule parole. Il est plus muet, plus +méfiant, plus louche d'allures que Joseph. Il est +plus vulgaire aussi, et il n'a pas sa grandeur et sa +force... Je le vois très peu et seulement quand +j'ai un ordre à lui transmettre... Un drôle de type +aussi, celui-là!... L'épicière m'a raconté qu'il +avait, étant jeune, étudié pour être prêtre et qu'on +l'avait chassé du séminaire à cause de son indélicatesse +et de son immoralité.—Ne serait-ce pas +lui qui a violé la petite Claire dans le bois?... +Depuis, il a essayé un peu de tous les métiers. +Tantôt pâtissier, tantôt chantre au lutrin, tantôt +mercier ambulant, clerc de notaire, domestique, +tambour de ville, adjudicataire du marché, employé +chez l'huissier, il est depuis quatre ans +sacristain. Sacristain, c'est être encore un peu +curé. Il a, du reste, toutes les manières visqueuses +et rampantes des cloportes ecclésiastiques... Bien +sûr qu'il ne doit pas reculer devant les plus sales +besognes... Joseph a le tort d'en faire son ami... +Mais est-il son ami?... N'est-il pas plutôt son +complice?</p> + +<p>Madame a la migraine... Il paraît que cela lui +arrive régulièrement tous les trois mois. Durant +deux jours, elle reste enfermée, rideaux tirés, +sans lumière, dans sa chambre où seule Marianne +a le droit de pénétrer... Elle ne veut pas de moi... +La maladie de Madame, c'est du bon temps pour +Monsieur... Monsieur en profite... Il ne quitte +plus la cuisine... Tantôt, je l'ai surpris qui en +sortait, la face très rouge, la culotte encore toute +déboutonnée. Ah! je voudrais bien les voir, +Marianne et lui... Cela doit vous dégoûter de +l'amour pour jamais...</p> + +<p>Le capitaine Mauger qui ne me parle plus et +me lance, derrière la haie, des regards furieux, +s'est remis avec sa famille, du moins avec l'une +de ses nièces, qui est venue s'installer chez lui... +Elle n'est pas mal: une grande blonde, avec un +nez trop long, mais fraîche et bien faite... Au +dire des gens, c'est elle qui tiendra la maison et +qui remplacera Rose dans le lit du capitaine. De +cette façon, les saletés ne sortiront plus de la +famille.</p> + +<p>Quant à Mme Gouin, la mort de Rose aurait pu +être un coup pour ses matinées du dimanche. Elle +a compris qu'elle ne pouvait pas rester sans un +grand premier rôle. Maintenant, c'est cette peste +de mercière qui mène le branle des potins et qui +se charge d'entretenir les filles du Mesnil-Roy +dans l'admiration et dans la propagande des +talents clandestins de cette infâme épicière. Hier +dimanche, je suis allée chez elle. C'était fort +brillant... toutes étaient là. On y a très peu parlé +de Rose, et quand j'ai raconté l'histoire des testaments, +ç'a été un éclat de rire général. Ah! le +capitaine avait raison quand il me disait: «Tout +se remplace.»... Mais la mercière n'a pas l'autorité +de Rose, car c'est une femme sur qui, au +point de vue des moeurs, il n'y a malheureusement +rien à dire.</p> + +<p>Avec quelle hâte j'attends Joseph!... Avec quelle +impatience nerveuse j'attends le moment de savoir +ce que je dois espérer ou craindre de la destinée!... +Je ne puis plus vivre ainsi. Jamais je n'ai été +autant écoeurée de cette existence médiocre que +je mène, de ces gens que je sers, de tout ce milieu +de mornes fantoches où, de jour en jour, je +m'abêtis davantage. Si je n'avais, pour me soutenir, +l'étrange sentiment, qui donne à ma vie +actuelle un intérêt nouveau et puissant, je crois +que je ne tarderais pas à sombrer, moi aussi, +dans cet abîme de sottises et de vilenies que je +vois s'élargir de plus en plus autour de moi... +Ah! que Joseph réussisse ou non, qu'il change ou +ne change pas d'idée sur moi, ma résolution est +prise; je ne veux plus rester ici... Encore quelques +heures, encore toute une nuit d'anxiété... et je +serai enfin fixée sur mon avenir.</p> + +<p>Cette nuit, je vais la passer à remuer encore +d'anciens souvenirs, pour la dernière fois peut-être. +C'est le seul moyen que j'aie de ne pas +trop penser aux inquiétudes du présent, de ne +pas trop me casser la tête aux chimères de +demain. Au fond, ces souvenirs m'amusent, et +ils renforcent mon mépris. Quelles singulières +et monotones figures, tout de même, j'ai rencontrées +sur ma route de servage!... Quand je les +revois, par la pensée, elles ne me font pas l'effet +d'être réellement vivantes. Elles ne vivent, du +moins, elles ne donnent l'illusion de vivre, que +par leurs vices... Enlevez-leur ces vices qui les +soutiennent comme les bandelettes soutiennent +les momies... et ce ne sont même plus des fantômes, +ce n'est plus que de la poussière, de la +cendre... de la mort..</p> + +<br> + +<p>Ah! par exemple, c'était une fameuse maison +celle où, quelques jours après avoir refusé d'aller +chez le vieux monsieur de province, je fus adressée, +avec toutes sortes de références admirables, par +Mme Paulhat-Durand. Des maîtres tout jeunes, +sans bêtes ni enfants, un intérieur mal tenu, sous +le chic apparent des meubles et la lourde somptuosité +des décors... Du luxe et plus encore de +coulage... Un simple coup d'oeil en entrant et +j'avais vu tout cela... j'avais vu, parfaitement vu, +à qui j'avais affaire. C'était le rêve, quoi! J'allais +donc oublier là toutes mes misères, et M. Xavier +que j'avais souvent encore dans la peau, la petite +canaille... et les bonnes soeurs de Neuilly... et les +stations crevantes dans l'antichambre du bureau +de placement, et les longs jours d'angoisse et les +longues nuits de solitude ou de crapule...</p> + +<p>J'allais donc m'arranger une existence douce, de +travail facile et de profits certains. Tout heureuse +de ce changement, je me promis de corriger les +fantaisies trop vives de mon caractère, de réprimer +les élans fougueux de ma franchise, afin de +rester longtemps, longtemps, dans cette place. En +un clin d'oeil, mes idées noires disparurent et ma +haine des bourgeois, comme par enchantement, +s'envola. Je redevins d'une gaieté folle et trépidante, +et, reprise d'un violent amour de la vie, +je trouvai que les maîtres ont du bon, quelquefois... +Le personnel n'était pas nombreux, mais +de choix: une cuisinière, un valet de chambre, +un vieux maître d'hôtel et moi... Il n'y avait pas +de cocher, les maîtres ayant, depuis peu, supprimé +l'écurie et se servant de voitures de grande +remise... Nous fûmes amis tout de suite. Le soir +même, ils arrosèrent ma bienvenue d'une bouteille +de vin de Champagne.</p> + +<p>—Mazette!... fis-je en battant des mains... on +se met bien, ici.</p> + +<p>Le valet de chambre sourit, agita en l'air musicalement +un trousseau de clés. Il avait les clés +de la cave; il avait les clés de tout. C'était +l'homme de confiance de la maison...</p> + +<p>—Vous me les prêterez, dites? demandai-je, +en manière de rigolade.</p> + +<p>Il répondit, en me décochant un regard +tendre:</p> + +<p>—Oui, si vous êtes chouette avec Bibi... Il +faudra être chouette avec Bibi...</p> + +<p>Ah! c'était un chic homme et qui savait parler aux +femmes... Il s'appelait William... Quel joli nom!...</p> + +<p>Durant le repas qui se prolongea, le vieux +maître d'hôtel ne dit pas un mot, but beaucoup, +mangea beaucoup. On ne faisait pas attention à +lui, et il semblait un peu gâteux. Quant à William, +il se montra charmant, galant, empressé, +me fit sous la table des agaceries délicates, m'offrit, +au café, des cigarettes russes dont il avait ses +poches pleines... Puis m'attirant vers lui—j'étais +un peu étourdie par le tabac, un peu grise aussi +et toute défrisée—il m'assit sur ses genoux, et +me souffla dans l'oreille des choses d'un raide... +Ah! ce qu'il était effronté!</p> + +<p>Eugénie, la cuisinière, ne paraissait pas scandalisée +de ces propos et de ces jeux. Inquiète, +rêveuse, elle tendait sans cesse le cou vers la +porte, dressait l'oreille au moindre bruit comme +si elle eût attendu quelqu'un et, l'oeil tout vague, +elle lampait, coup sur coup, de pleins verres de +vin... C'était une femme d'environ quarante-cinq +ans, avec une forte poitrine, une bouche +large aux lèvres charnues, sensuelles, des yeux +langoureux et passionnés, un air de grande bonté +triste. Enfin, du dehors, on frappa quelques coups +discrets à la porte de service. Le visage d'Eugénie +s'illumina; elle se leva d'un bond, alla ouvrir... +Je voulus reprendre une position plus convenable, +n'étant pas au fait des habitudes de l'office, mais +William m'enlaça plus fort, et me retint contre +lui, d'une solide étreinte...</p> + +<p>—Ce n'est rien, fit-il, calmement... c'est le +petit.</p> + +<p>Pendant ce temps, un jeune homme entrait, +presque un enfant. Très mince, très blond, très +blanc de peau, sous une ombre de barbe—dix-huit +ans à peine—, il était joli comme un amour. +Il portait un veston tout neuf, élégant, qui dessinait +son buste svelte et gracile, une cravate +rose... C'était le fils des concierges de la maison +voisine. Il venait, paraît-il, tous les soirs... +Eugénie l'adorait, en était folle. Chaque jour, +elle mettait de côté, dans un grand panier, des +soupières pleines de bouillon, de belles tranches +de viande, des bouteilles de vin, de gros fruits +et des gâteaux que le petit emportait à ses parents.</p> + +<p>—Pourquoi viens-tu si tard, ce soir? demanda +Eugénie.</p> + +<p>Le petit s'excusa d'une voix traînante:</p> + +<p>—A fallu que j'garde la loge... maman faisait +une course...</p> + +<p>—Ta mère... ta mère... Ah! mauvais sujet, +est-ce vrai au moins?...</p> + +<p>Elle soupira et, ses yeux dans les yeux de l'enfant, +les deux mains appuyées à ses épaules, elle +débita d'un ton dolent:</p> + +<p>—Quand tu tardes à venir, j'ai toujours peur +de quelque chose. Je ne veux pas que tu te mettes +en retard, mon chéri... Tu diras à ta mère que si +cela continue... eh bien, je ne te donnerai plus +rien... pour elle...</p> + +<p>Puis, les narines frémissantes, le corps tout +entier secoué d'un frisson:</p> + +<p>—Que tu es joli, mon amour!... Oh! ta petite +frimousse... ta petite frimousse... Je ne veux pas +que les autres en aient... Pourquoi n'as-tu pas +mis tes beaux souliers jaunes?... Je veux que tu +sois joli de partout, quand tu viens... Et ces +yeux-là... ces grands yeux polissons, petit brigand?... +Ah! je parie qu'ils ont encore regardé +une autre femme! Et ta bouche... ta bouche!... +qu'est-ce qu'elle a fait cette bouche-là!...</p> + +<p>Il la rassura, souriant, se dandinant sur ses +hanches frêles...</p> + +<p>—Dieu non!... ça, je t'assure, Nini... c'est +pas une blague... maman faisait une course... +là... vrai!</p> + +<p>Eugénie répéta, à plusieurs reprises:</p> + +<p>—Ah! mauvais sujet... mauvais sujet... je +ne veux pas que tu regardes les autres femmes... +Ta petite frimousse pour moi, ta petite bouche, +pour moi... tes grands yeux pour moi!... Tu +m'aimes bien, dis?...</p> + +<p>—Oh! oui... Pour sûr...</p> + +<p>—Dis le encore...</p> + +<p>—Ah! pour sûr!...</p> + +<p>Elle lui sauta au cou, et, la gorge haletante, +bégayant des mots d'amour, elle l'entraîna dans +la pièce voisine.</p> + +<p>William me dit:</p> + +<p>—Ce qu'elle en pince!... Et ce qu'il lui coûte +gros, ce gamin... La semaine dernière, elle l'a +encore habillé tout à neuf. C'est pas vous qui +m'aimeriez comme ça!...</p> + +<p>Cette scène m'avait profondément émue, et tout +de suite je vouai à la pauvre Eugénie une amitié +de soeur... Ce gamin ressemblait à M. Xavier... Du +moins, entre ces deux jolis êtres de pourriture, +il y avait une similitude morale. Et ce rapprochement +me rendit triste, oh! triste, infiniment. Je +me revis dans la chambre de M. Xavier, le soir +où je lui donnai les quatre-vingt-dix francs... Oh! +ta petite frimousse, ta petite bouche, tes grands +yeux!... C'étaient les mêmes yeux froids et cruels, +la même ondulation du corps... c'était le même +vice qui brillait à ses prunelles et donnait au +baiser de ses lèvres quelque chose d'engourdissant, +comme un poison...</p> + +<p>Je me dégageai des bras de William, devenu +de plus en plus entreprenant:</p> + +<p>—Non... lui dis-je, un peu sèchement... pas +ce soir...</p> + +<p>—Mais tu avais promis d'être chouette avec +Bibi?...</p> + +<p>—Pas ce soir...</p> + +<p>Et, m'arrachant à son étreinte, j'arrangeai un +peu le désordre de mes cheveux, le chiffonnement +de mes jupes, et je dis:</p> + +<p>—Ah! bien, tout de même!... ça ne traîne +pas avec vous...</p> + +<p>Naturellement, je ne voulus rien changer aux +habitudes de la maison, dans le service. William +faisait le ménage, à la va comme je te pousse. +Un coup de balai par-ci, de plumeau par-là... ça +y était. Le reste du temps, il bavardait, fouillait +les tiroirs, les armoires, lisait les lettres qui, +d'ailleurs, traînaient de tous les côtés et dans tous +les coins. Je fis comme lui. Je laissai s'accumuler +la poussière sur et sous les meubles, et je me +gardai bien de rien toucher au désordre des salons +et des chambres. A la place des maîtres, moi, +j'aurais eu honte de vivre dans un intérieur +pareillement torchonné. Mais ils ne savaient pas +commander, et, timides, redoutant les scènes, ils +n'osaient jamais rien dire. Si, parfois, à la suite +d'un manquement trop visible ou trop gênant, ils +se hasardaient jusqu'à balbutier: «Il me semble +que vous n'avez pas fait ceci ou cela», nous n'avions +qu'à répondre sur un ton où la fermeté +n'excluait pas l'insolence: «Je demande bien +pardon à Madame... Madame se trompe... Et si +Madame n'est pas contente...» Alors, ils n'insistaient +plus et tout était dit... Jamais je n'ai rencontré, +dans ma vie, des maîtres ayant moins d'autorité +sur leurs domestiques, et plus godiches!... +Vrai, on n'est pas <i>serins</i>, comme ils l'étaient...</p> + +<p>Il faut rendre à William cette justice qu'il +avait su mettre les choses sur un bon pied dans +la boîte. William avait une passion, commune +a beaucoup de gens de service: les courses. Il connaissait +tous les jockeys, tous les entraîneurs, +tous les bookmakers, et aussi quelques gentilshommes +très galbeux, des barons, des vicomtes, +qui lui montraient une certaine amitié, sachant +qu'il possédait, de temps à autre, des tuyaux +épatants... Cette passion qui, pour être entretenue +et satisfaite, demande des sorties nombreuses +et des déplacements suburbains, ne s'accorde +pas avec un métier peu libre et sédentaire, +comme est celui de valet de chambre. Or, William +avait réglé sa vie ainsi: après le déjeuner, il +s'habillait et sortait... Ce qu'il était chic avec son +pantalon à carreaux noirs et blancs, ses bottines +vernies, son pardessus mastic et ses chapeaux... +Oh! les chapeaux de William, des chapeaux couleur +d'eau profonde, où les ciels, les arbres, les +rues, les fleuves, les foules, les hippodromes se +succédaient en prodigieux reflets!... Il ne rentrait +qu'à l'heure d'habiller son maître, et, le soir, +après le dîner, souvent, il repartait ayant, disait-il, +d'importants rendez-vous, avec des Anglais. Je +ne le revoyais que la nuit, très tard, un peu ivre +de cocktail, toujours... Toutes les semaines, il +invitait des amis à dîner, des cochers, des valets +de chambre, des gens de courses, ceux-ci, comiques +et macabres avec leurs jambes torses, +leurs genoux difformes, leur aspect de crapuleux +cynisme et de sexe ambigu. Ils parlaient chevaux, +turf, femmes, racontaient sur leurs maîtres des +histoires sinistres—à les entendre, ils étaient tous +pédérastes—puis, quand le vin exaltait les cerveaux, +ils s'attaquaient à la politique... William +y était d'une intransigeance superbe et d'une terrible +violence réactionnaire.</p> + +<p>—Moi, mon homme, criait-il... c'est Cassagnac... +Un rude gars, Cassagnac... un luron... +un lapin!... Ils en ont peur... Ce qu'il écrit, +celui-là... c'est tapé!... Oui, qu'ils se frottent à +ce lapin-là, les sales canailles!...</p> + +<p>Et, tout à coup, au plus fort du bruit, Eugénie +se levait, plus pâle et les yeux brillants, bondissait +vers la porte. Le petit entrait, sa jolie figure +étonnée de ces gens inaccoutumés, de ces bouteilles +vidées, du pillage effréné de la table. +Eugénie avait réservé pour lui un verre de champagne +et une assiette de friandises... Puis, tous +les deux, ils disparaissaient dans la pièce voisine...</p> + +<p>—Oh! ta petite frimousse... ta petite bouche... +tes grands yeux!...</p> + +<p>Ce soir-là, le panier des parents contenait des +parts plus larges et meilleures. Il fallait bien +qu'ils profitassent de la fête, ces braves gens...</p> + +<p>Un jour, comme le petit tardait, un gros cocher, +cynique et voleur, qui était de toutes ces fêtes, +voyant Eugénie inquiète... lui dit:</p> + +<p>—Vous tarabustez-donc pas... Elle va venir +tout à l'heure, votre tapette.</p> + +<p>Eugénie se leva, frémissante et grondante:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez dit, vous?... Une +tapette... ce chérubin?... Répétez-voir un peu?... +Et quand même... si ça lui fait plaisir à cet enfant... +Il est assez joli pour ça... il est assez joli +pour tout... vous savez?</p> + +<p>—Bien sûr, une tapette... répliqua le cocher, +dans un rire gras... allez-donc demander ça au +comte Hurot, là, à deux pas, dans la rue Marb...</p> + +<p>Il n'eut pas le temps d'achever... Un soufflet +retentissant lui coupa la parole...</p> + +<p>A ce moment, le petit apparut derrière la +porte... Eugénie courut à lui...</p> + +<p>—Ah! mon chéri... mon amour... viens vite... +ne reste pas avec ces voyous-là...</p> + +<p>Je crois tout de même que le gros cocher avait +raison.</p> + +<br> + +<p>William me parlait souvent d'Edgar, le célèbre +piqueur du baron de Borgsheim. Il était fier de le +connaître, l'admirait presque autant que Cassagnac. +Edgar et Cassagnac, tels étaient les deux +grands enthousiasmes de sa vie... Je crois qu'il +eût été dangereux d'en plaisanter et même d'en +discuter avec lui... Quand il rentrait, la nuit, +tard, William s'excusait en me disant: «J'étais +avec Edgar.» Il semblait que d'être avec Edgar, +cela vous constituât non seulement une excuse, +mais une gloire.</p> + +<p>—Pourquoi ne l'amènes-tu pas dîner, que je +le voie, ton fameux Edgar?... demandai-je un +jour.</p> + +<p>William fut scandalisé de cette idée... et il +affirma, avec hauteur:</p> + +<p>—Ah! ça!... est-ce que tu t'imagines qu'Edgar +voudrait dîner avec de simples domestiques?</p> + +<p>C'est d'Edgar que William tenait cette méthode +incomparable de lustrer ses chapeaux... Une fois, +aux courses d'Auteuil, Edgar fut abordé par le +jeune marquis de Plérin.</p> + +<p>—Voyons, Edgar, supplia le marquis... comment +obtenez-vous vos chapeaux?...</p> + +<p>—Mes chapeaux, monsieur le marquis?... +répondit Edgar, flatté, car le jeune Plérin, voleur +aux courses et tricheur au jeu, était alors une +des personnalités les plus fameuses du monde +parisien... C'est très simple... seulement, c'est +comme le gagnant, il faut le savoir... Eh bien, +voici... Tous les matins, je fais courir mon valet +de chambre pendant un quart d'heure... Il sue, +n'est-ce pas?... Et la sueur, ça contient de l'huile... +Alors, avec un foulard de soie très fine, il recueille +la sueur de son front, et il lustre mes +chapeaux avec... Ensuite, le coup de fer... Mais +il faut un homme propre et sain... de préférence +un châtain... car les blonds sentent fort +quelquefois... et toutes les sueurs ne conviennent +pas... L'année dernière, j'ai donné la recette au +prince de Galles...</p> + +<p>Et, comme le jeune marquis de Plérin remerciait +Edgar, lui serrait la main à la dérobée, +celui-ci ajouta confidentiellement:</p> + +<p>—Prenez Baladeur à 7/1... C'est le gagnant, +monsieur le marquis...</p> + +<p>J'avais fini—c'est rigolo, vraiment, quand j'y +pense—par me sentir flattée, moi aussi, d'une +telle relation pour William... Pour moi aussi, +Edgar, c'était alors quelque chose d'admirable et +d'inaccessible, comme l'Empereur d'Allemagne... +Victor Hugo... Paul Bourget... est-ce que je +sais?... C'est pourquoi je crois bien faire en +fixant, d'après tout ce que me raconta William, +cette physionomie plus qu'illustre: historique.</p> + +<br> + +<p>Edgar est né à Londres, dans l'effroi d'un +bouge, entre deux hoquets de whisky. Tout +gamin, il a vagabondé, mendié, volé, connu la +prison. Plus tard, comme il avait les difformités +physiques requises et les plus crapuleux instincts, +on l'a racolé pour en faire un groom... +D'antichambre en écurie, frotté à toutes les roublardises, +à toutes les rapacités, à tous les vices +des domesticités de grande maison, il est passé +<i>lad</i>, au haras d'Eaton. Et il s'est pavané avec la +toque écossaise, le gilet à rayures jaunes et +noires, et la culotte claire, bouffante aux cuisses, +collante aux mollets, et qui fait aux genoux des +plis en forme de vis. A peine adulte, il ressemble +à un vieux petit homme, grêle de membres, la +face plissée, rouge aux pommettes, jaune aux +tempes, la bouche usée et grimaçante, les cheveux +rares, ramenés au-dessus de l'oreille, en +volute graisseuse. Dans une société qui se pâme +aux odeurs du crottin, Edgar est déjà quelqu'un +de moins anonyme qu'un ouvrier ou un paysan; +presque un gentleman.</p> + +<p>A Eaton, il apprend à fond son métier. Il sait +comment il faut panser un cheval de luxe, comment +il faut le soigner, quand il est malade, +quelles toilettes minutieuses et compliquées, différentes +selon la couleur de la robe, lui conviennent; +il sait le secret des lavages intimes, les +polissages raffinés, les pédicurages savants, les +maquillages ingénieux, par quoi valent et s'embellissent +les bêtes de course, comme les bêtes +d'amour... Dans les bars, il connaît des jockeys +considérables, de célèbres entraîneurs et des +baronnets ventrus, des ducs filous et voyous qui +sont la <i>crème</i> de ce fumier et la <i>fleur</i> de ce crottin... +Edgar eût souhaité devenir jockey, car il suppute +déjà tout ce qu'il y a de tours à jouer et d'affaires +à faire. Mais il a grandi. Si ses jambes sont restées +maigres et arquées, son estomac s'est développé +et son ventre bedonne... Il a trop de poids. +Ne pouvant endosser la casaque du jockey, il se +décide à revêtir la livrée du cocher...</p> + +<p>Aujourd'hui, Edgar a quarante-trois ans. Il est +des cinq ou six piqueurs anglais, italiens et français +dont on parle dans le monde élégant avec +émerveillement... Son nom triomphe dans les +journaux de sport, même dans les échos des +gazettes mondaines et littéraires. Le baron de +Borgsheim, son maître actuel, est fier de lui, +plus fier de lui que d'une opération financière +qui aurait coûté la ruine de cent mille concierges. +Il dit: «Mon piqueur!», en se rengorgeant sur +un ton de supériorité définitive, comme un collectionneur +de tableaux, dirait: «Mes Rubens!» +Et, de fait, il a raison d'être fier, l'heureux baron, +car, depuis qu'il possède Edgar, il a beaucoup +gagné en illustration et en respectabilité... Edgar +lui a valu l'entrée de salons intransigeants, longtemps +convoités... Par Edgar, il a enfin vaincu +toutes les résistances mondaines contre sa race... +Au club, il est question de la fameuse «victoire +du baron sur l'Angleterre». Les Anglais nous, +ont pris l'Égypte... mais le baron a pris Edgar +aux Anglais... et cela rétablit l'équilibre... Il eût +conquis les Indes qu'il n'eût pas été davantage +acclamé... Cette admiration ne va pas, cependant, +sans une forte jalousie. On voudrait lui ravir +Edgar, et ce sont, autour de ce dernier, des intrigues, +des machinations corruptrices, des flirts, +comme autour d'une belle femme. Quant aux +journaux, en leur enthousiasme respectueux, ils +en sont arrivés à ne plus savoir exactement lequel, +d'Edgar ou du baron, est l'admirable piqueur ou +l'admirable financier... Tous les deux, ils les +confondent dans les mutuelles gloires d'une même +apothéose.</p> + +<p>Pour peu que vous ayez été curieux de traverser +les foules aristocratiques, vous avez certainement +rencontré Edgar, qui en est une des +ordinaires et plus précieuses parures. C'est un +homme de taille moyenne, très laid, d'une laideur +comique d'Anglais, et dont le nez démesurément +long a des courbes doublement royales +et qui oscillent entre la courbe sémitique et la +courbe bourbonienne... Les lèvres, très courtes +et retroussées, montrent, entre les dents gâtées, +des trous noirs. Son teint s'est éclairci dans la +gamme des jaunes, relevé aux pommettes de +quelques hachures de laque vive. Sans être obèse, +comme les majestueux cochers de l'ancien jeu, +il est maintenant doué d'un embonpoint confortable +et régulier, qui rembourre de graisse les +exostoses canailles de son ossature. Et il marche, +le buste légèrement penché en avant, l'échine +sautillante, les coudes écartés à l'angle réglementaire. +Dédaigneux de suivre la mode, jaloux +plutôt de l'imposer, il est vêtu richement et fantaisistement. +Il a des redingotes bleues, à revers +de moire, ultra-collantes, trop neuves; des pantalons +de coupe anglaise, trop clairs; des cravates +trop blanches, des bijoux trop gros, des mouchoirs +trop parfumés, des bottines trop vernies, des +chapeaux trop luisants... Combien longtemps les +jeunes gommeux envièrent-ils à Edgar l'insolite +et fulgurant éclat de ses couvre-chefs!</p> + +<p>A huit heures le matin, en petit chapeau rond, +en pardessus mastic aussi court qu'un veston, +une énorme rose jaune à sa boutonnière, Edgar +descend de son automobile, devant l'hôtel du +baron. Le pansage vient de finir. Après avoir +jeté sur la cour un regard de mauvaise humeur, +il entre dans l'écurie et commence son inspection, +suivi des palefreniers, inquiets et respectueux... Rien +n'échappe à son oeil soupçonneux +et oblique: un seau pas à sa place, une tache +aux chaînes d'acier, une éraillure sur les argents +et les cuivres... Et il grogne, s'emporte, menace, +la voix pituitaire, les bronches encore graillonnantes +du Champagne mal cuvé de la veille. Il +pénètre dans chaque box, et passe sa main, +gantée de gants blancs, à travers la crinière +des chevaux, sur l'encolure, le ventre, les +jambes. A la moindre trace de salissure sur les +gants, il bourre les palefreniers; c'est un flot +de mots orduriers, de jurons outrageants, une +tempête de gestes furibonds. Ensuite, il examine +minutieusement le sabot des chevaux, flaire +l'avoine dans le marbre des mangeoires, éprouve +la litière, étudie longuement la forme, la couleur +et la densité du crottin, qu'il ne trouve jamais à +son goût.</p> + +<p>—Est-ce du crottin, ça, nom de Dieu?... Du +crottin de cheval de fiacre, oui... Que j'en revoie +demain de semblable, et je vous le ferai avaler, +bougres de saligauds!...</p> + +<p>Parfois, le baron, heureux de causer avec son +piqueur, apparaît. A peine si Edgar s'aperçoit de +la présence de son maître. Aux interrogations, +d'ailleurs timides, il répond par des mots brefs, +hargneux. Jamais il ne dit: «Monsieur le baron». +C'est le baron, au contraire, qui serait tenté de +dire: «Monsieur le cocher!» Dans la crainte +d'irriter Edgar, il ne reste pas longtemps, et se +retire discrètement.</p> + +<p>La revue des écuries, des remises, des selleries +terminée, ses ordres donnés sur un ton de commandement +militaire, Edgar remonte en son +automobile et file rapidement vers les Champs-Élysées +où il fait d'abord une courte station, en +un petit bar, parmi des gens de courses, des +<i>tipsters</i> au museau de fouine, qui lui coulent +dans l'oreille des mots mystérieux et lui montrent +des dépêches confidentielles. Le reste de la +matinée est consacré en visites chez les fournisseurs, +pour les commandes à renouveler, les +commissions à toucher, et chez les marchands de +chevaux où s'engagent des colloques dans le +genre de celui-ci:</p> + +<p>—Eh bien, master Edgar?</p> + +<p>—Eh bien, master Poolny?</p> + +<p>—J'ai acheteur pour l'attelage bai du baron.</p> + +<p>—Il n'est pas à vendre...</p> + +<p>—Cinquante livres pour vous...</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Cent livres, master Edgar.</p> + +<p>—On verra, master Poolny...</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, master Edgar.</p> + +<p>—Quoi encore, master Poolny?</p> + +<p>—J'ai deux magnifiques alezans, pour le baron...</p> + +<p>—Nous n'en avons pas besoin.</p> + +<p>—Cinquante livres pour vous.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Cent livres, master Edgar.</p> + +<p>—On verra, master Poolny!</p> + +<p>Huit jours après, Edgar a détraqué comme il +convient, ni trop, ni trop peu, l'attelage bai du +baron, puis ayant démontré à celui-ci qu'il est +urgent de s'en débarrasser, vend l'attelage bai à +Poolny lequel vend à Edgar les deux magnifiques +alezans. Poolny en sera quitte pour mettre, +pendant trois mois, à l'herbage, l'attelage bai +qu'il revendra, peut-être, deux ans après, au +baron.</p> + +<p>A midi, le service d'Edgar est fini. Il rentre, +pour déjeuner, dans son appartement de la rue +Euler, car il n'habite pas chez le baron, et ne le +conduit jamais. Rue Euler, c'est un rez-de-chaussée +écrasé de peluches brodées, aux tons +fracassants, orné sur les murs de lithographies +anglaises: chasses, steeples, cracks célèbres, portraits +variés du prince de Galles, dont un avec +une dédicace. Et ce sont des cannes, des whips, +des fouets de chasse, des étriers, des mors, des +trompes de mail, arrangés en panoplie, au centre +de laquelle, entre deux frontons dorés, se dresse +le buste énorme de la reine Victoria, en terre +cuite polychrome et loyaliste. Libre de soucis, +étranglé dans ses redingotes bleues, le chef couvert +de son phare irradiant, Edgar vaque, alors, +toute la journée, à ses affaires et à ses plaisirs. +Ses affaires sont nombreuses, car il commandite +un caissier de cercle, un bookmaker, un photographe +hippique, et il possède trois chevaux, à +l'entraînement, près de Chantilly. Ses plaisirs, +non plus, ne chôment pas, et les petites dames +les plus célèbres connaissent le chemin de la rue +Euler, où elles savent que, dans les moments de +dèche, il y aura toujours, pour elles, un thé +servi et cinq louis prêts.</p> + +<p>Le soir, après s'être montré aux Ambassadeurs, +au Cirque, à l'Olympia, très correct sous son +frac à revers de soie, Edgar se rend chez l'<i>Ancien</i>, +et il se soûle longuement, en compagnie de +cochers qui se donnent des airs de gentlemen, et +de gentlemen qui se donnent des airs de cochers...</p> + +<p>Et chaque fois que William me racontait une +de ces histoires, il concluait, émerveillé:</p> + +<p>—Ah! cet Edgar, on peut dire vraiment que +c'est un homme, celui-là!...</p> + +<p>Mes maîtres appartenaient à ce qu'on est convenu +d'appeler le grand monde parisien; c'est-à-dire +que Monsieur était noble et sans le sou, et +qu'on ne savait pas exactement d'où sortait +Madame. Bien des histoires, toutes plus pénibles +les unes que les autres, couraient sur ses origines. +William, très au courant des potins de la +haute société, prétendait que Madame était la +fille d'un ancien cocher et d'une ancienne femme +de chambre, lesquels, à force de grattes et de +mauvaise conduite, réunirent un petit capital, +s'établirent usuriers en un quartier perdu de +Paris, et gagnèrent rapidement, en prêtant de +l'argent, principalement aux cocottes et aux gens +de maison, une grosse fortune. Des veinards, +quoi!...</p> + +<p>Au vrai, Madame, malgré son apparente élégance +et sa très jolie figure, avait de drôles de +manières, des habitudes canailles qui me désobligeaient +fort. Elle aimait le boeuf bouilli et le lard +aux choux, la sale... et, comme les cochers de +fiacre, son régal était de verser du vin rouge dans +son potage. J'en avais honte pour elle... Souvent, +dans ses querelles avec Monsieur, elle s'oubliait +jusqu'à crier: «Merde!» En ces moments-là, la +colère remuait, au fond de son être mal nettoyé +par un trop récent luxe, les persistantes boues +familiales, et faisait monter à ses lèvres, ainsi +qu'une malpropre écume, des mots... ah! des +mots que moi, qui ne suis pas une dame, je +regrette souvent d'avoir prononcés... Mais voilà... +on ne s'imagine pas combien il y a de femmes, avec +des bouches d'anges, des yeux d'étoiles et des +robes de trois mille francs, qui, chez elles, sont +grossières de langage, ordurières de gestes, et +dégoûtantes à force de vulgarité... de vraies +pierreuses!...</p> + +<p>—Les grandes dames, disait William, c'est +comme les sauces des meilleures cuisines, il ne +faut pas voir comment ça se fabrique... Ça vous +empêcherait de coucher avec...</p> + +<p>William avait de ces aphorismes désenchantés. +Et comme c'était, tout de même, un homme très +galant, il ajoutait en me prenant la taille:</p> + +<p>—Un petit trognon comme toi, ça flatte moins +la vanité d'un amant... Mais c'est plus sérieux, +tout de même.</p> + +<p>Je dois dire que ses colères et ses gros mots, +Madame les passait toujours sur Monsieur... Avec +nous, elle était, je le répète, plutôt timide...</p> + +<p>Madame montrait aussi, au milieu du désordre +de sa maison, parmi tout ce coulage effréné +qu'elle tolérait, des avarices très bizarres et tout à +fait inattendues... Elle chipotait la cuisinière +pour deux sous de salade, économisait sur le +blanchissage de l'office, renâclait sur une note de +trois francs, n'avait de cesse qu'elle eût obtenu, +après des plaintes, des correspondances sans fin, +d'interminables démarches, la remise de quinze +centimes, indûment perçus par le factage du chemin +de fer, pour le transport d'un paquet. Chaque +fois qu'elle prenait un fiacre, c'étaient des engueulements +avec le cocher à qui, non seulement elle +ne donnait pas de pourboire, mais qu'elle trouvait +encore le moyen de carotter... Ce qui n'empêche +pas que son argent traînât partout avec ses +bijoux et ses clés sur les tables de cheminées et +les meubles. Elle gâchait à plaisir ses plus riches +toilettes, ses plus fines lingeries; elle se laissait +impudemment gruger par les fournisseurs d'objets +de luxe, acceptait, sans sourciller, les livres du +vieux maître d'hôtel, comme Monsieur, du reste, +ceux de William. Et, cependant, Dieu sait s'il y +en avait de la gabegie, là-dedans!... Je disais à +William, quelquefois:</p> + +<p>—Non, vrai! tu chipes trop... Ça te jouera... +un mauvais tour...</p> + +<p>A quoi William, très calme, répliquait:</p> + +<p>—Laisse donc... je sais ce que je fais... et +jusqu'où je peux aller. Quand on a des maîtres +aussi bêtes que ceux-là, ce serait un crime de ne +pas en profiter.</p> + +<p>Mais il ne profitait guère, le pauvre, de ces +continuels larcins qui, continuellement, en dépit +des tuyaux épatants qu'il avait, allaient aux +courses grossir l'argent des bookmakers.</p> + +<br> + +<p>Monsieur et Madame étaient mariés depuis +cinq ans... D'abord, ils allèrent beaucoup dans le +monde et reçurent à dîner. Puis, peu à peu, ils +restreignirent leurs sorties et leurs réceptions, +pour vivre à peu près seuls, car ils se disaient +jaloux l'un de l'autre. Madame reprochait à Monsieur +de flirter avec les femmes; Monsieur accusait +Madame de trop regarder les hommes. Ils +s'aimaient beaucoup, c'est-à-dire qu'ils se disputaient +toute la journée, comme un ménage de +petits bourgeois. La vérité est que Madame +n'avait pas réussi dans le monde, et que ses +manières lui avaient valu pas mal d'avanies. +Elle en voulait à Monsieur de n'avoir pas su l'imposer, +et Monsieur en voulait à Madame de +l'avoir rendu ridicule devant ses amis. Ils ne +s'avouaient pas l'amertume de leurs sentiments, +et trouvaient plus simple de mettre leurs zizanies +sur le compte de l'amour.</p> + +<p>Chaque année, au milieu de juin, on partait +pour la campagne, en Touraine, où Madame possédait, +paraît-il, un magnifique château. Le personnel +s'y renforçait d'un cocher, de deux jardiniers, +d'une seconde femme de chambre, de +femmes de basse-cour. Il y avait des vaches, des +paons, des poules, des lapins... Quel bonheur! +William me contait les détails de leur existence, +là-bas, avec une mauvaise humeur acre et bougonnante. +Il n'aimait point la campagne; il s'ennuyait +au milieu des prairies, des arbres et des +fleurs... La nature ne lui était supportable qu'avec +des bars, des champs de courses, des bookmakers +et des jockeys. Il était exclusivement Parisien.</p> + +<p>—Connais-tu rien de plus bête qu'un marronnier? +me disait-il souvent. Voyons... Edgar, qui +est un homme chic, un homme supérieur, est-ce +qu'il aime la campagne, lui?...</p> + +<p>Je m'exaltais:</p> + +<p>—Ah, les fleurs, pourtant, dans les grandes +pelouses... Et les petits oiseaux!...</p> + +<p>William ricanait:</p> + +<p>—Les fleurs?... Ça n'est joli que sur les chapeaux +et chez les modistes... Et les petits oiseaux? +Ah! parlons-en... Ça vous empêche de dormir le +matin. On dirait des enfants qui braillent!... Ah! +non... ah! non... J'en ai plein le dos, de la campagne... +La campagne, ça n'est bon que pour les +paysans...</p> + +<p>Et se redressant, d'un geste noble, avec une +voix fière, il concluait:</p> + +<p>—Moi, il me faut du sport... Je ne suis pas un +paysan, moi... je suis un sportsman...</p> + +<p>J'étais heureuse, pourtant, et j'attendais le mois +de juin avec impatience. Ah! les marguerites dans +les prés, les petits sentiers, sous les feuilles qui +tremblent... les nids cachés dans les touffes de +lierre, aux flancs des vieux murs... Et les rossignols +dans les nuits de lune... et les causeries +douces, la main dans la main, sur les margelles +des puits, garnis de chèvrefeuilles, tapissés de +capillaires et de mousses!... Et les jattes de lait +fumant... et les grands chapeaux de paille... et +les petits poussins... et les messes entendues dans +les églises de village, au clocher branlant, et tout +cela, qui vous émeut et vous charme et vous +prend le coeur, comme une de ces jolies romances +qu'on chante au café-concert!...</p> + +<p>Quoique j'aime à rigoler, je suis une nature +poétique. Les vieux bergers, les foins qu'on fane, +les oiseaux qui se poursuivent de branche en +branche, les coucous dont on fait des pelotes jaunes, +et les ruisseaux qui chantent sur les cailloux +blonds, et les beaux gars au teint pourpré par le +soleil, comme les raisins des très anciennes +vignes, les beaux gars aux membres robustes, +aux poitrines puissantes, tout cela me fait rêver +des rêves gentils... En pensant à ces choses, je +redeviens presque petite fille, avec des innocences, +des candeurs qui m'inondent l'âme, qui me rafraîchissent +le coeur, comme une petite pluie la petite +fleur trop brûlée par le soleil, trop desséchée par +le vent... Et le soir, en attendant William dans +mon lit, exaltée par tout cet avenir de joies pures, +je composais des vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Petite fleur,</p> +<p>O toi, ma soeur,</p> +<p>Dont la senteur</p> +<p>Fait mon bonheur...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et toi, ruisseau,</p> +<p>Lointain coteau,</p> +<p>Frêle arbrisseau,</p> +<p>Au bord de l'eau,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que puis-je dire,</p> +<p>Dans mon délire?</p> +<p>Je vous admire...</p> +<p>Et je soupire...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Amour, amour...</p> +<p>Amour d'un jour,</p> +<p>Et de toujours!...</p> +<p>Amour, amour!...</p> + </div> </div> + +<p>Sitôt William rentré, la poésie s'envolait. Il +m'apportait l'odeur lourde du bar, et ses baisers +qui sentaient le gin avaient vite fait de casser +les ailes à mon rêve... Je n'ai jamais voulu lui +montrer mes vers. A quoi bon? Il se fût moqué +de moi, et du sentiment qui me les inspirait. Et +sans doute qu'il m'eût dit:</p> + +<p>—Edgar, qui est un homme épatant... est-ce +qu'il fait des vers, lui?...</p> + +<p>Ma nature poétique n'était pas la seule cause +de l'impatience où j'étais de partir pour la campagne. +J'avais l'estomac détraqué par la longue +misère que je venais de traverser... et, peut-être +aussi, par la nourriture trop abondante, trop excitante +de maintenant, par le Champagne et les vins +d'Espagne, que William me forçait à boire. Je +souffrais réellement. Souvent, des vertiges me +prenaient, le matin, au sortir du lit... Dans la +journée, mes jambes se brisaient; je ressentais, +à la tête, des douleurs comme des coups de marteau... +J'avais réellement besoin d'une existence +plus calme, pour me remettre un peu...</p> + +<p>Hélas!... il était dit que tout ce rêve de bonheur +et de santé, allait encore s'écrouler...</p> + +<p>Ah! merde! comme disait Madame...</p> + +<br> + +<p>Les scènes entre Monsieur et Madame commençaient +toujours dans le cabinet de toilette de +Madame et, toujours, elles naissaient de prétextes +futiles... de rien. Plus le prétexte était futile et +plus les scènes éclataient violentes... Après quoi, +ayant vomi tout ce que leur coeur contenait d'amertumes +et de colères longtemps amassées, ils se +boudaient des semaines entières... Monsieur se +retirait dans son cabinet où il faisait des patiences +et remaniait l'harmonie de sa collection de pipes. +Madame ne quittait plus sa chambre où, sur une +chaise longue, longuement étendue, elle lisait +des romans d'amour... et s'interrompait de lire, +pour ranger ses armoires, sa garde-robe, avec +rage, avec frénésie: tel un pillage... Ils ne se +retrouvaient qu'aux repas... Dans les premiers +temps, je crus, n'étant point au courant de leurs +manies, qu'ils allaient se jeter à la tête assiettes, +couteaux et bouteilles... Nullement, hélas!... +C'est dans ces moments-là qu'ils étaient le mieux +élevés, et que Madame s'ingéniait à paraître une +femme du monde. Ils causaient de leurs petites +affaires, comme si rien ne se fût passé, avec un +peu plus de cérémonie que de coutume, un peu +plus de politesse froide et guindée, voilà tout... +On eût dit qu'ils dînaient en ville... Puis, les +repas terminés, l'air grave, l'oeil triste, très +dignes, ils remontaient chacun chez soi... Madame +se remettait à ses romans, à ses tiroirs... Monsieur +à ses patiences et à ses pipes... Quelquefois, +Monsieur allait passer une heure ou deux à +son club, mais rarement... Et ils s'adressaient +une correspondance acharnée, des <i>poulets</i> en +forme de coeur ou de cocotte, que j'étais chargée +de transmettre de l'un à l'autre... Toute la journée, je +faisais le facteur, de la chambre de Madame +au cabinet de Monsieur, porteuse d'ultimatums +terribles, de menaces... de supplications... +de pardons et de larmes... C'était à mourir +de rire...</p> + +<p>Au bout de quelques jours, ils se réconciliaient, +comme ils s'étaient fâchés, sans raison apparente... +Et c'étaient des sanglots, des «oh!... méchant!... +oh! méchante!»... des: «c'est fini... +puisque je te dis que c'est fini»... Ils s'en allaient +faire une petite fête au restaurant, et, le lendemain, +se levaient très tard, fatigués d'amour...</p> + +<p>J'avais tout de suite compris la comédie qu'ils +se jouaient à eux-mêmes, les deux pauvres cabots... +et quand ils menaçaient de se quitter, je +savais très bien qu'ils n'étaient pas sincères. Ils +étaient rivés l'un à l'autre, celui-ci par son intérêt, +celle-là par sa vanité. Monsieur tenait à +Madame qui avait l'argent, Madame se cramponnait +à Monsieur qui avait le nom et le titre. Mais, +comme, dans le fond, ils se détestaient, en raison +même de ce marché de dupe qui les liait, ils +éprouvaient le besoin de se le dire, de temps à +autre, et de donner une forme ignoble, comme +leur âme, à leurs déceptions, à leurs rancunes, à +leurs mépris.</p> + +<p>—A quoi peuvent bien servir de telles existences?... +disais-je à William.</p> + +<p>—A Bibi!... répondait celui-ci qui, en toutes +circonstances, avait le mot juste et définitif. +Pour en donner l'immédiate et matérielle +preuve, il tirait de sa poche un magnifique <i>impérialès</i>, +dérobé le matin même, en coupait le +bout, soigneusement, l'allumait avec satisfaction +et tranquillité, déclarant, entre deux bouffées +odorantes:</p> + +<p>—Il ne faut jamais se plaindre de la bêtise de +ses maîtres, ma petite Célestine... C'est la seule +garantie de bonheur que nous ayons, nous autres... +Plus les maîtres sont bêtes, plus les domestiques +sont heureux... Va me chercher la fine +champagne...</p> + +<p>A demi couché dans un fauteuil à bascule, les +jambes très hautes et croisées, le cigare au bec, +une bouteille de vieux Martell à portée de la +main, lentement, méthodiquement, il dépliait +l'<i>Autorité</i>, et il disait avec une bonhomie admirable:</p> + +<p>—Vois-tu, ma petite Célestine... il faut être +plus fort que les gens qu'on sert... Tout est là... +Dieu sait si Cassagnac est un rude homme... +Dieu sait s'il est en plein dans mes idées, et si je +l'admire, ce grand bougre-là... Eh bien, comprends-tu?... +je ne voudrais pas servir chez lui... +pour rien au monde... Et ce que je dis de Cassagnac, +je le dis aussi d'Edgar, parbleu!... Retiens-bien +ceci, et tâche d'en profiter. Servir chez des +gens intelligents et qui «la connaissent»... c'est +de la duperie, mon petit loup...</p> + +<p>Et, savourant son cigare, il ajoutait après un +silence:</p> + +<p>—Quand je pense qu'il est des domestiques +qui passent leur vie à débiner leurs maîtres, à +les embêter, à les menacer... Quelles brutes!... +Quand je pense qu'il en est qui voudraient +les tuer... Les tuer!... Et puis après?... Est-ce +qu'on tue la vache qui nous donne du lait, et +le mouton de la laine... On trait la vache... +on tond le mouton... adroitement... en douceur...</p> + +<p>Et il se plongeait, silencieusement, dans les +mystères de la politique conservatrice.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, Eugénie rôdait dans la +cuisine, amoureuse et molle. Elle faisait son ouvrage +machinalement, somnambuliquement, loin +d'eux, là-haut, loin de nous, loin d'elle-même, +le regard absent de leurs folies et des nôtres, les +lèvres toujours en train de quelques muettes paroles +de douloureuse adoration:</p> + +<p>—Ta petite bouche... tes petites mains... tes +grands yeux!...</p> + +<p>Tout cela souvent m'attristait, je ne sais pas +pourquoi, m'attristait jusqu'aux larmes... Oui, +parfois une mélancolie, indicible et pesante, me +venait de cette maison si étrange où tous les êtres, +le vieux maître d'hôtel silencieux, William et +moi-même, me semblaient inquiétants, vides et +mornes, comme des fantômes...</p> + +<p>La dernière scène à laquelle j'assistai fut particulièrement +drôle...</p> + +<p>Un matin, Monsieur entra dans le cabinet de +toilette au moment où Madame essayait devant +moi un corset neuf, un affreux corset de satin +mauve avec des fleurettes jaunes et des lacets de +soie jaune. Le goût, ce n'est pas ce qui étouffait +Madame.</p> + +<p>—Comment? dit Madame, d'un ton de gai reproche. +C'est ainsi qu'on entre chez les femmes, +sans frapper?</p> + +<p>—Oh! les femmes? gazouilla Monsieur... +D'abord tu n'es pas les femmes.</p> + +<p>—Je ne suis pas les femmes?... qu'est-ce que +je suis alors?</p> + +<p>Monsieur arrondit la bouche—Dieu, qu'il avait +l'air bête—et, très tendre, ou, plutôt, simulant +la tendresse, il susurra:</p> + +<p>—Mais tu es ma femme... ma petite femme... +ma jolie petite femme. Il n'y a pas de mal à entrer +chez sa petite femme, je pense...</p> + +<p>Quand Monsieur faisait l'amoureux imbécile, +c'est qu'il voulait carotter de l'argent à Madame... +Celle-ci, encore méfiante, répliqua:</p> + +<p>—Si, il y a du mal...</p> + +<p>Et elle minauda:</p> + +<p>—Ta petite femme?... ta petite femme? Ça +n'est pas si sûr que cela, que je sois ta petite +femme...</p> + +<p>—Comment... ça n'est pas si sûr que cela...</p> + +<p>—Dame! est-ce qu'on sait?... Les hommes, +c'est si drôle...</p> + +<p>—Je te dis que tu es ma petite femme... ma +chère... ma seule petite femme... ah!</p> + +<p>—Et toi... mon bébé... mon gros bébé... le +seul gros bébé à sa petite femme... na!...</p> + +<p>Je laçais Madame qui, se regardant dans la +glace, les bras nus et levés, caressait alternativement +les touffes de poil de ses aisselles... Et +j'avais grande envie de rire. Ce qu'ils me faisaient +suer avec «leur petite femme, et leur gros bébé!» +Ce qu'ils avaient l'air stupide tous les deux!...</p> + +<p>Après avoir pénétré dans le cabinet, soulevé +des jupons, des bas, des serviettes, dérangé des +brosses, des pots, des fioles, Monsieur prit un +journal de modes, qui traînait sur la toilette, et +s'assit sur une espèce de tabouret de peluche. Il +demanda:</p> + +<p>—Est-ce qu'il y a un rébus, cette fois?</p> + +<p>—Oui... je crois, il y a un rébus...</p> + +<p>—L'as-tu deviné, ce rébus?</p> + +<p>—Non, je ne l'ai pas deviné...</p> + +<p>—Ah! ah! voyons ce rébus...</p> + +<p>Pendant que Monsieur, le front plissé, s'absorbait +dans l'étude du rébus, Madame dit, un peu +sèchement:</p> + +<p>—Robert?</p> + +<p>—Ma chérie...</p> + +<p>—Alors, tu ne remarques rien?</p> + +<p>—Non... quoi?... dans ce rébus?...</p> + +<p>Elle haussa les épaules et se pinça les lèvres:</p> + +<p>—Il s'agit bien du rébus!... Alors, tu ne remarques +rien?... D'abord, toi, tu ne remarques +jamais rien...</p> + +<p>Monsieur promenait dans la pièce, du tapis au +plafond, de la toilette à la porte, un regard embêté, +tout rond... excessivement comique...</p> + +<p>—Ma foi, non!... qu'est-ce qu'il y a?... Il y a +donc, ici, quelque chose de nouveau, que je n'aie +pas remarqué... Je ne vois rien, ma parole d'honneur!...</p> + +<p>Madame devint toute triste, et elle gémit:</p> + +<p>—Robert, tu ne m'aimes plus...</p> + +<p>—Comment, je ne t'aime plus!... Ça, c'est un +peu fort, par exemple!...</p> + +<p>Il se leva, brandissant le journal de modes...</p> + +<p>—Comment... je ne t'aime plus... répéta-t-il... +En voilà une idée!... Pourquoi dis-tu cela?...</p> + +<p>—Non, tu ne m'aimes plus... parce que, si +tu m'aimais encore... tu aurais remarqué une +chose...</p> + +<p>—Mais quelle chose?...</p> + +<p>—Eh bien!... tu aurais remarqué mon corset...</p> + +<p>—Quel corset?... Ah! oui... ce corset... +Tiens! je ne l'avais pas remarqué, en effet... +Faut-il que je sois bête!... Ah! mais, il est très +joli, tu sais... ravissant...</p> + +<p>—Oui, tu dis cela, maintenant... et tu t'en +fiches pas mal... Je suis trop stupide, aussi... Je +m'éreinte à me faire belle... à trouver des choses +qui te plaisent... Et tu t'en fiches pas mal... Du +reste, que suis-je pour toi?... Rien... moins que +rien!... Tu entres ici... et qu'est-ce que tu vois?... +Ce sale journal... A quoi t'intéresses-tu?... A un +rébus!... Ah! elle est jolie la vie que tu me +fais... Nous ne voyons personne... nous n'allons +nulle part... nous vivons comme des loups... +comme des pauvres...</p> + +<p>—Voyons... voyons... je t'en prie!... ne te +mets pas en colère... Voyons!... D'abord, comme +des pauvres...</p> + +<p>Il voulut s'approcher de Madame, la prendre +par la taille... l'embrasser. Celle-ci s'énervait. +Elle le repoussa durement:</p> + +<p>—Non, laisse-moi... Tu m'agaces...</p> + +<p>—Ma chérie... voyons!... ma petite femme...</p> + +<p>—Tu m'agaces, entends-tu?... Laisse-moi... +ne m'approche pas... Tu es un gros égoïste... un +gros pataud... tu ne sais rien faire pour moi... tu +es un sale type, tiens!...</p> + +<p>—Pourquoi dis-tu cela?... C'est de la folie. +Voyons... ne t'emporte pas ainsi... Eh bien, +oui... j'ai eu tort... J'aurais dû le voir tout de +suite, ce corset... ce très joli corset... Comment +ne l'ai-je pas vu, tout de suite?... Je n'y comprends +rien!... Regarde-moi... souris-moi... Dieu, +qu'il est joli!... et comme il te va!...</p> + +<p>Monsieur appuyait trop... il m'horripilait, moi +qui étais pourtant si désintéressée dans la querelle. +Madame trépigna le tapis et, de plus en +plus nerveuse, la bouche pâle, les mains crispées, +elle débita très vite:</p> + +<p>—Tu m'agaces... tu m'agaces... tu m'agaces... +Est-ce clair?... Va-t'en!</p> + +<p>Monsieur continuait de balbutier, tout en montrant +maintenant des signes d'exaspération:</p> + +<p>—Ma chérie!... Ça n'est pas raisonnable... +Pour un corset!... Ça n'a aucun rapport... Voyons, +ma chérie... regarde-moi... souris-moi... C'est +bête de se faire tant de mal pour un corset...</p> + +<p>—Ah! tu m'emmerdes, à la fin!... vomit Madame +d'une voix de lavoir... tu m'emmerdes!... +Va-t'en...</p> + +<p>J'avais fini de lacer ma maîtresse... Je me levai +sur ce mot... ravie de surprendre à nu leurs deux +belles âmes... et de les forcer à s'humilier, plus +tard, devant moi... Ils semblaient avoir oublié +que je fusse là... Désireuse de connaître la fin +de cette scène, je me faisais toute petite, toute +silencieuse...</p> + +<p>A son tour, Monsieur qui s'était longtemps +contenu, s'encoléra... Il fit du journal de modes +un gros bouchon qu'il lança de toutes ses forces +contre la toilette... et il s'écria:</p> + +<p>—Zut!... Flûte!... C'est trop embêtant aussi!... +C'est toujours la même chose... On ne peut rien +dire, rien faire sans être reçu comme un chien... +Et toujours des brutalités, des grossièretés... +J'en ai assez de cette vie-là... j'en ai plein le +dos de ces manières de poissarde... Et veux-tu +que je te dise?... Ton corset... eh bien, il est +ignoble, ton corset... C'est un corset de fille +publique...</p> + +<p>—Misérable!...</p> + +<p>L'oeil injecté de sang, la bouche écumante, les +poings fermés, menaçants, elle s'avança vers +Monsieur... Et telle était sa fureur que les mots +ne sortaient de sa bouche qu'en éructations +rauques...</p> + +<p>—Misérable!... rugit-elle, enfin... Et c'est toi +qui oses me parler ainsi... toi?... Non, mais c'est +une chose inouïe... Quand je l'ai ramassé dans la +boue, ce beau monsieur panné, couvert de sales +dettes... affiché à son cercle... quand je l'ai sauvé +de la crotte... ah! il ne faisait pas le fier!... Ton +nom, n'est-ce pas?... Ton titre?... Ah! ils étaient +propres ce nom et ce titre, sur lesquels les usuriers +ne voulaient plus t'avancer même cent +sous... Tu peux les reprendre et te laver le derrière +avec... Et ça parle de sa noblesse... de ses +aïeux... ce monsieur que j'ai acheté et que j'entretiens!... +Eh bien... elle n'aura plus rien de +moi, la noblesse... plus ça!... Et quant à tes +aïeux, fripouille, tu peux les porter au clou, pour +voir si on te prêtera seulement dix sous sur leurs +gueules de soudards et de valets!... Plus ça, tu +entends!... jamais... jamais!... Retourne à tes +tripots, tricheur... à tes putains, maquereau!...</p> + +<p>Elle était effrayante... Timide, tremblant, le +dos lâche, l'oeil humilié, Monsieur reculait devant +ce flot d'ordures... Il gagna la porte, m'aperçut... +s'enfuit, et Madame lui cria, encore, dans le couloir, +d'une voix devenue encore plus rauque, horrible...</p> + +<p>—Maquereau... sale maquereau!...</p> + +<p>Et elle s'affaissa sur sa chaise longue, vaincue +par une terrible attaque de nerfs, que je finis par +calmer en lui faisant respirer tout un flacon +d'éther...</p> + +<p>Alors, Madame reprit la lecture de ses romans +d'amour, rangea à nouveau ses tiroirs. Monsieur +s'absorba plus que jamais dans des patiences +compliquées et dans la révision de sa collection +de pipes... Et la correspondance recommença... +D'abord timide, espacée, elle se fit bientôt acharnée +et nombreuse... J'étais sur les dents, à force de +courir, porteuse de menaces en forme de coeur +ou de cocotte, de la chambre de l'une au cabinet +de l'autre... Ce que je rigolais!...</p> + +<p>Trois jours après cette scène, en lisant une +missive de Monsieur, sur papier rose, à ses armes, +Madame pâlit, et, tout à coup, elle me demanda, +haletante:</p> + +<p>—Célestine?... Croyez-vous vraiment que +Monsieur veuille se tuer?... Lui avez-vous vu des +armes dans la main? Mon Dieu!... s'il allait se +tuer?...</p> + +<p>J'éclatai de rire, au nez de Madame... Et ce rire, +qui était parti, malgré moi, grandit, se déchaîna, +se précipita... Je crus que j'allais mourir, +étouffée par ce rire, étranglée par ce maudit rire +qui se soulevait, en tempête, dans ma poitrine... +et m'emplissait la gorge d'inextinguibles hoquets.</p> + +<p>Madame resta un moment interdite devant ce +rire.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?... Qu'avez-vous?... Pourquoi +riez-vous ainsi?... Taisez-vous donc... Voulez-vous +bien vous taire, vilaine fille...</p> + +<p>Mais le rire me tenait... Il ne voulait plus me +lâcher... Enfin, entre deux halètements, je criai:</p> + +<p>—Ah! non... c'est trop rigolo aussi, vos histoires... +c'est trop bête... Oh! la la!... Oh! la +la!... Que c'est bête!...</p> + +<p>Naturellement, le soir, je quittais la maison +et je me trouvais, une fois de plus, sur le pavé...</p> + +<p>Chien de métier!... Chienne de vie!...</p> + +<br> + +<p>Le coup fut rude et je me dis—mais trop +tard—que jamais je ne retrouverais une place +comme celle-là... J'y avais tout: bons gages, profits +de toutes sortes, besogne facile, liberté, plaisirs. +Il n'y avait qu'à me laisser vivre. Quelqu'une +d'autre, moins folle que moi, eût pu mettre beaucoup +d'argent de côté, se monter peu à peu un +joli trousseau de corps, une belle garde-robe, tout +un ménage complet et très chic. Cinq ou six années +seulement, et qui sait?... on pouvait se marier, +prendre un petit commerce, être chez soi, à l'abri +du besoin et des mauvaises chances, heureuse, +presque une dame... Maintenant, il fallait recommencer +la série des misères, subir à nouveau +l'offense des hasards... J'étais dépitée de cet accident, +et furieuse; furieuse contre moi-même, +contre William, contre Eugénie, contre Madame, +contre tout le monde. Chose curieuse, inexplicable, +au lieu de me raccrocher, de me cramponner +à ma place, ce qui était facile avec un +type comme Madame, je m'étais enfoncée davantage +dans ma sottise et, payant d'effronterie, +j'avais rendu irréparable ce qui pouvait être +réparé. Est-ce étrange, ce qui se passe en vous, +à de certains moments?... C'est à n'y rien comprendre!... +C'est comme une folie qui s'abat, +on ne sait d'où, on ne sait pourquoi, qui vous +saisit, vous secoue, vous exalte, vous force à crier, +à insulter... Sous l'empire de cette folie, j'avais +couvert Madame d'outrages. Je lui avais reproché +son père, sa mère, le mensonge imbécile de sa +vie; je l'avais traitée comme on ne traite pas une +fille publique, j'avais craché sur son mari.... Et +cela me fait peur, quand j'y songe... cela me fait +honte aussi, ces subites descentes dans l'ignoble, +ces ivresses de boue, où si souvent ma raison +chancelle, et qui me poussent au déchirement, +au meurtre... Comment ne l'ai-je pas tuée, ce +jour-là?... Comment ne l'ai-je pas étranglée?... Je +n'en sais rien... Dieu sait pourtant que je ne suis +pas méchante. Aujourd'hui, je la revois, cette +pauvre femme et je revois sa vie si déréglée, si +triste, avec ce mari si lâche, si mornement lâche... +Et j'ai une immense pitié d'elle... et je voudrais +qu'ayant eu la force de le quitter, elle fût heureuse, +maintenant...</p> + +<p>Après la terrible scène, vite, je redescendis à +l'office. William frottait mollement son argenterie, +en fumant une cigarette russe.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as? me dit-il, le plus tranquillement +du monde.</p> + +<p>—J'ai que je pars... que je quitte la boîte ce +soir, haletai-je.</p> + +<p>Je pouvais à peine parler...</p> + +<p>—Comment, tu pars? fit William, sans aucune +émotion... Et pourquoi?</p> + +<p>En phrases courtes, sifflantes, en mimiques +bouleversées, je racontai toute la scène avec +Madame. William, très calme, indifférent, haussa +les épaules...</p> + +<p>—C'est trop bête, aussi! dit-il... on n'est pas +bête comme ça!</p> + +<p>—Et c'est tout ce que tu trouves à me dire?</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus? +Je dis que c'est bête. Il n'y a pas autre chose à dire...</p> + +<p>—Et toi?... que vas-tu faire?</p> + +<p>Il me regarda d'un regard oblique... Sa bouche +eut un ricanement. Ah! qu'il fut laid, son +regard, à cette minute de détresse, qu'elle fut +lâche et hideuse, sa bouche!...</p> + +<p>—Moi? dit-il... en feignant de ne pas comprendre +ce que, dans cette interrogation, il y avait +de prières pour lui.</p> + +<p>—Oui, toi...... Je te demande ce que tu vas +faire...</p> + +<p>—Rien... je n'ai rien à faire... Je vais continuer... +Mais, tu es folle, ma fille... Tu ne +voudrais pas!...</p> + +<p>J'éclatai:</p> + +<p>—Tu vas avoir le courage de rester dans une +maison d'où l'on me chasse?</p> + +<p>Il se leva, ralluma sa cigarette éteinte, et, glacial:</p> + +<p>—Oh! pas de scènes, n'est-ce pas?... Je ne +suis point ton mari... Il t'a plu de commettre +une bêtise... Je n'en suis pas responsable... +Qu'est-ce que tu veux?... Il faut en supporter les +conséquences... La vie est la vie...</p> + +<p>Je m'indignai:</p> + +<p>—Alors, tu me lâches?... Tu es un misérable, +une canaille, comme les autres, sais-tu? +Le sais-tu?</p> + +<p>William sourit... C'était vraiment un homme +supérieur...</p> + +<p>—Ne dis donc pas de choses inutiles... Quand +nous nous sommes mis ensemble, je ne t'ai rien +promis... Tu ne m'as rien promis non plus... On +se rencontre... on se colle, c'est bien... On se +quitte... on se décolle... c'est bien aussi. La vie +est la vie...</p> + +<p>Et, sentencieux, il ajouta:</p> + +<p>—Vois-tu, dans la vie, Célestine, il faut de la +conduite... il faut ce que j'appelle de l'administration. +Toi, tu n'as pas de conduite... tu n'as +pas d'administration... Tu te laisses emporter +par tes nerfs... Les nerfs, dans notre métier, +c'est très mauvais... Rappelle-toi bien ceci: «La +vie est la vie!».</p> + +<p>Je crois que je me serais jetée sur lui et que je +lui aurais déchiré le visage—son impassible et +lâche visage de larbin—à coups d'ongles furieux, +si, brusquement, les larmes n'étaient venues +amollir et détendre mes nerfs surbandés... Ma +colère tomba, et je suppliai:</p> + +<p>—Ah! William!... William!... mon petit William!... +mon cher petit William!... que je suis +malheureuse!...</p> + +<p>William essaya de remonter un peu mon moral +abattu... Je dois dire qu'il y employa toute sa force +de persuasion et toute sa philosophie... Durant +la journée, il m'accabla généreusement de hautes +pensées, de graves et consolateurs aphorismes... +où ces mots revenaient sans cesse, agaçants et +berceurs:</p> + +<p>—La vie... est la vie...</p> + +<p>Il faut pourtant que je lui rende justice... Ce +dernier jour, il fut charmant, quoique un peu +trop solennel, et il fit bien les choses. Le soir, +après dîner, il chargea mes malles sur un fiacre +et me conduisit chez un logeur qu'il connaissait +et à qui il paya de sa poche une huitaine, recommandant +qu'on me soignât bien... J'aurais voulu +qu'il restât cette nuit-là avec moi... Mais il avait +rendez-vous avec Edgar!...</p> + +<p>—Edgar, tu comprends, je ne puis le manquer... +Et justement, peut-être aurait-il une place +pour toi?... Une place indiquée par Edgar... ah! +ce serait épatant.</p> + +<p>En me quittant, il me dit:</p> + +<p>—Je viendrai te voir demain. Sois sage... ne +fais plus de bêtises... Ça ne mène à rien... Et +pénètre-toi bien de cette vérité, que la vie, Célestine... +c'est la vie...</p> + +<p>Le lendemain, je l'attendis vainement... Il ne +vint pas...</p> + +<p>—C'est la vie... me dis-je...</p> + +<p>Mais le jour suivant, comme j'étais impatiente +de le voir, j'allai à la maison. Je ne trouvai dans +la cuisine qu'une grande fille blonde, effrontée et +jolie... plus jolie que moi...</p> + +<p>—Eugénie n'est pas là?... demandai-je.</p> + +<p>—Non, elle n'est pas là... répondit sèchement +la grande fille.</p> + +<p>—Et William?...</p> + +<p>—William non plus...</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Est-ce que je sais, moi?</p> + +<p>—Je veux le voir... Allez le prévenir que je +veux le voir...</p> + +<p>La grande fille me regarda d'un air dédaigneux:</p> + +<p>—Dites-donc?... Est-ce que je suis votre +domestique?</p> + +<p>Je compris tout... Et comme j'étais lasse de +lutter, je m'éloignai.</p> + +<p>—C'est la vie...</p> + +<p>Cette phrase me poursuivait, m'obsédait comme +un refrain de café-concert...</p> + +<p>Et, en m'éloignant, je ne pus m'empêcher de +me représenter—non sans une douloureuse +mélancolie—la joie qui m'avait accueillie dans +cette maison... La même scène avait dû se +passer... On avait débouché la bouteille de champagne +obligatoire... William avait pris sur ses +genoux la fille blonde, et il lui avait soufflé dans +l'oreille:</p> + +<p>—Il faudra être chouette avec Bibi...</p> + +<p>Les mêmes mots... les mêmes gestes... les +mêmes caresses... pendant qu'Eugénie, dévorant +des yeux le fils du concierge, l'entraînait +dans la pièce voisine:</p> + +<p>—Ta petite frimousse!... tes petites mains!... +tes grands yeux!</p> + +<p>Je marchais toute vague, hébétée... répétant +intérieurement avec une obstination stupide:</p> + +<p>—Allons... C'est la vie... c'est la vie...</p> + +<p>Durant plus d'une heure, devant la porte, sur +le trottoir, je fis les cent pas, espérant que William +entrerait ou sortirait. Je vis entrer l'épicier... +une petite modiste avec deux grands cartons... +le livreur du Louvre... je vis sortir les plombiers... +je ne sais plus qui... je ne sais plus +quoi... des ombres, des ombres... des ombres... +Je n'osai pas entrer chez la concierge voisine... +Elle m'eût sans doute mal reçue... Et que m'eûtelle +dit?... Alors, je m'en allai définitivement, +poursuivie toujours par cet irritant refrain:</p> + +<p>—C'est la vie...</p> + +<p>Les rues me semblèrent insupportablement +tristes... Les passants me firent l'effet de spectres. +Quand je voyais, de loin, briller sur la tête d'un +monsieur, comme un phare dans la nuit, comme +une coupole dorée sous le soleil, un chapeau... +mon coeur tressautait... Mais ce n'était jamais +William... Dans le ciel bas, couleur d'étain, +aucun espoir ne luisait...</p> + +<p>Je rentrai dans ma chambre, dégoûtée de tout...</p> + +<p>Ah! oui! les hommes!... Qu'ils soient cochers, +valets de chambre, gommeux, curés ou poètes, ils +sont tous les mêmes... Des crapules!...</p> + +<br> + +<p>Je crois bien que ce sont les derniers souvenirs +que j'évoque. J'en ai d'autres pourtant, beaucoup +d'autres. Mais ils se ressemblent tous et cela +me fatigue d'avoir à écrire toujours les mêmes +histoires, à faire défiler, dans un panorama monotone, +les mêmes figures, les mêmes âmes, les +mêmes fantômes. Et puis, je sens que je n'y ai +plus l'esprit, car, de plus en plus, je suis distraite +des cendres de ce passé, par les préoccupations +nouvelles de mon avenir. J'aurais pu dire encore +mon séjour chez la comtesse Fardin. A quoi bon? +Je suis trop lasse et aussi trop écoeurée. Au +milieu des mêmes phénomènes sociaux, il y avait +là une vanité qui me dégoûte plus que les autres: +la vanité littéraire... un genre de bêtise plus bas +que les autres: la bêtise politique...</p> + +<p>Là, j'ai connu M. Paul Bourget en sa gloire; +c'est tout dire... Ah! c'est bien le philosophe, le +poète, le moraliste qui convient à la nullité +prétentieuse, au toc intellectuel, au mensonge de +cette catégorie mondaine, où tout est factice: +l'élégance, l'amour, la cuisine, le sentiment religieux, +le patriotisme, l'art, la charité, le vice lui-même +qui, sous prétexte de politesse et de littérature, +s'affuble d'oripeaux mystiques et se +couvre de masques sacrés... où l'on ne trouve +qu'un désir sincère... l'âpre désir de l'argent, qui +ajoute au ridicule de ces fantoches quelque chose +de plus odieux et de plus farouche. C'est par là, +seulement, que ces pauvres fantômes sont bien +des créatures humaines et vivantes...</p> + +<p>Là, j'ai connu monsieur Jean, un psychologue, et +un moraliste lui aussi, moraliste de l'office, psychologue +de l'antichambre, guère plus parvenu dans +son genre et plus jobard que celui qui régnait au +salon... Monsieur Jean vidait les pots de chambre... +M. Paul Bourget vidait les âmes. Entre l'office et +le salon, il n'y a pas toute la distance de servitude +que l'on croit!... Mais, puisque j'ai mis au fond de +ma malle la photographie de monsieur Jean... que +son souvenir reste, pareillement enterré, au fond +de mon coeur, sous une épaisse couche d'oubli...</p> + +<br> + +<p>Il est deux heures du matin... Mon feu va s'éteindre, +ma lampe charbonne, et je n'ai plus ni bois, +ni huile. Je vais me coucher... Mais j'ai trop de +fièvre dans le cerveau, je ne dormirai pas. Je +rêverai à ce qui est en marche vers moi... je rêverai +à ce qui doit arriver demain... Au dehors, la +nuit est tranquille, silencieuse.. Un froid très vif +durcit la terre, sous un ciel pétillant d'étoiles. Et +Joseph est en route, quelque part dans cette nuit... +A travers l'espace, je le vois... oui, réellement, je +le vois, grave, songeur, énorme, dans un compartiment +de wagon... Il me sourit... il s'approche +de moi, il vient vers moi... Il m'apporte enfin la +paix, la liberté, le bonheur... Le bonheur?</p> + +<p>Je le verrai demain...</p> + + + + + +<br><br><br> +<h3>XVII</h3> +<br><br> + + +<p>Voici huit mois que je n'ai écrit une seule ligne +de ce journal,—j'avais autre chose à faire +et à quoi penser,—et voici trois mois exactement +que Joseph et moi nous avons quitté le +Prieuré, et que nous sommes installés dans le +petit café, près du port, à Cherbourg. Nous +sommes mariés; les affaires vont bien; le métier +me plaît; je suis heureuse. Née de la mer, je suis +revenue à la mer. Elle ne me manquait pas, +mais cela me fait plaisir tout de même de la +retrouver. Ce ne sont plus les paysages désolés +d'Audierne, la tristesse infinie de ses côtes, la +magnifique horreur de ses grèves qui hurlent +à la mort. Ici, rien n'est triste; au contraire, tout y +porte à la gaîté... C'est le bruit joyeux d'une ville +militaire, le mouvement pittoresque, l'activité +bigarrée d'un port de guerre. L'amour y roule sa +bosse, y traîne le sabre en des bordées de noces violentes +et farouches. Foules pressées de jouir entre +deux lointains exils; spectacles sans cesse changeants +et distrayants, où je hume cette odeur natale +de coaltar et de goémon, que j'aime toujours, +bien qu'elle n'ait jamais été douce à mon enfance... +J'ai revu des gars du pays, en service sur des +bâtiments de l'État... Nous n'avons guères causé +ensemble, et je n'ai point songé à leur demander +des nouvelles de mon frère... Il y a si longtemps!... +C'est comme s'il était mort, pour moi... Bonjour... +bonsoir... porte-toi bien.. Quand ils ne sont pas +saouls, ils sont trop abrutis... Quand ils ne sont +pas abrutis, ils sont trop saouls... Et ils ont des +têtes pareilles à celles des vieux poissons... Il n'y +a pas eu d'autre émotion, d'autres épanchements +d'eux à moi... D'ailleurs, Joseph n'aime pas que je +me familiarise avec de simples matelots, de sales +bretons qui n'ont pas le sou, et qui se grisent d'un +verre de trois-six...</p> + +<p>Mais il faut que je raconte brièvement les événements +qui précédèrent notre départ du Prieuré...</p> + +<br> + +<p>On se rappelle que Joseph, au Prieuré, couchait +dans les communs, au-dessus de la sellerie. Tous +les jours, été comme hiver, il se levait à cinq +heures. Or, le matin de 24 décembre, juste un +mois après son retour de Cherbourg, il constata +que la porte de la cuisine était grande ouverte.</p> + +<p>—Tiens, se dit-il... est-ce qu'ils seraient déjà +levés?</p> + +<p>Il remarqua, en même temps, qu'on avait, dans +le panneau vitré, près de la serrure, découpé un +carré de verre, au diamant, de façon à pouvoir y +introduire le bras. La serrure était forcée par +d'expertes mains. Quelques menus débris de bois, +des petits morceaux de fer tordu, des éclats de +verre, jonchaient les dalles.. A l'intérieur, toutes +les portes, si soigneusement verrouillées, sous la +surveillance de Madame, le soir, étaient ouvertes +aussi. On sentait que quelque chose d'effrayant +avait passé par là... Très impressionné,—je +raconte d'après le récit même qu'il fit de sa +découverte aux magistrats,—Joseph traversa la +cuisine, et suivit le couloir où donnent à droite, le +fruitier, la salle de bains, l'antichambre; à gauche, +l'office, la salle à manger, le petit salon, et, dans +le fond, le grand salon. La salle à manger offrait +le spectacle d'un affreux désordre, d'un vrai +pillage... les meubles bousculés, le buffet fouillé +de fond en comble, ses tiroirs, ainsi que ceux des +deux servantes, renversés sur le tapis, et, sur la +table, parmi des boîtes vides, au milieu d'un pêle-mêle +d'objets sans valeur, une bougie qui achevait +de se consumer dans un chandelier de cuivre. +Mais c'était surtout à l'office que le spectacle prenait +vraiment de l'ampleur. Dans l'office,—je +crois l'avoir déjà noté,—existait un placard très +profond, défendu par un système de serrure très +compliqué et dont Madame seule connaissait le +secret. Là, dormait la fameuse et vénérable argenterie +dans trois lourdes caisses armées de traverses +et de coins d'acier. Les caisses étaient vissées à la +planche du bas et tenaient au mur, scellées par +de solides pattes de fer. Or, les trois caisses, +arrachées de leur mystérieux et inviolable tabernacle, +bâillaient au milieu de la pièce, vides. +A cette vue, Joseph donna l'alarme. De toute la +force de ses poumons, il cria dans l'escalier:</p> + +<p>—Madame!... Monsieur!... Descendez vite... +On a volé... on a volé!...</p> + +<p>Ce fut une avalanche soudaine, une dégringolade +effrayante. Madame, en chemise, les épaules +à peine couvertes d'un léger fichu. Monsieur, boutonnant +son caleçon hors duquel s'échappaient des +pans de chemise... Et, tous les deux, dépeignés, +très pâles, grimaçants, comme s'ils eussent été +réveillés en plein cauchemar, criaient:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a?... qu'est-ce qu'il y a?...</p> + +<p>—On a volé... on a volé!...</p> + +<p>—On a volé, quoi?... on a volé, quoi?</p> + +<p>Dans la salle à manger, Madame gémit:</p> + +<p>—Mon Dieu!... mon Dieu!</p> + +<p>Pendant que, les lèvres tordues, Monsieur continuait +de hurler:</p> + +<p>—On a volé, quoi? quoi?</p> + +<p>Dans l'office, guidée par Joseph, à la vue des +trois caisses descellées... Madame poussa, dans +un grand geste, un grand cri:</p> + +<p>—Mon argenterie!... Mon Dieu!... Est-ce possible?... +Mon argenterie!</p> + +<p>Et, soulevant les compartiments vides, retournant +les cases vides, épouvantée, horrifiée, elle +s'affaissa sur le parquet... A peine si elle avait +la force de balbutier d'une voix d'enfant:</p> + +<p>—Ils ont tout pris!... ils ont tout pris... tout... +tout... tout!... jusqu'à l'huilier Louis XVI.</p> + +<p>Tandis que Madame regardait les caisses, +comme on regarde son enfant mort, Monsieur, +se grattant la nuque, et roulant des yeux hagards, +pleurait d'une voix obstinée, d'une voix lointaine +de dément:</p> + +<p>—Nom d'un chien!... Ah! nom d'un chien!... +Nom d'un chien de nom d'un chien!</p> + +<p>Et Joseph clamait, avec d'atroces grimaces, lui +aussi:</p> + +<p>—L'huilier de Louis XVI!... l'huilier de +Louis XVI!... Ah! les bandits!...</p> + +<p>Puis, il y eut une minute de tragique silence, +une longue minute de prostration; ce silence de +mort, cette prostration des êtres et des choses qui +succèdent aux fracas des grands écroulements, +au tonnerre des grands cataclysmes... Et la lanterne, +balancée dans les mains de Joseph, promenait +sur tout cela, sur les visages morts et +sur les caisses éventrées, une lueur rouge, tremblante, +sinistre...</p> + +<p>J'étais descendue, en même temps que les maîtres, +à l'appel de Joseph. Devant ce désastre, et +malgré le comique prodigieux de ces visages, +mon premier sentiment avait été de la compassion. +Il semblait que ce malheur m'atteignît, moi aussi, +que je fusse de la famille pour en partager les +épreuves et les douleurs. J'aurais voulu dire des +paroles consolatrices à Madame dont l'attitude +affaissée me faisait peine à voir... Mais cette +impression de solidarité ou de servitude s'effaça +vite.</p> + +<br> + +<p>Le crime a quelque chose de violent, de solennel, +de justicier, de religieux, qui m'épouvante +certes, mais qui me laisse aussi—je ne sais +comment exprimer cela—de l'admiration. Non, +pas de l'admiration, puisque l'admiration est un +sentiment moral, une exaltation spirituelle, et ce +que je ressens n'influence, n'exalte que ma chair... +C'est comme une brutale secousse, dans tout mon +être physique, à la fois pénible et délicieuse, un +viol douloureux et pâmé de mon sexe... C'est +curieux, c'est particulier, sans doute, c'est peut-être +horrible,—et je ne puis expliquer la cause +véritable de ces sensations étranges et fortes,—mais +chez moi, tout crime,—le meurtre principalement,—a +des correspondances secrètes avec +l'amour... Eh bien, oui, là!... un beau crime +m'empoigne comme un beau mâle...</p> + +<br> + +<p>Je dois dire qu'une réflexion que je fis transforma +subitement en gaîté rigoleuse, en contentement +gamin, cette grave, atroce et puissante +jouissance du crime, laquelle succédait au mouvement +de pitié qui, tout d'abord, avait alarmé +mon coeur; bien mal à propos... Je pensai:</p> + +<p>—Voici deux êtres qui vivent comme des +taupes, comme des larves... Ainsi que des prisonniers +volontaires, ils se sont volontairement +enfermés dans la geôle de ces murs inhospitaliers... +Tout ce qui fait la joie de la vie, le sourire +de la maison, ils le suppriment comme du superflu. +Ce qui pourrait être l'excuse de leur richesse, +le pardon de leur inutilité humaine, ils s'en gardent +comme d'une saleté. Ils ne laissent rien +tomber de leur parcimonieuse table sur la faim +des pauvres, rien tomber de leur coeur sec sur la +douleur des souffrants. Ils économisent même sur +le bonheur, leur bonheur à eux. Et je les plaindrais?... +Ah! non... Ce qui leur arrive, c'est la +justice. En les dépouillant d'une partie de leurs +biens, en donnant de l'air aux trésors enfouis, les +bons voleurs ont rétabli l'équilibre... Ce que je +regrette, c'est qu'ils n'aient pas laissé ces deux +êtres malfaisants, totalement nus et misérables, +plus dénués que le vagabond qui, tant de fois, +mendia vainement à leur porte, plus malades +que l'abandonné qui agonise sur la route, à deux +pas de ces richesses cachées et maudites.</p> + +<p>Cette idée que mes maîtres auraient pu, un +bissac sur le dos, traîner leurs guenilles lamentables +et leurs pieds saignants par la détresse des +chemins, tendre la main au seuil implacable du +mauvais riche, m'enchanta et me mit en gaîté. +Mais la gaîté, je l'éprouvai plus directe et plus +intense et plus haineuse, à considérer Madame, +affalée près de ses caisses vides, plus morte que +si elle eût été vraiment morte, car elle avait +conscience de cette mort, et cette mort, on ne +pouvait en concevoir une plus horrible, pour +un être qui n'avait jamais rien aimé, rien que +l'évaluation en argent de ces choses inévaluables +que sont nos plaisirs, nos caprices, nos charités, +notre amour, ce luxe divin des âmes... Cette +douleur honteuse, ce crapuleux abattement, +c'était aussi la revanche des humiliations, des +duretés que j'avais subies, qui me venaient d'elle, +à chaque parole sortant de sa bouche, à chaque +regard tombant de ses yeux... J'en goûtai, pleinement, +la jouissance délicieusement farouche. +J'aurais voulu crier: «C'est bien fait... c'est +bien fait!» Et surtout j'aurais voulu connaître +ces admirables et sublimes voleurs, pour les +remercier, au nom de tous les gueux... et pour +les embrasser, comme des frères... O bons voleurs, +chères figures de justice et de pitié, par quelle +suite de sensations fortes et savoureuses vous +m'avez fait passer!</p> + +<p>Madame ne tarda pas à reprendre possession +d'elle-même... Sa nature combattive, agressive, +se réveilla soudain en toute sa violence.</p> + +<p>—Et que fais-tu ici? dit-elle à Monsieur sur un +ton de colère et de suprême dédain... Pourquoi +es-tu ici?... Es-tu assez ridicule avec ta grosse +face bouffie, et ta chemise qui passe?... Crois-tu +que cela va nous rendre notre argenterie? +Allons... secoue-toi... démène-toi un peu... tâche +de comprendre. Va chercher les gendarmes, le +juge de paix... Est-ce qu'ils ne devraient pas +être ici depuis longtemps?... Ah! quel homme, +mon Dieu!</p> + +<p>Monsieur se disposait à sortir, courbant le dos. +Elle l'interpella:</p> + +<p>—Et comment se fait-il que tu n'aies rien +entendu?... Ainsi, on déménage la maison... on +force les portes, on brise les serrures, on éventre +des murs et des caisses... Et tu n'entends rien?... +A quoi es-tu bon, gros lourdaud?</p> + +<p>Monsieur osa répondre:</p> + +<p>—Mais toi non plus, mignonne, tu n'as rien +entendu...</p> + +<p>—Moi?... Ce n'est pas la même chose... +N'est-ce pas l'affaire d'un homme?... Et puis tu +m'agaces... Va-t-en.</p> + +<p>Et tandis que Monsieur remontait pour s'habiller, +Madame, tournant sa fureur contre nous, +nous apostropha:</p> + +<p>—Et vous?... Qu'est-ce que vous avez à me +regarder, là, comme des paquets?... Ça vous est +égal à vous, n'est-ce pas, qu'on dévalise vos +maîtres?... Vous non plus, vous n'avez rien +entendu?... Comme par hasard... C'est charmant +d'avoir des domestiques pareils... Vous ne pensez +qu'à manger et dormir... Tas de brutes!</p> + +<p>Elle s'adressa directement à Joseph:</p> + +<p>—Pourquoi les chiens n'ont-ils pas aboyé? +Dites... pourquoi?</p> + +<p>Cette question parut embarrasser Joseph, l'éclair +d'une seconde. Mais il se remit vite...</p> + +<p>—Je ne sais pas, moi, Madame dit-il, du ton +le plus naturel... Mais, c'est vrai... les chiens +n'ont pas aboyé. Ah! ça, c'est curieux, par +exemple!...</p> + +<p>—Les aviez-vous lâchés?...</p> + +<p>—Certainement que je les avais lâchés, comme +tous les soirs... Ça c'est curieux!... Ah! mais, +c'est curieux!... Faut croire que les voleurs connaissaient +la maison... et les chiens.</p> + +<p>—Enfin, Joseph, vous si dévoué, si ponctuel, +d'habitude... pourquoi n'avez-vous rien entendu?</p> + +<p>—Ça, c'est vrai... j'ai rien entendu... Et voilà +qui est assez louche, aussi... Car je n'ai pas le +sommeil dur, moi... Quand un chat traverse le +jardin, je l'entends bien... C'est point naturel, +tout de même... Et ces sacrés chiens, surtout... +Ah! mais, ah! mais!...</p> + +<p>Madame interrompit Joseph:</p> + +<p>—Tenez! Laissez-moi tranquille... Vous êtes +des brutes, tous, tous! Et Marianne?... Où est +Marianne?... Pourquoi n'est-elle pas ici?... Elle +dort comme une souche, sans doute.</p> + +<p>Et sortant de l'office, elle appela dans l'escalier:</p> + +<p>—Marianne!... Marianne!</p> + +<p>Je regardai Joseph, qui regardait les caisses. +Joseph était grave. Il y avait comme du mystère +dans ses yeux...</p> + +<br> + +<p>Je ne tenterai point de décrire cette journée, +tous les multiples incidents, toutes les folies de +cette journée. Le procureur de la République, +mandé par dépêche, vint l'après-midi et commença +son enquête. Joseph, Marianne et moi, nous fûmes +interrogés l'un après l'autre, les deux premiers +pour la forme, moi, avec une insistance hostile +qui me fut extrêmement désagréable. On visita +ma chambre, on fouilla ma commode et mes +malles. Ma correspondance fut épluchée minutieusement... +Grâce à un hasard que je bénis, le manuscrit +de mon journal échappa aux investigations +policières. Quelques jours avant l'événement, je +l'avais expédié à Cléclé, de qui j'avais reçu une +lettre affectueuse. Sans quoi, les magistrats eussent +peut-être trouvé dans ces pages le moyen d'accuser +Joseph, ou du moins de le soupçonner... J'en +tremble encore. Il va sans dire qu'on examina aussi +les allées du jardin, les plates-bandes, les murs, +les brèches des haies, la petite cour donnant sur +la ruelle, afin de relever des traces de pas et +d'escalades... Mais la terre était sèche et dure; il +fut impossible d'y découvrir la moindre empreinte, +le moindre indice. La grille, les murs, les brèches +des haies gardaient jalousement leur secret. De +même que pour l'affaire du viol, les gens du pays +affluèrent, demandant à déposer. L'un avait vu un +homme blond «qui ne lui revenait pas»; l'autre, +un homme brun «qui avait l'air drôle». Bref, +l'enquête demeura vaine. Nulle piste, nul +soupçon...</p> + +<p>—Il faut attendre, prononça avec mystère le +procureur en partant, le soir. C'est peut-être la +police de Paris qui nous mettra sur la voie des +coupables...</p> + +<p>Durant cette journée fatigante, au milieu des +allées et venues, je n'eus guère le loisir de penser +aux conséquences de ce drame qui, pour la +première fois, mettait de l'animation, de la vie +dans ce morne Prieuré. Madame ne nous laissait +pas une minute de répit. Il fallait courir-ci... courir-là... +sans raison, d'ailleurs, car Madame avait +perdu un peu la tête... Quant à Marianne, il semblait +qu'elle ne se fût aperçue de rien, et que rien +ne fût arrivé de bouleversant dans la maison... +Pareille à la triste Eugénie, elle suivait son idée, +et son idée était bien loin de nos préoccupations. +Lorsque Monsieur apparaissait dans la cuisine, +elle devenait subitement comme ivre, et elle le +regardait avec des yeux extasiés...</p> + +<p>—Oh! ta grosse frimousse!... tes grosses +mains!... tes gros yeux!...</p> + +<p>Le soir, après un dîner silencieux, je pus réfléchir. +L'idée m'était venue tout de suite, et maintenant +elle se fortifiait en moi, que Joseph n'était +pas étranger à ce hardi pillage. Je voulus même +espérer qu'entre son voyage à Cherbourg et la préparation +de ce coup de main audacieux et incomparablement +exécuté, il y eût un lien évident. +Et je me souvenais de cette réponse qu'il m'avait +faite, la veille de son départ:</p> + +<p>—Ça dépend... d'une affaire très importante...</p> + +<p>Quoiqu'il s'efforçât de paraître naturel, je +percevais dans ses gestes dans son attitude, dans +son silence, une gêne inhabituelle... visible pour +moi seule...</p> + +<p>Ce pressentiment, je n'essayai pas de le repousser, +tant il me satisfaisait. Au contraire, je +m'y complus avec une joie intense... Marianne, +nous ayant laissés seuls un moment dans la cuisine, +je m'approchai de Joseph, et câline, tendre, +émue d'une émotion inexprimable, je lui demandai:</p> + +<p>—Dites-moi, Joseph, que c'est vous qui avez +violé la petite Claire dans le bois... Dites-moi +que... c'est vous qui avez volé l'argenterie de +Madame...</p> + +<p>Surpris, hébété de cette question, Joseph me +regarda... Puis, tout d'un coup sans me répondre, +il m'attira vers lui et faisant ployer ma nuque +sous un baiser, fort comme un coup de massue, +il me dit:</p> + +<p>—Ne parle pas de ça... puisque tu viendras là-bas +avec moi, dans le petit café... et puisque nos +deux âmes sont pareilles!...</p> + +<p>Je me souvins avoir vu, dans un petit salon, +chez la comtesse Fardin, une sorte d'idole hindoue, +d'une grande beauté horrible et meurtrière... +Joseph, à ce moment, lui ressemblait...</p> + +<br> + +<p>Les jours passèrent, et les mois... Naturellement, +les magistrats ne purent rien découvrir et +ils abandonnèrent l'instruction, définitivement... +Leur opinion était que le coup avait été exécuté +par d'experts cambrioleurs de Paris... Paris a bon +dos. Et allez donc chercher dans le tas!...</p> + +<p>Ce résultat négatif indigna Madame. Elle débina +violemment la magistrature, qui ne pouvait +lui rendre son argenterie. Mais elle ne renonça +pas pour cela à l'espoir de retrouver «l'huilier +de Louis XVI», comme disait Joseph. Elle avait +chaque jour des combinaisons nouvelles et biscornues, +qu'elle transmettait aux magistrats, lesquels, +fatigués de ces billevesées, ne lui répondaient +même plus... Je fus enfin rassurée sur +le compte de Joseph... car je redoutais toujours +une catastrophe pour lui...</p> + +<p>Joseph était redevenu silencieux et dévoué, le +serviteur familial, la perle rare. Je ne puis m'empêcher +de pouffer au souvenir d'une conversation +que, la journée même du vol, je surpris derrière +la porte du salon, entre Madame et le procureur +de la République, un petit sec, à lèvres minces, à +teint bilieux, et dont le profil était coupant, +comme une lame de sabre.</p> + +<p>—Vous ne soupçonnez personne parmi vos +gens? demanda le procureur... Votre cocher?</p> + +<p>—Joseph! s'écria Madame scandalisée... un +homme qui nous est si dévoué... qui depuis plus +de quinze ans est à notre service!... la probité +même, Monsieur le procureur... une perle!... il +se jetterait au feu pour nous...</p> + +<p>Soucieuse, le front plissé, elle réfléchit.</p> + +<p>—Il n'y aurait que cette fille, la femme de +chambre. Je ne la connais pas, moi, cette fille. +Elle a peut-être de très mauvaises relations à +Paris... elle écrit souvent à Paris... Plusieurs fois +je l'ai surprise, en train de boire le vin de la +table et de manger nos pruneaux... Quand on +boit le vin de ses maîtres... on est capable de +tout...</p> + +<p>Et elle murmura:</p> + +<p>—On ne devrait jamais prendre de domestiques +à Paris... Elle est singulière, en effet.</p> + +<p>Non, mais voyez-vous cette chipie?...</p> + +<p>C'est bien ça, les gens méfiants... Ils se méfient +de tout le monde, sauf de celui qui les vole, +naturellement. Car j'étais de plus en plus convaincue +que Joseph avait été l'âme de cette +affaire. Depuis longtemps je l'avais surveillé, +non par un sentiment hostile, vous pensez bien, +mais par curiosité, et j'avais la certitude que ce +fidèle et dévoué serviteur, cette perle unique, chapardait +tout ce qu'il pouvait dans la maison. Il +dérobait de l'avoine, du charbon, des oeufs, de +menues choses susceptibles d'être revendues, +sans qu'il fût possible d'en connaître l'origine. +Et son ami le sacristain ne venait pas le soir, +dans la sellerie, pour rien, et pour y discuter +seulement sur les bienfaits de l'antisémitisme. +En homme avisé, patient, prudent, méthodique, +Joseph n'ignorait pas que les petits larcins quotidiens +font les gros comptes annuels, et je suis +persuadée que de cette façon, il triplait, quadruplait +ses gages, ce qui n'est jamais à dédaigner. +Je sais bien qu'il y a une différence entre de si +menus vols et un pillage audacieux comme fut +celui de la nuit du 24 décembre... Cela prouve +qu'il aimait aussi à travailler dans le grand... Qui +me dit que Joseph n'était pas alors affilié à une +bande?... Ah! comme j'aurais voulu et comme je +voudrais encore savoir tout cela!</p> + +<p>Depuis le soir où son baiser me fut comme un +aveu du crime, où sa confiance alla vers moi avec +la poussée d'un rut, Joseph nia. J'eus beau le +tourner, le retourner, lui tendre des pièges, l'envelopper +de paroles douces et de caresses, il ne se +démentit plus... Et il entra dans la folie d'espoir +de Madame. Lui aussi combina des plans, reconstitua +tous les détails du vol; et il battit les chiens +qui n'aboyèrent pas, et il menaça de son poing +les voleurs inconnus, les chimériques voleurs +comme s'il les voyait fuir à l'horizon. Je ne savais +plus à quoi m'en tenir sur le compte de cet impénétrable +bonhomme... Un jour, je croyais à son +crime, un autre jour à son innocence. Et c'était +horriblement agaçant.</p> + +<p>Comme autrefois, nous nous retrouvions, le +soir, à la sellerie:</p> + +<p>—Eh bien, Joseph?...</p> + +<p>—Ah! vous voilà, Célestine!</p> + +<p>—Pourquoi ne me parlez-vous plus?... Vous +avez l'air de me fuir...</p> + +<p>—Vous fuir?... moi...? Ah! bon Dieu!...</p> + +<p>—Oui... depuis cette fameuse matinée...</p> + +<p>—Parlez point de ça, Célestine... Vous avez de +trop mauvaises idées.</p> + +<p>Et triste, il dodelinait de la tête.</p> + +<p>—Voyons, Joseph... vous savez bien que c'est +pour rire. Est-ce que je vous aimerais si vous +aviez commis un tel crime?... Mon petit Joseph...</p> + +<p>—Oui, oui... vous êtes une enjôleuse... C'est +pas bien...</p> + +<p>—Et quand partons-nous?... Je ne puis plus +vivre ici.</p> + +<p>—Pas tout de suite... Il faut encore attendre...</p> + +<p>—Mais pourquoi?</p> + +<p>—Parce que... ça se peut pas... tout de suite...</p> + +<p>Un peu piquée, sur un ton de légère fâcherie, +je disais:</p> + +<p>—Ça n'est pas gentil!... Et vous n'êtes guère +pressé de m'avoir...</p> + +<p>—Moi? s'écriait Joseph, avec d'ardentes grimaces... +Si c'est Dieu possible!... Mais, j'en +bous... j'en bous!...</p> + +<p>—Eh bien alors, partons...</p> + +<p>Et il s'obstinait, sans jamais s'expliquer davantage...</p> + +<p>—Non... non... ça ne se peut pas encore...</p> + +<p>Tout naturellement, je songeais:</p> + +<p>—C'est juste, après tout... S'il a volé l'argenterie, +il ne peut pas s'en aller maintenant, ni +s'établir... On aurait des soupçons peut-être. Il +faut que le temps passe et que l'oubli se fasse sur +cette mystérieuse affaire...</p> + +<p>Un autre soir, je proposai:</p> + +<p>—Écoutez, mon petit Joseph, il y aurait un +moyen de partir d'ici... il faudrait avoir une discussion +avec Madame et l'obliger à nous mettre à +la porte tous les deux...</p> + +<p>Mais il protesta vivement:</p> + +<p>—Non, non... fit-il... Pas de ça, Célestine. +Ah! mais non... Moi, j'aime mes maîtres... Ce +sont de bons maîtres... Il faut bien quitter d'avec +eux... Il faut partir d'ici comme de braves gens... +des gens sérieux, quoi... Il faut que les maîtres +nous regrettent et qu'ils soient embêtés... et qu'ils +pleurent de nous voir partir...</p> + +<p>Avec une gravité triste où je ne sentis aucune +ironie, il affirma:</p> + +<p>—Moi, vous savez, ça me fera du deuil de +m'en aller d'ici... Depuis quinze ans que je suis +ici... dame!... on s'attache à une maison... Et +vous, Célestine... ça ne vous fera pas de peine?</p> + +<p>—Ah! non... m'écriai-je, en riant.</p> + +<p>—C'est pas bien... c'est pas bien... Il faut +aimer ses maîtres... les maîtres sont les maîtres... +Et, tenez, je vous recommande ça... Soyez bien +gentille, bien douce, bien dévouée... travaillez +bien... Ne répondez pas... Enfin, quoi, Célestine, +il faut bien quitter d'avec eux... d'avec Madame, +surtout...</p> + +<p>Je suivis les conseils de Joseph et, durant les +mois que nous avions à rester au Prieuré, je me +promis de devenir une femme de chambre modèle, +une perle, moi aussi... Toutes les intelligences, +toutes les complaisances, toutes les délicatesses, +je les prodiguai... Madame s'humanisait avec +moi; peu à peu, elle se faisait véritablement mon +amie... Je ne crois pas que mes soins seuls eussent +amené ce changement dans le caractère de +Madame. Madame avait été frappée dans son orgueil, +et jusque dans ses raisons de vivre. Comme +après une grande douleur, après la perte foudroyante +d'un être uniquement chéri, elle ne luttait +plus, s'abandonnait, douce et plaintive, à l'abattement +de ses nerfs vaincus et de ses fiertés +humiliées, et elle ne semblait plus chercher auprès +de ceux qui l'entouraient que de la consolation, +de la pitié, de la confiance. L'enfer du Prieuré se +transformait pour tout le monde en un vrai paradis...</p> + +<p>C'est au plein de cette paix familiale, de cette +douceur domestique, que j'annonçai un matin à +Madame la nécessité où j'étais de la quitter... +J'inventai une histoire romanesque... je devais +retourner au pays, pour y épouser un brave garçon +qui m'attendait depuis longtemps. En termes +attendrissants j'exprimai ma peine, mes regrets, +les bontés de Madame, etc... Madame fut atterrée... +Elle essaya de me retenir, par les sentiments +et par l'intérêt... offrit d'augmenter mes gages, +de me donner une belle chambre, au second étage +de la maison. Mais, devant ma résolution, elle +dut se résigner...</p> + +<p>—Je m'habituais si bien à vous, maintenant!... +soupira-t-elle... Ah! je n'ai pas de chance...</p> + +<p>Mais ce fut bien pire quand, huit jours après, +Joseph vint à son tour expliquer que, se faisant +trop vieux, étant trop fatigué, il ne pouvait plus +continuer son service et qu'il avait besoin de +repos.</p> + +<p>—Vous, Joseph?... s'écria Madame... vous +aussi?... Ce n'est pas possible... La malédiction +est donc sur le Prieuré... Tout le monde m'abandonne... +tout m'abandonne...</p> + +<p>Madame pleura. Joseph pleura. Monsieur +pleura. Marianne pleura...</p> + +<p>—Vous emportez tous nos regrets, Joseph!...</p> + +<p>Hélas! Joseph n'emportait pas que des regrets... +il emportait aussi l'argenterie!...</p> + +<p>Une fois dehors, je fus perplexe... Je n'avais +aucun scrupule à jouir de l'argent de Joseph, de +l'argent volé—non ce n'était pas cela... quel +est l'argent qui n'est pas volé?—mais je craignis +que le sentiment que j'éprouvais ne fût qu'une +curiosité fugitive. Joseph avait pris sur moi, sur +mon esprit comme sur ma chair, un ascendant +qui n'était peut-être pas durable... Et peut-être +n'était-ce en moi qu'une perversion momentanée +de mes sens?... Il y avait des moments où je me +demandais aussi si ce n'était pas mon imagination—portée +aux rêves exceptionnels—qui +avait créé Joseph tel que je le voyais, s'il n'était +point réellement qu'une simple brute, un paysan, +incapable même d'une belle violence, même d'un +beau crime?... Les suites de cet acte m'épouvantaient... +Et puis—n'est-ce pas une chose vraiment +inexplicable?—cette idée que je ne servirais +plus chez les autres me causait quelque +regret... Autrefois, je croyais que j'accueillerais +avec une grande joie la nouvelle de ma liberté. +Eh bien, non!... D'être domestique, on a ça dans +le sang... Si le spectacle du luxe bourgeois allait +me manquer tout à coup? J'entrevis mon petit +intérieur, sévère et froid, pareil à un intérieur +d'ouvrier, ma vie médiocre, privée de toutes ces +jolies choses, de toutes ces jolies étoffes si douces +à manier, de tous ces vices jolis dont c'était mon +plaisir de les servir, de les chiffonner, de les pomponner, +de m'y plonger, comme dans un bain de +parfums... Mais il n'y avait plus à reculer.</p> + +<p>Ah! qui m'eût dit, le jour gris, triste et pluvieux +où j'arrivai au Prieuré, que je finirais avec ce +bonhomme étrange, silencieux et bourru, qui me +regardait avec tant de dédain?...</p> + +<p>Maintenant, nous sommes dans le petit café... +Joseph a rajeuni. Il n'est plus courbé, ni lourdaud. +Et il marche d'une table à l'autre, et il +trotte d'une salle dans l'autre, le jarret souple, +l'échine élastique. Ses épaules qui m'effrayaient +ont pris de la bonhomie; sa nuque, parfois si +terrible, a quelque chose de paternel et de reposé. +Toujours rasé de frais, la peau brune et luisante +ainsi que de l'acajou, coiffé d'un béret crâne, +vêtu d'une vareuse bleue, bien propre, il a l'air +d'un ancien marin, d'un vieux loup de mer qui +aurait vu des choses extraordinaires et traversé +d'extravagants pays. Ce que j'admire en lui, c'est +sa tranquillité morale... Jamais plus une inquiétude +dans son regard... On voit que sa vie repose +sur des bases solides. Plus violemment que jamais, +il est pour la famille, pour la propriété, pour la +religion, pour la marine, pour l'armée, pour la +patrie... Moi, il m'épate!</p> + +<p>En nous mariant, Joseph m'a reconnu dix +mille francs... L'autre jour, le commissariat maritime +lui a adjugé un lot d'épaves de quinze +mille francs, qu'il a payé comptant et qu'il a revendu +avec un fort bénéfice. Il fait aussi de petites +affaires de banque, c'est-à-dire qu'il prête de l'argent +à des pêcheurs. Et déjà, il songe à s'agrandir +en acquérant la maison voisine. On y installerait +peut-être un café-concert...</p> + +<p>Cela m'intrigue qu'il ait tant d'argent. Et quelle +est sa fortune?... Je n'en sais rien. Il n'aime pas +que je lui parle de cela; il n'aime pas que je lui +parle du temps où nous étions en place... On +dirait qu'il a tout oublié et que sa vie n'a réellement +commencé que du jour où il prit possession +du petit café... Quand je lui adresse une question +qui me tourmente, il semble ne pas comprendre +ce que je dis. Et dans son regard, alors, passent +des lueurs terribles, comme autrefois... Jamais +je ne saurai rien de Joseph, jamais je ne connaîtrai +le mystère de sa vie... Et c'est peut-être cet +inconnu qui m'attache tant à lui...</p> + +<p>Joseph veille à tout dans la maison, et rien n'y +cloche. Nous avons trois garçons pour servir les +clients, une bonne à tout faire pour la cuisine et +pour le ménage, et cela marche à la baguette... +Il est vrai qu'en trois mois nous avons changé +quatre fois de bonne... Ce qu'elles sont exigeantes, +les bonnes, à Cherbourg, et chapardeuses, +et dévergondées!... Non, c'est incroyable, et c'est +dégoûtant...</p> + +<p>Moi je tiens la caisse, trônant au comptoir, au +milieu d'une forêt de fioles enluminées. Je suis +là aussi pour la parade et pour la causette... +Joseph veut que je sois bien frusquée; il ne me +refuse jamais rien de ce qui peut m'embellir, et il +aime que le soir je montre ma peau dans un +petit décolletage aguichant... Il faut allumer le +client, l'entretenir dans une constante joie, dans +un constant désir de ma personne... Il y a déjà +deux ou trois gros quartiers-maîtres, deux ou trois +mécaniciens de l'escadre, très calés, qui me font +une cour assidue. Naturellement, pour me plaire, +ils dépensent beaucoup. Joseph les gâte spécialement, +car ce sont de terribles pochards. Nous +avons pris aussi quatre pensionnaires. Ils mangent +avec nous et chaque soir se paient du vin, des +liqueurs de supplément, dont tout le monde profite... +Ils sont fort galants avec moi et je les excite +de mon mieux... Mais il ne faudrait pas, je pense, +que mes façons dépassassent l'encouragement des +banales oeillades, des sourires équivoques et des +illusoires promesses... Je n'y songe pas, d'ailleurs... +Joseph me suffit, et je crois bien que je perdrais +au change, même s'il s'agissait de le tromper +avec l'amiral... Mazette!... c'est un rude homme... +Bien peu de jeunes gens seraient capables de +satisfaire une femme comme lui... C'est drôle, +vraiment... quoiqu'il soit bien laid, je ne trouve +personne d'aussi beau que mon Joseph... Je l'ai +dans la peau, quoi!... Oh! le vieux monstre!... Ce +qu'il m'a prise!... Et il les connaît, tous les trucs +de l'amour, et il en invente... Quand on pense +qu'il n'a pas quitté la province... qu'il a été +toute sa vie un paysan, on se demande où il a pu +apprendre tous ces vices-là...</p> + +<p>Mais où Joseph triomphe, c'est dans la politique. +Grâce à lui, le petit café, dont l'enseigne: +<span class="sc">A l'armée française</span>! brille sur tout le quartier, +le jour, en grosses lettres d'or, le soir, en grosses +lettres de feu, est maintenant le rendez-vous officiel +des antisémites marquants et des plus +bruyants patriotes de la ville. Ceux-ci viennent +fraterniser là, dans des soulographies héroïques, +avec des sous-officiers de l'armée et des gradés +de la marine. Il y a déjà eu des rixes sanglantes, +et, plusieurs fois, à propos de rien, les sous-officiers +ont tiré leurs sabres, menaçant de crever +des traîtres imaginaires... Le soir du débarquement +de Dreyfus en France, j'ai cru que le petit +café allait crouler sous les cris de: «Vive l'armée!» +et «Mort aux juifs!» Ce soir-là, Joseph, qui est +déjà populaire dans la ville, eut un succès fou. Il +monta sur une table et il cria:</p> + +<p>—Si le traître est coupable, qu'on le rembarque... +S'il est innocent, qu'on le fusille...</p> + +<p>De toutes parts, on vociféra:</p> + +<p>—Oui, oui!... Qu'on le fusille! Vive l'armée!</p> + +<p>Cette proposition avait porté l'enthousiasme +jusqu'au paroxysme. On n'entendait dans le café, +dominant les hurlements, que des cliquetis de +sabre, et des poings s'abattant sur les tables de +marbre. Quelqu'un, ayant voulu dire on ne sait +quoi, fut hué, et Joseph, se précipitant sur lui, +d'un coup de poing lui fendit les lèvres et lui +cassa cinq dents... Frappé à coups de plat de +sabre, déchiré, couvert de sang, à moitié mort, le +malheureux fut jeté comme une ordure dans la +rue, toujours aux cris de: «Vive l'armée! Mort +aux Juifs!»</p> + +<p>Il y a des moments où j'ai peur dans cette +atmosphère de tuerie, parmi toutes ces faces bestiales, +lourdes d'alcool et de meurtre... Mais +Joseph me rassure:</p> + +<p>—C'est rien... fait-il... Faut ça pour les +affaires...</p> + +<p>Hier, revenant du marché, Joseph, se frottant +les mains, très gai, m'annonça:</p> + +<p>—Les nouvelles sont mauvaises. On parle de +la guerre avec l'Angleterre.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! m'écriai-je. Si Cherbourg +allait être bombardé?</p> + +<p>—Ouah!... ouah!... ricana Joseph... Seulement, +j'ai pensé à une chose... j'ai pensé à un +coup... à un riche coup...</p> + +<p>Malgré moi, je frissonnai... Il devait ruminer +quelque immense canaillerie.</p> + +<p>—Plus je te regarde... dit-il... et plus je me +dis que tu n'as pas une tête de bretonne. Non, tu +n'as pas une tête de bretonne... Tu aurais plutôt +une tête d'alsacienne... Hein?... Ça serait un +fameux coup d'oeil dans le comptoir?</p> + +<p>J'éprouvai de la déception... Je croyais que +Joseph allait me proposer une chose terrible... +J'étais fière déjà d'être de moitié dans une entreprise +hardie... Chaque fois que je le vois songeur, +mes idées s'allument tout de suite. J'imagine des +tragédies, des escalades nocturnes, des pillages, +des couteaux tirés, des gens qui râlent sur la +bruyère des forêts... Et voilà qu'il ne s'agissait +que d'une réclame, petite et vulgaire...</p> + +<p>Les mains dans ses poches, crâne sous son +béret bleu, il se dandinait drôlement...</p> + +<p>—Tu comprends?... insista-t-il. Au moment +d'une guerre... une Alsacienne bien jolie, bien +frusquée, ça enflamme les coeurs, ça excite le +patriotisme... Et il n'y a rien comme le patriotisme +pour saouler les gens... Qu'est-ce que +tu en penses?... Je te ferais mettre sur les +journaux... et même, peut-être, sur des affiches...</p> + +<p>—J'aime mieux rester en dame!... répondis-je, +un peu sèchement.</p> + +<p>Là-dessus, nous nous disputâmes. Et, pour la +première fois, nous en vînmes aux mots violents.</p> + +<p>—Tu ne faisais pas tant de manières quand tu +couchais avec tout le monde... cria Joseph.</p> + +<p>—Et toi!... quand tu... Tiens, laisse-moi, +parce que j'en dirais trop long...</p> + +<p>—Putain!</p> + +<p>—Voleur!</p> + +<p>Un client entra... Il ne fut plus question de +rien. Et le soir, on se raccommoda dans les baisers...</p> + +<br> + +<p>Je me ferai faire un joli costume d'Alsacienne... +avec du velours et de la soie... Au fond, je suis +sans force contre la volonté de Joseph. Malgré ce +petit accès de révolte, Joseph me tient, me possède +comme un démon. Et je suis heureuse d'être +à lui... Je sens que je ferai tout ce qu'il voudra +que je fasse, et que j'irai toujours où il me dira +d'aller... jusqu'au crime!...</p> + + +<p>Mars 1900.</p> + +<br><br><br> + + + +<p class="sml">OUVRAGES D'OCTAVE MIRBEAU</p> + +<p class="sml"><span class="sc">Dans la Bibliothèque-charpentier</span> +à 3 fr. 50 le volume.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Sébastien Roch</b> 1 vol.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Le Jardin des Supplices</b> (38e mille) 1 vol.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Le Journal d'une femme de chambre</b> (126e mille) 1 vol.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Les vingt et un Jours d'un Neurasthénique</b> (28e mille) 1 vol.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Farces et Moralités</b> 1 vol.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>La 628-E8</b> (39e mille) 1 vol.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Dingo</b> (17e mille) 1 vol.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Sébastien Roch</b>. Édition illustrée. 1 vol. in-18 3 fr. 50</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Contes de la Chaumière</b>, avec deux eaux-fortes de</p> +<p class="sml">Raffaëlli. 1 vol. in-32 de la <i>Petite</i></p> +<p class="sml"><i>Bibliothèque-Charpentier</i> 4 fr.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Le Calvaire</b>. Édition illustrée (<span class="sc">Olendorff</span>, +éditeur) 3 fr. 50</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>L'abbé Jules</b>. (<span class="sc">Olendorff</span>, éditeur) 3 fr. 50</p> + </div> </div> + + + +<p class="sml"><b>THÉÂTRE.</b></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Les Mauvais Bergers</b>, pièce en cinq actes 3 fr. 50</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Les Affaires sont les Affaires</b>, comédie en trois</p> +<p class="sml">actes (16e mille) 3 fr. 50</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Le Foyer</b>, comédie en trois actes. En collaboration</p> +<p class="sml">avec <span class="sc">Thadée Natanson</span> (8e mille) 3 fr. 50</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Vieux Ménages</b>, comédie en un acte 1 fr.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="sml"><b>Le Portefeuille</b>, comédie en un acte 1 fr.</p> + </div> </div> + + + +<p class="sml">4973.—L. Imp. réunies.—7, rue Saint-Benoit, Paris.</p> +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Journal d'une Femme de Chambre +by Octave Mirbeau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE *** + +***** This file should be named 16820-h.htm or 16820-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/2/16820/ + +Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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