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+ <title>Journal d'une femme de chambre</title>
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+<pre>
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+Project Gutenberg's Le Journal d'une Femme de Chambre, by Octave Mirbeau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Journal d'une Femme de Chambre
+
+Author: Octave Mirbeau
+
+Release Date: October 7, 2005 [EBook #16820]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Renald Levesque and the
+Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
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+
+
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+</pre>
+
+
+<h2>OCTAVE MIRBEAU</h2>
+<br><br>
+
+<h1>LE JOURNAL<br>
+D'UNE<br>
+FEMME de CHAMBRE</h1>
+<br><br><br>
+
+<p class="mid">CENT VINGT-QUATRIÈME MILLE</p><br>
+
+<p class="mid">PARIS</p><br>
+
+<p class="mid">BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</p><br>
+
+<p class="mid">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR<br>
+11, RUE DE GRENELLE, 11</p>
+
+<h4>1915</h4>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p>A</p>
+
+<p>MONSIEUR JULES HURET</p>
+
+
+<p>Mon cher ami,</p>
+
+<p>En tête de ces pages, j'ai voulu, pour deux raisons
+très fortes et très précises, inscrire votre nom.
+D'abord, pour que vous sachiez combien votre nom
+m'est cher. Ensuite,&mdash;je le dis avec un tranquille
+orgueil,&mdash;parce que vous aimerez ce livre. Et ce
+livre, malgré tous ses défauts, vous l'aimerez, parce
+que c'est un livre sans hypocrisie, parce que c'est de
+la vie, et de la vie comme nous la comprenons,
+vous et moi... J'ai toujours présentes à l'esprit, mon
+cher Huret, beaucoup des figures, si étrangement
+humaines, que vous fîtes défiler dans une longue
+suite d'études sociales et littéraires. Elles me hantent.
+C'est que nul mieux que vous, et plus profondément
+que vous, n'a senti, devant les masques
+humains, cette tristesse et ce comique d'être un
+homme... Tristesse qui fait rire, comique qui fait
+pleurer les âmes hautes, puissiez-vous les retrouver
+ici...</p>
+
+<p><span class="sc">Octave Mirbeau</span></p>
+
+<p>Mai 1900.</p>
+
+<p><i>Ce livre que je publie sous ce titre:</i> Le Journal
+d'une femme de chambre <i>a été véritablement
+écrit par Mlle Célestine R..., femme de chambre.
+Une première fois, je fus prié de revoir le manuscrit,
+de le corriger, d'en récrire quelques parties.
+Je refusai d'abord, jugeant non sans raison que,
+tel quel, dans son débraillé, ce journal avait une
+originalité, une saveur particulière, et que je ne
+pouvais que le banaliser en «y mettant du mien».
+Mais Mlle Célestine R... était fort jolie... Elle
+insista. Je finis par céder, car je suis homme, après
+tout...</i></p>
+
+<p><i>Je confesse que j'ai eu tort. En faisant ce travail
+qu'elle me demandait, c'est-à-dire en ajoutant,
+çà et là, quelques accents à ce livre, j'ai bien
+peur d'en avoir altéré la grâce un peu corrosive,
+d'en avoir diminué la force triste, et surtout d'avoir
+remplacé par de la simple littérature ce qu'il y
+avait dans ces pages d'émotion et de vie...</i></p>
+
+<p><i>Ceci dit, pour répondre d'avance aux objections
+que ne manqueront pas de faire certains critiques
+graves et savants... et combien nobles!...</i></p>
+
+<p><b>O. M.</b></p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>I</h3>
+<br><br>
+
+<p>14 septembre.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, 14 septembre, à trois heures de
+l'après-midi, par un temps doux, gris et pluvieux,
+je suis entrée dans ma nouvelle place. C'est la
+douzième en deux ans. Bien entendu, je ne parle
+pas des places que j'ai faites durant les années
+précédentes. Il me serait impossible de les compter.
+Ah! je puis me vanter que j'en ai vu des
+intérieurs et des visages, et de sales âmes... Et
+ça n'est pas fini... A la façon, vraiment extraordinaire,
+vertigineuse, dont j'ai roulé, ici et là, successivement,
+de maisons en bureaux et de bureaux
+en maisons, du Bois de Boulogne à la Bastille, de
+l'Observatoire à Montmartre, des Ternes aux
+Gobelins, partout, sans pouvoir jamais me fixer
+nulle part, faut-il que les maîtres soient difficiles
+à servir maintenant!... C'est à ne pas croire.</p>
+
+<p>L'affaire s'est traitée par l'intermédiaire des
+Petites Annonces du <i>Figaro</i> et sans que je voie
+Madame. Nous nous sommes écrit des lettres, ç'a
+été tout: moyen chanceux où l'on a souvent, de
+part et d'autre, des surprises. Les lettres de
+Madame sont bien écrites, ça c'est vrai. Mais elles
+révèlent un caractère tatillon et méticuleux...
+Ah! il lui en faut des explications et des commentaires,
+et des pourquoi, et des parce que... Je ne
+sais si Madame est avare; en tout cas, elle ne se
+fend guère pour son papier à lettres... Il est acheté
+au Louvre... Moi qui ne suis pas riche, j'ai plus
+de coquetterie... J'écris sur du papier parfumé à
+la peau d'Espagne, du beau papier, tantôt rose,
+tantôt bleu pâle, que j'ai collectionné chez mes
+anciennes maîtresses... Il y en a même sur lequel
+sont gravées des couronnes de comtesse...
+Ça a dû lui en boucher un coin.</p>
+
+<p>Enfin, me voilà en Normandie, au Mesnil-Roy.
+La propriété de Madame, qui n'est pas loin du
+pays, s'appelle le Prieuré... C'est à peu près tout
+ce que je sais de l'endroit où, désormais, je vais
+vivre...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je ne suis pas sans inquiétudes ni sans regrets
+d'être venue, à la suite d'un coup de tête, m'ensevelir
+dans ce fond perdu de province. Ce que
+j'en ai aperçu m'effraie un peu, et je me demande
+ce qui va encore m'arriver ici... Rien de bon
+sans doute et, comme d'habitude, des embêtements...
+Les embêtements, c'est le plus clair de
+notre bénéfice. Pour une qui réussit, c'est-à-dire
+pour une qui épouse un brave garçon ou qui se
+colle avec un vieux, combien sont destinées aux
+malchances, emportées dans le grand tourbillon
+de la misère?... Après tout, je n'avais pas le choix;
+et cela vaut mieux que rien.</p>
+
+<br>
+
+<p>Ce n'est pas la première fois que je suis engagée
+en province. Il y a quatre ans, j'y ai fait une
+place... Oh! pas longtemps... et dans des circonstances
+véritablement exceptionnelles... Je me
+souviens de cette aventure comme si elle était
+d'hier... Bien que les détails en soient un peu
+lestes et même horribles, je veux la conter...
+D'ailleurs, j'avertis charitablement les personnes
+qui me liront que mon intention, en écrivant ce
+journal, est de n'employer aucune réticence, pas
+plus vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des
+autres. J'entends y mettre au contraire toute la
+franchise qui est en moi et, quand il le faudra,
+toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n'est pas
+de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles
+et qu'on montre à nu, exhalent une si forte odeur
+de pourriture.</p>
+
+<p>Voici la chose:</p>
+
+<p>J'avais été arrêtée, dans un bureau de placement,
+par une sorte de grosse gouvernante, pour
+être femme de chambre chez un certain M. Rabour,
+en Touraine. Les conditions acceptées, il
+fut convenu que je prendrais le train, tel jour, à
+telle heure, pour telle gare; ce qui fut fait selon
+le programme.</p>
+
+<p>Dès que j'eus remis mon billet au contrôleur,
+je trouvai, à la sortie, une espèce de cocher à
+face rubiconde et bourrue, qui m'interpella:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-y vous qu'êtes la nouvelle femme de
+chambre de M. Rabour?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une malle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai une malle.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi votre bulletin de bagages, et
+attendez-moi là...</p>
+
+<p>Il pénétra sur le quai. Les employés s'empressèrent.
+Ils l'appelaient «Monsieur Louis» sur un
+ton d'amical respect. Louis chercha ma malle
+parmi les colis entassés et la fit porter dans une
+charrette anglaise, qui stationnait près de la barrière.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... montez-vous?</p>
+
+<p>Je pris place à côté de lui sur la banquette,
+et nous partîmes.</p>
+
+<p>Le cocher me regardait du coin de l'oeil. Je
+l'examinais de même. Je vis tout de suite que
+j'avais affaire à un rustre, à un paysan mal dégrossi,
+à un domestique pas stylé et qui n'a
+jamais servi dans les grandes maisons. Cela
+m'ennuya. Moi, j'aime les belles livrées. Rien ne
+m'affole comme une culotte de peau blanche,
+moulant des cuisses nerveuses. Et ce qu'il manquait
+de chic, ce Louis, sans gants pour conduire,
+avec un complet trop large de droguet gris
+bleu, et une casquette plate, en cuir verni, ornée
+d'un double galon d'or. Non vrai! ils retardent,
+dans ce patelin-là. Avec cela, un air renfrogné,
+brutal, mais pas méchant diable au fond. Je
+connais ces types. Les premiers jours, avec les
+nouvelles, ils font les malins, et puis après ça
+s'arrange. Souvent, ça s'arrange mieux qu'on ne
+voudrait.</p>
+
+<p>Nous restâmes longtemps sans dire un mot.
+Lui faisait des manières de grand cocher, tenant
+les guides hautes et jouant du fouet avec des
+gestes arrondis... Non, ce qu'il était rigolo!...
+Moi, je prenais des attitudes dignes pour regarder
+le paysage, qui n'avait rien de particulier; des
+champs, des arbres, des maisons, comme partout.
+Il mit son cheval au pas pour monter une côte et,
+tout à coup, avec un sourire moqueur, il me
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous au moins apporté une bonne
+provision de bottines?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! dis-je, étonnée de cette question
+qui ne rimait à rien, et plus encore du ton
+singulier sur lequel il me l'adressait... Pourquoi
+me demandez-vous ça?... C'est un peu bête ce
+que vous me demandez-là, mon gros père,
+savez?...</p>
+
+<p>Il me poussa du coude légèrement et, glissant
+sur moi un regard étrange dont je ne pus m'expliquer
+la double expression d'ironie aiguë et, ma
+foi, d'obscénité réjouie, il dit en ricanant:</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça!... Faites celle qui ne sait rien...
+Farceuse va... sacrée farceuse!</p>
+
+<p>Puis il claqua de la langue, et le cheval reprit
+son allure rapide.</p>
+
+<p>J'étais intriguée. Qu'est-ce que cela pouvait
+bien signifier? Peut-être rien du tout... Je pensai
+que le bonhomme était un peu nigaud, qu'il ne
+savait point parler aux femmes et qu'il n'avait pas
+trouvé autre chose pour amener une conversation
+que, d'ailleurs, je jugeai à propos de ne pas continuer.</p>
+
+<p>La propriété de M. Rabour était assez belle et
+grande. Une jolie maison, peinte en vert clair,
+entourée de vastes pelouses fleuries et d'un bois
+de pins qui embaumait la térébenthine. J'adore la
+campagne... mais, c'est drôle, elle me rend triste
+et elle m'endort. J'étais tout abrutie quand j'entrai
+dans le vestibule où m'attendait la gouvernante,
+celle-là même qui m'avait engagée au bureau de
+placement de Paris, Dieu sait après combien de
+questions indiscrètes sur mes habitudes intimes,
+mes goûts; ce qui aurait dû me rendre méfiante...
+Mais on a beau en voir et en supporter de plus en
+plus fortes chaque fois, ça ne vous instruit pas...
+La gouvernante ne m'avait pas plu au bureau;
+ici, instantanément, elle me dégoûta et je lui
+trouvai l'air répugnant d'une vieille maquerelle.
+C'était une grosse femme, grosse et courte, courte
+et soufflée de graisse jaunâtre, avec des bandeaux
+plats grisonnants, une poitrine énorme et roulante,
+des mains molles, humides, transparentes
+comme de la gélatine. Ses yeux gris indiquaient
+la méchanceté, une méchanceté froide, réfléchie
+et vicieuse. A la façon tranquille et cruelle dont
+elle vous regardait, vous fouillait l'âme et la
+chair, elle vous faisait presque rougir.</p>
+
+<p>Elle me conduisit dans un petit salon et me
+quitta aussitôt, disant qu'elle allait prévenir
+Monsieur, que Monsieur voulait me voir avant
+que je ne commençasse mon service.</p>
+
+<p>&mdash;Car Monsieur ne vous a pas vue, ajouta-t-elle.
+Je vous ai prise, c'est vrai, mais enfin, il
+faut que vous plaisiez à Monsieur...</p>
+
+<p>J'inspectai la pièce. Elle était tenue avec une
+propreté et un ordre extrêmes. Les cuivres, les
+meubles, le parquet, les portes, astiqués à fond,
+cirés, vernis, reluisaient ainsi que des glaces. Pas
+de flafla, de tentures lourdes, de choses brodées,
+comme on en voit dans de certaines maisons de
+Paris; mais du confortable sérieux, un air de
+décence riche, de vie provinciale cossue, régulière
+et calme. Ce qu'on devait s'ennuyer ferme,
+là-dedans, par exemple!... Mazette!</p>
+
+<p>Monsieur entra. Ah! le drôle de bonhomme,
+et qu'il m'amusa!... Figurez-vous un petit vieux,
+tiré à quatre épingles, rasé de frais et tout rose,
+ainsi qu'une poupée. Très droit, très vif, très ragoûtant,
+ma foi! il sautillait, en marchant, comme
+une petite sauterelle dans les prairies. Il me
+salua et avec infiniment de politesse:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous appelez-vous, mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Célestine, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Célestine... fit-il... Célestine?... Diable!...
+Joli nom, je ne prétends pas le contraire... mais
+trop long, mon enfant, beaucoup trop long... Je
+vous appellerai Marie, si vous le voulez bien... C'est
+très gentil aussi, et c'est court... Et puis, toutes
+mes femmes de chambre, je les ai appelées Marie.
+C'est une habitude à laquelle je serais désolé de
+renoncer... Je préférerais renoncer à la personne...</p>
+
+<p>Ils ont tous cette bizarre manie de ne jamais
+vous appeler par votre nom véritable... Je ne
+m'étonnai pas trop, moi à qui l'on a donné déjà
+tous les noms de toutes les saintes du calendrier...
+Il insista:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, cela ne vous déplaît pas que je vous
+appelle Marie?... C'est bien entendu?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Jolie fille... bon caractère... Bien, bien!</p>
+
+<p>Il m'avait dit tout cela d'un air enjoué, extrêmement
+respectueux, et sans me dévisager, sans
+fouiller d'un regard déshabilleur mon corsage,
+mes jupes, comme font, en général, les hommes.
+A peine s'il m'avait regardée. Depuis le moment
+où il était entré dans le salon, ses yeux restaient
+obstinément fixés sur mes bottines.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez d'autres?... me demanda-t-il,
+après un court silence, pendant lequel il me
+sembla que son regard était devenu étrangement
+brillant.</p>
+
+<p>&mdash;D'autres noms, Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant, d'autres bottines...</p>
+
+<p>Et il passa, sur ses lèvres, à petits coups, une
+langue effilée, à la manière des chattes.</p>
+
+<p>Je ne répondis pas tout de suite. Ce mot de
+bottines, qui me rappelait l'expression de gouaille
+polissonne du cocher, m'avait interdite. Cela avait
+donc un sens?... Sur une interrogation plus pressante,
+je finis par répondre, mais d'une voix un
+peu rauque et troublée, comme s'il se fût agi de
+confesser un péché galant:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, j'en ai d'autres...</p>
+
+<p>&mdash;Des vernies?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;De très... très vernies?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Bien... bien... Et en cuir jaune?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra en avoir... je vous en donnerai.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Bien... bien... Tais-toi!</p>
+
+<p>J'avais peur, car il venait de passer dans ses
+yeux des lueurs troubles... des nuées rouges de
+spasme... Et des gouttes de sueur roulaient sur
+son front... Croyant qu'il allait défaillir, je fus sur
+le point de crier, d'appeler au secours... mais la
+crise se calma, et, au bout de quelques minutes,
+il reprit d'une voix apaisée, tandis qu'un peu de
+salive moussait encore au coin de ses lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est rien... c'est fini... Comprenez-moi,
+mon enfant... Je suis un peu maniaque... A
+mon âge, cela est permis, n'est-ce pas?... Ainsi,
+tenez, par exemple je ne trouve pas convenable
+qu'une femme cire ses bottines, à plus forte
+raison les miennes... Je respecte beaucoup les
+femmes, Marie, et ne peux souffrir cela... C'est
+moi qui les cirerai vos bottines, vos petites bottines,
+vos chères petites bottines... C'est moi qui
+les entretiendrai... Écoutez bien... Chaque soir,
+avant de vous coucher, vous porterez vos bottines
+dans ma chambre... vous les placerez près
+du lit, sur une petite table, et, tous les matins, en
+venant ouvrir mes fenêtres... vous les reprendrez.</p>
+
+<p>Et, comme je manifestais un prodigieux étonnement,
+il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!... Ça n'est pas énorme, ce que je
+vous demande là... c'est une chose très naturelle,
+après tout... Et si vous êtes bien gentille...</p>
+
+<p>Vivement, il tira de sa poche deux louis qu'il
+me remit.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes bien gentille, bien obéissante,
+je vous donnerai souvent des petits cadeaux.
+La gouvernante vous paiera, tous les
+mois, vos gages... Mais, moi, Marie, entre nous,
+souvent, je vous donnerai des petits cadeaux. Et
+qu'est-ce que je vous demande?... Voyons, ça
+n'est pas extraordinaire, là... Est-ce donc si
+extraordinaire, mon Dieu?</p>
+
+<p>Monsieur s'emballait encore. A mesure qu'il
+parlait, ses paupières battaient, battaient comme
+des feuilles sous l'orage.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne dis-tu rien, Marie?... Dis
+quelque chose... Pourquoi ne marches-tu pas?...
+Marche un peu que je les voie remuer... que je
+les voie vivre... tes petites bottines...</p>
+
+<p>Il s'agenouilla, baisa mes bottines, les pétrit
+de ses doigts fébriles et caresseurs, les délaça...
+Et, en les baisant, les pétrissant, les caressant, il
+disait d'une voix suppliante, d'une voix d'enfant
+qui pleure:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Marie... Marie... tes petites bottines...
+donne-les moi, tout de suite... tout de
+suite... tout de suite... Je les veux tout de
+suite... donne-les moi...</p>
+
+<p>J'étais sans force... La stupéfaction me paralysait...
+Je ne savais plus si je vivais réellement
+ou si je rêvais... Des yeux de Monsieur, je ne
+voyais que deux petits globes blancs, striés de
+rouge. Et sa bouche était tout entière barbouillée
+d'une sorte de bave savonneuse...</p>
+
+<p>Enfin, il emporta mes bottines et, durant deux
+heures, il s'enferma avec elles dans sa chambre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisez beaucoup à Monsieur, me dit
+la gouvernante en me montrant la maison...
+Tâchez que cela continue... La place est bonne...</p>
+
+<p>Quatre jours après, le matin, à l'heure habituelle,
+en allant ouvrir les fenêtres, je faillis
+m'évanouir d'horreur, dans la chambre... Monsieur
+était mort!... Étendu sur le dos, au milieu
+du lit, le corps presque entièrement nu, on sentait
+déjà en lui et sur lui la rigidité du cadavre. Il
+ne s'était point débattu. Sur les couvertures, nul
+désordre; sur le drap, pas la moindre trace de
+lutte, de soubresaut, d'agonie, de mains crispées
+qui cherchent à étrangler la Mort... Et j'aurais
+cru qu'il dormait, si son visage n'eût été violet,
+violet affreusement, de ce violet sinistre qu'ont
+les aubergines. Spectacle terrifiant, qui, plus
+encore que ce visage, me secoua d'épouvante...
+Monsieur tenait, serrée dans ses dents, une de
+mes bottines, si durement serrée dans ses dents,
+qu'après d'inutiles et horribles efforts je fus obligée
+d'en couper le cuir, avec un rasoir, pour la
+leur arracher...</p>
+
+<p>Je ne suis pas une sainte... j'ai connu bien des
+hommes et je sais, par expérience, toutes les
+folies, toutes les saletés dont ils sont capables...
+Mais un homme comme Monsieur?... Ah! vrai!...
+Est-ce rigolo, tout de même, qu'il existe des types
+comme ça?... Et où vont-ils chercher toutes leurs
+imaginations, quand c'est si simple, quand c'est
+si bon de s'aimer gentiment... comme tout le
+monde...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je crois bien qu'ici il ne m'arrivera rien de
+pareil... C'est, évidemment, un autre genre ici.
+Mais est-il meilleur?... Est-il pire?... Je n'en sais
+rien...</p>
+
+<p>Il y a une chose qui me tourmente. J'aurais
+dû, peut-être, en finir une bonne fois avec toutes
+ces sales places et sauter le pas, carrément, de
+la domesticité dans la galanterie, ainsi que tant
+d'autres que j'ai connues et qui&mdash;soit dit sans
+orgueil&mdash;étaient «moins avantageuses» que
+moi. Si je ne suis pas ce qu'on appelle jolie, je
+suis mieux; sans fatuité, je puis dire que j'ai
+du montant, un chic que bien des femmes du
+monde et bien des cocottes m'ont souvent envié.
+Un peu grande, peut-être, mais souple, mince et
+bien faite... de très beaux cheveux blonds, de
+très beaux yeux bleu foncé, excitants et polissons,
+une bouche audacieuse... enfin une manière
+d'être originale et un tour d'esprit, très vif et langoureux,
+à la fois, qui plaît aux hommes. J'aurais
+pu réussir. Mais, outre que j'ai manqué par ma
+faute des occasions «épatantes» et qui ne se
+retrouveront probablement plus, j'ai eu peur...
+J'ai eu peur, car on ne sait pas où cela vous
+mène... J'ai frôlé tant de misères dans cet ordre-là...
+j'ai reçu tant de navrantes confidences!...
+Et ces tragiques calvaires du Dépôt à l'Hôpital
+auxquels on n'échappe pas toujours!... Et pour
+fond de tableau, l'enfer de Saint-Lazare!... Ça
+donne à réfléchir et à frissonner... Qui me dit
+aussi que j'aurais eu, comme femme, le même
+succès que comme femme de chambre? Le
+charme, si particulier, que nous exerçons sur les
+hommes, ne tient pas seulement à nous, si jolies
+que nous puissions être... Il tient beaucoup, je
+m'en rends compte, au milieu où nous vivons...
+au luxe, au vice ambiant, à nos maîtresses
+elles-mêmes et au désir qu'elles excitent... En
+nous aimant, c'est un peu d'elles et beaucoup de
+leur mystère que les hommes aiment en nous...</p>
+
+<p>Mais il y a autre chose. En dépit de mon existence
+dévergondée, j'ai, par bonheur, gardé en
+moi, au fond de moi, un sentiment religieux très
+sincère, qui me préserve des chutes définitives
+et me retient au bord des pires abîmes... Ah! si
+l'on n'avait pas la religion, la prière dans les
+églises, les soirs de morne purée et de détresse
+morale, si l'on n'avait pas la Sainte-Vierge et
+saint Antoine de Padoue, et tout le bataclan, on
+serait bien plus malheureux, ça c'est sûr... Et
+ce qu'on deviendrait, et jusqu'où l'on irait, le
+diable seul le sait!...</p>
+
+<p>Enfin&mdash;et ceci est plus grave&mdash;je n'ai pas
+la moindre défense contre les hommes... Je serais
+la constante victime de mon désintéressement et
+de leur plaisir... Je suis trop amoureuse, oui,
+j'aime trop l'amour, pour tirer un profit quelconque
+de l'amour... C'est plus fort que moi, je
+ne puis pas demander d'argent à qui me donne
+du bonheur et m'entr'ouvre les rayonnantes portes
+de l'Extase... Quand ils me parlent, ces monstres-là...
+et que je sens sur ma nuque le piquant de
+leur barbe et la chaleur de leur haleine... va
+te promener!... je ne suis plus qu'une chiffe... et
+c'est eux, au contraire, qui ont de moi tout ce
+qu'ils veulent...</p>
+
+<p>Donc, me voilà au Prieuré, en attendant quoi?...
+Ma foi, je n'en sais rien. Le plus sage serait de
+n'y point songer et de laisser aller les choses au
+petit bonheur... C'est peut-être ainsi qu'elles vont
+le mieux... Pourvu que, demain, sur un mot de
+Madame, et poursuivie jusqu'ici par cette impitoyable
+malchance qui ne me quitte jamais, je
+ne sois pas forcée, une fois de plus, de lâcher la
+baraque!... Cela m'ennuierait... Depuis quelque
+temps, j'ai des douleurs aux reins et au ventre,
+une lassitude dans tout le corps... mon estomac
+se délabre, ma mémoire s'affaiblit... je deviens,
+de plus en plus, irritable et nerveuse. Tout
+à l'heure, me regardant dans la glace, je me suis
+trouvé le visage vraiment fatigué, et le teint&mdash;ce
+teint ambré dont j'étais si fière&mdash;presque
+couleur de cendre... Est-ce que je vieillirais
+déjà?... Je ne veux pas vieillir encore. A Paris, il
+est difficile de se soigner. On n'a le temps de rien.
+La vie y est trop fiévreuse, trop tumultueuse...
+on y est, sans cesse, en contact avec trop de
+gens, trop de choses, trop de plaisirs, trop d'imprévu...
+Il faut aller quand même... Ici, c'est
+calme... Et quel silence!... L'air qu'on respire
+doit être sain et bon... Ah! si, au risque de m'embêter,
+je pouvais me reposer un peu...</p>
+
+<p>Tout d'abord, je n'ai pas confiance. Certes,
+Madame est assez gentille avec moi. Elle a bien
+voulu m'adresser quelques compliments sur ma
+tenue, et se féliciter des renseignements qu'elle
+a reçus... Oh! sa tête, si elle savait qu'ils sont
+faux, du moins que ce sont des renseignements
+de complaisance... Ce qui l'épate surtout, c'est
+mon élégance. Et puis, le premier jour, il est
+rare qu'elles ne soient pas gentilles, ces chameaux-là...
+Tout nouveau, tout beau... C'est un
+air connu... Oui, et le lendemain, l'air change,
+connu, aussi... D'autant que Madame a des yeux
+très froids, très durs, et qui ne me reviennent
+pas... des yeux d'avare, pleins de soupçons aigus
+et d'enquêtes policières... Je n'aime pas non
+plus ses lèvres trop minces, sèches, et comme
+recouvertes d'une pellicule blanchâtre... ni sa
+parole brève, tranchante qui, d'un mot aimable,
+fait presque une insulte ou une humiliation.
+Lorsque, en m'interrogeant sur ceci, sur cela,
+sur mes aptitudes et sur mon passé, elle m'a
+regardé avec cette impudence tranquille et sournoise
+de vieux douanier qu'elles ont toutes, je
+me suis dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'erreur... Encore une qui doit
+mettre tout sous clé, compter chaque soir les
+morceaux de sucre et les grains de raisin, et faire
+des marques aux bouteilles... Allons! allons!
+C'est toujours la même chose pour changer...</p>
+
+<p>Cependant, il faudra voir et ne pas m'en tenir
+à cette première impression. Parmi tant de
+bouches qui m'ont parlé, parmi tant de regards
+qui m'ont fouillé l'âme, je trouverai, peut-être,
+un jour&mdash;est-ce qu'on sait?&mdash;la bouche amie...
+et le regard pitoyable... Il ne m'en coûte rien
+d'espérer...</p>
+
+<p>Aussitôt arrivée, encore étourdie par quatre
+heures de chemin de fer en troisième classe, et
+sans qu'on ait, à la cuisine, seulement songé à
+m'offrir une tartine de pain, Madame m'a promenée,
+dans toute la maison, de la cave au grenier,
+pour me mettre immédiatement «au courant
+de la besogne». Oh! elle ne perd pas son
+temps, ni le mien... Ce que c'est grand cette
+maison! Ce qu'il y en a, là-dedans, des affaires et
+des recoins!... Ah bien! merci!... Pour la tenir
+en état, comme il faudrait, quatre domestiques
+n'y suffiraient pas... En plus du rez-de-chaussée,
+très important&mdash;car deux petits pavillons, en
+forme de terrasse s'y surajoutent et le continuent&mdash;elle
+se compose de deux étages que je devrai
+descendre et monter sans cesse, attendu que
+Madame, qui se tient dans un petit salon près
+de la salle à manger, a eu l'ingénieuse idée de
+placer la lingerie, où je dois travailler, sous les
+combles, à côté de nos chambres. Et des placards,
+et des armoires, et des tiroirs et des resserres,
+et des fouillis de toute sorte, en veux-tu, en
+voilà... Jamais, je ne me retrouverai dans tout
+cela...</p>
+
+<p>A chaque minute, en me montrant quelque
+chose, Madame me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra faire bien attention à ça, ma fille.
+C'est très joli, ça, ma fille... C'est très rare, ma
+fille... Ça coûte très cher, ma fille.</p>
+
+<p>Elle ne pourrait donc pas m'appeler par mon
+nom, au lieu de dire, tout le temps: «ma fille»
+par ci... «ma fille» par là, sur ce ton de domination
+blessante, qui décourage les meilleures
+volontés et met aussitôt tant de distance, tant
+de haines, entre nos maîtresses et nous?... Est-ce
+que je l'appelle: «la petite mère», moi?... Et
+puis, Madame n'a dans la bouche que ce mot:
+«très cher». C'est agaçant... Tout ce qui lui
+appartient, même de pauvres objets de quatre
+sous, «c'est très cher». On n'a pas idée où la
+vanité d'une maîtresse de maison peut se nicher...
+Si ça ne fait pas pitié..., elle m'a expliqué
+le fonctionnement d'une lampe à pétrole, pareille
+d'ailleurs à toutes les autres lampes, et elle m'a
+recommandé:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, vous savez que cette lampe coûte
+très cher, et qu'on ne peut la réparer qu'en
+Angleterre. Ayez-en soin, comme de la prunelle
+de vos yeux...</p>
+
+<p>J'ai eu envie de lui répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! dis donc, la petite mère, et ton pot de
+chambre... est-ce qu'il coûte très cher?... Et
+l'envoie-t-on à Londres quand il est fêlé?</p>
+
+<p>Non, là, vrai!... Elles en ont du toupet, et elles
+en font du chichi, pour peu de chose. Et quand
+je pense que c'est uniquement pour vous humilier,
+pour vous épater!...</p>
+
+<p>La maison n'est pas si bien que ça... Il n'y a
+pas de quoi, vraiment, être si fière d'une maison...
+De l'extérieur, mon Dieu!... avec les grands
+massifs d'arbres qui l'encadrent somptueusement
+et les jardins qui descendent jusqu'à la rivière
+en pentes molles, ornés de vastes pelouses rectangulaires,
+elle a l'air de quelque chose... Mais
+à l'intérieur... c'est triste, vieux, branlant, et
+cela sent le renfermé... Je ne comprends pas
+qu'on puisse vivre là-dedans... Rien que des
+nids à rats, des escaliers de bois à vous rompre
+le col et dont les marches gauchies tremblent et
+craquent sous les pieds... des couloirs bas et
+sombres où, en guise de tapis moelleux, ce sont
+des carreaux mal joints, passés au rouge et
+vernis, vernis, glissants, glissants... Les cloisons
+trop minces, faites de planches trop sèches, rendent
+les chambres sonores, comme des intérieurs
+de violon... C'est toc et province, quoi!... Elle
+n'est pas meublée, pour sûr, comme à Paris...
+Dans toutes les pièces, du vieil acajou, de vieilles
+étoffes mangées aux vers, de vieilles carpettes
+usées, décolorées, et des fauteuils et des canapés,
+ridiculement raides, sans ressorts, vermoulus et
+boiteux... Ce qu'ils doivent vous moudre les
+épaules, et vous écorcher les fesses!... Vraiment,
+moi qui aime tant les tentures claires, les vastes
+divans élastiques où l'on s'allonge voluptueusement
+sur des piles de coussins, et tous ces jolis
+meubles modernes, si luxueux, si riches et si
+gais, je me sens toute triste de la morne tristesse
+de ceux-là... Et j'ai peur de ne pouvoir
+jamais m'habituer à si peu de confortable, à un
+tel manque d'élégance, à tant de poussières anciennes
+et de formes mortes...</p>
+
+<br>
+
+<p>Madame, non plus, n'est pas habillée comme à
+Paris. Elle manque de chic et ignore les grandes
+couturières... Elle est plutôt fagotée, comme on
+dit. Bien qu'elle affiche une certaine prétention
+dans ses toilettes, elle retarde d'au moins dix ans
+sur la mode... Et quelle mode!... Quoique ça
+elle ne serait pas mal, si elle voulait; du moins,
+elle ne serait pas trop mal... Son pire défaut est
+qu'elle n'éveille en vous aucune sympathie,
+qu'elle n'est femme en rien... Mais elle a des
+traits réguliers, de jolis cheveux naturellement
+blonds, et une belle peau... une peau trop fraîche,
+par exemple, et comme si elle souffrait d'une
+mauvaise maladie intérieure... Je connais ces
+types de femmes et je ne me trompe point à
+l'éclat de leur teint. C'est rose dessus, oui, et
+dedans, c'est pourri... Ça ne tient debout, ça ne
+marche, ça ne vit qu'au moyen de ceintures, de
+bandages hypogastriques, de pessaires, un tas
+d'horreurs secrètes et de mécanismes compliqués...
+Ce qui ne les empêche pas de faire leur
+poire dans le monde... Mais oui! C'est coquet,
+s'il vous plaît... ça flirte dans les coins, ça étale
+des chairs peintes, ça joue de la prunelle, ça se
+trémousse du derrière; et ça n'est bon qu'à mettre
+dans des bocaux d'esprit de vin... Ah! malheur!...
+On n'a guères d'agrément avec elles, je vous
+assure, et ça n'est pas toujours ragoûtant de les
+servir...</p>
+
+<p>Soit tempérament, soit indisposition organique,
+je serais bien étonnée que Madame fût portée
+sur la chose... Aux expressions de son visage, aux
+gestes durs, aux flexions raides de son corps, on
+ne sent pas du tout l'amour, et, jamais, le désir,
+avec ses charmes, ses souplesses et ses abandons,
+n'a passé par là... Des vieilles filles vierges, elle
+garde, en toute sa personne, je ne sais quoi
+d'aigre et de suri, je ne sais quoi de desséché,
+de momifié, ce qui est rare chez les blondes... Ce
+n'est pas Madame qu'une belle musique comme
+<i>Faust</i>&mdash;ah! ce <i>Faust!</i>&mdash;ferait tomber de langueur
+et s'évanouir de volupté entre les bras d'un
+beau mâle... Ah, non, par exemple! Elle n'appartient
+pas à ce genre de femmes très laides, sur
+les figures de qui l'ardeur du sexe met parfois
+tant de vie radieuse, tant de séductions et tant
+de beauté... Après tout, il ne faut pas se fier à
+des airs comme celui de Madame... J'en ai connu
+de plus sévères et de plus grincheuses, qui éloignaient
+toute idée de désir et d'amour, et qui
+étaient de fameuses gourgandines, et qui faisaient
+les quatre cent dix-neuf coups, avec leur valet de
+chambre ou leur cocher...</p>
+
+<p>Par exemple, bien que Madame se force pour
+être aimable, elle n'est sûrement pas à la coule,
+comme des fois j'en ai vu... Je la crois très méchante,
+très moucharde, très ronchonneuse; un
+sale caractère et un méchant coeur... Elle doit
+être, sans cesse, sur le dos des gens, à les asticoter
+de toutes les manières... Et des «savez-vous
+faire ceci?»... Et des «savez-vous faire
+cela?» Ou bien encore: «Êtes-vous casseuse?...
+Êtes-vous soigneuse?... Avez-vous beaucoup de
+mémoire? Avez-vous beaucoup d'ordre?» Ça n'en
+finit pas... Et aussi: «Êtes-vous très propre?...
+Moi, je suis exigeante sur la propreté... je passe
+sur bien des choses... mais sur la propreté, je
+suis intraitable...» Est-ce qu'elle me prend pour
+une fille de ferme, une paysanne, une bonne de
+province?... La propreté?... Ah! je la connais,
+cette rengaine. Elles disent toutes ça... et,
+souvent, quand on va au fond des choses, quand
+on retourne leurs jupes et qu'on fouille dans leur
+linge... ce qu'elles sont sales!... Quelquefois à
+vous soulever le coeur de dégoût...</p>
+
+<p>Aussi, je me méfie de la propreté de Madame...
+Lorsqu'elle m'a montré son cabinet de toilette,
+je n'y ai remarqué ni petit meuble, ni baignoire,
+ni rien de ce qu'il faut à une femme soignée et
+qui la pratique dans les coins... Et ce que c'est
+sommaire, là-dedans, en fait de bibelots, de
+flacons, de tous ces objets intimes et parfumés
+que j'aime tant à tripoter... Il me tarde de voir
+Madame, toute nue, pour m'amuser un peu...
+Ça doit être du joli...</p>
+
+<p>Le soir, comme je mettais le couvert, Monsieur
+est entré dans la salle à manger... Il revenait de
+la chasse... C'est un homme très grand, avec une
+large carrure d'épaules, de fortes moustaches
+noires, et un teint mat... Ses manières sont
+un peu lourdes, un peu gauches, mais il paraît
+bon enfant... Évidemment, ce n'est pas un génie
+comme M. Jules Lemaître, que j'ai tant de fois
+servi, rue Christophe-Colomb, ni un élégant
+comme M. de Janzé.&mdash;ah, celui-là! Pourtant, il
+est sympathique... Ses cheveux drus et frisés, son
+cou de taureau, ses mollets de lutteur, ses lèvres
+charnues, très rouges et souriantes, attestent la
+force et la bonne humeur... Je parie qu'il est porté
+sur la chose, lui... J'ai vu cela, tout de suite, à son
+nez mobile, flaireur, sensuel, à ses yeux extrêmement
+brillants, doux en même temps que rigolos...
+Jamais, je crois, je n'ai rencontré, chez un être
+humain, de tels sourcils, épais jusqu'à en être
+obscènes, et des mains si velues... Ce qu'il doit en
+avoir un dessus de malle, le gros père!... Comme
+la plupart des hommes peu intelligents et de
+muscles développés, il est d'une grande timidité.</p>
+
+<p>Il m'a examinée d'un air tout drôle, d'un air où
+il y avait de la bienveillance, de la surprise, du
+contentement... quelque chose aussi de polisson
+sans effronterie, de déshabilleur, sans brutalité.
+Il est évident que Monsieur n'est pas habitué à
+des femmes de chambre comme moi, que je
+l'épate, que j'ai fait, sur lui, du premier coup,
+une grande impression... Il m'a dit, avec un peu
+d'embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... ah!... c'est vous, la nouvelle femme
+de chambre?...</p>
+
+<p>J'ai tendu mon buste en avant, j'ai baissé légèrement
+les yeux, puis, modeste et mutine, à la
+fois, de ma voix la plus douce, j'ai répondu simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, Monsieur, c'est moi...</p>
+
+<p>Alors, il a balbutié:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous êtes arrivée?... C'est très bien...
+c'est très bien...</p>
+
+<p>Il aurait voulu parler, encore... cherchait quelque
+chose à dire, mais, n'étant pas éloquent ni
+débrouillard, il ne trouvait rien... Je m'amusais
+vivement de sa gêne... Après un court silence:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, a-t-il fait, vous venez de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;C'est très bien... c'est très bien.</p>
+
+<p>Et s'enhardissant:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Célestine... Monsieur...</p>
+
+<p>Par manière de contenance, il s'est frotté les
+mains, et il a repris:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine!... Ah! ah!... C'est très bien...
+Un nom pas commun... un joli nom, ma foi!...
+Pourvu que Madame ne vous oblige pas à le
+changer... elle a cette manie...</p>
+
+<p>J'ai répondu, digne et soumise:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à la disposition de Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... sans doute... Mais c'est un
+joli nom...</p>
+
+<p>J'ai manqué éclater de rire... Monsieur s'est mis
+à marcher dans la salle, puis, tout d'un coup, il
+s'est assis sur une chaise, il a allongé ses jambes
+et, mettant dans son regard comme une excuse,
+dans sa voix, comme une prière, il m'a demandé:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Célestine... car moi, je vous appellerai
+toujours Célestine... voulez-vous m'aider à
+retirer mes bottes?... Ça ne vous ennuie pas, au
+moins?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, non, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, voyez-vous... ces sacrées bottes...
+elles sont très difficiles... elles glissent mal...</p>
+
+<p>Dans un mouvement que j'essayai de rendre
+harmonieux et souple, et même provocant, je me
+suis agenouillée en face de lui. Et pendant que je
+l'aidais à retirer ses bottes, qui étaient mouillées
+et couvertes de boue, j'ai parfaitement senti que
+son nez s'excitait aux parfums de ma nuque, que
+ses yeux suivaient, avec un intérêt grandissant,
+les contours de mon corsage et tout ce qui se
+révélait de moi, à travers la robe... Tout à coup,
+il murmure:</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi! Célestine... Vous sentez rudement
+bon...
+fumet de fauve, pénétrant et chaud... qui ne m'est
+pas désagréable.</p>
+
+<p>Quand ses bottes eurent été retirées, et pour
+le laisser sur une bonne impression de moi, je
+lui ai demandé, à mon tour:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que Monsieur est chasseur... Monsieur
+a fait une bonne chasse, aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne fais jamais de bonnes chasses, Célestine,
+a-t-il répliqué, en hochant la tête... C'est
+pour marcher... pour me promener... pour n'être
+pas ici, où je m'ennuie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur s'ennuie ici?...</p>
+
+<p>Après une pause, il a rectifié galamment:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire... je m'ennuyais... Car maintenant...
+enfin... voilà!...</p>
+
+<p>Puis, avec un sourire bête et touchant:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me donner mes pantoufles?...
+Je vous demande pardon...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur, c'est mon métier...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... enfin... Elles sont sous l'escalier...
+dans un petit cabinet noir... à gauche...</p>
+
+<p>Je crois que j'en aurai tout ce que je voudrai de
+ce type-là... Il n'est pas malin, il se livre du
+premier coup... Ah! on pourrait le mener loin...</p>
+
+<br>
+
+<p>Le dîner, peu luxueux, composé des restes de
+la veille, s'est passé, sans incidents, presque silencieusement...
+Monsieur dévore, et Madame pignoche
+dans les plats avec des gestes maussades et
+des moues dédaigneuses... Ce qu'elle absorbe, ce
+sont des cachets, des sirops, des gouttes, des
+pilules, toute une pharmacie qu'il faut avoir bien
+soin de mettre sur la table, à chaque repas, devant
+son assiette... Ils ont très peu parlé, et, encore,
+sur des choses et des gens de l'endroit qui sont
+pour moi d'un intérêt médiocre... Ce que j'ai
+compris, c'est qu'ils reçoivent très peu. D'ailleurs,
+il était visible que leur pensée n'était point
+à ce qu'ils disaient... Ils m'observaient, chacun,
+selon les idées qui les mènent, conduits, chacun,
+par une curiosité différente; Madame, sévère et
+raide, méprisante même, de plus en plus hostile,
+et songeant, déjà, à tous les sales tours qu'elle
+me jouera; Monsieur en dessous, avec des clignements
+d'yeux très significatifs et, quoiqu'il
+s'efforçât de les dissimuler, d'étranges regards sur
+mes mains... En vérité, je ne sais pas ce qu'ont
+les hommes à s'exciter ainsi sur mes mains?...
+Moi, j'avais l'air de ne rien remarquer à leur
+manège... J'allais, venais digne, réservée, adroite
+et... lointaine... Ah! s'ils avaient pu voir mon
+âme, s'ils avaient pu écouter mon âme, comme
+je voyais et comme j'entendais la leur!...</p>
+
+<p>J'adore servir à table. C'est là qu'on surprend
+ses maîtres dans toute la saleté, dans toute la
+bassesse de leur nature intime. Prudents, d'abord,
+et se surveillant l'un l'autre, ils en arrivent, peu
+à peu, à se révéler, à s'étaler tels qu'ils sont,
+sans fard et sans voiles, oubliant qu'il y a autour
+d'eux quelqu'un qui rôde et qui écoute et qui note
+leurs tares, leurs bosses morales, les plaies secrètes
+de leur existence, tout ce que peut contenir
+d'infamies et de rêves ignobles le cerveau respectable
+des honnêtes gens. Ramasser ces aveux,
+les classer, les étiqueter dans notre mémoire, en
+attendant de s'en faire une arme terrible, au jour
+des comptes à rendre, c'est une des grandes et
+fortes joies du métier, et c'est la revanche la plus
+précieuse de nos humiliations...</p>
+
+<p>De ce premier contact avec mes nouveaux maîtres
+je n'ai pu recueillir des indications précises
+et formelles... Mais j'ai senti que le ménage ne va
+pas, que Monsieur n'est rien dans la maison, que
+c'est Madame qui est tout, que Monsieur tremble
+devant Madame, comme un petit enfant...
+Ah! il ne doit pas rire tous les jours, le pauvre
+homme!... Sûrement, il en voit, en entend, en
+subit de toutes les sortes... J'imagine que j'aurai,
+parfois, du bon temps à être là...</p>
+
+<p>Au dessert, Madame, qui durant le repas n'avait
+cessé de renifler mes mains, mes bras, mon corsage,
+a dit d'une voix nette et tranchante:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas qu'on se mette des parfums...</p>
+
+<p>Comme je ne répondais pas, faisant semblant
+d'ignorer que cette phrase s'adressât à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, Célestine?</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Madame.</p>
+
+<p>Alors, j'ai regardé, à la dérobée, le pauvre Monsieur
+qui les aime, lui, les parfums, ou du moins,
+qui aime mon parfum. Les deux coudes sur la
+table, indifférent en apparence, mais, dans le fond,
+humilié et navré, il suivait le vol d'une guêpe
+attardée au-dessus d'une assiette de fruits... Et
+c'était maintenant un silence morne dans cette
+salle à manger que le crépuscule venait d'envahir,
+et quelque chose d'inexprimablement triste, quelque
+chose d'indiciblement pesant tombait du plafond
+sur ces deux êtres, dont je me demande vraiment
+à quoi ils servent et ce qu'ils font sur la
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;La lampe, Célestine!</p>
+
+<p>C'était la voix de Madame, plus aigre dans ce
+silence et dans cette ombre. Elle me fit sursauter...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien qu'il fait nuit... Je ne
+devrais pas avoir à vous demander la lampe...
+Que ce soit la dernière fois, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>En allumant la lampe, cette lampe qui ne peut
+se réparer qu'en Angleterre, j'avais envie de crier
+au pauvre Monsieur:</p>
+
+<p>&mdash;Attends un peu, mon gros, et ne crains
+rien... et ne te désole pas. Je t'en donnerai à boire
+et à manger des parfums que tu aimes et dont tu
+es si privé... Tu les respireras, je te le promets,
+tu les respireras à mes cheveux, à ma bouche, à
+ma gorge, à toute ma chair... Tous les deux,
+nous lui en ferons voir de joyeuses, à cette
+pécore... je t'en réponds!...</p>
+
+<p>Et, pour matérialiser cette muette invocation,
+en déposant la lampe sur la table, je pris soin de
+frôler légèrement le bras de Monsieur, et je me
+retirai...</p>
+
+<br>
+
+<p>L'office n'est pas gai. En plus de moi, il n'y a
+que deux domestiques, une cuisinière qui grinche
+tout le temps, un jardinier-cocher qui ne dit jamais
+un mot. La cuisinière s'appelle Marianne, le jardinier-cocher,
+Joseph... Des paysans abrutis... Et
+ce qu'ils ont des têtes!... Elle, grasse, molle, flasque,
+étalée, le cou sortant en triple bourrelet
+d'un fichu sale avec quoi l'on dirait qu'elle essuie
+ses chaudrons, les deux seins énormes et difformes
+roulant sous une sorte de camisole en cotonnade
+bleue plaquée de graisse, sa robe trop courte découvrant
+d'épaisses chevilles et de larges pieds
+chaussés de laine grise; lui, en manches de chemise,
+tablier de travail et sabots, rasé, sec, nerveux,
+avec un mauvais rictus sur les lèvres qui
+lui fendent le visage d'une oreille à l'autre, et une
+allure tortueuse, des mouvements sournois de
+sacristain... Tels sont mes deux compagnons...</p>
+
+<p>Pas de salle à manger pour les domestiques.
+Nous prenons nos repas dans la cuisine, sur la
+même table où, durant la journée, la cuisinière
+fait ses saletés, découpe ses viandes, vide ses
+poissons, taille ses légumes, avec ses doigts gras
+et ronds comme des boudins... Vrai!... Ça n'est
+guère convenable... Le fourneau allumé rend
+l'atmosphère de la pièce étouffante. Il y circule des
+odeurs de vieille graisse, de sauces rances, de
+persistantes fritures. Pendant que nous mangeons,
+une marmite où bout la soupe des chiens exhale
+une vapeur fétide qui vous prend à la gorge et
+vous fait tousser... C'est à vomir!... On respecte
+davantage les prisonniers dans les prisons et les
+chiens dans les chenils...</p>
+
+<p>On nous a servi du lard aux choux, et du fromage
+puant;... pour boisson, du cidre aigre... Rien
+d'autre. Des assiettes de terre, dont l'émail est
+fendu et qui sentent le graillon, des fourchettes en
+fer-blanc complètent ce joli service.</p>
+
+<p>Étant trop nouvelle dans la maison, je n'ai pas
+voulu me plaindre. Mais je n'ai pas voulu manger,
+non plus. Pour m'abîmer l'estomac davantage,
+merci!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne mangez-vous pas? m'a dit la
+cuisinière.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas faim.</p>
+
+<p>J'ai articulé cela d'un ton très digne... Alors,
+Marianne a grogné:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait peut-être des truffes à Mademoiselle?</p>
+
+<p>Sans me fâcher, mais pincée et hautaine, j'ai
+répliqué:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous savez, j'en ai mangé des truffes... Tout le monde ne
+pourrait pas en dire autant ici...</p>
+
+<p>Cela l'a fait taire.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le jardinier-cocher s'emplissait
+la bouche de gros morceaux de lard, et me
+regardait en dessous. Je ne saurais dire pourquoi,
+cet homme a un regard gênant... et son silence me
+trouble. Bien qu'il ne soit plus jeune, je suis
+étonnée de la souplesse, de l'élasticité de ses
+mouvements;... ses reins ont des ondulations de
+reptile... J'en arrive à le détailler davantage...
+Ses durs cheveux grisonnants, son front bas, ses
+yeux obliques, ses pommettes proéminentes, sa
+large et forte mâchoire, et ce menton long,
+charnu, relevé, tout cela lui donne un caractère
+étrange que je ne puis définir... Est-il godiche?...
+Est-il canaille?... Je n'en sais rien. Pourtant, il
+est curieux que cet homme me retienne de la
+sorte... A la longue, cette obsession s'atténue et
+s'efface. Et je me rends compte que c'est là encore
+un des mille et mille tours de mon imagination
+excessive, grossissante et romanesque, qui me
+fait voir les choses et les gens en trop beau ou en
+trop laid, et qui, de ce misérable Joseph, veut
+à toute force créer quelqu'un de supérieur au
+rustre stupide, au lourd paysan qu'il est réellement.</p>
+
+<p>Vers la fin du dîner, Joseph, sans toujours
+dire un mot, a tiré de la poche de son tablier la
+<i>Libre Parole</i>, qu'il s'est mis à lire avec attention,
+et Marianne, qui avait bu deux pleines carafes de
+cidre, s'est amollie, est devenue plus aimable.
+Vautrée sur sa chaise, ses manches retroussées et
+découvrant le bras nu, son bonnet un peu de travers
+sur des cheveux dépeignés, elle m'a demandé
+d'où j'étais, où j'avais été, si j'avais fait de bonnes
+places, si j'étais contre les Juifs?... Et nous avons
+causé, quelque temps, presque amicalement... A
+mon tour, j'ai demandé des renseignements sur
+la maison, s'il venait souvent du monde et quel
+genre de monde, si Monsieur faisait attention aux
+femmes de chambre, si Madame avait un amant?...</p>
+
+<p>Ah! non, il fallait voir sa tête et celle de Joseph
+que mes questions interrompaient, par à-coups,
+dans sa lecture... Ce qu'ils étaient scandalisés
+et ridicules!... On n'a pas idée de ce qu'ils
+sont en retard, en province... Ça ne sait rien...
+ça ne voit rien... ça ne comprend rien... ça s'esbrouffe
+de la chose la plus naturelle... Et, cependant,
+lui, avec son air pataud et respectable,
+elle, avec ses manières vertueuses et débraillées,
+on ne m'ôtera pas de l'esprit qu'ils couchent ensemble...
+Ah! non!... il faut être vraiment privée
+pour se payer un type comme ça...</p>
+
+<p>&mdash;On voit bien que vous venez de Paris, de je
+ne sais d'où?... m'a reproché aigrement la cuisinière.</p>
+
+<p>A quoi Joseph, dodelinant de la tête, a brièvement
+ajouté:</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr!...</p>
+
+<p>Il s'est remis à lire la <i>Libre Parole</i>... Marianne
+s'est levée pesamment et a retiré la marmite du
+feu... Nous n'avons plus causé...</p>
+
+<p>Alors, j'ai pensé à ma dernière place, à monsieur
+Jean, le valet de chambre, si distingué avec ses
+favoris noirs et sa peau blanche soignée comme
+une peau de femme. Ah! il était si beau garçon,
+monsieur Jean, si gai, si gentil, si délicat, si
+adroit, lorsque, le soir, il nous lisait <i>Fin de siècle</i>,
+qu'il nous racontait des histoires polissonnes et
+touchantes, qu'il nous mettait au courant des
+lettres de Monsieur... Il y a du changement,
+aujourd'hui... Comment cela est-il possible que
+j'en sois arrivée à m'échouer ici, parmi de telles
+gens, et loin de tout ce que j'aime?</p>
+
+<p>J'ai presque envie de pleurer.</p>
+
+<br>
+
+<p>Et j'écris ces lignes dans ma chambre, une sale
+petite chambre, sous les combles, ouverte à tous
+les vents, aux froids de l'hiver, aux brûlantes chaleurs
+de l'été. Pas d'autres meubles qu'un méchant
+lit de fer et qu'une méchante armoire de
+bois blanc, qui ne ferme point et où je n'ai pas la
+place de ranger mes affaires... Pas d'autre lumière
+qu'une chandelle qui fume et coule dans un chandelier
+de cuivre... Ça fait pitié!... Si je veux continuer
+à écrire ce journal, ou seulement lire les
+romans que j'ai apportés et me tirer les cartes, il
+faudra que je m'achète de mon propre argent,
+des bougies... car, pour ce qui est des bougies
+de Madame... la peau!... comme disait monsieur
+Jean... Elles sont sous clé.</p>
+
+<p>Demain, je tâcherai de m'arranger un peu...
+Au-dessus de mon lit, je clouerai mon petit crucifix
+de cuivre doré, et je mettrai sur la cheminée
+ma bonne vierge de porcelaine peinte, avec mes
+petites boîtes, mes petits bibelots et les photographies
+de monsieur Jean, de façon à introduire
+dans ce galetas un rayon d'intimité et de joie.</p>
+
+<p>La chambre de Marianne est voisine de la
+mienne. Une mince cloison la sépare et l'on
+entend tout ce qui s'y fait... J'ai pensé que
+Joseph, qui couche dans les communs, viendrait
+peut-être chez Marianne... Mais non... Marianne a
+longtemps tourné dans la chambre... Elle a toussé,
+craché, traîné des chaises, remué un tas de choses...
+Maintenant elle ronfle... C'est sans doute
+dans la journée qu'ils font ça!...</p>
+
+<p>Un chien aboie, très loin, dans la campagne...
+Il est près de deux heures, et ma lumière va s'éteindre...
+Moi aussi, je vais être obligée de me
+coucher... Mais je sens que je ne pourrai pas
+dormir...</p>
+
+<p>Ah! ce que je vais me faire vieille, dans cette
+baraque!... Non, là, vrai!</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>II</h3>
+<br><br>
+
+<p>15 septembre.</p>
+
+
+<p>Je n'ai pas encore écrit une seule fois le nom
+de mes maîtres. Ils s'appellent d'un nom ridicule
+et comique: Lanlaire... Monsieur et madame
+Lanlaire... Monsieur et madame va-t'faire Lanlaire!...
+Vous voyez d'ici toutes les bonnes plaisanteries
+qu'un tel nom comporte et qu'il doit
+forcément susciter. Quant à leurs prénoms, ils
+sont peut-être plus ridicules que leur nom et, si
+j'ose dire, ils le complètent. Celui de Monsieur
+est Isidore; Euphrasie, celui de Madame... Euphrasie!...
+Je vous demande un peu.</p>
+
+<p>La mercière, chez qui je suis allée tantôt pour
+un rassortissement de soie, m'a donné des renseignements
+sur la maison. Ça n'est pas du joli.
+Mais, pour être juste, je dois dire que je n'ai
+jamais rencontré une femme si rosse et si bavarde...
+Si ceux qui fournissent mes maîtres en
+parlent ainsi, comment doivent en parler ceux
+qui ne les fournissent pas?... Ah! ils ont de
+bonnes langues, en province!... Mazette!</p>
+
+<p>Le père de Monsieur était fabricant de draps et
+banquier à Louviers. Il fit une faillite frauduleuse
+qui vida toutes les petites bourses de la
+région, et il fut condamné à dix ans de réclusion,
+ce qui, en comparaison des faux, abus de confiance,
+vols, crimes de toute sorte qu'il avait
+commis, fut jugé très doux. Durant qu'il accomplissait
+sa peine à Gaillon, il mourut. Mais il
+avait eu soin de mettre de côté et en sûreté,
+paraît-il, quatre cent cinquante mille francs,
+lesquels, habilement soustraits aux créanciers
+ruinés, constituent toute la fortune personnelle
+de Monsieur... Et allez donc!... Ça n'est pas plus
+malin que ça, d'être riche.</p>
+
+<p>Le père de Madame, lui, c'est bien pire, quoiqu'il
+n'ait point été condamné à de la prison et
+qu'il ait quitté cette vie, respecté de tous les honnêtes
+gens. Il était marchand d'hommes. La mercière
+m'a expliqué que, sous Napoléon III, tout
+le monde n'étant pas soldat comme aujourd'hui,
+les jeunes gens riches «tombés au sort» avaient
+le droit de «se racheter du service». Ils s'adressaient
+à une agence ou à un monsieur qui, moyennant
+une prime variant de mille à deux mille
+francs, selon les risques du moment, leur trouvait
+un pauvre diable, lequel consentait à les remplacer
+au régiment pendant sept années et, en
+cas de guerre, à mourir pour eux. Ainsi, on faisait,
+en France, la traite des blancs, comme en
+Afrique, la traite des noirs?... Il y avait des marchés
+d'hommes, comme des marchés de bestiaux
+pour une plus horrible boucherie? Cela ne m'étonne
+pas trop... Est-ce qu'il n'y en a plus aujourd'hui?
+Et que sont donc les bureaux de placement
+et les maisons publiques, sinon des foires
+d'esclaves, des étals de viande humaine?</p>
+
+<p>D'après la mercière, c'était un commerce fort
+lucratif, et le père de Madame, qui l'avait accaparé
+pour tout le département, s'y montrait d'une
+grande habileté, c'est-à-dire qu'il gardait pour lui
+et mettait dans sa poche la majeure partie de la
+prime... Voici dix ans qu'il est mort, maire du
+Mesnil-Roy, suppléant du juge de paix, conseiller
+général, président de la fabrique, trésorier du
+bureau de bienfaisance, décoré, et, en plus du
+Prieuré qu'il avait acheté pour rien, laissant
+douze cent mille francs, dont six cent mille sont
+allés à Madame, car Madame a un frère qui a mal
+tourné, et on ne sait pas ce qu'il est devenu... Eh
+bien... on dira ce qu'on voudra... Voilà de l'argent
+qui n'est guère propre, si tant est qu'il y en
+ait qui le soit... Pour moi, c'est bien simple, je
+n'ai vu que du sale argent et que de mauvais
+riches.</p>
+
+<p>Les Lanlaire&mdash;est-ce pas à vous dégoûter?&mdash;ont
+donc plus d'un million. Ils ne font rien que
+d'économiser... et c'est à peine s'ils dépensent le
+tiers de leurs rentes. Rognant sur tout, sur les
+autres et sur eux-mêmes, chipotant âprement sur
+les notes, reniant leur parole, ne reconnaissant
+des conventions acceptées que ce qui est écrit et
+signé, il faut avoir l'oeil avec eux, et, dans les
+rapports d'affaires, ne jamais ouvrir la porte à
+une contestation quelconque. Ils en profitent aussitôt
+pour ne pas payer, surtout les petits fournisseurs
+qui ne peuvent supporter les frais d'un
+procès, et les pauvres diables qui n'ont point de
+défense... Naturellement, ils ne donnent jamais
+rien, si ce n'est, de temps en temps, à l'église, car
+ils sont fort dévots. Quant aux pauvres, ils peuvent
+crever de faim devant la porte du Prieuré,
+implorer et gémir. La porte reste toujours
+fermée...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois même, disait la mercière, que s'ils
+pouvaient prendre quelque chose dans la besace
+des mendiants, ils le feraient sans remords, avec
+une joie sauvage...</p>
+
+<p>Et elle ajoutait, à titre d'exemple monstrueux:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, nous tous ici qui gagnons notre vie
+péniblement, quand nous rendons le pain bénit,
+nous achetons de la brioche. C'est une question de
+convenance et d'amour-propre... Eux, les sales
+pingres, ils distribuent, quoi?... Du pain, ma
+chère demoiselle. Et pas même du pain blanc, du
+pain de première qualité... Non... du pain d'ouvrier...
+Est-ce pas honteux... des personnes si
+riches?... Même que la Paumier, la femme du
+tonnelier, a entendu un jour Mme Lanlaire dire au
+curé qui lui reprochait doucement cette crasserie:
+«Monsieur le curé, c'est toujours assez bon
+pour ces gens-là!»</p>
+
+<p>Il faut être juste, même avec ses maîtres. S'il
+n'y a qu'une voix sur le compte de Madame, on
+n'en veut pas à Monsieur... On ne déteste pas
+Monsieur... Chacun est d'accord pour déclarer
+que Monsieur n'est pas fier, qu'il serait généreux
+envers le monde, et ferait beaucoup de bien, s'il
+le pouvait. Le malheur est qu'il ne le peut pas...
+Monsieur n'est rien chez lui... moins que les
+domestiques, pourtant durement traités, moins
+que le chat à qui on permet tout... Peu à peu,
+et pour être tranquille, il a abdiqué toute autorité
+de maître de maison, toute dignité d'homme
+aux mains de sa femme. C'est Madame qui
+dirige, règle, organise, administre tout... Madame
+s'occupe de l'écurie, de la basse-cour, du
+jardin, de la cave, du bûcher et elle trouve à
+redire sur tout. Jamais les choses ne vont
+comme elle voudrait, et elle prétend sans cesse
+qu'on la vole... Ce qu'elle a un oeil!... C'est inimaginable.
+On ne lui pose pas de blagues, bien
+sûr, car elle les connaît toutes... C'est elle qui
+paie les notes, touche les rentes et les fermages,
+conclut les marchés... Elle a des roueries de
+vieux comptable, des indélicatesses d'huissier
+véreux, des combinaisons géniales d'usurier...
+C'est à ne pas croire... Naturellement, elle tient
+la bourse, férocement, et elle n'en dénoue les cordons
+que pour y faire entrer plus d'argent, toujours... Elle
+laisse Monsieur sans un sou, c'est à
+peine s'il a de quoi s'acheter du tabac, le pauvre.
+Au milieu de sa richesse, il est encore plus dénué
+que tout le monde d'ici... Pourtant, il ne
+bronche pas, il ne bronche jamais... Il obéit
+comme les camarades. Ah! ce qu'il est drôle, des
+fois, avec son air de chien embêté et soumis... Quand,
+Madame étant sortie, arrive un fournisseur
+avec une facture, un pauvre avec sa misère,
+un commissionnaire qui réclame un pourboire, il
+faut voir Monsieur... Monsieur est vraiment d'un
+comique!... Il fouille dans ses poches, se tâte,
+rougit, s'excuse, et il dit, l'oeil piteux:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... Je n'ai pas de monnaie sur moi... Je
+n'ai que des billets de mille francs... Avez-vous
+de la monnaie de mille francs?... Non?... Alors,
+il faudra repasser...</p>
+
+<p>Des billets de mille francs, lui, qui n'a jamais
+cent sous sur lui!... Jusqu'à son papier à lettre
+que Madame renferme dans une armoire, dont
+elle a, seule, la clef, et qu'elle ne lui donne que
+feuille par feuille, en grognant:</p>
+
+<p>&mdash;Merci!... Tu en uses du papier... A qui donc
+peux-tu écrire pour en user autant?...</p>
+
+<p>Ce qu'on lui reproche seulement, ce que l'on
+ne comprend pas, c'est son indigne faiblesse et
+qu'il se laisse mener de la sorte par une pareille
+mégère... Car, enfin, personne ne l'ignore, et
+Madame le crie assez par-dessus les toits... Monsieur
+et Madame ne sont plus rien l'un pour l'autre...
+Madame, qui est malade du ventre et ne
+peut avoir d'enfants, ne veut plus entendre parler
+de la chose. Il paraît que ça lui fait mal à crier...
+A ce propos, il circule, dans le pays, une bonne
+histoire...</p>
+
+<p>Un jour, à la confession, Madame expliquait
+son cas au curé et lui demandait si elle pouvait
+<i>tricher</i> avec son mari...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous entendez par <i>tricher</i>,
+mon enfant?... fit le curé.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas au juste, mon père, répondit
+Madame, embarrassée... De certaines caresses...</p>
+
+<p>&mdash;De certaines caresses!... Mais, mon enfant,
+vous n'ignorez pas que... de certaines caresses..
+c'est un péché mortel...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien pour cela, mon père, que je sollicite
+l'autorisation de l'Eglise...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... oui!... mais enfin... voyons... de
+certaines caresses... souvent?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari est un homme robuste... de forte
+santé... Deux fois par semaine, peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Deux fois par semaine?... C'est beaucoup...
+c'est trop... c'est de la débauche... Si robuste
+que soit un homme, il n'a pas besoin, deux fois
+par semaine, de... de... de certaines caresses...</p>
+
+<p>Il demeura, quelques secondes, perplexe, puis
+finalement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit... Je vous autorise... à de certaines
+caresses... deux fois par semaine... à
+condition toutefois... <i>primo</i>... que vous n'y prendrez,
+vous, aucun plaisir coupable...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous le jure, mon père!...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Secundo</i>... que vous donnerez tous les ans
+une somme de deux cents francs... pour l'autel
+de la Très-Sainte-Vierge...</p>
+
+<p>&mdash;Deux cents francs?... sursauta Madame... Pour
+ça?... Ah non!...</p>
+
+<p>Et elle envoya promener le curé en douceur...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, terminait la mercière, qui me faisait
+ce récit... Pourquoi Monsieur est-il si bon,
+est-il si lâche envers une femme qui lui refuse
+non seulement de l'argent, mais du plaisir? C'est
+moi qui la mettrais à la raison et rudement, encore...</p>
+
+<p>Et voici ce qui arrive... Quand Monsieur, qui
+est un homme vigoureux, extrêmement porté sur
+la chose, et qui est aussi un brave homme, veut
+se payer&mdash;dame, écoutez donc?&mdash;une petite
+joie d'amour, ou une petite charité envers un
+pauvre, il en est réduit à des expédients ridicules,
+des carottages grossiers, des emprunts pas très
+dignes, dont la découverte par Madame amène
+des scènes terribles, des brouilles qui, souvent,
+durent des mois entiers... On voit alors Monsieur
+s'en aller par la campagne et marcher, marcher
+comme un fou, faisant des gestes furieux et
+menaçants, écrasant des mottes de terre, parlant
+tout seul, dans le vent, dans la pluie, dans la
+neige... puis, rentrer le soir chez lui, plus timide,
+plus courbé, plus tremblant, plus vaincu que
+jamais...</p>
+
+<p>Le curieux et le mélancolique aussi de cette
+histoire, c'est que, au milieu des pires récriminations
+de la mercière, parmi ces infamies dévoilées,
+ces saletés honteuses qui se colportent de
+bouche en bouche, de boutique en boutique, de
+maison en maison, je sens que, dans la ville, on
+jalouse les Lanlaire, plus encore qu'on les mésestime.
+En dépit de leur inutilité criminelle, de
+leur malfaisance sociale, malgré tout ce qu'ils
+écrasent sous le poids de leur hideux million,
+c'est ce million qui leur donne, quand même,
+une auréole de respectabilité et presque de gloire.
+On les salue plus bas que les autres, on les accueille
+avec plus d'empressement que les autres...
+On appelle... avec quelle complaisance servile!...
+la sale bicoque où ils vivent dans la crasse de
+leur âme, le château... A des étrangers qui viendraient
+s'enquérir des curiosités du pays, je suis
+sûre que la mercière elle-même, si haineuse, répondrait:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons une belle église... une belle
+fontaine... nous avons surtout quelque chose de
+très beau... les Lanlaire... les Lanlaire qui possèdent
+un million et habitent un château... Ce
+sont d'affreuses gens, et nous en sommes très
+fiers...</p>
+
+<p>L'adoration du million!... C'est un sentiment
+bas, commun non seulement aux bourgeois, mais
+à la plupart d'entre nous, les petits, les humbles,
+les sans le sou de ce monde. Et moi-même, avec
+mes allures en dehors, mes menaces de tout
+casser, je n'y échappe point... Moi que la richesse
+opprime, moi qui lui dois mes douleurs,
+mes vices, mes haines, les plus amères d'entre
+mes humiliations, et mes rêves impossibles et le
+tourment à jamais de ma vie, eh bien, dès que
+je me trouve en présence d'un riche, je ne puis
+m'empêcher de le regarder comme un être exceptionnel
+et beau, comme une espèce de divinité
+merveilleuse, et, malgré moi, par delà ma volonté
+et ma raison, je sens monter, du plus profond de
+moi-même, vers ce riche très souvent imbécile
+et quelquefois meurtrier, comme un encens d'admiration...
+Est-ce bête?... Et pourquoi?... pourquoi?</p>
+
+<p>En quittant cette sale mercière et cette étrange
+boutique où, d'ailleurs, il me fut impossible de
+rassortir ma soie, je songeais avec découragement
+à tout ce que cette femme m'avait raconté
+sur mes maîtres... Il bruinait... Le ciel était
+crasseux comme l'âme de cette marchande de
+potins... Je glissais sur le pavé gluant de la rue,
+et, furieuse contre la mercière et contre mes
+maîtres, et contre moi-même, furieuse contre ce
+ciel de province, contre cette boue, dans laquelle
+pataugeaient mon coeur et mes pieds, contre la
+tristesse incurable de la petite ville, je ne cessais
+de me répéter:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... me voilà propre... Il ne me manquait
+plus que cela... Et je suis bien tombée!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Ah oui! je suis bien tombée... Et voici du nouveau.</p>
+
+<p>Madame s'habille toute seule et se coiffe elle-même.
+Elle s'enferme à double tour dans son
+cabinet de toilette, et c'est à peine si j'ai le droit
+d'y entrer... Dieu sait ce qu'elle fait là-dedans
+des heures et des heures!... Ce soir, n'y tenant
+plus, j'ai frappé à la porte, carrément. Et telle est
+la petite conversation qui s'est engagée entre
+Madame et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Toc, toc!</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>Ah! cette voix aigre, glapissante, qu'on aimerait
+à faire rentrer, dans la bouche, d'un coup
+de poing...</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens faire le cabinet de toilette...</p>
+
+<p>&mdash;Il est fait... allez-vous-en... Et ne venez que
+quand je vous sonne...</p>
+
+<p>C'est-à-dire que je ne suis même pas une
+femme de chambre, ici... Je ne sais pas ce que je
+suis ici... et quelles sont mes attributions... Et,
+pourtant, habiller, déshabiller, coiffer, il n'y a
+que cela qui me plaise dans le métier... J'aime
+à jouer avec les chemises de nuit, les chiffons et
+les rubans, tripoter les lingeries, les chapeaux,
+les dentelles, les fourrures, frotter mes maîtresses
+après le bain, les poudrer, poncer leurs pieds,
+parfumer leurs poitrines, oxygéner leurs chevelures,
+les connaître, enfin, du bout de leurs
+mules à la pointe de leur chignon, les voir
+toutes nues... De cette façon, elles deviennent
+pour vous autre chose qu'une maîtresse, presque
+une amie ou une complice, souvent une esclave...
+On est forcément la confidente d'un tas de choses,
+de leurs peines, de leurs vices, de leurs déceptions
+d'amour, des secrets les plus intimes du
+ménage, de leurs maladies... Sans compter que
+lorsqu'on est adroite, on les tient par une foule
+de détails qu'elles ne soupçonnent même pas...
+On en tire beaucoup plus... C'est, à la fois, profitable
+et amusant... Voilà comment je comprends
+le métier de femme de chambre...</p>
+
+<p>On ne s'imagine pas combien il y en a&mdash;comment
+dire cela?&mdash;combien il y en a qui sont
+indécentes et loufoques dans l'intimité, même
+parmi celles qui, dans le monde, passent pour
+les plus retenues, les plus sévères, pour des
+vertus inaccessibles... Ah, dans les cabinets de
+toilette, comme les masques tombent!... Comme
+s'effritent et se lézardent les façades les plus orgueilleuses!...</p>
+
+<p>J'en ai eu une qui avait un drôle de truc...
+Tous les matins, avant de passer sa chemise, tous
+les soirs, après l'avoir retirée, elle restait nue, à
+s'examiner des quarts d'heure, minutieusement,
+devant la psyché... Puis, elle tendait sa poitrine
+en avant, se renversait la nuque en arrière, levait
+d'un mouvement brusque ses bras en l'air, de
+façon que ses seins qui pendaient, pauvres loques
+de chair, remontassent un peu... Et elle me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine... regardez donc!... N'est-ce pas
+qu'ils sont encore fermes?</p>
+
+<p>C'était à pouffer... D'autant que le corps de
+Madame... oh! quelle ruine lamentable!... Quand,
+de la chemise tombée, il sortait débarrassé de ses
+blindages et de ses soutiens, on eût dit qu'il allait
+se répandre sur le tapis en liquide visqueux...
+Le ventre, la croupe, les seins, des outres dégonflées,
+des poches qui se vidaient et dont il ne restait
+plus que des plis gras et flottants... Ses
+fesses avaient l'inconsistance molle, la surface
+trouée des vieilles éponges... Et pourtant, dans
+cet écroulement des formes, une grâce survivait...
+douloureuse... ou plutôt le souvenir d'une grâce...
+la grâce d'une femme qui avait pu être belle
+autrefois et dont toute la vie avait été une vie
+d'amour... Par un aveuglement providentiel qui
+atteint la plupart des créatures vieillissantes, elle
+ne se voyait pas dans son irréparable flétrissure...
+Elle multipliait les soins savants, les coquetteries
+raffinées, pour appeler l'amour, encore... Et
+l'amour accourait à ce dernier appel... Mais
+d'où?... Ah! que c'était mélancolique!...</p>
+
+<p>Quelquefois, juste avant le dîner, essoufflée,
+un peu honteuse, Madame rentrait...</p>
+
+<p>&mdash;Vite... vite... Je suis en retard... Déshabillez-moi...</p>
+
+<p>D'où revenait-elle, avec ce visage fatigué, ces
+yeux cernés, épuisée jusqu'à tomber, comme une
+masse, sur le divan du cabinet de toilette?... Et
+le désordre de ses dessous!... La chemise saccagée
+et salie, les jupons rattachés à la hâte, le
+corset de travers et délacé, les jarretelles libres,
+les bas tirebouchonnés... Et les cheveux désondulés,
+à la pointe desquels frissonnaient encore la
+raclure légère d'un drap, le duvet d'un oreiller!...
+Et la croûte de fard tombée, sous les baisers, de
+sa bouche, de ses joues, mettait à vif les meurtrissures
+et les plis de son visage, si cruellement,
+comme des plaies...</p>
+
+<p>Pour essayer de détourner mes soupçons, elle
+gémissait:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que j'ai eu... Cela m'a pris,
+tout d'un coup, chez la couturière... une syncope...
+On a été obligé de me déshabiller... Je
+suis encore toute malade...</p>
+
+<p>Et, souvent, prise de pitié, je faisais semblant
+d'être la dupe de ces stupides explications...</p>
+
+<p>Une matinée, tandis que j'étais auprès de Madame,
+on sonna. Le valet de chambre étant sorti,
+j'allai ouvrir... Un jeune homme entra... Aspect
+louche, sombre et vicieux... mi-ouvrier, mi-rôdeur...
+Un de ces êtres ambigus, comme on en
+rencontre, parfois, au bal Dourlans, et qui vivent
+du meurtre ou de l'amour... Il avait une figure
+très pâle, de petites moustaches noires, une cravate
+rouge. Ses épaules s'engonçaient dans un
+veston trop large et il se dandinait, selon les
+rites les plus classiques. Il commença par inspecter,
+avec des regards surpris et troubles, la
+richesse de l'antichambre, le tapis, les glaces,
+les tableaux, les tentures... Puis il me tendit
+une lettre pour Madame, en me disant d'une voix
+traînante, grasseyante, mais impérieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Y a une réponse...</p>
+
+<p>Venait-il pour son compte?... N'était-ce qu'un
+commissionnaire?... J'écartai cette seconde hypothèse.
+Les gens qui viennent pour les autres ne
+mettent pas tant d'autorité dans leur façon d'être
+et de parler...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais voir si Madame y est... fis-je
+prudemment, en tournant la lettre dans mes
+mains.</p>
+
+<p>Il répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Elle y est... Je le sais... Et pas de blagues!...
+C'est urgent...</p>
+
+<p>Madame lut la lettre... Elle devint presque
+livide, et, dans cet effroi subit, elle s'oublia jusqu'à
+balbutier:</p>
+
+<p>&mdash;Il est là, chez moi?... Vous l'avez laissé
+seul, dans l'antichambre?... Comment a-t-il su
+mon adresse?</p>
+
+<p>Mais, se remettant très vite, et d'un air détaché:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien... Je ne le connais pas... C'est
+un pauvre... un pauvre très intéressant... Sa
+mère va mourir...</p>
+
+<p>Elle ouvrit en hâte son secrétaire d'une main
+tremblante, en retira un billet de cent francs:</p>
+
+<p>&mdash;Portez-lui ça... vite... vite... le pauvre
+garçon!...</p>
+
+<p>&mdash;Mâtiche!... ne pus-je m'empêcher de grincer,
+entre mes dents. Madame est bien généreuse,
+aujourd'hui... Et ses pauvres ont de la chance.</p>
+
+<p>Et j'appuyai sur ce mot de «pauvre», avec
+une intention féroce...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, allez donc!... ordonna Madame, qui
+ne tenait plus en place...</p>
+
+<p>Quand je rentrai, Madame, qui n'avait pas
+beaucoup d'ordre et qui, souvent, laissait traîner
+ses affaires sur les meubles, avait déchiré la
+lettre, dont les derniers menus morceaux achevaient
+de se consumer dans la cheminée...</p>
+
+<p>Je n'ai donc jamais su au juste ce que c'était
+que ce garçon... Et je ne l'ai pas revu... Mais ce
+que je sais, ce que j'ai vu, c'est que Madame, cette
+matinée-là, avant de passer sa chemise, ne se
+regarda pas nue dans la psyché... et elle ne me
+demanda point, en remontant ses déplorables
+seins: «N'est-ce pas qu'ils sont encore bien
+fermes?» Toute la journée, elle resta chez elle,
+inquiète et nerveuse, sous l'impression d'une
+grande peur...</p>
+
+<p>A partir de ce moment, quand Madame était en
+retard, le soir, je tremblais toujours qu'elle n'eût
+été assassinée, au fond de quel bouge!... Et,
+comme nous parlions à l'office de mes terreurs,
+quelquefois, le maître d'hôtel, un petit vieux très
+laid, cynique, et qui avait sur le front une tache
+de vin, maugréait:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... quoi?... Sûr que ça lui arrivera
+un jour ou l'autre... Qu'est-ce que vous voulez?...
+Au lieu d'aller courir les souteneurs, cette vieille
+salope, pourquoi qu'elle ne s'adresse pas, dans sa
+maison, à un homme de confiance, de tout repos?</p>
+
+<p>&mdash;A vous, peut-être?... ricanais-je...</p>
+
+<p>Et le maître d'hôtel, se rengorgeant, parmi tous
+les pouffements de l'assistance, répliquait:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... Je l'arrangerais bien, moi, pour un
+peu de galette...</p>
+
+<p>C'était une perle que cet homme-là...</p>
+
+<br>
+
+<p>Mon avant-dernière maîtresse, elle, c'était une
+autre histoire... Et ce que nous nous en faisions
+aussi une pinte de bon sang, le soir, autour de la
+table, le repas fini!... Aujourd'hui, je m'aperçois
+que nous avions tort, car Madame n'était pas une
+méchante femme. Elle était très douce, très généreuse,
+très malheureuse... Et elle me comblait de
+cadeaux... Des fois, on est vraiment trop rosse,
+ça il faut le dire... Et ça ne tombe jamais que sur
+celles qui se montrèrent gentilles pour nous...</p>
+
+<p>Son mari, à celle-là... une espèce de savant, un
+membre de je ne sais plus quelle Académie, la
+négligeait beaucoup... Non qu'elle fût laide, elle
+était, au contraire, fort jolie; non qu'il courût
+après les autres femmes; il était d'une sagesse
+exemplaire... Plus très jeune et, sans doute, peu
+porté sur la chose, ça ne lui disait rien, quoi!... Il
+restait des mois et des mois sans venir la nuit,
+chez Madame... Et Madame se désespérait... Tous
+les soirs, je faisais à Madame une belle toilette
+d'amour... des chemises transparentes... des parfums
+à se pâmer... et de tout... Elle me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Il viendra, peut-être, ce soir, Célestine?...
+Savez-vous ce qu'il fait, en ce moment?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est dans sa bibliothèque... Il travaille...</p>
+
+<p>Elle avait un geste d'accablement.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, dans sa bibliothèque!... Mon
+Dieu!...</p>
+
+<p>Et elle soupirait:</p>
+
+<p>&mdash;Il viendra peut-être, tout de même, ce soir...</p>
+
+<p>J'achevais de la pomponner et, fière de cette
+beauté, de cette volupté, qui étaient un peu mon
+oeuvre, je considérais Madame avec admiration. Je
+m'enthousiasmais:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur aurait joliment tort de ne pas
+venir, ce soir, car, rien qu'à voir Madame, sûr que
+Monsieur ne s'embêterait pas... ce soir!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! taisez-vous... taisez-vous!... frissonnait-elle.</p>
+
+<p>Naturellement, le lendemain, c'étaient des tristesses,
+des plaintes, des pleurs...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Célestine!... Monsieur n'est pas venu,
+cette nuit... Toute la nuit, je l'ai attendu... et
+il n'est pas venu... Et il ne viendra jamais
+plus!</p>
+
+<p>Je la consolais de mon mieux:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que Monsieur est sans doute trop fatigué
+avec ses travaux... Les savants, ça n'a pas
+toujours la tête à ça... Ça pense à on ne sait
+quoi... Si Madame essayait des gravures, avec
+Monsieur?... Il paraît qu'il y a de belles gravures,
+auxquelles les hommes les plus froids ne résistent
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... à quoi bon?...</p>
+
+<p>&mdash;Et si Madame faisait, tous les soirs, servir à
+Monsieur... des choses très épicées... des écrevisses?...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non!...</p>
+
+<p>Elle secouait tristement la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne n'aime plus, voilà mon malheur... Il
+ne m'aime plus...</p>
+
+<p>Alors, timidement, sans haine, d'un regard
+plutôt implorant, elle m'interrogeait:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine, soyez franche avec moi... Monsieur
+ne vous a jamais poussée dans un coin?...
+Il ne vous a jamais embrassée?... Il ne vous a
+jamais...?</p>
+
+<p>Non... cette idée!</p>
+
+<p>&mdash;Dites-le moi, Célestine?...</p>
+
+<p>Je m'écriais:</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr que non, Madame... Ah! Monsieur
+se moque bien de ça!... Et puis, est-ce que
+Madame s'imagine que je voudrais faire de la
+peine à Madame?...</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait me le dire... suppliait-elle...
+Vous êtes une belle fille... Vos yeux sont si amoureux...
+vous devez avoir un si beau corps!...</p>
+
+<p>Elle m'obligeait à lui tâter les mollets, la poitrine,
+les bras, les hanches. Elle comparait les
+parties de son corps aux parties correspondantes
+du mien, avec un tel oubli de toute pudeur que,
+gênée, rougissante, je me demandais si cela n'était
+pas un truc de la part de Madame et si, sous cette
+affliction de femme délaissée, elle ne cachait
+point l'arrière-pensée d'un désir pour moi... Et
+elle ne cessait de gémir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu!... Pourtant...
+voyons... je ne suis pas une vieille femme... Et
+je ne suis pas laide... N'est-ce pas que je n'ai
+point un gros ventre?... N'est-ce pas que mes chairs
+sont fermes et douces?... Et j'ai tant d'amour...
+si vous saviez... tant d'amour au coeur!...</p>
+
+<p>Souvent, elle éclatait en sanglots, se jetait sur
+le divan et la tête enfouie dans un coussin, pour
+étouffer ses larmes, elle bégayait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! n'aimez jamais, Célestine... n'aimez
+jamais... On est trop... trop... trop malheureuse!</p>
+
+<p>Une fois qu'elle pleurait plus fort qu'à l'ordinaire,
+j'affirmai brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, à la place de Madame, je prendrais un
+amant... Madame est une trop belle femme pour
+rester comme ça...</p>
+
+<p>Elle fut comme effrayée de mes paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous... oh! taisez-vous... s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>J'insistai:</p>
+
+<p>&mdash;Mais toutes les amies de Madame en ont,
+des amants...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous... Ne me parlez jamais de
+cela...</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque Madame est si amoureuse!...</p>
+
+<p>Avec une impudence tranquille, je lui citai le
+nom d'un petit jeune homme très chic qui venait
+souvent à la maison... Et j'ajoutai:</p>
+
+<p>&mdash;Un amour d'homme!... Et comme il doit
+être adroit, délicat avec les femmes!...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... Taisez-vous... Vous ne savez
+pas ce que vous dites...</p>
+
+<p>&mdash;Comme Madame voudra... Moi, ce que j'en
+fais, c'est pour le bien de Madame...</p>
+
+<p>Et obstinée dans son rêve, pendant que Monsieur,
+sous la lampe de la bibliothèque, alignait
+des chiffres et traçait des ronds avec des compas,
+elle répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Il viendra, peut-être, cette nuit?...</p>
+
+<p>Tous les jours à l'office, durant le petit déjeuner,
+c'était l'unique sujet de notre conversation... On
+s'informait auprès de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... Quoi?... Est-ce que Monsieur a
+marché enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, toujours...</p>
+
+<p>Vous pensez si c'était là un thème admirable
+pour les grasses plaisanteries, les allusions obscènes,
+les rires insultants... On faisait même des
+paris sur le jour où Monsieur se déciderait enfin
+à «marcher».</p>
+
+<p>A la suite d'une discussion futile où j'avais tous
+les torts, j'ai quitté Madame. Je l'ai quittée salement,
+en lui jetant à la figure, à sa pauvre figure
+étonnée, toutes ses lamentables histoires, tous ses
+petits malheurs intimes, toutes ses confidences
+par quoi elle m'avait livré son âme, sa petite âme
+plaintive, bébête et charmante, assoiffée de
+désirs... Oui, tout cela, je le lui ai jeté à la figure,
+comme des paquets de boue... Et j'ai fait pire... Je
+l'ai accusée des plus sales débauches... des passions
+les plus ignobles... Ce fut quelque chose de
+hideux...</p>
+
+<p>Il y a des moments où c'est en moi comme un
+besoin, comme une folie d'outrage... une perversité
+qui me pousse à rendre irréparables des
+riens... Je n'y résiste pas, même quand j'ai conscience
+que j'agis contre mes intérêts, et que
+j'accomplis mon propre malheur...</p>
+
+<p>Cette fois-là, j'allai beaucoup plus loin dans
+l'injustice et dans l'insulte ignominieuse. Voici ce
+que je trouvai... Quelques jours après être sortie
+de chez Madame, je pris une carte postale et, de
+façon à ce que tout le monde pût la lire dans la
+maison, j'écrivis cette jolie missive... oui, j'eus
+l'aplomb d'écrire ceci:</p>
+
+<p>«Je vous préviens, Madame, que je vous renvoie,
+en port payé, tous les soi-disant cadeaux que
+vous m'avez faits... Je suis une fille pauvre, mais
+j'ai trop de dignité&mdash;et j'aime trop la propreté&mdash;pour
+conserver les sales nippes dont vous vous
+êtes débarrassée, en me les donnant, au lieu de
+les jeter&mdash;comme elles le méritaient&mdash;aux
+ordures de la rue. Il ne faut pas que vous vous
+imaginiez, parce que je n'ai pas un sou, que je
+consente à porter sur moi, vos dégoûtants jupons,
+par exemple, dont l'étoffe est mangée et toute
+jaune, à force que vous y avez pissé dedans... J'ai
+l'honneur de vous saluer.»</p>
+
+<p>C'était tapé, soit!... Mais c'était bête aussi,
+d'autant plus bête que, comme je l'ai déjà dit,
+Madame s'était toujours montrée généreuse envers
+moi, au point que ces affaires&mdash;que je me
+gardai bien de lui renvoyer d'ailleurs,&mdash;je les
+vendis le lendemain quatre cents francs à une
+marchande à la toilette...</p>
+
+<p>N'était-ce point seulement la forme irritée du
+dépit où je me trouvais d'avoir quitté une place
+exceptionnellement agréable, comme on n'en rencontre
+pas beaucoup dans une existence de femme
+de chambre, une maison où il y avait tant de coulage...
+où l'on nous donnait tout à gogo... comme
+des princes?...</p>
+
+<p>Et puis, zut!... on n'a pas le temps d'être juste
+avec ses maîtres... Et tant pis, ma foi! Il faut
+que les bons paient pour les mauvais...</p>
+
+<p>Avec tout cela, que vais-je faire ici?... Dans ce
+trou de province, avec une pimbêche comme est
+ma nouvelle maîtresse, je n'ai pas à rêver de
+pareilles aubaines, ni espérer de semblables distractions...
+Je ferai du ménage embêtant... de la
+couture qui m'assomme... rien d'autre... Ah!
+quand je me rappelle les places où j'ai servi, cela
+rend ma situation encore plus triste, plus insupportablement
+triste... Et j'ai bien envie de m'en
+aller, de tirer ma révérence une bonne fois, à ce
+pays de sauvages...</p>
+
+<br>
+
+<p>Tantôt, j'ai croisé Monsieur dans l'escalier. Il
+partait pour la chasse... Monsieur m'a regardée
+d'un air polisson... Il m'a encore demandé:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Célestine... est-ce que vous vous
+habituez ici?...</p>
+
+<p>Décidément, c'est une manie... J'ai répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas encore, Monsieur...</p>
+
+<p>Puis, effrontément:</p>
+
+<p>&mdash;Et Monsieur... est-ce qu'il s'habitue, lui?...</p>
+
+<p>Monsieur a pouffé... Monsieur prend bien la
+plaisanterie... Monsieur est vraiment bon enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut vous habituer, Célestine... Il faut
+vous habituer... sapristi!...</p>
+
+<p>J'étais en veine de hardiesse... J'ai encore
+répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai, Monsieur... avec l'aide de Monsieur...</p>
+
+<p>Je crois que Monsieur voulait me dire quelque
+chose de très raide. Ses yeux brillaient comme
+deux braises... Mais Madame est apparue en haut
+de l'escalier... Monsieur a filé de son côté, moi
+du mien... C'est dommage...</p>
+
+<p>Ce soir, à travers la porte du salon, j'ai entendu
+Madame qui disait à Monsieur, sur ce ton aimable
+que vous pouvez soupçonner:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas qu'on soit familier avec mes
+domestiques...</p>
+
+<p>Ses domestiques!... Est-ce que les domestiques
+de Madame ne sont pas les domestiques de Monsieur?...
+Ah bien!... vrai!...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>III</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>18 septembre.</p>
+
+
+
+<p>Ce matin, dimanche, je suis allée à la messe.</p>
+
+<p>J'ai déjà déclaré que, sans être dévote, j'avais
+tout de même de la religion... On aura beau dire
+et beau faire, la religion c'est toujours la religion.
+Les riches peuvent peut-être s'en passer, mais
+elle est nécessaire aux gens comme nous... Je sais
+bien qu'il y a des particuliers qui s'en servent
+d'une drôle de façon, que beaucoup de curés et de
+bonnes soeurs ne lui font pas honneur... Il n'importe.
+Quand on est malheureuse&mdash;et, dans le
+métier, on l'est beaucoup plus qu'à son tour&mdash;il
+n'y a encore que ça pour endormir vos peines...
+que ça... et l'amour... Oui, mais l'amour, c'est
+un autre genre de consolation... Aussi, même
+dans les maisons impies, je ne manquais jamais
+la messe. D'abord, la messe, c'est une sortie, une
+distraction, du temps gagné sur les ennuis quotidiens
+de la baraque... C'est surtout des camarades
+qu'on rencontre, des histoires qu'on apprend,
+des occasions de faire connaissance... Ah!
+si j'avais voulu, à la sortie de la chapelle des
+Assomptionnistes, écouter de vieux messieurs très
+bien qui m'en chuchotaient, à l'oreille, de drôles
+de psaumes, je ne serais peut-être pas ici, aujourd'hui!...</p>
+
+<p>Aujourd'hui, le temps s'est remis. Il fait un
+beau soleil, un de ces soleils brumeux qui rendent
+la marche agréable, et moins lourdes, les tristesses...
+Je ne sais pourquoi, sous l'influence de
+cette matinée bleu et or, j'ai dans le coeur presque
+de la gaieté...</p>
+
+<p>Nous sommes à quinze cents mètres de l'église.
+Le chemin est gentil qui y conduit... une petite
+sente, ondulant entre des haies... Au printemps,
+il doit y avoir tout plein de fleurs, des cerisiers
+sauvages et des épines blanches qui sentent si
+bon... Moi, j'aime les épines blanches... Elles me
+rappellent des choses, quand j'étais petite fille...
+A part ça, la campagne est comme toutes les campagnes...
+elle n'a rien d'épatant. C'est une vallée
+très large, et puis, là-bas, au bout de la vallée, des
+coteaux. Dans la vallée, il y a une rivière; sur les
+coteaux, il y a une forêt... tout cela couvert d'un
+voile de brume, transparente et dorée, qui cache
+trop à mon gré le paysage.</p>
+
+<p>C'est drôle, je garde ma fidélité à la nature bretonne...
+Je l'ai dans le sang. Aucune ne me paraît
+aussi belle, aucune ne me parle mieux à l'âme.
+Même au milieu des plus riches, des plus grasses
+campagnes normandes, j'ai la nostalgie de la
+lande, et de cette mer tragique et splendide où je
+suis née... Et ce souvenir brusquement évoqué
+met un nuage de mélancolie dans la gaîté de ce
+joli matin.</p>
+
+<p>En chemin, je rencontre des femmes et des
+femmes... Un paroissien sous le bras, elles vont
+aussi, comme moi, à la messe: cuisinières, femmes
+de chambre et de basse-cour, épaisses, lourdaudes
+et marchant avec des lenteurs, des dandinements
+de bêtes. Ce qu'elles sont drôlement torchées,
+dans leurs costumes de fêtes... des paquets!...
+Elles sentent le pays à plein nez, et l'on voit bien
+qu'elles n'ont point servi à Paris... Elles me
+regardent avec curiosité, une curiosité défiante et
+sympathique, à la fois... Elles détaillent, en les
+enviant, mon chapeau, ma robe collante, ma
+petite jaquette beige et mon parapluie roulé dans
+son fourreau de soie verte. Ma toilette de dame
+les étonne, et surtout, je crois, la façon coquette
+et pimpante que j'ai de la porter. Elles se poussent
+du coude, ont des yeux énormes, des bouches
+démesurément ouvertes, pour se montrer mon
+luxe et mon chic. Et je vais, me trémoussant,
+leste et légère, la bottine pointue, et relevant
+d'un geste hardi ma robe qui, sur les jupons de
+dessous, fait un bruit de soie froissée... Qu'est-ce
+que vous voulez?... Moi je suis contente qu'on
+m'admire.</p>
+
+<p>En passant près de moi, j'entends qu'elles se
+disent, dans un chuchotement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la nouvelle du Prieuré...</p>
+
+<p>L'une d'elles, courte, grosse, rougeaude, asthmatique
+et qui semble porter péniblement un immense
+ventre sur des jambes écartées en tréteau,
+sans doute pour le mieux caler, m'aborde en souriant,
+d'un sourire épais, visqueux, sur des lèvres
+de vieille licheuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, la nouvelle femme de chambre
+du Prieuré?... Vous vous appelez Célestine?...
+Vous êtes arrivée de Paris, il y a quatre jours?...</p>
+
+<p>Elle sait tout déjà... elle est au courant de tout,
+aussi bien que moi-même. Et rien ne m'amuse,
+sur ce corps pansu, sur cette outre ambulante,
+comme ce chapeau mousquetaire, un large chapeau
+de feutre noir, dont les plumes se balancent
+dans la brise.</p>
+
+<p>Elle continue:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je m'appelle Rose... mam'zelle Rose...
+Je suis chez M. Mauger... à côté de chez vous... un
+ancien capitaine... Vous l'avez peut-être déjà vu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Mademoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez pu le voir, par-dessus la haie
+qui sépare les deux propriétés... Il est toujours
+dans le jardin, en train de jardiner. C'est encore
+un bel homme, vous savez!...</p>
+
+<p>Nous marchons plus lentement, car mam'zelle
+Rose manque d'étouffer. Elle siffle de la gorge
+comme une bête fourbue... A chaque respiration,
+sa poitrine s'enfle et retombe, pour s'enfler
+encore... Elle dit, en hachant ses mots:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ma crise... Oh, ce que le monde souffre
+aujourd'hui... c'est incroyable!</p>
+
+<p>Puis, entre des sifflements et des hoquets, elle
+m'encourage:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra venir me voir, ma petite... Si vous
+avez besoin de quelque chose... d'un bon conseil,
+de n'importe quoi... ne vous gênez pas... J'aime
+les jeunesses, moi... On prendra un petit verre
+de noyau, en causant... Beaucoup de ces demoiselles
+viennent chez nous...</p>
+
+<p>Elle s'arrête un instant, reprend haleine, et
+d'une voix plus basse, sur un ton confidentiel:</p>
+
+<p>&mdash;Et tenez, mademoiselle Célestine... si vous
+voulez vous faire adresser votre correspondance
+chez nous?... Ce serait plus prudent... Un bon
+conseil que je vous donne... Mme Lanlaire lit les
+lettres... toutes les lettres... Même qu'une fois,
+elle a bien failli être condamnée par le juge de
+paix... Je vous le répète... Ne vous gênez pas.</p>
+
+<p>Je la remercie et nous continuons de marcher...
+Bien que son corps tangue et roule, comme un
+vieux bateau sur une forte mer, Mlle Rose semble,
+maintenant, respirer avec plus de facilité... Et
+nous allons, potinant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous en trouverez du changement ici,
+bien sûr... D'abord, ma petite, au Prieuré, on ne
+garde pas une seule femme de chambre... c'est
+réglé... Quand ce n'est pas Madame qui les renvoie,
+c'est Monsieur qui les engrosse... Un homme
+terrible, M. Lanlaire... Les jolies, les laides, les
+jeunes, les vieilles... et, à chaque coup, un enfant!...
+Ah! on la connaît, la maison, allez... Et
+tout le monde vous dira ce que je vous dis... On
+est mal nourri... on n'a pas de liberté... on est
+accablé de besogne... Et des reproches, tout le
+temps, des criailleries... Un vrai enfer, quoi!...
+Rien que de vous voir, gentille et bien élevée
+comme vous êtes, il n'y a point de doute que vous
+n'êtes pas faite pour rester chez de pareils grigous...</p>
+
+<p>Tout ce que la mercière m'a raconté, Mlle Rose
+me le raconte à nouveau, avec des variantes plus
+pénibles. Si violent est le besoin qu'a cette femme
+de bavarder, qu'elle finit par oublier sa souffrance.
+La méchanceté a raison de son asthme...
+Et le débinage de la maison va son train, mêlé
+aux affaires intimes du pays. Bien que je sache
+déjà tout cela, les histoires de Rose sont si noires
+et si désespérantes ses paroles, que me revoilà
+toute triste. Je me demande si je ne ferais pas
+mieux de partir... Pourquoi tenter une expérience
+où je suis vaincue d'avance?</p>
+
+<p>Quelques femmes se sont jointes à nous,
+curieuses, frôleuses, accompagnant d'un: «Pour
+sûr!» énergique, chacune des révélations de
+Rose qui, de moins en moins essoufflée, continue
+de jaboter:</p>
+
+<p>&mdash;Un bien bon homme que M. Mauger... et,
+tout seul, ma petite... Autant dire que je suis la
+maîtresse... Dame!... un ancien capitaine... c'est
+naturel, n'est-ce pas?... Ça n'a pas d'administration...
+ça n'entend rien aux affaires de ménage...
+ça aime à être soigné, dorloté... son linge bien
+tenu... ses manies respectées... de bons petits
+plats... S'il n'avait pas, près de lui, une personne
+de confiance, il se laisserait gruger par les uns,
+par les autres... Ce n'est pas ça qui manque ici,
+mon Dieu, les voleurs!</p>
+
+<p>L'intonation de ses petites phrases coupées, le
+clignement de ses yeux achèvent de me révéler
+sa situation exacte dans la maison du capitaine
+Mauger...</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... N'est-ce pas?... Un homme tout
+seul, et qui a encore des idées... Et puis, il y a tout
+de même de l'ouvrage.... Et nous allons prendre
+un petit garçon, pour aider...</p>
+
+<p>Elle a de la chance, cette Rose... Moi aussi,
+souvent, j'ai rêvé de servir chez un vieux... C'est
+dégoûtant... Mais on est tranquille, au moins, et
+on a de l'avenir... N'empêche qu'il n'est pas
+difficile, pour un capitaine qui a encore des
+idées... Et ce que ça doit être rigolo, tous les
+deux, sous l'édredon!...</p>
+
+<p>Nous traversons tout le pays... Ah vrai!... Il
+n'est pas joli... Il ne ressemble en rien au boulevard
+Malesherbes... Des rues sales, étroites, tortueuses,
+et des places où les maisons sont de
+guingois, des maisons qui ne tiennent pas debout,
+des maisons noires, en vieux bois pourri, avec
+de hauts pignons branlants et des étages ventrus
+qui avancent les uns sur les autres, comme dans
+l'ancien temps... Les gens qui passent sont
+vilains, vilains, et je n'ai pas aperçu un seul beau
+garçon... L'industrie du pays est le chausson de
+lisière. La plupart des chaussonniers, qui n'ont pu
+livrer aux usines le travail de la semaine, travaillent
+encore... Et je vois, derrière des vitres,
+de pauvres faces chétives, des dos courbés, des
+mains noires qui tapotent sur des semelles de
+cuir...</p>
+
+<p>Cela ajoute encore à la tristesse morne du
+lieu... On dirait d'une prison.</p>
+
+<p>Mais voici la mercière qui, sur le pas de sa
+porte, nous sourit et nous salue...</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez à la messe de huit heures?... Moi,
+je suis allée à la messe de sept heures... Vous
+n'êtes pas en retard... Vous ne voudriez pas entrer,
+un instant?</p>
+
+<p>Rose remercie... Elle me met en garde contre
+la mercière, qui est une méchante femme et dit
+du mal de tout le monde... une vraie peste, quoi!...
+Puis elle recommence, à me vanter les vertus de
+son maître et les douceurs de sa place... Je lui
+demande:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, le capitaine n'a pas de famille?</p>
+
+<p>&mdash;Pas de famille?... s'écrie-t-elle, scandalisée...
+Eh bien, ma petite, vous n'y êtes pas...
+Ah! si, il en a une famille, et une propre!... Des
+tas de nièces et de cousines... des fainéants, des
+sans le sou, des traîne-misère... et qui le grugeaient...
+et qui le volaient... fallait voir ça!...
+C'était une abomination... Aussi, vous pensez si
+j'y ai mis bon ordre... si j'ai nettoyé la maison de
+toute cette vermine... Mais, ma chère demoiselle,
+sans moi, le capitaine serait sur la paille, aujourd'hui...
+Ah! le pauvre homme!... Il est bien
+content de ça, allez, maintenant...</p>
+
+<p>J'insiste avec une intention ironique que,
+d'ailleurs, elle ne comprend pas:</p>
+
+<p>&mdash;Et, sans doute, mademoiselle Rose, qu'il
+vous mettra sur son testament?...</p>
+
+<p>Prudemment, elle réplique:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur fera ce qu'il voudra... il est
+libre... Bien sûr que ce n'est pas moi qui l'influence...
+Je ne lui demande rien... je ne lui
+demande même pas de me payer des gages...
+Aussi, je suis chez lui par dévouement... Mais il
+connaît la vie... il sait ceux qui l'aiment, qui le
+soignent avec désintéressement, qui le dorlotent...
+Il ne faudrait pas croire qu'il est aussi bête que
+certaines personnes le prétendent, Mme Lanlaire
+en tête... qui en dit des choses sur nous!...
+C'est un malin au contraire, mademoiselle Célestine...
+et qui a une volonté à lui... Pour ça!...</p>
+
+<p>Sur cette éloquente apologie du capitaine, nous
+arrivons à l'église.</p>
+
+<p>La grosse Rose ne me quitte pas... Elle m'oblige
+à prendre une chaise près de la sienne, et se met
+à marmotter des prières, à faire des génuflexions
+et des signes de croix... Ah, cette église! Avec ses
+grossières charpentes qui la traversent et qui soutiennent
+la voûte chancelante, elle ressemble à
+une grange; avec son public, toussant, crachant,
+heurtant les bancs, traînant les chaises, on dirait
+aussi d'un cabaret de village. Je ne vois que des
+faces abruties par l'ignorance, des bouches fielleuses
+crispées par la haine... Il n'y a là que de
+pauvres êtres qui viennent demander à Dieu
+quelque chose contre quelqu'un... Il m'est impossible
+de me recueillir et je sens descendre en moi
+et sur moi comme un grand froid... C'est peut-être
+qu'il n'y a même pas un orgue dans cette église?...
+Est-ce drôle? Je ne puis pas prier sans orgue... Un
+chant d'orgue, ça m'emplit la poitrine, puis l'estomac...
+ça me rend toute chose... comme en
+amour. Si j'entendais toujours des voix d'orgue,
+je crois bien que je ne pécherais jamais... Ici, à la
+place de l'orgue, c'est une vieille dame, dans le
+choeur, avec des lunettes bleues et un pauvre
+petit châle noir sur les épaules, qui, péniblement,
+tapote sur une espèce de piano, pulmonique et
+désaccordé... Et c'est toujours des gens qui toussotent
+et crachotent, un bruit de catarrhe qui
+couvre les psalmodies du prêtre et les réponses
+des enfants de choeur. Et ce que cela sent mauvais!...
+odeurs mêlées de fumier, d'étable, de terre,
+de paille aigre, de cuir mouillé... d'encens avarié...
+Vraiment, ils sont bien mal élevés en province!</p>
+
+<p>La messe tire en longueur et je m'ennuie... Je
+suis surtout vexée de me trouver au milieu d'un
+monde si ordinaire, si laid, et qui fait si peu
+attention à moi. Pas un joli spectacle, pas une
+jolie toilette où reposer ma pensée... où égayer
+mes yeux... Jamais je n'ai mieux compris que je
+suis faite pour la joie de l'élégance et du chic...
+Au lieu de s'exalter, comme aux messes de Paris,
+tous mes sens offensés protestent à la fois...
+Pour me distraire, je suis attentivement les mouvements
+du prêtre qui officie. Ah bien, merci!
+C'est une espèce de grand gaillard, tout jeune, de
+physionomie vulgaire, couleur de brique rose.
+Avec ses cheveux ébouriffés, sa mâchoire de
+proie, ses lèvres goulues, ses petits yeux obscènes,
+ses paupières cernées de noir, je l'ai bien vite
+jugé... Ce qu'il doit s'en payer, à table, de la
+nourriture, celui-là!... Et au confessionnal,
+donc... ce qu'il doit en dire des saletés et en
+trousser des jupons!... Rose, s'apercevant que je
+le regarde, se penche vers moi, et, tout bas, elle
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le nouveau vicaire... Je vous le recommande.
+Il n'y en a pas comme lui pour confesser
+les femmes... M. le curé est un saint homme,
+bien sûr... mais on le trouve trop sévère... Tandis
+que le nouveau vicaire...</p>
+
+<p>Elle claque de la langue et se remet en prière,
+la tête courbée sur le prie-Dieu.</p>
+
+<p>Eh bien, il ne me plairait pas, le nouveau
+vicaire. Il a l'air sale et brutal... Il ressemble plus
+à un charretier qu'à un prêtre... Moi, il me faut
+de la délicatesse, de la poésie... de l'au-delà... et
+des mains blanches. J'aime que les hommes soient
+doux et chic, comme était monsieur Jean...</p>
+
+<p>Après la messe, Rose m'entraîne chez l'épicière...
+En quelques mots mystérieux, elle
+m'explique qu'il faut être bien avec elle, et que
+toutes les domestiques lui font une cour empressée...</p>
+
+<p>Encore une petite boulotte&mdash;décidément, c'est
+le pays des grosses femmes... Son visage est criblé
+de taches de rousseur, ses cheveux, blond filasse,
+rares et ternes, laissent voir des parties de crâne,
+au sommet duquel se hérisse drôlement, et pareil
+à un petit balai, un chignon. Au moindre mouvement,
+sa poitrine, sous le corsage de drap brun,
+remue comme un liquide dans une bouteille...
+Ses yeux, bordés d'un cercle rouge, s'éraillent, et
+sa bouche ignoble transforme en grimaces le sourire...
+Rose me présente:</p>
+
+<p>&mdash;Madame Gouin, je vous amène la nouvelle
+femme de chambre du Prieuré...</p>
+
+<p>L'épicière m'observe avec attention et je remarque
+que son regard s'attache à ma taille, à
+mon ventre, avec une obstination gênante... Elle
+dit d'une voix blanche:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle est chez elle, ici... Mademoiselle
+est une belle fille... Mademoiselle est parisienne,
+sans doute?...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, madame Gouin, j'arrive de Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Ça se voit... ça se voit, tout de suite... il
+n'y a pas besoin de vous regarder à deux fois...
+J'aime beaucoup les Parisiennes... elles savent ce
+que c'est que de vivre... Moi aussi j'ai servi à
+Paris, quand j'étais jeune... j'ai servi chez une
+sage-femme de la rue Guénégaud, Mme Tripier...
+Vous la connaissez peut-être?...</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait rien... Ah! dame, il y a longtemps...
+Mais entrez donc, mademoiselle Célestine...</p>
+
+<p>Elle nous fait passer, cérémonieusement, dans
+l'arrière-boutique où se trouvent déjà réunies,
+autour d'une table ronde, quatre domestiques...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous en aurez du tintouin, ma pauvre
+demoiselle... gémit l'épicière en m'offrant un
+siège... Ce n'est pas parce que l'on ne me prend
+plus rien, au château... mais je puis bien dire
+que c'est une maison infernale... infernale...
+N'est-ce pas, Mesdemoiselles?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr!... répondent, unanimement, avec
+des gestes pareils et de pareilles grimaces, les
+quatre domestiques interpellées...</p>
+
+<p>Mme Gouin poursuit:</p>
+
+<p>&mdash;Merci!... je ne voudrais pas fournir des
+gens qui marchandent tout le temps et crient,
+comme des putois, qu'on les vole, qu'on leur fait
+du tort... Ils peuvent bien aller où ils veulent...</p>
+
+<p>Le choeur des domestiques reprend:</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr qu'ils peuvent aller où ils veulent.</p>
+
+<p>A quoi Mme Gouin, s'adressant plus particulièrement
+à Rose, ajoute d'un ton ferme:</p>
+
+<p>&mdash;On ne court pas après, dites, mam'zelle
+Rose?... Dieu merci, on n'a pas besoin d'eux,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Rose se contente de hausser les épaules et de
+mettre dans ce geste tout ce qu'il y a en elle de
+fiel concentré, de rancunes et de mépris... Et
+l'énorme chapeau mousquetaire, par le mouvement
+désordonné des plumes noires, accentue
+l'énergie de ces sentiments violents.</p>
+
+<p>Puis, après un silence:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez!... Parlons point de ces gens-là...
+Chaque fois que j'en parle, j'ai mal au ventre...</p>
+
+<p>Une petite noiraude, maigre, avec un museau
+de rat, un front fleuri de boutons et des yeux qui
+suintent, s'écrie au milieu des rires:</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr, qu'on les a quelque part...</p>
+
+<p>Là-dessus, les histoires, les potins recommencent...
+C'est un flot ininterrompu d'ordures
+vomies par ces tristes bouches, comme d'un
+égout... Il semble que l'arrière-boutique en est
+empestée... Je ressens une impression d'autant
+plus pénible que la pièce où nous sommes est
+sombre et que les figures y prennent des déformations
+fantastiques... Elle n'est éclairée, cette
+pièce, que par une étroite fenêtre qui s'ouvre sur
+une cour crasseuse, humide, une sorte de puits
+formé par des murs que ronge la lèpre des mousses...
+Une odeur de saumure, de légumes fermentés,
+de harengs saurs, persiste autour de
+nous, imprègne nos vêtements... C'est intolérable... Alors,
+chacune de ces créatures, tassées
+sur leur chaise comme des paquets de linge sale,
+s'acharne à raconter une vilenie, un scandale, un
+crime... Lâchement, j'essaie de sourire avec elles,
+d'applaudir avec elles, mais j'éprouve quelque
+chose d'insurmontable, quelque chose comme un
+affreux dégoût... Une nausée me retourne le
+coeur, me monte à la gorge impérieusement,
+m'affadit la bouche, me serre les tempes... Je
+voudrais m'en aller... Je ne le puis, et je reste là,
+idiote, tassée comme elles sur ma chaise, ayant
+les mêmes gestes qu'elles, je reste là à écouter
+stupidement ces voix aigres qui me font l'effet
+d'eaux de vaisselle; glougoutant et s'égouttant
+par les éviers et par les plombs...</p>
+
+<p>Je sais bien qu'il faut se défendre contre ses
+maîtres... et je ne suis pas la dernière à le faire,
+je vous assure... Mais non... là... tout de même,
+cela passe l'imagination... Ces femmes me sont
+odieuses; je les déteste, et je me dis tout bas que
+je n'ai rien de commun avec elles... L'éducation,
+le frottement avec les gens chics, l'habitude des
+belles choses, la lecture des romans de Paul
+Bourget m'ont sauvée de ces turpitudes... Ah!
+les jolies et amusantes rosseries des offices parisiens,
+elles sont loin!...</p>
+
+<p>C'est Rose qui décidément obtient le plus
+grand succès... Elle raconte avec des yeux papillotants
+et des lèvres mouillées de plaisir:</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela n'est rien auprès de Mme Rodeau... la
+femme du notaire... Ah! il s'en passe des
+choses chez elle...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais... dit l'une.</p>
+
+<p>Une autre énonce, en même temps:</p>
+
+<p>&mdash;Elle a beau être dans les curés... je l'ai toujours
+pensé que c'est une rude cochonne...</p>
+
+<p>Tous les regards sont émérillonnés, tous les
+cous tendus vers Rose, qui commence son récit:</p>
+
+<p>&mdash;Avant hier, M. Rodeau était parti, soi-disant
+à la campagne, pour toute la journée...</p>
+
+<p>Afin de m'édifier sur le compte de M. Rodeau,
+elle ouvre, en mon honneur, cette parenthèse:</p>
+
+<p>&mdash;Un homme louche... un notaire guères
+catholique, que ce M. Rodeau... Ah! il y en
+a des mic-macs dans son étude... à preuve que
+j'ai fait retirer par le capitaine des fonds qu'il y
+avait déposés... Oui, dame!... Mais ce n'est pas
+de M. Rodeau qu'il s'agit pour l'instant...</p>
+
+<p>La parenthèse fermée, elle redonne à son récit
+un tour plus général:</p>
+
+<p>&mdash;M. Rodeau était donc à la campagne... Qu'est-ce
+qu'il va faire si souvent à la campagne?... Ça,
+par exemple... on ne le sait pas... Il était donc
+parti à la campagne... Mme Rodeau fait aussitôt
+monter le petit clerc... le petit gars Justin... dans sa
+chambre... sous prétexte de la balayer... Un drôle
+de balayage, mes enfants!... Elle était quasiment
+toute nue, avec des yeux drôles, comme une
+chienne en chasse. Elle le fait venir près
+d'elle... l'embrasse... le caresse... et, disant qu'elle va lui
+chercher ses puces, voilà qu'elle le déshabille... Et
+alors, savez-vous ce qu'elle a fait?... Eh bien,
+tout à coup, elle s'est jetée dessus, cette goule-là,
+et elle l'a pris de force... de force, oui, Mesdemoiselles... Et
+si vous saviez de quelle manière elle
+l'a pris?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment qu'elle l'a pris?... interroge vivement
+la petite noiraude, dont le museau de rat
+s'allonge et remue...</p>
+
+<p>Toutes sont anxieuses... Mais, devenant sévère,
+pudique, Rose déclare:</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne peut pas se dire à des demoiselles!...</p>
+
+<p>Des «ah!» de désappointement suivent cette
+réponse. Rose continue, tour à tour indignée et
+émue:</p>
+
+<p>&mdash;Un enfant de quinze ans... si c'est possible!... Et
+joli... joli comme un amour... et innocent,
+le pauvre petit martyr!... Ne pas respecter
+l'enfance... faut-il en avoir du vice dans le
+sang!... Paraît qu'en rentrant chez lui... il
+tremblait... tremblait... pleurait... pleurait... le
+chérubin... que c'était à vous fendre l'âme... Qu'est-ce
+que vous dites de ça?...</p>
+
+<p>C'est une explosion d'indignations, une avalanche
+de mots orduriers... Rose attend que le
+calme soit revenu... Elle poursuit:</p>
+
+<p>&mdash;La mère est venue me conter la chose...
+Moi, je lui ai conseillé, vous pensez bien, d'actionner
+le notaire et sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr... ah! pour sûr...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la Justine hésite... parce que et
+parce qu'est-ce... Finalement, elle ne veut pas... J'ai
+idée que M. le curé, qui dîne toutes les semaines
+chez les Rodeau, est intervenu... Enfin,
+elle a peur... quoi!... Ah! si c'était moi... Certes,
+j'ai de la religion... mais il n'y a pas de curé qui
+tienne... Je leur en ferais cracher de l'argent... des
+cents et des mille... et des dix mille francs...</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr... ah! pour sûr...</p>
+
+<p>&mdash;Manquer une occasion comme ça?... Malheur!</p>
+
+<p>Et le chapeau mousquetaire claque comme une
+tente sous l'orage...</p>
+
+<p>L'épicière ne dit rien... Elle a l'air gêné... Sans
+doute qu'elle fournit le notaire... Adroitement
+elle interrompt les imprécations de Rose.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que mademoiselle Célestine voudra
+bien accepter un petit verre de cassis avec ces
+demoiselles?... Et vous, mam'zelle Rose?...</p>
+
+<p>Cette invitation calme toutes les colères, et,
+tandis que d'un placard elle retire une bouteille
+et des verres que Rose dispose sur la table, les
+yeux s'allument et les langues passent, effilées,
+sur les lèvres gourmandes...</p>
+
+<p>En partant, l'épicière me dit, aimable et souriante:</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites pas attention, parce que vos
+maîtres ne prennent rien chez moi... Il faudra
+revenir me voir...</p>
+
+<p>Je rentre avec Rose qui achève de me mettre
+au courant de la chronique du pays... J'aurais cru
+que son stock d'infamies dût être épuisé... Nullement...
+Elle en trouve, elle en invente de nouvelles
+et de plus épouvantables... Ses ressources
+dans la calomnie sont infinies... Et sa langue va
+toujours, sans un arrêt... Tous et toutes y passent
+ou y reviennent. C'est étonnant ce qu'en quelques
+minutes on peut déshonorer de gens, en province...
+Elle me reconduit ainsi jusqu'à la grille
+du Prieuré... Là, elle ne peut pas se décider à me
+quitter... parle encore... parle sans cesse, cherche
+à m'envelopper, à m'étourdir de son amitié et de
+son dévoûment... Moi, j'ai la tête cassée par tout
+ce que j'ai entendu, et la vue du Prieuré me
+donne au coeur comme un découragement... Ah!
+ces grandes pelouses sans fleurs!... Et cette immense
+bâtisse qui a l'air d'une caserne ou d'une
+prison et où il me semble que, derrière chaque
+fenêtre, un regard vous espionne!...</p>
+
+<p>Le soleil est plus chaud, la brume a disparu, et
+le paysage, là bas, se fait plus net... Au delà de la
+plaine, sur les coteaux, j'aperçois de petits villages
+qui se dorent dans la lumière, égayés de toits
+rouges; la rivière à travers la plaine, jaune et
+verte, luit çà et là en courbes argentées... Et
+quelques nuages décorent le ciel de leurs fresques
+légères et charmantes... Mais je n'éprouve aucun
+plaisir à contempler tout cela... Je n'ai plus qu'un
+désir, une volonté, une obsession, fuir ce soleil,
+cette plaine, ces coteaux, cette maison et cette
+grosse femme, dont la voix méchante m'affole et
+me torture.</p>
+
+<p>Enfin, elle se dispose à me laisser... me prend
+la main et la serre, affectueusement, dans ses
+gros doigts gantés de mitaines. Elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, ma petite, vous savez, madame
+Gouin, c'est une femme bien aimable... et bien
+droite... Il faudra la voir souvent...</p>
+
+<p>Elle s'attarde encore... et avec plus de mystère:</p>
+
+<p>&mdash;Elle en a soulagé, allez, des jeunes filles!...
+Dès qu'on s'aperçoit de quelque chose... on va la
+trouver... Ni vu, ni connu... On peut se fier à
+elle... ça, je vous le dis... C'est une femme très...
+très savante...</p>
+
+<p>Les yeux plus brillants, son regard attaché sur
+moi, avec une ténacité étrange, elle répète:</p>
+
+<p>&mdash;Très savante... et adroite... et discrète!...
+C'est la Providence du pays... Allons, ma petite,
+n'oubliez pas de venir chez nous, quand vous
+pourrez... Et allez, souvent, chez madame
+Gouin... Vous ne vous en repentirez pas... A
+bientôt... à bientôt!...</p>
+
+<p>Elle est partie... Je la vois qui, de son pas en
+roulis, s'éloigne, longe, énorme, le mur puis la
+haie... et brusquement s'enfonce dans un chemin
+où elle disparaît...</p>
+
+<p>Je passe devant Joseph, le jardinier-cocher, qui
+ratisse les allées... Je crois qu'il va me parler;
+il ne me parle pas... Il me regarde seulement
+d'un air oblique, avec une expression singulière
+qui me fait presque peur...</p>
+
+<p>&mdash;Un beau temps, ce matin, monsieur Joseph...</p>
+
+<p>Joseph grogne je ne sais quoi entre ses dents...</p>
+
+<p>Il est furieux que je me sois permis de marcher
+dans l'allée qu'il ratisse...</p>
+
+<p>Quel drôle de bonhomme, et comme il est mal
+appris... Et pourquoi ne m'adresse-t-il jamais la
+parole?... Et pourquoi ne répond-il jamais, non
+plus, quand je lui parle?</p>
+
+<br>
+
+<p>A la maison, Madame n'est pas contente... Elle
+me reçoit très mal, me bouscule:</p>
+
+<p>&mdash;A l'avenir, je vous prie de ne pas rester si
+longtemps dehors...</p>
+
+<p>J'ai envie de répliquer, car je suis agacée,
+irritée, énervée... mais, heureusement, je me
+contiens... Je me borne à bougonner un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis rien...</p>
+
+<p>&mdash;C'est heureux... Et puis, je vous défends
+de vous promener avec la bonne de M. Mauger...
+C'est une très mauvaise connaissance pour vous...
+Voyez... tout est en retard, ce matin, à cause de
+vous...</p>
+
+<p>Je m'écrie, en dedans:</p>
+
+<p>&mdash;Zut!... zut!... et zut!... Tu m'embêtes... Je
+parlerai à qui je veux... je verrai qui me plaît... Tu
+ne me feras pas la loi, chameau...</p>
+
+<p>Il a suffi que j'entende sa voix aigre, que je
+retrouve ses yeux méchants et ses ordres tyranniques,
+pour que fût effacée instantanément
+l'impression mauvaise, l'impression de dégoût
+que je rapportais de la messe, de l'épicière et de
+Rose... Rose et l'épicière ont raison; la mercière
+aussi a raison... elles ont toutes raison... Et
+je me promets de voir Rose, de la voir souvent,
+de retourner chez l'épicière.... de faire de
+cette sale mercière ma meilleure amie... puisque
+Madame me le défend... Et je répète intérieurement,
+avec une énergie sauvage:</p>
+
+<p>&mdash;Chameau!... chameau!... chameau!...</p>
+
+<p>Mais j'eusse été bien mieux soulagée si j'avais
+eu le courage de lui jeter, de lui crier, en pleine
+face, cette injure...</p>
+
+<br>
+
+<p>Dans la journée, après le déjeuner, Monsieur
+et Madame sont sortis en voiture. Le cabinet de
+toilette, les chambres, le bureau de Monsieur,
+toutes les armoires, tous les placards, tous les
+buffets sont fermés à clé... Qu'est-ce que je
+disais?... Ah bien... merci!... Pas moyen de lire
+une lettre, et de se faire des petits paquets...</p>
+
+<p>Alors, je suis restée dans ma chambre... J'ai écrit
+à ma mère, à monsieur Jean, et j'ai lu: <i>En famille</i>... Quel
+joli livre!... Et qu'il est bien écrit!... C'est
+drôle, tout de même... j'aime bien entendre
+des choses cochonnes... mais je n'aime pas en
+lire... Je n'aime que les livres qui font pleurer...</p>
+
+<br>
+
+<p>Au dîner, on a servi le pot-au-feu... Il m'a
+semblé que Monsieur et Madame étaient en froid.
+Monsieur a lu le <i>Petit Journal</i> avec une ostentation
+provocante... Il froissait le papier, en roulant
+de bons yeux, comiques et doux... Même
+quand il est en colère, les yeux de Monsieur restent
+doux et timides. A la fin, sans doute pour
+engager la conversation, Monsieur, toujours le
+nez sur son journal, s'est écrié:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... Encore une femme coupée en morceaux...</p>
+
+<p>Madame n'a rien répondu... Très raide, très
+droite, austère dans sa robe de soie noire, le front
+plissé, le regard dur, elle n'a pas cessé de songer...
+A quoi?...</p>
+
+<p>C'est peut-être à cause de moi que Madame
+boude Monsieur...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IV</h3>
+<br><br>
+
+<p>26 septembre.</p>
+
+
+<p>Depuis une semaine, je ne puis plus écrire une
+seule ligne de mon journal... Quand vient le
+soir, je suis éreintée, fourbue, à cran... Je ne
+pense plus qu'à me coucher et dormir... Dormir!...
+Si je pouvais toujours dormir!...</p>
+
+<p>Ah! quelle baraque, mon Dieu! Rien n'en peut
+donner l'idée.</p>
+
+<p>Pour un oui, pour un non, Madame vous fait
+monter et descendre les deux maudits étages...
+On n'a même pas le temps de s'asseoir dans la
+lingerie, et de souffler un peu que... drinn!...
+drinn!... drinn!... il faut se lever et repartir...
+Cela ne fait rien qu'on soit indisposée... drinn!...
+drinn!... drinn!... Moi, dans ces moments-là, j'ai
+aux reins des douleurs qui me plient en deux,
+qui me tordent le ventre, et me feraient presque
+crier... drinn!... drinn!... drinn!... Ça ne compte
+pas.. On n'a point le temps d'être malade, on n'a
+pas le droit de souffrir... La souffrance, c'est un
+luxe de maître... Nous, nous devons marcher, et
+vite, et toujours... marcher, au risque de tomber...
+Drinn!... drinn!... drinn!... Et si, au coup de sonnette,
+l'on tarde un peu à venir, alors, ce sont
+des reproches, des colères, des scènes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... Que faites-vous donc?... Vous
+n'entendez donc pas?... Êtes-vous sourde?...
+Voilà trois heures que je sonne... C'est agaçant,
+à la fin...</p>
+
+<p>Et, le plus souvent, ce qui se passe, le voici...</p>
+
+<p>&mdash;Drinn!... drinn!... drinn!...</p>
+
+<p>Allons bon!... Cela vous jette de votre chaise,
+comme sous la poussée d'un ressort...</p>
+
+<p>&mdash;Apportez-moi une aiguille.</p>
+
+<p>Je vais chercher l'aiguille.</p>
+
+<p>&mdash;Bien!... apportez-moi du fil.</p>
+
+<p>Je vais chercher le fil.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!... apportez-moi un bouton...</p>
+
+<p>Je vais chercher le bouton.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ce bouton?... Je ne
+vous ai pas demandé ce bouton... Vous ne comprenez rien...
+Un bouton blanc, numéro 4... Et dépêchez-vous!</p>
+
+<p>Et je vais chercher le bouton blanc, numéro 4...
+Vous pensez si je maugrée, si je rage, si j'invective
+Madame dans le fond de moi-même?... Durant
+ces allées et venues, ces montées et ces descentes,
+Madame a changé d'idée... Il lui faut autre chose,
+ou il ne lui faut plus rien:</p>
+
+<p>&mdash;Non... remportez l'aiguille et le bouton...
+Je n'ai pas le temps...</p>
+
+<p>J'ai les reins rompus, les genoux presque ankylosés,
+je n'en puis plus... Cela suffit à Madame...
+elle est contente... Et dire qu'il existe une société
+pour la protection des animaux...</p>
+
+<p>Le soir, en passant sa revue, dans la lingerie,
+elle tempête:</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... Vous n'avez rien fait?... A quoi
+employez-vous donc vos journées?... Je ne vous
+paie pas pour que vous flâniez du matin au
+soir...</p>
+
+<p>Je réplique d'un ton un peu bref, car cette injustice
+me révolte:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Madame m'a dérangée, tout le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dérangée, moi?... D'abord, je vous
+défends de me répondre... Je ne veux pas d'observation,
+entendez-vous?... Je sais ce que je dis.</p>
+
+<p>Et des claquements de porte, des ronchonnements
+qui n'en finissent pas... Dans les corridors,
+à la cuisine, au jardin, des heures entières, on
+entend sa voix qui glapit... Ah! qu'elle est tannante!</p>
+
+<p>En vérité, on ne sait par quel bout la prendre...
+Que peut-elle donc avoir, dans le corps, pour
+être toujours dans un tel état d'irritation? Et
+comme je la planterais là, si j'étais sûre de trouver
+une place, tout de suite...</p>
+
+<p>Tantôt je souffrais plus encore que de coutume...
+Je ressentais une douleur si aiguë que c'était
+à croire qu'une bête me déchirait, avec ses dents,
+avec ses griffes, l'intérieur du corps... Déjà, le
+matin, en me levant, à force d'avoir perdu du
+sang, je m'étais évanouie... Comment ai-je eu le
+courage de me tenir debout, de me traîner, de
+faire mon service? Je n'en sais rien... Parfois, dans
+l'escalier, j'étais obligée de m'arrêter, de me cramponner
+à la rampe afin de reprendre haleine et
+de ne pas tomber... J'étais verte, avec des sueurs
+froides qui me mouillaient les cheveux... C'était
+à hurler... Mais je suis dure au mal, et j'ai cette
+fierté de ne jamais me plaindre devant mes maîtres...
+Madame me surprit, à un moment où je
+pensais défaillir. Tout tournait autour de moi, la
+rampe, les marches et les murs.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? me dit-elle, rudement.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien.</p>
+
+<p>Et j'essayai de me redresser.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'avez rien, reprit Madame, pourquoi
+ces manières-là?... Je n'aime pas qu'on me
+fasse des figures d'enterrement... Vous avez un
+service très désagréable...</p>
+
+<p>Malgré ma douleur, je l'aurais giflée...</p>
+
+<br>
+
+<p>Au milieu de ces épreuves, je repense toujours
+à mes places anciennes... Aujourd'hui, c'est celle
+de la rue Lincoln que je regrette le plus... J'y étais
+seconde femme de chambre et je n'avais, pour
+ainsi dire, rien à faire. La journée, nous la passions
+dans la lingerie, une lingerie magnifique,
+avec un tapis de feutre rouge, et garnie du haut
+en bas de grandes armoires d'acajou, à serrures
+dorées. Et l'on riait, et l'on s'amusait à dire des
+bêtises, à faire la lecture, à singer les réceptions
+de Madame, tout cela sous la surveillance d'une
+gouvernante anglaise, qui nous préparait du thé,
+du bon thé que Madame achetait en Angleterre,
+pour ses petits déjeuners du matin... Quelquefois,
+de l'office, le maître d'hôtel&mdash;un qui était à la
+coule&mdash;nous apportait des gâteaux, des toasts au
+caviar, des tranches de jambon, un tas de bonnes
+choses...</p>
+
+<p>Je me souviens qu'un après-midi on m'obligea
+à revêtir un costume très chic de Monsieur, de
+Coco, comme nous l'appelions entre nous... Naturellement,
+on joua à toutes sortes de jeux risqués;
+on alla même très loin dans la plaisanterie. Et
+j'étais si drôle en homme, et je ris tellement fort
+de me voir ainsi que, n'y tenant plus, je laissai
+des traces humides dans le pantalon de Coco...</p>
+
+<p>Ça c'était une place!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je commence à bien connaître Monsieur... On a
+raison de dire que c'est un homme excellent et
+généreux, car, s'il n'était point tel, il n'y aurait
+pas dans le monde de pire canaille, de plus parfait
+filou... Le besoin, la rage qu'il a d'être charitable
+le poussent à commettre des actions qui ne sont
+pas très bien. Si l'intention est louable, chez lui,
+il n'en va pas de même, chez les autres, du résultat
+qui est souvent désastreux... Il faut le dire, sa
+bonté fut la cause de petites vilenies, dans le
+genre de celle-ci...</p>
+
+<br>
+
+<p>Mardi dernier, un très vieux bonhomme, le
+père Pantois, apportait des églantiers que Monsieur
+avait commandés, en cachette de Madame,
+naturellement... C'était à la tombée du jour...
+J'étais descendue chercher de l'eau chaude pour
+un savonnage en retard... Madame, sortie en ville,
+n'était pas encore rentrée... Et je bavardais à la
+cuisine, avec Marianne, quand Monsieur, cordial,
+joyeux, expansif et bruyant, amena le père Pantois...
+Il lui fait aussitôt servir du pain, du fromage
+et du cidre... Et le voilà qui cause avec lui.</p>
+
+<p>Le bonhomme me faisait pitié, tant il était
+exténué, maigre, salement vêtu... Son pantalon,
+une loque; sa casquette, un bouchon d'ordures...
+Et sa chemise ouverte laissait voir un coin de sa
+poitrine nue, gercée, gaufrée, culottée comme du
+vieux cuir... Il mangea avec avidité.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, père Pantois... s'écria Monsieur...
+en se frottant les mains... ça va mieux, hein?...</p>
+
+<p>Le vieillard, la bouche pleine, remercia:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire...
+Parce que, voyez-vous, depuis ce matin, quatre
+heures, que je suis parti de chez nous... j'avais
+rien dans le corps... rien...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mangez, mon père Pantois... régalez-vous,
+nom d'un chien!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire...
+Faites excuse...</p>
+
+<p>Le vieux se taillait d'énormes morceaux de
+pain, qu'il était longtemps à mâcher, car il n'avait
+plus de dents... Quand il fut un peu rassasié:</p>
+
+<p>&mdash;Et les églantiers, père Pantois? interrogea
+Monsieur... Ils sont beaux, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Y en a de beaux... y en a de moins beaux...
+y en a quasiment de toutes les sortes, monsieur
+Lanlaire... Dame!... on ne peut guère choisir...
+et c'est dur à arracher, allez... Et puis, monsieur
+Porcellet ne veut plus qu'on les prenne dans son
+bois... Faut aller loin, maintenant, pour en
+trouver... ben loin... Si je vous disais que je
+viens de la forêt de Raillon, à plus de trois lieues
+d'ici?... Ma foi, oui, monsieur Lanlaire...</p>
+
+<p>Pendant que le bonhomme parlait, Monsieur
+s'était attablé auprès de lui... Gai, presque farceur,
+il lui tapa sur les épaules, et il s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;Cinq lieues!... sacré père Pantois, va!...
+Toujours fort... toujours jeune...</p>
+
+<p>&mdash;Point tant qu'ça, monsieur Lanlaire... point
+tant qu'ça...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!... insista Monsieur... fort
+comme un vieux Turc... et de bonne humeur,
+sapristi!... On n'en fait plus comme vous, aujourd'hui,
+mon père Pantois... Vous êtes de la vieille
+roche, vous...</p>
+
+<p>Le vieillard hocha la tête, sa tête décharnée,
+couleur de bois ancien, et il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Point tant qu'çà... Les jambes faiblissent,
+monsieur Lanlaire... les bras mollissent... Et les
+reins donc...&mdash;Ah, les sacrés reins!... Je n'ai quasiment
+plus de force... Et puis, la femme qu'est
+malade, qui ne quitte plus son lit... et qui coûte
+gros de médicaments!... On n'est guère heureux...
+on n'est guère heureux... Si, au moins,
+on vieillissait pas?... C'est ça, voyez-vous, monsieur
+Lanlaire... c'est ça qu'est le pire... de
+l'affaire...</p>
+
+<p>Monsieur soupira, fit un geste vague, puis résumant
+philosophiquement la question:</p>
+
+<p>&mdash;Hé oui!... Mais qu'est-ce que vous voulez,
+père Pantois?... C'est la vie... On ne peut pas
+être et avoir été... C'est comme ça...</p>
+
+<p>&mdash;Ben sûr!... Faut se faire une raison...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà!...</p>
+
+<p>&mdash;Au bout le bout, quoi!... C'est-il pas vrai,
+dites, monsieur Lanlaire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame!</p>
+
+<p>Et, après une pause, il ajouta d'une voix devenue
+mélancolique:</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde a ses tristesses, allez, mon
+père Pantois...</p>
+
+<p>&mdash;Ben oui...</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Marianne hachait des fines
+herbes... La nuit tombait sur le jardin... Les deux
+grands tournesols, qu'on apercevait dans la perspective
+de la porte ouverte, se décoloraient, se
+noyaient d'ombre... Et le père Pantois mangeait
+toujours... Son verre était resté vide... Monsieur
+le remplit... et, brusquement, abandonnant les
+hauteurs métaphysiques, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce qu'ils valent, les églantiers,
+cette année?</p>
+
+<p>&mdash;Les églantiers, monsieur Lanlaire?... Eh
+bien, cette année, l'un dans l'autre, les églantiers
+valent vingt-deux francs le cent... C'est un peu
+cher, je le sais ben... Mais j'peux pas à moins...
+En vérité du bon Dieu!... Ainsi... tenez...</p>
+
+<p>En homme généreux et qui méprise les questions
+d'argent, Monsieur interrompit le vieillard,
+qui se disposait à se lancer dans des explications
+justificatives.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, père Pantois... Entendu... Est-ce
+que je marchande jamais avec vous, moi?... Et
+même, ce n'est pas vingt-deux francs que je vous
+les paierai, vos églantiers... c'est vingt-cinq
+francs... Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Lanlaire... vous êtes trop
+bon...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... Je suis juste... je suis pour le
+peuple, moi, pour le travail... sacrebleu!</p>
+
+<p>Et, tapant sur la table, il surenchérit...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce n'est pas vingt-cinq francs... c'est
+trente francs, nom d'un chien!... Trente francs,
+vous entendez, mon père Pantois?...</p>
+
+<p>Le bonhomme leva vers Monsieur ses pauvres
+yeux étonnés et reconnaissants, et il bégaya:</p>
+
+<p>&mdash;J'entends ben... C'est un plaisir que de travailler
+pour vous, monsieur Lanlaire... Vous
+savez ce que c'est que le travail, vous...</p>
+
+<p>Monsieur arrêta ces effusions...</p>
+
+<p>&mdash;Et j'irai vous payer ça... voyons... nous sommes
+mardi... j'irai vous payer ça... dimanche?...
+Ça vous va-t-il?... Et, par la même occasion, ma
+foi, je prendrai mon fusil... C'est entendu?...</p>
+
+<p>Les lueurs de reconnaissance qui brillaient
+dans les yeux du père Pantois s'éteignirent... Il
+était gêné, troublé, ne mangeait plus...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que... fit-il timidement... enfin, si
+vous pouviez vous acquitter à'nuit?... Ça m'obligerait
+ben, monsieur Lanlaire... Vingt-deux
+francs, seulement... Faites excuse...</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez, père Pantois!... répliqua
+Monsieur, avec une superbe assurance... Certainement,
+je vais vous payer ça, tout de suite...
+Ah, nom de Dieu!... Ce que j'en disais, moi...
+c'était pour aller faire un petit tour, par chez
+vous...</p>
+
+<p>Il fouilla dans les poches de son pantalon, tâta
+celles de son veston et de son gilet, et simulant la
+surprise, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bon!... Voilà encore que je n'ai
+pas de monnaie... Je n'ai que des sacrés billets
+de mille francs...</p>
+
+<p>Dans un rire forcé et vraiment sinistre, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que vous n'avez pas de monnaie de
+mille francs, mon père Pantois?</p>
+
+<p>Voyant Monsieur rire, le père Pantois crut qu'il
+était convenable à lui de rire aussi... et il répondit,
+gaillard:</p>
+
+<p>&mdash;Ha!... ha!... ha!... J'en ai même jamais
+vu de ces sacrés billets-là!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien alors... à dimanche!... conclut
+Monsieur.</p>
+
+<p>Monsieur s'était versé un verre de cidre et il
+trinquait avec le père Pantois, lorsque Madame,
+qu'on n'avait pas entendu venir, entra brusquement,
+en coup de vent, dans la cuisine... Ah! son
+oeil en voyant ça... en voyant Monsieur attablé
+auprès du vieux pauvre, et trinquant avec lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est?... fit-elle, les lèvres
+toutes blanches.</p>
+
+<p>Monsieur balbutia, ânonna:</p>
+
+<p>&mdash;C'est des églantiers... tu sais bien, mignonne...
+des églantiers... Le père Pantois
+m'apportait des églantiers... Tous les rosiers ont
+été gelés, cet hiver...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas commandé d'églantiers... Il n'y
+a pas besoin d'églantiers ici...</p>
+
+<p>Cela fut dit d'un ton coupant... Puis elle fit
+demi-tour, s'en alla en claquant la porte et proférant
+des paroles injurieuses... Dans sa colère, elle
+ne m'avait pas aperçue...</p>
+
+<p>Monsieur et le pauvre vieux arracheur d'églantiers
+s'étaient levés... Gênés, ils regardaient la
+porte par où Madame venait de disparaître... puis
+ils se regardaient, l'un l'autre, sans oser se dire
+un mot. Ce fut Monsieur, qui, le premier, rompit
+ce silence pénible...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... à dimanche, père Pantois.</p>
+
+<p>&mdash;A dimanche, monsieur Lanlaire...</p>
+
+<p>&mdash;Et portez-vous bien, père Pantois...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, de même, monsieur Lanlaire...</p>
+
+<p>&mdash;Et trente francs... Je ne m'en dédis pas...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes ben honnête...</p>
+
+<p>Et le vieux, tremblant sur ses jambes, le dos
+courbé, s'en alla et se fondit dans la nuit du jardin...</p>
+
+<br>
+
+<p>Pauvre Monsieur!... il a dû recevoir sa semonce...
+Et quant au père Pantois, si jamais il
+touche ses trente francs... eh bien, il aura de la
+chance...</p>
+
+<p>Je ne veux pas donner raison à Madame... mais
+je trouve que Monsieur a tort de causer familièrement
+avec des gens trop au-dessous de lui... Ça
+n'est pas digne...</p>
+
+<p>Je sais bien qu'il n'a pas la vie drôle, non plus...
+et qu'il s'en tire comme il peut... Ça n'est pas
+toujours commode... Quand il rentre tard de la
+chasse, crotté, mouillé, et chantant pour se donner
+du courage, Madame le reçoit très mal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est gentil de me laisser seule, toute
+une journée...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, tu sais bien, mignonne...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi...</p>
+
+<p>Elle le boude des heures et des heures, le front
+dur... la bouche mauvaise... Lui, la suit partout,
+tremble, balbutie des excuses...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mignonne, tu sais bien...</p>
+
+<p>&mdash;Fiche-moi la paix... Tu m'embêtes...</p>
+
+<p>Le lendemain, Monsieur ne sort pas, naturellement,
+et Madame crie:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu fais à tourner ainsi dans la
+maison, comme une âme en peine?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mignonne...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ferais bien mieux de sortir, d'aller à la
+chasse... le diable sait où!... Tu m'agaces... tu
+m'énerves... Va-t-en!...</p>
+
+<p>De telle sorte qu'il ne sait jamais ce qu'il doit
+faire, s'il doit s'en aller ou rester, être ici ou
+ailleurs! Problème difficile... Mais, comme dans
+les deux cas Madame crie, Monsieur a pris le
+parti de s'en aller le plus souvent possible. De
+cette façon, il ne l'entend pas crier...</p>
+
+<p>Ah! il fait vraiment pitié!</p>
+
+<br>
+
+<p>L'autre matinée, comme j'allais étendre un peu
+de linge sur la haie, je l'aperçus dans le jardin.
+Monsieur jardinait... Le vent, ayant pendant la
+nuit couché par terre quelques dahlias, il les rattachait
+à leurs tuteurs...</p>
+
+<p>Très souvent, quand il ne sort pas avant le
+déjeuner, Monsieur jardine; du moins, il fait
+semblant de s'occuper à n'importe quoi, dans
+ses plates-bandes... C'est toujours du temps de
+gagné sur les ennuis de l'intérieur... Pendant ces
+moments-là, on ne lui fait pas de scènes... Loin
+de Madame, il n'est plus le même. Sa figure
+s'éclaire, son oeil luit... Son caractère, naturellement
+gai, reprend le dessus... Vraiment, il n'est
+pas désagréable... A la maison, par exemple, il
+ne me parle presque plus et, tout en suivant
+son idée, semble ne pas faire attention à moi...
+Mais, dehors, il ne manque jamais de m'adresser
+un petit mot gentil, après s'être bien assuré, toutefois,
+que Madame ne peut l'épier... Lorsqu'il
+n'ose pas me parler, il me regarde... et son
+regard est plus éloquent que ses paroles... D'ailleurs,
+je m'amuse à l'exciter de toutes les manières...
+et, bien que je n'aie pris à son égard aucune
+résolution, à lui monter la tête sérieusement...</p>
+
+<p>En passant près de lui, dans l'allée où il travaillait,
+penché sur ses dahlias, des brins de raphia
+aux dents, je lui dis, sans ralentir le pas:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme Monsieur travaille, ce matin!</p>
+
+<p>&mdash;Hé oui! répondit-il... ces sacrés dahlias!...
+Vous voyez bien...</p>
+
+<p>Il m'invita à m'arrêter un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Célestine?... J'espère que vous
+vous habituez ici, maintenant?</p>
+
+<p>Toujours sa manie!... Toujours sa même difficulté
+d'engager la conversation!... Pour lui faire
+plaisir, je répliquai en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, Monsieur... certainement... je
+m'habitue.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure... Ça n'est pas malheureux
+enfin... ça n'est pas malheureux.</p>
+
+<p>Il s'était redressé tout à fait, m'enveloppait
+d'un regard très tendre, répétait: «Ça n'est pas
+malheureux» se donnant ainsi le temps de trouver
+à me dire quelque chose d'ingénieux...</p>
+
+<p>Il retira de ses dents les brins de raphia, les
+noua au haut du tuteur, et, les jambes écartées,
+les deux paumes plaquées sur ses hanches, les
+paupières bridées, les yeux franchement obscènes,
+il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie, Célestine, que vous avez dû en
+faire des farces à Paris?... Hein, en avez-vous fait,
+de ces farces!...</p>
+
+<p>Je ne m'attendais pas à celle-là... Et j'eus une
+grande envie de rire... Mais je baissai les yeux
+pudiquement, l'air fâché, et tâchant à rougir,
+comme il convenait en la circonstance:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur!... fis-je sur un ton de reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien quoi?... insista-t-il... Une belle fille
+comme vous... avec des yeux pareils!... Ah! oui,
+vous avez dû faire de ces farces!... Et tant mieux...
+Moi, je suis pour qu'on s'amuse, sapristi!... Moi,
+je suis pour l'amour, nom d'un chien!...</p>
+
+<p>Monsieur s'animait étrangement. Et sur sa personne
+robuste, fortement musclée, je reconnaissais
+les signes les plus évidents de l'exaltation
+amoureuse. Il s'embrasait... le désir flambait
+dans ses prunelles... Je crus devoir verser sur
+tout ce feu une bonne douche d'eau glacée. Je dis,
+d'un ton très sec, et, en même temps, très noble:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur se trompe... Monsieur croit parler
+à ses autres femmes de chambre... Monsieur doit
+savoir pourtant que je suis une honnête fille..</p>
+
+<p>Très digne, pour bien marquer à quel point
+j'avais été offensée de cet outrage, j'ajoutai:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur mériterait que j'aille tout de suite
+me plaindre à Madame...</p>
+
+<p>Et je fis mine de partir... Vivement, Monsieur
+m'empoigna le bras...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non!... balbutia-t-il...</p>
+
+<p>Comment ai-je pu dire tout cela, sans pouffer?...
+Comment ai-je pu renfoncer dans ma gorge
+le rire qui y sonnait, à pleins grelots?... En vérité,
+je n'en sais rien...</p>
+
+<p>Monsieur était prodigieusement ridicule...
+Livide, maintenant, la bouche grande ouverte,
+une double expression d'embêtement et de peur
+sur toute sa personne, il demeurait silencieux et
+se grattait la nuque à petits coups d'ongle.</p>
+
+<p>Près de nous, un vieux poirier tordait sa pyramide
+de branches, mangées de lichens et de
+mousses... quelques poires y pendaient à portée
+de la main... Une pie jacassait, ironiquement, au
+haut d'un châtaigner voisin... Tapi derrière la
+bordure de buis, le chat giflait un bourdon... Le
+silence devenait de plus en plus pénible, pour
+Monsieur... Enfin, après des efforts presque douloureux,
+des efforts qui amenaient sur ses lèvres
+de grotesques grimaces, Monsieur me demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Aimez-vous les poires, Célestine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur...</p>
+
+<p>Je ne désarmais pas... je répondais sur un ton
+d'indifférence hautaine.</p>
+
+<p>Dans la crainte d'être surpris par sa femme, il
+hésita quelques secondes... Et soudain, comme
+un enfant maraudeur, il détacha une poire de
+l'arbre et me la donna... ah! si piteusement!...
+Ses genoux fléchissaient... sa main tremblait...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Célestine... cachez cela dans votre
+tablier... On ne vous en donne jamais à la cuisine,
+n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... je vous en donnerai encore...
+quelquefois... parce que... parce que... je veux
+que vous soyez heureuse...</p>
+
+<p>La sincérité et l'ardeur de son désir, sa gaucherie,
+ses gestes maladroits, ses paroles effarées,
+et aussi sa force de mâle, tout cela m'avait attendrie...
+J'adoucis un peu mon visage, voilai d'une
+sorte de sourire la dureté de mon regard, et moitié
+ironique, moitié câline, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur!... Si Madame vous voyait?...</p>
+
+<p>Il se troubla encore, mais comme nous étions
+séparés de la maison par un épais rideau de châtaigners,
+il se remit vite, et crâneur maintenant
+que je devenais moins sévère, il clama, avec des
+gestes dégagés:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien quoi... Madame?... Eh bien quoi?...
+Je me moque bien de Madame, moi!... Il ne faudrait
+pas qu'elle m'embête, après tout... J'en ai
+assez... j'en ai par-dessus la tête, de Madame...</p>
+
+<p>Je prononçai gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur a tort... Monsieur n'est pas juste...
+Madame est une femme très aimable.</p>
+
+<p>Il sursauta:</p>
+
+<p>&mdash;Très aimable?... Elle?... Ah, grand Dieu!...
+Mais vous ne savez donc pas ce qu'elle a fait?...
+Elle a gâché ma vie... Je ne suis plus un homme...
+je ne suis plus rien... On se fout de moi, partout
+dans le pays... Et c'est à cause de ma femme...
+Ma femme?... c'est... c'est... une vache... oui,
+Célestine... une vache... une vache... une
+vache!...</p>
+
+<p>Je lui fis de la morale... je lui parlai doucement,
+vantant hypocritement l'énergie, l'ordre,
+toutes les vertus domestiques de Madame... A
+chacune de mes phrases, il s'exaspérait davantage...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non!... Une vache... une vache!...</p>
+
+<p>Pourtant, je parvins à le calmer un peu.
+Pauvre Monsieur!... Je jouais de lui avec une
+aisance merveilleuse... D'un simple regard, je le
+faisais passer de la colère à l'attendrissement.
+Alors il bégayait:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous êtes si douce, vous... vous êtes
+si gentille!... Vous devez être si bonne!... Tandis
+que cette vache...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Monsieur... allons!...</p>
+
+<p>Il reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes si douce!... Et cependant...
+quoi?... vous n'êtes qu'une femme de chambre...</p>
+
+<p>Un moment, il se rapprocha de moi, et très
+bas:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez, Célestine?...</p>
+
+<p>&mdash;Si je voulais... quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez... vous savez bien... enfin...
+vous savez bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur voudrait peut-être que je trompe
+Madame avec Monsieur? Que je fasse avec Monsieur
+des cochonneries?...</p>
+
+<p>Il se méprit à l'expression de mon visage... et
+les yeux hors de la tête, les veines du cou gonflées,
+les lèvres humides et baveuses, il répondit
+d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Oui là!... Eh bien, oui, là!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur n'y pense pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense qu'à ça, Célestine...</p>
+
+<p>Il était très rouge, congestionné:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur va encore recommencer...</p>
+
+<p>Il essaya de me saisir les mains, de m'attirer à
+lui...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, là... bredouilla-t-il... je vais
+recommencer... Je... vais... recommencer... parce
+que... parce que... je suis fou de vous... de toi...
+Célestine... parce que je ne pense qu'à ça... que je
+ne dors plus... que je me sens... tout malade... Et
+ne craignez rien de moi... N'aie pas peur de moi...
+Je ne suis pas une brute, moi... je... je... ne vous
+ferai pas d'enfant... Diable non!... Ça... je le
+jure!... Je... je... nous... nous...</p>
+
+<p>&mdash;Un mot de plus, Monsieur, et, cette fois, je
+dis tout à Madame... Et si quelqu'un vous voyait,
+en cet état, dans le jardin?</p>
+
+<p>Il s'arrêta net... Navré, honteux, tout bête, il
+ne savait plus que faire de ses mains, de ses
+yeux, de toute sa personne... Et il regardait, sans
+les voir, le sol à ses pieds, le vieux poirier, le jardin...
+Vaincu enfin, il dénoua, au haut du
+tuteur, les brins de raphia, se pencha à nouveau
+sur les dahlias écroulés... et triste, infiniment,
+et suppliant, il gémit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, Célestine... je vous ai dit... je
+vous ai dit cela... comme je vous aurais dit
+autre chose... comme je vous aurais dit... n'importe
+quoi... Je suis une vieille bête... Il ne faut
+pas m'en vouloir... il ne faut pas surtout en parler
+à Madame... C'est vrai, pourtant, si quelqu'un
+nous avait vus, dans le jardin?...</p>
+
+<p>Je me sauvai pour ne pas rire.</p>
+
+<p>Oui, j'avais envie de rire... Et, cependant, une
+émotion chantait dans mon coeur... quelque chose&mdash;comment
+exprimer cela?...&mdash;de maternel... Bien
+sûr que Monsieur ne me plairait pas pour
+coucher avec... Mais, un de plus ou de moins, au
+fond qu'est-ce que cela ferait?... Je pourrais lui
+donner du bonheur au pauvre gros père qui en est
+si privé, et j'en aurais de la joie aussi, car, en
+amour, donner du bonheur aux autres, c'est peut-être
+meilleur que d'en recevoir, des autres... Même
+lorsque notre chair reste insensible à ses caresses,
+quelle sensation délicieuse et pure de voir un
+pauvre bougre dont les yeux se tournent, et qui se
+pâme dans nos bras?... Et puis, ce serait rigolo...
+à cause de Madame... Nous verrons, plus tard.</p>
+
+<p>Monsieur n'est pas sorti de toute la journée... Il
+a relevé ses dahlias et, l'après-midi, il n'a pas
+quitté le bûcher où, pendant plus de quatre
+heures, il a cassé du bois, avec acharnement... De
+la lingerie, j'écoutais avec une sorte de fierté les
+coups de maillet, sur les coins de fer...</p>
+
+<br>
+
+<p>Hier, Monsieur et Madame ont passé toute
+l'après-midi à Louviers... Monsieur avait rendez-vous
+avec son avoué, Madame avec sa couturière...
+Sa couturière!...</p>
+
+<p>J'ai profité de ce moment de répit pour rendre
+visite à Rose, que je n'avais pas revue depuis ce
+fameux dimanche... Je n'étais pas fâchée non
+plus de connaître le capitaine Mauger...</p>
+
+<p>Un vrai type de loufoque, celui-là, et comme on
+en voit peu, je vous assure... Figurez-vous une
+tête de carpe, avec des moustaches et une longue
+barbiche grises... Très sec, très nerveux, très
+agité, il ne tient pas en place, travaille toujours,
+soit au jardin, soit dans une petite pièce où
+il fait de la menuiserie, en chantant des airs militaires,
+en imitant la trompette du régiment...</p>
+
+<p>Le jardin est fort joli, un vieux jardin divisé en
+planches carrées, où sont cultivées les fleurs d'autrefois,
+de très vieilles fleurs qu'on ne rencontre
+plus que dans de très vieilles campagnes et chez
+de très vieux curés...</p>
+
+<p>Quand je suis arrivée, Rose, confortablement
+assise à l'ombre d'un acacia, devant une table rustique
+sur laquelle était posée sa corbeille à ouvrage,
+reprisait des bas, et le capitaine accroupi sur une
+pelouse, le chef coiffé d'un ancien bonnet de
+police, bouchait les fuites d'un tuyau d'arrosage
+qui s'était crevé la veille...</p>
+
+<p>On m'accueillit avec empressement... et Rose
+ordonna au petit domestique, qui sarclait une
+planche de reines-marguerites, d'aller chercher
+la bouteille de noyau et des verres.</p>
+
+<p>Les premières politesses échangées:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, me demanda le capitaine... il n'est
+donc pas encore claqué, votre Lanlaire?... Ah!
+vous pouvez vous vanter de servir chez une
+fameuse crapule... Je vous plains bien, allez,
+ma chère demoiselle.</p>
+
+<p>Il m'expliqua que jadis Monsieur et lui vivaient
+en bons voisins, en inséparables amis... Une discussion
+à propos de Rose les avait brouillés à
+mort... Monsieur reprochait au capitaine de ne
+pas tenir son rang avec sa servante, de l'admettre
+à sa table...</p>
+
+<p>Interrompant son récit, le capitaine força en
+quelque sorte mon témoignage.</p>
+
+<p>&mdash;À ma table!... Et si je veux l'admettre dans
+mon lit?... Voyons... est-ce que je n'en ai pas le
+droit?... Est-ce que cela le regarde?...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr que non, monsieur le capitaine...</p>
+
+<p>Rose, d'une voix pudique, soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Un homme tout seul, n'est-ce pas?... c'est
+bien naturel.</p>
+
+<p>Depuis cette discussion fameuse qui avait failli
+se terminer en coups de poing, les deux anciens
+amis passaient leur temps à se faire des procès et
+des niches... Ils se haïssaient sauvagement.</p>
+
+<p>&mdash;Moi... déclara le capitaine... toutes les
+pierres de mon jardin, je les lance par-dessus la
+haie, dans celui de Lanlaire... Tant pis si elles
+tombent sur ses cloches et sur ses châssis... ou
+plutôt, tant mieux... Ah! le cochon!... Du reste,
+vous allez voir...</p>
+
+<p>Ayant aperçu une pierre dans l'allée, il se précipita
+pour la ramasser, atteignit la haie avec
+des prudences, des rampements de trappeur, et il
+lança la pierre dans notre jardin de toute ses forces.
+On entendit un bruit de verre cassé. Triomphant,
+il revint ensuite vers nous, et secoué, étouffé,
+tordu par le rire, il chantonna:</p>
+
+<p>&mdash;Encore un carreau d'cassé... v'là le vitrier
+qui passe...</p>
+
+<p>Rose le couvait d'un regard maternel. Elle me
+dit, avec admiration:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il drôle!... est-il enfant!... Comme il est
+jeune pour son âge!...</p>
+
+<p>Après que nous eûmes siroté un petit verre de
+noyau, le capitaine Mauger voulut me faire les
+honneurs du jardin... Rose s'excusa de ne pouvoir
+nous accompagner, à cause de son asthme, et
+nous recommanda de ne pas nous attarder trop
+longtemps...</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, fit-elle, en plaisantant... je vous
+surveille...</p>
+
+<p>Le capitaine m'emmena à travers des allées,
+des carrés bordés de buis, des plates-bandes
+remplies de fleurs. Il me nommait les plus belles,
+remarquant chaque fois qu'il n'y en avait pas
+de pareilles, chez ce cochon de Lanlaire... Tout à
+coup, il cueillit une petite fleur orangée, bizarre
+et charmante, en fit tourner la tige doucement
+dans ses doigts, et il me demanda:</p>
+
+<p>&mdash;En avez-vous mangé?...</p>
+
+<p>Je fus tellement surprise par cette question
+saugrenue, que je restai bouche close. Le capitaine
+affirma:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'en ai mangé... C'est parfait de goût...
+J'ai mangé de toutes les fleurs qui sont ici... Il y
+en a de bonnes... il y en a de moins bonnes... il y
+en a qui ne valent pas grand'chose... D'abord,
+moi, je mange de tout...</p>
+
+<p>Il cligna de l'oeil, claqua de la langue, se tapa
+sur le ventre, et répéta d'une voix plus forte, où
+dominait l'accent d'un défi:</p>
+
+<p>&mdash;Je mange de tout, moi!..</p>
+
+<p>La façon dont le capitaine venait de proclamer
+cette étrange profession de foi me révéla que sa
+grande vanité, dans la vie, était de manger de
+tout... Je m'amusai à flatter sa manie...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez raison, monsieur le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr... répondit-il, non sans orgueil...
+Et ce n'est pas seulement des plantes que je
+mange... c'est des bêtes aussi... des bêtes que
+personne n'a mangées... des bêtes qu'on ne
+connaît pas... Moi, je mange de tout...</p>
+
+<p>Nous continuâmes notre promenade autour des
+planches fleuries, dans les allées étroites où se
+balançaient de jolies corolles, bleues, jaunes,
+rouges... Et, en regardant les fleurs, il me semblait
+que le capitaine avait au ventre de petits
+sursauts de joie... Sa langue passait sur ses
+lèvres gercées, avec un bruit menu et mouillé...</p>
+
+<p>Il me dit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vais vous avouer... Il n'y a pas d'insectes,
+pas d'oiseaux, pas de vers de terre que je
+n'aie mangés. J'ai mangé des putois et des couleuvres,
+des rats et des grillons, des chenilles...
+J'ai mangé de tout... On connaît ça dans le pays,
+allez!... Quand on trouve une bête, morte ou
+vivante, une bête que personne ne sait ce que
+c'est, on se dit: «Faut l'apporter au capitaine
+Mauger.»... On me l'apporte... et je la mange...
+L'hiver surtout, par les grands froids, il passe
+des oiseaux inconnus... qui viennent d'Amérique...
+de plus loin, peut-être... On me les
+apporte... et je les mange... Je parie qu'il
+n'y a pas, dans le monde, un homme qui ait
+mangé autant de choses que moi... Je mange de
+tout...</p>
+
+<p>La promenade terminée, nous revînmes nous
+asseoir sous l'acacia. Et je me disposais à prendre
+congé, quand le capitaine s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... il faut que je vous montre quelque
+chose de curieux et que vous n'avez, bien sûr,
+jamais vu...</p>
+
+<p>Et il appela d'une voix retentissante:</p>
+
+<p>&mdash;Kléber!... Kléber!...</p>
+
+<p>Entre deux appels, il m'expliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Kléber... c'est mon furet... Un phénomène...</p>
+
+<p>Et il appela encore:</p>
+
+<p>&mdash;Kléber!... Kléber!...</p>
+
+<p>Alors, sur une branche, au-dessus de nous,
+entre des feuilles vertes et dorées, apparurent un
+museau rose et deux petits yeux noirs, très vifs,
+joliment éveillés.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... je savais bien qu'il n'était pas loin...
+Allons, viens ici, Kléber!... Psstt!...</p>
+
+<p>L'animal rampa sur la branche, s'aventura sur
+le tronc, descendit avec prudence, en enfonçant
+ses griffes dans l'écorce. Son corps, tout en fourrure
+blanche, marqué de taches fauves, avait des
+mouvements souples, des ondulations gracieuses
+de serpent... Il toucha terre, et, en deux bonds,
+il fut sur les genoux du capitaine qui se mit à
+le caresser, tout joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... le bon Kléber!... Ah!... le charmant
+petit Kléber!...</p>
+
+<p>Il se tourna vers moi:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous jamais vu un furet aussi bien
+apprivoisé?... Il me suit dans le jardin, partout,
+comme un petit chien... Je n'ai qu'à l'appeler...
+et il est là, tout de suite, la queue frétillante, la
+tête levée... Il mange avec nous... couche avec
+nous... C'est une petite bête que j'aime, ma foi,
+autant qu'une personne.... Tenez, mademoiselle
+Célestine, j'en ai refusé trois cents francs... Je
+ne le donnerais pas pour mille francs... pour deux
+mille francs... Ici, Kléber...</p>
+
+<p>L'animal leva la tête vers son maître; puis, il
+grimpa sur lui, escalada ses épaules et, après
+mille caresses et mille gentillesses, se roula
+autour du cou du capitaine, comme un foulard...
+Rose ne disait rien... Elle semblait agacée.</p>
+
+<p>Alors, une idée infernale me traversa le cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie, dis-je tout à coup..., je parie, monsieur
+le capitaine, que vous ne mangez pas votre
+furet?...</p>
+
+<p>Le capitaine me regarda avec un étonnement
+profond, puis avec une tristesse infinie... Ses
+yeux devinrent tout ronds, ses lèvres tremblèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Kléber?... balbutia-t-il... manger Kléber?...</p>
+
+<p>Évidemment, cette question ne s'était jamais
+posée devant lui, qui avait mangé de tout...
+C'était comme un monde nouveau, étrangement
+comestible, qui se révélait à lui...</p>
+
+<p>&mdash;Je parie, répétai-je férocement, que vous
+ne mangez pas votre furet?...</p>
+
+<p>Effaré, angoissé, mû par une mystérieuse et
+invincible secousse, le vieux capitaine s'était levé
+de son banc... Une agitation extraordinaire était
+en lui...</p>
+
+<p>&mdash;Répétez voir un peu!... bégaya-t-il.</p>
+
+<p>Pour la troisième fois, violemment, en détachant
+chaque mot, je dis:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que vous ne mangez pas votre
+furet?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mange pas mon furet?... Qu'est-ce
+que vous dites?... Vous dites que je ne le mange
+pas?... Oui, vous dites cela?... Eh bien, vous allez
+voir... Moi, je mange de tout...</p>
+
+<p>Il empoigna le furet. Comme on rompt un pain,
+d'un coup sec il cassa les reins de la petite bête,
+et la jeta, morte sans une secousse, sans un
+spasme, sur le sable de l'allée, en criant à Rose:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'en feras une gibelotte, ce soir!...</p>
+
+<p>Et il courut, avec des gesticulations folles,
+s'enfermer dans sa maison...</p>
+
+<p>Je connus là quelques minutes d'une véritable,
+indicible horreur. Toute étourdie encore par l'action
+abominable que je venais de commettre, je
+me levai pour partir. J'étais très pâle... Rose
+m'accompagna... Elle souriait:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas fâchée de ce qui vient d'arriver,
+me confia-t-elle... Il aimait trop son furet...
+Moi, je ne veux pas qu'il aime quelque chose...
+Je trouve déjà qu'il aime trop ses fleurs...</p>
+
+<p>Elle ajouta, après un court silence:</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, il ne vous pardonnera jamais
+ça... C'est un homme qu'il ne faut pas défier...
+Dame... un ancien militaire!...</p>
+
+<p>Puis, quelques pas plus loin:</p>
+
+<p>&mdash;Faites attention, ma petite... On commence
+à jaser sur vous dans le pays. Il paraît qu'on vous
+a vue, l'autre jour, dans le jardin, avec M. Lanlaire...
+C'est bien imprudent, croyez-moi... Il
+vous enguirlandera, si ce n'est déjà fait... Enfin,
+faites attention. Avec cet homme-là, rappelez-vous...
+Du premier coup... pan!... un enfant...</p>
+
+<p>Et comme elle refermait sur moi la barrière:</p>
+
+<p>&mdash;Allons... au revoir!... Il faut, maintenant,
+que j'aille faire ma gibelotte...</p>
+
+<p>Toute la journée, j'ai revu le cadavre du pauvre
+petit furet, là-bas, sur le sable de l'allée...</p>
+
+<br>
+
+<p>Ce soir, au dîner, en servant le dessert, Madame
+m'a dit très sévèrement:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous aimez les pruneaux, vous n'avez
+qu'à m'en demander... je verrai si je dois vous
+en donner... mais je vous défends d'en prendre...</p>
+
+<p>J'ai répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas une voleuse, Madame, et je
+n'aime pas les pruneaux...</p>
+
+<p>Madame a insisté:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que vous avez pris des pruneaux...</p>
+
+<p>J'ai répliqué:</p>
+
+<p>&mdash;Si Madame me croit une voleuse, Madame
+n'a que me donner mon compte.</p>
+
+<p>Madame m'a arraché des mains l'assiette de
+pruneaux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur en a mangé cinq ce matin... il y
+en avait trente-deux... il n'y en a plus que vingt-cinq...
+vous en avez donc dérobé deux... Que
+cela ne vous arrive plus!...</p>
+
+<p>C'était vrai... J'en avais mangé deux... Elle
+les avait comptés!...</p>
+
+<p>Non!... De ma vie!...</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>V</h3>
+<br><br>
+
+<p>28 septembre.</p>
+
+
+<p>Ma mère est morte. J'en ai reçu la nouvelle, ce
+matin, par une lettre du pays. Quoique je n'aie
+jamais eu d'elle que des coups, cela m'a fait de
+la peine, et j'ai pleuré, pleuré, pleuré... En me
+voyant pleurer, Madame m'a dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce encore que ces manières-là?...</p>
+
+<p>J'ai répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, ma pauvre mère est morte!...</p>
+
+<p>Alors, Madame, de sa voix ordinaire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un malheur... et je n'y peux rien...
+En tout cas, il ne faut pas que l'ouvrage en
+souffre...</p>
+
+<p>Ç'a été tout... Ah! vrai!... La bonté n'étouffe
+pas Madame...</p>
+
+<p>Ce qui m'a rendue le plus malheureuse, c'est
+que j'ai vu une coïncidence entre la mort de ma
+mère... et le meurtre du petit furet. J'ai pensé
+que c'était là une punition du ciel, et que ma
+mère ne serait peut-être pas morte si je n'avais
+pas obligé le capitaine à tuer le pauvre Kléber...
+J'ai eu beau me répéter que ma mère était morte
+avant le furet... Rien n'y a fait... et cette idée
+m'a poursuivie, toute la journée, comme un remords...</p>
+
+<p>J'aurais bien voulu partir... Mais Audierne, c'est
+si loin... au bout du monde, quoi!... Et je n'ai
+pas d'argent... Quand je toucherai les gages de
+mon premier mois, il faudra que je paie le bureau;
+je ne pourrai même pas rembourser les
+quelques petites dettes contractées durant les
+jours où j'ai été sur le pavé...</p>
+
+<p>Et puis, à quoi bon partir?... Mon frère est au
+service sur un bateau de l'État, en Chine, je
+crois, car voilà bien longtemps qu'on n'a reçu de
+ses nouvelles... Et ma soeur Louise?... Où est-elle
+maintenant?... Je ne sais pas... Depuis qu'elle
+nous quitta, pour suivre Jean le Duff à Concarneau,
+on n'a plus entendu parler d'elle... Elle a
+dû rouler, par ci, par là, le diable sait où!... Elle
+est peut-être en maison; elle est peut-être morte,
+elle aussi. Et peut-être aussi que mon frère est
+mort...</p>
+
+<p>Oui, pourquoi irais-je là-bas?... A quoi cela
+m'avancerait-il?... Je n'y ai plus personne, et ma
+mère n'a rien laissé, pour sûr... Les frusques et
+les quelques meubles qu'elle possédait ne paieront
+pas certainement l'eau-de-vie qu'elle doit...</p>
+
+<p>C'est drôle, tout de même... Tant qu'elle vivait,
+je ne pensais presque jamais à elle... je
+n'éprouvais pas le désir de la revoir... Je ne lui
+écrivais qu'à mes changements de place, et seulement
+pour lui donner mon adresse... Elle
+m'a tant battue... j'ai été si malheureuse avec
+elle, qui était toujours ivre!... Et d'apprendre,
+tout d'un coup, qu'elle est morte, voilà que j'ai
+l'âme en deuil, et que je me sens plus seule que
+jamais...</p>
+
+<p>Et je me rappelle mon enfance avec une netteté
+singulière... Je revois tout des êtres et des
+choses parmi lesquels j'ai commencé le dur apprentissage
+de la vie... Il y a vraiment trop de
+malheur d'un côté, trop de bonheur de l'autre...
+Le monde n'est pas juste.</p>
+
+<p>Une nuit, je me souviens&mdash;j'étais bien petite,
+pourtant&mdash;je me souviens que nous fûmes
+réveillés en sursaut par la corne du bateau de
+sauvetage. Oh! ces appels dans la tourmente et
+dans la nuit, qu'ils sont lugubres!... Depuis la
+veille, le vent soufflait en tempête; la barre du
+port était toute blanche et furieuse; quelques
+chaloupes seulement avaient pu rentrer... Les
+autres, les pauvres autres se trouvaient sûrement
+en péril...</p>
+
+<p>Sachant que le père pêchait dans les parages de
+l'île de Sein, ma mère ne s'inquiétait pas trop...
+Elle espérait qu'il avait relâché au port de l'île,
+comme cela était arrivé, tant de fois... Cependant,
+en entendant la corne du bateau de sauvetage,
+elle se leva toute tremblante et très pâle... m'enveloppa
+à la hâte d'un gros châle de laine et se
+dirigea vers le môle... Ma soeur Louise, qui était
+déjà grande, et mon frère plus petit la suivaient,
+criant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...</p>
+
+<p>Et elle aussi criait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...</p>
+
+<p>Les ruelles étaient pleines de monde: des
+femmes, des vieux, des gamins. Sur le quai, où
+l'on entendait gémir les bateaux, se hâtaient une
+foule d'ombres effarées. Mais, on ne pouvait tenir
+sur le môle à cause du vent trop fort, surtout à
+cause des lames qui, s'abattant sur la chaussée de
+pierre, la balayaient de bout en bout, avec des
+fracas de canonnade.... Ma mère prit la sente...
+«Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»...
+prit la sente qui contourne l'estuaire jusqu'au
+phare... Tout était noir sur la terre, et sur la mer,
+noire aussi, de temps en temps, au loin, dans le
+rayonnement de la lumière du phare, d'énormes
+brisants, des soulèvements de vagues blanchissaient...
+Malgré les secousses... «Ah! sainte
+Vierge!... ah! nostre Jésus!»... malgré les secousses
+et en quelque sorte bercée par elles,
+malgré le vent et en quelque sorte étourdie par
+lui, je m'endormis dans les bras de ma mère... Je
+me réveillai dans une salle basse, et je vis, entre
+des dos sombres, entre des visages mornes, entre
+des bras agités, je vis, sur un lit de camp, éclairé
+par deux chandelles, un grand cadavre... «Ah!
+sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»... un cadavre
+effrayant, long et nu, tout rigide, la face
+broyée, les membres rayés de balafres saignantes,
+meurtris de taches bleues... C'était mon père...</p>
+
+<p>Je le vois encore... Il avait les cheveux collés
+au crâne, et, dans les cheveux, des goémons emmêlés
+qui lui faisaient comme une couronne...
+Des hommes étaient penchés sur lui, frottaient sa
+peau avec des flanelles chaudes, lui insufflaient
+de l'air par la bouche... Il y avait le maire... il y
+avait M. le recteur... il y avait le capitaine des
+douanes... il y avait le gendarme maritime...
+J'eus peur, je me dégageai de mon châle, et, courant
+entre les jambes de ces hommes, sur les
+dalles mouillées, je me mis à crier, à appeler
+papa... à appeler maman... Une voisine m'emporta...</p>
+
+<br>
+
+<p>C'est à partir de ce moment que ma mère
+s'adonna, avec rage, à la boisson. Elle essaya
+bien, les premiers temps, de travailler dans les
+sardineries, mais, comme elle était toujours ivre,
+aucun de ses patrons ne voulut la garder. Alors,
+elle resta chez elle à s'enivrer, querelleuse et
+morne; et quand elle était pleine d'eau-de-vie,
+elle nous battait... Comment se fait-il qu'elle ne
+m'ait pas tuée?...</p>
+
+<p>Moi, je fuyais la maison, tant que je le pouvais.
+Je passais mes journées à gaminer sur le quai, à
+marauder dans les jardins, à barboter dans les
+flaques, aux heures de la marée basse... Ou bien,
+sur la route de Plogoff, au fond d'un dévalement
+herbu, abrité du vent de mer et garni d'arbustes
+épais, je polissonnais avec les petits garçons,
+parmi les épines blanches... Quand je rentrais le
+soir, il m'arrivait de trouver ma mère étendue
+sur le carreau en travers du seuil, inerte, la
+bouche salie de vomissements, une bouteille
+brisée dans la main... Souvent, je dus enjamber
+son corps... Ses réveils étaient terribles... Une
+folie de destruction l'agitait... Sans écouter mes
+prières et mes cris, elle m'arrachait du lit, me
+poursuivait, me piétinait, me cognait aux meubles,
+criant:</p>
+
+<p>&mdash;Faut que j'aie ta peau!... Faut que j'aie ta
+peau!...</p>
+
+<p>Bien des fois, j'ai cru mourir...</p>
+
+<p>Et puis elle se débaucha, pour gagner de quoi
+boire. La nuit, toutes les nuits, on entendit des
+coups sourds, frappés à la porte de notre maison...
+Un matelot entrait, emplissant la chambre d'une
+forte odeur de salure marine et de poisson... Il se
+couchait, restait une heure et repartait... Et un
+autre venait après, se couchait aussi, restait une
+heure encore et repartait... Il y eut des luttes, de
+grandes clameurs effrayantes dans le noir de ces
+abominables nuits, et, plusieurs fois, les gendarmes
+intervinrent...</p>
+
+<p>Des années s'écoulèrent pareilles... On ne voulait
+de moi nulle part, ni de ma soeur, ni de mon
+frère... On s'écartait de nous dans les ruelles. Les
+honnêtes gens nous chassaient, à coups de pierre,
+des maisons où nous allions, tantôt marauder,
+tantôt mendier... Un jour, ma soeur Louise, qui
+faisait, elle aussi, une sale noce avec les matelots,
+s'enfuit... Et ce fut ensuite mon frère qui s'engagea
+mousse... Je restai seule avec ma mère...</p>
+
+<br>
+
+<p>A dix ans, je n'étais plus chaste. Initiée par le
+triste exemple de maman à ce que c'est que
+l'amour, pervertie par toutes les polissonneries
+auxquelles je me livrais avec les petits garçons,
+je m'étais développée physiquement très vite...
+Malgré les privations et les coups, mais sans cesse
+au grand air de la mer, libre et forte, j'avais tellement
+poussé, qu'à onze ans je connaissais les
+premières secousses de la puberté... Sous mon
+apparence de gamine, j'étais presque femme...</p>
+
+<p>A douze ans, j'étais femme, tout à fait... et plus
+vierge... Violée? Non, pas absolument... Consentante?
+Oui, à peu près... du moins dans la
+mesure où le permettaient l'ingénuité de mon
+vice et la candeur de ma dépravation... Un dimanche,
+après la grand'messe, le contre-maître
+d'une sardinerie, un vieux, aussi velu, aussi mal
+odorant qu'un bouc, et dont le visage n'était
+qu'une broussaille sordide de barbe et de cheveux,
+m'entraîna sur la grève, du côté de Saint-Jean.
+Et là, dans une cachette de la falaise, dans
+un trou sombre du rocher où les mouettes venaient
+faire leur nid... où les matelots cachaient
+quelquefois les épaves trouvées en mer... là sur
+un lit de goémon fermenté, sans que je me sois
+refusée ni débattue... il me posséda... pour une
+orange!... Il s'appelait d'un drôle de nom: M. Cléophas
+Biscouille...</p>
+
+<p>Et voilà une chose incompréhensible, dont je
+n'ai trouvé l'explication dans aucun roman.
+M. Biscouille était laid, brutal, repoussant... Et
+outre, les quatre ou cinq fois qu'il m'attira dans le
+trou noir du rocher, je puis dire qu'il ne me
+donna aucun plaisir; au contraire. Alors, quand
+je repense à lui&mdash;et j'y pense souvent&mdash;comment
+se fait-il que ce ne soit jamais pour le
+détester et pour le maudire? A ce souvenir, que
+j'évoque avec complaisance, j'éprouve comme
+une grande reconnaissance... comme une grande
+tendresse et aussi, comme un regret véritable de
+me dire que, plus jamais, je ne reverrai ce dégoûtant
+personnage, tel qu'il était sur le lit de
+goémon...</p>
+
+<p>A ce propos, qu'on me permette d'apporter ici,
+si humble que je sois, ma contribution personnelle
+à la biographie des grands hommes....</p>
+
+<br>
+
+<p>M. Paul Bourget était l'intime ami et le guide
+spirituel de la comtesse Fardin, chez qui, l'année
+dernière, je servais comme femme de chambre.
+J'entendais dire toujours que lui seul connaissait,
+jusque dans le tréfonds, l'âme si compliquée
+des femmes... Et bien des fois, j'avais eu l'idée de
+lui écrire, afin de lui soumettre ce cas de psychologie
+passionnelle... Je n'avais pas osé... Ne vous
+étonnez pas trop de la gravité de telles préoccupations.
+Elles ne sont point coutumières aux domestiques,
+j'en conviens. Mais, dans les salons de la
+comtesse, on ne parlait jamais que de psychologie...
+C'est un fait reconnu que notre esprit se
+modèle sur celui de nos maîtres, et ce qui se dit au
+salon se dit également à l'office. Le malheur
+était que nous n'eussions pas à l'office un Paul
+Bourget, capable d'élucider et de résoudre les cas
+de féminisme que nous y discutions... Les explications
+de monsieur Jean lui-même ne me satisfaisaient
+pas...</p>
+
+<p>Un jour, ma maîtresse m'envoya porter une
+lettre «urgente», à l'illustre maître. Ce fut lui
+qui me remit la réponse... Alors je m'enhardis
+à lui poser la question qui me tourmentait, en
+mettant, toutefois, sur le compte d'une amie, cette
+scabreuse et obscure histoire... M. Paul Bourget
+me demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que votre amie? Une
+femme du peuple?... Une pauvresse, sans doute?...</p>
+
+<p>&mdash;Une femme de chambre, comme moi, illustre
+maître.</p>
+
+<p>M. Bourget eut une grimace supérieure, une
+moue de dédain. Ah sapristi! il n'aime pas les
+pauvres.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'occupe pas de ces âmes-là, dit-il...
+Ce sont de trop petites âmes... Ce ne sont même
+pas des âmes... Elles ne sont pas du ressort de ma
+psychologie...</p>
+
+<p>Je compris que, dans ce milieu, on ne commence
+à être une âme qu'à partir de cent mille
+francs de rentes...</p>
+
+<p>Ce n'est pas comme M. Jules Lemaître, un familier
+de la maison, lui aussi, qui, sur la même
+interrogation, répondit, en me pinçant la taille,
+gentiment:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, charmante Célestine, votre amie
+est une bonne fille, voilà tout. Et si elle vous ressemble,
+je lui dirais bien deux mots, vous savez...
+hé!... hé!... hé!...</p>
+
+<p>Lui, du moins, avec sa figure de petit faune
+bossu et farceur, il ne faisait pas de manières...
+et il était bon enfant... Quel dommage qu'il soit
+tombé dans les curés!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Avec tout cela, je ne sais ce que je serais devenue
+dans cet enfer d'Audierne, si les Petites
+Soeurs de Pontcroix, me trouvant intelligente et
+gentille, ne m'avaient recueillie par pitié. Elles
+n'abusèrent pas de mon âge, de mon ignorance,
+de ma situation difficile et honnie pour se servir,
+de moi, pour me séquestrer, à leur profit, comme
+il arrive souvent dans ces sortes de maisons, qui
+poussent l'exploitation humaine jusqu'au crime...
+C'étaient de pauvres petits êtres candides, timides,
+charitables, et qui n'étaient pas riches, et qui
+n'osaient même pas tendre la main aux passants,
+ni mendier dans les maisons... Il y avait, quelquefois,
+chez elles, bien de la misère, mais on
+s'arrangeait comme on pouvait... Et au milieu de
+toutes les difficultés de vivre, elles n'en continuaient
+pas moins d'être gaies et de chanter sans
+cesse, comme des pinsons... Leur ignorance de
+la vie avait quelque chose d'émouvant, et qui
+me tire les larmes, aujourd'hui, que je puis
+mieux comprendre leur bonté infinie, et si
+pure...</p>
+
+<p>Elles m'apprirent à lire, à écrire, à coudre, à
+faire le ménage, et, quand je fus à peu près instruite
+de ces choses nécessaires, elles me placèrent,
+comme petite bonne, chez un colonel en retraite
+qui venait, tous les étés, avec sa femme et ses
+deux filles, dans une espèce de petit château
+délabré, près de Comfort... De braves gens,
+certes, mais si tristes, si tristes!... Et maniaques!...
+Jamais sur leur visage un sourire, ni une
+joie sur leurs vêtements, qui restaient obstinément
+noirs... Le colonel avait fait installer un tour
+sous les combles, et là, toute la journée, seul, il
+tournait des coquetiers de buis, ou bien, ces billes
+ovales, qu'on appelle des «oeufs», et qui servent
+aux ménagères à ravauder leurs bas. Madame
+rédigeait placets sur placets, pétitions sur pétitions,
+afin d'obtenir un bureau de tabac. Et les
+deux filles, ne disant rien, ne faisant rien, l'une,
+avec un bec de canard, l'autre avec une face de
+lapin, jaunes et maigres, anguleuses et fanées, se
+desséchaient sur place, ainsi que deux plantes à
+qui tout manque, le sol, l'eau, le soleil... Ils
+m'ennuyèrent énormément... Au bout de huit
+mois, je les envoyai promener, par un coup de
+tête que j'ai regretté...</p>
+
+<p>Mais quoi!... J'entendais Paris respirer et vivre
+autour de moi... Son haleine m'emplissait le coeur
+de désirs nouveaux. Bien que je ne sortisse pas
+souvent, j'avais admiré avec un prodigieux étonnement,
+les rues, les étalages, les foules, les palais,
+les voitures éclatantes, les femmes parées... Et
+quand, le soir, j'allais me coucher au sixième
+étage, j'enviais les autres domestiques de la
+maison... et leurs farces que je trouvais charmantes...
+et leurs histoires qui me laissaient dans
+des surprises merveilleuses... Si peu de temps
+que je sois restée dans cette maison, j'ai vu là,
+le soir, au sixième, toutes les débauches, et j'en ai
+pris ma part, avec l'emportement, avec l'émulation
+d'une novice... Ah! que j'en ai nourri
+alors des espoirs vagues et des ambitions incertaines,
+dans cet idéal fallacieux du plaisir et du
+vice...</p>
+
+<p>Hé oui!... On est jeune... on ne connaît rien
+de la vie... on se fait des imaginations et des
+rêves... Ah, les rêves! Des bêtises... J'en ai
+soupé, comme disait M. Xavier, un gamin joliment
+perverti, dont j'aurai à parler bientôt...</p>
+
+<p>Et j'ai roulé... Ah! ce que j'ai roulé... C'est
+effrayant quand j'y songe...</p>
+
+<p>Je ne suis pas vieille, pourtant, mais j'en ai vu
+des choses, de près... j'en ai vu des gens tout
+nus... Et j'ai reniflé l'odeur de leur linge, de leur
+peau, de leur âme... Malgré les parfums, ça ne
+sent pas bon... Tout ce qu'un intérieur respecté,
+tout ce qu'une famille honnête peuvent cacher de
+saletés, de vices honteux, de crimes bas, sous les
+apparences de la vertu... ah! je connais ça!.. Ils
+ont beau être riches, avoir des frusques de soie et
+de velours, des meubles dorés; ils ont beau se
+laver dans des machins d'argent et faire de la
+piaffe... je les connais!... Ça n'est pas propre... Et
+leur coeur est plus dégoûtant que ne l'était le lit
+de ma mère...</p>
+
+<p>Ah! qu'une pauvre domestique est à plaindre,
+et comme elle est seule!... Elle peut habiter des
+maisons nombreuses, joyeuses, bruyantes, comme
+elle est seule, toujours!... La solitude, ce n'est
+pas de vivre seule, c'est de vivre chez les autres,
+chez des gens qui ne s'intéressent pas à vous,
+pour qui vous comptez moins qu'un chien, gavé
+de pâtée, ou qu'une fleur, soignée comme un
+enfant de riche... des gens dont vous n'avez que
+les défroques inutiles ou les restes gâtés:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez manger cette poire, elle est
+pourrie... Finissez ce poulet à la cuisine, il sent
+mauvais...</p>
+
+<p>Chaque mot vous méprise, chaque geste vous
+ravale plus bas qu'une bête... Et il ne faut rien
+dire; il faut sourire et remercier, sous peine de
+passer pour une ingrate ou un mauvais coeur...
+Quelquefois, en coiffant mes maîtresses, j'ai eu
+l'envie folle de leur déchirer la nuque, de leur
+fouiller les seins avec mes ongles...</p>
+
+<p>Heureusement qu'on n'a pas toujours de ces
+idées noires... On s'étourdit et on s'arrange pour
+rigoler de son mieux, entre soi.</p>
+
+<br>
+
+<p>Ce soir, après le dîner, me voyant toute triste,
+Marianne s'est attendrie, a voulu me consoler.
+Elle est allée chercher, au fond du buffet, dans un
+amas de vieux papiers et de torchons sales, une
+bouteille d'eau-de-vie...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas vous affliger comme ça,
+m'a-t-elle dit... il faut vous secouer un peu, ma
+pauvre petite... vous réconforter.</p>
+
+<p>Et m'ayant versé à boire, durant une heure, les
+coudes sur la table, d'une voix traînante et gémissante,
+elle m'a raconté des histoires sinistres de
+maladies, des accouchements, la mort de sa mère,
+de son père, de sa soeur... Sa voix devenait, à
+chaque minute, plus pâteuse... ses yeux s'humectaient,
+et elle répétait, en léchant son verre:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas s'affliger comme ça... La mort
+de votre maman... ah! c'est un grand malheur...
+Mais qu'est-ce que vous voulez?... nous sommes
+toutes mortelles... Ah! mon Dieu! Ah! pauvre
+petite!...</p>
+
+<p>Puis, elle s'est mise tout à coup à pleurer, à
+pleurer et tandis qu'elle pleurait, pleurait, elle
+ne cessait de gémir:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas s'affliger... il ne faut pas
+s'affliger...</p>
+
+<p>C'était d'abord une plainte... cela devint bientôt
+une sorte d'affreux braiement, qui alla grandissant...
+Et son gros ventre, et sa grosse poitrine,
+et son triple menton, secoués par les sanglots, se
+soulevaient en houles énormes...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous donc, Marianne, lui ai-je dit...
+Madame n'aurait qu'à vous entendre et venir...</p>
+
+<p>Mais elle ne m'a pas écoutée, et pleurant plus
+fort:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel malheur!... quel grand malheur!...</p>
+
+<p>Si bien que, moi aussi, l'estomac affadi par la
+boisson et le coeur ému par les larmes de Marianne,
+je me suis mise à sangloter comme une
+Madeleine... Tout de même... ce n'est point une
+mauvaise fille...</p>
+
+<p>Mais je m'ennuie ici... je m'ennuie... je m'ennuie!...
+Je voudrais servir chez une cocotte, ou
+bien en Amérique...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VI</h3>
+<br><br>
+
+<p>1er octobre.</p>
+
+
+<p>Pauvre Monsieur!... Je crois que j'ai été trop
+raide, l'autre jour, avec lui, dans le jardin...
+Peut-être ai-je dépassé la mesure?... Il s'imagine,
+tant il est godiche, qu'il m'a offensée gravement
+et que je suis une imprenable vertu... Ah! ses
+regards humiliés, implorants, et qui ne cessent
+de me demander pardon!...</p>
+
+<p>Quoique je sois redevenue plus aguichante et
+gentille, il ne me dit plus rien de la chose, et il
+ne se décide pas davantage à tenter une nouvelle
+attaque directe, pas même le coup classique du
+bouton de culotte à recoudre... Un coup grossier,
+mais qui ne rate pas souvent son effet... En
+ai-je recousu, mon Dieu, de ces boutons-là!...</p>
+
+<p>Et pourtant, il est visible qu'il en a envie,
+qu'il en meurt d'envie, de plus en plus... Dans
+la moindre de ses paroles éclate l'aveu... l'aveu
+détourné de son désir... et quel aveu!... Mais il
+est aussi de plus en plus timide. Une résolution
+à prendre lui fait peur... Il craint d'amener une
+rupture définitive, et il ne se fie plus à mes
+regards encourageants...</p>
+
+<p>Une fois, en m'abordant avec une expression
+étrange, avec quelque chose d'égaré dans les
+yeux, il m'a dit:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine... vous... vous... cirez... très
+bien... mes chaussures... très... très... bien...
+Jamais... elles n'ont été... cirées... comme ça...
+mes chaussures...</p>
+
+<p>C'est là que j'attendais le coup du bouton...
+Mais non... Monsieur haletait, bavait, comme
+s'il eût mangé une poire trop grosse et trop juteuse...</p>
+
+<p>Puis il a sifflé son chien... et il est parti...</p>
+
+<p>Mais voici ce qui est plus fort...</p>
+
+<p>Hier, Madame était allée au marché, car elle
+fait son marché elle-même; Monsieur était sorti
+depuis l'aube, avec son fusil et son chien... Il
+rentra de bonne heure, ayant tué trois grives, et
+aussitôt monta dans son cabinet de toilette, pour
+prendre un tub et s'habiller, comme il avait coutume...
+Pour ça!... Monsieur est très propre, lui...
+et il ne craint pas l'eau... Je pensai que le
+moment était favorable d'essayer quelque chose
+qui le mît enfin à l'aise avec moi... Quittant mon
+ouvrage, je me dirigeai vers le cabinet de toilette...
+et, quelques secondes, je restai l'oreille
+collée à la porte, écoutant... Monsieur tournait
+et retournait dans la pièce... Il sifflotait, chantonnait:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...</p>
+<p>Et ron, ronron... petit patapon...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Une habitude qu'il a de mêler, en chantant, un
+tas de refrains...</p>
+
+<p>J'entendis des chaises remuer, des placards
+s'ouvrir et se refermer, puis, l'eau ruisseler dans
+le tub des «Ah!», des «Oh!», des «Fuuii!»,
+des «Brrr!» que la surprise de l'eau froide arrachait
+à Monsieur... Alors, brusquement, j'ouvris
+la porte...</p>
+
+<p>Monsieur était devant moi, de face, la peau
+toute mouillée, grelottante, et l'éponge, en ses
+mains, coulait comme une fontaine... Ah!... sa
+tête, ses yeux, son immobilité!... Jamais, je ne
+vis, je crois, un homme aussi ahuri... N'ayant
+point de manteau pour recouvrir la nudité de
+son corps, par un geste, instinctivement pudique
+et comique, il s'était servi de l'éponge comme
+d'une feuille de vigne. Il me fallut une forte
+volonté pour réprimer, devant ce spectacle, le
+rire qui se déchaînait en moi. Je remarquai que
+Monsieur avait sur les épaules une grosse touffe
+de poils, et la poitrine, telle un ours... Tout de
+même, c'est un bel homme... Mazette!...</p>
+
+<p>Naturellement, je poussai un cri de pudeur
+alarmée, ainsi qu'il convenait, et je refermai la
+porte avec violence... Mais derrière la porte, je
+me disais: «Il va me rappeler, bien sûr... Et
+que va-t-il arriver?... Ma foi!...» J'attendis
+quelques minutes... Plus un bruit,... sinon le
+bruit cristallin d'une goutte d'eau qui, de temps
+en temps, tombait dans le tub... «Il réfléchit,
+pensais-je... il n'ose pas se décider... mais il va
+me rappeler»... En vain... Bientôt l'eau ruissela
+de nouveau... ensuite j'entendis que Monsieur
+s'essuyait, se frottait, s'ébrouait... et des glissements
+de savate traînèrent sur le parquet... des
+chaises remuèrent... des placards s'ouvrirent et
+se refermèrent... Enfin Monsieur recommença
+de chantonner:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...</p>
+<p>Et ron, ronron... petit patapon.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment, il est trop bête!... murmurai-je,
+tout bas, dépitée et furieuse.</p>
+
+<p>Et je me retirai, dans la lingerie, bien résolue
+à ne plus lui accorder jamais rien du bonheur
+que ma pitié, à défaut de mon désir, avait parfois
+rêvé de lui donner...</p>
+
+<p>L'après-midi, Monsieur, très préoccupé, ne
+cessa de tourner autour de moi. Il me rejoignit
+à la basse-cour, au moment où j'allais porter au
+fumier les ordures des chats... Et comme, pour
+rire un peu de son embarras, je m'excusais de
+ce qui était arrivé le matin:</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait rien... souffla-t-il... ça ne fait
+rien... Au contraire...</p>
+
+<p>Il voulut me retenir, bredouilla je ne sais
+quoi... Mais je le plantai, là... au milieu de sa
+phrase dans laquelle il s'empêtrait... et je lui
+dis, d'une voix cinglante, ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Je demande pardon à Monsieur... Je n'ai
+pas le temps de parler à Monsieur... Madame
+m'attend...</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi, Célestine, écoutez-moi une seconde...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur...</p>
+
+<p>Quand je pris l'angle de l'allée qui conduit à
+la maison, j'aperçus Monsieur... Il n'avait pas
+changé de place... Tête basse, jambes molles, il
+regardait toujours le fumier, en se grattant la
+nuque.</p>
+
+<br>
+
+<p>Après le dîner, au salon, Monsieur et Madame
+eurent une forte pique.</p>
+
+<p>Madame disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que tu fais attention à cette fille...</p>
+
+<p>Monsieur répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... Ah! par exemple!... En voilà une
+idée!... Voyons, mignonne... Une roulure pareille...
+une sale fille qui a peut-être de mauvaises
+maladies... Ah! celle-là est trop forte!...</p>
+
+<p>Madame reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça que je ne connais pas ta conduite...
+et tes goûts.</p>
+
+<p>&mdash;Permets... ah! permets!...</p>
+
+<p>&mdash;Et tous les sales torchons... et tous les
+derrières crottés que tu trousses dans la campagne!...</p>
+
+<p>J'entendais le parquet crier sous les pas de
+Monsieur qui marchait, dans le salon, avec une
+animation fébrile.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... Ah! par exemple!... En voilà des
+idées!... Où vas-tu chercher tout cela, mignonne?...</p>
+
+<p>Madame s'obstinait:</p>
+
+<p>&mdash;Et la petite Jézureau?... Quinze ans, misérable!...
+Et pour laquelle il a fallu que je paie
+cinq cents francs!... Sans quoi, aujourd'hui, tu
+serais peut-être en prison, comme ton voleur de
+père...</p>
+
+<p>Monsieur ne marchait plus... Il s'était effondré
+dans un fauteuil... Il se taisait...</p>
+
+<p>La discussion finit sur ces mots de Madame:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, ça m'est égal!... Je ne suis pas
+jalouse... Tu peux bien coucher avec cette Célestine...
+Ce que je ne veux pas, c'est que cela me
+coûte de l'argent...</p>
+
+<p>Ah! non!... Je les retiens, tous les deux...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je ne sais pas si, comme le prétend Madame,
+Monsieur trousse les petites filles dans la campagne...
+Quand cela serait, il n'aurait pas tort,
+si tel est son plaisir... C'est un fort homme, et
+qui mange beaucoup... Il lui en faut... Et Madame
+ne lui en donne jamais... Du moins, depuis que
+je suis ici, Monsieur peut se fouiller... Ça, j'en
+suis certaine... Et c'est d'autant plus extraordinaire
+qu'ils n'ont qu'un lit... Mais une femme
+de chambre, à la coule, et qui a de l'oeil, sait
+parfaitement ce qui se passe chez ses maîtres...
+Elle n'a même pas besoin d'écouter aux portes...
+Le cabinet de toilette, la chambre à coucher, le
+linge, et tant d'autres choses, lui en racontent
+assez... Il est même inconcevable, quand on
+veut donner des leçons de morale aux autres et
+qu'on exige la continence de ses domestiques,
+qu'on ne dissimule pas mieux les traces de ses
+manies amoureuses... Il y a, au contraire, des
+gens qui éprouvent, par une sorte de défi, ou
+par une sorte d'inconscience, ou par une sorte
+de corruption étrange, le besoin de les étaler...
+Je ne me pose pas en bégueule, et j'aime à rire,
+comme tout le monde... Mais vrai!... j'ai vu des
+ménages... et des plus respectables... qui dépassaient
+tout de même la mesure du dégoût...</p>
+
+<p>Autrefois, dans les commencements, cela me
+faisait un drôle d'effet de revoir mes maîtres...
+après... le lendemain... J'étais toute troublée...
+En servant le déjeuner, je ne pouvais m'empêcher
+de les regarder, de regarder leurs yeux,
+leurs bouches, leurs mains, avec une telle insistance
+que Monsieur ou Madame, souvent, me
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous?... Est-ce qu'on regarde ses
+maîtres de cette façon-là? Faites donc attention
+à votre service...</p>
+
+<p>Oui, de les voir, cela éveillait en moi des
+idées, des images... comment exprimer cela?...
+des désirs qui me persécutaient le reste de la
+journée et, faute de les pouvoir satisfaire comme
+j'eusse voulu, me livraient avec une frénésie
+sauvage à l'abêtissante, à la morne obsession
+de mes propres caresses...</p>
+
+<p>Aujourd'hui, l'habitude qui remet toute chose
+en sa place, m'a appris un autre geste, plus
+conforme, je crois, à la réalité... Devant ces
+visages, sur qui les pâtes, les eaux de toilette,
+les poudres n'ont pu effacer les meurtrissures
+de la nuit, je hausse les épaules... Et ce qu'ils
+me font suer, le lendemain, ces honnêtes gens,
+avec leurs airs dignes, leurs manières vertueuses,
+leur mépris pour les filles qui fautent, et leurs
+recommandations sur la conduite et sur la morale:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine, vous regardez trop les hommes...
+Célestine, ça n'est pas convenable de causer,
+dans les coins, avec le valet de chambre... Célestine,
+ma maison n'est pas un mauvais lieu...
+Tant que vous serez à mon service et dans ma
+maison, je ne souffrirai pas...</p>
+
+<p>Et patati... et patata!...</p>
+
+<p>Ce qui n'empêche pas Monsieur, en dépit de
+sa morale, de vous jeter sur des divans, de vous
+pousser sur des lits... et de ne vous laisser, généralement,
+en échange d'une complaisance brusque
+et éphémère, autre chose qu'un enfant... Arrange-toi,
+après comme tu peux et si tu peux...
+Et si tu ne peux pas, eh bien, crève avec ton
+enfant... Cela ne le regarde pas...</p>
+
+<p>Leur maison!... Ah! vrai!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Rue Lincoln, par exemple, ça se passait le vendredi,
+régulièrement. Il ne pouvait pas y avoir
+d'erreur là-dessus.</p>
+
+<p>Le vendredi était le jour de Madame. Il venait
+beaucoup de monde, des femmes et des femmes,
+jacasses, évaporées, effrontées, maquillées, Dieu
+sait!... Du monde très chouette, enfin... Probable
+qu'elles devaient dire, entre elles, pas mal de
+saletés et que cela excitait Madame... Et puis, le
+soir, c'était l'Opéra et ce qui s'en suit... Que ce
+fût ceci, ou cela ou bien autre chose, le certain
+c'est que, tous les vendredis... allez-y donc!...</p>
+
+<p>Si c'était le jour de Madame, on peut dire que
+c'était la nuit de Monsieur, la nuit de Coco... Et
+quelle nuit!... Il fallait voir, le lendemain, le
+cabinet de toilette, la chambre, le désordre des
+meubles, des linges partout, l'eau des cuvettes
+répandue sur les tapis... Et l'odeur violente de
+tout cela, une odeur de peau humaine, mêlée à
+des parfums... à des parfums qui sentaient bon,
+quoique ça!... Dans le cabinet de toilette de Madame,
+une grande glace tenait toute la hauteur
+du mur jusqu'au plafond... Souvent, devant la
+glace, il y avait des piles de coussins effondrés,
+foulés, écrasés, et, de chaque côté, de hauts candélabres,
+dont les bougies disparues avaient coulé
+et pendaient, en longues larmes figées, aux branches
+d'argent... Ah! il leur en fallait des mic-macs
+à ceux-là! Et je me demande ce qu'ils
+auraient bien pu inventer, s'ils n'avaient pas été
+mariés!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Et ceci me rappelle notre fameux voyage en
+Belgique, l'année où nous allâmes passer quelques
+semaines à Ostende... A la station de Feignies,
+visite de la douane. C'était la nuit... et Monsieur
+très endormi... était resté dans son compartiment...
+Ce fut Madame qui se rendit, avec moi,
+dans la salle où l'on inspectait les bagages...</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous quelque chose à déclarer? nous
+demanda un gros douanier qui, à la vue de Madame,
+élégante et jolie, se douta bien qu'il aurait
+plaisir à manipuler d'agréables choses... Car il
+existe des douaniers, pour qui c'est une sorte de
+plaisir physique et presque un acte de possession,
+que de fourrer leurs gros doigts dans les pantalons
+et dans les chemises des belles dames.</p>
+
+<p>&mdash;Non... répondit Madame... Je n'ai rien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... ouvrez cette malle...</p>
+
+<p>Parmi les six malles que nous emportions, il
+avait choisi la plus grande, la plus lourde, une
+malle en peau de truie, recouverte de son enveloppe
+de toile grise.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il n'y a rien! insista Madame irritée.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez tout de même... commanda ce malotru,
+que la résistance de ma maîtresse incitait
+visiblement à un plus complet, à un plus tyrannique
+examen...</p>
+
+<p>Madame&mdash;ah! je la vois encore&mdash;prit, dans
+son petit sac, le trousseau de clefs et ouvrit la
+malle... Le douanier, avec une joie haineuse,
+renifla l'odeur exquise qui s'en échappait, et, aussitôt,
+il se mit à fouiller, de ses pattes noires et
+maladroites, parmi les lingeries fines et les
+robes... Madame était furieuse, poussait des cris,
+d'autant que l'animal bousculait, froissait avec
+une malveillance évidente tout ce que nous
+avions rangé si précieusement...</p>
+
+<p>La visite allait se terminer sans plus d'encombres,
+quand le gabelou, exhibant du fond de la
+malle un long écrin de velours rouge, questionna:</p>
+
+<p>&mdash;Et ça?... Qu'est-ce que c'est que ça?</p>
+
+<p>&mdash;Des bijoux... répondit Madame avec assurance,
+sans le moindre trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez-le...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que ce sont des bijoux. A quoi
+bon?</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez-le...</p>
+
+<p>&mdash;Non... Je ne l'ouvrirai pas... C'est un abus
+de pouvoir... Je vous dis que je ne l'ouvrirai
+pas... D'ailleurs, je n'ai pas la clé...</p>
+
+<p>Madame était dans un état d'extraordinaire agitation.
+Elle voulut arracher l'écrin litigieux des
+mains du douanier qui, se reculant, menaça:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne voulez pas ouvrir cet écrin, je
+vais aller chercher l'inspecteur...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une indignité... une honte.</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous n'avez pas la clé de cet écrin, eh
+bien, on le forcera.</p>
+
+<p>Exaspérée, Madame cria:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas le droit... Je me plaindrai
+à l'ambassade... aux ministres... je me plaindrai
+au Roi, qui est de nos amis... Je vous ferai révoquer,
+entendez-vous... condamner, mettre en prison...</p>
+
+<p>Mais ces paroles de colère ne produisaient aucun
+effet sur l'impassible douanier, qui répéta avec
+plus d'autorité:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez l'écrin...</p>
+
+<p>Madame était devenue toute pâle et se tordait
+les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Non! fit-elle, je ne l'ouvrirai pas... Je ne
+veux pas... je ne peux pas l'ouvrir...</p>
+
+<p>Et, pour la dixième fois au moins, l'entêté douanier
+commanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez l'écrin!</p>
+
+<p>Cette discussion avait interrompu les opérations
+de la douane et groupé, autour de nous,
+quelques voyageurs curieux... Moi-même, j'étais
+prodigieusement intéressée par les péripéties de
+ce petit drame et, surtout, par le mystère de cet
+écrin que je ne connaissais pas, que je n'avais
+jamais vu chez Madame, et qui, certainement,
+avait été introduit dans la malle, à mon insu.</p>
+
+<p>Brusquement, Madame changea de tactique, se
+fit plus douce, presque caressante avec l'incorruptible
+douanier, et, s'approchant de lui de façon à
+l'hypnotiser de son haleine et de ses parfums, elle
+supplia tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Éloignez ces gens, je vous en prie... Et j'ouvrirai
+l'écrin...</p>
+
+<p>Le gabelou crut, sans doute, que Madame lui
+tendait un piège. Il hocha sa vieille tête obstinée
+et méfiante:</p>
+
+<p>&mdash;En voilà assez, des manières... Tout ça,
+c'est de la frime... Ouvrez l'écrin...</p>
+
+<p>Alors, confuse, rougissante, mais résignée,
+Madame prit dans son porte-monnaie une toute
+petite, une toute mignonne clé d'or, et, tâchant à
+ce que le contenu en demeurât invisible à la foule,
+elle ouvrit l'écrin de velours rouge, que le douanier
+lui présentait, solidement tenu dans ses
+mains. Au même instant, le douanier fit un bond
+en arrière, effaré, comme s'il avait eu peur d'être
+mordu par une bête venimeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Nom de Dieu!... jura-t-il.</p>
+
+<p>Puis, le premier moment de stupéfaction passé,
+il cria avec un mouvement du nez, rigolo:</p>
+
+<p>&mdash;Fallait le dire que vous étiez veuve!</p>
+
+<p>Et il referma l'écrin, pas assez vite toutefois,
+pour que les rires, les chuchotements, les paroles
+désobligeantes, et même les indignations qui éclatèrent
+dans la foule, ne vinssent démontrer à Madame
+que «ses bijoux» n'avaient été parfaitement
+aperçus des voyageurs...</p>
+
+<p>Madame fut gênée. Pourtant, je dois reconnaître
+qu'elle montra une certaine crânerie, en
+cette circonstance plutôt difficile... Ah! vrai! elle
+ne manquait pas d'effronterie... Elle m'aida à
+remettre de l'ordre dans la malle bouleversée. Et
+nous quittâmes la salle, sous les sifflets, sous les
+rires insultants de l'assistance.</p>
+
+<p>Je l'accompagnai jusqu'à son wagon, portant le
+sac où elle avait remisé l'écrin fameux... Un moment,
+sur le quai, elle s'arrêta, et avec une impudence
+tranquille, elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu que j'ai été bête!... J'aurais dû déclarer
+que l'écrin vous appartenait.</p>
+
+<p>Avec la même impudence, je répondis:</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie beaucoup Madame. Madame est
+très bonne pour moi... Mais moi, je préfère me
+servir de ces «bijoux-là»... au naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous!... fit Madame, sans fâcherie...
+Vous êtes une petite sotte...</p>
+
+<p>Et elle alla retrouver, dans le wagon, Coco qui
+ne se doutait de rien...</p>
+
+<br>
+
+<p>Du reste, Madame n'avait pas de chance. Soit
+effronterie, soit manque d'ordre, il lui arrivait
+souvent des histoires pareilles ou analogues. J'en
+aurais quelques-unes à raconter qui, sous ce rapport,
+sont des plus édifiantes... Mais il y a un
+moment où le dégoût l'emporte, où la fatigue
+vous vient de patauger sans cesse dans de la
+saleté... Et puis, je crois que j'en ai dit assez sur
+cette maison, qui fut pour moi le plus complet
+exemple de ce que j'appellerai le débraillement
+moral. Je me bornerai à quelques indications.</p>
+
+<p>Madame cachait dans un des tiroirs de son
+armoire une dizaine de petits livres, en peau
+jaune, avec des fermoirs dorés... des amours de
+livres, semblables à des paroissiens de jeune fille.
+Quelquefois, le samedi matin, elle en oubliait un
+sur la table, près de son lit... ou bien dans le
+cabinet de toilette, parmi les coussins... C'était
+plein d'images extraordinaires... Je ne joue pas
+les saintes-nitouches, mais je dis qu'il faut être
+rudement putain pour garder chez soi de pareilles
+horreurs, et pour s'amuser avec. Rien que d'y
+penser, j'en ai chaud... Des femmes avec des
+femmes, des hommes avec des hommes... sexes
+mêlés, confondus dans des embrassements fous,
+dans des ruts exaspérés... Des nudités dressées,
+arquées, bandées, vautrées, en tas, en grappes,
+en processions de croupes soudées l'une à l'autre
+par des étreintes compliquées et d'impossibles
+caresses... Des bouches en ventouse comme des
+tentacules de pieuvre, vidant les seins, épuisant
+les ventres, tout un paysage de cuisses et de
+jambes, nouées, tordues comme des branches
+d'arbres dans la jungle!... Ah! non!...</p>
+
+<p>Mathilde, la première femme de chambre, chipa
+un de ces livres.. Elle supposait que Madame
+n'aurait pas le toupet de le lui réclamer... Madame
+le lui réclama pourtant... Après avoir
+fouillé ses tiroirs, cherché partout, en vain, elle
+dit à Mathilde:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas vu un livre dans la chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Quel livre, Madame?</p>
+
+<p>&mdash;Un livre jaune...</p>
+
+<p>&mdash;Un livre de messe, sans doute?</p>
+
+<p>Elle regarda bien en face Madame, qui ne se
+déconcerta pas, et elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble en effet que j'ai vu un livre
+jaune avec un fermoir doré sur la table, près du
+lit, dans la chambre de Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je ne sais pas ce que Madame en a
+fait...</p>
+
+<p>&mdash;L'avez-vous pris?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Madame?...</p>
+
+<p>Et avec une insolence magnifique:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non... alors! cria-t-elle... Madame ne
+voudrait pas que je lise de pareils livres!</p>
+
+<p>Cette Mathilde, elle était épatante!... Et Madame
+n'insista plus.</p>
+
+<p>Et tous les jours, à la lingerie, Mathilde disait:</p>
+
+<p>&mdash;Attention!... Nous allons dire la messe...</p>
+
+<p>Elle tirait de sa poche le petit livre jaune et
+nous en faisait la lecture, malgré les protestations
+de la gouvernante anglaise qui bêlait: «Taisez-vous...
+vous êtes de malhonnêtes filles» et qui,
+durant des minutes, l'oeil agrandi sous les lunettes,
+s'écrasait le nez contre les images qu'elle
+avait l'air de renifler... Ce qu'on s'est amusé
+avec ça!</p>
+
+<p>Ah! cette gouvernante anglaise! Jamais je
+n'ai rencontré dans ma vie une telle pocharde, et si
+drôle. Elle avait l'ivresse tendre, amoureuse, passionnée,
+surtout avec les femmes. Les vices qu'elle
+cachait à jeun sous un masque d'austérité comique
+se révélaient alors en toute leur beauté grotesque.
+Mais ils étaient plus cérébraux qu'actifs, et
+je n'ai pas entendu dire qu'elle les eût jamais réalisés.
+Selon l'expression de Madame, Miss se contentait
+de se «réaliser» elle-même... Vraiment,
+elle eût manqué à la collection d'humanité loufoque
+et déréglée qui illustrait cette maison bien
+moderne...</p>
+
+<p>Une nuit, j'étais de service, attendant Madame.
+Tout le monde dormait dans l'hôtel, et je restais,
+seule, à sommeiller pesamment dans la lingerie...
+Vers deux heures du matin, Madame rentra. Au
+coup de sonnette, je me levai et trouvai Madame
+dans sa chambre. Les yeux sur le tapis, et se dégantant,
+elle riait à se tordre:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, une fois encore, Miss complètement
+ivre... me dit-elle...</p>
+
+<p>Et elle me montra la gouvernante, vautrée, les
+bras allongés, une jambe en l'air, et qui, geignant,
+soupirant, bredouillait des paroles inintelligibles...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, fit Madame, relevez-la et allez la
+coucher...</p>
+
+<p>Comme elle était fort lourde et molle, Madame
+voulut bien m'aider et c'est à grand'peine que
+nous parvînmes à la remettre debout.</p>
+
+<p>Miss s'était accrochée des deux mains au manteau
+de Madame, et elle disait à Madame:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas te quitter... je ne veux plus
+jamais te quitter. Je t'aime bien... Tu es mon
+bébé. Tu es belle...</p>
+
+<p>&mdash;Miss, répliquait Madame en riant, vous êtes
+une vieille pocharde... Allez vous coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... je veux coucher avec toi... tu es
+belle... je t'aime bien... Je veux t'embrasser.</p>
+
+<p>Se retenant d'une main au manteau, de l'autre
+main elle cherchait à caresser les seins de Madame,
+et sa bouche, sa vieille bouche s'avançait en baisers
+humides et bruyants...</p>
+
+<p>&mdash;Cochonne, cochonne... tu es une petite cochonne...
+Je veux t'embrasser... Pou!... pou!...
+pou!...</p>
+
+<p>Je pus enfin dégager Madame des étreintes de
+Miss, que j'entraînai hors de la chambre... Et ce
+fut sur moi que se tourna sa tendresse passionnée.
+Bien que chancelant sur ses jambes, elle voulait
+m'enlacer la taille, et sa main s'égarait sur moi
+plus hardiment que sur Madame, et à des endroits
+de mon corps plus précis... Il n'y avait pas d'erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Finissez donc, vieille sale!...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non... toi aussi... tu es belle... je
+t'aime bien... viens avec moi... Pou!... pou!...
+pou!...</p>
+
+<p>Je ne sais comment je me serais débarrassée
+d'elle si, dès qu'elle fut entrée dans sa chambre,
+les hoquets n'eussent noyé, dans un flot
+ignoble et fétide, ses ardeurs obstinées.</p>
+
+<p>Ces scènes-là amusaient beaucoup Madame.
+Madame n'avait de réelle joie qu'un spectacle du
+vice, même le plus dégoûtant...</p>
+
+<p>Un autre jour, je surpris Madame en train de
+raconter à une amie, dans son cabinet de toilette,
+les impressions d'une visite qu'elle avait faite,
+la veille, avec son mari, dans une maison spéciale
+où elle avait vu deux petits bossus faire
+l'amour...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut voir ça, ma chère... Rien n'est plus
+passionnant...</p>
+
+<br>
+
+<p>Ah! ceux qui ne perçoivent, des êtres humains,
+que l'apparence et que, seules, les formes extérieures
+éblouissent, ne peuvent pas se douter de
+ce que le beau monde, de ce que «la haute
+société» est sale et pourrie... On peut dire d'elle,
+sans la calomnier, qu'elle ne vit que pour la basse
+rigolade et pour l'ordure... J'ai traversé bien des
+milieux bourgeois et nobles, et il ne m'a été donné
+que très rarement de voir que l'amour s'y accompagnât
+d'un sentiment élevé, d'une tendresse
+profonde, d'un idéal de souffrance, de sacrifice ou
+de pitié, qui en font une chose grande et sainte.</p>
+
+<br>
+
+<p>Encore un mot sur Madame... Hormis les jours
+de réception et des dîners de gala, Madame et
+Coco recevaient très intimement un jeune ménage
+très chic, avec qui ils couraient les théâtres,
+les petits concerts, les cabinets de restaurant, et
+même, dit-on, de plus mauvais lieux: l'homme
+très joli, efféminé, le visage presque imberbe; la
+femme, une belle rousse, avec des yeux étrangement
+ardents, et une bouche comme je n'en ai
+jamais vu de plus sensuelle. On ne savait pas exactement
+ce que c'était que ces deux êtres-là...
+Quand ils dînaient, tous les quatre, il paraît que
+leur conversation prenait une allure si effrayante,
+si abominable que, bien des fois, le maître d'hôtel,
+qui n'était pas bégueule pourtant, eut l'envie de
+leur jeter les plats à la figure... Il ne doutait point
+du reste qu'il y eût, entre eux, des relations antinaturelles,
+et qu'ils fissent des fêtes pareilles à
+celles reproduites dans les petits livres jaunes de
+Madame. La chose est, sinon fréquente, du moins
+connue. Et les gens qui ne pratiquent point ce
+vice par passion, s'y adonnent par snobisme...
+C'est ultra-chic.</p>
+
+<p>Qui donc aurait pu penser de telles horreurs de
+Madame, qui recevait des archevêques et des
+nonces du pape, et dont le <i>Gaulois</i>, chaque
+semaine, célébrait les vertus, l'élégance, la charité,
+les dîners <i>smart</i> et la fidélité aux pures traditions
+catholiques de la France?...</p>
+
+<p>Tout de même, ils avaient beau avoir du vice,
+avoir tous les vices dans cette maison-là, on y était
+libre, heureuse, et Madame ne s'occupait jamais
+de la conduite du personnel...</p>
+
+<br>
+
+<p>Ce soir, nous sommes restés plus longtemps
+que de coutume à la cuisine. J'ai aidé Marianne à
+faire ses comptes... Elle ne parvenait pas à s'en
+tirer... J'ai constaté que, ainsi que toutes les personnes
+de confiance, elle grappille de-ci, vole de-là,
+autant qu'elle peut... Elle a même des roueries
+qui m'étonnent... mais il faut les mettre au point...
+Il lui arrive de ne pas se retrouver dans ses
+chiffres, ce qui la gêne beaucoup avec Madame,
+qui s'y retrouve, elle, et tout de suite... Joseph
+s'humanise un peu, avec moi. Maintenant, il
+daigne me parler, de temps à autre... Ainsi, ce
+soir il n'est pas allé comme d'ordinaire chez le
+sacristain, son intime ami... Et, pendant que
+Marianne et moi, nous travaillions, il a lu la
+<i>Libre Parole</i>... C'est son journal... Il n'admet
+pas qu'on puisse en lire un autre... J'ai remarqué
+que, tout en lisant, plusieurs fois, il m'a observée
+avec des expressions nouvelles dans les yeux...</p>
+
+<p>La lecture terminée, Joseph a bien voulu m'exposer
+ses opinions politiques... Il est las de la
+République qui le ruine et qui le déshonore... Il
+veut un sabre...</p>
+
+<p>&mdash;Tant que nous n'aurons pas un sabre&mdash;et
+bien rouge&mdash;il n'y a rien de fait... dit-il.</p>
+
+<p>Il est pour la religion... parce que... enfin...
+voilà... il est pour la religion...</p>
+
+<p>&mdash;Tant que la religion n'aura pas été restaurée
+en France comme autrefois... tant qu'on
+n'obligera pas tout le monde, à aller à la messe et
+à confesse... il n'y a rien de fait, nom de Dieu!...</p>
+
+<p>Il a accroché dans sa sellerie, les portraits du
+pape et de Drumont; dans sa chambre, celui de
+Déroulède; dans la petite pièce aux graines, ceux
+de Guérin et du général Mercier... de rudes
+lapins... des patriotes... des Français, quoi!...
+Précieusement, il collectionne toutes les chansons
+antijuives, tous les portraits en couleur des généraux,
+toutes les caricatures de «bouts coupés». Car
+Joseph est violemment antisémite... Il fait partie
+de toutes les associations religieuses, militaristes
+et patriotiques du département. Il est membre de
+la Jeunesse antisémite de Rouen, membre de la
+vieillesse antijuive de Louviers, membre encore
+d'une infinité de groupes et de sous-groupes,
+comme Le Gourdin national, le Tocsin normand,
+les Bayados du Vexin... etc... Quand il parle des
+juifs, ses yeux ont des lueurs sinistres, ses gestes,
+des férocités sanguinaires... Et il ne va jamais en
+ville sans une matraque:</p>
+
+<p>&mdash;Tant qu'il restera un juif en France... il n'y
+a rien de fait...</p>
+
+<p>Et il ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;Ah, si j'étais à Paris, bon Dieu!... J'en tuerais...
+j'en brûlerais... j'en étriperais de ces maudits
+youpins!... Il n'y a pas de danger, les traîtres,
+qu'ils soient venus s'établir au Mesnil-Roy... Ils
+savent bien ce qu'ils font, allez, les vendus!...</p>
+
+<p>Il englobe, dans une même haine, protestants,
+francs-maçons, libres-penseurs, tous les brigands
+qui ne mettent jamais le pied à l'église, et qui ne
+sont, d'ailleurs, que des juifs déguisés... Mais il
+n'est pas clérical, il est pour la religion, voilà
+tout...</p>
+
+<p>Quant à l'ignoble Dreyfus, il ne faudrait pas
+qu'il s'avisât de rentrer de l'île du Diable, en
+France... Ah! non... Et pour ce qui est de l'immonde
+Zola, Joseph l'engage fort à ne point venir à
+Louviers, comme le bruit en court, pour y donner
+une conférence... Son affaire serait claire, et c'est
+Joseph qui s'en charge... Ce misérable traître de
+Zola qui, pour six cent mille francs, a livré toute
+l'armée française et aussi toute l'armée russe, aux
+Allemands et aux Anglais!... Et ça n'est pas une
+blague... un potin... une parole en l'air: non,
+Joseph en est sûr... Joseph le tient du sacristain,
+qui le tient du curé, qui le tient de l'évêque, qui
+le tient du pape... qui le tient de Drumont...
+Ah! les juifs peuvent visiter le Prieuré... Ils trouveront,
+écrits par Joseph, à la cave, au grenier, à
+l'écurie, à la remise, sous la doublure des harnais,
+jusque sur les manches des balais, partout,
+ces mots: «Vive l'armée!... Mort aux juifs!»</p>
+
+<p>Marianne approuve, de temps en temps, par
+des mouvements de tête, des gestes silencieux,
+ces discours violents... Elle aussi, sans doute, la
+République la ruine et la déshonore... Elle aussi
+est pour le sabre, pour les curés et contre les
+juifs... dont elle ne sait rien d'ailleurs, sinon
+qu'il leur manque quelque chose, quelque part.</p>
+
+<p>Et moi aussi, bien sûr, je suis pour l'armée,
+pour la patrie, pour la religion et contre les
+juifs... Qui donc, parmi nous, les gens de
+maison, du plus petit au plus grand, ne professe
+pas ces chouettes doctrines?... On peut dire tout
+ce qu'on voudra des domestiques... ils ont bien
+des défauts, c'est possible... mais ce qu'on ne
+peut pas leur refuser, c'est d'être patriotes...
+Ainsi, moi, la politique, ce n'est pas mon genre
+et elle m'assomme... Eh bien, huit jours avant de
+partir pour ici, j'ai carrément refusé de servir,
+comme femme de chambre, chez Labori... Et
+toutes les camarades qui, ce jour-là, étaient au
+bureau, ont refusé aussi:</p>
+
+<p>&mdash;Chez ce salaud-là?... Ah! non alors! Ça,
+jamais!...</p>
+
+<p>Pourtant, lorsque je m'interroge sérieusement,
+je ne sais pas pourquoi je suis contre les juifs, car
+j'ai servi chez eux, autrefois, du temps où on pouvait
+le faire encore avec dignité... Au fond, je
+trouve que les juives et les catholiques, c'est tout
+un... Elles sont aussi vicieuses, ont d'aussi sales
+caractères, d'aussi vilaines âmes les unes que les
+autres... Tout cela, voyez-vous, c'est le même
+monde, et la différence de religion n'y est pour
+rien... Peut-être, les juives font-elles plus de
+piaffe, plus d'esbrouffe... peut-être font-elles
+valoir davantage, l'argent qu'elles dépensent?...
+Malgré ce qu'on raconte de leur esprit d'administration
+et de leur avarice, je prétends qu'il
+n'est pas mauvais d'être dans ces maisons-là, où
+il y a encore plus de coulage que dans les maisons
+catholiques.</p>
+
+<p>Mais Joseph ne veut rien entendre... Il m'a
+reproché d'être une patriote à la manque, une
+mauvaise Française, et, sur des prophéties de
+massacres, sur une sanglante évocation de crânes
+fracassés et de tripes à l'air, il est parti se coucher.</p>
+
+<p>Aussitôt, Marianne a retiré du buffet la bouteille
+d'eau-de-vie. Nous avions besoin de nous
+remettre, et nous avons parlé d'autre chose...
+Marianne, de jour en jour plus confiante, m'a
+raconté son enfance, sa jeunesse difficile, et,
+comme quoi, étant petite bonne chez une marchande
+de tabac, à Caen, elle fut débauchée par
+un interne... un garçon tout fluet, tout mince,
+tout blond, et qui avait des yeux bleus et une
+barbe en pointe, courte et soyeuse... ah! si
+soyeuse!... Elle devint enceinte, et la marchande
+de tabac qui couchait avec un tas de gens, avec
+tous les sous-officiers de la garnison, la chassa de
+chez elle... Si jeune, sur le pavé d'une grande
+ville, avec un gosse dans le ventre!... Ah! elle
+en connut de la misère, son ami n'ayant pas d'argent...
+Et elle serait morte de faim, bien sûr, si
+l'interne ne lui avait enfin trouvé, à l'école de
+médecine, une drôle de place...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui... dit-elle... au Boratoire, je
+tuais les lapins... et j'achevais les petits cochons
+d'Inde... C'était bien gentil...</p>
+
+<p>Et ce souvenir amène sur les grosses lippes de
+Marianne un sourire qui m'a paru étrangement
+mélancolique...</p>
+
+<p>Après un silence, je lui demande:</p>
+
+<p>&mdash;Et le gosse?... qu'est-ce qu'il est devenu?</p>
+
+<p>Marianne fait un geste vague et lointain, un
+geste qui semble écarter les lourds voiles de ces
+limbes où dort son enfant... Elle répond d'une
+voix qu'éraille l'alcool:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien... vous pensez... Qu'est-ce que
+j'en aurais fait, mon Dieu?...</p>
+
+<p>&mdash;Comme les petits cochons d'Inde, alors?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça...</p>
+
+<p>Et, elle s'est reversé à boire...</p>
+
+<p>Nous sommes montées, dans nos chambres, un
+peu grises...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VII</h3>
+<br><br>
+
+<p>6 octobre.</p>
+
+
+<p>Décidément, voici l'automne. Des gelées, qu'on
+n'attendait pas si tôt, ont roussi les dernières
+fleurs du jardin. Les dahlias, les pauvres dahlias,
+témoins de la timidité amoureuse de Monsieur
+sont brûlés; brûlés aussi les grands tournesols
+qui montaient la faction à la porte de la cuisine.
+Il ne reste plus rien dans les plates-bandes désolées,
+plus rien que quelques maigres géraniums,
+ici et là, et cinq ou six touffes d'asters qui avant
+de mourir, elles aussi, penchent sur le sol leurs
+bouquets d'un bleu triste de pourriture. Dans les
+parterres du capitaine Mauger, que j'ai vus,
+tantôt, par-dessus la haie, c'est un véritable désastre,
+et tout y est couleur de tabac.</p>
+
+<p>Les arbres, à travers la campagne, commencent
+de jaunir et de se dépouiller, et le ciel est funèbre.
+Durant quatre jours, nous avons vécu dans un
+brouillard épais, un brouillard brun qui sentait la
+suie et qui ne se dissipait même pas l'après-midi...
+Maintenant, il pleut, une pluie glacée,
+fouettante, qu'active, en rafales, une mauvaise
+bise de nord-ouest...</p>
+
+<p>Ah! je ne suis pas à la noce... Dans ma chambre,
+il fait un froid de loup. Le vent y souffle,
+l'eau y pénètre par les fentes du toit, principalement
+autour des deux châssis qui distribuent une
+lumière avare, dans ce sombre galetas... Et le
+bruit des ardoises soulevées, des secousses qui
+ébranlent la toiture, des charpentes qui craquent,
+des charnières qui grincent, y est assourdissant...
+Malgré l'urgence des réparations, j'ai eu toutes
+les peines du monde à obtenir de Madame qu'elle
+fît venir le plombier, demain matin... Et je n'ose
+pas encore réclamer un poêle, bien que je sente,
+moi qui suis très frileuse, que je ne pourrai continuer
+d'habiter cette mortelle chambre l'hiver...
+Ce soir, pour arrêter le vent et la pluie, j'ai dû
+calfeutrer les châssis avec de vieux jupons... Et
+cette girouette, au-dessus de ma tête, qui ne
+cesse de tourner sur son pivot rouillé et qui, par
+instants, glapit dans la nuit si aigrement, qu'on
+dirait la voix de Madame, après une scène, dans
+les corridors...</p>
+
+<p>Les premières révoltes calmées, la vie s'établit
+monotone, engourdissante et je finis par m'y habituer
+peu à peu, sans trop en souffrir moralement.
+Jamais il ne vient personne ici; on dirait
+d'une maison maudite. Et, en dehors des menus
+incidents domestiques que j'ai contés, jamais il
+ne se passe rien... Tous les jours sont pareils, et
+toutes les besognes, et tous les visages... C'est
+l'ennui dans la mort... Mais, je commence à être
+tellement abrutie, que je m'accommode de cet
+ennui, comme si c'était une chose naturelle.
+Même, d'être privée d'amour, cela ne me gêne
+pas trop, et je supporte sans trop de douloureux
+combats cette chasteté à laquelle je suis condamnée,
+à laquelle, plus tôt, je me suis condamnée,
+car j'ai renoncé à Monsieur, j'ai plaqué
+Monsieur définitivement. Monsieur m'embête, et
+je lui en veux de m'avoir, par lâcheté, débinée si
+grossièrement devant Madame... Ce n'est point
+qu'il se résigne ou qu'il me lâche. Au contraire...
+il s'obstine à tourner autour de moi, avec des
+yeux de plus en plus ronds, une bouche de plus
+en plus baveuse. Suivant une expression que
+j'ai lue dans je ne sais plus quel livre, c'est toujours
+vers mon auge qu'il mène s'abreuver les
+cochons de son désir...</p>
+
+<p>Maintenant que les jours raccourcissent, Monsieur
+se tient, avant le dîner, dans son bureau, où
+il fait le diable sait quoi, par exemple... où il
+occupe son temps à remuer sans raison de vieux
+papiers, à pointer des catalogues de graines et des
+réclames de pharmacie, à feuilleter, d'un air distrait,
+de vieux livres de chasse... Il faut le voir,
+quand j'entre, à la nuit, pour fermer ses persiennes
+ou surveiller son feu. Alors, il se lève,
+tousse, éternue, s'ébroue, se cogne aux meubles,
+renverse des objets, tâche d'attirer, d'une façon
+stupide, mon attention... C'est à se tordre... Je
+fais semblant de ne rien entendre, de ne rien
+comprendre à ses singeries puériles, et je m'en
+vais, silencieuse, hautaine, sans plus le regarder
+que s'il n'était pas là...</p>
+
+<p>Hier soir, cependant, nous avons échangé les
+courtes paroles que voici:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur désire quelque chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Célestine!... Vous êtes méchante avec moi...
+Pourquoi êtes-vous méchante avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur sait bien que je suis une
+roulure...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons...</p>
+
+<p>&mdash;Une sale fille...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... voyons...</p>
+
+<p>&mdash;Que j'ai de mauvaises maladies...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, nom d'un chien, Célestine!... Voyons,
+Célestine... Écoutez-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Merde!...</p>
+
+<p>Ma foi, oui!... j'ai lâché cela, carrément... J'en
+ai assez... Ça ne m'amuse plus de lui mettre,
+par mes coquetteries, la tête et le coeur à l'envers...</p>
+
+<br>
+
+<p>Rien ne m'amuse ici... Et le pire, c'est que
+rien, non plus, ne m'y embête... Est-ce l'air de
+ce sale pays, le silence de la campagne, la nourriture
+trop lourde et grossière?... Une torpeur
+m'envahit, qui n'est pas d'ailleurs sans charme...
+En tout cas, elle émousse ma sensibilité, engourdit
+mes rêves, m'aide à mieux endurer les insolences
+et les criailleries de Madame... Grâce à
+elle aussi, j'éprouve un certain contentement à
+bavarder, le soir, des heures, avec Marianne et
+Joseph, cet étrange Joseph qui, décidément, ne
+sort plus et semble prendre plaisir à rester avec
+nous... L'idée que Joseph est, peut-être, amoureux
+de moi, eh bien cela me flatte... Mon Dieu,
+oui... j'en suis là... Et puis, je lis, je lis... des
+romans, des romans et encore des romans... J'ai
+relu du Paul Bourget... Ses livres ne me passionnent
+plus comme autrefois, même ils m'assomment,
+et je juge qu'ils sont faux et en toc...
+Ils sont conçus dans cet état d'âme que je connais
+bien pour l'avoir éprouvé quand, éblouie,
+fascinée, je pris contact avec la richesse et avec
+le luxe... J'en suis revenue, aujourd'hui... et ils
+ne m'épatent plus... Ils épatent toujours Paul
+Bourget... Ah! je ne serais plus assez niaise
+pour lui demander des explications psychologiques,
+car, mieux que lui, je sais ce qu'il y a derrière
+une portière de salon et sous une robe de
+dentelles...</p>
+
+<br>
+
+<p>Ce à quoi je ne puis m'habituer, c'est de ne
+point recevoir de lettres de Paris. Tous les matins,
+lorsque vient le facteur, j'ai au coeur, comme un
+petit déchirement, à me savoir si abandonnée de
+tout le monde; et c'est par là que je mesure le mieux
+l'étendue de ma solitude... En vain, j'ai écrit à
+mes anciennes camarades, à monsieur Jean surtout,
+des lettres pressantes et désolées; en vain, je
+les ai suppliés de s'occuper de moi, de m'arracher
+de mon enfer, de me trouver, à Paris, une place
+quelconque, si humble soit-elle... Aucun, aucune
+ne me répond... Je n'aurais jamais cru à tant
+d'indifférence, à tant d'ingratitude...</p>
+
+<p>Et cela me force à me raccrocher plus fortement
+à ce qui me reste; le souvenir et le passé.
+Souvenirs où, malgré tout, la joie domine la
+souffrance... passé qui me redonne l'espoir que
+tout n'est pas fini de moi, et qu'il n'est point vrai
+qu'une chute accidentelle soit la dégringolade
+irrémédiable... C'est pourquoi, seule dans ma
+chambre, tandis que, de l'autre côté de la cloison,
+les ronflements de Marianne me représentent les
+écoeurements du présent, je tâche à couvrir ce
+bruit ridicule du bruit de mes bonheurs anciens,
+et je ressasse passionnément ce passé, afin de
+reconstituer avec ses morceaux épars l'illusion
+d'un avenir, encore.</p>
+
+<p>Justement, aujourd'hui, 6 octobre, voici une
+date pleine de souvenirs... Depuis cinq années
+que s'est accompli le drame que je veux conter,
+tous les détails en sont demeurés vivaces en moi. Il
+y a un mort dans ce drame, un pauvre petit mort,
+doux et joli, et que j'ai tué pour lui avoir donné
+trop de caresses et trop de joies, pour lui avoir
+donné trop de vie... Et, depuis cinq années qu'il
+est mort&mdash;mort de moi&mdash;ce sera la première
+fois que, le 6 octobre, je n'irai point porter sur
+sa tombe les fleurs coutumières... Mais ces fleurs,
+que je n'irai point porter sur sa tombe, j'en ferai
+un bouquet plus durable et qui ornera, et qui
+parfumera sa mémoire chérie mieux que les
+fleurs de cimetière, le coin de terre où il dort...
+Car les fleurs dont sera composé le bouquet que
+je lui ferai, j'irai les cueillir, une à une, dans le
+jardin de mon coeur... dans le jardin de mon coeur
+où ne poussent pas que les fleurs mortelles de la
+débauche, où éclosent aussi les grands lys blancs
+de l'amour...</p>
+
+<br>
+
+<p>C'était un samedi, je me souviens... Au bureau
+de placement de la rue du Colisée où, depuis huit
+jours, je venais régulièrement, chaque matinée,
+chercher une place, on me présenta à une vieille
+dame en deuil. Jamais, jusqu'ici, je n'avais rencontré
+visage plus avenant, regards plus doux,
+manières plus simples, jamais je n'avais entendu
+plus entraînantes paroles... Elle m'accueillit
+avec une grande politesse qui me fit chaud au
+coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, me dit-elle, Mme Paulhat-Durand
+(c'était la placeuse) m'a fait de vous le meilleur
+éloge... Je crois que vous le méritez, car vous
+avez une figure intelligente, franche et gaie, qui
+me plaît beaucoup. J'ai besoin d'une personne de
+confiance et de dévouement... De dévouement!...
+Ah! je sais que je demande là une chose bien
+difficile... car, enfin, vous ne me connaissez pas
+et vous n'avez aucune raison de m'être dévouée...
+Je vais vous expliquer dans quelles conditions
+je me trouve... Mais ne restez pas debout, mon
+enfant... venez vous asseoir près de moi...</p>
+
+<p>Il suffit qu'on me parle doucement, il suffit
+qu'on ne me considère point comme un être en
+dehors des autres et en marge de la vie, comme
+quelque chose d'intermédiaire entre un chien et
+un perroquet, pour que je sois, tout de suite,
+émue,... et, tout de suite, je sens revivre en moi
+une âme d'enfant... Toutes mes rancunes, toutes
+mes haines, toutes mes révoltes, je les oublie
+comme par miracle, et je n'éprouve plus, envers
+les personnes qui me parlent humainement, que
+des sentiments d'abnégation et d'amour... Je
+sais aussi, par expérience, qu'il n'y a que les gens
+malheureux, pour mettre la souffrance des humbles
+de plain-pied avec la leur... Il y a toujours de
+l'insolence et de la distance dans la bonté des
+heureux!...</p>
+
+<p>Quand je fus assise auprès de cette vénérable
+dame en deuil, je l'aimais déjà... je l'aimais véritablement.</p>
+
+<p>Elle soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une place bien gaie que je vous
+offre, mon enfant...</p>
+
+<p>Avec une sincérité d'enthousiasme qui ne lui
+échappa point, je protestai vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'importe, Madame... Tout ce que Madame
+me demandera, je le ferai...</p>
+
+<p>Et c'était vrai... J'étais prête à tout...</p>
+
+<p>Elle me remercia d'un bon regard tendre, et
+elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voici... J'ai été très éprouvée dans la
+vie... De tous les miens que j'ai perdus... il ne
+me reste plus qu'un petit-fils... menacé, lui aussi,
+de mourir du mal terrible dont les autres sont
+morts...</p>
+
+<p>Craignant de prononcer le nom de ce terrible
+mal, elle me l'indiqua, en posant sur sa poitrine
+sa vieille main gantée de noir... et, avec une
+expression plus douloureuse:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petit!... C'est un enfant charmant,
+un être adorable... en qui j'ai mis mes dernières
+espérances. Car, après lui, je serai toute seule...
+Et qu'est-ce que je ferai sur la terre, mon Dieu?...</p>
+
+<p>Ses prunelles se couvrirent d'un voile de larmes...
+A petits coups de son mouchoir, elle les
+essuya et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Les médecins assurent qu'on peut le sauver...
+qu'il n'est pas profondément atteint... Ils
+ont prescrit un régime dont ils attendent beaucoup
+de bien... Tous les après-midi, Georges
+devra prendre un bain de mer, ou plutôt, il devra
+se tremper une seconde dans la mer... Ensuite,
+il faudra qu'on le frotte énergiquement, sur tout
+le corps, avec un gant de crin, pour activer la
+circulation... ensuite, il faudra l'obliger à boire
+un verre de vieux Porto... ensuite qu'il reste
+étendu, au moins une heure, dans un lit bien
+chaud... Ce que je voudrais de vous, mon enfant,
+c'est cela, d'abord... Mais comprenez-moi bien,
+c'est surtout de la jeunesse, de la gentillesse, de
+la gaîté, de la vie... Chez moi, c'est ce qui lui
+manque le plus... J'ai deux serviteurs très dévoués...
+mais ils sont vieux, tristes et maniaques...
+Georges ne peut les souffrir... Moi-même,
+avec ma vieille tête blanchie et mes
+constants habits de deuil, je sens que je l'afflige...
+Et ce qu'il y a de pire, je sens bien aussi
+que, souvent, je ne puis lui cacher mes appréhensions...
+Ah! je sais que ce n'est peut-être
+pas le rôle d'une jeune fille, telle que vous,
+auprès d'un aussi jeune enfant, comme est Georges...
+car il n'a que dix-neuf ans, mon Dieu!...
+Le monde trouvera, sans doute, à y redire... Je
+ne m'occupe pas du monde... je ne m'occupe que
+de mon petit malade... et j'ai confiance en vous...
+Vous êtes une honnête femme, je suppose...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... oui... Madame... m'écriai-je, certaine
+à l'avance d'être l'espèce de sainte que venait
+chercher la grand'mère désolée, pour le salut de
+son enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui... le pauvre petit, grand Dieu!...
+Dans son état!... Dans son état, voyez-vous, plus
+que des bains de mer, peut-être, il a besoin de
+ne rester jamais seul, d'avoir, sans cesse, auprès
+de lui, un joli visage, un rire frais et jeune...
+quelque chose qui éloigne de son esprit l'idée de
+la mort, quelqu'un qui lui donne confiance en la
+vie... Voulez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte, Madame, répondis-je, émue jusqu'aux
+entrailles... Et que Madame soit sûre que
+je soignerai bien M. Georges...</p>
+
+<p>Il fut convenu que j'entrerais, le soir même,
+dans la place, et que nous partirions, le surlendemain,
+pour Houlgate où la dame en deuil avait
+loué une belle villa sur la plage.</p>
+
+<p>La grand'mère n'avait pas menti... M. Georges
+était un enfant charmant, adorable. Son visage
+imberbe avait la grâce d'un beau visage de
+femme; d'une femme aussi, ses gestes indolents,
+et ses mains longues, très blanches, très souples,
+où transparaissait le réticule des veines... Mais
+quels yeux ardents!... Quelles prunelles dévorées
+d'un feu sombre, dans des paupières cernées de
+bleu et qu'on eût dites brûlées par les flammes
+du regard!... Quel intense foyer de pensée, de
+passion, de sensibilité, d'intelligence, de vie intérieure!...
+Et comme déjà les fleurs rouges de la
+mort envahissaient ses pommettes!... Il semblait
+que ce ne fût pas de la maladie, que ce ne fût pas
+de la mort qu'il mourait, mais de l'excès de vie,
+de la fièvre de vie qui était en lui et qui rongeait
+ses organes, desséchait sa chair... Ah! qu'il
+était joli et douloureux à contempler!... Quand
+la grand'mère me mena près de lui, il était étendu
+sur une chaise longue et il tenait, dans sa longue
+main blanche, une rose sans parfum... Il me
+reçut, non comme une domestique, presque
+comme une amie qu'il attendait... Et moi, dès ce
+premier moment, je m'attachai à lui, de toutes
+les forces de mon âme.</p>
+
+<p>L'installation à Houlgate se fit sans incidents,
+comme s'était fait le voyage. Tout était prêt
+lorsque nous arrivâmes... Nous n'avions plus
+qu'à prendre possession de la villa, une villa
+spacieuse, élégante, pleine de lumière et de
+gaîté, qu'une large terrasse, avec ses fauteuils
+d'osier et ses tentes bigarrées, séparait de la
+plage. On descendait à la mer par un escalier de
+pierre, pratiqué dans la digue, et les vagues
+venaient chanter sur les premières marches, aux
+heures de la marée montante. Au rez-de-chaussée,
+la chambre de M. Georges s'ouvrait par de
+larges baies, sur un admirable paysage de mer...
+La mienne,&mdash;une chambre de maître, tendue
+de claire cretonne,&mdash;en face de celle de
+M. Georges, de l'autre côté d'un couloir, donnait
+sur un petit jardin où poussaient quelques maigres
+fusains et de plus maigres rosiers. Exprimer
+par des mots ma joie, ma fierté, mon
+émotion, tout ce que j'éprouvai d'orgueil pur et
+nouveau à être ainsi traitée, choyée, admise
+comme une dame, au bien-être, au luxe, au
+partage de cette chose si vainement convoitée,
+qu'est la famille... expliquer comment, par un
+simple coup de baguette de cette miraculeuse
+fée: la bonté, il arriva, instantanément que c'en
+fut fini du souvenir de mes humiliations passées,
+et que je conçus tous les devoirs auxquels m'astreignait
+cette dignité d'être humain, enfin conférée,
+je ne le puis... Ce que je puis dire, c'est
+que, véritablement, je connus la magie de la
+transfiguration... Non seulement le miroir attesta
+que j'étais devenue subitement plus belle,
+mais mon coeur me cria que j'étais réellement
+meilleure... Je découvris en moi des sources,
+des sources, des sources... des sources intarissables,
+des sources sans cesse jaillissantes de
+dévouement, de sacrifice... d'héroïsme... et je
+n'eus plus qu'une pensée: sauver à force de soins
+intelligents, de fidélités attentives, d'ingéniosités
+merveilleuses, sauver M. Georges de la mort...</p>
+
+<p>Avec une foi robuste dans ma puissance
+de guérison, je disais, je criais à la pauvre grand'mère,
+qui ne cessait de se désespérer et souvent,
+dans le salon voisin, passait ses journées à
+pleurer:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pleurez plus, Madame... Nous le sauverons...
+Je vous jure que nous le sauverons...</p>
+
+<p>De fait, au bout de quinze jours, M. Georges
+se trouva beaucoup mieux. Un grand changement
+s'opérait dans son état... Les crises de toux diminuaient,
+s'espaçaient; le sommeil et l'appétit se
+régularisaient... Il n'avait plus, la nuit, ces sueurs
+abondantes et terribles, qui le laissaient, au
+matin, haletant et brisé... Ses forces revenaient
+au point que nous pouvions faire de longues
+courses en voiture, et de petites promenades à
+pied, sans trop de fatigue... C'était, en quelque
+sorte, une résurrection... Comme le temps était
+très beau, l'air très chaud, mais tempéré par la
+brise de mer, les jours que nous ne sortions pas,
+nous en passions la plus grande partie, à l'abri
+des tentes, sur la terrasse de la villa, attendant
+l'heure du bain, «de la trempette dans la mer»,
+ainsi que le disait, gaîment, M. Georges... Car il
+était gai, toujours gai, et jamais il ne parlait de
+son mal... jamais il ne parlait de la mort. Je
+crois bien que, durant ces jours-là, jamais il ne
+prononça ce mot terrible de mort... En revanche,
+il s'amusait beaucoup de mon bavardage, le provoquait,
+au besoin, et moi, confiante en ses yeux,
+rassurée par son coeur, entraînée par son indulgence
+et sa gentillesse, je lui disais tout ce qui
+me traversait l'esprit, farces, folies et chansons...
+Ma petite enfance, mes petits désirs, mes petits
+malheurs, et mes rêves, et mes révoltes, et mes
+diverses stations chez des maîtres cocasses ou
+infâmes, je lui racontais tout sans trop masquer
+la vérité car, si jeune qu'il fût, si séparé du
+monde, si enfermé qu'il eût toujours été, par une
+prescience, par une divination merveilleuse qu'ont
+les malades, il comprenait tout, de la vie... Une
+vraie amitié, que facilita sûrement son caractère
+et que souhaita sa solitude, et, surtout, que
+les soins intimes et constants dont je réjouissais
+sa pauvre chair moribonde amenèrent pour ainsi
+dire automatiquement, s'était établie entre nous...
+J'en fus heureuse au delà de ce que je puis exprimer,
+et j'y gagnai de dégrossir mon esprit au
+contact incessant du sien.</p>
+
+<p>M. Georges adorait les vers... Des heures entières,
+sur la terrasse, au chant de la mer, ou
+bien, le soir, dans sa chambre, il me demandait
+de lui lire des poèmes de Victor Hugo, de Baudelaire,
+de Verlaine, de Maeterlinck. Souvent, il
+fermait les yeux, restait immobile, les mains
+croisées sur sa poitrine, et croyant qu'il s'était
+endormi, je me taisais... Mais il souriait et il me
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Continue, petite... Je ne dors pas... J'entends
+mieux ainsi ces vers... j'entends mieux
+ainsi ta voix... Et ta voix est charmante...</p>
+
+<p>Parfois, c'est lui qui m'interrompait. Après
+s'être recueilli, il récitait lentement, en prolongeant
+les rythmes, les vers qui l'avaient le plus
+enthousiasmé, et il cherchait&mdash;ah! que je l'aimais
+de cela!&mdash;à m'en faire comprendre, à m'en
+faire sentir la beauté...</p>
+
+<p>Un jour il me dit... et j'ai gardé ces paroles
+comme une relique:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de sublime, vois-tu, dans les
+vers, c'est qu'il n'est point besoin d'être un savant
+pour les comprendre et pour les aimer... au
+contraire... Les savants ne les comprennent pas
+et, la plupart du temps, ils les méprisent, parce
+qu'ils ont trop d'orgueil... Pour aimer les vers,
+il suffit d'avoir une âme... une petite âme toute
+nue, comme une fleur... Les poètes parlent aux
+âmes, des simples, des tristes, des malades...
+Et c'est en cela qu'ils sont éternels... Sais-tu bien
+que, lorsqu'on a de la sensibilité, on est toujours
+un peu poète?... Et toi-même, petite Célestine,
+souvent tu m'as dit des choses qui sont belles
+comme des vers...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... monsieur Georges... vous vous moquez
+de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!... Et tu n'en sais rien que tu m'as
+dit ces choses belles... Et c'est ce qui est délicieux...</p>
+
+<p>Ce furent pour moi des heures uniques; quoi
+qu'il arrive de la destinée, elles chanteront dans
+mon coeur, tant que je vivrai... J'éprouvai cette
+sensation, indiciblement douce, de redevenir un
+être nouveau, d'assister, pour ainsi dire, de
+minute en minute, à la révélation de quelque
+chose d'inconnu de moi et qui, pourtant, était
+moi... Et, aujourd'hui, malgré de pires déchéances,
+toute reconquise que je sois par ce qu'il y a en
+moi de mauvais et d'exaspéré, si j'ai conservé ce
+goût passionné pour la lecture, et, parfois, cet
+élan vers des choses supérieures à mon milieu
+social et à moi-même, si, tâchant à reprendre
+confiance en la spontanéité de ma nature, j'ai
+osé, moi, ignorante de tout, écrire ce journal, c'est
+à M. Georges que je le dois...</p>
+
+<p>Ah oui!... je fus heureuse... heureuse surtout
+de voir le gentil malade renaître peu à peu... ses
+chairs se regonfler et refleurir son visage, sous la
+poussée d'une sève neuve... heureuse de la joie,
+et des espérances, et des certitudes que la rapidité
+de cette résurrection donnait à toute la maison,
+dont j'étais, maintenant, la reine et la fée... On
+m'attribuait, on attribuait à l'intelligence de mes
+soins, à la vigilance de mon dévouement et, plus
+encore peut-être, à ma constante gaieté, à ma jeunesse
+pleine d'enchantements, à ma surprenante
+influence sur M. Georges, ce miracle incomparable...
+Et la pauvre grand'mère me remerciait,
+me comblait de reconnaissance et de bénédictions,
+et de cadeaux... comme une nourrice à qui l'on a
+confié un baby presque mort et qui, de son lait
+pur et sain, lui refait des organes... un sourire...
+une vie.</p>
+
+<p>Quelquefois, oublieuse de son rang, elle me
+prenait les mains, les caressait, les embrassait,
+et, avec des larmes de bonheur, elle me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien... moi... quand je vous ai
+vue... je savais bien!...</p>
+
+<p>Et déjà des projets... des voyages au soleil... des
+campagnes pleines de roses!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne nous quitterez plus jamais... plus
+jamais, mon enfant.</p>
+
+<p>Son enthousiasme me gênait souvent... mais
+j'avais fini par croire que je le méritais... Si,
+comme bien d'autres l'eussent fait à ma place,
+j'avais voulu abuser de sa générosité... Ah!
+malheur!...</p>
+
+<p>Et ce qui devait arriver arriva.</p>
+
+<p>Cette journée-là, le temps avait été très chaud,
+très lourd, très orageux. Au-dessus de la mer
+plombée et toute plate, le ciel roulait des nuages
+étouffants, de gros nuages roux, où la tempête
+ne pouvait éclater. M. Georges n'était pas sorti,
+même sur la terrasse, et nous étions restés dans
+sa chambre. Plus nerveux que d'habitude, d'une
+nervosité due sans doute aux influences électriques
+de l'atmosphère, il avait même refusé que
+je lui lise des vers.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me fatiguerait... disait-il... Et, d'ailleurs,
+je sens que tu les lirais très mal, aujourd'hui.</p>
+
+<p>Il était allé dans le salon, où il avait essayé de
+jouer un peu de piano. Le piano l'ayant agacé,
+tout de suite il était revenu dans la chambre où
+il avait cru se distraire, un instant, en crayonnant
+d'après moi, quelques silhouettes de femmes...
+Mais il n'avait pas tardé à abandonner papier et
+crayons, en maugréant avec un peu d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas... je ne suis pas en train...
+Ma main tremble... Je ne sais ce que j'ai... Et toi
+aussi, tu as je ne sais quoi... Tu ne tiens pas en
+place...</p>
+
+<p>Finalement, il s'était étendu sur sa chaise
+longue, près de la grande baie par où l'on découvrait
+un immense espace de mer... Des barques
+de pêche, au loin, fuyant l'orage toujours menaçant,
+rentraient au port de Trouville... D'un
+regard distrait, il suivait leurs manoeuvres et
+leurs voilures grises...</p>
+
+<p>Comme l'avait dit M. Georges, c'est vrai, je ne
+tenais pas en place... et je m'agitais, je m'agitais...
+afin d'inventer quelque chose qui occupât
+son esprit... Naturellement, je ne trouvais rien...
+et mon agitation ne calmait pas celle du malade...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi t'agiter ainsi?... Pourquoi t'énerver
+ainsi?... Reste auprès de moi...</p>
+
+<p>Je lui avais demandé:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous n'aimeriez pas être sur ces
+petites barques, là-bas?... Moi, si!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne parle donc pas pour parler... A quoi bon
+dire des choses inutiles... Reste auprès de moi.</p>
+
+<p>A peine assise près de lui, et la vue de la mer
+lui devenant tout à coup insupportable, il m'avait
+demandé de baisser le store de la baie...</p>
+
+<p>&mdash;Ce faux jour m'exaspère... cette mer est
+horrible... Je ne veux pas la voir... Tout est horrible,
+aujourd'hui. Je ne veux rien voir, je ne
+veux voir que toi...</p>
+
+<p>Doucement, je l'avais grondé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Georges, vous n'êtes pas
+sage... Ça n'est pas bien... Et si votre grand'mère
+venait, et qu'elle vous vît en cet état... vous la
+feriez encore pleurer!...</p>
+
+<p>S'étant soulevé un peu sur les coussins:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, pourquoi m'appelles-tu «monsieur
+Georges»?... Tu sais que cela me déplaît..</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pourtant pas vous appeler
+«monsieur Gaston»!</p>
+
+<p>&mdash;Appelle-moi «Georges» tout court... méchante...</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je ne pourrais pas... je ne pourrais
+jamais!</p>
+
+<p>Alors il avait soupiré.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce curieux!... Tu es donc toujours une
+pauvre petite esclave?</p>
+
+<p>Puis il s'était tu... Et le reste de la journée
+s'était écoulé, moitié dans l'énervement, moitié
+dans le silence, qui était aussi un énervement, et
+plus pénible...</p>
+
+<p>Après le dîner, le soir, l'orage enfin éclata. Le
+vent se mit à souffler avec violence, la mer à
+battre la digue avec un grand bruit sourd...
+M. Georges ne voulut pas se coucher... Il sentait
+qu'il lui serait impossible de dormir, et c'est si
+long, dans un lit, les nuits sans sommeil!... Lui,
+sur la chaise longue, moi, assise près d'une petite
+table sur laquelle brûlait, voilée d'un abat-jour,
+une lampe qui répandait autour de nous une
+clarté rose et très douce, nous ne disions rien...
+Quoique ses yeux fussent plus brillants que de
+coutume, M. Georges semblait plus calme... et
+le reflet rose de la lampe avivait son teint, dessinait,
+dans de la lumière, les traits de sa figure
+fine et charmante... Moi, je travaillais à un ouvrage
+de couture.</p>
+
+<p>Tout à coup, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Laisse un peu ton ouvrage, Célestine.. et
+viens près de moi...</p>
+
+<p>J'obéissais toujours à ses désirs, à ses caprices...
+Il avait des effusions, des enthousiasmes d'amitié
+que j'attribuais à la reconnaissance... J'obéis
+comme les autres fois.</p>
+
+<p>&mdash;Plus près de moi... encore plus près... fit-il.</p>
+
+<p>Puis:</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi ta main, maintenant...</p>
+
+<p>Sans la moindre défiance, je lui laissai prendre
+ma main qu'il caressa:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ta main est jolie!... Et comme tes
+yeux sont jolis!... Et comme tu es jolie, toute...
+toute... toute!...</p>
+
+<p>Souvent, il m'avait parlé de ma bonté... jamais
+il ne m'avait dit que j'étais jolie&mdash;du moins,
+jamais il ne me l'avait dit avec cet air-là... Surprise
+et, dans le fond, charmée de ces paroles
+qu'il débitait d'une voix un peu haletante et
+grave, instinctivement je me reculai:</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... ne t'en va pas... Reste près
+de moi... tout près... Tu ne peux pas savoir comme
+cela me fait du bien que tu sois près de moi...
+comme cela me réchauffe... Tu vois... je ne suis
+plus nerveux, agité... je ne suis plus malade...
+je suis content... je suis heureux... très... très
+heureux...</p>
+
+<p>Et m'ayant enlacé la taille, chastement, il
+m'obligea de m'asseoir près de lui, sur la chaise
+longue... Et il me demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu es mal ainsi?</p>
+
+<p>Je n'étais point rassurée. Il y avait dans ses
+yeux un feu plus ardent... Sa voix tremblait davantage...
+de ce tremblement que je connais&mdash;ah
+oui! que je connais!&mdash;ce tremblement que
+donne aux voix de tous les hommes, le désir violent
+d'aimer... J'étais très émue, très lâche... et
+la tête me tournait un peu... Mais, bien résolue à
+me défendre de lui, et surtout à le défendre
+énergiquement contre lui-même, je répondis d'un
+air gamin:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Georges; je suis très mal..
+Laissez-moi me relever...</p>
+
+<p>Son bras ne quittait pas ma taille.</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... je t'en prie!... Sois gentille...</p>
+
+<p>Et sur un ton, dont je ne saurais rendre la
+douceur câline, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es toute craintive... Et de quoi donc
+as-tu peur?</p>
+
+<p>En même temps, il approcha son visage du
+mien... et je sentis son haleine chaude... qui
+m'apportait une odeur fade... quelque chose
+comme un encens de la mort...</p>
+
+<p>Le coeur saisi par une inexprimable angoisse,
+je criai:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Georges! Ah! monsieur Georges!...
+Laissez-moi... Vous allez vous rendre malade...
+Je vous en supplie!... laissez-moi...</p>
+
+<p>Je n'osais pas me débattre à cause de sa faiblesse,
+par respect pour la fragilité de ses
+membres... J'essayai seulement&mdash;avec quelles
+précautions!&mdash;d'éloigner sa main qui, gauche,
+timide, frissonnante, cherchait à dégrafer mon
+corsage, à palper mes seins... Et je répétais:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi!... C'est très mal ce que vous
+faites-là, monsieur Georges... Laissez-moi...</p>
+
+<p>Son effort pour me maintenir contre lui l'avait
+fatigué... L'étreinte de ses bras ne tarda pas à
+faiblir. Durant quelques secondes, il respira plus
+difficilement... puis une toux sèche lui secoua la
+poitrine...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voyez bien, monsieur Georges...
+lui dis-je, avec toute la douceur d'un reproche
+maternel... Vous vous rendez malade à plaisir...
+vous ne voulez rien écouter... et il va falloir tout
+recommencer... Vous serez bien avancé, après...
+Soyez sage, je vous en prie! Et si vous étiez bien
+gentil, savez-vous ce que vous feriez?... Vous
+vous coucheriez tout de suite...</p>
+
+<p>Il retira sa main qui m'enlaçait, s'allongea sur
+la chaise longue, et, tandis que je replaçais sous
+sa tête les coussins qui avaient glissé, très triste,
+il soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout... c'est juste... Je te demande
+pardon...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas à me demander pardon,
+monsieur Georges... vous avez à être calme...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui!... fit-il, en regardant le point
+du plafond où la lampe faisait un rond de mouvante
+lumière... J'étais un peu fou... d'avoir
+songé, un instant, que tu pouvais m'aimer...
+moi qui n'ai jamais eu d'amour... moi qui n'ai
+jamais eu rien... que de la souffrance... Pourquoi
+m'aimerais-tu?... Cela me guérissait de
+t'aimer... Depuis que tu es là, près de moi et
+que je te désire... depuis que tu es là, avec ta
+jeunesse... ta fraîcheur... et tes yeux... et tes
+mains... tes petites mains tout en soie, dont les
+soins sont des caresses si douces... et que je ne
+rêve que de toi... je sens en moi, dans mon âme
+et dans mon corps, des vigueurs nouvelles...
+toute une vie inconnue bouillonner... C'est-à-dire,
+je sentais cela... car, maintenant... Enfin, qu'est-ce
+que tu veux?... J'étais fou!... Et toi... toi...
+c'est juste...</p>
+
+<p>J'étais très embarrassée. Je ne savais que dire;
+je ne savais que faire... Des sentiments puissants
+et contraires me tiraillaient dans tous les sens...
+Un élan me précipitait vers lui... un devoir sacré
+m'en éloignait... Et niaisement, parce que je
+n'étais pas sincère, parce que je ne pouvais pas
+être sincère dans une lutte où combattaient avec
+une égale force ces désirs et ce devoir, je balbutiais:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Georges, soyez sage... Ne pensez
+pas à ces vilaines choses-là... Cela vous fait du
+mal. Voyons, monsieur Georges... soyez bien
+gentil...</p>
+
+<p>Mais, il répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, m'aimerais-tu?... C'est vrai... tu
+as raison de ne pas m'aimer... Tu me crois
+malade... Tu crains d'empoisonner ta bouche
+aux poisons de la mienne... et de gagner mon
+mal&mdash;le mal dont je meurs, n'est-ce pas?&mdash;dans
+un baiser de moi!... C'est juste...</p>
+
+<p>La cruelle injustice de ces paroles me frappa
+en plein coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, monsieur Georges...
+m'écriai-je, éperdue... C'est horrible et méchant,
+ce que vous dites-là... Et vous me faites trop de
+peine... trop de peine...</p>
+
+<p>Je saisis ses mains... elles étaient moites et
+brûlantes. Je me penchai sur lui... son haleine
+avait l'ardeur rauque d'une forge:</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible... horrible!</p>
+
+<p>Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Un baiser de toi... mais c'était cela ma résurrection...
+mon rappel complet à la vie... Ah! tu
+as cru sérieusement à tes bains... à ton Porto... à
+ton gant de crin?... Pauvre petite!... C'est en ton
+amour que je me suis baigné... c'est le vin de ton
+amour que j'ai bu... c'est la révulsion de ton
+amour qui m'a fait courir, sous la peau, un sang
+neuf... C'est parce que ton baiser, je l'ai tant
+espéré, tant voulu, tant attendu, que je me suis
+repris à vivre, à être fort... car je suis fort, maintenant...
+Mais, je ne t'en veux pas de me le
+refuser... tu as raison de me le refuser... Je comprends...
+je comprends... Tu es une petite âme
+timide et sans courage... un petit oiseau qui
+chante sur une branche... puis sur une autre... et
+s'en va, au moindre bruit... frroutt!</p>
+
+<p>&mdash;C'est affreux ce que vous dites là, monsieur
+Georges.</p>
+
+<p>Il continua encore, tandis que je me tordais les
+mains:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi est-ce affreux?... Mais non, ce
+n'est pas affreux... c'est juste. Tu me crois
+malade... Tu crois qu'on est malade, quand on a
+de l'amour... Tu ne sais pas que l'amour, c'est
+de la vie... de la vie éternelle... Oui, oui, je comprends...
+puisque ton baiser qui est la vie pour
+moi... tu t'imagines que ce serait peut-être, pour
+toi, la mort... N'en parlons plus...</p>
+
+<p>Je ne pus en entendre davantage. Était-ce la
+pitié?... était-ce ce que contenaient de sanglants
+reproches, d'amers défis, ces paroles atroces et
+sacrilèges?... était-ce simplement l'amour impulsif
+et barbare qui, tout à coup, me posséda?...
+Je n'en sais rien... C'était peut-être cela, tout
+ensemble... Ce que je sais, c'est que je me laissai
+tomber, comme une masse, sur la chaise longue,
+et, soulevant dans mes mains la tête adorable
+de l'enfant, éperdument, je criai:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! méchant... regarde comme j'ai
+peur... regarde donc comme j'ai peur!...</p>
+
+<p>Je collai ma bouche à sa bouche, je heurtai
+mes dents aux siennes, avec une telle rage frémissante,
+qu'il me semblait que ma langue
+pénétrât dans les plaies profondes de sa poitrine,
+pour y lécher, pour y boire, pour en ramener tout
+le sang empoisonné et tout le pus mortel. Ses
+bras s'ouvrirent et se refermèrent, dans une
+étreinte, sur moi...</p>
+
+<p>Et ce qui devait arriver, arriva...</p>
+
+<p>Eh bien, non. Plus je réfléchis à cela, et plus
+je suis sûre que ce qui me jeta dans les bras de
+Georges, ce qui souda mes lèvres aux siennes, ce
+fut, d'abord et seulement, un mouvement impérieux,
+spontané de protestation contre les sentiments
+bas que Georges attribuait&mdash;par ruse,
+peut-être&mdash;à mon refus... Ce fut surtout un acte
+de piété fervente, désintéressée et très pure, qui
+voulait dire:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne crois pas que tu sois malade...
+non, tu n'es pas malade... Et la preuve, c'est
+que je n'hésite pas à mêler mon haleine à la
+tienne, à la respirer, cette haleine, à la boire,
+à m'en imprégner la poitrine, à m'en saturer
+toute la chair... Et quand même tu serais réellement
+malade?... quand même ton mal serait contagieux
+et mortel à qui l'approche, je ne veux pas
+que tu aies de moi cette idée monstrueuse que je
+redoute de le gagner, d'en souffrir et d'en mourir...</p>
+
+<p>Je n'avais pas non plus prévu et calculé ce qui,
+fatalement, devait résulter de ce baiser, et que je
+n'aurais point la force, une fois dans les bras de
+mon ami, une fois mes lèvres sur les siennes, de
+m'arracher à cette étreinte, et de repousser ce
+baiser... Mais voilà!... Lorsqu'un homme me
+tient, aussitôt la peau me brûle et la tête me
+tourne... me tourne... Je deviens ivre... je deviens
+folle... je deviens sauvage... Je n'ai plus d'autre
+volonté que celle de mon désir... Je ne vois plus
+que lui... je ne pense plus qu'à lui... et je me
+laisse mener par lui, docile et terrible... jusqu'au
+crime!...</p>
+
+<p>Ah! ce premier baiser de M. Georges!... Ses
+caresses maladroites et délicieuses... l'ingénuité
+passionnée de tous ses gestes... et l'émerveillement
+de ses yeux devant le mystère, enfin dévoilé,
+de la femme et de l'amour!... Dans ce premier
+baiser, je m'étais donnée, toute, avec cet emportement
+qui ne ménage rien, cette fièvre, cette
+volupté inventive, dure et brisante, qui dompte,
+assomme les mâles les plus forts et leur fait
+demander grâce... Mais, l'ivresse passée, lorsque
+je vis le pauvre et fragile enfant, haletant, presque
+pâmé dans mes bras, j'eus un remords affreux...
+du moins la sensation, et, pour ainsi dire, l'épouvante
+que je venais de commettre un meurtre...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Georges... monsieur Georges!...
+Je vous ai fait du mal... Ah! pauvre petit!</p>
+
+<p>Mais lui, avec quelle grâce féline, tendre et
+confiante, avec quelle reconnaissance éblouie, il
+se pelotonna contre moi, comme pour y chercher
+une protection... Et il me dit, ses yeux pleins
+d'extase:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux... Maintenant, je puis
+mourir...</p>
+
+<p>Et comme je me désespérais, comme je maudissais
+ma faiblesse:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux... répéta-t-il... Oh! reste
+avec moi... ne me quitte pas de toute la nuit.
+Seul, vois-tu, il me semble que je ne pourrais pas
+supporter la violence, pourtant si douce, de mon
+bonheur...</p>
+
+<p>Pendant que je l'aidais à se coucher, il eut une
+crise de toux... Elle fut courte heureusement...
+Mais si courte qu'elle fût, j'en eus l'âme déchirée...
+Est-ce qu'après l'avoir soulagé et guéri,
+j'allais le tuer, désormais?... Je crus que je ne
+pourrais pas retenir mes larmes... Et je me détestai...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien... ce n'est rien... fit-il, en
+souriant... Il ne faut pas te désoler, puisque je
+suis si heureux... Et puis, je ne suis pas malade...
+je ne suis pas malade... Tu vas voir
+comme je vais bien dormir contre toi... Car, je
+veux dormir, comme si j'étais ton petit enfant,
+entre tes seins... ma tête entre tes seins...</p>
+
+<p>&mdash;Et si votre grand'mère me sonnait, cette
+nuit, monsieur Georges?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... mais non... grand'mère ne sonnera
+pas... Je veux dormir contre toi...</p>
+
+<p>Certains malades ont une puissance amoureuse
+que n'ont point les autres hommes, même les
+plus forts. C'est que je crois réellement que
+l'idée de la mort, que la présence de la mort aux
+lits de luxure, est une terrible, une mystérieuse
+excitation à la volupté... Durant les quinze jours
+qui suivirent cette mémorable nuit&mdash;nuit délicieuse
+et tragique&mdash;ce fut comme une sorte de
+furie qui s'empara de nous, qui mêla nos baisers,
+nos corps, nos âmes, dans une étreinte, dans une
+possession sans fin. Nous avions hâte de jouir,
+pour tout le passé perdu, nous voulions vivre,
+presque sans repos, cet amour dont nous
+sentions le dénouement proche, dans la mort...</p>
+
+<p>&mdash;Encore... encore... encore!...</p>
+
+<p>Un revirement subit s'était opéré en moi...
+Non seulement, je n'éprouvais plus de remords,
+mais lorsque M. Georges faiblissait, je savais, par
+des caresses nouvelles et plus aiguës, ranimer
+pour un instant ses membres brisés, leur redonner
+un semblant de forces... Mon baiser avait
+la vertu atroce et la brûlure vivifiante d'un moxa.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours... toujours... toujours!...</p>
+
+<p>Mon baiser avait quelque chose de sinistre et
+de follement criminel... Sachant que je tuais
+Georges, je m'acharnais à me tuer, moi aussi,
+dans le même bonheur et dans le même mal...
+Délibérément, je sacrifiais sa vie et la mienne...
+Avec une exaltation âpre et farouche qui décuplait
+l'intensité de nos spasmes, j'aspirais, je
+buvais la mort, toute la mort, à sa bouche... et je
+me barbouillais les lèvres de son poison... Une fois
+qu'il toussait, pris, dans mes bras, d'une crise
+plus violente que de coutume, je vis mousser à
+ses lèvres un gros, immonde crachat sanguinolent.</p>
+
+<p>&mdash;Donne... donne... donne!</p>
+
+<p>Et j'avalai le crachat, avec une avidité meurtrière,
+comme j'eusse fait d'un cordial de vie...</p>
+
+<p>Monsieur Georges ne tarda pas à dépérir. Les
+crises devinrent plus fréquentes, plus graves, plus
+douloureuses. Il cracha du sang, eut de longues
+syncopes, pendant lesquelles on le crut mort. Son
+corps s'amaigrit, se creusa, se décharna, au point
+qu'il ressemblait véritablement à une pièce anatomique.
+Et la joie qui avait reconquis la maison
+se changea, bien vite, en une douleur morne. La
+grand'mère recommença de passer ses journées
+dans le salon, à pleurer, prier, épier les bruits,
+et, l'oreille collée à la porte qui la séparait de son
+enfant, à subir l'affreuse et persistante angoisse
+d'entendre un cri... un râle... un soupir, le dernier...
+la fin de ce qui lui restait de cher et
+d'encore vivant, ici-bas... Lorsque je sortais de la
+chambre, elle me suivait, pas à pas, dans la
+maison, et gémissait:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, mon Dieu?... pourquoi?... Et
+qu'est-il donc arrivé?</p>
+
+<p>Elle me disait aussi:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous tuez, ma pauvre petite... Vous
+ne pouvez pourtant pas passer toutes vos nuits
+auprès de Georges... Je vais demander une soeur,
+pour vous suppléer...</p>
+
+<p>Mais je refusais... Et elle me chérissait davantage
+de ce refus... et aussi de ce qu'ayant accompli
+déjà un miracle, je pouvais en accomplir un
+autre, encore... Est-ce effrayant? J'étais son dernier
+espoir!...</p>
+
+<p>Quant aux médecins, mandés de Paris, ils
+s'étonnèrent des progrès de la maladie, et qu'elle
+eût causé en si peu de temps de tels ravages...
+Pas une minute, ni eux, ni personne, ne soupçonnèrent
+l'épouvantable vérité... Leur intervention
+se borna à conseiller des potions calmantes.</p>
+
+<p>Seul, monsieur Georges demeurait gai, heureux,
+d'une gaîté constante, d'un inaltérable bonheur.
+Non seulement il ne se plaignait jamais,
+mais son âme se répandait, toujours, en effusions
+de reconnaissance. Il ne parlait que pour
+exprimer sa joie... Le soir, dans sa chambre, quelquefois,
+après des crises terribles, il me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux... Pourquoi te désoler et
+pleurer?... Ce sont tes larmes qui me gâtent un
+peu la joie... la joie ardente, dont je suis rempli...
+Ah! je t'assure que, de mourir, ce n'est pas payer
+cher le surhumain bonheur que tu m'as donné...
+J'étais perdu... la mort était en moi... rien ne
+pouvait empêcher qu'elle fût en moi... Tu me
+l'as rendue rayonnante et bénie... Ne pleure
+donc pas, chère petite... Je t'adore... et je te
+remercie...</p>
+
+<p>Ma fièvre de destruction était bien tombée,
+maintenant... Je vivais dans un affreux dégoût
+de moi-même, dans une indicible horreur de mon
+crime, de mon meurtre... Il ne me restait plus
+que l'espoir, la consolation ou l'excuse que j'eusse
+gagné le mal de mon ami, et de mourir avec lui,
+en même temps que lui... Là où l'horreur atteignait
+son paroxysme, là où je me sentais précipitée
+dans le vertige de la folie, c'était lorsque
+monsieur Georges, m'attirant à lui de ses bras
+moribonds, collait sa bouche agonisante sur la
+mienne, voulait encore de l'amour, appelait
+encore l'amour que je n'avais pas le courage, que
+je n'avais même plus le droit&mdash;sans commettre
+un crime nouveau, et un plus atroce meurtre&mdash;de
+lui refuser...</p>
+
+<p>&mdash;Encore ta bouche!... Encore tes yeux!...
+Encore ta joie!</p>
+
+<p>Il n'avait plus la force d'en supporter les caresses
+et les secousses. Souvent, il s'évanouit
+dans mes bras...</p>
+
+<p>Et ce qui devait arriver, arriva...</p>
+
+<p>Nous étions, alors, au mois d'octobre, exactement
+le 6 octobre. L'automne étant demeuré
+doux et chaud, cette année-là, les médecins
+avaient conseillé de prolonger le séjour du malade
+à la mer, en attendant qu'on pût le transporter
+dans le midi. Toute la journée du 6 octobre,
+monsieur Georges avait été plus calme. J'avais
+ouvert, toute grande, la grande baie de la chambre,
+et, couché sur la chaise longue, près de la
+baie, préservé de l'air par de chaudes couvertures,
+il avait respiré, pendant quatre heures au moins,
+et délicieusement, les émanations iodées du
+large... Le soleil vivifiant, les bonnes odeurs marines,
+la plage déserte, reconquise par les pêcheurs
+de coquillages, le réjouissaient... Jamais, je
+ne l'avais vu plus gai. Et cette gaieté sur sa face
+décharnée où la peau, de semaine en semaine
+plus mince, était sur l'ossature comme une transparente
+pellicule, avait quelque chose de funèbre
+et de si pénible à voir, que, plusieurs fois, je dus
+sortir de la chambre, afin de pleurer librement. Il
+refusa que je lui lise des vers... Quand j'ouvris le
+livre:</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit-il... Tu es mon poème... tu es tous
+mes poèmes... Et c'est bien plus beau, va!</p>
+
+<p>Il lui était défendu de parler... La moindre conversation
+le fatiguait, et souvent amenait une
+crise de toux. D'ailleurs, il n'avait presque plus la
+force de parler. Ce qui lui restait de vie, de
+pensée, de volonté d'exprimer, de sensibilité,
+s'était concentré dans son regard devenu un foyer
+ardent où l'âme, sans cesse, attisait un feu d'une
+surprenante, d'une surnaturelle intensité... Ce
+soir-là, le soir du 6 octobre, il paraissait ne plus
+souffrir... Ah! je le vois encore, étendu, dans son
+lit, la tête haute sur l'oreiller, jouant, de ses longues
+mains maigres, tranquillement, avec les
+franges bleues du rideau et me souriant, et suivant
+toutes mes allées et venues de son regard
+qui, dans l'ombre du lit, brillait et brûlait comme
+une lampe.</p>
+
+<p>On avait disposé, dans la chambre, une couchette
+pour moi, une petite couchette de garde-malade
+et,&mdash;ô ironie! afin, sans doute, de ménager
+sa pudeur et la mienne&mdash;un paravent,
+derrière lequel je pusse me déshabiller. Mais, je
+ne couchais pas, souvent, dans la couchette;
+monsieur Georges voulait toujours m'avoir près
+de lui. Il ne se trouvait réellement bien, réellement
+heureux que quand j'étais près de lui, ma
+peau nue contre la sienne, nue aussi, mais hélas,
+nue comme sont nus les os.</p>
+
+<p>Après avoir dormi deux heures, d'un sommeil
+presque paisible, vers minuit, il se réveilla. Il
+avait un peu de fièvre; la pointe de ses pommettes
+était plus rouge. Me voyant assise à son
+chevet, les joues humides de larmes, il me dit
+sur un ton de doux reproche:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà que tu pleures encore!... Tu
+veux donc me rendre triste, et me faire de la
+peine?... Pourquoi n'es-tu pas couchée?... Viens
+te coucher près de moi...</p>
+
+<p>J'obéis docilement, car la moindre contrariété
+lui était funeste. Il suffisait d'un mécontentement
+léger, pour déterminer une congestion
+et que les suites en fussent redoutables... Sachant
+mes craintes, il en abusait... Mais, à peine
+dans le lit, sa main chercha mon corps, sa
+bouche ma bouche. Timidement, et sans résister,
+je suppliai:</p>
+
+<p>&mdash;Pas ce soir, je vous en prie!... Soyez sage,
+ce soir...</p>
+
+<p>Il ne m'écouta pas. D'une voix tremblante de
+désir et de mort, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Pas ce soir!... Tu répètes toujours la même
+chose... Pas ce soir!... Ai-je le temps d'attendre?</p>
+
+<p>Je m'écriai, secouée de sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Georges... vous voulez donc
+que je vous tue?... vous voulez donc que j'aie
+toute ma vie le remords de vous avoir tué?</p>
+
+<p>Toute ma vie!... J'oubliais déjà que je voulais
+mourir avec lui, mourir de lui, mourir comme
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Georges... monsieur Georges!...
+Par pitié pour moi, je vous en conjure!</p>
+
+<p>Mais ses lèvres étaient sur mes lèvres... La
+mort était sur mes lèvres...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi!... fit-il, haletant... Je ne t'ai jamais
+autant aimée que ce soir...</p>
+
+<p>Et nos deux corps se confondirent... Et, le
+désir réveillé en moi, ce fut un supplice atroce
+dans la plus atroce des voluptés d'entendre,
+parmi les soupirs et les petits cris de Georges,
+d'entendre le bruit de ses os qui, sous moi, cliquetaient
+comme les ossements d'un squelette...</p>
+
+<p>Tout à coup, ses bras me désenlacèrent et retombèrent,
+inertes, sur le lit; ses lèvres se dérobèrent
+et abandonnèrent mes lèvres. Et de sa
+bouche renversée jaillit un cri de détresse... puis
+un flot de sang chaud qui m'éclaboussa tout le
+visage. D'un bond, je fus hors du lit. En face,
+une glace me renvoya mon image, rouge et sanglante...
+Je m'affolai, et courant, éperdue, dans la
+chambre, je voulus appeler au secours... Mais
+l'instinct de la conservation, la crainte des responsabilités,
+de la révélation de mon crime... je
+ne sais quoi encore de lâche et de calculé...
+me fermèrent la bouche... me retinrent au bord
+de l'abîme où sombrait ma raison... Très nettement,
+très rapidement, je compris qu'il était
+impossible que, dans l'état de nudité, dans l'état
+de désordre, dans l'état d'amour où nous étions,
+Georges, moi, et la chambre... je compris qu'il
+était impossible que quelqu'un entrât en cet instant,
+dans la chambre...</p>
+
+<p>O misère humaine!... Il y avait quelque chose
+de plus spontané que ma douleur, de plus puissant
+que mon épouvante, c'étaient mon ignoble
+prudence et mes bas calculs... Dans cette terreur,
+j'eus la présence d'esprit d'ouvrir la porte du
+salon... puis la porte de l'antichambre... et
+d'écouter... Aucun bruit... Tout dormait dans la
+maison... Alors, je revins près du lit... Je soulevai
+le corps de Georges, léger comme une plume
+dans mes bras... J'exhaussai sa tête de façon à
+la maintenir droite dans mes mains... Le sang
+continuait de couler par la bouche, en filaments
+poisseux... j'entendais que sa poitrine s'évacuait
+par la gorge, avec un bruit de bouteille qu'on
+vide... Ses yeux révulsés ne montraient plus,
+entre les paupières agrandies, que leurs globes
+rougeâtres.</p>
+
+<p>&mdash;Georges!... Georges!... Georges!...</p>
+
+<p>Georges ne répondit pas à ces appels, à ces
+cris... Il ne les entendait pas... il n'entendait
+plus rien des cris et des appels de la terre:</p>
+
+<p>&mdash;Georges!... Georges!... Georges!</p>
+
+<p>Je lâchai son corps; son corps s'affaissa sur le
+lit... Je lâchai sa tête; sa tête retomba, lourde,
+sur l'oreiller... Je posai ma main sur son coeur...
+son coeur ne battit pas...</p>
+
+<p>&mdash;Georges!... Georges!... Georges!...</p>
+
+<p>L'horreur fut trop forte de ce silence, de ces
+lèvres muettes... de l'immobilité rouge de ce cadavre...
+et de moi-même... Et brisée de douleur,
+brisée de l'effrayante contrainte de ma douleur, je
+m'écroulai sur le tapis, évanouie...</p>
+
+<p>Combien de minutes dura cet évanouissement,
+ou combien de siècles?... Je ne le sais pas. Revenue
+à moi, une pensée suppliciante domina toutes
+les autres: faire disparaître ce qui pouvait m'accuser...
+Je me lavai le visage... je me rhabillai...
+je remis&mdash;oui, j'eus cet affreux courage&mdash;je
+remis de l'ordre sur le lit et dans la chambre...
+Et quand cela fut fini... je réveillai la maison...
+je criai la terrible nouvelle, dans la maison...</p>
+
+<br>
+
+<p>Ah! cette nuit!... J'ai connu, cette nuit-là,
+de tortures tout ce qu'en contient l'enfer...</p>
+
+<p>Et celle d'aujourd'hui me la rappelle... La
+tempête souffle, comme elle soufflait là-bas, la
+nuit où je commençai sur cette pauvre chair
+mon oeuvre de destruction... Et le hurlement du
+vent dans les arbres du jardin, il me semble
+que c'est le hurlement de la mer, sur la digue de
+l'à jamais maudite villa d'Houlgate.</p>
+
+<br>
+
+<p>De retour à Paris, après les obsèques de
+M. Georges, je ne voulus pas rester, malgré ses
+supplications multipliées, au service de la pauvre
+grand'mère... J'avais hâte de m'en aller... de ne
+plus revoir ce visage en larmes, de ne plus entendre
+ces sanglots qui me déchiraient le coeur...
+j'avais hâte surtout de m'arracher à sa reconnaissance,
+à ce besoin qu'elle avait, en sa détresse
+radotante, de me remercier sans cesse de mon
+dévoûment, de mon héroïsme, de m'appeler sa
+«fille... sa chère petite fille», de m'embrasser,
+avec de folles effusions de tendresse... Bien des
+fois, durant les quinze jours que je consentis, sur
+sa prière, à passer près d'elle, j'eus l'envie impérieuse
+de me confesser, de m'accuser, de lui dire
+tout ce que j'avais de trop pesant à l'âme et qui,
+souvent, m'étouffait... A quoi bon?... Est-ce
+qu'elle en eût éprouvé un soulagement quelconque?...
+C'eût été ajouter une affliction plus
+poignante à ses autres afflictions, et cette horrible
+pensée et ce remords inexpiable que, sans
+moi, son cher enfant ne serait peut-être pas
+mort... Et puis, il faut que je l'avoue, je ne m'en
+sentis pas le courage... Je partis de chez elle,
+avec mon secret, vénérée d'elle comme une sainte,
+comblée de riches cadeaux et d'amour...</p>
+
+<p>Or, le jour même de mon départ, comme je
+revenais de chez Mme Paulhat-Durand, la placeuse,
+je rencontrai dans les Champs-Elysées
+un ancien camarade, un valet de chambre, avec
+qui j'avais servi, pendant six mois, dans la
+même maison. Il y avait bien deux ans que je
+ne l'avais vu. Les premiers mots échangés, j'appris
+que, ainsi que moi, il cherchait une place.
+Seulement, ayant de chouettes extras pour l'instant,
+il ne se pressait pas d'en trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Cette sacrée Célestine! fit-il, heureux de me
+revoir... toujours épatante!...</p>
+
+<p>C'était un bon garçon, gai, farceur, et qui
+aimait la noce... Il proposa:</p>
+
+<p>&mdash;Si on dînait ensemble, hein?...</p>
+
+<p>J'avais besoin de me distraire, de chasser loin
+de moi un tas d'images trop tristes, un tas de
+pensées obsédantes. J'acceptai...</p>
+
+<p>&mdash;Chic, alors!... fit-il.</p>
+
+<p>Il prit mon bras, et m'emmena chez un marchand
+de vins de la rue Cambon... Sa gaîté
+lourde, ses plaisanteries grossières, sa vulgaire
+obscénité, je les sentis vivement... Elles ne me
+choquèrent point... Au contraire, j'éprouvai une
+certaine joie canaille, une sorte de sécurité crapuleuse,
+comme à la reprise d'une habitude perdue...
+Pour tout dire, je me reconnus, je reconnus ma
+vie et mon âme en ces paupières fripées, en ce
+visage glabre, en ces lèvres rasées qui accusent le
+même rictus servile, le même pli de mensonge, le
+même goût de l'ordure passionnelle, chez le comédien,
+le juge et le valet...</p>
+
+<p>Après le dîner, nous flânâmes quelque temps
+sur les boulevards... Puis il me paya une tournée
+de cinématographe. J'étais un peu molle d'avoir
+bu trop de vin de Saumur. Dans le noir de la
+salle, pendant que, sur la plaque lumineuse,
+l'armée française défilait, aux applaudissements
+de l'assistance, il m'empoigna la taille et me
+donna, sur la nuque, un baiser qui faillit me
+décoiffer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es épatante... souffla-t-il... Ah! nom
+d'un chien!... ce que tu sens bon...</p>
+
+<p>Il m'accompagna jusqu'à mon hôtel et nous
+restâmes là, quelques minutes, sur le trottoir,
+silencieux, un peu bêtes... Lui, du bout de sa
+canne, tapait la pointe de ses bottines... Moi, la
+tête penchée, les coudes au corps, les mains dans
+mon manchon, j'écrasais, sous mes pieds, une
+peau d'orange...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, au revoir! lui dis-je...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, fit-il... laisse-moi monter avec
+toi... Voyons, Célestine?</p>
+
+<p>Je me défendis, vaguement, pour la forme... il
+insista:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!... qu'est-ce que tu as?... Des
+peines de coeur?... Justement... c'est le moment...</p>
+
+<p>Il me suivit. Dans cet hôtel-là, on ne regardait
+pas trop à qui rentrait le soir... Avec son escalier
+étroit et noir, sa rampe gluante, son atmosphère
+ignoble, ses odeurs fétides, il tenait de la
+maison de passe et du coupe-gorge... Mon compagnon
+toussa pour se donner de l'assurance...
+Et moi, je songeais, l'âme pleine de dégoût:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... dame!... ça ne vaut pas les villas
+d'Houlgate, ni les hôtels chauds et fleuris de la
+rue Lincoln...</p>
+
+<p>A peine dans ma chambre, et dès que j'eus
+verrouillé la porte, il se rua sur moi et me jeta
+brutalement, les jupes levées, sur le lit.</p>
+
+<p>Tout de même, ce qu'on est vache, parfois!...
+Ah, misère de nous!</p>
+
+<br>
+
+<p>Et la vie me reprit, avec ses hauts, ses bas,
+ses changements de visage, ses liaisons finies
+aussitôt que commencées... et ses sautes brusques
+des intérieurs opulents dans la rue... comme toujours...</p>
+
+<p>Chose singulière!... Moi qui, dans mon exaltation
+amoureuse, dans une soif ardente de sacrifice,
+sincèrement, passionnément, avais voulu
+mourir, j'eus durant de longs mois la peur
+d'avoir gagné la contagion aux baisers de
+M. Georges... La moindre indisposition, la plus
+passagère douleur me furent une terreur véritable.
+Souvent, la nuit, je me réveillais avec des
+épouvantes folles, des sueurs glacées... Je me
+tâtais la poitrine, où par suggestion j'éprouvais
+des douleurs et des déchirements; j'interrogeais
+mes crachats où je voyais des filaments rouges:
+à force de compter les pulsations de mes veines,
+je me donnais la fièvre... Il me semblait, en me
+regardant dans la glace, que mes yeux se creusaient,
+que mes pommettes rosissaient, de ce rose
+mortel qui colorait les joues de M. Georges... A
+la sortie d'un bal public, une nuit, je pris un
+rhume et je toussai pendant une semaine... Je
+crus que c'était fini de moi... Je me couvris le
+dos d'emplâtres, j'avalai toute sorte de médecines
+bizarres... j'adressai même un don pieux à saint
+Antoine de Padoue... Puis, comme en dépit de
+ma peur, ma santé restait forte, que j'avais la
+même endurance aux fatigues du métier et du
+plaisir... cela passa...</p>
+
+<br>
+
+<p>L'année dernière, le 6 octobre, de même que
+tous les ans à cette triste date, j'allai déposer des
+fleurs sur la tombe de M. Georges. C'était au
+cimetière Montmartre. Dans la grande allée, je
+vis, devant moi, à quelques pas devant moi, la
+pauvre grand'mère. Ah!... qu'elle était vieille...
+et qu'ils étaient vieux aussi, les deux vieux
+domestiques qui l'accompagnaient. Voûtée, courbée,
+chancelante, elle marchait pesamment, soutenue
+aux aisselles par ses deux vieux serviteurs,
+aussi voûtés, aussi courbés, aussi chancelants que
+leur maîtresse... Un commissionnaire suivait, qui
+portait une grosse gerbe de roses blanches et
+rouges... Je ralentis mon allure, ne voulant point
+les dépasser et qu'ils me reconnussent... Cachée
+derrière le mur d'un haut monument funéraire,
+j'attendis que la pauvre vieille femme douloureuse
+eût déposé ses fleurs, égrené ses prières et
+ses larmes sur la tombe de son petit-fils... Ils
+revinrent du même pas accablé, par la petite
+allée, en frôlant le mur du caveau où j'étais...
+Je me dissimulai davantage pour ne point les
+voir, car il me semblait que c'étaient mes remords,
+les fantômes de mes remords qui défilaient
+devant moi... M'eût-elle reconnue?... Ah! je ne
+le crois pas... Ils marchaient sans rien regarder...
+sans rien voir de la terre, autour d'eux... Leurs
+yeux avaient la fixité des yeux d'aveugles... leurs
+lèvres allaient, allaient, et aucune parole ne sortait
+d'elles... On eût dit de trois vieilles âmes
+mortes, perdues dans le dédale du cimetière, et
+cherchant leurs tombes... Je revis cette nuit tragique...
+et ma face toute rouge... et le sang qui
+coulait par la bouche de Georges. Cela me fit
+froid au coeur... Elles disparurent enfin...</p>
+
+<p>Où sont-elles aujourd'hui, ces trois ombres
+lamentables?... Elles sont peut-être mortes un
+peu plus... elles sont peut-être mortes tout à
+fait. Après avoir erré encore, des jours et des
+nuits, peut-être qu'elles ont trouvé le trou de
+silence et de repos qu'elles cherchaient...</p>
+
+<p>C'est égal!... Une drôle d'idée qu'elle avait eue
+l'infortunée grand'mère de me choisir comme
+garde-malade d'un aussi jeune, d'un aussi joli
+enfant comme était monsieur Georges... Et vraiment,
+quand j'y repense, qu'elle n'ait jamais
+rien soupçonné... qu'elle n'ait jamais rien vu...
+qu'elle n'ait jamais rien compris, c'est ce qui
+m'épate le plus!... Ah! on peut le dire maintenant...
+ils n'étaient pas bien malins, tous les
+trois... Ils en avaient une couche de confiance!...</p>
+
+<br>
+
+<p>J'ai revu le capitaine Mauger, par-dessus la
+haie... Accroupi devant une plate-bande, nouvellement
+bêchée, il repiquait des plants de pensées
+et des ravenelles... Dès qu'il m'a aperçue, il
+a quitté son travail, et il est venu jusqu'à la
+haie pour causer. Il ne m'en veut plus du tout
+du meurtre de son furet. Il paraît même très gai.
+Il me confie, en pouffant de rire, que, ce matin,
+il a pris au collet le chat blanc des Lanlaire...
+Probable que le chat venge le furet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le dixième que je leur estourbis en
+douceur, s'écrie-t-il, avec une joie féroce, en se
+tapant la cuisse et, ensuite, en se frottant les mains,
+noires de terre... Ah! il ne viendra plus gratter
+le terreau de mes châssis, le salaud... il ne
+ravagera plus mes semis, le chameau!... Et si je
+pouvais aussi prendre au collet votre Lanlaire et
+sa femelle?... Ah! les cochons!... Ah!... ah!...
+ah!... Ça, c'est une idée!...</p>
+
+<p>Cette idée le fait se tordre un instant... Et,
+tout à coup, les yeux pétillants de malice sournoise,
+il me demande:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi que vous ne leur fourrez pas du
+poil à gratter, dans leur lit?... Les saligauds!...
+Ah! nom de Dieu, je vous en donnerais bien un
+paquet, moi!... Ça, c'est une idée!...</p>
+
+<p>Puis:</p>
+
+<p>&mdash;A propos... vous savez?... Kléber?... mon
+petit furet?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je l'ai mangé... Heu!... heu!...</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas très bon, dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Heu!... c'est comme du mauvais lapin.</p>
+
+<p>Ç'a été toute l'oraison funèbre du pauvre animal.</p>
+
+<p>Le capitaine me raconte aussi que l'autre semaine,
+sous un tas de fagots, il a capturé un
+hérisson. Il est en train de l'apprivoiser... Il l'appelle
+Bourbaki... Ça, c'est une idée!... Une bête
+intelligente, farceuse, extraordinaire et qui
+mange de tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi oui!... s'exclame-t-il... Dans la même
+journée, ce sacré hérisson a mangé du beefsteack,
+du haricot de mouton, du lard salé, du fromage
+de gruyère, des confitures... Il est épatant... on
+ne peut pas le rassasier... il est comme moi...
+il mange de tout!...</p>
+
+<p>A ce moment, le petit domestique passe dans
+l'allée, charriant dans une brouette des pierres,
+de vieilles boîtes de sardines, un tas de débris,
+qu'il va porter au trou à ordures...</p>
+
+<p>&mdash;Viens ici!... hèle le capitaine...</p>
+
+<p>Et, comme sur son interrogation, je lui dis que
+Monsieur est à la chasse, Madame en ville, et
+Joseph en course, il prend dans la brouette chacune
+de ces pierres, chacun de ces débris, et, l'un
+après l'autre, il les lance dans le jardin, en criant
+très fort:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, cochon!... Tiens, misérable!...</p>
+
+<p>Les pierres volent, les débris tombent sur une
+planche fraîchement travaillée, où, la veille,
+Joseph avait semé des pois.</p>
+
+<p>&mdash;Et allez donc!... Et ça encore!... Et encore,
+par-dessus le marché!...</p>
+
+<p>La planche est bientôt couverte de débris et
+saccagée... La joie du capitaine s'exprime par
+une sorte de ululement et des gestes désordonnés...
+Puis retroussant sa vieille moustache grise, il me
+dit, d'un air conquérant et paillard:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Célestine... vous êtes une
+belle fille, sacrebleu!... Faudra venir me voir,
+quand Rose ne sera pas là... hein?... Ça, c'est
+une idée!...</p>
+
+<p>Eh bien, vrai!... Il ne doute de rien...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VIII</h3>
+<br><br>
+
+<p>28 octobre.</p>
+
+
+<p>Enfin, j'ai reçu une lettre de monsieur Jean.
+Elle est bien sèche, cette lettre. On dirait à la lire
+qu'il ne s'est jamais rien passé d'intime entre nous.
+Pas un mot d'amitié, pas une tendresse, pas un
+souvenir!... Il ne m'y parle que de lui... S'il faut
+l'en croire, il paraît que Jean est devenu un personnage
+d'importance. Cela se voit, cela se sent
+à cet air protecteur et un peu méprisant que, dès
+le début de sa lettre, il prend avec moi... En
+somme, il ne m'écrit que pour m'épater... Je l'ai
+toujours connu vaniteux&mdash;dame, il était si beau
+garçon!&mdash;mais jamais autant qu'aujourd'hui.
+Les hommes, ça ne sait pas supporter les succès,
+ni la gloire...</p>
+
+<p>Jean est toujours premier valet de chambre
+chez Mme la comtesse Fardin et Mme la comtesse
+est, peut-être, la femme de France dont on parle
+le plus, en ce moment. A son service de valet
+de chambre, Jean ajoute le rôle de manifestant
+politique et de conspirateur royaliste. Il manifeste
+avec Coppée, Lemaître, Quesnay de Beaurepaire;
+il conspire avec le général Mercier,
+tout cela, pour renverser la République. L'autre
+soir, il a accompagné Coppée à une réunion de
+la Patrie Française. Il se pavanait sur l'estrade,
+derrière le grand patriote, et, toute la soirée,
+il a tenu son pardessus... Du reste, il peut dire
+qu'il a tenu tous les pardessus de tous les grands
+patriotes de ce temps... Ça comptera, dans sa
+vie... Un autre soir, à la sortie d'une réunion
+dreyfusarde où la comtesse l'avait envoyé,
+afin de «casser des gueules de cosmopolites»,
+il a été emmené au poste, pour avoir conspué
+les sans-patrie, et crié à pleine gorge:
+«Mort aux juifs!... Vive le Roy!... Vive l'armée!»
+Mme la comtesse a menacé le gouvernement
+de le faire interpeller, et monsieur Jean a
+été aussitôt relâché... Il a même été augmenté
+par sa maîtresse, de vingt francs par mois,
+pour ce haut fait d'armes... M. Arthur Meyer
+a mis son nom dans le <i>Gaulois</i>... Son nom
+figure aussi, en regard d'une somme de cent
+francs, dans la <i>Libre Parole</i>, parmi les listes d'une
+souscription pour le colonel Henry... C'est Coppée
+qui l'a inscrit d'office... Coppée encore, qui l'a
+nommé membre d'honneur de la Patrie Française...
+une ligue épatante... Tous les domestiques
+des grandes maisons en sont... Il y a aussi
+des comtes, des marquis et des ducs... En venant
+déjeuner, hier, le général Mercier a dit à Jean:
+«Eh bien, mon brave Jean?» Mon brave Jean!...
+Jules Guérin, dans l'<i>Anti-juif</i>, a écrit, sous
+ce titre: «Encore une victime des Youpins!»
+ceci: «Notre vaillant camarade antisémite,
+M. Jean... etc...» Enfin, M. Forain, qui ne quitte
+plus la maison, a fait poser Jean pour un dessin,
+qui doit symboliser l'âme de la patrie...
+M. Forain trouve que Jean a «la gueule de ça!»...
+C'est étonnant ce qu'il reçoit en ce moment d'accolades
+illustres, de sérieux pourboires, de distinctions
+honorifiques, extrêmement flatteuses. Et
+si, comme tout le fait croire, le général Mercier se
+décide à faire citer Jean, dans le futur procès Zola
+pour un faux témoignage... que l'état-major réglera
+ces jours-ci... rien ne manquerait plus à sa gloire...
+Le faux témoignage est ce qu'il y a de plus chic,
+de mieux porté, cette année, dans la haute société...
+Être choisi comme faux témoin, cela équivaut,
+en plus d'une gloire certaine et rapide, à gagner
+le gros lot de la loterie... M. Jean s'aperçoit
+bien qu'il fait, de plus en plus sensation, dans
+le quartier des Champs-Élysées... Quand, le soir,
+au café de la rue François-Ier, il va jouer «à la
+poule au gibier» ou qu'il mène, sur les trottoirs,
+pisser les chiens de Mme la comtesse, il est
+l'objet de la curiosité et du respect universels...
+les chiens aussi, du reste... C'est pourquoi, en
+vue d'une célébrité qui ne peut manquer de
+s'étendre du quartier sur Paris, et de Paris sur la
+France, il s'est abonné à l'<i>Argus de la Presse</i>,
+tout comme Mme la comtesse. Il m'enverra ce
+qu'on écrira sur lui, de mieux tapé. C'est tout ce
+qu'il peut faire pour moi, car je dois comprendre
+qu'il n'a pas le temps de s'occuper de ma situation...
+Il verra, plus tard... «quand nous serons
+au pouvoir», m'écrit-il, négligemment... Tout ce
+qui m'arrive, c'est de ma faute... je n'ai jamais eu
+d'esprit de conduite... je n'ai jamais eu de suite
+dans les idées... j'ai gaspillé les meilleures places,
+sans aucun profit... Si je n'avais pas fait la mauvaise
+tête, moi aussi, peut-être serais-je au
+mieux avec le général Mercier, Coppée, Déroulède...
+et, peut-être&mdash;bien que je ne sois qu'une
+femme&mdash;verrais-je étinceler mon nom dans les
+colonnes du <i>Gaulois</i>, qui est si encourageant pour
+tous les genres de domesticité... Etc., etc...</p>
+
+<p>J'ai presque pleuré, à la lecture de cette lettre,
+car j'ai senti que monsieur Jean est tout à fait détaché
+de moi, et qu'il ne me faut plus compter sur
+lui... sur lui et sur personne!... Il ne me dit pas
+un mot de celle qui m'a remplacée... Ah! je la
+vois d'ici, je les vois d'ici, tous les deux, dans la
+chambre que je connais si bien, s'embrassant, se
+caressant... et courant, ensemble, comme nous
+faisions si gentiment, les bals publics et les
+théâtres... Je le vois, lui, en pardessus mastic,
+au retour des courses, ayant perdu son argent, et
+disant à l'autre, comme il me l'a dit, tant de fois,
+à moi-même: «Prête-moi tes petits bijoux, et ta
+montre, pour que je les mette au clou!» A moins
+que sa nouvelle condition de manifestant politique
+et de conspirateur royaliste ne lui ait donné
+des ambitions nouvelles, et qu'il ait quitté les
+amours de l'office, pour les amours du salon?...
+Il en reviendra.</p>
+
+<p>Est-ce vraiment de ma faute, ce qui m'arrive?...
+Peut-être!... Et pourtant, il me semble qu'une
+fatalité, dont je n'ai jamais été la maîtresse, a
+pesé sur toute mon existence, et qu'elle a voulu
+que je ne demeurasse jamais, plus de six mois,
+dans la même place... Quand on ne me renvoyait
+pas, c'est moi qui partais, à bout de dégoût. C'est
+drôle et c'est triste... j'ai toujours eu la hâte
+d'être «ailleurs», une folie d'espérance dans,
+«ces chimériques ailleurs», que je parais de la
+poésie vaine, du mirage illusoire des lointains...
+surtout depuis mon séjour à Houlgate, auprès du
+pauvre M. Georges... De ce séjour, il m'est resté
+je ne sais quelle inquiétude... je ne sais quel
+angoissant besoin de m'élever, sans pouvoir y
+atteindre, jusqu'à des idées et des formes inétreignables...
+Je crois bien que cette trop brusque et
+trop courte entrevision d'un monde, qu'il eût
+mieux valu que je ne connusse point, ne pouvant
+le connaître mieux, m'a été très funeste... Ah!
+qu'elles sont décevantes ces routes vers l'inconnu!...
+L'on va, l'on va, et c'est toujours la
+même chose... Voyez cet horizon poudroyant
+là-bas... C'est bleu, c'est rose, c'est frais, c'est
+lumineux et léger comme un rêve... Il doit faire
+bon vivre, là-bas... Vous approchez... vous arrivez...
+Il n'y a rien... Du sable, des cailloux, des
+coteaux tristes comme des murs. Il n'y a rien
+d'autre... Et, au-dessus de ce sable, de ces cailloux,
+de ces coteaux, un ciel gris, opaque, pesant,
+un ciel où le jour se navre, où la lumière pleure
+de la suie... Il n'y a rien... rien de ce qu'on est
+venu chercher... D'ailleurs, ce que je cherche, je
+l'ignore... et j'ignore aussi qui je suis.</p>
+
+<p>Un domestique, ce n'est pas un être normal, un
+être social... C'est quelqu'un de disparate, fabriqué
+de pièces et de morceaux qui ne peuvent
+s'ajuster l'un dans l'autre, se juxtaposer l'un à
+l'autre... C'est quelque chose de pire: un monstrueux
+hybride humain... Il n'est plus du peuple,
+d'où il sort; il n'est pas, non plus, de la bourgeoisie
+où il vit et où il tend... Du peuple qu'il a
+renié, il a perdu le sang généreux et la force
+naïve... De la bourgeoisie, il a gagné les vices
+honteux, sans avoir pu acquérir les moyens de les
+satisfaire... et les sentiments vils, les lâches peurs,
+les criminels appétits, sans le décor, et, par conséquent,
+sans l'excuse de la richesse... L'âme
+toute salie, il traverse cet honnête monde bourgeois
+et rien que d'avoir respiré l'odeur mortelle
+qui monte de ces putrides cloaques, il perd, à
+jamais, la sécurité de son esprit, et jusqu'à la
+forme même de son moi... Au fond de tous ces
+souvenirs, parmi ce peuple de figures où il erre,
+fantôme de lui-même, il ne trouve à remuer que
+de l'ordure, c'est-à-dire de la souffrance... Il rit souvent,
+mais son rire est forcé. Ce rire ne vient pas
+de la joie rencontrée, de l'espoir réalisé, et il garde
+l'amère grimace de la révolte, le pli dur et crispé
+du sarcasme. Rien n'est plus douloureux et laid
+que ce rire; il brûle et dessèche... Mieux vaudrait,
+peut-être, que j'eusse pleuré! Et puis, je ne sais
+pas... Et puis, zut!... Arrivera ce qui pourra...</p>
+
+<br>
+
+<p>Mais il n'arrive rien... jamais rien... Et je ne
+puis m'habituer à cela. C'est cette monotonie,
+cette immobilité dans la vie qui me sont le plus
+pénibles à supporter... Je voudrais partir d'ici...
+Partir?... Mais où et comment?... Je ne sais pas
+et je reste!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Madame est toujours la même; méfiante, méthodique,
+dure, rapace, sans un élan, sans une
+fantaisie, sans une spontanéité, sans un rayon de
+joie sur sa face de marbre... Monsieur a repris
+ses habitudes, et je m'imagine, à de certains airs
+sournois, qu'il me garde rancune de mes rigueurs;
+mais ses rancunes ne sont pas dangereuses... Après
+le déjeuner, armé, guêtré, il part pour la chasse,
+rentre à la nuit, ne me demande plus de l'aider à
+retirer ses bottes, et se couche à neuf heures... Il
+est toujours pataud, comique et vague... Il engraisse.
+Comment des gens si riches peuvent-ils
+se résigner à une aussi morne existence?... Il
+m'arrive, parfois, de m'interroger sur Monsieur?...
+Qu'est-ce que j'aurais fait de lui?... Il n'a pas
+d'argent et ne m'eût pas donné de plaisir. Et puisque
+Madame n'est pas jalouse!...</p>
+
+<p>Ce qui est terrible dans cette maison, c'est son
+silence. Je ne peux m'y faire... Pourtant, malgré
+moi, je m'habitue à glisser mes pas, à «marcher
+en l'air», comme dit Joseph... Souvent, dans ces
+couloirs sombres, le long de ces murs froids, je
+me fais, à moi-même, l'effet d'un spectre, d'un
+revenant. J'étouffe, là-dedans... Et je reste!...</p>
+
+<p>Ma seule distraction est d'aller, le dimanche,
+au sortir de la messe, chez Mme Gouin, l'épicière...
+Le dégoût m'en éloigne, mais l'ennui, plus fort,
+m'y ramène. Là, du moins, on se retrouve, toutes
+ensemble... On potine, on rigole, on fait du bruit,
+en sirotant des petits verres de mêlé-cassis...Il y a
+là, un peu, l'illusion de la vie... Et le temps passe...
+L'autre dimanche je n'ai pas vu la petite, aux yeux
+suintants, au museau de rat... Je m'informe...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien... ce n'est rien... me dit l'épicière
+d'un ton qu'elle veut rendre mystérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc malade?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais ce n'est rien... Dans deux jours,
+il n'y paraîtra plus...</p>
+
+<p>Et mam'zelle Rose me regarde, avec des yeux
+qui confirment, et qui semblent dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Vous voyez bien!... C'est une femme
+très adroite...</p>
+
+<p>Aujourd'hui, justement, j'ai appris, chez l'épicière,
+que des chasseurs avaient trouvé la veille,
+dans la forêt de Raillon, parmi des ronces et des
+feuilles mortes, le cadavre d'une petite fille, horriblement
+violée... Il paraît que c'est la fille d'un
+cantonnier... On l'appelait dans le pays, la petite
+Claire... Elle était un peu innocente, mais douce
+et gentille... et elle n'avait pas douze ans!... Bonne
+aubaine, vous pensez, pour un endroit comme
+ici... où l'on est réduit à ressasser, chaque
+semaine, les mêmes histoires... Aussi, les langues
+marchent-elles...</p>
+
+<p>D'après Rose, toujours mieux informée que les
+autres, la petite Claire avait son petit ventre
+ouvert d'un coup de couteau, et les intestins coulaient
+par la blessure... La nuque et la gorge
+gardaient, visibles, les marques de doigts étrangleurs...
+Ses parties, ses pauvres petites parties,
+n'étaient qu'une plaie affreusement tuméfiée,
+comme si elles eussent été forcées&mdash;une comparaison
+de Rose&mdash;par le manche trop gros d'une
+cognée de bûcheron... On voyait encore, dans la
+bruyère courte, à un endroit piétiné et foulé, la
+place où le crime s'était accompli... Il devait
+remonter à huit jours, au moins, car le cadavre
+était presque entièrement décomposé...</p>
+
+<p>Malgré l'horreur sincère qu'inspire ce meurtre,
+je sens parfaitement que, pour la plupart de ces
+créatures, le viol et les images obscènes qu'il
+évoque, en sont, pas tout à fait une excuse, mais
+certainement une atténuation... car le viol, c'est
+encore de l'amour... On raconte un tas de
+choses... on se rappelle que la petite Claire était
+toute la journée, dans la forêt... Au printemps,
+elle y cueillait des jonquilles, des muguets, des
+anémones, dont elle faisait, pour les dames de la
+ville, de gentils bouquets; elle y cherchait des
+morilles qu'elle venait vendre, au marché, le
+dimanche... L'été, c'étaient des champignons de
+toute sorte... et d'autres fleurs... Mais, à cette
+époque, qu'allait-elle faire dans la forêt où il
+n'y a plus rien à cueillir?...</p>
+
+<p>L'une dit, judicieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi que le père ne s'est pas inquiété
+de la disparition de la petite?... C'est peut-être
+lui qui a fait le coup?...</p>
+
+<p>A quoi, l'autre, non moins judicieusement,
+réplique:</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il avait voulu faire le coup... il n'avait
+pas besoin d'emmener sa fille dans la forêt...
+voyons!...</p>
+
+<p>Mme Rose intervient:</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est bien louche, allez!... Moi...</p>
+
+<p>Avec des airs entendus, des airs de quelqu'un qui
+connaît de terribles secrets, elle poursuit d'une voix
+plus basse, d'une voix de confidence dangereuse...</p>
+
+<p>&mdash;Moi... je ne sais rien... je ne veux rien affirmer...
+Mais...</p>
+
+<p>Et comme elle laisse notre curiosité en suspens
+sur ce «mais...»</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?... quoi donc?... s'écrie-t-on de
+toutes parts, le col tendu, la bouche ouverte...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... je ne serais pas étonnée... que ce
+fût...</p>
+
+<p>Nous sommes haletantes...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lanlaire... là... si vous voulez
+mon idée, achève-t-elle, avec une expression de
+férocité atroce et basse...</p>
+
+<p>Plusieurs protestent... d'autres se réservent...
+J'affirme que monsieur Lanlaire est incapable
+d'un tel crime et je m'écrie:</p>
+
+<p>&mdash;Lui, seigneur Jésus?... Ah! le pauvre
+homme... il aurait bien trop peur...</p>
+
+<p>Mais Rose, avec plus de haine encore, insiste:</p>
+
+<p>&mdash;Incapable?... Ta... ta... ta... Et la petite
+Jésureau?... Et la petite à Valentin?... Et la petite
+Dougère?... Rappelez-vous donc?... Incapable?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la même chose... Ce n'est pas
+la même chose...</p>
+
+<p>Dans leur haine contre Monsieur, elles ne veulent
+pas aller, comme Rose, jusqu'à l'accusation
+formelle d'assassinat... Qu'il viole les petites filles
+qui consentent à se laisser violer?... mon Dieu!
+passe encore... Qu'il les tue?... ça n'est guère
+croyable... Rageusement, Rose s'obstine... Elle
+écume... elle frappe sur la table de ses grosses
+mains molles... elle se démène, clamant:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je vous dis que si, moi... Puisque
+j'en suis sûre, ah!...</p>
+
+<p>Mme Gouin, restée songeuse, finit par déclarer
+de sa voix blanche:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame, Mesdemoiselles... ces choses-là...
+on ne sait jamais... Pour la petite Jésureau...
+c'est une fameuse chance, je vous assure,
+qu'il ne l'ait pas tuée...</p>
+
+<p>Malgré l'autorité de l'épicière... malgré l'entêtement
+de Rose, qui n'admet pas qu'on déplace la
+question, elles passent, l'une après l'autre, la
+revue de tous les gens du pays qui auraient pu
+faire le coup... Il se trouve qu'il y en a des tas...
+tous ceux-là qu'elles détestent, tous ceux-là contre
+qui elles ont une jalousie, une rancune, un
+dépit... Enfin, la petite femme pâle au museau
+de rat propose:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien qu'il est venu, la semaine
+dernière, deux capucins qui n'avaient pas bon
+air, avec leurs sales barbes, et qui mendiaient
+partout?... Est-ce que ce ne serait pas eux?...</p>
+
+<p>On s'indigne:</p>
+
+<p>&mdash;De braves et pieux moines!... De saintes
+âmes du bon Dieu!... C'est abominable...</p>
+
+<p>Et, tandis que nous nous en allons, ayant soupçonné
+tout le monde, Rose, acharnée, répète:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je vous le dis, moi... Puisque c'est
+lui.</p>
+
+<br>
+
+<p>Avant de rentrer, je m'arrête un instant à la
+sellerie, où Joseph astique ses harnais... Au-dessus
+d'un dressoir, où sont symétriquement rangées
+des bouteilles de vernis et des boîtes de
+cirage, je vois flamboyer aux lambris de sapin le
+portrait de Drumont... Pour lui donner plus de
+majesté, sans doute, Joseph l'a récemment orné
+d'une couronne de laurier-sauce. En face, le portrait
+du pape disparaît, presque entièrement
+caché, sous une couverture de cheval pendue à
+un clou. Des brochures antijuives, des chansons
+patriotiques s'empilent sur une planche, et dans
+un coin la matraque se navre parmi les balais.</p>
+
+<p>Brusquement, je dis à Joseph, sans un autre
+motif que la curiosité:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, Joseph, qu'on a trouvé dans la
+forêt la petite Claire assassinée et violée?</p>
+
+<p>Tout d'abord, Joseph ne peut réprimer un mouvement
+de surprise&mdash;est-ce bien de la surprise?...
+Si rapide, si furtif qu'ait été ce mouvement, il
+me semble qu'au nom de la petite Claire il a eu
+comme une étrange secousse, comme un frisson...
+Il se remet très vite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il d'une voix ferme... je sais.. On
+m'a conté ça, au pays, ce matin...</p>
+
+<p>Il est maintenant indifférent et placide. Il frotte
+ses harnais avec un gros torchon noir, méthodiquement.
+J'admire la musculature de ses bras
+nus, l'harmonieuse et puissante souplesse de ses
+biceps... la blancheur de sa peau. Je ne vois pas
+ses yeux sous les paupières rabaissées, ses yeux
+obstinément fixés sur son ouvrage. Mais je vois
+sa bouche... toute sa bouche large... son énorme
+mâchoire de bête cruelle et sensuelle... Et j'ai
+comme une étreinte légère au coeur... Je lui demande encore:</p>
+
+<p>&mdash;Sait-on qui a fait le coup?...</p>
+
+<p>Joseph hausse les épaules... Moitié railleur,
+moitié sérieux, il répond:</p>
+
+<p>&mdash;Quelques vagabonds, sans doute... quelques
+sales youpins...</p>
+
+<p>Puis, après un court silence:</p>
+
+<p>&mdash;Puuutt!... Vous verrez qu'on ne les pincera
+pas... Les magistrats, c'est tous des vendus.</p>
+
+<p>Il replace sur leurs selles les harnais terminés,
+et désignant le portrait de Drumont, dans son
+apothéose de laurier-sauce, il ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;Si on avait celui-là?... Ah! malheur!</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi, par exemple, je l'ai quitté,
+l'âme envahie par un singulier malaise...</p>
+
+<p>Enfin, avec cette histoire, on va donc avoir de
+quoi parler et se distraire un peu...</p>
+
+<br>
+
+<p>Quelquefois, quand Madame est sortie et que
+je m'ennuie trop, je vais à la grille sur le chemin
+où Mlle Rose vient me retrouver... Toujours en
+observation, rien ne lui échappe de ce qui se passe
+chez nous, de ce qui y entre ou en sort. Elle est
+plus rouge, plus grasse, plus molle que jamais.
+Les lippes de sa bouche pendent davantage, son
+corsage ne parvient plus à contenir les houles
+déferlantes de ses seins... Et de plus en plus elle
+est hantée d'idées obscènes... Elle ne voit que ça,
+ne pense qu'à ça... ne vit que pour ça... Chaque
+fois que nous nous rencontrons, son premier
+regard est pour mon ventre, sa première parole
+pour me dire sur ce ton gras qu'elle a:</p>
+
+<p>&mdash;Rappelez-vous ce que je vous ai recommandé...
+Dès que vous vous apercevrez de ça,
+allez tout de suite chez Mme Gouin... tout de suite.</p>
+
+<p>C'est une véritable obsession, une manie... Un
+peu agacée, je réplique:</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi voulez-vous que je m'aperçoive
+de ça?... Je ne connais personne ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fait-elle... c'est si vite arrivé, un
+malheur... Un moment d'oubli... bien naturel...
+et ça y est... Des fois, on ne sait pas comment
+<i>ça s'arrive</i>... J'en ai bien vu, allez, qui étaient
+comme vous... sûres de ne rien avoir... et puis ça
+y était tout de même... Mais avec Mme Gouin on
+peut être tranquille... C'est une vraie bénédiction
+pour un pays qu'une femme aussi savante...</p>
+
+<p>Et elle s'anime, hideuse, toute sa grosse chair
+soulevée de basse volupté.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, ici, ma chère petite, on ne rencontrait
+que des enfants... La ville était empoisonnée
+d'enfants... Une abomination!... Ça grouillait
+dans les rues, comme des poules dans une
+cour de ferme... ça piaillait sur le pas des portes...
+ça faisait un tapage!... On ne voyait que ça,
+quoi!... Eh bien, je ne sais si vous l'avez remarqué...
+aujourd'hui on n'en voit plus... il n'y en a
+presque plus...</p>
+
+<p>Avec un sourire plus gluant, elle poursuit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas que les filles s'amusent moins.
+Ah! bon Dieu, non... Au contraire... Vous ne
+sortez jamais le soir... mais si vous alliez vous
+promener, à neuf heures, sous les marronniers...
+vous verriez ça... Partout, sur les bancs, il y a
+des couples... qui s'embrassent, se caressent...
+C'est bien gentil... Ah! moi, vous savez, l'amour
+je trouve ça si mignon... Je comprends qu'on ne
+puisse pas vivre sans l'amour... Oui, mais c'est
+embêtant aussi d'avoir à ses trousses des <i>chiées</i>
+d'enfants... Eh bien, elles n'en ont pas... elles
+n'en ont plus... Et c'est à Mme Gouin qu'elles
+doivent ça... Un petit moment désagréable à
+passer... ce n'est pas, après tout, la mer à
+boire. A votre place, je n'hésiterais pas... Une
+jolie fille comme vous, si distinguée, et qui doit
+être si bien faite... un enfant, ce serait un
+meurtre...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous... Je n'ai pas envie d'en
+avoir...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... personne n'a envie d'en avoir.
+Seulement... Dites donc?... Votre monsieur ne
+vous a jamais proposé la chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non...</p>
+
+<p>&mdash;C'est étonnant... car il est connu pour ça...
+Même, la matinée où il vous serrait de si près,
+dans le jardin?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure...</p>
+
+<p>Mamz'elle Rose hoche la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez rien dire... vous vous méfiez
+de moi... c'est votre affaire. Seulement, on sait
+ce qu'on sait...</p>
+
+<p>Elle m'impatiente, à la fin... Je lui crie:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça! Est-ce que vous vous imaginez que
+je couche avec tout le monde... avec des vieux
+dégoûtants?...</p>
+
+<p>D'un ton froid, elle me répond:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! ma petite, ne prenez pas la mouche. Il
+y a des vieux qui valent des jeunes... C'est vrai
+que vos affaires ne me regardent point... Ce que
+j'en dis, moi, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>Et elle conclut, d'une voix mauvaise, où le
+vinaigre a remplacé le miel:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout.... ça se peut bien... Sans doute
+que votre M. Lanlaire aime mieux les fruits plus
+verts. Chacun son idée, ma petite...</p>
+
+<p>Des paysans passent dans le chemin, et saluent
+mam'zelle Rose avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine,
+il va toujours bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Il va bien, merci... Il tire du vin, tenez...</p>
+
+<p>Des bourgeois passent dans le chemin, et saluent
+mam'zelle Rose avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours vaillant... Merci... Vous êtes
+bien honnêtes.</p>
+
+<p>Le curé passe dans le chemin, d'un pas lent,
+dodelinant de la tête. A la vue de mam'zelle
+Rose, il salue, sourit, referme son bréviaire et
+s'arrête:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, ma chère enfant?... Et le
+capitaine?...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur le curé... ça va tout doucement...
+Le capitaine s'occupe à la cave.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux... tant mieux... J'espère qu'il
+a semé de belles fleurs... et que, l'année prochaine,
+à la Fête-Dieu, nous aurons encore un
+superbe reposoir?...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... monsieur le curé...</p>
+
+<p>&mdash;Toutes mes amitiés au capitaine, mon enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous de même, monsieur le curé...</p>
+
+<p>Et, en s'en allant, son bréviaire ouvert à nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir... au revoir... Il ne faudrait
+dans une paroisse que des paroissiennes comme
+vous.</p>
+
+<p>Et je rentre, un peu triste, un peu découragée,
+un peu haineuse, laissant cette abominable Rose
+jouir de son triomphe, saluée par tous, respectée
+de tous, grasse, heureuse, hideusement heureuse.
+Bientôt, je suis sûre que le curé la mettra dans
+une niche de son église, entre deux cierges, et
+nimbée d'or, comme une sainte...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IX</h3>
+<br><br>
+
+<p>25 octobre.</p>
+
+
+<p>Un qui m'intrigue, c'est Joseph. Il a des allures
+vraiment mystérieuses et j'ignore ce qui se passe
+au fond de cette âme silencieuse et forcenée. Mais
+sûrement, il s'y passe quelque chose d'extraordinaire.
+Son regard, parfois, est lourd à supporter,
+tellement lourd que le mien se dérobe sous son
+intimidante fixité. Il a des façons de marcher
+lentes et glissées, qui me font peur. On dirait
+qu'il traîne rivé à ses chevilles un boulet, ou
+plutôt le souvenir d'un boulet... Est-ce le bagne
+qu'il rappelle ou le couvent?... Les deux, peut-être.
+Son dos aussi me fait peur et aussi son cou
+large, puissant, bruni par le hâle comme un vieux
+cuir, raidi de tendons qui se bandent comme des
+grelins. J'ai remarqué sur sa nuque un paquet
+de muscles durs, exagérément bombés, comme en
+ont les loups et les bêtes sauvages qui doivent,
+porter, dans leurs gueules, des proies pesantes.</p>
+
+<p>Hormis sa folie antisémite, qui dénote, chez
+Joseph, une grande violence et le goût du sang,
+il est plutôt réservé sur toutes les autres choses
+de la vie. Il est même impossible de savoir ce
+qu'il pense. Il n'a aucune des vantardises, ni
+aucune des humilités professionnelles, par où se
+reconnaissent les vrais domestiques; jamais non
+plus un mot de plainte, jamais un débinage
+contre ses maîtres. Ses maîtres, il les respecte
+sans servilité, semble leur être dévoué sans ostentation.
+Il ne boude pas sur la besogne, la plus
+rebutante des besognes. Il est ingénieux; il sait
+tout faire, même les choses les plus difficiles et
+les plus différentes, qui ne sont point de son service.
+Il traite le Prieuré, comme s'il était à lui,
+le surveille, le garde jalousement, le défend. Il
+en chasse les pauvres, les vagabonds et les importuns,
+flaireur et menaçant comme un dogue.
+C'est le type du serviteur de l'ancien temps, le
+domestique d'avant la Révolution... De Joseph,
+on dit, dans le pays: «Il n'y en a plus comme
+lui... Une perle!». Je sais qu'on cherche à l'arracher
+aux Lanlaire. De Louviers, d'Elbeuf, de
+Rouen, on lui fait les propositions les plus avantageuses.
+Il les refuse et ne se vante pas de les
+avoir refusées... Ah! ma foi non... Il est ici,
+depuis quinze ans, il considère cette maison
+comme la sienne. Tant qu'on voudra de lui, il
+restera... Madame si soupçonneuse et qui voit le
+mal partout lui montre une confiance aveugle.
+Elle qui ne croit à personne, elle croit à Joseph,
+à l'honnêteté de Joseph, au dévouement de
+Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Une perle!... Il se jetterait au feu pour
+nous, dit-elle.</p>
+
+<p>Et, malgré son avarice, elle l'accable de menues
+générosités et de petits cadeaux.</p>
+
+<p>Pourtant, je me méfie de cet homme. Cet
+homme m'inquiète et, en même temps, il m'intéresse
+prodigieusement. Souvent, j'ai vu des choses
+effrayantes passer dans l'eau trouble, dans l'eau
+morte de ses yeux... Depuis que je m'occupe de
+lui, il ne m'apparaît plus tel que je l'avais jugé
+tout d'abord à mon entrée dans cette maison, un
+paysan grossier, stupide et pataud. J'aurais dû
+l'examiner plus attentivement. Maintenant, je le
+crois singulièrement fin et retors, et même mieux
+que fin, pire que retors... je ne sais comment
+m'exprimer sur lui... Et puis, est-ce l'habitude de
+le voir, tous les jours?... Je ne le trouve plus si
+laid, ni si vieux... L'habitude agit comme une
+atténuation, comme une brume, sur les objets et
+sur les êtres. Elle finit, peu à peu, par effacer les
+traits d'un visage, par estomper les déformations;
+elle fait qu'un bossu avec qui l'on vit quotidiennement
+n'est plus, au bout d'un certain temps,
+bossu... Mais il y a autre chose; il y a tout ce
+que je découvre en Joseph de nouveau et de profond...
+et qui me bouleverse. Ce n'est pas l'harmonie
+des traits, ni la pureté des lignes qui crée
+pour une femme, la beauté d'un homme. C'est quelque
+chose de moins apparent, de moins défini...
+une sorte d'affinité et, si j'osais... une sorte
+d'atmosphère sexuelle, âcre, terrible ou grisante,
+dont certaines femmes subissent, même malgré
+elles, la forte hantise... Eh bien, Joseph dégage
+autour de lui cette atmosphère-là... L'autre jour,
+je l'ai admiré qui soulevait une barrique de vin...
+Il jouait avec elle ainsi qu'un enfant avec sa balle
+de caoutchouc. Sa force exceptionnelle, son
+adresse souple, le levier formidable de ses reins,
+l'athlétique poussée de ses épaules, tout cela m'a
+rendue rêveuse. L'étrange et maladive curiosité,
+faite de peur autant que d'attirance, qu'excite en
+moi l'énigme de ces louches allures, de cette bouche
+close, de ce regard impressionnant, se double
+encore de cette puissance musculaire, de cette carrure
+de taureau. Sans pouvoir me l'expliquer
+davantage, je sens qu'il y a entre Joseph et moi
+une correspondance secrète... un lien physique et
+moral qui se resserre un peu plus tous les jours...</p>
+
+<p>De la fenêtre de la lingerie où je travaille, je le
+suis des yeux, quelquefois, dans le jardin... Il est
+là, courbé sur son ouvrage, la face presque à fleur
+de terre, ou bien agenouillé contre le mur où
+s'alignent des espaliers... Et soudain il disparaît...
+il s'évanouit... Le temps de pencher la
+tête... et il n'y a plus personne... S'enfonce-t-il
+dans le sol?... Passe-t-il à travers les murs?... Il
+m'arrive, de temps en temps d'aller au jardin,
+pour lui transmettre un ordre de Madame... Je ne
+le vois nulle part, et je l'appelle.</p>
+
+<p>&mdash;Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?</p>
+
+<p>Aucune réponse... J'appelle encore:</p>
+
+<p>&mdash;Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?</p>
+
+<p>Tout à coup, sans bruit, Joseph surgit de derrière
+un arbre, de derrière une planche de légumes,
+devant moi. Il surgit, devant moi, dans le
+soleil, avec son masque sévère et fermé, ses cheveux
+aplatis sur le crâne, la chemise ouverte sur
+sa poitrine velue.... D'où vient-il?... D'où sort-il?...
+D'où est-il tombé?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Joseph, que vous m'avez fait peur...</p>
+
+<p>Et sur les lèvres et dans les yeux de Joseph
+erre un sourire effrayant qui, véritablement, a des
+lueurs courtes, rapides de couteau. Je crois que
+cet homme est le diable...</p>
+
+<br>
+
+<p>Le viol de la petite Claire défraie toujours les
+conversations et surexcite les curiosités de la
+ville. On s'arrache les journaux de la région et de
+Paris qui le racontent. La <i>Libre Parole</i> dénonce
+nettement et en bloc les juifs, et elle affirme
+que c'est un «meurtre rituel...» Les magistrats
+sont venus sur les lieux... on a fait des enquêtes,
+des instructions; on a interrogé beaucoup de
+gens. Personne ne sait rien... L'accusation de
+Rose, qui a circulé, n'a rencontré partout que de
+l'incrédulité; tout le monde a haussé les épaules...
+Hier, les gendarmes ont arrêté un pauvre colporteur
+qui a pu prouver facilement qu'il n'était pas
+dans le pays, au moment du crime. Le père,
+désigné par la rumeur publique, s'est disculpé...
+Du reste, on n'a sur lui que les meilleurs renseignements...
+Donc, nulle part, nul indice qui
+puisse mettre la justice sur les traces du coupable.
+Il paraît que ce crime fait l'admiration des
+magistrats et qu'il a été commis avec une habileté
+surprenante, sans doute par des professionnels...
+par des Parisiens... Il paraît aussi que
+le procureur de la République mène l'affaire
+mollement et pour la forme. L'assassinat d'une
+petite fille pauvre, ça n'est pas très passionnant...
+Il y a donc tout lieu de croire qu'on ne trouvera
+jamais rien et que l'affaire sera bientôt classée
+comme tant d'autres qui n'ont pas dit leur secret...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je ne serais pas étonnée que Madame crût son
+mari coupable... Ça, c'est comique, et elle devrait
+le mieux connaître. Elle est toute drôle, depuis
+la nouvelle. Elle a des façons de regarder Monsieur
+qui ne sont pas naturelles. J'ai remarqué
+que, durant le repas, chaque fois qu'on sonnait,
+elle avait un petit sursaut...</p>
+
+<p>Après le déjeuner, aujourd'hui, comme Monsieur
+manifestait l'intention de sortir, elle l'en a
+empêché...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, tu peux bien rester ici... Qu'est-ce
+que tu as besoin d'être toujours dehors?</p>
+
+<p>Elle s'est même promenée avec Monsieur, une
+grande heure, dans le jardin. Naturellement,
+Monsieur ne s'aperçoit de rien; il n'en perd pas
+une bouchée de viande, ni une bouffée de tabac...
+Quel gros lourdaud!</p>
+
+<p>J'aurais bien voulu savoir ce qu'ils peuvent se
+dire, quand ils sont seuls, tous les deux... Hier
+soir, pendant plus de vingt minutes, j'ai écouté
+derrière la porte du salon... J'ai entendu Monsieur
+qui froissait un journal... Assise devant
+son petit bureau, Madame écrivait ses comptes:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je t'ai donné hier?... a demandé
+Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Deux francs... a répondu Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es sûr?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, mignonne...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il me manque trente-huit sous..</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui les ai pris...</p>
+
+<p>&mdash;Non... c'est le chat...</p>
+
+<p>Ils ne se sont rien dit d'autre...</p>
+
+<br>
+
+<p>A la cuisine, Joseph n'aime pas qu'on parle de
+la petite Claire. Quand Marianne ou moi nous
+mettons la conversation sur ce sujet, il la change
+aussitôt, ou bien il n'y prend pas part. Ça l'ennuie...
+Je ne sais pas pourquoi, cette idée m'est
+venue&mdash;et elle s'enfonce, de plus en plus dans
+mon esprit&mdash;que c'est Joseph qui a fait le coup.
+Je n'ai pas de preuves, pas d'indices qui puissent
+me permettre de le soupçonner... pas d'autres
+indices que ses yeux, pas d'autres preuves que ce
+léger mouvement de surprise qui lui échappa,
+lorsque, de retour de chez l'épicière, brusquement,
+dans la sellerie, je lui jetai pour la première fois
+au visage le nom de la petite Claire, assassinée
+et violée... Et cependant, ce soupçon purement
+intuitif a grandi, est devenu une possibilité, puis
+une certitude. Je me trompe, sans doute. Je tâche
+à me convaincre que Joseph est une «perle...»
+Je me répète que mon imagination s'exalte à de
+simples folies, qu'elle obéit aux influences de
+cette perversité romanesque, qui est en moi...
+Mais j'ai beau faire, cette impression subsiste en
+dépit de moi-même, ne me quitte pas un instant,
+prend la forme harcelante et grimaçante de l'idée
+fixe... Et j'ai une irrésistible envie de demander
+à Joseph:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Joseph, est-ce vous qui avez violé
+la petite Claire dans le bois?... Est-ce vous, vieux
+cochon?</p>
+
+<p>Le crime a été commis un samedi... Je me
+souviens que Joseph, à peu près à la même date,
+est allé chercher de la terre de bruyère, dans le
+bois de Raillon... Il a été absent, toute la journée,
+et il n'est rentré au Prieuré avec son chargement
+que le soir, tard... De cela, je suis sûre...
+Et,&mdash;coïncidence extraordinaire,&mdash;je me souviens
+de certains gestes agités, de certains regards
+plus troubles, qu'il avait, ce soir-là, en rentrant...
+Je n'y avais pas pris garde, alors... Pourquoi
+l'eussé-je fait?... Aujourd'hui, ces détails de
+physionomie me reviennent avec force... Mais,
+est-ce bien le samedi du crime que Joseph est
+allé dans la forêt de Raillon?... Je cherche en
+vain à préciser la date de son absence... Et puis,
+avait-il réellement ces gestes inquiets, ces regards
+accusateurs que je lui prête et qui me le dénoncent?...
+N'est-ce pas moi qui m'acharne à me
+suggestionner l'étrangeté inhabituelle de ces
+gestes et de ces regards, à vouloir, sans raison,
+contre toute vraisemblance, que ce soit Joseph&mdash;une
+perle&mdash;qui ait fait le coup?... Cela m'irrite
+et, en même temps, cela me confirme dans mes
+appréhensions, de ne pouvoir reconstituer le
+drame de la forêt... Si encore l'enquête judiciaire
+avait signalé les traces fraîches d'une voiture sur
+les feuilles mortes et sur la bruyère, aux alentours?...
+Mais non... L'enquête ne signale rien
+de tel... elle signale le viol et le meurtre d'une
+petite fille, voilà tout... Eh bien, c'est justement
+cela qui me surexcite... Cette habileté de l'assassin
+à ne pas laisser derrière soi la moindre
+preuve de son crime, cette invisibilité diabolique,
+j'y sens, j'y vois la présence de Joseph... Énervée,
+j'ose, tout d'un coup, après un silence, lui poser
+cette question:</p>
+
+<p>&mdash;Joseph, quel jour avez-vous été chercher de
+la terre de bruyère, dans la forêt de Raillon?...
+Est-ce que vous vous le rappelez?...</p>
+
+<p>Sans hâte, sans sursaut, Joseph lâche le journal
+qu'il lisait... Son âme est bronzée désormais
+contre les surprises...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça?... fait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pour savoir...</p>
+
+<p>Joseph dirige sur moi un regard lourd et profond...
+Ensuite il prend, sans affectation, l'air de
+quelqu'un qui fouillerait dans sa mémoire pour
+y retrouver des souvenirs déjà anciens. Et il répond:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi!... je ne sais plus trop... je crois bien
+que c'était samedi...</p>
+
+<p>&mdash;Le samedi où l'on a trouvé le cadavre de la
+petite Claire dans le bois?... poursuis-je, en donnant
+à cette interrogation, trop vivement débitée,
+un ton agressif.</p>
+
+<p>Joseph ne lève pas ses yeux de sur les miens.
+Son regard est devenu quelque chose de si aigu,
+de si terrible, que, malgré mon effronterie coutumière,
+je suis obligée de détourner la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible... fait-il encore... Ma foi!... je
+crois bien que c'était ce samedi-là...</p>
+
+<p>Et il ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les sacrées femmes!... vous feriez bien
+mieux de penser à autre chose. Si vous lisiez le
+journal... vous verriez qu'on a encore tué des
+juifs en Alger... Ça, au moins, ça vaut la
+peine...</p>
+
+<p>A part son regard, il est calme, naturel, presque
+bonhomme... Ses gestes sont aisés, sa voix
+ne tremble plus... Je me tais... et Joseph, reprenant
+le journal qu'il avait posé sur la table, se
+remet à lire le plus tranquillement du monde...</p>
+
+<p>Moi, je me suis remise à songer... Je voudrais
+retrouver dans la vie de Joseph, depuis que je suis
+ici, un trait de férocité active... Sa haine des juifs,
+la menace que sans cesse il exprime de les supplicier,
+de les tuer, de les brûler, tout cela n'est
+peut-être que de la hâblerie... c'est surtout de la
+politique... Je cherche quelque chose de plus précis,
+de plus formel, à quoi je ne puisse pas me
+tromper sur le tempérament criminel de Joseph.
+Et je ne trouve toujours que des impressions
+vagues et morales, des hypothèses auxquelles
+mon désir ou ma crainte qu'elles soient d'irrécusables
+réalités donne une importance et une
+signification que, sans doute, elles n'ont pas...
+Mon désir ou ma crainte?... De ces deux sentiments,
+j'ignore lequel me pousse...</p>
+
+<p>Si, pourtant... Voici un fait... un fait réel... un
+fait horrible... un fait révélateur... Celui-là, je ne
+l'invente pas... je ne l'exagère pas... je ne l'ai pas
+rêvé... il est bien tel qu'il est... Joseph est chargé
+de tuer les poulets, les lapins, les canards. Il tue
+les canards, selon une antique méthode normande,
+en leur enfonçant une épingle dans la tête... Il
+pourrait les tuer, d'un coup, sans les faire souffrir.
+Mais il aime à prolonger leur supplice par
+de savants raffinements de torture; il aime à
+sentir leur chair frissonner, leur coeur battre dans
+ses mains; il aime à suivre, à compter, à recueillir
+dans ses mains leur souffrance, leurs frissons
+d'agonie, leur mort... Une fois, j'ai assisté
+à la mort d'un canard tué par Joseph... Il le
+tenait entre ses genoux. D'une main il lui serrait
+le col, de l'autre il lui enfonçait une épingle dans
+le crâne, puis tournait, tournait l'épingle dans le
+crâne, d'un mouvement lent et régulier... Il semblait
+moudre du café... Et en tournant l'épingle,
+Joseph disait avec une joie sauvage:</p>
+
+<p>&mdash;Faut qu'il souffre... tant plus qu'il souffre,
+tant plus que le sang est bon au goût...</p>
+
+<p>L'animal avait dégagé des genoux de Joseph
+ses ailes qui battaient, battaient... Son col se tordait,
+même maintenu par Joseph, en affreuse spirale...
+et, sous le matelas des plumes, sa chair
+soubresautait... Alors Joseph jeta l'animal sur les
+dalles de la cuisine et, les coudes aux genoux, le
+menton dans ses paumes réunies, il se mit à
+suivre, d'un oeil hideusement satisfait, ses bonds,
+ses convulsions, le grattement fou de ses pattes
+jaunes sur le sol...</p>
+
+<p>&mdash;Finissez donc, Joseph, criai-je. Tuez-le donc
+tout de suite... c'est horrible de faire souffrir les
+bêtes.</p>
+
+<p>Et Joseph répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ça m'amuse... J'aime ça...</p>
+
+<p>Je me rappelle ce souvenir, j'évoque tous les
+détails sinistres de ce souvenir, j'entends toutes
+les paroles de ce souvenir... Et j'ai envie... une
+envie encore plus violente, de crier à Joseph:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui avez violé la petite Claire,
+dans le bois... Oui... oui... j'en suis sûre, maintenant...
+c'est vous, vous, vous, vieux cochon...</p>
+
+<p>Il n'y a plus à douter. Joseph doit être une
+immense canaille. Et cette opinion que j'ai de sa
+personne morale, au lieu de m'éloigner de lui,
+loin de mettre entre nous de l'horreur, fait, non
+pas que je l'aime peut-être, mais qu'il m'intéresse
+énormément. C'est drôle, j'ai toujours eu un faible
+pour les canailles... Ils ont un imprévu qui fouette
+le sang... une odeur particulière qui vous grise,
+quelque chose de fort et d'âpre qui vous prend
+par le sexe. Si infâmes que soient les canailles,
+ils ne le sont jamais autant que les honnêtes
+gens. Ce qui m'ennuie de Joseph, c'est qu'il a la
+réputation et, pour celui qui ne connaît pas ses
+yeux, les allures d'un honnête homme. Je l'aimerais
+mieux franchement, effrontément canaille.
+Il est vrai qu'il n'aurait plus cette auréole de
+mystère, ce prestige de l'inconnu qui m'émeut et
+me trouble et qui m'attire&mdash;oui là&mdash;qui m'attire
+vers ce vieux monstre.</p>
+
+<p>Maintenant je suis plus calme, parce que j'ai la
+certitude, parce que rien ne peut m'enlever désormais
+la certitude que c'est lui qui a violé la petite
+Claire, dans le bois.</p>
+
+<br>
+
+<p>Depuis quelque temps, je m'aperçois que j'ai
+fait sur le coeur de Joseph une impression considérable.
+Son mauvais accueil est fini; son silence
+ne m'est plus hostile ou méprisant, et il y a presque
+de la tendresse dans ses bourrades. Ses regards
+n'ont plus de haine&mdash;en ont-ils jamais eu d'ailleurs?&mdash;et
+s'ils sont encore si terribles, parfois,
+c'est qu'il cherche à me connaître mieux, toujours
+mieux, et qu'il veut m'éprouver. Comme la plupart
+des paysans, il est extrêmement méfiant, il
+évite de se livrer aux autres, car il croit qu'on
+veut le «mettre dedans». Il doit posséder de
+nombreux secrets, mais il les cache jalousement,
+sous un masque sévère, renfrogné et brutal,
+comme on renferme des trésors dans un coffre de
+fer, armé de barres solides et de mystérieux verroux.
+Pourtant, vis-à-vis de moi, sa méfiance
+s'atténue... Il est charmant pour moi, dans son
+genre... Il fait tout ce qu'il peut pour me marquer
+son amitié et me plaire. Il se charge des
+corvées trop pénibles, prend à son compte les
+gros ouvrages qui me sont attribués, et cela,
+sans mièvrerie, sans arrière-pensée galante, sans
+chercher à provoquer ma reconnaissance, sans
+vouloir en tirer un profit quelconque. De mon
+côté, je remets de l'ordre dans ses affaires, je
+raccommode ses chaussettes, ses pantalons, rapièce
+ses chemises, range son armoire, avec bien
+plus de soin et de coquetterie que celle de
+Madame. Et il me dit avec des yeux de contentement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, ça, Célestine... Vous êtes une
+bonne femme... une femme d'ordre. L'ordre,
+voyez-vous, c'est la fortune. Et quand on est gentille,
+avec ça... quand on est une belle femme,
+il n'y a pas mieux...</p>
+
+<p>Jusque-là, nous n'avons causé ensemble que
+par à-coups. Le soir, à la cuisine, avec Marianne,
+la conversation ne peut être que générale... Aucune
+intimité n'est permise entre nous deux. Et,
+quand je le vois seul, rien n'est plus difficile que
+de le faire parler... Il refuse tous les longs entretiens,
+craignant sans doute de se compromettre.
+Deux mots par ci... deux mots par là... aimables
+ou bourrus... et c'est tout... Mais ses yeux parlent,
+à défaut de sa bouche... Et ils rôdent autour
+de moi, et ils m'enveloppent, et ils descendent en
+moi, au plus profond de moi, afin de me retourner
+l'âme et de voir ce qu'il y a dessous.</p>
+
+<p>Pour la première fois, nous nous sommes entretenus
+longuement, hier. C'était le soir. Les
+maîtres étaient couchés; Marianne était montée
+dans sa chambre, plus tôt que de coutume. Ne me
+sentant pas disposée à lire ou à écrire, je m'ennuyais
+d'être seule. Toujours obsédée par l'image
+de la petite Claire, j'allai retrouver Joseph dans
+la sellerie où, à la lueur d'une lanterne sourde,
+il épluchait des graines, assis devant une petite
+table de bois blanc. Son ami, le sacristain, était
+là, près de lui, debout, portant sous ses deux bras
+des paquets de petites brochures, rouges, vertes,
+bleues, tricolores... Gros yeux ronds dépassant
+l'arcade des sourcils, crâne aplati, peau fripée,
+jaunâtre et grenue, il ressemblait à un crapaud...
+Du crapaud, il avait aussi la lourdeur sautillante.
+Sous la table, les deux chiens, roulés en boule,
+dormaient, la tête enfouie dans leurs poils.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, Célestine? fit Joseph.</p>
+
+<p>Le sacristain voulut cacher ses brochures...
+Joseph le rassura.</p>
+
+<p>&mdash;On peut parler devant Mademoiselle... C'est
+une femme d'ordre...</p>
+
+<p>Et il recommanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, mon vieux, c'est compris, hein?... A
+Bazoches... à Courtain... à Fleur-sur-Tille... Et
+que ce soit distribué demain, dans la journée...
+Et tâche de rapporter des abonnements... Et, que
+je te le dise encore... va partout... entre dans
+toutes les maisons... même chez les républicains...
+Ils te foutront peut-être à la porte?... Ça
+ne fait rien... Entête-toi... Si tu gagnes un de ces
+sales cochons... c'est toujours ça... Et puis rappelle-toi
+que tu as cent sous par républicain...</p>
+
+<p>Le sacristain approuvait en hochant la tête.
+Ayant recalé les brochures sous ses bras, il partit,
+accompagné jusqu'à la grille par Joseph.</p>
+
+<p>Quand celui-ci revint, il vit ma figure curieuse,
+mes yeux interrogateurs:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... fit-il négligemment, quelques chansons...
+quelques images... et des brochures contre
+les juifs, qu'on distribue pour la propagande... Je
+me suis arrangé avec les messieurs prêtres... je
+travaille pour eux, quoi! C'est dans mes idées,
+pour sûr... faut dire aussi que c'est bien payé...</p>
+
+<p>Il se remit devant la petite table où il épluchait
+ses graines. Les deux chiens réveillés tournèrent
+dans la pièce et allèrent se recoucher plus
+loin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... répéta-t-il... c'est pas mal
+payé... Ah! ils en ont de l'argent, allez, les messieurs
+prêtres...</p>
+
+<p>Et comme s'il eût craint d'avoir trop parlé, il
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis ça... Célestine... parce que vous
+êtes une bonne femme... une femme d'ordre... et
+que j'ai confiance en vous... C'est entre nous,
+dites?...</p>
+
+<p>Après un silence:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bonne idée que vous soyez venue
+ici, ce soir... remercia-t-il... C'est gentil... ça me
+flatte...</p>
+
+<p>Jamais je ne l'avais vu aussi aimable, aussi
+causant... Je me penchai sur la petite table, tout
+près de lui, et, remuant les graines triées dans
+une assiette, je répondis avec coquetterie:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai aussi... vous êtes parti, tout de
+suite, après le dîner. On n'a pas eu le temps de
+tailler une bavette... Voulez-vous que je vous
+aide à éplucher vos graines?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Célestine... C'est fini...</p>
+
+<p>Il se gratta la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Sacristi!... fit-il, ennuyé... je devrais aller
+voir aux châssis... Les mulots ne me laissent pas
+une salade, ces vermines-là... Et puis, ma foi,
+non... faut que je vous cause, Célestine...</p>
+
+<p>Joseph se leva, referma la porte qui était restée
+entr'ouverte, m'entraîna au fond de la sellerie.
+J'eus peur, une minute... La petite Claire, que
+j'avais oubliée, m'apparut sur la bruyère de la
+forêt, affreusement pâle et sanglante... Mais les
+regards de Joseph n'étaient pas méchants; ils
+semblaient plutôt timides... On se voyait à peine
+dans cette pièce sombre qu'éclairait, d'une clarté
+trouble et sinistre, la lueur sourde de la lanterne...
+Jusque-là, la voix de Joseph avait tremblé. Elle
+prit soudain de l'assurance, presque de la gravité.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a déjà quelques jours que je voulais
+vous confier ça, Célestine... commença-t-il... Eh
+bien, voilà... J'ai de l'amitié pour vous... Vous
+êtes une bonne femme... une femme d'ordre...
+Maintenant, je vous connais bien, allez!...</p>
+
+<p>Je crus devoir sourire d'un malicieux et gentil
+sourire, et je répliquai:</p>
+
+<p>&mdash;Vous y avez mis le temps, avouez-le... Et
+pourquoi étiez-vous si désagréable avec moi?...
+Vous ne me parliez jamais... vous me bousculiez
+toujours... Vous rappelez-vous les scènes que
+vous me faisiez, quand je traversais les allées
+que vous veniez de ratisser?... O le vilain bourru!</p>
+
+<p>Joseph se mit à rire et haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Ben oui... Ah! dame, on ne connaît pas
+les gens du premier coup... Les femmes, surtout,
+c'est le diable à connaître... et vous arriviez
+de Paris!... Maintenant, je vous connais bien...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous me connaissez si bien, Joseph,
+dites-moi donc ce que je suis...</p>
+
+<p>La bouche serrée, l'oeil grave, il prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous êtes, Célestine?... Vous êtes
+comme moi...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis comme vous, moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas de visage, bien sûr... Mais, vous
+et moi, dans le fin fond de l'âme, c'est la même
+chose... Oui, oui, je sais ce que je dis...</p>
+
+<p>Il y eut encore un moment de silence. Il reprit
+d'une voix moins dure:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai de l'amitié pour vous, Célestine... Et
+puis...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai aussi de l'argent... un peu d'argent...</p>
+
+<p>&mdash;Ah?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu d'argent... Dame! on n'a pas
+servi, pendant quarante ans, dans de bonnes
+maisons, sans faire quelques petites économies...
+Pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... répondis-je, étonnée de plus en
+plus par les paroles et par les allures de Joseph...
+Et vous avez beaucoup d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un peu... seulement...</p>
+
+<p>&mdash;Combien?... Faites voir!...</p>
+
+<p>Joseph eut un léger ricanement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez bien qu'il n'est pas ici... Il
+est dans un endroit où il fait des petits.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais combien?...</p>
+
+<p>Alors, d'une voix basse, chuchotée:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être quinze mille francs... peut-être
+plus...</p>
+
+<p>&mdash;Mazette!... vous êtes calé, vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! peut-être moins aussi... On ne sait
+pas...</p>
+
+<p>Tout à coup, les deux chiens, simultanément,
+dressèrent la tête, bondirent vers la porte et se
+mirent à aboyer. Je fis un geste d'effroi...</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est rien... rassura Joseph, en leur envoyant
+à chacun un coup de pied dans les flancs...
+c'est des gens qui passent dans le chemin... Et,
+tenez, c'est la Rose qui rentre chez elle... Je reconnais
+son pas.</p>
+
+<p>En effet, quelques secondes après, j'entendis
+un bruit de pas traînant sur le chemin, puis un
+bruit plus lointain de barrière refermée... Les
+chiens se turent.</p>
+
+<p>Je m'étais assise sur un escabeau, dans un
+coin de la sellerie. Joseph, les mains dans ses
+poches, se promenait dans l'étroite pièce où son
+coude heurtait aux lambris de sapin des lanières
+de cuir... Nous ne parlions plus, moi horriblement
+gênée, et regrettant d'être venue. Joseph
+visiblement tourmenté de ce qu'il avait encore à
+me dire. Au bout de quelques minutes, il se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Faut que je vous confie encore une chose,
+Célestine... Je suis de Cherbourg... Et Cherbourg,
+c'est une rude ville, allez... pleine de marins, de
+soldats... de sacrés lascars qui ne boudent pas
+sur le plaisir; le commerce y est bon... Eh
+bien, je sais qu'il y a à Cherbourg, à cette heure,
+une bonne occasion... S'agirait d'un petit café,
+près du port, d'un petit café, placé on ne peut
+pas mieux... L'armée boit beaucoup, en ce moment...
+tous les patriotes sont dans la rue... ils
+crient, ils gueulent, ils s'assoiffent... Ce serait
+l'instant de l'avoir... On gagnerait des mille et des
+cents, je vous en réponds... Seulement, voilà!...
+faudrait une femme là dedans... une femme
+d'ordre... une femme gentille... bien nippée... et
+qui ne craindrait pas la gaudriole. Les marins,
+les militaires, c'est rieur, c'est farceur, c'est bon
+enfant... ça se saoule pour un rien... ça aime le
+sexe... ça dépense beaucoup pour le sexe... Votre
+idée là-dessus, Célestine?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... fis-je, hébétée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, enfin, une supposition?... Ça vous
+plairait-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?...</p>
+
+<p>Je ne savais pas où il voulait en venir... je
+tombais de surprise en surprise. Bouleversée, je
+n'avais pas trouvé autre chose à répondre... Il
+insista:</p>
+
+<p>&mdash;Ben sûr, vous... Et qui donc voulez-vous
+qui vienne dans le petit café?... Vous êtes une
+bonne femme... vous avez de l'ordre... vous n'êtes
+point de ces mijaurées qui ne savent seulement
+point entendre une plaisanterie... vous êtes patriote,
+nom de nom!... Et puis vous êtes gentille,
+mignonne tout plein... vous avez des yeux à
+rendre folle toute la garnison de Cherbourg...
+Ça serait ça, quoi!... Depuis que je vous connais
+bien... depuis que je sais tout ce que vous pouvez
+faire... cette idée-là ne cesse de me trotter par la
+tête...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? Et vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, tiens!... On se marierait de bonne
+amitié...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, criai-je, subitement indignée... vous
+voulez que je fasse la putain pour vous gagner
+de l'argent?...</p>
+
+<p>Joseph haussa les épaules, et, tranquille, il
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;En tout bien, tout honneur, Célestine... Ça
+se comprend, voyons...</p>
+
+<p>Ensuite, il vint à moi, me prit les mains, les
+serra à me faire hurler de douleur, et il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Je rêve de vous, Célestine, de vous dans le
+petit café... J'ai les sangs tournés de vous...</p>
+
+<p>Et, comme je restais interdite, un peu épouvantée
+de cet aveu, et sans un geste et sans une
+parole, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis... il y a peut-être plus de quinze
+mille francs... peut-être plus de dix-huit mille
+francs... On ne sait pas ce que ça fait de petits...
+cet argent-là... Et puis, des choses... des choses..
+des bijoux... Vous seriez rudement heureuse,
+allez, dans le petit café...</p>
+
+<p>Il me tenait la taille serrée dans l'étau puissant
+de ses bras... Et je sentais tout son corps
+qui tremblait de désirs contre moi... S'il avait
+voulu, il m'eût prise, il m'eût étouffée, sans que
+je tentasse la moindre résistance. Et il continuait
+de me décrire son rêve:</p>
+
+<p>&mdash;Un petit café bien joli... bien propre... bien
+reluisant... Et puis, au comptoir, derrière une
+grande glace, une belle femme, habillée en Alsace-Lorraine,
+avec un beau corsage de soie... et
+de larges rubans de velours... Hein, Célestine?...
+Pensez à ça... J'en recauserons un de ces jours...
+j'en recauserons...</p>
+
+<p>Je ne trouvais rien à dire... rien, rien, rien!...
+J'étais stupéfiée par cette chose, à laquelle je
+n'avais jamais songé... mais j'étais aussi, sans
+haine, sans horreur contre le cynisme de cet
+homme... Joseph répéta, de cette même bouche
+qui avait baisé les plaies sanglantes de la petite
+Claire, en me serrant avec ces mêmes mains qui
+avaient serré, étouffé, étranglé, assassiné la petite
+Claire dans le bois:</p>
+
+<p>&mdash;J'en recauserons... je suis vieux... je suis
+laid... possible... Mais pour arranger une femme,
+Célestine... retenez bien ceci... il n'y en a pas un
+comme moi... J'en recauserons...</p>
+
+<p>Pour arranger une femme!... Il en a, vraiment,
+de sinistres!... Est-ce une menace?... Est-ce une
+promesse?...</p>
+
+<p>Aujourd'hui, Joseph a repris ses habitudes de
+silence... On dirait que rien ne s'est passé, hier
+soir, entre nous... Il va, il vient, il travaille... il
+mange... il lit son journal... comme tous les
+jours... Je le regarde, et je voudrais le détester...
+je voudrais que sa laideur m'apparût telle, qu'un
+immense dégoût me séparât de lui à jamais...
+Eh bien, non... Ah! comme c'est drôle!... Cet
+homme me donne des frissons... et je n'ai pas
+de dégoût.. Et c'est une chose effrayante que je
+n'aie pas de dégoût, puisque c'est lui qui a tué,
+qui a violé la petite Claire dans le bois!...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>X</h3>
+<br><br>
+
+<p>3 novembre.</p>
+
+
+<p>Rien ne me fait plaisir comme de retrouver
+dans les journaux le nom d'une personne chez
+qui j'ai servi. Ce plaisir, je l'ai éprouvé, ce matin,
+plus vif que jamais, en apprenant par le <i>Petit
+Journal</i> que Victor Charrigaud venait de publier
+un nouveau livre qui a beaucoup de succès et
+dont tout le monde parle avec admiration... Ce
+livre s'intitule: <i>De cinq à sept</i>, et il fait scandale,
+dans le bon sens. C'est, dit l'article, une suite
+d'études mondaines, brillantes et cinglantes qui,
+sous leur légèreté, cachent une philosophie profonde...
+Oui, compte là-dessus!... En même temps
+que de son talent, on loue fort Victor Charrigaud
+de son élégance, de ses relations distinguées, de
+son salon... Ah! parlons-en de son salon... Durant
+huit mois, j'ai été femme de chambre chez
+les Charrigaud, et je crois bien que je n'ai jamais
+rencontré de pareils mufles... Dieu sait pourtant!</p>
+
+<p>Tout le monde connaît de nom Victor Charrigaud.
+Il a déjà publié une suite de livres à tapage.
+<i>Leurs Jarretelles</i>, <i>Comment elles dorment</i>, <i>Les
+Bigoudis sentimentaux</i>, <i>Colibris et Perroquets</i>,
+sont parmi les plus célèbres. C'est un homme
+d'infiniment d'esprit, un écrivain d'infiniment de
+talent et dont le malheur a été que le succès lui
+arrivât trop vite, avec la fortune. Ses débuts donnèrent
+les plus grandes espérances. Chacun était
+frappé de ses fortes qualités d'observation, de ses
+dons puissants de satire, de son implacable et
+juste ironie qui pénétrait si avant dans le ridicule
+humain. Un esprit averti et libre, pour qui les
+conventions mondaines n'étaient que mensonge
+et servilité, une âme généreuse et clairvoyante
+qui, au lieu de se courber sous l'humiliant niveau
+du préjugé, dirigeait bravement ses impulsions
+vers un idéal social, élevé et pur. Du moins,
+c'est ainsi que me parla de Victor Charrigaud un
+peintre de ses amis qui était toqué de moi, que
+j'allais voir quelquefois, et de qui je tiens les jugements
+qui précèdent et les détails qui vont
+suivre sur la littérature et la vie de cet homme
+illustre.</p>
+
+<p>Parmi les ridicules si durement flagellés par
+lui, Charrigaud avait surtout choisi le ridicule du
+snobisme. En sa conversation verveuse et nourrie
+de faits, plus encore que dans ses livres, il
+en notait le caractère de lâcheté morale, de dessèchement
+intellectuel, avec une âpre précision
+dans le pittoresque, une large et rude philosophie
+et des mots aigus, profonds, terribles qui
+recueillis par les uns, colportés par les autres, se
+répétaient aux quatre coins de Paris et devenaient,
+en quelque sorte, classiques tout de
+suite... On pourrait faire toute une étonnante
+psychologie du snobisme avec les impressions,
+les traits, les profils serrés, les silhouettes étrangement
+dessinées et vivantes que son originalité
+renouvelait et prodiguait, sans jamais se lasser...
+Il semble donc que si quelqu'un devait échapper
+à cette sorte d'influenza morale qui sévit si fort
+dans les salons, ce fût Victor Charrigaud, mieux
+que tout autre préservé de la contagion par cet
+admirable antiseptique: l'ironie... Mais l'homme
+n'est que surprise, contradiction, incohérence et
+folie...</p>
+
+<p>A peine eut-il senti passer les premières caresses
+du succès, que le snob qui était en lui&mdash;et c'est
+pour cela qu'il le peignait avec une telle force d'expression&mdash;se
+révéla, explosa, pourrait-on dire,
+comme un engin qui vient de recevoir la secousse
+électrique... Il commença par lâcher ses amis
+devenus encombrants ou compromettants, ne
+gardant que ceux qui, les uns par leur talent accepté,
+les autres, par leur situation dans la presse,
+pouvaient lui être utiles et entretenir de leurs
+persistantes réclames sa jeune renommée. En
+même temps, il fit de la toilette et de la mode
+une de ses préoccupations les plus acharnées.</p>
+
+<p>On le vit avec des redingotes d'un philippisme
+audacieux, des cols et des cravates d'un 1830 exagéré,
+des gilets de velours d'un galbe irrésistible,
+des bijoux affichants, et il sortit d'étuis en métal,
+incrustés de pierres trop précieuses, des cigarettes
+somptueusement roulées dans des papiers
+d'or... Mais, lourd de membres, gauche de gestes,
+avec des emmanchements épais et des articulations
+canailles, il conservait, malgré tout, l'allure
+massive des paysans d'Auvergne, ses compatriotes.
+Trop neuf dans une trop soudaine élégance
+où il se sentait dépaysé, il avait beau
+s'étudier et étudier les plus parfaits modèles du
+chic parisien, il ne parvenait pas à acquérir cette
+aisance, cette ligne souple, fine et droite qu'il
+enviait&mdash;avec quelle violente haine&mdash;aux
+jeunes élégants des clubs, des courses, des théâtres
+et des restaurants. Il s'étonna, car, après tout,
+il n'avait que des fournisseurs de choix, les plus
+illustres tailleurs, de mémorables chemisiers,
+et quels bottiers... quels bottiers!... En s'examinant
+dans la glace, il s'injuriait avec désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beau sur mes habits multiplier velours,
+moires et satins, j'ai toujours l'air d'un mufle.
+Il y a là quelque chose qui n'est pas naturel.</p>
+
+<p>Quant à Mme Charrigaud, jusque-là simple et
+mise avec un goût discret, elle arbora, elle aussi,
+des toilettes éclatantes, fracassantes, des cheveux
+trop rouges, des bijoux trop gros, des soies trop
+riches, des airs de reine de lavoir, des majestés
+d'impératrice de mardi-gras... On s'en moquait
+beaucoup, et parfois cruellement. Les camarades,
+à la fois humiliés et réjouis de tant de luxe et de
+mauvais goût, se vengeaient en disant plaisamment
+de ce pauvre Victor Charrigaud:</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, il n'a pas de chance pour un ironiste...</p>
+
+<p>Grâce à d'heureuses démarches, d'incessantes
+diplomaties et de plus incessantes platitudes, ils
+furent reçus dans ce qu'ils appelaient, eux aussi,
+le vrai monde, chez des banquiers israélites, des
+ducs du Vénézuéla, des archiducs en état de vagabondage,
+et chez de très vieilles dames, folles
+de littérature, de proxénétisme et d'académie...
+Ils ne pensèrent plus qu'à cultiver et à développer
+ces relations nouvelles, à en conquérir d'autres
+plus enviables et plus difficiles, d'autres,
+d'autres et toujours d'autres...</p>
+
+<p>Un jour, pour se dégager d'une invitation qu'il
+avait maladroitement acceptée chez un ami sans
+éclat, mais qu'il tenait encore à ménager, Charrigaud
+lui écrivit la lettre suivante:</p>
+
+<p>«Mon cher vieux, nous sommes désolés. Excuse-nous
+de te manquer de parole, pour lundi.
+Mais nous venons de recevoir, précisément pour
+ce jour-là, une invitation à dîner chez les Rothschild...
+C'est la première... Tu comprends que
+nous ne pouvons pas la refuser. Ce serait un désastre...
+Heureusement, je connais ton coeur. Loin
+de nous en vouloir, je suis sûr que tu partageras
+notre joie et notre fierté.»</p>
+
+<p>Un autre jour, il racontait l'achat qu'il venait
+de faire d'une villa à Deauville:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, en vérité, pour qui ils nous prenaient
+ces gens-là... Ils nous prenaient sans doute
+pour des journalistes, pour des bohèmes... Mais
+je leur ai fait voir que j'avais un notaire...</p>
+
+<p>Peu à peu, il élimina tout ce qui lui restait des
+amis de sa jeunesse, ces amis dont la seule présence
+chez lui était un constant et désobligeant
+rappel au passé, et l'aveu de cette tare, de cette
+infériorité sociale: la littérature et le travail. Et
+il s'ingénia aussi à éteindre les flammes qui,
+parfois, s'allumaient en son cerveau, à étouffer
+définitivement dans le respect ce maudit esprit
+dont il s'effrayait de sentir, à de certains jours,
+les brusques reviviscences et qu'il croyait mort à
+jamais. Puis il ne lui suffit plus d'être reçu chez
+les autres, il voulut à son tour recevoir les autres
+chez lui... L'inauguration d'un petit hôtel qu'il
+venait d'acheter, dans Auteuil, pouvait être le
+prétexte d'un dîner.</p>
+
+<p>J'arrivai dans la maison au moment où les
+Charrigaud avaient résolu qu'ils donneraient,
+enfin, ce dîner... Non pas un de ces dîners intimes,
+gais et sans pose, comme ils en avaient l'habitude
+et qui, durant quelques années, avaient fait leur
+maison si charmante, mais un dîner vraiment élégant,
+vraiment solennel, un dîner guindé et glacé,
+un dîner <i>select</i> où seraient cérémonieusement
+priées, avec quelques correctes célébrités de la
+littérature et de l'art, quelques personnalités
+mondaines, pas trop difficiles, pas trop régulières
+non plus, mais suffisamment décoratives pour
+qu'un peu de leur éclat rejaillît sur eux...</p>
+
+<p>&mdash;Car le difficile, disait Victor Charrigaud, ce
+n'est pas de dîner en ville, c'est de donner à
+dîner, chez soi...</p>
+
+<p>Après avoir longuement réfléchi à ce projet,
+Victor Charrigaud proposa:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà!... Je crois que nous ne pouvons
+avoir tout d'abord que des femmes divorcées...
+avec leurs amants. Il faut bien commencer
+par quelque chose. Il y en a de fort sortables et
+que les journaux les plus catholiques citent avec
+admiration... Plus tard, quand nos relations seront
+devenues plus choisies et plus étendues, eh
+bien, nous les sèmerons les divorcées...</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste... approuva Mme Charrigaud. Pour
+le moment, l'important est d'avoir ce qu'il y a
+de mieux dans le divorce. Enfin, on a beau dire,
+le divorce, c'est une situation.</p>
+
+<p>&mdash;Il a au moins ce mérite qu'il supprime
+l'adultère, ricana Charrigaud... L'adultère, c'est
+si vieux jeu... Il n'y a plus que l'ami Bourget pour
+croire à l'adultère&mdash;l'adultère chrétien&mdash;et aux
+meubles anglais...</p>
+
+<p>A quoi Mme Charrigaud répliqua sur un ton
+d'agacement nerveux:</p>
+
+<p>&mdash;Que tu es assommant, avec tes mots d'esprit
+et tes méchancetés... Tu verras... tu verras que
+nous ne pourrons jamais, à cause de cela, nous
+faire un salon comme il faut.</p>
+
+<p>Et elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux devenir vraiment un homme du
+monde, apprends d'abord à être un imbécile ou à
+te taire...</p>
+
+<p>On fit, défit et refit une liste d'invités qui, après
+de laborieuses combinaisons, se trouva arrêtée
+comme suit:</p>
+
+<p>La comtesse Fergus, divorcée, et son ami, l'économiste
+et député, Joseph Brigard.</p>
+
+<p>La baronne Henri Gogsthein, divorcée, et son
+ami, le poète Théo Crampp...</p>
+
+<p>La baronne Otto Butzinghen et son ami, le
+vicomte Lahyrais, clubman, sportsman, joueur et
+tricheur.</p>
+
+<p>Mme de Rambure, divorcée, et son amie,
+Mme Tiercelet, en instance de divorce.</p>
+
+<p>Sir Harry Kimberly, musicien symboliste, fervent
+pédéraste, et son jeune ami, Lucien Sartorys,
+beau comme une femme, souple comme
+un gant de peau de Suède, mince et blond comme
+un cigare.</p>
+
+<p>Les deux académiciens Joseph Dupont de la Brie,
+numismate obscène, et Isidore Durand de la
+Marne, mémorialiste galant dans l'intimité et
+sinologue sévère à l'Institut...</p>
+
+<p>Le portraitiste Jacques Rigaud.</p>
+
+<p>Le romancier psychologue Maurice Fernancourt.</p>
+
+<p>Le chroniqueur mondain Poult d'Essoy.</p>
+
+<p>Les invitations furent lancées et, grâce à d'actives
+entremises, acceptées, toutes...</p>
+
+<p>Seule, la comtesse Fergus hésita:</p>
+
+<p>&mdash;Les Charrigaud? dit-elle. Est-ce vraiment
+une maison convenable?... Lui, n'a-t-il pas
+fait tous les métiers à Montmartre, autrefois?...
+Ne raconte-t-on pas qu'il vendait des photographies
+obscènes, pour lesquelles il avait posé, avec
+des avantages en plâtre?... Et elle, ne courait-il
+pas de fâcheuses histoires sur son compte?...
+N'a-t-elle pas eu des aventures assez vulgaires
+avant son mariage? Ne dit-on point qu'elle a
+été modèle... qu'elle a posé l'ensemble? Quelle
+horreur! Une femme qui se mettait toute nue
+devant des hommes... qui n'étaient même pas ses
+amants?...</p>
+
+<p>Finalement, elle accepta l'invitation quand on
+lui eut affirmé que Mme Charrigaud n'avait posé
+que la tête, que Charrigaud, très vindicatif, serait
+bien capable de la déshonorer dans un de ses
+livres, et que Kimberly viendrait à ce dîner...
+Oh! du moment que Kimberly avait promis de
+venir... Kimberly, un si parfait gentleman, et si
+délicat, et si charmant, tellement charmant!...</p>
+
+<p>Les Charrigaud furent mis au courant de ces
+négociations et de ces scrupules. Loin de s'en
+formaliser, ils se félicitèrent qu'on eût mené à
+bien les unes et vaincu les autres. Il ne s'agissait
+plus maintenant que de se surveiller et, comme
+disait Mme Charrigaud, de se comporter en véritables
+gens du monde... Ce dîner, si merveilleusement
+préparé et combiné, si habilement négocié,
+c'était vraiment leur première manifestation dans
+le nouvel avatar de leur destinée élégante, de
+leurs ambitions mondaines... Il fallait donc que
+ce fût épatant...</p>
+
+<p>Huit jours avant, tout était sens dessus dessous
+dans la maison. Il fallut, en quelque sorte,
+remettre à neuf l'appartement et que rien n'y
+«clochât». On essaya des combinaisons de
+lumière et des décorations de table, afin de ne pas
+être embarrassé au dernier moment. A ce propos,
+M. et Mme Charrigaud se querellèrent comme des
+portefaix, car ils n'avaient pas les mêmes idées,
+et leur esthétique différait sur tous les points...
+elle inclinant à des arrangements sentimentaux,
+lui voulant que ce fût sévère et «artiste»...</p>
+
+<p>&mdash;C'est idiot... criait Charrigaud... Ils croiront
+être chez une grisette... Ah! ce qu'ils vont
+se payer nos têtes!...</p>
+
+<p>&mdash;Je te conseille de parler, répliquait Mme Charrigaud,
+arrivée au paroxysme de la nervosité...
+Tu es bien resté le même qu'autrefois, un sale
+voyou de brasserie... Et puis, j'en ai assez... j'en
+ai plein le dos...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est ça... divorçons, mon petit
+loup, divorçons... Au moins, de cette façon, nous
+compléterons la série et nous ne ferons pas tache
+parmi nos invités.</p>
+
+<p>On s'aperçut aussi que l'argenterie manquerait,
+qu'il manquerait de la vaisselle et des cristaux.
+Ils durent en louer, et louer des chaises également,
+car ils n'en avaient que quinze; encore
+étaient-elles dépareillées... Enfin, le menu fut
+commandé à l'un des grands restaurateurs du
+boulevard.</p>
+
+<p>&mdash;Que ce soit ultra-chic, recommanda
+Mme Charrigaud, et qu'on ne reconnaisse rien de
+ce que l'on servira. Des émincés de crevettes, des
+côtelettes de foie gras, des gibiers comme des
+jambons, des jambons comme des gâteaux, des
+truffes en mousses, et des purées en branches...
+des cerises carrées et des pêches en spirale...
+Enfin tout ce qu'il y a de plus chic...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, affirma le restaurateur. Je
+sais si bien déguiser les choses que je mets au
+défi quiconque de savoir ce qu'il mange... C'est
+une spécialité de la maison...</p>
+
+<p>Enfin, le grand jour arriva.</p>
+
+<p>Monsieur se leva de bonne heure, inquiet,
+nerveux, agité. Madame qui n'avait pu dormir
+de toute la nuit, fatiguée par les courses de
+la veille, par les préparatifs de toute sorte,
+ne tint pas en place. Cinq ou six fois, le front
+plissé, haletante, trépidante et si lasse qu'elle
+avait, disait-elle, le ventre dans les talons, elle
+passa la dernière revue de l'hôtel, dérangea et
+remit sans raison des bibelots et des meubles,
+alla d'une pièce dans l'autre, sans savoir pourquoi
+et comme si elle eût été folle. Elle tremblait
+que les cuisiniers ne vinssent pas, que le
+fleuriste manquât de parole et que les invités ne
+fussent point placés à table selon la stricte étiquette.
+Monsieur la suivait partout, vêtu seulement
+d'un caleçon de soie rose, approuvant ci,
+critiquant là.</p>
+
+<p>&mdash;J'y repense... disait-il... Quelle drôle d'idée
+tu as eue de commander des centaurées pour la
+décoration de la table... Je t'assure que le bleu
+en devient noir à la lumière. Et puis, les centaurées,
+après tout, ça n'est que de simples bleuets...
+Nous aurons l'air d'aller cueillir des bleuets dans
+les blés...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des bleuets!... Que tu es agaçant!</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, des bleuets... Et les bleuets...
+Kimberly l'a fort bien dit l'autre soir, chez les
+Rothschild... ça n'est pas une fleur du monde...
+Pourquoi pas aussi des coquelicots?...</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi tranquille... répondait Madame...
+Tu me fais perdre la tête, avec toutes tes observations
+stupides. C'est bien le moment, vrai!</p>
+
+<p>Et Monsieur s'obstinait:</p>
+
+<p>&mdash;Bon... bon... tu verras... tu verras... Pourvu,
+mon Dieu! que tout se passe à peu près bien,
+sans trop d'accidents... sans trop d'accrocs... Je ne
+savais pas que d'être des gens du monde, cela
+fût une chose si difficile, si fatigante et si compliquée...
+Peut-être aurions-nous dû rester de
+simples voyous?...</p>
+
+<p>Et Madame grinçait:</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! je vois bien que cela ne te changera
+pas... Tu ne fais guère honneur à une
+femme...</p>
+
+<p>Comme ils me trouvaient jolie et fort élégante
+à voir, mes maîtres m'avaient distribué aussi un
+rôle important dans cette comédie... Je devais
+d'abord présider le vestiaire et, ensuite, aider ou
+plutôt surveiller les quatre maîtres d'hôtel, quatre
+grands lascars, à favoris immenses, choisis dans
+plusieurs bureaux de placement, pour servir cet
+extraordinaire dîner.</p>
+
+<p>D'abord, tout alla bien... Il y eut cependant
+une alerte. A neuf heures moins un quart, la
+comtesse Fergus n'était pas encore arrivée. Si elle
+avait changé d'idée et résolu, au dernier moment,
+de ne pas venir? Quelle humiliation!...
+Quel désastre!... Les Charrigaud faisaient des
+têtes consternées. Joseph Brigard les rassura.
+C'était le jour où la comtesse présidait son oeuvre
+admirable des «Bouts de cigares pour les armées
+de terre et de mer». Les séances, parfois, finissaient
+très tard...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle femme charmante!... s'extasiait
+Mme Charrigaud, comme si cet éloge eût le pouvoir
+magique d'accélérer la venue de «cette sale
+comtesse» que, dans le fond de son âme, elle
+maudissait.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel cerveau!... surenchérissait Charrigaud,
+en proie au même sentiment... L'autre jour,
+chez les Rothschild, j'ai eu cette sensation qu'il
+fallait remonter au siècle dernier pour retrouver
+une si parfaite grâce, et une telle supériorité...</p>
+
+<p>&mdash;Et encore! surabondait Joseph Brigard...
+Voyez-vous, mon cher monsieur Charrigaud,
+dans les sociétés égalitaires et démocratiques...</p>
+
+<p>Il allait débiter un de ces discours mi-galants,
+mi-sociologiques qu'il aimait à colporter de salon
+en salon, lorsque la comtesse Fergus entra,
+imposante, majestueuse, dans une toilette noire
+brodée de jais et d'acier qui faisait valoir la blancheur
+grasse et la molle beauté de ses épaules. Et
+ce fut dans un murmure, dans un chuchotement
+d'admiration que l'on gagna cérémonieusement
+la salle à manger...</p>
+
+<p>Le commencement du dîner fut assez froid.
+Malgré son succès, peut-être même à cause de
+son succès, la comtesse Fergus se montra un peu
+hautaine, du moins trop réservée. Il semblait
+qu'elle affectât d'avoir condescendu jusqu'à honorer
+de sa présence l'humble maison de «ces
+petites gens». Charrigaud crut remarquer qu'elle
+examinait avec une moue discrètement, mais visiblement
+méprisante, l'argenterie louée, la décoration
+de la table, la toilette verte de Mme Charrigaud,
+les quatre maîtres d'hôtel, dont les favoris
+trop longs trempaient dans les plats. Il en
+conçut de vagues terreurs et des doutes angoissants
+sur la bonne tenue de sa table et de sa
+femme. Ce fut une minute horrible!...</p>
+
+<p>Après quelques répliques banales et pénibles,
+échangées à propos de futiles actualités, la conversation
+se généralisa, peu à peu, et, finalement,
+s'établit sur ce que doit être la correction dans la
+vie mondaine.</p>
+
+<p>Tous ces pauvres diables et diablesses, tous ces
+pauvres bougres et bougresses, oubliant leurs
+propres irrégularités sociales, se montrèrent d'une
+sévérité étrangement implacable envers les personnes
+chez qui il était permis de soupçonner,
+non pas même des tares ou des taches, mais seulement
+un manquement ancien à la soumission,
+au respect des lois mondaines, les seules qui
+doivent être obéies. Vivant, en quelque sorte,
+hors leur idéal social, rejetés, pour ainsi dire, en
+marge de cette existence dont ils honoraient,
+comme une religion, la correction et la régularité
+perdues, ils s'imaginaient, sans doute y rentrer
+en en chassant les autres. Le comique de cela
+était vraiment intense et savoureux. De l'univers
+ils firent deux grandes parts: d'un côté, ce qui
+est régulier; de l'autre, ce qui ne l'est pas; ici, les
+gens que l'on peut recevoir; là, les gens que l'on
+ne peut pas recevoir... Et ces deux grandes parts
+devinrent bientôt des morceaux et les morceaux
+de menues tranches, lesquelles se subdivisèrent à
+l'infini. Il y avait ceux chez qui l'on peut dîner,
+et aussi chez qui l'on peut aller, seulement, en
+soirée... Ceux chez qui l'on ne peut dîner et où
+l'on peut aller en soirée. Ceux que l'on peut
+recevoir à sa table et ceux à qui l'on ne permet&mdash;et
+encore dans de certaines circonstances, parfaitement
+déterminées&mdash;que l'entrée de son salon...
+Il y avait aussi ceux chez qui l'on ne peut dîner
+et qu'on ne doit pas recevoir chez soi, et ceux que
+l'on peut recevoir chez soi et chez qui l'on ne
+peut dîner... ceux que l'on peut recevoir à déjeuner
+et jamais à dîner; et ceux chez qui l'on
+peut dîner à la campagne, et jamais à Paris, etc.
+Tout cela appuyé d'exemples démonstratifs et
+péremptoires, illustré de noms connus...</p>
+
+<p>&mdash;La nuance... disait le vicomte Lahyrais,
+sportsman, clubman, joueur et tricheur... Tout
+est là... C'est par la stricte observance de la nuance
+qu'un homme est vraiment du monde ou qu'il
+n'en est pas...</p>
+
+<p>Jamais, je crois, je n'ai entendu des choses si
+tristes. En les écoutant, j'avais véritablement
+pitié de ces malheureux.</p>
+
+<p>Charrigaud ne mangeait point, ne buvait point,
+ne disait rien. Bien qu'il ne fût guère à la conversation,
+il en sentait, tout de même, comme
+un poids sur son crâne, la sottise énorme et
+sinistre. Impatient, fiévreux, très pâle, il surveillait
+le service, cherchait à surprendre, sur le
+visage de ses invités, des impressions favorables
+ou ironiques, et, machinalement, avec des mouvements
+de plus en plus accélérés, il roulait,
+malgré les avertissements de sa femme, de
+grosses boulettes de mie de pain entre ses doigts.
+Aux questions qu'on lui adressait, il répondait
+d'une voix effarée, distraite, lointaine:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement... certainement... certainement...</p>
+
+<p>En face de lui, très raide dans sa robe verte,
+où rutilaient des perles d'acier vert, d'un éclat
+phosphorique, une aigrette de plumes rouges
+dans les cheveux, Mme Charrigaud se penchait à
+droite, se penchait à gauche, et souriait, sans
+jamais une parole, d'un sourire si éternellement
+immobile qu'il semblait peint sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle grue! se disait Charrigaud... quelle
+femme stupide et ridicule!... Et quelle toilette
+de chienlit! A cause d'elle, demain, nous serons
+la risée de tout Paris...</p>
+
+<p>Et, de son côté, Mme Charrigaud, sous l'immobilité
+de son sourire, songeait:</p>
+
+<p>&mdash;Quel idiot, ce Victor!... En a-t-il une mauvaise
+tenue!... Et on nous arrangera, demain,
+avec ses boulettes...</p>
+
+<p>La discussion mondaine épuisée, on en vint,
+après une courte digression sur l'amour, à parler
+bibelots anciens. C'est là où triomphait toujours
+le jeune Lucien Sartorys, qui en possédait d'admirables.
+Il avait la réputation d'être un collectionneur
+très habile, très heureux. Ses vitrines
+étaient célèbres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où trouvez-vous toutes ces merveilles?...
+demanda Mme de Rambure...</p>
+
+<p>&mdash;A Versailles... répondit Sartorys, chez de
+poétiques douairières et de sentimentales chanoinesses.
+On n'imagine pas ce qu'il y a de trésors
+cachés chez ces vieilles dames.</p>
+
+<p>Mme de Rambure insista:</p>
+
+<p>&mdash;Pour les décider à vous les vendre, que leur
+faites-vous donc?</p>
+
+<p>Cynique et joli, cambrant son buste mince, il
+répliqua, avec le visible désir d'étonner:</p>
+
+<p>&mdash;Je leur fais la cour... et, ensuite, je me livre
+sur elles à des pratiques anti-naturelles.</p>
+
+<p>On se récria sur l'audace du propos, mais
+comme on pardonnait tout à Sartorys, chacun prit
+le parti d'en rire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelez-vous des pratiques anti-naturelles?...
+interrogea, sur un ton dont l'ironie s'aggravait
+d'une intention polissonne, un peu lourde,
+la baronne Gogsthein, qui se plaisait aux situations
+scabreuses.</p>
+
+<p>Mais, sur un regard de Kimberly, Lucien
+Sartorys s'était tu... Ce fut Maurice Fernancourt
+qui, se penchant sur la baronne, dit gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend de quel côté Sartorys place la
+nature...</p>
+
+<p>Toutes les figures s'éclairèrent d'une gaieté
+nouvelle... Enhardie par ce succès, Mme Charrigaud,
+interpellant directement Sartorys qui protestait
+avec des gestes charmants, s'écria d'une
+voix forte:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est vrai?... Vous en êtes donc?</p>
+
+<p>Ces paroles firent l'effet d'une douche glacée.
+La comtesse Fergus agita vivement son éventail...
+Chacun se regarda avec des airs gênés, scandalisés
+où perçaient, néanmoins, d'irrésistibles envies
+de rire. Les deux poings sur la table, les
+lèvres serrées, plus pâle avec une sueur au front,
+Charrigaud roulait avec fureur des boulettes de
+mie de pain et des yeux comiquement hagards...
+Je ne sais ce qui fût arrivé, si Kimberly, profitant
+de ce moment difficile et de ce dangereux silence,
+n'avait raconté son dernier voyage à Londres...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, j'ai passé à Londres huit jours
+enivrants, et j'ai assisté, mesdames, à une chose
+unique... un dîner rituel que le grand poète John-Giotto
+Farfadetti offrait à quelques amis, pour
+célébrer ses fiançailles avec la femme de son cher
+Frédéric-Ossian Pinggleton.</p>
+
+<p>&mdash;Que ce dut être exquis!... minauda la comtesse
+Fergus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'imaginez pas... répondit Kimberly,
+dont le regard, les gestes, et même l'orchidée qui
+fleurissait la boutonnière de son habit, exprimèrent
+la plus ardente extase.</p>
+
+<p>Et il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous, ma chère amie, dans une
+grande salle que décorent sur les murs bleus, à
+peine bleus, des paons blancs et des paons d'or...
+figurez-vous une table de jade, d'un ovale inconcevable
+et délicieux... Sur la table, quelques coupes
+où s'harmonisent des bonbons jaunes et des
+bonbons mauves, et au milieu une vasque de cristal
+rose, remplie de confitures canaques... et rien
+de plus... A tour de rôle, drapés en de longues
+robes blanches, nous passions lentement devant la
+table, et nous prenions, à la pointe de nos couteaux
+d'or, un peu de ces confitures mystérieuses,
+que nous portions ensuite à nos lèvres... et rien
+de plus...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je trouve cela émouvant, soupira la
+comtesse... tellement émouvant!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'imaginez pas... Mais le plus émouvant...
+ce qui, véritablement, transforma cette
+émotion en un déchirement douloureux de nos
+âmes, ce fut lorsque Frédéric-Ossian Pinggleton
+chanta le poème des fiançailles de sa femme et de
+son ami... Je ne sais rien de plus tragiquement,
+de plus surhumainement beau...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en prie... supplia la comtesse
+Fergus... redites-nous ce prodigieux poème, Kimberly.</p>
+
+<p>&mdash;Le poème, hélas! je ne le puis... Je ne saurais
+que vous en donner l'essence...</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela... c'est cela... l'essence.</p>
+
+<p>Malgré ses moeurs où elles n'avaient rien à voir
+et rien à faire, Kimberly enthousiasmait follement
+les femmes, car il avait la spécialité des
+subtils récits de péché et des sensations extraordinaires...
+Tout à coup, un frémissement courut
+autour de la table, et les fleurs elles-mêmes, et les
+bijoux sur les chairs, et les cristaux sur la nappe
+prirent des attitudes en harmonie avec l'état des
+âmes. Charrigaud sentait sa raison fuir. Il crut
+qu'il était tombé subitement dans une maison de
+fous. Pourtant, à force de volonté, il put encore
+sourire et dire:</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement... certainement...</p>
+
+<p>Les maîtres d'hôtel achevaient de passer quelque
+chose qui ressemblait à un jambon et d'où
+s'échappaient, dans un flot de crème jaune, des
+cerises, pareilles à des larves rouges... Quant à la
+comtesse Fergus, à demi pâmée, elle était déjà
+partie pour les régions extra-terrestres...</p>
+
+<p>Kimberly commença:</p>
+
+<p>&mdash;Frédéric-Ossian Pinggleton et son ami John-Giotto
+Farfadetti achevaient dans l'atelier commun
+la tâche quotidienne. L'un était le grand
+peintre, l'autre le grand poète; le premier court
+et replet; le second maigre et long; tous les deux
+également vêtus de robes de bure, également coiffés
+de bonnets florentins, tous les deux également
+neurasthéniques, car ils avaient, dans des
+corps différents, des âmes pareilles et des esprits
+lilialement jumeaux. John-Giotto Farfadetti chantait
+en ses vers les merveilleux symboles que son
+ami Frédéric-Ossian Pinggleton peignait sur ses
+toiles, si bien que la gloire du poète était inséparable
+de celle du peintre et qu'on avait fini par
+confondre leurs deux oeuvres et leurs deux immortels
+génies dans une même adoration.</p>
+
+<p>Kimberly prit un temps... Le silence était religieux...
+quelque chose de sacré planait au-dessus
+de la table. Il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Le jour baissait. Un crépuscule très doux
+enveloppait l'atelier d'une pâleur d'ombre fluide
+et lunaire... A peine si l'on distinguait encore,
+sur les murs mauves, les longues, les souples, les
+ondulantes algues d'or qui semblaient remuer,
+sous la vibration d'on ne savait quelle eau magique
+et profonde... John-Giotto Farfadetti referma
+l'espèce d'antiphonaire sur le vélin duquel,
+avec un roseau de Perse, il écrivait, il burinait
+plutôt ses éternels poèmes; Frédéric-Ossian Pinggleton
+retourna contre une draperie son chevalet
+en forme de lyre, posa sur un meuble fragile sa
+palette en forme de harpe, et, tous les deux, en
+face l'un de l'autre, ils s'étendirent, avec des
+poses augustes et fatiguées, sur une triple rangée
+de coussins, couleur de fucus, au fond de la
+mer...</p>
+
+<p>&mdash;Hum!... fit Mme Tiercelet dans une petite
+toux avertisseuse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas du tout... rassura Kimberly... ce
+n'est pas ce que vous pensez...</p>
+
+<p>Et il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Au centre de l'atelier, d'un bassin de marbre
+où baignaient des pétales de rose, un parfum
+violent montait. Et sur une petite table, des narcisses
+à très longues tiges mouraient, comme des
+âmes, dans un vase étroit dont le col s'ouvrait en
+calice de lys étrangement verts et pervers...</p>
+
+<p>&mdash;Inoubliable!... frissonna la comtesse d'une
+voix si basse qu'on l'entendit à peine.</p>
+
+<p>Et Kimberly, sans s'arrêter, narrait toujours:</p>
+
+<p>&mdash;Au dehors, la rue se faisait plus silencieuse,
+parce que déserte. De la Tamise venaient, assourdies
+par la distance, les voies éperdues des sirènes,
+les voix haletantes des chaudières marines.
+C'était l'heure où les deux amis, en proie au
+songe, se taisaient ineffablement...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je les vois si bien!... admira Mme Tiercelet...</p>
+
+<p>&mdash;Et cet «ineffablement», comme il est évocateur...
+applaudit la comtesse Fergus... et tellement
+pur!</p>
+
+<p>Kimberly profita de ces interruptions flatteuses
+pour avaler une gorgée de champagne... puis,
+sentant autour de lui plus d'attention passionnée,
+il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Se taisaient ineffablement... Mais ce soir-là
+John-Giotto Farfadetti murmura: «J'ai dans le
+coeur une fleur empoisonnée...» A quoi Frédéric-Ossian
+Pinggleton répondit: «Ce soir, un oiseau
+triste a chanté dans mon coeur»... L'atelier parut
+s'émouvoir de cet insolite colloque. Sur le mur
+mauve qui, de plus en plus, se décolorait, les
+algues d'or s'éployèrent, on eût dit, se rétrécirent,
+s'éployèrent, se rétrécirent encore, selon
+des rythmes nouveaux d'une ondulation inhabituelle,
+car il est certain que l'âme des hommes
+communique à l'âme des choses ses troubles,
+ses passions, ses ferveurs, ses péchés, sa vie...</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est vrai!...</p>
+
+<p>Ce cri sorti de plusieurs bouches n'empêcha
+point Kimberly de poursuivre un récit qui, désormais,
+allait se dérouler dans l'émotion silencieuse
+des auditeurs. Sa voix devint, seulement,
+plus mystérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Cette minute de silence fut poignante et
+tragique: «O mon ami, supplia John-Giotto Farfadetti,
+toi qui m'as tout donné... toi de qui l'âme
+est si merveilleusement jumelle de la mienne,
+il faut que tu me donnes quelque chose de toi
+que je n'ai pas eu encore et dont je meurs de ne
+l'avoir point...»&mdash;«Est-ce donc ma vie que
+tu demandes? interrogea le peintre... Elle est à
+toi... tu peux la prendre...»&mdash;«Non, ce n'est
+pas ta vie... c'est plus que ta vie... ta femme!»&mdash;«Botticellina!...
+cria le poète.»&mdash;«Oui, Botticellina...
+Botticellinetta... la chair de ta chair...
+l'âme de ton âme... le rêve de ton rêve... le sommeil
+magique de tes douleurs!...»&mdash;«Botticellina!...
+Hélas!... hélas!... Cela devait arriver...
+Tu t'es noyé en elle... elle s'est noyée en toi,
+comme dans un lac sans fond, sous la lune...
+Hélas! hélas!... Cela devait arriver...» Deux
+larmes, phosphorescentes dans la pénombre, coulèrent
+des yeux du peintre... Le poète répondit:</p>
+
+<p>«Écoute-moi, ô mon ami!... J'aime Botticellina...
+et Botticellina m'aime... et nous mourons tous les
+deux de nous aimer et de ne pas oser nous le
+dire, et de ne pas oser nous joindre... Nous
+sommes, elle et moi, deux tronçons anciennement
+séparés d'un même être vivant qui, depuis
+deux mille ans peut-être, se cherchent, s'appellent
+et se retrouvent enfin, aujourd'hui... O mon
+cher Pinggleton, la vie inconnue a de ces fatalités
+étranges, terribles, et délicieuses... Fut-il
+jamais un plus splendide poème que celui que
+nous vivons ce soir?» Mais le peintre répétait
+toujours, d'une voix de plus en plus douloureuse,
+ce cri: «Botticellina!... Botticellina!...» Il se
+leva de la triple rangée de coussins sur laquelle
+il était étendu, et marcha dans l'atelier, fiévreusement...
+Après quelques minutes d'anxieuse
+agitation, il dit: «Botticellina était Mienne...
+Faudra-t-il donc qu'elle soit, désormais, Tienne?»&mdash;Elle
+sera Nôtre! répliqua le poète, impérieusement...
+Car Dieu t'a élu pour être le point de
+suture de cette âme étronçonnée qui est Elle et
+qui est moi!... Sinon, Botticellina possède la
+perle magique qui dissipe les songes... moi, le
+poignard qui délivre des chaînes corporelles... Si
+tu refuses, nous nous aimerons dans la mort»...
+Et il ajouta d'un ton profond qui résonna dans
+l'atelier comme une voix de l'abîme: «Ce serait
+plus beau encore, peut-être.»&mdash;«Non, s'écria
+le peintre, vous vivrez... Botticellina sera Tienne,
+comme elle fut Mienne... Je me déchirerai la
+chair par lambeaux, je m'arracherai le coeur de
+la poitrine... je briserai contre les murs mon
+crâne... Mais mon ami sera heureux... Je puis
+souffrir... La souffrance est une volupté aussi!»&mdash;«Et
+la plus puissante, la plus amère, la plus
+farouche de toutes les voluptés! s'extasia John-Giotto
+Farfadetti... J'envie ton sort, va!... Quant
+à moi, je crois bien que je mourrai ou de la joie
+de mon amour, ou de la douleur de mon ami...
+L'heure est venue... Adieu!»... Il se dressa, tel
+un archange... A ce moment, la draperie s'agita,
+s'ouvrit et se referma sur une illuminante apparition...
+C'était Botticellina, drapée dans une robe
+flottante, couleur de lune... Ses cheveux épars
+brillaient tout autour d'elle comme des gerbes
+de feu... Elle tenait à la main une clé d'or... Et
+l'extase était sur ses lèvres, et le ciel de la nuit
+dans ses yeux... John-Giotto se précipita et disparut
+derrière la draperie... Alors, Frédéric-Ossian
+Pinggleton se recoucha sur la triple rangée
+de coussins, couleur de fucus, au fond de la
+mer... Et, tandis qu'il s'enfonçait les ongles dans
+la chair, que le sang ruisselait de lui comme
+d'une fontaine, les algues d'or frémirent doucement,
+à peine visibles, sur le mur qui, peu à peu,
+s'enduisait de ténèbres... Et la palette en forme
+de harpe, et le chevalet en forme de lyre résonnèrent
+longtemps, en chants nuptiaux...</p>
+
+<p>Kimberly se tut quelques instants... puis,
+durant que l'émotion, autour de la table, étranglait
+les gorges et serrait les coeurs:</p>
+
+<p>&mdash;Voici pourquoi, acheva-t-il, j'ai trempé la
+pointe de mon couteau d'or dans les confitures
+que préparèrent les vierges canaques, en l'honneur
+de fiançailles telles que notre siècle, ignorant
+de la beauté, n'en connut jamais de si magnifiques.</p>
+
+<p>Le dîner était terminé... On se leva de table
+dans un silence religieux, mais tout plein de
+frémissements... Au salon, Kimberly fut très entouré,
+très félicité... Tous les regards des femmes
+convergeaient, rayonnaient vers sa face peinte,
+et lui faisaient comme un halo d'extases...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je voudrais tellement avoir mon portrait
+par Frédéric-Ossian Pinggleton... s'écria fervemment
+Mme de Rambure... Je donnerais tout
+pour un tel bonheur...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Madame, répondit Kimberly... depuis
+cet événement douloureux et sublime que
+j'ai conté, il est arrivé que Frédéric-Ossian Pinggleton
+ne veut plus, si charmants qu'ils soient&mdash;peindre
+des visages humains... il ne peint que des
+âmes...</p>
+
+<p>&mdash;Comme il a raison!... J'aimerais tellement
+être peinte, en âme!...</p>
+
+<p>&mdash;De quel sexe? demanda, sur un ton légèrement
+sarcastique, Maurice Fernancourt, visiblement
+jaloux du succès de Kimberly.</p>
+
+<p>Celui-ci dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Les âmes n'ont pas de sexe, mon cher Maurice...
+Elles ont...</p>
+
+<p>&mdash;Du poil... aux pattes... chuchota Victor
+Charrigaud, très bas, de façon à n'être entendu
+que du romancier psychologue à qui il offrait, en
+ce moment, un cigare...</p>
+
+<p>Et l'entraînant dans le fumoir:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon vieux! souffla-t-il... je voudrais
+pouvoir crier des ordures... à pleins poumons,
+devant tous ces gens-là... J'en ai assez de leurs
+âmes, de leurs amours verts et pervers, de leurs
+confitures magiques... Oui, oui... dire des grossièretés,
+se barbouiller de bonne boue bien fétide et
+bien noire, pendant un quart d'heure, ah! comme
+ce serait exquis... et reposant... Et comme, cela
+me soulagerait de tous ces lys nauséeux qu'ils
+m'ont mis dans le coeur!... Et toi?...</p>
+
+<p>Mais la secousse avait été trop forte et l'impression
+restait du récit de Kimberly... On ne
+pouvait plus s'intéresser aux choses vulgaires,
+terrestres... aux discussions mondaines, esthétiques,
+passionnelles... Le vicomte Lahyrais lui-même,
+clubman, sportsman, joueur et tricheur,
+sentait qu'il lui poussait partout des ailes. Chacun
+avait besoin de recueillement, de solitude, de
+prolonger le rêve ou de le réaliser... En dépit des
+efforts de Kimberly qui allait de l'une à l'autre,
+demandant: «Avez-vous bu du lait de martre
+zibeline?... ah! buvez du lait de martre zibeline...
+c'est tellement ravissant!» la conversation
+ne put être reprise... si bien que l'un après
+l'autre, les invités s'excusèrent, s'esquivèrent. A
+onze heures, tout le monde était parti.</p>
+
+<p>Quand ils se retrouvèrent, en face l'un de
+l'autre, seuls, Monsieur et Madame se regardèrent
+longtemps, fixement, hostilement, avant
+d'échanger leurs impressions.</p>
+
+<p>&mdash;Pour un joli ratage, tu sais... c'est un joli
+ratage... exprima Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de ta faute... reprocha aigrement Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle est bonne celle-là...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de ta faute... Tu ne t'es occupé de
+rien... tu n'as fait que rouler de sales boulettes
+de pain, entre tes gros doigts. On ne pouvait pas
+te tirer une parole... Ce que tu étais ridicule!...
+C'est honteux...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je te conseille de parler... riposta
+Monsieur... Et ta toilette verte... et tes sourires...
+et tes gaffes avec Sartorys... C'est moi,
+peut-être?... Moi aussi, sans doute qui racontes la
+douleur de Pinggleton... moi qui manges des confitures
+canaques, moi qui peins des âmes... moi
+qui suis pédéraste et lilial?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es même pas capable de l'être!... cria
+Madame, au comble de l'exaspération...</p>
+
+<p>Ils s'injurièrent longtemps. Et Madame, après
+avoir rangé l'argenterie et les bouteilles entamées,
+dans le buffet, prit le parti de se retirer
+en sa chambre, où elle s'enferma.</p>
+
+<p>Monsieur continua de rôder à travers l'hôtel
+dans un état d'agitation extrême... Tout d'un
+coup, m'ayant aperçue dans la salle à manger
+où je remettais un peu d'ordre, il vint à moi... et
+me prenant par la taille:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine, me dit-il... veux-tu être bien
+gentille avec moi?... Veux-tu me faire un grand,
+grand plaisir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon enfant, crie-moi, en pleine
+figure, dix fois, vingt fois, cent fois: «Merde!»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur!... quelle drôle d'idée!... Je
+n'oserai jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Ose, Célestine... ose, je t'en supplie!...</p>
+
+<p>Et quand j'eus fait, au milieu de nos rires, ce
+qu'il me demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Célestine, tu ne sais pas le bien, tu ne
+sais pas la joie immense que tu me procures... Et
+puis, voir une femme qui ne soit pas une âme...
+toucher une femme qui ne soit pas un lys!...
+Embrasse-moi...</p>
+
+<p>Si je m'attendais à celle-là, par exemple!...</p>
+
+<p>Mais, le lendemain, lorsqu'ils lurent dans le
+<i>Figaro</i> un article où l'on célébrait pompeusement
+leur dîner, leur élégance, leur goût, leur
+esprit, leurs relations, ils oublièrent tout, et ne
+parlèrent plus que de leur grand succès. Et leur
+âme appareilla vers de plus illustres conquêtes et
+de plus somptueux snobismes.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle femme charmante que la comtesse
+Fergus!... dit Madame, au déjeuner, en finissant
+les restes.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle âme!... appuya Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Et Kimberly... Crois-tu?... en voilà un
+causeur épatant... et si exquis de manières!...</p>
+
+<p>&mdash;On a tort de le blaguer... Après tout, son vice
+ne regarde personne... nous n'avons rien à y
+voir...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr...</p>
+
+<p>Indulgente, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'il fallait éplucher tout le monde!</p>
+
+<br>
+
+<p>Et, toute la journée, dans la lingerie, je me
+suis amusée à évoquer les histoires drôles de
+cette maison... et la fureur de réclame qui, depuis
+ce jour-là, prit Madame jusqu'à se prostituer à
+tous les sales journalistes qui lui promettaient un
+article sur les livres de son mari, ou un mot sur
+ses toilettes et sur son salon... et la complaisance
+de Monsieur qui n'ignorait rien de ces turpitudes
+et laissait faire. Avec un cynisme admirable, il
+disait: «C'est toujours moins cher qu'au bureau.»
+Monsieur, de son côté, était tombé au plus
+bas degré de l'inconscience et de la vileté. Il appelait
+cela de la politique de salon, et de la diplomatie
+mondaine.</p>
+
+<p>Je vais écrire à Paris pour qu'on m'envoie le
+nouveau volume de mon ancien maître. Mais ce
+qu'il doit être mouche dans le fond!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XI</h3>
+<br><br>
+
+<p>10 novembre.</p>
+
+
+<p>Maintenant, il n'est plus question de la petite
+Claire. Ainsi qu'on l'avait prévu, l'affaire est
+abandonnée. La forêt de Raillon et Joseph garderont
+donc leur secret, éternellement. De celle qui
+fut une pauvre petite créature humaine, il ne
+sera pas plus parlé désormais que du cadavre d'un
+merle, mort, sous le fourré, dans le bois. Comme
+si rien ne s'était passé, le père continue de casser
+ses cailloux sur la route, et la ville, un instant
+remuée, émoustillée par ce crime, reprend son
+aspect coutumier... un aspect plus morne encore,
+à cause de l'hiver. Le froid très vif claquemure davantage
+les gens dans leurs maisons. C'est à peine
+si, derrière les vitres gelées, on entrevoit leurs
+faces pâles et sommeillantes, et dans les rues on
+ne rencontre guère que des vagabonds en loques
+et des chiens frileux.</p>
+
+<p>Madame m'a envoyée en course, chez le boucher,
+et j'ai pris les chiens avec moi... Pendant
+que je suis là, une vieille entre timidement dans
+la boutique et demande de la viande, «un peu de
+viande, pour faire un peu de bouillon, au fils qui
+est malade». Le boucher choisit, parmi des débris
+entassés dans une large bassine de cuivre,
+un sale morceau, moitié os, moitié graisse, et
+l'ayant pesé vivement:&mdash;Quinze sous... annonce-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze sous! s'exclame la vieille. Ça n'est
+pas Dieu possible!... Et comment voulez-vous
+que je fasse du bouillon avec ça?...</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise... dit le boucher, en rejetant
+le morceau dans la bassine... Seulement, vous
+savez, je vais vous envoyer votre note aujourd'hui... Si
+demain, elle n'est pas payée... l'huissier!...</p>
+
+<p>&mdash;Donnez... se résigne alors la vieille.</p>
+
+<p>Quand elle est partie:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, aussi... m'explique le boucher... Si
+on n'avait pas les pauvres pour les bas
+morceaux... on ne gagnerait vraiment pas assez
+sur une bête... Mais ils sont exigeants maintenant,
+ces bougres-là!...</p>
+
+<p>Et, taillant deux longues tranches de bonne
+viande bien rouge, il les lance aux chiens:</p>
+
+<p>Les chiens de riches, parbleu!... c'est pas des
+pauvres...</p>
+
+<br>
+
+<p>Au Prieuré, les événements se succèdent. Du
+tragique ils passent au comique, car on ne peut
+pas toujours frissonner... Fatigué des tracasseries
+du capitaine et sur les conseils de Madame, Monsieur
+a fini par «l'appeler au juge de paix». Il
+lui réclame des dommages et intérêts pour le
+bris de ses cloches, de ses châssis, et pour la
+dévastation du jardin. Il paraît que la rencontre
+des deux ennemis dans le cabinet du juge a été
+quelque chose d'épique. Ils se sont engueulés
+comme des chiffonniers. Naturellement, le capitaine
+nie, avec force serments, avoir jamais lancé
+des pierres ou quoi que ce soit dans le jardin de
+Lanlaire; c'est Lanlaire qui lance des pierres dans
+le sien...</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous des témoins?... Où sont vos témoins?
+Osez produire des témoins... hurle le
+capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Les témoins? riposte Monsieur... c'est les
+pierres... c'est toutes les cochonneries dont vous
+ne cessez de couvrir ma propriété... c'est les
+vieux chapeaux... les vieilles pantoufles que
+j'y ramasse chaque jour, et que tout le monde
+reconnaît pour vous avoir appartenu...</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui êtes une canaille... une crapule...</p>
+
+<p>Mais, dans l'impossibilité où est Monsieur
+d'apporter des témoignages recevables et probants,
+le juge de paix, qui est d'ailleurs l'ami du
+capitaine, engage Monsieur à retirer sa plainte.</p>
+
+<p>&mdash;Et du reste... permettez-moi de vous le
+dire... conclut le magistrat... il est bien improbable...
+il est tout à fait inadmissible qu'un vaillant soldat...
+un officier intrépide qui a gagné
+tous ses grades sur les champs de bataille,
+s'amuse à lancer des pierres et de vieux chapeaux
+dans votre propriété, comme un gamin...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!... vocifère le capitaine... Cet
+homme est un infâme dreyfusard... Il insulte
+l'armée...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous!... Ce que vous cherchez, sale juif,
+c'est de déshonorer l'armée... Vive l'armée!...</p>
+
+<p>Ils ont failli se prendre aux cheveux et le juge
+a eu beaucoup de peine à les séparer... Depuis,
+Monsieur a installé en permanence, dans le jardin,
+deux témoins invisibles derrière une sorte d'abri
+en planches où sont percés, à hauteur d'homme,
+quatre trous ronds, pour les yeux. Mais le capitaine
+averti s'est tenu tranquille et Monsieur en
+est pour ses frais...</p>
+
+<br>
+
+<p>J'ai vu le capitaine deux ou trois fois, par-dessus
+la haie... Malgré la gelée, il ne quitte pas
+de la journée son jardin où il travaille à toute
+sorte de choses, avec acharnement. Pour l'instant,
+il encapuchonne ses rosiers de gros bonnets
+de papier huilé... Il me conte ses malheurs....
+Rose souffre d'une attaque d'influenza, et dame...
+avec son asthme!... Bourbaki est mort... Il est
+mort d'une congestion pulmonaire, pour avoir bu
+trop de cognac... Vraiment, il n'a pas de chance...
+Et c'est sûrement ce bandit de Lanlaire qui lui
+jette un sort... Il veut en avoir raison, en débarrasser
+le pays, et il me soumet un plan de
+combat épatant...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que vous devriez faire, mademoiselle
+Célestine... Vous devriez déposer contre
+Lanlaire... au parquet de Louviers... une plainte
+tapée pour outrages aux moeurs et attentat à la
+pudeur... Ça, c'est une idée...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, capitaine, jamais Monsieur n'a outragé
+à mes moeurs, ni attenté à ma pudeur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... qu'est-ce que ça fait?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas...</p>
+
+<p>&mdash;Comment... vous ne pouvez pas?... Rien
+n'est plus simple, pourtant... Déposez votre
+plainte et faites-nous citer, Rose et moi... Nous
+viendrons affirmer... certifier en justice que nous
+avons vu tout... tout... tout... La parole d'un
+soldat, en ce moment surtout, c'est quelque
+chose, tonnerre de Dieu!... Ce n'est pas de la...
+chose de chien... Et notez qu'après cela il nous
+sera facile de faire revivre l'affaire du viol et
+d'englober Lanlaire dedans... Ça c'est une idée...
+Pensez-y, mademoiselle Célestine... pensez-y...</p>
+
+<br>
+
+<p>Ah! j'ai beaucoup de choses, beaucoup trop de
+choses à quoi penser en ce moment... Joseph me
+presse de me décider... on ne peut pas attendre
+plus longtemps... Il a reçu de Cherbourg la nouvelle
+que la semaine prochaine doit avoir lieu
+la vente du petit café... Mais je suis inquiète,
+troublée... Je voudrais et je ne voudrais pas... Un
+jour cela me plaît, et, le lendemain, cela ne me
+plaît plus... Je crois surtout que j'ai peur... que
+Joseph ne veuille m'entraîner à des choses trop
+terribles... Je ne puis me résoudre à prendre un
+parti... Il ne me brutalise pas, me donne des
+arguments, me tente par des promesses de liberté,
+de belles toilettes, de vie assurée, heureuse,
+triomphante.</p>
+
+<p>&mdash;Faut pourtant que je l'achète, le petit café...
+me dit-il... Je ne peux pas laisser échapper une
+occasion pareille... Et si la révolution vient?...
+Pensez donc, Célestine... c'est la fortune, tout
+de suite... et qui sait?... La révolution, ah!
+mettez-vous ça dans la tête... il n'y a pas mieux
+pour les cafés...</p>
+
+<p>&mdash;Achetez-le toujours. Si ce n'est pas moi...
+ce sera une autre...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non, faut que ce soit vous... Il n'y
+en a pas d'autre que vous... J'ai les sangs tournés
+de vous... Mais vous vous méfiez de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Joseph... je vous assure...</p>
+
+<p>&mdash;Si... si... vous avez de mauvaises idées sur moi...</p>
+
+<p>A ce moment, je ne sais, non en vérité je ne
+sais où j'ai pu trouver le courage de lui demander:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Joseph... dites-moi que c'est vous
+qui avez violé la petite Claire, dans le bois...</p>
+
+<p>Joseph a reçu le choc, avec une extraordinaire
+tranquillité. Il a seulement haussé les épaules,
+s'est dandiné quelques secondes et, remontant
+son pantalon qui avait un peu glissé, il a répondu
+simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien... quand je vous le disais!...
+Je connais vos pensées, allez... je connais
+tout ce qui se passe dans vos pensées...</p>
+
+<p>Il a adouci sa voix, mais son regard est devenu
+si effrayant qu'il m'a été impossible d'articuler
+une parole...</p>
+
+<p>&mdash;S'agit pas de la petite Claire... s'agit de
+vous...</p>
+
+<p>Comme l'autre soir, il m'a prise dans ses bras...</p>
+
+<p>&mdash;Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?</p>
+
+<p>Toute frissonnante, toute balbutiante, j'ai
+trouvé la force de répondre:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur... j'ai peur de vous... Joseph...
+Pourquoi ai-je peur de vous?</p>
+
+<p>Il m'a tenue bercée, dans ses bras. Et, dédaigneux
+de se justifier, heureux peut-être d'augmenter
+mes terreurs, il m'a dit d'un ton paternel:</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben... eh ben... puisque c'est ça,
+j'en recauserons... demain...</p>
+
+<br>
+
+<p>Il circule en ville un journal de Rouen où il
+y a un article qui fait scandale, parmi les dévotes.
+C'est une histoire vraie, très drôle et pas mal
+raide qui s'est passée tout dernièrement à Port-Lançon,
+un joli endroit, situé à trois lieues d'ici.
+Le piquant, c'est que tout le monde en connaît
+les personnages. Voilà encore de quoi occuper
+les gens, pendant quelques jours... On a apporté
+le journal à Marianne, hier, et le soir, après le
+dîner, j'ai fait la lecture du fameux article à haute
+voix... Dès les premières phrases, Joseph s'est
+levé très digne, sévère, et même un peu fâché.
+Il déclare qu'il n'aime pas les cochonneries, et
+qu'il ne peut supporter qu'on attaque la religion,
+devant lui...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas bien, ce que vous faites là, Célestine...
+c'est pas bien...</p>
+
+<p>Et il est parti se coucher...</p>
+
+<p>Je transcris ici, cette histoire. Elle m'a paru
+propre à être conservée... et puis j'ai pensé que je
+pouvais bien égayer d'un franc éclat de rire ces
+pages si tristes...</p>
+
+<p>La voici.</p>
+
+<br>
+
+<p>M. le doyen de la paroisse de Port-Lançon était
+un prêtre sanguin, actif, sectaire, et son éloquence
+avait grande réputation dans les pays
+avoisinants. Mécréants et libres-penseurs se rendaient
+à l'église, le dimanche, rien que pour l'entendre
+prêcher... Ils s'excusaient de cette pratique
+en invoquant des raisons oratoires:</p>
+
+<p>&mdash;On n'est pas de son avis, bien sûr, mais
+c'est tout de même flatteur d'entendre un homme
+comme ça...</p>
+
+<p>Et ils enviaient, pour leur député qui ne soufflait
+jamais un mot, la «sacrée platine» qu'avait
+M. le Doyen. Son intervention dans les affaires
+communales, brouillonne et bruyante, gênait
+parfois le maire, irritait souvent les autres
+autorités, mais M. le Doyen avait toujours
+le dernier mot, à cause de cette «sacrée platine»,
+qui rivait son clou à tout le monde. Une
+de ses manies était qu'on n'instruisît pas assez
+les enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'on leur apprend à l'école?...
+On ne leur apprend rien... Quand on les interroge
+sur des questions capitales... c'est une vraie
+pitié... ils ne savent jamais quoi répondre...</p>
+
+<p>De ce fâcheux état d'ignorance, il s'en prenait
+à Voltaire, à la Révolution française... au gouvernement,
+aux dreyfusards, non point au prône
+ni en public, mais seulement devant des amis
+sûrs, car, tout sectaire et intransigeant qu'il fût,
+M. le Doyen tenait à son traitement. Aussi, le
+mardi et le jeudi, avait-il accoutumé de réunir
+dans la cour de son presbytère le plus d'enfants
+qu'il pouvait, et là, durant deux heures, il les
+initiait à des connaissances extraordinaires et
+comblait de surprenantes pédagogies les lacunes
+de l'éducation laïque.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... mes enfants... quelqu'un de vous
+sait-il, seulement où se trouvait jadis, le Paradis
+terrestre?... Que celui qui le sait lève la main!...
+Allons...</p>
+
+<p>Aucune main ne se levait... Il y avait, dans
+tous les yeux, d'ardents points d'interrogation,
+et M. le Doyen, haussant les épaules, s'écriait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est scandaleux... Que vous enseigne-t-il
+donc, votre instituteur?... Ah! elle est jolie, l'éducation
+laïque, gratuite et obligatoire... elle est
+jolie!... Eh bien, je vais vous le dire, moi, où se
+trouvait le Paradis terrestre... Attention!</p>
+
+<p>Et, catégorique non moins que grimaçant, il
+débitait:</p>
+
+<p>&mdash;Le Paradis terrestre, mes enfants, ne se
+trouvait pas à Port-Lançon, quoi qu'on dise, ni
+dans le département de la Seine-Inférieure... ni
+en Normandie... ni à Paris... ni en France... Il
+ne se trouvait pas non plus en Europe, pas même
+en Afrique ou en Amérique... en Océanie pas
+davantage... Est-ce clair?... Il y a des gens qui
+prétendent que le Paradis terrestre était en Italie,
+d'autres en Espagne, parce que dans ces pays-là
+il pousse des oranges, petits gourmands!... C'est
+faux, archi-faux. D'abord, dans le Paradis terrestre,
+il n'y avait pas d'oranges... il n'y avait que
+des pommes... pour notre malheur... Voyons,
+que l'un de vous réponde... Répondez...</p>
+
+<p>Et comme aucun ne répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Il était en Asie... clamait M. le Doyen
+d'une voix retentissante et colère... en Asie où,
+jadis, il ne tombait ni pluie, ni grêle, ni neige...
+ni foudre... en Asie où tout était verdoyant et
+parfumé... où les fleurs étaient hautes comme des
+arbres, et les arbres comme des montagnes...
+Maintenant, il n'y a rien de tout cela en Asie... A
+cause des péchés que nous avons commis, il n'y
+a plus, en Asie, que des Chinois, des Cochinchinois,
+des Turcs, des hérétiques noirs, des païens
+jaunes, qui tuent les saints missionnaires et qui
+vont en enfer... C'est moi qui vous le dis...
+Autre chose!... Savez-vous ce que c'est que la
+Foi?... la Foi?...</p>
+
+<p>Un des enfants, balbutiait, très sérieux, sur le
+ton d'une leçon récitée:</p>
+
+<p>&mdash;La Foi... l'Espérance... et la Charité...
+C'est une des trois vertus théologales...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce que je vous demande, récriminait
+M. le Doyen. Je vous demande en quoi
+consiste la Foi?... Ah!... vous ne le savez pas non
+plus?... Eh bien, la Foi consiste à croire ce
+que vous dit votre bon curé... et à ne pas croire
+un mot de tout ce que vous dit votre instituteur...
+Car il ne sait rien, votre instituteur... et ce qu'il
+vous raconte, ce n'est jamais arrivé...</p>
+
+<br>
+
+<p>L'Église de Port-Lançon est connue des archéologues
+et des touristes. C'est un des édifices religieux
+les plus intéressants de cette partie de la
+Normandie, où il en existe tant d'admirables...
+Sur la façade occidentale, au-dessus d'une porte
+centrale, en ogive, une rose s'épanouit délicatement
+portée sur une arcature trilobée, à jour,
+d'une grâce et d'une légèreté infinies. L'extrémité
+du bas-côté septentrional, que longe une obscure
+venelle, est décorée d'ornementations plus touffues
+et moins sévères. On y remarque beaucoup
+de personnages singuliers, à face de démon, des
+animaux symboliques et des saints pareils à des
+truands, qui, dans les dentelles ajourées des
+frises, se livrent à d'étranges mimiques...Malheureusement,
+la plupart sont décapités et mutilés.
+Le temps et la pudeur vandalique des desservants
+ont successivement endommagé ces sculptures
+satiriques, joyeuses et paillardes comme un
+chapitre de Rabelais... La mousse pousse, morne
+et décente, sur ces corps de pierre effritée où,
+bientôt, l'oeil ne saura plus distinguer que d'irrémédiables
+ruines. L'édifice est partagé en deux
+parties par de hardies et minces arcades, et ses
+fenêtres, rayonnantes dans la face sud, sont flamboyantes
+dans le collatéral nord. La maîtresse
+vitre du chevet, en rosace immense et rouge,
+flamboie et fulgure, elle aussi comme un soleil
+couchant d'automne.</p>
+
+<p>M. le Doyen communiquait directement de
+sa cour, plantée de vieux marronniers, dans
+l'église, par une petite porte basse, récente, qui
+s'ouvrait sur un des collatéraux, et dont il partageait
+la clé unique avec la supérieure de l'hospice,
+soeur Angèle. Aigre, maigre, jeune encore,
+d'une jeunesse revêche et fanée... austère et cancanière,
+entreprenante et fureteuse, soeur Angèle
+était la grande amie de M. le Doyen et sa conseillère
+intime. Ils se voyaient chaque jour, mystérieusement,
+préparant sans cesse des combinaisons
+électorales et municipales, se confiant les
+secrets dérobés des ménages port-lançonnais, s'ingéniant
+à éluder, par d'habiles manoeuvres, les
+arrêtés préfectoraux et les règlements administratifs,
+au profit des intérêts ecclésiastiques.
+Toutes les vilaines histoires qui circulaient dans
+le pays venaient de là... Chacun s'en doutait,
+mais on n'osait rien dire, craignant l'intarissable
+esprit de M. le Doyen, ainsi que la méchanceté
+notoire de soeur Angèle qui dirigeait l'hospice à
+sa fantaisie de femme intolérante et rancunière.</p>
+
+<p>Jeudi dernier, M. le Doyen, dans la cour du
+presbytère, inculquait aux enfants d'étonnantes
+notions météorologiques... Il expliquait le tonnerre,
+la grêle, le vent, les éclairs.</p>
+
+<p>&mdash;Et la pluie?... Savez-vous bien ce que c'est
+que la pluie... d'où elle vient... et qui la
+fabrique? Les savants d'aujourd'hui vous diront
+que la pluie est une condensation de vapeur... Ils
+vous diront ceci et cela... Ils mentent... Ce sont
+d'affreux hérétiques... des suppôts du diable...
+La pluie, mes enfants, c'est la colère de Dieu...
+Dieu n'est pas content de vos parents qui, depuis
+des années, s'abstiennent de suivre les Rogations...
+Alors, il s'est dit: «Ah! vous laissez le
+bon curé se morfondre tout seul avec son bedeau
+et ses chantres sur les routes et dans les sentes.
+Bon... bon!... Gare à vos récoltes, sacripants!...»
+Et il ordonne à la pluie de tomber... Voilà ce que
+c'est que la pluie... Si vos parents étaient de
+fidèles chrétiens, s'ils observaient leurs devoirs
+religieux... il ne pleuvrait jamais...</p>
+
+<p>A ce moment, soeur Angèle apparut au seuil de
+la petite porte basse de l'église... Elle était plus
+pâle encore que de coutume et toute bouleversée.
+Sur le serre-tête blanc, défait, sa cornette avait
+légèrement glissé, et les deux grandes ailes battaient,
+effrayées et désunies. En apercevant les
+élèves, rangés en cercle autour de M. le Doyen,
+son premier mouvement fut de rétrograder et de
+fermer la porte... Mais M. le Doyen, surpris de
+cette brusque entrée, de cette cornette de travers,
+de cette pâleur, s'avançait déjà à sa rencontre,
+les lèvres tordues et les yeux inquiets.</p>
+
+<p>&mdash;Renvoyez ces enfants, tout de suite... supplia
+soeur Angèle... tout de suite... J'ai à vous
+parler...</p>
+
+<p>&mdash;Oh... mon Dieu!... Que se passe-t-il donc?...
+Hein?... Quoi?... vous êtes tout émue...</p>
+
+<p>&mdash;Renvoyez ces enfants... répéta soeur Angèle...
+Il se passe des choses graves... très graves...
+trop graves.</p>
+
+<p>Les élèves partis, soeur Angèle se laissa tomber
+sur un banc et, durant quelques secondes, d'un
+mouvement nerveux, elle mania sa croix de cuivre
+et ses médailles bénites qui sonnèrent sur la bavette
+empesée, dont était bardée sa poitrine plate
+d'inféconde femelle. M. le Doyen était anxieux...
+Il demanda d'une voix saccadée:</p>
+
+<p>&mdash;Vite... ma soeur... parlez... Vous m'effrayez...
+Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>Alors, très brève, soeur Angèle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que, tout à l'heure, passant dans la
+venelle... j'ai vu, sur votre église... un homme
+tout nu!...</p>
+
+<p>M. le Doyen ouvrit, en grimace, sa bouche qui
+demeura, béante et toute convulsée... Puis, il
+bégaya:</p>
+
+<p>&mdash;Un homme tout nu?... Vous avez, ma soeur,
+vu... sur mon église... un homme... tout nu?...
+Sur mon église?... Vous êtes sûre?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est trouvé, dans ma paroisse, un paroissien
+assez éhonté... assez charnel... pour se promener,
+tout nu, sur mon église?... Mais, c'est
+incroyable!... Ah! ah! ah!...</p>
+
+<p>Son visage s'empourprait de colère; sa gorge
+contractée râpait les mots.</p>
+
+<p>&mdash;Tout nu, sur mon église?... Oh!... Mais,
+dans quel siècle vivons-nous?... Et que faisait-il,
+tout nu, sur mon église?... Il forniquait, peut-être?...
+Il...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas... interrompit
+soeur Angèle... Je n'ai pas dit que cet homme
+tout nu fût un paroissien... puisqu'il est en
+pierre...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... Il est en pierre?... Mais, alors,
+ce n'est plus la même chose, ma soeur...</p>
+
+<p>Et, soulagé par cette rectification, M. le Doyen
+respira bruyamment...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quelle peur j'ai eue!</p>
+
+<p>Soeur Angèle se fit agressive... Sa voix siffla
+entre ses lèvres plus minces et plus pâles.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... tout est bien... Et vous le trouvez
+moins nu, sans doute, parce qu'il est en pierre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela... Mais enfin, ce n'est plus
+la même chose...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous affirmais que cet homme en
+pierre est plus nu que vous le croyez... qu'il
+montre une... un... un instrument d'impureté...
+une chose horrible... énorme... une chose monstrueuse
+qui pointe?... Ah! tenez, monsieur le
+Curé, ne me faites pas dire de saletés...</p>
+
+<p>Elle se leva, en proie à une agitation violente...
+M. le Doyen était atterré. Cette révélation le frappait
+de stupeur... Ses idées se brouillaient, sa
+raison s'égarait en un rêve d'atroce luxure et
+d'abominable enfer... Il balbutia, enfantin...</p>
+
+<p>&mdash;Oh, vraiment?... Une chose énorme... qui
+pointe... Oui! oui!... C'est inconcevable... Mais,
+c'est très vilain, ça, ma soeur... Et vous êtes certaine...
+bien certaine... d'avoir vu... cette chose,
+énorme... pointer?... Vous ne vous trompez pas?...
+Ce n'est pas une plaisanterie?... Oh! c'est inconcevable...</p>
+
+<p>Soeur Angèle frappa le sol du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Et, depuis des siècles qu'elle est là... souillant
+votre église... vous ne vous êtes aperçu de
+rien?... Et il faut que ce soit moi, une femme...
+moi, une religieuse... moi qui ai fait voeu de chasteté...
+il faut que ce soit moi qui dénonce ce...
+cette abomination... et qui vienne vous crier:
+«Monsieur le Doyen, le diable est dans votre
+église!»</p>
+
+<p>Mais M. le Doyen, aux paroles ardentes de
+soeur Angèle, avait vite reconquis ses esprits...
+Il prononça d'un ton résolu:</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons tolérer un tel scandale...
+Il faut terrasser le diable... Et je m'en charge...
+Revenez à minuit... quand tout le monde dormira
+à Port-Lançon... Vous me guiderez... Je
+vais prévenir le sacristain, afin qu'il se procure
+une échelle... Est-ce très haut?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est très haut...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous saurez bien retrouver la place, ma
+soeur?</p>
+
+<p>&mdash;Je la retrouverais, les yeux fermés... A
+minuit donc, monsieur le Doyen!</p>
+
+<p>&mdash;Et que Dieu soit avec vous, ma soeur!...</p>
+
+<p>Soeur Angèle se signa, regagna la porte basse
+et disparut...</p>
+
+<br>
+
+<p>La nuit était sombre, sans lune. Aux fenêtres
+de la venelle, la dernière lumière s'était depuis
+longtemps éteinte; les réverbères, obscurs au haut
+de leur potence, balançaient leurs grinçantes et invisibles
+carcasses. Tout dormait dans Port-Lançon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là... fit soeur Angèle.</p>
+
+<p>Le sacristain appliqua son échelle contre le
+mur, près d'une large baie, à travers les vitraux
+de laquelle brillait, très pâle, la courte lueur de
+la lampe veillant au sanctuaire. Et l'église déchiquetait
+ses silhouettes tourmentées dans un ciel
+couleur de violette où, çà et là, tremblaient de
+clignotantes étoiles. M. le Doyen, armé d'un marteau,
+d'un ciseau à froid et d'une lanterne sourde,
+gravit les échelons, suivi de près par la soeur
+dont la cornette disparaissait sous les plis d'une
+large mante noire... Il marmottait:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ab omni peccato</i>.</p>
+
+<p>La soeur répondait:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Libera nos, Domine</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ab insidiis diaboli</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Libera nos, Domine</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>A spiritu fornicationis</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Libera nos, Domine</i>.</p>
+
+<p>Arrivés à hauteur de la frise, ils s'arrêtèrent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là... fit soeur Angèle... A votre gauche,
+monsieur le Doyen.</p>
+
+<p>Et très vite, troublée par l'ombre, par le silence,
+elle chuchota:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Agnus Dei, qui tollis peccata mundi</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Exaudi nos, Domine</i>, répondit M. le Doyen,
+qui dirigea sa lanterne dans les entrecroisements
+de la pierre où grimaçaient, gambadaient
+d'apocalyptiques figures de démons et de saints.</p>
+
+<p>Tout à coup, il poussa un cri. Il venait d'apercevoir,
+braquée sur lui, terrible et furieuse, l'impure
+image du péché...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mater purissima... Mater castissima... Mater
+inviolata</i>... bredouillait la soeur, courbée sur
+l'échelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le cochon!... le cochon!... vociféra
+M. le Doyen, en manière d'<i>Ora pro nobis</i>.</p>
+
+<p>Il brandit son marteau, et, tandis que, derrière
+lui, soeur Angèle continuait de réciter les litanies
+de la sainte Vierge, et que le sacristain, arc-bouté
+au pied de l'échelle, soupirait de vagues et dolentes
+oraisons, il asséna sur l'icône obscène un
+coup sec. Quelques éclats de pierre le cinglèrent
+au visage, et l'on entendit un corps dur tomber
+sur un toit, glisser dans une gouttière, rebondir
+et retomber dans la venelle.</p>
+
+<br>
+
+<p>Le lendemain, sortant de l'église où elle venait
+d'entendre la messe, Mlle Robineau, une sainte
+femme, vit à terre, dans la venelle, un objet qui lui
+parut d'une forme insolite et d'un aspect bizarre,
+comme en ont, parfois, certaines reliques dans les
+reliquaires. Elle le ramassa, et l'examinant dans
+tous les sens:</p>
+
+<p>&mdash;C'est probablement une relique... se dit-elle...
+une sainte, étrange et précieuse relique...
+une relique pétrifiée dans quelque source miraculeuse...
+Les voies de Dieu sont tellement mystérieuses!</p>
+
+<p>Elle eut d'abord la pensée de l'offrir à M. le
+Doyen... Puis elle réfléchit que cette relique
+serait une protection pour sa maison, qu'elle en
+éloignerait le malheur et le péché. Elle l'emporta.</p>
+
+<p>Arrivée chez elle, Mlle Robineau s'enferma dans
+sa chambre. Sur une table, parée d'une nappe
+blanche, elle disposa un coussin de velours rouge
+avec des glands d'or; sur le coussin, délicatement,
+elle coucha la précieuse relique. Ensuite
+elle couvrit le tout d'un globe de verre aussitôt
+flanqué de deux vases pleins de fleurs artificielles.
+Et s'agenouillant devant cet autel improvisé, elle
+invoqua, avec ardeur, le saint inconnu et admirable
+à qui avait appartenu, en des temps probablement
+très anciens, cet objet profane et purifié...
+Mais, bientôt, elle ne tarda pas à se sentir troublée...
+Des préoccupations d'une précision trop
+humaine se mêlèrent à la ferveur de ses prières, à
+la joie pure de ses extases... Même des doutes
+terribles et lancinants s'insinuèrent en son âme.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien, là, une sainte relique?... se dit-elle.</p>
+
+<p>Et tandis qu'elle multipliait sur ses lèvres les
+<i>Pater</i> et les<i> Ave</i>, elle ne pouvait s'empêcher de
+penser à d'obscures impuretés et d'écouter une
+voix plus forte que ses prières, une voix qui
+venait d'elle, inconnue d'elle, et qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même, ça devait être un bien bel
+homme!...</p>
+
+<p>Pauvre demoiselle Robineau! On lui apprit ce
+que représentait ce bout de pierre. Elle faillit en
+mourir de honte... Et elle ne cessait de répéter:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui l'ai embrassée tant de fois!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Aujourd'hui, 10 novembre, nous avons passé
+toute la journée à nettoyer l'argenterie. C'est tout
+un événement... une époque traditionnelle comme
+celle des confitures. Les Lanlaire possèdent une
+magnifique argenterie, des pièces anciennes, rares
+et de toute beauté. Elle vient du père de Madame
+qui la prit, les uns disent en dépôt, les autres en
+garantie d'une somme prêtée à un noble du voisinage.
+Il n'achetait pas que des jeunes gens pour
+la conscription, cet olibrius-là!... Tout lui était
+bon et il n'était pas à une escroquerie près. S'il
+faut en croire l'épicière, l'histoire de cette argenterie
+serait des plus louches, ou des plus claires,
+comme on voudra. Le père de Madame serait rentré
+dans ses fonds et, grâce à une circonstance
+que j'ignore, il aurait gardé l'argenterie par-dessus
+le marché... Un tour de filou épatant!...</p>
+
+<p>Naturellement, les Lanlaire ne s'en servent
+jamais. Elle reste enfermée, au fond d'un placard
+de l'office, dans trois grandes caisses doublées
+de velours rouge et scellées au mur par de solides
+crampons de fer. Chaque année, le 10 novembre,
+on la sort des caisses et on la nettoie, sous la surveillance
+de Madame. Et on ne la revoit plus jusqu'à
+l'année suivante... Oh! les yeux de Madame
+devant son argenterie... devant le viol de son
+argenterie par nos mains!... Jamais je n'ai vu
+dans des yeux de femme une telle cupidité agressive...</p>
+
+<p>Est-ce curieux, ces gens qui cachent tout, qui
+enfouissent leur argent, leurs bijoux, toutes
+leurs richesses, tout leur bonheur, et qui, pouvant
+vivre dans le luxe et dans la joie, s'acharnent
+à vivre presque dans la gêne et dans l'ennui?</p>
+
+<p>Le travail fini, l'argenterie verrouillée pour un
+an dans ses caisses, et Madame enfin partie avec
+la certitude qu'il ne nous en est rien resté aux
+doigts, Joseph m'a dit d'un drôle d'air:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une très belle argenterie, vous savez,
+Célestine... Il y a surtout «l'huilier de
+Louis XVI». Ah! sacristi... Et ce que c'est
+lourd!... Tout cela vaut peut-être vingt-cinq
+mille francs, Célestine... peut-être plus... On ne
+sait pas ce que ça vaut...</p>
+
+<p>Et, me regardant fixement, pesamment, jusqu'au
+fond de l'âme:</p>
+
+<p>&mdash;Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?</p>
+
+<br>
+
+<p>Quel rapport peut-il bien y avoir entre l'argenterie
+de Madame et le petit café de Cherbourg?...
+En vérité, je ne sais pas pourquoi... les moindres
+paroles de Joseph me font trembler...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XII</h3>
+<br><br>
+
+<p>12 novembre.</p>
+
+
+<p>J'ai dit que je parlerais de M. Xavier. Le souvenir
+de ce gamin me poursuit, me trotte par la
+tête, souvent. Parmi tant de figures, la sienne est
+une de celles qui me reviennent le plus à l'esprit.
+J'en ai parfois des regrets et parfois des colères. Il
+était tout de même joliment drôle et joliment
+vicieux, M. Xavier, avec sa figure chiffonnée,
+effrontée et toute blonde... Ah! la petite canaille!
+Vrai! on peut dire de lui qu'il était de son
+époque...</p>
+
+<p>Un jour, je fus engagée chez Mme de Tarves, rue
+de Varennes. Une chouette maison, un train
+élégant... et de beaux gages... Cent francs
+par mois, blanchie, et le vin, et tout... Le
+matin que j'arrivai, bien contente, dans ma place,
+Madame me fit entrer dans son cabinet de toilette...
+Un cabinet de toilette épatant, tendu de
+soie crème, et Madame une grande femme, extrêmement
+maquillée, trop blanche de peau, trop
+rouge de lèvres, trop blonde de cheveux, mais
+jolie encore, froufroutante... et une prestance, et
+un chic!... Pour ça, il n'y avait rien à dire...</p>
+
+<p>Je possédais déjà un oeil très sûr. Rien que de
+traverser rapidement un intérieur parisien, je
+savais en juger les habitudes, les moeurs, et, bien
+que les meubles mentent autant que les visages,
+il était rare que je me trompasse... Malgré l'apparence
+somptueuse et décente de celui-là, je sentis,
+tout de suite, la désorganisation d'existence, les
+liens rompus, l'intrigue, la hâte, la fièvre de vivre,
+la saleté intime et cachée... pas assez cachée, toutefois,
+pour que je n'en découvrisse point l'odeur...
+toujours la même!... Il y a aussi, dans les premiers
+regards échangés entre les domestiques
+nouveaux et les anciens, une espèce de signe
+maçonnique&mdash;spontané et involontaire le plus
+souvent&mdash;qui vous met aussitôt au courant de
+l'esprit général d'une maison. Comme dans toutes
+les autres professions, les domestiques sont très
+jaloux les uns des autres, et ils se défendent férocement
+contre les intrusions nouvelles... Moi
+aussi, qui suis pourtant si facile à vivre, j'ai subi
+ces jalousies et ces haines, surtout de la part des
+femmes que ma gentillesse enrageait... Mais
+pour la raison contraire, les hommes&mdash;il faut
+que je leur rende cette justice&mdash;m'ont toujours
+bien accueillie...</p>
+
+<p>Dans le regard du valet de chambre qui
+m'avait ouvert la porte chez Mme de Tarves,
+j'avais lu nettement ceci: «C'est une drôle de
+boîte... des hauts et des bas... on n'y a guère
+de sécurité... mais on y rigole tout de même...
+Tu peux entrer, ma petite.» En pénétrant dans
+le cabinet de toilette, j'étais donc préparée&mdash;dans
+la mesure de ces impressions vagues et
+sommaires&mdash;à quelque chose de particulier...
+Mais, je dois en convenir, rien ne m'indiquait ce
+qui m'attendait réellement, là-dedans.</p>
+
+<p>Madame écrivait des lettres, assise devant un
+bijou de petit bureau... Une grande peau d'astrakan
+blanc servait de tapis à la pièce. Sur les
+murs de soie crème, je fus frappée de voir des
+gravures du XVIIIe siècle, plus que libertines,
+presque obscènes, non loin d'émaux très anciens
+figurant des scènes religieuses... Dans une vitrine,
+une quantité de bijoux anciens, d'ivoires, de tabatières
+à miniatures, de petits saxes galants, d'une
+fragilité délicieuse. Sur une table, des objets de
+toilette, très riches, or et argent... Un petit chien,
+havane clair, boule de poils soyeux et luisants,
+dormait sur la chaise longue, entre deux coussins
+de soie mauve.</p>
+
+<p>Madame me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine, n'est-ce pas?... Ah! je n'aime pas
+du tout ce nom... Je vous appellerai Mary, en
+anglais... Mary, vous vous souviendrez?... Mary...
+oui... C'est plus convenable...</p>
+
+<p>C'est dans l'ordre... Nous autres, nous n'avons
+même pas le droit d'avoir un nom à nous... parce
+qu'il y a, dans toutes les maisons, des filles, des
+cousines, des chiennes, des perruches qui portent
+le même nom que nous.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Madame... répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous l'anglais, Mary?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame... Je l'ai déjà dit à Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai... Je le regrette... Tournez-vous
+un peu, Mary, que je vous voie...</p>
+
+<p>Elle m'examina dans tous les sens, de face, de
+dos, de profil, murmurant de temps en temps:</p>
+
+<p>&mdash;Allons... elle n'est pas mal... elle est assez
+bien...</p>
+
+<p>Et brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, Mary... êtes-vous bien faite...
+très bien faite?</p>
+
+<p>Cette question me surprit et me troubla. Je ne
+saisissais pas le lien qu'il y avait entre mon
+service dans la maison et la forme de mon corps.
+Mais, sans attendre ma réponse, Madame dit, se
+parlant à elle-même et promenant de la tête
+aux pieds, sur toute ma personne, son face-à-main.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle a l'air assez bien faite...</p>
+
+<p>Ensuite, s'adressant directement à moi, avec
+un sourire satisfait:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, Mary, m'expliqua-t-elle, je
+n'aime avoir auprès de moi que des femmes bien
+faites... C'est plus convenable...</p>
+
+<p>Je n'étais pas au bout de mes étonnements.
+Continuant de m'examiner minutieusement, elle
+s'écria tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vos cheveux!... Je désire que vous vous
+coiffiez autrement... Vous n'êtes pas coiffée avec
+élégance... Vous avez de beaux cheveux... il faut
+les faire valoir... C'est très important, la chevelure...
+Tenez, comme ça... dans ce goût-là...</p>
+
+<p>Elle m'ébouriffa un peu les cheveux sur le front,
+répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce goût-là... Elle est charmante...
+Regardez, Mary... vous êtes charmante... C'est
+plus convenable...</p>
+
+<p>Et, pendant qu'elle me tapotait les cheveux, je
+me demandais si Madame n'était point un peu
+loufoque, ou si elle n'avait point des passions
+contre nature... Vrai! Il ne m'eût plus manqué
+que cela.</p>
+
+<p>Quand elle eut fini, contente de mes cheveux,
+elle m'interrogea:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce là votre plus belle robe?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas bien, votre plus belle robe...
+Je vous en donnerai des miennes que vous arrangerez...
+Et vos dessous?</p>
+
+<p>Elle souleva ma jupe et la retroussa légèrement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vois... fit-elle... Ce n'est pas ça du
+tout... Et votre linge... est-il convenable?</p>
+
+<p>Agacée par cette inspection violatrice, je répondis
+d'une voix sèche:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que Madame veut dire par
+convenable...</p>
+
+<p>&mdash;Montrez-moi votre linge... allez me chercher
+votre linge... Et marchez un peu... encore...
+revenez... retournez... Elle marche bien... elle a
+du chic...</p>
+
+<p>Dès qu'elle vit mon linge, elle fit une grimace:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cette toile... ces bas... ces chemises...
+quelle horreur!... Et ce corset!... Je ne veux pas
+voir ça chez moi... Je ne veux pas que vous portiez
+ça chez moi... Tenez, Mary... aidez-moi...</p>
+
+<p>Elle ouvrit une armoire de laque rose, tira un
+grand tiroir qui était plein de chiffons odorants,
+et dont elle vida le contenu, pêle-mêle, sur le
+tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez ça, Mary... prenez tout ça... Vous
+verrez, il y a des points à refaire, des arrangements,
+de petits raccommodages... Vous les
+ferez... Prenez tout ça... il y a un peu de tout...
+il y a de quoi vous monter une jolie garde-robe,
+un trousseau convenable... Prenez tout ça...</p>
+
+<p>Il y avait de tout, en effet... des corsets de soie,
+des bas de soie, des chemises de soie et de fine
+batiste, des amours de pantalons, de délicieuses
+gorgerettes... des jupons fanfreluches... Une
+odeur forte, une odeur de peau d'Espagne, de
+frangipane, de femme soignée, une odeur d'amour
+enfin se levait de ces chiffons amoncelés dont
+les couleurs tendres, effacées ou violentes chatoyaient
+sur le tapis comme une corbeille de
+fleurs dans un jardin. Je n'en revenais pas... je
+demeurais toute bête, contente et gênée à la fois,
+devant ces tas d'étoffes roses, mauves, jaunes,
+rouges où restaient encore des bouts de ruban
+aux tons plus vifs, des morceaux de dentelles
+délicates... Et Madame remuait ces défroques
+toujours jolies, ces dessous à peine passés, me
+les montrait, me les choisissait, en me faisant
+des recommandations, en m'indiquant ses préférences.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime que les femmes qui me servent soient
+coquettes, élégantes... qu'elles sentent bon. Vous
+êtes brune... voici un jupon rouge qui vous ira à
+merveille... D'ailleurs, tout vous ira très bien.
+Prenez tout...</p>
+
+<p>J'étais dans un état de stupéfaction profonde...
+Je ne savais que faire... je ne savais que dire.
+Machinalement, je répétais:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Madame... Que Madame est bonne!...
+Merci, Madame...</p>
+
+<p>Mais Madame ne laissait pas à mes réflexions
+le temps de se préciser... Elle parlait, parlait,
+tour à tour familière, impudique, maternelle,
+maquerelle, et si étrange!</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme la propreté, Mary... les soins
+du corps... les toilettes secrètes. Oh! j'y tiens,
+par-dessus tout... Sur ce chapitre, je suis exigeante...
+exigeante... jusqu'à la manie.</p>
+
+<p>Elle entra dans des détails intimes, insistant
+toujours sur ce mot «convenable», qui revenait
+sans cesse sur ses lèvres à propos de choses qui
+ne l'étaient guère... du moins, il me le semblait.
+Comme nous terminions le tri des chiffons, elle
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Une femme... n'importe quelle femme, doit
+être toujours bien tenue... Du reste, Mary, vous
+ferez comme je fais: c'est un point capital... Vous
+prendrez un bain, demain... je vous indiquerai...</p>
+
+<p>Ensuite, Madame me montra sa chambre, ses
+armoires, ses penderies, la place de chaque chose,
+me mit au courant du service, avec des réflexions
+qui me paraissaient drôles et pas naturelles..</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-elle... Allons chez M. Xavier...
+vous ferez aussi le service de M. Xavier...
+C'est mon fils, Mary...</p>
+
+<p>&mdash;Bien Madame...</p>
+
+<p>La chambre de M. Xavier était située à l'autre
+bout du vaste appartement; une coquette chambre,
+tendue de drap bleu relevé de passementeries
+jaunes. Aux murs, des gravures anglaises en couleur,
+représentant des sujets de chasse, de courses,
+des attelages, des châteaux. Un porte-cannes
+tenait le milieu d'un panneau, véritable panoplie
+de cannes avec un cor de chasse au milieu,
+flanqué de deux trompettes de mail entrecroisées...
+Sur la cheminée, entre beaucoup de bibelots, de
+boîtes de cigares, de pipes, une photographie de
+joli garçon, tout jeune, sans barbe encore, physionomie
+insolente de gommeux précoce, grâce douteuse
+de fille, et qui me plut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. Xavier... présenta Madame.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de m'écrier avec trop
+de chaleur, sans doute:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! qu'il est beau garçon!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, eh bien, Mary! fit Madame.</p>
+
+<p>Je vis que mon exclamation ne l'avait pas
+fâchée... car elle avait souri.</p>
+
+<p>&mdash;M. Xavier est comme tous les jeunes gens...
+me dit-elle. Il n'a pas beaucoup d'ordre... Il
+faudra que vous en ayez pour lui... et que sa
+chambre soit parfaitement tenue... Vous entrerez
+chez lui, tous les matins, à neuf heures... Vous
+lui porterez son thé... à neuf heures, vous entendez,
+Mary?... Quelquefois M. Xavier rentre
+tard... Il vous recevra peut-être mal... mais, cela
+ne fait rien... Un jeune homme doit être réveillé
+à neuf heures.</p>
+
+<p>Elle me montra où l'on mettait le linge de
+M. Xavier, ses cravates, ses chaussures, accompagnant
+chaque détail d'un:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils est un peu vif... mais c'est un charmant
+enfant...</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous plier les pantalons?... Oh!
+M. Xavier tient à ses pantalons, par dessus tout.</p>
+
+<p>Quant aux chapeaux, il fut convenu que je
+n'avais pas à m'en occuper et que c'était le valet
+de chambre à qui appartenait la gloire de leur
+donner le coup de fer quotidien.</p>
+
+<p>Je trouvai extrêmement bizarre que, dans une
+maison où il y avait un valet de chambre, ce fût
+moi que Madame chargeât du service de M. Xavier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est rigolo... mais ce n'est peut-être pas
+très convenable... me dis-je, parodiant le mot
+que répétait constamment ma maîtresse, à propos
+de n'importe quoi.</p>
+
+<p>Il est vrai que tout me paraissait bizarre dans
+cette bizarre maison.</p>
+
+<br>
+
+<p>Le soir, à l'office, j'appris bien des choses.</p>
+
+<p>&mdash;Une boîte extraordinaire... me dit-on. Ça
+étonne d'abord, et puis on s'y fait. Des fois, il n'y
+a pas un sou, dans toute la maison. Alors Madame
+va, vient, court, repart et rentre, nerveuse, exténuée,
+des gros mots plein la bouche. Monsieur,
+lui, ne quitte pas le téléphone... Il crie, menace,
+supplie, fait le diable dans l'appareil... Et les
+huissiers!... Souvent, il est arrivé que le maître
+d'hôtel fût obligé de donner de sa poche des acomptes
+à des fournisseurs furieux, qui ne voulaient
+plus rien livrer. Un jour de réception, on
+leur coupa l'électricité et le gaz... Et puis, tout
+d'un coup, c'est la pluie d'or... La maison regorge
+de richesses. D'où viennent-elles? Ça, par
+exemple, on ne le sait pas trop... Quant aux
+domestiques, ils attendent, des mois et des mois,
+leurs gages... Mais ils finissent toujours par être
+payés... seulement, au prix de quelles scènes, de
+quels engueulements, de quelles chamailleries!...
+C'est à ne pas croire...</p>
+
+<p>Ah! vrai!... J'étais bien tombée... Et telle était
+ma chance, pour une fois que j'avais de forts
+gages...</p>
+
+<p>&mdash;M. Xavier n'est pas encore rentré cette nuit,
+dit le valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit la cuisinière, en me regardant avec
+insistance, il rentrera peut-être, maintenant...</p>
+
+<p>Et le valet de chambre raconta que, le matin
+même, un créancier de M. Xavier était venu
+encore faire du potin... Cela devait être bien
+malpropre, car Monsieur avait filé doux, et il avait
+dû payer une forte somme, au moins quatre mille
+francs...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur était joliment furieux, ajouta-t-il.
+Je l'ai entendu qui disait à Madame: «Ça ne peut
+pas durer... Il nous déshonorera... il nous déshonorera!...»</p>
+
+<p>La cuisinière, qui semblait avoir beaucoup de
+philosophie, haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Les déshonorer? dit-elle en ricanant. Ils s'en
+fichent un peu... C'est de payer qui les embête...</p>
+
+<p>Cette conversation me mit mal à l'aise. Je compris,
+vaguement, qu'il pouvait y avoir un rapport
+entre les chiffons de Madame, les paroles de
+Madame, et M. Xavier... Mais, lequel, exactement?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de payer qui les embête...</p>
+
+<p>Je dormis très mal, cette nuit-là, poursuivie
+par d'étranges rêves, impatiente de voir M. Xavier...</p>
+
+<p>Le valet de chambre n'avait pas menti. Une
+drôle de boîte, en vérité.</p>
+
+<p>Monsieur était dans les pèlerinages... je ne sais
+pas quoi, au juste... quelque chose comme président
+ou directeur... Il racolait des pèlerins où
+il pouvait, parmi les juifs, les protestants, les
+vagabonds, même parmi les catholiques, et, une fois
+l'an, il conduisait ces gens-là à Rome, à Lourdes,
+à Paray-le-Monial, non sans tapage et sans profit,
+bien entendu. Le pape n'y voyait que du feu, et
+la religion triomphait. Monsieur s'occupait aussi
+d'oeuvres charitables et politiques: Ligue contre
+l'enseignement laïque... Ligue contre les publications
+obscènes... Société des bibliothèques
+amusantes et chrétiennes... Association des biberons
+congréganistes pour l'allaitement des enfants
+d'ouvriers... Est-ce que je sais?... Il présidait des
+orphelinats, des alumnats, des ouvroirs, des
+cercles, des bureaux de placement... Il présidait
+de tout... Ah! il en avait des métiers. C'était un
+petit bonhomme rondelet, très vif, très soigné,
+très rasé, dont les manières, à la fois doucereuses
+et cyniques, étaient celles d'un prêtre malin et
+rigolo. On parlait de lui et de ses oeuvres, dans
+les journaux, quelquefois... Naturellement, les
+uns exaltaient ses vertus humanitaires et sa haute
+sainteté d'apôtre, les autres le traitaient de vieille
+fripouille et de sale canaille. À l'office, nous
+nous amusions beaucoup de ces querelles, quoique
+ce soit assez chic et flatteur de servir chez
+des maîtres dont on parle dans les journaux.</p>
+
+<p>Toutes les semaines, Monsieur donnait un
+grand dîner suivi d'une grande réception, où
+venaient des célébrités de toute sorte, des académiciens,
+des sénateurs réactionnaires, des députés
+catholiques, des curés protestataires, des moines
+intrigants, des archevêques... Il y en avait un,
+surtout, qu'on soignait d'une façon spéciale, un
+très vieil assomptionniste, le père je ne sais qui,
+bonhomme papelard et venimeux qui disait toujours
+des méchancetés, avec des airs contrits et
+dévots. Et, partout, dans chaque pièce, il y avait
+des portraits du pape... Ah! il a dû en voir de
+raides, dans cette maison, le Saint-Père.</p>
+
+<p>Moi, il ne me revenait pas Monsieur. Il faisait
+trop de choses, il aimait trop de gens. Encore
+ignorait-on la moitié des choses qu'il faisait et
+des gens qu'il aimait. Sûrement, c'était un vieux
+farceur.</p>
+
+<p>Le lendemain de mon arrivée, comme je l'aidais
+dans l'antichambre à endosser son pardessus:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous êtes de ma Société, me
+demanda-t-il, la Société des Servantes de
+Jésus?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut en être... c'est indispensable... Je
+vais vous inscrire...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur... Puis-je demander à Monsieur
+ce que c'est que cette Société?</p>
+
+<p>&mdash;Une Société admirable, qui recueille et
+éduque chrétiennement les filles-mères...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur, je ne suis pas une fille-mère...</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait rien... Il y a aussi les femmes qui
+sortent de prison... il y a les prostituées repenties...
+il y a un peu de tout... Je vais vous inscrire...</p>
+
+<p>Il retira de sa poche des journaux soigneusement
+pliés et me les tendit.</p>
+
+<p>&mdash;Cachez ça... lisez ça... quand vous serez
+seule... C'est très curieux...</p>
+
+<p>Et il me prit le menton, disant avec un léger
+claquement de langue:</p>
+
+<p>&mdash;Hé mais!... elle est drôlette, cette petite,
+elle est ma foi, très drôlette...</p>
+
+<p>Quand Monsieur fut parti, je regardai les journaux
+qu'il m'avait laissés. C'était le <i>Fin de siècle</i>...
+le <i>Rigolo</i>... les <i>Petites femmes de Paris</i>. Des saletés,
+quoi!</p>
+
+<br>
+
+<p>Ah! les bourgeois! Quelle comédie éternelle!
+J'en ai vu et des plus différents. Ils sont tous
+pareils... Ainsi, j'ai servi chez un député républicain.
+Celui-là passait son temps à déblatérer
+contre les prêtres... Un crâneur, fallait voir!... Il
+ne voulait pas entendre parler de la religion, du
+pape, des bonnes soeurs... Si on l'avait écouté, on
+eût renversé toutes les églises, fait sauter tous
+les couvents... Eh bien, le dimanche, il allait à la
+messe, en cachette, dans des paroisses éloignées...
+Au moindre bobo, il faisait appeler les curés, et
+tous ses enfants étaient élevés chez les jésuites.
+Jamais, il ne consentit à revoir son frère qui avait
+refusé de se marier à l'église. Tous hypocrites,
+tous lâches, tous dégoûtants, chacun dans leur
+genre...</p>
+
+<br>
+
+<p>Madame de Tarves avait des oeuvres, elle aussi;
+elle aussi présidait des comités religieux, des sociétés
+de bienfaisance, organisait des ventes de
+charité. C'est-à-dire qu'elle n'était jamais chez
+elle; et la maison allait comme elle pouvait...
+Très souvent, Madame rentrait en retard, venant
+le diable sait d'où, par exemple, ses dessous défaits,
+le corps tout imprégné d'une odeur qui
+n'était pas la sienne. Ah! je les connaissais, ces
+rentrées-là; elles m'avaient tout de suite appris le
+genre d'oeuvres auxquelles se livrait Madame, et
+qu'il se passait de drôles de mic-macs dans ses
+comités... Mais elle était gentille avec moi. Jamais
+un mot brusque, jamais un reproche. Au contraire...
+Elle se montrait familière, presque camarade,
+au point que, parfois, oubliant, elle sa
+dignité, moi mon respect, nous disions ensemble
+des bêtises et de raides... Elle me donnait des
+conseils pour l'arrangement de mes petites affaires,
+encourageait mes goûts de coquetterie,
+m'inondait de glycérine, de peau d'Espagne,
+m'enduisait les bras de cold-cream, me saupoudrait
+de poudre de riz. Et, durant ces opérations,
+elle répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, Mary... il faut qu'une femme
+soit bien tenue... qu'elle ait la peau blanche et
+douce. Vous avez une jolie figure, il faut savoir
+l'entourer... Vous avez un très beau buste... il
+faut le faire valoir... Vos jambes sont superbes...
+il faut pouvoir les montrer... C'est plus convenable...</p>
+
+<p>J'étais contente. Pourtant, au fond de moi, une
+inquiétude, d'obscurs soupçons demeuraient. Je
+ne pouvais oublier les histoires surprenantes que
+l'on me racontait à l'office. Quand j'y faisais
+l'éloge de Madame et que j'énumérais ses bontés
+pour moi...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... disait la cuisinière, allez toujours...
+C'est la fin qu'il faut voir. Ce qu'elle
+veut, c'est que vous couchiez avec son fils... pour
+que ça le retienne davantage, à la maison... et
+que ça leur coûte moins d'argent, à ces grigous...
+Elle a déjà essayé avec d'autres, allez!... Elle a
+même attiré des amies chez elle... des femmes
+mariées... des jeunes filles... oui, des jeunes
+filles... la salope!... Seulement, M. Xavier n'y
+coupe pas... il aime mieux les cocottes, cet enfant...
+vous verrez... vous verrez...</p>
+
+<p>Et, elle ajoutait, avec une sorte de regret haineux:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, à votre place... ce que je les ferais
+casquer!... Je me gênerais, peut-être.</p>
+
+<p>Ces paroles me rendaient un peu honteuse vis-à-vis
+des camarades de l'office. Mais, pour me
+rassurer, j'aimais mieux croire que la cuisinière
+fût jalouse de l'évidente préférence que Madame
+me marquait.</p>
+
+<br>
+
+<p>J'allais, tous les matins, à neuf heures, ouvrir
+les rideaux et porter le thé chez M. Xavier...
+C'est drôle... j'entrais toujours dans sa chambre,
+avec un battement au coeur, une forte appréhension.
+Il fut longtemps, sans faire attention
+à moi. Je tournais de ci... je tournais de là...
+préparais ses affaires, sa toilette, m'efforçant à
+paraître gentille et dans tout mon avantage. Lui
+ne m'adressait la parole que pour se plaindre,
+d'une voix grincheuse et mal réveillée, qu'on le
+dérangeât trop tôt... Je fus dépitée de cette indifférence
+et je redoublai de coquetteries silencieuses
+et choisies. Je m'attendais chaque jour à
+quelque chose qui n'arrivait pas, et ce mutisme
+de M. Xavier, ce dédain pour ma personne, m'irritaient
+au plus haut point. Qu'aurais-je fait, si
+cela que j'attendais fût arrivé?... Je ne me le demandais
+pas... Ce que je voulais, c'est que cela
+arrivât...</p>
+
+<p>M. Xavier était réellement un très joli garçon,
+plus joli encore que ne le montrait sa photographie.
+Une légère moustache blonde&mdash;deux
+petits arcs d'or&mdash;dessinait, mieux que sur son
+portrait, ses lèvres dont la pulpe rouge et charnue
+appelait le baiser. Ses yeux d'un bleu clair, pailleté
+de jaune, avaient une fascination étrange,
+ses mouvements, une indolence, une grâce lasse
+et cruelle de fille ou de jeune fauve. Il était grand,
+élancé, très souple, d'une élégance ultra-moderne,
+d'une séduction puissante par tout ce qu'on sentait
+en lui de cynique et de corrompu. Outre qu'il
+m'avait plu dès le premier jour, et que je le désirais
+pour lui-même, sa résistance ou plutôt son
+indifférence fit que ce désir devint, bien vite, plus
+que du désir, de l'amour.</p>
+
+<p>Un matin, je trouvai M. Xavier réveillé, hors
+du lit, les jambes nues. Il avait, je me souviens,
+une chemise de soie blanche à pois bleus... Un de
+ses talons portant sur le rebord du lit, l'autre
+posé sur le tapis, il en résultait une attitude,
+entièrement révélatrice, qui n'était pas des plus
+décentes. Pudiquement, je voulus me retirer...
+mais il me rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... quoi?... Entre donc... Est-ce que
+je te fais peur?... Tu n'as donc jamais vu un
+homme?</p>
+
+<p>Il ramena, sur son genou levé, un pan de sa
+chemise, et les deux mains croisées sur sa jambe,
+le corps balancé, il m'examina longuement, effrontément,
+pendant que, avec des mouvements harmonieux
+et lents, et rougissant un peu, je déposais
+le plateau sur la petite table, près de la cheminée.
+Et comme s'il me voyait réellement, pour la première fois:</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es une très chic fille... me dit-il...
+Depuis combien de temps es-tu donc ici?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois semaines, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est épatant!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui est épatant, Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est épatant, c'est que je n'aie pas
+encore remarqué que tu fusses une si belle
+fille...</p>
+
+<p>Il étira ses deux jambes, les allongea vers le
+tapis... se donna une claque sur les cuisses, qu'il
+avait blanches et rondes, aussi rondes et aussi
+blanches que des cuisses de femme...</p>
+
+<p>&mdash;Viens ici!... fit-il...</p>
+
+<p>Je m'approchai un peu tremblante. Sans une
+parole, il me prit par la taille, me renifla, me
+força à m'asseoir près de lui, sur le rebord du lit...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Xavier!... soupirai-je, en me
+débattant mollement... Finissez... je vous en
+prie... Si vos parents vous voyaient?</p>
+
+<p>Mais, il se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;Mes parents... Oh! tu sais... mes parents...
+j'en ai soupé...</p>
+
+<p>C'était un mot qu'il avait comme ça. Quand on
+lui demandait quelque chose, il répondait: «J'en
+ai soupé.» Et il avait soupé de tout...</p>
+
+<p>Afin de retarder un peu le moment de la suprême
+attaque, car ses mains sur mon corsage
+devenaient impatientes, envahissantes, je questionnai:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une chose qui m'intrigue, monsieur
+Xavier... Comment se fait-il qu'on ne vous voie
+jamais aux dîners de Madame?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne voudrais pas, mon chou... Ah! non,
+tu sais... ils me rasent les dîners de Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment se fait-il, insistai-je, que votre
+chambre soit la seule pièce de la maison où il
+n'y ait pas de portrait du pape?</p>
+
+<p>Cette observation le flatta... Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon petit bébé, je suis anarchiste,
+moi... La religion... les jésuites... les curés...
+Ah! non... je les ai assez vus... J'en ai soupé...
+Une société composée de gens comme papa
+et comme maman?... Ah! tu sais... N'en faut
+plus!...</p>
+
+<p>Maintenant, je me sentais à l'aise avec M. Xavier...
+en qui je retrouvais, avec les mêmes vices,
+l'accent traînant des voyous de Paris... Il me
+semblait que je le connaissais depuis des années
+et des années. À son tour, il m'interrogea:</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi?... Est-ce que tu marches avec papa...?</p>
+
+<p>&mdash;Votre père... m'écriai-je... simulant d'être
+scandalisée... Ah! monsieur Xavier... un si saint
+homme!</p>
+
+<p>Son rire redoubla, éclata tout à fait:</p>
+
+<p>&mdash;Papa!... ah! papa!... Mais il couche avec
+toutes les bonnes, ici, papa... C'est sa toquade, les
+bonnes. Il n'y a plus que les bonnes qui l'excitent.
+Alors, tu n'as pas encore marché avec papa?...
+Tu m'épates...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, répliquai-je... riant, moi aussi...
+Seulement, il m'apporte le <i>Fin de Siècle</i>... le
+<i>Rigolo</i>... les <i>Petites Femmes de Paris</i>...</p>
+
+<p>Cela le mit en délire de joie, et pouffant davantage:</p>
+
+<p>&mdash;Papa... s'écria-t-il... non... il est épatant,
+papa!...</p>
+
+<p>Et, lancé, désormais, il débita sur un ton comique:</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme maman... Hier, elle m'a encore
+fait une scène... Je la déshonore, elle et
+papa... Ainsi, tu crois?... Et la religion, et la
+société... et tout!... C'est tordant... Alors je lui
+ai déclaré: «Ma petite mère chérie, c'est entendu...
+je me rangerai... le jour où tu auras
+renoncé à avoir des amants...» Tapé, hein?... Ça
+l'a fait taire... Ah! non, tu sais... ils m'assomment,
+mes auteurs... J'en ai soupé de leurs histoires...
+À propos... tu connais bien Fumeau?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur Xavier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si... mais si... Anthime Fumeau?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Un gros... tout jeune... très rouge de figure...
+ultra-chic... les plus beaux attelages de Paris?...
+Fumeau... voyons trois millions de rente...
+Tartelette Cabri?... Mais si, tu le connais...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je ne le connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'épates!... Tout le monde le connaît,
+voyons... Le biscuit Fumeau, ah?... Celui qui a
+eu son conseil judiciaire, il y a deux mois? Y
+es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, je vous jure, monsieur Xavier.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, petite dinde!... Eh bien, j'en ai
+fait une bonne avec Fumeau, l'année dernière...
+une très bonne... Devine quoi?... Tu ne devines
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que je devine, puisque
+je ne le connais pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà, mon petit bébé... Fumeau,
+je l'ai mis avec ma mère... Parole!... C'était
+trouvé, hein?... Et le plus drôle, c'est que maman,
+en deux mois, a fait casquer Fumeau de trois cent
+mille balles... Et papa donc, pour ses oeuvres!...
+Ah! ils ont le truc!... Ils la connaissent!...
+Sans ça, la maison sautait. On était à bout de
+dettes... Les curés eux-mêmes ne voulaient plus
+rien savoir... Qu'est-ce que tu dis de ça, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, monsieur Xavier, que vous avez une
+drôle de façon de traiter la famille.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? mon chou... je suis anarchiste,
+moi... La famille, j'en ai soupé...</p>
+
+<p>&mdash;Pendant ce temps-là, il avait dégrafé mon corsage,
+un ancien corsage de Madame qui me seyait
+à ravir...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Xavier... monsieur Xavier...
+vous êtes une petite canaille... C'est très mal.</p>
+
+<p>J'essayais, pour la forme, de me défendre. Tout
+à coup, il mit, doucement, sa main sur ma
+bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! fit-il.</p>
+
+<p>Et me renversant sur le lit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme tu sens bon! chuchota-t-il
+Petite putain, tu sens maman...</p>
+
+<p>Ce matin-là, Madame fut particulièrement gentille
+avec moi...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis très contente de votre service, me
+dit-elle... Mary, je vous augmente de dix francs.</p>
+
+<p>&mdash;Si, chaque fois, elle m'augmente de dix
+francs?... songeai-je... Alors, ça va bien... C'est
+plus convenable...</p>
+
+<p>Ah! quand je pense à tout cela... Moi aussi, j'en
+ai soupé...</p>
+
+<p>La passion ou plutôt la toquade de M. Xavier
+ne dura pas longtemps. Il eut vite «soupé de
+moi». Pas une minute, du reste, je n'avais eu le
+pouvoir de le retenir à la maison. Plusieurs fois,
+en entrant dans sa chambre, le matin, je trouvai
+la couverture intacte et le lit vide. M. Xavier
+n'était pas rentré de la nuit. La cuisinière le connaissait
+bien et elle avait dit vrai: «Il aime mieux
+les cocottes, cet enfant...» Il allait à ses habitudes,
+à ses plaisirs coutumiers, à ses noces,
+comme auparavant... Ces matins-là, j'éprouvais
+au coeur un serrement douloureux, et, toute la
+journée, j'étais triste, triste!...</p>
+
+<p>Le malheur, en tout cela, est que M. Xavier
+n'avait point de sentiment... Il n'était pas poétique
+comme M. Georges. En dehors de «la chose», je
+n'existais pas pour lui, et «la chose» faite... va
+te promener.... il ne m'accordait plus la moindre
+attention. Jamais il ne m'adressa une parole
+émue, gentille, comme en ont les amoureux dans
+les livres et dans les drames. D'ailleurs il n'aimait
+rien de ce que j'aimais... il n'aimait pas les
+fleurs, à l'exception des gros oeillets dont il parait
+la boutonnière de son habit... C'est si bon, pourtant,
+de ne pas toujours penser à la bagatelle, de
+se murmurer des choses qui caressent le coeur,
+d'échanger des baisers désintéressés, de se regarder,
+durant des éternités, dans les yeux...
+Mais les hommes sont des êtres trop grossiers...
+ils ne sentent pas ces joies-là... ces joies si
+pures et si bleues... Et c'est grand dommage...
+M. Xavier, lui, ne connaissait que le vice, ne
+trouvait de plaisir que dans la débauche... En
+amour, tout ce qui n'était pas vice et débauche
+le rasait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non... tu sais... c'est rasant... J'en ai
+soupé de la poésie... La petite fleur bleue... faut
+laisser ça à papa...</p>
+
+<p>Quand il s'était assouvi, je redevenais instantanément
+la créature impersonnelle, la domestique
+à qui il donnait des ordres et qu'il rudoyait de son
+autorité de maître, de sa blague cynique de gamin.
+Je passais sans transition de l'état de bête d'amour
+à l'état de bête de servage... Et il me disait souvent,
+avec un rire du coin de la bouche, un affreux
+rire en scie qui me froissait, m'humiliait:</p>
+
+<p>&mdash;Et papa?... Vrai?... tu n'as pas encore couché
+avec papa?... Tu m'étonnes...</p>
+
+<p>Une fois, je n'eus pas la force de dissimuler mes
+larmes... elles m'étouffaient. M. Xavier se fâcha:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non... tu sais... Ça, c'est le comble du
+rasoir... Des larmes, des scènes?... Faut rentrer
+ça, mon chou... ou sinon, bonsoir... J'en ai soupé
+de ces bêtises-là...</p>
+
+<p>Moi, quand je suis encore sous le frisson du
+bonheur, j'aime à retenir dans mes bras longtemps,
+longtemps, le petit homme qui me l'a
+donné... Après les secousses de la volupté, j'ai
+besoin&mdash;un besoin immense, impérieux&mdash;de
+cette détente chaste, de cette pure étreinte, de ce
+baiser qui n'est plus la morsure sauvage de la
+chair, mais la caresse idéale de l'âme... J'ai
+besoin de monter de l'enfer de l'amour, de la frénésie
+du spasme, dans le paradis de l'extase...
+dans la plénitude, dans le silence délicieux et
+candide de l'extase... M. Xavier, lui, avait soupé
+de l'extase... Tout de suite, il s'arrachait à mes
+bras, à cette étreinte, à ce baiser qui lui devenait
+physiquement intolérable. Il semblait vraiment
+que nous n'eussions rien mêlé de nous en
+nous... que nos sexes, que nos bouches, que nos
+âmes n'eussent pas été un instant confondus
+dans le même cri, dans le même oubli, dans la
+même mort merveilleuse. Et, voulant le retenir
+sur ma poitrine, entre mes jambes nerveusement
+nouées aux siennes, il se dégageait, me repoussait
+brutalement, sautait du lit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non... tu sais... Elle est mauvaise...</p>
+
+<p>Et il allumait une cigarette...</p>
+
+<p>Rien ne m'était pénible comme de voir que
+je n'eusse pas laissé la moindre trace d'affection,
+pas la plus petite tendresse dans son coeur, bien
+que je me pliasse à tous les caprices de sa luxure,
+que j'acceptasse à l'avance, que je devançasse
+même toutes ses fantaisies... Et Dieu sait, s'il en
+avait d'extraordinaires, Dieu sait s'il en avait
+d'effrayantes!... Ce qu'il était corrompu, ce morveux!...
+Pire qu'un vieux... plus inventif et plus
+féroce dans la débauche qu'un sénile impuissant
+ou un prêtre satanique.</p>
+
+<p>Cependant, je crois que je l'aurais aimé, la
+petite canaille, que je me serais dévouée à lui,
+malgré tout, comme une bête... Aujourd'hui,
+encore, je songe avec des regrets à sa frimousse
+effrontée, cruelle et jolie... à sa peau
+parfumée... à tout ce que sa luxure avait d'atroce
+et d'exaltant, tour à tour... Et j'ai souvent sur
+mes lèvres, où tant de lèvres depuis auraient
+dû l'effacer, le goût acide, la brûlure de son
+baiser... Ah! monsieur Xavier... monsieur Xavier!</p>
+
+<br>
+
+<p>Un soir, avant le dîner, comme il rentrait pour
+s'habiller&mdash;Dieu qu'il était gentil en habit!&mdash;et
+que je disposais avec soin ses affaires dans le
+cabinet de toilette, il me demanda sans un embarras,
+sans une hésitation, presque sur un ton
+impératif, de même qu'il m'eût demandé de l'eau
+chaude:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as cinq louis?... J'ai absolument
+besoin de cinq louis, ce soir. Je te les rendrai
+demain...</p>
+
+<p>Précisément, Madame m'avait payé mes gages
+le matin... Le savait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai que quatre-vingt-dix francs, répondis-je,
+un peu honteuse, honteuse de sa demande,
+peut-être... honteuse surtout, je crois, de ne pas
+posséder toute la somme qu'il me demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait rien... dit-il... va me chercher
+ces quatre-vingt-dix francs... Je te les rendrai
+demain...</p>
+
+<p>Il prit l'argent, me remercia par un: «C'est
+bon!» sec et bref, qui me glaça le coeur. Puis, me
+tendant son pied, d'un mouvement brutal...</p>
+
+<p>&mdash;Noue les cordons de mes souliers... ordonna-t-il,
+insolemment... Vite, je suis pressé...</p>
+
+<p>Je le regardai tristement, implorant:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous ne dînez pas ici, ce soir, monsieur
+Xavier?</p>
+
+<p>&mdash;Non... je dîne en ville... Dépêche-toi...</p>
+
+<p>En nouant ses cordons, je gémis:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous allez encore faire la noce avec
+de sales femmes?... Et vous ne rentrerez pas de la
+nuit?... Et moi, toute la nuit, je vais pleurer...
+Ça n'est pas gentil, monsieur Xavier...</p>
+
+<p>Sa voix devint dure et tout à fait méchante.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est pour me dire ça, que tu m'as prêté
+tes quatre-vingt-dix francs... tu peux les reprendre...
+Reprends-les...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... soupirai-je... Vous savez bien
+que ce n'est pas pour ça...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... fiche-moi la paix!...</p>
+
+<p>Il eut vite fini d'être habillé... et il partit sans
+m'embrasser, sans me dire un mot...</p>
+
+<p>Le lendemain, il ne fut pas question de me
+rendre l'argent, et je ne voulus pas le réclamer.
+Ça me faisait plaisir qu'il eût quelque chose de
+moi... Et je comprends qu'il y ait des femmes
+qui se tuent de travail, des femmes qui se vendent
+aux passants, la nuit, sur les trottoirs, des
+femmes qui volent, des femmes qui tuent... afin
+de rapporter un peu d'argent et de procurer des
+gâteries au petit homme qu'elles aiment. Voilà
+qui m'est passé par exemple... Est-ce que, vraiment,
+cela m'est passé autant que je l'affirme?
+Hélas, je n'en sais rien... Il y a des moments où
+devant un homme, je me sens si molle... si
+molle... sans volonté, sans courage, et si vache...
+ah! oui... si vache!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Madame ne tarda pas à changer d'allures vis-à-vis
+de moi. De gentille qu'elle avait été jusqu'ici,
+elle devint dure, exigeante, tracassière... Je
+n'étais qu'une sotte... je ne faisais jamais rien de
+bien... j'étais maladroite, malpropre, mal élevée,
+oublieuse, voleuse... Et sa voix si douce, au début,
+si camarade, prenait maintenant un mordant de
+vinaigre. Elle me donnait des ordres sur un ton
+cassant... rabaissant... Finies les séances de chiffonnage,
+de cold-cream, de poudre de riz, et les
+confidences secrètes, et les recommandations
+intimes, gênantes au point que les premiers
+jours je m'étais demandé, et que je me demande
+encore, si Madame n'était point pour femme?...
+Finie cette camaraderie louche que je sentais bien,
+au fond, n'être point de la bonté, et par où s'en
+était allé mon respect pour cette maîtresse qui
+me haussait jusqu'à son vice... Je la rabrouai
+d'importance, forte de toutes les infamies apparentes
+ou voilées de cette maison. Nous en arrivâmes
+à nous quereller, ainsi que des harangères,
+nous jetant nos huit jours à la tête comme de
+vieux torchons sales...</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi prenez-vous donc ma maison?
+criait-elle... Êtes-vous donc chez une fille, ici?...</p>
+
+<p>Non, mais ce toupet!... Je répondais:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle est propre, votre maison... vous
+pouvez vous en vanter... Et vous?... parlons-en...
+ah! parlons-en!... vous êtes propre aussi...
+Et Monsieur donc?... Oh! là là!... Avec ça qu'on
+ne vous connaît pas dans le quartier... et dans
+Paris... Mais ça n'est qu'un cri, partout... Votre
+maison?... Un bordel... Et, encore, il y a des
+bordels qui sont moins sales que votre maison...</p>
+
+<p>C'est ainsi que ces querelles allaient jusqu'aux
+pires insultes, jusqu'aux plus ignobles menaces;
+elles descendaient jusqu'au vocabulaire des filles
+publiques et des maisons centrales... Et puis, tout
+à coup cela s'apaisait... Il suffisait que M. Xavier
+fût repris pour moi d'un goût passager, hélas!...
+Alors recommençaient les familiarités louches,
+les complicités honteuses, les cadeaux de chiffons,
+les promesses de gages doublés, les lavages à la
+crème Simon&mdash;c'est plus convenable&mdash;les initiations
+aux mystères des parfumeries raffinées...
+Madame réglait thermométriquement sa conduite
+envers moi sur celle de M. Xavier... Les bontés
+de l'une suivaient immédiatement les caresses de
+l'autre; l'abandon du fils s'accompagnait des insolences
+de la mère... J'étais la victime, sans cesse
+ballottée, des fluctuations énervantes par où passait
+l'intermittent amour de ce gamin capricieux
+et sans coeur... C'est à croire que Madame dût nous
+espionner, écouter à la porte, se rendre compte
+par elle-même des phases différentes que nos
+relations traversaient... Mais non... Elle avait
+l'instinct du vice, voilà tout... Elle le flairait à
+travers les murs, à travers les âmes, ainsi qu'une
+chienne hume dans le vent l'odeur lointaine du
+gibier.</p>
+
+<br>
+
+<p>Quant à Monsieur, il continuait de sautiller
+parmi tous ces événements, parmi tous les drames
+cachés de cette maison, alerte, affairé, cynique et
+comique. Le matin, il disparaissait, avec sa figure
+de petit faune rose et rasé, ses dossiers, ses serviettes
+bourrées de brochures pieuses et d'obscènes
+journaux. Le soir, il réapparaissait, cravaté de
+respectabilité, bardé de socialisme chrétien, la
+démarche un peu plus lente, le geste un peu plus
+onctueux, le dos légèrement voûté, sans doute
+sous le poids des bonnes oeuvres accomplies dans
+la journée... Régulièrement, le vendredi, c'était
+toujours, presque sans variantes, la même scène
+burlesque.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? faisait-il, en
+me montrant sa serviette.</p>
+
+<p>&mdash;Des cochonneries... répondais-je, en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... des gaudrioles...</p>
+
+<p>Et il me les distribuait, attendant pour se déclarer,
+que je fusse à point, et se contentant de me
+sourire d'un air complice, de me caresser le
+menton, de me dire, en passant sa langue sur ses
+lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Hé!... hé!... Elle est très drôlette, cette
+petite...</p>
+
+<p>Sans décourager Monsieur, je m'amusais de son
+manège et je me promettais bien de saisir l'occasion
+éclatante et prochaine de le remettre vivement
+à sa place.</p>
+
+<p>Un après-midi, je fus très surprise de le voir
+entrer dans la lingerie où j'étais seule à rêvasser
+tristement sur mon ouvrage. Le matin, j'avais eu
+avec M. Xavier une scène pénible et l'impression
+n'en était pas encore effacée... Monsieur
+referma la porte doucement, déposa sa serviette
+sur la grande table, près d'une pile de draps, et,
+venant à moi, il me prit les mains, les tapota.
+Sous la paupière battante, son oeil virait, comme
+celui d'une vieille poule, accouflée dans le soleil.
+Il était à mourir de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Célestine... dit-il... moi, j'aime mieux vous
+appeler Célestine... cela ne vous froisse pas?</p>
+
+<p>J'avais beaucoup de peine à ne pas éclater...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, Monsieur... répondis-je, en me
+tenant sur la défensive.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Célestine... je vous trouve charmante...
+voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Adorable, même... adorable... adorable!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur...</p>
+
+<p>Ses doigts avaient quitté ma main... ils remontaient
+le long de mon corsage, chargés de désirs,
+et de là, ils me caressaient le cou, le menton, la
+nuque, de petits attouchements gras, mous et pianoteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Adorable... adorable!... soufflait-il.</p>
+
+<p>Il voulut m'embrasser. Je me reculai un peu,
+pour éviter ce baiser:</p>
+
+<p>&mdash;Restez, Célestine... je vous en prie... Je
+t'en prie!... Cela ne t'ennuie pas que je te tutoie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur... cela m'étonne.</p>
+
+<p>&mdash;Cela t'étonne... petite coquine... cela t'étonne?...
+Ah! tu ne me connais pas!...</p>
+
+<p>Il n'avait plus la voix sèche. Une bave menue
+moussait à ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi, Célestine. La semaine prochaine
+je vais à Lourdes... oui, j'emmène à
+Lourdes un pèlerinage... Veux-tu venir à Lourdes?...
+J'ai un moyen de t'emmener à Lourdes...
+Veux-tu venir?... On ne s'apercevra de rien... Tu
+resteras à l'hôtel... tu te promèneras, tu feras ce
+que tu voudras... Moi, le soir, j'irai te retrouver
+dans ta chambre... dans ta chambre... dans ton
+lit, petite coquine! Ah! ah! tu ne me connais
+pas... tu ne sais pas tout ce que je suis capable de
+faire. Avec l'expérience d'un vieillard, j'ai les
+ardeurs d'un jeune homme... Tu verras... tu
+verras... Oh! tes grands yeux polissons!...</p>
+
+<p>Ce qui me stupéfiait, ce n'était pas la proposition
+en elle-même,&mdash;je l'attendais depuis longtemps,&mdash;c'était
+la forme imprévue que Monsieur
+lui donnait. Pourtant, je gardai tout mon sang-froid.
+Et désireuse d'humilier ce vieux paillard,
+de lui montrer que je n'avais pas été la dupe des
+sales calculs de Madame et des siens, je lui cinglai,
+en pleine figure, ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Et M. Xavier?... Dites-donc, il me semble
+que vous oubliez M. Xavier?... Qu'est-ce qu'il
+fera, lui, pendant que nous rigolerons à Lourdes,
+aux frais de la chrétienté?</p>
+
+<p>Une lueur trouble... oblique... un regard de
+fauve surpris, s'alluma dans les ténèbres de ses
+yeux... Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;M. Xavier?</p>
+
+<p>&mdash;Hé oui!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me parlez-vous de M. Xavier?...
+Il ne s'agit pas de M. Xavier... M. Xavier n'a
+rien à faire ici...</p>
+
+<p>Je redoublai d'insolence...»</p>
+
+<p>&mdash;Votre parole?... Non, mais ne faites donc pas
+le malin... Suis-je gagée, oui ou non, pour coucher
+avec M. Xavier?... Oui, n'est-ce pas?... Eh bien,
+je couche avec lui... Mais vous?... Ah! non... ça
+n'est pas dans les conventions... Et puis... vous
+savez, mon petit père... vous n'êtes pas mon type.</p>
+
+<p>Et je lui éclatai de rire au visage.</p>
+
+<p>Il devint pourpre, ses yeux flambèrent de colère.
+Mais il ne crut pas prudent d'engager une
+discussion, pour laquelle j'étais terriblement armée.
+Il ramassa avec précipitation sa serviette et
+s'esquiva poursuivi par mes rires...</p>
+
+<p>Le lendemain, à propos de rien, Monsieur
+m'adressa une observation grossière. Je m'emportai...
+Madame survint... Je devins folle de
+colère. La scène qui se passa entre nous trois fut
+tellement effrayante, tellement ignoble, que je
+renonce à la décrire. Je leur reprochai, en termes
+intraduisibles, toutes leurs saletés, toutes leurs
+infamies, je leur réclamai l'argent, prêté à M. Xavier.
+Ils écumaient. Je saisis un coussin et le
+lançai violemment à la tête de Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en!... Sortez d'ici, tout de suite...
+tout de suite, hurlait Madame, qui menaçait de
+me déchirer le visage avec ses ongles...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous raye de ma société... vous ne faites
+plus partie de ma société... fille perdue... prostituée!...
+vociférait Monsieur, en bourrant, de
+coups de poing, sa serviette...</p>
+
+<p>Finalement, Madame me retint mes huit jours,
+refusa de payer les quatre-vingt-dix francs de
+M. Xavier, m'obligea à lui rendre toutes les
+frusques qu'elle m'avait données...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes tous des voleurs... criai-je... vous
+êtes tous des maquereaux!...</p>
+
+<p>Et je m'en allai, en les menaçant du commissaire
+de police et du juge de paix...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est du potin que vous voulez.&mdash;Eh
+bien, allons-y, tas de fripouilles!</p>
+
+<p>Hélas, le commissaire de police prétendit que
+cela ne le regardait pas. Le juge de paix m'engagea
+à étouffer l'affaire. Il expliqua:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, Mademoiselle, on ne vous croira
+pas... Et c'est juste, remarquez bien... Que deviendrait
+la société si un domestique pouvait avoir
+raison d'un maître?... Il n'y aurait plus de société,
+Mademoiselle... ce serait l'anarchie...</p>
+
+<p>Je consultai un avoué: il me demanda deux
+cents francs. J'écrivis à M. Xavier: il ne me répondit
+pas... Alors je fis le compte de mes ressources...
+Il me restait trois francs cinquante...
+et le pavé de la rue.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIII</h3>
+<br><br>
+
+<p>13 novembre.</p>
+
+
+<p>Et je me revois à Neuilly, chez les soeurs de
+Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, espèce de
+maison de refuge, en même temps que bureau de
+placement, pour les bonnes. C'est un bel établissement&mdash;matiche&mdash;à
+façade blanche, au fond d'un
+grand jardin. Dans le jardin orné, tous les cinquante
+pas, de statues de la Vierge, s'élève une
+petite chapelle toute neuve et somptueuse, bâtie
+avec l'argent des quêtes. De grands arbres l'entourent.
+Et, toutes les heures, on entend tinter
+les cloches... C'est si gentil d'entendre tinter les
+cloches... ça remue dans le coeur des choses
+oubliées et si anciennes!... Quand les cloches
+tintent, je ferme les yeux, j'écoute, et je revois
+des paysages que je n'ai jamais vus peut-être et
+que je reconnais tout de même, des paysages très
+doux, imprégnés de tous les souvenirs transformés
+de l'enfance et de la jeunesse... et des binious...
+et, sur la lande, au bord des grèves, des
+déroulées lentes de foules en fête... Ding... din...
+dong!... Ça n'est pas très gai... ça n'est pas la
+même chose que la gaîté, c'est même triste au
+fond, triste comme de l'amour... Mais j'aime ça... A
+Paris, on n'entend jamais que la corne du fontainier
+et l'assourdissante trompette des tramways.</p>
+
+<p>Chez les soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs,
+on est logée dans des galetas de dortoirs,
+sous les combles; on est nourrie maigrement de
+viandes de rebut, de légumes gâtés, et l'on paie
+vingt-cinq sous par jour à l'Institution. C'est-à-dire
+qu'elles retiennent, quand elles vous ont
+placée, ces vingt-cinq sous sur vos gages...
+Elles appellent ça vous placer pour rien. En
+outre, il faut travailler, depuis six heures du
+matin jusqu'à neuf heures du soir, comme les
+détenues des maisons centrales... Jamais de sorties... Les
+repas et les exercices religieux remplacent
+les récréations... Ah! elles ne s'embêtent
+pas, les bonnes soeurs, comme dirait M. Xavier...
+et leur charité est un fameux truc... Elles vous
+posent un lapin, quoi!... Mais voilà... je serai
+bête toute ma vie... Les dures leçons de choses,
+les malheurs ne m'apprennent jamais rien, ne me
+servent de rien... J'ai l'air comme ça de crier, de
+faire le diable et, finalement, je suis toujours
+roulée par tout le monde.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, des camarades m'avaient parlé
+des soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma chère, paraît qu'il ne vient que de
+chics types dans la boîte... des comtesses... des
+marquises... On peut tomber sur des places épatantes.</p>
+
+<p>Je le croyais... Et puis, dans ma détresse, je
+m'étais souvenue avec attendrissement, nigaude
+que je suis, des années heureuses, passées chez
+les petites soeurs de Pont-Croix... Du reste, il
+fallait bien aller quelque part... Quand on n'a pas
+le sou, on ne fait pas la fière...</p>
+
+<p>Lorsque j'arrivai là, il y avait une quarantaine
+de bonnes... Beaucoup venaient de très loin, de
+Bretagne, d'Alsace, du Midi, n'ayant encore servi
+nulle part, et gauches, empotées, le teint plombé,
+avec des mines sournoises et des yeux singuliers
+qui, par-dessus les murs du couvent, s'ouvraient
+sur le mirage de Paris, là-bas... Les autres, plus
+à la coule, sortaient de place, comme moi.</p>
+
+<p>Les soeurs me demandèrent d'où je venais, ce
+que je savais faire, si j'avais de bons certificats,
+s'il me restait de l'argent. Je leur contai des
+blagues et elles m'accueillirent, sans plus de renseignements,
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Cette chère enfant!... nous lui trouverons
+une bonne place.</p>
+
+<p>Toutes, nous étions leurs «chères enfants». En
+attendant cette bonne place promise, chacune de
+ces chères enfants était occupée à quelque ouvrage,
+selon ses aptitudes. Celles-ci faisaient la
+cuisine et le ménage; celles-là travaillaient au
+jardin, bêchaient la terre, comme des terrassiers...
+Moi, je fus mise tout de suite à la couture, ayant,
+disait la soeur Boniface, les doigts souples et l'air
+distingué... Je commençai par ravauder les culottes
+de l'aumônier et les caleçons d'une espèce
+de capucin qui, dans le moment, prêchait une
+retraite à la chapelle... Ah! ces culottes!... Ah!
+ces caleçons!... Pour sûr qu'ils ne ressemblaient
+pas à ceux de M. Xavier... Ensuite, l'on me confia
+des besognes moins ecclésiastiques, tout à fait
+profanes, des ouvrages de fine et délicate lingerie,
+par quoi je me retrouvai dans mon élément... Je
+participai à la confection d'élégants trousseaux
+de mariage, de riches layettes, commandés aux
+bonnes soeurs par des dames charitables et riches
+qui s'intéressaient à l'établissement.</p>
+
+<p>Tout d'abord, après tant de secousses, malgré
+la mauvaise nourriture, les culottes de l'aumônier,
+le peu de liberté, malgré tout ce que je pouvais
+deviner d'exploitation âpre, je goûtai une
+réelle douceur dans ce calme, dans ce silence...
+Je ne raisonnais pas trop... Un besoin de prier
+était en moi. Le remords, ou plutôt la lassitude
+de ma conduite passée m'incitait aux fervents
+repentirs... Plusieurs fois de suite, je me confessai
+à l'aumônier, celui-là même dont j'avais raccommodé
+les sales culottes, ce qui faisait naître en
+moi, tout de même, en dépit de ma sincère piété,
+des pensées irrévérencieuses et folâtres... C'était
+un drôle de bonhomme que cet aumônier, tout
+rond, tout rouge, un peu rude de manières et de
+langage, et qui sentait le vieux mouton. Il
+m'adressait des questions étranges, insistait de
+préférence sur mes lectures.</p>
+
+<p>&mdash;De l'Armand Silvestre?... Oui... Ah!...
+Eh, mon Dieu! c'est cochon sans doute... Je ne
+vous donne pas ça pour l'<i>Imitation</i>... non...
+Mais ça n'est pas dangereux... Ce qu'il ne faut
+pas lire, ce sont les livres impies... les livres
+contre la religion... tenez, par exemple Voltaire...
+Ça, jamais... Ne lisez jamais du Voltaire...
+c'est un péché mortel... ni du Renan... ni
+de l'Anatole France... Voilà qui est dangereux...</p>
+
+<p>&mdash;Et Paul Bourget, mon père?...</p>
+
+<p>&mdash;Paul Bourget!... Il entre dans la bonne
+voie... je ne dis pas non... je ne dis pas non...
+Mais son catholicisme n'est pas sincère... pas
+encore; du moins il est très mêlé... Ça me fait
+l'effet, votre Paul Bourget, d'une cuvette... oui,
+là... d'une cuvette où l'on s'est lavé n'importe
+quoi... et où nagent, parmi du poil et de la mousse
+de savon... les olives du Calvaire... Il faut attendre,
+encore... Huysmans, tenez... c'est raide...
+ah! sapristi, c'est très raide... mais orthodoxe...</p>
+
+<p>Et il me disait encore:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Ah!... Vous faisiez des folies de
+votre corps?... Ça n'est pas bien. Mon Dieu!...
+c'est toujours mal... Mais, pécher pour pécher,
+encore faut-il mieux pécher avec ses maîtres...
+quand ce sont des personnes pieuses... que toute
+seule, ou bien avec des gens de même condition
+que soi... C'est moins grave... ça irrite moins le
+bon Dieu... Et peut-être que ces personnes ont
+des dispenses... Beaucoup ont des dispenses...</p>
+
+<p>Comme je lui nommais M. Xavier et son père:</p>
+
+<p>&mdash;Pas de noms... s'écriait-il... je ne vous
+demande pas de noms... ne me dites jamais de
+noms... Je ne suis point de la police... D'ailleurs,
+ce sont des personnes riches et respectables
+que vous me nommez-là... des personnes extrêmement
+religieuses... Par conséquent, c'est vous
+qui avez tort... vous qui vous insurgez contre la
+morale et contre la société....</p>
+
+<p>Ces conversations ridicules et surtout ces
+culottes dont je ne parvenais pas à effacer, dans
+mon esprit, l'importune et trop humaine image,
+refroidirent considérablement mon zèle religieux,
+mes ardeurs de repentie. Le travail aussi m'agaça.
+Il me donnait la nostalgie de mon métier. J'avais
+des désirs impatients de m'évader de cette prison,
+de retourner aux intimités des cabinets de toilette.
+Je soupirais après les armoires, pleines de
+lingeries odorantes, les garde-robes où bouffent
+les taffetas, où craquent les satins et les velours
+si doux à manier... et les bains où, sur les chairs
+blondes, moussent les savons onctueux. Et les
+histoires de l'office, et les aventures imprévues,
+le soir dans l'escalier et dans les chambres!...
+C'est curieux, vraiment... Quand je suis en place,
+ces choses-là me dégoûtent; quand je suis sans
+place, elles me manquent... J'étais lasse aussi,
+lasse à l'excès, écoeurée de ne manger depuis
+huit jours que des confitures faites avec des groseilles
+tournées, dont les bonnes soeurs avaient
+acheté un lot au marché de Levallois. Tout ce que
+les saintes femmes pouvaient arracher au tombereau
+d'ordures, c'était bon pour nous...</p>
+
+<p>Ce qui acheva de m'irriter ce fut l'évidente, la
+persistante effronterie avec laquelle nous étions
+exploitées. Leur truc était simple et c'est à peine
+si elles le dissimulaient. Elles ne plaçaient que
+les filles incapables de leur être utiles. Celles
+dont elles pouvaient tirer un profit quelconque,
+elles les gardaient prisonnières, abusant de leurs
+talents, de leur force, de leur naïveté. Comble de
+la charité chrétienne, elles avaient trouvé le
+moyen d'avoir des domestiques, des ouvrières qui
+les payassent et qu'elles dépouillaient, sans un
+remords, avec un inconcevable cynisme, de leurs
+modestes ressources, de leurs toutes petites économies,
+après avoir gagné sur leur travail... Et
+les frais couraient toujours.</p>
+
+<p>Je me plaignis d'abord faiblement, ensuite plus
+rudement qu'elles ne m'eussent pas appelée, une
+seule fois, au parloir. Mais à toutes mes plaintes
+elles répondaient, les saintes-nitouches:</p>
+
+<p>&mdash;Un peu de patience, ma chère enfant...
+Nous pensons à vous, ma chère enfant... pour
+une place excellente... nous cherchons, pour
+vous, une place exceptionnelle... Nous savons ce
+qui vous convient... Il ne s'en est pas encore
+présenté une seule, comme nous la voulons pour
+vous, comme vous la méritez...</p>
+
+<p>Les jours, les semaines s'écoulaient; les places
+n'étaient jamais assez bonnes, assez exceptionnelles
+pour moi... Et les frais couraient toujours.</p>
+
+<p>Bien qu'il y eût une surveillante au dortoir, il
+s'y passait, chaque nuit, des choses à faire frémir.
+Dès que la surveillante avait terminé sa ronde
+et que tout semblait dormir, alors on voyait des
+ombres blanches se lever, glisser, entrer dans
+des lits, sous les rideaux refermés... Et l'on
+entendait de petits bruits de baisers étouffés, de
+petits cris, de petits rires, de petits chuchotements...
+Elles ne se gênaient guères, les camarades...
+A la lueur trouble et tremblante de la
+lampe qui pendait du plafond au milieu du dortoir,
+bien des fois, j'ai assisté à des scènes d'une
+indécence farouche et triste... Les bonnes soeurs,
+saintes femmes, fermaient les yeux pour ne rien
+voir, se bouchaient les oreilles pour ne rien entendre...
+Ne voulant point de scandale chez elles&mdash;car
+elles eussent été obligées de renvoyer les
+coupables&mdash;elles toléraient ces horreurs, en feignant
+de les ignorer... Et les frais couraient toujours.</p>
+
+<p>Heureusement, au plus fort de mes ennuis,
+j'eus la joie de voir entrer dans l'établissement
+une petite amie, Clémence, que j'appelais Cléclé...
+et que j'avais connue dans une place, rue de l'Université...
+Cléclé était charmante, toute blonde,
+toute rose et délurée... et d'une vivacité, d'une
+gaîté!... Elle riait de tout, acceptait tout, se trouvait
+bien partout. Dévouée et fidèle, elle n'avait
+qu'un plaisir: rendre service. Vicieuse jusque
+dans les moelles, son vice n'avait rien de répugnant,
+à force d'être gai, ingénu, naturel. Elle
+portait le vice comme une plante des fleurs,
+comme un cerisier des cerises... Son bavardage
+de gentil oiseau me fit oublier quelques jours mes
+embêtements, endormit mes révoltes... Comme
+nos deux lits étaient l'un près de l'autre, nous
+nous mîmes ensemble, dès la seconde nuit...
+Qu'est-ce que vous voulez?... L'exemple, peut-être...
+et, peut-être aussi le besoin de satisfaire
+une curiosité qui me trottait par la tête, depuis
+longtemps... C'était, du reste, la passion de Cléclé...
+depuis qu'elle avait été débauchée, il y a
+plus de quatre ans, par une de ses maîtresses, la
+femme d'un général...</p>
+
+<p>Une nuit que nous étions couchées ensemble
+elle me raconta à voix basse, avec de drôles de
+chuchotements, qu'elle sortait de chez un magistrat,
+à Versailles:</p>
+
+<p>&mdash;Figure-toi qu'il n'y avait que des bêtes dans
+la turne... des chats, trois perroquets... un
+singe... deux chiens... Et il fallait soigner tout
+ça... Rien n'était assez bon pour eux... Nous, tu
+penses, on nous collait de vieux rogatons, kif-kif
+à la boîte... Eux, c'étaient des restes de volaille,
+des crèmes, des gâteaux, de l'eau d'Évian, ma
+chère!... Oui, elles ne buvaient que de l'eau
+d'Évian, les sales bêtes, à cause de la typhoïde
+dont il y avait une épidémie, à Versailles... Cet
+hiver, Madame eut le toupet d'enlever le poêle de
+ma chambre pour l'installer dans la pièce où couchaient
+le singe et les chats. Ainsi, tu crois?...
+Je les détestais, surtout un des chiens... une horreur
+de vieux carlin qui était toujours fourré sous
+mes jupons... bien que je le bourrasse de coups
+de pied... L'autre matin, Madame me surprit à
+le battre... Tu vois la scène... Elle me mit à la
+porte en cinq-secs... Et si tu savais, ma chère, ce
+chien...</p>
+
+<p>Dans un éclat de rire qu'elle étouffa sur ma poitrine,
+entre mes seins:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... ce chien... acheva-t-elle... il avait
+des passions comme un homme...</p>
+
+<p>Non! cette Cléclé!... ce qu'elle était rigolote et
+gentille!...</p>
+
+<br>
+
+<p>On ne se doute pas de tous les embêtements
+dont sont poursuivis les domestiques, ni de l'exploitation
+acharnée, éternelle qui pèse sur eux.
+Tantôt les maîtres, tantôt les placiers, tantôt les
+institutions charitables, sans compter les camarades,
+car il y en a de rudement salauds. Et personne
+ne s'intéresse à personne. Chacun vit, s'engraisse,
+s'amuse de la misère d'un plus pauvre
+que soi. Les scènes changent; les décors se transforment;
+vous traversez des milieux sociaux différents
+et ennemis; et les passions restent les
+mêmes, les mêmes appétits demeurent. Dans
+l'appartement étriqué du bourgeois, ainsi que
+dans le fastueux hôtel du banquier, vous retrouvez
+des saletés pareilles, et vous vous heurtez à
+de l'inexorable. En fin de compte, pour une fille
+comme je suis, le résultat est qu'elle soit vaincue
+d'avance, où qu'elle aille et quoi qu'elle fasse.
+Les pauvres sont l'engrais humain où poussent
+les moissons de vie, les moissons de joie que
+récoltent les riches, et dont ils mésusent si cruellement,
+contre nous...</p>
+
+<p>On prétend qu'il n'y a plus d'esclavage... Ah!
+voilà une bonne blague, par exemple... Et les domestiques,
+que sont-ils donc, eux, sinon des
+esclaves?... Esclaves de fait, avec tout ce que
+l'esclavage comporte de vileté morale, d'inévitable
+corruption, de révolte engendreuse de
+haines... Les domestiques apprennent le vice
+chez leurs maîtres... Entrés purs et naïfs&mdash;il y
+en a&mdash;dans le métier, ils sont vite pourris, au
+contact des habitudes dépravantes. Le vice, on ne
+voit que lui, on ne respire que lui, on ne touche
+que lui... Aussi, ils s'y façonnent de jour en jour,
+de minute en minute, n'ayant contre lui aucune
+défense, étant obligés au contraire de le servir,
+de le choyer, de le respecter. Et la révolte vient
+de ce qu'ils sont impuissants à le satisfaire et à
+briser toutes les entraves mises à son expansion
+naturelle. Ah! c'est extraordinaire... On exige
+de nous toutes les vertus, toutes les résignations,
+tous les sacrifices, tous les héroïsmes, et seulement
+les vices qui flattent la vanité des maîtres
+et ceux qui profitent à leur intérêt: tout cela
+pour du mépris et pour des gages variant entre
+trente-cinq et quatre-vingt-dix francs par mois...
+Non, c'est trop fort!... Ajoutez que nous vivons
+dans une lutte perpétuelle, dans une perpétuelle
+angoisse, entre le demi-luxe éphémère des places
+et la détresse des lendemains de chômage; que
+nous avons la conscience des suspicions blessantes
+qui nous accompagnent partout, qui, partout,
+devant nous, verrouillent les portes, cadenassent
+les tiroirs, ferment à triple tour les serrures, marquent
+les bouteilles, numérotent les petits fours
+et les pruneaux, et, sans cesse, glissent sur nos
+mains, dans nos poches, dans nos malles, la honte
+des regards policiers. Car il n'y a pas une porte,
+pas une armoire, pas un tiroir, pas une bouteille,
+pas un objet qui ne nous crie: «Voleuse!...
+voleuse!... voleuse!» Ajoutez encore la vexation
+continue de cette inégalité terrible, de cette
+disproportion effrayante dans la destinée, qui,
+malgré les familiarités, les sourires, les cadeaux,
+met entre nos maîtresses et nous un intraversable
+espace, un abîme, tout un monde de haines sourdes,
+d'envies rentrées, de vengeances futures...
+disproportion rendue à chaque minute plus sensible,
+plus humiliante, plus ravalante par les caprices
+et même par les bontés de ces êtres sans
+justice, sans amour, que sont les riches... Avez-vous
+réfléchi, un instant, à ce que nous pouvons
+ressentir de haines mortelles et légitimes, de
+désirs de meurtre, oui, de meurtre, lorsque pour
+exprimer quelque chose de bas, d'ignoble, nous
+entendons nos maîtres s'écrier devant nous, avec
+un dégoût qui nous rejette si violemment hors
+l'humanité: «Il a une âme de domestique... C'est
+un sentiment de domestique...»? Alors que voulez-vous
+que nous devenions dans ces enfers?...
+Est-ce qu'elles s'imaginent vraiment que je n'aimerais
+pas porter de belles robes, rouler dans de
+belles voitures, faire la fête avec des amoureux,
+avoir, moi aussi, des domestiques?... Elles nous
+parlent de dévouement, de probité, de fidélité...
+Non, mais vous vous en feriez mourir, mes petites
+vaches!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Une fois&mdash;c'était rue Cambon... en ai-je fait,
+mon Dieu! de ces places&mdash;les maîtres mariaient
+leur fille. Il y eut une grande soirée, où l'on
+exposa les cadeaux, des cadeaux à remplir une
+voiture de déménagement. Je demandai à Baptiste,
+le valet de chambre, en manière de rigolade...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Baptiste... et vous?... Votre cadeau?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cadeau? fit Baptiste en haussant les
+épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Allons... dites-le!</p>
+
+<p>&mdash;Un bidon de pétrole allumé sous leur lit..
+Le v'là, mon cadeau...</p>
+
+<p>C'était chouettement répondre. Du reste, ce
+Baptiste était un homme épatant dans la politique.</p>
+
+<p>&mdash;Et le vôtre, Célestine?... me demanda-t-il à
+son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>Je crispai mes deux mains en forme de serres,
+et faisant le geste de griffer, férocement, un
+visage.</p>
+
+<p>&mdash;Mes ongles... dans ses yeux! répondis-je.</p>
+
+<p>Le maître d'hôtel à qui on ne demandait rien
+et qui, de ses doigts méticuleux, arrangeait des
+fleurs et des fruits dans une coupe de cristal, dit
+sur un ton tranquille:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je me contenterais de leur asperger la
+gueule, à l'église, avec un flacon de bon vitriol...</p>
+
+<p>Et il piqua une rose entre deux poires.</p>
+
+<p>Ah oui! les aimer!... Ce qui est extraordinaire,
+c'est que ces vengeances-là n'arrivent pas plus
+souvent. Quand je pense qu'une cuisinière, par
+exemple, tient, chaque jour, dans ses mains, la
+vie de ses maîtres... une pincée d'arsenic à la place
+de sel... un petit filet de strychnine au lieu de
+vinaigre... et ça y est!... Eh bien, non... Faut-il
+que nous ayons tout de même, la servitude dans
+le sang!...</p>
+
+<p>Je n'ai pas d'instruction et j'écris ce que je
+pense et ce que j'ai vu... Eh bien, je dis que tout
+cela n'est pas beau... Je dis que, du moment où
+quelqu'un installe, sous son toit, fût-ce le dernier
+des pauvres diables, fût-ce la dernière des filles,
+je dis qu'il leur doit de la protection, qu'il leur
+doit du bonheur... Je dis aussi que si le maître ne
+nous le donne pas, nous avons le droit de le
+prendre, à même son coffre, à même son sang...</p>
+
+<p>Et puis, en voilà assez... J'ai tort de songer à ces
+choses qui me font mal à la tête et me retournent
+l'estomac... Je reviens à mes petites histoires.</p>
+
+<br>
+
+<p>J'eus beaucoup de peine à quitter les soeurs
+de Notre-Dame-des-Trente-six-Douleurs... Malgré
+l'amour de Cléclé, et ce qu'il me donnait de
+sensations nouvelles et gentilles, je me faisais
+vieille dans la boîte, et j'avais des fringales de
+liberté. Lorsqu'elles eurent compris que j'étais
+bien décidée à partir, alors les braves soeurs m'offrirent
+des places et des places... Il n'y en avait
+que pour moi... Mais, plus souvent&mdash;je ne suis
+pas toujours une bête, et j'ai l'oeil aux canailleries...
+Toutes ces places, je les refusai; à toutes,
+je trouvai quelque chose qui ne me convenait
+pas... Il fallait voir leurs têtes, aux saintes femmes...
+C'était risible... Elles avaient compté
+qu'en me plaçant chez de vieilles bigotes, elles
+pourraient se rembourser, usurairement, sur mes
+gages, des frais de la pension... Et je jouissais de
+leur poser un lapin, à mon tour.</p>
+
+<p>Un jour, j'avertis la soeur Boniface que j'avais
+l'intention de partir, le soir même. Elle eut le
+toupet de me répondre, en levant les bras au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère enfant, c'est impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est impossible?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère enfant, vous ne pouvez pas
+quitter la maison, comme ça... Vous nous devez
+plus de soixante-dix francs. Il faudra nous payer
+d'abord ces soixante-dix francs...</p>
+
+<p>&mdash;Et avec quoi?... répliquai-je. Je n'ai pas un
+sou... Vous pouvez vous fouiller...</p>
+
+<p>La soeur Boniface me jeta un coup d'oeil haineux,
+et, dignement, sévèrement, elle prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Mademoiselle... savez-vous bien que
+c'est un vol?... Et voler de pauvres femmes
+comme nous, c'est plus qu'un vol.... un sacrilège
+dont le bon Dieu vous punira... Réfléchissez...</p>
+
+<p>Alors, la colère me prit:</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc?... m'écriai-je... Qui vole ici de
+vous ou de moi?... Non, mais vous êtes épatantes,
+mes petites mères...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, je vous défends de parler
+ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fichez-moi la paix, à la fin... Comment?...
+On fait votre ouvrage... on travaille
+comme des bêtes pour vous du matin au soir...
+on vous gagne des argents énormes... vous nous
+donnez une nourriture dont les chiens ne voudraient
+pas... Et il faudrait vous payer par-dessus
+le marché!... Ah! vous ne doutez de rien...</p>
+
+<p>La soeur Boniface était devenue toute pâle... Je
+sentais qu'elle avait sur les lèvres des mots grossiers,
+orduriers, furieux, prêts à sortir... Elle
+n'osa pas les lâcher... et elle bégaya:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous!... vous êtes une fille sans pudeur,
+sans religion... Dieu vous punira... Partez,
+si vous le voulez... nous retenons votre malle...</p>
+
+<p>Je me campai toute droite devant elle, dans
+une attitude de défi, et la regardant bien en face:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je voudrais voir ça!... Essayez un peu
+de retenir ma malle... et vous allez voir rappliquer,
+tout de suite, le commissaire de police...
+Et si la religion, c'est de rapetasser les sales culottes
+de vos aumôniers, de voler le pain des
+pauvres filles, de spéculer sur les horreurs qui
+se passent toutes les nuits dans le dortoir...</p>
+
+<p>La bonne soeur blêmit. Elle essaya de couvrir
+ma voix de sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle... mademoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça que vous ne savez rien des cochonneries
+qui se passent toutes les nuits, dans le dortoir!... Osez
+donc me dire, en face, les yeux dans
+les yeux, que vous les ignorez?... Vous les encouragez,
+parce qu'elles vous rapportent... oui,
+parce qu'elles vous rapportent!...</p>
+
+<p>Et trépidante, haletante, la gorge sèche, j'achevai
+mon réquisitoire.</p>
+
+<p>&mdash;Si la religion, c'est tout cela... si c'est d'être
+une prison et un bordel?... eh bien, oui, j'en ai
+plein le dos de la religion... Ma malle, entendez-vous!...
+je veux ma malle... vous allez me donner
+ma malle tout de suite.</p>
+
+<p>La soeur Boniface eut peur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas discuter avec une fille perdue,
+dit-elle d'une voix digne... C'est bien...
+vous partirez...</p>
+
+<p>&mdash;Avec ma malle?</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre malle...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon... Ah! il en faut des manières
+ici, pour avoir ses affaires... C'est pire qu'à la
+douane...</p>
+
+<p>Je partis, en effet, le soir même... Cléclé, qui
+fut très gentille, et qui avait des économies, me
+prêta vingt francs... J'allai retenir une chambre
+chez un logeur de la rue de la Sourdière... Et je
+me payai un paradis à la Porte-Saint-Martin. On
+y jouait les <i>Deux Orphelines</i>... Comme c'est ça!...
+C'est presque mon histoire...</p>
+
+<p>Je passai là une soirée délicieuse, à pleurer,
+pleurer, pleurer...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIV</h3>
+<br><br>
+
+<p>18 novembre.</p>
+
+
+<p>Rose est morte. Décidément le malheur est sur
+la maison du capitaine. Pauvre capitaine!... Son
+furet mort... Bourbaki mort... et voilà le tour
+de Rose!... Malade depuis quelques jours, elle a
+été emportée avant-hier soir par une soudaine
+attaque de congestion pulmonaire... On l'a enterrée
+ce matin... Des fenêtres de la lingerie j'ai vu
+passer, dans le chemin, le cortège... Porté à bras
+par six hommes, le lourd cercueil était tout couvert
+de couronnes et de gerbes de fleurs blanches
+comme celui d'une jeune vierge. Une foule considérable,&mdash;le
+Mesnil-Roy tout entier&mdash;suivait,
+en longues files noires et bavardes, le capitaine
+Mauger qui, très raide, sanglé dans une redingote
+noire, toute militaire, conduisait le deuil. Et les
+cloches de l'église, au loin tintant, répondaient
+au bruit des tintenelles que le bedeau agitait...
+Madame m'avait avertie que je ne devais pas
+aller aux obsèques. Je n'en avais, d'ailleurs, nulle
+envie. Je n'aimais pas cette grosse femme si
+méchante; sa mort me laisse indifférente et très
+calme. Pourtant, Rose me manquera peut-être,
+et, peut-être, regretterai-je sa présence dans le
+chemin, quelquefois?... Mais quel potin cela doit
+faire chez l'épicière!...</p>
+
+<br>
+
+<p>J'étais curieuse de connaître les impressions
+du capitaine sur cette mort si brusque. Et, comme
+mes maîtres étaient en visite, je me suis promenée,
+l'après-midi, le long de la haie. Le jardin
+du capitaine est triste et désert... Une bêche
+plantée dans la terre indique le travail abandonné.
+«Le capitaine ne viendra pas dans le
+jardin, me disais-je. Il pleure, sans doute, affaissé
+dans sa chambre, parmi des souvenirs»... Et,
+tout à coup, je l'aperçois. Il n'a plus sa belle
+redingote de cérémonie, il a réendossé ses habits
+de travail, et, coiffé de son antique bonnet de
+police, il charrie du fumier sur les pelouses avec
+acharnement... Je l'entends même qui trompette
+à voix basse un air de marche. Il abandonne
+sa brouette et vient à moi, sa fourche sur l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis content de vous voir, mademoiselle
+Célestine... me dit-il.</p>
+
+<p>Je voudrais le consoler ou le plaindre... Je
+cherche des mots, des phrases... Mais allez donc
+trouver une parole émue devant un aussi drôle
+de visage... Je me contente de répéter:</p>
+
+<p>&mdash;Un grand malheur, monsieur le capitaine...
+un grand malheur pour vous... Pauvre
+Rose!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... fait-il mollement.</p>
+
+<p>Sa physionomie est sans expression. Ses gestes
+sont vagues... Il ajoute, en piquant sa fourche dans
+une partie molle de la terre, près de la haie:</p>
+
+<p>&mdash;D'autant que je ne puis pas rester, sans
+personne...</p>
+
+<p>J'insiste sur les vertus domestiques de Rose:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne la remplacerez pas facilement,
+capitaine.</p>
+
+<p>Décidément, il n'est pas ému du tout. On dirait
+même à ses yeux subitement devenus plus vifs, à
+ses mouvements plus alertes, qu'il est débarrassé
+d'un grand poids.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit-il, après un petit silence... tout se
+remplace..</p>
+
+<p>Cette philosophie résignée m'étonne et même
+me scandalise un peu. J'essaie, pour m'amuser,
+de lui faire comprendre tout ce qu'il a perdu en
+perdant Rose...</p>
+
+<p>&mdash;Elle connaissait si bien vos habitudes, vos
+goûts... vos manies!... Elle vous était si dévouée!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il n'aurait plus manqué que ça...
+grince-t-il.</p>
+
+<p>Et faisant un geste, par quoi il semble écarter
+toute sorte d'objections:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, m'était-elle si dévouée?... Tenez,
+j'aime mieux vous le dire; j'en avais assez de
+Rose... Ma foi, oui!... Depuis que nous avions
+pris un petit garçon pour aider... elle ne fichait
+plus rien dans la maison... et tout y allait très
+mal... très mal... Je ne pouvais même plus
+manger un oeuf à la coque cuit à mon goût...
+Et les scènes du matin au soir, à propos de
+rien!... Dès que je dépensais dix sous, c'étaient
+des cris... des reproches... Et lorsque je causais
+avec vous, comme aujourd'hui... eh bien, c'en
+étaient des histoires... car elle était jalouse,
+jalouse... Ah! non... Elle vous traitait, fallait
+entendre ça!... Ah! non, non... Enfin, je n'étais
+plus chez moi, foutre!</p>
+
+<p>Il respire largement, bruyamment, et, comme
+un voyageur revenu d'un long voyage, il contemple
+avec une joie profonde et nouvelle le ciel,
+les pelouses nues du jardin, les entrelacs violacés
+que font les branches d'arbres sur la lumière,
+sa petite maison.</p>
+
+<p>Cette joie, désobligeante pour la mémoire de
+Rose, me paraît maintenant très comique. J'excite
+le capitaine aux confidences... Et je lui dis, sur
+un ton de reproche:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine... je crois que vous n'êtes pas
+juste pour Rose.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... parbleu!... riposte-t-il vivement...
+Vous ne savez pas, vous... vous ne savez rien...
+Elle n'allait pas vous raconter toutes les scènes
+qu'elle me faisait... sa tyrannie... sa jalousie...
+son égoïsme. Rien ne m'appartenait plus ici...
+tout était à elle, chez moi... Ainsi, vous ne le
+croiriez pas?... Mon fauteuil Voltaire... je ne
+l'avais plus... plus jamais. C'est elle qui le prenait
+tout le temps... Elle prenait tout, du reste,
+c'est bien simple... Quand je pense que je ne
+pouvais plus manger d'asperges à l'huile... parce
+qu'elle ne les aimait pas!... Ah! elle a bien fait
+de mourir... C'est ce qui pouvait lui arriver de
+mieux... car, d'une manière comme de l'autre...
+je ne l'aurais pas gardée... non, non, foutre!... je
+ne l'aurais pas gardée. Elle m'excédait, là!... J'en
+avais plein le dos... Et je vais vous dire... si j'étais
+mort avant elle, Rose eût été joliment attrapée,
+allez!... Je lui en réservais une qu'elle eût trouvée
+amère... Je vous en réponds!...</p>
+
+<p>Sa lèvre se plisse dans un sourire qui finit en
+atroce grimace... Il continue, en coupant chacun
+de ses mots de petits pouffements humides:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que j'avais rédigé un testament
+où je lui donnais tout... maison... argent...
+rentes... tout? Elle a dû vous le dire... elle le
+disait à tout le monde... Oui, mais ce qu'elle ne
+vous a pas dit, parce qu'elle l'ignorait, c'est que,
+deux mois après, j'avais fait un second testament
+qui annulait le premier... et où je ne lui donnais
+plus rien... foutre!... pas çà...</p>
+
+<p>N'y tenant plus, il éclate de rire... d'un rire
+strident qui s'éparpille dans le jardin, comme un
+vol de moineaux piaillants... Et il s'écrie:</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est une idée hein?... Oh! sa tête&mdash;la
+voyez-vous d'ici&mdash;en apprenant que ma petite
+fortune... pan... je la léguais à l'Académie française...
+Car, ma chère demoiselle Célestine...
+c'est vrai... ma fortune, je la léguais à l'Académie
+française... Ça, c'est une idée...</p>
+
+<p>Je laisse son rire se calmer, et, gravement,
+je lui demande:</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, capitaine, qu'allez-vous
+faire?</p>
+
+<p>Le capitaine me regarde longuement, me regarde
+malicieusement, me regarde amoureusement...
+et il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà?... Ça dépend de vous...</p>
+
+<p>&mdash;De moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de vous, de vous seule.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment ça?...</p>
+
+<p>Un petit silence encore, durant lequel, le mollet
+tendu, la taille redressée, la barbiche tordue et
+pointante, il cherche à m'envelopper d'un fluide
+séducteur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons... fait-il, tout d'un coup... allons
+droit au but... Parlons carrément... en soldat...
+Voulez-vous prendre la place de Rose?... Elle est
+à vous...</p>
+
+<p>J'attendais l'attaque. Je l'avais vue venir du
+plus lointain de ses yeux... Elle ne me surprend
+pas... Je lui oppose un visage sérieux, impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Et les testaments, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Je les déchire, nom de Dieu!</p>
+
+<p>J'objecte:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je ne sais pas faire la cuisine...</p>
+
+<p>&mdash;Je la ferai, moi... je ferai mon lit... le
+vôtre, foutre!... je ferai tout...</p>
+
+<p>Il devient galant, égrillard; son oeil s'émerillonne...
+Il est heureux pour ma vertu que la haie
+me sépare de lui; sans quoi, je suis sûre qu'il se
+jetterait sur moi...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a cuisine et cuisine... crie-t-il d'une
+voix rauque et pétaradante à la fois... Celle que
+je vous demande... ah! Célestine, je parie que
+vous savez la faire... que vous savez y mettre des
+épices, foutre!... Ah! nom d'un chien...</p>
+
+<p>Je souris ironiquement et, le menaçant du
+doigt, comme on fait d'un enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine... capitaine... vous êtes un petit
+cochon!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas un petit!... réclame-t-il orgueilleusement...
+un gros... un très gros... foutre!... Et
+puis... il y a autre chose... Il faut que je vous le
+dise...</p>
+
+<p>Il se penche vers la haie, tend le col... Ses yeux
+s'injectent de sang. Et d'une voix plus basse il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous veniez, chez moi, Célestine... eh bien...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, les Lanlaire crèveraient de fureur,
+ah!... Ça, c'est une idée!</p>
+
+<p>Je me tais et fais semblant de rêver à des choses
+profondes... Le capitaine s'impatiente... s'énerve...
+Il creuse le sable de l'allée, sous le talon de ses
+chaussures:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Célestine... Trente-cinq francs par
+mois... la table du maître... la chambre du maître,
+foutre!... un testament... Ça vous va-t-il?...
+Répondez-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons plus tard... Mais prenez en
+une autre, en attendant, foutre!...</p>
+
+<p>Et je me sauve pour ne pas lui souffler dans la
+figure la tempête de rires qui gronde en ma
+gorge.</p>
+
+<br>
+
+<p>Je n'ai donc que l'embarras du choix... Le capitaine
+ou Joseph?... Vivre à l'état de servante
+maîtresse avec tous les aléas qu'un tel état comporte,
+c'est-à-dire rester encore à la merci d'un
+homme stupide, grossier, changeant, et sous la
+dépendance de mille circonstances fâcheuses et
+de mille préjugés?... Ou bien me marier et
+acquérir ainsi une sorte de liberté régulière et
+respectée, dans une situation exempte du contrôle
+des autres, libérée du caprice des événements?...
+Voilà enfin une partie de mon rêve qui
+se réalise...</p>
+
+<p>Il est bien évident que cette réalisation, j'aurais
+pu la souhaiter plus grandiose... Mais, à voir
+combien peu de chances s'offrent, en général,
+dans l'existence d'une femme comme moi, je dois
+me féliciter qu'il m'arrive enfin quelque chose
+d'autre que cet éternel et monotone ballottement
+d'une maison à une autre, d'un lit à un autre,
+d'un visage à un autre visage...</p>
+
+<p>Naturellement, j'écarte tout de suite la combinaison
+du capitaine... Je n'avais d'ailleurs pas
+besoin de cette dernière conversation avec lui,
+pour savoir quelle espèce de grotesque et sinistre
+fantoche, quel exemplaire d'humanité baroque il
+représente... Outre que sa laideur physique est
+totale, car rien ne la relève et ne la corrige, il ne
+donne aucune prise sur son âme... Rose croyait
+fermement sa domination assurée sur cet homme,
+et cet homme la roulait!... On ne domine pas le
+néant, on n'a pas d'action sur le vide... Je ne puis
+non plus, sans suffoquer de rire, songer un seul
+instant à l'idée que ce personnage ridicule me
+tienne dans ses bras, et que je le caresse... Ce n'est
+même pas du dégoût que j'éprouve, car le dégoût
+suppose la possibilité d'un accomplissement. Or,
+j'ai la certitude que cet accomplissement ne peut
+pas être... Si par un prodige, par un miracle, il
+se trouvait que je tombasse dans son lit, je suis
+sûre que ma bouche serait toujours séparée de la
+sienne par un inextinguible rire. Amour ou
+plaisir, veulerie ou pitié, vanité ou intérêt, j'ai
+couché avec bien des hommes... Cela me paraît,
+du reste, un acte normal, naturel, nécessaire...
+Je n'en ai nul remords, et il est bien rare que je
+n'y aie pas goûté une joie quelconque... Mais un
+homme d'un ridicule aussi incomparable que le
+capitaine, je suis sûre que cela ne peut pas arriver,
+ne peut pas physiquement arriver... Il me semble
+que ce serait quelque chose contre nature... quelque
+chose de pire que le chien de Cléclé... Eh
+bien, malgré cela, je suis contente... et j'en
+éprouve presque de l'orgueil... De si bas qu'il
+vienne, c'est tout de même un hommage, et cet
+hommage me donne davantage confiance en moi-même
+et en ma beauté...</p>
+
+<p>A l'égard de Joseph, mes sentiments sont tout
+autres. Joseph a pris possession de ma pensée. Il
+la retient, il la captive, il l'obsède... Il me trouble,
+m'enchante et me fait peur, tour à tour. Certes, il
+est laid, brulalement, horriblement laid, mais,
+quand on décompose cette laideur, elle a quelque
+chose de formidable qui est presque de la beauté,
+qui est plus que la beauté, qui est au-dessus de
+la beauté, comme un élément. Je ne me dissimule
+pas la difficulté, le danger de vivre, mariée ou
+non, avec un tel homme dont il m'est permis de
+tout soupçonner et dont, en réalité, je ne connais
+rien... Et c'est ce qui m'attire vers lui avec
+la violence d'un vertige... Au moins, celui-là est
+capable de beaucoup de choses dans le crime,
+peut-être, et peut-être aussi dans le bien... Je ne
+sais pas... Que veut-il de moi?... que fera-t-il de
+moi?... Serais-je l'instrument inconscient de combinaisons
+que j'ignore... le jouet de ses passions
+féroces?... M'aime-t-il seulement... et pourquoi
+m'aime-t-il?... Pour ma gentillesse... pour mes
+vices... pour mon intelligence... pour ma haine
+des préjugés, lui qui les affiche tous?... Je ne sais
+pas... Outre cet attrait de l'inconnu et du mystère,
+il exerce sur moi ce charme âpre, puissant,
+dominateur, de la force. Et ce charme&mdash;oui ce
+charme&mdash;agit de plus en plus sur mes nerfs,
+conquiert ma chair passive et soumise. Près de
+Joseph, mes sens bouillonnent, s'exaltent, comme
+ils ne se sont jamais exaltés au contact d'un autre
+mâle. C'est en moi un désir plus violent, plus
+sombre, plus terrible même que le désir qui,
+pourtant, m'emporta jusqu'au meurtre, dans mes
+baisers avec M. Georges... C'est autre chose que
+je ne puis définir exactement, qui me prend tout
+entière, par l'esprit et par le sexe, qui me révèle
+des instincts que je ne me connaissais pas, instincts
+qui dormaient en moi, à mon insu, et qu'aucun
+amour, aucun ébranlement de volupté n'avait
+encore réveillés... Et je frémis de la tête aux
+pieds quand je me rappelle les paroles de Joseph,
+me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes comme moi, Célestine... Ah!
+pas de visage, bien sûr!... Mais nos deux âmes
+sont pareilles... nos deux âmes se ressemblent...</p>
+
+<p>Nos deux âmes!... Est-ce que c'est possible?</p>
+
+<p>Ces sensations que j'éprouve sont si nouvelles,
+si impérieuses, si fortement tenaces, qu'elles ne
+me laissent pas une minute de répit... et que je
+reste toujours sous l'influence de leur engourdissante
+fascination... En vain, je cherche à m'occuper
+l'esprit par d'autres pensées... J'essaie de lire,
+de marcher dans le jardin, quand mes maîtres
+sont sortis, de travailler avec acharnement dans
+la lingerie à mes raccommodages, quand ils sont
+là... Impossible!... C'est Joseph qui possède
+toutes mes pensées... Et, non seulement, ils les
+possède dans le présent, mais il les possède aussi
+dans le passé... Joseph s'interpose tellement entre
+tout mon passé et moi, que je ne vois pour ainsi
+dire que lui... et que ce passé, avec toutes ses
+figures vilaines ou charmantes, se recule de plus
+en plus, se décolore, s'efface... Cléophas Biscouille,
+M. Jean... M. Xavier... William, dont je
+n'ai pas encore parlé... M. Georges lui-même,
+dont je me croyais l'âme marquée à jamais, comme
+est marquée par le fer rouge l'épaule des forçats...
+et tous ceux-là, à qui volontairement,
+joyeusement, passionnément, j'ai donné un peu
+ou beaucoup de moi-même... de ma chair vibrante
+et de mon coeur douloureux... des ombres,
+déjà!... Des ombres indécises et falotes qui s'enfoncent,
+souvenirs à peine, et bientôt rêves confus...
+réalités intangibles, oublis... fumées...
+rien... dans le néant!... Quelquefois, à la cuisine,
+après le dîner, en regardant Joseph et sa bouche
+de crime, et ses yeux de crime, et ses lourdes
+pommettes, et son crâne bas, raboteux, bosselé
+où la lumière de la lampe accumule les ombres
+dures, je me dis:</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... ce n'est pas possible... je
+suis sous le coup d'une folie... je ne veux pas...
+je ne peux pas aimer cet homme... Non, non!...
+ce n'est pas possible...</p>
+
+<p>Et cela est possible, pourtant... et cela est vrai...
+Et il faut bien, enfin, que je me l'avoue à moi-même...
+que je me le crie à moi-même...
+J'aime Joseph!...</p>
+
+<p>Ah! je comprends maintenant pourquoi il ne
+faut jamais se moquer de l'amour... pourquoi
+il y a des femmes qui se ruent, avec toute l'inconscience
+du meurtre, avec toute la force invincible
+de la nature, aux baisers des brutes, aux
+étreintes des monstres, et qui râlent de volupté
+sur des faces ricanantes de démons et de boucs...</p>
+
+<br>
+
+<p>Joseph a obtenu de Madame six jours de
+congé, et demain, sous prétexte d'affaires de
+famille, il va partir pour Cherbourg... C'est
+décidé; il achètera le petit café... Seulement,
+pendant quelques mois, il ne l'exploitera pas lui-même.
+Il a quelqu'un là-bas, un ami sûr, qui s'en
+charge...</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez? me dit-il... Il faut d'abord le
+repeindre... le remettre à neuf... qu'il soit très
+beau, avec sa nouvelle enseigne, en lettres dorées:
+«A l'Armée Française!»... Et puis, je ne
+peux pas quitter ma place, encore... Ça, je ne
+peux pas...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça, Joseph?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ça ne se peut pas, maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, quand partirez-vous, pour tout à
+fait?...</p>
+
+<p>Joseph se gratte la nuque, glisse vers moi un
+regards sournois... et il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ça... je n'en sais rien... Peut-être pas
+avant six mois d'ici... peut-être plutôt... peut-être
+plus tard aussi... On ne peut pas savoir... Ça
+dépend...</p>
+
+<p>Je sens qu'il ne veut pas parler... Néanmoins,
+j'insiste:</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend de quoi?...</p>
+
+<p>Il hésite à me répondre, puis sur un ton mystérieux
+et, en même temps un peu excité:</p>
+
+<p>&mdash;D'une affaire... fait-il... d'une affaire très
+importante...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelle affaire?...</p>
+
+<p>&mdash;D'une affaire... voilà!</p>
+
+<p>Cela est prononcé d'une voix brusque, d'une
+voix où il y a, non pas de la colère... mais de
+l'énervement. Il refuse de s'expliquer davantage...</p>
+
+<p>Il ne me parle pas de moi... Cela m'étonne et
+me cause un désappointement pénible... Aurait-il
+changé d'idée?... Mes curiosités, mes hésitations
+l'auraient-elles lassé?... Il est bien naturel, cependant,
+que je m'intéresse à un événement, dont
+je dois partager le succès ou le désastre... Est-ce
+que les soupçons que je n'ai pu cacher, du viol,
+par lui, de la petite Claire, n'auraient point
+amené, à la réflexion, une rupture entre Joseph
+et moi?... Au serrement de coeur que j'éprouve
+je sens que ma résolution&mdash;différée par coquetterie,
+par taquinerie&mdash;était bien prise, pourtant...
+Être libre... trôner dans un comptoir,
+commander aux autres, se savoir regardée, désirée,
+adorée par tant d'hommes!... Et cela ne
+serait plus?... Et ce rêve m'échapperait, comme
+tous les autres rêves?... Je ne veux pas avoir
+l'air de me jeter à la tête de Joseph... mais je veux
+savoir ce qu'il a dans l'esprit... Je prends une
+physionomie triste... et je soupire:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous serez parti, Joseph, la maison
+ne sera plus tenable pour moi... J'étais si bien
+habituée à vous maintenant... à nos causeries...</p>
+
+<p>&mdash;Ah dame!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, je partirai.</p>
+
+<p>Joseph ne dit rien... Il va, vient, dans la sellerie...
+le front soucieux... l'esprit préoccupé... les
+mains tournant un peu nerveusement, dans la
+poche de son tablier bleu, un sécateur... L'expression
+de sa figure est mauvaise... Je répète, en
+le regardant aller et venir...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je partirai... Je retournerai à Paris...</p>
+
+<p>Il n'a pas un mot de protestation... pas un cri...
+pas un regard suppliant vers moi... Il remet un
+morceau de bois dans le poêle qui s'éteint... puis,
+il recommence de marcher silencieusement dans
+la petite pièce... Pourquoi est-il ainsi?... Il accepte
+donc cette séparation?... Il la veut donc?... Cette
+confiance en moi, cet amour pour moi qu'il avait,
+il les a donc perdus?... Ou, simplement, redoute-t-il
+mes imprudences, mes éternelles questions?...
+Je lui demande, un peu tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cela ne vous fera pas de la peine,
+à vous aussi, Joseph... de ne plus nous voir?...</p>
+
+<p>Sans s'arrêter de marcher, sans me regarder
+même de ce regard oblique et de coin qu'il a souvent:</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... dit-il... Qu'est-ce que vous
+voulez?... On ne peut pas obliger les gens à faire
+ce qu'ils refusent de faire... Ça plaît, ou ça ne plaît
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que j'ai refusé de faire, Joseph?...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, vous avez toujours de mauvaises
+idées sur moi... continue-t-il, sans répondre à
+ma question.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... Pourquoi me dites-vous cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Joseph... c'est vous qui ne
+m'aimez plus... c'est vous qui avez autre chose
+dans la tête, maintenant... Je n'ai rien refusé,
+moi... j'ai réfléchi, voilà tout... C'est assez naturel,
+voyons... On ne s'engage pas pour la vie,
+sans réfléchir... Vous devriez me savoir gré, au
+contraire, de mes hésitations... Elles prouvent
+que je ne suis pas une évaporée... que je suis une
+femme sérieuse...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes une bonne femme, Célestine...
+une femme d'ordre...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors?...</p>
+
+<p>Joseph s'arrête enfin de marcher et, fixant sur
+moi des yeux profonds... et encore méfiants... et
+pourtant plus tendres:</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas ça, Célestine... dit-il lentement...
+ne s'agit pas de ça... Je ne vous empêche
+pas de réfléchir, moi... Parbleu!... réfléchissez...
+Nous avons le temps... et j'en recauserons, à mon
+retour... Mais ce que je n'aime pas, voyez-vous...
+c'est qu'on soit trop curieuse... Il y a des choses
+qui ne regardent pas les femmes... il y a des
+choses...</p>
+
+<p>Et il achève sa phrase dans un hochement de
+tête...</p>
+
+<p>Après un moment de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas autre chose dans la tête, Célestine...
+Je rêve de vous... j'ai les sangs tournés de
+vous... Aussi vrai que le bon Dieu existe, ce que
+j'ai dit une fois... je le dis toujours... J'en recauserons...
+Mais ne faut pas être curieuse... Vous, vous
+faites ce que vous faites... moi, je fais ce que je
+fais... Comme ça, il n'y a pas d'erreur, ni de
+surprise...</p>
+
+<p>S'approchant de moi, il me saisit les mains:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la tête dure, Célestine... ça, oui!... Mais
+ce qui est dedans, y est bien... On ne peut plus
+l'en retirer, après... Je rêve de vous, Célestine...
+de vous... dans le petit café...</p>
+
+<p>Les manches de sa chemise sont retroussées, en
+bourrelets, jusqu'à la saignée: les muscles de ses
+bras, énormes, souples, huilés comme des bielles,
+faits pour toutes les étreintes, fonctionnent puissamment,
+allègrement, sous la peau blanche..
+Sur les avant-bras et de chaque côté des biceps,
+je vois des tatouages, coeurs enflammés, poignards
+croisés, au dessus d'un pot de fleurs... Une odeur
+forte de mâle, presque de fauve, monte de sa poitrine
+large et bombée comme une cuirasse...
+Alors, grisée par cette force et par cette odeur, je
+m'accote au chevalet où tout à l'heure, quand je
+suis venue, il frottait les cuivres des harnais... Ni
+M. Xavier, ni M. Jean, ni tous les autres, qui
+étaient, pourtant, jolis et parfumés, ne m'ont
+produit jamais une impression aussi violente que
+celle qui me vient de ce presque vieillard, à
+crâne étroit, à face de bête cruelle... Et, l'étreignant
+à mon tour, tâchant de faire fléchir, sous ma
+main, ses muscles durs et bandés comme de l'acier:</p>
+
+<p>&mdash;Joseph... lui dis-je d'une voix défaillante...
+il faut se mettre ensemble, tout de suite... mon
+petit Joseph... Moi aussi, je rêve de vous... moi
+aussi, j'ai les sangs tournés de vous...</p>
+
+<p>Mais Joseph, grave, paternel, répond:</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne se peut pas, maintenant, Célestine...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tout de suite, Joseph, mon cher petit
+Joseph!...</p>
+
+<p>Il se dégage de mon étreinte avec des mouvements
+doux.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était, seulement pour s'amuser, Célestine...
+bien sûr... Oui mais... c'est sérieux... c'est
+pour toujours... Il faut être sage... On ne peut
+pas faire ça... avant que le prêtre y passe...</p>
+
+<p>Et nous restons, l'un devant l'autre, lui, les
+yeux brillants, la respiration courte... moi, les
+bras rompus, la tête bourdonnante... le feu au
+corps...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XV</h3>
+<br><br>
+
+<p>20 novembre.</p>
+
+
+<p>Joseph, ainsi qu'il était convenu, est parti hier
+matin pour Cherbourg. Quand je suis descendue,
+il n'est déjà plus là. Marianne, mal réveillée, les
+yeux bouffis, la gorge graillonnante, tire de l'eau
+à la pompe. Il y a encore, sur la table de la cuisine,
+l'assiette où Joseph vient de manger sa soupe, et
+le pichet de cidre vide... Je suis inquiète et, en
+même temps, je suis contente, car je sens bien
+que c'est seulement d'aujourd'hui que se prépare,
+enfin, pour moi, une vie nouvelle. Le jour se lève
+à peine, l'air est froid. Au delà du jardin, la campagne
+dort encore sous d'épais rideaux de brume.
+Et j'entends, au loin, venant de la vallée invisible,
+le bruit très faible d'un sifflet de locomotive. C'est
+le train qui emporte Joseph et ma destinée...
+Je renonce à déjeuner... il me semble que
+j'ai quelque chose de trop gros, de trop lourd,
+qui m'emplit l'estomac... Je n'entends plus le
+sifflet... La brume s'épaissit, gagne le jardin...</p>
+
+<p>Et si Joseph n'allait plus jamais revenir?...</p>
+
+<p>Toute la journée, j'ai été distraite, nerveuse,
+extrêmement agitée. Jamais la maison ne m'a été
+plus pesante, jamais les longs corridors ne m'ont
+paru plus mornes, d'un silence plus glacé; jamais
+je n'ai autant détesté le visage hargneux et la voix
+glapissante de Madame. Impossible de travailler...
+J'ai eu avec Madame une scène très violente, à la
+suite de laquelle j'ai bien cru que je serais obligée
+de partir... Et je me demande ce que je vais faire
+durant ces six jours, sans Joseph... Je redoute
+l'ennui d'être seule, aux repas, avec Marianne.
+J'aurais vraiment besoin d'avoir quelqu'un avec
+qui parler...</p>
+
+<p>En général, dès que le soir arrive, Marianne,
+sous l'influence de la boisson, tombe dans un
+complet abrutissement... Son cerveau s'engourdit,
+sa langue s'empâte, ses lèvres pendent et
+luisent comme la margelle usée d'un vieux
+puits... et elle est triste, triste à pleurer... Je
+ne puis tirer d'elle que de petites plaintes, de
+petits cris, de petits vagissements d'enfant...
+Cependant, hier soir, moins ivre qu'à l'ordinaire,
+elle me confie, au milieu de gémissements
+qui n'en finissent pas, qu'elle a peur d'être
+enceinte... Marianne enceinte!... Ça, par exemple,
+c'est le comble... Mon premier mouvement est
+de rire... Mais j'éprouve, bientôt, une douleur
+vive, quelque chose comme un coup de fouet
+au creux de l'estomac... Si c'était de Joseph que
+Marianne fût enceinte?... Je me rappelle que, le
+jour de mon entrée ici, j'ai tout de suite soupçonné
+qu'ils pussent coucher ensemble... Mais
+ce soupçon stupide, rien depuis ne l'a justifié;
+au contraire... Non, non, c'est impossible... Si
+Joseph avait eu des relations d'amour avec Marianne,
+je l'aurais su... je l'aurais flairé... Non,
+cela n'est pas... cela ne peut pas être... Et puis,
+Joseph est bien trop <i>artiste</i> dans son genre... Je
+demande:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûre d'être enceinte, Marianne?</p>
+
+<p>Marianne se tâte le ventre... ses gros doigts
+s'enfoncent, disparaissent dans les plis du ventre,
+comme dans un coussin de caoutchouc mal gonflé:</p>
+
+<p>&mdash;Sûre?... Non... fait-elle... J'ai peur seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Et de qui pourriez-vous être enceinte, Marianne?</p>
+
+<p>Elle hésite à répondre... puis, brusquement,
+avec une sorte de fierté, elle proclame:</p>
+
+<p>&mdash;De Monsieur, donc!</p>
+
+<p>Cette fois, j'ai failli étouffer de rire. Il ne manquait
+plus que ça à Monsieur... Ah! il est complet,
+Monsieur!... Marianne, qui croit que mon
+rire est de l'admiration, se met à rire, elle aussi...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui, de Monsieur!... répète-t-elle...</p>
+
+<p>Mais comment se fait-il que je ne me sois
+aperçue de rien?... Comment!... Une telle chose,
+si comique, s'est passée, pour ainsi dire, sous mes
+yeux, et je n'en ai rien vu... rien soupçonné?...
+J'interroge Marianne, je la presse de questions...
+Et Marianne raconte avec complaisance, en se
+rengorgeant un peu:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux mois, Monsieur est entré dans la
+laverie où j'étais en train de laver la vaisselle du
+déjeuner. Il n'y avait pas longtemps que vous
+étiez arrivée ici... Et tenez, justement, Monsieur
+venait de causer avec vous, sur l'escalier. Quand
+il est entré dans la laverie, Monsieur faisait de
+grands gestes... soufflait très fort... avait les yeux
+rouges et hors la tête. J'ai cru qu'il allait tomber
+d'un coup de sang... Sans rien me dire, il s'est
+jeté sur moi, et j'ai bien vu de quoi il s'agissait...
+Monsieur, vous comprenez... je n'ai pas osé me
+défendre... Et puis, on a si peu d'occasions ici!...
+Ça m'a étonnée... mais ça m'a fait plaisir... Alors
+il est revenu, souvent... C'est un homme bien
+mignon... bien caressant...</p>
+
+<p>&mdash;Bien cochon, hein, Marianne?</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui!... soupire-t-elle, les yeux pleins
+d'extase... Et bel homme!... Et tout!...</p>
+
+<p>Sa grosse face molle continue de sourire bestialement...
+Et sous la camisole bleue débraillée,
+tachée de graisse et de charbon, ses deux seins
+se soulèvent, énormes, et roulent. Je lui demande
+encore:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous contente au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je suis bien contente... réplique-t-elle.
+C'est-à-dire... je serais bien contente.. si j'étais
+certaine de ne pas être enceinte... A mon âge...
+ce serait trop triste!</p>
+
+<p>Je la rassure de mon mieux... et elle accompagne
+chacune de mes paroles d'un hochement
+de tête... Puis elle ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal... pour être plus tranquille... j'irai
+voir madame Gouin, demain...</p>
+
+<p>J'éprouve une vraie pitié pour cette pauvre
+femme dont le cerveau est si noir, dont les idées
+sont si obscures... Ah! qu'elle est mélancolique et
+lamentable!... Et que va-t-il lui arriver aussi, à
+celle-là?... Chose extraordinaire, l'amour ne lui
+a pas donné un rayonnement... une grâce... Elle
+n'a pas ce halo de lumière que la volupté met
+autour des visages les plus laids... Elle est restée
+la même... lourde, molle et tassée... Et pourtant
+je suis presque heureuse que ce bonheur, qui a dû
+ranimer un peu sa grosse chair depuis si longtemps
+privée des caresses d'un homme, lui vienne
+de moi... Car, c'est après avoir excité ses désirs
+sur moi, que Monsieur est allé les assouvir, salement,
+sur cette triste créature... Je lui dis affectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut faire bien attention, Marianne... Si
+Madame vous surprenait, ce serait terrible...</p>
+
+<p>&mdash;Oh il n'y a pas de danger!... s'écrie-t-elle...
+Monsieur ne vient que quand Madame est sortie...
+Il ne reste jamais bien longtemps... et lorsqu'il
+est content... il s'en va... Et puis, il y a la porte de
+la laverie qui donne sur la petite cour... et la porte
+de la petite cour... qui donne sur la venelle. Au
+moindre bruit, Monsieur peut s'enfuir, sans qu'on
+le voie... Et puis... qu'est-ce que vous voulez?...
+Si Madame nous surprenait... eh bien... voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Madame vous chasserait d'ici... ma pauvre
+Marianne...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà!... répète-t-elle, en balançant
+sa tête à la manière d'une vieille ourse...</p>
+
+<p>Après un silence cruel, durant lequel je viens
+d'évoquer ces deux êtres, ces deux pauvres êtres
+en amour, dans la laverie:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Monsieur est tendre avec vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr qu'il est tendre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous dit-il parfois des paroles gentilles?...
+Qu'est-ce qu'il vous dit?...</p>
+
+<p>Et Marianne répond:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur arrive... Il se jette sur moi, tout
+de suite... et puis il dit: «Ah! bougre!... Ah!
+bougre!» Et puis, il souffle... il souffle... Ah! il
+est bien mignon...</p>
+
+<p>Je l'ai quittée le coeur un peu gros... Maintenant,
+je ne ris plus, je ne veux plus jamais rire de Marianne,
+et la pitié que j'ai d'elle devient un véritable
+et presque douloureux attendrissement.</p>
+
+<p>Mais, c'est surtout sur moi que je m'attendris,
+je le sens bien. En rentrant dans ma chambre, je
+suis prise d'une sorte de honte et d'un grand découragement...
+Il ne faudrait jamais réfléchir sur
+l'amour. Comme l'amour est triste, au fond! Et
+qu'en reste-t-il? Du ridicule, de l'amertume, ou
+rien du tout... Que me reste-t-il, maintenant, de
+monsieur Jean dont la photographie se pavane, dans
+son cadre de peluche rouge, sur la cheminée? Rien,
+sinon cette déception que j'ai aimé un sans-coeur,
+un vaniteux, un imbécile... Est-ce que, vraiment,
+j'ai pu aimer ce bellâtre, avec sa face blanche et
+malsaine, ses côtelettes noires d'ordonnance, sa
+raie au milieu du front?... Cette photographie
+m'irrite... Je ne peux plus avoir devant moi, toujours,
+ces deux yeux si bêtes qui me regardent
+avec le même regard de larbin insolent et servile.
+Ah! non... Qu'elle aille retrouver les autres,
+au fond de ma malle, en attendant que je fasse
+de ce passé, de plus en plus détesté, un feu de
+joie et des cendres!...</p>
+
+<p>Et je pense à Joseph... Où est-il à cette heure?
+Que fait-il? Songe-t-il seulement à moi? Il est,
+sans doute, dans le petit café. Il regarde, il discute,
+il prend des mesures, il se rend compte de
+l'effet que je produirai au comptoir derrière la
+glace, parmi l'éblouissement des verres et des
+bouteilles multicolores. Je voudrais connaître
+Cherbourg, ses rues, ses places, le port, afin de
+me représenter Joseph, allant, venant, conquérant
+la ville comme il m'a conquise. Je me
+tourne et me retourne dans mon lit, un peu
+fiévreuse. Ma pensée va de la forêt de Raillon à
+Cherbourg... du cadavre de Claire au petit café.
+Et, après une insomnie pénible, je finis par m'endormir
+avec l'image rude et sévère de Joseph
+dans les yeux, l'image immobile de Joseph
+qui se détache, là-bas, au loin, sur un fond noir,
+clapoteux, que traversent des mâtures blanches
+et des vergues rouges.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, dimanche, je suis allée, l'après-midi,
+dans la chambre de Joseph. Les deux
+chiens me suivent, empressés; ils ont l'air de me
+demander où est Joseph... Un petit lit de fer, une
+grande armoire, une sorte de commode basse,
+une table, deux chaises, tout cela en bois blanc;
+un porte-manteau qu'un rideau de lustrine verte,
+courant sur une tringle, préserve de la poussière,
+tel en est le mobilier. Si la chambre n'est pas
+luxueuse, elle est tenue avec un ordre, une propreté
+extrêmes. Elle a quelque chose de la rigidité,
+de l'austérité d'une cellule de moine dans
+un couvent. Aux murs peints à la chaux, entre
+les portraits de Déroulède et du général Mercier,
+des images saintes, non encadrées, des Vierges...
+une Adoration des Mages, un massacre des Innocents...
+une vue du Paradis... Au-dessus du lit,
+un grand crucifix de bois noir, servant de bénitier,
+et que barre un rameau de buis bénit...</p>
+
+<p>Ça n'est pas très délicat, sans doute... je n'ai pu
+résister au désir violent de fouiller partout, dans
+l'espoir, vague d'ailleurs, de découvrir une partie
+des secrets de Joseph. Rien n'est mystérieux,
+dans cette chambre, rien ne s'y cache. C'est la
+chambre nue d'un homme qui n'a pas de secrets,
+dont la vie est pure, exempte de complications et
+d'événements... Les clés sont sur les meubles et
+sur les placards; pas un tiroir n'est fermé. Sur la
+table, des paquets de graines et un livre: <i>Le Bon
+Jardinier</i>... sur la cheminée, un paroissien dont
+les pages sont jaunies, et un petit carnet où sont
+copiées différentes recettes pour préparer l'encaustique,
+la bouillie bordelaise, et des dosages de
+nicotine, de sulfate de fer... Pas une lettre nulle
+part; pas même un livre de comptes. Nulle part,
+la moindre trace d'une correspondance d'affaires,
+de politique, de famille ou d'amour... Dans la
+commode, à côté de chaussures hors d'usage et
+de vieux becs d'arrosage, des tas de brochures,
+de nombreux numéros de <i>La Libre Parole</i>. Sous
+le lit, des pièges à loirs et à rats... J'ai tout
+palpé, tout retourné, tout vidé, habits, matelas,
+linge et tiroirs. Il n'y a rien d'autre!... Dans
+l'armoire, rien n'est changé... elle est telle que je
+la laissai lorsque, voici huit jours, je la rangeai,
+en présence de Joseph. Est-il possible que
+Joseph n'ait rien?... Est-il possible qu'il lui
+manque, à ce point, ces mille petites choses
+intimes et familières, par où un homme révèle
+ses goûts, ses passions, ses pensées... un peu de
+ce qui domine sa vie?... Ah! si pourtant... Du
+fond du tiroir de la table je retire une boîte à
+cigares, enveloppée de papier, ficelée par un quadruple
+tour de cordes fortement nouées... A grand'peine,
+je dénoue les cordes, j'ouvre la boîte et je
+vois sur un lit d'ouate cinq médailles bénites,
+un petit crucifix d'argent, un chapelet à grains
+rouges... Toujours la religion!...</p>
+
+<p>Ma perquisition finie, je sors de la chambre,
+avec l'irritation nerveuse de n'avoir rien trouvé
+de ce que je cherchais, rien appris de ce que je
+voulais connaître. Décidément, Joseph communique
+à tout ce qu'il touche son impénétrabilité...
+Les objets qu'il possède sont muets, comme sa
+bouche, intraversables comme ses yeux et comme
+son front... Le reste de la journée, j'ai eu devant
+moi, réellement devant moi, la figure de Joseph,
+énigmatique, ricanante et bourrue, tour à tour. Et
+il m'a semblé que je l'entendais me dire:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien avancée, petite maladroite,
+d'avoir été si curieuse... Ah!... tu peux regarder
+encore, tu peux fouiller dans mon linge, dans
+mes malles et dans mon âme... tu ne sauras
+jamais rien!...</p>
+
+<p>Je ne veux plus penser à tout cela, je ne veux
+plus penser à Joseph... J'ai trop mal à la tête, et
+je crois que j'en deviendrais folle... Retournons
+à mes souvenirs...</p>
+
+<br>
+
+<p>A peine sortie de chez les bonnes soeurs de
+Neuilly, je retombai dans l'enfer des bureaux de
+placement. Je m'étais pourtant bien promis de
+n'avoir plus jamais recours à eux... Mais, le
+moyen, quand on est sur le pavé, sans seulement
+de quoi s'acheter un morceau de pain?... Les
+amies, les anciens camarades? Ah ouitch!... Ils
+ne vous répondent même pas... Les annonces
+dans les journaux?... Ce sont des frais très lourds,
+des correspondances qui n'en finissent pas... des
+dérangements pour le roi de Prusse... Et puis,
+c'est aussi bien chanceux... En tout cas, il faut
+avoir des avances, et les vingt francs de Cléclé
+avaient vite fondu dans mes mains... La prostitution?...
+La promenade sur les trottoirs?...
+Ramener des hommes, souvent plus gueux que
+soi?... Ah! ma foi, non... Pour le plaisir, tant
+qu'on voudra... Pour l'argent? Je ne peux pas...
+je ne sais pas... je suis toujours roulée... Je fus
+même obligée de mettre au clou quelques petits
+bijoux qui me restaient, afin de payer mon logement
+et ma nourriture... Fatalement, la mistoufle
+vous ramène aux agences d'usure et d'exploitation
+humaine.</p>
+
+<p>Ah! les bureaux de placement, en voilà un
+sale truc... D'abord, il faut donner dix sous pour
+se faire inscrire; ensuite au petit bonheur des
+mauvaises places... Dans ces affreuses baraques,
+ce ne sont pas les mauvaises places qui manquent,
+et, vrai! l'on n'y a que l'embarras du choix
+entre des vaches borgnes et des vaches aveugles...
+Aujourd'hui, des femmes de rien, des petites
+épicières de quat'sous... se mêlent d'avoir des
+domestiques, et de jouer à la comtesse... Quelle
+pitié! Si, après des discussions, des enquêtes
+humiliantes et de plus humiliants marchandages,
+vous parvenez à vous arranger avec une de ces
+bourgeoises rapaces, vous devez à la placeuse
+trois pour cent sur toute une année de gages...
+Tant pis, par exemple, si vous ne restez que dix
+jours dans la place qu'elle vous a procurée. Cela
+ne la regarde pas... son compte est bon, et la
+commission entière exigée. Ah! elles connaissent
+le truc; elles savent où elles vous envoient et
+que vous leur reviendrez bientôt... Ainsi, moi,
+j'ai fait sept places, en quatre mois et demi...
+Une série à la noire... des maisons impossibles,
+pires que des bagnes. Eh bien, j'ai dû payer au
+bureau trois pour cent, sur sept années, c'est-à-dire,
+en comprenant les dix sous renouvelés de
+l'inscription, plus de quatre-vingt-dix francs...
+Et il n'y avait rien de fait, et tout était à recommencer!...
+Est-ce juste, cela?... N'est-ce pas un
+abominable vol?...</p>
+
+<p>Le vol?... De quelque côté que l'on se retourne,
+on n'aperçoit partout que du vol... Naturellement,
+ce sont toujours ceux qui n'ont rien qui
+sont le plus volés et volés par ceux qui ont tout...
+Mais comment faire? On rage, on se révolte, et,
+finalement, on se dit que mieux vaut encore être
+volée que de crever, comme des chiens, dans la
+rue... Le monde est joliment mal fichu, voilà qui
+est sûr... Quel dommage que le général Boulanger
+n'ait pas réussi, autrefois!... Au moins, celui-là,
+paraît qu'il aimait les domestiques...</p>
+
+<br>
+
+<p>Le bureau, où j'avais eu la bêtise de m'inscrire,
+est situé, rue du Colisée, dans le fond d'une
+cour, au troisième étage d'une maison noire et
+très vieille, presque une maison d'ouvriers. Dès
+l'entrée, l'escalier étroit et raide, avec ses marches
+malpropres qui collent aux semelles et sa
+rampe humide qui poisse aux mains, vous souffle
+un air empesté au visage, une odeur de plombs
+et de cabinets, et vous met, dans le coeur, un
+découragement... Je ne veux pas faire la sucrée,
+mais rien que de voir cet escalier, cela m'affadit
+l'estomac, me coupe les jambes, et je suis
+prise d'un désir fou de me sauver... L'espoir
+qui, le long du chemin, vous chante dans la tête,
+se tait aussitôt, étouffé par cette atmosphère
+épaisse, gluante, par ces marches ignobles et ces
+murs suintants qu'on dirait hantés de larves visqueuses
+et de froids crapauds. Vrai! je ne comprends
+pas que de belles dames osent s'aventurer
+dans ce taudis malsain... Franchement, elles ne
+sont pas dégoûtées... Mais qu'est-ce qui les
+dégoûte, aujourd'hui, les belles dames?... Elles
+n'iraient pas dans une pareille maison, pour
+secourir un pauvre... mais pour embêter une
+domestique, elles iraient le diable sait où!...</p>
+
+<p>Ce bureau était exploité par Mme Paulhat-Durand,
+une grande femme de quarante-cinq ans,
+à peu près, qui, sous des bandeaux de cheveux
+légèrement ondulés et très noirs, malgré des
+chairs amollies, comprimées dans un terrible
+corset, gardait encore des restes de beauté, une
+prestance majestueuse... et un oeil!... Mazette!
+ce qu'elle a dû s'en payer, celle-là!... D'une
+élégance austère, toujours en robe de taffetas
+noir, une longue chaîne d'or rayant sa forte poitrine,
+une cravate de velours brun autour du
+cou, des mains très pâles, elle semblait d'une
+dignité parfaite et même un peu hautaine. Elle
+vivait collée avec un petit employé à la Ville,
+M. Louis&mdash;nous ne le connaissions que sous son
+prénom... C'était un drôle de type, extrêmement
+myope, à gestes menus, toujours silencieux, et très
+gauche dans un veston gris, râpé et trop court...
+Triste, peureux, voûté quoique jeune, il ne
+paraissait pas heureux, mais résigné... Il n'osait
+jamais nous parler, pas même nous regarder, car
+la patronne en était fort jalouse... Quand il
+entrait, sa serviette sous le bras, il se contentait
+de nous envoyer un petit coup de chapeau, sans
+tourner la tête vers nous, et, traînant un peu la
+jambe, il glissait dans le couloir comme une
+ombre... Et ce qu'il était éreinté, le pauvre
+garçon!... M. Louis, le soir, mettait au net la
+correspondance, tenait les livres... et le reste...</p>
+
+<p>Mme Paulhat-Durand ne s'appelait ni Paulhat,
+ni Durand; ces deux noms, qui faisaient si bien
+accolés l'un à l'autre, elle les tenait, paraît-il, de
+deux messieurs, morts aujourd'hui, avec qui elle
+avait vécu et qui lui avaient donné les fonds pour
+ouvrir son bureau. Son vrai nom était Joséphine
+Carp. Comme beaucoup de placeuses, c'était une
+ancienne femme de chambre. Cela se voyait d'ailleurs
+à toutes ses allures prétentieuses, à des
+manières parodiques de grande dame acquises
+dans le service et sous lesquelles, malgré la chaîne
+d'or et la robe de soie noire, transparaissait la
+crasse des origines inférieures. Elle se montrait
+insolente, c'est le cas de le dire, comme une ancienne
+domestique, mais cette insolence elle la
+réservait exclusivement pour nous seules, étant,
+au contraire, envers ses clientes, d'une obséquiosité
+servile, proportionnée à leur rang social et à
+leur fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel monde, Madame la comtesse, disait-elle,
+en minaudant... Des femmes de chambre
+de luxe, c'est-à-dire des donzelles qui ne
+veulent rien faire... qui ne travaillent pas, et dont
+je ne garantis pas l'honnêteté et la moralité...
+tant que vous voudrez!... Mais des femmes qui
+travaillent, qui cousent, qui connaissent leur
+métier, il n'y en a plus... je n'en ai plus... personne
+n'en a plus... C'est comme ça...</p>
+
+<p>Son bureau était pourtant achalandé... Elle
+avait surtout la clientèle du quartier des Champs-Élysées,
+composée, en grande partie, d'étrangères
+et de juives... Ah! j'en ai connu là des histoires!...</p>
+
+<p>La porte s'ouvre sur un couloir qui conduit au
+salon où Mme Paulhat-Durand trône dans sa perpétuelle
+robe de soie noire. A gauche du couloir,
+c'est une sorte de trou sombre, une vaste antichambre
+avec des banquettes circulaires et, au
+milieu, une table recouverte d'une serge rouge
+décolorée. Rien d'autre. L'antichambre ne s'éclaire
+que par un vitrage étroit, pratiqué en
+haut et dans toute la longueur de la cloison, qui
+la sépare du bureau. Un jour faux, un jour plus
+triste que de l'ombre tombe de ce vitrage, enduit
+les objets et les figures d'une lueur crépusculaire,
+à peine.</p>
+
+<p>Nous venions là, chaque matinée et chaque
+après-midi, en tas, cuisinières et femmes de
+chambre, jardiniers et valets, cochers et maîtres
+d'hôtel, et nous passions notre temps à nous raconter
+nos malheurs, à débiner les maîtres, à souhaiter
+des places extraordinaires, féeriques, libératrices.
+Quelques-unes apportaient des livres,
+des journaux, qu'elles lisaient passionnément;
+d'autres écrivaient des lettres... Tantôt gaies
+tantôt tristes, nos conversations bourdonnantes
+étaient souvent interrompues par l'irruption soudaine,
+en coup de vent, de Mme Paulhat-Durand:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous donc, Mesdemoiselles... criait-elle...
+On ne s'entend plus au salon...</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Jeanne!... appelait-elle d'une
+voix brève et glapissante.</p>
+
+<p>Mlle Jeanne se levait, s'arrangeait un peu les
+cheveux, suivait la placeuse dans le bureau
+d'où elle revenait quelques minutes après, une
+grimace de dédain aux lèvres. On n'avait pas
+trouvé ses certificats suffisants... Qu'est-ce qu'il
+leur fallait?... Le prix Monthyon alors?... Un
+diplôme de rosière?...</p>
+
+<p>Ou bien on ne s'était pas entendu sur le prix
+des gages:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... non... des chipies!... Un sale bastringue...
+rien à gratter... Elle fait son marché
+elle-même... Oh! là! là!... quatre enfants dans
+la maison... Plus souvent!</p>
+
+<p>Tout cela ponctué par des gestes furieux ou
+obscènes.</p>
+
+<p>Nous y passions toutes, à tour de rôle, dans le
+bureau, appelées par la voix de plus en plus glapissante
+de Mme Paulhat-Durand, dont les chairs
+cireuses, à la fin, verdissaient de colère... Moi, je
+voyais tout de suite à qui j'avais à faire et que
+la place ne pourrait pas me convenir... Alors,
+pour m'amuser, au lieu de subir leurs stupides
+interrogatoires, c'est moi qui les interrogeais les
+belles dames... Je me payais leur tête...</p>
+
+<p>&mdash;Madame est mariée?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Et madame a des enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement...</p>
+
+<p>&mdash;Des chiens?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Madame fait veiller la femme de chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je sors le soir... évidemment...</p>
+
+<p>&mdash;Et madame sort souvent le soir?</p>
+
+<p>Ses lèvres se pinçaient... Elle allait répondre.
+Alors, la dévisageant avec un regard qui méprisait
+son chapeau, son costume, toute sa personne,
+je disais d'un ton bref et dédaigneux:</p>
+
+<p>&mdash;Je le regrette... mais la place de Madame
+ne me plaît pas... Je ne vais pas dans des maisons,
+comme chez Madame...</p>
+
+<p>Et je sortais triomphalement...</p>
+
+<p>Un jour, une petite femme, les cheveux outrageusement
+teints, les lèvres passées au minium,
+les joues émaillées, insolente comme une pintade
+et parfumée comme un bidet, me demanda après
+trente six questions:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous de la conduite?... Recevez-vous
+des amants?</p>
+
+<p>&mdash;Et Madame? répondis-je, sans m'étonner et
+très calme.</p>
+
+<p>Quelques-unes, moins difficiles, ou plus lasses,
+ou plus timides, acceptaient des places infectes.
+On les huait.</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage... Et à bientôt!...</p>
+
+<p>A nous voir ainsi affalés sur les banquettes,
+veules, le corps tassé, les jambes écartées, songeuses,
+stupides ou bavardes... à entendre les successifs
+appels de la patronne. «Mademoiselle
+Victoire!... Mademoiselle Irène!... Mademoiselle
+Zulma!...» il me semblait, parfois, que
+nous étions en maison et que nous attendions
+le miché. Cela me parut drôle, ou triste, je ne
+sais pas bien, et j'en fis, un jour, la remarque
+tout haut... Ce fut un éclat de rire général. Chacune,
+immédiatement, conta ce qu'elle savait de
+précis et de merveilleux sur ces sortes d'établissements...
+Une grosse bouffie, qui épluchait une
+orange, exprima:</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr que cela vaudrait mieux... On
+boulotte tout le temps, là dedans... Et du champagne,
+vous savez, Mesdemoiselles... et des chemises
+avec des étoiles d'argent... et pas de corset!</p>
+
+<p>Une grande sèche, très noire de cheveux, les
+lèvres velues, et qui semblait très sale, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis... ça doit être moins fatigant...
+Parce que, moi, dans la même journée, quand
+j'ai couché avec Monsieur, avec le fils de Monsieur...
+avec le concierge... avec le valet de chambre
+du premier... avec le garçon boucher... avec
+le garçon épicier... avec le facteur du chemin de
+fer... avec le gaz... avec l'électricité... et puis
+avec d'autres encore... eh bien, vous savez... j'en
+ai mon lot!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la sale! s'écria-t-on, de toutes parts.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça!... Et vous autres, mes petits anges...
+Ah! malheur!... répliqua la grande noire,
+en haussant ses épaules pointues.</p>
+
+<p>Et elle s'administra, sur la cuisse, une claque...</p>
+
+<p>Je me rappelle que, ce jour-là, je pensai à ma
+soeur Louise enfermée sans doute dans une de
+ces maisons. J'évoquai sa vie heureuse peut-être,
+tranquille au moins, en tout cas sauvée de
+la misère et de la faim. Et, dégoûtée plus que
+jamais de ma jeunesse morne et battue, de mon
+existence errante, de ma terreur des lendemains,
+moi aussi, je songeai:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, peut-être que cela vaudrait mieux!...</p>
+
+<p>Et le soir arrivait... puis la nuit... une nuit, à
+peine plus noire que le jour... Nous nous taisions,
+fatiguées d'avoir trop parlé, trop attendu... Un
+bec de gaz s'allumait dans le couloir... et, régulièrement,
+à cinq heures, par la vitre de la porte,
+on apercevait la silhouette un peu voûtée de
+M. Louis qui passait, très vite, en s'effaçant...
+C'était le signal du départ.</p>
+
+<br>
+
+<p>Souvent de vieilles racoleuses de maisons de
+passe, des maquerelles à l'air respectable et toutes
+pareilles, en douceur mielleuse, à des bonne
+soeurs, nous attendaient à la sortie, sur le trottoir...
+Elles nous suivaient discrètement, et dans
+un coin plus sombre de la rue, derrière les obscurs
+massifs des Champs-Elysées, loin de la surveillance
+des sergents de ville, elles nous abordaient:</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc chez moi, au lieu de traîner
+votre pauvre vie d'embêtement en embêtement
+et de misère en misère. Chez moi, c'est le plaisir,
+le luxe, l'argent... c'est la liberté...</p>
+
+<p>Éblouies par les promesses merveilleuses, plusieurs
+de mes petites camarades écoutèrent ces
+brocanteuses d'amour... Je les vis partir avec
+tristesse... Où sont-elles maintenant?...</p>
+
+<p>Un soir, une de ces rôdeuses, grasse et molle,
+que j'avais déjà brutalement éconduite, parvint
+à m'entraîner dans un café du Rond-Point où
+elle m'offrit un verre de chartreuse. Je vois
+encore ses bandeaux grisonnants, sa sévère toilette
+de bourgeoise veuve, ses mains grassouillettes,
+visqueuses, chargées de bagues... Avec
+plus d'entrain, plus de conviction que les autres
+jours, elle me récita son boniment... Et comme
+je demeurais indifférente à toutes ses blagues:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous vouliez, ma petite! s'écria-t-elle...
+Je n'ai pas besoin de vous regarder à
+deux fois pour voir combien vous êtes belle, de
+partout!... Et c'est un vrai crime de laisser en friche
+et de gaspiller avec des gens de maison une telle
+beauté!... Belle... et je suis sûre... polissonne
+comme vous êtes, votre fortune serait vite faite,
+allez! Ah! vous en auriez un sac, au bout de peu
+de temps!... C'est que, voyez-vous, j'ai une
+clientèle admirable... de vieux messieurs... très
+influents et très... très généreux... Le travail est
+quelquefois un peu dur... ça, je ne dis pas... Mais
+on gagne tant, tant d'argent!... Tout ce qu'il y a
+de mieux à Paris défile chez moi... des généraux
+illustres, des magistrats puissants... des ambassadeurs
+étrangers.</p>
+
+<p>Elle se rapprocha de moi, baissant la voix...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous disais que le Président de la
+République lui-même... Mais oui, ma petite!...
+Ça vous donne une idée de ce qu'est ma maison...
+Il n'y en a pas une pareille dans le monde... La
+Rabineau, ça n'est rien à côté de ma maison...
+Et tenez, hier, à cinq heures, le Président était
+si content qu'il m'a promis les palmes académiques...
+pour mon fils, qui est chef du contentieux
+dans une maison d'éducation religieuse, à
+Auteuil. Ainsi...</p>
+
+<p>Elle me regarda longtemps, me fouillant l'âme
+et la chair, et elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous vouliez!... Quel succès!...</p>
+
+<p>Puis, sur un ton confidentiel:</p>
+
+<p>&mdash;Il vient aussi chez moi, souvent, mystérieusement,
+des dames du plus grand monde... quelquefois
+seules, quelquefois avec leurs maris ou
+leurs amants. Ah! dame, vous comprenez, chez
+moi, il faut se mettre un peu à tout...</p>
+
+<p>J'objectai un tas de choses, l'insuffisance de
+mon instruction amoureuse, le manque de lingerie
+de luxe, de toilettes... de bijoux... La vieille
+me rassura:</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est que ça!... dit-elle, il ne faut pas
+vous tourmenter... parce que, chez moi, la toilette,
+vous comprenez, c'est surtout la beauté naturelle...
+une bonne paire de bas, sans plus!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... je sais bien... mais encore...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure qu'il ne faut pas vous tourmenter...
+insista-t-elle avec bienveillance... Ainsi,
+j'ai des clients très chic, principalement les ambassadeurs...
+qui ont des manies... Dame! à leur
+âge et avec leur argent, n'est-ce pas?... Ce qu'ils
+préfèrent, ce qu'ils me demandent le plus, c'est
+des femmes de chambre, des soubrettes... une
+robe noire très collante... un tablier blanc... un
+petit bonnet de linge fin... Par exemple, des dessous
+riches... ça oui... Mais écoutez bien... Signez-moi
+un engagement de trois mois... et je vous
+donne un trousseau d'amour, tout ce qu'il y a de
+mieux, et comme les soubrettes du Théâtre-Français
+n'en ont jamais eu... ça, je vous en réponds...</p>
+
+<p>Je demandai a réfléchir...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est ça!... réfléchissez... conseilla
+cette marchande de viande humaine. Je vais toujours
+vous laisser mon adresse... Quand le coeur
+vous dira... eh bien, vous n'aurez qu'à venir...
+Ah! je suis bien tranquille!... Et, dès demain, je
+vais vous annoncer au Président de la République...</p>
+
+<p>Nous avions fini de boire. La vieille régla les
+deux verres, tira d'un petit portefeuille noir une
+carte qu'elle me remit, en cachette, dans la main.
+Lorsqu'elle fut partie, je regardai la carte et je
+lus:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">Madame Rebecca Ranvet</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> <i>Modes.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>J'assistai chez Mme Paulhat-Durand à des scènes
+extraordinaires. Ne pouvant malheureusement
+les conter toutes, j'en choisis une qui peut
+passer pour un exemple de ce qui arrive, tous les
+jours, dans cette maison.</p>
+
+<p>J'ai dit que le haut de la cloison, séparant l'antichambre
+du bureau, s'éclaire en toute sa longueur
+d'un vitrage garni de transparents rideaux.
+Au milieu du vitrage s'intercale un vasistas, ordinairement
+fermé. Une fois je remarquai que, par
+suite d'une négligence, que je résolus de mettre à
+profit, il était entr'ouvert... J'escaladai la banquette
+et, me haussant sur un escabeau de renfort,
+je parvins à toucher du menton le cadre du vasistas
+que je poussai tout doucement... Mon regard
+plongea dans la pièce, et voici ce que je vis.</p>
+
+<p>Une dame était assise dans un fauteuil; une
+femme de chambre était debout, devant elle; dans
+un coin, Mme Paulhat-Durand rangeait des fiches,
+entre les compartiments d'un tiroir... La dame
+venait de Fontainebleau pour chercher une
+bonne... Elle pouvait avoir cinquante ans.
+Apparence de bourgeoise riche et rêche. Toilette
+sérieuse, austérité provinciale... Malingre et souffreteuse,
+le teint plombé par les nourritures de
+hasard et les jeûnes, la bonne avait pourtant une
+physionomie sympathique qui eût pu être jolie,
+avec du bonheur. Elle était très propre et svelte
+dans une jupe noire. Un jersey noir moulait sa
+taille maigre; un bonnet de linge la coiffait gentiment,
+en arrière, découvrant le front où des cheveux
+blonds frisottaient.</p>
+
+<p>Après un examen détaillé, appuyé, froissant,
+agressif, la dame se décida enfin à parler.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-elle, vous vous présentez comme...
+quoi?... comme femme de chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en avez pas l'air... Comment vous
+appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne Le Godec...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne Le Godec, Madame...</p>
+
+<p>La dame haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne... fit-elle... Ça n'est pas un nom de
+domestique... c'est un nom de jeune fille. Si
+vous entrez à mon service, vous n'avez pas la
+prétention, j'imagine, de garder ce nom de
+Jeanne?...</p>
+
+<p>&mdash;Comme Madame voudra.</p>
+
+<p>Jeanne avait baissé la tête... Elle appuya davantage
+ses deux mains sur le manche de son
+parapluie.</p>
+
+<p>&mdash;Levez la tête... ordonna la dame... tenez-vous
+droite... Vous voyez bien que vous allez
+percer le tapis avec la pointe de votre parapluie...
+D'où êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De Saint-Brieuc...</p>
+
+<p>&mdash;De Saint-Brieuc!...</p>
+
+<p>Et elle eut une moue de dédain, qui devint
+bien vite une affreuse grimace... Les coins de sa
+bouche, l'angle de ses yeux se plissèrent comme si
+elle eût avalé un verre de vinaigre.</p>
+
+<p>&mdash;De Saint-Brieuc!... répéta-t-elle... Alors
+vous êtes bretonne?... Oh! je n'aime pas les bretonnes...
+Elles sont entêtées et malpropres...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis très propre, Madame, protesta
+la pauvre Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui le dites... Enfin, nous n'en
+sommes pas là... Quel âge avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-six ans.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-six ans?... Sans compter les mois de
+nourrice, sans doute?... Vous paraissez bien plus
+vieille... Ce n'est pas la peine de me tromper...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne trompe pas Madame... J'assure bien à
+Madame que je n'ai que vingt-six ans... Si je
+parais plus vieille, c'est que j'ai été longtemps
+malade...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez été malade?... répliqua la
+bourgeoise avec une dureté railleuse... ah! vous
+avez été longtemps malade?... Je vous préviens,
+ma fille, que sans être pénible la maison est
+assez importante, et qu'il me faut une femme de
+très forte santé..</p>
+
+<p>Jeanne voulut réparer ses imprudentes paroles.
+Elle déclara:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, je suis guérie... tout à fait guérie...</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre affaire... D'ailleurs, nous n'en
+sommes pas là... Vous êtes fille... mariée?...
+Quoi?... Qu'est-ce que vous êtes?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis veuve, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Vous n'avez pas d'enfant, je suppose?</p>
+
+<p>Et comme Jeanne ne répondait pas tout de
+suite, la dame, plus vivement, insista:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin... Avez-vous des enfants, oui ou
+non?...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une petite fille, avoua-t-elle timidement...</p>
+
+<p>Alors, faisant des grimaces et des gestes comme
+si elle eût chassé loin d'elle un vol de mouches:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas d'enfant dans la maison... cria-t-elle...
+pas d'enfant dans la maison... Je n'en
+veux à aucun prix... Où est-elle, votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est chez une tante de mon mari...</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que c'est que cette tante?</p>
+
+<p>&mdash;Elle tient un débit de boissons, à Rouen...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un triste métier... L'ivrognerie, la
+débauche, en voila un joli exemple, pour une
+petite fille!... Enfin, cela vous regarde... c'est
+votre affaire... Quel âge a votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Dix-huit mois, Madame.</p>
+
+<p>Madame sauta, se retourna violemment dans
+son fauteuil. Elle était outrée, scandalisée... Une
+sorte de grognement sortit de ses lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Des enfants!... Je vous demande un peu!...
+Des enfants quand on ne peut pas les élever, les
+avoir chez soi!... Ces gens-là sont incorrigibles,
+ils ont le diable au corps!...</p>
+
+<p>De plus en plus agressive, féroce même, elle
+s'adressa à Jeanne toute tremblante devant son
+regard.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avertis, dit-elle, détachant nettement
+chaque mot... je vous avertis que, si vous
+entrez à mon service, je ne tolérerai pas qu'on
+vous amène, chez moi, dans ma maison, votre
+fille... Pas d'allées et venues dans la maison...
+je ne veux pas d'allées et venues dans la maison...
+Non, non... Pas d'étrangers... pas de vagabonds...
+pas de gens qu'on ne connaît point...
+On est bien assez exposée avec le courant... Ah!
+non... merci!</p>
+
+<p>Malgré cette déclaration peu engageante, la
+petite bonne osa pourtant demander:</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, Madame me permettra bien d'aller
+voir ma fille, une fois... une seule fois... par an?</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p>
+
+<p>Telle fut la réponse de l'implacable bourgeoise.
+Et elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, on ne sort jamais... C'est un
+principe de la maison... un principe sur lequel je
+ne saurais transiger... Je ne paie pas des domestiques
+pour que, sous prétexte de voir leurs filles,
+ils s'en aillent courir le guilledou. Ce serait trop
+commode, vraiment. Non... non... Vous avez des
+certificats?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame.</p>
+
+<p>Elle tira de sa poche un papier dans lequel
+étaient enveloppés des certificats jaunis, froissés,
+salis, et elle les tendit à Madame, silencieusement...
+d'une pauvre main frissonnante... Celle-ci,
+du bout des doigts, comme pour ne pas se
+salir, et avec des grimaces de dégoût, en déplia
+un qu'elle se mit à lire, à haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;«Je certifie que la fille J...</p>
+
+<p>S'interrompant brusquement, elle dirigea d'atroces
+regards vers Jeanne, anxieuse et de plus en
+plus troublée:</p>
+
+<p>&mdash;La fille?... Il y a bien la fille... Ah ça!...
+vous n'êtes donc pas mariée?... Vous avez un
+enfant... et vous n'êtes pas mariée?... Qu'est-ce
+que cela signifie?</p>
+
+<p>La bonne expliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Je demande bien pardon à Madame... Je
+suis mariée depuis trois ans. Et ce certificat date
+de six ans... Madame peut voir...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin... c'est votre affaire...</p>
+
+<p>Et elle reprit la lecture du certificat:</p>
+
+<p>&mdash;«... que la fille Jeanne Le Godec est restée
+à mon service pendant treize mois, et que je n'ai
+rien eu à lui reprocher sous le rapport du travail,
+de la conduite et de la probité...» Oui, c'est toujours
+la même chose... Des certificats qui ne
+disent rien... qui ne prouvent rien... Ce ne sont
+pas des renseignements, ça... Où peut-on écrire
+à cette dame?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte...</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte... Parbleu, c'est évident
+qu'elle est morte... Ainsi, vous avez un certificat,
+et précisément la personne qui vous l'a donné est
+morte... Vous avouerez que c'est assez louche...</p>
+
+<p>Tout cela était dit avec une expression de suspicion
+très humiliante, et sur un ton d'ironie
+grossière. Elle prit un autre certificat.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette personne?... Elle est morte aussi,
+sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame... Mme Robert est en Algérie
+avec son mari, qui est colonel...</p>
+
+<p>&mdash;En Algérie! s'exclama la dame... Naturellement...
+Et comment voulez-vous qu'on écrive en
+Algérie?... Les unes sont mortes... les autres sont
+en Algérie. Allez donc chercher des renseignements
+en Algérie?... Tout cela est bien extraordinaire!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, j'en ai d'autres, Madame, supplia
+l'infortunée Jeanne Le Godec. Madame peut voir...
+Madame pourra se renseigner...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! je vois que vous en avez beaucoup
+d'autres... je vois que vous avez fait beaucoup
+de places... beaucoup trop de places même...
+A votre âge, comme c'est engageant!... Enfin,
+laissez-moi vos certificats... je verrai... Autre
+chose, maintenant... Que savez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais faire le ménage... coudre... servir à
+table...</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites bien les reprises?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous engraisser les volailles?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame... Ça n'est pas mon métier...</p>
+
+<p>&mdash;Votre métier, ma fille&mdash;proféra sévèrement
+la dame&mdash;est de faire ce que vous commandent
+vos maîtres. Vous devez avoir un détestable
+caractère...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, Madame... Je ne suis pas du tout
+<i>répondeuse</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement... Vous le dites... elles le
+disent toutes... et elles ne sont pas à prendre
+avec des pincettes... Enfin... voyons... je vous
+l'ai déjà dit, je crois... sans être particulièrement
+dure, la place est assez importante... On se lève à
+cinq heures...</p>
+
+<p>&mdash;En hiver aussi?...</p>
+
+<p>&mdash;En hiver aussi... Oui, certainement... Et
+pourquoi dites-vous: «En hiver aussi?...» Est-ce
+qu'il y a moins d'ouvrage en hiver?... En voilà
+une question ridicule!... C'est la femme de
+chambre qui fait les escaliers, le salon, le bureau
+de Monsieur.. la chambre, naturellement...,
+tous les feux... La cuisinière fait l'antichambre,
+les couloirs, la salle à manger... Par exemple,
+je tiens à la propreté... Je ne veux pas voir chez
+moi un grain de poussière... Les boutons des
+portes bien astiqués, les meubles bien luisants...
+les glaces bien essuyées... Chez moi, la femme
+de chambre s'occupe de la basse-cour...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je ne sais pas, moi, Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Vous apprendrez!... C'est la femme de
+chambre qui savonne, lave, repasse,&mdash;excepté les
+chemises de Monsieur,&mdash;qui coud... je ne fais
+rien coudre au dehors, excepté mes costumes&mdash;qui
+sert à table... qui aide la cuisinière à essuyer
+la vaisselle... qui frotte... Il faut de l'ordre...
+beaucoup d'ordre.. Je suis à cheval sur l'ordre...
+sur la propreté... et surtout sur la probité... D'ailleurs,
+tout est sous clé... Quand on veut quelque
+chose, on me le demande... J'ai horreur du gaspillage...
+Qu'est-ce que vous avez l'habitude de
+prendre le matin?</p>
+
+<p>&mdash;Du café au lait, Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Du café au lait?... Vous ne vous gênez pas.
+Oui, elles prennent toutes maintenant du café au
+lait... Eh bien, ce n'est pas mon habitude, à moi.
+Vous prendrez de la soupe... ça vaut mieux pour
+l'estomac... Qu'est-ce que vous dites?...</p>
+
+<p>Jeanne n'avait rien dit... Mais on sentait qu'elle
+faisait des efforts pour dire quelque chose. Elle se
+décida:</p>
+
+<p>&mdash;Je demande pardon à Madame... qu'est-ce
+que Madame donne comme boisson?</p>
+
+<p>&mdash;Six litres de cidre par semaine...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas boire de cidre, Madame... Le
+médecin me l'a défendu...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le médecin vous l'a défendu... Eh
+bien, je vous donnerai six litres de cidre. Si vous
+voulez du vin, vous l'achèterez... Ça vous regarde...
+Que voulez-vous gagner?</p>
+
+<p>Elle hésita, regarda le tapis, la pendule, la
+plafond, roula son parapluie dans ses mains, et
+timidement:</p>
+
+<p>&mdash;Quarante francs, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quarante francs!... s'exclama Madame... Et
+pourquoi pas dix mille francs, tout de suite?...
+Vous êtes folle, je pense... Quarante francs!...
+Mais, c'est inouï! Autrefois, l'on donnait quinze
+francs... et l'on était bien mieux servie... Quarante
+francs!... Et vous ne savez même pas
+engraisser les volailles!... vous ne savez rien!...
+Moi, je donne trente francs... et je trouve que
+c'est déjà bien trop cher... Vous n'avez rien à
+dépenser chez moi... Je ne suis pas exigeante
+pour la toilette... Et vous êtes blanchie, nourrie.
+Dieu sait comme vous êtes nourrie!... C'est moi
+qui fais les parts...</p>
+
+<p>Jeanne insista:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais quarante francs dans toutes les
+places où j'ai été...</p>
+
+<p>Mais la dame s'était levée... Et, sèchement,
+méchamment:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... il faut y retourner, fit-elle...
+Quarante francs!... Cette imprudence!... Voici vos
+certificats... vos certificats de gens morts...
+Allez-vous-en!</p>
+
+<p>Soigneusement, Jeanne enveloppa ses certificats
+les remit dans la poche de sa robe, puis,
+d'une voix douloureuse et timide:</p>
+
+<p>&mdash;Si Madame voulait aller jusqu'à trente-cinq
+francs... pria-t-elle... on pourrait s'arranger...</p>
+
+<p>&mdash;Pas un sou... Allez-vous-en!... Allez en
+Algérie retrouver votre Mme Robert... Allez où
+vous voudrez. Il n'en manque pas des vagabondes
+comme vous... on les a au tas... Allez-vous-en!...</p>
+
+<p>La figure triste, la démarche lente, Jeanne
+sortit du bureau après avoir fait deux révérences..
+A ses yeux, au pincement de ses lèvres, je vis
+qu'elle était sur le point de pleurer.</p>
+
+<p>Restée seule, la dame, furieuse, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les domestiques... quelle plaie!... On
+ne peut plus se faire servir aujourd'hui...</p>
+
+<p>A quoi Mme Paulhat-Durand, qui avait terminé
+le triage de ses fiches, répondit, majestueuse,
+accablée et sévère:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avais avertie, Madame. Elles sont
+toutes comme ça... Elles ne veulent rien faire
+et gagner des mille et des cents... Je n'ai rien
+d'autre aujourd'hui... je n'ai que du pire. Demain
+je verrai à vous trouver quelque chose... Ah!
+c'est bien désolant, je vous assure...</p>
+
+<p>Je redescendis de mon observatoire, au moment
+où Jeanne Le Godec rentrait dans l'antichambre
+en rumeur.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien? lui demanda-t-on...</p>
+
+<p>Elle alla s'asseoir sur la banquette, au fond de
+la pièce, et la tête basse, les bras croisés, le coeur
+bien gros, la faim au ventre, elle resta silencieuse,
+tandis que ses deux petits pieds s'agitaient
+nerveusement, sous la robe..</p>
+
+<br>
+
+<p>Mais je vis des choses plus tristes encore.</p>
+
+<p>Parmi les filles qui, tous les jours, venaient
+chez Mme Paulhat-Durand, j'en avais remarqué
+une, d'abord parce qu'elle portait une coiffe bretonne,
+ensuite parce que rien que de la voir,
+cela me causait une mélancolie invincible. Une
+paysanne égarée dans Paris, dans ce Paris effrayant
+qui sans cesse se bouscule et est emporté dans
+une fièvre mauvaise, je ne connais rien de plus
+lamentable. Involontairement, cela m'invite à
+un retour sur moi-même, cela m'émeut infiniment...
+Où va-t-elle?... D'où vient-elle?... Pourquoi
+a-t-elle quitté le sol natal? Quelle folie, quel
+drame, quel vent de tempête l'ont poussée, l'ont
+fait échouer sur cette grondante mer humaine,
+attristante épave?... Ces questions, je me les
+posais, chaque jour, examinant cette pauvre fille
+si affreusement isolée, dans un coin, parmi nous...</p>
+
+<p>Elle était laide de cette laideur définitive qui
+exclut toute idée de pitié et rend les gens féroces,
+parce que, véritablement, elle est une offense
+envers eux. Si disgraciée de la nature soit-elle,
+il est rare qu'une femme atteigne à la laideur
+totale, absolue, cette déchéance humaine. Généralement,
+il y a en elle quelque chose, n'importe
+quoi, des yeux, une bouche, une ondulation du
+corps, une flexion des hanches, moins que cela,
+un mouvement du bras, une attache du poignet,
+une fraîcheur de la peau, où le regard des autres
+puisse se poser sans en être offusqué. Même chez
+les très vieilles, une grâce survit presque toujours
+aux déformations de la carcasse, à la mort
+du sexe, un souvenir reste dans la chair couturée,
+de ce qu'elles furent jadis... La bretonne n'avait
+rien de pareil, et elle était toute jeune. Petite,
+le buste long, la taille carrée, les hanches plates,
+les jambes courtes, si courtes qu'on pouvait la
+prendre pour une cul-de-jatte, elle évoquait réellement
+l'image de ces vierges barbares, de ces saintes
+camuses, blocs informes de granit qui se navrent,
+depuis des siècles, sur les bras gauchis des calvaires
+armoricains. Et son visage?... Ah! la malheureuse!...
+Un front surplombant, des prunelles
+effacées comme par le frottement d'un torchon,
+un nez horrible, aplati à sa naissance, sabré d'une
+entaille, au milieu, et, brusquement, à son extrémité,
+se relevant, s'épanouissant en deux trous
+noirs, ronds, profonds, énormes, frangés de
+poils raides... Et sur tout cela, une peau grise,
+squameuse, une peau de couleuvre morte... une
+peau qui s'enfarinait, à la lumière... Elle avait,
+pourtant, l'indicible créature, une beauté que
+bien des femmes belles eussent enviée: ses cheveux...
+des cheveux magnifiques, lourds, épais,
+d'un roux resplendissant à reflets d'or et de pourpre.
+Mais, loin d'être une atténuation à sa laideur,
+ces cheveux l'aggravaient encore, la rendaient
+éclatante, fulgurante, irréparable.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Chacun de ses gestes était
+une maladresse. Elle ne pouvait faire un pas
+sans se heurter à quelque chose; ses mains laissaient
+toujours retomber l'objet saisi; ses bras
+accrochaient les meubles et fauchaient tout ce
+qu'il y avait dessus... Elle vous marchait sur les
+pieds, vous enfonçait, en marchant, ses coudes
+dans la poitrine. Puis, elle s'excusait d'une voix
+rude, sourde, d'une voix qui vous soufflait au visage
+une odeur empestée, une odeur de cadavre...
+Dès qu'elle entrait dans l'antichambre, c'était
+aussitôt parmi nous, comme une sorte de plainte
+irritée qui, vite, se changeait en récriminations
+insultantes et s'achevait en grognements. La
+misérable créature traversait la pièce sous les
+huées, roulait sur ses courtes jambes, renvoyée
+de l'une à l'autre comme une balle, allait
+s'asseoir dans le fond, sur la banquette. Et chacune
+affectait de se reculer, avec des gestes de
+significatif dégoût, et des grimaces qui s'accompagnaient
+d'une levée de mouchoirs... Alors, dans
+l'espace vide, instantanément formé, derrière ce
+cordon sanitaire qui l'isolait de nous, la morne
+fille s'installait, s'accotait au mur, silencieuse et
+maudite, sans une plainte, sans une révolte, sans
+même avoir l'air de comprendre que ce mépris
+s'adressât à elle.</p>
+
+<p>Bien que je me mêlasse, quelquefois, pour
+faire comme les autres, à ces jeux féroces, je ne
+pouvais me défendre, envers la petite bretonne,
+d'une espèce de pitié. J'avais compris que c'était
+là un être prédestiné au malheur, un de ces êtres
+qui, quoi qu'ils fassent, où qu'ils aillent, seront
+éternellement repoussés des hommes, et aussi des
+bêtes, car il y a une certaine somme de laideur,
+une certaine forme d'infirmités que les bêtes
+elles-mêmes ne tolèrent pas.</p>
+
+<p>Un jour, surmontant mon dégoût, je m'approchai
+d'elle, et lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous appelez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Louise Randon...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bretonne... d'Audierne... Et vous
+aussi, vous êtes bretonne?</p>
+
+<p>Étonnée que quelqu'un voulût bien lui parler,
+et craignant une insulte ou une farce, elle ne répondit
+pas tout de suite... Elle enfouit son pouce
+dans les profondes cavernes de son nez. Je réitérai
+ma question:</p>
+
+<p>&mdash;De quelle partie de la Bretagne êtes-vous?</p>
+
+<p>Alors, elle me regarda et, voyant sans doute
+que mes yeux n'étaient pas méchants, elle se
+décida à répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de Saint-Michel-en-Grève... près de
+Lannion.</p>
+
+<p>Je ne sus plus que lui dire... Sa voix me repoussait.
+Ce n'était pas une voix, c'était quelque
+chose de rauque et de brisé, comme un hoquet...
+quelque chose aussi de roulant, comme un gargouillement...
+Ma pitié s'en allait avec cette
+voix... Pourtant, je poursuivis:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez encore vos parents?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mon père... ma mère... deux frères...
+quatre soeurs... Je suis l'aînée...</p>
+
+<p>&mdash;Et votre père?... qu'est-ce qu'il fait?...</p>
+
+<p>&mdash;Il est maréchal ferrant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes pauvre?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a trois champs, trois maisons,
+trois batteuses...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il est riche?...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... il est riche... Il cultive ses
+champs... il loue ses maisons... avec ses batteuses
+il va, dans la campagne, battre le blé des paysans...
+et c'est mon frère qui ferre les chevaux...</p>
+
+<p>&mdash;Et vos soeurs?</p>
+
+<p>&mdash;Elles ont de belles coiffes, avec de la dentelle...
+et des robes bien brodées.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je n'ai rien...</p>
+
+<p>Je me reculai pour ne pas sentir l'odeur mortelle
+de cette voix...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi êtes-vous domestique?... repris-je.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avez-vous quitté le pays?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'étiez pas heureuse?...</p>
+
+<p>Elle dit très vite d'une voix qui se précipitait
+et roulait les mots... comme sur des cailloux:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père me battait... ma mère me battait..
+mes soeurs me battaient... tout le monde me
+battait... on me faisait tout faire... C'est moi qui
+ai élevé mes soeurs...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous battait-on?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... pour me battre... Dans toutes
+les familles, il y en a toujours une qui est
+battue... parce que... voilà... on ne sait pas...</p>
+
+<p>Mes questions ne l'ennuyaient plus. Elle prenait
+confiance...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous... me dit-elle... est-ce que vos
+parents ne vous battaient pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... C'est comme ça...</p>
+
+<p>Louise ne fouilla plus son nez... et posa ses
+deux mains, aux ongles rognés, à plat, sur ses
+cuisses... On chuchotait, autour de nous. Les
+rires, les querelles, les plaintes empêchaient
+les autres d'entendre notre conversation...</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment êtes-vous venue, à Paris?
+demandai-je après un silence.</p>
+
+<p>&mdash;L'année dernière... conta Louise... il y avait
+à Saint-Michel-en-Grève une dame de Paris qui
+prenait les bains de mer avec ses enfants... Je
+me suis proposée chez elle... parce qu'elle avait
+renvoyé sa domestique qui la volait. Et puis...
+elle m'a emmenée à Paris... pour soigner son
+père... un vieux, infirme, qui était paralysé des
+jambes...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'êtes pas restée dans votre place?...
+A Paris, ce n'est plus la même chose...</p>
+
+<p>&mdash;Non... fit-elle, avec énergie. Je serais bien
+restée, ça n'est pas ça... Seulement, on ne s'est
+pas arrangé...</p>
+
+<p>Ses yeux, si ternes, s'éclairèrent étrangement.
+Je vis dans son regard briller une lueur d'orgueil.
+Et son corps se redressait, se transfigurait
+presque.</p>
+
+<p>&mdash;On ne s'est pas arrangé, reprit-elle... Le
+vieux voulait me faire des saletés...</p>
+
+<p>Un instant, je restai abasourdie par cette révélation.
+Était-ce possible? Un désir, même le désir
+d'un ignoble et infâme vieillard, était allé vers
+elle, vers ce paquet de chair informe, vers cette
+ironie monstrueuse de la nature... Un baiser avait
+voulu se poser sur ces dents cariées, se mêler à ce
+souffle de pourriture... Ah! quelle ordure est-ce
+donc que les hommes?... Quelle folie effrayante
+est-ce donc que l'amour.... Je regardai Louise...
+Mais la flamme de ses yeux s'était éteinte.... Ses
+prunelles avaient repris leur aspect mort de
+tache grise.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps de ça?... demandai-je...</p>
+
+<p>&mdash;Trois mois...</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis, vous n'avez pas retrouvé de
+place?</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne veut plus de moi... Je ne sais
+pas pourquoi... Quand j'entre dans le bureau, toutes
+les dames crient, en me voyant: «Non, non... je
+ne veux pas de celle-là»... Il y a un sort sur
+moi, pour sûr... Car enfin, je ne suis pas laide...
+je suis très forte... je connais le service... et j'ai
+de la bonne volonté. Si je suis trop petite, ce n'est
+pas de ma faute... Pour sûr, on a jeté un sort sur
+moi...</p>
+
+<p>&mdash;Comment vivez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Chez le logeur; je fais toutes les chambres,
+et je ravaude le linge... On me donne une
+paillasse dans une soupente et, le matin, un
+repas...</p>
+
+<p>Il y en avait donc de plus malheureuses que
+moi!... Cette pensée égoïste ramena dans mon
+coeur la pitié évanouie.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez... ma petite Louise... dis-je d'une
+voix que j'essayai de rendre attendrie et convaincante...
+C'est très difficile, les places à Paris... Il
+faut savoir bien des choses, et les maîtres sont plus
+exigeants qu'ailleurs. J'ai bien peur pour vous...
+A votre place, moi, je retournerais au pays...</p>
+
+<p>Mais Louise s'effraya:</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... fit-elle.... jamais!... Je ne
+veux pas rentrer au pays... On dirait que je n'ai
+pas réussi... que personne n'a voulu de moi... on
+se moquerait trop... Non... non... c'est impossible...
+j'aimerais mieux mourir!...</p>
+
+<p>A ce moment, la porte de l'antichambre s'ouvrit.
+La voix aigre de Mme Paulhat-Durand
+appela:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Louise Randon!</p>
+
+<p>&mdash;C'est-y moi qu'on appelle?... me demanda
+Louise, effarée et tremblante...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui... c'est vous... Allez vite... et
+tâchez de réussir, cette fois....</p>
+
+<p>Elle se leva, me donna dans la poitrine, avec
+ses coudes écartés, un renfoncement, me marcha
+sur les pieds, heurta la table, et roulant sur ses
+jambes trop courtes, poursuivie par les huées,
+elle disparut.</p>
+
+<p>Je montai sur la banquette, et poussai le
+vasistas, pour voir la scène qui allait se passer
+là... Jamais le salon de Mme Paulhat-Durand ne
+me parut plus triste: pourtant Dieu sait s'il me
+glaçait l'âme, chaque fois que j'y entrais. Oh!
+ces meubles de reps bleu, jaunis par l'usure;
+ce grand registre étalé, comme une carcasse de
+bête fendue, sur la table qu'un tapis de reps,
+bleu aussi, recouvrait de taches d'encre et de tons
+pisseux... Et ce pupitre, où les coudes de
+M. Louis avaient laissé, sur le bois noirci, des
+places plus claires et luisantes... et le buffet
+dans le fond, qui montrait des verreries foraines,
+des vaisselles d'héritage... Et sur la cheminée,
+entre deux lampes débronzées, entre des photographies
+pâlies, cette agaçante pendule, qui
+rendait les heures plus longues, avec son tic-tac
+énervant... et cette cage, en forme de dôme, où
+deux serins nostalgiques gonflaient leurs plumes
+malades... Et ce cartonnier aux cases d'acajou,
+éraflées par des ongles cupides... Mais je n'étais
+pas là en observation pour inventorier cette
+pièce, que je connaissais, hélas! trop bien... cet intérieur
+lugubre, si tragique, malgré son effacement
+bourgeois, que, bien des fois, mon imagination
+affolée le transformait en un funèbre étal de
+viande humaine... Non... je voulais voir Louise
+Randon aux prises avec les trafiquants d'esclaves...</p>
+
+<p>Elle était là, près de la fenêtre, à contre-jour,
+immobile, les bras pendants. Une ombre dure
+brouillait, comme une opaque voilette, la laideur
+de son visage et tassait, ramassait davantage la
+courte, massive difformité de son corps... Une
+lumière dure allumait les basses mèches de ses
+cheveux, ourlait les contours gauchis du bras, de
+la poitrine, se perdait dans les plis noirs de sa jupe
+déplorable... Une vieille dame l'examinait. Assise
+sur une chaise, elle me tournait le dos, un dos
+hostile, une nuque féroce... De cette vieille dame,
+je ne voyais que son chapeau noir, ridiculement
+emplumé, sa rotonde noire, dont la doublure se
+retroussait dans le bas en fourrure grise, sa robe
+noire, qui faisait des ronds sur le tapis... Je
+voyais, surtout, posée sur un de ses genoux, sa
+main gantée de filoselle noire, une main noueuse
+d'arthritique, qui remuait avec de lents mouvements,
+et dont les doigts sortaient, rentraient,
+crispaient l'étoffe, pareils à des serres, sur une
+proie vivante... Debout, près de la table, très
+droite, très digne, Mme Paulhat-Durand attendait.</p>
+
+<p>Ce n'est rien, n'est-ce pas? la rencontre de ces
+trois êtres vulgaires, en ce vulgaire décor...Il n'y a,
+semble-t-il, dans ce fait banal, ni de quoi
+s'arrêter, ni de quoi s'émouvoir... Eh bien, cela me
+parut, à moi, un drame énorme, ces trois personnes
+qui étaient là, silencieuses et se regardant... J'eus
+la sensation que j'assistais à une tragédie sociale,
+terrible, angoissante, pire qu'un assassinat!...
+J'avais la gorge sèche. Mon coeur battit violemment.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous vois pas bien, ma petite, dit tout
+à coup la vieille dame... ne restez pas là... Je ne
+vous vois pas bien... Allez dans le fond de la
+pièce, que je vous voie mieux...</p>
+
+<p>Et elle s'écria d'une voix étonnée:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... que vous êtes petite!...</p>
+
+<p>Elle avait, en disant ces mots, déplacé sa chaise,
+et me montrait, maintenant, son profil. Je m'attendais
+à voir un nez crochu, de longues dents
+dépassant la lèvre, un oeil jaune et rond d'épervier.
+Pas du tout, son visage était calme, plutôt aimable
+Au vrai, ses yeux n'exprimaient rien, ni méchanceté,
+ni bonté. Ce devait être une ancienne boutiquière,
+retirée des affaires... Les commerçants ont
+ce talent de se composer des physionomies spéciales,
+où rien ne transparaît de leur nature intérieure.
+A mesure qu'ils s'endurcissent dans le métier
+et que l'habitude des gains injustes et rapides
+développe les instincts bas, les ambitions féroces,
+l'expression de leur face s'adoucit, ou plutôt se
+neutralise. Ce qu'il y a de mauvais en eux, ce qui
+pourrait rendre les clients méfiants, se cache dans
+les intimités de l'être, ou se réfugie sur des surfaces
+corporelles, ordinairement dépourvues de
+tout caractère expressif. Chez cette vieille dame,
+la dureté de son âme invisible à ses prunelles, à
+sa bouche, à son front, à tous les muscles détendus
+de sa molle figure, éclatait réellement à la nuque.
+Sa nuque était son vrai visage, et ce visage était
+terrible.</p>
+
+<p>Louise, sur l'ordre de la vieille dame, avait
+gagné le fond de la pièce. Le désir de plaire la
+rendait véritablement monstrueuse, lui donnait
+une attitude décourageante. A peine se fut-elle
+placée dans la lumière que la dame s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme vous êtes laide, ma petite!</p>
+
+<p>Et prenant à témoin Mme Paulhat-Durand:</p>
+
+<p>&mdash;Se peut-il, vraiment, qu'il y ait sur la terre
+des créatures aussi laides que cette petite?...</p>
+
+<p>Toujours solennelle et digne, Mme Paulhat-Durand
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, ce n'est pas une beauté...
+mais Mademoiselle est très honnête...</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible... répliqua la vieille dame...
+Mais elle est trop laide... Une telle laideur, c'est
+tout ce qu'il y a de plus désobligeant... Quoi?...
+Qu'avez-vous dit?</p>
+
+<p>Louise n'avait pas prononcé une parole. Elle
+avait seulement un peu rougi, et baissait la tête.
+Un filet rouge bordait l'orbe de ses yeux ternes.
+Je crus qu'elle allait pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin... nous allons voir ça... reprit la
+dame dont les doigts, en ce moment, furieusement
+agités, déchiraient l'étoffe de la robe, avec des
+mouvements de bête cruelle.</p>
+
+<p>Elle interrogea Louise sur sa famille, les
+places qu'elle avait faites, ses capacités en cuisine
+en ménage, en couture... Louise répondait par
+des «Oui, dame!», ou des: «Non, dame!»,
+saccadés et rauques... L'interrogatoire, méticuleux,
+méchant, criminel, dura vingt minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, ma petite, conclut la vieille, le plus
+clair de votre histoire c'est que vous ne savez
+rien faire... Il faudra que je vous apprenne
+tout... Pendant quatre ou cinq mois, vous ne
+me serez d'aucune utilité... Et puis, laide comme
+vous êtes, ça n'est pas engageant... Cette entaille
+sur le nez?... Vous avez donc reçu un coup?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame... je l'ai toujours eue...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça n'est pas engageant... Qu'est-ce
+que vous voulez gagner?</p>
+
+<p>&mdash;Trente francs!... blanchie... et le vin..
+prononça Louise, d'une voix résolue...</p>
+
+<p>La vieille bondit:</p>
+
+<p>&mdash;Trente francs!... Mais vous ne vous êtes
+donc jamais regardée?... C'est insensé!...
+Comment?... personne ne veut de vous... personne
+jamais ne voudra de vous?&mdash;si je vous
+prends, moi, c'est parce que suis bonne... c'est
+parce que, dans le fond, j'ai pitié de vous!&mdash;et
+vous me demandez trente francs!... Eh bien,
+vous en avez de l'audace, ma petite... C'est,
+sans doute, vos camarades qui vous conseillent
+si mal... Vous avez tort de les écouter...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr, approuva Mme Paulhat-Durand.
+Elles se montent la tête, toutes ensemble..</p>
+
+<p>&mdash;Alors!... offrit la vieille, conciliante... je
+vous donnerai quinze francs... Et vous paierez
+votre vin... C'est beaucoup trop... Mais je ne veux
+pas profiter de votre laideur et votre détresse.</p>
+
+<p>Elle s'adoucissait... Sa voix se fit presque caressante:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, ma petite... c'est une occasion
+unique et que vous ne retrouverez plus... Je ne
+suis pas comme les autres, moi... je suis seule...
+je n'ai pas de famille... je n'ai personne... Ma
+famille, c'est ma domestique... Qu'est-ce que je
+lui demande à ma domestique?... De m'aimer un
+peu, voilà tout... Ma domestique vit avec moi,
+mange avec moi... à part le vin... Ah! je la dorlote,
+allez... Et puis, quand je mourrai&mdash;je
+suis très vieille et souvent malade&mdash;quand je
+mourrai, bien sûr que je n'oublierai pas celle qui
+m'aura été dévouée, qui m'aura bien servie...
+bien soignée... Vous êtes laide... très laide... trop
+laide... Eh! mon Dieu, je m'habituerai à votre
+laideur, à votre figure... Il y en a de jolies qui
+sont de bien méchantes femmes et qui vous volent,
+c'est certain!... La laideur, c'est quelquefois une
+garantie de moralité, dans une maison... Vous
+n'amènerez pas d'hommes, chez moi, n'est-ce
+pas?... Vous voyez que je sais vous rendre
+justice... Dans ces conditions-là, et bonne comme
+je suis..., ce que je vous offre, ma petite... mais
+c'est une fortune... mieux qu'une fortune... une
+famille!...</p>
+
+<p>Louise était ébranlée. Certainement, les paroles
+de la vieille faisaient chanter des espoirs inconnus
+dans sa tête. Sa rapacité de paysanne lui montrait
+des coffres pleins d'or, des testaments fabuleux...
+Et la vie en commun, avec cette bonne
+maîtresse, la table partagée... des sorties fréquentes
+dans les squares et les bois suburbains,
+tout cela l'émerveillait... Tout cela lui faisait
+peur aussi, car des doutes, une invincible et originelle
+méfiance tachaient d'une ombre l'étincellement
+de ces promesses... Elle ne savait que
+dire, que faire... à quoi se résoudre... J'avais
+envie de lui crier: «Non!... n'accepte pas!»
+Ah! je la voyais, moi, cette existence de recluse,
+ces travaux épuisants, ces reproches aigres, la
+nourriture disputée, les os écharnés et les viandes
+gâtées jetés à sa faim... et l'éternelle, patiente,
+torturante exploitation d'un pauvre être sans défense.
+«Non, n'écoute plus, va-t-en!...» Mais ce
+cri qui était sur mes lèvres, je le réprimai:</p>
+
+<p>&mdash;Approchez-vous un peu, ma petite... commanda
+la vieille... On dirait que vous avez peur
+de moi... Allons... n'ayez plus peur de moi...
+approchez-vous... Comme c'est curieux... il me
+semble que vous êtes déjà moins laide... Déjà je
+m'habitue à votre visage...</p>
+
+<p>Louise s'approcha lentement, les membres
+raidis, diligente à ne heurter aucune chaise, aucun
+meuble... s'efforçant de marcher avec élégance,
+la pauvre créature!... Mais, à peine fut-elle près
+de la vieille que celle-ci la repoussa avec une
+grimace.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! cria-t-elle... mais qu'est-ce que
+vous avez?... Pourquoi sentez-vous mauvais,
+comme ça?... vous avez donc de la pourriture
+dans le corps?... C'est affreux!... c'est à ne pas
+croire... Jamais quelqu'un n'a senti, comme
+vous sentez... Vous avez donc un cancer dans le
+nez... dans l'estomac, peut-être?...</p>
+
+<p>Mme Paulhat-Durand fit un geste noble:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avais prévenue, Madame... dit-elle...
+Voilà son grand défaut... C'est ce qui l'empêche
+de trouver une place.</p>
+
+<p>La vieille continua de gémir...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... mon Dieu!... Est-ce possible?...
+Mais vous allez empester toute ma maison...
+vous ne pourrez pas rester près de moi... Ah!
+mais!... cela change nos conditions... Et moi qui
+avais, déjà, de la sympathie pour vous!... Non,
+non... malgré toute ma bonté, ce n'est pas possible...
+ce n'est plus possible!...</p>
+
+<p>Elle avait tiré son mouchoir, chassait loin
+d'elle l'air putride, répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment, ce n'est plus possible!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Madame, intervint Mme Paulhat-Durand...
+faites un effort... Je suis sûre que cette
+malheureuse fille vous en sera toujours reconnaissante...</p>
+
+<p>&mdash;Reconnaissante?... c'est fort bien... Mais ce
+n'est pas la reconnaissance qui la guérira de cette
+infirmité effroyable... Enfin... soit!... Par exemple,
+je ne puis plus lui donner que dix francs...
+Dix francs, seulement!... C'est à prendre ou à
+laisser...</p>
+
+<p>Louise qui avait, jusque-là, retenu ses larmes,
+suffoqua:</p>
+
+<p>&mdash;Non... je ne veux pas... je ne veux pas...
+je ne veux pas...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Mademoiselle... dit sèchement
+Mme Paulhat-Durand... Vous allez accepter cette
+place... ou bien je ne me charge plus de vous,
+jamais... Vous pourrez aller demander des places
+dans les autres bureaux... J'en ai assez, à la fin...
+Et vous faites du tort à ma maison...</p>
+
+<p>&mdash;C'est évident! insista la vieille... Et ces dix
+francs, vous devriez m'en remercier... C'est par
+pitié, par charité que je vous les offre... Comment
+ne comprenez-vous pas que c'est une bonne
+oeuvre... dont je me repentirai, sans doute,
+comme des autres?...</p>
+
+<p>Elle s'adressa à la placeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez?... Je suis ainsi...
+je ne peux pas voir souffrir les gens... je suis
+bête comme tout devant les infortunes... Et ce
+n'est point à mon âge que je changerai, n'est-ce
+pas?... Allons, ma petite, je vous emmène...</p>
+
+<p>Sur ces mots, une crampe me força de descendre
+de mon observatoire... Je n'ai jamais revu
+Louise...</p>
+
+<br>
+
+<p>Le surlendemain, Mme Paulhat-Durand me fit
+entrer cérémonieusement dans le bureau, et,
+après m'avoir examinée d'une façon un peu gênante,
+elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Célestine... j'ai une bonne...
+très bonne place pour vous... Seulement, il faudrait
+aller en province... oh! pas très loin...</p>
+
+<p>&mdash;En province?... Je n'y cours pas, vous
+savez...</p>
+
+<p>La placeuse insista:</p>
+
+<p>&mdash;On ne connaît pas la province... il y a
+d'excellentes places, en province...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! d'excellentes places... En voilà une
+blague! rectifiai-je... D'abord il n'y a pas de
+bonnes places, nulle part...</p>
+
+<p>Mme Paulhat sourit, aimable et minaudière.
+Jamais je ne l'avais vue sourire ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, mademoiselle Célestine...
+Il n'y a pas de mauvaises places...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! je le sais bien... il n'y a que de
+mauvais maîtres...</p>
+
+<p>&mdash;Non... que de mauvais domestiques...
+Voyons... Je vous donne des maisons, tout ce
+qu'il y a de <i>meilleur</i>, ce n'est pas de ma faute si
+vous n'y restez point...</p>
+
+<p>Elle me regarda avec presque de l'amitié:</p>
+
+<p>&mdash;D'autant que vous êtes très intelligente...
+Vous représentez... vous avez une jolie figure...
+une jolie taille... des mains charmantes, pas du
+tout abîmées par le travail... des yeux qui ne sont
+pas dans vos poches... Il pourrait vous arriver
+des choses heureuses... On ne sait pas toutes les
+choses heureuses qui pourraient vous arriver...
+avec de la conduite...</p>
+
+<p>&mdash;Avec de l'inconduite... voulez-vous dire...</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend des façons de voir... Moi, j'appelle
+ça de la conduite...</p>
+
+<p>Elle s'amollissait... Peu à peu, son masque de
+dignité tombait... Je n'avais plus devant moi que
+l'ancienne femme de chambre, experte à toutes
+les canailleries... En ce moment, elle avait des
+yeux cochons, des gestes gras et mous, ce lapement
+en quelque sorte rituel de la bouche,
+qu'ont toutes les proxénètes et que j'avais observé
+aux lèvres de «Madame Rebecca Ranvet,
+Modes»... Elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'appelle ça de la conduite.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, quoi? fis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Mademoiselle... Vous n'êtes pas
+une débutante et vous connaissez la vie... On
+peut parler avec vous... Il s'agit d'un monsieur
+seul, déjà âgé... pas extrêmement loin de
+Paris... très riche... oui, enfin, assez riche...
+Vous tiendrez sa maison... quelque chose comme
+gouvernante... comprenez-vous?... Ce sont des
+places très délicates... très recherchées... d'un
+grand profit... Il y a là un avenir certain, pour
+une femme comme vous, intelligente comme vous,
+gentille comme vous... et qui aurait, je le répète,
+de la conduite...</p>
+
+<p>C'était mon ambition... Bien des fois, j'avais
+bâti de merveilleux avenirs sur la toquade d'un
+vieux... et ce paradis rêvé était là, devant moi,
+qui souriait, qui m'appelait!... Par une inexplicable
+ironie de la vie... par une contradiction
+imbécile et dont je ne puis comprendre la cause,
+ce bonheur, tant de fois souhaité et qui s'offrait,
+enfin... je le refusai net.</p>
+
+<p>&mdash;Un vieux polisson... oh non!... je sors
+d'en prendre... Et ils me dégoûtent trop les
+hommes, les vieux, les jeunes, et tous...</p>
+
+<p>Mme Paulhat-Durand resta, quelques secondes,
+interdite... Elle ne s'attendait pas à cette sortie...
+Retrouvant son air digne, austère, qui mettait
+tant de distance entre la bourgeoise correcte
+qu'elle voulait être et la fille bohème que je
+suis, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, Mademoiselle... que croyez-vous
+donc?... pour qui me prenez-vous donc?...
+qu'imaginez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'imagine rien... Seulement, je vous répète
+que les hommes, j'en ai plein le dos... voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous bien de qui vous parlez?... Ce
+monsieur, Mademoiselle, est un homme très respectable...
+Il est membre de la Société de Saint-Vincent-de-Paul...
+Il a été député royaliste, Mademoiselle...</p>
+
+<p>J'éclatai de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... allez toujours!... Je les connais
+vos Saint-Vincent-de-Paul... et tous les saints
+du diable... et tous les députés... Non, merci!...</p>
+
+<p>Brusquement, sans transition:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est au juste que votre vieux?
+demandai-je... Ma foi... un de plus... un de
+moins... ça n'est pas une affaire, après tout...</p>
+
+<p>Mais Mme Paulhat-Durand ne se dérida pas.
+Elle déclara d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, Mademoiselle... Vous n'êtes pas la
+femme sérieuse, la personne de confiance qu'il
+faut à ce monsieur. Je vous croyais plus convenable...
+Avec vous, on ne peut pas avoir de sécurité..</p>
+
+<p>J'insistai longtemps... Elle fut inflexible. Et je
+rentrai dans l'antichambre, l'âme toute vague...
+Oh, cette antichambre si triste, si obscure, toujours
+la même!... Ces filles étalées, écrasées sur
+les banquettes... ce marché de viande humaine,
+promise aux voracités bourgeoises... ce flux de
+saletés et ce reflux de misères qui vous ramènent
+là, épaves dolentes, débris de naufrages, éternellement
+ballottés...</p>
+
+<p>&mdash;Quel drôle de type, je fais!... pensai-je. Je
+désire des choses... des choses... des choses...
+quand je les crois irréalisables, et, sitôt qu'elles
+doivent se réaliser, qu'elles m'arrivent avec des
+formes précises... je n'en veux plus...</p>
+
+<p>Dans ce refus, il y avait cela, certes, mais il y
+avait aussi un désir gamin d'humilier un peu
+Mme Paulhat-Durand... et une sorte de vengeance
+de la prendre, elle si méprisante et si hautaine,
+en flagrant délit de proxénétisme...</p>
+
+<p>Je regrettai ce vieux qui, maintenant, avait,
+pour moi, toutes les séductions de l'inconnu,
+toutes les attirances d'un inaccessible idéal... Et
+je me plus à évoquer son image... un vieillard
+propret, avec des mains molles, un joli sourire
+dans sa face rose et rasée, et gai, et généreux, et
+bon enfant, pas trop passionné, pas aussi maniaque
+que M. Rabour, se laissant conduire par moi,
+comme un petit chien...</p>
+
+<p>&mdash;Venez ici... Allons, venez ici...</p>
+
+<p>Et il venait, caressant, frétillant, avec un bon
+regard de soumission.</p>
+
+<p>&mdash;Faites le beau, maintenant...</p>
+
+<p>Il faisait le beau, si drôle, tout droit sur son
+derrière, et les pattes de devant battant l'air...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le bon toutou!</p>
+
+<p>Je lui donnais du sucre... je caressais son échine
+soyeuse. Il ne me dégoûtait plus... et je songeais
+encore:</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je bête, tout de même!... Un bon chien-chien...
+un beau jardin... une belle maison... de
+l'argent, de la tranquillité, mon avenir assuré,
+avoir refusé tout cela!... et sans savoir pourquoi!...
+Et ne jamais savoir ce que je veux... et ne jamais
+vouloir ce que je désire!... Je me suis donnée à
+bien des hommes et, au fond, j'ai l'épouvante&mdash;pire
+que cela&mdash;le dégoût de l'homme, quand
+l'homme est loin de moi. Quand il est près de moi,
+je me laisse prendre aussi facilement qu'une poule
+malade... et je suis capable de toutes les folies. Je
+n'ai de résistance que contre les choses qui ne
+doivent pas arriver et les hommes que je ne
+connaîtrai jamais... Je crois bien que je ne serai
+jamais heureuse...</p>
+
+<p>L'antichambre m'accablait... Il me venait de
+cette obscurité, de ce jour blafard, de ces créatures
+étalées, des idées de plus en plus lugubres...
+Quelque chose de lourd et d'irrémédiable planait
+au-dessus de moi... Sans attendre la fermeture du
+bureau, je partis le coeur gros, la gorge serrée...
+Dans l'escalier, je croisai M. Louis. S'accrochant
+à la rampe, il montait lentement, péniblement
+les marches... Nous nous regardâmes une seconde.
+Il ne me dit rien... moi non plus, je ne
+trouvai aucune parole... mais nos regards avaient
+tout dit... Ah! lui, aussi, n'était pas heureux...
+Je l'écoutai, un instant, monter les marches...
+puis je dégringolai l'escalier... Pauvre petit
+bougre!</p>
+
+<br>
+
+<p>Dans la rue je restai un moment étourdie... Je
+cherchai des yeux les recruteuses d'amour... le
+dos rond, la toilette noire de Mme Rebecca Ranvet,
+Modes... Ah! si je l'avais vue, je serais allée à
+elle, je me serais livrée à elle... Aucune n'était
+là... Des gens passaient, affairés, indifférents,
+qui ne faisaient point attention à ma détresse...
+Alors, je m'arrêtai chez un mastroquet, où
+j'achetai une bouteille d'eau-de-vie, et, après
+avoir flâné, toujours hébétée, la tête lourde, je
+rentrai à mon hôtel...</p>
+
+<p>Vers le soir, tard, j'entendis qu'on frappait à
+ma porte. Je m'étais allongée, sur le lit, à
+moitié nue, stupéfiée par la boisson.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? criai-je.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi...</p>
+
+<p>&mdash;Qui toi?</p>
+
+<p>&mdash;Le garçon...</p>
+
+<p>Je me levai, les seins hors la chemise, les cheveux
+défaits et tombant sur mon épaule, et j'ouvris
+la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu?...</p>
+
+<p>Le garçon sourit... C'était un grand gaillard, à
+cheveux roux, que j'avais plusieurs fois rencontré
+dans les escaliers... et qui me regardait
+toujours, avec d'étranges regards.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? répétai-je...</p>
+
+<p>Le garçon sourit encore, embarrassé, et, roulant
+entre ses gros doigts le bas de son tablier
+bleu, taché de plaques d'huile, il bégaya:</p>
+
+<p>&mdash;Mam'zelle... je...</p>
+
+<p>Il considérait d'un air de morne désir, mes
+seins, mon ventre presque nu, ma chemise que la
+courbe des hanches arrêtait...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, entre... espèce de brute... criai-je
+tout à coup.</p>
+
+<p>Et, le poussant dans ma chambre, je refermai
+la porte, violemment, sur nous deux...</p>
+
+<p>Oh! misère de moi... On nous retrouva, le lendemain,
+ivres et vautrés sur le lit... dans quel
+état, mon Dieu!...</p>
+
+<p>Le garçon fut renvoyé... Je n'ai jamais su son
+nom!</p>
+
+<br>
+
+<p>Je ne voudrais pas quitter le bureau de placement
+de Mme Paulhat-Durand sans donner un
+souvenir à un pauvre diable que j'y rencontrai.
+C'était un jardinier veuf depuis quatre mois et qui
+venait chercher une place. Parmi tant de figures
+lamentables qui passèrent là, je n'en vis pas une
+aussi triste que la sienne et qui semblât plus
+accablée par la vie. Sa femme était morte d'une
+fausse couche&mdash;d'une fausse couche?&mdash;la veille
+du jour où, après deux mois de misère, ils devaient,
+enfin, entré dans une propriété, elle
+comme basse-courière, lui comme jardinier. Soit
+malchance, soit lassitude et dégoût de vivre, il
+n'avait rien trouvé, depuis ce grand malheur; il
+n'avait même rien cherché... Et ce qui lui restait
+de petites économies avait vite fondu dans ce
+chômage. Quoiqu'il fût très défiant, j'étais parvenue
+à l'apprivoiser un peu... Je mets sous
+forme de récit impersonnel le drame si simple, si
+poignant qu'il me conta, un jour que, très émue
+par son infortune, je lui avais marqué plus d'intérêt
+et plus de pitié. Le voici.</p>
+
+<br>
+
+<p>Quand ils eurent visité les jardins, les terrasses,
+les serres et, à l'entrée du parc, la maison du jardinier,
+somptueusement vêtue de lierres, de
+bignones et de vignes vierges, ils revinrent l'âme
+en attente, l'âme en angoisse; lentement, sans se
+parler, vers la pelouse où la comtesse suivait, d'un
+regard d'amour, ses trois enfants qui, chevelures
+blondes, claires fanfreluches, chairs roses et heureuses,
+jouaient dans l'herbe, sous la surveillance
+de la gouvernante. A vingt pas, ils s'arrêtèrent
+respectueusement, l'homme la tête découverte, sa
+casquette à la main, la femme, timide sous son
+chapeau de paille noire, gênée dans son caraco de
+laine sombre, tortillant, pour se donner une contenance,
+la chaînette d'un petit sac de cuir. Très
+loin, le parc déroulait, entre d'épais massifs d'arbres,
+ses pelouses onduleuses.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... approchez... dit la comtesse avec
+une encourageante bonté.</p>
+
+<p>L'homme avait la figure brunie, la peau hâlée
+de soleil, de grosses mains noueuses, couleur de
+terre, le bout des doigts déformé et luisant par le
+frottement continu des outils. La femme était un
+peu pâle, d'une pâleur grise sous les taches de
+rousseur qui lui éclaboussaient le visage... un peu
+gauche aussi et très propre. Elle n'osait pas lever les
+yeux sur cette belle dame qui, tout à l'heure, allait
+l'examiner indiscrètement, l'accabler de questions
+torturantes, lui retourner l'âme et la chair, comme
+les autres... Et elle s'acharnait à regarder ce joli
+tableau des trois babies jouant dans l'herbe,
+avec des manières contenues et des grâces étudiées
+déjà...</p>
+
+<p>Ils avancèrent, lentement, de quelques pas et
+tous les deux, d'un geste mécanique et simultané,
+ils se croisèrent les mains, sur le ventre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... demanda la comtesse... vous
+avez tout visité?</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse est bien bonne... répondit
+l'homme... C'est très grand... c'est très
+beau... Oh! c'est une superbe propriété... Par
+exemple, il y a du travail...</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis très exigeante, je vous préviens,
+très juste... mais très exigeante. J'aime que tout
+soit tenu dans la perfection... Et des fleurs... des
+fleurs... des fleurs... toujours... partout... D'ailleurs,
+vous avez deux aides, l'été; un seul, l'hiver...
+C'est suffisant...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répliqua l'homme... le travail ne me
+gêne pas. Tant plus il y en a, tant plus je suis content.
+J'aime mon métier... et je le connais...
+arbres... primeurs... mosaïques et tout... Pour ce
+qui est des fleurs... avec de bons bras... du goût,
+de l'eau... un bon paillis... et, sauf votre respect,
+madame la comtesse... beaucoup de fumier et
+d'engrais, on a ce qu'on veut...</p>
+
+<p>Après une pause, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme aussi est bien active... bien
+adroite... et elle a de l'administration... Elle n'a
+pas l'air fort, à la voir... mais elle est courageuse,
+jamais malade, et elle s'entend aux bêtes comme
+personne... Là, d'où nous venons, il y avait trois
+vaches... et deux cents poules... Ainsi!</p>
+
+<p>La comtesse fit un signe de tête approbateur.</p>
+
+<p>&mdash;Le logement vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Le logement aussi est très beau... C'est
+quasiment trop grand pour de petites gens comme
+nous... et nous n'avons pas assez de meubles pour
+le meubler... Mais on n'habite que ce qu'on habite,
+bien sûr... Et puis, c'est loin du château... Faut
+ça... Les maîtres n'aiment pas quand les jardiniers
+sont trop près... Et nous, on craint de
+gêner... De cette façon on est chacun chez soi...
+Ça vaut mieux pour tout le monde... Seulement...</p>
+
+<p>L'homme hésita pris d'une timidité soudaine,
+devant ce qu'il avait à dire...</p>
+
+<p>&mdash;Seulement... quoi?... interrogea la comtesse,
+après un silence qui augmenta la gêne de
+l'homme.</p>
+
+<p>Celui-ci serra plus fort sa casquette, la tourna
+entre ses gros doigts, pesa davantage sur le sol,
+et, s'enhardissant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà! fit-il... Je voulais dire à
+madame la comtesse que les gages n'étaient pas
+assez forts pour la place. C'est trop court... Avec
+la meilleure volonté du monde, on ne pourra pas
+arriver... Madame la comtesse devrait donner un
+peu plus...</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez, mon ami, que vous êtes logé,
+chauffé, éclairé... que vous avez les légumes et les
+fruits... que je donne une douzaine d'oeufs par
+semaine et un litre de lait par jour... C'est
+énorme...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame la comtesse donne le lait et les
+oeufs?... Et elle éclaire?</p>
+
+<p>Et, comme pour lui demander conseil, il regardait
+sa femme, tout en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... c'est quelque chose... On ne peut
+pas dire le contraire... ça n'est pas mauvais...</p>
+
+<p>La femme balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr... ça aide un peu...</p>
+
+<p>Puis, tremblante et embarrassée:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse donne aussi, sans
+doute, des étrennes au mois de janvier et à la
+Saint-Fiacre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien...</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'habitude, pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas la mienne...</p>
+
+<p>A son tour, l'homme s'enquit:</p>
+
+<p>&mdash;Et pour les belettes..., les fouines..., les
+putois?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, non plus... je vous laisse la peau!...</p>
+
+<p>Cela fut dit d'un ton sec, net, après quoi il n'y
+avait plus à insister... Et, tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous préviens, une fois pour toutes,
+que je défends au jardinier de vendre ou de donner
+à quiconque des légumes. Je sais bien qu'il
+faut en faire trop pour en avoir assez... et que les
+trois quarts se perdent. Tant pis!... J'entends
+qu'en les laisse se perdre...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... comme partout, quoi!...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est entendu?... Depuis quand êtes-vous
+mariés?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis six ans... répondit la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas d'enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avions une petite fille... Elle est
+morte!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est bien... c'est très bien... approuva
+négligemment la comtesse... Mais vous êtes jeunes
+tous les deux... vous pouvez en avoir encore?</p>
+
+<p>&mdash;On ne le souhaite guère, allez, madame la
+comtesse... Mais dame! on attrape ça plus facilement
+que cent écus de rente...</p>
+
+<p>Les yeux de la comtesse étaient devenus sévères:</p>
+
+<p>&mdash;Je dois encore vous prévenir que je ne veux
+pas, absolument pas d'enfants chez moi. S'il vous
+survenait un enfant, je me verrais forcée de vous
+renvoyer... tout de suite... Oh! pas d'enfants!...
+Cela crie, cela est partout, cela dévaste tout...
+cela fait peur aux chevaux et donne des épidémies...
+Non, non... pour rien au monde, je ne
+tolérerais un enfant chez moi... Ainsi, vous voilà
+prévenus... Arrangez-vous... prenez vos précautions...</p>
+
+<p>A ce moment, l'un des enfants, qui était tombé,
+vint se réfugier en criant et se cacher dans la
+robe de sa mère... Celle-ci le prit dans ses bras,
+le berça avec des paroles gentilles, le câlina,
+l'embrassa tendrement, et le renvoya apaisé,
+souriant, avec les deux autres... La femme se
+sentit subitement le coeur bien gros... Elle crut
+qu'elle n'aurait pas la force de retenir ses
+larmes... Il n'y avait donc de joie, de tendresse,
+d'amour, de maternité que pour les riches?... Les
+enfants s'étaient remis à jouer sur la pelouse...
+Elle les détesta d'une haine sauvage, elle eût
+voulu les injurier, les battre, les tuer... injurier
+et battre aussi cette femme insolente et cruelle,
+cette mère égoïste qui venait de prononcer des
+paroles abominables, des paroles qui condamnaient
+à ne pas naître tout ce qui dormait d'humanité
+future, dans son ventre de pauvresse...
+Mais elle se contint, et elle dit simplement, sur
+un nouvel avertissement, plus autoritaire que les
+autres:</p>
+
+<p>&mdash;On fera attention, madame la comtesse... on
+tâchera...</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela... car je ne saurais trop vous le répéter...
+C'est un principe chez moi... un principe
+avec lequel je ne transigerai jamais...</p>
+
+<p>Et elle ajouta, avec une inflexion presque caressante
+dans la voix:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, croyez-moi... Quand on n'est pas
+riche... mieux vaut ne pas avoir d'enfants...</p>
+
+<p>L'homme, pour plaire à sa future maîtresse,
+conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... bien sûr... Madame la comtesse
+parle bien...</p>
+
+<p>Mais une haine était en lui. La lueur sombre et
+farouche, qui passa comme un éclair dans ses
+yeux, démentait la servilité forcée de ces dernières
+paroles... La comtesse ne vit point briller cette
+lueur de meurtre, car, instinctivement, elle avait
+le regard fixé sur le ventre de la femme, qu'elle
+venait de condamner à la stérilité ou à l'infanticide.</p>
+
+<p>Le marché fut vite conclu. Elle fit ses recommandations,
+détailla minutieusement les services
+qu'elle attendait de ses nouveaux jardiniers, et,
+comme elle les congédiait d'un hautain sourire,
+elle dit sur un ton qui n'admettait pas de réplique:</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous avez des sentiments religieux...
+Ici, tout le monde va, le dimanche, à la
+messe et fait ses Pâques... J'y tiens absolument....</p>
+
+<p>Ils s'en revinrent, sans se parler, très graves,
+très sombres. La route était poudreuse, la chaleur
+lourde et la pauvre femme marchait péniblement,
+tirait la jambe. Comme elle étouffait
+un peu, elle s'arrêta, posa son sac à terre et délaça
+son corset.</p>
+
+<p>&mdash;Ouf!... fit-elle en aspirant de larges bouffées
+d'air...</p>
+
+<p>Et son ventre, longtemps comprimé, se tendit,
+s'enfla, accusa la rondeur caractéristique, la tare
+de la maternité, le crime... Ils continuèrent leur
+chemin.</p>
+
+<p>A quelques pas de là, sur la route, ils entrèrent
+dans une auberge et se firent servir un litre de
+vin.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi que tu n'a pas dit que j'étais enceinte?
+demanda la femme.</p>
+
+<p>L'homme répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! pour qu'elle nous fiche à la porte,
+comme les trois autres...</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui ou demain, va!...</p>
+
+<p>Alors l'homme murmura entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Si t'étais une femme... eh bien, tu irais, dès
+ce soir, chez la mère Hurlot... elle a des herbes!</p>
+
+<p>Mais la femme se mit à pleurer... Et elle gémissait,
+dans ses larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis pas ça... ne dis pas ça... Ça porte
+malheur!</p>
+
+<p>L'homme tapa sur la table, et il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Faut donc crever... nom de Dieu!...</p>
+
+<p>Le malheur vint. Quatre jours après, la femme
+eut une fausse couche&mdash;une fausse couche?&mdash;et
+mourut en d'affreuses douleurs d'une péritonite.</p>
+
+<p>Et quand l'homme eut terminé son récit, il me
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, me voilà tout seul, maintenant. Je
+n'ai plus de femme, plus d'enfant, plus rien. J'ai
+bien songé à me venger... oui, j'ai songé longtemps
+à tuer ces trois enfants qui jouaient sur la
+pelouse... Je ne suis pas méchant pourtant, je
+vous assure, et pourtant, les trois enfants de cette
+femme, je vous le jure, je les aurais étranglés
+avec une joie..., une joie!... Ah! oui... Et puis,
+je n'ai pas osé... Qu'est-ce que vous voulez? On
+a peur... on est lâche... on n'a de courage que
+pour souffrir!</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVI</h3>
+<br><br>
+
+<p>24 novembre.</p>
+
+
+<p>Aucune lettre de Joseph. Sachant combien il
+est prudent, je ne suis pas trop étonnée de son
+silence, mais j'en souffre un peu. Certes, Joseph
+n'ignore point qu'avant de nous être distribuées
+les lettres passent par Madame, et, sans
+doute, il ne veut pas s'exposer et m'exposer à ce
+qu'elles soient lues ou seulement que le fait qu'il
+m'écrive soit méchamment commenté par Madame.
+Pourtant, lui qui a tant de ressources dans
+l'esprit, j'aurais cru qu'il eût trouvé le moyen de
+me donner de ses nouvelles... Il doit rentrer
+demain matin. Rentrera-t-il?... Je ne suis pas
+sans inquiétudes... et mon cerveau marche,
+marche... Pourquoi aussi n'a-t-il pas voulu que
+je connusse son adresse à Cherbourg?... Mais je
+ne veux pas penser à tout cela qui me brise la
+tête et me donne la fièvre.</p>
+
+<p>Ici, rien, sinon moins d'événements toujours
+et plus de silence encore. C'est le sacristain
+qui, par amitié, remplace Joseph. Chaque jour,
+ponctuellement, il vient faire le pansage des
+chevaux et surveiller les châssis. Impossible de
+lui tirer une seule parole. Il est plus muet, plus
+méfiant, plus louche d'allures que Joseph. Il est
+plus vulgaire aussi, et il n'a pas sa grandeur et sa
+force... Je le vois très peu et seulement quand
+j'ai un ordre à lui transmettre... Un drôle de type
+aussi, celui-là!... L'épicière m'a raconté qu'il
+avait, étant jeune, étudié pour être prêtre et qu'on
+l'avait chassé du séminaire à cause de son indélicatesse
+et de son immoralité.&mdash;Ne serait-ce pas
+lui qui a violé la petite Claire dans le bois?...
+Depuis, il a essayé un peu de tous les métiers.
+Tantôt pâtissier, tantôt chantre au lutrin, tantôt
+mercier ambulant, clerc de notaire, domestique,
+tambour de ville, adjudicataire du marché, employé
+chez l'huissier, il est depuis quatre ans
+sacristain. Sacristain, c'est être encore un peu
+curé. Il a, du reste, toutes les manières visqueuses
+et rampantes des cloportes ecclésiastiques... Bien
+sûr qu'il ne doit pas reculer devant les plus sales
+besognes... Joseph a le tort d'en faire son ami...
+Mais est-il son ami?... N'est-il pas plutôt son
+complice?</p>
+
+<p>Madame a la migraine... Il paraît que cela lui
+arrive régulièrement tous les trois mois. Durant
+deux jours, elle reste enfermée, rideaux tirés,
+sans lumière, dans sa chambre où seule Marianne
+a le droit de pénétrer... Elle ne veut pas de moi...
+La maladie de Madame, c'est du bon temps pour
+Monsieur... Monsieur en profite... Il ne quitte
+plus la cuisine... Tantôt, je l'ai surpris qui en
+sortait, la face très rouge, la culotte encore toute
+déboutonnée. Ah! je voudrais bien les voir,
+Marianne et lui... Cela doit vous dégoûter de
+l'amour pour jamais...</p>
+
+<p>Le capitaine Mauger qui ne me parle plus et
+me lance, derrière la haie, des regards furieux,
+s'est remis avec sa famille, du moins avec l'une
+de ses nièces, qui est venue s'installer chez lui...
+Elle n'est pas mal: une grande blonde, avec un
+nez trop long, mais fraîche et bien faite... Au
+dire des gens, c'est elle qui tiendra la maison et
+qui remplacera Rose dans le lit du capitaine. De
+cette façon, les saletés ne sortiront plus de la
+famille.</p>
+
+<p>Quant à Mme Gouin, la mort de Rose aurait pu
+être un coup pour ses matinées du dimanche. Elle
+a compris qu'elle ne pouvait pas rester sans un
+grand premier rôle. Maintenant, c'est cette peste
+de mercière qui mène le branle des potins et qui
+se charge d'entretenir les filles du Mesnil-Roy
+dans l'admiration et dans la propagande des
+talents clandestins de cette infâme épicière. Hier
+dimanche, je suis allée chez elle. C'était fort
+brillant... toutes étaient là. On y a très peu parlé
+de Rose, et quand j'ai raconté l'histoire des testaments,
+ç'a été un éclat de rire général. Ah! le
+capitaine avait raison quand il me disait: «Tout
+se remplace.»... Mais la mercière n'a pas l'autorité
+de Rose, car c'est une femme sur qui, au
+point de vue des moeurs, il n'y a malheureusement
+rien à dire.</p>
+
+<p>Avec quelle hâte j'attends Joseph!... Avec quelle
+impatience nerveuse j'attends le moment de savoir
+ce que je dois espérer ou craindre de la destinée!...
+Je ne puis plus vivre ainsi. Jamais je n'ai été
+autant écoeurée de cette existence médiocre que
+je mène, de ces gens que je sers, de tout ce milieu
+de mornes fantoches où, de jour en jour, je
+m'abêtis davantage. Si je n'avais, pour me soutenir,
+l'étrange sentiment, qui donne à ma vie
+actuelle un intérêt nouveau et puissant, je crois
+que je ne tarderais pas à sombrer, moi aussi,
+dans cet abîme de sottises et de vilenies que je
+vois s'élargir de plus en plus autour de moi...
+Ah! que Joseph réussisse ou non, qu'il change ou
+ne change pas d'idée sur moi, ma résolution est
+prise; je ne veux plus rester ici... Encore quelques
+heures, encore toute une nuit d'anxiété... et je
+serai enfin fixée sur mon avenir.</p>
+
+<p>Cette nuit, je vais la passer à remuer encore
+d'anciens souvenirs, pour la dernière fois peut-être.
+C'est le seul moyen que j'aie de ne pas
+trop penser aux inquiétudes du présent, de ne
+pas trop me casser la tête aux chimères de
+demain. Au fond, ces souvenirs m'amusent, et
+ils renforcent mon mépris. Quelles singulières
+et monotones figures, tout de même, j'ai rencontrées
+sur ma route de servage!... Quand je les
+revois, par la pensée, elles ne me font pas l'effet
+d'être réellement vivantes. Elles ne vivent, du
+moins, elles ne donnent l'illusion de vivre, que
+par leurs vices... Enlevez-leur ces vices qui les
+soutiennent comme les bandelettes soutiennent
+les momies... et ce ne sont même plus des fantômes,
+ce n'est plus que de la poussière, de la
+cendre... de la mort..</p>
+
+<br>
+
+<p>Ah! par exemple, c'était une fameuse maison
+celle où, quelques jours après avoir refusé d'aller
+chez le vieux monsieur de province, je fus adressée,
+avec toutes sortes de références admirables, par
+Mme Paulhat-Durand. Des maîtres tout jeunes,
+sans bêtes ni enfants, un intérieur mal tenu, sous
+le chic apparent des meubles et la lourde somptuosité
+des décors... Du luxe et plus encore de
+coulage... Un simple coup d'oeil en entrant et
+j'avais vu tout cela... j'avais vu, parfaitement vu,
+à qui j'avais affaire. C'était le rêve, quoi! J'allais
+donc oublier là toutes mes misères, et M. Xavier
+que j'avais souvent encore dans la peau, la petite
+canaille... et les bonnes soeurs de Neuilly... et les
+stations crevantes dans l'antichambre du bureau
+de placement, et les longs jours d'angoisse et les
+longues nuits de solitude ou de crapule...</p>
+
+<p>J'allais donc m'arranger une existence douce, de
+travail facile et de profits certains. Tout heureuse
+de ce changement, je me promis de corriger les
+fantaisies trop vives de mon caractère, de réprimer
+les élans fougueux de ma franchise, afin de
+rester longtemps, longtemps, dans cette place. En
+un clin d'oeil, mes idées noires disparurent et ma
+haine des bourgeois, comme par enchantement,
+s'envola. Je redevins d'une gaieté folle et trépidante,
+et, reprise d'un violent amour de la vie,
+je trouvai que les maîtres ont du bon, quelquefois...
+Le personnel n'était pas nombreux, mais
+de choix: une cuisinière, un valet de chambre,
+un vieux maître d'hôtel et moi... Il n'y avait pas
+de cocher, les maîtres ayant, depuis peu, supprimé
+l'écurie et se servant de voitures de grande
+remise... Nous fûmes amis tout de suite. Le soir
+même, ils arrosèrent ma bienvenue d'une bouteille
+de vin de Champagne.</p>
+
+<p>&mdash;Mazette!... fis-je en battant des mains... on
+se met bien, ici.</p>
+
+<p>Le valet de chambre sourit, agita en l'air musicalement
+un trousseau de clés. Il avait les clés
+de la cave; il avait les clés de tout. C'était
+l'homme de confiance de la maison...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me les prêterez, dites? demandai-je,
+en manière de rigolade.</p>
+
+<p>Il répondit, en me décochant un regard
+tendre:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous êtes chouette avec Bibi... Il
+faudra être chouette avec Bibi...</p>
+
+<p>Ah! c'était un chic homme et qui savait parler aux
+femmes... Il s'appelait William... Quel joli nom!...</p>
+
+<p>Durant le repas qui se prolongea, le vieux
+maître d'hôtel ne dit pas un mot, but beaucoup,
+mangea beaucoup. On ne faisait pas attention à
+lui, et il semblait un peu gâteux. Quant à William,
+il se montra charmant, galant, empressé,
+me fit sous la table des agaceries délicates, m'offrit,
+au café, des cigarettes russes dont il avait ses
+poches pleines... Puis m'attirant vers lui&mdash;j'étais
+un peu étourdie par le tabac, un peu grise aussi
+et toute défrisée&mdash;il m'assit sur ses genoux, et
+me souffla dans l'oreille des choses d'un raide...
+Ah! ce qu'il était effronté!</p>
+
+<p>Eugénie, la cuisinière, ne paraissait pas scandalisée
+de ces propos et de ces jeux. Inquiète,
+rêveuse, elle tendait sans cesse le cou vers la
+porte, dressait l'oreille au moindre bruit comme
+si elle eût attendu quelqu'un et, l'oeil tout vague,
+elle lampait, coup sur coup, de pleins verres de
+vin... C'était une femme d'environ quarante-cinq
+ans, avec une forte poitrine, une bouche
+large aux lèvres charnues, sensuelles, des yeux
+langoureux et passionnés, un air de grande bonté
+triste. Enfin, du dehors, on frappa quelques coups
+discrets à la porte de service. Le visage d'Eugénie
+s'illumina; elle se leva d'un bond, alla ouvrir...
+Je voulus reprendre une position plus convenable,
+n'étant pas au fait des habitudes de l'office, mais
+William m'enlaça plus fort, et me retint contre
+lui, d'une solide étreinte...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, fit-il, calmement... c'est le
+petit.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, un jeune homme entrait,
+presque un enfant. Très mince, très blond, très
+blanc de peau, sous une ombre de barbe&mdash;dix-huit
+ans à peine&mdash;, il était joli comme un amour.
+Il portait un veston tout neuf, élégant, qui dessinait
+son buste svelte et gracile, une cravate
+rose... C'était le fils des concierges de la maison
+voisine. Il venait, paraît-il, tous les soirs...
+Eugénie l'adorait, en était folle. Chaque jour,
+elle mettait de côté, dans un grand panier, des
+soupières pleines de bouillon, de belles tranches
+de viande, des bouteilles de vin, de gros fruits
+et des gâteaux que le petit emportait à ses parents.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi viens-tu si tard, ce soir? demanda
+Eugénie.</p>
+
+<p>Le petit s'excusa d'une voix traînante:</p>
+
+<p>&mdash;A fallu que j'garde la loge... maman faisait
+une course...</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère... ta mère... Ah! mauvais sujet,
+est-ce vrai au moins?...</p>
+
+<p>Elle soupira et, ses yeux dans les yeux de l'enfant,
+les deux mains appuyées à ses épaules, elle
+débita d'un ton dolent:</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu tardes à venir, j'ai toujours peur
+de quelque chose. Je ne veux pas que tu te mettes
+en retard, mon chéri... Tu diras à ta mère que si
+cela continue... eh bien, je ne te donnerai plus
+rien... pour elle...</p>
+
+<p>Puis, les narines frémissantes, le corps tout
+entier secoué d'un frisson:</p>
+
+<p>&mdash;Que tu es joli, mon amour!... Oh! ta petite
+frimousse... ta petite frimousse... Je ne veux pas
+que les autres en aient... Pourquoi n'as-tu pas
+mis tes beaux souliers jaunes?... Je veux que tu
+sois joli de partout, quand tu viens... Et ces
+yeux-là... ces grands yeux polissons, petit brigand?...
+Ah! je parie qu'ils ont encore regardé
+une autre femme! Et ta bouche... ta bouche!...
+qu'est-ce qu'elle a fait cette bouche-là!...</p>
+
+<p>Il la rassura, souriant, se dandinant sur ses
+hanches frêles...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu non!... ça, je t'assure, Nini... c'est
+pas une blague... maman faisait une course...
+là... vrai!</p>
+
+<p>Eugénie répéta, à plusieurs reprises:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mauvais sujet... mauvais sujet... je
+ne veux pas que tu regardes les autres femmes...
+Ta petite frimousse pour moi, ta petite bouche,
+pour moi... tes grands yeux pour moi!... Tu
+m'aimes bien, dis?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... Pour sûr...</p>
+
+<p>&mdash;Dis le encore...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour sûr!...</p>
+
+<p>Elle lui sauta au cou, et, la gorge haletante,
+bégayant des mots d'amour, elle l'entraîna dans
+la pièce voisine.</p>
+
+<p>William me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'elle en pince!... Et ce qu'il lui coûte
+gros, ce gamin... La semaine dernière, elle l'a
+encore habillé tout à neuf. C'est pas vous qui
+m'aimeriez comme ça!...</p>
+
+<p>Cette scène m'avait profondément émue, et tout
+de suite je vouai à la pauvre Eugénie une amitié
+de soeur... Ce gamin ressemblait à M. Xavier... Du
+moins, entre ces deux jolis êtres de pourriture,
+il y avait une similitude morale. Et ce rapprochement
+me rendit triste, oh! triste, infiniment. Je
+me revis dans la chambre de M. Xavier, le soir
+où je lui donnai les quatre-vingt-dix francs... Oh!
+ta petite frimousse, ta petite bouche, tes grands
+yeux!... C'étaient les mêmes yeux froids et cruels,
+la même ondulation du corps... c'était le même
+vice qui brillait à ses prunelles et donnait au
+baiser de ses lèvres quelque chose d'engourdissant,
+comme un poison...</p>
+
+<p>Je me dégageai des bras de William, devenu
+de plus en plus entreprenant:</p>
+
+<p>&mdash;Non... lui dis-je, un peu sèchement... pas
+ce soir...</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu avais promis d'être chouette avec
+Bibi?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas ce soir...</p>
+
+<p>Et, m'arrachant à son étreinte, j'arrangeai un
+peu le désordre de mes cheveux, le chiffonnement
+de mes jupes, et je dis:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien, tout de même!... ça ne traîne
+pas avec vous...</p>
+
+<p>Naturellement, je ne voulus rien changer aux
+habitudes de la maison, dans le service. William
+faisait le ménage, à la va comme je te pousse.
+Un coup de balai par-ci, de plumeau par-là... ça
+y était. Le reste du temps, il bavardait, fouillait
+les tiroirs, les armoires, lisait les lettres qui,
+d'ailleurs, traînaient de tous les côtés et dans tous
+les coins. Je fis comme lui. Je laissai s'accumuler
+la poussière sur et sous les meubles, et je me
+gardai bien de rien toucher au désordre des salons
+et des chambres. A la place des maîtres, moi,
+j'aurais eu honte de vivre dans un intérieur
+pareillement torchonné. Mais ils ne savaient pas
+commander, et, timides, redoutant les scènes, ils
+n'osaient jamais rien dire. Si, parfois, à la suite
+d'un manquement trop visible ou trop gênant, ils
+se hasardaient jusqu'à balbutier: «Il me semble
+que vous n'avez pas fait ceci ou cela», nous n'avions
+qu'à répondre sur un ton où la fermeté
+n'excluait pas l'insolence: «Je demande bien
+pardon à Madame... Madame se trompe... Et si
+Madame n'est pas contente...» Alors, ils n'insistaient
+plus et tout était dit... Jamais je n'ai rencontré,
+dans ma vie, des maîtres ayant moins d'autorité
+sur leurs domestiques, et plus godiches!...
+Vrai, on n'est pas <i>serins</i>, comme ils l'étaient...</p>
+
+<p>Il faut rendre à William cette justice qu'il
+avait su mettre les choses sur un bon pied dans
+la boîte. William avait une passion, commune
+a beaucoup de gens de service: les courses. Il connaissait
+tous les jockeys, tous les entraîneurs,
+tous les bookmakers, et aussi quelques gentilshommes
+très galbeux, des barons, des vicomtes,
+qui lui montraient une certaine amitié, sachant
+qu'il possédait, de temps à autre, des tuyaux
+épatants... Cette passion qui, pour être entretenue
+et satisfaite, demande des sorties nombreuses
+et des déplacements suburbains, ne s'accorde
+pas avec un métier peu libre et sédentaire,
+comme est celui de valet de chambre. Or, William
+avait réglé sa vie ainsi: après le déjeuner, il
+s'habillait et sortait... Ce qu'il était chic avec son
+pantalon à carreaux noirs et blancs, ses bottines
+vernies, son pardessus mastic et ses chapeaux...
+Oh! les chapeaux de William, des chapeaux couleur
+d'eau profonde, où les ciels, les arbres, les
+rues, les fleuves, les foules, les hippodromes se
+succédaient en prodigieux reflets!... Il ne rentrait
+qu'à l'heure d'habiller son maître, et, le soir,
+après le dîner, souvent, il repartait ayant, disait-il,
+d'importants rendez-vous, avec des Anglais. Je
+ne le revoyais que la nuit, très tard, un peu ivre
+de cocktail, toujours... Toutes les semaines, il
+invitait des amis à dîner, des cochers, des valets
+de chambre, des gens de courses, ceux-ci, comiques
+et macabres avec leurs jambes torses,
+leurs genoux difformes, leur aspect de crapuleux
+cynisme et de sexe ambigu. Ils parlaient chevaux,
+turf, femmes, racontaient sur leurs maîtres des
+histoires sinistres&mdash;à les entendre, ils étaient tous
+pédérastes&mdash;puis, quand le vin exaltait les cerveaux,
+ils s'attaquaient à la politique... William
+y était d'une intransigeance superbe et d'une terrible
+violence réactionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mon homme, criait-il... c'est Cassagnac...
+Un rude gars, Cassagnac... un luron...
+un lapin!... Ils en ont peur... Ce qu'il écrit,
+celui-là... c'est tapé!... Oui, qu'ils se frottent à
+ce lapin-là, les sales canailles!...</p>
+
+<p>Et, tout à coup, au plus fort du bruit, Eugénie
+se levait, plus pâle et les yeux brillants, bondissait
+vers la porte. Le petit entrait, sa jolie figure
+étonnée de ces gens inaccoutumés, de ces bouteilles
+vidées, du pillage effréné de la table.
+Eugénie avait réservé pour lui un verre de champagne
+et une assiette de friandises... Puis, tous
+les deux, ils disparaissaient dans la pièce voisine...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ta petite frimousse... ta petite bouche...
+tes grands yeux!...</p>
+
+<p>Ce soir-là, le panier des parents contenait des
+parts plus larges et meilleures. Il fallait bien
+qu'ils profitassent de la fête, ces braves gens...</p>
+
+<p>Un jour, comme le petit tardait, un gros cocher,
+cynique et voleur, qui était de toutes ces fêtes,
+voyant Eugénie inquiète... lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous tarabustez-donc pas... Elle va venir
+tout à l'heure, votre tapette.</p>
+
+<p>Eugénie se leva, frémissante et grondante:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez dit, vous?... Une
+tapette... ce chérubin?... Répétez-voir un peu?...
+Et quand même... si ça lui fait plaisir à cet enfant...
+Il est assez joli pour ça... il est assez joli
+pour tout... vous savez?</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr, une tapette... répliqua le cocher,
+dans un rire gras... allez-donc demander ça au
+comte Hurot, là, à deux pas, dans la rue Marb...</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps d'achever... Un soufflet
+retentissant lui coupa la parole...</p>
+
+<p>A ce moment, le petit apparut derrière la
+porte... Eugénie courut à lui...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon chéri... mon amour... viens vite...
+ne reste pas avec ces voyous-là...</p>
+
+<p>Je crois tout de même que le gros cocher avait
+raison.</p>
+
+<br>
+
+<p>William me parlait souvent d'Edgar, le célèbre
+piqueur du baron de Borgsheim. Il était fier de le
+connaître, l'admirait presque autant que Cassagnac.
+Edgar et Cassagnac, tels étaient les deux
+grands enthousiasmes de sa vie... Je crois qu'il
+eût été dangereux d'en plaisanter et même d'en
+discuter avec lui... Quand il rentrait, la nuit,
+tard, William s'excusait en me disant: «J'étais
+avec Edgar.» Il semblait que d'être avec Edgar,
+cela vous constituât non seulement une excuse,
+mais une gloire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne l'amènes-tu pas dîner, que je
+le voie, ton fameux Edgar?... demandai-je un
+jour.</p>
+
+<p>William fut scandalisé de cette idée... et il
+affirma, avec hauteur:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça!... est-ce que tu t'imagines qu'Edgar
+voudrait dîner avec de simples domestiques?</p>
+
+<p>C'est d'Edgar que William tenait cette méthode
+incomparable de lustrer ses chapeaux... Une fois,
+aux courses d'Auteuil, Edgar fut abordé par le
+jeune marquis de Plérin.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Edgar, supplia le marquis... comment
+obtenez-vous vos chapeaux?...</p>
+
+<p>&mdash;Mes chapeaux, monsieur le marquis?...
+répondit Edgar, flatté, car le jeune Plérin, voleur
+aux courses et tricheur au jeu, était alors une
+des personnalités les plus fameuses du monde
+parisien... C'est très simple... seulement, c'est
+comme le gagnant, il faut le savoir... Eh bien,
+voici... Tous les matins, je fais courir mon valet
+de chambre pendant un quart d'heure... Il sue,
+n'est-ce pas?... Et la sueur, ça contient de l'huile...
+Alors, avec un foulard de soie très fine, il recueille
+la sueur de son front, et il lustre mes
+chapeaux avec... Ensuite, le coup de fer... Mais
+il faut un homme propre et sain... de préférence
+un châtain... car les blonds sentent fort
+quelquefois... et toutes les sueurs ne conviennent
+pas... L'année dernière, j'ai donné la recette au
+prince de Galles...</p>
+
+<p>Et, comme le jeune marquis de Plérin remerciait
+Edgar, lui serrait la main à la dérobée,
+celui-ci ajouta confidentiellement:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez Baladeur à 7/1... C'est le gagnant,
+monsieur le marquis...</p>
+
+<p>J'avais fini&mdash;c'est rigolo, vraiment, quand j'y
+pense&mdash;par me sentir flattée, moi aussi, d'une
+telle relation pour William... Pour moi aussi,
+Edgar, c'était alors quelque chose d'admirable et
+d'inaccessible, comme l'Empereur d'Allemagne...
+Victor Hugo... Paul Bourget... est-ce que je
+sais?... C'est pourquoi je crois bien faire en
+fixant, d'après tout ce que me raconta William,
+cette physionomie plus qu'illustre: historique.</p>
+
+<br>
+
+<p>Edgar est né à Londres, dans l'effroi d'un
+bouge, entre deux hoquets de whisky. Tout
+gamin, il a vagabondé, mendié, volé, connu la
+prison. Plus tard, comme il avait les difformités
+physiques requises et les plus crapuleux instincts,
+on l'a racolé pour en faire un groom...
+D'antichambre en écurie, frotté à toutes les roublardises,
+à toutes les rapacités, à tous les vices
+des domesticités de grande maison, il est passé
+<i>lad</i>, au haras d'Eaton. Et il s'est pavané avec la
+toque écossaise, le gilet à rayures jaunes et
+noires, et la culotte claire, bouffante aux cuisses,
+collante aux mollets, et qui fait aux genoux des
+plis en forme de vis. A peine adulte, il ressemble
+à un vieux petit homme, grêle de membres, la
+face plissée, rouge aux pommettes, jaune aux
+tempes, la bouche usée et grimaçante, les cheveux
+rares, ramenés au-dessus de l'oreille, en
+volute graisseuse. Dans une société qui se pâme
+aux odeurs du crottin, Edgar est déjà quelqu'un
+de moins anonyme qu'un ouvrier ou un paysan;
+presque un gentleman.</p>
+
+<p>A Eaton, il apprend à fond son métier. Il sait
+comment il faut panser un cheval de luxe, comment
+il faut le soigner, quand il est malade,
+quelles toilettes minutieuses et compliquées, différentes
+selon la couleur de la robe, lui conviennent;
+il sait le secret des lavages intimes, les
+polissages raffinés, les pédicurages savants, les
+maquillages ingénieux, par quoi valent et s'embellissent
+les bêtes de course, comme les bêtes
+d'amour... Dans les bars, il connaît des jockeys
+considérables, de célèbres entraîneurs et des
+baronnets ventrus, des ducs filous et voyous qui
+sont la <i>crème</i> de ce fumier et la <i>fleur</i> de ce crottin...
+Edgar eût souhaité devenir jockey, car il suppute
+déjà tout ce qu'il y a de tours à jouer et d'affaires
+à faire. Mais il a grandi. Si ses jambes sont restées
+maigres et arquées, son estomac s'est développé
+et son ventre bedonne... Il a trop de poids.
+Ne pouvant endosser la casaque du jockey, il se
+décide à revêtir la livrée du cocher...</p>
+
+<p>Aujourd'hui, Edgar a quarante-trois ans. Il est
+des cinq ou six piqueurs anglais, italiens et français
+dont on parle dans le monde élégant avec
+émerveillement... Son nom triomphe dans les
+journaux de sport, même dans les échos des
+gazettes mondaines et littéraires. Le baron de
+Borgsheim, son maître actuel, est fier de lui,
+plus fier de lui que d'une opération financière
+qui aurait coûté la ruine de cent mille concierges.
+Il dit: «Mon piqueur!», en se rengorgeant sur
+un ton de supériorité définitive, comme un collectionneur
+de tableaux, dirait: «Mes Rubens!»
+Et, de fait, il a raison d'être fier, l'heureux baron,
+car, depuis qu'il possède Edgar, il a beaucoup
+gagné en illustration et en respectabilité... Edgar
+lui a valu l'entrée de salons intransigeants, longtemps
+convoités... Par Edgar, il a enfin vaincu
+toutes les résistances mondaines contre sa race...
+Au club, il est question de la fameuse «victoire
+du baron sur l'Angleterre». Les Anglais nous,
+ont pris l'Égypte... mais le baron a pris Edgar
+aux Anglais... et cela rétablit l'équilibre... Il eût
+conquis les Indes qu'il n'eût pas été davantage
+acclamé... Cette admiration ne va pas, cependant,
+sans une forte jalousie. On voudrait lui ravir
+Edgar, et ce sont, autour de ce dernier, des intrigues,
+des machinations corruptrices, des flirts,
+comme autour d'une belle femme. Quant aux
+journaux, en leur enthousiasme respectueux, ils
+en sont arrivés à ne plus savoir exactement lequel,
+d'Edgar ou du baron, est l'admirable piqueur ou
+l'admirable financier... Tous les deux, ils les
+confondent dans les mutuelles gloires d'une même
+apothéose.</p>
+
+<p>Pour peu que vous ayez été curieux de traverser
+les foules aristocratiques, vous avez certainement
+rencontré Edgar, qui en est une des
+ordinaires et plus précieuses parures. C'est un
+homme de taille moyenne, très laid, d'une laideur
+comique d'Anglais, et dont le nez démesurément
+long a des courbes doublement royales
+et qui oscillent entre la courbe sémitique et la
+courbe bourbonienne... Les lèvres, très courtes
+et retroussées, montrent, entre les dents gâtées,
+des trous noirs. Son teint s'est éclairci dans la
+gamme des jaunes, relevé aux pommettes de
+quelques hachures de laque vive. Sans être obèse,
+comme les majestueux cochers de l'ancien jeu,
+il est maintenant doué d'un embonpoint confortable
+et régulier, qui rembourre de graisse les
+exostoses canailles de son ossature. Et il marche,
+le buste légèrement penché en avant, l'échine
+sautillante, les coudes écartés à l'angle réglementaire.
+Dédaigneux de suivre la mode, jaloux
+plutôt de l'imposer, il est vêtu richement et fantaisistement.
+Il a des redingotes bleues, à revers
+de moire, ultra-collantes, trop neuves; des pantalons
+de coupe anglaise, trop clairs; des cravates
+trop blanches, des bijoux trop gros, des mouchoirs
+trop parfumés, des bottines trop vernies, des
+chapeaux trop luisants... Combien longtemps les
+jeunes gommeux envièrent-ils à Edgar l'insolite
+et fulgurant éclat de ses couvre-chefs!</p>
+
+<p>A huit heures le matin, en petit chapeau rond,
+en pardessus mastic aussi court qu'un veston,
+une énorme rose jaune à sa boutonnière, Edgar
+descend de son automobile, devant l'hôtel du
+baron. Le pansage vient de finir. Après avoir
+jeté sur la cour un regard de mauvaise humeur,
+il entre dans l'écurie et commence son inspection,
+suivi des palefreniers, inquiets et respectueux... Rien
+n'échappe à son oeil soupçonneux
+et oblique: un seau pas à sa place, une tache
+aux chaînes d'acier, une éraillure sur les argents
+et les cuivres... Et il grogne, s'emporte, menace,
+la voix pituitaire, les bronches encore graillonnantes
+du Champagne mal cuvé de la veille. Il
+pénètre dans chaque box, et passe sa main,
+gantée de gants blancs, à travers la crinière
+des chevaux, sur l'encolure, le ventre, les
+jambes. A la moindre trace de salissure sur les
+gants, il bourre les palefreniers; c'est un flot
+de mots orduriers, de jurons outrageants, une
+tempête de gestes furibonds. Ensuite, il examine
+minutieusement le sabot des chevaux, flaire
+l'avoine dans le marbre des mangeoires, éprouve
+la litière, étudie longuement la forme, la couleur
+et la densité du crottin, qu'il ne trouve jamais à
+son goût.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce du crottin, ça, nom de Dieu?... Du
+crottin de cheval de fiacre, oui... Que j'en revoie
+demain de semblable, et je vous le ferai avaler,
+bougres de saligauds!...</p>
+
+<p>Parfois, le baron, heureux de causer avec son
+piqueur, apparaît. A peine si Edgar s'aperçoit de
+la présence de son maître. Aux interrogations,
+d'ailleurs timides, il répond par des mots brefs,
+hargneux. Jamais il ne dit: «Monsieur le baron».
+C'est le baron, au contraire, qui serait tenté de
+dire: «Monsieur le cocher!» Dans la crainte
+d'irriter Edgar, il ne reste pas longtemps, et se
+retire discrètement.</p>
+
+<p>La revue des écuries, des remises, des selleries
+terminée, ses ordres donnés sur un ton de commandement
+militaire, Edgar remonte en son
+automobile et file rapidement vers les Champs-Élysées
+où il fait d'abord une courte station, en
+un petit bar, parmi des gens de courses, des
+<i>tipsters</i> au museau de fouine, qui lui coulent
+dans l'oreille des mots mystérieux et lui montrent
+des dépêches confidentielles. Le reste de la
+matinée est consacré en visites chez les fournisseurs,
+pour les commandes à renouveler, les
+commissions à toucher, et chez les marchands de
+chevaux où s'engagent des colloques dans le
+genre de celui-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, master Edgar?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, master Poolny?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai acheteur pour l'attelage bai du baron.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas à vendre...</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante livres pour vous...</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Cent livres, master Edgar.</p>
+
+<p>&mdash;On verra, master Poolny...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, master Edgar.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi encore, master Poolny?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai deux magnifiques alezans, pour le baron...</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en avons pas besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante livres pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Cent livres, master Edgar.</p>
+
+<p>&mdash;On verra, master Poolny!</p>
+
+<p>Huit jours après, Edgar a détraqué comme il
+convient, ni trop, ni trop peu, l'attelage bai du
+baron, puis ayant démontré à celui-ci qu'il est
+urgent de s'en débarrasser, vend l'attelage bai à
+Poolny lequel vend à Edgar les deux magnifiques
+alezans. Poolny en sera quitte pour mettre,
+pendant trois mois, à l'herbage, l'attelage bai
+qu'il revendra, peut-être, deux ans après, au
+baron.</p>
+
+<p>A midi, le service d'Edgar est fini. Il rentre,
+pour déjeuner, dans son appartement de la rue
+Euler, car il n'habite pas chez le baron, et ne le
+conduit jamais. Rue Euler, c'est un rez-de-chaussée
+écrasé de peluches brodées, aux tons
+fracassants, orné sur les murs de lithographies
+anglaises: chasses, steeples, cracks célèbres, portraits
+variés du prince de Galles, dont un avec
+une dédicace. Et ce sont des cannes, des whips,
+des fouets de chasse, des étriers, des mors, des
+trompes de mail, arrangés en panoplie, au centre
+de laquelle, entre deux frontons dorés, se dresse
+le buste énorme de la reine Victoria, en terre
+cuite polychrome et loyaliste. Libre de soucis,
+étranglé dans ses redingotes bleues, le chef couvert
+de son phare irradiant, Edgar vaque, alors,
+toute la journée, à ses affaires et à ses plaisirs.
+Ses affaires sont nombreuses, car il commandite
+un caissier de cercle, un bookmaker, un photographe
+hippique, et il possède trois chevaux, à
+l'entraînement, près de Chantilly. Ses plaisirs,
+non plus, ne chôment pas, et les petites dames
+les plus célèbres connaissent le chemin de la rue
+Euler, où elles savent que, dans les moments de
+dèche, il y aura toujours, pour elles, un thé
+servi et cinq louis prêts.</p>
+
+<p>Le soir, après s'être montré aux Ambassadeurs,
+au Cirque, à l'Olympia, très correct sous son
+frac à revers de soie, Edgar se rend chez l'<i>Ancien</i>,
+et il se soûle longuement, en compagnie de
+cochers qui se donnent des airs de gentlemen, et
+de gentlemen qui se donnent des airs de cochers...</p>
+
+<p>Et chaque fois que William me racontait une
+de ces histoires, il concluait, émerveillé:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cet Edgar, on peut dire vraiment que
+c'est un homme, celui-là!...</p>
+
+<p>Mes maîtres appartenaient à ce qu'on est convenu
+d'appeler le grand monde parisien; c'est-à-dire
+que Monsieur était noble et sans le sou, et
+qu'on ne savait pas exactement d'où sortait
+Madame. Bien des histoires, toutes plus pénibles
+les unes que les autres, couraient sur ses origines.
+William, très au courant des potins de la
+haute société, prétendait que Madame était la
+fille d'un ancien cocher et d'une ancienne femme
+de chambre, lesquels, à force de grattes et de
+mauvaise conduite, réunirent un petit capital,
+s'établirent usuriers en un quartier perdu de
+Paris, et gagnèrent rapidement, en prêtant de
+l'argent, principalement aux cocottes et aux gens
+de maison, une grosse fortune. Des veinards,
+quoi!...</p>
+
+<p>Au vrai, Madame, malgré son apparente élégance
+et sa très jolie figure, avait de drôles de
+manières, des habitudes canailles qui me désobligeaient
+fort. Elle aimait le boeuf bouilli et le lard
+aux choux, la sale... et, comme les cochers de
+fiacre, son régal était de verser du vin rouge dans
+son potage. J'en avais honte pour elle... Souvent,
+dans ses querelles avec Monsieur, elle s'oubliait
+jusqu'à crier: «Merde!» En ces moments-là, la
+colère remuait, au fond de son être mal nettoyé
+par un trop récent luxe, les persistantes boues
+familiales, et faisait monter à ses lèvres, ainsi
+qu'une malpropre écume, des mots... ah! des
+mots que moi, qui ne suis pas une dame, je
+regrette souvent d'avoir prononcés... Mais voilà...
+on ne s'imagine pas combien il y a de femmes, avec
+des bouches d'anges, des yeux d'étoiles et des
+robes de trois mille francs, qui, chez elles, sont
+grossières de langage, ordurières de gestes, et
+dégoûtantes à force de vulgarité... de vraies
+pierreuses!...</p>
+
+<p>&mdash;Les grandes dames, disait William, c'est
+comme les sauces des meilleures cuisines, il ne
+faut pas voir comment ça se fabrique... Ça vous
+empêcherait de coucher avec...</p>
+
+<p>William avait de ces aphorismes désenchantés.
+Et comme c'était, tout de même, un homme très
+galant, il ajoutait en me prenant la taille:</p>
+
+<p>&mdash;Un petit trognon comme toi, ça flatte moins
+la vanité d'un amant... Mais c'est plus sérieux,
+tout de même.</p>
+
+<p>Je dois dire que ses colères et ses gros mots,
+Madame les passait toujours sur Monsieur... Avec
+nous, elle était, je le répète, plutôt timide...</p>
+
+<p>Madame montrait aussi, au milieu du désordre
+de sa maison, parmi tout ce coulage effréné
+qu'elle tolérait, des avarices très bizarres et tout à
+fait inattendues... Elle chipotait la cuisinière
+pour deux sous de salade, économisait sur le
+blanchissage de l'office, renâclait sur une note de
+trois francs, n'avait de cesse qu'elle eût obtenu,
+après des plaintes, des correspondances sans fin,
+d'interminables démarches, la remise de quinze
+centimes, indûment perçus par le factage du chemin
+de fer, pour le transport d'un paquet. Chaque
+fois qu'elle prenait un fiacre, c'étaient des engueulements
+avec le cocher à qui, non seulement elle
+ne donnait pas de pourboire, mais qu'elle trouvait
+encore le moyen de carotter... Ce qui n'empêche
+pas que son argent traînât partout avec ses
+bijoux et ses clés sur les tables de cheminées et
+les meubles. Elle gâchait à plaisir ses plus riches
+toilettes, ses plus fines lingeries; elle se laissait
+impudemment gruger par les fournisseurs d'objets
+de luxe, acceptait, sans sourciller, les livres du
+vieux maître d'hôtel, comme Monsieur, du reste,
+ceux de William. Et, cependant, Dieu sait s'il y
+en avait de la gabegie, là-dedans!... Je disais à
+William, quelquefois:</p>
+
+<p>&mdash;Non, vrai! tu chipes trop... Ça te jouera...
+un mauvais tour...</p>
+
+<p>A quoi William, très calme, répliquait:</p>
+
+<p>&mdash;Laisse donc... je sais ce que je fais... et
+jusqu'où je peux aller. Quand on a des maîtres
+aussi bêtes que ceux-là, ce serait un crime de ne
+pas en profiter.</p>
+
+<p>Mais il ne profitait guère, le pauvre, de ces
+continuels larcins qui, continuellement, en dépit
+des tuyaux épatants qu'il avait, allaient aux
+courses grossir l'argent des bookmakers.</p>
+
+<br>
+
+<p>Monsieur et Madame étaient mariés depuis
+cinq ans... D'abord, ils allèrent beaucoup dans le
+monde et reçurent à dîner. Puis, peu à peu, ils
+restreignirent leurs sorties et leurs réceptions,
+pour vivre à peu près seuls, car ils se disaient
+jaloux l'un de l'autre. Madame reprochait à Monsieur
+de flirter avec les femmes; Monsieur accusait
+Madame de trop regarder les hommes. Ils
+s'aimaient beaucoup, c'est-à-dire qu'ils se disputaient
+toute la journée, comme un ménage de
+petits bourgeois. La vérité est que Madame
+n'avait pas réussi dans le monde, et que ses
+manières lui avaient valu pas mal d'avanies.
+Elle en voulait à Monsieur de n'avoir pas su l'imposer,
+et Monsieur en voulait à Madame de
+l'avoir rendu ridicule devant ses amis. Ils ne
+s'avouaient pas l'amertume de leurs sentiments,
+et trouvaient plus simple de mettre leurs zizanies
+sur le compte de l'amour.</p>
+
+<p>Chaque année, au milieu de juin, on partait
+pour la campagne, en Touraine, où Madame possédait,
+paraît-il, un magnifique château. Le personnel
+s'y renforçait d'un cocher, de deux jardiniers,
+d'une seconde femme de chambre, de
+femmes de basse-cour. Il y avait des vaches, des
+paons, des poules, des lapins... Quel bonheur!
+William me contait les détails de leur existence,
+là-bas, avec une mauvaise humeur acre et bougonnante.
+Il n'aimait point la campagne; il s'ennuyait
+au milieu des prairies, des arbres et des
+fleurs... La nature ne lui était supportable qu'avec
+des bars, des champs de courses, des bookmakers
+et des jockeys. Il était exclusivement Parisien.</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu rien de plus bête qu'un marronnier?
+me disait-il souvent. Voyons... Edgar, qui
+est un homme chic, un homme supérieur, est-ce
+qu'il aime la campagne, lui?...</p>
+
+<p>Je m'exaltais:</p>
+
+<p>&mdash;Ah, les fleurs, pourtant, dans les grandes
+pelouses... Et les petits oiseaux!...</p>
+
+<p>William ricanait:</p>
+
+<p>&mdash;Les fleurs?... Ça n'est joli que sur les chapeaux
+et chez les modistes... Et les petits oiseaux?
+Ah! parlons-en... Ça vous empêche de dormir le
+matin. On dirait des enfants qui braillent!... Ah!
+non... ah! non... J'en ai plein le dos, de la campagne...
+La campagne, ça n'est bon que pour les
+paysans...</p>
+
+<p>Et se redressant, d'un geste noble, avec une
+voix fière, il concluait:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, il me faut du sport... Je ne suis pas un
+paysan, moi... je suis un sportsman...</p>
+
+<p>J'étais heureuse, pourtant, et j'attendais le mois
+de juin avec impatience. Ah! les marguerites dans
+les prés, les petits sentiers, sous les feuilles qui
+tremblent... les nids cachés dans les touffes de
+lierre, aux flancs des vieux murs... Et les rossignols
+dans les nuits de lune... et les causeries
+douces, la main dans la main, sur les margelles
+des puits, garnis de chèvrefeuilles, tapissés de
+capillaires et de mousses!... Et les jattes de lait
+fumant... et les grands chapeaux de paille... et
+les petits poussins... et les messes entendues dans
+les églises de village, au clocher branlant, et tout
+cela, qui vous émeut et vous charme et vous
+prend le coeur, comme une de ces jolies romances
+qu'on chante au café-concert!...</p>
+
+<p>Quoique j'aime à rigoler, je suis une nature
+poétique. Les vieux bergers, les foins qu'on fane,
+les oiseaux qui se poursuivent de branche en
+branche, les coucous dont on fait des pelotes jaunes,
+et les ruisseaux qui chantent sur les cailloux
+blonds, et les beaux gars au teint pourpré par le
+soleil, comme les raisins des très anciennes
+vignes, les beaux gars aux membres robustes,
+aux poitrines puissantes, tout cela me fait rêver
+des rêves gentils... En pensant à ces choses, je
+redeviens presque petite fille, avec des innocences,
+des candeurs qui m'inondent l'âme, qui me rafraîchissent
+le coeur, comme une petite pluie la petite
+fleur trop brûlée par le soleil, trop desséchée par
+le vent... Et le soir, en attendant William dans
+mon lit, exaltée par tout cet avenir de joies pures,
+je composais des vers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Petite fleur,</p>
+<p>O toi, ma soeur,</p>
+<p>Dont la senteur</p>
+<p>Fait mon bonheur...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et toi, ruisseau,</p>
+<p>Lointain coteau,</p>
+<p>Frêle arbrisseau,</p>
+<p>Au bord de l'eau,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Que puis-je dire,</p>
+<p>Dans mon délire?</p>
+<p>Je vous admire...</p>
+<p>Et je soupire...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Amour, amour...</p>
+<p>Amour d'un jour,</p>
+<p>Et de toujours!...</p>
+<p>Amour, amour!...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Sitôt William rentré, la poésie s'envolait. Il
+m'apportait l'odeur lourde du bar, et ses baisers
+qui sentaient le gin avaient vite fait de casser
+les ailes à mon rêve... Je n'ai jamais voulu lui
+montrer mes vers. A quoi bon? Il se fût moqué
+de moi, et du sentiment qui me les inspirait. Et
+sans doute qu'il m'eût dit:</p>
+
+<p>&mdash;Edgar, qui est un homme épatant... est-ce
+qu'il fait des vers, lui?...</p>
+
+<p>Ma nature poétique n'était pas la seule cause
+de l'impatience où j'étais de partir pour la campagne.
+J'avais l'estomac détraqué par la longue
+misère que je venais de traverser... et, peut-être
+aussi, par la nourriture trop abondante, trop excitante
+de maintenant, par le Champagne et les vins
+d'Espagne, que William me forçait à boire. Je
+souffrais réellement. Souvent, des vertiges me
+prenaient, le matin, au sortir du lit... Dans la
+journée, mes jambes se brisaient; je ressentais,
+à la tête, des douleurs comme des coups de marteau...
+J'avais réellement besoin d'une existence
+plus calme, pour me remettre un peu...</p>
+
+<p>Hélas!... il était dit que tout ce rêve de bonheur
+et de santé, allait encore s'écrouler...</p>
+
+<p>Ah! merde! comme disait Madame...</p>
+
+<br>
+
+<p>Les scènes entre Monsieur et Madame commençaient
+toujours dans le cabinet de toilette de
+Madame et, toujours, elles naissaient de prétextes
+futiles... de rien. Plus le prétexte était futile et
+plus les scènes éclataient violentes... Après quoi,
+ayant vomi tout ce que leur coeur contenait d'amertumes
+et de colères longtemps amassées, ils se
+boudaient des semaines entières... Monsieur se
+retirait dans son cabinet où il faisait des patiences
+et remaniait l'harmonie de sa collection de pipes.
+Madame ne quittait plus sa chambre où, sur une
+chaise longue, longuement étendue, elle lisait
+des romans d'amour... et s'interrompait de lire,
+pour ranger ses armoires, sa garde-robe, avec
+rage, avec frénésie: tel un pillage... Ils ne se
+retrouvaient qu'aux repas... Dans les premiers
+temps, je crus, n'étant point au courant de leurs
+manies, qu'ils allaient se jeter à la tête assiettes,
+couteaux et bouteilles... Nullement, hélas!...
+C'est dans ces moments-là qu'ils étaient le mieux
+élevés, et que Madame s'ingéniait à paraître une
+femme du monde. Ils causaient de leurs petites
+affaires, comme si rien ne se fût passé, avec un
+peu plus de cérémonie que de coutume, un peu
+plus de politesse froide et guindée, voilà tout...
+On eût dit qu'ils dînaient en ville... Puis, les
+repas terminés, l'air grave, l'oeil triste, très
+dignes, ils remontaient chacun chez soi... Madame
+se remettait à ses romans, à ses tiroirs... Monsieur
+à ses patiences et à ses pipes... Quelquefois,
+Monsieur allait passer une heure ou deux à
+son club, mais rarement... Et ils s'adressaient
+une correspondance acharnée, des <i>poulets</i> en
+forme de coeur ou de cocotte, que j'étais chargée
+de transmettre de l'un à l'autre... Toute la journée, je
+faisais le facteur, de la chambre de Madame
+au cabinet de Monsieur, porteuse d'ultimatums
+terribles, de menaces... de supplications...
+de pardons et de larmes... C'était à mourir
+de rire...</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours, ils se réconciliaient,
+comme ils s'étaient fâchés, sans raison apparente...
+Et c'étaient des sanglots, des «oh!... méchant!...
+oh! méchante!»... des: «c'est fini...
+puisque je te dis que c'est fini»... Ils s'en allaient
+faire une petite fête au restaurant, et, le lendemain,
+se levaient très tard, fatigués d'amour...</p>
+
+<p>J'avais tout de suite compris la comédie qu'ils
+se jouaient à eux-mêmes, les deux pauvres cabots...
+et quand ils menaçaient de se quitter, je
+savais très bien qu'ils n'étaient pas sincères. Ils
+étaient rivés l'un à l'autre, celui-ci par son intérêt,
+celle-là par sa vanité. Monsieur tenait à
+Madame qui avait l'argent, Madame se cramponnait
+à Monsieur qui avait le nom et le titre. Mais,
+comme, dans le fond, ils se détestaient, en raison
+même de ce marché de dupe qui les liait, ils
+éprouvaient le besoin de se le dire, de temps à
+autre, et de donner une forme ignoble, comme
+leur âme, à leurs déceptions, à leurs rancunes, à
+leurs mépris.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi peuvent bien servir de telles existences?...
+disais-je à William.</p>
+
+<p>&mdash;A Bibi!... répondait celui-ci qui, en toutes
+circonstances, avait le mot juste et définitif.
+Pour en donner l'immédiate et matérielle
+preuve, il tirait de sa poche un magnifique <i>impérialès</i>,
+dérobé le matin même, en coupait le
+bout, soigneusement, l'allumait avec satisfaction
+et tranquillité, déclarant, entre deux bouffées
+odorantes:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut jamais se plaindre de la bêtise de
+ses maîtres, ma petite Célestine... C'est la seule
+garantie de bonheur que nous ayons, nous autres...
+Plus les maîtres sont bêtes, plus les domestiques
+sont heureux... Va me chercher la fine
+champagne...</p>
+
+<p>A demi couché dans un fauteuil à bascule, les
+jambes très hautes et croisées, le cigare au bec,
+une bouteille de vieux Martell à portée de la
+main, lentement, méthodiquement, il dépliait
+l'<i>Autorité</i>, et il disait avec une bonhomie admirable:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, ma petite Célestine... il faut être
+plus fort que les gens qu'on sert... Tout est là...
+Dieu sait si Cassagnac est un rude homme...
+Dieu sait s'il est en plein dans mes idées, et si je
+l'admire, ce grand bougre-là... Eh bien, comprends-tu?...
+je ne voudrais pas servir chez lui...
+pour rien au monde... Et ce que je dis de Cassagnac,
+je le dis aussi d'Edgar, parbleu!... Retiens-bien
+ceci, et tâche d'en profiter. Servir chez des
+gens intelligents et qui «la connaissent»... c'est
+de la duperie, mon petit loup...</p>
+
+<p>Et, savourant son cigare, il ajoutait après un
+silence:</p>
+
+<p>&mdash;Quand je pense qu'il est des domestiques
+qui passent leur vie à débiner leurs maîtres, à
+les embêter, à les menacer... Quelles brutes!...
+Quand je pense qu'il en est qui voudraient
+les tuer... Les tuer!... Et puis après?... Est-ce
+qu'on tue la vache qui nous donne du lait, et
+le mouton de la laine... On trait la vache...
+on tond le mouton... adroitement... en douceur...</p>
+
+<p>Et il se plongeait, silencieusement, dans les
+mystères de la politique conservatrice.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, Eugénie rôdait dans la
+cuisine, amoureuse et molle. Elle faisait son ouvrage
+machinalement, somnambuliquement, loin
+d'eux, là-haut, loin de nous, loin d'elle-même,
+le regard absent de leurs folies et des nôtres, les
+lèvres toujours en train de quelques muettes paroles
+de douloureuse adoration:</p>
+
+<p>&mdash;Ta petite bouche... tes petites mains... tes
+grands yeux!...</p>
+
+<p>Tout cela souvent m'attristait, je ne sais pas
+pourquoi, m'attristait jusqu'aux larmes... Oui,
+parfois une mélancolie, indicible et pesante, me
+venait de cette maison si étrange où tous les êtres,
+le vieux maître d'hôtel silencieux, William et
+moi-même, me semblaient inquiétants, vides et
+mornes, comme des fantômes...</p>
+
+<p>La dernière scène à laquelle j'assistai fut particulièrement
+drôle...</p>
+
+<p>Un matin, Monsieur entra dans le cabinet de
+toilette au moment où Madame essayait devant
+moi un corset neuf, un affreux corset de satin
+mauve avec des fleurettes jaunes et des lacets de
+soie jaune. Le goût, ce n'est pas ce qui étouffait
+Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? dit Madame, d'un ton de gai reproche.
+C'est ainsi qu'on entre chez les femmes,
+sans frapper?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les femmes? gazouilla Monsieur...
+D'abord tu n'es pas les femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas les femmes?... qu'est-ce que
+je suis alors?</p>
+
+<p>Monsieur arrondit la bouche&mdash;Dieu, qu'il avait
+l'air bête&mdash;et, très tendre, ou, plutôt, simulant
+la tendresse, il susurra:</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es ma femme... ma petite femme...
+ma jolie petite femme. Il n'y a pas de mal à entrer
+chez sa petite femme, je pense...</p>
+
+<p>Quand Monsieur faisait l'amoureux imbécile,
+c'est qu'il voulait carotter de l'argent à Madame...
+Celle-ci, encore méfiante, répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Si, il y a du mal...</p>
+
+<p>Et elle minauda:</p>
+
+<p>&mdash;Ta petite femme?... ta petite femme? Ça
+n'est pas si sûr que cela, que je sois ta petite
+femme...</p>
+
+<p>&mdash;Comment... ça n'est pas si sûr que cela...</p>
+
+<p>&mdash;Dame! est-ce qu'on sait?... Les hommes,
+c'est si drôle...</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que tu es ma petite femme... ma
+chère... ma seule petite femme... ah!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi... mon bébé... mon gros bébé... le
+seul gros bébé à sa petite femme... na!...</p>
+
+<p>Je laçais Madame qui, se regardant dans la
+glace, les bras nus et levés, caressait alternativement
+les touffes de poil de ses aisselles... Et
+j'avais grande envie de rire. Ce qu'ils me faisaient
+suer avec «leur petite femme, et leur gros bébé!»
+Ce qu'ils avaient l'air stupide tous les deux!...</p>
+
+<p>Après avoir pénétré dans le cabinet, soulevé
+des jupons, des bas, des serviettes, dérangé des
+brosses, des pots, des fioles, Monsieur prit un
+journal de modes, qui traînait sur la toilette, et
+s'assit sur une espèce de tabouret de peluche. Il
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il y a un rébus, cette fois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je crois, il y a un rébus...</p>
+
+<p>&mdash;L'as-tu deviné, ce rébus?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne l'ai pas deviné...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! voyons ce rébus...</p>
+
+<p>Pendant que Monsieur, le front plissé, s'absorbait
+dans l'étude du rébus, Madame dit, un peu
+sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Robert?</p>
+
+<p>&mdash;Ma chérie...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu ne remarques rien?</p>
+
+<p>&mdash;Non... quoi?... dans ce rébus?...</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules et se pinça les lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit bien du rébus!... Alors, tu ne remarques
+rien?... D'abord, toi, tu ne remarques
+jamais rien...</p>
+
+<p>Monsieur promenait dans la pièce, du tapis au
+plafond, de la toilette à la porte, un regard embêté,
+tout rond... excessivement comique...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non!... qu'est-ce qu'il y a?... Il y a
+donc, ici, quelque chose de nouveau, que je n'aie
+pas remarqué... Je ne vois rien, ma parole d'honneur!...</p>
+
+<p>Madame devint toute triste, et elle gémit:</p>
+
+<p>&mdash;Robert, tu ne m'aimes plus...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, je ne t'aime plus!... Ça, c'est un
+peu fort, par exemple!...</p>
+
+<p>Il se leva, brandissant le journal de modes...</p>
+
+<p>&mdash;Comment... je ne t'aime plus... répéta-t-il...
+En voilà une idée!... Pourquoi dis-tu cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu ne m'aimes plus... parce que, si
+tu m'aimais encore... tu aurais remarqué une
+chose...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelle chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... tu aurais remarqué mon corset...</p>
+
+<p>&mdash;Quel corset?... Ah! oui... ce corset...
+Tiens! je ne l'avais pas remarqué, en effet...
+Faut-il que je sois bête!... Ah! mais, il est très
+joli, tu sais... ravissant...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu dis cela, maintenant... et tu t'en
+fiches pas mal... Je suis trop stupide, aussi... Je
+m'éreinte à me faire belle... à trouver des choses
+qui te plaisent... Et tu t'en fiches pas mal... Du
+reste, que suis-je pour toi?... Rien... moins que
+rien!... Tu entres ici... et qu'est-ce que tu vois?...
+Ce sale journal... A quoi t'intéresses-tu?... A un
+rébus!... Ah! elle est jolie la vie que tu me
+fais... Nous ne voyons personne... nous n'allons
+nulle part... nous vivons comme des loups...
+comme des pauvres...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... voyons... je t'en prie!... ne te
+mets pas en colère... Voyons!... D'abord, comme
+des pauvres...</p>
+
+<p>Il voulut s'approcher de Madame, la prendre
+par la taille... l'embrasser. Celle-ci s'énervait.
+Elle le repoussa durement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, laisse-moi... Tu m'agaces...</p>
+
+<p>&mdash;Ma chérie... voyons!... ma petite femme...</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'agaces, entends-tu?... Laisse-moi...
+ne m'approche pas... Tu es un gros égoïste... un
+gros pataud... tu ne sais rien faire pour moi... tu
+es un sale type, tiens!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi dis-tu cela?... C'est de la folie.
+Voyons... ne t'emporte pas ainsi... Eh bien,
+oui... j'ai eu tort... J'aurais dû le voir tout de
+suite, ce corset... ce très joli corset... Comment
+ne l'ai-je pas vu, tout de suite?... Je n'y comprends
+rien!... Regarde-moi... souris-moi... Dieu,
+qu'il est joli!... et comme il te va!...</p>
+
+<p>Monsieur appuyait trop... il m'horripilait, moi
+qui étais pourtant si désintéressée dans la querelle.
+Madame trépigna le tapis et, de plus en
+plus nerveuse, la bouche pâle, les mains crispées,
+elle débita très vite:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'agaces... tu m'agaces... tu m'agaces...
+Est-ce clair?... Va-t'en!</p>
+
+<p>Monsieur continuait de balbutier, tout en montrant
+maintenant des signes d'exaspération:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chérie!... Ça n'est pas raisonnable...
+Pour un corset!... Ça n'a aucun rapport... Voyons,
+ma chérie... regarde-moi... souris-moi... C'est
+bête de se faire tant de mal pour un corset...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu m'emmerdes, à la fin!... vomit Madame
+d'une voix de lavoir... tu m'emmerdes!...
+Va-t'en...</p>
+
+<p>J'avais fini de lacer ma maîtresse... Je me levai
+sur ce mot... ravie de surprendre à nu leurs deux
+belles âmes... et de les forcer à s'humilier, plus
+tard, devant moi... Ils semblaient avoir oublié
+que je fusse là... Désireuse de connaître la fin
+de cette scène, je me faisais toute petite, toute
+silencieuse...</p>
+
+<p>A son tour, Monsieur qui s'était longtemps
+contenu, s'encoléra... Il fit du journal de modes
+un gros bouchon qu'il lança de toutes ses forces
+contre la toilette... et il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Zut!... Flûte!... C'est trop embêtant aussi!...
+C'est toujours la même chose... On ne peut rien
+dire, rien faire sans être reçu comme un chien...
+Et toujours des brutalités, des grossièretés...
+J'en ai assez de cette vie-là... j'en ai plein le
+dos de ces manières de poissarde... Et veux-tu
+que je te dise?... Ton corset... eh bien, il est
+ignoble, ton corset... C'est un corset de fille
+publique...</p>
+
+<p>&mdash;Misérable!...</p>
+
+<p>L'oeil injecté de sang, la bouche écumante, les
+poings fermés, menaçants, elle s'avança vers
+Monsieur... Et telle était sa fureur que les mots
+ne sortaient de sa bouche qu'en éructations
+rauques...</p>
+
+<p>&mdash;Misérable!... rugit-elle, enfin... Et c'est toi
+qui oses me parler ainsi... toi?... Non, mais c'est
+une chose inouïe... Quand je l'ai ramassé dans la
+boue, ce beau monsieur panné, couvert de sales
+dettes... affiché à son cercle... quand je l'ai sauvé
+de la crotte... ah! il ne faisait pas le fier!... Ton
+nom, n'est-ce pas?... Ton titre?... Ah! ils étaient
+propres ce nom et ce titre, sur lesquels les usuriers
+ne voulaient plus t'avancer même cent
+sous... Tu peux les reprendre et te laver le derrière
+avec... Et ça parle de sa noblesse... de ses
+aïeux... ce monsieur que j'ai acheté et que j'entretiens!...
+Eh bien... elle n'aura plus rien de
+moi, la noblesse... plus ça!... Et quant à tes
+aïeux, fripouille, tu peux les porter au clou, pour
+voir si on te prêtera seulement dix sous sur leurs
+gueules de soudards et de valets!... Plus ça, tu
+entends!... jamais... jamais!... Retourne à tes
+tripots, tricheur... à tes putains, maquereau!...</p>
+
+<p>Elle était effrayante... Timide, tremblant, le
+dos lâche, l'oeil humilié, Monsieur reculait devant
+ce flot d'ordures... Il gagna la porte, m'aperçut...
+s'enfuit, et Madame lui cria, encore, dans le couloir,
+d'une voix devenue encore plus rauque, horrible...</p>
+
+<p>&mdash;Maquereau... sale maquereau!...</p>
+
+<p>Et elle s'affaissa sur sa chaise longue, vaincue
+par une terrible attaque de nerfs, que je finis par
+calmer en lui faisant respirer tout un flacon
+d'éther...</p>
+
+<p>Alors, Madame reprit la lecture de ses romans
+d'amour, rangea à nouveau ses tiroirs. Monsieur
+s'absorba plus que jamais dans des patiences
+compliquées et dans la révision de sa collection
+de pipes... Et la correspondance recommença...
+D'abord timide, espacée, elle se fit bientôt acharnée
+et nombreuse... J'étais sur les dents, à force de
+courir, porteuse de menaces en forme de coeur
+ou de cocotte, de la chambre de l'une au cabinet
+de l'autre... Ce que je rigolais!...</p>
+
+<p>Trois jours après cette scène, en lisant une
+missive de Monsieur, sur papier rose, à ses armes,
+Madame pâlit, et, tout à coup, elle me demanda,
+haletante:</p>
+
+<p>&mdash;Célestine?... Croyez-vous vraiment que
+Monsieur veuille se tuer?... Lui avez-vous vu des
+armes dans la main? Mon Dieu!... s'il allait se
+tuer?...</p>
+
+<p>J'éclatai de rire, au nez de Madame... Et ce rire,
+qui était parti, malgré moi, grandit, se déchaîna,
+se précipita... Je crus que j'allais mourir,
+étouffée par ce rire, étranglée par ce maudit rire
+qui se soulevait, en tempête, dans ma poitrine...
+et m'emplissait la gorge d'inextinguibles hoquets.</p>
+
+<p>Madame resta un moment interdite devant ce
+rire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?... Qu'avez-vous?... Pourquoi
+riez-vous ainsi?... Taisez-vous donc... Voulez-vous
+bien vous taire, vilaine fille...</p>
+
+<p>Mais le rire me tenait... Il ne voulait plus me
+lâcher... Enfin, entre deux halètements, je criai:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non... c'est trop rigolo aussi, vos histoires...
+c'est trop bête... Oh! la la!... Oh! la
+la!... Que c'est bête!...</p>
+
+<p>Naturellement, le soir, je quittais la maison
+et je me trouvais, une fois de plus, sur le pavé...</p>
+
+<p>Chien de métier!... Chienne de vie!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Le coup fut rude et je me dis&mdash;mais trop
+tard&mdash;que jamais je ne retrouverais une place
+comme celle-là... J'y avais tout: bons gages, profits
+de toutes sortes, besogne facile, liberté, plaisirs.
+Il n'y avait qu'à me laisser vivre. Quelqu'une
+d'autre, moins folle que moi, eût pu mettre beaucoup
+d'argent de côté, se monter peu à peu un
+joli trousseau de corps, une belle garde-robe, tout
+un ménage complet et très chic. Cinq ou six années
+seulement, et qui sait?... on pouvait se marier,
+prendre un petit commerce, être chez soi, à l'abri
+du besoin et des mauvaises chances, heureuse,
+presque une dame... Maintenant, il fallait recommencer
+la série des misères, subir à nouveau
+l'offense des hasards... J'étais dépitée de cet accident,
+et furieuse; furieuse contre moi-même,
+contre William, contre Eugénie, contre Madame,
+contre tout le monde. Chose curieuse, inexplicable,
+au lieu de me raccrocher, de me cramponner
+à ma place, ce qui était facile avec un
+type comme Madame, je m'étais enfoncée davantage
+dans ma sottise et, payant d'effronterie,
+j'avais rendu irréparable ce qui pouvait être
+réparé. Est-ce étrange, ce qui se passe en vous,
+à de certains moments?... C'est à n'y rien comprendre!...
+C'est comme une folie qui s'abat,
+on ne sait d'où, on ne sait pourquoi, qui vous
+saisit, vous secoue, vous exalte, vous force à crier,
+à insulter... Sous l'empire de cette folie, j'avais
+couvert Madame d'outrages. Je lui avais reproché
+son père, sa mère, le mensonge imbécile de sa
+vie; je l'avais traitée comme on ne traite pas une
+fille publique, j'avais craché sur son mari.... Et
+cela me fait peur, quand j'y songe... cela me fait
+honte aussi, ces subites descentes dans l'ignoble,
+ces ivresses de boue, où si souvent ma raison
+chancelle, et qui me poussent au déchirement,
+au meurtre... Comment ne l'ai-je pas tuée, ce
+jour-là?... Comment ne l'ai-je pas étranglée?... Je
+n'en sais rien... Dieu sait pourtant que je ne suis
+pas méchante. Aujourd'hui, je la revois, cette
+pauvre femme et je revois sa vie si déréglée, si
+triste, avec ce mari si lâche, si mornement lâche...
+Et j'ai une immense pitié d'elle... et je voudrais
+qu'ayant eu la force de le quitter, elle fût heureuse,
+maintenant...</p>
+
+<p>Après la terrible scène, vite, je redescendis à
+l'office. William frottait mollement son argenterie,
+en fumant une cigarette russe.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as? me dit-il, le plus tranquillement
+du monde.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai que je pars... que je quitte la boîte ce
+soir, haletai-je.</p>
+
+<p>Je pouvais à peine parler...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu pars? fit William, sans aucune
+émotion... Et pourquoi?</p>
+
+<p>En phrases courtes, sifflantes, en mimiques
+bouleversées, je racontai toute la scène avec
+Madame. William, très calme, indifférent, haussa
+les épaules...</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop bête, aussi! dit-il... on n'est pas
+bête comme ça!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est tout ce que tu trouves à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus?
+Je dis que c'est bête. Il n'y a pas autre chose à dire...</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?... que vas-tu faire?</p>
+
+<p>Il me regarda d'un regard oblique... Sa bouche
+eut un ricanement. Ah! qu'il fut laid, son
+regard, à cette minute de détresse, qu'elle fut
+lâche et hideuse, sa bouche!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi? dit-il... en feignant de ne pas comprendre
+ce que, dans cette interrogation, il y avait
+de prières pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toi...... Je te demande ce que tu vas
+faire...</p>
+
+<p>&mdash;Rien... je n'ai rien à faire... Je vais continuer...
+Mais, tu es folle, ma fille... Tu ne
+voudrais pas!...</p>
+
+<p>J'éclatai:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas avoir le courage de rester dans une
+maison d'où l'on me chasse?</p>
+
+<p>Il se leva, ralluma sa cigarette éteinte, et, glacial:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas de scènes, n'est-ce pas?... Je ne
+suis point ton mari... Il t'a plu de commettre
+une bêtise... Je n'en suis pas responsable...
+Qu'est-ce que tu veux?... Il faut en supporter les
+conséquences... La vie est la vie...</p>
+
+<p>Je m'indignai:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu me lâches?... Tu es un misérable,
+une canaille, comme les autres, sais-tu?
+Le sais-tu?</p>
+
+<p>William sourit... C'était vraiment un homme
+supérieur...</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis donc pas de choses inutiles... Quand
+nous nous sommes mis ensemble, je ne t'ai rien
+promis... Tu ne m'as rien promis non plus... On
+se rencontre... on se colle, c'est bien... On se
+quitte... on se décolle... c'est bien aussi. La vie
+est la vie...</p>
+
+<p>Et, sentencieux, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, dans la vie, Célestine, il faut de la
+conduite... il faut ce que j'appelle de l'administration.
+Toi, tu n'as pas de conduite... tu n'as
+pas d'administration... Tu te laisses emporter
+par tes nerfs... Les nerfs, dans notre métier,
+c'est très mauvais... Rappelle-toi bien ceci: «La
+vie est la vie!».</p>
+
+<p>Je crois que je me serais jetée sur lui et que je
+lui aurais déchiré le visage&mdash;son impassible et
+lâche visage de larbin&mdash;à coups d'ongles furieux,
+si, brusquement, les larmes n'étaient venues
+amollir et détendre mes nerfs surbandés... Ma
+colère tomba, et je suppliai:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! William!... William!... mon petit William!...
+mon cher petit William!... que je suis
+malheureuse!...</p>
+
+<p>William essaya de remonter un peu mon moral
+abattu... Je dois dire qu'il y employa toute sa force
+de persuasion et toute sa philosophie... Durant
+la journée, il m'accabla généreusement de hautes
+pensées, de graves et consolateurs aphorismes...
+où ces mots revenaient sans cesse, agaçants et
+berceurs:</p>
+
+<p>&mdash;La vie... est la vie...</p>
+
+<p>Il faut pourtant que je lui rende justice... Ce
+dernier jour, il fut charmant, quoique un peu
+trop solennel, et il fit bien les choses. Le soir,
+après dîner, il chargea mes malles sur un fiacre
+et me conduisit chez un logeur qu'il connaissait
+et à qui il paya de sa poche une huitaine, recommandant
+qu'on me soignât bien... J'aurais voulu
+qu'il restât cette nuit-là avec moi... Mais il avait
+rendez-vous avec Edgar!...</p>
+
+<p>&mdash;Edgar, tu comprends, je ne puis le manquer...
+Et justement, peut-être aurait-il une place
+pour toi?... Une place indiquée par Edgar... ah!
+ce serait épatant.</p>
+
+<p>En me quittant, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je viendrai te voir demain. Sois sage... ne
+fais plus de bêtises... Ça ne mène à rien... Et
+pénètre-toi bien de cette vérité, que la vie, Célestine...
+c'est la vie...</p>
+
+<p>Le lendemain, je l'attendis vainement... Il ne
+vint pas...</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vie... me dis-je...</p>
+
+<p>Mais le jour suivant, comme j'étais impatiente
+de le voir, j'allai à la maison. Je ne trouvai dans
+la cuisine qu'une grande fille blonde, effrontée et
+jolie... plus jolie que moi...</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie n'est pas là?... demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle n'est pas là... répondit sèchement
+la grande fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et William?...</p>
+
+<p>&mdash;William non plus...</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le voir... Allez le prévenir que je
+veux le voir...</p>
+
+<p>La grande fille me regarda d'un air dédaigneux:</p>
+
+<p>&mdash;Dites-donc?... Est-ce que je suis votre
+domestique?</p>
+
+<p>Je compris tout... Et comme j'étais lasse de
+lutter, je m'éloignai.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vie...</p>
+
+<p>Cette phrase me poursuivait, m'obsédait comme
+un refrain de café-concert...</p>
+
+<p>Et, en m'éloignant, je ne pus m'empêcher de
+me représenter&mdash;non sans une douloureuse
+mélancolie&mdash;la joie qui m'avait accueillie dans
+cette maison... La même scène avait dû se
+passer... On avait débouché la bouteille de champagne
+obligatoire... William avait pris sur ses
+genoux la fille blonde, et il lui avait soufflé dans
+l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra être chouette avec Bibi...</p>
+
+<p>Les mêmes mots... les mêmes gestes... les
+mêmes caresses... pendant qu'Eugénie, dévorant
+des yeux le fils du concierge, l'entraînait
+dans la pièce voisine:</p>
+
+<p>&mdash;Ta petite frimousse!... tes petites mains!...
+tes grands yeux!</p>
+
+<p>Je marchais toute vague, hébétée... répétant
+intérieurement avec une obstination stupide:</p>
+
+<p>&mdash;Allons... C'est la vie... c'est la vie...</p>
+
+<p>Durant plus d'une heure, devant la porte, sur
+le trottoir, je fis les cent pas, espérant que William
+entrerait ou sortirait. Je vis entrer l'épicier...
+une petite modiste avec deux grands cartons...
+le livreur du Louvre... je vis sortir les plombiers...
+je ne sais plus qui... je ne sais plus
+quoi... des ombres, des ombres... des ombres...
+Je n'osai pas entrer chez la concierge voisine...
+Elle m'eût sans doute mal reçue... Et que m'eûtelle
+dit?... Alors, je m'en allai définitivement,
+poursuivie toujours par cet irritant refrain:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vie...</p>
+
+<p>Les rues me semblèrent insupportablement
+tristes... Les passants me firent l'effet de spectres.
+Quand je voyais, de loin, briller sur la tête d'un
+monsieur, comme un phare dans la nuit, comme
+une coupole dorée sous le soleil, un chapeau...
+mon coeur tressautait... Mais ce n'était jamais
+William... Dans le ciel bas, couleur d'étain,
+aucun espoir ne luisait...</p>
+
+<p>Je rentrai dans ma chambre, dégoûtée de tout...</p>
+
+<p>Ah! oui! les hommes!... Qu'ils soient cochers,
+valets de chambre, gommeux, curés ou poètes, ils
+sont tous les mêmes... Des crapules!...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je crois bien que ce sont les derniers souvenirs
+que j'évoque. J'en ai d'autres pourtant, beaucoup
+d'autres. Mais ils se ressemblent tous et cela
+me fatigue d'avoir à écrire toujours les mêmes
+histoires, à faire défiler, dans un panorama monotone,
+les mêmes figures, les mêmes âmes, les
+mêmes fantômes. Et puis, je sens que je n'y ai
+plus l'esprit, car, de plus en plus, je suis distraite
+des cendres de ce passé, par les préoccupations
+nouvelles de mon avenir. J'aurais pu dire encore
+mon séjour chez la comtesse Fardin. A quoi bon?
+Je suis trop lasse et aussi trop écoeurée. Au
+milieu des mêmes phénomènes sociaux, il y avait
+là une vanité qui me dégoûte plus que les autres:
+la vanité littéraire... un genre de bêtise plus bas
+que les autres: la bêtise politique...</p>
+
+<p>Là, j'ai connu M. Paul Bourget en sa gloire;
+c'est tout dire... Ah! c'est bien le philosophe, le
+poète, le moraliste qui convient à la nullité
+prétentieuse, au toc intellectuel, au mensonge de
+cette catégorie mondaine, où tout est factice:
+l'élégance, l'amour, la cuisine, le sentiment religieux,
+le patriotisme, l'art, la charité, le vice lui-même
+qui, sous prétexte de politesse et de littérature,
+s'affuble d'oripeaux mystiques et se
+couvre de masques sacrés... où l'on ne trouve
+qu'un désir sincère... l'âpre désir de l'argent, qui
+ajoute au ridicule de ces fantoches quelque chose
+de plus odieux et de plus farouche. C'est par là,
+seulement, que ces pauvres fantômes sont bien
+des créatures humaines et vivantes...</p>
+
+<p>Là, j'ai connu monsieur Jean, un psychologue, et
+un moraliste lui aussi, moraliste de l'office, psychologue
+de l'antichambre, guère plus parvenu dans
+son genre et plus jobard que celui qui régnait au
+salon... Monsieur Jean vidait les pots de chambre...
+M. Paul Bourget vidait les âmes. Entre l'office et
+le salon, il n'y a pas toute la distance de servitude
+que l'on croit!... Mais, puisque j'ai mis au fond de
+ma malle la photographie de monsieur Jean... que
+son souvenir reste, pareillement enterré, au fond
+de mon coeur, sous une épaisse couche d'oubli...</p>
+
+<br>
+
+<p>Il est deux heures du matin... Mon feu va s'éteindre,
+ma lampe charbonne, et je n'ai plus ni bois,
+ni huile. Je vais me coucher... Mais j'ai trop de
+fièvre dans le cerveau, je ne dormirai pas. Je
+rêverai à ce qui est en marche vers moi... je rêverai
+à ce qui doit arriver demain... Au dehors, la
+nuit est tranquille, silencieuse.. Un froid très vif
+durcit la terre, sous un ciel pétillant d'étoiles. Et
+Joseph est en route, quelque part dans cette nuit...
+A travers l'espace, je le vois... oui, réellement, je
+le vois, grave, songeur, énorme, dans un compartiment
+de wagon... Il me sourit... il s'approche
+de moi, il vient vers moi... Il m'apporte enfin la
+paix, la liberté, le bonheur... Le bonheur?</p>
+
+<p>Je le verrai demain...</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVII</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Voici huit mois que je n'ai écrit une seule ligne
+de ce journal,&mdash;j'avais autre chose à faire
+et à quoi penser,&mdash;et voici trois mois exactement
+que Joseph et moi nous avons quitté le
+Prieuré, et que nous sommes installés dans le
+petit café, près du port, à Cherbourg. Nous
+sommes mariés; les affaires vont bien; le métier
+me plaît; je suis heureuse. Née de la mer, je suis
+revenue à la mer. Elle ne me manquait pas,
+mais cela me fait plaisir tout de même de la
+retrouver. Ce ne sont plus les paysages désolés
+d'Audierne, la tristesse infinie de ses côtes, la
+magnifique horreur de ses grèves qui hurlent
+à la mort. Ici, rien n'est triste; au contraire, tout y
+porte à la gaîté... C'est le bruit joyeux d'une ville
+militaire, le mouvement pittoresque, l'activité
+bigarrée d'un port de guerre. L'amour y roule sa
+bosse, y traîne le sabre en des bordées de noces violentes
+et farouches. Foules pressées de jouir entre
+deux lointains exils; spectacles sans cesse changeants
+et distrayants, où je hume cette odeur natale
+de coaltar et de goémon, que j'aime toujours,
+bien qu'elle n'ait jamais été douce à mon enfance...
+J'ai revu des gars du pays, en service sur des
+bâtiments de l'État... Nous n'avons guères causé
+ensemble, et je n'ai point songé à leur demander
+des nouvelles de mon frère... Il y a si longtemps!...
+C'est comme s'il était mort, pour moi... Bonjour...
+bonsoir... porte-toi bien.. Quand ils ne sont pas
+saouls, ils sont trop abrutis... Quand ils ne sont
+pas abrutis, ils sont trop saouls... Et ils ont des
+têtes pareilles à celles des vieux poissons... Il n'y
+a pas eu d'autre émotion, d'autres épanchements
+d'eux à moi... D'ailleurs, Joseph n'aime pas que je
+me familiarise avec de simples matelots, de sales
+bretons qui n'ont pas le sou, et qui se grisent d'un
+verre de trois-six...</p>
+
+<p>Mais il faut que je raconte brièvement les événements
+qui précédèrent notre départ du Prieuré...</p>
+
+<br>
+
+<p>On se rappelle que Joseph, au Prieuré, couchait
+dans les communs, au-dessus de la sellerie. Tous
+les jours, été comme hiver, il se levait à cinq
+heures. Or, le matin de 24 décembre, juste un
+mois après son retour de Cherbourg, il constata
+que la porte de la cuisine était grande ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, se dit-il... est-ce qu'ils seraient déjà
+levés?</p>
+
+<p>Il remarqua, en même temps, qu'on avait, dans
+le panneau vitré, près de la serrure, découpé un
+carré de verre, au diamant, de façon à pouvoir y
+introduire le bras. La serrure était forcée par
+d'expertes mains. Quelques menus débris de bois,
+des petits morceaux de fer tordu, des éclats de
+verre, jonchaient les dalles.. A l'intérieur, toutes
+les portes, si soigneusement verrouillées, sous la
+surveillance de Madame, le soir, étaient ouvertes
+aussi. On sentait que quelque chose d'effrayant
+avait passé par là... Très impressionné,&mdash;je
+raconte d'après le récit même qu'il fit de sa
+découverte aux magistrats,&mdash;Joseph traversa la
+cuisine, et suivit le couloir où donnent à droite, le
+fruitier, la salle de bains, l'antichambre; à gauche,
+l'office, la salle à manger, le petit salon, et, dans
+le fond, le grand salon. La salle à manger offrait
+le spectacle d'un affreux désordre, d'un vrai
+pillage... les meubles bousculés, le buffet fouillé
+de fond en comble, ses tiroirs, ainsi que ceux des
+deux servantes, renversés sur le tapis, et, sur la
+table, parmi des boîtes vides, au milieu d'un pêle-mêle
+d'objets sans valeur, une bougie qui achevait
+de se consumer dans un chandelier de cuivre.
+Mais c'était surtout à l'office que le spectacle prenait
+vraiment de l'ampleur. Dans l'office,&mdash;je
+crois l'avoir déjà noté,&mdash;existait un placard très
+profond, défendu par un système de serrure très
+compliqué et dont Madame seule connaissait le
+secret. Là, dormait la fameuse et vénérable argenterie
+dans trois lourdes caisses armées de traverses
+et de coins d'acier. Les caisses étaient vissées à la
+planche du bas et tenaient au mur, scellées par
+de solides pattes de fer. Or, les trois caisses,
+arrachées de leur mystérieux et inviolable tabernacle,
+bâillaient au milieu de la pièce, vides.
+A cette vue, Joseph donna l'alarme. De toute la
+force de ses poumons, il cria dans l'escalier:</p>
+
+<p>&mdash;Madame!... Monsieur!... Descendez vite...
+On a volé... on a volé!...</p>
+
+<p>Ce fut une avalanche soudaine, une dégringolade
+effrayante. Madame, en chemise, les épaules
+à peine couvertes d'un léger fichu. Monsieur, boutonnant
+son caleçon hors duquel s'échappaient des
+pans de chemise... Et, tous les deux, dépeignés,
+très pâles, grimaçants, comme s'ils eussent été
+réveillés en plein cauchemar, criaient:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a?... qu'est-ce qu'il y a?...</p>
+
+<p>&mdash;On a volé... on a volé!...</p>
+
+<p>&mdash;On a volé, quoi?... on a volé, quoi?</p>
+
+<p>Dans la salle à manger, Madame gémit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... mon Dieu!</p>
+
+<p>Pendant que, les lèvres tordues, Monsieur continuait
+de hurler:</p>
+
+<p>&mdash;On a volé, quoi? quoi?</p>
+
+<p>Dans l'office, guidée par Joseph, à la vue des
+trois caisses descellées... Madame poussa, dans
+un grand geste, un grand cri:</p>
+
+<p>&mdash;Mon argenterie!... Mon Dieu!... Est-ce possible?...
+Mon argenterie!</p>
+
+<p>Et, soulevant les compartiments vides, retournant
+les cases vides, épouvantée, horrifiée, elle
+s'affaissa sur le parquet... A peine si elle avait
+la force de balbutier d'une voix d'enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont tout pris!... ils ont tout pris... tout...
+tout... tout!... jusqu'à l'huilier Louis XVI.</p>
+
+<p>Tandis que Madame regardait les caisses,
+comme on regarde son enfant mort, Monsieur,
+se grattant la nuque, et roulant des yeux hagards,
+pleurait d'une voix obstinée, d'une voix lointaine
+de dément:</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un chien!... Ah! nom d'un chien!...
+Nom d'un chien de nom d'un chien!</p>
+
+<p>Et Joseph clamait, avec d'atroces grimaces, lui
+aussi:</p>
+
+<p>&mdash;L'huilier de Louis XVI!... l'huilier de
+Louis XVI!... Ah! les bandits!...</p>
+
+<p>Puis, il y eut une minute de tragique silence,
+une longue minute de prostration; ce silence de
+mort, cette prostration des êtres et des choses qui
+succèdent aux fracas des grands écroulements,
+au tonnerre des grands cataclysmes... Et la lanterne,
+balancée dans les mains de Joseph, promenait
+sur tout cela, sur les visages morts et
+sur les caisses éventrées, une lueur rouge, tremblante,
+sinistre...</p>
+
+<p>J'étais descendue, en même temps que les maîtres,
+à l'appel de Joseph. Devant ce désastre, et
+malgré le comique prodigieux de ces visages,
+mon premier sentiment avait été de la compassion.
+Il semblait que ce malheur m'atteignît, moi aussi,
+que je fusse de la famille pour en partager les
+épreuves et les douleurs. J'aurais voulu dire des
+paroles consolatrices à Madame dont l'attitude
+affaissée me faisait peine à voir... Mais cette
+impression de solidarité ou de servitude s'effaça
+vite.</p>
+
+<br>
+
+<p>Le crime a quelque chose de violent, de solennel,
+de justicier, de religieux, qui m'épouvante
+certes, mais qui me laisse aussi&mdash;je ne sais
+comment exprimer cela&mdash;de l'admiration. Non,
+pas de l'admiration, puisque l'admiration est un
+sentiment moral, une exaltation spirituelle, et ce
+que je ressens n'influence, n'exalte que ma chair...
+C'est comme une brutale secousse, dans tout mon
+être physique, à la fois pénible et délicieuse, un
+viol douloureux et pâmé de mon sexe... C'est
+curieux, c'est particulier, sans doute, c'est peut-être
+horrible,&mdash;et je ne puis expliquer la cause
+véritable de ces sensations étranges et fortes,&mdash;mais
+chez moi, tout crime,&mdash;le meurtre principalement,&mdash;a
+des correspondances secrètes avec
+l'amour... Eh bien, oui, là!... un beau crime
+m'empoigne comme un beau mâle...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je dois dire qu'une réflexion que je fis transforma
+subitement en gaîté rigoleuse, en contentement
+gamin, cette grave, atroce et puissante
+jouissance du crime, laquelle succédait au mouvement
+de pitié qui, tout d'abord, avait alarmé
+mon coeur; bien mal à propos... Je pensai:</p>
+
+<p>&mdash;Voici deux êtres qui vivent comme des
+taupes, comme des larves... Ainsi que des prisonniers
+volontaires, ils se sont volontairement
+enfermés dans la geôle de ces murs inhospitaliers...
+Tout ce qui fait la joie de la vie, le sourire
+de la maison, ils le suppriment comme du superflu.
+Ce qui pourrait être l'excuse de leur richesse,
+le pardon de leur inutilité humaine, ils s'en gardent
+comme d'une saleté. Ils ne laissent rien
+tomber de leur parcimonieuse table sur la faim
+des pauvres, rien tomber de leur coeur sec sur la
+douleur des souffrants. Ils économisent même sur
+le bonheur, leur bonheur à eux. Et je les plaindrais?...
+Ah! non... Ce qui leur arrive, c'est la
+justice. En les dépouillant d'une partie de leurs
+biens, en donnant de l'air aux trésors enfouis, les
+bons voleurs ont rétabli l'équilibre... Ce que je
+regrette, c'est qu'ils n'aient pas laissé ces deux
+êtres malfaisants, totalement nus et misérables,
+plus dénués que le vagabond qui, tant de fois,
+mendia vainement à leur porte, plus malades
+que l'abandonné qui agonise sur la route, à deux
+pas de ces richesses cachées et maudites.</p>
+
+<p>Cette idée que mes maîtres auraient pu, un
+bissac sur le dos, traîner leurs guenilles lamentables
+et leurs pieds saignants par la détresse des
+chemins, tendre la main au seuil implacable du
+mauvais riche, m'enchanta et me mit en gaîté.
+Mais la gaîté, je l'éprouvai plus directe et plus
+intense et plus haineuse, à considérer Madame,
+affalée près de ses caisses vides, plus morte que
+si elle eût été vraiment morte, car elle avait
+conscience de cette mort, et cette mort, on ne
+pouvait en concevoir une plus horrible, pour
+un être qui n'avait jamais rien aimé, rien que
+l'évaluation en argent de ces choses inévaluables
+que sont nos plaisirs, nos caprices, nos charités,
+notre amour, ce luxe divin des âmes... Cette
+douleur honteuse, ce crapuleux abattement,
+c'était aussi la revanche des humiliations, des
+duretés que j'avais subies, qui me venaient d'elle,
+à chaque parole sortant de sa bouche, à chaque
+regard tombant de ses yeux... J'en goûtai, pleinement,
+la jouissance délicieusement farouche.
+J'aurais voulu crier: «C'est bien fait... c'est
+bien fait!» Et surtout j'aurais voulu connaître
+ces admirables et sublimes voleurs, pour les
+remercier, au nom de tous les gueux... et pour
+les embrasser, comme des frères... O bons voleurs,
+chères figures de justice et de pitié, par quelle
+suite de sensations fortes et savoureuses vous
+m'avez fait passer!</p>
+
+<p>Madame ne tarda pas à reprendre possession
+d'elle-même... Sa nature combattive, agressive,
+se réveilla soudain en toute sa violence.</p>
+
+<p>&mdash;Et que fais-tu ici? dit-elle à Monsieur sur un
+ton de colère et de suprême dédain... Pourquoi
+es-tu ici?... Es-tu assez ridicule avec ta grosse
+face bouffie, et ta chemise qui passe?... Crois-tu
+que cela va nous rendre notre argenterie?
+Allons... secoue-toi... démène-toi un peu... tâche
+de comprendre. Va chercher les gendarmes, le
+juge de paix... Est-ce qu'ils ne devraient pas
+être ici depuis longtemps?... Ah! quel homme,
+mon Dieu!</p>
+
+<p>Monsieur se disposait à sortir, courbant le dos.
+Elle l'interpella:</p>
+
+<p>&mdash;Et comment se fait-il que tu n'aies rien
+entendu?... Ainsi, on déménage la maison... on
+force les portes, on brise les serrures, on éventre
+des murs et des caisses... Et tu n'entends rien?...
+A quoi es-tu bon, gros lourdaud?</p>
+
+<p>Monsieur osa répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi non plus, mignonne, tu n'as rien
+entendu...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... Ce n'est pas la même chose...
+N'est-ce pas l'affaire d'un homme?... Et puis tu
+m'agaces... Va-t-en.</p>
+
+<p>Et tandis que Monsieur remontait pour s'habiller,
+Madame, tournant sa fureur contre nous,
+nous apostropha:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?... Qu'est-ce que vous avez à me
+regarder, là, comme des paquets?... Ça vous est
+égal à vous, n'est-ce pas, qu'on dévalise vos
+maîtres?... Vous non plus, vous n'avez rien
+entendu?... Comme par hasard... C'est charmant
+d'avoir des domestiques pareils... Vous ne pensez
+qu'à manger et dormir... Tas de brutes!</p>
+
+<p>Elle s'adressa directement à Joseph:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi les chiens n'ont-ils pas aboyé?
+Dites... pourquoi?</p>
+
+<p>Cette question parut embarrasser Joseph, l'éclair
+d'une seconde. Mais il se remit vite...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, moi, Madame dit-il, du ton
+le plus naturel... Mais, c'est vrai... les chiens
+n'ont pas aboyé. Ah! ça, c'est curieux, par
+exemple!...</p>
+
+<p>&mdash;Les aviez-vous lâchés?...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement que je les avais lâchés, comme
+tous les soirs... Ça c'est curieux!... Ah! mais,
+c'est curieux!... Faut croire que les voleurs connaissaient
+la maison... et les chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, Joseph, vous si dévoué, si ponctuel,
+d'habitude... pourquoi n'avez-vous rien entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est vrai... j'ai rien entendu... Et voilà
+qui est assez louche, aussi... Car je n'ai pas le
+sommeil dur, moi... Quand un chat traverse le
+jardin, je l'entends bien... C'est point naturel,
+tout de même... Et ces sacrés chiens, surtout...
+Ah! mais, ah! mais!...</p>
+
+<p>Madame interrompit Joseph:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! Laissez-moi tranquille... Vous êtes
+des brutes, tous, tous! Et Marianne?... Où est
+Marianne?... Pourquoi n'est-elle pas ici?... Elle
+dort comme une souche, sans doute.</p>
+
+<p>Et sortant de l'office, elle appela dans l'escalier:</p>
+
+<p>&mdash;Marianne!... Marianne!</p>
+
+<p>Je regardai Joseph, qui regardait les caisses.
+Joseph était grave. Il y avait comme du mystère
+dans ses yeux...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je ne tenterai point de décrire cette journée,
+tous les multiples incidents, toutes les folies de
+cette journée. Le procureur de la République,
+mandé par dépêche, vint l'après-midi et commença
+son enquête. Joseph, Marianne et moi, nous fûmes
+interrogés l'un après l'autre, les deux premiers
+pour la forme, moi, avec une insistance hostile
+qui me fut extrêmement désagréable. On visita
+ma chambre, on fouilla ma commode et mes
+malles. Ma correspondance fut épluchée minutieusement...
+Grâce à un hasard que je bénis, le manuscrit
+de mon journal échappa aux investigations
+policières. Quelques jours avant l'événement, je
+l'avais expédié à Cléclé, de qui j'avais reçu une
+lettre affectueuse. Sans quoi, les magistrats eussent
+peut-être trouvé dans ces pages le moyen d'accuser
+Joseph, ou du moins de le soupçonner... J'en
+tremble encore. Il va sans dire qu'on examina aussi
+les allées du jardin, les plates-bandes, les murs,
+les brèches des haies, la petite cour donnant sur
+la ruelle, afin de relever des traces de pas et
+d'escalades... Mais la terre était sèche et dure; il
+fut impossible d'y découvrir la moindre empreinte,
+le moindre indice. La grille, les murs, les brèches
+des haies gardaient jalousement leur secret. De
+même que pour l'affaire du viol, les gens du pays
+affluèrent, demandant à déposer. L'un avait vu un
+homme blond «qui ne lui revenait pas»; l'autre,
+un homme brun «qui avait l'air drôle». Bref,
+l'enquête demeura vaine. Nulle piste, nul
+soupçon...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut attendre, prononça avec mystère le
+procureur en partant, le soir. C'est peut-être la
+police de Paris qui nous mettra sur la voie des
+coupables...</p>
+
+<p>Durant cette journée fatigante, au milieu des
+allées et venues, je n'eus guère le loisir de penser
+aux conséquences de ce drame qui, pour la
+première fois, mettait de l'animation, de la vie
+dans ce morne Prieuré. Madame ne nous laissait
+pas une minute de répit. Il fallait courir-ci... courir-là...
+sans raison, d'ailleurs, car Madame avait
+perdu un peu la tête... Quant à Marianne, il semblait
+qu'elle ne se fût aperçue de rien, et que rien
+ne fût arrivé de bouleversant dans la maison...
+Pareille à la triste Eugénie, elle suivait son idée,
+et son idée était bien loin de nos préoccupations.
+Lorsque Monsieur apparaissait dans la cuisine,
+elle devenait subitement comme ivre, et elle le
+regardait avec des yeux extasiés...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ta grosse frimousse!... tes grosses
+mains!... tes gros yeux!...</p>
+
+<p>Le soir, après un dîner silencieux, je pus réfléchir.
+L'idée m'était venue tout de suite, et maintenant
+elle se fortifiait en moi, que Joseph n'était
+pas étranger à ce hardi pillage. Je voulus même
+espérer qu'entre son voyage à Cherbourg et la préparation
+de ce coup de main audacieux et incomparablement
+exécuté, il y eût un lien évident.
+Et je me souvenais de cette réponse qu'il m'avait
+faite, la veille de son départ:</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend... d'une affaire très importante...</p>
+
+<p>Quoiqu'il s'efforçât de paraître naturel, je
+percevais dans ses gestes dans son attitude, dans
+son silence, une gêne inhabituelle... visible pour
+moi seule...</p>
+
+<p>Ce pressentiment, je n'essayai pas de le repousser,
+tant il me satisfaisait. Au contraire, je
+m'y complus avec une joie intense... Marianne,
+nous ayant laissés seuls un moment dans la cuisine,
+je m'approchai de Joseph, et câline, tendre,
+émue d'une émotion inexprimable, je lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, Joseph, que c'est vous qui avez
+violé la petite Claire dans le bois... Dites-moi
+que... c'est vous qui avez volé l'argenterie de
+Madame...</p>
+
+<p>Surpris, hébété de cette question, Joseph me
+regarda... Puis, tout d'un coup sans me répondre,
+il m'attira vers lui et faisant ployer ma nuque
+sous un baiser, fort comme un coup de massue,
+il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne parle pas de ça... puisque tu viendras là-bas
+avec moi, dans le petit café... et puisque nos
+deux âmes sont pareilles!...</p>
+
+<p>Je me souvins avoir vu, dans un petit salon,
+chez la comtesse Fardin, une sorte d'idole hindoue,
+d'une grande beauté horrible et meurtrière...
+Joseph, à ce moment, lui ressemblait...</p>
+
+<br>
+
+<p>Les jours passèrent, et les mois... Naturellement,
+les magistrats ne purent rien découvrir et
+ils abandonnèrent l'instruction, définitivement...
+Leur opinion était que le coup avait été exécuté
+par d'experts cambrioleurs de Paris... Paris a bon
+dos. Et allez donc chercher dans le tas!...</p>
+
+<p>Ce résultat négatif indigna Madame. Elle débina
+violemment la magistrature, qui ne pouvait
+lui rendre son argenterie. Mais elle ne renonça
+pas pour cela à l'espoir de retrouver «l'huilier
+de Louis XVI», comme disait Joseph. Elle avait
+chaque jour des combinaisons nouvelles et biscornues,
+qu'elle transmettait aux magistrats, lesquels,
+fatigués de ces billevesées, ne lui répondaient
+même plus... Je fus enfin rassurée sur
+le compte de Joseph... car je redoutais toujours
+une catastrophe pour lui...</p>
+
+<p>Joseph était redevenu silencieux et dévoué, le
+serviteur familial, la perle rare. Je ne puis m'empêcher
+de pouffer au souvenir d'une conversation
+que, la journée même du vol, je surpris derrière
+la porte du salon, entre Madame et le procureur
+de la République, un petit sec, à lèvres minces, à
+teint bilieux, et dont le profil était coupant,
+comme une lame de sabre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne soupçonnez personne parmi vos
+gens? demanda le procureur... Votre cocher?</p>
+
+<p>&mdash;Joseph! s'écria Madame scandalisée... un
+homme qui nous est si dévoué... qui depuis plus
+de quinze ans est à notre service!... la probité
+même, Monsieur le procureur... une perle!... il
+se jetterait au feu pour nous...</p>
+
+<p>Soucieuse, le front plissé, elle réfléchit.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y aurait que cette fille, la femme de
+chambre. Je ne la connais pas, moi, cette fille.
+Elle a peut-être de très mauvaises relations à
+Paris... elle écrit souvent à Paris... Plusieurs fois
+je l'ai surprise, en train de boire le vin de la
+table et de manger nos pruneaux... Quand on
+boit le vin de ses maîtres... on est capable de
+tout...</p>
+
+<p>Et elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;On ne devrait jamais prendre de domestiques
+à Paris... Elle est singulière, en effet.</p>
+
+<p>Non, mais voyez-vous cette chipie?...</p>
+
+<p>C'est bien ça, les gens méfiants... Ils se méfient
+de tout le monde, sauf de celui qui les vole,
+naturellement. Car j'étais de plus en plus convaincue
+que Joseph avait été l'âme de cette
+affaire. Depuis longtemps je l'avais surveillé,
+non par un sentiment hostile, vous pensez bien,
+mais par curiosité, et j'avais la certitude que ce
+fidèle et dévoué serviteur, cette perle unique, chapardait
+tout ce qu'il pouvait dans la maison. Il
+dérobait de l'avoine, du charbon, des oeufs, de
+menues choses susceptibles d'être revendues,
+sans qu'il fût possible d'en connaître l'origine.
+Et son ami le sacristain ne venait pas le soir,
+dans la sellerie, pour rien, et pour y discuter
+seulement sur les bienfaits de l'antisémitisme.
+En homme avisé, patient, prudent, méthodique,
+Joseph n'ignorait pas que les petits larcins quotidiens
+font les gros comptes annuels, et je suis
+persuadée que de cette façon, il triplait, quadruplait
+ses gages, ce qui n'est jamais à dédaigner.
+Je sais bien qu'il y a une différence entre de si
+menus vols et un pillage audacieux comme fut
+celui de la nuit du 24 décembre... Cela prouve
+qu'il aimait aussi à travailler dans le grand... Qui
+me dit que Joseph n'était pas alors affilié à une
+bande?... Ah! comme j'aurais voulu et comme je
+voudrais encore savoir tout cela!</p>
+
+<p>Depuis le soir où son baiser me fut comme un
+aveu du crime, où sa confiance alla vers moi avec
+la poussée d'un rut, Joseph nia. J'eus beau le
+tourner, le retourner, lui tendre des pièges, l'envelopper
+de paroles douces et de caresses, il ne se
+démentit plus... Et il entra dans la folie d'espoir
+de Madame. Lui aussi combina des plans, reconstitua
+tous les détails du vol; et il battit les chiens
+qui n'aboyèrent pas, et il menaça de son poing
+les voleurs inconnus, les chimériques voleurs
+comme s'il les voyait fuir à l'horizon. Je ne savais
+plus à quoi m'en tenir sur le compte de cet impénétrable
+bonhomme... Un jour, je croyais à son
+crime, un autre jour à son innocence. Et c'était
+horriblement agaçant.</p>
+
+<p>Comme autrefois, nous nous retrouvions, le
+soir, à la sellerie:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Joseph?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà, Célestine!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me parlez-vous plus?... Vous
+avez l'air de me fuir...</p>
+
+<p>&mdash;Vous fuir?... moi...? Ah! bon Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... depuis cette fameuse matinée...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez point de ça, Célestine... Vous avez de
+trop mauvaises idées.</p>
+
+<p>Et triste, il dodelinait de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Joseph... vous savez bien que c'est
+pour rire. Est-ce que je vous aimerais si vous
+aviez commis un tel crime?... Mon petit Joseph...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... vous êtes une enjôleuse... C'est
+pas bien...</p>
+
+<p>&mdash;Et quand partons-nous?... Je ne puis plus
+vivre ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout de suite... Il faut encore attendre...</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que... ça se peut pas... tout de suite...</p>
+
+<p>Un peu piquée, sur un ton de légère fâcherie,
+je disais:</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas gentil!... Et vous n'êtes guère
+pressé de m'avoir...</p>
+
+<p>&mdash;Moi? s'écriait Joseph, avec d'ardentes grimaces...
+Si c'est Dieu possible!... Mais, j'en
+bous... j'en bous!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien alors, partons...</p>
+
+<p>Et il s'obstinait, sans jamais s'expliquer davantage...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... ça ne se peut pas encore...</p>
+
+<p>Tout naturellement, je songeais:</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, après tout... S'il a volé l'argenterie,
+il ne peut pas s'en aller maintenant, ni
+s'établir... On aurait des soupçons peut-être. Il
+faut que le temps passe et que l'oubli se fasse sur
+cette mystérieuse affaire...</p>
+
+<p>Un autre soir, je proposai:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, mon petit Joseph, il y aurait un
+moyen de partir d'ici... il faudrait avoir une discussion
+avec Madame et l'obliger à nous mettre à
+la porte tous les deux...</p>
+
+<p>Mais il protesta vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... fit-il... Pas de ça, Célestine.
+Ah! mais non... Moi, j'aime mes maîtres... Ce
+sont de bons maîtres... Il faut bien quitter d'avec
+eux... Il faut partir d'ici comme de braves gens...
+des gens sérieux, quoi... Il faut que les maîtres
+nous regrettent et qu'ils soient embêtés... et qu'ils
+pleurent de nous voir partir...</p>
+
+<p>Avec une gravité triste où je ne sentis aucune
+ironie, il affirma:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, vous savez, ça me fera du deuil de
+m'en aller d'ici... Depuis quinze ans que je suis
+ici... dame!... on s'attache à une maison... Et
+vous, Célestine... ça ne vous fera pas de peine?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non... m'écriai-je, en riant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas bien... c'est pas bien... Il faut
+aimer ses maîtres... les maîtres sont les maîtres...
+Et, tenez, je vous recommande ça... Soyez bien
+gentille, bien douce, bien dévouée... travaillez
+bien... Ne répondez pas... Enfin, quoi, Célestine,
+il faut bien quitter d'avec eux... d'avec Madame,
+surtout...</p>
+
+<p>Je suivis les conseils de Joseph et, durant les
+mois que nous avions à rester au Prieuré, je me
+promis de devenir une femme de chambre modèle,
+une perle, moi aussi... Toutes les intelligences,
+toutes les complaisances, toutes les délicatesses,
+je les prodiguai... Madame s'humanisait avec
+moi; peu à peu, elle se faisait véritablement mon
+amie... Je ne crois pas que mes soins seuls eussent
+amené ce changement dans le caractère de
+Madame. Madame avait été frappée dans son orgueil,
+et jusque dans ses raisons de vivre. Comme
+après une grande douleur, après la perte foudroyante
+d'un être uniquement chéri, elle ne luttait
+plus, s'abandonnait, douce et plaintive, à l'abattement
+de ses nerfs vaincus et de ses fiertés
+humiliées, et elle ne semblait plus chercher auprès
+de ceux qui l'entouraient que de la consolation,
+de la pitié, de la confiance. L'enfer du Prieuré se
+transformait pour tout le monde en un vrai paradis...</p>
+
+<p>C'est au plein de cette paix familiale, de cette
+douceur domestique, que j'annonçai un matin à
+Madame la nécessité où j'étais de la quitter...
+J'inventai une histoire romanesque... je devais
+retourner au pays, pour y épouser un brave garçon
+qui m'attendait depuis longtemps. En termes
+attendrissants j'exprimai ma peine, mes regrets,
+les bontés de Madame, etc... Madame fut atterrée...
+Elle essaya de me retenir, par les sentiments
+et par l'intérêt... offrit d'augmenter mes gages,
+de me donner une belle chambre, au second étage
+de la maison. Mais, devant ma résolution, elle
+dut se résigner...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'habituais si bien à vous, maintenant!...
+soupira-t-elle... Ah! je n'ai pas de chance...</p>
+
+<p>Mais ce fut bien pire quand, huit jours après,
+Joseph vint à son tour expliquer que, se faisant
+trop vieux, étant trop fatigué, il ne pouvait plus
+continuer son service et qu'il avait besoin de
+repos.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Joseph?... s'écria Madame... vous
+aussi?... Ce n'est pas possible... La malédiction
+est donc sur le Prieuré... Tout le monde m'abandonne...
+tout m'abandonne...</p>
+
+<p>Madame pleura. Joseph pleura. Monsieur
+pleura. Marianne pleura...</p>
+
+<p>&mdash;Vous emportez tous nos regrets, Joseph!...</p>
+
+<p>Hélas! Joseph n'emportait pas que des regrets...
+il emportait aussi l'argenterie!...</p>
+
+<p>Une fois dehors, je fus perplexe... Je n'avais
+aucun scrupule à jouir de l'argent de Joseph, de
+l'argent volé&mdash;non ce n'était pas cela... quel
+est l'argent qui n'est pas volé?&mdash;mais je craignis
+que le sentiment que j'éprouvais ne fût qu'une
+curiosité fugitive. Joseph avait pris sur moi, sur
+mon esprit comme sur ma chair, un ascendant
+qui n'était peut-être pas durable... Et peut-être
+n'était-ce en moi qu'une perversion momentanée
+de mes sens?... Il y avait des moments où je me
+demandais aussi si ce n'était pas mon imagination&mdash;portée
+aux rêves exceptionnels&mdash;qui
+avait créé Joseph tel que je le voyais, s'il n'était
+point réellement qu'une simple brute, un paysan,
+incapable même d'une belle violence, même d'un
+beau crime?... Les suites de cet acte m'épouvantaient...
+Et puis&mdash;n'est-ce pas une chose vraiment
+inexplicable?&mdash;cette idée que je ne servirais
+plus chez les autres me causait quelque
+regret... Autrefois, je croyais que j'accueillerais
+avec une grande joie la nouvelle de ma liberté.
+Eh bien, non!... D'être domestique, on a ça dans
+le sang... Si le spectacle du luxe bourgeois allait
+me manquer tout à coup? J'entrevis mon petit
+intérieur, sévère et froid, pareil à un intérieur
+d'ouvrier, ma vie médiocre, privée de toutes ces
+jolies choses, de toutes ces jolies étoffes si douces
+à manier, de tous ces vices jolis dont c'était mon
+plaisir de les servir, de les chiffonner, de les pomponner,
+de m'y plonger, comme dans un bain de
+parfums... Mais il n'y avait plus à reculer.</p>
+
+<p>Ah! qui m'eût dit, le jour gris, triste et pluvieux
+où j'arrivai au Prieuré, que je finirais avec ce
+bonhomme étrange, silencieux et bourru, qui me
+regardait avec tant de dédain?...</p>
+
+<p>Maintenant, nous sommes dans le petit café...
+Joseph a rajeuni. Il n'est plus courbé, ni lourdaud.
+Et il marche d'une table à l'autre, et il
+trotte d'une salle dans l'autre, le jarret souple,
+l'échine élastique. Ses épaules qui m'effrayaient
+ont pris de la bonhomie; sa nuque, parfois si
+terrible, a quelque chose de paternel et de reposé.
+Toujours rasé de frais, la peau brune et luisante
+ainsi que de l'acajou, coiffé d'un béret crâne,
+vêtu d'une vareuse bleue, bien propre, il a l'air
+d'un ancien marin, d'un vieux loup de mer qui
+aurait vu des choses extraordinaires et traversé
+d'extravagants pays. Ce que j'admire en lui, c'est
+sa tranquillité morale... Jamais plus une inquiétude
+dans son regard... On voit que sa vie repose
+sur des bases solides. Plus violemment que jamais,
+il est pour la famille, pour la propriété, pour la
+religion, pour la marine, pour l'armée, pour la
+patrie... Moi, il m'épate!</p>
+
+<p>En nous mariant, Joseph m'a reconnu dix
+mille francs... L'autre jour, le commissariat maritime
+lui a adjugé un lot d'épaves de quinze
+mille francs, qu'il a payé comptant et qu'il a revendu
+avec un fort bénéfice. Il fait aussi de petites
+affaires de banque, c'est-à-dire qu'il prête de l'argent
+à des pêcheurs. Et déjà, il songe à s'agrandir
+en acquérant la maison voisine. On y installerait
+peut-être un café-concert...</p>
+
+<p>Cela m'intrigue qu'il ait tant d'argent. Et quelle
+est sa fortune?... Je n'en sais rien. Il n'aime pas
+que je lui parle de cela; il n'aime pas que je lui
+parle du temps où nous étions en place... On
+dirait qu'il a tout oublié et que sa vie n'a réellement
+commencé que du jour où il prit possession
+du petit café... Quand je lui adresse une question
+qui me tourmente, il semble ne pas comprendre
+ce que je dis. Et dans son regard, alors, passent
+des lueurs terribles, comme autrefois... Jamais
+je ne saurai rien de Joseph, jamais je ne connaîtrai
+le mystère de sa vie... Et c'est peut-être cet
+inconnu qui m'attache tant à lui...</p>
+
+<p>Joseph veille à tout dans la maison, et rien n'y
+cloche. Nous avons trois garçons pour servir les
+clients, une bonne à tout faire pour la cuisine et
+pour le ménage, et cela marche à la baguette...
+Il est vrai qu'en trois mois nous avons changé
+quatre fois de bonne... Ce qu'elles sont exigeantes,
+les bonnes, à Cherbourg, et chapardeuses,
+et dévergondées!... Non, c'est incroyable, et c'est
+dégoûtant...</p>
+
+<p>Moi je tiens la caisse, trônant au comptoir, au
+milieu d'une forêt de fioles enluminées. Je suis
+là aussi pour la parade et pour la causette...
+Joseph veut que je sois bien frusquée; il ne me
+refuse jamais rien de ce qui peut m'embellir, et il
+aime que le soir je montre ma peau dans un
+petit décolletage aguichant... Il faut allumer le
+client, l'entretenir dans une constante joie, dans
+un constant désir de ma personne... Il y a déjà
+deux ou trois gros quartiers-maîtres, deux ou trois
+mécaniciens de l'escadre, très calés, qui me font
+une cour assidue. Naturellement, pour me plaire,
+ils dépensent beaucoup. Joseph les gâte spécialement,
+car ce sont de terribles pochards. Nous
+avons pris aussi quatre pensionnaires. Ils mangent
+avec nous et chaque soir se paient du vin, des
+liqueurs de supplément, dont tout le monde profite...
+Ils sont fort galants avec moi et je les excite
+de mon mieux... Mais il ne faudrait pas, je pense,
+que mes façons dépassassent l'encouragement des
+banales oeillades, des sourires équivoques et des
+illusoires promesses... Je n'y songe pas, d'ailleurs...
+Joseph me suffit, et je crois bien que je perdrais
+au change, même s'il s'agissait de le tromper
+avec l'amiral... Mazette!... c'est un rude homme...
+Bien peu de jeunes gens seraient capables de
+satisfaire une femme comme lui... C'est drôle,
+vraiment... quoiqu'il soit bien laid, je ne trouve
+personne d'aussi beau que mon Joseph... Je l'ai
+dans la peau, quoi!... Oh! le vieux monstre!... Ce
+qu'il m'a prise!... Et il les connaît, tous les trucs
+de l'amour, et il en invente... Quand on pense
+qu'il n'a pas quitté la province... qu'il a été
+toute sa vie un paysan, on se demande où il a pu
+apprendre tous ces vices-là...</p>
+
+<p>Mais où Joseph triomphe, c'est dans la politique.
+Grâce à lui, le petit café, dont l'enseigne:
+<span class="sc">A l'armée française</span>! brille sur tout le quartier,
+le jour, en grosses lettres d'or, le soir, en grosses
+lettres de feu, est maintenant le rendez-vous officiel
+des antisémites marquants et des plus
+bruyants patriotes de la ville. Ceux-ci viennent
+fraterniser là, dans des soulographies héroïques,
+avec des sous-officiers de l'armée et des gradés
+de la marine. Il y a déjà eu des rixes sanglantes,
+et, plusieurs fois, à propos de rien, les sous-officiers
+ont tiré leurs sabres, menaçant de crever
+des traîtres imaginaires... Le soir du débarquement
+de Dreyfus en France, j'ai cru que le petit
+café allait crouler sous les cris de: «Vive l'armée!»
+et «Mort aux juifs!» Ce soir-là, Joseph, qui est
+déjà populaire dans la ville, eut un succès fou. Il
+monta sur une table et il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Si le traître est coupable, qu'on le rembarque...
+S'il est innocent, qu'on le fusille...</p>
+
+<p>De toutes parts, on vociféra:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui!... Qu'on le fusille! Vive l'armée!</p>
+
+<p>Cette proposition avait porté l'enthousiasme
+jusqu'au paroxysme. On n'entendait dans le café,
+dominant les hurlements, que des cliquetis de
+sabre, et des poings s'abattant sur les tables de
+marbre. Quelqu'un, ayant voulu dire on ne sait
+quoi, fut hué, et Joseph, se précipitant sur lui,
+d'un coup de poing lui fendit les lèvres et lui
+cassa cinq dents... Frappé à coups de plat de
+sabre, déchiré, couvert de sang, à moitié mort, le
+malheureux fut jeté comme une ordure dans la
+rue, toujours aux cris de: «Vive l'armée! Mort
+aux Juifs!»</p>
+
+<p>Il y a des moments où j'ai peur dans cette
+atmosphère de tuerie, parmi toutes ces faces bestiales,
+lourdes d'alcool et de meurtre... Mais
+Joseph me rassure:</p>
+
+<p>&mdash;C'est rien... fait-il... Faut ça pour les
+affaires...</p>
+
+<p>Hier, revenant du marché, Joseph, se frottant
+les mains, très gai, m'annonça:</p>
+
+<p>&mdash;Les nouvelles sont mauvaises. On parle de
+la guerre avec l'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! m'écriai-je. Si Cherbourg
+allait être bombardé?</p>
+
+<p>&mdash;Ouah!... ouah!... ricana Joseph... Seulement,
+j'ai pensé à une chose... j'ai pensé à un
+coup... à un riche coup...</p>
+
+<p>Malgré moi, je frissonnai... Il devait ruminer
+quelque immense canaillerie.</p>
+
+<p>&mdash;Plus je te regarde... dit-il... et plus je me
+dis que tu n'as pas une tête de bretonne. Non, tu
+n'as pas une tête de bretonne... Tu aurais plutôt
+une tête d'alsacienne... Hein?... Ça serait un
+fameux coup d'oeil dans le comptoir?</p>
+
+<p>J'éprouvai de la déception... Je croyais que
+Joseph allait me proposer une chose terrible...
+J'étais fière déjà d'être de moitié dans une entreprise
+hardie... Chaque fois que je le vois songeur,
+mes idées s'allument tout de suite. J'imagine des
+tragédies, des escalades nocturnes, des pillages,
+des couteaux tirés, des gens qui râlent sur la
+bruyère des forêts... Et voilà qu'il ne s'agissait
+que d'une réclame, petite et vulgaire...</p>
+
+<p>Les mains dans ses poches, crâne sous son
+béret bleu, il se dandinait drôlement...</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprends?... insista-t-il. Au moment
+d'une guerre... une Alsacienne bien jolie, bien
+frusquée, ça enflamme les coeurs, ça excite le
+patriotisme... Et il n'y a rien comme le patriotisme
+pour saouler les gens... Qu'est-ce que
+tu en penses?... Je te ferais mettre sur les
+journaux... et même, peut-être, sur des affiches...</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux rester en dame!... répondis-je,
+un peu sèchement.</p>
+
+<p>Là-dessus, nous nous disputâmes. Et, pour la
+première fois, nous en vînmes aux mots violents.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne faisais pas tant de manières quand tu
+couchais avec tout le monde... cria Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi!... quand tu... Tiens, laisse-moi,
+parce que j'en dirais trop long...</p>
+
+<p>&mdash;Putain!</p>
+
+<p>&mdash;Voleur!</p>
+
+<p>Un client entra... Il ne fut plus question de
+rien. Et le soir, on se raccommoda dans les baisers...</p>
+
+<br>
+
+<p>Je me ferai faire un joli costume d'Alsacienne...
+avec du velours et de la soie... Au fond, je suis
+sans force contre la volonté de Joseph. Malgré ce
+petit accès de révolte, Joseph me tient, me possède
+comme un démon. Et je suis heureuse d'être
+à lui... Je sens que je ferai tout ce qu'il voudra
+que je fasse, et que j'irai toujours où il me dira
+d'aller... jusqu'au crime!...</p>
+
+
+<p>Mars 1900.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="sml">OUVRAGES D'OCTAVE MIRBEAU</p>
+
+<p class="sml"><span class="sc">Dans la Bibliothèque-charpentier</span>
+à 3 fr. 50 le volume.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Sébastien Roch</b> 1 vol.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Le Jardin des Supplices</b> (38e mille) 1 vol.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Le Journal d'une femme de chambre</b> (126e mille) 1 vol.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Les vingt et un Jours d'un Neurasthénique</b> (28e mille) 1 vol.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Farces et Moralités</b> 1 vol.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>La 628-E8</b> (39e mille) 1 vol.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Dingo</b> (17e mille) 1 vol.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Sébastien Roch</b>. Édition illustrée. 1 vol. in-18 3 fr. 50</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Contes de la Chaumière</b>, avec deux eaux-fortes de</p>
+<p class="sml">Raffaëlli. 1 vol. in-32 de la <i>Petite</i></p>
+<p class="sml"><i>Bibliothèque-Charpentier</i> 4 fr.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Le Calvaire</b>. Édition illustrée (<span class="sc">Olendorff</span>,
+éditeur) 3 fr. 50</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>L'abbé Jules</b>. (<span class="sc">Olendorff</span>, éditeur) 3 fr. 50</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+<p class="sml"><b>THÉÂTRE.</b></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Les Mauvais Bergers</b>, pièce en cinq actes 3 fr. 50</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Les Affaires sont les Affaires</b>, comédie en trois</p>
+<p class="sml">actes (16e mille) 3 fr. 50</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Le Foyer</b>, comédie en trois actes. En collaboration</p>
+<p class="sml">avec <span class="sc">Thadée Natanson</span> (8e mille) 3 fr. 50</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Vieux Ménages</b>, comédie en un acte 1 fr.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="sml"><b>Le Portefeuille</b>, comédie en un acte 1 fr.</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+<p class="sml">4973.&mdash;L. Imp. réunies.&mdash;7, rue Saint-Benoit, Paris.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Journal d'une Femme de Chambre
+by Octave Mirbeau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE ***
+
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+
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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